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-Project Gutenberg's Théodore de Neuhoff, by André Joseph Ghislain Le Glay
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Théodore de Neuhoff
- Roi de Corse
-
-Author: André Joseph Ghislain Le Glay
-
-Release Date: December 12, 2017 [EBook #56173]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Thanks to Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉODORE DE NEUHOFF ***
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-MÉMOIRES ET DOCUMENTS HISTORIQUES PUBLIÉS PAR ORDRE DE S. A. S. LE
-PRINCE ALBERT Ier DE MONACO
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-THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
-
-PAR
-
-ANDRÉ LE GLAY
-
-_Ouvrage couronné par l'Académie française._
-
-[Illustration]
-
-MONACO IMPRIMERIE DE MONACO Place de la Visitation PARIS LIBRAIRIE
-ALPHONSE PICARD 82, rue Bonaparte 1907
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-
-[Illustration] Portrait de THÉODORE DE NEUHOFF. D'après une gravure du
-Cabinet des Estampes à la Bibliothèque Nationale de Paris.
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-
- COLLECTION
- DE
- MÉMOIRES ET DOCUMENTS HISTORIQUES
-
- PUBLIÉS
-
- PAR ORDRE DE S. A. S. LE PRINCE ALBERT Ier
-
- PRINCE SOUVERAIN DE MONACO
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-
-THÉODORE DE NEUHOFF
-ROI DE CORSE
-
-PAR
-
-ANDRÉ LE GLAY
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-
-MONACO
-IMPRIMERIE DE MONACO
-Place de la Visitation
-
-PARIS
-LIBRAIRIE ALPHONSE PICARD ET FILS
-82, rue Bonaparte
-
-1907
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-AVANT-PROPOS
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-
-Théodore de Neuhoff n'est pas un aventurier de haute envergure. Les
-combinaisons qu'il élabore dénotent un homme plus porté à l'intrigue
-qu'à l'action. Il a de l'imagination; il est ambitieux; il ne voit les
-choses que par en dessous. Il est insinuant; son intelligence est vive,
-mais fausse. La bravoure lui manque. Ses plans ont pour base le mensonge
-et s'écroulent. Il n'a pas l'énergie nécessaire pour les faire réussir.
-Il se fait proclamer roi de Corse par les insulaires mécontents en leur
-faisant des promesses; seulement il ne sait pas maintenir la couronne
-sur sa tête. Il monte une affaire commerciale avec sa royauté. Prudent à
-l'excès, il fuit quand il faut agir. Il se déguise et se cache. Il a
-toujours la plume à la main, jamais l'épée. Il conspire: il se faufile
-auprès de hauts personnages; on se sert de lui pour des entreprises
-louches; tous les projets avortent. Il est l'homme des antichambres et
-des cabinets secrets et non des champs de bataille. Quand il faudrait se
-battre, il négocie. Il sait faire de belles phrases, mais pas le beau
-geste qui en impose.
-
-Né dans les dernières années du XVIIe siècle, Théodore de Neuhoff a fait
-ses premières armes à la cour du Régent. Il a été employé par Goertz,
-par Alberoni et par Ripperda. Il a bien la mentalité des aventuriers du
-XVIIIe siècle, aptes à toutes les besognes, ayant le cerveau toujours en
-ébullition, mal équilibré. Ce sont les courtiers marrons de la
-diplomatie occulte qui se fait dans les pièces intimes des princes, en
-dehors des bureaux officiels. Ils ont des plans ingénieux ou
-extravagants, toujours dénués de scrupules. Ils se font écouter; on se
-sert d'eux, on les paye, puis on les rejette. Cette diplomatie
-s'enchevêtre dans un réseau des négociations obscures et de
-compromissions.
-
-L'histoire de Théodore de Neuhoff n'offrirait par elle-même qu'un
-médiocre intérêt, si elle ne montrait aussi un côté curieux des mœurs
-politiques et diplomatiques du XVIIIe siècle.
-
-J'ai essayé de faire revivre la véritable figure de cet aventurier et de
-retracer le tableau des intrigues qui se nouèrent autour de son équipée,
-d'après des documents dont un grand nombre sont inédits et que leur
-source permet de regarder comme véridiques. Ils sont, pour la plupart,
-tirés des archives du Ministère des affaires étrangères et des archives
-d'État de Gênes et de Turin.
-
-A Paris, les correspondances de Gênes, de Corse, de Florence, de Naples,
-de Rome, de Hollande, d'Angleterre et de Cologne m'ont fourni des
-renseignements définitifs et complets sur les aventures et les menées de
-Neuhoff en ces différents pays. Les dépêches des représentants de la
-France auprès des divers gouvernements nous indiquent les inquiétudes
-que souleva son débarquement en Corse. Elles nous font assister aux
-négociations qui se poursuivirent entre Gênes et Versailles pour la
-première expédition française en Corse. C'est, en quelque sorte, la
-genèse de l'annexion de l'île à la France.
-
-Les documents puisés à Gênes m'ont permis, non seulement de contrôler
-les pièces françaises, mais aussi de suivre tous les mouvements de la
-diplomatie génoise en cette affaire, mouvements tortueux et sombres,
-parfois dramatiques, souvent amusants. La volumineuse correspondance
-interceptée par les agents génois dévoile les marchés honteux proposés
-par les fripons qui gravitaient autour de Neuhoff; elle met à nu les
-ambitions malsaines que fit naître cette aventure. Les décisions prises
-par les inquisiteurs d'État, par les différents conseils qui
-s'occupaient des affaires de Corse précisent les sanctions données aux
-offres faites à la république pour livrer les secrets de Théodore ou
-pour le tuer.
-
-J'ai trouvé aux archives d'État de Turin, classée sous ce titre: _Carte
-diverse relative al regno di Teodoro Neuhoff in Corsica_, la
-correspondance autographe des principaux chefs insulaires et ministres
-du roi de Corse pendant son règne éphémère. Cette correspondance est
-entièrement inédite. A Turin également, figure une relation de
-l'arrestation de Théodore de Neuhoff en Hollande. Les cartons _Levata
-truppe straniere_; _Lettere ministri Toscana_ contiennent les pièces
-concernant les offres de service faites par l'aventurier au gouvernement
-sarde et toutes les négociations qui se nouèrent à cette occasion.
-
-Ce qu'on pourrait appeler la _Geste du roi Théodore en Corse_, fut
-écrite par un témoin de sa vie, Sébastien Costa, qui fut son plus intime
-confident et son grand chancelier. Un historien, M. Théodore J. Bent, a
-traduit en anglais et publié dans _The historical review_[1], des
-extraits du journal de Costa; il en avait pris connaissance à Bastia
-sur le manuscrit original qui se trouve en la possession d'une famille
-descendant du fidèle partisan de Neuhoff.
-
- [1] Numéro du mois de janvier 1886.
-
-La Société des sciences historiques et naturelles de la Corse qui, sous
-l'intelligente direction de M. l'abbé Letteron, a réuni tant de
-documents intéressants pour l'histoire de l'île, n'a pas,
-malheureusement, publié ce document si important. Je suis donc contraint
-d'emprunter à la version de M. Théodore J. Bent les citations que je
-fais de ce récit, dont l'authenticité et la véracité n'ont jamais été
-mises en doute, que je sache.
-
-Les _Mémoires de Rostini_, traduits et publiés par M. l'abbé Letteron
-(Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la
-Corse), confirment bien des faits contenus dans les extraits du journal
-de Costa donnés par l'historien anglais. J'y ai puisé en outre des
-renseignements utiles et quelques détails curieux.
-
-M. l'abbé Letteron a publié, également dans le même Bulletin, deux
-recueils qui m'ont grandement servi. Le premier: _Correspondance des
-agents de France à Gênes avec le ministère_ depuis le commencement de
-l'année 1730 jusqu'à la fin de 1741. Le second: _Pièces et documents
-divers pour servir à l'histoire de la Corse pendant les années
-1737-1739_, est tiré de la Correspondance de Corse aux archives du
-Ministère des affaires étrangères et des archives du ministère de la
-guerre.
-
-Je citerai encore parmi les publications de la Société des sciences
-historiques et naturelles de la Corse que j'ai consultées: _les Mémoires
-du Père Bonfiglio Guelfucci_, dont le texte a été revu par MM. P.-L.
-Lucciana, et _Théodore Ier, roi de Corse_, de Varnhagen, traduit de
-l'allemand par M. Pierre Farinole. Ce dernier ouvrage, un peu trop
-partial, contient des faits qu'il ne faut accepter qu'avec réserve.
-
-J'ai complètement laissé de côté les _Mémoires pour servir à l'histoire
-de Corse_, publiés à Londres en 1768 par le colonel Frédéric, qui disait
-être le fils de Théodore de Neuhoff. Les historiens qui, de nos jours,
-se sont occupés de l'aventurier ont trop facilement accepté les dires de
-cet individu; Frédéric ne fut sans doute jamais colonel, mais ce qu'il y
-a de bien certain c'est qu'il n'était pas le fils du roi de Corse. Je
-donne dans l'appendice une note sur ce personnage, en révélant sa
-véritable identité, d'après des documents tirés des archives d'État de
-Gênes.
-
-Un livre publié à La Haye en 1738, c'est-à-dire deux ans après le
-débarquement du baron de Neuhoff en Corse, sous le titre: _Histoire des
-révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le
-trône de cet État, tirée des mémoires tant secrets que publics_,
-contient des détails dont j'ai pu contrôler la véracité au moyen des
-rapports français et génois. L'ouvrage de Jaussin, apothicaire de
-l'armée française d'expédition, intitulé: _Mémoires historiques
-militaires et politiques sur les principaux événements arrivés dans
-l'île et royaume de Corse depuis le commencement de l'année 1738 jusques
-à la fin de l'année 1741_ (Lausanne, 1758), peut être consulté avec
-fruit, non seulement en ce qui concerne l'expédition française en 1738,
-mais aussi sur quelques-unes des intrigues de Théodore.
-
-Je citerai encore parmi les ouvrages du XVIIIe siècle qui traitent de
-l'histoire de la Corse: un livre publié à Londres en 1743 intitulé: _The
-history of Theodore I, king of Corsica_.... et qui contient des
-particularités intéressantes et très vraisemblables sur les antécédents
-de Théodore de Neuhoff; l'_Histoire des révolutions de Corse_, par
-l'abbé de Germanes (Paris, 1776); l'_Histoire de l'isle de Corse_, par
-Pommereul (Berne, 1779); _Istoria del regno di Corsica_, par Cambiagi
-(1771); l'_Histoire de l'île de Corse_, éditée à Nancy en 1749 et
-attribuée à François-Antoine Chevrier. Le livre de Bosswel, _An account
-of Corsica_, paru à Londres en 1768 et traduit en italien sous le titre
-_Relazione della Corsica_, renferme peu de détails sur l'aventurier.
-
-D'autres ouvrages de la même époque, sur la Corse, rapportent des faits
-identiques, mais qui demandent à être sérieusement contrôlés. Le nombre
-de ces livres, dont quelques-uns sont rédigés en forme de pamphlet,
-permet d'affirmer que l'aventure du baron de Neuhoff intéressa ou amusa
-ses contemporains. Tout en ne négligeant pas les manifestations de
-l'opinion publique sous leurs diverses formes, je me suis principalement
-attaché à rechercher la vérité parfois un peu embrouillée, en m'appuyant
-sur les documents d'archives. Il y a, en effet, à côté des intrigues du
-personnage, divers épisodes d'histoire diplomatique qu'il était
-intéressant de mettre au jour.
-
-M. Antonio Battistella, dans son livre _Ritagli e scampoli_ (Voghera,
-1890), a consacré une étude bien documentée sur Théodore de Neuhoff: _Re
-Teodoro di Corsica_. Ce travail, un peu restreint, a été fait
-principalement d'après des papiers des archives de Gênes. Mais cet
-historien n'a pas consulté tous les dossiers, d'ailleurs très nombreux,
-qui se trouvent à Gênes.
-
-L'ouvrage de M. Percy Fitzgerald: _Theodore of Corsica_, m'a fourni des
-renseignements précieux sur les dernières années du baron de Neuhoff à
-Londres.
-
-L'étude de M. Giuseppe Roberti: _Carlo-Emmanuelle III_ _e la Corsica al
-tempo della guerra di successione austriaca_, m'a donné d'utiles
-indications sur les intrigues de l'aventurier à la cour de Sardaigne;
-j'ai pu compléter le tableau avec les documents des archives d'État de
-Turin.
-
-Quelques notices, forcément très succinctes sur le même individu, ont
-paru dans diverses publications périodiques. L'article le plus récent
-est dû à M. Paul Gaulot (_Un Roi de Corse au XVIIIe siècle._ Supplément
-littéraire du _Figaro_, du 17 novembre 1906).
-
-Quelques reproductions de gravures: portraits ou pamphlets, un
-fac-similé d'écriture, une planche de monnaies d'après des moulages,
-complètent les documents que j'ai pu recueillir sur Théodore de Neuhoff.
-
-
-S. A. S. le Prince Albert Ier de Monaco a daigné accueillir cet ouvrage
-pour inaugurer la nouvelle _Collection de mémoires et documents publiés
-par Son ordre_. Je souhaiterais que cette étude ne fût pas jugée trop
-indigne de cet honneur. Je prie Son Altesse Sérénissime de vouloir bien
-agréer l'hommage de ma plus respectueuse gratitude.
-
-Mon ami, M. Gustave Saige, le regretté conservateur des archives du
-Palais de Monaco, a été enlevé avant d'avoir vu l'achèvement
-typographique de ce livre qu'il avait présenté au Prince. M. Saige fut
-pour moi, non seulement un ami affectueux, mais encore un guide sûr et
-éclairé. C'est avec un profond serrement de cœur que je donne ici à sa
-mémoire pieusement conservée, le souvenir ému de ma reconnaissance.
-
-J'ai trouvé auprès de son successeur, M. L.-H. Labande, le plus amical
-accueil. Il a dirigé la plus grande partie de l'impression de cet
-ouvrage auquel il a pris un bienveillant intérêt. Je suis heureux de lui
-dire ici combien j'ai été touché de ses attentions et de ses conseils.
-
-M. Louis Farges, chef de la section historique au Ministère des affaires
-étrangères, a guidé mes recherches avec une cordiale obligeance. Il a
-droit à ma reconnaissance et je ne saurais manquer à l'agréable devoir
-de la lui témoigner.
-
-J'ai rencontré auprès de MM. les directeurs des archives d'État de Gênes
-et de Turin, et de leurs attachés, une complaisance qui a singulièrement
-facilité ma tâche. Qu'ils me permettent de leur exprimer tous mes
-remerciements.
-
-
-
-
-THÉODORE DE NEUHOFF
-
-ROI DE CORSE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- La Corse à l'arrivée de Théodore.--Révolutions.--Evénements de
- 1729.--Intervention allemande.--Le peuple corse attend un sauveur.
-
- La famille de Neuhoff.--Les parents de Théodore.--Sa jeunesse.--A
- la Cour de France.--Goertz, Alberoni et Ripperda.--Théodore en
- Hollande et en Italie.--Sa rencontre avec les prisonniers
- corses.--Il accepte d'être le sauveur.--Voyage et séjour à
- Tunis.--Il s'embarque pour la Corse.
-
-
-Le 12 mars 1736, un navire battant pavillon anglais jetait l'ancre
-devant Aléria, sur la côte orientale de la Corse. Un homme en descendit
-dans un accoutrement bizarre, qui faisait songer au costume de
-mamamouchi dont M. Jourdain est affublé dans le _Bourgeois gentilhomme_.
-
-Les informations des gazettes, les rapports que la Sérénissime
-République de Gênes, souveraine de la Corse, reçut de ses espions,
-donnèrent du mystérieux passager un signalement uniforme et exact. On
-variait un peu au sujet de l'habit, variantes sans importance, une
-question de nuance, tout au plus, et de coupe. Les uns l'habillaient «à
-la turque»; d'autres «à la persane»; pour un certain nombre, il était
-vêtu «à la franque», c'est-à-dire à la façon des chrétiens vivant dans
-les États du Grand Seigneur.
-
-Le déguisement eut du succès; le mystère appela l'attention. L'homme
-devait être de ces gens qui s'entendent à emboucher les trompettes de la
-Renommée,--comme on disait alors,--à manier la réclame, dirions-nous
-aujourd'hui.
-
-Les salves, dont ce turc de contrebande entoura son débarquement fait en
-fraude, firent résonner des échos plus lointains que ceux des maquis
-d'Aléria. Tout auprès, à San Pellegrino, il y avait un fort génois dont
-la garnison ne bougea pas.
-
-Bastia, centre de la domination génoise, fut dans la terreur; Gênes,
-elle-même, trembla. La Sérénissime République crut que l'homme d'Aléria
-allait lui ravir la Corse.
-
-On ne tarda pas à savoir que cet oriental était tout simplement un baron
-de la Westphalie, Théodore de Neuhoff.
-
-L'histoire a conservé son nom et le souvenir de sa personnalité falote,
-indécise et remuante. Voltaire lui a consacré une page dans _Candide_;
-elle est classique: à Venise, dans une auberge, au moment du carnaval,
-quelques rois en exil racontent leurs malheurs, et Théodore, le plus
-piteux de tous, reçoit l'aumône de Candide. L'élève de Pangloss aurait
-eu les meilleures raisons du monde pour secourir Neuhoff, car c'était
-son compatriote.
-
-Le sarcasme de Voltaire est ce qui a le plus fait revivre le nom de
-Théodore, mais à la façon d'une belle caricature.
-
-N'en déplaise au grand écrivain, il n'y avait pas là seulement matière à
-simple plaisanterie. Les conjonctures qui avaient permis à une pareille
-entreprise de se produire, pouvaient seules expliquer comment une aussi
-extraordinaire équipée avait pu dégénérer en un gros événement
-politique. Et cette observation se justifie puisque nous allons voir la
-diplomatie des principales puissances européennes, celles
-qu'intéressaient la domination de la Méditerranée et l'influence
-politique ou commerciale dans le Midi de l'Europe, prendre sérieusement
-position à propos d'un incident d'apparence si ridicule, après coup, aux
-yeux de Voltaire.
-
-
-I
-
-Au moment du débarquement théâtral du baron de Neuhoff sur la plage
-d'Aléria, la Corse subissait cette suite ininterrompue de révolutions,
-de conquêtes et de luttes qui, depuis des siècles, caractérisait sa
-destinée.
-
-La prophétie légendaire rapportée par Giovanni della Grossa s'était
-réalisée:
-
-Le vieux chroniqueur corse raconte qu'en l'an mil, lorsque le comte
-Arrigo, surnommé _il bel Messere_, périt assassiné avec ses sept fils,
-une voix se fit entendre dans toute l'île:
-
- «_E morto il conte Arrigo, Bel Messere,_ «_E Corsica sarà di male in
- peggio._
-
-«Il est mort le comte Arrigo, le beau Messire--et la Corse ira de mal en
-pis[2]».
-
- [2] Chronique de Giovanni della Grossa, publiée par la Société
- des Sciences historiques et naturelles de la Corse. Traduction de
- M. l'abbé Letteron.--Bastia, 1888, _Histoire de la Corse_, t. I,
- p. 122.
-
-La Corse, en effet, changea souvent de maîtres, mais elle ne trouva
-jamais la paix. Tour à tour, elle avait appartenu au Saint-Siège, à
-Pise, à Gênes, à la Maison de Saint-Georges, puis de nouveau à Gênes. La
-haine entre les deux peuples avait grandi de siècle en siècle. Les
-révoltes se renouvelaient; suivies de représailles implacables.
-
-L'année 1729 marqua la recrudescence de cette hostilité, le point de
-cristallisation, en quelque sorte, qui devait modifier complètement
-l'état politique de ce petit peuple. Près de quarante ans devaient
-s'écouler avant que l'annexion française ne vînt fixer cet état et lui
-donner un commencement de paix civile. Il semblerait alors que le destin
-se plaise à sceller l'incorporation de la Corse à la France par la
-naissance de Bonaparte.
-
-Alfieri a dit que cette époque de luttes, qui va de 1729 à 1768, était
-l'Iliade de la Corse. Il y a là une de ces exagérations qui sonnent faux
-pour quiconque étudie impartialement les événements. La discorde fut
-obstinée, mais, du côté des Corses, comme du côté des Génois, on y
-chercherait vainement quelque grandeur.
-
-Ce soulèvement de 1729, qui aurait dû anéantir l'un des deux peuples, ne
-ruina pas la Corse parce qu'elle n'avait pas de quoi être ruinée, mais
-il plongea l'île dans cet état de détresse où tout changement vaut mieux
-que ce qui existe. A ces moments, une nation appelle le sauveur, aspire
-à l'inconnu; elle attend le miracle. Au commencement du XVIIIe siècle,
-la Corse en était à cette époque d'attente messianique, comme la Judée
-au temps des Macchabées et la France avant les voix de Jeanne d'Arc.
-
-Il y avait une absolue incompatibilité d'humeur entre les Corses et les
-Génois. La Sérénissime République était, avant tout, une vaste maison de
-commerce; elle ne gouvernait pas la Corse, elle l'exploitait.
-
-Les gouverneurs que Gênes envoyait dans l'île, avec un mandat de deux
-ans seulement, étaient généralement des nobles ruinés, qui ne voyaient
-dans leurs fonctions qu'un moyen de refaire leur fortune. Il fallait
-agir rapidement avant l'arrivée d'un successeur pressé, lui aussi; «des
-ministres de rapine», dit un prêtre corse, Bonfiglio Guelfucci, dans ses
-mémoires.
-
-C'est pourquoi au commencement du XVIIIe siècle, l'île était peu peuplée
-et tout le pays «ne présentait qu'un horrible aspect de marais, de bois
-et de forêts impénétrables dans les meilleurs terrains et les plus
-féconds.» Les insulaires ignoraient tout en fait d'art et jusqu'aux
-métiers les plus vulgaires et les plus utiles[3].
-
- [3] _Mémoires du Père Bonfiglio Guelfucci de Belgodère_, publiés
- par la Société des Sciences historiques et naturelles de la
- Corse, p. 4.--Bastia, 1882.
-
-La république craignait de voir la Corse devenir trop puissante si elle
-favorisait dans l'île le développement intellectuel et le goût de
-l'industrie; aussi l'écrasait-elle sous sa tyrannie fiscale, la plus
-insupportable de toutes.
-
-Un commissaire général qui avait les pleins pouvoirs du Sénat, des
-collecteurs de tailles chargés de percevoir des impôts, dont la plus
-grande partie n'arrivait pas dans ses caisses, enfin des barigels et des
-sbires pour lui faire des rapports de police, tels étaient les éléments
-au moyen desquels la république prétendait gouverner la Corse.
-L'arbitraire seul régnait. Les Génois tenaient leurs sujets pour des
-barbares indignes d'avoir des lois raisonnables et justes comme les
-autres peuples.
-
-Sous l'administration génoise aucun travail ne fut entrepris pour le
-bien-être des insulaires. Des routes furent faites seulement dans l'île
-par les Français quand ils y vinrent[4].
-
- [4] Pommereul, _Histoire de l'isle de Corse. Description abrégée
- de l'île de Corse_, t. I, p. 92.--Berne, 1779.
-
-Les gouverneurs génois ne cherchaient pas à avoir le moindre contact
-avec les insulaires pour connaître leurs besoins et leurs aspirations.
-La citadelle de Bastia renfermait tout ce qui formait leur gouvernement,
-et le château, résidence du commissaire général, était lui-même enclavé
-dans un retranchement de la citadelle[5].
-
- [5] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 81.
-
-Ce triple camp retranché, au milieu duquel s'abrite le gouverneur,
-symbolise bien l'administration génoise en Corse, se résumant en trois
-mots: arbitraire, méfiance, exactions.
-
-On peut s'étonner, avec Voltaire, de voir que les Corses n'arrivaient
-pas à secouer un joug qui leur était odieux. «C'était plutôt aux Corses
-à conquérir Pise et Gênes, qu'à Gênes et Pise de subjuguer les Corses,
-car ces insulaires étaient plus robustes et plus braves que leurs
-dominateurs; ils n'avaient rien à perdre; une république de guerriers
-pauvres et féroces devait vaincre aisément des marchands de Ligurie,
-par la même raison que les Huns, les Goths, les Hérules, les Vandales
-qui n'avaient que du fer, avaient subjugué les nations qui possédaient
-l'or. Mais les Corses ayant toujours été désunis et sans discipline,
-partagés en factions mortellement ennemies, furent toujours subjugués
-par leur faute[6]».
-
- [6] Voltaire, t. XXV. _Précis du siècle de Louis XV._--De la
- Corse, ch. XL, p. 452.--Ed. de 1785.
-
-Les Corses, en effet, ne sont pas sans avoir quelques vertus; ils sont
-sobres et courageux, ils pratiquent l'hospitalité et ont l'amour du sol
-natal; mais ils ont, comme peuple, de terribles défauts. Les questions
-de personnalité priment chez eux les questions de principes. «Le peuple
-corse, écrivait Volney, ne conçoit pas l'idée abstraite d'un principe.»
-
-Tout était--et restera longtemps--chez eux subordonné aux intérêts
-particuliers de quelques petites collectivités remuantes. Ils forment
-des clans qui se jalousent. Ce sont autant de partis politiques qui
-rivaliseront d'influence et en viendront souvent aux mains pour exercer
-quelques menues suprématies locales. De longues et sanglantes
-dissensions éclatent pour des causes futiles entre les familles
-dirigeantes. La clientèle la plus nombreuse ou la plus agissante donne
-la victoire, et les vaincus ne songent qu'à la revanche.
-
-Gênes laisse faire. Au lieu d'apaiser ces querelles, elle les attise;
-pour mauvais et impolitiques qu'ils soient, la république a des
-principes et elle s'y tient.
-
-Napoléon, en 1796, écrivait, en parlant de la république de Gênes: «Elle
-a plus de génie et de force que l'on ne croit.» Les Génois, en effet,
-ont déployé une farouche énergie lorsqu'il s'est agi, en 1746, de
-chasser les Autrichiens de leur territoire; mais ils ne se sont jamais
-donnés la peine d'établir, en Corse, un gouvernement raisonnable destiné
-à prévenir les révoltes, plutôt qu'à les réprimer, à protéger les
-insulaires contre eux-mêmes, au lieu d'entretenir les inimitiés.
-
-La république considérait la Corse comme une province de maigre rapport,
-et elle était trop avare pour s'engager dans une voie civilisatrice qui
-lui aurait coûté très cher sans rémunération immédiate. C'est cette
-avarice qui la perdra ou qui, du moins, lui fera perdre la Corse.
-
-Quels titres avait-elle à la possession de cette île? La question serait
-peut-être oiseuse, même aujourd'hui, où, en fait d'occupation
-territoriale, toute possession vaut titre. Mais les Corses contestaient
-ces titres avec une âpreté qui ne se contredira jamais pendant des
-siècles. Peut-être ici verrait-on poindre un principe chez eux, principe
-d'une persistance telle qu'il constituerait toute l'éthique de leurs
-rébellions. Ce serait, alors, l'éternel honneur des Corses d'avoir les
-premiers revendiqué le droit qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes.
-Malheureusement leur incurable esprit de parti empêcha ce principe, qui
-était une belle force, de produire un résultat.
-
-Nous voyons, en effet, les Corses s'offrir tour à tour aux États dont le
-crédit et l'importance en Europe paraissent devoir leur procurer le plus
-d'éclat et de bénéfice, mais toujours à l'instigation de quelques
-intérêts particuliers, pour suivre le parti qui, dans le moment, domine.
-Offre purement platonique, d'ailleurs, et généralement sans écho!
-
-A la suite de la grande révolution de 1729[7], la république de Gênes,
-ne pouvant maîtriser ses sujets, entama des négociations auprès de
-l'Empereur pour avoir des secours en munitions et en soldats. Les Génois
-insinuèrent à Charles VI que l'Espagne et la France soutenaient les
-rebelles, en lui procurant l'une des vaisseaux, l'autre des troupes[8].
-L'insinuation porta ses fruits. L'Empereur avait tout intérêt à fermer
-les portes de l'Italie aux Espagnols et aux Français. Il promit à la
-république les secours nécessaires pour rétablir la paix en Corse[9].
-
- [7] Voir pour toute la période qui suit la révolution de 1729:
- _La Correspondance des agents de France à Gênes avec le Ministère
- (ann. 1730 et suiv.)_ tirée des archives du Ministère des
- affaires étrangères et publiée par M. l'abbé Letteron... Bulletin
- de la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse.
- Bastia, 1902.
-
- [8] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 169.
-
- [9] Abbé de Germanes, _Histoire des Révolutions de
- Corse_.--Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 167.--Cambiagi, _Istoria
- del Regno di Corsica_, t. III, p. 30.--_Histoire des Révolutions
- de l'isle de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône
- de cet État_ (Anonyme), p. 151.--_Mémoires du Père Bonfiglio
- Guelfucci._--Accinelli, _Compendio delle storie di Genova_, t.
- II, p. 38.--Gênes, 1851.
-
-Quelques régiments impériaux se trouvaient disponibles en Lombardie.
-Charles VI proposa à Gênes de lui fournir huit mille hommes de troupes.
-Par mesure d'économie, le Sénat n'en accepta que quatre mille[10].
-
- [10] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 30.--_Histoire des
- Révolutions de l'isle de Corse_, _op. cit._, p. 151.
-
-Ces troupes débarquèrent à Bastia le 10 août 1731, sous le commandement
-du général baron de Wachtendonck[11].
-
- [11] La république payait à l'Empereur, pour ces troupes, 30,000
- florins par mois et 100 écus pour chaque homme mort, disparu ou
- déserteur.
-
-Les rebelles furent obligés de lever le siège de Bastia, et tous leurs
-dépôts, situés aux environs de la ville, furent brûlés. Les chefs de la
-révolte adoptèrent alors le vieux plan de campagne de Sampiero, lorsque
-celui-ci, deux siècles auparavant, avait entamé une lutte gigantesque
-contre les Génois. Ce plan consistait à ramener la guerre dans
-l'intérieur de l'île et à décimer le corps d'occupation par une série de
-combats d'embuscade à laquelle se prêtait cette région montagneuse. Les
-Allemands et les Génois subirent ainsi, sur différents points de l'île,
-des échecs, qui leur occasionnèrent des pertes considérables[12].
-
- [12] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 31.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I, p. 177.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 27.
-
-La république de Gênes dut faire des sacrifices; elle prit tout l'argent
-déposé dans la banque de Saint-Georges, établit des taxes et vendit des
-titres de noblesse[13]. Puis elle demanda à Vienne de nouveaux secours.
-Ceux-ci, se montant à six mille hommes environ, débarquèrent au
-commencement d'avril 1732 sur les côtes de la Balagne, sous les ordres
-du prince Louis de Wurtemberg. Ce dernier--suivant les instructions de
-l'Empereur--devait employer tous les moyens de conciliation avant de
-combattre les insulaires; mais il se heurta à l'énergique entêtement
-corse. La nation ne voulait pas désarmer; les négociations échouèrent.
-Le prince envoya son lieutenant, le comte de Schmetaw, occuper le Nebbio
-avec cinq mille hommes[14].
-
- [13] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 39.
-
- [14] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 41.--Pommereul, _op cit._,
- t. I, p. 182.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 29.--De
- Germanes, _op. cit._
-
-Les Corses remportèrent quelques petits succès sur les troupes
-allemandes, mais celles-ci, reprenant bientôt l'avantage, harcelèrent
-les rebelles jusque dans leurs montagnes[15]. Le prince de Wurtemberg
-fit alors publier un édit pour offrir aux Corses la paix reposant sur la
-médiation impériale et sur une amnistie générale accordée par la
-république[16].
-
- [15] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 184.--De Germanes, _op.
- cit._
-
- [16] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 44.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I, p. 184.--De Germanes, _op. cit._--Bonfiglio Guelfucci, _op.
- cit._, p. 30.--D'après Cambiagi et Guelfucci, l'édit du prince de
- Wurtemberg porterait la date du 1er mai 1732.
-
-Louis Giafferi et André Ceccaldi, deux des principaux parmi les chefs,
-se présentèrent devant le prince. Ils étaient disposés à traiter. Il fut
-décidé que des délégués allemands, génois et corses se réuniraient à
-Corte pour discuter les bases de la paix. Ce congrès, sous la présidence
-du prince de Wurtemberg, s'ouvrit le 8 mai 1732. Ses délibérations
-durèrent plusieurs jours; l'évêque d'Aleria, Mgr Mari, assistait aux
-séances, et, de part et d'autre, on échangea de longs discours[17].
-Celui que prononça le corse Giafferi se terminait par ces belles
-paroles: «L'exemple des peuples de Corse doit apprendre aux souverains à
-ne point opprimer leurs sujets, mais à se souvenir que, partageant avec
-eux la qualité d'hommes mortels, ils sont originairement égaux; la
-distinction où le sort les a placés n'est point vaine; les souverains
-sont élevés au-dessus des peuples par la force des lois, mais ils
-doivent s'y soutenir par des sentiments de justice et d'humanité; la
-modération est leur plus fort appui, la tyrannie, la chose la plus
-contraire à leurs intérêts; et, en voulant trop étendre leur autorité,
-ils vont toujours à leur ruine[18]».
-
- [17] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 45.--D'après Cambiagi, les
- délégués de l'Empereur étaient, outre le prince de Wurtemberg,
- président, le prince de Culmback, le prince de Waldeck, le baron
- de Wachtendonck et le comte de Ligneville; pour Gênes: Camille
- Doria, François Grimaldi et Paul Baptiste Rivarola; pour la
- Corse: Louis Giafferi, André Ceccaldi, Simon Raffaelli, Charles
- Alessandrini et Evariste Piccioli.
-
- [18] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 45.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I, p. 185.--De Germanes, _op. cit._
-
-Le discours de Giafferi, nouveau _paysan du Danube_, fit une certaine
-impression dans l'assemblée, sauf cependant sur les délégués génois qui
-ne devaient pas comprendre ce langage.
-
-Pour terminer ses travaux, le congrès élabora un traité dont l'exécution
-était placée sous la garantie de l'Empereur. Une chambre de justice,
-établie à Bastia, serait appelée à discuter et à trancher tous les
-différends survenant entre les Corses et les Génois. Les insulaires
-devaient, en outre, remettre au Sénat tous les papiers qu'ils
-possédaient et cachaient à Vescovato[19].
-
- [19] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 46.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I, p. 186.--De Germanes, _op. cit._
-
-Les travaux du congrès se terminèrent à quatre heures du matin. Un grand
-banquet suivit[20]. L'empereur rappela ses troupes, le prince de
-Wurtemberg fit une entrée triomphale à Gênes, où le Sénat lui offrit de
-riches présents[21]. On pouvait croire l'île désormais pacifiée, mais
-comme le dit Accinelli, le chroniqueur génois, «le feu de la rébellion
-n'était qu'enterré sous les cendres des 30 millions que la république
-avait dépensés[22]».
-
- [20] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 51.
-
- [21] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 188.--Cambiagi, _op. cit._,
- t. III, p. 51.--Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43.--Bonfiglio
- Guelfucci, _op. cit._, p. 32.
-
- [22] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43.
-
-Le Sénat tenait beaucoup à avoir les papiers des rebelles, car il
-espérait y trouver des documents prouvant la complicité de quelques
-génois dans les révolutions de l'île. Le major Gentile et le riche
-banquier Lanfranchi, tous deux sujets de Gênes, avaient, en effet, des
-liaisons et des rapports suspects avec les rebelles[23].
-
- [23] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 187.--De Germanes, _op.
- cit._
-
-Raffaelli, à qui certains auteurs du temps donnent le titre de marquis,
-était le dépositaire de tous les papiers des mécontents. Il crut prudent
-de ne tenir aucun compte de la promesse d'amnistie générale faite par le
-Sénat et de mettre tout au moins sa personne en sûreté. Il disparut. Le
-gouverneur génois, alarmé de cette fuite à cause des papiers auxquels le
-Sénat tenait tant, fit immédiatement arrêter quatre des principaux chefs
-corses: Louis Giafferi, Jérôme Ceccaldi, Simon Aitelli et Simon
-Raffaelli, frère du marquis. Ils furent mis en prison à Bastia, puis
-transférés bientôt à Gênes et enfin à la forteresse de Savone[24].
-
- [24] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 52.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._--Le 11 octobre, d'après
- Cambiagi.
-
-C'était là une violation flagrante du traité. Les généraux allemands,
-indignés, protestèrent, et l'Empereur fit faire des remontrances à
-Gênes. Mais la république n'en tint aucun compte; elle conserva ses
-prisonniers.
-
-Une nouvelle sédition éclata en Corse. Les clauses du traité devenaient
-lettre morte. D'un côté et d'autre on discuta longuement. Les Allemands
-réclamaient énergiquement la mise en liberté des insulaires. Le Sénat
-répondait qu'il avait agi pour la sûreté de la république, en vertu
-d'une raison d'État supérieure à tous les principes[25].
-
- [25] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 53.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._
-
-Les papiers des rebelles avaient été retrouvés. Il fut prouvé en outre
-que les quatre chefs arrêtés n'avaient en aucune manière facilité la
-fuite du marquis Raffaelli. Néanmoins, les malheureux restaient
-enfermés. Les Corses intriguaient un peu partout en faveur de leurs
-compatriotes victimes innocentes de la haine des Génois. Louis XV fit
-dire à Doria, ambassadeur de Gênes à Versailles, qu'il _désirait_ que
-les quatre corses fussent remis en liberté. Le prince Eugène de Savoie
-fit de son côté des démarches en faveur des prisonniers[26]. Enfin, le
-22 avril 1733, ceux-ci furent libérés; le 8 mai, ils firent leur
-soumission devant le Sénat. Giafferi eut le vice-commandement de Savone
-avec 3600 livres de pension, mais il abandonna bientôt ces avantages et
-s'en vint à Livourne. Ceccaldi prit du service auprès de Don Carlos;
-l'abbé Aitelli se rendit à Livourne; Simon Raffaelli fut nommé par le
-Pape auditeur du Tribunal de Monte Citorio. Celui qui avait été la cause
-de l'emprisonnement de ses amis, le marquis Raffaelli, devint, par la
-suite, l'un des secrétaires du cabinet du grand duc de Toscane,
-Jean-Gaston de Médicis, avec 1200 écus de pension[27].
-
- [26] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 53.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._
-
- [27] _Ibidem._
-
-La république se consola difficilement de la mise en liberté des
-prisonniers, car elle y voyait un échec pour sa politique. Accinelli se
-fait l'écho de ces sentiments en lançant des insinuations peu exactes,
-mais d'une perfidie dans laquelle se donne libre cours la rancune de
-Gênes. Il prétend que le prince de Wurtemberg aurait pris en main le
-parti des prisonniers parce que les Corses lui auraient donné des sommes
-importantes[28]. Cela n'est pas vraisemblable. Les insulaires étaient
-trop pauvres pour lutter à coup d'or contre leurs ennemis; jamais ils
-n'y songèrent. Du reste, Gênes parlera plus tard avec amertume des
-sommes que Wurtemberg et Wachtendonck leur a coûtées. D'un autre côté,
-les insulaires prétendaient que les quatre prisonniers avaient été
-trahis et livrés par Wurtemberg moyennant finances[29]. Il est difficile
-d'établir une juste appréciation au milieu de ces insinuations dictées
-de part et d'autre par la haine.
-
- [28] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43.
-
- [29] Pommereul, _op. cit._ t. I, p. 192.
-
-
-
-Quand les prisonniers corses furent mis en liberté, l'Empereur rappela
-Wachtendonck qui était resté dans l'île avec quelques troupes. Avant de
-partir (juin 1733), le général fit une proclamation dans laquelle il
-donnait de bonnes paroles aux insulaires.
-
-Les dissensions qui divisaient les Corses et les Génois étaient trop
-profondes pour que la paix fût durable. La république d'ailleurs avait
-pour ses sujets une haine faite d'orgueil blessé, et, les Allemands
-partis, elle entendit n'exécuter qu'à son profit le traité conclu. Au
-commencement de 1734, les Corses se soulevèrent de nouveau. La
-responsabilité de cette reprise d'hostilité doit, en grande partie,
-retomber sur Gênes, dont les exigences et la mauvaise foi exaspérèrent
-les insulaires[30].
-
- [30] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 64.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I, p. 194.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 55.
-
-Cette nouvelle sédition éclata à Rostino, patrie d'Hyacinthe Paoli[31],
-qui prit la direction du mouvement populaire. Les anciens chefs,
-notamment Giafferi, étaient revenus en Corse. Leur présence attisa la
-révolte. Les insulaires, préférant se mettre sous la domination d'un
-état quelconque plutôt que de rester sous le joug de Gênes, se
-tournèrent vers l'Espagne. Ils envoyèrent à Madrid le chanoine Orticoni,
-homme intelligent, habile diplomate, pour offrir la souveraineté de
-l'île à la couronne espagnole. Philippe V, jugeant que les Corses,
-sujets de la république de Gênes, n'avaient pas le droit de disposer
-d'eux-mêmes, rejeta, sans même les discuter, les propositions
-d'Orticoni. Voyant qu'aucune puissance terrestre ne voulaient d'eux, les
-Corses finirent par se donner à la Sainte Vierge. Les principaux de la
-nation, réunis en assemblée générale, le 30 janvier 1735, instituèrent
-de nouvelles lois sous ce titre: _Nouvelles lois du Royaume et
-République de Corse_.
-
- [31] Père du fameux Pascal Paoli.
-
-L'assemblée, en premier lieu, proclama «l'Immaculée Conception de la
-vierge Marie», protectrice du royaume, et décréta que son image serait
-peinte sur les armes et sur les drapeaux de la nation. Puis elle abolit
-tout ce qui pouvait rester du gouvernement génois, dont les lois et les
-statuts devaient être brûlés publiquement. Elle institua une
-administration nationale et une diète composée des députés de chaque
-ville et de chaque village. André Ceccaldi, Hyacinthe Paoli et Louis
-Giafferi étaient nommés _Primats_ de la nouvelle république avec le
-titre d'Altesse Royale. La Diète recevait la Sérénité. Les emplois
-subalternes donneraient les titres d'Excellence et d'Illustrissime[32].
-
- [32] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 71, _Histoire des
- Révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier
- sur le trône de cet État_, p. 177.--Pommereul, _op. cit._, t. I,
- p. 197.--De Germanes, _op. cit._
-
-Et cette assemblée de farouches libertaires décréta la peine de mort
-contre quiconque oserait tourner ces titres en dérision[33].
-
- [33] _Ibidem._
-
-Mais cette constitution ne pouvait qu'accroître l'anarchie. Il fallait à
-la Corse un sauveur. Le pays était dans les conditions voulues pour
-accueillir ce sauveur, quel qu'il fut; malheureusement il était
-impossible qu'il sortit de son sein. Aucun des chefs n'avait assez
-d'autorité pour organiser un mouvement général qui eût définitivement
-chassé les Génois. Chacun d'eux avait son clan et sa clientèle. Il était
-difficile à l'un des chefs d'imposer aux autres la prépondérance de son
-parti sans éveiller des jalousies, qui dans ce malheureux pays,
-dégénéraient toujours en luttes armées. Le sauveur ne pouvait donc venir
-que du dehors.
-
-Il se présenta aux quatre corses qui sortaient des prisons génoises sous
-les traits d'un milord anglais. Ce milord était en réalité un baron
-allemand, Théodore de Neuhoff.
-
-Il faut maintenant examiner les antécédents de ce gentilhomme qui allait
-jouer un rôle dans l'histoire du peuple corse.
-
-
-II
-
-A la fin du XVIIe siècle, on voyait encore, en Westphalie, de ces barons
-Thunder-ten-Trunck et de ces hobereaux grotesques dont parle Taine[34].
-Pauvres, pleines d'orgueil, attachées à leurs préjugés de caste, ces
-familles de barons vivaient dans leurs gentilhommières qui conservaient,
-bien amoindri pourtant, l'aspect des burgs de la vieille Allemagne.
-Elles se mariaient entre elles pour garder intacte la pureté de leur
-sang féodal, et leurs fils s'en allaient guerroyer à la solde des
-princes étrangers.
-
- [34] _Les Origines de la France contemporaine. L'Ancien Régime_,
- t. I, p. 189.
-
-Telle était la famille des barons de Neuhoff: des gens d'ancienne
-souche, très infatués de leur noblesse, sans doute, mais, à coup sûr,
-sans fortune patrimoniale.
-
-Cette fierté d'un côté, cette pauvreté de l'autre, contribuèrent à les
-pousser aux aventures. Déjà avec Antoine de Neuhoff, le père de
-Théodore, nous voyons se manifester ces tendances de chevaliers errants.
-Dans Théodore, il y a du Don Quichotte avec trop d'ambition dans le
-rêve.
-
-Le fief des barons de Neuhoff, au XVIIe siècle, semble avoir été une
-terre d'assez mince importance, située dans le comté de Marck en
-Westphalie[35].
-
- [35] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 81.--Pommereul, _op. cit._,
- t. I. p. 202.--_Histoire des Révolutions de l'île de Corse_, _op.
- cit._, p. 207. Édit de la République de Gênes contre le baron de
- Neuhoff, communiqué par Campredon, ministre de France à Gênes.
- Correspondance de Gênes, vol. 97, archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Antoine de Neuhoff, jeune homme aux manières avenantes, beau cavalier,
-mais sans fortune comme tous les siens, était capitaine aux gardes du
-corps de l'évêque de Munster. Son père avait commandé un régiment sous
-Bernard de Galen[36], ce farouche prélat, véritable «soudard mitré[37]».
-
- [36] Gregorovius, _Corsica_, traduction de M. P. Lucciana, t. II,
- p. 322. Bulletin de la Société des Sciences historiques et
- naturelles de la Corse.--Bastia, 1888-1884.
-
- [37] Pierre de Ségur, _Gens d'autrefois_, p. 4.
-
-Les préjugés féodaux, à partir de cet héritier, furent moins forts.
-Antoine ne tarda pas à s'en défaire. Il quitta le service militaire de
-l'évêque de Munster et chercha à redorer son blason par un mariage
-avantageux; il n'arriva qu'à se mésallier sans profit. Le drapier de
-Viseu, en Liégeois, dont il épousa la fille, mourut un an après le
-mariage, ne laissant que onze mille florins.
-
-La famille d'Antoine ne voulut plus le revoir. Il quitta l'Allemagne
-avec sa femme[38].
-
- [38] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 202. _Histoire des
- Révolutions de l'île de Corse_, _op. cit._, p. 207.
-
-S'il fallait chercher dans les lois encore obscures de l'atavisme moral
-l'explication des mobiles qui font agir un être humain, nous verrions
-Théodore soumis à une double influence dont les courants mal équilibrés
-contrarièrent perpétuellement sa destinée. De sa mère, Amélie, la fille
-du vieux drapier liégeois, il tenait cet esprit fertile en ressources
-commerciales qui lui permit d'intéresser à son crédit des juifs et des
-traitants hollandais; par le sang des routiers allemands qui coulait
-dans ses veines, il fut poussé à l'audacieuse entreprise qui, un moment,
-alarma Gênes et surprit l'Europe.
-
-Antoine de Neuhoff, qui était venu s'établir dans les environs de Metz,
-mourut obscurément en 1695. Il laissait deux enfants: Elisabeth qui
-épousa le comte de Trévoux, et Théodore-Etienne, le héros d'Aléria. La
-veuve d'Antoine se remaria à un commis des douanes à Metz, nommé
-Marneau. Une fille naquit de ce mariage. Elle épousa dans la suite Gomé
-Delagrange, conseiller au Parlement de Metz[39].
-
- [39] Marneau à M. le C..., Metz, 23 avril 1736.--Lettre
- communiquée par Sorba, ministre de Gênes à Paris. (_Francia_,
- mazzo 45, anni 1734-37). Archives d'État à Gênes, archives
- secrètes.
-
-Théodore Etienne, baron de Neuhoff, naquit à Cologne, dans la nuit du 24
-au 25 août 1694[40], quelques mois seulement avant la mort de son père.
-
- [40] Quelques biographes le font naître à Metz et varient au
- sujet de la date de sa naissance. J'ai eu la bonne fortune de
- trouver dans le _Mercure historique et politique de Hollande_ la
- reproduction d'une pièce émanée du baron de Neuhoff et publiée à
- Cologne en 1740. Elle contrÉdit des faits acceptés par les
- biographes du personnage, mais il y a tout lieu de croire à la
- sincérité du baron de Neuhoff. Ce ne sont plus des pièces
- destinées à éblouir de promesses fallacieuses et de titres
- ronflants quelques montagnards crédules. Le baron est revenu dans
- le pays qui fut le berceau de sa famille: il y avait des parents
- et des alliés. C'était le dernier endroit du monde où il eut pu
- sciemment raconter sur ses origines des choses erronées. Là, plus
- qu'ailleurs, la contradiction était facile. Elle n'a pas, que je
- sache, été présentée. J'ai donc accepté le lieu de naissance et
- la date portés dans le document publié dans le _Mercure
- historique et politique de Hollande_. Le jour de sa naissance
- est, au surplus, indiqué par Théodore lui-même dans le
- post-scriptum d'une lettre autographe adressée le 25 août 1748 à
- la religieuse Fonseça à Rome. Cette lettre, interceptée par les
- Génois, se trouve dans les archives d'État à Gênes. _Ribellione
- di Corsica_, filza 14/3102.
-
-
-
-Un parent de Westphalie, le baron Drost, prit soin de la première
-enfance de Théodore[41]. A dix ans, il entra chez les jésuites de
-Munster. Un trop enthousiaste biographe[42] affirme qu'il fut un élève
-intelligent et studieux, faisant ses délices de la lecture de Plutarque.
-Il ne devait que de très loin en imiter les héros!
-
- [41] Lettre de Théodore au baron de Drost, de Corse, le 18 mars
- 1736, publiée notamment par Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 83,
- et dans l'_Histoire des Révolutions de l'île de Corse_, _op.
- cit._, p. 202.
-
- [42] Varnhagen, _Théodore Ier, roi de Corse_, traduit de
- l'allemand par M. Pierre Farinole. Bulletin de la Société des
- Sciences historiques et naturelles de la Corse, p. 3. Bastia,
- 1894.
-
-Théodore serait resté pendant six ans chez les jésuites de Munster. Au
-collège, il s'était lié--dit-on--avec un jeune homme issu, comme lui,
-d'une famille westphalienne. Neuhoff et son camarade auraient alors été
-mis en pension à Cologne chez un professeur pour achever leurs études.
-On a publié une lettre du compagnon de Théodore, qui donne ces détails,
-et qui raconte un épisode tragique après lequel Neuhoff dût
-s'enfuir[43].
-
- [43] Cette lettre a été publiée par Gregorovius dans _Corsica_,
- t. II, p. 321. Traduction de M. P. Lucciana. Bulletin de la
- Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse, 2
- vol., Bastia, 1883-1884. Gregorovius affirme avoir tiré cette
- lettre, du compagnon de Théodore à un de ses amis en Hollande,
- d'un petit livre allemand imprimé à Francfort en 1736 et
- intitulé: _Sur la vie et les gestes du baron Théodore de Neuhoff
- et sur la République de Gênes par lui offensée. Relation de
- Giovanni de San Fiorenzo_.
-
-Le professeur avait une femme et deux filles jolies et sages. L'aînée
-se nommait Marianne. C'était un de ces paisibles intérieurs allemands,
-aux mœurs familiales, où la vie s'écoulait monotone, coupée par des
-récréations honnêtes, quelques promenades au jardin, des lectures
-permises et sans doute un peu de sentiment.
-
-Cette existence patriarcale dura deux ans; elle fut troublée par
-l'arrivée d'un gentilhomme titré et riche. Il se mit à faire une cour
-assidue à Marianne. Théodore était lui-même amoureux de cette jeune
-personne, mais il soupirait en silence. Les assiduités du comte
-exaspèrent Neuhoff. Bien qu'il n'eût jamais déclaré sa flamme et que sa
-position ne lui permît pas de rivaliser avec le seigneur, il n'en
-ressentit pas moins une violente jalousie. Un soir, après une fête de
-famille, pour l'anniversaire de Marianne, Théodore provoqua le comte et
-le tua. Au milieu du trouble, causé par ce drame, Neuhoff s'était enfui
-«par une porte de derrière». Ce sera son habitude.
-
-Mais il n'est guère possible d'ajouter foi à cette sombre histoire
-d'amour. Théodore devait avoir alors dix-huit ans, puisqu'au dire de son
-compagnon il aurait été mis chez les jésuites de Munster à dix ans,
-qu'il y serait resté six ans, et qu'il aurait séjourné deux ans chez le
-professeur de Cologne. Or, à l'âge de quinze ans, en 1709, Théodore se
-trouvait à Versailles parmi les pages de Madame, duchesse d'Orléans[44].
-La preuve est formelle; c'est bien du futur héros de Corse dont il
-s'agit. Les détails que la princesse donne sur lui dans sa
-correspondance ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.
-
- [44] Princesse palatine, seconde femme de Monsieur, frère de
- Louis XIV, mère du Régent.
-
- «.....Je vous remercie bien des gazettes. Elles me divertissent
- fort, et quand je les ai lues, je les donne à deux pages allemands
- que j'ai, un Neuhoff et un Keversberg, pour qu'ils conservent
- l'habitude de l'allemand et n'oublient pas leur langue.....»
-
- _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ Traduction et
- notes par Ernest Jaeglé. 3 vol., Paris, 1890, t. II, p. 96.
-
- Neuhoff est également porté sur l'_État de la France_, parmi les
- pages de la princesse.
-
-
-
-D'après Madame, le jeune Théodore avait une tournure agréable, une jolie
-figure et l'esprit éveillé. Il savait «causer»[45]. Il fut vite initié à
-la vie et aux intrigues de la cour. Il acquit une grande souplesse et de
-la rouerie; le mot est de l'époque. La princesse n'eut qu'à se louer du
-service de son page[46]. Sans doute elle regrettait de trouver chez lui
-la trace des qualités françaises plutôt que ces grosses vertus
-germaniques, qu'elle mettait au-dessus de tout, comme elle eut donné
-toutes les «délicatesses» de la cuisine française, pour une bonne soupe
-au lard ou une choucroute largement garnie. Très allemande, elle
-s'efforçait d'inculquer à Neuhoff des goûts allemands. Mais le petit
-page prit surtout ce qu'il y avait de mauvais à la cour. La farouche
-vertu de Madame ne lui laissa aucune empreinte.
-
- [45] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._,
- t. III, p. 85.
-
- [46] _Ibidem._
-
-Quand Neuhoff fut en âge de servir, il vint en Bavière[47] où, sur la
-recommandation de la princesse, l'Electeur lui donna une bonne
-compagnie. Mais Théodore était joueur; sa passion l'entraîna à commettre
-des indélicatesses; il contracta des dettes et fit son apprentissage
-dans l'art de ne pas les payer. Il devint «un coquin, un _excrocq_».
-Deux chevaliers de Malte lui prêtèrent un jour de l'argent; pour les
-tranquilliser, Théodore leur dit: «J'ai encore un oncle et une tante
-chez Madame. Mon oncle, c'est M. de Wendt[48], et ma tante, Mme de
-Rathsamhausen[49]; je vais vous donner une lettre pour l'un et l'autre;
-ils vous payeront immédiatement.»
-
- [47] Marneau, le second mari de la mère de Théodore, prétend que
- son beau-fils aurait servi dans les régiments de Navarre et de
- Courcillon avant de prendre du service en Bavière. (Marneau à M.
- le C..., Metz, le 26 avril 1736. _Loc. cit._, Archives d'État à
- Gênes. Archives secrètes). Mais il faut s'en tenir à l'assertion
- de Madame, puisque c'est elle-même qui recommanda, à l'Electeur
- de Bavière, son page Neuhoff.
-
- [48] Ecuyer de la duchesse d'Orléans.
-
- [49] Léonore de Rathsamhausen était une amie d'enfance de la
- princesse. Elle faisait chaque année de longs séjours auprès
- d'elle.
-
-Il leur remit, en effet, des plis cachetés; les chevaliers arrivèrent à
-Versailles et présentèrent à M. de Wendt et à Mme de Rathsamhausen les
-lettres de leur neveu Neuhoff. «Nous connaissons fort bien Neuhoff,
-répondirent-ils; il a été page de Madame, mais il n'est pas notre
-parent.» On ouvrit les paquets: ils ne contenaient que du papier blanc.
-Les deux chevaliers étaient volés; ils s'adressèrent à Madame: «Cet
-homme, dit-elle, n'est plus à mon service. Faites en ce que vous
-voudrez.....[50]».
-
- [50] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._,
- t. III, p. 85.
-
-Harcelé par ses créanciers, Théodore quitta la Bavière et vint à Paris
-auprès de son beau-frère et de sa sœur, le comte et la comtesse de
-Trévoux. Ses parents voulurent lui faire de la morale; mais le «gentil
-enfant», prenant fort mal la chose, «tenta d'assassiner» son beau-frère.
-Sur le point d'être arrêté, il s'enfuit et gagna l'Angleterre[51].
-
- [51] _Ibidem._
-
-Il y a lieu de croire, quoiqu'en dise Madame, que cette tentative de
-meurtre ne fut pas bien caractérisée. Elle n'empêchera pas Neuhoff de
-revenir plus tard à Paris où personne ne songera à l'inquiéter; il sera
-même reçu chez Trévoux.
-
-Le séjour de Théodore, en Angleterre, reste mystérieux. Madame a
-reproché à son ancien page d'avoir épousé une jeune anglaise éprise de
-lui, alors qu'il s'était déjà marié en Bavière[52].
-
- [52] _Ibidem._--J'ignore sur quoi est basé ce nouveau
- réquisitoire de la Palatine. Si le baron de Neuhoff a contracté
- plusieurs mariages au cours de son aventureuse existence, il n'en
- a jamais avoué qu'un: celui avec lady Sarsfield qu'il épousa en
- Espagne quelques années plus tard.
-
-Cette éclipse ne fut pas de longue durée. On retrouve bientôt après
-l'ingénieux baron mêlé à la conspiration de Goertz et Gyllenborg.
-
-La Suède avait un roi qui ne s'occupait que de guerre et un ministre qui
-ne faisait que de la politique. On aurait pu s'attendre à voir le
-petit-fils du compagnon de Bernard de Galen servir Charles XII. Il
-préféra se mettre sous les ordres de Goertz qui avait rêvé d'être
-Richelieu et qui finit comme Cinq-Mars.
-
-Quel fut exactement le rôle de Théodore auprès du ministre suédois?
-
-En réalité, rien de bien défini. Au service de Goertz, comme après en
-Espagne, comme aussi plus tard dans sa grande aventure de Corse, Neuhoff
-fut un courtier marron de la politique internationale, un de ces agents
-secrets qu'on emploie, qu'on paye, mais qu'on désavoue et qu'on remercie
-quand ils sont brûlés. Ce rôle convenait bien à ce baron allemand
-intrigant et besogneux, qui, à l'obstination massive de ceux de sa race,
-mêlait les grâces persuasives, les manières insinuantes, tout le
-raffinement vicieux d'un page de Versailles, devenu un _roué_ de la
-Régence.
-
-On trouve quelques détails sur cette partie de sa vie dans un livre
-publié à Londres en 1743[53], à l'époque où Théodore, réfugié en
-Toscane, était presque ouvertement un agent de l'Angleterre. Cet
-ouvrage, écrit dans le but de favoriser les intrigues de Théodore, à ce
-moment-là, m'a paru être plus sérieusement documenté sur les antécédents
-politiques de Neuhoff que ses biographes du XIXe siècle, trop pressés de
-s'en rapporter aux mémoires du colonel Frédéric, un faussaire avéré.
-
- [53] _The history of Theodore I, King of Corsica, containing
- genuine and impartial memoirs of his private life and adventures
- in France, Spain, Holland, England, etc. The rise and consequence
- of the troubles in Corsica, and the resolution of its inhabitants
- to shake off the government of the Genoese. The interposition of
- the Imperialists and French in favour of the Republic and the
- causes of their quitting the Island and also the true spring of
- this last revolution, and the motives of King Theodore's present
- expédition._--Londres, 1743.
-
-D'après l'auteur du livre de 1743, le baron, avant de quitter Paris,
-poursuivi par l'anathème de Madame, aurait rendu à certains ministres
-étrangers des services importants que ceux-ci lui payaient; même, il ne
-serait pas impossible qu'il fut, dès cette époque, entré en rapport avec
-Goertz, qui se trouvait à Paris au commencement de 1717[54].
-
- [54] Gabriel Syveton, _L'erreur de Goertz_. Revue d'histoire
- diplomatique, 1896, no 2, p. 244.
-
-Quand il fut obligé de quitter la France, Neuhoff, d'après le livre
-anglais, n'aurait eu d'autres ressources que dans les intrigues
-auxquelles il fut mêlé. Goertz, alors ministre du roi de Suède en
-Hollande, avait été arrêté à Arnheim, sur la demande du roi
-d'Angleterre. Les Anglais accusaient Goertz de conspirer avec les
-jacobites afin d'amener une révolution en Angleterre. Le comte de
-Gyllenborg, ministre de Suède à Londres, fut arrêté en même temps. Le
-duc d'Orléans obtint, par ses démarches, la mise en liberté des
-ministres suédois[55]. Le Régent affectait de ne pas croire à ce
-complot; il persuada à Georges Ier que le roi de Suède n'y avait pris
-aucune part. En réalité, la présence de Goertz, en Hollande, était
-motivée par une négociation délicate; il s'agissait de traiter avec le
-tzar Pierre Ier, qui se trouvait dans les Pays-Bas, d'une paix séparée
-entre la Suède et la Russie. Le baron de Neuhoff aurait été chargé de
-porter à Goertz des dépêches relatives à cette négociation[56]. Malgré
-sa jeunesse,--il avait alors 24 ans--Théodore remplit si bien sa mission
-et sut se rendre si agréable au ministre, que celui-ci le prit pour
-secrétaire et bientôt après pour son «principal confident[57]».
-
- [55] Goertz et Gyllenborg restèrent emprisonnés pendant cinq
- mois.
-
- [56] Ces négociations aboutirent au congrès d'Aland. L'auteur du
- livre, publié à Londres en 1743, ne dit pas par qui Neuhoff fut
- chargé de porter des dépêches à Goertz après son emprisonnement.
- Comme cette mission coïncide avec son départ de France, il est à
- peu près certain que Théodore porta à Gyllenborg, en Angleterre,
- et à Goertz, en Hollande, les dépêches du comte Erik Sparre,
- ministre de Charles XII, en France.
-
- [57] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._
-
-Dans les derniers mois de 1718, Goertz envoya Neuhoff en mission auprès
-d'Alberoni. A peine avait-il entamé les négociations que le roi de Suède
-mourut[58]. Bientôt après, Goertz était décapité[59]. Théodore se
-«trouva donc sans ressources dans un pays dont il ignorait la langue, et
-privé de l'appui de la maison d'Orléans, puisqu'il était entré dans des
-plans qui portaient préjudice aux intérêts de cette famille[60]».
-
- [58] Le 30 novembre 1718.
-
- [59] Le 2 mars 1719.
-
- [60] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._
-
-Cependant Théodore devait encore surnager après ce nouveau naufrage.
-
-La Cour d'Espagne, remplie d'intrigues d'antichambre, avec une dynastie
-nouvelle et étrangère qu'entourait une foule d'aventuriers cosmopolites,
-constituait bien le milieu voulu pour l'ambition inquiète et peu
-scrupuleuse du petit baron de Westphalie. Ripperda, qui, plus tard,
-devait devenir premier ministre, commençait à jouir d'une grande faveur
-à l'Escurial. Fidèle à ses ondoyants principes, l'intrigant habile
-qu'était Neuhoff ne manqua pas d'aller lui faire sa cour. Ils se
-plurent. Ripperda, dit-on, lui fit obtenir le grade de colonel avec une
-pension de six cents pistoles[61].
-
- [61] Percy Fitzgerald, _King Theodore of Corsica_, p.
- 28.--_Histoire des Révolutions de l'île de Corse et de
- l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État_, p. 206.
-
-Mais Neuhoff n'avait pas renoncé à ses goûts dispendieux. Il était
-souvent gêné, et Alberoni dut, à plusieurs reprises, lui venir en aide.
-La fortune cependant lui sourit encore. Sur les conseils de Ripperda et
-grâce à son appui, il épousa une des demoiselles d'honneur de la reine
-d'Espagne, lady Sarsfield, fille de lord Kilmallock, jacobite réfugié à
-Madrid, parent du duc d'Ormond[62].
-
- [62] _Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p.
- 208.--Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 203.--Percy Fitzgerald,
- _op. cit._, p. 28.
-
-Ce mariage, qui aurait dû fixer Théodore, paraît avoir été une déception
-pour lui. Il fut quelque chose de plus pour sa femme. Lady Sarsfield
-était laide et vaniteuse; l'ancien page de Madame était volage, et
-milady n'avait rien de ce qu'il fallait pour retenir l'humeur
-inconstante de son mari. Cela fit un déplorable ménage.
-
-Rostini, dans ses _Mémoires_, dit ceci: «Théodore épousa, dit-on, une
-parente du duc de Sales actuel, alors marquis de Monte Allegro.»
-
-Or, en 1738, nous verrons le ministre du roi de Naples, le marquis de
-Montalègre, accorder, à Théodore, sa protection d'une façon absolue,
-surtout lors d'un incident touchant des vaisseaux hollandais affretés
-par le baron. La protection qu'exerça à ce moment Montalègre vis-à-vis
-de Théodore, est d'autant plus extraordinaire que le bon droit n'était
-certes pas du côté de l'aventurier.--Les dépêches diplomatiques de
-Montalègre, en 1738, sont, la plupart du temps, signées: _El marques de
-Salas_.
-
-Alberoni était tombé du pouvoir, méprisé de l'Europe entière. Neuhoff
-perdait en lui un protecteur puissant. Ripperda, cependant, lui restait;
-mais Théodore, qui ne pouvait s'astreindre à un genre de vie en rapport
-avec ses moyens, eut encore des besoins d'argent qui le perdirent.
-
-On raconte que Ripperda lui ayant confié des sommes importantes pour le
-règlement de fournitures militaires, il les détourna pour ses dépenses
-personnelles[63].
-
- [63] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 29.
-
-Quoiqu'il en soit, Neuhoff, à cette époque, quitta l'Espagne
-subrepticement, abandonnant sa femme, grosse alors. La baronne mourut à
-Paris en 1724, ainsi que sa fille née de ce mariage[64].
-
- [64] _Mercure historique et politique de Hollande_, avril 1740.
- Généalogie publiée à Cologne par Théodore de Neuhoff.
-
-L'aventurier avait profité du séjour de sa femme à l'Escurial avec la
-cour, pour quitter Madrid la nuit, en emportant tous ses bijoux. Il
-s'embarqua à Carthagène pour la France, et bientôt il arriva à
-Paris[65].
-
- [65] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 29--_Histoire des
- révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p. 209.
-
-A la chute d'Alberoni, Théodore, ne sachant que devenir, avait écrit à
-la duchesse d'Orléans, pour la prier de le reprendre à son service.
-Madame ne répondit pas; mais à peine débarqué à Paris, l'aventurier
-sollicita de nouveau son ancienne protectrice. Celle-ci lui fit défendre
-de se présenter devant elle. La princesse, un jour, se rendait aux
-Carmélites; son carrosse croisa une voiture dans laquelle se trouvait
-Théodore. Madame s'écria: «Voilà cet honnête garçon de Neuhoff!» Il
-entendit l'apostrophe, baissa les yeux et pâlit[66].
-
- [66] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._,
- t. III, p. 86.
-
-Paris était alors en pleine fièvre de spéculation. Law faisait merveille
-avec son _Système_.
-
-La fureur de l'agiotage avait pénétré dans toutes les classes de la
-société. Il y avait là de quoi tenter l'esprit aventureux de Neuhoff,
-toujours harcelé par les besoins d'argent; mais il est peu probable,
-comme certains l'ont prétendu, que Théodore soit entré en relations
-directes avec Law. L'Ecossais d'origine obscure, devenu le grand
-financier, dispensateur des deniers de l'État et de la fortune publique
-en France, dont l'antichambre était encombrée de ducs, dont la femme
-parlait toilette avec les princesses, dont le fils, qu'on appelait le
-_Chevalier Système_[67], fréquentait la jeunesse dorée de la cour,
-n'avait pas le temps de se commettre avec le baron westphalien. Les
-aventuriers, quand ils sont _arrivés_, dédaignent leurs semblables. Que
-Théodore ait spéculé, comme tout le monde, à l'époque, c'est très
-probable, mais non pas avec Law lui-même, alors à l'apogée de sa
-puissance. Peut-être, en intrigant habile, sût-il se faufiler dans
-l'entourage du financier. Madame rapporte, en effet, que la rumeur
-publique accusait son ancien page d'avoir pris un million au frère de
-Law[68].
-
- [67] _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publié par M. de
- Lescure, 4 vol. Paris, 1864, t. I, p. 264.
-
- [68] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._,
- t. III, p. 86.
-
-Le livre anglais, que j'ai déjà cité, dit qu'il eût à Paris plusieurs
-aventures étranges. Il avait rompu avec la plupart de ses anciens amis
-qui le connaissaient trop, mais il parvint à entrer en rapports avec
-quelques personnes de distinction qui le connaissaient moins. Ses
-relations avec Alberoni et Ripperda, les ennemis de la famille
-d'Orléans, lui fermaient les portes de la cour. Il ne s'attarda pas à
-rentrer en grâce auprès de Madame, qui, du reste, l'avait rejeté de la
-façon la plus formelle. Il aima mieux devenir un courtier marron de la
-diplomatie. C'était un emploi qui lui convenait à merveille. La
-délicatesse ne l'embarrassait pas; aucun principe ne le gênait; il
-n'avait qu'un but: se procurer de l'argent.
-
-Le baron qui, de bonne heure, avait été à l'école des Goertz, des
-Alberoni et des Ripperda, trouva le moyen de donner à quelques ministres
-étrangers des renseignements qui lui furent très bien payés. Il entra
-également en correspondance avec des diplomates du dehors. Sans lui
-créer une position définie, ni surtout avouable, ces manœuvres lui
-fournirent les moyens de subvenir à ses besoins toujours fort grands.
-Mais ces choses-là ne peuvent pas durer; on se lasse vite d'un agent
-louche. Théodore savait que tout ce qu'il faisait pouvait le mener en
-prison, et l'ombre de la Bastille le hantait. Il résolut donc de quitter
-Paris, et, d'après le livre anglais, il serait parti deux jours
-seulement avant que ses intrigues ne fussent découvertes. Il aurait
-gagné la Hollande en emportant divers secrets surpris dans les
-antichambres diplomatiques qu'il fréquentait, entr'autres toute la trame
-d'une mystérieuse négociation engagée à Turin et dont il comptait se
-servir auprès de la cour impériale pour en tirer profit[69].
-
- [69] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._
-
-Madame, qui avait l'âme d'un greffier, donne une autre version du départ
-de Théodore; les motifs en sont encore moins honorables. Neuhoff, dans
-un moment de détresse, ne sachant que devenir, aurait fait un sérieux
-retour sur lui-même. Désirant rentrer en grâce auprès de sa famille, il
-confessa ses erreurs passées et promit de mener, à l'avenir, une vie
-régulière, plus conforme à son rang de gentilhomme. Durant un certain
-temps, il se conduisit bien. Il était reçu chez sa sœur[70]. Un
-lieutenant-colonel du régiment de La Marck, beau-frère de la comtesse
-d'Appremont, rencontra plusieurs fois Théodore à dîner chez Mme de
-Trévoux[71].
-
- [71] Lettre à la comtesse d'Appremont, communiquée au Sérénissime
- Collège, par J.-B. de Mari. Turin, le 27 juin 1736. _Ribellioni
- de' Corsi_, filza 14/3012. Archives d'État à Gênes, archives
- secrètes.--Cette lettre a été publiée par M. Antonio Battistella,
- _Re Teodoro di Corsica. Ritagli e scampoli._ Voghera, 1890, p.
- 167.
-
- [70] _Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans._
- Édit. Brunet, t. II, p. 278.
-
- Varnhagen, le trop partial biographe de Théodore, dit que Mme de
- Trévoux aida son frère, avec l'aide de «l'ambassadeur suédois, le
- comte de La Marck». Il y a là une erreur évidente. Tout le monde
- sait, en effet, que le comte de La Marck n'était pas le
- représentant du roi de Suède en France, mais bien le ministre de
- France en Suède.
-
-Un jour, Théodore déclare qu'il a reçu des lettres lui annonçant que sa
-femme, quittant l'Espagne, était en route pour Paris. Il lui paraît
-convenable d'aller à sa rencontre. Sous ce prétexte, il part pendant la
-nuit. «Le matin, on découvre qu'il a tout enlevé à sa sœur et à son
-beau-frère. Il leur a pris deux cent mille livres. Personne ne sait de
-quel coté il a passé. Sa sœur, Mme de Trévoux, est désespérée[72].»
-
- [72] _Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans_,
- édition Brunet, t. II, p. 279.
-
-Je n'ai pu trouver nulle part la confirmation de ce vol.
-
-Quoiqu'il en soit, il est certain que Théodore quitta Paris vers le
-milieu de 1720, et arriva en Hollande. A La Haye, il se serait rendu
-auprès du ministre impérial. Il lui remit un pli en le priant de le
-faire tenir d'une façon sûre au comte de Zinzendorf, chancelier de
-Charles VI. Les explications qu'il donna à l'ambassadeur autrichien
-furent sans doute très explicites, car la réponse de Vienne ne se fit
-pas attendre. Elle consistait en une lettre de change de cinq mille
-florins. Les renseignements dérobés à Paris, au sujet de la mystérieuse
-négociation entamée à Turin, auraient été reconnus exacts à Vienne et
-seraient arrivés dans un moment opportun: d'où la récompense
-immédiate[73]. Théodore était, ce qu'on pourrait appeler, un crocheteur
-de la diplomatie.
-
- [73] _The history of Theodore I, King of Corsica._ Op. cit.
-
-Puis il se serait mis en rapport avec un personnage, de passage en
-Hollande, et qui allait à Londres représenter une petite cour allemande.
-Ce personnage passait pour un très habile homme, mais Théodore était
-plus fin encore. Il ne tarda pas à reconnaître que les capacités qu'on
-prêtait au diplomate étaient toutes en façade. Se sentant plus apte à
-remplir les fonctions destinées au ministre allemand, Neuhoff aurait
-tenté de le supplanter en allant lui-même à Londres; mais ses manœuvres
-furent découvertes, et l'homme qu'il cherchait à léser partit pour
-l'Angleterre après avoir raconté son histoire partout, ce qui fit du
-tort à Théodore. Personne ne voulut plus l'employer.
-
-La misère vint alors. L'argent fondait entre ses mains; partout il avait
-des créanciers.
-
-En attendant un emploi, il apprit l'anglais. L'historien anonyme nous
-dit que «jamais, sauf M. de Voltaire, aucun étranger n'arriva aussi bien
-ni aussi vite à comprendre l'anglais». Mais, malgré toute son
-intelligence, il était à bout de ressource et de crédit. Pour se
-procurer le pain quotidien, il se fit virtuose, chimiste, «_connoisseur
-en painture_». Ces diverses tentatives ne furent pas couronnées de
-succès. Ni la musique, ni les sciences, ni la critique d'art ne lui
-donnèrent les moyens de subvenir à ses besoins[74]. Bien des hommes,
-avant de trouver leur voie, se sont essayés dans les différentes
-branches de l'activité humaine: professions, métiers ou arts. Je ne
-crois pas qu'il s'en soit jamais trouvé un seul qui ait poussé ces
-essais plus loin que Théodore, puisqu'il devait aller jusqu'à la
-royauté, métier qui d'ailleurs ne lui donna pas de quoi vivre.
-
- [74] _The history of Theodore I, King of Corsica._ Op. cit.
-
-Si à Paris la Bastille troublait son sommeil, en Hollande il voyait se
-dresser devant lui la prison pour dettes. La diplomatie lui fournit de
-nouveau quelques ressources ou tout au moins lui permit de fuir ses
-créanciers. Un personnage, établi dans les Pays-Bas, cherchait pour le
-compte de l'Empereur un homme retors et habile, capable d'accomplir une
-mission secrète en Italie. Il s'agissait de découvrir les intrigues que,
-disait-on, la France et l'Espagne entretenaient dans la péninsule. Le
-personnage trouva son homme en Théodore. Celui-ci partit. Il s'embarqua
-dans l'île de Voorne, et deux ou trois mois après on le vit parcourant
-l'Italie[75].
-
- [75] _Ibidem._
-
-Ce pays, partagé en petits États, livré à toutes les convoitises
-étrangères, neuf pour lui, ouvrait un vaste champ à son ambition mal
-équilibrée. Que fit-il réellement en Italie? La question est difficile à
-résoudre. La renommée ne l'avait pas atteint encore et les certitudes
-manquent sur cette période de sa vie. La mission dont il aurait été
-chargé était sans doute peu importante, mais, pendant son séjour en
-Italie, Théodore allait faire des relations qui devaient avoir une
-singulière influence sur sa destinée.
-
-On vit Neuhoff à Rome et on sut plus tard qu'il s'y faisait appeler le
-baron Etienne Romberg[76]. Dans cette ville, il fit la connaissance des
-dames Fonseca, religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, qui
-eurent toujours une foi aveugle dans l'aventurier et qui devaient le
-soutenir avec le plus touchant dévouement dans l'adversité. Il connut
-aussi à Rome un marquis, un comte, un docteur ès-lois, un simple
-drapier, toujours en quête de nouvelles protections ou à l'affût de
-dupes faciles. Son imagination, jamais à court, le poussa à se lier avec
-un moine qui cherchait le secret de la pierre philosophale[77].
-
- [76] _Mémoires historiques, militaires et politiques sur les
- principaux événements arrivés dans l'isle et royaume de Corse
- depuis le commencement de l'année 1738 jusque à la fin de l'année
- 1741_, par Jaussin, ancien apothicaire major des camps et armées
- de S. M. très chrétienne, t. I, p. 296.--Lausanne, 1758.
-
- [77] _Ibidem._
-
-C'était un de ces moines errants, comme il y en avait beaucoup en
-Italie. Ces religieux, rejetés d'un couvent, réfugiés dans un autre qui
-ne les gardait pas, vagabonds allant de cloître en auberge, étaient de
-tristes hères qui formaient ce que l'on pourrait appeler la bohême de
-l'église. Beaucoup étaient des détraqués tombés dans la magie noire, le
-grand œuvre et l'escroquerie.
-
-Mais Théodore était l'homme des résultats positifs, tangibles et
-immédiats. Il avait bien pu s'en aller, le soir, dans les ruelles
-sombres, enveloppé d'un long manteau, retrouver son moine alchimiste.
-Tous deux, penchés sur les fourneaux mal éclairés d'une cire jaune, ils
-avaient pu épier le mystérieux travail de l'athanor et des cornues, au
-milieu de vieux grimoires à demi-rongés par les rats et couverts de fils
-d'araignée. Mais, comme la transmutation était lente, l'impatient baron
-se lassa. Il dit adieu au moine alchimiste et à la pierre philosophale
-et courut à Florence, toujours inquiet, furetant, combinant.
-
-En 1727, Théodore se trouvait de nouveau à Paris. Un décret de prise de
-corps pour dettes fut rendu contre lui[78]. Il s'enfuit assez à temps
-pour éviter la prison.
-
- [78] Sorba, ministre de Gênes en France, au Sérénissime Collège.
- Paris, le 30 avril 1736. _Francia_, mazzo 45, anni 1734-1737.
- Archives d'État à Gênes, archives secrètes.
-
-Vers la même époque, il parut à Londres. Il aurait pris logement _aux
-Armes d'Ipswich_, dans Cullum Street, puis dans un café où il se serait
-tenu caché. Jamais il ne sortait, restant au lit, sous prétexte de
-maladie[79]. Craignait-il encore la poursuite de créanciers? C'est
-probable. Un rapport de police rapporte qu'il aurait filouté des
-marchands de Londres et qu'il aurait été obligé de fuir en toute
-hâte[80].
-
- [79] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 30.
-
- [80] _Ibidem._--L'auteur ne croit pas à la sincérité de ce
- rapport de police. Il estime que ces histoires auraient été
- fabriquées après coup par des espions génois pour noircir
- Théodore. Les rapports de police valaient à l'époque ce qu'ils
- valent de nos jours; on pouvait y trouver tout ce qu'on voulait
- pour perdre quelqu'un. On avait du reste beau jeu à accuser
- Théodore de filouterie; il était maître en cet art.
-
-Le baron de Neuhoff reparut bientôt en Italie. On a prétendu qu'alors il
-aurait trouvé de puissants protecteurs à la cour du grand-duc de Toscane
-et qu'il aurait été «sur le point de lever un régiment pour le compte de
-l'Empereur[81]». Comme état de services, il faut avouer que cette quasi
-mission mérite peu d'être signalée. Mais ce n'est pas sans surprise
-qu'on lit dans le même auteur qu'en 1732 Théodore était résident de
-l'empereur Charles VI, à Florence[82]. Le fait est matériellement faux.
-Ce qui est plus vraisemblable, c'est l'histoire qui, vers la même
-époque, aurait signalé son passage à Livourne. Ce fut un coup de
-commerce, avatar assez naturel dans lequel réapparaissait le petit fils
-du drapier liégeois. En réalité, il fit une nouvelle dupe. Il y eut
-quelque mérite. Sa victime fut un banquier de Livourne, nommé Jabach.
-
- [81] Varnhagen, _op. cit._, p. 11.
-
- [82] _Ibidem._
-
-Les historiographes de Théodore ont dit que les Jabach étaient juifs. Il
-n'en est rien. Ils appartenaient à une famille de riches banquiers de
-Cologne, véritable dynastie financière qui donna, entr'autres, le fameux
-Everhard Jabach, qui fut connu à Paris comme banquier et collectionneur,
-au XVIIe siècle[83]. Les membres de cette famille, disséminés en France
-et en Italie, étaient catholiques. Quelques-uns d'entre eux avaient fait
-leurs études chez les jésuites de Cologne. Jean Engelbert Jabach fut
-chanoine capitulaire de l'archevêché de Cologne, chancelier de
-l'Université de cette ville, et le Pape lui conféra la dignité de
-protonotaire. François-Antoine fut banquier à Livourne où il mourut en
-1761[84].
-
- [83] M. le vicomte de Grouchy, dans les _Mémoires de la Société
- de l'Histoire de Paris et de l'île de France_, t. XXI, 1894,
- donne la généalogie de cette famille dans une intéressante notice
- consacrée à Everhard Jabach.
-
- [84] Vicomte de Grouchy, _op. cit._
-
-Ce fut avec ce dernier, sans doute, que Théodore eût des rapports dont
-la maison Jabach ne paraît pas avoir eu à se louer.
-
-Neuhoff, dont la famille avait des attaches à Cologne (son cousin Drost
-y était grand commandeur de l'Ordre Teutonique), avait dû trouver des
-facilités pour nouer des relations avec ses riches compatriotes établis
-à Livourne.
-
-A cette époque, un banquier était déjà un personnage important et
-méfiant, peu accessible aux entreprises chimériques. Mais le baron avait
-un talent particulier d'insinuation. Soit qu'il se laissât prendre aux
-belles paroles de l'aventurier, soit qu'il y fut poussé par d'anciens
-souvenirs de famille, Jabach avança à Théodore des sommes importantes
-sous prétexte d'affaires commerciales. Le banquier s'aperçut vite qu'il
-était trompé, et, ne pouvant rentrer dans ses découverts, il fit mettre
-son client en prison. Celui-ci tomba malade et on dut le transférer à
-l'hôpital.
-
-Comment désintéressa-t-il son créancier? Il est probable que Jabach eût
-pitié de lui et qu'il ne poursuivit pas la contrainte. Toujours est-il
-qu'au sortir de l'hospice, Théodore ne réintégra pas la prison. Il
-continua sa vie errante à la poursuite de la fortune.
-
-C'est ainsi qu'il arriva à Gênes.
-
-Le livre anglais, auquel j'ai déjà fait plusieurs emprunts, nous dit que
-Neuhoff était chargé par la cour impériale de prendre des renseignements
-aussi précis que possible sur l'état de la Corse. Charles VI, après être
-intervenu dans les affaires de l'île, recevait de ses agents des
-rapports bien différents et inexacts. Le baron ayant appris que les
-représentants des Corses étaient Ceccaldi et Raffaelli, se serait
-abouché avec eux. Ce fut à la suite d'un rapport de Théodore, adressé à
-Vienne, que l'Empereur aurait ordonné au prince de Wurtemberg de
-conclure avec la république un traité qui, tout en laissant la Corse aux
-Génois, donnerait quelques libertés aux insulaires[85].
-
- [85] _The history of Theodore I, King of Corsica._
-
-Il est plus vraisemblable de penser que Théodore à ce moment-là était un
-agent secret du duc François de Lorraine, gendre de Charles VI. L'époux
-de Marie-Thérèse se commettait volontiers avec les aventuriers, qu'il
-recevait dans les pièces les plus intimes de ses appartements. Il
-écoutait les propositions les plus extraordinaires. Il avait une
-politique à lui, qui s'élaborait en secret avec des agents interlopes.
-Ayant des vues de mesquine ambition sur la Corse, il était entré en
-rapports avec le baron[86]. Il nous faudra revenir sur les projets
-louches de François de Lorraine.
-
- [86] _Correspondances de Corse_, vol. I. Archives du ministère
- des affaires étrangères.
-
-Il est d'ailleurs certain que les entrevues de Neuhoff avec les Corses
-n'eurent pas le caractère presque officiel que leur donne le livre
-anglais. Elles furent au contraire entourées du plus grand mystère.
-
-
-III
-
-Théodore changeait souvent de déguisement; c'était une nécessité pour
-lui. Il laissait des dettes partout où il passait, et il lui fallait
-s'ingénier à dépister des créanciers assez indiscrets pour chercher à le
-découvrir. En 1732, à Gênes, il s'était transformé en milord anglais.
-
-Un certain Ruffino, corse, natif de Farinole, frère lai franciscain, de
-l'ordre appelé Observantin dans l'île, habitait Gênes depuis longtemps.
-C'était un de ces moines chirurgiens comme on en voyait beaucoup alors.
-Praticiens peu habiles et ignorants, ils gagnaient leur misérable
-existence à faire quelques menues opérations, apprises par routine.
-Ruffino se rendait souvent au Grand Hôpital où il exerçait son art
-rudimentaire.
-
-Un jour il rencontra le milord. Le hasard fut-il la seule cause de cette
-rencontre? Y eut-il d'un côté ou de l'autre un calcul? On ne saurait le
-dire. Toujours est-il que le moine et l'_Anglais_ se plurent. Ils
-parlèrent politique et la conversation tomba fort à propos sur les
-affaires de Corse[87].
-
- [87] _Mémoires de Rostini_, publiés et traduits par M. l'abbé
- Letteron.--Bulletin de la Société des Sciences historiques et
- naturelles de la Corse, 2 vol.
-
-Sans prendre aucune précaution oratoire, le milord déclara au religieux
-qu'il avait les moyens et le pouvoir de délivrer l'île de l'oppression
-génoise; mais Gênes était un mauvais endroit pour parler politique et
-surtout des choses de Corse, «de même qu'à Babylone on ne chantait pas
-les cantiques sacrés et que les chefs du peuple élu n'étaient pas libres
-pour traiter». Théodore conseilla donc à Ruffino d'aller à Livourne. Il
-se rendit également dans cette ville[88]. Ils purent désormais causer à
-l'aise, à l'abri des espions dont les rues de Gênes étaient remplies.
-
- [88] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
-
-Le moine s'aboucha avec Ceccaldi, Giafferi et Aitelli. Ces corses, qui
-sortaient des prisons de la Sérénissime République, était animés d'un
-vif ressentiment à l'égard des Génois. Ruffino leur parla du milord avec
-enthousiasme. Théodore l'avait complètement convaincu, et il le
-représenta aux chefs comme le «Rédempteur» du peuple corse. Les
-insulaires attendaient un Messie; le milord arrivait à propos. Le moine
-le mit en rapport avec ses amis; Neuhoff fit sans doute connaître,
-alors, sa véritable identité. Il eut avec les chefs de nombreuses et
-longues conférences. Quels arguments fit-il valoir? Par quels artifices
-parvint-il à persuader aux Corses qu'il avait le pouvoir de délivrer
-leur pays? On l'ignore[89]. Toujours est-il qu'ils furent bien
-convaincus que le moine ne les avait pas trompés, et qu'ils tenaient,
-enfin, un «Rédempteur».
-
- [89] _Ibidem._
-
-Théodore possédait une grande facilité d'élocution; il était insinuant
-et il savait mentir avec cet aplomb et cette force de persuasion qui en
-impose. Arrivé à ce degré, le mensonge est un art; il y était maître. Et
-puis, les Corses se trouvaient dans une disposition d'esprit où ils ne
-demandaient qu'à être convaincus. Le baron leur parla, sans doute, des
-secours qu'il se faisait fort d'obtenir de certaines puissances. C'était
-toucher la corde sensible; car les insulaires avaient cette idée fixe:
-obtenir l'aide d'un grand état quelconque. Il leur promit aussi
-probablement des canons, des fusils, de la poudre et des balles. Les
-Corses possédaient un goût très prononcé pour toutes sortes d'engins de
-guerre; du reste, ils avaient besoin de munitions pour faire la guerre
-aux Génois et les chasser de l'île. Il dut encore laisser entrevoir à
-ses nouveaux amis qu'il avait beaucoup d'argent à sa disposition; c'est
-un argument qui a toujours été décisif. Bref, il n'oublia rien de ce
-qui constituait son rôle de sauveur. Il se montra ému des malheurs du
-peuple corse; il parut, aux chefs, généreux, grand, superbe. Et comme
-ils étaient arrivés à un moment où ils avaient besoin de croire en
-quelqu'un et d'espérer en quelque chose, ils crurent en ce faux milord;
-ils espérèrent qu'il leur donnerait la liberté.
-
-Les conférences de Théodore avec les Corses peuvent vraisemblablement se
-résumer ainsi. Il est probable encore que ces réunions ne se terminèrent
-pas sans que, de part et d'autre, on eût pris «certains
-engagements»[90].
-
- [90] _Mémoires de Rostini._ _Op. cit._
-
-Quand il fut décidé que la Corse serait sauvée par le baron de Neuhoff,
-on annonça la chose au comte de Charny, commandant des troupes
-espagnoles arrivées quelque temps auparavant avec l'infant Don Carlos.
-On fit croire au général que le baron agissait pour le compte de
-l'Angleterre[91]; mais en attendant que la Corse fût délivrée, le pauvre
-frère Ruffino fut arrêté et mis en prison. Il est toujours dangereux de
-vouloir sauver un peuple. Théodore jugea prudent de ne pas insister; il
-partit pour Florence[92].
-
- [91] _Ibidem._
-
- [92] _Ibidem._
-
-Il est vraisemblable de supposer que, dès cette époque, il ait été en
-relation à Livourne avec le chanoine Orticoni et avec Dominique
-Rivarola[93], tous deux agents des Corses en Italie.
-
- [93] Il ne faut pas confondre Dominique Rivarola avec le
- gouverneur génois de Bastia, du même nom. Voici d'ailleurs les
- détails biographiques que donne l'abbé Rostini sur ce personnage:
- «Ce Rivarola, originaire de Chiavari, de l'État de Gênes, et,
- semble-t-il, d'une bonne famille (puisqu'il obtint un arrêt
- favorable à propos de quelques places dans certain collége de
- Sienne, destinées aux descendants d'une bonne famille, des
- Rivarola de Gênes), s'était établi depuis longtemps à Bastia, et,
- par une double parenté, s'était uni à la maison Frediani.
- Plusieurs fois il avait participé à des gains illicites, à des
- ventes par autorité de justice, comme en font les commissaires
- génois, comme il y en eut particulièrement sous le gouvernement
- de Nicolò Durazzo. Il était consul d'Espagne lorsque l'infant Don
- Carlos passa en Toscane, et que les galères qui le conduisaient
- ayant été dispersées par la tempête, celle sur laquelle était
- monté le marquis de Monte-Allegro, aujourd'hui duc de Sales,
- arriva à Bastia. Le marquis eut avec Rivarola plusieurs
- conférences, et s'éclaira, dit-on, sur ce qu'on pensait des
- affaires de la Corse. Ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis
- cette époque, Dominique Rivarola se montra toujours ouvertement
- dévoué aux intérêts de la Corse. Soit hasard, soit politique, il
- fut relevé de sa charge de consul; il restait à Livourne, où il
- s'occupait spécialement de faire venir de Corse des recrues,
- surtout pour le régiment corse au service de l'Espagne, dans
- lequel était lieutenant-colonel, Francisco, son fils, jeune homme
- de grand talent emporté à Naples par une mort prématurée. Nous
- retrouvons ce même Dominique Rivarola, colonel, au service de S.
- M. sarde, et commandant du siége lorsque les Anglais bombardèrent
- Bastia.»--_Mémoires de Rostini. Op. cit._
-
-Que fit réellement Neuhoff pendant les quatre années qui suivirent les
-entrevues de Livourne? Il les employa évidemment à préparer son
-débarquement en Corse. On a prétendu que le grand-duc de Toscane,
-Jean-Gaston de Médicis, lui aurait donné quelques sequins et une lettre
-de recommandation pour un certain Buongiorno qui exerçait la médecine à
-Tunis[94]. Il est vrai que Théodore a connu ce Buongiorno à Tunis, soit
-sous les auspices de Jean-Gaston de Médicis, soit de toute autre façon.
-
- [94] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
-
-On a prétendu aussi que le baron, en quittant la Toscane, serait allé à
-Constantinople où il aurait été en rapport avec François Rakoczy, prince
-de Transylvanie, et avec le comte de Bonneval, un aventurier fameux qui,
-après avoir couru le monde, finit par prendre le turban et le nom
-d'Achmet-Pacha. On a échafaudé tout un roman sur les relations de
-Théodore avec ces deux personnages[95]. Il était digne d'être l'ami de
-Bonneval, ce grand agité, qui fut enterré dans un couvent de derviches
-tourneurs!
-
- [95] Varnhagen, _op. cit._, p. 21.
-
-On a dit encore que Neuhoff avait été reçu presque solennellement par le
-bey de Tunis. Le gouvernement ottoman aurait même ordonné au bey, non
-seulement d'encourager les projets du baron, mais encore de lui fournir
-des armes et des munitions, de mettre enfin un trésor à sa
-disposition[96]. L'entreprise se présente ainsi sous un aspect
-imposant. Il y aurait eu là un effort considérable pour chasser les
-Génois de l'île, et très certainement cet effort eut pu être couronné de
-succès. Mais tout cela rentre dans le domaine de la légende. Théodore ne
-fut jamais officiellement accrédité à Tunis. Il ne vit pas le bey.
-Celui-ci ne lui fournit aucun secours. Il est certain que le
-débarquement théâtral du baron de Neuhoff, à Aléria, fut machiné à
-Tunis; ce fut de Tunis qu'il partit; mais les préparatifs de
-l'entreprise n'eurent pas cette envergure qu'on leur prête.
-
- [96] _Ibidem_, p. 24.
-
-Grâce à un document qui se trouve dans les archives d'État à Gênes, nous
-avons des renseignements précis sur le séjour de Théodore à Tunis et sur
-ses intrigues[97]. Les faits rapportés sont tellement conformes à sa
-manière d'agir qu'il faut nous en tenir à ce document.
-
- [97] Cette pièce n'a été citée par aucun des historiens qui se
- sont occupés de Théodore de Neuhoff. C'est la déposition faite
- sous serment, à Gênes, le 3 juin 1736, par deux esclaves
- rachetés: Michel Varalzi et Pierre Varsi, natifs de Bonifacio.
-
-Cette pièce est cotée sous ce titre:
-
-_Copia delle deposizioni fatte nella cancelleria del illustrissimo
-magistrato del Riscatto de' schiavi._--_Ribellione de' Corsi_, filza
-11/3009. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Un bâtiment français, provenant de Livourne, débarqua, un jour à Tunis,
-un personnage étranger. Ce personnage était le baron de Neuhoff, qui
-alla, dès son arrivée, loger chez Léonard Buongiorno[98]. Fidèle à ses
-habitudes de prudence, Théodore conserva l'incognito pendant un certain
-temps. Il fit répandre le bruit qu'il était venu à Tunis pour racheter
-tous les Corses qui y gémissaient dans l'esclavage. Ce rachat devait se
-faire avec de l'argent qu'il tenait d'un legs pieux. Il eut de longues
-et sécrètes conférences avec Buongiorno, avec le Père administrateur de
-l'hôpital espagnol et avec le trésorier du bey.
-
- [98] Les déposants n'indiquent pas l'année où aurait eu lieu
- cette arrivée; ils se contentent de dire que le personnage arriva
- vers le milieu du mois de mars et qu'il resta chez Buongiorno
- jusqu'à la fin d'avril. Comme les esclaves rachetés ont fait
- leurs dépositions en 1736, il semble résulter qu'ils paraissent
- indiquer cette année-là comme celle où Théodore serait arrivé à
- Tunis. Or, le 12 mars 1736, il jetait l'ancre devant Aléria. Ou
- les esclaves rachetés se sont trompés de mois, ou ils ont voulu
- parler d'une année antérieure.
-
-Le but avoué de ces conférences était de débattre le prix des esclaves.
-Mais comme on pouvait s'étonner de ne jamais voir le charitable
-personnage donner le moindre argent, il déclara n'être venu à Tunis que
-pour fixer le prix des Corses prisonniers. Les fonds étaient déposés à
-Livourne. Quand on se serait mis d'accord, il irait chercher l'argent
-qu'il rapporterait plus tard. Il aimait sans doute à marchander, car les
-entrevues se multiplièrent. Mais Théodore et ses trois compères
-parlaient certainement de toute autre chose que des esclaves.
-
-Buongiorno était sicilien. Il habitait Tunis avec sa famille depuis
-plusieurs années. Chargé par sa nation de racheter des esclaves, il
-avait conservé pour lui l'argent destiné à ce rachat. Après cette belle
-action, il s'était bien gardé de retourner dans son pays. Les malheureux
-siciliens avaient continué leur dur esclavage. Mais lui, il avait ouvert
-un cabinet de médecin et il jouissait à Tunis d'une certaine
-considération. Dans ce cabinet, on ne s'occupait pas seulement de guérir
-les malades: on y faisait un peu de tout. Pour l'instant, chez
-Buongiorno, entre un allemand, un sicilien, un espagnol et un tunisien,
-s'élaborait le grand dessein d'arracher la Corse à la tyrannie génoise!
-
-Ripperda, alors réfugié au Maroc, aurait également trempé dans le
-complot en essayant d'entraîner les Marocains dans une alliance avec les
-Tunisiens pour favoriser l'entreprise de Neuhoff[99].
-
- [99] Gabriel Syveton, _Une Cour et un Aventurier au XVIIIe
- siècle--Le baron de Ripperda_, p. 230.--Paris, 1896.
-
-Théodore n'avait pas d'argent. Il essaya d'emprunter aux Français
-quarante à cinquante mille francs; mais les Français ne se laissèrent
-pas faire. Buongiorno aboucha son ami avec des marchands grecs. Sous la
-caution du médecin et sous celle du Révérend Père espagnol, il obtint
-diverses marchandises et munitions: trois caisses de canons de fusils;
-deux caisses de lames de sabres; plusieurs barils de poudre et de
-balles; mille cinq cents bottes turques, dont la tige montait à
-mi-jambe. Le consul anglais, à Tunis, se serait également porté garant
-du payement de ces marchandises. Ces munitions furent embarquées sur un
-navire battant pavillon britannique et commandé par le capitaine Dick,
-fils naturel du consul.
-
-Théodore racheta, également à crédit, deux esclaves corses, promettant
-sur son honneur de les payer plus tard. Ce mode de règlement était dans
-ses habitudes. Les deux corses se nommaient Quilico Fascianello,
-d'Aléria, et Patrone Francesco, du Cap Corse. Ils furent embarqués sur
-le bâtiment. Le frère du médecin, Cristoforo Buongiorno, et un certain
-Bigani, fils du capitaine du bagne de Livourne, faisaient aussi partie
-de l'expédition. Quand tout fut prêt, Neuhoff monta sur le navire. Avant
-de s'embarquer, il donna son véritable nom.
-
-A peine le navire eut-il pris le large que le médecin Buongiorno fit une
-déclaration dont le bruit se répandit bientôt à Tunis. Le baron Théodore
-faisait voile vers la Corse avec armes et munitions pour assister les
-insulaires. L'infant Don Carlos, d'Espagne, lui avait promis son aide
-afin de délivrer l'île. Bientôt on devait voir arriver, sur les côtes
-corses, plusieurs navires destinés à empêcher l'accès de l'île aux
-Génois[100]. Ceux qui y demeureraient, n'ayant plus aucun secours,
-seraient aisément chassés.
-
- [100] _Dépositions faites le 3 juin 1736 dans la chancellerie de
- l'illustrissime magistrat du rachat des esclaves._ _Loc. cit._
- Archives d'État à Gênes, archives secrètes.
-
-Pour un si grand projet, Neuhoff ne possédait que des moyens très
-restreints: un peu d'argent et quelques munitions extorquées à des
-trafiquants trop confiants; mais il avait confiance dans son étoile. Il
-allait ceindre une couronne, et, pour la circonstance, il s'était revêtu
-d'un beau costume oriental.
-
-[Illustration: Gravure reproduite d'après le livre: «_Histoire des
-Révolutions de l'Île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le
-trône de cet État._» (La Haye, 1738.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-
- Débarquement du baron de Neuhoff à Aléria.--Il est proclamé roi de
- Corse.--Son couronnement.--Théodore Ier notifie son élévation à sa
- famille.--Opinions et inquiétudes des diplomates.--Le roi nomme les
- grands dignitaires de la Cour.--Jalousies et querelles des chefs
- corses.--Premières opérations contre les Génois.--Trahison de
- Luccioni.--Sa condamnation et son exécution.
-
-
-I
-
-Si certaines parties de la vie de Théodore sont restées dans une
-obscurité d'où il est bien difficile, pour un historien scrupuleux, de
-les faire sortir, par contre, je n'ose dire par compensation, les
-détails abondent sur son arrivée en Corse.
-
-A la nouvelle du débarquement d'un étranger à Aléria, la république de
-Gênes, très alarmée, mit en mouvement tout son personnel diplomatique et
-administratif pour avoir des renseignements sur cet inconnu et sur sa
-famille. On peut facilement se rendre compte des craintes qui
-s'emparèrent du gouvernement génois en compulsant les volumineux
-dossiers concernant Théodore dans les archives d'État à Gênes. Les
-inquisiteurs, le grand et le petit Conseil, la junte de Corse, toutes
-ces différentes branches du gouvernement s'occupèrent de lui. Sorba,
-ministre de Gênes à Paris, eut, au sujet du baron, des conférences avec
-le cardinal Fleury, Chauvelin et Maurepas.
-
-L'opinion publique s'intéressa à l'aventure. Les gazettes publièrent des
-articles sur cet événement à sensation. Un livre anonyme[101], imprimé à
-La Haye, en 1738, chez Pierre Paupie[102], publia une _Relation de la
-descente d'un étranger en l'île de Corse_. Cette relation donna des
-détails qui furent d'accord avec les rapports des agents génois.
-
- [101] _Histoire des révolutions de l'île de Corse et de
- l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État, tirée des
- Mémoires tant secrets que publics. Op. cit._
-
- [102] Pierre Paupie était l'éditeur de la _Gazette d'Amsterdam_.
-
-On commença par se demander quel était le personnage qui se trouvait à
-bord du bâtiment anglais[103]. Les gazettes mirent plusieurs noms en
-avant: le fils aîné du chevalier de Saint-Georges, le prince Rakoczy, le
-duc de Ripperda[104], le comte de Bonneval[105]. On finit par savoir que
-l'inconnu s'appelait Théodore, baron de Neuhoff, gentilhomme
-westphalien; mais comme ce nom, par lui-même, n'évoquait pas l'idée
-d'une force suffisante pour accomplir les grandes choses dont ce
-débarquement devait être le prélude, on chercha à savoir quelles
-combinaisons il pouvait bien y avoir derrière tout cela. Le chemin était
-ouvert aux suppositions. On entrevoyait que de graves desseins allaient
-bientôt être mis à exécution sous le couvert de cet agent.
-
- [103] Le livre anglais anonyme dit que le pavillon du navire qui
- amena Théodore en Corse était bleu avec des raies blanches.
-
- [104] «J'ai déjà eu l'honneur de vous rendre compte de l'arrivée
- en cette île d'un personnage inconnu qui y a fait beaucoup de
- bruit..... Quelques-uns s'imaginent que ce pourrait être M. de
- Ripperda, d'autres que ce n'est qu'un corse travesti. Quoiqu'il
- en soit, cette aventure inquiète fort la république et elle fera
- partir incessamment trois galères pour se rendre à la
- Bastie.»--Campredon à Maurepas, ministre de la Marine. Gênes, le
- 19 avril 1736.--Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
- [105] _Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._,
- p. 198.--_Lettres juives_, t. II, p. 265.
-
-Jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, «la Corse était à peu près aussi
-inconnue que la Californie et le Japon»[106]. L'Europe cependant
-commençait à tourner les yeux du côté de cette île, non qu'elle
-s'intéressât beaucoup aux démêlés de la république de Gênes avec ses
-sujets, mais la Corse, par sa position, formant pour ainsi dire
-l'avant-poste de l'Italie, pouvait faire naître les convoitises les plus
-explicables, comme les craintes les mieux justifiées, surtout au milieu
-de cette paix mal définie qui suivit la guerre de la succession
-d'Espagne.
-
- [106] _Histoire des révolutions de l'île de Corse. Op. cit._,
- préface, p. 2.
-
-Le vaisseau anglais était muni d'un passe-port délivré par le consul
-anglais à Tunis. Aléria avait été choisi pour attérir parce que ce port
-était dans la possession des mécontents. Le navire tira quelques salves
-auxquelles l'écho du maquis seul répondit.
-
-Les moindres détails concernant les grands personnages ont toujours eu
-de l'attrait pour la foule. Le 12 mars 1736, Théodore entrait dans
-l'histoire; on ne savait pas encore quel rôle il allait jouer, mais il
-était intéressant de connaître le costume qu'il portait. Il était vêtu,
-dit le chroniqueur de La Haye, «d'un long habit d'écarlate doublé de
-fourrure, couvert d'une perruque cavalière et d'un chapeau retroussé à
-larges bords, et portant au côté une longue épée à l'espagnole et à la
-main une canne à bec de corbin»[107].
-
- [107] _Histoire des révolutions de l'île de Corse. Op. cit._,
- p. 193.
-
-Il se donnait les titres de grand d'Espagne, de lord d'Angleterre, de
-pair de France, de baron du Saint-Empire et prince du Trône romain.
-
-Ces titres ronflants et cosmopolites ne paraient pas d'habitude un même
-individu; mais ils pouvaient impressionner les Corses. Une satire
-disait: «Son épée à l'espagnole tient la place de la Toison d'or; sa
-perruque à l'anglaise, de la Jarretière; sa canne à bec de corbin, de
-cordon bleu; son grand chapeau à l'allemande désigne la qualité de baron
-du Saint-Empire, et sa grande robe d'écarlate dénote un diminutif de
-cardinal, ou, si l'on veut, un prince romain[108].»
-
- [108] _Lettres juives. Op. cit._, t. II, p. 264.
-
-La canne, en tous cas, tiendra lieu de sceptre au nouveau roi. Il
-l'étendra plus d'une fois pour apaiser les disputes éclatant au milieu
-de ses sujets et même pour taper sur les plus récalcitrants.
-
-Théodore avait alors quarante-deux ans. Il paraissait plus vieux que son
-âge, car les gens qui le virent à Tunis s'accordaient à lui donner entre
-quarante-huit et cinquante ans. Il avait la figure ronde et le teint
-coloré. Sa barbe châtain, tirant sur le roux, commençait à blanchir. Il
-était de taille ordinaire et de corpulence tendant à l'embonpoint. Deux
-dents de devant lui manquaient: une à la mâchoire supérieure, l'autre à
-la mâchoire inférieure[109].
-
- [109] _Dépositions faites le 3 juin 1736 dans la chancellerie de
- l'illustrissime magistrat du rachat des esclaves. Loc. cit._
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Outre les individus qui s'étaient embarqués avec lui à Tunis[110], sa
-suite comprenait encore trois turcs aux costumes bizarres, armés à la
-façon barbaresque[111], dont l'un se nommait Monte-Christo[112], et les
-deux esclaves corses rachetés à crédit.
-
- [110] Voir le chapitre précédent.
-
- [111] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167.
-
- [112] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
-
-L'existence du baron de Neuhoff s'était passée à conspirer d'une façon
-peu heureuse, nous l'avons vu. Aussi apportait-il, dans tous les actes
-de sa vie, des manières, on pourrait dire des manies, de conspirateur.
-Sa méfiance lui faisait voir partout des ennemis, des espions, des
-pièges; sa prudence lui dictait une conduite propre à les éviter.
-
-Une vignette qui sert de frontispice au livre imprimé à La Haye, montre
-Théodore sur le rivage corse dans son merveilleux costume, tandis que,
-dans le fond, le vaisseau qui l'a amené, s'entoure d'un nuage de fumée,
-et qu'un fort, dominant la rade, répond aux salves.
-
-Mais le baron n'avait pas débarqué quand le navire eut jeté l'ancre. Sa
-prudence l'emporta sur sa vaine gloriole. Il attendit à bord la réponse
-à une lettre qu'il venait d'écrire.
-
-Cette lettre était adressée à Giafferi, un des principaux agents de la
-révolte. Celui-ci convoqua immédiatement ses amis en assemblée secrète à
-Matra, près d'Aléria, dans la maison d'un patriote, Xavier dit de Matra.
-Cette réunion se composait, en outre de Sébastien Costa, avocat,
-d'Hyacinthe Paoli, et de Giappiconi.
-
-Les Corses étaient très las; la révolte commençait à s'user. Mais
-l'arrivée du navire à Aléria rendit courage aux chefs. Les indifférents
-comme Xavier Matra, ou bien ceux qui jusqu'alors avaient favorisé les
-Génois, tels les Panzani, accueillirent avec enthousiasme le personnage
-qui leur venait de Tunis[113].
-
- [113] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
-
-Quand le conseil fut au complet et les portes soigneusement closes,
-Giafferi donna lecture de la lettre de Théodore. Elle était ainsi
-conçue:
-
- «Très illustre seigneur Giafferi,
-
- «Je viens d'atteindre enfin les rivages de la Corse, appelé par vos
- prières et vos lettres répétées. Le constant amour ainsi que la
- fidélité que vous et les Corses m'avez témoignés pendant plus de
- deux ans m'ont poussé à surmonter mon aversion pour la mer et ma
- crainte du mauvais temps qui règne d'habitude pendant cette saison
- de l'année. Le ciel, qui jusqu'ici m'a favorisé, a rendu mes
- voyages prospères. Je suis ici pour porter tout le secours qui est
- en mon pouvoir à votre royaume opprimé et pour le délivrer, avec la
- volonté de Dieu, du joug de Gênes. Ne craignez pas que je puisse
- jamais négliger en aucune façon mon devoir envers vous, si vous
- m'êtes fidèles. Si vous me choisissez comme votre roi, je demande
- seulement le droit de modifier une loi parmi vous, c'est-à-dire
- d'accorder la liberté de conscience aux hommes des autres
- nationalités et des autres croyances qui pourraient venir ici pour
- nous assister dans nos entreprises. Venez tous tant que vous êtes,
- à Aléria, sans délai, Costa, Paoli et les autres, afin que nous
- puissions nous concerter et établir notre base d'action.
-
- «Votre dévoué,
-
- «THÉODORE»[114].
-
-
- [114] Cette lettre est tirée du _Journal de Costa_.--Extraits
- traduits en anglais et publiés par M. Theodore J. Bent dans _The
- historical review_.--Janvier 1886.
-
- Rostini, dans ses mémoires, reproduit cette lettre dans des termes
- identiques, sauf qu'il indique Paoli comme le destinataire au lieu
- de Giafferi.
-
- Je préfère m'en tenir à la version de Costa, parce que: 1º Costa a
- été témoin oculaire des faits; 2º Giafferi figurait, on l'a vu,
- parmi les prisonniers détenus à Gênes en 1733. C'était eux que
- Théodore avait connus, et non pas ceux qui étaient restés dans
- l'île, tels que Paoli.
-
-Cette lecture provoqua dans l'assemblée un vif enthousiasme. Les
-patriotes s'écrièrent: «Vive Théodore notre Roi!»
-
-«On commençait à appeler le baron allemand Théodore, parce que la lettre
-était signée de ce nom», dit naïvement Rostini dans ses _Mémoires_. Des
-présents destinés à Mme Matra, accompagnaient le message: «des dattes,
-des boutargues et des langues»[115].
-
- [115] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
-
-Il y avait aussi pour les patriotes «des bouteilles de véritable vin du
-Rhin»[116].
-
- [116] _Journal de Costa. Op. cit._
-
-Ce vin, chose inconnue alors en Corse, réjouit les chefs et
-particulièrement le bon Costa, qui s'attendrira toujours devant des mets
-succulents ou de fines boissons.
-
-Il y eut cependant, au milieu de ce concert d'enthousiasme, une note
-discordante. Ce fut Hyacinthe Paoli qui la fit entendre; il sera
-coutumier du fait.
-
-«Paoli, nous dit Costa, était un homme jaloux qui aurait voulu avoir
-pour lui seul la confiance de l'étranger et dominer ainsi les autres. Il
-déclara qu'il n'aimait pas la liberté de conscience que demandait ce
-personnage[117].»
-
- [117] _Ibidem.--Mémoires de Rostini. Op. cit._
-
-A première vue, cette question de liberté de conscience pouvait paraître
-superflue dans un pays où il n'y avait pas de cultes dissidents, sauf le
-rite orthodoxe observé par la colonie de grecs maïnotes établie en 1676
-à Cargèse, petite ville sur la côte occidentale de l'île.
-
-Théodore reviendra souvent sur cette question, avec une insistance qui
-étonne de la part d'un homme plus porté à user d'expédients qu'à agir en
-vue d'un principe; mais cette apparence de principe rentrait dans la
-catégorie de ses expédients. La liberté de conscience était, sans doute,
-pour lui, le mandat impératif auquel ses bailleurs de fonds l'avaient
-contraint. Neuhoff, seul, n'eût pas songé, en arrivant en Corse, à
-faire cet _Édit de Nantes_.
-
-Cependant, la déclaration de Paoli avait jeté le trouble dans les
-esprits. L'assemblée eut recours aux lumières du chanoine Albertini, un
-parfait théologien, qui se trouvait justement à Matra[118].
-
- [118] _Journal de Costa. Op. cit._
-
-Le chanoine se prononça sans l'aide d'aucun livre de théologie. Il fit
-d'abord remarquer que le Pape accordait, aux Juifs dans Rome, la liberté
-de conscience et le libre exercice de leur culte. Il déclara ensuite que
-les Corses devaient accepter le personnage quel qu'il puisse être, car
-il était envoyé par le ciel, pour que la Corse ne pérît dans la détresse
-où elle se débattait. La main de Dieu était visible dans cet événement.
-Il fallait considérer cette arrivée comme un miracle. Le seigneur
-Théodore atteignait, en effet, les rives de Corse «dans les jours où
-l'Eglise célèbre l'Annonciation de la Vierge Marie, laquelle avait été
-le fondement de la Rédemption universelle»[119].
-
- [119] _Ibidem.--Mémoires de Rostini. Op. cit._
-
-Ces paroles répondaient au sentiment de la majorité. Elles furent
-accueillies avec enthousiasme, et la voix de l'opposant fut étouffée
-sous les applaudissements. Paoli dut se résigner. Dans ce nouveau régime
-auquel il fait mine d'adhérer, son ambition inquiète et envieuse lui
-fera jouer un rôle d'opposition continuelle, pour ne pas dire de
-trahison.
-
-L'assemblée décida que les chefs iraient à Aléria souhaiter la bienvenue
-au seigneur Théodore. Mais, dans la crainte de quelque tentative des
-Génois, on résolut d'opérer dans le plus grand secret.
-
-Les corses passèrent la nuit à Matra. A l'aube, ils se mirent en route.
-Ces gens qui s'en allaient au devant de leur messie, chantèrent en
-cheminant des chansons patriotiques. Paoli lui-même chantait. Il était
-poète et avait composé la plupart de ces _ballate_ vibrantes[120].
-
- [120] _Journal de Costa. Op. cit._
-
-Son Excellence reçut les chefs à merveille. Neuhoff se rendit avec eux
-dans une maison du village où un souper fut préparé. Ce repas «réjouit
-les cœurs» des patriotes. Le linge était d'une blancheur irréprochable,
-les dattes exquises, les vins parfaits. Théodore racontait fort bien, et
-ses «charmantes histoires de voyages rendirent la boisson plus agréable
-et les viandes plus savoureuses»[121]. Après le repas, Neuhoff dut
-paraître au balcon. Il se montra au peuple entouré des chefs corses et
-escorté de ses esclaves maures portant des lumières. La foule l'acclama.
-Puis, il passa toute la nuit avec ses nouveaux amis, continuant la
-narration de ses aventures ébauchée au souper, d'une façon plus
-favorable à sa cause, assurément, que conforme à la vérité. Sous le
-rapport de la parole, il était doué et il éblouissait ses auditeurs. Les
-manières affinées de l'ancien page de Versailles étaient faites pour
-impressionner les natures frustes de ces insulaires. L'aube interrompit
-ces entretiens. Giafferi et ses amis se retirèrent enthousiasmés,
-laissant leur messie s'endormir sous la garde des sentinelles.
-
- [121] _Ibidem._
-
-En venant, dans la matinée, rendre hommage à Son Excellence, les
-patriotes la trouvèrent au lit, encore fatiguée de la veillée et des
-libations de la nuit précédente[122]. Neuhoff, qui avait l'habitude des
-cours, les retint dans sa ruelle pour son petit lever. Il s'entretint
-longuement avec ceux qui déjà lui constituaient une cour.
-
- [122] _Ibidem._
-
-Théodore demanda aux chefs quelques détails sur la situation et les
-engagea à formuler leur avis. Ils répondirent: «Il ne reste rien à faire
-à Votre Excellence que de notifier ces faits au peuple et vous serez élu
-roi d'un consentement universel[123].»
-
- [123] _Ibidem._
-
-Le baron les interrompit; dès son arrivée il entendait parler en
-maître[124].
-
- [124] _Mémoires de Rostini._
-
-«Il ne faut rien précipiter, dit-il, nous devons, d'ailleurs, attendre
-l'arrivée d'Arrighi et de Fabiani, de Corte et de la Balagne. Je leur ai
-déjà écrit et si leur opinion est pareille à la vôtre, nous
-continuerons, alors, à parler des affaires d'état. Pour l'instant,
-prenons deux jours de repos et de plaisirs pour nous préparer à la
-lourde tâche qui nous incombe»[125].
-
- [125] _Journal de Costa._
-
-Les patriotes admirèrent cette prudence.
-
-Il entrait évidemment dans les vues de Théodore d'avoir, avec lui, tous
-les chefs reconnus des mécontents, pour s'assurer le concours unanime
-des insulaires. Ne mettait-il pas aussi une certaine coquetterie à se
-faire prier d'accepter une couronne dont il ne voulait, disait-il, que
-pour le bonheur du peuple corse dont les malheurs l'avaient si ému?
-
-Après son discours, Neuhoff se leva, et «une demi-heure après, dit le
-fidèle chroniqueur de cette arrivée à sensation, Son Excellence parut
-devant les généraux et leurs amis. Le baron avait grand air dans son
-vêtement écarlate et sous sa majestueuse perruque. Il portait une épée
-au côté et tenait sa fameuse canne en main. Six intendants, un
-chambellan et trois esclaves l'accompagnaient.» Les chefs étaient
-assemblés sur son passage; il les salua avec cette grâce un peu hautaine
-dont usent les princes. Puis il manifesta le désir de sortir de la ville
-pour admirer la belle et vaste plaine qui s'étendait aux alentours[126].
-
- [126] _Ibidem._
-
-Dans son journal, le bon Costa se montre d'un enthousiasme débordant
-pour les moindres actions du seigneur Théodore. Il les relate heure par
-heure avec les plus minutieux détails. Un peu naïf comme écrivain, mais,
-par cela même, d'une sincérité qui rend son témoignage historique
-précieux, il fut, dès les premiers jours, entièrement dévoué à Neuhoff.
-Garde des sceaux, grand chancelier de ce royaume éphémère, il est le
-fidèle serviteur de l'aventurier dans les heures lumineuses où tous
-acclament cet étranger qui semblait personnifier les suprêmes
-espérances; il restera son compagnon dévoué dans les jours misérables,
-quand, la désillusion venue, chacun abandonnera le maître qui n'a pas
-réussi. S'il fut le Blondel d'un Richard peu grandiose, Costa n'en est
-pas moins une figure touchante.
-
-Les deux premiers jours furent employés en promenades.
-
-Pendant ces visites aux environs, on débarquait la cargaison du navire.
-Le baron fit faire une distribution de sequins, de fusils et de
-chaussures au peuple[127]. Ces chaussures de bon cuir étaient, a-t-on
-dit, «une magnificence ignorée en Corse»[128]. Il est vrai que les
-insulaires n'avaient pas l'habitude de porter des bottes à l'orientale.
-
- [127] _Journal de Costa._
-
- [128] Voltaire, _Œuvres_, t. XXV. _Précis du siècle de Louis
- XV_: De la Corse, ch. XL, p. 458.
-
-Neuhoff, du reste, laissait planer, sur les munitions et sur l'argent
-qu'il apportait, un mystère favorable aux suppositions les plus
-avantageuses; mais les ressources dont il disposait étaient très
-modestes. Les Corses devaient bien vite s'en apercevoir, et ils le lui
-firent sentir.
-
-Tandis qu'on faisait ces petites distributions, Paoli et les autres
-chefs haranguaient le peuple. Et quand Théodore paraissait, on
-commençait déjà à crier: _Viva il nostro Re!_[129].
-
- [129] _Journal de Costa._
-
-Cependant Arrighi et Fabiani n'arrivaient pas. Il fut décidé que
-Théodore et ses conseillers se rendraient dans la montagne, au village
-de Cervione. C'est là que le couronnement devait avoir lieu[130]. Et
-puis, la prudence commandait ce déplacement. Les côtes de l'île
-n'étaient pas à l'abri d'un coup de main des Génois. Le fort de San
-Pellegrino, où ils tenaient garnison, se trouvait près d'Aléria.
-L'intérieur des terres, avec ses hauteurs, ses villages retranchés et
-ses maquis, offrait toute la sécurité désirable pour préparer l'entrée
-en campagne.
-
- [130] _Ibidem._
-
-On allait se mettre en route lorsqu'une querelle s'éleva entre les
-partisans de Paoli et ceux de Giafferi, pour une question de préséance.
-La dispute s'éloigna bientôt des vaines subtilités du protocole pour
-dégénérer en bataille; des coups de fusils furent échangés. Théodore se
-précipita au milieu des combattants en brandissant sa fameuse canne à
-bec de corbin. «Que prétendez-vous par cette folie? s'écria-t-il. Si je
-dois être le chef parmi vous, je réglerai les honneurs et la préséance
-suivant les mérites. Si les agresseurs, dans cette dispute, ne viennent
-pas immédiatement faire leur soumission, demain je retournerai à mon
-bord et je mettrai à la voile pour le continent»[131]. Ce discours fit
-tout rentrer momentanément dans l'ordre; mais cet incident avait retardé
-le départ. Le cortège ne put se mettre en marche qu'à la tombée du jour.
-Neuhoff ne voulait pas arriver pendant la nuit à Cervione; son effet
-aurait été manqué. La cour s'arrêta sur les bords de la Bravona. Une
-cabane de berger se trouvait là; on s'y installa tant bien que mal pour
-y attendre le jour. La cahute fut réservée à Son Excellence; la suite
-resta au dehors, «tandis que les horreurs de la nuit étaient dissipées
-par la multitude des feux qui avaient été allumés»[132].
-
- [131] _Journal de Costa._
-
- [132] _Ibidem._
-
-Vers midi, Théodore et ses vaillants compagnons arrivèrent à Cervione.
-Le peuple était assemblé sur la place; de longues acclamations
-retentirent. On salua le personnage de salves de mousqueterie si
-nourries que l'écho en arriva jusqu'au fort génois de San Pellegrino. Le
-commandant se demanda avec anxiété ce que tout ce tapage voulait bien
-dire. Et comme les coups de fusil ne s'arrêtaient pas, paraissant au
-contraire augmenter, il eut peur. Il fit mettre une felouque à la mer et
-l'envoya à Bastia pour informer du fait Rivarola, le gouverneur
-génois[133].
-
- [133] _Journal de Costa._
-
-Mais, de part et d'autre, c'est-à-dire entre gens de Cervione et soldats
-de San Pellegrino, les hostilités se bornèrent là. L'Iliade de la Corse
-abonde en traits de ce genre.
-
-Neuhoff fut solennellement conduit au palais épiscopal abandonné par
-l'évêque d'Aléria depuis plusieurs années[134]. Ce prélat, Mgr Mari,
-issu d'une famille génoise, avait sa résidence à Cervione à cause du
-mauvais air des basses terres. Il y a lieu de croire que l'air, en ce
-moment, ne lui semblait pas meilleur sur les hauteurs, car il restait à
-Gênes.
-
- [134] _Ibidem._
-
-Tandis qu'on préparait le souper, les moines du couvent se rendirent
-auprès de Son Excellence et la remercièrent de venir de si loin pour les
-assister. Des Franciscains suivirent, portant comme présents de
-bienvenue quelques produits indigènes: des oranges, des citrons et «des
-flacons de vin vieux de deux ans». Théodore eut une parole aimable, un
-encouragement pour chacun; tous se retiraient sous le charme[135]. De
-son côté, il dut être satisfait de l'accueil des Corses.
-
- [135] _Ibidem._
-
-On continuait à décharger la cargaison du navire anglais. Quelques
-pièces de canon furent débarquées, et Théodore envoya quarante hommes de
-Cervione avec des mulets pour effectuer le transport de cette artillerie
-jusqu'au village. Les plus grosses pièces furent laissées pour la nuit
-au bas de la colline, les plus petites, au nombre de quatre, furent
-placées devant la demeure de Son Excellence avec des sentinelles, ce qui
-donna un certain air de grandeur à l'ancien évêché, qui allait bientôt
-devenir palais royal. Au matin, toute la population se rendit au bas de
-la colline pour assister au transport des canons.
-
-Neuhoff éprouvait de grandes difficultés suscitées par la jalousie des
-chefs. Il y avait eu des tiraillements lorsqu'il s'était agi d'assigner
-les chambres dans le palais épiscopal. Paoli voulait occuper la pièce
-contiguë à l'appartement de Son Excellence. Giafferi la désirait
-également, d'où des disputes que Théodore apaisa en menaçant les Corses
-de partir de suite pour le continent. L'ordre se rétablit; Paoli eut la
-chambre qu'il convoitait; Giafferi se calma. Quant au doux Costa, comme
-il ne demandait rien, il partagea le logement de Giappiconi. Puis, eut
-lieu une autre aventure qui faillit tourner au tragique.
-
-Un des maures, venus de Tunis, avait donné un soufflet à un Corse qui,
-pour se venger, administra une raclée au Turc sous les yeux du baron qui
-était à sa fenêtre. Celui-ci fit enfermer l'insulaire. A grands cris,
-ses compatriotes réclamèrent sa mise en liberté; un tumulte violent
-s'éleva; Théodore se vit entouré d'une foule hostile. Il prit une torche
-allumée, monta sur un baril de poudre, prêt à se faire sauter plutôt que
-de se laisser molester par ses futurs sujets. Les chefs arrivèrent
-heureusement et purent apaiser la fureur du peuple. Neuhoff consentit à
-descendre de son baril et tout rentra dans l'ordre[136].
-
- [136] Lettre d'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à
- Campredon, Bastia, le 12 avril 1736, communiquée avec la lettre
- de Campredon du 10 mai: Correspondance de Gênes, vol. 97.
- Archives du Ministère des affaires étrangères.--Cette lettre a
- été publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 278.
-
-Il s'occupa ensuite de l'organisation militaire. Cinq jours furent
-consacrés à ce travail; tous les soldats enrôlés reçurent une avance de
-solde. Théodore nomma Paoli trésorier en chef; son emploi consistait à
-distribuer la monnaie d'or apportée de Tunis, et, comme entrée en
-fonctions, il reçut un présent de deux cents sequins[137]. Sa fidélité
-était assurée pour quelque temps.
-
- [137] _Journal de Costa._
-
-Ces préparatifs étaient insuffisants pour entamer une action sérieuse,
-d'autant plus qu'Arrighi et Fabiani ne donnaient pas signe de vie. Aussi
-le baron déclara-t-il à son entourage qu'il voulait attendre le retour
-de son navire qu'il avait envoyé à Livourne. Un de ses lieutenants
-devait en effet, disait-il, revenir avec de nouvelles munitions[138] et
-une couronne pour le sacre[139]. Mais en attendant, il annonça aux chefs
-qu'il avait l'intention d'aller passer quelques jours sur la côte, à
-Matra, pour se reposer de son voyage. Il leur déclara que si, à son
-retour, l'armée était organisée et si les patriotes n'avaient pas changé
-d'avis, il se laisserait couronner roi. Il partit avec Giafferi et
-Giappiconi[140].
-
- [138] _Mémoires de Rostini._
-
- [139] _Journal de Costa._
-
- [140] _Ibidem._
-
-Costa, qui avait l'habitude d'approuver toutes les actions de son
-maître, trouva ce déplacement très sage. A peine arrivé, et quand de si
-impérieuses raisons l'obligeaient à résider dans l'intérieur, pourquoi
-Théodore songeait-il à rallier la côte, comme s'il eût voulu être prêt à
-partir à la moindre alerte? Cette retraite semble énigmatique. Elle dura
-peu; il resta six jours seulement à Matra. A son retour, il trouva deux
-cent seize compagnies organisées par Costa et Paoli. Chacune d'elles
-devait être commandée par un capitaine. Ces officiers de hasard furent
-individuellement présentés à Théodore[141].
-
- [141] _Ibidem._
-
-Tout semblait donc prêt pour le couronnement, mais le futur roi
-attendait avec anxiété l'arrivée du navire. Comme ce bâtiment tardait,
-il consentit à se laisser couronner, car il était urgent d'entrer en
-campagne. D'ailleurs la présence d'Arrighi et de Fabiani, enfin arrivés,
-complétait la réunion des principaux chefs.
-
-Fabiani avait avec lui une escorte de cent hommes. Ses chevaux étaient
-richement harnachés, car la Balagne, sa province, considérée comme le
-jardin de l'île, produisait de bon vin et des huiles excellentes[142].
-
- [142] _Ibidem._
-
-Le couvent d'Alesani, qui se trouvait dans une vallée derrière
-Cervione, fut choisi pour le sacre. L'endroit était plus accessible que
-le village. La Cour s'y rendit donc et fut «commodément logée, grâce à
-M. Giovanni Pasquino»[143].
-
- [143] _Journal de Costa._
-
-Les chefs se réunissaient dans la grande salle du couvent, où de longues
-discussions avaient lieu. Arrighi proposa une chose fort sage. A son
-avis, il convenait de surseoir au couronnement du roi jusqu'à ce qu'un
-succès important fût remporté sur les Génois[144]. La majorité de
-l'assemblée ne partagea pas cet avis. Mais les chefs corses furent
-unanimes sur un point: ils ne donnaient à Neuhoff que le titre
-platonique de roi et conservaient pour eux toute l'autorité effective.
-Théodore dut jurer fidélité à la constitution que lui imposaient ceux
-que plus tard on appela les magnats du royaume de Corse.
-
- [144] _Ibidem._
-
-Voici comment se résumait cette constitution.
-
-«Le Seigneur Théodore, baron libre de Neuhoff, est déclaré souverain et
-premier Roi du roïaume». La succession était réglée suivant l'ordre de
-primogéniture pour les descendants mâles et, à défaut, dans le même
-ordre pour les filles[145]. Le souverain et ses successeurs devaient
-pratiquer la religion catholique romaine.
-
- [145] Hérédité possible par un mariage postérieur. Il faut
- remarquer que si Théodore avait eu un fils de son mariage avec
- lady Sarsfield, comme on l'a généralement prétendu, il n'aurait
- pas manqué d'en faire mention dans la Constitution approuvée par
- lui. Il eût fait déclarer ce fils Prince héréditaire, chose très
- naturelle, et les Corses n'y auraient pu faire objection,
- puisqu'ils admettaient le principe de l'hérédité dynastique.
-
-Cet article confessionnel ne devait pas beaucoup gêner le roi. Né
-protestant, il se serait converti au catholicisme en Espagne à cause des
-emplois qu'il y occupait[146]. S'il ne pratiquait pas, il faisait du
-moins mine de suivre le culte catholique. A son arrivée en Corse il
-entendait, disait-on, trois messes par jour[147]. Henri IV avait taxé
-Paris à une messe, Théodore renchérissait.
-
- [146] Le comte Rivera, ministre du roi de Sardaigne à Gênes, au
- roi. Gênes, le 5 mai 1736: _Genova_, _Lettere ministri_, mazzo
- 15. Archives d'État de Turin.
-
- [147] _Lettres juives_, t. II, p. 265.
-
-A défaut de descendants, le baron pourrait, dès son vivant, désigner un
-successeur dans sa parenté masculine ou féminine, à condition que ce
-successeur fût catholique romain et qu'il résidât dans le royaume.
-
-Si la famille de Théodore et de ses successeurs venait à s'éteindre, les
-Corses seraient libres de disposer d'eux-mêmes et de choisir le
-gouvernement qui leur plairait.
-
-Le cinquième article instituait une Diète composée de vingt-quatre
-membres, pris parmi les sujets «les plus qualifiés et les plus
-méritants», soit seize pour les provinces d'en deçà des monts, et huit
-pour celles d'au delà. Trois membres de la Diète résideraient à la cour
-et «le roi ne pourra rien résoudre sans leur consentement, soit par
-rapport aux impôts et gabelles, soit par rapport à la paix ou à la
-guerre». L'autorité de cette Diète s'étendrait à toutes les branches
-administratives. Seuls, les Corses, à l'exclusion de tout étranger,
-seraient appelés aux dignités, fonctions ou emplois à créer dans le
-royaume.
-
-Dès que les Génois seraient chassés et la paix établie, le roi avait la
-faculté d'employer douze cents hommes de troupes étrangères. Au delà de
-ce nombre, le souverain avait besoin du consentement de la Diète. Quant
-à sa garde personnelle, Sa Majesté pourrait avoir auprès de sa personne
-des soldats corses ou étrangers, à son choix. Exception était faite pour
-les Génois que la constitution proclamait à jamais bannis de Corse.
-Leurs biens étaient confisqués ainsi que ceux des Grecs établis, près
-d'un siècle auparavant, à Cargèse. Cette dernière éviction n'était pas
-un acte d'intolérance religieuse, mais elle rentrait dans les mesures de
-représailles politiques qu'on appliquait aux Génois, dont ces Grecs
-s'étaient toujours montrés les loyaux sujets.
-
-La constitution réglait les impôts, tailles et gabelles dont les veuves
-étaient exemptées. Elle fixait le prix du sel, les poids et les mesures.
-Une université publique pour les études du droit et de la physique
-serait établie dans l'une des villes du royaume. Le roi, d'accord avec
-la Diète, devait assurer à cette institution les revenus suffisants pour
-subsister et lui accorder les mêmes privilèges qu'aux autres universités
-publiques. L'article 17 portait que le roi créera incessamment un ordre
-de «vraie noblesse» pour l'honneur du royaume et de «divers nationaux».
-
-Enfin, les bois et les terres labourables demeureraient, dans le présent
-et dans l'avenir, la propriété exclusive des Corses. Le roi n'y aurait
-d'autre droit que celui dont jouissait la république[148].
-
- [148] _Élection de Théodore et lois établies pour le gouvernement
- du royaume._ Publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p.
- 278 à 281, d'après le manuscrit des archives du Ministère des
- affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol. 97.--Publié
- également dans _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p.
- 212-220, et par Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 86-89.
-
-Cette constitution ne laissait pas beaucoup d'initiative au souverain.
-Après avoir été approuvée par tous, il fut décidé que le couronnement
-aurait lieu sans retard.
-
-Le samedi 14 avril, la grand'messe fut célébrée au couvent d'Alesani.
-L'office terminé, en signe de réjouissance, le peuple tira de si
-nombreux coups de fusil que la garnison génoise de San Pellegrino eut
-peur encore une fois, mais elle ne bougea pas[149]. Si les Corses
-avaient employé toute la poudre qu'ils brûlaient en l'honneur de
-Théodore à faire le coup de feu contre les Génois, ils les auraient
-chassés de l'île.
-
- [149] _Journal de Costa._
-
-Le lendemain--le dimanche 15 avril[150],--jour fixé pour le sacre, la
-grand'messe fut de nouveau chantée. Paoli harangua le peuple. Le baron
-parut à son balcon. Des acclamations accompagnées de salves nourries
-retentirent[151].
-
- [150] Costa indique la date du 2 mai 1736. C'est évidemment une
- erreur. L'acte du couronnement, rapporté d'une façon identique
- par plusieurs historiens, est bien daté du 15 avril 1736.
- D'ailleurs les copies de cet acte qui se trouvent à Gênes et aux
- archives du Ministère des affaires étrangères portent toutes
- cette même date.
-
- [151] _Journal de Costa._
-
-Puis les magnats de Corse se réunirent dans le réfectoire du couvent où
-un festin de cent couverts était préparé. Suivant la coutume, Théodore
-fut salué par des complaintes improvisées en son honneur. Elles étaient
-si nombreuses, dit l'historiographe Costa, «qu'on pouvait toutes les
-confondre». Mais la cantate que Paoli, expert en poésie, déclama à la
-fin du repas avec M. Garchi, verre en main, fut accueillie par un
-tonnerre d'applaudissements[152]. Le banquet terminé, la cérémonie du
-couronnement commença.
-
- [152] _Journal de Costa._
-
-Au milieu de la place du village, on avait érigé une estrade à laquelle
-trois marches donnaient accès. Sur cette plateforme, recouverte
-d'étoffes aux couleurs bariolées, on avait placé un trône, c'est-à-dire
-le siège le plus majestueux qu'on ait pu trouver. Deux chaises
-encadraient ce siège. Le sol était jonché de fleurs sauvages du maquis
-aux senteurs pénétrantes.
-
-Les généraux vinrent chercher Son Excellence et l'accompagnèrent jusque
-sur la plateforme. Théodore en gravit les degrés avec dignité et s'assit
-sur le trône. Paoli prit place à droite, Giafferi à gauche. Le peuple se
-tenait debout, encadrant l'estrade. On avait préparé pour le sacre une
-couronne de châtaignier ornée de rubans. Fabiani la trouvant indigne du
-roi, la prit et la jeta en disant «qu'il fallait lui en procurer une
-plus convenable à son rang»[153]. On confectionna alors «une splendide
-couronne de laurier»[154], que les chefs apportèrent et posèrent sur la
-tête du baron. Costa fit un discours. Giafferi donna lecture de la
-constitution. Le peuple, de nouveau, tira des salves de mousqueterie au
-milieu de frénétiques applaudissements. Les généraux se levèrent, mirent
-un genou en terre et rendirent hommage à leur roi. Chaque homme, à tour
-de rôle, en fit autant. Le procès-verbal de l'élection fut rédigé «au
-nom et à la gloire de la très Sainte-Trinité, le Père, le Fils et le
-Saint-Esprit et de la Vierge Marie Immaculée». Sa Majesté descendit
-enfin de son trône et pénétra dans l'église, suivie de tous les chefs et
-d'un grand concours de population. Le prêtre présenta le livre des
-Saints Évangiles; Théodore étendit la main et jura obéissance à la
-constitution. Les chefs prêtèrent serment de fidélité au roi, tandis que
-le peuple poussait de longues acclamations. Le prêtre, avec toute la
-pompe possible, entonna le _Te Deum_ qui fut ensuite repris par deux
-chœurs. L'officiant donna enfin la bénédiction au milieu des coups de
-fusil. Après quoi, le roi gagna ses appartements accompagné par ses
-sujets. Lentement la foule se dispersa[155]. Le soir un souper fut
-servi. Le repas se prolongea dans le calme, «parce qu'il n'y avait plus
-rien à faire relativement à la création d'une majesté»[156].
-
- [153] D'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à Campredon, le
- 12 avril 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 276. Cette
- lettre est datée du 12 avril par erreur, puisqu'elle rend compte
- de ce qui s'est passé le 15 et le 16.
-
- [154] _Journal de Costa._
-
- [155] _Journal de Costa._
-
- [156] _Mémoires de Rostini._
-
-Les Corses avaient ajouté une page à leur histoire. Ils s'étaient offert
-un roi vêtu à la turque, sur la tête duquel ils avaient posé une
-couronne de laurier que rien ne justifiait.
-
-
-II
-
-Les insulaires étaient-ils sincères en couronnant le baron de Neuhoff?
-Ils ont prétendu que, dans leur pensée, cette élection n'avait jamais
-été sérieuse. Un chroniqueur corse--très corse même--fait ces
-réflexions: «Les Corses les plus sages et les plus sensés n'ont jamais
-prétendu faire de Théodore un roi; mais comme les populations étaient
-fatiguées par la guerre et endormies par le commissaire Rivarola qu'on
-appelait pour cette raison _Sirène enchanteresse_, il fallait, pour les
-tirer de leur léthargie et de leur abattement, quelque chose qui fît du
-bruit. Or, rien n'était plus propre à faire du bruit que l'élection d'un
-roi étranger qui, avec un seul vaisseau et de minces provisions, était
-venu débarquer sur la côte. Les Corses voulaient encore faire entendre
-par là, à tous les princes de l'Europe, qu'ils étaient disposés à
-embrasser le parti le plus étrange qui se présenterait à eux, fût-ce
-celui du Turc (puisque Théodore venait de Tunis), plutôt que de se
-soumettre aux Génois»[157]. Il est vrai que ces réflexions ont été
-écrites après coup. Mais elles reflètent bien l'état d'esprit des
-insulaires. Trop orgueilleux pour avouer qu'ils avaient été séduits et
-trompés par un monsieur vêtu à l'orientale, ils préféraient insinuer
-qu'en posant une couronne de laurier sur sa tête, ils s'étaient moqués
-de lui.
-
- [157] _Mémoires de Rostini._
-
-Le vice-consul de France à Bastia, d'Angelo, affirmait que le
-couronnement de Théodore était une ruse des chefs, «qui pour n'être pas
-inquiétés par les puissances étrangères, ont élu un roi de carnaval». Il
-citait un fait comme preuve. Un Corse avait publiquement témoigné son
-mépris pour la nouvelle majesté. Le roi le fit mettre en prison et le
-condamna à mort. Mais il dut lui rendre la liberté devant les menaces de
-ses camarades. «Il est aisé de juger après cela du pouvoir de Sa
-Majesté, et ce n'est que pour avoir la bride sur le col qu'on a inventé
-un nouveau stratagème»[158].
-
- [158] D'Angelo à Campredon, Bastia, le 12 avril 1736: Abbé
- Letteron, _Correspondance_, p. 277.
-
-Quant au baron, il se charge lui-même de nous dépeindre son état
-d'âme,--comme diraient les psychologues modernes,--après son
-débarquement en Corse. On a publié une lettre de lui à son cousin de
-Westphalie, le baron de Drost, datée du 18 mars 1736[159], pour lui
-notifier son élévation au trône. Quelques jours plus tard, le 26 mars,
-il écrivit à son beau-père Marneau[160] pour lui faire part de son
-_avancement_[161].
-
- [159] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p.
- 202-206.--Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 85.
-
- [160] La mère de Théodore avait--nous l'avons vu--épousé en
- secondes noces, Marneau, employé des douanes à Metz.
-
- [161] La lettre de Théodore à Marneau est inédite. Elle se trouve
- dans les Archives d'État à Gênes. Sorba, ministre de Gênes, en
- France, l'avait eue par Schmerling, ambassadeur de l'Empereur à
- Paris, qui la tenait lui même d'un de ses amis, ainsi qu'une
- lettre de Marneau envoyant à M. le C.... (?) la lettre de son
- beau-fils. Sorba adressa le 21 mai 1736 les copies de ces deux
- lettres à son gouvernement, en expliquant comment il en avait eu
- connaissance.--_Francia_, mazzo 43 (anni 1734-37). Archives
- d'État, see p. 61, 55, 53, etc. de Gênes, archives secrètes.
-
-Pendant de longues années, l'aventurier, à la recherche de la fortune,
-traqué de pays en pays par ses créanciers, oublie sa famille dont il
-sait ne pouvoir tirer que des réprobations. Quand il croit avoir enfin
-fixé le sort et atteint un but inespéré, puisqu'un peuple le supplie
-d'accepter une couronne, il se retourne vers les siens, justifie sa
-conduite passée par le résultat présent. Il va même jusqu'à leur offrir
-sa protection sur un ton dégagé. Il escompte la fin de son aventure, se
-donnant déjà le titre de roi de Corse sous le nom de _Teodoro il primo_,
-tandis que vis à vis des mécontents, il use de coquetterie, se montrant
-peu pressé d'accepter la royauté.
-
-Mais une autre question devait le préoccuper. D'une race étrangère, d'un
-tempérament différent, il se sentait sans doute isolé au milieu de ses
-nouveaux sujets. L'inconstance politique dont les Corses avaient déjà
-donné tant de preuves dans le cours de leur histoire, l'inquiétait. Il
-pouvait se dire qu'au fond rien ne l'attachait à ce pays. Qu'avait-il
-fait pour mériter les acclamations et la couronne? Il profitait de la
-lassitude des insulaires, de leurs rancunes et de leurs ambitions. Son
-crédit n'était basé sur aucun service rendu. Il n'avait pour lui que
-l'engouement irréfléchi d'un peuple mécontent. Il songeait à fixer sa
-popularité par la stabilité du principe dynastique; c'est pourquoi il
-exprimait le désir d'avoir auprès de lui quelqu'un de sa famille[162].
-
- [162] Cela prouve--si la preuve avait encore besoin d'en être
- faite--que celui qui se fit appeler le colonel Fréderick ne fut
- pas son fils; il l'aurait fait venir en Corse de préférence à un
- neveu.
-
-Dans sa lettre à son beau-père, comme aussi dans une épître adressée le
-22 avril au comte de la Marc (_sic_)[163], Théodore demande qu'on lui
-obtienne l'assistance du roi de France. Il propose même d'accréditer un
-représentant auprès du gouvernement français! L'aventurier avait cela de
-remarquable dans son caractère que rien ne l'arrêtait. L'idée de traiter
-de pair avec Louis XV, dénotait chez lui une véritable folie des
-grandeurs.
-
- [163] Au comte de la Marck--son ancien protecteur--sans aucun
- doute. Cette lettre extraite des archives du Ministère des
- affaires étrangères (volume Corse) a été publiée dans le Bulletin
- des Sciences historiques et naturelles de la Corse, 1883-1884.
-
-Marneau--un brave employé--ne répondit pas à son beau-fils. Il se
-contenta de hausser les épaules, de juger comme elle le méritait
-l'équipée de Théodore, et de trouver d'un comique achevé la pensée
-d'avoir un roi dans sa famille[164].
-
- [164] Marneau à M. le C... Metz, le 26 avril 1736. _Loc. cit._
- Archives d'État à Gênes, archives secrètes.
-
-Au premier récit du débarquement du baron en Corse et de son
-couronnement on s'était posé cette question: d'où vient l'argent?
-Théodore n'avait aucune ressource personnelle: il était criblé de
-dettes. Qui lui avait fourni de l'argent et des munitions? S'il ne
-s'était agi dans l'aventure que des éternels démêlés entre les Corses et
-les Génois, on se fût peut-être contenté de s'amuser au spectacle dont
-la Sérénissime République payait, de fort mauvaise grâce, les frais.
-Mais on pouvait craindre que la Corse ne passât en d'autres mains.
-
-Depuis la révolution de 1729, le gouvernement français se préoccupait de
-cette question. On prévoyait que si les Génois venaient à être chassés
-de l'île, une autre puissance s'y établirait. Au moment même de
-l'arrivée de Théodore, et avant qu'il n'en eût connaissance, Campredon,
-envoyé de France à Gênes, signalait l'état déplorable dans lequel se
-trouvaient les affaires de la république en Corse. Les Génois
-arriveraient difficilement à réduire les mécontents[165]. Chauvelin, de
-son côté, recommandait à Campredon de prendre sur ces événements «des
-informations exactes»[166].
-
- [165] Campredon à Chauvelin, Gênes les 15 et 29 mars 1736:
- Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [166] Chauvelin à Campredon, Versailles le 2 mai 1736:
- Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Ce n'était pas facile d'avoir, à Gênes, des renseignements précis sur
-les affaires, et, en particulier sur celles de Corse. On en était réduit
-aux bruits qui circulaient, aux informations colportées, souvent à un
-réel labeur de suppositions et de conjectures. C'était dans les réunions
-et à table, que Campredon recueillait les nouvelles. Quelques-unes aussi
-lui étaient apportées, avec des airs mystérieux et cet amour de
-conspirer pour des futilités, que les vieilles républiques italiennes
-ont dans le sang.
-
-Il n'était pas seul à suivre de près les affaires de Corse. Le comte
-Rivera, envoyé du roi de Sardaigne, paraissait aussi s'y intéresser
-d'une façon toute particulière. Il transmettait à son gouvernement tous
-les renseignements qu'il pouvait avoir[167]. Campredon ne se faisait pas
-scrupule de lui communiquer les nouvelles mandées par le vice-consul de
-France à Bastia, puisqu'en somme, ces nouvelles n'avaient rien de
-secret.
-
- [167] Les rapports du comte Rivera qui se trouvent aux archives
- d'État de Turin (_Genova._ _Lettere ministri._ Mazzo 15),
- racontent, au sujet de Théodore, les mêmes faits que les dépêches
- de Campredon au gouvernement français.
-
-Rivera pensait que l'affaire était fort sérieuse, malgré l'optimisme
-qu'affectaient les Génois. Ils s'ingéniaient à détruire toutes les
-légendes qui se formaient autour de Neuhoff, et s'efforçaient de faire
-croire que leur situation en Corse était moins mauvaise qu'on ne le
-disait, et que l'équipée n'avait aucune importance. Selon certains,
-l'aventurier était appuyé par une puissance étrangère. On ne soupçonnait
-pas la France, mais on disait que derrière Théodore il y avait ou
-l'Espagne ou l'Angleterre. L'étendard espagnol devait être arboré sur
-la première ville que prendraient des révoltés[168]. A Bastia, on
-faisait courir le bruit que tout l'argent que ce «turc» distribuait
-était faux[169], et on était convaincu qu'il «n'était qu'un
-masque»[170]. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que cette opinion eût
-cours en Corse.
-
- [168] «Le comte Rivera (envoyé piémontais à Gênes)..... paraît
- s'intéresser fort aux affaires de Corse..... Je lui communique
- sans difficulté les nouvelles que je tiens de notre vice-consul,
- car elles sont publiques..... Il croit que l'aventure est plus
- sérieuse que les Génois ne font semblant d'en être persuadés et
- si je dois ajouter foi aux discours de Farinacci et à ceux d'un
- officier vallon que je rencontrai hier cher M. Cornejo (envoyé
- d'Espagne à Gênes), Nehof est appuyé par une puissance étrangère.
- On ne nous soupçonne point; mais on est persuadé que c'est la
- reine d'Espagne ou les Anglois, parce que depuis peu il est
- arrivé en Corse quatre bâtiments de cette nation avec des
- munitions..... L'abbé Michel m'avertit qu'une barque venue en
- vingt-quatre heures de la Bastie porte la nouvelle que les
- révoltés au nombre de 5 à 6 mille se sont avancés à deux portées
- de canon de la Bastie. Farinacci m'a dit que d'ordre de la reine
- catholique, Nehof doit arborer l'étendard d'Espagne à la première
- ville dont il pourrait s'emparer.... La République a ordonné au
- capitaine de la galère, partie hier, de ne pas aborder à la
- Bastie, mais à Ajaccio.....»
-
- Campredon à Chauvelin, Gênes, le 3 mai 1736: Correspondance de
- Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
- [169] Lettre de Bastia du 16 avril 1736: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 282-284.
-
- [170] D'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à Campredon.
- Bastia, le 7 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives
- du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. l'abbé
- Letteron, _op. cit._, p. 287.
-
-L'un des principaux arguments avec lesquels le baron avait séduit les
-Corses, n'était-il pas, en effet, la promesse d'un appui étranger. Mais
-avant que le masque ne tombât de lui-même, la diplomatie tâchait de le
-soulever. Elle n'arrivait cependant pas à satisfaire sa curiosité,
-d'autant plus que les Génois ne faisaient rien pour aider à éclaircir le
-mystère. Pourtant la question les intéressait plus que qui que ce soit;
-mais ils sentaient fort bien que les ministres étrangers, en s'occupant
-de l'aventure, n'agissaient pas seulement dans un but platonique.
-
-Les Génois se donnaient beaucoup de mal pour affirmer que Théodore
-n'était «qu'un fantôme qui tombera au premier dégoût d'une populace
-tumultueuse et toujours avide de nouveauté». Mais la diplomatie voulait
-voir en lui autre chose qu'un _fantôme_; elle tenait pour le
-_masque_[171].
-
- [171] «Il n'est pas vraisemblable que Neuhoff ait de son fonds ni
- de celui des révoltés les sommes considérables en lisbonnines et
- louis d'or qu'il distribue avec assez d'abondance. Bien des gens
- soupçonnent les Anglais. L'île de Corse entre leurs mains
- donnerait le dernier coup au commerce de la Méditerranée dont la
- France a tant d'intérêt de maintenir la liberté.»
-
- Campredon à Chauvelin, Gênes le 10 mai 1736: Correspondance de
- Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Chauvelin s'inquiétait fort de ces bruits. L'installation des Anglais en
-Corse porterait un très grand préjudice au commerce de la France en
-Méditerranée[172].
-
- [172] «Si l'on pouvait croire que quelque puissance eût part à ce
- qui se passe en Corse, les soupçons devraient principalement
- tomber sur les Anglais... Nous sentons combien il serait nuisible
- à notre commerce et même à celui de tout le reste de l'Europe,
- que cette île se trouvât entre les mains des Anglais. Nous devons
- être aussi attentifs que les Génois peuvent être de leur côté
- inquiets du dénouement de cette aventure qui peut nous intéresser
- beaucoup si elle était suscitée par les Anglais ou quelque autre
- puissance.»
-
- Chauvelin à Campredon, Versailles le 5 juin 1736: Correspondance
- de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Il eût également été très nuisible aux intérêts français que l'Espagne
-s'établît en Corse. La possession de l'île assurerait sa prépondérance
-en Italie et dans la Méditerranée; il n'était donc pas invraisemblable
-qu'elle y pensât. Déjà Campredon avait fait part à son ministre de
-l'attitude qu'avait Cornejo, son collègue d'Espagne à Gênes. Il se
-montrait fort attentif aux nouvelles de Corse. Mais l'envoyé de Sa
-Majesté Catholique déclara que «l'Espagne et Naples n'étaient pour rien
-dans les affaires de Théodore»[173].
-
- [173] Copie d'une lettre de Cornejo à Trévino, 4 juin 1736,
- communiquée par Campredon: Correspondance de Gênes, vol. 97.
- Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Mais on se demandait d'où venait l'argent qui avait servi à Théodore
-pour son équipée. On reconnaissait à l'aventurier de l'esprit, de la
-hardiesse, mais on savait qu'il ne possédait rien «et que les Corses,
-épuisés par une longue guerre, également pillés par les Génois et par
-les Allemands», n'avaient aucune ressource. Campredon s'obstinait à voir
-les Anglais ou les Espagnols sous le baron. L'envoyé impérial,
-Guicciardi, partageait aussi cette manière de voir[174].
-
- [174] Campredon à Chauvelin. Gênes, le 14 juin 1736:
- Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Voilà, en quelques mots, d'un côté l'état d'esprit des Corses et celui
-du baron, de l'autre les préoccupations de l'Europe au début de cette
-aventure. Mais les craintes des diplomates étaient vaines; pour
-l'instant, aucune puissance ne protégeait Théodore. Il avait tout
-simplement filouté des trafiquants européens en Tunisie et quelques
-mahométans crédules, comme plus tard il filoutera des juifs hollandais.
-
-
-III
-
-Le lendemain du sacre, le roi se trouva très fatigué. Il se sentait
-fébricitant et ce fut de son lit qu'il remplit les premiers devoirs de
-sa royauté. Il réunit les chefs dans sa ruelle, forma son ministère et
-distribua avec générosité des titres et des emplois.
-
-Il nomma Paoli et Giafferi généraux et premiers ministres. L'avancement
-était médiocre. Nous savons, en effet, qu'en faisant des lois
-républicaines, ils avaient pris les titres de primats et d'altesses
-royales. Costa devint grand chancelier, secrétaire d'État et garde des
-sceaux. Giappiconi fut nommé secrétaire de la guerre[175].
-
- [175] _Journal de Costa._
-
-Un historien fait remarquer que «beaucoup de comtes et marquis émanèrent
-de cette première promotion»[176].
-
- [176] Abbé de Germanes, _Histoire des révolutions de l'île de
- Corse_.
-
-Le roi avait écrit cette liste de sa main. Quand il notifia ces
-nominations aux intéressés, ceux-ci, nous dit Costa, se montrèrent très
-touchés. Théodore tint ensuite réception dans sa chambre à coucher.
-«Pendant cette réception, des tasses de chocolat furent passées à la
-ronde et beaucoup de personnes vinrent pour s'incliner devant le
-souverain et boire le délicieux breuvage»[177].
-
- [177] _Journal de Costa._
-
-Paoli et Giafferi ne furent pas contents des titres et des situations
-donnés aux autres; ils voulaient tout pour eux. En sortant de la chambre
-royale, ils allèrent sur la place pour examiner de plus près le décret
-que le roi avait fait placarder devant sa porte. Cette longue liste
-d'honneurs octroyés les mit en fureur. Ils déchirèrent l'arrêté royal.
-Théodore, informé du fait, sortit immédiatement. Il était fort en colère
-et exigea des excuses publiques. Costa reçut l'ordre d'écrire une copie
-du décret et de l'afficher à l'endroit même où l'autre avait été
-lacéré[178].
-
- [178] _Ibidem._
-
-Paoli créa au roi de nouvelles difficultés avec les exigences de son
-ambition inquiète. Théodore avait conféré à Fabiani les fonctions de
-vice-président du conseil de guerre. Paoli convoitait cette position
-pour concentrer toute l'autorité entre ses mains. Il rassembla ses
-hommes et, allant trouver le roi, il lui manifesta son mécontentement.
-Il ajouta que si satisfaction ne lui était pas donnée sur le champ, il
-se retirerait dans la montagne. Neuhoff essaya de le calmer tout en
-restant inébranlable. Paoli ne partit pas et la nomination de Fabiani
-fut maintenue[179].
-
- [179] _Ibidem._
-
-Le soir, à table, avec beaucoup d'à-propos et un sourire aimable aux
-lèvres, le roi fit «tomber la conversation sur la faiblesse de certains
-hommes, qui se laissent emporter par de vaines susceptibilités, et avait
-expliqué que certaines dignités sont inséparables du titre de
-comte»[180].
-
- [180] _Mémoires de Rostini._
-
-Aussitôt après avoir créé les grands dignitaires de la couronne, le roi
-avait signé un décret ordonnant aux cantons d'Ampugnani et de
-Casacconi, sous peine d'être déclarés rebelles, de rassembler tous les
-hommes armés à Casinca, le 20 avril, afin de traiter une affaire
-importante pour le bien public. Chaque homme devait apporter des vivres
-pour quatre jours au moins. Il enjoignait aux chefs de lui signaler tous
-ceux qui n'obéiraient pas. Sa volonté était que le décret fût lu dans
-les villages et affiché à la porte des églises paroissiales.
-
-A la fin, l'édit portait: «On doit savoir que le sceau du dit roi est
-formé d'une chaîne à trois cercles seulement»[181].
-
- [181] Décret donné à Alesani, le 16 avril 1736. Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 281.
-
-Après que le bâtiment anglais, commandé par le capitaine Dick, eut
-débarqué Théodore à Aléria et déchargé quelques munitions, il avait
-repris la mer, faisant voile vers Livourne. Il y arriva au commencement
-du mois d'avril.
-
-L'envoyé anglais en Toscane, Fane, se trouvait alors à Livourne. Le
-consul de Gênes se rendit aussitôt chez lui pour protester, au nom de
-son gouvernement, contre les secours apportés aux révoltés par ce
-navire. Le diplomate anglais répondit que certainement le capitaine Dick
-avait enfreint les ordres du roi, et qu'il en écrirait à l'Amirauté.
-Fane, pour terminer, conseilla au consul génois «de ne pas faire
-beaucoup de bruit de cette contravention qui était la première.»
-D'abord, le capitaine pourrait facilement se justifier en alléguant que
-le mauvais temps l'avait forcé à aborder en Corse, ensuite, parce qu'on
-donnerait à l'affaire une trop grande importance. Rentré à Florence, le
-résident anglais alla trouver le comte Lorenzi, envoyé de France en
-Toscane, et lui dit que le capitaine Dick affirmait que Théodore avait
-une lettre du roi d'Angleterre; mais Fane se hâta d'ajouter qu'il n'y
-croyait absolument pas[182].
-
- [182] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 14 avril 1736:
- Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-L'envoyé anglais avait conseillé au capitaine de ne pas retourner dans
-l'île. Il appuya cet avis de la défense que le roi d'Angleterre avait
-faite à ses sujets d'aider en quoi que ce soit les rebelles de Corse.
-Mais Dick persuadé que la cour de Londres prenait une part active dans
-les affaires de Théodore, malgré les dénégations diplomatiques de Fane,
-était parti pour la Corse avec quelques maigres munitions dans la cale
-de son navire[183].
-
- [183] «L'on m'écrit de Florence et de Livourne que le capitaine
- de cette nation (anglais), qui a fait un second voyage en Corse,
- après y avoir débarqué Neof, sur la défense que M. Fane, ministre
- d'Angleterre lui a faite d'y retourner, a produit une lettre du
- roi de la Grande Bretagne qui l'y autorise et c'est apparemment
- ce qui a causé la mission de M. François Brignole à Londres, où
- il s'est rendu en poste. Ces circonstances jointes à celles de
- l'examen des ports de la Corse par un bâtiment anglais donnent
- des soupçons fondés...».--Campredon à Chauvelin. Gênes, le 24 mai
- 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères. Cette lettre a été publiée par M. l'abbé
- Letteron, _Correspondance_, p. 293-294.
-
-Cette fois les plaintes des Génois furent plus vives; elles étaient
-justifiées. Fane écrivit au consul anglais, à Livourne, afin de retirer
-le passeport du capitaine, dans le cas où il reviendrait. Dans cette
-éventualité, l'envoyé anglais priait le gouvernement toscan de refuser
-au navire le billet de santé. Le bâtiment resterait à Livourne jusqu'à
-la réception des instructions demandées à Londres. Fane affirmait la
-parfaite neutralité de son gouvernement en cette affaire. Le public, qui
-veut toujours tout savoir, ne croyait pas à cette affirmation[184].
-
- [184] Lorenzi à Chauvelin. Florence, le 12 mai 1736:
- Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Pendant que ces négociations se poursuivaient, Théodore avait donné des
-instructions pour l'organisation de l'armée. Il nomma vingt-quatre
-capitaines, qui furent chargés de parcourir le pays afin de lever chacun
-une compagnie de trois cents hommes. En attendant les recrues, il fut
-décidé que la cour retournerait à Cervione.
-
-Avant de quitter Alesani, on apprit que le bâtiment du capitaine Dick
-était arrivé. Outre des munitions, il portait, au dire de Costa, une
-couronne destinée au sacre. Le roi envoya Fabiani, avec trois des
-compagnies nouvellement formées, pour prendre les munitions à Aléria et
-les transporter à Cervione. Elles consistaient en douze sacs de balles
-et six barils de poudre[185].
-
- [185] _Journal de Costa._
-
-La vue de ces munitions exalta la fièvre belliqueuse des Corses; mais
-cette fois-ci encore, ce ne fut pas au détriment des Génois. Des
-disputes s'élevèrent parmi les hommes de Fabiani, relativement au
-partage. La querelle tourna au tragique. «Des mots ils en arrivèrent aux
-voies de fait et des voies de fait aux coups de fusil». Fabiani
-s'interposa et ne put obtenir du calme qu'en promettant de ne pas
-rapporter au roi cette déplorable querelle[186].
-
- [186] _Ibidem._
-
-Mais les coups de fusil que les Corses tiraient avec tant d'ardeur, soit
-en l'honneur de leur roi, soit pour vider leurs différends, finirent par
-attirer l'attention des postes génois qui surveillaient la côte. Ce
-navire anglais parut suspect. Comme un canot se détachait du bord pour
-atterrir, et tandis que les Corses se battaient, une felouque génoise
-armée en course, s'approcha de l'esquif et s'en empara. Les Génois
-amenèrent leur capture à Bastia. Outre les objets personnels destinés au
-roi et les munitions, on saisit un certain nombre de lettres au moyen
-desquelles, dit Costa, on pouvait couper toutes les communications de
-Théodore avec le continent[187].
-
- [187] _Journal de Costa._--Lettre de Bastia du 16 avril 1736
- jointe à la lettre de Campredon du 26: Correspondance de Gênes,
- vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Cette
- lettre, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 284,
- porte que Rafaelli, «grand chancelier de Corse», était à bord de
- l'esquif avec un capucin et six autres Corses. Cet esquif aurait
- débarqué «huit barils de poudre, trois caisses de fusils et
- plusieurs autres choses qu'on ne sait pas».
-
-Fabiani et sa troupe durent revenir à Cervione, très penauds de cette
-aventure qui rappelait la fable de l'_Ane et les Voleurs_, et où les
-Génois avaient joué le rôle du troisième larron. Théodore, cependant, ne
-laissa percer aucune marque extérieure de chagrin[188].
-
- [188] _Journal de Costa._
-
-Les cinq matelots qui montaient l'embarcation capturée furent conduits
-devant Rivarola, commissaire général de la république à Bastia.
-L'interrogatoire auquel ils furent soumis, et dont les Génois
-attendaient sans doute un résultat décisif, ne prouva rien. Les marins
-ne savaient pas grand'chose et ils ne comprenaient pas le langage qu'on
-leur parlait. Ils se contentèrent de menacer les Génois de la colère de
-Sa Majesté Britannique si on ne les relâchait pas immédiatement.
-
-Sur la demande du consul anglais ils furent remis en liberté, mais le
-capitaine reçut un blâme pour sa conduite[189]. Quelque temps après Dick
-alla à Smyrne, où persuadé que le gouvernement anglais voulait le faire
-arrêter, il se brûla la cervelle[190].
-
- [189] _Journal de Costa._
-
- [190] Note de l'éditeur des _Mémoires du Père Bonfiglio
- Guelfucci_, _op. cit._, p. 66.
-
-Le 17 avril, Théodore se mit en route pour Cervione avec une escorte de
-cinq cents hommes. Son arrivée à Alesani avait été saluée par des cris
-de joie, son départ eut lieu au milieu des acclamations. Dans les
-villages que traversa le cortège royal, des arcs de triomphe étaient
-dressés; des guirlandes de fleurs ornaient les maisons et les notables
-venaient au devant de Sa Majesté et lui offraient, comme présents, de
-l'huile, du vin et des oranges. Les principales familles étaient admises
-à baiser les mains du roi, tandis que les hommes du commun, la tête
-découverte, ployaient un genou devant lui et criaient: _Viva!_
-
-En chemin, Théodore et sa cour s'arrêtèrent dans un couvent. Les moines
-présentèrent au roi, comme rafraîchissements, du vin et des fruits. Sans
-prendre la collation offerte, Sa Majesté se remit promptement en route.
-Les «bons moines» accompagnèrent le cortège, en distribuant leur vin et
-leurs fruits aux gens de la suite. Bientôt la cour arriva au «palais.»
-Le peuple attendait le souverain et chacun demanda à être admis à
-l'honneur du baise-main. La foule était si compacte qu'on dut placer
-deux capitaines, l'un dans l'atrium, l'autre à la porte de
-l'appartement royal, pour assurer l'ordre dans les entrées et les
-sorties[191].
-
- [191] _Journal de Costa._
-
-Théodore fit une proclamation pour donner à son peuple la preuve de son
-«amour paternel» et de sa «clémence». Il accordait une amnistie générale
-à tous les rebelles, c'est-à-dire aux Corses au service de la
-république. Ceux-ci seront reçus par lui «avec toute la cordialité
-possible»; le passé sera oublié. Il leur donnait dix jours pour faire
-leur soumission et se présenter devant lui. Passé ce délai, leurs biens
-seraient confisqués. Si ces égarés restaient sourds à l'appel de Sa
-Majesté, ils ne devaient plus espérer le pardon dans l'avenir et ils
-«seront très sévèrement punis si on les attrape»[192].
-
- [192] Fait à Cervione, le 19 avril 1736, signé: Costa, grand
- chancelier: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du
- Ministère des affaires étrangères, publié par M. l'abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 284-285.
-
-Mais la monarchie naissante ne pouvait se confiner dans l'oisiveté, et
-Neuhoff aimait le changement. Il fut décidé que, pour être mieux à
-portée de prendre contact avec les forces génoises, le roi
-transporterait sa résidence à Venzolasca, village situé non loin du fort
-de San Pellegrino. Un Corse nommé Castineta fut envoyé pour faire
-préparer un logement habitable. Au premier étage se trouvaient quatre
-chambres. La meilleure fut aménagée pour Sa Majesté; la seconde fut
-attribuée à Giafferi, la troisième à Giappiconi; Costa et Buongiorno se
-logèrent dans la quatrième. Le rez-de-chaussée se composait d'une
-chambre pour le chapelain, de deux pièces pour les valets et d'une
-cuisine. La maison adjacente fut destinée aux généraux.
-
-En voyant qu'il n'était pas logé dans la même maison que le roi, Paoli
-eut un accès d'indignation. Il s'écria: «Quittons cette demeure; ce
-n'est pas la place des généraux. Mieux vaudrait se retirer dans une
-confrérie et laisser le grand chancelier et le capitaine de la garde en
-possession du palais. Nous les avons assez vus!» Les clients de
-l'irascible patriote reprirent comme un écho: «Hors du palais, hommes
-de Rostino[193]; nous ne voulons pas d'autre roi que notre général.»
-
- [193] Village natal de Paoli.
-
-Au bruit de cette nouvelle sédition, Théodore sortit du palais en
-brandissant sa canne à bec de corbin. Il en frappa un des hommes,
-Capone, qui criait plus fort que les autres. Les serviteurs accourus se
-saisirent de cet énergumène, que le roi condamna à mort séance tenante.
-Cette mesure de rigueur surexcita les esprits. Les amis de Capone
-s'élancèrent vers la demeure royale pour y mettre feu; on put les
-arrêter à temps. Enfin, comme tout paraissait terminé, Théodore rentra
-chez lui. Paoli, de son côté, pensant avoir suffisamment montré son
-pouvoir, vint trouver le roi qui l'accueillit fort mal. Bien qu'il eût
-tous les torts, le général s'attendait sans doute à une autre réception.
-Furieux de voir que Neuhoff lui tenait tête, il s'élança sur Sa Majesté
-et «essaya de la jeter par la fenêtre». Les ministres intervinrent: pour
-calmer Théodore, ils firent valoir «la grossièreté native de Capone»,
-cause première de cet incident regrettable. Ils parlèrent raison à
-Paoli[194], lui remontrant sans doute qu'il n'était pas d'usage dans les
-cours de jeter le roi par la fenêtre.
-
- [194] _Journal de Costa._
-
-Cette tragi-comédie eut le dénouement de _Cinna_. Théodore, avec une
-grandeur d'âme, à laquelle il était bien un peu contraint, fit grâce à
-Capone, qui fut remis en liberté. La question des logements reçut une
-solution amiable. On plaça Giafferi et Giappiconi dans une même chambre,
-et Paoli put ainsi être logé dans la maison royale. Costa, qui se tenait
-toujours à l'écart de ces disputes, nous dit, en terminant le récit de
-cette scène: «Au moment du souper, les choses étaient rentrées dans
-l'ordre et nous eûmes tous ensemble un agréable repas»[195].
-
- [195] _Ibidem._
-
-Ces éternelles disputes menaçaient de tout compromettre.
-
-Une diversion s'imposait: la plus logique était de commencer sans
-retard les opérations contre les Génois. Théodore fit son plan de
-campagne. Il fallait avant tout se rendre maître de Bastia, siège du
-gouvernement ennemi; mais pour arriver à mettre le blocus, on devait
-d'abord s'emparer du village de Furiani, aux portes de la ville. Malgré
-l'hostilité qu'il témoignait à Neuhoff, Paoli fut désigné pour cette
-expédition. Quelques soldats sous le commandement de Luccioni partirent
-vers le sud, afin d'intimider les habitants de Bonifacio favorables aux
-Génois. Fabiani eut mission de se rendre en Balagne, sa province, pour
-soulever les populations et tâcher de prendre Calvi. Arrighi fut envoyé
-dans le Nebbio. Il devait occuper Saint-Florent, petite ville maritime
-considérée alors comme la clef de la Corse. Théodore qui ne tenait pas à
-s'exposer beaucoup, se réserva le siège de San Pellegrino. Il prit le
-capitaine Ortoli sous ses ordres[196].
-
- [196] _Journal de Costa._
-
-Les troupes de Paoli purent s'avancer jusqu'auprès de Bastia sans
-rencontrer de résistance. Mais elles furent arrêtées dans leur marche
-par le petit fort des Capucins, situé aux portes de la ville. Paoli dut
-attaquer cette position; durant trois jours il tenta de l'enlever. Le
-succès trompa ses efforts et il fut obligé de commander la retraite. Les
-troupes rebelles purent cependant rester dans les environs.
-
-A l'intérieur de la ville une grande inquiétude régnait, malgré la
-présence de quatre mille hommes armés, tant soldats que paysans.
-
-«Les Corses se sont vantés que, s'ils peuvent une fois entrer dans la
-ville, ils nous feraient passer au fil de l'épée. Dieu nous garde de
-pareils événements!»[197].
-
- [197] D'Angelo à Campredon. Bastia, le 5 mai 1736: Correspondance
- de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères,
- publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 286.
-
-On racontait que les mécontents avaient fait empaler un nommé Periale et
-son neveu, parce qu'ils paraissaient être du parti des Génois. Des
-billets circulaient dans la ville, promettant de faire un «carnage
-horrible» des bourgeois qui prendraient les armes contre les patriotes.
-Les femmes et les enfants ne seraient pas épargnés. Le gouverneur avait
-donné «vingt sols» à chaque ouvrier pour détruire l'effet de ces
-menaces, puis on avait fait des dépôts d'armes dans chaque quartier afin
-que chacun pût se défendre[198].
-
- [198] Lettre de Bastia, 7 mai 1736: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 287.
-
-Les quelques patriotes qui se trouvaient à l'intérieur de la ville
-s'agitaient beaucoup. La nouvelle du couronnement d'un beau seigneur,
-richement vêtu, distribuant des pièces d'or, les avait exaltés. Malgré
-les «menaces les plus foudroyantes» des Génois, ils ne pouvaient
-contenir leurs sentiments. Les Corses au service de la République «se
-mordaient les lèvres», parce que bien certainement ils ne
-participeraient pas comme les autres aux faveurs que le roi allait faire
-pleuvoir sur ceux qui étaient restés fidèles à la cause nationale. Quant
-aux Bastiais «les plus perfides», c'est-à-dire ceux qui étaient
-franchement génois, eux aussi ils «eussent bien voulu posséder la grâce,
-parce qu'ils ignoraient réellement quel était ce personnage, quelles
-étaient ses forces, sa mission, à quels ordres il obéissait». Le
-gouverneur ne savait pas grand'chose et, pour se donner une contenance,
-il traitait Théodore «d'Arlequin déguisé en roi»[199].
-
- [199] _Mémoires de Rostini._
-
-La situation dans Bastia était donc très troublée. Après avoir résisté
-aux rebelles, à l'attaque du fort des Capucins, les Génois ne tentèrent
-plus rien pour les écraser définitivement. La peur semblait à tel point
-paralyser leurs efforts qu'ils songeaient à peine à se défendre. C'est
-ainsi que Paoli put s'emparer du poste de Saint-Joseph, à proximité de
-Bastia. Le capitaine Franchi, au service des Génois, qui commandait ce
-poste, n'opposa aucune résistance. Il se replia dans la ville en
-abandonnant sa poudre et ses grenades[200]. Ce succès encouragea les
-Corses; ils essayèrent de surprendre Bastia par une attaque de nuit.
-Cette opération échoua, car Paoli, apprenant que son père venait de
-mourir, était subitement parti pour Orezza, afin d'assister aux
-funérailles, sans se soucier de l'abandon dans lequel il laissait ses
-troupes[201].
-
- [200] Lettre de Bastia, 7 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol.
- 97. Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M.
- l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287.
-
- [201] _Journal de Costa._
-
-Cette désertion devant l'ennemi affecta vivement le roi. Il voulut
-condamner Paoli à mort, mais Giafferi s'interposa en disant que rendre
-les derniers devoirs aux siens était une coutume séculaire en Corse;
-aucune circonstance ne pouvait empêcher l'accomplissement de cet acte de
-piété filiale. Neuhoff s'indigna de voir combien la discipline manquait
-parmi les Corses. Il déclara que si les choses ne changeaient pas, il
-quitterait le pays, car il n'y avait rien à faire avec de pareils
-errements[202]. Paoli ne fut pas condamné; Théodore commençait à sentir
-qu'il n'était pas le plus fort, et si parfois il était tenté de
-l'oublier, les Corses se chargeaient de le lui rappeler. Sa royauté
-naissante était battue en brèche par ceux-là mêmes qui l'avaient
-couronné.
-
- [202] _Ibidem._
-
-Un désastre vint cependant fournir à Théodore l'occasion de faire preuve
-d'autorité.
-
-Pendant qu'il disposait ses troupes pour commencer l'attaque du fort de
-San Pellegrino, soudain un messager, hors d'haleine, ayant brûlé les
-étapes, arriva au camp. Il demanda à voir le roi sur le champ. Conduit
-devant Sa Majesté, il lui annonça que Luccioni venait de livrer
-Porto-Vecchio aux Génois. Il leur avait en outre révélé tous ses plans.
-Trente sequins avait été le prix de cette trahison; et ce marché une
-fois conclu, le traître s'était mis en marche pour aller retrouver
-Théodore. Il voulait l'engager à se rendre dans le sud, afin d'y
-présider les opérations. En donnant ce conseil au roi, Luccioni voulait
-l'attirer loin de ses partisans et le livrer aux Génois[203].
-
- [203] _Journal de Costa._
-
-La nouvelle de la reddition de Porto-Vecchio fut confirmée et comme le
-messager l'avait annoncé, Luccioni arriva bientôt et se présenta devant
-Sa Majesté. Costa, témoin de l'entrevue, fut frappé de la colère qui se
-peignait sur les traits de Théodore. La scène fut poignante. Le roi
-rassembla les capitaines et les soldats. Devant tous, il déclara
-Luccioni coupable de haute trahison et le condamna à mort, puis il
-envoya quérir un prêtre et donna au traître un quart d'heure pour se
-préparer[204].
-
- [204] _Ibidem._
-
-C'était l'heure du dîner. Théodore et ses compagnons se mirent à table.
-Le crime de Luccioni et la sentence prononcée contre lui jetaient un
-voile de deuil sur le camp. Le repas fut silencieux et triste. Les
-Corses fixaient leurs regards sur le roi pour essayer de surprendre un
-signe d'indulgence; mais les traits du souverain restaient impassibles.
-Giafferi et Giappiconi élevèrent la voix pour demander un répit à
-l'exécution. Costa, debout, un verre en main, dit: «Longue vie au roi!
-que la justice triomphe, mais que la clémence trouve place!» La
-physionomie de Neuhoff ne broncha pas; il paraissait calme et résolu.
-Devant cette attitude, aucun des convives ne crut devoir appuyer l'appel
-à la clémence que venait de formuler le grand chancelier.
-
-Après le dîner, Luccioni fut amené sur la place. Des soldats, le fusil
-chargé, formaient le peloton d'exécution. Les gens du peuple se mirent à
-genoux, et, les mains jointes, ils supplièrent le roi de pardonner.
-Théodore fut inexorable et ordonna le feu. Le corps de Luccioni roula
-jusqu'au seuil de la demeure royale[205].
-
- [205] _Journal de Costa.--Mémoires de Rostini._
-
-En livrant Porto-Vecchio aux Génois, Luccioni leur donnait la clef du
-sud de l'île. Située au fond d'un golfe abrité, cette petite ville
-pouvait être considérée comme un centre de ravitaillement. Il fallait
-que Théodore possédât des notions de stratégie, et eût sérieusement
-étudié la configuration de la Corse, pour avoir envoyé des troupes
-occuper cette position. En cela ses vues étaient justes.
-
-Luccioni avait pris Porto-Vecchio sans coup férir. Les Génois s'étaient
-aperçus trop tard de l'avantage de cette position. Ils avaient tenté de
-la reprendre, mais, plus habiles aux négociations qu'aux choses de la
-guerre, ils avaient préféré acheter--pas cher d'ailleurs--le capitaine
-avec ses plans et la personne du roi par dessus le marché.
-
-Un chroniqueur corse a donné une autre version de la condamnation de
-Luccioni. D'après lui, Théodore s'était un jour trouvé offensé des
-propos ironiques que Luccioni tenait au sujet des secours sans cesse
-attendus et n'arrivant jamais. Arrêté sur l'ordre de Neuhoff, le
-railleur avait subi le dernier supplice, malgré les représentations des
-chefs, témoins de la scène[206].
-
- [206] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67.
-
-Cette version est fausse. Il faut s'en tenir au témoignage de Costa et
-de Rostini, dont la bonne foi ne saurait être suspectée. Je serai
-d'ailleurs obligé de revenir sur cette affaire, à propos de l'assassinat
-de Fabiani commis quelque temps après. Le testament politique de
-Fabiani, rédigé par le chanoine Orticoni, l'âme de la révolte en Corse,
-confirme la trahison de Luccioni.
-
-La perte de Porto Vecchio, survenant dans le moment même où Paoli
-abandonnait les opérations devant Bastia, dut sans doute abattre le
-courage de Neuhoff.
-
-Au surplus, l'exécution du traître lui créa beaucoup de difficultés. Il
-eut d'abord contre lui toute la clientèle de Luccioni, qui, mettant la
-question de personnes au-dessus de tout principe national, n'eut qu'un
-désir: venger le mort, sans s'inquiéter si le châtiment n'avait pas été
-inspiré par un intérêt patriotique. Les Corses, en dehors de la famille,
-murmurèrent contre l'exécution du traître. Ils trouvèrent que la justice
-du roi était trop sommaire et, dès ce moment, Théodore commença à
-ressentir les effets de la _vendetta_[207].
-
- [207] _Journal de Costa._
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
- Édit du Sénat de Gênes.--Réponse de Théodore.--Le roi dans le
- Nebbio et en Balagne.--Tribulations de Costa.--Frappe de la
- monnaie.
-
- Affaire de Monte-Maggiore.--Théodore devant Corte.--Il prend la
- ville sur ses généraux.--Assassinat de Fabiani.--Discours du roi à
- Venzolasca.
-
- Le ministre de Gênes en France.--Affaire Nayssen.--Les libelles
- satiriques à Gênes.--Le roi et la paysanne.
-
- Théodore a peur.--Départ pour Sartène.--Institution de _l'Ordre de
- la Délivrance_.--Lois nouvelles.--Le dernier mensonge.--La
- fuite.--Débarquement à Livourne.
-
-
-I
-
-A Gênes, les membres du gouvernement se demandaient ce qu'ils pourraient
-faire pour détruire l'effet produit par le fâcheux débarquement de
-Théodore en Corse. Cet événement avait redonné courage aux mécontents.
-La république pressentait qu'elle aurait à soutenir de nouveaux combats
-pour conserver la possession de l'île. Les Corses lui coûtaient déjà
-beaucoup d'argent[208], il faudrait sans doute en dépenser encore. Le
-Sénat s'assembla pour parer à cette triste éventualité. Après dix
-longues séances, on se mit d'accord sur un moyen économique. Il fut
-décidé qu'on publierait un édit contre le baron de Neuhoff. Cet édit
-fut affiché dans les rues, et communiqué aux représentants des
-puissances étrangères et à la presse[209].
-
- [208] «Ce même abbé (l'abbé Michel Robert), qui a eu tout le
- détail des dépenses pour la Corse, m'a assuré qu'actuellement
- elles se montaient à soixante mille livres par mois, sans compter
- les provisions de bouche, que la république n'était pas en état
- de continuer cette dépense, qu'aussi délibérait-on d'abandonner
- tout le plat pays pour ne garder que les quatre villes
- fortifiées».
-
- Campredon à Maurepas. Gênes, 2 mars 1736: Correspondance de Gênes,
- vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette
- lettre a été publiée in-extenso par M. l'abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 275.
-
- Si au commencement de 1736 les dépenses de Gênes pour la Corse se
- montaient à soixante mille livres par mois, elles durent
- certainement s'élever à un chiffre supérieur après le débarquement
- de Théodore.
-
- L'abbé Michel Robert, prêtre français, était secrétaire de Félix
- Pinelli. Cet ecclésiastique alla en Corse en 1735 avec son maître,
- lorsque celui-ci fut nommé commissaire général de l'île. Campredon
- avait eu soin de se ménager les confidences de cet abbé en toute
- sûreté. «C'est une des meilleures acquisitions que j'eusse pu
- faire en ce pays-là pour le service du roi, disait-il, et
- j'espère, Monseigneur, que vous en reconnaîtrez l'utilité et le
- mérite».
-
- Campredon au ministre, le 16 juin 1736: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 229.
-
- [209] L'édit, signé par le doge Giuseppe Maria, est daté du 9 mai
- 1736. Il fut imprimé chez Franchelli. Ce placard porte en tête
- l'écu de Gênes avec la croix et la couronne ducale soutenues par
- deux griffons. Communiqué avec la lettre de Campredon du 17 mai:
- Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères. Voir également: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 287; Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 86;
- _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 222 et suiv. La
- traduction de cet édit parut dans les gazettes de Hollande (juin
- 1736).
-
-Le factum génois était long. Il noircissait ce «personnage fameux
-habillé à l'asiatique» de toutes les friponneries. Il passait en revue
-le passé de «cet anonyme, qui quoiqu'inconnu avait trouvé le moyen de
-s'insinuer auprès des chefs des soulevés». Il traitait Théodore de
-vagabond, d'astrologue et de cabaliste. Il le montrait changeant de nom
-et de nationalité dans chaque endroit où il passait; escroquant tout le
-monde, sans cesse à court d'argent. Il l'accusait d'avoir eu commerce
-avec des mahométans, et de n'avoir dans son entourage que des coquins.
-Comme sanction, l'édit proclamait Théodore de Neuhoff «séducteur des
-peuples, perturbateur de la tranquillité publique, coupable de haute
-trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les rigueurs des
-lois génoises. Quiconque entretiendrait correspondance avec lui serait
-également puni.
-
-Cet édit fut trouvé plaisant; mais on jugea que c'était un piètre moyen
-pour arrêter la révolte en Corse[210].
-
- [210] «L'abbé Michel me dit que les choses (en Corse) sont sans
- remède..... Je ne vois cependant pas que le Sénat se donne
- beaucoup de mal pour y en apporter. Il s'est contenté jusqu'à
- présent de faire publier le manifeste ci-joint contre le sieur
- Théodore de Neuhoff et cette belle pièce a été le fruit de dix
- conseils tenus exprès pour délibérer si elle aurait lieu, en
- sorte que l'on peut dire que c'est proprement dans le Sénat que
- subsiste la guerre et la division».--Campredon à Chauvelin,
- Gênes, le 17 mai 1736.
-
- Le ministre répondit: «C'est une faible ressource contre les
- progrès de Neuhoff que la pièce qu'on s'est déterminé à publier
- contre lui».--Chauvelin à Campredon, le 29 mai 1736:
- Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- En reproduisant l'édit du Sénat dans son numéro du mois de juin
- 1736, _le Mercure historique et politique de Hollande_ disait:
- «_Qui nimis probat nihil probat_».
-
-Neuhoff répondit par un manifeste. Il considérait les invectives
-génoises comme les cris «des chiens qui aboient à la lune». Il se
-sentait fort du choix librement fait par les Corses de sa personne, pour
-les aider à secouer la tyrannie génoise. Il avait été élevé au trône par
-la volonté spontanée et unanime du peuple. Il trouvait ridicule
-l'accusation de perturbateur du repos public, puisque la révolte
-existait en Corse bien longtemps avant son arrivée. C'étaient eux qui
-avaient la responsabilité de tout le mal. Les Génois prétendaient qu'il
-n'avait apporté que de faibles munitions et peu d'argent. Mais ces
-ressources, si modiques fussent-elles, avaient «suffi pour racheter la
-liberté d'un royaume» tyrannisé par eux. Il se déclarait «ministre du
-Saint-Siège», dont les Corses et lui-même étaient «les enfants très
-fidèles et très soumis». Il se confiait en la Divine Providence pour
-mener à bien la tâche qu'il avait entreprise. Dieu l'inspirerait et
-ferait de lui le libérateur d'un peuple à l'exemple de Moïse. David et
-Tamerlan étaient d'une naissance fort au-dessous de la sienne. Condamné
-par les Génois aux peines réservées aux traîtres, il les condamnait à
-son tour à tous les justes châtiments, en vertu des pouvoirs qu'il
-tenait des Corses. Il déclarait enfin les Génois bannis à tout jamais de
-l'île, sous peine de vie et débiteurs du trésor du royaume pour les
-revenus dont ils avaient joui[211].
-
- [211] Fait au Patrimoine de Nebbio le 2 juin 1736. Ce manifeste,
- publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 397, se
- trouve dans la Correspondance de Gênes, vol. 97, aux archives du
- Ministère des affaires étrangères. Les journaux de Hollande en
- reproduisirent un texte approchant dans leur numéro de juin. Voir
- également Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 93 et _Histoire des
- révolutions de l'île de Corse_, p. 230.
-
-Mais le fait de proclamer les Génois ses débiteurs ne mettait pas de
-l'argent dans ses poches. Il continuait à faire miroiter aux yeux de ses
-partisans l'espérance de prompts et puissants secours, pour les retenir
-dans la poursuite de sa chimérique entreprise. Les procédés par lesquels
-il essayait de les leurrer étaient de ceux qu'emploient les aventuriers
-pour éblouir leurs dupes: un semblant d'action, les simulacres d'une
-influence, un crédit imaginaire.
-
-Parfois il observait la mer pendant de longues heures, scrutant
-l'horizon, pour faire croire qu'il attendait des vaisseaux apportant des
-munitions. Souvent il se renfermait chez lui pour dépouiller,
-prétendait-il, une volumineuse correspondance avec les cours
-étrangères[212]. Mais les secours n'arrivaient pas, et pour cause.
-
- [212] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 209.
-
-Le rêve, la chimère conduisent certains hommes, les laissant jusqu'au
-bout insoucieux ou inconscients des contingences humaines. Ceux-là sont
-souvent de grands esprits, dont le tort est de voir trop haut, trop en
-dehors dans les choses de la vie. Avec sa pensée sans envergure, son
-ambition têtue et son égoïsme naïf, le baron de Neuhoff n'était qu'un
-visionnaire incorrigible auquel nulle leçon ne profitait. Il aurait
-voulu faire partager ses illusions à ses sujets; mais les Corses étaient
-trop pratiques pour s'adonner longtemps au rêve. Ils ne se laissaient
-guère impressionner par la mise en scène de leur roi: elle était, il est
-vrai, un pauvre expédient.
-
-Théodore, cependant, résolut de quitter le camp établi devant San
-Pellegrino. Il désirait faire une tournée dans l'île en commençant par
-le Nebbio et la Balagne. Costa fut désigné pour continuer
-l'investissement du fort génois et diriger les affaires du royaume. Il
-reçut le titre provisoire de vice-roi[213].
-
- [213] _Journal de Costa._
-
-Mais les ressources personnelles de Neuhoff étaient fort diminuées. Il
-lui fallait de l'argent. Il avait fait faire des démarches auprès de
-certains curés de village qui passaient pour avoir quelques biens. Le 28
-mai, il écrivit à son fidèle partisan, Xavier de Matra, auquel il avait
-donné le titre de marquis, pour activer ces démarches. Le 30 mai, le
-marquis répondit qu'il n'avait pas attendu la lettre de Sa Majesté pour
-envoyer un archiprêtre à Ghisoni avec la mission d'attendrir le curé,
-c'est-à-dire d'obtenir quelques fonds. Matra ne s'était pas borné à
-cette démarche; il avait écrit dans le même but à plusieurs de ses amis.
-
-Si respectueux fût-il de la volonté souveraine, le marquis n'approuvait
-pas le déplacement projeté, à moins cependant que Fabiani et Arrighi
-n'eussent donné des renseignements certains sur l'opportunité de ce
-voyage. Matra craignait pour la vie du roi, car les Génois entretenaient
-dans ces provinces plus de soldats et d'espions que dans les autres. Et
-le prudent marquis ajoutait cette réflexion pleine de bon sens: «Si on
-ne remporte pas là-bas quelque victoire, il pourrait en résulter un
-grand trouble dans le royaume».
-
-Sur l'ordre du roi, Matra avait envoyé le commandant de sa _pieve_ dans
-les cantons voisins à la recherche d'or, d'argent et de cuivre[214]. Le
-chef était revenu chez le marquis les mains vides. «Ce sont des pas
-jetés au vent». L'émissaire n'avait trouvé partout qu'une grande misère
-et les quelques habitants qui possédaient un peu de cuivre ne voulaient
-pas s'en dessaisir. Mais Matra se hâtait d'ajouter que le commandant
-allait entreprendre une nouvelle tournée, «parce que Sa Majesté doit
-être servie selon ses très vénérés commandements[215]».
-
- [214] Les gens de Bastia étaient tellement affolés qu'ils
- prétendaient que Théodore payait argent comptant le métal qu'on
- recherchait. Il fallait le connaître bien mal pour faire une
- supposition pareille! Ils exagéraient du reste singulièrement son
- butin.
-
- «Il prend toute la vaisselle d'argent ou monnaie, de même que le
- cuivre, dont il paie la valeur comptant en or et fait ensuite
- marquer toute cette monnaie à son coin; en un mot il est obéi et
- respecté comme pourrait l'être le plus légitime monarque; cela
- passe l'imagination. Cependant nous sommes ici sans forces et sans
- provisions de bouche, sans espérance de récolte, tout le plat pays
- étant au pouvoir des rebelles. Dans les seuls districts de
- Vescovato et de Procoli, ils ont pris ou confisqué pour plus de
- six cent mille livres d'effets, jugez du reste et de notre
- situation. Dieu le pardonne à ceux qui en sont la cause». Lettre
- de Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97.
- Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M.
- l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295.
-
- [215] Xavier Matra à Théodore, Matra, le 30 mai 1736: _Materie
- politiche--Negoziazione colla Corsica--Carte diverse relative al
- regno di Teodoro Neuhoff in Corsica_, mazzo 3, inserto II.
- Archives d'État de Turin.
-
-Avant son départ, Théodore avait songé à exercer l'une des principales
-prérogatives du pouvoir royal: la frappe des monnaies. Mais la matière
-première manquait et c'était pour s'en procurer, qu'il avait fait faire
-les démarches, dont Matra lui mandait l'insuccès. Néanmoins un couvent
-de Corte envoya des candélabres et des crucifix pour être convertis en
-pièces[216].
-
- [216] _Journal de Costa._
-
-Le roi fit écrire au curé de Rostino, Don Matteo d'Ortiporio, pour lui
-demander de venir frapper les sous et les écus. Cet ecclésiastique avait
-déjà, disait-on, «battu monnaie pour son bon évêque Saluzzi[217]». Selon
-d'autres, il était connu comme faux monnayeur et «n'avait pas honte de
-l'avouer[218]».
-
- [217] _Mémoires de Rostini._
-
- [218] _Journal de Costa._
-
-Malgré son absence, Gaffori fut nommé président de la monnaie, poste
-appelé à devenir une sinécure.
-
-Le roi parti[219], Costa eut bien des tribulations. Presque
-journellement il écrivait au roi[220] pour lui rendre compte de ce qui
-se passait. Il éprouvait un grand chagrin du départ de Sa Majesté,
-cependant il devait s'incliner devant ses volontés. L'habit du roi était
-prêt, mais on le conservera jusqu'au retour du monarque dans le Nebbio.
-Tous les jours on expédiait des provisions et quelques munitions au
-camp[221], mais l'argent manquait, et Costa donna quatre sequins de sa
-poche aux soldats. Il s'efforçait, avec le concours de Matra, de lever
-des compagnies. Il écrivait, à cet effet, dans plusieurs endroits, mais
-il se heurtait à des «difficultés insurmontables», car les paysans
-faisaient leurs moissons. Le curé de Rostino ne répondait pas à ses
-lettres, et Gaffori, malade dans son village, ne pourrait pas se mettre
-en route avant quelques jours[222]. Costa, en faisant des miracles,
-parvint à embaucher six ouvriers. Tout le voisinage était rempli de
-_Vittoli_[223], embusqués par les Génois, ce qui rendait presque
-impossible le recrutement parce que chacun voulait se garder
-personnellement et défendre les siens. Chaque jour les mêmes difficultés
-renaissaient. Les gens des plaines disaient qu'ils étaient prêts à
-servir après les montagnards, qui faisaient leurs récoltes plus tard.
-Mais Costa était obligé d'avouer son impuissance à remédier à toutes ces
-choses[224].
-
- [219] D'après une lettre de Bastia du 7 mai 1736, Théodore serait
- allé dans le Nebbio dès le commencement de mai. Il aurait logé
- «dans la maison du feu comte Masimo qui est située entre La
- Bastie et San Fiorenzo»: Correspondance de Gênes, vol. 97.
- Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette lettre a été
- publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287.
-
- Sur une adresse de la main de Théodore à Costa, qui se trouve à la
- bibliothèque municipale de Turin (collection Cossila), figure un
- petit cachet en cire rouge qui représente un écusson coupé. D'un
- côté, d'argent, le buste d'un homme; de l'autre, de sable, un
- dessin qui semble représenter le monogramme du roi.
-
- [220] Costa, comme la plupart des lieutenants de Théodore,
- commence toutes ses lettres selon les règles du protocole par le
- mot _Sire_.
-
- [221] Un nommé Pietri de Tavagna expédiait lui aussi des bestiaux
- et des denrées au camp établi devant San Pellegrino.--Pietri à
- Théodore, Tavagna, le 31 mai 1736: _loc. cit._ Archives d'État de
- Turin.
-
- [222] Costa à Théodore, Orneto, le 6 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
- [223] On appelait ainsi, en Corse, les traîtres et les assassins
- soudoyés par les Génois, du nom de Vittolo, qui, le 17 janvier
- 1567, à l'instigation de Gênes et moyennant, dit-on, cent
- cinquante écus, assassina Sampiero, le héros corse, dont il était
- écuyer. Voir la chronique d'Anton Pietro Philippini traduite et
- publiée par M. l'abbé Letteron, dans le _Bulletin de la Société
- des sciences historiques et naturelles de la Corse_, Bastia,
- 1890. _Histoire de la Corse_, t. III, p. 230-236.
-
- [224] Costa à Théodore, Orneto, le 7 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Le comte Poggi, à Zicavo, s'occupait à lever des soldats. Mais dans la
-montagne cela était aussi difficile que dans la plaine. Il mandait au
-roi qu'il pourrait mettre seulement cent hommes à sa disposition sans
-compter quelques Corses au service de Gênes et revenus à de meilleurs
-sentiments. Il se répandait en protestations dévouées. Lui, au moins, il
-n'était pas comme les autres, qui jouaient double jeu. Sa vie ne
-comptait pour rien; il ne demandait que des armes. Et pour prouver sans
-doute sa sincérité, il envoyait à Sa Majesté le fromage qu'il lui avait
-promis[225].
-
- [225] Poggi à Théodore, Zicavo, le 8 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Le 8 juin, cinq navires parurent au large; la joie fut grande dans le
-peuple. Les voilà donc, enfin, les munitions attendues depuis si
-longtemps. Hélas! les bateaux étaient passés sans rien débarquer[226].
-Sa Majesté devait se hâter de faire venir la felouque avec quelques
-armes. Le moindre secours suffirait à ranimer le courage du peuple, dont
-la foi commençait à faiblir. Le vice-roi craignait qu'il ne la perdît
-bientôt complétement. Chacun voulait de l'argent, mais il n'y en avait
-pas. L'absence du roi causait un grand préjudice. Les Génois avaient
-publié un placard infâme contre lui. Devant Saint-Florent, après un
-combat assez vif, les Corses avaient été mis en déroute, en infligeant
-des pertes à l'ennemi. Devant San Pellegrino les mules manquaient pour
-transporter le canon. Personne ne voulait obéir[227].
-
- [226] Costa à Théodore, Orneto, le 9 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
- [227] Costa à Théodore, Orneto, le 13 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Le 15 juin, Costa envoya un exprès à Sa Majesté pour lui notifier que si
-elle tardait encore deux jours à revenir tout était perdu. Il en coûtait
-au malheureux vice-roi de faire cette déclaration, mais la discorde
-régnait dans les villages. Non seulement on ne pouvait lever aucune
-compagnie nouvelle, mais celles qui existaient s'étaient dissoutes. Le
-bruit courait que le roi allait partir après avoir pris de l'argent à
-l'un et à l'autre, que les secours n'arriveraient pas, qu'on ne pourrait
-jamais vaincre les Génois et mille autres infamies[228].
-
- [228] Costa à Théodore, Orneto, le 15 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Et cependant, si on avait du monde, on pourrait faire de grandes choses;
-chaque jour des soldats, allemands pour la plupart, s'échappaient du
-camp ennemi, sans leurs fusils malheureusement. Ils disaient que les
-Génois étaient dans la consternation, car tous leurs gens, y compris les
-Corses à leur service, déserteraient si la moindre barque apportait des
-armes aux patriotes. Seul avec seize hommes, sans force et sans
-autorité, Costa, entouré de périls, ne savait que devenir. Les médisants
-triomphaient. Sa Majesté écrivait de donner de l'argent au camp, mais la
-monnaie n'en faisait pas. On avait «sué la sueur de la mort» pour payer
-les soldats. Le vice-roi avait encore donné, le 18 juin, deux cent
-vingt-quatre livres en pistoles de ses deniers; il ne lui restait plus
-rien[229]. Les journées passées sans nouvelles du roi, semblaient, au
-malheureux Costa, longues comme des siècles. Il fallait absolument que
-Sa Majesté fît venir Gaffori pour la monnaie. Buongiorno avait du cœur,
-mais il ne réussissait pas, il était trop libéral et puis il se mêlait
-toujours des affaires du Tribunal. Pour ne pas le décourager, Costa ne
-voulait lui faire aucun reproche. Il suppliait Sa Majesté de n'en rien
-dire; s'il lui en parlait, c'est qu'Elle devait être instruite de
-tout[230].
-
- [229] Costa à Théodore, Orneto, le 19 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
- [230] Costa à Théodore, Orneto, le 29 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Le vice-roi envoya quelques jours plus tard Buongiorno en courrier
-auprès de Théodore. Il lui faisait tenir en même temps une autre lettre
-dans laquelle il disait que ce même Buongiorno avait distribué à tort et
-à travers des balles et de la poudre, à tous ceux qui se disaient ses
-amis ou qui le flattaient, sans songer que certains Corses «voleraient
-jusque dans le ciel». Ce qu'il disait des munitions pouvait également
-s'appliquer aux vivres. Sa Majesté verra ainsi le «bel état» dans lequel
-il se trouvait[231].
-
- [231] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Les gens qui composaient la cour de Théodore se jalousaient tous entre
-eux. Leur correspondance était une suite de médisances, de bruits
-rapportés. Si on blâmait Buongiorno, celui-ci se plaignait des autres,
-mais il exaltait ses propres mérites. En adressant au roi son habit neuf
-et trois bandages, il faisait son apologie, se confondait en humbles
-respects. Un autre jour, il demandait à Sa Majesté en termes indignés de
-châtier ses calomniateurs[232].
-
- [232] Cristoforo Buongiorno à Théodore, Orneto, les 13 et 22 juin
- 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-De tous les côtés la délation s'insinuait. «La Souveraine Majesté de
-Théodore premier, roi de Corse» reçut une lettre anonyme. L'écrivain
-donnait à Neuhoff des conseils pour réussir dans son entreprise, et lui
-recommandait de recourir souvent aux sacrements, parce que sur les
-champs de batailles la mort guette les combattants. Mais le principal
-but de cette lettre était de dénoncer un nommé Fabiani--le général
-probablement--. Le roi devait se méfier de cet individu, qui ne méritait
-aucune estime et qui personnifiait la bassesse et la lâcheté[233].
-
- [233] Lettre anonyme sans date, mais certainement écrite dans le
- courant de 1736, puisqu'elle a été adressée à Théodore pendant
- qu'il était en Corse: Bibliothèque municipale de Turin,
- collection d'autographes Cossilla, mazzo 28.
-
-Gaffori arriva enfin. La fabrication de la monnaie devait se faire dans
-le couvent de Tavagna, où l'on avait réuni tous les instruments
-nécessaires. Une équipe d'ouvriers venus d'Orezza avait pour chef un
-certain Giulio Francesco, surnommé _sette cervelle_ (sept cervelles),
-car il était très habile dans son art. Il savait fort bien frapper des
-écus aux armes de Gênes[234].
-
- [234] _Mémoires de Rostini._--_Journal de Costa._
-
-Gaffori commença par faire construire des fours et un fourneau à
-réverbération pour la fonte du cuivre, car les premiers creusets ne
-pouvaient résister au feu. Sur douze, il n'en avait trouvé qu'un seul à
-son arrivée. Il espérait, d'ailleurs, obtenir ainsi une frappe
-meilleure, les plaques étant plus fortes. Mais les grosses difficultés
-provenaient du mauvais vouloir des artisans. Ils travaillaient à
-contre-cœur, prétendant ne pouvoir toujours rester devant le fourneau,
-et ils demandaient à être remplacés de temps en temps. Le président
-n'avait pas cru devoir accueillir cette demande sans l'autorisation du
-roi. Deux d'entre eux étaient retournés à Orezza sans permission; avec
-l'aide de Costa, il faisait tous ses efforts pour empêcher les
-défections. Il avait promis aux ouvriers le payement du travail fait
-jusqu'alors et un salaire de trente _soldi_ par jour à l'avenir; ils
-n'étaient jamais satisfaits. Buongiorno se disposait à rejoindre le roi
-et Gaffori le chargeait de lui dire ce qu'était cette engeance. Le
-président suppliait Sa Majesté de renvoyer Buongiorno dès qu'Elle
-pourra se passer de ses services: avec son savoir et son habileté, il
-sera très utile parmi ces récalcitrants. Le travail marchait avec une
-lenteur désespérante. Sur cinq empreintes, quatre furent détériorées,
-soit par malveillance, soit par négligence. Celle qui restait avait
-besoin d'être retouchée.
-
-[Illustration]
-No 1 No 2 Reproduction des monnaies de Théodore de
-Neuhoff d'après les moulages des pièces qui se trouvent au Cabinet des
-Médailles à la Bibliothèque Nationale de Paris.
-
-La fabrication de la monnaie d'argent n'avançait guère non plus.
-Cependant Gaffori espérait pouvoir bientôt en envoyer quelques spécimens
-à Sa Majesté. Dans cette partie aussi, les ouvriers manquaient de zèle.
-Il fallait être toujours près d'eux, les surveiller, les forcer à
-travailler. Mais, en revanche, ils ne cessaient de demander de l'argent.
-Un jour, exaspéré par cette canaille, Gaffori voulut faire mettre tout
-le monde en prison. Costa calma sa fureur en lui faisant remarquer que
-cet acte de rigueur ne serait ni prudent ni politique[235].
-
- [235] Pietro Gaffori à Théodore, Tavagna, les 26 et 30 juin 1736:
- _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-Gaffori, comme chacun, se plaignait de ses compagnons. «La malignité de
-nous autres Corses, écrivait-il, est si grande et si rusée que celui qui
-veut tuer son compétiteur n'agit pas en face, mais il emploie un canal
-lointain par où passe l'envie et la passion, déguisées sous le masque du
-dévouement. Avec le temps, Votre Majesté connaîtra la sincérité de mes
-sentiments et saura punir. _Tolluntur in altum ut lapsu graviore ruant._
-Ainsi fait Dieu, dont les rois sont la plus parfaite image sur la
-terre!»[236].
-
- [236] Gaffori à Théodore, Tavagna, le 30 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Mais, s'il faut en croire le vice-roi, le beau zèle du président était
-simulé. «Gaffori, écrit-il au roi, fait mine de travailler, mais c'est
-une fille: un seul jour de présence au travail a suffi pour l'ennuyer...
-Gaffori est très froid, et rien d'autre». Quant au curé de Rostino, qui
-s'était enfin décidé à venir, Costa affirme qu'il n'avait jamais vu
-quelqu'un de plus lâche que lui[237].
-
- [237] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin; Couvent de Tavagna,
- le 29 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-Malgré tout, on parvint à frapper quelques pièces. La monnaie de cuivre
-était de deux valeurs différentes: l'une de _2 soldi 1/2_, l'autre de _5
-soldi_. Sur la face, elles portaient les initiales T. R. entourées de
-palmes et surmontées d'une couronne royale. Au-dessous, se trouvait la
-date, 1736. Sur le revers, figurait la valeur entourée par cette
-légende: _Pro bono publico. Ro. Ce._[238].
-
- [238] E. Cartier, _Monnaies frappées en Corse par Théodore et
- Paoli_, dans la _Revue numismatique_, 1812, p.
- 193-212.--Campredon envoya à Chauvelin une pièce de deux soldi et
- demi avec sa dépêche du 28 juin: Correspondance de Gênes, vol.
- 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-[Illustration]
-MONNAIE DE CUIVRE
-
-Ces pièces, qu'on pourrait classer dans la catégorie des _monnaies de
-nécessité_, étaient très minces et d'une frappe grossière. Deux ans
-seulement après leur fabrication, elles étaient usées et on en
-distinguait difficilement la légende[239].
-
- [239] Jaussin, l'apothicaire de l'armée française pendant
- l'expédition de 1738, dit: «Je fis l'acquisition de deux pièces
- de monnaie de ce roi de nèfles. Quelque viles qu'elles fussent à
- cause du sujet et de la matière, elles étaient pourtant rares;
- elles eurent un peu de cours dans plusieurs _pieve_ rebelles.
- Cette monnaie était de billon, de la plus basse valeur, petite,
- mince et mal fabriquée. On n'y voyait point de portrait et il
- était impossible d'en déchiffrer la légende; on apercevait
- seulement une couronne fermée et au-dessous un grand T et une
- grande R qui signifiaient sans doute THÉODORE ROI». Mais là où
- Jaussin se trompait c'est quand il ajoutait: «_On frappa aussi
- quelques pièces d'or et d'argent_, mais je ne pus jamais en
- avoir, vu leur extrême rareté.» _Op. cit._, t. 1, liv. II, p.
- 274-275.
-
-Le T. R. signifiait _Théodore Roi_. C'est ainsi que le traduisaient les
-partisans de Sa Majesté. Les Corses hostiles disaient: _tutto rame_,
-tout cuivre; les Génois: _tutti ribelli_, tous rebelles[240].
-
- [240] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 208.--E. Cartier, _op.
- cit._
-
-Il fut décidé que les pièces d'argent porteraient sur la face les armes
-de la Corse, c'est-à-dire la tête de maure ceinte d'une couronne fermée
-d'où pendait une chaîne à trois chaînons. La légende serait THEODORUS
-REX CORSICE. Sur le revers devait figurer l'image de la Vierge, nimbée
-de cinq étoiles; sur le milieu, partagée en deux, la date 1736, et comme
-légende MONSTRA TE ESSE MATREM S. P. Ces écus auraient valu trois
-livres[241]. Mais, au dire de Costa, un seul fut frappé[242].
-
- [241] _Mémoires de Rostini._
-
- [242] _Journal de Costa._
-
-[Illustration]
-MONNAIE D'ARGENT[243]
-
- [243] La reproduction de la monnaie de Théodore a été faite
- d'après l'ouvrage du colonel Maillet: _Catalogue descriptif de
- toutes les monnaies obsidionales et de nécessité_. Bruxelles,
- 1870-73, 2 vol. in-8º et 2 atlas oblongs avec 218 planches.
-
- M. J. Protat, de Mâcon, collectionneur et numismate des plus
- érudits, a bien voulu me donner ce dessin et les clichés
- typographiques dont il a surveillé lui-même la confection. J'ai le
- regret de n'avoir pu lui témoigner ma sincère gratitude avant sa
- disparition prématurée. Qu'il me soit au moins permis de donner à
- sa mémoire un souvenir reconnaissant.
-
- Comparez ce dessin, qui représente les pièces comme elles auraient
- dû être, avec la planche d'après les moulages.
-
-Cependant, au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de
-Paris, on peut en voir deux exemplaires. D'après E. Cartier, l'un d'eux
-serait faux[244].
-
- [244] E. Cartier, _op. cit._
-
-Dès le début, les pièces de Théodore furent rares. Les numismates et les
-collectionneurs les recherchèrent comme objets de curiosité. Sur le
-continent une spéculation s'établit; elles atteignirent un prix élevé
-et, à Naples, on en fabriqua de fausses[245]. Il n'y aurait donc rien
-d'étonnant à ce qu'un des exemplaires du Cabinet des médailles provînt
-de la fabrique napolitaine et non du couvent de Tavagna, l'_Hôtel de la
-Monnaie_ de Sa Majesté Théodore Ier[246].
-
- [245] E. Cartier, _op. cit._--_Relazione della Corsica di Giacomo
- Boswell scudiere, trasportata in italiano dall'originale
- inglese_, p. 112.--Note de l'éditeur des _Mémoires du Père
- Bonfiglio Guelfucci_, p. 67.
-
- [246] Il y a une différence très sensible entre les deux
- spécimens en argent de la Bibliothèque nationale. L'un paraît
- être d'un métal très inférieur à l'autre et d'une frappe plus
- grossière. On aperçoit parfaitement dans l'une de ces pièces (no
- 1 de la planche d'après les moulages) comme une hésitation dans
- la gravure, des doubles traits, ce qui laisserait supposer qu'on
- s'y serait repris à deux fois et pas au même endroit. La
- circonférence est plus irrégulière; sur l'un des bords de la
- face, il y a une saillie du métal très caractérisée provenant
- sans doute de ce que le coin aurait été appliqué d'une façon très
- imparfaite. La défectuosité de l'outillage dont se servaient les
- ouvriers de Théodore, la rareté de l'argent qu'ils avaient à leur
- disposition, donnent à penser que l'exemplaire le plus grossier
- comme frappe et le plus bas comme titre serait le vrai.
-
-Mais si les chercheurs et les curieux achetaient très cher ces pièces,
-les ouvriers, les soldats, les paysans, en général tous ceux qui
-voulaient être réellement payés, les refusaient avec énergie.
-
-Théodore avait donné l'ordre de payer les troupes avec ses sous. Mais,
-dès leur apparition, ces _assignats_ de cuivre furent très dépréciés.
-Les soldats murmurèrent et refusèrent de recevoir cette monnaie de
-mauvais aloi. Un jour, un tumulte éclata à ce sujet. Les récalcitrants
-prirent leurs fusils et Costa, avec les seize hommes qui composaient sa
-garde, dut les désarmer pour éviter un malheur[247].
-
- [247] _Journal de Costa._
-
-Les ouvriers de la monnaie eux-mêmes ne voulurent pas recevoir en
-payement les pièces qu'ils fabriquaient[248]. Ces artisans avaient une
-excuse: ils savaient trop comment elles étaient faites.
-
- [248] Giacomo Francesco Pietri à Théodore, Couvent de Tavagna, le
- 17 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-Quelque temps après, devant Théodore lui-même, deux femmes de la
-montagne, qui avaient apporté des provisions au camp, refusèrent, en
-échange, la monnaie frappée au T. R. Elles se fâchèrent et «se servirent
-d'un langage peu convenable pour leur sexe». Le roi parut et ordonna de
-les mettre immédiatement en prison. Sous la menace, elles se calmèrent
-et repartirent en emportant les sous de Sa Majesté. Cette sévérité
-effraya les villageois qui firent pendant un certain temps moins de
-difficultés pour être payés ainsi[249]. Malgré ce _cours forcé_, les
-gens d'Orezza continuèrent à se moquer des colères royales. Ils tinrent
-une réunion et décidèrent de n'accepter que de bons écus contre «le sel,
-les chaussures et le drap» qu'ils vendaient à Théodore. Comme ces
-articles manquaient dans les villages placés sous le contrôle immédiat
-du camp, «ce fut très gênant»[250].
-
- [249] _Journal de Costa._
-
- [250] _Ibidem._ «... La monnaie qu'il avait fait battre depuis
- peu n'avait aucun cours parce que personne ne voulait la
- recevoir. Tout ceci fait juger que ces peuples, naturellement
- féroces et peu patients, pourraient bien tourner toute leur
- fureur contre le sieur Théodore et ses adhérents; ce serait un
- grand coup pour la république qui ne saurait mieux faire que de
- semer la division parmi eux; c'est l'unique moyen de rétablir son
- autorité». Lettre de Bastia, du 16 juillet 1736, publiée par M.
- l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 309.
-
-Chaque jour la révolte s'étendait. Dans le canton d'Orezza les hommes
-avaient juré de ne plus obéir à Théodore. Les villages d'Ampugnani et de
-Rostino se soulevaient. Quelques-uns des chefs perdaient la foi, tel le
-marquis de Matra, qui, selon Costa, se laissait aller à écouter les
-calomnies répandues contre le souverain. Le pauvre vice-roi ne savait
-plus où donner de la tête; il aurait fatalement succombé sous le poids
-des difficultés, s'il n'avait été soutenu par son inébranlable
-dévouement. Mais il suppliait Neuhoff de revenir au plus tôt, sans quoi
-tout était perdu. Et, au milieu des pires angoisses, il pensait encore
-à faire rechercher, mais en vain, les pantoufles du roi qui avaient été
-égarées[251].
-
- [251] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin; Tavagna, les 29 et 30
- juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-Dans le Sud également, des gens prêchaient la révolte en termes
-passionnés et grossiers. Jean-Paul Costa, de Sainte-Marie d'Ornano,
-dénonçait à son oncle un certain Luca, qui devenait chaque jour plus
-dangereux et plus violent. S'il n'avait l'habitude de craindre la mort,
-il aurait ouvertement embrassé le parti des Génois. Il avait promis à
-ceux-ci d'empêcher le blocus d'Ajaccio par les troupes de Théodore, et
-il favorisait les rafles que les ennemis faisaient sur les côtes «de
-biens meubles, de gros et de petit bétail». Il disait n'avoir en vue que
-le bien public et le peuple l'écoutait. Un soir Luca «laissa sortir de
-sa bouche que dans le canton c'était lui le roi et que le souverain
-était le roi des c....»[252]. Il avait ajouté que le grand chancelier
-méritait d'être lapidé et que si, dans quelques jours les vaisseaux de
-secours n'arrivaient pas, les peuples le «mettraient en pièces». La rage
-de Luca se serait retournée contre le jeune Costa, si celui-ci n'avait
-été protégé par ses amis. Jean-Paul faisait tout ce qu'il pouvait. Dans
-la Rocca il levait des contributions volontaires ou non. A Levie il
-avait pris un cheval. Cet animal lui était réclamé comme appartenant à
-un fidèle partisan; néanmoins il le gardait jusqu'à nouvel ordre. On ne
-pourrait jamais rien faire de bon tant que Luca «ne serait pas hors de
-ce monde». La famille Lusinchi était également hostile au roi. Il
-faudrait encore prendre un arrêt contre Martin Tasso, son fils et ses
-clients, car eux aussi, ils fomentaient la révolte et servaient
-d'espions aux Génois. En traçant dans de longues pages ce lamentable
-tableau, le jeune Costa s'excusait de ne pouvoir envoyer à son oncle de
-plus amples détails, car il avait la tête malade[253].
-
- [252] «L'altra sera si lasciò sortir di bocca che di qua e re da
- se et che il nostro re e re de' coglioni.»
-
- [253] Jean-Paul Costa à son oncle, Sainte-Marie d'Ornano, le 25
- juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-
-II
-
-Théodore avait pris position à Monte-Maggiore, près de Calenzana. Paoli,
-qui, nous l'avons vu, avait abandonné les opérations devant Bastia pour
-aller aux funérailles de son père, avait reçu la mission d'enrôler des
-soldats. Le 27 juin, le général écrivit au roi pour lui dire les
-difficultés qu'il rencontrait. On faisait les moissons; les hommes
-étaient aux champs et il fallait rentrer les grains. Dans huit jours,
-les récoltes achevées, peut-être pourra-t-il se mettre en route avec
-quelques recrues. Et il suggérait au souverain l'idée de traîner les
-opérations en longueur pour gagner du temps[254].
-
- [254] Hyacinthe Paoli à Théodore, Rostino, le 27 juin 1736: _loc.
- cit._ Archives d'État de Turin.
-
-S'il faut en croire Costa, Paoli était peu disposé à lever des renforts
-pour venir aider le roi en Balagne, car il craignait que si les Corses
-remportaient une victoire dans ce canton, la situation du général
-Fabiani ne devînt prépondérante[255]. Neuhoff parvint, cependant, à
-donner un vigoureux assaut à Calenzana. Ce fut la plus sérieuse attaque
-qu'il ait jamais dirigée contre les Génois. Il s'en fallut de bien peu
-que la victoire ne couronnât ses efforts. La ville était sur le point de
-tomber en son pouvoir lorsqu'il dut battre en retraite, faute de
-munitions et par suite de l'éternelle jalousie qui divisait les chefs
-corses. Cette jalousie--comme le fait remarquer Costa--était un ennemi
-bien plus redoutable que les Génois[256].
-
- [255] _Journal de Costa._
-
- [256] _Ibidem._
-
-Les Corses assiégeaient aussi Algajola, petite ville fortifiée. Le
-capitaine génois Bembo, avec trois cent cinquante hommes, avait opéré
-une sortie et attaqué les retranchements des insulaires. Ceux-ci
-s'étaient enfuis en abandonnant un canon, cinq fusils, un pistolet, un
-tambour, une corne, qui leur servait de trompette, et des provisions. Le
-brave Bembo, ne pouvant emporter le canon, le fit éclater et envoya les
-autres dépouilles des rebelles, «en grande pompe», à Bastia. Le
-gouverneur donna l'ordre de chanter le _Te Deum_ dans Algajola pour
-célébrer cette brillante action[257] qui, d'ailleurs, ne pouvait avoir
-aucun résultat décisif.
-
-Les opérations devant Bastia n'avançaient guère. Arrighi, qui les
-conduisait, déclarait ne pouvoir ni investir la place ni s'emparer des
-récoltes aux alentours de la ville. Il avait cent soixante hommes
-seulement sous ses ordres; les balles et la poudre manquaient. Le
-détachement de Saint-Florent était rempli d'ardeur, mais là aussi les
-munitions faisaient défaut. Arrighi terminait ainsi: «Je ne puis
-comprendre d'où vient le bruit des intelligences dont on m'accuse, mais
-je ferai tous mes efforts pour le découvrir»[258]. Costa, en effet,
-accusait le général d'entretenir des rapports suspects avec les
-ennemis[259].
-
-Théodore tremblait. Il était tombé malade et avait pris le lit[260]. Le
-mauvais vouloir, les jalousies, les trahisons qu'il voyait autour de lui
-l'effrayaient. Tous ceux qui le soutenaient ou qui faisaient mine d'être
-des siens, voulaient des titres et des honneurs. Il dut faire une
-proclamation pour dire que tout le monde ne pouvait pas être général ou
-comte[261]. Craignant pour sa vie, il écrivit à Costa de lui envoyer
-quarante hommes sûrs, comme gardes du corps[262].
-
-Cependant, il cherchait toujours à éblouir les Corses et à les tromper.
-Il ordonna au grand chancelier de faire hisser sur la tour de Paduella,
-près de San Pellegrino, des pavillons coloriés pour guider les navires
-qui devaient apparaître au large. Il lui recommandait d'entretenir les
-Corses dans la croyance que des secours allaient arriver[263]. Mais ces
-bâtiments--véritables vaisseaux fantômes--ne sortaient jamais des brumes
-de la haute mer et les pavillons claquaient au vent, sur la tour,
-inutiles comme de misérables loques.
-
- [257] Lettre de Bastia, du 18 juin 1736, publiée par M. l'abbé
- Letteron, _Correspondance_, p. 304-305.
-
- [258] Arrighi à Théodore, du camp de Bastia le 24 juin 1736:
- _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
- [259] _Journal de Costa._
-
- [260] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
- [261] _Journal de Costa._
-
- [262] _Ibidem._
-
- [263] _Journal de Costa._
-
-A la fin de juin, Théodore se trouvait devant Corte. Au pont de
-Rossicio, Giappiconi et les autres l'avaient abandonné. Le roi demanda à
-Costa un secours immédiat. Si des hommes fidèles n'arrivaient sans
-retard, il était perdu. «La nation se sera donnée la réputation et la
-renommée d'avoir froidement assassiné son roi et père.» Gaffori seul
-était accouru vers lui et l'avait conduit dans le couvent de
-Saint-François[264]. Le comte Arrighi se cachait. Tout allait de
-travers. Costa et le comte Giafferi devaient venir avec des renforts
-armés. Théodore désirait retourner en Balagne, tant pour secourir ses
-partisans, que pour châtier les infâmes, qui voulaient le livrer mort ou
-vivant[265].
-
- [264] Aujourd'hui le petit séminaire de Corte.
-
- [265] Théodore à Costa, Corte, le 2 juillet 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Il résolut de soumettre Corte à son obéissance. Avec quelques hommes qui
-s'entêtaient à lui rester fidèles, il voulut pénétrer dans la ville.
-Arrighi, sorti de sa retraite, lui en refusa l'entrée. Théodore
-s'emporta. La querelle dégénéra bientôt en bataille. Il y eut des morts
-dans chaque camp. Enfin, le parti du roi triompha. Par son ordre, tandis
-qu'on se battait, un nommé Schietto aurait mis le feu à la ville;
-trente-six maisons furent brûlées, dit-on; d'autres pillées. Un renfort
-étant arrivé à Neuhoff, Arrighi se sauva au-delà des monts[266]. Les
-gens de Corte firent leur soumission et quelques chefs, qui s'étaient
-séparés du roi, revinrent rendre hommage. A leur tête, se trouvait
-Paoli avec ses clients[267]. Celui-ci, il faut le reconnaître, avait
-une merveilleuse souplesse pour se retourner du côté du plus fort.
-
- [266] A Vico selon Rostini, à Bogognano suivant une lettre de
- Bastia du 31 juillet 1736, publiée par M. l'abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 309-311.
-
- [267] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._--Lettre écrite
- de Bastia, le 31 juillet 1736, publiée par M. l'abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 309-311.
-
-Théodore informa Costa de son prochain retour sur la côte orientale. Le
-grand chancelier fit venir des ouvriers pour orner et décorer le couvent
-des Franciscains où Sa Majesté devait descendre. Un homme d'Ampugnani,
-artiste habile, peignit les armoiries du roi et celles du royaume au
-fronton des portes et sur des étendards, pour lesquels Costa avait
-acheté de la toile avec son argent[268]. Des guirlandes de fleurs
-entouraient les écussons. On tendit des portières en soie de différentes
-couleurs; la couche royale fut ornée de rideaux en soie également. Les
-deux chambres pour les officiers furent arrangées dans le même goût.
-Costa se montra satisfait. Cette décoration, qui «semblait être faite de
-fleurs», dit-il, était destinée à donner à la Cour un air imposant et à
-voiler la pauvreté qui s'étalait derrière ces ornements[269].
-
- [268] Costa à Théodore, Orneto (sans date): _loc. cit._ Archives
- d'État de Turin.
-
- [269] _Journal de Costa._
-
-Tandis que Neuhoff combattait en Balagne contre les Génois et à Corte
-contre ses généraux, un malheur l'atteignit: Fabiani, un de ses plus
-fidèles lieutenants était assassiné.
-
-Les parents de Luccioni ne pardonnaient pas à Théodore l'exécution du
-traître. Ils voulaient venger le mort. Mais, au lieu de déclarer
-ouvertement et loyalement la _vendetta_, selon la coutume corse, ils
-avaient feint d'accepter la condamnation, comme la juste expiation du
-crime. On disait dans Bastia que cette famille, par l'intermédiaire de
-Fabiani, s'était soumise et avait juré fidélité au roi. Celui-ci conféra
-même à quelques-uns les titres de marquis et de comte[270]. Les Génois,
-dont la politique consistait à entretenir les inimitiés, s'alarmèrent
-de cette réconciliation, que le temps et les circonstances pourraient
-rendre sincère et qui apporterait quelques partisans à Neuhoff.
-
- [270] «Les parents du feu Luccioni qu'ils ont fait mourir, bien
- loin d'en témoigner du ressentiment, comme on s'était flatté ici,
- se sont réunis au nouveau roy sur la parole de Fabiani qui lui
- conduit des otages de leur part. En cette considération, il les a
- créés marquis et comtes, à savoir Paviani de Matra, et Martinetti
- d'Aléria, après quoi Théodore les a congédiés...». Lettre de
- Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97.
- Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M.
- l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295.
-
-Ils inspirèrent aux Luccioni le désir de la vengeance. Leurs
-exhortations tombèrent dans un terrain préparé; elles portèrent leurs
-fruits. Comme il était difficile d'atteindre Théodore lui-même, ils
-résolurent de frapper son meilleur général; représaille injuste et
-lâche, car Fabiani n'était pour rien dans la condamnation du traître; il
-se trouvait en Balagne lorsqu'elle fut prononcée. Les Génois voulaient
-des victimes. Fabiani était sur leur liste d'exécution. L'occasion se
-présenta de se venger: ils la saisirent[271].
-
- [271] _Mémoires de Rostini._
-
-Poggi avait promis--nous l'avons vu--de recruter des hommes dans les
-pays au-delà des monts. Comme ces renforts tardaient à arriver, Fabiani
-s'était rendu à Orezza, village natal de sa femme et où il comptait
-beaucoup de parents et d'amis. Les partisans de Luccioni habitaient ce
-canton. Ils vinrent complimenter le général; sans méfiance, celui-ci
-leur fit bon accueil. Ils lui dirent qu'ils avaient des griefs contre
-Costa, mais qu'ils étaient prêts à s'unir à lui pour aller combattre en
-Balagne. Fabiani les engagea à faire une tournée dans le canton avec
-lui, pour compléter les enrôlements. A Stazzona il les invita à souper,
-puis, continuant son voyage, toujours suivi par les traîtres, il
-descendit à Valle d'Orezza, passa la nuit aux Piazzole et revint à
-Stazzona, d'où il devait regagner la Balagne.
-
-Un peu au-delà du village, des hommes armés se tenaient embusqués
-derrière un moulin en ruines. La chronique a conservé leurs noms:
-Hyacinthe Petrignani, de Venzolasca, Jean-Baptiste et Fratelongo, son
-frère, appelés les Turcati de Carcheto. A peine Fabiani avait-il
-traversé la rivière, que ces hommes déchargèrent sur lui leurs fusils.
-Il reçut trois ou quatre balles dans la poitrine, dans les côtes et
-dans le flanc. Ses parents et ses amis, saisis de stupeur, laissèrent
-fuir les assassins.
-
-Le premier moment d'effarement passé, ils voulurent s'élancer à leur
-poursuite, mais le général, qui n'avait pas perdu connaissance, les
-retint et les supplia de ne pas l'abandonner. Il craignait que ses
-meurtriers ne revinssent pour lui couper la tête afin de la porter en
-triomphe à Bastia. Fabiani fut transporté à Stazzona, où il mourut après
-une agonie de vingt-quatre heures[272].
-
- [272] _Mémoires de Rostini._
-
-Ce tragique événement eut lieu vraisemblablement le 15 juillet[273].
-
- [273] Cette date est celle du testament politique de Fabiani dont
- je parle plus loin.
-
-Les assassins, aussitôt le crime accompli, se rendirent à Bastia pour
-recevoir le prix convenu[274]. Les Génois célébrèrent ce forfait comme
-un triomphe. Jusqu'alors inactifs, ils commencèrent à prendre
-l'offensive. Ils effectuèrent une sortie et dispersèrent les cent
-soixante hommes de Neuhoff campés devant la ville[275].
-
- [274] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._
-
- [275] _Journal de Costa._
-
-Après la mort tragique du général balanais, le chanoine Orticoni,
-adversaire acharné des Génois, rédigea un appel aux Corses sous la forme
-d'un _testament politique de Simon Fabiani_[276].
-
- [276] Cet écrit a été publié dans le _Bulletin de la Société des
- sciences historiques et naturelles de la Corse_ (IXe année, 1889,
- 103e, 104e, 105e et 106e fascicules, p. 576-600). D'après une
- note de l'éditeur, le testament politique de Fabiani serait resté
- manuscrit jusqu'alors. Il avait été communiqué à la Société par
- des descendants du général qui habitent Santa Reparata. Il y a là
- une erreur. Le testament politique de Simon Fabiani a été imprimé
- après l'assassinat. Il se trouve en effet aux archives du
- Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol.
- 98, année 1736, fol. 27 à 34, un exemplaire imprimé de cet écrit
- qui porte pour titre: _Simone Fabiani, tenente generale dell'armi
- de' malcontenti di Corsica, ferito a morte da sicarj, scrive a'
- Corsi suoi compagni, ed a quei Corsi, che sono dentro e fuori del
- Regno_. L'écrit porte à la fin: _Da Piazzole di Orezza, li 15 di
- luglio 1736_. L'imprimé qui se trouve à Paris fut communiqué par
- Campredon au Ministère le 15 novembre 1736. Voir: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 323.
-
-Cet écrit très long était une sorte d'homélie ampoulée et emphatique,
-mais qui contenait des vérités que les Corses auraient sagement fait de
-méditer.
-
-Le chanoine adjurait ses compatriotes d'être unis dans un effort commun
-pour délivrer la patrie. Ceux qui, après avoir reçu des titres et des
-honneurs, vivaient dans l'indifférence auraient à rougir de n'avoir pas
-donné leur sang et leurs biens pour la cause nationale. Il s'élevait
-contre la déplorable habitude qu'avaient les Corses de quitter l'île
-pour aller vendre leur énergie, leur activité et leur intelligence à
-l'étranger. Si ceux-là péchaient contre la patrie, combien plus
-coupables encore étaient ceux qui entraient au service de Gênes, séduits
-par des avances trompeuses, que chacun devait repousser avec force. Et
-il citait l'exemple des grands patriotes de jadis!
-
-Tandis que ce drame sanglant se déroulait à Orezza, le prêtre Grégoire
-Salvini informait Théodore que «grâce à Dieu, à la très sainte Vierge de
-la Visitation et aux âmes du Purgatoire», il avait débarqué sain et sauf
-à l'Ile Rousse, malgré la rencontre en mer d'une «gondole» génoise. Le
-petit bâtiment, qui l'avait amené de Livourne, apportait vingt-deux
-barils de poudre, dix-sept sacs de balles et quelques fusils. Pour se
-procurer ces munitions et afin de ne pas risquer de l'argent, il avait
-dû, disait-il, employer mille ruses, faire mille promesses aux
-marchands. Il avait donné sa parole d'honneur pour garantir la justice
-et la bonne foi de Sa Majesté. Il s'était aussi engagé à venir en
-personne surveiller la vente et le payement de ces marchandises. Il
-n'aurait rien obtenu sans ces promesses formelles, car «les marchands
-craignaient la rapacité bien connue des Corses». Il remettait enfin à
-Théodore deux lettres d'Amsterdam, que lui avait consignées le sieur
-Thomas Brackwell, de Livourne[277].
-
- [277] Grégoire Salvini à Théodore, Monticello, le 1er juillet
- 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-Quelques jours plus tard, Salvini écrivit encore au roi pour lui dire
-que les choses allaient bien mal en Balagne faute d'hommes. Il suppliait
-Sa Majesté «par les entrailles de Jésus» de lui envoyer la plus grande
-partie de ses soldats, sans quoi ses compagnons et lui allaient
-infailliblement périr. Le mieux serait que le roi revînt en Balagne avec
-une bonne troupe. Il n'avait rien à craindre pour sa vie, car les
-Balanais étaient prêts à mourir pour la défense de la patrie et de la
-personne sacrée de leur souverain[278].
-
- [278] Grégoire Salvini à Théodore de Neuhoff, Ville, le 18
- juillet 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-Les Corses, cependant, remportèrent quelques petits succès[279]. Le plus
-important eut lieu devant l'Île Rousse. Le colonel génois Marchelli, à
-la tête de quatre cents hommes, avait fait une descente, pour surprendre
-la tour fortifiée par les rebelles. Ceux-ci ayant paru, les soldats de
-la république s'enfuirent. Ils se jetèrent à la mer pour gagner le
-bâtiment qui se trouvait à quelques encâblures du rivage. Ne sachant pas
-nager, ils se noyèrent pour la plupart; d'autres furent tués et cent
-trente faits prisonniers. Une des chaloupes de la galère, venue pour
-porter secours, s'échoua et les Corses s'emparèrent de tout ce qu'elle
-contenait[280]. Marchelli et son lieutenant avaient prudemment fui dès
-le début de l'action. Le Sénat les fit mettre aux arrêts. Mais ils
-arrivèrent à se disculper, d'autant plus facilement que la république
-n'avait pas d'officiers meilleurs à mettre à leur place.
-
- [279] _Journal de Costa._
-
- [280] Lettre du 5 août 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 311.
-
-Théodore profita de cet avantage pour sommer le gouverneur de Bastia
-d'avoir à lui renvoyer dans les huit jours les prisonniers corses, faute
-de quoi, il ferait arquebuser les cent trente génois pris à l'Île
-Rousse[281].
-
- [281] Lettre de Campredon, du 23 août 1736: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 312.
-
-A Ajaccio, Ornano avait attiré les Génois dans une embuscade et tué
-trois cents des leurs.
-
-Dans cette guerre d'escarmouches, ces affaires prenaient une grande
-importance et mettaient du baume dans le cœur de Sa Majesté[282]. Les
-gens de Bastia étaient consternés. Le bruit circulait en ville que le
-roi recevait tous les jours des munitions; qu'un certain Balanais nommé
-Salvetti lui avait apporté de Rome huit mille piastres en or et qu'on
-voyait circuler des sequins turcs[283].
-
- [282] _Journal de Costa._
-
- [283] Lettre de Bastia du 23 août 1736: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 312-313.
-
-A la vérité, la popularité de Théodore décroissait chaque jour; sa cour
-se dégarnissait. «La nation commençait à se croire jouée par lui»[284].
-
- [284] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67.
-
-Il essaya de remplacer par des mots et par des titres les secours
-tangibles qu'il avait promis aux Corses. Il invita les populations à
-venir à Venzolasca pour entendre un discours. Il érigea certains
-districts en marquisats. Il créa de nouveaux comtes et marquis, dont il
-nomma les fils «chevaliers de la Clé d'or»[285]. Ces chevaliers
-constituaient le premier contingent de l'ordre de chevalerie qu'il se
-proposait d'instituer. Costa, qui se qualifie du plus humble des
-serviteurs, fut également anobli[286].
-
- [285] _Journal de Costa._
-
- [286] _Ibidem._
-
-Le discours était, nous dit-on, une production extraordinaire. Le roi
-expliquait comment les princes étaient semblables à des lois vivantes et
-pareils à des miroirs brillants, où les sujets devaient regarder de près
-pour prendre des exemples[287].
-
-L'éloquence du roi fut reçue par des applaudissements[288]. Sur le
-moment même, le peuple applaudit toujours aux phrases; mais après.....
-
- [287] _Ibidem._
-
- [288] _Ibidem._
-
-
-III
-
-Le ministre de Gênes en France, Sorba, était corse[289]. Diplomate
-habile et zélé, il servait, malgré son origine, la république avec
-dévouement. Il n'épargnait ni son temps, ni sa peine pour se procurer
-sur les antécédents et sur la famille de Théodore les renseignements les
-plus précis.
-
- [289] Sorba, écrivait Campredon, n'a «contre lui que le péché
- originel de sa naissance qui est d'être corse». Campredon à
- Amelot, Gênes, le 18 juillet 1737: Correspondance de Gênes, vol.
- 100. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-On avait appris à Gênes qu'un capitaine du régiment de La Marck, en
-garnison dans les Trois-évêchés, était en correspondance très suivie
-avec Neuhoff, dont il se disait l'oncle[290]. Cet officier, nommé
-Nayssen, avait écrit, de Pignerol, au «nouveau roi de Corse» qu'il lui
-donnerait tous les secours en son pouvoir; qu'il lui fournirait
-principalement des troupes et des officiers. La république priait donc
-le gouvernement français de faire punir sévèrement ce capitaine, dont la
-conduite était si coupable[291].
-
- [290] Lettre à la comtesse d'Apremont communiquée par J.-B. Mari,
- ministre de Gênes à Turin. Turin, le 27 juin 1736: _loc. cit._
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes. Cette lettre a été
- publiée par M. Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167.
-
- [291] Mémoire remis par la république de Gênes à Campredon et
- transmis par celui-ci en original et en traduction au ministre.
- Campredon à Chauvelin, Gênes, le 31 mai 1736: Correspondance de
- Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Sorba, sur les ordres du Sénat fit, au sujet de cette affaire, une
-démarche auprès du ministre de la guerre, d'Angervilliers. Celui-ci
-promit à l'envoyé génois de faire le nécessaire. Il lui semblait
-cependant peu vraisemblable qu'un officier étranger, dont la solde était
-plus élevée que celle d'un français, ait pu se laisser tenter par un
-aventurier sans ressources. Dans la même dépêche, Sorba disait avoir eu
-avec Fleury une conversation sur les affaires de Corse. Il avait exposé
-au cardinal la crainte de la république relativement à l'appui que les
-Barbaresques donnaient à Théodore. Celui-ci ayant jadis commandé, par
-intérim, le régiment de Castellara, en Espagne, et ayant connu le fameux
-duc de Ripperda, réfugié à Tanger après sa disgrâce, cette crainte
-paraissait fondée. Fleury répondit que Ripperda était un grand
-visionnaire. Neuhoff l'avait connu en Espagne certainement, mais comment
-l'aurait-il rejoint et avec quelles promesses aurait-il obtenu l'aide
-des Barbaresques? Cela semblait un épisode de roman[292].
-
- [292] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 2 juillet 1736:
- _Francia_, mazzo 45 (anni 1734-37). Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
-La conspiration de Nayssen n'était pas plus sérieuse que le complot de
-Théodore avec les Barbaresques. La république s'alarmait en cette
-affaire des moindres choses. Vertement réprimandé, le capitaine écrivit
-d'Embrun au garde des sceaux pour se justifier. La lettre fut
-communiquée à Sorba. Nayssen avouait qu'il avait reçu quelques lettres
-de son neveu Théodore. Il confessait aussi lui avoir répondu, car il
-supposait que la Cour lui accorderait la permission d'aller en Corse si
-Neuhoff lui envoyait de l'argent pour faire le voyage. Mais il jurait
-qu'il n'avait jamais eu l'intention de quitter le service du roi. Il
-considérait l'entreprise de son neveu comme une vraie folie. Il avait
-tourné en ridicule l'invitation de son royal parent auprès de ses
-camarades, auxquels il montrait cette correspondance sans aucun
-mystère[293].
-
- [293] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 23 juillet 1736:
- _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Sorba était tenace; quelques mois plus tard, il revint à la charge,
-demandant à Chauvelin et à d'Angervilliers s'il y avait quelque
-fondement dans le bruit que Nayssen était parti pour aller rejoindre
-Théodore avec un neveu de celui-ci, le jeune Trévoux, officier dans la
-compagnie des Gardes royales. Les ministres déclarèrent que cette
-supposition était stupide. D'Angervilliers ajouta que Nayssen venait
-justement de lui faire parvenir une lettre de Théodore à un certain
-Gregorio, de Livourne, lettre par laquelle l'aventurier, dans un
-dénûment extrême, demandait de l'argent et des munitions[294].
-
- [294] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, les 8 et 14 octobre
- 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Nayssen vint à Paris pour le règlement d'affaires personnelles. Il fut
-reçu par d'Angervilliers. Le ministre dit en plaisantant à Sorba qu'il
-croyait le capitaine résolu à aller en Corse pour disputer la couronne à
-son parent. Puis, redevevant sérieux et mettant du baume dans le cœur
-de l'ambassadeur corse de la république, il lui dit que Nayssen tenait
-Théodore pour le plus grand escroc et le plus grand fou du monde.
-Néanmoins Sorba allait s'enquérir de l'endroit où logeait le capitaine,
-afin de le faire surveiller[295].
-
- [295] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 12 novembre 1736:
- _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-A Paris, d'ailleurs, tout le monde tournait en ridicule le roi de Corse;
-son propre neveu, Trévoux, était le premier à rire à ses dépens[296].
-
- [296] Mme de Trévoux, sœur du baron de Neuhoff, était morte
- quelques années auparavant, laissant un fils et une fille. Le
- fils était officier aux Gardes françaises. La fille se trouvait
- encore au couvent en 1736. On la disait fiancée à un certain
- Desnoyers, de Normandie.--Sorba au Sérénissime Collège, Paris,
- les 13 et 20 août 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
-Une lettre de J.-B. de Mari, envoyé de Gênes à Turin, dut plonger le
-Sénat dans un trouble profond. D'après cette lettre, Théodore aurait
-reçu trente mille piastres par l'intermédiaire d'un banquier de
-Livourne, Huigens de Cologne, et qui avait Bertoletti pour associé[297].
-
- [297] J.-B. de Mari au Sérénissime Collège, Turin, le 5 septembre
- 1736. _Filza Ribellione di Corsica_, N. Gle 14-3012. Archives
- d'État de Gênes, archives secrètes.--Lorenzi à Chauvelin,
- Florence, le 25 août 1736: Correspondance de Florence, vol. 87.
- Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Ce fait paraît sujet à caution. Théodore se trouvait à ce moment-là très
-dépourvu d'argent. Il en demandait un peu partout et certainement, s'il
-avait eu un secours financier important, les Corses ne se seraient pas
-détachés de lui. Et les défections dans son entourage devenaient chaque
-jour plus nombreuses.
-
-Tandis que les diplomates génois mettaient tout en œuvre pour fournir
-des renseignements plus ou moins vrais, ou pour déjouer des complots qui
-n'existaient pas, la république avait eu un autre sujet d'alarme. Au
-commencement de juin, un frère cordelier avait quitté Gênes pour se
-rendre en Corse. Ce moine était un marocain mahométan converti. On
-supposa que ce devait être un agent de Théodore, car les matelots de la
-barque, sur laquelle il avait pris passage, disaient qu'il était un
-scélérat fieffé. Le moine, enfin, ayant parlé de Théodore avec
-enthousiasme, le podestat de Sestri le tint pour suspect et l'envoya
-enchaîné à Gênes. On trouva sur lui des lettres pour Neuhoff, écrites en
-arabe, et quarante livres d'or en lingots. Campredon, en mandant ces
-détails, ajoutait cette appréciation qui, au premier abord, peut
-paraître paradoxale, mais qui était absolument juste: «Il ne serait pas
-fort extraordinaire que quelques Génois contribuassent au soulèvement de
-la Corse. C'est assez la coutume des républicains de ne suivre d'autre
-principe que celui de leurs intérêts particuliers»[298].
-
- [298] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 14 juin 1736:
- Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 306.
-
-A Gênes, il y avait trois partis. En premier lieu, venaient les hommes à
-la tête du gouvernement, traînant à leur suite tous les salariés de
-l'État, qui faisaient répandre ou laissaient circuler les bruits faux,
-mais avantageux pour la république; puis les marchands qui, trouvant
-leur intérêt dans la continuation de la guerre, approvisionnaient les
-rebelles; enfin les gens qui faisaient de l'opposition pour arriver à
-prendre la place des autres et qui calmaient leurs impatiences ou
-satisfaisaient leurs rancunes en écrivant des pamphlets. Ces libelles,
-qui circulaient sous le manteau, arrivaient jusqu'aux gazettes de
-Hollande.
-
-Au mois d'août 1736, on se passait de main en main, à Gênes, un
-manifeste de Théodore en réponse à l'édit lancé contre lui[299]. Cet
-écrit, que plusieurs auteurs ont cité[300], n'émane pas du baron[301].
-
- [299] Campredon envoya la copie de ce manifeste à Chauvelin avec
- sa dépêche du 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98.
- Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
- [300] Gregorius, _Corsica_, t. II, p. 334-338.--_Histoire des
- révolutions de l'île de Corse_, p. 249-260.--Cambiagi, _op.
- cit._, t. III, p. 98-101.
-
- [301] «Beaucoup de personnes doutèrent fort de l'authenticité de
- cette lettre, et, en effet, elle a tout l'air d'avoir été
- fabriquée par des gens disposés à se divertir aux dépens des
- Génois.»--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 249.
-
-C'est une satire fine et spirituelle qui ne ressemble pas, dans la
-forme, aux écrits de Neuhoff que nous connaissons. Il n'avait pas ce ton
-dégagé ni cette ironie. Son style était pompeux, emphatique parfois,
-mais toujours pesant, encombré par les lieux communs, obstrué de
-rÉdites. Les Corses, non plus, ne mettaient pas cette verve dans les
-proclamations qu'ils lançaient à tous moments contre leur ennemi
-séculaire. Violents dans leur style comme dans leurs mœurs, ils se
-laissaient aller à écrire de grandes phrases, mais jamais il ne leur
-arrivait de faire des mots.
-
-Le manifeste débute sur un ton de persiflage. Le baron dit que, las de
-voyager et d'errer, il a «résolu de se choisir une petite habitation
-dans l'île de Corse». En bon voisin, il fait part aux Génois de cette
-résolution, s'ils ne l'ont déjà apprise par la renommée ou par les
-«relations ampoulées» de leurs gouverneurs qui, du reste, passent leur
-temps à les tromper. Perturbateur du repos public, lui qui a trouvé à
-son arrivée un pays si profondément troublé! Coupable de haute trahison?
-On ne trahit généralement que ses amis. Il n'y a rien de commun entre
-les Génois et lui. «Dieu me préserve d'aimer jamais une nation qui a si
-peu d'amis!» Crime de lèze-majesté? Il faudrait d'abord qu'il y eût une
-majesté. Et celle de Gênes on peut la chercher partout, on ne la
-trouvera pas. «Peut-être avez-vous rapporté d'Espagne cette majesté sur
-vos épaules? Peut-être a-t-elle été transportée d'Angleterre sur vos
-terres, par certain vaisseau anglais à un de vos bourgeois élu Doge
-auquel il était ainsi adressé: _A Monsieur N. N..., Doge de Gênes et
-marchand en diverses sortes de marchandises_!» Quant aux dettes que le
-baron a laissées en différents endroits, elles seront payées, et
-largement payées, avec les biens confisqués à ses ennemis. Il termine en
-demandant à la république la grâce de se mesurer avec ses troupes. On ne
-voit jamais de soldats génois quand il faut se battre.
-
-Un second libelle circula à Gênes[302]. C'était encore l'œuvre de
-Génois lancés dans l'opposition[303]. Il était intitulé: _Harangue de
-Théodore Ier, roi de Corse, faite à la Diète de convocation à Balagne_.
-Cet écrit, fort long, rééditait les mêmes plaisanteries, décochait les
-mêmes traits moqueurs contre le gouvernement. Le tout était relevé de
-citations historiques très exactes, qui dénotaient chez son auteur une
-certaine érudition.
-
- [302] «Il y a un second libelle qu'on attribue aux Corses, mais
- si peu revêtu de ressemblance que je le crois fabriqué à
- Gênes.»--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 30 août 1736:
- Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [303] «La république de Gênes est sans doute fondée à cacher
- autant qu'elle peut les désavantages qu'elle essuie en Corse;
- mais elle a dans son sein bien des mécontents qui se portent à
- l'autre extrémité pour dévoiler tous les mystères, et les
- feudataires de l'empereur ou du roi de Sardaigne ne se font pas
- un scrupule pour trahir le bien public pour leurs intérêts
- particuliers. C'est par un de ces canaux que j'ai eu la pièce
- ci-jointe... La personne qui m'a confié ces pièces s'exprime en
- ces termes: «Je satisfais plus à mon devoir qu'à votre curiosité
- en vous envoyant les deux derniers mémoires ou libelles de
- Théodore. Ils sortent de la même plume que le précédent; j'ai eu
- de la répugnance à les lire et du regret à les communiquer, car
- s'ils contiennent vérité, nous aurions de la honte vous et moi à
- passer notre vie auprès de tels princes». En effet, les Génois y
- sont bien mal traités; mais à l'esprit de satire près qui y règne
- d'un bout à l'autre, l'auteur cite des faits historiques anciens
- et modernes qui sont sans réplique.»--Campredon à Chauvelin,
- Gênes, le 20 septembre 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98.
- Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Si à Gênes des gens s'amusaient, les Génois enfermés dans Bastia ne
-riaient pas. Ils étaient en proie à une peur continuelle. Le gouverneur
-réclamait des secours à grands cris; mais la république n'avait pas de
-troupes. Quand il fallut envoyer des renforts dans l'île, elle avait dû
-dégarnir ses garnisons de la Rivière du Ponent. Pour remplacer ces
-soldats, elle avait engagé des paysans auxquels elle était obligée de
-promettre par écrit qu'ils n'iraient pas en Corse[304], si intense était
-la frayeur que les insulaires inspiraient. Les vivres également
-manquaient à Bastia, tandis que dans certaines parties de l'île, les
-Corses faisaient tranquillement la moisson et regorgeaient de denrées.
-
- [304] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 19 juillet 1736:
- Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-L'avantage semblait donc devoir être pour les mécontents, et il eût
-suffi d'une action énergique pour culbuter les troupes génoises et
-chasser le gouverneur avec toute l'administration de la Sérénissime
-République. Malheureusement, les jalousies et les querelles paralysaient
-les efforts. Les Corses n'avaient plus confiance en celui à qui il
-s'étaient donnés.
-
-Des historiens ont donné comme cause de cette désaffection un fait
-scandaleux qui se serait passé au cours d'une tournée de Sa Majesté dans
-les montagnes.
-
-Une jeune paysanne, fraîche et piquante comme un fruit sauvage, s'était
-trouvée sur le passage du roi. Celui-ci la remarqua et jugea qu'elle
-serait digne de distraire le monarque le plus blasé. Il le lui dit sans
-détour. La jeune fille fut, comme toute femme, sensible à cet hommage
-rendu à sa beauté: sa vanité fut flattée, et elle aurait succombé si son
-frère n'était survenu au moment opportun pour sauver l'honneur de la
-famille. Ce frère, l'un des gardes du corps du roi, fit grand tapage,
-menaçant de tuer le roi et sa sœur. Les Corses n'ont jamais plaisanté
-sur ces choses. Cela se passait avant le dîner. Neuhoff s'était mis à
-table avec ses généraux, croyant l'incident clos et se promettant bien
-d'éloigner, à la première occasion, ce frère gênant. Pendant le repas on
-vint lui dire que le paysan était en train d'administrer une correction
-à sa sœur. Furieux, Théodore se leva, fit empoigner son garde et le fit
-amener devant lui. Comme s'il parlait à un égal, le soldat traita le roi
-avec la dernière insolence. Sa Majesté ordonna qu'on pendît le coupable
-à la fenêtre. Il y eut un moment de stupeur. Personne ne se leva pour
-exécuter l'ordre. Frémissant d'indignation, Neuhoff s'avança pour faire
-justice lui-même. L'homme était robuste; il saisit une chaise, la
-balança sur la tête couronnée, prêt à lui en asséner un coup à fendre le
-crâne. Les généraux se précipitèrent. Les camarades du soldat étaient
-accourus. Ce furent des cris, des vociférations. La mêlée devint
-générale. Le roi au milieu de ses sujets parait aux coups. «La Majesté
-du trône fut profanée». Théodore put enfin se sauver par la fenêtre. Il
-alla se réfugie dans une maison voisine, où il resta sous la garde de
-quelques dévoués serviteurs jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé. Ses
-généraux lui conseillèrent de mettre désormais un frein à ses passions,
-ou du moins de ne pas choisir ses maîtresses parmi les jeunes filles du
-pays. «Il profita du conseil et se borna à une française qui l'avait
-suivi en Corse»[305].
-
- [305] Abbé de Germanes, _op. cit._--P. P. Pompei, _État actuel de
- la Corse. Caractères et mœurs de ses habitants_, Paris, 1821, p. 189.
-
- Nous verrons dans la suite que Théodore était en rapports assez
- suivis avec une Mme de Champigny habitant Paris. Ils échangeaient
- des lettres fort tendres. Serait-ce cette dame qui aurait été la
- maîtresse royale attitrée?
-
-L'historien, qui rapporte ces détails, ajoute avec ingénuité: «Ce qui
-venait de lui arriver le convainquit du refroidissement de la
-nation»[306].
-
- [306] Abbé de Germanes, _op. cit._
-
-Cet incident passionnel est-il exact? Costa n'en parle pas. Les autres
-chroniques et correspondances de l'époque sont muettes également à ce
-sujet. Quoi qu'il en soit, le détachement des Corses avait une autre
-cause. Les secours promis n'arrivaient pas et il n'avait plus
-d'argent[307]. Chaque jour l'étoile du roi pâlissait davantage, le
-scintillement disparaissait pour laisser place à la lueur indécise et
-tremblante d'un flambeau près de s'éteindre et qui déjà n'éclaire plus.
-
- [307] «Les promesses sont des arguments usés à l'égard de ces
- insulaires qui ne s'y laisseront plus surprendre».--Campredon à
- Chauvelin, Gênes, le 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol.
- 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-
-IV
-
-Au milieu d'août, Théodore se trouvait dans le canton de Verde. Il
-demandait à l'un de ses partisans, Jean-Charles Cottone, de lui envoyer
-du vin, des choux-fleurs, des citrons, deux vaches ou, à défaut, une
-génisse et quelques moutons. Il promettait de payer ces denrées et ces
-bestiaux en blé ou en espèces dans le délai d'un mois[308].
-
- [308] Théodore à Jean-Charles Cottone, Verde, les 16 et 29 août
- 1736: _loc. cit._ Bibliothèque municipale de Turin.
-
-Mais le roi craignait le ressentiment de ses sujets. Pour fuir les
-incessantes querelles de ses ministres et surtout pour mettre sa vie en
-sûreté, il résolut de traverser les montagnes[309]. Au commencement de
-septembre, il partit pour Sartène avec le fidèle Costa. Le voyage fut
-long et pénible. On peut se figurer ce qu'il dut être dans une contrée
-sauvage, sans routes, embroussaillée. Il fallut gravir des montagnes aux
-flancs escarpés, franchir des torrents, marcher longtemps dans les
-grandes forêts et frayer le chemin au travers du maquis. Les voyageurs
-vraisemblablement, côtoyèrent les gigantesques rochers du _Kyrie_ et du
-_Christe Eleison_[310]. Théodore, sans doute, ne considérait pas la
-majesté du paysage ni la beauté de son royaume. Il ne pensait pas au
-symbole de ces aiguilles, dont le nom montait vers le ciel, comme une
-prière. Il avait peur.
-
- [309] _Journal de Costa._
-
- [310] Ces rochers ont une élévation de plus de 1,500 mètres.
-
-On ne rencontrait aucune habitation pour se reposer et parfois la
-nourriture manquait. Costa, aidé par quelques serviteurs, faisait à son
-souverain un lit de branches vertes. Mais le roi préférait ne pas
-dormir, et, pour se tenir éveillé, il discourait toute la nuit avec
-chacun de ses compagnons, à tour de rôle. Au jour, la caravane se
-remettait en route. Théodore, toujours enveloppé de sa robe écarlate, ne
-quittait jamais sa canne à bec de corbin, qui représentait tous les
-attributs de sa royauté[311].
-
- [311] _Journal de Costa._
-
-Vers le sommet des montagnes, un orage épouvantable surprit les
-voyageurs. Costa en fut très effrayé. Les éclairs déchiraient le ciel;
-le tonnerre éclatait en grondements sonores, et la pluie tombait si drue
-que, malgré sa longue robe, le roi fut mouillé jusqu'à la peau[312].
-
- [312] _Ibidem._
-
-Théodore et sa suite arrivèrent enfin dans un village. Les habitants
-s'empressèrent autour du monarque et lui firent une réception
-enthousiaste[313]. Neuhoff, qui commençait à être déshabitué des
-acclamations, dut être sensible à cet accueil, qui lui donnait
-l'illusion de la popularité. Un habitant, M. Giudicelli, mit sa maison à
-la disposition du roi. Celui-ci accepta et resta deux jours dans cette
-demeure. Les voyageurs avaient besoin de repos. Un feu pétillait dans
-l'âtre; tous se tenaient autour du foyer, formant «un groupe
-étrange»[314], heureux de pouvoir sécher leurs vêtements.
-
- [313] _Ibidem._ Le chroniqueur n'indique pas le nom du village.
- Peut-être ne le savait-il même pas.
-
- [314] _Ibidem._
-
-Avant de partir, le roi, pour reconnaître l'hospitalité, exempta
-Giudicelli de toutes taxes et le nomma chevalier dans l'ordre qu'il se
-proposait de créer dès son arrivée[315]. Le cortège qui, hélas!
-ressemblait si peu à celui du couronnement, se remit en route. La cour
-put, enfin, atteindre la ville.
-
-Le peuple fit un bon accueil au souverain[316]. Peut-être, Neuhoff
-espéra-t-il retrouver la popularité dans un centre nouveau, où il
-n'était pas usé, loin de ses premiers compagnons, qui lui avaient créé
-tant de difficultés. L'illusion ne devait pas durer longtemps: son règne
-touchait à sa fin.
-
- [315] _Ibidem._
-
- [316] _Ibidem._
-
-Le premier soin de Théodore fut d'instituer l'ordre de noblesse et de
-chevalerie, qu'il avait promis de créer dans les capitulations signées
-lors de son couronnement. Son but était de donner un nouvel éclat à sa
-royauté et d'abuser encore les Corses par de vains titres et des
-honneurs fictifs. C'était également un moyen de se procurer de l'argent
-par les contributions, que devaient payer les chevaliers. _L'Ordre de la
-Délivrance_ fut créé par un édit[317]. Des règles auxquelles les
-dignitaires étaient tenus de se conformer furent établies[318].
-
- [317] Le 16 septembre 1736.
-
- [318] L'édit comportait seize articles et les règles annexées
- neuf.
-
-_L'Ordre de la Délivrance_ était institué «tant pour la gloire du
-royaume que pour la consolation des sujets» et afin de rendre
-respectable dans toute l'Europe la noblesse de cette île, dont la valeur
-était si connue. Le roi promettait de faire tous ses efforts «pour
-obtenir du pape la confirmation de cet ordre». En attendant, Théodore
-déclarait nobles, non seulement en Corse, mais aussi dans tous les pays,
-ceux qui auraient l'honneur d'être faits chevaliers. Ceux-ci «porteront
-un habit bleu céleste avec une croix et une étoile émaillée en or sur
-laquelle sera représentée la justice, tenant d'une main une balance,
-sous laquelle sera un triangle au milieu duquel on mettra un T; et, de
-l'autre main, elle tiendra une épée sous laquelle sera un globe surmonté
-d'une croix et, dans les angles, on mettra les armes de la famille
-roïale». Les chevaliers seraient obligés de porter ce costume le jour de
-leur investiture et dans toutes les cérémonies publiques. Dans le
-courant de la vie, ils pourraient être vêtus à leur guise, pourvu que
-leur tenue fût décente.
-
-Le roi, grand-maître de l'Ordre, devait présider en personne à
-l'installation des chevaliers. Ceux-ci jureraient fidélité et obéissance
-à Sa Majesté; ce serment ne les engageait pas seulement leur vie
-durant; il s'étendait à leurs descendants. Les dignitaires étaient
-déclarés nobles de première classe. Le rang de chevalier conférait la
-qualité d'Illustrissime, et le grade de commandeur celle d'Excellence.
-Les chevaliers étaient exemptés de tous impôts ordinaires et
-extraordinaires. Le roi déclarait leur demeure inviolable. Aucun
-tribunal ne pouvait «les molester» pour quelque cause que ce fût, civile
-ou criminelle, sauf pour le crime de lèze-majesté. Les dignitaires
-avaient leur entrée à la cour jusque dans l'antichambre du roi. Les
-capitaines des galères et des vaisseaux de guerre royaux, les
-commandants des forts et places de la garnison ne pouvaient être choisis
-que parmi les chevaliers. Afin de maintenir l'éclat et l'honneur de
-l'Ordre, les dignitaires tombés dans l'indigence seraient secourus et
-fournis d'habits décents. D'ailleurs, pour entrer dans l'Ordre, il
-fallait avoir des moyens d'existence et justifier qu'on descendait de
-parents honnêtes. Ceux qui exerçaient un métier quelconque, ou dont les
-ascendants se seraient livrés au négoce et à l'industrie, étaient exclus
-de l'institution. Par contre, les étrangers de toute religion étaient
-admis. Chaque chevalier devait, lors de son admission, verser une
-contribution de mille écus, dont il recevrait intérêt à dix pour cent,
-sa vie durant. Les membres de _l'Ordre de la Délivrance_ étaient tenus
-de réciter chaque jour le psaume LXX et le psaume XL, sous peine
-d'amende. Les chevaliers ne pouvaient refuser aucun poste sur terre ou
-sur mer que le roi jugerait utile de leur confier. Ils devaient suivre
-le souverain à la guerre et former sa garde du corps. Chaque dignitaire
-était obligé d'entretenir à ses frais deux soldats pour le service du
-roi. Il leur était interdit de se mêler des affaires de l'État. Le port
-du ruban vert, signe distinctif de l'Ordre, était obligatoire. Aucun
-membre ne pouvait servir à l'étranger sans le consentement du roi. Le
-cérémonial de réception était ainsi fixé: le postulant se mettrait à
-genoux devant Sa Majesté qui lui dirait: «Je vous fais chevalier du
-noble _Ordre de la Délivrance_. Vous devez souffrir de Nous seul que
-Nous vous touchions trois fois avec l'épée nue, et vous serez obéissant
-en toute chose jusqu'à la mort». Après avoir juré sur l'Évangile, le
-nouveau chevalier se relèverait et recevrait l'accolade des dignitaires
-présents, qui lui donneraient le titre de frère. Les chevaliers devaient
-toujours porter l'épée, et pendant la messe, ils la tiendraient
-constamment hors du fourreau. Les protestants eux-mêmes n'étaient pas
-exemptés de la messe[319].
-
- [319] Cambiagi, _loc. cit._, t. III, p. 109-112.--_Histoire des
- révolutions de l'île de Corse_, p. 262-272.
-
- Après avoir institué l'_Ordre de la Délivrance_, le roi conféra
- les titres de marquis et de comte aux habitants influents de la
- contrée[320]. Mais c'étaient de piètres expédients. Le peuple se
- détachait de plus en plus; Sa Majesté songea à autre chose. Elle
- établit des lois, dont quelques-unes opportunes, comme celle qui
- avait pour but la répression de la _vendetta_[321].
-
- [320] _Journal de Costa._
-
- [321] _Ibidem._
-
-Afin d'attirer les étrangers dans l'île, Théodore proclama la liberté de
-conscience. Des privilèges considérables devaient être accordés à ces
-étrangers[322]. Le roi déclarait vouloir favoriser l'industrie, à peu
-près inconnue en Corse[323].
-
- [322] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 272.
-
- [323] «Toute l'île était si dépourvue d'artisans, qu'à peine y
- pouvait-on trouver un tonnelier; en sorte qu'ils (les Corses)
- étaient obligés de mettre leur huile et leur vin dans des cruches
- ou dans des outres»: _Histoire des révolutions de l'île de
- Corse_, p. 276.
-
-Voici la description que donne ce livre de l'insigne de l'_Ordre de la
-Délivrance_. Il est à supposer d'ailleurs que cet insigne resta toujours
-à l'état de projet: «La croix ou étoile de cet ordre est un champ de
-sinople, arec un ourlet d'argent ou blanc. Les sept pointes de la croix
-ou étoile, et l'anneau par lequel elle est attachée, sont d'or ou
-jaunes; et les sept autres petites pointes de sable et chargées des
-armes du roi blanches ou d'argent; et le bord de la croix jaune ou d'or.
-Dans le milieu de l'étoile est la justice, couleur de chair, représentée
-par une femme qui a une ceinture d'où pend une feuille de figuier d'or.
-Elle tient de la main droite une épée d'acier, et de la gauche une
-balance, dans un des bassins triangulaires de laquelle est une tache
-rouge et dans l'autre une couleur de plomb. Au-dessous de la main, qui
-tient l'épée, est un globe d'or surmonté d'une croix; et au-dessous de
-la main, qui tient la balance, est un triangle d'or au milieu duquel est
-un T.»
-
-En 1757, Pascal Paoli créa également un ordre de chevalerie composé de
-cinquante _braves_, qui s'appelaient entre eux _confrères_. L'insigne
-consistait en une médaille représentant Sainte Dévote: Pommereul, _op.
-cit._, t. II, p. 19.
-
-Il autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée.
-Il réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes
-de la mer. Jusqu'alors la pêche était affermée aux Catalans et défendue
-aux indigènes[324].
-
- [324] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 277.
-
-Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la
-popularité, toujours plus facile à faire naître qu'à ressaisir, quand le
-désenchantement est venu. Théodore espérait gagner du temps en amusant
-les Corses avec des lois, jusqu'à l'arrivée des secours qu'il
-s'obstinait à promettre.
-
-A mesure que le temps passait, les gens de Sartène devenaient plus
-impatients. Au commencement du mois de novembre, le roi était découragé.
-Un attentat avait été dirigé contre lui; le commandant génois d'Ajaccio
-se montrait agressif[325]. Peu à peu chacun s'éloignait de la cour; les
-provisions s'épuisaient; l'argent manquait pour s'en procurer et pour
-payer la solde des quelques soldats attachés à la personne de Sa
-Majesté[326].
-
- [325] _Journal de Costa._
-
- [326] _Ibidem._
-
-Ne sachant plus que devenir, Théodore prit un parti suprême. Il se
-décida à partir pour le continent. Il tremblait pour sa précieuse
-existence et il avait hâte de mettre la Méditerranée entre ses sujets et
-lui. Il fit part de cette décision à ses compagnons, disant qu'il allait
-en Italie afin de chercher lui-même des secours. Le 4 novembre, il
-publia un édit pour annoncer son départ aux populations et organiser la
-régence pendant son absence[327]. Hyacinthe Paoli et Louis Giafferi
-reçurent le commandement en chef des provinces au-delà des monts; Luc
-Ornano fut nommé gouverneur des provinces en-deçà.
-
- [327] «Ayant délibéré de passer en terre ferme afin de chasser
- les Génois, nos ennemis, des places fortes de notre royaume,
- craignant d'être trompé par ceux qui seraient chargés de nos
- affaires en notre absence; et voyant, d'ailleurs, les mois
- s'écouler sans qu'il vienne de secours et sans que nous sachions
- d'où provient ce retardement, nous avons cru qu'il était de notre
- devoir de consoler nos peuples avant notre départ, non seulement
- en leur faisant connaître les justes motifs de ce voyage, mais
- aussi en pourvoyant toutes les places et provinces de bons et
- fidèles commandants; de manière que le gouvernement de notre
- royaume ne souffre point de notre absence, et que toutes les
- munitions de guerre que nous y enverrons avant notre retour,
- soient reçues en toute sûreté. C'est pourquoi, en vertu de notre
- présente ordonnance royale, nous avons élu, comme nous élisons
- pour commandants extraordinaires les ci-après nommés, auxquels
- nous confions toute notre autorité royale, en ce qui concerne le
- gouvernement de nos peuples dans les places et provinces
- respectives. Ordonnons, en conséquence, à tous nos peuples de
- rendre l'obéissance due à nos commandants et à nos officiers, que
- nous leur enjoignons de reconnaître comme tels, et de les
- assister lorsqu'il sera nécessaire, sous peine de notre
- indignation royale. Nous déclarons qu'autant, à notre retour,
- nous saurons bon gré à ceux qui auront été fidèles et obéissants,
- autant sommes-nous résolu de châtier et de punir avec toute la
- sévérité possible ceux qui seront coupables de désobéissance. A
- cette fin, et pour que la présente délibération vienne à la
- connaissance de tous et soit un sujet de consolation pour les
- bons et un motif de crainte pour les méchants, nous voulons que
- cette ordonnance soit publiée dans tous les lieux du pays, par
- ces mêmes commandants que nous chargeons de notre puissance
- royale. Et afin de donner plus de validité à notre présente
- ordonnance, nous l'avons signée de notre propre main et munie de
- notre sceau royal.
-
- »Donné à artène.
-
- «THÉODORE.
-
- «Comte Costa, secrétaire d'État, grand chancelier et garde des
- sceaux».
-
- Suit la liste des différents commandants institués. Cambiagi, _op.
- cit._, t. III, p. 115-117.--_Histoire des révolutions de l'île de
- Corse_, p. 281-284. Cet auteur porte que l'édit est daté du 14
- novembre. Cambiagi indique le 10. Ce sont des erreurs matérielles.
- Théodore est arrivé le 12 novembre à Livourne. La date du 4
- novembre est formellement indiquée sur l'exemplaire de
- l'ordonnance, envoyé au ministre par Campredon: Correspondance de
- Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Aux yeux des populations, il colora sa fuite avec des paroles pompeuses
-et de belles promesses. Il avait leurré les Corses à son arrivée et tout
-le long de son règne; il les trompait encore au moment de s'en aller. Et
-il partait parce qu'il en était réduit à son dernier mensonge.
-
-Théodore se mit en route, emmenant avec lui le fidèle Costa, le neveu de
-celui-ci et quelques serviteurs dévoués. Il fallait gagner Solenzara sur
-la côte orientale, où l'on espérait pouvoir embarquer pour Livourne. Le
-froid se faisait déjà sentir dans les montagnes. Les défilés et les
-sentiers se blanchissaient des premières neiges. Les pluies de l'automne
-ravinaient les pentes. Les arbres pleuraient leurs feuilles mortes. Les
-torrents étaient grossis. Tout laissait prévoir un voyage long et
-pénible; mais le roi préférait affronter les rigueurs de la saison que
-le ressentiment des Corses, qu'il prévoyait proche et implacable.
-
-En quittant Sartène, Théodore et sa suite s'enfoncèrent dans les défilés
-tortueux de la montagne. C'était la région sombre où planait encore,
-comme une malédiction, le souvenir des orgies démoniaques des
-Giovannali[328].
-
- [328] Voir sur la secte des Giovannali et sur leurs pratiques:
- _Chronique de Giovanni della Grossa_, p. 220.
-
-La petite troupe dut ensuite traverser la forêt de Bavella. Ces forêts
-de l'intérieur, pour ainsi dire vierges alors, entremêlées de pins et de
-chênes, n'avaient aucun sentier tracé. Des blocs granitiques gisaient au
-milieu des arrachements de terrain. Les aiguilles gigantesques de
-l'Asinao s'élançaient vers le ciel. Les pentes étaient escarpées. A
-chaque instant les difficultés renaissaient. Les fugitifs devaient
-chercher leur route, tourner, aller de l'avant, revenir sur leurs pas,
-n'ayant fait que peu de chemin après bien des fatigues.
-
-On atteignit enfin Coscione, un endroit «froid en cette saison, mais
-assez agréable en été». Là, dans la belle saison, les bergers menaient
-paître leurs troupeaux[329]. Maintenant, c'était un pays désolé, sans
-ressources.
-
- [329] _Journal de Costa._
-
-Théodore avait hâte d'arriver sur le rivage de la mer, dont parfois,
-dans une éclaircie de paysage, il entrevoyait la raie bleue. Il pressait
-ses compagnons.
-
-Après la forêt, ce furent des maquis impénétrables, où les arbousiers
-enchevêtraient leurs branches aux myrthes et aux cytises. La solitude
-était partout: rien de vivant, sauf parfois, le cri des oiseaux
-effarouchés. Les provisions s'épuisaient et les voyageurs furent heureux
-de trouver quelques fromages et du _broccio_[330]. Costa, toujours
-préoccupé du bien-être de son maître, se mit en quête d'une cabane de
-bergers. Il y alluma un grand feu, afin, dit-il, «que le roi eût le
-plaisir de se chauffer»[331].
-
- [330] Lait de chèvre caillé.
-
- [331] _Journal de Costa._
-
-Neuhoff et sa suite arrivèrent à Solaro, un pauvre hameau. Les habitants
-prirent cette troupe pour un clan ennemi, venant de l'autre versant de
-la montagne. Ils s'échappèrent dans le maquis. Il fallut courir après
-eux et Costa les désabusa. Le grand-chancelier leur apprit que c'était
-le roi Théodore et ses gens qui se trouvaient parmi eux. Les paysans, à
-demi-rassurés, rentrèrent au village. Ils se mirent à contempler avec
-curiosité les traits de ce souverain, dont ils avaient vaguement entendu
-parler. Ils lui rendirent hommage avec de grandes marques de respect et
-lui offrirent tout ce dont il pouvait avoir besoin. L'un d'eux tua un
-mouton qu'il fit rôtir, tandis que d'autres apportaient quelques
-provisions[332]. Le roi se sentit un peu réconforté par les soins de ces
-braves gens. Le souper fut «pastoral, mais agréable». Les malheureux
-purent se coucher dans de vrais lits. A la vérité «ils étaient durs,
-mais propres». Cette nuit fut douce et, pour bercer le sommeil de Sa
-Majesté, les gens de Solaro, selon la coutume, improvisèrent des
-chansons[333].
-
- [332] _Journal de Costa._
-
- [333] _Ibidem._
-
-Le lendemain, la caravane se remit en route. Les difficultés
-recommencèrent. Pendant trois jours les fugitifs endurèrent de grandes
-fatigues. Ils souffraient; les nuits étaient froides. Le roi essayait de
-se garantir avec son manteau de pourpre déteinte et sa fourrure usée. Ce
-n'était plus le brillant seigneur portant fièrement la perruque
-cavalière et l'épée espagnole, distribuant des mirlitons d'or.
-
-Les voyageurs atteignirent enfin une petite ville sur le bord de la mer,
-près de Solenzara[334]. Voulant dépister les espions génois, Théodore
-avait pris un habit ecclésiastique. Après une attente longue et pleine
-d'anxiété, une voile parut enfin. C'était une barque provençale de
-Saint-Tropez, commandée par le patron Décugis[335]. Ce bâtiment avait
-été frété pour transporter, sur le continent, des déserteurs espagnols
-réfugiés en Corse et que des officiers de Sa Majesté Catholique étaient
-venus réclamer.
-
- [334] _Ibidem._
-
- [335] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 117.--Lettre de Campredon
- du 22 novembre, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_,
- p. 323.
-
-Théodore et Costa s'embarquèrent tristement. Le roi remercia ses
-compagnons; il leur donna la poudre et les balles qu'il avait avec lui
-et leur remit un exemplaire de son manifeste pour être publié[336].
-
- [336] _Journal de Costa._
-
-La barque partit; peu à peu la terre de Corse s'effaça pour ne devenir
-bientôt qu'une ombre indécise, comme avait été la royauté du baron de
-Neuhoff.
-
-Pendant la traversée, Théodore fut sur le point de tomber entre les
-mains des Génois. Le gouverneur Rivarola, informé par ses espions de la
-fuite du roi, avait envoyé une felouque armée en guerre croiser devant
-Aléria. Le bâtiment génois aperçut la barque provençale faisant route
-vers les côtes de Toscane. Sans se soucier du pavillon français, la
-felouque avait donné la chasse au bateau qui portait Neuhoff, et
-l'accosta. Les Génois voulurent opérer une perquisition, mais un
-officier espagnol s'interposa en leur conseillant de respecter le
-pavillon d'une nation amie. Les Génois s'éloignèrent[337].
-
- [337] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p.
- 287.--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 83.
-
-Théodore débarqua à Livourne le 14 novembre, à quatre heures de
-l'après-midi, en s'entourant du plus grand mystère[338]. Il n'avait plus
-rien avec lui, sauf quelques bribes d'argenterie, restes d'une splendeur
-éphémère.
-
- [338] _Journal de Costa._
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
- La fuite de Théodore et les gazettes.--Séjour à Florence.--Jean-Gaston
- de Médicis et le roi de Corse.--Inquiétude des Génois.--Leurs
- démarches à Paris.--Passage de Théodore en France.
-
- Son arrivée en Hollande.--Son arrestation pour dettes.--Il est mis
- en liberté.
-
- Il monte une opération commerciale.--Ses commanditaires.--Il frète
- des navires.--Son voyage sur _la Demoiselle Agathe_.--Ses aventures
- à Lisbonne et à Oran.--Sa fuite en pleine mer.
-
- _La Demoiselle Agathe_ à Livourne.--Denis Richard.--Aventure
- tragique du _Yong-Rombout_.--Intrigues à Naples.--Protestation des
- Génois.--Réponse des États-Généraux de Hollande.--Mort de Costa.
-
-
-I
-
-La fuite de Théodore avait été promptement connue en Europe. Les
-gazettes en racontèrent les péripéties. Mais aussitôt après le
-débarquement des fugitifs à Livourne, on avait perdu leurs traces[339].
-
- [339] Le consul de France à Livourne fit mettre le patron Décugis
- aux arrêts. La république de Gênes avait, en effet, demandé aux
- puissances maritimes d'interdire à leurs nationaux de faire le
- commerce avec les rebelles. Néanmoins Décugis fut promptement
- remis en liberté.
-
- Maurepas à Campredon, le 13 décembre 1736: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 328.--_Histoire des révolutions de l'île de
- Corse_, p. 287.
-
-Le marquis de Rivarola, vice-roi de Sardaigne,[340] avait fait saisir au
-mois de novembre un paquet de lettres de Théodore. Cette correspondance
-avait été envoyée par un certain Mela à sa femme, avec recommandation de
-la faire tenir au consul d'Angleterre. Il y avait deux lettres pour
-Livourne, deux à destination d'Alger et enfin une pour le consul
-anglais, dans laquelle Neuhoff lui promettait une forte récompense s'il
-pouvait lui fournir de l'artillerie et des munitions et il affirmait
-qu'il était d'accord en cela avec la cour de Londres[341].
-
- [340] Il faut distinguer le marquis de Rivarola des deux
- personnages dont j'ai déjà eu occasion de parler: Rivarola, le
- gouverneur génois à Bastia, et Dominique Rivarola, l'agent des
- Corses à Naples.
-
- [341] Le marquis de Rivarola au comte Trivera, le 27 novembre
- 1736, _Genova. Lettere Ministri 1737-1745_, mazzo 16. Archives
- d'État de Turin.
-
-Avant même de savoir ce que Neuhoff allait faire, on «tympanisait fort
-sa conduite», disaient les feuilles publiques. «Après avoir commencé, il
-ne devait pas finir aussi honteusement..... Il s'expose à la risée de
-l'Europe ou à passer pour un lâche»[342].
-
- [342] _Mercure politique et historique de Hollande_, décembre
- 1736.
-
-Ces accès d'indignation ne dureront pas. Il y aura dans les gazettes de
-Hollande un revirement étrange en faveur du baron.
-
-Trois jours après l'arrivée à Livourne du roi fugitif déguisé en prêtre,
-le comte Lorenzi, envoyé de France à Florence écrivait: «Il est
-vraisemblable qu'on en aura bientôt des nouvelles, car une personne si
-remuante ne pourra pas se tenir longtemps cachée»[343]. On ne tarda pas
-à savoir, en effet, qu'aussitôt débarqué, Théodore s'était rendu dans
-une maison de campagne à Pescia, petite ville située à quelques lieues
-de Lucques. Dans sa retraite il écrivit beaucoup et il dépêcha vers Rome
-un courrier, auquel il donna vingt sequins. Il se rendit bientôt dans
-une maison à deux lieues de Florence, puis il vint résider en ville,
-changeant souvent d'habit et de demeure[344], pour dépister les
-recherches des Génois, gens fort indiscrets. Ceux-ci se donnaient un mal
-énorme pour avoir des renseignements sur lui. Sorba, envoyé de Gênes à
-Paris, alla trouver Maurepas, ministre de la marine, et lui demanda de
-faire arrêter le fugitif et ses compagnons s'ils venaient en France. Les
-cinq esclaves turcs, qui avaient accompagné le baron, s'étaient rendus à
-Marseille. Sorba exigeait qu'ils fussent livrés à la république.
-Maurepas répondit que, par suite des traités existant entre la France et
-la Porte Ottomane, tout sujet musulman devenait libre en mettant le
-pied sur le territoire français. Comme l'envoyé de Gênes insistait, le
-ministre finit par dire que les turcs devaient avoir déjà quitté
-Marseille pour retourner dans leur pays[345].
-
- [343] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 17 novembre 1736:
- Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [344] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 1er décembre 1736:
- _Ibidem_.
-
- [345] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 17 décembre 1736:
- Correspondance de France, _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
-Augustin Viale, ce négociant génois, qui représentait à Florence la
-république, insista auprès des autorités grand-ducales pour que Théodore
-fût mis en lieu sûr. On demanda à ce diplomate si son gouvernement lui
-avait ordonné de faire cette démarche. Viale répondit qu'il n'avait pas
-encore d'instructions précises à cet égard, mais que très certainement
-il allait en recevoir. On lui dit d'attendre; quand ces instructions lui
-seraient parvenues, on verrait ce qu'on pourrait faire[346].
-
- [346] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 8 décembre 1736:
- Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Les ordres de la république arrivèrent. Muni des pouvoirs réguliers,
-Viale réclama officiellement au gouvernement toscan l'arrestation de
-Neuhoff et de trois chefs corses qui l'accompagnaient. Après en avoir
-référé au grand-duc, les ministres répondirent à l'envoyé génois que sa
-requête était admise et que des ordres avaient été donnés en
-conséquence. Viale garda le secret afin que le misérable ne pût pas
-s'échapper. Au nom de son gouvernement, il promit quatre cents pistoles
-au chef des archers s'il capturait Théodore et sa bande. Mais l'envoyé
-génois n'avait aucune confiance dans les promesses du gouvernement
-toscan. Il ne se trompait pas[347].
-
- [347] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 15 décembre 1736: _Ibidem_.
-
-La république avait, en attendant, fait arrêter le confesseur du baron
-et le tenait en prison, espérant le faire parler; mais le confesseur
-s'était, selon son devoir, renfermé dans un silence absolu[348].
-
- [348] Campredon à Maurepas, 20 décembre 1736: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 328. Ce confesseur devait être un de ces
- prêtres qui entouraient le roi et auquel celui-ci aurait donné ce
- titre purement honorifique, car il est vraisemblable que Sa
- Majesté ne pratiquait pas beaucoup.
-
-Théodore avait à Florence, comme ami, un certain Baglioni, qui était le
-valet de chambre favori du grand-duc[349]. Par son intermédiaire, il
-obtint une audience du prince. Jean-Gaston était le dernier rejeton des
-Médicis. N'ayant pas d'héritier, sa succession était promise à François
-de Lorraine. Aussi ses dernières années s'écoulaient-elles dans
-l'oisiveté au milieu des plaisirs les plus licencieux. Matérialiste,
-Jean-Gaston aurait donné quelques mois plus tard le triste spectacle
-d'une fin athée, si sa vertueuse sœur n'avait eu soin, pendant sa
-dernière maladie, de faire tenir un jésuite en permanence dans sa
-garde-robe, prêt à administrer le moribond au moment voulu. Comme tout
-bon toscan, Jean-Gaston détestait les Génois. Cette haine venait de ce
-que les Génois avaient toujours essayé de ruiner le commerce de
-Livourne, pour l'attirer à eux[350]. Le dernier des Médicis se fit donc
-un malin plaisir de recevoir Théodore. Le roi demanda au prince sa
-protection. Celui-ci la lui accorda, à condition qu'il se tiendrait
-caché et qu'il congédierait les Corses, qui étaient avec lui[351].
-Jean-Gaston aurait même donné au souverain cent sequins en lui disant
-ironiquement: «_Fra noi Principi scaduti queste galanterie si possono
-fare._ Entre nous princes déchus, ces galanteries peuvent se
-faire»[352].
-
- [349] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 174.
-
- [350] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 26 janvier 1737:
- Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [351] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 15 décembre 1736, vol.
- 87: _Ibidem_.
-
- [352] Le duc de Saint-Aignan, ambassadeur de France à Rome, à
- Chauvelin, Rome, le 28 décembre 1736: Correspondance de Rome,
- vol. 759.--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 janvier 1737:
- Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Viale attendait l'arrestation de Théodore. Mais, les jours s'écoulaient
-et il ne voyait rien venir. Il alla conter ses peines à Lorenzi. Il se
-croyait, disait-il, berné par le grand-duc. Ce mauvais vouloir
-paralysait tous ses efforts; il était découragé. Aussi ne se mettait-il
-plus en mouvement pour savoir ce que devenait l'aventurier[353].
-Jean-Gaston, poussant l'ironie jusqu'au bout, fit dire au malheureux
-agent génois que sa république faisait vraiment trop d'honneur à un
-pauvre roi détrôné[354].
-
- [353] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 5 janvier 1737, vol. 88:
- Correspondance de Florence. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
- [354] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 janvier 1737, vol. 99:
- Correspondance de Gênes. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-A Florence, tout le monde, sauf Viale le plus intéressé dans la
-question, était au courant des faits et gestes du roi errant.
-
-Le Père Ascanio, ministre d'Espagne, paraissait particulièrement bien
-informé. Le chanoine Orticoni, que Lorenzi déclarait être «un des plus
-habiles des Corses révoltés», s'était embarqué à Livourne, le 4
-décembre, sur la chaloupe du consul espagnol. Cette circonstance était
-d'autant plus significative qu'Orticoni s'était rendu à deux reprises à
-Madrid. Il avait aussi fait un séjour à la cour du roi des Deux-Siciles,
-qui l'avait nommé son aumônier d'honneur avec pension. Les Corses, qui
-se trouvaient auprès de Théodore, avaient subitement disparu, et leur
-disparition coïncidait avec le départ d'Orticoni. Lorenzi fut frappé de
-cette coïncidence. Une entrevue que le Père Ascanio avait eue avec Costa
-quelque temps auparavant, donnait une certaine importance à ce fait.
-L'envoyé de France voulut en avoir le cœur net et alla trouver le Père
-Ascanio. Celui-ci parut tout d'abord un peu embarrassé; puis il finit
-par dire qu'il n'avait pas vu Costa lui-même, mais bien son neveu,
-auquel il aurait déclaré que les Corses, n'étant pour l'instant pas
-libres de disposer d'eux-mêmes, ne devaient pas offrir, comme ils
-l'avaient fait, la souveraineté de leur île au roi des Deux-Siciles.
-D'ailleurs, il ne convenait pas à ce prince de succéder au baron
-Théodore. Lorenzi dut se contenter de cette réponse; mais il écrivait au
-ministre qu'il croyait positivement que l'entretien du Père Ascanio avec
-le neveu de Costa n'avait pas seulement roulé sur ce sujet. Ce qui
-confirmait Lorenzi dans cette opinion c'est que, durant le séjour des
-Corses à Florence, le religieux avait envoyé mystérieusement une
-estafette à Naples et son cocher à Livourne.
-
-Peu de temps après, le roi d'Espagne, inquiet sans doute des démarches
-compromettantes de son représentant, donna l'ordre au Père Ascanio de
-déclarer que Leurs Majestés Catholiques n'avaient promis aucun secours à
-Neuhoff[355].
-
- [355] Lorenzi à Chauvelin, Florence, les 1er et 22 décembre 1736:
- Correspondance de Florence, vol. 38. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- De son côté Campredon écrivait à Chauvelin: «Si la conduite du
- consul espagnol à Livourne a eu pour objet la compassion dans ce
- qu'il a fait en faveur du baron de Neuhoff l'on ne peut pas dire
- la même chose de ce qui a rapport au chanoine Orticoni, aumônier
- du roi des Deux-Siciles et son pensionnaire; il ne paraît guère
- vraisemblable que de cette part on eût approuvé tacitement la
- démarche du consul, s'il avait, comme on le dit, surpris le
- commandant de Livourne lorsqu'il lui a demandé de faire sortir de
- nuit sa felouque pour une expédition qui regardait le service de
- la cour de Naples. Quoi qu'il en soit, l'on voit que depuis
- l'arrivée d'Orticoni en Corse, les révoltés ont redoublé
- d'animosité et de courage...
-
- «Je suis bien persuadé que la cour de Naples ne leur donne encore
- aucun secours ouvertement, sous le prétexte de religion, de ne
- point envahir le bien d'autrui, mais il y a de bonnes raisons pour
- croire que si Orticoni vient à bout d'occuper quelques villes où
- il y a un bon port, et à rendre son parti supérieur, le roi de
- Naples acceptera l'offre que lui feront les Corses de se donner à
- lui...»
-
- Gênes, le 17 janvier 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99.
- Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Nous verrons beaucoup de démentis pareils dans l'histoire de Théodore.
-Il faut les signaler, tout en faisant des réserves sur leur valeur, car
-on sait ce que valent les démentis diplomatiques.
-
-Vers le même temps, le hasard mit Lorenzi en rapport avec une personne
-chez qui Neuhoff avait logé pendant huit ou dix jours. Ce particulier
-lui apprit que le roi de Corse entretenait de grandes espérances; il se
-flattait d'avoir l'appui du bey de Tunis, du roi de Sardaigne et d'une
-puissante compagnie de marchands juifs hollandais. Il avait beaucoup
-écrit, selon son habitude, et il avait dépêché deux hommes, l'un à
-Bologne, l'autre dans la Calabre à un évêque maronite. Pour l'instant,
-l'aventurier se trouvait bien muni d'argent[356].
-
- [356] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 22 décembre 1736:
- Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Ne pouvant mettre la main sur son ennemi, le Sénat de Gênes avait lancé
-un manifeste pour le déconsidérer aux yeux des Corses, en lui imputant
-toutes les lâchetés et toutes les friponneries. Cet écrit fut répandu à
-profusion dans l'île. Les insulaires reçurent ce factum fort mal, comme
-d'ailleurs tout ce qui venait de Gênes. La république se trompait
-étrangement en croyant achever le malheureux Théodore avec ses édits;
-elle lui donna un regain de popularité. Paoli, Giafferi et d'Ornano, qui
-avaient été plus ou moins hostiles au roi pendant son règne,
-s'indignèrent; s'étant réunis à Corte, ils expédièrent à la Sérénissime
-République une véhémente protestation. Entr'autres, ils disaient:
-«Ainsi, nous prenons à témoin le Tout-Puissant, qui voit nos cœurs et
-connaît la justice de notre cause, et nous déclarons à la face de tout
-l'univers que Sa Majesté le roi Théodore Ier, n'ayant travaillé depuis
-son arrivée en Corse qu'à faire le bonheur de cette illustre nation, et
-n'étant parti que pour assurer l'heureux terme, qui doit mettre le sceau
-à notre prospérité et la rendre durable, nous continuons à lui demeurer
-attachés par une affection des plus tendres et par une fidélité des plus
-inviolables...»[357]. Voilà assurément de belles paroles; mais ce
-n'étaient que des mots. Ou bien les Corses pensaient tout le contraire
-de ce qu'ils écrivaient, ou bien, par un prodige d'inconstance, ils
-s'étaient pris d'une belle passion pour leur roi, le jour où celui-ci
-les avait fuis.
-
- [357] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p.
- 296-297.--Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 120-123.
-
- «Les révoltés paraissent plus animés et plus unis qu'avant le
- départ du baron de Neuhoff.» Campredon à Maurepas, 6 décembre
- 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 325.
-
-Le Sénat, voyant que son manifeste avait produit un effet diamétralement
-opposé à celui qu'il en attendait, rendit un décret pour mettre à prix
-la tête de Théodore et celle de ses complices. «Ainsi, nous avons
-assigné et fixé une récompense de deux mille genuines, ou écus d'or,
-pour quiconque livrera entre les mains de notre justice, ou tuera
-quelqu'un des sus-nommés. Cette somme sera payée sur le champ par le
-tribunal de nos Inquisiteurs d'État. Promettons en outre et donnons
-toutes sortes d'assurances de ne jamais faire connaître celui qui aura
-livré ou tué aucun d'eux et de n'en pas révéler la moindre chose»[358].
-
- [358] Les personnages dont la république mettait la tête à prix
- étaient: Théodore de Neuhoff, Costa père et fils et Durazzo. En
- ce qui concernait le jeune Costa, le Sénat se trompait; il
- n'était pas le fils, mais bien le neveu du fidèle compagnon de
- Théodore.
-
-Ce décret fut lu dans les rues de Gênes par le crieur public et affiché
-sur les places[359].
-
- [359] Campredon à Maurepas, 10 janvier 1737: Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p.321.
-
-Vers la fin du mois de janvier 1737, un navire battant pavillon
-hollandais apporta en Corse une lettre de Théodore aux trois régents. Le
-capitaine ne voulut pas dire dans quel endroit il l'avait reçue. Elle ne
-contenait rien d'intéressant; le roi se répandait en vagues généralités,
-sans rien préciser ni quant à son retour ni quant aux secours, qu'il
-était allé chercher sur le continent[360].
-
- [360] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 126-197.--_Histoire des
- révolutions de l'île de Corse_, p. 307-378.
-
-Ne voulant pas s'exposer à être livré ou tué par quelque misérable, que
-la récompense promise par le Sénat de Gênes aurait alléché, Théodore
-quitta Florence au mois de décembre 1736. Il se rendit à Rome, où il
-avait deux fidèles amies, les dames Cassandre et Angélique Fonseca,
-religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, situé sur le mont
-Quirinal. Ces bonnes sœurs, nous l'avons vu, connaissaient Neuhoff
-depuis quelques années. Il se servait souvent de leur intermédiaire pour
-faire passer sa correspondance. Elles lui remirent quelque argent; il
-quitta Rome. Il se trouvait, le 2 janvier, à Turin[361].
-
- [361] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 175.
-
-Gastaldi, le ministre de Gênes en Angleterre, avait écrit à Sorba qu'il
-croyait que Théodore se trouvait à Londres avec Costa. Il n'en était
-rien; mais, pensant que l'aventurier viendrait à Paris, Sorba fit des
-démarches pour que le lieutenant général de police, Hérault, le fît
-arrêter[362]. Le baron, en effet, fit un court séjour à Paris et on
-raconte qu'il y fut l'objet d'un attentat suscité par les Génois. Comme
-il passait en carrosse, il aurait essuyé deux coups de feu[363]. Il est
-plus vraisemblable de supposer que le gouvernement lui intima l'ordre de
-quitter le royaume sans retard[364].
-
- [362] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 14 janvier 1737:
- _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
- [363] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 313.
-
- [364] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 91.
-
-En apprenant que Théodore avait passé par Paris et que la police ne
-l'avait pas pris, Sorba fut furieux. Il alla trouver le cardinal Fleury,
-qui lui répondit en protestant que la France ne s'était jamais mêlée
-dans la révolte de Corse. Sorba se rendit chez Hérault. En termes
-vagues, le lieutenant général de police lui laissa entendre qu'en effet
-Théodore avait passé deux jours à Paris à la fin du mois de janvier.
-L'aventurier était seul et dans l'auberge où il était descendu, il avait
-dit qu'il allait s'embarquer. Sorba demanda s'il était parti par la
-route du Languedoc ou par celle de Provence. Hérault répondit que
-c'était par le côté opposé. Le ministre insista pour savoir ce qu'il
-fallait entendre par le _côté opposé_. Le chef de la police déclara que
-le cardinal, quand il le jugera à propos, pourra satisfaire sa
-curiosité[365].
-
- [365] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 4 mars 1737: _loc.
- cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-En quittant Paris, Théodore se dirigea vers la Hollande. Il prit passage
-à Rouen, après avoir fait répandre le bruit qu'il allait s'embarquer à
-Marseille. Il arriva à La Haye, où il séjourna, environ une quinzaine de
-jours, chez un juif nommé Tellano, demeurant dans «le cul-de-sac de la
-Comédie-Française». Il se rendit ensuite en Zélande et, au commencement
-du mois de mars, il arriva à Amsterdam[366].
-
- [366] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 313-314.--Percy
- Fitzgerald, _op. cit._, p. 91.
-
-
-II
-
-«Sa Majesté très chimérique l'illustre roi des Corses», comme une lettre
-d'Amsterdam appelle le baron, prit un logement chez un nommé Ham, qui
-tenait sur le port une auberge, où descendaient habituellement les
-capitaines de navire. Théodore, qui paraissait avoir de l'argent, se
-donnait pour un marchand quoiqu'il reçût nombre de lettres avec cette
-adresse: _au baron de Savoye_. Il avait avec lui cinq domestiques,
-qualifiés gentilshommes. Ceux-ci, valets ou chambellans, témoignaient au
-roi un profond respect. A tour de rôle, ils se tenaient en faction
-devant la porte de l'auberge et examinaient soigneusement les gens qui
-entraient ou qui sortaient[367].
-
- [367] Lettre écrite d'Amsterdam le 16 mars 1737: Correspondance
- de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-Neuhoff avait à Amsterdam de vieilles dettes se montant à un chiffre
-très élevé[368]. Un marchand lui avait jadis prêté cinq mille florins.
-Ce commerçant était mort; les tuteurs de ses enfants avaient trouvé dans
-ses papiers l'obligation du baron. Apprenant par la rumeur publique que
-celui-ci était incognito à Amsterdam, ils essayèrent, mais en vain, de
-le découvrir. Théodore avait bien un appartement chez l'aubergiste Ham,
-seulement il n'y couchait jamais. Prétextant des voyages, il logeait
-pendant quelques jours à une extrémité de la ville, pendant une autre
-semaine, il gîtait dans un quartier tout à fait opposé; il était
-introuvable. Les créanciers s'adressèrent à un «malheureux fainéant»,
-nommé Van Hochum, qui rôdait à travers les rues. Ils lui donnèrent le
-signalement exact de leur débiteur. Ils vêtirent «superbement» le
-mendiant et le lâchèrent après lui avoir promis cent ducats, s'il
-parvenait à découvrir Neuhoff et à le faire arrêter.
-
- [368] De la Ville, faisant l'intérim de Fénélon, ministre de
- France à La Haye, à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737:
- Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Le comte Borré de la Chavanne, ministre
- sarde à La Haye, au roi de Sardaigne, La Haye, le 23 avril 1737:
- _Lettere ministri_, mazzo Olanda, mazzo 33. Archives d'État de
- Turin.--Suivant ces deux ministres, les dettes de Théodore, en
- Hollande, se montaient à dix-sept mille florins. Une relation de
- l'arrestation de Théodore indique le chiffre de trente mille
- florins.
-
-Déguisé en seigneur, Van Hochum était méconnaissable. Il se mit à
-parcourir la ville, furetant dans les estaminets et dans les auberges.
-Il apprit bientôt que Théodore logeait, pour l'instant, au cabaret du
-_Cerf rouge_. Le coquin l'y trouva et le reconnut; mais, voulant
-s'assurer de son identité, il s'insinua auprès de lui et se mit à lui
-débiter toutes sortes de fables.
-
-Le roi se tenait sur la réserve; il ne s'était pas nommé. Cependant «il
-goba» toutes les histoires du traître. Celui-ci--un homme
-retors--employa un moyen infaillible pour faire jaser le baron: il lui
-proposa de l'argent. Il désirait, dit-il, obtenir un brevet de
-capitaine, en échange duquel il remettrait quatre-vingt mille florins
-comme garantie de sa bonne conduite.
-
-Une pareille proposition impressionna Neuhoff. Sa prudence s'effaça
-devant la perspective de la forte somme. Il déclara ses noms, titres et
-qualités et dit qu'il était disposé à délivrer le brevet en question
-revêtu de son sceau royal. Le mendiant, certain de tenir son homme,
-revint le lendemain au _Cerf rouge_. Il arriva hors d'haleine et se
-précipita tout essoufflé dans la chambre du roi en criant: «Sauvez-moi;
-je suis perdu; cachez-moi. Les archers sont à mes trousses!»
-Effectivement, la police le suivait; c'était lui qui l'avait fait venir.
-Van Hochum feignit de mettre l'épée à la main pour se défendre. Les
-archers, sans s'occuper de lui, allèrent directement à Théodore, et le
-chef, lui mettant la main sur l'épaule, lui déclara qu'il l'arrêtait
-pour dettes. Durant toute la journée, le malheureux souverain fut gardé
-à vue par un _bode_, sorte d'huissier. Le lendemain, on transféra le
-prisonnier dans un autre cabaret situé près de l'Église Neuve, dans
-lequel on mettait ceux qu'on tenait en arrêt civil. Cela se passait le
-17 avril.
-
-Cette arrestation fit quelque bruit. Le triste sort du roi de Corse
-excita «la compassion de tous les honnêtes gens». Plusieurs personnes de
-qualité vinrent le voir.
-
-Il reçut les visiteurs avec dignité, mais «très laconiquement». On le
-trouva bel homme; il était haut de cinq pieds et demi, fort, d'une
-carrure toute germanique; il avait l'air hardi en même temps que
-spirituel. Il parlait couramment sept langues[369].
-
- [369] _Relazione del modo con cui vienne scoperto nella città
- d'Amsterdam il barone Teodoro di Neuhoff, re di Corsica, e
- dell'arresto fattone eseguire dai vari crÉditori del medesimo:
- Materie politiche, negoziazioni colla Corsica_, mazzo 1º
- d'addizione. Archives d'État de Turin.
-
-Dans sa détresse, Théodore écrivit au marquis de Saint-Gill, ambassadeur
-d'Espagne à La Haye. Il offrait de céder au roi des Deux-Siciles tous
-ses droits sur la Corse aux conditions suivantes:
-
-«1e Sa Majesté Catholique lui donnera quelque commandement dans les
-troupes espagnoles destinées contre les Africains;
-
-«2e Le marquis de Saint-Gill engagera le consul résident d'Espagne, à
-Amsterdam, à le cautionner, lui, baron de Neuhoff, pour la somme de
-trois mille pistoles».
-
-Il demandait à l'ambassadeur d'envoyer sans délai un exprès à Madrid
-pour porter ses propositions et de lui accorder asile dans l'hôtel
-d'Espagne, à La Haye, jusqu'à la réponse. Cette lettre, datée du 19
-avril, surprit M. de Saint-Gill; il hésita un instant sur le parti qu'il
-devait prendre. Il se décida enfin à répondre au baron qu'il ne pouvait
-rien faire pour lui[370].
-
- [370] De la Ville à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737:
- Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Le prisonnier allait être transféré à la maison de ville, lorsque
-plusieurs personnes, émues de voir ce misérable monarque traîné en
-cachot, se concertèrent pour le tirer de ce fâcheux pas.
-
-S'il n'y avait eu que les cinq mille florins réclamés par les héritiers
-du marchand, les bonnes âmes auraient pu garantir cette somme. Mais, dès
-que l'arrestation du baron fut connue, une nuée de créanciers surgit. Il
-en vint de tous les côtés, qui prirent arrêt contre lui, si bien qu'il
-se trouva écroué pour une somme de dix-huit à vingt mille florins. Les
-amis du prisonnier ne se découragèrent pas; ils tinrent plusieurs
-conférences. Ils décidèrent, dans un superbe accord, de désintéresser
-les créanciers du roi pour obtenir son élargissement, et ils allaient
-compter l'argent lorsqu'arrivèrent de nouveaux créanciers. Un mardi, à
-cinq heures trois quarts, on obtint un nouvel écrou contre Théodore pour
-cinq cents livres sterling, le lendemain un autre pour six cents
-florins. Décidément ils étaient trop. Malgré leur bonne volonté, les
-amis charitables durent renoncer à leur projet, parce que, nous dit-on,
-ils s'aperçurent que «c'était la mer à boire»[371].
-
- [371] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-Un mercredi matin, à huit heures et demie, l'infortuné baron fut mis
-dans la prison de la maison de ville, où l'on incarcérait les débiteurs
-récalcitrants. On le logea dans une cellule séparée et on le traîta avec
-égard. Le nombre de ses dettes laissait supposer qu'il resterait
-longtemps sous les verrous[372].
-
- [372] «Chaque jour de nouveaux créanciers se produisent, qui
- aggravent son écrou et il ne lui sera pas aisé de trouver les
- sommes qu'on lui demande».--De la Ville à Amelot, La Haye, le 7
- mai 1737: Correspondance de Hollande, vol. 423. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.--Borré de la Chavanne au roi
- de Sardaigne, La Haye, le 7 mai 1737: _loc. cit._ Archives d'État
- de Turin.
-
- Le jour même où le ministre de France et le ministre sarde
- signalaient à leur gouvernement la difficulté pour Théodore de se
- libérer promptement, celui-ci sortait de prison.
-
-Van Hochum ne s'était pas contenté des cent ducats stipulés par les
-héritiers du marchand; il avait écrit au Sénat de Gênes pour l'informer
-de la détention de Théodore et demander la récompense promise[373]. Il
-est vraisemblable de croire que la république fit la sourde oreille.
-
- [373] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-On s'attendait à voir les Génois réclamer impérieusement le prisonnier
-aux États Généraux. La question était de savoir si leurs Hautes
-Puissances feraient droit à cette requête.
-
-Théodore était un personnage encombrant pour le gouvernement hollandais.
-Celui-ci répugnait à l'idée de le livrer entre les mains de ses ennemis.
-D'un autre côté, il ne voulait pas froisser ouvertement les Génois.
-Aussi disait-on que les autorités ne feraient rien pour empêcher son
-évasion. Les gazetiers reçurent l'ordre de ne pas parler de Neuhoff dans
-leurs feuilles. Plusieurs membres du gouvernement allèrent jusqu'à dire
-que le roi de Corse ne se trouvait pas en Hollande[374].
-
- [374] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--De la
- Ville à Amelot, La Haye, le 25 avril 1737: Correspondance de
- Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye,
- le 30 avril 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
-La nouvelle de l'arrestation du roi fut apportée dans l'île par le comte
-Antoine Colonna et Jean-Baptiste Sinibaldi. Ces deux individus qui se
-donnaient, l'un, le titre de colonel d'infanterie, l'autre, celui de
-capitaine dans le régiment des gardes corses de Théodore, s'étaient
-embarqués à Nice sur une felouque. Arrivés à Aléria, ils se rendirent au
-milieu des rebelles campés devant Bastia. La nouvelle fut accueillie
-avec consternation, car Neuhoff n'avait jamais eu plus de popularité
-parmi les Corses que depuis son départ. Colonna et Sinibaldi
-apportaient, dit-on, à Orticoni et à Paoli des lettres de Théodore leur
-racontant son aventure.
-
-On apprit dans Bastia l'emprisonnement du roi. Le gouverneur génois,
-Rivarola, essaya d'en tirer parti. La situation devenait de plus en plus
-précaire. Il était impossible de se ravitailler et on devait faire venir
-de Gênes toutes les provisions nécessaires. Rivarola fit faire du haut
-des remparts une proclamation promettant aux rebelles un pardon général.
-Il leur proposa d'envoyer des députés pour discuter les conditions de la
-paix basée sur la convention passée avec l'empereur. Les mécontents
-écoutèrent en silence. Pendant un instant, ils se recueillirent,
-laissant au héraut le temps d'espérer une réponse favorable. Subitement,
-un immense cri retentit: «Vive le roi Théodore notre père!» Puis, ils
-firent dire au gouverneur qu'ils espéraient toujours en leur souverain
-et que si celui-ci ne se trouvait plus en état de les aider, quelqu'un
-des siens viendrait sûrement les secourir. Ils appuyèrent cette réponse
-d'une fusillade nourrie qui dura trois heures. L'alarme se répandit dans
-Bastia; on organisa la résistance. Finalement, les Corses firent
-prisonniers sept ou huit malheureux Génois qui se trouvaient dans un
-poste avancé[375].
-
- [375] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 316-318.
-
-La joie fut grande à Gênes lorsqu'on apprit l'incarcération du roi de
-Corse. Si les magistrats ne l'avaient empêché, les particuliers auraient
-illuminé. Mais, comme dit un journal, ce n'eût été que des «feux de
-paille»[376]. En effet, on apprit bientôt l'élargissement de Théodore. A
-Gênes, on voulait absolument que ce fût l'ambassadeur d'Espagne, à La
-Haye, qui l'eût fait mettre en liberté. On disait que si officiellement
-il avait déclaré ne pouvoir accorder sa protection au baron, il se
-serait entremis secrètement en sa faveur[377]. Les Génois voyaient des
-conspirations partout. Cette fois-ci, la protestation officielle disait
-vrai. Théodore, pour l'instant, semblait avoir renoncé aux intrigues
-politiques; il allait faire de sa royauté une vaste entreprise
-commerciale[378].
-
- [376] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro de
- juin 1737.
-
- [377] Campredon à Amelot, Gênes, le 16 mai 1737: Correspondance
- de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 353.
-
- [378] J'ai dû reconstituer cette partie de la vie de Théodore
- avec des documents très postérieurs.
-
- Au moment où l'expédition française, en Corse, se préparait,
- c'est-à-dire à la fin de l'année 1737, Amelot envoya à Livourne le
- sieur Pignon. Celui-ci avait pour mission spéciale de se tenir au
- courant de tous les faits et gestes des Corses un peu influents
- dont Livourne était le rendez-vous. Pignon se trouva en rapport
- avec un insulaire très au courant des démarches de Théodore en
- Hollande après sa captivité. Dans une lettre datée du 13 janvier
- 1738, Pignon rapportait tous ces détails à Amelot. Du reste,
- Campredon, le 2 octobre 1738, fournit à Amelot des renseignements
- très précis sur les intrigues de Théodore au sortir de prison. Il
- tenait ces détails--nous verrons comment--d'un des secrétaires de
- Théodore. Les récits de Pignon et de Campredon concordent
- absolument. Ce sont ces rapports qui m'ont servi pour cette
- période. La correspondance de Pignon figure dans le volume _Corse_
- no 1 aux archives du Ministère des affaires étrangères. Elle a été
- publiée par M. l'abbé Letteron dans: _Pièces et documents divers
- pour servir à l'histoire de la Corse pendant les années
- 1737-1739_. Bulletin de la Société des Sciences historiques et
- naturelles de la Corse; Bastia, 1893.
-
-Il avait pour ami, à Amsterdam, le sieur Lucas Boon, député aux États
-pour la province de Gueldre, négociant, adonné à l'alchimie, intrigant,
-âpre aux affaires et parfaitement fait pour s'entendre avec le
-petit-fils du drapier de Liège.
-
-Lucas Boon alla plusieurs fois à la prison rendre visite au roi.
-Celui-ci parla de son royaume et éblouit le marchand en énumérant toutes
-les richesses qu'on pourrait tirer d'un pays neuf et fertile. Boon se
-mit en rapport avec les sieurs César Tronchin, Daniel Dedieu, ancien
-président des Échevins d'Amsterdam et un autre négociant nommé
-Neufville. Le député alchimiste leur insinua que Théodore serait en
-mesure de chasser les Génois de la Corse s'il trouvait quelque argent
-pour acheter des munitions. Le baron s'engagerait à rendre les sommes
-qui lui seraient avancées en fournissant de l'huile d'excellente qualité
-et calculée à très bas prix. Boon déclara que cette marchandise était
-abondante en Corse. L'île appartenait presqu'entièrement au roi et les
-Génois étaient impuissants à lui ravir ses possessions.
-
-Ces marchands, pour la plupart israélites, furent séduits par la
-perspective de bénéfices considérables. Le prix de l'huile fut débattu
-et l'affaire conclue. Tronchin, Dedieu, Neufville et Boon s'associèrent
-pour commanditer Théodore. Il s'agissait d'une somme assez considérable.
-Boon, qui avant tout était un homme d'affaires, loin d'avoir fourni sa
-quote-part dans l'association, aurait retenu une commission sur l'argent
-avancé au roi. Il fut entendu qu'on organiserait, sans retard,
-l'expédition destinée à porter les armes et les munitions en Corse en
-échange de l'huile. Boon se fit charger de la correspondance à laquelle
-l'expédition donnerait lieu[379].
-
- [379] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé
- Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.
-
-D'après une lettre d'Amsterdam plusieurs personnes s'étaient mises en
-mouvement pour obtenir l'élargissement du roi. Le comte de Golowkin,
-ministre de Russie à La Haye, pendant un séjour qu'il fit à Amsterdam,
-eut plusieurs conférences avec Dedieu, qui avait représenté la Hollande
-en Russie. Ces deux personnages auraient contribué, par leurs démarches,
-à la mise en liberté de Théodore. Les créanciers durent se contenter
-d'une «caution juratoire», c'est-à-dire de la promesse faite sous
-serment par leur débiteur de les payer dès qu'il le pourrait. Le baron
-aurait, à cet effet, élu domicile à Amsterdam. Ces dispositions
-regardaient les créanciers étrangers. Quant à ceux de Hollande, il
-paraîtrait que l'arrêt, qu'ils avaient obtenu contre Théodore, n'était
-pas dans les formes voulues. Ils durent, dans ces conditions, renoncer
-aux poursuites. D'ailleurs, il ne niait aucune dette. Il demandait
-seulement du temps pour s'acquitter[380].
-
- [380] Extrait d'une lettre d'Amsterdam du 12 mai 1737,
- communiquée le 14 mai par de la Ville à Amelot: Correspondance de
- Hollande, vol. 423. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-Il est probable que Théodore paya, avec l'argent mis à sa disposition
-par les marchands, quelques-uns de ses créanciers les plus impatients.
-Il fut cité devant la chambre des Échevins. Ayant toujours le
-sentiment--on pourrait dire la folie--des grandeurs, il demanda à
-comparaître avec son chapeau, son épée, sa canne et ses gants. Cette
-satisfaction lui ayant été accordée, il arriva à l'audience et se tint
-debout. Le tribunal se leva et resta debout également. Jamais les
-magistrats n'avaient agi ainsi. Le cas n'était pas banal: les échevins
-voyant rarement un souverain comparaître devant eux. On déféra le
-serment à Théodore. Il jura de régler ses dettes dès qu'il se
-trouverait en état de le faire. Cette promesse enregistrée et toutes les
-formalités accomplies, il se retira.
-
-Une foule énorme s'était amassée devant la maison de ville pour voir un
-homme, dont le nom avait fait tant de bruit dans le monde. On
-l'attendait à la sortie principale. La curiosité populaire fut déçue,
-car, suivant son habitude, il se déroba par une porte de derrière. Un
-carrosse l'attendait; il y monta et disparut. Il alla se reposer chez
-ses amis, sans doute dans la maison de campagne de Daniel Dedieu[381].
-
- [381] Extrait d'une lettre d'Amsterdam du 12 mai 1737,
- communiquée le 14 mai par de la Ville à Amelot: Correspondance de
- Hollande, vol. 123. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye,
- le 14 mai 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--_Histoire
- des révolutions de l'île de Corse_, p. 315-316.
-
-
-III
-
-Il faut croire que la défense qui avait été faite aux gazetiers de
-parler de Théodore n'était pas bien sérieuse. Les feuilles continuèrent
-à mentionner ses hauts faits; seulement, le ton avait changé. Au mépris
-et à l'ironie, avec lesquels ils avaient flétri le départ de Corse,
-succédaient des termes flatteurs. Les notes insérées dans les journaux
-prenaient un air de réclame. Les commerçants, commanditaires du roi,
-savaient que le concours de la presse est chose indispensable quand on
-lance une affaire. Ils s'étaient arrangés de façon à l'avoir.
-
-Lucas Boon fréta, à Flessingue, un petit bâtiment nommé _La Demoiselle
-Agathe_, commandé par le capitaine Gustave Barentz et portant onze
-hommes. Le navire vint à l'île du Texel pour faire son chargement. Le
-négociant fit embarquer deux canons en fer, quelques barils de poudre,
-de l'acier, du plomb, des barres de fer, une caisse de papier à écrire,
-de l'amidon, des fusils, des mousquets, des pistolets, des trompettes,
-des étoffes, des souliers «et autres bagatelles en petite
-quantité»[382].
-
- [382] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé
- Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.
-
-Au mois de mai, Théodore prit à son service, comme secrétaire, un
-anglais natif de Guernesey, appelé Denis Richard. C'était un garçon
-d'esprit et très capable. Neuhoff avait également engagé un nommé
-Giraud, dit Keverberg, fils d'un capitaine de dragons hollandais.
-
-Le 26 juin, Denis Richard et Keverberg reçurent l'ordre de se rendre au
-Helder, petite ville située à une lieue environ de l'île du Texel. Là
-ils devaient descendre à l'auberge «les armes d'Amsterdam» et attendre
-un personnage, qui leur donnerait de nouveaux ordres. Tronchin avait
-bien recommandé aux deux employés de ne pas trahir l'incognito de Sa
-Majesté, qui désirait passer pour un gentilhomme nommé Villeneuve.
-Richard et Keverberg arrivèrent au Helder le 27 juin, vers midi. Le même
-jour, à trois heures, une chaise de poste amena le personnage annoncé.
-Celui-ci descendit à l'auberge et fit demander Richard et Keverberg. Ils
-se rendirent dans sa chambre. Après les salutations, l'individu, qui
-était Lucas Boon, remit aux deux secrétaires une lettre de Tronchin leur
-ordonnant de suivre ponctuellement toutes les instructions qui leur
-seraient données. Boon et Keverberg s'embarquèrent pour le Texel; ils
-trouvèrent le navire en rade, prêt à mettre à la voile au premier vent
-favorable.
-
-Mais Lucas Boon était fort «tribulé», car il vit beaucoup de gens
-étrangers à la mine suspecte. Il écrivit sur le champ à Théodore qu'il
-ne serait pas prudent pour lui de venir s'embarquer au Texel. Il
-l'engagea à se rendre à Wyk-aan-Zée, à douze lieues de l'île; là il
-prendrait une barque de pêcheur pour le conduire en mer où il trouverait
-le navire. _La Demoiselle_ _Agathe_ devait arborer au grand mât une
-flamme aux couleurs anglaises. Il lui envoyait un pavillon pareil pour
-la barque. Keverberg, chargé de la commission, partit en chaise. Il se
-rendit chez Daniel Dedieu, où il prit Sa Majesté. Le 29 juin, à l'aube,
-Boon et Richard s'embarquèrent. A neuf heures du matin, on leva l'ancre
-pour aller en mer à la rencontre de la barque portant Théodore. Un vent
-violent se mit à souffler. Le pilote déclara qu'il ne pouvait pas
-diriger le navire dans la direction de Wyk-aan-Zée. Il fallait ou gagner
-la haute mer ou rentrer au Texel. Boon donna l'ordre de revenir.
-Aussitôt le navire ancré au port--vers midi--le négociant partit en
-poste pour courir à la recherche de Théodore. Il arriva à Wyk-aan-Zée,
-où il apprit que le seigneur et son secrétaire avaient pris une barque
-et qu'ils étaient en mer depuis le matin.
-
-Théodore et Keverberg avaient navigué toute la journée à la recherche de
-_La Demoiselle Agathe_. La nuit était venue: le patron décida qu'on
-irait au Texel. A onze heures du soir, la barque arriva et Sa Majesté
-s'embarqua sur _La Demoiselle Agathe_.
-
-Pendant ce temps là, Boon, très marri, cherchait Neuhoff. Il revint au
-Texel, le 30, vers neuf heures du matin et éprouva une grande joie en
-voyant le roi installé à bord.
-
-A quatre heures de l'après-midi, _La Demoiselle Agathe_ mit à la
-voile[383].
-
- [383] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe,
- _maistre Gustavius Barentz, parti de Texel le 30e juin et arrivé
- à la rade de Livourne le 13e septembre de 1737_: _Corsica
- 1737-1738_ N. 1/2121. Archives d'État de Gênes, archives
- secrètes.
-
- Ce journal a été rédigé par Denis Richard, qui ensuite le livra au
- gouvernement génois.--Antonio Battistella, _op. cit._, p. 176.
-
-Maître Gustave Barentz commandait pour la première fois un bâtiment. A
-son inexpérience, il joignait, paraît-il, un «jugement très limité» et
-n'avait «aucune pénétration». Il ne se doutait pas qu'il avait le roi de
-Corse comme passager. Boon lui avait dit que le monsieur embarqué était
-un certain Bookmann associé du sieur Evers, négociant à Livourne[384].
-Keverberg passait pour inspecteur des magasins et Richard pour le
-secrétaire général de l'entreprise commerciale. Le capitaine crut
-facilement toutes ces histoires. Du reste, le navire avait été
-officiellement frété pour Livourne.
-
- [384] Bookmann et Evers existaient réellement. Ils étaient à
- Livourne les correspondants de Lucas Boon.--Pignon à Amelot, le
- 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.
- 95-99.--_Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._
-
-A neuf heures du soir, quand le navire fut en pleine mer, Lucas Boon
-débarqua, en recommandant à Barentz d'avoir le plus grand soin du
-monsieur. Il ajouta que celui-ci lui donnerait en route une lettre
-contenant de nouvelles instructions[385].
-
- [385] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._
-
-Le 13 juillet, en arrivant devant les îles Berlenga, sur la côte de
-Portugal, Théodore remit à Barentz une lettre dans laquelle Lucas Boon
-dévoilait la véritable identité du soi-disant Bookmann. Le bon capitaine
-fut très surpris et la pensée d'avoir à son bord un si grand personnage
-«lui causa une grande admiration». Le baron lui ordonna de relâcher à
-Lisbonne. Le 15 juillet, à onze heures du matin, _La Demoiselle Agathe_
-mouilla devant Belem. Dans l'après-midi, sur les quatre heures, le
-bateau de la santé arriva. Tous les hommes du bord furent passés en
-revue. Théodore, qui n'aimait pas beaucoup à se montrer, était resté
-dans sa cabine. Les inspecteurs demandèrent ce qu'était devenu le
-passager qui manquait à l'appel. On leur répondit que le marchand se
-trouvait incommodé par la goutte. Ils exigèrent qu'il montât sur le
-pont. Le baron arriva, soutenu par Richard et Keverberg, feignant une
-grande difficulté à marcher. Il portait une robe de chambre en soie
-indienne, qui laissait voir une chemise garnie; aux pieds il avait des
-pantoufles de maroquin et son bonnet blanc était recouvert d'un chapeau
-en castor. On le trouva bien élégant pour un malade. A sa mine
-florissante, le médecin le déclara en parfaite santé. Tout cela sembla
-louche. Le bruit se répandit qu'un grand personnage se trouvait à bord
-de _La Demoiselle Agathe_, et on ne tarda pas à savoir que c'était le
-roi de Corse. On donnait de lui ce signalement: «un homme de haute
-stature, bien fait, âgé d'environ cinquante ans, d'une prestance
-superbe, avec le visage blanc et arrondi»[386].
-
- [386] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._--Lettre écrite de Lisbonne le 30 juillet 1737 à Joseph
- Buonaroti, à Gênes, et communiquée par celui-ci au Sérénissime
- Collège. Filza 1737-38, No generale 1/2121. Archives d'État de
- Gènes, archives secrètes.
-
-La renommée, qui s'attachait à ses pas, l'inquiétait, car il avait
-toujours peur d'être assassiné par quelque émissaire des Génois ou, tout
-au moins, de voir surgir un créancier hargneux; aussi se tenait-il dans
-sa cabine.
-
-Lucas Boon avait aussi recommandé Théodore sous le faux nom de Bookmann
-à ses correspondants de Lisbonne, les sieurs Bruyn Vernais et Cloots,
-marchands droguistes, qui devaient compléter la cargaison[387].
-
- [387] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé
- Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--_Journal du voyage du
- navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._
-
-Le roi était agité d'une perpétuelle frayeur. Le vendredi 19 juillet, il
-envoya Keverberg chez le résident de Hollande, Van Sil, qui était très
-lié avec le père du jeune homme. Celui-ci fut reçu à bras ouverts.
-Suivant les instructions de Neuhoff, il dit qu'il se rendait en Italie,
-en France et en Allemagne avec deux gentilshommes, ses amis, venus avec
-lui de Hollande. Ses camarades ne connaissant pas le Portugal, se
-tenaient à bord du bâtiment, qui les avait amenés tous les trois. Van
-Sil invita Keverberg à venir passer quelques jours dans sa maison de
-campagne de la baie Sainte-Catherine avec ses compagnons.
-
-Cette invitation causa une grande joie à Neuhoff, car il la désirait. Il
-se rendit chez Van Sil sous le nom de baron Kepre. Ce pseudonyme ne
-donna pas le change au résident hollandais; il savait parfaitement quel
-était l'individu qu'il recevait, mais il feignit de l'ignorer[388].
-
- [388] Viganego, consul de Gênes, à Lisbonne au Sérénissime
- Collège, le 30 juillet 1737: _loc. cit._ Archives d'État de
- Gênes, archives secrètes.
-
-Richard, trouvant que tout cela était louche, était resté à bord sous le
-prétexte que son «humeur était plus disposée pour le cabinet que pour
-des agitations _incessables_». Cet anglais était un sage.
-
-Keverberg faisait la navette entre la baie Sainte-Catherine et Lisbonne
-pour savoir ce qui se passait sur le navire. Il accomplissait ses
-messages à cheval. On ne voyait que lui, courant tous les jours: cela
-fit jaser en ville. Dans ses courses, il rencontra quatorze déserteurs
-de l'armée espagnole. Il les embaucha facilement, sans leur dire
-toutefois qu'ils auraient l'honneur de servir le roi de Corse allant
-reconquérir son royaume. Ils s'embarquèrent le lundi 22 juillet, amenant
-un enfant avec eux. Théodore fut très satisfait.
-
-Keverberg avait, pendant la traversée, rempli l'office de cuisinier.
-Mais Neuhoff trouvant que sa cuisine était mauvaise, engagea comme
-maître-coq un provençal, nommé Joseph Paris, aux appointements de deux
-monnaies d'or par mois. Le 25 juillet, dans la matinée, le nouveau
-cuisinier vint à bord. Il avait grand air: il portait une veste
-écarlate, l'épée au côté et une perruque à queue.
-
-On avait embarqué sur le navire des épiceries, du café, du chocolat,
-deux caisses contenant cent trente canons de fusil, une grande bouteille
-d'eau forte et trente-six seringues[389].
-
- [389] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._
-
-Théodore ayant appris que Viganego, le consul de Gênes, avait eu une
-longue conférence avec son collègue anglais, fut consterné.
-
-Viganego avait non seulement conféré avec le représentant d'Angleterre,
-mais encore avec le baron d'Albreet, résident impérial. Puis, il avait
-envoyé un certain Pisarello avec deux camarades, comme espions, à bord
-de _La Demoiselle Agathe_. Mais ils ne purent rien voir, car toutes les
-ouvertures étaient soigneusement closes. Ils aperçurent seulement,
-derrière une vitre, la tête d'un homme, qui semblait en faction. Les
-traîtres génois s'étaient, en outre, mis en rapport avec les deux autres
-passagers--Richard et Keverberg sans doute--et les entraînèrent à
-l'estaminet pour essayer de les faire parler et voir s'il n'y aurait pas
-moyen de faire «un bon coup». Ils virent embarquer les quatorze
-déserteurs; mais, malgré leur bonne volonté, ils ne firent rien
-d'utile[390].
-
- [390] Viganego au Sérénissime Collège, Lisbonne, le 30 juillet
- 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Théodore avait ordonné au capitaine de croiser devant la baie
-Sainte-Catherine et de venir le chercher avec une garde sûre et bien
-armée. Le soir, au souper, il déclara à Van Sil qu'il était le roi
-Théodore Ier, souverain de la Corse. Le résident, qui savait
-parfaitement à quoi s'en tenir, simula la stupéfaction et se confondit
-en marques de respect[391].
-
- [391] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._
-
-Neuhoff dit au résident qu'il ne comprenait pas pourquoi les Génois
-s'acharnaient contre lui et en voulaient à son existence. Il n'avait
-rien fait de mal. Appelé par les Corses, il ne s'était livré à aucune
-sollicitation pour obtenir la couronne. Il avait pour mission de les
-secourir dans leur détresse; il ne saurait manquer à ce devoir de
-charité. Il se proposait d'ouvrir l'île au commerce étranger et
-d'accorder la liberté de conscience[392].
-
- [392] Lettre de Lisbonne du 30 juillet 1737 à Joseph Buonaroti:
- _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.--Antonio
- Battistella, _op. cit._, p. 177.
-
-Le 27 juillet, à deux heures après-midi, Neuhoff se rendit à bord de son
-navire, accompagné par son escorte et par Van Sil, à qui il offrit des
-rafraîchissements dans sa cabine. Les adieux furent solennels. A quatre
-heures, _La Demoiselle Agathe_ leva l'ancre et tira des salves[393].
-
- [393] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._--Pignon à Amelot, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron,
- _Pièces et documents_, p. 95-99.
-
-Des sbires, régulièrement requis, se rendirent au port pour saisir le
-navire; ils arrivèrent trop tard. _La Demoiselle Agathe_ voguait, toutes
-voiles dehors, vers la haute mer. Le bruit courut qu'un passager avait
-débarqué et était parti mystérieusement vers l'Espagne. On crut que
-c'était Théodore[394]. Mais le roi se trouvait réellement sur le
-bâtiment.
-
- [394] Viganego au Sérénissime Collège, Lisbonne, le 30 juillet
- 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-De Lisbonne en Méditerranée, la traversée eut lieu sans encombre. La mer
-était calme; le bateau naviguait lentement. Pour passer le temps, le
-baron rassembla ses gens sur le pont; il déclara aux déserteurs qu'il
-était roi de la Corse et leur demanda s'ils consentaient à le servir.
-«Oui! oui!» répondirent-ils. Il leur fit donner à chacun une chemise,
-une paire de bas et des souliers. Les soldats se montrèrent très
-satisfaits de cette largesse.
-
-Neuhoff ordonna à Barentz de mettre le cap sur la Corse; il lui remit
-une carte scellée de ses armes, en lui disant de méditer sur la manière
-la plus convenable d'aborder. Le capitaine fut très embarrassé; il ne
-savait pas où se trouvait l'île. Il dut confesser son ignorance au
-pilote et lui dévoiler les projets. Le marin eut un mouvement de
-surprise et de «dégoût». Bien que plus âgé et plus brave que Barentz, il
-fit valoir les difficultés que présentait l'entreprise. Il avoua que
-lui, non plus, ne connaissait pas les ports de la Corse, et jugeait que
-le navire n'était pas suffisamment armé pour se défendre contre les
-Génois, en cas d'attaque. Théodore intervint et, à force de belles
-paroles et de promesses, il endormit les craintes du pilote. Il fit
-confectionner des cocardes, dont il gratifia son état-major. Il fit
-faire également deux paires de baguettes, une pour Keverberg, l'autre
-pour Richard. Ce dernier, selon le roi, était un honnête homme, très
-apte au commerce et aux finances; il connaissait plusieurs langues. Cela
-était parfait, mais il fallait qu'il devînt un guerrier; tout irait bien
-alors. Sur l'ordre du roi, on tailla dans des toiles un pavillon de
-Corse, qui fut hissé à la poupe du navire. Pendant une demi-heure,
-l'étendard royal flotta au vent, tandis que Sa Majesté se promenait sur
-le pont, remplie «de gloire et de contentement», distribuant des emplois
-à chacun. Théodore jugea bon de ne pas continuer cette scène trop
-longtemps. Sa vanité satisfaite, il reprit ses habitudes de prudence,
-fit descendre le drapeau et rentra dans sa cabine.
-
-Le 3 août, un bâtiment suédois parut. On lui demanda des nouvelles. Il
-signala la présence de trois barques qui, selon toute probabilité,
-étaient montées par des Maures et qui lui avaient donné la chasse. Le 6,
-à l'aube, par un temps calme, _La Demoiselle Agathe_ était en vue
-d'Oran. A neuf heures, le capitaine aperçut sous le vent, trois barques
-et une galère. Certainement c'étaient les Maures. Comme cette flotille
-cinglait vers le navire et qu'on ne pouvait pas fuir, Barentz jugea
-inutile de virer de bord. Il fit arborer le pavillon anglais et cacher
-les soldats à fond de cale. Soudain, _La Demoiselle Agathe_ essuya un
-coup de canon à boulet et les quatre navires hissèrent le pavillon
-espagnol. Le bâtiment de Théodore amena ses voiles et Barentz dut aller
-à bord de la galère pour montrer ses papiers. Pendant ce temps-là,
-Théodore avait fait retirer le pavillon anglais et mettre, à sa place,
-celui de Hollande. Cela parut très louche. Le commandant de la flotille
-envoya des hommes armés à bord de _La Demoiselle Agathe_ pour opérer une
-perquisition. Les caisses de fusils furent découvertes; on cria: «Des
-armes! Des armes!» Le navire hollandais fut envahi; des sentinelles,
-sabre en main, montèrent la garde sur le pont. Il s'ensuivit un grand
-tumulte; les gens de Théodore se crurent entourés par les «barbares»;
-les Espagnols injurièrent tout l'équipage. Le roi avait cet air
-d'autorité, qu'il savait prendre dans les grandes circonstances, ce qui
-ne l'empêcha pas d'être insulté comme le dernier des matelots.
-L'arrogance des Espagnols le fit entrer dans une grande fureur. Malgré
-le passeport hollandais, dont le capitaine était muni, _La Demoiselle
-Agathe_ fut conduite à Oran, où on arriva le 7 août à 6 heures du matin.
-Pendant toute la traversée, Sa Majesté n'avait pas décoléré.
-
-Théodore écrivit au marquis de Vallejo, gouverneur général, pour lui
-dire qui il était, en lui demandant le secret, aide et assistance[395].
-
- [395] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._--Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé
- Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.
-
-Dans la crainte de voir certaines puissances favoriser les Maures à son
-détriment, le gouvernement espagnol faisait exercer une surveillance
-étroite sur les côtes d'Afrique et imposait la visite aux bâtiments
-suspects de porter des armes ou des munitions. Le fait d'avoir tiré à
-boulet sur _La Demoiselle Agathe_, sans aucun avertissement préalable,
-et avant même que le bateau hollandais eût fait mine de résister,
-constituait un acte d'hostilité grave. Le gouverneur le reconnut, mais
-il n'en déclara pas moins le navire de bonne prise. Il envoya un
-détachement de grenadiers avec leurs officiers pour garder _La
-Demoiselle Agathe_, après y avoir fait mettre les scellés. L'équipage et
-les quatorze soldats, qui étaient restés à fond de cale pendant
-vingt-quatre heures, sans boire ni manger, furent conduits au château
-Saint-Jacques.
-
-Je n'aurai garde d'omettre ce détail que je trouve dans le journal de
-voyage; il dépeint bien le personnage. «La grandeur d'esprit de Monsieur
-Théodore était si grande qu'afin de ne pas se lever pour saluer ces
-officiers, il feignit avoir la goutte, se faisant mettre un coussin à
-terre pour appuyer sa jambe droite. Mais quand il fut habillé,
-apparemment il s'était oublié de la goutte, ou il se figura que ces
-messieurs étaient tous aveugles, vu qu'il marchait ferme et
-cavalièrement».
-
-Le roi se rendit chez le marquis de Vallejo, qui le reçut fort
-civilement. Le gouverneur lui dit qu'il allait envoyer sans tarder un
-courrier à Madrid pour demander des instructions. Il poussa la
-complaisance jusqu'à écrire sa lettre devant Théodore. Celui-ci donna
-quatre-vingts sequins à l'émissaire pour qu'il partît sur le champ. En
-attendant la réponse de la Cour, Vallejo se voyait contraint de loger Sa
-Majesté au château Saint-Charles. Le gouverneur entoura cette
-déclaration des plus grandes honnêtetés. Il fit venir son cheval afin
-que Neuhoff se rendît le plus commodément possible à la résidence qui
-lui était assignée. Puis, il recommanda à Don André Villalonga,
-gouverneur du château, de traiter son hôte avec toute «la splendeur» et
-les égards possibles. Le soir même, Richard, Keverberg et le cuisinier
-rejoignaient le monarque en prison. _La Demoiselle Agathe_ fut conduite
-à Marsa, où on lui enleva son gouvernail et ses voiles.
-
-La détention fut douce; Vallejo et Théodore se comblèrent de politesses.
-Le gouverneur avait demandé à son prisonnier s'il ne possédait pas, à
-bord de son navire, quelques bouteilles de vin du Rhin. Le roi répondit
-qu'il en avait sept. Il les fit prendre avec quelques autres flacons,
-des confitures et des épices et envoya le tout à Son Excellence. Le
-gouverneur s'émerveilla de cette générosité; mais il eut des scrupules:
-le fait d'accepter des présents d'un détenu n'était pas très correct. Il
-prit seulement une bouteille de vin du Rhin et renvoya le reste à
-Théodore. Il y joignit douze flacons de Malaga, de Malvoisie et de
-Bourgogne et un billet aimable.
-
-Quand on célébrait la messe au château, Théodore prenait, à la chapelle,
-la droite du gouverneur. Richard et Keverberg étaient protestants; mais
-ce dernier, très accommodant, allait également à l'office pour faire la
-cour à son maître. Richard était intransigeant; pour un empire, il
-n'aurait mis les pieds dans une église catholique. Il trouva la
-faiblesse de son ami très coupable et le lui dit. Du reste, il
-s'étonnait que Neuhoff allât à la messe, car, d'après les conversations
-qu'il avait eues avec lui, il le croyait aussi éloigné de la religion
-romaine que «l'est le ciel de la terre»[396]. Pourtant Théodore, en
-arrivant en Corse, s'était posé comme catholique; on a même été jusqu'à
-dire, nous l'avons vu, qu'il entendait trois messes par jour. Il n'était
-donc pas à une messe près. En tous cas, il ne se laissa jamais
-embarrasser par aucun principe religieux, de quelque confession que ce
-fût. Il ne faut voir dans les pratiques pieuses du baron au château
-Saint-Charles qu'un peu de cette hypocrisie qu'il savait manier à
-merveille.
-
- [396] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._
-
-Malgré toutes les prévenances dont on l'entourait, Théodore n'était pas
-rassuré. Il craignait que la cour de Madrid, circonvenue par les Génois,
-ne le fît rester en prison ou amener sous escorte à Madrid. Il n'en fut
-rien heureusement.
-
-Le 17 août, au matin, la réponse du gouvernement espagnol arriva.
-Vallejo avait ordre de remettre Neuhoff en liberté avec tous ses gens,
-de lui rendre son bâtiment et de lui rembourser les dépenses qu'il avait
-faites. Le gouverneur transmit cette bonne nouvelle à son prisonnier.
-Celui-ci en fut si heureux qu'il donna un louis d'or au messager et
-qu'il distribua d'autres gratifications. Vallejo envoya de nouveau son
-cheval au roi. En arrivant sur le navire, il trouva tout son monde. Ses
-soldats avaient perdu leurs bas et leurs souliers; il leur en fit donner
-d'autres. Il voulut faire acheter des boulets, mais on n'en trouva pas.
-Le 19 août, _La Demoiselle Agathe_ mit à la voile.
-
-Neuhoff était très contrarié d'avoir perdu quelques jours à Oran. Il
-pensait que les Génois auraient eu le temps d'apprendre ses projets; ils
-pourraient donc empêcher son débarquement dans l'île. Il était nerveux,
-inquiet, ne pouvant reposer ni le jour ni la nuit. En mer, on rencontra
-un bâtiment anglais se rendant à Lisbonne. On lui demanda s'il avait
-aperçu quelque navire. L'anglais répondit non; Théodore lui fit dire de
-se méfier lorsqu'il se trouverait à la hauteur d'Oran. Tandis qu'il
-donnait ce conseil, il fit monter tous ses soldats dans les cordages et
-l'anglais, voyant qu'un si petit bâtiment portait autant d'hommes, fut
-dans une profonde admiration. Malgré ses anxiétés et ses craintes, le
-roi se mit à rire, car il était très satisfait d'avoir joué un bon tour.
-
-Le 2 septembre, vers neuf heures du matin, alors que _La Demoiselle
-Agathe_ devait, selon le capitaine, se trouver à seize lieues environ
-des côtes de Sardaigne, le baron eut une grande frayeur en apercevant
-une voile à l'horizon. Il crut que c'était un bâtiment génois lancé à sa
-poursuite. Mais, bientôt, il se remit de cette alarme car le navire
-arbora le pavillon suédois. Théodore dit à ses deux acolytes: «Voilà une
-belle opportunité pour me sauver». Et, de suite, il prit ses mesures
-pour mettre ce projet à exécution. Il ordonna à Keverberg de le suivre,
-tandis que Richard resterait à bord de _La Demoiselle Agathe_ pour aller
-en Corse débarquer les munitions. Neuhoff déclara à ses gens que, lui
-absent, ce leur serait plus facile. On se rapprocha donc du navire
-suédois, qui s'appelait _Le Grand Christophe_, commandé par le capitaine
-Jonas Hee Kerhoet. Ce bâtiment avait pris un chargement de sel à
-Cagliari à destination de Stockholm. Barentz demanda à son collègue
-quelles étaient les nouvelles de la guerre entre les Russes et les
-Turcs. Jonas Kerhoet répondit qu'en Sardaigne on ne parlait que du roi
-Théodore. On savait qu'il se trouvait à bord d'un bâtiment hollandais
-faisant voile vers la Corse. Des navires génois croisaient autour de
-l'île afin de le prendre sûrement. Barentz fit la grimace, mais il ne
-dévoila rien. Cette conversation encouragea Sa Majesté dans son dessein
-de prendre le large. Le capitaine suédois demanda, à son tour, pourquoi
-deux des passagers de _La Demoiselle Agathe_ désiraient s'embarquer à
-son bord. On lui répondit que le navire ayant été pris par les
-Espagnols, et l'équipage molesté, les deux personnages voulaient
-interrompre leur voyage à Livourne pour aller en Angleterre et en
-Hollande porter leurs plaintes et obtenir réparation. Kerhoet consentit
-à les prendre moyennant vingt sequins et il s'engagea à les déposer
-dans un port d'Angleterre ou de Hollande. Après avoir écrit trois
-lettres pour des chefs corses, Théodore fit ses dernières
-recommandations à Richard en lui prodiguant les plus séduisantes
-promesses. Il monta sur le navire suédois avec Keverberg. Les deux
-bâtiments se séparèrent après s'être mutuellement salués. _Le Grand
-Christophe_ mit le cap sur Gibraltar, tandis que _La Demoiselle Agathe_
-se dirigeait vers la Corse[397].
-
- [397] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._--Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1737: Abbé
- Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--Antonio Battistella,
- _op. cit._ p. 179.
-
-La fuite du baron plongea Richard dans d'amères réflexions. Il les a
-consignées dans son journal et je les transcris ici en respectant son
-style: «Je m'avais depuis longtemps revêtu de patience, mais uniquement
-je ne faisais que me repentir d'avoir jamais vu ou connu Monsieur
-Théodore. Je lui fus recommandé par des amis en Hollande, qui, en même
-temps me firent des promesses qu'en peu de temps je ferais fortune,
-désignèrent sa personne pour un oracle, ce que je laisse à décider à
-ceux dont leur connaissance avec lui est plus vieille que la mienne qui
-n'est que de quatre mois. Mais le contenu de ce qui reste dit dans ce
-journal est assez suffisant pour convaincre à tous jugements impartiaux,
-que toute sa conduite dans ce voyage ne porte pas des marques d'un
-esprit judicieux»[398].
-
- [398] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc.
- cit._
-
-Richard ne fut pas le seul à qui le départ du roi causa un
-désappointement; le capitaine se trouva dans un cruel embarras. Malgré
-tout, on poursuivit le voyage. Le 6 septembre, à midi, on aperçut la
-Corse et, vers le soir, _La Demoiselle Agathe_ se trouva à quatre lieues
-de l'île. Le vent était favorable, le temps splendide; la nuit il y eut
-un beau clair de lune; aucune voile n'apparaissait à l'horizon; la route
-était libre. Mais le capitaine s'agitait comme un fou, il allait et
-venait avec le pilote, descendait dans sa cabine pour consulter la
-carte, que lui avait remise le roi, puis il remontait sur le pont, se
-frappant la poitrine en s'écriant qu'il n'était jamais venu en Corse,
-qu'il n'avait presque pas entendu parler de cette île et qu'il n'en
-connaissait ni les ports, ni les atterrages. Il risquait donc de perdre
-son navire et d'exposer sa vie et celle de ses matelots. Le pilote, «qui
-était un vieux renard», dit qu'il avait prévu tout cela dès le début de
-l'expédition. Pour l'instant, il n'y avait qu'à choisir entre deux
-partis: aller en Corse, ou prendre la mer dans la direction de Livourne.
-Maître Barentz se mit alors à récriminer contre Lucas Boon. La nuit
-approchant, on remit la solution au lendemain. Le soir, au souper, le
-capitaine demanda à Richard quel était son avis. Le secrétaire de
-Théodore partit d'un éclat de rire, «mais en vérité, dit-il, c'était une
-risée plus pleine de chagrin que celle de Démocrite». Barentz trouva
-qu'il n'y avait rien de risible dans la situation et que cette gaîté
-n'était pas le fait d'un homme spirituel. «Non, non, mon ami, répliqua
-Richard, ce n'est pas à présent que le bon esprit est capable de
-raccommoder les inadvertances que l'on a ci-devant commises; et je ris
-parce que de la première heure, depuis notre départ de Lisbonne, j'ai
-prévu que nous entrerions autant dans l'île que d'aller à
-Constantinople». Et il ajouta qu'il était absolument convaincu que
-Théodore n'avait jamais eu l'intention d'aller en Corse. Le commandant
-se contenta de répondre: «Le temps nous apprendra autrement».
-
-Le lendemain, le brouillard cachait l'île. Le capitaine déclara que la
-brume l'empêchait d'atterrir. Dans l'après-midi, on aperçut deux barques
-génoises; Barentz fut consterné. Il voyait déjà son navire coulé, ses
-hommes et lui capturés et livrés au supplice. Voulant faire disparaître
-toute trace du passage de Théodore, il fit rassembler les objets
-compromettants: le pavillon de Corse, les cocardes, la carte scellée aux
-armes royales, la bouteille d'eau forte et les seringues. Il enferma
-toutes ces pièces à conviction dans un sac attaché par un boulet et
-ordonna de le jeter à la mer à la première alerte. Il fit jurer à son
-équipage et aux soldats de garder le secret et déclara qu'il ne se
-défendrait pas. Le 10, une troisième barque vint se joindre aux deux
-autres. Le capitaine affolé, s'écria: «Pour Livourne! je ne veux pas
-être dupé par tous les messieurs Boon et les autres». Il fit prendre
-aussitôt la direction de l'Italie; les bâtiments génois suivaient. Le
-12, devant l'île de Gorgona, on les perdit de vue et le 13 septembre, à
-huit heures du matin, _La Demoiselle Agathe_ jeta l'ancre en rade de
-Livourne. Le navire fut envoyé pendant quinze jours en quarantaine. La
-santé s'aperçut que deux passagers manquaient et demanda des
-explications. Le capitaine répondit qu'ayant relâché à Oran pour prendre
-de l'eau, ces deux passagers étaient descendus à terre et qu'ils
-n'avaient plus reparu. Ils les avaient vainement attendus pendant un
-jour. Il se garda bien de dévoiler l'identité des deux absents, et de
-raconter leurs mésaventures sur les côtes africaines. Les inspecteurs,
-bien qu'incrédules, ne soulevèrent aucune objection. Mis au courant, le
-vice-consul hollandais approuva le capitaine d'avoir gardé le secret.
-Bookmann et Evers, les consignataires, furent de cet avis. Mais,
-qu'allait-on faire du bâtiment? Le capitaine eut plusieurs conférences
-avec les négociants. La question était de savoir si _La Demoiselle
-Agathe_ irait en Corse. Barentz montrait beaucoup de répugnance à se
-rendre dans l'île. Un matin, il reçut de Bookmann et Evers un billet lui
-ordonnant d'aller le lendemain au lazaret. Là, il trouverait un individu
-de grande taille, habillé de noir et qui lui dirait ce mot: «C'est
-l'homme!». Il fut exact au rendez-vous et trouva le personnage.
-Celui-ci, sans se nommer, déclara être un des plus intimes confidents du
-«seigneur roi». L'homme dit au capitaine qu'il devait se préparer à
-mettre à la voile pour la Corse, qu'il n'y avait aucun danger à courir.
-Lui-même prendrait, avec neuf compagnons, passage sur le navire. Barentz
-ne fut pas convaincu. Il fit valoir les difficultés et les périls de
-cette entreprise. Finalement, il déclara que le projet était
-impraticable et qu'il fallait trouver autre chose. Il fit partager cet
-avis à Bookmann et Evers.
-
-L'inconnu revint à la charge. Puisque le commandant se refusait à se
-rendre en Corse, il fallait fréter deux felouques et y charger les armes
-et les munitions. On embarquerait pendant la nuit les soldats; l'inconnu
-prendrait passage avec ses neuf compagnons et on mettrait à la voile
-pour aller reconquérir le royaume du seigneur Théodore. Richard devait
-faire partie de l'expédition. Le jeune homme fit mine d'accepter; mais
-il était bien décidé à ne pas prendre part à une nouvelle entreprise
-dangereuse et sans profits. La tentative en resta là. Richard et les
-soldats débarquèrent; _La Demoiselle Agathe_ fut frétée pour Hambourg.
-Richard fut logé à l'hôtel de l'Écu de France et défrayé par Bookmann et
-Evers, en attendant les ordres de Lucas Boon[399].
-
- [399] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._
-
-
-IV
-
-L'arrivée du navire avait fait quelque bruit à Livourne. Le Sénat de
-Gênes fit des démarches pour en obtenir la saisie. Wachtendonck, qui
-commandait les troupes impériales en Toscane, s'y refusa énergiquement
-parce que Livourne était un port franc. Le duc de Lorraine, en succédant
-au dernier des Médicis, avait confirmé cette franchise[400]. La
-république ne se tint pas pour battue; elle envoya une barque qui jeta
-l'ancre à côté de _La Demoiselle Agathe_, afin de voir ce qui se
-passait. Pour donner un semblant de satisfaction aux Génois, les
-autorités toscanes firent subir un interrogatoire aux matelots. La
-république eut la douleur d'apprendre que Théodore s'était bien
-embarqué sur le bâtiment, mais qu'il avait fui en pleine mer[401].
-
- [400] Lorenzi à Amelot, Florence, le 14 septembre 1737:
- Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [401] Lorenzi à Amelot, Florence, les 18 septembre et 12 octobre
- 1737: Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère
- des affaires étrangères.
-
-Les gens du baron se dispersèrent sans bruit après avoir reçu quelques
-secours des négociants; ils avaient tout intérêt à disparaître, car la
-ville de Livourne était remplie d'espions génois. Les soldats entrèrent
-au service de l'empereur[402].
-
- [402] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé
- Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.
-
-Je dois ici anticiper sur les événements pour dire ce que devint Denis
-Richard. Confiant dans l'étoile du seigneur Théodore, alléché par ses
-promesses, Richard n'avait pas hésité à aller tenter fortune dans
-l'entreprise montée par les traitants hollandais. Ce jeune anglais était
-un déclassé. Instruit, intelligent, il ne lui avait manqué que la chance
-pour réussir. Le mauvais sort voulut qu'il rencontrât le baron sur son
-chemin. La désillusion était vite arrivée. Seul, sans appui à Livourne,
-dans un pays inconnu pour lui, il se trouvait à la merci de deux
-négociants qui se lasseraient peut-être de lui venir en aide. Comme il
-savait beaucoup de choses, que les Génois se donnaient un mal infini
-pour apprendre, il voulut tirer parti des documents qu'il avait eu
-l'habileté de garder.
-
-Il alla donc trouver Gavi, consul de Gênes à Livourne. Il lui raconta
-les aventures de _La Demoiselle Agathe_; lui dit qu'il possédait le
-journal de voyage et demanda un secours en protestant de son dévouement
-pour la république. Gavi en référa à son gouvernement. Les Génois
-étaient toujours très disposés à recevoir les délations, mais ils
-n'entendaient pas payer cher ceux qui les apportaient. Ils commencèrent
-donc par faire la sourde oreille. Richard retourna chez le consul.
-Enfin, le 27 novembre, ne voyant rien venir, il envoya une requête au
-Sénat pour réclamer aide et secours. Il témoigna de son zèle pour le
-bien de la république, déclara en termes soumis qu'il était entièrement
-attaché à Leurs Sérénités. Il se disait tout disposé à servir d'espion
-et à communiquer au Sénat ce qu'il pourrait apprendre encore concernant
-Théodore[403]. Il était, en effet, resté en relations avec Bookmann et
-Evers, et, par eux, il se trouvait à même de connaître les secrets.
-
- [403] _Mémoire que Denis Richard présente avec soubmission aux
- Sérénissimes Doge, gouverneur et procurateur de la Sérénissime
- République de Gênes._ Livourne, le 27 novembre 1737: _Ribellione
- di Corsica, Filza_, N. Gle 13-3011. Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
-Sur ces entrefaites, Lucas Boon écrivit à ses correspondants de
-Livourne. Le projet d'une descente dans l'île n'était pas abandonné. Le
-commerçant voulait faire passer en Corse la cargaison de _La Demoiselle
-Agathe_, sous la conduite de Richard. «Vous pouvez l'assurer, disait
-Boon, que l'on a pris tout le soin pour son intérêt et avantage, et vu
-qu'il aura encore dix autres messieurs qui s'embarqueront avec lui, il
-peut le faire aussi sans crainte, car les autres aiment autant leur vie
-qu'il peut le faire à la sienne. Je vous recommande de l'assister avec
-tout ce qu'il aura besoin pour se préparer à faire ce voyage, mais au
-cas qu'il répugne à vouloir aller, alors vous ne lui donneriez aucune
-chose de plus, car il a convenu ici d'aller à l'île et si à présent il
-ne veut pas aller, nous ne sommes dans l'obligation de lui fournir
-aucune subsistance».
-
-Cette lettre fut communiquée à Richard. Elle était datée d'Amsterdam le
-6 décembre 1737. Il en prit une copie qu'il adressa le 25 à Gênes, en
-mettant en note qu'on lui avait donné quarante-huit heures pour se
-décider. Deux bâtiments ancrés dans le port de Livourne se tenaient à la
-disposition de Bookmann et Evers. Richard ajoutait qu'il était urgent de
-surveiller ces navires, comme toutes les barques et felouques, qui
-pouvaient se trouver dans le voisinage des côtes de la Corse[404].
-
- [404] Récapitulation d'une lettre écrite le 6 décembre 1737 par
- Lucas Boon d'Amsterdam à Bookmann et Evers, à Livourne: _loc.
- cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-La relation du voyage de _La Demoiselle Agathe_ fut remise par Richard à
-Gavi. Le consul en envoya une copie à Gênes et une autre à Mari,
-gouverneur en Corse. Le Sénat fit venir Richard à Gênes. Celui-ci fut
-interrogé longuement, et on lui promit une belle récompense. Mais quand
-les inquisiteurs eurent tiré de Richard tout ce qu'ils voulaient savoir,
-ils se bornèrent à lui donner quelques sequins, en lui octroyant la
-permission de se retirer où il voudrait. Le malheureux, dupé une seconde
-fois, vint trouver le ministre de France et lui conta ses mésaventures.
-Au cours de la conversation, Campredon demanda à Richard ce que Neuhoff
-comptait faire des trente-six seringues embarquées sur _La Demoiselle
-Agathe_. «C'était, répondit-il, pour seringuer de l'eau-forte, dont il
-fait bonne provision, dans les yeux des Génois qu'on pourra surprendre,
-comme des sentinelles qui se trouveront par là hors de combat sans que
-le bruit que feraient les coups de fusil donnent l'alarme». Richard se
-flattait de pouvoir rendre des services en France. Il demanda un secours
-à Campredon. Le ministre lui remit quelque argent. Le 30 septembre 1738,
-Denis Richard quitta Gênes[405]. Il disparut sans qu'on ait plus jamais
-entendu parler de lui, comme la plupart des collaborateurs éphémères de
-l'aventurier.
-
- [405] Campredon à Amelot, Gênes, le 2 octobre 1738:
- Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des
- affaires étrangères; publiée par M. l'abbé Letteron:
- _Correspondance_, p. 423-426.
-
-_La Demoiselle Agathe_ n'était pas le seul bâtiment frété par les
-commanditaires du roi pour porter des munitions en Corse. Le 23 juin
-1737, Théodore donnait pouvoir à un de ses secrétaires, un florentin,
-nommé François de Agata, pour fréter un second navire[406]. Ce vaisseau
-était _Le Yong-Rombout_, capitaine Antoine Bevers. Il appartenait aux
-sieurs Splenter, Van Doorn et Abraham Louxissen; il portait dix-huit
-canons. Le nolissement était fait à raison de seize cents florins de
-Hollande par mois. Quatre mois d'emploi lui étaient assurés[407].
-
- [406] _Copie du pouvoir du roi Théodore, traduit de sa main du
- hollandais en italien, donné à François de Agata, son secrétaire,
- pour fréter un bâtiment à Amsterdam, le 23 juin 1737_:
- Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des
- affaires étrangères. Ce document est court et sans intérêt.
-
- [407] Contrat de nolissement du _Yong-Rombout_: Correspondance de
- Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-_Le Yong-Rombout_ devait rejoindre _La Demoiselle Agathe_ sur les côtes
-de la Corse. La traversée s'effectua bien. Mais, si aucun incident n'en
-vint marquer le cours, elle se termina d'une façon tragique. Vers le
-mois d'octobre, le bâtiment arriva devant l'Île-Rousse. Le capitaine
-croyait que ce port était en la possession des mécontents et pensait
-pouvoir y débarquer son chargement en toute sécurité. Il se trompait;
-cette ville était occupée par les Génois. Ceux-ci, toujours méfiants,
-s'alarmèrent; en l'espèce, ils n'avaient pas tort. Ils apprirent que _Le
-Yong-Rombout_ avait été frété en Hollande par Théodore. Cela suffisait
-pour que tous ceux qui se trouvaient à bord fussent déclarés ennemis et
-traités comme tels. Les Génois parvinrent à s'emparer d'Agata et le
-malheureux fut pendu sans autre forme de procès. Bevers, ne voulant pas
-exposer son équipage et lui-même à un traitement pareil, s'empressa de
-prendre la mer, en remportant les munitions destinées aux rebelles. Il
-ne tenta même pas de débarquer sa cargaison sur un autre point. _Le
-Yong-Rombout_ mit à la voile et arriva à Naples au commencement du mois
-de novembre[408].
-
- [408] Pignon à Amelot, Livourne, les 23 décembre 1737 et 13
- janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 88-95-99.
-
-L'aventure tragique du navire causa une vive émotion aux commanditaires
-du roi. Lucas Boon n'y comprenait rien. Le capitaine était un homme
-expert, connaissant parfaitement la Corse. Comment avait-il commis la
-faute d'aller à l'Île-Rousse, dans un port appartenant aux Génois? Ces
-deux expéditions, manquées coup sur coup, dérangeaient les affaires. Sa
-Majesté devait en être très marrie; mais les négociants comptaient bien
-ne pas l'abandonner. Ils la consolaient et lui promettaient leur amitié
-et leur dévouement[409].
-
- [409] Lucas Boon à Bookmann et Evers, le 13 décembre 1737: _loc.
- cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Dominique Rivarola, ancien vice-consul d'Espagne à Bastia, était l'agent
-des Corses à Naples. A l'arrivée du navire, il engagea le capitaine
-Bevers à retourner en Corse pour y débarquer les armes et les munitions
-fournies par les commerçants hollandais, «les croupiers de Théodore»,
-comme Pignon les appelle. Bevers répondit qu'il ferait voile pour la
-Corse lorsqu'il lui serait possible d'aborder à Porto-Vecchio. Rivarola
-écrivit aux chefs des mécontents de tenter la prise de ce port. Il
-envoya ses lettres par une felouque de Lipari ayant vingt-deux hommes et
-sur laquelle il embarqua quelques fusils, de la poudre et du plomb.
-L'argent nécessaire à ces achats avait été fourni par des officiers
-siciliens, contre la promesse faite par Rivarola de leur fournir des
-recrues corses. Le 7 janvier, à la hauteur de Monte-Christo, dix
-matelots, craignant les représailles des Génois, demandèrent à être mis
-à terre. La felouque arriva en Corse le 13 janvier et débarqua sa
-cargaison[410].
-
- [410] Pignon à Amelot, les 13 et 20 janvier 1738: Abbé Letteron,
- _Pièces et documents_, p. 95-99, 101 et 103.
-
-Le marquis de Puisieux, ambassadeur de France à Naples, apprenant
-l'arrivée du _Yong-Rombout_ chargé de munitions pour les rebelles, et
-étant informé des démarches qu'on faisait auprès du capitaine pour le
-décider à retourner en Corse, pria le consul de Hollande, Valembergh, de
-venir chez lui et lui représenta qu'il devait empêcher le bâtiment
-d'aller porter des armes destinées à combattre la république de Gênes
-avec laquelle les États-Généraux n'étaient pas en guerre. Puisieux fit
-aussi remarquer que le roi prenait un intérêt tout particulier à la
-pacification de l'île et que le gouvernement hollandais ne
-désapprouverait certainement pas son consul d'avoir tenu compte des
-représentations légitimes de la France. Valembergh répondit d'une façon
-si évasive que Puisieux crut devoir informer Campredon de ce qui se
-passait. Il s'adressa également à Montalègre, ministre du roi des
-Deux-Siciles; celui-ci déclara que les munitions n'ayant pas été
-achetées dans les États de Sa Majesté sicilienne et que Louis XV n'ayant
-point déclaré la guerre aux Corses, il ne pouvait pas faire arrêter le
-bâtiment. Le ministre promit cependant de parler au consul de Hollande
-et de faire peur aux insulaires qui se trouvaient à Naples[411].
-
- [411] Puisieux à Amelot, Naples, le 7 janvier 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Adroitement et sans paraître y prendre part, Puisieux fit jeter le
-trouble dans l'esprit de Bevers, en lui faisant voir le danger qu'il y
-aurait pour lui à retourner en Corse. S'il avait eu quelque velléité
-d'aller débarquer son chargement dans l'île, la crainte salutaire qui
-lui fut inspirée devait le faire renoncer à son projet. Puisieux avait
-d'autant plus de raison de se méfier, qu'il apprit qu'en 1732 Théodore
-était venu à Naples, où il avait séjourné pendant quelque temps chez
-Valembergh[412].
-
- [412] Du même au même, même date: _Ibidem_.
-
-Valentin Tadei, florentin, embarqué à bord du navire zélandais, alla
-trouver le marquis Grimaldi, envoyé génois à Naples, et lui dit son
-repentir. Il implora sa miséricorde, c'est-à-dire quelque argent pour
-lui permettre de s'en retourner à Pise. Il ne voulait plus se mêler, à
-l'avenir, des affaires du baron. Tadei remit à Grimaldi les polices de
-chargement, le contrat d'affrètement, le pouvoir authentique de Neuhoff
-et enfin le projet d'une nouvelle convention préparée par Rivarola pour
-le voyage éventuel du bâtiment à Porto-Vecchio[413].
-
- [413] Ce contrat ne fut jamais signé. Puisieux à Amelot, Naples,
- le 21 janvier 1738: _Ibidem_.--Le projet de contrat se trouve
- dans la Correspondance de Gênes au fol. 26 du vol. 101.
-
-Au commencement du mois de mars, _Le Yong-Rombout_ était à Gaète. Le
-capitaine reçut l'ordre des commerçants hollandais de retourner en
-Zélande, après avoir remis son chargement à un négociant de Livourne.
-
-Bevers vint à Naples et supplia Puisieux de lui délivrer un passeport
-pour remplir sa mission. L'ambassadeur s'y refusa[414].
-
- [414] Puisieux à Amelot, Naples, les 4, 18, 25 mars et 1er avril
- 1738: Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère
- des affaires étrangères.
-
-Nous avons vu qu'au moment où Théodore fut arrêté à Amsterdam, la
-république de Gênes avait demandé qu'on le gardât en prison le temps
-suffisant pour qu'elle pût le réclamer. Les États Généraux n'avaient pas
-voulu donner satisfaction aux Génois. Une note insérée au mois de juin
-dans _Le Mercure historique et politique_, note paraissant émaner d'une
-source officieuse, expliquait les motifs pour lesquels Leurs Hautes
-Puissances ne pouvaient pas intervenir, malgré le désir qu'elles avaient
-d'être agréables à la Sérénissime République. Le baron de Neuhoff avait
-été emprisonné à la demande de certains particuliers. Les créanciers
-étaient toujours libres de faire sortir leur débiteur quand bon leur
-semblait. Théodore n'étant pas sujet de Gênes, le gouvernement
-hollandais ne pouvait au surplus prendre aucune mesure contre lui à la
-demande du Sénat. Du reste, les États Généraux se défendaient d'avoir
-favorisé ses projets en quoi que ce fût[415].
-
- [415] L'opinion que les États Généraux de Hollande favorisaient
- en secret l'entreprise du baron de Neuhoff, était cependant assez
- répandue. Dans un document intitulé: _Mémoires de certaines
- intrigues de Théodore_, qui se trouve aux Archives du Ministère
- des affaires étrangères, dans la Correspondance de Corse, vol. 2,
- on lit: «Il (Théodore) fut arrêté pour dettes en arrivant à
- Amsterdam, mais ayant trouvé un des juifs avec lequel il avait
- fait un traité de leur remettre San Fiorenzo ou Portovecchio,
- selon qu'il leur conviendrait, ce juif, dis-je, paya pour lui et
- le produisit à ses correspondants Lucas Boon, Tronchin et
- Neufville, qui firent un fonds en marchandises et munitions de
- cinq millions. Il est à présumer que ces marchands n'étaient que
- procureurs dans cette affaire, puisque Théodore s'obligeait de
- leur donner pour sûreté de leurs avances Ajaccio jusqu'à l'entier
- payement de la somme. Quelles troupes ont des marchands pour
- garder une forteresse dans un pays où la guerre est actuellement,
- si les États eux-mêmes n'y avaient pris des engagements secrets.
- De plus, l'armement des trois vaisseaux qui s'étaient présentés
- sur les côtes de Corse, s'était fait assez publiquement en
- Hollande pour que les États ne l'eussent pas ignoré».
-
-A la nouvelle de l'armement des navires _La Demoiselle Agathe_ et _Le
-Yong-Rombout_, la république avait protesté plus vivement que jamais.
-Leurs Hautes Puissances répondirent en élevant des réclamations sur la
-façon dont les Génois avaient traité les marins hollandais des navires
-qu'on soupçonnait aller en Corse porter des munitions aux
-mécontents[416]. Contre tout droit des gens, dans le port franc de
-Livourne, ils s'étaient livrés à des investigations hostiles. Les États
-Généraux ne pouvaient pas admettre la surveillance, les délations--voire
-les vexations, dont leurs nationaux avaient été victimes. En agissant
-ainsi, les Génois portaient un grave préjudice au libre exercice du
-commerce. Quant à tout ce qui avait été dit sur les passagers et la
-cargaison de _La Demoiselle Agathe_, ce n'était que des fables. On ne
-possédait pour prouver ces racontars que des papiers sans valeur
-fabriqués pour les besoins de la cause. Leurs Hautes Puissances
-demandaient donc à la république de respecter davantage à l'avenir leurs
-nationaux et leur trafic[417].
-
- [416] La lettre des États Généraux à la République de Gênes parle
- d'un autre navire qui se serait trouvé dans le même cas que _La
- Demoiselle Agathe_, _Le Maria Jacoba_, capitaine Cornelius Roos.
- Ce bâtiment avait été surveillé et visité par les Génois à
- Livourne contre tout droit.
-
- [417] Les États Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas à la
- Sérénissime République de Gênes. La Haye, le 23 novembre 1737,
- _Filza_ I, 2121 (1737-1738). Archives d'État de Gênes, archives
- secrètes.
-
-Dans certains cas, les gouvernements doivent nier même les choses
-évidentes. Les États Généraux ne pouvaient pas avouer que Théodore avait
-pris passage à bord de _La Demoiselle Agathe_.
-
-Van Sil crut aussi devoir se justifier de ses accointances avec
-Théodore, lors du passage de ce dernier à Lisbonne[418].
-
- [418] Lettre de Van Sil du 15 octobre 1737 sans nom de
- destinataire: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives
- secrètes.
-
-Qu'était devenu le baron tandis que se déroulaient ces événements? Il se
-tenait soigneusement caché.
-
-Au mois d'octobre, un émissaire de Théodore arriva à Amsterdam. Il
-était chargé de recruter des garçons boulangers et autres artisans. Il
-eut plusieurs conférences avec Dedieu, mais il ne révéla pas la retraite
-du roi. Sa véritable mission consistait à faire prendre patience aux
-commanditaires de Sa Majesté. Les denrées de Corse ne devaient pas
-encore arriver, car on n'avait aucun bâtiment pour les expédier. Les
-embarquements se feraient dès qu'on aurait un navire. Le seigneur
-Théodore, objet d'une surveillance incessante, ne pouvait pas donner de
-ses nouvelles. Les secours promis par la France à la république ne
-l'effrayaient pas. Il avait pleine confiance en l'avenir[419].
-
- [419] Copie d'une lettre d'Amsterdam du 23 octobre 1737,
- communiquée avec la lettre de Fénelon à Amelot du 29 octobre:
- Correspondance de Hollande, vol. 424. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- En envoyant cette copie Fénelon écrivait:
-
- «Je joins ici la copie d'une lettre qui a été écrite d'Amsterdam
- et qui m'a été confiée. Ce qui est dit de M. Dedieu, qui a été
- fourni par la ville d'Amsterdam pour premier commissaire aux
- conférences d'Anvers et pour qui l'agent arrivé de Corse avait une
- commission, et bien d'autres particularités qui se peuvent
- joindre, ont assurément de quoi donner de fortes indices que
- l'Angleterre s'est intéressée pour procurer les facilités que le
- baron de Neuhoff a trouvées non seulement pour se tirer des mains
- de ses créanciers qui l'avaient fait arrêter à Amsterdam, mais
- encore pour s'y pourvoir de tout ce qu'il en a tiré en munitions,
- armes, etc... et qui ont suivi ou devancé son retour en Corse.
- L'Angleterre n'aura pas pris cet intérêt sans vue (en chiffres).
- Celle de prendre le contrepied de nous dans une affaire qu'elle
- croirait propre à nous mettre moins bien avec l'Espagne serait
- remarquable.»
-
- La diplomatie française voulait voir dans l'équipée de Théodore
- des menées anglaises. Ses craintes ne semblaient pas justifiées.
- Plus tard, l'Angleterre favorisera les entreprises de Théodore.
- Pour l'instant, ce n'était qu'un coup de commerce tenté par des
- trafiquants trop crédules.
-
-Théodore pouvait aisément tromper ses commanditaires par un aussi
-grossier mensonge, car on ignorait encore à Amsterdam et sa fuite en
-pleine mer et l'avortement de l'expédition. Bookmann et Evers reçurent,
-le 5 janvier 1738, des lettres de Lucas Boon. Dans ce courrier, il y
-avait une missive pour Neuhoff, sous le nom de Villeneuve. On ne devait
-la lui remettre qu'en mains propres. Le trafiquant ignorait, comme les
-autres, où était passé le roi, son associé. Cependant, le mois
-précédent, Vernais et Cloots, les correspondants de Lucas Boon à
-Lisbonne, avaient écrit à Livourne que Keverberg était arrivé en leur
-ville et qu'on supposait que le baron s'y trouvait également. Il se
-cachait sans doute très soigneusement; car on n'avait pas pu découvrir
-sa trace. Les négociants ajoutaient qu'il faisait bien de ne pas se
-montrer, car plusieurs personnes étaient munies de contraintes par corps
-délivrées contre lui à la requête de certains créanciers
-hollandais[420].
-
- [420] Pignon à Amelot, Livourne, 13 janvier 1738: Abbé Letteron,
- _Pièces et documents_, p. 95-99.
-
- [421] Puisieux à Amelot, Naples, le 2 janvier 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Si Théodore n'écrivait pas à ses associés, il était en correspondance
-avec Rivarola, le plus intrigant des agents corses. Ces lettres
-parvenaient par l'intermédiaire de la fidèle amie, la sœur
-Fonseca[421].
-
-Quant à ceux dont il n'avait plus besoin, il les abandonnait lâchement.
-Pour ne pas mourir de faim, Richard avait été obligé de vendre, contre
-quelques sequins, les secrets de l'entreprise; Agata avait été pendu;
-Costa, enfin, le bon et loyal serviteur, mourait misérablement à
-Livourne[422], dans un exil qu'il avait accepté par dévouement. Il
-s'éteignit sans avoir eu une pensée du souverain auquel il avait tout
-sacrifié.
-
- [422] Lorenzi à Amelot, Florence, le 12 octobre 1737:
- Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
- La république de Gênes est impuissante à réprimer la révolte en
- Corse.--Négociations avec la France.--Traité de Fontainebleau.--La
- mission de Pignon.--Expédition française.--Duplicité des
- Génois.--Théodore revient en Hollande.--Mathieu Drost.
-
- La réclame dans les gazettes de Hollande.--Nouvelle entreprise
- commerciale.--Enrôlement des colons.--La cargaison des
- navires.--Relâche à Malaga et Alicante.--La flotte de Théodore à
- Cagliari.--Arrivée en Corse.--Le roi malgré lui.--Exécution d'un
- traître.--Théodore s'en va.--Aventures de ses officiers.
-
- Arrivée de _l'Africain_ à Naples.--Le consul de
- Hollande.--Arrestation du capitaine Keelmann.--Théodore est arrêté
- et conduit à Gaète.--Le gouvernement français et les États Généraux
- de Hollande.
-
- Mort de Boissieux.--Il est remplacé par le marquis de
- Maillebois.--Nouvelles instructions.--La guerre dans les
- montagnes.--Frédéric de Neuhoff.--Son odyssée.
-
-
-I
-
-La révolte en Corse continuait. La république était débordée; elle
-n'avait plus ni vaisseaux, ni soldats. Ses finances s'épuisaient. Ses
-agents, dans l'île, la trahissaient. Des trafiquants génois, mettant
-l'intérêt de leur négoce au dessus de tout principe patriotique,
-entretenaient la guerre en fournissant aux rebelles des vivres et des
-munitions[423]. Chaque jour on se battait sous les murs de Bastia.
-
- [423] «La république a fait arrêter un bâtiment génois qui
- portait des provisions de bouche et même quelques armes aux
- révoltés. La chose ne serait point surprenante, puisque tous ceux
- qui gagnent aux emplois, en Corse, ou qui sont chargés de la
- fourniture des vivres qu'on est dans la nécessité d'y envoyer,
- sont bien éloignés de désirer que cette guerre finisse, dût-elle
- achever de ruiner le trésor public...»
-
- Campredon à Maurepas, Gênes, le 4 avril 1737: Correspondance de
- Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Cette situation préoccupait la cour de Versailles. La pensée d'acheter
-la Corse perçait, dès cette époque, dans les instructions adressées à
-Campredon. Tant que la république serait en état de conserver l'île, le
-gouvernement français n'élèverait aucune compétition; mais le jour où
-les Génois seraient amenés, par la force des choses, à vendre la Corse,
-la France ne pourrait permettre à aucune autre puissance d'en faire
-l'acquisition[424].
-
- [424] «Les deux lettres, Monsieur, que vous avez écrites à M.
- Chauvelin, le 14 du mois dernier, confirment beaucoup les
- soupçons qu'on avait déjà que les révoltés de l'île de Corse
- étaient soutenus par la cour de Madrid et par celle de Naples, et
- c'est un objet assez intéressant pour que vous deviez employer
- toute votre adresse à en découvrir la vérité. Vos conjectures
- deviendraient plus que vraisemblables si l'on effectue la
- résolution d'envoyer M. Augustin Grimaldi à Madrid. Il serait à
- désirer que la république fût, comme on vous l'a assuré, dans la
- disposition de vendre cette île. Le roi n'y aurait jamais porté
- ses vues, tant qu'elle serait demeurée au pouvoir des Génois, et
- Sa Majesté n'avait pas même jugé à propos, jusques à présent, de
- prendre part à cette révolution sur laquelle on ne pouvait former
- que des conjectures fort incertaines; mais lorsqu'il s'agira de
- traiter de la vente de cette île, il ne conviendrait pas aux
- intérêts de la France qu'aucune autre puissance en fît
- l'acquisition; c'est pourquoi je vous prie de veiller exactement
- sur ce qui se passe à ce sujet et de m'informer de ce que vous
- apprendrez. Vous comprenez bien que ce qu'on offrirait aux Génois
- ne serait payé qu'après que la France en serait entrée en
- possession et vous pouvez faire sentir, sans trop vous expliquer,
- que la France ne verrait pas tranquillement qu'une autre
- puissance voulût s'en rendre maîtresse.
-
- «L'Espagne n'est pas la seule qui ait des vues sur l'île de Corse.
- Le mémoire que j'ai reçu de Vienne et dont je vous envoie une
- copie, vous fera connaître que le duc de Lorraine peut être
- soupçonné d'y prétendre et de vouloir y exciter un parti en sa
- faveur, et il est à propos que vous trouviez moyen de rendre ce
- mémoire public sans que vous paraissiez y avoir pris part.»
-
- Amelot à Campredon, 5 mars 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99.
- Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-L'envoyé d'Espagne à Gênes, Cornejo, ne restait pas inactif. Tout en
-déclarant que sa cour n'avait aucune ambition sur la Corse, il avait des
-conférences secrètes avec Augustin Grimaldi, un des membres influents du
-gouvernement génois, chez les jésuites, dans l'appartement du Père
-Tambin[425].
-
- [425] Campredon à Amelot, Gênes, les 4 mars et 18 avril 1737:
- Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Le ministre de France essayait de déjouer ces intrigues; mais ce n'était
-pas chose aisée, car il se heurtait à une mauvaise foi insigne et à
-l'hostilité non déguisée de certains personnages génois. Le gouvernement
-faisait arrêter les courriers pour prendre connaissance de la
-correspondance échangée entre Campredon et Amelot[426]. La cour de Turin
-s'alarmait; l'envoyé de l'Empereur, Guicciardi, s'agitait et se montrait
-inquiet, car on prévoyait que, malgré tout, la république serait forcée
-de demander des secours à Louis XV, seul souverain en Europe en état de
-l'aider efficacement[427].
-
- [426] Campredon à Amelot, Gênes, le 4 avril 1737. Correspondance
- de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
- [427] Le même au même, le 27 juin 1737: _Ibidem_.
-
-Des négociations se nouèrent en effet entre Gênes et Versailles. Sorba
-reçut les pleins pouvoirs pour traiter; on lui adjoignit Brignole, comme
-envoyé extraordinaire, et Emmanuel Durazzo. D'Angervilliers, de son
-côté, envoya à Gênes Peloux, en qualité de commissaire ordonnateur des
-guerres en Corse[428].
-
- [428] Le même au même, les 19 et 26 septembre 1737:
- Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Il n'y a pas lieu de relater ici dans ses détails l'intervention
-française dans l'île. Je me contenterai de rappeler brièvement les faits
-qui sont indispensables pour suivre l'histoire de Théodore.
-
-Le 12 juillet 1737, Schmerling, envoyé de l'Empereur, et Amelot,
-signèrent, à Versailles, une déclaration par laquelle Leurs Majestés
-Impériale et Très Chrétienne se promettaient «réciproquement qu'elles ne
-souffriront pas que l'île de Corse sorte de la domination génoise sous
-quelque prétexte ou pour quelque cause que ce puisse être». Les deux
-puissances déclaraient en outre qu'elles concerteront et prendront à cet
-égard les mesures qu'elles jugeront les meilleures[429].
-
- [429] Déclaration signée le 12 juillet 1737 au nom du Roi et de
- l'Empereur: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et
- documents_, p. 2.
-
-La France, d'accord avec l'Empereur, proposait donc à la république de
-Gênes l'envoi en Corse de trois mille hommes de troupes françaises pour
-soumettre les rebelles. Le 10 novembre 1737, une convention définitive
-passée entre la France et la république, régla les conditions de cette
-intervention. Si les trois mille hommes ne suffisaient pas à faire
-rentrer les Corses dans l'obéissance, la cour de Versailles s'engageait
-à envoyer un nouveau corps de cinq mille hommes. Les Génois devaient
-payer à la France une indemnité de deux millions de livres en monnaie
-courante de France[430].
-
- [430] Convention entre la république de Gênes et la cour de
- France, Fontainebleau, le 10 novembre 1737: Correspondance de
- Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 61.
-
-Tandis que l'expédition se préparait, la cour de Versailles envoyait le
-sieur Pignon, précédemment consul de France à Tunis, en mission spéciale
-à Livourne, où se trouvaient les principaux chefs corses et où les
-révoltés avaient un représentant, le prêtre Grégoire Salvini. Celui-ci
-était muni d'un pouvoir donné, le 6 août 1736, sous les signatures de
-Hyacinthe Paoli, général du royaume, de Louis Giafferi, de Jean-Jacques
-Ambroggi, de Paul-Marie Paoli et de Jean-Thomas Giulani, ne faisant
-aucune mention du roi Théodore Ier[431]. Il avait été sans doute donné à
-son insu et cependant, Neuhoff, à cette époque-là, régnait encore dans
-l'île. Les chefs, qui l'avaient acclamé comme un sauveur, ne se
-souciaient plus de lui. Si elle avait besoin d'être démontrée davantage,
-l'inconstance politique des Corses ressortirait ici d'une façon
-frappante.
-
- [431] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 1.
-
-La mission confiée à Pignon avait eu pour principe une lettre écrite par
-Salvini au cardinal Fleury, exposant les griefs des insulaires et
-justifiant leur révolution. Louis XV avait cru devoir profiter de cette
-confiance «pour inspirer des sentiments de paix et les instruire par des
-voies sûres et secrètes». Pignon se mettrait donc en relations avec
-Salvini pour préparer les «voies de conciliation» que la France
-«préférait aux voies de rigueur». La mission de Pignon devait être
-ignorée des Génois, car son véritable but était de déjouer les
-négociations que les Corses entamaient à Livourne avec des puissances
-étrangères. L'agent secret devait rendre visite au général Wachtendonck
-dès son arrivée; seulement il était inutile de mettre le représentant de
-l'Empereur au courant de toutes les démarches que lui, Pignon, ferait
-auprès des Corses[432].
-
- [432] Instructions pour le sieur Pignon, Fontainebleau, le 13
- novembre 1737: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et
- documents_, p. 65-69.
-
-La flotte française destinée à transporter en Corse le corps
-expéditionnaire se rassembla à Antibes. Le départ avait été fixé au 1er
-janvier 1738, mais il ne put avoir lieu qu'un mois plus tard, le samedi
-1er février. Le temps était beau. A trois heures de l'après-midi, _La
-Flore_, frégate de trente canons, portant le comte de Pardaillan, chef
-d'escadre, fit les signaux de départ et la flotte cingla vers Bastia.
-_La Flore_ avait également à son bord le comte de Boissieux, général en
-chef de l'expédition et son état-major[433].
-
- [433] Jaussin, _op. cit._, t. I, p. 18-21.
-
-La flotte française doubla le Cap Corse, le 6 février à cinq heures du
-matin. Elle mouilla devant Bastia, le même jour à quatre heures de
-l'après-midi[434]. Le débarquement commença aussitôt.
-
- [434] _Idem_, _ibidem_, p. 24.
-
-Campredon avait demandé au ministre de défendre aux officiers, dans leur
-intérêt, de se livrer aux jeux de hasard, en Corse, car «M. Mari, qui
-est grand joueur, les dépouillera jusqu'au dernier sol»[435].
-
- [435] Campredon à Amelot, Gênes, le 12 décembre 1737:
- Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Le gouverneur génois était aussi «un grand charlatan, qui sous les
-apparences d'une franchise extrêmement ouverte et dans laquelle il
-affecte de ne faire entrer que du badinage et des discours de
-galanterie, cache le dessein de pénétrer dans la joie la plus
-licencieuse ce que pensent ceux avec qui il entre en société». Se
-trouvant à Gênes à la fin de 1737, il était allé voir Campredon. Il se
-répandit en protestations dévouées à l'égard des Français. Il désirait
-conserver son poste aussi longtemps que ceux-ci resteraient dans l'île,
-fût-ce dix ans. Il déclara vouloir vivre sur le pied d'une parfaite
-intimité avec les principaux officiers. Il comptait «leur faire bonne
-chère et même les loger au château auprès de lui, parce que le temps le
-plus propre à traiter d'affaires était celui de la robe de chambre». Et
-Campredon concluait: «Cette insinuation avait deux objets, le premier de
-me sonder sur le séjour que les troupes du roi pourraient faire en
-Corse, le second était d'avoir, sous prétexte de politesse, toujours M.
-de Boissieux sous les yeux»[436]. Cette appréciation se trouva
-justifiée.
-
- [436] Campredon à Amelot, Gênes, le 26 décembre 1737:
- Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-En effet, des conflits ne tardèrent pas à surgir. Boissieux devait
-essayer de tous les moyens d'apaisement avant de recourir aux
-armes[437]. Mari ne l'entendait pas ainsi; il voulait que le général
-français traitât les rebelles avec la dernière rigueur. Aussi ne
-dissimulait-il pas son dépit. Il déclarait publiquement qu'il allait
-prendre le commandement des troupes «pour mettre tout à feu et à sang».
-Ces bruits étaient répandus dans le dessein d'empêcher les Corses de se
-soumettre aux Français. Il faisait surveiller, par des sbires, les
-maisons où habitaient Boissieux et les officiers généraux. Il avait
-posté des corps de garde sur les routes de façon à intercepter les
-correspondances destinées au général. Ceux qu'on prenait porteurs de
-lettres étaient arrêtés, mis en prison et envoyés à Gênes. Le consul de
-France, lui aussi, eut à subir des vexations de tout genre. Il dut
-demander la protection de Boissieux[438].
-
- [437] Instructions pour le comte de Boissieux: Abbé Letteron,
- _Pièces et documents_, p. 73-76.
-
- [438] Traduction d'une lettre d'Angelo, vice-consul de France à
- Bastia, le 25 février 1738: Correspondance de Gênes, vol. 101.
- Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron,
- _Correspondance_, p. 398-400.
-
-Le logement des troupes que, par traité, la république devait assurer
-d'une façon convenable, fut des plus défectueux. Les officiers avaient
-été logés dans les «cloaques les plus infâmes». Dans ces taudis, les
-Génois, avaient, par surcroît, pratiqué des «dégradations préméditées».
-Chez Boissieux on avait enlevé jusqu'aux serrures, et Mari, sur sa
-réclamation, dut lui en envoyer deux nouvelles pour sa chambre[439].
-
- [439] Boissieux à Campredon, Bastia, le 27 février 1738:
- Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives des affaires
- étrangères.--Abbé letteron, _Corespondance, p. 401-402_
-
-L'expédition française en Corse semblait devoir anéantir les projets de
-Théodore. Les côtes étaient étroitement surveillées; toute tentative de
-débarquement paraissait impossible. Du reste, depuis quelques mois, le
-baron avait donné très peu signe de vie. On disait que ses affaires se
-trouvaient dans le plus piteux état. Il n'osait se montrer nulle part à
-cause des innombrables créanciers qu'il avait semés sur sa route. Les
-négociants de Hollande, trompés dans leurs espérances et filoutés de
-sommes importantes, devaient, d'après les bruits qui circulaient, en
-vouloir beaucoup à leur associé[440]. On ne savait pas au juste où il
-était. On avait signalé sa présence dans le Luxembourg et sur les bords
-du Rhin. On prétendait aussi qu'il se tenait caché dans une auberge à
-Bologne[441]. Les chefs corses ne croyaient plus à un retour du roi.
-Salvini écrivit au chanoine Orticoni pour le supplier d'engager les
-mécontents à accepter la médiation des Français. «Je ne vous dirai rien
-de Théodore, disait-il, parce que vous savez ma façon de penser à son
-sujet, si ce n'est que vous et moi n'avons pas été sa dupe»[442]. Cette
-lettre du représentant des révoltés à Livourne fut envoyée à Boissieux,
-qui devait la faire tenir secrètement à Orticoni[443].
-
- [440] Pignon à Amelot, Livourne, 2 janvier 1738: Correspondance
- de Corse, vol. 1 Archives du Ministère des affaires
- étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents, p. 101-103._
-
- [441] Antonio Batistella: op. cit., p. 180.
-
- [442] Salvini à Opticoni, Livourne, 8 février 1738. Communiquée
- avec la lettre de Pignon à Amelor du 10 février: Correspondance
- de Corse, vol. 1 Archives du du Ministère des Affaires
- étrangères--Abbé Letteron, Pièces et documents, p. 114-117.
-
- [443] Il n'y avait dans cette façon d'agir rien de contraire à la
- loyauté, puisque Salvini, en recommandant aux rebelles de s'en
- remettre à Louis XV, entrait dans les vues du gouvernement
- français. Les instructions de Boissieux étaient formelles--nous
- l'avons vu--; il devait employer tous les moyens de conciliation
- avant de recourir aux armes. Les Génois voulaient au contraire
- que les insulaires fussent sévèrement réprimés et c'est pourquoi
- Boissieux était en droit de favoriser secrètement la
- correspondance des chefs, quand celle-ci avait pour but d'amener
- l'apaisement.
-
-Le chanoine répondit par la même voie:
-
-«Je ferai tout mon possible, non parce que nous n'avons rien à espérer
-du baron Théodore, en lequel je n'ai jamais eu confiance, ni que, depuis
-plusieurs années, je ne sois persuadé que l'Espagne ne veut pas
-s'occuper de nous, mais seulement en raison de la vénération que l'île a
-depuis les temps les plus anciens pour le nom sacré et adoré du roi de
-France»[444]. Cela n'empêchera pas les Corses de combattre les Français
-à outrance.
-
- [444] Orticoni à Salvini, Casinca, le 19 février 1738. Lettre
- jointe à celle de Pignon à Amelot du 28 février: Correspondance
- de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 130-135.
-
-Malgré toutes les suppositions, Théodore reparut en Hollande au
-commencement de 1738. Il expédia un navire en Corse avec son acolyte
-Buongiorno. Celui-ci parvint à débarquer près d'Aléria. Il portait des
-lettres du roi aux principaux chefs et quelques petites munitions.
-Neuhoff, comme toujours, promettait de prompts et de puissants secours.
-Il se donnait, disait-il, beaucoup de mal et faisait de grosses dépenses
-pour la délivrance des insulaires. Il demandait, en retour, qu'on
-l'aidât un peu. Il fallait imposer les peuples et lui fournir de l'huile
-en échange des munitions[445].
-
- [445] Pignon à Amelot, Livourne, le 20 février 1738:
- Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
- archives étrangères.--Anné Letteron, _Pièces et documents_, p.
- 135-136.
-
-Sur ces entrefaites, Pignon reçut l'ordre de quitter Livourne. Il devait
-se rendre à Bastia et se mettre à la disposition de Boissieux[446].
-Amelot jugeait que la mission de son représentant en Toscane, auprès des
-chefs corses, avait donné tout ce qu'on en pouvait espérer et que les
-négociations se poursuivraient plus utilement dans le pays même. Pignon
-arriva en Corse le 8 mars. Mais le général et l'envoyé ne purent pas
-s'entendre. Boissieux accusait Pignon d'être beaucoup trop lié avec les
-Génois. Celui-ci écrivait au ministre que le général se laissait tromper
-par les insulaires. Il envoyait presque journellement à Amelot tous les
-bruits qui circulaient, les donnant pour nouvelles certaines. Il
-affirmait, contre toute vérité, que Théodore était arrivé à Aléria,
-qu'il se tenait caché chez Xavier de Matra et qu'il avait beaucoup
-vieilli. Il critiquait le général de ne s'être pas fait livrer le
-baron[447].
-
- [446] Pignon à Amelot, Bastia, les 4, 7, 13 et 14 mai 1738:
- Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.
- 173-176, 193-194, 201, 204.
-
- [447] Amelot à Pignon, Versailles, le 11 février 1738:
- Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.
- 118-119.
-
-Ce zèle excessif ennuyait singulièrement Boissieux. Ils en arrivèrent à
-ne plus se voir. Le 13 mai, Pignon fut rappelé en France[448].
-
- [448] Amelot à Pignon, Versailles, le 13 mai 1738: Correspondance
- de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 200.
-
-Un nouvel agent de Théodore était débarqué dans l'île. Cet individu se
-faisait appeler Mathieu Drost, mais il n'avait aucun lien de parenté
-avec le baron[449].
-
- [449] Le baron de Neuhoff n'avait comme parent du nom de Drost
- que le grand commandeur de l'Ordre Teutonique à Cologne.
-
- [450] Pignon à Amelot, Bastia, le 14 mai 1738: Correspondance de
- Corse. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé
- Letteron, _Pièces et documents_, p. 203.
-
-Drost portait quelques lettres et paquets du roi. Il se rendit à
-Casinca, où les chefs étaient réunis. L'émissaire de Théodore croyait
-que les Corses étaient fidèlement attachés à leur souverain; il
-s'aperçut vite du contraire, car il fut très mal reçu. A peine arrivé,
-il n'eut qu'une idée: quitter l'île au plus tôt. Il écrivit à Boissieux,
-demandant des passeports pour lui et pour ses compagnons. Le général ne
-répondit pas à cette requête. Drost parvint à s'embarquer. Il arriva à
-Livourne, où il se tint caché dans la maison d'un prêtre corse.
-
-Pour en finir avec cet aventurier, je dirai--en intervertissant un peu
-l'ordre chronologique des événements--qu'au mois de juin, par
-l'intermédiaire d'un certain del Negro, il avait fait demander à la
-religieuse Fonseca une somme de huit à dix sequins pour envoyer une
-felouque en Corse. La sœur renvoya l'émissaire sans rien lui
-donner[451]. Le 10 août, Drost fut arrêté dans la maison d'un métayer du
-Grand-Duc, chez qui Théodore avait logé. On saisit ses papiers, dans
-lesquels on ne trouva pas grand chose d'intéressant. Mis au secret dans
-la citadelle, sa détention ne prit fin que le 6 octobre. On lui rendit
-ses effets et il se hâta de s'embarquer pour Naples[452].
-
- [451] La sœur Fonseca à Bigani, Rome, le 14 juin 1738.
- _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
- [452] Lorenzi à Amelot, Florence, les 13 septembre, 4 et 11
- octobre 1738: Correspondance de Florence, vol. 89. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-Pendant ce temps, les Génois avaient arrêté aux environs de Savone et
-conduit sous escorte à Gênes un individu qu'on croyait être Théodore et
-auquel la populace fit «mille avanies». C'était un malheureux fou,
-bourgeois de Casalmajor, qui depuis plusieurs mois errait dans les
-montagnes, vivant d'aumônes. «Ce qui a paru plaisant en cette aventure
-est que le gouvernement de Gênes ait pu soupçonner le baron de Neuhoff
-de la folle témérité de venir se livrer à des ennemis grièvement
-offensés et qui ont mis sa tête à prix»[453].
-
-
-II
-
-Les gazettes hollandaises faisaient une grande réclame au roi Théodore.
-Le _Mercure historique et politique_ se distinguait par l'ardeur qu'il
-mettait à proclamer la grandeur d'âme, la générosité, l'intelligence de
-Sa Majesté. Neuhoff devait, écrivait-on, vaincre facilement les
-Français. Il n'avait qu'une ambition: rendre la liberté à un peuple
-opprimé. Rien ne lui coûterait pour atteindre ce but, pas même le
-sacrifice de sa couronne. Le journal faisait ensuite ressortir les
-avantages qui résulteraient d'un trafic suivi et bien organisé avec la
-Corse. L'abondance des vins, de l'huile et des grains rendait les prix
-dérisoires. Cette île, si peu connue jusqu'alors, était appelée à
-prendre une place importante dans le monde; elle le devrait à Dieu et à
-son _Libérateur_[454].
-
-L'affaire, qui avait si piteusement échoué en 1737, allait être reprise
-sur de nouvelles bases. Théodore n'avait pas craint de revenir en
-Hollande. Ses associés ne lui gardaient pas rancune. Au contraire, ils
-étaient plus que jamais décidés à faire de la royauté du baron une vaste
-opération commerciale. La campagne de presse préparait les voies. Des
-prospectus alléchants furent lancés pour enrôler des colons, car il
-fallait du monde pour mener à bien l'entreprise. Les négociants, Boon et
-Dedieu, s'étaient adjoint un nommé Fandermil. Il avait été entendu avec
-le roi que la nouvelle expédition comporterait quatre navires[455].
-
- [454] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro du
- mois de janvier 1738.
-
- [455] Les détails de la seconde expédition de Théodore nous sont
- connus par des documents qui se trouvent dans les archives du
- Ministère des affaires étrangères (Correspondance de Corse, vol.
- 1-2). Ces pièces sont:
-
- 1e _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé François
- Vastel, le 7 novembre 1738_;
-
- 2e _Rapport du Commissaire provincial des guerres La
- Villeheurnois_;
-
- 3e _Précis de l'extrait du journal de voyage du nommé Riesenberg
- (allemand de nation)_;
-
- 4e _Extrait des interrogatoires de dix personnes de la suite de
- Théodore restées en Corse et qui ont depuis été envoyées à
- Toulon._
-
- Les trois premiers documents ont été publiés par M. l'abbé
- Letteron, _Pièces et documents_, p. 283-286, 287-290, 334-346.
-
- Les documents ci-dessus relatifs à la seconde expédition de
- Théodore, émanent de gens qui faisaient partie de cette expédition
- à des titres différents. François Vastel était matelot à bord d'un
- des navires; Riesenberg se trouvait parmi les gens au service de
- Neuhoff.
-
- Quant aux dix personnes, dont les interrogatoires furent envoyés à
- Versailles, c'étaient de pauvres diables engagés en Hollande par
- les agents de Théodore et qui furent pris en Corse. Ces
- interrogatoires sont précédés de cette note: «Lors de la prise que
- fit M. de Sabran, commandant la frégate _La Flore_, sur la côte de
- Corse, de quelques bâtiments de la suite de Théodore, il se trouva
- à terre une trentaine de personnes, dont dix manquant de tout
- allèrent se rendre à M. de Sabran, sur la parole qu'il leur donna
- que leur vie serait en sûreté. Ces dix personnes ont été conduites
- dans les prisons de Toulon où elles sont actuellement. M. le duc
- de Villars a envoyé les interrogatoires qui lui ont été faits le
- 23 janvier dernier (1739) par les maires-consuls».
-
-La présence des troupes françaises dans l'île rendait la chose plus
-difficile, mais on espérait trouver un port où les navires pourraient
-décharger leurs cargaisons en toute sécurité.
-
-Ce fut au commencement de 1738 que l'expédition s'organisa. Les quatre
-navires nolisés étaient: _L'Agathe_[456], capitaine Adolphe Peresen,
-portant douze gros canons et quatre petits; _Le Jacob et
-Christine_[457], armé de douze canons, commandant Cornelius Roos; _Le
-Kothenau_ dit _L'Africain_, vaisseau de quarante canons, capitaine
-Pierre Keelmann; enfin _Le Preterod_, commandé par le capitaine
-Alexandre Frentzel et portant soixante canons[458]. Ce dernier bâtiment
-appartenait à la marine de guerre hollandaise. Il était destiné à
-convoyer les trois autres.
-
-Tandis que les négociants s'occupaient à rassembler les munitions, le
-seigneur Théodore se tenait soigneusement caché. Il n'aimait pas se
-mettre en avant.
-
-A Amsterdam, on recrutait des colons. Le baron avait pour cette besogne
-plusieurs agents: Jonias von Bessel, natif de Prusse, un de ses
-secrétaires; le capitaine Ludik, prussien également et qui avait été en
-prison pour dettes en Hollande, peut-être un ancien compagnon
-d'infortune du roi; un nommé Kraam et une femme[459].
-
- [456] Ce navire, on s'en souvient, faisait partie de l'expédition
- de 1737. On le nommait _La Demoiselle Agathe_.
-
- [457] Dans le journal de Reisenberg ce navire est appelé _Le
- Marie-Jacobé_, capitaine Cornélie Rose.
-
- [458] Vastel appelle ce navire _Le Briderose_; d'autres le
- nomment _Le Breterod_.
-
- [459] _Rapport de La Villeheurnois._--_Déposition des gens
- arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et
- documents_, _loc. cit._
-
-Parmi les malheureux enrôlés, il y avait un certain Jean-Godofredus
-Vater, saxon, âgé de trente-huit ans, avec sa femme Marie, et son fils
-Jean-Policarpe, un enfant de onze ans. Lieutenant réformé d'un régiment
-impérial, il était venu à Amsterdam pour chercher un emploi. Il
-rencontra le capitaine Ludik. L'agent de Théodore l'engagea, le 10 mai,
-en qualité de capitaine en lui promettant cinquante _gulden_ par mois
-d'appointements. Ludik lui affirma qu'aussitôt arrivé en Corse il aurait
-une compagnie sur les trois mille hommes de troupes que le roi
-entretenait dans l'île. Vater ne vit pas Théodore à Amsterdam; il ne
-l'aperçut que lorsqu'ils furent en pleine mer.
-
-Johann-Gottlieb Reusse, saxon, étudiait le génie à Leyde lorsqu'il eut
-la fantaisie d'aller à Amsterdam où se trouvait Kraam, son parent.
-Celui-ci le présenta au baron, qui persuada au jeune homme d'aller en
-Corse avec lui. Il le nomma officier et ingénieur, aux appointements
-mensuels de vingt-cinq _gulden_. Avant de s'embarquer, Reusse remarqua
-que Théodore recevait souvent les bourgmestres et que ceux-ci avaient
-fait faire des prospectus pour attirer des gens.
-
-Le nommé Tobias-Fredericus Bollet, natif du Wurtemberg, âgé de vingt
-ans, n'était pas venu au hasard à Amsterdam. Ayant servi comme cadet en
-Allemagne, il avait entendu dire que Neuhoff levait des troupes; alléché
-par les promesses que le roi répandait dans ses prospectus, il était
-accouru. Il fut nommé officier aux appointements de vingt-cinq _gulden_
-par mois. Il connut également les relations de Théodore avec les
-bourgmestres et déclara que les imprimés circulaient avec la permission
-des autorités hollandaises.
-
-Un certain Gaspard Wort, de Cologne, était venu à Amsterdam dans
-l'intention de s'embarquer pour les Indes. A son arrivée, le navire
-était parti. Comme il errait par les rues, il rencontra une femme qui le
-présenta à un seigneur dont il ignorait le nom. Ce personnage, qui
-voulait voyager, admit Wort parmi ses gens en lui promettant quatorze
-_gulden_ d'appointements mensuels. Wort fut embarqué à bord de l'un des
-navires et il ne sut rien ni à Amsterdam, ni en route.
-
-Théodore avait engagé comme domestiques quatre pauvres diables
-d'allemands, qui furent très surpris en arrivant en Corse d'apprendre
-qu'ils avaient été recrutés comme soldats au service d'un roi voulant
-reconquérir sa couronne.
-
-Bien d'autres malheureux furent enrôlés; la plupart se sauvèrent à
-l'arrivée des navires dans l'île[460].
-
- [460] _Déposition des gens arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._
-
-Ces gens disaient que la valeur des cargaisons était estimée, par les
-capitaines, à quatre millions. Cette évaluation est très exagérée. Les
-traitants hollandais avaient été trompés une première fois par le baron.
-En préparant une seconde expédition, ils voulurent avoir un mandataire
-de confiance pour sauvegarder leurs intérêts. Ils choisirent le
-capitaine Keelmann, commandant de _L'Africain_, homme énergique, qui
-était lui-même engagé dans l'entreprise pour un quart, soit cent mille
-florins. Les marchandises embarquées représentaient donc une somme de
-quatre cent mille florins. Les négociants comptaient retirer, en
-échange, pour huit cent mille florins de denrées[461]. L'opération était
-alléchante.
-
- [461] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-L'apothicaire Jaussin a donné le détail des cargaisons d'après une liste
-que Théodore fit répandre en Corse. Une copie de cet inventaire figure
-aux archives d'État de Gênes[462].
-
- [462] _Cargaison des vaisseaux de Théodore, suivant la liste
- qu'il en avait répandue_:
-
- Douze pièces de canon de vingt-quatre livres de balles, trois mille
- six cents boulets;
- Trois grandes couleuvrines de dix-huit livres de balles, sept cents
- boulets;
- Douze pièces de canon de douze livres de balles, quatre cents boulets;
- Six mille fusils, dont deux mille avec baïonnettes;
- Mille grands mousquets et trois cent quatre-vingts mousquetons;
- Deux mille paires de pistolets;
- Quatre-vingt mille livres de poudre à canon;
- Cent mille livres de poudre fine;
- Deux cent mille livres de plomb;
- Quatre cent mille pierres à fusil;
- Cinquante mille livres de fer;
- Deux mille pics et autres outils;
- Quatre cents tonneaux avec des cercles de fer;
- Quatre mille livres de plomb en saumon;
- Cinquante caisses de tambour; une timbale; vingt-quatre trompettes;
- habits pour deux cents gardes;
- Six mille paires de souliers et de bas; du cuir pour la valeur de
- trois mille florins; de la toile pour mille paillasses et mille
- tentes;
- Bandoulières, fourniments, ceinturons, gibecières au nombre de deux
- mille; trois cents fusils pour les officiers, trois cents couteaux
- de chasse; Cinquante drapeaux et étendards;
- Six grandes seringues de cuivre, quatre cuves d'étain;
- Deux mille grenades chargées, sept cents bombes de bois chargées;
- Quatre-vingts tant coffres, malles que caisses, contenant
- l'équipage du roi dont la maison est composée de cinquante
- officiers;
- Un secrétaire, un commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens,
- deux valets de chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre
- chasseurs et six valets de pied.
-
- Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 265-266.--Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
-On sait combien le baron était porté à l'exagération; il convient donc
-de faire des réserves sur cette nomenclature. Elle n'est cependant pas
-invraisemblable. Amsterdam était alors le principal centre de commerce
-pour les munitions de guerre. La cargaison des navires avait dû être
-composée, en majeure partie, avec les chargements de _L'Agathe_ et du
-_Yong-Rombout_ formant l'expédition avortée de l'année précédente. A
-côté de canons de plusieurs calibres, de couleuvrines, de fusils, de
-mousquets, de boulets, de grenades, de balles et de poudre, on voit
-figurer des tonneaux pour rapporter en Hollande l'huile de Corse; puis,
-comme en 1737, des seringues destinées à arroser d'eau-forte les Génois.
-Théodore n'avait pas renoncé à user, pour combattre ses ennemis, de la
-stratégie à l'acide nitrique qu'il avait inventée. On n'avait pas oublié
-les habits pour les gardes du corps, les fourniments assortis, les
-drapeaux et les étendards de Sa Majesté. Il y avait encore cinquante
-tambours, une timbale et vingt-quatre trompettes. Six mille paires de
-souliers et de bas, de la toile à paillasses et à tentes, des outils
-divers complétaient le chargement. Le roi avait eu soin de porter sur la
-liste ses bagages personnels composés de quatre-vingts coffres, malles
-ou caisses et d'indiquer les gens à son service: «un secrétaire, un
-commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens, deux valets de
-chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre chasseurs et six valets
-de pied».
-
-Vers le milieu du mois de mai, les navires étaient prêts à mettre à la
-voile. Le 20, _Le Preterod_ partit d'Amsterdam, accompagné par _Le Jacob
-et Christine_. Les deux bâtiments allèrent mouiller au Texel[463].
-Théodore et un de ses neveux, Neuhoff, prirent passage à bord du
-_Preterod_. Sur ce bateau, se trouvait François Vastel, matelot, qui
-aurait été embarqué «forcément» au mois de mars 1738[464]. _L'Agathe_
-quitta Amsterdam le 23 mai et se rendit également au Texel. Le 1er juin,
-les deux navires marchands et le vaisseau de guerre appareillèrent,
-allant directement à Malaga. Pendant ce temps, _L'Africain_ complétait
-son chargement; il devait rejoindre les autres à Cagliari, en Sardaigne.
-
- [463] Petite île située à vingt milles d'Amsterdam.
-
- [464] _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé
- François Vastel_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et
- documents_, p. 283-286.
-
-Les bâtiments jetèrent l'ancre devant Malaga après vingt jours de
-traversée[465]. Le consul de Hollande eut deux conférences avec le
-second capitaine du _Preterod_. La flotille se dirigea ensuite vers
-Alicante. Dans cette ville, Frentzel et son lieutenant firent de
-fréquentes visites à leur consul, qui, de son côté, vint plusieurs fois
-à bord. Il dîna avec les officiers et avec le roi, «qui se retirait en
-son particulier à la fin des repas»[466].
-
- [465] François Vastel, dans sa déclaration, n'indique pas les
- mêmes dates que celles qui sont portées dans le rapport de La
- Villeheurnois et dans le journal de Riesenberg. D'après lui, _Le
- Preterod_ ne serait arrivé à Malaga que le 5 ou le 6 juillet à
- une heure et demie de l'après-midi.
-
- [466] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
-
-Théodore avait promis de verser une somme aux capitaines soit à Malaga,
-soit à Alicante. Dans aucun de ces deux ports, il ne put faire honneur
-à ses engagements. Les commandants ne voulurent pas aller plus loin,
-mais le baron qui, à défaut d'argent, n'était jamais à court
-d'arguments, déclara qu'aussitôt arrivé dans son royaume il fournirait,
-contre les munitions, des denrées de première qualité en grande
-abondance. Les officiers hollandais furent convaincus, et l'espérance au
-cœur, ils décidèrent de se rendre en Corse[467].
-
- [467] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738:
- Correspondance de Naples, Vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Pendant la traversée, Théodore causait volontiers avec Vastel. Il lui
-donna deux ducats et lui promit de le nommer colonel ou commandant d'un
-navire, s'il consentait à le suivre. Il apaisa une querelle que ce marin
-eut avec un officier pour une question religieuse: Vastel était
-catholique romain et il avait formellement refusé d'assister au prêche
-protestant. Neuhoff obtint que son protégé fût exempté de l'office
-luthérien[468].
-
- [468] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
-
-Après avoir renouvelé leur provision d'eau en Espagne, les navires
-allèrent à Alger. Le _Le Preterod_ entra seul dans le port, tandis que
-_L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_ louvoyaient au large. Dès que le
-_Preterod_ eut jeté l'ancre, le consul hollandais se rendit à bord dans
-une embarcation battant pavillon des États Généraux et conduite par
-vingt maures et un esclave français. Le capitaine reçut le consul à
-l'échelle du navire et l'introduisit immédiatement dans sa cabine où se
-trouvait le baron. Les trois personnages eurent une conférence qui dura
-trois heures. Le consul revint, y dîna quatre fois et resta deux jours
-entiers à causer avec Théodore[469].
-
- [469] _Déclaration de François Vastel._--_Rapport du Commissaire
- provincial des guerres La Villeheurnois_: _loc. cit._
-
- La Villeheurnois donne, d'après les témoignages recueillis, la
- cause de la présence si fréquente du consul hollandais à bord du
- _Preterod_: «Deux tailleurs, embarqués alors sur ce bâtiment, ont
- rapporté que le capitaine de Frentzel avait ordre d'y aller (à
- Alger) pour conclure un traité de paix entre les États Généraux,
- le roi d'Alger et le bey de Tunis». Il ajoutait «que le roi
- d'Alger est venu plusieurs fois à bord du _Preterod_».
-
-Après un séjour de deux semaines, _Le Preterod_ quitta Alger et
-rejoignit les deux navires restés en rade[470]. La flotille arriva le 14
-août à Cagliari[471]. Deux jours plus tard, _L'Africain_, parti
-d'Amsterdam après les autres bâtiments, jeta l'ancre également dans le
-port sarde.
-
- [470] D'après Vastel, les navires seraient restés à Alger de
- vingt-et-un à vingt-deux jours; selon La Villeheurnois quatorze
- jours seulement.
-
- [471] Cette date du 14 août est indiquée dans le _Rapport_ de La
- Villeheurnois ainsi que dans le _Journal de Riesenberg_. Vastel,
- dans sa déclaration, donne le 18 septembre, comme date d'arrivée
- à Cagliari. D'ailleurs la date du 14 août est confirmée, par les
- lettres de Mongiardino, consul de Gênes à Cagliari, à Mari (17 et
- 20 août 1738), par une de Paget, consul de France, écrite à
- Boissieux (20 août 1738), enfin par une relation du marquis de
- Rivarola, vice-roi de Sardaigne, envoyée également à Boissieux
- (21 août 1738): Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 238-249.
-
-L'arrivée de ces vaisseaux éveilla les soupçons des consuls français et
-génois. Ce dernier, Mongiardino, écrivit à Mari le 17 août. Il envoya
-son rapport par un courrier spécial, qui partit un dimanche, à la pointe
-du jour. Il avait conservé un duplicata de sa lettre et se disposait,
-trois jours plus tard, à expédier cette copie lorsqu'il apprit bien des
-choses qui lui permirent de compléter ses renseignements. Il savait que
-le baron de Neuhoff se trouvait à bord d'un des bâtiments et l'opinion
-générale était que l'aventurier préparait une nouvelle descente en
-Corse. Mongiardino eut plusieurs conférences avec Paget, le consul de
-France. Celui-ci écrivit le 20 août à Boissieux, pour lui signaler la
-présence de Théodore dans les eaux sardes. Le vice-roi de Sardaigne, le
-marquis de Rivarola, envoya également le 21 août une relation à
-Boissieux sur l'arrivée de la flotille hollandaise[472].
-
- [472] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 233-249.--_Ribellione de'
- Corsi_, filza 12/3010. Archives d'État de Gênes, archives
- secrètes.
-
-Le 19 août, _L'Agathe_ et _Le Jacob et Christine_ appareillèrent. _Le
-Preterod_ et _L'Africain_ demeurèrent à Cagliari pour «ne pas faire
-semblant d'être du convoi»[473]. Les deux premiers bâtiments restèrent
-en vue pendant toute la journée du 20. Dans la nuit du 20 au 21, _Le
-Preterod_ et _L'Africain_ les rejoignirent[474].
-
- [473] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
-
- [474] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 249.
-
-Théodore et sa suite quittèrent le vaisseau de guerre et se rendirent à
-bord de _L'Africain_. Selon les uns, le capitaine Frentzel aurait
-déclaré que les ordres qu'il avait l'empêchaient d'aller plus loin.
-D'après Vastel, le baron changea de navire à cause d'une épidémie.
-Toujours est-il que _Le Preterod_ se rendit à Port-Mahon. Arrivé là,
-François Vastel s'enfuit, pendant la nuit, à deux heures. Il gagna à la
-nage une tartane française des Martigues. _Le Saint-Antoine_, patron
-Alexandre Boyer, qui conduisit le déserteur à Alicante où, le 6 novembre
-1738, il fit sa déclaration devant le consul de France[475].
-
- [475] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
-
-Neuhoff ne désirait pas beaucoup revoir ses sujets. A peine fut-il sur
-_L'Africain_ qu'il donna l'ordre au capitaine Keelmann de faire route
-directement sur Naples. Le commandant s'y refusa. Ses instructions
-l'obligeaient à se rendre en Corse. Bon gré, mal gré, on irait. Le roi
-dut se résigner à rentrer dans son royaume[476].
-
- [476] _Journal du capitaine Keelmann, hollandais, commandant le
- vaisseau_ L'Africain _de quarante canons_: Correspondance de
- Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Les trois bâtiments, composant désormais la flotte du roi, parurent en
-vue de la Corse, le 14 septembre[477].
-
- [477] Le 14, suivant Riesenberg; le 15, d'après les gens
- interrogés par La Villeheurnois.
-
-Comme _L'Africain_ approchait des côtes, un oiseau se mit à voleter
-autour du mât. Soudain, il tomba inanimé aux pieds de Théodore. Au même
-moment, le navire donna contre un écueil. On crut qu'il allait sombrer,
-mais il reprit bientôt sa route. Le roi avait relevé la bête au plumage
-coloré; il la prit dans ses mains et la montra à ses officiers. L'oiseau
-revint à la vie et prit bientôt son vol vers l'île. Les compagnons du
-baron virent dans ce fait un signe de mauvais augure. Riesenberg, qui
-était un esprit fort, se moqua de ces gens superstitieux[478].
-
- [478] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
-
-Les navires jetèrent l'ancre devant un port que Riesenberg et les gens
-interrogés appelèrent Rose ou Rossi et qui était Sorraco, près de
-Porto-Vecchio[479].
-
- [479] _Journal de Riesenberg._--_Rapport de La Villeheurnois_:
- _loc. cit._--_Vera relazione dello sbarco felice del re Teodore
- nel porto di Sorracho del suo regno di Corsica._ Abbé Letteron:
- _Correspondance_, p. 419-422.
-
- Tous les documents indiquent Sorraco comme l'endroit où mouilla le
- navire de Théodore. Cependant, celui-ci date une lettre citée plus
- loin de _la plage d'Aléria_. Il donnait sans doute ce nom à une
- grande partie de la côte orientale, sur laquelle était situé ce
- port.
-
-Le premier soin de Neuhoff fut d'écrire à Matra: «Grâces à Dieu, mon
-cher marquis, en dépit de toutes les persécutions et trahisons que j'ai
-essuyées, me voici de retour sain et sauf. Venez me voir avec tous vos
-fidèles amis, je vous attends et vous recevrai à bras ouverts». Il lui
-demandait des chevaux pour lui et pour sa suite et deux cents bêtes de
-somme pour les bagages. Les autres navires, séparés par la tempête,
-arriveraient bientôt. «Je salue, disait-il, de tout mon cœur, madame la
-marquise et j'embrasse mon filleul». Et, dans un post-scriptum plus long
-que la lettre elle-même, il réclamait des gens armés ou non. Sa Majesté
-n'oubliait pas son petit commerce. «Je donnerai gratis des armes, de la
-poudre, du plomb et des frondes, mais le cuir, le fer, les étoffes, la
-toile et autres marchandises, chacun pourra les acheter ou donner en
-échange d'autres choses produites par le pays.» Puis il recommandait
-qu'on levât des impôts en vin, grains et bestiaux. Surtout il fallait se
-hâter[480].
-
- [480] Cette lettre fut interceptée et remise à Boissieux le 14
- septembre 1738. Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 260-262.
-
-Il écrivit également au révérend Napoleoni, curé de Zonza et de
-Porto-Vecchio, dont les paroissiens persistaient à prendre le parti des
-Génois. Le roi exhortait le pasteur à faire rentrer ses ouailles dans le
-devoir. Il promettait à ces égarés un généreux pardon et la paye qu'ils
-recevaient de l'ennemi. Mais il voulait des otages; ceux-ci seraient
-traités avec générosité. Si les habitants s'obstinaient dans leur
-rebellion, ils seraient punis sévèrement. Avant de les châtier comme ils
-le méritaient, il attendrait la réponse du curé, dont il saurait
-reconnaître les services[481].
-
- [481] Théodore au Rév. Napoleoni, curé de Zonza et de
- Porto-Vecchio, de la plage d'Aleria le 14 septembre 1738. Copie
- d'une lettre interceptée: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes. Jaussin donne également la traduction de cette
- lettre, mais il l'indique datée du 15 septembre au lieu du 14:
- _op. cit._, t. I, p. 267-269.
-
-Cependant, à l'arrivée des navires, quelques Corses dévoués à Théodore
-se présentèrent sur le rivage en agitant des drapeaux blancs. Pour
-manifester leur joie, ils tirèrent des salves et crièrent «Vive le roi!»
-Une chaloupe les amena à bord. Le roi leur donna audience et les
-congédia après leur avoir distribué des fusils et des cocardes. A la
-nuit, deux barques siciliennes rejoignirent _L'Africain_ et le saluèrent
-de plusieurs coups de canon. Les jours suivants, d'autres barques de
-même nation accostèrent les navires[482].
-
- [482] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La
- Villeheurnois_: _loc. cit._--Les gens interrogés par La
- Villeheurnois ne croyaient pas que «les petits bâtiments
- siciliens aient été forcés à servir Théodore.»
-
-Quand il fallait agir, le baron tremblait. Il avait peur de tout le
-monde, des Français, des Génois, des équipages hollandais, des Corses.
-Il n'avait aucune envie de batailler dans les montagnes; rendre la
-liberté à son peuple était le dernier de ses soucis. Dans l'entreprise
-commerciale, il avait apporté, comme part, le mensonge, les promesses
-trompeuses qui sentent l'escroquerie. Il avait acheté à crédit des
-marchandises qu'il voulait sans doute vendre en quelque endroit pour
-s'en faire de l'argent; mais pas dans l'île, car ses sujets étaient
-pauvres. Seulement, les traitants d'Amsterdam avaient commandité un
-monarque; ils spéculaient sur sa couronne et ils voulaient que leur
-associé fît acte de souverain. Il ne pouvait leur servir qu'en tant que
-Majesté. Théodore fut obligé de jouer le roi malgré lui. Les lettres
-qu'il écrivit, les petites distributions qu'il fit, les airs de grandeur
-qu'il se donna, tout cela constituait son rôle dans la comédie. Il s'en
-acquittait, d'ailleurs, avec assez de naturel pour faire croire à la
-réalité. Mais, quand il fallut en venir à la scène capitale, au
-débarquement, il ne savait plus un mot. Keelmann ne l'entendait pas
-ainsi. Il eut avec le baron une altercation violente. La dispute
-s'étendit entre les matelots et les gens de Théodore. De part et
-d'autre, on dégaîna et le malheureux dut promettre de descendre à terre,
-car il n'était pas le plus fort[483].
-
- [483] _Journal du capitaine Keelmann_: _loc. cit._
-
-Le 18 septembre, à huit heures du matin, les officiers vinrent sur le
-rivage pour préparer la réception du souverain. A trois heures de
-l'après-midi, le roi débarqua à son tour au milieu des salves de
-mousqueterie. Les Corses, accourus en grand nombre, l'acclamèrent et lui
-rendirent hommage. Les notables s'entretinrent avec lui et le
-complimentèrent. Après les réceptions, une exécution capitale eut lieu.
-Le capitaine Wickmannshausen, arrêté pendant la traversée sur
-_L'Africain_, était accusé d'avoir voulu attenter à la vie de Théodore
-en mettant le feu à bord. Cet individu, qui se donnait le titre de
-baron, avait été simplement cafetier en Westphalie. Il avait essayé de
-tuer Neuhoff une première fois à Amsterdam; n'ayant pu y réussir, il
-avait attendu d'être en mer pour mettre son projet à exécution.
-Convaincu de tentative criminelle, Wickmannshausen fut condamné à mort.
-Amené sur le rivage et attaché à un pin, il fut fusillé. Devant le
-cadavre, Théodore s'adressant aux insulaires: «Vous voyez, dit-il, comme
-je punis mes propres officiers; que ne ferais-je pas à votre égard, si
-vous vous avisiez de me manquer de fidélité!»[484].
-
- [484] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La
- Villeheurnois_: _loc. cit._--Bonfiglio Guelfucci: _op. cit._, p.
- 79. Le Père Guelfucci dit que l'officier hollandais, en voulant
- tuer le baron de Neuhoff, avait été séduit par la prime de deux
- mille genuines offerte par la république de Gênes pour la tête de
- l'aventurier.
-
-Varnhagen, l'apologiste de Neuhoff, raconte à ce sujet une légende.
-Théodore aurait été averti des intentions coupables de son officier par
-sainte Julie, patronne de la Corse, qui lui était apparue. Il aurait
-ainsi pu déjouer cet infernal dessein. L'historien allemand ajoute:
-«Après ce miracle évident, il fallait s'attendre à voir toutes les
-puissances le reconnaître comme roi.»[485].
-
- [485] Varnhagen, _op. cit._, p. 55.
-
-_Le Mercure historique et politique de Hollande_, toujours dévoué à
-Neuhoff, dit, pour excuser cette exécution sommaire, que l'officier
-avait été condamné à être brûlé, mais «il fut seulement empalé»[486].
-
- [486] Numéro de novembre 1738.--Abbé Letteron: _Correspondance_,
- p. 414-422.
-
-Le soir même, Théodore rentra à bord, car il n'avait aucune envie de
-passer la nuit au milieu de ses fidèles sujets. Le lendemain, le
-généralissime Ornano, suivi de deux prêtres et de ses partisans, vint
-sur le rivage. Il y eut une nouvelle distribution de fusils et de
-pistolets. Deux ou trois mille insulaires se trouvèrent réunis et
-formèrent une sorte de camp. Un détachement fut envoyé sur Porto-Vecchio
-et on apprit que ces braves avaient réussi à couper la conduite d'eau de
-la ville et qu'ils avaient mis en fuite quelques Génois[487].
-
- [487] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
-
-On avait commencé à débarquer les munitions; mais les Corses
-n'apportaient aucune denrée en échange, suivant les promesses de
-Théodore. Keelmann se méfia; il assembla les officiers, on tint conseil
-et il fut décidé que le débarquement cesserait et qu'on irait à
-Naples[488]. Il n'y avait rien à faire avec ce roi.
-
- [488] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Le 23 septembre, les navires mirent à la voile, en compagnie des quatre
-barques siciliennes. Les matelots crurent qu'on allait mouiller devant
-Porto-Vecchio. Quand ils virent que la flotille dépassait la ville, et
-que le vent les poussait vers la Sardaigne, ils ne surent que penser.
-Les bâtiments louvoyèrent entre les deux îles et furent bientôt en vue
-de Bonifacio.
-
-Riesenberg avait quitté _L'Africain_ et s'était embarqué, par ordre,
-sur un pinque nommé _Jesus-Maria-Joseph, l'anime del purgatorio_, et
-dont le patron était Roch Malato[489]. Théodore avait frété cette barque
-à Sorraco, le 22 septembre, au prix de quatre-vingt-cinq sequins
-payables d'avance[490].
-
- [489] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
-
- [490] _Accord fait entre Théodore et un des patrons du bâtiment
- pris par M. de Sabran._ Jaussin: _op. cit._, t. II, p. 267-268.
-
-Le neveu de Théodore, Frédéric de Neuhoff, qui se donnait le titre de
-colonel, monta, avec quelques officiers, sur le pinque et les quatre
-barques siciliennes. Le 24, les pilotes reçurent l'ordre de se rendre à
-bord de _L'Africain_. Ils en ramenèrent deux tailleurs, la femme de l'un
-d'eux, un chasseur et la blanchisseuse du roi. Ils apportèrent également
-quelques provisions. Théodore ordonna aux gens, qui se trouvaient sur le
-pinque et les quatre barques, d'atterrir à un village de la côte, où il
-viendrait les rejoindre avant peu. Dans la journée, les trois navires
-disparurent vers la haute mer. Sur le soir, les embarcations jetèrent
-l'ancre près d'Ajaccio. Là, le colonel de Neuhoff reçut, des mains d'un
-nommé Runsweig, une lettre de Bessel, secrétaire de Sa Majesté,
-enjoignant aux officiers de débarquer le lendemain et de rejoindre le
-général Ornano. Au reçu de cet ordre, Frédéric entra dans une violente
-colère, disant qu'il ne pouvait rien faire, n'ayant ni vivres ni argent.
-Dès le 25, en effet, les provisions manquèrent, et sur les barques, les
-hommes se mendiaient réciproquement du pain. Des rumeurs s'élevèrent, et
-le bruit se répandit que le roi avait fait voile pour Livourne. Dans la
-soirée du 26, six barques génoises parurent à l'horizon. Les gens de
-Théodore furent très effrayés. Le colonel donna l'ordre de gagner
-immédiatement la terre. Un des capitaines, qui était corse, et les
-matelots furent d'un avis contraire, car, disaient-ils, les Génois
-n'oseraient pas attaquer les barques que protégeait le pavillon
-espagnol. Frédéric fit, néanmoins, débarquer tout le monde. Riesenberg
-commente dans son journal ces événements avec sarcasme et constate que
-le corps d'armée du roi se composait de «dix-huit officiers en pied,
-sept subalternes, trois trompettes, trois tailleurs et un
-lapidaire»[491].
-
- [491] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
-
-Le capitaine, persistant à affirmer qu'on ne courait aucun danger, le
-colonel et sa petite troupe se rembarquèrent le lendemain.
-
-Le 28, ils mirent à la voile vers la haute mer. Trois vaisseaux
-apparurent à l'horizon. Croyant que ces navires étaient ceux de
-Théodore, ils se dirigèrent de leur côté, mais sans pouvoir les
-atteindre, à cause du vent contraire. Le jour suivant, on se remit à la
-recherche des bâtiments; ils avaient disparu. Une tempête s'éleva. Les
-barques, en danger, durent regagner la côte. Le 30, une pluie
-torrentielle inonda ces malheureux, que la faim commençait à torturer.
-Ils se plaignirent amèrement, laissant leurs rancunes s'échapper en
-bruyantes récriminations. Le baron les avait indignement trompés et
-s'ils l'avaient cru capable de les abandonner aussi lâchement, dépourvus
-de tout, ils ne l'auraient certes pas suivi. Les vivres manquant de plus
-en plus, les marins refusèrent la nourriture aux officiers. Ceux-ci ne
-purent obtenir de quoi manger qu'à force de supplications.
-
-Enfin, le 3 octobre, vers le soir, les felouques jetèrent l'ancre devant
-Sagone. Le surlendemain, cinq galères génoises furent en vue. La
-présence des partisans du roi à bord des barques était compromettante,
-aussi les matelots leur conseillèrent-ils de se réfugier à terre, dans
-le village de Vico à cinq milles de la côte. Le _corps d'armée_ de
-Théodore se prépara au débarquement. Riesenberg endossa son uniforme,
-prit son fusil et se mit en marche avec ses compagnons sous la conduite
-du colonel Frédéric[492].
-
- [492] _Ibidem._
-
-Le chemin fut long. Tandis qu'ils marchaient, des paysans armés les
-entourèrent, leur demandant d'où ils venaient. Ils répondirent qu'ils
-appartenaient au roi Théodore; les Corses les laissèrent passer. A Vico,
-ils allèrent frapper à la porte d'un prêtre et lui demandèrent aide et
-assistance. Pour appuyer leur requête, ils exhibèrent les brevets signés
-par le baron. Mais ces pauvres gens tombaient mal; l'ecclésiastique
-était du parti génois: il refusa de les recevoir. Le mépris que l'abbé
-affichait pour la signature du souverain irrita les paysans; ils
-voulurent le corriger. Frédéric et ses compagnons s'interposèrent et
-s'en vinrent chercher un asile dans le couvent des Franciscains. Là, les
-hommes de Théodore couchèrent un peu partout, jusqu'au pied des autels.
-
-Le lendemain, de nombreux habitants, le fusil sur l'épaule, un pistolet
-et un grand coutelas à la ceinture, envahirent le monastère. Ils
-demandèrent si le roi allait bientôt venir et s'il apporterait «des
-armes pour eux, leurs femmes et leurs enfants». Les jeunes moines
-déclarèrent que, dès l'arrivée du souverain, ils se lèveraient contre
-les Génois. Les malheureux abandonnés durent être bien embarrassés pour
-répondre.
-
-Le prieur, homme prudent et peut-être aussi partisan secret des Génois,
-ne voulut pas héberger plus longtemps l'armée du roi Théodore. Le 7
-octobre, il signifia aux officiers d'avoir à chercher un autre abri. Sur
-ces entrefaites, un frère apporta une nouvelle: le chanoine Ilario de
-Quango[493], proche parent d'Ornano, venait d'arriver avec quelques
-paysans pour conduire les gens de Neuhoff auprès du général. Frédéric
-envoya un officier complimenter le chanoine. Celui-ci se présenta dans
-la matinée du 11. Il promit des vivres «et tout le nécessaire», si le
-colonel et ses compagnons consentaient à le suivre. Quelques-uns,
-instruits par la dure expérience, se méfièrent. Ils auraient préféré
-demeurer à Vico. Mais la majorité étant d'un avis contraire, la troupe
-se mit en marche et arriva à Murcia[494]. Les habitants reçurent à
-merveille les voyageurs et leur offrirent les mets qu'il estimaient être
-les meilleurs: des petits pains avec des écuelles d'huile. Le curé, un
-brave homme, vint après souper s'entretenir avec eux; il leur proposa sa
-maison pour y passer la nuit, ce qu'ils acceptèrent avec empressement.
-Le prêtre leur déclara sans détour qu'ils auraient mieux fait de rester
-à Vico, que le chanoine Ilario était un fourbe, aux promesses duquel il
-ne fallait pas se fier, et que le village où il les conduisait était le
-repaire «des fripons et des filous». Ce discours ébranla un peu les gens
-du roi. Mais ils conservaient encore des illusions; au jour levant, ils
-se mirent en route avec Ilario. Pour atteindre Guagno ils durent
-franchir les montagnes «les plus affreuses». A l'arrivée, le chanoine
-leur fit distribuer des petits pains et un peu de fromage; puis il les
-envoya loger chez les paysans.
-
- [493] Guagno, sans doute.
-
- [494] Murzo, très certainement.
-
-La prédiction du bon curé se réalisa: la misère commença pour l'armée,
-errant à la recherche de son chef. Pendant quatre jours, les malheureux
-ne reçurent pas un morceau de pain. Ils durent se contenter de
-châtaignes et d'eau. Riesenberg, dont la santé s'altérait à ce régime,
-vendit son fusil au prix de six écus pour avoir de quoi manger; ses
-camarades en firent autant.
-
-On était au 22 octobre; l'automne venait. Cette saison, âpre dans les
-montagnes, laissait entrevoir des souffrances plus dures encore.
-Riesenberg et Vater, auxquels s'étaient joints Boller et un autre
-officier, formèrent le projet de retourner à Vico, d'écrire au consul de
-France à Ajaccio, pour lui demander un sauf-conduit et se mettre sous sa
-protection. Lorsque Frédéric apprit ce complot, il entra dans une
-violente colère et menaça ceux qui voulaient s'en aller. Rien n'y fit.
-Les récalcitrants se réfugièrent chez un habitant, auquel Riesenberg
-donne le titre de comte et qui les protégea contre les fureurs du
-colonel. Le 1er novembre, au nombre de cinq, ils se mirent en route,
-accompagnés par le comte et par son fils, qui, paraît-il, exposèrent
-leur vie pour eux. Ils arrivèrent le lendemain à Vico, mais, comme
-leurs sauveurs étaient retournés chez eux, ils furent en butte à la
-risée et aux mauvais traitements des habitants. Un prêtre, ému de pitié,
-les recueillit. Le 4, ils apprirent que leurs deux «anges gardiens»
-étaient arrivés sains et saufs chez eux et «que pour se venger du
-chanoine Ilario, ils lui avaient tué deux ânes devant sa porte»[495].
-
- [495] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
-
-Boissieux, ayant appris les mouvements de Neuhoff sur les côtes de
-Corse, lança, le 31 octobre, une proclamation aux communes, prescrivant
-de «courre sus à Théodore et à ceux de sa suite». Le général en chef
-ordonnait de les prendre et de les livrer; il déclarait rebelles tous
-ceux qui leur donneraient asile ou auraient commerce avec eux, «soit
-personnellement, soit par écrit.» Ceux qui enfreindraient ces ordres
-seraient punis avec la dernière rigueur et leurs maisons rasées[496].
-Riesenberg et ses camarades furent très émus. Le prêtre, qui les
-hébergeait et qui était chargé de porter cet édit à la connaissance des
-habitants, consentit à retarder la publication jusqu'au moment où ils
-recevraient la réponse du consul de France; elle arriva le 7 novembre.
-Les gens de Théodore auraient la vie sauve à condition qu'ils vinssent
-se livrer sans retard. M. de Sabran, chevalier de Malte, commandant la
-frégate _La Flore_ en rade d'Ajaccio, confirma cette promesse.
-
- [496] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 286-288. Cette proclamation,
- datée de Bastia le 31 octobre 1738, arriva le 5 novembre dans
- l'intérieur de l'île.
-
-Ils arrivèrent le 14 novembre. Conduits au corps de garde, on les
-désarma. Le 15, ils furent transférés à bord de _La Flore_, où M. de
-Sabran les reçut avec bienveillance. Après leur avoir fait servir un
-repas,--chose à laquelle ces malheureux n'étaient plus habitués,--il les
-interrogea devant le consul. Au nom du roi de France, il leur promit une
-entière liberté et leur déclara qu'ils seraient conduits à Bastia, où M.
-de Boissieux leur fournirait les moyens de gagner le continent. Partis
-le 18, ils arrivèrent le 25 après une traversée si mauvaise qu'ils
-manquèrent périr. Ils furent accueillis avec «politesse» par le
-commissaire de guerre. Le 26, ils comparurent devant Boissieux. Celui-ci
-leur fit distribuer des vivres et quelques secours en argent. Ces
-pauvres gens étaient tellement reconnaissants de la façon dont le
-général français les traitait qu'ils lui proposèrent de s'enrôler parmi
-ses troupes pour faire le coup de feu contre les rebelles. Boissieux ne
-crut pas devoir accepter leur offre. Ils furent transférés à Toulon, où
-on leur remit encore quelque argent[497].
-
- [497] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ Ce journal s'arrête à
- la date du 21 janvier 1739.
-
-Arrivés sur le continent, ces hommes regagnèrent leurs foyers, plus
-pauvres et plus désabusés. Un jeune garçon de seize ans, nommé Kel
-Morene, embarqué à Amsterdam sur _L'Africain_, avait pris passage à
-Sorraco sur l'une des barques siciliennes. Tombé malade, il n'avait pas
-pu, comme les autres, se réfugier à terre. Il fut pris par la frégate du
-roi et fit une déposition qui confirma en partie le journal de
-Riesenberg. Mais le pauvre enfant, trop faible pour résister aux
-privations et à la maladie, mourut le 15 octobre 1738[498].
-
- [498] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 283-286.
-
-Pendant ce temps-là, le baron arrivait tranquillement à Naples sans
-s'inquiéter des malheureux qu'il s'était engagé à soutenir, ni sans se
-soucier des misères qu'il laissait derrière lui.
-
-
-III
-
-Le 7 octobre, _L'Africain_ mouilla devant Procida[499]. Le bruit courut
-aussitôt qu'un personnage, qui ne désirait pas être connu, se trouvait à
-bord. Il avait à sa suite une douzaine de domestiques en habits verts.
-Sa table comportait sept à huit couverts. On ne laissait approcher qui
-que ce fût de sa cabine[500].
-
- [499] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._
-
- [500] Puisieux à Amelot, Naples, le 21 octobre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-La rumeur publique disait que cet individu, aux allures de conspirateur,
-ne pouvait être que le roi de Corse. Elle ne se trompait pas. On
-commençait à le connaître dans le monde.
-
-Cependant, l'arrivée de Théodore n'était pas un mystère pour tout le
-monde. Dès le lendemain, il eut une longue conférence avec le consul de
-Hollande, Joseph Valembergh. Celui-ci ordonna à Keelmann de se rendre à
-Baïa, où Neuhoff devait lui payer la cargaison. L'entrée ayant été
-refusée au navire, le capitaine se dirigea sur Naples, où il trouva les
-capitaines Peresen et Roos. _L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_
-avaient, en effet, rejoint _L'Africain_ à Naples.
-
-Le consul avait chaque jour d'interminables entretiens avec le baron.
-Keelmann exigeait le règlement des marchandises, mais le roi remettait
-sans cesse au jour suivant. Le 21 octobre, vers le soir, les sieurs
-Chartes et Rivarola, agents des Corses, vinrent à bord de _L'Africain_
-et dirent au capitaine que, par ordre du marquis de Montalègre, Neuhoff
-devait débarquer pendant la nuit. Keelmann laissa partir Théodore sous
-la promesse que le lendemain il toucherait son argent. Le 23, Valembergh
-ordonna au capitaine de mettre son chargement à terre et de partir
-aussitôt après. Keelmann ne l'entendait pas ainsi. Il répondit qu'il
-n'avait déjà que trop livré de marchandises en Corse et exprima sa
-surprise de voir le consul prendre plutôt les intérêts de Théodore que
-celui des négociants hollandais. Deux jours après, le consul revint à
-bord. Il venait, disait-il, chercher Keelmann pour le conduire chez le
-baron. Le capitaine, espérant enfin toucher son argent, descendit à
-terre. Sur la place du château, tout près de l'église Saint-Jacques, il
-se trouva tout à coup entouré par quinze sbires qui l'arrêtèrent et le
-conduisirent en prison. On le plaça dans le cachot réservé aux
-criminels. A peine y était-il, qu'on lui proposa sa liberté s'il
-consentait à retourner en Corse. Le capitaine refusa énergiquement. Vers
-le soir, Valembergh, accompagné par le vice-consul et par un secrétaire
-de Théodore, vint trouver Keelmann et lui déclara que, s'il persistait
-dans son refus, on le mettrait aux fers. Il répondit qu'il était prêt à
-souffrir tout plutôt que de trahir ses associés. Neuhoff n'avait nulle
-envie de retourner en Corse, il voulait seulement se faire remettre les
-marchandises pour les vendre.
-
-Valembergh exerça sur le commandant la pression la plus éhontée; chaque
-jour il se rendait à la prison où il l'invectivait et le menaçait des
-pires disgrâces, s'il ne consentait pas à délivrer sa cargaison au
-baron. Le consul alla jusqu'à dire qu'il avait reçu,--chose peu
-vraisemblable,--des instructions formelles à ce sujet, non seulement de
-son gouvernement, mais aussi de Lucas Boon. Aucune menace ne put fléchir
-l'intraitable Keelmann. Irrité de la mauvaise foi de Valembergh, il
-s'adressa à M. de Montalègre pour obtenir justice. Le ministre du roi
-des Deux-Siciles répondit vertement que cette affaire regardait
-entièrement le consul et qu'il ne voulait pas en entendre parler[501].
-
- [501] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._ Nous avons vu, d'après
- Rostini, que la femme de Théodore était parente du marquis de
- Montalègre. Comment se fait-il que le baron ayant si odieusement
- abandonné sa femme enceinte, ce ministre ait consenti à lui
- accorder sa protection?
-
-Puisieux apprit l'arrestation du commandant sans surprise. Il avait été
-témoin l'année précédente d'une violente dispute entre Valembergh et le
-capitaine de _La Demoiselle Agathe_, parce que celui-ci ne voulait pas
-retourner en Corse[502]. Le consul comprenait d'une singulière façon la
-protection qu'il devait à ses nationaux.
-
- [502] Puisieux à Amelot, Naples, le 28 octobre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-L'ambassadeur de France, instruit de toutes ces intrigues par des
-matelots hollandais, trouva moyen de communiquer en secret avec
-Keelmann. Il lui conseilla de signer tout ce qu'on exigerait de lui en
-prison. Remis en liberté, il pourrait mettre aussitôt à la voile et,
-quand il aurait gagné la haute mer, se diriger vers un port français.
-Keelmann aurait sans doute suivi cet avis «si M. l'envoyé de Gênes, qui
-n'a pas encore toute la prudence d'un ministre consommé, n'avait tenu
-indiscrètement quelques discours qui ont mis le consul de Hollande et
-Théodore en méfiance contre le capitaine». Celui-ci fut surveillé plus
-étroitement que jamais[503].
-
- [503] Puisieux à Amelot (en chiffres), Naples, le 11 novembre
- 1738: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère
- des affaires étrangères.
-
-Le 30 octobre, Valembergh arracha au capitaine un ordre écrit pour
-permettre au baron de prendre à bord les effets qu'il réclamait. Le
-consul fit en outre emprisonner les capitaines Peresen et Roos, parce
-qu'ils refusaient de vendre à Neuhoff leurs cargaisons. Ils savaient
-parfaitement qu'ils ne seraient jamais payés.
-
-Keelmann prétendait que les négociants hollandais et lui-même pouvaient
-s'estimer heureux si la perte de l'expédition ne dépassait pas deux cent
-mille florins[504]. C'était bien suffisant pour avoir commandité un roi.
-
- [504] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738:
- _Ibidem_.
-
-L'équipage de _L'Africain_ s'était ému des mauvais traitements qu'on
-faisait subir à son commandant. Le 15 novembre, les marins signèrent,
-par devant notaire, une protestation contre les manœuvres du
-consul[505].
-
- [505] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._--_Traduction de la
- protestation faite par l'équipage du vaisseau hollandais_
- L'Africain, _contre le consul des États Généraux établi à Naples,
- du 15 novembre 1738_: _Ibidem_. L'original de la protestation
- accompagne la traduction.
-
-La conduite de celui-ci, l'inertie suspecte des ministres du roi des
-Deux-Siciles, qui laissaient commettre une injustice flagrante sans rien
-dire, émurent le cabinet de Versailles. Amelot écrivit à Puisieux pour
-lui recommander de faire à Montalègre les plus sérieuses
-représentations. Le ministre se proposait de demander à l'ambassadeur
-des États Généraux à Paris une explication sur les faits et gestes de
-leur étrange représentant à Naples[506]. La France, qui s'était engagée
-vis-à-vis de la république de Gênes à pacifier la Corse, ne pouvait pas
-admettre qu'aucune puissance favorisât un aventurier.
-
- [506] «S. M. souhaite que vous ne différiez pas un moment
- d'instruire M. le marquis de Montalègre du procédé du consul de
- Hollande. Le roi ne peut pas se persuader que les liaisons
- d'intérêt, de sang et d'amitié qui doivent être entre S. M. et le
- roi des Deux-Siciles, puissent laisser S. M. S. dans
- l'incertitude du parti qu'Elle doit prendre dans une affaire qui
- intéresse également l'honneur de la France et les droits de tous
- les souverains».--Amelot à Puisieux, le 2 décembre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Le 5 décembre, Keelmann fut remis en liberté[507].
-
- [507] «Un volume ne suffirait pas pour détailler les manèges et
- les injustices dont on a usé à son égard pendant sa
- prison».--Puisieux à Amelot, Naples, le 9 décembre 1738:
- _Ibidem_.
-
-Le gouvernement des Deux-Siciles entreprit des démarches pour acheter la
-cargaison des navires. Le capitaine se méfia et ne voulut pas consentir
-à ce marché[508].
-
- [508] Puisieux à Amelot, Naples, le 30 décembre 1738: _Ibidem_.
-
-Au mois de février, il partit pour Smyrne et pour Constantinople. Il
-vint demander à Puisieux une lettre de recommandation pour l'ambassadeur
-de France en Turquie. Sa requête ne fut pas accueillie[509].
-
- [509] Puisieux à Amelot, Naples, le 3 février 1739: _Ibidem_,
- vol. 37.
-
-Les intrigues de Valembergh avaient donné lieu à une critique sévère. Il
-crut devoir se justifier auprès de son collègue de Livourne, François
-Bouver. Keelmann, après s'être entendu avec les Génois, aurait perpétré
-des attentats si _énormes_ qu'on ne pouvait les décrire dans une lettre.
-A Amsterdam, il aurait commis de nombreux méfaits, qui étaient une honte
-pour la nation hollandaise. Ces turpitudes avaient été découvertes après
-son départ et les correspondants de Valembergh en faisaient un tableau
-sinistre. Keelmann aurait tenté de vendre en sous-main le navire et
-toute la cargaison. Dans ce but, il recevait à son bord, pendant la
-nuit, des gens suspects et travestis. Le consul disait qu'il avait fait
-mettre Keelmann en prison et qu'il le faisait étroitement surveiller
-pour sauvegarder les intérêts des commerçants. Il serait trop long de
-raconter toutes les ruses qu'il avait employées pour sortir de prison.
-Un autre capitaine, Cornelius Roos, homme insolent et ami du vin, avait
-pris bruyamment le parti de Keelmann. Valembergh avait dû également le
-faire incarcérer. Le consul, en finissant, demandait à son collègue des
-nouvelles de Corse et le priait de faire tous ses compliments à Salvini,
-l'agent des révoltés à Livourne, et à cet individu taré, qui se faisait
-passer pour le neveu de Théodore, sous le nom de Drost[510]. Cette
-lettre ne prouvait qu'une chose, c'est que le consul avait des liens
-d'amitié non seulement avec Théodore, mais encore avec ses partisans les
-moins recommandables.
-
- [510] Joseph Valembergh à François Bouver, consul de Hollande à
- Livourne, le 11 novembre 1738. Copie d'une lettre interceptée:
- _Ribellioni di Corsica_, filza 13-3011. Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
-Le baron avait toujours peur. Il écrivit à la sœur Fonseca; il avouait
-les cruelles inquiétudes qui le torturaient et demandait qu'elle lui
-procurât à Naples un abri sûr. La bonne sœur avait immédiatement prié
-une religieuse de cette ville, Mme Anne-Marie della Leonessa, de donner
-asile au roi de Corse. Il n'avait besoin que d'une chambre; il se
-procurerait lui-même la nourriture, il ne gênerait en rien les pieux
-exercices du couvent; du reste il ne comptait pas rester longtemps dans
-sa retraite. L'essentiel était qu'il pût se mettre en sûreté contre ses
-ennemis. Il avait été trahi par les capitaines hollandais et il ne
-savait plus à qui se fier[511].
-
- [511] La sœur Fonseca à la sœur Anne-Marie della Leonessa, le
- 14 novembre 1738. Copie d'une lettre interceptée: _loc. cit._
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Théodore, en débarquant de _L'Africain_, se rendit donc au monastère où
-la sœur Fonseca lui avait ménagé une demeure. Il s'y tenait renfermé
-tout le jour, ne sortant que la nuit déguisé en moine. Il serait
-ensuite allé loger dans un autre cloître[512], s'entourant de mystère.
-Enfin, pensant que les saintes femmes ne le garantissaient pas
-suffisamment contre les représailles de tous ceux qu'il avait dupés, il
-vint se réfugier dans le logis de son ami Valembergh, où il avait fait
-mettre tous ses papiers. Chez le consul, il trouva Mathieu Drost et un
-autre individu, qui lui aussi se faisait passer pour un neveu de Sa
-Majesté. Le consulat de Hollande à Naples était décidément un bien
-mauvais lieu.
-
- [512] Puisieux à Amelot, Naples, le 18 novembre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Il s'y joua une comédie burlesque, dans laquelle Valembergh ne craignit
-pas d'achever de se compromettre. Sur les réclamations pressantes du
-gouvernement français, le consul de Hollande se vit obligé de remettre
-Keelmann en liberté. Théodore tremblait de plus en plus et il supplia
-son ami de le sauver. Voici ce qui fut imaginé. Dans la nuit du 2 au 3
-décembre, Perelli, conseiller du roi des Deux-Siciles, et Ulloa,
-auditeur général de l'armée, se présentèrent au consulat accompagnés de
-quarante grenadiers. Ils arrêtèrent le baron et les deux individus qui
-se trouvaient avec lui. Ils saisirent tous les papiers. C'était une
-façon ingénieuse de les empêcher d'être pris par des gens indiscrets.
-Des chaises à porteur attendaient dans la rue. Les captifs y furent
-placés et conduits à Chiaïa. On les embarqua à bord d'une galiote qui
-leva l'ancre aussitôt et fit voile vers Gaète. Un détachement de soldats
-commandés par quatre officiers reçut les prisonniers à leur débarquement
-et les amena à la citadelle. Théodore et ses deux acolytes furent
-traités avec tous les égards[513]. On assura au baron trois ducats par
-jour pour sa subsistance[514].
-
- [513] _Gazette d'Amsterdam_, numéros des 2 janvier et 20 mars
- 1739.--_Mercure politique et historique de Hollande_, janvier,
- février et mars 1739.--_The annals of the year 1739._ Londres, 2
- vol. in-8º.
-
- [514] Puisieux à Amelot, Naples, le 16 décembre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Lorsque la nouvelle en fut connue à Naples, on insinua que l'arrestation
-du baron de Neuhoff avait été faite à la requête du marquis de Puisieux.
-Mais, plus celui-ci affirmait qu'il n'y était pour rien, plus on lui
-attribuait cette mesure. On découvrit bientôt la trame de cette comédie
-inventée par Théodore et Valembergh, de complicité avec les autorités
-siciliennes. Pour calmer ses frayeurs le baron s'était fait arrêter et
-conduire sous bonne escorte hors du royaume de Naples. Lorsqu'il fut
-appréhendé, Neuhoff avait poussé l'effronterie jusqu'à demander aux
-sbires s'il y avait sûreté pour sa vie[515]. C'était une de ces ruses un
-peu grosses, dont il était coutumier.
-
- [515] (En chiffres). «Cet aventurier demanda alors qu'il fut
- arrêté, s'il y avait sûreté pour sa vie, question que j'imagine
- qu'il ne fit que pour persuader qu'il n'était pas prévenu sur ce
- qu'il devait lui arriver, mais il y a toute apparence qu'il en
- avait été averti et quoique M. de Sangro, gouverneur de Gaète,
- ait ordre de le veiller de près, je crois cependant que
- l'intention du ministre n'est pas de le garder toujours et que
- l'on pourra bien se contenter de le faire conduire dans quelque
- temps hors du royaume. Il a écrit à un de ses plus zélés
- adhérents, qui est resté ici, de ne se point alarmer de son
- aventure, qu'il reparaîtrait au premier jour avec plus d'éclat,
- et que tout ceci ne se faisait que pour endormir une certaine
- puissance.» Puisieux à Amelot, Naples, le 9 décembre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-On disait qu'il se trouvait si bien à Gaète qu'il avait prié le roi des
-Deux-Siciles de l'y laisser[516]. Mais, c'était un personnage gênant;
-aussi eut-on hâte de s'en débarrasser. Pendant la nuit du 16 au 17
-décembre, il fut extrait du château et conduit à la frontière de l'État?
-ecclésiastique[517].
-
- [516] Lorenzi à Amelot, Florence, le 20 décembre 1738:
- Correspondance de Florence, vol. 89. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [517] Puisieux à Amelot, Naples, le 23 décembre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Les événements qui avaient suivi l'arrivée à Naples des navires
-hollandais soulevèrent les protestations du gouvernement français.
-Amelot prescrivit à Fénelon, ambassadeur de France à La Haye, de faire
-les plus vives remontrances aux États Généraux. Ce n'était pas la
-première fois que le baron de Neuhoff avait trouvé aide et secours dans
-les Pays-Bas. En 1737, comme en 1738, il avait paru en Méditerranée sur
-des bâtiments hollandais avec armes et munitions. La conduite de
-Valembergh était blâmable au dernier point. «La république ne peut
-disconvenir combien l'impunité d'un pareil procédé de la part de son
-consul marquerait peu d'égards pour le roi et pour ce qu'elle doit à
-l'amitié de Sa Majesté. Si ce qui fait le motif de nos plaintes ne
-portait que sur quelques particuliers non avoués, nous pourrions y
-donner moins d'attention, mais la chose est fort différente et bien plus
-répréhensible lorsqu'on voit un consul hollandais contribuer
-publiquement à de pareilles entreprises.» Amelot demandait donc que
-Valembergh fût sévèrement puni et il formulait sa requête dans la forme
-d'un ultimatum[518]. Le ministre accentua son désir, en faisant une
-démarche auprès de Van Hoëy, envoyé de Hollande à Paris. Les États
-Généraux ne purent faire autrement que de donner satisfaction au
-gouvernement français, en désavouant et en révoquant leur consul à
-Naples[519].
-
- [518] Amelot à Fénelon, Versailles, le 7 décembre 1738:
- Correspondance de Hollande, vol. 429. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [519] Extrait de la résolution du 2 décembre 1738 prise par L. H.
- P. les États Généraux relativement au consul de Naples:
- _Ibidem_.--Puisieux à Amelot, Naples, le 20 janvier 1739:
- Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Amelot envoya à Fénelon la copie de la déclaration faite par Vastel à
-Alicante[520]. L'envoyé de France communiqua cette pièce au
-Pensionnaire, qui répondit que les faits rapportés dans ce document
-devaient être très exagérés, car il n'était pas vraisemblable qu'un
-subalterne pût être aussi bien informé. «Il n'aurait pas été mieux
-instruit quand il aurait été du conseil. Les ordres d'un capitaine de
-vaisseau à l'autre se donnaient-ils tout haut pour qu'un simple matelot
-pût les savoir avec tant de précision, et les gens de cette sorte
-tenaient-ils un journal pour pouvoir rapporter exactement les jours et
-jusqu'aux heures où chaque chose s'était faite?»[521]. Nous savons
-cependant que la déposition de ce simple matelot était parfaitement
-vraie.
-
- [520] Amelot à Fénelon, Versailles, le 14 décembre 1738:
- Correspondance de Hollande, vol. 429.
-
- [521] Fénelon à Amelot, le 23 décembre 1738: _Ibidem_.
-
-Amelot eut une nouvelle entrevue avec Van Hoëy. Celui-ci fut très
-embarrassé et ne put que répondre d'une façon vague. Le ministre fut
-convaincu que, si les États Généraux ne voulaient pas rechercher à fond
-les responsabilités dans cette affaire, c'était dans «la crainte de
-découvrir des complices qu'on soupçonne et qu'on veut cacher.» L'envoyé
-de Hollande alla «jusqu'à faire entendre clairement qu'on obligerait le
-Pensionnaire personnellement en ne poussant point cette affaire»[522].
-
- [522] Amelot à Fénelon, Versailles, le 1er janvier 1739:
- Correspondance de Hollande, vol. 429. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Du reste, Fénelon s'efforçait de justifier le Pensionnaire de toute
-influence directe dans les intrigues de Théodore. Il en accusait
-certains personnages des Pays-Bas, dévoués à la politique du roi
-d'Angleterre[523].
-
- [523] Correspondance de Fénelon: _Ibidem_.
-
-Au commencement de janvier 1739, le bruit courait à Naples que Théodore
-était revenu. «J'en ai parlé à M. de Montalègre, qui me l'a nié de façon
-à me confirmer dans mes soupçons», écrivait Puisieux[524]. Cette rumeur
-prenait une telle consistance que le gouvernement sicilien tâchait d'en
-détruire l'effet en faisant arrêter de temps en temps quelques partisans
-du roi de Corse; mais sa sévérité ne tombait que sur ceux qui étaient
-capables de trahir l'aventurier. On laissait bien tranquille ce Drost
-que Puisieux, cependant, avait recommandé d'une façon toute particulière
-à Montalègre, comme étant l'un des plus fripons de cette bande de
-coquins[525].
-
- [524] Puisieux à Amelot, Naples, le 6 janvier 1739:
- Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [525] «Plus je vais en avant, et plus je me confirme dans les
- soupçons que j'ai eus sur le retour du baron de Neuhoff dans ce
- royaume. (En chiffres.) Ce gouvernement tâche de les détruire en
- faisant arrêter de temps en temps quelques partisans de cet
- aventurier, mais je remarque que cette sévérité ne tombe que sur
- ceux de la fidélité desquels l'on croit devoir se méfier, témoin
- le baron de Drost qui est toujours ici, quoique je l'eusse
- recommandé très particulièrement, le regardant comme l'agent du
- baron de Neuhoff en cette ville. Je ne doute point que ce
- dernier, informé de l'opiniâtreté des rebelles, ne fasse une
- seconde tentative pour retourner en Corse, ce qui ne déplairait
- nullement à cette Cour.»--Puisieux à Amelot, Naples, le 20
- janvier 1739, _Ibidem_.
-
-Si Théodore était rentré dans le royaume napolitain, il se tenait bien
-caché, car il ne faisait pas parler de lui. Il chargeait ses complices
-de s'agiter à sa place.
-
-Ils menaient grand bruit sur un prétendu désastre que les Corses
-auraient infligé aux troupes françaises, le 13 décembre, à Borgo. Il
-s'agissait tout simplement d'un détachement qui avait été surpris; les
-hommes de Boissieux, après s'être énergiquement défendus, avaient pu se
-replier en bon ordre sur Bastia[526]. Cette affaire était peu
-importante, mais ils répandirent une relation ampoulée et exagérée de
-cette bataille: «... Notre général, habillé à la turque, marchait
-toujours en avant et l'on entendait continuellement des cris
-d'allégresse et: Vive notre général et le roi des Espagnes... Nous
-sommes dans ces environs dans l'attente une seconde fois des Français,
-qui nous ont paru des hommes de bois à la façon dont ils ont été
-étrillés, quoiqu'ils eussent l'avantage du terrain»[527].
-
- [526] Jaussin: _op. cit._, t. I, p. 347.
-
- [527] _Traduction de la relation répandue à Naples par quelques
- adhérents du baron de Neuhoff qui y sont actuellement, de la
- victoire qu'ils prétendent que les rebelles corses ont remportée
- sur les troupes du Roi les 12 et 13 décembre 1738_:
- Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Les Génois, de leur côté, furent enchantés de ce qu'ils appelaient le
-désastre de Borgo. A Gênes, on fit à ce sujet des pasquinades d'un goût
-douteux[528].
-
- [528] Campredon à Maurepas, Gênes, le 1er janvier 1739: _Ibidem_,
- vol. 102.--Abbé Letteron: _Correspondance_, p. 427-431.
-
-Ce grand succès des rebelles corses n'empêcha pas Dominique Rivarola,
-leur plus fidèle agent, d'aller trouver le marquis Spinola, envoyé de
-Gênes à Naples. Il lui proposa de faire rentrer la Corse «sous
-l'obéissance de la république, si l'on voulait lui accorder un bon
-parti»[529]. Il ne fixa pas de prix à sa trahison; il s'en remettait à
-la générosité des Génois. Mais ceux-ci n'avaient pas l'habitude de
-payer. Ils voulaient bien profiter de toutes les vilenies, mais à
-condition que cela ne leur coûtât rien. Quelques années plus tard,
-Dominique Rivarola se vendra aux Anglais et aux Sardes avec plus de
-succès.
-
- [529] Puisieux à Amelot, Naples, le 30 décembre 1738:
- Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Au mois de février 1739, les partisans de Théodore, sauf Drost,
-quittèrent Naples. Ils allèrent à Livourne porter leurs intrigues et
-leurs ambitions malpropres[530].
-
- [530] Puisieux à Amelot, Naples, le 3 février 1739:
- Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-
-IV
-
-Le général de Boissieux, malade depuis longtemps, mourut à Bastia dans
-la nuit du 1er au 2 février 1739[531]. Son successeur fut le marquis de
-Maillebois. Parti de Toulon le 19 mars, il débarqua à Calvi le 21[532].
-
- [531] Il fut inhumé dans l'église Saint-Jean de Bastia.--Jaussin:
- _op. cit._, t. I, p. 352.
-
- [532] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Calvi, le 22 mars 1739:
- Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 423.
-
-La durée de la révolte, les difficultés d'une campagne dans un pays
-montagneux avaient forcé le gouvernement français à expédier de
-nouvelles troupes. Toutes les tentatives de médiation pacifique avaient
-échoué. Les insulaires s'obstinaient avec une belle énergie à ne pas
-vouloir reconnaître la domination génoise. Les instructions remises à
-Maillebois ne furent pas rédigées dans cet esprit de modération qui
-formait la base de la mission de Boissieux[533]. Il ne fallait pas, sous
-prétexte de mansuétude, imposer à l'armée française une inaction pouvant
-porter atteinte à son prestige aux yeux des rebelles et aux yeux des
-Génois.
-
- [533] Instructions pour M. le marquis de Maillebois, le 14
- février 1739: Abbé Letteron, _Ibidem_, p. 351-356.
-
-Maillebois commença par établir une surveillance plus active sur les
-côtes pour empêcher autant que possible les Corses d'avoir des rapports
-avec le continent. Campredon avait quelques bonnes raisons de penser que
-les insulaires trouvaient des secours à Gênes même. Si ces soupçons
-étaient justifiés, la France aurait joué un rôle de dupe et c'est ce
-qu'il fallait éviter. Amelot écrivit à Campredon que le cardinal Fleury
-désirerait vivement qu'on pût avoir des preuves sur les secours en armes
-et munitions fournis par des Génois aux Corses[534]. Mais il est
-toujours assez difficile d'avoir des certitudes dans une pareille
-question. Les Génois étaient très méfiants et certainement ceux qui
-faisaient la contrebande de guerre opéraient dans le plus grand secret.
-
- [534] Amelot à Campredon, Versailles, le 31 mars 1739:
- Correspondance de Gênes, vol. 102. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 450.
-
-Après ses aventures à Naples, Théodore était resté en Italie, vivant
-très probablement dans quelque mystérieuse retraite, peut-être même à
-Rome auprès de sa protectrice la bonne sœur Fonseca. Néanmoins il
-essayait de réchauffer le zèle de ses partisans en Corse par de
-nombreuses lettres, tout en ayant soin de ne jamais dire où il se
-trouvait.
-
-Un dimanche, le 19 avril, une felouque arriva sur les côtes corses et
-jeta l'ancre devant la tour d'Alistro, non loin d'Aleria. Quinze à
-dix-huit hommes débarquèrent, parmi ceux-ci se trouvait un neveu de
-Théodore, le baron Frédéric de Neuhoff[535].
-
- [535] Plusieurs historiens et même des correspondances de
- l'époque ont donné, par erreur, le nom de Drost à ce personnage.
- On l'a confondu avec l'individu qui, en 1738, était arrivé en
- Corse en se faisant appeler Mathieu Drost et qui fut arrêté à
- Livourne, nous l'avons vu. Le colonel de Neuhoff, qui l'année
- précédente s'était embarqué avec Théodore, en Hollande, et qui
- l'avait rejoint à Naples, n'était pas non plus le même individu
- que Frédéric. Dans une correspondance postérieure et que nous
- verrons plus loin, Théodore fera la distinction entre ses deux
- neveux et Drost. Il faut nous en tenir à son témoignage, qui est
- formel à ce sujet.
-
-A l'arrivée du bâtiment, le consul de Fiumorbo, Vincent Martinetti, fit
-arrêter un paysan qui portait plusieurs paquets cachetés du sceau de
-Théodore. Parmi les papiers il y avait quatre lettres du roi adressées à
-différents personnages résidant au-delà des monts. Maillebois transmit
-la copie et la traduction de ces lettres à Versailles[536].
-
- [536] Maillebois à Fleury, Bastia, le 25 avril 1739:
- Correspondance de Gênes, vol. 102. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Maillebois à Amelot, Bastia, le 25 avril
- 1739.--Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 25 avril 1739:
- Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 367-368, 449-453.
-
-La première était adressée à «l'illustrissime lieutenant général, le
-comte Zenobio Peretti, commandant général de Zicavo». Neuhoff annonçait
-que son neveu, Frédéric, baron libre de Neuhoff, seigneur de
-Rauschenburg, venait en Corse pour annoncer aux fidèles partisans son
-prochain retour avec des munitions. Mais avant tout il fallait s'assurer
-d'un port et Théodore commandait à Peretti de prendre Porto-Vecchio et
-d'en fortifier les tours. Il se plaignait vivement des Corses qui se
-trouvaient sur le continent et qui espionnaient toutes ses démarches
-pour en rendre compte aux Génois. Aussi devait-on considérer comme
-traîtres au roi et à la patrie tous ceux qui quittaient l'île pour aller
-prendre du service à l'étranger. Enfin, il prêchait l'union et la
-concorde entre tous les insulaires[537].
-
- [537] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.
- 356-357.
-
-La seconde lettre de Théodore était adressée au «comte Paul François
-d'Ornano, colonel d'infanterie à S. Maria d'Ornano.» Elle portait la
-date du 11 mars. Le roi donnait l'ordre d'enfermer l'ennemi dans
-Ajaccio. Il fallait agir avec vigueur, sans ménagements pour personne.
-Il déplorait de n'avoir pas pu s'embarquer avec son neveu à cause,
-disait-il, «des peines et des embarras qu'on m'a fait avec mes lettres
-de change.» Au premier jour, un vaisseau chargé de munitions arriverait
-dans l'île. Il recommandait de faire la distribution des armes «avec
-amour et régularité» et d'éviter que les insulaires n'agissent en
-«sauvages», ce qui leur ferait un grand tort. Théodore demandait enfin à
-tous ses officiers restés en Corse et pourvus de chevaux d'aller à la
-rencontre de Frédéric[538].
-
- [538] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.
- 358.
-
-Les deux autres lettres, datées des 14 et 16 mars, étaient adressées à
-un prêtre, Gio-Maria Balizone Teodorini, que le baron appelle son
-premier chapelain. Dans la première, après avoir confirmé l'arrivée de
-son neveu, il disait que les navires de Naples chargés de munitions
-étaient en route. Un autre de ses bâtiments, parti de Tunis, avait été
-jeté à la côte par la tempête. Il revenait sur son idée: prendre
-Porto-Vecchio, coûte que coûte. Il fallait aussi, par quelque
-stratagème, s'emparer de Campomoro[539]. Les Corses devaient, à
-l'avenir, vivre «comme d'honnêtes gens bien disciplinés et non comme des
-sauvages et des voleurs.» Son plus cher désir était de soustraire le
-pays à la tyrannie génoise; mais il fallait qu'on l'aidât. Tout ce qu'il
-avait souffert pour parvenir à son but serait trop long à écrire; il
-passait. Il voulait que chacun respectât ses lois. Là, il parle en
-souverain et en maître. Ce passage a de l'allure: «Assurez les peuples
-que je ne me relâcherai point pour leur délivrance, mais je veux
-obéissance et fidélité, qu'on observe ma loi et qu'on punisse
-promptement de mort les infidèles et ceux qui ont correspondance et
-connivence avec l'ennemi. Ensuite, il faut amener une union fraternelle,
-sincère et parfaite, et laisser aller librement ceux qui sont
-inconstants. Croyez-moi, si les Corses sont bien convaincus de la
-nécessité d'être unis et de l'irrévocable résolution des peuples de
-vouloir maintenir, comme ils le doivent, leur élection en ma personne,
-ils seront appuyés et secourus, mais d'entrer en traité, puis vouloir se
-donner tantôt à l'un et tantôt à l'autre, comme certains infidèles qui
-sont en terre ferme ont fait, tout cela refroidit et retarde les secours
-qui ont été arrangés par moi». Et il ajoutait cette phrase qui résumait
-toute l'histoire des malheurs de la Corse. «Tant que chacun cherchera à
-opérer pour sa propre utilité, les peuples resteront dans la misère et
-seront tyrannisés par l'ennemi, toutes mes dépenses et toutes mes peines
-ne serviront à rien.» Dominique Rivarola et son frère, soudoyés par les
-Génois, faisaient, à Rome, le métier d'espions[540].
-
- [539] Village situé dans le golfe Valinco, sur la côte
- occidentale.
-
- [540] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p.
- 339-364.
-
-Dans la seconde lettre, très courte, Théodore approuvait les Corses
-d'avoir retiré leur confiance au chanoine Orticoni, à Salvini, à Arrighi
-et à Hyacinthe Paoli. Il considérait ces chefs comme ses pires ennemis
-et il les croyait capables de remettre la Corse «dans les chaînes de
-Gênes.» Il ratifiait la déchéance de Paoli, son ancien ministre[541]. On
-avait saisi d'autres lettres de Théodore à divers chefs, mais elles ne
-contenaient rien qui ne fût dans les premières[542].
-
- [541] Abbé Letteron, p. 364.--Duchâtel au comte de Belle-Isle:
- _Ibidem_, p. 449-453.--En envoyant à Versailles les copies des
- lettres interceptées, Maillebois avait ajouté cette note: «Le
- mécontentement que Théodore a contre Hyacinthe Paoli vient de ce
- que l'on assure que le susdit Paoli est à la tête d'une cabale,
- conjointement avec le chanoine Orticoni pour livrer l'île au roi
- de Naples et que Théodore est très opposé à ce projet par les
- raisons que voici: la première est qu'il a pris des engagements à
- Amsterdam avec les juifs de cette ville pour leur livrer des
- établissements dans l'île de Corse et l'on prétend même que la
- république de Hollande en a aussi à cet égard. La seconde raison
- vient aussi, dit-on, des quelques engagements qu'il a pris avec
- les Tunisiens pour leur fournir un asile dans cette île, et tous
- ces engagements pris à la condition d'en être reconnu le légitime
- souverain.» Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
- [542] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739:
- Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 453-458.
-
-Frédéric fut, à son arrivée dans l'intérieur, reçu avec acclamation.
-Mais l'enthousiasme des populations ne devait pas être long. Pour fêter
-la bienvenue du neveu du roi, quelques-uns des chefs organisèrent en son
-honneur une chasse au sanglier. Frédéric arriva avec les notables au
-rendez-vous. Au moment d'attaquer la bête, un déserteur français du
-régiment de Nivernais surgit tout à coup parmi les chasseurs. Cet homme
-fut arrêté; les Corses lui demandèrent où résidait le général en chef et
-s'il attendait de nouvelles troupes. Le soldat répondit que Maillebois
-se trouvait à Bastia et que cinquante mille hommes de renfort allaient
-arriver dans l'île. A cette nouvelle, les paysans postés dans le bois
-pour la battue s'éclipsèrent comme par enchantement. Le sanglier lui
-aussi s'était sauvé; la chasse fut manquée. Frédéric revint chez lui. Il
-trouva sa maison dévastée. On lui avait tout pris: une bourse contenant
-huit à neuf cents sequins destinés à subvenir aux premiers frais de la
-guerre, ses vêtements et jusqu'à ses chemises. Il obtint la restitution
-de quelques chemises, mais l'argent resta dans les mains de ceux qui
-l'avaient pris. «Voilà ce qui s'appelle d'honnêtes gens et de fidèles
-sujets de Théodore»[543].
-
- [543] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739:
- Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 453-458.--Jaussin: _op.
- cit._, t. II, p. 312.
-
-Ils n'avaient pas dérobé les effets et l'argent du «premier prince du
-sang de Théodore»[544] dans un unique but de rapine. Les rebelles, qui
-avaient vu tant de fois les promesses du roi s'évanouir, voulaient bien
-croire encore à son prochain retour avec des secours, comme il
-l'écrivait, mais il leur fallait des gages. Ils entendaient avoir
-Frédéric pour otage, et, afin de le garder plus étroitement, ils lui
-avaient tout pris.
-
- [544] C'est ainsi que Duchâtel appelle ironiquement Frédéric.
- Cela prouverait une fois de plus que l'existence d'un fils de
- Théodore est purement imaginaire. D'ailleurs, aucun document
- sérieux de l'époque ne fait mention de ce fils. Cette légende
- naquit plus tard.
-
-Dans une réunion les chefs de la Balagne avaient décidé de le mettre à
-mort dans le cas où le roi ne tiendrait pas sa parole et ne viendrait
-pas en personne au mois de mai apporter les importants secours qu'il
-faisait espérer depuis si longtemps[545].
-
- [545] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739:
- _loc. cit._
-
-Frédéric avait plus d'énergie que son oncle. Il ne se laissa pas
-intimider par l'hostilité qu'il sentait autour de lui. Il ne songea pas
-un instant à se dérober; il alla de l'avant. Le 6 mai, les principaux
-chefs se réunirent à Venzolasca pour délibérer sur les affaires du pays.
-Résolument, Frédéric se rendit à cette réunion, décidé à affronter les
-haines et les colères des rebelles. Les débats se prolongèrent pendant
-deux jours «avec beaucoup d'aigreur et un grand partage d'opinions». La
-majorité de l'assemblée pensait que le moment fût venu où toute
-résistance devenait inutile. On devait envoyer des députés pour offrir
-au général français la soumission du peuple corse. Frédéric se leva et
-prit la parole. Il promit sur sa tête que le roi arriverait bientôt dans
-l'île avec des secours considérables en troupes, en argent et en
-munitions fournis par les puissances maritimes de l'Europe y compris
-l'Espagne. Il se mettrait en personne à la tête de la nation armée et
-les Génois seraient définitivement écrasés. Les Corses ne devaient donc
-pas capituler. Soutenu par les plus acharnés, ce discours retourna
-l'assemblée. Les paroles vibrantes de Frédéric trouvèrent un écho chez
-les plus irrésolus. La résistance fut votée d'acclamation au cri de:
-«Vive le roi Théodore!» Avant de se séparer, les chefs firent le serment
-d'être à jamais fidèles au souverain qu'ils s'étaient donné trois ans
-auparavant.
-
-Mais cette belle unanimité de sentiments n'était qu'apparente. Les
-Corses étaient trop désunis pour que les Français pussent craindre un
-soulèvement général. Et Théodore serait même arrivé en ce moment, qu'il
-aurait risqué d'être abandonné, trahi par tous, tué peut-être, s'il
-n'apportait pas avec lui les secours promis[546].
-
- [546] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 9 mai 1739:
- Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 458-462.
-
-Le consul de Gênes, à Livourne, informa Maillebois qu'une felouque
-suspecte se trouvait dans le port et qu'on croyait que ce bâtiment avait
-été frété pour transporter le baron dans l'île. Malgré
-l'invraisemblance d'un retour du roi, le général français voulut
-s'assurer du fait. Il envoya la barque _La Légère_ à Livourne. Le
-commandant, M. de la Vilarselle, devait surveiller le bateau signalé,
-s'en emparer s'il prenait la mer, et l'amener à Bastia, afin qu'on
-interrogeât son équipage et qu'on visitât sa cargaison[547]. Mais, selon
-leur habitude, les Génois s'étaient alarmés trop tôt. Théodore n'avait
-alors ni les moyens ni l'envie de retourner dans son royaume. On
-n'entendit plus parler de lui pendant quelque temps.
-
- [547] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 15 mai 1739:
- Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 462-464.
-
-Bien convaincu que le baron de Neuhoff ne viendrait pas activer la
-révolte par sa présence, Maillebois prit ses dispositions pour amener
-une prompte pacification de la Corse. Il ne s'agissait plus maintenant
-de négocier avec les insulaires; il fallait porter les armes jusque dans
-les cantons montagneux de l'intérieur. Le général en chef décida de
-commencer les opérations par la Balagne, la province la plus riche et la
-plus rebelle. Frédéric s'y était rendu avec quelques partisans pour
-prêcher et organiser la résistance. Sous son impulsion, les Corses s'y
-préparèrent avec intelligence. Ils donnèrent de l'occupation aux troupes
-françaises, qui eurent à surmonter bien des obstacles tenant à la
-configuration du pays et au manque de routes praticables. Ces
-difficultés étaient accrues par l'hostilité sourde des populations qui
-paraissaient soumises et par la mauvaise foi des Génois. On se sentait
-entouré d'espions et de traîtres[548].
-
- [548] «Les mesures qu'on leur voit prendre sont de se fortifier
- dans Lento et dans tous les postes que nous pourrions avoir envie
- d'occuper, d'inonder par leur multitude les frontières du Nebbio
- et de nous présenter partout des têtes pour nous faire croire
- qu'ils veulent sans cesse nous attaquer. Cette conduite dans des
- gens de cette espèce n'est pas déraisonnable; ils nous donnent,
- en effet, de l'occupation; ils nous forcent à faire de fréquents
- détachements et nous tiennent dans un mouvement continuel et
- pénible à cause de l'âpreté des marches dans un pays si
- difficile... On ne sait d'ailleurs ici à qui se fier; on se
- trouve environné de gens suspects, dont les protestations d'union
- et d'amitié sont autant de mensonges, dont tous les conseils sont
- des trahisons et les avis des pièges faits pour vous précipiter
- dans quelque entreprise téméraire et funeste.»--Duchâtel au comte
- de Belle-Isle, Bastia, le 27 mai 1739: Abbé Letteron, _Pièces et
- documents_, p. 477-480.
-
-Malgré tout, la Balagne fut promptement réduite. La prise de Lento et de
-Bigorno assura l'occupation presque complète de la vallée du Golo.
-Frédéric se réfugia plus avant dans l'intérieur, désirant arrêter les
-Français par une guerre d'embuscade. Peut-être espérait-il encore que
-son oncle arriverait avec des secours. Il voulait énergiquement tenir
-jusqu'à ce moment-là. Son fol entêtement ne manquait pas de hardiesse.
-
-Après la soumission de la Balagne, Maillebois se rendit à Corte. Tout le
-nord de l'île était pacifié et même désarmé; restait le sud. On pouvait
-craindre que cette région, encombrée de montagnes et de rochers,
-couverte d'inextricables forêts, ne présentât à l'expédition les plus
-graves difficultés. Un canton surtout, celui de Zicavo, semblait vouloir
-opposer une résistance acharnée. Frédéric s'était réfugié dans ce
-village, qui domine la vallée du Taravo. Là, le prévôt de la _piève_,
-prêtre fanatique, avait armé onze à douze cents hommes résolus. Les
-ayant rassemblés en présence de Frédéric, il leur fit jurer sur
-l'Évangile de mourir jusqu'au dernier plutôt que de manquer de fidélité
-à Théodore. Ces rudes montagnards firent plus encore que de prêter le
-serment qu'on leur demandait: ils menacèrent de brûler dans les cantons
-voisins les maisons de tous ceux qui seraient portés à se soumettre aux
-Français[549]. Ces menaces jetèrent le trouble parmi les populations.
-Elles prirent les armes en masse. A la vérité, tous ces gens ne
-connaissaient pas le fantôme de roi qui avait régné pendant quelques
-mois sur eux. Jamais ils n'avaient ressenti le moindre bienfait de
-l'équipée du baron de Neuhoff. Aucun intérêt ne les poussait à prolonger
-une résistance qui pouvait leur coûter cher. Ils étaient poussés par une
-faction fanatique, et, dans le nombre, il s'en trouvait qui murmuraient.
-Cette division aurait facilité la tâche de Maillebois si le manque de
-routes n'avait contrarié la marche des troupes et leur ravitaillement.
-
- [549] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 juillet 1739:
- Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 495-499.--Jaussin, _op.
- cit._, t. I, p. 447.
-
-Frédéric sentait combien l'inconstance des Corses, toujours prêts à un
-revirement, rendait sa position précaire. Il semblait découragé. Le
-temps passait; son oncle ne donnait plus signe de vie. Ce silence
-exaspérait ceux que ses promesses avaient entraînés. Chaque jour sa vie
-était en danger. Et que pouvait-il faire, seul, au centre de l'île, sans
-communications avec le continent? Au mois de juillet, il fit demander à
-Maillebois un sauf-conduit qui lui permît de quitter l'île sans crainte
-d'être inquiété par les Génois. Le général refusa les passeports, ne
-voulant pas compromettre la dignité du roi, son maître, en traitant avec
-un personnage considéré comme un vulgaire aventurier, qui, de sa propre
-autorité, s'était mis à la tête d'un mouvement insurrectionnel. Le
-maréchal de camp, Duchâtel, croyait, au contraire, que ce serait faire
-acte de bonne politique en facilitant ce départ. Mais Maillebois promit
-seulement de fermer les yeux sur les tentatives que ferait Frédéric pour
-gagner le continent[550]. N'ayant pas obtenu la garantie qu'il désirait,
-le neveu de Théodore préféra continuer une résistance désespérée que de
-courir les risques d'une fuite.
-
- [550] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Ajaccio, le 30 juillet
- 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 499-501.
-
-Malgré le découragement des uns, les inimitiés qui divisaient les
-autres, la soumission de Zicavo et du pays environnant fut longue.
-Maillebois n'entra à Zicavo que le 22 septembre. Le village était
-désert. Frédéric, le prévôt, les habitants avec femmes et enfants
-s'étaient réfugiés sur la montagne appelée Coscione, emportant leurs
-objets les plus précieux. Ils n'étaient que trois cents hommes armés,
-mais doués d'une «opiniâtreté inconcevable». Le général décida de
-poursuivre les rebelles jusque dans leur retraite. Son plan était de les
-cerner et de les réduire par la famine. Cette expédition fut confiée à
-quatre bataillons sous le commandement de M. de Larnage[551].
-
- [551] Le même au même, Sartène, le 27 septembre 1739: _Ibidem_,
- p. 514-516.
-
-C'est à travers cette même montagne de Coscione--on s'en souvient--que
-Théodore avait fui trois ans auparavant, craignant le ressentiment des
-Corses leurrés par ses promesses. Là aussi son neveu, à bout de
-ressources, se réfugiait, redoutant davantage ceux qu'il avait soulevés
-que les Français.
-
-La résistance des derniers révoltés à Coscione dura un mois environ.
-Vers le milieu du mois d'octobre, le prévôt de Zicavo se rendit[552].
-Frédéric se sauva avec sept ou huit compagnons. Il se mit à errer à
-travers les montagnes et les forêts, se cachant, évitant les villages
-occupés par les Français, comme ceux où il ne se trouvait que des
-Corses. Pendant un an il mena l'existence d'un vagabond. Il avait troqué
-son habit de gentilhomme contre un accoutrement grossier de poils de
-chèvre. Blotti dans une caverne, il se nourrissait des provisions que
-les Corses déposaient dans la montagne pour les bandits. Souvent la faim
-le chassait hors de son gîte. Il parcourait la campagne en quête de
-nourriture et, pour se la procurer, il commit des rapines.
-
- [552] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 octobre 1739.
- Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 519-521.
-
-Après la soumission du canton de Zicavo, Maillebois fit désarmer et
-surveiller étroitement les habitants de Porto-Vecchio, car il craignait
-que Théodore ne choisît ce port pour tenter un débarquement. Des
-colonnes volantes parcouraient les montagnes pour prendre Frédéric. Mais
-celui-ci fuyait toujours. On prétend qu'au mois de mai 1740, harcelé par
-la faim, il dévalisa un couvent. Traqué entre Quenza et Bonifacio, il se
-sauva en se laissant glisser entre des rochers[553]. Pendant quelques
-mois encore il vécut ainsi. Chaque jour sa troupe se désagrégeait.
-Maillebois, pour en terminer, fit publier qu'une récompense de trois
-mille livres serait donnée à celui qui le livrerait; mais aucun Corse ne
-le dénonça. Enfin, par l'intermédiaire d'un prêtre, le général français
-parvint à décider Frédéric et ses derniers partisans à quitter la Corse.
-
- [553] Pajol, _Les guerres sous Louis XV._--Comme la plupart des
- historiens, Pajol donne à Frédéric le nom de Drost. Nous avons vu
- que c'était une erreur.
-
-Au mois d'octobre 1740, on voyait circuler dans les rues de Livourne une
-quinzaine d'hommes déguenillés: c'était Frédéric, un gentilhomme
-prussien et quelques bandits corses[554].
-
- [554] Pajol, _op. cit._--Pajol dit que Frédéric arriva à Livourne
- le 19 octobre. Dans sa correspondance, Lorenzi indique la date du 8.
-
-Le neveu de Théodore fut reçu par les autorités toscanes, mieux qu'il
-n'aurait pu l'espérer. Le général Wachtendonck l'invita à dîner et les
-officiers impériaux lui témoignèrent la plus vive sympathie[555].
-
- [555] Lorenzi à Amelot, Florence, le 15 octobre 1740:
- Correspondance de Florence, vol. 92. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
- Espions et traîtres.--L'envoyé de Gênes, Sorba et le lieutenant
- Guillaume.--Le chevalier de Champigny livre au gouvernement
- français la correspondance de sa mère.--Le docteur Spitzlaer et la
- police.--Sauveur Ginestra.--L'écriture de Théodore.--Son faux
- portrait.--Sa caricature.
-
- Le couvent de Rome.--La sœur Fonseca.--Son enthousiasme et son
- dévouement.--Sa correspondance avec Bigani.--Avec Lucas Boon.--Son
- homme de confiance: le chevalier Saint-Martin.--Les entrevues du
- chevalier avec le ministre de Gênes.--Il lui communique la
- correspondance de la religieuse.--Il lui propose «un bon
- coup».--Mort de la sœur Angélique Cassandre Fonseca.
-
- François de Lorraine.--Il veut avoir la Corse.--Un concurrent à
- Théodore: le comte de Beaujeu.--Ses rapports avec François.--Les
- instructions du duc.--La _retirade_.--Beaujeu meurt en
- prison.--Intrigues des lieutenants de François.--Mort de l'empereur
- Charles VI.
-
-
-I
-
-L'équipée du baron de Neuhoff avait fait surgir des bas-fonds de la
-société une tourbe de gens sans aveu, espions, traîtres, escrocs,
-aventuriers, prêts à vendre des secrets réels ou simulés, aptes aux
-besognes les plus répugnantes. La Sérénissime République de Gênes
-entrait volontiers en pourparlers avec ces agents interlopes, mais son
-avarice la faisait reculer au moment décisif. Très certainement, si elle
-eût voulu y mettre le prix, elle se serait promptement débarrassée de
-Théodore; elle aurait même pu l'acheter.
-
-Le 6 septembre 1737, un sieur Guillaume, se disant lieutenant réformé,
-logé à la Grande-Sainte-Catherine, à Dunkerque, écrivit à Sorba. Il
-pensait que le ministre de Gênes, à Paris, recevrait comme «un service
-important» l'avis qu'il venait lui donner. Il supposait que le
-diplomate était un homme d'honneur, incapable de se servir de ses
-confidences contre lui. Donc, le hasard lui avait fait rencontrer un
-individu avec lequel il s'était lié. Ce personnage, qui venait de
-Hollande, devait passer en Corse, chargé par le baron de Neuhoff de
-porter aux mécontents diverses lettres et instructions. L'homme
-paraissait avoir la confiance de Théodore; il savait où il était[556],
-connaissait tous ses secrets et pouvait ainsi faire avorter ses
-desseins.
-
- [556] Ceci est faux puisqu'à ce moment-là, Théodore voguait sur
- _Le Grand Christophe_, après avoir abandonné _La Demoiselle
- Agathe_ et qu'il ne savait pas encore lui-même où il aborderait.
-
-Guillaume avait un amour très vif pour la république; son zèle à la
-servir était infini. Aussi se fit-il un devoir de pousser son ami à
-renoncer à ses projets. Il lui démontra les dangers de l'entreprise. Les
-Génois, aidés par la France et par l'Empereur, feraient tôt ou tard un
-«mauvais parti» aux rebelles. Il pourrait se trouver englobé dans ces
-exécutions. Au contraire, s'il agissait loyalement, c'est-à-dire s'il
-remettait au Sénat tous ses papiers et fournissait à la police génoise
-les moyens de prendre le baron, il était certain d'avoir une honnête
-récompense qui le mettrait à l'abri du besoin pour le restant de ses
-jours. L'homme ne dit pas non, mais il déclara à Guillaume que s'il se
-décidait à trahir son maître, il ne lui fallait pas des promesses, mais
-des garanties et une somme d'argent comptant. Le lieutenant réformé
-avait fait rester, sous prétexte de maladie, son ami dans l'endroit où
-il l'avait rencontré et où il irait le rejoindre si Son Excellence
-entrait dans ces vues. Il demandait donc à Sorba une réponse immédiate,
-lui offrait ses services pour la conclusion de cette petite affaire,
-l'assurait, enfin, de son dévouement, qui le pousserait à négliger ses
-propres intérêts pendant quelques jours pour servir la république[557].
-
- [557] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 3 septembre 1737: _Busta
- Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes, archives
- secrètes.
-
-Le ministre de Gênes répondit sans tarder à Guillaume. «Il est digne,
-dit-il, d'un honnête homme, le conseil, que par votre obligeante lettre
-du 3 de ce mois, vous me faîtes l'honneur de me dire avoir donné à la
-personne que le hasard vous a fait connaître, chargée de papiers et de
-notions qui peuvent être très utiles à ma république.» Mais il avouait
-l'embarras où il se trouvait d'entamer à distance une négociation de
-cette nature. Il ne pouvait pas donner de l'argent ni même en promettre
-avant d'avoir vu les papiers. Si donc la personne en question voulait
-bien venir à Paris, on pourrait s'entendre. Le ministre donnait sa
-parole d'honneur à Guillaume et à son ami qu'il ferait obtenir à ce
-dernier une récompense. Il lui en donnerait même des «assurances
-réelles» quand il serait à Paris. L'ancien lieutenant devait donc
-engager son homme à faire le voyage. Sorba terminait en disant qu'il
-s'emploierait de tout son pouvoir à faire sentir à Guillaume
-personnellement «les effets de la reconnaissance de la république», le
-priant de le croire, en attendant, «avec toute la considération
-possible, son très humble et très obéissant serviteur»[558].
-
- [558] Sorba à Guillaume, Paris, le 6 septembre 1737: _loc. cit._
-
-Dès la réception de la dépêche du diplomate, le lieutenant envoya,
-prétend-il, un exprès à Ostende où se trouvait l'homme de Théodore pour
-l'engager à venir conférer avec lui à Furnes. Guillaume et son ami
-avaient lu et relu ensemble la lettre de Sorba. A distance, il était
-assez difficile d'entamer une négociation «sur un pied solide», mais la
-réponse du ministre soulevait des objections que l'ancien lieutenant se
-faisait un devoir de présenter à Son Excellence. D'abord, si _l'on_
-venait à Paris, le ministre de Gênes pourrait, par l'intermédiaire du
-gouvernement français, qui protégeait la république[559], forcer le
-particulier à livrer tous ses papiers. Il risquerait même d'aller en
-prison et «ce serait peut-être là toute sa récompense».
-
- [559] La république de Gênes traitait alors avec la cour de
- Versailles de la médiation armée de la France pour mettre fin à
- la révolte en Corse.
-
-En second lieu, l'homme ne pouvait pas avancer les frais du voyage, car
-ce serait de l'argent perdu pour lui si on ne concluait pas l'affaire.
-Du reste, il avait juste ce qu'il lui fallait «pour se rendre en Italie
-avec les équipages du duc de Lorraine, où l'on doit, dit-il,
-l'embarquer. Enfin, pour une dernière observation, il m'a remarqué que
-si une fois il vous découvrait tout ce qu'il sait après s'être ainsi
-livré, il serait entièrement libre à vous de le traiter de la façon dont
-vous le jugeriez à propos, sans qu'il eût rien à dire qu'à se plaindre à
-lui-même de son trop de confiance, à quoi il ajoute que votre lettre
-même semblait renvoyer le soin de sa récompense au corps de la
-république, qui peut n'être pas bien d'accord là-dessus, y ayant bien de
-la différence d'obliger un prince souverain et despotique qui
-d'ordinaire se pique de générosité ou d'avoir à faire à un nombre de
-personnes, qui souvent payent mal les services qu'on leur rend.»
-
-Ces objections avaient embarrassé Guillaume; néanmoins, il avait fait
-observer à son ami que la parole d'honneur donnée par Sorba devait le
-garantir de tout acte arbitraire et violent. Mais _on_ s'était obstiné
-et _on_ exigeait non seulement des garanties, mais encore un acompte
-comme provision. Cet argent Sorba pouvait l'envoyer à Guillaume, qui le
-ferait tenir à son ami. On pourrait aussi tirer une lettre de change sur
-Son Excellence. En outre, le particulier n'entendait pas venir en France
-où il ne se trouvait pas suffisamment en sûreté. Il irait volontiers
-traiter l'affaire à Londres avec M. Gastaldi, l'envoyé génois. Guillaume
-demandait donc à Sorba de lui envoyer ses instructions par le retour du
-courrier, en protestant que personnellement il n'avait aucun intérêt
-dans l'affaire[560].
-
- [560] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 11 septembre 1737: _loc.
- cit._
-
-Sorba ne répondit pas à la seconde lettre. Si Guillaume et son individu
-n'avaient pas confiance dans la bonne foi des républicains, le ministre
-n'entendait pas se laisser tromper par un aigrefin. Néanmoins, il envoya
-cette correspondance au Sénat. Le lieutenant ne se tint pas pour battu,
-il vint à Paris et fit plusieurs démarches pour voir Sorba, qui se
-trouvait alors à Fontainebleau. A son retour, le diplomate reçut
-Guillaume, qui lui parut être l'un des plus intimes confidents de
-Théodore. Ses offres n'étaient pas méprisables et il serait peut-être à
-propos de l'aboucher avec l'envoyé Brignole[561], afin qu'on pût voir ce
-qu'il conviendrait de faire. Sorba regrettait de ne pouvoir parler plus
-longuement de cet homme, mais il lui fallait auparavant un nouveau
-chiffre[562]. Il est probable que Guillaume et son ami ne faisaient
-qu'un même individu. L'affaire en resta là. Ce qui caractérise les
-rapports du gouvernement génois avec ses espions attitrés et avec ceux
-de rencontre c'est, de part et d'autre, une méfiance poussée à
-l'extrême.
-
- [561] François Brignole, un des membres les plus influents du
- Conseil, avait été, nous l'avons vu, envoyé à Paris en mission
- extraordinaire lors des négociations entamées pour l'expédition
- française en Corse.
-
- [562] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 16 novembre 1737:
- _Busta Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
-Aussi quelques individus préférèrent-ils adresser leurs offres de
-service à Versailles, car on savait que l'expédition en Corse était
-décidée. Ils espéraient sans doute que les ministres de Louis XV
-payeraient mieux que la république.
-
-Un sieur de Champigny se disant gentilhomme de Son Altesse Sérénissime
-Électorale de Cologne s'était, dans le courant de l'année 1737, mis en
-rapport avec Amelot sous différents prétextes. Il affectait un amour
-tout particulier pour la France; son dévouement était extrême. Il ne
-tarda donc pas à demander au cardinal Fleury et à Amelot d'intercéder en
-sa faveur pour qu'il obtienne la place de chambellan de l'Électeur de
-Cologne[563]. Quelque temps après, pour affirmer son zèle, il envoya à
-Amelot deux lettres autographes du baron de Neuhoff[564].
-
- [563] Champigny au cardinal Fleury et à Amelot, Zerbst au pays
- d'Anhalt, le 27 décembre 1737: Correspondance de Cologne, vol.
- 72. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
- [564]
-
- «Monsieur,
-
- «Une erreur de nom est cause que j'ai reçu deux lettres originales
- du soi-disant roi Théodore, apparemment qu'elles ont été mises à
- un bureau de poste où ma mère et ma femme sont connues et que cela
- a occasionné qu'elles me sont parvenues; mon zèle ordinaire pour
- les intérêts de Sa Majesté me fait croire que je ne puis me
- dispenser de vous les adresser. Monsieur, je vous supplie de m'en
- accuser réception et d'être persuadé que j'étudierai jusqu'au
- moindre événement pour vous convaincre du respect avec lequel je
- suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
-
- «LE CHEVALIER DE CHAMPIGNY,
- «Gentilhomme de S. A. S. E. de Cologne.
- «21 janvier 1738.»
-
- Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Il n'avait pas eu de peine à se les procurer, car il les avait dérobées
-à sa mère, qui était en relations suivies avec Théodore. Champigny
-lui-même, malgré son affirmation contraire, connaissait parfaitement le
-baron. En 1736, il était officier dans les gardes royales et il avait
-pour camarade dans sa compagnie le jeune Trévoux, fils de la sœur de
-Théodore[565]. Il avait également, étant en garnison à Metz, connu la
-famille de Neuhoff[566].
-
- [565] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 8 octobre 1736:
- _loc. cit._
-
- [566] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie
- d'une lettre interceptée: _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011.
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Avant d'envoyer à Amelot les lettres du baron, Champigny avait enlevé
-les pages où se trouvaient les adresses. Mais il se ravisa et expédia le
-tout au ministre. Il ajouta ce post-scriptum: «Je me résous à vous
-envoyer, Monsieur, l'original de l'adresse, le revers est de l'écriture
-de ma mère»[567]. Il avouait ainsi ce qu'il niait dans sa lettre.
-D'ailleurs, en proposant plus tard à Amelot de lui livrer de nouvelles
-lettres du baron, il disait qu'il les tenait de quelqu'un de son
-entourage en correspondance régulière avec le roi de Corse.
-
- [567] L'adresse est ainsi libellée:
-
- «En mains propres.
-
- «A Madame de Champigny, rue de la Poterie, près la Grève, chez
- Monsieur Richard, marchand en gros d'épicerie, à Paris.»
-
-Champigny avait barré ce que sa mère avait écrit au verso d'une des
-adresses. Mais, depuis l'époque, les traits d'encre ont pâli et j'ai pu
-reconstituer les mots écrits par l'amie de Théodore. Nous verrons plus
-loin ces quelques lignes, qui semblent être un projet de réponse.
-
-Les deux épîtres de Neuhoff étaient datées des 22 et 29 novembre de
-l'année 1737, sans aucun doute, et ne portaient pas l'indication de
-l'endroit d'où il écrivait. Elles étaient banales comme tout ce qui
-sortait de sa plume. Il s'étonnait auprès de «sa très chère dame» de
-n'avoir pas reçu de réponse à deux lettres qu'il lui avait précédemment
-envoyées sous le couvert de M. Doyen (?). Comme il possédait maintenant
-son adresse exacte, il espérait que sa missive lui parviendrait en mains
-propres. Il craignait que sa correspondance n'eût été interceptée. Il
-recommandait à Mme de Champigny de lui écrire par l'intermédiaire de M.
-le baron de Drost à Scaden, seigneur de Morsbrock, grand-commandeur de
-l'Ordre Teutonique à Cologne. Informé du traité conclu entre la France
-et la république de Gênes, il demandait si la nouvelle d'une expédition
-française en Corse était vraie: «Informez-moi de ce que l'on dit
-touchant le prétendu débarquement en faveur de ces infâmes Génois;
-j'espère que cet orage se détournera, sinon je prévois grand sang, les
-peuples sont constants et fidèles et plutôt mourir que de rompre le
-serment à moi juré.»
-
-Dans sa seconde lettre, Théodore fait des recommandations touchantes à
-Mme de Champigny: «Soyez du reste de bonne humeur et des plus assurées
-que je soutiendrai jusqu'au dernier soupir mes démarches. Faites-moi
-savoir si l'on a écrit à Tunis et ce que fait mon neveu[568]».
-
- [568] Jointes à la lettre de Champigny à Amelot du 21 janvier
- 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Il ne signait presque jamais ses lettres. Il les terminait par un
-paraphe en forme de T, mais tracé d'une façon si bizarre qu'on aurait pu
-le prendre pour un 8. Le baron, qui s'était adonné à la kabale, se
-rappelait-il que le 8 est le signe de l'infini?
-
-A ces deux documents autographes, Champigny joignit une pièce datée de
-Dresde le 2 novembre (1737, certainement). Ce factum ne semble pas être
-de la main du baron, mais il est d'un format identique aux deux lettres,
-écrit de même encre et plié d'une façon semblable. On peut en conclure
-qu'au mois de novembre 1737, Neuhoff se trouvait à Dresde. Ce document,
-dont l'auteur était sans doute un des acolytes de l'aventurier, était
-une circulaire concernant l'ordre de la Délivrance, une note destinée
-aux gazettes. Cette pièce ne contenait pas un mot de vrai. Les quatre
-cents chevaliers qu'elle mentionne existaient seulement dans
-l'imagination du grand-maître, qui essayait de battre monnaie avec son
-ordre[569].
-
- [569]
-
- «Dresde, le 2 du novembre.
-
- «Il a paru en ces jours passés une lettre circulaire du roi
- Théodore par laquelle il ordonne à tous ceux qui sont inscrits
- dans son ordre de la Rédemption, de se rendre tous vers le mois de
- mars prochain dans les villes et ports différents déjà leur
- prescrits et que chaque chevalier ait à conduire avec soi cinq
- hommes affidés. Selon la liste ils sont plus grande partie
- Suédois, Prussiens, Livoniens et Westphaliens, l'on y compte
- trente-et-un seigneurs anglais, quarante-deux Italiens, vingt-sept
- Français, dix-sept Espagnols, neuf Polonais, onze Hollandais et
- sept Grecs de Morée, en tout quatre cents chevaliers. Le nombre
- des nationaux n'y est pas spécifié. Ces démarches jointes à
- d'autres préparatifs de guerre qu'il fait donne que trop à
- connaître qu'il est sûr de la fidélité et constance des Corses à
- maintenir inviolablement leur élection en sa personne et qu'ils ne
- se départiront jamais ni lui ni eux du serment mutuel juré
- solennellement le jour de son élection à Alesani, le 15 d'avril
- 1736.»
-
- Pièce jointe à la lettre de Champigny du 21 janvier 1738:
- Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Les lignes écrites par Mme de Champigny étaient les suivantes; j'en
-respecte le style et l'orthographe:
-
-«J'ai cru devoir vous anvoier ancor le papier des nouvelles quoiqu'il dû
-m'an couter comme pour le recevoir, j'ai versé un torrant de larme en
-escrivant et si je n'avais destourné mes yeux j'aurais mis le papier
-hors d'estat d'estre anvoié. Je nage dans la doulleur, que ne puis-je
-devenir insensible comme bien d'autres! Vous vous faites vos maux pour
-ne vouloir pas conduire vos affaires à propos et je n'en sens pas moins
-vos peines. Madame de Tée est parfaitement remise et aussy ce pirituel
-que jamais ce qui fait plaisir à tout le monde.»
-
-Quel était ce _papier de nouvelles_ qu'il en coûtait à la bonne dame
-d'envoyer au baron? L'annonce de l'échec d'un emprunt sans doute. C'est
-ce qui pouvait lui être le plus pénible.
-
-Il est bien difficile de préciser la nature des relations de Mme de
-Champigny avec l'aventurier. Ces fragments de correspondance, volés par
-le fils, laissent bien entrevoir que ces relations étaient fort intimes,
-mais rien ne permet d'affirmer la chose. Un historien a avancé que le
-baron avait amené avec lui, en Corse, une française comme
-maîtresse[570]. Il serait téméraire d'affirmer que ce fût Mme de
-Champigny, et, d'ailleurs, la question n'offre qu'un intérêt secondaire.
-
- [570] Abbé de Germanes, _op. cit._, t. I, liv. V, p. 281 à 283.
-
-Les documents fournis par Champigny n'avaient pas d'importance pour le
-gouvernement français[571]. Amelot n'en fit pas accuser réception.
-Quémandeur acharné, ne reculant devant aucune besogne malpropre pour
-obtenir une faveur ou un bénéfice quelconque, il revint à la charge. De
-Bonn-sur-le-Rhin, il écrivit le 23 mars 1738 à Amelot.
-
- [571] Jaussin publie ces lettres de Théodore à Mme de Champigny,
- sans donner le nom de la destinataire et avec quelques variantes
- dans le texte. Le fond est le même. Il donne à ces lettres les
- dates des 2 et 24 novembre, ce qui est erroné. Nous l'avons vu
- par les originaux.
-
- Le cardinal Fleury avait refusé de le recommander à Son Altesse
- Électorale, mais cela ne refroidissait en rien son zèle «pour le
- service et l'intérêt du roi». Il insistait afin de savoir si le
- ministre avait bien reçu les deux lettres de sa mère:
-
- «Daignez donc, Monsieur, me tranquilliser sur leur destinée, s'il
- vous plaît; après quoi, si vous l'ordonnez, je vous donnerai avis
- du lieu où ce monarque de nouvelle édition se tient, et des
- projets qu'il forme, étant à même d'en être instruit par une
- personne à qui il écrit toutes les semaines. Si les lettres en
- question ne vous étaient pas parvenues, je pourrais vous en
- envoyer des copies que j'ai gardées. Je continue à implorer
- l'honneur de votre protection[572].»
-
- [572] Le chevalier de Champigny à Amelot, Bonn-sur-le-Rhin, le 28
- mars 1738: Correspondance de Cologne, vol. 73. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-Amelot laissa la seconde lettre de Champigny sans réponse. Il
-connaissait trop le personnage. Pendant trois ans, le chevalier ne se
-lassa pas de solliciter auprès du gouvernement français et de faire des
-propositions de tout genre. En 1741, le ministre, écœuré, écrivit au
-comte de Sade, envoyé de France à Cologne, pour le mettre en garde
-contre l'aventurier. Allant de cour en cour, quémandant partout, il
-était absolument déshonoré. Ses friponneries lui avaient attiré un grand
-nombre de mauvaises affaires. Et Amelot recommandait au comte de Sade de
-jeter impitoyablement à la porte ce chevalier d'industrie s'il se
-présentait chez lui[573].
-
- [573] Amelot au comte de Sade, Versailles, le 20 avril 1741:
- _Ibidem_.
-
-Hérault, le lieutenant de police, recevait également, de gens empressés,
-des renseignements sur Théodore. Il s'en trouvait un qui livrait sa
-propre correspondance avec le baron: c'était un sieur Spitzlaer, dont la
-complaisance et le zèle étaient fort appréciés par la police[574].
-
- [574] «J'ai l'honneur de vous adresser une lettre signée du
- seigneur Théodore et une autre écrite de Rome concernant un
- détail sur les projets de ce capitaine, lesquelles m'ont été
- communiquées par le sieur Spitzlaer, médecin allemand établi en
- France depuis un grand nombre d'années et en qui, Monsieur, vous
- pouvez prendre la confiance la plus entière. Il m'a toujours
- communiqué ce qu'il a reçu du seigneur Théodore dans le temps que
- M. Chauvelin était en place et il y a tout lieu de se louer de sa
- fidélité. Le docteur V. Spitzlaer aura l'honneur de vous en
- renouveler lui-même les assurances.»
-
- Hérault à Amelot, Paris, le 28 janvier 1738: Correspondance de
- Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Jaussin indique bien que ces lettres étaient adressées «à un particulier
-qui demeurait chez un épicier auprès de la Grève, rue de la Poterie». Il
-en a publié une troisième datée du 9 décembre 1737, que Théodore aurait
-écrite à la même personne alors à Metz. Dans cette dernière épître, le
-roi déclarait envoyer la liste des chevaliers de son ordre: la pièce que
-nous avons vue sans doute. Théodore terminait cette lettre ainsi: «Si
-vous avez réponse de Tunis, mandez-le-moi, on m'a remis soixante florins
-à Amsterdam: quand cela aura pris un pli fixe, je ne m'occuperai plus
-que du soin de votre satisfaction.» _Op. cit._, t. I, p. 297-29.
-
-La lettre de Théodore n'offre rien d'intéressant: toujours un style
-lourd et prolixe. Les mêmes phrases reviennent sans cesse dans sa
-correspondance. Il semblait n'avoir d'imagination qu'en paroles. Il
-demandait des nouvelles du chevalier de Kermoysan, dont il attendait une
-«réponse positive». Déjà dans les lettres livrées par Champigny, il
-parlait de ce Kermoysan. Spitzlaer négligea de dire à Hérault ce
-qu'était cet individu; sans doute un de ces agents marrons, qui
-gravitaient autour du baron.
-
-La seconde pièce était datée de Rome, 30 décembre. Elle ne semble pas
-avoir été écrite par Théodore, quoique le papier soit de même format que
-sa lettre autographe et qu'elle soit pliée d'une façon identique. Ce
-document, très long, était une apologie du roi de Corse. L'auteur--un
-des secrétaires du monarque sans doute--disait que, pendant son règne,
-il avait promulgué des lois excellentes pour le bien du pays. Il passait
-en revue ces mesures et concluait que les Corses devaient garder une
-fidélité absolue à leur souverain. Il est évident que si Neuhoff avait
-réellement accompli les réformes que lui prête cet écrit, les insulaires
-auraient dû avoir la plus grande reconnaissance envers le roi qui leur
-était tombé des nues; mais son œuvre s'était bornée à de magnifiques
-promesses jamais réalisées.
-
-Le fond et la forme de ce document ne rappellent en rien la manière de
-Théodore. Les idées sont justes et sagement énoncées. Les réformes qu'on
-lui attribue ont, contrairement aux règles de l'administration génoise,
-le principe national pour base. Et ce plaidoyer, qui aurait pu être un
-programme, n'était qu'une réclame ajoutée à tant d'autres.
-
-Un Corse, Sauveur Ginestra, fit, à pied, le voyage de Turin à Paris pour
-proposer au cardinal Fleury de lui dévoiler les desseins mystérieux du
-roi de Corse. La famille Ginestra, originaire de Provence, établie à
-Bastia depuis plusieurs siècles, avait, sous François Ier, prouvé dans
-les guerres son dévouement à la couronne de France. Le sang des
-ancêtres, «légitimement et purement passé» dans ses veines, le poussait
-à faire part au ministre des invitations qu'il avait reçues[575]. Mais,
-la marche longue et pénible qu'il avait faite, lui avait tellement
-«offensé les nerfs de la jambe gauche», qu'il ne pouvait plus marcher.
-Il en était réduit à prendre la plume pour présenter ses offres à Son
-Éminence. Il joignit à sa lettre une épître de Théodore et se déclara,
-plus qu'aucun autre Corse, en mesure de fournir des documents
-intéressants. Il était l'ami intime de l'un des secrétaires de Neuhoff
-et son père entretenait des relations cordiales avec le consul de
-Hollande à Naples. Ginestra père trafiquait, en effet, dans l'entourage
-de Théodore. Sauveur irait partout où l'on voudrait, en Italie ou en
-Hollande, dès que sa jambe serait guérie, car il mourait du désir de
-servir Louis XV et le cardinal dont il baisait en terminant «la sacrée
-pourpre»[576].
-
- [575] En marge: «Ces invitations tendent à l'obliger, lui et les
- autres partisans de Théodore, à revenir en Corse pour
- l'assister.»
-
- [576] Traduction de la lettre de Ginestra à Fleury, Paris, le 19
- novembre 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-En envoyant cette lettre, Ginestra avait eu soin d'effacer à l'encre
-quelques mots, entr'autres le nom de la ville où elle avait été écrite
-et de découper la signature. C'était l'éternel appel à ses partisans,
-les mêmes promesses de secours importants, le grand mot de liberté jeté
-au milieu d'un verbiage emphatique[577].
-
- [577] Lettre en italien du 20 ou 29 septembre 1738, jointe à la
- lettre de Ginestra à Fleury.
-
-Ginestra en fut pour ses frais; le cardinal Fleury ne se montra pas
-disposé à utiliser les aptitudes policières de cet insulaire.
-
-Si, à Versailles, on jugea inutile d'acheter de vagues renseignements
-sur l'aventurier, il n'en fut pas de même ailleurs. Le consul
-d'Angleterre à Livourne recevait de Corse des documents qu'il payait
-très cher et qu'il transmettait à sa cour[578].
-
- [578] Lorenzi à Amelot, Florence, le 10 janvier 1739:
- Correspondance de Florence, vol. 90. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-[Illustration]
-THEODORUS PRIMUS CORSICAE REX
-Portrait de JABACH.
-
- Peint par Van Dyck vers 1635, gravé par Michel Lasne, et reproduit
- avec la fausse indication de Théodore Ier, Roi de Corse. (_Collection
- particulière._)
-
-La célébrité du roi de Corse s'était étendue dans le monde. La gravure
-avait popularisé ses traits. On trouve encore une estampe le
-représentant en costume Louis XIII. Le regard est fier; la pose noble.
-De longs cheveux retombent sur ses épaules, il est vêtu de satin; sa
-main droite repose sur sa poitrine. La légende porte majestueusement:
-«_Theodorus primus Corsicæ rex_», le latin convenant seul pour désigner
-cette Majesté. Dans un coin, se trouvent les initiales du graveur: M. A.
-F. Tout cela a une certaine allure, et cette gravure, répandue un peu
-partout, pouvait produire de l'effet. Il n'y a qu'un malheur, c'est que
-ce portrait n'est pas celui de Théodore. Il représente l'illustre
-Jabach, le grand collectionneur du XVIIe siècle, peint par Van Dyck vers
-1635. Les trois lettres M. A. F. signifient _Michael Asinius fecit_,
-c'est-à-dire gravé par Michel Lasne[579], et ne sont, en aucune façon,
-comme on pourrait le croire, les initiales de Marc-Antoine Franceschini,
-le célèbre peintre bolonais[580].
-
- [579] Graveur du XVIIe siècle.
-
- [580] Le Cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale possède
- les deux pièces: celle avec l'indication réelle de Jabach et
- celle avec la fausse mention de Théodore Ier, roi de Corse. Ce
- renseignement m'a été fourni par M. Henri Bouchot, membre de
- l'Institut, conservateur du Cabinet des estampes. Au moment où je
- corrigeais les épreuves de ce passage, j'ai appris la mort
- prématurée de M. Bouchot; je tiens à donner à sa mémoire
- l'expression de ma sincère gratitude. J'ai en ma possession la
- gravure portant la fausse indication.
-
-Ces substitutions dans les portraits n'étaient pas rares aux XVIIe et
-XVIIIe siècles; mais il est piquant de remarquer qu'on avait justement
-choisi, pour représenter le roi de Corse, Jabach, dont il filouta le
-descendant, le banquier de Livourne. Cette escroquerie valut la prison à
-Théodore--on se le rappelle. L'ironie fut-elle préméditée? Le hasard,
-plus sarcastique parfois que les hommes, fut, sans doute seul, la cause
-de cette rencontre.
-
-La gloire de Théodore Ier eût été incomplète sans la caricature. C'est
-le couronnement de toute renommée. Une gravure allemande, intitulée:
-
- _Le satyre corse visionnaire_
- _ou_
- _le rêve à l'état de veille,_
- _dont l'image représente_
- _dérisoirement_
- _Théodore_
- _premier et dernier en sa_
- _personne pseudo-roi des Corses rebelles._
-
-montre dans le lointain la mer de Toscane. Deux villes en sont baignées:
-Bastia et Aléria. Le baron débarque; les Corses lui souhaitent la
-bienvenue et le proclament roi. Il se tient au milieu du peuple, la tête
-ceinte de laurier. Les armes de Corse lui sont présentées à genoux,
-tandis qu'un individu portant les armes de Gênes au bout d'un bâton est
-chassé. Au premier plan, un satyre, symbolisant l'inconstance, repose
-sur des branches de roses aux nombreuses épines. Il tient à la main une
-longue vue développée pour voir l'avenir. Le génie de la vanité lui
-souffle dans la main une bulle de savon. Au-dessus de ce génie, figurent
-ces mots: _quod cito fit cito perit_. Un médaillon à droite, surmonté de
-la légende: _Eventus laboris_, représente un singe, qui, auprès d'un
-fourneau, fait partir des pétards; dans la fumée se trouve écrit le mot
-_fourberie_. Deux autres singes, l'un portant une couronne de feuillage
-et une petite épée au côté, l'autre un bonnet, jouent aux cartes près
-d'un socle à demi renversé où se lit cette inscription: _Male parta
-pessime dilabuntur_. Le singe couronné abat le roi vert, tandis que
-l'autre gagne avec l'as de cœur et ramasse la mise.
-
-Entre le titre et l'explication, se trouve une pièce de vers, puis un
-passeport ironique en diverses langues portant tous les titres que se
-donnait Théodore, et enfin, en gros caractères, ces mots: «Fait
-parce qu'un nouveau roi, le baron de Neuhoff, a été proclamé par
-quelques Corses[581]».
-
- [581] Voir la traduction de la pièce de vers et le _passeport_
- aux pièces justificatives.
-
-[Illustration]
-Gravure reproduite d'après un pamphlet allemand intitulé:
-
- «_Le Satyre Corse ou le Rêve à l'état de veille, dont l'image représente
- dérisoirement Théodore Ier et dernier en sa personne pseudo-Roi des
- Corses rebelles._»
-
- (_Collection particulière._)
-
-Le portrait faux et la caricature durent avoir du succès. Les éditeurs,
-qui les avaient lancés, firent sans doute de bonnes affaires. Ces
-gravures constituaient, en tous cas, une réclame pour Théodore. Et,
-tandis que sa gloire était soutenue par le dessin, des gens pleins de
-bonne volonté conspiraient dans l'ombre pour lui.
-
-
-II
-
-Le principal centre où se nouaient les intrigues du baron de Neuhoff
-était, à Rome, le couvent des Saints-Dominique et Sixte, sur le mont
-Quirinal. La sous-prieure, Mme Angélique-Cassandre Fonseca, les
-dirigeait. C'était une femme intelligente et lettrée. Elle écrivait
-également bien le français et l'italien. Sa famille était originaire
-d'Avignon. J'ai déjà eu l'occasion de dire que cette religieuse
-professait depuis longtemps un sérieux attachement à l'égard de
-l'aventurier. Elle l'avait connu bien avant son équipée de Corse, mais
-ce fut surtout après qu'il eut quitté son royaume que son dévouement put
-s'exercer. Lors de ses séjours à Rome, il logeait dans un jardin
-appartenant au frère de Mme Fonseca, attenant au couvent et voisin de
-Saint-Jean de Latran[582].
-
- [582] Gavi, consul de Gênes à Livourne, au Sérénissime Collège,
- Livourne, le 18 octobre 1741: _Ribellione di Corsica_, filza
- 14/3012. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
- Au commencement de 1740, le pape avait refusé de nommer visiteur
- apostolique des monastères corses Mgr Mari, évêque d'Aléria, parce
- que celui-ci était génois. Le cardinal de Tencin proposa Mgr
- Fonseca, évêque d'Iesy, gentilhomme d'Avignon. Maillebois fit
- remarquer que ce choix n'était pas heureux, ce prélat étant le
- parent de la dame Fonseca, religieuse à Rome, qui soutenait
- ouvertement Théodore.--Maillebois au Ministre, le 10 février 1740:
- Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Elle avait su faire partager son admiration à sa sœur, Mme
-Françoise-Constance Fonseca, et à Mme Marie-Constance Cavalieri, toutes
-deux religieuses dans le même couvent. L'aumônier, l'abbé Punciani, et
-d'autres personnages servaient également d'intermédiaires pour les
-correspondances secrètes du baron. Ses lettres arrivaient à Rome chez le
-comte Fedi ou chez le comte Orsini. Ceux-ci faisaient les plis et les
-mettaient dans quatre enveloppes, la première pour le sieur Valentini,
-la seconde pour le baron de Stos, la troisième pour le consul
-d'Angleterre à Venise, et enfin la quatrième pour le baron Étienne
-Romberg, qui était Théodore lui-même[583].
-
- [583] _Direction des lettres que Théodore écrit à Rome_:
- Correspondance de Corse, janvier 1740, vol. 2. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-A leur enthousiasme naïf, à leur foi ardente dans les hautes destinées
-qui étaient réservées à l'aventurier, ces religieuses ajoutaient une
-tendre sentimentalité féminine. Le 9 novembre, fête de saint Théodore,
-«martyr, grand soldat du Christ», la communauté se réunissait au
-parloir, et buvait à la santé et aux succès «du roi Théodore». La
-sous-prieure ajoutait: «De tout cœur, je suis là pour le servir[584]».
-Et, comme symbole de sa fidélité, elle scellait ses lettres à Neuhoff
-d'un cachet représentant un petit chien[585]. Les affiliés à la bande de
-Théodore avaient un signal pour se reconnaître. C'était un carré de
-papier avec son nom écrit en lettres moulées, au-dessous duquel se
-trouvait un sceau de cire rouge figurant Cupidon monté sur un lion[586].
-
- [584] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca au capitaine Bigani à
- Livourne, Rome, le 9 novembre 1737. Copie d'une lettre
- interceptée transmise par Bernabo, agent de Gênes à Rome, le 9
- novembre 1737: _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives
- d'État de Gênes, archives secrètes.
-
- [585] La même à Théodore, à Naples, Rome, le 7 novembre 1738.
- Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo le 15
- novembre 1738: _loc. cit._
-
- [586] _Direction des lettres que Théodore écrit à Rome_: _loc.
- cit._
-
-L'un des principaux correspondants de la bonne sœur était un nommé
-Rainieri Bigani, ancien commandant du bagne à Livourne et qu'on appelait
-le capitaine Bigani[587]. Pour correspondre avec la religieuse, cet
-individu se servait d'un ecclésiastique, l'abbé Luc-Antoine Varnesi.
-D'ailleurs, Mme Fonseca avait à sa dévotion plusieurs prêtres, des
-moines et des prélats.
-
- [587] Le fils de Bigani, nous l'avons vu, s'était embarqué à
- Tunis pour la Corse avec Théodore en 1736.
-
-Elle n'eut pas toujours à se louer de Bigani, qui parfois se laissait
-aller à écouter les propos fallacieux des espions génois. Livourne en
-était rempli. Mais ces gens, paraît-il, travaillaient fort mal et ne
-fournissaient à la république que des renseignements sans valeur[588].
-De l'espionnage au rabais! Bigani avait été pendant longtemps en
-correspondance avec Théodore. Le général Wachtendonck lui avait fait à
-ce sujet des remontrances sévères en le menaçant de le faire mettre
-«dans un château», c'est-à-dire en prison, s'il persistait à avoir des
-relations avec l'aventurier[589]. Cela ne l'empêcha pas de continuer à
-servir le baron et même à le trahir au besoin.
-
- [588] Le comte de Wachtendonck au marquis Étienne Lomellini, à
- Gênes, Livourne, le 15 août 1737: _Ribellione di Corsica_, filza
- 1-2121. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
- [589] Même lettre du comte de Wachtendonck au marquis Étienne
- Lomellini.
-
-Mme Fonseca, qui s'occupait volontiers des affaires commerciales du roi,
-avait fait charger de l'orge en Sicile sur un bâtiment destiné à porter
-cette marchandise en Corse aux mécontents après avoir relâché à
-Livourne. Bigani devait recevoir le navire et le diriger sur l'île.
-Quand le bateau fut dans les eaux toscanes, il n'eut rien de plus pressé
-que de vendre la cargaison au consul de Gênes. Un tel procédé indigna la
-bonne sœur. Elle écrivit au capitaine une lettre de reproches, dont
-l'amertume était voilée d'une mansuétude toute monacale. «Ah! Monsieur
-le capitaine, qui vous eût jamais cru capable de tromper et de trahir le
-roi! Est-il possible qu'un homme bien né se laisse gagner par l'argent
-des Génois!» Et il n'était pas le seul sur qui les écus de Gênes avaient
-fait impression; elle le savait. Bigani avait aussi été la cause de
-l'emprisonnement de plusieurs fidèles adhérents de Sa Majesté. Quel
-sujet d'affliction! Mais elle priait Dieu de pardonner au capitaine et
-de remédier à ces tristes choses[590].
-
- [590] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Bigani, Rome, le 14
- septembre 1737. Copie d'une lettre interceptée transmise à Gênes,
- le 14 septembre, par Bernabo: _loc. cit._
-
-Malgré la noirceur d'âme de Bigani, Mme Fonseca n'en continua pas moins
-à correspondre avec lui, à lui confier tout ce qu'on disait à Rome sur
-Théodore. Elle lui écrivait toutes les espérances que ses entreprises
-faisaient naître chez ses partisans. Jamais son enthousiasme et sa foi
-ne faiblissaient. Plus elle voyait de trahison autour de son roi, plus
-son dévouement s'exaltait. Elle n'avait qu'un but: le servir toujours,
-le soutenir jusqu'au bout, envers et contre tous. Son œuvre
-n'était-elle pas sublime: délivrer ces pauvres Corses opprimés du joug
-des infâmes Génois? Aussi ne se laissait-elle rebuter par rien. Bigani
-usait parfois vis-à-vis d'elle de procédés un peu cavaliers, comme de
-lui faire écrire par son fils. Elle trouvait cette manière d'agir peu
-convenable à l'égard d'une dame; mais elle pardonnait volontiers à cause
-du roi et elle saluait le père et le fils de tout cœur. Au moins,
-devait-il lui envoyer des nouvelles. On disait à Rome que le capitaine
-du navire avait été mis en prison, parce que trente hommes de son bord
-s'étaient sauvés mystérieusement. Le bruit courait aussi que Théodore
-avait heureusement débarqué en Corse avec une suite et des munitions.
-Dieu le veuille! Cependant la bonne sœur était dans une inquiétude
-mortelle, car la dernière lettre du souverain était datée de Lisbonne.
-
-Elle se tenait en relations à Rome avec tous les amis de Neuhoff. Elle
-se faisait l'intermédiaire de leurs correspondances; elle entretenait
-leur zèle, trouvant des paroles douces et encourageantes pour chacun.
-C'est ainsi qu'en envoyant à Bigani une lettre d'un certain abbé Joseph
-Colonna pour Mme Virginie Costa, elle priait le capitaine de dire à
-cette dernière qu'elle avait pour elle le plus vif attachement en
-souvenir de l'affection que son mari portait à Sa Majesté. Mais la
-bonne sœur ne pouvait se résigner à voir des Corses trahir leurs
-compatriotes. Quelle honte! En revanche, les expéditions qu'on faisait à
-Naples, pour aider les insulaires, la consolaient un peu[591].
-
- [591] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Bigani, Rome, le 9
- novembre 1737. Copie d'une lettre interceptée, transmise le 9
- novembre, à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._
-
-Lorsque les troupes françaises débarquèrent en Corse, Mme Fonseca fut
-très alarmée. Elle confia ses peines à Bigani, qu'elle s'obstinait à
-croire fidèle et dévoué. Drost devrait retourner dans l'île pour
-soutenir la foi des peuples en leur souverain. Elle craignait que les
-insulaires ne fussent séduits par la douceur et par la politique des
-Français. Le but poursuivi par ces derniers n'apparaissait pas
-clairement à la religieuse. Étaient-ils allés dans l'île pour y
-maintenir la domination génoise ou bien dans leur propre intérêt?
-D'après elle, le chanoine Orticoni et Salvini avaient compromis la cause
-du roi. Ils n'étaient, du reste, plus en faveur auprès de Sa Majesté.
-Salvini n'avait même pas daigné venir au couvent lors de son dernier
-voyage à Rome. Cependant, rien ne pouvait ébranler la confiance de la
-sous-prieure; la chute des ennemis de Théodore était prochaine. «Il
-tempo è galantuomo», le temps est galant homme. Elle avait toujours la
-plume à la main: elle avait laissé deux dames à la porte pour pouvoir
-faire sa correspondance[592].
-
- [592] La même au même, Rome, le 7 juin 1738. Copie d'une lettre
- interceptée transmise le 14 juin, à Gênes, par Bernabo: _loc.
- cit._
-
-Le capitaine, d'ailleurs, jouissait auprès de Neuhoff d'un grand crédit.
-Le roi ne paraissait pas lui tenir rigueur de ses opérations
-commerciales avec les Génois. Il continua à lui témoigner sa confiance
-et à verser ses chagrins dans son sein. A sa sortie du château de Gaète,
-il lui écrivit qu'il se sentait abandonné et trahi par tous. Il lui
-demandait des nouvelles en le priant de faire tenir sa réponse sous le
-couvert de son fidèle ami Joseph Valembergh, le consul de Hollande à
-Naples[593].
-
- [593] Théodore à Bigani, le 20 décembre 1738. Copie d'une lettre
- interceptée, transmise le 27 décembre, à Gênes, par Bernabo:
- _loc. cit._
-
-Mme Fonseca correspondait aussi avec Lucas Boon à Amsterdam[594]. Il
-était nécessaire, en effet, de relever, auprès des traitants hollandais,
-le crédit fortement ébranlé de Théodore. Elle avait écrit en français et
-en italien à Boon, car elle savait qu'il connaissait ces deux langues.
-Après avoir laissé plusieurs lettres sans réponse, il s'était enfin
-décidé à lui écrire en hollandais. Elle n'avait pas pu lire cette
-lettre, car elle ignorait cette langue; et la pauvre sœur suppliait le
-négociant de lui envoyer quelques nouvelles dans un langage à sa portée.
-
- [594] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Lucas Boon, sans date,
- mais du mois de septembre 1738 très certainement. Lettre
- autographe interceptée, transmise le 27 septembre, à Gênes, par
- Bernabo: _loc. cit._
-
-Sa confiance dans tous ceux qui se disaient partisans du souverain était
-infinie. Avec quelques mots de louange pour son héros, tous les
-aigrefins trouvaient le chemin de son cœur et de sa bourse. Elle
-n'était pas bête cependant. Elle jugeait les autres d'après elle-même.
-Sa crédulité, allant parfois jusqu'à la naïveté, provenait de son
-excessive vénération pour son roi. Elle ne pouvait pas s'imaginer que
-des gens fussent assez indignes pour le tromper. C'était bon pour les
-Génois!
-
-Elle fut aussi en correspondance très amicale avec ce Mathieu Drost, un
-farceur doublé d'un escroc, que Théodore lui-même traitait de traître et
-d'espion, soudoyé par la république[595]. Elle le soutint avec cette
-bonté ingénue qu'elle mettait au service des aventuriers, qui lui
-soutiraient de l'argent. Elle aurait voulu communiquer à cet individu un
-peu de cette foi robuste dont elle était animée. «Soyez certain, lui
-écrivait-elle, que Sa Majesté arrivera bientôt en Corse largement
-pourvue en toutes choses[596]».
-
- [595] Théodore à Gomé Delagrange, conseiller au Parlement de
- Metz, 11 décembre 1740: Correspondance de Corse, vol. 2. Archives
- du Ministère des affaires étrangères.
-
- [596] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Drost, Rome, le 7 juin
- 1738. Copie d'une lettre interceptée, transmise le 14 juin, à
- Gênes, par Bernabo: _loc. cit._
-
-D'autres personnages de moindre importance s'agitaient autour du couvent
-des Saints-Dominique et Sixte. Il y avait, parmi eux, un nommé Jean
-Ludovici, ami du fameux consul hollandais à Naples, qui, avec l'abbé
-Varnesi, servait parfois d'intermédiaire pour la correspondance[597].
-
- [597] Jean Ludovici à Théodore, à sœur Fonseca, à Joseph
- Valembergh, Rome, le 11 novembre 1738. Lettres interceptées
- transmises le 15 novembre, à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._
-
-Un certain Duffour, qui se disait «lieutenant colonel et ingénieur de Sa
-Majesté des Corses», implorait la protection de Mme Fonseca. On l'avait
-desservi dans l'esprit de Sa Majesté et il tenait à reconquérir son
-estime par son attachement, sa fidélité et son obéissance[598].
-
- [598] Duffour à sœur Angélique-Cassandre Fonseca, Livourne, le
- 27 juillet 1737. Copie d'une lettre interceptée, filza 1/2121 aux
- archives d'État de Gênes.
-
-La bonne sœur croyait à toutes ces protestations. Elle les accueillait
-avec reconnaissance. Elle devait souffrir dans son dévouement de ne
-pouvoir aider son roi, d'une manière plus active, à _bouter_ les Génois
-hors du royaume de Corse. Son rôle se bornait à écrire partout pour la
-bonne cause; elle ne s'en privait pas. Elle centralisait toutes les
-correspondances; elle était une boîte aux lettres. Un homme, qui avait
-toute sa confiance, se chargeait de faire parvenir les missives. Cet
-individu, le chevalier Saint-Martin, était, d'ailleurs, le fripon le
-plus achevé.
-
-En réalité, il s'appelait Bigou. Il était né à Paris de parents
-protestants. Il avait séjourné en Angleterre pour y professer sa
-religion, et s'était fait naturaliser anglais. Puis, voulant se
-convertir, il avait fait le voyage de Rome où il désirait s'établir. Il
-se disait piémontais et portait des décorations. Il sollicitait du pape
-un emploi quelconque[599]. A la suite de sa conversion, il avait, pour
-commencer, obtenu une petite pension du Saint-Père[600]. Mais,
-l'allocation pontificale n'étant pas suffisante, il eut recours à
-l'espionnage, afin de pouvoir vivre honnêtement.
-
- [599] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, le 27 septembre
- 1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [600] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie
- d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à Gênes: _loc.
- cit._
-
-Dans l'entourage du roi de Corse, composé de traîtres et de filous,
-Saint-Martin était tout désigné pour prendre l'un des premiers rangs. Il
-complétait la collection. Il n'avait pas eu de peine à se lier avec le
-baron, toujours bien disposé à accueillir les hommes de bonne volonté,
-qui se présentaient à lui. Le chevalier s'offrit comme intermédiaire
-pour la correspondance royale. Il entra de suite dans les bonnes grâces
-de Mme Fonseca. Sa conversion récente, l'enthousiasme qu'il déployait à
-l'égard de Sa Majesté lui valurent l'affection de la religieuse. A toute
-heure, il était admis auprès d'elle, et souvent la sœur tourière
-entre-bâillait, pour lui, la nuit, la petite porte du couvent. Mme
-Saint-Martin, restée à Livourne, s'occupait aussi de transmettre les
-lettres secrètes échangées entre le monastère et les partisans de
-Théodore. Mme Fonseca envoya cette dame porter à Mathieu Drost une
-épître de consolations dans la forteresse de Livourne. L'aventurier
-reçut la missive, mais ne possédant plus un écu, il n'avait pas pu
-récompenser la messagère: il profita de la circonstance pour demander à
-la bonne sœur de lui envoyer cent sequins[601].
-
- [601] Mathieu Drost à la sœur Fonseca, Livourne, le 14 septembre
- 1738. Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à
- Gênes, le 27 septembre: _loc. cit._
-
-Mme Fonseca avait aussi recommandé l'excellente Mme Saint-Martin à
-Bigani. Mais celui-ci s'excusa de n'avoir pas pu la recevoir
-honnêtement. Depuis neuf jours, sa maison était occupée par le greffier
-du tribunal, le barigel et quatre sbires. Ces gens opéraient chez lui
-une perquisition et, au moment où il mandait ces détails, à quatre
-heures du matin, ils étaient encore là. La police ne trouverait rien
-d'intéressant, malgré le soin qu'elle mettait à fouiller partout.
-Néanmoins, le capitaine se lamentait très fort. Mme Bigani était tombée
-malade à la suite de cette descente de justice et lui-même avait des
-vertiges, car il ne cessait d'avoir le cœur ému et inquiet--il aurait
-pu dire plus justement la conscience. Et, selon la coutume de ces gens
-qui se rejetaient mutuellement leurs turpitudes, il accusait Mathieu
-Drost d'avoir fait tout le mal. Comme il fallait, pour toucher la bonne
-sœur et lui faire donner de l'argent, montrer quelques sentiments de
-résignation chrétienne, Bigani ajoutait qu'il priait Dieu de pardonner
-au coupable[602].
-
- [602] Bigani à la sœur Fonseca, Livourne, le 16 septembre 1738.
- Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à Gênes, le
- 27 septembre: _loc. cit._
-
-Mme Saint-Martin revint à Rome, contre le gré de son mari, qui, sans
-doute, désirait travailler sans témoins. Elle était, paraît-il,
-«beaucoup plus sensée que lui»[603]. Aussi disparut-elle bientôt. En
-effet, on ne la trouve plus mêlée aux intrigues du couvent des
-Saints-Dominique et Sixte. Il est vrai que le chevalier faisait de la
-besogne pour deux.
-
- [603] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, le 27 septembre
- 1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Théodore qui avait, il faut le reconnaître, des lueurs de bon sens, ne
-partageait pas la confiance aveugle de son amie à l'égard de
-Saint-Martin. A plusieurs reprises, il lui écrivit de ne pas se fier à
-cet individu. Cependant, au mois de mai 1738, il était dans les
-meilleurs termes avec le chevalier. Il lui demandait de venir le
-retrouver en Hollande, de lui procurer quelque bon officier
-d'artillerie, et lui disait qu'il n'aurait jamais lieu de regretter de
-s'être attaché à lui. Il l'assurait de ses sincères sentiments de bonne
-amitié[604]; mais il avait ouvert les yeux. Saint-Martin, sentant que
-Neuhoff se méfiait de lui, voulut se justifier. Il lui écrivit une belle
-lettre, selon toutes les formules du protocole. Malgré les propos
-calomnieux qui l'avaient desservi dans l'esprit du roi, il tenait à
-confesser bien haut les sentiments de respect et de fidélité dont il
-était animé. Sa dernière entrevue avec le souverain, à Rome, avait
-fortement imprimé ces sentiments dans son cœur. Il applaudissait donc
-à son heureuse arrivée dans les mers italiennes. Par ses hauts faits, le
-roi étonnait le monde et lui seul savait enseigner le grand art de
-régner. Il se félicitait de vivre dans un siècle, sur lequel les vertus
-de Sa Majesté jetaient un lustre si brillant. C'était donc bien
-injustement qu'on l'accusait de trahison. Son innocence et ses principes
-assuraient la paix de son âme. Bien entendu, il rejetait sur quelqu'un
-toutes ces infamies. C'était un sieur Valentin Tadei, qui avait dû se
-rétracter, non seulement devant lui, mais en présence de plusieurs amis
-du roi. Toujours, même au péril de sa vie, il tiendrait à honneur
-d'obéir à Sa Majesté, et, comme les autres, il priait Dieu de conserver
-ses précieux jours. En terminant il lui offrait les très humbles
-respects et les services de M. de Champigny. Elle daignerait
-certainement agréer les compliments de cet homme vertueux et probe[605].
-Nous avons vu quelles étaient la vertu et la probité de M. de Champigny.
-
- [604] Copie d'une lettre de Théodore à Saint-Martin, du 16 mai
- 1738. Communiquée à M. de Fénelon, ambassadeur de France en
- Hollande, par le duc de Saint-Aignan, ambassadeur à Rome, le 18
- octobre 1738: Correspondance de Hollande, vol. 427. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
- [605] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie
- d'une lettre interceptée, transmise par Bernabo à Gênes, le 15
- novembre: _loc. cit._
-
-Pour compléter l'effet que devait produire cette lettre éloquente,
-Saint-Martin se fit donner un certificat par la bonne sœur. Elle
-joignit en effet un billet à l'épître du chevalier. Bien que Sa Majesté
-lui eût toujours écrit de se méfier de «Monsieur Saint-Martin», elle
-pouvait répondre de sa fidélité, l'ayant mise à l'épreuve. Il était
-certainement l'un des plus dévoués et des plus affectionnés serviteurs
-du monarque. Parmi tous les partisans corses, elle n'avait jamais pu
-trouver aucun homme qui lui inspirât autant de confiance. Il se
-chargeait de toute sa correspondance. Il l'attendait pendant des heures
-entières, le jour ou la nuit, par la pluie ou par la grêle. Ainsi tandis
-qu'elle écrivait ce billet, à deux heures du matin, le chevalier était à
-son poste. Elle lui confiait une petite boîte pour le roi[606].
-
- [606] Billet de sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Théodore,
- joint à la lettre de Saint-Martin, Rome, le 7 novembre 1738:
- _loc. cit._
-
-Si Saint-Martin montrait un dévouement extrême pour les intérêts du
-baron, il déployait un zèle non moins grand pour servir la république.
-Il était entré en rapports avec Bernabo, agent de Gênes à Rome. Ces
-relations furent amicales et suivies. Au mois de juin 1738, Bernabo
-répondant à une question du Sérénissime Collège, disait que pour
-transmettre à un certain chanoine--qu'il ne nommait pas--une lettre du
-chevalier, il s'était servi d'un cachet imaginé, ne pouvant employer le
-sceau de Saint-Martin orné d'armoiries et d'une couronne, car il ne
-savait si ces armes lui appartenaient vraiment ou si elles étaient
-usurpées. Mais l'agent génois avait fait un cachet d'une circonférence
-égale à celui du chevalier. Pour le moment, le fidèle intermédiaire de
-Mme Fonseca ne se trouvait pas à Rome. Bernabo ignorait où il était allé
-et si son absence ne cachait pas quelque expédition adroitement
-combinée. A son domicile, le domestique avait dit qu'il attendait son
-maître d'un jour à l'autre[607].
-
- [607] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 14 juin 1738:
- _loc. cit._
-
-Le diplomate comptait donc tirer quelques profits des tournées
-mystérieuses de Saint-Martin.
-
-Le chevalier revint bientôt. Il écrivit à son ami Bernabo: «Il est de la
-dernière conséquence que j'aie l'honneur de vous voir aujourd'hui avant
-la nuit, et comme je ne puis dans la circonstance aller chez vous, il
-faut que vous vous rendiez à vingt-et-une heures d'Italie, ou plus tôt
-si vous voulez, au jardin de Jésus-et-Marie au Cours.» Il s'agissait de
-trois lettres qu'il avait en main: une de Mme Fonseca à Lucas Boon,
-qu'il était chargé de faire parvenir à Amsterdam; les deux autres, de
-Drost et de Bigani à la religieuse, que sa femme avait apportées de
-Livourne. Il le priait de lui faire tenir sa réponse par Mme Joseph
-avant les vingt-et-une heures[608].
-
- [608] Saint-Martin à Bernabo sans date, transmise le 27 septembre
- à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._
-
-Bernabo alla au rendez-vous. Dans un endroit écarté, l'agent de Gênes
-et le chevalier causèrent. Au cours de l'entretien, Saint-Martin exhiba
-les lettres des amis de Théodore. Son désir de servir la Sérénissime
-République était extrême, aussi avant de faire parvenir cette
-correspondance à destination, avait-il tenu à la communiquer au
-représentant du gouvernement génois. Bernabo témoigna quelque répugnance
-à prendre connaissance de ces lettres. Il se laissa prier pour les
-accepter. Néanmoins, il les retint. Rentré chez lui, il fit prendre
-copie de deux d'entre elles et les retourna le soir même convenablement
-recachetées à son espion. Il expédia ces copies aux inquisiteurs d'État,
-ainsi que la lettre originale de Mme Fonseca à Lucas Boon que, d'accord
-avec le chevalier, il avait gardée. Bernabo concluait en disant que son
-zèle pour le service public le poussait à déclarer qu'il ne conviendrait
-pas d'abandonner Saint-Martin. Ce dernier était prêt à fournir tout ce
-qui lui passerait par les mains. Si jusqu'à présent, il n'avait donné
-que des renseignements sans grande importance, il pourrait sans doute
-faire mieux dans l'avenir. En tous cas, il importait de le tenir en
-haleine de façon à ce qu'il remplît ses engagements[609]. Le chevalier,
-du reste, faisait bien son métier; il remettait à Bernabo les lettres
-aussitôt que la bonne sœur les confiait à sa fidélité. Le ministre
-pouvait donc envoyer à son gouvernement les papiers volés le jour même
-où ils avaient été écrits.
-
- [609] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 27 septembre 1738:
- _loc. cit._
-
- [610] Délibération des inquisiteurs d'État, du 10 octobre 1738:
- _loc. cit._
-
-Les inquisiteurs délibérèrent sur cet envoi. Il fut décidé que les
-copies seraient classées et qu'on expédierait à Amsterdam la lettre
-autographe de Mme Fonseca à Lucas Boon[610]. Les magistrats en firent
-conserver la traduction.
-
-Saint-Martin demanda, un jour, audience à l'ambassadeur de France. Le
-duc de Saint-Aignan le reçut. Il désirait effacer, disait-il, les
-impressions fâcheuses qu'on avait sur lui. Ses intrigues commençaient à
-être connues; Bernabo ayant avoué à Saint-Aignan qu'il avait gagné
-Saint-Martin et que celui-ci lui fournissait, en secret, la
-correspondance des amis de Théodore[611].
-
- [611] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, les 27 septembre et
- 4 octobre 1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-Le but réel de la visite du chevalier était sans doute d'essayer de
-vendre quelques papiers volés. Il en fut pour sa visite. Peu de temps
-après, Saint-Martin affirmait à Théodore son dévouement en termes
-pompeux et se faisait délivrer, par Mme Fonseca, un certificat de
-fidélité. Il en avait besoin!
-
-Au mois de décembre, Saint-Martin proposa au Sérénissime Collège un bon
-coup.
-
-Ce traître avait jugé que l'incarcération du baron au château de Gaëte
-était une affaire sérieuse et que cet événement devait mettre fin aux
-troubles qui agitaient la république. Il avait pensé que ses humbles
-services allaient désormais devenir inutiles. Mais, l'élargissement de
-Théodore avait subitement changé la face des choses. Son attention avait
-été éveillée; son ardeur de servir Gênes s'était accrue. «Je suis à
-portée de rendre à la république le plus signalé service qu'elle puisse
-espérer. Ne me demandez pas où ni comment; car je suis dans la
-résolution de ne le communiquer à qui que ce soit, que dans le temps de
-l'exécution même. Il suffit que Vos Excellences me croyent homme
-d'honneur et fidèle comme elles ont lieu de le faire.»
-
-Mais pour mettre son projet à exécution, il avait besoin de se rendre à
-Naples avec une autre personne. Il lui fallait en outre une felouque,
-qui se tiendrait à tout moment à sa disposition. «Pour tout cela, je
-n'ai pas un sol. Je vous demande donc par grâce spéciale, mes seigneurs,
-de me faire donner en toute diligence au moins cent sequins, au moyen de
-quoi je veux bien perdre la tête si je manque mon coup.» Il aura sans
-doute besoin de s'entendre avec le marquis de Puisieux et avec le duc
-de Saint-Aignan, car Théodore veut être assuré d'un «certain état en
-France, au moins voilà sur quel ton il s'est jusques ici expliqué, car
-pour la taille de la république il n'en veut pas entendre parler.» En
-terminant, Saint-Martin donnait comme référence M. François-Marie
-Grimaldi, qui le connaissait personnellement et qui pourrait fournir sur
-lui les meilleurs renseignements. Il suppliait enfin les inquisiteurs de
-hâter leur décision, car les moments étaient précieux[612].
-
- [612] Saint-Martin au Sérénissime Collège, Rome, le 27 décembre
- 1738, transmise par Bernabo à Gênes, le 27 décembre: _loc. cit._
-
-Théodore aurait donc consenti à traiter avec la France, c'est-à-dire à
-jouer le rôle de roi déchu auquel on alloue une pension. Et, s'il ne
-voulait pas avoir à faire à la république, c'est qu'il trouvait celle-ci
-trop avare.
-
-Je ne sais si les inquisiteurs jugèrent Saint-Martin suffisamment homme
-d'honneur pour mener quelque affaire utile à la république. Il ne disait
-pas en quoi consistait le bon coup qu'il projetait. Sa demande fut
-classée, comme toutes les requêtes similaires. On suit très bien dans
-les papiers d'État la correspondance de Gênes avec ces espions
-d'occasion. On voit le gouvernement toujours disposé à écouter les
-délations, à lire en conseil les documents volés. Quand ses
-représentants lui envoient des paquets de lettres interceptées, il leur
-en fait accuser réception avec louanges; il les charge de continuer. Au
-besoin, l'agent officiel s'abouche avec ces misérables aventuriers,
-prend avec eux des rendez-vous mystérieux, les rencontre la nuit dans
-des endroits écartés. Mais, dès qu'un de ces coquins formule une demande
-d'argent précise, la correspondance s'arrête brusquement. Il est
-impossible de trouver la suite donnée à l'affaire ébauchée. Gênes recule
-toujours au moment où il faut payer. En revanche, les décisions portent
-généralement des éloges pour l'agent. Bernabo les méritait; il gagnait
-bien ses émoluments de diplomate.
-
-Au mois de juin 1739, Saint-Martin se trouvait à Naples. Il essayait
-encore de tromper tout le monde. Il disait à Molinelli, secrétaire de
-Gênes, que Neuhoff se tenait caché dans un couvent de Chartreux. Ce
-renseignement était faux[613].
-
- [613] Ticquet (intérimaire de Puisieux) à Amelot, Naples, les 2,
- 9 et 23 juin 1739: Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-Saint-Martin disparut, comme disparaissent les escrocs, en silence,
-allant offrir ailleurs leurs services lorsqu'ils se sentent _brûlés_ ou
-trop compromis.
-
-Mme Angélique-Cassandre Fonseca mourut vers le milieu de l'année 1740.
-Sa sœur Françoise-Constance hérita de sa foi naïve en l'étoile du roi
-Théodore. Elle resta en relation avec la plupart des fidèles agents de
-Sa Majesté[614]. Il y avait sans doute encore quelque argent dans le
-couvent du Mont-Quirinal.
-
- [614] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 8 octobre 1740:
- _loc. cit._
-
- Par le même courrier, Bernabo envoya à Gênes une lettre de Bigani
- à la sœur Françoise-Constance. Le capitaine disait qu'il ne
- pouvait soutenir plus longtemps les partisans du roi. C'était une
- demande d'argent déguisée.
-
-
-III
-
-L'équipée du baron de Neuhoff n'avait pas seulement fait surgir des
-fripons, prêts à pêcher en eau trouble, elle avait aussi excité les
-convoitises de hauts personnages classés généralement dans la catégorie
-des honnêtes gens. Parmi ceux-ci, il faut citer François de Lorraine,
-l'époux de Marie-Thérèse d'Autriche. Pendant que de bonnes sœurs
-conspiraient dans leur couvent, le futur empereur complotait dans la
-pièce la plus intime de ses appartements, la _Retirade_. Là, en
-tête-à-tête avec quelque aventurier, il écoutait les plans les plus
-extraordinaires, donnait de mystérieuses instructions à l'abri de toute
-oreille indiscrète, loin du cabinet officiel[615].
-
- [615] Voir mon article: _La politique de la Retirade_, dans la
- _Revue d'histoire diplomatique_, année 1898, nos 2 et 3.
-
-La politique élaborée dans le cloître avait sur celle de la _Retirade_
-l'avantage de n'être pas égoïste. Les religieuses travaillaient pour la
-gloire de leur roi; François complotait pour lui.
-
-Au mois de mai 1736, un sieur Humbert de Beaujeu arriva à Florence,
-portant plusieurs lettres de personnages autrichiens. Ces lettres, qui
-contenaient des instructions au sujet des affaires de Corse, émanaient
-du secrétaire de Zinzendorf, de feu le prince Eugène et d'un conseiller
-aulique. Les allures louches de cet individu donnèrent à penser qu'il
-était un partisan de Théodore[616]. Des voyages qu'il fit à Livourne, sa
-correspondance volumineuse, l'argent qu'il dépensait confirmèrent ces
-soupçons[617].
-
- [616] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 12 mai 1736:
- Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [617] Du même au même, les 26 mai et 16 juin 1736: _Ibidem_.
-
-C'était un triste sire que ce Beaujeu. Moine défroqué, il s'était marié
-et avait abandonné sa femme après avoir mangé la dot; déserteur de
-l'armée française, il avait pris du service en Autriche et il cherchait
-sa voie maintenant dans les complots et dans les trahisons. Cela lui
-rapportait quelque argent, et, entre temps, lui valait la prison.
-
-En 1724, il était venu à Monaco. Mis avec élégance, parlant bien,
-portant le titre de comte, accompagné de valets parfaitement stylés, il
-avait donné l'impression d'un personnage. Il se disait chargé par la
-cour d'Espagne d'une mission à Rome. Le prince Antoine Ier s'était méfié
-et il avait demandé des renseignements à son ami le maréchal de Tessé,
-qui se trouvait alors à Madrid comme ambassadeur extraordinaire de
-France. Les renseignements furent déplorables; mais le prince de Monaco
-avait fait arrêter Beaujeu avant même de les recevoir[618].
-
- [618] Le prince Antoine de Monaco au maréchal de Tessé, les 6 et
- 10 octobre 1724. Archives du palais de Monaco, Ce 60.--Le
- maréchal de Tessé au prince Antoine, Madrid, le 30 octobre 1724:
- _Ibidem_, Co 24.
-
- Le Beaujeu de Madrid, de Monaco et de Florence, comme plus tard de
- Vienne, est bien le même personnage. Les renseignements fournis,
- en 1724 par Tessé, et en 1737 par Campredon, portent des deux
- côtés que cet individu était le fils d'un marchand de bois ou
- charpentier de Lyon.
-
-Quand il fut relâché, il se rendit sans doute en Italie pour chercher
-quelque fructueuse opération. Il se sentait capable de tout, et il
-voulait utiliser ses talents.
-
-Lorsque Théodore eut terminé piteusement son règne par la fuite, Beaujeu
-vint à Vienne où nous le trouvons dans la _Retirade_ de François de
-Lorraine, qui voulait être roi de Corse. Un mémoire tombé entre les
-mains du gouvernement français relatait la chose. Cet écrit provenait de
-Beaujeu lui-même. Les confidences du prince valaient de l'argent; tout
-au moins, espérait-il obtenir quelque protection utile en les dévoilant.
-Ce mémoire était intitulé: «Ce sont ici les premiers ordres que S. A. R.
-le grand-duc de Toscane[619], lorsqu'elle voulut me charger de la
-commission d'aller en Corse à la place du sieur Théodore, qui y avait
-échoué après sa première descente du 20 mars 1736[620].» Puis, venait le
-récit de l'entretien entre le prince et l'aventurier.
-
- [619] François de Lorraine n'était pas encore grand-duc de
- Toscane, mais la succession de Jean-Gaston de Médicis lui était
- promise et on le considérait déjà comme tel. Quelques mois plus
- tard, Jean-Gaston mourut et François eut le grand-duché.
-
- [620] Théodore arriva à Aléria le 12 mars.
-
-«Le 23 décembre 1736, ce prince m'envoya ordre de me rendre à trois
-heures après midi dans son cabinet ou _Retirade_, où il me dit mot pour
-mot tout ce qui suit: «Il faut, Monsieur, aller en Corse, je veux avoir
-ce pays selon les moyens et les voies que vous m'avez fait connaître, je
-les trouve bonnes (_sic_) et elles me conviennent. Je ne veux absolument
-pas que l'Empereur sache rien de cette entreprise: il a ses affaires et
-moi les miennes.
-
-«Ne faites pas, Monsieur, comme le sieur Théodore: n'en sortez jamais,
-je vous le défends; il faut vaincre et avoir le pays; vous avez vos
-chefs, il faut les animer et encourager dès à présent, c'est-à-dire leur
-faire savoir que vous irez bientôt à leur secours; je vous fournirai
-tout le nécessaire; je vous enverrai Toussaint et Richecourt chez vous,
-non pour prendre les mesures de l'exécution, car c'est sur vous seul
-que je compte, mais pour vous faire passer tout le nécessaire. Voilà,
-Monsieur, mes intentions et mes volontés. Je vous en crois capable;
-c'est pourquoi ce n'est que sur vous seul que je compte dans cette
-affaire. Vos idées sur ce pays sont justes; je ne le connaissais pas
-comme vous me l'avez fait connaître, et Théodore s'y est mal pris; mais
-je ne veux rien épargner pour l'avoir.
-
-«Vous pouvez, Monsieur, compter sur la vice-royauté à perpétuité dans
-votre famille, sans aucun rendement de compte des fonds que je vous
-aurai fournis pour consommer cet ouvrage.
-
-«Ne venez plus ici pour éviter tout soupçon et afin qu'on ne s'aperçoive
-de rien. Lorsque je serai à Presbourg, venez-y me trouver et là nous
-parlerons de cette affaire plus au long.
-
-«J'ai voulu aujourd'hui vous faire savoir mes volontés, afin que vous
-vous y préparassiez, et vous déclarer que ce n'est que sur vous seul que
-je compte dans cette affaire; c'est sur vous seul que je compte.
-Laissez-moi, je vous prie, la carte que vous m'avez remise, afin que je
-connaisse les endroits où vous agirez, cela me fera plaisir. Adieu,
-Monsieur, c'est sur vous seul que je compte[621].»
-
- [621] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Quelle créance pouvait-on donner à ce mémoire qu'on n'hésita pas à
-attribuer à Beaujeu? Il parut assez sérieux à Amelot pour qu'il le
-transmît à Campredon, en lui recommandant de le rendre public sans
-paraître y prendre part[622]. Et, s'il y a dans ce factum quelque
-exagération quant aux ordres donnés à l'aventurier, les relations du duc
-avec Beaujeu ne sauraient faire aucun doute. Campredon fut à même de les
-certifier[623]. Il est certain que François voulait absolument avoir la
-Corse: la couronne grand-ducale, qui lui était promise, ne lui suffisait
-pas; il désirait la rehausser du titre de roi. L'envoyé français à Gênes
-put, en outre, fournir des renseignements, qui confirmaient les
-accointances de Beaujeu avec les plus hauts personnages de la cour
-autrichienne. Le moine défroqué montrait un brevet d'aide de camp
-général, qui lui avait été délivré par le prince Eugène. Au surplus, les
-papiers de ce dernier attestèrent une dette de quatre-vingt mille
-florins contractée envers Beaujeu. La Banque de Vienne, au début de
-l'année 1737, avait remboursé cent mille écus à l'aventurier, sous le
-vague prétexte de récompense pour services rendus; mais Beaujeu avait
-exigé que le contrat de remboursement stipulât la nature véritable de sa
-créance, c'est-à-dire: argent prêté pour la subsistance des troupes
-allemandes en Italie. L'aventurier avait encore reçu une gratification
-de «deux mille et quelques cents ducats». Cette gratification prouverait
-à elle seule les relations de François avec l'ancien moine. On ne donne
-pas de l'argent aux gens qu'on n'emploie pas. Campredon affirmait aussi
-que les entretiens de cet individu avec le duc étaient fréquents.
-Beaujeu avait persuadé au prince que la Corse avait jadis appartenu, en
-partie, à la maison de Lorraine, et il se disposait à partir pour
-Presbourg afin de poursuivre ses complots. Ce voyage confirmait les
-dires du mémoire que Campredon n'avait pas encore sous les yeux. Beaujeu
-ne se contentait pas de faire à François des propositions que celui-ci
-acceptait, il voyait aussi l'Empereur en secret. Dans la _Retirade_
-impériale, il s'était vanté de connaître la capacité de tous les
-généraux français[624]. Il s'était même excusé auprès de Charles VI de
-n'avoir pas réussi à enlever l'infant Don Carlos à son passage à Pise,
-par suite de la défection d'un officier qui lui avait promis trente
-hommes pour ce bon coup. Campredon disait qu'on pouvait s'attendre à
-tout de la part d'un misérable renégat, sur la tête duquel on voyait
-encore les marques de la tonsure et qui paraissait être très fort en
-théologie[625].
-
- [622] Amelot à Campredon, Gênes, le 5 mars 1737: Correspondance
- de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 335-336.
-
- [623] Le même au même, le 5 mars 1737: _Ibidem_. La lettre du
- ministre transmettant le mémoire et les renseignements fournis
- par Campredon sont du même jour. Les intrigues de Beaujeu étaient
- donc connues à Versailles et à Gênes en même temps.
-
- [624] Les relations de Beaujeu avec l'Empereur et son gendre sont
- confirmées par un rapport transmis au gouvernement génois et que
- nous verrons dans un instant.
-
- [625] Campredon à Amelot, Gênes, le 5 mars 1737. Lettre déjà
- citée.
-
- Dans une autre dépêche, datée du 3 avril, Campredon affirmait à
- nouveau les relations de François avec Beaujeu. «L'on vous aura
- sans doute donné avis comme à moi, Monseigneur, que le sieur
- Beaujeu de la Salle, ci-devant aide de camp de M. le maréchal de
- Coigny et reconnu pour avoir servi d'espion à la cour de Vienne
- pendant la dernière guerre, avait ordre du duc de Lorraine de
- passer en Corse pour y porter des propositions aux mécontents.»
- Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-L'envoyé de France fit, suivant les instructions qu'il avait reçues,
-répandre discrètement le mémoire de Beaujeu dans Gênes. Le comte
-Giucciardi, ministre impérial, vint trouver Campredon. Il amena la
-conversation sur cette nouvelle «qu'il croyait inventée, comme beaucoup
-d'autres, sachant qu'à la cour de Vienne on est fort réservé à donner
-croyance à ces sortes de coureurs». Campredon répliqua que Beaujeu était
-un espion avéré et qu'à son retour de Guastalla, il n'avait évité la
-potence qu'en simulant la folie, grâce à la complaisance d'un chirurgien
-peu scrupuleux. Des lettres de Rome et de Vienne, que l'envoyé de France
-avait lues, portaient que cet individu devait passer en Corse avec les
-propositions du duc pour les révoltés. Giucciardi réfuta ces choses très
-faiblement, disant que si le gendre de l'Empereur avait quelque vue sur
-la Corse, ce serait pour empêcher que l'île ne tombât en d'autres mains.
-En somme, les dénégations du ministre impérial étaient si embarrassées
-qu'elles équivalaient à un aveu[626].
-
- [626] Campredon à Amelot, Gênes, le 18 avril 1737:
- _Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 342-343.
-
-En Corse, les chefs affirmaient que Théodore allait revenir avec Beaujeu
-et Boieri, colonel au service de l'Espagne. Ces trois personnages,
-d'après Orticoni, étaient envoyés par le duc de Lorraine. Ginestra, dont
-le fils devait, quelques mois plus tard, proposer au cardinal Fleury de
-lui vendre les secrets de Neuhoff, et Ciabaldini, étaient allés à Matra,
-chez Xavier, dit le marquis de Matra, pour l'avertir de cette arrivée
-prochaine. Le fidèle marquis avait fait préparer sa maison sans
-tarder[627]. De son côté Giucciardi, pour donner le change, affirmait
-que Beaujeu et Théodore allaient s'embarquer ensemble pour la
-Corse[628].
-
-Mais ce n'étaient là que des racontars. François voulait faire
-travailler Beaujeu pour lui seul; il n'entendait pas partager le trône
-avec le baron. Quant à ce dernier, sortant à peine des prisons
-d'Amsterdam, il était occupé à soutirer de l'argent à des juifs: besogne
-particulièrement absorbante et délicate.
-
-D'après un mémoire qui se trouve à Gênes, Beaujeu avait servi en Corse
-sous le prince de Wurtemberg et le général Wachtendonck. Lorsque les
-Deux-Siciles furent données à l'infant Don Carlos, le prince Eugène
-aurait chargé Beaujeu de traiter avec les mécontents. L'île devait se
-mettre en république sous la protection de l'Empereur. En arrivant à
-Vienne pour rendre compte de sa mission à Charles VI, le moine, devenu
-soldat et diplomate, fut appelé par le duc de Lorraine. Le prince
-déclara sans ambages qu'il voulait être roi de Corse. Il comptait sur
-Beaujeu pour satisfaire l'ambition qu'il avait de succéder au baron
-Théodore. Il lui ordonna de négocier cette affaire. L'aventurier fut,
-paraît-il, fort étonné d'une pareille proposition. Il se récria; il
-était venu à Vienne pour rendre compte de sa mission à l'Empereur et non
-pour trahir sa confiance. François répliqua que la chose lui paraissait
-fort simple. Beaujeu n'avait qu'à y songer avant de faire savoir son
-arrivée à Sa Majesté. Il y pensa, en effet, et revint trouver le duc.
-Les mystérieuses entrevues de la _Retirade_ sont donc confirmées. Le
-moine défroqué, en homme d'honneur, déclara qu'il ne pouvait pas manquer
-de parole à l'Empereur. Il lui était donc impossible de servir le duc.
-Celui-ci fut stupéfait. Il recommanda le secret à Beaujeu et lui donna
-quelques jours pour réfléchir[629]. Quand la conscience est en jeu, les
-réflexions sont inutiles. C'était pour le prince une manière polie de
-demander à l'aventurier le prix de ses scrupules. Pendant ce temps-là,
-Charles VI négociait officiellement à Paris les conditions de
-l'intervention française en Corse. Il est vrai que la politique de la
-_Retirade_ était bien différente de celle qu'élaboraient les ministres.
-Sans cela, les deux cabinets auraient pu se confondre. Soudain, Beaujeu
-fut mis en prison, à l'instigation du duc de Lorraine, disait-on, et
-sous le prétexte élastique d'affaire d'État. On saisit tous ses papiers
-et on le condamna au secret le plus absolu[630].
-
- [627] Lettres de Bastia des 8 et 18 mai 1737, communiquées par
- Campredon: _Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p.
- 349-351, 354-355.
-
- [628] Campredon à Amelot, Gênes, le 16 mai 1737: _Ibidem_.--Abbé
- Letteron, _Correspondance_, p. 352-353.
-
- [629] _Memoria di tutto cio che è stato fatto dal signor comte
- Humberto di Beaujeu, ministro de' Corsi del anno 1736, sino al
- presente 1744 in Corsica, Vienne, Francoforte, Londra, Amburgo,
- Venezia, Constantinopoli e Tunis._ Filza Corsica 1744, 1/2122.
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
- [630] _Ibidem._
-
-Beaujeu fut-il incarcéré pour avoir refusé de servir le gendre ou pour
-avoir trompé le beau-père? Ce serait, dans ce cas, une victime de la
-_Retirade_; mais il y a tout lieu de croire que si le moine défroqué fut
-mis en lieu sûr c'est qu'il trahissait tout le monde. A la mort de
-Charles VI, Marie-Thérèse le fit relâcher. Il n'eut plus alors qu'une
-idée: se venger du duc de Lorraine. Il exerça contre lui, en Toscane, le
-chantage le plus éhonté. Il alla ensuite proposer la Corse au Grand Turc
-et au Bey de Tunis. Les flibustiers, surgis des bas-fonds à la suite de
-l'équipée de Théodore, avaient la marotte de faire prendre le turban aux
-Corses mécontents. En 1744, Beaujeu fut arrêté à Livourne à la requête
-du gouvernement sarde. François de Lorraine, grand-duc de Toscane, qui
-n'avait pas oublié ses entretiens dans la _Retirade_, fit faire le
-silence autour du prisonnier. Il mourut chrétiennement en 1746 et fut
-enterré avec le mystère dont on avait entouré sa détention[631].
-
- [631] _La politique de la Retirade_, dans la _Revue d'histoire
- diplomatique_, année 1898, nos 2 et 3. J'ai donné en détail, dans
- cet article, le récit des complots de Beaujeu. J'ai cru devoir
- les rappeler ici, car ils se rattachent intimement à l'histoire
- de Théodore.
-
-Malgré son élévation au grand-duché, François, qui avait l'ambition
-têtue, songeait toujours à la Corse. Seulement, dégoûté, pour le moment,
-des clients interlopes de la _Retirade_, il confia ses projets à ses
-lieutenants. Wachtendonck, commandant des troupes autrichiennes en
-Toscane, dirigeait ces intrigues à Livourne. Le général avait été un
-partisan fougueux de Gênes, dont il aimait passionnément les
-sequins[632]. Il montrait un tel zèle pour la république qu'il signalait
-l'insuffisance des espions génois à Livourne et qu'il menaçait
-bruyamment les amis de Théodore de la prison; mais il avait changé
-d'opinion.
-
- [632] Campredon à Amelot, Gênes, le 21 février 1737:
- Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-En 1740, il réunissait des capitaines de navires anglais et les chefs
-des corses rebelles en des conciliabules secrets et nocturnes. Les
-conférences se tenaient au consulat britannique. Wachtendonck était un
-homme imprudent et indiscret; il se donnait les allures d'un petit
-maître allemand, «quoiqu'il ne fût plus en âge de l'être». A force de
-conspirer chez le consul anglais, il était devenu l'amant de sa
-femme[633]. Sous prétexte de rétablir sa santé, il partit pour Pise.
-Dans ses équipages se trouvaient le consul d'Angleterre et sa femme.
-«Cet article de bagage ne me surprend point», écrivait Maillebois; mais,
-ce qui pouvait paraître au moins étrange, c'était une démarche que le
-général et son ami avaient faite auprès des Corses rebelles bannis de
-l'île par les Français pour les rassurer sur l'inquiétude que ce départ
-leur causait. Ils leur déclarèrent, en outre, qu'ils auraient
-satisfaction avant peu de temps[634].
-
- [633] Maillebois au marquis de Mirepoix, le 14 avril 1740:
- Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [634] Maillebois à Amelot, le 19 mai 1740: _Ibidem_.
-
-Pour que le général se compromît jusqu'à faire de pareilles promesses,
-il fallait qu'il eût reçu des instructions formelles. François s'étant
-débarrassé de Beaujeu, peut-être trop exigeant, se retournait vers
-Théodore. On avait prétendu que le gouvernement génois, par l'entremise
-de Viale, son représentant à Florence, aurait volontiers vendu la Corse
-au grand-duc, mais l'état financier de celui-ci n'inspirait pas grande
-confiance[635]. Plus tard, on parla de l'échange d'une partie de la
-province de Massa, appartenant à la Toscane, contre la Corse[636]. Mais
-François voulait avoir l'île pour rien, ou du moins, à bon marché. Il
-pensait que ce serait moins coûteux de payer un Théodore, un Beaujeu et
-quelques insulaires, que de négocier avec les Génois un achat ou un
-échange.
-
- [635] Lorenzi à Amelot, Florence, le 21 février 1739:
- Correspondance de Florence, vol. 90. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [636] Lorenzi à Amelot, Florence, les 14 mai et 18 juin 1740:
- _Ibidem_, vol. 91.
-
-En 1740, on disait à Florence que quinze mille fusils destinés à
-Théodore allaient arriver d'Allemagne. L'opinion que le grand-duc
-soutenait le baron était si répandue que les Corses affluaient à
-Livourne. Il en venait de tous les côtés et Lorenzi s'étonnait que la
-police permît une telle agglomération de gens «accoutumés à toutes
-sortes de crimes et sans aveu»[637]. Une lettre de Vienne affirmait que
-Neuhoff insistait vivement auprès de François pour l'envoi de troupes
-impériales en Corse. Il s'engageait, moyennant ce secours, à lui donner
-l'île. Le duc avait chargé le baron d'obtenir l'appui de l'Angleterre,
-mais celui-ci n'avait pas pu réussir dans ses démarches. Trois ans plus
-tard, Théodore allait, avec la protection des Anglais, essayer de
-reconquérir la Corse, en mettant de côté le duc de Lorraine engagé dans
-la guerre de la succession d'Autriche. Pour l'instant, François
-insistait auprès des ministres impériaux, qui lui étaient dévoués, afin
-de décider l'Empereur à envoyer des soldats dans l'île. Il offrait même
-de prendre à sa charge la plus grande partie des frais que cette
-expédition occasionnerait. Il recommandait à Théodore d'entretenir, en
-attendant, la confiance de ses partisans[638].
-
- [637] Lorenzi à Amelot, Florence, le 9 juillet 1740: _Ibidem_,
- vol. 92.
-
- [638] Copie d'une lettre de Vienne du 3 septembre 1740:
- Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-La mort de Charles VI, survenue quelques semaines plus tard[639], fit
-ajourner tous ces beaux projets.
-
- [639] Le 20 octobre 1740.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
- Théodore à Cologne.--Entretien secret avec le Grand-Commandeur de
- l'Ordre Teutonique.--Correspondance de Neuhoff avec son beau-frère
- Gomé-Delagrange.--Le roi de Corse veut traiter avec le roi de
- France.--Louis de Grœben.
-
- Théodore arrive en Méditerranée avec une escadre anglaise.--Horace
- Mann.--_Le mystère._--Le _Vinces_ en Corse.--Neuhoff en vue de son
- royaume.--Sa proclamation.--Il ne débarque pas.--L'affaire du
- _Saint-Isidore_.--Protestation des Génois.--Réponse du gouvernement
- anglais.
-
- Les entrevues secrètes de Mann avec Théodore.--Un diplomate
- ennuyé.--La Cour de Turin.--Augustin Viale, résident génois en
- Toscane.--Mariani.--Les inquisiteurs de Gênes.--Ils décident de
- faire tuer Théodore.--Scrupules de Viale.--Ses propositions.--San
- Cristofano.--La kabale de Pic de la Mirandole.
-
-
-I
-
-Au mois de février 1740, Théodore arriva à Cologne. Son équipage
-consistait en deux chaises de poste et des chevaux de relais. Il se
-trouvait dans la première avec trois individus vêtus à la prussienne. Il
-se fit conduire à l'hôtel de la commanderie de l'Ordre Teutonique, chez
-son cousin, le baron de Drost. Sans descendre, il fit appeler le
-secrétaire de son parent. Celui-ci s'étant approché de la portière,
-Neuhoff dit ce seul mot: _Deuterum_ (?). Le secrétaire introduisit
-aussitôt le roi de Corse dans les appartements du Grand-Commandeur. Il
-était suivi par l'un des trois personnages qui l'accompagnaient. Cet
-homme s'arrêta dans l'antichambre, tandis que Théodore entretenait son
-cousin en secret. La conversation terminée, Neuhoff regagna sa chaise
-avec mystère. Puis, les deux voitures disparurent sans qu'on ait pu
-découvrir où elles se rendaient. La seconde chaise était hermétiquement
-close; on ne sut si elle contenait des voyageurs ou simplement des
-bagages.
-
-Le Grand-Commandeur, une religieuse de la famille Drost, un ami
-d'enfance, le baron Slein, furent les seules personnes que vit Théodore
-pendant son séjour à Cologne. Il écrivit et reçut beaucoup de lettres.
-Il était bien muni d'argent et entra en pourparlers avec un entrepreneur
-pour la confection de mille uniformes de soldats. Il affirmait que sa
-royauté avait un caractère aussi ineffaçable que la prêtrise.
-
-Il ne resta que trois semaines à Cologne. Il en partit, le 29 février,
-dans un fiacre de louage, accompagné par un seul domestique. Il déclara
-qu'il se rendait à Dantzig pour y négocier un embarquement. On apprit
-qu'il avait passé par Hanovre, se rendant à Copenhague[640].
-
- [640] Extrait d'une lettre de Cologne du mois d'avril 1740.
- Communiqué le 21 mai par le duc de Saint-Aignan, ambassadeur de
- France à Rome: Correspondance de Cologne, vol. 73. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-Après sa visite à Cologne, Théodore resta caché. On perd sa trace
-pendant quelques mois. Il se recueillait sans doute.
-
-L'exploitation commerciale de sa couronne ne lui avait donné que de
-maigres bénéfices. Si les traitants hollandais s'étaient laissés duper,
-il ne leur avait pas, à vrai dire, extorqué autant d'argent qu'il l'eût
-désiré. Il lui fallait maintenant essayer autre chose. Il allait tenter
-de l'escroquerie politique. Il espérait peut-être réussir à tromper plus
-facilement des hommes d'État que des juifs.
-
-D'abord, il désirait traiter avec la France. Il s'était adressé dans ce
-but à son beau-frère, Gomé-Delagrange, conseiller au Parlement de
-Metz[641]. Il lui avait envoyé plusieurs lettres qui ne parvinrent pas à
-destination. Il insista et écrivit le 1er octobre 1740, afin de savoir
-au juste quelles étaient les intentions de la France au sujet des
-Corses. Il faisait appel à son bon cœur pour avoir une prompte réponse.
-Il ne pouvait croire encore que Louis XV voulût favoriser les Génois et
-opprimer des innocents. Ses ennemis étaient sans cesse à ses trousses.
-Tout leur jeu, disait-il, «est de me faire enlever mes lettres et
-d'envoyer des espions de papier contre moi». Puis, venaient les
-éternelles protestations et les mêmes promesses pour les siens[642].
-Delagrange reçut la lettre, cette fois, mais il répondit à son
-beau-frère qu'il ne lui convenait pas de se mêler de ses affaires.
-
- [641] Théodore à Gomé-Delagrange, le 1er octobre 1740:
- Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [642] Gomé-Delagrange avait épousé la demi-sœur de Théodore, née
- du second mariage de la mère de celui-ci avec M. Marneau.
-
-Cette réponse ne plut pas au roi. Il témoigna à son beau-frère la
-surprise qu'elle lui causait: «comme, écrivait-il, s'il était très
-délicat de se mêler de mes affaires, terme que je ne m'attendais de
-personne, encore moins de vous, mes actions étant applaudies et
-respectées même de l'ennemi.» Il demandait à son parent d'être son
-intermédiaire auprès de la cour de France. Son rôle n'était pas achevé
-et il se trouvait en mesure, plus que jamais, de refaire ce qu'il avait
-fait. «Sa chère famille» acquerrait donc gloire et mérite en entrant
-dans ses combinaisons. D'ailleurs, aucune puissance ne pouvait
-intervenir en Corse en dehors de lui. Outre son élection qui était
-«réelle et juste», il possédait légitimement presque toutes les terres
-au sud de l'île: c'étaient les fiefs donnés à ses ancêtres en «ligne
-droite aînée». Ces fiefs étaient déjà, en 931, entre les mains d'un
-Neuhoff, dernier vice-roi de Corse. La sépulture de ce personnage se
-voyait encore à Aléria. «J'ai fait caver et sous-terrer l'endroit,
-disait Théodore, et trouvé et le dépôt du corps et l'inscription de son
-nom, Neuhoff, avec nos propres armes[643].» Mais il ajoutait bien vite:
-«Enfin le détail en serait trop long.» Puis, il revenait sur sa
-royauté; elle était et resterait intangible. On n'avait qu'à respecter
-ses faits et gestes. Il ne se départirait jamais de ces sentiments.
-Mais, comme ses fidèles sujets ne voulaient, en aucune manière, rentrer
-sous la domination génoise, si le roi très chrétien, en intervenant dans
-l'île, avait une autre intention, il devait s'expliquer avec lui. Il
-donnerait son concours à Louis XV, car il n'avait qu'un but: maintenir
-ses prérogatives et assurer le bonheur des Corses. Son beau-frère devait
-donc obtenir, à Versailles, des éclaircissements précis et définitifs.
-L'heure était venue où chacun voulait «pêcher dans l'eau trouble». Et,
-après tout ce qu'il avait fait, pouvait-on le croire réduit à
-l'impuissance? Il faudrait qu'on ignorât le sincère et inaltérable
-attachement des Corses à son égard. Certes, il avait été trahi, même par
-les siens. Son cousin germain, Jean-Frédéric de Neuhoff, s'était attiré
-le mépris universel en quittant la Corse. Il ne lui pardonnait pas cette
-conduite lâche[644]. Son neveu, Jean-Frédéric de Neuhoff, seigneur de
-Rauschenbourg, «une belle baronnie sur la Lippe en Westphalie», avait
-bien tenté une action sérieuse dans l'île, mais il était parti
-aussi[645]. Théodore, pour l'instant, mettait toutes ses espérances sur
-le frère de ce dernier, un jeune homme très résolu. Quant à celui qu'on
-appelait Drost dans les gazettes, il n'appartenait pas à sa famille et
-avait usurpé ce nom. C'était un traître et un espion soudoyé par les
-Génois. Le baron comptait partir au plus tôt afin de saisir la première
-occasion favorable de débarquer en Corse et aussi pour mettre sa
-personne en sûreté. Gênes avait lancé à ses trousses plusieurs assassins
-gagés. A sept reprises, il avait reçu du poison ou essuyé des coups de
-feu. Les gens de l'ambassadeur de France, à Venise, s'étaient laissés
-suborner jusqu'à tirer sur lui[646]. Au mois de juillet, en Holstein,
-ceux qui le poursuivaient avaient payé leurs attentats «avec la corde au
-gibet. Voilà la guerre que Gênes sait mener.» Mais la Providence le
-protégeait et il s'en remettait à la justice divine pour châtier les
-coupables comme ils le méritaient. Têtu jusqu'à la folie, il insistait
-encore pour que son beau-frère lui fît connaître les intentions
-formelles de la France. «Soyez assuré que je donnerai les mains à tout,
-si ma réputation et le bien de mes peuples fidèles ne sont lésés,
-surtout qu'il ne s'agit de Gênes.» Puis, après ses salutations
-affectueuses, il s'excusait en post-scriptum--précaution nécessaire--sur
-son «mal écrire». Il avait chaque jour un nombre extraordinaire de
-lettres à expédier; toutes les affaires lui passaient par les mains et
-il n'était pas très familiarisé avec le style français[647].
-
- [643] Il n'est pas besoin de faire ressortir l'invraisemblance de
- cette ascendance. C'était un grossier mensonge destiné à éblouir
- ceux qu'il voulait duper. Au dixième siècle, la Corse était,
- d'après les vieux chroniqueurs, sous la domination des comtes de
- la famille Colonna. Ils descendaient d'Ugo qui avait chassé les
- Sarrazins. Pendant quatre-vingts ans environ ils se succédèrent
- de père en fils. Ce furent Bianco, Orlando, Ridolfo et Guido dont
- le fils Arrigo, surnommé Bel Messere à cause de sa beauté, mourut
- assassiné en l'an 1000 avec tous ses fils. L'épopée du Bel
- Messere est restée légendaire en Corse: _Chronique de Giovanni
- della Grossa_: _Op. cit._, p. 117 à 122.
-
- [644] Ce Jean-Frédéric de Neuhoff était celui qui faisait partie
- de l'expédition de 1738 et qui se trouvait parmi les malheureux
- abandonnés par Théodore et rapatriés par les Français.
-
- [645] Cet autre Neuhoff était celui qui avait abordé en Corse en
- 1739 et avait essayé d'organiser une résistance énergique dans
- l'intérieur de l'île contre les Français. J'ai raconté
- précédemment son équipée qui ne manquait pas de grandeur (voir
- chapitre V).
-
- [646] Dans son numéro du mois de mars 1740 _le Mercure historique
- et politique de Hollande_ portait que Théodore avait été vu à
- Venise.
-
- [647] Théodore de Neuhoff à Gomé-Delagrange, le 11 décembre 1740:
- Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Comme d'habitude, Théodore ne mit pas
- l'endroit d'où il écrivait.
-
-Au lieu d'entamer des négociations à Versailles, Gomé-Delagrange envoya
-les lettres de son beau-frère à Amelot. Il manda au ministre qu'il avait
-déclaré au baron de Neuhoff qu'il ne voulait pas intervenir dans ses
-affaires. Mais Théodore insistait pour qu'il entrât en pourparlers avec
-la cour et il jugeait cette proposition si ridicule qu'il se faisait un
-devoir de transmettre au gouvernement ces épîtres. Il comptait ne pas y
-répondre à moins que le ministre ne lui donnât l'ordre contraire[648].
-
- [648] Gomé-Delagrange à Amelot, Thionville, le 14 janvier 1741:
- _Ibidem_.
-
-Amelot remercia Gomé-Delagrange et lui dit qu'il avait lu les lettres au
-cardinal Fleury. Son Éminence savait gré de l'attention; elle jugeait
-qu'il ne fallait faire aucun cas de ces écrits et qu'il convenait de les
-laisser sans réponse[649].
-
- [649] Amelot à Gomé-Delagrange, 24 janvier 1741: _Ibidem_.
-
-Amelot avait retourné les lettres au conseiller. Quelques jours plus
-tard il les lui redemanda ayant, disait-il, «quelques raisons de les
-voir encore[650]».
-
- [650] Amelot à Gomé-Delagrange, 10 février 1741: Correspondance
- de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Le beau-frère de Théodore renvoya les papiers[651]. Cette fois, ils
-restèrent définitivement entre les mains du ministre. Gomé-Delagrange
-n'entendit plus parler de son royal parent.
-
- [651] Gomé-Delagrange à Amelot, Lunéville, le 23 février 1741:
- _Ibidem_.
-
-Louis de Grœben, ce capitaine prussien qui avait fidèlement suivi
-Frédéric dans son équipée à travers les montagnes de l'île, était à
-Livourne au mois de septembre 1741. Les Génois le surveillaient et leur
-consul, Gavi, un corse, homme capable de tout pour son intérêt[652],
-intercepta deux de ses lettres. La première était écrite à Bigani, qui,
-à force de conspirer avec Théodore et de le trahir, avait obtenu un
-poste important du roi des Deux-Siciles[653]. Le capitaine, désirant
-faire tenir une missive au baron, s'était adressé à Grœben par
-l'intermédiaire d'un certain Giordani. Grœben mandait qu'il l'avait
-transmise au roi qui se trouvait alors à Sienne, mais Sa Majesté ne se
-hâtait pas de répondre. «Vous le connaissez, écrivait le prussien, qu'il
-est paresseux pour écrire.» Puis, il félicitait son correspondant sur
-son avancement. Il regrettait de ne pouvoir aller visiter Mlle Bigani au
-couvent, les règles monastiques s'y opposant. Il s'occupait de lever des
-compagnies corses qui étaient à peu près complètes. Les insulaires,
-voyant partir les troupes françaises, se soulevaient; avant six mois la
-rébellion serait générale[654].
-
- [652] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance
- de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
- [653] Cette lettre de Grœben est adressée à «Monsieur le
- capitaine Bigani, consul général de la Levante et Barbarie pour
- le service de Sa Majesté le Roy de Naples et Sicile».
-
- [654] Grœben à Bigani, Livourne, le 18 septembre 1741.
- Communiquée par Gavi avec sa lettre du 18 octobre: _Ribellione
- de' Corsi_, filza 14-3012. Archives d'État de Gênes, archives
- secrètes.
-
-La seconde lettre de Grœben était pour Mme Françoise-Constance Fonseca,
-qui continuait, après sa sœur, la correspondance avec les partisans de
-Théodore. Il suppliait la religieuse de dire à «son ami» que le moment
-était favorable pour agir énergiquement. S'il laissait fuir l'occasion,
-il ne la retrouverait plus. Il fallait mener cette action de fait et non
-par écrit ou en paroles. S'il tardait à paraître dans l'île avec des
-secours, un autre prendrait sa place; il devrait renoncer à la couronne
-à tout jamais.
-
-Les insulaires avaient fait une grande perte dans la personne de
-Wachtendonck, qui, hélas! était mort[655].
-
- [655] Louis de Grœben à la sœur Françoise-Constance Fonseca,
- Livourne, le 18 septembre 1741, communiquée par Gavi avec sa
- lettre du 18 octobre: _loc. cit._
-
-Théodore ne se pressait pas. Il mûrissait ses projets avec une sage
-lenteur. L'Europe était alors engagée dans la guerre de la succession
-d'Autriche. La Corse disparaissait au milieu de la conflagration
-générale, mais il pouvait espérer faire quelque fructueuse entreprise à
-la faveur de ces conflits. Vers la fin de 1742, il se trouvait à
-Londres, se préparant à frapper un coup qu'il jugeait décisif. Il y
-avait plus d'un an qu'on n'entendait plus parler de lui, lorsque
-soudain, au mois de janvier 1743, il apparut dans la Méditerranée sur un
-navire de Sa Majesté britannique, _Le Revenger_, capitaine Barckley.
-
-
-II
-
-Parti d'Angleterre au mois de novembre 1742, _Le Revenger_ arriva à
-Livourne le 7 janvier 1743 après avoir touché à Lisbonne et à
-Villefranche[656]. Le général Breitwitz, commandant des troupes
-autrichiennes en Toscane, alla voir Théodore à bord du _Revenger_ avec
-Richecourt, vice-président du Conseil de Régence, et Goldworthy, consul
-d'Angleterre à Livourne. Un manifeste, que l'ancien roi devait lancer
-aux Corses, fut préparé dans cette conférence.
-
- [656] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 187.
-
- J'ai publié dans la _Revue d'histoire diplomatique_ toute cette
- partie qui a trait à l'arrivée de Théodore sur _Le Revenger_,
- ainsi que le récit des épisodes qui suivirent. Je retranche ici
- quelques lignes qui servaient de préambule nécessaire et j'ai
- ajouté des détails nouveaux.
-
-Horace Mann, ministre de George II à Florence, déclara qu'il était
-totalement étranger à cette affaire. Cette déclaration n'avait pas
-seulement un caractère diplomatique; chose qui peut sembler étrange,
-elle était l'expression de la vérité.
-
-Goldworthy s'était excusé auprès de son chef hiérarchique de lui avoir
-caché l'arrivée de Théodore dans les eaux toscanes. Pour justifier sa
-conduite, le consul alléguait que son intention était de mettre Mann au
-courant, mais que le capitaine Barckley s'y était refusé en disant que
-cela ne concordait pas avec ses instructions. D'ailleurs, le commandant
-en chef des forces anglaises dans la Méditerranée, l'amiral Matthews, ne
-connut l'affaire que par Théodore.
-
-Il y avait là une compromission que le ministère anglais n'osait pas
-avouer[657].
-
- [657] Lorenzi à Amelot, Florence, le 9 février 1743:
- Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Horace Mann représentait l'Angleterre depuis 1740 à la cour du grand-duc
-de Toscane. Il avait succédé à Fane, un vieux fonctionnaire très
-correct, qui poussait le respect du protocole jusqu'à la dévotion. Ne
-s'était-il pas alité pendant six semaines, en proie à une véritable
-maladie, parce que le duc de Newcastle, lui écrivant, avait terminé sa
-lettre par les mots _Yours humble servant_, au lieu de _Yours very
-humble servant_, dont il se servait d'habitude!
-
-Mann était un esprit délicat, fin, lettré, diplomate à l'excès. Un
-pointe d'humour relevait chez lui les qualités d'analyse et
-d'observation. Son style caustique, mais avec bonhomie, trahit le
-pessimisme aimable du XVIIIe siècle.
-
-Pendant quarante-six ans, il demeura à Florence, menant dans la _casa
-Manetti_, près du pont _della Trinità_[658], l'existence d'un patricien
-florentin tout en restant un gentleman anglais. Il était intimement lié
-avec Horace Walpole, ce grand seigneur sceptique, dont la froide ironie
-aimait à disséquer tous les ridicules.
-
- [658] De ses fenêtres, écrit le poète Gray, qui fut son hôte,
- nous pouvons pêcher dans l'Arno.
-
-Horace Walpole était venu à Florence où il avait connu Mann en 1741.
-Après son départ, une correspondance régulière s'établit entre eux. Elle
-dura quarante-six ans, jusqu'à la mort du diplomate. Les deux amis ne se
-revirent pourtant jamais. «Il n'y a pas d'exemple pareil dans l'histoire
-de la poste», disait Walpole.
-
-Lorsque _Le Revenger_ arriva à Livourne, au mois de janvier 1743, avec
-le mystère que l'on sait, le ministre anglais se posa cette question:
-Quel est le personnage qui se trouve incognito à bord? Les noms les plus
-fantaisistes circulaient. Était-ce le roi de Sardaigne, l'amiral
-Matthews, Théodore de Neuhoff, ou bien..... Robert Walpole, le père
-d'Horace[659]? On ne tarda pas à savoir que ceux qui mettaient en avant
-le nom de Théodore avaient seuls raison. Du reste, le secret était
-largement divulgué. Goldworthy en avait fait la confidence à tout le
-monde, sauf à Mann, son chef.
-
- [659] _Mann and Manners at the court of Florence 1740-1786_, par
- le Dr Doran F. S. A., Londres, 1876.
-
-Cette incorrection du consul fit la joie de Walpole et, à son tour, il
-confia à son ami, sous le sceau du secret, que le mystérieux passager du
-_Revenger_ n'était pas sir Robert Walpole[660].
-
- [660] Horace Walpole à Mann, 13 février 1743: _The letters of
- Horace Walpole_, 9 vol. in-8º, London, 1891.
-
-Mann avait surtout pour mission de surveiller, en Italie et
-principalement en Toscane, les menées du prétendant Stuart. Néanmoins,
-pour sa gouverne, il eût désiré connaître les idées du ministère anglais
-au sujet de Théodore.
-
-Dans toutes ses lettres à Horace Walpole, il lui parle du _mystère_. Le
-_mystère_ ou bien le _fantôme_ (the ghost), tels sont les noms de
-convention dont il affuble le prétendant au trône de Corse, tandis que
-l'amiral Matthews ne cessera d'être _Il furibondo_. C'est d'ailleurs le
-sobriquet que lui avait fait donner, en Italie, son caractère borné et
-irascible.
-
-Mann envoya à son ami le manifeste de Neuhoff, dont quelques exemplaires
-circulaient dans Florence. «Je vous remercie de la déclaration du roi
-Théodore», répondit Walpole, «je lui souhaite succès de tout mon cœur.
-Je déteste les Génois; ils ont fait d'une république la plus diabolique
-de toutes les tyrannies[661].»
-
- [661] Horace Walpole à Mann, 13 février 1743: _op. cit._
-
-Mais, pendant cet échange de lettres, les événements avaient marché.
-Après s'être concerté avec Goldworthy et les représentants du grand-duc,
-Théodore se disposa à regagner son royaume. Dans la nuit du 18 janvier,
-un vaisseau anglais, _Le Vinces_, portant cinquante canons, était parti
-pour la Corse emmenant le secrétaire du roi. Cet individu devait
-préparer le retour de Sa Majesté dans ses États; il portait des lettres
-à plusieurs chefs[662].
-
- [662] Les lettres de Théodore étaient adressées à Thomas Giulani,
- à Paul-Marie Paoli, à Ambroise Quilici de Speluncato, au prêtre
- Croce de Lavatoggio, à Gafforio de Corte, à Ciabaldini d'Orezza
- et à Zerbino du Niolo.
-
-_Le Vinces_ apparut au large de l'Île Rousse le 19, vers le soir. Après
-avoir salué la tour, le capitaine envoya les papiers et convoqua les
-chefs de la Balagne.
-
-Théodore accordait une amnistie générale pour les offenses qui lui avait
-été faites pendant son règne, et il annonçait son retour en Balagne pour
-le 26 janvier. Quelques habitants de Monticello montèrent à bord pour
-avoir des fusils et des balles. Après cette distribution, un officier
-débarqua. Bel homme, une barbe naissante au menton, vêtu à l'anglaise,
-il parlait latin pour se faire comprendre. Il déclara aux Corses que les
-événements les plus heureux pour eux allaient arriver. Il leur demanda
-s'ils étaient toujours en révolte ou bien s'ils reconnaissaient la
-domination génoise. Dans le premier cas, étaient-ils disposés à recevoir
-leur roi? Selon leur réponse, celui-ci viendrait bientôt pour les
-secourir avec des armes et des munitions. Les insulaires, gens peu
-spéculatifs, n'avaient pas grande confiance; néanmoins, ils dirent
-qu'ils accueilleraient volontiers Théodore et ils prièrent l'officier de
-lui faire connaître leurs bonnes dispositions. Les lettres royales
-furent expédiées dans la montagne avec quelques fusils et il fut décidé
-qu'une assemblée se tiendrait le dimanche suivant afin de délibérer sur
-ces choses. Ayant reçu les déclarations des chefs, le bâtiment mit à la
-voile pour Livourne. L'officier anglais resta à terre[663].
-
- [663] Ozero, vice-consul de France à Calvi, à Jonville, Calvi, le
- 21 janvier 1743.--Extrait de quelques lettres du consul de Gênes
- à Livourne, communiqué par Lorenzi: Correspondance de Gênes, vol.
- 112. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Théodore n'avait pas débarqué à Livourne; de la ville, on pouvait le
-voir se promener sur le pont du _Revenger_. Des Corses, excités par cet
-événement, accouraient pour se mettre à la disposition de leur roi.
-Parmi les plus enragés, se trouvaient le prévôt de Zicavo et le frère du
-prêtre Croce. On recommandait à tous les insulaires de se tenir prêts à
-embarquer sur le bâtiment anglais. Gavi, le consul de Gênes, très
-alarmé, avait fait armer un bateau pour aller, au premier signe, à
-Bastia, informer le gouverneur. Les négociants anglais affirmaient que
-Théodore n'attendait que le retour du _Vinces_ pour mettre à la voile.
-Le 30 janvier, à onze heures du soir, Gavi fit partir sa felouque, car
-il venait d'apprendre que les Corses s'étaient embarqués avec leurs
-bagages[664]. _Le Revenger_, portant soixante-dix canons, et _Le
-Salisbury_, armé de cinquante pièces, avaient, en effet, mis à la voile
-dans la nuit du 29 au 30 janvier. Plusieurs autres vaisseaux de guerre
-anglais se trouvaient déjà dans les eaux corses. La flotte comprenait
-ainsi dix ou douze unités[665]. Le roi Théodore rentrait en grande pompe
-dans son royaume sous le couvert du pavillon britannique; on prétendait
-qu'il avait les poches bien garnies, ayant reçu vingt mille livres
-sterling à Londres[666], chose qui n'aurait pas nui à son prestige. On
-disait aussi que Michel Jabach, chez qui avaient été consignés dix-huit
-canons de fer fin faisant partie de la cargaison du _Yong-Rombout_ après
-la tentative avortée de 1738, avait reçu de Hollande l'ordre de tenir
-ces pièces à la disposition de Neuhoff. Le prince d'Orange avait
-approuvé tout cela. Mais les négociants hollandais, n'oubliant jamais
-leurs intérêts, avaient stipulé que les canons devaient être remis au
-roi en échange d'huiles, pour une valeur équivalente[667].
-
- [664] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 30 janvier 1743:
- _Ribellione de' Corsi_, filza 14/3012. Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
- [665] Jonville à Amelot, Gênes, le 13 février 1743:
- Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [666] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 6 février 1743:
- _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
- [667] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743:
- Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.--Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le
- 13 février 1743: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives
- secrètes.
-
-La flotte portant Théodore parut devant l'Île Rousse le 1er février. Le
-peuple se rassembla sur la plage pour avoir, comme toujours, des fusils
-et des balles. Une chaloupe aborda et débarqua un baril de poudre et
-quelques boulets. Puis, deux officiers descendirent à terre et
-rejoignirent leur camarade, qui était resté après le départ du _Vinces_.
-Les trois officiers dirent alors que si les Corses étaient toujours
-animés de bonnes intentions, les principaux devaient se rendre sur _Le
-Revenger_ pour rendre hommage au roi. Les chefs vinrent aussitôt
-complimenter Théodore; et cette cérémonie terminée, ils regagnèrent la
-terre. Après leur départ, la flotte mit à la voile, car le souverain
-voulait faire le tour de l'île pour s'assurer des dispositions des
-peuples. Les Anglais déclarèrent aux chefs, un peu ahuris par ce départ
-si prompt, que Théodore, après cette tournée, débarquerait avec des
-hommes, des armes et des munitions. Aidé par l'Angleterre et les
-puissances alliées, il ferait le bonheur de ses sujets[668].
-
- [668] Extrait de quelques lettres du consul de Gênes à Livourne.
- Communiqué par Lorenzi: Correspondance de Gênes, vol. 112.
-
-Pour appuyer ces déclarations, Neuhoff, avant son départ, lança son édit
-préparé d'avance à Livourne après entente avec le consul anglais et les
-autorités grand-ducales. Cette proclamation était datée de Santa
-Reparata de Balagne, le 30 janvier 1743, la septième année de son règne.
-Il comptait--nous l'avons vu--arriver dans les eaux corses avant cette
-date. Cet écrit fort long, mais d'un style noble, débutait par une
-action de grâces envers la Providence. Malgré les monstrueuses infamies
-et les noirs complots de ses ennemis les Génois, malgré aussi les
-procédés iniques et diaboliques des chefs corses, il avait réussi à
-rentrer dans son royaume avec les secours nécessaires. Il était persuadé
-que les insulaires avaient ouvert les yeux, et, plein de confiance dans
-ses sujets, qui jadis lui avaient juré fidélité, il venait à eux.
-Voulant donner une preuve de sa souveraine et paternelle clémence, il
-accordait le pardon pour tous les attentats commis contre sa personne
-royale, contre ses droits et contre le bien public du royaume.
-Cependant, il excluait de cette amnistie les infâmes sicaires qui
-avaient assassiné le très affectionné général, comte Simon Fabiani, dont
-la mémoire était bénie, et les parjures, félons et traîtres: Hyacinthe
-Paoli, le chanoine Érasme Orticoni et le prêtre Grégoire Salvini. Ces
-hommes étaient non seulement à jamais bannis de l'île, mais leurs biens
-étaient confisqués au profit des veuves et des orphelins laissés par les
-sujets fidèles, morts en défendant les droits du roi et de la patrie.
-Théodore vouait le nom de ces bandits à l'exécration de la postérité et,
-s'ils osaient remettre les pieds en Corse, la mort la plus ignominieuse
-qu'on pourrait inventer leur était réservée. Tous ceux qui protégeraient
-les susdits bandits seraient également punis de mort. Les Corses qui, en
-Italie, servaient Naples et l'Espagne devaient rentrer sous son
-obéissance dans le délai de six semaines, ceux qui se trouvaient en
-France et en Espagne dans celui de trois mois, sous peine de voir leurs
-biens confisqués, toujours au profit des veuves et des orphelins. Par
-contre, il ordonnait aux insulaires attachés au duc de Lorraine,
-grand-duc de Toscane, de continuer à témoigner à S. A. R. leur zèle et
-leur dévouement, car il entendait donner aide et assistance, dans la
-plus grande mesure, à la reine de Hongrie et de Bohême[669] pour la
-défense des États qu'elle tenait de son auguste père, l'Empereur. Les
-Corses attachés au Souverain Pontife et à la république de Venise,
-avaient, les premiers, un mois, et les seconds trois mois pour faire
-leur soumission. Quant à ses sujets qui n'avaient pas craint d'embrasser
-l'indigne parti de Gênes, un jour de rémission était accordé à ceux qui
-se trouvaient dans les places injustement détenues par l'ennemi, et huit
-jours à ceux qui séjournaient sur le territoire de la république. Il
-promettait pleine et entière amnistie à tous les égarés qui rentreraient
-dans le royaume pour concourir à la défense de la patrie. Il les
-emploierait selon leurs capacités. Il espérait que cet appel à l'union
-ne serait pas vain et que tous viendraient se ranger sous son étendard.
-Il ordonnait enfin que cet édit, écrit de sa propre main, muni du sceau
-royal, fût lu et affiché dans tout le royaume[670].
-
- [669] Marie-Thérèse.
-
- [670] Cet édit se trouve aux archives d'État de Turin: _Materie
- politiche, Negoziazione colla Corsica_, mazzo no 2.--Gavi le
- transmit au Sérénissime Collège le 13 février 1743: _loc.
- cit._--Lorenzi et Jonville en adressèrent également des copies au
- gouvernement français, les 2, 13 et 16 février: Correspondance de
- Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Cette proclamation, qui avait été, disait-on, imprimée à Pise, par les
-soins du docteur Sauveur Olmetta, fut répandue non seulement en Corse
-mais aussi en Italie. On le vendait dans les rues de Livourne[671].
-
- [671] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 13 février 1743:
- _loc. cit._
-
-Après avoir reçu l'hommage des chefs sur _Le Revenger_, Théodore quitta
-ce navire et prit passage sur _Le Folkestone_, capitaine Balchen. Les
-bâtiments se séparèrent. L'un d'eux se rendit à Ajaccio, un autre, celui
-sur lequel se trouvait le roi, sans doute, déposa quelques munitions à
-Campo-Moro. Sa Majesté, du reste, ne mit jamais le pied à terre[672].
-Elle demeura prudemment à bord. C'était ce qu'Elle appelait rentrer dans
-ses États. D'ailleurs, Théodore faisait toujours les plus belles
-promesses. Il attendait sept vaisseaux anglais et hollandais portant un
-chargement complet d'armes et de provisions. Deux de ces navires étaient
-déjà arrivés à Port-Mahon et il débarquerait aussitôt qu'il aurait
-rassemblé sa flotte[673].
-
- [672] Extrait de quelques lettres du consul de Gênes à Livourne à
- M. Viale, communiqué par Lorenzi le 23 février: Correspondance de
- Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
- [673] _Ibidem._
-
-Le 10 février, _Le Folkestone_ revint à l'Île Rousse avec Théodore et
-les chefs balanais. Ceux-ci allèrent à terre avec tout un arsenal:
-fusils, sabres, pistolets, cartouches, balles et poudre. Quelques
-déserteurs allemands, qui se trouvaient en Balagne, furent enrôlés et
-embarqués. Vingt-deux français se présentèrent aussi, mais le roi les
-refusa parce qu'ils étaient catholiques, lui, qui entendait plusieurs
-messes par jour! Pour le moment, il s'agissait de plaire aux anglais
-protestants. Quelques bateaux chargés d'huile furent capturés et
-renvoyés à vide avec leurs équipages. Puis, Théodore profita de ce qu'il
-était en sûreté pour accomplir un acte énergique. Il écrivit au
-capitaine Bertelli, commandant la tour et le fortin de l'Île Rousse,
-pour le prier de décamper[674].
-
- [674] Ozero, vice-consul de France à Calvi, à Jonville, le 13
- février 1743: Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-
- «Monsieur,
-
-«Au reçu de la présente, Votre Seigneurie évacuera la tour et le fortin
-de l'Île Rousse, et enverra à cet effet deux otages à Monticello. Je
-promets sur ma parole que Votre Seigneurie, ses officiers et ses soldats
-auront la liberté de se retirer avec leurs armes et baïonnettes, qu'ils
-ne seront pas molestés et qu'ils pourront s'embarquer pour le continent
-avec leurs bagages. Si vous voulez attendre l'attaque, sachez qu'il ne
-sera fait aucun quartier.
-
-«Quant aux officiers et soldats qui voudraient rester à notre service,
-nous les accueillerons et nous leur donnerons même de
-l'avancement.....[675]»
-
- [675] Traduction de la lettre écrite par Théodore au capitaine
- Bertelli, commandant de l'Île Rousse, le 10 février, filza
- 41/2050, _Corsica_, 1743. Archives d'État de Gênes, archives
- secrètes.
-
-Le commissaire génois, affolé devant cette sommation, ordonna aussitôt
-au capitaine de se retirer. Le brave commandant ne se le fit pas dire
-deux fois; il se hâta de déguerpir avec armes, bagages et provisions.
-Cette retraite stupéfiante donna à penser que Théodore pouvait bien être
-de connivence avec la république. Il est certain que le roi et les
-Génois étaient parfaitement d'accord pour fuir les uns devant les
-autres. Mais Neuhoff se vanta, après cela, de prendre Calvi sans coup
-férir, pour en faire la base de sa domination. Néanmoins, son ardeur
-belliqueuse en resta là. Voyant, dès le 11, que le gros de la flotte ne
-l'avait pas suivi, il fit mettre à la voile pendant la nuit[676].
-
- [676] Ozero à Jonville, le 13 février 1743: _loc. cit._
-
-Le 14 février, _Le Folkestone_ parut devant Livourne. Le capitaine
-Balchen envoya aussitôt une lettre de Théodore à Breitwitz pour demander
-des secours. En attendant les ordres du grand-duc, le navire retourna
-dans les eaux corses portant toujours le roi[677], qui aimait fort à
-admirer son royaume en se promenant sur le pont d'un vaisseau. _Le
-Folkestone_ s'en vint à Ajaccio où les navires anglais se préparaient à
-commettre un attentat, que seule leur supériorité numérique justifiait.
-Il s'agissait de détruire un bâtiment de guerre espagnol, _Le
-Saint-Isidore_. Cet attentat fut prémédité. Dès le 6 février, Gavi, le
-consul génois à Livourne, signalait à son gouvernement l'intention des
-Anglais[678]. Le 10, lorsque _Le Folkestone_ se trouvait devant l'Île
-Rousse, parmi toutes les vantardises destinées à séduire les insulaires,
-Théodore avait lancé celle de brûler le navire espagnol[679]. Par
-extraordinaire, les dires de Sa Majesté reçurent confirmation. Il est
-vrai qu'il s'agissait d'une vilaine action à commettre.
-
- [677] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743:
- Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [678] Gavi au Sérénissime Collège, Calvi, le 6 février 1743:
- _loc. cit._
-
- [679] Ozero à Jonville, Calvi, le 13 février 1743: _loc. cit._
-
-Le 28 février, l'escadre anglaise se trouvait à dix milles d'Ajaccio.
-Une chaloupe se détacha et amena à terre le secrétaire de Neuhoff qui,
-sur-le-champ, alla conférer avec le gouverneur. Ce dernier autorisa
-l'individu à reconnaître le camp et les magasins de marine que les
-Espagnols possédaient à terre. Il fournit même deux officiers de la
-garnison, les frères Giannetti, pour faciliter cette reconnaissance.
-Quand elle fut achevée, la chaloupe rejoignit la flotte.
-
-Dans la nuit du 1er au 2 mars, les bâtiments anglais s'approchèrent de
-terre. Il y avait deux navires de haut bord et une frégate de quarante
-canons. Le lendemain matin, un vaisseau de ligne se joignit aux autres,
-tandis que _Le Folkestone_, avec le roi, se tenait au large. L'escadre,
-avançant toujours, arriva à une portée de fusil du _Saint-Isidore_. Une
-chaloupe avec un officier accosta le navire espagnol et somma le
-commandant, le chevalier de Lage, de se rendre sans tarder, sinon il ne
-serait fait aucun quartier ni à lui, ni à son équipage. Le chevalier
-répondit qu'on ne faisait pas une pareille proposition à un homme comme
-lui; il connaissait son devoir. Capitaine d'un vaisseau de Sa Majesté
-catholique, il saurait se défendre. Les Anglais pouvaient faire ce
-qu'ils voulaient: il ne se rendrait pas. Aussitôt que l'embarcation du
-parlementaire se fut éloignée, de Lage fit donner toute son artillerie
-contre les navires ennemis. Celui qui portait le commandant de l'escadre
-fut très maltraité. Il perdit un mât et reçut une large blessure dans le
-flanc avec huit pieds d'eau dans la cale; il lui fut désormais
-impossible de manœuvrer. Le chevalier, voyant le bon effet de son tir,
-s'apprêtait à le renouveler lorsqu'il s'aperçut que la flotte anglaise
-l'entourait, s'apprêtant à cribler son navire. Il courait le danger de
-sacrifier son équipage et de voir les ennemis capturer son bâtiment. Il
-fit faire une nouvelle décharge et ordonna à ses hommes de quitter le
-bord. Les matelots et lui-même se sauvèrent à la nage, après avoir mis
-le feu au _Saint-Isidore_, qui fut bientôt tout en flammes. Trente
-marins se noyèrent; cinq autres furent tués par le canon. Le gouverneur
-refusa au chevalier et à ses hommes, un asile dans la place. De Lage se
-retira, pendant la nuit, dans la montagne. Les Anglais ne purent prendre
-qu'une épave fumante. A l'abri des coups, Théodore, sur _Le Folkestone_,
-assistait à cette glorieuse équipée[680].
-
- [680] _Relation de ce qui s'est passé à Ajaccio, le 2 mars 1743
- entre le vaisseau de guerre espagnol_ Le Saint-Isidore _et les
- vaisseaux de guerre anglais_. Cette relation a été faite par le
- consul d'Espagne, à Livourne, sur la déposition des matelots du
- vaisseau espagnol et traduit de l'espagnol, Livourne, ce 21 mars
- 1743: Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère
- des affaires étrangères.
-
-Pendant ce temps, les chefs de la Balagne consultaient leurs docteurs en
-théologie pour savoir si l'on devait recevoir le roi. Comme les
-théologiens corses étaient les plus exaltés parmi les rebelles, on
-pensait que leur avis serait favorable à Théodore[681]. Mais celui-ci
-préférait exercer son autorité royale à distance; il ne débarqua pas. Il
-est vrai que l'enthousiasme de certains n'était pas partagé par les
-populations. Il y avait en Corse un parti très important pour l'infant
-Don Philippe d'Espagne, et le fait d'arriver sous le couvert du
-pavillon anglais ne pouvait pas rendre la popularité au roi, surtout
-pour la question de religion[682]. Vers le milieu de mars, _Le
-Folkestone_ ramena Neuhoff dans les eaux toscanes, cette fois-ci
-définitivement. Le capitaine Balchen le fit déposer, dans la nuit du 16
-au 17, à l'embouchure de l'Arno, où Richecourt, le vice-président du
-Conseil de régence, vint conférer avec lui[683].
-
- [681] Ozero à Jonville, Calvi, le 3 mars 1743: _loc. cit._
-
- [682] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743:
- Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [683] Extrait d'une lettre du 18 mars 1743 de Bertellet, consul
- de France à Livourne.--Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril
- 1743: _Ibidem_.
-
-On disait que les Anglais avaient été promptement désabusés sur le
-compte de Théodore, qui leur avait promis des choses qu'il ne pouvait
-pas tenir. On prétendait aussi qu'ils s'étaient servis du baron comme
-d'un «épouvantail», à l'usage des Génois, «pour les empêcher de protéger
-le _Saint-Isidore_ et que toute cette levée de boucliers, la plus
-indécente qu'ait jamais faite une couronne, n'avait pour point de vue
-que de brûler ou de prendre le vaisseau espagnol dans le port d'Ajaccio
-et sous le canon de la forteresse sans qu'elle s'y opposât, et que cette
-affaire étant consommée par le parti que M. de Lage a pris de donner feu
-à son vaisseau, Théodore leur est devenu inutile et ils ont pris le
-parti de s'en débarrasser cavalièrement.» On présumait que Neuhoff,
-après avoir été si piteusement abandonné sur la plage italienne par ses
-bons amis les Anglais, irait continuer ailleurs «le roman de sa
-vie»[684].
-
- [684] Extrait d'une lettre, déjà citée, du 18 mars 1743, écrite
- par le consul Bertellet.
-
-Gavi, le consul de Gênes à Livourne était corse; homme très habile,
-d'ailleurs, et capable de tout faire pour son intérêt. Il était très lié
-avec Richecourt et il fréquentait dans l'intimité les plus chauds
-partisans de Théodore en Toscane. Il pouvait ainsi renseigner utilement
-son gouvernement sur toutes les intrigues. C'était un agent
-précieux[685].
-
- [685] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance
- de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-La république de Gênes fut très alarmée de cette nouvelle équipée. Elle
-paraissait plus sérieuse que les précédentes. N'était-elle pas, en
-effet, ouvertement protégée par l'Angleterre? L'envoyé génois, à Turin,
-dans un entretien avec le marquis d'Ormea, ministre de Charles-Emmanuel
-III, se plaignit des manœuvres anglaises en Corse, car, malgré sa
-réserve, on considérait le roi de Sardaigne comme l'allié des
-Autrichiens et des Anglais. D'Ormea répondit en récriminant plus fort
-contre les Anglais.
-
-Étant donné les relations amicales qui existaient entre George II et
-Charles-Emmanuel, d'Ormea n'admettait pas que la cour de Londres formât
-un projet quelconque sur la Corse sans y faire participer son maître.
-Cette réponse était une défaite, mais elle ne manquait ni d'habileté ni
-d'arrogance. La république n'en fut pas dupe, et si des doutes
-subsistaient encore dans son esprit, au sujet de l'appui, tout au moins
-tacite, donné par le roi de Sardaigne aux entreprises anglaises, cette
-conversation était de nature à les faire évanouir.
-
-Jonville, qui donnait à Amelot le résumé de cette conférence, terminait
-par cette appréciation: «Peut-être les Génois sont-ils d'intelligence
-sur le projet en question avec les Anglais et ce qui me le fait penser,
-c'est que cette république sentant que la Corse est la cause de sa
-ruine, et que les peuples de cette île ne se soumettront jamais à la
-république, elle voudrait peut-être trouver le moyen de vendre ou
-d'échanger cette île et pour ne pas nous donner occasion de nous
-plaindre, elle est capable d'avoir conseillé aux Anglais de s'en rendre
-maîtres[686].»
-
- [686] Jonville à Amelot, Gênes, 20 février 1743: _loc. cit._
-
-Quoi qu'il en soit, la république protesta officiellement auprès de
-George II contre le concours prêté à Théodore par les bâtiments anglais;
-pour faire disparaître en France tout soupçon de mauvaise foi, Doria,
-envoyé génois auprès de Louis XV, remit à Amelot une copie de la
-protestation. Cet écrit faisait l'historique de l'intervention
-française avec la garantie de l'Empereur, puis il relatait les incidents
-de l'arrivée de Neuhoff en Corse accompagné par une escadre anglaise. Il
-jugeait l'édit de l'aventurier, daté de la septième année de son règne,
-séditieux et injurieux pour les couronnes de l'Europe[687].
-
- [687] Note de la république au roi d'Angleterre, février 1743:
- Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Amelot, après avoir lu cette note, trouva les arguments des Génois bien
-fondés. «Et je ne sais pas, écrivait-il à Jonville, comment les Anglais
-s'y prendront pour pallier aux yeux de l'Europe, je ne dis pas même
-justifier, une entreprise aussi odieuse[688].»
-
- [688] Amelot à Jonville, Versailles, 5 mars 1743: _Ibidem_.
-
-La Cour de Londres n'était pas embarrassée pour si peu. Newcastle
-répondit le 17 mars à Gastaldi, envoyé de Gênes en Angleterre, que tout
-ce qui s'était passé avait été fait non seulement sans l'ordre du roi,
-mais contre ses intentions. Le ministre promettait de faire ouvrir une
-enquête, «afin que Sa Majesté étant pleinement informée du cas, puisse
-prendre, à cet égard, les mesures qu'elle jugera à propos»[689]. Les
-enquêtes valaient à cette époque ce qu'elles valent aujourd'hui. Cette
-réponse était une fin de non recevoir rédigée en termes diplomatiques.
-
- [689] Newcastle à Gastaldi, Whitehall, 17 mars 1743: _Corsica_,
- 1743; filza 41/2050. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-
-III
-
-On riait en Italie--ailleurs qu'à Gênes--des aventures de Théodore.
-L'amitié inconsidérée que Breitwitz lui avait témoignée faisait dire aux
-plaisants que le baron était le chevalier protecteur de Marie-Thérèse.
-Les gens plus sérieux regrettaient que la reine de Hongrie eût choisi
-comme allié «ce roi de comédie»[690]. La lourdeur tudesque de Breitwitz
-finit par s'émouvoir de ces épigrammes. Comme les autres, il renia
-Neuhoff. Il avait remarqué, disait-il, que c'était «un babillard qui se
-flattait de bien des choses qui étaient chimériques»[691].
-
- [690] Lorenzi à Amelot, Florence, le 30 mars 1743: Correspondance
- de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
- [691] Lorenzi à Amelot, Florence, le 2 mars 1743: Correspondance
- de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-De l'embouchure de l'Arno, Théodore se rendit à Florence et sa première
-visite fut pour Breitwitz. Le général autrichien avait d'autant plus
-peur de se compromettre que le baron avait échoué piteusement dans sa
-dernière tentative. A quoi bon voir cet incorrigible hâbleur? Il fit
-dire par son valet à l'aventurier que, se trouvant incommodé, il ne
-pouvait pas le recevoir, mais qu'il l'engageait à aller trouver le
-résident anglais pour l'entretenir de ses affaires.
-
-L'amiral Matthews--_il furibondo_--de son côté, criait bien fort qu'il
-n'entrait pas dans les intrigues de Théodore[692]. Personne ne voulait
-plus connaître ce misérable qui n'était pas capable de réussir.
-
- [692] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: _Ibidem_.
-
-Mann était toujours dans la plus complète ignorance. Il pressa son ami
-Walpole de le renseigner. Celui-ci ne put lui fournir aucune donnée
-précise. Il n'avait entendu dire que des banalités au sujet du
-_mystère_. L'aventurier avait expédié plusieurs de ses prospectus en
-Angleterre et envoyé une couronne à lady Lucy Stanhope[693], dont il
-était tombé amoureux pendant son dernier séjour en Angleterre[694].
-
- [693] Sœur de Philippe, deuxième comte de Stanhope.
-
- [694] Horace Walpole à Horace Mann, 14 mars 1743.
-
-Lorsque cette lettre arriva, Horace Mann s'était rendu chez Théodore.
-Cette entrevue eut lieu le 18 mars, c'est-à-dire aussitôt après
-l'arrivée du baron. Nous avons vu, en effet, que le capitaine Balchen
-l'avait débarqué dans la nuit du 16 au 17 mars. Neuhoff, suivant le
-conseil que Breitwitz lui avait donné par l'intermédiaire de son laquais
-pour s'en débarrasser, était donc entré en rapports avec Mann, à peine
-arrivé à Florence. Le diplomate a laissé dans sa correspondance le
-récit de sa conférence secrète et nocturne avec l'aventurier.
-
-Il sortit seul, à pied, recouvert d'un manteau, une lanterne sourde à la
-main, comme un traître de mélodrame. Tout d'abord, il jeta dans la rue
-un regard inquiet pour voir si aucun œil indiscret ne l'épiait. Rassuré
-de ce côté, il longea l'Arno, puis il s'engagea dans les ruelles
-sombres, rasant les murs, évitant les passants attardés. La dignité
-anglaise recevait un rude assaut. «Je ne suis pas habitué à cette façon
-d'agir et ne l'approuve pas[695]».
-
- [695] _Mann and Manners at the court of Florence, 1740._
-
-L'entrevue avec le _fantôme_ dura quatre heures. Théodore, qui avait de
-l'imagination, raconta beaucoup de choses. Il prétendait être l'oncle de
-lady Yarmouth; il se disait l'ami intime de lord Carteret; mais celui
-des grands seigneurs anglais, qui lui témoignait le plus d'attachement
-et s'intéressait plus particulièrement à ses actions, était lord Orford,
-le propre père d'Horace Walpole.
-
-Théodore rapporta à Mann un fait qui pouvait en quelque sorte justifier
-sa liaison avec lord Carteret. Ce dernier lui aurait dit que lady
-Walpole avait prié un personnage de Hanovre de demander au roi
-d'Angleterre de la prendre en pitié. Le diplomate fut surpris et
-l'arrêta, en répliquant que Sa Majesté était trop juste pour se mêler
-d'affaires privées. Neuhoff faisait allusion au bruit qui courait en
-Toscane que lady Walpole était la maîtresse de Richecourt. Les
-circonstances dont l'aventurier appuya son récit persuadèrent à Mann
-qu'il disait presque la vérité[696].
-
- [696] _Ibidem._
-
-Il fallait que Théodore possédât une forte dose d'inconscience ou
-d'audace pour affirmer de pareilles choses. D'ailleurs, pour appuyer ses
-dires, il remit à Mann une lettre adressée à lord Carteret. Le résident
-anglais promit d'envoyer la missive à Londres par le premier courrier.
-Il pensait que si le ministre répondait, cela lui donnerait enfin la
-clef du mystère.
-
-Mais, en attendant des instructions de Londres, ou tout au moins des
-nouvelles, Mann essaya de s'éclairer sur place. Il revit Théodore. Le
-spirituel ambassadeur mettait dans ses rapports avec le baron un certain
-dilettantisme, agissant en homme sceptique et froid. Il croyait être
-assez sûr de lui-même pour ne pas se livrer. Par contre, Neuhoff était
-intarissable. Il prétendait que l'entreprise avait échoué par la faute
-des officiers subalternes de la flotte et Mann pensa qu'il pouvait avoir
-raison si le roi d'Angleterre et ses ministres eussent donné l'ordre
-positif au commandant de la petite escadre de soutenir le roi de Corse.
-Il écrivit à l'amiral Matthews[697].
-
- [697] _Mann and Manners._
-
-_Il furibondo_ ne savait rien non plus, car cette affaire avait cela de
-particulier que les chefs étaient moins bien renseignés que les
-inférieurs. Mann jugea que le mieux était d'attendre. Mais Théodore
-tenait son confident; il n'allait pas le lâcher ainsi.
-
-Ce dernier n'avait plus un instant de repos. Le baron lui écrivait des
-lettres d'une longueur effrayante. Rien n'égalait sa prolixité, si ce
-n'est son écriture détestable, mal formée, comme les idées qu'élaborait
-son cerveau. Il fallait se livrer à un véritable travail pour déchiffrer
-ses épîtres vraiment par trop fréquentes. Dans une seule journée, Mann
-en reçut quatre. Il y avait là de quoi énerver le plus flegmatique des
-diplomates anglais. Le résident trouvait qu'il payait cher sa curiosité.
-
-Il ne tarda pas à être fatigué des incessantes importunités dont Neuhoff
-l'accablait. «Il me rend complètement fou», écrit-il, «car je ne peux
-rien faire pour lui, ne connaissant de ses affaires que ce qu'il m'en
-dit. C'est un visionnaire au dernier degré». Du reste, Carteret et
-Newcastle ne lui répondirent jamais au sujet de Théodore.
-
-Mû par un sentiment de pitié et aussi peut-être pour se débarrasser de
-l'intrigant, il voulait qu'il quittât Florence où il se trouvait en
-danger.
-
-La Sérénissime République le poursuivait toujours de sa haine et Mann
-était persuadé qu'elle ne reculerait devant aucun moyen pour en finir
-avec lui. Il ne se trompait pas.
-
-Mais, tout en cessant de voir Neuhoff dans la crainte de trahir par ses
-visites le lieu de sa retraite, il faisait des vœux pour lui. «Je
-désire son succès», écrivait-il à la date du 26 mars, «mais ma
-délicatesse me fait un devoir de souhaiter que l'Angleterre ne s'y mêle
-pas[698]».
-
- [698] _Mann and Manners._
-
-Il était cependant très ennuyé, car, malgré les précautions prises, ses
-entrevues mystérieuses avec Théodore n'étaient plus un secret pour
-personne. Il se tira de cette situation difficile en affirmant qu'il lui
-avait simplement rendu des «services d'humanité[699]».
-
- [699] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance
- de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-La situation vraiment précaire du roi de Corse rendait l'excuse fort
-plausible.
-
-La cour de Turin ne se désintéressait pas de l'aventure. Quel rôle
-jouait-elle? Charles-Emmanuel se réservait encore. Sa politique
-consistait à louvoyer, pour voir de quel côté serait son intérêt dans la
-guerre engagée. Son ambition constante était d'obtenir un agrandissement
-de territoire en Italie. La république de Gênes, affaiblie, déchue de
-son antique splendeur, lui semblait une proie facile. La Corse serait un
-beau fleuron pour la couronne de Sardaigne et de Piémont. En attendant,
-toutes les sympathies de Charles-Emmanuel allaient vers la coalition
-anglo-autrichienne. A ce sujet, Lorenzi se livra dans sa dépêche à
-Amelot, du 13 avril 1743, à des réflexions qui ont tout le mérite d'une
-prophétie aujourd'hui réalisée.
-
-«Il ne faut pas douter», écrit-il, «qu'à moins que les affaires
-d'Italie ne changent considérablement de face, le roi de Sardaigne, à la
-fin de cette guerre, soit d'un côté ou de l'autre, n'augmente
-notablement ses États, et il ne manquera pas alors de donner tous ses
-soins à l'acquisition d'une partie de l'État de Gênes à laquelle il vise
-depuis longtemps et à laquelle il médite actuellement. S'il y parvient,
-comme il est fort probable, il sera d'autant plus difficile d'empêcher
-qu'il ne devienne bientôt le maître de toute l'Italie, que les Italiens
-se soumettront volontiers à sa domination dès qu'ils le verront en état
-de pouvoir rendre à leur nation son ancienne gloire et de la délivrer
-des puissances étrangères qui la dominent depuis plus de deux siècles.
-Il est même à présumer que plusieurs contribueront à la réussite de ce
-dessein, car ils conçoivent bien, et leurs plus pénétrants politiques
-l'ont depuis longtemps remarqué, que l'Italie ne sera jamais solidement
-heureuse que lorsqu'elle sera sous la domination d'un seul
-souverain[700].»
-
- [700] Lorenzi à Amelot, Florence, le 13 avril 1743:
- Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-L'Angleterre n'était donc pas seule à avoir des visées secrètes sur la
-Corse. On savait que François de Lorraine avait, à plusieurs reprises,
-jeté les yeux sur elle. Les graves événements qui se déroulaient en
-Europe et où il était directement mêlé, ne l'empêchaient pas de
-convoiter la possession de l'île. Le grand-duc n'avait pas désavoué
-Breitwitz et Richecourt au sujet des rapports qu'ils avaient entretenus
-avec Théodore. Il voulut être tenu au courant de tout ce qui avait trait
-à l'entreprise. D'ailleurs, Lorenzi croyait pouvoir affirmer que les
-Autrichiens et les Anglais marchaient d'accord dans cette affaire[701].
-
- [701] Lorenzi à Amelot, Florence, le 27 avril 1743: _Ibidem_.
-
-Mais il n'est pas invraisemblable de penser que l'Angleterre entendait
-bénéficier seule du résultat. Et c'est là, sans doute, qu'il faut
-chercher la cause du silence que le duc de Newcastle gardait vis-à-vis
-de ses agents à l'étranger. Villettes, résident à Turin, ne pouvait,
-pas plus que Mann, obtenir de Londres un éclaircissement quelconque au
-sujet de Théodore. Les deux diplomates en étaient réduits à se
-communiquer réciproquement leurs conjectures. La réserve exagérée du
-cabinet anglais produisit l'effet le plus déplorable. Aucun démenti
-n'arrivant, l'opinion publique jugeait fort sévèrement la conduite de
-l'Angleterre. Et Neuhoff, qui ne se croyait pas tenu à la même
-discrétion, assurait que son entreprise avait été concertée avec les
-cours de Londres et de Vienne et que celles-ci «étaient convenues de le
-soutenir»[702].
-
- [702] Même dépêche de Lorenzi à Amelot.
-
-Le 4 mai, Lorenzi donna à Amelot cette information en chiffre: «J'ai
-appris avec toute la certitude possible que la cour de Londres avait
-effectivement fait une convention avec cet aventurier qu'elle regardait
-comme fort avantageuse, mais que présentement elle l'a abandonné et
-qu'elle se borne seulement à protéger par humanité la personne de
-Théodore, parce qu'elle voit qu'il l'a trompée, particulièrement en lui
-faisant accroire qu'il avait à sa disposition douze vaisseaux chargés
-d'armes et munitions et une centaine d'officiers expérimentés. J'ose
-vous supplier très humblement, Monseigneur, du secret sur tout ceci, par
-rapport au grand danger auquel se trouverait exposée la personne qui me
-l'a confié si on pouvait la soupçonner de l'avoir fait[703].»
-
- [703] Lorenzi à Amelot, Florence, le 4 mai 1743: Correspondance
- de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-Quelle était la personne qui avait fait cette confidence à Lorenzi?
-Celui-ci ne le dit pas. Il n'y avait évidemment qu'un homme occupant une
-position qui pût craindre les conséquences d'une indiscrétion de cette
-nature. Nous verrons dans un instant que le propre secrétaire de Mann
-donnait à l'envoyé génois, des avis précis sur les faits et gestes de
-Théodore. Il est probable qu'il fournissait également au ministre de
-France des renseignements puisés dans les papiers de son maître.
-
-Neuhoff avait quitté Florence le 18 avril pour aller à Pise, et, de là,
-gagner Livourne pour prendre passage sur _Le Folkestone_. Il écrivit à
-ce sujet au capitaine Balchen. Ce dernier répondit qu'il le recevrait
-volontiers à son bord, mais qu'il lui serait impossible de le traiter
-comme par le passé. Cette réponse déplut fort au baron, qui voulait
-avoir les égards dûs à un souverain[704]. Il renonça à s'embarquer.
-Peut-être, à la réflexion, eut-il peur d'être à tout jamais gardé par
-les Anglais. Il est dangereux de se mettre à la merci des gens avec qui
-on a comploté de vilaines choses.
-
- [704] Lorenzi à Amelot, Florence, le 4 mai 1743: Correspondance
- de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-Ne pouvant plus compter sur ses bons amis et craignant d'être assassiné
-par les Génois, Théodore quitta Pise et alla se cacher chez un prêtre, à
-Cigoli, aux environs de Florence.
-
-La précaution n'était pas inutile.
-
-Pendant que Théodore entretenait en Toscane des rapports secrets avec
-les Anglais et avec les Autrichiens, Augustin Viale, représentant de la
-république, fit preuve de zèle. Grâce à lui, le Sérénissime Collège,
-l'Illustrissime Tribunal des inquisiteurs d'État furent exactement
-renseignés sur les moindres faits du baron.
-
-Malgré l'édit de Gênes mettant sa tête à prix, l'aventurier vivait
-encore. Le gouvernement génois, cependant, désirait plus que jamais le
-voir disparaître. On le savait en Italie, aussi à plusieurs reprises des
-offres furent-elles adressées à la république par des individus désireux
-de remplir cette mission de confiance.
-
-Il n'est pas sans intérêt de faire connaître en quels termes ces
-propositions d'assassinat étaient faites et de quelle façon elles
-étaient reçues et étudiées à Gênes. Il se dégage en effet de la lecture
-de ces documents, tirés des archives secrètes de Gênes, une notion très
-exacte des idées et des sentiments qui dirigeaient la politique à la
-fois timorée et impitoyable de la Sérénissime République[705].
-
- [705] J'ai eu la bonne fortune de trouver dans la partie des
- archives d'État à Gênes, classée sous le titre d'_Archivio
- secreto_, non seulement tous les documents concernant cette
- curieuse histoire, mais aussi les décisions du Sérénissime
- Collège et celles de l'Illustrissime Tribunal des inquisiteurs
- d'État touchant les faits signalés. Lus d'abord devant le
- collège, ces documents étaient ensuite transmis aux inquisiteurs
- à qui incombait tout spécialement l'examen des affaires
- concernant Théodore. Cette transmission se faisait avec toutes
- sortes de protocoles. Invariablement chaque envoi se terminait
- par cette formule: _Per Serenississima Collegia ad Calculos_.
-
-Un Corse, absent de sa patrie depuis vingt-quatre ans, Dominique
-Mariani, habitant Milan dans le quartier Sainte-Euphémie, vis-à-vis le
-palais du comte de Bron, écrivit, le 1er avril 1743, au gouvernement
-génois. Fidèle sujet de la république, il n'avait jamais eu l'occasion
-de prouver son zèle et son dévouement. Ils étaient tellement grands
-qu'il brûlait de les témoigner. Il proposait donc d'enlever la vie à
-Théodore. En délivrant la république de ce misérable, il rendrait la
-paix à sa patrie en la faisant rentrer dans l'obéissance. Il tuera
-volontiers, non seulement le baron, mais encore quiconque les Excellents
-inquisiteurs d'État voudront bien lui désigner. En homme habitué à ces
-sortes d'opérations, Mariani se permettait de proposer aux Génois les
-procédés que son expérience lui conseillait pour conserver à cette
-affaire l'obscurité nécessaire. On consent à courir des risques pour
-servir ses maîtres, mais il faut s'entourer de quelques précautions. Si
-les inquisiteurs agréaient cette proposition, ils n'auraient qu'à lui
-envoyer une paire de gants. Mariani chargeait l'Illustrissime abbé
-Jacques Durazzo de remettre sa supplique à la Junte de Corse, sans lui
-en dévoiler le contenu. Si le gouvernement désirait lui répondre par
-écrit, il pourrait remettre sa lettre au susdit ecclésiastique ou la lui
-faire tenir par le marquis de Caravaggio ou bien par M. Joseph Foglia.
-En tous cas, les ordres qu'on voudra bien lui donner seront reçus avec
-gratitude. Afin de ne compromettre personne, si leurs Excellences
-consentaient à entrer dans l'affaire, Mariani se ferait remettre des
-lettres de recommandation pour le général Breitwitz à Livourne et pour
-d'autres notabilités[706].
-
- [706] Dominique Mariani à l'Excellentissime et Illustrissime
- Junte de Corse à Gênes, Milan, le 1er avril 1743: _loc. cit._
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Le 3 avril, les inquisiteurs d'État délibérèrent sur cette lettre. Ils
-acceptèrent en principe les offres de Mariani, mais il était
-indispensable que ce dernier se rendît à Gênes pour développer en
-personne ses idées et indiquer les mesures qu'il comptait prendre pour
-mettre son plan à exécution--et Théodore aussi. Il fut décidé qu'on
-écrirait au susdit Mariani dans le plus bref délai possible. Ses frais
-de voyage lui seront immédiatement remboursés. A son arrivée, il devra
-se présenter à M. Étienne Monza et ne faire connaître son nom qu'à ce
-seul personnage. Le député du mois écrira cela par l'intermédiaire de
-Joseph Foglia selon la formule ordinaire, en mettant dans la confidence
-l'Excellentissime Laurent de Mari, parce qu'il a l'habitude de
-correspondre avec Foglia, mais seul Monza aura à préparer l'arrivée à
-Gênes de Mariani et à l'entendre[707].
-
- [707] Délibération des inquisiteurs d'État sur la lettre de
- Mariani, le 3 avril 1743: _loc. cit._
-
-Quel était ce Foglia avec qui Mari correspondait? Un individu qui, sans
-doute, se chargeait des commissions malpropres de l'Excellentissime
-Tribunal.
-
-L'affaire en resta là, car le fidèle sujet corse de la Sérénissime
-république ne vint pas à Gênes. Son expérience de la politique génoise
-lui avait fait voir probablement tout le danger qu'il y aurait pour lui
-à se trouver sous la main des inquisiteurs, dans le cas où il ne
-tomberait pas d'accord avec eux sur les conditions de l'entreprise.
-
-Bientôt les Génois engagèrent l'affaire d'un autre côté. C'est ici que
-Viale doit jouer un rôle.
-
-L'agent de Gênes s'efforçait de savoir où se cachait Théodore. Mann
-avait affirmé à un chevalier, ami de Viale, qu'il se trouvait chez un
-ecclésiastique des environs. Par scrupule et par délicatesse, le
-chevalier n'avait pas voulu révéler au résident l'endroit exact où était
-l'aventurier. Malgré ses prières et ses instances répétées, Viale ne put
-fléchir son ami; mais, avec cet esprit policier particulier aux Génois,
-il suggérait au Sérénissime Collège un moyen de découvrir la retraite du
-fugitif; c'était de faire surveiller, par des hommes de confiance, les
-allées et venues du docteur Olmeta, un corse, qui se rendait parfois
-auprès du baron[708].
-
- [708] Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 10 mai 1743:
- _loc. cit._
-
-Le 21 mai, Viale, malgré ses diligentes recherches, n'avait rien de neuf
-à mander à Gênes, lorsqu'au moment où il rédigeait sa dépêche, il reçut
-un billet, émanant «d'un ministre qui a l'habitude d'être bien renseigné
-et qui est chargé de surveiller les actions de Théodore». On peut
-aisément deviner que ce ministre n'était autre que Mann. Viale, avec un
-instinct qui prouvait chez lui des aptitudes diplomatiques, disait, en
-envoyant la note, qu'il ne savait pas jusqu'à quel point on devait
-ajouter foi à son contenu. Elle portait, en effet, que Neuhoff, d'après
-certains indices, devait se trouver à Rome. Les Anglais avaient tout
-intérêt à laisser cette opinion s'accréditer et n'entendaient pas que
-l'aventurier tombât, avec ses papiers, entre les mains des Génois.
-
-Après la lecture au Collège, la lettre de Viale fut transmise dans les
-règles ordinaires, «avec faculté aux inquisiteurs d'État de donner au
-Magnifique Augustin Viale les ordres et les instructions qu'il jugera
-convenables».
-
-La décision prise par le tribunal est à citer en entier.
-
-«Il a été décrété que l'Illustrissime Augustin Viale[709] aura la charge
-d'écrire au susdit Magnifique Augustin Viale de Florence, qu'on estime
-superflu de donner aucune récompense pour la seule connaissance de la
-demeure dudit Théodore; toutefois, on remettrait la prime fixée à celui
-qui, en donnant cette indication, la ferait suivre de l'_extinction_ du
-susdit Théodore. L'Illustrissime Augustin Viale rédigera cette lettre de
-façon à ce que, venant à tomber entre les mains de qui que ce soit et
-ouverte, on n'en puisse saisir le véritable sens, faisant en cela valoir
-son expérience, ses capacités et sa prudence. _Per Excellentissimum et
-Illustrissimum Magistratum Inquisitorum status ad Calculos[710]._
-
- [709] C'était un homonyme du résident génois à Florence.
- L'inquisiteur portait le titre d'_Illustrissime_, l'autre celui
- de _Magnifique_.
-
- [710] Lettre d'Augustin Viale au Sérénissime Collège, Florence,
- le 21 mai 1743, suivie de la délibération du tribunal des
- inquisiteurs d'État du 24 mai: _loc. cit._
-
-Tandis que les inquisiteurs d'État décidaient le meurtre de leur ennemi,
-l'activité de Viale ne se ralentissait pas. Il continuait ses
-recherches, ayant maintenant un auxiliaire précieux dans le secrétaire
-de Mann. Ce fidèle employé servait tout le monde et trahissait son
-maître avec le même zèle.
-
-Avant que l'étrange délibération du tribunal, prise le 27 mai, lui fût
-parvenue, Viale écrivait le 28 au Magnifique Sartorio, qu'il était
-parvenu à savoir par une personne habile, amie du secrétaire du ministre
-anglais, que Théodore n'était plus retourné à Florence. Le lundi, 20
-mai, l'aventurier se trouvait à Cigoli, dans la maison du prêtre
-Baldanzi. Viale ajoutait un autre détail. Le Révérend Père, qui avait
-prêché le Carême dernier en l'église du Carmel, allait fréquemment voir
-Neuhoff. Il lui avait prêté ou donné son habit de moine. Le baron s'en
-était revêtu pour sortir de la ville, et très probablement, il s'en
-servirait encore à l'occasion. Après avoir donné cette indication qui,
-au besoin, pouvait servir de signalement, Viale ajoutait: «Ce Père
-prédicateur n'est pas carme, mais il appartient au couvent de
-Sainte-Marie-Majeure, correspondant à celui des Anges de la Congrégation
-de Mantoue. Je m'imagine que votre Seigneurie Illustrissime comprendra
-facilement combien j'ai à cœur de ne jamais voir divulguer ce qui a été
-révélé par le secrétaire du ministre d'Angleterre, non seulement pour
-le préjudice que cela lui causerait, mais encore parce que je ne
-pourrais plus avoir de nouvelles de Théodore par son intermédiaire,
-moyen que je considère comme des plus sûrs, car je suis informé avec
-toute certitude que Théodore entretient un continuel commerce de lettres
-avec lÉdit ministre. Celui-ci ne cesse de protester qu'il ne le fait que
-par charité et humanité».
-
-Nous avons vu que c'était la raison que Mann donnait de ses rapports
-avec le baron de Neuhoff.
-
-Viale terminait sa lettre en disant que tous les bâtiments de guerre
-anglais ancrés à Livourne étaient partis[711].
-
- [711] Viale à Sartorio, Florence, le 28 mai 1743: _loc. cit._
-
-La crainte d'une tentative de débarquement en Corse se trouvait donc
-momentanément écartée; mais à Gênes l'inquiétude subsistait. Tant que
-Théodore vivait, un retour offensif était toujours possible. Ce que
-l'Angleterre avait tenté avec lui, une autre puissance pouvait le faire.
-Les Génois avaient la peur des faibles, la peur qui ne raisonne pas et
-qui engendre toutes les témérités.
-
-Viale ne répondit pas à la lettre que, sur l'ordre des inquisiteurs
-d'État, son homonyme de Gênes lui avait écrite au sujet de
-l'_extinction_ de Théodore. Peut-être ne lui était-elle pas parvenue,
-car il arrivait fréquemment que des courriers étaient interceptés. Il
-pouvait aussi n'en avoir pas saisi le véritable sens, puisqu'elle était,
-à dessein, rédigée en termes obscurs. Le résident continuait ses
-recherches pour découvrir l'endroit où se cachait Neuhoff. Celui-ci
-recevait la _Gazette de Berne_ et le _Mercure de Hollande_. Les journaux
-portaient son adresse exacte à Cigoli. Par ce moyen, il n'était pas
-difficile de se la procurer[712].
-
- [712] Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 23 juin 1743:
- _loc. cit._
-
-En réponse à cette lettre, les inquisiteurs d'État précisèrent. Le 8
-juillet, le tribunal s'assembla et prit cette décision:
-
-«Il a été décrété que l'illustrissime Benoît de Franchi, député du
-mois, prendra la peine d'assurer la correspondance avec le Magnifique
-Augustin Viale de Florence. Il l'informera que si on trouve une personne
-qui veuille prendre l'engagement d'_occire_ (uccidere) lÉdit Théodore,
-on lui payera aussitôt ce meurtre accompli la somme de deux mille écus
-argent, prime fixée par l'édit public, dont on pourra transmettre un
-exemplaire. A cet effet, la lettre sera écrite suivant la teneur des
-discours. _Per Excellentissimum et Illustrissimum Magistratum
-Inquisitorum status ad Calculos[713]._»
-
- [713] Délibération des inquisiteurs d'État prise le 28 juin à la
- suite de la lettre de Viale du 23 juin: _loc. cit._
-
-Cette fois, la dépêche portant à Viale la décision des inquisiteurs
-d'État ne fut pas rédigée en termes ambigus. Le diplomate comprit--il ne
-pouvait pas faire autrement;--mais il fit ses réserves. Il écrivit sur
-le champ à de Franchi. Il commençait en disant que l'Excellentissime
-Tribunal, au sein duquel de Franchi siégeait si dignement, devait être
-pleinement assuré de son zèle pour le bien public. Quoique sans mandat,
-il n'avait reculé devant aucune démarche, aucune fatigue, afin de se
-procurer les indications nécessaires pour amener la découverte de la
-retraite de Théodore, car il pensait que ces renseignements étaient d'un
-grand prix pour le tribunal. Il ajoutait: «Et cependant je ne vois pas
-qu'il me soit possible d'accepter la commission dont veut bien me
-charger votre Seigneurie Illustrissime dans sa très vénérée lettre du
-13, non par manque de ce zèle qui ne cessera qu'avec ma vie, mais parce
-que je ne suis revêtu d'aucun caractère qui puisse sauver ma personne
-dans le cas où l'exécuteur viendrait à être arrêté ou qu'il fût
-indiscret avant le meurtre. Je courrais ainsi un trop grand péril. Ce
-motif est tellement appréciable que je pense que l'Excellentissime
-Tribunal et votre Illustrissime Seigneurie ne le trouveront pas
-déraisonnable. A cette difficulté je dois en ajouter une autre. D'après
-mes dernières nouvelles, Théodore est bien gardé: une seule personne ne
-sera pas capable de le tuer, et il sera très dangereux de confier le
-secret à plusieurs. Il conviendrait, en outre, de fournir à ces
-personnes les moyens de subsister jusqu'au moment où elles auraient
-réussi à _faire le coup_. Pour de bons motifs, je ne pourrais me charger
-de cette dernière commission si j'avais de l'argent, ce dont je manque
-entièrement, et quand bien même on me ferait l'avance des fonds. Ce qui
-me pousse à cette délicatesse, ce sont les embarras bien connus dans
-lesquels je me trouve.» Pour terminer, il affirmait de nouveau son zèle
-et son dévouement[714]. La délicatesse de Viale était d'autant plus en
-émoi qu'il n'avait pas d'argent et que son gouvernement ne paraissait
-pas avoir l'intention de lui en donner. Il ne pouvait pourtant pas se
-charger des frais qu'occasionnerait l'affaire. Et puis, il était
-rétribué pour faire de la diplomatie et non pour assurer la disparition
-des gens désagréables à ses chefs. Des commissions de ce genre se payent
-en plus.
-
- [714] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 16 juillet 1743:
- _loc. cit._
-
-Cette dépêche est datée du 16 juillet. Elle fut lue le 22 devant le
-tribunal des inquisiteurs d'État. La décision prise à la suite de cette
-lecture est assez inattendue. On décréta, en effet, après discussion,
-qu'il serait accusé réception de cette lettre avec éloges et
-remerciements. En outre, on informerait Viale que les magistrats
-trouvaient ses raisons justes et ses réflexions bien fondées, touchant
-les difficultés que présentait l'entreprise[715].
-
- [715] Délibération des inquisiteurs d'État prise le 22 juillet à
- la suite de la lettre de Viale du 16: _loc. cit._
-
-Puisque Viale refusait, d'une manière qui paraissait positive, d'assumer
-la responsabilité de l'assassinat, les inquisiteurs ne pouvaient rien
-faire. L'agent ne se jugeait pas assez garanti. Il y avait encore cette
-fâcheuse question d'argent qui faisait toujours reculer les Génois au
-moment psychologique. Ils avaient fait un effort en promettant deux
-mille écus pour la tête de Théodore; d'après eux, elle ne valait pas
-davantage. Les insinuations de leur représentant leur laissaient
-entrevoir des frais supplémentaires. Il fallait donc couper court.
-
-Le plus curieux de l'affaire c'est que Viale allait de lui-même faire
-des propositions au moins étranges à l'Excellentissime Tribunal.
-
-Le 23 juillet, avant même que la décision des inquisiteurs lui fût
-parvenue, il écrivit à de Franchi pour lui dire qu'aux motifs invoqués
-par lui dans sa dernière lettre pour ne pas accepter la commission dont
-on l'avait chargé, il se joignait une autre considération--un
-scrupule--: «le coup pourrait tomber sur une personne innocente, car
-nous ne possédons pas un signalement suffisamment exact de la personne à
-qui le coup est destiné.»
-
-Le négociant diplomate, «afin d'éviter une erreur aussi grave»,
-suggérait une idée pratique. On mettrait à sa disposition deux sbires
-courageux qu'il aboucherait avec un certain San Cristofano, «car trois
-hommes ne seront pas de trop pour faire le coup».
-
-Le Magnifique résident de la Sérénissime République donnait sur San
-Cristofano les meilleures références.
-
-Ce Saltabadil était un honnête employé des douanes du grand-duché, qui
-avait été banni de Gênes pour une peccadille: il avait tué, deux mois
-auparavant, un caporal corse. Afin de se faire pardonner cette erreur,
-San Cristofano déclarait qu'il était prêt à tout, disposé à courir les
-plus grands dangers, même à aller en Corse. Il connaissait à fond la
-Toscane, c'était un homme résolu, un vrai brave, et pour peu qu'on lui
-adjoignît deux aides solides, il se faisait fort d'expédier son homme.
-
-Mais il fallait manœuvrer avec beaucoup d'habileté; «l'imposteur est
-sur ses gardes, ainsi que l'Excellentissime Tribunal pourra s'en
-convaincre, par les renseignements ci-inclus qui me parviennent d'une
-source très sûre, d'où il résulte qu'un homme seul n'est pas suffisant
-pour mener à bonne fin une affaire de cette importance.»
-
-Viale concluait en disant qu'il était nécessaire d'attendre le moment
-opportun, dût-on y employer plusieurs jours. «Mais pendant ce temps-là,
-il faudrait fournir aux exécuteurs les moyens de subsister et, le coup
-fait, faciliter leur fuite. Je ne peux, concluait le ministre, et qu'il
-me soit permis d'ajouter: je ne veux toucher à cette question[716].»
-
- [716] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 23 juillet 1743:
- _loc. cit._
-
-Les inquisiteurs d'État enregistrèrent cette lettre sans commentaires.
-
-Viale écrivit de nouveau à de Franchi le 6 août. Il dit qu'il n'a pas
-reçu la lettre que le tribunal a dû le charger d'écrire en réponse à sa
-dépêche du 23. Il y avait sans aucun doute de bonnes raisons pour cela.
-Les inquisiteurs, par une prudence de plus en plus caractérisée, ne
-donnèrent pas mission à de Franchi de répondre à Viale. La copie de la
-lettre ne se trouve pas dans les archives de Gênes et l'on peut penser
-que la poste ne l'a point égarée.
-
-Cela n'empêchait pas Viale de continuer à transmettre au Sérénissime
-Collège toutes les informations que le secrétaire de Mann lui apportait
-avec une constance louable.
-
-Théodore était toujours à Cigoli. Il avait écrit au général Breitwitz
-afin d'obtenir de l'argent pour se rendre en Angleterre où il voulait
-porter sa plainte au roi contre l'amiral Matthews. «Peut-être aussi
-va-t-il s'en retourner dans son pays, car l'imposteur voit s'évanouir
-toutes ses idées téméraires.»
-
-L'envoyé revenait à son plan d'assassinat. Pour éviter la quarantaine
-qu'il serait obligé de faire à l'entrée des États Pontificaux, il ne
-restait à Théodore que la route de Sarzana, par Pontremoli, et celle de
-Massa, par le mont Pellegrino, conduisant dans le Modanais.
-
-Viale présumait qu'il prendrait cette dernière route. «Le passage du
-mont Pellegrino serait très commode pour faire le coup»; l'endroit rêvé
-pour assassiner proprement un homme.
-
-Malheureusement, le Magnifique commerçant, envoyé de la république,
-avait peur de ne pas avoir «l'avis nécessaire à temps», d'autant plus,
-dit-il, «que j'ai présentement une très forte fluxion dans la tête qui
-m'empêche de marcher[717].»
-
- [717] Viale à de Franchi, Florence, le 6 août 1743: _loc. cit._
-
-Est-ce aux hésitations des inquisiteurs, aux exigences de San
-Cristofano, ou à la fluxion de Viale que Théodore dut d'avoir la vie
-sauve? Les archives secrètes de Gênes ne nous ont pas livré le mot de
-cette énigme.
-
-Mais, en compensation, nous y trouvons, immédiatement après le document
-ci-dessus, une pièce qui ne manque pas de saveur. C'est une lettre de M.
-de Mari, ambassadeur de la république de Gênes à Venise, à Ansaldo
-Grimaldi, datée du 10 août 1743.
-
- «Excellence,
-
-«J'ai reçu votre très estimée lettre sans date, mais que je crois être
-du 3 courant et je vous en remercie infiniment. Je vous envoie la kabale
-de Pic de la Mirandole pour voir si nous pouvons frapper juste. Si
-Théodore est à Pise, l'affaire est faite. La quarantaine m'ennuie; j'ai
-un ami à Pise dans lequel je peux avoir confiance. _Si tu vales bene
-est; ego quidem valeo._ Dans quelque temps je pourrai vous dire la
-réponse que l'on m'aura donnée de Londres au sujet de la montre à
-répétition dont vous m'avez parlé[718].»
-
- [718] De Mari à Ansaldo Grimaldi, Venise, le 10 août 1743: _loc.
- cit._
-
-Le 17 août, le procès-verbal porte après lecture et discussion que
-l'Illustrissime Ansaldo Grimaldi répondrait au susdit ambassadeur de
-Mari avec sa prudence bien connue[719]. On voit que si Théodore était
-prudent, les inquisiteurs ne l'étaient pas moins.
-
- [719] Délibération prise le 17 août à la suite de la lettre de de
- Mari: _loc. cit._
-
-Le baron de Neuhoff échappa à la kabale de Pic de la Mirandole, comme il
-avait échappé au poignard de San Cristofano. L'essai d'envoûtement en
-resta là, comme la tentative d'assassinat.
-
-L'aventurier continuait à demeurer chez le curé de campagne. Il avait
-auprès de lui quatre personnes pour le garder. Il écrivait sans cesse à
-lord Carteret et à l'amiral Matthews; mais les Anglais ne lui
-répondaient plus[720]. Pour l'instant, ils avaient des occupations plus
-sérieuses que de rendre la couronne à un individu dont ils ne pouvaient
-rien tirer, pour lequel les Corses se montraient peu enthousiastes et
-qui n'avait aucune ressource personnelle[721]. L'amiral reçut ordre
-«d'éviter de donner la moindre plainte par rapport à Théodore et il
-parut fermement résolu de ne point se mêler en aucune façon de ce qui
-regarde cet aventurier»[722].
-
- [720] Lorenzi à Amelot, Florence, le 22 juin 1743: Correspondance
- de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
- [721] Amelot à Lorenzi, Versailles, les 21 mai et 9 juillet:
- _Ibidem_.
-
- [722] Lorenzi à Amelot, Florence, le 29 juin 1743: _Ibidem_.
-
-Celui-ci se trouvait à bout de moyens; il en était réduit à vendre son
-linge. Il songeait, disait-on, à s'en aller et Viale regrettait
-amèrement que l'on perdît une si belle occasion, parce qu'une fois parti
-de Toscane, il lui serait bien difficile de revenir. Cependant, il
-s'entêtait dans ses pensées louches, il avait encore l'espérance de
-réussir un jour. «Ce ne sont que des songes, écrivait le ministre, mais
-cela est suffisant pour inquiéter le gouvernement[723].»
-
- [723] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 13 août 1743: _loc.
- cit._
-
-Quelques jours plus tard, il insistait encore. Il affirmait que Théodore
-était absolument dénué de tout. En vendant ses hardes, il aurait juste
-de quoi aller en Allemagne. Une fois parti, il n'y aurait plus rien à
-faire[724].
-
- [724] _Ibidem._
-
-Les inquisiteurs lisaient en conseil les dépêches de Viale.
-Consciencieusement, on lui répondait en lui envoyant des éloges et des
-remerciements. On le priait de continuer. Mais il n'était plus question
-de l'affaire. En se confondant en marques de gratitude pour les paroles
-gracieuses dont le tribunal l'accablait, le féroce diplomate
-n'abandonnait pas son plan d'assassinat. Le départ prochain de
-l'aventurier était certain. Deux routes s'offraient à lui: l'une par
-Pistoia, l'autre par Massa-Carrare. Le temps pressait; si on voulait
-agir et réussir, il fallait se hâter. Viale n'avait qu'une crainte,
-c'est qu'on arrivât trop tard. Il demandait donc de promptes
-instructions[725].
-
- [725] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 17 septembre 1743:
- _loc. cit._
-
-Les inquisiteurs enregistrèrent cette lettre sans commentaires.
-
-On prétendait, en effet, que Théodore allait partir pour se rendre en
-Allemagne auprès du roi d'Angleterre[726]. C'était un faux bruit;
-Neuhoff devait continuer à vivre quelques années encore en Toscane,
-tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Plus tard, Viale transmettait à
-son gouvernement un billet émanant d'une «personne sûre», qui tenait ce
-détail du ministre anglais. Ce billet disait: «L'ami est certainement
-allé du côté de Livourne, où il se tient dans les environs sans qu'on
-sache exactement où. Il attend de pouvoir s'embarquer[727].» _L'ami_
-avait quitté Cigoli. Le prêtre chez qui il logeait, las d'héberger ce
-roi encombrant qui mentait toujours, l'avait mis à la porte. Il s'était
-alors dirigé vers Livourne. Il écrivit encore à l'amiral Matthews pour
-lui demander de le conduire à Port-Mahon, où, disait-il, il serait en
-état de tenir «les grandes promesses qu'il avait faites à milord
-Carteret». _Il furibondo_ refusa en termes énergiques. Richecourt ne
-voulut pas lui donner un passeport. Théodore n'avait plus un sou, tout
-le monde l'abandonnait[728]. C'était la misère avec son inévitable
-compagnon: l'isolement!
-
- [726] Lorenzi à Amelot, Florence, le 17 septembre 1743:
- Correspondance de Florence, vol. 98. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [727] Viale à Sorba, Florence, le 17 décembre 1743: _loc. cit._
-
- [728] Lorenzi à Amelot, Florence, les 21 et 28 décembre 1743:
- Correspondance de Florence, vol. 98. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Dans sa détresse, il éprouva le besoin de s'épancher. Il écrivit une
-belle lettre au Père Colonna. Obligé de changer de demeure pour sa
-sûreté, il s'excusait du retard qu'il mettait à répondre au religieux,
-qui s'occupait de quelques affaires le concernant. Il demandait au Père
-si le sieur Vaccaro, à qui il avait confié des marchandises et une
-pendule, avait exactement remis la note de tout ce qu'il avait en mains.
-La vente de la pendule suffirait à indemniser Vaccaro--principal et
-intérêts--de ses avances, et il comptait sur l'honnêteté de ce dernier
-pour lui rendre ses marchandises. Puis, passant à un sujet plus élevé,
-il se plaignait de toutes les intrigues dont on l'avait entouré, aussi
-bien en Corse que sur le continent. Ces cabales ne servaient qu'à
-plonger ses sujets et lui-même dans l'abîme. Elles refroidissaient ses
-amis et l'empêchaient de faire tout ce qu'il désirait. Malgré ces
-machinations, il restait ferme. Si les Corses lui conservaient leur
-fidélité, il vaincrait sûrement. Le Père devait donc faire cesser les
-trahisons et montrer aux insulaires leur devoir; ils avaient pris un
-engagement solennel devant Dieu et devant le monde. Obligé de se cacher
-pour ne pas être assassiné, traqué en tous endroits pendant sept mois,
-la Providence l'avait protégé au milieu de tous ces périls. Pour qui
-donc avait-il ainsi exposé sa vie si ce n'était pour ses sujets? En
-vendant ce qu'il possède, il pourrait s'en retourner dans son pays et
-jouir tranquillement de la vie sans avoir besoin de personne. «J'ai
-souffert, s'écriait-il, et je souffre encore pour vous autres. J'ai
-remédié et je peux encore remédier à tout, mais l'inconstance des
-peuples me paralyse.» Il espérait que Dieu aurait enfin pitié de ce
-malheureux pays et qu'Il l'illuminerait pour son plus grand bien. Il
-terminait en se recommandant aux bonnes prières du moine[729].
-
- [729] Théodore au Père Colonna, le 27 décembre 1743: _loc. cit._
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Neuhoff ne voulait pas s'avouer vaincu. Il n'était pas homme à se
-laisser oublier ni à abandonner ses rêves et ses chimères.
-
-[Illustration]
-THEODORUS OP STELTE. Gravure reproduite d'après le
-pamphlet hollandais: «_De Dwaalende Moff of vervolg van Theodorus op
-Stelten._» (Londres, British Museum.)
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-/#
- Théodore en Toscane.--Il veut entamer des négociations avec la cour
- de Turin.--Ses lettres à d'Ormea.--Dominique Rivarola.--Mann joue
- double jeu.--Rivarola traite avec le gouvernement
- sarde.--L'expédition de Corse décidée.
-
- Théodore touche une forte somme.--D'où vient l'argent?--Le comte de
- la Vague.--Rivarola prépare l'expédition.--Théodore proteste.
-
- Neuhoff veut s'embarquer pour la Corse.--Mann empêche ce
- départ.--Proclamation du roi de Sardaigne.--L'escadre anglaise
- devant Bastia.--Bombardement.--Rivarola sous les murs de
- Bastia.--Capitulation de la ville.--Les Anglais renoncent à
- l'entreprise sur la Corse.
-
- Le roi de Sardaigne et Théodore.--Dénûment du roi de Corse.--La
- cour de Vienne songe à Neuhoff.--Le projet est abandonné.--Théodore
- est expulsé de Toscane.
-
-
-I
-
-«Le baron Théodore, suivant ce qu'on m'assure de très bonne part, va
-reparaître sur la scène sous les auspices du roi de Sardaigne.» Lorenzi
-qui, à la fin d'avril 1744, donnait cette information, ajoutait que
-Charles-Emmanuel III devait fournir une petite flotte à Neuhoff pour lui
-permettre de reconquérir la Corse. Le grand-duc de Toscane, François de
-Lorraine, entrait dans ce projet. L'aventurier se trouvait dans une
-maison de campagne aux environs de Sienne et se tenait prêt à partir,
-avec dix ou douze personnes qui étaient auprès de lui. Il avait reçu
-mille sequins et écrivait fréquemment de longues lettres au ministre
-anglais. Puis, pendant plusieurs jours, il s'était caché dans Sienne, où
-deux compagnies franches du grand-duc, composées de Corses et commandées
-par deux de ses parents, tenaient garnison[730]. Ces troupes se mirent
-en route le 4 mai et se rendirent à Livourne. On présumait que Théodore,
-sur un avis de Richecourt, devait aussi gagner le port. Il se faisait
-appeler le baron de Bergheim. Son entourage l'entourait de respect. Son
-air arrogant montrait qu'il était hautement protégé. Il dépensait
-largement et on sut que l'argent qu'il avait lui venait du consul
-anglais à Livourne[731].
-
- [730] Lorenzi à Amelot, Florence, le 30 avril 1744:
- Correspondance de Florence, vol. 99. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [731] Lorenzi à Amelot, Florence, le 7 mai 1744: _Ibidem_.
-
-Profitant de la guerre qui agitait l'Europe, les Anglais reprenaient,
-avec la complicité du gouvernement sarde, leurs intrigues pour la
-possession de la Corse. Mais, cette fois, ils allaient susciter un
-concurrent à Théodore.
-
-Neuhoff avait comme ami un certain baron de Salis. Par son
-intermédiaire, au commencement de 1744, il faisait des propositions au
-marquis d'Ormea, ministre de Charles-Emmanuel III. Il s'agissait de
-lever un ou plusieurs régiments corses[732]. La correspondance de
-Théodore à ce sujet passait par les mains de Mann et de Villettes[733].
-
- [732] Giuseppe Roberti, _Carlo Emmanuele III e la Corsica al
- tempo della guerra di successione austriaca_ (Turin, 1890), p. 6.
-
- [733] Dans les archives d'État de Turin, on trouve quatre lettres
- autographes de Théodore datées des 16 avril, 11 et 14 mai et 1er
- juin 1744. Ces lettres mentionnées par M. Giuseppe Roberti, en
- note dans l'ouvrage cité plus haut (p. 7), ne portent pas le nom
- de la personne à qui elles étaient adressées. Il est probable que
- le destinataire était Mann avec qui le baron était resté en
- relations épistolaires. En effet, Neuhoff, dans celle du 15
- avril, donne des renseignements sur le fils du prétendant Stuart
- que Mann avait pour mission spéciale de surveiller en Italie.
- Quoi qu'il en soit, les réponses parvenaient à Théodore par
- l'intermédiaire de Villettes et de Mann.
-
-Le 15 avril, Théodore mandait qu'il pouvait disposer de six à sept mille
-hommes au moins, prêts à être dirigés sur la Corse. Il faisait demander
-à l'amiral Matthews les bâtiments nécessaires pour le transport de ces
-troupes. Les vingt-quatre navires anglais qui se trouvaient à
-Villefranche pourraient servir à cet usage. Neuhoff marcherait à leur
-tête. L'amiral devait être assuré que le roi de Sardaigne approuvait et
-favorisait ce projet[734].
-
- [734] Lettre de Théodore du 15 avril: _Materie militare, Levata
- truppe straniere_, mazzo 2. Archives d'État de Turin.
-
-Il était en correspondance suivie avec le baron de Salis, mais ses
-affaires n'avançaient pas. Il se plaignait de la lenteur qu'on mettait à
-Turin pour prendre des décisions. Le temps pressait, car ses ennemis ne
-restaient point inactifs et l'entouraient d'intrigues qui finiraient par
-paralyser ses efforts. L'Espagne voulait faire proclamer Don Philippe
-souverain de la Corse. Comme ce prétendant avait un parti assez puissant
-dans l'île et à Gênes même, Théodore disait qu'il fallait à tout prix
-écarter cette éventualité. Elle se produirait fatalement si on ne le
-mettait pas à même d'aller dans le pays dissiper ces manœuvres. Il ne
-comprenait rien non plus au silence des «seigneurs de Londres». Pourtant
-on lui avait promis aide et assistance, mais maintenant on ne faisait
-plus cas de lui et on l'abandonnait. Ses sentiments d'honneur, son
-dévouement et sa fidélité, tout cela était méconnu. Cette indifférence
-lui causait de la peine et il s'en _rongeait_ l'âme. Il lui fallait
-trois vaisseaux entièrement à ses ordres. Les Anglais occuperaient les
-ports de l'île ou se tiendraient dans le golfe de la Spezzia, tandis
-qu'il marcherait sus aux Génois. Tel était son plan. «Si puis l'on
-continue en Italie à être sourd, je dois m'efforcer à faire, pour
-l'avenir, le muet, et me retirer du tout, laissant le champ libre à tous
-mes ennemis.» Il envoyait un état des Corses servant en Italie. Il
-savait les noms de chacun et les officiers qui les commandaient lui
-avaient assuré qu'au premier signal ils viendraient tous se joindre à
-lui. «Aucun ne restera en arrière quand il s'agira d'être à mes ordres
-et moi à leur tête[735].» Les officiers ne s'engageaient pas à
-grand'chose.
-
- [735]
- État des Corses dispersés en Italie, au service du
- Pape, officiers, soldats et autres, sans emplois 742
- Au service de Venise 885
- » de l'Espagne et de Naples, en Italie 911
- » de la France 409
- » du Piémont 89
- » de la Toscane 83
- » de Gênes 1.481
- ------
- 4.600
- ======
-
- L'état porte un total de 4.381, ce qui est une erreur.
-
- Lettre de Théodore du 11 mai 1744: _loc. cit._ Archives d'État de
- Turin.
-
-Théodore voulait obtenir du général Breitwitz un congé pour les Corses
-servant dans les troupes toscanes. Cela ne devait soulever aucune
-difficulté, car la cour de Vienne serait charmée de voir ces hommes
-employés au service du roi de Sardaigne. Les hésitations de Turin
-effrayaient le baron. Si au moins il avait eu le moyen d'envoyer
-quelqu'un ou mieux d'y aller lui-même; n'ayant plus un sou, il ne
-pouvait pas se mouvoir. Personne, ami ou ennemi, ne voulait plus lui
-prêter, même sur gages. Il avait bien des polices de change endossées à
-son ordre, mais ne sachant plus à qui se fier, voyant au surplus tous
-ceux qui l'entouraient insensibles à ses demandes et ravis de le plonger
-davantage dans les embarras, il devait «avaler ces pillules.».
-
-Si l'amiral Matthews était bien inspiré, il seconderait ses vues et
-l'aiderait à châtier les Génois, qui avaient poussé les Gallispans[736]
-contre l'Angleterre. «Mes fidèles et sincères remontrances se vérifient
-journalièrement (_sic_) de plus en plus. Depuis l'année passée tout se
-pouvait prévenir, mais que ne cause la présomption et le mépris dans ce
-monde!» Si l'amiral consentait à s'entendre de bonne foi avec lui, les
-affaires avanceraient plus en un mois qu'elles ne l'avaient fait pendant
-deux ans sur les rapports des consuls anglais, tous jacobites et très
-mal informés.
-
- [736] Nom donné aux troupes franco-espagnoles.
-
-Il en revenait à son plan. Huit jours suffisaient pour procéder à
-l'embarquement de six à huit mille hommes. Il se faisait fort de prendre
-la Spezzia sans difficulté. Laissant une garnison anglaise dans ce port,
-il irait ensuite à la poursuite des Génois. Il avait écrit tout cela au
-baron de Salis, à milord Carteret et à ses amis de Londres. Mais, dans
-ces graves circonstances, il lui était cruel de ne pouvoir envoyer
-personne à la cour sarde, ni s'y rendre lui-même pour traiter, faute
-d'argent. Il demandait donc qu'on lui facilitât l'emprunt de cent
-sequins. Il rembourserait ponctuellement cette somme dès son arrivée à
-Turin, car il y avait de bons amis[737].
-
- [737] Lettre de Théodore du 14 mai 1744: _loc. cit._ Archives
- d'État de Turin.
-
- Dans sa lettre Théodore demande à son correspondant de mettre ses
- amis de Londres en garde contre les agissements du chevalier de
- Champigny, envoyé de l'électeur de Cologne. Il l'accuse d'être un
- espion de la France--ce qui est faux--puisqu'en effet nous avons
- vu que le ministre avait recommandé au résident de France à
- Cologne de mettre ce chevalier d'industrie à la porte s'il se
- présentait chez lui. Champigny, qui avait livré les lettres de sa
- mère, continuait ses exploits à Londres, et Théodore demandait
- qu'on le dénonçât en son nom.
-
-Le baron de Salis lui écrivit le 20 mai: «Vous aurez vu par ma lettre de
-l'ordinaire dernier qu'on n'est pas content de vos manières d'agir,
-surtout en réfléchissant que vous vous avisez seulement à présent de
-demander un projet de capitulation, au lieu que vous auriez dû en faire
-un vous-même dès le commencement. Comme vous êtes à portée de M. Mann,
-qui est en correspondance avec M. de Villettes, cette voie est la plus
-commode et la plus courte pour faire vos affaires. Je suis fâché d'être
-hors d'état de vous rendre service[738].»
-
- [738] Copie d'une lettre de M. de Salis au baron Théodore de
- Neuhoff, ce 20 mai 1744: _Ibidem_.
-
-Pour hâter les négociations, le roi de Corse écrivit directement au
-marquis d'Ormea, le 24 mai. La lettre est à citer en entier, car c'est
-le résumé de toutes ces intrigues et un véritable plan de campagne.
-
-«J'ai différé jusqu'ici à m'adresser en droiture à Votre Excellence avec
-une de mes lettres, dans l'espérance de pouvoir me rendre en personne en
-sa présence, ou du moins y envoyer quelqu'un de ma part, comme il lui a
-plu de notifier au baron de Salis, être nécessaire pour conclure la
-capitulation de la levée du régiment, mais je n'ai pu jusqu'ici, à mon
-grand regret, effectuer ni l'un ni l'autre, comme j'en ai fait part en
-toute confiance audit baron de Salis. Si Votre Excellence m'avait
-indiqué un quartier d'assemblée, comme je l'ai demandé dans ma première
-réponse faite audit de Salis en janvier passé, il s'y trouverait déjà un
-nombre de mes gens à la disposition de Sa Majesté le Roi de Sardaigne,
-et serais déchargé, moi, en ces quartiers de quantité, qui, par zèle,
-ont anticipé mes ordres pour me joindre.
-
-«Ayez donc la bonté, Monsieur, de m'informer de la résolution de Sa
-Majesté et de lui représenter que je livrerai non seulement ces trois
-bataillons, mais sept à huit mille hommes, si Sa Majesté daigne induire
-l'amiral Matthews à m'envoyer à Livourne trois à quatre de ses frégates,
-tant pour me conduire et m'appuyer en Corse que pour escorter, puis les
-bâtiments de transport chargés de ce monde pour aller débarquer en
-droiture dans le golfe de la Spezzia, duquel je me fais fort, moi à la
-tête de mes gens, de me rendre maître bien vite, laissant puis garnison
-anglaise dans le fort dudit lazaret de la Spezzia, étant important et
-très nécessaire que la flotte anglaise soit maître (_sic_) dudit poste,
-comme aussi du golfe de San Fiorenzo en Corse, pour anéantir toutes les
-mesures que les Gallispans ont concertées avec Gênes.
-
-«Me trouvant puis débarqué à la Spezzia, je suis très assuré d'être
-bientôt joint de tous les Corses dispersés en toute l'Italie et d'être
-en état de pouvoir agir efficacement de concert avec les troupes de Sa
-Majesté et de ses royaux alliés, contre les Gallispans et alliés, comme
-de me faire livrer aussi de Gênes même tout ce qui me sera nécessaire
-pour maintenir et faire subsister mes gens sans être à charge à Sa
-Majesté et à ses alliés; mais dans ma situation suscitée par ce cruel
-ennemi de Gênes, je me trouve obligé à faire instance d'une petite
-avance à pouvoir assister et attirer certains de mes gens des plus
-accablés; laquelle avance, je prie Votre Excellence de vouloir bien me
-procurer de Sa Majesté, et de me le remettre à Florence à M. le
-chevalier Mann, ministre résident de Sa Majesté Britannique en Toscane,
-sous le couvert duquel et à l'adresse de Van Haagen daignez me donner un
-mot de réponse. Interposez donc tous vos bons offices auprès de Sa
-Majesté, pour qu'elle me fasse la grâce de faire savoir à l'amiral
-Matthews de m'assister sans perte de temps avec trois à quatre frégates
-pour la susdite expédition, laquelle au péril de ma vie propre et de mes
-fidèles s'effectuera certainement à la satisfaction et avantage de Sa
-Majesté le Roi de Sardaigne et de ses royaux alliés, pour lesquels je
-n'ai rien de plus à cœur que de me sacrifier pour mériter l'honneur de
-leurs bonnes grâces et haut appui.
-
-«Votre Excellence me permette enfin de lui recommander mes intérêts,
-lesquels avec mon dessein je lui remets à sa bonne direction la priant
-d'être convaincue qu'elle ne se repentira jamais de s'être bien voulu
-employer pour moi, et qu'elle me trouvera toujours avec un attachement
-des plus sincères, tout dévoué à Elle.
-
- «TEODORO.
-
- «Votre Excellence m'obligera aussi de présenter à Sa Majesté mes
- assurances de mon respectueux et inviolable attachement pour Sa
- Royale Personne et royaux intérêts.
-
- «Ce 14 mai 1744[739].»
-
- [739] Lettre autographe de Théodore au marquis d'Ormea, le 24 mai
- 1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--Cette lettre a été
- citée en partie par M. Giuseppe Roberti dans son étude, p. 7-8.
-
-Théodore n'oubliait rien: les préambules diplomatiques, le plan des
-opérations militaires, la petite avance, ses respects et ses
-protestations dévouées pour Charles-Emmanuel.
-
-Quelques jours plus tard, il écrivit encore à d'Ormea. Pensant que
-l'officier qu'il avait désigné pour aller négocier en son nom à Turin
-tarderait à revenir de Corse, il avait expédié son secrétaire à Vérone
-et à Brescia pour remettre ses instructions au comte Marc-Antoine
-Giappiconi, colonel d'un régiment au service de Venise. Il ordonnait à
-ce colonel de se rendre sans tarder et en secret à Turin, avec son
-frère, pour traiter avec d'Ormea et lui faire signer la capitulation.
-Les frères Giappiconi étaient fidèles et zélés; ils avaient de nombreux
-amis en Corse. Le choix qu'il en faisait pour plénipotentiaires serait
-certainement agréé par le ministre. Ils avaient pleins pouvoirs pour
-conclure.
-
-Marc-Antoine Giappiconi avait accepté le commandement du régiment qu'on
-devait lever. Le baron priait donc d'Ormea de le faire nommer
-général-major par Sa Majesté ou, à défaut, son frère. Leurs longs
-services, leurs mérites personnels, leur attachement, autorisaient cette
-faveur. Ils avaient refusé les offres les plus brillantes en France et
-en Espagne pour ne pas abandonner leur roi. «Votre Excellence s'assure
-de mon attention à composer ce régiment de l'élite de mes gens.» Et il
-terminait en rappelant au ministre sa lettre du 24 mai[740].
-
- [740] Lettre autographe de Théodore à d'Ormea, le 5 juin 1744:
- Bibliothèque municipale de Turin. Collection d'autographes
- Cossilla.--Cette lettre, mentionnée en note par M. Giuseppe
- Roberti (p. 8), se trouve également en copie aux archives d'État,
- _Materie militare, Levata truppe straniere_, mazzo 2.
-
-Je ne sais si le fait d'être dévoué aux intérêts de Théodore était une
-recommandation pour d'Ormea. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'à
-Turin on avait sérieusement songé à se servir de lui pour mener les
-intrigues destinées à s'emparer de la Corse. Pour quel motif fut-il
-écarté? On peut supposer que ce fut à cause de ses exigences
-financières. Il demandait toujours de l'argent!
-
-Sur les conseils de Mann, le ministre allait mettre Neuhoff de côté et
-traiter avec un concurrent: Dominique Rivarola, l'intrigant agent des
-révoltés en Italie; celui-là même qui avait essayé de s'aboucher avec
-les Génois moyennant une honnête récompense. Et s'il n'avait pas trahi
-ses amis alors, c'est qu'il ne s'était pas entendu avec la république
-sur la somme.
-
-Mann s'intéressait beaucoup aux affaires de Corse; il désirait la voir
-enlever aux Génois en faveur des Anglais et de leurs alliés les Sardes.
-Il s'employait avec zèle à ce dessein. Aussi, après avoir plus ou moins
-conspiré avec Théodore et après avoir vu que celui-ci n'était pas
-l'homme de la besogne, avait-il jeté les yeux sur un autre, tout en
-conservant des relations avec le baron. Les courriers du roi de
-Sardaigne, qui allaient à Rome, passaient par Florence, justement dans
-la rue où demeurait Mann. Celui-ci en profitait pour correspondre sans
-danger avec Villettes et pour recevoir les instructions de Son
-Excellence le marquis d'Ormea. «Je me ferai, disait-il, un devoir en
-toute occasion d'obéir aux ordres dont Elle m'honorera, bien persuadé
-que rien n'est plus capable de m'attirer l'approbation du roi, mon
-maître, que de m'employer utilement, si je puis, pour le service de Sa
-Majesté sarde dont les intérêts sont si unis aux siens.» Mann avait
-communiqué à un de ses amis ce qu'on disait à Turin sur «l'auteur des
-propositions» (Rivarola). On devait l'engager à venir à Florence.
-Jusqu'à présent le résident et son ami n'avaient pas jugé à propos de
-«lui donner la moindre connaissance de l'affaire», mais puisque les
-offres étaient acceptées en principe, on ne se trouvait plus tenu à la
-même réserve. Mann voulait lui persuader d'aller à Turin. «C'est
-assurément le plus sage parti. On réglera plus de choses avec lui en
-personne en deux jours, qu'on ne ferait dans un mois par lettres, outre
-qu'en traitant avec lui, les ministres du roi de Sardaigne pourront
-mieux juger de sa capacité et de ce qu'il est en état de faire.»
-Rivarola avait été présenté à Mann par le général Breitwitz. Ce dernier
-désirait n'être nommé qu'à d'Ormea; car la cour de Vienne et le
-grand-duc pourraient prendre ombrage de le voir s'occuper de cette
-entreprise sans leur participation. Le général affirmait qu'il serait
-approuvé par ses maîtres, s'il les mettait au courant; seulement, il les
-laissait dans l'ignorance. Breitwitz, quelques années auparavant,
-s'était fait l'intermédiaire de propositions semblables auprès de
-Marie-Thérèse; mais celle-ci n'y avait pas prêté attention. Mann avait
-en mains l'écrit original signé par «l'auteur» et scellé de ses armes,
-contenant ses projets et les conditions où ils pourraient être réalisés.
-Il n'avait pas envoyé cet écrit à Turin, de crainte qu'il ne vînt à
-s'égarer ou à être intercepté, mais il le tenait à la disposition des
-ministres sardes. «Je souhaite ardemment que le succès de cette affaire
-réponde à l'attente de vos amis», disait-il à Villettes.
-
-«Je vous ai envoyé, continuait-il, par le dernier ordinaire, une lettre
-de mon correspondant secret--il s'agit de Théodore--à M. le marquis
-d'Ormea. Dans une autre qu'il m'a écrite en m'en envoyant une pour
-l'amiral, il me dit: _A la fin, M. l'amiral a eu ordre de m'assister et
-de m'appuyer_. Je ne puis rien dire de ce fait jusqu'à ce que l'amiral
-l'explique. Je suis toujours obligé de répondre au grand nombre de
-lettres qu'il continue de m'écrire, mais je le fais toujours en termes
-généraux, en lui disant que je n'ai point reçu d'instructions sur ses
-affaires, ni aucune réponse de votre part ni de l'amiral; cependant
-cette méthode ne mettra jamais fin à notre correspondance.» Mann tenait
-à ce que le baron de Salis ne fût pas informé de ce qu'il disait sur
-Neuhoff, ce personnage étant absolument prévenu en faveur de
-l'aventurier. Cet engouement l'étonnait et le fils Salis en était aussi
-surpris que lui. «Il a peut-être des raisons que nous ignorons[741].»
-
- [741] Traduction d'une lettre de M. Mann à M. de Villettes,
- écrite de Florence, le 30 mai 1744: _loc. cit._, mazzo 2.
- Archives d'État de Turin.
-
-Cette dernière phrase pouvait s'appliquer à Mann lui-même. Quelles
-étaient les raisons qui l'obligeaient à continuer de correspondre avec
-Théodore? Pourquoi n'avait-il pas déjà rompu avec un homme qui pouvait
-le compromettre, sur lequel on ne devait pas compter et qu'il qualifiera
-lui-même de dangereux? Quand on a commencé à se commettre avec de
-certaines gens, on est pris dans un engrenage dont il est difficile de
-sortir. On les a vus mystérieusement; on a prêté l'oreille à leurs
-discours; on a écouté, sans se fâcher, des propositions louches; on a
-pensé en tirer parti; les relations se sont nouées; on pensait être
-toujours à temps de les cesser lorsqu'elles deviendraient trop
-compromettantes; on leur a écrit; on leur a donné de l'argent: ils vous
-tiennent. Neuhoff avait causé, à Londres, avec lord Carteret, qui était
-entré dans ses combinaisons. A Florence, Mann crut faire de la
-diplomatie en voyant l'aventurier; il ne fut que le complice de ses
-manœuvres malhonnêtes, car en somme, tout se résumait pour Théodore à
-se procurer de l'argent. Une fois pris, le résident ne pouvait plus se
-libérer. Il craignait peut-être que le roi de Corse n'en vînt à dévoiler
-des choses qu'on ne tient généralement pas à voir étalées au grand jour.
-Il le ménageait. Ou bien, en diplomate rusé, le gardait-il sous la main
-pour en faire peur aux alliés de son maître, si ceux-ci ne voulaient pas
-faire bonne part dans les profits qu'on se promettait.
-
-Quoi qu'il en soit, les affaires de Rivarola prenaient bonne tournure.
-La Corse était une proie tentante!
-
-Breitwitz avait fait venir Rivarola à Florence et Mann avait eu une
-conférence avec lui. Il était disposé à aller à Turin pour traiter. Il
-se faisait fort de lever le corps de troupes nécessaire pour
-l'expédition. Le ministre anglais disait: «J'avoue qu'au premier coup
-d'œil, à voir son âge et sa figure, il ne m'a point paru fort propre à
-faire réussir une pareille entreprise; mais après plusieurs
-conversations que j'ai eues avec lui, et par les informations que j'ai
-prises sur son compte, j'ai trouvé que c'était un homme fort accrédité
-en Corse, et celui de tous les chefs auquel les mécontents de cette île
-s'adressent le plus volontiers.» Les Génois l'avaient toujours opprimé,
-ses biens dans l'île--où sa femme se trouvait encore--étaient confisqués
-et il avait mené pendant plusieurs années sur le continent une existence
-misérable. Mann l'interrogea sur ses aptitudes à commander un régiment.
-Il répondit «naïvement» qu'il n'avait pas beaucoup d'expérience pour
-conduire des troupes régulières. Mais il avait passé une grande partie
-de sa vie les armes à la main et, pour suppléer à son manque de
-capacités, il demanda que le roi de Sardaigne nommât un major qui serait
-à la tête du régiment et des officiers pour maintenir la discipline. On
-ne devait pas oublier que les insulaires n'obéiraient qu'à un chef de la
-nation.
-
-Breitwitz avait eu aussi d'excellentes références sur Rivarola. Il en
-parla à Mann en ces termes: «C'est un homme qui a grand crédit en Corse.
-Il ne tiendra qu'à lui de faire venir la plus grande partie des Corses
-qui sont au service de la république de Gênes à celui de Sa Majesté le
-Roi de Sardaigne, ce qui ferait un double effet.» Et le général pensait
-que la cour de Vienne et le grand-duc ne soulèveraient aucune difficulté
-pour permettre aux insulaires qui se trouvaient dans les deux compagnies
-toscanes de passer dans ce nouveau régiment. Selon Mann, il y avait un
-officier, Joseph Costa, et soixante soldats corses.
-
-Rivarola était pauvre; ses malheurs et son long exil avaient délabré ses
-affaires. Il demanda donc que ses frais de voyage à Turin lui fussent
-payés. Mann, trouvant cette requête justifiée, suppliait Villettes
-d'arranger la chose--toujours la petite avance! Il est vrai qu'on aurait
-difficilement trouvé un homme qui eût une situation honorable et assurée
-pour se lancer dans une entreprise à la Théodore! Rivarola, d'ailleurs,
-n'attendait pour partir que l'arrivée de son fils et les habits, «qui
-autant que j'en puis juger, disait Mann, ne feront pas une brillante
-figure. Il m'a dit qu'il voulait se faire faire un habit avant de se
-présenter à M. le marquis d'Ormea. J'ai tâché de l'en dissuader,
-l'assurant que ce ministre ne jugera pas de lui par la façon dont il
-sera mis.» Le résident s'en remettait entièrement à son collègue de
-Turin pour régler les conférences que d'Ormea devait avoir avec
-Rivarola. Ce dernier voyagerait sous le nom de Dominique Santini.
-
-Mann avait connu par Villettes l'épître de Théodore à d'Ormea. Il
-n'était surpris, ni de son contenu, ni de la manière dont elle avait été
-reçue. Neuhoff n'était pas satisfait; la lettre du baron de Salis[742],
-que Mann lui avait transmise, l'avait fortement piqué. «Je ne répondrai
-nullement, disait-il, ne me mettant en nulle peine pour son contenu si
-peu digéré, étant d'ailleurs sûr que votre ministère traite cette
-affaire. Enfin les réponses de Turin en décideront en huit jours et si
-l'on a changé de sentiment, patience! j'en serai pour les faux frais.
-Mon secrétaire est parti dimanche passé.--Voilà la substance de sa
-lettre, écrivait Mann. Je vous disais dans ma dernière, qu'il avait fait
-partir son secrétaire, circonstance qui ne peut que déplaire. J'avoue
-néanmoins qu'il ne me semble pas juste de le laisser dans l'incertitude;
-car, quoique ses propositions soient mal digérées et qu'il ne paraisse
-pas probable qu'elles puissent mener à rien, et quoiqu'il n'y ait
-peut-être pas beaucoup de fond à faire sur ce qu'il dit des grandes
-dépenses qu'il prétend avoir faites, je ne saurais approuver qu'on
-continue à le bercer de vaines espérances. Quant aux affaires de Corse,
-je sais qu'il y a encore un parti considérable dans cette île, qui le
-recevrait avec beaucoup d'empressement s'il y paraissait avec quelque
-secours réel. Mais il les a trompés si souvent, qu'ils ne se fient plus
-à ses promesses. J'apprends cependant que ce parti est résolu de lui
-rester fidèle encore quelques mois, et si après ce temps-là, ils
-s'aperçoivent qu'il n'est pas réellement soutenu, ils l'abandonneront à
-coup sûr, sans pourtant se soumettre aux Génois.»
-
- [742] J'en ai donné le texte plus haut. Mann avait envoyé une
- copie de cette lettre à Villettes.
-
-Mann avait appris que Barckley, commandant du _Revenger_, qui avait
-amené Théodore d'Angleterre en Italie, s'était informé avec soin où se
-trouvait son ex-passager. Le capitaine déclarait que s'il pouvait
-découvrir sa retraite, soit en Toscane, soit à Rome, il irait le trouver
-en personne. Un individu, qui avait entendu ce propos, l'avait écrit à
-Théodore. Celui-ci s'était empressé de transmettre cette lettre à Mann.
-Le ministre ne savait pas pourquoi Barckley tenait tant à voir le
-personnage; mais il était étonnant qu'il ne se fût pas adressé à lui,
-car il aurait pu donner des nouvelles de l'aventurier.
-
-Tandis que Mann écrivait, Rivarola était revenu chez lui pour le
-prévenir qu'il avait dépêché un homme à Sienne afin de ramener son
-fils. En faisant la plus grande diligence, ils ne pourraient être à
-Turin que le 15 juin. Rivarola avait fait des frais; Villettes devait
-donc obtenir qu'il fût indemnisé aussitôt arrivé. Mais à la réflexion,
-Mann pensa qu'il valait mieux que Rivarola n'attendît pas son fils, car
-ce serait perdre un temps précieux. On lui avait trouvé comme compagnon
-de route un «jeune homme discret» et capable, nommé Charles Testori. Ils
-partiraient le lendemain matin, 8 juin, à la première heure[743].
-
- [743] Traduction d'une lettre de M. Mann à M. de Villettes, du 7
- juin 1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
-
- M. Giuseppe Roberti a cité en partie cette lettre dans son étude,
- p. 9.
-
-Ces détails que Mann donnait à son collègue Villettes étaient destinés à
-passer sous les yeux de d'Ormea. Il agitait en conséquence le spectre de
-Théodore et le parti considérable que celui-ci avait en Corse afin de
-maintenir le ministre sarde dans le droit chemin, c'est-à-dire dans de
-bonnes dispositions pour l'Angleterre. Mann jouait double jeu, et, s'il
-n'approuvait pas qu'on amusât Théodore, il n'avait qu'à se dégager
-vis-à-vis de lui. Au contraire, il continuera, pendant longtemps encore,
-une correspondance qu'aucune utilité apparente ne justifiait.
-
-Arrivé à Turin, Rivarola trouva toutes choses préparées. Le 11 juillet,
-la capitulation pour la levée d'un régiment d'infanterie corse fut
-signée. Charles-Emmanuel conféra, le 1er août, le titre de colonel de ce
-nouveau régiment à Rivarola avec un traitement annuel de trois mille
-sept cent vingt livres de Piémont et une pension de douze cent
-quatre-vingts livres à partir du jour où il aurait formé les deux
-premiers bataillons[744].
-
- [744] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 10.
-
-Rivarola avait donc supplanté son roi.
-
- «La Savoie et son duc sont pleins de précipices»[745].
-
- [745] Victor Hugo, _Ruy-Blas_.
-
-D'Ormea était un de ces précipices; Théodore était tombé dedans.
-
-
-II
-
-Théodore continuait à vivre aux environs de Sienne, en s'entourant
-d'ombre et de mystère. Cette retraite sûre lui avait été procurée par
-Richecourt. Il dépensait largement. Le gouverneur de Sienne lui faisait
-de fréquentes visites, et ce fonctionnaire trouvait très mauvais qu'on
-cherchât à avoir des nouvelles de l'aventurier. Lorenzi croyait pouvoir
-affirmer que Richecourt et le frère de celui-ci, qui était au service du
-roi de Sardaigne, intriguaient fortement en faveur de Neuhoff[746].
-
- [746] Lorenzi à Amelot, Florence, le 11 juin 1744: Correspondance
- de Florence, vol. 99. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-Au commencement de juillet, Théodore alla demeurer à Terrazano chez un
-certain Adrien Franchi. Il payait cinq sequins par mois pour le mobilier
-et le linge. Son secrétaire était, disait-on, revenu de Venise, en
-annonçant l'arrivée prochaine de deux officiers avec une forte somme,
-mais on ne savait pas quel était le souverain qui devait la lui donner.
-Sur cet avis, le baron avait commandé douze habits de chevalier.
-Voulait-il éclipser Rivarola? Mais cette commande avait été faite si
-mystérieusement qu'on ne savait au juste si ces habits étaient tous
-pareils ou de couleurs différentes[747].
-
- [747] Viale au Sérénissime Collège avec la copie d'une lettre de
- Sienne du 6 juillet 1744. Florence, le 7 juillet 1744: _loc.
- cit._ Archives d'État de Gênes. Archives secrètes.--Lorenzi à
- Amelot, Florence, le 7 juillet 1744: Correspondance de Florence,
- vol. 100. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Ce renseignement important fut communiqué dans les formes aux
-inquisiteurs qui le prirent en considération parce qu'il concernait cet
-individu «qui troublait tellement la quiétude du gouvernement»[748].
-
- [748] Délibération des inquisiteurs d'État du 12 juillet 1744,
- prise à la suite de la lettre de Viale du 7 juillet: _loc. cit._
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Les uniformes commandés par Théodore ne causaient certainement pas à eux
-seuls l'inquiétude du Sérénissime Collège. Une autre question
-préoccupait, sans doute, davantage les Génois. On apprit en effet que le
-baron avait réellement touché des fonds[749].
-
- [749] Lorenzi à Amelot, 19 juillet 1744: Correspondance de
- Florence, vol. 100. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-Dans la vie mouvementée de Théodore la question de savoir qui lui
-donnait de l'argent se pose avec une irritante persistance. Il y avait
-là des compromissions qu'il serait curieux de mettre au jour, mais dont
-on ne peut avoir la preuve absolue. Certains services--le silence
-surtout--se payent de la main à la main. On ne fait pas signer de reçus
-aux maîtres chanteurs. Pendant plusieurs mois le baron ne fit pas parler
-de lui. Mann n'écrivait plus rien à son sujet. Quand il avait quelque
-argent devant lui, Neuhoff restait coi, ne cherchant qu'à se cacher.
-Lorsque la disette venait, il sortait de sa tanière et harcelait tout le
-monde de ses plaintes et de ses récriminations. Il faisait si bien le
-mort qu'on le disait gravement malade sans espoir de guérison[750]. Si
-les Génois préparèrent des illuminations, ils en furent pour leurs
-frais. Théodore ne devait pas encore mourir. Il avait tout simplement
-une légère attaque de goutte, dont il fut vite remis.
-
- [750] Lettre du consul de Gênes à Livourne, du 28 octobre 1744,
- au Sérénissime Collège: _Ribellione di Corsica_, filza 14/3012.
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Il circulait à Florence un manifeste des Corses, proclamant leur
-fidélité absolue au baron de Neuhoff, le roi qu'ils avaient élu. On
-n'attribuait pas grande importance à cette pièce, car on la disait
-fabriquée par les insulaires réfugiés en Toscane[751].
-
- [751] Cette pièce est datée de Corte, le 11 juin 1744. Elle fut
- communiquée par Lorenzi, le 12 août: Correspondance de Gênes,
- vol. 116. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Au mois de septembre, un vaisseau hollandais venant de Tunis arriva à
-Livourne. Un personnage mystérieux se trouvait à bord. Cet individu se
-faisait appeler le comte de la Vague. Il avait cinquante ans environ; il
-était petit et laid. Se doutant qu'on le guettait à terre, il déclara
-qu'il ferait la quarantaine sur le navire. Le gouverneur exigea son
-débarquement, mais il refusa de se conformer à cet ordre. Le capitaine
-le fit mettre de force dans une chaloupe et conduire au lazaret. A peine
-avait-il mis pied à terre que huit grenadiers l'arrêtèrent et le
-conduisirent sur le champ dans la citadelle. Le personnage qui se
-cachait sous le pseudonyme de la Vague n'était autre que Beaujeu. Il
-avait fait un traité à Tunis au sujet de la Corse. La comédie de 1736
-allait-elle recommencer? Les Corses ont bien manqué de devenir
-musulmans. Beaujeu avait été incarcéré à la demande de la cour de Turin.
-Charles-Emmanuel n'admettait pas de compétiteur. L'aventurier fut mis au
-secret le plus absolu et resta en prison jusqu'à sa mort.
-
-Beaujeu avait été dénoncé par son secrétaire. Celui-ci était un moine
-défroqué, qui se faisait appeler Drakselts et qui, pour se ménager des
-protections dans le but de se réconcilier avec l'Église, avait livré à
-d'Ormea tous les papiers de Beaujeu. Parmi eux se trouvaient les traités
-passés à Constantinople et à Tunis pour faire prendre le turban aux
-Corses[752].
-
- [752] Voir chapitre VI.
-
-Revenu en Toscane, Rivarola s'occupait de former son régiment. Il
-attisait la révolte en Corse, en se maintenant en relations suivies avec
-les chefs auxquels il promettait--comme Théodore--l'aide d'une
-puissance[753]. Cette fois-ci, la promesse n'était pas un mensonge.
-
- [753] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 10.
-
-Pendant ce temps-là, Théodore mangeait son argent. Il le dépensait même
-si bien qu'au mois de décembre il ne lui en restait plus. Son
-propriétaire, furieux de n'être pas payé, montrait les dents. Le roi, à
-défaut de monnaie, lui donnait de belles assurances. Un personnage
-devait lui apporter des fonds et il avait recommandé au maître de la
-poste d'introduire cet intéressant visiteur aussitôt son arrivée. On y
-est toujours pour les gens qui ont de l'argent à vous remettre. Il
-avait une petite cour: le comte Poggi, un secrétaire, un camérier, deux
-domestiques et une cuisinière. Un fournisseur s'était fait remettre ses
-bagages en garantie de son dû, mais, sur l'ordre du Conseil de Régence,
-le créancier avait rendu les hardes[754].
-
- [754] Viale au Sérénissime Collège, le 8 décembre 1744: _loc.
- cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Les jeunes nobles de Sienne se moquaient de Théodore. Celui-ci, très
-sensible aux quolibets, parlait de pourfendre cette jeunesse peu
-respectueuse. Il préféra s'en aller. Il prit logement à Radicondoli, à
-cinq milles de Volterra, chez un pauvre habitant. Un peu d'argent lui
-était arrivé: il avait reçu plusieurs personnes à sa table. Il envoyait
-mystérieusement des émissaires en différents endroits, et, à son
-ordinaire, il écrivait toujours[755].
-
- [755] Viale au Sérénissime Collège, les 15 décembre 1744 et 12
- janvier 1745: _Ibidem_.
-
-Pendant six mois le baron vécut sans tapage. Au mois de juin 1745, il
-s'avisa que les démarches de Rivarola pourraient lui faire du tort. Il
-se plaignit amèrement; il ne devait plus avoir un sou. Il écrivit au
-marquis d'Ormea. Il se permettait de s'adresser en toute confiance à Son
-Excellence, pour savoir si réellement le roi de Sardaigne avait autorisé
-Dominique Rivarola à insinuer aux insulaires qu'il allait leur envoyer
-des troupes pour les délivrer de la tyrannie génoise, à condition qu'ils
-reconnussent Sa Majesté comme souverain légitime. Ce Rivarola était bien
-connu en Italie et en Corse pour avoir fait, à différentes reprises, des
-propositions malhonnêtes aux mécontents au nom de la France, de
-l'Espagne, de Massa, de Modène, du feu prince Octavien de Médicis et
-même de Ragoczy. Toutes ces intrigues étaient nouées dans un but
-d'ambition personnelle. Au lieu d'apporter le bonheur, elles ne
-favorisaient que la désunion et des «homicides énormes» pour le plus
-grand avantage des Génois. «Votre Excellence daigne donc imposer silence
-à cet homme inquiet et variable et me confier à moi les royales
-intentions de Sa Majesté, auxquelles je me conformerai pour la
-convaincre de mon attachement inviolable pour ses royaux intérêts et
-ceux de ses hauts alliés.»
-
-Théodore rappelait ensuite à d'Ormea la lettre qu'il lui avait écrite
-l'année précédente, «touchant la levée du régiment que M. de Salis lui
-proposa de sa part». En attendant les instructions de Son Excellence, il
-n'avait épargné ni peines ni dépenses. La capitulation signée avec
-Rivarola lui causait un grand préjudice. Il résumait son plan et ses
-idées sur l'expédition qu'il avait en vue. Il demandait une réponse sous
-le couvert de M. Mann. Si le ministre le désirait, il irait lui-même
-incognito à Turin sous le nom de baron de Haagen. Il aurait fait ce
-voyage l'année précédente s'il en avait eu les moyens. Il terminait en
-disant qu'on n'aurait jamais à se repentir de s'être intéressé à lui ni
-d'avoir appuyé ses desseins[756].
-
- [756] Théodore au marquis d'Ormea, le 4 juin 1745: _Materie
- militare, Levata truppe straniere_, mazzo 2. Archives d'État de
- Turin.--Cette lettre a été citée par M. Giuseppe Roberti, _op.
- cit._, p. 11.
-
-Malheureusement lorsque Théodore écrivait, d'Ormea était mort[757]. Son
-successeur pour les affaires extérieures, le marquis de Gorzegno,
-continuera les intrigues relatives à la Corse.
-
- [757] D'Ormea mourut le 24 mai. Théodore pouvait donc ignorer cet
- événement lorsqu'il écrivait le 4 juin. Le marquis d'Argenson
- écrivait le 4 mai à Lorenzi: «On nous assure que le marquis
- d'Ormea se meurt. Je rabaterois beaucoup de son habileté s'il
- n'avait pas su connaître ce qu'est le baron de Neuhoff. On ne l'a
- jamais regardé ici que comme un misérable et un poltron incapable
- de soutenir le rôle d'aventurier qu'il a voulu jouer»:
- Correspondance de Florence, vol. 101. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Mann avait été chargé de représenter temporairement le roi de Sardaigne
-à Florence; il favorisait ces intrigues de tout cœur. Théodore
-l'accablait toujours de demandes d'argent. Le diplomate trouvait
-décidément que c'était un «homme dangereux et sans fondement»[758].
-
- [758] Lettre de Mann au marquis de Gorzegno, du 27 juillet 1745,
- citée par M. Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 11.
-
-Le 5 juillet, un nommé Paul-François Sarri, de Bastia, capitaine du
-régiment corse au service du Piémont, et un certain docteur, Ange de
-Bonis, d'origine corse, arrivèrent à Turin. Dans la nuit du 5 au 6, ils
-furent reçus par Charles-Emmanuel auquel ils présentèrent un projet
-d'expédition en Corse. Le roi soumit ce projet au comte de
-Saint-Laurent, qui eut pour mission spéciale de s'entendre à ce sujet
-avec Villettes. Saint-Laurent conseilla d'avoir tout au moins l'appui
-apparent des alliés, «pour ne pas faire retomber toute la haine sur le
-roi en cas que le projet ne réussît pas». On se méfiait, à Turin, du
-grand-duc de Toscane, que l'on supposait être favorable à Théodore.
-Saint-Laurent eut, le 21 septembre, une conférence avec le ministre
-anglais. Villettes trouvait l'expédition «très aisée et utile à la cause
-commune». Comme le fait très bien remarquer M. Giuseppe Roberti, auquel
-j'emprunte ces détails, l'anglais voyait surtout dans cette entreprise
-l'intérêt du commerce de sa nation[759]. «Son sentiment est que l'on
-commence cette affaire par protéger ouvertement les Corses pour les
-mettre en leur pleine liberté, moyennant qu'ils laissent tous leurs
-ports francs pour le commerce général avec des franchises particulières
-pour celui des puissances alliées. Après cela, le coup réussissant,
-comme il n'en doute point, l'on portera les Corses à se soumettre de
-plein gré au roi, lorsqu'on démêlera la fusée: disant qu'il ne convient
-pas de faire, pour à présent, envisager cette expédition comme une
-conquête pour le roi à la cour de Vienne, qui pourrait en faire un grand
-cas pour un équivalent ou autres prétentions ailleurs[760].» Rivarola,
-dans la coulisse, tenait tous les fils de cette intrigue. Son plan était
-à peu près le même que celui de Neuhoff. L'affaire se préparait.
-
- [759] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 11 à 14.
-
- [760] Relation d'une conférence que le comte de Saint-Laurent a
- eue avec M. de Villettes, à Turin, le 21 septembre 1745:
- _Negoziazioni colla Corsica. Materie politiche_, mazzo 1.
- Archives d'État de Turin.--Citée par M. Giuseppe Roberti, _op.
- cit._, p. 14.
-
-Pendant ce temps-là, Théodore intriguait à Londres. Il y avait deux
-amis, «Messieurs Salwey», qui habitaient Leadenhall-street. Le baron
-leur écrivit le 9 septembre 1745. Cette lettre, banale en apparence,
-mérite cependant l'attention. Elle montre que l'aventurier se croyait,
-par des relations antérieures et sans doute par des promesses, autorisé
-à écrire à tous les personnages anglais, pour les entretenir de ses
-affaires.
-
-«A quoi dois-je attribuer, mes chers Messieurs Salwey, votre silence,
-lequel je vous proteste de m'être d'une très sensible mortification.
-Nonobstant, je me flatte de votre amitié que vous continuez à prendre
-mes affaires à cœur. Dans cette pleine confiance, je viens par cette
-[lettre] vous prier de vouloir bien passer chez Milord Carteret, le
-saluer distinctement de ma part et le prier de me faire savoir, sans
-déguisement, si je puis espérer de Sa Majesté Britannique et de votre
-nation, l'assistance si nécessaire pour pouvoir repasser auprès de mes
-fidèles et m'opposer aux vues des Gallispans; même y étant, je puis
-assurer de les anéantir et de mettre ensemble un corps de dix à douze
-mille hommes à faire une bonne diversion aux ennemis en terre ferme, en
-me procurant à cet effet les bâtiments de transport escortés par des
-vaisseaux de guerre. J'en ai écrit plusieurs fois à Milord Harrington,
-mais n'ai la satisfaction de recevoir un mot de réponse, ni le ministre
-de Sa Majesté Britannique à Florence, M. le chevalier Mann, qui a eu la
-bonté d'en écrire au duc de Newcastle et à Milord Harrington, mais ne
-reçoit sur ce chapitre aucune réponse. Jugez de mes embarras mortels,
-environné par ici de tant d'émissaires, lesquels me détournent tout.
-Recommandez donc mes intérêts à Milord Carteret et à Milord Vinchelsea
-et procurez des ordres à l'amiral Rowley pour m'assister. Certainement,
-si l'on m'avait appuyé, les affaires en ces quartiers ne seraient pas
-dans cette présente extrémité. Et donnez-moi de vos chères nouvelles
-sous le couvert de M. le chevalier Mann, ministre de Sa Majesté
-Britannique à Florence et pressez vivement une résolution favorable, car
-il n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut remédier aux affaires de
-ces quartiers très dérangés comme vous serez bien informés.
-
-«J'ai aussi écrit deux fois à Milord duc de Newcastle, mais n'ai la
-satisfaction de recevoir un mot de réponse; faites-m'en savoir la raison
-sans déguisement.
-
-«Vous aurez su que dans ces dix-huit mois j'ai été emprisonné trois fois
-et quatre mois passés, j'ai essuyé le cartel de quatre infâmes qui
-étaient envoyés pour m'assassiner dans ma maison. Je les désarmai et,
-par la fenêtre, ils se sauvèrent. D'où depuis, il me reste un
-tremblement dans la main qu'à peine puis-je écrire[761].»
-
- [761] Cette lettre, datée du 9 septembre 1745, est signée Haagen.
- Une note mise après la signature porte: «C'est un nom que
- Théodore a pris.» Nous avons vu en effet que c'était un de ses
- pseudonymes. Correspondance de Gênes, vol. 119. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-On ne trouve trace nulle part, ni de ce triple emprisonnement, ni de cet
-attentat. Théodore voulait sans doute attendrir ses correspondants. Je
-ne sais non plus ce qu'étaient ces Messieurs Salwey, qui avaient accès
-auprès de lord Carteret. Si les hommes politiques anglais rejetaient
-maintenant l'aventurier comme un individu dont on ne peut rien attendre
-et lui faisaient faire quelques aumônes pour qu'il restât tranquille, il
-n'en est pas moins vrai qu'ils avaient écouté ses propositions et
-avaient favorisé ses desseins. Le silence obstiné qu'ils gardaient, même
-vis-à-vis de Mann, prouverait leur complicité dans les combinaisons du
-baron, si cette preuve avait besoin d'être faite. Quand on n'a rien à se
-reprocher, on peut toujours se débarrasser d'un agent taré. Il valait
-mieux pour la dignité des nobles lords que Neuhoff ne parlât pas; c'est
-pour cela qu'ils ne pouvaient pas rompre bruyamment avec lui.
-
-
-III
-
-Au milieu de septembre, Lorenzi mandait que Théodore était sur le point
-de quitter sa retraite; on disait qu'il allait s'embarquer pour la
-Corse. Il avait avec lui un lorrain, inspecteur de la douane de Sienne.
-Le baron et son compagnon devaient voyager la nuit et on croyait que le
-retard apporté dans ce départ ne venait «que de la peur qu'il (Théodore)
-a à recommencer sa scène»[762]. Assurément, il n'était pas brave. Il
-n'avait aucune vocation pour donner ou recevoir des coups. Néanmoins, on
-pouvait encore le faire marcher pour un peu d'argent. Sa royauté
-retombait parfois lourdement sur ses épaules. Pour avoir le pain
-quotidien, il lui fallait jouer le rôle de roi, c'est-à-dire accomplir
-un semblant d'action. Et s'il songeait encore en 1745 à partir pour la
-Corse, c'est qu'il était poussé par quelqu'un; je veux dire payé. Les
-alliés anglo-sardes n'avaient pas tout à fait tort de se méfier du
-grand-duc François. Ce prince était bien capable de ressusciter une
-nouvelle fois Théodore pour le faire servir à son ambition. L'aventurier
-jouissait en Toscane de la protection évidente des autorités--on l'a vu.
-Son compagnon de route était lorrain--un fonctionnaire. Tout cela permet
-de supposer que si le pantin se remuait encore, c'est que François en
-tenait les fils.
-
- [762] Lorenzi au marquis d'Argenson, Florence, les 16 et 23
- septembre 1745: Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du
- Ministère des affaires étrangères.
-
-Théodore quitta Sienne le 23 avec quatre chaises. Il s'arrêta à Florence
-pour conférer avec Mann[763], puis il arriva à Livourne, où il commença
-par se cacher. Le 6 octobre, il alla demeurer dans une maison de
-campagne appartenant à un négociant anglais, agent de la flotte. Il
-devait s'embarquer sur un vaisseau de guerre, dont le départ pour la
-Corse aurait lieu au premier bon vent. Des officiers de la marine
-britannique étaient allés trouver Mann à Florence pour lui demander
-s'il avait des instructions relativement à Théodore, car celui-ci
-affirmait que tout était arrangé entre lui et le résident. Ce dernier
-répondit qu'il ne savait rien[764]. Néanmoins, on persistait à croire
-que Neuhoff se rendait en Corse avec Rivarola et les autres chefs de
-l'expédition et on disait que le départ avait eu lieu[765]. Cette
-nouvelle faisait dire à d'Argenson que «le passage du baron de Neuhoff
-en Corse, s'il a réellement lieu, sera une pauvre ressource pour le roi
-de Sardaigne»[766].
-
- [763] Lorenzi au marquis d'Argenson, Florence, le 30 septembre
- 1745: _Ibidem_.
-
- [764] Lorenzi à d'Argenson, Florence, les 14 et 21 octobre 1745:
- Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des
- Affaires Étrangères.
-
- [765] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 28 octobre 1745:
- _Ibidem_.
-
- [766] D'Argenson à Lorenzi, Versailles, le 2 novembre 1745:
- _Ibidem_.
-
-Rivarola et ses compagnons--ses complices pourrait-on dire--étaient
-effectivement partis sur un bâtiment anglais pour aller conquérir la
-Corse au profit de Charles-Emmanuel, mais Théodore ne se trouvait pas
-parmi les conquérants. Mann s'était arrangé de façon à ce qu'il demeurât
-à terre. Il ne dit pas malheureusement les moyens qu'il avait employés
-pour cela. «Je suis charmé, écrivait-il au marquis de Gorzegno, d'avoir
-prévenu l'inconvénient si Théodore se fût embarqué, dont j'ai prié M.
-Villettes de vous rendre compte[767].» Les arguments que Mann fit valoir
-furent sans doute irréfutables--comme, par exemple, un versement--car le
-baron ne fit plus mine d'aller revoir ses sujets. Il revint vivre dans
-la retraite en Toscane, chez le curé de campagne qui l'avait déjà
-hébergé[768].
-
- [767] Mann à Gorzegno, Florence, le 26 octobre 1745: _Lettere
- ministri Toscana_, mazzo 1. Archives d'État de Turin.
-
- [768] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 2 décembre 1745:
- Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Le gouvernement sarde avait publié des lettres patentes par lesquelles
-Charles-Emmanuel accordait sa protection aux Corses, de concert avec
-l'Autriche et l'Angleterre ses alliés. Cette proclamation promettait aux
-insulaires de les aider dans la guerre qu'ils soutenaient contre les
-Génois. Le roi de Sardaigne avait uniquement pour but de soustraire des
-peuples malheureux à un joug odieux et il avait pleine confiance dans la
-sagesse des Corses qui l'aideraient de tout leur pouvoir dans l'œuvre
-entreprise[769].
-
- [769] Cette proclamation datée du quartier général de Casale, le
- 2 octobre 1745, fut transmise le 20 décembre 1745 au gouvernement
- français par Du Pont intérimaire à Gênes: Correspondance de
- Gênes, vol. 119. Archives du Ministère des affaires étrangères.
- Elle a été publiée in extenso d'après les Archives d'État de
- Turin par M. Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 15-17.
-
-L'escadre anglaise, après un court séjour en Sardaigne, arriva le 2
-novembre sur les côtes de la Balagne, où Rivarola prit terre pour
-préparer le siège de Bastia[770]. A l'Île Rousse, une centaine
-d'insulaires et quelques Génois mécontents allèrent à bord des bâtiments
-pour s'enrôler[771]. Cette escadre composée de huit bâtiments de guerre,
-de quatre palandres et de quatre transports, commandée par M. Cooper,
-parut devant Bastia, le 17 novembre, et jeta l'ancre vis-à-vis du
-château. Le commandant fit une proclamation pour inviter les Corses à
-secouer la domination génoise. Il leur déclara que le roi d'Angleterre,
-son maître, lui avait ordonné de se présenter en force à eux pour les
-aider à reconquérir leur liberté! Il envoya aussitôt une chaloupe avec
-le pavillon blanc au commissaire génois Mari, pour le sommer de se
-rendre, sinon la ville serait détruite. Mari répondit ce qu'on répond
-généralement en pareille circonstance: son devoir l'obligeait à refuser
-énergiquement de semblables propositions. Il se défendrait.
-
- [770] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 18.
-
- [771] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 18 novembre 1745:
- Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Le 18, les Génois canonnèrent l'escadre. Celle-ci fit feu aussitôt. Les
-bâtiments eurent l'ordre de diriger le tir contre le château et
-d'épargner la ville, car les habitants, si l'on détruisait leurs
-maisons, pourraient considérer leurs libérateurs comme des ennemis.
-Néanmoins, des bombes et des boulets rouges tombèrent dans Bastia. Le
-duel d'artillerie dura jusqu'au 19 au matin. De part et d'autre, les
-dommages furent grands. La conduite de Mari fut, dit-on, héroïque. La
-flotte, ayant beaucoup souffert, mit à la voile après avoir laissé trois
-bâtiments dans les eaux corses. Elle arriva le 21 à Livourne pour faire
-des provisions et réparer ses avaries. Les officiers anglais
-prétendaient que Bastia avait été «réduite en cendres» et qu'ils
-auraient, du même coup, pris toute l'île si «Rivarola avait rempli son
-devoir». Il avait en effet promis d'investir la place avec quatre mille
-hommes, tandis que les vaisseaux bombarderaient, mais il n'avait pas
-paru. Et Lorenzi, en envoyant ces détails, concluait: «On est cependant
-généralement persuadé que si cette violente entreprise avait eu le
-succès que vante ce chef d'escadre, il ne l'aurait pas quittée, comme il
-a fait, avant d'en voir la fin[772].»
-
-Mann, qui avait reçu par une estafette la nouvelle de cette action plus
-bruyante que brillante, écrivit à Gorzegno en faisant de judicieuses
-réflexions. «Si les habitants de la Corse, disait-il, n'assistent point
-à chasser les Génois, une flotte ne pourra jamais en venir à bout. Il
-est vrai que les vaisseaux et les bombes peuvent détruire les villes,
-mais cela aigrira en même temps ceux qui sont mécontents des Génois,
-puisqu'ils souffriront également par la destruction de leurs maisons.»
-Les Espagnols avaient un grand parti dans l'île. Si jamais ils venaient
-à s'en emparer, cela causerait un préjudice considérable aux Anglais et
-aux Sardes. Il insistait donc sur la nécessité, pour les insulaires, de
-coopérer aux opérations de l'escadre. «La flotte a fait tout ce qu'elle
-a pu en détruisant la ville quasi, mais à moins que M. Rivarola, avec
-les mécontents, en peuvent prendre possession, l'entreprise n'aboutira
-pas à grand chose[773].»
-
- [772] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 25 novembre
- 1745.--_Relation de ce qui s'est passé à la prise de la Bastie_,
- transmise par Lorenzi le 2 décembre: Correspondance de Florence,
- vol. 102. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
- [773] Mann à Gorzegno, Florence, le 23 novembre 1745: _Lettere
- ministri, Toscana_, mazzo 1. Archives d'État de Turin.
-
-Les Anglais commençaient déjà à récriminer contre Rivarola. Ils allaient
-bientôt le juger aussi lâche et aussi inutile que Théodore.
-
-A peine les navires étaient-ils partis que Rivarola, descendu de la
-montagne avec quatorze cents mécontents, arriva devant Bastia. Il fit
-aussitôt ouvrir le feu, et lança un manifeste. Il disait qu'il venait au
-nom du roi de Sardaigne et de ses alliés pour donner la liberté à la
-Corse. Elle pourrait former une république sous la protection des
-nations coalisées. Toujours égoïstes, les Anglais n'avaient parlé qu'au
-nom de leur souverain. Mais, si la Corse ne devenait pas libre, ce
-n'était pas faute de sauveurs et ce serait à désespérer de la vertu des
-proclamations. Mari, le gouverneur héroïque, ne persista pas dans son
-héroïsme devant les forces de Rivarola. Il craignait un soulèvement
-parmi les Bastiais. Il assembla les plus influents en conseil pour
-savoir si on «pouvait se fier aux bourgeois et espérer qu'ils se
-défendissent avec chaleur contre les rebelles». Les chefs répondirent
-qu'assurément les habitants résisteraient le plus possible, mais que si
-l'escadre anglaise revenait, il faudrait capituler honorablement pour
-éviter à la ville une destruction complète. Mari trouva la réponse «si
-ambiguë» qu'il ne fut pas rassuré. Un de ses amis lui conseilla de se
-méfier. Le gouverneur pensa donc qu'il était plus sage de s'en aller.
-Dans la nuit du 20 au 21, il s'embarqua clandestinement sur une felouque
-avec quelques domestiques, vingt barils de poudre et son trésor: deux
-cent mille livres. Il laissa un major pour défendre la place. Le
-lendemain matin, les Bastiais se réveillèrent sans gouverneur. Ils
-jugèrent la situation si grave qu'ils demandèrent à capituler, à
-condition qu'ils auraient la vie sauve et qu'ils conserveraient leurs
-biens et leurs privilèges. Rivarola accepta. La garnison génoise, cinq
-cents hommes, fut faite prisonnière et le vainqueur s'installa dans
-Bastia[774].
-
- [774] _Relation de ce qui s'est passé à la prise de la Bastie_:
- Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Mann fut ravi. Il pensait qu'il fallait poursuivre énergiquement
-l'entreprise. Il pressait l'amiral Townshend de renvoyer ses navires en
-Corse. «Je félicite de tout mon cœur Votre Excellence, écrivait-il à
-Gorzegno, de cet événement, ne doutant point que les autres places
-suivront l'exemple de la capitale.» Puis, il donnait son avis pour tirer
-de l'affaire le plus grand avantage. «Il faudrait pour cela du concert,
-et des gens capables de ranger les affaires avec système pour assister
-M. Rivarola, soit pour se tenir en possession de ce qui est acquis et de
-ce qui naturellement suivra, soit de transporter du monde sur les terres
-des Génois, car je crois qu'on ne doit pas douter que les Corses ne
-demandent rien avec tant d'empressement que de ravager le pays de leurs
-maîtres odieux, et si on ne profite pas de leur emportement dans la
-conjoncture présente, jamais une si belle occasion se présentera. La
-sagesse de Votre Excellence lui dictera tout ce qui est nécessaire dans
-le cas présent, ainsi je demande pardon de lui avoir offert mes petites
-idées, mais mon zèle pour l'entier succès de cette affaire, comme aussi
-pour en tirer tous les avantages possibles, me transporte.»
-
-Malheureusement l'escadre anglaise était retenue à Livourne par les
-temps contraires et cela désespérait Mann qui ne rêvait que plaies et
-bosses[775].
-
-Malgré son entrée dans Bastia, Rivarola était très sévèrement jugé par
-les Anglais. «Son peu d'expérience eu égard à la manière de procéder
-dans l'entreprise dont il s'est chargé, écrivait Townshend à Mann, avait
-jeté les chefs dans une confusion générale. Les choses en étaient au
-point entre eux par l'amour excessif de ces peuples pour la liberté
-qu'ils étaient déterminés, plutôt que de s'assujétir à un nouveau
-maître, de rester sous le joug des Génois. Lorsque je débarquais, ils
-étaient sur le point de se séparer avec cette belle résolution[776].»
-
- [775] Mann à Gorzegno, Florence, le 27 novembre 1745: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
- [776] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 19-20.
-
-Les chefs corses, tels Gaffori et Matra, plus désunis que jamais,
-adressaient à la cour de Turin et aux Anglais les plaintes les plus
-vives contre Rivarola. Celui-ci répondait en disant que ses anciens amis
-avaient été corrompus par l'or des Génois[777].
-
- [777] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 20-21.
-
-A Gênes on était inquiet. Le 20 février 1746, la république lança en
-Corse un manifeste pour protester contre les manœuvres des Anglo-Sardes
-et menacer des peines les plus sévères ceux qui leur prêteraient
-assistance[778]. Mais les membres du gouvernement affectaient
-l'indifférence. Les Génois avaient l'habitude de ne pas parler des
-choses qui leur étaient désagréables et ils espéraient que leur alliance
-avec la France les protégerait contre tout danger[779].
-
- [778] _Ibidem_, p. 22.
-
- [779] «Je n'ai rien de certain à vous marquer, Monseigneur, par
- rapport à Théodore. Quoiqu'on ne paraisse point douter ici qu'il
- ne se soit embarqué pour passer en Corse, je n'entends point dire
- qu'il y ait ici d'avis positif de son débarquement dans cette
- île. Il est vrai que ceux du gouvernement évitent de parler de
- cet aventurier, soit qu'ils veuillent tenir la chose secrète,
- soit qu'ils comptent sur notre alliance pour avoir, par la suite,
- raison de cette affaire, et c'est sans doute cette considération
- qui les tranquillise sur le danger où ils sont de perdre cette
- île par les manœuvres du roi de Sardaigne et des Anglais.»--Du
- Pont à d'Argenson, Gênes, le 1er novembre 1745: Correspondance de
- Gênes, vol. 119. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Le gouvernement français se préoccupait de ces intrigues et d'Argenson,
-le ministre, recommandait à son agent, à Gênes, de suivre attentivement
-les affaires de Corse[780].
-
- [780] «Continuez à vous instruire avec le plus de précision qu'il
- vous sera possible de ce qui regarde les affaires de Corse. Je
- vous ai déjà mandé combien il serait dangereux que les Anglais
- pussent se former quelque établissement dans cette
- île.»--D'Argenson à du Pont, Paris, le 8 février 1746:
- Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-L'envoyé de France ne ménageait pas sa peine; mais sa tâche était ardue.
-Il devait lutter contre la méfiance des Génois. Il s'efforçait de se
-ménager les bonnes grâces du secrétaire d'État par des attentions
-délicates. «L'usage que j'ai introduit de lui donner deux ou trois
-tasses de café quand il vient chez moi ne paraît pas lui déplaire. C'est
-ainsi que je lui adoucis les choses qui peuvent n'être pas de son goût.
-Cette façon d'agir convient bien à l'esprit de la nation. Cependant, il
-peut se rencontrer des circonstances, où il faut leur montrer de la
-fermeté et de la hauteur, autrement on n'en tirerait rien[781].» Et
-tandis que le secrétaire d'État faisait de la diplomatie avec l'envoyé
-de France en buvant des tasses de café, les beaux esprits lançaient des
-pasquinades contre le roi de Sardaigne.
-
- [781] Guymont à d'Argenson, Gênes, le 19 juin 1746:
- Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Au moment où les affaires de Corse paraissaient devenir sérieuses,
-Théodore reprit la plume: instrument qu'il maniait plus volontiers que
-l'arme. Le 17 octobre, il écrivit à un nommé Ange-Brando Suzini pour lui
-confirmer des lettres envoyées le mois précédent. Il recommandait aux
-Corses d'être fidèles au serment qu'ils lui avaient juré et de demeurer
-inébranlables dans leur attachement. Cela était indispensable pour
-remédier aux tristes choses du passé. Si les insulaires restaient
-sourds, il prévoyait les pires malheurs. Ils s'abîmeraient avec lui-même
-dans un précipice. Et il ajoutait cette phrase qui, écrite par lui,
-était jolie: «Ne vous laissez donc pas endormir par des flatteries
-étudiées et de vagues promesses[782].»
-
- [782] Théodore à Ange-Brando Suzini, le 17 octobre 1745: _loc.
- cit._ Bibliothèque municipale de Turin.
-
-Deux mois plus tard, il se plaignait au comte Bradimente Mari de ne
-jamais recevoir de réponse à ses missives. Il comptait cependant sur la
-fidélité de ses sujets. Il ordonnait aux chefs de déclarer, au nom de
-tous, que les populations avaient toujours le plus solide dévouement
-pour la personne de leur souverain légitime, le roi Théodore, et
-d'attester, à la face du ciel, que Dominique Rivarola n'avait reçu aucun
-mandat régulier pour traiter avec la cour de Turin. Les insulaires
-devaient témoigner à Charles-Emmanuel une véritable reconnaissance pour
-l'intention qu'il avait de les délivrer de la tyrannie génoise, tout en
-affirmant leur ferme résolution de ne vouloir pour maître que le
-monarque qu'ils s'étaient librement donné. Les Corses pouvaient
-promettre au roi de Sardaigne et à ses alliés leur concours le plus
-actif et lui fournir les hommes nécessaires afin de lui permettre de
-soutenir la guerre contre les Génois, à condition que ces troupes
-fussent placées sous le commandement de leur roi, Théodore. Cette armée
-nationale irait jusqu'en Italie pour envahir et saccager les territoires
-de la république. Les conquêtes seraient remises à Charles-Emmanuel. Le
-manifeste des insulaires devait donc avoir un double but: mériter la
-protection de Sa Majesté sarde et de ses alliés par un dévouement
-sincère et affirmer leur inviolable fidélité à leur souverain. Il
-fallait déclarer qu'ils donneraient jusqu'à la dernière goutte de leur
-sang pour respecter le serment solennel qu'ils avaient prêté. La Corse
-ne pourrait jamais se trouver à l'abri de toutes les dissensions
-intestines qui la ruinaient et la mettaient à la merci des Génois,--race
-détestable devant Dieu et devant le monde,--que sous la sage
-administration de son roi.
-
-Il terminait en ordonnant que ce manifeste fût rédigé et publié sans
-retard. On devait lui en envoyer des copies authentiques par deux
-députés. Il promettait enfin de remédier à toutes choses et disait qu'un
-de ses lieutenants, François Agostini, allait partir pour Tunis avec ses
-instructions[783].
-
- [783] Théodore au comte Bradimente Mari, le 23 décembre 1745:
- _Materie politiche, negoziazioni colla Corsica_, mazzo 3.
- Archives d'État de Turin.
-
-Un mois plus tard, il renouvela ces ordres d'une façon pressante[784].
-Mais ses lettres restaient toujours sans réponse. Il est vrai que, la
-plupart du temps, elles étaient interceptées.
-
- [784] Théodore au comte Bradimente Mari, le 25 janvier 1746:
- _Ibidem_.
-
-Il n'avait pas attendu que ses sujets fissent le manifeste qu'il
-demandait. Il en avait rédigé un lui-même que, pour plus de
-vraisemblance, il avait daté de Vescovato, en Corse[785].
-
- [785] Le 15 décembre 1745, Lorenzi en communiquant ce document au
- gouvernement français, disait qu'en Toscane on était persuadé
- qu'il avait été fait par Théodore lui-même. Florence, le 20
- janvier 1746: Correspondance de Florence, vol. 103.--Du Pont à
- d'Argenson, Gênes, le 30 janvier 1746: Correspondance de Gênes,
- vol. 120. Archives du Ministère des affaires étrangères.
-
-Les insulaires eussent-ils reçu les épîtres de Théodore, que très
-probablement ils n'y auraient pas répondu davantage. Ils n'en voulaient
-plus. Dans les nouvelles qui parvenaient à Gênes, on ne parlait jamais
-de lui. Les chefs qui, dix ans auparavant, étaient de ses plus zélés
-partisans, avaient changé d'opinion. Luc Ornano, entr'autres, s'était
-enrôlé dans le parti des Génois et avait donné à la république des
-marques sérieuses d'attachement[786].
-
- [786] Du Pont à d'Argenson, Gênes, les 16 et 30 janvier 1746:
- Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-L'Angleterre ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle avait fait fausse route
-en s'engageant, à la suite de Charles-Emmanuel, dans une entreprise
-remplie de difficultés. En vérité, pour la mener à bien, il aurait fallu
-des hommes autrement énergiques que Théodore ou Rivarola. «J'ai été
-pleinement informé, écrivait Mann à Gorzegno, par la lettre de Votre
-Excellence et par celle de M. Villettes, de la résolution de notre cour
-de renoncer à l'entreprise de la Corse par le peu de probabilité d'y
-réussir et par la nécessité qu'elle a d'employer ses vaisseaux de guerre
-ailleurs, et de la déférence que Sa Majesté le roi de Sardaigne a bien
-voulu montrer en cette occasion à ces sentiments nonobstant les motifs
-qu'il aurait au contraire.» Il fallait informer les insulaires de cette
-résolution, qui certainement leur causerait une grande désillusion. On
-devait également pourvoir à la sécurité de tous ceux qui avaient été
-compromis dans l'affaire et les soustraire aux représailles que la
-république ne manquerait pas d'exercer. Mann exécuterait fidèlement les
-ordres du roi de Sardaigne et il s'estimerait très heureux «de pouvoir
-réussir à rendre efficaces les mouvements d'humanité dont Sa Majesté est
-touchée». Il conseillait de prendre quelques Génois d'importance.
-C'était le meilleur moyen de «rendre la république plus traitable, par
-rapport à ceux qui auraient à l'avenir le malheur de tomber entre ses
-mains». Et le diplomate ajoutait qu'il ferait tout ce qu'il dépendait
-de lui pour terminer cette affaire «de la manière la moins
-désavantageuse pour les mécontents et la plus convenable à la dignité
-des cours intéressées»[787].
-
- [787] Mann à Gorzegno, le 7 juin 1746: _loc. cit._ Archives
- d'État de Turin.
-
-Tous les projets sur la Corse furent donc abandonnés, et l'escadre
-anglaise quitta les côtes de l'île pour aller dans les eaux espagnoles.
-
-En termes polis et diplomatiques, Mann avait déclaré à Gorzegno que le
-roi de Sardaigne devait accepter sans récriminer la décision de
-l'Angleterre touchant la Corse. Charles-Emmanuel fut néanmoins très
-mécontent de la défection de ses alliés. Il ne renonça pas à son
-dessein. Il se retourna du côté de Théodore--et, chose étrange--par
-l'intermédiaire de Mann.
-
-
-IV
-
-Neuhoff, dans les premiers mois de 1746, logeait à Livourne chez un
-hanovrien[788]. On disait qu'il se préparait à passer en Corse; mais à
-Gênes on ne se montrait pas effrayé de cette menace[789].
-Périodiquement, le baron faisait répandre le bruit qu'il allait rentrer
-dans son royaume; seulement, il ne partait jamais. On commençait à être
-habitué à ses mensonges.
-
- [788] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 31 mars 1746:
- Correspondance de Florence, vol. 103. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [789] Guymont à d'Argenson, Gênes, le 25 avril 1746:
- Correspondance de Gênes, vol. 120. _Ibidem._
-
-Cependant, le gouvernement génois avait tout lieu de se méfier. La
-régence de Toscane signifia à Viale un ordre du grand-duc, lui
-enjoignant de quitter le territoire dans le délai de trois jours. Le
-malheureux diplomate, âgé et malade, dut demander un sursis[790].
-
- [790] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 31 mars 1746:
- Correspondance de Florence, vol. 103. _Ibidem._
-
-On apprit quelque temps après que le chevalier Farinacci se trouvait à
-Vienne et qu'il complotait avec un français, pour amener les Corses à se
-donner à la reine de Hongrie. On leur avait donné de l'argent qu'ils
-devaient distribuer aux insulaires. Par mesure de prudence, la cour de
-Vienne avait nommé deux commissaires pour surveiller l'emploi des
-fonds[791].
-
- [791] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 9 juin 1746:
- Correspondance de Florence. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-Dans ces intrigues rien de précis ne s'élaborait. Il n'y avait que de
-vagues combinaisons avec des individus tarés, qui n'avaient même pas les
-raffinements de scélératesse nécessaires pour conduire une aventure: des
-sous-Théodore. Les hommes politiques les écoutaient, puis les
-rejetaient, parce qu'ils paraissaient trop veules. Et le baron de
-Neuhoff restait le seul sur qui les ambitions pussent encore s'arrêter,
-malgré les preuves d'incapacité qu'il avait données. Celui-là au moins
-avait une idée fixe. Il écrivait tellement et avec un si imperturbable
-aplomb, qu'on pouvait, à la rigueur, fonder quelque espérance sur lui.
-Et faute de mieux.....
-
-Son échec à Turin ne l'avait pas découragé. Il continuait à vivre en
-Toscane, toujours en relations avec Mann. Celui-ci le déclarait
-insupportable, mais il ne faisait rien pour s'en débarrasser. On savait
-qu'il était en faveur à la cour de Vienne. François de Lorraine causait
-volontiers avec tous les aventuriers; à tour de rôle, il les éconduisait
-sans motif apparent, puis il les reprenait sans plus de raisons. Pour
-l'instant, Théodore avait des accointances avec le prince de Craon,
-président du Conseil de Régence de Toscane. Mann n'ignorait rien de tout
-cela. S'il méprisait le baron, il n'entendait pas qu'il pût servir les
-desseins d'autres personnages.
-
-Un jour, Neuhoff vint le trouver et lui demanda son appui pour obtenir
-l'autorisation de passer à la cour de Turin. Malgré tout ce qu'il avait
-écrit à son sujet, Mann ne fit aucune difficulté pour transmettre cette
-requête: «Théodore est ici depuis quelques jours. Il a donné des lettres
-au prince de Craon pour Vienne et m'a demandé avec instance une lettre à
-quelque capitaine de vaisseau de guerre pour le faire transporter aux
-côtes de Gênes, sous prétexte qu'il a nécessité de se présenter à Sa
-Majesté Sarde et à M. de Botta. Je lui ai dit que sans permission je ne
-pouvais pas la lui donner, et il m'a prié de la demander à Votre
-Excellence[792].»
-
- [792] Mann à Gorzegno, Florence, le 10 octobre 1746: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Mann écrivit cela le 10 octobre 1746, quatre mois après avoir signifié à
-la cour de Turin que l'Angleterre renonçait à toute entreprise sur la
-Corse! Quinze jours plus tard il insista: «Théodore est encore ici dans
-l'espérance, à ce qu'il me dit, que Sa Majesté Sarde lui donnera la
-permission de passer auprès d'Elle. J'évite de le voir, mais il m'écrit
-des billets continuellement et se trouve dans le plus grand besoin
-d'argent[793].»
-
- [793] Mann à Gorzegno, Florence, le 25 octobre 1746: _Ibidem_.
-
-Neuhoff étant à bout de ressources, on pouvait, moyennant quelques
-fonds, se servir de lui. L'aventurier, quand il était aux abois, aurait
-fait n'importe quoi. Il se serait même embarqué pour la Corse, quitte à
-ne pas descendre à terre une fois arrivé. Nous avons vu maintes fois,
-que ses résolutions énergiques, son désir ardent de donner la liberté
-aux Corses, s'affichaient toujours dans les crises de détresse
-financière. Mann le connaissait bien, et en terminant sa lettre par la
-phrase où il disait qu'il se trouvait _dans le plus grand besoin
-d'argent_, il insinuait que si on voulait, de nouveau, l'utiliser, le
-moment était favorable. Peut-être même pourrait-on avoir cela à bon
-compte. Charles-Emmanuel comprit et se décida à recevoir Neuhoff. Le 31
-octobre, Mann écrivait à Turin: «Je me suis bien douté que Votre
-Excellence serait du sentiment de faciliter le passage de Théodore
-auprès de Sa Majesté. Si M. le marquis Botta le voudra, il trouvera des
-moyens pour cela; mais pour moi, je ne crois pas nécessaire de lui en
-écrire[794].»
-
- [794] Mann à Gorzegno, Florence, le 31 octobre 1746: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Mann avait bien voulu transmettre la demande de Théodore, mais, quand
-elle fut accueillie, il n'entendait pas aller plus loin dans son rôle
-d'intermédiaire. Puisque l'entrevue était décidée, le roi de Sardaigne
-pouvait donner directement au roi de Corse les moyens d'aller à Turin.
-Les deux majestés n'avaient qu'à concerter toutes choses entre elles.
-Sait-on à l'avance comment tourneront ces sortes de combinaisons? Le
-diplomate ne voulait avoir dans l'affaire qu'une responsabilité limitée;
-juste ce qu'il faut pour tirer avantage d'un succès, et pas assez pour
-être engagé dans quelque aventure désagréable. Il y avait là une nuance;
-il la saisit pour mettre ses scrupules et sa dignité d'accord avec
-l'intérêt. L'Angleterre avait renoncé à ses projets sur la Corse; mais
-elle n'aurait pas admis que ses alliés fissent quelque nouvelle
-entreprise sur l'île sans elle. Il était donc difficile à son
-représentant de favoriser trop ouvertement les intrigues isolées du
-gouvernement sarde. Charles-Emmanuel pouvait être promptement désabusé
-sur le compte de l'aventurier, et il reprocherait peut-être quelque jour
-à Mann d'avoir trop bien suivi ses instructions. On en veut généralement
-aux gens à qui l'on fait faire des démarches compromettantes et qui
-exécutent trop fidèlement certains ordres. Il est plus habile de
-s'abstenir. Enfin, si Théodore ne trouvait pas à la cour de Turin ce
-qu'il espérait, il harcèlerait le résident de ses plaintes et de ses
-récriminations. Celui-ci savait par expérience que pour faire taire le
-baron il fallait lui donner de l'argent.
-
-Mann se retira donc avec élégance d'une affaire qu'il avait engagée,
-tout en restant le maître de la situation pour le cas où les choses
-viendraient à tourner heureusement.
-
-Le diplomate avait été bien inspiré en se tenant sur la réserve. Le
-projet n'aboutit pas. Théodore alla-t-il à Turin et eut-il une
-conférence avec Charles-Emmanuel? Il est très probable que cette
-entrevue eut lieu, puisque le gouvernement sarde, d'après la lettre de
-Mann, était décidé à s'entendre avec l'aventurier. Le roi de Sardaigne
-s'aperçut-il, dès la première conversation, que Neuhoff n'avait rien de
-ce qu'il fallait pour entreprendre une action énergique? Les exigences
-pécuniaires de Théodore furent-elles jugées exagérées? On peut le
-croire. D'ailleurs, le baron n'était plus jeune. Sa vie avait été une
-suite d'aventures et d'intrigues. Il s'était beaucoup remué et son
-audace devait être émoussée. Il revint en Toscane avec une désillusion
-de plus. Il ne lui restait plus que des espérances du côté de Vienne.
-
-Au début de l'année 1747, Théodore était à Florence, attendant des
-réponses de la cour d'Autriche, à laquelle il avait exposé ses plans. Il
-allait souvent chez Mann, s'obstinant à vouloir lui faire goûter ses
-combinaisons; mais le résident anglais faisait de plus en plus la sourde
-oreille, «sachant que sa cour n'en veut plus rien savoir». Le discrédit
-du baron auprès des Corses était complet, et puis il se trouvait dans un
-état si misérable que cela pourrait coûter cher d'entendre ses
-histoires[795].
-
- [795] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 7 janvier 1747:
- Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-De jour en jour, sa détresse augmentait. Il était logé pauvrement.
-Parfois, il n'avait même pas de pain et il en était réduit à tendre la
-main. Au mois de février, Mann écrivait à Turin: «Le baron de Neuhoff,
-connu par le nom de Théodore, est encore ici et réduit à la dernière
-misère, jusqu'à demander qu'on fasse des contributions pour le soutenir.
-Il ne sort jamais d'une petite auberge où il est logé et dont le maître
-a souvent refusé de lui donner à manger. Il me tourmente tous les jours
-par des lettres et messages, mais je ne suis pas en état de le
-soulager[796].»
-
- [796] Mann à Gorzegno, Florence, le 20 février 1747: _loc. cit._
- Archives d'État de Turin.
-
-Le malheureux roi, pour avoir le nécessaire, avait engagé ses sceaux
-d'argent. De Vienne, on continuait à le bercer de folles espérances.
-Pour mettre ses projets à exécution, il réclamait deux barques armées en
-guerre, un régiment et de l'argent[797].
-
- [797] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 18 février 1747:
- Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-A Florence, on avait formé le nouveau _régiment de marine_. Le grand-duc
-François avait pris le titre de colonel de ce régiment et on équipait
-deux bateaux pour le transporter à Porto-Ferraio. On assurait que ce
-n'était pas là sa véritable destination; on gardait le secret sur
-celle-ci. Comme ces armements concordaient avec la demande de Théodore,
-on concluait qu'ils avaient été faits pour servir ses desseins. Le 24
-février, le chevalier Farinacci était arrivé à Florence, venant de
-Venise. C'était cet aventurier, qui avait conspiré, à Vienne et à Turin,
-pour donner la Corse à qui voudrait la prendre. A son entrée en ville,
-il avait été arrêté, d'après un mandat délivré quelques jours
-auparavant, car on l'attendait. Il était venu à Florence, disait-on,
-pour tuer Théodore et toucher ainsi la prime promise par le Sénat de
-Gênes, suivant l'édit toujours en vigueur[798]. Si des coquins ne
-parvenaient pas à faire leurs affaires en entrant dans les combinaisons
-du baron, ils avaient au moins la ressource de gagner quelque argent en
-l'assassinant.
-
- [798] Lorenzi à Maurepas, Florence, le 4 mars 1747: _Ibidem_.
-
-Un jour Théodore disparut. De suite, le bruit se répandit qu'il était
-allé à Livourne pour s'embarquer. Les deux barques, qui avaient conduit
-le régiment de marine à Porto-Ferraio, venaient justement de rentrer
-dans ce port[799]. Le pauvre baron n'était pas cependant en état de se
-mettre à la tête de quelque entreprise, car, si on ne le voyait plus,
-c'est qu'il était malade. Lorenzi avait su, par une personne très au
-courant de ces intrigues, que la cour de Vienne s'obstinait dans ses
-projets sur la Corse et qu'elle comptait toujours mettre à contribution
-la bonne volonté de Théodore pour les mener à bien. Seulement, on
-hésitait encore un peu, car on n'avait plus grande confiance dans la
-popularité du roi dans l'île. Il avait tellement trompé les
-insulaires[800]!
-
- [799] Lorenzi à Puisieux, qui avait remplacé d'Argenson aux
- affaires étrangères, Florence, le 11 mars 1747: _Ibidem_.
-
- [800] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 18 mars 1747:
- Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Cependant, les desseins de l'Autriche prenaient de la consistance.
-Neuhoff fut bientôt guéri. Il disait qu'il comptait s'embarquer dans un
-mois et demi. On affirmait de plus en plus que le régiment de marine
-n'avait été envoyé à Porto-Ferraio que pour masquer sa véritable
-destination: la Corse[801].
-
- [801] Lorenzi à Puisieux, Florence, les 25 mars et 15 avril 1747:
- _Ibidem_.
-
-Le gouvernement français finit par s'émouvoir de ces manœuvres louches.
-Lorenzi reçut l'ordre de s'éclairer et d'envoyer sans retard des
-renseignements précis[802].
-
- [802] «Vous sentez combien il est intéressant pour nous d'être
- exactement et promptement instruits des suites que pourrait avoir
- le projet qui paraît avoir été formé contre la Corse; et je ne
- crois pas avoir besoin d'exciter à cet égard votre vigilance et
- votre zèle». Puisieux à Lorenzi, Paris, le 25 avril 1747:
- _Ibidem_.
-
-Voici ce que l'envoyé apprit d'une façon sûre.
-
-Quelques mois auparavant, les insulaires avaient présenté un mémoire à
-la reine de Hongrie. Ils proposaient de se soulever en sa faveur si on
-leur fournissait des armes et des munitions. La cour de Vienne avait
-agréé cette offre et expédié un matériel de guerre en Toscane. C'était
-pour cette entreprise qu'on avait levé le régiment de marine; quatre
-autres, de mille hommes chacun, étaient en formation. L'Angleterre, qui
-avait retiré son concours au roi de Sardaigne, quand l'affaire était en
-train, se trouvait mêlée à cette nouvelle combinaison. Une escadre
-anglaise devait appuyer l'expédition autrichienne et forcer Bastia et
-Calvi à se rendre à Marie-Thérèse. Tout était prêt, et on allait passer
-à l'exécution de ce projet, lorsque surgirent des difficultés. Elles
-provenaient des chefs corses qui ne pouvaient pas s'entendre. Les uns
-voulaient se donner à la reine de Hongrie, les autres s'opposaient
-énergiquement à la chose. On attendait qu'ils se fussent mis d'accord.
-Au surplus, le siège de Gênes par les Autrichiens durait toujours; on
-espérait que la ville capitulerait bientôt et, dès qu'elle serait
-tombée, l'expédition de Corse aurait lieu. Le consul de France à
-Livourne avait écrit qu'on attendait Théodore. Il devait passer à
-Porto-Ferraio, et, de là, dans son royaume. «On lui avait préparé
-vingt-quatre habits de livrée verte, parements jaunes et vestes
-galonnées d'argent, pour lui faire sans doute jouer son rôle plus
-décemment.» On espérait que ses sujets tomberaient en admiration devant
-cette mascarade. Un colonel lorrain, au service du grand-duc, était
-désigné pour prendre le commandement des troupes dans l'île. On se
-méfiait, non sans raison, des aptitudes militaires du baron. En
-attendant que tout fût réglé, il se tenait caché dans Florence. Peu de
-personnes parvenaient jusqu'à lui; mais il n'était pas difficile de se
-rendre compte que le gouvernement toscan le protégeait. «L'on voit par
-là que la cour de Vienne met en œuvre, pour augmenter sa puissance,
-toutes sortes de moyens sans trop en examiner la justice ni la
-décence[803].»
-
- [803] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 6 mai 1747: Correspondance
- de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des affaires
- étrangères.
-
-Une expédition n'aurait pas été complète sans une proclamation du roi à
-ses sujets. Du reste, tant qu'il ne s'agissait que de faire des phrases,
-on était sûr de le trouver disposé. Il rédigea donc un édit par lequel
-il promettait son pardon à tous les Corses qui auraient embrassé le
-parti de la république, pourvu qu'ils prissent les armes en faveur de
-Marie-Thérèse. Le gouverneur de l'île d'Elbe, tandis que le régiment de
-marine se préparait, avait fait armer une felouque qu'on pensait
-destinée à transporter Théodore, car les huit rameurs qui la montaient
-étaient habillés de bleu et coiffés de bonnets noirs, à la mode
-anglaise[804]. On envoya trois cents bombes de Livourne à Porto-Ferraio,
-et Neuhoff disait qu'il se mettrait en route dès que Richecourt lui
-aurait remis la somme convenue. Il prétendait aussi que les insulaires
-avaient menacé Rivarola de le pendre s'il ne quittait pas l'île de
-suite[805].
-
- [804] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 13 mai 1747:
- Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [805] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 20 mai 1747: _Ibidem_.
-
-Les semaines s'écoulaient et l'expédition ne partait pas. Les chefs
-corses étaient plus désunis que jamais[806]. Théodore continuait à vivre
-mystérieusement à Florence[807]. Pourtant, il avait touché ses fonds,
-car il avait retiré ses sceaux d'argent, qui étaient en gage chez
-quelque usurier. Cette opération s'était effectuée par l'entremise des
-officiers généraux au service du grand-duc. Ceux-ci le pressaient
-vivement de partir[808].
-
- [806] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 mai 1747: _Ibidem_.
-
- [807] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 juin 1747: _Ibidem_.
-
- [808] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 26 août 1747: _Ibidem_,
- vol. 106.
-
-A la fin d'août, Neuhoff avait quitté Florence et était allé dans une
-maison de campagne aux environs de Pistoia. Il avait fait ce voyage,
-disait-on, pour s'entendre avec un anglais nommé Mills. Cet individu
-venait de Vienne. Il avait été recommandé par Richecourt à un certain
-Yharce, anglais également, capitaine du port de Livourne. Mills avait
-résidé à Pise jusqu'à l'arrivée de Richecourt. Il s'était alors rendu à
-Florence, où il avait eu de nombreuses conférences avec le conseiller de
-la Régence. Il se disait colonel au service de l'Autriche. Mann n'avait
-pu avoir aucun renseignement précis sur lui. On supposait qu'il était
-destiné à commander l'expédition de Corse[809].
-
- [809] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 juin 1747: _Ibidem_,
- vol. 105.
-
-Cependant, l'exécution de ce projet devenait chaque jour plus
-incertaine. On parlait du roi Théodore avec un profond mépris[810].
-
- [810] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 2 septembre 1747:
- Correspondance de Florence, vol. 106. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Soudain, une nouvelle à sensation se répandit dans Florence. Le baron de
-Neuhoff, par l'ordre du grand-duc, avait été chassé de Toscane et
-renvoyé chez lui, en Westphalie. Le gouvernement, écrivait Lorenzi, a
-été «bien aise de s'en défaire sur ce qu'il en a reconnu l'inutilité».
-L'appui que la France donnait aux Génois rendait au surplus très
-difficile toute entreprise sur l'île[811].
-
- [811] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 26 septembre 1747:
- _Ibidem_.
-
-L'expulsion de Théodore surprit tout le monde. Puisieux demanda à son
-agent de vérifier le fait et de découvrir le motif exact de cette
-mesure[812].
-
- [812] «Je voudrais que vous puissiez vérifier si en effet le
- baron de Neuhoff a été renvoyé en Westphalie et quel a été le
- motif qui a déterminé le grand-duc à le chasser de ses états» (en
- chiffres). Puisieux à Lorenzi, Fontainebleau, le 17 octobre 1747:
- _Ibidem_.
-
-Lorenzi envoya son rapport. «J'ai toute la certitude qu'on peut avoir
-dans ces matières que le baron de Neuhoff a été renvoyé en Westphalie,
-car, outre l'avis de son départ, j'ai appris par ceux qui y ont eu la
-main, qu'il était arrivé dans ce pays-là, ainsi que vous aurez pu le
-voir, Monseigneur, dans l'extrait de ma lettre à M. le comte de Maurepas
-du 24 du mois dernier[813]. Ce renvoi a été fait, selon mes notions,
-d'assez bonne grâce et avec l'argent de M. le grand-duc. A l'égard du
-motif qui a déterminé ce prince à se défaire de cet aventurier, j'ai
-tout lieu de croire qu'il est dérivé de ce qu'il est tombé dans le plus
-grand mépris, tant auprès des Anglais que des Corses, et qu'on ne lui
-trouvait point de talent pour recouvrer son crédit, tellement qu'on le
-jugeait absolument inutile, tandis qu'il causait à son gouvernement de
-la dépense et de l'embarras. Au reste, vous aurez vu, Monseigneur, par
-ma dernière, que la révolte dans la Corse est devenue des plus
-sérieuses, si les cours de Vienne, de Turin et de Londres fournissent
-aux rebelles les secours dont ils ont besoin[814].»
-
- [813] «Ces Lorrains qui ont renvoyé le baron Théodore chez lui,
- ont eu avis qu'il y est arrivé. Il paraît que les ennemis ont
- abandonné, au moins pour le présent, leurs projets sur la Corse».
- Lorenzi à Maurepas, Florence, le 24 octobre 1747: _Ibidem_.
-
- [814] Lorenzi à Puisieux (en chiffres), Florence, le 7 novembre
- 1747: Correspondance de Florence, vol. 106. Archives du Ministère
- des affaires étrangères.
-
-Le ministre fut satisfait de ces renseignements et déclara que toute
-nouvelle recherche devenait inutile[815].
-
- [815] Puisieux à Lorenzi, Paris, le 28 novembre 1747: _Ibidem_.
-
-François de Lorraine faisait emprisonner ou expulser ceux avec qui il
-conspirait. Il n'avait pas trouvé dans les habitués de sa _Retirade_ le
-fripon d'une assez haute envergure pour servir utilement ses ambitions.
-Il devait ceindre bientôt la couronne impériale. Il se consola peut-être
-alors de n'avoir pas pu avoir celle de Corse.
-
-Mann dut pousser un soupir de soulagement.
-
-Quant à Théodore, son rôle politique était fini. Les temps sombres
-allaient commencer; le calvaire de la misère se dressait devant lui.
-Pendant neuf ans, il le gravira degré par degré, jusqu'au bout.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
- Théodore en Hollande et en Allemagne.--Il ne veut pas
- abdiquer.--Ses griefs contre les Corses.--Le récit de Mouvet.--Le
- moine et le diplomate.
-
- Le roi de Corse arrive à Londres.--Démarches du ministre de
- Gênes.--Théodore est reçu dans la haute société.--Une
- soirée.--Neuhoff est arrêté pour dettes.--Il reçoit des
- visiteurs.--Un spectacle attrayant.--_Les ténèbres de Corse._
-
- Des membres de la Chambre des Communes vont voir Théodore en
- prison.--Un article de journal.--L'acteur Garrick et le _Roi
- Lear_.--Théodore recouvre la liberté.--Il abandonne le royaume de
- Corse à ses créanciers.--On le remet en prison.--Il en sort
- définitivement.--Le roi et l'ouvrier.--Mort de Théodore.--Le
- marchand d'huile.--Épitaphe.--Un opéra-bouffe.
-
-
-I
-
-Après avoir été chassé de Toscane, Théodore mena en Allemagne et en
-Hollande une existence misérable. Pendant deux ans, on n'entendit guère
-parler de lui. Ses grands projets, ses intrigues avec les puissances qui
-désiraient s'emparer de la Corse, tout cela avait piteusement avorté. Le
-rêve et la chimère avaient dû, dans son esprit, céder la place aux
-brutales préoccupations de la vie matérielle. Il ne s'agissait plus,
-maintenant, de reconquérir un trône; il fallait pourvoir au pain de
-chaque jour. Tous les matins la même besogne devait recommencer: la
-chasse aux écus, l'escroquerie quotidienne.
-
-Le soir, son esprit s'ingéniait sans doute à songer avec quel mensonge
-il pourrait, le lendemain, faire une nouvelle dupe. Mais, parfois, son
-incorrigible ambition reprenait le dessus. Malgré toutes les
-désillusions, il se croyait encore appelé à jouer le rôle de sauveur
-dans les destinées du peuple corse. Qui pensait à lui dans l'île? Douze
-ans s'étaient écoulés depuis que les insulaires avaient posé sur sa tête
-une couronne de laurier. Et douze ans c'est bien long pour conserver la
-fidélité d'un peuple, surtout quand on n'a pas d'argent.
-
-La dernière survivante des dames Fonseca, la sœur Françoise Constance
-recevait parfois des nouvelles du baron. Elle restait sa confidente. Il
-s'épanchait en phrases sonores lorsque des crises d'ambition le
-torturaient encore; il laissait couler sous sa plume les récriminations
-amères d'un homme, qui, arrivé au déclin de sa vie, ne voit dans son
-passé que des agitations stériles. Dans la paix du cloître, la
-religieuse avait médité sur la vanité des grandeurs de ce monde, car, le
-22 juin 1748, elle écrivit à son roi pour lui conseiller de renoncer à
-ses desseins.
-
-Le 25 juillet, il répondit à sa «très chère cousine et amie». La plupart
-de ses lettres étaient interceptées. Celui qui se rendait coupable de
-ces manœuvres déloyales était son correspondant de Cologne, qui avait
-été suborné par le nonce du pape. Cet ambassadeur remplissait plus
-volontiers la charge d'agent de Gênes que celle de ministre du
-Saint-Siège. Il ne recevait aucune nouvelle de Corse. Cependant, il
-avait envoyé quelques munitions dans l'île par un bâtiment anglais.
-Elles avaient été débarquées près d'Aléria; il le savait sûrement. Les
-insulaires semblaient être abandonnés de Dieu. Leur inconstance leur
-portait un grand préjudice. Ils avaient dans les cours une détestable
-réputation. Ses amis lui reprochaient les dépenses qu'il avait faites
-pour ces ingrats. Actuellement, il se trouvait à la campagne, chez un de
-ses parents; après quelques jours de repos, il comptait se rendre à
-Amsterdam. Il continuerait à travailler pour son peuple. «Du reste,
-votre conseil, ma bien chère amie, est bel et bon; mais l'honneur de mon
-nom est engagé de soutenir l'affaire au péril de ma vie.» Tous les
-Corses n'étaient pas perfides. Et quand même le seraient-ils sans
-exception, il voulait n'avoir rien à se reprocher. Il entendait leur
-laisser entièrement l'odieux d'un parjure. Lui, il ne faillirait pas!
-«Enfin, c'est une vilaine tragédie.» Une grande et fatale destinée
-pesait sur son existence. Être né pour un «pareil exploit», quelle
-misère! Ces malheureux opprimés ne l'avaient payé qu'en trahisons et
-maintenant ils étaient «bien justement châtiés de cette manière par
-décret certain de Dieu». L'histoire des païens et des sauvages n'offrait
-rien de semblable à la conduite de ses sujets envers lui[816].
-
- [816] Théodore à la sœur Françoise-Constance Fonseca, le 15
- juillet 1748: _Ribellione di Corsica_, filza no 14/3012. Archives
- d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-En allant de Hambourg à Amsterdam, dans le courant du mois d'août, la
-chaise de poste, où était Théodore, versa. Par miracle, il en fut quitte
-avec quelques contusions à une épaule, à un bras et à la main droite. Il
-allait sans cesse par «voie et par chemin» pour mettre ses affaires en
-ordre; ce n'était pas chose facile: elles étaient toujours bien
-embrouillées. La sœur Fonseca, qui, à certains moments de
-recueillement, souhaitait que le roi renonçât aux vaines grandeurs, émue
-par ses paroles ardentes, reprenait parfois confiance dans les
-contingences humaines. Le 19 juillet, elle lui manda qu'on ne savait
-rien à son sujet, en Corse. Et, cependant, il ne manquait jamais
-d'écrire à chaque occasion. Il avait, au surplus, essayé de faire valoir
-ses droits au congrès tenu à Aix-la-Chapelle, pour mettre fin à la
-guerre de la succession d'Autriche; mais les plénipotentiaires n'avaient
-pas voulu les reconnaître. Tout cela n'était pas gai. Des souvenirs
-mélancoliques lui revenaient à l'esprit. «Cette nuit j'ai fait jour de
-ma naissance, disait-il, et j'espère que l'année que j'entre me sera
-plus heureuse que la passée[817].»
-
- [817] Théodore à la sœur Françoise-Constance Fonseca, le 25 août
- 1748: _loc. cit._
-
-Que fit-il exactement pendant son séjour en Allemagne et en Hollande, de
-1747 à 1749? Il est difficile de déterminer ce point d'une façon
-précise.
-
-Un moine du Brabant, qui, pour vivre, donnait des répétitions de droit
-public aux étudiants de l'Université de Leyde, a écrit la vie de
-Théodore à cette époque. Il a intitulé son factum: _Anecdotes de la vie
-du fameux aventurier Théodore, baron de Neuhoff, pendant les années
-1747, 1748, 1749_[818]. Mais il faut accepter ce récit avec méfiance. Il
-a été composé pour être vendu à la république de Gênes qui, d'ailleurs,
-selon son habitude, a trouvé le moyen de se le procurer sans bourse
-délier. Le moine, pour faire sa cour aux Génois, a noirci Théodore de
-toutes les friponneries. C'est un réquisitoire. Néanmoins, Mouvet, ayant
-fréquenté le baron, pouvait parfaitement avoir connu certaines
-particularités. Seulement, pour en faire de l'argent, il les a
-amplifiées. Il n'aurait eu aucune chance de vendre un panégyrique.
-
- [818] Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-Il raconte que le premier soin du baron, en arrivant à Cologne, après
-son départ forcé de Toscane, aurait été de se faire héberger, pendant
-deux mois, par une dame pieuse, la baronne de E. V..... Pour émouvoir sa
-compassion, il lui raconta une histoire de voleurs. Ses gens, durant son
-voyage, l'avaient totalement dépouillé, ne lui laissant que l'habit
-rouge qu'il avait sur le dos. La bonne dame lui remit neuf cents ducats.
-Elle eut, pour récompense, la satisfaction de payer un nombre infini de
-ports de lettres, car son hôte écrivait sans cesse, à tous les grands de
-la terre, disait-il.
-
-A La Haye, il se serait fait avancer mille ducats par M. Rademacker,
-trésorier du prince d'Orange. Il demandait qu'on lui fournît des
-munitions pour lui permettre de rentrer dans son royaume. Il s'agitait;
-il s'insinuait auprès de tous les personnages et mentait toujours. Il
-avait fait, disait-il, des recrues en soldats et en officiers qu'il
-comptait revêtir d'uniformes bleus, verts et rouges. Il commanda même le
-drap nécessaire à l'équipement de six mille hommes. Cela est assez
-vraisemblable. Il avait l'habitude de faire faire des uniformes pour des
-troupes qui n'existaient que dans son imagination.
-
-En Allemagne, il se retrouva avec d'anciennes connaissances, M. et Mme
-Borscherd, de Cologne. Quelques années auparavant, ceux-ci avaient déjà
-donné l'hospitalité au baron, qui s'était fait remettre par ces bons
-bourgeois des sommes assez rondes, sous prétexte de rechercher des
-trésors cachés dans leurs terres. Il affirmait qu'un esprit habitait
-dans leur propriété. Il fréquentait toutes les sorcières et tous les
-magiciens du voisinage pour donner quelque poids à ses dires. La
-désillusion ne put vaincre l'admiration que ces braves gens eurent
-toujours pour leur hôte. Ils payaient sans marchander.
-
-Dans la suite, Théodore aurait essayé de se glisser jusque dans
-l'entourage du prince d'Orange par l'entremise de Lansberg, représentant
-des États-Généraux à Cologne, dont il avait su se faire un ami en
-l'éblouissant de ses hautes protections. C'était au moment où se tenait
-le congrès d'Aix-la-Chapelle. Le baron, parlant en souverain, avait
-déclaré que les députés des Corses, ses sujets, allaient arriver pour
-prendre part aux conférences, et faire reconnaître solennellement ses
-droits. Les députés ne vinrent pas, mais l'effet était produit. Il parla
-de cette intervention si souvent et avec une telle assurance, qu'on
-finissait par le croire. Après le congrès, Théodore aurait tenté
-l'escroquerie religieuse. En Hollande, il serait allé trouver des
-pasteurs protestants et leur aurait promis, moyennant une honnête somme,
-de faire embrasser aux Corses le culte réformé. Il avait en même temps
-de graves entretiens avec des prêtres catholiques. La situation
-religieuse dans l'île était sérieuse, par suite de l'ambition qu'avaient
-les Anglais de s'emparer du pays. Une fois maîtres de la Corse, ils
-arriveraient peu à peu à implanter le protestantisme. Mais, avec dix
-mille florins, il saurait empêcher cette éventualité de se produire. Il
-remettrait en gage le sceau de son royaume. Les prêtres effrayés
-s'occupèrent de réunir cette somme. Mais ils n'arrivèrent qu'à donner au
-baron de faibles acomptes, qu'il encaissait, en attendant le reste, afin
-de montrer son zèle pour la religion romaine.
-
-A Leyde, il vint trouver un moine, le Père Paul. Celui-ci avait été
-avisé qu'il recevrait la visite d'un seigneur. Théodore, selon son
-habitude, ne s'était pas fait connaître. On causa; le Révérend Père
-était bavard. Il raconta bien des histoires qui circulaient dans le
-pays: on débitait, entr'autres choses, que Sa Majesté corse «faisait
-l'amour à une demoiselle». «Jarnebleu, s'écria Théodore, c'est moi qui
-suis le roi de Corse, et si cela était je le saurais sans doute.» Et il
-se retira en faisant claquer la porte. Le moine se précipita derrière
-lui, en se confondant en excuses sur son intempérance de langage. Le
-religieux fut tellement saisi de cette aventure, qu'il en tomba malade.
-Au milieu de son trouble, un sentiment cependant dominait: la joie
-d'avoir reçu la visite d'une personne «tant caractérisée, honorable et
-respectable». Le Révérend Père racheta sa faute en avançant, ou en
-faisant prêter, par des personnes pieuses, des sommes d'argent au
-monarque.
-
-Afin, sans doute, de compléter la série des filouteries, Théodore aurait
-essayé de l'escroquerie au mariage. Il se serait adressé à différents
-ecclésiastiques, en leur demandant si, parmi leurs dévotes pénitentes,
-il ne se trouverait pas quelque dame possédant du bien, qui voulût être
-reine. Il paraît que les candidates au trône n'auraient pas manqué. Des
-prêtres essayèrent de lui ménager une union sortable. Il n'était pas
-difficile; peu lui importaient l'âge, la naissance, la beauté. Il ne
-regardait qu'à la dot pour soutenir l'éclat de sa couronne. Néanmoins,
-l'affaire du mariage n'aboutit pas. Il ne devait jamais y avoir une
-reine de Corse.
-
-Il faut, dans tous ces racontars de Mouvet, faire la part de
-l'exagération. Il ne faut pas oublier, non plus, que le moine, ayant
-entrepris la difficile et ingrate besogne de soutirer de l'argent à la
-république de Gênes, avait dû agrémenter son récit pour en faire un
-écrit vendable. Il est cependant certain que le nombre de gens dupés par
-Théodore, en Hollande, fut très grand.
-
-Villavecchia, ministre de Gênes à La Haye, avait, suivant les
-instructions de son gouvernement, ouvert une enquête sur les faits et
-gestes du baron dans les Pays-Bas. Le 18 juillet 1749, il transmit au
-Sérénissime Collège un volumineux rapport, dans lequel il donnait des
-détails précis sur Neuhoff et où il racontait ses entrevues avec Mouvet.
-
-Théodore quitta la Hollande au commencement de 1749. Après son départ,
-il continua à entretenir une active correspondance avec des officiers
-des troupes néerlandaises. Ces officiers, ayant peut-être peu de profits
-à servir les États-Généraux, avides de nouveauté, ou bien impressionnés
-par sa faconde, paraissaient avoir une inébranlable confiance en ses
-mirifiques promesses. D'ailleurs, les gens, qui avaient une foi aveugle
-dans sa haute destinée, étaient si nombreux qu'un aventurier de bas
-étage essaya de s'aboucher avec lui pour faire une association. Théodore
-n'accepta pas la combinaison: il ne voulait pas se commettre avec de
-vulgaires escrocs. Il désirait travailler seul. Après le départ du
-baron, cet individu chercha à se faire passer pour le roi de Corse, tant
-à La Haye qu'à Amsterdam. Rien ne manquait à la renommée de Neuhoff, pas
-même la contrefaçon. Et Villavecchia se gaussait de cette «imposture
-faite contre un autre imposteur». Il garantissait le fait.
-
-Théodore recevait, pendant son séjour en Hollande, une grande quantité
-de lettres sous un nom d'emprunt: le baron de Berghen. Par surcroît de
-précaution, la correspondance était envoyée au baron Sporchen, envoyé
-extraordinaire du roi d'Angleterre, en qualité d'Électeur de Hanovre,
-auprès des États-Généraux. Il transmettait ensuite les lettres à
-Théodore. Ce commerce dura jusqu'après le départ de Neuhoff. Le résident
-de Gênes vit un certain nombre de missives adressées à l'aventurier sous
-le couvert du ministre. Théodore laissait à ce dernier le soin de payer
-les frais de poste. L'envoyé extraordinaire en fut bientôt pour cent
-florins, sans pouvoir obtenir aucun remboursement. Le baron Sporchen, au
-dire de Villavecchia, était un homme «avare comme un juif et capable de
-tout sacrifier à l'intérêt». Fatigué de payer sans cesse pour Théodore,
-il écrivit aux correspondants de celui-ci de ne plus faire passer leurs
-lettres par son intermédiaire. Il avait encore quelques dépêches
-destinées à Neuhoff. Il les conserva, espérant ainsi se faire
-rembourser.
-
-Mouvet entre ici en scène.
-
-Le moine avait été l'un des confidents de Théodore en Hollande. Or, le
-baron Sporchen lui devait un peu d'argent. A quelle besogne le diplomate
-l'avait-il donc employé pour être son débiteur? La chose est restée dans
-l'ombre, pour le plus grand bien de la morale politique, sans aucun
-doute. Le moine voulut, un jour, se faire payer. L'envoyé lui remit, en
-fait d'argent, la correspondance adressée à Théodore, qu'il avait gardée
-en garantie de ses débours. Cette histoire est peut-être une invention
-du religieux, qui aurait simplement dérobé les lettres. Toujours est-il
-qu'il essaya de battre monnaie avec ces papiers. Il vint trouver le
-ministre de Gênes, et les lui montra. Les représentants de la
-Sérénissime République n'avaient pas l'habitude de payer à guichets
-ouverts. La conversation s'engagea. Mouvet avoua que Théodore l'avait
-nommé son chapelain, et pendant trois ans, lui avait accordé toute sa
-confiance. Il était redevable de cette distinction à sa réputation
-d'homme intrigant, rusé, hardi, apte aux plus habiles négociations.
-C'était une confession. Mais le moine voulait sans doute en imposer au
-ministre par des apparences de franchise. Chargé par Théodore de
-diverses missions délicates, il l'avait servi fidèlement. C'est ainsi
-qu'il s'était rendu à Aix-la-Chapelle, auprès du comte de Bentinck,
-plénipotentiaire des États-Généraux. Il se trouvait donc être le
-dépositaire de tous les secrets du roi de Corse. Celui-ci était parti en
-le trompant comme tant d'autres, sans payer ce qu'il lui devait. Cette
-conduite était tellement infâme qu'il voulait, non seulement n'avoir
-plus rien de commun avec l'aventurier, mais il désirait s'employer à
-démasquer cet homme indigne et pernicieux, afin de l'empêcher de faire
-encore du mal en trompant quiconque l'approchait. C'est dans cette bonne
-intention qu'il était venu trouver le représentant de la Sérénissime
-République, pour lui faire toutes ces confidences. Et l'honnête moine
-tendit à Villavecchia un cahier de papier, où, dit-il, il avait consigné
-un aperçu de la vie et des fourberies de ce scélérat. Le ministre pensa
-qu'il ne saurait s'entourer de trop de précautions vis-à-vis d'un
-individu inconnu, qui--sans en être prié--se reconnaissait plein de
-malice, qui confessait avoir prêté la main à des friponneries: le
-confident et le complice de Théodore, en somme. C'était bien le rôle
-qu'il avait joué, car Villavecchia voyait que ses dires concordaient
-avec les informations qu'il avait eues d'autre part. Mais il fit
-semblant de ne pas croire à «tant de belles choses». Il ne parut
-convaincu ni des bonnes intentions de Mouvet de punir l'aventurier, ni
-de l'efficacité des moyens pour amener ce châtiment. Il n'était pas
-disposé, au surplus, à se casser la tête avec toutes ces nouvelles. Le
-Sérénissime Collège méprisait les machinations d'un malheureux et
-impuissant aventurier. La république était au-dessus de ces misérables
-intrigues. Elle les connaissait parfaitement et, par dignité et par
-clémence, elle ne ferait rien pour en interrompre le cours. La vendetta
-guettait Neuhoff. Il le savait; et, s'il parlait encore de la fidélité
-que lui conservaient les insulaires, c'était uniquement pour faire des
-dupes. Les rebelles, dans un moment d'égarement, trompés par ses
-promesses, l'avaient pris pour chef, mais, cruellement désillusionnés,
-ils auraient exercé contre lui la plus implacable vengeance s'il ne
-s'était pas enfui à temps. La république considérait avec sérénité les
-tristes effets de la crédulité des révoltés. Elle attendait avec calme
-le moment où ses sujets reviendraient d'eux-mêmes à une plus saine
-appréciation des hommes et des choses. Leurs yeux s'ouvriraient et, si
-jamais Théodore s'avisait de rentrer en Corse, il trouverait, sûrement,
-la punition de ses crimes.
-
-Villavecchia débita son discours sur un ton sincère et dégagé. Il essaya
-de mettre dans ses paroles la répugnance qu'il éprouvait à s'occuper de
-ces affaires.--C'est lui qui le dit.--Le moine insista, reprenant en
-détail tout ce qu'il prétendait savoir afin de persuader son
-interlocuteur et d'exciter sa curiosité. Il racontait ses histoires en
-graduant ses effets et en pratiquant l'art des réticences après avoir
-glissé quelque détail alléchant. L'agent de Gênes essaya de le mettre en
-contradiction avec lui-même, pour voir s'il disait la vérité. Il fut
-assez rusé pour ne pas tomber dans le piège. Néanmoins, le ministre se
-tint sur ses gardes, car il s'aperçut que la démarche du religieux avait
-pour but d'obtenir une récompense en bons écus. Le désir d'empêcher de
-nouvelles fourberies, en dévoilant les turpitudes de ce misérable,
-passait au second plan. Les diplomates génois étaient fort perspicaces
-en général. Mouvet insista pour que le résident prît connaissance de son
-écrit; il lui dit qu'il reviendrait dans deux jours afin de savoir la
-réponse de Son Excellence. Villavecchia fit le dégoûté et reçut le
-cahier du bout des doigts. Mais, à peine le moine était-il sorti, que
-l'agent de Gênes appela ses scribes et fit faire deux copies du long
-mémoire. Il en transmit une au Sérénissime Collège et conserva l'autre.
-Lorsque le religieux revint, Villavecchia lui rendit son élucubration,
-disant qu'il l'avait parcourue à la hâte et non sans fatigue, en raison
-de son état de maladie. Il montra encore le peu de cas qu'il faisait de
-cette littérature, de façon à ce que Mouvet ne pût pas soupçonner que
-son écrit eût été copié. La plupart des noms propres étaient restés en
-blanc sur l'original. Au cours de la conversation, le ministre essaya
-d'amener le moine à des révélations qui lui permissent de rétablir les
-noms. Il y réussit, et le récit put être complété. Après en avoir tiré
-ce qu'il désirait savoir, Villavecchia répéta à son interlocuteur tout
-ce qu'il lui avait dit dans leur première conférence. Celui-ci ne put
-cacher sa déception. Il proposa de développer son écrit; la matière
-était inépuisable. Il pourrait aussi préciser davantage, et, au besoin,
-le traduire en latin. Le diplomate refusa. Mouvet répliqua que la
-république aurait tort de mépriser les intrigues de Théodore. Celui-ci
-ne désarmait pas. Actuellement, à la vérité, il ne pouvait faire aucun
-tort aux Génois; mais un jour viendrait peut-être, où l'on serait obligé
-de compter avec lui. Il était bien vu à la cour de Londres. Le duc de
-Newcastle était son ami. Il avait des intelligences en Corse et en
-Italie. Des négociants, des officiers, de simples particuliers, des
-personnages politiques paraissaient, un peu partout, disposés à lui
-donner leur appui et à lui fournir de l'argent. Six cent mille livres de
-poudre étaient prêtes à embarquer à Amsterdam.
-
-Villavecchia demanda au moine pourquoi il lui disait toutes ces choses;
-où il voulait en venir. Le professeur de droit s'embarrassa dans les
-faux-fuyants, dans un maquis de paroles vagues, protestant de ses bonnes
-intentions. Il avait seulement en vue le profit que la république
-pourrait tirer de ses confidences. Puis, se rapprochant du ministre, il
-lui dit qu'il était à même de ruser avec Théodore. Sous le prétexte
-d'une aide puissante s'offrant à lui, on pourrait facilement l'attirer
-en Hollande, ou ailleurs, et là, on le traiterait comme on traite un
-perturbateur de la tranquillité publique pour l'empêcher de nuire.
-Villavecchia répondit qu'il n'en voyait pas la nécessité. Son
-gouvernement n'entrerait sûrement pas dans cette voie et lui,
-personnellement, n'était pas disposé à se mêler d'une pareille affaire.
-L'entretien prit fin. Mais l'agent de Gênes désirait ne pas décourager
-complètement le moine; il tenait à l'avoir sous la main; il l'engagea
-donc à revenir le trouver si jamais il apprenait quelque nouvelle
-sérieuse, digne d'attention, et dont on pourrait facilement vérifier
-l'exactitude. Si réellement ses intentions de servir la république
-étaient sincères, si ses actes s'inspiraient toujours de la plus entière
-loyauté, on verrait alors ce qu'on pourrait faire en sa faveur. L'ironie
-était d'autant plus cruelle que, dans la main qui le congédiait, il n'y
-avait point d'argent. Mouvet en fut pour sa trahison; et le
-représentant de Gênes eut la conscience tranquille d'un homme qui a
-filouté un fripon. Sans donner un sou, il avait eu l'écrit que le
-traître se proposait de lui vendre. Et il terminait son rapport en
-témoignant le peu de confiance qu'il avait en cet homme[819].
-
- [819] Félix-Vincent Villavecchia au Sérénissime Collège, La Haye,
- le 18 juillet 1749: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes,
- archives secrètes.
-
-Quant au roi de Corse, à bout de ressources, ne sachant plus à qui
-demander, il partit pour aller s'asseoir au foyer britannique. Il
-voulait encore solliciter les grands seigneurs anglais pour avoir au
-moins le gîte et le pain quotidien. Il devait trouver l'un et l'autre en
-prison.
-
-
-II
-
-Théodore était arrivé à Londres au commencement de janvier 1749,
-accompagné de deux piémontais «Bersin et Monmartin»[820]. Gastaldi,
-ministre de Gênes en Angleterre, dans une dépêche à son gouvernement,
-nomme ainsi les acolytes du baron. Bersin nous est inconnu. Il restera
-dans l'ombre. Nous n'y perdrons pas grand'chose, car on connaît la
-valeur morale de ceux qui entouraient le monarque déchu. Dans
-_Monmartin_, on retrouve aisément le chevalier Saint-Martin, qui avait
-des rendez-vous nocturnes dans les jardins publics de Rome avec l'agent
-de la république, et qui communiquait à ce dernier les lettres de la
-bonne sœur Fonseca, l'amie dévouée de Neuhoff. Saint-Martin avait donc
-abandonné le métier peu lucratif d'espion de Gênes, pour s'attacher de
-nouveau à la fortune du roi de Corse, quitte à le trahir, au besoin.
-
- [820] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 20 janvier
- 1749: _Busta Inghilterra no 15 (1748-1756)_. _Ibidem._
-
-L'arrivée de Théodore et de ses deux amis fut entourée de mystère. Ce
-baron allemand avait décidément quelque chose de vénitien dans ses
-allures. Il se plaisait dans les conspirations; il aimait l'ombre, le
-déguisement, le masque. Il prit un logement dans Mount Street, Grosvenor
-Square[821], et se fit appeler le baron Stein[822].
-
- [821] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 139.
-
- [822] Durand, ambassadeur extraordinaire provisoire de France en
- Angleterre, à Puisieux, Londres, le 6 février 1749:
- Correspondance d'Angleterre, vol. 425. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Les deux compagnons allèrent, sans tarder, trouver Hop, envoyé des
-Pays-Bas à Londres. Celui-ci leur remit plusieurs lettres pour Neuhoff.
-Le ministre hollandais vint en personne lui rendre visite. Non content
-de lui donner cette marque de déférence, il l'introduisit dans le monde
-sous son faux nom[823]. Théodore parut aux réceptions de Hop et de
-Munichausen, ministre de Hanovre. Gastaldi fut très scandalisé de voir
-l'aventurier admis dans les cercles diplomatiques. Selon lui, Hop
-agissait par curiosité plutôt que par malice, sans songer à tramer, avec
-le baron, quelque noir complot[824]. Aussi n'avait-il voulu lui faire
-directement aucune représentation, mais il comptait porter ses doléances
-au duc de Bedford. En attendant, il écrivit à Villavecchia, à la Haye,
-pour savoir si les États-Généraux approuvaient ces intrigues.
-
- [823] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 20 janvier
- 1749: _loc. cit._
-
- [824] Même dépêche de Gastaldi, 20 janvier 1749.--Durand à
- Puisieux, Londres, le 6 février 1749: _loc. cit._
-
-L'envoyé génois alla, en effet, se plaindre aux ministres du roi
-d'Angleterre. Sans préambule, il demanda que Théodore fût expulsé de la
-Grande-Bretagne.
-
---«Avez-vous reçu de votre gouvernement des instructions particulières à
-ce sujet?», répliqua Bedford. Gastaldi répondit qu'il ne pouvait pas en
-avoir encore; «mais, ajouta-t-il, si j'avais exécuté les ordres qui
-m'ont été précédemment donnés, je vous aurais prié de faire arrêter
-l'aventurier et de l'envoyer enchaîné à Gênes.» Le duc haussa les
-épaules et déclara qu'il prévoyait à cela beaucoup de difficultés, car,
-en Angleterre, on n'expulsait personne du royaume sur la demande d'un
-ministre étranger, sauf pour raison de guerre, de conspiration ou
-d'outrage au roi. Gastaldi invoqua le traité passé entre la France et la
-république de Gênes. Il retourna la question dans tous les sens; il ne
-put obtenir que de vagues paroles. Bedford l'engagea à écrire de nouveau
-à ses chefs afin de connaître leurs intentions formelles. Si, entre
-temps, Neuhoff osait afficher publiquement ses prétentions, on pourrait
-lui dire à l'oreille des choses qui ne lui feraient pas plaisir.
-Gastaldi, au surplus, devait être bien convaincu que l'Angleterre
-n'avait rien à faire avec cet aventurier devenu la risée de tout le
-monde et que le roi méprisait profondément. «Je ne doute pas de tout ce
-que vous me dites», répliqua le ministre génois. Il ajouta que le
-gouvernement anglais, quelques années auparavant, lui avait fourni aide
-et protection, au grand préjudice de la république. Ce fait retardait la
-soumission complète de l'île. Bedford ne releva pas cette attaque
-directe. Gastaldi se plaignit alors de ce que l'envoyé de Hollande ne
-craignait pas d'introduire Théodore dans sa société. Newcastle déclara
-que Neuhoff lui avait fait demander une audience, mais il n'entendait le
-recevoir à aucun titre[825]. L'entretien prit fin sur ces mots. En
-sortant, Gastaldi dut être bien persuadé qu'il n'obtiendrait jamais rien
-des ministres anglais.
-
- [825] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 21 janvier
- 1749: _loc. cit._
-
-Un homme tel que Théodore ne pouvait pas passer longtemps inaperçu. Le
-roi de Corse, dont les aventures avaient défrayé l'univers, perça
-bientôt sous le baron de Stein. La société de Londres, curieuse et
-railleuse, le rechercha. Il fut principalement admis chez le chevalier
-Schaub, un suisse, qui avait rempli plusieurs missions en Europe pour le
-compte du gouvernement anglais. Ce Schaub et sa femme étaient très
-lancés dans l'aristocratie anglaise. Le prince de Galles les honorait de
-son amitié. Lady Schaub avait affirmé à une personne de qualité, très
-liée avec le ministre de Gênes et digne de foi, que Neuhoff attendait un
-navire qui devait le transporter en Corse[826].
-
- [826] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 3 février
- 1749: _loc. cit._
-
-Les gens, qui rapportaient de pareilles histoires à Gastaldi, se
-moquaient de lui, mais il prenait tout ce qui concernait Théodore au
-tragique; il fut au désespoir. Il ne voyait pas que les gens du monde
-voulaient rire et s'amuser. Il était trop choqué pour envisager la chose
-par le côté plaisant. Ce scélérat, ce fourbe, cet ennemi de la
-république l'hypnotisait. Il ne devait assurément plus sortir de chez
-lui, pour ne pas s'exposer à rencontrer l'aventurier dans quelque
-soirée. Un de ces grands seigneurs anglais, sceptiques et ironiques,
-n'aurait pas manqué de lui présenter le roi de Corse. Le diplomate, qui
-n'était pas homme d'esprit, eût difficilement soutenu le choc et il
-avait peut-être le pressentiment que les rieurs n'auraient pas été de
-son côté.
-
-Il alla verser ses chagrins dans le sein du secrétaire de Newcastle. Il
-lui raconta, avec naïveté, les intrigues de Schaub qui avait, selon lui,
-la déplorable habitude de se mêler des affaires qui ne le regardaient
-pas. Il le supplia d'agir auprès du duc pour que Théodore fût
-ignominieusement chassé de façon à ce que l'Angleterre montrât aux
-Corses combien elle désapprouvait leur obstination dans la révolte. Le
-commis se récria. On devait être bien persuadé que la cour ne songeait
-nullement au baron. Il faudrait que les Anglais eussent perdu
-complètement le sens commun pour essayer d'entretenir l'agitation en
-Corse sous le couvert de cet aventurier. Il promit au diplomate d'en
-parler à son maître. Gastaldi se retira bien convaincu de la sincérité
-de ces paroles[827].
-
- [827] _Ibidem._
-
-Les Schaub continuaient à recevoir Théodore. Ils organisèrent des
-réceptions en son honneur. «Je vais demain chez lady Schaub prendre une
-tasse de café avec le roi Théodore», écrivait Horace Walpole à son ami
-Mann. «Je suis curieux de le voir, quoique je n'aime pas en général les
-spectacles; je me contente de la toile peinte à l'huile qui pend dehors
-et qui les représente, image à laquelle ils ressemblent rarement,
-d'ailleurs[828].»
-
- [828] Horace Walpole à Horace Mann, Londres, Arlington street, le
- 23 mars 1749: _op. cit._
-
-En même temps que Neuhoff, il y avait à Londres deux rois nègres que la
-société choyait beaucoup. C'était la mode de les recevoir[829]. Les
-princes exotiques, de couleur noire ou jaune, n'ont jamais été rares;
-mais le roi de Corse, le premier, l'unique, constituait une attraction
-puissante. L'idée de le rencontrer, de lui parler, de lui faire raconter
-ses aventures, était bien faite pour exciter la curiosité du mondain le
-plus désœuvré. Comme la maîtresse de maison qui pouvait l'offrir à ses
-invités devait être fière! Et cette pauvre Majesté, loqueteuse et
-besogneuse, quel beau sujet de raillerie pour ces gens charitables, qui
-forment ce qu'on appelle la haute société!
-
- [829] _Ibidem._
-
-Walpole espérait s'amuser à faire bavarder Théodore à la réunion de lady
-Schaub; il en fut pour ses frais. Neuhoff n'ouvrit pas la bouche.
-Walpole cependant se montra aimable, enjoué; il déploya les grâces et
-les séductions de son esprit. Il parla au monarque de son royaume, et
-l'appela «Sa Majesté» avec des airs de respect. Les convives,
-entr'autres lord March et sir Hanbury Williams, se divertirent beaucoup
-de cette comédie. Et finalement déçus par le silence obstiné de Neuhoff,
-ces gens le jugèrent bête et orgueilleux[830]. Mais le malheureux ne
-sentait-il pas tout ce qu'il y avait d'ironie méchante sous la déférence
-de ces grands seigneurs? On le ridiculisait en s'entretenant avec lui
-comme on aurait parlé à un souverain. On le bafouait avec des airs
-aimables et le sourire aux lèvres. Ces gens heureux, riches et repus,
-s'amusaient de sa misère. Ils trouvaient sans doute très drôle de voir
-un roi qui avait faim et qui était traqué par ses créanciers. Théodore
-préféra se taire: ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où il
-montra un peu de dignité.
-
- [830] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140.
-
-De tout temps, il avait eu à Londres des succès de curiosité. Il se
-trouva même un industriel qui sut en tirer profit. Lévis-Mirepoix,
-ambassadeur de France, raconte ce trait de «la badauderie anglaise» au
-sujet du roi de Corse. «Dans le temps de ses premières et plus
-florissantes prospérités, un quidam, qui avait loué la chambre que cet
-aventurier occupait à Londres avant de partir pour son expédition,
-imagina de la montrer au public pour un schelling par tête. La foule y
-fut grande et le susdit quidam y fit très bien ses affaires[831].» Mais,
-à Théodore la badauderie anglaise ne rapportait pas d'argent. Il vivait
-misérablement, secouru par la charité de quelques particuliers qu'il
-avait connus, jadis, dans des temps meilleurs[832].
-
- [831] Lévis-Mirepoix à Puisieux, Londres, le 4 octobre 1749:
- Correspondance d'Angleterre, vol. 425. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [832] Lévis-Mirepoix à Puisieux, Londres, le 25 septembre 1749:
- _loc. cit._
-
-Le 21 décembre, il fut arrêté pour une somme de quatre cents livres
-sterling. Quatre autres créanciers importants surgirent aussitôt. En
-mandant cette nouvelle à son gouvernement, Gastaldi ajoutait que selon
-toute probabilité, en raison de l'énormité de ses dettes, l'aventurier
-finirait ses jours dans un étroit cachot. Pour faire arrêter le
-malheureux Théodore, on avait usé d'une ruse. Sachant qu'il était
-traqué, il s'était réfugié dans un endroit privilégié. Cet asile
-inviolable ne pouvait être qu'une ambassade. Il n'est pas
-invraisemblable que Neuhoff ait été recueilli par son ami Hop, le
-ministre de Hollande. Un espion dévoila la retraite du roi. Qui fut le
-traître en cette circonstance? Un individu taillé comme le Saint-Martin;
-lui-même peut-être. Mais, pour prendre le débiteur, il fallait l'attirer
-au dehors. On lui envoya donc une fausse lettre de milord Carteret,
-avec qui il était lié, le priant de passer sans retard chez lui pour une
-affaire très importante. Plein de bonheur et d'espérance, Théodore
-sortit aussitôt et lorsqu'il fut dans la rue on l'arrêta. Tout à la
-joie, Gastaldi trouva le stratagème «_bellissimo_», très beau, sans
-penser qu'il fût l'œuvre d'un misérable espion doublé d'un faussaire.
-Ce que le ministre génois jugea moins admirable, ce fut de voir le
-traître venir lui demander une récompense. «Il s'est mal adressé, écrit
-Gastaldi, et cela ne m'a pas coûté un sou.» Peu de personnes
-connaissaient à Londres cet événement, que le représentant de Gênes
-appelle un «succès». Il l'apprit au duc de Bedford qui, à cette
-nouvelle, fut pris du fou rire[833]. Théodore chercha les moyens de
-sortir de prison. Il lui fallait ou payer ou avoir des cautions. Le
-second moyen paraissait plus praticable. Il trouva, en effet, un homme
-de bonne volonté, qui voulut bien se porter garant pour lui; mais cela
-ne suffit pas. D'autres créanciers ayant paru, l'arrestation fut
-maintenue[834].
-
- [833] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 25 décembre
- 1749: _loc. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140.
-
- [834] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 1er janvier
- 1750: _loc. cit._
-
-Théodore devait cinq cents livres sterling à un individu chez qui il
-avait logé. Après l'incarcération du baron, cet individu vint chez
-Gastaldi. Il lui dit qu'il avait dans sa maison un ballot appartenant à
-Neuhoff, dans lequel étaient beaucoup de lettres des mécontents de
-Corse. De son cachot, l'aventurier avait fait plusieurs fois demander
-ces documents, d'une façon très pressante. Le logeur n'entendait pas les
-lui rendre avant d'avoir été payé; il avait en conséquence scellé le
-paquet. Gastaldi pensait qu'il ne serait pas très difficile d'avoir ces
-papiers, moyennant une petite somme, mais avant de rien offrir, il
-désirait recevoir les instructions du Sérénissime Collège[835]. Celui-ci
-délibéra sur cette dépêche. Il décida qu'on accuserait réception au
-ministre en le remerciant et en le priant de continuer à déployer son
-zèle[836]. Quant à la question d'argent, pas un mot, comme toujours!
-
- [835] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 29 janvier
- 1750: _loc. cit._
-
- [836] Délibération du Sérénissime Collège, du 11 février 1750:
- _loc. cit._
-
-Malgré le séjour forcé au «Banc du Roi», la prison pour dettes,
-peut-être même à cause de cela, la célébrité de Théodore s'accrut à
-Londres. La haute société trouvait que l'aventure prenait un caractère
-tout à fait original. Ces gens, si respectueux du principe monarchique
-chez eux, jugeaient fort plaisant de voir un souverain incarcéré par des
-créanciers hargneux, comme un vil manant. Walpole estima la chose si
-drôle qu'il émit l'idée d'envoyer Hogarth, le graveur en renom, le
-créateur de la caricature anglaise, pour faire le portrait du roi sous
-les verrous[837].
-
- [837] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140.
-
-Les visiteurs affluèrent, affamés de la curiosité de voir ce monarque
-dans son cachot, et d'entendre le récit de ses aventures. Théodore qui,
-dans le monde, sous les politesses railleuses des nobles lords, avait eu
-le sentiment de sa déchéance, s'était ressaisi en prison. Il semblait
-que le malheur lui donnât une auréole nouvelle. Sa sotte vanité reprit
-le dessus. Il se montra pompeux, assoiffé de gloriole, entraîné par ce
-vertige des grandeurs qui, dans le cours de sa vie, avait inspiré tous
-ses actes. Il pensait sans doute cacher sa misère sous le masque de la
-dignité, comme on recouvre d'un manteau des vêtements en loques. Il
-avait un grabat dans sa cellule; il en fit un trône. Un méchant ciel de
-lit lui servit de baldaquin. Assis là dans une attitude de roi, il
-recevait les visiteurs. Chaque jour ils étaient nombreux: des grands
-seigneurs, des bourgeois, des littérateurs, des comédiens[838], qui
-voulaient peut-être se perfectionner dans leur art en prenant des
-leçons. Ah! ce ne devait pas être un spectacle banal! Et puis, quel
-charme à entendre Théodore raconter sa vie, reposant sur ce trône du
-«Banc du Roi», trône moins éphémère pour lui que celui de Corse!
-D'abord sa jeunesse. Joli page de Madame, il avait vécu à la cour de
-France; ses souvenirs pouvaient remonter au Grand Roi, à Mme de
-Maintenon, au Régent. Mais son plus beau titre de gloire avait été de se
-sacrifier pour donner la liberté au peuple corse. Après la rencontre, à
-Savone et à Gênes, des insulaires, c'était le débarquement à Aléria, au
-milieu des salves, dont l'écho fit trembler la république. Les patriotes
-venaient vers lui en chantant. Il était le messie. Vêtu comme le Grand
-Seigneur, il avait distribué des bottes orientales et des sequins d'or.
-L'enthousiasme des peuples était immense: sur tout son parcours on
-l'acclamait. Et le jour glorieux du couronnement dans Alesani; son
-entrée triomphale dans l'église, la couronne de laurier au front, sa
-canne à bec de corbin à la main comme sceptre, le _Te Deum_ chanté en
-grande pompe et le cri de: _Vive notre roi!_ sortant de mille poitrines!
-Hélas! après c'était la trahison, le départ, la recherche des secours.
-Une confiance invincible dans son étoile l'avait soutenu aux heures de
-défaillance, quand sa vie lui apparaissait comme une sombre tragédie. Et
-puis, n'était-il pas marqué par le destin pour faire le bonheur des
-Corses? Il avait connu de hauts et de puissants personnages; il avait
-traité avec eux. Mais les infâmes Génois ne cessaient de le poursuivre
-de leurs haines, de l'accabler des plus noires calomnies. Le tribunal
-des inquisiteurs d'État avait essayé de l'envoûter et de le faire
-assassiner! Il ne désespérait pourtant pas de retourner plein de gloire
-dans l'île et de voir le peuple, à ses pieds, entonnant le bel hymne de
-la reconnaissance. Voilà ce qu'il devait raconter à ses visiteurs,
-laissant dans l'ombre bien des particularités de sa vie. Et les gens
-sortaient éblouis, amusés surtout. Ceux qui avaient trouvé le spectacle
-à leur goût, laissaient une aumône. La misère du roi était grande. Des
-personnes, émues de son sort, lui envoyaient parfois de petits secours.
-Parmi celles-ci, étaient lord Grenville (Carteret) et lady
-Yarmouth[839]! Du reste, Théodore n'était pas ingrat. Il décora
-quelques-uns de ses visiteurs, les plus notables et les plus
-charitables. Dans la prison, d'où il ne devait sortir que pour mourir,
-il créait des chevaliers de son ordre: l'_Ordre de la Délivrance!_ En
-1800, on voyait encore à Londres un vieux gentilhomme qui avait été
-ainsi décoré par le roi Théodore[840].
-
-[Illustration]
-
-Fac-similé de l'écriture de THÉODORE DE NEUHOFF.
-
-D'après une lettre qui se trouve aux Archives du Ministère des affaires
-étrangères, _Correspondance de Corse, vol. 3_.
-
- [838] _Ibidem_, p. 141.
-
- [839] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 141.
-
- [840] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 141.
-
-Mais le cachot lui semblait dur. Il s'ingéniait à en sortir. Il écrivit
-pour qu'on intervînt auprès d'un conseiller bien au courant de ses
-affaires, il lui fallait de l'argent sans tarder. Il ne voulait pas
-rester un jour de plus «dans cette maison»; si on ne pouvait faire la
-somme suffisante pour le libérer entièrement, il demandait qu'on lui
-procurât au moins de quoi donner des acomptes. Une femme, encouragée par
-ses ennemis, venait à tout moment «l'affronter». C'était
-intolérable[841].
-
- [841] Lettre de Théodore de Neuhoff, du 11 juillet 1750:
- Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Quelle était cette mégère? Une créancière sans doute, qui réclamait plus
-bruyamment que les autres. Mais ces insultes lui étaient très sensibles;
-il aimait mieux l'ironie polie des gens du monde. L'argent ne vint pas,
-car le malheureux resta en prison.
-
-Tandis que les Anglais se livraient au sport d'aller gouailler le pauvre
-monarque au «Banc du Roi», un individu cherchait à soutirer de l'argent
-au gouvernement français au moyen de l'aventure fâcheuse arrivée à
-Neuhoff. Il se nommait Gautier et habitait Tennis Court, no 3. Il était
-provençal. Le maréchal de Belle-Isle l'avait connu pendant sa détention
-en Angleterre. Il lui avait même accordé sa protection pour une affaire
-d'héritage. Ce fut donc au maréchal que Gautier fit ses offres de
-service, dans deux longues lettres. Belle-Isle les transmit à Puisieux
-par acquit de conscience, en faisant sur leur contenu de prudentes
-réserves et en demandant ce qu'il devait répondre[842].
-
- [842] Le maréchal de Belle-Isle à Puisieux, Metz, le 7 août 1750:
- _Ibidem_.
-
-Gautier écrivait que Théodore, ayant entendu parler de lui, l'avait fait
-prier de venir le voir. Le roi de Corse s'imaginait qu'il pourrait lui
-fournir les moyens de sortir de prison. Le 11 juillet 1750, il s'était
-rendu au «Banc du Roi», où il avait eu avec Neuhoff un entretien qui
-avait duré trois heures. Au cours de la conversation, Théodore avait
-montré plusieurs lettres de date récente, qui lui étaient parvenues de
-Corse, de Livourne et même de Gênes. Gautier lut ces lettres
-attentivement. Le contenu lui en parut si grave qu'il avait été sur le
-point de partir pour la France afin d'informer le gouvernement des noirs
-complots qui se tramaient. Mais il avait été retenu par la pensée de
-pouvoir démasquer plus complètement ces intrigues en continuant à faire
-bavarder le souverain. Il fallait à ce dernier quinze cents livres
-sterling pour se libérer. Il se montrait disposé à donner en garantie de
-cette somme les sceaux de son royaume, ainsi que tous les documents de
-sa chancellerie. Gautier proposait donc l'affaire suivante. On lui
-avancerait la somme nécessaire pour désintéresser ses créanciers.
-Moyennant cette avance, on entrerait en possession des sceaux et des
-papiers. Après quoi, le roi de Corse restant à la discrétion du prêteur,
-celui-ci pourrait à tout moment le faire remettre en prison[843].
-C'était simple et expéditif. Le procédé manquait peut-être de
-délicatesse; mais les gens qui trafiquaient de l'aventure de Théodore ne
-s'arrêtaient pas à cela. Gautier voulut impressionner Belle-Isle par des
-révélations à sensation. Quatre jours plus tard, il prit de nouveau la
-plume. En Corse et sur les côtes d'Italie un complot s'organisait, un
-complot sanguinaire! Le roi de France entretenait encore dans l'île un
-petit corps d'armée. Il ne s'agissait rien de moins qu'à «faire chanter
-à ces troupes les Ténèbres de Corse, sur le même ton que les Français
-chantèrent autrefois les Vêpres de Sicile». Huit cents hommes armés
-étaient débarqués en Corse pour opérer ce massacre. D'autres conjurés se
-trouvaient prêts: ils étaient nombreux; il y en avait partout. Moyennant
-quinze cents guinées, on pourrait empêcher ce carnage. Ce n'était pas
-cher. Gautier ajoutait que le ministre de Gênes, Gastaldi, avait fait
-des propositions à Théodore pour avoir les sceaux et la chancellerie,
-mais celui-ci ne voulait en aucune façon traiter avec les Génois[844].
-Cela est peu vraisemblable. La république, d'un coté, n'entendait pas
-débourser d'argent. Neuhoff, de l'autre, aurait difficilement résisté
-aux propositions génoises si elles avaient été accompagnées d'une forte
-somme.
-
- [843] Gautier à Belle-Isle, Londres, le 12 juillet 1750:
- Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
- [844] Gautier à Belle-Isle, Londres, le 16 juillet 1750:
- Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des
- affaires étrangères.
-
-Le gouvernement français ne jugea pas utile de négocier l'affaire
-proposée par Gautier[845]. Néanmoins, Puisieux informa Cursay,
-commandant des troupes françaises en Corse, du complot qu'on disait
-tramé pour renouveler les Vêpres Siciliennes. Il ajoutait que,
-d'ailleurs, il croyait peu à ces bruits[846]. Cursay répondit que les
-Français étaient fort tranquilles dans l'île et qu'il n'y avait rien à
-craindre[847]. C'était l'exacte vérité.
-
- [845] Puisieux à Belle-Isle, Versailles, le 18 août 1750:
- _Ibidem_.
-
- [846] Puisieux à Cursay, Versailles, le 11 août 1750: _Ibidem_.
-
- [847] Cursay à Puisieux, Bastia, le 26 août 1750: _Ibidem_.
-
-Les _Ténèbres de Corse_ ne furent jamais chantés; le gouvernement
-français ne chanta pas non plus, et le baron resta en prison.
-
-
-III
-
-Deux années s'écoulèrent. La mode d'aller voir le roi Théodore persista
-parmi la société de Londres. Neuhoff continuait à chercher les moyens de
-quitter «cette maison». Il combinait, il furetait, il négociait. Mais
-comment trouver la somme? Où était l'homme compatissant qui lui
-viendrait en aide? Il devait sur le visage de chacun de ses visiteurs
-épier un signe de pitié, surprendre dans les paroles qu'on lui adressait
-un témoignage de commisération. Mais l'âme généreuse, capable de
-charité, ne se trouvait pas parmi ces mondains. On lui faisait l'aumône;
-ceux qui s'en allaient satisfaits du spectacle jugeaient avoir
-suffisamment payé leur amusement d'un peu de monnaie. Quant à tenter
-quelque chose pour lui rendre la liberté, nul n'y songeait. Et c'est
-dans ces années sombres, passées entre les murs d'un cachot, que la
-destinée du pauvre monarque prit réellement les allures d'une tragédie.
-Sa vie ressemblait à une comédie de Regnard, dont Shakespeare aurait
-écrit le dénoûment!
-
-Après avoir subi les sarcasmes des gens nobles, Théodore dut affronter
-les railleries du monde officiel. La mode ne franchit généralement pas
-le seuil des enceintes parlementaires. Mais la renommée du roi de Corse
-était si grande; on parlait tellement de lui en termes comiques que la
-curiosité de le voir s'infiltra jusqu'au sein du Parlement. La Chambre
-des Communes s'occupait, à ce moment-là, de la situation des débiteurs
-incarcérés. Une commission fut nommée pour examiner le régime auquel les
-prisonniers étaient soumis. Ce fut un bon prétexte pour quelques députés
-de se rendre auprès de Théodore. Ils l'interrogèrent longuement avec des
-airs respectueux, l'appelant Sa Majesté[848] tout comme les autres, qui
-le tournaient en dérision.
-
- [848] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 142.
-
-Un journal venait de se fonder à Londres, _The World_. Quelques grands
-seigneurs y publiaient des articles. Parmi ces publicistes amateurs se
-trouvaient notamment lord March et Horace Walpole[849]. Ce dernier sous
-le nom de Fitz-Adam, fit paraître dans le no 8, à la date du 22 février
-1753, un appel à la charité publique en faveur du roi Théodore. Cet
-article, assez long, était un nouveau sarcasme lancé contre le
-malheureux prisonnier; sarcasme plus cruel que toutes les railleries
-dont la société anglaise abreuvait le monarque déchu.
-
- [849] _Ibidem._
-
-En tête, Walpole écrivit ces mots: _Date obolum Belisario_.
-
-Il débutait par des considérations ironiques sur la vanité des
-grandeurs. Les révolutions bouleversant les empires, les disgrâces
-retentissantes de ministres, l'élévation de personnages obscurs, étaient
-les incidents habituels de la comédie humaine. On s'attendrit sur la
-chute des tyrans; ne faut-il pas plutôt gémir lorsqu'on voit un roi
-vertueux devenir le jouet du mauvais destin? L'Angleterre devait
-accueillir la Majesté en détresse, comme elle avait su châtier les
-oppresseurs. «Oh! combien je rougis pour mon pays, s'écriait Walpole,
-lorsque je vois un monarque, un infortuné monarque, condamné pour dettes
-à languir dans une des prisons de Londres!» Cet homme s'est élevé
-jusqu'au trône par son seul courage et non par une vaine ambition ou par
-des actes sanguinaires. Il a été proclamé roi par l'élection spontanée
-d'un peuple opprimé qui, comme tous les peuples, pouvait prétendre à la
-liberté et qui avait la volonté bien rare de devenir libre. Ce prince
-est Théodore, roi de Corse. Selon Walpole, le droit de celui-ci à la
-couronne est aussi indiscutable que les plus anciens titres dynastiques,
-car ce droit lui vient du choix de ses sujets. On ne peut élever aucune
-objection contre une pareille élection. C'était d'ailleurs la seule
-règle admise par l'excellente constitution gothique. Après avoir
-héroïquement exposé sa vie et sa couronne pour défendre ses sujets,
-Théodore a échoué comme Caton. Pendant plusieurs années, il a lutté
-contre le sort; il a employé tous les moyens pour reconquérir son
-royaume. Puis, quand il eut rempli tous ses devoirs envers son peuple et
-envers lui-même, il est venu s'asseoir au foyer britannique. Ce prince
-supporte la perte de son trône avec plus de dignité et de philosophie
-que Charles-Quint, Casimir de Pologne, ou autres visionnaires, qui
-abdiquèrent gaîment pour chercher l'oisiveté dans un cloître où, à la
-fin, ils n'ont trouvé que des déboires. Sa Majesté Corse n'a pas à
-rougir de sa détresse. Elle n'a pas, non plus, à l'excuser. Les dettes
-de sa liste civile ne proviennent pas d'une mauvaise direction de sa
-part, ni de la corruption de ses ministres, ni de complaisances
-coupables pour des favorites ou des maîtresses. Le souverain vivait
-comme un philosophe: son palais était humble, sa garde-robe modeste. Et
-maintenant son boucher, son logeur, son tailleur ne continueront plus à
-le fournir, car il ne possède aucun revenu pour soutenir son train de
-vie; il n'a aucun impôt pour lui procurer des fonds!
-
-Il suffira de signaler à la généreuse nation anglaise ce roi en
-détresse, pour qu'elle lui accorde sa protection et lui témoigne sa
-compassion. Si des raisons politiques empêchent d'embrasser ouvertement
-sa cause, du moins la fortune privée peut lui venir en aide au nom de la
-charité. Cela ne veut pas dire que les jeunes élégants de Londres
-doivent aller s'offrir à lui en qualité de volontaires, ni que des
-particuliers aient à équiper à leurs frais une flotte pour le conduire
-en Corse, lui et ses espérances. Le seul but de l'article est de
-stimuler la pitié en faveur du royal captif. Walpole ne croit pas que la
-dignité de Sa Majesté pourrait se refuser à accepter un secours
-provenant d'une représentation à bénéfice. Les potentats de l'Asie
-n'auraient pas rougi de recevoir un tribut formé par les efforts réunis
-du génie et de l'art. Qu'il soit dit qu'à la même époque l'Angleterre a
-élevé un monument à Shakespeare, a donné une fortune à la petite-fille
-de Milton, a secouru un roi prisonnier au moyen de représentations
-dramatiques! Les généreux directeurs de théâtre voudront certainement
-s'associer à cette bonne œuvre. L'incomparable acteur Garrick, qui a
-rendu d'une façon si poignante les passions et les malheurs du roi Lear,
-consentira à exercer son merveilleux talent en faveur d'un monarque
-déchu. Il égalera ainsi la renommée que Louis le Grand s'est acquise en
-protégeant des rois exilés. Et combien ne serait-il pas glorieux de
-voir le «Banc du Roi» rendu célèbre par la générosité de Garrick, comme
-l'hôtel de Savoie le devint par la façon généreuse dont Édouard III
-hébergea le roi Jean de France[850]. Entre parenthèses, Walpole
-conseillait, en raison de certaines similitudes de situation, de choisir
-le _Roi Lear_ pour la représentation à bénéfice. Il n'était pas possible
-de pousser plus loin l'ironie!
-
- [850] Le roi Jean mourut à Londres, à l'hôtel de Savoie, dans la
- nuit du 8 au 9 avril 1364. Édouard III, roi d'Angleterre, l'y
- avait reçu avec tous les honneurs.
-
-Pour ne pas enfermer la charité de ses lecteurs dans le cercle étroit
-d'une représentation théâtrale, Walpole annonçait qu'une souscription
-publique en faveur de Sa Majesté Corse était ouverte dans Pall Mall,
-chez le libraire Robert Dodsley, qui était nommé, à vie, grand-trésorier
-et bibliothécaire en chef de l'île de Corse. Il n'aurait pas accepté ces
-fonctions sous un autocrate. La souscription ne sera certainement pas
-générale, quoique ce fût à souhaiter pour l'honneur de l'Angleterre. Il
-est à prévoir que les partisans du droit héréditaire refuseront
-d'apporter leur offrande. On peut essayer de convaincre ces gens-là au
-moyen d'un argument bien simple. En admettant que le titre de Neuhoff
-fût entaché du vice (selon leur idée) d'avoir été élu par un peuple, qui
-avait renversé le joug de ses anciens tyrans, comme les Génois ont été
-les souverains de la Corse, les partisans du principe monarchique seront
-obligés, en répudiant la cause du roi Théodore, d'accorder le droit
-divin héréditaire à une république. Cela constitue un problème politique
-difficile à résoudre. Walpole, en terminant, disait qu'il proclamerait
-jacobites toutes les personnes qui n'apporteraient pas leur obole pour
-le souverain. Il espérait n'avoir pas en vain fait appel à la charité de
-ses concitoyens.
-
-Il fit suivre son article d'une note. Deux pièces de monnaie, frappées
-pendant le règne de Théodore, étaient entre les mains du
-grand-trésorier, elles seront montrées aux souscripteurs par les
-propres officiers de l'Échiquier de Corse. Cette monnaie constitue une
-haute curiosité. Les plus célèbres collections du royaume ne la
-possédaient pas[851].
-
- [851] _The World_, no 8, jeudi 22 février 1753. Article cité en
- partie par Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 142-143.
-
-Cet article, qui était un raffinement de cruauté envers un malheureux
-prisonnier, amusa la société de Londres. On le prit pour une jolie
-œuvre d'ironie, le passe-temps d'un homme sceptique et railleur. On
-crut à une de ces plaisanteries froidement débitées, qui ont un air de
-mystification. L'éditeur du journal, ce Robert Dodsley, que Walpole
-avait nommé bibliothécaire en chef de Corse, dut faire paraître dans le
-numéro suivant une note pour informer le public que la souscription
-ouverte était une chose sérieuse. L'auteur de l'article avait même déjà
-reçu quelque argent, qu'il se proposait d'employer à l'honneur de la
-couronne de Corse[852].
-
- [852] _The World_, no 9, 1er mars 1753.
-
-On ne nous dit pas si Walpole s'était inscrit pour une somme importante
-en tête de la liste.
-
-Garrick donna la représentation annoncée[853]. Mais elle ne paraît pas
-avoir eu grand succès. Quant à la souscription, ce fut une faillite.
-Elle produisit seulement cinquante livres sterling. Walpole attribua cet
-échec au mauvais caractère de Sa Majesté; mais cette somme était bien
-supérieure à ce que valait ladite Majesté. Théodore espérait mieux. Il
-prit l'argent; seulement, il se jugea offensé et envoya un procureur
-menacer Dodsley d'une poursuite en raison de la liberté que le journal
-avait prise de se servir de son nom. Walpole ajoutait: «Dodsley se moqua
-de l'homme de loi; mais cela ne diminue en rien la sale fourberie.
-Assurément, cela eût fait un bien joli procès. Un imprimeur poursuivi
-pour avoir sollicité et obtenu une charité en faveur d'un homme en
-prison; cet homme, un étranger, pas même mentionné sous son nom
-véritable, mais sous un titre burlesque! Je ne protégerai plus des
-rois[854].»
-
- [853] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 144.
-
- [854] Horace Walpole à Horace Mann, Strawberry Hill, 27 avril
- 1753: _op. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 144.
-
-Théodore n'intenta pas le procès. Si le monarque avait mauvais
-caractère--comme on le lui reprochait--n'était-il pas aigri par les
-sarcasmes dont on bafouait sa détresse? Les cinquante livres, prix de
-ces insultes, formaient un maigre appoint pour ses dettes. Il resta en
-prison. Peu à peu on l'oublia; la mode se détourna de lui et la société
-anglaise passa à d'autres exercices.
-
-L'agonie du malheureux se prolongeait. Aucune lueur d'espoir ne venait
-relever son courage. Chaque jour, son cachot semblait se rétrécir et
-l'étreindre davantage, lui qui avait rêvé de donner la liberté à un
-peuple!
-
-En 1754, il tenta une démarche auprès du comte Bentinck, le diplomate
-hollandais, qui, jadis, l'avait protégé. Le 12 mai, il lui écrivit. Son
-dénuement était complet, son crédit épuisé; alité et malade, il avait dû
-vendre tout ce qui lui restait. Il suppliait Bentinck de lui faciliter
-l'emprunt de mille livres sterling, afin qu'il pût se libérer. Et en
-terminant, il faisait un suprême appel à la pitié de son ex-protecteur
-et des amis de celui-ci[855].
-
- [855] Théodore au comte Bentinck, 12 mai 1754. Lettre citée par
- Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 145.
-
-Lorsque Théodore se remuait dans le monde, entassant rêves sur chimères,
-parlant de ses droits avec cette assurance qui en imposait parfois, des
-gens haut placés avaient prêté la main à ses intrigues. On espérait se
-servir de lui, pour réaliser dans l'ombre des projets, qui ne pouvaient
-pas s'étaler au grand jour. Mais, maintenant son rôle était fini, bien
-fini. Quel intérêt Bentinck aurait-il eu à secourir un homme accablé de
-misère, réduit à l'impuissance? Une loque désormais inutile! Le comte ne
-répondit pas.
-
-Quelque temps après, le 8 juillet, Théodore écrivit à un de ses
-cousins; le nom de celui-ci est resté inconnu, un parent de Westphalie
-sans doute. C'est encore le cri d'angoisse d'un homme qui se sent
-abandonné, qui se voit condamné à mourir misérablement. C'est le dernier
-geste du naufragé qui se cramponne à l'unique planche de salut. Sa
-vanité s'est effondrée; il ne parle plus de la grandeur de son rôle: il
-étale sa misère. Il implore du pain et de l'air. Il s'est hasardé à
-écrire au duc de Portland pour lui demander de le secourir. Le duc lui a
-fait répondre qu'il ne le connaissait pas. Quelle humiliation! Il manque
-de tout. Va-t-il mourir faute d'un peu de pitié[856]?
-
- [856] Lettre de Théodore du 8 juillet 1754, citée par Percy
- Fitzgerald, _op. cit._, p. 144-145.
-
-Le cousin fit ce que l'on fait généralement aux demandes des parents
-pauvres: il ne répondit pas.
-
-Pendant un an, le silence se fit autour du roi captif. Plus une visite,
-plus une aumône; rien! Seul à seul avec ses pensées, que de choses ne
-dut-il pas remuer dans ces longs jours et dans ces nuits sans fin! Il
-était à bout de forces. Au cours de sa vie, transporté par ses folles
-ambitions, il avait goûté l'ivresse des régions élevées, au-dessus du
-terre à terre où se meut le vulgaire. Souvent, la réalité l'avait
-abattu, mais jamais il ne s'était laissé terrasser complètement. Son
-imagination en délire l'avait toujours soutenu, en l'entourant de
-visions et de songes, en mettant dans son âme des espérances tenaces et
-insensées. Il avait éprouvé tout ce qu'un homme peut ressentir en
-passant des grandeurs à la misère. Mais le pauvre roi sentait bien que
-tout était fini maintenant. Ah! si seulement il avait pu aller mourir
-dans le coin de terre du pays natal!
-
-Il existait alors une coutume. Parfois, par un acte du Parlement, une
-fournée de débiteurs insolvables était relâchée. Trois publications
-légales avaient lieu dans un journal; puis, les prisonniers signaient
-leur cédule, c'est-à-dire une promesse de payer ou un abandon de leurs
-biens en faveur de leurs créanciers. Cette formalité constituait pour
-ceux-ci une garantie bien précaire; mais les apparences étaient
-sauvegardées. En 1755, Théodore fut admis dans la série des débiteurs
-bénéficiant de l'amnistie du Parlement. Les trois publications pour
-«Théodore-Étienne, baron de Neuhoff, allemand de Westphalie», furent
-faites dans _The World_ les 3, 10 et 20 mai[857]. Il n'était plus
-question de Majesté!
-
- [857] _The World_, nos des 3, 10 et 20 mai 1755.--Percy
- Fitzgerald, _op. cit._, p. 146.
-
-Il fut amené devant les magistrats. Selon la loi, on lui demanda ce
-qu'il possédait. La réponse qu'il fit résumait toute sa vie, toutes ses
-ambitions. Ce fut un dernier cri d'orgueil empreint, dans les
-circonstances, d'une grandeur tragique.--«Je n'ai rien, dit-il, que mon
-royaume de Corse!»--Le 24 juin 1755, dans la vingt-huitième année de
-George II, il signa la cédule par laquelle il abandonnait ses
-États[858]! Et le royaume de Corse fut légalement et officiellement
-enregistré pour la garantie des créanciers du baron de Neuhoff. Les
-Anglais étaient donc arrivés à leurs fins: ils avaient l'île, objet de
-leurs convoitises. Seulement cette cession n'existait que sur un papier
-sans valeur.
-
- [858] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 17 janvier
- 1757: _op. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 146.
-
-Cette fois, c'était bien la déchéance irrémédiable. Pour obtenir une
-liberté qu'on ne lui donna même pas, il avait déposé cette couronne que,
-dans son ambition têtue, il considérait comme un droit imprescriptible.
-Poussant le sacrifice jusqu'au bout, il remit à Walpole sa dernière
-relique, le grand sceau du royaume de Corse[859]. Le calvaire était
-gravi. Bafoué dans sa dignité royale, Théodore se vengeait en roi.
-
- [859] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 147.
-
-Walpole accepta le cadeau. Peut-être donna-t-il au malheureux détrôné
-une aumône, en échange. Le noble lord eut-il des remords pour ses lâches
-sarcasmes envers un prisonnier? On cite de lui un appel à la noblesse et
-à la haute société de Londres en faveur de Neuhoff. Cet appel fut
-publié dans le _Public advertiser_. Walpole ne traite plus ironiquement
-Théodore de Majesté. Les termes de cette adresse sont simples. Il
-demande la charité pour permettre au baron de retourner dans son pays.
-Cet infortuné se trouve dans la plus complète misère. Lors de la
-dernière guerre en Italie, il a donné des preuves de son dévouement à
-l'Angleterre. Walpole espère que tous les vrais amis de la liberté
-tiendront à secourir un brave homme malheureux, qui ne désire qu'une
-seule chose: pouvoir prouver sa reconnaissance à la nation anglaise.
-Deux maisons de banque étaient chargées de recueillir les
-souscriptions[860].
-
- [860] MM. Charles Asgill, Aldermann et Co., Lombard street, et
- MM. Campbell et Coutts dans le Strand.--Percy Fitzgerald, _op.
- cit._, p. 147.
-
-Décidément, Théodore n'était plus à la mode. La souscription avorta, car
-l'ex-roi ne retourna pas dans son pays. Pendant quelque temps, il mena
-l'existence la plus misérable, celle d'un mendiant loqueteux. Puis, on
-le remit en prison[861]. Pour quelle cause fut-il incarcéré de nouveau?
-Quel créancier hargneux l'avait-il encore poursuivi? Ceux à qui il
-devait n'étaient-ils pas satisfaits d'avoir en garantie le royaume de
-Corse? Le pauvre Théodore ne pouvait pourtant rien donner de plus. Mais
-le «Banc du Roi» valait mieux que la rue. Là, au moins il pouvait
-manger.
-
- [861] _Idem_, _ibidem_.
-
-Cette dernière année de sa vie est restée dans l'ombre. Personne ne
-s'occupait plus de lui. C'est si peu intéressant un homme qui meurt de
-faim!
-
-Il sortit définitivement de prison le 5 ou le 6 décembre 1756. Aussitôt
-l'écrou levé, il prit une chaise et se fit conduire chez le ministre de
-Portugal. On répondit qu'il n'était pas chez lui. Peut-être le diplomate
-se souciait-il fort peu de recevoir ce mendiant. Théodore se trouva
-alors dans un cruel embarras. Il n'avait pas les douze sous nécessaires
-pour payer le porteur. Ce monarque, qui avait distribué des souliers
-neufs et des sequins d'or à un peuple émerveillé, était là, dans la
-rue, sans un sou. Il était tellement las et malade qu'il ne pouvait pas
-marcher. Il songea. Ah! ce n'était plus l'heure des grandes pensées de
-gloire. Il fallait aviser à ne pas mourir au coin d'une borne, dans la
-brume glacée de décembre. Le roi, couronné de laurier, un jour d'avril,
-par un beau soleil, sur les côtes bleues de la Méditerranée, allait-il
-donc tomber pour jamais dans la boue des rues de Londres? Il se rappela
-qu'il avait connu jadis un tailleur, un ravaudeur de vieux habits
-plutôt. Mais cet individu était pauvre. Qu'importe! Puisque les riches
-lui fermaient leurs demeures, peut-être la porte de l'échoppe
-s'ouvrirait-elle pour lui. L'ouvrier habitait 5, Little Chapel street,
-dans le quartier de Soho. La maison était misérable, la rue étroite et
-sombre.
-
-Le monarque frappa à la porte et demanda l'hospitalité. L'ouvrier
-l'introduisit. Le brave homme ne possédait pas grand'chose, mais, de
-tout cœur, il proposa au roi déchu de partager sa pauvreté. Théodore
-put au moins reposer son misérable corps malade. A ce modeste foyer, il
-réchauffa ses membres engourdis de froid. Le tailleur le fit asseoir à
-sa table et lui donna un lit.
-
-Les privations, les misères physiques et morales, la longue captivité
-avaient épuisé le malheureux. Le lendemain de son arrivée, il ne put pas
-se lever. Peu à peu, la vie s'en allait de ce corps usé. L'agonie dura
-trois jours. Le 11 décembre, il mourut[862].
-
- [862] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 17 janvier
- 1757, _loc. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 148.
-
-Le tailleur rendit les derniers devoirs à son hôte. Il arrangea la
-couche mortuaire du mieux qu'il put. Elle était propre et décente; il
-lui avait même donné l'apparence d'un lit de parade. Les gens du
-quartier, de pauvres diables aussi, vinrent sans doute en curieux. Et
-ces artisans durent être touchés de cette charité prodiguée par un des
-leurs envers un souverain[863].
-
- [863] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 149.
-
-Quelles furent les pensées de l'ouvrier devant le cadavre de ce roi qui
-était venu lui demander l'aumône d'un lit pour mourir? Simple et bon, il
-ne se livra sans doute à aucune réflexion de vaine philosophie. Il avait
-accompli son acte de pitié sous la seule impulsion de son cœur, sans
-s'inquiéter si l'individu qui implorait son aide était un monarque ou un
-vagabond! L'histoire n'a pas conservé le nom de cet homme généreux; en
-revanche elle n'a pas oublié les noms et titres de ceux qui bafouèrent
-un malheureux. Assurément, le souvenir des méchancetés mérite mieux
-d'être gardé que celui d'un geste charitable: c'est plus amusant.
-
-Le tailleur n'avait pas de quoi payer les obsèques de Théodore. Un
-marchand d'huile de Compton street, M. Wright, offrit sa bourse. Un
-collègue, puisque Théodore avait monté son affaire en Hollande en vue
-d'importer les huiles de Corse! Ce bourgeois cossu déclara qu'il lui
-serait agréable, une fois dans sa vie, d'avoir l'honneur d'enterrer un
-roi[864]. Il fit préparer pour la dépouille du baron de Neuhoff, roi de
-Corse, un cercueil d'orme recouvert de drap noir avec une double rangée
-de clous en cuivre. Au-dessus, il y avait une grande plaque avec
-l'inscription gravée. Deux couronnes dorées l'encadraient. De chaque
-côté de la bière, deux paires de poignées chinoises en métal doré avec
-couronnes étaient fixées. L'intérieur était doublé de crêpe fin. Le
-corps fut enseveli dans un double linceul, la tête reposant sur un
-coussin. Quatre hommes vêtus de noir portaient le cercueil[865].
-
- [864] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 148.
-
- [865] Voici, d'après M. Percy Fitzgerald (p. 149), la note des
- funérailles du baron de Neuhoff, fournie par Joseph Hubbard,
- fabricant de cercueils, entrepreneur de pompes funèbres:
-
- _For the funeral of baron Neuhoff, king of Corsica, interred in St.
- Anne's Ground, december 15, 1756._
-
- To a large elm coffin, covered with superfine black cloth, finished
- with double rows of brass nails, a large plate of inscription, two cup
- coronets gilt, four pair of chinese contrast handles gilt, with coronets
- over ditto, the inside lined and ruffled with fine crape and inseare
- £ 6 6 0
- A fine double shroud, pillow, and nuts 0 16 6
- Four men in black to move the body down 0 4 0
- Paid the parish dues of St. Anne's 1 2 8
- Paid the gravedigger's fee 0 1 0
- Best velvet pall 0 10 0
- Use of three gentlemen's cloaks and crapes 0 4 6
- A coach and hearse with pairs 0 16 0
- Cloaks, hatbands, and gloves for the coachmen 0 7 0
- Beer for the men 0 1 0
- Attendance at the funeral 0 2 6
- ------------
- £ 10 11 2
- Received in part 8 8 0
- ------------
- BALANCE DUE £ 2 3 2
- ============
-
-
-Les obsèques furent célébrées le 15 décembre à l'église Sainte-Anne.
-
-Ces couronnes, posées sur la dépouille de Théodore par un marchand
-d'huile, constituaient l'ironie suprême, l'ironie méchante que la mort
-même n'arrête pas. Une mascarade macabre! Et poussant sa cruauté
-jusqu'au bout, le négociant fit enfouir dans le coin le plus obscur du
-cimetière, dans la fosse des pauvres, le cercueil renfermant, d'après
-l'inscription gravée, le corps d'un roi[866]!
-
- [866] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 150.
-
-Rien n'est resté de l'endroit où Théodore fut enseveli côte à côte avec
-les miséreux du quartier. Dans le petit cimetière, la terre s'est
-nivelée et l'herbe a grandi. Rien! Pas même le souvenir que donne au
-passant le plus modeste tombeau de pierre.
-
-Walpole avait eu un geste généreux pour Neuhoff. Il tint à se faire
-pardonner ce mouvement, dont sa réputation d'homme d'esprit aurait pu
-souffrir. Il écrivit à son ami Mann, le ministre anglais à Florence:
-«Votre vieil hôte royal, le roi Théodore, s'en est allé dans l'endroit
-où, dit-on, les rois et les mendiants sont égaux. Il n'avait pas besoin
-de faire ce voyage, car de roi il était devenu mendiant[867].» Et pour
-perpétuer le souvenir des sarcasmes dont il avait abreuvé le roi de
-Corse, il fit graver sur la pierre le témoignage de compassion railleuse
-qu'il jeta à sa mémoire.
-
- [867] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 6 janvier
- 1757: _loc. cit._
-
-Cette pierre existe encore. Elle est scellée sur le mur extérieur de la
-petite église de Sainte-Anne, près de Soho Square. Sous une couronne
-ironique, reproduite d'après une des pièces de monnaie de Théodore[868],
-Walpole fit inscrire cette épitaphe:
-
- PRÈS D'ICI EST ENTERRÉ
- THÉODORE, ROI DE CORSE,
- QUI MOURUT DANS CETTE PAROISSE LE 11 DÉCEMBRE 1756
- PAR LE BÉNEFICE DU FAIT D'INSOLVABILITÉ
- EN CONSÉQUENCE DE QUOIT IL ENREGISTRA
- SON ROYAUME DE CORSE
- POUR L'USAGE DE SES CRÉANCIERS
-
- Le tombeau, ce grand maître, met au même niveau
- Héros et mendiants, galériens et rois,
- Mais Théodore apprit sa moralité avant que d'être mort;
- Le destin répandit ses leçons sur sa tête _vivante_,
- Il lui accorda un royaume et lui refusa du pain.
-
- [868] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 150.
-
-C'est tout ce qui reste de l'homme qui disputa à Gênes la souveraineté
-de la Corse!
-
-Ce fut le sort de Théodore d'être bafoué pendant sa vie par l'ironie des
-hommes et des événements. Après sa mort, sa mémoire fut ridiculisée.
-L'épitaphe composée par Walpole ne fut pas le seul témoignage de
-dérision posthume à son égard. On connaît les sarcasmes de Voltaire.
-Ensuite, sur un poème de Casti, Paisiello, composa, en 1784, un opéra
-héroïco-comique: _Il Re Teodoro_. Cette bouffonnerie, quoiqu'elle
-manquât d'esprit, eut du succès. Elle fut écrite sur la demande de
-l'empereur Joseph II, le fils de François qui avait essayé tour à tour
-de se servir de Neuhoff et de le supplanter[869]! Et suprême ironie!
-Chez le Corse, couronné empereur et roi, dans son palais des Tuileries,
-on exécutait dans les concerts de la cour le final d'_Il Re
-Teodoro_[870]. Napoléon écoutait cela, lui qui aurait pu naître sujet du
-baron de Neuhoff, si celui-ci avait réussi et fondé une dynastie!
-
- [869] _Il Re Teodoro_ fut représenté pour la première fois à
- Vienne. Le livret fut ensuite traduit en français par Moline et
- Dubuisson. Fétis dit que cet opéra-bouffe «renferme un septuor
- devenu célèbre dans toute l'Europe, délicieuse composition d'un
- genre absolument neuf alors et modèle de suavité, d'élégance et
- de verve comique». _Biographie universelle des musiciens et
- bibliographie générale de la musique_, t. VI, p. 421-422.
-
- [870] Programme d'un des concerts donnés en 1806 aux Tuileries.
- Frédéric Masson, _Joséphine, impératrice et reine_, p. 282.
-
-
-
-
-APPENDICES.
-
-
-I
-
-NOTE SUR LE COLONEL FRÉDÉRIC, QUI PÉTENDAIT ÊTRE LE FILS DE THÉODORE DE
-NEUHOFF.
-
-On voyait à Londres, au milieu du XVIIIe siècle, un individu connu sous
-le nom de colonel Frédéric, qui s'affublait du titre de prince de
-Caprera et qui prétendait être le fils de Théodore de Neuhoff. La
-société anglaise le choyait beaucoup; il était reçu dans le meilleur
-monde. En 1764, il paraissait avoir de trente-cinq à trente-six ans,
-d'après un voyageur français qui le rencontra, le dimanche 7 octobre,
-chez lord Fitz-Herbert à Richmond. Sa physionomie était avenante et ses
-manières distinguées. Il s'exprimait assez bien en français[871].
-
- [871] Élie de Beaumont, _Un voyageur français en Angleterre en
- 1764_, dans la _Revue Britannique_, octobre 1895.
-
-M. Percy Fitzgerald, dans son livre _King Theodore of Corsica_, a
-consacré le dernier chapitre à ce personnage. Il retrace sa vie
-aventureuse et le considère réellement comme le fils de Théodore.
-
-Le colonel Frédéric entourait sa naissance de mystère. Il disait
-seulement qu'il était né en 1725. Il n'était donc pas le fils de
-l'épouse légitime de Théodore, lady Sarsfield, morte à Paris en 1720.
-
-D'après M. Fitzgerald, Frédéric aurait épousé une des demoiselles
-d'honneur de Marie-Thérèse. De cette union seraient nés un fils et une
-fille. Le fils aurait été tué, jeune encore, pendant la guerre
-d'Amérique. La fille, qui s'était mariée, aurait eu à son tour trois
-filles, fort jolies personnes, disait-on.
-
-Le colonel Frédéric vécut à Londres pendant plus de quarante ans. Il
-était très intrigant. Il proposa au duc de Newcastle toute une série de
-plans relatifs à une descente en Corse. Journellement on le voyait au
-Foreign-Office, où il essayait de faire agréer ses combinaisons. Pour ce
-débarrasser de ses importunités, le gouvernement anglais lui faisait
-donner de temps en temps un peu d'argent. Selon M. Fitzgerald, on trouve
-au British Museum un grand nombre de lettres et de mémoires ayant trait
-aux propositions et aux réclamations de cet aventurier.
-
-Très besogneux, harcelé par ses créanciers, il se tua d'un coup de
-pistolet, le mercredi 1er février 1796, auprès de la grille de
-Westminster.
-
-Voilà, en quelques mots, les faits principaux de la vie du colonel
-Frédéric. Mon intention n'est pas de retracer toutes les intrigues de
-cet individu. On les trouve en détail dans le livre de M. Fitzgerald. Je
-me contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons qui permettent de
-déclarer que Frédéric n'était pas le fils de Théodore de Neuhoff. Je
-terminerai en donnant, d'après des documents tirés des archives d'État
-de Gênes, la véritable identité du personnage; documents que l'historien
-anglais n'a pas connus.
-
-Dans son livre: _Mémoires pour servir à l'histoire de la Corse_, imprimé
-à Londres, en 1768, pour S. Hooper, libraire dans le Strand,--ouvrage
-qui a servi pour établir la plupart des biographies de Théodore publiées
-de nos jours--le colonel Frédéric commet plusieurs erreurs, qu'il
-n'aurait pas faites s'il eût été le fils du baron de Neuhoff.
-
-D'après lui, Théodore aurait été élu roi de Corse et de Capraia, ce qui
-est faux. L'acte d'élection, dont une copie existe dans les archives du
-Ministère des affaires étrangères, n'indique que la qualité de roi de
-Corse. Théodore lui-même, que sa sotte vanité poussait à se donner les
-titres les plus ronflants, ne prit, en aucune circonstance, celui de roi
-de Capraia.
-
-A propos du couronnement, dans le couvent d'Alesani, précédé de la
-publication d'une constitution approuvée par le souverain et par les
-principaux chefs corses, j'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer que
-si le baron de Neuhoff avait eu réellement un fils, il n'aurait pas
-manqué d'en faire mention et de le faire proclamer prince héréditaire.
-Les insulaires n'auraient pu élever aucune objection, le principe
-d'hérédité étant formellement admis dans la constitution comme la base
-de la nouvelle royauté. Frédéric eût-il été un enfant naturel que
-Théodore se fût empressé de le reconnaître à défaut de fils légitime.
-Cela eût été d'autant plus facile au baron que la Constitution parle
-uniquement d'_enfants mâles_ dans l'ordre de primogéniture, sans que
-cette indication soit précédée du mot légitime. Bien plus, elle laissait
-au souverain le droit de choisir son successeur dans le cas où il
-n'aurait pas d'héritiers directs.
-
-Théodore, de son côté, avait un intérêt capital à consolider sa couronne
-en assurant sa dynastie. Son premier soin, en débarquant en Corse, avant
-même d'être solennellement couronné, est d'écrire à sa famille non
-seulement pour lui faire part de son _avancement_, mais encore pour
-demander que l'un ou l'autre de ses parents, cousin ou neveu, vienne le
-retrouver en Corse et l'assister. La place d'un fils, quel qu'il fût,
-était là tout indiquée.
-
-Nulle part dans sa correspondance, même avec ses plus intimes
-confidents, Théodore ne fait allusion à un fils qu'il aurait eu. Aucun
-acte, aucune proclamation émanant de lui n'en fait mention. A maintes
-reprises, il parle de ses droits imprescriptibles; il donne à sa royauté
-un caractère ineffaçable; il emploie des grands mots pour affirmer que
-son devoir est de conserver intacte l'élection des Corses. Habitué à
-faire des phrases pour impressionner ou attendrir ceux qu'il voulait
-engager dans ses affaires, il n'aurait pas manqué de mettre en avant
-l'intérêt sacré de son héritier direct. Il y avait là matière à
-éloquence émue, et il ne se serait certes pas privé de faire vibrer
-cette corde.
-
-Les lettres autographes de Costa, qui fut le plus fidèle serviteur de
-Théodore, existent encore. Le Grand-Chancelier parle à son maître en
-confident plutôt qu'en ministre. Là non plus, on ne trouve la moindre
-allusion à ce fils.
-
-Frédéric prétend avoir dîné avec le roi Théodore et différents
-personnages dans la prison pour dettes. Il portait les insignes de
-l'Ordre de la Délivrance. Mais cela ne prouve en rien qu'il fût le fils
-de Neuhoff. Ce dernier recevait beaucoup de visiteurs au «Banc du Roi»
-et il en décora un grand nombre.
-
-Comment se fait-il que Théodore ayant un fils à Londres, le sachant,
-l'ayant vu dans sa prison, n'ait pas cherché à le retrouver? Libéré,
-malade, mourant, abandonné par tous, ne sachant que devenir, seul dans
-les rues par le froid de décembre, il va demander l'hospitalité à un
-ouvrier! L'enfant, si pauvre fût-il, aurait-il refusé à son père de le
-secourir dans sa détresse? A ce moment suprême où tous les torts
-disparaissent, où rien ne subsiste que la pensée du devoir naturel, il
-n'a pas un geste de piété filiale!
-
-Il est certain que Frédéric a connu Théodore dans ses dernières années
-et qu'il a eu en mains des papiers concernant la Corse. Neuhoff, pour se
-libérer, songeait à faire argent de tout. Il ne lui restait plus que de
-vagues documents. A plusieurs reprises, il essaya de les vendre. Dans ce
-but, il s'adressait à différentes gens, par l'intermédiaire d'individus
-qui paraissaient vouloir entrer dans ses combinaisons.
-
-Il est à remarquer, d'ailleurs, que la légende de la naissance de
-Frédéric s'établit après la mort de Théodore.
-
-Deux ans après, en 1758, Celesia, ministre de Gênes à Londres, fut à
-même de fournir à son gouvernement quelques renseignements sur les
-intrigues de Frédéric et de donner l'identité de celui-ci[872].
-
- [872] Celesia au Sérénissime Collège, Londres, les 10 et 17
- octobre 1758: _Ribellione di Corsica_, no 15-3013. Archives
- d'État de Gênes, archives secrètes.
-
-C'était un polonais nommé Frédéric Vigliawischi. Il avait une belle
-prestance, portait perruque et parlait plusieurs langues. Il habitait
-Londres depuis plusieurs années; mais il y avait _très peu de temps_
-qu'il se faisait appeler Neuhoff. Il se disait le fils et le successeur
-du défunt baron, et déclarait avoir en sa possession les papiers de
-celui-ci.
-
-Donc ce n'est qu'après la mort de Théodore que l'aventurier, nommé
-Vigliawischi, songe à se faire passer pour le fils du roi de Corse. Il
-n'avait plus à craindre de démentis. C'est à cette époque-là, encore,
-qu'il noue ses intrigues au sujet de l'île. Il reprenait tout simplement
-la suite d'une affaire après décès. C'est plus tard aussi qu'il songe à
-écrire des Mémoires.
-
-En 1757 et en 1758, il entre en relations avec Pascal Paoli, il cherche
-de l'argent, s'abouche avec des commerçants pour avoir des munitions. Il
-s'adresse aux hommes d'État anglais, les harcèle de propositions.
-
-Tout cela échoue piteusement, comme avaient sombré les combinaisons de
-Théodore.
-
-Celesia avait pu facilement percer à jour ces manœuvres. Il était entré
-en rapports avec un certain Anselme Rossi, qui était au service de
-Frédéric. Cet individu avait tout dévoilé au ministre de Gênes.
-
-Les intrigues de Frédéric sur la Corse, indiquées dans le livre de M.
-Fitzgerald, sont confirmées par les documents de Gênes. Il y a donc lieu
-de penser que Rossi a dit la vérité à Celesia.
-
-Mais cela importe peu. Le seul point qu'il convienne de retenir dans les
-rapports de Celesia est l'identification du personnage.
-
-En la rapprochant des quelques réflexions que j'ai faites plus haut, il
-est permis de déclarer d'une façon définitive que le colonel Frédéric
-n'était pas le fils du baron de Neuhoff.
-
-
-
-
-II
-
-NOTE SUR DES PAMPHLETS CONCERNANT LE BARON DE NEUHOFF.
-
-L'aventure du baron de Neuhoff fit éclore différents pamphlets. J'ai
-déjà eu l'occasion de signaler, au cours de l'ouvrage, ceux qui furent
-lancés à Gênes et qui étaient colportés de main en main. D'autres,
-imprimés pour la plupart en Hollande, prirent la forme de brochures ou
-de volumes.
-
-En 1737, un pamphlet fut publié, à Leyde, chez Jean-Arn. Langerak. Il
-avait treize pages seulement et était intitulé:
-
- PREMIÈRE LETTRE
- DE
- THÉODORE IER
- ROI DE CORSE
- A
- TOUS LES HÉROS DE SON SIÈCLE
-
-Une vignette, placée en tête, représente, d'un côté, une femme assise,
-de l'autre, un homme debout coiffé d'un casque et portant une lance. Ces
-deux personnages sont séparés par une arabesque.
-
-Ce pamphlet débute par ces vers:
-
- «Décidons! puisqu'enfin en l'état où je suis,
- La mort est au-dessous du sort de mes ennemis:
- Un lâche désespoir nous défend d'y survivre;
- Mais un cœur immortel nous défend de le suivre.»
-
-Puis, viennent ces mots:
-
-«Entre ces deux extrémités et la nécessité de prendre l'un ou l'autre
-parti, héros magnanimes, un courage toujours renaissant doit-il se
-signaler par la bassesse héroïque des Romains ou par la férocité commune
-aux _Esprits insulaires_ qui n'ont point assez de force pour faire face
-constamment aux révolutions chagrines de l'astre qui préside à nos
-jours?»
-
-Ensuite, l'auteur fait dire à Théodore qu'il s'en rapportait aux âmes
-bien faites pour juger impartialement ses actions. Sa conduite
-était-elle bravoure ou témérité? Une entreprise, si hasardeuse fût-elle,
-est héroïque quand elle réussit; elle est téméraire quand elle échoue.
-
- «Si tant de travaux entrepris,
- Baron, n'ont pas rempli ta haute destinée,
- C'est que de ta vertu la fortune étonnée
- N'ose pas en fixer le prix.»
-
-«Il est vrai que la mauvaise fortune ne nous semblerait pas si dure, si
-elle n'autorisait la désertion de nos amis.»
-
-L'auteur se lance alors dans des considérations philosophiques en tirant
-des exemples de la légende et de l'histoire. Ces réflexions ne sont
-d'ailleurs ni profondes ni originales.
-
-A la fin de la brochure se trouve cette note:
-
-«Sa Majesté Corsienne a écrit plusieurs autres lettres plus dignes de la
-curiosité du public que celle-ci. On nous a promis de nous les
-communiquer et nous promettons à ce même public de lui en faire part. Au
-reste, ce n'est qu'une traduction, qui ayant été faite à la hâte, ne
-rend pas sans doute l'original dans toute sa beauté. Nous remédierons à
-ce défaut dans la suite.»
-
-De deux pamphlets hollandais, je me contenterai de signaler les gravures
-qui se trouvent en tête des volumes.
-
-L'un d'eux, imprimé en 1739, est intitulé:
-
- DE
- GEKROONDE MOF
- OF
- THEODORUS OF STELTEN
-
-Le dessin représente Théodore monté sur deux échasses. L'une est tenue
-par un gentilhomme; l'autre semble se dérober, car le second
-gentilhomme, qui se tient auprès, ouvre les bras comme pour recevoir
-Neuhoff. Celui-ci essaye d'attraper une couronne très haut placée et
-attachée au sommet par un collier d'ordre fleurdelysé. Au second plan, à
-droite, un autre gentilhomme montre la couronne à Théodore. A gauche,
-sous un bouquet d'arbres, se trouvent quatre femmes, dont l'une lève les
-bras au ciel.
-
-Ce libelle assez volumineux est rédigé en forme de dialogue.
-
-Un autre pamphlet, intitulé:
-
-/*
-DE
-DWAALENDE MOF
-OF VERVOLG
-VAN
-THEODORUS OF STELTEN
-*/
-
-publié en 1740, reproduit une gravure à peu près identique à la
-précédente. Mais la couronne est entourée des armes de la Corse et de la
-médaille de l'Ordre de la Délivrance. Dans le fond, les quatre femmes
-sont remplacées par un vaisseau portant un pavillon avec une croix et
-échangeant des coups de canon avec un fort situé à terre.
-
-Au nombre des pamphlets, on peut citer le fragment trouvé dans les
-manuscrits de Napoléon et publié par MM. Frédéric Masson et Guido
-Biagi[873]. Écrit entre 1786 et 1793, il est peu important. Il se borne
-à une lettre imaginaire de Théodore, datée des prisons de Londres, à
-milord Walpole et la réponse de celui-ci au baron. Bonaparte montre
-là-dedans qu'il concevait déjà une haute idée de la générosité de
-l'Angleterre vis-à-vis des malheureux proscrits.
-
- [873] _Napoléon inconnu, papiers inédits (1786-1793)_, 2 vol., t.
- I, p. 193-194.
-
-Il y a là un rapprochement curieux à faire avec les sentiments qui
-animèrent plus tard l'Empereur en l'amenant à se livrer aux Anglais.
-
-M. Emmanuel Orsini, capitaine d'infanterie, a publié le _Testament
-politique de Théodore Ier, roi des Corses_.
-
-Dans la première partie, l'auteur fait faire à Théodore le récit de ses
-aventures. Historiquement il n'y a pas lieu de tenir compte de cette
-narration. C'est une compilation des ouvrages connus sur le baron de
-Neuhoff, compilation à laquelle sont ajoutés quelques détails qui
-s'éloignent tout à fait de la vérité. Il me suffira d'en citer un seul.
-Théodore raconte qu'au milieu du mois d'avril 1737, il rejoignit son
-armée à Corbara en Balagne. Or, à cette date, Neuhoff était arrêté pour
-dettes à Amsterdam et mis en prison. On peut juger par là du cas qu'il
-faut faire de ce récit.
-
-La seconde partie du _Testament_ comporte des considérations sur les
-principes et les maximes de l'art de régner.
-
-
-
-
-PIÈCES JUSTIFICATIVES
-
-
-I.
-
-LETTRE DU BARON DE NEUHOFF A M. MARNEAU[874].
-
- 26 mars 1736.
-
- Étant plus que persuadé que vous me continuez toujours une part
- dans votre cher souvenir, je n'ai pu manquer à vous notifier de ma
- main propre ce que vous aurez peut-être déjà appris par les avis
- publics, qu'après mille révolutions, persécutions et maladies
- mortelles dans mes voyages, non seulement il m'a réussi, avec
- l'assistance divine, de me tirer des pièges tendus par mes envieux,
- mais de me voir en état de reconnaître mes bienfaiteurs et amis et
- d'être et de me voir proclamé Roi et Père de ces fidèles habitants
- de cette île et royaume de Corsica, lesquels j'ai cherché
- d'assister au péril de ma vie contre le tyrannique gouvernement des
- Génois. Comme mes intérêts et avancements vous doivent être chers
- par la bonne mémoire que vous conservez, je suis sûr, de feu ma
- chère mère, votre épouse, j'ose me flatter que cet établissement
- vous sera agréable, vous assurant, Monsieur, que de mon côté, je
- n'ambitionne autre que de me trouver en situation à pouvoir vous
- témoigner par des marques essentielles la reconnaissance parfaite,
- que je vous conserve pour toutes les bontés paternelles que vous
- avez eues pour moi; et je m'estimerais heureux si vous vouliez
- prendre la résolution de me venir trouver dans ce bon climat avec
- ma chère sœur, son mari et toute la famille, vous assurant que je
- partagerai avec vous mon sort, lequel ayant un peu de repos à
- pouvoir mettre à exécution certains projets, ne peut être que très
- avantageux pour moi et pour tous ceux qui m'appartiennent. Mais,
- comme encore pour le présent, je ne puis jouir de ce repos
- nécessaire, ayant les ennemis à déloger des deux endroits, priez
- Dieu pour moi et me continuez votre chère bienveillance.
-
- Soyez assuré je serai pour toujours tout à vous sans aucune
- réserve.
-
- Le Baron DE NEUHOFF,
- élu Roi de Corsica avec mon nom: _Teodoro il primo_.
-
-
- P. S.--Faites-moi savoir en réponse à celle-ci si vous ou M. de la
- Grange pourriez vous rendre à Paris pour remettre au Roi mon
- instance à m'honorer de son royal appui dans mon nouvel
- établissement, et, en ce cas, j'enverrais une personne accréditée
- pour connaître ses intentions. J'aurais besoin de deux vaisseaux de
- guerre que je payerais par mois pour serrer le port de Bastia,
- capitale du royaume, pendant que par terre je saurai bien vite
- obliger les Génois de me la remettre. Servez-moi de bon père en
- cette affaire et ne perdez de temps pour employer vos amis à y
- parvenir. Il serait en mon pouvoir de satisfaire à bien des frais
- et dépenses, mais les pertes souffertes et les frais exorbitants
- que j'ai eus, m'ont mis, pour le présent, en arrière, et n'ai-je le
- repos nécessaire pour refaire ce qui pourrait me mettre à l'abri
- d'avoir besoin de secours. Je dois envoyer des sommes considérables
- à Tunis, en Afrique, pour mes munitions de guerre et le rachat des
- esclaves corses, que je suis convenu en personne, mais comme
- inconnu, de racheter, et ai le bonheur d'induire cette Régence à
- une paix de vingt années avec le royaume de Corse. Ne m'abandonnez
- pas, et assistez-moi de vos bons conseils; donnez-moi de vos
- nouvelles au plus tôt, et l'un ou l'autre rendez-vous à Paris pour
- solliciter mes vues.
-
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Francia_, mazzo 45.
- Anni 1734-37.
-
- [874] Le lieu d'où elle a été écrite n'a pas été marqué.
-
-
-II.
-
-LETTRE ÉCRITE DE METZ PAR M. MARNEAU A M. LE C...
-
-
- 26 avril 1736.
-
- Monsieur,
-
- Vous avez connu M. de Trévoux, mais je ne pense pas que vous ayez
- entendu parler du baron de Neuhoff, son frère, tous deux enfants du
- premier lit de feu ma femme. Ce jeune homme, après être sorti de
- page de Madame, entra dans le régiment de Navarre, qu'il quitta
- pour entrer dans celui de Courcillon, où il a servi jusqu'à la paix
- de Baden, et passa ensuite au service de M. l'Électeur de Bavière;
- ayant eu quelques affaires dans ce pays-là, il alla en Espagne, où
- il épousa une fille d'honneur de la Reine régnante, et fut fait
- colonel d'infanterie. Soit dégoût, soit envie de courir le monde,
- il quitta l'Espagne, laissa sa femme à Paris, où elle est morte; et
- depuis cinq ou six ans, je n'ai plus entendu parler de lui jusqu'à
- ce moment que je viens de recevoir cette lettre dont j'ai l'honneur
- de vous adresser copie, par laquelle il me fait part qu'il a été
- proclamé roi de Corse.
-
- Quoique je lui connaisse de l'esprit, du savoir, et très intrigant,
- parlant même une infinité de langues, je ne donne point dans une
- pareille vision, et je ne saurais croire qu'un étranger, sans
- secours de lui-même, ni d'ailleurs, ait été en état de se former un
- pareil établissement.
-
- Je ne regarde donc ce prétendu roi que comme un aventurier, qui n'a
- rien à perdre et qui n'écoute que sa témérité. Que cette nouvelle
- cependant soit vraie ou fausse, je crois être obligé de vous en
- faire part pour en faire usage à la cour, si vous croyez que cet
- événement puisse être de quelque utilité à l'État; en tout cas,
- l'avis n'interrompra que pour un moment vos occupations sérieuses
- pour vous faire rire d'une scène aussi comique que celle de penser
- qu'il peut y avoir un jour un roi, frère de ma fille; et vous
- pensez bien que ma famille et moi ne sommes pas tentés d'aller
- chercher des espérances de fortune sous un trône aussi chancelant.
- Je m'en tiendrai à l'ambition que j'ai toujours eue de vous prouver
- mon zèle et l'attachement respectueux avec lequel j'ai l'honneur
- d'être, Monsieur,
-
- Votre très humble et très obéissant serviteur.
-
-
- MARNEAU.
-
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Francia_, mazzo 45.
- Anni 1734-37.
-
-
-
-III.
-
-DÉPÊCHE DU COMTE BORRÉ DE LA CHAVANNE[875] AU ROI DE SARDAIGNE.
-
- La Haye, le 12 juin 1736.
-
- ........ Répondant à l'article qui regarde la république de Gênes,
- j'aurai l'honneur de Lui dire que m'étant informé, pour satisfaire
- à Ses ordres, de deux des principaux députés des États, si elle
- avait fait ici quelque démarche pour obtenir des défenses aux
- bâtiments hollandais d'aborder en Corse et à tous les sujets de
- cette république de donner aux révoltés aucune sorte de secours,
- ils m'ont assuré n'avoir point encore ouï parler de pareille
- chose; ils se sont de plus engagés, aussitôt qu'on ferait là-dessus
- la moindre demande, de m'en informer et de me prévenir de la
- résolution qui se pourrait prendre en conséquence. La conversation
- étant par là naturellement tombée sur l'état où se trouve la Corse,
- ils m'ont marqué être fort étonnés de la dépense considérable que
- faisait le nouveau chef des révoltés[876], que cela leur faisait
- juger qu'il devait être soutenu sans doute par quelque puissance
- considérable et que leurs soupçons à cet égard ne pouvaient tomber
- que sur l'Espagne; mais que de quelque façon que l'affaire tournât,
- le peu de relations que leur commerce avait avec cette île la lui
- rendait si indifférente qu'assurément ils ne chercheraient pas à
- s'en mêler. Je me serais prévalu de cette occasion pour voir M. le
- Pensionnaire, s'il ne s'était trouvé à la campagne.
-
- Archives d'État de Turin: _Mazzo Olanda_. Lettere ministri. Mazzo 33.
-
-
- [875] Ministre de Sardaigne en Hollande.
-
- [876] Il s'agit de Théodore de Neuhoff.
-
-
-IV.
-
-DÉPÊCHE DU COMTE BORRÉ DE LA CHAVANNE AU ROI DE SARDAIGNE.
-
- La Haye, 7 mai 1737.
-
- ........ Les affaires du baron de Neuhoff ne sont pas encore en
- fort bon état; elles ont été au point de se terminer par les soins
- et les efforts généreux de plusieurs personnes qui s'étaient
- intéressées pour lui; mais outre les créanciers avec lesquels l'on
- avait convenu, il s'en est présenté deux autres pour sept à huit
- mille florins, qui ont tout rompu et ont été cause qu'il a été
- traduit aux prisons publiques de la ville, attendu que la dépense
- trop considérable qu'il faisait à l'auberge le mettait toujours
- plus hors d'état de satisfaire ses dettes. Cette affaire a d'abord
- un peu ralenti le zèle de ceux qui voulaient lui faire faveur; mais
- la chose s'est pourtant un peu raccommodée et l'on travaille encore
- fortement à le tirer d'embarras, ce que le magistrat de la ville
- favorise aussi par les raisons que j'en ai dit. Il est bien certain
- que quelques efforts que puisse faire la république de Gênes, l'on
- ne lui livrera jamais. Les magistrats n'oseraient l'entreprendre;
- le peuple d'Amsterdam, qui veut que leur ville soit, à tout égard,
- un pays de liberté, ne le souffrirait absolument pas. Il est
- actuellement malade et avec une grosse fièvre qui fait craindre
- pour sa vie.
-
- Archives d'État de Turin: _Mazzo Olanda_. Lettere ministri. Mazzo 33.
-
-
-V.
-
-DÉPÊCHE DU COMTE BORRÉ DE LA CHAVANNE AU ROI DE SARDAIGNE.
-
- La Haye, 14 mai 1737.
-
- ........ Le baron de Neuhoff a finalement été mis en liberté, il y
- a aujourd'hui huit jours, ainsi que je l'avais annoncé. Il lui a
- fallu faire pour cela une cession de biens en présence des
- bourgmestres et de tous ses créanciers, à qui il a authentiquement
- déclaré n'en posséder aucun et d'être totalement hors d'état de les
- satisfaire, s'obligeant pourtant de les payer aussitôt qu'il en
- aurait les moyens. L'on a adouci, autant qu'il a été possible, la
- rigueur de cet acte et de cette déclaration qu'il a faite l'épée au
- côté, debout, dans une contenance décente et Mrs les bourgmestres,
- par égard pour lui, ne se sont point assis contre l'usage
- ordinaire. L'on lui a fait dire de sortir incessamment des États de
- la république. Quelqu'un m'a cependant assuré qu'il était dans
- cette ville et s'y tenait caché. Depuis qu'il a été élargi, un
- nouveau créancier de Paris s'est encore présenté pour la somme de
- quatre-vingt mille livres de France. Il est certain que la crainte
- que l'on a eue que la république de Gênes ne le demandât, est ce
- qui a le plus contribué à le tirer d'embarras.
-
- Archives d'État de Turin: _Mazzo Olanda_. Lettere ministri. Mazzo 33.
-
-
-VI.
-
-EXTRAIT D'UNE LETTRE D'AMSTERDAM COMMUNIQUÉE PAR DE LA VILLE A AMELOT,
-LE 14 MAI.
-
-/#
- 12 mai 1737.
-
- Je vous ai déjà marqué l'élargissement du baron de Neuhoff. Voici à
- peu près les circonstances de ce qui s'est passé à cet égard.
-
- Mardi dernier, 7 courant, il fut enfin élargi de la prison civile
- dans le temps que le public s'y attendait le moins et que ses
- ennemis publiaient qu'il n'en sortirait jamais. On peut même dire
- qu'il est sorti par la belle porte. Les créanciers, après avoir
- fait beaucoup les mauvais, ont été obligés de se contenter de ce
- que l'on appelle une caution juratoire de la part du baron de
- Neuhoff, c'est-à-dire qu'il a promis sous serment de les payer
- aussitôt qu'il serait en état et que pour cet effet, il a élu
- domicile à Amsterdam, où l'on portera les citations de tous les
- créanciers des pays étrangers qui auront quelque chose à prétendre
- sur lui. Pour ceux qu'il a en ce pays-ci, on s'est accommodé avec
- eux d'autant plus facilement que l'arrêt ou prise de corps qu'ils
- avaient obtenu du grand-officier contre lui, n'était pas dans les
- formes requises, soit parce qu'ils n'avaient point de sentence des
- échevins qui les y autorisât, soit parce que les dettes du sieur de
- Neuhoff n'étaient point d'une nature à comporter la prise de corps,
- et qu'il ne les a jamais niées ni refusé de les payer, mais qu'il a
- seulement demandé du temps et la liberté pour pouvoir agir.
-
- Plusieurs personnes, en ce pays-ci, se sont donné de grands
- mouvements pour le tirer du mauvais pas où il s'était engagé mal à
- propos. M. le comte de Golowkin[877] a passé huit jours dans cette
- ville, et a eu plusieurs conférences particulières avec M. Dedieu,
- échevin président et qui a été ci-devant ministre de Leurs Hautes
- Puissances auprès de la Czarine. Ces Messieurs ont beaucoup
- contribué à son élargissement, lorsqu'il a été conduit de la
- chambre particulière où il était prisonnier dans celle des
- échevins. Il a comparu dans celle-ci avec le chapeau, l'épée, la
- canne et les gants. Il s'est tenu debout et Mrs les Échevins en ont
- fait de même, ce qui est peut-être sans exemple dans ce pays-ci. Il
- est vrai aussi qu'on n'y avait apparemment jamais vu un cas de
- cette espèce.
-
- [877] Ministre de Russie en Hollande.
-
-De là, le baron a trouvé, à la porte la moins fréquentée de la maison de
-ville, un carrosse dans lequel il est monté et est allé descendre dans
-une maison de confiance, où ceux qui ont agi pour lui ont été le voir.
-
-Depuis trois jours, il a changé de demeure et personne ne sait où il est
-actuellement. Plusieurs le croient parti et je suis de leur avis.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Hollande, vol. 423.
-
-
-VII.
-
-COPIE D'UNE LETTRE D'AMSTERDAM COMMUNIQUÉE AVEC LA DÉPÊCHE DE FÉNELON A
-AMELOT, DU 29 OCTOBRE.
-
- 23 octobre 1737.
-
- La présente est pour avoir l'honneur de vous dire qu'il est arrivé
- ici avant-hier un envoyé du seigneur Théodore, lequel a fait le
- voyage avec lui jusqu'à l'île de Corse, où ils sont arrivés le 29
- du mois passé. Ce député n'y a demeuré qu'un jour et est venu en
- poste, puisqu'il n'a été que vingt-et-un jours en chemin. L'ayant
- questionné sur plusieurs circonstances, j'ai remarqué, au travers
- de la réserve qui lui est sans doute recommandée, qu'il est chargé
- de plusieurs commissions pour M. Dedieu, ainsi que pour
- quelques-unes de nos principales bourses, où je l'ai trouvé en
- conférence. Il doit, s'il le peut, faire recrue de garçons
- boulangers et autres gens de métier. Les retours en denrées ne
- doivent pas s'attendre sitôt, n'y ayant aucun navire dans ce port,
- mais que ce serait dès qu'on en pourrait trouver. Le seigneur
- Théodore n'a écrit aucune lettre par la difficulté de passer avec,
- à cause du rigoureux examen qu'il faut subir. Il paraît que les
- secours de la France n'inquiètent nullement ce chef de parti et
- qu'il attend son événement de pied ferme, suivant le rapport qui
- m'en a été fait.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Hollande, vol. 424.
-
-
-VIII.
-
-DÉPÊCHE DE FÉNELON A AMELOT.
-
- La Haye, 29 octobre 1737.
-
- Je joins ici la copie d'une lettre qui a été écrite d'Amsterdam et
- qui m'a été confiée. Ce qui est dit de M. Dedieu, qui a été fourni
- par la ville d'Amsterdam pour premier commissaire aux conférences
- d'Anvers, et pour qui l'agent arrivé de Corse avait une commission,
- et bien d'autres particularités qui se peuvent joindre ont
- assurément de quoi donner de forts indices que l'Angleterre s'est
- intéressée pour procurer les facilités que le baron de Neuhoff a
- trouvées, non seulement pour se tirer des mains de ses créanciers
- qui l'avaient fait arrêter à Amsterdam, mais encore pour s'y
- pourvoir de tout ce qu'il en a tiré en munitions, armes, etc., et
- qui ont suivi ou devancé son retour en Corse. L'Angleterre n'aura
- pas pris cet intérêt sans vue. (_En chiffres_): Celle de prendre le
- contre-pied de nous dans une affaire qu'elle croirait propre à nous
- mettre moins bien avec l'Espagne serait remarquable.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Hollande, vol. 424.
-
-
-IX.
-
-LES ÉTATS-GÉNÉRAUX DE HOLLANDE A LA RÉPUBLIQUE DE GÊNES.
-
- La Haye, 23 novembre 1737.
-
- Au Sérénissime Duc et aux Très Excellents Seigneurs les Sénateurs
- de la Sérénissime République de Gênes.
-
- Sérénissime Duc et Très Excellents Seigneurs,
-
- Pendant que Nous prenons connaissance des plaintes et
- représentations, que les ministres de Votre République ont faites
- depuis quelque temps de ce que les sujets de la nôtre fourniraient
- des armes et autres marchandises de contrebande aux mécontents de
- l'île de Corse, et pendant que Nous sommes occupés à délibérer là
- dessus, Nous apprenons avec beaucoup de déplaisir par les relations
- qui nous viennent de Livourne et d'autres lieux, le tort que
- souffrent Nos sujets dans leur navigation et dans leur commerce,
- par les insinuations accompagnées des menaces des ministres et
- consuls Génois, par lesquelles les marchands sont détournés de
- charger dans les navires de Nos sujets, et qui mettent un grand
- obstacle à leur libre navigation et commerce, comme il est arrivé
- bien particulièrement à l'égard de deux vaisseaux nommés la
- _Maria-Jacoba_ et l'_Agatha_, après qu'ils sont entrés dans le port
- de Livourne. Votre Sérénité et Vos Excellences comprendront
- aisément que Nous ne saurions regarder avec indifférence le grand
- préjudice et le tort que Nos sujets trafiquant dans la
- Méditerranée, à Livourne et en d'autres endroits, souffrent par ces
- insinuations et menaces, et moins encore par les dénonciations des
- patrons de quelques barques génoises disant avoir ordre de Votre
- Sérénité et Vos Excellences de visiter les vaisseaux de Nos sujets
- et de les arrêter, sous prétexte qu'ils seraient destinés pour
- l'île de Corse, pour y faire la contrebande avec les mécontents. Ce
- préjudice a été particulièrement causé, ainsi que Nous l'apprenons
- avec chagrin, aux vaisseaux susdits, la _Maria-Jacoba_ et
- l'_Agatha_, dont le premier a été obligé de sortir à vide du port
- de Livourne, pour aller charger au Levant, puisque personne à
- Livourne n'a voulu lui confier ses effets; et l'autre a été
- nécessité de reprendre sa route vers Hambourg, personne aussi,
- autant que Nous en sommes instruits, ayant voulu mettre de
- marchandises à son bord de peur qu'il serait arrêté et détenu. Nous
- ne pouvons considérer ces sortes de vexations que comme tout à fait
- ruineuses à la navigation et au commerce de Nos sujets, et comme
- contraire à la justice et au droit des gens, suivant lequel il
- n'est pas permis d'arrêter, visiter et de persécuter les vaisseaux
- d'autrui en pleine mer. Le prétexte dont on s'est servi, comme si
- ces deux vaisseaux auraient été destinés pour aller en Corse et
- auraient été chargés de contrebande, ne peut être regardé que comme
- destitué de tout fondement, car outre que le transport de
- contrebande, où il n'y a point des traités ni engagements, est
- sujet à bien des explications et de modifications, il se trouve
- casuellement, à l'égard de ces deux vaisseaux, que les maîtres n'en
- sont nullement coupables et, en tout cas, n'en sont nullement
- convaincus. Que pour ce qui regarde le vaisseau la _Maria-Jacoba_,
- maître Corneille Roos, il sort entièrement à sa décharge, ce que
- Votre Sérénité et Vos Excellences ne peuvent pas ignorer, que le
- général de l'Empereur, comte de Wachtendonck, qui commande à
- Livourne, après avoir le tout bien examiné, l'a mis en liberté avec
- permission de poursuivre son voyage, et que, de plus, le maître de
- ce vaisseau n'est point allé en Corse, mais a déchargé ses
- marchandises à Livourne et après a poursuivi son voyage vers le
- Levant. Qu'à l'égard du deuxième vaisseau, l'_Agatha_, maître
- Gustave Berents, quelque grand que soit le bruit qu'on en fasse, il
- est certain qu'on ne saurait alléguer, bien moins prouver qu'il
- aurait été destiné d'aller en Corse, ou qu'il ait eu à son bord des
- effets pour le compte des mécontents de cette île; il paraît au
- contraire que ce maître n'a point pris sa course vers l'île de
- Corse, mais est entré dans le port de Livourne et que là il a
- débarqué les passagers et a déchargé les marchandises qu'il avait
- sur son vaisseau, cherchant après cela nouvelle charge pour la
- porter à Hambourg.
-
- Cependant, nous avons reçu par M. Hop, Notre envoyé extraordinaire
- à la cour de la Grande-Bretagne, une lettre à lui écrite par le
- secrétaire Gastaldi, avec la copie d'une prétendue relation de ce
- qui se serait passé à cet égard, sans que ni l'une ni l'autre Nous
- ait paru satisfactoire. Nous trouvons bien que, par rapport au
- vaisseau la _Maria-Jacoba_, on pose en fait que Notre consul à
- Livourne, Bouver, aurait été persuadé lui-même que la destination
- de ce vaisseau n'aurait pas été bonne et qu'il aurait mis à terre
- cinquante morceaux ou pains de plomb et quatre caisses de pierres à
- fusil, mais outre que, pour toute preuve, il n'y a que le simple
- dire du secrétaire Gastaldi, qui n'en peut rien savoir que par la
- simple relation qui lui en a été envoyée, tout cela est détruit en
- partie par l'expérience du contraire que le général Wachtendonck en
- a fait et par le relâchement du vaisseau qu'il a ordonné, et en
- partie parce que ce vaisseau a effectivement mis et laissé à terre
- ses marchandises, pour ne rien dire de ce qu'une si petite quantité
- de plomb et pierres à fusil ne serait pas assez considérable pour
- donner du confort aux Corses, ni pour faire entreprendre à un
- maître de vaisseau un voyage aussi périlleux. Quant au vaisseau
- l'_Agatha_, maître Gustave Berents, il semble bien qu'il aurait eu
- à son bord quelques passagers, une plus grande quantité de poudre,
- de mousquets, de canons et pistolets et autres choses, mais qu'il
- n'y a pas la moindre preuve qu'avec cette charge il aurait été
- destiné en Corse, excepté qu'un seul des passagers en aurait dit
- quelque chose. Avec quoi, il est fort à noter, pour la décharge du
- maître dudit vaisseau, qu'il paraît par la relation et papiers sus
- mentionnés, en premier lieu, que de tous ces passagers et de toute
- cette charge rien n'est entré dans ledit vaisseau quand il est
- sorti des ports de ces pays, mais que le tout y a été embarqué à
- Lisbonne, et, en second lieu, que ce même vaisseau, parti de
- Lisbonne, ayant été par une rencontre inopinée conduit à Oran, le
- gouverneur espagnol n'a rien trouvé qui fût à la charge du maître
- et ainsi l'a laissé en liberté, et, en troisième lieu, que le
- maître de ce vaisseau n'a point pris sa route pour aller à l'île de
- Corse, mais est allé à Livourne et que là il a mis à terre toute sa
- charge, tant passagers que marchandises, laissant le tout à la
- disposition des intéressés. Il résulte de ce que nous venons
- d'alléguer clairement et évidemment qu'en cas que le maître de ce
- vaisseau en ceci se serait laissé séduire, ce qui pourtant ne
- paraît point, le mal n'aurait pas eu sa source dans ces pays, mais
- à Lisbonne, ce qui encore ne pourrait pas être mis à la charge
- dudit maître de vaisseau, tant qu'on ne peut prouver, comme on ne
- le prouve point, qu'il aurait été informé d'un mauvais dessein,
- étant vrai au contraire qu'on ne peut point imputer à crime à un
- maître de vaisseau qu'étant entré dans un port libre, il y prend à
- son bord, pour rendre son voyage plus profitable, une augmentation
- de sa charge, soit de passagers, soit de marchandises non
- défendues. Nous devons ajouter à ceci, qu'ayant fait une due
- perquisition du cas du susdit vaisseau l'_Agatha_, Nous avons
- trouvé qu'il est sorti de Nos ports, sans qu'il ait eu à son bord
- plus de monde que le nécessaire et l'ordinaire et que, quant aux
- passagers et aux marchandises à qui on donne le nom des
- contrebandes, qu'ils ont été pris à son bord à Lisbonne et que le
- maître du vaisseau n'a rien su de leur prétendue destination. Votre
- Sérénité et Vos Excellences verront par là que c'est à tort qu'on
- forme des soupçons contre Nous et Nos sujets, comme s'ils se
- laisseraient induire à donner de l'assistance aux Corses
- mécontents. Cette idée erroneuse étant autant moins fondée que
- déjà, par Notre résolution du 5 juillet 1736, Nous avons déclaré
- que des pareilles entreprises seraient tout à fait contraires à
- Notre intention et que Nous étions portés à empêcher, autant qu'il
- Nous serait possible, qu'on n'envoyât aucune assistance aux Corses
- mécontents d'aucun endroit dépendant de Notre domination, de quoi
- aussi Nous avons averti Nos amirautés par Nos résolutions du 15
- septembre et 22 octobre de l'an passé 1736. Nous avons bien pris en
- considération et délibéré s'il conviendrait de défendre par placard
- le transport des marchandises de contrebande en Corse, mais Nous en
- avons été détournés par le mauvais usage que les sujets de Votre
- République font de Nos résolutions du 5 juillet, 15 septembre et 22
- octobre de l'an 1736, et que Nous prévoyons qu'un tel placard ne
- produirait aucun autre effet que de colorer les détentions des
- vaisseaux de Nos sujets et de les rendre plus fréquentes; au moins
- de l'exemple cité du vaisseau l'_Agatha_ résulte cette vérité
- qu'un placard de la nature que celui dont Nous venons de parler, ne
- saurait être d'aucun effet, tant que les mêmes défenses ne seront
- pas faites dans les autres royaumes et États, et tant que les
- passagers ou marchandises en d'autres pays auront la faculté de
- tromper sous divers prétextes les maîtres des vaisseaux qui sont
- ignorants. Nous ne pouvons dissimuler que le procédé à l'égard des
- vaisseaux de Nos sujets, Nous est d'autant plus sensible qu'il
- paraît qu'on les prend seuls en butte et qu'on laisse passer
- d'autres sans y prendre garde.
-
- Quand il plaira à Votre Sérénité et à Vos Excellences de faire les
- réflexions nécessaires sur ce que Nous venons de leur exposer, nous
- espérons qu'Elles voudront bien donner des ordres précis à Leurs
- Ministres et à Leurs sujets partout où il appartient, pour que
- soigneusement ils prennent garde de ne faire rien qui puisse
- troubler les sujets de Notre république ni leurs vaisseaux, dans le
- libre exercice de leur navigation et commerce, afin que Nous ne
- soyons pas obligés de délibérer ultérieurement sur la manière de
- prévenir ces troubles si préjudiciables au commerce de Nos sujets.
- Nous attendons ce remède de l'amitié et de l'équité de Votre
- Sérénité et Vos Excellences, et en l'attendant, Nous prions Dieu,
- Sérénissime Duc et Très Excellents Seigneurs, de Vous avoir en Sa
- sainte et digne garde.
-
- A La Haye, le 23 novembre 1737.
-
- De Votre Sérénité et Vos Excellences Très affectionnés
- amis à vous faire service.
-
- LES ÉTATS-GÉNÉRAUX DES PROVINCES UNIES DES PAYS-BAS.
-
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Filza 1/2121
- (1737-1738)_.
-
-
-X.
-
-DÉPÊCHE DE PUISIEUX A AMELOT.
-
- Naples, le 7 janvier 1738.
-
- Il y a dans ce port, depuis environ un mois, un bâtiment
- hollandais, nommé _Jan Ramboulde_. Il est chargé de munitions de
- guerre qu'il a prises en Zélande et qui sont destinées pour la
- Corse..... Je fus informé hier que le capitaine de ce bâtiment,
- appelé Antoine Bevers, de Flessingue, devait partir incessamment
- pour la Corse. Après m'être assuré plus particulièrement de ce
- fait, je me déterminai à envoyer prier le consul de Hollande de
- passer chez moi. Je lui représentai qu'il devait empêcher lÉdit
- bâtiment d'aller porter des secours aux ennemis d'une puissance
- avec laquelle les États Généraux n'étaient point en guerre, qu'il
- devait, d'ailleurs, savoir l'intérêt que le Roi prenait dans cette
- affaire et que j'osais l'assurer que ses maîtres ne
- désapprouveraient pas les égards qu'il aurait pour mes
- représentations en cette occasion. L'ambiguïté de la réponse de ce
- consul m'ayant laissé dans l'incertitude sur le parti qu'il
- prendrait, j'ai écrit à M. de Campredon, à Gênes, pour le prévenir
- sur le départ de ce bâtiment hollandais. J'en ai aussi dit deux
- mots à M. de Montalègre, qui m'a répondu que les munitions de
- guerre embarquées sur ce bâtiment n'ayant point été achetées dans
- les États de Sa Majesté Sicilienne et que le Roi n'ayant point
- déclaré la guerre aux Corses, le roi des Deux-Siciles ne pouvait
- prendre sur lui de l'arrêter. Il m'a promis cependant de parler au
- consul de Hollande et d'intimider quelques Corses qui sont à la
- suite de ce bâtiment. Je ne puis douter que cette cour n'ait
- favorisé les Corses dans plusieurs occasions, non dans l'intention
- de les entretenir dans la révolte, mais parce qu'à la faveur des
- troubles de cette île, les officiers au service de Sa Majesté
- Sicilienne ont trouvé de grandes facilités à y faire des recrues.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Naples, vol. 35.
-
-
-XI.
-
- NOUVEAU CONTRAT ENTRE LE PATRON DU BÂTIMENT ZÉLANDAIS,
- _YONG-ROMBOUT_, ET LES MINISTRES DE THÉODORE Ier[878]. TRADUCTION
- DE L'ITALIEN.
-
- Naples, 20 janvier 1738.
-
- Nous soussignés, capitaine et pilote du bâtiment, nommé
- _Yong-Rombout_, d'une part, et les ministres de Théodore Ier, roi
- de Corse, de l'autre, promettons moyennant l'assistance divine,
- d'exécuter ponctuellement le contenu des articles suivants, sans
- exception aucune, à moins que la nécessité nous force au contraire.
-
- 1º Le susdit capitaine Antoine Bevers sera obligé de faire voile
- avec son vaisseau et les passagers qui seront dessus, à l'île de
- Corse, et, moyennant l'assistance divine, jeter l'ancre à
- Porto-Vecchio; mais il devra d'abord prendre langue à Aleria avec
- sa chaloupe et y faire les signaux convenus; lÉdit capitaine
- s'obligeant, en outre, de faire toutes sortes de diligences et ce
- qui dépendra de lui pour y exécuter le débarquement ainsi qu'il est
- d'usage en semblables conjectures. Cependant, si ce bâtiment était
- attaqué et que malgré tous ses efforts, il ne pût résister et fût
- battu ou qu'il lui arrivât quelque autre accident,--ce qu'à Dieu ne
- plaise--le patron sera tenu de faire voile vers Malte, ou autre
- port plus commode, pour y porter ses passagers, et il laissera les
- marchandises où il jugera le plus à propos. Bien entendu que le
- capitaine, en semblable cas, ne prendra de résolutions qu'autant
- qu'il y sera contraint par la nécessité.
-
- 2º Les seigneurs ministres susdits seront tenus de s'embarquer sur
- lÉdit vaisseau et d'être fidèles au capitaine pendant le voyage,
- dans quelques conjonctures que ce soit, et aider lÉdit capitaine en
- lui donnant des marques de leur bienveillance.
-
- 3º Les susdits seigneurs ministres seront obligés de fournir vingt
- hommes, y compris le pilote qui aura connaissance des ports de la
- Corse, lesquels hommes défendront le bâtiment au cas qu'il soit
- attaqué, et serviront à la manœuvre, et ces hommes seront
- commandés par le seigneur Dominique Rivarola.
-
- 4º Lesdits seigneurs ministres fourniront les vivres à ces hommes;
- cependant le capitaine aura soin, outre cela, d'en faire encore
- pour son voyage.
-
- 5º Le seigneur Rivarola et les autres ministres feront leurs
- diligences pour que ces vingt hommes soient embarqués au plus tôt,
- le bâtiment étant prêt et n'attendant que cela pour lever l'ancre;
- et aussitôt qu'ils seront à bord, lÉdit capitaine sera tenu de
- faire voile.
-
- 6º Le bâtiment étant arrivé en Corse, le seigneur Rivarola et les
- autres ministres seront tenus de lui fournir son chargement
- conformément au contrat fait en Zélande.
-
- 7º A l'arrivée du bâtiment, l'on fera en sorte de débarquer des
- canons et d'en dresser une batterie à terre pour défendre lÉdit
- vaisseau contre les bâtiments génois qui pourront l'attaquer et
- pour faciliter le déchargement de ses marchandises.
-
- 8º Les autres munitions seront aussi débarquées sans aucun retard.
- L'on devra embarquer, en même temps, à proportion, les marchandises
- qui seront prises en échange de ces munitions et l'on continuera de
- cette manière jusqu'à l'entier déchargement des unes et au total
- embarquement des autres.
-
- 9º Nous promettons d'adhérer exactement aux points ci-dessus et de
- les observer constamment et fidèlement autant que nous le pourrons
- pour l'avantage, comme il est dit, du roi Théodore.
-
- En foi de quoi signé, fait à bord dudit bâtiment, le 20 janvier
- 1738.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Gênes, vol. 101.
-
- [878] En marge: «Ceci n'est qu'un projet qui a été communiqué à
- M. de Grimaldi, lequel n'a pu encore parvenir à être exactement
- informé si ce contrat a été effectivement signé.
-
-
-
-XII.
-
-/#
- CONTRAT DE NOLISSEMENT DE BATIMENT FAIT A FLESSINGUE PAR LES
- REPRÉSENTANTS DU ROI THÉODORE. TRADUCTION DE L'ITALIEN.
-
-
- [1738.]
-
-Nous soussignés, en vertu des pouvoirs de Sa Majesté Théodore Ier, roi
-de Corse, reconnaissons avoir nolisé des sieurs Splenter, Van Doorn et
-Abraham Louxissen, le vaisseau nommé _Yong-Rombout_ de dix-huit canons
-de 3l et quatre _bossen_ avec vingt-quatre _koppen_, commandé par le
-capitaine Antoine Bevers, moyennant la somme de seize cents florins de
-Hollande par mois en lui assurant quatre mois fixes et plus, voulant le
-payer à proportion du temps à commencer du jour que lÉdit vaisseau sera
-entièrement chargé, et ce pour faire un voyage en Corse et sur la route
-où devra se faire le déchargement. Et au cas que le noliseur voulût
-aller à Lisbonne, ou dans quelque autre port libre, il lui sera permis à
-condition qu'il n'y restera que quatorze jours et pourra ensuite charger
-en retour de l'huile, de la cire, des cuirs et autres marchandises, sans
-que lÉdit vaisseau soit obligé à d'autres voyages, et encore moins de
-faire aucun transport, contre quelque nation du monde que ce soit. Il
-lui sera libre au contraire de retourner sans aucun retard à Flessingue,
-pour y décharger les marchandises qu'il aura embarquées, indépendamment
-desquelles le fret convenu sera payé aux propriétaires dudit bâtiment.
-Il est convenu particulièrement que ni le pilote ni le capitaine ne
-pourront charger aucune marchandise pour leur compte, sous peine de
-confiscation au profit du roi; et au cas que quelques passagers
-s'embarquent sur ce bâtiment et mangent et logent dans la chambre du
-capitaine, ils payeront un florin de Hollande par jour, et les autres
-passagers sept sols de Hollande seulement, sans qu'on puisse exiger rien
-de plus pour leur passage. En foi de quoi, nous soussignés obligeons nos
-corps et nos biens, nous soumettant aux lois de la justice et aux
-ordonnances du pays.
-
- _Signé_: VALENTINO TADEI, FRANCESCO DE AGATA,
- SPLENTER, VAN DOORN et ABRAHAM LOUXISSEN.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Gênes, vol. 101.
-
-
-
-
-XIII.
-
- LETTRE DU BARON DE NEUHOFF A M. SAINT-MARTIN. COPIE COMMUNIQUÉE
- AVEC LA DÉPÊCHE DU DUC DE SAINT-AIGNAN, AMBASSADEUR DE FRANCE A
- ROME, DU 18 OCTOBRE 1738.
-
- 16 mai 1738.
-
- La part que je vois, Monsieur, que vous prenez à ce qui me regarde
- et les offres obligeantes de service que vous me faîtes par une
- lettre du 29 du passé, me sont des plus sensibles et agréables. En
- revanche, je vous offre de vous rendre tous les bons offices qui
- dépendent de moi et si vous continuez dans la résolution de vous
- attacher à moi et de m'accompagner dans mon retour, vous pouvez,
- sans perdre de temps, vous rendre à Middelbourg, en Zélande, chez
- le sieur Joh. Dicler Schuler, marchand dans ladite ville, lequel
- vous dirigera à me venir trouver; même si vous me pourriez procurer
- quelque bon officier d'artillerie, ou autre, il peut hardiment
- venir, que je le recevrai et pourvoirai à toute satisfaction, et
- comptez que ni vous ni d'autres n'auront jamais lieu de se
- reprocher de s'être attachés à moi et que je suis sincèrement
-
- Votre bon ami.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Hollande, vol. 427.
-
-
-XIV.
-
-RÉSOLUTIONS DE L. H. P. LES SEIGNEURS ÉTATS-GÉNÉRAUX DES PROVINCES-UNIES
-DES PAYS-BAS.
-
- 20 septembre 1738.
-
- Ayant été délibéré par résomption sur deux lettres du consul
- Lesbergen[879], du 21 janvier et 11 février de cette année, écrites
- de Naples à L. H. P. comme aussi sur une troisième lettre du même
- consul du 31 mai dernier et aussi arrivée depuis, et ayant été pris
- en considération que L. H. P. ne se sont jamais mêlées des affaires
- et des entreprises des Corses contre la république de Gênes, et au
- contraire que par leurs résolutions du 5 juillet et 15 septembre
- 1736, elles ont mandé aux collèges des amirautés respectives
- d'avoir attention qu'aucune munition ou autres outils de guerre ne
- partissent d'ici pour la Corse, il a été trouvé bon et arrêté qu'il
- sera mandé audit Consul que L. H. P. ne sauraient approuver qu'il
- se soit donné tant de mouvement au sujet du navire le _Jeune
- Rombout_, capitaine Antoine Bevers et autres de même nature et que
- lui, consul, fera bien de ne plus se mêler de cette affaire ou
- autres semblables, que précisément autant qu'il sera nécessaire
- pour la protection des navires des Provinces-Unies qui n'auront
- point contrevenu aux précédentes résolutions de L. H. P. du 5
- juillet et 15 septembre 1736.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Hollande, vol. 429.
-
- [879] Valembergh.
-
-
-XV.
-
-DÉPÊCHE DE PUISIEUX A AMELOT.
-
- Naples, 11 novembre 1738.
-
- ........ Cet aventurier [Théodore] fréta au mois d'avril dernier
- trois vaisseaux à Amsterdam. Divers négociants de cette ville
- abusés par ses promesses firent une société entre eux pour lui
- fournir des munitions de guerre. Il s'engagea, de son côté, à payer
- à Malaga et à Alicante (où l'on convint qu'il relâcherait avant
- d'aller en Corse) la valeur desdites munitions. Les négociants,
- pour sûreté du traité, firent choix d'un capitaine sûr et
- expérimenté, auquel ils confièrent le commandement des trois
- navires. Le capitaine, en conséquence de ses instructions, relâcha
- dans sa route à Malaga, puis à Alicante. Le baron de Neuhoff
- n'ayant pu remplir dans aucun de ces deux ports les engagements
- portés dans sa convention, tâcha de persuader au capitaine de
- continuer son voyage, l'assurant qu'il ne serait pas plus tôt
- abordé en Corse que ces insulaires lui enverraient de terre des
- denrées, en retour des marchandises qu'il y débarquerait. Le
- capitaine, sur cette espérance, continua sa route. Arrivé en Corse,
- il débarqua quelques munitions, mais ne voyant rien venir en
- retour, et s'apercevant, d'ailleurs, que les rebelles montraient
- peu d'empressement pour leur nouveau souverain, il fit cesser le
- débarquement et ayant tenu conseil avec son équipage sur le parti
- qu'il avait à prendre, il se détermina enfin, trompé une seconde
- fois par les promesses de cet aventurier, à faire voile vers ce
- port avec ses trois navires, où il a été arrêté cinq jours après
- son arrivée et mis en prison à la réquisition du consul de
- Hollande, qui ne veut pas l'en laisser sortir qu'il n'ait consenti
- de retourner en Corse. (_En chiffres_). Instruit de tout ceci par
- quelques matelots hollandais, j'avais fait dire adroitement à ce
- capitaine que je lui conseillais de signer tout ce que l'on
- exigerait de lui dans la prison, et que lorsqu'il serait à la mer,
- il pourrait prendre, s'il le voulait, la route de quelqu'un de nos
- ports, conseil qu'il aurait peut-être été à portée d'exécuter si M.
- l'envoyé de Gênes, qui n'a pas encore toute la prudence d'un
- ministre consommé, n'avait tenu indiscrètement quelques discours,
- qui ont mis le consul de Hollande et Théodore en méfiance contre le
- capitaine.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Naples, vol. 36.
-
-
-XVI.
-
-NOTE SUR LES CORRESPONDANTS DE THÉODORE.
-
- Janvier 1740.
-
- Direction des lettres que Théodore écrit à Rome, savoir:
-
- Il se sert quelquefois de l'adresse de Mme Marie-Constance
- Cavalieri, religieuse au couvent des Saints-Dominique et Sixte.
-
- Souvent, il les adresse au comte Fedi, à la Porte du Peuple;
- quelquefois au comte Orsini; rarement au docteur Gaffori, qui
- demeure à San Gio. Fiorentini. Il s'est servi, en dernier lieu du
- banquier Quarantolo, associé du marquis Noués.
-
- Quelquefois aussi les envoie-t-il en droiture aux dames Fonseca,
- religieuses au même couvent des Saints-Dominique et Sixte.
-
- Ses correspondants à Rome portent leurs lettres chez le comte Fedi
- ou chez le comte Orsini, qui font divers plis selon la qualité des
- lettres et les mettent sous quatre enveloppes; la première est pour
- le sieur Valentini; la seconde est pour le baron de Stos; la
- troisième pour le consul anglais de Venise et la quatrième est pour
- le baron Étienne Romberg qui est lui-même.
-
- Ses correspondants de Rome sont: les comtes Fedi et Orsini; les
- dames Fonseca; Mailliani, marchand drapier près Saint-Eustache; un
- allemand nommé Joseph à Campidolio, qui a été au service de S. A.
- de Bavière; le docteur Gaffori; un capucin, faiseur d'or no 64 (?);
- un abbé nommé Punciani, ministre de la maison Fonseca à la Minerve
- et distributeur du sel; le maître de chambre de M. l'ambassadeur de
- Malte, nommé Ludovico Sancty (?), vers la Trinité du Mont.
- Celui-ci, à ce que l'on peut conjecturer, n'agit pas par lui-même,
- car, non seulement il a aidé le cousin de Théodore d'armes et
- d'argent quand il était à Rome, mais encore le neveu du même
- ambassadeur lui fit deux visites secrètes et, à son départ pour la
- Corse, le maître de chambre l'accompagna jusqu'à Ostia et lui donna
- deux signaux pour pouvoir reconnaître ceux qui seraient envoyés de
- sa part. Ces signaux consistaient en un petit carré de papier où
- son nom est écrit en lettres qui imitent le moule, et un cachet de
- cire rouge appliqué au-dessous représentant un cupidon monté sur un
- lion. Un nommé Raimondi, chevalier de Saint-Sylvestre et peintre,
- est aussi correspondant.
-
- Ceux de Naples sont le consul de Hollande, Valembergh; Mme la
- princesse de la Rochette et un officier irlandais nommé Georges,
- qui est dans le château Sainte-Magdeleine, du côté des Carmes.
-
- A Livourne, il n'y a plus que l'ancien capitaine du bagne, nommé
- Bigani; D. Felice Cervioni et Thomas Santucci d'Alesani.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Corse, vol. 2.
-
-
-XVII.
-
- RELATION DE CE QUI S'EST PASSÉ A AJACCIO, LE 2 MARS 1743, ENTRE LE
- VAISSEAU DE GUERRE ESPAGNOL, LE _SAINT-ISIDORE_ ET LES VAISSEAUX DE
- GUERRE ANGLAIS[880].
-
- Livourne, le 21 mars 1743.
-
- Par la déclaration unanime des matelots du vaisseau du Roi, le
- _Saint-Isidore_, on a appris que le 28 février, le secrétaire de
- Théodore étant sur une des chaloupes de l'escadre anglaise qui
- était à dix milles à la vue d'Ajaccio où elle allait, prit terre à
- Ajaccio et alla parler au gouverneur de ladite place pour
- reconnaître le camp et les magasins de marine dudit vaisseau le
- _Saint-Isidore_, qui étaient à terre, ce qui lui fut accordé
- d'abord par lÉdit gouverneur avec l'assistance du capitaine
- Giannetti et son frère, officiers allemands au service de la
- république et de la garnison d'Ajaccio. Après que cela fut fait, la
- chaloupe retourna à l'escadre anglaise, qui vint donner fonds la
- nuit du 1er de ce mois sous le canon d'Ajaccio, consistant en deux
- vaisseaux de haut bord et une frégate de quarante pièces de canon,
- auxquels se joignit le lendemain matin un autre vaisseau de ligne,
- laissant vers le midi le vaisseau le _Fulston_ (le _Folkestone_),
- avec dessein de prendre ou brûler le vaisseau espagnol. Ce que le
- commandant anglais fit connaître, le 2, faisant approcher les deux
- vaisseaux à une portée de fusil de celui le _Saint-Isidore_, et
- faisant dire à M. le chevalier de Lage que s'il tardait à rendre
- son vaisseau, il ne donnerait quartier ni à lui ni à son équipage.
- M. de Lage répondit qu'une telle proposition ne se faisait pas à un
- homme comme lui, qu'il savait son devoir, qu'étant capitaine d'un
- vaisseau de Sa Majesté Catholique, il devait le défendre, que M. le
- commandant anglais pourrait faire ce qu'il voudrait, et que lui
- ferait son devoir. En effet, d'abord que la chaloupe de l'officier
- anglais fut éloignée du vaisseau le _Saint-Isidore_, M. de Lage fit
- décharger toute son artillerie contre les vaisseaux ennemis, entre
- lesquels celui du commandant étant le plus exposé, il perdit un de
- ses mâts et fut si maltraité dans le côté, qu'il se trouva d'abord
- hors d'état de manœuvrer ayant huit pieds d'eau. Le chevalier de
- Lage, voyant le bon effet qu'avait produit sa première décharge,
- voulait en faire une seconde, mais s'apercevant que les quatre
- autres vaisseaux allaient le cribler de coups, et qu'il courrait un
- risque évident de sacrifier tout l'équipage et laisser à l'ennemi
- la gloire de prendre ou de brûler son vaisseau, il se détermina à
- le prévenir, faisant donner feu et ordonnant à l'équipage de se
- retirer. Il fut obéi et se sauva lui et son équipage à la nage
- laissant le vaisseau en flammes. Il y eut trente hommes de noyés,
- entre lesquels neuf espagnols, sans comprendre cinq autres qui
- furent tués par le canon, les autres étant des déserteurs allemands
- recrutés en Corse. M. de Lage fut obligé de se retirer la nuit avec
- son équipage à la montagne, le gouverneur d'Ajaccio lui ayant
- refusé de lui donner asile dans la place, ainsi qu'il avait fait de
- le défendre par son artillerie, ni de lui permettre de décharger la
- sienne à terre. Le commandant anglais fut obligé de rester à
- Ajaccio, jusqu'au 6, ayant renvoyé le secrétaire de Théodore qui
- fut témoin avec le vaisseau le _Fulston_ de l'action et on fut
- détrompé des idées chimériques que Théodore avait données de ses
- alliés.
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Gênes, vol. 112.
-
- [880] Cette relation a été faite par le consul d'Espagne à
- Livourne, sur la déposition des matelots du vaisseau espagnol et
- traduite de l'espagnol.
-
-
-XVIII.
-
-DÉPÊCHE DU DUC DE NEWCASTLE A GASTALDI, MINISTRE DE LA RÉPUBLIQUE DE
-GÊNES A LONDRES.
-
- Whitehall, ce 17me mars 1743.
- A Monsieur Gastaldi,
-
- Le Roi m'a ordonné de vous faire savoir, en réponse au mémoire que
- vous avez présenté à Sa Majesté, du 25 du mois passé, et à la
- lettre que vous m'avez écrite, en date du 19 du courant, que Sa
- Majesté n'a aucune connaissance de ce qui y est allégué d'avoir
- été fait par les commandants de ses vaisseaux en transportant et
- débarquant Théodore Neuhoff dans l'île de Corse; et que si
- quelqu'un desdits commandants a tenu une telle conduite, il a agi,
- non seulement sans l'ordre du Roi, mais contre les intentions de Sa
- Majesté. Le Roi m'a commandé d'envoyer aux seigneurs commissaires
- de l'Amirauté copies de votre mémoire et lettres susdites, et de
- leur ordonner de s'informer, sans perte de temps, si les
- commandants des vaisseaux du Roi dans la Méditerranée, et notamment
- les capitaines des vaisseaux dont vous faites mention dans votre
- mémoire, ont actuellement fait ce qui leur est imputé; et, en ce
- cas-là, par quel ordre ils l'ont fait, afin que Sa Majesté étant
- pleinement informée du cas, puisse prendre, à cet égard, les
- mesures qu'Elle jugera à propos.
-
- J'ai aussi eu ordre du Roi d'écrire dans le même sens au
- vice-amiral Matthews, commandant la flotte de Sa Majesté dans la
- mer Méditerranée, et de lui faire savoir au nom de Sa Majesté qu'il
- doit veiller que pour l'avenir il n'arrive rien de semblable.
-
- Je dois cependant, Monsieur, à cette occasion vous faire observer
- que bien que les officiers du Roi fussent très coupables, en cas
- qu'ils eussent agi sans autorité ou contre les ordres de Sa
- Majesté, le Roi ne peut pourtant que voir avec regret que la
- conduite de la République de Gênes ait été telle envers les
- Espagnols, ses ennemis déclarés, qu'elle aurait pu donner un juste
- sujet de mécontentement à Sa Majesté et à ses alliés.
-
- Je suis,
- Monsieur,
- Votre très humble et très obéissant serviteur.
- NEWCASTLE.
-
- Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Filza 41-2050_.
- _Corsica 1743._
-
-
-XIX.
-
-DÉPÊCHE DE LORENZI A AMELOT.
-
- Florence, le 27 avril 1743.
-
- Le baron Théodore est parti de cette ville depuis le 18 pour Pise
- et comptait, après s'y être arrêté quelques jours, de se rendre à
- Livourne pour s'embarquer sur le même vaisseau de guerre anglais de
- quarante pièces de canon, qui l'y avait conduit nommé _Folkestone_,
- et commandé par le capitaine Balchen; mais j'ai appris qu'il n'y
- est pas encore allé et qu'il est encore en quelque endroit qui
- n'est pas éloigné de Florence et que je n'ai pu encore découvrir.
- Plusieurs Corses qui s'étaient rassemblés à Livourne de différents
- endroits se sont embarqués sur le même vaisseau. M. Matthews dit
- n'avoir consenti que Théodore y retournât parce qu'il était venu
- dans la Méditerranée sur un vaisseau de guerre de sa nation, et
- qu'au reste les lettres de sa cour ne lui en avaient jamais parlé,
- mais qu'il y avait dépêché un courrier avec une lettre qu'il avait
- reçue de Théodore pour avoir des instructions là-dessus. Le
- ministre d'Angleterre à Turin assure aussi que sa cour ne lui a
- jamais rien mandé à ce sujet, et elle a gardé le même silence
- envers M. Mann, ce qui est assez surprenant, car s'il est vrai que
- le roi d'Angleterre n'a jamais eu la moindre part aux affaires de
- Théodore, et qu'il aurait fait examiner la conduite des capitaines
- dont la même république se plaignait, comme le ministre de M. le
- grand-duc à Londres mande à ce gouvernement avoir cette cour-là
- répondu au mémoire présenté par le ministre de Gênes à S. M.
- Brittanique, il était naturel que ce prince eût donné des ordres au
- susdit vice-amiral et eût mandé quelque chose en conséquence à ses
- ministres à Florence et à Turin, d'autant plus que M. le marquis
- d'Ormea a plusieurs fois questionné ce dernier sur l'intérêt que
- paraissait prendre l'Angleterre à l'entreprise de Théodore.
- D'ailleurs, puisque la cour de Londres sait l'opinion que le public
- a eu lieu de former qu'elle s'intéresse à cette entreprise, et le
- tort que cette opinion peut lui faire, il paraissait qu'elle devait
- donner une déclaration authentique du contraire, si elle n'y
- prenait pas effectivement intérêt. L'on peut à peu près remarquer
- la même conduite de la cour de Londres dans celle de Vienne, car
- MM. de Breitwitz et de Richecourt assurent, et à l'égard du
- premier, j'ai lieu de le croire très certainement, que S. A. R.
- leur a demandé uniquement de l'informer de ce qui se passerait à ce
- sujet. Il était cependant naturel que si ce prince ne prenait
- aucune part à cette entreprise, il eût à la désavouer, au moins à
- sesdits ministres, surtout après la conférence que M. de Breitwitz
- a eue avec Théodore et l'édit que celui-ci a publié. Cette conduite
- de ces deux cours peut faire soupçonner qu'elles attendent quelque
- événement pour se déclarer, d'autant plus que le même aventurier
- assure toujours que son entreprise a été concertée avec elles et
- qu'elles sont convenues de le soutenir. MM. de Richecourt et de
- Breitwitz ont assuré à une personne de leur confiance qu'ils ne
- l'ont point vu pendant tout le séjour qu'il a fait en cette ville.
- Il a dit qu'il y est venu principalement pour pouvoir écrire plus
- librement; en effet, il a reçu et écrit pendant son séjour ici une
- prodigieuse quantité de lettres.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Florence, vol. 97.
-
-
-
-
-XX.
-
-LETTRE DU BARON DE NEUHOFF.
-
- Le 11 mai 1744.
-
- J'ai reçu mercredi passé sous votre couvert la lettre du baron de
- Salis en date du 22 passé, à laquelle je vous remets, à cachet
- volant, la réponse, vous priant, mon très cher Monsieur, de vouloir
- la lui inclure dans votre paquet après l'avoir lue. Cette tardance
- de lettres de Turin, jointe aux manquances que l'on me fait dans
- ces conjonctures, me lève tout repos, d'autant plus que je me
- trouve contre le mur et miné par ces perfides émissaires, lesquels
- me détournent et me refroidissent un chacun pour le surplus, par
- ici, et ayant déjà gagné en Allemagne tous mes amis et
- correspondants à me retenir même ce qui est à moi, afin de m'ôter
- les moyens à me pouvoir mouvoir; enfin j'abrège.
-
- Si par ce courrier j'ai la satisfaction de recevoir de vos chères
- nouvelles, jeudi j'aurai celle de vous faire réponse et suis sans
- réserve tout à vous.
-
- Ma dernière est du 6 avec la lettre d'Olmeta touchant le prince
- Rakoczy, lequel à ce que j'ai appris hier d'un Corse venu de Rome,
- a, depuis deux années, la promesse de France et d'Espagne d'avoir
- en Corse son refuge avec le caractère de général, et que ceci est
- notoire à tous les partisans d'Espagne en Corse. A moments,
- j'attends des nouvelles de là; mais tous mes frais et soins seront
- tous inutiles, si l'on ne m'assiste sans perte de temps, car, pour
- être sûr, ils veulent proclamer Don Philippe, si je tarde à
- marcher; ils sont soutenus en cela à Gênes même. Si cette affaire
- se fait et qu'ils y débarquent quelque monde, comme ils le font
- assurer dans le pays, qui les en chassera? Aucune puissance est en
- état de le faire, les peuples étant variés, ce qu'ils seront
- certainement si l'on ne me met en état d'y pouvoir aller pour
- anéantir ces vues-là.
-
- Je ne comprends plus ce silence de vos seigneurs de Londres,
- desquels je ne vois aucune réponse; d'autres amis d'Hanovre et de
- La Haye m'assurent de l'appui promis; entre temps, par ici, l'on
- fait le sourd et l'on m'abandonne; enfin l'on ne fait aucun cas de
- moi par reconnaissance de mes sincères sentiments d'honneur ou
- opérations réelles de fidélité et d'un attachement parfait, ce qui
- m'est bien sensible et m'en ronge l'âme. J'espère que vous aurez eu
- la bonté de parler à M. le général baron de Breitwitz touchant ce
- peu de Corses, qui sont dans ces deux compagnies corses suivant le
- contenu de ma dernière. S'il y a de la résolution, il y a moyen
- encore d'anéantir les vues des ennemis en faisant un débarquement
- de sept à huit mille hommes de mes gens, pour faire une diversion,
- en laissant ces Anglais dans les ports de Corse et même dans le
- golfe de la Spezzia, et employer mes gens contre l'ennemi même;
- mais il me faut trois vaisseaux, avec ordre précis de m'obéir. Si
- puis, l'on continue en Italie être sourd, je dois m'efforcer à
- faire pour l'avenir le muet, et me retirer du tout, laissant le
- champ libre à tous mes ennemis. Ci-jointe une liste des Corses
- dispersés en Italie[881], dont j'ai eu tous les soins, et puis
- avancer, selon la promesse des officiers, qui les commandent, de me
- les voir joindre au premier ordre que j'enverrai signé de ma main,
- et suis très assuré qu'aucun ne restera en arrière quand il s'agira
- d'être à mes ordres et moi à leur tête.
-
- Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe
- straniere_, mazzo 2.
-
- [881] J'ai donné cette liste en note p. 303.
-
-
-XXI.
-
-LETTRE DU BARON DE NEUHOFF.
-
- Le 14 mai 1744.
-
- Je reçois votre chère lettre du 9 avec celles que vous me renvoyez.
- Touchant puis au congé des Corses, comme je vous ai parlé dans mes
- précédentes de le procurer de M. le général baron de Breitwitz, il
- n'a pas besoin d'ordre pour cela, parce que quand ils demandent
- leur congé, il leur est accordé toujours, selon la teneur de mon
- offerte faite à Vienne du temps du baron de Wachtendonck; mais à
- présent, que je ne veux avoir aucune liaison avec leur capitaine et
- que je les demande pour être employés pour le service commun, je
- cherche la licence du général pour pouvoir puis en faire rapport à
- la cour, laquelle sera charmée certainement que je les emploie au
- service du roi de Sardaigne. Mais ces résolutions finales tardent
- bien de Turin; ils croyent et attendent là mon arrivée, ou du
- moins, un de ma part; mais à ma sensible confusion et mortel
- chagrin, je me vois hors d'état de pouvoir me mouvoir, ne trouvant
- pas ni d'amis, ni d'ennemis, avec le gage en main, l'avance
- nécessaire et dois me voir enfin périr avec mes polices de change
- endossées toutes à mon ordre argent comptant partout; mais par ici
- ne sachant de qui me fier, et d'autres étant sourds et charmés de
- me plonger davantage, m'entretiennent en espérance et puis, en
- fait, ils me manquent; enfin la maxime est, en certaines affaires,
- très mauvaise de donner du temps au temps; mais à moi il me
- convient de m'y soumettre et d'avaler ces pilules.
-
- Si M. l'amiral Matthews est bien informé, il secondera en tout mes
- vues et me donnera la main à faire la diversion mentionnée et de
- châtier ces Génois promoteurs de toutes les démarches des
- Gallispans contre votre nation et de la personne sacrée de Sa
- Majesté Britannique même; mes fidèles et sincères remontrances se
- vérifient journalièrement de plus en plus. Dès l'année passée, tout
- se pouvait prévenir; mais que ne cause la présomption et le mépris
- dans ce monde!
-
- Le dénommé Maurice-Léopold Kartz, dépêché de Rakoczy, est à
- Livourne présentement, protégé de M. de Selva, et doit passer en
- Corse. Enfin j'espère qu'avec ce courrier vous recevrez quelque
- réponse de Turin pour moi, laquelle j'attends avec la dernière des
- impatiences. Avertissez, je vous prie, à Londres qu'un tel
- chevalier Champigny, l'envoyé de l'Électeur de Cologne, est un
- espion payé depuis sept années de la France; il l'était même,
- contre moi, payé des Génois; mais à mon arrivée à Cologne, le dit
- Champigny jugea à propos de se sauver de Bonn de la cour de
- l'Électeur de Cologne, pour n'être traité par moi et les miens
- comme il le méritait. Avec sûreté, vous le pouvez dénoncer de ma
- part et j'en écrirai, l'ordinaire prochain, à mes amis à Bonn et
- Hanovre, afin qu'ils le fassent savoir à l'Électeur de ma part,
- comme de ma surprise d'employer un semblable sujet. Si M. l'amiral
- voulait s'entendre avec moi de bonne foi, nous ferions plus dans un
- mois pour l'avantage commun, qu'il n'a fait depuis deux années avec
- les avis de ses consuls tous jacobites sous-main et qui l'informent
- très mal. Je vous salue de tout mon cœur, et suis sans réserve
- tout à vous.
-
- En ce moment je reçois votre chère lettre du 12, avec l'incluse du
- baron de Salis. Jugez, mon cher Monsieur, de mon embarras mortel à
- ne pouvoir me rendre à Turin ni y envoyer quelqu'un, n'ayant aucun
- à la main capable pour finir de traiter cette affaire; celui que
- j'ai désigné n'est pas encore retourné de Corse, où je l'ai envoyé
- par la voie de Civita-Vecchia avec un petit secours, et pour
- assister à la consulte générale tenue, et quand il retournera, il
- sera toujours obligé à une petite quarantaine. J'ai, de plus, la
- mortification aujourd'hui de recevoir, par trois différentes
- lettres, une belle excuse sur ma demande d'une avance de cent
- sequins. Je ne sais enfin où donner de la tête dans ces quartiers
- et me trouve manquant, subsistant avec l'argent qui me reste à
- engager. Si M. l'Anglais m'avait fait le plaisir trois mois passés,
- j'aurais été alors à Turin, et le tout serait frayé et la troupe
- serait assemblée; enfin je me ronge ici l'âme et me crève de
- chagrin.
-
- Si vous écrivez à Turin et à M. l'amiral, faites-leur part du
- contenu de la lettre de M. de Salis et assurez pour sûr que s'il me
- conduit en Corse, nous chargerons dans les huit jours six à huit
- mille hommes pour les transporter au golfe de la Spezzia, me
- faisant fort de m'en rendre maître sans perte d'un homme. M.
- l'amiral puis y pourra mettre garnison anglaise, et moi j'agirai
- puis, et le reste de mes gens, au grand bénéfice commun et aux
- dépens de l'ennemi même. Vous voyez là ce que j'ai déjà écrit au
- baron de Salis et à Milord Carteret, et mes amis à Londres en sont
- bien subornés.
-
- Si vous croyez que M. l'Anglais à votre instance se laisse
- persuader à me faire l'avance de cent sequins, faites-le, je vous
- prie, et soyez sûr que de Turin j'en remettrai ponctuellement le
- remboursement, y ayant de bons amis, mais ma présence y est
- nécessaire.
-
- L'on m'écrit de Rome que cinquante-trois autres Corses déserteurs
- de Naples y sont arrivés pour me joindre. Excusez ce brouillon, je
- vous prie. Je suis si accablé de chagrin et de confusion de me voir
- ainsi, qu'à peine sais-je écrire.
-
- Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe
- straniere_, mazzo 2.
-
-
-XXII.
-
-TRADUCTION D'UNE LETTRE DE M. MANN A M. DE VILLETTES.
-
- Florence, 30 mai 1744.
-
- Monsieur,
-
- Le courrier de Turin m'a remis ce matin en passant la lettre que
- vous m'avez fait la grâce de m'écrire le 27 de ce mois. Les ordres
- que M. le marquis d'Ormea a bien voulu donner ne coûteront que très
- peu de peine aux courriers, puisqu'en allant à Rome et en revenant
- de cette ville, ils sont obligés de passer dans la rue où je
- demeure. J'espère que vous approuverez cette manière de continuer
- notre correspondance. Elle vous épargnera souvent la désagréable
- fatigue de mettre vos lettres en chiffres, ce qui ne pourrait que
- vous être fort incommode dans des circonstances où vous avez tant
- d'affaires sur les bras. Je suis charmé que vous ayez été content
- du contenu des papiers que je vous ai envoyés, et que M. le marquis
- d'Ormea les ait jugés dignes de son attention. Je vous prie de
- présenter mes très humbles respects à Son Excellence et de
- l'assurer que je me ferai un devoir, en toute occasion, d'obéir aux
- ordres dont Elle m'honorera, bien persuadé que rien n'est plus
- capable de m'attirer l'approbation du Roi, mon maître, que de
- m'employer utilement, si je puis, pour le service de Sa Majesté
- Sarde, dont les intérêts sont si unis aux siens.
-
- J'ai eu soin de communiquer sur le champ à mon ami cette partie de
- votre lettre qui regarde l'auteur des propositions[882]. Il m'a
- promis de lui écrire sans délai, pour l'engager à venir à Florence
- au cas qu'il se trouve toujours peu éloigné de cette ville, comme
- il l'était en dernier lieu. Nous n'avions pas jugé à propos, mon
- ami ni moi, de lui donner la moindre connaissance de l'affaire,
- jusqu'à ce que nous eussions reçu votre réponse; nous ne
- différerons plus à présent de l'en informer et nous tâcherons de
- lui persuader d'aller à Turin. C'est assurément le plus sage parti.
- On règlera plus de choses, avec lui en personne, en deux jours,
- qu'on ne ferait dans un mois par lettres, outre qu'en traitant avec
- lui les ministres du roi de Sardaigne pourront mieux juger de sa
- capacité et de ce qu'il est en état de faire. Le général Breitwitz,
- de qui je tiens les propositions, m'a permis de vous dire son nom,
- mais il souhaite de n'être nommé qu'à M. le marquis d'Ormea, ne se
- souciant pas que la cour de Vienne ou le grand-duc sachent qu'il se
- soit mêlé d'aucune affaire sans leur participation, quoiqu'il ne
- doute pas d'ailleurs que sa conduite ne fût approuvée, s'il jugeait
- nécessaire de les en informer. La proposition, comme vous l'aurez
- observé, a été faite autrefois à la reine de Hongrie, par le canal
- du général Breitwitz; mais elle fut négligée. Par rapport à la paye
- des officiers et des soldats, le général suppose que la personne
- comptait qu'elle serait établie sur le pied des autres troupes de
- la reine; mais il n'est pas possible de rien dire de positif sur
- cet article, non plus que sur les autres conditions, jusqu'à ce que
- l'auteur en traite lui-même. Je ne vous ai pas d'abord envoyé
- l'écrit en original, signé de sa main et scellé du cachet de ses
- armes, crainte de quelque accident; mais si vous souhaitez de
- l'avoir, vous n'avez qu'à m'en dire un mot et je vous l'enverrai.
- Je souhaite ardemment que le succès de cette affaire réponde à
- l'attente de vos amis.
-
- Je vous ai envoyé par le dernier ordinaire une lettre de mon
- correspondant secret[883] à M. le marquis d'Ormea. Dans une autre
- qu'il m'a écrite en m'en envoyant une pour l'amiral, il me dit: «A
- la fin M. l'amiral a eu ordre de m'assister et de m'appuyer.» Je ne
- puis rien dire de ce fait jusqu'à ce que l'amiral l'explique. Je
- suis toujours obligé de répondre au grand nombre de lettres qu'il
- continue de m'écrire; mais je le fais toujours en termes généraux,
- en lui disant que je n'ai point reçu d'instructions sur ses
- affaires, ni aucune réponse de votre part ni de l'amiral; cependant
- cette méthode ne mettra jamais fin à notre correspondance. Je ne
- voudrais pas que M. de Salis fût informé que je vous ai dit si
- librement mon sentiment du personnage, car je vois que nonobstant
- ce que j'ai écrit avec la même liberté à son fils à sa prière, il
- pense encore aussi favorablement sur son compte: prévention dont je
- vous dirai en confidence que son fils est aussi surpris que moi. Il
- a peut-être des raisons que nous ignorons.
-
- Je vous prie de croire...
-
- Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe
- straniere_, mazzo 2.
-
- [882] Il s'agit de Rivarola.
-
- [883] Théodore de Neuhoff.
-
-
-XXIII.
-
-TRADUCTION D'UNE LETTRE DE M. MANN A M. DE VILLETTES
-
- 7 juin 1744.
-
- Monsieur,
-
- J'espère que vous aurez reçu les deux lettres que je vous ai
- écrites le 2 et le 8 de ce mois. J'ai été obligé d'envoyer la
- dernière par la poste ordinaire, ne l'ayant reçue qu'après le
- départ du courrier de Turin. Je dois à présent vous informer que
- j'ai vu le comte Rivarola, que le général Breitwitz a fait venir à
- Florence. Il est fort disposé à aller à Turin, pour traiter de la
- levée des troupes corses. Il se flatte de lever aisément toutes les
- difficultés qui pourraient se rencontrer dans cette affaire.
- J'avoue qu'au premier coup d'œil, à voir son âge et sa figure, il
- ne m'a point paru fort propre à faire réussir une pareille
- entreprise; mais, après plusieurs conversations que j'ai eues avec
- lui et par les informations que j'ai prises sur son compte, j'ai
- trouvé que c'était un homme fort accrédité en Corse et celui de
- tous les chefs auquel les mécontents de cette île s'adressent le
- plus volontiers. Il a toujours été opprimé par les Génois, une
- grande partie de son bien a été confisquée en Corse, où sa femme
- est encore. Il a mené pendant plusieurs années une vie obscure hors
- de son île.
-
- Je l'ai questionné touchant les talents qu'il se sentait pour
- commander le régiment que son nom et son crédit le mettaient en
- état de lever. A cela, il a naïvement répondu qu'il ne pouvait pas
- prétendre avoir beaucoup d'expérience pour la conduite des troupes
- régulières; mais qu'il avait passé toute sa vie les armes à la main
- et que pour suppléer à ce qui lui manquait il voulait supplier Sa
- Majesté Sarde de lui donner un major (sur qui roulerait la conduite
- du régiment) et autant d'officiers qu'on croira nécessaires, pour
- bien former et discipliner ses compatriotes. Cependant, on ne doit
- pas oublier, dit-il, que les Corses obéissent plus volontiers à des
- officiers de leur nation qu'à d'autres; que néanmoins, il sera
- toujours prêt à se soumettre à tous les ordres que le roi de
- Sardaigne lui donnera, et qu'il ne doute nullement que le corps de
- troupes qu'il lèvera ne soit fort utile à Sa Majesté.
-
- Le général Breitwitz, m'écrivant à son sujet de sa maison de
- campagne, m'en parle dans les termes suivants: «C'est un homme qui
- a grand crédit en Corse. Il ne tiendra qu'à lui de faire venir la
- plus grande quantité des Corses qui sont au service de la
- république de Gênes à celui de Sa Majesté le roi de Sardaigne, ce
- qui ferait un double effet. Quand on écrira à Vienne pour avoir la
- permission de rassembler le régiment dans cet état, la cour de
- Turin pourrait demander au grand-duc les officiers corses et les
- hommes de cette nation, qui sont à son service; cela serait un
- petit commencement à former un pied. Je suis persuadé, si la
- neutralité ne fait quelque obstacle, que S. A. R. fera tout pour Sa
- Majesté le roi de Sardaigne.»
-
- Je ne sais pas bien ce que le général veut dire quand il parle
- d'_officiers_ au pluriel, car, après m'en être informé, je n'ai
- trouvé qu'un seul officier corse dans les deux compagnies de ce
- nom.
-
- Voici la liste des Corses qui se trouvent dans ces compagnies, qui
- pour le dire en passant, sont fort inutiles au grand-duc:
-
- Giuseppe Costa, lieutenant.
- 49 simples soldats dans la première compagnie.
- 11 » » dans la seconde »
- --
- 61
-
- Il est inutile que j'entre dans un détail circonstancié de toutes
- les conversations que j'ai eues avec le comte Rivarola. Je dois
- vous avertir, cependant, que comme il ne fait aucune difficulté
- d'avouer le mauvais état de fortune où l'ont réduit ses malheurs et
- son long exil, je me suis engagé à lui faire payer les frais de son
- voyage. La demande m'a paru si raisonnable que j'ai cru devoir y
- acquiescer, et je vous prie de vous souvenir de cet article. Vous
- trouverez dans l'écrit ci-inclus quelques informations à son sujet,
- avant qu'il arrive à Turin; il vous communiquera lui-même d'autres
- papiers, qui vous convaincront que c'est un homme fort accrédité
- dans sa patrie. Il n'attend pour partir que l'arrivée de son fils,
- qui est à Sienne, au séminaire, et les habits qu'il se fait faire,
- qui, autant que j'en puis juger, ne feront pas une brillante
- figure. Il m'a dit qu'il voulait se faire faire un habit, avant de
- se présenter à M. le marquis d'Ormea; j'ai tâché de l'en dissuader,
- l'assurant que ce ministre ne jugera pas de lui par la façon dont
- il sera mis. Il espère d'être à Turin sur la fin de la semaine
- prochaine, environ le 14. Je lui donnerai une courte lettre pour
- vous pour lui servir d'introduction. Il veut être absolument dirigé
- par vous. Dans cette lettre et dans le passeport dont je le
- munirai, je l'appellerai Domenico Santini, nom qu'il souhaite de
- porter pendant son voyage. Je vous laisse le soin de tout le reste.
- Je serai bien charmé d'apprendre que l'affaire tourne à la
- satisfaction de Sa Majesté Sarde et au bien de son service. Je vous
- prie d'assurer M. le marquis d'Ormea de mes très humbles
- respects...
-
- J'écrivis hier au soir ce qui précède; j'ai reçu ce matin de bonne
- heure la lettre dont vous m'avez favorisé avec l'Horace de Pine,
- pour lequel j'aurai des remerciements à vous faire l'ordinaire
- prochain, de la part du prince Craon. Je ne suis point du tout
- surpris de la lettre que Théodore a écrite à M. le marquis d'Ormea,
- ni de la manière dont ce ministre l'a reçue. J'en reçus une hier au
- soir du personnage, en réponse à celle que je lui avais écrite,
- pour accompagner la lettre de M. de Salis (dont je vous ai envoyé
- une copie). Il est extrêmement piqué de cette lettre, «à laquelle,
- dit-il, je ne répondrai nullement, ne me mettant en nulle peine
- pour son contenu si peu digéré, étant d'ailleurs sûr que votre
- ministère traite cette affaire. Enfin les réponses de Turin en
- décideront en huit jours, et si l'on y a changé de sentiment,
- patience! J'en serai pour les frais faits. Mon secrétaire est parti
- dimanche passé». Voilà la substance de sa lettre. Je vous disais
- dans ma dernière qu'il avait fait partir son secrétaire,
- circonstance qui ne peut que déplaire. J'avoue néanmoins qu'il ne
- me semble pas juste de le laisser dans l'incertitude; car quoique
- ses propositions soient mal digérées et qu'il ne paraisse pas
- probable qu'elles puissent mener à rien et quoiqu'il n'y ait
- peut-être pas beaucoup de fond à faire sur ce qu'il dit des grandes
- dépenses qu'il prétend avoir faites, je ne saurais approuver qu'on
- continue à le bercer de vaines espérances. Quant aux affaires de
- Corse, je sais qu'il a encore un parti considérable dans cette île
- qui le recevrait avec beaucoup d'empressement, s'il y paraissait
- avec quelque secours réel. Mais il les a trompés si souvent, qu'ils
- ne se fient plus à ses promesses. J'apprends cependant que ce parti
- est résolu de lui rester fidèle encore quelques mois et si après ce
- temps-là, ils s'aperçoivent qu'il n'est pas réellement soutenu, ils
- l'abandonneront à coup sûr, sans pourtant se soumettre aux Génois.
-
- On m'a dit que le capitaine Barckley, commandant du vaisseau _la
- Revanche_, qui a conduit Théodore en Italie, s'informa fort
- soigneusement de lui en dernier lieu à Livourne, déclarant que s'il
- pouvait découvrir où il était, soit en Toscane, soit à Rome, il
- irait le trouver en personne. Une personne, qui a dit avoir entendu
- ceci de la bouche de M. Barckley lui-même, l'a écrit à Théodore,
- qui m'a envoyé la lettre. Je ne puis pas pénétrer le motif qui
- faisait souhaiter au capitaine Barckley de le voir; mais si son
- empressement était aussi grand qu'on le dit, j'ai lieu de m'étonner
- qu'il ne se soit pas adressé à moi, de qui il pouvait attendre d'en
- avoir des nouvelles.
-
- Le comte Rivarola est à présent chez moi; il m'apprend qu'il a
- dépêché un homme à son fils, à Sienne, qui n'arrivera ici que mardi
- au soir; cela me fait craindre qu'ils ne puissent partir d'ici que
- jeudi matin; ils pourraient bien être à Turin le 15, m'ayant promis
- de faire toute la diligence possible. Il lui en a déjà coûté
- quelque chose pour faire venir son fils, ne pouvant pas absolument
- voyager seul. Il vous prie, Monsieur, de vous en souvenir, ainsi
- que de la dépense de son voyage à Turin; je me flatte que M. le
- marquis d'Ormea ne trouvera pas mauvais que je me sois engagé à la
- lui faire payer.
-
- Je n'ai rien à ajouter que les vœux sincères que je fais pour le
- succès de l'affaire; j'espère qu'elle répondra à notre attente,
- d'autant plus qu'on m'a donné les plus fortes assurances de son
- crédit parmi ses compatriotes qui considèrent beaucoup son nom. A
- l'égard de sa capacité personnelle et des conditions de son
- engagement, je m'en repose entièrement sur le discernement des
- personnes qui traiteront avec lui.
-
- Je vous prie de me croire.....
-
- P.S.--Toute réflexion faite, nous n'avons pas jugé à propos de
- perdre du temps à attendre l'arrivée du fils du comte Rivarola, et
- nous lui avons trouvé un autre compagnon de voyage. C'est un nommé
- Carlo Testori, milanais, secrétaire du commissaire des guerres du
- grand-duc, jeune homme discret et qui est au fait de tout, ayant
- été employé pour faire venir secrètement le comte. Son supérieur a
- bien voulu consentir qu'il fît le voyage. Le comte envoya hier les
- papiers par un exprès. Il partira demain matin à bonne heure.
-
- Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe
- straniere_, mazzo 32.
-
-
-XXIV.
-
-DÉPÊCHE DE LORENZI A D'ARGENSON.
-
- Florence, le 2 décembre 1745.
-
- L'intrigue ménagée par le roi de Sardaigne contre la Corse a enfin
- éclaté et j'ai l'honneur de vous en envoyer ci-joint un petit
- détail. L'on en fut informé ici le 27 par un exprès dépêché au
- prince pour l'informer de cette affaire. Ce résident d'Angleterre
- reçut par cette même voie des lettres du commandant de l'escadre de
- sa nation, et il envoya peu après son secrétaire à M. Viale pour
- lui dire que lÉdit commandant l'avait chargé de lui déclarer que
- les prisonniers génois seraient traités comme la république
- traiterait les deux fils du colonel Rivarola, qui sont depuis
- longtemps en prison à Gênes. M. Viale lui répondit que n'étant pas
- ministre il ne pouvait pas recevoir cette déclaration, qu'il aurait
- été nécessaire d'ailleurs de lui donner par écrit; que cependant
- par manière de discours, il était bien aise de lui dire qu'il ne
- voyait pas avec quel fondement l'on voulait mettre sur un pied
- d'égalité lesdits prisonniers génois avec les deux fils de
- Rivarola, puisque ceux-ci étaient sujets de la république, détenus
- en prison pour crimes, et particulièrement celui d'avoir fait des
- enrôlements dans l'État pour le service étranger contre les lois.
-
- Le baron Théodore a été si fort méprisé des Anglais, qui l'ont
- trouvé d'un caractère, de cœur et d'esprit bien différent de celui
- qu'ils lui croyaient, qu'il est revenu à Livourne, d'où il s'est
- rendu ensuite chez un curé de campagne où il a demeuré d'autres
- fois... Il paraît que les rebelles ont trouvé tant de facilité à
- s'emparer de Bastia, à cause que cette place manquait de presque
- tout ce qui est nécessaire à faire une bonne défense, et que M.
- Mari n'a pas agi avec la valeur qu'il a montrée lorsqu'il a été
- attaqué par mer par les Anglais, lorsqu'il a vu qu'il avait à faire
- par terre aux rebelles, dans la crainte apparemment de tomber entre
- leurs mains, ce qu'il regardait sans doute comme son dernier
- malheur. Il est à présumer qu'il va naître en Corse une guerre
- civile fort cruelle, car le colonel Rivarola y a un grand nombre
- d'ennemis et l'on assure que les deux puissants chefs de partis,
- nommés Gaffori et Matra, allaient descendre avec un grand nombre de
- gens pour le chasser du pays.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Florence, vol. 102.
-
-
-XXV.
-
-EXTRAIT DE LA LETTRE DE L'AMIRAL MEDLEY A S. E. LE MARQUIS DE GORZEGNO,
-ÉCRITE DEVANT CARTHAGÈNE, A BORD DU _RUSSEL_.
-
- 19 mars 1749.
-
- .....Les divisions qui se sont élevées entre les chefs corses
- engagés dans les intérêts de Sa Majesté Sarde m'alarment
- extrêmement. Je crains fort que les Génois n'en tirent avantage et
- que par leur argent ou leurs intrigues ils n'en attirent beaucoup
- dans leur parti, de ceux même qui se sont montrés d'abord les plus
- animés contre cette république et son gouvernement. Il n'est pas
- moins à craindre d'un autre côté, que ces dissensions n'apportent
- beaucoup d'obstacles à nos progrès dans l'île, en empêchant les
- mécontents de s'unir et d'agir de concert avec nous pour
- l'exécution des mesures vigoureuses que l'on pourra prendre pour
- pousser et expulser entièrement les Génois des établissements et
- des forteresses qu'ils y occupent. On s'est plaint de la conduite
- du comte Rivarola, et la lettre par laquelle le roi de Sardaigne le
- rappelle a été envoyée au commodore Townshend, qui a jugé à propos
- de la retenir jusqu'à son retour en Corse. Mais si le comte ne
- paraît pas, d'un côté, avoir assez de crédit ni être assez
- considéré parmi les mécontents, ou qu'il ne soit pas propre à
- manier les affaires dans l'intérieur de l'île, d'un autre côté
- j'appréhende que son rappel ne soit un faible remède au mal, à
- moins qu'il ne soit remplacé par une personne habile et d'autorité
- et à qui on mette en mains les moyens convenables pour travailler
- avec fruit. Je prends la liberté d'offrir ces considérations à
- Votre Excellence, comme dignes de son attention et, comme le
- commodore Townshend informera de temps en temps M. de Villettes de
- ses opérations, vous pourrez juger, Monsieur, quelles mesures
- seront nécessaires pour l'avancement de l'entreprise......
-
- Archives d'État de Turin: _Toscana_, mazzo 1.
-
-
-XXVI.
-
-HORACE MANN AU MARQUIS DE GORZEGNO.
-
- Florence, le 7 juin 1746.
-
- ....... J'ai été pleinement informé par la lettre de Votre
- Excellence et par celle de M. Villettes de la résolution de notre
- cour de renoncer à l'entreprise de la Corse par le peu de
- probabilité d'y réussir et par la nécessité qu'elle a d'employer
- ses vaisseaux de guerre ailleurs, et de la déférence que Sa Majesté
- le Roi de Sardaigne a bien voulu montrer en cette occasion à ces
- sentiments, nonobstant les motifs qu'il aurait au contraire; ainsi
- comme il s'agit à présent d'en informer les Corses, et de se servir
- de tous les moyens possibles pour les soustraire de la vengeance
- des Génois et que Sa Majesté (par la favorable opinion dont il lui
- plaît de m'honorer) souhaite que je m'y emploie, je ne manquerai en
- rien de ce qui dépend de moi pour contribuer à l'exécution de ses
- ordres et je m'estimerai trop heureux de pouvoir réussir à rendre
- efficaces les mouvements d'humanité dont Sa Majesté est touchée.
- Votre Excellence aura vu par mes dernières lettres que la sûreté
- des mécontents de la Corse m'a tenu fort à cœur et que j'en avais
- écrit plusieurs fois à M. Townshend. Je lui en ai écrit de nouveau
- pour lui insinuer tout ce qui me paraît le plus propre, n'ayant pas
- jugé de devoir prendre aucune démarche sans être informé de ce
- qu'il pourrait avoir déjà communiqué à ces gens et sans être
- instruit des moyens qu'il pourra employer à l'avenir après les
- insinuations que je viens de lui faire. J'ai cru cette précaution
- très nécessaire pour ne rien précipiter, d'autant plus que j'ai été
- informé qu'il n'y a rien à craindre à présent, les chefs des
- mécontents étant en sûreté à San Fiorenzo et par une lettre que
- j'ai reçue ce matin du comte Rivarola du 22 mai, il me marque qu'il
- a entre les mains plusieurs prisonniers qu'il souhaiterait de faire
- passer en Sardaigne. Je ne sais pas s'ils sont tous Corses, mais
- s'il y en a des principaux ou quelques Génois. C'est précisément la
- circonstance que j'avais recommandée avec instance à M. Townshend,
- comme aussi de faire ses efforts pour se saisir de quelques Génois
- accrédités, comme le moyen le plus efficace pour rendre la
- république plus traitable par rapport à ceux qui auraient à
- l'avenir le malheur de tomber entre leurs mains. J'ai donc prévenu
- les ordres de Votre Excellence par rapport à ce point, et je
- n'omettrai rien de ce qui dépend de moi, soit par mon conseil à M.
- Townshend, soit par quelqu'autre moyen qui se présentera pour
- contribuer à finir cette affaire de la manière la moins
- désavantageuse pour les mécontents et la plus convenable à la
- dignité des cours intéressées.
-
- Archives d'État de Turin: _Toscana_, mazzo 1.
-
-
-XXVII
-
-DÉPÊCHE DE LORENZI AU COMTE DE MAUREPAS
-
- Florence, le 4 mars 1747.
-
- ....... Le nouveau régiment de marine, ayant été achevé de former,
- prêta le 23 du mois dernier serment de fidélité à M. le grand-duc,
- qui s'est réservé d'en être colonel, ce qui donne de plus en plus
- lieu de croire importante sa destination. On prépara audit port les
- deux barques armées en guerre de S. A. R. pour transporter ce
- régiment à Porto-Ferraio. Mais on m'assure de fort bonne part qu'il
- n'y doit être envoyé que pour masquer sa véritable destination. A
- l'égard de celle-ci, je n'ai jusqu'ici que des avis incertains.
- Selon quelques-uns, on doit les transporter à Trieste, ce qui
- serait fort probable, si l'on construit dans ce port les bâtiments
- dont j'ai eu l'honneur de vous faire mention. D'autres m'ont dit
- que lesdites deux barques, avec ce régiment, doivent porter le
- baron Théodore en Corse, ce qui serait conforme au projet de cet
- aventurier, et dont j'ai eu aussi l'honneur de vous rendre compte.
- D'autres enfin m'assurent que ce régiment doit aller armer trois
- vaisseaux de guerre anglais, qu'on dit avoir été achetés par M. le
- grand-duc, et j'ai d'autant plus lieu de le croire, que, par une
- autre voie, j'apprends qu'on a fait à Livourne des pavillons aux
- armes de S. A. R. pour servir à des vaisseaux de guerre. J'ignore
- l'objet de ces trois vaisseaux, qui pourront être joints par les
- deux barques sus mentionnées et peut-être encore par deux galères
- de ce prince; mais on pourrait employer lesdits trois vaisseaux à
- faire la course contre nous, les Espagnols et les Génois sous le
- nom d'une compagnie marchande de Vienne, selon le projet, dont j'ai
- eu l'honneur de vous informer, ou contre la Corse. Il arriva à
- Florence le soir du 24 du mois dernier le fameux aventurier nommé
- le chevalier Farinaccio, natif de cette île. Il fut arrêté en
- entrant dans la ville, en vertu d'un ordre donné plusieurs jours
- auparavant. L'on n'en sait pas bien le motif, mais quelques-uns
- prétendent savoir que ç'a été à cause qu'il venait pour tuer le
- baron Théodore afin de gagner le prix qui est à sa tête. Il est le
- même qui avait fait des projets aux cours de Vienne et de Turin
- pour soumettre la Corse à leur pouvoir. Il venait en dernier lieu
- de Venise.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Florence, vol. 105.
-
-
-XXVIII
-
-LETTRE DU BARON DE NEUHOFF[884].
-
- 11 juillet 1750. Monsieur,
-
- Ci-joint l'adresse du conseiller bien informé de mes affaires et
- connu de M. le conseiller Green qui voulait me procurer une avance.
- Tâchez, je vous prie, Monsieur, de les voir le plus tôt possible,
- comme de procurer l'argent pour payer dans cette maison, du moins
- une partie, ne voulant avoir patience d'aucun autre moment passé
- aujourd'hui, cette femme encouragée à m'affronter, et comptez,
- Monsieur, que vous n'aurez jamais lieu de vous repentir à vous être
- bien voulu employer pour moi, étant très sincèrement tout à vous.
- Th. Bon DE NEUHOFF.
-
- Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de
- Corse, vol. 3.
-
- [884] Cette lettre est la copie du fac-similé de l'écriture de
- Théodore qui est donné dans le cours de l'ouvrage.
-
-
-XXIX.
-
-TRADUCTION DE LA LÉGENDE D'UNE CARICATURE ALLEMANDE AU SUJET DE THÉODORE
-DE NEUHOFF[885].
-
- _Le Satyre Corse visionnaire ou le rêve à l'état de veille dont
- l'image représente dérisoirement Théodore, premier et dernier en sa
- personne pseudo-roi des Corses rebelles._
-
- Hôte bienvenu, absolument inespéré![1]
- Avec quelle joie te recevra-t-on?
- En suite de la lettre que tu as écrite,
- Tu vas maintenant atteindre le but.
- La présence a beaucoup plus de force
- Que les écrits ne produisent d'impression
- Pour gagner complètement les cœurs;
- Tu es un étranger, ainsi que chacun sait,
- Mais le voyage dans les eaux calmes
- Rend tes sentiments très patriotiques.
- Nous, Corses, tombons à genoux[2]
- Mais non pour nous courber devant Gênes;
- Une nouvelle Majesté est ici,[3]
- Que l'on doit fêter royalement,
- Et lorsque l'antique Rome
- Fit Tarquin Roi,
- Une couronne de feuillage fut aussi tressée,
- Mais, il est vrai, bientôt l'inconstance,
- De la ville a banni le roi.
- Les grandeurs sont très contestées!
-
- C'est le sort que je crains toujours pour toi,
- Parce que ton royaume s'est si vite formé;
- A peine pouvais-tu passer pour baron,
- Que ton heure comme roi était venue.
- A aucune cour, puissance ou couronne
- Tu n'as annoncé ton avènement.
- Que penseront-elles toutes?
- Le droit légitime génois
- Te combattra fort encore;
- Et qui sait quelle prime il donnera?
-
- Tu es, il est vrai, parfaitement qualifié
- Et tu parles beaucoup de jolies langues;
- Tu sais aussi comment on ergote
- Et peux également bien pérorer;
- Un empire exige un trône,
- Un sceptre de roi et la couronne;
- Il est donné à chacun ce dont il est digne;
- Que cela te soit donc octroyé,
- Car tu l'as bien mérité!
-
- Mais, mais Monsieur Théodore,
- Il me faut te le dire franchement,
- Je ne vois pas bien la suite,
- Ne dois-je pas la dire puérile?
- Dis donc où est écrit
- Que la Majesté t'appartienne?
- Comment l'as-tu donc acquise?
- La ruse, l'intrigue et même le vol
- T'ont apporté sur cette île;
- Autrement tu aurais perdu ta mise.
-
- Tu peux, il est vrai, ainsi que je l'ai dit,
- Parler latin, allemand, français.
- L'anglais, l'espagnol ne te font pas défaut.
- Mais cela n'empêche point que je te dise mes raisons.
- L'île n'est pas un royaume libre,
- Elle appartient à la République
- Qui y a fait tant de dépenses,
- Car de cette terre précédemment inculte,
- Elle a fait un état policé
- Et y a établi le bon ordre.
-
- Tu peux à toi-même, Monsieur le Baron,
- Te dire en langue italienne:
- Tu es un nouveau Robinson.
- Mais cela n'a pas le sens commun,
- Car lui seul était seigneur et chevalier,
- Habitait une île sans êtres humains
- Et peuplée d'animaux sauvages;
- Tandis que tu fais en Corse
- Une curie royale, Neuhoff,
- Et veux comme souverain régir une multitude.
-
- Ce que disent la Russie de Demetrio
- Et Naples de Masagnello
- Montre ce que là est la rébellion,
- Et comment on en chasse cette peste;
- On y guérit rapidement les malades,
- Par le sommeil de mort, soudain,
- Produit au moyen du glaive.
- Ainsi un pays est bientôt libéré
- De cette épidémie, de ce fléau;
- Tu peux porter cela en ton cœur!
-
- Tu dis il est vrai: Bast! advienne que pourra!
- Résider à Bastia.
- Est mon but déjà manifesté;
- Je ne dois plus me soumettre.
- Maintenant la multitude mécontente
- Arbore, en pays devenu État,
- La tête de maure comme insigne du Royaume[4].
- La croix rouge sur écu d'argent,
- Qui de Gênes est l'insigne[5],
- Doit, de l'île, totalement disparaître.
-
- Pronostique seulement qui peut.
- Nous, Corses, avons argent et armes;
- Tout cela le Satyre l'entend[6],
- Qui maintenant rêvant dort éveillé.
- Le roi Théodore premier
- Se présente à lui comme dernier.
- Tout sera bientôt bouleversé[7]
- Lorsque la République trouvera aide:
- Ainsi sera châtié le valet licencieux,
- Et la nouvelle cour sera renversée.
-
- Car ce qui naît en avril,
- Rarement a une longue existence,
- Et passe comme la parure de feuillage.
- Ainsi changent les heures inconstantes.
- Qui sait ce qui arrivera d'ici à l'automne?
- Je n'ai pas moi d'incertitude quant à mon foyer
- Et j'assisterai en riant à l'aventure.
- Je m'enquiers curieusement à la poste,
- Et alors même qu'il m'en coûterait quatre gros,
- Il faut que je m'achète la gazette!
-
- Et précisément il me revient en mémoire
- Que l'or et l'argent ne sauraient manquer.
- Un travailleur sait parfaitement[8]
- Qu'il n'a pas à se faire de peine:
- On prend des ducats ici et là,
- Et on donne en échange les plus belles paroles.
- On a voulu les multiplier,
- Et, à l'instar du voleur, Mercure s'envole.
- On sait donc, non sans raison,
- Avec du vent contenter les gens!
-
- Ainsi s'évanouit le règne baronique
- Et à Sa Majesté on doit conseiller
- De se retirer vivement en Alger
- Pour y cuisiner du singe.[9]
- Si un Corse vient à avoir connaissance
- De ce que sur lui il est écrit ici,
- Je serais désireux qu'il veuille bien
- Faire ainsi qu'il le pensait.
- Que celui qui a fait ceci
- Près de lui soit mandé.
-
- [885] Voir la gravure, p. 232-233
-
- EXPLICATION DE LA GRAVURE.
-
- Le baron Théodore de Neuhoff débarquant. Les Corses rebelles lui
- souhaitent la bienvenue et le proclament roi. Le roi nouvellement
- couronné avec une couronne formée de feuillage. Les armes de Corse.
- Un d'eux est repoussé qui porte sur l'épaule, au bout d'un bâton,
- les armes génoises. Satyre sous un chêne (représentant
- l'inconstance qu'il faut craindre) dormant sur une couche de roses
- épineuses; il tient à la main une longue-vue largement développée
- lui permettant de voir l'avenir. Le génie de la Vanité lui
- soufflant dans la main une bulle de savon. Un singe travailleur
- cause des explosions et voit écrit dans la fumée le mot: fourberie.
- Deux singes jouant, à côté d'eux, les cartes mélangées; devant eux,
- les unes sur les autres, les cartes jouées, dont celle de dessus
- est le roi vert; un des singes fait le point avec l'as de cœur et
- attire à lui la mise. _Passeport provisoire du Roi chimérique
- remercié se sauvant._
-
- 1. Je suis un des grands d'Espagne,
- Le Chevalier errant sans armes.
-
- 2. Pour beaucoup j'étais un lord anglais.
- Maintenant que je suis un roi, la renommée le dira.
-
- 3. Moi, pauvre étranger, j'ai voulu égaler les grands.
- En France on se rit de moi comme partout ailleurs.
-
- 4. Le nouveau roi doit partir de la Corse
- Et bientôt répandra d'amers pleurs.
-
- 5. Je viens du Nord, si je suis né prince;
- Comme lieutenant allemand j'ai perdu le service.
-
- 6. L'Ordre allemand doit me faire aussi chevalier.
- J'ai su partout me conduire parfaitement.
- Il est vrai que je suis issu de nobles en Westphalie;
- Cependant comme baron étranger je dois lever le pied.
-
- Fait parce qu'un nouveau roi, le baron de Neuhoff, a été proclamé
- par quelques Corses.
-
-
-
-
-TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS
-
-
-A
-
-ACCINELLI, chroniqueur génois, 10, 12.
-
-_Africain_ (_L'_), navire, 178, 180, 182, 184, 185, 187, 188, 189, 190,
-195, 196, 198, 200.
-
-AFRIQUE, 149.
-
-AGATA (François DE), 159, 160, 166.
-
-AGOSTINI (François), 331.
-
-AITELLI (Simon), 11, 12, 34.
-
-AIX-LA-CHAPELLE, 347, 349, 352.
-
-AJACCIO, 102, 117, 208, 273, 275, 277.
-
-ALBERONI (Cardinal), 22, 23, 24, 25.
-
-ALBERTINI (Chanoine), 47.
-
-ALBREET (Baron D'), ministre impérial à Lisbonne, 145.
-
-ALÉRIA, arr. de Corte, canton de Moita, 1, 2, 3, 37, 41, 43, 44, 45, 47,
-50, 68, 70, 121, 136, 174, 175, 232, 261, 346, 364.
-
-ALESANI (Auj. VALLE-D'ALESANI), arr. de Corte, cant. de Valle, 69, 71, 364.
-
--- (Couvent d'), 54, 57, 385.
-
-ALICANTE, 182, 185, 203.
-
-ALFIERI, 4.
-
-ALGAJOLA, arr. de Calvi, cant. de Muro, 95, 96.
-
-ALGER, 123, 183.
-
-ALLEMAGNE, 15, 16, 144, 179, 256, 297, 298, 345, 347, 349.
-
-AMBROGGI (Jean-Jacques), 179.
-
-AMÉLIE, mère de Théodore de Neuhoff, 16.
-
-AMELOT, ministre des affaires étrangères, 169, 174, 175, 198, 202, 203,
-204, 207, 223, 224, 225, 227, 228, 250, 263, 264, 278, 279, 283, 285.
-
-AMPUGNANI (Auj. SAN-GAVINO D'AMPUGNANI), arr. de Bastia, cant. de Porta,
-68, 93, 98.
-
-AMSTERDAM, 101, 131, 133, 132, 134, 138, 139, 158, 163, 165, 178, 179,
-180, 181, 182, 184, 187, 188, 195, 199, 238, 243, 244, 253, 346, 347,
-351, 355, 391.
-
-ANGELO (D'), vice-consul de France à Bastia, 60, 63.
-
-ANGERVILLIERS (D'), ministre de la guerre, 104, 105, 106, 169.
-
-ANGES DE LA CONGRÉGATION DE MANTOUE (Couvent des), 290.
-
-ANGLETERRE, 21, 27, 35, 64, 109, 152, 153, 239, 256, 265, 271, 280, 283,
-284, 285, 291, 295, 304, 313, 314, 324, 332, 333, 335, 336, 339, 357,
-358, 359, 365, 369, 370, 371, 376, 390.
-
-ANTIBES, arr. de Grasse, chef-l. de canton, 171.
-
-ANTOINE Ier, prince de Monaco, 248.
-
-APPREMONT (Comtesse D'), 26.
-
-ARGENSON (D'), ministre des affaires étrangères, 324, 329.
-
-ARNO (Fleuve), 277, 280, 281.
-
-ARRIGHI, 49, 50, 53, 54, 55, 74, 83, 96, 97, 210.
-
-ARRIGO (Le comte), surnommé _Il Bel Mersere_, 3.
-
-ASCANIO (Le Père), ministre d'Espagne à Florence, 127, 128.
-
-ASINAO (Aiguilles de l'), Corse, 119.
-
-AUTRICHE, 248, 324, 339, 341.
-
-AVIGNON, 233.
-
-
-B
-
-BAGLIONI, valet de chambre du grand-duc de Toscane, 126.
-
-BAÏA, prov. et circond. de Caserte, 196.
-
-BALAGNE (Province de Corse), 8, 49, 54, 74, 82, 95, 97, 98, 99, 102, 109,
-211, 213, 214, 268, 273, 276, 325.
-
-BALCHEN, capitaine de navire, 273, 274, 277, 280.
-
-BALDANZI, prêtre, 290.
-
-BALIZONE TEODORINI (Gio-Maria), prêtre, 209.
-
-BANC DU ROI, prison pour dettes, à Londres, 363, 365, 366, 371, 376, 380,
-386.
-
-BARCKLEY, capitaine de navire, 265, 266, 313.
-
-BARENTZ (Gustave), capitaine de navire, 140, 142, 143, 147, 148, 152,
-153, 154, 155.
-
-BASTIA, chef-l. d'arr., 2, 5, 8, 10, 11, 52, 64, 70, 74, 75, 76, 78, 96,
-98, 100, 103, 109, 110, 136, 137, 167, 171, 174, 194, 205, 211, 213, 229,
-232, 269, 325, 326, 327, 328, 339.
-
-BASTILLE (La), à Paris, 26, 28.
-
-BAVELLA (Forêt de), Corse, 119.
-
-BAVIÈRE, 19, 20.
-
-BEAUJEU (Humbert DE), 248, 249, 250, 251, 252, 253, 254, 255, 256, 316,
-317.
-
-BEDFORD (Duc DE), 357, 358, 362.
-
-BELLE-ISLE (Maréchal DE), 365, 366.
-
-BEMBO, capitaine génois, 95, 96.
-
-BENTINCK (Comte DE), plénipotentiaire des États-Généraux au Congrès
-d'Aix-la-Chapelle, 352, 373.
-
-BELEM, Portugal, Estram., 143.
-
-BERGHEIM (Baron DE), nom pris par Théodore de Neuhoff, 302, 351.
-
-BERLENGA (Îles), Portugal, 143.
-
-BERNABO, agent de Gênes à Rome, 243, 244, 246.
-
-BERSIN, 356.
-
-BERTELLI, commandant, 273.
-
-BERTOLETTI, 106.
-
-BESSEL (Jonias von), 178, 190.
-
-BEVERS (Antoine), capitaine de navire, 159, 160, 161, 162, 163.
-
-BIAGI (Guido), 390.
-
-BIGANI (Ranieri), ancien commandant du bagne à Livourne, 234, 235, 236,
-237, 240, 241, 243, 264.
-
--- (Mme), 240.
-
--- (Mlle), 264.
-
--- (Fils), 39.
-
-BIGORNO, arr. de Bastia, cant. de Campitello, 214.
-
-BOIERI, colonel au service de l'Espagne, 252.
-
-BOISSIEUX (Comte DE), commandant de l'expédition française en Corse, 171,
-172, 173, 174, 175, 184, 194, 195, 205, 206.
-
-BOLLER, 193.
-
-BOLLET (Tobias-Fredericus), 179.
-
-BOLOGNE, 128, 173.
-
-BONFIGLIO GUELFUCCI, chroniqueur corse, 4.
-
-BONIFACIO, arr. de Sartène, chef-l. de cant., 74, 189, 216.
-
-BONIS (Ange DE), docteur, 320.
-
-BONN-SUR-LE-RHIN, 227.
-
-BONNEVAL (Comte DE), 36, 42.
-
-BOOKMANN, 143, 144, 155, 156, 158, 165.
-
-BOON (Lucas), député aux États pour la province de Gueldre, 138, 139,
-140, 141, 142, 143, 144, 154, 155, 156, 158, 160, 165, 166, 177, 197,
-238, 243, 244.
-
-BORGO, arr. de Bastia, chef-l. de cant., 205.
-
-BOTTA (Marquis DE), 335, 336.
-
-BOUVER (François), consul de Hollande à Livourne, 199.
-
-BOYER (Alexandre), patron de tartane, 186.
-
-BRADIMENTE MARI (Comte), 330.
-
-BRACKWELL (Thomas), 101.
-
-BRAVONA (Rivière), Corse, 51.
-
-BREITWITZ (Général), commandant des troupes autrichiennes en Toscane,
-265, 274, 279, 280, 284, 288, 295, 304, 309, 311, 312.
-
-BRESCIA, 307.
-
-BORSCHERD (M. et Mme), de Cologne, 349.
-
-BRIGNOLE, envoyé extraordinaire de Gênes à Paris, 169, 223.
-
-BRUYN, VERNAIS ET CLOOTS, marchands droguistes à Lisbonne, 144, 165.
-
-BUONGIORNO (Cristoforo), 39, 72, 87, 88, 89, 174.
-
--- (Léonard), 36, 37, 38, 39.
-
-
-C
-
-CAGLIARI (Sardaigne), 152, 182, 184.
-
-CALABRE (Province d'Italie), 128.
-
-CALENZANA, arr. de Calvi, chef-l. de canton, 95.
-
-CALIFORNIE, 42.
-
-CALVI, chef-l. d'arrondissement, 74, 206, 274, 340.
-
-CAMPOMORO, arr. de Sartène, cant. d'Olmeto, cne de Fozzano, 209, 273.
-
-CAMPREDON, envoyé de France à Gênes, 62, 63, 65, 159, 162, 168, 169,
-172, 207, 250, 251, 252.
-
-CAP CORSE, 171.
-
-CAPONE, 73.
-
-CAPUCINS (Fort des), près Bastia, 74, 75.
-
-CARAVAGGIO (Marquis DE), 287.
-
-CARGÈSE, arr. d'Ajaccio, cant. de Piana, 46, 56.
-
-CARLOS (Don), infant d'Espagne, 12, 35, 39, 251, 253.
-
-CARMEL (Église du), à Florence, 290.
-
-CARTHAGÈNE (Espagne), 24.
-
-CARTERET (Lord), 281, 282, 297, 298, 304, 311, 321, 322, 362, 364.
-
-CARTIER (E.), 91.
-
-CASACCONI, arr. de Bastia, canton de Campile, 68.
-
-CASALMAGGIORE, prov. de Crémone, chef-l. de circond., 176.
-
-CASIMIR, roi de Pologne, 370.
-
-CASINCA, arr. de Bastia, canton de Vescovato, 68, 175.
-
-CASTELLARA (Régiment de), 105.
-
-CASTI, poète, 380.
-
-CASTINETA, 72.
-
-CATON, 369.
-
-CAVALIERI (Marie-Constance), religieuse, 234.
-
-CECCALDI (André), 9, 14, 32, 34.
-
--- (Jérôme), 11, 12.
-
-CELESIA, ministre de Gênes à Londres, 386, 387.
-
-CERF ROUGE (Le), cabaret à Amsterdam, 133.
-
-CERVIONE, arr. de Bastia, chef-l. de canton, 50, 51, 52, 55, 69, 70, 71.
-
-CHAMPIGNY, gentilhomme de l'Électeur de Cologne, 223, 224, 225, 226, 227,
-228, 229, 242.
-
--- (Mme), 225, 226, 227.
-
-CHARLES VI, empereur, 7, 8, 9, 10, 11, 13, 30, 32, 157, 169, 171, 249,
-251, 253, 254, 256, 257, 272, 279.
-
-CHARLES XII, roi de Suède, 20, 22.
-
-CHARLES-EMMANUEL III, roi de Sardaigne, 128, 267, 278, 283, 284, 301,
-302, 304, 306, 307, 309, 311, 312, 314, 315, 317, 318, 319, 320, 324,
-327, 330, 331, 332, 333, 335, 336, 337, 339.
-
-CHARLES-QUINT, 370.
-
-CHARNY (Comte DE), commandant des troupes espagnoles en Italie, 35.
-
-CHARTES, agent des Corses, 196.
-
-CHAUVELIN, ministre des affaires étrangères, 41, 63, 65, 105.
-
-CHIAÏA, 201.
-
-CHRISTE ELEISON (Rocher du), Corse, arr. de Corte, cant. de Vezzani,
-cne de Ghisoni, 112.
-
-CIABALDINI, 253.
-
-CIGOLI, aux environs de Florence, 286, 290, 291, 295, 298.
-
-CINQ-MARS, 20.
-
-COLOGNE, 16, 17, 18, 31, 179, 259, 260, 346, 348.
-
-COLONNA (Comte Antoine), 136.
-
-COLONNA (Joseph), abbé, 236.
-
--- Religieux, 298, 299.
-
-CONSTANTINOPLE, 36, 154, 199, 317.
-
-COOPER, commandant d'escadre anglaise, 325.
-
-COPENHAGUE, 260.
-
-CORBARA, arr. de Calvi, cant. de l'Île-Rousse, 391.
-
-CORNEJO, envoyé d'Espagne à Gênes, 65, 168.
-
-CORTE, 49, 84, 97, 98, 129.
-
-COSCIONE, arr. d'Ajaccio, cant. de Zicavo, 119, 215, 216.
-
-COSTA (Jean-Paul), 94.
-
--- (Joseph), officier au service de la Toscane, 312.
-
--- (Sébastien), 44, 45, 46, 49, 50, 53, 54, 58, 66, 67, 69, 70, 72, 73,
-77, 78, 82, 84, 85, 86, 87, 88, 89, 91, 92, 93, 95, 96, 97, 98, 99, 103,
-112, 113, 118, 119, 120, 121, 127, 130, 166, 386.
-
--- (Virginie, Mme), 236.
-
--- (Neveu), 127.
-
-COTTONE (Jean-Charles), 112.
-
-CRAON (Prince DE), président du Conseil de régence de Toscane, 334, 335.
-
-CROCE, prêtre, 269.
-
-CURSAY, commandant des troupes françaises en Corse, 367.
-
-
-D
-
-DANTZIG, 260.
-
-DÉCUGIS, 120.
-
-DEDIEU (Daniel), ancien président des Échevins d'Amsterdam, 138, 139,
-140, 142, 165, 177.
-
-DÉLIVRANCE (Ordre de la), 114, 115, 116, 226, 365, 386, 390.
-
-_Demoiselle Agathe_ (_La_), navire, 140, 141, 142, 143, 144, 146, 148,
-149, 150, 151, 152, 153, 155, 156, 157, 159, 160, 164, 178, 181, 182,
-183, 184, 196, 197.
-
-DEUX-SICILES, 253.
-
--- (Roi des), 127, 134, 162, 202, 264.
-
-DICK (Capitaine), 39, 68, 69, 71.
-
-DODSLEY (Robert), libraire à Londres, 371, 372.
-
-DORIA, ministre de Gênes en France, 11, 278.
-
-DOYEN, 225.
-
-DRAKSELTS, 317.
-
-DRESDE, 226.
-
-DROST (Baron DE), seigneur de Morsbrock, grand-commandeur de l'Ordre
-Teutonique, à Cologne, 17, 31, 60, 225, 259.
-
--- (Mathieu), 175, 176, 200, 201, 204, 206, 237, 238, 240, 241, 243, 262.
-
-DUCHATEL, maréchal de camp, 215.
-
-DUFFOUR, 239.
-
-DUNKERQUE, 219.
-
-DURAZZO (Emmanuel), 169.
-
--- (Jacques), abbé, 287.
-
-
-E
-
-ÉDOUARD III, roi d'Angleterre, 371.
-
-ÉLECTEUR DE BAVIÈRE, 19.
-
-ÉLECTEUR DE COLOGNE, 227.
-
-EMBRUN, 105
-
-ESCURIAL, 23, 24.
-
-ESPAGNE, 13, 21, 23, 24, 27, 28, 42, 55, 63, 65, 105, 108, 147, 183,
-212, 248, 272, 303, 308, 318.
-
-ÉTATS GÉNÉRAUX de Hollande, 136.
-
-ÉTATS PONTIFICAUX, 295.
-
-EUROPE, 42, 60, 66, 114, 123, 124, 212, 265, 279, 302.
-
-EVERS, 143, 155, 156, 158, 165.
-
-
-F
-
-FABIANI (Simon), 49, 50, 53, 54, 58, 67, 69, 70, 74, 78, 83, 88, 95, 98,
-99, 100, 271.
-
-FANDERMIL, 177.
-
-FANE, ministre d'Angleterre à Florence, 68, 69, 266.
-
-FARINACCI (Le chevalier), 334, 338.
-
-FARINOLE, arr. de Bastia, cant. de Saint-Florent, 33.
-
-FEDI (Comte), 234.
-
-FÉNELON, ambassadeur de France à La Haye, 202, 203, 204.
-
-FITZ-ADAM, pseudonyme d'Horace Walpole, 368.
-
-FITZGERALD (Percy), 383, 384, 387.
-
-FITZ-HÉBERT (Lord), 383.
-
-FLESSINGUE (Zélande), 140.
-
-FLEURY (Cardinal), 41, 104, 105, 131, 170, 207, 223, 227, 229, 230,
-253, 263.
-
-_Flore_ (_La_), frégate, 171, 194.
-
-FLORENCE, 30, 35, 68, 124, 127, 128, 130, 248, 256, 266, 267, 268,
-280, 286, 289, 290, 306, 309, 311, 316, 319, 323, 324, 337, 338, 340,
-341, 342.
-
-FOGLIA (Joseph), 287, 288.
-
-_Folkestone_ (_Le_), navire, 273, 274, 275, 276, 277, 286.
-
-FONSECA (Angélique-Cassandre), sous-prieure du couvent des
-Saints-Dominique et Sixte à Rome, 29, 130, 166, 176, 200, 207, 233, 235,
-236, 237, 238, 239, 240, 242, 243, 244, 245, 247, 356.
-
--- (Françoise-Constance), religieuse, 29, 234, 247, 265, 346, 347.
-
-FONTAINEBLEAU, 223.
-
-FRANCE, 21, 24, 25, 28, 31, 63, 65, 124, 144, 161, 165, 168, 169, 170,
-175, 199, 207, 222, 225, 246, 263, 272, 308, 318, 329, 342, 366.
-
-FRANCESCHINI (Marc-Antoine), peintre bolonais, 231.
-
-FRANCHI (Capitaine), 75.
-
--- (Adrien), 315.
-
--- (Benoît) DE, inquisiteur d'État à Gênes, 291, 292, 294, 295.
-
-FRANÇOIS Ier, roi de France, 229.
-
-FRÉDÉRIC (Colonel), soi-disant fils de Théodore de Neuhoff, 21, 383,
-384, 385, 386, 387.
-
-FRENTZEL (Alexandre), capitaine de navire, 178, 182, 185.
-
-FURIANI, arr. et cant. de Bastia, 74.
-
-FURNES (Belgique), 221.
-
-
-G
-
-GAËTE, prov. de Caserte, chef-l. de circond., 162, 201, 202, 237, 245.
-
-GAFFORI, 84, 85, 87, 89, 97, 329.
-
-GALEN (Bernard DE), évêque de Munster, 15, 16, 20.
-
-GALLISPANS (Les), troupes franco-espagnoles, 304, 306, 321.
-
-GARCHI, 58.
-
-GARDES ROYALES (Compagnie des), 105.
-
-GARRICK, acteur, 370, 371, 372.
-
-GASTALDI, envoyé de Gênes en Angleterre, 130, 222, 279, 356, 357, 358,
-359, 361, 362, 367.
-
-GAUTIER, 365, 366, 367.
-
-GAVI, consul de Gênes à Livourne, 157, 159, 264, 269, 275, 277.
-
-GENTILE (Major), 10.
-
-GEORGE Ier, roi d'Angleterre, 22.
-
-GEORGE II, roi d'Angleterre, 68, 69, 71, 204, 278, 281, 282, 295, 298,
-321, 325, 375.
-
-GHISONI, arr. de Corte, cant. de Vezzani, 83.
-
-GIAFFERI (Louis), 9, 10, 11, 12, 13, 14, 34, 44, 45, 48, 51, 53, 54, 58,
-66, 67, 72, 73, 77, 97, 117, 129, 170.
-
-GIANNETTI (Les frères), 275.
-
-GIAPPICONI, 44, 53, 54, 66, 72, 73, 77, 97.
-
--- (Marc-Antoine), 307, 308.
-
-GIBRALTAR, 153.
-
-GINESTRA (Père), 230, 252.
-
--- (Sauveur), 229, 230, 252.
-
-GIORDANI, 264.
-
-GIOVANNALI (Les), secte corse, 119.
-
-GIOVANNI DELLA GROSSA, chroniqueur corse, 3.
-
-GIUDICELLI, 113.
-
-GIULANI (Jean-Thomas), 170.
-
-GIULIO (Francesco), 88.
-
-GŒRTZ (Baron DE), ministre de Charles XII de Suède, 20, 21, 22, 25.
-
-GOLDWORTHY, consul d'Angleterre à Livourne, 266, 267, 268.
-
-GOLO (Rivière), Corse, 214.
-
-GOLOWKIN, ministre de Russie à La Haye, 139.
-
-GOMÉ-DELAGRANGE, conseiller au parlement de Metz, beau-frère de Théodore
-de Neuhoff, 16, 260, 261, 263, 264.
-
-GORGONA (Île), dans la Méditerranée, 155.
-
-GORZEGNO (Marquis DE), ministre de Charles-Emmanuel III, 319, 324, 326,
-328, 332, 333.
-
-_Grand-Christophe_ (_Le_), navire, 152, 153.
-
-GRAND-TURC, 254.
-
-GREGORIO, de Livourne, 106.
-
-GRIMALDI (Ansaldo), 296.
-
--- (Augustin), 168.
-
--- (François-Marie), 246.
-
--- (Marquis), envoyé de Gênes à Naples, 162.
-
-GRŒBEN (Louis DE), capitaine prussien, 264, 265.
-
-GUAGNO, arr. d'Ajaccio, cant. de Soccia, 193.
-
-GUASTALLA, prov. de Reggio-Emilia, chef-l. de circond., 252.
-
-GUERNESEY, île anglaise de la Manche, 141.
-
-GUICCIARDI, envoyé impérial à Gênes, 66, 169, 252, 253.
-
-GUILLAUME, lieutenant réformé, 219, 220, 221, 222, 223.
-
-GYLLENBORG (Comte DE), ministre de Suède à Londres, 20, 22.
-
-
-H
-
-HAM, 132.
-
-HAMBOURG, 156, 347.
-
-HANBURY WILLIAMS (Sir), 360.
-
-HANOVRE, 260, 281.
-
-HARRINGTON (Milord), 321.
-
-HEE KERHOET (Jonas), capitaine de navire, 152.
-
-HELDER (Le), ville de la Hollande septentrionale, 141.
-
-HÉRAULT, lieutenant général de police, 131, 228, 229.
-
-HOGARTH, graveur anglais, 363.
-
-HOLLANDE, 22, 26, 27, 28, 107, 124, 131, 136, 139, 144, 152, 153, 160,
-173, 174, 177, 178, 181, 220, 241, 270, 345, 347, 349, 350, 351, 352,
-355, 378, 388.
-
-HOLSTEIN, province de l'Allemagne du Nord, 263.
-
-HOOPER (S.), libraire à Londres, 384.
-
-HOP, ministre des Pays-Bas à Londres, 357, 358, 361.
-
-HUIGENS, de Cologne, banquier à Livourne, 106.
-
-
-I
-
-ILARIO, chanoine de Guagno, 192, 193, 194.
-
-ÎLE ROUSSE, arr. de Calvi, chef-l. de cant, 101, 102, 160, 268, 270,
-273, 274, 275, 325.
-
-INDES (Les), 179.
-
-ITALIE, 8, 28, 29, 30, 31, 35, 42, 65, 144, 155, 207, 222, 251, 267,
-268, 272, 273, 279, 284, 286, 303, 313, 318, 355.
-
-
-J
-
-JABACH (Everhard), banquier à Paris, 31, 231.
-
--- (François-Antoine), banquier à Livourne, 31, 32, 231.
-
--- (Jean-Engelbert), chanoine capitulaire à Cologne, 31.
-
--- (Michel), 270.
-
-_Jacob-et-Christine_, navire, 178, 182, 183, 184, 196.
-
-JAPON, 42.
-
-JAUSSIN, apothicaire de l'expédition française en Corse, 180.
-
-JEAN II, dit LE BON, roi de France, 371.
-
-_Jesus-Maria-Joseph, l'anime del purgatorio_, pinque, 190.
-
-JONVILLE, envoyé de France à Gênes, 278, 279.
-
-JOSEPH II, empereur d'Autriche, 381.
-
-JOSEPH (Mme), 243.
-
-
-K
-
-KEELMANN (Pierre), capitaine de navire, 178, 180, 185, 188, 189, 196,
-197, 198, 199, 200, 201.
-
-KEL MORENE, 195.
-
-KERMOYSAN (Chevalier DE), 229.
-
-KEVERBERG (GIRAUD dit), 141, 142, 143, 144, 145, 146, 147, 150, 152,
-153, 166.
-
-KILMALLOCK (Lord), 23.
-
-KRAAM, 178, 179.
-
-KYRIE ELEISON (Rocher du), Corse, arr. de Corte, cant. de Vezzani, cne
-de Ghisoni, 112.
-
-
-L
-
-LAGE (Chevalier DE), capitaine de navire, 275, 276, 277.
-
-LA HAYE, 27, 41, 44, 131, 134, 348, 351.
-
-LA MARCK (Comte DE), 62.
-
-LA MARCK (Régiment de), 26, 104.
-
-LANFRANCHI, banquier génois, 11.
-
-LANGERAK (Jean-Arn), libraire à Leyde, 388.
-
-LANGUEDOC, 131.
-
-LANSBERG, représentant des États-Généraux à Cologne, 349.
-
-LARNAGE (DE), brigadier et lieut.-colonel du régiment de Montmorency, 215.
-
-LASNE (Michel), graveur, 231.
-
-LA VILARSELLE (DE), commandant de barque, 213.
-
-LAW, 24, 25.
-
-LEAR (Le roi), 370.
-
-_Légère_ (_La_), barque, 213.
-
-LENTO, arr. de Bastia, cant. de Campitello, 214.
-
-LEONESSA (Anne-Marie DELLA), religieuse, 200.
-
-LEVIE, arr. de Sartène, chef-l. de cant., 94.
-
-LÉVIS-MIREPOIX, ambassadeur de France à Londres, 361.
-
-LEYDE (Hollande méridionale), 179, 350.
-
-LIPARI (Îles), sur la côte septentrionale de la Sicile, 161.
-
-LIPPE (La), en Westphalie, 262.
-
-LISBONNE, 143, 144, 145, 147, 151, 154, 164, 166, 236, 265.
-
-LIVOURNE, 12, 30, 31, 33, 35, 36, 37, 38, 39, 54, 68, 69, 101, 118, 121,
-123, 124, 127, 128, 143, 152, 154, 155, 156, 157, 158, 163, 164, 166,
-170, 171, 173, 174, 190, 206, 213, 217, 235, 240, 243, 248, 255, 256,
-264, 265, 267, 269, 273, 274, 286, 288, 291, 298, 301, 302, 306, 316,
-323, 326, 328, 333, 338, 340, 341, 366.
-
-LOMBARDIE, 8.
-
-LONDRES, 21, 27, 30, 69, 124, 130, 265, 270, 282, 311, 320, 356, 360,
-361, 362, 363, 365, 367, 369, 370, 372, 377, 383, 384, 386, 387, 390.
-
-LORENZI (Comte), envoyé de France à Florence, 68, 124, 126, 127, 128,
-256, 283, 285, 301, 315, 323, 326, 339, 342.
-
-LORRAINE (François DE), 32, 126, 156, 222, 247, 248, 249, 250, 251, 252,
-253, 254, 255, 256, 272, 284, 301, 309, 312, 320, 323, 334, 338, 342,
-343, 380.
-
-LORRAINE (Maison de), 251.
-
-LOUIS XIV, roi de France, 364, 370.
-
-LOUIS XV, roi de France, 11, 62, 162, 169, 170, 174, 194, 223, 260,
-262, 366.
-
-LOUKISSEN (Abraham), 160.
-
-LUCA, 94.
-
-LUCCIONI, 74, 76, 77, 78, 98, 99.
-
-LUCQUES, 124.
-
-LUDIK (Capitaine), 178, 179.
-
-LUDOVICI (Jean), 239.
-
-LUSINCHI, 94.
-
-LUXEMBOURG (Le), 173.
-
-
-M
-
-MADRID, 13, 23, 24, 127, 134, 150, 151, 248.
-
-MAILLEBOIS (Marquis DE), commandant en chef des troupes françaises
-en Corse, 206, 207, 208, 211, 212, 213, 214, 215, 216, 255.
-
-MAINTENON (Mme DE), 364.
-
-MALAGA, 182.
-
-MALATO (Roch), patron de barque, 190.
-
-MALTE (Île de), 19.
-
-MANETTI (Casa), à Florence, 267.
-
-MANN (Horace), ministre d'Angleterre à Florence, 266, 267, 268, 280, 281,
-282, 283, 285, 288, 290, 291, 295, 301, 302, 305, 306, 308, 309, 310,
-311, 312, 313, 314, 316, 319, 321, 322, 323, 324, 326, 328, 332, 333,
-334, 335, 336, 337, 341, 343, 360, 379.
-
-MARCH (Lord), 360, 368.
-
-MARCHELLI, colonel génois, 102.
-
-MARCK (Comté de), Westphalie, 15.
-
-MARI, évêque d'Aléria, 9, 52.
-
--- gouverneur génois en Corse, 159, 171, 172, 173, 184, 325, 326, 327.
-
--- (DE), ambassadeur de Gênes à Venise, 296.
-
--- (J.-B. DE), envoyé de Gênes à Turin, 106.
-
--- (Laurent DE), 288.
-
-MARIANI (Dominique), 287, 288.
-
-MARIANNE, 18.
-
-MARIE-THÉRÈSE, impératrice, reine de Hongrie, 32, 247, 254, 272, 279,
-309, 334, 339, 340, 384.
-
-MARNEAU, commis des douanes à Metz, beau-père de Théodore de Neuhoff,
-16, 61, 62.
-
-MAROC, 38.
-
-MARSA, environs d'Oran, 150.
-
-MARSEILLE, 124, 125, 131.
-
-MARTIGUES (Les), Bouches-du-Rhône, arr. d'Aix, 185.
-
-MARTINETTI (Vincent), consul de Fiumorbo, 208.
-
-MASSA (Province de), 256, 318.
--- chef-l. de la prov. de Massa e Carrara, 295, 298.
-
-MASSON (Frédéric), 390.
-
-MATRA, arr. de Corte, cant. de Moita, 44, 47, 54, 93.
-
-MATRA (Xavier, marquis DE), 44, 82, 83, 84, 85, 175, 186, 253, 329.
-
--- (Mme), 46.
-
-MATTEO D'ORTIPORIO (Don), curé de Rostino, 84, 85, 89.
-
-MATTHEWS (Amiral), commandant en chef des forces anglaises dans la
-Méditerranée, 266, 267, 268, 280, 282, 295, 297, 298, 302, 304, 306, 310.
-
-MAUREPAS (Comte DE), ministre de la marine, 41, 124, 125, 342.
-
-MÉDICIS (Jean-Gaston), grand-duc de Toscane, 12, 30, 36, 125, 126, 127.
-
--- (Octavien DE), 318.
-
-MELA, 123.
-
-METZ, 16, 224.
-
-MILAN, 287.
-
-MILLS, 341.
-
-MILTON, 370.
-
-MODANAIS (Le), province d'Italie, 295.
-
-MODENE (Duché de), 318.
-
-MONACO, 248.
-
-MONGIARDINO, consul de Gênes à Cagliari, 184.
-
-MONTALÈGRE (Marquis DE), ministre du roi des Deux-Siciles, 162, 196,
-197, 198, 204.
-
-MONTE-CRISTO, île de la Méditerranée, 161.
-
-MONTE-CRISTO, turc de la suite de Théodore, 44.
-
-MONTE-MAGGIORE, arr. de Calvi, cant. de Calenzana, 95.
-
-MONTICELLO, arr. de Calvi, cant. de l'Île Rousse, 268, 274.
-
-MONZA (Étienne), 288.
-
-MOUVET, moine du Brabant, professeur de droit à l'Université de Leyde,
-347, 348, 350, 351, 352, 353, 354, 355, 356.
-
-MUNICHAUSEN, ministre de Hanovre à Londres, 357.
-
-MUNSTER, en Westphalie, 17, 18.
-
-MURCIA (Murzo), arr. d'Ajaccio, cant. de Vico, 192.
-
-
-N
-
-NAPOLÉON (Bonaparte), 3, 6, 381, 390.
-
-NAPOLEONI, curé, 186.
-
-NAPLES, 65, 128, 160, 161, 162, 163, 176, 185, 189, 195, 196, 200, 202,
-204, 206, 207, 209, 237, 245, 247, 272.
-
-NAYSSEN, capitaine au régiment de La Marck, 104, 105, 106.
-
-NEBBIO, province de Corse, 9, 74, 82, 84.
-
-NEGRO (Del), 176.
-
-NEUFVILLE, négociant, 138.
-
-NEUHOFF (Antoine DE), 15, 16.
-
-NEUHOFF (Élisabeth DE). V. TRÉVOUX (Comtesse DE).
-
--- (Frédéric DE), neveu de Théodore, colonel, 190, 191, 192, 193, 262.
-
--- (Frédéric, baron DE), neveu de Théodore de Neuhoff, seigneur de
-Rauschenburg, 207, 209, 210, 211, 212, 213, 214, 215, 216, 217, 262, 264.
-
-NEWCASTLE (Duc DE), 266, 279, 284, 331, 332 342 352, 355, 358, 359, 384.
-
-NICE, 136.
-
-
-O
-
-OLMETTA (Sauveur), docteur, 272, 289.
-
-ORAN (Algérie), 148, 149, 151, 155.
-
-ORANGE (Prince d'), 270, 349.
-
-OREZZA, arr. de Corte, cant. de Piedicroce, 76, 88, 93, 99, 101.
-
-ORLÉANS (Duc D'), régent de France, 22, 364.
-
-ORLÉANS (Duchesse D'), princesse palatine, 18, 19, 20, 21, 23, 24, 25,
-26, 364.
-
-ORMEA (Marquis D'), ministre de Charles-Emmanuel III, 278, 302, 305, 307,
-308, 309, 310, 312, 314, 317, 318, 319.
-
-ORMOND (Duc D'), 23.
-
-ORNANI (Paul-François D'), 208.
-
-ORNANO (Luc), général corse, 102, 118, 129, 189, 190, 192, 332.
-
-ORSINI (Comte), 234.
-
--- (Emmanuel), 391.
-
-ORTICONI (Chanoine), 13, 35, 78, 100, 101, 127, 136, 173, 174, 210,
-237, 252, 271.
-
-ORTOLI, capitaine corse, 74.
-
-OSTENDE (Belgique), 221.
-
-
-P
-
-PADUELLA (Tour de), Corse, 96.
-
-PAGET, consul de France à Cagliari, 184.
-
-PAISIELLO, compositeur, 380.
-
-PANZANI, 45.
-
-PAOLI (Hyacinthe), 13, 14, 44, 45, 46, 47, 48, 50, 51, 53, 54, 57, 58,
-66, 67, 72, 73, 74, 75, 76, 78, 95, 98, 117, 129, 136, 170, 210, 271.
-
--- (Pascal), 387.
-
--- (Paul-Marie), 170.
-
-PARDAILLAN (Comte DE), chef d'escadre de l'expédition française, 171.
-
-PARIS, 21, 24, 25, 26, 27, 28, 30, 31, 106, 131, 221, 223, 229, 239.
-
-PARIS (Joseph), cuisinier, 145, 150.
-
-PASQUINO (Giovanni), 55.
-
-PATRONE (Francesco), 39.
-
-PAUL (Père), moine, 350.
-
-PAUPIE (Pierre), libraire à La Haye, 41.
-
-PAYS-BAS, 22, 28, 202, 204, 351.
-
-PELOUX, commissaire ordonnateur des guerres en Corse, 169.
-
-PELLEGRINO (Mont), Italie, 295.
-
-PERESEN (Adolphe), capitaine de navire, 178, 196, 198.
-
-PERELLI, conseiller du roi des Deux-Siciles, 201.
-
-PERETTI (Comte Zenobio), 208.
-
-PERIALE, 74.
-
-PESCIA, prov. et circond. de Lucques, 124.
-
-PETRIGNANI (Hyacinthe), 99.
-
-PHILIPPE V, roi d'Espagne, 13, 121, 128, 134.
-
-PHILIPPE (Don), infant d'Espagne, 277, 303.
-
-PIAZZOLE (Les), arr. de Corte, cant. de Piedicroce, 99.
-
-PIC DE LA MIRANDOLE, 296.
-
-PIERRE Ier, tzar de Russie, 22.
-
-PIGNEROL, prov. de Turin, chef-l. de circond., 104.
-
-PIGNON, envoyé français à Livourne et en Corse, 161, 170, 171, 174, 175.
-
-PISARELLO, 145.
-
-PISE, 3, 5, 162, 251, 255, 272, 286, 296, 341.
-
-PISTOIA, prov. de Florence, chef-l. de circond., 298, 341.
-
-PLUTARQUE, 17.
-
-POGGI (Comte), 85, 99, 318.
-
-PONTREMOLI, prov. de Massa e Carrara, chef-l. de circond., 295.
-
-PORTLAND (Duc DE), homme d'État anglais, 374.
-
-PORT-MAHON, capitale de l'île de Minorque, 185, 273, 298.
-
-PORTO-FERRAIO, capitale de l'île d'Elbe, 338, 339, 340, 341.
-
-PORTO-VECCHIO, arr. de Sartène, chef-l. de cant., 76, 77, 78, 161, 162,
-186, 189, 208, 209, 216.
-
-PORTUGAL, 143, 144.
-
-_Preterod_ (_Le_), navire, 178, 182, 183, 184, 185.
-
-PRESBOURG, en Hongrie, 250, 251.
-
-PROCIDA (Île), Italie, 195.
-
-PROVENCE, 131, 229.
-
-PRUSSE, 178.
-
-PUISIEUX (Marquis DE), ambassadeur de France à Naples, puis ministre des
-affaires étrangères, 161, 162, 163, 197, 198, 199, 202, 204, 245, 342,
-365, 367.
-
-PUNCIANI (Abbé), aumônier du couvent des Saints-Dominique et Sixte, à
-Rome, 231.
-
-
-Q
-
-QUENZA, arr. de Sartène, cant. de Serradi-Scopamene, 216.
-
-QUILICO (Fascianello), 39.
-
-QUIRINAL (Mont), à Rome, 130, 233.
-*/
-
-
-
-
-/*
-R
-
-RADEMACKER, trésorier du prince d'Orange, 348.
-
-RADICONDOLI, prov. et circond. de Sienne, 318.
-
-RAFFAELLI (Marquis), 11, 12.
-
--- (Simon), auditeur, 11, 12, 32.
-
-RAKOCZY (François), prince de Transylvanie, 36, 42, 318.
-
-RATHSAMHAUSEN (Mme DE), 19, 20.
-
-REGNARD, 268.
-
-_Re Teodoro_ (_Il_), opéra héroïco-comique, 380, 381.
-
-REUSSE (Jean-Gottlieb), 179.
-
-_Revenger_ (_Le_), navire, 265, 266, 267, 269, 270, 273, 313.
-
-RHIN (Le), fleuve, 173.
-
-RICHARD (Denis), 141, 142, 143, 145, 146, 147, 150, 152, 153, 154,
-156, 157, 158, 159, 166.
-
-RICHECOURT, vice-président du conseil de régence de Toscane, 249, 266,
-277, 281, 284, 298, 302, 315, 341.
-
-RICHELIEU (Cardinal DE), 20.
-
-RICHMOND (Angleterre), 383.
-
-RIESENBERG, 185, 189, 190, 191, 193, 195.
-
-RIPPERDA (Duc de), ministre en Espagne, 23, 24, 25, 38, 42, 105.
-
-RIVAROLA, gouverneur génois en Corse, 52, 58, 71, 102, 121, 136.
-
-RIVAROLA (Marquis DE), vice-roi de Sardaigne, 123, 184.
-
--- (Dominique), 35, 161, 162, 166, 196, 205, 206, 210, 308, 309, 311,
-312, 313, 314, 315, 317, 318, 319, 320, 324, 325, 326, 327, 328, 329,
-330, 332, 341.
-
-RIVERA (Comte), envoyé sarde à Gênes, 63.
-
-RIVIÈRE DU PONENT, 110.
-
-ROBERTI (Giuseppe), 320.
-
-ROCCA (La), province de Corse, 94.
-
-_Roi Lear_, tragédie, 371.
-
-ROOS (Cornelius), capitaine de navire, 178, 196, 198, 200.
-
-ROMBERG (Baron Étienne), nom pris par Théodore de Neuhoff, 29, 234.
-
-ROME, 29, 103, 124, 130, 210, 229, 233, 234, 236, 239, 241, 243, 248,
-252, 289, 295, 309, 313, 346, 356.
-
-ROSSI (Anselme), 387.
-
-ROSSICIO (Pont de), Corse, 97.
-
-ROSTINI, chroniqueur corse, 46, 78.
-
-ROSTINO, arr. de Corte, cant. de Morosaglia, 13, 73, 93.
-
-ROUEN, 131.
-
-ROWLEY (Amiral), 321.
-
-RUFFINO, frère franciscain, 33, 34, 35.
-
-RUNSWEIG, 190.
-
-RUSSIE, 22, 139.
-
-
-S
-
-SABRAN (DE), chevalier de Malte, commandant de frégate, 144.
-
-SADE (Comte DE), envoyé de France à Cologne, 228.
-
-SAGONE, arr. d'Ajaccio, cant. de Vico, 191.
-
-SAINT-AIGNAN (Duc DE), ambassadeur de France à Rome, 244, 245, 246.
-
-_Saint-Antoine_ (_Le_), tartane, 185.
-
-SAINT-CHARLES (Château), à Oran, 150, 151.
-
-SAINTS-DOMINIQUE ET SIXTE (Couvent des), à Rome, 29, 130, 233, 239, 241,
-247.
-
-SAINT-FLORENT, arr. de Bastia, chef-l. de cant., 74, 86, 96, 306.
-
-SAINT-FRANÇOIS (Couvent de), aujourd'hui petit séminaire de Corte, 97.
-
-SAINT-GEORGES (Jacques-François-Édouard Stuart, chevalier DE), 42.
-
-SAINT-GEORGES (Maison de), banque à Gênes, 3, 8.
-
-SAINT-GILL (Marquis DE), ministre d'Espagne à La Haye, 134, 137.
-
-_Saint-Isidore_ (_Le_), navire, 275, 276, 277.
-
-SAINT-JACQUES (Château), à Oran, 149.
-
-SAINT-JEAN DE LATRAN, à Rome, 233.
-
-SAINT-JOSEPH, poste près de Bastia, 75.
-
-SAINT-LAURENT (Comte DE), 320.
-
-SAINT-MARTIN (Chevalier) (Bigou), 239, 240, 241, 242, 243, 244, 245,
-246, 247, 356, 361.
-
--- (Mme), 240, 241.
-
-SAINT-TROPEZ, arr. de Draguignan, chef-l. de cant., 120.
-
-SAINTE-ANNE, église à Londres, 379, 380.
-
-SAINTE-CATHERINE (Baie), Lisbonne, 144, 145, 146, 147.
-
-SAINTE-MARIE D'ORNANO (Sainte-Marie-Siché), arr. d'Ajaccio, chef-l. de
-cant., 94, 208.
-
-SAINTE-MARIE MAJEURE (Couvent de), à Florence, 290.
-
-SALIS (Baron DE), 302, 304, 305, 310, 312, 319.
-
-_Salisbury_ (_Le_), navire, 269.
-
-SALUZZI (Évêque), 84.
-
-SALVETTI, 103.
-
-SALVINI (Grégoire), agent des Corses, 101, 102, 170, 173, 200, 210,
-237, 271.
-
-SALWEY, 321, 322.
-
-SAMPIERO, 8.
-
-SAN CRISTOFANO, 294, 296.
-
-SAN PELLEGRINO, fort génois en Corse, 2, 50, 51, 52, 57, 72, 74, 76,
-82, 86, 96.
-
-SANTA-REPARATA, arr. de Calvi, cant. de l'Île Rousse, 271.
-
-SANTINI (Dominique), 312.
-
-SARDAIGNE, 152, 189, 325.
-
-SARRI (Paul-François), capitaine corse au service du Piémont, 319.
-
-SARSFIELD (Lady), baronne de Neuhoff, 23, 24, 383.
-
-SARTÈNE, chef-l. d'arr., 112, 113, 119.
-
-SARTORIO, 290.
-
-SARZANA, prov. de Gênes, circond. de la Spezia, 295.
-
-SAVOIE (Hôtel de), à Londres, 371.
-
-SAVOIE (Prince Eugène DE), 12, 248, 251, 253.
-
-SAVONE, prov. de Gênes, chef-l. de circond., 11, 12, 176, 364.
-
-SCADEN (Allemagne), 225.
-
-SCHAUB (Le Chevalier), 358, 359.
-
--- (Lady), 358, 360.
-
-SCHIETTO, 97.
-
-SCHMERLING, ministre impérial en France, 169.
-
-SCHMETAW (Comte DE), lieutenant du prince de Wurtemberg, 9.
-
-SESTRI, prov. et circond. de Gênes, 107.
-
-SHAKESPEARE, 368, 370.
-
-SICILE, 235.
-
-SIENNE, 301, 313, 315, 318, 323.
-
-SINIBALDI (Jean-Baptiste), 136.
-
-SLEIN (Baron), 260.
-
-SMYRNE (Turquie d'Asie), 71, 199.
-
-SOLARO, arr. de Corte, cant. de Prunelli-di-Fiumorbo, 120.
-
-SOLENZARA, arr. de Sartène, cant. de Porto-Vecchio, 118, 120.
-
-SORBA, ministre de Gênes en France, 41, 104, 105, 106, 124, 125, 130,
-131, 169, 219, 221, 222, 223.
-
-SORRACO, arr. de Sartène, 186, 195.
-
-SPEZIA (La), prov. de Gênes, chef-l. de circond., 303, 304, 306.
-
-SPINOLA (Marquis), envoyé de Gênes à Naples, 205.
-
-SPITZLAER, 228, 229.
-
-SPLENTER, 159.
-
-SPORCHEN (Baron), envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre en qualité
-d'Électeur de Hanovre, auprès des États Généraux, 351, 352.
-
-STANHOPE (Lady Lucy), 280.
-
-STAZZONA, arr. de Corte, cant. de Piedicroce, 99, 100.
-
-STEIN (Baron), nom pris par Théodore de Neuhoff, 357, 358.
-
-STOCKHOLM, 152.
-
-STOS (Baron DE), 234.
-
-STUART (Le prétendant), 267. Voir SAINT GEORGES (Chevalier DE).
-
-SUÈDE, 20, 22.
-
-SUZINI (Ange-Brando), 330.
-*/
-
-
-T
-
-TADEI (Valentin), 162, 242.
-
-TAINE, 15.
-
-TAMBIN (Le Père), jésuite, 168.
-
-TANGER (Maroc), 105.
-
-TASSO (Martin), 94.
-
-TAVAGNA (Couvent de), arr. de Bastia, 88, 92.
-
-TARAVO (Rivière), Corse, 214.
-
-TELLANO, 131.
-
-TERRAZZANO, prov. et circond. de Milan, 315.
-
-TESSÉ (Maréchal DE), 248.
-
-TESTORI (Charles), 314.
-
-TEXEL (Le), île de la mer du Nord, 140, 141, 142, 182.
-
-TOSCANE, 21, 36, 121, 174, 254, 256, 267, 277, 294, 297, 298, 313, 316,
-317, 323, 324, 334, 337, 339, 342, 345, 348.
-
-TOULON, chef-l. d'arr., 195, 206.
-
-TOUSSAINT, 249.
-
-TOWNSHEND (Amiral), 328.
-
-TRÉVOUX (Comte DE), beau-frère de Théodore de Neuhoff, 16, 20.
-
--- (Comtesse DE), sœur de Théodore de Neuhoff, 16, 20, 26, 27.
-
--- (Fils), officier dans la compagnie des Gardes royales, 105, 106, 224.
-
-TRINITA (Pont della), à Florence, 267.
-
-TROIS-ÉVÊCHÉS, 104.
-
-TRONCHIN (César), 138.
-
-TUNIS, 36, 37, 38, 43, 44, 53, 60, 225, 316, 317, 331.
-
-TUNIS (Bey de), 128, 254.
-
-TUNISIE, 66.
-
-TURCATI DE CARCHETO (Les), 99.
-
-TURIN, 26, 27, 130, 169, 229, 303, 304, 305, 307, 308, 309, 311, 312,
-313, 314, 319, 320, 334, 335, 336, 337, 338.
-
-TURQUIE, 124.
-
-
-U
-
-ULLOA, auditeur général de l'armée du roi des Deux-Siciles, 201.
-
-
-V
-
-VACCARO, 299.
-
-VAGUE (Comte DE LA). Voir BEAUJEU.
-
-VALEMBERGH (Joseph), consul de Hollande à Naples, 161, 162, 196, 197,
-198, 199, 200, 201, 202, 203, 230, 238, 239.
-
-VALLEJO (Marquis DE), gouverneur général d'Oran, 149, 150, 151.
-
-VAN DOORN, 160.
-
-VAN DYCK, 231.
-
-VAN HAAGEN, nom pris par Théodore de Neuhoff, 306, 319.
-
-VAN HOCHUM, 133, 135.
-
-VAN HOËY, envoyé de Hollande en France, 203, 204.
-
-VAN SIL, résident de Hollande à Lisbonne, 144, 146, 164.
-
-VARNESI (Luc-Antoine), abbé, 235, 239.
-
-VARNHAGEN, 188.
-
-VASTEL (François), matelot, 182, 183, 185, 203.
-
-VATER (Jean-Godofredus), 179, 193.
-
--- (Jean-Policarpe), 179.
-
--- (Marie), 179.
-
-VENISE, 2, 296, 307, 315, 338.
-
--- (République de), 272.
-
-VENZOLASCA, arr. de Bastia, cant. de Vescovato, 72, 99, 103, 212.
-
-VERDE (Canton de), Corse, 112.
-
-VÉRONE, 307.
-
-VERSAILLES, 21, 169, 208, 223, 230, 263.
-
-VESCOVATO, arr. de Bastia, chef-l. de cant., 10, 331.
-
-VIALE (Augustin), inquisiteur d'État, 289, 291.
-
--- (Augustin), représentant de Gênes à Florence, 125, 126, 127, 256,
-286, 288, 289, 290, 291, 292, 293, 294, 295, 296, 297, 298, 333.
-
-VICO, arr. d'Ajaccio, chef-l. de cant., 191, 192, 193, 194.
-
-VIENNE, capitale de l'Autriche, 8, 27, 32, 249, 252, 253, 256, 334, 335,
-337, 338, 341.
-
-VIGANEGO, consul de Gênes à Lisbonne, 145.
-
-VIGLIAWISCHI (Frédéric). Voir FRÉDÉRIC (Colonel).
-
-VILLALONGA (Don André), gouverneur du château Saint-Charles à Oran, 150.
-
-VILLAVECCHIA, ministre de Gênes à La Haye, 351, 352, 353, 354, 355, 356,
-357.
-
-VILLEFRANCHE, arr. de Nice, chef-l. de cant., 265, 302.
-
-VILLETTES, ministre anglais à Turin, 284, 302, 305, 309, 310, 312, 314,
-320, 324, 332.
-
-_Vinces_ (_Le_), navire, 268, 269, 270.
-
-VINCHELSEA (Milord), 321.
-
-VOLNEY, 6.
-
-VOLTAIRE, 2, 5, 28, 380.
-
-VOLTERRA, prov. de Pise, chef-l. de circond., 318.
-
-VOORNE (Île de), Pays-Bas, 28.
-
-
-W
-
-WACHTENDONCK (Général baron DE), 8, 12, 13, 156, 171, 217, 235, 253,
-255, 265.
-
-WALPOLE (Horace), 267, 268, 280, 281, 360, 363, 368, 369, 370, 371, 372,
-375, 376, 379, 380, 390.
-
--- (Robert), 267, 281.
-
--- (Lady), 281.
-
-WENDT (DE), écuyer de la duchesse d'Orléans, 19, 20.
-
-WESTMINSTER, 384.
-
-WESTPHALIE, prov. d'Allemagne, 2, 15, 17, 23, 188, 342, 374, 375.
-
-WICKMANNSHAUSEN (Capitaine), 188.
-
-WORT (Gaspard), 179, 180.
-
-WRIGHT, marchand d'huile à Londres, 378.
-
-WURTEMBERG (Royaume de), 179.
-
-WURTEMBERG (Prince Louis de), 9, 12, 32, 253.
-
-WYK-AAN-ZÉE (Hollande), 141, 142.
-
-
-Y
-
-YARMOUTH (Lady), 281, 364.
-
-YHARCE, 341.
-
-_Yong-Rombout_ (_Le_), navire, 159, 160, 161, 162, 164, 181, 270.
-
-
-Z
-
-ZÉLANDE, prov. des Pays-Bas, 131, 163.
-
-ZICAVO, prov. d'Ajaccio, chef-l. de cant., 85, 214, 215, 216.
-
-ZINZENDORF (Comte DE), chancelier de Charles VI, 27, 248. */
-
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-/*
-AVANT-PROPOS v
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-La Corse à l'arrivée de Théodore.--Révolutions.--Événements de
-1729.--Intervention allemande.--Le peuple corse attend un sauveur.
-
-La famille de Neuhoff.--Les parents de Théodore.--Sa jeunesse.--A la
-Cour de France.--Goertz, Alberoni et Ripperda.--Théodore en Hollande
-et en Italie.--Sa rencontre avec les prisonniers corses.--Il
-accepte d'être le sauveur.--Voyage et séjour à Tunis.--Il s'embarque
-pour la Corse. 1
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Débarquement du baron de Neuhoff à Aléria.--Il est proclamé roi de
-Corse.--Son couronnement.--Théodore Ier notifie son élévation à sa
-famille.--Opinions et inquiétudes des diplomates.--Le roi nomme les
-grands dignitaires de la Cour.--Jalousies et querelles des chefs
-corses.--Premières opérations contre les Génois.--Trahison de
-Luccioni.--Sa condamnation et son exécution. 41
-
-
-CHAPITRE III.
-
-Édit du Sénat de Gênes.--Réponse de Théodore.--Le roi dans le Nebbio
-et en Balagne.--Tribulations de Costa.--Frappe de la monnaie.
-
-Affaire de Monte-Maggiore.--Théodore devant Corte.--Il prend la ville
-sur ses généraux.--Assassinat de Fabiani.--Discours du roi à
-Venzolasca.
-
-Le ministre de Gênes en France.--Affaire Nayssen.--Les libelles
-satiriques à Gênes.--Le roi et la paysanne.
-
-Théodore a peur.--Départ pour Sartène.--Institution de l'_Ordre de
-la Délivrance_.--Lois nouvelles.--Le dernier mensonge.--La
-fuite.--Débarquement à Livourne. 79
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-La fuite de Théodore et les gazettes.--Séjour à Florence.--Jean-Gaston
-de Médicis et le roi de Corse.--Inquiétude des Génois.--Leurs
-démarches à Paris.--Passage de Théodore en France.
-
-Son arrivée en Hollande.--Son arrestation pour dettes.--Il est mis
-en liberté.
-
-Il monte une opération commerciale.--Ses commanditaires.--Il frète des
-navires.--Son voyage sur _La Demoiselle Agathe_.--Ses aventures à
-Lisbonne et à Oran.--Sa fuite en pleine mer.
-
-_La Demoiselle Agathe_ à Livourne.--Denis Richard.--Aventure
-tragique du _Yong-Rombout_.--Intrigues à Naples.--Protestation
-des Génois.--Réponse des États Généraux de Hollande.--Mort de Costa. 123
-
-
-CHAPITRE V.
-
-La république de Gênes est impuissante à réprimer la révolte en
-Corse.--Négociations avec la France.--Traité de Fontainebleau.--La
-mission de Pignon.--Expédition française.--Duplicité des
-Génois.--Théodore revient en Hollande.--Mathieu Drost.
-
-La réclame dans les gazettes de Hollande.--Nouvelle entreprise
-commerciale.--Enrôlement des colons.--La cargaison des
-navires.--Relâche à Malaga et Alicante.--La flotte de Théodore
-à Cagliari.--Arrivée en Corse.--Le roi malgré lui.--Exécution
-d'un traître.--Théodore s'en va.--Aventures de ses officiers.
-
-Arrivée de _L'Africain_ à Naples.--Le consul de Hollande.--Arrestation
-du capitaine Keelmann.--Théodore est arrêté et conduit à Gaëte.--Le
-gouvernement français et les États Généraux de Hollande.
-
-Mort de Boissieux.--Il est remplacé par le marquis de
-Maillebois.--Nouvelles instructions.--La guerre dans les
-montagnes.--Frédéric de Neuhoff.--Son odyssée. 167
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-Espions et traîtres.--L'envoyé de Gênes, Sorba et le lieutenant
-Guillaume.--Le chevalier de Champigny livre au gouvernement français
-la correspondance de sa mère.--Le docteur Spitzlaer et la
-police.--Sauveur Ginestra.--L'écriture de Théodore.--Son
-faux portrait.--Sa caricature.
-
-Le couvent de Rome.--La sœur Fonseca.--Son enthousiasme et son
-dévouement.--Sa correspondance avec Bigani.--Avec Lucas Boon.--Son
-homme de confiance: le chevalier Saint-Martin.--Les entrevues du
-chevalier avec le ministre de Gênes.--Il lui communique la
-correspondance de la religieuse.--Il lui propose «un bon
-coup».--Mort de la sœur Angélique-Cassandre Fonseca.
-
-François de Lorraine.--Il veut avoir la Corse.--Un concurrent à
-Théodore: le comte de Beaujeu.--Ses rapports avec François.--Les
-instructions du duc.--La _retirade_.--Beaujeu meurt en
-prison.--Intrigues des lieutenants de François.--Mort de
-l'empereur Charles VI. 219
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Théodore à Cologne.--Entretien secret avec le Grand-Commandeur de
-l'Ordre Teutonique.--Correspondance de Neuhoff avec son beau-frère
-Gomé-Delagrange.--Le roi de Corse veut traiter avec le roi de
-France.--Louis de Grœben.
-
-Théodore arrive en Méditerranée avec une escadre anglaise.--Horace
-Mann.--Le _Mystère_.--Le _Vinces_ en Corse.--Neuhoff en vue de son
-royaume.--Sa proclamation.--Il ne débarque pas.--L'affaire du
-_Saint-Isidore_.--Protestation des Génois.--Réponse du gouvernement
-anglais.
-
-Les entrevues secrètes de Mann avec Théodore.--Un diplomate
-ennuyé.--La Cour de Turin.-- Augustin Viale, résident génois
-en Toscane.--Mariani.--Les inquisiteurs de Gênes.--Ils décident
-de faire tuer Théodore.--Scrupules de Viale.--Ses propositions.--San
-Christofano.--La kabale de Pic de la Mirandole. 259
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-Théodore en Toscane.--Il veut entamer des négociations avec la cour
-de Turin.--Ses lettres à d'Ormea.--Dominique Rivarola.--Mann joue
-double jeu.--Rivarola traite avec le gouvernement sarde.--L'expédition
-de Corse décidée.
-
-Théodore touche une forte somme.--D'où vient l'argent?--Le comte de
-la Vague.--Rivarola prépare l'expédition.--Théodore proteste.
-
-Neuhoff veut s'embarquer pour la Corse.--Mann empêche ce
-départ.--Proclamation du roi de Sardaigne.--L'escadre
-anglaise devant Bastia.--Bombardement.--Rivarola sous les murs de
-Bastia.--Capitulation de la ville.--Les Anglais renoncent à
-l'entreprise sur la Corse.
-
-Le roi de Sardaigne et Théodore.--Dénûment du roi de Corse.--La Cour
-de Vienne songe à Neuhoff.--Le projet est abandonné.--Théodore est
-expulsé de Toscane 301
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-Théodore en Hollande et en Allemagne.--Il ne veut pas abdiquer.--Ses
-griefs contre les Corses.--Le récit de Mouvet.--Le moine et le
-diplomate.
-
-Le roi de Corse arrive à Londres.--Démarches du ministre de
-Gênes.--Théodore est reçu dans la haute société.--Une soirée.--Neuhoff
-est arrêté pour dettes.--Il reçoit des visiteurs.--Un spectacle
-attrayant.--Les _Ténèbres de Corse_.
-
-Des membres de la Chambre des Communes vont voir Théodore en
-prison.--Un article de journal.--L'acteur Garrick et le _Roi
-Lear_.--Théodore recouvre la liberté.--Il abandonne le royaume de
-Corse à ses créanciers.--On le remet en prison.--Il en sort
-définitivement.--Le roi et l'ouvrier.--Mort de Théodore.--Le
-marchand d'huile.--Épitaphe.--Un opéra-bouffe. 345
-
-
-APPENDICES:
-
-I.--Note sur le colonel Frédéric qui prétendait être le fils de
-Théodore de Neuhoff. 383
-
-II.--Note sur des pamphlets concernant le baron de Neuhoff. 388
-
-PIÈCES JUSTIFICATIVES 393
-
-TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS 431
-
-
-
-
-ERRATA
-
-
-Page 130, ligne 19, _au lieu de_: les dames Cassandre et Angélique
- Fonseca,
- _lire_: les dames Angélique-Cassandre et Françoise
- Constance Fonseca.
- » 252, » 7, _au lieu de_: Giucciardi, _lire_: Guicciardi.
- » 253, » 5, _au lieu de_: Giucciardi, _lire_: Guicciardi.
- » 375, » 13, _au lieu de_: vingt-huitième année de George II,
- _lire_: vingt-huitième année du règne de George II.
- » 383, titre, ligne 2, _au lieu de_: qui pétendait, _lire_: qui
- prétendait.
- » 384, ligne 9, _au lieu de_: ce débarrasser, _lire_: se débarrasser.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Théodore de Neuhoff, by
-André Joseph Ghislain Le Glay
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉODORE DE NEUHOFF ***
-
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