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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Théodore de Neuhoff - Roi de Corse - -Author: André Joseph Ghislain Le Glay - -Release Date: December 12, 2017 [EBook #56173] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Thanks to Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉODORE DE NEUHOFF *** - - - - - - - - - - - - - - - -MÉMOIRES ET DOCUMENTS HISTORIQUES PUBLIÉS PAR ORDRE DE S. A. S. LE -PRINCE ALBERT Ier DE MONACO - - -THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE - -PAR - -ANDRÉ LE GLAY - -_Ouvrage couronné par l'Académie française._ - -[Illustration] - -MONACO IMPRIMERIE DE MONACO Place de la Visitation PARIS LIBRAIRIE -ALPHONSE PICARD 82, rue Bonaparte 1907 - - -[Illustration] Portrait de THÉODORE DE NEUHOFF. D'après une gravure du -Cabinet des Estampes à la Bibliothèque Nationale de Paris. - - - - - COLLECTION - DE - MÉMOIRES ET DOCUMENTS HISTORIQUES - - PUBLIÉS - - PAR ORDRE DE S. A. S. LE PRINCE ALBERT Ier - - PRINCE SOUVERAIN DE MONACO - - - - - -THÉODORE DE NEUHOFF -ROI DE CORSE - -PAR - -ANDRÉ LE GLAY - - -MONACO -IMPRIMERIE DE MONACO -Place de la Visitation - -PARIS -LIBRAIRIE ALPHONSE PICARD ET FILS -82, rue Bonaparte - -1907 - - - - - -AVANT-PROPOS - - -Théodore de Neuhoff n'est pas un aventurier de haute envergure. Les -combinaisons qu'il élabore dénotent un homme plus porté à l'intrigue -qu'à l'action. Il a de l'imagination; il est ambitieux; il ne voit les -choses que par en dessous. Il est insinuant; son intelligence est vive, -mais fausse. La bravoure lui manque. Ses plans ont pour base le mensonge -et s'écroulent. Il n'a pas l'énergie nécessaire pour les faire réussir. -Il se fait proclamer roi de Corse par les insulaires mécontents en leur -faisant des promesses; seulement il ne sait pas maintenir la couronne -sur sa tête. Il monte une affaire commerciale avec sa royauté. Prudent à -l'excès, il fuit quand il faut agir. Il se déguise et se cache. Il a -toujours la plume à la main, jamais l'épée. Il conspire: il se faufile -auprès de hauts personnages; on se sert de lui pour des entreprises -louches; tous les projets avortent. Il est l'homme des antichambres et -des cabinets secrets et non des champs de bataille. Quand il faudrait se -battre, il négocie. Il sait faire de belles phrases, mais pas le beau -geste qui en impose. - -Né dans les dernières années du XVIIe siècle, Théodore de Neuhoff a fait -ses premières armes à la cour du Régent. Il a été employé par Goertz, -par Alberoni et par Ripperda. Il a bien la mentalité des aventuriers du -XVIIIe siècle, aptes à toutes les besognes, ayant le cerveau toujours en -ébullition, mal équilibré. Ce sont les courtiers marrons de la -diplomatie occulte qui se fait dans les pièces intimes des princes, en -dehors des bureaux officiels. Ils ont des plans ingénieux ou -extravagants, toujours dénués de scrupules. Ils se font écouter; on se -sert d'eux, on les paye, puis on les rejette. Cette diplomatie -s'enchevêtre dans un réseau des négociations obscures et de -compromissions. - -L'histoire de Théodore de Neuhoff n'offrirait par elle-même qu'un -médiocre intérêt, si elle ne montrait aussi un côté curieux des mœurs -politiques et diplomatiques du XVIIIe siècle. - -J'ai essayé de faire revivre la véritable figure de cet aventurier et de -retracer le tableau des intrigues qui se nouèrent autour de son équipée, -d'après des documents dont un grand nombre sont inédits et que leur -source permet de regarder comme véridiques. Ils sont, pour la plupart, -tirés des archives du Ministère des affaires étrangères et des archives -d'État de Gênes et de Turin. - -A Paris, les correspondances de Gênes, de Corse, de Florence, de Naples, -de Rome, de Hollande, d'Angleterre et de Cologne m'ont fourni des -renseignements définitifs et complets sur les aventures et les menées de -Neuhoff en ces différents pays. Les dépêches des représentants de la -France auprès des divers gouvernements nous indiquent les inquiétudes -que souleva son débarquement en Corse. Elles nous font assister aux -négociations qui se poursuivirent entre Gênes et Versailles pour la -première expédition française en Corse. C'est, en quelque sorte, la -genèse de l'annexion de l'île à la France. - -Les documents puisés à Gênes m'ont permis, non seulement de contrôler -les pièces françaises, mais aussi de suivre tous les mouvements de la -diplomatie génoise en cette affaire, mouvements tortueux et sombres, -parfois dramatiques, souvent amusants. La volumineuse correspondance -interceptée par les agents génois dévoile les marchés honteux proposés -par les fripons qui gravitaient autour de Neuhoff; elle met à nu les -ambitions malsaines que fit naître cette aventure. Les décisions prises -par les inquisiteurs d'État, par les différents conseils qui -s'occupaient des affaires de Corse précisent les sanctions données aux -offres faites à la république pour livrer les secrets de Théodore ou -pour le tuer. - -J'ai trouvé aux archives d'État de Turin, classée sous ce titre: _Carte -diverse relative al regno di Teodoro Neuhoff in Corsica_, la -correspondance autographe des principaux chefs insulaires et ministres -du roi de Corse pendant son règne éphémère. Cette correspondance est -entièrement inédite. A Turin également, figure une relation de -l'arrestation de Théodore de Neuhoff en Hollande. Les cartons _Levata -truppe straniere_; _Lettere ministri Toscana_ contiennent les pièces -concernant les offres de service faites par l'aventurier au gouvernement -sarde et toutes les négociations qui se nouèrent à cette occasion. - -Ce qu'on pourrait appeler la _Geste du roi Théodore en Corse_, fut -écrite par un témoin de sa vie, Sébastien Costa, qui fut son plus intime -confident et son grand chancelier. Un historien, M. Théodore J. Bent, a -traduit en anglais et publié dans _The historical review_[1], des -extraits du journal de Costa; il en avait pris connaissance à Bastia -sur le manuscrit original qui se trouve en la possession d'une famille -descendant du fidèle partisan de Neuhoff. - - [1] Numéro du mois de janvier 1886. - -La Société des sciences historiques et naturelles de la Corse qui, sous -l'intelligente direction de M. l'abbé Letteron, a réuni tant de -documents intéressants pour l'histoire de l'île, n'a pas, -malheureusement, publié ce document si important. Je suis donc contraint -d'emprunter à la version de M. Théodore J. Bent les citations que je -fais de ce récit, dont l'authenticité et la véracité n'ont jamais été -mises en doute, que je sache. - -Les _Mémoires de Rostini_, traduits et publiés par M. l'abbé Letteron -(Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la -Corse), confirment bien des faits contenus dans les extraits du journal -de Costa donnés par l'historien anglais. J'y ai puisé en outre des -renseignements utiles et quelques détails curieux. - -M. l'abbé Letteron a publié, également dans le même Bulletin, deux -recueils qui m'ont grandement servi. Le premier: _Correspondance des -agents de France à Gênes avec le ministère_ depuis le commencement de -l'année 1730 jusqu'à la fin de 1741. Le second: _Pièces et documents -divers pour servir à l'histoire de la Corse pendant les années -1737-1739_, est tiré de la Correspondance de Corse aux archives du -Ministère des affaires étrangères et des archives du ministère de la -guerre. - -Je citerai encore parmi les publications de la Société des sciences -historiques et naturelles de la Corse que j'ai consultées: _les Mémoires -du Père Bonfiglio Guelfucci_, dont le texte a été revu par MM. P.-L. -Lucciana, et _Théodore Ier, roi de Corse_, de Varnhagen, traduit de -l'allemand par M. Pierre Farinole. Ce dernier ouvrage, un peu trop -partial, contient des faits qu'il ne faut accepter qu'avec réserve. - -J'ai complètement laissé de côté les _Mémoires pour servir à l'histoire -de Corse_, publiés à Londres en 1768 par le colonel Frédéric, qui disait -être le fils de Théodore de Neuhoff. Les historiens qui, de nos jours, -se sont occupés de l'aventurier ont trop facilement accepté les dires de -cet individu; Frédéric ne fut sans doute jamais colonel, mais ce qu'il y -a de bien certain c'est qu'il n'était pas le fils du roi de Corse. Je -donne dans l'appendice une note sur ce personnage, en révélant sa -véritable identité, d'après des documents tirés des archives d'État de -Gênes. - -Un livre publié à La Haye en 1738, c'est-à-dire deux ans après le -débarquement du baron de Neuhoff en Corse, sous le titre: _Histoire des -révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le -trône de cet État, tirée des mémoires tant secrets que publics_, -contient des détails dont j'ai pu contrôler la véracité au moyen des -rapports français et génois. L'ouvrage de Jaussin, apothicaire de -l'armée française d'expédition, intitulé: _Mémoires historiques -militaires et politiques sur les principaux événements arrivés dans -l'île et royaume de Corse depuis le commencement de l'année 1738 jusques -à la fin de l'année 1741_ (Lausanne, 1758), peut être consulté avec -fruit, non seulement en ce qui concerne l'expédition française en 1738, -mais aussi sur quelques-unes des intrigues de Théodore. - -Je citerai encore parmi les ouvrages du XVIIIe siècle qui traitent de -l'histoire de la Corse: un livre publié à Londres en 1743 intitulé: _The -history of Theodore I, king of Corsica_.... et qui contient des -particularités intéressantes et très vraisemblables sur les antécédents -de Théodore de Neuhoff; l'_Histoire des révolutions de Corse_, par -l'abbé de Germanes (Paris, 1776); l'_Histoire de l'isle de Corse_, par -Pommereul (Berne, 1779); _Istoria del regno di Corsica_, par Cambiagi -(1771); l'_Histoire de l'île de Corse_, éditée à Nancy en 1749 et -attribuée à François-Antoine Chevrier. Le livre de Bosswel, _An account -of Corsica_, paru à Londres en 1768 et traduit en italien sous le titre -_Relazione della Corsica_, renferme peu de détails sur l'aventurier. - -D'autres ouvrages de la même époque, sur la Corse, rapportent des faits -identiques, mais qui demandent à être sérieusement contrôlés. Le nombre -de ces livres, dont quelques-uns sont rédigés en forme de pamphlet, -permet d'affirmer que l'aventure du baron de Neuhoff intéressa ou amusa -ses contemporains. Tout en ne négligeant pas les manifestations de -l'opinion publique sous leurs diverses formes, je me suis principalement -attaché à rechercher la vérité parfois un peu embrouillée, en m'appuyant -sur les documents d'archives. Il y a, en effet, à côté des intrigues du -personnage, divers épisodes d'histoire diplomatique qu'il était -intéressant de mettre au jour. - -M. Antonio Battistella, dans son livre _Ritagli e scampoli_ (Voghera, -1890), a consacré une étude bien documentée sur Théodore de Neuhoff: _Re -Teodoro di Corsica_. Ce travail, un peu restreint, a été fait -principalement d'après des papiers des archives de Gênes. Mais cet -historien n'a pas consulté tous les dossiers, d'ailleurs très nombreux, -qui se trouvent à Gênes. - -L'ouvrage de M. Percy Fitzgerald: _Theodore of Corsica_, m'a fourni des -renseignements précieux sur les dernières années du baron de Neuhoff à -Londres. - -L'étude de M. Giuseppe Roberti: _Carlo-Emmanuelle III_ _e la Corsica al -tempo della guerra di successione austriaca_, m'a donné d'utiles -indications sur les intrigues de l'aventurier à la cour de Sardaigne; -j'ai pu compléter le tableau avec les documents des archives d'État de -Turin. - -Quelques notices, forcément très succinctes sur le même individu, ont -paru dans diverses publications périodiques. L'article le plus récent -est dû à M. Paul Gaulot (_Un Roi de Corse au XVIIIe siècle._ Supplément -littéraire du _Figaro_, du 17 novembre 1906). - -Quelques reproductions de gravures: portraits ou pamphlets, un -fac-similé d'écriture, une planche de monnaies d'après des moulages, -complètent les documents que j'ai pu recueillir sur Théodore de Neuhoff. - - -S. A. S. le Prince Albert Ier de Monaco a daigné accueillir cet ouvrage -pour inaugurer la nouvelle _Collection de mémoires et documents publiés -par Son ordre_. Je souhaiterais que cette étude ne fût pas jugée trop -indigne de cet honneur. Je prie Son Altesse Sérénissime de vouloir bien -agréer l'hommage de ma plus respectueuse gratitude. - -Mon ami, M. Gustave Saige, le regretté conservateur des archives du -Palais de Monaco, a été enlevé avant d'avoir vu l'achèvement -typographique de ce livre qu'il avait présenté au Prince. M. Saige fut -pour moi, non seulement un ami affectueux, mais encore un guide sûr et -éclairé. C'est avec un profond serrement de cœur que je donne ici à sa -mémoire pieusement conservée, le souvenir ému de ma reconnaissance. - -J'ai trouvé auprès de son successeur, M. L.-H. Labande, le plus amical -accueil. Il a dirigé la plus grande partie de l'impression de cet -ouvrage auquel il a pris un bienveillant intérêt. Je suis heureux de lui -dire ici combien j'ai été touché de ses attentions et de ses conseils. - -M. Louis Farges, chef de la section historique au Ministère des affaires -étrangères, a guidé mes recherches avec une cordiale obligeance. Il a -droit à ma reconnaissance et je ne saurais manquer à l'agréable devoir -de la lui témoigner. - -J'ai rencontré auprès de MM. les directeurs des archives d'État de Gênes -et de Turin, et de leurs attachés, une complaisance qui a singulièrement -facilité ma tâche. Qu'ils me permettent de leur exprimer tous mes -remerciements. - - - - -THÉODORE DE NEUHOFF - -ROI DE CORSE - - - - -CHAPITRE PREMIER - - La Corse à l'arrivée de Théodore.--Révolutions.--Evénements de - 1729.--Intervention allemande.--Le peuple corse attend un sauveur. - - La famille de Neuhoff.--Les parents de Théodore.--Sa jeunesse.--A - la Cour de France.--Goertz, Alberoni et Ripperda.--Théodore en - Hollande et en Italie.--Sa rencontre avec les prisonniers - corses.--Il accepte d'être le sauveur.--Voyage et séjour à - Tunis.--Il s'embarque pour la Corse. - - -Le 12 mars 1736, un navire battant pavillon anglais jetait l'ancre -devant Aléria, sur la côte orientale de la Corse. Un homme en descendit -dans un accoutrement bizarre, qui faisait songer au costume de -mamamouchi dont M. Jourdain est affublé dans le _Bourgeois gentilhomme_. - -Les informations des gazettes, les rapports que la Sérénissime -République de Gênes, souveraine de la Corse, reçut de ses espions, -donnèrent du mystérieux passager un signalement uniforme et exact. On -variait un peu au sujet de l'habit, variantes sans importance, une -question de nuance, tout au plus, et de coupe. Les uns l'habillaient «à -la turque»; d'autres «à la persane»; pour un certain nombre, il était -vêtu «à la franque», c'est-à-dire à la façon des chrétiens vivant dans -les États du Grand Seigneur. - -Le déguisement eut du succès; le mystère appela l'attention. L'homme -devait être de ces gens qui s'entendent à emboucher les trompettes de la -Renommée,--comme on disait alors,--à manier la réclame, dirions-nous -aujourd'hui. - -Les salves, dont ce turc de contrebande entoura son débarquement fait en -fraude, firent résonner des échos plus lointains que ceux des maquis -d'Aléria. Tout auprès, à San Pellegrino, il y avait un fort génois dont -la garnison ne bougea pas. - -Bastia, centre de la domination génoise, fut dans la terreur; Gênes, -elle-même, trembla. La Sérénissime République crut que l'homme d'Aléria -allait lui ravir la Corse. - -On ne tarda pas à savoir que cet oriental était tout simplement un baron -de la Westphalie, Théodore de Neuhoff. - -L'histoire a conservé son nom et le souvenir de sa personnalité falote, -indécise et remuante. Voltaire lui a consacré une page dans _Candide_; -elle est classique: à Venise, dans une auberge, au moment du carnaval, -quelques rois en exil racontent leurs malheurs, et Théodore, le plus -piteux de tous, reçoit l'aumône de Candide. L'élève de Pangloss aurait -eu les meilleures raisons du monde pour secourir Neuhoff, car c'était -son compatriote. - -Le sarcasme de Voltaire est ce qui a le plus fait revivre le nom de -Théodore, mais à la façon d'une belle caricature. - -N'en déplaise au grand écrivain, il n'y avait pas là seulement matière à -simple plaisanterie. Les conjonctures qui avaient permis à une pareille -entreprise de se produire, pouvaient seules expliquer comment une aussi -extraordinaire équipée avait pu dégénérer en un gros événement -politique. Et cette observation se justifie puisque nous allons voir la -diplomatie des principales puissances européennes, celles -qu'intéressaient la domination de la Méditerranée et l'influence -politique ou commerciale dans le Midi de l'Europe, prendre sérieusement -position à propos d'un incident d'apparence si ridicule, après coup, aux -yeux de Voltaire. - - -I - -Au moment du débarquement théâtral du baron de Neuhoff sur la plage -d'Aléria, la Corse subissait cette suite ininterrompue de révolutions, -de conquêtes et de luttes qui, depuis des siècles, caractérisait sa -destinée. - -La prophétie légendaire rapportée par Giovanni della Grossa s'était -réalisée: - -Le vieux chroniqueur corse raconte qu'en l'an mil, lorsque le comte -Arrigo, surnommé _il bel Messere_, périt assassiné avec ses sept fils, -une voix se fit entendre dans toute l'île: - - «_E morto il conte Arrigo, Bel Messere,_ «_E Corsica sarà di male in - peggio._ - -«Il est mort le comte Arrigo, le beau Messire--et la Corse ira de mal en -pis[2]». - - [2] Chronique de Giovanni della Grossa, publiée par la Société - des Sciences historiques et naturelles de la Corse. Traduction de - M. l'abbé Letteron.--Bastia, 1888, _Histoire de la Corse_, t. I, - p. 122. - -La Corse, en effet, changea souvent de maîtres, mais elle ne trouva -jamais la paix. Tour à tour, elle avait appartenu au Saint-Siège, à -Pise, à Gênes, à la Maison de Saint-Georges, puis de nouveau à Gênes. La -haine entre les deux peuples avait grandi de siècle en siècle. Les -révoltes se renouvelaient; suivies de représailles implacables. - -L'année 1729 marqua la recrudescence de cette hostilité, le point de -cristallisation, en quelque sorte, qui devait modifier complètement -l'état politique de ce petit peuple. Près de quarante ans devaient -s'écouler avant que l'annexion française ne vînt fixer cet état et lui -donner un commencement de paix civile. Il semblerait alors que le destin -se plaise à sceller l'incorporation de la Corse à la France par la -naissance de Bonaparte. - -Alfieri a dit que cette époque de luttes, qui va de 1729 à 1768, était -l'Iliade de la Corse. Il y a là une de ces exagérations qui sonnent faux -pour quiconque étudie impartialement les événements. La discorde fut -obstinée, mais, du côté des Corses, comme du côté des Génois, on y -chercherait vainement quelque grandeur. - -Ce soulèvement de 1729, qui aurait dû anéantir l'un des deux peuples, ne -ruina pas la Corse parce qu'elle n'avait pas de quoi être ruinée, mais -il plongea l'île dans cet état de détresse où tout changement vaut mieux -que ce qui existe. A ces moments, une nation appelle le sauveur, aspire -à l'inconnu; elle attend le miracle. Au commencement du XVIIIe siècle, -la Corse en était à cette époque d'attente messianique, comme la Judée -au temps des Macchabées et la France avant les voix de Jeanne d'Arc. - -Il y avait une absolue incompatibilité d'humeur entre les Corses et les -Génois. La Sérénissime République était, avant tout, une vaste maison de -commerce; elle ne gouvernait pas la Corse, elle l'exploitait. - -Les gouverneurs que Gênes envoyait dans l'île, avec un mandat de deux -ans seulement, étaient généralement des nobles ruinés, qui ne voyaient -dans leurs fonctions qu'un moyen de refaire leur fortune. Il fallait -agir rapidement avant l'arrivée d'un successeur pressé, lui aussi; «des -ministres de rapine», dit un prêtre corse, Bonfiglio Guelfucci, dans ses -mémoires. - -C'est pourquoi au commencement du XVIIIe siècle, l'île était peu peuplée -et tout le pays «ne présentait qu'un horrible aspect de marais, de bois -et de forêts impénétrables dans les meilleurs terrains et les plus -féconds.» Les insulaires ignoraient tout en fait d'art et jusqu'aux -métiers les plus vulgaires et les plus utiles[3]. - - [3] _Mémoires du Père Bonfiglio Guelfucci de Belgodère_, publiés - par la Société des Sciences historiques et naturelles de la - Corse, p. 4.--Bastia, 1882. - -La république craignait de voir la Corse devenir trop puissante si elle -favorisait dans l'île le développement intellectuel et le goût de -l'industrie; aussi l'écrasait-elle sous sa tyrannie fiscale, la plus -insupportable de toutes. - -Un commissaire général qui avait les pleins pouvoirs du Sénat, des -collecteurs de tailles chargés de percevoir des impôts, dont la plus -grande partie n'arrivait pas dans ses caisses, enfin des barigels et des -sbires pour lui faire des rapports de police, tels étaient les éléments -au moyen desquels la république prétendait gouverner la Corse. -L'arbitraire seul régnait. Les Génois tenaient leurs sujets pour des -barbares indignes d'avoir des lois raisonnables et justes comme les -autres peuples. - -Sous l'administration génoise aucun travail ne fut entrepris pour le -bien-être des insulaires. Des routes furent faites seulement dans l'île -par les Français quand ils y vinrent[4]. - - [4] Pommereul, _Histoire de l'isle de Corse. Description abrégée - de l'île de Corse_, t. I, p. 92.--Berne, 1779. - -Les gouverneurs génois ne cherchaient pas à avoir le moindre contact -avec les insulaires pour connaître leurs besoins et leurs aspirations. -La citadelle de Bastia renfermait tout ce qui formait leur gouvernement, -et le château, résidence du commissaire général, était lui-même enclavé -dans un retranchement de la citadelle[5]. - - [5] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 81. - -Ce triple camp retranché, au milieu duquel s'abrite le gouverneur, -symbolise bien l'administration génoise en Corse, se résumant en trois -mots: arbitraire, méfiance, exactions. - -On peut s'étonner, avec Voltaire, de voir que les Corses n'arrivaient -pas à secouer un joug qui leur était odieux. «C'était plutôt aux Corses -à conquérir Pise et Gênes, qu'à Gênes et Pise de subjuguer les Corses, -car ces insulaires étaient plus robustes et plus braves que leurs -dominateurs; ils n'avaient rien à perdre; une république de guerriers -pauvres et féroces devait vaincre aisément des marchands de Ligurie, -par la même raison que les Huns, les Goths, les Hérules, les Vandales -qui n'avaient que du fer, avaient subjugué les nations qui possédaient -l'or. Mais les Corses ayant toujours été désunis et sans discipline, -partagés en factions mortellement ennemies, furent toujours subjugués -par leur faute[6]». - - [6] Voltaire, t. XXV. _Précis du siècle de Louis XV._--De la - Corse, ch. XL, p. 452.--Ed. de 1785. - -Les Corses, en effet, ne sont pas sans avoir quelques vertus; ils sont -sobres et courageux, ils pratiquent l'hospitalité et ont l'amour du sol -natal; mais ils ont, comme peuple, de terribles défauts. Les questions -de personnalité priment chez eux les questions de principes. «Le peuple -corse, écrivait Volney, ne conçoit pas l'idée abstraite d'un principe.» - -Tout était--et restera longtemps--chez eux subordonné aux intérêts -particuliers de quelques petites collectivités remuantes. Ils forment -des clans qui se jalousent. Ce sont autant de partis politiques qui -rivaliseront d'influence et en viendront souvent aux mains pour exercer -quelques menues suprématies locales. De longues et sanglantes -dissensions éclatent pour des causes futiles entre les familles -dirigeantes. La clientèle la plus nombreuse ou la plus agissante donne -la victoire, et les vaincus ne songent qu'à la revanche. - -Gênes laisse faire. Au lieu d'apaiser ces querelles, elle les attise; -pour mauvais et impolitiques qu'ils soient, la république a des -principes et elle s'y tient. - -Napoléon, en 1796, écrivait, en parlant de la république de Gênes: «Elle -a plus de génie et de force que l'on ne croit.» Les Génois, en effet, -ont déployé une farouche énergie lorsqu'il s'est agi, en 1746, de -chasser les Autrichiens de leur territoire; mais ils ne se sont jamais -donnés la peine d'établir, en Corse, un gouvernement raisonnable destiné -à prévenir les révoltes, plutôt qu'à les réprimer, à protéger les -insulaires contre eux-mêmes, au lieu d'entretenir les inimitiés. - -La république considérait la Corse comme une province de maigre rapport, -et elle était trop avare pour s'engager dans une voie civilisatrice qui -lui aurait coûté très cher sans rémunération immédiate. C'est cette -avarice qui la perdra ou qui, du moins, lui fera perdre la Corse. - -Quels titres avait-elle à la possession de cette île? La question serait -peut-être oiseuse, même aujourd'hui, où, en fait d'occupation -territoriale, toute possession vaut titre. Mais les Corses contestaient -ces titres avec une âpreté qui ne se contredira jamais pendant des -siècles. Peut-être ici verrait-on poindre un principe chez eux, principe -d'une persistance telle qu'il constituerait toute l'éthique de leurs -rébellions. Ce serait, alors, l'éternel honneur des Corses d'avoir les -premiers revendiqué le droit qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes. -Malheureusement leur incurable esprit de parti empêcha ce principe, qui -était une belle force, de produire un résultat. - -Nous voyons, en effet, les Corses s'offrir tour à tour aux États dont le -crédit et l'importance en Europe paraissent devoir leur procurer le plus -d'éclat et de bénéfice, mais toujours à l'instigation de quelques -intérêts particuliers, pour suivre le parti qui, dans le moment, domine. -Offre purement platonique, d'ailleurs, et généralement sans écho! - -A la suite de la grande révolution de 1729[7], la république de Gênes, -ne pouvant maîtriser ses sujets, entama des négociations auprès de -l'Empereur pour avoir des secours en munitions et en soldats. Les Génois -insinuèrent à Charles VI que l'Espagne et la France soutenaient les -rebelles, en lui procurant l'une des vaisseaux, l'autre des troupes[8]. -L'insinuation porta ses fruits. L'Empereur avait tout intérêt à fermer -les portes de l'Italie aux Espagnols et aux Français. Il promit à la -république les secours nécessaires pour rétablir la paix en Corse[9]. - - [7] Voir pour toute la période qui suit la révolution de 1729: - _La Correspondance des agents de France à Gênes avec le Ministère - (ann. 1730 et suiv.)_ tirée des archives du Ministère des - affaires étrangères et publiée par M. l'abbé Letteron... Bulletin - de la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse. - Bastia, 1902. - - [8] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 169. - - [9] Abbé de Germanes, _Histoire des Révolutions de - Corse_.--Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 167.--Cambiagi, _Istoria - del Regno di Corsica_, t. III, p. 30.--_Histoire des Révolutions - de l'isle de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône - de cet État_ (Anonyme), p. 151.--_Mémoires du Père Bonfiglio - Guelfucci._--Accinelli, _Compendio delle storie di Genova_, t. - II, p. 38.--Gênes, 1851. - -Quelques régiments impériaux se trouvaient disponibles en Lombardie. -Charles VI proposa à Gênes de lui fournir huit mille hommes de troupes. -Par mesure d'économie, le Sénat n'en accepta que quatre mille[10]. - - [10] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 30.--_Histoire des - Révolutions de l'isle de Corse_, _op. cit._, p. 151. - -Ces troupes débarquèrent à Bastia le 10 août 1731, sous le commandement -du général baron de Wachtendonck[11]. - - [11] La république payait à l'Empereur, pour ces troupes, 30,000 - florins par mois et 100 écus pour chaque homme mort, disparu ou - déserteur. - -Les rebelles furent obligés de lever le siège de Bastia, et tous leurs -dépôts, situés aux environs de la ville, furent brûlés. Les chefs de la -révolte adoptèrent alors le vieux plan de campagne de Sampiero, lorsque -celui-ci, deux siècles auparavant, avait entamé une lutte gigantesque -contre les Génois. Ce plan consistait à ramener la guerre dans -l'intérieur de l'île et à décimer le corps d'occupation par une série de -combats d'embuscade à laquelle se prêtait cette région montagneuse. Les -Allemands et les Génois subirent ainsi, sur différents points de l'île, -des échecs, qui leur occasionnèrent des pertes considérables[12]. - - [12] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 31.--Pommereul, _op. cit._, - t. I, p. 177.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 27. - -La république de Gênes dut faire des sacrifices; elle prit tout l'argent -déposé dans la banque de Saint-Georges, établit des taxes et vendit des -titres de noblesse[13]. Puis elle demanda à Vienne de nouveaux secours. -Ceux-ci, se montant à six mille hommes environ, débarquèrent au -commencement d'avril 1732 sur les côtes de la Balagne, sous les ordres -du prince Louis de Wurtemberg. Ce dernier--suivant les instructions de -l'Empereur--devait employer tous les moyens de conciliation avant de -combattre les insulaires; mais il se heurta à l'énergique entêtement -corse. La nation ne voulait pas désarmer; les négociations échouèrent. -Le prince envoya son lieutenant, le comte de Schmetaw, occuper le Nebbio -avec cinq mille hommes[14]. - - [13] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 39. - - [14] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 41.--Pommereul, _op cit._, - t. I, p. 182.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 29.--De - Germanes, _op. cit._ - -Les Corses remportèrent quelques petits succès sur les troupes -allemandes, mais celles-ci, reprenant bientôt l'avantage, harcelèrent -les rebelles jusque dans leurs montagnes[15]. Le prince de Wurtemberg -fit alors publier un édit pour offrir aux Corses la paix reposant sur la -médiation impériale et sur une amnistie générale accordée par la -république[16]. - - [15] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 184.--De Germanes, _op. - cit._ - - [16] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 44.--Pommereul, _op. cit._, - t. I, p. 184.--De Germanes, _op. cit._--Bonfiglio Guelfucci, _op. - cit._, p. 30.--D'après Cambiagi et Guelfucci, l'édit du prince de - Wurtemberg porterait la date du 1er mai 1732. - -Louis Giafferi et André Ceccaldi, deux des principaux parmi les chefs, -se présentèrent devant le prince. Ils étaient disposés à traiter. Il fut -décidé que des délégués allemands, génois et corses se réuniraient à -Corte pour discuter les bases de la paix. Ce congrès, sous la présidence -du prince de Wurtemberg, s'ouvrit le 8 mai 1732. Ses délibérations -durèrent plusieurs jours; l'évêque d'Aleria, Mgr Mari, assistait aux -séances, et, de part et d'autre, on échangea de longs discours[17]. -Celui que prononça le corse Giafferi se terminait par ces belles -paroles: «L'exemple des peuples de Corse doit apprendre aux souverains à -ne point opprimer leurs sujets, mais à se souvenir que, partageant avec -eux la qualité d'hommes mortels, ils sont originairement égaux; la -distinction où le sort les a placés n'est point vaine; les souverains -sont élevés au-dessus des peuples par la force des lois, mais ils -doivent s'y soutenir par des sentiments de justice et d'humanité; la -modération est leur plus fort appui, la tyrannie, la chose la plus -contraire à leurs intérêts; et, en voulant trop étendre leur autorité, -ils vont toujours à leur ruine[18]». - - [17] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 45.--D'après Cambiagi, les - délégués de l'Empereur étaient, outre le prince de Wurtemberg, - président, le prince de Culmback, le prince de Waldeck, le baron - de Wachtendonck et le comte de Ligneville; pour Gênes: Camille - Doria, François Grimaldi et Paul Baptiste Rivarola; pour la - Corse: Louis Giafferi, André Ceccaldi, Simon Raffaelli, Charles - Alessandrini et Evariste Piccioli. - - [18] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 45.--Pommereul, _op. cit._, - t. I, p. 185.--De Germanes, _op. cit._ - -Le discours de Giafferi, nouveau _paysan du Danube_, fit une certaine -impression dans l'assemblée, sauf cependant sur les délégués génois qui -ne devaient pas comprendre ce langage. - -Pour terminer ses travaux, le congrès élabora un traité dont l'exécution -était placée sous la garantie de l'Empereur. Une chambre de justice, -établie à Bastia, serait appelée à discuter et à trancher tous les -différends survenant entre les Corses et les Génois. Les insulaires -devaient, en outre, remettre au Sénat tous les papiers qu'ils -possédaient et cachaient à Vescovato[19]. - - [19] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 46.--Pommereul, _op. cit._, - t. I, p. 186.--De Germanes, _op. cit._ - -Les travaux du congrès se terminèrent à quatre heures du matin. Un grand -banquet suivit[20]. L'empereur rappela ses troupes, le prince de -Wurtemberg fit une entrée triomphale à Gênes, où le Sénat lui offrit de -riches présents[21]. On pouvait croire l'île désormais pacifiée, mais -comme le dit Accinelli, le chroniqueur génois, «le feu de la rébellion -n'était qu'enterré sous les cendres des 30 millions que la république -avait dépensés[22]». - - [20] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 51. - - [21] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 188.--Cambiagi, _op. cit._, - t. III, p. 51.--Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43.--Bonfiglio - Guelfucci, _op. cit._, p. 32. - - [22] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43. - -Le Sénat tenait beaucoup à avoir les papiers des rebelles, car il -espérait y trouver des documents prouvant la complicité de quelques -génois dans les révolutions de l'île. Le major Gentile et le riche -banquier Lanfranchi, tous deux sujets de Gênes, avaient, en effet, des -liaisons et des rapports suspects avec les rebelles[23]. - - [23] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 187.--De Germanes, _op. - cit._ - -Raffaelli, à qui certains auteurs du temps donnent le titre de marquis, -était le dépositaire de tous les papiers des mécontents. Il crut prudent -de ne tenir aucun compte de la promesse d'amnistie générale faite par le -Sénat et de mettre tout au moins sa personne en sûreté. Il disparut. Le -gouverneur génois, alarmé de cette fuite à cause des papiers auxquels le -Sénat tenait tant, fit immédiatement arrêter quatre des principaux chefs -corses: Louis Giafferi, Jérôme Ceccaldi, Simon Aitelli et Simon -Raffaelli, frère du marquis. Ils furent mis en prison à Bastia, puis -transférés bientôt à Gênes et enfin à la forteresse de Savone[24]. - - [24] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 52.--Pommereul, _op. cit._, - t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._--Le 11 octobre, d'après - Cambiagi. - -C'était là une violation flagrante du traité. Les généraux allemands, -indignés, protestèrent, et l'Empereur fit faire des remontrances à -Gênes. Mais la république n'en tint aucun compte; elle conserva ses -prisonniers. - -Une nouvelle sédition éclata en Corse. Les clauses du traité devenaient -lettre morte. D'un côté et d'autre on discuta longuement. Les Allemands -réclamaient énergiquement la mise en liberté des insulaires. Le Sénat -répondait qu'il avait agi pour la sûreté de la république, en vertu -d'une raison d'État supérieure à tous les principes[25]. - - [25] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 53.--Pommereul, _op. cit._, - t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._ - -Les papiers des rebelles avaient été retrouvés. Il fut prouvé en outre -que les quatre chefs arrêtés n'avaient en aucune manière facilité la -fuite du marquis Raffaelli. Néanmoins, les malheureux restaient -enfermés. Les Corses intriguaient un peu partout en faveur de leurs -compatriotes victimes innocentes de la haine des Génois. Louis XV fit -dire à Doria, ambassadeur de Gênes à Versailles, qu'il _désirait_ que -les quatre corses fussent remis en liberté. Le prince Eugène de Savoie -fit de son côté des démarches en faveur des prisonniers[26]. Enfin, le -22 avril 1733, ceux-ci furent libérés; le 8 mai, ils firent leur -soumission devant le Sénat. Giafferi eut le vice-commandement de Savone -avec 3600 livres de pension, mais il abandonna bientôt ces avantages et -s'en vint à Livourne. Ceccaldi prit du service auprès de Don Carlos; -l'abbé Aitelli se rendit à Livourne; Simon Raffaelli fut nommé par le -Pape auditeur du Tribunal de Monte Citorio. Celui qui avait été la cause -de l'emprisonnement de ses amis, le marquis Raffaelli, devint, par la -suite, l'un des secrétaires du cabinet du grand duc de Toscane, -Jean-Gaston de Médicis, avec 1200 écus de pension[27]. - - [26] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 53.--Pommereul, _op. cit._, - t. I, p. 189.--De Germanes, _op. cit._ - - [27] _Ibidem._ - -La république se consola difficilement de la mise en liberté des -prisonniers, car elle y voyait un échec pour sa politique. Accinelli se -fait l'écho de ces sentiments en lançant des insinuations peu exactes, -mais d'une perfidie dans laquelle se donne libre cours la rancune de -Gênes. Il prétend que le prince de Wurtemberg aurait pris en main le -parti des prisonniers parce que les Corses lui auraient donné des sommes -importantes[28]. Cela n'est pas vraisemblable. Les insulaires étaient -trop pauvres pour lutter à coup d'or contre leurs ennemis; jamais ils -n'y songèrent. Du reste, Gênes parlera plus tard avec amertume des -sommes que Wurtemberg et Wachtendonck leur a coûtées. D'un autre côté, -les insulaires prétendaient que les quatre prisonniers avaient été -trahis et livrés par Wurtemberg moyennant finances[29]. Il est difficile -d'établir une juste appréciation au milieu de ces insinuations dictées -de part et d'autre par la haine. - - [28] Accinelli, _op. cit._, t. II, p. 43. - - [29] Pommereul, _op. cit._ t. I, p. 192. - - - -Quand les prisonniers corses furent mis en liberté, l'Empereur rappela -Wachtendonck qui était resté dans l'île avec quelques troupes. Avant de -partir (juin 1733), le général fit une proclamation dans laquelle il -donnait de bonnes paroles aux insulaires. - -Les dissensions qui divisaient les Corses et les Génois étaient trop -profondes pour que la paix fût durable. La république d'ailleurs avait -pour ses sujets une haine faite d'orgueil blessé, et, les Allemands -partis, elle entendit n'exécuter qu'à son profit le traité conclu. Au -commencement de 1734, les Corses se soulevèrent de nouveau. La -responsabilité de cette reprise d'hostilité doit, en grande partie, -retomber sur Gênes, dont les exigences et la mauvaise foi exaspérèrent -les insulaires[30]. - - [30] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 64.--Pommereul, _op. cit._, - t. I, p. 194.--Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 55. - -Cette nouvelle sédition éclata à Rostino, patrie d'Hyacinthe Paoli[31], -qui prit la direction du mouvement populaire. Les anciens chefs, -notamment Giafferi, étaient revenus en Corse. Leur présence attisa la -révolte. Les insulaires, préférant se mettre sous la domination d'un -état quelconque plutôt que de rester sous le joug de Gênes, se -tournèrent vers l'Espagne. Ils envoyèrent à Madrid le chanoine Orticoni, -homme intelligent, habile diplomate, pour offrir la souveraineté de -l'île à la couronne espagnole. Philippe V, jugeant que les Corses, -sujets de la république de Gênes, n'avaient pas le droit de disposer -d'eux-mêmes, rejeta, sans même les discuter, les propositions -d'Orticoni. Voyant qu'aucune puissance terrestre ne voulaient d'eux, les -Corses finirent par se donner à la Sainte Vierge. Les principaux de la -nation, réunis en assemblée générale, le 30 janvier 1735, instituèrent -de nouvelles lois sous ce titre: _Nouvelles lois du Royaume et -République de Corse_. - - [31] Père du fameux Pascal Paoli. - -L'assemblée, en premier lieu, proclama «l'Immaculée Conception de la -vierge Marie», protectrice du royaume, et décréta que son image serait -peinte sur les armes et sur les drapeaux de la nation. Puis elle abolit -tout ce qui pouvait rester du gouvernement génois, dont les lois et les -statuts devaient être brûlés publiquement. Elle institua une -administration nationale et une diète composée des députés de chaque -ville et de chaque village. André Ceccaldi, Hyacinthe Paoli et Louis -Giafferi étaient nommés _Primats_ de la nouvelle république avec le -titre d'Altesse Royale. La Diète recevait la Sérénité. Les emplois -subalternes donneraient les titres d'Excellence et d'Illustrissime[32]. - - [32] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 71, _Histoire des - Révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier - sur le trône de cet État_, p. 177.--Pommereul, _op. cit._, t. I, - p. 197.--De Germanes, _op. cit._ - -Et cette assemblée de farouches libertaires décréta la peine de mort -contre quiconque oserait tourner ces titres en dérision[33]. - - [33] _Ibidem._ - -Mais cette constitution ne pouvait qu'accroître l'anarchie. Il fallait à -la Corse un sauveur. Le pays était dans les conditions voulues pour -accueillir ce sauveur, quel qu'il fut; malheureusement il était -impossible qu'il sortit de son sein. Aucun des chefs n'avait assez -d'autorité pour organiser un mouvement général qui eût définitivement -chassé les Génois. Chacun d'eux avait son clan et sa clientèle. Il était -difficile à l'un des chefs d'imposer aux autres la prépondérance de son -parti sans éveiller des jalousies, qui dans ce malheureux pays, -dégénéraient toujours en luttes armées. Le sauveur ne pouvait donc venir -que du dehors. - -Il se présenta aux quatre corses qui sortaient des prisons génoises sous -les traits d'un milord anglais. Ce milord était en réalité un baron -allemand, Théodore de Neuhoff. - -Il faut maintenant examiner les antécédents de ce gentilhomme qui allait -jouer un rôle dans l'histoire du peuple corse. - - -II - -A la fin du XVIIe siècle, on voyait encore, en Westphalie, de ces barons -Thunder-ten-Trunck et de ces hobereaux grotesques dont parle Taine[34]. -Pauvres, pleines d'orgueil, attachées à leurs préjugés de caste, ces -familles de barons vivaient dans leurs gentilhommières qui conservaient, -bien amoindri pourtant, l'aspect des burgs de la vieille Allemagne. -Elles se mariaient entre elles pour garder intacte la pureté de leur -sang féodal, et leurs fils s'en allaient guerroyer à la solde des -princes étrangers. - - [34] _Les Origines de la France contemporaine. L'Ancien Régime_, - t. I, p. 189. - -Telle était la famille des barons de Neuhoff: des gens d'ancienne -souche, très infatués de leur noblesse, sans doute, mais, à coup sûr, -sans fortune patrimoniale. - -Cette fierté d'un côté, cette pauvreté de l'autre, contribuèrent à les -pousser aux aventures. Déjà avec Antoine de Neuhoff, le père de -Théodore, nous voyons se manifester ces tendances de chevaliers errants. -Dans Théodore, il y a du Don Quichotte avec trop d'ambition dans le -rêve. - -Le fief des barons de Neuhoff, au XVIIe siècle, semble avoir été une -terre d'assez mince importance, située dans le comté de Marck en -Westphalie[35]. - - [35] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 81.--Pommereul, _op. cit._, - t. I. p. 202.--_Histoire des Révolutions de l'île de Corse_, _op. - cit._, p. 207. Édit de la République de Gênes contre le baron de - Neuhoff, communiqué par Campredon, ministre de France à Gênes. - Correspondance de Gênes, vol. 97, archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Antoine de Neuhoff, jeune homme aux manières avenantes, beau cavalier, -mais sans fortune comme tous les siens, était capitaine aux gardes du -corps de l'évêque de Munster. Son père avait commandé un régiment sous -Bernard de Galen[36], ce farouche prélat, véritable «soudard mitré[37]». - - [36] Gregorovius, _Corsica_, traduction de M. P. Lucciana, t. II, - p. 322. Bulletin de la Société des Sciences historiques et - naturelles de la Corse.--Bastia, 1888-1884. - - [37] Pierre de Ségur, _Gens d'autrefois_, p. 4. - -Les préjugés féodaux, à partir de cet héritier, furent moins forts. -Antoine ne tarda pas à s'en défaire. Il quitta le service militaire de -l'évêque de Munster et chercha à redorer son blason par un mariage -avantageux; il n'arriva qu'à se mésallier sans profit. Le drapier de -Viseu, en Liégeois, dont il épousa la fille, mourut un an après le -mariage, ne laissant que onze mille florins. - -La famille d'Antoine ne voulut plus le revoir. Il quitta l'Allemagne -avec sa femme[38]. - - [38] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 202. _Histoire des - Révolutions de l'île de Corse_, _op. cit._, p. 207. - -S'il fallait chercher dans les lois encore obscures de l'atavisme moral -l'explication des mobiles qui font agir un être humain, nous verrions -Théodore soumis à une double influence dont les courants mal équilibrés -contrarièrent perpétuellement sa destinée. De sa mère, Amélie, la fille -du vieux drapier liégeois, il tenait cet esprit fertile en ressources -commerciales qui lui permit d'intéresser à son crédit des juifs et des -traitants hollandais; par le sang des routiers allemands qui coulait -dans ses veines, il fut poussé à l'audacieuse entreprise qui, un moment, -alarma Gênes et surprit l'Europe. - -Antoine de Neuhoff, qui était venu s'établir dans les environs de Metz, -mourut obscurément en 1695. Il laissait deux enfants: Elisabeth qui -épousa le comte de Trévoux, et Théodore-Etienne, le héros d'Aléria. La -veuve d'Antoine se remaria à un commis des douanes à Metz, nommé -Marneau. Une fille naquit de ce mariage. Elle épousa dans la suite Gomé -Delagrange, conseiller au Parlement de Metz[39]. - - [39] Marneau à M. le C..., Metz, 23 avril 1736.--Lettre - communiquée par Sorba, ministre de Gênes à Paris. (_Francia_, - mazzo 45, anni 1734-37). Archives d'État à Gênes, archives - secrètes. - -Théodore Etienne, baron de Neuhoff, naquit à Cologne, dans la nuit du 24 -au 25 août 1694[40], quelques mois seulement avant la mort de son père. - - [40] Quelques biographes le font naître à Metz et varient au - sujet de la date de sa naissance. J'ai eu la bonne fortune de - trouver dans le _Mercure historique et politique de Hollande_ la - reproduction d'une pièce émanée du baron de Neuhoff et publiée à - Cologne en 1740. Elle contrÉdit des faits acceptés par les - biographes du personnage, mais il y a tout lieu de croire à la - sincérité du baron de Neuhoff. Ce ne sont plus des pièces - destinées à éblouir de promesses fallacieuses et de titres - ronflants quelques montagnards crédules. Le baron est revenu dans - le pays qui fut le berceau de sa famille: il y avait des parents - et des alliés. C'était le dernier endroit du monde où il eut pu - sciemment raconter sur ses origines des choses erronées. Là, plus - qu'ailleurs, la contradiction était facile. Elle n'a pas, que je - sache, été présentée. J'ai donc accepté le lieu de naissance et - la date portés dans le document publié dans le _Mercure - historique et politique de Hollande_. Le jour de sa naissance - est, au surplus, indiqué par Théodore lui-même dans le - post-scriptum d'une lettre autographe adressée le 25 août 1748 à - la religieuse Fonseça à Rome. Cette lettre, interceptée par les - Génois, se trouve dans les archives d'État à Gênes. _Ribellione - di Corsica_, filza 14/3102. - - - -Un parent de Westphalie, le baron Drost, prit soin de la première -enfance de Théodore[41]. A dix ans, il entra chez les jésuites de -Munster. Un trop enthousiaste biographe[42] affirme qu'il fut un élève -intelligent et studieux, faisant ses délices de la lecture de Plutarque. -Il ne devait que de très loin en imiter les héros! - - [41] Lettre de Théodore au baron de Drost, de Corse, le 18 mars - 1736, publiée notamment par Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 83, - et dans l'_Histoire des Révolutions de l'île de Corse_, _op. - cit._, p. 202. - - [42] Varnhagen, _Théodore Ier, roi de Corse_, traduit de - l'allemand par M. Pierre Farinole. Bulletin de la Société des - Sciences historiques et naturelles de la Corse, p. 3. Bastia, - 1894. - -Théodore serait resté pendant six ans chez les jésuites de Munster. Au -collège, il s'était lié--dit-on--avec un jeune homme issu, comme lui, -d'une famille westphalienne. Neuhoff et son camarade auraient alors été -mis en pension à Cologne chez un professeur pour achever leurs études. -On a publié une lettre du compagnon de Théodore, qui donne ces détails, -et qui raconte un épisode tragique après lequel Neuhoff dût -s'enfuir[43]. - - [43] Cette lettre a été publiée par Gregorovius dans _Corsica_, - t. II, p. 321. Traduction de M. P. Lucciana. Bulletin de la - Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse, 2 - vol., Bastia, 1883-1884. Gregorovius affirme avoir tiré cette - lettre, du compagnon de Théodore à un de ses amis en Hollande, - d'un petit livre allemand imprimé à Francfort en 1736 et - intitulé: _Sur la vie et les gestes du baron Théodore de Neuhoff - et sur la République de Gênes par lui offensée. Relation de - Giovanni de San Fiorenzo_. - -Le professeur avait une femme et deux filles jolies et sages. L'aînée -se nommait Marianne. C'était un de ces paisibles intérieurs allemands, -aux mœurs familiales, où la vie s'écoulait monotone, coupée par des -récréations honnêtes, quelques promenades au jardin, des lectures -permises et sans doute un peu de sentiment. - -Cette existence patriarcale dura deux ans; elle fut troublée par -l'arrivée d'un gentilhomme titré et riche. Il se mit à faire une cour -assidue à Marianne. Théodore était lui-même amoureux de cette jeune -personne, mais il soupirait en silence. Les assiduités du comte -exaspèrent Neuhoff. Bien qu'il n'eût jamais déclaré sa flamme et que sa -position ne lui permît pas de rivaliser avec le seigneur, il n'en -ressentit pas moins une violente jalousie. Un soir, après une fête de -famille, pour l'anniversaire de Marianne, Théodore provoqua le comte et -le tua. Au milieu du trouble, causé par ce drame, Neuhoff s'était enfui -«par une porte de derrière». Ce sera son habitude. - -Mais il n'est guère possible d'ajouter foi à cette sombre histoire -d'amour. Théodore devait avoir alors dix-huit ans, puisqu'au dire de son -compagnon il aurait été mis chez les jésuites de Munster à dix ans, -qu'il y serait resté six ans, et qu'il aurait séjourné deux ans chez le -professeur de Cologne. Or, à l'âge de quinze ans, en 1709, Théodore se -trouvait à Versailles parmi les pages de Madame, duchesse d'Orléans[44]. -La preuve est formelle; c'est bien du futur héros de Corse dont il -s'agit. Les détails que la princesse donne sur lui dans sa -correspondance ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. - - [44] Princesse palatine, seconde femme de Monsieur, frère de - Louis XIV, mère du Régent. - - «.....Je vous remercie bien des gazettes. Elles me divertissent - fort, et quand je les ai lues, je les donne à deux pages allemands - que j'ai, un Neuhoff et un Keversberg, pour qu'ils conservent - l'habitude de l'allemand et n'oublient pas leur langue.....» - - _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ Traduction et - notes par Ernest Jaeglé. 3 vol., Paris, 1890, t. II, p. 96. - - Neuhoff est également porté sur l'_État de la France_, parmi les - pages de la princesse. - - - -D'après Madame, le jeune Théodore avait une tournure agréable, une jolie -figure et l'esprit éveillé. Il savait «causer»[45]. Il fut vite initié à -la vie et aux intrigues de la cour. Il acquit une grande souplesse et de -la rouerie; le mot est de l'époque. La princesse n'eut qu'à se louer du -service de son page[46]. Sans doute elle regrettait de trouver chez lui -la trace des qualités françaises plutôt que ces grosses vertus -germaniques, qu'elle mettait au-dessus de tout, comme elle eut donné -toutes les «délicatesses» de la cuisine française, pour une bonne soupe -au lard ou une choucroute largement garnie. Très allemande, elle -s'efforçait d'inculquer à Neuhoff des goûts allemands. Mais le petit -page prit surtout ce qu'il y avait de mauvais à la cour. La farouche -vertu de Madame ne lui laissa aucune empreinte. - - [45] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._, - t. III, p. 85. - - [46] _Ibidem._ - -Quand Neuhoff fut en âge de servir, il vint en Bavière[47] où, sur la -recommandation de la princesse, l'Electeur lui donna une bonne -compagnie. Mais Théodore était joueur; sa passion l'entraîna à commettre -des indélicatesses; il contracta des dettes et fit son apprentissage -dans l'art de ne pas les payer. Il devint «un coquin, un _excrocq_». -Deux chevaliers de Malte lui prêtèrent un jour de l'argent; pour les -tranquilliser, Théodore leur dit: «J'ai encore un oncle et une tante -chez Madame. Mon oncle, c'est M. de Wendt[48], et ma tante, Mme de -Rathsamhausen[49]; je vais vous donner une lettre pour l'un et l'autre; -ils vous payeront immédiatement.» - - [47] Marneau, le second mari de la mère de Théodore, prétend que - son beau-fils aurait servi dans les régiments de Navarre et de - Courcillon avant de prendre du service en Bavière. (Marneau à M. - le C..., Metz, le 26 avril 1736. _Loc. cit._, Archives d'État à - Gênes. Archives secrètes). Mais il faut s'en tenir à l'assertion - de Madame, puisque c'est elle-même qui recommanda, à l'Electeur - de Bavière, son page Neuhoff. - - [48] Ecuyer de la duchesse d'Orléans. - - [49] Léonore de Rathsamhausen était une amie d'enfance de la - princesse. Elle faisait chaque année de longs séjours auprès - d'elle. - -Il leur remit, en effet, des plis cachetés; les chevaliers arrivèrent à -Versailles et présentèrent à M. de Wendt et à Mme de Rathsamhausen les -lettres de leur neveu Neuhoff. «Nous connaissons fort bien Neuhoff, -répondirent-ils; il a été page de Madame, mais il n'est pas notre -parent.» On ouvrit les paquets: ils ne contenaient que du papier blanc. -Les deux chevaliers étaient volés; ils s'adressèrent à Madame: «Cet -homme, dit-elle, n'est plus à mon service. Faites en ce que vous -voudrez.....[50]». - - [50] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._, - t. III, p. 85. - -Harcelé par ses créanciers, Théodore quitta la Bavière et vint à Paris -auprès de son beau-frère et de sa sœur, le comte et la comtesse de -Trévoux. Ses parents voulurent lui faire de la morale; mais le «gentil -enfant», prenant fort mal la chose, «tenta d'assassiner» son beau-frère. -Sur le point d'être arrêté, il s'enfuit et gagna l'Angleterre[51]. - - [51] _Ibidem._ - -Il y a lieu de croire, quoiqu'en dise Madame, que cette tentative de -meurtre ne fut pas bien caractérisée. Elle n'empêchera pas Neuhoff de -revenir plus tard à Paris où personne ne songera à l'inquiéter; il sera -même reçu chez Trévoux. - -Le séjour de Théodore, en Angleterre, reste mystérieux. Madame a -reproché à son ancien page d'avoir épousé une jeune anglaise éprise de -lui, alors qu'il s'était déjà marié en Bavière[52]. - - [52] _Ibidem._--J'ignore sur quoi est basé ce nouveau - réquisitoire de la Palatine. Si le baron de Neuhoff a contracté - plusieurs mariages au cours de son aventureuse existence, il n'en - a jamais avoué qu'un: celui avec lady Sarsfield qu'il épousa en - Espagne quelques années plus tard. - -Cette éclipse ne fut pas de longue durée. On retrouve bientôt après -l'ingénieux baron mêlé à la conspiration de Goertz et Gyllenborg. - -La Suède avait un roi qui ne s'occupait que de guerre et un ministre qui -ne faisait que de la politique. On aurait pu s'attendre à voir le -petit-fils du compagnon de Bernard de Galen servir Charles XII. Il -préféra se mettre sous les ordres de Goertz qui avait rêvé d'être -Richelieu et qui finit comme Cinq-Mars. - -Quel fut exactement le rôle de Théodore auprès du ministre suédois? - -En réalité, rien de bien défini. Au service de Goertz, comme après en -Espagne, comme aussi plus tard dans sa grande aventure de Corse, Neuhoff -fut un courtier marron de la politique internationale, un de ces agents -secrets qu'on emploie, qu'on paye, mais qu'on désavoue et qu'on remercie -quand ils sont brûlés. Ce rôle convenait bien à ce baron allemand -intrigant et besogneux, qui, à l'obstination massive de ceux de sa race, -mêlait les grâces persuasives, les manières insinuantes, tout le -raffinement vicieux d'un page de Versailles, devenu un _roué_ de la -Régence. - -On trouve quelques détails sur cette partie de sa vie dans un livre -publié à Londres en 1743[53], à l'époque où Théodore, réfugié en -Toscane, était presque ouvertement un agent de l'Angleterre. Cet -ouvrage, écrit dans le but de favoriser les intrigues de Théodore, à ce -moment-là, m'a paru être plus sérieusement documenté sur les antécédents -politiques de Neuhoff que ses biographes du XIXe siècle, trop pressés de -s'en rapporter aux mémoires du colonel Frédéric, un faussaire avéré. - - [53] _The history of Theodore I, King of Corsica, containing - genuine and impartial memoirs of his private life and adventures - in France, Spain, Holland, England, etc. The rise and consequence - of the troubles in Corsica, and the resolution of its inhabitants - to shake off the government of the Genoese. The interposition of - the Imperialists and French in favour of the Republic and the - causes of their quitting the Island and also the true spring of - this last revolution, and the motives of King Theodore's present - expédition._--Londres, 1743. - -D'après l'auteur du livre de 1743, le baron, avant de quitter Paris, -poursuivi par l'anathème de Madame, aurait rendu à certains ministres -étrangers des services importants que ceux-ci lui payaient; même, il ne -serait pas impossible qu'il fut, dès cette époque, entré en rapport avec -Goertz, qui se trouvait à Paris au commencement de 1717[54]. - - [54] Gabriel Syveton, _L'erreur de Goertz_. Revue d'histoire - diplomatique, 1896, no 2, p. 244. - -Quand il fut obligé de quitter la France, Neuhoff, d'après le livre -anglais, n'aurait eu d'autres ressources que dans les intrigues -auxquelles il fut mêlé. Goertz, alors ministre du roi de Suède en -Hollande, avait été arrêté à Arnheim, sur la demande du roi -d'Angleterre. Les Anglais accusaient Goertz de conspirer avec les -jacobites afin d'amener une révolution en Angleterre. Le comte de -Gyllenborg, ministre de Suède à Londres, fut arrêté en même temps. Le -duc d'Orléans obtint, par ses démarches, la mise en liberté des -ministres suédois[55]. Le Régent affectait de ne pas croire à ce -complot; il persuada à Georges Ier que le roi de Suède n'y avait pris -aucune part. En réalité, la présence de Goertz, en Hollande, était -motivée par une négociation délicate; il s'agissait de traiter avec le -tzar Pierre Ier, qui se trouvait dans les Pays-Bas, d'une paix séparée -entre la Suède et la Russie. Le baron de Neuhoff aurait été chargé de -porter à Goertz des dépêches relatives à cette négociation[56]. Malgré -sa jeunesse,--il avait alors 24 ans--Théodore remplit si bien sa mission -et sut se rendre si agréable au ministre, que celui-ci le prit pour -secrétaire et bientôt après pour son «principal confident[57]». - - [55] Goertz et Gyllenborg restèrent emprisonnés pendant cinq - mois. - - [56] Ces négociations aboutirent au congrès d'Aland. L'auteur du - livre, publié à Londres en 1743, ne dit pas par qui Neuhoff fut - chargé de porter des dépêches à Goertz après son emprisonnement. - Comme cette mission coïncide avec son départ de France, il est à - peu près certain que Théodore porta à Gyllenborg, en Angleterre, - et à Goertz, en Hollande, les dépêches du comte Erik Sparre, - ministre de Charles XII, en France. - - [57] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._ - -Dans les derniers mois de 1718, Goertz envoya Neuhoff en mission auprès -d'Alberoni. A peine avait-il entamé les négociations que le roi de Suède -mourut[58]. Bientôt après, Goertz était décapité[59]. Théodore se -«trouva donc sans ressources dans un pays dont il ignorait la langue, et -privé de l'appui de la maison d'Orléans, puisqu'il était entré dans des -plans qui portaient préjudice aux intérêts de cette famille[60]». - - [58] Le 30 novembre 1718. - - [59] Le 2 mars 1719. - - [60] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._ - -Cependant Théodore devait encore surnager après ce nouveau naufrage. - -La Cour d'Espagne, remplie d'intrigues d'antichambre, avec une dynastie -nouvelle et étrangère qu'entourait une foule d'aventuriers cosmopolites, -constituait bien le milieu voulu pour l'ambition inquiète et peu -scrupuleuse du petit baron de Westphalie. Ripperda, qui, plus tard, -devait devenir premier ministre, commençait à jouir d'une grande faveur -à l'Escurial. Fidèle à ses ondoyants principes, l'intrigant habile -qu'était Neuhoff ne manqua pas d'aller lui faire sa cour. Ils se -plurent. Ripperda, dit-on, lui fit obtenir le grade de colonel avec une -pension de six cents pistoles[61]. - - [61] Percy Fitzgerald, _King Theodore of Corsica_, p. - 28.--_Histoire des Révolutions de l'île de Corse et de - l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État_, p. 206. - -Mais Neuhoff n'avait pas renoncé à ses goûts dispendieux. Il était -souvent gêné, et Alberoni dut, à plusieurs reprises, lui venir en aide. -La fortune cependant lui sourit encore. Sur les conseils de Ripperda et -grâce à son appui, il épousa une des demoiselles d'honneur de la reine -d'Espagne, lady Sarsfield, fille de lord Kilmallock, jacobite réfugié à -Madrid, parent du duc d'Ormond[62]. - - [62] _Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p. - 208.--Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 203.--Percy Fitzgerald, - _op. cit._, p. 28. - -Ce mariage, qui aurait dû fixer Théodore, paraît avoir été une déception -pour lui. Il fut quelque chose de plus pour sa femme. Lady Sarsfield -était laide et vaniteuse; l'ancien page de Madame était volage, et -milady n'avait rien de ce qu'il fallait pour retenir l'humeur -inconstante de son mari. Cela fit un déplorable ménage. - -Rostini, dans ses _Mémoires_, dit ceci: «Théodore épousa, dit-on, une -parente du duc de Sales actuel, alors marquis de Monte Allegro.» - -Or, en 1738, nous verrons le ministre du roi de Naples, le marquis de -Montalègre, accorder, à Théodore, sa protection d'une façon absolue, -surtout lors d'un incident touchant des vaisseaux hollandais affretés -par le baron. La protection qu'exerça à ce moment Montalègre vis-à-vis -de Théodore, est d'autant plus extraordinaire que le bon droit n'était -certes pas du côté de l'aventurier.--Les dépêches diplomatiques de -Montalègre, en 1738, sont, la plupart du temps, signées: _El marques de -Salas_. - -Alberoni était tombé du pouvoir, méprisé de l'Europe entière. Neuhoff -perdait en lui un protecteur puissant. Ripperda, cependant, lui restait; -mais Théodore, qui ne pouvait s'astreindre à un genre de vie en rapport -avec ses moyens, eut encore des besoins d'argent qui le perdirent. - -On raconte que Ripperda lui ayant confié des sommes importantes pour le -règlement de fournitures militaires, il les détourna pour ses dépenses -personnelles[63]. - - [63] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 29. - -Quoiqu'il en soit, Neuhoff, à cette époque, quitta l'Espagne -subrepticement, abandonnant sa femme, grosse alors. La baronne mourut à -Paris en 1724, ainsi que sa fille née de ce mariage[64]. - - [64] _Mercure historique et politique de Hollande_, avril 1740. - Généalogie publiée à Cologne par Théodore de Neuhoff. - -L'aventurier avait profité du séjour de sa femme à l'Escurial avec la -cour, pour quitter Madrid la nuit, en emportant tous ses bijoux. Il -s'embarqua à Carthagène pour la France, et bientôt il arriva à -Paris[65]. - - [65] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 29--_Histoire des - révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p. 209. - -A la chute d'Alberoni, Théodore, ne sachant que devenir, avait écrit à -la duchesse d'Orléans, pour la prier de le reprendre à son service. -Madame ne répondit pas; mais à peine débarqué à Paris, l'aventurier -sollicita de nouveau son ancienne protectrice. Celle-ci lui fit défendre -de se présenter devant elle. La princesse, un jour, se rendait aux -Carmélites; son carrosse croisa une voiture dans laquelle se trouvait -Théodore. Madame s'écria: «Voilà cet honnête garçon de Neuhoff!» Il -entendit l'apostrophe, baissa les yeux et pâlit[66]. - - [66] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._, - t. III, p. 86. - -Paris était alors en pleine fièvre de spéculation. Law faisait merveille -avec son _Système_. - -La fureur de l'agiotage avait pénétré dans toutes les classes de la -société. Il y avait là de quoi tenter l'esprit aventureux de Neuhoff, -toujours harcelé par les besoins d'argent; mais il est peu probable, -comme certains l'ont prétendu, que Théodore soit entré en relations -directes avec Law. L'Ecossais d'origine obscure, devenu le grand -financier, dispensateur des deniers de l'État et de la fortune publique -en France, dont l'antichambre était encombrée de ducs, dont la femme -parlait toilette avec les princesses, dont le fils, qu'on appelait le -_Chevalier Système_[67], fréquentait la jeunesse dorée de la cour, -n'avait pas le temps de se commettre avec le baron westphalien. Les -aventuriers, quand ils sont _arrivés_, dédaignent leurs semblables. Que -Théodore ait spéculé, comme tout le monde, à l'époque, c'est très -probable, mais non pas avec Law lui-même, alors à l'apogée de sa -puissance. Peut-être, en intrigant habile, sût-il se faufiler dans -l'entourage du financier. Madame rapporte, en effet, que la rumeur -publique accusait son ancien page d'avoir pris un million au frère de -Law[68]. - - [67] _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publié par M. de - Lescure, 4 vol. Paris, 1864, t. I, p. 264. - - [68] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._, - t. III, p. 86. - -Le livre anglais, que j'ai déjà cité, dit qu'il eût à Paris plusieurs -aventures étranges. Il avait rompu avec la plupart de ses anciens amis -qui le connaissaient trop, mais il parvint à entrer en rapports avec -quelques personnes de distinction qui le connaissaient moins. Ses -relations avec Alberoni et Ripperda, les ennemis de la famille -d'Orléans, lui fermaient les portes de la cour. Il ne s'attarda pas à -rentrer en grâce auprès de Madame, qui, du reste, l'avait rejeté de la -façon la plus formelle. Il aima mieux devenir un courtier marron de la -diplomatie. C'était un emploi qui lui convenait à merveille. La -délicatesse ne l'embarrassait pas; aucun principe ne le gênait; il -n'avait qu'un but: se procurer de l'argent. - -Le baron qui, de bonne heure, avait été à l'école des Goertz, des -Alberoni et des Ripperda, trouva le moyen de donner à quelques ministres -étrangers des renseignements qui lui furent très bien payés. Il entra -également en correspondance avec des diplomates du dehors. Sans lui -créer une position définie, ni surtout avouable, ces manœuvres lui -fournirent les moyens de subvenir à ses besoins toujours fort grands. -Mais ces choses-là ne peuvent pas durer; on se lasse vite d'un agent -louche. Théodore savait que tout ce qu'il faisait pouvait le mener en -prison, et l'ombre de la Bastille le hantait. Il résolut donc de quitter -Paris, et, d'après le livre anglais, il serait parti deux jours -seulement avant que ses intrigues ne fussent découvertes. Il aurait -gagné la Hollande en emportant divers secrets surpris dans les -antichambres diplomatiques qu'il fréquentait, entr'autres toute la trame -d'une mystérieuse négociation engagée à Turin et dont il comptait se -servir auprès de la cour impériale pour en tirer profit[69]. - - [69] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._ - -Madame, qui avait l'âme d'un greffier, donne une autre version du départ -de Théodore; les motifs en sont encore moins honorables. Neuhoff, dans -un moment de détresse, ne sachant que devenir, aurait fait un sérieux -retour sur lui-même. Désirant rentrer en grâce auprès de sa famille, il -confessa ses erreurs passées et promit de mener, à l'avenir, une vie -régulière, plus conforme à son rang de gentilhomme. Durant un certain -temps, il se conduisit bien. Il était reçu chez sa sœur[70]. Un -lieutenant-colonel du régiment de La Marck, beau-frère de la comtesse -d'Appremont, rencontra plusieurs fois Théodore à dîner chez Mme de -Trévoux[71]. - - [71] Lettre à la comtesse d'Appremont, communiquée au Sérénissime - Collège, par J.-B. de Mari. Turin, le 27 juin 1736. _Ribellioni - de' Corsi_, filza 14/3012. Archives d'État à Gênes, archives - secrètes.--Cette lettre a été publiée par M. Antonio Battistella, - _Re Teodoro di Corsica. Ritagli e scampoli._ Voghera, 1890, p. - 167. - - [70] _Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans._ - Édit. Brunet, t. II, p. 278. - - Varnhagen, le trop partial biographe de Théodore, dit que Mme de - Trévoux aida son frère, avec l'aide de «l'ambassadeur suédois, le - comte de La Marck». Il y a là une erreur évidente. Tout le monde - sait, en effet, que le comte de La Marck n'était pas le - représentant du roi de Suède en France, mais bien le ministre de - France en Suède. - -Un jour, Théodore déclare qu'il a reçu des lettres lui annonçant que sa -femme, quittant l'Espagne, était en route pour Paris. Il lui paraît -convenable d'aller à sa rencontre. Sous ce prétexte, il part pendant la -nuit. «Le matin, on découvre qu'il a tout enlevé à sa sœur et à son -beau-frère. Il leur a pris deux cent mille livres. Personne ne sait de -quel coté il a passé. Sa sœur, Mme de Trévoux, est désespérée[72].» - - [72] _Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans_, - édition Brunet, t. II, p. 279. - -Je n'ai pu trouver nulle part la confirmation de ce vol. - -Quoiqu'il en soit, il est certain que Théodore quitta Paris vers le -milieu de 1720, et arriva en Hollande. A La Haye, il se serait rendu -auprès du ministre impérial. Il lui remit un pli en le priant de le -faire tenir d'une façon sûre au comte de Zinzendorf, chancelier de -Charles VI. Les explications qu'il donna à l'ambassadeur autrichien -furent sans doute très explicites, car la réponse de Vienne ne se fit -pas attendre. Elle consistait en une lettre de change de cinq mille -florins. Les renseignements dérobés à Paris, au sujet de la mystérieuse -négociation entamée à Turin, auraient été reconnus exacts à Vienne et -seraient arrivés dans un moment opportun: d'où la récompense -immédiate[73]. Théodore était, ce qu'on pourrait appeler, un crocheteur -de la diplomatie. - - [73] _The history of Theodore I, King of Corsica._ Op. cit. - -Puis il se serait mis en rapport avec un personnage, de passage en -Hollande, et qui allait à Londres représenter une petite cour allemande. -Ce personnage passait pour un très habile homme, mais Théodore était -plus fin encore. Il ne tarda pas à reconnaître que les capacités qu'on -prêtait au diplomate étaient toutes en façade. Se sentant plus apte à -remplir les fonctions destinées au ministre allemand, Neuhoff aurait -tenté de le supplanter en allant lui-même à Londres; mais ses manœuvres -furent découvertes, et l'homme qu'il cherchait à léser partit pour -l'Angleterre après avoir raconté son histoire partout, ce qui fit du -tort à Théodore. Personne ne voulut plus l'employer. - -La misère vint alors. L'argent fondait entre ses mains; partout il avait -des créanciers. - -En attendant un emploi, il apprit l'anglais. L'historien anonyme nous -dit que «jamais, sauf M. de Voltaire, aucun étranger n'arriva aussi bien -ni aussi vite à comprendre l'anglais». Mais, malgré toute son -intelligence, il était à bout de ressource et de crédit. Pour se -procurer le pain quotidien, il se fit virtuose, chimiste, «_connoisseur -en painture_». Ces diverses tentatives ne furent pas couronnées de -succès. Ni la musique, ni les sciences, ni la critique d'art ne lui -donnèrent les moyens de subvenir à ses besoins[74]. Bien des hommes, -avant de trouver leur voie, se sont essayés dans les différentes -branches de l'activité humaine: professions, métiers ou arts. Je ne -crois pas qu'il s'en soit jamais trouvé un seul qui ait poussé ces -essais plus loin que Théodore, puisqu'il devait aller jusqu'à la -royauté, métier qui d'ailleurs ne lui donna pas de quoi vivre. - - [74] _The history of Theodore I, King of Corsica._ Op. cit. - -Si à Paris la Bastille troublait son sommeil, en Hollande il voyait se -dresser devant lui la prison pour dettes. La diplomatie lui fournit de -nouveau quelques ressources ou tout au moins lui permit de fuir ses -créanciers. Un personnage, établi dans les Pays-Bas, cherchait pour le -compte de l'Empereur un homme retors et habile, capable d'accomplir une -mission secrète en Italie. Il s'agissait de découvrir les intrigues que, -disait-on, la France et l'Espagne entretenaient dans la péninsule. Le -personnage trouva son homme en Théodore. Celui-ci partit. Il s'embarqua -dans l'île de Voorne, et deux ou trois mois après on le vit parcourant -l'Italie[75]. - - [75] _Ibidem._ - -Ce pays, partagé en petits États, livré à toutes les convoitises -étrangères, neuf pour lui, ouvrait un vaste champ à son ambition mal -équilibrée. Que fit-il réellement en Italie? La question est difficile à -résoudre. La renommée ne l'avait pas atteint encore et les certitudes -manquent sur cette période de sa vie. La mission dont il aurait été -chargé était sans doute peu importante, mais, pendant son séjour en -Italie, Théodore allait faire des relations qui devaient avoir une -singulière influence sur sa destinée. - -On vit Neuhoff à Rome et on sut plus tard qu'il s'y faisait appeler le -baron Etienne Romberg[76]. Dans cette ville, il fit la connaissance des -dames Fonseca, religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, qui -eurent toujours une foi aveugle dans l'aventurier et qui devaient le -soutenir avec le plus touchant dévouement dans l'adversité. Il connut -aussi à Rome un marquis, un comte, un docteur ès-lois, un simple -drapier, toujours en quête de nouvelles protections ou à l'affût de -dupes faciles. Son imagination, jamais à court, le poussa à se lier avec -un moine qui cherchait le secret de la pierre philosophale[77]. - - [76] _Mémoires historiques, militaires et politiques sur les - principaux événements arrivés dans l'isle et royaume de Corse - depuis le commencement de l'année 1738 jusque à la fin de l'année - 1741_, par Jaussin, ancien apothicaire major des camps et armées - de S. M. très chrétienne, t. I, p. 296.--Lausanne, 1758. - - [77] _Ibidem._ - -C'était un de ces moines errants, comme il y en avait beaucoup en -Italie. Ces religieux, rejetés d'un couvent, réfugiés dans un autre qui -ne les gardait pas, vagabonds allant de cloître en auberge, étaient de -tristes hères qui formaient ce que l'on pourrait appeler la bohême de -l'église. Beaucoup étaient des détraqués tombés dans la magie noire, le -grand œuvre et l'escroquerie. - -Mais Théodore était l'homme des résultats positifs, tangibles et -immédiats. Il avait bien pu s'en aller, le soir, dans les ruelles -sombres, enveloppé d'un long manteau, retrouver son moine alchimiste. -Tous deux, penchés sur les fourneaux mal éclairés d'une cire jaune, ils -avaient pu épier le mystérieux travail de l'athanor et des cornues, au -milieu de vieux grimoires à demi-rongés par les rats et couverts de fils -d'araignée. Mais, comme la transmutation était lente, l'impatient baron -se lassa. Il dit adieu au moine alchimiste et à la pierre philosophale -et courut à Florence, toujours inquiet, furetant, combinant. - -En 1727, Théodore se trouvait de nouveau à Paris. Un décret de prise de -corps pour dettes fut rendu contre lui[78]. Il s'enfuit assez à temps -pour éviter la prison. - - [78] Sorba, ministre de Gênes en France, au Sérénissime Collège. - Paris, le 30 avril 1736. _Francia_, mazzo 45, anni 1734-1737. - Archives d'État à Gênes, archives secrètes. - -Vers la même époque, il parut à Londres. Il aurait pris logement _aux -Armes d'Ipswich_, dans Cullum Street, puis dans un café où il se serait -tenu caché. Jamais il ne sortait, restant au lit, sous prétexte de -maladie[79]. Craignait-il encore la poursuite de créanciers? C'est -probable. Un rapport de police rapporte qu'il aurait filouté des -marchands de Londres et qu'il aurait été obligé de fuir en toute -hâte[80]. - - [79] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 30. - - [80] _Ibidem._--L'auteur ne croit pas à la sincérité de ce - rapport de police. Il estime que ces histoires auraient été - fabriquées après coup par des espions génois pour noircir - Théodore. Les rapports de police valaient à l'époque ce qu'ils - valent de nos jours; on pouvait y trouver tout ce qu'on voulait - pour perdre quelqu'un. On avait du reste beau jeu à accuser - Théodore de filouterie; il était maître en cet art. - -Le baron de Neuhoff reparut bientôt en Italie. On a prétendu qu'alors il -aurait trouvé de puissants protecteurs à la cour du grand-duc de Toscane -et qu'il aurait été «sur le point de lever un régiment pour le compte de -l'Empereur[81]». Comme état de services, il faut avouer que cette quasi -mission mérite peu d'être signalée. Mais ce n'est pas sans surprise -qu'on lit dans le même auteur qu'en 1732 Théodore était résident de -l'empereur Charles VI, à Florence[82]. Le fait est matériellement faux. -Ce qui est plus vraisemblable, c'est l'histoire qui, vers la même -époque, aurait signalé son passage à Livourne. Ce fut un coup de -commerce, avatar assez naturel dans lequel réapparaissait le petit fils -du drapier liégeois. En réalité, il fit une nouvelle dupe. Il y eut -quelque mérite. Sa victime fut un banquier de Livourne, nommé Jabach. - - [81] Varnhagen, _op. cit._, p. 11. - - [82] _Ibidem._ - -Les historiographes de Théodore ont dit que les Jabach étaient juifs. Il -n'en est rien. Ils appartenaient à une famille de riches banquiers de -Cologne, véritable dynastie financière qui donna, entr'autres, le fameux -Everhard Jabach, qui fut connu à Paris comme banquier et collectionneur, -au XVIIe siècle[83]. Les membres de cette famille, disséminés en France -et en Italie, étaient catholiques. Quelques-uns d'entre eux avaient fait -leurs études chez les jésuites de Cologne. Jean Engelbert Jabach fut -chanoine capitulaire de l'archevêché de Cologne, chancelier de -l'Université de cette ville, et le Pape lui conféra la dignité de -protonotaire. François-Antoine fut banquier à Livourne où il mourut en -1761[84]. - - [83] M. le vicomte de Grouchy, dans les _Mémoires de la Société - de l'Histoire de Paris et de l'île de France_, t. XXI, 1894, - donne la généalogie de cette famille dans une intéressante notice - consacrée à Everhard Jabach. - - [84] Vicomte de Grouchy, _op. cit._ - -Ce fut avec ce dernier, sans doute, que Théodore eût des rapports dont -la maison Jabach ne paraît pas avoir eu à se louer. - -Neuhoff, dont la famille avait des attaches à Cologne (son cousin Drost -y était grand commandeur de l'Ordre Teutonique), avait dû trouver des -facilités pour nouer des relations avec ses riches compatriotes établis -à Livourne. - -A cette époque, un banquier était déjà un personnage important et -méfiant, peu accessible aux entreprises chimériques. Mais le baron avait -un talent particulier d'insinuation. Soit qu'il se laissât prendre aux -belles paroles de l'aventurier, soit qu'il y fut poussé par d'anciens -souvenirs de famille, Jabach avança à Théodore des sommes importantes -sous prétexte d'affaires commerciales. Le banquier s'aperçut vite qu'il -était trompé, et, ne pouvant rentrer dans ses découverts, il fit mettre -son client en prison. Celui-ci tomba malade et on dut le transférer à -l'hôpital. - -Comment désintéressa-t-il son créancier? Il est probable que Jabach eût -pitié de lui et qu'il ne poursuivit pas la contrainte. Toujours est-il -qu'au sortir de l'hospice, Théodore ne réintégra pas la prison. Il -continua sa vie errante à la poursuite de la fortune. - -C'est ainsi qu'il arriva à Gênes. - -Le livre anglais, auquel j'ai déjà fait plusieurs emprunts, nous dit que -Neuhoff était chargé par la cour impériale de prendre des renseignements -aussi précis que possible sur l'état de la Corse. Charles VI, après être -intervenu dans les affaires de l'île, recevait de ses agents des -rapports bien différents et inexacts. Le baron ayant appris que les -représentants des Corses étaient Ceccaldi et Raffaelli, se serait -abouché avec eux. Ce fut à la suite d'un rapport de Théodore, adressé à -Vienne, que l'Empereur aurait ordonné au prince de Wurtemberg de -conclure avec la république un traité qui, tout en laissant la Corse aux -Génois, donnerait quelques libertés aux insulaires[85]. - - [85] _The history of Theodore I, King of Corsica._ - -Il est plus vraisemblable de penser que Théodore à ce moment-là était un -agent secret du duc François de Lorraine, gendre de Charles VI. L'époux -de Marie-Thérèse se commettait volontiers avec les aventuriers, qu'il -recevait dans les pièces les plus intimes de ses appartements. Il -écoutait les propositions les plus extraordinaires. Il avait une -politique à lui, qui s'élaborait en secret avec des agents interlopes. -Ayant des vues de mesquine ambition sur la Corse, il était entré en -rapports avec le baron[86]. Il nous faudra revenir sur les projets -louches de François de Lorraine. - - [86] _Correspondances de Corse_, vol. I. Archives du ministère - des affaires étrangères. - -Il est d'ailleurs certain que les entrevues de Neuhoff avec les Corses -n'eurent pas le caractère presque officiel que leur donne le livre -anglais. Elles furent au contraire entourées du plus grand mystère. - - -III - -Théodore changeait souvent de déguisement; c'était une nécessité pour -lui. Il laissait des dettes partout où il passait, et il lui fallait -s'ingénier à dépister des créanciers assez indiscrets pour chercher à le -découvrir. En 1732, à Gênes, il s'était transformé en milord anglais. - -Un certain Ruffino, corse, natif de Farinole, frère lai franciscain, de -l'ordre appelé Observantin dans l'île, habitait Gênes depuis longtemps. -C'était un de ces moines chirurgiens comme on en voyait beaucoup alors. -Praticiens peu habiles et ignorants, ils gagnaient leur misérable -existence à faire quelques menues opérations, apprises par routine. -Ruffino se rendait souvent au Grand Hôpital où il exerçait son art -rudimentaire. - -Un jour il rencontra le milord. Le hasard fut-il la seule cause de cette -rencontre? Y eut-il d'un côté ou de l'autre un calcul? On ne saurait le -dire. Toujours est-il que le moine et l'_Anglais_ se plurent. Ils -parlèrent politique et la conversation tomba fort à propos sur les -affaires de Corse[87]. - - [87] _Mémoires de Rostini_, publiés et traduits par M. l'abbé - Letteron.--Bulletin de la Société des Sciences historiques et - naturelles de la Corse, 2 vol. - -Sans prendre aucune précaution oratoire, le milord déclara au religieux -qu'il avait les moyens et le pouvoir de délivrer l'île de l'oppression -génoise; mais Gênes était un mauvais endroit pour parler politique et -surtout des choses de Corse, «de même qu'à Babylone on ne chantait pas -les cantiques sacrés et que les chefs du peuple élu n'étaient pas libres -pour traiter». Théodore conseilla donc à Ruffino d'aller à Livourne. Il -se rendit également dans cette ville[88]. Ils purent désormais causer à -l'aise, à l'abri des espions dont les rues de Gênes étaient remplies. - - [88] _Mémoires de Rostini. Op. cit._ - -Le moine s'aboucha avec Ceccaldi, Giafferi et Aitelli. Ces corses, qui -sortaient des prisons de la Sérénissime République, était animés d'un -vif ressentiment à l'égard des Génois. Ruffino leur parla du milord avec -enthousiasme. Théodore l'avait complètement convaincu, et il le -représenta aux chefs comme le «Rédempteur» du peuple corse. Les -insulaires attendaient un Messie; le milord arrivait à propos. Le moine -le mit en rapport avec ses amis; Neuhoff fit sans doute connaître, -alors, sa véritable identité. Il eut avec les chefs de nombreuses et -longues conférences. Quels arguments fit-il valoir? Par quels artifices -parvint-il à persuader aux Corses qu'il avait le pouvoir de délivrer -leur pays? On l'ignore[89]. Toujours est-il qu'ils furent bien -convaincus que le moine ne les avait pas trompés, et qu'ils tenaient, -enfin, un «Rédempteur». - - [89] _Ibidem._ - -Théodore possédait une grande facilité d'élocution; il était insinuant -et il savait mentir avec cet aplomb et cette force de persuasion qui en -impose. Arrivé à ce degré, le mensonge est un art; il y était maître. Et -puis, les Corses se trouvaient dans une disposition d'esprit où ils ne -demandaient qu'à être convaincus. Le baron leur parla, sans doute, des -secours qu'il se faisait fort d'obtenir de certaines puissances. C'était -toucher la corde sensible; car les insulaires avaient cette idée fixe: -obtenir l'aide d'un grand état quelconque. Il leur promit aussi -probablement des canons, des fusils, de la poudre et des balles. Les -Corses possédaient un goût très prononcé pour toutes sortes d'engins de -guerre; du reste, ils avaient besoin de munitions pour faire la guerre -aux Génois et les chasser de l'île. Il dut encore laisser entrevoir à -ses nouveaux amis qu'il avait beaucoup d'argent à sa disposition; c'est -un argument qui a toujours été décisif. Bref, il n'oublia rien de ce -qui constituait son rôle de sauveur. Il se montra ému des malheurs du -peuple corse; il parut, aux chefs, généreux, grand, superbe. Et comme -ils étaient arrivés à un moment où ils avaient besoin de croire en -quelqu'un et d'espérer en quelque chose, ils crurent en ce faux milord; -ils espérèrent qu'il leur donnerait la liberté. - -Les conférences de Théodore avec les Corses peuvent vraisemblablement se -résumer ainsi. Il est probable encore que ces réunions ne se terminèrent -pas sans que, de part et d'autre, on eût pris «certains -engagements»[90]. - - [90] _Mémoires de Rostini._ _Op. cit._ - -Quand il fut décidé que la Corse serait sauvée par le baron de Neuhoff, -on annonça la chose au comte de Charny, commandant des troupes -espagnoles arrivées quelque temps auparavant avec l'infant Don Carlos. -On fit croire au général que le baron agissait pour le compte de -l'Angleterre[91]; mais en attendant que la Corse fût délivrée, le pauvre -frère Ruffino fut arrêté et mis en prison. Il est toujours dangereux de -vouloir sauver un peuple. Théodore jugea prudent de ne pas insister; il -partit pour Florence[92]. - - [91] _Ibidem._ - - [92] _Ibidem._ - -Il est vraisemblable de supposer que, dès cette époque, il ait été en -relation à Livourne avec le chanoine Orticoni et avec Dominique -Rivarola[93], tous deux agents des Corses en Italie. - - [93] Il ne faut pas confondre Dominique Rivarola avec le - gouverneur génois de Bastia, du même nom. Voici d'ailleurs les - détails biographiques que donne l'abbé Rostini sur ce personnage: - «Ce Rivarola, originaire de Chiavari, de l'État de Gênes, et, - semble-t-il, d'une bonne famille (puisqu'il obtint un arrêt - favorable à propos de quelques places dans certain collége de - Sienne, destinées aux descendants d'une bonne famille, des - Rivarola de Gênes), s'était établi depuis longtemps à Bastia, et, - par une double parenté, s'était uni à la maison Frediani. - Plusieurs fois il avait participé à des gains illicites, à des - ventes par autorité de justice, comme en font les commissaires - génois, comme il y en eut particulièrement sous le gouvernement - de Nicolò Durazzo. Il était consul d'Espagne lorsque l'infant Don - Carlos passa en Toscane, et que les galères qui le conduisaient - ayant été dispersées par la tempête, celle sur laquelle était - monté le marquis de Monte-Allegro, aujourd'hui duc de Sales, - arriva à Bastia. Le marquis eut avec Rivarola plusieurs - conférences, et s'éclaira, dit-on, sur ce qu'on pensait des - affaires de la Corse. Ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis - cette époque, Dominique Rivarola se montra toujours ouvertement - dévoué aux intérêts de la Corse. Soit hasard, soit politique, il - fut relevé de sa charge de consul; il restait à Livourne, où il - s'occupait spécialement de faire venir de Corse des recrues, - surtout pour le régiment corse au service de l'Espagne, dans - lequel était lieutenant-colonel, Francisco, son fils, jeune homme - de grand talent emporté à Naples par une mort prématurée. Nous - retrouvons ce même Dominique Rivarola, colonel, au service de S. - M. sarde, et commandant du siége lorsque les Anglais bombardèrent - Bastia.»--_Mémoires de Rostini. Op. cit._ - -Que fit réellement Neuhoff pendant les quatre années qui suivirent les -entrevues de Livourne? Il les employa évidemment à préparer son -débarquement en Corse. On a prétendu que le grand-duc de Toscane, -Jean-Gaston de Médicis, lui aurait donné quelques sequins et une lettre -de recommandation pour un certain Buongiorno qui exerçait la médecine à -Tunis[94]. Il est vrai que Théodore a connu ce Buongiorno à Tunis, soit -sous les auspices de Jean-Gaston de Médicis, soit de toute autre façon. - - [94] _Mémoires de Rostini. Op. cit._ - -On a prétendu aussi que le baron, en quittant la Toscane, serait allé à -Constantinople où il aurait été en rapport avec François Rakoczy, prince -de Transylvanie, et avec le comte de Bonneval, un aventurier fameux qui, -après avoir couru le monde, finit par prendre le turban et le nom -d'Achmet-Pacha. On a échafaudé tout un roman sur les relations de -Théodore avec ces deux personnages[95]. Il était digne d'être l'ami de -Bonneval, ce grand agité, qui fut enterré dans un couvent de derviches -tourneurs! - - [95] Varnhagen, _op. cit._, p. 21. - -On a dit encore que Neuhoff avait été reçu presque solennellement par le -bey de Tunis. Le gouvernement ottoman aurait même ordonné au bey, non -seulement d'encourager les projets du baron, mais encore de lui fournir -des armes et des munitions, de mettre enfin un trésor à sa -disposition[96]. L'entreprise se présente ainsi sous un aspect -imposant. Il y aurait eu là un effort considérable pour chasser les -Génois de l'île, et très certainement cet effort eut pu être couronné de -succès. Mais tout cela rentre dans le domaine de la légende. Théodore ne -fut jamais officiellement accrédité à Tunis. Il ne vit pas le bey. -Celui-ci ne lui fournit aucun secours. Il est certain que le -débarquement théâtral du baron de Neuhoff, à Aléria, fut machiné à -Tunis; ce fut de Tunis qu'il partit; mais les préparatifs de -l'entreprise n'eurent pas cette envergure qu'on leur prête. - - [96] _Ibidem_, p. 24. - -Grâce à un document qui se trouve dans les archives d'État à Gênes, nous -avons des renseignements précis sur le séjour de Théodore à Tunis et sur -ses intrigues[97]. Les faits rapportés sont tellement conformes à sa -manière d'agir qu'il faut nous en tenir à ce document. - - [97] Cette pièce n'a été citée par aucun des historiens qui se - sont occupés de Théodore de Neuhoff. C'est la déposition faite - sous serment, à Gênes, le 3 juin 1736, par deux esclaves - rachetés: Michel Varalzi et Pierre Varsi, natifs de Bonifacio. - -Cette pièce est cotée sous ce titre: - -_Copia delle deposizioni fatte nella cancelleria del illustrissimo -magistrato del Riscatto de' schiavi._--_Ribellione de' Corsi_, filza -11/3009. Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Un bâtiment français, provenant de Livourne, débarqua, un jour à Tunis, -un personnage étranger. Ce personnage était le baron de Neuhoff, qui -alla, dès son arrivée, loger chez Léonard Buongiorno[98]. Fidèle à ses -habitudes de prudence, Théodore conserva l'incognito pendant un certain -temps. Il fit répandre le bruit qu'il était venu à Tunis pour racheter -tous les Corses qui y gémissaient dans l'esclavage. Ce rachat devait se -faire avec de l'argent qu'il tenait d'un legs pieux. Il eut de longues -et sécrètes conférences avec Buongiorno, avec le Père administrateur de -l'hôpital espagnol et avec le trésorier du bey. - - [98] Les déposants n'indiquent pas l'année où aurait eu lieu - cette arrivée; ils se contentent de dire que le personnage arriva - vers le milieu du mois de mars et qu'il resta chez Buongiorno - jusqu'à la fin d'avril. Comme les esclaves rachetés ont fait - leurs dépositions en 1736, il semble résulter qu'ils paraissent - indiquer cette année-là comme celle où Théodore serait arrivé à - Tunis. Or, le 12 mars 1736, il jetait l'ancre devant Aléria. Ou - les esclaves rachetés se sont trompés de mois, ou ils ont voulu - parler d'une année antérieure. - -Le but avoué de ces conférences était de débattre le prix des esclaves. -Mais comme on pouvait s'étonner de ne jamais voir le charitable -personnage donner le moindre argent, il déclara n'être venu à Tunis que -pour fixer le prix des Corses prisonniers. Les fonds étaient déposés à -Livourne. Quand on se serait mis d'accord, il irait chercher l'argent -qu'il rapporterait plus tard. Il aimait sans doute à marchander, car les -entrevues se multiplièrent. Mais Théodore et ses trois compères -parlaient certainement de toute autre chose que des esclaves. - -Buongiorno était sicilien. Il habitait Tunis avec sa famille depuis -plusieurs années. Chargé par sa nation de racheter des esclaves, il -avait conservé pour lui l'argent destiné à ce rachat. Après cette belle -action, il s'était bien gardé de retourner dans son pays. Les malheureux -siciliens avaient continué leur dur esclavage. Mais lui, il avait ouvert -un cabinet de médecin et il jouissait à Tunis d'une certaine -considération. Dans ce cabinet, on ne s'occupait pas seulement de guérir -les malades: on y faisait un peu de tout. Pour l'instant, chez -Buongiorno, entre un allemand, un sicilien, un espagnol et un tunisien, -s'élaborait le grand dessein d'arracher la Corse à la tyrannie génoise! - -Ripperda, alors réfugié au Maroc, aurait également trempé dans le -complot en essayant d'entraîner les Marocains dans une alliance avec les -Tunisiens pour favoriser l'entreprise de Neuhoff[99]. - - [99] Gabriel Syveton, _Une Cour et un Aventurier au XVIIIe - siècle--Le baron de Ripperda_, p. 230.--Paris, 1896. - -Théodore n'avait pas d'argent. Il essaya d'emprunter aux Français -quarante à cinquante mille francs; mais les Français ne se laissèrent -pas faire. Buongiorno aboucha son ami avec des marchands grecs. Sous la -caution du médecin et sous celle du Révérend Père espagnol, il obtint -diverses marchandises et munitions: trois caisses de canons de fusils; -deux caisses de lames de sabres; plusieurs barils de poudre et de -balles; mille cinq cents bottes turques, dont la tige montait à -mi-jambe. Le consul anglais, à Tunis, se serait également porté garant -du payement de ces marchandises. Ces munitions furent embarquées sur un -navire battant pavillon britannique et commandé par le capitaine Dick, -fils naturel du consul. - -Théodore racheta, également à crédit, deux esclaves corses, promettant -sur son honneur de les payer plus tard. Ce mode de règlement était dans -ses habitudes. Les deux corses se nommaient Quilico Fascianello, -d'Aléria, et Patrone Francesco, du Cap Corse. Ils furent embarqués sur -le bâtiment. Le frère du médecin, Cristoforo Buongiorno, et un certain -Bigani, fils du capitaine du bagne de Livourne, faisaient aussi partie -de l'expédition. Quand tout fut prêt, Neuhoff monta sur le navire. Avant -de s'embarquer, il donna son véritable nom. - -A peine le navire eut-il pris le large que le médecin Buongiorno fit une -déclaration dont le bruit se répandit bientôt à Tunis. Le baron Théodore -faisait voile vers la Corse avec armes et munitions pour assister les -insulaires. L'infant Don Carlos, d'Espagne, lui avait promis son aide -afin de délivrer l'île. Bientôt on devait voir arriver, sur les côtes -corses, plusieurs navires destinés à empêcher l'accès de l'île aux -Génois[100]. Ceux qui y demeureraient, n'ayant plus aucun secours, -seraient aisément chassés. - - [100] _Dépositions faites le 3 juin 1736 dans la chancellerie de - l'illustrissime magistrat du rachat des esclaves._ _Loc. cit._ - Archives d'État à Gênes, archives secrètes. - -Pour un si grand projet, Neuhoff ne possédait que des moyens très -restreints: un peu d'argent et quelques munitions extorquées à des -trafiquants trop confiants; mais il avait confiance dans son étoile. Il -allait ceindre une couronne, et, pour la circonstance, il s'était revêtu -d'un beau costume oriental. - -[Illustration: Gravure reproduite d'après le livre: «_Histoire des -Révolutions de l'Île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le -trône de cet État._» (La Haye, 1738.)] - - - - -CHAPITRE II - - - Débarquement du baron de Neuhoff à Aléria.--Il est proclamé roi de - Corse.--Son couronnement.--Théodore Ier notifie son élévation à sa - famille.--Opinions et inquiétudes des diplomates.--Le roi nomme les - grands dignitaires de la Cour.--Jalousies et querelles des chefs - corses.--Premières opérations contre les Génois.--Trahison de - Luccioni.--Sa condamnation et son exécution. - - -I - -Si certaines parties de la vie de Théodore sont restées dans une -obscurité d'où il est bien difficile, pour un historien scrupuleux, de -les faire sortir, par contre, je n'ose dire par compensation, les -détails abondent sur son arrivée en Corse. - -A la nouvelle du débarquement d'un étranger à Aléria, la république de -Gênes, très alarmée, mit en mouvement tout son personnel diplomatique et -administratif pour avoir des renseignements sur cet inconnu et sur sa -famille. On peut facilement se rendre compte des craintes qui -s'emparèrent du gouvernement génois en compulsant les volumineux -dossiers concernant Théodore dans les archives d'État à Gênes. Les -inquisiteurs, le grand et le petit Conseil, la junte de Corse, toutes -ces différentes branches du gouvernement s'occupèrent de lui. Sorba, -ministre de Gênes à Paris, eut, au sujet du baron, des conférences avec -le cardinal Fleury, Chauvelin et Maurepas. - -L'opinion publique s'intéressa à l'aventure. Les gazettes publièrent des -articles sur cet événement à sensation. Un livre anonyme[101], imprimé à -La Haye, en 1738, chez Pierre Paupie[102], publia une _Relation de la -descente d'un étranger en l'île de Corse_. Cette relation donna des -détails qui furent d'accord avec les rapports des agents génois. - - [101] _Histoire des révolutions de l'île de Corse et de - l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État, tirée des - Mémoires tant secrets que publics. Op. cit._ - - [102] Pierre Paupie était l'éditeur de la _Gazette d'Amsterdam_. - -On commença par se demander quel était le personnage qui se trouvait à -bord du bâtiment anglais[103]. Les gazettes mirent plusieurs noms en -avant: le fils aîné du chevalier de Saint-Georges, le prince Rakoczy, le -duc de Ripperda[104], le comte de Bonneval[105]. On finit par savoir que -l'inconnu s'appelait Théodore, baron de Neuhoff, gentilhomme -westphalien; mais comme ce nom, par lui-même, n'évoquait pas l'idée -d'une force suffisante pour accomplir les grandes choses dont ce -débarquement devait être le prélude, on chercha à savoir quelles -combinaisons il pouvait bien y avoir derrière tout cela. Le chemin était -ouvert aux suppositions. On entrevoyait que de graves desseins allaient -bientôt être mis à exécution sous le couvert de cet agent. - - [103] Le livre anglais anonyme dit que le pavillon du navire qui - amena Théodore en Corse était bleu avec des raies blanches. - - [104] «J'ai déjà eu l'honneur de vous rendre compte de l'arrivée - en cette île d'un personnage inconnu qui y a fait beaucoup de - bruit..... Quelques-uns s'imaginent que ce pourrait être M. de - Ripperda, d'autres que ce n'est qu'un corse travesti. Quoiqu'il - en soit, cette aventure inquiète fort la république et elle fera - partir incessamment trois galères pour se rendre à la - Bastie.»--Campredon à Maurepas, ministre de la Marine. Gênes, le - 19 avril 1736.--Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - - [105] _Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, - p. 198.--_Lettres juives_, t. II, p. 265. - -Jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, «la Corse était à peu près aussi -inconnue que la Californie et le Japon»[106]. L'Europe cependant -commençait à tourner les yeux du côté de cette île, non qu'elle -s'intéressât beaucoup aux démêlés de la république de Gênes avec ses -sujets, mais la Corse, par sa position, formant pour ainsi dire -l'avant-poste de l'Italie, pouvait faire naître les convoitises les plus -explicables, comme les craintes les mieux justifiées, surtout au milieu -de cette paix mal définie qui suivit la guerre de la succession -d'Espagne. - - [106] _Histoire des révolutions de l'île de Corse. Op. cit._, - préface, p. 2. - -Le vaisseau anglais était muni d'un passe-port délivré par le consul -anglais à Tunis. Aléria avait été choisi pour attérir parce que ce port -était dans la possession des mécontents. Le navire tira quelques salves -auxquelles l'écho du maquis seul répondit. - -Les moindres détails concernant les grands personnages ont toujours eu -de l'attrait pour la foule. Le 12 mars 1736, Théodore entrait dans -l'histoire; on ne savait pas encore quel rôle il allait jouer, mais il -était intéressant de connaître le costume qu'il portait. Il était vêtu, -dit le chroniqueur de La Haye, «d'un long habit d'écarlate doublé de -fourrure, couvert d'une perruque cavalière et d'un chapeau retroussé à -larges bords, et portant au côté une longue épée à l'espagnole et à la -main une canne à bec de corbin»[107]. - - [107] _Histoire des révolutions de l'île de Corse. Op. cit._, - p. 193. - -Il se donnait les titres de grand d'Espagne, de lord d'Angleterre, de -pair de France, de baron du Saint-Empire et prince du Trône romain. - -Ces titres ronflants et cosmopolites ne paraient pas d'habitude un même -individu; mais ils pouvaient impressionner les Corses. Une satire -disait: «Son épée à l'espagnole tient la place de la Toison d'or; sa -perruque à l'anglaise, de la Jarretière; sa canne à bec de corbin, de -cordon bleu; son grand chapeau à l'allemande désigne la qualité de baron -du Saint-Empire, et sa grande robe d'écarlate dénote un diminutif de -cardinal, ou, si l'on veut, un prince romain[108].» - - [108] _Lettres juives. Op. cit._, t. II, p. 264. - -La canne, en tous cas, tiendra lieu de sceptre au nouveau roi. Il -l'étendra plus d'une fois pour apaiser les disputes éclatant au milieu -de ses sujets et même pour taper sur les plus récalcitrants. - -Théodore avait alors quarante-deux ans. Il paraissait plus vieux que son -âge, car les gens qui le virent à Tunis s'accordaient à lui donner entre -quarante-huit et cinquante ans. Il avait la figure ronde et le teint -coloré. Sa barbe châtain, tirant sur le roux, commençait à blanchir. Il -était de taille ordinaire et de corpulence tendant à l'embonpoint. Deux -dents de devant lui manquaient: une à la mâchoire supérieure, l'autre à -la mâchoire inférieure[109]. - - [109] _Dépositions faites le 3 juin 1736 dans la chancellerie de - l'illustrissime magistrat du rachat des esclaves. Loc. cit._ - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Outre les individus qui s'étaient embarqués avec lui à Tunis[110], sa -suite comprenait encore trois turcs aux costumes bizarres, armés à la -façon barbaresque[111], dont l'un se nommait Monte-Christo[112], et les -deux esclaves corses rachetés à crédit. - - [110] Voir le chapitre précédent. - - [111] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167. - - [112] _Mémoires de Rostini. Op. cit._ - -L'existence du baron de Neuhoff s'était passée à conspirer d'une façon -peu heureuse, nous l'avons vu. Aussi apportait-il, dans tous les actes -de sa vie, des manières, on pourrait dire des manies, de conspirateur. -Sa méfiance lui faisait voir partout des ennemis, des espions, des -pièges; sa prudence lui dictait une conduite propre à les éviter. - -Une vignette qui sert de frontispice au livre imprimé à La Haye, montre -Théodore sur le rivage corse dans son merveilleux costume, tandis que, -dans le fond, le vaisseau qui l'a amené, s'entoure d'un nuage de fumée, -et qu'un fort, dominant la rade, répond aux salves. - -Mais le baron n'avait pas débarqué quand le navire eut jeté l'ancre. Sa -prudence l'emporta sur sa vaine gloriole. Il attendit à bord la réponse -à une lettre qu'il venait d'écrire. - -Cette lettre était adressée à Giafferi, un des principaux agents de la -révolte. Celui-ci convoqua immédiatement ses amis en assemblée secrète à -Matra, près d'Aléria, dans la maison d'un patriote, Xavier dit de Matra. -Cette réunion se composait, en outre de Sébastien Costa, avocat, -d'Hyacinthe Paoli, et de Giappiconi. - -Les Corses étaient très las; la révolte commençait à s'user. Mais -l'arrivée du navire à Aléria rendit courage aux chefs. Les indifférents -comme Xavier Matra, ou bien ceux qui jusqu'alors avaient favorisé les -Génois, tels les Panzani, accueillirent avec enthousiasme le personnage -qui leur venait de Tunis[113]. - - [113] _Mémoires de Rostini. Op. cit._ - -Quand le conseil fut au complet et les portes soigneusement closes, -Giafferi donna lecture de la lettre de Théodore. Elle était ainsi -conçue: - - «Très illustre seigneur Giafferi, - - «Je viens d'atteindre enfin les rivages de la Corse, appelé par vos - prières et vos lettres répétées. Le constant amour ainsi que la - fidélité que vous et les Corses m'avez témoignés pendant plus de - deux ans m'ont poussé à surmonter mon aversion pour la mer et ma - crainte du mauvais temps qui règne d'habitude pendant cette saison - de l'année. Le ciel, qui jusqu'ici m'a favorisé, a rendu mes - voyages prospères. Je suis ici pour porter tout le secours qui est - en mon pouvoir à votre royaume opprimé et pour le délivrer, avec la - volonté de Dieu, du joug de Gênes. Ne craignez pas que je puisse - jamais négliger en aucune façon mon devoir envers vous, si vous - m'êtes fidèles. Si vous me choisissez comme votre roi, je demande - seulement le droit de modifier une loi parmi vous, c'est-à-dire - d'accorder la liberté de conscience aux hommes des autres - nationalités et des autres croyances qui pourraient venir ici pour - nous assister dans nos entreprises. Venez tous tant que vous êtes, - à Aléria, sans délai, Costa, Paoli et les autres, afin que nous - puissions nous concerter et établir notre base d'action. - - «Votre dévoué, - - «THÉODORE»[114]. - - - [114] Cette lettre est tirée du _Journal de Costa_.--Extraits - traduits en anglais et publiés par M. Theodore J. Bent dans _The - historical review_.--Janvier 1886. - - Rostini, dans ses mémoires, reproduit cette lettre dans des termes - identiques, sauf qu'il indique Paoli comme le destinataire au lieu - de Giafferi. - - Je préfère m'en tenir à la version de Costa, parce que: 1º Costa a - été témoin oculaire des faits; 2º Giafferi figurait, on l'a vu, - parmi les prisonniers détenus à Gênes en 1733. C'était eux que - Théodore avait connus, et non pas ceux qui étaient restés dans - l'île, tels que Paoli. - -Cette lecture provoqua dans l'assemblée un vif enthousiasme. Les -patriotes s'écrièrent: «Vive Théodore notre Roi!» - -«On commençait à appeler le baron allemand Théodore, parce que la lettre -était signée de ce nom», dit naïvement Rostini dans ses _Mémoires_. Des -présents destinés à Mme Matra, accompagnaient le message: «des dattes, -des boutargues et des langues»[115]. - - [115] _Mémoires de Rostini. Op. cit._ - -Il y avait aussi pour les patriotes «des bouteilles de véritable vin du -Rhin»[116]. - - [116] _Journal de Costa. Op. cit._ - -Ce vin, chose inconnue alors en Corse, réjouit les chefs et -particulièrement le bon Costa, qui s'attendrira toujours devant des mets -succulents ou de fines boissons. - -Il y eut cependant, au milieu de ce concert d'enthousiasme, une note -discordante. Ce fut Hyacinthe Paoli qui la fit entendre; il sera -coutumier du fait. - -«Paoli, nous dit Costa, était un homme jaloux qui aurait voulu avoir -pour lui seul la confiance de l'étranger et dominer ainsi les autres. Il -déclara qu'il n'aimait pas la liberté de conscience que demandait ce -personnage[117].» - - [117] _Ibidem.--Mémoires de Rostini. Op. cit._ - -A première vue, cette question de liberté de conscience pouvait paraître -superflue dans un pays où il n'y avait pas de cultes dissidents, sauf le -rite orthodoxe observé par la colonie de grecs maïnotes établie en 1676 -à Cargèse, petite ville sur la côte occidentale de l'île. - -Théodore reviendra souvent sur cette question, avec une insistance qui -étonne de la part d'un homme plus porté à user d'expédients qu'à agir en -vue d'un principe; mais cette apparence de principe rentrait dans la -catégorie de ses expédients. La liberté de conscience était, sans doute, -pour lui, le mandat impératif auquel ses bailleurs de fonds l'avaient -contraint. Neuhoff, seul, n'eût pas songé, en arrivant en Corse, à -faire cet _Édit de Nantes_. - -Cependant, la déclaration de Paoli avait jeté le trouble dans les -esprits. L'assemblée eut recours aux lumières du chanoine Albertini, un -parfait théologien, qui se trouvait justement à Matra[118]. - - [118] _Journal de Costa. Op. cit._ - -Le chanoine se prononça sans l'aide d'aucun livre de théologie. Il fit -d'abord remarquer que le Pape accordait, aux Juifs dans Rome, la liberté -de conscience et le libre exercice de leur culte. Il déclara ensuite que -les Corses devaient accepter le personnage quel qu'il puisse être, car -il était envoyé par le ciel, pour que la Corse ne pérît dans la détresse -où elle se débattait. La main de Dieu était visible dans cet événement. -Il fallait considérer cette arrivée comme un miracle. Le seigneur -Théodore atteignait, en effet, les rives de Corse «dans les jours où -l'Eglise célèbre l'Annonciation de la Vierge Marie, laquelle avait été -le fondement de la Rédemption universelle»[119]. - - [119] _Ibidem.--Mémoires de Rostini. Op. cit._ - -Ces paroles répondaient au sentiment de la majorité. Elles furent -accueillies avec enthousiasme, et la voix de l'opposant fut étouffée -sous les applaudissements. Paoli dut se résigner. Dans ce nouveau régime -auquel il fait mine d'adhérer, son ambition inquiète et envieuse lui -fera jouer un rôle d'opposition continuelle, pour ne pas dire de -trahison. - -L'assemblée décida que les chefs iraient à Aléria souhaiter la bienvenue -au seigneur Théodore. Mais, dans la crainte de quelque tentative des -Génois, on résolut d'opérer dans le plus grand secret. - -Les corses passèrent la nuit à Matra. A l'aube, ils se mirent en route. -Ces gens qui s'en allaient au devant de leur messie, chantèrent en -cheminant des chansons patriotiques. Paoli lui-même chantait. Il était -poète et avait composé la plupart de ces _ballate_ vibrantes[120]. - - [120] _Journal de Costa. Op. cit._ - -Son Excellence reçut les chefs à merveille. Neuhoff se rendit avec eux -dans une maison du village où un souper fut préparé. Ce repas «réjouit -les cœurs» des patriotes. Le linge était d'une blancheur irréprochable, -les dattes exquises, les vins parfaits. Théodore racontait fort bien, et -ses «charmantes histoires de voyages rendirent la boisson plus agréable -et les viandes plus savoureuses»[121]. Après le repas, Neuhoff dut -paraître au balcon. Il se montra au peuple entouré des chefs corses et -escorté de ses esclaves maures portant des lumières. La foule l'acclama. -Puis, il passa toute la nuit avec ses nouveaux amis, continuant la -narration de ses aventures ébauchée au souper, d'une façon plus -favorable à sa cause, assurément, que conforme à la vérité. Sous le -rapport de la parole, il était doué et il éblouissait ses auditeurs. Les -manières affinées de l'ancien page de Versailles étaient faites pour -impressionner les natures frustes de ces insulaires. L'aube interrompit -ces entretiens. Giafferi et ses amis se retirèrent enthousiasmés, -laissant leur messie s'endormir sous la garde des sentinelles. - - [121] _Ibidem._ - -En venant, dans la matinée, rendre hommage à Son Excellence, les -patriotes la trouvèrent au lit, encore fatiguée de la veillée et des -libations de la nuit précédente[122]. Neuhoff, qui avait l'habitude des -cours, les retint dans sa ruelle pour son petit lever. Il s'entretint -longuement avec ceux qui déjà lui constituaient une cour. - - [122] _Ibidem._ - -Théodore demanda aux chefs quelques détails sur la situation et les -engagea à formuler leur avis. Ils répondirent: «Il ne reste rien à faire -à Votre Excellence que de notifier ces faits au peuple et vous serez élu -roi d'un consentement universel[123].» - - [123] _Ibidem._ - -Le baron les interrompit; dès son arrivée il entendait parler en -maître[124]. - - [124] _Mémoires de Rostini._ - -«Il ne faut rien précipiter, dit-il, nous devons, d'ailleurs, attendre -l'arrivée d'Arrighi et de Fabiani, de Corte et de la Balagne. Je leur ai -déjà écrit et si leur opinion est pareille à la vôtre, nous -continuerons, alors, à parler des affaires d'état. Pour l'instant, -prenons deux jours de repos et de plaisirs pour nous préparer à la -lourde tâche qui nous incombe»[125]. - - [125] _Journal de Costa._ - -Les patriotes admirèrent cette prudence. - -Il entrait évidemment dans les vues de Théodore d'avoir, avec lui, tous -les chefs reconnus des mécontents, pour s'assurer le concours unanime -des insulaires. Ne mettait-il pas aussi une certaine coquetterie à se -faire prier d'accepter une couronne dont il ne voulait, disait-il, que -pour le bonheur du peuple corse dont les malheurs l'avaient si ému? - -Après son discours, Neuhoff se leva, et «une demi-heure après, dit le -fidèle chroniqueur de cette arrivée à sensation, Son Excellence parut -devant les généraux et leurs amis. Le baron avait grand air dans son -vêtement écarlate et sous sa majestueuse perruque. Il portait une épée -au côté et tenait sa fameuse canne en main. Six intendants, un -chambellan et trois esclaves l'accompagnaient.» Les chefs étaient -assemblés sur son passage; il les salua avec cette grâce un peu hautaine -dont usent les princes. Puis il manifesta le désir de sortir de la ville -pour admirer la belle et vaste plaine qui s'étendait aux alentours[126]. - - [126] _Ibidem._ - -Dans son journal, le bon Costa se montre d'un enthousiasme débordant -pour les moindres actions du seigneur Théodore. Il les relate heure par -heure avec les plus minutieux détails. Un peu naïf comme écrivain, mais, -par cela même, d'une sincérité qui rend son témoignage historique -précieux, il fut, dès les premiers jours, entièrement dévoué à Neuhoff. -Garde des sceaux, grand chancelier de ce royaume éphémère, il est le -fidèle serviteur de l'aventurier dans les heures lumineuses où tous -acclament cet étranger qui semblait personnifier les suprêmes -espérances; il restera son compagnon dévoué dans les jours misérables, -quand, la désillusion venue, chacun abandonnera le maître qui n'a pas -réussi. S'il fut le Blondel d'un Richard peu grandiose, Costa n'en est -pas moins une figure touchante. - -Les deux premiers jours furent employés en promenades. - -Pendant ces visites aux environs, on débarquait la cargaison du navire. -Le baron fit faire une distribution de sequins, de fusils et de -chaussures au peuple[127]. Ces chaussures de bon cuir étaient, a-t-on -dit, «une magnificence ignorée en Corse»[128]. Il est vrai que les -insulaires n'avaient pas l'habitude de porter des bottes à l'orientale. - - [127] _Journal de Costa._ - - [128] Voltaire, _Œuvres_, t. XXV. _Précis du siècle de Louis - XV_: De la Corse, ch. XL, p. 458. - -Neuhoff, du reste, laissait planer, sur les munitions et sur l'argent -qu'il apportait, un mystère favorable aux suppositions les plus -avantageuses; mais les ressources dont il disposait étaient très -modestes. Les Corses devaient bien vite s'en apercevoir, et ils le lui -firent sentir. - -Tandis qu'on faisait ces petites distributions, Paoli et les autres -chefs haranguaient le peuple. Et quand Théodore paraissait, on -commençait déjà à crier: _Viva il nostro Re!_[129]. - - [129] _Journal de Costa._ - -Cependant Arrighi et Fabiani n'arrivaient pas. Il fut décidé que -Théodore et ses conseillers se rendraient dans la montagne, au village -de Cervione. C'est là que le couronnement devait avoir lieu[130]. Et -puis, la prudence commandait ce déplacement. Les côtes de l'île -n'étaient pas à l'abri d'un coup de main des Génois. Le fort de San -Pellegrino, où ils tenaient garnison, se trouvait près d'Aléria. -L'intérieur des terres, avec ses hauteurs, ses villages retranchés et -ses maquis, offrait toute la sécurité désirable pour préparer l'entrée -en campagne. - - [130] _Ibidem._ - -On allait se mettre en route lorsqu'une querelle s'éleva entre les -partisans de Paoli et ceux de Giafferi, pour une question de préséance. -La dispute s'éloigna bientôt des vaines subtilités du protocole pour -dégénérer en bataille; des coups de fusils furent échangés. Théodore se -précipita au milieu des combattants en brandissant sa fameuse canne à -bec de corbin. «Que prétendez-vous par cette folie? s'écria-t-il. Si je -dois être le chef parmi vous, je réglerai les honneurs et la préséance -suivant les mérites. Si les agresseurs, dans cette dispute, ne viennent -pas immédiatement faire leur soumission, demain je retournerai à mon -bord et je mettrai à la voile pour le continent»[131]. Ce discours fit -tout rentrer momentanément dans l'ordre; mais cet incident avait retardé -le départ. Le cortège ne put se mettre en marche qu'à la tombée du jour. -Neuhoff ne voulait pas arriver pendant la nuit à Cervione; son effet -aurait été manqué. La cour s'arrêta sur les bords de la Bravona. Une -cabane de berger se trouvait là; on s'y installa tant bien que mal pour -y attendre le jour. La cahute fut réservée à Son Excellence; la suite -resta au dehors, «tandis que les horreurs de la nuit étaient dissipées -par la multitude des feux qui avaient été allumés»[132]. - - [131] _Journal de Costa._ - - [132] _Ibidem._ - -Vers midi, Théodore et ses vaillants compagnons arrivèrent à Cervione. -Le peuple était assemblé sur la place; de longues acclamations -retentirent. On salua le personnage de salves de mousqueterie si -nourries que l'écho en arriva jusqu'au fort génois de San Pellegrino. Le -commandant se demanda avec anxiété ce que tout ce tapage voulait bien -dire. Et comme les coups de fusil ne s'arrêtaient pas, paraissant au -contraire augmenter, il eut peur. Il fit mettre une felouque à la mer et -l'envoya à Bastia pour informer du fait Rivarola, le gouverneur -génois[133]. - - [133] _Journal de Costa._ - -Mais, de part et d'autre, c'est-à-dire entre gens de Cervione et soldats -de San Pellegrino, les hostilités se bornèrent là. L'Iliade de la Corse -abonde en traits de ce genre. - -Neuhoff fut solennellement conduit au palais épiscopal abandonné par -l'évêque d'Aléria depuis plusieurs années[134]. Ce prélat, Mgr Mari, -issu d'une famille génoise, avait sa résidence à Cervione à cause du -mauvais air des basses terres. Il y a lieu de croire que l'air, en ce -moment, ne lui semblait pas meilleur sur les hauteurs, car il restait à -Gênes. - - [134] _Ibidem._ - -Tandis qu'on préparait le souper, les moines du couvent se rendirent -auprès de Son Excellence et la remercièrent de venir de si loin pour les -assister. Des Franciscains suivirent, portant comme présents de -bienvenue quelques produits indigènes: des oranges, des citrons et «des -flacons de vin vieux de deux ans». Théodore eut une parole aimable, un -encouragement pour chacun; tous se retiraient sous le charme[135]. De -son côté, il dut être satisfait de l'accueil des Corses. - - [135] _Ibidem._ - -On continuait à décharger la cargaison du navire anglais. Quelques -pièces de canon furent débarquées, et Théodore envoya quarante hommes de -Cervione avec des mulets pour effectuer le transport de cette artillerie -jusqu'au village. Les plus grosses pièces furent laissées pour la nuit -au bas de la colline, les plus petites, au nombre de quatre, furent -placées devant la demeure de Son Excellence avec des sentinelles, ce qui -donna un certain air de grandeur à l'ancien évêché, qui allait bientôt -devenir palais royal. Au matin, toute la population se rendit au bas de -la colline pour assister au transport des canons. - -Neuhoff éprouvait de grandes difficultés suscitées par la jalousie des -chefs. Il y avait eu des tiraillements lorsqu'il s'était agi d'assigner -les chambres dans le palais épiscopal. Paoli voulait occuper la pièce -contiguë à l'appartement de Son Excellence. Giafferi la désirait -également, d'où des disputes que Théodore apaisa en menaçant les Corses -de partir de suite pour le continent. L'ordre se rétablit; Paoli eut la -chambre qu'il convoitait; Giafferi se calma. Quant au doux Costa, comme -il ne demandait rien, il partagea le logement de Giappiconi. Puis, eut -lieu une autre aventure qui faillit tourner au tragique. - -Un des maures, venus de Tunis, avait donné un soufflet à un Corse qui, -pour se venger, administra une raclée au Turc sous les yeux du baron qui -était à sa fenêtre. Celui-ci fit enfermer l'insulaire. A grands cris, -ses compatriotes réclamèrent sa mise en liberté; un tumulte violent -s'éleva; Théodore se vit entouré d'une foule hostile. Il prit une torche -allumée, monta sur un baril de poudre, prêt à se faire sauter plutôt que -de se laisser molester par ses futurs sujets. Les chefs arrivèrent -heureusement et purent apaiser la fureur du peuple. Neuhoff consentit à -descendre de son baril et tout rentra dans l'ordre[136]. - - [136] Lettre d'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à - Campredon, Bastia, le 12 avril 1736, communiquée avec la lettre - de Campredon du 10 mai: Correspondance de Gênes, vol. 97. - Archives du Ministère des affaires étrangères.--Cette lettre a - été publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 278. - -Il s'occupa ensuite de l'organisation militaire. Cinq jours furent -consacrés à ce travail; tous les soldats enrôlés reçurent une avance de -solde. Théodore nomma Paoli trésorier en chef; son emploi consistait à -distribuer la monnaie d'or apportée de Tunis, et, comme entrée en -fonctions, il reçut un présent de deux cents sequins[137]. Sa fidélité -était assurée pour quelque temps. - - [137] _Journal de Costa._ - -Ces préparatifs étaient insuffisants pour entamer une action sérieuse, -d'autant plus qu'Arrighi et Fabiani ne donnaient pas signe de vie. Aussi -le baron déclara-t-il à son entourage qu'il voulait attendre le retour -de son navire qu'il avait envoyé à Livourne. Un de ses lieutenants -devait en effet, disait-il, revenir avec de nouvelles munitions[138] et -une couronne pour le sacre[139]. Mais en attendant, il annonça aux chefs -qu'il avait l'intention d'aller passer quelques jours sur la côte, à -Matra, pour se reposer de son voyage. Il leur déclara que si, à son -retour, l'armée était organisée et si les patriotes n'avaient pas changé -d'avis, il se laisserait couronner roi. Il partit avec Giafferi et -Giappiconi[140]. - - [138] _Mémoires de Rostini._ - - [139] _Journal de Costa._ - - [140] _Ibidem._ - -Costa, qui avait l'habitude d'approuver toutes les actions de son -maître, trouva ce déplacement très sage. A peine arrivé, et quand de si -impérieuses raisons l'obligeaient à résider dans l'intérieur, pourquoi -Théodore songeait-il à rallier la côte, comme s'il eût voulu être prêt à -partir à la moindre alerte? Cette retraite semble énigmatique. Elle dura -peu; il resta six jours seulement à Matra. A son retour, il trouva deux -cent seize compagnies organisées par Costa et Paoli. Chacune d'elles -devait être commandée par un capitaine. Ces officiers de hasard furent -individuellement présentés à Théodore[141]. - - [141] _Ibidem._ - -Tout semblait donc prêt pour le couronnement, mais le futur roi -attendait avec anxiété l'arrivée du navire. Comme ce bâtiment tardait, -il consentit à se laisser couronner, car il était urgent d'entrer en -campagne. D'ailleurs la présence d'Arrighi et de Fabiani, enfin arrivés, -complétait la réunion des principaux chefs. - -Fabiani avait avec lui une escorte de cent hommes. Ses chevaux étaient -richement harnachés, car la Balagne, sa province, considérée comme le -jardin de l'île, produisait de bon vin et des huiles excellentes[142]. - - [142] _Ibidem._ - -Le couvent d'Alesani, qui se trouvait dans une vallée derrière -Cervione, fut choisi pour le sacre. L'endroit était plus accessible que -le village. La Cour s'y rendit donc et fut «commodément logée, grâce à -M. Giovanni Pasquino»[143]. - - [143] _Journal de Costa._ - -Les chefs se réunissaient dans la grande salle du couvent, où de longues -discussions avaient lieu. Arrighi proposa une chose fort sage. A son -avis, il convenait de surseoir au couronnement du roi jusqu'à ce qu'un -succès important fût remporté sur les Génois[144]. La majorité de -l'assemblée ne partagea pas cet avis. Mais les chefs corses furent -unanimes sur un point: ils ne donnaient à Neuhoff que le titre -platonique de roi et conservaient pour eux toute l'autorité effective. -Théodore dut jurer fidélité à la constitution que lui imposaient ceux -que plus tard on appela les magnats du royaume de Corse. - - [144] _Ibidem._ - -Voici comment se résumait cette constitution. - -«Le Seigneur Théodore, baron libre de Neuhoff, est déclaré souverain et -premier Roi du roïaume». La succession était réglée suivant l'ordre de -primogéniture pour les descendants mâles et, à défaut, dans le même -ordre pour les filles[145]. Le souverain et ses successeurs devaient -pratiquer la religion catholique romaine. - - [145] Hérédité possible par un mariage postérieur. Il faut - remarquer que si Théodore avait eu un fils de son mariage avec - lady Sarsfield, comme on l'a généralement prétendu, il n'aurait - pas manqué d'en faire mention dans la Constitution approuvée par - lui. Il eût fait déclarer ce fils Prince héréditaire, chose très - naturelle, et les Corses n'y auraient pu faire objection, - puisqu'ils admettaient le principe de l'hérédité dynastique. - -Cet article confessionnel ne devait pas beaucoup gêner le roi. Né -protestant, il se serait converti au catholicisme en Espagne à cause des -emplois qu'il y occupait[146]. S'il ne pratiquait pas, il faisait du -moins mine de suivre le culte catholique. A son arrivée en Corse il -entendait, disait-on, trois messes par jour[147]. Henri IV avait taxé -Paris à une messe, Théodore renchérissait. - - [146] Le comte Rivera, ministre du roi de Sardaigne à Gênes, au - roi. Gênes, le 5 mai 1736: _Genova_, _Lettere ministri_, mazzo - 15. Archives d'État de Turin. - - [147] _Lettres juives_, t. II, p. 265. - -A défaut de descendants, le baron pourrait, dès son vivant, désigner un -successeur dans sa parenté masculine ou féminine, à condition que ce -successeur fût catholique romain et qu'il résidât dans le royaume. - -Si la famille de Théodore et de ses successeurs venait à s'éteindre, les -Corses seraient libres de disposer d'eux-mêmes et de choisir le -gouvernement qui leur plairait. - -Le cinquième article instituait une Diète composée de vingt-quatre -membres, pris parmi les sujets «les plus qualifiés et les plus -méritants», soit seize pour les provinces d'en deçà des monts, et huit -pour celles d'au delà. Trois membres de la Diète résideraient à la cour -et «le roi ne pourra rien résoudre sans leur consentement, soit par -rapport aux impôts et gabelles, soit par rapport à la paix ou à la -guerre». L'autorité de cette Diète s'étendrait à toutes les branches -administratives. Seuls, les Corses, à l'exclusion de tout étranger, -seraient appelés aux dignités, fonctions ou emplois à créer dans le -royaume. - -Dès que les Génois seraient chassés et la paix établie, le roi avait la -faculté d'employer douze cents hommes de troupes étrangères. Au delà de -ce nombre, le souverain avait besoin du consentement de la Diète. Quant -à sa garde personnelle, Sa Majesté pourrait avoir auprès de sa personne -des soldats corses ou étrangers, à son choix. Exception était faite pour -les Génois que la constitution proclamait à jamais bannis de Corse. -Leurs biens étaient confisqués ainsi que ceux des Grecs établis, près -d'un siècle auparavant, à Cargèse. Cette dernière éviction n'était pas -un acte d'intolérance religieuse, mais elle rentrait dans les mesures de -représailles politiques qu'on appliquait aux Génois, dont ces Grecs -s'étaient toujours montrés les loyaux sujets. - -La constitution réglait les impôts, tailles et gabelles dont les veuves -étaient exemptées. Elle fixait le prix du sel, les poids et les mesures. -Une université publique pour les études du droit et de la physique -serait établie dans l'une des villes du royaume. Le roi, d'accord avec -la Diète, devait assurer à cette institution les revenus suffisants pour -subsister et lui accorder les mêmes privilèges qu'aux autres universités -publiques. L'article 17 portait que le roi créera incessamment un ordre -de «vraie noblesse» pour l'honneur du royaume et de «divers nationaux». - -Enfin, les bois et les terres labourables demeureraient, dans le présent -et dans l'avenir, la propriété exclusive des Corses. Le roi n'y aurait -d'autre droit que celui dont jouissait la république[148]. - - [148] _Élection de Théodore et lois établies pour le gouvernement - du royaume._ Publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. - 278 à 281, d'après le manuscrit des archives du Ministère des - affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol. 97.--Publié - également dans _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. - 212-220, et par Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 86-89. - -Cette constitution ne laissait pas beaucoup d'initiative au souverain. -Après avoir été approuvée par tous, il fut décidé que le couronnement -aurait lieu sans retard. - -Le samedi 14 avril, la grand'messe fut célébrée au couvent d'Alesani. -L'office terminé, en signe de réjouissance, le peuple tira de si -nombreux coups de fusil que la garnison génoise de San Pellegrino eut -peur encore une fois, mais elle ne bougea pas[149]. Si les Corses -avaient employé toute la poudre qu'ils brûlaient en l'honneur de -Théodore à faire le coup de feu contre les Génois, ils les auraient -chassés de l'île. - - [149] _Journal de Costa._ - -Le lendemain--le dimanche 15 avril[150],--jour fixé pour le sacre, la -grand'messe fut de nouveau chantée. Paoli harangua le peuple. Le baron -parut à son balcon. Des acclamations accompagnées de salves nourries -retentirent[151]. - - [150] Costa indique la date du 2 mai 1736. C'est évidemment une - erreur. L'acte du couronnement, rapporté d'une façon identique - par plusieurs historiens, est bien daté du 15 avril 1736. - D'ailleurs les copies de cet acte qui se trouvent à Gênes et aux - archives du Ministère des affaires étrangères portent toutes - cette même date. - - [151] _Journal de Costa._ - -Puis les magnats de Corse se réunirent dans le réfectoire du couvent où -un festin de cent couverts était préparé. Suivant la coutume, Théodore -fut salué par des complaintes improvisées en son honneur. Elles étaient -si nombreuses, dit l'historiographe Costa, «qu'on pouvait toutes les -confondre». Mais la cantate que Paoli, expert en poésie, déclama à la -fin du repas avec M. Garchi, verre en main, fut accueillie par un -tonnerre d'applaudissements[152]. Le banquet terminé, la cérémonie du -couronnement commença. - - [152] _Journal de Costa._ - -Au milieu de la place du village, on avait érigé une estrade à laquelle -trois marches donnaient accès. Sur cette plateforme, recouverte -d'étoffes aux couleurs bariolées, on avait placé un trône, c'est-à-dire -le siège le plus majestueux qu'on ait pu trouver. Deux chaises -encadraient ce siège. Le sol était jonché de fleurs sauvages du maquis -aux senteurs pénétrantes. - -Les généraux vinrent chercher Son Excellence et l'accompagnèrent jusque -sur la plateforme. Théodore en gravit les degrés avec dignité et s'assit -sur le trône. Paoli prit place à droite, Giafferi à gauche. Le peuple se -tenait debout, encadrant l'estrade. On avait préparé pour le sacre une -couronne de châtaignier ornée de rubans. Fabiani la trouvant indigne du -roi, la prit et la jeta en disant «qu'il fallait lui en procurer une -plus convenable à son rang»[153]. On confectionna alors «une splendide -couronne de laurier»[154], que les chefs apportèrent et posèrent sur la -tête du baron. Costa fit un discours. Giafferi donna lecture de la -constitution. Le peuple, de nouveau, tira des salves de mousqueterie au -milieu de frénétiques applaudissements. Les généraux se levèrent, mirent -un genou en terre et rendirent hommage à leur roi. Chaque homme, à tour -de rôle, en fit autant. Le procès-verbal de l'élection fut rédigé «au -nom et à la gloire de la très Sainte-Trinité, le Père, le Fils et le -Saint-Esprit et de la Vierge Marie Immaculée». Sa Majesté descendit -enfin de son trône et pénétra dans l'église, suivie de tous les chefs et -d'un grand concours de population. Le prêtre présenta le livre des -Saints Évangiles; Théodore étendit la main et jura obéissance à la -constitution. Les chefs prêtèrent serment de fidélité au roi, tandis que -le peuple poussait de longues acclamations. Le prêtre, avec toute la -pompe possible, entonna le _Te Deum_ qui fut ensuite repris par deux -chœurs. L'officiant donna enfin la bénédiction au milieu des coups de -fusil. Après quoi, le roi gagna ses appartements accompagné par ses -sujets. Lentement la foule se dispersa[155]. Le soir un souper fut -servi. Le repas se prolongea dans le calme, «parce qu'il n'y avait plus -rien à faire relativement à la création d'une majesté»[156]. - - [153] D'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à Campredon, le - 12 avril 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 276. Cette - lettre est datée du 12 avril par erreur, puisqu'elle rend compte - de ce qui s'est passé le 15 et le 16. - - [154] _Journal de Costa._ - - [155] _Journal de Costa._ - - [156] _Mémoires de Rostini._ - -Les Corses avaient ajouté une page à leur histoire. Ils s'étaient offert -un roi vêtu à la turque, sur la tête duquel ils avaient posé une -couronne de laurier que rien ne justifiait. - - -II - -Les insulaires étaient-ils sincères en couronnant le baron de Neuhoff? -Ils ont prétendu que, dans leur pensée, cette élection n'avait jamais -été sérieuse. Un chroniqueur corse--très corse même--fait ces -réflexions: «Les Corses les plus sages et les plus sensés n'ont jamais -prétendu faire de Théodore un roi; mais comme les populations étaient -fatiguées par la guerre et endormies par le commissaire Rivarola qu'on -appelait pour cette raison _Sirène enchanteresse_, il fallait, pour les -tirer de leur léthargie et de leur abattement, quelque chose qui fît du -bruit. Or, rien n'était plus propre à faire du bruit que l'élection d'un -roi étranger qui, avec un seul vaisseau et de minces provisions, était -venu débarquer sur la côte. Les Corses voulaient encore faire entendre -par là, à tous les princes de l'Europe, qu'ils étaient disposés à -embrasser le parti le plus étrange qui se présenterait à eux, fût-ce -celui du Turc (puisque Théodore venait de Tunis), plutôt que de se -soumettre aux Génois»[157]. Il est vrai que ces réflexions ont été -écrites après coup. Mais elles reflètent bien l'état d'esprit des -insulaires. Trop orgueilleux pour avouer qu'ils avaient été séduits et -trompés par un monsieur vêtu à l'orientale, ils préféraient insinuer -qu'en posant une couronne de laurier sur sa tête, ils s'étaient moqués -de lui. - - [157] _Mémoires de Rostini._ - -Le vice-consul de France à Bastia, d'Angelo, affirmait que le -couronnement de Théodore était une ruse des chefs, «qui pour n'être pas -inquiétés par les puissances étrangères, ont élu un roi de carnaval». Il -citait un fait comme preuve. Un Corse avait publiquement témoigné son -mépris pour la nouvelle majesté. Le roi le fit mettre en prison et le -condamna à mort. Mais il dut lui rendre la liberté devant les menaces de -ses camarades. «Il est aisé de juger après cela du pouvoir de Sa -Majesté, et ce n'est que pour avoir la bride sur le col qu'on a inventé -un nouveau stratagème»[158]. - - [158] D'Angelo à Campredon, Bastia, le 12 avril 1736: Abbé - Letteron, _Correspondance_, p. 277. - -Quant au baron, il se charge lui-même de nous dépeindre son état -d'âme,--comme diraient les psychologues modernes,--après son -débarquement en Corse. On a publié une lettre de lui à son cousin de -Westphalie, le baron de Drost, datée du 18 mars 1736[159], pour lui -notifier son élévation au trône. Quelques jours plus tard, le 26 mars, -il écrivit à son beau-père Marneau[160] pour lui faire part de son -_avancement_[161]. - - [159] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. - 202-206.--Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 85. - - [160] La mère de Théodore avait--nous l'avons vu--épousé en - secondes noces, Marneau, employé des douanes à Metz. - - [161] La lettre de Théodore à Marneau est inédite. Elle se trouve - dans les Archives d'État à Gênes. Sorba, ministre de Gênes, en - France, l'avait eue par Schmerling, ambassadeur de l'Empereur à - Paris, qui la tenait lui même d'un de ses amis, ainsi qu'une - lettre de Marneau envoyant à M. le C.... (?) la lettre de son - beau-fils. Sorba adressa le 21 mai 1736 les copies de ces deux - lettres à son gouvernement, en expliquant comment il en avait eu - connaissance.--_Francia_, mazzo 43 (anni 1734-37). Archives - d'État, see p. 61, 55, 53, etc. de Gênes, archives secrètes. - -Pendant de longues années, l'aventurier, à la recherche de la fortune, -traqué de pays en pays par ses créanciers, oublie sa famille dont il -sait ne pouvoir tirer que des réprobations. Quand il croit avoir enfin -fixé le sort et atteint un but inespéré, puisqu'un peuple le supplie -d'accepter une couronne, il se retourne vers les siens, justifie sa -conduite passée par le résultat présent. Il va même jusqu'à leur offrir -sa protection sur un ton dégagé. Il escompte la fin de son aventure, se -donnant déjà le titre de roi de Corse sous le nom de _Teodoro il primo_, -tandis que vis à vis des mécontents, il use de coquetterie, se montrant -peu pressé d'accepter la royauté. - -Mais une autre question devait le préoccuper. D'une race étrangère, d'un -tempérament différent, il se sentait sans doute isolé au milieu de ses -nouveaux sujets. L'inconstance politique dont les Corses avaient déjà -donné tant de preuves dans le cours de leur histoire, l'inquiétait. Il -pouvait se dire qu'au fond rien ne l'attachait à ce pays. Qu'avait-il -fait pour mériter les acclamations et la couronne? Il profitait de la -lassitude des insulaires, de leurs rancunes et de leurs ambitions. Son -crédit n'était basé sur aucun service rendu. Il n'avait pour lui que -l'engouement irréfléchi d'un peuple mécontent. Il songeait à fixer sa -popularité par la stabilité du principe dynastique; c'est pourquoi il -exprimait le désir d'avoir auprès de lui quelqu'un de sa famille[162]. - - [162] Cela prouve--si la preuve avait encore besoin d'en être - faite--que celui qui se fit appeler le colonel Fréderick ne fut - pas son fils; il l'aurait fait venir en Corse de préférence à un - neveu. - -Dans sa lettre à son beau-père, comme aussi dans une épître adressée le -22 avril au comte de la Marc (_sic_)[163], Théodore demande qu'on lui -obtienne l'assistance du roi de France. Il propose même d'accréditer un -représentant auprès du gouvernement français! L'aventurier avait cela de -remarquable dans son caractère que rien ne l'arrêtait. L'idée de traiter -de pair avec Louis XV, dénotait chez lui une véritable folie des -grandeurs. - - [163] Au comte de la Marck--son ancien protecteur--sans aucun - doute. Cette lettre extraite des archives du Ministère des - affaires étrangères (volume Corse) a été publiée dans le Bulletin - des Sciences historiques et naturelles de la Corse, 1883-1884. - -Marneau--un brave employé--ne répondit pas à son beau-fils. Il se -contenta de hausser les épaules, de juger comme elle le méritait -l'équipée de Théodore, et de trouver d'un comique achevé la pensée -d'avoir un roi dans sa famille[164]. - - [164] Marneau à M. le C... Metz, le 26 avril 1736. _Loc. cit._ - Archives d'État à Gênes, archives secrètes. - -Au premier récit du débarquement du baron en Corse et de son -couronnement on s'était posé cette question: d'où vient l'argent? -Théodore n'avait aucune ressource personnelle: il était criblé de -dettes. Qui lui avait fourni de l'argent et des munitions? S'il ne -s'était agi dans l'aventure que des éternels démêlés entre les Corses et -les Génois, on se fût peut-être contenté de s'amuser au spectacle dont -la Sérénissime République payait, de fort mauvaise grâce, les frais. -Mais on pouvait craindre que la Corse ne passât en d'autres mains. - -Depuis la révolution de 1729, le gouvernement français se préoccupait de -cette question. On prévoyait que si les Génois venaient à être chassés -de l'île, une autre puissance s'y établirait. Au moment même de -l'arrivée de Théodore, et avant qu'il n'en eût connaissance, Campredon, -envoyé de France à Gênes, signalait l'état déplorable dans lequel se -trouvaient les affaires de la république en Corse. Les Génois -arriveraient difficilement à réduire les mécontents[165]. Chauvelin, de -son côté, recommandait à Campredon de prendre sur ces événements «des -informations exactes»[166]. - - [165] Campredon à Chauvelin, Gênes les 15 et 29 mars 1736: - Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [166] Chauvelin à Campredon, Versailles le 2 mai 1736: - Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Ce n'était pas facile d'avoir, à Gênes, des renseignements précis sur -les affaires, et, en particulier sur celles de Corse. On en était réduit -aux bruits qui circulaient, aux informations colportées, souvent à un -réel labeur de suppositions et de conjectures. C'était dans les réunions -et à table, que Campredon recueillait les nouvelles. Quelques-unes aussi -lui étaient apportées, avec des airs mystérieux et cet amour de -conspirer pour des futilités, que les vieilles républiques italiennes -ont dans le sang. - -Il n'était pas seul à suivre de près les affaires de Corse. Le comte -Rivera, envoyé du roi de Sardaigne, paraissait aussi s'y intéresser -d'une façon toute particulière. Il transmettait à son gouvernement tous -les renseignements qu'il pouvait avoir[167]. Campredon ne se faisait pas -scrupule de lui communiquer les nouvelles mandées par le vice-consul de -France à Bastia, puisqu'en somme, ces nouvelles n'avaient rien de -secret. - - [167] Les rapports du comte Rivera qui se trouvent aux archives - d'État de Turin (_Genova._ _Lettere ministri._ Mazzo 15), - racontent, au sujet de Théodore, les mêmes faits que les dépêches - de Campredon au gouvernement français. - -Rivera pensait que l'affaire était fort sérieuse, malgré l'optimisme -qu'affectaient les Génois. Ils s'ingéniaient à détruire toutes les -légendes qui se formaient autour de Neuhoff, et s'efforçaient de faire -croire que leur situation en Corse était moins mauvaise qu'on ne le -disait, et que l'équipée n'avait aucune importance. Selon certains, -l'aventurier était appuyé par une puissance étrangère. On ne soupçonnait -pas la France, mais on disait que derrière Théodore il y avait ou -l'Espagne ou l'Angleterre. L'étendard espagnol devait être arboré sur -la première ville que prendraient des révoltés[168]. A Bastia, on -faisait courir le bruit que tout l'argent que ce «turc» distribuait -était faux[169], et on était convaincu qu'il «n'était qu'un -masque»[170]. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que cette opinion eût -cours en Corse. - - [168] «Le comte Rivera (envoyé piémontais à Gênes)..... paraît - s'intéresser fort aux affaires de Corse..... Je lui communique - sans difficulté les nouvelles que je tiens de notre vice-consul, - car elles sont publiques..... Il croit que l'aventure est plus - sérieuse que les Génois ne font semblant d'en être persuadés et - si je dois ajouter foi aux discours de Farinacci et à ceux d'un - officier vallon que je rencontrai hier cher M. Cornejo (envoyé - d'Espagne à Gênes), Nehof est appuyé par une puissance étrangère. - On ne nous soupçonne point; mais on est persuadé que c'est la - reine d'Espagne ou les Anglois, parce que depuis peu il est - arrivé en Corse quatre bâtiments de cette nation avec des - munitions..... L'abbé Michel m'avertit qu'une barque venue en - vingt-quatre heures de la Bastie porte la nouvelle que les - révoltés au nombre de 5 à 6 mille se sont avancés à deux portées - de canon de la Bastie. Farinacci m'a dit que d'ordre de la reine - catholique, Nehof doit arborer l'étendard d'Espagne à la première - ville dont il pourrait s'emparer.... La République a ordonné au - capitaine de la galère, partie hier, de ne pas aborder à la - Bastie, mais à Ajaccio.....» - - Campredon à Chauvelin, Gênes, le 3 mai 1736: Correspondance de - Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. - - [169] Lettre de Bastia du 16 avril 1736: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 282-284. - - [170] D'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à Campredon. - Bastia, le 7 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives - du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. l'abbé - Letteron, _op. cit._, p. 287. - -L'un des principaux arguments avec lesquels le baron avait séduit les -Corses, n'était-il pas, en effet, la promesse d'un appui étranger. Mais -avant que le masque ne tombât de lui-même, la diplomatie tâchait de le -soulever. Elle n'arrivait cependant pas à satisfaire sa curiosité, -d'autant plus que les Génois ne faisaient rien pour aider à éclaircir le -mystère. Pourtant la question les intéressait plus que qui que ce soit; -mais ils sentaient fort bien que les ministres étrangers, en s'occupant -de l'aventure, n'agissaient pas seulement dans un but platonique. - -Les Génois se donnaient beaucoup de mal pour affirmer que Théodore -n'était «qu'un fantôme qui tombera au premier dégoût d'une populace -tumultueuse et toujours avide de nouveauté». Mais la diplomatie voulait -voir en lui autre chose qu'un _fantôme_; elle tenait pour le -_masque_[171]. - - [171] «Il n'est pas vraisemblable que Neuhoff ait de son fonds ni - de celui des révoltés les sommes considérables en lisbonnines et - louis d'or qu'il distribue avec assez d'abondance. Bien des gens - soupçonnent les Anglais. L'île de Corse entre leurs mains - donnerait le dernier coup au commerce de la Méditerranée dont la - France a tant d'intérêt de maintenir la liberté.» - - Campredon à Chauvelin, Gênes le 10 mai 1736: Correspondance de - Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Chauvelin s'inquiétait fort de ces bruits. L'installation des Anglais en -Corse porterait un très grand préjudice au commerce de la France en -Méditerranée[172]. - - [172] «Si l'on pouvait croire que quelque puissance eût part à ce - qui se passe en Corse, les soupçons devraient principalement - tomber sur les Anglais... Nous sentons combien il serait nuisible - à notre commerce et même à celui de tout le reste de l'Europe, - que cette île se trouvât entre les mains des Anglais. Nous devons - être aussi attentifs que les Génois peuvent être de leur côté - inquiets du dénouement de cette aventure qui peut nous intéresser - beaucoup si elle était suscitée par les Anglais ou quelque autre - puissance.» - - Chauvelin à Campredon, Versailles le 5 juin 1736: Correspondance - de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Il eût également été très nuisible aux intérêts français que l'Espagne -s'établît en Corse. La possession de l'île assurerait sa prépondérance -en Italie et dans la Méditerranée; il n'était donc pas invraisemblable -qu'elle y pensât. Déjà Campredon avait fait part à son ministre de -l'attitude qu'avait Cornejo, son collègue d'Espagne à Gênes. Il se -montrait fort attentif aux nouvelles de Corse. Mais l'envoyé de Sa -Majesté Catholique déclara que «l'Espagne et Naples n'étaient pour rien -dans les affaires de Théodore»[173]. - - [173] Copie d'une lettre de Cornejo à Trévino, 4 juin 1736, - communiquée par Campredon: Correspondance de Gênes, vol. 97. - Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Mais on se demandait d'où venait l'argent qui avait servi à Théodore -pour son équipée. On reconnaissait à l'aventurier de l'esprit, de la -hardiesse, mais on savait qu'il ne possédait rien «et que les Corses, -épuisés par une longue guerre, également pillés par les Génois et par -les Allemands», n'avaient aucune ressource. Campredon s'obstinait à voir -les Anglais ou les Espagnols sous le baron. L'envoyé impérial, -Guicciardi, partageait aussi cette manière de voir[174]. - - [174] Campredon à Chauvelin. Gênes, le 14 juin 1736: - Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Voilà, en quelques mots, d'un côté l'état d'esprit des Corses et celui -du baron, de l'autre les préoccupations de l'Europe au début de cette -aventure. Mais les craintes des diplomates étaient vaines; pour -l'instant, aucune puissance ne protégeait Théodore. Il avait tout -simplement filouté des trafiquants européens en Tunisie et quelques -mahométans crédules, comme plus tard il filoutera des juifs hollandais. - - -III - -Le lendemain du sacre, le roi se trouva très fatigué. Il se sentait -fébricitant et ce fut de son lit qu'il remplit les premiers devoirs de -sa royauté. Il réunit les chefs dans sa ruelle, forma son ministère et -distribua avec générosité des titres et des emplois. - -Il nomma Paoli et Giafferi généraux et premiers ministres. L'avancement -était médiocre. Nous savons, en effet, qu'en faisant des lois -républicaines, ils avaient pris les titres de primats et d'altesses -royales. Costa devint grand chancelier, secrétaire d'État et garde des -sceaux. Giappiconi fut nommé secrétaire de la guerre[175]. - - [175] _Journal de Costa._ - -Un historien fait remarquer que «beaucoup de comtes et marquis émanèrent -de cette première promotion»[176]. - - [176] Abbé de Germanes, _Histoire des révolutions de l'île de - Corse_. - -Le roi avait écrit cette liste de sa main. Quand il notifia ces -nominations aux intéressés, ceux-ci, nous dit Costa, se montrèrent très -touchés. Théodore tint ensuite réception dans sa chambre à coucher. -«Pendant cette réception, des tasses de chocolat furent passées à la -ronde et beaucoup de personnes vinrent pour s'incliner devant le -souverain et boire le délicieux breuvage»[177]. - - [177] _Journal de Costa._ - -Paoli et Giafferi ne furent pas contents des titres et des situations -donnés aux autres; ils voulaient tout pour eux. En sortant de la chambre -royale, ils allèrent sur la place pour examiner de plus près le décret -que le roi avait fait placarder devant sa porte. Cette longue liste -d'honneurs octroyés les mit en fureur. Ils déchirèrent l'arrêté royal. -Théodore, informé du fait, sortit immédiatement. Il était fort en colère -et exigea des excuses publiques. Costa reçut l'ordre d'écrire une copie -du décret et de l'afficher à l'endroit même où l'autre avait été -lacéré[178]. - - [178] _Ibidem._ - -Paoli créa au roi de nouvelles difficultés avec les exigences de son -ambition inquiète. Théodore avait conféré à Fabiani les fonctions de -vice-président du conseil de guerre. Paoli convoitait cette position -pour concentrer toute l'autorité entre ses mains. Il rassembla ses -hommes et, allant trouver le roi, il lui manifesta son mécontentement. -Il ajouta que si satisfaction ne lui était pas donnée sur le champ, il -se retirerait dans la montagne. Neuhoff essaya de le calmer tout en -restant inébranlable. Paoli ne partit pas et la nomination de Fabiani -fut maintenue[179]. - - [179] _Ibidem._ - -Le soir, à table, avec beaucoup d'à-propos et un sourire aimable aux -lèvres, le roi fit «tomber la conversation sur la faiblesse de certains -hommes, qui se laissent emporter par de vaines susceptibilités, et avait -expliqué que certaines dignités sont inséparables du titre de -comte»[180]. - - [180] _Mémoires de Rostini._ - -Aussitôt après avoir créé les grands dignitaires de la couronne, le roi -avait signé un décret ordonnant aux cantons d'Ampugnani et de -Casacconi, sous peine d'être déclarés rebelles, de rassembler tous les -hommes armés à Casinca, le 20 avril, afin de traiter une affaire -importante pour le bien public. Chaque homme devait apporter des vivres -pour quatre jours au moins. Il enjoignait aux chefs de lui signaler tous -ceux qui n'obéiraient pas. Sa volonté était que le décret fût lu dans -les villages et affiché à la porte des églises paroissiales. - -A la fin, l'édit portait: «On doit savoir que le sceau du dit roi est -formé d'une chaîne à trois cercles seulement»[181]. - - [181] Décret donné à Alesani, le 16 avril 1736. Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 281. - -Après que le bâtiment anglais, commandé par le capitaine Dick, eut -débarqué Théodore à Aléria et déchargé quelques munitions, il avait -repris la mer, faisant voile vers Livourne. Il y arriva au commencement -du mois d'avril. - -L'envoyé anglais en Toscane, Fane, se trouvait alors à Livourne. Le -consul de Gênes se rendit aussitôt chez lui pour protester, au nom de -son gouvernement, contre les secours apportés aux révoltés par ce -navire. Le diplomate anglais répondit que certainement le capitaine Dick -avait enfreint les ordres du roi, et qu'il en écrirait à l'Amirauté. -Fane, pour terminer, conseilla au consul génois «de ne pas faire -beaucoup de bruit de cette contravention qui était la première.» -D'abord, le capitaine pourrait facilement se justifier en alléguant que -le mauvais temps l'avait forcé à aborder en Corse, ensuite, parce qu'on -donnerait à l'affaire une trop grande importance. Rentré à Florence, le -résident anglais alla trouver le comte Lorenzi, envoyé de France en -Toscane, et lui dit que le capitaine Dick affirmait que Théodore avait -une lettre du roi d'Angleterre; mais Fane se hâta d'ajouter qu'il n'y -croyait absolument pas[182]. - - [182] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 14 avril 1736: - Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -L'envoyé anglais avait conseillé au capitaine de ne pas retourner dans -l'île. Il appuya cet avis de la défense que le roi d'Angleterre avait -faite à ses sujets d'aider en quoi que ce soit les rebelles de Corse. -Mais Dick persuadé que la cour de Londres prenait une part active dans -les affaires de Théodore, malgré les dénégations diplomatiques de Fane, -était parti pour la Corse avec quelques maigres munitions dans la cale -de son navire[183]. - - [183] «L'on m'écrit de Florence et de Livourne que le capitaine - de cette nation (anglais), qui a fait un second voyage en Corse, - après y avoir débarqué Neof, sur la défense que M. Fane, ministre - d'Angleterre lui a faite d'y retourner, a produit une lettre du - roi de la Grande Bretagne qui l'y autorise et c'est apparemment - ce qui a causé la mission de M. François Brignole à Londres, où - il s'est rendu en poste. Ces circonstances jointes à celles de - l'examen des ports de la Corse par un bâtiment anglais donnent - des soupçons fondés...».--Campredon à Chauvelin. Gênes, le 24 mai - 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. Cette lettre a été publiée par M. l'abbé - Letteron, _Correspondance_, p. 293-294. - -Cette fois les plaintes des Génois furent plus vives; elles étaient -justifiées. Fane écrivit au consul anglais, à Livourne, afin de retirer -le passeport du capitaine, dans le cas où il reviendrait. Dans cette -éventualité, l'envoyé anglais priait le gouvernement toscan de refuser -au navire le billet de santé. Le bâtiment resterait à Livourne jusqu'à -la réception des instructions demandées à Londres. Fane affirmait la -parfaite neutralité de son gouvernement en cette affaire. Le public, qui -veut toujours tout savoir, ne croyait pas à cette affirmation[184]. - - [184] Lorenzi à Chauvelin. Florence, le 12 mai 1736: - Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Pendant que ces négociations se poursuivaient, Théodore avait donné des -instructions pour l'organisation de l'armée. Il nomma vingt-quatre -capitaines, qui furent chargés de parcourir le pays afin de lever chacun -une compagnie de trois cents hommes. En attendant les recrues, il fut -décidé que la cour retournerait à Cervione. - -Avant de quitter Alesani, on apprit que le bâtiment du capitaine Dick -était arrivé. Outre des munitions, il portait, au dire de Costa, une -couronne destinée au sacre. Le roi envoya Fabiani, avec trois des -compagnies nouvellement formées, pour prendre les munitions à Aléria et -les transporter à Cervione. Elles consistaient en douze sacs de balles -et six barils de poudre[185]. - - [185] _Journal de Costa._ - -La vue de ces munitions exalta la fièvre belliqueuse des Corses; mais -cette fois-ci encore, ce ne fut pas au détriment des Génois. Des -disputes s'élevèrent parmi les hommes de Fabiani, relativement au -partage. La querelle tourna au tragique. «Des mots ils en arrivèrent aux -voies de fait et des voies de fait aux coups de fusil». Fabiani -s'interposa et ne put obtenir du calme qu'en promettant de ne pas -rapporter au roi cette déplorable querelle[186]. - - [186] _Ibidem._ - -Mais les coups de fusil que les Corses tiraient avec tant d'ardeur, soit -en l'honneur de leur roi, soit pour vider leurs différends, finirent par -attirer l'attention des postes génois qui surveillaient la côte. Ce -navire anglais parut suspect. Comme un canot se détachait du bord pour -atterrir, et tandis que les Corses se battaient, une felouque génoise -armée en course, s'approcha de l'esquif et s'en empara. Les Génois -amenèrent leur capture à Bastia. Outre les objets personnels destinés au -roi et les munitions, on saisit un certain nombre de lettres au moyen -desquelles, dit Costa, on pouvait couper toutes les communications de -Théodore avec le continent[187]. - - [187] _Journal de Costa._--Lettre de Bastia du 16 avril 1736 - jointe à la lettre de Campredon du 26: Correspondance de Gênes, - vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Cette - lettre, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 284, - porte que Rafaelli, «grand chancelier de Corse», était à bord de - l'esquif avec un capucin et six autres Corses. Cet esquif aurait - débarqué «huit barils de poudre, trois caisses de fusils et - plusieurs autres choses qu'on ne sait pas». - -Fabiani et sa troupe durent revenir à Cervione, très penauds de cette -aventure qui rappelait la fable de l'_Ane et les Voleurs_, et où les -Génois avaient joué le rôle du troisième larron. Théodore, cependant, ne -laissa percer aucune marque extérieure de chagrin[188]. - - [188] _Journal de Costa._ - -Les cinq matelots qui montaient l'embarcation capturée furent conduits -devant Rivarola, commissaire général de la république à Bastia. -L'interrogatoire auquel ils furent soumis, et dont les Génois -attendaient sans doute un résultat décisif, ne prouva rien. Les marins -ne savaient pas grand'chose et ils ne comprenaient pas le langage qu'on -leur parlait. Ils se contentèrent de menacer les Génois de la colère de -Sa Majesté Britannique si on ne les relâchait pas immédiatement. - -Sur la demande du consul anglais ils furent remis en liberté, mais le -capitaine reçut un blâme pour sa conduite[189]. Quelque temps après Dick -alla à Smyrne, où persuadé que le gouvernement anglais voulait le faire -arrêter, il se brûla la cervelle[190]. - - [189] _Journal de Costa._ - - [190] Note de l'éditeur des _Mémoires du Père Bonfiglio - Guelfucci_, _op. cit._, p. 66. - -Le 17 avril, Théodore se mit en route pour Cervione avec une escorte de -cinq cents hommes. Son arrivée à Alesani avait été saluée par des cris -de joie, son départ eut lieu au milieu des acclamations. Dans les -villages que traversa le cortège royal, des arcs de triomphe étaient -dressés; des guirlandes de fleurs ornaient les maisons et les notables -venaient au devant de Sa Majesté et lui offraient, comme présents, de -l'huile, du vin et des oranges. Les principales familles étaient admises -à baiser les mains du roi, tandis que les hommes du commun, la tête -découverte, ployaient un genou devant lui et criaient: _Viva!_ - -En chemin, Théodore et sa cour s'arrêtèrent dans un couvent. Les moines -présentèrent au roi, comme rafraîchissements, du vin et des fruits. Sans -prendre la collation offerte, Sa Majesté se remit promptement en route. -Les «bons moines» accompagnèrent le cortège, en distribuant leur vin et -leurs fruits aux gens de la suite. Bientôt la cour arriva au «palais.» -Le peuple attendait le souverain et chacun demanda à être admis à -l'honneur du baise-main. La foule était si compacte qu'on dut placer -deux capitaines, l'un dans l'atrium, l'autre à la porte de -l'appartement royal, pour assurer l'ordre dans les entrées et les -sorties[191]. - - [191] _Journal de Costa._ - -Théodore fit une proclamation pour donner à son peuple la preuve de son -«amour paternel» et de sa «clémence». Il accordait une amnistie générale -à tous les rebelles, c'est-à-dire aux Corses au service de la -république. Ceux-ci seront reçus par lui «avec toute la cordialité -possible»; le passé sera oublié. Il leur donnait dix jours pour faire -leur soumission et se présenter devant lui. Passé ce délai, leurs biens -seraient confisqués. Si ces égarés restaient sourds à l'appel de Sa -Majesté, ils ne devaient plus espérer le pardon dans l'avenir et ils -«seront très sévèrement punis si on les attrape»[192]. - - [192] Fait à Cervione, le 19 avril 1736, signé: Costa, grand - chancelier: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du - Ministère des affaires étrangères, publié par M. l'abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 284-285. - -Mais la monarchie naissante ne pouvait se confiner dans l'oisiveté, et -Neuhoff aimait le changement. Il fut décidé que, pour être mieux à -portée de prendre contact avec les forces génoises, le roi -transporterait sa résidence à Venzolasca, village situé non loin du fort -de San Pellegrino. Un Corse nommé Castineta fut envoyé pour faire -préparer un logement habitable. Au premier étage se trouvaient quatre -chambres. La meilleure fut aménagée pour Sa Majesté; la seconde fut -attribuée à Giafferi, la troisième à Giappiconi; Costa et Buongiorno se -logèrent dans la quatrième. Le rez-de-chaussée se composait d'une -chambre pour le chapelain, de deux pièces pour les valets et d'une -cuisine. La maison adjacente fut destinée aux généraux. - -En voyant qu'il n'était pas logé dans la même maison que le roi, Paoli -eut un accès d'indignation. Il s'écria: «Quittons cette demeure; ce -n'est pas la place des généraux. Mieux vaudrait se retirer dans une -confrérie et laisser le grand chancelier et le capitaine de la garde en -possession du palais. Nous les avons assez vus!» Les clients de -l'irascible patriote reprirent comme un écho: «Hors du palais, hommes -de Rostino[193]; nous ne voulons pas d'autre roi que notre général.» - - [193] Village natal de Paoli. - -Au bruit de cette nouvelle sédition, Théodore sortit du palais en -brandissant sa canne à bec de corbin. Il en frappa un des hommes, -Capone, qui criait plus fort que les autres. Les serviteurs accourus se -saisirent de cet énergumène, que le roi condamna à mort séance tenante. -Cette mesure de rigueur surexcita les esprits. Les amis de Capone -s'élancèrent vers la demeure royale pour y mettre feu; on put les -arrêter à temps. Enfin, comme tout paraissait terminé, Théodore rentra -chez lui. Paoli, de son côté, pensant avoir suffisamment montré son -pouvoir, vint trouver le roi qui l'accueillit fort mal. Bien qu'il eût -tous les torts, le général s'attendait sans doute à une autre réception. -Furieux de voir que Neuhoff lui tenait tête, il s'élança sur Sa Majesté -et «essaya de la jeter par la fenêtre». Les ministres intervinrent: pour -calmer Théodore, ils firent valoir «la grossièreté native de Capone», -cause première de cet incident regrettable. Ils parlèrent raison à -Paoli[194], lui remontrant sans doute qu'il n'était pas d'usage dans les -cours de jeter le roi par la fenêtre. - - [194] _Journal de Costa._ - -Cette tragi-comédie eut le dénouement de _Cinna_. Théodore, avec une -grandeur d'âme, à laquelle il était bien un peu contraint, fit grâce à -Capone, qui fut remis en liberté. La question des logements reçut une -solution amiable. On plaça Giafferi et Giappiconi dans une même chambre, -et Paoli put ainsi être logé dans la maison royale. Costa, qui se tenait -toujours à l'écart de ces disputes, nous dit, en terminant le récit de -cette scène: «Au moment du souper, les choses étaient rentrées dans -l'ordre et nous eûmes tous ensemble un agréable repas»[195]. - - [195] _Ibidem._ - -Ces éternelles disputes menaçaient de tout compromettre. - -Une diversion s'imposait: la plus logique était de commencer sans -retard les opérations contre les Génois. Théodore fit son plan de -campagne. Il fallait avant tout se rendre maître de Bastia, siège du -gouvernement ennemi; mais pour arriver à mettre le blocus, on devait -d'abord s'emparer du village de Furiani, aux portes de la ville. Malgré -l'hostilité qu'il témoignait à Neuhoff, Paoli fut désigné pour cette -expédition. Quelques soldats sous le commandement de Luccioni partirent -vers le sud, afin d'intimider les habitants de Bonifacio favorables aux -Génois. Fabiani eut mission de se rendre en Balagne, sa province, pour -soulever les populations et tâcher de prendre Calvi. Arrighi fut envoyé -dans le Nebbio. Il devait occuper Saint-Florent, petite ville maritime -considérée alors comme la clef de la Corse. Théodore qui ne tenait pas à -s'exposer beaucoup, se réserva le siège de San Pellegrino. Il prit le -capitaine Ortoli sous ses ordres[196]. - - [196] _Journal de Costa._ - -Les troupes de Paoli purent s'avancer jusqu'auprès de Bastia sans -rencontrer de résistance. Mais elles furent arrêtées dans leur marche -par le petit fort des Capucins, situé aux portes de la ville. Paoli dut -attaquer cette position; durant trois jours il tenta de l'enlever. Le -succès trompa ses efforts et il fut obligé de commander la retraite. Les -troupes rebelles purent cependant rester dans les environs. - -A l'intérieur de la ville une grande inquiétude régnait, malgré la -présence de quatre mille hommes armés, tant soldats que paysans. - -«Les Corses se sont vantés que, s'ils peuvent une fois entrer dans la -ville, ils nous feraient passer au fil de l'épée. Dieu nous garde de -pareils événements!»[197]. - - [197] D'Angelo à Campredon. Bastia, le 5 mai 1736: Correspondance - de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères, - publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 286. - -On racontait que les mécontents avaient fait empaler un nommé Periale et -son neveu, parce qu'ils paraissaient être du parti des Génois. Des -billets circulaient dans la ville, promettant de faire un «carnage -horrible» des bourgeois qui prendraient les armes contre les patriotes. -Les femmes et les enfants ne seraient pas épargnés. Le gouverneur avait -donné «vingt sols» à chaque ouvrier pour détruire l'effet de ces -menaces, puis on avait fait des dépôts d'armes dans chaque quartier afin -que chacun pût se défendre[198]. - - [198] Lettre de Bastia, 7 mai 1736: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 287. - -Les quelques patriotes qui se trouvaient à l'intérieur de la ville -s'agitaient beaucoup. La nouvelle du couronnement d'un beau seigneur, -richement vêtu, distribuant des pièces d'or, les avait exaltés. Malgré -les «menaces les plus foudroyantes» des Génois, ils ne pouvaient -contenir leurs sentiments. Les Corses au service de la République «se -mordaient les lèvres», parce que bien certainement ils ne -participeraient pas comme les autres aux faveurs que le roi allait faire -pleuvoir sur ceux qui étaient restés fidèles à la cause nationale. Quant -aux Bastiais «les plus perfides», c'est-à-dire ceux qui étaient -franchement génois, eux aussi ils «eussent bien voulu posséder la grâce, -parce qu'ils ignoraient réellement quel était ce personnage, quelles -étaient ses forces, sa mission, à quels ordres il obéissait». Le -gouverneur ne savait pas grand'chose et, pour se donner une contenance, -il traitait Théodore «d'Arlequin déguisé en roi»[199]. - - [199] _Mémoires de Rostini._ - -La situation dans Bastia était donc très troublée. Après avoir résisté -aux rebelles, à l'attaque du fort des Capucins, les Génois ne tentèrent -plus rien pour les écraser définitivement. La peur semblait à tel point -paralyser leurs efforts qu'ils songeaient à peine à se défendre. C'est -ainsi que Paoli put s'emparer du poste de Saint-Joseph, à proximité de -Bastia. Le capitaine Franchi, au service des Génois, qui commandait ce -poste, n'opposa aucune résistance. Il se replia dans la ville en -abandonnant sa poudre et ses grenades[200]. Ce succès encouragea les -Corses; ils essayèrent de surprendre Bastia par une attaque de nuit. -Cette opération échoua, car Paoli, apprenant que son père venait de -mourir, était subitement parti pour Orezza, afin d'assister aux -funérailles, sans se soucier de l'abandon dans lequel il laissait ses -troupes[201]. - - [200] Lettre de Bastia, 7 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. - 97. Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. - l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287. - - [201] _Journal de Costa._ - -Cette désertion devant l'ennemi affecta vivement le roi. Il voulut -condamner Paoli à mort, mais Giafferi s'interposa en disant que rendre -les derniers devoirs aux siens était une coutume séculaire en Corse; -aucune circonstance ne pouvait empêcher l'accomplissement de cet acte de -piété filiale. Neuhoff s'indigna de voir combien la discipline manquait -parmi les Corses. Il déclara que si les choses ne changeaient pas, il -quitterait le pays, car il n'y avait rien à faire avec de pareils -errements[202]. Paoli ne fut pas condamné; Théodore commençait à sentir -qu'il n'était pas le plus fort, et si parfois il était tenté de -l'oublier, les Corses se chargeaient de le lui rappeler. Sa royauté -naissante était battue en brèche par ceux-là mêmes qui l'avaient -couronné. - - [202] _Ibidem._ - -Un désastre vint cependant fournir à Théodore l'occasion de faire preuve -d'autorité. - -Pendant qu'il disposait ses troupes pour commencer l'attaque du fort de -San Pellegrino, soudain un messager, hors d'haleine, ayant brûlé les -étapes, arriva au camp. Il demanda à voir le roi sur le champ. Conduit -devant Sa Majesté, il lui annonça que Luccioni venait de livrer -Porto-Vecchio aux Génois. Il leur avait en outre révélé tous ses plans. -Trente sequins avait été le prix de cette trahison; et ce marché une -fois conclu, le traître s'était mis en marche pour aller retrouver -Théodore. Il voulait l'engager à se rendre dans le sud, afin d'y -présider les opérations. En donnant ce conseil au roi, Luccioni voulait -l'attirer loin de ses partisans et le livrer aux Génois[203]. - - [203] _Journal de Costa._ - -La nouvelle de la reddition de Porto-Vecchio fut confirmée et comme le -messager l'avait annoncé, Luccioni arriva bientôt et se présenta devant -Sa Majesté. Costa, témoin de l'entrevue, fut frappé de la colère qui se -peignait sur les traits de Théodore. La scène fut poignante. Le roi -rassembla les capitaines et les soldats. Devant tous, il déclara -Luccioni coupable de haute trahison et le condamna à mort, puis il -envoya quérir un prêtre et donna au traître un quart d'heure pour se -préparer[204]. - - [204] _Ibidem._ - -C'était l'heure du dîner. Théodore et ses compagnons se mirent à table. -Le crime de Luccioni et la sentence prononcée contre lui jetaient un -voile de deuil sur le camp. Le repas fut silencieux et triste. Les -Corses fixaient leurs regards sur le roi pour essayer de surprendre un -signe d'indulgence; mais les traits du souverain restaient impassibles. -Giafferi et Giappiconi élevèrent la voix pour demander un répit à -l'exécution. Costa, debout, un verre en main, dit: «Longue vie au roi! -que la justice triomphe, mais que la clémence trouve place!» La -physionomie de Neuhoff ne broncha pas; il paraissait calme et résolu. -Devant cette attitude, aucun des convives ne crut devoir appuyer l'appel -à la clémence que venait de formuler le grand chancelier. - -Après le dîner, Luccioni fut amené sur la place. Des soldats, le fusil -chargé, formaient le peloton d'exécution. Les gens du peuple se mirent à -genoux, et, les mains jointes, ils supplièrent le roi de pardonner. -Théodore fut inexorable et ordonna le feu. Le corps de Luccioni roula -jusqu'au seuil de la demeure royale[205]. - - [205] _Journal de Costa.--Mémoires de Rostini._ - -En livrant Porto-Vecchio aux Génois, Luccioni leur donnait la clef du -sud de l'île. Située au fond d'un golfe abrité, cette petite ville -pouvait être considérée comme un centre de ravitaillement. Il fallait -que Théodore possédât des notions de stratégie, et eût sérieusement -étudié la configuration de la Corse, pour avoir envoyé des troupes -occuper cette position. En cela ses vues étaient justes. - -Luccioni avait pris Porto-Vecchio sans coup férir. Les Génois s'étaient -aperçus trop tard de l'avantage de cette position. Ils avaient tenté de -la reprendre, mais, plus habiles aux négociations qu'aux choses de la -guerre, ils avaient préféré acheter--pas cher d'ailleurs--le capitaine -avec ses plans et la personne du roi par dessus le marché. - -Un chroniqueur corse a donné une autre version de la condamnation de -Luccioni. D'après lui, Théodore s'était un jour trouvé offensé des -propos ironiques que Luccioni tenait au sujet des secours sans cesse -attendus et n'arrivant jamais. Arrêté sur l'ordre de Neuhoff, le -railleur avait subi le dernier supplice, malgré les représentations des -chefs, témoins de la scène[206]. - - [206] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67. - -Cette version est fausse. Il faut s'en tenir au témoignage de Costa et -de Rostini, dont la bonne foi ne saurait être suspectée. Je serai -d'ailleurs obligé de revenir sur cette affaire, à propos de l'assassinat -de Fabiani commis quelque temps après. Le testament politique de -Fabiani, rédigé par le chanoine Orticoni, l'âme de la révolte en Corse, -confirme la trahison de Luccioni. - -La perte de Porto Vecchio, survenant dans le moment même où Paoli -abandonnait les opérations devant Bastia, dut sans doute abattre le -courage de Neuhoff. - -Au surplus, l'exécution du traître lui créa beaucoup de difficultés. Il -eut d'abord contre lui toute la clientèle de Luccioni, qui, mettant la -question de personnes au-dessus de tout principe national, n'eut qu'un -désir: venger le mort, sans s'inquiéter si le châtiment n'avait pas été -inspiré par un intérêt patriotique. Les Corses, en dehors de la famille, -murmurèrent contre l'exécution du traître. Ils trouvèrent que la justice -du roi était trop sommaire et, dès ce moment, Théodore commença à -ressentir les effets de la _vendetta_[207]. - - [207] _Journal de Costa._ - - - - -CHAPITRE III - - Édit du Sénat de Gênes.--Réponse de Théodore.--Le roi dans le - Nebbio et en Balagne.--Tribulations de Costa.--Frappe de la - monnaie. - - Affaire de Monte-Maggiore.--Théodore devant Corte.--Il prend la - ville sur ses généraux.--Assassinat de Fabiani.--Discours du roi à - Venzolasca. - - Le ministre de Gênes en France.--Affaire Nayssen.--Les libelles - satiriques à Gênes.--Le roi et la paysanne. - - Théodore a peur.--Départ pour Sartène.--Institution de _l'Ordre de - la Délivrance_.--Lois nouvelles.--Le dernier mensonge.--La - fuite.--Débarquement à Livourne. - - -I - -A Gênes, les membres du gouvernement se demandaient ce qu'ils pourraient -faire pour détruire l'effet produit par le fâcheux débarquement de -Théodore en Corse. Cet événement avait redonné courage aux mécontents. -La république pressentait qu'elle aurait à soutenir de nouveaux combats -pour conserver la possession de l'île. Les Corses lui coûtaient déjà -beaucoup d'argent[208], il faudrait sans doute en dépenser encore. Le -Sénat s'assembla pour parer à cette triste éventualité. Après dix -longues séances, on se mit d'accord sur un moyen économique. Il fut -décidé qu'on publierait un édit contre le baron de Neuhoff. Cet édit -fut affiché dans les rues, et communiqué aux représentants des -puissances étrangères et à la presse[209]. - - [208] «Ce même abbé (l'abbé Michel Robert), qui a eu tout le - détail des dépenses pour la Corse, m'a assuré qu'actuellement - elles se montaient à soixante mille livres par mois, sans compter - les provisions de bouche, que la république n'était pas en état - de continuer cette dépense, qu'aussi délibérait-on d'abandonner - tout le plat pays pour ne garder que les quatre villes - fortifiées». - - Campredon à Maurepas. Gênes, 2 mars 1736: Correspondance de Gênes, - vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette - lettre a été publiée in-extenso par M. l'abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 275. - - Si au commencement de 1736 les dépenses de Gênes pour la Corse se - montaient à soixante mille livres par mois, elles durent - certainement s'élever à un chiffre supérieur après le débarquement - de Théodore. - - L'abbé Michel Robert, prêtre français, était secrétaire de Félix - Pinelli. Cet ecclésiastique alla en Corse en 1735 avec son maître, - lorsque celui-ci fut nommé commissaire général de l'île. Campredon - avait eu soin de se ménager les confidences de cet abbé en toute - sûreté. «C'est une des meilleures acquisitions que j'eusse pu - faire en ce pays-là pour le service du roi, disait-il, et - j'espère, Monseigneur, que vous en reconnaîtrez l'utilité et le - mérite». - - Campredon au ministre, le 16 juin 1736: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 229. - - [209] L'édit, signé par le doge Giuseppe Maria, est daté du 9 mai - 1736. Il fut imprimé chez Franchelli. Ce placard porte en tête - l'écu de Gênes avec la croix et la couronne ducale soutenues par - deux griffons. Communiqué avec la lettre de Campredon du 17 mai: - Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. Voir également: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 287; Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 86; - _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 222 et suiv. La - traduction de cet édit parut dans les gazettes de Hollande (juin - 1736). - -Le factum génois était long. Il noircissait ce «personnage fameux -habillé à l'asiatique» de toutes les friponneries. Il passait en revue -le passé de «cet anonyme, qui quoiqu'inconnu avait trouvé le moyen de -s'insinuer auprès des chefs des soulevés». Il traitait Théodore de -vagabond, d'astrologue et de cabaliste. Il le montrait changeant de nom -et de nationalité dans chaque endroit où il passait; escroquant tout le -monde, sans cesse à court d'argent. Il l'accusait d'avoir eu commerce -avec des mahométans, et de n'avoir dans son entourage que des coquins. -Comme sanction, l'édit proclamait Théodore de Neuhoff «séducteur des -peuples, perturbateur de la tranquillité publique, coupable de haute -trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les rigueurs des -lois génoises. Quiconque entretiendrait correspondance avec lui serait -également puni. - -Cet édit fut trouvé plaisant; mais on jugea que c'était un piètre moyen -pour arrêter la révolte en Corse[210]. - - [210] «L'abbé Michel me dit que les choses (en Corse) sont sans - remède..... Je ne vois cependant pas que le Sénat se donne - beaucoup de mal pour y en apporter. Il s'est contenté jusqu'à - présent de faire publier le manifeste ci-joint contre le sieur - Théodore de Neuhoff et cette belle pièce a été le fruit de dix - conseils tenus exprès pour délibérer si elle aurait lieu, en - sorte que l'on peut dire que c'est proprement dans le Sénat que - subsiste la guerre et la division».--Campredon à Chauvelin, - Gênes, le 17 mai 1736. - - Le ministre répondit: «C'est une faible ressource contre les - progrès de Neuhoff que la pièce qu'on s'est déterminé à publier - contre lui».--Chauvelin à Campredon, le 29 mai 1736: - Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - En reproduisant l'édit du Sénat dans son numéro du mois de juin - 1736, _le Mercure historique et politique de Hollande_ disait: - «_Qui nimis probat nihil probat_». - -Neuhoff répondit par un manifeste. Il considérait les invectives -génoises comme les cris «des chiens qui aboient à la lune». Il se -sentait fort du choix librement fait par les Corses de sa personne, pour -les aider à secouer la tyrannie génoise. Il avait été élevé au trône par -la volonté spontanée et unanime du peuple. Il trouvait ridicule -l'accusation de perturbateur du repos public, puisque la révolte -existait en Corse bien longtemps avant son arrivée. C'étaient eux qui -avaient la responsabilité de tout le mal. Les Génois prétendaient qu'il -n'avait apporté que de faibles munitions et peu d'argent. Mais ces -ressources, si modiques fussent-elles, avaient «suffi pour racheter la -liberté d'un royaume» tyrannisé par eux. Il se déclarait «ministre du -Saint-Siège», dont les Corses et lui-même étaient «les enfants très -fidèles et très soumis». Il se confiait en la Divine Providence pour -mener à bien la tâche qu'il avait entreprise. Dieu l'inspirerait et -ferait de lui le libérateur d'un peuple à l'exemple de Moïse. David et -Tamerlan étaient d'une naissance fort au-dessous de la sienne. Condamné -par les Génois aux peines réservées aux traîtres, il les condamnait à -son tour à tous les justes châtiments, en vertu des pouvoirs qu'il -tenait des Corses. Il déclarait enfin les Génois bannis à tout jamais de -l'île, sous peine de vie et débiteurs du trésor du royaume pour les -revenus dont ils avaient joui[211]. - - [211] Fait au Patrimoine de Nebbio le 2 juin 1736. Ce manifeste, - publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 397, se - trouve dans la Correspondance de Gênes, vol. 97, aux archives du - Ministère des affaires étrangères. Les journaux de Hollande en - reproduisirent un texte approchant dans leur numéro de juin. Voir - également Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 93 et _Histoire des - révolutions de l'île de Corse_, p. 230. - -Mais le fait de proclamer les Génois ses débiteurs ne mettait pas de -l'argent dans ses poches. Il continuait à faire miroiter aux yeux de ses -partisans l'espérance de prompts et puissants secours, pour les retenir -dans la poursuite de sa chimérique entreprise. Les procédés par lesquels -il essayait de les leurrer étaient de ceux qu'emploient les aventuriers -pour éblouir leurs dupes: un semblant d'action, les simulacres d'une -influence, un crédit imaginaire. - -Parfois il observait la mer pendant de longues heures, scrutant -l'horizon, pour faire croire qu'il attendait des vaisseaux apportant des -munitions. Souvent il se renfermait chez lui pour dépouiller, -prétendait-il, une volumineuse correspondance avec les cours -étrangères[212]. Mais les secours n'arrivaient pas, et pour cause. - - [212] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 209. - -Le rêve, la chimère conduisent certains hommes, les laissant jusqu'au -bout insoucieux ou inconscients des contingences humaines. Ceux-là sont -souvent de grands esprits, dont le tort est de voir trop haut, trop en -dehors dans les choses de la vie. Avec sa pensée sans envergure, son -ambition têtue et son égoïsme naïf, le baron de Neuhoff n'était qu'un -visionnaire incorrigible auquel nulle leçon ne profitait. Il aurait -voulu faire partager ses illusions à ses sujets; mais les Corses étaient -trop pratiques pour s'adonner longtemps au rêve. Ils ne se laissaient -guère impressionner par la mise en scène de leur roi: elle était, il est -vrai, un pauvre expédient. - -Théodore, cependant, résolut de quitter le camp établi devant San -Pellegrino. Il désirait faire une tournée dans l'île en commençant par -le Nebbio et la Balagne. Costa fut désigné pour continuer -l'investissement du fort génois et diriger les affaires du royaume. Il -reçut le titre provisoire de vice-roi[213]. - - [213] _Journal de Costa._ - -Mais les ressources personnelles de Neuhoff étaient fort diminuées. Il -lui fallait de l'argent. Il avait fait faire des démarches auprès de -certains curés de village qui passaient pour avoir quelques biens. Le 28 -mai, il écrivit à son fidèle partisan, Xavier de Matra, auquel il avait -donné le titre de marquis, pour activer ces démarches. Le 30 mai, le -marquis répondit qu'il n'avait pas attendu la lettre de Sa Majesté pour -envoyer un archiprêtre à Ghisoni avec la mission d'attendrir le curé, -c'est-à-dire d'obtenir quelques fonds. Matra ne s'était pas borné à -cette démarche; il avait écrit dans le même but à plusieurs de ses amis. - -Si respectueux fût-il de la volonté souveraine, le marquis n'approuvait -pas le déplacement projeté, à moins cependant que Fabiani et Arrighi -n'eussent donné des renseignements certains sur l'opportunité de ce -voyage. Matra craignait pour la vie du roi, car les Génois entretenaient -dans ces provinces plus de soldats et d'espions que dans les autres. Et -le prudent marquis ajoutait cette réflexion pleine de bon sens: «Si on -ne remporte pas là-bas quelque victoire, il pourrait en résulter un -grand trouble dans le royaume». - -Sur l'ordre du roi, Matra avait envoyé le commandant de sa _pieve_ dans -les cantons voisins à la recherche d'or, d'argent et de cuivre[214]. Le -chef était revenu chez le marquis les mains vides. «Ce sont des pas -jetés au vent». L'émissaire n'avait trouvé partout qu'une grande misère -et les quelques habitants qui possédaient un peu de cuivre ne voulaient -pas s'en dessaisir. Mais Matra se hâtait d'ajouter que le commandant -allait entreprendre une nouvelle tournée, «parce que Sa Majesté doit -être servie selon ses très vénérés commandements[215]». - - [214] Les gens de Bastia étaient tellement affolés qu'ils - prétendaient que Théodore payait argent comptant le métal qu'on - recherchait. Il fallait le connaître bien mal pour faire une - supposition pareille! Ils exagéraient du reste singulièrement son - butin. - - «Il prend toute la vaisselle d'argent ou monnaie, de même que le - cuivre, dont il paie la valeur comptant en or et fait ensuite - marquer toute cette monnaie à son coin; en un mot il est obéi et - respecté comme pourrait l'être le plus légitime monarque; cela - passe l'imagination. Cependant nous sommes ici sans forces et sans - provisions de bouche, sans espérance de récolte, tout le plat pays - étant au pouvoir des rebelles. Dans les seuls districts de - Vescovato et de Procoli, ils ont pris ou confisqué pour plus de - six cent mille livres d'effets, jugez du reste et de notre - situation. Dieu le pardonne à ceux qui en sont la cause». Lettre - de Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. - Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. - l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295. - - [215] Xavier Matra à Théodore, Matra, le 30 mai 1736: _Materie - politiche--Negoziazione colla Corsica--Carte diverse relative al - regno di Teodoro Neuhoff in Corsica_, mazzo 3, inserto II. - Archives d'État de Turin. - -Avant son départ, Théodore avait songé à exercer l'une des principales -prérogatives du pouvoir royal: la frappe des monnaies. Mais la matière -première manquait et c'était pour s'en procurer, qu'il avait fait faire -les démarches, dont Matra lui mandait l'insuccès. Néanmoins un couvent -de Corte envoya des candélabres et des crucifix pour être convertis en -pièces[216]. - - [216] _Journal de Costa._ - -Le roi fit écrire au curé de Rostino, Don Matteo d'Ortiporio, pour lui -demander de venir frapper les sous et les écus. Cet ecclésiastique avait -déjà, disait-on, «battu monnaie pour son bon évêque Saluzzi[217]». Selon -d'autres, il était connu comme faux monnayeur et «n'avait pas honte de -l'avouer[218]». - - [217] _Mémoires de Rostini._ - - [218] _Journal de Costa._ - -Malgré son absence, Gaffori fut nommé président de la monnaie, poste -appelé à devenir une sinécure. - -Le roi parti[219], Costa eut bien des tribulations. Presque -journellement il écrivait au roi[220] pour lui rendre compte de ce qui -se passait. Il éprouvait un grand chagrin du départ de Sa Majesté, -cependant il devait s'incliner devant ses volontés. L'habit du roi était -prêt, mais on le conservera jusqu'au retour du monarque dans le Nebbio. -Tous les jours on expédiait des provisions et quelques munitions au -camp[221], mais l'argent manquait, et Costa donna quatre sequins de sa -poche aux soldats. Il s'efforçait, avec le concours de Matra, de lever -des compagnies. Il écrivait, à cet effet, dans plusieurs endroits, mais -il se heurtait à des «difficultés insurmontables», car les paysans -faisaient leurs moissons. Le curé de Rostino ne répondait pas à ses -lettres, et Gaffori, malade dans son village, ne pourrait pas se mettre -en route avant quelques jours[222]. Costa, en faisant des miracles, -parvint à embaucher six ouvriers. Tout le voisinage était rempli de -_Vittoli_[223], embusqués par les Génois, ce qui rendait presque -impossible le recrutement parce que chacun voulait se garder -personnellement et défendre les siens. Chaque jour les mêmes difficultés -renaissaient. Les gens des plaines disaient qu'ils étaient prêts à -servir après les montagnards, qui faisaient leurs récoltes plus tard. -Mais Costa était obligé d'avouer son impuissance à remédier à toutes ces -choses[224]. - - [219] D'après une lettre de Bastia du 7 mai 1736, Théodore serait - allé dans le Nebbio dès le commencement de mai. Il aurait logé - «dans la maison du feu comte Masimo qui est située entre La - Bastie et San Fiorenzo»: Correspondance de Gênes, vol. 97. - Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette lettre a été - publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287. - - Sur une adresse de la main de Théodore à Costa, qui se trouve à la - bibliothèque municipale de Turin (collection Cossila), figure un - petit cachet en cire rouge qui représente un écusson coupé. D'un - côté, d'argent, le buste d'un homme; de l'autre, de sable, un - dessin qui semble représenter le monogramme du roi. - - [220] Costa, comme la plupart des lieutenants de Théodore, - commence toutes ses lettres selon les règles du protocole par le - mot _Sire_. - - [221] Un nommé Pietri de Tavagna expédiait lui aussi des bestiaux - et des denrées au camp établi devant San Pellegrino.--Pietri à - Théodore, Tavagna, le 31 mai 1736: _loc. cit._ Archives d'État de - Turin. - - [222] Costa à Théodore, Orneto, le 6 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - - [223] On appelait ainsi, en Corse, les traîtres et les assassins - soudoyés par les Génois, du nom de Vittolo, qui, le 17 janvier - 1567, à l'instigation de Gênes et moyennant, dit-on, cent - cinquante écus, assassina Sampiero, le héros corse, dont il était - écuyer. Voir la chronique d'Anton Pietro Philippini traduite et - publiée par M. l'abbé Letteron, dans le _Bulletin de la Société - des sciences historiques et naturelles de la Corse_, Bastia, - 1890. _Histoire de la Corse_, t. III, p. 230-236. - - [224] Costa à Théodore, Orneto, le 7 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Le comte Poggi, à Zicavo, s'occupait à lever des soldats. Mais dans la -montagne cela était aussi difficile que dans la plaine. Il mandait au -roi qu'il pourrait mettre seulement cent hommes à sa disposition sans -compter quelques Corses au service de Gênes et revenus à de meilleurs -sentiments. Il se répandait en protestations dévouées. Lui, au moins, il -n'était pas comme les autres, qui jouaient double jeu. Sa vie ne -comptait pour rien; il ne demandait que des armes. Et pour prouver sans -doute sa sincérité, il envoyait à Sa Majesté le fromage qu'il lui avait -promis[225]. - - [225] Poggi à Théodore, Zicavo, le 8 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Le 8 juin, cinq navires parurent au large; la joie fut grande dans le -peuple. Les voilà donc, enfin, les munitions attendues depuis si -longtemps. Hélas! les bateaux étaient passés sans rien débarquer[226]. -Sa Majesté devait se hâter de faire venir la felouque avec quelques -armes. Le moindre secours suffirait à ranimer le courage du peuple, dont -la foi commençait à faiblir. Le vice-roi craignait qu'il ne la perdît -bientôt complétement. Chacun voulait de l'argent, mais il n'y en avait -pas. L'absence du roi causait un grand préjudice. Les Génois avaient -publié un placard infâme contre lui. Devant Saint-Florent, après un -combat assez vif, les Corses avaient été mis en déroute, en infligeant -des pertes à l'ennemi. Devant San Pellegrino les mules manquaient pour -transporter le canon. Personne ne voulait obéir[227]. - - [226] Costa à Théodore, Orneto, le 9 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - - [227] Costa à Théodore, Orneto, le 13 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Le 15 juin, Costa envoya un exprès à Sa Majesté pour lui notifier que si -elle tardait encore deux jours à revenir tout était perdu. Il en coûtait -au malheureux vice-roi de faire cette déclaration, mais la discorde -régnait dans les villages. Non seulement on ne pouvait lever aucune -compagnie nouvelle, mais celles qui existaient s'étaient dissoutes. Le -bruit courait que le roi allait partir après avoir pris de l'argent à -l'un et à l'autre, que les secours n'arriveraient pas, qu'on ne pourrait -jamais vaincre les Génois et mille autres infamies[228]. - - [228] Costa à Théodore, Orneto, le 15 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Et cependant, si on avait du monde, on pourrait faire de grandes choses; -chaque jour des soldats, allemands pour la plupart, s'échappaient du -camp ennemi, sans leurs fusils malheureusement. Ils disaient que les -Génois étaient dans la consternation, car tous leurs gens, y compris les -Corses à leur service, déserteraient si la moindre barque apportait des -armes aux patriotes. Seul avec seize hommes, sans force et sans -autorité, Costa, entouré de périls, ne savait que devenir. Les médisants -triomphaient. Sa Majesté écrivait de donner de l'argent au camp, mais la -monnaie n'en faisait pas. On avait «sué la sueur de la mort» pour payer -les soldats. Le vice-roi avait encore donné, le 18 juin, deux cent -vingt-quatre livres en pistoles de ses deniers; il ne lui restait plus -rien[229]. Les journées passées sans nouvelles du roi, semblaient, au -malheureux Costa, longues comme des siècles. Il fallait absolument que -Sa Majesté fît venir Gaffori pour la monnaie. Buongiorno avait du cœur, -mais il ne réussissait pas, il était trop libéral et puis il se mêlait -toujours des affaires du Tribunal. Pour ne pas le décourager, Costa ne -voulait lui faire aucun reproche. Il suppliait Sa Majesté de n'en rien -dire; s'il lui en parlait, c'est qu'Elle devait être instruite de -tout[230]. - - [229] Costa à Théodore, Orneto, le 19 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - - [230] Costa à Théodore, Orneto, le 29 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Le vice-roi envoya quelques jours plus tard Buongiorno en courrier -auprès de Théodore. Il lui faisait tenir en même temps une autre lettre -dans laquelle il disait que ce même Buongiorno avait distribué à tort et -à travers des balles et de la poudre, à tous ceux qui se disaient ses -amis ou qui le flattaient, sans songer que certains Corses «voleraient -jusque dans le ciel». Ce qu'il disait des munitions pouvait également -s'appliquer aux vivres. Sa Majesté verra ainsi le «bel état» dans lequel -il se trouvait[231]. - - [231] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Les gens qui composaient la cour de Théodore se jalousaient tous entre -eux. Leur correspondance était une suite de médisances, de bruits -rapportés. Si on blâmait Buongiorno, celui-ci se plaignait des autres, -mais il exaltait ses propres mérites. En adressant au roi son habit neuf -et trois bandages, il faisait son apologie, se confondait en humbles -respects. Un autre jour, il demandait à Sa Majesté en termes indignés de -châtier ses calomniateurs[232]. - - [232] Cristoforo Buongiorno à Théodore, Orneto, les 13 et 22 juin - 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -De tous les côtés la délation s'insinuait. «La Souveraine Majesté de -Théodore premier, roi de Corse» reçut une lettre anonyme. L'écrivain -donnait à Neuhoff des conseils pour réussir dans son entreprise, et lui -recommandait de recourir souvent aux sacrements, parce que sur les -champs de batailles la mort guette les combattants. Mais le principal -but de cette lettre était de dénoncer un nommé Fabiani--le général -probablement--. Le roi devait se méfier de cet individu, qui ne méritait -aucune estime et qui personnifiait la bassesse et la lâcheté[233]. - - [233] Lettre anonyme sans date, mais certainement écrite dans le - courant de 1736, puisqu'elle a été adressée à Théodore pendant - qu'il était en Corse: Bibliothèque municipale de Turin, - collection d'autographes Cossilla, mazzo 28. - -Gaffori arriva enfin. La fabrication de la monnaie devait se faire dans -le couvent de Tavagna, où l'on avait réuni tous les instruments -nécessaires. Une équipe d'ouvriers venus d'Orezza avait pour chef un -certain Giulio Francesco, surnommé _sette cervelle_ (sept cervelles), -car il était très habile dans son art. Il savait fort bien frapper des -écus aux armes de Gênes[234]. - - [234] _Mémoires de Rostini._--_Journal de Costa._ - -Gaffori commença par faire construire des fours et un fourneau à -réverbération pour la fonte du cuivre, car les premiers creusets ne -pouvaient résister au feu. Sur douze, il n'en avait trouvé qu'un seul à -son arrivée. Il espérait, d'ailleurs, obtenir ainsi une frappe -meilleure, les plaques étant plus fortes. Mais les grosses difficultés -provenaient du mauvais vouloir des artisans. Ils travaillaient à -contre-cœur, prétendant ne pouvoir toujours rester devant le fourneau, -et ils demandaient à être remplacés de temps en temps. Le président -n'avait pas cru devoir accueillir cette demande sans l'autorisation du -roi. Deux d'entre eux étaient retournés à Orezza sans permission; avec -l'aide de Costa, il faisait tous ses efforts pour empêcher les -défections. Il avait promis aux ouvriers le payement du travail fait -jusqu'alors et un salaire de trente _soldi_ par jour à l'avenir; ils -n'étaient jamais satisfaits. Buongiorno se disposait à rejoindre le roi -et Gaffori le chargeait de lui dire ce qu'était cette engeance. Le -président suppliait Sa Majesté de renvoyer Buongiorno dès qu'Elle -pourra se passer de ses services: avec son savoir et son habileté, il -sera très utile parmi ces récalcitrants. Le travail marchait avec une -lenteur désespérante. Sur cinq empreintes, quatre furent détériorées, -soit par malveillance, soit par négligence. Celle qui restait avait -besoin d'être retouchée. - -[Illustration] -No 1 No 2 Reproduction des monnaies de Théodore de -Neuhoff d'après les moulages des pièces qui se trouvent au Cabinet des -Médailles à la Bibliothèque Nationale de Paris. - -La fabrication de la monnaie d'argent n'avançait guère non plus. -Cependant Gaffori espérait pouvoir bientôt en envoyer quelques spécimens -à Sa Majesté. Dans cette partie aussi, les ouvriers manquaient de zèle. -Il fallait être toujours près d'eux, les surveiller, les forcer à -travailler. Mais, en revanche, ils ne cessaient de demander de l'argent. -Un jour, exaspéré par cette canaille, Gaffori voulut faire mettre tout -le monde en prison. Costa calma sa fureur en lui faisant remarquer que -cet acte de rigueur ne serait ni prudent ni politique[235]. - - [235] Pietro Gaffori à Théodore, Tavagna, les 26 et 30 juin 1736: - _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -Gaffori, comme chacun, se plaignait de ses compagnons. «La malignité de -nous autres Corses, écrivait-il, est si grande et si rusée que celui qui -veut tuer son compétiteur n'agit pas en face, mais il emploie un canal -lointain par où passe l'envie et la passion, déguisées sous le masque du -dévouement. Avec le temps, Votre Majesté connaîtra la sincérité de mes -sentiments et saura punir. _Tolluntur in altum ut lapsu graviore ruant._ -Ainsi fait Dieu, dont les rois sont la plus parfaite image sur la -terre!»[236]. - - [236] Gaffori à Théodore, Tavagna, le 30 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Mais, s'il faut en croire le vice-roi, le beau zèle du président était -simulé. «Gaffori, écrit-il au roi, fait mine de travailler, mais c'est -une fille: un seul jour de présence au travail a suffi pour l'ennuyer... -Gaffori est très froid, et rien d'autre». Quant au curé de Rostino, qui -s'était enfin décidé à venir, Costa affirme qu'il n'avait jamais vu -quelqu'un de plus lâche que lui[237]. - - [237] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin; Couvent de Tavagna, - le 29 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -Malgré tout, on parvint à frapper quelques pièces. La monnaie de cuivre -était de deux valeurs différentes: l'une de _2 soldi 1/2_, l'autre de _5 -soldi_. Sur la face, elles portaient les initiales T. R. entourées de -palmes et surmontées d'une couronne royale. Au-dessous, se trouvait la -date, 1736. Sur le revers, figurait la valeur entourée par cette -légende: _Pro bono publico. Ro. Ce._[238]. - - [238] E. Cartier, _Monnaies frappées en Corse par Théodore et - Paoli_, dans la _Revue numismatique_, 1812, p. - 193-212.--Campredon envoya à Chauvelin une pièce de deux soldi et - demi avec sa dépêche du 28 juin: Correspondance de Gênes, vol. - 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -[Illustration] -MONNAIE DE CUIVRE - -Ces pièces, qu'on pourrait classer dans la catégorie des _monnaies de -nécessité_, étaient très minces et d'une frappe grossière. Deux ans -seulement après leur fabrication, elles étaient usées et on en -distinguait difficilement la légende[239]. - - [239] Jaussin, l'apothicaire de l'armée française pendant - l'expédition de 1738, dit: «Je fis l'acquisition de deux pièces - de monnaie de ce roi de nèfles. Quelque viles qu'elles fussent à - cause du sujet et de la matière, elles étaient pourtant rares; - elles eurent un peu de cours dans plusieurs _pieve_ rebelles. - Cette monnaie était de billon, de la plus basse valeur, petite, - mince et mal fabriquée. On n'y voyait point de portrait et il - était impossible d'en déchiffrer la légende; on apercevait - seulement une couronne fermée et au-dessous un grand T et une - grande R qui signifiaient sans doute THÉODORE ROI». Mais là où - Jaussin se trompait c'est quand il ajoutait: «_On frappa aussi - quelques pièces d'or et d'argent_, mais je ne pus jamais en - avoir, vu leur extrême rareté.» _Op. cit._, t. 1, liv. II, p. - 274-275. - -Le T. R. signifiait _Théodore Roi_. C'est ainsi que le traduisaient les -partisans de Sa Majesté. Les Corses hostiles disaient: _tutto rame_, -tout cuivre; les Génois: _tutti ribelli_, tous rebelles[240]. - - [240] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 208.--E. Cartier, _op. - cit._ - -Il fut décidé que les pièces d'argent porteraient sur la face les armes -de la Corse, c'est-à-dire la tête de maure ceinte d'une couronne fermée -d'où pendait une chaîne à trois chaînons. La légende serait THEODORUS -REX CORSICE. Sur le revers devait figurer l'image de la Vierge, nimbée -de cinq étoiles; sur le milieu, partagée en deux, la date 1736, et comme -légende MONSTRA TE ESSE MATREM S. P. Ces écus auraient valu trois -livres[241]. Mais, au dire de Costa, un seul fut frappé[242]. - - [241] _Mémoires de Rostini._ - - [242] _Journal de Costa._ - -[Illustration] -MONNAIE D'ARGENT[243] - - [243] La reproduction de la monnaie de Théodore a été faite - d'après l'ouvrage du colonel Maillet: _Catalogue descriptif de - toutes les monnaies obsidionales et de nécessité_. Bruxelles, - 1870-73, 2 vol. in-8º et 2 atlas oblongs avec 218 planches. - - M. J. Protat, de Mâcon, collectionneur et numismate des plus - érudits, a bien voulu me donner ce dessin et les clichés - typographiques dont il a surveillé lui-même la confection. J'ai le - regret de n'avoir pu lui témoigner ma sincère gratitude avant sa - disparition prématurée. Qu'il me soit au moins permis de donner à - sa mémoire un souvenir reconnaissant. - - Comparez ce dessin, qui représente les pièces comme elles auraient - dû être, avec la planche d'après les moulages. - -Cependant, au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de -Paris, on peut en voir deux exemplaires. D'après E. Cartier, l'un d'eux -serait faux[244]. - - [244] E. Cartier, _op. cit._ - -Dès le début, les pièces de Théodore furent rares. Les numismates et les -collectionneurs les recherchèrent comme objets de curiosité. Sur le -continent une spéculation s'établit; elles atteignirent un prix élevé -et, à Naples, on en fabriqua de fausses[245]. Il n'y aurait donc rien -d'étonnant à ce qu'un des exemplaires du Cabinet des médailles provînt -de la fabrique napolitaine et non du couvent de Tavagna, l'_Hôtel de la -Monnaie_ de Sa Majesté Théodore Ier[246]. - - [245] E. Cartier, _op. cit._--_Relazione della Corsica di Giacomo - Boswell scudiere, trasportata in italiano dall'originale - inglese_, p. 112.--Note de l'éditeur des _Mémoires du Père - Bonfiglio Guelfucci_, p. 67. - - [246] Il y a une différence très sensible entre les deux - spécimens en argent de la Bibliothèque nationale. L'un paraît - être d'un métal très inférieur à l'autre et d'une frappe plus - grossière. On aperçoit parfaitement dans l'une de ces pièces (no - 1 de la planche d'après les moulages) comme une hésitation dans - la gravure, des doubles traits, ce qui laisserait supposer qu'on - s'y serait repris à deux fois et pas au même endroit. La - circonférence est plus irrégulière; sur l'un des bords de la - face, il y a une saillie du métal très caractérisée provenant - sans doute de ce que le coin aurait été appliqué d'une façon très - imparfaite. La défectuosité de l'outillage dont se servaient les - ouvriers de Théodore, la rareté de l'argent qu'ils avaient à leur - disposition, donnent à penser que l'exemplaire le plus grossier - comme frappe et le plus bas comme titre serait le vrai. - -Mais si les chercheurs et les curieux achetaient très cher ces pièces, -les ouvriers, les soldats, les paysans, en général tous ceux qui -voulaient être réellement payés, les refusaient avec énergie. - -Théodore avait donné l'ordre de payer les troupes avec ses sous. Mais, -dès leur apparition, ces _assignats_ de cuivre furent très dépréciés. -Les soldats murmurèrent et refusèrent de recevoir cette monnaie de -mauvais aloi. Un jour, un tumulte éclata à ce sujet. Les récalcitrants -prirent leurs fusils et Costa, avec les seize hommes qui composaient sa -garde, dut les désarmer pour éviter un malheur[247]. - - [247] _Journal de Costa._ - -Les ouvriers de la monnaie eux-mêmes ne voulurent pas recevoir en -payement les pièces qu'ils fabriquaient[248]. Ces artisans avaient une -excuse: ils savaient trop comment elles étaient faites. - - [248] Giacomo Francesco Pietri à Théodore, Couvent de Tavagna, le - 17 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -Quelque temps après, devant Théodore lui-même, deux femmes de la -montagne, qui avaient apporté des provisions au camp, refusèrent, en -échange, la monnaie frappée au T. R. Elles se fâchèrent et «se servirent -d'un langage peu convenable pour leur sexe». Le roi parut et ordonna de -les mettre immédiatement en prison. Sous la menace, elles se calmèrent -et repartirent en emportant les sous de Sa Majesté. Cette sévérité -effraya les villageois qui firent pendant un certain temps moins de -difficultés pour être payés ainsi[249]. Malgré ce _cours forcé_, les -gens d'Orezza continuèrent à se moquer des colères royales. Ils tinrent -une réunion et décidèrent de n'accepter que de bons écus contre «le sel, -les chaussures et le drap» qu'ils vendaient à Théodore. Comme ces -articles manquaient dans les villages placés sous le contrôle immédiat -du camp, «ce fut très gênant»[250]. - - [249] _Journal de Costa._ - - [250] _Ibidem._ «... La monnaie qu'il avait fait battre depuis - peu n'avait aucun cours parce que personne ne voulait la - recevoir. Tout ceci fait juger que ces peuples, naturellement - féroces et peu patients, pourraient bien tourner toute leur - fureur contre le sieur Théodore et ses adhérents; ce serait un - grand coup pour la république qui ne saurait mieux faire que de - semer la division parmi eux; c'est l'unique moyen de rétablir son - autorité». Lettre de Bastia, du 16 juillet 1736, publiée par M. - l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 309. - -Chaque jour la révolte s'étendait. Dans le canton d'Orezza les hommes -avaient juré de ne plus obéir à Théodore. Les villages d'Ampugnani et de -Rostino se soulevaient. Quelques-uns des chefs perdaient la foi, tel le -marquis de Matra, qui, selon Costa, se laissait aller à écouter les -calomnies répandues contre le souverain. Le pauvre vice-roi ne savait -plus où donner de la tête; il aurait fatalement succombé sous le poids -des difficultés, s'il n'avait été soutenu par son inébranlable -dévouement. Mais il suppliait Neuhoff de revenir au plus tôt, sans quoi -tout était perdu. Et, au milieu des pires angoisses, il pensait encore -à faire rechercher, mais en vain, les pantoufles du roi qui avaient été -égarées[251]. - - [251] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin; Tavagna, les 29 et 30 - juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -Dans le Sud également, des gens prêchaient la révolte en termes -passionnés et grossiers. Jean-Paul Costa, de Sainte-Marie d'Ornano, -dénonçait à son oncle un certain Luca, qui devenait chaque jour plus -dangereux et plus violent. S'il n'avait l'habitude de craindre la mort, -il aurait ouvertement embrassé le parti des Génois. Il avait promis à -ceux-ci d'empêcher le blocus d'Ajaccio par les troupes de Théodore, et -il favorisait les rafles que les ennemis faisaient sur les côtes «de -biens meubles, de gros et de petit bétail». Il disait n'avoir en vue que -le bien public et le peuple l'écoutait. Un soir Luca «laissa sortir de -sa bouche que dans le canton c'était lui le roi et que le souverain -était le roi des c....»[252]. Il avait ajouté que le grand chancelier -méritait d'être lapidé et que si, dans quelques jours les vaisseaux de -secours n'arrivaient pas, les peuples le «mettraient en pièces». La rage -de Luca se serait retournée contre le jeune Costa, si celui-ci n'avait -été protégé par ses amis. Jean-Paul faisait tout ce qu'il pouvait. Dans -la Rocca il levait des contributions volontaires ou non. A Levie il -avait pris un cheval. Cet animal lui était réclamé comme appartenant à -un fidèle partisan; néanmoins il le gardait jusqu'à nouvel ordre. On ne -pourrait jamais rien faire de bon tant que Luca «ne serait pas hors de -ce monde». La famille Lusinchi était également hostile au roi. Il -faudrait encore prendre un arrêt contre Martin Tasso, son fils et ses -clients, car eux aussi, ils fomentaient la révolte et servaient -d'espions aux Génois. En traçant dans de longues pages ce lamentable -tableau, le jeune Costa s'excusait de ne pouvoir envoyer à son oncle de -plus amples détails, car il avait la tête malade[253]. - - [252] «L'altra sera si lasciò sortir di bocca che di qua e re da - se et che il nostro re e re de' coglioni.» - - [253] Jean-Paul Costa à son oncle, Sainte-Marie d'Ornano, le 25 - juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - - -II - -Théodore avait pris position à Monte-Maggiore, près de Calenzana. Paoli, -qui, nous l'avons vu, avait abandonné les opérations devant Bastia pour -aller aux funérailles de son père, avait reçu la mission d'enrôler des -soldats. Le 27 juin, le général écrivit au roi pour lui dire les -difficultés qu'il rencontrait. On faisait les moissons; les hommes -étaient aux champs et il fallait rentrer les grains. Dans huit jours, -les récoltes achevées, peut-être pourra-t-il se mettre en route avec -quelques recrues. Et il suggérait au souverain l'idée de traîner les -opérations en longueur pour gagner du temps[254]. - - [254] Hyacinthe Paoli à Théodore, Rostino, le 27 juin 1736: _loc. - cit._ Archives d'État de Turin. - -S'il faut en croire Costa, Paoli était peu disposé à lever des renforts -pour venir aider le roi en Balagne, car il craignait que si les Corses -remportaient une victoire dans ce canton, la situation du général -Fabiani ne devînt prépondérante[255]. Neuhoff parvint, cependant, à -donner un vigoureux assaut à Calenzana. Ce fut la plus sérieuse attaque -qu'il ait jamais dirigée contre les Génois. Il s'en fallut de bien peu -que la victoire ne couronnât ses efforts. La ville était sur le point de -tomber en son pouvoir lorsqu'il dut battre en retraite, faute de -munitions et par suite de l'éternelle jalousie qui divisait les chefs -corses. Cette jalousie--comme le fait remarquer Costa--était un ennemi -bien plus redoutable que les Génois[256]. - - [255] _Journal de Costa._ - - [256] _Ibidem._ - -Les Corses assiégeaient aussi Algajola, petite ville fortifiée. Le -capitaine génois Bembo, avec trois cent cinquante hommes, avait opéré -une sortie et attaqué les retranchements des insulaires. Ceux-ci -s'étaient enfuis en abandonnant un canon, cinq fusils, un pistolet, un -tambour, une corne, qui leur servait de trompette, et des provisions. Le -brave Bembo, ne pouvant emporter le canon, le fit éclater et envoya les -autres dépouilles des rebelles, «en grande pompe», à Bastia. Le -gouverneur donna l'ordre de chanter le _Te Deum_ dans Algajola pour -célébrer cette brillante action[257] qui, d'ailleurs, ne pouvait avoir -aucun résultat décisif. - -Les opérations devant Bastia n'avançaient guère. Arrighi, qui les -conduisait, déclarait ne pouvoir ni investir la place ni s'emparer des -récoltes aux alentours de la ville. Il avait cent soixante hommes -seulement sous ses ordres; les balles et la poudre manquaient. Le -détachement de Saint-Florent était rempli d'ardeur, mais là aussi les -munitions faisaient défaut. Arrighi terminait ainsi: «Je ne puis -comprendre d'où vient le bruit des intelligences dont on m'accuse, mais -je ferai tous mes efforts pour le découvrir»[258]. Costa, en effet, -accusait le général d'entretenir des rapports suspects avec les -ennemis[259]. - -Théodore tremblait. Il était tombé malade et avait pris le lit[260]. Le -mauvais vouloir, les jalousies, les trahisons qu'il voyait autour de lui -l'effrayaient. Tous ceux qui le soutenaient ou qui faisaient mine d'être -des siens, voulaient des titres et des honneurs. Il dut faire une -proclamation pour dire que tout le monde ne pouvait pas être général ou -comte[261]. Craignant pour sa vie, il écrivit à Costa de lui envoyer -quarante hommes sûrs, comme gardes du corps[262]. - -Cependant, il cherchait toujours à éblouir les Corses et à les tromper. -Il ordonna au grand chancelier de faire hisser sur la tour de Paduella, -près de San Pellegrino, des pavillons coloriés pour guider les navires -qui devaient apparaître au large. Il lui recommandait d'entretenir les -Corses dans la croyance que des secours allaient arriver[263]. Mais ces -bâtiments--véritables vaisseaux fantômes--ne sortaient jamais des brumes -de la haute mer et les pavillons claquaient au vent, sur la tour, -inutiles comme de misérables loques. - - [257] Lettre de Bastia, du 18 juin 1736, publiée par M. l'abbé - Letteron, _Correspondance_, p. 304-305. - - [258] Arrighi à Théodore, du camp de Bastia le 24 juin 1736: - _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - - [259] _Journal de Costa._ - - [260] Costa à Théodore, Orneto, le 26 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - - [261] _Journal de Costa._ - - [262] _Ibidem._ - - [263] _Journal de Costa._ - -A la fin de juin, Théodore se trouvait devant Corte. Au pont de -Rossicio, Giappiconi et les autres l'avaient abandonné. Le roi demanda à -Costa un secours immédiat. Si des hommes fidèles n'arrivaient sans -retard, il était perdu. «La nation se sera donnée la réputation et la -renommée d'avoir froidement assassiné son roi et père.» Gaffori seul -était accouru vers lui et l'avait conduit dans le couvent de -Saint-François[264]. Le comte Arrighi se cachait. Tout allait de -travers. Costa et le comte Giafferi devaient venir avec des renforts -armés. Théodore désirait retourner en Balagne, tant pour secourir ses -partisans, que pour châtier les infâmes, qui voulaient le livrer mort ou -vivant[265]. - - [264] Aujourd'hui le petit séminaire de Corte. - - [265] Théodore à Costa, Corte, le 2 juillet 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Il résolut de soumettre Corte à son obéissance. Avec quelques hommes qui -s'entêtaient à lui rester fidèles, il voulut pénétrer dans la ville. -Arrighi, sorti de sa retraite, lui en refusa l'entrée. Théodore -s'emporta. La querelle dégénéra bientôt en bataille. Il y eut des morts -dans chaque camp. Enfin, le parti du roi triompha. Par son ordre, tandis -qu'on se battait, un nommé Schietto aurait mis le feu à la ville; -trente-six maisons furent brûlées, dit-on; d'autres pillées. Un renfort -étant arrivé à Neuhoff, Arrighi se sauva au-delà des monts[266]. Les -gens de Corte firent leur soumission et quelques chefs, qui s'étaient -séparés du roi, revinrent rendre hommage. A leur tête, se trouvait -Paoli avec ses clients[267]. Celui-ci, il faut le reconnaître, avait -une merveilleuse souplesse pour se retourner du côté du plus fort. - - [266] A Vico selon Rostini, à Bogognano suivant une lettre de - Bastia du 31 juillet 1736, publiée par M. l'abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 309-311. - - [267] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._--Lettre écrite - de Bastia, le 31 juillet 1736, publiée par M. l'abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 309-311. - -Théodore informa Costa de son prochain retour sur la côte orientale. Le -grand chancelier fit venir des ouvriers pour orner et décorer le couvent -des Franciscains où Sa Majesté devait descendre. Un homme d'Ampugnani, -artiste habile, peignit les armoiries du roi et celles du royaume au -fronton des portes et sur des étendards, pour lesquels Costa avait -acheté de la toile avec son argent[268]. Des guirlandes de fleurs -entouraient les écussons. On tendit des portières en soie de différentes -couleurs; la couche royale fut ornée de rideaux en soie également. Les -deux chambres pour les officiers furent arrangées dans le même goût. -Costa se montra satisfait. Cette décoration, qui «semblait être faite de -fleurs», dit-il, était destinée à donner à la Cour un air imposant et à -voiler la pauvreté qui s'étalait derrière ces ornements[269]. - - [268] Costa à Théodore, Orneto (sans date): _loc. cit._ Archives - d'État de Turin. - - [269] _Journal de Costa._ - -Tandis que Neuhoff combattait en Balagne contre les Génois et à Corte -contre ses généraux, un malheur l'atteignit: Fabiani, un de ses plus -fidèles lieutenants était assassiné. - -Les parents de Luccioni ne pardonnaient pas à Théodore l'exécution du -traître. Ils voulaient venger le mort. Mais, au lieu de déclarer -ouvertement et loyalement la _vendetta_, selon la coutume corse, ils -avaient feint d'accepter la condamnation, comme la juste expiation du -crime. On disait dans Bastia que cette famille, par l'intermédiaire de -Fabiani, s'était soumise et avait juré fidélité au roi. Celui-ci conféra -même à quelques-uns les titres de marquis et de comte[270]. Les Génois, -dont la politique consistait à entretenir les inimitiés, s'alarmèrent -de cette réconciliation, que le temps et les circonstances pourraient -rendre sincère et qui apporterait quelques partisans à Neuhoff. - - [270] «Les parents du feu Luccioni qu'ils ont fait mourir, bien - loin d'en témoigner du ressentiment, comme on s'était flatté ici, - se sont réunis au nouveau roy sur la parole de Fabiani qui lui - conduit des otages de leur part. En cette considération, il les a - créés marquis et comtes, à savoir Paviani de Matra, et Martinetti - d'Aléria, après quoi Théodore les a congédiés...». Lettre de - Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. - Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. - l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295. - -Ils inspirèrent aux Luccioni le désir de la vengeance. Leurs -exhortations tombèrent dans un terrain préparé; elles portèrent leurs -fruits. Comme il était difficile d'atteindre Théodore lui-même, ils -résolurent de frapper son meilleur général; représaille injuste et -lâche, car Fabiani n'était pour rien dans la condamnation du traître; il -se trouvait en Balagne lorsqu'elle fut prononcée. Les Génois voulaient -des victimes. Fabiani était sur leur liste d'exécution. L'occasion se -présenta de se venger: ils la saisirent[271]. - - [271] _Mémoires de Rostini._ - -Poggi avait promis--nous l'avons vu--de recruter des hommes dans les -pays au-delà des monts. Comme ces renforts tardaient à arriver, Fabiani -s'était rendu à Orezza, village natal de sa femme et où il comptait -beaucoup de parents et d'amis. Les partisans de Luccioni habitaient ce -canton. Ils vinrent complimenter le général; sans méfiance, celui-ci -leur fit bon accueil. Ils lui dirent qu'ils avaient des griefs contre -Costa, mais qu'ils étaient prêts à s'unir à lui pour aller combattre en -Balagne. Fabiani les engagea à faire une tournée dans le canton avec -lui, pour compléter les enrôlements. A Stazzona il les invita à souper, -puis, continuant son voyage, toujours suivi par les traîtres, il -descendit à Valle d'Orezza, passa la nuit aux Piazzole et revint à -Stazzona, d'où il devait regagner la Balagne. - -Un peu au-delà du village, des hommes armés se tenaient embusqués -derrière un moulin en ruines. La chronique a conservé leurs noms: -Hyacinthe Petrignani, de Venzolasca, Jean-Baptiste et Fratelongo, son -frère, appelés les Turcati de Carcheto. A peine Fabiani avait-il -traversé la rivière, que ces hommes déchargèrent sur lui leurs fusils. -Il reçut trois ou quatre balles dans la poitrine, dans les côtes et -dans le flanc. Ses parents et ses amis, saisis de stupeur, laissèrent -fuir les assassins. - -Le premier moment d'effarement passé, ils voulurent s'élancer à leur -poursuite, mais le général, qui n'avait pas perdu connaissance, les -retint et les supplia de ne pas l'abandonner. Il craignait que ses -meurtriers ne revinssent pour lui couper la tête afin de la porter en -triomphe à Bastia. Fabiani fut transporté à Stazzona, où il mourut après -une agonie de vingt-quatre heures[272]. - - [272] _Mémoires de Rostini._ - -Ce tragique événement eut lieu vraisemblablement le 15 juillet[273]. - - [273] Cette date est celle du testament politique de Fabiani dont - je parle plus loin. - -Les assassins, aussitôt le crime accompli, se rendirent à Bastia pour -recevoir le prix convenu[274]. Les Génois célébrèrent ce forfait comme -un triomphe. Jusqu'alors inactifs, ils commencèrent à prendre -l'offensive. Ils effectuèrent une sortie et dispersèrent les cent -soixante hommes de Neuhoff campés devant la ville[275]. - - [274] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._ - - [275] _Journal de Costa._ - -Après la mort tragique du général balanais, le chanoine Orticoni, -adversaire acharné des Génois, rédigea un appel aux Corses sous la forme -d'un _testament politique de Simon Fabiani_[276]. - - [276] Cet écrit a été publié dans le _Bulletin de la Société des - sciences historiques et naturelles de la Corse_ (IXe année, 1889, - 103e, 104e, 105e et 106e fascicules, p. 576-600). D'après une - note de l'éditeur, le testament politique de Fabiani serait resté - manuscrit jusqu'alors. Il avait été communiqué à la Société par - des descendants du général qui habitent Santa Reparata. Il y a là - une erreur. Le testament politique de Simon Fabiani a été imprimé - après l'assassinat. Il se trouve en effet aux archives du - Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol. - 98, année 1736, fol. 27 à 34, un exemplaire imprimé de cet écrit - qui porte pour titre: _Simone Fabiani, tenente generale dell'armi - de' malcontenti di Corsica, ferito a morte da sicarj, scrive a' - Corsi suoi compagni, ed a quei Corsi, che sono dentro e fuori del - Regno_. L'écrit porte à la fin: _Da Piazzole di Orezza, li 15 di - luglio 1736_. L'imprimé qui se trouve à Paris fut communiqué par - Campredon au Ministère le 15 novembre 1736. Voir: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 323. - -Cet écrit très long était une sorte d'homélie ampoulée et emphatique, -mais qui contenait des vérités que les Corses auraient sagement fait de -méditer. - -Le chanoine adjurait ses compatriotes d'être unis dans un effort commun -pour délivrer la patrie. Ceux qui, après avoir reçu des titres et des -honneurs, vivaient dans l'indifférence auraient à rougir de n'avoir pas -donné leur sang et leurs biens pour la cause nationale. Il s'élevait -contre la déplorable habitude qu'avaient les Corses de quitter l'île -pour aller vendre leur énergie, leur activité et leur intelligence à -l'étranger. Si ceux-là péchaient contre la patrie, combien plus -coupables encore étaient ceux qui entraient au service de Gênes, séduits -par des avances trompeuses, que chacun devait repousser avec force. Et -il citait l'exemple des grands patriotes de jadis! - -Tandis que ce drame sanglant se déroulait à Orezza, le prêtre Grégoire -Salvini informait Théodore que «grâce à Dieu, à la très sainte Vierge de -la Visitation et aux âmes du Purgatoire», il avait débarqué sain et sauf -à l'Ile Rousse, malgré la rencontre en mer d'une «gondole» génoise. Le -petit bâtiment, qui l'avait amené de Livourne, apportait vingt-deux -barils de poudre, dix-sept sacs de balles et quelques fusils. Pour se -procurer ces munitions et afin de ne pas risquer de l'argent, il avait -dû, disait-il, employer mille ruses, faire mille promesses aux -marchands. Il avait donné sa parole d'honneur pour garantir la justice -et la bonne foi de Sa Majesté. Il s'était aussi engagé à venir en -personne surveiller la vente et le payement de ces marchandises. Il -n'aurait rien obtenu sans ces promesses formelles, car «les marchands -craignaient la rapacité bien connue des Corses». Il remettait enfin à -Théodore deux lettres d'Amsterdam, que lui avait consignées le sieur -Thomas Brackwell, de Livourne[277]. - - [277] Grégoire Salvini à Théodore, Monticello, le 1er juillet - 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -Quelques jours plus tard, Salvini écrivit encore au roi pour lui dire -que les choses allaient bien mal en Balagne faute d'hommes. Il suppliait -Sa Majesté «par les entrailles de Jésus» de lui envoyer la plus grande -partie de ses soldats, sans quoi ses compagnons et lui allaient -infailliblement périr. Le mieux serait que le roi revînt en Balagne avec -une bonne troupe. Il n'avait rien à craindre pour sa vie, car les -Balanais étaient prêts à mourir pour la défense de la patrie et de la -personne sacrée de leur souverain[278]. - - [278] Grégoire Salvini à Théodore de Neuhoff, Ville, le 18 - juillet 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -Les Corses, cependant, remportèrent quelques petits succès[279]. Le plus -important eut lieu devant l'Île Rousse. Le colonel génois Marchelli, à -la tête de quatre cents hommes, avait fait une descente, pour surprendre -la tour fortifiée par les rebelles. Ceux-ci ayant paru, les soldats de -la république s'enfuirent. Ils se jetèrent à la mer pour gagner le -bâtiment qui se trouvait à quelques encâblures du rivage. Ne sachant pas -nager, ils se noyèrent pour la plupart; d'autres furent tués et cent -trente faits prisonniers. Une des chaloupes de la galère, venue pour -porter secours, s'échoua et les Corses s'emparèrent de tout ce qu'elle -contenait[280]. Marchelli et son lieutenant avaient prudemment fui dès -le début de l'action. Le Sénat les fit mettre aux arrêts. Mais ils -arrivèrent à se disculper, d'autant plus facilement que la république -n'avait pas d'officiers meilleurs à mettre à leur place. - - [279] _Journal de Costa._ - - [280] Lettre du 5 août 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 311. - -Théodore profita de cet avantage pour sommer le gouverneur de Bastia -d'avoir à lui renvoyer dans les huit jours les prisonniers corses, faute -de quoi, il ferait arquebuser les cent trente génois pris à l'Île -Rousse[281]. - - [281] Lettre de Campredon, du 23 août 1736: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 312. - -A Ajaccio, Ornano avait attiré les Génois dans une embuscade et tué -trois cents des leurs. - -Dans cette guerre d'escarmouches, ces affaires prenaient une grande -importance et mettaient du baume dans le cœur de Sa Majesté[282]. Les -gens de Bastia étaient consternés. Le bruit circulait en ville que le -roi recevait tous les jours des munitions; qu'un certain Balanais nommé -Salvetti lui avait apporté de Rome huit mille piastres en or et qu'on -voyait circuler des sequins turcs[283]. - - [282] _Journal de Costa._ - - [283] Lettre de Bastia du 23 août 1736: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 312-313. - -A la vérité, la popularité de Théodore décroissait chaque jour; sa cour -se dégarnissait. «La nation commençait à se croire jouée par lui»[284]. - - [284] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67. - -Il essaya de remplacer par des mots et par des titres les secours -tangibles qu'il avait promis aux Corses. Il invita les populations à -venir à Venzolasca pour entendre un discours. Il érigea certains -districts en marquisats. Il créa de nouveaux comtes et marquis, dont il -nomma les fils «chevaliers de la Clé d'or»[285]. Ces chevaliers -constituaient le premier contingent de l'ordre de chevalerie qu'il se -proposait d'instituer. Costa, qui se qualifie du plus humble des -serviteurs, fut également anobli[286]. - - [285] _Journal de Costa._ - - [286] _Ibidem._ - -Le discours était, nous dit-on, une production extraordinaire. Le roi -expliquait comment les princes étaient semblables à des lois vivantes et -pareils à des miroirs brillants, où les sujets devaient regarder de près -pour prendre des exemples[287]. - -L'éloquence du roi fut reçue par des applaudissements[288]. Sur le -moment même, le peuple applaudit toujours aux phrases; mais après..... - - [287] _Ibidem._ - - [288] _Ibidem._ - - -III - -Le ministre de Gênes en France, Sorba, était corse[289]. Diplomate -habile et zélé, il servait, malgré son origine, la république avec -dévouement. Il n'épargnait ni son temps, ni sa peine pour se procurer -sur les antécédents et sur la famille de Théodore les renseignements les -plus précis. - - [289] Sorba, écrivait Campredon, n'a «contre lui que le péché - originel de sa naissance qui est d'être corse». Campredon à - Amelot, Gênes, le 18 juillet 1737: Correspondance de Gênes, vol. - 100. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -On avait appris à Gênes qu'un capitaine du régiment de La Marck, en -garnison dans les Trois-évêchés, était en correspondance très suivie -avec Neuhoff, dont il se disait l'oncle[290]. Cet officier, nommé -Nayssen, avait écrit, de Pignerol, au «nouveau roi de Corse» qu'il lui -donnerait tous les secours en son pouvoir; qu'il lui fournirait -principalement des troupes et des officiers. La république priait donc -le gouvernement français de faire punir sévèrement ce capitaine, dont la -conduite était si coupable[291]. - - [290] Lettre à la comtesse d'Apremont communiquée par J.-B. Mari, - ministre de Gênes à Turin. Turin, le 27 juin 1736: _loc. cit._ - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. Cette lettre a été - publiée par M. Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167. - - [291] Mémoire remis par la république de Gênes à Campredon et - transmis par celui-ci en original et en traduction au ministre. - Campredon à Chauvelin, Gênes, le 31 mai 1736: Correspondance de - Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Sorba, sur les ordres du Sénat fit, au sujet de cette affaire, une -démarche auprès du ministre de la guerre, d'Angervilliers. Celui-ci -promit à l'envoyé génois de faire le nécessaire. Il lui semblait -cependant peu vraisemblable qu'un officier étranger, dont la solde était -plus élevée que celle d'un français, ait pu se laisser tenter par un -aventurier sans ressources. Dans la même dépêche, Sorba disait avoir eu -avec Fleury une conversation sur les affaires de Corse. Il avait exposé -au cardinal la crainte de la république relativement à l'appui que les -Barbaresques donnaient à Théodore. Celui-ci ayant jadis commandé, par -intérim, le régiment de Castellara, en Espagne, et ayant connu le fameux -duc de Ripperda, réfugié à Tanger après sa disgrâce, cette crainte -paraissait fondée. Fleury répondit que Ripperda était un grand -visionnaire. Neuhoff l'avait connu en Espagne certainement, mais comment -l'aurait-il rejoint et avec quelles promesses aurait-il obtenu l'aide -des Barbaresques? Cela semblait un épisode de roman[292]. - - [292] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 2 juillet 1736: - _Francia_, mazzo 45 (anni 1734-37). Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - -La conspiration de Nayssen n'était pas plus sérieuse que le complot de -Théodore avec les Barbaresques. La république s'alarmait en cette -affaire des moindres choses. Vertement réprimandé, le capitaine écrivit -d'Embrun au garde des sceaux pour se justifier. La lettre fut -communiquée à Sorba. Nayssen avouait qu'il avait reçu quelques lettres -de son neveu Théodore. Il confessait aussi lui avoir répondu, car il -supposait que la Cour lui accorderait la permission d'aller en Corse si -Neuhoff lui envoyait de l'argent pour faire le voyage. Mais il jurait -qu'il n'avait jamais eu l'intention de quitter le service du roi. Il -considérait l'entreprise de son neveu comme une vraie folie. Il avait -tourné en ridicule l'invitation de son royal parent auprès de ses -camarades, auxquels il montrait cette correspondance sans aucun -mystère[293]. - - [293] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 23 juillet 1736: - _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Sorba était tenace; quelques mois plus tard, il revint à la charge, -demandant à Chauvelin et à d'Angervilliers s'il y avait quelque -fondement dans le bruit que Nayssen était parti pour aller rejoindre -Théodore avec un neveu de celui-ci, le jeune Trévoux, officier dans la -compagnie des Gardes royales. Les ministres déclarèrent que cette -supposition était stupide. D'Angervilliers ajouta que Nayssen venait -justement de lui faire parvenir une lettre de Théodore à un certain -Gregorio, de Livourne, lettre par laquelle l'aventurier, dans un -dénûment extrême, demandait de l'argent et des munitions[294]. - - [294] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, les 8 et 14 octobre - 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Nayssen vint à Paris pour le règlement d'affaires personnelles. Il fut -reçu par d'Angervilliers. Le ministre dit en plaisantant à Sorba qu'il -croyait le capitaine résolu à aller en Corse pour disputer la couronne à -son parent. Puis, redevevant sérieux et mettant du baume dans le cœur -de l'ambassadeur corse de la république, il lui dit que Nayssen tenait -Théodore pour le plus grand escroc et le plus grand fou du monde. -Néanmoins Sorba allait s'enquérir de l'endroit où logeait le capitaine, -afin de le faire surveiller[295]. - - [295] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 12 novembre 1736: - _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -A Paris, d'ailleurs, tout le monde tournait en ridicule le roi de Corse; -son propre neveu, Trévoux, était le premier à rire à ses dépens[296]. - - [296] Mme de Trévoux, sœur du baron de Neuhoff, était morte - quelques années auparavant, laissant un fils et une fille. Le - fils était officier aux Gardes françaises. La fille se trouvait - encore au couvent en 1736. On la disait fiancée à un certain - Desnoyers, de Normandie.--Sorba au Sérénissime Collège, Paris, - les 13 et 20 août 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - -Une lettre de J.-B. de Mari, envoyé de Gênes à Turin, dut plonger le -Sénat dans un trouble profond. D'après cette lettre, Théodore aurait -reçu trente mille piastres par l'intermédiaire d'un banquier de -Livourne, Huigens de Cologne, et qui avait Bertoletti pour associé[297]. - - [297] J.-B. de Mari au Sérénissime Collège, Turin, le 5 septembre - 1736. _Filza Ribellione di Corsica_, N. Gle 14-3012. Archives - d'État de Gênes, archives secrètes.--Lorenzi à Chauvelin, - Florence, le 25 août 1736: Correspondance de Florence, vol. 87. - Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Ce fait paraît sujet à caution. Théodore se trouvait à ce moment-là très -dépourvu d'argent. Il en demandait un peu partout et certainement, s'il -avait eu un secours financier important, les Corses ne se seraient pas -détachés de lui. Et les défections dans son entourage devenaient chaque -jour plus nombreuses. - -Tandis que les diplomates génois mettaient tout en œuvre pour fournir -des renseignements plus ou moins vrais, ou pour déjouer des complots qui -n'existaient pas, la république avait eu un autre sujet d'alarme. Au -commencement de juin, un frère cordelier avait quitté Gênes pour se -rendre en Corse. Ce moine était un marocain mahométan converti. On -supposa que ce devait être un agent de Théodore, car les matelots de la -barque, sur laquelle il avait pris passage, disaient qu'il était un -scélérat fieffé. Le moine, enfin, ayant parlé de Théodore avec -enthousiasme, le podestat de Sestri le tint pour suspect et l'envoya -enchaîné à Gênes. On trouva sur lui des lettres pour Neuhoff, écrites en -arabe, et quarante livres d'or en lingots. Campredon, en mandant ces -détails, ajoutait cette appréciation qui, au premier abord, peut -paraître paradoxale, mais qui était absolument juste: «Il ne serait pas -fort extraordinaire que quelques Génois contribuassent au soulèvement de -la Corse. C'est assez la coutume des républicains de ne suivre d'autre -principe que celui de leurs intérêts particuliers»[298]. - - [298] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 14 juin 1736: - Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 306. - -A Gênes, il y avait trois partis. En premier lieu, venaient les hommes à -la tête du gouvernement, traînant à leur suite tous les salariés de -l'État, qui faisaient répandre ou laissaient circuler les bruits faux, -mais avantageux pour la république; puis les marchands qui, trouvant -leur intérêt dans la continuation de la guerre, approvisionnaient les -rebelles; enfin les gens qui faisaient de l'opposition pour arriver à -prendre la place des autres et qui calmaient leurs impatiences ou -satisfaisaient leurs rancunes en écrivant des pamphlets. Ces libelles, -qui circulaient sous le manteau, arrivaient jusqu'aux gazettes de -Hollande. - -Au mois d'août 1736, on se passait de main en main, à Gênes, un -manifeste de Théodore en réponse à l'édit lancé contre lui[299]. Cet -écrit, que plusieurs auteurs ont cité[300], n'émane pas du baron[301]. - - [299] Campredon envoya la copie de ce manifeste à Chauvelin avec - sa dépêche du 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98. - Archives du Ministère des affaires étrangères. - - [300] Gregorius, _Corsica_, t. II, p. 334-338.--_Histoire des - révolutions de l'île de Corse_, p. 249-260.--Cambiagi, _op. - cit._, t. III, p. 98-101. - - [301] «Beaucoup de personnes doutèrent fort de l'authenticité de - cette lettre, et, en effet, elle a tout l'air d'avoir été - fabriquée par des gens disposés à se divertir aux dépens des - Génois.»--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 249. - -C'est une satire fine et spirituelle qui ne ressemble pas, dans la -forme, aux écrits de Neuhoff que nous connaissons. Il n'avait pas ce ton -dégagé ni cette ironie. Son style était pompeux, emphatique parfois, -mais toujours pesant, encombré par les lieux communs, obstrué de -rÉdites. Les Corses, non plus, ne mettaient pas cette verve dans les -proclamations qu'ils lançaient à tous moments contre leur ennemi -séculaire. Violents dans leur style comme dans leurs mœurs, ils se -laissaient aller à écrire de grandes phrases, mais jamais il ne leur -arrivait de faire des mots. - -Le manifeste débute sur un ton de persiflage. Le baron dit que, las de -voyager et d'errer, il a «résolu de se choisir une petite habitation -dans l'île de Corse». En bon voisin, il fait part aux Génois de cette -résolution, s'ils ne l'ont déjà apprise par la renommée ou par les -«relations ampoulées» de leurs gouverneurs qui, du reste, passent leur -temps à les tromper. Perturbateur du repos public, lui qui a trouvé à -son arrivée un pays si profondément troublé! Coupable de haute trahison? -On ne trahit généralement que ses amis. Il n'y a rien de commun entre -les Génois et lui. «Dieu me préserve d'aimer jamais une nation qui a si -peu d'amis!» Crime de lèze-majesté? Il faudrait d'abord qu'il y eût une -majesté. Et celle de Gênes on peut la chercher partout, on ne la -trouvera pas. «Peut-être avez-vous rapporté d'Espagne cette majesté sur -vos épaules? Peut-être a-t-elle été transportée d'Angleterre sur vos -terres, par certain vaisseau anglais à un de vos bourgeois élu Doge -auquel il était ainsi adressé: _A Monsieur N. N..., Doge de Gênes et -marchand en diverses sortes de marchandises_!» Quant aux dettes que le -baron a laissées en différents endroits, elles seront payées, et -largement payées, avec les biens confisqués à ses ennemis. Il termine en -demandant à la république la grâce de se mesurer avec ses troupes. On ne -voit jamais de soldats génois quand il faut se battre. - -Un second libelle circula à Gênes[302]. C'était encore l'œuvre de -Génois lancés dans l'opposition[303]. Il était intitulé: _Harangue de -Théodore Ier, roi de Corse, faite à la Diète de convocation à Balagne_. -Cet écrit, fort long, rééditait les mêmes plaisanteries, décochait les -mêmes traits moqueurs contre le gouvernement. Le tout était relevé de -citations historiques très exactes, qui dénotaient chez son auteur une -certaine érudition. - - [302] «Il y a un second libelle qu'on attribue aux Corses, mais - si peu revêtu de ressemblance que je le crois fabriqué à - Gênes.»--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 30 août 1736: - Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [303] «La république de Gênes est sans doute fondée à cacher - autant qu'elle peut les désavantages qu'elle essuie en Corse; - mais elle a dans son sein bien des mécontents qui se portent à - l'autre extrémité pour dévoiler tous les mystères, et les - feudataires de l'empereur ou du roi de Sardaigne ne se font pas - un scrupule pour trahir le bien public pour leurs intérêts - particuliers. C'est par un de ces canaux que j'ai eu la pièce - ci-jointe... La personne qui m'a confié ces pièces s'exprime en - ces termes: «Je satisfais plus à mon devoir qu'à votre curiosité - en vous envoyant les deux derniers mémoires ou libelles de - Théodore. Ils sortent de la même plume que le précédent; j'ai eu - de la répugnance à les lire et du regret à les communiquer, car - s'ils contiennent vérité, nous aurions de la honte vous et moi à - passer notre vie auprès de tels princes». En effet, les Génois y - sont bien mal traités; mais à l'esprit de satire près qui y règne - d'un bout à l'autre, l'auteur cite des faits historiques anciens - et modernes qui sont sans réplique.»--Campredon à Chauvelin, - Gênes, le 20 septembre 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98. - Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Si à Gênes des gens s'amusaient, les Génois enfermés dans Bastia ne -riaient pas. Ils étaient en proie à une peur continuelle. Le gouverneur -réclamait des secours à grands cris; mais la république n'avait pas de -troupes. Quand il fallut envoyer des renforts dans l'île, elle avait dû -dégarnir ses garnisons de la Rivière du Ponent. Pour remplacer ces -soldats, elle avait engagé des paysans auxquels elle était obligée de -promettre par écrit qu'ils n'iraient pas en Corse[304], si intense était -la frayeur que les insulaires inspiraient. Les vivres également -manquaient à Bastia, tandis que dans certaines parties de l'île, les -Corses faisaient tranquillement la moisson et regorgeaient de denrées. - - [304] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 19 juillet 1736: - Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -L'avantage semblait donc devoir être pour les mécontents, et il eût -suffi d'une action énergique pour culbuter les troupes génoises et -chasser le gouverneur avec toute l'administration de la Sérénissime -République. Malheureusement, les jalousies et les querelles paralysaient -les efforts. Les Corses n'avaient plus confiance en celui à qui il -s'étaient donnés. - -Des historiens ont donné comme cause de cette désaffection un fait -scandaleux qui se serait passé au cours d'une tournée de Sa Majesté dans -les montagnes. - -Une jeune paysanne, fraîche et piquante comme un fruit sauvage, s'était -trouvée sur le passage du roi. Celui-ci la remarqua et jugea qu'elle -serait digne de distraire le monarque le plus blasé. Il le lui dit sans -détour. La jeune fille fut, comme toute femme, sensible à cet hommage -rendu à sa beauté: sa vanité fut flattée, et elle aurait succombé si son -frère n'était survenu au moment opportun pour sauver l'honneur de la -famille. Ce frère, l'un des gardes du corps du roi, fit grand tapage, -menaçant de tuer le roi et sa sœur. Les Corses n'ont jamais plaisanté -sur ces choses. Cela se passait avant le dîner. Neuhoff s'était mis à -table avec ses généraux, croyant l'incident clos et se promettant bien -d'éloigner, à la première occasion, ce frère gênant. Pendant le repas on -vint lui dire que le paysan était en train d'administrer une correction -à sa sœur. Furieux, Théodore se leva, fit empoigner son garde et le fit -amener devant lui. Comme s'il parlait à un égal, le soldat traita le roi -avec la dernière insolence. Sa Majesté ordonna qu'on pendît le coupable -à la fenêtre. Il y eut un moment de stupeur. Personne ne se leva pour -exécuter l'ordre. Frémissant d'indignation, Neuhoff s'avança pour faire -justice lui-même. L'homme était robuste; il saisit une chaise, la -balança sur la tête couronnée, prêt à lui en asséner un coup à fendre le -crâne. Les généraux se précipitèrent. Les camarades du soldat étaient -accourus. Ce furent des cris, des vociférations. La mêlée devint -générale. Le roi au milieu de ses sujets parait aux coups. «La Majesté -du trône fut profanée». Théodore put enfin se sauver par la fenêtre. Il -alla se réfugie dans une maison voisine, où il resta sous la garde de -quelques dévoués serviteurs jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé. Ses -généraux lui conseillèrent de mettre désormais un frein à ses passions, -ou du moins de ne pas choisir ses maîtresses parmi les jeunes filles du -pays. «Il profita du conseil et se borna à une française qui l'avait -suivi en Corse»[305]. - - [305] Abbé de Germanes, _op. cit._--P. P. Pompei, _État actuel de - la Corse. Caractères et mœurs de ses habitants_, Paris, 1821, p. 189. - - Nous verrons dans la suite que Théodore était en rapports assez - suivis avec une Mme de Champigny habitant Paris. Ils échangeaient - des lettres fort tendres. Serait-ce cette dame qui aurait été la - maîtresse royale attitrée? - -L'historien, qui rapporte ces détails, ajoute avec ingénuité: «Ce qui -venait de lui arriver le convainquit du refroidissement de la -nation»[306]. - - [306] Abbé de Germanes, _op. cit._ - -Cet incident passionnel est-il exact? Costa n'en parle pas. Les autres -chroniques et correspondances de l'époque sont muettes également à ce -sujet. Quoi qu'il en soit, le détachement des Corses avait une autre -cause. Les secours promis n'arrivaient pas et il n'avait plus -d'argent[307]. Chaque jour l'étoile du roi pâlissait davantage, le -scintillement disparaissait pour laisser place à la lueur indécise et -tremblante d'un flambeau près de s'éteindre et qui déjà n'éclaire plus. - - [307] «Les promesses sont des arguments usés à l'égard de ces - insulaires qui ne s'y laisseront plus surprendre».--Campredon à - Chauvelin, Gênes, le 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol. - 98. Archives du Ministère des affaires étrangères. - - -IV - -Au milieu d'août, Théodore se trouvait dans le canton de Verde. Il -demandait à l'un de ses partisans, Jean-Charles Cottone, de lui envoyer -du vin, des choux-fleurs, des citrons, deux vaches ou, à défaut, une -génisse et quelques moutons. Il promettait de payer ces denrées et ces -bestiaux en blé ou en espèces dans le délai d'un mois[308]. - - [308] Théodore à Jean-Charles Cottone, Verde, les 16 et 29 août - 1736: _loc. cit._ Bibliothèque municipale de Turin. - -Mais le roi craignait le ressentiment de ses sujets. Pour fuir les -incessantes querelles de ses ministres et surtout pour mettre sa vie en -sûreté, il résolut de traverser les montagnes[309]. Au commencement de -septembre, il partit pour Sartène avec le fidèle Costa. Le voyage fut -long et pénible. On peut se figurer ce qu'il dut être dans une contrée -sauvage, sans routes, embroussaillée. Il fallut gravir des montagnes aux -flancs escarpés, franchir des torrents, marcher longtemps dans les -grandes forêts et frayer le chemin au travers du maquis. Les voyageurs -vraisemblablement, côtoyèrent les gigantesques rochers du _Kyrie_ et du -_Christe Eleison_[310]. Théodore, sans doute, ne considérait pas la -majesté du paysage ni la beauté de son royaume. Il ne pensait pas au -symbole de ces aiguilles, dont le nom montait vers le ciel, comme une -prière. Il avait peur. - - [309] _Journal de Costa._ - - [310] Ces rochers ont une élévation de plus de 1,500 mètres. - -On ne rencontrait aucune habitation pour se reposer et parfois la -nourriture manquait. Costa, aidé par quelques serviteurs, faisait à son -souverain un lit de branches vertes. Mais le roi préférait ne pas -dormir, et, pour se tenir éveillé, il discourait toute la nuit avec -chacun de ses compagnons, à tour de rôle. Au jour, la caravane se -remettait en route. Théodore, toujours enveloppé de sa robe écarlate, ne -quittait jamais sa canne à bec de corbin, qui représentait tous les -attributs de sa royauté[311]. - - [311] _Journal de Costa._ - -Vers le sommet des montagnes, un orage épouvantable surprit les -voyageurs. Costa en fut très effrayé. Les éclairs déchiraient le ciel; -le tonnerre éclatait en grondements sonores, et la pluie tombait si drue -que, malgré sa longue robe, le roi fut mouillé jusqu'à la peau[312]. - - [312] _Ibidem._ - -Théodore et sa suite arrivèrent enfin dans un village. Les habitants -s'empressèrent autour du monarque et lui firent une réception -enthousiaste[313]. Neuhoff, qui commençait à être déshabitué des -acclamations, dut être sensible à cet accueil, qui lui donnait -l'illusion de la popularité. Un habitant, M. Giudicelli, mit sa maison à -la disposition du roi. Celui-ci accepta et resta deux jours dans cette -demeure. Les voyageurs avaient besoin de repos. Un feu pétillait dans -l'âtre; tous se tenaient autour du foyer, formant «un groupe -étrange»[314], heureux de pouvoir sécher leurs vêtements. - - [313] _Ibidem._ Le chroniqueur n'indique pas le nom du village. - Peut-être ne le savait-il même pas. - - [314] _Ibidem._ - -Avant de partir, le roi, pour reconnaître l'hospitalité, exempta -Giudicelli de toutes taxes et le nomma chevalier dans l'ordre qu'il se -proposait de créer dès son arrivée[315]. Le cortège qui, hélas! -ressemblait si peu à celui du couronnement, se remit en route. La cour -put, enfin, atteindre la ville. - -Le peuple fit un bon accueil au souverain[316]. Peut-être, Neuhoff -espéra-t-il retrouver la popularité dans un centre nouveau, où il -n'était pas usé, loin de ses premiers compagnons, qui lui avaient créé -tant de difficultés. L'illusion ne devait pas durer longtemps: son règne -touchait à sa fin. - - [315] _Ibidem._ - - [316] _Ibidem._ - -Le premier soin de Théodore fut d'instituer l'ordre de noblesse et de -chevalerie, qu'il avait promis de créer dans les capitulations signées -lors de son couronnement. Son but était de donner un nouvel éclat à sa -royauté et d'abuser encore les Corses par de vains titres et des -honneurs fictifs. C'était également un moyen de se procurer de l'argent -par les contributions, que devaient payer les chevaliers. _L'Ordre de la -Délivrance_ fut créé par un édit[317]. Des règles auxquelles les -dignitaires étaient tenus de se conformer furent établies[318]. - - [317] Le 16 septembre 1736. - - [318] L'édit comportait seize articles et les règles annexées - neuf. - -_L'Ordre de la Délivrance_ était institué «tant pour la gloire du -royaume que pour la consolation des sujets» et afin de rendre -respectable dans toute l'Europe la noblesse de cette île, dont la valeur -était si connue. Le roi promettait de faire tous ses efforts «pour -obtenir du pape la confirmation de cet ordre». En attendant, Théodore -déclarait nobles, non seulement en Corse, mais aussi dans tous les pays, -ceux qui auraient l'honneur d'être faits chevaliers. Ceux-ci «porteront -un habit bleu céleste avec une croix et une étoile émaillée en or sur -laquelle sera représentée la justice, tenant d'une main une balance, -sous laquelle sera un triangle au milieu duquel on mettra un T; et, de -l'autre main, elle tiendra une épée sous laquelle sera un globe surmonté -d'une croix et, dans les angles, on mettra les armes de la famille -roïale». Les chevaliers seraient obligés de porter ce costume le jour de -leur investiture et dans toutes les cérémonies publiques. Dans le -courant de la vie, ils pourraient être vêtus à leur guise, pourvu que -leur tenue fût décente. - -Le roi, grand-maître de l'Ordre, devait présider en personne à -l'installation des chevaliers. Ceux-ci jureraient fidélité et obéissance -à Sa Majesté; ce serment ne les engageait pas seulement leur vie -durant; il s'étendait à leurs descendants. Les dignitaires étaient -déclarés nobles de première classe. Le rang de chevalier conférait la -qualité d'Illustrissime, et le grade de commandeur celle d'Excellence. -Les chevaliers étaient exemptés de tous impôts ordinaires et -extraordinaires. Le roi déclarait leur demeure inviolable. Aucun -tribunal ne pouvait «les molester» pour quelque cause que ce fût, civile -ou criminelle, sauf pour le crime de lèze-majesté. Les dignitaires -avaient leur entrée à la cour jusque dans l'antichambre du roi. Les -capitaines des galères et des vaisseaux de guerre royaux, les -commandants des forts et places de la garnison ne pouvaient être choisis -que parmi les chevaliers. Afin de maintenir l'éclat et l'honneur de -l'Ordre, les dignitaires tombés dans l'indigence seraient secourus et -fournis d'habits décents. D'ailleurs, pour entrer dans l'Ordre, il -fallait avoir des moyens d'existence et justifier qu'on descendait de -parents honnêtes. Ceux qui exerçaient un métier quelconque, ou dont les -ascendants se seraient livrés au négoce et à l'industrie, étaient exclus -de l'institution. Par contre, les étrangers de toute religion étaient -admis. Chaque chevalier devait, lors de son admission, verser une -contribution de mille écus, dont il recevrait intérêt à dix pour cent, -sa vie durant. Les membres de _l'Ordre de la Délivrance_ étaient tenus -de réciter chaque jour le psaume LXX et le psaume XL, sous peine -d'amende. Les chevaliers ne pouvaient refuser aucun poste sur terre ou -sur mer que le roi jugerait utile de leur confier. Ils devaient suivre -le souverain à la guerre et former sa garde du corps. Chaque dignitaire -était obligé d'entretenir à ses frais deux soldats pour le service du -roi. Il leur était interdit de se mêler des affaires de l'État. Le port -du ruban vert, signe distinctif de l'Ordre, était obligatoire. Aucun -membre ne pouvait servir à l'étranger sans le consentement du roi. Le -cérémonial de réception était ainsi fixé: le postulant se mettrait à -genoux devant Sa Majesté qui lui dirait: «Je vous fais chevalier du -noble _Ordre de la Délivrance_. Vous devez souffrir de Nous seul que -Nous vous touchions trois fois avec l'épée nue, et vous serez obéissant -en toute chose jusqu'à la mort». Après avoir juré sur l'Évangile, le -nouveau chevalier se relèverait et recevrait l'accolade des dignitaires -présents, qui lui donneraient le titre de frère. Les chevaliers devaient -toujours porter l'épée, et pendant la messe, ils la tiendraient -constamment hors du fourreau. Les protestants eux-mêmes n'étaient pas -exemptés de la messe[319]. - - [319] Cambiagi, _loc. cit._, t. III, p. 109-112.--_Histoire des - révolutions de l'île de Corse_, p. 262-272. - - Après avoir institué l'_Ordre de la Délivrance_, le roi conféra - les titres de marquis et de comte aux habitants influents de la - contrée[320]. Mais c'étaient de piètres expédients. Le peuple se - détachait de plus en plus; Sa Majesté songea à autre chose. Elle - établit des lois, dont quelques-unes opportunes, comme celle qui - avait pour but la répression de la _vendetta_[321]. - - [320] _Journal de Costa._ - - [321] _Ibidem._ - -Afin d'attirer les étrangers dans l'île, Théodore proclama la liberté de -conscience. Des privilèges considérables devaient être accordés à ces -étrangers[322]. Le roi déclarait vouloir favoriser l'industrie, à peu -près inconnue en Corse[323]. - - [322] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 272. - - [323] «Toute l'île était si dépourvue d'artisans, qu'à peine y - pouvait-on trouver un tonnelier; en sorte qu'ils (les Corses) - étaient obligés de mettre leur huile et leur vin dans des cruches - ou dans des outres»: _Histoire des révolutions de l'île de - Corse_, p. 276. - -Voici la description que donne ce livre de l'insigne de l'_Ordre de la -Délivrance_. Il est à supposer d'ailleurs que cet insigne resta toujours -à l'état de projet: «La croix ou étoile de cet ordre est un champ de -sinople, arec un ourlet d'argent ou blanc. Les sept pointes de la croix -ou étoile, et l'anneau par lequel elle est attachée, sont d'or ou -jaunes; et les sept autres petites pointes de sable et chargées des -armes du roi blanches ou d'argent; et le bord de la croix jaune ou d'or. -Dans le milieu de l'étoile est la justice, couleur de chair, représentée -par une femme qui a une ceinture d'où pend une feuille de figuier d'or. -Elle tient de la main droite une épée d'acier, et de la gauche une -balance, dans un des bassins triangulaires de laquelle est une tache -rouge et dans l'autre une couleur de plomb. Au-dessous de la main, qui -tient l'épée, est un globe d'or surmonté d'une croix; et au-dessous de -la main, qui tient la balance, est un triangle d'or au milieu duquel est -un T.» - -En 1757, Pascal Paoli créa également un ordre de chevalerie composé de -cinquante _braves_, qui s'appelaient entre eux _confrères_. L'insigne -consistait en une médaille représentant Sainte Dévote: Pommereul, _op. -cit._, t. II, p. 19. - -Il autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée. -Il réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes -de la mer. Jusqu'alors la pêche était affermée aux Catalans et défendue -aux indigènes[324]. - - [324] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 277. - -Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la -popularité, toujours plus facile à faire naître qu'à ressaisir, quand le -désenchantement est venu. Théodore espérait gagner du temps en amusant -les Corses avec des lois, jusqu'à l'arrivée des secours qu'il -s'obstinait à promettre. - -A mesure que le temps passait, les gens de Sartène devenaient plus -impatients. Au commencement du mois de novembre, le roi était découragé. -Un attentat avait été dirigé contre lui; le commandant génois d'Ajaccio -se montrait agressif[325]. Peu à peu chacun s'éloignait de la cour; les -provisions s'épuisaient; l'argent manquait pour s'en procurer et pour -payer la solde des quelques soldats attachés à la personne de Sa -Majesté[326]. - - [325] _Journal de Costa._ - - [326] _Ibidem._ - -Ne sachant plus que devenir, Théodore prit un parti suprême. Il se -décida à partir pour le continent. Il tremblait pour sa précieuse -existence et il avait hâte de mettre la Méditerranée entre ses sujets et -lui. Il fit part de cette décision à ses compagnons, disant qu'il allait -en Italie afin de chercher lui-même des secours. Le 4 novembre, il -publia un édit pour annoncer son départ aux populations et organiser la -régence pendant son absence[327]. Hyacinthe Paoli et Louis Giafferi -reçurent le commandement en chef des provinces au-delà des monts; Luc -Ornano fut nommé gouverneur des provinces en-deçà. - - [327] «Ayant délibéré de passer en terre ferme afin de chasser - les Génois, nos ennemis, des places fortes de notre royaume, - craignant d'être trompé par ceux qui seraient chargés de nos - affaires en notre absence; et voyant, d'ailleurs, les mois - s'écouler sans qu'il vienne de secours et sans que nous sachions - d'où provient ce retardement, nous avons cru qu'il était de notre - devoir de consoler nos peuples avant notre départ, non seulement - en leur faisant connaître les justes motifs de ce voyage, mais - aussi en pourvoyant toutes les places et provinces de bons et - fidèles commandants; de manière que le gouvernement de notre - royaume ne souffre point de notre absence, et que toutes les - munitions de guerre que nous y enverrons avant notre retour, - soient reçues en toute sûreté. C'est pourquoi, en vertu de notre - présente ordonnance royale, nous avons élu, comme nous élisons - pour commandants extraordinaires les ci-après nommés, auxquels - nous confions toute notre autorité royale, en ce qui concerne le - gouvernement de nos peuples dans les places et provinces - respectives. Ordonnons, en conséquence, à tous nos peuples de - rendre l'obéissance due à nos commandants et à nos officiers, que - nous leur enjoignons de reconnaître comme tels, et de les - assister lorsqu'il sera nécessaire, sous peine de notre - indignation royale. Nous déclarons qu'autant, à notre retour, - nous saurons bon gré à ceux qui auront été fidèles et obéissants, - autant sommes-nous résolu de châtier et de punir avec toute la - sévérité possible ceux qui seront coupables de désobéissance. A - cette fin, et pour que la présente délibération vienne à la - connaissance de tous et soit un sujet de consolation pour les - bons et un motif de crainte pour les méchants, nous voulons que - cette ordonnance soit publiée dans tous les lieux du pays, par - ces mêmes commandants que nous chargeons de notre puissance - royale. Et afin de donner plus de validité à notre présente - ordonnance, nous l'avons signée de notre propre main et munie de - notre sceau royal. - - »Donné à artène. - - «THÉODORE. - - «Comte Costa, secrétaire d'État, grand chancelier et garde des - sceaux». - - Suit la liste des différents commandants institués. Cambiagi, _op. - cit._, t. III, p. 115-117.--_Histoire des révolutions de l'île de - Corse_, p. 281-284. Cet auteur porte que l'édit est daté du 14 - novembre. Cambiagi indique le 10. Ce sont des erreurs matérielles. - Théodore est arrivé le 12 novembre à Livourne. La date du 4 - novembre est formellement indiquée sur l'exemplaire de - l'ordonnance, envoyé au ministre par Campredon: Correspondance de - Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Aux yeux des populations, il colora sa fuite avec des paroles pompeuses -et de belles promesses. Il avait leurré les Corses à son arrivée et tout -le long de son règne; il les trompait encore au moment de s'en aller. Et -il partait parce qu'il en était réduit à son dernier mensonge. - -Théodore se mit en route, emmenant avec lui le fidèle Costa, le neveu de -celui-ci et quelques serviteurs dévoués. Il fallait gagner Solenzara sur -la côte orientale, où l'on espérait pouvoir embarquer pour Livourne. Le -froid se faisait déjà sentir dans les montagnes. Les défilés et les -sentiers se blanchissaient des premières neiges. Les pluies de l'automne -ravinaient les pentes. Les arbres pleuraient leurs feuilles mortes. Les -torrents étaient grossis. Tout laissait prévoir un voyage long et -pénible; mais le roi préférait affronter les rigueurs de la saison que -le ressentiment des Corses, qu'il prévoyait proche et implacable. - -En quittant Sartène, Théodore et sa suite s'enfoncèrent dans les défilés -tortueux de la montagne. C'était la région sombre où planait encore, -comme une malédiction, le souvenir des orgies démoniaques des -Giovannali[328]. - - [328] Voir sur la secte des Giovannali et sur leurs pratiques: - _Chronique de Giovanni della Grossa_, p. 220. - -La petite troupe dut ensuite traverser la forêt de Bavella. Ces forêts -de l'intérieur, pour ainsi dire vierges alors, entremêlées de pins et de -chênes, n'avaient aucun sentier tracé. Des blocs granitiques gisaient au -milieu des arrachements de terrain. Les aiguilles gigantesques de -l'Asinao s'élançaient vers le ciel. Les pentes étaient escarpées. A -chaque instant les difficultés renaissaient. Les fugitifs devaient -chercher leur route, tourner, aller de l'avant, revenir sur leurs pas, -n'ayant fait que peu de chemin après bien des fatigues. - -On atteignit enfin Coscione, un endroit «froid en cette saison, mais -assez agréable en été». Là, dans la belle saison, les bergers menaient -paître leurs troupeaux[329]. Maintenant, c'était un pays désolé, sans -ressources. - - [329] _Journal de Costa._ - -Théodore avait hâte d'arriver sur le rivage de la mer, dont parfois, -dans une éclaircie de paysage, il entrevoyait la raie bleue. Il pressait -ses compagnons. - -Après la forêt, ce furent des maquis impénétrables, où les arbousiers -enchevêtraient leurs branches aux myrthes et aux cytises. La solitude -était partout: rien de vivant, sauf parfois, le cri des oiseaux -effarouchés. Les provisions s'épuisaient et les voyageurs furent heureux -de trouver quelques fromages et du _broccio_[330]. Costa, toujours -préoccupé du bien-être de son maître, se mit en quête d'une cabane de -bergers. Il y alluma un grand feu, afin, dit-il, «que le roi eût le -plaisir de se chauffer»[331]. - - [330] Lait de chèvre caillé. - - [331] _Journal de Costa._ - -Neuhoff et sa suite arrivèrent à Solaro, un pauvre hameau. Les habitants -prirent cette troupe pour un clan ennemi, venant de l'autre versant de -la montagne. Ils s'échappèrent dans le maquis. Il fallut courir après -eux et Costa les désabusa. Le grand-chancelier leur apprit que c'était -le roi Théodore et ses gens qui se trouvaient parmi eux. Les paysans, à -demi-rassurés, rentrèrent au village. Ils se mirent à contempler avec -curiosité les traits de ce souverain, dont ils avaient vaguement entendu -parler. Ils lui rendirent hommage avec de grandes marques de respect et -lui offrirent tout ce dont il pouvait avoir besoin. L'un d'eux tua un -mouton qu'il fit rôtir, tandis que d'autres apportaient quelques -provisions[332]. Le roi se sentit un peu réconforté par les soins de ces -braves gens. Le souper fut «pastoral, mais agréable». Les malheureux -purent se coucher dans de vrais lits. A la vérité «ils étaient durs, -mais propres». Cette nuit fut douce et, pour bercer le sommeil de Sa -Majesté, les gens de Solaro, selon la coutume, improvisèrent des -chansons[333]. - - [332] _Journal de Costa._ - - [333] _Ibidem._ - -Le lendemain, la caravane se remit en route. Les difficultés -recommencèrent. Pendant trois jours les fugitifs endurèrent de grandes -fatigues. Ils souffraient; les nuits étaient froides. Le roi essayait de -se garantir avec son manteau de pourpre déteinte et sa fourrure usée. Ce -n'était plus le brillant seigneur portant fièrement la perruque -cavalière et l'épée espagnole, distribuant des mirlitons d'or. - -Les voyageurs atteignirent enfin une petite ville sur le bord de la mer, -près de Solenzara[334]. Voulant dépister les espions génois, Théodore -avait pris un habit ecclésiastique. Après une attente longue et pleine -d'anxiété, une voile parut enfin. C'était une barque provençale de -Saint-Tropez, commandée par le patron Décugis[335]. Ce bâtiment avait -été frété pour transporter, sur le continent, des déserteurs espagnols -réfugiés en Corse et que des officiers de Sa Majesté Catholique étaient -venus réclamer. - - [334] _Ibidem._ - - [335] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 117.--Lettre de Campredon - du 22 novembre, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, - p. 323. - -Théodore et Costa s'embarquèrent tristement. Le roi remercia ses -compagnons; il leur donna la poudre et les balles qu'il avait avec lui -et leur remit un exemplaire de son manifeste pour être publié[336]. - - [336] _Journal de Costa._ - -La barque partit; peu à peu la terre de Corse s'effaça pour ne devenir -bientôt qu'une ombre indécise, comme avait été la royauté du baron de -Neuhoff. - -Pendant la traversée, Théodore fut sur le point de tomber entre les -mains des Génois. Le gouverneur Rivarola, informé par ses espions de la -fuite du roi, avait envoyé une felouque armée en guerre croiser devant -Aléria. Le bâtiment génois aperçut la barque provençale faisant route -vers les côtes de Toscane. Sans se soucier du pavillon français, la -felouque avait donné la chasse au bateau qui portait Neuhoff, et -l'accosta. Les Génois voulurent opérer une perquisition, mais un -officier espagnol s'interposa en leur conseillant de respecter le -pavillon d'une nation amie. Les Génois s'éloignèrent[337]. - - [337] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. - 287.--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 83. - -Théodore débarqua à Livourne le 14 novembre, à quatre heures de -l'après-midi, en s'entourant du plus grand mystère[338]. Il n'avait plus -rien avec lui, sauf quelques bribes d'argenterie, restes d'une splendeur -éphémère. - - [338] _Journal de Costa._ - - - - -CHAPITRE IV - - La fuite de Théodore et les gazettes.--Séjour à Florence.--Jean-Gaston - de Médicis et le roi de Corse.--Inquiétude des Génois.--Leurs - démarches à Paris.--Passage de Théodore en France. - - Son arrivée en Hollande.--Son arrestation pour dettes.--Il est mis - en liberté. - - Il monte une opération commerciale.--Ses commanditaires.--Il frète - des navires.--Son voyage sur _la Demoiselle Agathe_.--Ses aventures - à Lisbonne et à Oran.--Sa fuite en pleine mer. - - _La Demoiselle Agathe_ à Livourne.--Denis Richard.--Aventure - tragique du _Yong-Rombout_.--Intrigues à Naples.--Protestation des - Génois.--Réponse des États-Généraux de Hollande.--Mort de Costa. - - -I - -La fuite de Théodore avait été promptement connue en Europe. Les -gazettes en racontèrent les péripéties. Mais aussitôt après le -débarquement des fugitifs à Livourne, on avait perdu leurs traces[339]. - - [339] Le consul de France à Livourne fit mettre le patron Décugis - aux arrêts. La république de Gênes avait, en effet, demandé aux - puissances maritimes d'interdire à leurs nationaux de faire le - commerce avec les rebelles. Néanmoins Décugis fut promptement - remis en liberté. - - Maurepas à Campredon, le 13 décembre 1736: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 328.--_Histoire des révolutions de l'île de - Corse_, p. 287. - -Le marquis de Rivarola, vice-roi de Sardaigne,[340] avait fait saisir au -mois de novembre un paquet de lettres de Théodore. Cette correspondance -avait été envoyée par un certain Mela à sa femme, avec recommandation de -la faire tenir au consul d'Angleterre. Il y avait deux lettres pour -Livourne, deux à destination d'Alger et enfin une pour le consul -anglais, dans laquelle Neuhoff lui promettait une forte récompense s'il -pouvait lui fournir de l'artillerie et des munitions et il affirmait -qu'il était d'accord en cela avec la cour de Londres[341]. - - [340] Il faut distinguer le marquis de Rivarola des deux - personnages dont j'ai déjà eu occasion de parler: Rivarola, le - gouverneur génois à Bastia, et Dominique Rivarola, l'agent des - Corses à Naples. - - [341] Le marquis de Rivarola au comte Trivera, le 27 novembre - 1736, _Genova. Lettere Ministri 1737-1745_, mazzo 16. Archives - d'État de Turin. - -Avant même de savoir ce que Neuhoff allait faire, on «tympanisait fort -sa conduite», disaient les feuilles publiques. «Après avoir commencé, il -ne devait pas finir aussi honteusement..... Il s'expose à la risée de -l'Europe ou à passer pour un lâche»[342]. - - [342] _Mercure politique et historique de Hollande_, décembre - 1736. - -Ces accès d'indignation ne dureront pas. Il y aura dans les gazettes de -Hollande un revirement étrange en faveur du baron. - -Trois jours après l'arrivée à Livourne du roi fugitif déguisé en prêtre, -le comte Lorenzi, envoyé de France à Florence écrivait: «Il est -vraisemblable qu'on en aura bientôt des nouvelles, car une personne si -remuante ne pourra pas se tenir longtemps cachée»[343]. On ne tarda pas -à savoir, en effet, qu'aussitôt débarqué, Théodore s'était rendu dans -une maison de campagne à Pescia, petite ville située à quelques lieues -de Lucques. Dans sa retraite il écrivit beaucoup et il dépêcha vers Rome -un courrier, auquel il donna vingt sequins. Il se rendit bientôt dans -une maison à deux lieues de Florence, puis il vint résider en ville, -changeant souvent d'habit et de demeure[344], pour dépister les -recherches des Génois, gens fort indiscrets. Ceux-ci se donnaient un mal -énorme pour avoir des renseignements sur lui. Sorba, envoyé de Gênes à -Paris, alla trouver Maurepas, ministre de la marine, et lui demanda de -faire arrêter le fugitif et ses compagnons s'ils venaient en France. Les -cinq esclaves turcs, qui avaient accompagné le baron, s'étaient rendus à -Marseille. Sorba exigeait qu'ils fussent livrés à la république. -Maurepas répondit que, par suite des traités existant entre la France et -la Porte Ottomane, tout sujet musulman devenait libre en mettant le -pied sur le territoire français. Comme l'envoyé de Gênes insistait, le -ministre finit par dire que les turcs devaient avoir déjà quitté -Marseille pour retourner dans leur pays[345]. - - [343] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 17 novembre 1736: - Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [344] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 1er décembre 1736: - _Ibidem_. - - [345] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 17 décembre 1736: - Correspondance de France, _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - -Augustin Viale, ce négociant génois, qui représentait à Florence la -république, insista auprès des autorités grand-ducales pour que Théodore -fût mis en lieu sûr. On demanda à ce diplomate si son gouvernement lui -avait ordonné de faire cette démarche. Viale répondit qu'il n'avait pas -encore d'instructions précises à cet égard, mais que très certainement -il allait en recevoir. On lui dit d'attendre; quand ces instructions lui -seraient parvenues, on verrait ce qu'on pourrait faire[346]. - - [346] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 8 décembre 1736: - Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Les ordres de la république arrivèrent. Muni des pouvoirs réguliers, -Viale réclama officiellement au gouvernement toscan l'arrestation de -Neuhoff et de trois chefs corses qui l'accompagnaient. Après en avoir -référé au grand-duc, les ministres répondirent à l'envoyé génois que sa -requête était admise et que des ordres avaient été donnés en -conséquence. Viale garda le secret afin que le misérable ne pût pas -s'échapper. Au nom de son gouvernement, il promit quatre cents pistoles -au chef des archers s'il capturait Théodore et sa bande. Mais l'envoyé -génois n'avait aucune confiance dans les promesses du gouvernement -toscan. Il ne se trompait pas[347]. - - [347] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 15 décembre 1736: _Ibidem_. - -La république avait, en attendant, fait arrêter le confesseur du baron -et le tenait en prison, espérant le faire parler; mais le confesseur -s'était, selon son devoir, renfermé dans un silence absolu[348]. - - [348] Campredon à Maurepas, 20 décembre 1736: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 328. Ce confesseur devait être un de ces - prêtres qui entouraient le roi et auquel celui-ci aurait donné ce - titre purement honorifique, car il est vraisemblable que Sa - Majesté ne pratiquait pas beaucoup. - -Théodore avait à Florence, comme ami, un certain Baglioni, qui était le -valet de chambre favori du grand-duc[349]. Par son intermédiaire, il -obtint une audience du prince. Jean-Gaston était le dernier rejeton des -Médicis. N'ayant pas d'héritier, sa succession était promise à François -de Lorraine. Aussi ses dernières années s'écoulaient-elles dans -l'oisiveté au milieu des plaisirs les plus licencieux. Matérialiste, -Jean-Gaston aurait donné quelques mois plus tard le triste spectacle -d'une fin athée, si sa vertueuse sœur n'avait eu soin, pendant sa -dernière maladie, de faire tenir un jésuite en permanence dans sa -garde-robe, prêt à administrer le moribond au moment voulu. Comme tout -bon toscan, Jean-Gaston détestait les Génois. Cette haine venait de ce -que les Génois avaient toujours essayé de ruiner le commerce de -Livourne, pour l'attirer à eux[350]. Le dernier des Médicis se fit donc -un malin plaisir de recevoir Théodore. Le roi demanda au prince sa -protection. Celui-ci la lui accorda, à condition qu'il se tiendrait -caché et qu'il congédierait les Corses, qui étaient avec lui[351]. -Jean-Gaston aurait même donné au souverain cent sequins en lui disant -ironiquement: «_Fra noi Principi scaduti queste galanterie si possono -fare._ Entre nous princes déchus, ces galanteries peuvent se -faire»[352]. - - [349] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 174. - - [350] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 26 janvier 1737: - Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [351] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 15 décembre 1736, vol. - 87: _Ibidem_. - - [352] Le duc de Saint-Aignan, ambassadeur de France à Rome, à - Chauvelin, Rome, le 28 décembre 1736: Correspondance de Rome, - vol. 759.--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 janvier 1737: - Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Viale attendait l'arrestation de Théodore. Mais, les jours s'écoulaient -et il ne voyait rien venir. Il alla conter ses peines à Lorenzi. Il se -croyait, disait-il, berné par le grand-duc. Ce mauvais vouloir -paralysait tous ses efforts; il était découragé. Aussi ne se mettait-il -plus en mouvement pour savoir ce que devenait l'aventurier[353]. -Jean-Gaston, poussant l'ironie jusqu'au bout, fit dire au malheureux -agent génois que sa république faisait vraiment trop d'honneur à un -pauvre roi détrôné[354]. - - [353] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 5 janvier 1737, vol. 88: - Correspondance de Florence. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - - [354] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 janvier 1737, vol. 99: - Correspondance de Gênes. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -A Florence, tout le monde, sauf Viale le plus intéressé dans la -question, était au courant des faits et gestes du roi errant. - -Le Père Ascanio, ministre d'Espagne, paraissait particulièrement bien -informé. Le chanoine Orticoni, que Lorenzi déclarait être «un des plus -habiles des Corses révoltés», s'était embarqué à Livourne, le 4 -décembre, sur la chaloupe du consul espagnol. Cette circonstance était -d'autant plus significative qu'Orticoni s'était rendu à deux reprises à -Madrid. Il avait aussi fait un séjour à la cour du roi des Deux-Siciles, -qui l'avait nommé son aumônier d'honneur avec pension. Les Corses, qui -se trouvaient auprès de Théodore, avaient subitement disparu, et leur -disparition coïncidait avec le départ d'Orticoni. Lorenzi fut frappé de -cette coïncidence. Une entrevue que le Père Ascanio avait eue avec Costa -quelque temps auparavant, donnait une certaine importance à ce fait. -L'envoyé de France voulut en avoir le cœur net et alla trouver le Père -Ascanio. Celui-ci parut tout d'abord un peu embarrassé; puis il finit -par dire qu'il n'avait pas vu Costa lui-même, mais bien son neveu, -auquel il aurait déclaré que les Corses, n'étant pour l'instant pas -libres de disposer d'eux-mêmes, ne devaient pas offrir, comme ils -l'avaient fait, la souveraineté de leur île au roi des Deux-Siciles. -D'ailleurs, il ne convenait pas à ce prince de succéder au baron -Théodore. Lorenzi dut se contenter de cette réponse; mais il écrivait au -ministre qu'il croyait positivement que l'entretien du Père Ascanio avec -le neveu de Costa n'avait pas seulement roulé sur ce sujet. Ce qui -confirmait Lorenzi dans cette opinion c'est que, durant le séjour des -Corses à Florence, le religieux avait envoyé mystérieusement une -estafette à Naples et son cocher à Livourne. - -Peu de temps après, le roi d'Espagne, inquiet sans doute des démarches -compromettantes de son représentant, donna l'ordre au Père Ascanio de -déclarer que Leurs Majestés Catholiques n'avaient promis aucun secours à -Neuhoff[355]. - - [355] Lorenzi à Chauvelin, Florence, les 1er et 22 décembre 1736: - Correspondance de Florence, vol. 38. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - De son côté Campredon écrivait à Chauvelin: «Si la conduite du - consul espagnol à Livourne a eu pour objet la compassion dans ce - qu'il a fait en faveur du baron de Neuhoff l'on ne peut pas dire - la même chose de ce qui a rapport au chanoine Orticoni, aumônier - du roi des Deux-Siciles et son pensionnaire; il ne paraît guère - vraisemblable que de cette part on eût approuvé tacitement la - démarche du consul, s'il avait, comme on le dit, surpris le - commandant de Livourne lorsqu'il lui a demandé de faire sortir de - nuit sa felouque pour une expédition qui regardait le service de - la cour de Naples. Quoi qu'il en soit, l'on voit que depuis - l'arrivée d'Orticoni en Corse, les révoltés ont redoublé - d'animosité et de courage... - - «Je suis bien persuadé que la cour de Naples ne leur donne encore - aucun secours ouvertement, sous le prétexte de religion, de ne - point envahir le bien d'autrui, mais il y a de bonnes raisons pour - croire que si Orticoni vient à bout d'occuper quelques villes où - il y a un bon port, et à rendre son parti supérieur, le roi de - Naples acceptera l'offre que lui feront les Corses de se donner à - lui...» - - Gênes, le 17 janvier 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. - Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Nous verrons beaucoup de démentis pareils dans l'histoire de Théodore. -Il faut les signaler, tout en faisant des réserves sur leur valeur, car -on sait ce que valent les démentis diplomatiques. - -Vers le même temps, le hasard mit Lorenzi en rapport avec une personne -chez qui Neuhoff avait logé pendant huit ou dix jours. Ce particulier -lui apprit que le roi de Corse entretenait de grandes espérances; il se -flattait d'avoir l'appui du bey de Tunis, du roi de Sardaigne et d'une -puissante compagnie de marchands juifs hollandais. Il avait beaucoup -écrit, selon son habitude, et il avait dépêché deux hommes, l'un à -Bologne, l'autre dans la Calabre à un évêque maronite. Pour l'instant, -l'aventurier se trouvait bien muni d'argent[356]. - - [356] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 22 décembre 1736: - Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Ne pouvant mettre la main sur son ennemi, le Sénat de Gênes avait lancé -un manifeste pour le déconsidérer aux yeux des Corses, en lui imputant -toutes les lâchetés et toutes les friponneries. Cet écrit fut répandu à -profusion dans l'île. Les insulaires reçurent ce factum fort mal, comme -d'ailleurs tout ce qui venait de Gênes. La république se trompait -étrangement en croyant achever le malheureux Théodore avec ses édits; -elle lui donna un regain de popularité. Paoli, Giafferi et d'Ornano, qui -avaient été plus ou moins hostiles au roi pendant son règne, -s'indignèrent; s'étant réunis à Corte, ils expédièrent à la Sérénissime -République une véhémente protestation. Entr'autres, ils disaient: -«Ainsi, nous prenons à témoin le Tout-Puissant, qui voit nos cœurs et -connaît la justice de notre cause, et nous déclarons à la face de tout -l'univers que Sa Majesté le roi Théodore Ier, n'ayant travaillé depuis -son arrivée en Corse qu'à faire le bonheur de cette illustre nation, et -n'étant parti que pour assurer l'heureux terme, qui doit mettre le sceau -à notre prospérité et la rendre durable, nous continuons à lui demeurer -attachés par une affection des plus tendres et par une fidélité des plus -inviolables...»[357]. Voilà assurément de belles paroles; mais ce -n'étaient que des mots. Ou bien les Corses pensaient tout le contraire -de ce qu'ils écrivaient, ou bien, par un prodige d'inconstance, ils -s'étaient pris d'une belle passion pour leur roi, le jour où celui-ci -les avait fuis. - - [357] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. - 296-297.--Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 120-123. - - «Les révoltés paraissent plus animés et plus unis qu'avant le - départ du baron de Neuhoff.» Campredon à Maurepas, 6 décembre - 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 325. - -Le Sénat, voyant que son manifeste avait produit un effet diamétralement -opposé à celui qu'il en attendait, rendit un décret pour mettre à prix -la tête de Théodore et celle de ses complices. «Ainsi, nous avons -assigné et fixé une récompense de deux mille genuines, ou écus d'or, -pour quiconque livrera entre les mains de notre justice, ou tuera -quelqu'un des sus-nommés. Cette somme sera payée sur le champ par le -tribunal de nos Inquisiteurs d'État. Promettons en outre et donnons -toutes sortes d'assurances de ne jamais faire connaître celui qui aura -livré ou tué aucun d'eux et de n'en pas révéler la moindre chose»[358]. - - [358] Les personnages dont la république mettait la tête à prix - étaient: Théodore de Neuhoff, Costa père et fils et Durazzo. En - ce qui concernait le jeune Costa, le Sénat se trompait; il - n'était pas le fils, mais bien le neveu du fidèle compagnon de - Théodore. - -Ce décret fut lu dans les rues de Gênes par le crieur public et affiché -sur les places[359]. - - [359] Campredon à Maurepas, 10 janvier 1737: Abbé Letteron, - _Correspondance_, p.321. - -Vers la fin du mois de janvier 1737, un navire battant pavillon -hollandais apporta en Corse une lettre de Théodore aux trois régents. Le -capitaine ne voulut pas dire dans quel endroit il l'avait reçue. Elle ne -contenait rien d'intéressant; le roi se répandait en vagues généralités, -sans rien préciser ni quant à son retour ni quant aux secours, qu'il -était allé chercher sur le continent[360]. - - [360] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 126-197.--_Histoire des - révolutions de l'île de Corse_, p. 307-378. - -Ne voulant pas s'exposer à être livré ou tué par quelque misérable, que -la récompense promise par le Sénat de Gênes aurait alléché, Théodore -quitta Florence au mois de décembre 1736. Il se rendit à Rome, où il -avait deux fidèles amies, les dames Cassandre et Angélique Fonseca, -religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, situé sur le mont -Quirinal. Ces bonnes sœurs, nous l'avons vu, connaissaient Neuhoff -depuis quelques années. Il se servait souvent de leur intermédiaire pour -faire passer sa correspondance. Elles lui remirent quelque argent; il -quitta Rome. Il se trouvait, le 2 janvier, à Turin[361]. - - [361] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 175. - -Gastaldi, le ministre de Gênes en Angleterre, avait écrit à Sorba qu'il -croyait que Théodore se trouvait à Londres avec Costa. Il n'en était -rien; mais, pensant que l'aventurier viendrait à Paris, Sorba fit des -démarches pour que le lieutenant général de police, Hérault, le fît -arrêter[362]. Le baron, en effet, fit un court séjour à Paris et on -raconte qu'il y fut l'objet d'un attentat suscité par les Génois. Comme -il passait en carrosse, il aurait essuyé deux coups de feu[363]. Il est -plus vraisemblable de supposer que le gouvernement lui intima l'ordre de -quitter le royaume sans retard[364]. - - [362] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 14 janvier 1737: - _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - - [363] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 313. - - [364] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 91. - -En apprenant que Théodore avait passé par Paris et que la police ne -l'avait pas pris, Sorba fut furieux. Il alla trouver le cardinal Fleury, -qui lui répondit en protestant que la France ne s'était jamais mêlée -dans la révolte de Corse. Sorba se rendit chez Hérault. En termes -vagues, le lieutenant général de police lui laissa entendre qu'en effet -Théodore avait passé deux jours à Paris à la fin du mois de janvier. -L'aventurier était seul et dans l'auberge où il était descendu, il avait -dit qu'il allait s'embarquer. Sorba demanda s'il était parti par la -route du Languedoc ou par celle de Provence. Hérault répondit que -c'était par le côté opposé. Le ministre insista pour savoir ce qu'il -fallait entendre par le _côté opposé_. Le chef de la police déclara que -le cardinal, quand il le jugera à propos, pourra satisfaire sa -curiosité[365]. - - [365] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 4 mars 1737: _loc. - cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -En quittant Paris, Théodore se dirigea vers la Hollande. Il prit passage -à Rouen, après avoir fait répandre le bruit qu'il allait s'embarquer à -Marseille. Il arriva à La Haye, où il séjourna, environ une quinzaine de -jours, chez un juif nommé Tellano, demeurant dans «le cul-de-sac de la -Comédie-Française». Il se rendit ensuite en Zélande et, au commencement -du mois de mars, il arriva à Amsterdam[366]. - - [366] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 313-314.--Percy - Fitzgerald, _op. cit._, p. 91. - - -II - -«Sa Majesté très chimérique l'illustre roi des Corses», comme une lettre -d'Amsterdam appelle le baron, prit un logement chez un nommé Ham, qui -tenait sur le port une auberge, où descendaient habituellement les -capitaines de navire. Théodore, qui paraissait avoir de l'argent, se -donnait pour un marchand quoiqu'il reçût nombre de lettres avec cette -adresse: _au baron de Savoye_. Il avait avec lui cinq domestiques, -qualifiés gentilshommes. Ceux-ci, valets ou chambellans, témoignaient au -roi un profond respect. A tour de rôle, ils se tenaient en faction -devant la porte de l'auberge et examinaient soigneusement les gens qui -entraient ou qui sortaient[367]. - - [367] Lettre écrite d'Amsterdam le 16 mars 1737: Correspondance - de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -Neuhoff avait à Amsterdam de vieilles dettes se montant à un chiffre -très élevé[368]. Un marchand lui avait jadis prêté cinq mille florins. -Ce commerçant était mort; les tuteurs de ses enfants avaient trouvé dans -ses papiers l'obligation du baron. Apprenant par la rumeur publique que -celui-ci était incognito à Amsterdam, ils essayèrent, mais en vain, de -le découvrir. Théodore avait bien un appartement chez l'aubergiste Ham, -seulement il n'y couchait jamais. Prétextant des voyages, il logeait -pendant quelques jours à une extrémité de la ville, pendant une autre -semaine, il gîtait dans un quartier tout à fait opposé; il était -introuvable. Les créanciers s'adressèrent à un «malheureux fainéant», -nommé Van Hochum, qui rôdait à travers les rues. Ils lui donnèrent le -signalement exact de leur débiteur. Ils vêtirent «superbement» le -mendiant et le lâchèrent après lui avoir promis cent ducats, s'il -parvenait à découvrir Neuhoff et à le faire arrêter. - - [368] De la Ville, faisant l'intérim de Fénélon, ministre de - France à La Haye, à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737: - Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Le comte Borré de la Chavanne, ministre - sarde à La Haye, au roi de Sardaigne, La Haye, le 23 avril 1737: - _Lettere ministri_, mazzo Olanda, mazzo 33. Archives d'État de - Turin.--Suivant ces deux ministres, les dettes de Théodore, en - Hollande, se montaient à dix-sept mille florins. Une relation de - l'arrestation de Théodore indique le chiffre de trente mille - florins. - -Déguisé en seigneur, Van Hochum était méconnaissable. Il se mit à -parcourir la ville, furetant dans les estaminets et dans les auberges. -Il apprit bientôt que Théodore logeait, pour l'instant, au cabaret du -_Cerf rouge_. Le coquin l'y trouva et le reconnut; mais, voulant -s'assurer de son identité, il s'insinua auprès de lui et se mit à lui -débiter toutes sortes de fables. - -Le roi se tenait sur la réserve; il ne s'était pas nommé. Cependant «il -goba» toutes les histoires du traître. Celui-ci--un homme -retors--employa un moyen infaillible pour faire jaser le baron: il lui -proposa de l'argent. Il désirait, dit-il, obtenir un brevet de -capitaine, en échange duquel il remettrait quatre-vingt mille florins -comme garantie de sa bonne conduite. - -Une pareille proposition impressionna Neuhoff. Sa prudence s'effaça -devant la perspective de la forte somme. Il déclara ses noms, titres et -qualités et dit qu'il était disposé à délivrer le brevet en question -revêtu de son sceau royal. Le mendiant, certain de tenir son homme, -revint le lendemain au _Cerf rouge_. Il arriva hors d'haleine et se -précipita tout essoufflé dans la chambre du roi en criant: «Sauvez-moi; -je suis perdu; cachez-moi. Les archers sont à mes trousses!» -Effectivement, la police le suivait; c'était lui qui l'avait fait venir. -Van Hochum feignit de mettre l'épée à la main pour se défendre. Les -archers, sans s'occuper de lui, allèrent directement à Théodore, et le -chef, lui mettant la main sur l'épaule, lui déclara qu'il l'arrêtait -pour dettes. Durant toute la journée, le malheureux souverain fut gardé -à vue par un _bode_, sorte d'huissier. Le lendemain, on transféra le -prisonnier dans un autre cabaret situé près de l'Église Neuve, dans -lequel on mettait ceux qu'on tenait en arrêt civil. Cela se passait le -17 avril. - -Cette arrestation fit quelque bruit. Le triste sort du roi de Corse -excita «la compassion de tous les honnêtes gens». Plusieurs personnes de -qualité vinrent le voir. - -Il reçut les visiteurs avec dignité, mais «très laconiquement». On le -trouva bel homme; il était haut de cinq pieds et demi, fort, d'une -carrure toute germanique; il avait l'air hardi en même temps que -spirituel. Il parlait couramment sept langues[369]. - - [369] _Relazione del modo con cui vienne scoperto nella città - d'Amsterdam il barone Teodoro di Neuhoff, re di Corsica, e - dell'arresto fattone eseguire dai vari crÉditori del medesimo: - Materie politiche, negoziazioni colla Corsica_, mazzo 1º - d'addizione. Archives d'État de Turin. - -Dans sa détresse, Théodore écrivit au marquis de Saint-Gill, ambassadeur -d'Espagne à La Haye. Il offrait de céder au roi des Deux-Siciles tous -ses droits sur la Corse aux conditions suivantes: - -«1e Sa Majesté Catholique lui donnera quelque commandement dans les -troupes espagnoles destinées contre les Africains; - -«2e Le marquis de Saint-Gill engagera le consul résident d'Espagne, à -Amsterdam, à le cautionner, lui, baron de Neuhoff, pour la somme de -trois mille pistoles». - -Il demandait à l'ambassadeur d'envoyer sans délai un exprès à Madrid -pour porter ses propositions et de lui accorder asile dans l'hôtel -d'Espagne, à La Haye, jusqu'à la réponse. Cette lettre, datée du 19 -avril, surprit M. de Saint-Gill; il hésita un instant sur le parti qu'il -devait prendre. Il se décida enfin à répondre au baron qu'il ne pouvait -rien faire pour lui[370]. - - [370] De la Ville à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737: - Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Le prisonnier allait être transféré à la maison de ville, lorsque -plusieurs personnes, émues de voir ce misérable monarque traîné en -cachot, se concertèrent pour le tirer de ce fâcheux pas. - -S'il n'y avait eu que les cinq mille florins réclamés par les héritiers -du marchand, les bonnes âmes auraient pu garantir cette somme. Mais, dès -que l'arrestation du baron fut connue, une nuée de créanciers surgit. Il -en vint de tous les côtés, qui prirent arrêt contre lui, si bien qu'il -se trouva écroué pour une somme de dix-huit à vingt mille florins. Les -amis du prisonnier ne se découragèrent pas; ils tinrent plusieurs -conférences. Ils décidèrent, dans un superbe accord, de désintéresser -les créanciers du roi pour obtenir son élargissement, et ils allaient -compter l'argent lorsqu'arrivèrent de nouveaux créanciers. Un mardi, à -cinq heures trois quarts, on obtint un nouvel écrou contre Théodore pour -cinq cents livres sterling, le lendemain un autre pour six cents -florins. Décidément ils étaient trop. Malgré leur bonne volonté, les -amis charitables durent renoncer à leur projet, parce que, nous dit-on, -ils s'aperçurent que «c'était la mer à boire»[371]. - - [371] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -Un mercredi matin, à huit heures et demie, l'infortuné baron fut mis -dans la prison de la maison de ville, où l'on incarcérait les débiteurs -récalcitrants. On le logea dans une cellule séparée et on le traîta avec -égard. Le nombre de ses dettes laissait supposer qu'il resterait -longtemps sous les verrous[372]. - - [372] «Chaque jour de nouveaux créanciers se produisent, qui - aggravent son écrou et il ne lui sera pas aisé de trouver les - sommes qu'on lui demande».--De la Ville à Amelot, La Haye, le 7 - mai 1737: Correspondance de Hollande, vol. 423. Archives du - Ministère des affaires étrangères.--Borré de la Chavanne au roi - de Sardaigne, La Haye, le 7 mai 1737: _loc. cit._ Archives d'État - de Turin. - - Le jour même où le ministre de France et le ministre sarde - signalaient à leur gouvernement la difficulté pour Théodore de se - libérer promptement, celui-ci sortait de prison. - -Van Hochum ne s'était pas contenté des cent ducats stipulés par les -héritiers du marchand; il avait écrit au Sénat de Gênes pour l'informer -de la détention de Théodore et demander la récompense promise[373]. Il -est vraisemblable de croire que la république fit la sourde oreille. - - [373] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -On s'attendait à voir les Génois réclamer impérieusement le prisonnier -aux États Généraux. La question était de savoir si leurs Hautes -Puissances feraient droit à cette requête. - -Théodore était un personnage encombrant pour le gouvernement hollandais. -Celui-ci répugnait à l'idée de le livrer entre les mains de ses ennemis. -D'un autre côté, il ne voulait pas froisser ouvertement les Génois. -Aussi disait-on que les autorités ne feraient rien pour empêcher son -évasion. Les gazetiers reçurent l'ordre de ne pas parler de Neuhoff dans -leurs feuilles. Plusieurs membres du gouvernement allèrent jusqu'à dire -que le roi de Corse ne se trouvait pas en Hollande[374]. - - [374] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--De la - Ville à Amelot, La Haye, le 25 avril 1737: Correspondance de - Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires - étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye, - le 30 avril 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - -La nouvelle de l'arrestation du roi fut apportée dans l'île par le comte -Antoine Colonna et Jean-Baptiste Sinibaldi. Ces deux individus qui se -donnaient, l'un, le titre de colonel d'infanterie, l'autre, celui de -capitaine dans le régiment des gardes corses de Théodore, s'étaient -embarqués à Nice sur une felouque. Arrivés à Aléria, ils se rendirent au -milieu des rebelles campés devant Bastia. La nouvelle fut accueillie -avec consternation, car Neuhoff n'avait jamais eu plus de popularité -parmi les Corses que depuis son départ. Colonna et Sinibaldi -apportaient, dit-on, à Orticoni et à Paoli des lettres de Théodore leur -racontant son aventure. - -On apprit dans Bastia l'emprisonnement du roi. Le gouverneur génois, -Rivarola, essaya d'en tirer parti. La situation devenait de plus en plus -précaire. Il était impossible de se ravitailler et on devait faire venir -de Gênes toutes les provisions nécessaires. Rivarola fit faire du haut -des remparts une proclamation promettant aux rebelles un pardon général. -Il leur proposa d'envoyer des députés pour discuter les conditions de la -paix basée sur la convention passée avec l'empereur. Les mécontents -écoutèrent en silence. Pendant un instant, ils se recueillirent, -laissant au héraut le temps d'espérer une réponse favorable. Subitement, -un immense cri retentit: «Vive le roi Théodore notre père!» Puis, ils -firent dire au gouverneur qu'ils espéraient toujours en leur souverain -et que si celui-ci ne se trouvait plus en état de les aider, quelqu'un -des siens viendrait sûrement les secourir. Ils appuyèrent cette réponse -d'une fusillade nourrie qui dura trois heures. L'alarme se répandit dans -Bastia; on organisa la résistance. Finalement, les Corses firent -prisonniers sept ou huit malheureux Génois qui se trouvaient dans un -poste avancé[375]. - - [375] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 316-318. - -La joie fut grande à Gênes lorsqu'on apprit l'incarcération du roi de -Corse. Si les magistrats ne l'avaient empêché, les particuliers auraient -illuminé. Mais, comme dit un journal, ce n'eût été que des «feux de -paille»[376]. En effet, on apprit bientôt l'élargissement de Théodore. A -Gênes, on voulait absolument que ce fût l'ambassadeur d'Espagne, à La -Haye, qui l'eût fait mettre en liberté. On disait que si officiellement -il avait déclaré ne pouvoir accorder sa protection au baron, il se -serait entremis secrètement en sa faveur[377]. Les Génois voyaient des -conspirations partout. Cette fois-ci, la protestation officielle disait -vrai. Théodore, pour l'instant, semblait avoir renoncé aux intrigues -politiques; il allait faire de sa royauté une vaste entreprise -commerciale[378]. - - [376] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro de - juin 1737. - - [377] Campredon à Amelot, Gênes, le 16 mai 1737: Correspondance - de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires - étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 353. - - [378] J'ai dû reconstituer cette partie de la vie de Théodore - avec des documents très postérieurs. - - Au moment où l'expédition française, en Corse, se préparait, - c'est-à-dire à la fin de l'année 1737, Amelot envoya à Livourne le - sieur Pignon. Celui-ci avait pour mission spéciale de se tenir au - courant de tous les faits et gestes des Corses un peu influents - dont Livourne était le rendez-vous. Pignon se trouva en rapport - avec un insulaire très au courant des démarches de Théodore en - Hollande après sa captivité. Dans une lettre datée du 13 janvier - 1738, Pignon rapportait tous ces détails à Amelot. Du reste, - Campredon, le 2 octobre 1738, fournit à Amelot des renseignements - très précis sur les intrigues de Théodore au sortir de prison. Il - tenait ces détails--nous verrons comment--d'un des secrétaires de - Théodore. Les récits de Pignon et de Campredon concordent - absolument. Ce sont ces rapports qui m'ont servi pour cette - période. La correspondance de Pignon figure dans le volume _Corse_ - no 1 aux archives du Ministère des affaires étrangères. Elle a été - publiée par M. l'abbé Letteron dans: _Pièces et documents divers - pour servir à l'histoire de la Corse pendant les années - 1737-1739_. Bulletin de la Société des Sciences historiques et - naturelles de la Corse; Bastia, 1893. - -Il avait pour ami, à Amsterdam, le sieur Lucas Boon, député aux États -pour la province de Gueldre, négociant, adonné à l'alchimie, intrigant, -âpre aux affaires et parfaitement fait pour s'entendre avec le -petit-fils du drapier de Liège. - -Lucas Boon alla plusieurs fois à la prison rendre visite au roi. -Celui-ci parla de son royaume et éblouit le marchand en énumérant toutes -les richesses qu'on pourrait tirer d'un pays neuf et fertile. Boon se -mit en rapport avec les sieurs César Tronchin, Daniel Dedieu, ancien -président des Échevins d'Amsterdam et un autre négociant nommé -Neufville. Le député alchimiste leur insinua que Théodore serait en -mesure de chasser les Génois de la Corse s'il trouvait quelque argent -pour acheter des munitions. Le baron s'engagerait à rendre les sommes -qui lui seraient avancées en fournissant de l'huile d'excellente qualité -et calculée à très bas prix. Boon déclara que cette marchandise était -abondante en Corse. L'île appartenait presqu'entièrement au roi et les -Génois étaient impuissants à lui ravir ses possessions. - -Ces marchands, pour la plupart israélites, furent séduits par la -perspective de bénéfices considérables. Le prix de l'huile fut débattu -et l'affaire conclue. Tronchin, Dedieu, Neufville et Boon s'associèrent -pour commanditer Théodore. Il s'agissait d'une somme assez considérable. -Boon, qui avant tout était un homme d'affaires, loin d'avoir fourni sa -quote-part dans l'association, aurait retenu une commission sur l'argent -avancé au roi. Il fut entendu qu'on organiserait, sans retard, -l'expédition destinée à porter les armes et les munitions en Corse en -échange de l'huile. Boon se fit charger de la correspondance à laquelle -l'expédition donnerait lieu[379]. - - [379] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé - Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99. - -D'après une lettre d'Amsterdam plusieurs personnes s'étaient mises en -mouvement pour obtenir l'élargissement du roi. Le comte de Golowkin, -ministre de Russie à La Haye, pendant un séjour qu'il fit à Amsterdam, -eut plusieurs conférences avec Dedieu, qui avait représenté la Hollande -en Russie. Ces deux personnages auraient contribué, par leurs démarches, -à la mise en liberté de Théodore. Les créanciers durent se contenter -d'une «caution juratoire», c'est-à-dire de la promesse faite sous -serment par leur débiteur de les payer dès qu'il le pourrait. Le baron -aurait, à cet effet, élu domicile à Amsterdam. Ces dispositions -regardaient les créanciers étrangers. Quant à ceux de Hollande, il -paraîtrait que l'arrêt, qu'ils avaient obtenu contre Théodore, n'était -pas dans les formes voulues. Ils durent, dans ces conditions, renoncer -aux poursuites. D'ailleurs, il ne niait aucune dette. Il demandait -seulement du temps pour s'acquitter[380]. - - [380] Extrait d'une lettre d'Amsterdam du 12 mai 1737, - communiquée le 14 mai par de la Ville à Amelot: Correspondance de - Hollande, vol. 423. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -Il est probable que Théodore paya, avec l'argent mis à sa disposition -par les marchands, quelques-uns de ses créanciers les plus impatients. -Il fut cité devant la chambre des Échevins. Ayant toujours le -sentiment--on pourrait dire la folie--des grandeurs, il demanda à -comparaître avec son chapeau, son épée, sa canne et ses gants. Cette -satisfaction lui ayant été accordée, il arriva à l'audience et se tint -debout. Le tribunal se leva et resta debout également. Jamais les -magistrats n'avaient agi ainsi. Le cas n'était pas banal: les échevins -voyant rarement un souverain comparaître devant eux. On déféra le -serment à Théodore. Il jura de régler ses dettes dès qu'il se -trouverait en état de le faire. Cette promesse enregistrée et toutes les -formalités accomplies, il se retira. - -Une foule énorme s'était amassée devant la maison de ville pour voir un -homme, dont le nom avait fait tant de bruit dans le monde. On -l'attendait à la sortie principale. La curiosité populaire fut déçue, -car, suivant son habitude, il se déroba par une porte de derrière. Un -carrosse l'attendait; il y monta et disparut. Il alla se reposer chez -ses amis, sans doute dans la maison de campagne de Daniel Dedieu[381]. - - [381] Extrait d'une lettre d'Amsterdam du 12 mai 1737, - communiquée le 14 mai par de la Ville à Amelot: Correspondance de - Hollande, vol. 123. Archives du Ministère des affaires - étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye, - le 14 mai 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--_Histoire - des révolutions de l'île de Corse_, p. 315-316. - - -III - -Il faut croire que la défense qui avait été faite aux gazetiers de -parler de Théodore n'était pas bien sérieuse. Les feuilles continuèrent -à mentionner ses hauts faits; seulement, le ton avait changé. Au mépris -et à l'ironie, avec lesquels ils avaient flétri le départ de Corse, -succédaient des termes flatteurs. Les notes insérées dans les journaux -prenaient un air de réclame. Les commerçants, commanditaires du roi, -savaient que le concours de la presse est chose indispensable quand on -lance une affaire. Ils s'étaient arrangés de façon à l'avoir. - -Lucas Boon fréta, à Flessingue, un petit bâtiment nommé _La Demoiselle -Agathe_, commandé par le capitaine Gustave Barentz et portant onze -hommes. Le navire vint à l'île du Texel pour faire son chargement. Le -négociant fit embarquer deux canons en fer, quelques barils de poudre, -de l'acier, du plomb, des barres de fer, une caisse de papier à écrire, -de l'amidon, des fusils, des mousquets, des pistolets, des trompettes, -des étoffes, des souliers «et autres bagatelles en petite -quantité»[382]. - - [382] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé - Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99. - -Au mois de mai, Théodore prit à son service, comme secrétaire, un -anglais natif de Guernesey, appelé Denis Richard. C'était un garçon -d'esprit et très capable. Neuhoff avait également engagé un nommé -Giraud, dit Keverberg, fils d'un capitaine de dragons hollandais. - -Le 26 juin, Denis Richard et Keverberg reçurent l'ordre de se rendre au -Helder, petite ville située à une lieue environ de l'île du Texel. Là -ils devaient descendre à l'auberge «les armes d'Amsterdam» et attendre -un personnage, qui leur donnerait de nouveaux ordres. Tronchin avait -bien recommandé aux deux employés de ne pas trahir l'incognito de Sa -Majesté, qui désirait passer pour un gentilhomme nommé Villeneuve. -Richard et Keverberg arrivèrent au Helder le 27 juin, vers midi. Le même -jour, à trois heures, une chaise de poste amena le personnage annoncé. -Celui-ci descendit à l'auberge et fit demander Richard et Keverberg. Ils -se rendirent dans sa chambre. Après les salutations, l'individu, qui -était Lucas Boon, remit aux deux secrétaires une lettre de Tronchin leur -ordonnant de suivre ponctuellement toutes les instructions qui leur -seraient données. Boon et Keverberg s'embarquèrent pour le Texel; ils -trouvèrent le navire en rade, prêt à mettre à la voile au premier vent -favorable. - -Mais Lucas Boon était fort «tribulé», car il vit beaucoup de gens -étrangers à la mine suspecte. Il écrivit sur le champ à Théodore qu'il -ne serait pas prudent pour lui de venir s'embarquer au Texel. Il -l'engagea à se rendre à Wyk-aan-Zée, à douze lieues de l'île; là il -prendrait une barque de pêcheur pour le conduire en mer où il trouverait -le navire. _La Demoiselle_ _Agathe_ devait arborer au grand mât une -flamme aux couleurs anglaises. Il lui envoyait un pavillon pareil pour -la barque. Keverberg, chargé de la commission, partit en chaise. Il se -rendit chez Daniel Dedieu, où il prit Sa Majesté. Le 29 juin, à l'aube, -Boon et Richard s'embarquèrent. A neuf heures du matin, on leva l'ancre -pour aller en mer à la rencontre de la barque portant Théodore. Un vent -violent se mit à souffler. Le pilote déclara qu'il ne pouvait pas -diriger le navire dans la direction de Wyk-aan-Zée. Il fallait ou gagner -la haute mer ou rentrer au Texel. Boon donna l'ordre de revenir. -Aussitôt le navire ancré au port--vers midi--le négociant partit en -poste pour courir à la recherche de Théodore. Il arriva à Wyk-aan-Zée, -où il apprit que le seigneur et son secrétaire avaient pris une barque -et qu'ils étaient en mer depuis le matin. - -Théodore et Keverberg avaient navigué toute la journée à la recherche de -_La Demoiselle Agathe_. La nuit était venue: le patron décida qu'on -irait au Texel. A onze heures du soir, la barque arriva et Sa Majesté -s'embarqua sur _La Demoiselle Agathe_. - -Pendant ce temps là, Boon, très marri, cherchait Neuhoff. Il revint au -Texel, le 30, vers neuf heures du matin et éprouva une grande joie en -voyant le roi installé à bord. - -A quatre heures de l'après-midi, _La Demoiselle Agathe_ mit à la -voile[383]. - - [383] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe, - _maistre Gustavius Barentz, parti de Texel le 30e juin et arrivé - à la rade de Livourne le 13e septembre de 1737_: _Corsica - 1737-1738_ N. 1/2121. Archives d'État de Gênes, archives - secrètes. - - Ce journal a été rédigé par Denis Richard, qui ensuite le livra au - gouvernement génois.--Antonio Battistella, _op. cit._, p. 176. - -Maître Gustave Barentz commandait pour la première fois un bâtiment. A -son inexpérience, il joignait, paraît-il, un «jugement très limité» et -n'avait «aucune pénétration». Il ne se doutait pas qu'il avait le roi de -Corse comme passager. Boon lui avait dit que le monsieur embarqué était -un certain Bookmann associé du sieur Evers, négociant à Livourne[384]. -Keverberg passait pour inspecteur des magasins et Richard pour le -secrétaire général de l'entreprise commerciale. Le capitaine crut -facilement toutes ces histoires. Du reste, le navire avait été -officiellement frété pour Livourne. - - [384] Bookmann et Evers existaient réellement. Ils étaient à - Livourne les correspondants de Lucas Boon.--Pignon à Amelot, le - 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. - 95-99.--_Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._ - -A neuf heures du soir, quand le navire fut en pleine mer, Lucas Boon -débarqua, en recommandant à Barentz d'avoir le plus grand soin du -monsieur. Il ajouta que celui-ci lui donnerait en route une lettre -contenant de nouvelles instructions[385]. - - [385] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._ - -Le 13 juillet, en arrivant devant les îles Berlenga, sur la côte de -Portugal, Théodore remit à Barentz une lettre dans laquelle Lucas Boon -dévoilait la véritable identité du soi-disant Bookmann. Le bon capitaine -fut très surpris et la pensée d'avoir à son bord un si grand personnage -«lui causa une grande admiration». Le baron lui ordonna de relâcher à -Lisbonne. Le 15 juillet, à onze heures du matin, _La Demoiselle Agathe_ -mouilla devant Belem. Dans l'après-midi, sur les quatre heures, le -bateau de la santé arriva. Tous les hommes du bord furent passés en -revue. Théodore, qui n'aimait pas beaucoup à se montrer, était resté -dans sa cabine. Les inspecteurs demandèrent ce qu'était devenu le -passager qui manquait à l'appel. On leur répondit que le marchand se -trouvait incommodé par la goutte. Ils exigèrent qu'il montât sur le -pont. Le baron arriva, soutenu par Richard et Keverberg, feignant une -grande difficulté à marcher. Il portait une robe de chambre en soie -indienne, qui laissait voir une chemise garnie; aux pieds il avait des -pantoufles de maroquin et son bonnet blanc était recouvert d'un chapeau -en castor. On le trouva bien élégant pour un malade. A sa mine -florissante, le médecin le déclara en parfaite santé. Tout cela sembla -louche. Le bruit se répandit qu'un grand personnage se trouvait à bord -de _La Demoiselle Agathe_, et on ne tarda pas à savoir que c'était le -roi de Corse. On donnait de lui ce signalement: «un homme de haute -stature, bien fait, âgé d'environ cinquante ans, d'une prestance -superbe, avec le visage blanc et arrondi»[386]. - - [386] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._--Lettre écrite de Lisbonne le 30 juillet 1737 à Joseph - Buonaroti, à Gênes, et communiquée par celui-ci au Sérénissime - Collège. Filza 1737-38, No generale 1/2121. Archives d'État de - Gènes, archives secrètes. - -La renommée, qui s'attachait à ses pas, l'inquiétait, car il avait -toujours peur d'être assassiné par quelque émissaire des Génois ou, tout -au moins, de voir surgir un créancier hargneux; aussi se tenait-il dans -sa cabine. - -Lucas Boon avait aussi recommandé Théodore sous le faux nom de Bookmann -à ses correspondants de Lisbonne, les sieurs Bruyn Vernais et Cloots, -marchands droguistes, qui devaient compléter la cargaison[387]. - - [387] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé - Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--_Journal du voyage du - navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._ - -Le roi était agité d'une perpétuelle frayeur. Le vendredi 19 juillet, il -envoya Keverberg chez le résident de Hollande, Van Sil, qui était très -lié avec le père du jeune homme. Celui-ci fut reçu à bras ouverts. -Suivant les instructions de Neuhoff, il dit qu'il se rendait en Italie, -en France et en Allemagne avec deux gentilshommes, ses amis, venus avec -lui de Hollande. Ses camarades ne connaissant pas le Portugal, se -tenaient à bord du bâtiment, qui les avait amenés tous les trois. Van -Sil invita Keverberg à venir passer quelques jours dans sa maison de -campagne de la baie Sainte-Catherine avec ses compagnons. - -Cette invitation causa une grande joie à Neuhoff, car il la désirait. Il -se rendit chez Van Sil sous le nom de baron Kepre. Ce pseudonyme ne -donna pas le change au résident hollandais; il savait parfaitement quel -était l'individu qu'il recevait, mais il feignit de l'ignorer[388]. - - [388] Viganego, consul de Gênes, à Lisbonne au Sérénissime - Collège, le 30 juillet 1737: _loc. cit._ Archives d'État de - Gênes, archives secrètes. - -Richard, trouvant que tout cela était louche, était resté à bord sous le -prétexte que son «humeur était plus disposée pour le cabinet que pour -des agitations _incessables_». Cet anglais était un sage. - -Keverberg faisait la navette entre la baie Sainte-Catherine et Lisbonne -pour savoir ce qui se passait sur le navire. Il accomplissait ses -messages à cheval. On ne voyait que lui, courant tous les jours: cela -fit jaser en ville. Dans ses courses, il rencontra quatorze déserteurs -de l'armée espagnole. Il les embaucha facilement, sans leur dire -toutefois qu'ils auraient l'honneur de servir le roi de Corse allant -reconquérir son royaume. Ils s'embarquèrent le lundi 22 juillet, amenant -un enfant avec eux. Théodore fut très satisfait. - -Keverberg avait, pendant la traversée, rempli l'office de cuisinier. -Mais Neuhoff trouvant que sa cuisine était mauvaise, engagea comme -maître-coq un provençal, nommé Joseph Paris, aux appointements de deux -monnaies d'or par mois. Le 25 juillet, dans la matinée, le nouveau -cuisinier vint à bord. Il avait grand air: il portait une veste -écarlate, l'épée au côté et une perruque à queue. - -On avait embarqué sur le navire des épiceries, du café, du chocolat, -deux caisses contenant cent trente canons de fusil, une grande bouteille -d'eau forte et trente-six seringues[389]. - - [389] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._ - -Théodore ayant appris que Viganego, le consul de Gênes, avait eu une -longue conférence avec son collègue anglais, fut consterné. - -Viganego avait non seulement conféré avec le représentant d'Angleterre, -mais encore avec le baron d'Albreet, résident impérial. Puis, il avait -envoyé un certain Pisarello avec deux camarades, comme espions, à bord -de _La Demoiselle Agathe_. Mais ils ne purent rien voir, car toutes les -ouvertures étaient soigneusement closes. Ils aperçurent seulement, -derrière une vitre, la tête d'un homme, qui semblait en faction. Les -traîtres génois s'étaient, en outre, mis en rapport avec les deux autres -passagers--Richard et Keverberg sans doute--et les entraînèrent à -l'estaminet pour essayer de les faire parler et voir s'il n'y aurait pas -moyen de faire «un bon coup». Ils virent embarquer les quatorze -déserteurs; mais, malgré leur bonne volonté, ils ne firent rien -d'utile[390]. - - [390] Viganego au Sérénissime Collège, Lisbonne, le 30 juillet - 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Théodore avait ordonné au capitaine de croiser devant la baie -Sainte-Catherine et de venir le chercher avec une garde sûre et bien -armée. Le soir, au souper, il déclara à Van Sil qu'il était le roi -Théodore Ier, souverain de la Corse. Le résident, qui savait -parfaitement à quoi s'en tenir, simula la stupéfaction et se confondit -en marques de respect[391]. - - [391] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._ - -Neuhoff dit au résident qu'il ne comprenait pas pourquoi les Génois -s'acharnaient contre lui et en voulaient à son existence. Il n'avait -rien fait de mal. Appelé par les Corses, il ne s'était livré à aucune -sollicitation pour obtenir la couronne. Il avait pour mission de les -secourir dans leur détresse; il ne saurait manquer à ce devoir de -charité. Il se proposait d'ouvrir l'île au commerce étranger et -d'accorder la liberté de conscience[392]. - - [392] Lettre de Lisbonne du 30 juillet 1737 à Joseph Buonaroti: - _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.--Antonio - Battistella, _op. cit._, p. 177. - -Le 27 juillet, à deux heures après-midi, Neuhoff se rendit à bord de son -navire, accompagné par son escorte et par Van Sil, à qui il offrit des -rafraîchissements dans sa cabine. Les adieux furent solennels. A quatre -heures, _La Demoiselle Agathe_ leva l'ancre et tira des salves[393]. - - [393] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._--Pignon à Amelot, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron, - _Pièces et documents_, p. 95-99. - -Des sbires, régulièrement requis, se rendirent au port pour saisir le -navire; ils arrivèrent trop tard. _La Demoiselle Agathe_ voguait, toutes -voiles dehors, vers la haute mer. Le bruit courut qu'un passager avait -débarqué et était parti mystérieusement vers l'Espagne. On crut que -c'était Théodore[394]. Mais le roi se trouvait réellement sur le -bâtiment. - - [394] Viganego au Sérénissime Collège, Lisbonne, le 30 juillet - 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -De Lisbonne en Méditerranée, la traversée eut lieu sans encombre. La mer -était calme; le bateau naviguait lentement. Pour passer le temps, le -baron rassembla ses gens sur le pont; il déclara aux déserteurs qu'il -était roi de la Corse et leur demanda s'ils consentaient à le servir. -«Oui! oui!» répondirent-ils. Il leur fit donner à chacun une chemise, -une paire de bas et des souliers. Les soldats se montrèrent très -satisfaits de cette largesse. - -Neuhoff ordonna à Barentz de mettre le cap sur la Corse; il lui remit -une carte scellée de ses armes, en lui disant de méditer sur la manière -la plus convenable d'aborder. Le capitaine fut très embarrassé; il ne -savait pas où se trouvait l'île. Il dut confesser son ignorance au -pilote et lui dévoiler les projets. Le marin eut un mouvement de -surprise et de «dégoût». Bien que plus âgé et plus brave que Barentz, il -fit valoir les difficultés que présentait l'entreprise. Il avoua que -lui, non plus, ne connaissait pas les ports de la Corse, et jugeait que -le navire n'était pas suffisamment armé pour se défendre contre les -Génois, en cas d'attaque. Théodore intervint et, à force de belles -paroles et de promesses, il endormit les craintes du pilote. Il fit -confectionner des cocardes, dont il gratifia son état-major. Il fit -faire également deux paires de baguettes, une pour Keverberg, l'autre -pour Richard. Ce dernier, selon le roi, était un honnête homme, très -apte au commerce et aux finances; il connaissait plusieurs langues. Cela -était parfait, mais il fallait qu'il devînt un guerrier; tout irait bien -alors. Sur l'ordre du roi, on tailla dans des toiles un pavillon de -Corse, qui fut hissé à la poupe du navire. Pendant une demi-heure, -l'étendard royal flotta au vent, tandis que Sa Majesté se promenait sur -le pont, remplie «de gloire et de contentement», distribuant des emplois -à chacun. Théodore jugea bon de ne pas continuer cette scène trop -longtemps. Sa vanité satisfaite, il reprit ses habitudes de prudence, -fit descendre le drapeau et rentra dans sa cabine. - -Le 3 août, un bâtiment suédois parut. On lui demanda des nouvelles. Il -signala la présence de trois barques qui, selon toute probabilité, -étaient montées par des Maures et qui lui avaient donné la chasse. Le 6, -à l'aube, par un temps calme, _La Demoiselle Agathe_ était en vue -d'Oran. A neuf heures, le capitaine aperçut sous le vent, trois barques -et une galère. Certainement c'étaient les Maures. Comme cette flotille -cinglait vers le navire et qu'on ne pouvait pas fuir, Barentz jugea -inutile de virer de bord. Il fit arborer le pavillon anglais et cacher -les soldats à fond de cale. Soudain, _La Demoiselle Agathe_ essuya un -coup de canon à boulet et les quatre navires hissèrent le pavillon -espagnol. Le bâtiment de Théodore amena ses voiles et Barentz dut aller -à bord de la galère pour montrer ses papiers. Pendant ce temps-là, -Théodore avait fait retirer le pavillon anglais et mettre, à sa place, -celui de Hollande. Cela parut très louche. Le commandant de la flotille -envoya des hommes armés à bord de _La Demoiselle Agathe_ pour opérer une -perquisition. Les caisses de fusils furent découvertes; on cria: «Des -armes! Des armes!» Le navire hollandais fut envahi; des sentinelles, -sabre en main, montèrent la garde sur le pont. Il s'ensuivit un grand -tumulte; les gens de Théodore se crurent entourés par les «barbares»; -les Espagnols injurièrent tout l'équipage. Le roi avait cet air -d'autorité, qu'il savait prendre dans les grandes circonstances, ce qui -ne l'empêcha pas d'être insulté comme le dernier des matelots. -L'arrogance des Espagnols le fit entrer dans une grande fureur. Malgré -le passeport hollandais, dont le capitaine était muni, _La Demoiselle -Agathe_ fut conduite à Oran, où on arriva le 7 août à 6 heures du matin. -Pendant toute la traversée, Sa Majesté n'avait pas décoléré. - -Théodore écrivit au marquis de Vallejo, gouverneur général, pour lui -dire qui il était, en lui demandant le secret, aide et assistance[395]. - - [395] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._--Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé - Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99. - -Dans la crainte de voir certaines puissances favoriser les Maures à son -détriment, le gouvernement espagnol faisait exercer une surveillance -étroite sur les côtes d'Afrique et imposait la visite aux bâtiments -suspects de porter des armes ou des munitions. Le fait d'avoir tiré à -boulet sur _La Demoiselle Agathe_, sans aucun avertissement préalable, -et avant même que le bateau hollandais eût fait mine de résister, -constituait un acte d'hostilité grave. Le gouverneur le reconnut, mais -il n'en déclara pas moins le navire de bonne prise. Il envoya un -détachement de grenadiers avec leurs officiers pour garder _La -Demoiselle Agathe_, après y avoir fait mettre les scellés. L'équipage et -les quatorze soldats, qui étaient restés à fond de cale pendant -vingt-quatre heures, sans boire ni manger, furent conduits au château -Saint-Jacques. - -Je n'aurai garde d'omettre ce détail que je trouve dans le journal de -voyage; il dépeint bien le personnage. «La grandeur d'esprit de Monsieur -Théodore était si grande qu'afin de ne pas se lever pour saluer ces -officiers, il feignit avoir la goutte, se faisant mettre un coussin à -terre pour appuyer sa jambe droite. Mais quand il fut habillé, -apparemment il s'était oublié de la goutte, ou il se figura que ces -messieurs étaient tous aveugles, vu qu'il marchait ferme et -cavalièrement». - -Le roi se rendit chez le marquis de Vallejo, qui le reçut fort -civilement. Le gouverneur lui dit qu'il allait envoyer sans tarder un -courrier à Madrid pour demander des instructions. Il poussa la -complaisance jusqu'à écrire sa lettre devant Théodore. Celui-ci donna -quatre-vingts sequins à l'émissaire pour qu'il partît sur le champ. En -attendant la réponse de la Cour, Vallejo se voyait contraint de loger Sa -Majesté au château Saint-Charles. Le gouverneur entoura cette -déclaration des plus grandes honnêtetés. Il fit venir son cheval afin -que Neuhoff se rendît le plus commodément possible à la résidence qui -lui était assignée. Puis, il recommanda à Don André Villalonga, -gouverneur du château, de traiter son hôte avec toute «la splendeur» et -les égards possibles. Le soir même, Richard, Keverberg et le cuisinier -rejoignaient le monarque en prison. _La Demoiselle Agathe_ fut conduite -à Marsa, où on lui enleva son gouvernail et ses voiles. - -La détention fut douce; Vallejo et Théodore se comblèrent de politesses. -Le gouverneur avait demandé à son prisonnier s'il ne possédait pas, à -bord de son navire, quelques bouteilles de vin du Rhin. Le roi répondit -qu'il en avait sept. Il les fit prendre avec quelques autres flacons, -des confitures et des épices et envoya le tout à Son Excellence. Le -gouverneur s'émerveilla de cette générosité; mais il eut des scrupules: -le fait d'accepter des présents d'un détenu n'était pas très correct. Il -prit seulement une bouteille de vin du Rhin et renvoya le reste à -Théodore. Il y joignit douze flacons de Malaga, de Malvoisie et de -Bourgogne et un billet aimable. - -Quand on célébrait la messe au château, Théodore prenait, à la chapelle, -la droite du gouverneur. Richard et Keverberg étaient protestants; mais -ce dernier, très accommodant, allait également à l'office pour faire la -cour à son maître. Richard était intransigeant; pour un empire, il -n'aurait mis les pieds dans une église catholique. Il trouva la -faiblesse de son ami très coupable et le lui dit. Du reste, il -s'étonnait que Neuhoff allât à la messe, car, d'après les conversations -qu'il avait eues avec lui, il le croyait aussi éloigné de la religion -romaine que «l'est le ciel de la terre»[396]. Pourtant Théodore, en -arrivant en Corse, s'était posé comme catholique; on a même été jusqu'à -dire, nous l'avons vu, qu'il entendait trois messes par jour. Il n'était -donc pas à une messe près. En tous cas, il ne se laissa jamais -embarrasser par aucun principe religieux, de quelque confession que ce -fût. Il ne faut voir dans les pratiques pieuses du baron au château -Saint-Charles qu'un peu de cette hypocrisie qu'il savait manier à -merveille. - - [396] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._ - -Malgré toutes les prévenances dont on l'entourait, Théodore n'était pas -rassuré. Il craignait que la cour de Madrid, circonvenue par les Génois, -ne le fît rester en prison ou amener sous escorte à Madrid. Il n'en fut -rien heureusement. - -Le 17 août, au matin, la réponse du gouvernement espagnol arriva. -Vallejo avait ordre de remettre Neuhoff en liberté avec tous ses gens, -de lui rendre son bâtiment et de lui rembourser les dépenses qu'il avait -faites. Le gouverneur transmit cette bonne nouvelle à son prisonnier. -Celui-ci en fut si heureux qu'il donna un louis d'or au messager et -qu'il distribua d'autres gratifications. Vallejo envoya de nouveau son -cheval au roi. En arrivant sur le navire, il trouva tout son monde. Ses -soldats avaient perdu leurs bas et leurs souliers; il leur en fit donner -d'autres. Il voulut faire acheter des boulets, mais on n'en trouva pas. -Le 19 août, _La Demoiselle Agathe_ mit à la voile. - -Neuhoff était très contrarié d'avoir perdu quelques jours à Oran. Il -pensait que les Génois auraient eu le temps d'apprendre ses projets; ils -pourraient donc empêcher son débarquement dans l'île. Il était nerveux, -inquiet, ne pouvant reposer ni le jour ni la nuit. En mer, on rencontra -un bâtiment anglais se rendant à Lisbonne. On lui demanda s'il avait -aperçu quelque navire. L'anglais répondit non; Théodore lui fit dire de -se méfier lorsqu'il se trouverait à la hauteur d'Oran. Tandis qu'il -donnait ce conseil, il fit monter tous ses soldats dans les cordages et -l'anglais, voyant qu'un si petit bâtiment portait autant d'hommes, fut -dans une profonde admiration. Malgré ses anxiétés et ses craintes, le -roi se mit à rire, car il était très satisfait d'avoir joué un bon tour. - -Le 2 septembre, vers neuf heures du matin, alors que _La Demoiselle -Agathe_ devait, selon le capitaine, se trouver à seize lieues environ -des côtes de Sardaigne, le baron eut une grande frayeur en apercevant -une voile à l'horizon. Il crut que c'était un bâtiment génois lancé à sa -poursuite. Mais, bientôt, il se remit de cette alarme car le navire -arbora le pavillon suédois. Théodore dit à ses deux acolytes: «Voilà une -belle opportunité pour me sauver». Et, de suite, il prit ses mesures -pour mettre ce projet à exécution. Il ordonna à Keverberg de le suivre, -tandis que Richard resterait à bord de _La Demoiselle Agathe_ pour aller -en Corse débarquer les munitions. Neuhoff déclara à ses gens que, lui -absent, ce leur serait plus facile. On se rapprocha donc du navire -suédois, qui s'appelait _Le Grand Christophe_, commandé par le capitaine -Jonas Hee Kerhoet. Ce bâtiment avait pris un chargement de sel à -Cagliari à destination de Stockholm. Barentz demanda à son collègue -quelles étaient les nouvelles de la guerre entre les Russes et les -Turcs. Jonas Kerhoet répondit qu'en Sardaigne on ne parlait que du roi -Théodore. On savait qu'il se trouvait à bord d'un bâtiment hollandais -faisant voile vers la Corse. Des navires génois croisaient autour de -l'île afin de le prendre sûrement. Barentz fit la grimace, mais il ne -dévoila rien. Cette conversation encouragea Sa Majesté dans son dessein -de prendre le large. Le capitaine suédois demanda, à son tour, pourquoi -deux des passagers de _La Demoiselle Agathe_ désiraient s'embarquer à -son bord. On lui répondit que le navire ayant été pris par les -Espagnols, et l'équipage molesté, les deux personnages voulaient -interrompre leur voyage à Livourne pour aller en Angleterre et en -Hollande porter leurs plaintes et obtenir réparation. Kerhoet consentit -à les prendre moyennant vingt sequins et il s'engagea à les déposer -dans un port d'Angleterre ou de Hollande. Après avoir écrit trois -lettres pour des chefs corses, Théodore fit ses dernières -recommandations à Richard en lui prodiguant les plus séduisantes -promesses. Il monta sur le navire suédois avec Keverberg. Les deux -bâtiments se séparèrent après s'être mutuellement salués. _Le Grand -Christophe_ mit le cap sur Gibraltar, tandis que _La Demoiselle Agathe_ -se dirigeait vers la Corse[397]. - - [397] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._--Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1737: Abbé - Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--Antonio Battistella, - _op. cit._ p. 179. - -La fuite du baron plongea Richard dans d'amères réflexions. Il les a -consignées dans son journal et je les transcris ici en respectant son -style: «Je m'avais depuis longtemps revêtu de patience, mais uniquement -je ne faisais que me repentir d'avoir jamais vu ou connu Monsieur -Théodore. Je lui fus recommandé par des amis en Hollande, qui, en même -temps me firent des promesses qu'en peu de temps je ferais fortune, -désignèrent sa personne pour un oracle, ce que je laisse à décider à -ceux dont leur connaissance avec lui est plus vieille que la mienne qui -n'est que de quatre mois. Mais le contenu de ce qui reste dit dans ce -journal est assez suffisant pour convaincre à tous jugements impartiaux, -que toute sa conduite dans ce voyage ne porte pas des marques d'un -esprit judicieux»[398]. - - [398] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. - cit._ - -Richard ne fut pas le seul à qui le départ du roi causa un -désappointement; le capitaine se trouva dans un cruel embarras. Malgré -tout, on poursuivit le voyage. Le 6 septembre, à midi, on aperçut la -Corse et, vers le soir, _La Demoiselle Agathe_ se trouva à quatre lieues -de l'île. Le vent était favorable, le temps splendide; la nuit il y eut -un beau clair de lune; aucune voile n'apparaissait à l'horizon; la route -était libre. Mais le capitaine s'agitait comme un fou, il allait et -venait avec le pilote, descendait dans sa cabine pour consulter la -carte, que lui avait remise le roi, puis il remontait sur le pont, se -frappant la poitrine en s'écriant qu'il n'était jamais venu en Corse, -qu'il n'avait presque pas entendu parler de cette île et qu'il n'en -connaissait ni les ports, ni les atterrages. Il risquait donc de perdre -son navire et d'exposer sa vie et celle de ses matelots. Le pilote, «qui -était un vieux renard», dit qu'il avait prévu tout cela dès le début de -l'expédition. Pour l'instant, il n'y avait qu'à choisir entre deux -partis: aller en Corse, ou prendre la mer dans la direction de Livourne. -Maître Barentz se mit alors à récriminer contre Lucas Boon. La nuit -approchant, on remit la solution au lendemain. Le soir, au souper, le -capitaine demanda à Richard quel était son avis. Le secrétaire de -Théodore partit d'un éclat de rire, «mais en vérité, dit-il, c'était une -risée plus pleine de chagrin que celle de Démocrite». Barentz trouva -qu'il n'y avait rien de risible dans la situation et que cette gaîté -n'était pas le fait d'un homme spirituel. «Non, non, mon ami, répliqua -Richard, ce n'est pas à présent que le bon esprit est capable de -raccommoder les inadvertances que l'on a ci-devant commises; et je ris -parce que de la première heure, depuis notre départ de Lisbonne, j'ai -prévu que nous entrerions autant dans l'île que d'aller à -Constantinople». Et il ajouta qu'il était absolument convaincu que -Théodore n'avait jamais eu l'intention d'aller en Corse. Le commandant -se contenta de répondre: «Le temps nous apprendra autrement». - -Le lendemain, le brouillard cachait l'île. Le capitaine déclara que la -brume l'empêchait d'atterrir. Dans l'après-midi, on aperçut deux barques -génoises; Barentz fut consterné. Il voyait déjà son navire coulé, ses -hommes et lui capturés et livrés au supplice. Voulant faire disparaître -toute trace du passage de Théodore, il fit rassembler les objets -compromettants: le pavillon de Corse, les cocardes, la carte scellée aux -armes royales, la bouteille d'eau forte et les seringues. Il enferma -toutes ces pièces à conviction dans un sac attaché par un boulet et -ordonna de le jeter à la mer à la première alerte. Il fit jurer à son -équipage et aux soldats de garder le secret et déclara qu'il ne se -défendrait pas. Le 10, une troisième barque vint se joindre aux deux -autres. Le capitaine affolé, s'écria: «Pour Livourne! je ne veux pas -être dupé par tous les messieurs Boon et les autres». Il fit prendre -aussitôt la direction de l'Italie; les bâtiments génois suivaient. Le -12, devant l'île de Gorgona, on les perdit de vue et le 13 septembre, à -huit heures du matin, _La Demoiselle Agathe_ jeta l'ancre en rade de -Livourne. Le navire fut envoyé pendant quinze jours en quarantaine. La -santé s'aperçut que deux passagers manquaient et demanda des -explications. Le capitaine répondit qu'ayant relâché à Oran pour prendre -de l'eau, ces deux passagers étaient descendus à terre et qu'ils -n'avaient plus reparu. Ils les avaient vainement attendus pendant un -jour. Il se garda bien de dévoiler l'identité des deux absents, et de -raconter leurs mésaventures sur les côtes africaines. Les inspecteurs, -bien qu'incrédules, ne soulevèrent aucune objection. Mis au courant, le -vice-consul hollandais approuva le capitaine d'avoir gardé le secret. -Bookmann et Evers, les consignataires, furent de cet avis. Mais, -qu'allait-on faire du bâtiment? Le capitaine eut plusieurs conférences -avec les négociants. La question était de savoir si _La Demoiselle -Agathe_ irait en Corse. Barentz montrait beaucoup de répugnance à se -rendre dans l'île. Un matin, il reçut de Bookmann et Evers un billet lui -ordonnant d'aller le lendemain au lazaret. Là, il trouverait un individu -de grande taille, habillé de noir et qui lui dirait ce mot: «C'est -l'homme!». Il fut exact au rendez-vous et trouva le personnage. -Celui-ci, sans se nommer, déclara être un des plus intimes confidents du -«seigneur roi». L'homme dit au capitaine qu'il devait se préparer à -mettre à la voile pour la Corse, qu'il n'y avait aucun danger à courir. -Lui-même prendrait, avec neuf compagnons, passage sur le navire. Barentz -ne fut pas convaincu. Il fit valoir les difficultés et les périls de -cette entreprise. Finalement, il déclara que le projet était -impraticable et qu'il fallait trouver autre chose. Il fit partager cet -avis à Bookmann et Evers. - -L'inconnu revint à la charge. Puisque le commandant se refusait à se -rendre en Corse, il fallait fréter deux felouques et y charger les armes -et les munitions. On embarquerait pendant la nuit les soldats; l'inconnu -prendrait passage avec ses neuf compagnons et on mettrait à la voile -pour aller reconquérir le royaume du seigneur Théodore. Richard devait -faire partie de l'expédition. Le jeune homme fit mine d'accepter; mais -il était bien décidé à ne pas prendre part à une nouvelle entreprise -dangereuse et sans profits. La tentative en resta là. Richard et les -soldats débarquèrent; _La Demoiselle Agathe_ fut frétée pour Hambourg. -Richard fut logé à l'hôtel de l'Écu de France et défrayé par Bookmann et -Evers, en attendant les ordres de Lucas Boon[399]. - - [399] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._ - - -IV - -L'arrivée du navire avait fait quelque bruit à Livourne. Le Sénat de -Gênes fit des démarches pour en obtenir la saisie. Wachtendonck, qui -commandait les troupes impériales en Toscane, s'y refusa énergiquement -parce que Livourne était un port franc. Le duc de Lorraine, en succédant -au dernier des Médicis, avait confirmé cette franchise[400]. La -république ne se tint pas pour battue; elle envoya une barque qui jeta -l'ancre à côté de _La Demoiselle Agathe_, afin de voir ce qui se -passait. Pour donner un semblant de satisfaction aux Génois, les -autorités toscanes firent subir un interrogatoire aux matelots. La -république eut la douleur d'apprendre que Théodore s'était bien -embarqué sur le bâtiment, mais qu'il avait fui en pleine mer[401]. - - [400] Lorenzi à Amelot, Florence, le 14 septembre 1737: - Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [401] Lorenzi à Amelot, Florence, les 18 septembre et 12 octobre - 1737: Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère - des affaires étrangères. - -Les gens du baron se dispersèrent sans bruit après avoir reçu quelques -secours des négociants; ils avaient tout intérêt à disparaître, car la -ville de Livourne était remplie d'espions génois. Les soldats entrèrent -au service de l'empereur[402]. - - [402] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé - Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99. - -Je dois ici anticiper sur les événements pour dire ce que devint Denis -Richard. Confiant dans l'étoile du seigneur Théodore, alléché par ses -promesses, Richard n'avait pas hésité à aller tenter fortune dans -l'entreprise montée par les traitants hollandais. Ce jeune anglais était -un déclassé. Instruit, intelligent, il ne lui avait manqué que la chance -pour réussir. Le mauvais sort voulut qu'il rencontrât le baron sur son -chemin. La désillusion était vite arrivée. Seul, sans appui à Livourne, -dans un pays inconnu pour lui, il se trouvait à la merci de deux -négociants qui se lasseraient peut-être de lui venir en aide. Comme il -savait beaucoup de choses, que les Génois se donnaient un mal infini -pour apprendre, il voulut tirer parti des documents qu'il avait eu -l'habileté de garder. - -Il alla donc trouver Gavi, consul de Gênes à Livourne. Il lui raconta -les aventures de _La Demoiselle Agathe_; lui dit qu'il possédait le -journal de voyage et demanda un secours en protestant de son dévouement -pour la république. Gavi en référa à son gouvernement. Les Génois -étaient toujours très disposés à recevoir les délations, mais ils -n'entendaient pas payer cher ceux qui les apportaient. Ils commencèrent -donc par faire la sourde oreille. Richard retourna chez le consul. -Enfin, le 27 novembre, ne voyant rien venir, il envoya une requête au -Sénat pour réclamer aide et secours. Il témoigna de son zèle pour le -bien de la république, déclara en termes soumis qu'il était entièrement -attaché à Leurs Sérénités. Il se disait tout disposé à servir d'espion -et à communiquer au Sénat ce qu'il pourrait apprendre encore concernant -Théodore[403]. Il était, en effet, resté en relations avec Bookmann et -Evers, et, par eux, il se trouvait à même de connaître les secrets. - - [403] _Mémoire que Denis Richard présente avec soubmission aux - Sérénissimes Doge, gouverneur et procurateur de la Sérénissime - République de Gênes._ Livourne, le 27 novembre 1737: _Ribellione - di Corsica, Filza_, N. Gle 13-3011. Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - -Sur ces entrefaites, Lucas Boon écrivit à ses correspondants de -Livourne. Le projet d'une descente dans l'île n'était pas abandonné. Le -commerçant voulait faire passer en Corse la cargaison de _La Demoiselle -Agathe_, sous la conduite de Richard. «Vous pouvez l'assurer, disait -Boon, que l'on a pris tout le soin pour son intérêt et avantage, et vu -qu'il aura encore dix autres messieurs qui s'embarqueront avec lui, il -peut le faire aussi sans crainte, car les autres aiment autant leur vie -qu'il peut le faire à la sienne. Je vous recommande de l'assister avec -tout ce qu'il aura besoin pour se préparer à faire ce voyage, mais au -cas qu'il répugne à vouloir aller, alors vous ne lui donneriez aucune -chose de plus, car il a convenu ici d'aller à l'île et si à présent il -ne veut pas aller, nous ne sommes dans l'obligation de lui fournir -aucune subsistance». - -Cette lettre fut communiquée à Richard. Elle était datée d'Amsterdam le -6 décembre 1737. Il en prit une copie qu'il adressa le 25 à Gênes, en -mettant en note qu'on lui avait donné quarante-huit heures pour se -décider. Deux bâtiments ancrés dans le port de Livourne se tenaient à la -disposition de Bookmann et Evers. Richard ajoutait qu'il était urgent de -surveiller ces navires, comme toutes les barques et felouques, qui -pouvaient se trouver dans le voisinage des côtes de la Corse[404]. - - [404] Récapitulation d'une lettre écrite le 6 décembre 1737 par - Lucas Boon d'Amsterdam à Bookmann et Evers, à Livourne: _loc. - cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -La relation du voyage de _La Demoiselle Agathe_ fut remise par Richard à -Gavi. Le consul en envoya une copie à Gênes et une autre à Mari, -gouverneur en Corse. Le Sénat fit venir Richard à Gênes. Celui-ci fut -interrogé longuement, et on lui promit une belle récompense. Mais quand -les inquisiteurs eurent tiré de Richard tout ce qu'ils voulaient savoir, -ils se bornèrent à lui donner quelques sequins, en lui octroyant la -permission de se retirer où il voudrait. Le malheureux, dupé une seconde -fois, vint trouver le ministre de France et lui conta ses mésaventures. -Au cours de la conversation, Campredon demanda à Richard ce que Neuhoff -comptait faire des trente-six seringues embarquées sur _La Demoiselle -Agathe_. «C'était, répondit-il, pour seringuer de l'eau-forte, dont il -fait bonne provision, dans les yeux des Génois qu'on pourra surprendre, -comme des sentinelles qui se trouveront par là hors de combat sans que -le bruit que feraient les coups de fusil donnent l'alarme». Richard se -flattait de pouvoir rendre des services en France. Il demanda un secours -à Campredon. Le ministre lui remit quelque argent. Le 30 septembre 1738, -Denis Richard quitta Gênes[405]. Il disparut sans qu'on ait plus jamais -entendu parler de lui, comme la plupart des collaborateurs éphémères de -l'aventurier. - - [405] Campredon à Amelot, Gênes, le 2 octobre 1738: - Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des - affaires étrangères; publiée par M. l'abbé Letteron: - _Correspondance_, p. 423-426. - -_La Demoiselle Agathe_ n'était pas le seul bâtiment frété par les -commanditaires du roi pour porter des munitions en Corse. Le 23 juin -1737, Théodore donnait pouvoir à un de ses secrétaires, un florentin, -nommé François de Agata, pour fréter un second navire[406]. Ce vaisseau -était _Le Yong-Rombout_, capitaine Antoine Bevers. Il appartenait aux -sieurs Splenter, Van Doorn et Abraham Louxissen; il portait dix-huit -canons. Le nolissement était fait à raison de seize cents florins de -Hollande par mois. Quatre mois d'emploi lui étaient assurés[407]. - - [406] _Copie du pouvoir du roi Théodore, traduit de sa main du - hollandais en italien, donné à François de Agata, son secrétaire, - pour fréter un bâtiment à Amsterdam, le 23 juin 1737_: - Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des - affaires étrangères. Ce document est court et sans intérêt. - - [407] Contrat de nolissement du _Yong-Rombout_: Correspondance de - Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -_Le Yong-Rombout_ devait rejoindre _La Demoiselle Agathe_ sur les côtes -de la Corse. La traversée s'effectua bien. Mais, si aucun incident n'en -vint marquer le cours, elle se termina d'une façon tragique. Vers le -mois d'octobre, le bâtiment arriva devant l'Île-Rousse. Le capitaine -croyait que ce port était en la possession des mécontents et pensait -pouvoir y débarquer son chargement en toute sécurité. Il se trompait; -cette ville était occupée par les Génois. Ceux-ci, toujours méfiants, -s'alarmèrent; en l'espèce, ils n'avaient pas tort. Ils apprirent que _Le -Yong-Rombout_ avait été frété en Hollande par Théodore. Cela suffisait -pour que tous ceux qui se trouvaient à bord fussent déclarés ennemis et -traités comme tels. Les Génois parvinrent à s'emparer d'Agata et le -malheureux fut pendu sans autre forme de procès. Bevers, ne voulant pas -exposer son équipage et lui-même à un traitement pareil, s'empressa de -prendre la mer, en remportant les munitions destinées aux rebelles. Il -ne tenta même pas de débarquer sa cargaison sur un autre point. _Le -Yong-Rombout_ mit à la voile et arriva à Naples au commencement du mois -de novembre[408]. - - [408] Pignon à Amelot, Livourne, les 23 décembre 1737 et 13 - janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 88-95-99. - -L'aventure tragique du navire causa une vive émotion aux commanditaires -du roi. Lucas Boon n'y comprenait rien. Le capitaine était un homme -expert, connaissant parfaitement la Corse. Comment avait-il commis la -faute d'aller à l'Île-Rousse, dans un port appartenant aux Génois? Ces -deux expéditions, manquées coup sur coup, dérangeaient les affaires. Sa -Majesté devait en être très marrie; mais les négociants comptaient bien -ne pas l'abandonner. Ils la consolaient et lui promettaient leur amitié -et leur dévouement[409]. - - [409] Lucas Boon à Bookmann et Evers, le 13 décembre 1737: _loc. - cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Dominique Rivarola, ancien vice-consul d'Espagne à Bastia, était l'agent -des Corses à Naples. A l'arrivée du navire, il engagea le capitaine -Bevers à retourner en Corse pour y débarquer les armes et les munitions -fournies par les commerçants hollandais, «les croupiers de Théodore», -comme Pignon les appelle. Bevers répondit qu'il ferait voile pour la -Corse lorsqu'il lui serait possible d'aborder à Porto-Vecchio. Rivarola -écrivit aux chefs des mécontents de tenter la prise de ce port. Il -envoya ses lettres par une felouque de Lipari ayant vingt-deux hommes et -sur laquelle il embarqua quelques fusils, de la poudre et du plomb. -L'argent nécessaire à ces achats avait été fourni par des officiers -siciliens, contre la promesse faite par Rivarola de leur fournir des -recrues corses. Le 7 janvier, à la hauteur de Monte-Christo, dix -matelots, craignant les représailles des Génois, demandèrent à être mis -à terre. La felouque arriva en Corse le 13 janvier et débarqua sa -cargaison[410]. - - [410] Pignon à Amelot, les 13 et 20 janvier 1738: Abbé Letteron, - _Pièces et documents_, p. 95-99, 101 et 103. - -Le marquis de Puisieux, ambassadeur de France à Naples, apprenant -l'arrivée du _Yong-Rombout_ chargé de munitions pour les rebelles, et -étant informé des démarches qu'on faisait auprès du capitaine pour le -décider à retourner en Corse, pria le consul de Hollande, Valembergh, de -venir chez lui et lui représenta qu'il devait empêcher le bâtiment -d'aller porter des armes destinées à combattre la république de Gênes -avec laquelle les États-Généraux n'étaient pas en guerre. Puisieux fit -aussi remarquer que le roi prenait un intérêt tout particulier à la -pacification de l'île et que le gouvernement hollandais ne -désapprouverait certainement pas son consul d'avoir tenu compte des -représentations légitimes de la France. Valembergh répondit d'une façon -si évasive que Puisieux crut devoir informer Campredon de ce qui se -passait. Il s'adressa également à Montalègre, ministre du roi des -Deux-Siciles; celui-ci déclara que les munitions n'ayant pas été -achetées dans les États de Sa Majesté sicilienne et que Louis XV n'ayant -point déclaré la guerre aux Corses, il ne pouvait pas faire arrêter le -bâtiment. Le ministre promit cependant de parler au consul de Hollande -et de faire peur aux insulaires qui se trouvaient à Naples[411]. - - [411] Puisieux à Amelot, Naples, le 7 janvier 1738: - Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Adroitement et sans paraître y prendre part, Puisieux fit jeter le -trouble dans l'esprit de Bevers, en lui faisant voir le danger qu'il y -aurait pour lui à retourner en Corse. S'il avait eu quelque velléité -d'aller débarquer son chargement dans l'île, la crainte salutaire qui -lui fut inspirée devait le faire renoncer à son projet. Puisieux avait -d'autant plus de raison de se méfier, qu'il apprit qu'en 1732 Théodore -était venu à Naples, où il avait séjourné pendant quelque temps chez -Valembergh[412]. - - [412] Du même au même, même date: _Ibidem_. - -Valentin Tadei, florentin, embarqué à bord du navire zélandais, alla -trouver le marquis Grimaldi, envoyé génois à Naples, et lui dit son -repentir. Il implora sa miséricorde, c'est-à-dire quelque argent pour -lui permettre de s'en retourner à Pise. Il ne voulait plus se mêler, à -l'avenir, des affaires du baron. Tadei remit à Grimaldi les polices de -chargement, le contrat d'affrètement, le pouvoir authentique de Neuhoff -et enfin le projet d'une nouvelle convention préparée par Rivarola pour -le voyage éventuel du bâtiment à Porto-Vecchio[413]. - - [413] Ce contrat ne fut jamais signé. Puisieux à Amelot, Naples, - le 21 janvier 1738: _Ibidem_.--Le projet de contrat se trouve - dans la Correspondance de Gênes au fol. 26 du vol. 101. - -Au commencement du mois de mars, _Le Yong-Rombout_ était à Gaète. Le -capitaine reçut l'ordre des commerçants hollandais de retourner en -Zélande, après avoir remis son chargement à un négociant de Livourne. - -Bevers vint à Naples et supplia Puisieux de lui délivrer un passeport -pour remplir sa mission. L'ambassadeur s'y refusa[414]. - - [414] Puisieux à Amelot, Naples, les 4, 18, 25 mars et 1er avril - 1738: Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère - des affaires étrangères. - -Nous avons vu qu'au moment où Théodore fut arrêté à Amsterdam, la -république de Gênes avait demandé qu'on le gardât en prison le temps -suffisant pour qu'elle pût le réclamer. Les États Généraux n'avaient pas -voulu donner satisfaction aux Génois. Une note insérée au mois de juin -dans _Le Mercure historique et politique_, note paraissant émaner d'une -source officieuse, expliquait les motifs pour lesquels Leurs Hautes -Puissances ne pouvaient pas intervenir, malgré le désir qu'elles avaient -d'être agréables à la Sérénissime République. Le baron de Neuhoff avait -été emprisonné à la demande de certains particuliers. Les créanciers -étaient toujours libres de faire sortir leur débiteur quand bon leur -semblait. Théodore n'étant pas sujet de Gênes, le gouvernement -hollandais ne pouvait au surplus prendre aucune mesure contre lui à la -demande du Sénat. Du reste, les États Généraux se défendaient d'avoir -favorisé ses projets en quoi que ce fût[415]. - - [415] L'opinion que les États Généraux de Hollande favorisaient - en secret l'entreprise du baron de Neuhoff, était cependant assez - répandue. Dans un document intitulé: _Mémoires de certaines - intrigues de Théodore_, qui se trouve aux Archives du Ministère - des affaires étrangères, dans la Correspondance de Corse, vol. 2, - on lit: «Il (Théodore) fut arrêté pour dettes en arrivant à - Amsterdam, mais ayant trouvé un des juifs avec lequel il avait - fait un traité de leur remettre San Fiorenzo ou Portovecchio, - selon qu'il leur conviendrait, ce juif, dis-je, paya pour lui et - le produisit à ses correspondants Lucas Boon, Tronchin et - Neufville, qui firent un fonds en marchandises et munitions de - cinq millions. Il est à présumer que ces marchands n'étaient que - procureurs dans cette affaire, puisque Théodore s'obligeait de - leur donner pour sûreté de leurs avances Ajaccio jusqu'à l'entier - payement de la somme. Quelles troupes ont des marchands pour - garder une forteresse dans un pays où la guerre est actuellement, - si les États eux-mêmes n'y avaient pris des engagements secrets. - De plus, l'armement des trois vaisseaux qui s'étaient présentés - sur les côtes de Corse, s'était fait assez publiquement en - Hollande pour que les États ne l'eussent pas ignoré». - -A la nouvelle de l'armement des navires _La Demoiselle Agathe_ et _Le -Yong-Rombout_, la république avait protesté plus vivement que jamais. -Leurs Hautes Puissances répondirent en élevant des réclamations sur la -façon dont les Génois avaient traité les marins hollandais des navires -qu'on soupçonnait aller en Corse porter des munitions aux -mécontents[416]. Contre tout droit des gens, dans le port franc de -Livourne, ils s'étaient livrés à des investigations hostiles. Les États -Généraux ne pouvaient pas admettre la surveillance, les délations--voire -les vexations, dont leurs nationaux avaient été victimes. En agissant -ainsi, les Génois portaient un grave préjudice au libre exercice du -commerce. Quant à tout ce qui avait été dit sur les passagers et la -cargaison de _La Demoiselle Agathe_, ce n'était que des fables. On ne -possédait pour prouver ces racontars que des papiers sans valeur -fabriqués pour les besoins de la cause. Leurs Hautes Puissances -demandaient donc à la république de respecter davantage à l'avenir leurs -nationaux et leur trafic[417]. - - [416] La lettre des États Généraux à la République de Gênes parle - d'un autre navire qui se serait trouvé dans le même cas que _La - Demoiselle Agathe_, _Le Maria Jacoba_, capitaine Cornelius Roos. - Ce bâtiment avait été surveillé et visité par les Génois à - Livourne contre tout droit. - - [417] Les États Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas à la - Sérénissime République de Gênes. La Haye, le 23 novembre 1737, - _Filza_ I, 2121 (1737-1738). Archives d'État de Gênes, archives - secrètes. - -Dans certains cas, les gouvernements doivent nier même les choses -évidentes. Les États Généraux ne pouvaient pas avouer que Théodore avait -pris passage à bord de _La Demoiselle Agathe_. - -Van Sil crut aussi devoir se justifier de ses accointances avec -Théodore, lors du passage de ce dernier à Lisbonne[418]. - - [418] Lettre de Van Sil du 15 octobre 1737 sans nom de - destinataire: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives - secrètes. - -Qu'était devenu le baron tandis que se déroulaient ces événements? Il se -tenait soigneusement caché. - -Au mois d'octobre, un émissaire de Théodore arriva à Amsterdam. Il -était chargé de recruter des garçons boulangers et autres artisans. Il -eut plusieurs conférences avec Dedieu, mais il ne révéla pas la retraite -du roi. Sa véritable mission consistait à faire prendre patience aux -commanditaires de Sa Majesté. Les denrées de Corse ne devaient pas -encore arriver, car on n'avait aucun bâtiment pour les expédier. Les -embarquements se feraient dès qu'on aurait un navire. Le seigneur -Théodore, objet d'une surveillance incessante, ne pouvait pas donner de -ses nouvelles. Les secours promis par la France à la république ne -l'effrayaient pas. Il avait pleine confiance en l'avenir[419]. - - [419] Copie d'une lettre d'Amsterdam du 23 octobre 1737, - communiquée avec la lettre de Fénelon à Amelot du 29 octobre: - Correspondance de Hollande, vol. 424. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - En envoyant cette copie Fénelon écrivait: - - «Je joins ici la copie d'une lettre qui a été écrite d'Amsterdam - et qui m'a été confiée. Ce qui est dit de M. Dedieu, qui a été - fourni par la ville d'Amsterdam pour premier commissaire aux - conférences d'Anvers et pour qui l'agent arrivé de Corse avait une - commission, et bien d'autres particularités qui se peuvent - joindre, ont assurément de quoi donner de fortes indices que - l'Angleterre s'est intéressée pour procurer les facilités que le - baron de Neuhoff a trouvées non seulement pour se tirer des mains - de ses créanciers qui l'avaient fait arrêter à Amsterdam, mais - encore pour s'y pourvoir de tout ce qu'il en a tiré en munitions, - armes, etc... et qui ont suivi ou devancé son retour en Corse. - L'Angleterre n'aura pas pris cet intérêt sans vue (en chiffres). - Celle de prendre le contrepied de nous dans une affaire qu'elle - croirait propre à nous mettre moins bien avec l'Espagne serait - remarquable.» - - La diplomatie française voulait voir dans l'équipée de Théodore - des menées anglaises. Ses craintes ne semblaient pas justifiées. - Plus tard, l'Angleterre favorisera les entreprises de Théodore. - Pour l'instant, ce n'était qu'un coup de commerce tenté par des - trafiquants trop crédules. - -Théodore pouvait aisément tromper ses commanditaires par un aussi -grossier mensonge, car on ignorait encore à Amsterdam et sa fuite en -pleine mer et l'avortement de l'expédition. Bookmann et Evers reçurent, -le 5 janvier 1738, des lettres de Lucas Boon. Dans ce courrier, il y -avait une missive pour Neuhoff, sous le nom de Villeneuve. On ne devait -la lui remettre qu'en mains propres. Le trafiquant ignorait, comme les -autres, où était passé le roi, son associé. Cependant, le mois -précédent, Vernais et Cloots, les correspondants de Lucas Boon à -Lisbonne, avaient écrit à Livourne que Keverberg était arrivé en leur -ville et qu'on supposait que le baron s'y trouvait également. Il se -cachait sans doute très soigneusement; car on n'avait pas pu découvrir -sa trace. Les négociants ajoutaient qu'il faisait bien de ne pas se -montrer, car plusieurs personnes étaient munies de contraintes par corps -délivrées contre lui à la requête de certains créanciers -hollandais[420]. - - [420] Pignon à Amelot, Livourne, 13 janvier 1738: Abbé Letteron, - _Pièces et documents_, p. 95-99. - - [421] Puisieux à Amelot, Naples, le 2 janvier 1738: - Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Si Théodore n'écrivait pas à ses associés, il était en correspondance -avec Rivarola, le plus intrigant des agents corses. Ces lettres -parvenaient par l'intermédiaire de la fidèle amie, la sœur -Fonseca[421]. - -Quant à ceux dont il n'avait plus besoin, il les abandonnait lâchement. -Pour ne pas mourir de faim, Richard avait été obligé de vendre, contre -quelques sequins, les secrets de l'entreprise; Agata avait été pendu; -Costa, enfin, le bon et loyal serviteur, mourait misérablement à -Livourne[422], dans un exil qu'il avait accepté par dévouement. Il -s'éteignit sans avoir eu une pensée du souverain auquel il avait tout -sacrifié. - - [422] Lorenzi à Amelot, Florence, le 12 octobre 1737: - Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - - - -CHAPITRE V - - La république de Gênes est impuissante à réprimer la révolte en - Corse.--Négociations avec la France.--Traité de Fontainebleau.--La - mission de Pignon.--Expédition française.--Duplicité des - Génois.--Théodore revient en Hollande.--Mathieu Drost. - - La réclame dans les gazettes de Hollande.--Nouvelle entreprise - commerciale.--Enrôlement des colons.--La cargaison des - navires.--Relâche à Malaga et Alicante.--La flotte de Théodore à - Cagliari.--Arrivée en Corse.--Le roi malgré lui.--Exécution d'un - traître.--Théodore s'en va.--Aventures de ses officiers. - - Arrivée de _l'Africain_ à Naples.--Le consul de - Hollande.--Arrestation du capitaine Keelmann.--Théodore est arrêté - et conduit à Gaète.--Le gouvernement français et les États Généraux - de Hollande. - - Mort de Boissieux.--Il est remplacé par le marquis de - Maillebois.--Nouvelles instructions.--La guerre dans les - montagnes.--Frédéric de Neuhoff.--Son odyssée. - - -I - -La révolte en Corse continuait. La république était débordée; elle -n'avait plus ni vaisseaux, ni soldats. Ses finances s'épuisaient. Ses -agents, dans l'île, la trahissaient. Des trafiquants génois, mettant -l'intérêt de leur négoce au dessus de tout principe patriotique, -entretenaient la guerre en fournissant aux rebelles des vivres et des -munitions[423]. Chaque jour on se battait sous les murs de Bastia. - - [423] «La république a fait arrêter un bâtiment génois qui - portait des provisions de bouche et même quelques armes aux - révoltés. La chose ne serait point surprenante, puisque tous ceux - qui gagnent aux emplois, en Corse, ou qui sont chargés de la - fourniture des vivres qu'on est dans la nécessité d'y envoyer, - sont bien éloignés de désirer que cette guerre finisse, dût-elle - achever de ruiner le trésor public...» - - Campredon à Maurepas, Gênes, le 4 avril 1737: Correspondance de - Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Cette situation préoccupait la cour de Versailles. La pensée d'acheter -la Corse perçait, dès cette époque, dans les instructions adressées à -Campredon. Tant que la république serait en état de conserver l'île, le -gouvernement français n'élèverait aucune compétition; mais le jour où -les Génois seraient amenés, par la force des choses, à vendre la Corse, -la France ne pourrait permettre à aucune autre puissance d'en faire -l'acquisition[424]. - - [424] «Les deux lettres, Monsieur, que vous avez écrites à M. - Chauvelin, le 14 du mois dernier, confirment beaucoup les - soupçons qu'on avait déjà que les révoltés de l'île de Corse - étaient soutenus par la cour de Madrid et par celle de Naples, et - c'est un objet assez intéressant pour que vous deviez employer - toute votre adresse à en découvrir la vérité. Vos conjectures - deviendraient plus que vraisemblables si l'on effectue la - résolution d'envoyer M. Augustin Grimaldi à Madrid. Il serait à - désirer que la république fût, comme on vous l'a assuré, dans la - disposition de vendre cette île. Le roi n'y aurait jamais porté - ses vues, tant qu'elle serait demeurée au pouvoir des Génois, et - Sa Majesté n'avait pas même jugé à propos, jusques à présent, de - prendre part à cette révolution sur laquelle on ne pouvait former - que des conjectures fort incertaines; mais lorsqu'il s'agira de - traiter de la vente de cette île, il ne conviendrait pas aux - intérêts de la France qu'aucune autre puissance en fît - l'acquisition; c'est pourquoi je vous prie de veiller exactement - sur ce qui se passe à ce sujet et de m'informer de ce que vous - apprendrez. Vous comprenez bien que ce qu'on offrirait aux Génois - ne serait payé qu'après que la France en serait entrée en - possession et vous pouvez faire sentir, sans trop vous expliquer, - que la France ne verrait pas tranquillement qu'une autre - puissance voulût s'en rendre maîtresse. - - «L'Espagne n'est pas la seule qui ait des vues sur l'île de Corse. - Le mémoire que j'ai reçu de Vienne et dont je vous envoie une - copie, vous fera connaître que le duc de Lorraine peut être - soupçonné d'y prétendre et de vouloir y exciter un parti en sa - faveur, et il est à propos que vous trouviez moyen de rendre ce - mémoire public sans que vous paraissiez y avoir pris part.» - - Amelot à Campredon, 5 mars 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. - Archives du Ministère des affaires étrangères. - -L'envoyé d'Espagne à Gênes, Cornejo, ne restait pas inactif. Tout en -déclarant que sa cour n'avait aucune ambition sur la Corse, il avait des -conférences secrètes avec Augustin Grimaldi, un des membres influents du -gouvernement génois, chez les jésuites, dans l'appartement du Père -Tambin[425]. - - [425] Campredon à Amelot, Gênes, les 4 mars et 18 avril 1737: - Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Le ministre de France essayait de déjouer ces intrigues; mais ce n'était -pas chose aisée, car il se heurtait à une mauvaise foi insigne et à -l'hostilité non déguisée de certains personnages génois. Le gouvernement -faisait arrêter les courriers pour prendre connaissance de la -correspondance échangée entre Campredon et Amelot[426]. La cour de Turin -s'alarmait; l'envoyé de l'Empereur, Guicciardi, s'agitait et se montrait -inquiet, car on prévoyait que, malgré tout, la république serait forcée -de demander des secours à Louis XV, seul souverain en Europe en état de -l'aider efficacement[427]. - - [426] Campredon à Amelot, Gênes, le 4 avril 1737. Correspondance - de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères. - - [427] Le même au même, le 27 juin 1737: _Ibidem_. - -Des négociations se nouèrent en effet entre Gênes et Versailles. Sorba -reçut les pleins pouvoirs pour traiter; on lui adjoignit Brignole, comme -envoyé extraordinaire, et Emmanuel Durazzo. D'Angervilliers, de son -côté, envoya à Gênes Peloux, en qualité de commissaire ordonnateur des -guerres en Corse[428]. - - [428] Le même au même, les 19 et 26 septembre 1737: - Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Il n'y a pas lieu de relater ici dans ses détails l'intervention -française dans l'île. Je me contenterai de rappeler brièvement les faits -qui sont indispensables pour suivre l'histoire de Théodore. - -Le 12 juillet 1737, Schmerling, envoyé de l'Empereur, et Amelot, -signèrent, à Versailles, une déclaration par laquelle Leurs Majestés -Impériale et Très Chrétienne se promettaient «réciproquement qu'elles ne -souffriront pas que l'île de Corse sorte de la domination génoise sous -quelque prétexte ou pour quelque cause que ce puisse être». Les deux -puissances déclaraient en outre qu'elles concerteront et prendront à cet -égard les mesures qu'elles jugeront les meilleures[429]. - - [429] Déclaration signée le 12 juillet 1737 au nom du Roi et de - l'Empereur: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du - Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et - documents_, p. 2. - -La France, d'accord avec l'Empereur, proposait donc à la république de -Gênes l'envoi en Corse de trois mille hommes de troupes françaises pour -soumettre les rebelles. Le 10 novembre 1737, une convention définitive -passée entre la France et la république, régla les conditions de cette -intervention. Si les trois mille hommes ne suffisaient pas à faire -rentrer les Corses dans l'obéissance, la cour de Versailles s'engageait -à envoyer un nouveau corps de cinq mille hommes. Les Génois devaient -payer à la France une indemnité de deux millions de livres en monnaie -courante de France[430]. - - [430] Convention entre la république de Gênes et la cour de - France, Fontainebleau, le 10 novembre 1737: Correspondance de - Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires - étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 61. - -Tandis que l'expédition se préparait, la cour de Versailles envoyait le -sieur Pignon, précédemment consul de France à Tunis, en mission spéciale -à Livourne, où se trouvaient les principaux chefs corses et où les -révoltés avaient un représentant, le prêtre Grégoire Salvini. Celui-ci -était muni d'un pouvoir donné, le 6 août 1736, sous les signatures de -Hyacinthe Paoli, général du royaume, de Louis Giafferi, de Jean-Jacques -Ambroggi, de Paul-Marie Paoli et de Jean-Thomas Giulani, ne faisant -aucune mention du roi Théodore Ier[431]. Il avait été sans doute donné à -son insu et cependant, Neuhoff, à cette époque-là, régnait encore dans -l'île. Les chefs, qui l'avaient acclamé comme un sauveur, ne se -souciaient plus de lui. Si elle avait besoin d'être démontrée davantage, -l'inconstance politique des Corses ressortirait ici d'une façon -frappante. - - [431] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 1. - -La mission confiée à Pignon avait eu pour principe une lettre écrite par -Salvini au cardinal Fleury, exposant les griefs des insulaires et -justifiant leur révolution. Louis XV avait cru devoir profiter de cette -confiance «pour inspirer des sentiments de paix et les instruire par des -voies sûres et secrètes». Pignon se mettrait donc en relations avec -Salvini pour préparer les «voies de conciliation» que la France -«préférait aux voies de rigueur». La mission de Pignon devait être -ignorée des Génois, car son véritable but était de déjouer les -négociations que les Corses entamaient à Livourne avec des puissances -étrangères. L'agent secret devait rendre visite au général Wachtendonck -dès son arrivée; seulement il était inutile de mettre le représentant de -l'Empereur au courant de toutes les démarches que lui, Pignon, ferait -auprès des Corses[432]. - - [432] Instructions pour le sieur Pignon, Fontainebleau, le 13 - novembre 1737: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du - Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et - documents_, p. 65-69. - -La flotte française destinée à transporter en Corse le corps -expéditionnaire se rassembla à Antibes. Le départ avait été fixé au 1er -janvier 1738, mais il ne put avoir lieu qu'un mois plus tard, le samedi -1er février. Le temps était beau. A trois heures de l'après-midi, _La -Flore_, frégate de trente canons, portant le comte de Pardaillan, chef -d'escadre, fit les signaux de départ et la flotte cingla vers Bastia. -_La Flore_ avait également à son bord le comte de Boissieux, général en -chef de l'expédition et son état-major[433]. - - [433] Jaussin, _op. cit._, t. I, p. 18-21. - -La flotte française doubla le Cap Corse, le 6 février à cinq heures du -matin. Elle mouilla devant Bastia, le même jour à quatre heures de -l'après-midi[434]. Le débarquement commença aussitôt. - - [434] _Idem_, _ibidem_, p. 24. - -Campredon avait demandé au ministre de défendre aux officiers, dans leur -intérêt, de se livrer aux jeux de hasard, en Corse, car «M. Mari, qui -est grand joueur, les dépouillera jusqu'au dernier sol»[435]. - - [435] Campredon à Amelot, Gênes, le 12 décembre 1737: - Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Le gouverneur génois était aussi «un grand charlatan, qui sous les -apparences d'une franchise extrêmement ouverte et dans laquelle il -affecte de ne faire entrer que du badinage et des discours de -galanterie, cache le dessein de pénétrer dans la joie la plus -licencieuse ce que pensent ceux avec qui il entre en société». Se -trouvant à Gênes à la fin de 1737, il était allé voir Campredon. Il se -répandit en protestations dévouées à l'égard des Français. Il désirait -conserver son poste aussi longtemps que ceux-ci resteraient dans l'île, -fût-ce dix ans. Il déclara vouloir vivre sur le pied d'une parfaite -intimité avec les principaux officiers. Il comptait «leur faire bonne -chère et même les loger au château auprès de lui, parce que le temps le -plus propre à traiter d'affaires était celui de la robe de chambre». Et -Campredon concluait: «Cette insinuation avait deux objets, le premier de -me sonder sur le séjour que les troupes du roi pourraient faire en -Corse, le second était d'avoir, sous prétexte de politesse, toujours M. -de Boissieux sous les yeux»[436]. Cette appréciation se trouva -justifiée. - - [436] Campredon à Amelot, Gênes, le 26 décembre 1737: - Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -En effet, des conflits ne tardèrent pas à surgir. Boissieux devait -essayer de tous les moyens d'apaisement avant de recourir aux -armes[437]. Mari ne l'entendait pas ainsi; il voulait que le général -français traitât les rebelles avec la dernière rigueur. Aussi ne -dissimulait-il pas son dépit. Il déclarait publiquement qu'il allait -prendre le commandement des troupes «pour mettre tout à feu et à sang». -Ces bruits étaient répandus dans le dessein d'empêcher les Corses de se -soumettre aux Français. Il faisait surveiller, par des sbires, les -maisons où habitaient Boissieux et les officiers généraux. Il avait -posté des corps de garde sur les routes de façon à intercepter les -correspondances destinées au général. Ceux qu'on prenait porteurs de -lettres étaient arrêtés, mis en prison et envoyés à Gênes. Le consul de -France, lui aussi, eut à subir des vexations de tout genre. Il dut -demander la protection de Boissieux[438]. - - [437] Instructions pour le comte de Boissieux: Abbé Letteron, - _Pièces et documents_, p. 73-76. - - [438] Traduction d'une lettre d'Angelo, vice-consul de France à - Bastia, le 25 février 1738: Correspondance de Gênes, vol. 101. - Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, - _Correspondance_, p. 398-400. - -Le logement des troupes que, par traité, la république devait assurer -d'une façon convenable, fut des plus défectueux. Les officiers avaient -été logés dans les «cloaques les plus infâmes». Dans ces taudis, les -Génois, avaient, par surcroît, pratiqué des «dégradations préméditées». -Chez Boissieux on avait enlevé jusqu'aux serrures, et Mari, sur sa -réclamation, dut lui en envoyer deux nouvelles pour sa chambre[439]. - - [439] Boissieux à Campredon, Bastia, le 27 février 1738: - Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives des affaires - étrangères.--Abbé letteron, _Corespondance, p. 401-402_ - -L'expédition française en Corse semblait devoir anéantir les projets de -Théodore. Les côtes étaient étroitement surveillées; toute tentative de -débarquement paraissait impossible. Du reste, depuis quelques mois, le -baron avait donné très peu signe de vie. On disait que ses affaires se -trouvaient dans le plus piteux état. Il n'osait se montrer nulle part à -cause des innombrables créanciers qu'il avait semés sur sa route. Les -négociants de Hollande, trompés dans leurs espérances et filoutés de -sommes importantes, devaient, d'après les bruits qui circulaient, en -vouloir beaucoup à leur associé[440]. On ne savait pas au juste où il -était. On avait signalé sa présence dans le Luxembourg et sur les bords -du Rhin. On prétendait aussi qu'il se tenait caché dans une auberge à -Bologne[441]. Les chefs corses ne croyaient plus à un retour du roi. -Salvini écrivit au chanoine Orticoni pour le supplier d'engager les -mécontents à accepter la médiation des Français. «Je ne vous dirai rien -de Théodore, disait-il, parce que vous savez ma façon de penser à son -sujet, si ce n'est que vous et moi n'avons pas été sa dupe»[442]. Cette -lettre du représentant des révoltés à Livourne fut envoyée à Boissieux, -qui devait la faire tenir secrètement à Orticoni[443]. - - [440] Pignon à Amelot, Livourne, 2 janvier 1738: Correspondance - de Corse, vol. 1 Archives du Ministère des affaires - étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents, p. 101-103._ - - [441] Antonio Batistella: op. cit., p. 180. - - [442] Salvini à Opticoni, Livourne, 8 février 1738. Communiquée - avec la lettre de Pignon à Amelor du 10 février: Correspondance - de Corse, vol. 1 Archives du du Ministère des Affaires - étrangères--Abbé Letteron, Pièces et documents, p. 114-117. - - [443] Il n'y avait dans cette façon d'agir rien de contraire à la - loyauté, puisque Salvini, en recommandant aux rebelles de s'en - remettre à Louis XV, entrait dans les vues du gouvernement - français. Les instructions de Boissieux étaient formelles--nous - l'avons vu--; il devait employer tous les moyens de conciliation - avant de recourir aux armes. Les Génois voulaient au contraire - que les insulaires fussent sévèrement réprimés et c'est pourquoi - Boissieux était en droit de favoriser secrètement la - correspondance des chefs, quand celle-ci avait pour but d'amener - l'apaisement. - -Le chanoine répondit par la même voie: - -«Je ferai tout mon possible, non parce que nous n'avons rien à espérer -du baron Théodore, en lequel je n'ai jamais eu confiance, ni que, depuis -plusieurs années, je ne sois persuadé que l'Espagne ne veut pas -s'occuper de nous, mais seulement en raison de la vénération que l'île a -depuis les temps les plus anciens pour le nom sacré et adoré du roi de -France»[444]. Cela n'empêchera pas les Corses de combattre les Français -à outrance. - - [444] Orticoni à Salvini, Casinca, le 19 février 1738. Lettre - jointe à celle de Pignon à Amelot du 28 février: Correspondance - de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires - étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 130-135. - -Malgré toutes les suppositions, Théodore reparut en Hollande au -commencement de 1738. Il expédia un navire en Corse avec son acolyte -Buongiorno. Celui-ci parvint à débarquer près d'Aléria. Il portait des -lettres du roi aux principaux chefs et quelques petites munitions. -Neuhoff, comme toujours, promettait de prompts et de puissants secours. -Il se donnait, disait-il, beaucoup de mal et faisait de grosses dépenses -pour la délivrance des insulaires. Il demandait, en retour, qu'on -l'aidât un peu. Il fallait imposer les peuples et lui fournir de l'huile -en échange des munitions[445]. - - [445] Pignon à Amelot, Livourne, le 20 février 1738: - Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des - archives étrangères.--Anné Letteron, _Pièces et documents_, p. - 135-136. - -Sur ces entrefaites, Pignon reçut l'ordre de quitter Livourne. Il devait -se rendre à Bastia et se mettre à la disposition de Boissieux[446]. -Amelot jugeait que la mission de son représentant en Toscane, auprès des -chefs corses, avait donné tout ce qu'on en pouvait espérer et que les -négociations se poursuivraient plus utilement dans le pays même. Pignon -arriva en Corse le 8 mars. Mais le général et l'envoyé ne purent pas -s'entendre. Boissieux accusait Pignon d'être beaucoup trop lié avec les -Génois. Celui-ci écrivait au ministre que le général se laissait tromper -par les insulaires. Il envoyait presque journellement à Amelot tous les -bruits qui circulaient, les donnant pour nouvelles certaines. Il -affirmait, contre toute vérité, que Théodore était arrivé à Aléria, -qu'il se tenait caché chez Xavier de Matra et qu'il avait beaucoup -vieilli. Il critiquait le général de ne s'être pas fait livrer le -baron[447]. - - [446] Pignon à Amelot, Bastia, les 4, 7, 13 et 14 mai 1738: - Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. - 173-176, 193-194, 201, 204. - - [447] Amelot à Pignon, Versailles, le 11 février 1738: - Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. - 118-119. - -Ce zèle excessif ennuyait singulièrement Boissieux. Ils en arrivèrent à -ne plus se voir. Le 13 mai, Pignon fut rappelé en France[448]. - - [448] Amelot à Pignon, Versailles, le 13 mai 1738: Correspondance - de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires - étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 200. - -Un nouvel agent de Théodore était débarqué dans l'île. Cet individu se -faisait appeler Mathieu Drost, mais il n'avait aucun lien de parenté -avec le baron[449]. - - [449] Le baron de Neuhoff n'avait comme parent du nom de Drost - que le grand commandeur de l'Ordre Teutonique à Cologne. - - [450] Pignon à Amelot, Bastia, le 14 mai 1738: Correspondance de - Corse. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé - Letteron, _Pièces et documents_, p. 203. - -Drost portait quelques lettres et paquets du roi. Il se rendit à -Casinca, où les chefs étaient réunis. L'émissaire de Théodore croyait -que les Corses étaient fidèlement attachés à leur souverain; il -s'aperçut vite du contraire, car il fut très mal reçu. A peine arrivé, -il n'eut qu'une idée: quitter l'île au plus tôt. Il écrivit à Boissieux, -demandant des passeports pour lui et pour ses compagnons. Le général ne -répondit pas à cette requête. Drost parvint à s'embarquer. Il arriva à -Livourne, où il se tint caché dans la maison d'un prêtre corse. - -Pour en finir avec cet aventurier, je dirai--en intervertissant un peu -l'ordre chronologique des événements--qu'au mois de juin, par -l'intermédiaire d'un certain del Negro, il avait fait demander à la -religieuse Fonseca une somme de huit à dix sequins pour envoyer une -felouque en Corse. La sœur renvoya l'émissaire sans rien lui -donner[451]. Le 10 août, Drost fut arrêté dans la maison d'un métayer du -Grand-Duc, chez qui Théodore avait logé. On saisit ses papiers, dans -lesquels on ne trouva pas grand chose d'intéressant. Mis au secret dans -la citadelle, sa détention ne prit fin que le 6 octobre. On lui rendit -ses effets et il se hâta de s'embarquer pour Naples[452]. - - [451] La sœur Fonseca à Bigani, Rome, le 14 juin 1738. - _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - - [452] Lorenzi à Amelot, Florence, les 13 septembre, 4 et 11 - octobre 1738: Correspondance de Florence, vol. 89. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -Pendant ce temps, les Génois avaient arrêté aux environs de Savone et -conduit sous escorte à Gênes un individu qu'on croyait être Théodore et -auquel la populace fit «mille avanies». C'était un malheureux fou, -bourgeois de Casalmajor, qui depuis plusieurs mois errait dans les -montagnes, vivant d'aumônes. «Ce qui a paru plaisant en cette aventure -est que le gouvernement de Gênes ait pu soupçonner le baron de Neuhoff -de la folle témérité de venir se livrer à des ennemis grièvement -offensés et qui ont mis sa tête à prix»[453]. - - -II - -Les gazettes hollandaises faisaient une grande réclame au roi Théodore. -Le _Mercure historique et politique_ se distinguait par l'ardeur qu'il -mettait à proclamer la grandeur d'âme, la générosité, l'intelligence de -Sa Majesté. Neuhoff devait, écrivait-on, vaincre facilement les -Français. Il n'avait qu'une ambition: rendre la liberté à un peuple -opprimé. Rien ne lui coûterait pour atteindre ce but, pas même le -sacrifice de sa couronne. Le journal faisait ensuite ressortir les -avantages qui résulteraient d'un trafic suivi et bien organisé avec la -Corse. L'abondance des vins, de l'huile et des grains rendait les prix -dérisoires. Cette île, si peu connue jusqu'alors, était appelée à -prendre une place importante dans le monde; elle le devrait à Dieu et à -son _Libérateur_[454]. - -L'affaire, qui avait si piteusement échoué en 1737, allait être reprise -sur de nouvelles bases. Théodore n'avait pas craint de revenir en -Hollande. Ses associés ne lui gardaient pas rancune. Au contraire, ils -étaient plus que jamais décidés à faire de la royauté du baron une vaste -opération commerciale. La campagne de presse préparait les voies. Des -prospectus alléchants furent lancés pour enrôler des colons, car il -fallait du monde pour mener à bien l'entreprise. Les négociants, Boon et -Dedieu, s'étaient adjoint un nommé Fandermil. Il avait été entendu avec -le roi que la nouvelle expédition comporterait quatre navires[455]. - - [454] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro du - mois de janvier 1738. - - [455] Les détails de la seconde expédition de Théodore nous sont - connus par des documents qui se trouvent dans les archives du - Ministère des affaires étrangères (Correspondance de Corse, vol. - 1-2). Ces pièces sont: - - 1e _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé François - Vastel, le 7 novembre 1738_; - - 2e _Rapport du Commissaire provincial des guerres La - Villeheurnois_; - - 3e _Précis de l'extrait du journal de voyage du nommé Riesenberg - (allemand de nation)_; - - 4e _Extrait des interrogatoires de dix personnes de la suite de - Théodore restées en Corse et qui ont depuis été envoyées à - Toulon._ - - Les trois premiers documents ont été publiés par M. l'abbé - Letteron, _Pièces et documents_, p. 283-286, 287-290, 334-346. - - Les documents ci-dessus relatifs à la seconde expédition de - Théodore, émanent de gens qui faisaient partie de cette expédition - à des titres différents. François Vastel était matelot à bord d'un - des navires; Riesenberg se trouvait parmi les gens au service de - Neuhoff. - - Quant aux dix personnes, dont les interrogatoires furent envoyés à - Versailles, c'étaient de pauvres diables engagés en Hollande par - les agents de Théodore et qui furent pris en Corse. Ces - interrogatoires sont précédés de cette note: «Lors de la prise que - fit M. de Sabran, commandant la frégate _La Flore_, sur la côte de - Corse, de quelques bâtiments de la suite de Théodore, il se trouva - à terre une trentaine de personnes, dont dix manquant de tout - allèrent se rendre à M. de Sabran, sur la parole qu'il leur donna - que leur vie serait en sûreté. Ces dix personnes ont été conduites - dans les prisons de Toulon où elles sont actuellement. M. le duc - de Villars a envoyé les interrogatoires qui lui ont été faits le - 23 janvier dernier (1739) par les maires-consuls». - -La présence des troupes françaises dans l'île rendait la chose plus -difficile, mais on espérait trouver un port où les navires pourraient -décharger leurs cargaisons en toute sécurité. - -Ce fut au commencement de 1738 que l'expédition s'organisa. Les quatre -navires nolisés étaient: _L'Agathe_[456], capitaine Adolphe Peresen, -portant douze gros canons et quatre petits; _Le Jacob et -Christine_[457], armé de douze canons, commandant Cornelius Roos; _Le -Kothenau_ dit _L'Africain_, vaisseau de quarante canons, capitaine -Pierre Keelmann; enfin _Le Preterod_, commandé par le capitaine -Alexandre Frentzel et portant soixante canons[458]. Ce dernier bâtiment -appartenait à la marine de guerre hollandaise. Il était destiné à -convoyer les trois autres. - -Tandis que les négociants s'occupaient à rassembler les munitions, le -seigneur Théodore se tenait soigneusement caché. Il n'aimait pas se -mettre en avant. - -A Amsterdam, on recrutait des colons. Le baron avait pour cette besogne -plusieurs agents: Jonias von Bessel, natif de Prusse, un de ses -secrétaires; le capitaine Ludik, prussien également et qui avait été en -prison pour dettes en Hollande, peut-être un ancien compagnon -d'infortune du roi; un nommé Kraam et une femme[459]. - - [456] Ce navire, on s'en souvient, faisait partie de l'expédition - de 1737. On le nommait _La Demoiselle Agathe_. - - [457] Dans le journal de Reisenberg ce navire est appelé _Le - Marie-Jacobé_, capitaine Cornélie Rose. - - [458] Vastel appelle ce navire _Le Briderose_; d'autres le - nomment _Le Breterod_. - - [459] _Rapport de La Villeheurnois._--_Déposition des gens - arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et - documents_, _loc. cit._ - -Parmi les malheureux enrôlés, il y avait un certain Jean-Godofredus -Vater, saxon, âgé de trente-huit ans, avec sa femme Marie, et son fils -Jean-Policarpe, un enfant de onze ans. Lieutenant réformé d'un régiment -impérial, il était venu à Amsterdam pour chercher un emploi. Il -rencontra le capitaine Ludik. L'agent de Théodore l'engagea, le 10 mai, -en qualité de capitaine en lui promettant cinquante _gulden_ par mois -d'appointements. Ludik lui affirma qu'aussitôt arrivé en Corse il aurait -une compagnie sur les trois mille hommes de troupes que le roi -entretenait dans l'île. Vater ne vit pas Théodore à Amsterdam; il ne -l'aperçut que lorsqu'ils furent en pleine mer. - -Johann-Gottlieb Reusse, saxon, étudiait le génie à Leyde lorsqu'il eut -la fantaisie d'aller à Amsterdam où se trouvait Kraam, son parent. -Celui-ci le présenta au baron, qui persuada au jeune homme d'aller en -Corse avec lui. Il le nomma officier et ingénieur, aux appointements -mensuels de vingt-cinq _gulden_. Avant de s'embarquer, Reusse remarqua -que Théodore recevait souvent les bourgmestres et que ceux-ci avaient -fait faire des prospectus pour attirer des gens. - -Le nommé Tobias-Fredericus Bollet, natif du Wurtemberg, âgé de vingt -ans, n'était pas venu au hasard à Amsterdam. Ayant servi comme cadet en -Allemagne, il avait entendu dire que Neuhoff levait des troupes; alléché -par les promesses que le roi répandait dans ses prospectus, il était -accouru. Il fut nommé officier aux appointements de vingt-cinq _gulden_ -par mois. Il connut également les relations de Théodore avec les -bourgmestres et déclara que les imprimés circulaient avec la permission -des autorités hollandaises. - -Un certain Gaspard Wort, de Cologne, était venu à Amsterdam dans -l'intention de s'embarquer pour les Indes. A son arrivée, le navire -était parti. Comme il errait par les rues, il rencontra une femme qui le -présenta à un seigneur dont il ignorait le nom. Ce personnage, qui -voulait voyager, admit Wort parmi ses gens en lui promettant quatorze -_gulden_ d'appointements mensuels. Wort fut embarqué à bord de l'un des -navires et il ne sut rien ni à Amsterdam, ni en route. - -Théodore avait engagé comme domestiques quatre pauvres diables -d'allemands, qui furent très surpris en arrivant en Corse d'apprendre -qu'ils avaient été recrutés comme soldats au service d'un roi voulant -reconquérir sa couronne. - -Bien d'autres malheureux furent enrôlés; la plupart se sauvèrent à -l'arrivée des navires dans l'île[460]. - - [460] _Déposition des gens arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._ - -Ces gens disaient que la valeur des cargaisons était estimée, par les -capitaines, à quatre millions. Cette évaluation est très exagérée. Les -traitants hollandais avaient été trompés une première fois par le baron. -En préparant une seconde expédition, ils voulurent avoir un mandataire -de confiance pour sauvegarder leurs intérêts. Ils choisirent le -capitaine Keelmann, commandant de _L'Africain_, homme énergique, qui -était lui-même engagé dans l'entreprise pour un quart, soit cent mille -florins. Les marchandises embarquées représentaient donc une somme de -quatre cent mille florins. Les négociants comptaient retirer, en -échange, pour huit cent mille florins de denrées[461]. L'opération était -alléchante. - - [461] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -L'apothicaire Jaussin a donné le détail des cargaisons d'après une liste -que Théodore fit répandre en Corse. Une copie de cet inventaire figure -aux archives d'État de Gênes[462]. - - [462] _Cargaison des vaisseaux de Théodore, suivant la liste - qu'il en avait répandue_: - - Douze pièces de canon de vingt-quatre livres de balles, trois mille - six cents boulets; - Trois grandes couleuvrines de dix-huit livres de balles, sept cents - boulets; - Douze pièces de canon de douze livres de balles, quatre cents boulets; - Six mille fusils, dont deux mille avec baïonnettes; - Mille grands mousquets et trois cent quatre-vingts mousquetons; - Deux mille paires de pistolets; - Quatre-vingt mille livres de poudre à canon; - Cent mille livres de poudre fine; - Deux cent mille livres de plomb; - Quatre cent mille pierres à fusil; - Cinquante mille livres de fer; - Deux mille pics et autres outils; - Quatre cents tonneaux avec des cercles de fer; - Quatre mille livres de plomb en saumon; - Cinquante caisses de tambour; une timbale; vingt-quatre trompettes; - habits pour deux cents gardes; - Six mille paires de souliers et de bas; du cuir pour la valeur de - trois mille florins; de la toile pour mille paillasses et mille - tentes; - Bandoulières, fourniments, ceinturons, gibecières au nombre de deux - mille; trois cents fusils pour les officiers, trois cents couteaux - de chasse; Cinquante drapeaux et étendards; - Six grandes seringues de cuivre, quatre cuves d'étain; - Deux mille grenades chargées, sept cents bombes de bois chargées; - Quatre-vingts tant coffres, malles que caisses, contenant - l'équipage du roi dont la maison est composée de cinquante - officiers; - Un secrétaire, un commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens, - deux valets de chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre - chasseurs et six valets de pied. - - Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 265-266.--Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - -On sait combien le baron était porté à l'exagération; il convient donc -de faire des réserves sur cette nomenclature. Elle n'est cependant pas -invraisemblable. Amsterdam était alors le principal centre de commerce -pour les munitions de guerre. La cargaison des navires avait dû être -composée, en majeure partie, avec les chargements de _L'Agathe_ et du -_Yong-Rombout_ formant l'expédition avortée de l'année précédente. A -côté de canons de plusieurs calibres, de couleuvrines, de fusils, de -mousquets, de boulets, de grenades, de balles et de poudre, on voit -figurer des tonneaux pour rapporter en Hollande l'huile de Corse; puis, -comme en 1737, des seringues destinées à arroser d'eau-forte les Génois. -Théodore n'avait pas renoncé à user, pour combattre ses ennemis, de la -stratégie à l'acide nitrique qu'il avait inventée. On n'avait pas oublié -les habits pour les gardes du corps, les fourniments assortis, les -drapeaux et les étendards de Sa Majesté. Il y avait encore cinquante -tambours, une timbale et vingt-quatre trompettes. Six mille paires de -souliers et de bas, de la toile à paillasses et à tentes, des outils -divers complétaient le chargement. Le roi avait eu soin de porter sur la -liste ses bagages personnels composés de quatre-vingts coffres, malles -ou caisses et d'indiquer les gens à son service: «un secrétaire, un -commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens, deux valets de -chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre chasseurs et six valets -de pied». - -Vers le milieu du mois de mai, les navires étaient prêts à mettre à la -voile. Le 20, _Le Preterod_ partit d'Amsterdam, accompagné par _Le Jacob -et Christine_. Les deux bâtiments allèrent mouiller au Texel[463]. -Théodore et un de ses neveux, Neuhoff, prirent passage à bord du -_Preterod_. Sur ce bateau, se trouvait François Vastel, matelot, qui -aurait été embarqué «forcément» au mois de mars 1738[464]. _L'Agathe_ -quitta Amsterdam le 23 mai et se rendit également au Texel. Le 1er juin, -les deux navires marchands et le vaisseau de guerre appareillèrent, -allant directement à Malaga. Pendant ce temps, _L'Africain_ complétait -son chargement; il devait rejoindre les autres à Cagliari, en Sardaigne. - - [463] Petite île située à vingt milles d'Amsterdam. - - [464] _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé - François Vastel_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et - documents_, p. 283-286. - -Les bâtiments jetèrent l'ancre devant Malaga après vingt jours de -traversée[465]. Le consul de Hollande eut deux conférences avec le -second capitaine du _Preterod_. La flotille se dirigea ensuite vers -Alicante. Dans cette ville, Frentzel et son lieutenant firent de -fréquentes visites à leur consul, qui, de son côté, vint plusieurs fois -à bord. Il dîna avec les officiers et avec le roi, «qui se retirait en -son particulier à la fin des repas»[466]. - - [465] François Vastel, dans sa déclaration, n'indique pas les - mêmes dates que celles qui sont portées dans le rapport de La - Villeheurnois et dans le journal de Riesenberg. D'après lui, _Le - Preterod_ ne serait arrivé à Malaga que le 5 ou le 6 juillet à - une heure et demie de l'après-midi. - - [466] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._ - -Théodore avait promis de verser une somme aux capitaines soit à Malaga, -soit à Alicante. Dans aucun de ces deux ports, il ne put faire honneur -à ses engagements. Les commandants ne voulurent pas aller plus loin, -mais le baron qui, à défaut d'argent, n'était jamais à court -d'arguments, déclara qu'aussitôt arrivé dans son royaume il fournirait, -contre les munitions, des denrées de première qualité en grande -abondance. Les officiers hollandais furent convaincus, et l'espérance au -cœur, ils décidèrent de se rendre en Corse[467]. - - [467] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738: - Correspondance de Naples, Vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Pendant la traversée, Théodore causait volontiers avec Vastel. Il lui -donna deux ducats et lui promit de le nommer colonel ou commandant d'un -navire, s'il consentait à le suivre. Il apaisa une querelle que ce marin -eut avec un officier pour une question religieuse: Vastel était -catholique romain et il avait formellement refusé d'assister au prêche -protestant. Neuhoff obtint que son protégé fût exempté de l'office -luthérien[468]. - - [468] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._ - -Après avoir renouvelé leur provision d'eau en Espagne, les navires -allèrent à Alger. Le _Le Preterod_ entra seul dans le port, tandis que -_L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_ louvoyaient au large. Dès que le -_Preterod_ eut jeté l'ancre, le consul hollandais se rendit à bord dans -une embarcation battant pavillon des États Généraux et conduite par -vingt maures et un esclave français. Le capitaine reçut le consul à -l'échelle du navire et l'introduisit immédiatement dans sa cabine où se -trouvait le baron. Les trois personnages eurent une conférence qui dura -trois heures. Le consul revint, y dîna quatre fois et resta deux jours -entiers à causer avec Théodore[469]. - - [469] _Déclaration de François Vastel._--_Rapport du Commissaire - provincial des guerres La Villeheurnois_: _loc. cit._ - - La Villeheurnois donne, d'après les témoignages recueillis, la - cause de la présence si fréquente du consul hollandais à bord du - _Preterod_: «Deux tailleurs, embarqués alors sur ce bâtiment, ont - rapporté que le capitaine de Frentzel avait ordre d'y aller (à - Alger) pour conclure un traité de paix entre les États Généraux, - le roi d'Alger et le bey de Tunis». Il ajoutait «que le roi - d'Alger est venu plusieurs fois à bord du _Preterod_». - -Après un séjour de deux semaines, _Le Preterod_ quitta Alger et -rejoignit les deux navires restés en rade[470]. La flotille arriva le 14 -août à Cagliari[471]. Deux jours plus tard, _L'Africain_, parti -d'Amsterdam après les autres bâtiments, jeta l'ancre également dans le -port sarde. - - [470] D'après Vastel, les navires seraient restés à Alger de - vingt-et-un à vingt-deux jours; selon La Villeheurnois quatorze - jours seulement. - - [471] Cette date du 14 août est indiquée dans le _Rapport_ de La - Villeheurnois ainsi que dans le _Journal de Riesenberg_. Vastel, - dans sa déclaration, donne le 18 septembre, comme date d'arrivée - à Cagliari. D'ailleurs la date du 14 août est confirmée, par les - lettres de Mongiardino, consul de Gênes à Cagliari, à Mari (17 et - 20 août 1738), par une de Paget, consul de France, écrite à - Boissieux (20 août 1738), enfin par une relation du marquis de - Rivarola, vice-roi de Sardaigne, envoyée également à Boissieux - (21 août 1738): Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 238-249. - -L'arrivée de ces vaisseaux éveilla les soupçons des consuls français et -génois. Ce dernier, Mongiardino, écrivit à Mari le 17 août. Il envoya -son rapport par un courrier spécial, qui partit un dimanche, à la pointe -du jour. Il avait conservé un duplicata de sa lettre et se disposait, -trois jours plus tard, à expédier cette copie lorsqu'il apprit bien des -choses qui lui permirent de compléter ses renseignements. Il savait que -le baron de Neuhoff se trouvait à bord d'un des bâtiments et l'opinion -générale était que l'aventurier préparait une nouvelle descente en -Corse. Mongiardino eut plusieurs conférences avec Paget, le consul de -France. Celui-ci écrivit le 20 août à Boissieux, pour lui signaler la -présence de Théodore dans les eaux sardes. Le vice-roi de Sardaigne, le -marquis de Rivarola, envoya également le 21 août une relation à -Boissieux sur l'arrivée de la flotille hollandaise[472]. - - [472] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 233-249.--_Ribellione de' - Corsi_, filza 12/3010. Archives d'État de Gênes, archives - secrètes. - -Le 19 août, _L'Agathe_ et _Le Jacob et Christine_ appareillèrent. _Le -Preterod_ et _L'Africain_ demeurèrent à Cagliari pour «ne pas faire -semblant d'être du convoi»[473]. Les deux premiers bâtiments restèrent -en vue pendant toute la journée du 20. Dans la nuit du 20 au 21, _Le -Preterod_ et _L'Africain_ les rejoignirent[474]. - - [473] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ - - [474] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 249. - -Théodore et sa suite quittèrent le vaisseau de guerre et se rendirent à -bord de _L'Africain_. Selon les uns, le capitaine Frentzel aurait -déclaré que les ordres qu'il avait l'empêchaient d'aller plus loin. -D'après Vastel, le baron changea de navire à cause d'une épidémie. -Toujours est-il que _Le Preterod_ se rendit à Port-Mahon. Arrivé là, -François Vastel s'enfuit, pendant la nuit, à deux heures. Il gagna à la -nage une tartane française des Martigues. _Le Saint-Antoine_, patron -Alexandre Boyer, qui conduisit le déserteur à Alicante où, le 6 novembre -1738, il fit sa déclaration devant le consul de France[475]. - - [475] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._ - -Neuhoff ne désirait pas beaucoup revoir ses sujets. A peine fut-il sur -_L'Africain_ qu'il donna l'ordre au capitaine Keelmann de faire route -directement sur Naples. Le commandant s'y refusa. Ses instructions -l'obligeaient à se rendre en Corse. Bon gré, mal gré, on irait. Le roi -dut se résigner à rentrer dans son royaume[476]. - - [476] _Journal du capitaine Keelmann, hollandais, commandant le - vaisseau_ L'Africain _de quarante canons_: Correspondance de - Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Les trois bâtiments, composant désormais la flotte du roi, parurent en -vue de la Corse, le 14 septembre[477]. - - [477] Le 14, suivant Riesenberg; le 15, d'après les gens - interrogés par La Villeheurnois. - -Comme _L'Africain_ approchait des côtes, un oiseau se mit à voleter -autour du mât. Soudain, il tomba inanimé aux pieds de Théodore. Au même -moment, le navire donna contre un écueil. On crut qu'il allait sombrer, -mais il reprit bientôt sa route. Le roi avait relevé la bête au plumage -coloré; il la prit dans ses mains et la montra à ses officiers. L'oiseau -revint à la vie et prit bientôt son vol vers l'île. Les compagnons du -baron virent dans ce fait un signe de mauvais augure. Riesenberg, qui -était un esprit fort, se moqua de ces gens superstitieux[478]. - - [478] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ - -Les navires jetèrent l'ancre devant un port que Riesenberg et les gens -interrogés appelèrent Rose ou Rossi et qui était Sorraco, près de -Porto-Vecchio[479]. - - [479] _Journal de Riesenberg._--_Rapport de La Villeheurnois_: - _loc. cit._--_Vera relazione dello sbarco felice del re Teodore - nel porto di Sorracho del suo regno di Corsica._ Abbé Letteron: - _Correspondance_, p. 419-422. - - Tous les documents indiquent Sorraco comme l'endroit où mouilla le - navire de Théodore. Cependant, celui-ci date une lettre citée plus - loin de _la plage d'Aléria_. Il donnait sans doute ce nom à une - grande partie de la côte orientale, sur laquelle était situé ce - port. - -Le premier soin de Neuhoff fut d'écrire à Matra: «Grâces à Dieu, mon -cher marquis, en dépit de toutes les persécutions et trahisons que j'ai -essuyées, me voici de retour sain et sauf. Venez me voir avec tous vos -fidèles amis, je vous attends et vous recevrai à bras ouverts». Il lui -demandait des chevaux pour lui et pour sa suite et deux cents bêtes de -somme pour les bagages. Les autres navires, séparés par la tempête, -arriveraient bientôt. «Je salue, disait-il, de tout mon cœur, madame la -marquise et j'embrasse mon filleul». Et, dans un post-scriptum plus long -que la lettre elle-même, il réclamait des gens armés ou non. Sa Majesté -n'oubliait pas son petit commerce. «Je donnerai gratis des armes, de la -poudre, du plomb et des frondes, mais le cuir, le fer, les étoffes, la -toile et autres marchandises, chacun pourra les acheter ou donner en -échange d'autres choses produites par le pays.» Puis il recommandait -qu'on levât des impôts en vin, grains et bestiaux. Surtout il fallait se -hâter[480]. - - [480] Cette lettre fut interceptée et remise à Boissieux le 14 - septembre 1738. Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 260-262. - -Il écrivit également au révérend Napoleoni, curé de Zonza et de -Porto-Vecchio, dont les paroissiens persistaient à prendre le parti des -Génois. Le roi exhortait le pasteur à faire rentrer ses ouailles dans le -devoir. Il promettait à ces égarés un généreux pardon et la paye qu'ils -recevaient de l'ennemi. Mais il voulait des otages; ceux-ci seraient -traités avec générosité. Si les habitants s'obstinaient dans leur -rebellion, ils seraient punis sévèrement. Avant de les châtier comme ils -le méritaient, il attendrait la réponse du curé, dont il saurait -reconnaître les services[481]. - - [481] Théodore au Rév. Napoleoni, curé de Zonza et de - Porto-Vecchio, de la plage d'Aleria le 14 septembre 1738. Copie - d'une lettre interceptée: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. Jaussin donne également la traduction de cette - lettre, mais il l'indique datée du 15 septembre au lieu du 14: - _op. cit._, t. I, p. 267-269. - -Cependant, à l'arrivée des navires, quelques Corses dévoués à Théodore -se présentèrent sur le rivage en agitant des drapeaux blancs. Pour -manifester leur joie, ils tirèrent des salves et crièrent «Vive le roi!» -Une chaloupe les amena à bord. Le roi leur donna audience et les -congédia après leur avoir distribué des fusils et des cocardes. A la -nuit, deux barques siciliennes rejoignirent _L'Africain_ et le saluèrent -de plusieurs coups de canon. Les jours suivants, d'autres barques de -même nation accostèrent les navires[482]. - - [482] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La - Villeheurnois_: _loc. cit._--Les gens interrogés par La - Villeheurnois ne croyaient pas que «les petits bâtiments - siciliens aient été forcés à servir Théodore.» - -Quand il fallait agir, le baron tremblait. Il avait peur de tout le -monde, des Français, des Génois, des équipages hollandais, des Corses. -Il n'avait aucune envie de batailler dans les montagnes; rendre la -liberté à son peuple était le dernier de ses soucis. Dans l'entreprise -commerciale, il avait apporté, comme part, le mensonge, les promesses -trompeuses qui sentent l'escroquerie. Il avait acheté à crédit des -marchandises qu'il voulait sans doute vendre en quelque endroit pour -s'en faire de l'argent; mais pas dans l'île, car ses sujets étaient -pauvres. Seulement, les traitants d'Amsterdam avaient commandité un -monarque; ils spéculaient sur sa couronne et ils voulaient que leur -associé fît acte de souverain. Il ne pouvait leur servir qu'en tant que -Majesté. Théodore fut obligé de jouer le roi malgré lui. Les lettres -qu'il écrivit, les petites distributions qu'il fit, les airs de grandeur -qu'il se donna, tout cela constituait son rôle dans la comédie. Il s'en -acquittait, d'ailleurs, avec assez de naturel pour faire croire à la -réalité. Mais, quand il fallut en venir à la scène capitale, au -débarquement, il ne savait plus un mot. Keelmann ne l'entendait pas -ainsi. Il eut avec le baron une altercation violente. La dispute -s'étendit entre les matelots et les gens de Théodore. De part et -d'autre, on dégaîna et le malheureux dut promettre de descendre à terre, -car il n'était pas le plus fort[483]. - - [483] _Journal du capitaine Keelmann_: _loc. cit._ - -Le 18 septembre, à huit heures du matin, les officiers vinrent sur le -rivage pour préparer la réception du souverain. A trois heures de -l'après-midi, le roi débarqua à son tour au milieu des salves de -mousqueterie. Les Corses, accourus en grand nombre, l'acclamèrent et lui -rendirent hommage. Les notables s'entretinrent avec lui et le -complimentèrent. Après les réceptions, une exécution capitale eut lieu. -Le capitaine Wickmannshausen, arrêté pendant la traversée sur -_L'Africain_, était accusé d'avoir voulu attenter à la vie de Théodore -en mettant le feu à bord. Cet individu, qui se donnait le titre de -baron, avait été simplement cafetier en Westphalie. Il avait essayé de -tuer Neuhoff une première fois à Amsterdam; n'ayant pu y réussir, il -avait attendu d'être en mer pour mettre son projet à exécution. -Convaincu de tentative criminelle, Wickmannshausen fut condamné à mort. -Amené sur le rivage et attaché à un pin, il fut fusillé. Devant le -cadavre, Théodore s'adressant aux insulaires: «Vous voyez, dit-il, comme -je punis mes propres officiers; que ne ferais-je pas à votre égard, si -vous vous avisiez de me manquer de fidélité!»[484]. - - [484] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La - Villeheurnois_: _loc. cit._--Bonfiglio Guelfucci: _op. cit._, p. - 79. Le Père Guelfucci dit que l'officier hollandais, en voulant - tuer le baron de Neuhoff, avait été séduit par la prime de deux - mille genuines offerte par la république de Gênes pour la tête de - l'aventurier. - -Varnhagen, l'apologiste de Neuhoff, raconte à ce sujet une légende. -Théodore aurait été averti des intentions coupables de son officier par -sainte Julie, patronne de la Corse, qui lui était apparue. Il aurait -ainsi pu déjouer cet infernal dessein. L'historien allemand ajoute: -«Après ce miracle évident, il fallait s'attendre à voir toutes les -puissances le reconnaître comme roi.»[485]. - - [485] Varnhagen, _op. cit._, p. 55. - -_Le Mercure historique et politique de Hollande_, toujours dévoué à -Neuhoff, dit, pour excuser cette exécution sommaire, que l'officier -avait été condamné à être brûlé, mais «il fut seulement empalé»[486]. - - [486] Numéro de novembre 1738.--Abbé Letteron: _Correspondance_, - p. 414-422. - -Le soir même, Théodore rentra à bord, car il n'avait aucune envie de -passer la nuit au milieu de ses fidèles sujets. Le lendemain, le -généralissime Ornano, suivi de deux prêtres et de ses partisans, vint -sur le rivage. Il y eut une nouvelle distribution de fusils et de -pistolets. Deux ou trois mille insulaires se trouvèrent réunis et -formèrent une sorte de camp. Un détachement fut envoyé sur Porto-Vecchio -et on apprit que ces braves avaient réussi à couper la conduite d'eau de -la ville et qu'ils avaient mis en fuite quelques Génois[487]. - - [487] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ - -On avait commencé à débarquer les munitions; mais les Corses -n'apportaient aucune denrée en échange, suivant les promesses de -Théodore. Keelmann se méfia; il assembla les officiers, on tint conseil -et il fut décidé que le débarquement cesserait et qu'on irait à -Naples[488]. Il n'y avait rien à faire avec ce roi. - - [488] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Le 23 septembre, les navires mirent à la voile, en compagnie des quatre -barques siciliennes. Les matelots crurent qu'on allait mouiller devant -Porto-Vecchio. Quand ils virent que la flotille dépassait la ville, et -que le vent les poussait vers la Sardaigne, ils ne surent que penser. -Les bâtiments louvoyèrent entre les deux îles et furent bientôt en vue -de Bonifacio. - -Riesenberg avait quitté _L'Africain_ et s'était embarqué, par ordre, -sur un pinque nommé _Jesus-Maria-Joseph, l'anime del purgatorio_, et -dont le patron était Roch Malato[489]. Théodore avait frété cette barque -à Sorraco, le 22 septembre, au prix de quatre-vingt-cinq sequins -payables d'avance[490]. - - [489] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ - - [490] _Accord fait entre Théodore et un des patrons du bâtiment - pris par M. de Sabran._ Jaussin: _op. cit._, t. II, p. 267-268. - -Le neveu de Théodore, Frédéric de Neuhoff, qui se donnait le titre de -colonel, monta, avec quelques officiers, sur le pinque et les quatre -barques siciliennes. Le 24, les pilotes reçurent l'ordre de se rendre à -bord de _L'Africain_. Ils en ramenèrent deux tailleurs, la femme de l'un -d'eux, un chasseur et la blanchisseuse du roi. Ils apportèrent également -quelques provisions. Théodore ordonna aux gens, qui se trouvaient sur le -pinque et les quatre barques, d'atterrir à un village de la côte, où il -viendrait les rejoindre avant peu. Dans la journée, les trois navires -disparurent vers la haute mer. Sur le soir, les embarcations jetèrent -l'ancre près d'Ajaccio. Là, le colonel de Neuhoff reçut, des mains d'un -nommé Runsweig, une lettre de Bessel, secrétaire de Sa Majesté, -enjoignant aux officiers de débarquer le lendemain et de rejoindre le -général Ornano. Au reçu de cet ordre, Frédéric entra dans une violente -colère, disant qu'il ne pouvait rien faire, n'ayant ni vivres ni argent. -Dès le 25, en effet, les provisions manquèrent, et sur les barques, les -hommes se mendiaient réciproquement du pain. Des rumeurs s'élevèrent, et -le bruit se répandit que le roi avait fait voile pour Livourne. Dans la -soirée du 26, six barques génoises parurent à l'horizon. Les gens de -Théodore furent très effrayés. Le colonel donna l'ordre de gagner -immédiatement la terre. Un des capitaines, qui était corse, et les -matelots furent d'un avis contraire, car, disaient-ils, les Génois -n'oseraient pas attaquer les barques que protégeait le pavillon -espagnol. Frédéric fit, néanmoins, débarquer tout le monde. Riesenberg -commente dans son journal ces événements avec sarcasme et constate que -le corps d'armée du roi se composait de «dix-huit officiers en pied, -sept subalternes, trois trompettes, trois tailleurs et un -lapidaire»[491]. - - [491] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ - -Le capitaine, persistant à affirmer qu'on ne courait aucun danger, le -colonel et sa petite troupe se rembarquèrent le lendemain. - -Le 28, ils mirent à la voile vers la haute mer. Trois vaisseaux -apparurent à l'horizon. Croyant que ces navires étaient ceux de -Théodore, ils se dirigèrent de leur côté, mais sans pouvoir les -atteindre, à cause du vent contraire. Le jour suivant, on se remit à la -recherche des bâtiments; ils avaient disparu. Une tempête s'éleva. Les -barques, en danger, durent regagner la côte. Le 30, une pluie -torrentielle inonda ces malheureux, que la faim commençait à torturer. -Ils se plaignirent amèrement, laissant leurs rancunes s'échapper en -bruyantes récriminations. Le baron les avait indignement trompés et -s'ils l'avaient cru capable de les abandonner aussi lâchement, dépourvus -de tout, ils ne l'auraient certes pas suivi. Les vivres manquant de plus -en plus, les marins refusèrent la nourriture aux officiers. Ceux-ci ne -purent obtenir de quoi manger qu'à force de supplications. - -Enfin, le 3 octobre, vers le soir, les felouques jetèrent l'ancre devant -Sagone. Le surlendemain, cinq galères génoises furent en vue. La -présence des partisans du roi à bord des barques était compromettante, -aussi les matelots leur conseillèrent-ils de se réfugier à terre, dans -le village de Vico à cinq milles de la côte. Le _corps d'armée_ de -Théodore se prépara au débarquement. Riesenberg endossa son uniforme, -prit son fusil et se mit en marche avec ses compagnons sous la conduite -du colonel Frédéric[492]. - - [492] _Ibidem._ - -Le chemin fut long. Tandis qu'ils marchaient, des paysans armés les -entourèrent, leur demandant d'où ils venaient. Ils répondirent qu'ils -appartenaient au roi Théodore; les Corses les laissèrent passer. A Vico, -ils allèrent frapper à la porte d'un prêtre et lui demandèrent aide et -assistance. Pour appuyer leur requête, ils exhibèrent les brevets signés -par le baron. Mais ces pauvres gens tombaient mal; l'ecclésiastique -était du parti génois: il refusa de les recevoir. Le mépris que l'abbé -affichait pour la signature du souverain irrita les paysans; ils -voulurent le corriger. Frédéric et ses compagnons s'interposèrent et -s'en vinrent chercher un asile dans le couvent des Franciscains. Là, les -hommes de Théodore couchèrent un peu partout, jusqu'au pied des autels. - -Le lendemain, de nombreux habitants, le fusil sur l'épaule, un pistolet -et un grand coutelas à la ceinture, envahirent le monastère. Ils -demandèrent si le roi allait bientôt venir et s'il apporterait «des -armes pour eux, leurs femmes et leurs enfants». Les jeunes moines -déclarèrent que, dès l'arrivée du souverain, ils se lèveraient contre -les Génois. Les malheureux abandonnés durent être bien embarrassés pour -répondre. - -Le prieur, homme prudent et peut-être aussi partisan secret des Génois, -ne voulut pas héberger plus longtemps l'armée du roi Théodore. Le 7 -octobre, il signifia aux officiers d'avoir à chercher un autre abri. Sur -ces entrefaites, un frère apporta une nouvelle: le chanoine Ilario de -Quango[493], proche parent d'Ornano, venait d'arriver avec quelques -paysans pour conduire les gens de Neuhoff auprès du général. Frédéric -envoya un officier complimenter le chanoine. Celui-ci se présenta dans -la matinée du 11. Il promit des vivres «et tout le nécessaire», si le -colonel et ses compagnons consentaient à le suivre. Quelques-uns, -instruits par la dure expérience, se méfièrent. Ils auraient préféré -demeurer à Vico. Mais la majorité étant d'un avis contraire, la troupe -se mit en marche et arriva à Murcia[494]. Les habitants reçurent à -merveille les voyageurs et leur offrirent les mets qu'il estimaient être -les meilleurs: des petits pains avec des écuelles d'huile. Le curé, un -brave homme, vint après souper s'entretenir avec eux; il leur proposa sa -maison pour y passer la nuit, ce qu'ils acceptèrent avec empressement. -Le prêtre leur déclara sans détour qu'ils auraient mieux fait de rester -à Vico, que le chanoine Ilario était un fourbe, aux promesses duquel il -ne fallait pas se fier, et que le village où il les conduisait était le -repaire «des fripons et des filous». Ce discours ébranla un peu les gens -du roi. Mais ils conservaient encore des illusions; au jour levant, ils -se mirent en route avec Ilario. Pour atteindre Guagno ils durent -franchir les montagnes «les plus affreuses». A l'arrivée, le chanoine -leur fit distribuer des petits pains et un peu de fromage; puis il les -envoya loger chez les paysans. - - [493] Guagno, sans doute. - - [494] Murzo, très certainement. - -La prédiction du bon curé se réalisa: la misère commença pour l'armée, -errant à la recherche de son chef. Pendant quatre jours, les malheureux -ne reçurent pas un morceau de pain. Ils durent se contenter de -châtaignes et d'eau. Riesenberg, dont la santé s'altérait à ce régime, -vendit son fusil au prix de six écus pour avoir de quoi manger; ses -camarades en firent autant. - -On était au 22 octobre; l'automne venait. Cette saison, âpre dans les -montagnes, laissait entrevoir des souffrances plus dures encore. -Riesenberg et Vater, auxquels s'étaient joints Boller et un autre -officier, formèrent le projet de retourner à Vico, d'écrire au consul de -France à Ajaccio, pour lui demander un sauf-conduit et se mettre sous sa -protection. Lorsque Frédéric apprit ce complot, il entra dans une -violente colère et menaça ceux qui voulaient s'en aller. Rien n'y fit. -Les récalcitrants se réfugièrent chez un habitant, auquel Riesenberg -donne le titre de comte et qui les protégea contre les fureurs du -colonel. Le 1er novembre, au nombre de cinq, ils se mirent en route, -accompagnés par le comte et par son fils, qui, paraît-il, exposèrent -leur vie pour eux. Ils arrivèrent le lendemain à Vico, mais, comme -leurs sauveurs étaient retournés chez eux, ils furent en butte à la -risée et aux mauvais traitements des habitants. Un prêtre, ému de pitié, -les recueillit. Le 4, ils apprirent que leurs deux «anges gardiens» -étaient arrivés sains et saufs chez eux et «que pour se venger du -chanoine Ilario, ils lui avaient tué deux ânes devant sa porte»[495]. - - [495] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ - -Boissieux, ayant appris les mouvements de Neuhoff sur les côtes de -Corse, lança, le 31 octobre, une proclamation aux communes, prescrivant -de «courre sus à Théodore et à ceux de sa suite». Le général en chef -ordonnait de les prendre et de les livrer; il déclarait rebelles tous -ceux qui leur donneraient asile ou auraient commerce avec eux, «soit -personnellement, soit par écrit.» Ceux qui enfreindraient ces ordres -seraient punis avec la dernière rigueur et leurs maisons rasées[496]. -Riesenberg et ses camarades furent très émus. Le prêtre, qui les -hébergeait et qui était chargé de porter cet édit à la connaissance des -habitants, consentit à retarder la publication jusqu'au moment où ils -recevraient la réponse du consul de France; elle arriva le 7 novembre. -Les gens de Théodore auraient la vie sauve à condition qu'ils vinssent -se livrer sans retard. M. de Sabran, chevalier de Malte, commandant la -frégate _La Flore_ en rade d'Ajaccio, confirma cette promesse. - - [496] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 286-288. Cette proclamation, - datée de Bastia le 31 octobre 1738, arriva le 5 novembre dans - l'intérieur de l'île. - -Ils arrivèrent le 14 novembre. Conduits au corps de garde, on les -désarma. Le 15, ils furent transférés à bord de _La Flore_, où M. de -Sabran les reçut avec bienveillance. Après leur avoir fait servir un -repas,--chose à laquelle ces malheureux n'étaient plus habitués,--il les -interrogea devant le consul. Au nom du roi de France, il leur promit une -entière liberté et leur déclara qu'ils seraient conduits à Bastia, où M. -de Boissieux leur fournirait les moyens de gagner le continent. Partis -le 18, ils arrivèrent le 25 après une traversée si mauvaise qu'ils -manquèrent périr. Ils furent accueillis avec «politesse» par le -commissaire de guerre. Le 26, ils comparurent devant Boissieux. Celui-ci -leur fit distribuer des vivres et quelques secours en argent. Ces -pauvres gens étaient tellement reconnaissants de la façon dont le -général français les traitait qu'ils lui proposèrent de s'enrôler parmi -ses troupes pour faire le coup de feu contre les rebelles. Boissieux ne -crut pas devoir accepter leur offre. Ils furent transférés à Toulon, où -on leur remit encore quelque argent[497]. - - [497] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ Ce journal s'arrête à - la date du 21 janvier 1739. - -Arrivés sur le continent, ces hommes regagnèrent leurs foyers, plus -pauvres et plus désabusés. Un jeune garçon de seize ans, nommé Kel -Morene, embarqué à Amsterdam sur _L'Africain_, avait pris passage à -Sorraco sur l'une des barques siciliennes. Tombé malade, il n'avait pas -pu, comme les autres, se réfugier à terre. Il fut pris par la frégate du -roi et fit une déposition qui confirma en partie le journal de -Riesenberg. Mais le pauvre enfant, trop faible pour résister aux -privations et à la maladie, mourut le 15 octobre 1738[498]. - - [498] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 283-286. - -Pendant ce temps-là, le baron arrivait tranquillement à Naples sans -s'inquiéter des malheureux qu'il s'était engagé à soutenir, ni sans se -soucier des misères qu'il laissait derrière lui. - - -III - -Le 7 octobre, _L'Africain_ mouilla devant Procida[499]. Le bruit courut -aussitôt qu'un personnage, qui ne désirait pas être connu, se trouvait à -bord. Il avait à sa suite une douzaine de domestiques en habits verts. -Sa table comportait sept à huit couverts. On ne laissait approcher qui -que ce fût de sa cabine[500]. - - [499] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._ - - [500] Puisieux à Amelot, Naples, le 21 octobre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -La rumeur publique disait que cet individu, aux allures de conspirateur, -ne pouvait être que le roi de Corse. Elle ne se trompait pas. On -commençait à le connaître dans le monde. - -Cependant, l'arrivée de Théodore n'était pas un mystère pour tout le -monde. Dès le lendemain, il eut une longue conférence avec le consul de -Hollande, Joseph Valembergh. Celui-ci ordonna à Keelmann de se rendre à -Baïa, où Neuhoff devait lui payer la cargaison. L'entrée ayant été -refusée au navire, le capitaine se dirigea sur Naples, où il trouva les -capitaines Peresen et Roos. _L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_ -avaient, en effet, rejoint _L'Africain_ à Naples. - -Le consul avait chaque jour d'interminables entretiens avec le baron. -Keelmann exigeait le règlement des marchandises, mais le roi remettait -sans cesse au jour suivant. Le 21 octobre, vers le soir, les sieurs -Chartes et Rivarola, agents des Corses, vinrent à bord de _L'Africain_ -et dirent au capitaine que, par ordre du marquis de Montalègre, Neuhoff -devait débarquer pendant la nuit. Keelmann laissa partir Théodore sous -la promesse que le lendemain il toucherait son argent. Le 23, Valembergh -ordonna au capitaine de mettre son chargement à terre et de partir -aussitôt après. Keelmann ne l'entendait pas ainsi. Il répondit qu'il -n'avait déjà que trop livré de marchandises en Corse et exprima sa -surprise de voir le consul prendre plutôt les intérêts de Théodore que -celui des négociants hollandais. Deux jours après, le consul revint à -bord. Il venait, disait-il, chercher Keelmann pour le conduire chez le -baron. Le capitaine, espérant enfin toucher son argent, descendit à -terre. Sur la place du château, tout près de l'église Saint-Jacques, il -se trouva tout à coup entouré par quinze sbires qui l'arrêtèrent et le -conduisirent en prison. On le plaça dans le cachot réservé aux -criminels. A peine y était-il, qu'on lui proposa sa liberté s'il -consentait à retourner en Corse. Le capitaine refusa énergiquement. Vers -le soir, Valembergh, accompagné par le vice-consul et par un secrétaire -de Théodore, vint trouver Keelmann et lui déclara que, s'il persistait -dans son refus, on le mettrait aux fers. Il répondit qu'il était prêt à -souffrir tout plutôt que de trahir ses associés. Neuhoff n'avait nulle -envie de retourner en Corse, il voulait seulement se faire remettre les -marchandises pour les vendre. - -Valembergh exerça sur le commandant la pression la plus éhontée; chaque -jour il se rendait à la prison où il l'invectivait et le menaçait des -pires disgrâces, s'il ne consentait pas à délivrer sa cargaison au -baron. Le consul alla jusqu'à dire qu'il avait reçu,--chose peu -vraisemblable,--des instructions formelles à ce sujet, non seulement de -son gouvernement, mais aussi de Lucas Boon. Aucune menace ne put fléchir -l'intraitable Keelmann. Irrité de la mauvaise foi de Valembergh, il -s'adressa à M. de Montalègre pour obtenir justice. Le ministre du roi -des Deux-Siciles répondit vertement que cette affaire regardait -entièrement le consul et qu'il ne voulait pas en entendre parler[501]. - - [501] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._ Nous avons vu, d'après - Rostini, que la femme de Théodore était parente du marquis de - Montalègre. Comment se fait-il que le baron ayant si odieusement - abandonné sa femme enceinte, ce ministre ait consenti à lui - accorder sa protection? - -Puisieux apprit l'arrestation du commandant sans surprise. Il avait été -témoin l'année précédente d'une violente dispute entre Valembergh et le -capitaine de _La Demoiselle Agathe_, parce que celui-ci ne voulait pas -retourner en Corse[502]. Le consul comprenait d'une singulière façon la -protection qu'il devait à ses nationaux. - - [502] Puisieux à Amelot, Naples, le 28 octobre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -L'ambassadeur de France, instruit de toutes ces intrigues par des -matelots hollandais, trouva moyen de communiquer en secret avec -Keelmann. Il lui conseilla de signer tout ce qu'on exigerait de lui en -prison. Remis en liberté, il pourrait mettre aussitôt à la voile et, -quand il aurait gagné la haute mer, se diriger vers un port français. -Keelmann aurait sans doute suivi cet avis «si M. l'envoyé de Gênes, qui -n'a pas encore toute la prudence d'un ministre consommé, n'avait tenu -indiscrètement quelques discours qui ont mis le consul de Hollande et -Théodore en méfiance contre le capitaine». Celui-ci fut surveillé plus -étroitement que jamais[503]. - - [503] Puisieux à Amelot (en chiffres), Naples, le 11 novembre - 1738: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère - des affaires étrangères. - -Le 30 octobre, Valembergh arracha au capitaine un ordre écrit pour -permettre au baron de prendre à bord les effets qu'il réclamait. Le -consul fit en outre emprisonner les capitaines Peresen et Roos, parce -qu'ils refusaient de vendre à Neuhoff leurs cargaisons. Ils savaient -parfaitement qu'ils ne seraient jamais payés. - -Keelmann prétendait que les négociants hollandais et lui-même pouvaient -s'estimer heureux si la perte de l'expédition ne dépassait pas deux cent -mille florins[504]. C'était bien suffisant pour avoir commandité un roi. - - [504] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738: - _Ibidem_. - -L'équipage de _L'Africain_ s'était ému des mauvais traitements qu'on -faisait subir à son commandant. Le 15 novembre, les marins signèrent, -par devant notaire, une protestation contre les manœuvres du -consul[505]. - - [505] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._--_Traduction de la - protestation faite par l'équipage du vaisseau hollandais_ - L'Africain, _contre le consul des États Généraux établi à Naples, - du 15 novembre 1738_: _Ibidem_. L'original de la protestation - accompagne la traduction. - -La conduite de celui-ci, l'inertie suspecte des ministres du roi des -Deux-Siciles, qui laissaient commettre une injustice flagrante sans rien -dire, émurent le cabinet de Versailles. Amelot écrivit à Puisieux pour -lui recommander de faire à Montalègre les plus sérieuses -représentations. Le ministre se proposait de demander à l'ambassadeur -des États Généraux à Paris une explication sur les faits et gestes de -leur étrange représentant à Naples[506]. La France, qui s'était engagée -vis-à-vis de la république de Gênes à pacifier la Corse, ne pouvait pas -admettre qu'aucune puissance favorisât un aventurier. - - [506] «S. M. souhaite que vous ne différiez pas un moment - d'instruire M. le marquis de Montalègre du procédé du consul de - Hollande. Le roi ne peut pas se persuader que les liaisons - d'intérêt, de sang et d'amitié qui doivent être entre S. M. et le - roi des Deux-Siciles, puissent laisser S. M. S. dans - l'incertitude du parti qu'Elle doit prendre dans une affaire qui - intéresse également l'honneur de la France et les droits de tous - les souverains».--Amelot à Puisieux, le 2 décembre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Le 5 décembre, Keelmann fut remis en liberté[507]. - - [507] «Un volume ne suffirait pas pour détailler les manèges et - les injustices dont on a usé à son égard pendant sa - prison».--Puisieux à Amelot, Naples, le 9 décembre 1738: - _Ibidem_. - -Le gouvernement des Deux-Siciles entreprit des démarches pour acheter la -cargaison des navires. Le capitaine se méfia et ne voulut pas consentir -à ce marché[508]. - - [508] Puisieux à Amelot, Naples, le 30 décembre 1738: _Ibidem_. - -Au mois de février, il partit pour Smyrne et pour Constantinople. Il -vint demander à Puisieux une lettre de recommandation pour l'ambassadeur -de France en Turquie. Sa requête ne fut pas accueillie[509]. - - [509] Puisieux à Amelot, Naples, le 3 février 1739: _Ibidem_, - vol. 37. - -Les intrigues de Valembergh avaient donné lieu à une critique sévère. Il -crut devoir se justifier auprès de son collègue de Livourne, François -Bouver. Keelmann, après s'être entendu avec les Génois, aurait perpétré -des attentats si _énormes_ qu'on ne pouvait les décrire dans une lettre. -A Amsterdam, il aurait commis de nombreux méfaits, qui étaient une honte -pour la nation hollandaise. Ces turpitudes avaient été découvertes après -son départ et les correspondants de Valembergh en faisaient un tableau -sinistre. Keelmann aurait tenté de vendre en sous-main le navire et -toute la cargaison. Dans ce but, il recevait à son bord, pendant la -nuit, des gens suspects et travestis. Le consul disait qu'il avait fait -mettre Keelmann en prison et qu'il le faisait étroitement surveiller -pour sauvegarder les intérêts des commerçants. Il serait trop long de -raconter toutes les ruses qu'il avait employées pour sortir de prison. -Un autre capitaine, Cornelius Roos, homme insolent et ami du vin, avait -pris bruyamment le parti de Keelmann. Valembergh avait dû également le -faire incarcérer. Le consul, en finissant, demandait à son collègue des -nouvelles de Corse et le priait de faire tous ses compliments à Salvini, -l'agent des révoltés à Livourne, et à cet individu taré, qui se faisait -passer pour le neveu de Théodore, sous le nom de Drost[510]. Cette -lettre ne prouvait qu'une chose, c'est que le consul avait des liens -d'amitié non seulement avec Théodore, mais encore avec ses partisans les -moins recommandables. - - [510] Joseph Valembergh à François Bouver, consul de Hollande à - Livourne, le 11 novembre 1738. Copie d'une lettre interceptée: - _Ribellioni di Corsica_, filza 13-3011. Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - -Le baron avait toujours peur. Il écrivit à la sœur Fonseca; il avouait -les cruelles inquiétudes qui le torturaient et demandait qu'elle lui -procurât à Naples un abri sûr. La bonne sœur avait immédiatement prié -une religieuse de cette ville, Mme Anne-Marie della Leonessa, de donner -asile au roi de Corse. Il n'avait besoin que d'une chambre; il se -procurerait lui-même la nourriture, il ne gênerait en rien les pieux -exercices du couvent; du reste il ne comptait pas rester longtemps dans -sa retraite. L'essentiel était qu'il pût se mettre en sûreté contre ses -ennemis. Il avait été trahi par les capitaines hollandais et il ne -savait plus à qui se fier[511]. - - [511] La sœur Fonseca à la sœur Anne-Marie della Leonessa, le - 14 novembre 1738. Copie d'une lettre interceptée: _loc. cit._ - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Théodore, en débarquant de _L'Africain_, se rendit donc au monastère où -la sœur Fonseca lui avait ménagé une demeure. Il s'y tenait renfermé -tout le jour, ne sortant que la nuit déguisé en moine. Il serait -ensuite allé loger dans un autre cloître[512], s'entourant de mystère. -Enfin, pensant que les saintes femmes ne le garantissaient pas -suffisamment contre les représailles de tous ceux qu'il avait dupés, il -vint se réfugier dans le logis de son ami Valembergh, où il avait fait -mettre tous ses papiers. Chez le consul, il trouva Mathieu Drost et un -autre individu, qui lui aussi se faisait passer pour un neveu de Sa -Majesté. Le consulat de Hollande à Naples était décidément un bien -mauvais lieu. - - [512] Puisieux à Amelot, Naples, le 18 novembre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Il s'y joua une comédie burlesque, dans laquelle Valembergh ne craignit -pas d'achever de se compromettre. Sur les réclamations pressantes du -gouvernement français, le consul de Hollande se vit obligé de remettre -Keelmann en liberté. Théodore tremblait de plus en plus et il supplia -son ami de le sauver. Voici ce qui fut imaginé. Dans la nuit du 2 au 3 -décembre, Perelli, conseiller du roi des Deux-Siciles, et Ulloa, -auditeur général de l'armée, se présentèrent au consulat accompagnés de -quarante grenadiers. Ils arrêtèrent le baron et les deux individus qui -se trouvaient avec lui. Ils saisirent tous les papiers. C'était une -façon ingénieuse de les empêcher d'être pris par des gens indiscrets. -Des chaises à porteur attendaient dans la rue. Les captifs y furent -placés et conduits à Chiaïa. On les embarqua à bord d'une galiote qui -leva l'ancre aussitôt et fit voile vers Gaète. Un détachement de soldats -commandés par quatre officiers reçut les prisonniers à leur débarquement -et les amena à la citadelle. Théodore et ses deux acolytes furent -traités avec tous les égards[513]. On assura au baron trois ducats par -jour pour sa subsistance[514]. - - [513] _Gazette d'Amsterdam_, numéros des 2 janvier et 20 mars - 1739.--_Mercure politique et historique de Hollande_, janvier, - février et mars 1739.--_The annals of the year 1739._ Londres, 2 - vol. in-8º. - - [514] Puisieux à Amelot, Naples, le 16 décembre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Lorsque la nouvelle en fut connue à Naples, on insinua que l'arrestation -du baron de Neuhoff avait été faite à la requête du marquis de Puisieux. -Mais, plus celui-ci affirmait qu'il n'y était pour rien, plus on lui -attribuait cette mesure. On découvrit bientôt la trame de cette comédie -inventée par Théodore et Valembergh, de complicité avec les autorités -siciliennes. Pour calmer ses frayeurs le baron s'était fait arrêter et -conduire sous bonne escorte hors du royaume de Naples. Lorsqu'il fut -appréhendé, Neuhoff avait poussé l'effronterie jusqu'à demander aux -sbires s'il y avait sûreté pour sa vie[515]. C'était une de ces ruses un -peu grosses, dont il était coutumier. - - [515] (En chiffres). «Cet aventurier demanda alors qu'il fut - arrêté, s'il y avait sûreté pour sa vie, question que j'imagine - qu'il ne fit que pour persuader qu'il n'était pas prévenu sur ce - qu'il devait lui arriver, mais il y a toute apparence qu'il en - avait été averti et quoique M. de Sangro, gouverneur de Gaète, - ait ordre de le veiller de près, je crois cependant que - l'intention du ministre n'est pas de le garder toujours et que - l'on pourra bien se contenter de le faire conduire dans quelque - temps hors du royaume. Il a écrit à un de ses plus zélés - adhérents, qui est resté ici, de ne se point alarmer de son - aventure, qu'il reparaîtrait au premier jour avec plus d'éclat, - et que tout ceci ne se faisait que pour endormir une certaine - puissance.» Puisieux à Amelot, Naples, le 9 décembre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -On disait qu'il se trouvait si bien à Gaète qu'il avait prié le roi des -Deux-Siciles de l'y laisser[516]. Mais, c'était un personnage gênant; -aussi eut-on hâte de s'en débarrasser. Pendant la nuit du 16 au 17 -décembre, il fut extrait du château et conduit à la frontière de l'État? -ecclésiastique[517]. - - [516] Lorenzi à Amelot, Florence, le 20 décembre 1738: - Correspondance de Florence, vol. 89. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [517] Puisieux à Amelot, Naples, le 23 décembre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Les événements qui avaient suivi l'arrivée à Naples des navires -hollandais soulevèrent les protestations du gouvernement français. -Amelot prescrivit à Fénelon, ambassadeur de France à La Haye, de faire -les plus vives remontrances aux États Généraux. Ce n'était pas la -première fois que le baron de Neuhoff avait trouvé aide et secours dans -les Pays-Bas. En 1737, comme en 1738, il avait paru en Méditerranée sur -des bâtiments hollandais avec armes et munitions. La conduite de -Valembergh était blâmable au dernier point. «La république ne peut -disconvenir combien l'impunité d'un pareil procédé de la part de son -consul marquerait peu d'égards pour le roi et pour ce qu'elle doit à -l'amitié de Sa Majesté. Si ce qui fait le motif de nos plaintes ne -portait que sur quelques particuliers non avoués, nous pourrions y -donner moins d'attention, mais la chose est fort différente et bien plus -répréhensible lorsqu'on voit un consul hollandais contribuer -publiquement à de pareilles entreprises.» Amelot demandait donc que -Valembergh fût sévèrement puni et il formulait sa requête dans la forme -d'un ultimatum[518]. Le ministre accentua son désir, en faisant une -démarche auprès de Van Hoëy, envoyé de Hollande à Paris. Les États -Généraux ne purent faire autrement que de donner satisfaction au -gouvernement français, en désavouant et en révoquant leur consul à -Naples[519]. - - [518] Amelot à Fénelon, Versailles, le 7 décembre 1738: - Correspondance de Hollande, vol. 429. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [519] Extrait de la résolution du 2 décembre 1738 prise par L. H. - P. les États Généraux relativement au consul de Naples: - _Ibidem_.--Puisieux à Amelot, Naples, le 20 janvier 1739: - Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Amelot envoya à Fénelon la copie de la déclaration faite par Vastel à -Alicante[520]. L'envoyé de France communiqua cette pièce au -Pensionnaire, qui répondit que les faits rapportés dans ce document -devaient être très exagérés, car il n'était pas vraisemblable qu'un -subalterne pût être aussi bien informé. «Il n'aurait pas été mieux -instruit quand il aurait été du conseil. Les ordres d'un capitaine de -vaisseau à l'autre se donnaient-ils tout haut pour qu'un simple matelot -pût les savoir avec tant de précision, et les gens de cette sorte -tenaient-ils un journal pour pouvoir rapporter exactement les jours et -jusqu'aux heures où chaque chose s'était faite?»[521]. Nous savons -cependant que la déposition de ce simple matelot était parfaitement -vraie. - - [520] Amelot à Fénelon, Versailles, le 14 décembre 1738: - Correspondance de Hollande, vol. 429. - - [521] Fénelon à Amelot, le 23 décembre 1738: _Ibidem_. - -Amelot eut une nouvelle entrevue avec Van Hoëy. Celui-ci fut très -embarrassé et ne put que répondre d'une façon vague. Le ministre fut -convaincu que, si les États Généraux ne voulaient pas rechercher à fond -les responsabilités dans cette affaire, c'était dans «la crainte de -découvrir des complices qu'on soupçonne et qu'on veut cacher.» L'envoyé -de Hollande alla «jusqu'à faire entendre clairement qu'on obligerait le -Pensionnaire personnellement en ne poussant point cette affaire»[522]. - - [522] Amelot à Fénelon, Versailles, le 1er janvier 1739: - Correspondance de Hollande, vol. 429. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Du reste, Fénelon s'efforçait de justifier le Pensionnaire de toute -influence directe dans les intrigues de Théodore. Il en accusait -certains personnages des Pays-Bas, dévoués à la politique du roi -d'Angleterre[523]. - - [523] Correspondance de Fénelon: _Ibidem_. - -Au commencement de janvier 1739, le bruit courait à Naples que Théodore -était revenu. «J'en ai parlé à M. de Montalègre, qui me l'a nié de façon -à me confirmer dans mes soupçons», écrivait Puisieux[524]. Cette rumeur -prenait une telle consistance que le gouvernement sicilien tâchait d'en -détruire l'effet en faisant arrêter de temps en temps quelques partisans -du roi de Corse; mais sa sévérité ne tombait que sur ceux qui étaient -capables de trahir l'aventurier. On laissait bien tranquille ce Drost -que Puisieux, cependant, avait recommandé d'une façon toute particulière -à Montalègre, comme étant l'un des plus fripons de cette bande de -coquins[525]. - - [524] Puisieux à Amelot, Naples, le 6 janvier 1739: - Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [525] «Plus je vais en avant, et plus je me confirme dans les - soupçons que j'ai eus sur le retour du baron de Neuhoff dans ce - royaume. (En chiffres.) Ce gouvernement tâche de les détruire en - faisant arrêter de temps en temps quelques partisans de cet - aventurier, mais je remarque que cette sévérité ne tombe que sur - ceux de la fidélité desquels l'on croit devoir se méfier, témoin - le baron de Drost qui est toujours ici, quoique je l'eusse - recommandé très particulièrement, le regardant comme l'agent du - baron de Neuhoff en cette ville. Je ne doute point que ce - dernier, informé de l'opiniâtreté des rebelles, ne fasse une - seconde tentative pour retourner en Corse, ce qui ne déplairait - nullement à cette Cour.»--Puisieux à Amelot, Naples, le 20 - janvier 1739, _Ibidem_. - -Si Théodore était rentré dans le royaume napolitain, il se tenait bien -caché, car il ne faisait pas parler de lui. Il chargeait ses complices -de s'agiter à sa place. - -Ils menaient grand bruit sur un prétendu désastre que les Corses -auraient infligé aux troupes françaises, le 13 décembre, à Borgo. Il -s'agissait tout simplement d'un détachement qui avait été surpris; les -hommes de Boissieux, après s'être énergiquement défendus, avaient pu se -replier en bon ordre sur Bastia[526]. Cette affaire était peu -importante, mais ils répandirent une relation ampoulée et exagérée de -cette bataille: «... Notre général, habillé à la turque, marchait -toujours en avant et l'on entendait continuellement des cris -d'allégresse et: Vive notre général et le roi des Espagnes... Nous -sommes dans ces environs dans l'attente une seconde fois des Français, -qui nous ont paru des hommes de bois à la façon dont ils ont été -étrillés, quoiqu'ils eussent l'avantage du terrain»[527]. - - [526] Jaussin: _op. cit._, t. I, p. 347. - - [527] _Traduction de la relation répandue à Naples par quelques - adhérents du baron de Neuhoff qui y sont actuellement, de la - victoire qu'ils prétendent que les rebelles corses ont remportée - sur les troupes du Roi les 12 et 13 décembre 1738_: - Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Les Génois, de leur côté, furent enchantés de ce qu'ils appelaient le -désastre de Borgo. A Gênes, on fit à ce sujet des pasquinades d'un goût -douteux[528]. - - [528] Campredon à Maurepas, Gênes, le 1er janvier 1739: _Ibidem_, - vol. 102.--Abbé Letteron: _Correspondance_, p. 427-431. - -Ce grand succès des rebelles corses n'empêcha pas Dominique Rivarola, -leur plus fidèle agent, d'aller trouver le marquis Spinola, envoyé de -Gênes à Naples. Il lui proposa de faire rentrer la Corse «sous -l'obéissance de la république, si l'on voulait lui accorder un bon -parti»[529]. Il ne fixa pas de prix à sa trahison; il s'en remettait à -la générosité des Génois. Mais ceux-ci n'avaient pas l'habitude de -payer. Ils voulaient bien profiter de toutes les vilenies, mais à -condition que cela ne leur coûtât rien. Quelques années plus tard, -Dominique Rivarola se vendra aux Anglais et aux Sardes avec plus de -succès. - - [529] Puisieux à Amelot, Naples, le 30 décembre 1738: - Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Au mois de février 1739, les partisans de Théodore, sauf Drost, -quittèrent Naples. Ils allèrent à Livourne porter leurs intrigues et -leurs ambitions malpropres[530]. - - [530] Puisieux à Amelot, Naples, le 3 février 1739: - Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - -IV - -Le général de Boissieux, malade depuis longtemps, mourut à Bastia dans -la nuit du 1er au 2 février 1739[531]. Son successeur fut le marquis de -Maillebois. Parti de Toulon le 19 mars, il débarqua à Calvi le 21[532]. - - [531] Il fut inhumé dans l'église Saint-Jean de Bastia.--Jaussin: - _op. cit._, t. I, p. 352. - - [532] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Calvi, le 22 mars 1739: - Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 423. - -La durée de la révolte, les difficultés d'une campagne dans un pays -montagneux avaient forcé le gouvernement français à expédier de -nouvelles troupes. Toutes les tentatives de médiation pacifique avaient -échoué. Les insulaires s'obstinaient avec une belle énergie à ne pas -vouloir reconnaître la domination génoise. Les instructions remises à -Maillebois ne furent pas rédigées dans cet esprit de modération qui -formait la base de la mission de Boissieux[533]. Il ne fallait pas, sous -prétexte de mansuétude, imposer à l'armée française une inaction pouvant -porter atteinte à son prestige aux yeux des rebelles et aux yeux des -Génois. - - [533] Instructions pour M. le marquis de Maillebois, le 14 - février 1739: Abbé Letteron, _Ibidem_, p. 351-356. - -Maillebois commença par établir une surveillance plus active sur les -côtes pour empêcher autant que possible les Corses d'avoir des rapports -avec le continent. Campredon avait quelques bonnes raisons de penser que -les insulaires trouvaient des secours à Gênes même. Si ces soupçons -étaient justifiés, la France aurait joué un rôle de dupe et c'est ce -qu'il fallait éviter. Amelot écrivit à Campredon que le cardinal Fleury -désirerait vivement qu'on pût avoir des preuves sur les secours en armes -et munitions fournis par des Génois aux Corses[534]. Mais il est -toujours assez difficile d'avoir des certitudes dans une pareille -question. Les Génois étaient très méfiants et certainement ceux qui -faisaient la contrebande de guerre opéraient dans le plus grand secret. - - [534] Amelot à Campredon, Versailles, le 31 mars 1739: - Correspondance de Gênes, vol. 102. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 450. - -Après ses aventures à Naples, Théodore était resté en Italie, vivant -très probablement dans quelque mystérieuse retraite, peut-être même à -Rome auprès de sa protectrice la bonne sœur Fonseca. Néanmoins il -essayait de réchauffer le zèle de ses partisans en Corse par de -nombreuses lettres, tout en ayant soin de ne jamais dire où il se -trouvait. - -Un dimanche, le 19 avril, une felouque arriva sur les côtes corses et -jeta l'ancre devant la tour d'Alistro, non loin d'Aleria. Quinze à -dix-huit hommes débarquèrent, parmi ceux-ci se trouvait un neveu de -Théodore, le baron Frédéric de Neuhoff[535]. - - [535] Plusieurs historiens et même des correspondances de - l'époque ont donné, par erreur, le nom de Drost à ce personnage. - On l'a confondu avec l'individu qui, en 1738, était arrivé en - Corse en se faisant appeler Mathieu Drost et qui fut arrêté à - Livourne, nous l'avons vu. Le colonel de Neuhoff, qui l'année - précédente s'était embarqué avec Théodore, en Hollande, et qui - l'avait rejoint à Naples, n'était pas non plus le même individu - que Frédéric. Dans une correspondance postérieure et que nous - verrons plus loin, Théodore fera la distinction entre ses deux - neveux et Drost. Il faut nous en tenir à son témoignage, qui est - formel à ce sujet. - -A l'arrivée du bâtiment, le consul de Fiumorbo, Vincent Martinetti, fit -arrêter un paysan qui portait plusieurs paquets cachetés du sceau de -Théodore. Parmi les papiers il y avait quatre lettres du roi adressées à -différents personnages résidant au-delà des monts. Maillebois transmit -la copie et la traduction de ces lettres à Versailles[536]. - - [536] Maillebois à Fleury, Bastia, le 25 avril 1739: - Correspondance de Gênes, vol. 102. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Maillebois à Amelot, Bastia, le 25 avril - 1739.--Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 25 avril 1739: - Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 367-368, 449-453. - -La première était adressée à «l'illustrissime lieutenant général, le -comte Zenobio Peretti, commandant général de Zicavo». Neuhoff annonçait -que son neveu, Frédéric, baron libre de Neuhoff, seigneur de -Rauschenburg, venait en Corse pour annoncer aux fidèles partisans son -prochain retour avec des munitions. Mais avant tout il fallait s'assurer -d'un port et Théodore commandait à Peretti de prendre Porto-Vecchio et -d'en fortifier les tours. Il se plaignait vivement des Corses qui se -trouvaient sur le continent et qui espionnaient toutes ses démarches -pour en rendre compte aux Génois. Aussi devait-on considérer comme -traîtres au roi et à la patrie tous ceux qui quittaient l'île pour aller -prendre du service à l'étranger. Enfin, il prêchait l'union et la -concorde entre tous les insulaires[537]. - - [537] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. - 356-357. - -La seconde lettre de Théodore était adressée au «comte Paul François -d'Ornano, colonel d'infanterie à S. Maria d'Ornano.» Elle portait la -date du 11 mars. Le roi donnait l'ordre d'enfermer l'ennemi dans -Ajaccio. Il fallait agir avec vigueur, sans ménagements pour personne. -Il déplorait de n'avoir pas pu s'embarquer avec son neveu à cause, -disait-il, «des peines et des embarras qu'on m'a fait avec mes lettres -de change.» Au premier jour, un vaisseau chargé de munitions arriverait -dans l'île. Il recommandait de faire la distribution des armes «avec -amour et régularité» et d'éviter que les insulaires n'agissent en -«sauvages», ce qui leur ferait un grand tort. Théodore demandait enfin à -tous ses officiers restés en Corse et pourvus de chevaux d'aller à la -rencontre de Frédéric[538]. - - [538] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. - 358. - -Les deux autres lettres, datées des 14 et 16 mars, étaient adressées à -un prêtre, Gio-Maria Balizone Teodorini, que le baron appelle son -premier chapelain. Dans la première, après avoir confirmé l'arrivée de -son neveu, il disait que les navires de Naples chargés de munitions -étaient en route. Un autre de ses bâtiments, parti de Tunis, avait été -jeté à la côte par la tempête. Il revenait sur son idée: prendre -Porto-Vecchio, coûte que coûte. Il fallait aussi, par quelque -stratagème, s'emparer de Campomoro[539]. Les Corses devaient, à -l'avenir, vivre «comme d'honnêtes gens bien disciplinés et non comme des -sauvages et des voleurs.» Son plus cher désir était de soustraire le -pays à la tyrannie génoise; mais il fallait qu'on l'aidât. Tout ce qu'il -avait souffert pour parvenir à son but serait trop long à écrire; il -passait. Il voulait que chacun respectât ses lois. Là, il parle en -souverain et en maître. Ce passage a de l'allure: «Assurez les peuples -que je ne me relâcherai point pour leur délivrance, mais je veux -obéissance et fidélité, qu'on observe ma loi et qu'on punisse -promptement de mort les infidèles et ceux qui ont correspondance et -connivence avec l'ennemi. Ensuite, il faut amener une union fraternelle, -sincère et parfaite, et laisser aller librement ceux qui sont -inconstants. Croyez-moi, si les Corses sont bien convaincus de la -nécessité d'être unis et de l'irrévocable résolution des peuples de -vouloir maintenir, comme ils le doivent, leur élection en ma personne, -ils seront appuyés et secourus, mais d'entrer en traité, puis vouloir se -donner tantôt à l'un et tantôt à l'autre, comme certains infidèles qui -sont en terre ferme ont fait, tout cela refroidit et retarde les secours -qui ont été arrangés par moi». Et il ajoutait cette phrase qui résumait -toute l'histoire des malheurs de la Corse. «Tant que chacun cherchera à -opérer pour sa propre utilité, les peuples resteront dans la misère et -seront tyrannisés par l'ennemi, toutes mes dépenses et toutes mes peines -ne serviront à rien.» Dominique Rivarola et son frère, soudoyés par les -Génois, faisaient, à Rome, le métier d'espions[540]. - - [539] Village situé dans le golfe Valinco, sur la côte - occidentale. - - [540] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. - 339-364. - -Dans la seconde lettre, très courte, Théodore approuvait les Corses -d'avoir retiré leur confiance au chanoine Orticoni, à Salvini, à Arrighi -et à Hyacinthe Paoli. Il considérait ces chefs comme ses pires ennemis -et il les croyait capables de remettre la Corse «dans les chaînes de -Gênes.» Il ratifiait la déchéance de Paoli, son ancien ministre[541]. On -avait saisi d'autres lettres de Théodore à divers chefs, mais elles ne -contenaient rien qui ne fût dans les premières[542]. - - [541] Abbé Letteron, p. 364.--Duchâtel au comte de Belle-Isle: - _Ibidem_, p. 449-453.--En envoyant à Versailles les copies des - lettres interceptées, Maillebois avait ajouté cette note: «Le - mécontentement que Théodore a contre Hyacinthe Paoli vient de ce - que l'on assure que le susdit Paoli est à la tête d'une cabale, - conjointement avec le chanoine Orticoni pour livrer l'île au roi - de Naples et que Théodore est très opposé à ce projet par les - raisons que voici: la première est qu'il a pris des engagements à - Amsterdam avec les juifs de cette ville pour leur livrer des - établissements dans l'île de Corse et l'on prétend même que la - république de Hollande en a aussi à cet égard. La seconde raison - vient aussi, dit-on, des quelques engagements qu'il a pris avec - les Tunisiens pour leur fournir un asile dans cette île, et tous - ces engagements pris à la condition d'en être reconnu le légitime - souverain.» Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - - [542] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739: - Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 453-458. - -Frédéric fut, à son arrivée dans l'intérieur, reçu avec acclamation. -Mais l'enthousiasme des populations ne devait pas être long. Pour fêter -la bienvenue du neveu du roi, quelques-uns des chefs organisèrent en son -honneur une chasse au sanglier. Frédéric arriva avec les notables au -rendez-vous. Au moment d'attaquer la bête, un déserteur français du -régiment de Nivernais surgit tout à coup parmi les chasseurs. Cet homme -fut arrêté; les Corses lui demandèrent où résidait le général en chef et -s'il attendait de nouvelles troupes. Le soldat répondit que Maillebois -se trouvait à Bastia et que cinquante mille hommes de renfort allaient -arriver dans l'île. A cette nouvelle, les paysans postés dans le bois -pour la battue s'éclipsèrent comme par enchantement. Le sanglier lui -aussi s'était sauvé; la chasse fut manquée. Frédéric revint chez lui. Il -trouva sa maison dévastée. On lui avait tout pris: une bourse contenant -huit à neuf cents sequins destinés à subvenir aux premiers frais de la -guerre, ses vêtements et jusqu'à ses chemises. Il obtint la restitution -de quelques chemises, mais l'argent resta dans les mains de ceux qui -l'avaient pris. «Voilà ce qui s'appelle d'honnêtes gens et de fidèles -sujets de Théodore»[543]. - - [543] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739: - Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 453-458.--Jaussin: _op. - cit._, t. II, p. 312. - -Ils n'avaient pas dérobé les effets et l'argent du «premier prince du -sang de Théodore»[544] dans un unique but de rapine. Les rebelles, qui -avaient vu tant de fois les promesses du roi s'évanouir, voulaient bien -croire encore à son prochain retour avec des secours, comme il -l'écrivait, mais il leur fallait des gages. Ils entendaient avoir -Frédéric pour otage, et, afin de le garder plus étroitement, ils lui -avaient tout pris. - - [544] C'est ainsi que Duchâtel appelle ironiquement Frédéric. - Cela prouverait une fois de plus que l'existence d'un fils de - Théodore est purement imaginaire. D'ailleurs, aucun document - sérieux de l'époque ne fait mention de ce fils. Cette légende - naquit plus tard. - -Dans une réunion les chefs de la Balagne avaient décidé de le mettre à -mort dans le cas où le roi ne tiendrait pas sa parole et ne viendrait -pas en personne au mois de mai apporter les importants secours qu'il -faisait espérer depuis si longtemps[545]. - - [545] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739: - _loc. cit._ - -Frédéric avait plus d'énergie que son oncle. Il ne se laissa pas -intimider par l'hostilité qu'il sentait autour de lui. Il ne songea pas -un instant à se dérober; il alla de l'avant. Le 6 mai, les principaux -chefs se réunirent à Venzolasca pour délibérer sur les affaires du pays. -Résolument, Frédéric se rendit à cette réunion, décidé à affronter les -haines et les colères des rebelles. Les débats se prolongèrent pendant -deux jours «avec beaucoup d'aigreur et un grand partage d'opinions». La -majorité de l'assemblée pensait que le moment fût venu où toute -résistance devenait inutile. On devait envoyer des députés pour offrir -au général français la soumission du peuple corse. Frédéric se leva et -prit la parole. Il promit sur sa tête que le roi arriverait bientôt dans -l'île avec des secours considérables en troupes, en argent et en -munitions fournis par les puissances maritimes de l'Europe y compris -l'Espagne. Il se mettrait en personne à la tête de la nation armée et -les Génois seraient définitivement écrasés. Les Corses ne devaient donc -pas capituler. Soutenu par les plus acharnés, ce discours retourna -l'assemblée. Les paroles vibrantes de Frédéric trouvèrent un écho chez -les plus irrésolus. La résistance fut votée d'acclamation au cri de: -«Vive le roi Théodore!» Avant de se séparer, les chefs firent le serment -d'être à jamais fidèles au souverain qu'ils s'étaient donné trois ans -auparavant. - -Mais cette belle unanimité de sentiments n'était qu'apparente. Les -Corses étaient trop désunis pour que les Français pussent craindre un -soulèvement général. Et Théodore serait même arrivé en ce moment, qu'il -aurait risqué d'être abandonné, trahi par tous, tué peut-être, s'il -n'apportait pas avec lui les secours promis[546]. - - [546] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 9 mai 1739: - Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 458-462. - -Le consul de Gênes, à Livourne, informa Maillebois qu'une felouque -suspecte se trouvait dans le port et qu'on croyait que ce bâtiment avait -été frété pour transporter le baron dans l'île. Malgré -l'invraisemblance d'un retour du roi, le général français voulut -s'assurer du fait. Il envoya la barque _La Légère_ à Livourne. Le -commandant, M. de la Vilarselle, devait surveiller le bateau signalé, -s'en emparer s'il prenait la mer, et l'amener à Bastia, afin qu'on -interrogeât son équipage et qu'on visitât sa cargaison[547]. Mais, selon -leur habitude, les Génois s'étaient alarmés trop tôt. Théodore n'avait -alors ni les moyens ni l'envie de retourner dans son royaume. On -n'entendit plus parler de lui pendant quelque temps. - - [547] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 15 mai 1739: - Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 462-464. - -Bien convaincu que le baron de Neuhoff ne viendrait pas activer la -révolte par sa présence, Maillebois prit ses dispositions pour amener -une prompte pacification de la Corse. Il ne s'agissait plus maintenant -de négocier avec les insulaires; il fallait porter les armes jusque dans -les cantons montagneux de l'intérieur. Le général en chef décida de -commencer les opérations par la Balagne, la province la plus riche et la -plus rebelle. Frédéric s'y était rendu avec quelques partisans pour -prêcher et organiser la résistance. Sous son impulsion, les Corses s'y -préparèrent avec intelligence. Ils donnèrent de l'occupation aux troupes -françaises, qui eurent à surmonter bien des obstacles tenant à la -configuration du pays et au manque de routes praticables. Ces -difficultés étaient accrues par l'hostilité sourde des populations qui -paraissaient soumises et par la mauvaise foi des Génois. On se sentait -entouré d'espions et de traîtres[548]. - - [548] «Les mesures qu'on leur voit prendre sont de se fortifier - dans Lento et dans tous les postes que nous pourrions avoir envie - d'occuper, d'inonder par leur multitude les frontières du Nebbio - et de nous présenter partout des têtes pour nous faire croire - qu'ils veulent sans cesse nous attaquer. Cette conduite dans des - gens de cette espèce n'est pas déraisonnable; ils nous donnent, - en effet, de l'occupation; ils nous forcent à faire de fréquents - détachements et nous tiennent dans un mouvement continuel et - pénible à cause de l'âpreté des marches dans un pays si - difficile... On ne sait d'ailleurs ici à qui se fier; on se - trouve environné de gens suspects, dont les protestations d'union - et d'amitié sont autant de mensonges, dont tous les conseils sont - des trahisons et les avis des pièges faits pour vous précipiter - dans quelque entreprise téméraire et funeste.»--Duchâtel au comte - de Belle-Isle, Bastia, le 27 mai 1739: Abbé Letteron, _Pièces et - documents_, p. 477-480. - -Malgré tout, la Balagne fut promptement réduite. La prise de Lento et de -Bigorno assura l'occupation presque complète de la vallée du Golo. -Frédéric se réfugia plus avant dans l'intérieur, désirant arrêter les -Français par une guerre d'embuscade. Peut-être espérait-il encore que -son oncle arriverait avec des secours. Il voulait énergiquement tenir -jusqu'à ce moment-là. Son fol entêtement ne manquait pas de hardiesse. - -Après la soumission de la Balagne, Maillebois se rendit à Corte. Tout le -nord de l'île était pacifié et même désarmé; restait le sud. On pouvait -craindre que cette région, encombrée de montagnes et de rochers, -couverte d'inextricables forêts, ne présentât à l'expédition les plus -graves difficultés. Un canton surtout, celui de Zicavo, semblait vouloir -opposer une résistance acharnée. Frédéric s'était réfugié dans ce -village, qui domine la vallée du Taravo. Là, le prévôt de la _piève_, -prêtre fanatique, avait armé onze à douze cents hommes résolus. Les -ayant rassemblés en présence de Frédéric, il leur fit jurer sur -l'Évangile de mourir jusqu'au dernier plutôt que de manquer de fidélité -à Théodore. Ces rudes montagnards firent plus encore que de prêter le -serment qu'on leur demandait: ils menacèrent de brûler dans les cantons -voisins les maisons de tous ceux qui seraient portés à se soumettre aux -Français[549]. Ces menaces jetèrent le trouble parmi les populations. -Elles prirent les armes en masse. A la vérité, tous ces gens ne -connaissaient pas le fantôme de roi qui avait régné pendant quelques -mois sur eux. Jamais ils n'avaient ressenti le moindre bienfait de -l'équipée du baron de Neuhoff. Aucun intérêt ne les poussait à prolonger -une résistance qui pouvait leur coûter cher. Ils étaient poussés par une -faction fanatique, et, dans le nombre, il s'en trouvait qui murmuraient. -Cette division aurait facilité la tâche de Maillebois si le manque de -routes n'avait contrarié la marche des troupes et leur ravitaillement. - - [549] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 juillet 1739: - Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 495-499.--Jaussin, _op. - cit._, t. I, p. 447. - -Frédéric sentait combien l'inconstance des Corses, toujours prêts à un -revirement, rendait sa position précaire. Il semblait découragé. Le -temps passait; son oncle ne donnait plus signe de vie. Ce silence -exaspérait ceux que ses promesses avaient entraînés. Chaque jour sa vie -était en danger. Et que pouvait-il faire, seul, au centre de l'île, sans -communications avec le continent? Au mois de juillet, il fit demander à -Maillebois un sauf-conduit qui lui permît de quitter l'île sans crainte -d'être inquiété par les Génois. Le général refusa les passeports, ne -voulant pas compromettre la dignité du roi, son maître, en traitant avec -un personnage considéré comme un vulgaire aventurier, qui, de sa propre -autorité, s'était mis à la tête d'un mouvement insurrectionnel. Le -maréchal de camp, Duchâtel, croyait, au contraire, que ce serait faire -acte de bonne politique en facilitant ce départ. Mais Maillebois promit -seulement de fermer les yeux sur les tentatives que ferait Frédéric pour -gagner le continent[550]. N'ayant pas obtenu la garantie qu'il désirait, -le neveu de Théodore préféra continuer une résistance désespérée que de -courir les risques d'une fuite. - - [550] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Ajaccio, le 30 juillet - 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 499-501. - -Malgré le découragement des uns, les inimitiés qui divisaient les -autres, la soumission de Zicavo et du pays environnant fut longue. -Maillebois n'entra à Zicavo que le 22 septembre. Le village était -désert. Frédéric, le prévôt, les habitants avec femmes et enfants -s'étaient réfugiés sur la montagne appelée Coscione, emportant leurs -objets les plus précieux. Ils n'étaient que trois cents hommes armés, -mais doués d'une «opiniâtreté inconcevable». Le général décida de -poursuivre les rebelles jusque dans leur retraite. Son plan était de les -cerner et de les réduire par la famine. Cette expédition fut confiée à -quatre bataillons sous le commandement de M. de Larnage[551]. - - [551] Le même au même, Sartène, le 27 septembre 1739: _Ibidem_, - p. 514-516. - -C'est à travers cette même montagne de Coscione--on s'en souvient--que -Théodore avait fui trois ans auparavant, craignant le ressentiment des -Corses leurrés par ses promesses. Là aussi son neveu, à bout de -ressources, se réfugiait, redoutant davantage ceux qu'il avait soulevés -que les Français. - -La résistance des derniers révoltés à Coscione dura un mois environ. -Vers le milieu du mois d'octobre, le prévôt de Zicavo se rendit[552]. -Frédéric se sauva avec sept ou huit compagnons. Il se mit à errer à -travers les montagnes et les forêts, se cachant, évitant les villages -occupés par les Français, comme ceux où il ne se trouvait que des -Corses. Pendant un an il mena l'existence d'un vagabond. Il avait troqué -son habit de gentilhomme contre un accoutrement grossier de poils de -chèvre. Blotti dans une caverne, il se nourrissait des provisions que -les Corses déposaient dans la montagne pour les bandits. Souvent la faim -le chassait hors de son gîte. Il parcourait la campagne en quête de -nourriture et, pour se la procurer, il commit des rapines. - - [552] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 octobre 1739. - Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 519-521. - -Après la soumission du canton de Zicavo, Maillebois fit désarmer et -surveiller étroitement les habitants de Porto-Vecchio, car il craignait -que Théodore ne choisît ce port pour tenter un débarquement. Des -colonnes volantes parcouraient les montagnes pour prendre Frédéric. Mais -celui-ci fuyait toujours. On prétend qu'au mois de mai 1740, harcelé par -la faim, il dévalisa un couvent. Traqué entre Quenza et Bonifacio, il se -sauva en se laissant glisser entre des rochers[553]. Pendant quelques -mois encore il vécut ainsi. Chaque jour sa troupe se désagrégeait. -Maillebois, pour en terminer, fit publier qu'une récompense de trois -mille livres serait donnée à celui qui le livrerait; mais aucun Corse ne -le dénonça. Enfin, par l'intermédiaire d'un prêtre, le général français -parvint à décider Frédéric et ses derniers partisans à quitter la Corse. - - [553] Pajol, _Les guerres sous Louis XV._--Comme la plupart des - historiens, Pajol donne à Frédéric le nom de Drost. Nous avons vu - que c'était une erreur. - -Au mois d'octobre 1740, on voyait circuler dans les rues de Livourne une -quinzaine d'hommes déguenillés: c'était Frédéric, un gentilhomme -prussien et quelques bandits corses[554]. - - [554] Pajol, _op. cit._--Pajol dit que Frédéric arriva à Livourne - le 19 octobre. Dans sa correspondance, Lorenzi indique la date du 8. - -Le neveu de Théodore fut reçu par les autorités toscanes, mieux qu'il -n'aurait pu l'espérer. Le général Wachtendonck l'invita à dîner et les -officiers impériaux lui témoignèrent la plus vive sympathie[555]. - - [555] Lorenzi à Amelot, Florence, le 15 octobre 1740: - Correspondance de Florence, vol. 92. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - - - -CHAPITRE VI - - Espions et traîtres.--L'envoyé de Gênes, Sorba et le lieutenant - Guillaume.--Le chevalier de Champigny livre au gouvernement - français la correspondance de sa mère.--Le docteur Spitzlaer et la - police.--Sauveur Ginestra.--L'écriture de Théodore.--Son faux - portrait.--Sa caricature. - - Le couvent de Rome.--La sœur Fonseca.--Son enthousiasme et son - dévouement.--Sa correspondance avec Bigani.--Avec Lucas Boon.--Son - homme de confiance: le chevalier Saint-Martin.--Les entrevues du - chevalier avec le ministre de Gênes.--Il lui communique la - correspondance de la religieuse.--Il lui propose «un bon - coup».--Mort de la sœur Angélique Cassandre Fonseca. - - François de Lorraine.--Il veut avoir la Corse.--Un concurrent à - Théodore: le comte de Beaujeu.--Ses rapports avec François.--Les - instructions du duc.--La _retirade_.--Beaujeu meurt en - prison.--Intrigues des lieutenants de François.--Mort de l'empereur - Charles VI. - - -I - -L'équipée du baron de Neuhoff avait fait surgir des bas-fonds de la -société une tourbe de gens sans aveu, espions, traîtres, escrocs, -aventuriers, prêts à vendre des secrets réels ou simulés, aptes aux -besognes les plus répugnantes. La Sérénissime République de Gênes -entrait volontiers en pourparlers avec ces agents interlopes, mais son -avarice la faisait reculer au moment décisif. Très certainement, si elle -eût voulu y mettre le prix, elle se serait promptement débarrassée de -Théodore; elle aurait même pu l'acheter. - -Le 6 septembre 1737, un sieur Guillaume, se disant lieutenant réformé, -logé à la Grande-Sainte-Catherine, à Dunkerque, écrivit à Sorba. Il -pensait que le ministre de Gênes, à Paris, recevrait comme «un service -important» l'avis qu'il venait lui donner. Il supposait que le -diplomate était un homme d'honneur, incapable de se servir de ses -confidences contre lui. Donc, le hasard lui avait fait rencontrer un -individu avec lequel il s'était lié. Ce personnage, qui venait de -Hollande, devait passer en Corse, chargé par le baron de Neuhoff de -porter aux mécontents diverses lettres et instructions. L'homme -paraissait avoir la confiance de Théodore; il savait où il était[556], -connaissait tous ses secrets et pouvait ainsi faire avorter ses -desseins. - - [556] Ceci est faux puisqu'à ce moment-là, Théodore voguait sur - _Le Grand Christophe_, après avoir abandonné _La Demoiselle - Agathe_ et qu'il ne savait pas encore lui-même où il aborderait. - -Guillaume avait un amour très vif pour la république; son zèle à la -servir était infini. Aussi se fit-il un devoir de pousser son ami à -renoncer à ses projets. Il lui démontra les dangers de l'entreprise. Les -Génois, aidés par la France et par l'Empereur, feraient tôt ou tard un -«mauvais parti» aux rebelles. Il pourrait se trouver englobé dans ces -exécutions. Au contraire, s'il agissait loyalement, c'est-à-dire s'il -remettait au Sénat tous ses papiers et fournissait à la police génoise -les moyens de prendre le baron, il était certain d'avoir une honnête -récompense qui le mettrait à l'abri du besoin pour le restant de ses -jours. L'homme ne dit pas non, mais il déclara à Guillaume que s'il se -décidait à trahir son maître, il ne lui fallait pas des promesses, mais -des garanties et une somme d'argent comptant. Le lieutenant réformé -avait fait rester, sous prétexte de maladie, son ami dans l'endroit où -il l'avait rencontré et où il irait le rejoindre si Son Excellence -entrait dans ces vues. Il demandait donc à Sorba une réponse immédiate, -lui offrait ses services pour la conclusion de cette petite affaire, -l'assurait, enfin, de son dévouement, qui le pousserait à négliger ses -propres intérêts pendant quelques jours pour servir la république[557]. - - [557] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 3 septembre 1737: _Busta - Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes, archives - secrètes. - -Le ministre de Gênes répondit sans tarder à Guillaume. «Il est digne, -dit-il, d'un honnête homme, le conseil, que par votre obligeante lettre -du 3 de ce mois, vous me faîtes l'honneur de me dire avoir donné à la -personne que le hasard vous a fait connaître, chargée de papiers et de -notions qui peuvent être très utiles à ma république.» Mais il avouait -l'embarras où il se trouvait d'entamer à distance une négociation de -cette nature. Il ne pouvait pas donner de l'argent ni même en promettre -avant d'avoir vu les papiers. Si donc la personne en question voulait -bien venir à Paris, on pourrait s'entendre. Le ministre donnait sa -parole d'honneur à Guillaume et à son ami qu'il ferait obtenir à ce -dernier une récompense. Il lui en donnerait même des «assurances -réelles» quand il serait à Paris. L'ancien lieutenant devait donc -engager son homme à faire le voyage. Sorba terminait en disant qu'il -s'emploierait de tout son pouvoir à faire sentir à Guillaume -personnellement «les effets de la reconnaissance de la république», le -priant de le croire, en attendant, «avec toute la considération -possible, son très humble et très obéissant serviteur»[558]. - - [558] Sorba à Guillaume, Paris, le 6 septembre 1737: _loc. cit._ - -Dès la réception de la dépêche du diplomate, le lieutenant envoya, -prétend-il, un exprès à Ostende où se trouvait l'homme de Théodore pour -l'engager à venir conférer avec lui à Furnes. Guillaume et son ami -avaient lu et relu ensemble la lettre de Sorba. A distance, il était -assez difficile d'entamer une négociation «sur un pied solide», mais la -réponse du ministre soulevait des objections que l'ancien lieutenant se -faisait un devoir de présenter à Son Excellence. D'abord, si _l'on_ -venait à Paris, le ministre de Gênes pourrait, par l'intermédiaire du -gouvernement français, qui protégeait la république[559], forcer le -particulier à livrer tous ses papiers. Il risquerait même d'aller en -prison et «ce serait peut-être là toute sa récompense». - - [559] La république de Gênes traitait alors avec la cour de - Versailles de la médiation armée de la France pour mettre fin à - la révolte en Corse. - -En second lieu, l'homme ne pouvait pas avancer les frais du voyage, car -ce serait de l'argent perdu pour lui si on ne concluait pas l'affaire. -Du reste, il avait juste ce qu'il lui fallait «pour se rendre en Italie -avec les équipages du duc de Lorraine, où l'on doit, dit-il, -l'embarquer. Enfin, pour une dernière observation, il m'a remarqué que -si une fois il vous découvrait tout ce qu'il sait après s'être ainsi -livré, il serait entièrement libre à vous de le traiter de la façon dont -vous le jugeriez à propos, sans qu'il eût rien à dire qu'à se plaindre à -lui-même de son trop de confiance, à quoi il ajoute que votre lettre -même semblait renvoyer le soin de sa récompense au corps de la -république, qui peut n'être pas bien d'accord là-dessus, y ayant bien de -la différence d'obliger un prince souverain et despotique qui -d'ordinaire se pique de générosité ou d'avoir à faire à un nombre de -personnes, qui souvent payent mal les services qu'on leur rend.» - -Ces objections avaient embarrassé Guillaume; néanmoins, il avait fait -observer à son ami que la parole d'honneur donnée par Sorba devait le -garantir de tout acte arbitraire et violent. Mais _on_ s'était obstiné -et _on_ exigeait non seulement des garanties, mais encore un acompte -comme provision. Cet argent Sorba pouvait l'envoyer à Guillaume, qui le -ferait tenir à son ami. On pourrait aussi tirer une lettre de change sur -Son Excellence. En outre, le particulier n'entendait pas venir en France -où il ne se trouvait pas suffisamment en sûreté. Il irait volontiers -traiter l'affaire à Londres avec M. Gastaldi, l'envoyé génois. Guillaume -demandait donc à Sorba de lui envoyer ses instructions par le retour du -courrier, en protestant que personnellement il n'avait aucun intérêt -dans l'affaire[560]. - - [560] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 11 septembre 1737: _loc. - cit._ - -Sorba ne répondit pas à la seconde lettre. Si Guillaume et son individu -n'avaient pas confiance dans la bonne foi des républicains, le ministre -n'entendait pas se laisser tromper par un aigrefin. Néanmoins, il envoya -cette correspondance au Sénat. Le lieutenant ne se tint pas pour battu, -il vint à Paris et fit plusieurs démarches pour voir Sorba, qui se -trouvait alors à Fontainebleau. A son retour, le diplomate reçut -Guillaume, qui lui parut être l'un des plus intimes confidents de -Théodore. Ses offres n'étaient pas méprisables et il serait peut-être à -propos de l'aboucher avec l'envoyé Brignole[561], afin qu'on pût voir ce -qu'il conviendrait de faire. Sorba regrettait de ne pouvoir parler plus -longuement de cet homme, mais il lui fallait auparavant un nouveau -chiffre[562]. Il est probable que Guillaume et son ami ne faisaient -qu'un même individu. L'affaire en resta là. Ce qui caractérise les -rapports du gouvernement génois avec ses espions attitrés et avec ceux -de rencontre c'est, de part et d'autre, une méfiance poussée à -l'extrême. - - [561] François Brignole, un des membres les plus influents du - Conseil, avait été, nous l'avons vu, envoyé à Paris en mission - extraordinaire lors des négociations entamées pour l'expédition - française en Corse. - - [562] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 16 novembre 1737: - _Busta Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - -Aussi quelques individus préférèrent-ils adresser leurs offres de -service à Versailles, car on savait que l'expédition en Corse était -décidée. Ils espéraient sans doute que les ministres de Louis XV -payeraient mieux que la république. - -Un sieur de Champigny se disant gentilhomme de Son Altesse Sérénissime -Électorale de Cologne s'était, dans le courant de l'année 1737, mis en -rapport avec Amelot sous différents prétextes. Il affectait un amour -tout particulier pour la France; son dévouement était extrême. Il ne -tarda donc pas à demander au cardinal Fleury et à Amelot d'intercéder en -sa faveur pour qu'il obtienne la place de chambellan de l'Électeur de -Cologne[563]. Quelque temps après, pour affirmer son zèle, il envoya à -Amelot deux lettres autographes du baron de Neuhoff[564]. - - [563] Champigny au cardinal Fleury et à Amelot, Zerbst au pays - d'Anhalt, le 27 décembre 1737: Correspondance de Cologne, vol. - 72. Archives du Ministère des affaires étrangères. - - [564] - - «Monsieur, - - «Une erreur de nom est cause que j'ai reçu deux lettres originales - du soi-disant roi Théodore, apparemment qu'elles ont été mises à - un bureau de poste où ma mère et ma femme sont connues et que cela - a occasionné qu'elles me sont parvenues; mon zèle ordinaire pour - les intérêts de Sa Majesté me fait croire que je ne puis me - dispenser de vous les adresser. Monsieur, je vous supplie de m'en - accuser réception et d'être persuadé que j'étudierai jusqu'au - moindre événement pour vous convaincre du respect avec lequel je - suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. - - «LE CHEVALIER DE CHAMPIGNY, - «Gentilhomme de S. A. S. E. de Cologne. - «21 janvier 1738.» - - Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Il n'avait pas eu de peine à se les procurer, car il les avait dérobées -à sa mère, qui était en relations suivies avec Théodore. Champigny -lui-même, malgré son affirmation contraire, connaissait parfaitement le -baron. En 1736, il était officier dans les gardes royales et il avait -pour camarade dans sa compagnie le jeune Trévoux, fils de la sœur de -Théodore[565]. Il avait également, étant en garnison à Metz, connu la -famille de Neuhoff[566]. - - [565] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 8 octobre 1736: - _loc. cit._ - - [566] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie - d'une lettre interceptée: _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Avant d'envoyer à Amelot les lettres du baron, Champigny avait enlevé -les pages où se trouvaient les adresses. Mais il se ravisa et expédia le -tout au ministre. Il ajouta ce post-scriptum: «Je me résous à vous -envoyer, Monsieur, l'original de l'adresse, le revers est de l'écriture -de ma mère»[567]. Il avouait ainsi ce qu'il niait dans sa lettre. -D'ailleurs, en proposant plus tard à Amelot de lui livrer de nouvelles -lettres du baron, il disait qu'il les tenait de quelqu'un de son -entourage en correspondance régulière avec le roi de Corse. - - [567] L'adresse est ainsi libellée: - - «En mains propres. - - «A Madame de Champigny, rue de la Poterie, près la Grève, chez - Monsieur Richard, marchand en gros d'épicerie, à Paris.» - -Champigny avait barré ce que sa mère avait écrit au verso d'une des -adresses. Mais, depuis l'époque, les traits d'encre ont pâli et j'ai pu -reconstituer les mots écrits par l'amie de Théodore. Nous verrons plus -loin ces quelques lignes, qui semblent être un projet de réponse. - -Les deux épîtres de Neuhoff étaient datées des 22 et 29 novembre de -l'année 1737, sans aucun doute, et ne portaient pas l'indication de -l'endroit d'où il écrivait. Elles étaient banales comme tout ce qui -sortait de sa plume. Il s'étonnait auprès de «sa très chère dame» de -n'avoir pas reçu de réponse à deux lettres qu'il lui avait précédemment -envoyées sous le couvert de M. Doyen (?). Comme il possédait maintenant -son adresse exacte, il espérait que sa missive lui parviendrait en mains -propres. Il craignait que sa correspondance n'eût été interceptée. Il -recommandait à Mme de Champigny de lui écrire par l'intermédiaire de M. -le baron de Drost à Scaden, seigneur de Morsbrock, grand-commandeur de -l'Ordre Teutonique à Cologne. Informé du traité conclu entre la France -et la république de Gênes, il demandait si la nouvelle d'une expédition -française en Corse était vraie: «Informez-moi de ce que l'on dit -touchant le prétendu débarquement en faveur de ces infâmes Génois; -j'espère que cet orage se détournera, sinon je prévois grand sang, les -peuples sont constants et fidèles et plutôt mourir que de rompre le -serment à moi juré.» - -Dans sa seconde lettre, Théodore fait des recommandations touchantes à -Mme de Champigny: «Soyez du reste de bonne humeur et des plus assurées -que je soutiendrai jusqu'au dernier soupir mes démarches. Faites-moi -savoir si l'on a écrit à Tunis et ce que fait mon neveu[568]». - - [568] Jointes à la lettre de Champigny à Amelot du 21 janvier - 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Il ne signait presque jamais ses lettres. Il les terminait par un -paraphe en forme de T, mais tracé d'une façon si bizarre qu'on aurait pu -le prendre pour un 8. Le baron, qui s'était adonné à la kabale, se -rappelait-il que le 8 est le signe de l'infini? - -A ces deux documents autographes, Champigny joignit une pièce datée de -Dresde le 2 novembre (1737, certainement). Ce factum ne semble pas être -de la main du baron, mais il est d'un format identique aux deux lettres, -écrit de même encre et plié d'une façon semblable. On peut en conclure -qu'au mois de novembre 1737, Neuhoff se trouvait à Dresde. Ce document, -dont l'auteur était sans doute un des acolytes de l'aventurier, était -une circulaire concernant l'ordre de la Délivrance, une note destinée -aux gazettes. Cette pièce ne contenait pas un mot de vrai. Les quatre -cents chevaliers qu'elle mentionne existaient seulement dans -l'imagination du grand-maître, qui essayait de battre monnaie avec son -ordre[569]. - - [569] - - «Dresde, le 2 du novembre. - - «Il a paru en ces jours passés une lettre circulaire du roi - Théodore par laquelle il ordonne à tous ceux qui sont inscrits - dans son ordre de la Rédemption, de se rendre tous vers le mois de - mars prochain dans les villes et ports différents déjà leur - prescrits et que chaque chevalier ait à conduire avec soi cinq - hommes affidés. Selon la liste ils sont plus grande partie - Suédois, Prussiens, Livoniens et Westphaliens, l'on y compte - trente-et-un seigneurs anglais, quarante-deux Italiens, vingt-sept - Français, dix-sept Espagnols, neuf Polonais, onze Hollandais et - sept Grecs de Morée, en tout quatre cents chevaliers. Le nombre - des nationaux n'y est pas spécifié. Ces démarches jointes à - d'autres préparatifs de guerre qu'il fait donne que trop à - connaître qu'il est sûr de la fidélité et constance des Corses à - maintenir inviolablement leur élection en sa personne et qu'ils ne - se départiront jamais ni lui ni eux du serment mutuel juré - solennellement le jour de son élection à Alesani, le 15 d'avril - 1736.» - - Pièce jointe à la lettre de Champigny du 21 janvier 1738: - Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Les lignes écrites par Mme de Champigny étaient les suivantes; j'en -respecte le style et l'orthographe: - -«J'ai cru devoir vous anvoier ancor le papier des nouvelles quoiqu'il dû -m'an couter comme pour le recevoir, j'ai versé un torrant de larme en -escrivant et si je n'avais destourné mes yeux j'aurais mis le papier -hors d'estat d'estre anvoié. Je nage dans la doulleur, que ne puis-je -devenir insensible comme bien d'autres! Vous vous faites vos maux pour -ne vouloir pas conduire vos affaires à propos et je n'en sens pas moins -vos peines. Madame de Tée est parfaitement remise et aussy ce pirituel -que jamais ce qui fait plaisir à tout le monde.» - -Quel était ce _papier de nouvelles_ qu'il en coûtait à la bonne dame -d'envoyer au baron? L'annonce de l'échec d'un emprunt sans doute. C'est -ce qui pouvait lui être le plus pénible. - -Il est bien difficile de préciser la nature des relations de Mme de -Champigny avec l'aventurier. Ces fragments de correspondance, volés par -le fils, laissent bien entrevoir que ces relations étaient fort intimes, -mais rien ne permet d'affirmer la chose. Un historien a avancé que le -baron avait amené avec lui, en Corse, une française comme -maîtresse[570]. Il serait téméraire d'affirmer que ce fût Mme de -Champigny, et, d'ailleurs, la question n'offre qu'un intérêt secondaire. - - [570] Abbé de Germanes, _op. cit._, t. I, liv. V, p. 281 à 283. - -Les documents fournis par Champigny n'avaient pas d'importance pour le -gouvernement français[571]. Amelot n'en fit pas accuser réception. -Quémandeur acharné, ne reculant devant aucune besogne malpropre pour -obtenir une faveur ou un bénéfice quelconque, il revint à la charge. De -Bonn-sur-le-Rhin, il écrivit le 23 mars 1738 à Amelot. - - [571] Jaussin publie ces lettres de Théodore à Mme de Champigny, - sans donner le nom de la destinataire et avec quelques variantes - dans le texte. Le fond est le même. Il donne à ces lettres les - dates des 2 et 24 novembre, ce qui est erroné. Nous l'avons vu - par les originaux. - - Le cardinal Fleury avait refusé de le recommander à Son Altesse - Électorale, mais cela ne refroidissait en rien son zèle «pour le - service et l'intérêt du roi». Il insistait afin de savoir si le - ministre avait bien reçu les deux lettres de sa mère: - - «Daignez donc, Monsieur, me tranquilliser sur leur destinée, s'il - vous plaît; après quoi, si vous l'ordonnez, je vous donnerai avis - du lieu où ce monarque de nouvelle édition se tient, et des - projets qu'il forme, étant à même d'en être instruit par une - personne à qui il écrit toutes les semaines. Si les lettres en - question ne vous étaient pas parvenues, je pourrais vous en - envoyer des copies que j'ai gardées. Je continue à implorer - l'honneur de votre protection[572].» - - [572] Le chevalier de Champigny à Amelot, Bonn-sur-le-Rhin, le 28 - mars 1738: Correspondance de Cologne, vol. 73. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -Amelot laissa la seconde lettre de Champigny sans réponse. Il -connaissait trop le personnage. Pendant trois ans, le chevalier ne se -lassa pas de solliciter auprès du gouvernement français et de faire des -propositions de tout genre. En 1741, le ministre, écœuré, écrivit au -comte de Sade, envoyé de France à Cologne, pour le mettre en garde -contre l'aventurier. Allant de cour en cour, quémandant partout, il -était absolument déshonoré. Ses friponneries lui avaient attiré un grand -nombre de mauvaises affaires. Et Amelot recommandait au comte de Sade de -jeter impitoyablement à la porte ce chevalier d'industrie s'il se -présentait chez lui[573]. - - [573] Amelot au comte de Sade, Versailles, le 20 avril 1741: - _Ibidem_. - -Hérault, le lieutenant de police, recevait également, de gens empressés, -des renseignements sur Théodore. Il s'en trouvait un qui livrait sa -propre correspondance avec le baron: c'était un sieur Spitzlaer, dont la -complaisance et le zèle étaient fort appréciés par la police[574]. - - [574] «J'ai l'honneur de vous adresser une lettre signée du - seigneur Théodore et une autre écrite de Rome concernant un - détail sur les projets de ce capitaine, lesquelles m'ont été - communiquées par le sieur Spitzlaer, médecin allemand établi en - France depuis un grand nombre d'années et en qui, Monsieur, vous - pouvez prendre la confiance la plus entière. Il m'a toujours - communiqué ce qu'il a reçu du seigneur Théodore dans le temps que - M. Chauvelin était en place et il y a tout lieu de se louer de sa - fidélité. Le docteur V. Spitzlaer aura l'honneur de vous en - renouveler lui-même les assurances.» - - Hérault à Amelot, Paris, le 28 janvier 1738: Correspondance de - Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Jaussin indique bien que ces lettres étaient adressées «à un particulier -qui demeurait chez un épicier auprès de la Grève, rue de la Poterie». Il -en a publié une troisième datée du 9 décembre 1737, que Théodore aurait -écrite à la même personne alors à Metz. Dans cette dernière épître, le -roi déclarait envoyer la liste des chevaliers de son ordre: la pièce que -nous avons vue sans doute. Théodore terminait cette lettre ainsi: «Si -vous avez réponse de Tunis, mandez-le-moi, on m'a remis soixante florins -à Amsterdam: quand cela aura pris un pli fixe, je ne m'occuperai plus -que du soin de votre satisfaction.» _Op. cit._, t. I, p. 297-29. - -La lettre de Théodore n'offre rien d'intéressant: toujours un style -lourd et prolixe. Les mêmes phrases reviennent sans cesse dans sa -correspondance. Il semblait n'avoir d'imagination qu'en paroles. Il -demandait des nouvelles du chevalier de Kermoysan, dont il attendait une -«réponse positive». Déjà dans les lettres livrées par Champigny, il -parlait de ce Kermoysan. Spitzlaer négligea de dire à Hérault ce -qu'était cet individu; sans doute un de ces agents marrons, qui -gravitaient autour du baron. - -La seconde pièce était datée de Rome, 30 décembre. Elle ne semble pas -avoir été écrite par Théodore, quoique le papier soit de même format que -sa lettre autographe et qu'elle soit pliée d'une façon identique. Ce -document, très long, était une apologie du roi de Corse. L'auteur--un -des secrétaires du monarque sans doute--disait que, pendant son règne, -il avait promulgué des lois excellentes pour le bien du pays. Il passait -en revue ces mesures et concluait que les Corses devaient garder une -fidélité absolue à leur souverain. Il est évident que si Neuhoff avait -réellement accompli les réformes que lui prête cet écrit, les insulaires -auraient dû avoir la plus grande reconnaissance envers le roi qui leur -était tombé des nues; mais son œuvre s'était bornée à de magnifiques -promesses jamais réalisées. - -Le fond et la forme de ce document ne rappellent en rien la manière de -Théodore. Les idées sont justes et sagement énoncées. Les réformes qu'on -lui attribue ont, contrairement aux règles de l'administration génoise, -le principe national pour base. Et ce plaidoyer, qui aurait pu être un -programme, n'était qu'une réclame ajoutée à tant d'autres. - -Un Corse, Sauveur Ginestra, fit, à pied, le voyage de Turin à Paris pour -proposer au cardinal Fleury de lui dévoiler les desseins mystérieux du -roi de Corse. La famille Ginestra, originaire de Provence, établie à -Bastia depuis plusieurs siècles, avait, sous François Ier, prouvé dans -les guerres son dévouement à la couronne de France. Le sang des -ancêtres, «légitimement et purement passé» dans ses veines, le poussait -à faire part au ministre des invitations qu'il avait reçues[575]. Mais, -la marche longue et pénible qu'il avait faite, lui avait tellement -«offensé les nerfs de la jambe gauche», qu'il ne pouvait plus marcher. -Il en était réduit à prendre la plume pour présenter ses offres à Son -Éminence. Il joignit à sa lettre une épître de Théodore et se déclara, -plus qu'aucun autre Corse, en mesure de fournir des documents -intéressants. Il était l'ami intime de l'un des secrétaires de Neuhoff -et son père entretenait des relations cordiales avec le consul de -Hollande à Naples. Ginestra père trafiquait, en effet, dans l'entourage -de Théodore. Sauveur irait partout où l'on voudrait, en Italie ou en -Hollande, dès que sa jambe serait guérie, car il mourait du désir de -servir Louis XV et le cardinal dont il baisait en terminant «la sacrée -pourpre»[576]. - - [575] En marge: «Ces invitations tendent à l'obliger, lui et les - autres partisans de Théodore, à revenir en Corse pour - l'assister.» - - [576] Traduction de la lettre de Ginestra à Fleury, Paris, le 19 - novembre 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -En envoyant cette lettre, Ginestra avait eu soin d'effacer à l'encre -quelques mots, entr'autres le nom de la ville où elle avait été écrite -et de découper la signature. C'était l'éternel appel à ses partisans, -les mêmes promesses de secours importants, le grand mot de liberté jeté -au milieu d'un verbiage emphatique[577]. - - [577] Lettre en italien du 20 ou 29 septembre 1738, jointe à la - lettre de Ginestra à Fleury. - -Ginestra en fut pour ses frais; le cardinal Fleury ne se montra pas -disposé à utiliser les aptitudes policières de cet insulaire. - -Si, à Versailles, on jugea inutile d'acheter de vagues renseignements -sur l'aventurier, il n'en fut pas de même ailleurs. Le consul -d'Angleterre à Livourne recevait de Corse des documents qu'il payait -très cher et qu'il transmettait à sa cour[578]. - - [578] Lorenzi à Amelot, Florence, le 10 janvier 1739: - Correspondance de Florence, vol. 90. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -[Illustration] -THEODORUS PRIMUS CORSICAE REX -Portrait de JABACH. - - Peint par Van Dyck vers 1635, gravé par Michel Lasne, et reproduit - avec la fausse indication de Théodore Ier, Roi de Corse. (_Collection - particulière._) - -La célébrité du roi de Corse s'était étendue dans le monde. La gravure -avait popularisé ses traits. On trouve encore une estampe le -représentant en costume Louis XIII. Le regard est fier; la pose noble. -De longs cheveux retombent sur ses épaules, il est vêtu de satin; sa -main droite repose sur sa poitrine. La légende porte majestueusement: -«_Theodorus primus Corsicæ rex_», le latin convenant seul pour désigner -cette Majesté. Dans un coin, se trouvent les initiales du graveur: M. A. -F. Tout cela a une certaine allure, et cette gravure, répandue un peu -partout, pouvait produire de l'effet. Il n'y a qu'un malheur, c'est que -ce portrait n'est pas celui de Théodore. Il représente l'illustre -Jabach, le grand collectionneur du XVIIe siècle, peint par Van Dyck vers -1635. Les trois lettres M. A. F. signifient _Michael Asinius fecit_, -c'est-à-dire gravé par Michel Lasne[579], et ne sont, en aucune façon, -comme on pourrait le croire, les initiales de Marc-Antoine Franceschini, -le célèbre peintre bolonais[580]. - - [579] Graveur du XVIIe siècle. - - [580] Le Cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale possède - les deux pièces: celle avec l'indication réelle de Jabach et - celle avec la fausse mention de Théodore Ier, roi de Corse. Ce - renseignement m'a été fourni par M. Henri Bouchot, membre de - l'Institut, conservateur du Cabinet des estampes. Au moment où je - corrigeais les épreuves de ce passage, j'ai appris la mort - prématurée de M. Bouchot; je tiens à donner à sa mémoire - l'expression de ma sincère gratitude. J'ai en ma possession la - gravure portant la fausse indication. - -Ces substitutions dans les portraits n'étaient pas rares aux XVIIe et -XVIIIe siècles; mais il est piquant de remarquer qu'on avait justement -choisi, pour représenter le roi de Corse, Jabach, dont il filouta le -descendant, le banquier de Livourne. Cette escroquerie valut la prison à -Théodore--on se le rappelle. L'ironie fut-elle préméditée? Le hasard, -plus sarcastique parfois que les hommes, fut, sans doute seul, la cause -de cette rencontre. - -La gloire de Théodore Ier eût été incomplète sans la caricature. C'est -le couronnement de toute renommée. Une gravure allemande, intitulée: - - _Le satyre corse visionnaire_ - _ou_ - _le rêve à l'état de veille,_ - _dont l'image représente_ - _dérisoirement_ - _Théodore_ - _premier et dernier en sa_ - _personne pseudo-roi des Corses rebelles._ - -montre dans le lointain la mer de Toscane. Deux villes en sont baignées: -Bastia et Aléria. Le baron débarque; les Corses lui souhaitent la -bienvenue et le proclament roi. Il se tient au milieu du peuple, la tête -ceinte de laurier. Les armes de Corse lui sont présentées à genoux, -tandis qu'un individu portant les armes de Gênes au bout d'un bâton est -chassé. Au premier plan, un satyre, symbolisant l'inconstance, repose -sur des branches de roses aux nombreuses épines. Il tient à la main une -longue vue développée pour voir l'avenir. Le génie de la vanité lui -souffle dans la main une bulle de savon. Au-dessus de ce génie, figurent -ces mots: _quod cito fit cito perit_. Un médaillon à droite, surmonté de -la légende: _Eventus laboris_, représente un singe, qui, auprès d'un -fourneau, fait partir des pétards; dans la fumée se trouve écrit le mot -_fourberie_. Deux autres singes, l'un portant une couronne de feuillage -et une petite épée au côté, l'autre un bonnet, jouent aux cartes près -d'un socle à demi renversé où se lit cette inscription: _Male parta -pessime dilabuntur_. Le singe couronné abat le roi vert, tandis que -l'autre gagne avec l'as de cœur et ramasse la mise. - -Entre le titre et l'explication, se trouve une pièce de vers, puis un -passeport ironique en diverses langues portant tous les titres que se -donnait Théodore, et enfin, en gros caractères, ces mots: «Fait -parce qu'un nouveau roi, le baron de Neuhoff, a été proclamé par -quelques Corses[581]». - - [581] Voir la traduction de la pièce de vers et le _passeport_ - aux pièces justificatives. - -[Illustration] -Gravure reproduite d'après un pamphlet allemand intitulé: - - «_Le Satyre Corse ou le Rêve à l'état de veille, dont l'image représente - dérisoirement Théodore Ier et dernier en sa personne pseudo-Roi des - Corses rebelles._» - - (_Collection particulière._) - -Le portrait faux et la caricature durent avoir du succès. Les éditeurs, -qui les avaient lancés, firent sans doute de bonnes affaires. Ces -gravures constituaient, en tous cas, une réclame pour Théodore. Et, -tandis que sa gloire était soutenue par le dessin, des gens pleins de -bonne volonté conspiraient dans l'ombre pour lui. - - -II - -Le principal centre où se nouaient les intrigues du baron de Neuhoff -était, à Rome, le couvent des Saints-Dominique et Sixte, sur le mont -Quirinal. La sous-prieure, Mme Angélique-Cassandre Fonseca, les -dirigeait. C'était une femme intelligente et lettrée. Elle écrivait -également bien le français et l'italien. Sa famille était originaire -d'Avignon. J'ai déjà eu l'occasion de dire que cette religieuse -professait depuis longtemps un sérieux attachement à l'égard de -l'aventurier. Elle l'avait connu bien avant son équipée de Corse, mais -ce fut surtout après qu'il eut quitté son royaume que son dévouement put -s'exercer. Lors de ses séjours à Rome, il logeait dans un jardin -appartenant au frère de Mme Fonseca, attenant au couvent et voisin de -Saint-Jean de Latran[582]. - - [582] Gavi, consul de Gênes à Livourne, au Sérénissime Collège, - Livourne, le 18 octobre 1741: _Ribellione di Corsica_, filza - 14/3012. Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - - Au commencement de 1740, le pape avait refusé de nommer visiteur - apostolique des monastères corses Mgr Mari, évêque d'Aléria, parce - que celui-ci était génois. Le cardinal de Tencin proposa Mgr - Fonseca, évêque d'Iesy, gentilhomme d'Avignon. Maillebois fit - remarquer que ce choix n'était pas heureux, ce prélat étant le - parent de la dame Fonseca, religieuse à Rome, qui soutenait - ouvertement Théodore.--Maillebois au Ministre, le 10 février 1740: - Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Elle avait su faire partager son admiration à sa sœur, Mme -Françoise-Constance Fonseca, et à Mme Marie-Constance Cavalieri, toutes -deux religieuses dans le même couvent. L'aumônier, l'abbé Punciani, et -d'autres personnages servaient également d'intermédiaires pour les -correspondances secrètes du baron. Ses lettres arrivaient à Rome chez le -comte Fedi ou chez le comte Orsini. Ceux-ci faisaient les plis et les -mettaient dans quatre enveloppes, la première pour le sieur Valentini, -la seconde pour le baron de Stos, la troisième pour le consul -d'Angleterre à Venise, et enfin la quatrième pour le baron Étienne -Romberg, qui était Théodore lui-même[583]. - - [583] _Direction des lettres que Théodore écrit à Rome_: - Correspondance de Corse, janvier 1740, vol. 2. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -A leur enthousiasme naïf, à leur foi ardente dans les hautes destinées -qui étaient réservées à l'aventurier, ces religieuses ajoutaient une -tendre sentimentalité féminine. Le 9 novembre, fête de saint Théodore, -«martyr, grand soldat du Christ», la communauté se réunissait au -parloir, et buvait à la santé et aux succès «du roi Théodore». La -sous-prieure ajoutait: «De tout cœur, je suis là pour le servir[584]». -Et, comme symbole de sa fidélité, elle scellait ses lettres à Neuhoff -d'un cachet représentant un petit chien[585]. Les affiliés à la bande de -Théodore avaient un signal pour se reconnaître. C'était un carré de -papier avec son nom écrit en lettres moulées, au-dessous duquel se -trouvait un sceau de cire rouge figurant Cupidon monté sur un lion[586]. - - [584] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca au capitaine Bigani à - Livourne, Rome, le 9 novembre 1737. Copie d'une lettre - interceptée transmise par Bernabo, agent de Gênes à Rome, le 9 - novembre 1737: _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives - d'État de Gênes, archives secrètes. - - [585] La même à Théodore, à Naples, Rome, le 7 novembre 1738. - Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo le 15 - novembre 1738: _loc. cit._ - - [586] _Direction des lettres que Théodore écrit à Rome_: _loc. - cit._ - -L'un des principaux correspondants de la bonne sœur était un nommé -Rainieri Bigani, ancien commandant du bagne à Livourne et qu'on appelait -le capitaine Bigani[587]. Pour correspondre avec la religieuse, cet -individu se servait d'un ecclésiastique, l'abbé Luc-Antoine Varnesi. -D'ailleurs, Mme Fonseca avait à sa dévotion plusieurs prêtres, des -moines et des prélats. - - [587] Le fils de Bigani, nous l'avons vu, s'était embarqué à - Tunis pour la Corse avec Théodore en 1736. - -Elle n'eut pas toujours à se louer de Bigani, qui parfois se laissait -aller à écouter les propos fallacieux des espions génois. Livourne en -était rempli. Mais ces gens, paraît-il, travaillaient fort mal et ne -fournissaient à la république que des renseignements sans valeur[588]. -De l'espionnage au rabais! Bigani avait été pendant longtemps en -correspondance avec Théodore. Le général Wachtendonck lui avait fait à -ce sujet des remontrances sévères en le menaçant de le faire mettre -«dans un château», c'est-à-dire en prison, s'il persistait à avoir des -relations avec l'aventurier[589]. Cela ne l'empêcha pas de continuer à -servir le baron et même à le trahir au besoin. - - [588] Le comte de Wachtendonck au marquis Étienne Lomellini, à - Gênes, Livourne, le 15 août 1737: _Ribellione di Corsica_, filza - 1-2121. Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - - [589] Même lettre du comte de Wachtendonck au marquis Étienne - Lomellini. - -Mme Fonseca, qui s'occupait volontiers des affaires commerciales du roi, -avait fait charger de l'orge en Sicile sur un bâtiment destiné à porter -cette marchandise en Corse aux mécontents après avoir relâché à -Livourne. Bigani devait recevoir le navire et le diriger sur l'île. -Quand le bateau fut dans les eaux toscanes, il n'eut rien de plus pressé -que de vendre la cargaison au consul de Gênes. Un tel procédé indigna la -bonne sœur. Elle écrivit au capitaine une lettre de reproches, dont -l'amertume était voilée d'une mansuétude toute monacale. «Ah! Monsieur -le capitaine, qui vous eût jamais cru capable de tromper et de trahir le -roi! Est-il possible qu'un homme bien né se laisse gagner par l'argent -des Génois!» Et il n'était pas le seul sur qui les écus de Gênes avaient -fait impression; elle le savait. Bigani avait aussi été la cause de -l'emprisonnement de plusieurs fidèles adhérents de Sa Majesté. Quel -sujet d'affliction! Mais elle priait Dieu de pardonner au capitaine et -de remédier à ces tristes choses[590]. - - [590] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Bigani, Rome, le 14 - septembre 1737. Copie d'une lettre interceptée transmise à Gênes, - le 14 septembre, par Bernabo: _loc. cit._ - -Malgré la noirceur d'âme de Bigani, Mme Fonseca n'en continua pas moins -à correspondre avec lui, à lui confier tout ce qu'on disait à Rome sur -Théodore. Elle lui écrivait toutes les espérances que ses entreprises -faisaient naître chez ses partisans. Jamais son enthousiasme et sa foi -ne faiblissaient. Plus elle voyait de trahison autour de son roi, plus -son dévouement s'exaltait. Elle n'avait qu'un but: le servir toujours, -le soutenir jusqu'au bout, envers et contre tous. Son œuvre -n'était-elle pas sublime: délivrer ces pauvres Corses opprimés du joug -des infâmes Génois? Aussi ne se laissait-elle rebuter par rien. Bigani -usait parfois vis-à-vis d'elle de procédés un peu cavaliers, comme de -lui faire écrire par son fils. Elle trouvait cette manière d'agir peu -convenable à l'égard d'une dame; mais elle pardonnait volontiers à cause -du roi et elle saluait le père et le fils de tout cœur. Au moins, -devait-il lui envoyer des nouvelles. On disait à Rome que le capitaine -du navire avait été mis en prison, parce que trente hommes de son bord -s'étaient sauvés mystérieusement. Le bruit courait aussi que Théodore -avait heureusement débarqué en Corse avec une suite et des munitions. -Dieu le veuille! Cependant la bonne sœur était dans une inquiétude -mortelle, car la dernière lettre du souverain était datée de Lisbonne. - -Elle se tenait en relations à Rome avec tous les amis de Neuhoff. Elle -se faisait l'intermédiaire de leurs correspondances; elle entretenait -leur zèle, trouvant des paroles douces et encourageantes pour chacun. -C'est ainsi qu'en envoyant à Bigani une lettre d'un certain abbé Joseph -Colonna pour Mme Virginie Costa, elle priait le capitaine de dire à -cette dernière qu'elle avait pour elle le plus vif attachement en -souvenir de l'affection que son mari portait à Sa Majesté. Mais la -bonne sœur ne pouvait se résigner à voir des Corses trahir leurs -compatriotes. Quelle honte! En revanche, les expéditions qu'on faisait à -Naples, pour aider les insulaires, la consolaient un peu[591]. - - [591] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Bigani, Rome, le 9 - novembre 1737. Copie d'une lettre interceptée, transmise le 9 - novembre, à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._ - -Lorsque les troupes françaises débarquèrent en Corse, Mme Fonseca fut -très alarmée. Elle confia ses peines à Bigani, qu'elle s'obstinait à -croire fidèle et dévoué. Drost devrait retourner dans l'île pour -soutenir la foi des peuples en leur souverain. Elle craignait que les -insulaires ne fussent séduits par la douceur et par la politique des -Français. Le but poursuivi par ces derniers n'apparaissait pas -clairement à la religieuse. Étaient-ils allés dans l'île pour y -maintenir la domination génoise ou bien dans leur propre intérêt? -D'après elle, le chanoine Orticoni et Salvini avaient compromis la cause -du roi. Ils n'étaient, du reste, plus en faveur auprès de Sa Majesté. -Salvini n'avait même pas daigné venir au couvent lors de son dernier -voyage à Rome. Cependant, rien ne pouvait ébranler la confiance de la -sous-prieure; la chute des ennemis de Théodore était prochaine. «Il -tempo è galantuomo», le temps est galant homme. Elle avait toujours la -plume à la main: elle avait laissé deux dames à la porte pour pouvoir -faire sa correspondance[592]. - - [592] La même au même, Rome, le 7 juin 1738. Copie d'une lettre - interceptée transmise le 14 juin, à Gênes, par Bernabo: _loc. - cit._ - -Le capitaine, d'ailleurs, jouissait auprès de Neuhoff d'un grand crédit. -Le roi ne paraissait pas lui tenir rigueur de ses opérations -commerciales avec les Génois. Il continua à lui témoigner sa confiance -et à verser ses chagrins dans son sein. A sa sortie du château de Gaète, -il lui écrivit qu'il se sentait abandonné et trahi par tous. Il lui -demandait des nouvelles en le priant de faire tenir sa réponse sous le -couvert de son fidèle ami Joseph Valembergh, le consul de Hollande à -Naples[593]. - - [593] Théodore à Bigani, le 20 décembre 1738. Copie d'une lettre - interceptée, transmise le 27 décembre, à Gênes, par Bernabo: - _loc. cit._ - -Mme Fonseca correspondait aussi avec Lucas Boon à Amsterdam[594]. Il -était nécessaire, en effet, de relever, auprès des traitants hollandais, -le crédit fortement ébranlé de Théodore. Elle avait écrit en français et -en italien à Boon, car elle savait qu'il connaissait ces deux langues. -Après avoir laissé plusieurs lettres sans réponse, il s'était enfin -décidé à lui écrire en hollandais. Elle n'avait pas pu lire cette -lettre, car elle ignorait cette langue; et la pauvre sœur suppliait le -négociant de lui envoyer quelques nouvelles dans un langage à sa portée. - - [594] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Lucas Boon, sans date, - mais du mois de septembre 1738 très certainement. Lettre - autographe interceptée, transmise le 27 septembre, à Gênes, par - Bernabo: _loc. cit._ - -Sa confiance dans tous ceux qui se disaient partisans du souverain était -infinie. Avec quelques mots de louange pour son héros, tous les -aigrefins trouvaient le chemin de son cœur et de sa bourse. Elle -n'était pas bête cependant. Elle jugeait les autres d'après elle-même. -Sa crédulité, allant parfois jusqu'à la naïveté, provenait de son -excessive vénération pour son roi. Elle ne pouvait pas s'imaginer que -des gens fussent assez indignes pour le tromper. C'était bon pour les -Génois! - -Elle fut aussi en correspondance très amicale avec ce Mathieu Drost, un -farceur doublé d'un escroc, que Théodore lui-même traitait de traître et -d'espion, soudoyé par la république[595]. Elle le soutint avec cette -bonté ingénue qu'elle mettait au service des aventuriers, qui lui -soutiraient de l'argent. Elle aurait voulu communiquer à cet individu un -peu de cette foi robuste dont elle était animée. «Soyez certain, lui -écrivait-elle, que Sa Majesté arrivera bientôt en Corse largement -pourvue en toutes choses[596]». - - [595] Théodore à Gomé Delagrange, conseiller au Parlement de - Metz, 11 décembre 1740: Correspondance de Corse, vol. 2. Archives - du Ministère des affaires étrangères. - - [596] Sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Drost, Rome, le 7 juin - 1738. Copie d'une lettre interceptée, transmise le 14 juin, à - Gênes, par Bernabo: _loc. cit._ - -D'autres personnages de moindre importance s'agitaient autour du couvent -des Saints-Dominique et Sixte. Il y avait, parmi eux, un nommé Jean -Ludovici, ami du fameux consul hollandais à Naples, qui, avec l'abbé -Varnesi, servait parfois d'intermédiaire pour la correspondance[597]. - - [597] Jean Ludovici à Théodore, à sœur Fonseca, à Joseph - Valembergh, Rome, le 11 novembre 1738. Lettres interceptées - transmises le 15 novembre, à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._ - -Un certain Duffour, qui se disait «lieutenant colonel et ingénieur de Sa -Majesté des Corses», implorait la protection de Mme Fonseca. On l'avait -desservi dans l'esprit de Sa Majesté et il tenait à reconquérir son -estime par son attachement, sa fidélité et son obéissance[598]. - - [598] Duffour à sœur Angélique-Cassandre Fonseca, Livourne, le - 27 juillet 1737. Copie d'une lettre interceptée, filza 1/2121 aux - archives d'État de Gênes. - -La bonne sœur croyait à toutes ces protestations. Elle les accueillait -avec reconnaissance. Elle devait souffrir dans son dévouement de ne -pouvoir aider son roi, d'une manière plus active, à _bouter_ les Génois -hors du royaume de Corse. Son rôle se bornait à écrire partout pour la -bonne cause; elle ne s'en privait pas. Elle centralisait toutes les -correspondances; elle était une boîte aux lettres. Un homme, qui avait -toute sa confiance, se chargeait de faire parvenir les missives. Cet -individu, le chevalier Saint-Martin, était, d'ailleurs, le fripon le -plus achevé. - -En réalité, il s'appelait Bigou. Il était né à Paris de parents -protestants. Il avait séjourné en Angleterre pour y professer sa -religion, et s'était fait naturaliser anglais. Puis, voulant se -convertir, il avait fait le voyage de Rome où il désirait s'établir. Il -se disait piémontais et portait des décorations. Il sollicitait du pape -un emploi quelconque[599]. A la suite de sa conversion, il avait, pour -commencer, obtenu une petite pension du Saint-Père[600]. Mais, -l'allocation pontificale n'étant pas suffisante, il eut recours à -l'espionnage, afin de pouvoir vivre honnêtement. - - [599] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, le 27 septembre - 1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [600] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie - d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à Gênes: _loc. - cit._ - -Dans l'entourage du roi de Corse, composé de traîtres et de filous, -Saint-Martin était tout désigné pour prendre l'un des premiers rangs. Il -complétait la collection. Il n'avait pas eu de peine à se lier avec le -baron, toujours bien disposé à accueillir les hommes de bonne volonté, -qui se présentaient à lui. Le chevalier s'offrit comme intermédiaire -pour la correspondance royale. Il entra de suite dans les bonnes grâces -de Mme Fonseca. Sa conversion récente, l'enthousiasme qu'il déployait à -l'égard de Sa Majesté lui valurent l'affection de la religieuse. A toute -heure, il était admis auprès d'elle, et souvent la sœur tourière -entre-bâillait, pour lui, la nuit, la petite porte du couvent. Mme -Saint-Martin, restée à Livourne, s'occupait aussi de transmettre les -lettres secrètes échangées entre le monastère et les partisans de -Théodore. Mme Fonseca envoya cette dame porter à Mathieu Drost une -épître de consolations dans la forteresse de Livourne. L'aventurier -reçut la missive, mais ne possédant plus un écu, il n'avait pas pu -récompenser la messagère: il profita de la circonstance pour demander à -la bonne sœur de lui envoyer cent sequins[601]. - - [601] Mathieu Drost à la sœur Fonseca, Livourne, le 14 septembre - 1738. Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à - Gênes, le 27 septembre: _loc. cit._ - -Mme Fonseca avait aussi recommandé l'excellente Mme Saint-Martin à -Bigani. Mais celui-ci s'excusa de n'avoir pas pu la recevoir -honnêtement. Depuis neuf jours, sa maison était occupée par le greffier -du tribunal, le barigel et quatre sbires. Ces gens opéraient chez lui -une perquisition et, au moment où il mandait ces détails, à quatre -heures du matin, ils étaient encore là. La police ne trouverait rien -d'intéressant, malgré le soin qu'elle mettait à fouiller partout. -Néanmoins, le capitaine se lamentait très fort. Mme Bigani était tombée -malade à la suite de cette descente de justice et lui-même avait des -vertiges, car il ne cessait d'avoir le cœur ému et inquiet--il aurait -pu dire plus justement la conscience. Et, selon la coutume de ces gens -qui se rejetaient mutuellement leurs turpitudes, il accusait Mathieu -Drost d'avoir fait tout le mal. Comme il fallait, pour toucher la bonne -sœur et lui faire donner de l'argent, montrer quelques sentiments de -résignation chrétienne, Bigani ajoutait qu'il priait Dieu de pardonner -au coupable[602]. - - [602] Bigani à la sœur Fonseca, Livourne, le 16 septembre 1738. - Copie d'une lettre interceptée transmise par Bernabo à Gênes, le - 27 septembre: _loc. cit._ - -Mme Saint-Martin revint à Rome, contre le gré de son mari, qui, sans -doute, désirait travailler sans témoins. Elle était, paraît-il, -«beaucoup plus sensée que lui»[603]. Aussi disparut-elle bientôt. En -effet, on ne la trouve plus mêlée aux intrigues du couvent des -Saints-Dominique et Sixte. Il est vrai que le chevalier faisait de la -besogne pour deux. - - [603] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, le 27 septembre - 1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Théodore qui avait, il faut le reconnaître, des lueurs de bon sens, ne -partageait pas la confiance aveugle de son amie à l'égard de -Saint-Martin. A plusieurs reprises, il lui écrivit de ne pas se fier à -cet individu. Cependant, au mois de mai 1738, il était dans les -meilleurs termes avec le chevalier. Il lui demandait de venir le -retrouver en Hollande, de lui procurer quelque bon officier -d'artillerie, et lui disait qu'il n'aurait jamais lieu de regretter de -s'être attaché à lui. Il l'assurait de ses sincères sentiments de bonne -amitié[604]; mais il avait ouvert les yeux. Saint-Martin, sentant que -Neuhoff se méfiait de lui, voulut se justifier. Il lui écrivit une belle -lettre, selon toutes les formules du protocole. Malgré les propos -calomnieux qui l'avaient desservi dans l'esprit du roi, il tenait à -confesser bien haut les sentiments de respect et de fidélité dont il -était animé. Sa dernière entrevue avec le souverain, à Rome, avait -fortement imprimé ces sentiments dans son cœur. Il applaudissait donc -à son heureuse arrivée dans les mers italiennes. Par ses hauts faits, le -roi étonnait le monde et lui seul savait enseigner le grand art de -régner. Il se félicitait de vivre dans un siècle, sur lequel les vertus -de Sa Majesté jetaient un lustre si brillant. C'était donc bien -injustement qu'on l'accusait de trahison. Son innocence et ses principes -assuraient la paix de son âme. Bien entendu, il rejetait sur quelqu'un -toutes ces infamies. C'était un sieur Valentin Tadei, qui avait dû se -rétracter, non seulement devant lui, mais en présence de plusieurs amis -du roi. Toujours, même au péril de sa vie, il tiendrait à honneur -d'obéir à Sa Majesté, et, comme les autres, il priait Dieu de conserver -ses précieux jours. En terminant il lui offrait les très humbles -respects et les services de M. de Champigny. Elle daignerait -certainement agréer les compliments de cet homme vertueux et probe[605]. -Nous avons vu quelles étaient la vertu et la probité de M. de Champigny. - - [604] Copie d'une lettre de Théodore à Saint-Martin, du 16 mai - 1738. Communiquée à M. de Fénelon, ambassadeur de France en - Hollande, par le duc de Saint-Aignan, ambassadeur à Rome, le 18 - octobre 1738: Correspondance de Hollande, vol. 427. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - - [605] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie - d'une lettre interceptée, transmise par Bernabo à Gênes, le 15 - novembre: _loc. cit._ - -Pour compléter l'effet que devait produire cette lettre éloquente, -Saint-Martin se fit donner un certificat par la bonne sœur. Elle -joignit en effet un billet à l'épître du chevalier. Bien que Sa Majesté -lui eût toujours écrit de se méfier de «Monsieur Saint-Martin», elle -pouvait répondre de sa fidélité, l'ayant mise à l'épreuve. Il était -certainement l'un des plus dévoués et des plus affectionnés serviteurs -du monarque. Parmi tous les partisans corses, elle n'avait jamais pu -trouver aucun homme qui lui inspirât autant de confiance. Il se -chargeait de toute sa correspondance. Il l'attendait pendant des heures -entières, le jour ou la nuit, par la pluie ou par la grêle. Ainsi tandis -qu'elle écrivait ce billet, à deux heures du matin, le chevalier était à -son poste. Elle lui confiait une petite boîte pour le roi[606]. - - [606] Billet de sœur Angélique-Cassandre Fonseca à Théodore, - joint à la lettre de Saint-Martin, Rome, le 7 novembre 1738: - _loc. cit._ - -Si Saint-Martin montrait un dévouement extrême pour les intérêts du -baron, il déployait un zèle non moins grand pour servir la république. -Il était entré en rapports avec Bernabo, agent de Gênes à Rome. Ces -relations furent amicales et suivies. Au mois de juin 1738, Bernabo -répondant à une question du Sérénissime Collège, disait que pour -transmettre à un certain chanoine--qu'il ne nommait pas--une lettre du -chevalier, il s'était servi d'un cachet imaginé, ne pouvant employer le -sceau de Saint-Martin orné d'armoiries et d'une couronne, car il ne -savait si ces armes lui appartenaient vraiment ou si elles étaient -usurpées. Mais l'agent génois avait fait un cachet d'une circonférence -égale à celui du chevalier. Pour le moment, le fidèle intermédiaire de -Mme Fonseca ne se trouvait pas à Rome. Bernabo ignorait où il était allé -et si son absence ne cachait pas quelque expédition adroitement -combinée. A son domicile, le domestique avait dit qu'il attendait son -maître d'un jour à l'autre[607]. - - [607] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 14 juin 1738: - _loc. cit._ - -Le diplomate comptait donc tirer quelques profits des tournées -mystérieuses de Saint-Martin. - -Le chevalier revint bientôt. Il écrivit à son ami Bernabo: «Il est de la -dernière conséquence que j'aie l'honneur de vous voir aujourd'hui avant -la nuit, et comme je ne puis dans la circonstance aller chez vous, il -faut que vous vous rendiez à vingt-et-une heures d'Italie, ou plus tôt -si vous voulez, au jardin de Jésus-et-Marie au Cours.» Il s'agissait de -trois lettres qu'il avait en main: une de Mme Fonseca à Lucas Boon, -qu'il était chargé de faire parvenir à Amsterdam; les deux autres, de -Drost et de Bigani à la religieuse, que sa femme avait apportées de -Livourne. Il le priait de lui faire tenir sa réponse par Mme Joseph -avant les vingt-et-une heures[608]. - - [608] Saint-Martin à Bernabo sans date, transmise le 27 septembre - à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._ - -Bernabo alla au rendez-vous. Dans un endroit écarté, l'agent de Gênes -et le chevalier causèrent. Au cours de l'entretien, Saint-Martin exhiba -les lettres des amis de Théodore. Son désir de servir la Sérénissime -République était extrême, aussi avant de faire parvenir cette -correspondance à destination, avait-il tenu à la communiquer au -représentant du gouvernement génois. Bernabo témoigna quelque répugnance -à prendre connaissance de ces lettres. Il se laissa prier pour les -accepter. Néanmoins, il les retint. Rentré chez lui, il fit prendre -copie de deux d'entre elles et les retourna le soir même convenablement -recachetées à son espion. Il expédia ces copies aux inquisiteurs d'État, -ainsi que la lettre originale de Mme Fonseca à Lucas Boon que, d'accord -avec le chevalier, il avait gardée. Bernabo concluait en disant que son -zèle pour le service public le poussait à déclarer qu'il ne conviendrait -pas d'abandonner Saint-Martin. Ce dernier était prêt à fournir tout ce -qui lui passerait par les mains. Si jusqu'à présent, il n'avait donné -que des renseignements sans grande importance, il pourrait sans doute -faire mieux dans l'avenir. En tous cas, il importait de le tenir en -haleine de façon à ce qu'il remplît ses engagements[609]. Le chevalier, -du reste, faisait bien son métier; il remettait à Bernabo les lettres -aussitôt que la bonne sœur les confiait à sa fidélité. Le ministre -pouvait donc envoyer à son gouvernement les papiers volés le jour même -où ils avaient été écrits. - - [609] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 27 septembre 1738: - _loc. cit._ - - [610] Délibération des inquisiteurs d'État, du 10 octobre 1738: - _loc. cit._ - -Les inquisiteurs délibérèrent sur cet envoi. Il fut décidé que les -copies seraient classées et qu'on expédierait à Amsterdam la lettre -autographe de Mme Fonseca à Lucas Boon[610]. Les magistrats en firent -conserver la traduction. - -Saint-Martin demanda, un jour, audience à l'ambassadeur de France. Le -duc de Saint-Aignan le reçut. Il désirait effacer, disait-il, les -impressions fâcheuses qu'on avait sur lui. Ses intrigues commençaient à -être connues; Bernabo ayant avoué à Saint-Aignan qu'il avait gagné -Saint-Martin et que celui-ci lui fournissait, en secret, la -correspondance des amis de Théodore[611]. - - [611] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, les 27 septembre et - 4 octobre 1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -Le but réel de la visite du chevalier était sans doute d'essayer de -vendre quelques papiers volés. Il en fut pour sa visite. Peu de temps -après, Saint-Martin affirmait à Théodore son dévouement en termes -pompeux et se faisait délivrer, par Mme Fonseca, un certificat de -fidélité. Il en avait besoin! - -Au mois de décembre, Saint-Martin proposa au Sérénissime Collège un bon -coup. - -Ce traître avait jugé que l'incarcération du baron au château de Gaëte -était une affaire sérieuse et que cet événement devait mettre fin aux -troubles qui agitaient la république. Il avait pensé que ses humbles -services allaient désormais devenir inutiles. Mais, l'élargissement de -Théodore avait subitement changé la face des choses. Son attention avait -été éveillée; son ardeur de servir Gênes s'était accrue. «Je suis à -portée de rendre à la république le plus signalé service qu'elle puisse -espérer. Ne me demandez pas où ni comment; car je suis dans la -résolution de ne le communiquer à qui que ce soit, que dans le temps de -l'exécution même. Il suffit que Vos Excellences me croyent homme -d'honneur et fidèle comme elles ont lieu de le faire.» - -Mais pour mettre son projet à exécution, il avait besoin de se rendre à -Naples avec une autre personne. Il lui fallait en outre une felouque, -qui se tiendrait à tout moment à sa disposition. «Pour tout cela, je -n'ai pas un sol. Je vous demande donc par grâce spéciale, mes seigneurs, -de me faire donner en toute diligence au moins cent sequins, au moyen de -quoi je veux bien perdre la tête si je manque mon coup.» Il aura sans -doute besoin de s'entendre avec le marquis de Puisieux et avec le duc -de Saint-Aignan, car Théodore veut être assuré d'un «certain état en -France, au moins voilà sur quel ton il s'est jusques ici expliqué, car -pour la taille de la république il n'en veut pas entendre parler.» En -terminant, Saint-Martin donnait comme référence M. François-Marie -Grimaldi, qui le connaissait personnellement et qui pourrait fournir sur -lui les meilleurs renseignements. Il suppliait enfin les inquisiteurs de -hâter leur décision, car les moments étaient précieux[612]. - - [612] Saint-Martin au Sérénissime Collège, Rome, le 27 décembre - 1738, transmise par Bernabo à Gênes, le 27 décembre: _loc. cit._ - -Théodore aurait donc consenti à traiter avec la France, c'est-à-dire à -jouer le rôle de roi déchu auquel on alloue une pension. Et, s'il ne -voulait pas avoir à faire à la république, c'est qu'il trouvait celle-ci -trop avare. - -Je ne sais si les inquisiteurs jugèrent Saint-Martin suffisamment homme -d'honneur pour mener quelque affaire utile à la république. Il ne disait -pas en quoi consistait le bon coup qu'il projetait. Sa demande fut -classée, comme toutes les requêtes similaires. On suit très bien dans -les papiers d'État la correspondance de Gênes avec ces espions -d'occasion. On voit le gouvernement toujours disposé à écouter les -délations, à lire en conseil les documents volés. Quand ses -représentants lui envoient des paquets de lettres interceptées, il leur -en fait accuser réception avec louanges; il les charge de continuer. Au -besoin, l'agent officiel s'abouche avec ces misérables aventuriers, -prend avec eux des rendez-vous mystérieux, les rencontre la nuit dans -des endroits écartés. Mais, dès qu'un de ces coquins formule une demande -d'argent précise, la correspondance s'arrête brusquement. Il est -impossible de trouver la suite donnée à l'affaire ébauchée. Gênes recule -toujours au moment où il faut payer. En revanche, les décisions portent -généralement des éloges pour l'agent. Bernabo les méritait; il gagnait -bien ses émoluments de diplomate. - -Au mois de juin 1739, Saint-Martin se trouvait à Naples. Il essayait -encore de tromper tout le monde. Il disait à Molinelli, secrétaire de -Gênes, que Neuhoff se tenait caché dans un couvent de Chartreux. Ce -renseignement était faux[613]. - - [613] Ticquet (intérimaire de Puisieux) à Amelot, Naples, les 2, - 9 et 23 juin 1739: Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -Saint-Martin disparut, comme disparaissent les escrocs, en silence, -allant offrir ailleurs leurs services lorsqu'ils se sentent _brûlés_ ou -trop compromis. - -Mme Angélique-Cassandre Fonseca mourut vers le milieu de l'année 1740. -Sa sœur Françoise-Constance hérita de sa foi naïve en l'étoile du roi -Théodore. Elle resta en relation avec la plupart des fidèles agents de -Sa Majesté[614]. Il y avait sans doute encore quelque argent dans le -couvent du Mont-Quirinal. - - [614] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 8 octobre 1740: - _loc. cit._ - - Par le même courrier, Bernabo envoya à Gênes une lettre de Bigani - à la sœur Françoise-Constance. Le capitaine disait qu'il ne - pouvait soutenir plus longtemps les partisans du roi. C'était une - demande d'argent déguisée. - - -III - -L'équipée du baron de Neuhoff n'avait pas seulement fait surgir des -fripons, prêts à pêcher en eau trouble, elle avait aussi excité les -convoitises de hauts personnages classés généralement dans la catégorie -des honnêtes gens. Parmi ceux-ci, il faut citer François de Lorraine, -l'époux de Marie-Thérèse d'Autriche. Pendant que de bonnes sœurs -conspiraient dans leur couvent, le futur empereur complotait dans la -pièce la plus intime de ses appartements, la _Retirade_. Là, en -tête-à-tête avec quelque aventurier, il écoutait les plans les plus -extraordinaires, donnait de mystérieuses instructions à l'abri de toute -oreille indiscrète, loin du cabinet officiel[615]. - - [615] Voir mon article: _La politique de la Retirade_, dans la - _Revue d'histoire diplomatique_, année 1898, nos 2 et 3. - -La politique élaborée dans le cloître avait sur celle de la _Retirade_ -l'avantage de n'être pas égoïste. Les religieuses travaillaient pour la -gloire de leur roi; François complotait pour lui. - -Au mois de mai 1736, un sieur Humbert de Beaujeu arriva à Florence, -portant plusieurs lettres de personnages autrichiens. Ces lettres, qui -contenaient des instructions au sujet des affaires de Corse, émanaient -du secrétaire de Zinzendorf, de feu le prince Eugène et d'un conseiller -aulique. Les allures louches de cet individu donnèrent à penser qu'il -était un partisan de Théodore[616]. Des voyages qu'il fit à Livourne, sa -correspondance volumineuse, l'argent qu'il dépensait confirmèrent ces -soupçons[617]. - - [616] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 12 mai 1736: - Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [617] Du même au même, les 26 mai et 16 juin 1736: _Ibidem_. - -C'était un triste sire que ce Beaujeu. Moine défroqué, il s'était marié -et avait abandonné sa femme après avoir mangé la dot; déserteur de -l'armée française, il avait pris du service en Autriche et il cherchait -sa voie maintenant dans les complots et dans les trahisons. Cela lui -rapportait quelque argent, et, entre temps, lui valait la prison. - -En 1724, il était venu à Monaco. Mis avec élégance, parlant bien, -portant le titre de comte, accompagné de valets parfaitement stylés, il -avait donné l'impression d'un personnage. Il se disait chargé par la -cour d'Espagne d'une mission à Rome. Le prince Antoine Ier s'était méfié -et il avait demandé des renseignements à son ami le maréchal de Tessé, -qui se trouvait alors à Madrid comme ambassadeur extraordinaire de -France. Les renseignements furent déplorables; mais le prince de Monaco -avait fait arrêter Beaujeu avant même de les recevoir[618]. - - [618] Le prince Antoine de Monaco au maréchal de Tessé, les 6 et - 10 octobre 1724. Archives du palais de Monaco, Ce 60.--Le - maréchal de Tessé au prince Antoine, Madrid, le 30 octobre 1724: - _Ibidem_, Co 24. - - Le Beaujeu de Madrid, de Monaco et de Florence, comme plus tard de - Vienne, est bien le même personnage. Les renseignements fournis, - en 1724 par Tessé, et en 1737 par Campredon, portent des deux - côtés que cet individu était le fils d'un marchand de bois ou - charpentier de Lyon. - -Quand il fut relâché, il se rendit sans doute en Italie pour chercher -quelque fructueuse opération. Il se sentait capable de tout, et il -voulait utiliser ses talents. - -Lorsque Théodore eut terminé piteusement son règne par la fuite, Beaujeu -vint à Vienne où nous le trouvons dans la _Retirade_ de François de -Lorraine, qui voulait être roi de Corse. Un mémoire tombé entre les -mains du gouvernement français relatait la chose. Cet écrit provenait de -Beaujeu lui-même. Les confidences du prince valaient de l'argent; tout -au moins, espérait-il obtenir quelque protection utile en les dévoilant. -Ce mémoire était intitulé: «Ce sont ici les premiers ordres que S. A. R. -le grand-duc de Toscane[619], lorsqu'elle voulut me charger de la -commission d'aller en Corse à la place du sieur Théodore, qui y avait -échoué après sa première descente du 20 mars 1736[620].» Puis, venait le -récit de l'entretien entre le prince et l'aventurier. - - [619] François de Lorraine n'était pas encore grand-duc de - Toscane, mais la succession de Jean-Gaston de Médicis lui était - promise et on le considérait déjà comme tel. Quelques mois plus - tard, Jean-Gaston mourut et François eut le grand-duché. - - [620] Théodore arriva à Aléria le 12 mars. - -«Le 23 décembre 1736, ce prince m'envoya ordre de me rendre à trois -heures après midi dans son cabinet ou _Retirade_, où il me dit mot pour -mot tout ce qui suit: «Il faut, Monsieur, aller en Corse, je veux avoir -ce pays selon les moyens et les voies que vous m'avez fait connaître, je -les trouve bonnes (_sic_) et elles me conviennent. Je ne veux absolument -pas que l'Empereur sache rien de cette entreprise: il a ses affaires et -moi les miennes. - -«Ne faites pas, Monsieur, comme le sieur Théodore: n'en sortez jamais, -je vous le défends; il faut vaincre et avoir le pays; vous avez vos -chefs, il faut les animer et encourager dès à présent, c'est-à-dire leur -faire savoir que vous irez bientôt à leur secours; je vous fournirai -tout le nécessaire; je vous enverrai Toussaint et Richecourt chez vous, -non pour prendre les mesures de l'exécution, car c'est sur vous seul -que je compte, mais pour vous faire passer tout le nécessaire. Voilà, -Monsieur, mes intentions et mes volontés. Je vous en crois capable; -c'est pourquoi ce n'est que sur vous seul que je compte dans cette -affaire. Vos idées sur ce pays sont justes; je ne le connaissais pas -comme vous me l'avez fait connaître, et Théodore s'y est mal pris; mais -je ne veux rien épargner pour l'avoir. - -«Vous pouvez, Monsieur, compter sur la vice-royauté à perpétuité dans -votre famille, sans aucun rendement de compte des fonds que je vous -aurai fournis pour consommer cet ouvrage. - -«Ne venez plus ici pour éviter tout soupçon et afin qu'on ne s'aperçoive -de rien. Lorsque je serai à Presbourg, venez-y me trouver et là nous -parlerons de cette affaire plus au long. - -«J'ai voulu aujourd'hui vous faire savoir mes volontés, afin que vous -vous y préparassiez, et vous déclarer que ce n'est que sur vous seul que -je compte dans cette affaire; c'est sur vous seul que je compte. -Laissez-moi, je vous prie, la carte que vous m'avez remise, afin que je -connaisse les endroits où vous agirez, cela me fera plaisir. Adieu, -Monsieur, c'est sur vous seul que je compte[621].» - - [621] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Quelle créance pouvait-on donner à ce mémoire qu'on n'hésita pas à -attribuer à Beaujeu? Il parut assez sérieux à Amelot pour qu'il le -transmît à Campredon, en lui recommandant de le rendre public sans -paraître y prendre part[622]. Et, s'il y a dans ce factum quelque -exagération quant aux ordres donnés à l'aventurier, les relations du duc -avec Beaujeu ne sauraient faire aucun doute. Campredon fut à même de les -certifier[623]. Il est certain que François voulait absolument avoir la -Corse: la couronne grand-ducale, qui lui était promise, ne lui suffisait -pas; il désirait la rehausser du titre de roi. L'envoyé français à Gênes -put, en outre, fournir des renseignements, qui confirmaient les -accointances de Beaujeu avec les plus hauts personnages de la cour -autrichienne. Le moine défroqué montrait un brevet d'aide de camp -général, qui lui avait été délivré par le prince Eugène. Au surplus, les -papiers de ce dernier attestèrent une dette de quatre-vingt mille -florins contractée envers Beaujeu. La Banque de Vienne, au début de -l'année 1737, avait remboursé cent mille écus à l'aventurier, sous le -vague prétexte de récompense pour services rendus; mais Beaujeu avait -exigé que le contrat de remboursement stipulât la nature véritable de sa -créance, c'est-à-dire: argent prêté pour la subsistance des troupes -allemandes en Italie. L'aventurier avait encore reçu une gratification -de «deux mille et quelques cents ducats». Cette gratification prouverait -à elle seule les relations de François avec l'ancien moine. On ne donne -pas de l'argent aux gens qu'on n'emploie pas. Campredon affirmait aussi -que les entretiens de cet individu avec le duc étaient fréquents. -Beaujeu avait persuadé au prince que la Corse avait jadis appartenu, en -partie, à la maison de Lorraine, et il se disposait à partir pour -Presbourg afin de poursuivre ses complots. Ce voyage confirmait les -dires du mémoire que Campredon n'avait pas encore sous les yeux. Beaujeu -ne se contentait pas de faire à François des propositions que celui-ci -acceptait, il voyait aussi l'Empereur en secret. Dans la _Retirade_ -impériale, il s'était vanté de connaître la capacité de tous les -généraux français[624]. Il s'était même excusé auprès de Charles VI de -n'avoir pas réussi à enlever l'infant Don Carlos à son passage à Pise, -par suite de la défection d'un officier qui lui avait promis trente -hommes pour ce bon coup. Campredon disait qu'on pouvait s'attendre à -tout de la part d'un misérable renégat, sur la tête duquel on voyait -encore les marques de la tonsure et qui paraissait être très fort en -théologie[625]. - - [622] Amelot à Campredon, Gênes, le 5 mars 1737: Correspondance - de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires - étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 335-336. - - [623] Le même au même, le 5 mars 1737: _Ibidem_. La lettre du - ministre transmettant le mémoire et les renseignements fournis - par Campredon sont du même jour. Les intrigues de Beaujeu étaient - donc connues à Versailles et à Gênes en même temps. - - [624] Les relations de Beaujeu avec l'Empereur et son gendre sont - confirmées par un rapport transmis au gouvernement génois et que - nous verrons dans un instant. - - [625] Campredon à Amelot, Gênes, le 5 mars 1737. Lettre déjà - citée. - - Dans une autre dépêche, datée du 3 avril, Campredon affirmait à - nouveau les relations de François avec Beaujeu. «L'on vous aura - sans doute donné avis comme à moi, Monseigneur, que le sieur - Beaujeu de la Salle, ci-devant aide de camp de M. le maréchal de - Coigny et reconnu pour avoir servi d'espion à la cour de Vienne - pendant la dernière guerre, avait ordre du duc de Lorraine de - passer en Corse pour y porter des propositions aux mécontents.» - Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -L'envoyé de France fit, suivant les instructions qu'il avait reçues, -répandre discrètement le mémoire de Beaujeu dans Gênes. Le comte -Giucciardi, ministre impérial, vint trouver Campredon. Il amena la -conversation sur cette nouvelle «qu'il croyait inventée, comme beaucoup -d'autres, sachant qu'à la cour de Vienne on est fort réservé à donner -croyance à ces sortes de coureurs». Campredon répliqua que Beaujeu était -un espion avéré et qu'à son retour de Guastalla, il n'avait évité la -potence qu'en simulant la folie, grâce à la complaisance d'un chirurgien -peu scrupuleux. Des lettres de Rome et de Vienne, que l'envoyé de France -avait lues, portaient que cet individu devait passer en Corse avec les -propositions du duc pour les révoltés. Giucciardi réfuta ces choses très -faiblement, disant que si le gendre de l'Empereur avait quelque vue sur -la Corse, ce serait pour empêcher que l'île ne tombât en d'autres mains. -En somme, les dénégations du ministre impérial étaient si embarrassées -qu'elles équivalaient à un aveu[626]. - - [626] Campredon à Amelot, Gênes, le 18 avril 1737: - _Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 342-343. - -En Corse, les chefs affirmaient que Théodore allait revenir avec Beaujeu -et Boieri, colonel au service de l'Espagne. Ces trois personnages, -d'après Orticoni, étaient envoyés par le duc de Lorraine. Ginestra, dont -le fils devait, quelques mois plus tard, proposer au cardinal Fleury de -lui vendre les secrets de Neuhoff, et Ciabaldini, étaient allés à Matra, -chez Xavier, dit le marquis de Matra, pour l'avertir de cette arrivée -prochaine. Le fidèle marquis avait fait préparer sa maison sans -tarder[627]. De son côté Giucciardi, pour donner le change, affirmait -que Beaujeu et Théodore allaient s'embarquer ensemble pour la -Corse[628]. - -Mais ce n'étaient là que des racontars. François voulait faire -travailler Beaujeu pour lui seul; il n'entendait pas partager le trône -avec le baron. Quant à ce dernier, sortant à peine des prisons -d'Amsterdam, il était occupé à soutirer de l'argent à des juifs: besogne -particulièrement absorbante et délicate. - -D'après un mémoire qui se trouve à Gênes, Beaujeu avait servi en Corse -sous le prince de Wurtemberg et le général Wachtendonck. Lorsque les -Deux-Siciles furent données à l'infant Don Carlos, le prince Eugène -aurait chargé Beaujeu de traiter avec les mécontents. L'île devait se -mettre en république sous la protection de l'Empereur. En arrivant à -Vienne pour rendre compte de sa mission à Charles VI, le moine, devenu -soldat et diplomate, fut appelé par le duc de Lorraine. Le prince -déclara sans ambages qu'il voulait être roi de Corse. Il comptait sur -Beaujeu pour satisfaire l'ambition qu'il avait de succéder au baron -Théodore. Il lui ordonna de négocier cette affaire. L'aventurier fut, -paraît-il, fort étonné d'une pareille proposition. Il se récria; il -était venu à Vienne pour rendre compte de sa mission à l'Empereur et non -pour trahir sa confiance. François répliqua que la chose lui paraissait -fort simple. Beaujeu n'avait qu'à y songer avant de faire savoir son -arrivée à Sa Majesté. Il y pensa, en effet, et revint trouver le duc. -Les mystérieuses entrevues de la _Retirade_ sont donc confirmées. Le -moine défroqué, en homme d'honneur, déclara qu'il ne pouvait pas manquer -de parole à l'Empereur. Il lui était donc impossible de servir le duc. -Celui-ci fut stupéfait. Il recommanda le secret à Beaujeu et lui donna -quelques jours pour réfléchir[629]. Quand la conscience est en jeu, les -réflexions sont inutiles. C'était pour le prince une manière polie de -demander à l'aventurier le prix de ses scrupules. Pendant ce temps-là, -Charles VI négociait officiellement à Paris les conditions de -l'intervention française en Corse. Il est vrai que la politique de la -_Retirade_ était bien différente de celle qu'élaboraient les ministres. -Sans cela, les deux cabinets auraient pu se confondre. Soudain, Beaujeu -fut mis en prison, à l'instigation du duc de Lorraine, disait-on, et -sous le prétexte élastique d'affaire d'État. On saisit tous ses papiers -et on le condamna au secret le plus absolu[630]. - - [627] Lettres de Bastia des 8 et 18 mai 1737, communiquées par - Campredon: _Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. - 349-351, 354-355. - - [628] Campredon à Amelot, Gênes, le 16 mai 1737: _Ibidem_.--Abbé - Letteron, _Correspondance_, p. 352-353. - - [629] _Memoria di tutto cio che è stato fatto dal signor comte - Humberto di Beaujeu, ministro de' Corsi del anno 1736, sino al - presente 1744 in Corsica, Vienne, Francoforte, Londra, Amburgo, - Venezia, Constantinopoli e Tunis._ Filza Corsica 1744, 1/2122. - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - - [630] _Ibidem._ - -Beaujeu fut-il incarcéré pour avoir refusé de servir le gendre ou pour -avoir trompé le beau-père? Ce serait, dans ce cas, une victime de la -_Retirade_; mais il y a tout lieu de croire que si le moine défroqué fut -mis en lieu sûr c'est qu'il trahissait tout le monde. A la mort de -Charles VI, Marie-Thérèse le fit relâcher. Il n'eut plus alors qu'une -idée: se venger du duc de Lorraine. Il exerça contre lui, en Toscane, le -chantage le plus éhonté. Il alla ensuite proposer la Corse au Grand Turc -et au Bey de Tunis. Les flibustiers, surgis des bas-fonds à la suite de -l'équipée de Théodore, avaient la marotte de faire prendre le turban aux -Corses mécontents. En 1744, Beaujeu fut arrêté à Livourne à la requête -du gouvernement sarde. François de Lorraine, grand-duc de Toscane, qui -n'avait pas oublié ses entretiens dans la _Retirade_, fit faire le -silence autour du prisonnier. Il mourut chrétiennement en 1746 et fut -enterré avec le mystère dont on avait entouré sa détention[631]. - - [631] _La politique de la Retirade_, dans la _Revue d'histoire - diplomatique_, année 1898, nos 2 et 3. J'ai donné en détail, dans - cet article, le récit des complots de Beaujeu. J'ai cru devoir - les rappeler ici, car ils se rattachent intimement à l'histoire - de Théodore. - -Malgré son élévation au grand-duché, François, qui avait l'ambition -têtue, songeait toujours à la Corse. Seulement, dégoûté, pour le moment, -des clients interlopes de la _Retirade_, il confia ses projets à ses -lieutenants. Wachtendonck, commandant des troupes autrichiennes en -Toscane, dirigeait ces intrigues à Livourne. Le général avait été un -partisan fougueux de Gênes, dont il aimait passionnément les -sequins[632]. Il montrait un tel zèle pour la république qu'il signalait -l'insuffisance des espions génois à Livourne et qu'il menaçait -bruyamment les amis de Théodore de la prison; mais il avait changé -d'opinion. - - [632] Campredon à Amelot, Gênes, le 21 février 1737: - Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -En 1740, il réunissait des capitaines de navires anglais et les chefs -des corses rebelles en des conciliabules secrets et nocturnes. Les -conférences se tenaient au consulat britannique. Wachtendonck était un -homme imprudent et indiscret; il se donnait les allures d'un petit -maître allemand, «quoiqu'il ne fût plus en âge de l'être». A force de -conspirer chez le consul anglais, il était devenu l'amant de sa -femme[633]. Sous prétexte de rétablir sa santé, il partit pour Pise. -Dans ses équipages se trouvaient le consul d'Angleterre et sa femme. -«Cet article de bagage ne me surprend point», écrivait Maillebois; mais, -ce qui pouvait paraître au moins étrange, c'était une démarche que le -général et son ami avaient faite auprès des Corses rebelles bannis de -l'île par les Français pour les rassurer sur l'inquiétude que ce départ -leur causait. Ils leur déclarèrent, en outre, qu'ils auraient -satisfaction avant peu de temps[634]. - - [633] Maillebois au marquis de Mirepoix, le 14 avril 1740: - Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [634] Maillebois à Amelot, le 19 mai 1740: _Ibidem_. - -Pour que le général se compromît jusqu'à faire de pareilles promesses, -il fallait qu'il eût reçu des instructions formelles. François s'étant -débarrassé de Beaujeu, peut-être trop exigeant, se retournait vers -Théodore. On avait prétendu que le gouvernement génois, par l'entremise -de Viale, son représentant à Florence, aurait volontiers vendu la Corse -au grand-duc, mais l'état financier de celui-ci n'inspirait pas grande -confiance[635]. Plus tard, on parla de l'échange d'une partie de la -province de Massa, appartenant à la Toscane, contre la Corse[636]. Mais -François voulait avoir l'île pour rien, ou du moins, à bon marché. Il -pensait que ce serait moins coûteux de payer un Théodore, un Beaujeu et -quelques insulaires, que de négocier avec les Génois un achat ou un -échange. - - [635] Lorenzi à Amelot, Florence, le 21 février 1739: - Correspondance de Florence, vol. 90. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [636] Lorenzi à Amelot, Florence, les 14 mai et 18 juin 1740: - _Ibidem_, vol. 91. - -En 1740, on disait à Florence que quinze mille fusils destinés à -Théodore allaient arriver d'Allemagne. L'opinion que le grand-duc -soutenait le baron était si répandue que les Corses affluaient à -Livourne. Il en venait de tous les côtés et Lorenzi s'étonnait que la -police permît une telle agglomération de gens «accoutumés à toutes -sortes de crimes et sans aveu»[637]. Une lettre de Vienne affirmait que -Neuhoff insistait vivement auprès de François pour l'envoi de troupes -impériales en Corse. Il s'engageait, moyennant ce secours, à lui donner -l'île. Le duc avait chargé le baron d'obtenir l'appui de l'Angleterre, -mais celui-ci n'avait pas pu réussir dans ses démarches. Trois ans plus -tard, Théodore allait, avec la protection des Anglais, essayer de -reconquérir la Corse, en mettant de côté le duc de Lorraine engagé dans -la guerre de la succession d'Autriche. Pour l'instant, François -insistait auprès des ministres impériaux, qui lui étaient dévoués, afin -de décider l'Empereur à envoyer des soldats dans l'île. Il offrait même -de prendre à sa charge la plus grande partie des frais que cette -expédition occasionnerait. Il recommandait à Théodore d'entretenir, en -attendant, la confiance de ses partisans[638]. - - [637] Lorenzi à Amelot, Florence, le 9 juillet 1740: _Ibidem_, - vol. 92. - - [638] Copie d'une lettre de Vienne du 3 septembre 1740: - Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -La mort de Charles VI, survenue quelques semaines plus tard[639], fit -ajourner tous ces beaux projets. - - [639] Le 20 octobre 1740. - - - - -CHAPITRE VII - - Théodore à Cologne.--Entretien secret avec le Grand-Commandeur de - l'Ordre Teutonique.--Correspondance de Neuhoff avec son beau-frère - Gomé-Delagrange.--Le roi de Corse veut traiter avec le roi de - France.--Louis de Grœben. - - Théodore arrive en Méditerranée avec une escadre anglaise.--Horace - Mann.--_Le mystère._--Le _Vinces_ en Corse.--Neuhoff en vue de son - royaume.--Sa proclamation.--Il ne débarque pas.--L'affaire du - _Saint-Isidore_.--Protestation des Génois.--Réponse du gouvernement - anglais. - - Les entrevues secrètes de Mann avec Théodore.--Un diplomate - ennuyé.--La Cour de Turin.--Augustin Viale, résident génois en - Toscane.--Mariani.--Les inquisiteurs de Gênes.--Ils décident de - faire tuer Théodore.--Scrupules de Viale.--Ses propositions.--San - Cristofano.--La kabale de Pic de la Mirandole. - - -I - -Au mois de février 1740, Théodore arriva à Cologne. Son équipage -consistait en deux chaises de poste et des chevaux de relais. Il se -trouvait dans la première avec trois individus vêtus à la prussienne. Il -se fit conduire à l'hôtel de la commanderie de l'Ordre Teutonique, chez -son cousin, le baron de Drost. Sans descendre, il fit appeler le -secrétaire de son parent. Celui-ci s'étant approché de la portière, -Neuhoff dit ce seul mot: _Deuterum_ (?). Le secrétaire introduisit -aussitôt le roi de Corse dans les appartements du Grand-Commandeur. Il -était suivi par l'un des trois personnages qui l'accompagnaient. Cet -homme s'arrêta dans l'antichambre, tandis que Théodore entretenait son -cousin en secret. La conversation terminée, Neuhoff regagna sa chaise -avec mystère. Puis, les deux voitures disparurent sans qu'on ait pu -découvrir où elles se rendaient. La seconde chaise était hermétiquement -close; on ne sut si elle contenait des voyageurs ou simplement des -bagages. - -Le Grand-Commandeur, une religieuse de la famille Drost, un ami -d'enfance, le baron Slein, furent les seules personnes que vit Théodore -pendant son séjour à Cologne. Il écrivit et reçut beaucoup de lettres. -Il était bien muni d'argent et entra en pourparlers avec un entrepreneur -pour la confection de mille uniformes de soldats. Il affirmait que sa -royauté avait un caractère aussi ineffaçable que la prêtrise. - -Il ne resta que trois semaines à Cologne. Il en partit, le 29 février, -dans un fiacre de louage, accompagné par un seul domestique. Il déclara -qu'il se rendait à Dantzig pour y négocier un embarquement. On apprit -qu'il avait passé par Hanovre, se rendant à Copenhague[640]. - - [640] Extrait d'une lettre de Cologne du mois d'avril 1740. - Communiqué le 21 mai par le duc de Saint-Aignan, ambassadeur de - France à Rome: Correspondance de Cologne, vol. 73. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -Après sa visite à Cologne, Théodore resta caché. On perd sa trace -pendant quelques mois. Il se recueillait sans doute. - -L'exploitation commerciale de sa couronne ne lui avait donné que de -maigres bénéfices. Si les traitants hollandais s'étaient laissés duper, -il ne leur avait pas, à vrai dire, extorqué autant d'argent qu'il l'eût -désiré. Il lui fallait maintenant essayer autre chose. Il allait tenter -de l'escroquerie politique. Il espérait peut-être réussir à tromper plus -facilement des hommes d'État que des juifs. - -D'abord, il désirait traiter avec la France. Il s'était adressé dans ce -but à son beau-frère, Gomé-Delagrange, conseiller au Parlement de -Metz[641]. Il lui avait envoyé plusieurs lettres qui ne parvinrent pas à -destination. Il insista et écrivit le 1er octobre 1740, afin de savoir -au juste quelles étaient les intentions de la France au sujet des -Corses. Il faisait appel à son bon cœur pour avoir une prompte réponse. -Il ne pouvait croire encore que Louis XV voulût favoriser les Génois et -opprimer des innocents. Ses ennemis étaient sans cesse à ses trousses. -Tout leur jeu, disait-il, «est de me faire enlever mes lettres et -d'envoyer des espions de papier contre moi». Puis, venaient les -éternelles protestations et les mêmes promesses pour les siens[642]. -Delagrange reçut la lettre, cette fois, mais il répondit à son -beau-frère qu'il ne lui convenait pas de se mêler de ses affaires. - - [641] Théodore à Gomé-Delagrange, le 1er octobre 1740: - Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [642] Gomé-Delagrange avait épousé la demi-sœur de Théodore, née - du second mariage de la mère de celui-ci avec M. Marneau. - -Cette réponse ne plut pas au roi. Il témoigna à son beau-frère la -surprise qu'elle lui causait: «comme, écrivait-il, s'il était très -délicat de se mêler de mes affaires, terme que je ne m'attendais de -personne, encore moins de vous, mes actions étant applaudies et -respectées même de l'ennemi.» Il demandait à son parent d'être son -intermédiaire auprès de la cour de France. Son rôle n'était pas achevé -et il se trouvait en mesure, plus que jamais, de refaire ce qu'il avait -fait. «Sa chère famille» acquerrait donc gloire et mérite en entrant -dans ses combinaisons. D'ailleurs, aucune puissance ne pouvait -intervenir en Corse en dehors de lui. Outre son élection qui était -«réelle et juste», il possédait légitimement presque toutes les terres -au sud de l'île: c'étaient les fiefs donnés à ses ancêtres en «ligne -droite aînée». Ces fiefs étaient déjà, en 931, entre les mains d'un -Neuhoff, dernier vice-roi de Corse. La sépulture de ce personnage se -voyait encore à Aléria. «J'ai fait caver et sous-terrer l'endroit, -disait Théodore, et trouvé et le dépôt du corps et l'inscription de son -nom, Neuhoff, avec nos propres armes[643].» Mais il ajoutait bien vite: -«Enfin le détail en serait trop long.» Puis, il revenait sur sa -royauté; elle était et resterait intangible. On n'avait qu'à respecter -ses faits et gestes. Il ne se départirait jamais de ces sentiments. -Mais, comme ses fidèles sujets ne voulaient, en aucune manière, rentrer -sous la domination génoise, si le roi très chrétien, en intervenant dans -l'île, avait une autre intention, il devait s'expliquer avec lui. Il -donnerait son concours à Louis XV, car il n'avait qu'un but: maintenir -ses prérogatives et assurer le bonheur des Corses. Son beau-frère devait -donc obtenir, à Versailles, des éclaircissements précis et définitifs. -L'heure était venue où chacun voulait «pêcher dans l'eau trouble». Et, -après tout ce qu'il avait fait, pouvait-on le croire réduit à -l'impuissance? Il faudrait qu'on ignorât le sincère et inaltérable -attachement des Corses à son égard. Certes, il avait été trahi, même par -les siens. Son cousin germain, Jean-Frédéric de Neuhoff, s'était attiré -le mépris universel en quittant la Corse. Il ne lui pardonnait pas cette -conduite lâche[644]. Son neveu, Jean-Frédéric de Neuhoff, seigneur de -Rauschenbourg, «une belle baronnie sur la Lippe en Westphalie», avait -bien tenté une action sérieuse dans l'île, mais il était parti -aussi[645]. Théodore, pour l'instant, mettait toutes ses espérances sur -le frère de ce dernier, un jeune homme très résolu. Quant à celui qu'on -appelait Drost dans les gazettes, il n'appartenait pas à sa famille et -avait usurpé ce nom. C'était un traître et un espion soudoyé par les -Génois. Le baron comptait partir au plus tôt afin de saisir la première -occasion favorable de débarquer en Corse et aussi pour mettre sa -personne en sûreté. Gênes avait lancé à ses trousses plusieurs assassins -gagés. A sept reprises, il avait reçu du poison ou essuyé des coups de -feu. Les gens de l'ambassadeur de France, à Venise, s'étaient laissés -suborner jusqu'à tirer sur lui[646]. Au mois de juillet, en Holstein, -ceux qui le poursuivaient avaient payé leurs attentats «avec la corde au -gibet. Voilà la guerre que Gênes sait mener.» Mais la Providence le -protégeait et il s'en remettait à la justice divine pour châtier les -coupables comme ils le méritaient. Têtu jusqu'à la folie, il insistait -encore pour que son beau-frère lui fît connaître les intentions -formelles de la France. «Soyez assuré que je donnerai les mains à tout, -si ma réputation et le bien de mes peuples fidèles ne sont lésés, -surtout qu'il ne s'agit de Gênes.» Puis, après ses salutations -affectueuses, il s'excusait en post-scriptum--précaution nécessaire--sur -son «mal écrire». Il avait chaque jour un nombre extraordinaire de -lettres à expédier; toutes les affaires lui passaient par les mains et -il n'était pas très familiarisé avec le style français[647]. - - [643] Il n'est pas besoin de faire ressortir l'invraisemblance de - cette ascendance. C'était un grossier mensonge destiné à éblouir - ceux qu'il voulait duper. Au dixième siècle, la Corse était, - d'après les vieux chroniqueurs, sous la domination des comtes de - la famille Colonna. Ils descendaient d'Ugo qui avait chassé les - Sarrazins. Pendant quatre-vingts ans environ ils se succédèrent - de père en fils. Ce furent Bianco, Orlando, Ridolfo et Guido dont - le fils Arrigo, surnommé Bel Messere à cause de sa beauté, mourut - assassiné en l'an 1000 avec tous ses fils. L'épopée du Bel - Messere est restée légendaire en Corse: _Chronique de Giovanni - della Grossa_: _Op. cit._, p. 117 à 122. - - [644] Ce Jean-Frédéric de Neuhoff était celui qui faisait partie - de l'expédition de 1738 et qui se trouvait parmi les malheureux - abandonnés par Théodore et rapatriés par les Français. - - [645] Cet autre Neuhoff était celui qui avait abordé en Corse en - 1739 et avait essayé d'organiser une résistance énergique dans - l'intérieur de l'île contre les Français. J'ai raconté - précédemment son équipée qui ne manquait pas de grandeur (voir - chapitre V). - - [646] Dans son numéro du mois de mars 1740 _le Mercure historique - et politique de Hollande_ portait que Théodore avait été vu à - Venise. - - [647] Théodore de Neuhoff à Gomé-Delagrange, le 11 décembre 1740: - Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Comme d'habitude, Théodore ne mit pas - l'endroit d'où il écrivait. - -Au lieu d'entamer des négociations à Versailles, Gomé-Delagrange envoya -les lettres de son beau-frère à Amelot. Il manda au ministre qu'il avait -déclaré au baron de Neuhoff qu'il ne voulait pas intervenir dans ses -affaires. Mais Théodore insistait pour qu'il entrât en pourparlers avec -la cour et il jugeait cette proposition si ridicule qu'il se faisait un -devoir de transmettre au gouvernement ces épîtres. Il comptait ne pas y -répondre à moins que le ministre ne lui donnât l'ordre contraire[648]. - - [648] Gomé-Delagrange à Amelot, Thionville, le 14 janvier 1741: - _Ibidem_. - -Amelot remercia Gomé-Delagrange et lui dit qu'il avait lu les lettres au -cardinal Fleury. Son Éminence savait gré de l'attention; elle jugeait -qu'il ne fallait faire aucun cas de ces écrits et qu'il convenait de les -laisser sans réponse[649]. - - [649] Amelot à Gomé-Delagrange, 24 janvier 1741: _Ibidem_. - -Amelot avait retourné les lettres au conseiller. Quelques jours plus -tard il les lui redemanda ayant, disait-il, «quelques raisons de les -voir encore[650]». - - [650] Amelot à Gomé-Delagrange, 10 février 1741: Correspondance - de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Le beau-frère de Théodore renvoya les papiers[651]. Cette fois, ils -restèrent définitivement entre les mains du ministre. Gomé-Delagrange -n'entendit plus parler de son royal parent. - - [651] Gomé-Delagrange à Amelot, Lunéville, le 23 février 1741: - _Ibidem_. - -Louis de Grœben, ce capitaine prussien qui avait fidèlement suivi -Frédéric dans son équipée à travers les montagnes de l'île, était à -Livourne au mois de septembre 1741. Les Génois le surveillaient et leur -consul, Gavi, un corse, homme capable de tout pour son intérêt[652], -intercepta deux de ses lettres. La première était écrite à Bigani, qui, -à force de conspirer avec Théodore et de le trahir, avait obtenu un -poste important du roi des Deux-Siciles[653]. Le capitaine, désirant -faire tenir une missive au baron, s'était adressé à Grœben par -l'intermédiaire d'un certain Giordani. Grœben mandait qu'il l'avait -transmise au roi qui se trouvait alors à Sienne, mais Sa Majesté ne se -hâtait pas de répondre. «Vous le connaissez, écrivait le prussien, qu'il -est paresseux pour écrire.» Puis, il félicitait son correspondant sur -son avancement. Il regrettait de ne pouvoir aller visiter Mlle Bigani au -couvent, les règles monastiques s'y opposant. Il s'occupait de lever des -compagnies corses qui étaient à peu près complètes. Les insulaires, -voyant partir les troupes françaises, se soulevaient; avant six mois la -rébellion serait générale[654]. - - [652] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance - de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - - [653] Cette lettre de Grœben est adressée à «Monsieur le - capitaine Bigani, consul général de la Levante et Barbarie pour - le service de Sa Majesté le Roy de Naples et Sicile». - - [654] Grœben à Bigani, Livourne, le 18 septembre 1741. - Communiquée par Gavi avec sa lettre du 18 octobre: _Ribellione - de' Corsi_, filza 14-3012. Archives d'État de Gênes, archives - secrètes. - -La seconde lettre de Grœben était pour Mme Françoise-Constance Fonseca, -qui continuait, après sa sœur, la correspondance avec les partisans de -Théodore. Il suppliait la religieuse de dire à «son ami» que le moment -était favorable pour agir énergiquement. S'il laissait fuir l'occasion, -il ne la retrouverait plus. Il fallait mener cette action de fait et non -par écrit ou en paroles. S'il tardait à paraître dans l'île avec des -secours, un autre prendrait sa place; il devrait renoncer à la couronne -à tout jamais. - -Les insulaires avaient fait une grande perte dans la personne de -Wachtendonck, qui, hélas! était mort[655]. - - [655] Louis de Grœben à la sœur Françoise-Constance Fonseca, - Livourne, le 18 septembre 1741, communiquée par Gavi avec sa - lettre du 18 octobre: _loc. cit._ - -Théodore ne se pressait pas. Il mûrissait ses projets avec une sage -lenteur. L'Europe était alors engagée dans la guerre de la succession -d'Autriche. La Corse disparaissait au milieu de la conflagration -générale, mais il pouvait espérer faire quelque fructueuse entreprise à -la faveur de ces conflits. Vers la fin de 1742, il se trouvait à -Londres, se préparant à frapper un coup qu'il jugeait décisif. Il y -avait plus d'un an qu'on n'entendait plus parler de lui, lorsque -soudain, au mois de janvier 1743, il apparut dans la Méditerranée sur un -navire de Sa Majesté britannique, _Le Revenger_, capitaine Barckley. - - -II - -Parti d'Angleterre au mois de novembre 1742, _Le Revenger_ arriva à -Livourne le 7 janvier 1743 après avoir touché à Lisbonne et à -Villefranche[656]. Le général Breitwitz, commandant des troupes -autrichiennes en Toscane, alla voir Théodore à bord du _Revenger_ avec -Richecourt, vice-président du Conseil de Régence, et Goldworthy, consul -d'Angleterre à Livourne. Un manifeste, que l'ancien roi devait lancer -aux Corses, fut préparé dans cette conférence. - - [656] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 187. - - J'ai publié dans la _Revue d'histoire diplomatique_ toute cette - partie qui a trait à l'arrivée de Théodore sur _Le Revenger_, - ainsi que le récit des épisodes qui suivirent. Je retranche ici - quelques lignes qui servaient de préambule nécessaire et j'ai - ajouté des détails nouveaux. - -Horace Mann, ministre de George II à Florence, déclara qu'il était -totalement étranger à cette affaire. Cette déclaration n'avait pas -seulement un caractère diplomatique; chose qui peut sembler étrange, -elle était l'expression de la vérité. - -Goldworthy s'était excusé auprès de son chef hiérarchique de lui avoir -caché l'arrivée de Théodore dans les eaux toscanes. Pour justifier sa -conduite, le consul alléguait que son intention était de mettre Mann au -courant, mais que le capitaine Barckley s'y était refusé en disant que -cela ne concordait pas avec ses instructions. D'ailleurs, le commandant -en chef des forces anglaises dans la Méditerranée, l'amiral Matthews, ne -connut l'affaire que par Théodore. - -Il y avait là une compromission que le ministère anglais n'osait pas -avouer[657]. - - [657] Lorenzi à Amelot, Florence, le 9 février 1743: - Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Horace Mann représentait l'Angleterre depuis 1740 à la cour du grand-duc -de Toscane. Il avait succédé à Fane, un vieux fonctionnaire très -correct, qui poussait le respect du protocole jusqu'à la dévotion. Ne -s'était-il pas alité pendant six semaines, en proie à une véritable -maladie, parce que le duc de Newcastle, lui écrivant, avait terminé sa -lettre par les mots _Yours humble servant_, au lieu de _Yours very -humble servant_, dont il se servait d'habitude! - -Mann était un esprit délicat, fin, lettré, diplomate à l'excès. Un -pointe d'humour relevait chez lui les qualités d'analyse et -d'observation. Son style caustique, mais avec bonhomie, trahit le -pessimisme aimable du XVIIIe siècle. - -Pendant quarante-six ans, il demeura à Florence, menant dans la _casa -Manetti_, près du pont _della Trinità_[658], l'existence d'un patricien -florentin tout en restant un gentleman anglais. Il était intimement lié -avec Horace Walpole, ce grand seigneur sceptique, dont la froide ironie -aimait à disséquer tous les ridicules. - - [658] De ses fenêtres, écrit le poète Gray, qui fut son hôte, - nous pouvons pêcher dans l'Arno. - -Horace Walpole était venu à Florence où il avait connu Mann en 1741. -Après son départ, une correspondance régulière s'établit entre eux. Elle -dura quarante-six ans, jusqu'à la mort du diplomate. Les deux amis ne se -revirent pourtant jamais. «Il n'y a pas d'exemple pareil dans l'histoire -de la poste», disait Walpole. - -Lorsque _Le Revenger_ arriva à Livourne, au mois de janvier 1743, avec -le mystère que l'on sait, le ministre anglais se posa cette question: -Quel est le personnage qui se trouve incognito à bord? Les noms les plus -fantaisistes circulaient. Était-ce le roi de Sardaigne, l'amiral -Matthews, Théodore de Neuhoff, ou bien..... Robert Walpole, le père -d'Horace[659]? On ne tarda pas à savoir que ceux qui mettaient en avant -le nom de Théodore avaient seuls raison. Du reste, le secret était -largement divulgué. Goldworthy en avait fait la confidence à tout le -monde, sauf à Mann, son chef. - - [659] _Mann and Manners at the court of Florence 1740-1786_, par - le Dr Doran F. S. A., Londres, 1876. - -Cette incorrection du consul fit la joie de Walpole et, à son tour, il -confia à son ami, sous le sceau du secret, que le mystérieux passager du -_Revenger_ n'était pas sir Robert Walpole[660]. - - [660] Horace Walpole à Mann, 13 février 1743: _The letters of - Horace Walpole_, 9 vol. in-8º, London, 1891. - -Mann avait surtout pour mission de surveiller, en Italie et -principalement en Toscane, les menées du prétendant Stuart. Néanmoins, -pour sa gouverne, il eût désiré connaître les idées du ministère anglais -au sujet de Théodore. - -Dans toutes ses lettres à Horace Walpole, il lui parle du _mystère_. Le -_mystère_ ou bien le _fantôme_ (the ghost), tels sont les noms de -convention dont il affuble le prétendant au trône de Corse, tandis que -l'amiral Matthews ne cessera d'être _Il furibondo_. C'est d'ailleurs le -sobriquet que lui avait fait donner, en Italie, son caractère borné et -irascible. - -Mann envoya à son ami le manifeste de Neuhoff, dont quelques exemplaires -circulaient dans Florence. «Je vous remercie de la déclaration du roi -Théodore», répondit Walpole, «je lui souhaite succès de tout mon cœur. -Je déteste les Génois; ils ont fait d'une république la plus diabolique -de toutes les tyrannies[661].» - - [661] Horace Walpole à Mann, 13 février 1743: _op. cit._ - -Mais, pendant cet échange de lettres, les événements avaient marché. -Après s'être concerté avec Goldworthy et les représentants du grand-duc, -Théodore se disposa à regagner son royaume. Dans la nuit du 18 janvier, -un vaisseau anglais, _Le Vinces_, portant cinquante canons, était parti -pour la Corse emmenant le secrétaire du roi. Cet individu devait -préparer le retour de Sa Majesté dans ses États; il portait des lettres -à plusieurs chefs[662]. - - [662] Les lettres de Théodore étaient adressées à Thomas Giulani, - à Paul-Marie Paoli, à Ambroise Quilici de Speluncato, au prêtre - Croce de Lavatoggio, à Gafforio de Corte, à Ciabaldini d'Orezza - et à Zerbino du Niolo. - -_Le Vinces_ apparut au large de l'Île Rousse le 19, vers le soir. Après -avoir salué la tour, le capitaine envoya les papiers et convoqua les -chefs de la Balagne. - -Théodore accordait une amnistie générale pour les offenses qui lui avait -été faites pendant son règne, et il annonçait son retour en Balagne pour -le 26 janvier. Quelques habitants de Monticello montèrent à bord pour -avoir des fusils et des balles. Après cette distribution, un officier -débarqua. Bel homme, une barbe naissante au menton, vêtu à l'anglaise, -il parlait latin pour se faire comprendre. Il déclara aux Corses que les -événements les plus heureux pour eux allaient arriver. Il leur demanda -s'ils étaient toujours en révolte ou bien s'ils reconnaissaient la -domination génoise. Dans le premier cas, étaient-ils disposés à recevoir -leur roi? Selon leur réponse, celui-ci viendrait bientôt pour les -secourir avec des armes et des munitions. Les insulaires, gens peu -spéculatifs, n'avaient pas grande confiance; néanmoins, ils dirent -qu'ils accueilleraient volontiers Théodore et ils prièrent l'officier de -lui faire connaître leurs bonnes dispositions. Les lettres royales -furent expédiées dans la montagne avec quelques fusils et il fut décidé -qu'une assemblée se tiendrait le dimanche suivant afin de délibérer sur -ces choses. Ayant reçu les déclarations des chefs, le bâtiment mit à la -voile pour Livourne. L'officier anglais resta à terre[663]. - - [663] Ozero, vice-consul de France à Calvi, à Jonville, Calvi, le - 21 janvier 1743.--Extrait de quelques lettres du consul de Gênes - à Livourne, communiqué par Lorenzi: Correspondance de Gênes, vol. - 112. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Théodore n'avait pas débarqué à Livourne; de la ville, on pouvait le -voir se promener sur le pont du _Revenger_. Des Corses, excités par cet -événement, accouraient pour se mettre à la disposition de leur roi. -Parmi les plus enragés, se trouvaient le prévôt de Zicavo et le frère du -prêtre Croce. On recommandait à tous les insulaires de se tenir prêts à -embarquer sur le bâtiment anglais. Gavi, le consul de Gênes, très -alarmé, avait fait armer un bateau pour aller, au premier signe, à -Bastia, informer le gouverneur. Les négociants anglais affirmaient que -Théodore n'attendait que le retour du _Vinces_ pour mettre à la voile. -Le 30 janvier, à onze heures du soir, Gavi fit partir sa felouque, car -il venait d'apprendre que les Corses s'étaient embarqués avec leurs -bagages[664]. _Le Revenger_, portant soixante-dix canons, et _Le -Salisbury_, armé de cinquante pièces, avaient, en effet, mis à la voile -dans la nuit du 29 au 30 janvier. Plusieurs autres vaisseaux de guerre -anglais se trouvaient déjà dans les eaux corses. La flotte comprenait -ainsi dix ou douze unités[665]. Le roi Théodore rentrait en grande pompe -dans son royaume sous le couvert du pavillon britannique; on prétendait -qu'il avait les poches bien garnies, ayant reçu vingt mille livres -sterling à Londres[666], chose qui n'aurait pas nui à son prestige. On -disait aussi que Michel Jabach, chez qui avaient été consignés dix-huit -canons de fer fin faisant partie de la cargaison du _Yong-Rombout_ après -la tentative avortée de 1738, avait reçu de Hollande l'ordre de tenir -ces pièces à la disposition de Neuhoff. Le prince d'Orange avait -approuvé tout cela. Mais les négociants hollandais, n'oubliant jamais -leurs intérêts, avaient stipulé que les canons devaient être remis au -roi en échange d'huiles, pour une valeur équivalente[667]. - - [664] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 30 janvier 1743: - _Ribellione de' Corsi_, filza 14/3012. Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - - [665] Jonville à Amelot, Gênes, le 13 février 1743: - Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [666] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 6 février 1743: - _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - - [667] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743: - Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères.--Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le - 13 février 1743: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives - secrètes. - -La flotte portant Théodore parut devant l'Île Rousse le 1er février. Le -peuple se rassembla sur la plage pour avoir, comme toujours, des fusils -et des balles. Une chaloupe aborda et débarqua un baril de poudre et -quelques boulets. Puis, deux officiers descendirent à terre et -rejoignirent leur camarade, qui était resté après le départ du _Vinces_. -Les trois officiers dirent alors que si les Corses étaient toujours -animés de bonnes intentions, les principaux devaient se rendre sur _Le -Revenger_ pour rendre hommage au roi. Les chefs vinrent aussitôt -complimenter Théodore; et cette cérémonie terminée, ils regagnèrent la -terre. Après leur départ, la flotte mit à la voile, car le souverain -voulait faire le tour de l'île pour s'assurer des dispositions des -peuples. Les Anglais déclarèrent aux chefs, un peu ahuris par ce départ -si prompt, que Théodore, après cette tournée, débarquerait avec des -hommes, des armes et des munitions. Aidé par l'Angleterre et les -puissances alliées, il ferait le bonheur de ses sujets[668]. - - [668] Extrait de quelques lettres du consul de Gênes à Livourne. - Communiqué par Lorenzi: Correspondance de Gênes, vol. 112. - -Pour appuyer ces déclarations, Neuhoff, avant son départ, lança son édit -préparé d'avance à Livourne après entente avec le consul anglais et les -autorités grand-ducales. Cette proclamation était datée de Santa -Reparata de Balagne, le 30 janvier 1743, la septième année de son règne. -Il comptait--nous l'avons vu--arriver dans les eaux corses avant cette -date. Cet écrit fort long, mais d'un style noble, débutait par une -action de grâces envers la Providence. Malgré les monstrueuses infamies -et les noirs complots de ses ennemis les Génois, malgré aussi les -procédés iniques et diaboliques des chefs corses, il avait réussi à -rentrer dans son royaume avec les secours nécessaires. Il était persuadé -que les insulaires avaient ouvert les yeux, et, plein de confiance dans -ses sujets, qui jadis lui avaient juré fidélité, il venait à eux. -Voulant donner une preuve de sa souveraine et paternelle clémence, il -accordait le pardon pour tous les attentats commis contre sa personne -royale, contre ses droits et contre le bien public du royaume. -Cependant, il excluait de cette amnistie les infâmes sicaires qui -avaient assassiné le très affectionné général, comte Simon Fabiani, dont -la mémoire était bénie, et les parjures, félons et traîtres: Hyacinthe -Paoli, le chanoine Érasme Orticoni et le prêtre Grégoire Salvini. Ces -hommes étaient non seulement à jamais bannis de l'île, mais leurs biens -étaient confisqués au profit des veuves et des orphelins laissés par les -sujets fidèles, morts en défendant les droits du roi et de la patrie. -Théodore vouait le nom de ces bandits à l'exécration de la postérité et, -s'ils osaient remettre les pieds en Corse, la mort la plus ignominieuse -qu'on pourrait inventer leur était réservée. Tous ceux qui protégeraient -les susdits bandits seraient également punis de mort. Les Corses qui, en -Italie, servaient Naples et l'Espagne devaient rentrer sous son -obéissance dans le délai de six semaines, ceux qui se trouvaient en -France et en Espagne dans celui de trois mois, sous peine de voir leurs -biens confisqués, toujours au profit des veuves et des orphelins. Par -contre, il ordonnait aux insulaires attachés au duc de Lorraine, -grand-duc de Toscane, de continuer à témoigner à S. A. R. leur zèle et -leur dévouement, car il entendait donner aide et assistance, dans la -plus grande mesure, à la reine de Hongrie et de Bohême[669] pour la -défense des États qu'elle tenait de son auguste père, l'Empereur. Les -Corses attachés au Souverain Pontife et à la république de Venise, -avaient, les premiers, un mois, et les seconds trois mois pour faire -leur soumission. Quant à ses sujets qui n'avaient pas craint d'embrasser -l'indigne parti de Gênes, un jour de rémission était accordé à ceux qui -se trouvaient dans les places injustement détenues par l'ennemi, et huit -jours à ceux qui séjournaient sur le territoire de la république. Il -promettait pleine et entière amnistie à tous les égarés qui rentreraient -dans le royaume pour concourir à la défense de la patrie. Il les -emploierait selon leurs capacités. Il espérait que cet appel à l'union -ne serait pas vain et que tous viendraient se ranger sous son étendard. -Il ordonnait enfin que cet édit, écrit de sa propre main, muni du sceau -royal, fût lu et affiché dans tout le royaume[670]. - - [669] Marie-Thérèse. - - [670] Cet édit se trouve aux archives d'État de Turin: _Materie - politiche, Negoziazione colla Corsica_, mazzo no 2.--Gavi le - transmit au Sérénissime Collège le 13 février 1743: _loc. - cit._--Lorenzi et Jonville en adressèrent également des copies au - gouvernement français, les 2, 13 et 16 février: Correspondance de - Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Cette proclamation, qui avait été, disait-on, imprimée à Pise, par les -soins du docteur Sauveur Olmetta, fut répandue non seulement en Corse -mais aussi en Italie. On le vendait dans les rues de Livourne[671]. - - [671] Gavi au Sérénissime Collège, Livourne, le 13 février 1743: - _loc. cit._ - -Après avoir reçu l'hommage des chefs sur _Le Revenger_, Théodore quitta -ce navire et prit passage sur _Le Folkestone_, capitaine Balchen. Les -bâtiments se séparèrent. L'un d'eux se rendit à Ajaccio, un autre, celui -sur lequel se trouvait le roi, sans doute, déposa quelques munitions à -Campo-Moro. Sa Majesté, du reste, ne mit jamais le pied à terre[672]. -Elle demeura prudemment à bord. C'était ce qu'Elle appelait rentrer dans -ses États. D'ailleurs, Théodore faisait toujours les plus belles -promesses. Il attendait sept vaisseaux anglais et hollandais portant un -chargement complet d'armes et de provisions. Deux de ces navires étaient -déjà arrivés à Port-Mahon et il débarquerait aussitôt qu'il aurait -rassemblé sa flotte[673]. - - [672] Extrait de quelques lettres du consul de Gênes à Livourne à - M. Viale, communiqué par Lorenzi le 23 février: Correspondance de - Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des affaires étrangères. - - [673] _Ibidem._ - -Le 10 février, _Le Folkestone_ revint à l'Île Rousse avec Théodore et -les chefs balanais. Ceux-ci allèrent à terre avec tout un arsenal: -fusils, sabres, pistolets, cartouches, balles et poudre. Quelques -déserteurs allemands, qui se trouvaient en Balagne, furent enrôlés et -embarqués. Vingt-deux français se présentèrent aussi, mais le roi les -refusa parce qu'ils étaient catholiques, lui, qui entendait plusieurs -messes par jour! Pour le moment, il s'agissait de plaire aux anglais -protestants. Quelques bateaux chargés d'huile furent capturés et -renvoyés à vide avec leurs équipages. Puis, Théodore profita de ce qu'il -était en sûreté pour accomplir un acte énergique. Il écrivit au -capitaine Bertelli, commandant la tour et le fortin de l'Île Rousse, -pour le prier de décamper[674]. - - [674] Ozero, vice-consul de France à Calvi, à Jonville, le 13 - février 1743: Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - - - «Monsieur, - -«Au reçu de la présente, Votre Seigneurie évacuera la tour et le fortin -de l'Île Rousse, et enverra à cet effet deux otages à Monticello. Je -promets sur ma parole que Votre Seigneurie, ses officiers et ses soldats -auront la liberté de se retirer avec leurs armes et baïonnettes, qu'ils -ne seront pas molestés et qu'ils pourront s'embarquer pour le continent -avec leurs bagages. Si vous voulez attendre l'attaque, sachez qu'il ne -sera fait aucun quartier. - -«Quant aux officiers et soldats qui voudraient rester à notre service, -nous les accueillerons et nous leur donnerons même de -l'avancement.....[675]» - - [675] Traduction de la lettre écrite par Théodore au capitaine - Bertelli, commandant de l'Île Rousse, le 10 février, filza - 41/2050, _Corsica_, 1743. Archives d'État de Gênes, archives - secrètes. - -Le commissaire génois, affolé devant cette sommation, ordonna aussitôt -au capitaine de se retirer. Le brave commandant ne se le fit pas dire -deux fois; il se hâta de déguerpir avec armes, bagages et provisions. -Cette retraite stupéfiante donna à penser que Théodore pouvait bien être -de connivence avec la république. Il est certain que le roi et les -Génois étaient parfaitement d'accord pour fuir les uns devant les -autres. Mais Neuhoff se vanta, après cela, de prendre Calvi sans coup -férir, pour en faire la base de sa domination. Néanmoins, son ardeur -belliqueuse en resta là. Voyant, dès le 11, que le gros de la flotte ne -l'avait pas suivi, il fit mettre à la voile pendant la nuit[676]. - - [676] Ozero à Jonville, le 13 février 1743: _loc. cit._ - -Le 14 février, _Le Folkestone_ parut devant Livourne. Le capitaine -Balchen envoya aussitôt une lettre de Théodore à Breitwitz pour demander -des secours. En attendant les ordres du grand-duc, le navire retourna -dans les eaux corses portant toujours le roi[677], qui aimait fort à -admirer son royaume en se promenant sur le pont d'un vaisseau. _Le -Folkestone_ s'en vint à Ajaccio où les navires anglais se préparaient à -commettre un attentat, que seule leur supériorité numérique justifiait. -Il s'agissait de détruire un bâtiment de guerre espagnol, _Le -Saint-Isidore_. Cet attentat fut prémédité. Dès le 6 février, Gavi, le -consul génois à Livourne, signalait à son gouvernement l'intention des -Anglais[678]. Le 10, lorsque _Le Folkestone_ se trouvait devant l'Île -Rousse, parmi toutes les vantardises destinées à séduire les insulaires, -Théodore avait lancé celle de brûler le navire espagnol[679]. Par -extraordinaire, les dires de Sa Majesté reçurent confirmation. Il est -vrai qu'il s'agissait d'une vilaine action à commettre. - - [677] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743: - Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [678] Gavi au Sérénissime Collège, Calvi, le 6 février 1743: - _loc. cit._ - - [679] Ozero à Jonville, Calvi, le 13 février 1743: _loc. cit._ - -Le 28 février, l'escadre anglaise se trouvait à dix milles d'Ajaccio. -Une chaloupe se détacha et amena à terre le secrétaire de Neuhoff qui, -sur-le-champ, alla conférer avec le gouverneur. Ce dernier autorisa -l'individu à reconnaître le camp et les magasins de marine que les -Espagnols possédaient à terre. Il fournit même deux officiers de la -garnison, les frères Giannetti, pour faciliter cette reconnaissance. -Quand elle fut achevée, la chaloupe rejoignit la flotte. - -Dans la nuit du 1er au 2 mars, les bâtiments anglais s'approchèrent de -terre. Il y avait deux navires de haut bord et une frégate de quarante -canons. Le lendemain matin, un vaisseau de ligne se joignit aux autres, -tandis que _Le Folkestone_, avec le roi, se tenait au large. L'escadre, -avançant toujours, arriva à une portée de fusil du _Saint-Isidore_. Une -chaloupe avec un officier accosta le navire espagnol et somma le -commandant, le chevalier de Lage, de se rendre sans tarder, sinon il ne -serait fait aucun quartier ni à lui, ni à son équipage. Le chevalier -répondit qu'on ne faisait pas une pareille proposition à un homme comme -lui; il connaissait son devoir. Capitaine d'un vaisseau de Sa Majesté -catholique, il saurait se défendre. Les Anglais pouvaient faire ce -qu'ils voulaient: il ne se rendrait pas. Aussitôt que l'embarcation du -parlementaire se fut éloignée, de Lage fit donner toute son artillerie -contre les navires ennemis. Celui qui portait le commandant de l'escadre -fut très maltraité. Il perdit un mât et reçut une large blessure dans le -flanc avec huit pieds d'eau dans la cale; il lui fut désormais -impossible de manœuvrer. Le chevalier, voyant le bon effet de son tir, -s'apprêtait à le renouveler lorsqu'il s'aperçut que la flotte anglaise -l'entourait, s'apprêtant à cribler son navire. Il courait le danger de -sacrifier son équipage et de voir les ennemis capturer son bâtiment. Il -fit faire une nouvelle décharge et ordonna à ses hommes de quitter le -bord. Les matelots et lui-même se sauvèrent à la nage, après avoir mis -le feu au _Saint-Isidore_, qui fut bientôt tout en flammes. Trente -marins se noyèrent; cinq autres furent tués par le canon. Le gouverneur -refusa au chevalier et à ses hommes, un asile dans la place. De Lage se -retira, pendant la nuit, dans la montagne. Les Anglais ne purent prendre -qu'une épave fumante. A l'abri des coups, Théodore, sur _Le Folkestone_, -assistait à cette glorieuse équipée[680]. - - [680] _Relation de ce qui s'est passé à Ajaccio, le 2 mars 1743 - entre le vaisseau de guerre espagnol_ Le Saint-Isidore _et les - vaisseaux de guerre anglais_. Cette relation a été faite par le - consul d'Espagne, à Livourne, sur la déposition des matelots du - vaisseau espagnol et traduit de l'espagnol, Livourne, ce 21 mars - 1743: Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère - des affaires étrangères. - -Pendant ce temps, les chefs de la Balagne consultaient leurs docteurs en -théologie pour savoir si l'on devait recevoir le roi. Comme les -théologiens corses étaient les plus exaltés parmi les rebelles, on -pensait que leur avis serait favorable à Théodore[681]. Mais celui-ci -préférait exercer son autorité royale à distance; il ne débarqua pas. Il -est vrai que l'enthousiasme de certains n'était pas partagé par les -populations. Il y avait en Corse un parti très important pour l'infant -Don Philippe d'Espagne, et le fait d'arriver sous le couvert du -pavillon anglais ne pouvait pas rendre la popularité au roi, surtout -pour la question de religion[682]. Vers le milieu de mars, _Le -Folkestone_ ramena Neuhoff dans les eaux toscanes, cette fois-ci -définitivement. Le capitaine Balchen le fit déposer, dans la nuit du 16 -au 17, à l'embouchure de l'Arno, où Richecourt, le vice-président du -Conseil de régence, vint conférer avec lui[683]. - - [681] Ozero à Jonville, Calvi, le 3 mars 1743: _loc. cit._ - - [682] Lorenzi à Amelot, Florence, le 16 février 1743: - Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [683] Extrait d'une lettre du 18 mars 1743 de Bertellet, consul - de France à Livourne.--Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril - 1743: _Ibidem_. - -On disait que les Anglais avaient été promptement désabusés sur le -compte de Théodore, qui leur avait promis des choses qu'il ne pouvait -pas tenir. On prétendait aussi qu'ils s'étaient servis du baron comme -d'un «épouvantail», à l'usage des Génois, «pour les empêcher de protéger -le _Saint-Isidore_ et que toute cette levée de boucliers, la plus -indécente qu'ait jamais faite une couronne, n'avait pour point de vue -que de brûler ou de prendre le vaisseau espagnol dans le port d'Ajaccio -et sous le canon de la forteresse sans qu'elle s'y opposât, et que cette -affaire étant consommée par le parti que M. de Lage a pris de donner feu -à son vaisseau, Théodore leur est devenu inutile et ils ont pris le -parti de s'en débarrasser cavalièrement.» On présumait que Neuhoff, -après avoir été si piteusement abandonné sur la plage italienne par ses -bons amis les Anglais, irait continuer ailleurs «le roman de sa -vie»[684]. - - [684] Extrait d'une lettre, déjà citée, du 18 mars 1743, écrite - par le consul Bertellet. - -Gavi, le consul de Gênes à Livourne était corse; homme très habile, -d'ailleurs, et capable de tout faire pour son intérêt. Il était très lié -avec Richecourt et il fréquentait dans l'intimité les plus chauds -partisans de Théodore en Toscane. Il pouvait ainsi renseigner utilement -son gouvernement sur toutes les intrigues. C'était un agent -précieux[685]. - - [685] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance - de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -La république de Gênes fut très alarmée de cette nouvelle équipée. Elle -paraissait plus sérieuse que les précédentes. N'était-elle pas, en -effet, ouvertement protégée par l'Angleterre? L'envoyé génois, à Turin, -dans un entretien avec le marquis d'Ormea, ministre de Charles-Emmanuel -III, se plaignit des manœuvres anglaises en Corse, car, malgré sa -réserve, on considérait le roi de Sardaigne comme l'allié des -Autrichiens et des Anglais. D'Ormea répondit en récriminant plus fort -contre les Anglais. - -Étant donné les relations amicales qui existaient entre George II et -Charles-Emmanuel, d'Ormea n'admettait pas que la cour de Londres formât -un projet quelconque sur la Corse sans y faire participer son maître. -Cette réponse était une défaite, mais elle ne manquait ni d'habileté ni -d'arrogance. La république n'en fut pas dupe, et si des doutes -subsistaient encore dans son esprit, au sujet de l'appui, tout au moins -tacite, donné par le roi de Sardaigne aux entreprises anglaises, cette -conversation était de nature à les faire évanouir. - -Jonville, qui donnait à Amelot le résumé de cette conférence, terminait -par cette appréciation: «Peut-être les Génois sont-ils d'intelligence -sur le projet en question avec les Anglais et ce qui me le fait penser, -c'est que cette république sentant que la Corse est la cause de sa -ruine, et que les peuples de cette île ne se soumettront jamais à la -république, elle voudrait peut-être trouver le moyen de vendre ou -d'échanger cette île et pour ne pas nous donner occasion de nous -plaindre, elle est capable d'avoir conseillé aux Anglais de s'en rendre -maîtres[686].» - - [686] Jonville à Amelot, Gênes, 20 février 1743: _loc. cit._ - -Quoi qu'il en soit, la république protesta officiellement auprès de -George II contre le concours prêté à Théodore par les bâtiments anglais; -pour faire disparaître en France tout soupçon de mauvaise foi, Doria, -envoyé génois auprès de Louis XV, remit à Amelot une copie de la -protestation. Cet écrit faisait l'historique de l'intervention -française avec la garantie de l'Empereur, puis il relatait les incidents -de l'arrivée de Neuhoff en Corse accompagné par une escadre anglaise. Il -jugeait l'édit de l'aventurier, daté de la septième année de son règne, -séditieux et injurieux pour les couronnes de l'Europe[687]. - - [687] Note de la république au roi d'Angleterre, février 1743: - Correspondance de Gênes, vol. 112. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Amelot, après avoir lu cette note, trouva les arguments des Génois bien -fondés. «Et je ne sais pas, écrivait-il à Jonville, comment les Anglais -s'y prendront pour pallier aux yeux de l'Europe, je ne dis pas même -justifier, une entreprise aussi odieuse[688].» - - [688] Amelot à Jonville, Versailles, 5 mars 1743: _Ibidem_. - -La Cour de Londres n'était pas embarrassée pour si peu. Newcastle -répondit le 17 mars à Gastaldi, envoyé de Gênes en Angleterre, que tout -ce qui s'était passé avait été fait non seulement sans l'ordre du roi, -mais contre ses intentions. Le ministre promettait de faire ouvrir une -enquête, «afin que Sa Majesté étant pleinement informée du cas, puisse -prendre, à cet égard, les mesures qu'elle jugera à propos»[689]. Les -enquêtes valaient à cette époque ce qu'elles valent aujourd'hui. Cette -réponse était une fin de non recevoir rédigée en termes diplomatiques. - - [689] Newcastle à Gastaldi, Whitehall, 17 mars 1743: _Corsica_, - 1743; filza 41/2050. Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - - -III - -On riait en Italie--ailleurs qu'à Gênes--des aventures de Théodore. -L'amitié inconsidérée que Breitwitz lui avait témoignée faisait dire aux -plaisants que le baron était le chevalier protecteur de Marie-Thérèse. -Les gens plus sérieux regrettaient que la reine de Hongrie eût choisi -comme allié «ce roi de comédie»[690]. La lourdeur tudesque de Breitwitz -finit par s'émouvoir de ces épigrammes. Comme les autres, il renia -Neuhoff. Il avait remarqué, disait-il, que c'était «un babillard qui se -flattait de bien des choses qui étaient chimériques»[691]. - - [690] Lorenzi à Amelot, Florence, le 30 mars 1743: Correspondance - de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - - [691] Lorenzi à Amelot, Florence, le 2 mars 1743: Correspondance - de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -De l'embouchure de l'Arno, Théodore se rendit à Florence et sa première -visite fut pour Breitwitz. Le général autrichien avait d'autant plus -peur de se compromettre que le baron avait échoué piteusement dans sa -dernière tentative. A quoi bon voir cet incorrigible hâbleur? Il fit -dire par son valet à l'aventurier que, se trouvant incommodé, il ne -pouvait pas le recevoir, mais qu'il l'engageait à aller trouver le -résident anglais pour l'entretenir de ses affaires. - -L'amiral Matthews--_il furibondo_--de son côté, criait bien fort qu'il -n'entrait pas dans les intrigues de Théodore[692]. Personne ne voulait -plus connaître ce misérable qui n'était pas capable de réussir. - - [692] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: _Ibidem_. - -Mann était toujours dans la plus complète ignorance. Il pressa son ami -Walpole de le renseigner. Celui-ci ne put lui fournir aucune donnée -précise. Il n'avait entendu dire que des banalités au sujet du -_mystère_. L'aventurier avait expédié plusieurs de ses prospectus en -Angleterre et envoyé une couronne à lady Lucy Stanhope[693], dont il -était tombé amoureux pendant son dernier séjour en Angleterre[694]. - - [693] Sœur de Philippe, deuxième comte de Stanhope. - - [694] Horace Walpole à Horace Mann, 14 mars 1743. - -Lorsque cette lettre arriva, Horace Mann s'était rendu chez Théodore. -Cette entrevue eut lieu le 18 mars, c'est-à-dire aussitôt après -l'arrivée du baron. Nous avons vu, en effet, que le capitaine Balchen -l'avait débarqué dans la nuit du 16 au 17 mars. Neuhoff, suivant le -conseil que Breitwitz lui avait donné par l'intermédiaire de son laquais -pour s'en débarrasser, était donc entré en rapports avec Mann, à peine -arrivé à Florence. Le diplomate a laissé dans sa correspondance le -récit de sa conférence secrète et nocturne avec l'aventurier. - -Il sortit seul, à pied, recouvert d'un manteau, une lanterne sourde à la -main, comme un traître de mélodrame. Tout d'abord, il jeta dans la rue -un regard inquiet pour voir si aucun œil indiscret ne l'épiait. Rassuré -de ce côté, il longea l'Arno, puis il s'engagea dans les ruelles -sombres, rasant les murs, évitant les passants attardés. La dignité -anglaise recevait un rude assaut. «Je ne suis pas habitué à cette façon -d'agir et ne l'approuve pas[695]». - - [695] _Mann and Manners at the court of Florence, 1740._ - -L'entrevue avec le _fantôme_ dura quatre heures. Théodore, qui avait de -l'imagination, raconta beaucoup de choses. Il prétendait être l'oncle de -lady Yarmouth; il se disait l'ami intime de lord Carteret; mais celui -des grands seigneurs anglais, qui lui témoignait le plus d'attachement -et s'intéressait plus particulièrement à ses actions, était lord Orford, -le propre père d'Horace Walpole. - -Théodore rapporta à Mann un fait qui pouvait en quelque sorte justifier -sa liaison avec lord Carteret. Ce dernier lui aurait dit que lady -Walpole avait prié un personnage de Hanovre de demander au roi -d'Angleterre de la prendre en pitié. Le diplomate fut surpris et -l'arrêta, en répliquant que Sa Majesté était trop juste pour se mêler -d'affaires privées. Neuhoff faisait allusion au bruit qui courait en -Toscane que lady Walpole était la maîtresse de Richecourt. Les -circonstances dont l'aventurier appuya son récit persuadèrent à Mann -qu'il disait presque la vérité[696]. - - [696] _Ibidem._ - -Il fallait que Théodore possédât une forte dose d'inconscience ou -d'audace pour affirmer de pareilles choses. D'ailleurs, pour appuyer ses -dires, il remit à Mann une lettre adressée à lord Carteret. Le résident -anglais promit d'envoyer la missive à Londres par le premier courrier. -Il pensait que si le ministre répondait, cela lui donnerait enfin la -clef du mystère. - -Mais, en attendant des instructions de Londres, ou tout au moins des -nouvelles, Mann essaya de s'éclairer sur place. Il revit Théodore. Le -spirituel ambassadeur mettait dans ses rapports avec le baron un certain -dilettantisme, agissant en homme sceptique et froid. Il croyait être -assez sûr de lui-même pour ne pas se livrer. Par contre, Neuhoff était -intarissable. Il prétendait que l'entreprise avait échoué par la faute -des officiers subalternes de la flotte et Mann pensa qu'il pouvait avoir -raison si le roi d'Angleterre et ses ministres eussent donné l'ordre -positif au commandant de la petite escadre de soutenir le roi de Corse. -Il écrivit à l'amiral Matthews[697]. - - [697] _Mann and Manners._ - -_Il furibondo_ ne savait rien non plus, car cette affaire avait cela de -particulier que les chefs étaient moins bien renseignés que les -inférieurs. Mann jugea que le mieux était d'attendre. Mais Théodore -tenait son confident; il n'allait pas le lâcher ainsi. - -Ce dernier n'avait plus un instant de repos. Le baron lui écrivait des -lettres d'une longueur effrayante. Rien n'égalait sa prolixité, si ce -n'est son écriture détestable, mal formée, comme les idées qu'élaborait -son cerveau. Il fallait se livrer à un véritable travail pour déchiffrer -ses épîtres vraiment par trop fréquentes. Dans une seule journée, Mann -en reçut quatre. Il y avait là de quoi énerver le plus flegmatique des -diplomates anglais. Le résident trouvait qu'il payait cher sa curiosité. - -Il ne tarda pas à être fatigué des incessantes importunités dont Neuhoff -l'accablait. «Il me rend complètement fou», écrit-il, «car je ne peux -rien faire pour lui, ne connaissant de ses affaires que ce qu'il m'en -dit. C'est un visionnaire au dernier degré». Du reste, Carteret et -Newcastle ne lui répondirent jamais au sujet de Théodore. - -Mû par un sentiment de pitié et aussi peut-être pour se débarrasser de -l'intrigant, il voulait qu'il quittât Florence où il se trouvait en -danger. - -La Sérénissime République le poursuivait toujours de sa haine et Mann -était persuadé qu'elle ne reculerait devant aucun moyen pour en finir -avec lui. Il ne se trompait pas. - -Mais, tout en cessant de voir Neuhoff dans la crainte de trahir par ses -visites le lieu de sa retraite, il faisait des vœux pour lui. «Je -désire son succès», écrivait-il à la date du 26 mars, «mais ma -délicatesse me fait un devoir de souhaiter que l'Angleterre ne s'y mêle -pas[698]». - - [698] _Mann and Manners._ - -Il était cependant très ennuyé, car, malgré les précautions prises, ses -entrevues mystérieuses avec Théodore n'étaient plus un secret pour -personne. Il se tira de cette situation difficile en affirmant qu'il lui -avait simplement rendu des «services d'humanité[699]». - - [699] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance - de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -La situation vraiment précaire du roi de Corse rendait l'excuse fort -plausible. - -La cour de Turin ne se désintéressait pas de l'aventure. Quel rôle -jouait-elle? Charles-Emmanuel se réservait encore. Sa politique -consistait à louvoyer, pour voir de quel côté serait son intérêt dans la -guerre engagée. Son ambition constante était d'obtenir un agrandissement -de territoire en Italie. La république de Gênes, affaiblie, déchue de -son antique splendeur, lui semblait une proie facile. La Corse serait un -beau fleuron pour la couronne de Sardaigne et de Piémont. En attendant, -toutes les sympathies de Charles-Emmanuel allaient vers la coalition -anglo-autrichienne. A ce sujet, Lorenzi se livra dans sa dépêche à -Amelot, du 13 avril 1743, à des réflexions qui ont tout le mérite d'une -prophétie aujourd'hui réalisée. - -«Il ne faut pas douter», écrit-il, «qu'à moins que les affaires -d'Italie ne changent considérablement de face, le roi de Sardaigne, à la -fin de cette guerre, soit d'un côté ou de l'autre, n'augmente -notablement ses États, et il ne manquera pas alors de donner tous ses -soins à l'acquisition d'une partie de l'État de Gênes à laquelle il vise -depuis longtemps et à laquelle il médite actuellement. S'il y parvient, -comme il est fort probable, il sera d'autant plus difficile d'empêcher -qu'il ne devienne bientôt le maître de toute l'Italie, que les Italiens -se soumettront volontiers à sa domination dès qu'ils le verront en état -de pouvoir rendre à leur nation son ancienne gloire et de la délivrer -des puissances étrangères qui la dominent depuis plus de deux siècles. -Il est même à présumer que plusieurs contribueront à la réussite de ce -dessein, car ils conçoivent bien, et leurs plus pénétrants politiques -l'ont depuis longtemps remarqué, que l'Italie ne sera jamais solidement -heureuse que lorsqu'elle sera sous la domination d'un seul -souverain[700].» - - [700] Lorenzi à Amelot, Florence, le 13 avril 1743: - Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -L'Angleterre n'était donc pas seule à avoir des visées secrètes sur la -Corse. On savait que François de Lorraine avait, à plusieurs reprises, -jeté les yeux sur elle. Les graves événements qui se déroulaient en -Europe et où il était directement mêlé, ne l'empêchaient pas de -convoiter la possession de l'île. Le grand-duc n'avait pas désavoué -Breitwitz et Richecourt au sujet des rapports qu'ils avaient entretenus -avec Théodore. Il voulut être tenu au courant de tout ce qui avait trait -à l'entreprise. D'ailleurs, Lorenzi croyait pouvoir affirmer que les -Autrichiens et les Anglais marchaient d'accord dans cette affaire[701]. - - [701] Lorenzi à Amelot, Florence, le 27 avril 1743: _Ibidem_. - -Mais il n'est pas invraisemblable de penser que l'Angleterre entendait -bénéficier seule du résultat. Et c'est là, sans doute, qu'il faut -chercher la cause du silence que le duc de Newcastle gardait vis-à-vis -de ses agents à l'étranger. Villettes, résident à Turin, ne pouvait, -pas plus que Mann, obtenir de Londres un éclaircissement quelconque au -sujet de Théodore. Les deux diplomates en étaient réduits à se -communiquer réciproquement leurs conjectures. La réserve exagérée du -cabinet anglais produisit l'effet le plus déplorable. Aucun démenti -n'arrivant, l'opinion publique jugeait fort sévèrement la conduite de -l'Angleterre. Et Neuhoff, qui ne se croyait pas tenu à la même -discrétion, assurait que son entreprise avait été concertée avec les -cours de Londres et de Vienne et que celles-ci «étaient convenues de le -soutenir»[702]. - - [702] Même dépêche de Lorenzi à Amelot. - -Le 4 mai, Lorenzi donna à Amelot cette information en chiffre: «J'ai -appris avec toute la certitude possible que la cour de Londres avait -effectivement fait une convention avec cet aventurier qu'elle regardait -comme fort avantageuse, mais que présentement elle l'a abandonné et -qu'elle se borne seulement à protéger par humanité la personne de -Théodore, parce qu'elle voit qu'il l'a trompée, particulièrement en lui -faisant accroire qu'il avait à sa disposition douze vaisseaux chargés -d'armes et munitions et une centaine d'officiers expérimentés. J'ose -vous supplier très humblement, Monseigneur, du secret sur tout ceci, par -rapport au grand danger auquel se trouverait exposée la personne qui me -l'a confié si on pouvait la soupçonner de l'avoir fait[703].» - - [703] Lorenzi à Amelot, Florence, le 4 mai 1743: Correspondance - de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -Quelle était la personne qui avait fait cette confidence à Lorenzi? -Celui-ci ne le dit pas. Il n'y avait évidemment qu'un homme occupant une -position qui pût craindre les conséquences d'une indiscrétion de cette -nature. Nous verrons dans un instant que le propre secrétaire de Mann -donnait à l'envoyé génois, des avis précis sur les faits et gestes de -Théodore. Il est probable qu'il fournissait également au ministre de -France des renseignements puisés dans les papiers de son maître. - -Neuhoff avait quitté Florence le 18 avril pour aller à Pise, et, de là, -gagner Livourne pour prendre passage sur _Le Folkestone_. Il écrivit à -ce sujet au capitaine Balchen. Ce dernier répondit qu'il le recevrait -volontiers à son bord, mais qu'il lui serait impossible de le traiter -comme par le passé. Cette réponse déplut fort au baron, qui voulait -avoir les égards dûs à un souverain[704]. Il renonça à s'embarquer. -Peut-être, à la réflexion, eut-il peur d'être à tout jamais gardé par -les Anglais. Il est dangereux de se mettre à la merci des gens avec qui -on a comploté de vilaines choses. - - [704] Lorenzi à Amelot, Florence, le 4 mai 1743: Correspondance - de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -Ne pouvant plus compter sur ses bons amis et craignant d'être assassiné -par les Génois, Théodore quitta Pise et alla se cacher chez un prêtre, à -Cigoli, aux environs de Florence. - -La précaution n'était pas inutile. - -Pendant que Théodore entretenait en Toscane des rapports secrets avec -les Anglais et avec les Autrichiens, Augustin Viale, représentant de la -république, fit preuve de zèle. Grâce à lui, le Sérénissime Collège, -l'Illustrissime Tribunal des inquisiteurs d'État furent exactement -renseignés sur les moindres faits du baron. - -Malgré l'édit de Gênes mettant sa tête à prix, l'aventurier vivait -encore. Le gouvernement génois, cependant, désirait plus que jamais le -voir disparaître. On le savait en Italie, aussi à plusieurs reprises des -offres furent-elles adressées à la république par des individus désireux -de remplir cette mission de confiance. - -Il n'est pas sans intérêt de faire connaître en quels termes ces -propositions d'assassinat étaient faites et de quelle façon elles -étaient reçues et étudiées à Gênes. Il se dégage en effet de la lecture -de ces documents, tirés des archives secrètes de Gênes, une notion très -exacte des idées et des sentiments qui dirigeaient la politique à la -fois timorée et impitoyable de la Sérénissime République[705]. - - [705] J'ai eu la bonne fortune de trouver dans la partie des - archives d'État à Gênes, classée sous le titre d'_Archivio - secreto_, non seulement tous les documents concernant cette - curieuse histoire, mais aussi les décisions du Sérénissime - Collège et celles de l'Illustrissime Tribunal des inquisiteurs - d'État touchant les faits signalés. Lus d'abord devant le - collège, ces documents étaient ensuite transmis aux inquisiteurs - à qui incombait tout spécialement l'examen des affaires - concernant Théodore. Cette transmission se faisait avec toutes - sortes de protocoles. Invariablement chaque envoi se terminait - par cette formule: _Per Serenississima Collegia ad Calculos_. - -Un Corse, absent de sa patrie depuis vingt-quatre ans, Dominique -Mariani, habitant Milan dans le quartier Sainte-Euphémie, vis-à-vis le -palais du comte de Bron, écrivit, le 1er avril 1743, au gouvernement -génois. Fidèle sujet de la république, il n'avait jamais eu l'occasion -de prouver son zèle et son dévouement. Ils étaient tellement grands -qu'il brûlait de les témoigner. Il proposait donc d'enlever la vie à -Théodore. En délivrant la république de ce misérable, il rendrait la -paix à sa patrie en la faisant rentrer dans l'obéissance. Il tuera -volontiers, non seulement le baron, mais encore quiconque les Excellents -inquisiteurs d'État voudront bien lui désigner. En homme habitué à ces -sortes d'opérations, Mariani se permettait de proposer aux Génois les -procédés que son expérience lui conseillait pour conserver à cette -affaire l'obscurité nécessaire. On consent à courir des risques pour -servir ses maîtres, mais il faut s'entourer de quelques précautions. Si -les inquisiteurs agréaient cette proposition, ils n'auraient qu'à lui -envoyer une paire de gants. Mariani chargeait l'Illustrissime abbé -Jacques Durazzo de remettre sa supplique à la Junte de Corse, sans lui -en dévoiler le contenu. Si le gouvernement désirait lui répondre par -écrit, il pourrait remettre sa lettre au susdit ecclésiastique ou la lui -faire tenir par le marquis de Caravaggio ou bien par M. Joseph Foglia. -En tous cas, les ordres qu'on voudra bien lui donner seront reçus avec -gratitude. Afin de ne compromettre personne, si leurs Excellences -consentaient à entrer dans l'affaire, Mariani se ferait remettre des -lettres de recommandation pour le général Breitwitz à Livourne et pour -d'autres notabilités[706]. - - [706] Dominique Mariani à l'Excellentissime et Illustrissime - Junte de Corse à Gênes, Milan, le 1er avril 1743: _loc. cit._ - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Le 3 avril, les inquisiteurs d'État délibérèrent sur cette lettre. Ils -acceptèrent en principe les offres de Mariani, mais il était -indispensable que ce dernier se rendît à Gênes pour développer en -personne ses idées et indiquer les mesures qu'il comptait prendre pour -mettre son plan à exécution--et Théodore aussi. Il fut décidé qu'on -écrirait au susdit Mariani dans le plus bref délai possible. Ses frais -de voyage lui seront immédiatement remboursés. A son arrivée, il devra -se présenter à M. Étienne Monza et ne faire connaître son nom qu'à ce -seul personnage. Le député du mois écrira cela par l'intermédiaire de -Joseph Foglia selon la formule ordinaire, en mettant dans la confidence -l'Excellentissime Laurent de Mari, parce qu'il a l'habitude de -correspondre avec Foglia, mais seul Monza aura à préparer l'arrivée à -Gênes de Mariani et à l'entendre[707]. - - [707] Délibération des inquisiteurs d'État sur la lettre de - Mariani, le 3 avril 1743: _loc. cit._ - -Quel était ce Foglia avec qui Mari correspondait? Un individu qui, sans -doute, se chargeait des commissions malpropres de l'Excellentissime -Tribunal. - -L'affaire en resta là, car le fidèle sujet corse de la Sérénissime -république ne vint pas à Gênes. Son expérience de la politique génoise -lui avait fait voir probablement tout le danger qu'il y aurait pour lui -à se trouver sous la main des inquisiteurs, dans le cas où il ne -tomberait pas d'accord avec eux sur les conditions de l'entreprise. - -Bientôt les Génois engagèrent l'affaire d'un autre côté. C'est ici que -Viale doit jouer un rôle. - -L'agent de Gênes s'efforçait de savoir où se cachait Théodore. Mann -avait affirmé à un chevalier, ami de Viale, qu'il se trouvait chez un -ecclésiastique des environs. Par scrupule et par délicatesse, le -chevalier n'avait pas voulu révéler au résident l'endroit exact où était -l'aventurier. Malgré ses prières et ses instances répétées, Viale ne put -fléchir son ami; mais, avec cet esprit policier particulier aux Génois, -il suggérait au Sérénissime Collège un moyen de découvrir la retraite du -fugitif; c'était de faire surveiller, par des hommes de confiance, les -allées et venues du docteur Olmeta, un corse, qui se rendait parfois -auprès du baron[708]. - - [708] Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 10 mai 1743: - _loc. cit._ - -Le 21 mai, Viale, malgré ses diligentes recherches, n'avait rien de neuf -à mander à Gênes, lorsqu'au moment où il rédigeait sa dépêche, il reçut -un billet, émanant «d'un ministre qui a l'habitude d'être bien renseigné -et qui est chargé de surveiller les actions de Théodore». On peut -aisément deviner que ce ministre n'était autre que Mann. Viale, avec un -instinct qui prouvait chez lui des aptitudes diplomatiques, disait, en -envoyant la note, qu'il ne savait pas jusqu'à quel point on devait -ajouter foi à son contenu. Elle portait, en effet, que Neuhoff, d'après -certains indices, devait se trouver à Rome. Les Anglais avaient tout -intérêt à laisser cette opinion s'accréditer et n'entendaient pas que -l'aventurier tombât, avec ses papiers, entre les mains des Génois. - -Après la lecture au Collège, la lettre de Viale fut transmise dans les -règles ordinaires, «avec faculté aux inquisiteurs d'État de donner au -Magnifique Augustin Viale les ordres et les instructions qu'il jugera -convenables». - -La décision prise par le tribunal est à citer en entier. - -«Il a été décrété que l'Illustrissime Augustin Viale[709] aura la charge -d'écrire au susdit Magnifique Augustin Viale de Florence, qu'on estime -superflu de donner aucune récompense pour la seule connaissance de la -demeure dudit Théodore; toutefois, on remettrait la prime fixée à celui -qui, en donnant cette indication, la ferait suivre de l'_extinction_ du -susdit Théodore. L'Illustrissime Augustin Viale rédigera cette lettre de -façon à ce que, venant à tomber entre les mains de qui que ce soit et -ouverte, on n'en puisse saisir le véritable sens, faisant en cela valoir -son expérience, ses capacités et sa prudence. _Per Excellentissimum et -Illustrissimum Magistratum Inquisitorum status ad Calculos[710]._ - - [709] C'était un homonyme du résident génois à Florence. - L'inquisiteur portait le titre d'_Illustrissime_, l'autre celui - de _Magnifique_. - - [710] Lettre d'Augustin Viale au Sérénissime Collège, Florence, - le 21 mai 1743, suivie de la délibération du tribunal des - inquisiteurs d'État du 24 mai: _loc. cit._ - -Tandis que les inquisiteurs d'État décidaient le meurtre de leur ennemi, -l'activité de Viale ne se ralentissait pas. Il continuait ses -recherches, ayant maintenant un auxiliaire précieux dans le secrétaire -de Mann. Ce fidèle employé servait tout le monde et trahissait son -maître avec le même zèle. - -Avant que l'étrange délibération du tribunal, prise le 27 mai, lui fût -parvenue, Viale écrivait le 28 au Magnifique Sartorio, qu'il était -parvenu à savoir par une personne habile, amie du secrétaire du ministre -anglais, que Théodore n'était plus retourné à Florence. Le lundi, 20 -mai, l'aventurier se trouvait à Cigoli, dans la maison du prêtre -Baldanzi. Viale ajoutait un autre détail. Le Révérend Père, qui avait -prêché le Carême dernier en l'église du Carmel, allait fréquemment voir -Neuhoff. Il lui avait prêté ou donné son habit de moine. Le baron s'en -était revêtu pour sortir de la ville, et très probablement, il s'en -servirait encore à l'occasion. Après avoir donné cette indication qui, -au besoin, pouvait servir de signalement, Viale ajoutait: «Ce Père -prédicateur n'est pas carme, mais il appartient au couvent de -Sainte-Marie-Majeure, correspondant à celui des Anges de la Congrégation -de Mantoue. Je m'imagine que votre Seigneurie Illustrissime comprendra -facilement combien j'ai à cœur de ne jamais voir divulguer ce qui a été -révélé par le secrétaire du ministre d'Angleterre, non seulement pour -le préjudice que cela lui causerait, mais encore parce que je ne -pourrais plus avoir de nouvelles de Théodore par son intermédiaire, -moyen que je considère comme des plus sûrs, car je suis informé avec -toute certitude que Théodore entretient un continuel commerce de lettres -avec lÉdit ministre. Celui-ci ne cesse de protester qu'il ne le fait que -par charité et humanité». - -Nous avons vu que c'était la raison que Mann donnait de ses rapports -avec le baron de Neuhoff. - -Viale terminait sa lettre en disant que tous les bâtiments de guerre -anglais ancrés à Livourne étaient partis[711]. - - [711] Viale à Sartorio, Florence, le 28 mai 1743: _loc. cit._ - -La crainte d'une tentative de débarquement en Corse se trouvait donc -momentanément écartée; mais à Gênes l'inquiétude subsistait. Tant que -Théodore vivait, un retour offensif était toujours possible. Ce que -l'Angleterre avait tenté avec lui, une autre puissance pouvait le faire. -Les Génois avaient la peur des faibles, la peur qui ne raisonne pas et -qui engendre toutes les témérités. - -Viale ne répondit pas à la lettre que, sur l'ordre des inquisiteurs -d'État, son homonyme de Gênes lui avait écrite au sujet de -l'_extinction_ de Théodore. Peut-être ne lui était-elle pas parvenue, -car il arrivait fréquemment que des courriers étaient interceptés. Il -pouvait aussi n'en avoir pas saisi le véritable sens, puisqu'elle était, -à dessein, rédigée en termes obscurs. Le résident continuait ses -recherches pour découvrir l'endroit où se cachait Neuhoff. Celui-ci -recevait la _Gazette de Berne_ et le _Mercure de Hollande_. Les journaux -portaient son adresse exacte à Cigoli. Par ce moyen, il n'était pas -difficile de se la procurer[712]. - - [712] Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 23 juin 1743: - _loc. cit._ - -En réponse à cette lettre, les inquisiteurs d'État précisèrent. Le 8 -juillet, le tribunal s'assembla et prit cette décision: - -«Il a été décrété que l'illustrissime Benoît de Franchi, député du -mois, prendra la peine d'assurer la correspondance avec le Magnifique -Augustin Viale de Florence. Il l'informera que si on trouve une personne -qui veuille prendre l'engagement d'_occire_ (uccidere) lÉdit Théodore, -on lui payera aussitôt ce meurtre accompli la somme de deux mille écus -argent, prime fixée par l'édit public, dont on pourra transmettre un -exemplaire. A cet effet, la lettre sera écrite suivant la teneur des -discours. _Per Excellentissimum et Illustrissimum Magistratum -Inquisitorum status ad Calculos[713]._» - - [713] Délibération des inquisiteurs d'État prise le 28 juin à la - suite de la lettre de Viale du 23 juin: _loc. cit._ - -Cette fois, la dépêche portant à Viale la décision des inquisiteurs -d'État ne fut pas rédigée en termes ambigus. Le diplomate comprit--il ne -pouvait pas faire autrement;--mais il fit ses réserves. Il écrivit sur -le champ à de Franchi. Il commençait en disant que l'Excellentissime -Tribunal, au sein duquel de Franchi siégeait si dignement, devait être -pleinement assuré de son zèle pour le bien public. Quoique sans mandat, -il n'avait reculé devant aucune démarche, aucune fatigue, afin de se -procurer les indications nécessaires pour amener la découverte de la -retraite de Théodore, car il pensait que ces renseignements étaient d'un -grand prix pour le tribunal. Il ajoutait: «Et cependant je ne vois pas -qu'il me soit possible d'accepter la commission dont veut bien me -charger votre Seigneurie Illustrissime dans sa très vénérée lettre du -13, non par manque de ce zèle qui ne cessera qu'avec ma vie, mais parce -que je ne suis revêtu d'aucun caractère qui puisse sauver ma personne -dans le cas où l'exécuteur viendrait à être arrêté ou qu'il fût -indiscret avant le meurtre. Je courrais ainsi un trop grand péril. Ce -motif est tellement appréciable que je pense que l'Excellentissime -Tribunal et votre Illustrissime Seigneurie ne le trouveront pas -déraisonnable. A cette difficulté je dois en ajouter une autre. D'après -mes dernières nouvelles, Théodore est bien gardé: une seule personne ne -sera pas capable de le tuer, et il sera très dangereux de confier le -secret à plusieurs. Il conviendrait, en outre, de fournir à ces -personnes les moyens de subsister jusqu'au moment où elles auraient -réussi à _faire le coup_. Pour de bons motifs, je ne pourrais me charger -de cette dernière commission si j'avais de l'argent, ce dont je manque -entièrement, et quand bien même on me ferait l'avance des fonds. Ce qui -me pousse à cette délicatesse, ce sont les embarras bien connus dans -lesquels je me trouve.» Pour terminer, il affirmait de nouveau son zèle -et son dévouement[714]. La délicatesse de Viale était d'autant plus en -émoi qu'il n'avait pas d'argent et que son gouvernement ne paraissait -pas avoir l'intention de lui en donner. Il ne pouvait pourtant pas se -charger des frais qu'occasionnerait l'affaire. Et puis, il était -rétribué pour faire de la diplomatie et non pour assurer la disparition -des gens désagréables à ses chefs. Des commissions de ce genre se payent -en plus. - - [714] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 16 juillet 1743: - _loc. cit._ - -Cette dépêche est datée du 16 juillet. Elle fut lue le 22 devant le -tribunal des inquisiteurs d'État. La décision prise à la suite de cette -lecture est assez inattendue. On décréta, en effet, après discussion, -qu'il serait accusé réception de cette lettre avec éloges et -remerciements. En outre, on informerait Viale que les magistrats -trouvaient ses raisons justes et ses réflexions bien fondées, touchant -les difficultés que présentait l'entreprise[715]. - - [715] Délibération des inquisiteurs d'État prise le 22 juillet à - la suite de la lettre de Viale du 16: _loc. cit._ - -Puisque Viale refusait, d'une manière qui paraissait positive, d'assumer -la responsabilité de l'assassinat, les inquisiteurs ne pouvaient rien -faire. L'agent ne se jugeait pas assez garanti. Il y avait encore cette -fâcheuse question d'argent qui faisait toujours reculer les Génois au -moment psychologique. Ils avaient fait un effort en promettant deux -mille écus pour la tête de Théodore; d'après eux, elle ne valait pas -davantage. Les insinuations de leur représentant leur laissaient -entrevoir des frais supplémentaires. Il fallait donc couper court. - -Le plus curieux de l'affaire c'est que Viale allait de lui-même faire -des propositions au moins étranges à l'Excellentissime Tribunal. - -Le 23 juillet, avant même que la décision des inquisiteurs lui fût -parvenue, il écrivit à de Franchi pour lui dire qu'aux motifs invoqués -par lui dans sa dernière lettre pour ne pas accepter la commission dont -on l'avait chargé, il se joignait une autre considération--un -scrupule--: «le coup pourrait tomber sur une personne innocente, car -nous ne possédons pas un signalement suffisamment exact de la personne à -qui le coup est destiné.» - -Le négociant diplomate, «afin d'éviter une erreur aussi grave», -suggérait une idée pratique. On mettrait à sa disposition deux sbires -courageux qu'il aboucherait avec un certain San Cristofano, «car trois -hommes ne seront pas de trop pour faire le coup». - -Le Magnifique résident de la Sérénissime République donnait sur San -Cristofano les meilleures références. - -Ce Saltabadil était un honnête employé des douanes du grand-duché, qui -avait été banni de Gênes pour une peccadille: il avait tué, deux mois -auparavant, un caporal corse. Afin de se faire pardonner cette erreur, -San Cristofano déclarait qu'il était prêt à tout, disposé à courir les -plus grands dangers, même à aller en Corse. Il connaissait à fond la -Toscane, c'était un homme résolu, un vrai brave, et pour peu qu'on lui -adjoignît deux aides solides, il se faisait fort d'expédier son homme. - -Mais il fallait manœuvrer avec beaucoup d'habileté; «l'imposteur est -sur ses gardes, ainsi que l'Excellentissime Tribunal pourra s'en -convaincre, par les renseignements ci-inclus qui me parviennent d'une -source très sûre, d'où il résulte qu'un homme seul n'est pas suffisant -pour mener à bonne fin une affaire de cette importance.» - -Viale concluait en disant qu'il était nécessaire d'attendre le moment -opportun, dût-on y employer plusieurs jours. «Mais pendant ce temps-là, -il faudrait fournir aux exécuteurs les moyens de subsister et, le coup -fait, faciliter leur fuite. Je ne peux, concluait le ministre, et qu'il -me soit permis d'ajouter: je ne veux toucher à cette question[716].» - - [716] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 23 juillet 1743: - _loc. cit._ - -Les inquisiteurs d'État enregistrèrent cette lettre sans commentaires. - -Viale écrivit de nouveau à de Franchi le 6 août. Il dit qu'il n'a pas -reçu la lettre que le tribunal a dû le charger d'écrire en réponse à sa -dépêche du 23. Il y avait sans aucun doute de bonnes raisons pour cela. -Les inquisiteurs, par une prudence de plus en plus caractérisée, ne -donnèrent pas mission à de Franchi de répondre à Viale. La copie de la -lettre ne se trouve pas dans les archives de Gênes et l'on peut penser -que la poste ne l'a point égarée. - -Cela n'empêchait pas Viale de continuer à transmettre au Sérénissime -Collège toutes les informations que le secrétaire de Mann lui apportait -avec une constance louable. - -Théodore était toujours à Cigoli. Il avait écrit au général Breitwitz -afin d'obtenir de l'argent pour se rendre en Angleterre où il voulait -porter sa plainte au roi contre l'amiral Matthews. «Peut-être aussi -va-t-il s'en retourner dans son pays, car l'imposteur voit s'évanouir -toutes ses idées téméraires.» - -L'envoyé revenait à son plan d'assassinat. Pour éviter la quarantaine -qu'il serait obligé de faire à l'entrée des États Pontificaux, il ne -restait à Théodore que la route de Sarzana, par Pontremoli, et celle de -Massa, par le mont Pellegrino, conduisant dans le Modanais. - -Viale présumait qu'il prendrait cette dernière route. «Le passage du -mont Pellegrino serait très commode pour faire le coup»; l'endroit rêvé -pour assassiner proprement un homme. - -Malheureusement, le Magnifique commerçant, envoyé de la république, -avait peur de ne pas avoir «l'avis nécessaire à temps», d'autant plus, -dit-il, «que j'ai présentement une très forte fluxion dans la tête qui -m'empêche de marcher[717].» - - [717] Viale à de Franchi, Florence, le 6 août 1743: _loc. cit._ - -Est-ce aux hésitations des inquisiteurs, aux exigences de San -Cristofano, ou à la fluxion de Viale que Théodore dut d'avoir la vie -sauve? Les archives secrètes de Gênes ne nous ont pas livré le mot de -cette énigme. - -Mais, en compensation, nous y trouvons, immédiatement après le document -ci-dessus, une pièce qui ne manque pas de saveur. C'est une lettre de M. -de Mari, ambassadeur de la république de Gênes à Venise, à Ansaldo -Grimaldi, datée du 10 août 1743. - - «Excellence, - -«J'ai reçu votre très estimée lettre sans date, mais que je crois être -du 3 courant et je vous en remercie infiniment. Je vous envoie la kabale -de Pic de la Mirandole pour voir si nous pouvons frapper juste. Si -Théodore est à Pise, l'affaire est faite. La quarantaine m'ennuie; j'ai -un ami à Pise dans lequel je peux avoir confiance. _Si tu vales bene -est; ego quidem valeo._ Dans quelque temps je pourrai vous dire la -réponse que l'on m'aura donnée de Londres au sujet de la montre à -répétition dont vous m'avez parlé[718].» - - [718] De Mari à Ansaldo Grimaldi, Venise, le 10 août 1743: _loc. - cit._ - -Le 17 août, le procès-verbal porte après lecture et discussion que -l'Illustrissime Ansaldo Grimaldi répondrait au susdit ambassadeur de -Mari avec sa prudence bien connue[719]. On voit que si Théodore était -prudent, les inquisiteurs ne l'étaient pas moins. - - [719] Délibération prise le 17 août à la suite de la lettre de de - Mari: _loc. cit._ - -Le baron de Neuhoff échappa à la kabale de Pic de la Mirandole, comme il -avait échappé au poignard de San Cristofano. L'essai d'envoûtement en -resta là, comme la tentative d'assassinat. - -L'aventurier continuait à demeurer chez le curé de campagne. Il avait -auprès de lui quatre personnes pour le garder. Il écrivait sans cesse à -lord Carteret et à l'amiral Matthews; mais les Anglais ne lui -répondaient plus[720]. Pour l'instant, ils avaient des occupations plus -sérieuses que de rendre la couronne à un individu dont ils ne pouvaient -rien tirer, pour lequel les Corses se montraient peu enthousiastes et -qui n'avait aucune ressource personnelle[721]. L'amiral reçut ordre -«d'éviter de donner la moindre plainte par rapport à Théodore et il -parut fermement résolu de ne point se mêler en aucune façon de ce qui -regarde cet aventurier»[722]. - - [720] Lorenzi à Amelot, Florence, le 22 juin 1743: Correspondance - de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - - [721] Amelot à Lorenzi, Versailles, les 21 mai et 9 juillet: - _Ibidem_. - - [722] Lorenzi à Amelot, Florence, le 29 juin 1743: _Ibidem_. - -Celui-ci se trouvait à bout de moyens; il en était réduit à vendre son -linge. Il songeait, disait-on, à s'en aller et Viale regrettait -amèrement que l'on perdît une si belle occasion, parce qu'une fois parti -de Toscane, il lui serait bien difficile de revenir. Cependant, il -s'entêtait dans ses pensées louches, il avait encore l'espérance de -réussir un jour. «Ce ne sont que des songes, écrivait le ministre, mais -cela est suffisant pour inquiéter le gouvernement[723].» - - [723] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 13 août 1743: _loc. - cit._ - -Quelques jours plus tard, il insistait encore. Il affirmait que Théodore -était absolument dénué de tout. En vendant ses hardes, il aurait juste -de quoi aller en Allemagne. Une fois parti, il n'y aurait plus rien à -faire[724]. - - [724] _Ibidem._ - -Les inquisiteurs lisaient en conseil les dépêches de Viale. -Consciencieusement, on lui répondait en lui envoyant des éloges et des -remerciements. On le priait de continuer. Mais il n'était plus question -de l'affaire. En se confondant en marques de gratitude pour les paroles -gracieuses dont le tribunal l'accablait, le féroce diplomate -n'abandonnait pas son plan d'assassinat. Le départ prochain de -l'aventurier était certain. Deux routes s'offraient à lui: l'une par -Pistoia, l'autre par Massa-Carrare. Le temps pressait; si on voulait -agir et réussir, il fallait se hâter. Viale n'avait qu'une crainte, -c'est qu'on arrivât trop tard. Il demandait donc de promptes -instructions[725]. - - [725] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 17 septembre 1743: - _loc. cit._ - -Les inquisiteurs enregistrèrent cette lettre sans commentaires. - -On prétendait, en effet, que Théodore allait partir pour se rendre en -Allemagne auprès du roi d'Angleterre[726]. C'était un faux bruit; -Neuhoff devait continuer à vivre quelques années encore en Toscane, -tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Plus tard, Viale transmettait à -son gouvernement un billet émanant d'une «personne sûre», qui tenait ce -détail du ministre anglais. Ce billet disait: «L'ami est certainement -allé du côté de Livourne, où il se tient dans les environs sans qu'on -sache exactement où. Il attend de pouvoir s'embarquer[727].» _L'ami_ -avait quitté Cigoli. Le prêtre chez qui il logeait, las d'héberger ce -roi encombrant qui mentait toujours, l'avait mis à la porte. Il s'était -alors dirigé vers Livourne. Il écrivit encore à l'amiral Matthews pour -lui demander de le conduire à Port-Mahon, où, disait-il, il serait en -état de tenir «les grandes promesses qu'il avait faites à milord -Carteret». _Il furibondo_ refusa en termes énergiques. Richecourt ne -voulut pas lui donner un passeport. Théodore n'avait plus un sou, tout -le monde l'abandonnait[728]. C'était la misère avec son inévitable -compagnon: l'isolement! - - [726] Lorenzi à Amelot, Florence, le 17 septembre 1743: - Correspondance de Florence, vol. 98. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [727] Viale à Sorba, Florence, le 17 décembre 1743: _loc. cit._ - - [728] Lorenzi à Amelot, Florence, les 21 et 28 décembre 1743: - Correspondance de Florence, vol. 98. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Dans sa détresse, il éprouva le besoin de s'épancher. Il écrivit une -belle lettre au Père Colonna. Obligé de changer de demeure pour sa -sûreté, il s'excusait du retard qu'il mettait à répondre au religieux, -qui s'occupait de quelques affaires le concernant. Il demandait au Père -si le sieur Vaccaro, à qui il avait confié des marchandises et une -pendule, avait exactement remis la note de tout ce qu'il avait en mains. -La vente de la pendule suffirait à indemniser Vaccaro--principal et -intérêts--de ses avances, et il comptait sur l'honnêteté de ce dernier -pour lui rendre ses marchandises. Puis, passant à un sujet plus élevé, -il se plaignait de toutes les intrigues dont on l'avait entouré, aussi -bien en Corse que sur le continent. Ces cabales ne servaient qu'à -plonger ses sujets et lui-même dans l'abîme. Elles refroidissaient ses -amis et l'empêchaient de faire tout ce qu'il désirait. Malgré ces -machinations, il restait ferme. Si les Corses lui conservaient leur -fidélité, il vaincrait sûrement. Le Père devait donc faire cesser les -trahisons et montrer aux insulaires leur devoir; ils avaient pris un -engagement solennel devant Dieu et devant le monde. Obligé de se cacher -pour ne pas être assassiné, traqué en tous endroits pendant sept mois, -la Providence l'avait protégé au milieu de tous ces périls. Pour qui -donc avait-il ainsi exposé sa vie si ce n'était pour ses sujets? En -vendant ce qu'il possède, il pourrait s'en retourner dans son pays et -jouir tranquillement de la vie sans avoir besoin de personne. «J'ai -souffert, s'écriait-il, et je souffre encore pour vous autres. J'ai -remédié et je peux encore remédier à tout, mais l'inconstance des -peuples me paralyse.» Il espérait que Dieu aurait enfin pitié de ce -malheureux pays et qu'Il l'illuminerait pour son plus grand bien. Il -terminait en se recommandant aux bonnes prières du moine[729]. - - [729] Théodore au Père Colonna, le 27 décembre 1743: _loc. cit._ - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Neuhoff ne voulait pas s'avouer vaincu. Il n'était pas homme à se -laisser oublier ni à abandonner ses rêves et ses chimères. - -[Illustration] -THEODORUS OP STELTE. Gravure reproduite d'après le -pamphlet hollandais: «_De Dwaalende Moff of vervolg van Theodorus op -Stelten._» (Londres, British Museum.) - - - - -CHAPITRE VIII - -/# - Théodore en Toscane.--Il veut entamer des négociations avec la cour - de Turin.--Ses lettres à d'Ormea.--Dominique Rivarola.--Mann joue - double jeu.--Rivarola traite avec le gouvernement - sarde.--L'expédition de Corse décidée. - - Théodore touche une forte somme.--D'où vient l'argent?--Le comte de - la Vague.--Rivarola prépare l'expédition.--Théodore proteste. - - Neuhoff veut s'embarquer pour la Corse.--Mann empêche ce - départ.--Proclamation du roi de Sardaigne.--L'escadre anglaise - devant Bastia.--Bombardement.--Rivarola sous les murs de - Bastia.--Capitulation de la ville.--Les Anglais renoncent à - l'entreprise sur la Corse. - - Le roi de Sardaigne et Théodore.--Dénûment du roi de Corse.--La - cour de Vienne songe à Neuhoff.--Le projet est abandonné.--Théodore - est expulsé de Toscane. - - -I - -«Le baron Théodore, suivant ce qu'on m'assure de très bonne part, va -reparaître sur la scène sous les auspices du roi de Sardaigne.» Lorenzi -qui, à la fin d'avril 1744, donnait cette information, ajoutait que -Charles-Emmanuel III devait fournir une petite flotte à Neuhoff pour lui -permettre de reconquérir la Corse. Le grand-duc de Toscane, François de -Lorraine, entrait dans ce projet. L'aventurier se trouvait dans une -maison de campagne aux environs de Sienne et se tenait prêt à partir, -avec dix ou douze personnes qui étaient auprès de lui. Il avait reçu -mille sequins et écrivait fréquemment de longues lettres au ministre -anglais. Puis, pendant plusieurs jours, il s'était caché dans Sienne, où -deux compagnies franches du grand-duc, composées de Corses et commandées -par deux de ses parents, tenaient garnison[730]. Ces troupes se mirent -en route le 4 mai et se rendirent à Livourne. On présumait que Théodore, -sur un avis de Richecourt, devait aussi gagner le port. Il se faisait -appeler le baron de Bergheim. Son entourage l'entourait de respect. Son -air arrogant montrait qu'il était hautement protégé. Il dépensait -largement et on sut que l'argent qu'il avait lui venait du consul -anglais à Livourne[731]. - - [730] Lorenzi à Amelot, Florence, le 30 avril 1744: - Correspondance de Florence, vol. 99. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [731] Lorenzi à Amelot, Florence, le 7 mai 1744: _Ibidem_. - -Profitant de la guerre qui agitait l'Europe, les Anglais reprenaient, -avec la complicité du gouvernement sarde, leurs intrigues pour la -possession de la Corse. Mais, cette fois, ils allaient susciter un -concurrent à Théodore. - -Neuhoff avait comme ami un certain baron de Salis. Par son -intermédiaire, au commencement de 1744, il faisait des propositions au -marquis d'Ormea, ministre de Charles-Emmanuel III. Il s'agissait de -lever un ou plusieurs régiments corses[732]. La correspondance de -Théodore à ce sujet passait par les mains de Mann et de Villettes[733]. - - [732] Giuseppe Roberti, _Carlo Emmanuele III e la Corsica al - tempo della guerra di successione austriaca_ (Turin, 1890), p. 6. - - [733] Dans les archives d'État de Turin, on trouve quatre lettres - autographes de Théodore datées des 16 avril, 11 et 14 mai et 1er - juin 1744. Ces lettres mentionnées par M. Giuseppe Roberti, en - note dans l'ouvrage cité plus haut (p. 7), ne portent pas le nom - de la personne à qui elles étaient adressées. Il est probable que - le destinataire était Mann avec qui le baron était resté en - relations épistolaires. En effet, Neuhoff, dans celle du 15 - avril, donne des renseignements sur le fils du prétendant Stuart - que Mann avait pour mission spéciale de surveiller en Italie. - Quoi qu'il en soit, les réponses parvenaient à Théodore par - l'intermédiaire de Villettes et de Mann. - -Le 15 avril, Théodore mandait qu'il pouvait disposer de six à sept mille -hommes au moins, prêts à être dirigés sur la Corse. Il faisait demander -à l'amiral Matthews les bâtiments nécessaires pour le transport de ces -troupes. Les vingt-quatre navires anglais qui se trouvaient à -Villefranche pourraient servir à cet usage. Neuhoff marcherait à leur -tête. L'amiral devait être assuré que le roi de Sardaigne approuvait et -favorisait ce projet[734]. - - [734] Lettre de Théodore du 15 avril: _Materie militare, Levata - truppe straniere_, mazzo 2. Archives d'État de Turin. - -Il était en correspondance suivie avec le baron de Salis, mais ses -affaires n'avançaient pas. Il se plaignait de la lenteur qu'on mettait à -Turin pour prendre des décisions. Le temps pressait, car ses ennemis ne -restaient point inactifs et l'entouraient d'intrigues qui finiraient par -paralyser ses efforts. L'Espagne voulait faire proclamer Don Philippe -souverain de la Corse. Comme ce prétendant avait un parti assez puissant -dans l'île et à Gênes même, Théodore disait qu'il fallait à tout prix -écarter cette éventualité. Elle se produirait fatalement si on ne le -mettait pas à même d'aller dans le pays dissiper ces manœuvres. Il ne -comprenait rien non plus au silence des «seigneurs de Londres». Pourtant -on lui avait promis aide et assistance, mais maintenant on ne faisait -plus cas de lui et on l'abandonnait. Ses sentiments d'honneur, son -dévouement et sa fidélité, tout cela était méconnu. Cette indifférence -lui causait de la peine et il s'en _rongeait_ l'âme. Il lui fallait -trois vaisseaux entièrement à ses ordres. Les Anglais occuperaient les -ports de l'île ou se tiendraient dans le golfe de la Spezzia, tandis -qu'il marcherait sus aux Génois. Tel était son plan. «Si puis l'on -continue en Italie à être sourd, je dois m'efforcer à faire, pour -l'avenir, le muet, et me retirer du tout, laissant le champ libre à tous -mes ennemis.» Il envoyait un état des Corses servant en Italie. Il -savait les noms de chacun et les officiers qui les commandaient lui -avaient assuré qu'au premier signal ils viendraient tous se joindre à -lui. «Aucun ne restera en arrière quand il s'agira d'être à mes ordres -et moi à leur tête[735].» Les officiers ne s'engageaient pas à -grand'chose. - - [735] - État des Corses dispersés en Italie, au service du - Pape, officiers, soldats et autres, sans emplois 742 - Au service de Venise 885 - » de l'Espagne et de Naples, en Italie 911 - » de la France 409 - » du Piémont 89 - » de la Toscane 83 - » de Gênes 1.481 - ------ - 4.600 - ====== - - L'état porte un total de 4.381, ce qui est une erreur. - - Lettre de Théodore du 11 mai 1744: _loc. cit._ Archives d'État de - Turin. - -Théodore voulait obtenir du général Breitwitz un congé pour les Corses -servant dans les troupes toscanes. Cela ne devait soulever aucune -difficulté, car la cour de Vienne serait charmée de voir ces hommes -employés au service du roi de Sardaigne. Les hésitations de Turin -effrayaient le baron. Si au moins il avait eu le moyen d'envoyer -quelqu'un ou mieux d'y aller lui-même; n'ayant plus un sou, il ne -pouvait pas se mouvoir. Personne, ami ou ennemi, ne voulait plus lui -prêter, même sur gages. Il avait bien des polices de change endossées à -son ordre, mais ne sachant plus à qui se fier, voyant au surplus tous -ceux qui l'entouraient insensibles à ses demandes et ravis de le plonger -davantage dans les embarras, il devait «avaler ces pillules.». - -Si l'amiral Matthews était bien inspiré, il seconderait ses vues et -l'aiderait à châtier les Génois, qui avaient poussé les Gallispans[736] -contre l'Angleterre. «Mes fidèles et sincères remontrances se vérifient -journalièrement (_sic_) de plus en plus. Depuis l'année passée tout se -pouvait prévenir, mais que ne cause la présomption et le mépris dans ce -monde!» Si l'amiral consentait à s'entendre de bonne foi avec lui, les -affaires avanceraient plus en un mois qu'elles ne l'avaient fait pendant -deux ans sur les rapports des consuls anglais, tous jacobites et très -mal informés. - - [736] Nom donné aux troupes franco-espagnoles. - -Il en revenait à son plan. Huit jours suffisaient pour procéder à -l'embarquement de six à huit mille hommes. Il se faisait fort de prendre -la Spezzia sans difficulté. Laissant une garnison anglaise dans ce port, -il irait ensuite à la poursuite des Génois. Il avait écrit tout cela au -baron de Salis, à milord Carteret et à ses amis de Londres. Mais, dans -ces graves circonstances, il lui était cruel de ne pouvoir envoyer -personne à la cour sarde, ni s'y rendre lui-même pour traiter, faute -d'argent. Il demandait donc qu'on lui facilitât l'emprunt de cent -sequins. Il rembourserait ponctuellement cette somme dès son arrivée à -Turin, car il y avait de bons amis[737]. - - [737] Lettre de Théodore du 14 mai 1744: _loc. cit._ Archives - d'État de Turin. - - Dans sa lettre Théodore demande à son correspondant de mettre ses - amis de Londres en garde contre les agissements du chevalier de - Champigny, envoyé de l'électeur de Cologne. Il l'accuse d'être un - espion de la France--ce qui est faux--puisqu'en effet nous avons - vu que le ministre avait recommandé au résident de France à - Cologne de mettre ce chevalier d'industrie à la porte s'il se - présentait chez lui. Champigny, qui avait livré les lettres de sa - mère, continuait ses exploits à Londres, et Théodore demandait - qu'on le dénonçât en son nom. - -Le baron de Salis lui écrivit le 20 mai: «Vous aurez vu par ma lettre de -l'ordinaire dernier qu'on n'est pas content de vos manières d'agir, -surtout en réfléchissant que vous vous avisez seulement à présent de -demander un projet de capitulation, au lieu que vous auriez dû en faire -un vous-même dès le commencement. Comme vous êtes à portée de M. Mann, -qui est en correspondance avec M. de Villettes, cette voie est la plus -commode et la plus courte pour faire vos affaires. Je suis fâché d'être -hors d'état de vous rendre service[738].» - - [738] Copie d'une lettre de M. de Salis au baron Théodore de - Neuhoff, ce 20 mai 1744: _Ibidem_. - -Pour hâter les négociations, le roi de Corse écrivit directement au -marquis d'Ormea, le 24 mai. La lettre est à citer en entier, car c'est -le résumé de toutes ces intrigues et un véritable plan de campagne. - -«J'ai différé jusqu'ici à m'adresser en droiture à Votre Excellence avec -une de mes lettres, dans l'espérance de pouvoir me rendre en personne en -sa présence, ou du moins y envoyer quelqu'un de ma part, comme il lui a -plu de notifier au baron de Salis, être nécessaire pour conclure la -capitulation de la levée du régiment, mais je n'ai pu jusqu'ici, à mon -grand regret, effectuer ni l'un ni l'autre, comme j'en ai fait part en -toute confiance audit baron de Salis. Si Votre Excellence m'avait -indiqué un quartier d'assemblée, comme je l'ai demandé dans ma première -réponse faite audit de Salis en janvier passé, il s'y trouverait déjà un -nombre de mes gens à la disposition de Sa Majesté le Roi de Sardaigne, -et serais déchargé, moi, en ces quartiers de quantité, qui, par zèle, -ont anticipé mes ordres pour me joindre. - -«Ayez donc la bonté, Monsieur, de m'informer de la résolution de Sa -Majesté et de lui représenter que je livrerai non seulement ces trois -bataillons, mais sept à huit mille hommes, si Sa Majesté daigne induire -l'amiral Matthews à m'envoyer à Livourne trois à quatre de ses frégates, -tant pour me conduire et m'appuyer en Corse que pour escorter, puis les -bâtiments de transport chargés de ce monde pour aller débarquer en -droiture dans le golfe de la Spezzia, duquel je me fais fort, moi à la -tête de mes gens, de me rendre maître bien vite, laissant puis garnison -anglaise dans le fort dudit lazaret de la Spezzia, étant important et -très nécessaire que la flotte anglaise soit maître (_sic_) dudit poste, -comme aussi du golfe de San Fiorenzo en Corse, pour anéantir toutes les -mesures que les Gallispans ont concertées avec Gênes. - -«Me trouvant puis débarqué à la Spezzia, je suis très assuré d'être -bientôt joint de tous les Corses dispersés en toute l'Italie et d'être -en état de pouvoir agir efficacement de concert avec les troupes de Sa -Majesté et de ses royaux alliés, contre les Gallispans et alliés, comme -de me faire livrer aussi de Gênes même tout ce qui me sera nécessaire -pour maintenir et faire subsister mes gens sans être à charge à Sa -Majesté et à ses alliés; mais dans ma situation suscitée par ce cruel -ennemi de Gênes, je me trouve obligé à faire instance d'une petite -avance à pouvoir assister et attirer certains de mes gens des plus -accablés; laquelle avance, je prie Votre Excellence de vouloir bien me -procurer de Sa Majesté, et de me le remettre à Florence à M. le -chevalier Mann, ministre résident de Sa Majesté Britannique en Toscane, -sous le couvert duquel et à l'adresse de Van Haagen daignez me donner un -mot de réponse. Interposez donc tous vos bons offices auprès de Sa -Majesté, pour qu'elle me fasse la grâce de faire savoir à l'amiral -Matthews de m'assister sans perte de temps avec trois à quatre frégates -pour la susdite expédition, laquelle au péril de ma vie propre et de mes -fidèles s'effectuera certainement à la satisfaction et avantage de Sa -Majesté le Roi de Sardaigne et de ses royaux alliés, pour lesquels je -n'ai rien de plus à cœur que de me sacrifier pour mériter l'honneur de -leurs bonnes grâces et haut appui. - -«Votre Excellence me permette enfin de lui recommander mes intérêts, -lesquels avec mon dessein je lui remets à sa bonne direction la priant -d'être convaincue qu'elle ne se repentira jamais de s'être bien voulu -employer pour moi, et qu'elle me trouvera toujours avec un attachement -des plus sincères, tout dévoué à Elle. - - «TEODORO. - - «Votre Excellence m'obligera aussi de présenter à Sa Majesté mes - assurances de mon respectueux et inviolable attachement pour Sa - Royale Personne et royaux intérêts. - - «Ce 14 mai 1744[739].» - - [739] Lettre autographe de Théodore au marquis d'Ormea, le 24 mai - 1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--Cette lettre a été - citée en partie par M. Giuseppe Roberti dans son étude, p. 7-8. - -Théodore n'oubliait rien: les préambules diplomatiques, le plan des -opérations militaires, la petite avance, ses respects et ses -protestations dévouées pour Charles-Emmanuel. - -Quelques jours plus tard, il écrivit encore à d'Ormea. Pensant que -l'officier qu'il avait désigné pour aller négocier en son nom à Turin -tarderait à revenir de Corse, il avait expédié son secrétaire à Vérone -et à Brescia pour remettre ses instructions au comte Marc-Antoine -Giappiconi, colonel d'un régiment au service de Venise. Il ordonnait à -ce colonel de se rendre sans tarder et en secret à Turin, avec son -frère, pour traiter avec d'Ormea et lui faire signer la capitulation. -Les frères Giappiconi étaient fidèles et zélés; ils avaient de nombreux -amis en Corse. Le choix qu'il en faisait pour plénipotentiaires serait -certainement agréé par le ministre. Ils avaient pleins pouvoirs pour -conclure. - -Marc-Antoine Giappiconi avait accepté le commandement du régiment qu'on -devait lever. Le baron priait donc d'Ormea de le faire nommer -général-major par Sa Majesté ou, à défaut, son frère. Leurs longs -services, leurs mérites personnels, leur attachement, autorisaient cette -faveur. Ils avaient refusé les offres les plus brillantes en France et -en Espagne pour ne pas abandonner leur roi. «Votre Excellence s'assure -de mon attention à composer ce régiment de l'élite de mes gens.» Et il -terminait en rappelant au ministre sa lettre du 24 mai[740]. - - [740] Lettre autographe de Théodore à d'Ormea, le 5 juin 1744: - Bibliothèque municipale de Turin. Collection d'autographes - Cossilla.--Cette lettre, mentionnée en note par M. Giuseppe - Roberti (p. 8), se trouve également en copie aux archives d'État, - _Materie militare, Levata truppe straniere_, mazzo 2. - -Je ne sais si le fait d'être dévoué aux intérêts de Théodore était une -recommandation pour d'Ormea. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'à -Turin on avait sérieusement songé à se servir de lui pour mener les -intrigues destinées à s'emparer de la Corse. Pour quel motif fut-il -écarté? On peut supposer que ce fut à cause de ses exigences -financières. Il demandait toujours de l'argent! - -Sur les conseils de Mann, le ministre allait mettre Neuhoff de côté et -traiter avec un concurrent: Dominique Rivarola, l'intrigant agent des -révoltés en Italie; celui-là même qui avait essayé de s'aboucher avec -les Génois moyennant une honnête récompense. Et s'il n'avait pas trahi -ses amis alors, c'est qu'il ne s'était pas entendu avec la république -sur la somme. - -Mann s'intéressait beaucoup aux affaires de Corse; il désirait la voir -enlever aux Génois en faveur des Anglais et de leurs alliés les Sardes. -Il s'employait avec zèle à ce dessein. Aussi, après avoir plus ou moins -conspiré avec Théodore et après avoir vu que celui-ci n'était pas -l'homme de la besogne, avait-il jeté les yeux sur un autre, tout en -conservant des relations avec le baron. Les courriers du roi de -Sardaigne, qui allaient à Rome, passaient par Florence, justement dans -la rue où demeurait Mann. Celui-ci en profitait pour correspondre sans -danger avec Villettes et pour recevoir les instructions de Son -Excellence le marquis d'Ormea. «Je me ferai, disait-il, un devoir en -toute occasion d'obéir aux ordres dont Elle m'honorera, bien persuadé -que rien n'est plus capable de m'attirer l'approbation du roi, mon -maître, que de m'employer utilement, si je puis, pour le service de Sa -Majesté sarde dont les intérêts sont si unis aux siens.» Mann avait -communiqué à un de ses amis ce qu'on disait à Turin sur «l'auteur des -propositions» (Rivarola). On devait l'engager à venir à Florence. -Jusqu'à présent le résident et son ami n'avaient pas jugé à propos de -«lui donner la moindre connaissance de l'affaire», mais puisque les -offres étaient acceptées en principe, on ne se trouvait plus tenu à la -même réserve. Mann voulait lui persuader d'aller à Turin. «C'est -assurément le plus sage parti. On réglera plus de choses avec lui en -personne en deux jours, qu'on ne ferait dans un mois par lettres, outre -qu'en traitant avec lui, les ministres du roi de Sardaigne pourront -mieux juger de sa capacité et de ce qu'il est en état de faire.» -Rivarola avait été présenté à Mann par le général Breitwitz. Ce dernier -désirait n'être nommé qu'à d'Ormea; car la cour de Vienne et le -grand-duc pourraient prendre ombrage de le voir s'occuper de cette -entreprise sans leur participation. Le général affirmait qu'il serait -approuvé par ses maîtres, s'il les mettait au courant; seulement, il les -laissait dans l'ignorance. Breitwitz, quelques années auparavant, -s'était fait l'intermédiaire de propositions semblables auprès de -Marie-Thérèse; mais celle-ci n'y avait pas prêté attention. Mann avait -en mains l'écrit original signé par «l'auteur» et scellé de ses armes, -contenant ses projets et les conditions où ils pourraient être réalisés. -Il n'avait pas envoyé cet écrit à Turin, de crainte qu'il ne vînt à -s'égarer ou à être intercepté, mais il le tenait à la disposition des -ministres sardes. «Je souhaite ardemment que le succès de cette affaire -réponde à l'attente de vos amis», disait-il à Villettes. - -«Je vous ai envoyé, continuait-il, par le dernier ordinaire, une lettre -de mon correspondant secret--il s'agit de Théodore--à M. le marquis -d'Ormea. Dans une autre qu'il m'a écrite en m'en envoyant une pour -l'amiral, il me dit: _A la fin, M. l'amiral a eu ordre de m'assister et -de m'appuyer_. Je ne puis rien dire de ce fait jusqu'à ce que l'amiral -l'explique. Je suis toujours obligé de répondre au grand nombre de -lettres qu'il continue de m'écrire, mais je le fais toujours en termes -généraux, en lui disant que je n'ai point reçu d'instructions sur ses -affaires, ni aucune réponse de votre part ni de l'amiral; cependant -cette méthode ne mettra jamais fin à notre correspondance.» Mann tenait -à ce que le baron de Salis ne fût pas informé de ce qu'il disait sur -Neuhoff, ce personnage étant absolument prévenu en faveur de -l'aventurier. Cet engouement l'étonnait et le fils Salis en était aussi -surpris que lui. «Il a peut-être des raisons que nous ignorons[741].» - - [741] Traduction d'une lettre de M. Mann à M. de Villettes, - écrite de Florence, le 30 mai 1744: _loc. cit._, mazzo 2. - Archives d'État de Turin. - -Cette dernière phrase pouvait s'appliquer à Mann lui-même. Quelles -étaient les raisons qui l'obligeaient à continuer de correspondre avec -Théodore? Pourquoi n'avait-il pas déjà rompu avec un homme qui pouvait -le compromettre, sur lequel on ne devait pas compter et qu'il qualifiera -lui-même de dangereux? Quand on a commencé à se commettre avec de -certaines gens, on est pris dans un engrenage dont il est difficile de -sortir. On les a vus mystérieusement; on a prêté l'oreille à leurs -discours; on a écouté, sans se fâcher, des propositions louches; on a -pensé en tirer parti; les relations se sont nouées; on pensait être -toujours à temps de les cesser lorsqu'elles deviendraient trop -compromettantes; on leur a écrit; on leur a donné de l'argent: ils vous -tiennent. Neuhoff avait causé, à Londres, avec lord Carteret, qui était -entré dans ses combinaisons. A Florence, Mann crut faire de la -diplomatie en voyant l'aventurier; il ne fut que le complice de ses -manœuvres malhonnêtes, car en somme, tout se résumait pour Théodore à -se procurer de l'argent. Une fois pris, le résident ne pouvait plus se -libérer. Il craignait peut-être que le roi de Corse n'en vînt à dévoiler -des choses qu'on ne tient généralement pas à voir étalées au grand jour. -Il le ménageait. Ou bien, en diplomate rusé, le gardait-il sous la main -pour en faire peur aux alliés de son maître, si ceux-ci ne voulaient pas -faire bonne part dans les profits qu'on se promettait. - -Quoi qu'il en soit, les affaires de Rivarola prenaient bonne tournure. -La Corse était une proie tentante! - -Breitwitz avait fait venir Rivarola à Florence et Mann avait eu une -conférence avec lui. Il était disposé à aller à Turin pour traiter. Il -se faisait fort de lever le corps de troupes nécessaire pour -l'expédition. Le ministre anglais disait: «J'avoue qu'au premier coup -d'œil, à voir son âge et sa figure, il ne m'a point paru fort propre à -faire réussir une pareille entreprise; mais après plusieurs -conversations que j'ai eues avec lui, et par les informations que j'ai -prises sur son compte, j'ai trouvé que c'était un homme fort accrédité -en Corse, et celui de tous les chefs auquel les mécontents de cette île -s'adressent le plus volontiers.» Les Génois l'avaient toujours opprimé, -ses biens dans l'île--où sa femme se trouvait encore--étaient confisqués -et il avait mené pendant plusieurs années sur le continent une existence -misérable. Mann l'interrogea sur ses aptitudes à commander un régiment. -Il répondit «naïvement» qu'il n'avait pas beaucoup d'expérience pour -conduire des troupes régulières. Mais il avait passé une grande partie -de sa vie les armes à la main et, pour suppléer à son manque de -capacités, il demanda que le roi de Sardaigne nommât un major qui serait -à la tête du régiment et des officiers pour maintenir la discipline. On -ne devait pas oublier que les insulaires n'obéiraient qu'à un chef de la -nation. - -Breitwitz avait eu aussi d'excellentes références sur Rivarola. Il en -parla à Mann en ces termes: «C'est un homme qui a grand crédit en Corse. -Il ne tiendra qu'à lui de faire venir la plus grande partie des Corses -qui sont au service de la république de Gênes à celui de Sa Majesté le -Roi de Sardaigne, ce qui ferait un double effet.» Et le général pensait -que la cour de Vienne et le grand-duc ne soulèveraient aucune difficulté -pour permettre aux insulaires qui se trouvaient dans les deux compagnies -toscanes de passer dans ce nouveau régiment. Selon Mann, il y avait un -officier, Joseph Costa, et soixante soldats corses. - -Rivarola était pauvre; ses malheurs et son long exil avaient délabré ses -affaires. Il demanda donc que ses frais de voyage à Turin lui fussent -payés. Mann, trouvant cette requête justifiée, suppliait Villettes -d'arranger la chose--toujours la petite avance! Il est vrai qu'on aurait -difficilement trouvé un homme qui eût une situation honorable et assurée -pour se lancer dans une entreprise à la Théodore! Rivarola, d'ailleurs, -n'attendait pour partir que l'arrivée de son fils et les habits, «qui -autant que j'en puis juger, disait Mann, ne feront pas une brillante -figure. Il m'a dit qu'il voulait se faire faire un habit avant de se -présenter à M. le marquis d'Ormea. J'ai tâché de l'en dissuader, -l'assurant que ce ministre ne jugera pas de lui par la façon dont il -sera mis.» Le résident s'en remettait entièrement à son collègue de -Turin pour régler les conférences que d'Ormea devait avoir avec -Rivarola. Ce dernier voyagerait sous le nom de Dominique Santini. - -Mann avait connu par Villettes l'épître de Théodore à d'Ormea. Il -n'était surpris, ni de son contenu, ni de la manière dont elle avait été -reçue. Neuhoff n'était pas satisfait; la lettre du baron de Salis[742], -que Mann lui avait transmise, l'avait fortement piqué. «Je ne répondrai -nullement, disait-il, ne me mettant en nulle peine pour son contenu si -peu digéré, étant d'ailleurs sûr que votre ministère traite cette -affaire. Enfin les réponses de Turin en décideront en huit jours et si -l'on a changé de sentiment, patience! j'en serai pour les faux frais. -Mon secrétaire est parti dimanche passé.--Voilà la substance de sa -lettre, écrivait Mann. Je vous disais dans ma dernière, qu'il avait fait -partir son secrétaire, circonstance qui ne peut que déplaire. J'avoue -néanmoins qu'il ne me semble pas juste de le laisser dans l'incertitude; -car, quoique ses propositions soient mal digérées et qu'il ne paraisse -pas probable qu'elles puissent mener à rien, et quoiqu'il n'y ait -peut-être pas beaucoup de fond à faire sur ce qu'il dit des grandes -dépenses qu'il prétend avoir faites, je ne saurais approuver qu'on -continue à le bercer de vaines espérances. Quant aux affaires de Corse, -je sais qu'il y a encore un parti considérable dans cette île, qui le -recevrait avec beaucoup d'empressement s'il y paraissait avec quelque -secours réel. Mais il les a trompés si souvent, qu'ils ne se fient plus -à ses promesses. J'apprends cependant que ce parti est résolu de lui -rester fidèle encore quelques mois, et si après ce temps-là, ils -s'aperçoivent qu'il n'est pas réellement soutenu, ils l'abandonneront à -coup sûr, sans pourtant se soumettre aux Génois.» - - [742] J'en ai donné le texte plus haut. Mann avait envoyé une - copie de cette lettre à Villettes. - -Mann avait appris que Barckley, commandant du _Revenger_, qui avait -amené Théodore d'Angleterre en Italie, s'était informé avec soin où se -trouvait son ex-passager. Le capitaine déclarait que s'il pouvait -découvrir sa retraite, soit en Toscane, soit à Rome, il irait le trouver -en personne. Un individu, qui avait entendu ce propos, l'avait écrit à -Théodore. Celui-ci s'était empressé de transmettre cette lettre à Mann. -Le ministre ne savait pas pourquoi Barckley tenait tant à voir le -personnage; mais il était étonnant qu'il ne se fût pas adressé à lui, -car il aurait pu donner des nouvelles de l'aventurier. - -Tandis que Mann écrivait, Rivarola était revenu chez lui pour le -prévenir qu'il avait dépêché un homme à Sienne afin de ramener son -fils. En faisant la plus grande diligence, ils ne pourraient être à -Turin que le 15 juin. Rivarola avait fait des frais; Villettes devait -donc obtenir qu'il fût indemnisé aussitôt arrivé. Mais à la réflexion, -Mann pensa qu'il valait mieux que Rivarola n'attendît pas son fils, car -ce serait perdre un temps précieux. On lui avait trouvé comme compagnon -de route un «jeune homme discret» et capable, nommé Charles Testori. Ils -partiraient le lendemain matin, 8 juin, à la première heure[743]. - - [743] Traduction d'une lettre de M. Mann à M. de Villettes, du 7 - juin 1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin. - - M. Giuseppe Roberti a cité en partie cette lettre dans son étude, - p. 9. - -Ces détails que Mann donnait à son collègue Villettes étaient destinés à -passer sous les yeux de d'Ormea. Il agitait en conséquence le spectre de -Théodore et le parti considérable que celui-ci avait en Corse afin de -maintenir le ministre sarde dans le droit chemin, c'est-à-dire dans de -bonnes dispositions pour l'Angleterre. Mann jouait double jeu, et, s'il -n'approuvait pas qu'on amusât Théodore, il n'avait qu'à se dégager -vis-à-vis de lui. Au contraire, il continuera, pendant longtemps encore, -une correspondance qu'aucune utilité apparente ne justifiait. - -Arrivé à Turin, Rivarola trouva toutes choses préparées. Le 11 juillet, -la capitulation pour la levée d'un régiment d'infanterie corse fut -signée. Charles-Emmanuel conféra, le 1er août, le titre de colonel de ce -nouveau régiment à Rivarola avec un traitement annuel de trois mille -sept cent vingt livres de Piémont et une pension de douze cent -quatre-vingts livres à partir du jour où il aurait formé les deux -premiers bataillons[744]. - - [744] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 10. - -Rivarola avait donc supplanté son roi. - - «La Savoie et son duc sont pleins de précipices»[745]. - - [745] Victor Hugo, _Ruy-Blas_. - -D'Ormea était un de ces précipices; Théodore était tombé dedans. - - -II - -Théodore continuait à vivre aux environs de Sienne, en s'entourant -d'ombre et de mystère. Cette retraite sûre lui avait été procurée par -Richecourt. Il dépensait largement. Le gouverneur de Sienne lui faisait -de fréquentes visites, et ce fonctionnaire trouvait très mauvais qu'on -cherchât à avoir des nouvelles de l'aventurier. Lorenzi croyait pouvoir -affirmer que Richecourt et le frère de celui-ci, qui était au service du -roi de Sardaigne, intriguaient fortement en faveur de Neuhoff[746]. - - [746] Lorenzi à Amelot, Florence, le 11 juin 1744: Correspondance - de Florence, vol. 99. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -Au commencement de juillet, Théodore alla demeurer à Terrazano chez un -certain Adrien Franchi. Il payait cinq sequins par mois pour le mobilier -et le linge. Son secrétaire était, disait-on, revenu de Venise, en -annonçant l'arrivée prochaine de deux officiers avec une forte somme, -mais on ne savait pas quel était le souverain qui devait la lui donner. -Sur cet avis, le baron avait commandé douze habits de chevalier. -Voulait-il éclipser Rivarola? Mais cette commande avait été faite si -mystérieusement qu'on ne savait au juste si ces habits étaient tous -pareils ou de couleurs différentes[747]. - - [747] Viale au Sérénissime Collège avec la copie d'une lettre de - Sienne du 6 juillet 1744. Florence, le 7 juillet 1744: _loc. - cit._ Archives d'État de Gênes. Archives secrètes.--Lorenzi à - Amelot, Florence, le 7 juillet 1744: Correspondance de Florence, - vol. 100. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Ce renseignement important fut communiqué dans les formes aux -inquisiteurs qui le prirent en considération parce qu'il concernait cet -individu «qui troublait tellement la quiétude du gouvernement»[748]. - - [748] Délibération des inquisiteurs d'État du 12 juillet 1744, - prise à la suite de la lettre de Viale du 7 juillet: _loc. cit._ - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Les uniformes commandés par Théodore ne causaient certainement pas à eux -seuls l'inquiétude du Sérénissime Collège. Une autre question -préoccupait, sans doute, davantage les Génois. On apprit en effet que le -baron avait réellement touché des fonds[749]. - - [749] Lorenzi à Amelot, 19 juillet 1744: Correspondance de - Florence, vol. 100. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -Dans la vie mouvementée de Théodore la question de savoir qui lui -donnait de l'argent se pose avec une irritante persistance. Il y avait -là des compromissions qu'il serait curieux de mettre au jour, mais dont -on ne peut avoir la preuve absolue. Certains services--le silence -surtout--se payent de la main à la main. On ne fait pas signer de reçus -aux maîtres chanteurs. Pendant plusieurs mois le baron ne fit pas parler -de lui. Mann n'écrivait plus rien à son sujet. Quand il avait quelque -argent devant lui, Neuhoff restait coi, ne cherchant qu'à se cacher. -Lorsque la disette venait, il sortait de sa tanière et harcelait tout le -monde de ses plaintes et de ses récriminations. Il faisait si bien le -mort qu'on le disait gravement malade sans espoir de guérison[750]. Si -les Génois préparèrent des illuminations, ils en furent pour leurs -frais. Théodore ne devait pas encore mourir. Il avait tout simplement -une légère attaque de goutte, dont il fut vite remis. - - [750] Lettre du consul de Gênes à Livourne, du 28 octobre 1744, - au Sérénissime Collège: _Ribellione di Corsica_, filza 14/3012. - Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Il circulait à Florence un manifeste des Corses, proclamant leur -fidélité absolue au baron de Neuhoff, le roi qu'ils avaient élu. On -n'attribuait pas grande importance à cette pièce, car on la disait -fabriquée par les insulaires réfugiés en Toscane[751]. - - [751] Cette pièce est datée de Corte, le 11 juin 1744. Elle fut - communiquée par Lorenzi, le 12 août: Correspondance de Gênes, - vol. 116. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Au mois de septembre, un vaisseau hollandais venant de Tunis arriva à -Livourne. Un personnage mystérieux se trouvait à bord. Cet individu se -faisait appeler le comte de la Vague. Il avait cinquante ans environ; il -était petit et laid. Se doutant qu'on le guettait à terre, il déclara -qu'il ferait la quarantaine sur le navire. Le gouverneur exigea son -débarquement, mais il refusa de se conformer à cet ordre. Le capitaine -le fit mettre de force dans une chaloupe et conduire au lazaret. A peine -avait-il mis pied à terre que huit grenadiers l'arrêtèrent et le -conduisirent sur le champ dans la citadelle. Le personnage qui se -cachait sous le pseudonyme de la Vague n'était autre que Beaujeu. Il -avait fait un traité à Tunis au sujet de la Corse. La comédie de 1736 -allait-elle recommencer? Les Corses ont bien manqué de devenir -musulmans. Beaujeu avait été incarcéré à la demande de la cour de Turin. -Charles-Emmanuel n'admettait pas de compétiteur. L'aventurier fut mis au -secret le plus absolu et resta en prison jusqu'à sa mort. - -Beaujeu avait été dénoncé par son secrétaire. Celui-ci était un moine -défroqué, qui se faisait appeler Drakselts et qui, pour se ménager des -protections dans le but de se réconcilier avec l'Église, avait livré à -d'Ormea tous les papiers de Beaujeu. Parmi eux se trouvaient les traités -passés à Constantinople et à Tunis pour faire prendre le turban aux -Corses[752]. - - [752] Voir chapitre VI. - -Revenu en Toscane, Rivarola s'occupait de former son régiment. Il -attisait la révolte en Corse, en se maintenant en relations suivies avec -les chefs auxquels il promettait--comme Théodore--l'aide d'une -puissance[753]. Cette fois-ci, la promesse n'était pas un mensonge. - - [753] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 10. - -Pendant ce temps-là, Théodore mangeait son argent. Il le dépensait même -si bien qu'au mois de décembre il ne lui en restait plus. Son -propriétaire, furieux de n'être pas payé, montrait les dents. Le roi, à -défaut de monnaie, lui donnait de belles assurances. Un personnage -devait lui apporter des fonds et il avait recommandé au maître de la -poste d'introduire cet intéressant visiteur aussitôt son arrivée. On y -est toujours pour les gens qui ont de l'argent à vous remettre. Il -avait une petite cour: le comte Poggi, un secrétaire, un camérier, deux -domestiques et une cuisinière. Un fournisseur s'était fait remettre ses -bagages en garantie de son dû, mais, sur l'ordre du Conseil de Régence, -le créancier avait rendu les hardes[754]. - - [754] Viale au Sérénissime Collège, le 8 décembre 1744: _loc. - cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Les jeunes nobles de Sienne se moquaient de Théodore. Celui-ci, très -sensible aux quolibets, parlait de pourfendre cette jeunesse peu -respectueuse. Il préféra s'en aller. Il prit logement à Radicondoli, à -cinq milles de Volterra, chez un pauvre habitant. Un peu d'argent lui -était arrivé: il avait reçu plusieurs personnes à sa table. Il envoyait -mystérieusement des émissaires en différents endroits, et, à son -ordinaire, il écrivait toujours[755]. - - [755] Viale au Sérénissime Collège, les 15 décembre 1744 et 12 - janvier 1745: _Ibidem_. - -Pendant six mois le baron vécut sans tapage. Au mois de juin 1745, il -s'avisa que les démarches de Rivarola pourraient lui faire du tort. Il -se plaignit amèrement; il ne devait plus avoir un sou. Il écrivit au -marquis d'Ormea. Il se permettait de s'adresser en toute confiance à Son -Excellence, pour savoir si réellement le roi de Sardaigne avait autorisé -Dominique Rivarola à insinuer aux insulaires qu'il allait leur envoyer -des troupes pour les délivrer de la tyrannie génoise, à condition qu'ils -reconnussent Sa Majesté comme souverain légitime. Ce Rivarola était bien -connu en Italie et en Corse pour avoir fait, à différentes reprises, des -propositions malhonnêtes aux mécontents au nom de la France, de -l'Espagne, de Massa, de Modène, du feu prince Octavien de Médicis et -même de Ragoczy. Toutes ces intrigues étaient nouées dans un but -d'ambition personnelle. Au lieu d'apporter le bonheur, elles ne -favorisaient que la désunion et des «homicides énormes» pour le plus -grand avantage des Génois. «Votre Excellence daigne donc imposer silence -à cet homme inquiet et variable et me confier à moi les royales -intentions de Sa Majesté, auxquelles je me conformerai pour la -convaincre de mon attachement inviolable pour ses royaux intérêts et -ceux de ses hauts alliés.» - -Théodore rappelait ensuite à d'Ormea la lettre qu'il lui avait écrite -l'année précédente, «touchant la levée du régiment que M. de Salis lui -proposa de sa part». En attendant les instructions de Son Excellence, il -n'avait épargné ni peines ni dépenses. La capitulation signée avec -Rivarola lui causait un grand préjudice. Il résumait son plan et ses -idées sur l'expédition qu'il avait en vue. Il demandait une réponse sous -le couvert de M. Mann. Si le ministre le désirait, il irait lui-même -incognito à Turin sous le nom de baron de Haagen. Il aurait fait ce -voyage l'année précédente s'il en avait eu les moyens. Il terminait en -disant qu'on n'aurait jamais à se repentir de s'être intéressé à lui ni -d'avoir appuyé ses desseins[756]. - - [756] Théodore au marquis d'Ormea, le 4 juin 1745: _Materie - militare, Levata truppe straniere_, mazzo 2. Archives d'État de - Turin.--Cette lettre a été citée par M. Giuseppe Roberti, _op. - cit._, p. 11. - -Malheureusement lorsque Théodore écrivait, d'Ormea était mort[757]. Son -successeur pour les affaires extérieures, le marquis de Gorzegno, -continuera les intrigues relatives à la Corse. - - [757] D'Ormea mourut le 24 mai. Théodore pouvait donc ignorer cet - événement lorsqu'il écrivait le 4 juin. Le marquis d'Argenson - écrivait le 4 mai à Lorenzi: «On nous assure que le marquis - d'Ormea se meurt. Je rabaterois beaucoup de son habileté s'il - n'avait pas su connaître ce qu'est le baron de Neuhoff. On ne l'a - jamais regardé ici que comme un misérable et un poltron incapable - de soutenir le rôle d'aventurier qu'il a voulu jouer»: - Correspondance de Florence, vol. 101. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Mann avait été chargé de représenter temporairement le roi de Sardaigne -à Florence; il favorisait ces intrigues de tout cœur. Théodore -l'accablait toujours de demandes d'argent. Le diplomate trouvait -décidément que c'était un «homme dangereux et sans fondement»[758]. - - [758] Lettre de Mann au marquis de Gorzegno, du 27 juillet 1745, - citée par M. Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 11. - -Le 5 juillet, un nommé Paul-François Sarri, de Bastia, capitaine du -régiment corse au service du Piémont, et un certain docteur, Ange de -Bonis, d'origine corse, arrivèrent à Turin. Dans la nuit du 5 au 6, ils -furent reçus par Charles-Emmanuel auquel ils présentèrent un projet -d'expédition en Corse. Le roi soumit ce projet au comte de -Saint-Laurent, qui eut pour mission spéciale de s'entendre à ce sujet -avec Villettes. Saint-Laurent conseilla d'avoir tout au moins l'appui -apparent des alliés, «pour ne pas faire retomber toute la haine sur le -roi en cas que le projet ne réussît pas». On se méfiait, à Turin, du -grand-duc de Toscane, que l'on supposait être favorable à Théodore. -Saint-Laurent eut, le 21 septembre, une conférence avec le ministre -anglais. Villettes trouvait l'expédition «très aisée et utile à la cause -commune». Comme le fait très bien remarquer M. Giuseppe Roberti, auquel -j'emprunte ces détails, l'anglais voyait surtout dans cette entreprise -l'intérêt du commerce de sa nation[759]. «Son sentiment est que l'on -commence cette affaire par protéger ouvertement les Corses pour les -mettre en leur pleine liberté, moyennant qu'ils laissent tous leurs -ports francs pour le commerce général avec des franchises particulières -pour celui des puissances alliées. Après cela, le coup réussissant, -comme il n'en doute point, l'on portera les Corses à se soumettre de -plein gré au roi, lorsqu'on démêlera la fusée: disant qu'il ne convient -pas de faire, pour à présent, envisager cette expédition comme une -conquête pour le roi à la cour de Vienne, qui pourrait en faire un grand -cas pour un équivalent ou autres prétentions ailleurs[760].» Rivarola, -dans la coulisse, tenait tous les fils de cette intrigue. Son plan était -à peu près le même que celui de Neuhoff. L'affaire se préparait. - - [759] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 11 à 14. - - [760] Relation d'une conférence que le comte de Saint-Laurent a - eue avec M. de Villettes, à Turin, le 21 septembre 1745: - _Negoziazioni colla Corsica. Materie politiche_, mazzo 1. - Archives d'État de Turin.--Citée par M. Giuseppe Roberti, _op. - cit._, p. 14. - -Pendant ce temps-là, Théodore intriguait à Londres. Il y avait deux -amis, «Messieurs Salwey», qui habitaient Leadenhall-street. Le baron -leur écrivit le 9 septembre 1745. Cette lettre, banale en apparence, -mérite cependant l'attention. Elle montre que l'aventurier se croyait, -par des relations antérieures et sans doute par des promesses, autorisé -à écrire à tous les personnages anglais, pour les entretenir de ses -affaires. - -«A quoi dois-je attribuer, mes chers Messieurs Salwey, votre silence, -lequel je vous proteste de m'être d'une très sensible mortification. -Nonobstant, je me flatte de votre amitié que vous continuez à prendre -mes affaires à cœur. Dans cette pleine confiance, je viens par cette -[lettre] vous prier de vouloir bien passer chez Milord Carteret, le -saluer distinctement de ma part et le prier de me faire savoir, sans -déguisement, si je puis espérer de Sa Majesté Britannique et de votre -nation, l'assistance si nécessaire pour pouvoir repasser auprès de mes -fidèles et m'opposer aux vues des Gallispans; même y étant, je puis -assurer de les anéantir et de mettre ensemble un corps de dix à douze -mille hommes à faire une bonne diversion aux ennemis en terre ferme, en -me procurant à cet effet les bâtiments de transport escortés par des -vaisseaux de guerre. J'en ai écrit plusieurs fois à Milord Harrington, -mais n'ai la satisfaction de recevoir un mot de réponse, ni le ministre -de Sa Majesté Britannique à Florence, M. le chevalier Mann, qui a eu la -bonté d'en écrire au duc de Newcastle et à Milord Harrington, mais ne -reçoit sur ce chapitre aucune réponse. Jugez de mes embarras mortels, -environné par ici de tant d'émissaires, lesquels me détournent tout. -Recommandez donc mes intérêts à Milord Carteret et à Milord Vinchelsea -et procurez des ordres à l'amiral Rowley pour m'assister. Certainement, -si l'on m'avait appuyé, les affaires en ces quartiers ne seraient pas -dans cette présente extrémité. Et donnez-moi de vos chères nouvelles -sous le couvert de M. le chevalier Mann, ministre de Sa Majesté -Britannique à Florence et pressez vivement une résolution favorable, car -il n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut remédier aux affaires de -ces quartiers très dérangés comme vous serez bien informés. - -«J'ai aussi écrit deux fois à Milord duc de Newcastle, mais n'ai la -satisfaction de recevoir un mot de réponse; faites-m'en savoir la raison -sans déguisement. - -«Vous aurez su que dans ces dix-huit mois j'ai été emprisonné trois fois -et quatre mois passés, j'ai essuyé le cartel de quatre infâmes qui -étaient envoyés pour m'assassiner dans ma maison. Je les désarmai et, -par la fenêtre, ils se sauvèrent. D'où depuis, il me reste un -tremblement dans la main qu'à peine puis-je écrire[761].» - - [761] Cette lettre, datée du 9 septembre 1745, est signée Haagen. - Une note mise après la signature porte: «C'est un nom que - Théodore a pris.» Nous avons vu en effet que c'était un de ses - pseudonymes. Correspondance de Gênes, vol. 119. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -On ne trouve trace nulle part, ni de ce triple emprisonnement, ni de cet -attentat. Théodore voulait sans doute attendrir ses correspondants. Je -ne sais non plus ce qu'étaient ces Messieurs Salwey, qui avaient accès -auprès de lord Carteret. Si les hommes politiques anglais rejetaient -maintenant l'aventurier comme un individu dont on ne peut rien attendre -et lui faisaient faire quelques aumônes pour qu'il restât tranquille, il -n'en est pas moins vrai qu'ils avaient écouté ses propositions et -avaient favorisé ses desseins. Le silence obstiné qu'ils gardaient, même -vis-à-vis de Mann, prouverait leur complicité dans les combinaisons du -baron, si cette preuve avait besoin d'être faite. Quand on n'a rien à se -reprocher, on peut toujours se débarrasser d'un agent taré. Il valait -mieux pour la dignité des nobles lords que Neuhoff ne parlât pas; c'est -pour cela qu'ils ne pouvaient pas rompre bruyamment avec lui. - - -III - -Au milieu de septembre, Lorenzi mandait que Théodore était sur le point -de quitter sa retraite; on disait qu'il allait s'embarquer pour la -Corse. Il avait avec lui un lorrain, inspecteur de la douane de Sienne. -Le baron et son compagnon devaient voyager la nuit et on croyait que le -retard apporté dans ce départ ne venait «que de la peur qu'il (Théodore) -a à recommencer sa scène»[762]. Assurément, il n'était pas brave. Il -n'avait aucune vocation pour donner ou recevoir des coups. Néanmoins, on -pouvait encore le faire marcher pour un peu d'argent. Sa royauté -retombait parfois lourdement sur ses épaules. Pour avoir le pain -quotidien, il lui fallait jouer le rôle de roi, c'est-à-dire accomplir -un semblant d'action. Et s'il songeait encore en 1745 à partir pour la -Corse, c'est qu'il était poussé par quelqu'un; je veux dire payé. Les -alliés anglo-sardes n'avaient pas tout à fait tort de se méfier du -grand-duc François. Ce prince était bien capable de ressusciter une -nouvelle fois Théodore pour le faire servir à son ambition. L'aventurier -jouissait en Toscane de la protection évidente des autorités--on l'a vu. -Son compagnon de route était lorrain--un fonctionnaire. Tout cela permet -de supposer que si le pantin se remuait encore, c'est que François en -tenait les fils. - - [762] Lorenzi au marquis d'Argenson, Florence, les 16 et 23 - septembre 1745: Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du - Ministère des affaires étrangères. - -Théodore quitta Sienne le 23 avec quatre chaises. Il s'arrêta à Florence -pour conférer avec Mann[763], puis il arriva à Livourne, où il commença -par se cacher. Le 6 octobre, il alla demeurer dans une maison de -campagne appartenant à un négociant anglais, agent de la flotte. Il -devait s'embarquer sur un vaisseau de guerre, dont le départ pour la -Corse aurait lieu au premier bon vent. Des officiers de la marine -britannique étaient allés trouver Mann à Florence pour lui demander -s'il avait des instructions relativement à Théodore, car celui-ci -affirmait que tout était arrangé entre lui et le résident. Ce dernier -répondit qu'il ne savait rien[764]. Néanmoins, on persistait à croire -que Neuhoff se rendait en Corse avec Rivarola et les autres chefs de -l'expédition et on disait que le départ avait eu lieu[765]. Cette -nouvelle faisait dire à d'Argenson que «le passage du baron de Neuhoff -en Corse, s'il a réellement lieu, sera une pauvre ressource pour le roi -de Sardaigne»[766]. - - [763] Lorenzi au marquis d'Argenson, Florence, le 30 septembre - 1745: _Ibidem_. - - [764] Lorenzi à d'Argenson, Florence, les 14 et 21 octobre 1745: - Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des - Affaires Étrangères. - - [765] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 28 octobre 1745: - _Ibidem_. - - [766] D'Argenson à Lorenzi, Versailles, le 2 novembre 1745: - _Ibidem_. - -Rivarola et ses compagnons--ses complices pourrait-on dire--étaient -effectivement partis sur un bâtiment anglais pour aller conquérir la -Corse au profit de Charles-Emmanuel, mais Théodore ne se trouvait pas -parmi les conquérants. Mann s'était arrangé de façon à ce qu'il demeurât -à terre. Il ne dit pas malheureusement les moyens qu'il avait employés -pour cela. «Je suis charmé, écrivait-il au marquis de Gorzegno, d'avoir -prévenu l'inconvénient si Théodore se fût embarqué, dont j'ai prié M. -Villettes de vous rendre compte[767].» Les arguments que Mann fit valoir -furent sans doute irréfutables--comme, par exemple, un versement--car le -baron ne fit plus mine d'aller revoir ses sujets. Il revint vivre dans -la retraite en Toscane, chez le curé de campagne qui l'avait déjà -hébergé[768]. - - [767] Mann à Gorzegno, Florence, le 26 octobre 1745: _Lettere - ministri Toscana_, mazzo 1. Archives d'État de Turin. - - [768] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 2 décembre 1745: - Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Le gouvernement sarde avait publié des lettres patentes par lesquelles -Charles-Emmanuel accordait sa protection aux Corses, de concert avec -l'Autriche et l'Angleterre ses alliés. Cette proclamation promettait aux -insulaires de les aider dans la guerre qu'ils soutenaient contre les -Génois. Le roi de Sardaigne avait uniquement pour but de soustraire des -peuples malheureux à un joug odieux et il avait pleine confiance dans la -sagesse des Corses qui l'aideraient de tout leur pouvoir dans l'œuvre -entreprise[769]. - - [769] Cette proclamation datée du quartier général de Casale, le - 2 octobre 1745, fut transmise le 20 décembre 1745 au gouvernement - français par Du Pont intérimaire à Gênes: Correspondance de - Gênes, vol. 119. Archives du Ministère des affaires étrangères. - Elle a été publiée in extenso d'après les Archives d'État de - Turin par M. Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 15-17. - -L'escadre anglaise, après un court séjour en Sardaigne, arriva le 2 -novembre sur les côtes de la Balagne, où Rivarola prit terre pour -préparer le siège de Bastia[770]. A l'Île Rousse, une centaine -d'insulaires et quelques Génois mécontents allèrent à bord des bâtiments -pour s'enrôler[771]. Cette escadre composée de huit bâtiments de guerre, -de quatre palandres et de quatre transports, commandée par M. Cooper, -parut devant Bastia, le 17 novembre, et jeta l'ancre vis-à-vis du -château. Le commandant fit une proclamation pour inviter les Corses à -secouer la domination génoise. Il leur déclara que le roi d'Angleterre, -son maître, lui avait ordonné de se présenter en force à eux pour les -aider à reconquérir leur liberté! Il envoya aussitôt une chaloupe avec -le pavillon blanc au commissaire génois Mari, pour le sommer de se -rendre, sinon la ville serait détruite. Mari répondit ce qu'on répond -généralement en pareille circonstance: son devoir l'obligeait à refuser -énergiquement de semblables propositions. Il se défendrait. - - [770] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 18. - - [771] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 18 novembre 1745: - Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Le 18, les Génois canonnèrent l'escadre. Celle-ci fit feu aussitôt. Les -bâtiments eurent l'ordre de diriger le tir contre le château et -d'épargner la ville, car les habitants, si l'on détruisait leurs -maisons, pourraient considérer leurs libérateurs comme des ennemis. -Néanmoins, des bombes et des boulets rouges tombèrent dans Bastia. Le -duel d'artillerie dura jusqu'au 19 au matin. De part et d'autre, les -dommages furent grands. La conduite de Mari fut, dit-on, héroïque. La -flotte, ayant beaucoup souffert, mit à la voile après avoir laissé trois -bâtiments dans les eaux corses. Elle arriva le 21 à Livourne pour faire -des provisions et réparer ses avaries. Les officiers anglais -prétendaient que Bastia avait été «réduite en cendres» et qu'ils -auraient, du même coup, pris toute l'île si «Rivarola avait rempli son -devoir». Il avait en effet promis d'investir la place avec quatre mille -hommes, tandis que les vaisseaux bombarderaient, mais il n'avait pas -paru. Et Lorenzi, en envoyant ces détails, concluait: «On est cependant -généralement persuadé que si cette violente entreprise avait eu le -succès que vante ce chef d'escadre, il ne l'aurait pas quittée, comme il -a fait, avant d'en voir la fin[772].» - -Mann, qui avait reçu par une estafette la nouvelle de cette action plus -bruyante que brillante, écrivit à Gorzegno en faisant de judicieuses -réflexions. «Si les habitants de la Corse, disait-il, n'assistent point -à chasser les Génois, une flotte ne pourra jamais en venir à bout. Il -est vrai que les vaisseaux et les bombes peuvent détruire les villes, -mais cela aigrira en même temps ceux qui sont mécontents des Génois, -puisqu'ils souffriront également par la destruction de leurs maisons.» -Les Espagnols avaient un grand parti dans l'île. Si jamais ils venaient -à s'en emparer, cela causerait un préjudice considérable aux Anglais et -aux Sardes. Il insistait donc sur la nécessité, pour les insulaires, de -coopérer aux opérations de l'escadre. «La flotte a fait tout ce qu'elle -a pu en détruisant la ville quasi, mais à moins que M. Rivarola, avec -les mécontents, en peuvent prendre possession, l'entreprise n'aboutira -pas à grand chose[773].» - - [772] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 25 novembre - 1745.--_Relation de ce qui s'est passé à la prise de la Bastie_, - transmise par Lorenzi le 2 décembre: Correspondance de Florence, - vol. 102. Archives du Ministère des affaires étrangères. - - [773] Mann à Gorzegno, Florence, le 23 novembre 1745: _Lettere - ministri, Toscana_, mazzo 1. Archives d'État de Turin. - -Les Anglais commençaient déjà à récriminer contre Rivarola. Ils allaient -bientôt le juger aussi lâche et aussi inutile que Théodore. - -A peine les navires étaient-ils partis que Rivarola, descendu de la -montagne avec quatorze cents mécontents, arriva devant Bastia. Il fit -aussitôt ouvrir le feu, et lança un manifeste. Il disait qu'il venait au -nom du roi de Sardaigne et de ses alliés pour donner la liberté à la -Corse. Elle pourrait former une république sous la protection des -nations coalisées. Toujours égoïstes, les Anglais n'avaient parlé qu'au -nom de leur souverain. Mais, si la Corse ne devenait pas libre, ce -n'était pas faute de sauveurs et ce serait à désespérer de la vertu des -proclamations. Mari, le gouverneur héroïque, ne persista pas dans son -héroïsme devant les forces de Rivarola. Il craignait un soulèvement -parmi les Bastiais. Il assembla les plus influents en conseil pour -savoir si on «pouvait se fier aux bourgeois et espérer qu'ils se -défendissent avec chaleur contre les rebelles». Les chefs répondirent -qu'assurément les habitants résisteraient le plus possible, mais que si -l'escadre anglaise revenait, il faudrait capituler honorablement pour -éviter à la ville une destruction complète. Mari trouva la réponse «si -ambiguë» qu'il ne fut pas rassuré. Un de ses amis lui conseilla de se -méfier. Le gouverneur pensa donc qu'il était plus sage de s'en aller. -Dans la nuit du 20 au 21, il s'embarqua clandestinement sur une felouque -avec quelques domestiques, vingt barils de poudre et son trésor: deux -cent mille livres. Il laissa un major pour défendre la place. Le -lendemain matin, les Bastiais se réveillèrent sans gouverneur. Ils -jugèrent la situation si grave qu'ils demandèrent à capituler, à -condition qu'ils auraient la vie sauve et qu'ils conserveraient leurs -biens et leurs privilèges. Rivarola accepta. La garnison génoise, cinq -cents hommes, fut faite prisonnière et le vainqueur s'installa dans -Bastia[774]. - - [774] _Relation de ce qui s'est passé à la prise de la Bastie_: - Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Mann fut ravi. Il pensait qu'il fallait poursuivre énergiquement -l'entreprise. Il pressait l'amiral Townshend de renvoyer ses navires en -Corse. «Je félicite de tout mon cœur Votre Excellence, écrivait-il à -Gorzegno, de cet événement, ne doutant point que les autres places -suivront l'exemple de la capitale.» Puis, il donnait son avis pour tirer -de l'affaire le plus grand avantage. «Il faudrait pour cela du concert, -et des gens capables de ranger les affaires avec système pour assister -M. Rivarola, soit pour se tenir en possession de ce qui est acquis et de -ce qui naturellement suivra, soit de transporter du monde sur les terres -des Génois, car je crois qu'on ne doit pas douter que les Corses ne -demandent rien avec tant d'empressement que de ravager le pays de leurs -maîtres odieux, et si on ne profite pas de leur emportement dans la -conjoncture présente, jamais une si belle occasion se présentera. La -sagesse de Votre Excellence lui dictera tout ce qui est nécessaire dans -le cas présent, ainsi je demande pardon de lui avoir offert mes petites -idées, mais mon zèle pour l'entier succès de cette affaire, comme aussi -pour en tirer tous les avantages possibles, me transporte.» - -Malheureusement l'escadre anglaise était retenue à Livourne par les -temps contraires et cela désespérait Mann qui ne rêvait que plaies et -bosses[775]. - -Malgré son entrée dans Bastia, Rivarola était très sévèrement jugé par -les Anglais. «Son peu d'expérience eu égard à la manière de procéder -dans l'entreprise dont il s'est chargé, écrivait Townshend à Mann, avait -jeté les chefs dans une confusion générale. Les choses en étaient au -point entre eux par l'amour excessif de ces peuples pour la liberté -qu'ils étaient déterminés, plutôt que de s'assujétir à un nouveau -maître, de rester sous le joug des Génois. Lorsque je débarquais, ils -étaient sur le point de se séparer avec cette belle résolution[776].» - - [775] Mann à Gorzegno, Florence, le 27 novembre 1745: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - - [776] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 19-20. - -Les chefs corses, tels Gaffori et Matra, plus désunis que jamais, -adressaient à la cour de Turin et aux Anglais les plaintes les plus -vives contre Rivarola. Celui-ci répondait en disant que ses anciens amis -avaient été corrompus par l'or des Génois[777]. - - [777] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 20-21. - -A Gênes on était inquiet. Le 20 février 1746, la république lança en -Corse un manifeste pour protester contre les manœuvres des Anglo-Sardes -et menacer des peines les plus sévères ceux qui leur prêteraient -assistance[778]. Mais les membres du gouvernement affectaient -l'indifférence. Les Génois avaient l'habitude de ne pas parler des -choses qui leur étaient désagréables et ils espéraient que leur alliance -avec la France les protégerait contre tout danger[779]. - - [778] _Ibidem_, p. 22. - - [779] «Je n'ai rien de certain à vous marquer, Monseigneur, par - rapport à Théodore. Quoiqu'on ne paraisse point douter ici qu'il - ne se soit embarqué pour passer en Corse, je n'entends point dire - qu'il y ait ici d'avis positif de son débarquement dans cette - île. Il est vrai que ceux du gouvernement évitent de parler de - cet aventurier, soit qu'ils veuillent tenir la chose secrète, - soit qu'ils comptent sur notre alliance pour avoir, par la suite, - raison de cette affaire, et c'est sans doute cette considération - qui les tranquillise sur le danger où ils sont de perdre cette - île par les manœuvres du roi de Sardaigne et des Anglais.»--Du - Pont à d'Argenson, Gênes, le 1er novembre 1745: Correspondance de - Gênes, vol. 119. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Le gouvernement français se préoccupait de ces intrigues et d'Argenson, -le ministre, recommandait à son agent, à Gênes, de suivre attentivement -les affaires de Corse[780]. - - [780] «Continuez à vous instruire avec le plus de précision qu'il - vous sera possible de ce qui regarde les affaires de Corse. Je - vous ai déjà mandé combien il serait dangereux que les Anglais - pussent se former quelque établissement dans cette - île.»--D'Argenson à du Pont, Paris, le 8 février 1746: - Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -L'envoyé de France ne ménageait pas sa peine; mais sa tâche était ardue. -Il devait lutter contre la méfiance des Génois. Il s'efforçait de se -ménager les bonnes grâces du secrétaire d'État par des attentions -délicates. «L'usage que j'ai introduit de lui donner deux ou trois -tasses de café quand il vient chez moi ne paraît pas lui déplaire. C'est -ainsi que je lui adoucis les choses qui peuvent n'être pas de son goût. -Cette façon d'agir convient bien à l'esprit de la nation. Cependant, il -peut se rencontrer des circonstances, où il faut leur montrer de la -fermeté et de la hauteur, autrement on n'en tirerait rien[781].» Et -tandis que le secrétaire d'État faisait de la diplomatie avec l'envoyé -de France en buvant des tasses de café, les beaux esprits lançaient des -pasquinades contre le roi de Sardaigne. - - [781] Guymont à d'Argenson, Gênes, le 19 juin 1746: - Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Au moment où les affaires de Corse paraissaient devenir sérieuses, -Théodore reprit la plume: instrument qu'il maniait plus volontiers que -l'arme. Le 17 octobre, il écrivit à un nommé Ange-Brando Suzini pour lui -confirmer des lettres envoyées le mois précédent. Il recommandait aux -Corses d'être fidèles au serment qu'ils lui avaient juré et de demeurer -inébranlables dans leur attachement. Cela était indispensable pour -remédier aux tristes choses du passé. Si les insulaires restaient -sourds, il prévoyait les pires malheurs. Ils s'abîmeraient avec lui-même -dans un précipice. Et il ajoutait cette phrase qui, écrite par lui, -était jolie: «Ne vous laissez donc pas endormir par des flatteries -étudiées et de vagues promesses[782].» - - [782] Théodore à Ange-Brando Suzini, le 17 octobre 1745: _loc. - cit._ Bibliothèque municipale de Turin. - -Deux mois plus tard, il se plaignait au comte Bradimente Mari de ne -jamais recevoir de réponse à ses missives. Il comptait cependant sur la -fidélité de ses sujets. Il ordonnait aux chefs de déclarer, au nom de -tous, que les populations avaient toujours le plus solide dévouement -pour la personne de leur souverain légitime, le roi Théodore, et -d'attester, à la face du ciel, que Dominique Rivarola n'avait reçu aucun -mandat régulier pour traiter avec la cour de Turin. Les insulaires -devaient témoigner à Charles-Emmanuel une véritable reconnaissance pour -l'intention qu'il avait de les délivrer de la tyrannie génoise, tout en -affirmant leur ferme résolution de ne vouloir pour maître que le -monarque qu'ils s'étaient librement donné. Les Corses pouvaient -promettre au roi de Sardaigne et à ses alliés leur concours le plus -actif et lui fournir les hommes nécessaires afin de lui permettre de -soutenir la guerre contre les Génois, à condition que ces troupes -fussent placées sous le commandement de leur roi, Théodore. Cette armée -nationale irait jusqu'en Italie pour envahir et saccager les territoires -de la république. Les conquêtes seraient remises à Charles-Emmanuel. Le -manifeste des insulaires devait donc avoir un double but: mériter la -protection de Sa Majesté sarde et de ses alliés par un dévouement -sincère et affirmer leur inviolable fidélité à leur souverain. Il -fallait déclarer qu'ils donneraient jusqu'à la dernière goutte de leur -sang pour respecter le serment solennel qu'ils avaient prêté. La Corse -ne pourrait jamais se trouver à l'abri de toutes les dissensions -intestines qui la ruinaient et la mettaient à la merci des Génois,--race -détestable devant Dieu et devant le monde,--que sous la sage -administration de son roi. - -Il terminait en ordonnant que ce manifeste fût rédigé et publié sans -retard. On devait lui en envoyer des copies authentiques par deux -députés. Il promettait enfin de remédier à toutes choses et disait qu'un -de ses lieutenants, François Agostini, allait partir pour Tunis avec ses -instructions[783]. - - [783] Théodore au comte Bradimente Mari, le 23 décembre 1745: - _Materie politiche, negoziazioni colla Corsica_, mazzo 3. - Archives d'État de Turin. - -Un mois plus tard, il renouvela ces ordres d'une façon pressante[784]. -Mais ses lettres restaient toujours sans réponse. Il est vrai que, la -plupart du temps, elles étaient interceptées. - - [784] Théodore au comte Bradimente Mari, le 25 janvier 1746: - _Ibidem_. - -Il n'avait pas attendu que ses sujets fissent le manifeste qu'il -demandait. Il en avait rédigé un lui-même que, pour plus de -vraisemblance, il avait daté de Vescovato, en Corse[785]. - - [785] Le 15 décembre 1745, Lorenzi en communiquant ce document au - gouvernement français, disait qu'en Toscane on était persuadé - qu'il avait été fait par Théodore lui-même. Florence, le 20 - janvier 1746: Correspondance de Florence, vol. 103.--Du Pont à - d'Argenson, Gênes, le 30 janvier 1746: Correspondance de Gênes, - vol. 120. Archives du Ministère des affaires étrangères. - -Les insulaires eussent-ils reçu les épîtres de Théodore, que très -probablement ils n'y auraient pas répondu davantage. Ils n'en voulaient -plus. Dans les nouvelles qui parvenaient à Gênes, on ne parlait jamais -de lui. Les chefs qui, dix ans auparavant, étaient de ses plus zélés -partisans, avaient changé d'opinion. Luc Ornano, entr'autres, s'était -enrôlé dans le parti des Génois et avait donné à la république des -marques sérieuses d'attachement[786]. - - [786] Du Pont à d'Argenson, Gênes, les 16 et 30 janvier 1746: - Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -L'Angleterre ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle avait fait fausse route -en s'engageant, à la suite de Charles-Emmanuel, dans une entreprise -remplie de difficultés. En vérité, pour la mener à bien, il aurait fallu -des hommes autrement énergiques que Théodore ou Rivarola. «J'ai été -pleinement informé, écrivait Mann à Gorzegno, par la lettre de Votre -Excellence et par celle de M. Villettes, de la résolution de notre cour -de renoncer à l'entreprise de la Corse par le peu de probabilité d'y -réussir et par la nécessité qu'elle a d'employer ses vaisseaux de guerre -ailleurs, et de la déférence que Sa Majesté le roi de Sardaigne a bien -voulu montrer en cette occasion à ces sentiments nonobstant les motifs -qu'il aurait au contraire.» Il fallait informer les insulaires de cette -résolution, qui certainement leur causerait une grande désillusion. On -devait également pourvoir à la sécurité de tous ceux qui avaient été -compromis dans l'affaire et les soustraire aux représailles que la -république ne manquerait pas d'exercer. Mann exécuterait fidèlement les -ordres du roi de Sardaigne et il s'estimerait très heureux «de pouvoir -réussir à rendre efficaces les mouvements d'humanité dont Sa Majesté est -touchée». Il conseillait de prendre quelques Génois d'importance. -C'était le meilleur moyen de «rendre la république plus traitable, par -rapport à ceux qui auraient à l'avenir le malheur de tomber entre ses -mains». Et le diplomate ajoutait qu'il ferait tout ce qu'il dépendait -de lui pour terminer cette affaire «de la manière la moins -désavantageuse pour les mécontents et la plus convenable à la dignité -des cours intéressées»[787]. - - [787] Mann à Gorzegno, le 7 juin 1746: _loc. cit._ Archives - d'État de Turin. - -Tous les projets sur la Corse furent donc abandonnés, et l'escadre -anglaise quitta les côtes de l'île pour aller dans les eaux espagnoles. - -En termes polis et diplomatiques, Mann avait déclaré à Gorzegno que le -roi de Sardaigne devait accepter sans récriminer la décision de -l'Angleterre touchant la Corse. Charles-Emmanuel fut néanmoins très -mécontent de la défection de ses alliés. Il ne renonça pas à son -dessein. Il se retourna du côté de Théodore--et, chose étrange--par -l'intermédiaire de Mann. - - -IV - -Neuhoff, dans les premiers mois de 1746, logeait à Livourne chez un -hanovrien[788]. On disait qu'il se préparait à passer en Corse; mais à -Gênes on ne se montrait pas effrayé de cette menace[789]. -Périodiquement, le baron faisait répandre le bruit qu'il allait rentrer -dans son royaume; seulement, il ne partait jamais. On commençait à être -habitué à ses mensonges. - - [788] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 31 mars 1746: - Correspondance de Florence, vol. 103. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [789] Guymont à d'Argenson, Gênes, le 25 avril 1746: - Correspondance de Gênes, vol. 120. _Ibidem._ - -Cependant, le gouvernement génois avait tout lieu de se méfier. La -régence de Toscane signifia à Viale un ordre du grand-duc, lui -enjoignant de quitter le territoire dans le délai de trois jours. Le -malheureux diplomate, âgé et malade, dut demander un sursis[790]. - - [790] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 31 mars 1746: - Correspondance de Florence, vol. 103. _Ibidem._ - -On apprit quelque temps après que le chevalier Farinacci se trouvait à -Vienne et qu'il complotait avec un français, pour amener les Corses à se -donner à la reine de Hongrie. On leur avait donné de l'argent qu'ils -devaient distribuer aux insulaires. Par mesure de prudence, la cour de -Vienne avait nommé deux commissaires pour surveiller l'emploi des -fonds[791]. - - [791] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 9 juin 1746: - Correspondance de Florence. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -Dans ces intrigues rien de précis ne s'élaborait. Il n'y avait que de -vagues combinaisons avec des individus tarés, qui n'avaient même pas les -raffinements de scélératesse nécessaires pour conduire une aventure: des -sous-Théodore. Les hommes politiques les écoutaient, puis les -rejetaient, parce qu'ils paraissaient trop veules. Et le baron de -Neuhoff restait le seul sur qui les ambitions pussent encore s'arrêter, -malgré les preuves d'incapacité qu'il avait données. Celui-là au moins -avait une idée fixe. Il écrivait tellement et avec un si imperturbable -aplomb, qu'on pouvait, à la rigueur, fonder quelque espérance sur lui. -Et faute de mieux..... - -Son échec à Turin ne l'avait pas découragé. Il continuait à vivre en -Toscane, toujours en relations avec Mann. Celui-ci le déclarait -insupportable, mais il ne faisait rien pour s'en débarrasser. On savait -qu'il était en faveur à la cour de Vienne. François de Lorraine causait -volontiers avec tous les aventuriers; à tour de rôle, il les éconduisait -sans motif apparent, puis il les reprenait sans plus de raisons. Pour -l'instant, Théodore avait des accointances avec le prince de Craon, -président du Conseil de Régence de Toscane. Mann n'ignorait rien de tout -cela. S'il méprisait le baron, il n'entendait pas qu'il pût servir les -desseins d'autres personnages. - -Un jour, Neuhoff vint le trouver et lui demanda son appui pour obtenir -l'autorisation de passer à la cour de Turin. Malgré tout ce qu'il avait -écrit à son sujet, Mann ne fit aucune difficulté pour transmettre cette -requête: «Théodore est ici depuis quelques jours. Il a donné des lettres -au prince de Craon pour Vienne et m'a demandé avec instance une lettre à -quelque capitaine de vaisseau de guerre pour le faire transporter aux -côtes de Gênes, sous prétexte qu'il a nécessité de se présenter à Sa -Majesté Sarde et à M. de Botta. Je lui ai dit que sans permission je ne -pouvais pas la lui donner, et il m'a prié de la demander à Votre -Excellence[792].» - - [792] Mann à Gorzegno, Florence, le 10 octobre 1746: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Mann écrivit cela le 10 octobre 1746, quatre mois après avoir signifié à -la cour de Turin que l'Angleterre renonçait à toute entreprise sur la -Corse! Quinze jours plus tard il insista: «Théodore est encore ici dans -l'espérance, à ce qu'il me dit, que Sa Majesté Sarde lui donnera la -permission de passer auprès d'Elle. J'évite de le voir, mais il m'écrit -des billets continuellement et se trouve dans le plus grand besoin -d'argent[793].» - - [793] Mann à Gorzegno, Florence, le 25 octobre 1746: _Ibidem_. - -Neuhoff étant à bout de ressources, on pouvait, moyennant quelques -fonds, se servir de lui. L'aventurier, quand il était aux abois, aurait -fait n'importe quoi. Il se serait même embarqué pour la Corse, quitte à -ne pas descendre à terre une fois arrivé. Nous avons vu maintes fois, -que ses résolutions énergiques, son désir ardent de donner la liberté -aux Corses, s'affichaient toujours dans les crises de détresse -financière. Mann le connaissait bien, et en terminant sa lettre par la -phrase où il disait qu'il se trouvait _dans le plus grand besoin -d'argent_, il insinuait que si on voulait, de nouveau, l'utiliser, le -moment était favorable. Peut-être même pourrait-on avoir cela à bon -compte. Charles-Emmanuel comprit et se décida à recevoir Neuhoff. Le 31 -octobre, Mann écrivait à Turin: «Je me suis bien douté que Votre -Excellence serait du sentiment de faciliter le passage de Théodore -auprès de Sa Majesté. Si M. le marquis Botta le voudra, il trouvera des -moyens pour cela; mais pour moi, je ne crois pas nécessaire de lui en -écrire[794].» - - [794] Mann à Gorzegno, Florence, le 31 octobre 1746: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Mann avait bien voulu transmettre la demande de Théodore, mais, quand -elle fut accueillie, il n'entendait pas aller plus loin dans son rôle -d'intermédiaire. Puisque l'entrevue était décidée, le roi de Sardaigne -pouvait donner directement au roi de Corse les moyens d'aller à Turin. -Les deux majestés n'avaient qu'à concerter toutes choses entre elles. -Sait-on à l'avance comment tourneront ces sortes de combinaisons? Le -diplomate ne voulait avoir dans l'affaire qu'une responsabilité limitée; -juste ce qu'il faut pour tirer avantage d'un succès, et pas assez pour -être engagé dans quelque aventure désagréable. Il y avait là une nuance; -il la saisit pour mettre ses scrupules et sa dignité d'accord avec -l'intérêt. L'Angleterre avait renoncé à ses projets sur la Corse; mais -elle n'aurait pas admis que ses alliés fissent quelque nouvelle -entreprise sur l'île sans elle. Il était donc difficile à son -représentant de favoriser trop ouvertement les intrigues isolées du -gouvernement sarde. Charles-Emmanuel pouvait être promptement désabusé -sur le compte de l'aventurier, et il reprocherait peut-être quelque jour -à Mann d'avoir trop bien suivi ses instructions. On en veut généralement -aux gens à qui l'on fait faire des démarches compromettantes et qui -exécutent trop fidèlement certains ordres. Il est plus habile de -s'abstenir. Enfin, si Théodore ne trouvait pas à la cour de Turin ce -qu'il espérait, il harcèlerait le résident de ses plaintes et de ses -récriminations. Celui-ci savait par expérience que pour faire taire le -baron il fallait lui donner de l'argent. - -Mann se retira donc avec élégance d'une affaire qu'il avait engagée, -tout en restant le maître de la situation pour le cas où les choses -viendraient à tourner heureusement. - -Le diplomate avait été bien inspiré en se tenant sur la réserve. Le -projet n'aboutit pas. Théodore alla-t-il à Turin et eut-il une -conférence avec Charles-Emmanuel? Il est très probable que cette -entrevue eut lieu, puisque le gouvernement sarde, d'après la lettre de -Mann, était décidé à s'entendre avec l'aventurier. Le roi de Sardaigne -s'aperçut-il, dès la première conversation, que Neuhoff n'avait rien de -ce qu'il fallait pour entreprendre une action énergique? Les exigences -pécuniaires de Théodore furent-elles jugées exagérées? On peut le -croire. D'ailleurs, le baron n'était plus jeune. Sa vie avait été une -suite d'aventures et d'intrigues. Il s'était beaucoup remué et son -audace devait être émoussée. Il revint en Toscane avec une désillusion -de plus. Il ne lui restait plus que des espérances du côté de Vienne. - -Au début de l'année 1747, Théodore était à Florence, attendant des -réponses de la cour d'Autriche, à laquelle il avait exposé ses plans. Il -allait souvent chez Mann, s'obstinant à vouloir lui faire goûter ses -combinaisons; mais le résident anglais faisait de plus en plus la sourde -oreille, «sachant que sa cour n'en veut plus rien savoir». Le discrédit -du baron auprès des Corses était complet, et puis il se trouvait dans un -état si misérable que cela pourrait coûter cher d'entendre ses -histoires[795]. - - [795] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 7 janvier 1747: - Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -De jour en jour, sa détresse augmentait. Il était logé pauvrement. -Parfois, il n'avait même pas de pain et il en était réduit à tendre la -main. Au mois de février, Mann écrivait à Turin: «Le baron de Neuhoff, -connu par le nom de Théodore, est encore ici et réduit à la dernière -misère, jusqu'à demander qu'on fasse des contributions pour le soutenir. -Il ne sort jamais d'une petite auberge où il est logé et dont le maître -a souvent refusé de lui donner à manger. Il me tourmente tous les jours -par des lettres et messages, mais je ne suis pas en état de le -soulager[796].» - - [796] Mann à Gorzegno, Florence, le 20 février 1747: _loc. cit._ - Archives d'État de Turin. - -Le malheureux roi, pour avoir le nécessaire, avait engagé ses sceaux -d'argent. De Vienne, on continuait à le bercer de folles espérances. -Pour mettre ses projets à exécution, il réclamait deux barques armées en -guerre, un régiment et de l'argent[797]. - - [797] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 18 février 1747: - Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -A Florence, on avait formé le nouveau _régiment de marine_. Le grand-duc -François avait pris le titre de colonel de ce régiment et on équipait -deux bateaux pour le transporter à Porto-Ferraio. On assurait que ce -n'était pas là sa véritable destination; on gardait le secret sur -celle-ci. Comme ces armements concordaient avec la demande de Théodore, -on concluait qu'ils avaient été faits pour servir ses desseins. Le 24 -février, le chevalier Farinacci était arrivé à Florence, venant de -Venise. C'était cet aventurier, qui avait conspiré, à Vienne et à Turin, -pour donner la Corse à qui voudrait la prendre. A son entrée en ville, -il avait été arrêté, d'après un mandat délivré quelques jours -auparavant, car on l'attendait. Il était venu à Florence, disait-on, -pour tuer Théodore et toucher ainsi la prime promise par le Sénat de -Gênes, suivant l'édit toujours en vigueur[798]. Si des coquins ne -parvenaient pas à faire leurs affaires en entrant dans les combinaisons -du baron, ils avaient au moins la ressource de gagner quelque argent en -l'assassinant. - - [798] Lorenzi à Maurepas, Florence, le 4 mars 1747: _Ibidem_. - -Un jour Théodore disparut. De suite, le bruit se répandit qu'il était -allé à Livourne pour s'embarquer. Les deux barques, qui avaient conduit -le régiment de marine à Porto-Ferraio, venaient justement de rentrer -dans ce port[799]. Le pauvre baron n'était pas cependant en état de se -mettre à la tête de quelque entreprise, car, si on ne le voyait plus, -c'est qu'il était malade. Lorenzi avait su, par une personne très au -courant de ces intrigues, que la cour de Vienne s'obstinait dans ses -projets sur la Corse et qu'elle comptait toujours mettre à contribution -la bonne volonté de Théodore pour les mener à bien. Seulement, on -hésitait encore un peu, car on n'avait plus grande confiance dans la -popularité du roi dans l'île. Il avait tellement trompé les -insulaires[800]! - - [799] Lorenzi à Puisieux, qui avait remplacé d'Argenson aux - affaires étrangères, Florence, le 11 mars 1747: _Ibidem_. - - [800] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 18 mars 1747: - Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Cependant, les desseins de l'Autriche prenaient de la consistance. -Neuhoff fut bientôt guéri. Il disait qu'il comptait s'embarquer dans un -mois et demi. On affirmait de plus en plus que le régiment de marine -n'avait été envoyé à Porto-Ferraio que pour masquer sa véritable -destination: la Corse[801]. - - [801] Lorenzi à Puisieux, Florence, les 25 mars et 15 avril 1747: - _Ibidem_. - -Le gouvernement français finit par s'émouvoir de ces manœuvres louches. -Lorenzi reçut l'ordre de s'éclairer et d'envoyer sans retard des -renseignements précis[802]. - - [802] «Vous sentez combien il est intéressant pour nous d'être - exactement et promptement instruits des suites que pourrait avoir - le projet qui paraît avoir été formé contre la Corse; et je ne - crois pas avoir besoin d'exciter à cet égard votre vigilance et - votre zèle». Puisieux à Lorenzi, Paris, le 25 avril 1747: - _Ibidem_. - -Voici ce que l'envoyé apprit d'une façon sûre. - -Quelques mois auparavant, les insulaires avaient présenté un mémoire à -la reine de Hongrie. Ils proposaient de se soulever en sa faveur si on -leur fournissait des armes et des munitions. La cour de Vienne avait -agréé cette offre et expédié un matériel de guerre en Toscane. C'était -pour cette entreprise qu'on avait levé le régiment de marine; quatre -autres, de mille hommes chacun, étaient en formation. L'Angleterre, qui -avait retiré son concours au roi de Sardaigne, quand l'affaire était en -train, se trouvait mêlée à cette nouvelle combinaison. Une escadre -anglaise devait appuyer l'expédition autrichienne et forcer Bastia et -Calvi à se rendre à Marie-Thérèse. Tout était prêt, et on allait passer -à l'exécution de ce projet, lorsque surgirent des difficultés. Elles -provenaient des chefs corses qui ne pouvaient pas s'entendre. Les uns -voulaient se donner à la reine de Hongrie, les autres s'opposaient -énergiquement à la chose. On attendait qu'ils se fussent mis d'accord. -Au surplus, le siège de Gênes par les Autrichiens durait toujours; on -espérait que la ville capitulerait bientôt et, dès qu'elle serait -tombée, l'expédition de Corse aurait lieu. Le consul de France à -Livourne avait écrit qu'on attendait Théodore. Il devait passer à -Porto-Ferraio, et, de là, dans son royaume. «On lui avait préparé -vingt-quatre habits de livrée verte, parements jaunes et vestes -galonnées d'argent, pour lui faire sans doute jouer son rôle plus -décemment.» On espérait que ses sujets tomberaient en admiration devant -cette mascarade. Un colonel lorrain, au service du grand-duc, était -désigné pour prendre le commandement des troupes dans l'île. On se -méfiait, non sans raison, des aptitudes militaires du baron. En -attendant que tout fût réglé, il se tenait caché dans Florence. Peu de -personnes parvenaient jusqu'à lui; mais il n'était pas difficile de se -rendre compte que le gouvernement toscan le protégeait. «L'on voit par -là que la cour de Vienne met en œuvre, pour augmenter sa puissance, -toutes sortes de moyens sans trop en examiner la justice ni la -décence[803].» - - [803] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 6 mai 1747: Correspondance - de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des affaires - étrangères. - -Une expédition n'aurait pas été complète sans une proclamation du roi à -ses sujets. Du reste, tant qu'il ne s'agissait que de faire des phrases, -on était sûr de le trouver disposé. Il rédigea donc un édit par lequel -il promettait son pardon à tous les Corses qui auraient embrassé le -parti de la république, pourvu qu'ils prissent les armes en faveur de -Marie-Thérèse. Le gouverneur de l'île d'Elbe, tandis que le régiment de -marine se préparait, avait fait armer une felouque qu'on pensait -destinée à transporter Théodore, car les huit rameurs qui la montaient -étaient habillés de bleu et coiffés de bonnets noirs, à la mode -anglaise[804]. On envoya trois cents bombes de Livourne à Porto-Ferraio, -et Neuhoff disait qu'il se mettrait en route dès que Richecourt lui -aurait remis la somme convenue. Il prétendait aussi que les insulaires -avaient menacé Rivarola de le pendre s'il ne quittait pas l'île de -suite[805]. - - [804] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 13 mai 1747: - Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [805] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 20 mai 1747: _Ibidem_. - -Les semaines s'écoulaient et l'expédition ne partait pas. Les chefs -corses étaient plus désunis que jamais[806]. Théodore continuait à vivre -mystérieusement à Florence[807]. Pourtant, il avait touché ses fonds, -car il avait retiré ses sceaux d'argent, qui étaient en gage chez -quelque usurier. Cette opération s'était effectuée par l'entremise des -officiers généraux au service du grand-duc. Ceux-ci le pressaient -vivement de partir[808]. - - [806] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 mai 1747: _Ibidem_. - - [807] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 juin 1747: _Ibidem_. - - [808] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 26 août 1747: _Ibidem_, - vol. 106. - -A la fin d'août, Neuhoff avait quitté Florence et était allé dans une -maison de campagne aux environs de Pistoia. Il avait fait ce voyage, -disait-on, pour s'entendre avec un anglais nommé Mills. Cet individu -venait de Vienne. Il avait été recommandé par Richecourt à un certain -Yharce, anglais également, capitaine du port de Livourne. Mills avait -résidé à Pise jusqu'à l'arrivée de Richecourt. Il s'était alors rendu à -Florence, où il avait eu de nombreuses conférences avec le conseiller de -la Régence. Il se disait colonel au service de l'Autriche. Mann n'avait -pu avoir aucun renseignement précis sur lui. On supposait qu'il était -destiné à commander l'expédition de Corse[809]. - - [809] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 17 juin 1747: _Ibidem_, - vol. 105. - -Cependant, l'exécution de ce projet devenait chaque jour plus -incertaine. On parlait du roi Théodore avec un profond mépris[810]. - - [810] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 2 septembre 1747: - Correspondance de Florence, vol. 106. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Soudain, une nouvelle à sensation se répandit dans Florence. Le baron de -Neuhoff, par l'ordre du grand-duc, avait été chassé de Toscane et -renvoyé chez lui, en Westphalie. Le gouvernement, écrivait Lorenzi, a -été «bien aise de s'en défaire sur ce qu'il en a reconnu l'inutilité». -L'appui que la France donnait aux Génois rendait au surplus très -difficile toute entreprise sur l'île[811]. - - [811] Lorenzi à Puisieux, Florence, le 26 septembre 1747: - _Ibidem_. - -L'expulsion de Théodore surprit tout le monde. Puisieux demanda à son -agent de vérifier le fait et de découvrir le motif exact de cette -mesure[812]. - - [812] «Je voudrais que vous puissiez vérifier si en effet le - baron de Neuhoff a été renvoyé en Westphalie et quel a été le - motif qui a déterminé le grand-duc à le chasser de ses états» (en - chiffres). Puisieux à Lorenzi, Fontainebleau, le 17 octobre 1747: - _Ibidem_. - -Lorenzi envoya son rapport. «J'ai toute la certitude qu'on peut avoir -dans ces matières que le baron de Neuhoff a été renvoyé en Westphalie, -car, outre l'avis de son départ, j'ai appris par ceux qui y ont eu la -main, qu'il était arrivé dans ce pays-là, ainsi que vous aurez pu le -voir, Monseigneur, dans l'extrait de ma lettre à M. le comte de Maurepas -du 24 du mois dernier[813]. Ce renvoi a été fait, selon mes notions, -d'assez bonne grâce et avec l'argent de M. le grand-duc. A l'égard du -motif qui a déterminé ce prince à se défaire de cet aventurier, j'ai -tout lieu de croire qu'il est dérivé de ce qu'il est tombé dans le plus -grand mépris, tant auprès des Anglais que des Corses, et qu'on ne lui -trouvait point de talent pour recouvrer son crédit, tellement qu'on le -jugeait absolument inutile, tandis qu'il causait à son gouvernement de -la dépense et de l'embarras. Au reste, vous aurez vu, Monseigneur, par -ma dernière, que la révolte dans la Corse est devenue des plus -sérieuses, si les cours de Vienne, de Turin et de Londres fournissent -aux rebelles les secours dont ils ont besoin[814].» - - [813] «Ces Lorrains qui ont renvoyé le baron Théodore chez lui, - ont eu avis qu'il y est arrivé. Il paraît que les ennemis ont - abandonné, au moins pour le présent, leurs projets sur la Corse». - Lorenzi à Maurepas, Florence, le 24 octobre 1747: _Ibidem_. - - [814] Lorenzi à Puisieux (en chiffres), Florence, le 7 novembre - 1747: Correspondance de Florence, vol. 106. Archives du Ministère - des affaires étrangères. - -Le ministre fut satisfait de ces renseignements et déclara que toute -nouvelle recherche devenait inutile[815]. - - [815] Puisieux à Lorenzi, Paris, le 28 novembre 1747: _Ibidem_. - -François de Lorraine faisait emprisonner ou expulser ceux avec qui il -conspirait. Il n'avait pas trouvé dans les habitués de sa _Retirade_ le -fripon d'une assez haute envergure pour servir utilement ses ambitions. -Il devait ceindre bientôt la couronne impériale. Il se consola peut-être -alors de n'avoir pas pu avoir celle de Corse. - -Mann dut pousser un soupir de soulagement. - -Quant à Théodore, son rôle politique était fini. Les temps sombres -allaient commencer; le calvaire de la misère se dressait devant lui. -Pendant neuf ans, il le gravira degré par degré, jusqu'au bout. - - - - -CHAPITRE IX - - Théodore en Hollande et en Allemagne.--Il ne veut pas - abdiquer.--Ses griefs contre les Corses.--Le récit de Mouvet.--Le - moine et le diplomate. - - Le roi de Corse arrive à Londres.--Démarches du ministre de - Gênes.--Théodore est reçu dans la haute société.--Une - soirée.--Neuhoff est arrêté pour dettes.--Il reçoit des - visiteurs.--Un spectacle attrayant.--_Les ténèbres de Corse._ - - Des membres de la Chambre des Communes vont voir Théodore en - prison.--Un article de journal.--L'acteur Garrick et le _Roi - Lear_.--Théodore recouvre la liberté.--Il abandonne le royaume de - Corse à ses créanciers.--On le remet en prison.--Il en sort - définitivement.--Le roi et l'ouvrier.--Mort de Théodore.--Le - marchand d'huile.--Épitaphe.--Un opéra-bouffe. - - -I - -Après avoir été chassé de Toscane, Théodore mena en Allemagne et en -Hollande une existence misérable. Pendant deux ans, on n'entendit guère -parler de lui. Ses grands projets, ses intrigues avec les puissances qui -désiraient s'emparer de la Corse, tout cela avait piteusement avorté. Le -rêve et la chimère avaient dû, dans son esprit, céder la place aux -brutales préoccupations de la vie matérielle. Il ne s'agissait plus, -maintenant, de reconquérir un trône; il fallait pourvoir au pain de -chaque jour. Tous les matins la même besogne devait recommencer: la -chasse aux écus, l'escroquerie quotidienne. - -Le soir, son esprit s'ingéniait sans doute à songer avec quel mensonge -il pourrait, le lendemain, faire une nouvelle dupe. Mais, parfois, son -incorrigible ambition reprenait le dessus. Malgré toutes les -désillusions, il se croyait encore appelé à jouer le rôle de sauveur -dans les destinées du peuple corse. Qui pensait à lui dans l'île? Douze -ans s'étaient écoulés depuis que les insulaires avaient posé sur sa tête -une couronne de laurier. Et douze ans c'est bien long pour conserver la -fidélité d'un peuple, surtout quand on n'a pas d'argent. - -La dernière survivante des dames Fonseca, la sœur Françoise Constance -recevait parfois des nouvelles du baron. Elle restait sa confidente. Il -s'épanchait en phrases sonores lorsque des crises d'ambition le -torturaient encore; il laissait couler sous sa plume les récriminations -amères d'un homme, qui, arrivé au déclin de sa vie, ne voit dans son -passé que des agitations stériles. Dans la paix du cloître, la -religieuse avait médité sur la vanité des grandeurs de ce monde, car, le -22 juin 1748, elle écrivit à son roi pour lui conseiller de renoncer à -ses desseins. - -Le 25 juillet, il répondit à sa «très chère cousine et amie». La plupart -de ses lettres étaient interceptées. Celui qui se rendait coupable de -ces manœuvres déloyales était son correspondant de Cologne, qui avait -été suborné par le nonce du pape. Cet ambassadeur remplissait plus -volontiers la charge d'agent de Gênes que celle de ministre du -Saint-Siège. Il ne recevait aucune nouvelle de Corse. Cependant, il -avait envoyé quelques munitions dans l'île par un bâtiment anglais. -Elles avaient été débarquées près d'Aléria; il le savait sûrement. Les -insulaires semblaient être abandonnés de Dieu. Leur inconstance leur -portait un grand préjudice. Ils avaient dans les cours une détestable -réputation. Ses amis lui reprochaient les dépenses qu'il avait faites -pour ces ingrats. Actuellement, il se trouvait à la campagne, chez un de -ses parents; après quelques jours de repos, il comptait se rendre à -Amsterdam. Il continuerait à travailler pour son peuple. «Du reste, -votre conseil, ma bien chère amie, est bel et bon; mais l'honneur de mon -nom est engagé de soutenir l'affaire au péril de ma vie.» Tous les -Corses n'étaient pas perfides. Et quand même le seraient-ils sans -exception, il voulait n'avoir rien à se reprocher. Il entendait leur -laisser entièrement l'odieux d'un parjure. Lui, il ne faillirait pas! -«Enfin, c'est une vilaine tragédie.» Une grande et fatale destinée -pesait sur son existence. Être né pour un «pareil exploit», quelle -misère! Ces malheureux opprimés ne l'avaient payé qu'en trahisons et -maintenant ils étaient «bien justement châtiés de cette manière par -décret certain de Dieu». L'histoire des païens et des sauvages n'offrait -rien de semblable à la conduite de ses sujets envers lui[816]. - - [816] Théodore à la sœur Françoise-Constance Fonseca, le 15 - juillet 1748: _Ribellione di Corsica_, filza no 14/3012. Archives - d'État de Gênes, archives secrètes. - -En allant de Hambourg à Amsterdam, dans le courant du mois d'août, la -chaise de poste, où était Théodore, versa. Par miracle, il en fut quitte -avec quelques contusions à une épaule, à un bras et à la main droite. Il -allait sans cesse par «voie et par chemin» pour mettre ses affaires en -ordre; ce n'était pas chose facile: elles étaient toujours bien -embrouillées. La sœur Fonseca, qui, à certains moments de -recueillement, souhaitait que le roi renonçât aux vaines grandeurs, émue -par ses paroles ardentes, reprenait parfois confiance dans les -contingences humaines. Le 19 juillet, elle lui manda qu'on ne savait -rien à son sujet, en Corse. Et, cependant, il ne manquait jamais -d'écrire à chaque occasion. Il avait, au surplus, essayé de faire valoir -ses droits au congrès tenu à Aix-la-Chapelle, pour mettre fin à la -guerre de la succession d'Autriche; mais les plénipotentiaires n'avaient -pas voulu les reconnaître. Tout cela n'était pas gai. Des souvenirs -mélancoliques lui revenaient à l'esprit. «Cette nuit j'ai fait jour de -ma naissance, disait-il, et j'espère que l'année que j'entre me sera -plus heureuse que la passée[817].» - - [817] Théodore à la sœur Françoise-Constance Fonseca, le 25 août - 1748: _loc. cit._ - -Que fit-il exactement pendant son séjour en Allemagne et en Hollande, de -1747 à 1749? Il est difficile de déterminer ce point d'une façon -précise. - -Un moine du Brabant, qui, pour vivre, donnait des répétitions de droit -public aux étudiants de l'Université de Leyde, a écrit la vie de -Théodore à cette époque. Il a intitulé son factum: _Anecdotes de la vie -du fameux aventurier Théodore, baron de Neuhoff, pendant les années -1747, 1748, 1749_[818]. Mais il faut accepter ce récit avec méfiance. Il -a été composé pour être vendu à la république de Gênes qui, d'ailleurs, -selon son habitude, a trouvé le moyen de se le procurer sans bourse -délier. Le moine, pour faire sa cour aux Génois, a noirci Théodore de -toutes les friponneries. C'est un réquisitoire. Néanmoins, Mouvet, ayant -fréquenté le baron, pouvait parfaitement avoir connu certaines -particularités. Seulement, pour en faire de l'argent, il les a -amplifiées. Il n'aurait eu aucune chance de vendre un panégyrique. - - [818] Archives d'État de Gênes, archives secrètes. - -Il raconte que le premier soin du baron, en arrivant à Cologne, après -son départ forcé de Toscane, aurait été de se faire héberger, pendant -deux mois, par une dame pieuse, la baronne de E. V..... Pour émouvoir sa -compassion, il lui raconta une histoire de voleurs. Ses gens, durant son -voyage, l'avaient totalement dépouillé, ne lui laissant que l'habit -rouge qu'il avait sur le dos. La bonne dame lui remit neuf cents ducats. -Elle eut, pour récompense, la satisfaction de payer un nombre infini de -ports de lettres, car son hôte écrivait sans cesse, à tous les grands de -la terre, disait-il. - -A La Haye, il se serait fait avancer mille ducats par M. Rademacker, -trésorier du prince d'Orange. Il demandait qu'on lui fournît des -munitions pour lui permettre de rentrer dans son royaume. Il s'agitait; -il s'insinuait auprès de tous les personnages et mentait toujours. Il -avait fait, disait-il, des recrues en soldats et en officiers qu'il -comptait revêtir d'uniformes bleus, verts et rouges. Il commanda même le -drap nécessaire à l'équipement de six mille hommes. Cela est assez -vraisemblable. Il avait l'habitude de faire faire des uniformes pour des -troupes qui n'existaient que dans son imagination. - -En Allemagne, il se retrouva avec d'anciennes connaissances, M. et Mme -Borscherd, de Cologne. Quelques années auparavant, ceux-ci avaient déjà -donné l'hospitalité au baron, qui s'était fait remettre par ces bons -bourgeois des sommes assez rondes, sous prétexte de rechercher des -trésors cachés dans leurs terres. Il affirmait qu'un esprit habitait -dans leur propriété. Il fréquentait toutes les sorcières et tous les -magiciens du voisinage pour donner quelque poids à ses dires. La -désillusion ne put vaincre l'admiration que ces braves gens eurent -toujours pour leur hôte. Ils payaient sans marchander. - -Dans la suite, Théodore aurait essayé de se glisser jusque dans -l'entourage du prince d'Orange par l'entremise de Lansberg, représentant -des États-Généraux à Cologne, dont il avait su se faire un ami en -l'éblouissant de ses hautes protections. C'était au moment où se tenait -le congrès d'Aix-la-Chapelle. Le baron, parlant en souverain, avait -déclaré que les députés des Corses, ses sujets, allaient arriver pour -prendre part aux conférences, et faire reconnaître solennellement ses -droits. Les députés ne vinrent pas, mais l'effet était produit. Il parla -de cette intervention si souvent et avec une telle assurance, qu'on -finissait par le croire. Après le congrès, Théodore aurait tenté -l'escroquerie religieuse. En Hollande, il serait allé trouver des -pasteurs protestants et leur aurait promis, moyennant une honnête somme, -de faire embrasser aux Corses le culte réformé. Il avait en même temps -de graves entretiens avec des prêtres catholiques. La situation -religieuse dans l'île était sérieuse, par suite de l'ambition qu'avaient -les Anglais de s'emparer du pays. Une fois maîtres de la Corse, ils -arriveraient peu à peu à implanter le protestantisme. Mais, avec dix -mille florins, il saurait empêcher cette éventualité de se produire. Il -remettrait en gage le sceau de son royaume. Les prêtres effrayés -s'occupèrent de réunir cette somme. Mais ils n'arrivèrent qu'à donner au -baron de faibles acomptes, qu'il encaissait, en attendant le reste, afin -de montrer son zèle pour la religion romaine. - -A Leyde, il vint trouver un moine, le Père Paul. Celui-ci avait été -avisé qu'il recevrait la visite d'un seigneur. Théodore, selon son -habitude, ne s'était pas fait connaître. On causa; le Révérend Père -était bavard. Il raconta bien des histoires qui circulaient dans le -pays: on débitait, entr'autres choses, que Sa Majesté corse «faisait -l'amour à une demoiselle». «Jarnebleu, s'écria Théodore, c'est moi qui -suis le roi de Corse, et si cela était je le saurais sans doute.» Et il -se retira en faisant claquer la porte. Le moine se précipita derrière -lui, en se confondant en excuses sur son intempérance de langage. Le -religieux fut tellement saisi de cette aventure, qu'il en tomba malade. -Au milieu de son trouble, un sentiment cependant dominait: la joie -d'avoir reçu la visite d'une personne «tant caractérisée, honorable et -respectable». Le Révérend Père racheta sa faute en avançant, ou en -faisant prêter, par des personnes pieuses, des sommes d'argent au -monarque. - -Afin, sans doute, de compléter la série des filouteries, Théodore aurait -essayé de l'escroquerie au mariage. Il se serait adressé à différents -ecclésiastiques, en leur demandant si, parmi leurs dévotes pénitentes, -il ne se trouverait pas quelque dame possédant du bien, qui voulût être -reine. Il paraît que les candidates au trône n'auraient pas manqué. Des -prêtres essayèrent de lui ménager une union sortable. Il n'était pas -difficile; peu lui importaient l'âge, la naissance, la beauté. Il ne -regardait qu'à la dot pour soutenir l'éclat de sa couronne. Néanmoins, -l'affaire du mariage n'aboutit pas. Il ne devait jamais y avoir une -reine de Corse. - -Il faut, dans tous ces racontars de Mouvet, faire la part de -l'exagération. Il ne faut pas oublier, non plus, que le moine, ayant -entrepris la difficile et ingrate besogne de soutirer de l'argent à la -république de Gênes, avait dû agrémenter son récit pour en faire un -écrit vendable. Il est cependant certain que le nombre de gens dupés par -Théodore, en Hollande, fut très grand. - -Villavecchia, ministre de Gênes à La Haye, avait, suivant les -instructions de son gouvernement, ouvert une enquête sur les faits et -gestes du baron dans les Pays-Bas. Le 18 juillet 1749, il transmit au -Sérénissime Collège un volumineux rapport, dans lequel il donnait des -détails précis sur Neuhoff et où il racontait ses entrevues avec Mouvet. - -Théodore quitta la Hollande au commencement de 1749. Après son départ, -il continua à entretenir une active correspondance avec des officiers -des troupes néerlandaises. Ces officiers, ayant peut-être peu de profits -à servir les États-Généraux, avides de nouveauté, ou bien impressionnés -par sa faconde, paraissaient avoir une inébranlable confiance en ses -mirifiques promesses. D'ailleurs, les gens, qui avaient une foi aveugle -dans sa haute destinée, étaient si nombreux qu'un aventurier de bas -étage essaya de s'aboucher avec lui pour faire une association. Théodore -n'accepta pas la combinaison: il ne voulait pas se commettre avec de -vulgaires escrocs. Il désirait travailler seul. Après le départ du -baron, cet individu chercha à se faire passer pour le roi de Corse, tant -à La Haye qu'à Amsterdam. Rien ne manquait à la renommée de Neuhoff, pas -même la contrefaçon. Et Villavecchia se gaussait de cette «imposture -faite contre un autre imposteur». Il garantissait le fait. - -Théodore recevait, pendant son séjour en Hollande, une grande quantité -de lettres sous un nom d'emprunt: le baron de Berghen. Par surcroît de -précaution, la correspondance était envoyée au baron Sporchen, envoyé -extraordinaire du roi d'Angleterre, en qualité d'Électeur de Hanovre, -auprès des États-Généraux. Il transmettait ensuite les lettres à -Théodore. Ce commerce dura jusqu'après le départ de Neuhoff. Le résident -de Gênes vit un certain nombre de missives adressées à l'aventurier sous -le couvert du ministre. Théodore laissait à ce dernier le soin de payer -les frais de poste. L'envoyé extraordinaire en fut bientôt pour cent -florins, sans pouvoir obtenir aucun remboursement. Le baron Sporchen, au -dire de Villavecchia, était un homme «avare comme un juif et capable de -tout sacrifier à l'intérêt». Fatigué de payer sans cesse pour Théodore, -il écrivit aux correspondants de celui-ci de ne plus faire passer leurs -lettres par son intermédiaire. Il avait encore quelques dépêches -destinées à Neuhoff. Il les conserva, espérant ainsi se faire -rembourser. - -Mouvet entre ici en scène. - -Le moine avait été l'un des confidents de Théodore en Hollande. Or, le -baron Sporchen lui devait un peu d'argent. A quelle besogne le diplomate -l'avait-il donc employé pour être son débiteur? La chose est restée dans -l'ombre, pour le plus grand bien de la morale politique, sans aucun -doute. Le moine voulut, un jour, se faire payer. L'envoyé lui remit, en -fait d'argent, la correspondance adressée à Théodore, qu'il avait gardée -en garantie de ses débours. Cette histoire est peut-être une invention -du religieux, qui aurait simplement dérobé les lettres. Toujours est-il -qu'il essaya de battre monnaie avec ces papiers. Il vint trouver le -ministre de Gênes, et les lui montra. Les représentants de la -Sérénissime République n'avaient pas l'habitude de payer à guichets -ouverts. La conversation s'engagea. Mouvet avoua que Théodore l'avait -nommé son chapelain, et pendant trois ans, lui avait accordé toute sa -confiance. Il était redevable de cette distinction à sa réputation -d'homme intrigant, rusé, hardi, apte aux plus habiles négociations. -C'était une confession. Mais le moine voulait sans doute en imposer au -ministre par des apparences de franchise. Chargé par Théodore de -diverses missions délicates, il l'avait servi fidèlement. C'est ainsi -qu'il s'était rendu à Aix-la-Chapelle, auprès du comte de Bentinck, -plénipotentiaire des États-Généraux. Il se trouvait donc être le -dépositaire de tous les secrets du roi de Corse. Celui-ci était parti en -le trompant comme tant d'autres, sans payer ce qu'il lui devait. Cette -conduite était tellement infâme qu'il voulait, non seulement n'avoir -plus rien de commun avec l'aventurier, mais il désirait s'employer à -démasquer cet homme indigne et pernicieux, afin de l'empêcher de faire -encore du mal en trompant quiconque l'approchait. C'est dans cette bonne -intention qu'il était venu trouver le représentant de la Sérénissime -République, pour lui faire toutes ces confidences. Et l'honnête moine -tendit à Villavecchia un cahier de papier, où, dit-il, il avait consigné -un aperçu de la vie et des fourberies de ce scélérat. Le ministre pensa -qu'il ne saurait s'entourer de trop de précautions vis-à-vis d'un -individu inconnu, qui--sans en être prié--se reconnaissait plein de -malice, qui confessait avoir prêté la main à des friponneries: le -confident et le complice de Théodore, en somme. C'était bien le rôle -qu'il avait joué, car Villavecchia voyait que ses dires concordaient -avec les informations qu'il avait eues d'autre part. Mais il fit -semblant de ne pas croire à «tant de belles choses». Il ne parut -convaincu ni des bonnes intentions de Mouvet de punir l'aventurier, ni -de l'efficacité des moyens pour amener ce châtiment. Il n'était pas -disposé, au surplus, à se casser la tête avec toutes ces nouvelles. Le -Sérénissime Collège méprisait les machinations d'un malheureux et -impuissant aventurier. La république était au-dessus de ces misérables -intrigues. Elle les connaissait parfaitement et, par dignité et par -clémence, elle ne ferait rien pour en interrompre le cours. La vendetta -guettait Neuhoff. Il le savait; et, s'il parlait encore de la fidélité -que lui conservaient les insulaires, c'était uniquement pour faire des -dupes. Les rebelles, dans un moment d'égarement, trompés par ses -promesses, l'avaient pris pour chef, mais, cruellement désillusionnés, -ils auraient exercé contre lui la plus implacable vengeance s'il ne -s'était pas enfui à temps. La république considérait avec sérénité les -tristes effets de la crédulité des révoltés. Elle attendait avec calme -le moment où ses sujets reviendraient d'eux-mêmes à une plus saine -appréciation des hommes et des choses. Leurs yeux s'ouvriraient et, si -jamais Théodore s'avisait de rentrer en Corse, il trouverait, sûrement, -la punition de ses crimes. - -Villavecchia débita son discours sur un ton sincère et dégagé. Il essaya -de mettre dans ses paroles la répugnance qu'il éprouvait à s'occuper de -ces affaires.--C'est lui qui le dit.--Le moine insista, reprenant en -détail tout ce qu'il prétendait savoir afin de persuader son -interlocuteur et d'exciter sa curiosité. Il racontait ses histoires en -graduant ses effets et en pratiquant l'art des réticences après avoir -glissé quelque détail alléchant. L'agent de Gênes essaya de le mettre en -contradiction avec lui-même, pour voir s'il disait la vérité. Il fut -assez rusé pour ne pas tomber dans le piège. Néanmoins, le ministre se -tint sur ses gardes, car il s'aperçut que la démarche du religieux avait -pour but d'obtenir une récompense en bons écus. Le désir d'empêcher de -nouvelles fourberies, en dévoilant les turpitudes de ce misérable, -passait au second plan. Les diplomates génois étaient fort perspicaces -en général. Mouvet insista pour que le résident prît connaissance de son -écrit; il lui dit qu'il reviendrait dans deux jours afin de savoir la -réponse de Son Excellence. Villavecchia fit le dégoûté et reçut le -cahier du bout des doigts. Mais, à peine le moine était-il sorti, que -l'agent de Gênes appela ses scribes et fit faire deux copies du long -mémoire. Il en transmit une au Sérénissime Collège et conserva l'autre. -Lorsque le religieux revint, Villavecchia lui rendit son élucubration, -disant qu'il l'avait parcourue à la hâte et non sans fatigue, en raison -de son état de maladie. Il montra encore le peu de cas qu'il faisait de -cette littérature, de façon à ce que Mouvet ne pût pas soupçonner que -son écrit eût été copié. La plupart des noms propres étaient restés en -blanc sur l'original. Au cours de la conversation, le ministre essaya -d'amener le moine à des révélations qui lui permissent de rétablir les -noms. Il y réussit, et le récit put être complété. Après en avoir tiré -ce qu'il désirait savoir, Villavecchia répéta à son interlocuteur tout -ce qu'il lui avait dit dans leur première conférence. Celui-ci ne put -cacher sa déception. Il proposa de développer son écrit; la matière -était inépuisable. Il pourrait aussi préciser davantage, et, au besoin, -le traduire en latin. Le diplomate refusa. Mouvet répliqua que la -république aurait tort de mépriser les intrigues de Théodore. Celui-ci -ne désarmait pas. Actuellement, à la vérité, il ne pouvait faire aucun -tort aux Génois; mais un jour viendrait peut-être, où l'on serait obligé -de compter avec lui. Il était bien vu à la cour de Londres. Le duc de -Newcastle était son ami. Il avait des intelligences en Corse et en -Italie. Des négociants, des officiers, de simples particuliers, des -personnages politiques paraissaient, un peu partout, disposés à lui -donner leur appui et à lui fournir de l'argent. Six cent mille livres de -poudre étaient prêtes à embarquer à Amsterdam. - -Villavecchia demanda au moine pourquoi il lui disait toutes ces choses; -où il voulait en venir. Le professeur de droit s'embarrassa dans les -faux-fuyants, dans un maquis de paroles vagues, protestant de ses bonnes -intentions. Il avait seulement en vue le profit que la république -pourrait tirer de ses confidences. Puis, se rapprochant du ministre, il -lui dit qu'il était à même de ruser avec Théodore. Sous le prétexte -d'une aide puissante s'offrant à lui, on pourrait facilement l'attirer -en Hollande, ou ailleurs, et là, on le traiterait comme on traite un -perturbateur de la tranquillité publique pour l'empêcher de nuire. -Villavecchia répondit qu'il n'en voyait pas la nécessité. Son -gouvernement n'entrerait sûrement pas dans cette voie et lui, -personnellement, n'était pas disposé à se mêler d'une pareille affaire. -L'entretien prit fin. Mais l'agent de Gênes désirait ne pas décourager -complètement le moine; il tenait à l'avoir sous la main; il l'engagea -donc à revenir le trouver si jamais il apprenait quelque nouvelle -sérieuse, digne d'attention, et dont on pourrait facilement vérifier -l'exactitude. Si réellement ses intentions de servir la république -étaient sincères, si ses actes s'inspiraient toujours de la plus entière -loyauté, on verrait alors ce qu'on pourrait faire en sa faveur. L'ironie -était d'autant plus cruelle que, dans la main qui le congédiait, il n'y -avait point d'argent. Mouvet en fut pour sa trahison; et le -représentant de Gênes eut la conscience tranquille d'un homme qui a -filouté un fripon. Sans donner un sou, il avait eu l'écrit que le -traître se proposait de lui vendre. Et il terminait son rapport en -témoignant le peu de confiance qu'il avait en cet homme[819]. - - [819] Félix-Vincent Villavecchia au Sérénissime Collège, La Haye, - le 18 juillet 1749: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, - archives secrètes. - -Quant au roi de Corse, à bout de ressources, ne sachant plus à qui -demander, il partit pour aller s'asseoir au foyer britannique. Il -voulait encore solliciter les grands seigneurs anglais pour avoir au -moins le gîte et le pain quotidien. Il devait trouver l'un et l'autre en -prison. - - -II - -Théodore était arrivé à Londres au commencement de janvier 1749, -accompagné de deux piémontais «Bersin et Monmartin»[820]. Gastaldi, -ministre de Gênes en Angleterre, dans une dépêche à son gouvernement, -nomme ainsi les acolytes du baron. Bersin nous est inconnu. Il restera -dans l'ombre. Nous n'y perdrons pas grand'chose, car on connaît la -valeur morale de ceux qui entouraient le monarque déchu. Dans -_Monmartin_, on retrouve aisément le chevalier Saint-Martin, qui avait -des rendez-vous nocturnes dans les jardins publics de Rome avec l'agent -de la république, et qui communiquait à ce dernier les lettres de la -bonne sœur Fonseca, l'amie dévouée de Neuhoff. Saint-Martin avait donc -abandonné le métier peu lucratif d'espion de Gênes, pour s'attacher de -nouveau à la fortune du roi de Corse, quitte à le trahir, au besoin. - - [820] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 20 janvier - 1749: _Busta Inghilterra no 15 (1748-1756)_. _Ibidem._ - -L'arrivée de Théodore et de ses deux amis fut entourée de mystère. Ce -baron allemand avait décidément quelque chose de vénitien dans ses -allures. Il se plaisait dans les conspirations; il aimait l'ombre, le -déguisement, le masque. Il prit un logement dans Mount Street, Grosvenor -Square[821], et se fit appeler le baron Stein[822]. - - [821] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 139. - - [822] Durand, ambassadeur extraordinaire provisoire de France en - Angleterre, à Puisieux, Londres, le 6 février 1749: - Correspondance d'Angleterre, vol. 425. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Les deux compagnons allèrent, sans tarder, trouver Hop, envoyé des -Pays-Bas à Londres. Celui-ci leur remit plusieurs lettres pour Neuhoff. -Le ministre hollandais vint en personne lui rendre visite. Non content -de lui donner cette marque de déférence, il l'introduisit dans le monde -sous son faux nom[823]. Théodore parut aux réceptions de Hop et de -Munichausen, ministre de Hanovre. Gastaldi fut très scandalisé de voir -l'aventurier admis dans les cercles diplomatiques. Selon lui, Hop -agissait par curiosité plutôt que par malice, sans songer à tramer, avec -le baron, quelque noir complot[824]. Aussi n'avait-il voulu lui faire -directement aucune représentation, mais il comptait porter ses doléances -au duc de Bedford. En attendant, il écrivit à Villavecchia, à la Haye, -pour savoir si les États-Généraux approuvaient ces intrigues. - - [823] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 20 janvier - 1749: _loc. cit._ - - [824] Même dépêche de Gastaldi, 20 janvier 1749.--Durand à - Puisieux, Londres, le 6 février 1749: _loc. cit._ - -L'envoyé génois alla, en effet, se plaindre aux ministres du roi -d'Angleterre. Sans préambule, il demanda que Théodore fût expulsé de la -Grande-Bretagne. - ---«Avez-vous reçu de votre gouvernement des instructions particulières à -ce sujet?», répliqua Bedford. Gastaldi répondit qu'il ne pouvait pas en -avoir encore; «mais, ajouta-t-il, si j'avais exécuté les ordres qui -m'ont été précédemment donnés, je vous aurais prié de faire arrêter -l'aventurier et de l'envoyer enchaîné à Gênes.» Le duc haussa les -épaules et déclara qu'il prévoyait à cela beaucoup de difficultés, car, -en Angleterre, on n'expulsait personne du royaume sur la demande d'un -ministre étranger, sauf pour raison de guerre, de conspiration ou -d'outrage au roi. Gastaldi invoqua le traité passé entre la France et la -république de Gênes. Il retourna la question dans tous les sens; il ne -put obtenir que de vagues paroles. Bedford l'engagea à écrire de nouveau -à ses chefs afin de connaître leurs intentions formelles. Si, entre -temps, Neuhoff osait afficher publiquement ses prétentions, on pourrait -lui dire à l'oreille des choses qui ne lui feraient pas plaisir. -Gastaldi, au surplus, devait être bien convaincu que l'Angleterre -n'avait rien à faire avec cet aventurier devenu la risée de tout le -monde et que le roi méprisait profondément. «Je ne doute pas de tout ce -que vous me dites», répliqua le ministre génois. Il ajouta que le -gouvernement anglais, quelques années auparavant, lui avait fourni aide -et protection, au grand préjudice de la république. Ce fait retardait la -soumission complète de l'île. Bedford ne releva pas cette attaque -directe. Gastaldi se plaignit alors de ce que l'envoyé de Hollande ne -craignait pas d'introduire Théodore dans sa société. Newcastle déclara -que Neuhoff lui avait fait demander une audience, mais il n'entendait le -recevoir à aucun titre[825]. L'entretien prit fin sur ces mots. En -sortant, Gastaldi dut être bien persuadé qu'il n'obtiendrait jamais rien -des ministres anglais. - - [825] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 21 janvier - 1749: _loc. cit._ - -Un homme tel que Théodore ne pouvait pas passer longtemps inaperçu. Le -roi de Corse, dont les aventures avaient défrayé l'univers, perça -bientôt sous le baron de Stein. La société de Londres, curieuse et -railleuse, le rechercha. Il fut principalement admis chez le chevalier -Schaub, un suisse, qui avait rempli plusieurs missions en Europe pour le -compte du gouvernement anglais. Ce Schaub et sa femme étaient très -lancés dans l'aristocratie anglaise. Le prince de Galles les honorait de -son amitié. Lady Schaub avait affirmé à une personne de qualité, très -liée avec le ministre de Gênes et digne de foi, que Neuhoff attendait un -navire qui devait le transporter en Corse[826]. - - [826] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 3 février - 1749: _loc. cit._ - -Les gens, qui rapportaient de pareilles histoires à Gastaldi, se -moquaient de lui, mais il prenait tout ce qui concernait Théodore au -tragique; il fut au désespoir. Il ne voyait pas que les gens du monde -voulaient rire et s'amuser. Il était trop choqué pour envisager la chose -par le côté plaisant. Ce scélérat, ce fourbe, cet ennemi de la -république l'hypnotisait. Il ne devait assurément plus sortir de chez -lui, pour ne pas s'exposer à rencontrer l'aventurier dans quelque -soirée. Un de ces grands seigneurs anglais, sceptiques et ironiques, -n'aurait pas manqué de lui présenter le roi de Corse. Le diplomate, qui -n'était pas homme d'esprit, eût difficilement soutenu le choc et il -avait peut-être le pressentiment que les rieurs n'auraient pas été de -son côté. - -Il alla verser ses chagrins dans le sein du secrétaire de Newcastle. Il -lui raconta, avec naïveté, les intrigues de Schaub qui avait, selon lui, -la déplorable habitude de se mêler des affaires qui ne le regardaient -pas. Il le supplia d'agir auprès du duc pour que Théodore fût -ignominieusement chassé de façon à ce que l'Angleterre montrât aux -Corses combien elle désapprouvait leur obstination dans la révolte. Le -commis se récria. On devait être bien persuadé que la cour ne songeait -nullement au baron. Il faudrait que les Anglais eussent perdu -complètement le sens commun pour essayer d'entretenir l'agitation en -Corse sous le couvert de cet aventurier. Il promit au diplomate d'en -parler à son maître. Gastaldi se retira bien convaincu de la sincérité -de ces paroles[827]. - - [827] _Ibidem._ - -Les Schaub continuaient à recevoir Théodore. Ils organisèrent des -réceptions en son honneur. «Je vais demain chez lady Schaub prendre une -tasse de café avec le roi Théodore», écrivait Horace Walpole à son ami -Mann. «Je suis curieux de le voir, quoique je n'aime pas en général les -spectacles; je me contente de la toile peinte à l'huile qui pend dehors -et qui les représente, image à laquelle ils ressemblent rarement, -d'ailleurs[828].» - - [828] Horace Walpole à Horace Mann, Londres, Arlington street, le - 23 mars 1749: _op. cit._ - -En même temps que Neuhoff, il y avait à Londres deux rois nègres que la -société choyait beaucoup. C'était la mode de les recevoir[829]. Les -princes exotiques, de couleur noire ou jaune, n'ont jamais été rares; -mais le roi de Corse, le premier, l'unique, constituait une attraction -puissante. L'idée de le rencontrer, de lui parler, de lui faire raconter -ses aventures, était bien faite pour exciter la curiosité du mondain le -plus désœuvré. Comme la maîtresse de maison qui pouvait l'offrir à ses -invités devait être fière! Et cette pauvre Majesté, loqueteuse et -besogneuse, quel beau sujet de raillerie pour ces gens charitables, qui -forment ce qu'on appelle la haute société! - - [829] _Ibidem._ - -Walpole espérait s'amuser à faire bavarder Théodore à la réunion de lady -Schaub; il en fut pour ses frais. Neuhoff n'ouvrit pas la bouche. -Walpole cependant se montra aimable, enjoué; il déploya les grâces et -les séductions de son esprit. Il parla au monarque de son royaume, et -l'appela «Sa Majesté» avec des airs de respect. Les convives, -entr'autres lord March et sir Hanbury Williams, se divertirent beaucoup -de cette comédie. Et finalement déçus par le silence obstiné de Neuhoff, -ces gens le jugèrent bête et orgueilleux[830]. Mais le malheureux ne -sentait-il pas tout ce qu'il y avait d'ironie méchante sous la déférence -de ces grands seigneurs? On le ridiculisait en s'entretenant avec lui -comme on aurait parlé à un souverain. On le bafouait avec des airs -aimables et le sourire aux lèvres. Ces gens heureux, riches et repus, -s'amusaient de sa misère. Ils trouvaient sans doute très drôle de voir -un roi qui avait faim et qui était traqué par ses créanciers. Théodore -préféra se taire: ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où il -montra un peu de dignité. - - [830] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140. - -De tout temps, il avait eu à Londres des succès de curiosité. Il se -trouva même un industriel qui sut en tirer profit. Lévis-Mirepoix, -ambassadeur de France, raconte ce trait de «la badauderie anglaise» au -sujet du roi de Corse. «Dans le temps de ses premières et plus -florissantes prospérités, un quidam, qui avait loué la chambre que cet -aventurier occupait à Londres avant de partir pour son expédition, -imagina de la montrer au public pour un schelling par tête. La foule y -fut grande et le susdit quidam y fit très bien ses affaires[831].» Mais, -à Théodore la badauderie anglaise ne rapportait pas d'argent. Il vivait -misérablement, secouru par la charité de quelques particuliers qu'il -avait connus, jadis, dans des temps meilleurs[832]. - - [831] Lévis-Mirepoix à Puisieux, Londres, le 4 octobre 1749: - Correspondance d'Angleterre, vol. 425. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [832] Lévis-Mirepoix à Puisieux, Londres, le 25 septembre 1749: - _loc. cit._ - -Le 21 décembre, il fut arrêté pour une somme de quatre cents livres -sterling. Quatre autres créanciers importants surgirent aussitôt. En -mandant cette nouvelle à son gouvernement, Gastaldi ajoutait que selon -toute probabilité, en raison de l'énormité de ses dettes, l'aventurier -finirait ses jours dans un étroit cachot. Pour faire arrêter le -malheureux Théodore, on avait usé d'une ruse. Sachant qu'il était -traqué, il s'était réfugié dans un endroit privilégié. Cet asile -inviolable ne pouvait être qu'une ambassade. Il n'est pas -invraisemblable que Neuhoff ait été recueilli par son ami Hop, le -ministre de Hollande. Un espion dévoila la retraite du roi. Qui fut le -traître en cette circonstance? Un individu taillé comme le Saint-Martin; -lui-même peut-être. Mais, pour prendre le débiteur, il fallait l'attirer -au dehors. On lui envoya donc une fausse lettre de milord Carteret, -avec qui il était lié, le priant de passer sans retard chez lui pour une -affaire très importante. Plein de bonheur et d'espérance, Théodore -sortit aussitôt et lorsqu'il fut dans la rue on l'arrêta. Tout à la -joie, Gastaldi trouva le stratagème «_bellissimo_», très beau, sans -penser qu'il fût l'œuvre d'un misérable espion doublé d'un faussaire. -Ce que le ministre génois jugea moins admirable, ce fut de voir le -traître venir lui demander une récompense. «Il s'est mal adressé, écrit -Gastaldi, et cela ne m'a pas coûté un sou.» Peu de personnes -connaissaient à Londres cet événement, que le représentant de Gênes -appelle un «succès». Il l'apprit au duc de Bedford qui, à cette -nouvelle, fut pris du fou rire[833]. Théodore chercha les moyens de -sortir de prison. Il lui fallait ou payer ou avoir des cautions. Le -second moyen paraissait plus praticable. Il trouva, en effet, un homme -de bonne volonté, qui voulut bien se porter garant pour lui; mais cela -ne suffit pas. D'autres créanciers ayant paru, l'arrestation fut -maintenue[834]. - - [833] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 25 décembre - 1749: _loc. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140. - - [834] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 1er janvier - 1750: _loc. cit._ - -Théodore devait cinq cents livres sterling à un individu chez qui il -avait logé. Après l'incarcération du baron, cet individu vint chez -Gastaldi. Il lui dit qu'il avait dans sa maison un ballot appartenant à -Neuhoff, dans lequel étaient beaucoup de lettres des mécontents de -Corse. De son cachot, l'aventurier avait fait plusieurs fois demander -ces documents, d'une façon très pressante. Le logeur n'entendait pas les -lui rendre avant d'avoir été payé; il avait en conséquence scellé le -paquet. Gastaldi pensait qu'il ne serait pas très difficile d'avoir ces -papiers, moyennant une petite somme, mais avant de rien offrir, il -désirait recevoir les instructions du Sérénissime Collège[835]. Celui-ci -délibéra sur cette dépêche. Il décida qu'on accuserait réception au -ministre en le remerciant et en le priant de continuer à déployer son -zèle[836]. Quant à la question d'argent, pas un mot, comme toujours! - - [835] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 29 janvier - 1750: _loc. cit._ - - [836] Délibération du Sérénissime Collège, du 11 février 1750: - _loc. cit._ - -Malgré le séjour forcé au «Banc du Roi», la prison pour dettes, -peut-être même à cause de cela, la célébrité de Théodore s'accrut à -Londres. La haute société trouvait que l'aventure prenait un caractère -tout à fait original. Ces gens, si respectueux du principe monarchique -chez eux, jugeaient fort plaisant de voir un souverain incarcéré par des -créanciers hargneux, comme un vil manant. Walpole estima la chose si -drôle qu'il émit l'idée d'envoyer Hogarth, le graveur en renom, le -créateur de la caricature anglaise, pour faire le portrait du roi sous -les verrous[837]. - - [837] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140. - -Les visiteurs affluèrent, affamés de la curiosité de voir ce monarque -dans son cachot, et d'entendre le récit de ses aventures. Théodore qui, -dans le monde, sous les politesses railleuses des nobles lords, avait eu -le sentiment de sa déchéance, s'était ressaisi en prison. Il semblait -que le malheur lui donnât une auréole nouvelle. Sa sotte vanité reprit -le dessus. Il se montra pompeux, assoiffé de gloriole, entraîné par ce -vertige des grandeurs qui, dans le cours de sa vie, avait inspiré tous -ses actes. Il pensait sans doute cacher sa misère sous le masque de la -dignité, comme on recouvre d'un manteau des vêtements en loques. Il -avait un grabat dans sa cellule; il en fit un trône. Un méchant ciel de -lit lui servit de baldaquin. Assis là dans une attitude de roi, il -recevait les visiteurs. Chaque jour ils étaient nombreux: des grands -seigneurs, des bourgeois, des littérateurs, des comédiens[838], qui -voulaient peut-être se perfectionner dans leur art en prenant des -leçons. Ah! ce ne devait pas être un spectacle banal! Et puis, quel -charme à entendre Théodore raconter sa vie, reposant sur ce trône du -«Banc du Roi», trône moins éphémère pour lui que celui de Corse! -D'abord sa jeunesse. Joli page de Madame, il avait vécu à la cour de -France; ses souvenirs pouvaient remonter au Grand Roi, à Mme de -Maintenon, au Régent. Mais son plus beau titre de gloire avait été de se -sacrifier pour donner la liberté au peuple corse. Après la rencontre, à -Savone et à Gênes, des insulaires, c'était le débarquement à Aléria, au -milieu des salves, dont l'écho fit trembler la république. Les patriotes -venaient vers lui en chantant. Il était le messie. Vêtu comme le Grand -Seigneur, il avait distribué des bottes orientales et des sequins d'or. -L'enthousiasme des peuples était immense: sur tout son parcours on -l'acclamait. Et le jour glorieux du couronnement dans Alesani; son -entrée triomphale dans l'église, la couronne de laurier au front, sa -canne à bec de corbin à la main comme sceptre, le _Te Deum_ chanté en -grande pompe et le cri de: _Vive notre roi!_ sortant de mille poitrines! -Hélas! après c'était la trahison, le départ, la recherche des secours. -Une confiance invincible dans son étoile l'avait soutenu aux heures de -défaillance, quand sa vie lui apparaissait comme une sombre tragédie. Et -puis, n'était-il pas marqué par le destin pour faire le bonheur des -Corses? Il avait connu de hauts et de puissants personnages; il avait -traité avec eux. Mais les infâmes Génois ne cessaient de le poursuivre -de leurs haines, de l'accabler des plus noires calomnies. Le tribunal -des inquisiteurs d'État avait essayé de l'envoûter et de le faire -assassiner! Il ne désespérait pourtant pas de retourner plein de gloire -dans l'île et de voir le peuple, à ses pieds, entonnant le bel hymne de -la reconnaissance. Voilà ce qu'il devait raconter à ses visiteurs, -laissant dans l'ombre bien des particularités de sa vie. Et les gens -sortaient éblouis, amusés surtout. Ceux qui avaient trouvé le spectacle -à leur goût, laissaient une aumône. La misère du roi était grande. Des -personnes, émues de son sort, lui envoyaient parfois de petits secours. -Parmi celles-ci, étaient lord Grenville (Carteret) et lady -Yarmouth[839]! Du reste, Théodore n'était pas ingrat. Il décora -quelques-uns de ses visiteurs, les plus notables et les plus -charitables. Dans la prison, d'où il ne devait sortir que pour mourir, -il créait des chevaliers de son ordre: l'_Ordre de la Délivrance!_ En -1800, on voyait encore à Londres un vieux gentilhomme qui avait été -ainsi décoré par le roi Théodore[840]. - -[Illustration] - -Fac-similé de l'écriture de THÉODORE DE NEUHOFF. - -D'après une lettre qui se trouve aux Archives du Ministère des affaires -étrangères, _Correspondance de Corse, vol. 3_. - - [838] _Ibidem_, p. 141. - - [839] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 141. - - [840] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 141. - -Mais le cachot lui semblait dur. Il s'ingéniait à en sortir. Il écrivit -pour qu'on intervînt auprès d'un conseiller bien au courant de ses -affaires, il lui fallait de l'argent sans tarder. Il ne voulait pas -rester un jour de plus «dans cette maison»; si on ne pouvait faire la -somme suffisante pour le libérer entièrement, il demandait qu'on lui -procurât au moins de quoi donner des acomptes. Une femme, encouragée par -ses ennemis, venait à tout moment «l'affronter». C'était -intolérable[841]. - - [841] Lettre de Théodore de Neuhoff, du 11 juillet 1750: - Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Quelle était cette mégère? Une créancière sans doute, qui réclamait plus -bruyamment que les autres. Mais ces insultes lui étaient très sensibles; -il aimait mieux l'ironie polie des gens du monde. L'argent ne vint pas, -car le malheureux resta en prison. - -Tandis que les Anglais se livraient au sport d'aller gouailler le pauvre -monarque au «Banc du Roi», un individu cherchait à soutirer de l'argent -au gouvernement français au moyen de l'aventure fâcheuse arrivée à -Neuhoff. Il se nommait Gautier et habitait Tennis Court, no 3. Il était -provençal. Le maréchal de Belle-Isle l'avait connu pendant sa détention -en Angleterre. Il lui avait même accordé sa protection pour une affaire -d'héritage. Ce fut donc au maréchal que Gautier fit ses offres de -service, dans deux longues lettres. Belle-Isle les transmit à Puisieux -par acquit de conscience, en faisant sur leur contenu de prudentes -réserves et en demandant ce qu'il devait répondre[842]. - - [842] Le maréchal de Belle-Isle à Puisieux, Metz, le 7 août 1750: - _Ibidem_. - -Gautier écrivait que Théodore, ayant entendu parler de lui, l'avait fait -prier de venir le voir. Le roi de Corse s'imaginait qu'il pourrait lui -fournir les moyens de sortir de prison. Le 11 juillet 1750, il s'était -rendu au «Banc du Roi», où il avait eu avec Neuhoff un entretien qui -avait duré trois heures. Au cours de la conversation, Théodore avait -montré plusieurs lettres de date récente, qui lui étaient parvenues de -Corse, de Livourne et même de Gênes. Gautier lut ces lettres -attentivement. Le contenu lui en parut si grave qu'il avait été sur le -point de partir pour la France afin d'informer le gouvernement des noirs -complots qui se tramaient. Mais il avait été retenu par la pensée de -pouvoir démasquer plus complètement ces intrigues en continuant à faire -bavarder le souverain. Il fallait à ce dernier quinze cents livres -sterling pour se libérer. Il se montrait disposé à donner en garantie de -cette somme les sceaux de son royaume, ainsi que tous les documents de -sa chancellerie. Gautier proposait donc l'affaire suivante. On lui -avancerait la somme nécessaire pour désintéresser ses créanciers. -Moyennant cette avance, on entrerait en possession des sceaux et des -papiers. Après quoi, le roi de Corse restant à la discrétion du prêteur, -celui-ci pourrait à tout moment le faire remettre en prison[843]. -C'était simple et expéditif. Le procédé manquait peut-être de -délicatesse; mais les gens qui trafiquaient de l'aventure de Théodore ne -s'arrêtaient pas à cela. Gautier voulut impressionner Belle-Isle par des -révélations à sensation. Quatre jours plus tard, il prit de nouveau la -plume. En Corse et sur les côtes d'Italie un complot s'organisait, un -complot sanguinaire! Le roi de France entretenait encore dans l'île un -petit corps d'armée. Il ne s'agissait rien de moins qu'à «faire chanter -à ces troupes les Ténèbres de Corse, sur le même ton que les Français -chantèrent autrefois les Vêpres de Sicile». Huit cents hommes armés -étaient débarqués en Corse pour opérer ce massacre. D'autres conjurés se -trouvaient prêts: ils étaient nombreux; il y en avait partout. Moyennant -quinze cents guinées, on pourrait empêcher ce carnage. Ce n'était pas -cher. Gautier ajoutait que le ministre de Gênes, Gastaldi, avait fait -des propositions à Théodore pour avoir les sceaux et la chancellerie, -mais celui-ci ne voulait en aucune façon traiter avec les Génois[844]. -Cela est peu vraisemblable. La république, d'un coté, n'entendait pas -débourser d'argent. Neuhoff, de l'autre, aurait difficilement résisté -aux propositions génoises si elles avaient été accompagnées d'une forte -somme. - - [843] Gautier à Belle-Isle, Londres, le 12 juillet 1750: - Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - - [844] Gautier à Belle-Isle, Londres, le 16 juillet 1750: - Correspondance de Corse, vol. 3. Archives du Ministère des - affaires étrangères. - -Le gouvernement français ne jugea pas utile de négocier l'affaire -proposée par Gautier[845]. Néanmoins, Puisieux informa Cursay, -commandant des troupes françaises en Corse, du complot qu'on disait -tramé pour renouveler les Vêpres Siciliennes. Il ajoutait que, -d'ailleurs, il croyait peu à ces bruits[846]. Cursay répondit que les -Français étaient fort tranquilles dans l'île et qu'il n'y avait rien à -craindre[847]. C'était l'exacte vérité. - - [845] Puisieux à Belle-Isle, Versailles, le 18 août 1750: - _Ibidem_. - - [846] Puisieux à Cursay, Versailles, le 11 août 1750: _Ibidem_. - - [847] Cursay à Puisieux, Bastia, le 26 août 1750: _Ibidem_. - -Les _Ténèbres de Corse_ ne furent jamais chantés; le gouvernement -français ne chanta pas non plus, et le baron resta en prison. - - -III - -Deux années s'écoulèrent. La mode d'aller voir le roi Théodore persista -parmi la société de Londres. Neuhoff continuait à chercher les moyens de -quitter «cette maison». Il combinait, il furetait, il négociait. Mais -comment trouver la somme? Où était l'homme compatissant qui lui -viendrait en aide? Il devait sur le visage de chacun de ses visiteurs -épier un signe de pitié, surprendre dans les paroles qu'on lui adressait -un témoignage de commisération. Mais l'âme généreuse, capable de -charité, ne se trouvait pas parmi ces mondains. On lui faisait l'aumône; -ceux qui s'en allaient satisfaits du spectacle jugeaient avoir -suffisamment payé leur amusement d'un peu de monnaie. Quant à tenter -quelque chose pour lui rendre la liberté, nul n'y songeait. Et c'est -dans ces années sombres, passées entre les murs d'un cachot, que la -destinée du pauvre monarque prit réellement les allures d'une tragédie. -Sa vie ressemblait à une comédie de Regnard, dont Shakespeare aurait -écrit le dénoûment! - -Après avoir subi les sarcasmes des gens nobles, Théodore dut affronter -les railleries du monde officiel. La mode ne franchit généralement pas -le seuil des enceintes parlementaires. Mais la renommée du roi de Corse -était si grande; on parlait tellement de lui en termes comiques que la -curiosité de le voir s'infiltra jusqu'au sein du Parlement. La Chambre -des Communes s'occupait, à ce moment-là, de la situation des débiteurs -incarcérés. Une commission fut nommée pour examiner le régime auquel les -prisonniers étaient soumis. Ce fut un bon prétexte pour quelques députés -de se rendre auprès de Théodore. Ils l'interrogèrent longuement avec des -airs respectueux, l'appelant Sa Majesté[848] tout comme les autres, qui -le tournaient en dérision. - - [848] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 142. - -Un journal venait de se fonder à Londres, _The World_. Quelques grands -seigneurs y publiaient des articles. Parmi ces publicistes amateurs se -trouvaient notamment lord March et Horace Walpole[849]. Ce dernier sous -le nom de Fitz-Adam, fit paraître dans le no 8, à la date du 22 février -1753, un appel à la charité publique en faveur du roi Théodore. Cet -article, assez long, était un nouveau sarcasme lancé contre le -malheureux prisonnier; sarcasme plus cruel que toutes les railleries -dont la société anglaise abreuvait le monarque déchu. - - [849] _Ibidem._ - -En tête, Walpole écrivit ces mots: _Date obolum Belisario_. - -Il débutait par des considérations ironiques sur la vanité des -grandeurs. Les révolutions bouleversant les empires, les disgrâces -retentissantes de ministres, l'élévation de personnages obscurs, étaient -les incidents habituels de la comédie humaine. On s'attendrit sur la -chute des tyrans; ne faut-il pas plutôt gémir lorsqu'on voit un roi -vertueux devenir le jouet du mauvais destin? L'Angleterre devait -accueillir la Majesté en détresse, comme elle avait su châtier les -oppresseurs. «Oh! combien je rougis pour mon pays, s'écriait Walpole, -lorsque je vois un monarque, un infortuné monarque, condamné pour dettes -à languir dans une des prisons de Londres!» Cet homme s'est élevé -jusqu'au trône par son seul courage et non par une vaine ambition ou par -des actes sanguinaires. Il a été proclamé roi par l'élection spontanée -d'un peuple opprimé qui, comme tous les peuples, pouvait prétendre à la -liberté et qui avait la volonté bien rare de devenir libre. Ce prince -est Théodore, roi de Corse. Selon Walpole, le droit de celui-ci à la -couronne est aussi indiscutable que les plus anciens titres dynastiques, -car ce droit lui vient du choix de ses sujets. On ne peut élever aucune -objection contre une pareille élection. C'était d'ailleurs la seule -règle admise par l'excellente constitution gothique. Après avoir -héroïquement exposé sa vie et sa couronne pour défendre ses sujets, -Théodore a échoué comme Caton. Pendant plusieurs années, il a lutté -contre le sort; il a employé tous les moyens pour reconquérir son -royaume. Puis, quand il eut rempli tous ses devoirs envers son peuple et -envers lui-même, il est venu s'asseoir au foyer britannique. Ce prince -supporte la perte de son trône avec plus de dignité et de philosophie -que Charles-Quint, Casimir de Pologne, ou autres visionnaires, qui -abdiquèrent gaîment pour chercher l'oisiveté dans un cloître où, à la -fin, ils n'ont trouvé que des déboires. Sa Majesté Corse n'a pas à -rougir de sa détresse. Elle n'a pas, non plus, à l'excuser. Les dettes -de sa liste civile ne proviennent pas d'une mauvaise direction de sa -part, ni de la corruption de ses ministres, ni de complaisances -coupables pour des favorites ou des maîtresses. Le souverain vivait -comme un philosophe: son palais était humble, sa garde-robe modeste. Et -maintenant son boucher, son logeur, son tailleur ne continueront plus à -le fournir, car il ne possède aucun revenu pour soutenir son train de -vie; il n'a aucun impôt pour lui procurer des fonds! - -Il suffira de signaler à la généreuse nation anglaise ce roi en -détresse, pour qu'elle lui accorde sa protection et lui témoigne sa -compassion. Si des raisons politiques empêchent d'embrasser ouvertement -sa cause, du moins la fortune privée peut lui venir en aide au nom de la -charité. Cela ne veut pas dire que les jeunes élégants de Londres -doivent aller s'offrir à lui en qualité de volontaires, ni que des -particuliers aient à équiper à leurs frais une flotte pour le conduire -en Corse, lui et ses espérances. Le seul but de l'article est de -stimuler la pitié en faveur du royal captif. Walpole ne croit pas que la -dignité de Sa Majesté pourrait se refuser à accepter un secours -provenant d'une représentation à bénéfice. Les potentats de l'Asie -n'auraient pas rougi de recevoir un tribut formé par les efforts réunis -du génie et de l'art. Qu'il soit dit qu'à la même époque l'Angleterre a -élevé un monument à Shakespeare, a donné une fortune à la petite-fille -de Milton, a secouru un roi prisonnier au moyen de représentations -dramatiques! Les généreux directeurs de théâtre voudront certainement -s'associer à cette bonne œuvre. L'incomparable acteur Garrick, qui a -rendu d'une façon si poignante les passions et les malheurs du roi Lear, -consentira à exercer son merveilleux talent en faveur d'un monarque -déchu. Il égalera ainsi la renommée que Louis le Grand s'est acquise en -protégeant des rois exilés. Et combien ne serait-il pas glorieux de -voir le «Banc du Roi» rendu célèbre par la générosité de Garrick, comme -l'hôtel de Savoie le devint par la façon généreuse dont Édouard III -hébergea le roi Jean de France[850]. Entre parenthèses, Walpole -conseillait, en raison de certaines similitudes de situation, de choisir -le _Roi Lear_ pour la représentation à bénéfice. Il n'était pas possible -de pousser plus loin l'ironie! - - [850] Le roi Jean mourut à Londres, à l'hôtel de Savoie, dans la - nuit du 8 au 9 avril 1364. Édouard III, roi d'Angleterre, l'y - avait reçu avec tous les honneurs. - -Pour ne pas enfermer la charité de ses lecteurs dans le cercle étroit -d'une représentation théâtrale, Walpole annonçait qu'une souscription -publique en faveur de Sa Majesté Corse était ouverte dans Pall Mall, -chez le libraire Robert Dodsley, qui était nommé, à vie, grand-trésorier -et bibliothécaire en chef de l'île de Corse. Il n'aurait pas accepté ces -fonctions sous un autocrate. La souscription ne sera certainement pas -générale, quoique ce fût à souhaiter pour l'honneur de l'Angleterre. Il -est à prévoir que les partisans du droit héréditaire refuseront -d'apporter leur offrande. On peut essayer de convaincre ces gens-là au -moyen d'un argument bien simple. En admettant que le titre de Neuhoff -fût entaché du vice (selon leur idée) d'avoir été élu par un peuple, qui -avait renversé le joug de ses anciens tyrans, comme les Génois ont été -les souverains de la Corse, les partisans du principe monarchique seront -obligés, en répudiant la cause du roi Théodore, d'accorder le droit -divin héréditaire à une république. Cela constitue un problème politique -difficile à résoudre. Walpole, en terminant, disait qu'il proclamerait -jacobites toutes les personnes qui n'apporteraient pas leur obole pour -le souverain. Il espérait n'avoir pas en vain fait appel à la charité de -ses concitoyens. - -Il fit suivre son article d'une note. Deux pièces de monnaie, frappées -pendant le règne de Théodore, étaient entre les mains du -grand-trésorier, elles seront montrées aux souscripteurs par les -propres officiers de l'Échiquier de Corse. Cette monnaie constitue une -haute curiosité. Les plus célèbres collections du royaume ne la -possédaient pas[851]. - - [851] _The World_, no 8, jeudi 22 février 1753. Article cité en - partie par Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 142-143. - -Cet article, qui était un raffinement de cruauté envers un malheureux -prisonnier, amusa la société de Londres. On le prit pour une jolie -œuvre d'ironie, le passe-temps d'un homme sceptique et railleur. On -crut à une de ces plaisanteries froidement débitées, qui ont un air de -mystification. L'éditeur du journal, ce Robert Dodsley, que Walpole -avait nommé bibliothécaire en chef de Corse, dut faire paraître dans le -numéro suivant une note pour informer le public que la souscription -ouverte était une chose sérieuse. L'auteur de l'article avait même déjà -reçu quelque argent, qu'il se proposait d'employer à l'honneur de la -couronne de Corse[852]. - - [852] _The World_, no 9, 1er mars 1753. - -On ne nous dit pas si Walpole s'était inscrit pour une somme importante -en tête de la liste. - -Garrick donna la représentation annoncée[853]. Mais elle ne paraît pas -avoir eu grand succès. Quant à la souscription, ce fut une faillite. -Elle produisit seulement cinquante livres sterling. Walpole attribua cet -échec au mauvais caractère de Sa Majesté; mais cette somme était bien -supérieure à ce que valait ladite Majesté. Théodore espérait mieux. Il -prit l'argent; seulement, il se jugea offensé et envoya un procureur -menacer Dodsley d'une poursuite en raison de la liberté que le journal -avait prise de se servir de son nom. Walpole ajoutait: «Dodsley se moqua -de l'homme de loi; mais cela ne diminue en rien la sale fourberie. -Assurément, cela eût fait un bien joli procès. Un imprimeur poursuivi -pour avoir sollicité et obtenu une charité en faveur d'un homme en -prison; cet homme, un étranger, pas même mentionné sous son nom -véritable, mais sous un titre burlesque! Je ne protégerai plus des -rois[854].» - - [853] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 144. - - [854] Horace Walpole à Horace Mann, Strawberry Hill, 27 avril - 1753: _op. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 144. - -Théodore n'intenta pas le procès. Si le monarque avait mauvais -caractère--comme on le lui reprochait--n'était-il pas aigri par les -sarcasmes dont on bafouait sa détresse? Les cinquante livres, prix de -ces insultes, formaient un maigre appoint pour ses dettes. Il resta en -prison. Peu à peu on l'oublia; la mode se détourna de lui et la société -anglaise passa à d'autres exercices. - -L'agonie du malheureux se prolongeait. Aucune lueur d'espoir ne venait -relever son courage. Chaque jour, son cachot semblait se rétrécir et -l'étreindre davantage, lui qui avait rêvé de donner la liberté à un -peuple! - -En 1754, il tenta une démarche auprès du comte Bentinck, le diplomate -hollandais, qui, jadis, l'avait protégé. Le 12 mai, il lui écrivit. Son -dénuement était complet, son crédit épuisé; alité et malade, il avait dû -vendre tout ce qui lui restait. Il suppliait Bentinck de lui faciliter -l'emprunt de mille livres sterling, afin qu'il pût se libérer. Et en -terminant, il faisait un suprême appel à la pitié de son ex-protecteur -et des amis de celui-ci[855]. - - [855] Théodore au comte Bentinck, 12 mai 1754. Lettre citée par - Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 145. - -Lorsque Théodore se remuait dans le monde, entassant rêves sur chimères, -parlant de ses droits avec cette assurance qui en imposait parfois, des -gens haut placés avaient prêté la main à ses intrigues. On espérait se -servir de lui, pour réaliser dans l'ombre des projets, qui ne pouvaient -pas s'étaler au grand jour. Mais, maintenant son rôle était fini, bien -fini. Quel intérêt Bentinck aurait-il eu à secourir un homme accablé de -misère, réduit à l'impuissance? Une loque désormais inutile! Le comte ne -répondit pas. - -Quelque temps après, le 8 juillet, Théodore écrivit à un de ses -cousins; le nom de celui-ci est resté inconnu, un parent de Westphalie -sans doute. C'est encore le cri d'angoisse d'un homme qui se sent -abandonné, qui se voit condamné à mourir misérablement. C'est le dernier -geste du naufragé qui se cramponne à l'unique planche de salut. Sa -vanité s'est effondrée; il ne parle plus de la grandeur de son rôle: il -étale sa misère. Il implore du pain et de l'air. Il s'est hasardé à -écrire au duc de Portland pour lui demander de le secourir. Le duc lui a -fait répondre qu'il ne le connaissait pas. Quelle humiliation! Il manque -de tout. Va-t-il mourir faute d'un peu de pitié[856]? - - [856] Lettre de Théodore du 8 juillet 1754, citée par Percy - Fitzgerald, _op. cit._, p. 144-145. - -Le cousin fit ce que l'on fait généralement aux demandes des parents -pauvres: il ne répondit pas. - -Pendant un an, le silence se fit autour du roi captif. Plus une visite, -plus une aumône; rien! Seul à seul avec ses pensées, que de choses ne -dut-il pas remuer dans ces longs jours et dans ces nuits sans fin! Il -était à bout de forces. Au cours de sa vie, transporté par ses folles -ambitions, il avait goûté l'ivresse des régions élevées, au-dessus du -terre à terre où se meut le vulgaire. Souvent, la réalité l'avait -abattu, mais jamais il ne s'était laissé terrasser complètement. Son -imagination en délire l'avait toujours soutenu, en l'entourant de -visions et de songes, en mettant dans son âme des espérances tenaces et -insensées. Il avait éprouvé tout ce qu'un homme peut ressentir en -passant des grandeurs à la misère. Mais le pauvre roi sentait bien que -tout était fini maintenant. Ah! si seulement il avait pu aller mourir -dans le coin de terre du pays natal! - -Il existait alors une coutume. Parfois, par un acte du Parlement, une -fournée de débiteurs insolvables était relâchée. Trois publications -légales avaient lieu dans un journal; puis, les prisonniers signaient -leur cédule, c'est-à-dire une promesse de payer ou un abandon de leurs -biens en faveur de leurs créanciers. Cette formalité constituait pour -ceux-ci une garantie bien précaire; mais les apparences étaient -sauvegardées. En 1755, Théodore fut admis dans la série des débiteurs -bénéficiant de l'amnistie du Parlement. Les trois publications pour -«Théodore-Étienne, baron de Neuhoff, allemand de Westphalie», furent -faites dans _The World_ les 3, 10 et 20 mai[857]. Il n'était plus -question de Majesté! - - [857] _The World_, nos des 3, 10 et 20 mai 1755.--Percy - Fitzgerald, _op. cit._, p. 146. - -Il fut amené devant les magistrats. Selon la loi, on lui demanda ce -qu'il possédait. La réponse qu'il fit résumait toute sa vie, toutes ses -ambitions. Ce fut un dernier cri d'orgueil empreint, dans les -circonstances, d'une grandeur tragique.--«Je n'ai rien, dit-il, que mon -royaume de Corse!»--Le 24 juin 1755, dans la vingt-huitième année de -George II, il signa la cédule par laquelle il abandonnait ses -États[858]! Et le royaume de Corse fut légalement et officiellement -enregistré pour la garantie des créanciers du baron de Neuhoff. Les -Anglais étaient donc arrivés à leurs fins: ils avaient l'île, objet de -leurs convoitises. Seulement cette cession n'existait que sur un papier -sans valeur. - - [858] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 17 janvier - 1757: _op. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 146. - -Cette fois, c'était bien la déchéance irrémédiable. Pour obtenir une -liberté qu'on ne lui donna même pas, il avait déposé cette couronne que, -dans son ambition têtue, il considérait comme un droit imprescriptible. -Poussant le sacrifice jusqu'au bout, il remit à Walpole sa dernière -relique, le grand sceau du royaume de Corse[859]. Le calvaire était -gravi. Bafoué dans sa dignité royale, Théodore se vengeait en roi. - - [859] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 147. - -Walpole accepta le cadeau. Peut-être donna-t-il au malheureux détrôné -une aumône, en échange. Le noble lord eut-il des remords pour ses lâches -sarcasmes envers un prisonnier? On cite de lui un appel à la noblesse et -à la haute société de Londres en faveur de Neuhoff. Cet appel fut -publié dans le _Public advertiser_. Walpole ne traite plus ironiquement -Théodore de Majesté. Les termes de cette adresse sont simples. Il -demande la charité pour permettre au baron de retourner dans son pays. -Cet infortuné se trouve dans la plus complète misère. Lors de la -dernière guerre en Italie, il a donné des preuves de son dévouement à -l'Angleterre. Walpole espère que tous les vrais amis de la liberté -tiendront à secourir un brave homme malheureux, qui ne désire qu'une -seule chose: pouvoir prouver sa reconnaissance à la nation anglaise. -Deux maisons de banque étaient chargées de recueillir les -souscriptions[860]. - - [860] MM. Charles Asgill, Aldermann et Co., Lombard street, et - MM. Campbell et Coutts dans le Strand.--Percy Fitzgerald, _op. - cit._, p. 147. - -Décidément, Théodore n'était plus à la mode. La souscription avorta, car -l'ex-roi ne retourna pas dans son pays. Pendant quelque temps, il mena -l'existence la plus misérable, celle d'un mendiant loqueteux. Puis, on -le remit en prison[861]. Pour quelle cause fut-il incarcéré de nouveau? -Quel créancier hargneux l'avait-il encore poursuivi? Ceux à qui il -devait n'étaient-ils pas satisfaits d'avoir en garantie le royaume de -Corse? Le pauvre Théodore ne pouvait pourtant rien donner de plus. Mais -le «Banc du Roi» valait mieux que la rue. Là, au moins il pouvait -manger. - - [861] _Idem_, _ibidem_. - -Cette dernière année de sa vie est restée dans l'ombre. Personne ne -s'occupait plus de lui. C'est si peu intéressant un homme qui meurt de -faim! - -Il sortit définitivement de prison le 5 ou le 6 décembre 1756. Aussitôt -l'écrou levé, il prit une chaise et se fit conduire chez le ministre de -Portugal. On répondit qu'il n'était pas chez lui. Peut-être le diplomate -se souciait-il fort peu de recevoir ce mendiant. Théodore se trouva -alors dans un cruel embarras. Il n'avait pas les douze sous nécessaires -pour payer le porteur. Ce monarque, qui avait distribué des souliers -neufs et des sequins d'or à un peuple émerveillé, était là, dans la -rue, sans un sou. Il était tellement las et malade qu'il ne pouvait pas -marcher. Il songea. Ah! ce n'était plus l'heure des grandes pensées de -gloire. Il fallait aviser à ne pas mourir au coin d'une borne, dans la -brume glacée de décembre. Le roi, couronné de laurier, un jour d'avril, -par un beau soleil, sur les côtes bleues de la Méditerranée, allait-il -donc tomber pour jamais dans la boue des rues de Londres? Il se rappela -qu'il avait connu jadis un tailleur, un ravaudeur de vieux habits -plutôt. Mais cet individu était pauvre. Qu'importe! Puisque les riches -lui fermaient leurs demeures, peut-être la porte de l'échoppe -s'ouvrirait-elle pour lui. L'ouvrier habitait 5, Little Chapel street, -dans le quartier de Soho. La maison était misérable, la rue étroite et -sombre. - -Le monarque frappa à la porte et demanda l'hospitalité. L'ouvrier -l'introduisit. Le brave homme ne possédait pas grand'chose, mais, de -tout cœur, il proposa au roi déchu de partager sa pauvreté. Théodore -put au moins reposer son misérable corps malade. A ce modeste foyer, il -réchauffa ses membres engourdis de froid. Le tailleur le fit asseoir à -sa table et lui donna un lit. - -Les privations, les misères physiques et morales, la longue captivité -avaient épuisé le malheureux. Le lendemain de son arrivée, il ne put pas -se lever. Peu à peu, la vie s'en allait de ce corps usé. L'agonie dura -trois jours. Le 11 décembre, il mourut[862]. - - [862] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 17 janvier - 1757, _loc. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 148. - -Le tailleur rendit les derniers devoirs à son hôte. Il arrangea la -couche mortuaire du mieux qu'il put. Elle était propre et décente; il -lui avait même donné l'apparence d'un lit de parade. Les gens du -quartier, de pauvres diables aussi, vinrent sans doute en curieux. Et -ces artisans durent être touchés de cette charité prodiguée par un des -leurs envers un souverain[863]. - - [863] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 149. - -Quelles furent les pensées de l'ouvrier devant le cadavre de ce roi qui -était venu lui demander l'aumône d'un lit pour mourir? Simple et bon, il -ne se livra sans doute à aucune réflexion de vaine philosophie. Il avait -accompli son acte de pitié sous la seule impulsion de son cœur, sans -s'inquiéter si l'individu qui implorait son aide était un monarque ou un -vagabond! L'histoire n'a pas conservé le nom de cet homme généreux; en -revanche elle n'a pas oublié les noms et titres de ceux qui bafouèrent -un malheureux. Assurément, le souvenir des méchancetés mérite mieux -d'être gardé que celui d'un geste charitable: c'est plus amusant. - -Le tailleur n'avait pas de quoi payer les obsèques de Théodore. Un -marchand d'huile de Compton street, M. Wright, offrit sa bourse. Un -collègue, puisque Théodore avait monté son affaire en Hollande en vue -d'importer les huiles de Corse! Ce bourgeois cossu déclara qu'il lui -serait agréable, une fois dans sa vie, d'avoir l'honneur d'enterrer un -roi[864]. Il fit préparer pour la dépouille du baron de Neuhoff, roi de -Corse, un cercueil d'orme recouvert de drap noir avec une double rangée -de clous en cuivre. Au-dessus, il y avait une grande plaque avec -l'inscription gravée. Deux couronnes dorées l'encadraient. De chaque -côté de la bière, deux paires de poignées chinoises en métal doré avec -couronnes étaient fixées. L'intérieur était doublé de crêpe fin. Le -corps fut enseveli dans un double linceul, la tête reposant sur un -coussin. Quatre hommes vêtus de noir portaient le cercueil[865]. - - [864] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 148. - - [865] Voici, d'après M. Percy Fitzgerald (p. 149), la note des - funérailles du baron de Neuhoff, fournie par Joseph Hubbard, - fabricant de cercueils, entrepreneur de pompes funèbres: - - _For the funeral of baron Neuhoff, king of Corsica, interred in St. - Anne's Ground, december 15, 1756._ - - To a large elm coffin, covered with superfine black cloth, finished - with double rows of brass nails, a large plate of inscription, two cup - coronets gilt, four pair of chinese contrast handles gilt, with coronets - over ditto, the inside lined and ruffled with fine crape and inseare - £ 6 6 0 - A fine double shroud, pillow, and nuts 0 16 6 - Four men in black to move the body down 0 4 0 - Paid the parish dues of St. Anne's 1 2 8 - Paid the gravedigger's fee 0 1 0 - Best velvet pall 0 10 0 - Use of three gentlemen's cloaks and crapes 0 4 6 - A coach and hearse with pairs 0 16 0 - Cloaks, hatbands, and gloves for the coachmen 0 7 0 - Beer for the men 0 1 0 - Attendance at the funeral 0 2 6 - ------------ - £ 10 11 2 - Received in part 8 8 0 - ------------ - BALANCE DUE £ 2 3 2 - ============ - - -Les obsèques furent célébrées le 15 décembre à l'église Sainte-Anne. - -Ces couronnes, posées sur la dépouille de Théodore par un marchand -d'huile, constituaient l'ironie suprême, l'ironie méchante que la mort -même n'arrête pas. Une mascarade macabre! Et poussant sa cruauté -jusqu'au bout, le négociant fit enfouir dans le coin le plus obscur du -cimetière, dans la fosse des pauvres, le cercueil renfermant, d'après -l'inscription gravée, le corps d'un roi[866]! - - [866] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 150. - -Rien n'est resté de l'endroit où Théodore fut enseveli côte à côte avec -les miséreux du quartier. Dans le petit cimetière, la terre s'est -nivelée et l'herbe a grandi. Rien! Pas même le souvenir que donne au -passant le plus modeste tombeau de pierre. - -Walpole avait eu un geste généreux pour Neuhoff. Il tint à se faire -pardonner ce mouvement, dont sa réputation d'homme d'esprit aurait pu -souffrir. Il écrivit à son ami Mann, le ministre anglais à Florence: -«Votre vieil hôte royal, le roi Théodore, s'en est allé dans l'endroit -où, dit-on, les rois et les mendiants sont égaux. Il n'avait pas besoin -de faire ce voyage, car de roi il était devenu mendiant[867].» Et pour -perpétuer le souvenir des sarcasmes dont il avait abreuvé le roi de -Corse, il fit graver sur la pierre le témoignage de compassion railleuse -qu'il jeta à sa mémoire. - - [867] Horace Walpole à Horace Mann, Arlington street, 6 janvier - 1757: _loc. cit._ - -Cette pierre existe encore. Elle est scellée sur le mur extérieur de la -petite église de Sainte-Anne, près de Soho Square. Sous une couronne -ironique, reproduite d'après une des pièces de monnaie de Théodore[868], -Walpole fit inscrire cette épitaphe: - - PRÈS D'ICI EST ENTERRÉ - THÉODORE, ROI DE CORSE, - QUI MOURUT DANS CETTE PAROISSE LE 11 DÉCEMBRE 1756 - PAR LE BÉNEFICE DU FAIT D'INSOLVABILITÉ - EN CONSÉQUENCE DE QUOIT IL ENREGISTRA - SON ROYAUME DE CORSE - POUR L'USAGE DE SES CRÉANCIERS - - Le tombeau, ce grand maître, met au même niveau - Héros et mendiants, galériens et rois, - Mais Théodore apprit sa moralité avant que d'être mort; - Le destin répandit ses leçons sur sa tête _vivante_, - Il lui accorda un royaume et lui refusa du pain. - - [868] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 150. - -C'est tout ce qui reste de l'homme qui disputa à Gênes la souveraineté -de la Corse! - -Ce fut le sort de Théodore d'être bafoué pendant sa vie par l'ironie des -hommes et des événements. Après sa mort, sa mémoire fut ridiculisée. -L'épitaphe composée par Walpole ne fut pas le seul témoignage de -dérision posthume à son égard. On connaît les sarcasmes de Voltaire. -Ensuite, sur un poème de Casti, Paisiello, composa, en 1784, un opéra -héroïco-comique: _Il Re Teodoro_. Cette bouffonnerie, quoiqu'elle -manquât d'esprit, eut du succès. Elle fut écrite sur la demande de -l'empereur Joseph II, le fils de François qui avait essayé tour à tour -de se servir de Neuhoff et de le supplanter[869]! Et suprême ironie! -Chez le Corse, couronné empereur et roi, dans son palais des Tuileries, -on exécutait dans les concerts de la cour le final d'_Il Re -Teodoro_[870]. Napoléon écoutait cela, lui qui aurait pu naître sujet du -baron de Neuhoff, si celui-ci avait réussi et fondé une dynastie! - - [869] _Il Re Teodoro_ fut représenté pour la première fois à - Vienne. Le livret fut ensuite traduit en français par Moline et - Dubuisson. Fétis dit que cet opéra-bouffe «renferme un septuor - devenu célèbre dans toute l'Europe, délicieuse composition d'un - genre absolument neuf alors et modèle de suavité, d'élégance et - de verve comique». _Biographie universelle des musiciens et - bibliographie générale de la musique_, t. VI, p. 421-422. - - [870] Programme d'un des concerts donnés en 1806 aux Tuileries. - Frédéric Masson, _Joséphine, impératrice et reine_, p. 282. - - - - -APPENDICES. - - -I - -NOTE SUR LE COLONEL FRÉDÉRIC, QUI PÉTENDAIT ÊTRE LE FILS DE THÉODORE DE -NEUHOFF. - -On voyait à Londres, au milieu du XVIIIe siècle, un individu connu sous -le nom de colonel Frédéric, qui s'affublait du titre de prince de -Caprera et qui prétendait être le fils de Théodore de Neuhoff. La -société anglaise le choyait beaucoup; il était reçu dans le meilleur -monde. En 1764, il paraissait avoir de trente-cinq à trente-six ans, -d'après un voyageur français qui le rencontra, le dimanche 7 octobre, -chez lord Fitz-Herbert à Richmond. Sa physionomie était avenante et ses -manières distinguées. Il s'exprimait assez bien en français[871]. - - [871] Élie de Beaumont, _Un voyageur français en Angleterre en - 1764_, dans la _Revue Britannique_, octobre 1895. - -M. Percy Fitzgerald, dans son livre _King Theodore of Corsica_, a -consacré le dernier chapitre à ce personnage. Il retrace sa vie -aventureuse et le considère réellement comme le fils de Théodore. - -Le colonel Frédéric entourait sa naissance de mystère. Il disait -seulement qu'il était né en 1725. Il n'était donc pas le fils de -l'épouse légitime de Théodore, lady Sarsfield, morte à Paris en 1720. - -D'après M. Fitzgerald, Frédéric aurait épousé une des demoiselles -d'honneur de Marie-Thérèse. De cette union seraient nés un fils et une -fille. Le fils aurait été tué, jeune encore, pendant la guerre -d'Amérique. La fille, qui s'était mariée, aurait eu à son tour trois -filles, fort jolies personnes, disait-on. - -Le colonel Frédéric vécut à Londres pendant plus de quarante ans. Il -était très intrigant. Il proposa au duc de Newcastle toute une série de -plans relatifs à une descente en Corse. Journellement on le voyait au -Foreign-Office, où il essayait de faire agréer ses combinaisons. Pour ce -débarrasser de ses importunités, le gouvernement anglais lui faisait -donner de temps en temps un peu d'argent. Selon M. Fitzgerald, on trouve -au British Museum un grand nombre de lettres et de mémoires ayant trait -aux propositions et aux réclamations de cet aventurier. - -Très besogneux, harcelé par ses créanciers, il se tua d'un coup de -pistolet, le mercredi 1er février 1796, auprès de la grille de -Westminster. - -Voilà, en quelques mots, les faits principaux de la vie du colonel -Frédéric. Mon intention n'est pas de retracer toutes les intrigues de -cet individu. On les trouve en détail dans le livre de M. Fitzgerald. Je -me contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons qui permettent de -déclarer que Frédéric n'était pas le fils de Théodore de Neuhoff. Je -terminerai en donnant, d'après des documents tirés des archives d'État -de Gênes, la véritable identité du personnage; documents que l'historien -anglais n'a pas connus. - -Dans son livre: _Mémoires pour servir à l'histoire de la Corse_, imprimé -à Londres, en 1768, pour S. Hooper, libraire dans le Strand,--ouvrage -qui a servi pour établir la plupart des biographies de Théodore publiées -de nos jours--le colonel Frédéric commet plusieurs erreurs, qu'il -n'aurait pas faites s'il eût été le fils du baron de Neuhoff. - -D'après lui, Théodore aurait été élu roi de Corse et de Capraia, ce qui -est faux. L'acte d'élection, dont une copie existe dans les archives du -Ministère des affaires étrangères, n'indique que la qualité de roi de -Corse. Théodore lui-même, que sa sotte vanité poussait à se donner les -titres les plus ronflants, ne prit, en aucune circonstance, celui de roi -de Capraia. - -A propos du couronnement, dans le couvent d'Alesani, précédé de la -publication d'une constitution approuvée par le souverain et par les -principaux chefs corses, j'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer que -si le baron de Neuhoff avait eu réellement un fils, il n'aurait pas -manqué d'en faire mention et de le faire proclamer prince héréditaire. -Les insulaires n'auraient pu élever aucune objection, le principe -d'hérédité étant formellement admis dans la constitution comme la base -de la nouvelle royauté. Frédéric eût-il été un enfant naturel que -Théodore se fût empressé de le reconnaître à défaut de fils légitime. -Cela eût été d'autant plus facile au baron que la Constitution parle -uniquement d'_enfants mâles_ dans l'ordre de primogéniture, sans que -cette indication soit précédée du mot légitime. Bien plus, elle laissait -au souverain le droit de choisir son successeur dans le cas où il -n'aurait pas d'héritiers directs. - -Théodore, de son côté, avait un intérêt capital à consolider sa couronne -en assurant sa dynastie. Son premier soin, en débarquant en Corse, avant -même d'être solennellement couronné, est d'écrire à sa famille non -seulement pour lui faire part de son _avancement_, mais encore pour -demander que l'un ou l'autre de ses parents, cousin ou neveu, vienne le -retrouver en Corse et l'assister. La place d'un fils, quel qu'il fût, -était là tout indiquée. - -Nulle part dans sa correspondance, même avec ses plus intimes -confidents, Théodore ne fait allusion à un fils qu'il aurait eu. Aucun -acte, aucune proclamation émanant de lui n'en fait mention. A maintes -reprises, il parle de ses droits imprescriptibles; il donne à sa royauté -un caractère ineffaçable; il emploie des grands mots pour affirmer que -son devoir est de conserver intacte l'élection des Corses. Habitué à -faire des phrases pour impressionner ou attendrir ceux qu'il voulait -engager dans ses affaires, il n'aurait pas manqué de mettre en avant -l'intérêt sacré de son héritier direct. Il y avait là matière à -éloquence émue, et il ne se serait certes pas privé de faire vibrer -cette corde. - -Les lettres autographes de Costa, qui fut le plus fidèle serviteur de -Théodore, existent encore. Le Grand-Chancelier parle à son maître en -confident plutôt qu'en ministre. Là non plus, on ne trouve la moindre -allusion à ce fils. - -Frédéric prétend avoir dîné avec le roi Théodore et différents -personnages dans la prison pour dettes. Il portait les insignes de -l'Ordre de la Délivrance. Mais cela ne prouve en rien qu'il fût le fils -de Neuhoff. Ce dernier recevait beaucoup de visiteurs au «Banc du Roi» -et il en décora un grand nombre. - -Comment se fait-il que Théodore ayant un fils à Londres, le sachant, -l'ayant vu dans sa prison, n'ait pas cherché à le retrouver? Libéré, -malade, mourant, abandonné par tous, ne sachant que devenir, seul dans -les rues par le froid de décembre, il va demander l'hospitalité à un -ouvrier! L'enfant, si pauvre fût-il, aurait-il refusé à son père de le -secourir dans sa détresse? A ce moment suprême où tous les torts -disparaissent, où rien ne subsiste que la pensée du devoir naturel, il -n'a pas un geste de piété filiale! - -Il est certain que Frédéric a connu Théodore dans ses dernières années -et qu'il a eu en mains des papiers concernant la Corse. Neuhoff, pour se -libérer, songeait à faire argent de tout. Il ne lui restait plus que de -vagues documents. A plusieurs reprises, il essaya de les vendre. Dans ce -but, il s'adressait à différentes gens, par l'intermédiaire d'individus -qui paraissaient vouloir entrer dans ses combinaisons. - -Il est à remarquer, d'ailleurs, que la légende de la naissance de -Frédéric s'établit après la mort de Théodore. - -Deux ans après, en 1758, Celesia, ministre de Gênes à Londres, fut à -même de fournir à son gouvernement quelques renseignements sur les -intrigues de Frédéric et de donner l'identité de celui-ci[872]. - - [872] Celesia au Sérénissime Collège, Londres, les 10 et 17 - octobre 1758: _Ribellione di Corsica_, no 15-3013. Archives - d'État de Gênes, archives secrètes. - -C'était un polonais nommé Frédéric Vigliawischi. Il avait une belle -prestance, portait perruque et parlait plusieurs langues. Il habitait -Londres depuis plusieurs années; mais il y avait _très peu de temps_ -qu'il se faisait appeler Neuhoff. Il se disait le fils et le successeur -du défunt baron, et déclarait avoir en sa possession les papiers de -celui-ci. - -Donc ce n'est qu'après la mort de Théodore que l'aventurier, nommé -Vigliawischi, songe à se faire passer pour le fils du roi de Corse. Il -n'avait plus à craindre de démentis. C'est à cette époque-là, encore, -qu'il noue ses intrigues au sujet de l'île. Il reprenait tout simplement -la suite d'une affaire après décès. C'est plus tard aussi qu'il songe à -écrire des Mémoires. - -En 1757 et en 1758, il entre en relations avec Pascal Paoli, il cherche -de l'argent, s'abouche avec des commerçants pour avoir des munitions. Il -s'adresse aux hommes d'État anglais, les harcèle de propositions. - -Tout cela échoue piteusement, comme avaient sombré les combinaisons de -Théodore. - -Celesia avait pu facilement percer à jour ces manœuvres. Il était entré -en rapports avec un certain Anselme Rossi, qui était au service de -Frédéric. Cet individu avait tout dévoilé au ministre de Gênes. - -Les intrigues de Frédéric sur la Corse, indiquées dans le livre de M. -Fitzgerald, sont confirmées par les documents de Gênes. Il y a donc lieu -de penser que Rossi a dit la vérité à Celesia. - -Mais cela importe peu. Le seul point qu'il convienne de retenir dans les -rapports de Celesia est l'identification du personnage. - -En la rapprochant des quelques réflexions que j'ai faites plus haut, il -est permis de déclarer d'une façon définitive que le colonel Frédéric -n'était pas le fils du baron de Neuhoff. - - - - -II - -NOTE SUR DES PAMPHLETS CONCERNANT LE BARON DE NEUHOFF. - -L'aventure du baron de Neuhoff fit éclore différents pamphlets. J'ai -déjà eu l'occasion de signaler, au cours de l'ouvrage, ceux qui furent -lancés à Gênes et qui étaient colportés de main en main. D'autres, -imprimés pour la plupart en Hollande, prirent la forme de brochures ou -de volumes. - -En 1737, un pamphlet fut publié, à Leyde, chez Jean-Arn. Langerak. Il -avait treize pages seulement et était intitulé: - - PREMIÈRE LETTRE - DE - THÉODORE IER - ROI DE CORSE - A - TOUS LES HÉROS DE SON SIÈCLE - -Une vignette, placée en tête, représente, d'un côté, une femme assise, -de l'autre, un homme debout coiffé d'un casque et portant une lance. Ces -deux personnages sont séparés par une arabesque. - -Ce pamphlet débute par ces vers: - - «Décidons! puisqu'enfin en l'état où je suis, - La mort est au-dessous du sort de mes ennemis: - Un lâche désespoir nous défend d'y survivre; - Mais un cœur immortel nous défend de le suivre.» - -Puis, viennent ces mots: - -«Entre ces deux extrémités et la nécessité de prendre l'un ou l'autre -parti, héros magnanimes, un courage toujours renaissant doit-il se -signaler par la bassesse héroïque des Romains ou par la férocité commune -aux _Esprits insulaires_ qui n'ont point assez de force pour faire face -constamment aux révolutions chagrines de l'astre qui préside à nos -jours?» - -Ensuite, l'auteur fait dire à Théodore qu'il s'en rapportait aux âmes -bien faites pour juger impartialement ses actions. Sa conduite -était-elle bravoure ou témérité? Une entreprise, si hasardeuse fût-elle, -est héroïque quand elle réussit; elle est téméraire quand elle échoue. - - «Si tant de travaux entrepris, - Baron, n'ont pas rempli ta haute destinée, - C'est que de ta vertu la fortune étonnée - N'ose pas en fixer le prix.» - -«Il est vrai que la mauvaise fortune ne nous semblerait pas si dure, si -elle n'autorisait la désertion de nos amis.» - -L'auteur se lance alors dans des considérations philosophiques en tirant -des exemples de la légende et de l'histoire. Ces réflexions ne sont -d'ailleurs ni profondes ni originales. - -A la fin de la brochure se trouve cette note: - -«Sa Majesté Corsienne a écrit plusieurs autres lettres plus dignes de la -curiosité du public que celle-ci. On nous a promis de nous les -communiquer et nous promettons à ce même public de lui en faire part. Au -reste, ce n'est qu'une traduction, qui ayant été faite à la hâte, ne -rend pas sans doute l'original dans toute sa beauté. Nous remédierons à -ce défaut dans la suite.» - -De deux pamphlets hollandais, je me contenterai de signaler les gravures -qui se trouvent en tête des volumes. - -L'un d'eux, imprimé en 1739, est intitulé: - - DE - GEKROONDE MOF - OF - THEODORUS OF STELTEN - -Le dessin représente Théodore monté sur deux échasses. L'une est tenue -par un gentilhomme; l'autre semble se dérober, car le second -gentilhomme, qui se tient auprès, ouvre les bras comme pour recevoir -Neuhoff. Celui-ci essaye d'attraper une couronne très haut placée et -attachée au sommet par un collier d'ordre fleurdelysé. Au second plan, à -droite, un autre gentilhomme montre la couronne à Théodore. A gauche, -sous un bouquet d'arbres, se trouvent quatre femmes, dont l'une lève les -bras au ciel. - -Ce libelle assez volumineux est rédigé en forme de dialogue. - -Un autre pamphlet, intitulé: - -/* -DE -DWAALENDE MOF -OF VERVOLG -VAN -THEODORUS OF STELTEN -*/ - -publié en 1740, reproduit une gravure à peu près identique à la -précédente. Mais la couronne est entourée des armes de la Corse et de la -médaille de l'Ordre de la Délivrance. Dans le fond, les quatre femmes -sont remplacées par un vaisseau portant un pavillon avec une croix et -échangeant des coups de canon avec un fort situé à terre. - -Au nombre des pamphlets, on peut citer le fragment trouvé dans les -manuscrits de Napoléon et publié par MM. Frédéric Masson et Guido -Biagi[873]. Écrit entre 1786 et 1793, il est peu important. Il se borne -à une lettre imaginaire de Théodore, datée des prisons de Londres, à -milord Walpole et la réponse de celui-ci au baron. Bonaparte montre -là-dedans qu'il concevait déjà une haute idée de la générosité de -l'Angleterre vis-à-vis des malheureux proscrits. - - [873] _Napoléon inconnu, papiers inédits (1786-1793)_, 2 vol., t. - I, p. 193-194. - -Il y a là un rapprochement curieux à faire avec les sentiments qui -animèrent plus tard l'Empereur en l'amenant à se livrer aux Anglais. - -M. Emmanuel Orsini, capitaine d'infanterie, a publié le _Testament -politique de Théodore Ier, roi des Corses_. - -Dans la première partie, l'auteur fait faire à Théodore le récit de ses -aventures. Historiquement il n'y a pas lieu de tenir compte de cette -narration. C'est une compilation des ouvrages connus sur le baron de -Neuhoff, compilation à laquelle sont ajoutés quelques détails qui -s'éloignent tout à fait de la vérité. Il me suffira d'en citer un seul. -Théodore raconte qu'au milieu du mois d'avril 1737, il rejoignit son -armée à Corbara en Balagne. Or, à cette date, Neuhoff était arrêté pour -dettes à Amsterdam et mis en prison. On peut juger par là du cas qu'il -faut faire de ce récit. - -La seconde partie du _Testament_ comporte des considérations sur les -principes et les maximes de l'art de régner. - - - - -PIÈCES JUSTIFICATIVES - - -I. - -LETTRE DU BARON DE NEUHOFF A M. MARNEAU[874]. - - 26 mars 1736. - - Étant plus que persuadé que vous me continuez toujours une part - dans votre cher souvenir, je n'ai pu manquer à vous notifier de ma - main propre ce que vous aurez peut-être déjà appris par les avis - publics, qu'après mille révolutions, persécutions et maladies - mortelles dans mes voyages, non seulement il m'a réussi, avec - l'assistance divine, de me tirer des pièges tendus par mes envieux, - mais de me voir en état de reconnaître mes bienfaiteurs et amis et - d'être et de me voir proclamé Roi et Père de ces fidèles habitants - de cette île et royaume de Corsica, lesquels j'ai cherché - d'assister au péril de ma vie contre le tyrannique gouvernement des - Génois. Comme mes intérêts et avancements vous doivent être chers - par la bonne mémoire que vous conservez, je suis sûr, de feu ma - chère mère, votre épouse, j'ose me flatter que cet établissement - vous sera agréable, vous assurant, Monsieur, que de mon côté, je - n'ambitionne autre que de me trouver en situation à pouvoir vous - témoigner par des marques essentielles la reconnaissance parfaite, - que je vous conserve pour toutes les bontés paternelles que vous - avez eues pour moi; et je m'estimerais heureux si vous vouliez - prendre la résolution de me venir trouver dans ce bon climat avec - ma chère sœur, son mari et toute la famille, vous assurant que je - partagerai avec vous mon sort, lequel ayant un peu de repos à - pouvoir mettre à exécution certains projets, ne peut être que très - avantageux pour moi et pour tous ceux qui m'appartiennent. Mais, - comme encore pour le présent, je ne puis jouir de ce repos - nécessaire, ayant les ennemis à déloger des deux endroits, priez - Dieu pour moi et me continuez votre chère bienveillance. - - Soyez assuré je serai pour toujours tout à vous sans aucune - réserve. - - Le Baron DE NEUHOFF, - élu Roi de Corsica avec mon nom: _Teodoro il primo_. - - - P. S.--Faites-moi savoir en réponse à celle-ci si vous ou M. de la - Grange pourriez vous rendre à Paris pour remettre au Roi mon - instance à m'honorer de son royal appui dans mon nouvel - établissement, et, en ce cas, j'enverrais une personne accréditée - pour connaître ses intentions. J'aurais besoin de deux vaisseaux de - guerre que je payerais par mois pour serrer le port de Bastia, - capitale du royaume, pendant que par terre je saurai bien vite - obliger les Génois de me la remettre. Servez-moi de bon père en - cette affaire et ne perdez de temps pour employer vos amis à y - parvenir. Il serait en mon pouvoir de satisfaire à bien des frais - et dépenses, mais les pertes souffertes et les frais exorbitants - que j'ai eus, m'ont mis, pour le présent, en arrière, et n'ai-je le - repos nécessaire pour refaire ce qui pourrait me mettre à l'abri - d'avoir besoin de secours. Je dois envoyer des sommes considérables - à Tunis, en Afrique, pour mes munitions de guerre et le rachat des - esclaves corses, que je suis convenu en personne, mais comme - inconnu, de racheter, et ai le bonheur d'induire cette Régence à - une paix de vingt années avec le royaume de Corse. Ne m'abandonnez - pas, et assistez-moi de vos bons conseils; donnez-moi de vos - nouvelles au plus tôt, et l'un ou l'autre rendez-vous à Paris pour - solliciter mes vues. - - Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Francia_, mazzo 45. - Anni 1734-37. - - [874] Le lieu d'où elle a été écrite n'a pas été marqué. - - -II. - -LETTRE ÉCRITE DE METZ PAR M. MARNEAU A M. LE C... - - - 26 avril 1736. - - Monsieur, - - Vous avez connu M. de Trévoux, mais je ne pense pas que vous ayez - entendu parler du baron de Neuhoff, son frère, tous deux enfants du - premier lit de feu ma femme. Ce jeune homme, après être sorti de - page de Madame, entra dans le régiment de Navarre, qu'il quitta - pour entrer dans celui de Courcillon, où il a servi jusqu'à la paix - de Baden, et passa ensuite au service de M. l'Électeur de Bavière; - ayant eu quelques affaires dans ce pays-là, il alla en Espagne, où - il épousa une fille d'honneur de la Reine régnante, et fut fait - colonel d'infanterie. Soit dégoût, soit envie de courir le monde, - il quitta l'Espagne, laissa sa femme à Paris, où elle est morte; et - depuis cinq ou six ans, je n'ai plus entendu parler de lui jusqu'à - ce moment que je viens de recevoir cette lettre dont j'ai l'honneur - de vous adresser copie, par laquelle il me fait part qu'il a été - proclamé roi de Corse. - - Quoique je lui connaisse de l'esprit, du savoir, et très intrigant, - parlant même une infinité de langues, je ne donne point dans une - pareille vision, et je ne saurais croire qu'un étranger, sans - secours de lui-même, ni d'ailleurs, ait été en état de se former un - pareil établissement. - - Je ne regarde donc ce prétendu roi que comme un aventurier, qui n'a - rien à perdre et qui n'écoute que sa témérité. Que cette nouvelle - cependant soit vraie ou fausse, je crois être obligé de vous en - faire part pour en faire usage à la cour, si vous croyez que cet - événement puisse être de quelque utilité à l'État; en tout cas, - l'avis n'interrompra que pour un moment vos occupations sérieuses - pour vous faire rire d'une scène aussi comique que celle de penser - qu'il peut y avoir un jour un roi, frère de ma fille; et vous - pensez bien que ma famille et moi ne sommes pas tentés d'aller - chercher des espérances de fortune sous un trône aussi chancelant. - Je m'en tiendrai à l'ambition que j'ai toujours eue de vous prouver - mon zèle et l'attachement respectueux avec lequel j'ai l'honneur - d'être, Monsieur, - - Votre très humble et très obéissant serviteur. - - - MARNEAU. - - Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Francia_, mazzo 45. - Anni 1734-37. - - - -III. - -DÉPÊCHE DU COMTE BORRÉ DE LA CHAVANNE[875] AU ROI DE SARDAIGNE. - - La Haye, le 12 juin 1736. - - ........ Répondant à l'article qui regarde la république de Gênes, - j'aurai l'honneur de Lui dire que m'étant informé, pour satisfaire - à Ses ordres, de deux des principaux députés des États, si elle - avait fait ici quelque démarche pour obtenir des défenses aux - bâtiments hollandais d'aborder en Corse et à tous les sujets de - cette république de donner aux révoltés aucune sorte de secours, - ils m'ont assuré n'avoir point encore ouï parler de pareille - chose; ils se sont de plus engagés, aussitôt qu'on ferait là-dessus - la moindre demande, de m'en informer et de me prévenir de la - résolution qui se pourrait prendre en conséquence. La conversation - étant par là naturellement tombée sur l'état où se trouve la Corse, - ils m'ont marqué être fort étonnés de la dépense considérable que - faisait le nouveau chef des révoltés[876], que cela leur faisait - juger qu'il devait être soutenu sans doute par quelque puissance - considérable et que leurs soupçons à cet égard ne pouvaient tomber - que sur l'Espagne; mais que de quelque façon que l'affaire tournât, - le peu de relations que leur commerce avait avec cette île la lui - rendait si indifférente qu'assurément ils ne chercheraient pas à - s'en mêler. Je me serais prévalu de cette occasion pour voir M. le - Pensionnaire, s'il ne s'était trouvé à la campagne. - - Archives d'État de Turin: _Mazzo Olanda_. Lettere ministri. Mazzo 33. - - - [875] Ministre de Sardaigne en Hollande. - - [876] Il s'agit de Théodore de Neuhoff. - - -IV. - -DÉPÊCHE DU COMTE BORRÉ DE LA CHAVANNE AU ROI DE SARDAIGNE. - - La Haye, 7 mai 1737. - - ........ Les affaires du baron de Neuhoff ne sont pas encore en - fort bon état; elles ont été au point de se terminer par les soins - et les efforts généreux de plusieurs personnes qui s'étaient - intéressées pour lui; mais outre les créanciers avec lesquels l'on - avait convenu, il s'en est présenté deux autres pour sept à huit - mille florins, qui ont tout rompu et ont été cause qu'il a été - traduit aux prisons publiques de la ville, attendu que la dépense - trop considérable qu'il faisait à l'auberge le mettait toujours - plus hors d'état de satisfaire ses dettes. Cette affaire a d'abord - un peu ralenti le zèle de ceux qui voulaient lui faire faveur; mais - la chose s'est pourtant un peu raccommodée et l'on travaille encore - fortement à le tirer d'embarras, ce que le magistrat de la ville - favorise aussi par les raisons que j'en ai dit. Il est bien certain - que quelques efforts que puisse faire la république de Gênes, l'on - ne lui livrera jamais. Les magistrats n'oseraient l'entreprendre; - le peuple d'Amsterdam, qui veut que leur ville soit, à tout égard, - un pays de liberté, ne le souffrirait absolument pas. Il est - actuellement malade et avec une grosse fièvre qui fait craindre - pour sa vie. - - Archives d'État de Turin: _Mazzo Olanda_. Lettere ministri. Mazzo 33. - - -V. - -DÉPÊCHE DU COMTE BORRÉ DE LA CHAVANNE AU ROI DE SARDAIGNE. - - La Haye, 14 mai 1737. - - ........ Le baron de Neuhoff a finalement été mis en liberté, il y - a aujourd'hui huit jours, ainsi que je l'avais annoncé. Il lui a - fallu faire pour cela une cession de biens en présence des - bourgmestres et de tous ses créanciers, à qui il a authentiquement - déclaré n'en posséder aucun et d'être totalement hors d'état de les - satisfaire, s'obligeant pourtant de les payer aussitôt qu'il en - aurait les moyens. L'on a adouci, autant qu'il a été possible, la - rigueur de cet acte et de cette déclaration qu'il a faite l'épée au - côté, debout, dans une contenance décente et Mrs les bourgmestres, - par égard pour lui, ne se sont point assis contre l'usage - ordinaire. L'on lui a fait dire de sortir incessamment des États de - la république. Quelqu'un m'a cependant assuré qu'il était dans - cette ville et s'y tenait caché. Depuis qu'il a été élargi, un - nouveau créancier de Paris s'est encore présenté pour la somme de - quatre-vingt mille livres de France. Il est certain que la crainte - que l'on a eue que la république de Gênes ne le demandât, est ce - qui a le plus contribué à le tirer d'embarras. - - Archives d'État de Turin: _Mazzo Olanda_. Lettere ministri. Mazzo 33. - - -VI. - -EXTRAIT D'UNE LETTRE D'AMSTERDAM COMMUNIQUÉE PAR DE LA VILLE A AMELOT, -LE 14 MAI. - -/# - 12 mai 1737. - - Je vous ai déjà marqué l'élargissement du baron de Neuhoff. Voici à - peu près les circonstances de ce qui s'est passé à cet égard. - - Mardi dernier, 7 courant, il fut enfin élargi de la prison civile - dans le temps que le public s'y attendait le moins et que ses - ennemis publiaient qu'il n'en sortirait jamais. On peut même dire - qu'il est sorti par la belle porte. Les créanciers, après avoir - fait beaucoup les mauvais, ont été obligés de se contenter de ce - que l'on appelle une caution juratoire de la part du baron de - Neuhoff, c'est-à-dire qu'il a promis sous serment de les payer - aussitôt qu'il serait en état et que pour cet effet, il a élu - domicile à Amsterdam, où l'on portera les citations de tous les - créanciers des pays étrangers qui auront quelque chose à prétendre - sur lui. Pour ceux qu'il a en ce pays-ci, on s'est accommodé avec - eux d'autant plus facilement que l'arrêt ou prise de corps qu'ils - avaient obtenu du grand-officier contre lui, n'était pas dans les - formes requises, soit parce qu'ils n'avaient point de sentence des - échevins qui les y autorisât, soit parce que les dettes du sieur de - Neuhoff n'étaient point d'une nature à comporter la prise de corps, - et qu'il ne les a jamais niées ni refusé de les payer, mais qu'il a - seulement demandé du temps et la liberté pour pouvoir agir. - - Plusieurs personnes, en ce pays-ci, se sont donné de grands - mouvements pour le tirer du mauvais pas où il s'était engagé mal à - propos. M. le comte de Golowkin[877] a passé huit jours dans cette - ville, et a eu plusieurs conférences particulières avec M. Dedieu, - échevin président et qui a été ci-devant ministre de Leurs Hautes - Puissances auprès de la Czarine. Ces Messieurs ont beaucoup - contribué à son élargissement, lorsqu'il a été conduit de la - chambre particulière où il était prisonnier dans celle des - échevins. Il a comparu dans celle-ci avec le chapeau, l'épée, la - canne et les gants. Il s'est tenu debout et Mrs les Échevins en ont - fait de même, ce qui est peut-être sans exemple dans ce pays-ci. Il - est vrai aussi qu'on n'y avait apparemment jamais vu un cas de - cette espèce. - - [877] Ministre de Russie en Hollande. - -De là, le baron a trouvé, à la porte la moins fréquentée de la maison de -ville, un carrosse dans lequel il est monté et est allé descendre dans -une maison de confiance, où ceux qui ont agi pour lui ont été le voir. - -Depuis trois jours, il a changé de demeure et personne ne sait où il est -actuellement. Plusieurs le croient parti et je suis de leur avis. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Hollande, vol. 423. - - -VII. - -COPIE D'UNE LETTRE D'AMSTERDAM COMMUNIQUÉE AVEC LA DÉPÊCHE DE FÉNELON A -AMELOT, DU 29 OCTOBRE. - - 23 octobre 1737. - - La présente est pour avoir l'honneur de vous dire qu'il est arrivé - ici avant-hier un envoyé du seigneur Théodore, lequel a fait le - voyage avec lui jusqu'à l'île de Corse, où ils sont arrivés le 29 - du mois passé. Ce député n'y a demeuré qu'un jour et est venu en - poste, puisqu'il n'a été que vingt-et-un jours en chemin. L'ayant - questionné sur plusieurs circonstances, j'ai remarqué, au travers - de la réserve qui lui est sans doute recommandée, qu'il est chargé - de plusieurs commissions pour M. Dedieu, ainsi que pour - quelques-unes de nos principales bourses, où je l'ai trouvé en - conférence. Il doit, s'il le peut, faire recrue de garçons - boulangers et autres gens de métier. Les retours en denrées ne - doivent pas s'attendre sitôt, n'y ayant aucun navire dans ce port, - mais que ce serait dès qu'on en pourrait trouver. Le seigneur - Théodore n'a écrit aucune lettre par la difficulté de passer avec, - à cause du rigoureux examen qu'il faut subir. Il paraît que les - secours de la France n'inquiètent nullement ce chef de parti et - qu'il attend son événement de pied ferme, suivant le rapport qui - m'en a été fait. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Hollande, vol. 424. - - -VIII. - -DÉPÊCHE DE FÉNELON A AMELOT. - - La Haye, 29 octobre 1737. - - Je joins ici la copie d'une lettre qui a été écrite d'Amsterdam et - qui m'a été confiée. Ce qui est dit de M. Dedieu, qui a été fourni - par la ville d'Amsterdam pour premier commissaire aux conférences - d'Anvers, et pour qui l'agent arrivé de Corse avait une commission, - et bien d'autres particularités qui se peuvent joindre ont - assurément de quoi donner de forts indices que l'Angleterre s'est - intéressée pour procurer les facilités que le baron de Neuhoff a - trouvées, non seulement pour se tirer des mains de ses créanciers - qui l'avaient fait arrêter à Amsterdam, mais encore pour s'y - pourvoir de tout ce qu'il en a tiré en munitions, armes, etc., et - qui ont suivi ou devancé son retour en Corse. L'Angleterre n'aura - pas pris cet intérêt sans vue. (_En chiffres_): Celle de prendre le - contre-pied de nous dans une affaire qu'elle croirait propre à nous - mettre moins bien avec l'Espagne serait remarquable. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Hollande, vol. 424. - - -IX. - -LES ÉTATS-GÉNÉRAUX DE HOLLANDE A LA RÉPUBLIQUE DE GÊNES. - - La Haye, 23 novembre 1737. - - Au Sérénissime Duc et aux Très Excellents Seigneurs les Sénateurs - de la Sérénissime République de Gênes. - - Sérénissime Duc et Très Excellents Seigneurs, - - Pendant que Nous prenons connaissance des plaintes et - représentations, que les ministres de Votre République ont faites - depuis quelque temps de ce que les sujets de la nôtre fourniraient - des armes et autres marchandises de contrebande aux mécontents de - l'île de Corse, et pendant que Nous sommes occupés à délibérer là - dessus, Nous apprenons avec beaucoup de déplaisir par les relations - qui nous viennent de Livourne et d'autres lieux, le tort que - souffrent Nos sujets dans leur navigation et dans leur commerce, - par les insinuations accompagnées des menaces des ministres et - consuls Génois, par lesquelles les marchands sont détournés de - charger dans les navires de Nos sujets, et qui mettent un grand - obstacle à leur libre navigation et commerce, comme il est arrivé - bien particulièrement à l'égard de deux vaisseaux nommés la - _Maria-Jacoba_ et l'_Agatha_, après qu'ils sont entrés dans le port - de Livourne. Votre Sérénité et Vos Excellences comprendront - aisément que Nous ne saurions regarder avec indifférence le grand - préjudice et le tort que Nos sujets trafiquant dans la - Méditerranée, à Livourne et en d'autres endroits, souffrent par ces - insinuations et menaces, et moins encore par les dénonciations des - patrons de quelques barques génoises disant avoir ordre de Votre - Sérénité et Vos Excellences de visiter les vaisseaux de Nos sujets - et de les arrêter, sous prétexte qu'ils seraient destinés pour - l'île de Corse, pour y faire la contrebande avec les mécontents. Ce - préjudice a été particulièrement causé, ainsi que Nous l'apprenons - avec chagrin, aux vaisseaux susdits, la _Maria-Jacoba_ et - l'_Agatha_, dont le premier a été obligé de sortir à vide du port - de Livourne, pour aller charger au Levant, puisque personne à - Livourne n'a voulu lui confier ses effets; et l'autre a été - nécessité de reprendre sa route vers Hambourg, personne aussi, - autant que Nous en sommes instruits, ayant voulu mettre de - marchandises à son bord de peur qu'il serait arrêté et détenu. Nous - ne pouvons considérer ces sortes de vexations que comme tout à fait - ruineuses à la navigation et au commerce de Nos sujets, et comme - contraire à la justice et au droit des gens, suivant lequel il - n'est pas permis d'arrêter, visiter et de persécuter les vaisseaux - d'autrui en pleine mer. Le prétexte dont on s'est servi, comme si - ces deux vaisseaux auraient été destinés pour aller en Corse et - auraient été chargés de contrebande, ne peut être regardé que comme - destitué de tout fondement, car outre que le transport de - contrebande, où il n'y a point des traités ni engagements, est - sujet à bien des explications et de modifications, il se trouve - casuellement, à l'égard de ces deux vaisseaux, que les maîtres n'en - sont nullement coupables et, en tout cas, n'en sont nullement - convaincus. Que pour ce qui regarde le vaisseau la _Maria-Jacoba_, - maître Corneille Roos, il sort entièrement à sa décharge, ce que - Votre Sérénité et Vos Excellences ne peuvent pas ignorer, que le - général de l'Empereur, comte de Wachtendonck, qui commande à - Livourne, après avoir le tout bien examiné, l'a mis en liberté avec - permission de poursuivre son voyage, et que, de plus, le maître de - ce vaisseau n'est point allé en Corse, mais a déchargé ses - marchandises à Livourne et après a poursuivi son voyage vers le - Levant. Qu'à l'égard du deuxième vaisseau, l'_Agatha_, maître - Gustave Berents, quelque grand que soit le bruit qu'on en fasse, il - est certain qu'on ne saurait alléguer, bien moins prouver qu'il - aurait été destiné d'aller en Corse, ou qu'il ait eu à son bord des - effets pour le compte des mécontents de cette île; il paraît au - contraire que ce maître n'a point pris sa course vers l'île de - Corse, mais est entré dans le port de Livourne et que là il a - débarqué les passagers et a déchargé les marchandises qu'il avait - sur son vaisseau, cherchant après cela nouvelle charge pour la - porter à Hambourg. - - Cependant, nous avons reçu par M. Hop, Notre envoyé extraordinaire - à la cour de la Grande-Bretagne, une lettre à lui écrite par le - secrétaire Gastaldi, avec la copie d'une prétendue relation de ce - qui se serait passé à cet égard, sans que ni l'une ni l'autre Nous - ait paru satisfactoire. Nous trouvons bien que, par rapport au - vaisseau la _Maria-Jacoba_, on pose en fait que Notre consul à - Livourne, Bouver, aurait été persuadé lui-même que la destination - de ce vaisseau n'aurait pas été bonne et qu'il aurait mis à terre - cinquante morceaux ou pains de plomb et quatre caisses de pierres à - fusil, mais outre que, pour toute preuve, il n'y a que le simple - dire du secrétaire Gastaldi, qui n'en peut rien savoir que par la - simple relation qui lui en a été envoyée, tout cela est détruit en - partie par l'expérience du contraire que le général Wachtendonck en - a fait et par le relâchement du vaisseau qu'il a ordonné, et en - partie parce que ce vaisseau a effectivement mis et laissé à terre - ses marchandises, pour ne rien dire de ce qu'une si petite quantité - de plomb et pierres à fusil ne serait pas assez considérable pour - donner du confort aux Corses, ni pour faire entreprendre à un - maître de vaisseau un voyage aussi périlleux. Quant au vaisseau - l'_Agatha_, maître Gustave Berents, il semble bien qu'il aurait eu - à son bord quelques passagers, une plus grande quantité de poudre, - de mousquets, de canons et pistolets et autres choses, mais qu'il - n'y a pas la moindre preuve qu'avec cette charge il aurait été - destiné en Corse, excepté qu'un seul des passagers en aurait dit - quelque chose. Avec quoi, il est fort à noter, pour la décharge du - maître dudit vaisseau, qu'il paraît par la relation et papiers sus - mentionnés, en premier lieu, que de tous ces passagers et de toute - cette charge rien n'est entré dans ledit vaisseau quand il est - sorti des ports de ces pays, mais que le tout y a été embarqué à - Lisbonne, et, en second lieu, que ce même vaisseau, parti de - Lisbonne, ayant été par une rencontre inopinée conduit à Oran, le - gouverneur espagnol n'a rien trouvé qui fût à la charge du maître - et ainsi l'a laissé en liberté, et, en troisième lieu, que le - maître de ce vaisseau n'a point pris sa route pour aller à l'île de - Corse, mais est allé à Livourne et que là il a mis à terre toute sa - charge, tant passagers que marchandises, laissant le tout à la - disposition des intéressés. Il résulte de ce que nous venons - d'alléguer clairement et évidemment qu'en cas que le maître de ce - vaisseau en ceci se serait laissé séduire, ce qui pourtant ne - paraît point, le mal n'aurait pas eu sa source dans ces pays, mais - à Lisbonne, ce qui encore ne pourrait pas être mis à la charge - dudit maître de vaisseau, tant qu'on ne peut prouver, comme on ne - le prouve point, qu'il aurait été informé d'un mauvais dessein, - étant vrai au contraire qu'on ne peut point imputer à crime à un - maître de vaisseau qu'étant entré dans un port libre, il y prend à - son bord, pour rendre son voyage plus profitable, une augmentation - de sa charge, soit de passagers, soit de marchandises non - défendues. Nous devons ajouter à ceci, qu'ayant fait une due - perquisition du cas du susdit vaisseau l'_Agatha_, Nous avons - trouvé qu'il est sorti de Nos ports, sans qu'il ait eu à son bord - plus de monde que le nécessaire et l'ordinaire et que, quant aux - passagers et aux marchandises à qui on donne le nom des - contrebandes, qu'ils ont été pris à son bord à Lisbonne et que le - maître du vaisseau n'a rien su de leur prétendue destination. Votre - Sérénité et Vos Excellences verront par là que c'est à tort qu'on - forme des soupçons contre Nous et Nos sujets, comme s'ils se - laisseraient induire à donner de l'assistance aux Corses - mécontents. Cette idée erroneuse étant autant moins fondée que - déjà, par Notre résolution du 5 juillet 1736, Nous avons déclaré - que des pareilles entreprises seraient tout à fait contraires à - Notre intention et que Nous étions portés à empêcher, autant qu'il - Nous serait possible, qu'on n'envoyât aucune assistance aux Corses - mécontents d'aucun endroit dépendant de Notre domination, de quoi - aussi Nous avons averti Nos amirautés par Nos résolutions du 15 - septembre et 22 octobre de l'an passé 1736. Nous avons bien pris en - considération et délibéré s'il conviendrait de défendre par placard - le transport des marchandises de contrebande en Corse, mais Nous en - avons été détournés par le mauvais usage que les sujets de Votre - République font de Nos résolutions du 5 juillet, 15 septembre et 22 - octobre de l'an 1736, et que Nous prévoyons qu'un tel placard ne - produirait aucun autre effet que de colorer les détentions des - vaisseaux de Nos sujets et de les rendre plus fréquentes; au moins - de l'exemple cité du vaisseau l'_Agatha_ résulte cette vérité - qu'un placard de la nature que celui dont Nous venons de parler, ne - saurait être d'aucun effet, tant que les mêmes défenses ne seront - pas faites dans les autres royaumes et États, et tant que les - passagers ou marchandises en d'autres pays auront la faculté de - tromper sous divers prétextes les maîtres des vaisseaux qui sont - ignorants. Nous ne pouvons dissimuler que le procédé à l'égard des - vaisseaux de Nos sujets, Nous est d'autant plus sensible qu'il - paraît qu'on les prend seuls en butte et qu'on laisse passer - d'autres sans y prendre garde. - - Quand il plaira à Votre Sérénité et à Vos Excellences de faire les - réflexions nécessaires sur ce que Nous venons de leur exposer, nous - espérons qu'Elles voudront bien donner des ordres précis à Leurs - Ministres et à Leurs sujets partout où il appartient, pour que - soigneusement ils prennent garde de ne faire rien qui puisse - troubler les sujets de Notre république ni leurs vaisseaux, dans le - libre exercice de leur navigation et commerce, afin que Nous ne - soyons pas obligés de délibérer ultérieurement sur la manière de - prévenir ces troubles si préjudiciables au commerce de Nos sujets. - Nous attendons ce remède de l'amitié et de l'équité de Votre - Sérénité et Vos Excellences, et en l'attendant, Nous prions Dieu, - Sérénissime Duc et Très Excellents Seigneurs, de Vous avoir en Sa - sainte et digne garde. - - A La Haye, le 23 novembre 1737. - - De Votre Sérénité et Vos Excellences Très affectionnés - amis à vous faire service. - - LES ÉTATS-GÉNÉRAUX DES PROVINCES UNIES DES PAYS-BAS. - - Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Filza 1/2121 - (1737-1738)_. - - -X. - -DÉPÊCHE DE PUISIEUX A AMELOT. - - Naples, le 7 janvier 1738. - - Il y a dans ce port, depuis environ un mois, un bâtiment - hollandais, nommé _Jan Ramboulde_. Il est chargé de munitions de - guerre qu'il a prises en Zélande et qui sont destinées pour la - Corse..... Je fus informé hier que le capitaine de ce bâtiment, - appelé Antoine Bevers, de Flessingue, devait partir incessamment - pour la Corse. Après m'être assuré plus particulièrement de ce - fait, je me déterminai à envoyer prier le consul de Hollande de - passer chez moi. Je lui représentai qu'il devait empêcher lÉdit - bâtiment d'aller porter des secours aux ennemis d'une puissance - avec laquelle les États Généraux n'étaient point en guerre, qu'il - devait, d'ailleurs, savoir l'intérêt que le Roi prenait dans cette - affaire et que j'osais l'assurer que ses maîtres ne - désapprouveraient pas les égards qu'il aurait pour mes - représentations en cette occasion. L'ambiguïté de la réponse de ce - consul m'ayant laissé dans l'incertitude sur le parti qu'il - prendrait, j'ai écrit à M. de Campredon, à Gênes, pour le prévenir - sur le départ de ce bâtiment hollandais. J'en ai aussi dit deux - mots à M. de Montalègre, qui m'a répondu que les munitions de - guerre embarquées sur ce bâtiment n'ayant point été achetées dans - les États de Sa Majesté Sicilienne et que le Roi n'ayant point - déclaré la guerre aux Corses, le roi des Deux-Siciles ne pouvait - prendre sur lui de l'arrêter. Il m'a promis cependant de parler au - consul de Hollande et d'intimider quelques Corses qui sont à la - suite de ce bâtiment. Je ne puis douter que cette cour n'ait - favorisé les Corses dans plusieurs occasions, non dans l'intention - de les entretenir dans la révolte, mais parce qu'à la faveur des - troubles de cette île, les officiers au service de Sa Majesté - Sicilienne ont trouvé de grandes facilités à y faire des recrues. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Naples, vol. 35. - - -XI. - - NOUVEAU CONTRAT ENTRE LE PATRON DU BÂTIMENT ZÉLANDAIS, - _YONG-ROMBOUT_, ET LES MINISTRES DE THÉODORE Ier[878]. TRADUCTION - DE L'ITALIEN. - - Naples, 20 janvier 1738. - - Nous soussignés, capitaine et pilote du bâtiment, nommé - _Yong-Rombout_, d'une part, et les ministres de Théodore Ier, roi - de Corse, de l'autre, promettons moyennant l'assistance divine, - d'exécuter ponctuellement le contenu des articles suivants, sans - exception aucune, à moins que la nécessité nous force au contraire. - - 1º Le susdit capitaine Antoine Bevers sera obligé de faire voile - avec son vaisseau et les passagers qui seront dessus, à l'île de - Corse, et, moyennant l'assistance divine, jeter l'ancre à - Porto-Vecchio; mais il devra d'abord prendre langue à Aleria avec - sa chaloupe et y faire les signaux convenus; lÉdit capitaine - s'obligeant, en outre, de faire toutes sortes de diligences et ce - qui dépendra de lui pour y exécuter le débarquement ainsi qu'il est - d'usage en semblables conjectures. Cependant, si ce bâtiment était - attaqué et que malgré tous ses efforts, il ne pût résister et fût - battu ou qu'il lui arrivât quelque autre accident,--ce qu'à Dieu ne - plaise--le patron sera tenu de faire voile vers Malte, ou autre - port plus commode, pour y porter ses passagers, et il laissera les - marchandises où il jugera le plus à propos. Bien entendu que le - capitaine, en semblable cas, ne prendra de résolutions qu'autant - qu'il y sera contraint par la nécessité. - - 2º Les seigneurs ministres susdits seront tenus de s'embarquer sur - lÉdit vaisseau et d'être fidèles au capitaine pendant le voyage, - dans quelques conjonctures que ce soit, et aider lÉdit capitaine en - lui donnant des marques de leur bienveillance. - - 3º Les susdits seigneurs ministres seront obligés de fournir vingt - hommes, y compris le pilote qui aura connaissance des ports de la - Corse, lesquels hommes défendront le bâtiment au cas qu'il soit - attaqué, et serviront à la manœuvre, et ces hommes seront - commandés par le seigneur Dominique Rivarola. - - 4º Lesdits seigneurs ministres fourniront les vivres à ces hommes; - cependant le capitaine aura soin, outre cela, d'en faire encore - pour son voyage. - - 5º Le seigneur Rivarola et les autres ministres feront leurs - diligences pour que ces vingt hommes soient embarqués au plus tôt, - le bâtiment étant prêt et n'attendant que cela pour lever l'ancre; - et aussitôt qu'ils seront à bord, lÉdit capitaine sera tenu de - faire voile. - - 6º Le bâtiment étant arrivé en Corse, le seigneur Rivarola et les - autres ministres seront tenus de lui fournir son chargement - conformément au contrat fait en Zélande. - - 7º A l'arrivée du bâtiment, l'on fera en sorte de débarquer des - canons et d'en dresser une batterie à terre pour défendre lÉdit - vaisseau contre les bâtiments génois qui pourront l'attaquer et - pour faciliter le déchargement de ses marchandises. - - 8º Les autres munitions seront aussi débarquées sans aucun retard. - L'on devra embarquer, en même temps, à proportion, les marchandises - qui seront prises en échange de ces munitions et l'on continuera de - cette manière jusqu'à l'entier déchargement des unes et au total - embarquement des autres. - - 9º Nous promettons d'adhérer exactement aux points ci-dessus et de - les observer constamment et fidèlement autant que nous le pourrons - pour l'avantage, comme il est dit, du roi Théodore. - - En foi de quoi signé, fait à bord dudit bâtiment, le 20 janvier - 1738. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Gênes, vol. 101. - - [878] En marge: «Ceci n'est qu'un projet qui a été communiqué à - M. de Grimaldi, lequel n'a pu encore parvenir à être exactement - informé si ce contrat a été effectivement signé. - - - -XII. - -/# - CONTRAT DE NOLISSEMENT DE BATIMENT FAIT A FLESSINGUE PAR LES - REPRÉSENTANTS DU ROI THÉODORE. TRADUCTION DE L'ITALIEN. - - - [1738.] - -Nous soussignés, en vertu des pouvoirs de Sa Majesté Théodore Ier, roi -de Corse, reconnaissons avoir nolisé des sieurs Splenter, Van Doorn et -Abraham Louxissen, le vaisseau nommé _Yong-Rombout_ de dix-huit canons -de 3l et quatre _bossen_ avec vingt-quatre _koppen_, commandé par le -capitaine Antoine Bevers, moyennant la somme de seize cents florins de -Hollande par mois en lui assurant quatre mois fixes et plus, voulant le -payer à proportion du temps à commencer du jour que lÉdit vaisseau sera -entièrement chargé, et ce pour faire un voyage en Corse et sur la route -où devra se faire le déchargement. Et au cas que le noliseur voulût -aller à Lisbonne, ou dans quelque autre port libre, il lui sera permis à -condition qu'il n'y restera que quatorze jours et pourra ensuite charger -en retour de l'huile, de la cire, des cuirs et autres marchandises, sans -que lÉdit vaisseau soit obligé à d'autres voyages, et encore moins de -faire aucun transport, contre quelque nation du monde que ce soit. Il -lui sera libre au contraire de retourner sans aucun retard à Flessingue, -pour y décharger les marchandises qu'il aura embarquées, indépendamment -desquelles le fret convenu sera payé aux propriétaires dudit bâtiment. -Il est convenu particulièrement que ni le pilote ni le capitaine ne -pourront charger aucune marchandise pour leur compte, sous peine de -confiscation au profit du roi; et au cas que quelques passagers -s'embarquent sur ce bâtiment et mangent et logent dans la chambre du -capitaine, ils payeront un florin de Hollande par jour, et les autres -passagers sept sols de Hollande seulement, sans qu'on puisse exiger rien -de plus pour leur passage. En foi de quoi, nous soussignés obligeons nos -corps et nos biens, nous soumettant aux lois de la justice et aux -ordonnances du pays. - - _Signé_: VALENTINO TADEI, FRANCESCO DE AGATA, - SPLENTER, VAN DOORN et ABRAHAM LOUXISSEN. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Gênes, vol. 101. - - - - -XIII. - - LETTRE DU BARON DE NEUHOFF A M. SAINT-MARTIN. COPIE COMMUNIQUÉE - AVEC LA DÉPÊCHE DU DUC DE SAINT-AIGNAN, AMBASSADEUR DE FRANCE A - ROME, DU 18 OCTOBRE 1738. - - 16 mai 1738. - - La part que je vois, Monsieur, que vous prenez à ce qui me regarde - et les offres obligeantes de service que vous me faîtes par une - lettre du 29 du passé, me sont des plus sensibles et agréables. En - revanche, je vous offre de vous rendre tous les bons offices qui - dépendent de moi et si vous continuez dans la résolution de vous - attacher à moi et de m'accompagner dans mon retour, vous pouvez, - sans perdre de temps, vous rendre à Middelbourg, en Zélande, chez - le sieur Joh. Dicler Schuler, marchand dans ladite ville, lequel - vous dirigera à me venir trouver; même si vous me pourriez procurer - quelque bon officier d'artillerie, ou autre, il peut hardiment - venir, que je le recevrai et pourvoirai à toute satisfaction, et - comptez que ni vous ni d'autres n'auront jamais lieu de se - reprocher de s'être attachés à moi et que je suis sincèrement - - Votre bon ami. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Hollande, vol. 427. - - -XIV. - -RÉSOLUTIONS DE L. H. P. LES SEIGNEURS ÉTATS-GÉNÉRAUX DES PROVINCES-UNIES -DES PAYS-BAS. - - 20 septembre 1738. - - Ayant été délibéré par résomption sur deux lettres du consul - Lesbergen[879], du 21 janvier et 11 février de cette année, écrites - de Naples à L. H. P. comme aussi sur une troisième lettre du même - consul du 31 mai dernier et aussi arrivée depuis, et ayant été pris - en considération que L. H. P. ne se sont jamais mêlées des affaires - et des entreprises des Corses contre la république de Gênes, et au - contraire que par leurs résolutions du 5 juillet et 15 septembre - 1736, elles ont mandé aux collèges des amirautés respectives - d'avoir attention qu'aucune munition ou autres outils de guerre ne - partissent d'ici pour la Corse, il a été trouvé bon et arrêté qu'il - sera mandé audit Consul que L. H. P. ne sauraient approuver qu'il - se soit donné tant de mouvement au sujet du navire le _Jeune - Rombout_, capitaine Antoine Bevers et autres de même nature et que - lui, consul, fera bien de ne plus se mêler de cette affaire ou - autres semblables, que précisément autant qu'il sera nécessaire - pour la protection des navires des Provinces-Unies qui n'auront - point contrevenu aux précédentes résolutions de L. H. P. du 5 - juillet et 15 septembre 1736. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Hollande, vol. 429. - - [879] Valembergh. - - -XV. - -DÉPÊCHE DE PUISIEUX A AMELOT. - - Naples, 11 novembre 1738. - - ........ Cet aventurier [Théodore] fréta au mois d'avril dernier - trois vaisseaux à Amsterdam. Divers négociants de cette ville - abusés par ses promesses firent une société entre eux pour lui - fournir des munitions de guerre. Il s'engagea, de son côté, à payer - à Malaga et à Alicante (où l'on convint qu'il relâcherait avant - d'aller en Corse) la valeur desdites munitions. Les négociants, - pour sûreté du traité, firent choix d'un capitaine sûr et - expérimenté, auquel ils confièrent le commandement des trois - navires. Le capitaine, en conséquence de ses instructions, relâcha - dans sa route à Malaga, puis à Alicante. Le baron de Neuhoff - n'ayant pu remplir dans aucun de ces deux ports les engagements - portés dans sa convention, tâcha de persuader au capitaine de - continuer son voyage, l'assurant qu'il ne serait pas plus tôt - abordé en Corse que ces insulaires lui enverraient de terre des - denrées, en retour des marchandises qu'il y débarquerait. Le - capitaine, sur cette espérance, continua sa route. Arrivé en Corse, - il débarqua quelques munitions, mais ne voyant rien venir en - retour, et s'apercevant, d'ailleurs, que les rebelles montraient - peu d'empressement pour leur nouveau souverain, il fit cesser le - débarquement et ayant tenu conseil avec son équipage sur le parti - qu'il avait à prendre, il se détermina enfin, trompé une seconde - fois par les promesses de cet aventurier, à faire voile vers ce - port avec ses trois navires, où il a été arrêté cinq jours après - son arrivée et mis en prison à la réquisition du consul de - Hollande, qui ne veut pas l'en laisser sortir qu'il n'ait consenti - de retourner en Corse. (_En chiffres_). Instruit de tout ceci par - quelques matelots hollandais, j'avais fait dire adroitement à ce - capitaine que je lui conseillais de signer tout ce que l'on - exigerait de lui dans la prison, et que lorsqu'il serait à la mer, - il pourrait prendre, s'il le voulait, la route de quelqu'un de nos - ports, conseil qu'il aurait peut-être été à portée d'exécuter si M. - l'envoyé de Gênes, qui n'a pas encore toute la prudence d'un - ministre consommé, n'avait tenu indiscrètement quelques discours, - qui ont mis le consul de Hollande et Théodore en méfiance contre le - capitaine. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Naples, vol. 36. - - -XVI. - -NOTE SUR LES CORRESPONDANTS DE THÉODORE. - - Janvier 1740. - - Direction des lettres que Théodore écrit à Rome, savoir: - - Il se sert quelquefois de l'adresse de Mme Marie-Constance - Cavalieri, religieuse au couvent des Saints-Dominique et Sixte. - - Souvent, il les adresse au comte Fedi, à la Porte du Peuple; - quelquefois au comte Orsini; rarement au docteur Gaffori, qui - demeure à San Gio. Fiorentini. Il s'est servi, en dernier lieu du - banquier Quarantolo, associé du marquis Noués. - - Quelquefois aussi les envoie-t-il en droiture aux dames Fonseca, - religieuses au même couvent des Saints-Dominique et Sixte. - - Ses correspondants à Rome portent leurs lettres chez le comte Fedi - ou chez le comte Orsini, qui font divers plis selon la qualité des - lettres et les mettent sous quatre enveloppes; la première est pour - le sieur Valentini; la seconde est pour le baron de Stos; la - troisième pour le consul anglais de Venise et la quatrième est pour - le baron Étienne Romberg qui est lui-même. - - Ses correspondants de Rome sont: les comtes Fedi et Orsini; les - dames Fonseca; Mailliani, marchand drapier près Saint-Eustache; un - allemand nommé Joseph à Campidolio, qui a été au service de S. A. - de Bavière; le docteur Gaffori; un capucin, faiseur d'or no 64 (?); - un abbé nommé Punciani, ministre de la maison Fonseca à la Minerve - et distributeur du sel; le maître de chambre de M. l'ambassadeur de - Malte, nommé Ludovico Sancty (?), vers la Trinité du Mont. - Celui-ci, à ce que l'on peut conjecturer, n'agit pas par lui-même, - car, non seulement il a aidé le cousin de Théodore d'armes et - d'argent quand il était à Rome, mais encore le neveu du même - ambassadeur lui fit deux visites secrètes et, à son départ pour la - Corse, le maître de chambre l'accompagna jusqu'à Ostia et lui donna - deux signaux pour pouvoir reconnaître ceux qui seraient envoyés de - sa part. Ces signaux consistaient en un petit carré de papier où - son nom est écrit en lettres qui imitent le moule, et un cachet de - cire rouge appliqué au-dessous représentant un cupidon monté sur un - lion. Un nommé Raimondi, chevalier de Saint-Sylvestre et peintre, - est aussi correspondant. - - Ceux de Naples sont le consul de Hollande, Valembergh; Mme la - princesse de la Rochette et un officier irlandais nommé Georges, - qui est dans le château Sainte-Magdeleine, du côté des Carmes. - - A Livourne, il n'y a plus que l'ancien capitaine du bagne, nommé - Bigani; D. Felice Cervioni et Thomas Santucci d'Alesani. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Corse, vol. 2. - - -XVII. - - RELATION DE CE QUI S'EST PASSÉ A AJACCIO, LE 2 MARS 1743, ENTRE LE - VAISSEAU DE GUERRE ESPAGNOL, LE _SAINT-ISIDORE_ ET LES VAISSEAUX DE - GUERRE ANGLAIS[880]. - - Livourne, le 21 mars 1743. - - Par la déclaration unanime des matelots du vaisseau du Roi, le - _Saint-Isidore_, on a appris que le 28 février, le secrétaire de - Théodore étant sur une des chaloupes de l'escadre anglaise qui - était à dix milles à la vue d'Ajaccio où elle allait, prit terre à - Ajaccio et alla parler au gouverneur de ladite place pour - reconnaître le camp et les magasins de marine dudit vaisseau le - _Saint-Isidore_, qui étaient à terre, ce qui lui fut accordé - d'abord par lÉdit gouverneur avec l'assistance du capitaine - Giannetti et son frère, officiers allemands au service de la - république et de la garnison d'Ajaccio. Après que cela fut fait, la - chaloupe retourna à l'escadre anglaise, qui vint donner fonds la - nuit du 1er de ce mois sous le canon d'Ajaccio, consistant en deux - vaisseaux de haut bord et une frégate de quarante pièces de canon, - auxquels se joignit le lendemain matin un autre vaisseau de ligne, - laissant vers le midi le vaisseau le _Fulston_ (le _Folkestone_), - avec dessein de prendre ou brûler le vaisseau espagnol. Ce que le - commandant anglais fit connaître, le 2, faisant approcher les deux - vaisseaux à une portée de fusil de celui le _Saint-Isidore_, et - faisant dire à M. le chevalier de Lage que s'il tardait à rendre - son vaisseau, il ne donnerait quartier ni à lui ni à son équipage. - M. de Lage répondit qu'une telle proposition ne se faisait pas à un - homme comme lui, qu'il savait son devoir, qu'étant capitaine d'un - vaisseau de Sa Majesté Catholique, il devait le défendre, que M. le - commandant anglais pourrait faire ce qu'il voudrait, et que lui - ferait son devoir. En effet, d'abord que la chaloupe de l'officier - anglais fut éloignée du vaisseau le _Saint-Isidore_, M. de Lage fit - décharger toute son artillerie contre les vaisseaux ennemis, entre - lesquels celui du commandant étant le plus exposé, il perdit un de - ses mâts et fut si maltraité dans le côté, qu'il se trouva d'abord - hors d'état de manœuvrer ayant huit pieds d'eau. Le chevalier de - Lage, voyant le bon effet qu'avait produit sa première décharge, - voulait en faire une seconde, mais s'apercevant que les quatre - autres vaisseaux allaient le cribler de coups, et qu'il courrait un - risque évident de sacrifier tout l'équipage et laisser à l'ennemi - la gloire de prendre ou de brûler son vaisseau, il se détermina à - le prévenir, faisant donner feu et ordonnant à l'équipage de se - retirer. Il fut obéi et se sauva lui et son équipage à la nage - laissant le vaisseau en flammes. Il y eut trente hommes de noyés, - entre lesquels neuf espagnols, sans comprendre cinq autres qui - furent tués par le canon, les autres étant des déserteurs allemands - recrutés en Corse. M. de Lage fut obligé de se retirer la nuit avec - son équipage à la montagne, le gouverneur d'Ajaccio lui ayant - refusé de lui donner asile dans la place, ainsi qu'il avait fait de - le défendre par son artillerie, ni de lui permettre de décharger la - sienne à terre. Le commandant anglais fut obligé de rester à - Ajaccio, jusqu'au 6, ayant renvoyé le secrétaire de Théodore qui - fut témoin avec le vaisseau le _Fulston_ de l'action et on fut - détrompé des idées chimériques que Théodore avait données de ses - alliés. - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Gênes, vol. 112. - - [880] Cette relation a été faite par le consul d'Espagne à - Livourne, sur la déposition des matelots du vaisseau espagnol et - traduite de l'espagnol. - - -XVIII. - -DÉPÊCHE DU DUC DE NEWCASTLE A GASTALDI, MINISTRE DE LA RÉPUBLIQUE DE -GÊNES A LONDRES. - - Whitehall, ce 17me mars 1743. - A Monsieur Gastaldi, - - Le Roi m'a ordonné de vous faire savoir, en réponse au mémoire que - vous avez présenté à Sa Majesté, du 25 du mois passé, et à la - lettre que vous m'avez écrite, en date du 19 du courant, que Sa - Majesté n'a aucune connaissance de ce qui y est allégué d'avoir - été fait par les commandants de ses vaisseaux en transportant et - débarquant Théodore Neuhoff dans l'île de Corse; et que si - quelqu'un desdits commandants a tenu une telle conduite, il a agi, - non seulement sans l'ordre du Roi, mais contre les intentions de Sa - Majesté. Le Roi m'a commandé d'envoyer aux seigneurs commissaires - de l'Amirauté copies de votre mémoire et lettres susdites, et de - leur ordonner de s'informer, sans perte de temps, si les - commandants des vaisseaux du Roi dans la Méditerranée, et notamment - les capitaines des vaisseaux dont vous faites mention dans votre - mémoire, ont actuellement fait ce qui leur est imputé; et, en ce - cas-là, par quel ordre ils l'ont fait, afin que Sa Majesté étant - pleinement informée du cas, puisse prendre, à cet égard, les - mesures qu'Elle jugera à propos. - - J'ai aussi eu ordre du Roi d'écrire dans le même sens au - vice-amiral Matthews, commandant la flotte de Sa Majesté dans la - mer Méditerranée, et de lui faire savoir au nom de Sa Majesté qu'il - doit veiller que pour l'avenir il n'arrive rien de semblable. - - Je dois cependant, Monsieur, à cette occasion vous faire observer - que bien que les officiers du Roi fussent très coupables, en cas - qu'ils eussent agi sans autorité ou contre les ordres de Sa - Majesté, le Roi ne peut pourtant que voir avec regret que la - conduite de la République de Gênes ait été telle envers les - Espagnols, ses ennemis déclarés, qu'elle aurait pu donner un juste - sujet de mécontentement à Sa Majesté et à ses alliés. - - Je suis, - Monsieur, - Votre très humble et très obéissant serviteur. - NEWCASTLE. - - Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Filza 41-2050_. - _Corsica 1743._ - - -XIX. - -DÉPÊCHE DE LORENZI A AMELOT. - - Florence, le 27 avril 1743. - - Le baron Théodore est parti de cette ville depuis le 18 pour Pise - et comptait, après s'y être arrêté quelques jours, de se rendre à - Livourne pour s'embarquer sur le même vaisseau de guerre anglais de - quarante pièces de canon, qui l'y avait conduit nommé _Folkestone_, - et commandé par le capitaine Balchen; mais j'ai appris qu'il n'y - est pas encore allé et qu'il est encore en quelque endroit qui - n'est pas éloigné de Florence et que je n'ai pu encore découvrir. - Plusieurs Corses qui s'étaient rassemblés à Livourne de différents - endroits se sont embarqués sur le même vaisseau. M. Matthews dit - n'avoir consenti que Théodore y retournât parce qu'il était venu - dans la Méditerranée sur un vaisseau de guerre de sa nation, et - qu'au reste les lettres de sa cour ne lui en avaient jamais parlé, - mais qu'il y avait dépêché un courrier avec une lettre qu'il avait - reçue de Théodore pour avoir des instructions là-dessus. Le - ministre d'Angleterre à Turin assure aussi que sa cour ne lui a - jamais rien mandé à ce sujet, et elle a gardé le même silence - envers M. Mann, ce qui est assez surprenant, car s'il est vrai que - le roi d'Angleterre n'a jamais eu la moindre part aux affaires de - Théodore, et qu'il aurait fait examiner la conduite des capitaines - dont la même république se plaignait, comme le ministre de M. le - grand-duc à Londres mande à ce gouvernement avoir cette cour-là - répondu au mémoire présenté par le ministre de Gênes à S. M. - Brittanique, il était naturel que ce prince eût donné des ordres au - susdit vice-amiral et eût mandé quelque chose en conséquence à ses - ministres à Florence et à Turin, d'autant plus que M. le marquis - d'Ormea a plusieurs fois questionné ce dernier sur l'intérêt que - paraissait prendre l'Angleterre à l'entreprise de Théodore. - D'ailleurs, puisque la cour de Londres sait l'opinion que le public - a eu lieu de former qu'elle s'intéresse à cette entreprise, et le - tort que cette opinion peut lui faire, il paraissait qu'elle devait - donner une déclaration authentique du contraire, si elle n'y - prenait pas effectivement intérêt. L'on peut à peu près remarquer - la même conduite de la cour de Londres dans celle de Vienne, car - MM. de Breitwitz et de Richecourt assurent, et à l'égard du - premier, j'ai lieu de le croire très certainement, que S. A. R. - leur a demandé uniquement de l'informer de ce qui se passerait à ce - sujet. Il était cependant naturel que si ce prince ne prenait - aucune part à cette entreprise, il eût à la désavouer, au moins à - sesdits ministres, surtout après la conférence que M. de Breitwitz - a eue avec Théodore et l'édit que celui-ci a publié. Cette conduite - de ces deux cours peut faire soupçonner qu'elles attendent quelque - événement pour se déclarer, d'autant plus que le même aventurier - assure toujours que son entreprise a été concertée avec elles et - qu'elles sont convenues de le soutenir. MM. de Richecourt et de - Breitwitz ont assuré à une personne de leur confiance qu'ils ne - l'ont point vu pendant tout le séjour qu'il a fait en cette ville. - Il a dit qu'il y est venu principalement pour pouvoir écrire plus - librement; en effet, il a reçu et écrit pendant son séjour ici une - prodigieuse quantité de lettres. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Florence, vol. 97. - - - - -XX. - -LETTRE DU BARON DE NEUHOFF. - - Le 11 mai 1744. - - J'ai reçu mercredi passé sous votre couvert la lettre du baron de - Salis en date du 22 passé, à laquelle je vous remets, à cachet - volant, la réponse, vous priant, mon très cher Monsieur, de vouloir - la lui inclure dans votre paquet après l'avoir lue. Cette tardance - de lettres de Turin, jointe aux manquances que l'on me fait dans - ces conjonctures, me lève tout repos, d'autant plus que je me - trouve contre le mur et miné par ces perfides émissaires, lesquels - me détournent et me refroidissent un chacun pour le surplus, par - ici, et ayant déjà gagné en Allemagne tous mes amis et - correspondants à me retenir même ce qui est à moi, afin de m'ôter - les moyens à me pouvoir mouvoir; enfin j'abrège. - - Si par ce courrier j'ai la satisfaction de recevoir de vos chères - nouvelles, jeudi j'aurai celle de vous faire réponse et suis sans - réserve tout à vous. - - Ma dernière est du 6 avec la lettre d'Olmeta touchant le prince - Rakoczy, lequel à ce que j'ai appris hier d'un Corse venu de Rome, - a, depuis deux années, la promesse de France et d'Espagne d'avoir - en Corse son refuge avec le caractère de général, et que ceci est - notoire à tous les partisans d'Espagne en Corse. A moments, - j'attends des nouvelles de là; mais tous mes frais et soins seront - tous inutiles, si l'on ne m'assiste sans perte de temps, car, pour - être sûr, ils veulent proclamer Don Philippe, si je tarde à - marcher; ils sont soutenus en cela à Gênes même. Si cette affaire - se fait et qu'ils y débarquent quelque monde, comme ils le font - assurer dans le pays, qui les en chassera? Aucune puissance est en - état de le faire, les peuples étant variés, ce qu'ils seront - certainement si l'on ne me met en état d'y pouvoir aller pour - anéantir ces vues-là. - - Je ne comprends plus ce silence de vos seigneurs de Londres, - desquels je ne vois aucune réponse; d'autres amis d'Hanovre et de - La Haye m'assurent de l'appui promis; entre temps, par ici, l'on - fait le sourd et l'on m'abandonne; enfin l'on ne fait aucun cas de - moi par reconnaissance de mes sincères sentiments d'honneur ou - opérations réelles de fidélité et d'un attachement parfait, ce qui - m'est bien sensible et m'en ronge l'âme. J'espère que vous aurez eu - la bonté de parler à M. le général baron de Breitwitz touchant ce - peu de Corses, qui sont dans ces deux compagnies corses suivant le - contenu de ma dernière. S'il y a de la résolution, il y a moyen - encore d'anéantir les vues des ennemis en faisant un débarquement - de sept à huit mille hommes de mes gens, pour faire une diversion, - en laissant ces Anglais dans les ports de Corse et même dans le - golfe de la Spezzia, et employer mes gens contre l'ennemi même; - mais il me faut trois vaisseaux, avec ordre précis de m'obéir. Si - puis, l'on continue en Italie être sourd, je dois m'efforcer à - faire pour l'avenir le muet, et me retirer du tout, laissant le - champ libre à tous mes ennemis. Ci-jointe une liste des Corses - dispersés en Italie[881], dont j'ai eu tous les soins, et puis - avancer, selon la promesse des officiers, qui les commandent, de me - les voir joindre au premier ordre que j'enverrai signé de ma main, - et suis très assuré qu'aucun ne restera en arrière quand il s'agira - d'être à mes ordres et moi à leur tête. - - Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe - straniere_, mazzo 2. - - [881] J'ai donné cette liste en note p. 303. - - -XXI. - -LETTRE DU BARON DE NEUHOFF. - - Le 14 mai 1744. - - Je reçois votre chère lettre du 9 avec celles que vous me renvoyez. - Touchant puis au congé des Corses, comme je vous ai parlé dans mes - précédentes de le procurer de M. le général baron de Breitwitz, il - n'a pas besoin d'ordre pour cela, parce que quand ils demandent - leur congé, il leur est accordé toujours, selon la teneur de mon - offerte faite à Vienne du temps du baron de Wachtendonck; mais à - présent, que je ne veux avoir aucune liaison avec leur capitaine et - que je les demande pour être employés pour le service commun, je - cherche la licence du général pour pouvoir puis en faire rapport à - la cour, laquelle sera charmée certainement que je les emploie au - service du roi de Sardaigne. Mais ces résolutions finales tardent - bien de Turin; ils croyent et attendent là mon arrivée, ou du - moins, un de ma part; mais à ma sensible confusion et mortel - chagrin, je me vois hors d'état de pouvoir me mouvoir, ne trouvant - pas ni d'amis, ni d'ennemis, avec le gage en main, l'avance - nécessaire et dois me voir enfin périr avec mes polices de change - endossées toutes à mon ordre argent comptant partout; mais par ici - ne sachant de qui me fier, et d'autres étant sourds et charmés de - me plonger davantage, m'entretiennent en espérance et puis, en - fait, ils me manquent; enfin la maxime est, en certaines affaires, - très mauvaise de donner du temps au temps; mais à moi il me - convient de m'y soumettre et d'avaler ces pilules. - - Si M. l'amiral Matthews est bien informé, il secondera en tout mes - vues et me donnera la main à faire la diversion mentionnée et de - châtier ces Génois promoteurs de toutes les démarches des - Gallispans contre votre nation et de la personne sacrée de Sa - Majesté Britannique même; mes fidèles et sincères remontrances se - vérifient journalièrement de plus en plus. Dès l'année passée, tout - se pouvait prévenir; mais que ne cause la présomption et le mépris - dans ce monde! - - Le dénommé Maurice-Léopold Kartz, dépêché de Rakoczy, est à - Livourne présentement, protégé de M. de Selva, et doit passer en - Corse. Enfin j'espère qu'avec ce courrier vous recevrez quelque - réponse de Turin pour moi, laquelle j'attends avec la dernière des - impatiences. Avertissez, je vous prie, à Londres qu'un tel - chevalier Champigny, l'envoyé de l'Électeur de Cologne, est un - espion payé depuis sept années de la France; il l'était même, - contre moi, payé des Génois; mais à mon arrivée à Cologne, le dit - Champigny jugea à propos de se sauver de Bonn de la cour de - l'Électeur de Cologne, pour n'être traité par moi et les miens - comme il le méritait. Avec sûreté, vous le pouvez dénoncer de ma - part et j'en écrirai, l'ordinaire prochain, à mes amis à Bonn et - Hanovre, afin qu'ils le fassent savoir à l'Électeur de ma part, - comme de ma surprise d'employer un semblable sujet. Si M. l'amiral - voulait s'entendre avec moi de bonne foi, nous ferions plus dans un - mois pour l'avantage commun, qu'il n'a fait depuis deux années avec - les avis de ses consuls tous jacobites sous-main et qui l'informent - très mal. Je vous salue de tout mon cœur, et suis sans réserve - tout à vous. - - En ce moment je reçois votre chère lettre du 12, avec l'incluse du - baron de Salis. Jugez, mon cher Monsieur, de mon embarras mortel à - ne pouvoir me rendre à Turin ni y envoyer quelqu'un, n'ayant aucun - à la main capable pour finir de traiter cette affaire; celui que - j'ai désigné n'est pas encore retourné de Corse, où je l'ai envoyé - par la voie de Civita-Vecchia avec un petit secours, et pour - assister à la consulte générale tenue, et quand il retournera, il - sera toujours obligé à une petite quarantaine. J'ai, de plus, la - mortification aujourd'hui de recevoir, par trois différentes - lettres, une belle excuse sur ma demande d'une avance de cent - sequins. Je ne sais enfin où donner de la tête dans ces quartiers - et me trouve manquant, subsistant avec l'argent qui me reste à - engager. Si M. l'Anglais m'avait fait le plaisir trois mois passés, - j'aurais été alors à Turin, et le tout serait frayé et la troupe - serait assemblée; enfin je me ronge ici l'âme et me crève de - chagrin. - - Si vous écrivez à Turin et à M. l'amiral, faites-leur part du - contenu de la lettre de M. de Salis et assurez pour sûr que s'il me - conduit en Corse, nous chargerons dans les huit jours six à huit - mille hommes pour les transporter au golfe de la Spezzia, me - faisant fort de m'en rendre maître sans perte d'un homme. M. - l'amiral puis y pourra mettre garnison anglaise, et moi j'agirai - puis, et le reste de mes gens, au grand bénéfice commun et aux - dépens de l'ennemi même. Vous voyez là ce que j'ai déjà écrit au - baron de Salis et à Milord Carteret, et mes amis à Londres en sont - bien subornés. - - Si vous croyez que M. l'Anglais à votre instance se laisse - persuader à me faire l'avance de cent sequins, faites-le, je vous - prie, et soyez sûr que de Turin j'en remettrai ponctuellement le - remboursement, y ayant de bons amis, mais ma présence y est - nécessaire. - - L'on m'écrit de Rome que cinquante-trois autres Corses déserteurs - de Naples y sont arrivés pour me joindre. Excusez ce brouillon, je - vous prie. Je suis si accablé de chagrin et de confusion de me voir - ainsi, qu'à peine sais-je écrire. - - Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe - straniere_, mazzo 2. - - -XXII. - -TRADUCTION D'UNE LETTRE DE M. MANN A M. DE VILLETTES. - - Florence, 30 mai 1744. - - Monsieur, - - Le courrier de Turin m'a remis ce matin en passant la lettre que - vous m'avez fait la grâce de m'écrire le 27 de ce mois. Les ordres - que M. le marquis d'Ormea a bien voulu donner ne coûteront que très - peu de peine aux courriers, puisqu'en allant à Rome et en revenant - de cette ville, ils sont obligés de passer dans la rue où je - demeure. J'espère que vous approuverez cette manière de continuer - notre correspondance. Elle vous épargnera souvent la désagréable - fatigue de mettre vos lettres en chiffres, ce qui ne pourrait que - vous être fort incommode dans des circonstances où vous avez tant - d'affaires sur les bras. Je suis charmé que vous ayez été content - du contenu des papiers que je vous ai envoyés, et que M. le marquis - d'Ormea les ait jugés dignes de son attention. Je vous prie de - présenter mes très humbles respects à Son Excellence et de - l'assurer que je me ferai un devoir, en toute occasion, d'obéir aux - ordres dont Elle m'honorera, bien persuadé que rien n'est plus - capable de m'attirer l'approbation du Roi, mon maître, que de - m'employer utilement, si je puis, pour le service de Sa Majesté - Sarde, dont les intérêts sont si unis aux siens. - - J'ai eu soin de communiquer sur le champ à mon ami cette partie de - votre lettre qui regarde l'auteur des propositions[882]. Il m'a - promis de lui écrire sans délai, pour l'engager à venir à Florence - au cas qu'il se trouve toujours peu éloigné de cette ville, comme - il l'était en dernier lieu. Nous n'avions pas jugé à propos, mon - ami ni moi, de lui donner la moindre connaissance de l'affaire, - jusqu'à ce que nous eussions reçu votre réponse; nous ne - différerons plus à présent de l'en informer et nous tâcherons de - lui persuader d'aller à Turin. C'est assurément le plus sage parti. - On règlera plus de choses, avec lui en personne, en deux jours, - qu'on ne ferait dans un mois par lettres, outre qu'en traitant avec - lui les ministres du roi de Sardaigne pourront mieux juger de sa - capacité et de ce qu'il est en état de faire. Le général Breitwitz, - de qui je tiens les propositions, m'a permis de vous dire son nom, - mais il souhaite de n'être nommé qu'à M. le marquis d'Ormea, ne se - souciant pas que la cour de Vienne ou le grand-duc sachent qu'il se - soit mêlé d'aucune affaire sans leur participation, quoiqu'il ne - doute pas d'ailleurs que sa conduite ne fût approuvée, s'il jugeait - nécessaire de les en informer. La proposition, comme vous l'aurez - observé, a été faite autrefois à la reine de Hongrie, par le canal - du général Breitwitz; mais elle fut négligée. Par rapport à la paye - des officiers et des soldats, le général suppose que la personne - comptait qu'elle serait établie sur le pied des autres troupes de - la reine; mais il n'est pas possible de rien dire de positif sur - cet article, non plus que sur les autres conditions, jusqu'à ce que - l'auteur en traite lui-même. Je ne vous ai pas d'abord envoyé - l'écrit en original, signé de sa main et scellé du cachet de ses - armes, crainte de quelque accident; mais si vous souhaitez de - l'avoir, vous n'avez qu'à m'en dire un mot et je vous l'enverrai. - Je souhaite ardemment que le succès de cette affaire réponde à - l'attente de vos amis. - - Je vous ai envoyé par le dernier ordinaire une lettre de mon - correspondant secret[883] à M. le marquis d'Ormea. Dans une autre - qu'il m'a écrite en m'en envoyant une pour l'amiral, il me dit: «A - la fin M. l'amiral a eu ordre de m'assister et de m'appuyer.» Je ne - puis rien dire de ce fait jusqu'à ce que l'amiral l'explique. Je - suis toujours obligé de répondre au grand nombre de lettres qu'il - continue de m'écrire; mais je le fais toujours en termes généraux, - en lui disant que je n'ai point reçu d'instructions sur ses - affaires, ni aucune réponse de votre part ni de l'amiral; cependant - cette méthode ne mettra jamais fin à notre correspondance. Je ne - voudrais pas que M. de Salis fût informé que je vous ai dit si - librement mon sentiment du personnage, car je vois que nonobstant - ce que j'ai écrit avec la même liberté à son fils à sa prière, il - pense encore aussi favorablement sur son compte: prévention dont je - vous dirai en confidence que son fils est aussi surpris que moi. Il - a peut-être des raisons que nous ignorons. - - Je vous prie de croire... - - Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe - straniere_, mazzo 2. - - [882] Il s'agit de Rivarola. - - [883] Théodore de Neuhoff. - - -XXIII. - -TRADUCTION D'UNE LETTRE DE M. MANN A M. DE VILLETTES - - 7 juin 1744. - - Monsieur, - - J'espère que vous aurez reçu les deux lettres que je vous ai - écrites le 2 et le 8 de ce mois. J'ai été obligé d'envoyer la - dernière par la poste ordinaire, ne l'ayant reçue qu'après le - départ du courrier de Turin. Je dois à présent vous informer que - j'ai vu le comte Rivarola, que le général Breitwitz a fait venir à - Florence. Il est fort disposé à aller à Turin, pour traiter de la - levée des troupes corses. Il se flatte de lever aisément toutes les - difficultés qui pourraient se rencontrer dans cette affaire. - J'avoue qu'au premier coup d'œil, à voir son âge et sa figure, il - ne m'a point paru fort propre à faire réussir une pareille - entreprise; mais, après plusieurs conversations que j'ai eues avec - lui et par les informations que j'ai prises sur son compte, j'ai - trouvé que c'était un homme fort accrédité en Corse et celui de - tous les chefs auquel les mécontents de cette île s'adressent le - plus volontiers. Il a toujours été opprimé par les Génois, une - grande partie de son bien a été confisquée en Corse, où sa femme - est encore. Il a mené pendant plusieurs années une vie obscure hors - de son île. - - Je l'ai questionné touchant les talents qu'il se sentait pour - commander le régiment que son nom et son crédit le mettaient en - état de lever. A cela, il a naïvement répondu qu'il ne pouvait pas - prétendre avoir beaucoup d'expérience pour la conduite des troupes - régulières; mais qu'il avait passé toute sa vie les armes à la main - et que pour suppléer à ce qui lui manquait il voulait supplier Sa - Majesté Sarde de lui donner un major (sur qui roulerait la conduite - du régiment) et autant d'officiers qu'on croira nécessaires, pour - bien former et discipliner ses compatriotes. Cependant, on ne doit - pas oublier, dit-il, que les Corses obéissent plus volontiers à des - officiers de leur nation qu'à d'autres; que néanmoins, il sera - toujours prêt à se soumettre à tous les ordres que le roi de - Sardaigne lui donnera, et qu'il ne doute nullement que le corps de - troupes qu'il lèvera ne soit fort utile à Sa Majesté. - - Le général Breitwitz, m'écrivant à son sujet de sa maison de - campagne, m'en parle dans les termes suivants: «C'est un homme qui - a grand crédit en Corse. Il ne tiendra qu'à lui de faire venir la - plus grande quantité des Corses qui sont au service de la - république de Gênes à celui de Sa Majesté le roi de Sardaigne, ce - qui ferait un double effet. Quand on écrira à Vienne pour avoir la - permission de rassembler le régiment dans cet état, la cour de - Turin pourrait demander au grand-duc les officiers corses et les - hommes de cette nation, qui sont à son service; cela serait un - petit commencement à former un pied. Je suis persuadé, si la - neutralité ne fait quelque obstacle, que S. A. R. fera tout pour Sa - Majesté le roi de Sardaigne.» - - Je ne sais pas bien ce que le général veut dire quand il parle - d'_officiers_ au pluriel, car, après m'en être informé, je n'ai - trouvé qu'un seul officier corse dans les deux compagnies de ce - nom. - - Voici la liste des Corses qui se trouvent dans ces compagnies, qui - pour le dire en passant, sont fort inutiles au grand-duc: - - Giuseppe Costa, lieutenant. - 49 simples soldats dans la première compagnie. - 11 » » dans la seconde » - -- - 61 - - Il est inutile que j'entre dans un détail circonstancié de toutes - les conversations que j'ai eues avec le comte Rivarola. Je dois - vous avertir, cependant, que comme il ne fait aucune difficulté - d'avouer le mauvais état de fortune où l'ont réduit ses malheurs et - son long exil, je me suis engagé à lui faire payer les frais de son - voyage. La demande m'a paru si raisonnable que j'ai cru devoir y - acquiescer, et je vous prie de vous souvenir de cet article. Vous - trouverez dans l'écrit ci-inclus quelques informations à son sujet, - avant qu'il arrive à Turin; il vous communiquera lui-même d'autres - papiers, qui vous convaincront que c'est un homme fort accrédité - dans sa patrie. Il n'attend pour partir que l'arrivée de son fils, - qui est à Sienne, au séminaire, et les habits qu'il se fait faire, - qui, autant que j'en puis juger, ne feront pas une brillante - figure. Il m'a dit qu'il voulait se faire faire un habit, avant de - se présenter à M. le marquis d'Ormea; j'ai tâché de l'en dissuader, - l'assurant que ce ministre ne jugera pas de lui par la façon dont - il sera mis. Il espère d'être à Turin sur la fin de la semaine - prochaine, environ le 14. Je lui donnerai une courte lettre pour - vous pour lui servir d'introduction. Il veut être absolument dirigé - par vous. Dans cette lettre et dans le passeport dont je le - munirai, je l'appellerai Domenico Santini, nom qu'il souhaite de - porter pendant son voyage. Je vous laisse le soin de tout le reste. - Je serai bien charmé d'apprendre que l'affaire tourne à la - satisfaction de Sa Majesté Sarde et au bien de son service. Je vous - prie d'assurer M. le marquis d'Ormea de mes très humbles - respects... - - J'écrivis hier au soir ce qui précède; j'ai reçu ce matin de bonne - heure la lettre dont vous m'avez favorisé avec l'Horace de Pine, - pour lequel j'aurai des remerciements à vous faire l'ordinaire - prochain, de la part du prince Craon. Je ne suis point du tout - surpris de la lettre que Théodore a écrite à M. le marquis d'Ormea, - ni de la manière dont ce ministre l'a reçue. J'en reçus une hier au - soir du personnage, en réponse à celle que je lui avais écrite, - pour accompagner la lettre de M. de Salis (dont je vous ai envoyé - une copie). Il est extrêmement piqué de cette lettre, «à laquelle, - dit-il, je ne répondrai nullement, ne me mettant en nulle peine - pour son contenu si peu digéré, étant d'ailleurs sûr que votre - ministère traite cette affaire. Enfin les réponses de Turin en - décideront en huit jours, et si l'on y a changé de sentiment, - patience! J'en serai pour les frais faits. Mon secrétaire est parti - dimanche passé». Voilà la substance de sa lettre. Je vous disais - dans ma dernière qu'il avait fait partir son secrétaire, - circonstance qui ne peut que déplaire. J'avoue néanmoins qu'il ne - me semble pas juste de le laisser dans l'incertitude; car quoique - ses propositions soient mal digérées et qu'il ne paraisse pas - probable qu'elles puissent mener à rien et quoiqu'il n'y ait - peut-être pas beaucoup de fond à faire sur ce qu'il dit des grandes - dépenses qu'il prétend avoir faites, je ne saurais approuver qu'on - continue à le bercer de vaines espérances. Quant aux affaires de - Corse, je sais qu'il a encore un parti considérable dans cette île - qui le recevrait avec beaucoup d'empressement, s'il y paraissait - avec quelque secours réel. Mais il les a trompés si souvent, qu'ils - ne se fient plus à ses promesses. J'apprends cependant que ce parti - est résolu de lui rester fidèle encore quelques mois et si après ce - temps-là, ils s'aperçoivent qu'il n'est pas réellement soutenu, ils - l'abandonneront à coup sûr, sans pourtant se soumettre aux Génois. - - On m'a dit que le capitaine Barckley, commandant du vaisseau _la - Revanche_, qui a conduit Théodore en Italie, s'informa fort - soigneusement de lui en dernier lieu à Livourne, déclarant que s'il - pouvait découvrir où il était, soit en Toscane, soit à Rome, il - irait le trouver en personne. Une personne, qui a dit avoir entendu - ceci de la bouche de M. Barckley lui-même, l'a écrit à Théodore, - qui m'a envoyé la lettre. Je ne puis pas pénétrer le motif qui - faisait souhaiter au capitaine Barckley de le voir; mais si son - empressement était aussi grand qu'on le dit, j'ai lieu de m'étonner - qu'il ne se soit pas adressé à moi, de qui il pouvait attendre d'en - avoir des nouvelles. - - Le comte Rivarola est à présent chez moi; il m'apprend qu'il a - dépêché un homme à son fils, à Sienne, qui n'arrivera ici que mardi - au soir; cela me fait craindre qu'ils ne puissent partir d'ici que - jeudi matin; ils pourraient bien être à Turin le 15, m'ayant promis - de faire toute la diligence possible. Il lui en a déjà coûté - quelque chose pour faire venir son fils, ne pouvant pas absolument - voyager seul. Il vous prie, Monsieur, de vous en souvenir, ainsi - que de la dépense de son voyage à Turin; je me flatte que M. le - marquis d'Ormea ne trouvera pas mauvais que je me sois engagé à la - lui faire payer. - - Je n'ai rien à ajouter que les vœux sincères que je fais pour le - succès de l'affaire; j'espère qu'elle répondra à notre attente, - d'autant plus qu'on m'a donné les plus fortes assurances de son - crédit parmi ses compatriotes qui considèrent beaucoup son nom. A - l'égard de sa capacité personnelle et des conditions de son - engagement, je m'en repose entièrement sur le discernement des - personnes qui traiteront avec lui. - - Je vous prie de me croire..... - - P.S.--Toute réflexion faite, nous n'avons pas jugé à propos de - perdre du temps à attendre l'arrivée du fils du comte Rivarola, et - nous lui avons trouvé un autre compagnon de voyage. C'est un nommé - Carlo Testori, milanais, secrétaire du commissaire des guerres du - grand-duc, jeune homme discret et qui est au fait de tout, ayant - été employé pour faire venir secrètement le comte. Son supérieur a - bien voulu consentir qu'il fît le voyage. Le comte envoya hier les - papiers par un exprès. Il partira demain matin à bonne heure. - - Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe - straniere_, mazzo 32. - - -XXIV. - -DÉPÊCHE DE LORENZI A D'ARGENSON. - - Florence, le 2 décembre 1745. - - L'intrigue ménagée par le roi de Sardaigne contre la Corse a enfin - éclaté et j'ai l'honneur de vous en envoyer ci-joint un petit - détail. L'on en fut informé ici le 27 par un exprès dépêché au - prince pour l'informer de cette affaire. Ce résident d'Angleterre - reçut par cette même voie des lettres du commandant de l'escadre de - sa nation, et il envoya peu après son secrétaire à M. Viale pour - lui dire que lÉdit commandant l'avait chargé de lui déclarer que - les prisonniers génois seraient traités comme la république - traiterait les deux fils du colonel Rivarola, qui sont depuis - longtemps en prison à Gênes. M. Viale lui répondit que n'étant pas - ministre il ne pouvait pas recevoir cette déclaration, qu'il aurait - été nécessaire d'ailleurs de lui donner par écrit; que cependant - par manière de discours, il était bien aise de lui dire qu'il ne - voyait pas avec quel fondement l'on voulait mettre sur un pied - d'égalité lesdits prisonniers génois avec les deux fils de - Rivarola, puisque ceux-ci étaient sujets de la république, détenus - en prison pour crimes, et particulièrement celui d'avoir fait des - enrôlements dans l'État pour le service étranger contre les lois. - - Le baron Théodore a été si fort méprisé des Anglais, qui l'ont - trouvé d'un caractère, de cœur et d'esprit bien différent de celui - qu'ils lui croyaient, qu'il est revenu à Livourne, d'où il s'est - rendu ensuite chez un curé de campagne où il a demeuré d'autres - fois... Il paraît que les rebelles ont trouvé tant de facilité à - s'emparer de Bastia, à cause que cette place manquait de presque - tout ce qui est nécessaire à faire une bonne défense, et que M. - Mari n'a pas agi avec la valeur qu'il a montrée lorsqu'il a été - attaqué par mer par les Anglais, lorsqu'il a vu qu'il avait à faire - par terre aux rebelles, dans la crainte apparemment de tomber entre - leurs mains, ce qu'il regardait sans doute comme son dernier - malheur. Il est à présumer qu'il va naître en Corse une guerre - civile fort cruelle, car le colonel Rivarola y a un grand nombre - d'ennemis et l'on assure que les deux puissants chefs de partis, - nommés Gaffori et Matra, allaient descendre avec un grand nombre de - gens pour le chasser du pays. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Florence, vol. 102. - - -XXV. - -EXTRAIT DE LA LETTRE DE L'AMIRAL MEDLEY A S. E. LE MARQUIS DE GORZEGNO, -ÉCRITE DEVANT CARTHAGÈNE, A BORD DU _RUSSEL_. - - 19 mars 1749. - - .....Les divisions qui se sont élevées entre les chefs corses - engagés dans les intérêts de Sa Majesté Sarde m'alarment - extrêmement. Je crains fort que les Génois n'en tirent avantage et - que par leur argent ou leurs intrigues ils n'en attirent beaucoup - dans leur parti, de ceux même qui se sont montrés d'abord les plus - animés contre cette république et son gouvernement. Il n'est pas - moins à craindre d'un autre côté, que ces dissensions n'apportent - beaucoup d'obstacles à nos progrès dans l'île, en empêchant les - mécontents de s'unir et d'agir de concert avec nous pour - l'exécution des mesures vigoureuses que l'on pourra prendre pour - pousser et expulser entièrement les Génois des établissements et - des forteresses qu'ils y occupent. On s'est plaint de la conduite - du comte Rivarola, et la lettre par laquelle le roi de Sardaigne le - rappelle a été envoyée au commodore Townshend, qui a jugé à propos - de la retenir jusqu'à son retour en Corse. Mais si le comte ne - paraît pas, d'un côté, avoir assez de crédit ni être assez - considéré parmi les mécontents, ou qu'il ne soit pas propre à - manier les affaires dans l'intérieur de l'île, d'un autre côté - j'appréhende que son rappel ne soit un faible remède au mal, à - moins qu'il ne soit remplacé par une personne habile et d'autorité - et à qui on mette en mains les moyens convenables pour travailler - avec fruit. Je prends la liberté d'offrir ces considérations à - Votre Excellence, comme dignes de son attention et, comme le - commodore Townshend informera de temps en temps M. de Villettes de - ses opérations, vous pourrez juger, Monsieur, quelles mesures - seront nécessaires pour l'avancement de l'entreprise...... - - Archives d'État de Turin: _Toscana_, mazzo 1. - - -XXVI. - -HORACE MANN AU MARQUIS DE GORZEGNO. - - Florence, le 7 juin 1746. - - ....... J'ai été pleinement informé par la lettre de Votre - Excellence et par celle de M. Villettes de la résolution de notre - cour de renoncer à l'entreprise de la Corse par le peu de - probabilité d'y réussir et par la nécessité qu'elle a d'employer - ses vaisseaux de guerre ailleurs, et de la déférence que Sa Majesté - le Roi de Sardaigne a bien voulu montrer en cette occasion à ces - sentiments, nonobstant les motifs qu'il aurait au contraire; ainsi - comme il s'agit à présent d'en informer les Corses, et de se servir - de tous les moyens possibles pour les soustraire de la vengeance - des Génois et que Sa Majesté (par la favorable opinion dont il lui - plaît de m'honorer) souhaite que je m'y emploie, je ne manquerai en - rien de ce qui dépend de moi pour contribuer à l'exécution de ses - ordres et je m'estimerai trop heureux de pouvoir réussir à rendre - efficaces les mouvements d'humanité dont Sa Majesté est touchée. - Votre Excellence aura vu par mes dernières lettres que la sûreté - des mécontents de la Corse m'a tenu fort à cœur et que j'en avais - écrit plusieurs fois à M. Townshend. Je lui en ai écrit de nouveau - pour lui insinuer tout ce qui me paraît le plus propre, n'ayant pas - jugé de devoir prendre aucune démarche sans être informé de ce - qu'il pourrait avoir déjà communiqué à ces gens et sans être - instruit des moyens qu'il pourra employer à l'avenir après les - insinuations que je viens de lui faire. J'ai cru cette précaution - très nécessaire pour ne rien précipiter, d'autant plus que j'ai été - informé qu'il n'y a rien à craindre à présent, les chefs des - mécontents étant en sûreté à San Fiorenzo et par une lettre que - j'ai reçue ce matin du comte Rivarola du 22 mai, il me marque qu'il - a entre les mains plusieurs prisonniers qu'il souhaiterait de faire - passer en Sardaigne. Je ne sais pas s'ils sont tous Corses, mais - s'il y en a des principaux ou quelques Génois. C'est précisément la - circonstance que j'avais recommandée avec instance à M. Townshend, - comme aussi de faire ses efforts pour se saisir de quelques Génois - accrédités, comme le moyen le plus efficace pour rendre la - république plus traitable par rapport à ceux qui auraient à - l'avenir le malheur de tomber entre leurs mains. J'ai donc prévenu - les ordres de Votre Excellence par rapport à ce point, et je - n'omettrai rien de ce qui dépend de moi, soit par mon conseil à M. - Townshend, soit par quelqu'autre moyen qui se présentera pour - contribuer à finir cette affaire de la manière la moins - désavantageuse pour les mécontents et la plus convenable à la - dignité des cours intéressées. - - Archives d'État de Turin: _Toscana_, mazzo 1. - - -XXVII - -DÉPÊCHE DE LORENZI AU COMTE DE MAUREPAS - - Florence, le 4 mars 1747. - - ....... Le nouveau régiment de marine, ayant été achevé de former, - prêta le 23 du mois dernier serment de fidélité à M. le grand-duc, - qui s'est réservé d'en être colonel, ce qui donne de plus en plus - lieu de croire importante sa destination. On prépara audit port les - deux barques armées en guerre de S. A. R. pour transporter ce - régiment à Porto-Ferraio. Mais on m'assure de fort bonne part qu'il - n'y doit être envoyé que pour masquer sa véritable destination. A - l'égard de celle-ci, je n'ai jusqu'ici que des avis incertains. - Selon quelques-uns, on doit les transporter à Trieste, ce qui - serait fort probable, si l'on construit dans ce port les bâtiments - dont j'ai eu l'honneur de vous faire mention. D'autres m'ont dit - que lesdites deux barques, avec ce régiment, doivent porter le - baron Théodore en Corse, ce qui serait conforme au projet de cet - aventurier, et dont j'ai eu aussi l'honneur de vous rendre compte. - D'autres enfin m'assurent que ce régiment doit aller armer trois - vaisseaux de guerre anglais, qu'on dit avoir été achetés par M. le - grand-duc, et j'ai d'autant plus lieu de le croire, que, par une - autre voie, j'apprends qu'on a fait à Livourne des pavillons aux - armes de S. A. R. pour servir à des vaisseaux de guerre. J'ignore - l'objet de ces trois vaisseaux, qui pourront être joints par les - deux barques sus mentionnées et peut-être encore par deux galères - de ce prince; mais on pourrait employer lesdits trois vaisseaux à - faire la course contre nous, les Espagnols et les Génois sous le - nom d'une compagnie marchande de Vienne, selon le projet, dont j'ai - eu l'honneur de vous informer, ou contre la Corse. Il arriva à - Florence le soir du 24 du mois dernier le fameux aventurier nommé - le chevalier Farinaccio, natif de cette île. Il fut arrêté en - entrant dans la ville, en vertu d'un ordre donné plusieurs jours - auparavant. L'on n'en sait pas bien le motif, mais quelques-uns - prétendent savoir que ç'a été à cause qu'il venait pour tuer le - baron Théodore afin de gagner le prix qui est à sa tête. Il est le - même qui avait fait des projets aux cours de Vienne et de Turin - pour soumettre la Corse à leur pouvoir. Il venait en dernier lieu - de Venise. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Florence, vol. 105. - - -XXVIII - -LETTRE DU BARON DE NEUHOFF[884]. - - 11 juillet 1750. Monsieur, - - Ci-joint l'adresse du conseiller bien informé de mes affaires et - connu de M. le conseiller Green qui voulait me procurer une avance. - Tâchez, je vous prie, Monsieur, de les voir le plus tôt possible, - comme de procurer l'argent pour payer dans cette maison, du moins - une partie, ne voulant avoir patience d'aucun autre moment passé - aujourd'hui, cette femme encouragée à m'affronter, et comptez, - Monsieur, que vous n'aurez jamais lieu de vous repentir à vous être - bien voulu employer pour moi, étant très sincèrement tout à vous. - Th. Bon DE NEUHOFF. - - Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de - Corse, vol. 3. - - [884] Cette lettre est la copie du fac-similé de l'écriture de - Théodore qui est donné dans le cours de l'ouvrage. - - -XXIX. - -TRADUCTION DE LA LÉGENDE D'UNE CARICATURE ALLEMANDE AU SUJET DE THÉODORE -DE NEUHOFF[885]. - - _Le Satyre Corse visionnaire ou le rêve à l'état de veille dont - l'image représente dérisoirement Théodore, premier et dernier en sa - personne pseudo-roi des Corses rebelles._ - - Hôte bienvenu, absolument inespéré![1] - Avec quelle joie te recevra-t-on? - En suite de la lettre que tu as écrite, - Tu vas maintenant atteindre le but. - La présence a beaucoup plus de force - Que les écrits ne produisent d'impression - Pour gagner complètement les cœurs; - Tu es un étranger, ainsi que chacun sait, - Mais le voyage dans les eaux calmes - Rend tes sentiments très patriotiques. - Nous, Corses, tombons à genoux[2] - Mais non pour nous courber devant Gênes; - Une nouvelle Majesté est ici,[3] - Que l'on doit fêter royalement, - Et lorsque l'antique Rome - Fit Tarquin Roi, - Une couronne de feuillage fut aussi tressée, - Mais, il est vrai, bientôt l'inconstance, - De la ville a banni le roi. - Les grandeurs sont très contestées! - - C'est le sort que je crains toujours pour toi, - Parce que ton royaume s'est si vite formé; - A peine pouvais-tu passer pour baron, - Que ton heure comme roi était venue. - A aucune cour, puissance ou couronne - Tu n'as annoncé ton avènement. - Que penseront-elles toutes? - Le droit légitime génois - Te combattra fort encore; - Et qui sait quelle prime il donnera? - - Tu es, il est vrai, parfaitement qualifié - Et tu parles beaucoup de jolies langues; - Tu sais aussi comment on ergote - Et peux également bien pérorer; - Un empire exige un trône, - Un sceptre de roi et la couronne; - Il est donné à chacun ce dont il est digne; - Que cela te soit donc octroyé, - Car tu l'as bien mérité! - - Mais, mais Monsieur Théodore, - Il me faut te le dire franchement, - Je ne vois pas bien la suite, - Ne dois-je pas la dire puérile? - Dis donc où est écrit - Que la Majesté t'appartienne? - Comment l'as-tu donc acquise? - La ruse, l'intrigue et même le vol - T'ont apporté sur cette île; - Autrement tu aurais perdu ta mise. - - Tu peux, il est vrai, ainsi que je l'ai dit, - Parler latin, allemand, français. - L'anglais, l'espagnol ne te font pas défaut. - Mais cela n'empêche point que je te dise mes raisons. - L'île n'est pas un royaume libre, - Elle appartient à la République - Qui y a fait tant de dépenses, - Car de cette terre précédemment inculte, - Elle a fait un état policé - Et y a établi le bon ordre. - - Tu peux à toi-même, Monsieur le Baron, - Te dire en langue italienne: - Tu es un nouveau Robinson. - Mais cela n'a pas le sens commun, - Car lui seul était seigneur et chevalier, - Habitait une île sans êtres humains - Et peuplée d'animaux sauvages; - Tandis que tu fais en Corse - Une curie royale, Neuhoff, - Et veux comme souverain régir une multitude. - - Ce que disent la Russie de Demetrio - Et Naples de Masagnello - Montre ce que là est la rébellion, - Et comment on en chasse cette peste; - On y guérit rapidement les malades, - Par le sommeil de mort, soudain, - Produit au moyen du glaive. - Ainsi un pays est bientôt libéré - De cette épidémie, de ce fléau; - Tu peux porter cela en ton cœur! - - Tu dis il est vrai: Bast! advienne que pourra! - Résider à Bastia. - Est mon but déjà manifesté; - Je ne dois plus me soumettre. - Maintenant la multitude mécontente - Arbore, en pays devenu État, - La tête de maure comme insigne du Royaume[4]. - La croix rouge sur écu d'argent, - Qui de Gênes est l'insigne[5], - Doit, de l'île, totalement disparaître. - - Pronostique seulement qui peut. - Nous, Corses, avons argent et armes; - Tout cela le Satyre l'entend[6], - Qui maintenant rêvant dort éveillé. - Le roi Théodore premier - Se présente à lui comme dernier. - Tout sera bientôt bouleversé[7] - Lorsque la République trouvera aide: - Ainsi sera châtié le valet licencieux, - Et la nouvelle cour sera renversée. - - Car ce qui naît en avril, - Rarement a une longue existence, - Et passe comme la parure de feuillage. - Ainsi changent les heures inconstantes. - Qui sait ce qui arrivera d'ici à l'automne? - Je n'ai pas moi d'incertitude quant à mon foyer - Et j'assisterai en riant à l'aventure. - Je m'enquiers curieusement à la poste, - Et alors même qu'il m'en coûterait quatre gros, - Il faut que je m'achète la gazette! - - Et précisément il me revient en mémoire - Que l'or et l'argent ne sauraient manquer. - Un travailleur sait parfaitement[8] - Qu'il n'a pas à se faire de peine: - On prend des ducats ici et là, - Et on donne en échange les plus belles paroles. - On a voulu les multiplier, - Et, à l'instar du voleur, Mercure s'envole. - On sait donc, non sans raison, - Avec du vent contenter les gens! - - Ainsi s'évanouit le règne baronique - Et à Sa Majesté on doit conseiller - De se retirer vivement en Alger - Pour y cuisiner du singe.[9] - Si un Corse vient à avoir connaissance - De ce que sur lui il est écrit ici, - Je serais désireux qu'il veuille bien - Faire ainsi qu'il le pensait. - Que celui qui a fait ceci - Près de lui soit mandé. - - [885] Voir la gravure, p. 232-233 - - EXPLICATION DE LA GRAVURE. - - Le baron Théodore de Neuhoff débarquant. Les Corses rebelles lui - souhaitent la bienvenue et le proclament roi. Le roi nouvellement - couronné avec une couronne formée de feuillage. Les armes de Corse. - Un d'eux est repoussé qui porte sur l'épaule, au bout d'un bâton, - les armes génoises. Satyre sous un chêne (représentant - l'inconstance qu'il faut craindre) dormant sur une couche de roses - épineuses; il tient à la main une longue-vue largement développée - lui permettant de voir l'avenir. Le génie de la Vanité lui - soufflant dans la main une bulle de savon. Un singe travailleur - cause des explosions et voit écrit dans la fumée le mot: fourberie. - Deux singes jouant, à côté d'eux, les cartes mélangées; devant eux, - les unes sur les autres, les cartes jouées, dont celle de dessus - est le roi vert; un des singes fait le point avec l'as de cœur et - attire à lui la mise. _Passeport provisoire du Roi chimérique - remercié se sauvant._ - - 1. Je suis un des grands d'Espagne, - Le Chevalier errant sans armes. - - 2. Pour beaucoup j'étais un lord anglais. - Maintenant que je suis un roi, la renommée le dira. - - 3. Moi, pauvre étranger, j'ai voulu égaler les grands. - En France on se rit de moi comme partout ailleurs. - - 4. Le nouveau roi doit partir de la Corse - Et bientôt répandra d'amers pleurs. - - 5. Je viens du Nord, si je suis né prince; - Comme lieutenant allemand j'ai perdu le service. - - 6. L'Ordre allemand doit me faire aussi chevalier. - J'ai su partout me conduire parfaitement. - Il est vrai que je suis issu de nobles en Westphalie; - Cependant comme baron étranger je dois lever le pied. - - Fait parce qu'un nouveau roi, le baron de Neuhoff, a été proclamé - par quelques Corses. - - - - -TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS - - -A - -ACCINELLI, chroniqueur génois, 10, 12. - -_Africain_ (_L'_), navire, 178, 180, 182, 184, 185, 187, 188, 189, 190, -195, 196, 198, 200. - -AFRIQUE, 149. - -AGATA (François DE), 159, 160, 166. - -AGOSTINI (François), 331. - -AITELLI (Simon), 11, 12, 34. - -AIX-LA-CHAPELLE, 347, 349, 352. - -AJACCIO, 102, 117, 208, 273, 275, 277. - -ALBERONI (Cardinal), 22, 23, 24, 25. - -ALBERTINI (Chanoine), 47. - -ALBREET (Baron D'), ministre impérial à Lisbonne, 145. - -ALÉRIA, arr. de Corte, canton de Moita, 1, 2, 3, 37, 41, 43, 44, 45, 47, -50, 68, 70, 121, 136, 174, 175, 232, 261, 346, 364. - -ALESANI (Auj. VALLE-D'ALESANI), arr. de Corte, cant. de Valle, 69, 71, 364. - --- (Couvent d'), 54, 57, 385. - -ALICANTE, 182, 185, 203. - -ALFIERI, 4. - -ALGAJOLA, arr. de Calvi, cant. de Muro, 95, 96. - -ALGER, 123, 183. - -ALLEMAGNE, 15, 16, 144, 179, 256, 297, 298, 345, 347, 349. - -AMBROGGI (Jean-Jacques), 179. - -AMÉLIE, mère de Théodore de Neuhoff, 16. - -AMELOT, ministre des affaires étrangères, 169, 174, 175, 198, 202, 203, -204, 207, 223, 224, 225, 227, 228, 250, 263, 264, 278, 279, 283, 285. - -AMPUGNANI (Auj. SAN-GAVINO D'AMPUGNANI), arr. de Bastia, cant. de Porta, -68, 93, 98. - -AMSTERDAM, 101, 131, 133, 132, 134, 138, 139, 158, 163, 165, 178, 179, -180, 181, 182, 184, 187, 188, 195, 199, 238, 243, 244, 253, 346, 347, -351, 355, 391. - -ANGELO (D'), vice-consul de France à Bastia, 60, 63. - -ANGERVILLIERS (D'), ministre de la guerre, 104, 105, 106, 169. - -ANGES DE LA CONGRÉGATION DE MANTOUE (Couvent des), 290. - -ANGLETERRE, 21, 27, 35, 64, 109, 152, 153, 239, 256, 265, 271, 280, 283, -284, 285, 291, 295, 304, 313, 314, 324, 332, 333, 335, 336, 339, 357, -358, 359, 365, 369, 370, 371, 376, 390. - -ANTIBES, arr. de Grasse, chef-l. de canton, 171. - -ANTOINE Ier, prince de Monaco, 248. - -APPREMONT (Comtesse D'), 26. - -ARGENSON (D'), ministre des affaires étrangères, 324, 329. - -ARNO (Fleuve), 277, 280, 281. - -ARRIGHI, 49, 50, 53, 54, 55, 74, 83, 96, 97, 210. - -ARRIGO (Le comte), surnommé _Il Bel Mersere_, 3. - -ASCANIO (Le Père), ministre d'Espagne à Florence, 127, 128. - -ASINAO (Aiguilles de l'), Corse, 119. - -AUTRICHE, 248, 324, 339, 341. - -AVIGNON, 233. - - -B - -BAGLIONI, valet de chambre du grand-duc de Toscane, 126. - -BAÏA, prov. et circond. de Caserte, 196. - -BALAGNE (Province de Corse), 8, 49, 54, 74, 82, 95, 97, 98, 99, 102, 109, -211, 213, 214, 268, 273, 276, 325. - -BALCHEN, capitaine de navire, 273, 274, 277, 280. - -BALDANZI, prêtre, 290. - -BALIZONE TEODORINI (Gio-Maria), prêtre, 209. - -BANC DU ROI, prison pour dettes, à Londres, 363, 365, 366, 371, 376, 380, -386. - -BARCKLEY, capitaine de navire, 265, 266, 313. - -BARENTZ (Gustave), capitaine de navire, 140, 142, 143, 147, 148, 152, -153, 154, 155. - -BASTIA, chef-l. d'arr., 2, 5, 8, 10, 11, 52, 64, 70, 74, 75, 76, 78, 96, -98, 100, 103, 109, 110, 136, 137, 167, 171, 174, 194, 205, 211, 213, 229, -232, 269, 325, 326, 327, 328, 339. - -BASTILLE (La), à Paris, 26, 28. - -BAVELLA (Forêt de), Corse, 119. - -BAVIÈRE, 19, 20. - -BEAUJEU (Humbert DE), 248, 249, 250, 251, 252, 253, 254, 255, 256, 316, -317. - -BEDFORD (Duc DE), 357, 358, 362. - -BELLE-ISLE (Maréchal DE), 365, 366. - -BEMBO, capitaine génois, 95, 96. - -BENTINCK (Comte DE), plénipotentiaire des États-Généraux au Congrès -d'Aix-la-Chapelle, 352, 373. - -BELEM, Portugal, Estram., 143. - -BERGHEIM (Baron DE), nom pris par Théodore de Neuhoff, 302, 351. - -BERLENGA (Îles), Portugal, 143. - -BERNABO, agent de Gênes à Rome, 243, 244, 246. - -BERSIN, 356. - -BERTELLI, commandant, 273. - -BERTOLETTI, 106. - -BESSEL (Jonias von), 178, 190. - -BEVERS (Antoine), capitaine de navire, 159, 160, 161, 162, 163. - -BIAGI (Guido), 390. - -BIGANI (Ranieri), ancien commandant du bagne à Livourne, 234, 235, 236, -237, 240, 241, 243, 264. - --- (Mme), 240. - --- (Mlle), 264. - --- (Fils), 39. - -BIGORNO, arr. de Bastia, cant. de Campitello, 214. - -BOIERI, colonel au service de l'Espagne, 252. - -BOISSIEUX (Comte DE), commandant de l'expédition française en Corse, 171, -172, 173, 174, 175, 184, 194, 195, 205, 206. - -BOLLER, 193. - -BOLLET (Tobias-Fredericus), 179. - -BOLOGNE, 128, 173. - -BONFIGLIO GUELFUCCI, chroniqueur corse, 4. - -BONIFACIO, arr. de Sartène, chef-l. de cant., 74, 189, 216. - -BONIS (Ange DE), docteur, 320. - -BONN-SUR-LE-RHIN, 227. - -BONNEVAL (Comte DE), 36, 42. - -BOOKMANN, 143, 144, 155, 156, 158, 165. - -BOON (Lucas), député aux États pour la province de Gueldre, 138, 139, -140, 141, 142, 143, 144, 154, 155, 156, 158, 160, 165, 166, 177, 197, -238, 243, 244. - -BORGO, arr. de Bastia, chef-l. de cant., 205. - -BOTTA (Marquis DE), 335, 336. - -BOUVER (François), consul de Hollande à Livourne, 199. - -BOYER (Alexandre), patron de tartane, 186. - -BRADIMENTE MARI (Comte), 330. - -BRACKWELL (Thomas), 101. - -BRAVONA (Rivière), Corse, 51. - -BREITWITZ (Général), commandant des troupes autrichiennes en Toscane, -265, 274, 279, 280, 284, 288, 295, 304, 309, 311, 312. - -BRESCIA, 307. - -BORSCHERD (M. et Mme), de Cologne, 349. - -BRIGNOLE, envoyé extraordinaire de Gênes à Paris, 169, 223. - -BRUYN, VERNAIS ET CLOOTS, marchands droguistes à Lisbonne, 144, 165. - -BUONGIORNO (Cristoforo), 39, 72, 87, 88, 89, 174. - --- (Léonard), 36, 37, 38, 39. - - -C - -CAGLIARI (Sardaigne), 152, 182, 184. - -CALABRE (Province d'Italie), 128. - -CALENZANA, arr. de Calvi, chef-l. de canton, 95. - -CALIFORNIE, 42. - -CALVI, chef-l. d'arrondissement, 74, 206, 274, 340. - -CAMPOMORO, arr. de Sartène, cant. d'Olmeto, cne de Fozzano, 209, 273. - -CAMPREDON, envoyé de France à Gênes, 62, 63, 65, 159, 162, 168, 169, -172, 207, 250, 251, 252. - -CAP CORSE, 171. - -CAPONE, 73. - -CAPUCINS (Fort des), près Bastia, 74, 75. - -CARAVAGGIO (Marquis DE), 287. - -CARGÈSE, arr. d'Ajaccio, cant. de Piana, 46, 56. - -CARLOS (Don), infant d'Espagne, 12, 35, 39, 251, 253. - -CARMEL (Église du), à Florence, 290. - -CARTHAGÈNE (Espagne), 24. - -CARTERET (Lord), 281, 282, 297, 298, 304, 311, 321, 322, 362, 364. - -CARTIER (E.), 91. - -CASACCONI, arr. de Bastia, canton de Campile, 68. - -CASALMAGGIORE, prov. de Crémone, chef-l. de circond., 176. - -CASIMIR, roi de Pologne, 370. - -CASINCA, arr. de Bastia, canton de Vescovato, 68, 175. - -CASTELLARA (Régiment de), 105. - -CASTI, poète, 380. - -CASTINETA, 72. - -CATON, 369. - -CAVALIERI (Marie-Constance), religieuse, 234. - -CECCALDI (André), 9, 14, 32, 34. - --- (Jérôme), 11, 12. - -CELESIA, ministre de Gênes à Londres, 386, 387. - -CERF ROUGE (Le), cabaret à Amsterdam, 133. - -CERVIONE, arr. de Bastia, chef-l. de canton, 50, 51, 52, 55, 69, 70, 71. - -CHAMPIGNY, gentilhomme de l'Électeur de Cologne, 223, 224, 225, 226, 227, -228, 229, 242. - --- (Mme), 225, 226, 227. - -CHARLES VI, empereur, 7, 8, 9, 10, 11, 13, 30, 32, 157, 169, 171, 249, -251, 253, 254, 256, 257, 272, 279. - -CHARLES XII, roi de Suède, 20, 22. - -CHARLES-EMMANUEL III, roi de Sardaigne, 128, 267, 278, 283, 284, 301, -302, 304, 306, 307, 309, 311, 312, 314, 315, 317, 318, 319, 320, 324, -327, 330, 331, 332, 333, 335, 336, 337, 339. - -CHARLES-QUINT, 370. - -CHARNY (Comte DE), commandant des troupes espagnoles en Italie, 35. - -CHARTES, agent des Corses, 196. - -CHAUVELIN, ministre des affaires étrangères, 41, 63, 65, 105. - -CHIAÏA, 201. - -CHRISTE ELEISON (Rocher du), Corse, arr. de Corte, cant. de Vezzani, -cne de Ghisoni, 112. - -CIABALDINI, 253. - -CIGOLI, aux environs de Florence, 286, 290, 291, 295, 298. - -CINQ-MARS, 20. - -COLOGNE, 16, 17, 18, 31, 179, 259, 260, 346, 348. - -COLONNA (Comte Antoine), 136. - -COLONNA (Joseph), abbé, 236. - --- Religieux, 298, 299. - -CONSTANTINOPLE, 36, 154, 199, 317. - -COOPER, commandant d'escadre anglaise, 325. - -COPENHAGUE, 260. - -CORBARA, arr. de Calvi, cant. de l'Île-Rousse, 391. - -CORNEJO, envoyé d'Espagne à Gênes, 65, 168. - -CORTE, 49, 84, 97, 98, 129. - -COSCIONE, arr. d'Ajaccio, cant. de Zicavo, 119, 215, 216. - -COSTA (Jean-Paul), 94. - --- (Joseph), officier au service de la Toscane, 312. - --- (Sébastien), 44, 45, 46, 49, 50, 53, 54, 58, 66, 67, 69, 70, 72, 73, -77, 78, 82, 84, 85, 86, 87, 88, 89, 91, 92, 93, 95, 96, 97, 98, 99, 103, -112, 113, 118, 119, 120, 121, 127, 130, 166, 386. - --- (Virginie, Mme), 236. - --- (Neveu), 127. - -COTTONE (Jean-Charles), 112. - -CRAON (Prince DE), président du Conseil de régence de Toscane, 334, 335. - -CROCE, prêtre, 269. - -CURSAY, commandant des troupes françaises en Corse, 367. - - -D - -DANTZIG, 260. - -DÉCUGIS, 120. - -DEDIEU (Daniel), ancien président des Échevins d'Amsterdam, 138, 139, -140, 142, 165, 177. - -DÉLIVRANCE (Ordre de la), 114, 115, 116, 226, 365, 386, 390. - -_Demoiselle Agathe_ (_La_), navire, 140, 141, 142, 143, 144, 146, 148, -149, 150, 151, 152, 153, 155, 156, 157, 159, 160, 164, 178, 181, 182, -183, 184, 196, 197. - -DEUX-SICILES, 253. - --- (Roi des), 127, 134, 162, 202, 264. - -DICK (Capitaine), 39, 68, 69, 71. - -DODSLEY (Robert), libraire à Londres, 371, 372. - -DORIA, ministre de Gênes en France, 11, 278. - -DOYEN, 225. - -DRAKSELTS, 317. - -DRESDE, 226. - -DROST (Baron DE), seigneur de Morsbrock, grand-commandeur de l'Ordre -Teutonique, à Cologne, 17, 31, 60, 225, 259. - --- (Mathieu), 175, 176, 200, 201, 204, 206, 237, 238, 240, 241, 243, 262. - -DUCHATEL, maréchal de camp, 215. - -DUFFOUR, 239. - -DUNKERQUE, 219. - -DURAZZO (Emmanuel), 169. - --- (Jacques), abbé, 287. - - -E - -ÉDOUARD III, roi d'Angleterre, 371. - -ÉLECTEUR DE BAVIÈRE, 19. - -ÉLECTEUR DE COLOGNE, 227. - -EMBRUN, 105 - -ESCURIAL, 23, 24. - -ESPAGNE, 13, 21, 23, 24, 27, 28, 42, 55, 63, 65, 105, 108, 147, 183, -212, 248, 272, 303, 308, 318. - -ÉTATS GÉNÉRAUX de Hollande, 136. - -ÉTATS PONTIFICAUX, 295. - -EUROPE, 42, 60, 66, 114, 123, 124, 212, 265, 279, 302. - -EVERS, 143, 155, 156, 158, 165. - - -F - -FABIANI (Simon), 49, 50, 53, 54, 58, 67, 69, 70, 74, 78, 83, 88, 95, 98, -99, 100, 271. - -FANDERMIL, 177. - -FANE, ministre d'Angleterre à Florence, 68, 69, 266. - -FARINACCI (Le chevalier), 334, 338. - -FARINOLE, arr. de Bastia, cant. de Saint-Florent, 33. - -FEDI (Comte), 234. - -FÉNELON, ambassadeur de France à La Haye, 202, 203, 204. - -FITZ-ADAM, pseudonyme d'Horace Walpole, 368. - -FITZGERALD (Percy), 383, 384, 387. - -FITZ-HÉBERT (Lord), 383. - -FLESSINGUE (Zélande), 140. - -FLEURY (Cardinal), 41, 104, 105, 131, 170, 207, 223, 227, 229, 230, -253, 263. - -_Flore_ (_La_), frégate, 171, 194. - -FLORENCE, 30, 35, 68, 124, 127, 128, 130, 248, 256, 266, 267, 268, -280, 286, 289, 290, 306, 309, 311, 316, 319, 323, 324, 337, 338, 340, -341, 342. - -FOGLIA (Joseph), 287, 288. - -_Folkestone_ (_Le_), navire, 273, 274, 275, 276, 277, 286. - -FONSECA (Angélique-Cassandre), sous-prieure du couvent des -Saints-Dominique et Sixte à Rome, 29, 130, 166, 176, 200, 207, 233, 235, -236, 237, 238, 239, 240, 242, 243, 244, 245, 247, 356. - --- (Françoise-Constance), religieuse, 29, 234, 247, 265, 346, 347. - -FONTAINEBLEAU, 223. - -FRANCE, 21, 24, 25, 28, 31, 63, 65, 124, 144, 161, 165, 168, 169, 170, -175, 199, 207, 222, 225, 246, 263, 272, 308, 318, 329, 342, 366. - -FRANCESCHINI (Marc-Antoine), peintre bolonais, 231. - -FRANCHI (Capitaine), 75. - --- (Adrien), 315. - --- (Benoît) DE, inquisiteur d'État à Gênes, 291, 292, 294, 295. - -FRANÇOIS Ier, roi de France, 229. - -FRÉDÉRIC (Colonel), soi-disant fils de Théodore de Neuhoff, 21, 383, -384, 385, 386, 387. - -FRENTZEL (Alexandre), capitaine de navire, 178, 182, 185. - -FURIANI, arr. et cant. de Bastia, 74. - -FURNES (Belgique), 221. - - -G - -GAËTE, prov. de Caserte, chef-l. de circond., 162, 201, 202, 237, 245. - -GAFFORI, 84, 85, 87, 89, 97, 329. - -GALEN (Bernard DE), évêque de Munster, 15, 16, 20. - -GALLISPANS (Les), troupes franco-espagnoles, 304, 306, 321. - -GARCHI, 58. - -GARDES ROYALES (Compagnie des), 105. - -GARRICK, acteur, 370, 371, 372. - -GASTALDI, envoyé de Gênes en Angleterre, 130, 222, 279, 356, 357, 358, -359, 361, 362, 367. - -GAUTIER, 365, 366, 367. - -GAVI, consul de Gênes à Livourne, 157, 159, 264, 269, 275, 277. - -GENTILE (Major), 10. - -GEORGE Ier, roi d'Angleterre, 22. - -GEORGE II, roi d'Angleterre, 68, 69, 71, 204, 278, 281, 282, 295, 298, -321, 325, 375. - -GHISONI, arr. de Corte, cant. de Vezzani, 83. - -GIAFFERI (Louis), 9, 10, 11, 12, 13, 14, 34, 44, 45, 48, 51, 53, 54, 58, -66, 67, 72, 73, 77, 97, 117, 129, 170. - -GIANNETTI (Les frères), 275. - -GIAPPICONI, 44, 53, 54, 66, 72, 73, 77, 97. - --- (Marc-Antoine), 307, 308. - -GIBRALTAR, 153. - -GINESTRA (Père), 230, 252. - --- (Sauveur), 229, 230, 252. - -GIORDANI, 264. - -GIOVANNALI (Les), secte corse, 119. - -GIOVANNI DELLA GROSSA, chroniqueur corse, 3. - -GIUDICELLI, 113. - -GIULANI (Jean-Thomas), 170. - -GIULIO (Francesco), 88. - -GŒRTZ (Baron DE), ministre de Charles XII de Suède, 20, 21, 22, 25. - -GOLDWORTHY, consul d'Angleterre à Livourne, 266, 267, 268. - -GOLO (Rivière), Corse, 214. - -GOLOWKIN, ministre de Russie à La Haye, 139. - -GOMÉ-DELAGRANGE, conseiller au parlement de Metz, beau-frère de Théodore -de Neuhoff, 16, 260, 261, 263, 264. - -GORGONA (Île), dans la Méditerranée, 155. - -GORZEGNO (Marquis DE), ministre de Charles-Emmanuel III, 319, 324, 326, -328, 332, 333. - -_Grand-Christophe_ (_Le_), navire, 152, 153. - -GRAND-TURC, 254. - -GREGORIO, de Livourne, 106. - -GRIMALDI (Ansaldo), 296. - --- (Augustin), 168. - --- (François-Marie), 246. - --- (Marquis), envoyé de Gênes à Naples, 162. - -GRŒBEN (Louis DE), capitaine prussien, 264, 265. - -GUAGNO, arr. d'Ajaccio, cant. de Soccia, 193. - -GUASTALLA, prov. de Reggio-Emilia, chef-l. de circond., 252. - -GUERNESEY, île anglaise de la Manche, 141. - -GUICCIARDI, envoyé impérial à Gênes, 66, 169, 252, 253. - -GUILLAUME, lieutenant réformé, 219, 220, 221, 222, 223. - -GYLLENBORG (Comte DE), ministre de Suède à Londres, 20, 22. - - -H - -HAM, 132. - -HAMBOURG, 156, 347. - -HANBURY WILLIAMS (Sir), 360. - -HANOVRE, 260, 281. - -HARRINGTON (Milord), 321. - -HEE KERHOET (Jonas), capitaine de navire, 152. - -HELDER (Le), ville de la Hollande septentrionale, 141. - -HÉRAULT, lieutenant général de police, 131, 228, 229. - -HOGARTH, graveur anglais, 363. - -HOLLANDE, 22, 26, 27, 28, 107, 124, 131, 136, 139, 144, 152, 153, 160, -173, 174, 177, 178, 181, 220, 241, 270, 345, 347, 349, 350, 351, 352, -355, 378, 388. - -HOLSTEIN, province de l'Allemagne du Nord, 263. - -HOOPER (S.), libraire à Londres, 384. - -HOP, ministre des Pays-Bas à Londres, 357, 358, 361. - -HUIGENS, de Cologne, banquier à Livourne, 106. - - -I - -ILARIO, chanoine de Guagno, 192, 193, 194. - -ÎLE ROUSSE, arr. de Calvi, chef-l. de cant, 101, 102, 160, 268, 270, -273, 274, 275, 325. - -INDES (Les), 179. - -ITALIE, 8, 28, 29, 30, 31, 35, 42, 65, 144, 155, 207, 222, 251, 267, -268, 272, 273, 279, 284, 286, 303, 313, 318, 355. - - -J - -JABACH (Everhard), banquier à Paris, 31, 231. - --- (François-Antoine), banquier à Livourne, 31, 32, 231. - --- (Jean-Engelbert), chanoine capitulaire à Cologne, 31. - --- (Michel), 270. - -_Jacob-et-Christine_, navire, 178, 182, 183, 184, 196. - -JAPON, 42. - -JAUSSIN, apothicaire de l'expédition française en Corse, 180. - -JEAN II, dit LE BON, roi de France, 371. - -_Jesus-Maria-Joseph, l'anime del purgatorio_, pinque, 190. - -JONVILLE, envoyé de France à Gênes, 278, 279. - -JOSEPH II, empereur d'Autriche, 381. - -JOSEPH (Mme), 243. - - -K - -KEELMANN (Pierre), capitaine de navire, 178, 180, 185, 188, 189, 196, -197, 198, 199, 200, 201. - -KEL MORENE, 195. - -KERMOYSAN (Chevalier DE), 229. - -KEVERBERG (GIRAUD dit), 141, 142, 143, 144, 145, 146, 147, 150, 152, -153, 166. - -KILMALLOCK (Lord), 23. - -KRAAM, 178, 179. - -KYRIE ELEISON (Rocher du), Corse, arr. de Corte, cant. de Vezzani, cne -de Ghisoni, 112. - - -L - -LAGE (Chevalier DE), capitaine de navire, 275, 276, 277. - -LA HAYE, 27, 41, 44, 131, 134, 348, 351. - -LA MARCK (Comte DE), 62. - -LA MARCK (Régiment de), 26, 104. - -LANFRANCHI, banquier génois, 11. - -LANGERAK (Jean-Arn), libraire à Leyde, 388. - -LANGUEDOC, 131. - -LANSBERG, représentant des États-Généraux à Cologne, 349. - -LARNAGE (DE), brigadier et lieut.-colonel du régiment de Montmorency, 215. - -LASNE (Michel), graveur, 231. - -LA VILARSELLE (DE), commandant de barque, 213. - -LAW, 24, 25. - -LEAR (Le roi), 370. - -_Légère_ (_La_), barque, 213. - -LENTO, arr. de Bastia, cant. de Campitello, 214. - -LEONESSA (Anne-Marie DELLA), religieuse, 200. - -LEVIE, arr. de Sartène, chef-l. de cant., 94. - -LÉVIS-MIREPOIX, ambassadeur de France à Londres, 361. - -LEYDE (Hollande méridionale), 179, 350. - -LIPARI (Îles), sur la côte septentrionale de la Sicile, 161. - -LIPPE (La), en Westphalie, 262. - -LISBONNE, 143, 144, 145, 147, 151, 154, 164, 166, 236, 265. - -LIVOURNE, 12, 30, 31, 33, 35, 36, 37, 38, 39, 54, 68, 69, 101, 118, 121, -123, 124, 127, 128, 143, 152, 154, 155, 156, 157, 158, 163, 164, 166, -170, 171, 173, 174, 190, 206, 213, 217, 235, 240, 243, 248, 255, 256, -264, 265, 267, 269, 273, 274, 286, 288, 291, 298, 301, 302, 306, 316, -323, 326, 328, 333, 338, 340, 341, 366. - -LOMBARDIE, 8. - -LONDRES, 21, 27, 30, 69, 124, 130, 265, 270, 282, 311, 320, 356, 360, -361, 362, 363, 365, 367, 369, 370, 372, 377, 383, 384, 386, 387, 390. - -LORENZI (Comte), envoyé de France à Florence, 68, 124, 126, 127, 128, -256, 283, 285, 301, 315, 323, 326, 339, 342. - -LORRAINE (François DE), 32, 126, 156, 222, 247, 248, 249, 250, 251, 252, -253, 254, 255, 256, 272, 284, 301, 309, 312, 320, 323, 334, 338, 342, -343, 380. - -LORRAINE (Maison de), 251. - -LOUIS XIV, roi de France, 364, 370. - -LOUIS XV, roi de France, 11, 62, 162, 169, 170, 174, 194, 223, 260, -262, 366. - -LOUKISSEN (Abraham), 160. - -LUCA, 94. - -LUCCIONI, 74, 76, 77, 78, 98, 99. - -LUCQUES, 124. - -LUDIK (Capitaine), 178, 179. - -LUDOVICI (Jean), 239. - -LUSINCHI, 94. - -LUXEMBOURG (Le), 173. - - -M - -MADRID, 13, 23, 24, 127, 134, 150, 151, 248. - -MAILLEBOIS (Marquis DE), commandant en chef des troupes françaises -en Corse, 206, 207, 208, 211, 212, 213, 214, 215, 216, 255. - -MAINTENON (Mme DE), 364. - -MALAGA, 182. - -MALATO (Roch), patron de barque, 190. - -MALTE (Île de), 19. - -MANETTI (Casa), à Florence, 267. - -MANN (Horace), ministre d'Angleterre à Florence, 266, 267, 268, 280, 281, -282, 283, 285, 288, 290, 291, 295, 301, 302, 305, 306, 308, 309, 310, -311, 312, 313, 314, 316, 319, 321, 322, 323, 324, 326, 328, 332, 333, -334, 335, 336, 337, 341, 343, 360, 379. - -MARCH (Lord), 360, 368. - -MARCHELLI, colonel génois, 102. - -MARCK (Comté de), Westphalie, 15. - -MARI, évêque d'Aléria, 9, 52. - --- gouverneur génois en Corse, 159, 171, 172, 173, 184, 325, 326, 327. - --- (DE), ambassadeur de Gênes à Venise, 296. - --- (J.-B. DE), envoyé de Gênes à Turin, 106. - --- (Laurent DE), 288. - -MARIANI (Dominique), 287, 288. - -MARIANNE, 18. - -MARIE-THÉRÈSE, impératrice, reine de Hongrie, 32, 247, 254, 272, 279, -309, 334, 339, 340, 384. - -MARNEAU, commis des douanes à Metz, beau-père de Théodore de Neuhoff, -16, 61, 62. - -MAROC, 38. - -MARSA, environs d'Oran, 150. - -MARSEILLE, 124, 125, 131. - -MARTIGUES (Les), Bouches-du-Rhône, arr. d'Aix, 185. - -MARTINETTI (Vincent), consul de Fiumorbo, 208. - -MASSA (Province de), 256, 318. --- chef-l. de la prov. de Massa e Carrara, 295, 298. - -MASSON (Frédéric), 390. - -MATRA, arr. de Corte, cant. de Moita, 44, 47, 54, 93. - -MATRA (Xavier, marquis DE), 44, 82, 83, 84, 85, 175, 186, 253, 329. - --- (Mme), 46. - -MATTEO D'ORTIPORIO (Don), curé de Rostino, 84, 85, 89. - -MATTHEWS (Amiral), commandant en chef des forces anglaises dans la -Méditerranée, 266, 267, 268, 280, 282, 295, 297, 298, 302, 304, 306, 310. - -MAUREPAS (Comte DE), ministre de la marine, 41, 124, 125, 342. - -MÉDICIS (Jean-Gaston), grand-duc de Toscane, 12, 30, 36, 125, 126, 127. - --- (Octavien DE), 318. - -MELA, 123. - -METZ, 16, 224. - -MILAN, 287. - -MILLS, 341. - -MILTON, 370. - -MODANAIS (Le), province d'Italie, 295. - -MODENE (Duché de), 318. - -MONACO, 248. - -MONGIARDINO, consul de Gênes à Cagliari, 184. - -MONTALÈGRE (Marquis DE), ministre du roi des Deux-Siciles, 162, 196, -197, 198, 204. - -MONTE-CRISTO, île de la Méditerranée, 161. - -MONTE-CRISTO, turc de la suite de Théodore, 44. - -MONTE-MAGGIORE, arr. de Calvi, cant. de Calenzana, 95. - -MONTICELLO, arr. de Calvi, cant. de l'Île Rousse, 268, 274. - -MONZA (Étienne), 288. - -MOUVET, moine du Brabant, professeur de droit à l'Université de Leyde, -347, 348, 350, 351, 352, 353, 354, 355, 356. - -MUNICHAUSEN, ministre de Hanovre à Londres, 357. - -MUNSTER, en Westphalie, 17, 18. - -MURCIA (Murzo), arr. d'Ajaccio, cant. de Vico, 192. - - -N - -NAPOLÉON (Bonaparte), 3, 6, 381, 390. - -NAPOLEONI, curé, 186. - -NAPLES, 65, 128, 160, 161, 162, 163, 176, 185, 189, 195, 196, 200, 202, -204, 206, 207, 209, 237, 245, 247, 272. - -NAYSSEN, capitaine au régiment de La Marck, 104, 105, 106. - -NEBBIO, province de Corse, 9, 74, 82, 84. - -NEGRO (Del), 176. - -NEUFVILLE, négociant, 138. - -NEUHOFF (Antoine DE), 15, 16. - -NEUHOFF (Élisabeth DE). V. TRÉVOUX (Comtesse DE). - --- (Frédéric DE), neveu de Théodore, colonel, 190, 191, 192, 193, 262. - --- (Frédéric, baron DE), neveu de Théodore de Neuhoff, seigneur de -Rauschenburg, 207, 209, 210, 211, 212, 213, 214, 215, 216, 217, 262, 264. - -NEWCASTLE (Duc DE), 266, 279, 284, 331, 332 342 352, 355, 358, 359, 384. - -NICE, 136. - - -O - -OLMETTA (Sauveur), docteur, 272, 289. - -ORAN (Algérie), 148, 149, 151, 155. - -ORANGE (Prince d'), 270, 349. - -OREZZA, arr. de Corte, cant. de Piedicroce, 76, 88, 93, 99, 101. - -ORLÉANS (Duc D'), régent de France, 22, 364. - -ORLÉANS (Duchesse D'), princesse palatine, 18, 19, 20, 21, 23, 24, 25, -26, 364. - -ORMEA (Marquis D'), ministre de Charles-Emmanuel III, 278, 302, 305, 307, -308, 309, 310, 312, 314, 317, 318, 319. - -ORMOND (Duc D'), 23. - -ORNANI (Paul-François D'), 208. - -ORNANO (Luc), général corse, 102, 118, 129, 189, 190, 192, 332. - -ORSINI (Comte), 234. - --- (Emmanuel), 391. - -ORTICONI (Chanoine), 13, 35, 78, 100, 101, 127, 136, 173, 174, 210, -237, 252, 271. - -ORTOLI, capitaine corse, 74. - -OSTENDE (Belgique), 221. - - -P - -PADUELLA (Tour de), Corse, 96. - -PAGET, consul de France à Cagliari, 184. - -PAISIELLO, compositeur, 380. - -PANZANI, 45. - -PAOLI (Hyacinthe), 13, 14, 44, 45, 46, 47, 48, 50, 51, 53, 54, 57, 58, -66, 67, 72, 73, 74, 75, 76, 78, 95, 98, 117, 129, 136, 170, 210, 271. - --- (Pascal), 387. - --- (Paul-Marie), 170. - -PARDAILLAN (Comte DE), chef d'escadre de l'expédition française, 171. - -PARIS, 21, 24, 25, 26, 27, 28, 30, 31, 106, 131, 221, 223, 229, 239. - -PARIS (Joseph), cuisinier, 145, 150. - -PASQUINO (Giovanni), 55. - -PATRONE (Francesco), 39. - -PAUL (Père), moine, 350. - -PAUPIE (Pierre), libraire à La Haye, 41. - -PAYS-BAS, 22, 28, 202, 204, 351. - -PELOUX, commissaire ordonnateur des guerres en Corse, 169. - -PELLEGRINO (Mont), Italie, 295. - -PERESEN (Adolphe), capitaine de navire, 178, 196, 198. - -PERELLI, conseiller du roi des Deux-Siciles, 201. - -PERETTI (Comte Zenobio), 208. - -PERIALE, 74. - -PESCIA, prov. et circond. de Lucques, 124. - -PETRIGNANI (Hyacinthe), 99. - -PHILIPPE V, roi d'Espagne, 13, 121, 128, 134. - -PHILIPPE (Don), infant d'Espagne, 277, 303. - -PIAZZOLE (Les), arr. de Corte, cant. de Piedicroce, 99. - -PIC DE LA MIRANDOLE, 296. - -PIERRE Ier, tzar de Russie, 22. - -PIGNEROL, prov. de Turin, chef-l. de circond., 104. - -PIGNON, envoyé français à Livourne et en Corse, 161, 170, 171, 174, 175. - -PISARELLO, 145. - -PISE, 3, 5, 162, 251, 255, 272, 286, 296, 341. - -PISTOIA, prov. de Florence, chef-l. de circond., 298, 341. - -PLUTARQUE, 17. - -POGGI (Comte), 85, 99, 318. - -PONTREMOLI, prov. de Massa e Carrara, chef-l. de circond., 295. - -PORTLAND (Duc DE), homme d'État anglais, 374. - -PORT-MAHON, capitale de l'île de Minorque, 185, 273, 298. - -PORTO-FERRAIO, capitale de l'île d'Elbe, 338, 339, 340, 341. - -PORTO-VECCHIO, arr. de Sartène, chef-l. de cant., 76, 77, 78, 161, 162, -186, 189, 208, 209, 216. - -PORTUGAL, 143, 144. - -_Preterod_ (_Le_), navire, 178, 182, 183, 184, 185. - -PRESBOURG, en Hongrie, 250, 251. - -PROCIDA (Île), Italie, 195. - -PROVENCE, 131, 229. - -PRUSSE, 178. - -PUISIEUX (Marquis DE), ambassadeur de France à Naples, puis ministre des -affaires étrangères, 161, 162, 163, 197, 198, 199, 202, 204, 245, 342, -365, 367. - -PUNCIANI (Abbé), aumônier du couvent des Saints-Dominique et Sixte, à -Rome, 231. - - -Q - -QUENZA, arr. de Sartène, cant. de Serradi-Scopamene, 216. - -QUILICO (Fascianello), 39. - -QUIRINAL (Mont), à Rome, 130, 233. -*/ - - - - -/* -R - -RADEMACKER, trésorier du prince d'Orange, 348. - -RADICONDOLI, prov. et circond. de Sienne, 318. - -RAFFAELLI (Marquis), 11, 12. - --- (Simon), auditeur, 11, 12, 32. - -RAKOCZY (François), prince de Transylvanie, 36, 42, 318. - -RATHSAMHAUSEN (Mme DE), 19, 20. - -REGNARD, 268. - -_Re Teodoro_ (_Il_), opéra héroïco-comique, 380, 381. - -REUSSE (Jean-Gottlieb), 179. - -_Revenger_ (_Le_), navire, 265, 266, 267, 269, 270, 273, 313. - -RHIN (Le), fleuve, 173. - -RICHARD (Denis), 141, 142, 143, 145, 146, 147, 150, 152, 153, 154, -156, 157, 158, 159, 166. - -RICHECOURT, vice-président du conseil de régence de Toscane, 249, 266, -277, 281, 284, 298, 302, 315, 341. - -RICHELIEU (Cardinal DE), 20. - -RICHMOND (Angleterre), 383. - -RIESENBERG, 185, 189, 190, 191, 193, 195. - -RIPPERDA (Duc de), ministre en Espagne, 23, 24, 25, 38, 42, 105. - -RIVAROLA, gouverneur génois en Corse, 52, 58, 71, 102, 121, 136. - -RIVAROLA (Marquis DE), vice-roi de Sardaigne, 123, 184. - --- (Dominique), 35, 161, 162, 166, 196, 205, 206, 210, 308, 309, 311, -312, 313, 314, 315, 317, 318, 319, 320, 324, 325, 326, 327, 328, 329, -330, 332, 341. - -RIVERA (Comte), envoyé sarde à Gênes, 63. - -RIVIÈRE DU PONENT, 110. - -ROBERTI (Giuseppe), 320. - -ROCCA (La), province de Corse, 94. - -_Roi Lear_, tragédie, 371. - -ROOS (Cornelius), capitaine de navire, 178, 196, 198, 200. - -ROMBERG (Baron Étienne), nom pris par Théodore de Neuhoff, 29, 234. - -ROME, 29, 103, 124, 130, 210, 229, 233, 234, 236, 239, 241, 243, 248, -252, 289, 295, 309, 313, 346, 356. - -ROSSI (Anselme), 387. - -ROSSICIO (Pont de), Corse, 97. - -ROSTINI, chroniqueur corse, 46, 78. - -ROSTINO, arr. de Corte, cant. de Morosaglia, 13, 73, 93. - -ROUEN, 131. - -ROWLEY (Amiral), 321. - -RUFFINO, frère franciscain, 33, 34, 35. - -RUNSWEIG, 190. - -RUSSIE, 22, 139. - - -S - -SABRAN (DE), chevalier de Malte, commandant de frégate, 144. - -SADE (Comte DE), envoyé de France à Cologne, 228. - -SAGONE, arr. d'Ajaccio, cant. de Vico, 191. - -SAINT-AIGNAN (Duc DE), ambassadeur de France à Rome, 244, 245, 246. - -_Saint-Antoine_ (_Le_), tartane, 185. - -SAINT-CHARLES (Château), à Oran, 150, 151. - -SAINTS-DOMINIQUE ET SIXTE (Couvent des), à Rome, 29, 130, 233, 239, 241, -247. - -SAINT-FLORENT, arr. de Bastia, chef-l. de cant., 74, 86, 96, 306. - -SAINT-FRANÇOIS (Couvent de), aujourd'hui petit séminaire de Corte, 97. - -SAINT-GEORGES (Jacques-François-Édouard Stuart, chevalier DE), 42. - -SAINT-GEORGES (Maison de), banque à Gênes, 3, 8. - -SAINT-GILL (Marquis DE), ministre d'Espagne à La Haye, 134, 137. - -_Saint-Isidore_ (_Le_), navire, 275, 276, 277. - -SAINT-JACQUES (Château), à Oran, 149. - -SAINT-JEAN DE LATRAN, à Rome, 233. - -SAINT-JOSEPH, poste près de Bastia, 75. - -SAINT-LAURENT (Comte DE), 320. - -SAINT-MARTIN (Chevalier) (Bigou), 239, 240, 241, 242, 243, 244, 245, -246, 247, 356, 361. - --- (Mme), 240, 241. - -SAINT-TROPEZ, arr. de Draguignan, chef-l. de cant., 120. - -SAINTE-ANNE, église à Londres, 379, 380. - -SAINTE-CATHERINE (Baie), Lisbonne, 144, 145, 146, 147. - -SAINTE-MARIE D'ORNANO (Sainte-Marie-Siché), arr. d'Ajaccio, chef-l. de -cant., 94, 208. - -SAINTE-MARIE MAJEURE (Couvent de), à Florence, 290. - -SALIS (Baron DE), 302, 304, 305, 310, 312, 319. - -_Salisbury_ (_Le_), navire, 269. - -SALUZZI (Évêque), 84. - -SALVETTI, 103. - -SALVINI (Grégoire), agent des Corses, 101, 102, 170, 173, 200, 210, -237, 271. - -SALWEY, 321, 322. - -SAMPIERO, 8. - -SAN CRISTOFANO, 294, 296. - -SAN PELLEGRINO, fort génois en Corse, 2, 50, 51, 52, 57, 72, 74, 76, -82, 86, 96. - -SANTA-REPARATA, arr. de Calvi, cant. de l'Île Rousse, 271. - -SANTINI (Dominique), 312. - -SARDAIGNE, 152, 189, 325. - -SARRI (Paul-François), capitaine corse au service du Piémont, 319. - -SARSFIELD (Lady), baronne de Neuhoff, 23, 24, 383. - -SARTÈNE, chef-l. d'arr., 112, 113, 119. - -SARTORIO, 290. - -SARZANA, prov. de Gênes, circond. de la Spezia, 295. - -SAVOIE (Hôtel de), à Londres, 371. - -SAVOIE (Prince Eugène DE), 12, 248, 251, 253. - -SAVONE, prov. de Gênes, chef-l. de circond., 11, 12, 176, 364. - -SCADEN (Allemagne), 225. - -SCHAUB (Le Chevalier), 358, 359. - --- (Lady), 358, 360. - -SCHIETTO, 97. - -SCHMERLING, ministre impérial en France, 169. - -SCHMETAW (Comte DE), lieutenant du prince de Wurtemberg, 9. - -SESTRI, prov. et circond. de Gênes, 107. - -SHAKESPEARE, 368, 370. - -SICILE, 235. - -SIENNE, 301, 313, 315, 318, 323. - -SINIBALDI (Jean-Baptiste), 136. - -SLEIN (Baron), 260. - -SMYRNE (Turquie d'Asie), 71, 199. - -SOLARO, arr. de Corte, cant. de Prunelli-di-Fiumorbo, 120. - -SOLENZARA, arr. de Sartène, cant. de Porto-Vecchio, 118, 120. - -SORBA, ministre de Gênes en France, 41, 104, 105, 106, 124, 125, 130, -131, 169, 219, 221, 222, 223. - -SORRACO, arr. de Sartène, 186, 195. - -SPEZIA (La), prov. de Gênes, chef-l. de circond., 303, 304, 306. - -SPINOLA (Marquis), envoyé de Gênes à Naples, 205. - -SPITZLAER, 228, 229. - -SPLENTER, 159. - -SPORCHEN (Baron), envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre en qualité -d'Électeur de Hanovre, auprès des États Généraux, 351, 352. - -STANHOPE (Lady Lucy), 280. - -STAZZONA, arr. de Corte, cant. de Piedicroce, 99, 100. - -STEIN (Baron), nom pris par Théodore de Neuhoff, 357, 358. - -STOCKHOLM, 152. - -STOS (Baron DE), 234. - -STUART (Le prétendant), 267. Voir SAINT GEORGES (Chevalier DE). - -SUÈDE, 20, 22. - -SUZINI (Ange-Brando), 330. -*/ - - -T - -TADEI (Valentin), 162, 242. - -TAINE, 15. - -TAMBIN (Le Père), jésuite, 168. - -TANGER (Maroc), 105. - -TASSO (Martin), 94. - -TAVAGNA (Couvent de), arr. de Bastia, 88, 92. - -TARAVO (Rivière), Corse, 214. - -TELLANO, 131. - -TERRAZZANO, prov. et circond. de Milan, 315. - -TESSÉ (Maréchal DE), 248. - -TESTORI (Charles), 314. - -TEXEL (Le), île de la mer du Nord, 140, 141, 142, 182. - -TOSCANE, 21, 36, 121, 174, 254, 256, 267, 277, 294, 297, 298, 313, 316, -317, 323, 324, 334, 337, 339, 342, 345, 348. - -TOULON, chef-l. d'arr., 195, 206. - -TOUSSAINT, 249. - -TOWNSHEND (Amiral), 328. - -TRÉVOUX (Comte DE), beau-frère de Théodore de Neuhoff, 16, 20. - --- (Comtesse DE), sœur de Théodore de Neuhoff, 16, 20, 26, 27. - --- (Fils), officier dans la compagnie des Gardes royales, 105, 106, 224. - -TRINITA (Pont della), à Florence, 267. - -TROIS-ÉVÊCHÉS, 104. - -TRONCHIN (César), 138. - -TUNIS, 36, 37, 38, 43, 44, 53, 60, 225, 316, 317, 331. - -TUNIS (Bey de), 128, 254. - -TUNISIE, 66. - -TURCATI DE CARCHETO (Les), 99. - -TURIN, 26, 27, 130, 169, 229, 303, 304, 305, 307, 308, 309, 311, 312, -313, 314, 319, 320, 334, 335, 336, 337, 338. - -TURQUIE, 124. - - -U - -ULLOA, auditeur général de l'armée du roi des Deux-Siciles, 201. - - -V - -VACCARO, 299. - -VAGUE (Comte DE LA). Voir BEAUJEU. - -VALEMBERGH (Joseph), consul de Hollande à Naples, 161, 162, 196, 197, -198, 199, 200, 201, 202, 203, 230, 238, 239. - -VALLEJO (Marquis DE), gouverneur général d'Oran, 149, 150, 151. - -VAN DOORN, 160. - -VAN DYCK, 231. - -VAN HAAGEN, nom pris par Théodore de Neuhoff, 306, 319. - -VAN HOCHUM, 133, 135. - -VAN HOËY, envoyé de Hollande en France, 203, 204. - -VAN SIL, résident de Hollande à Lisbonne, 144, 146, 164. - -VARNESI (Luc-Antoine), abbé, 235, 239. - -VARNHAGEN, 188. - -VASTEL (François), matelot, 182, 183, 185, 203. - -VATER (Jean-Godofredus), 179, 193. - --- (Jean-Policarpe), 179. - --- (Marie), 179. - -VENISE, 2, 296, 307, 315, 338. - --- (République de), 272. - -VENZOLASCA, arr. de Bastia, cant. de Vescovato, 72, 99, 103, 212. - -VERDE (Canton de), Corse, 112. - -VÉRONE, 307. - -VERSAILLES, 21, 169, 208, 223, 230, 263. - -VESCOVATO, arr. de Bastia, chef-l. de cant., 10, 331. - -VIALE (Augustin), inquisiteur d'État, 289, 291. - --- (Augustin), représentant de Gênes à Florence, 125, 126, 127, 256, -286, 288, 289, 290, 291, 292, 293, 294, 295, 296, 297, 298, 333. - -VICO, arr. d'Ajaccio, chef-l. de cant., 191, 192, 193, 194. - -VIENNE, capitale de l'Autriche, 8, 27, 32, 249, 252, 253, 256, 334, 335, -337, 338, 341. - -VIGANEGO, consul de Gênes à Lisbonne, 145. - -VIGLIAWISCHI (Frédéric). Voir FRÉDÉRIC (Colonel). - -VILLALONGA (Don André), gouverneur du château Saint-Charles à Oran, 150. - -VILLAVECCHIA, ministre de Gênes à La Haye, 351, 352, 353, 354, 355, 356, -357. - -VILLEFRANCHE, arr. de Nice, chef-l. de cant., 265, 302. - -VILLETTES, ministre anglais à Turin, 284, 302, 305, 309, 310, 312, 314, -320, 324, 332. - -_Vinces_ (_Le_), navire, 268, 269, 270. - -VINCHELSEA (Milord), 321. - -VOLNEY, 6. - -VOLTAIRE, 2, 5, 28, 380. - -VOLTERRA, prov. de Pise, chef-l. de circond., 318. - -VOORNE (Île de), Pays-Bas, 28. - - -W - -WACHTENDONCK (Général baron DE), 8, 12, 13, 156, 171, 217, 235, 253, -255, 265. - -WALPOLE (Horace), 267, 268, 280, 281, 360, 363, 368, 369, 370, 371, 372, -375, 376, 379, 380, 390. - --- (Robert), 267, 281. - --- (Lady), 281. - -WENDT (DE), écuyer de la duchesse d'Orléans, 19, 20. - -WESTMINSTER, 384. - -WESTPHALIE, prov. d'Allemagne, 2, 15, 17, 23, 188, 342, 374, 375. - -WICKMANNSHAUSEN (Capitaine), 188. - -WORT (Gaspard), 179, 180. - -WRIGHT, marchand d'huile à Londres, 378. - -WURTEMBERG (Royaume de), 179. - -WURTEMBERG (Prince Louis de), 9, 12, 32, 253. - -WYK-AAN-ZÉE (Hollande), 141, 142. - - -Y - -YARMOUTH (Lady), 281, 364. - -YHARCE, 341. - -_Yong-Rombout_ (_Le_), navire, 159, 160, 161, 162, 164, 181, 270. - - -Z - -ZÉLANDE, prov. des Pays-Bas, 131, 163. - -ZICAVO, prov. d'Ajaccio, chef-l. de cant., 85, 214, 215, 216. - -ZINZENDORF (Comte DE), chancelier de Charles VI, 27, 248. */ - - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -/* -AVANT-PROPOS v - - -CHAPITRE PREMIER. - -La Corse à l'arrivée de Théodore.--Révolutions.--Événements de -1729.--Intervention allemande.--Le peuple corse attend un sauveur. - -La famille de Neuhoff.--Les parents de Théodore.--Sa jeunesse.--A la -Cour de France.--Goertz, Alberoni et Ripperda.--Théodore en Hollande -et en Italie.--Sa rencontre avec les prisonniers corses.--Il -accepte d'être le sauveur.--Voyage et séjour à Tunis.--Il s'embarque -pour la Corse. 1 - - -CHAPITRE II. - -Débarquement du baron de Neuhoff à Aléria.--Il est proclamé roi de -Corse.--Son couronnement.--Théodore Ier notifie son élévation à sa -famille.--Opinions et inquiétudes des diplomates.--Le roi nomme les -grands dignitaires de la Cour.--Jalousies et querelles des chefs -corses.--Premières opérations contre les Génois.--Trahison de -Luccioni.--Sa condamnation et son exécution. 41 - - -CHAPITRE III. - -Édit du Sénat de Gênes.--Réponse de Théodore.--Le roi dans le Nebbio -et en Balagne.--Tribulations de Costa.--Frappe de la monnaie. - -Affaire de Monte-Maggiore.--Théodore devant Corte.--Il prend la ville -sur ses généraux.--Assassinat de Fabiani.--Discours du roi à -Venzolasca. - -Le ministre de Gênes en France.--Affaire Nayssen.--Les libelles -satiriques à Gênes.--Le roi et la paysanne. - -Théodore a peur.--Départ pour Sartène.--Institution de l'_Ordre de -la Délivrance_.--Lois nouvelles.--Le dernier mensonge.--La -fuite.--Débarquement à Livourne. 79 - - -CHAPITRE IV. - -La fuite de Théodore et les gazettes.--Séjour à Florence.--Jean-Gaston -de Médicis et le roi de Corse.--Inquiétude des Génois.--Leurs -démarches à Paris.--Passage de Théodore en France. - -Son arrivée en Hollande.--Son arrestation pour dettes.--Il est mis -en liberté. - -Il monte une opération commerciale.--Ses commanditaires.--Il frète des -navires.--Son voyage sur _La Demoiselle Agathe_.--Ses aventures à -Lisbonne et à Oran.--Sa fuite en pleine mer. - -_La Demoiselle Agathe_ à Livourne.--Denis Richard.--Aventure -tragique du _Yong-Rombout_.--Intrigues à Naples.--Protestation -des Génois.--Réponse des États Généraux de Hollande.--Mort de Costa. 123 - - -CHAPITRE V. - -La république de Gênes est impuissante à réprimer la révolte en -Corse.--Négociations avec la France.--Traité de Fontainebleau.--La -mission de Pignon.--Expédition française.--Duplicité des -Génois.--Théodore revient en Hollande.--Mathieu Drost. - -La réclame dans les gazettes de Hollande.--Nouvelle entreprise -commerciale.--Enrôlement des colons.--La cargaison des -navires.--Relâche à Malaga et Alicante.--La flotte de Théodore -à Cagliari.--Arrivée en Corse.--Le roi malgré lui.--Exécution -d'un traître.--Théodore s'en va.--Aventures de ses officiers. - -Arrivée de _L'Africain_ à Naples.--Le consul de Hollande.--Arrestation -du capitaine Keelmann.--Théodore est arrêté et conduit à Gaëte.--Le -gouvernement français et les États Généraux de Hollande. - -Mort de Boissieux.--Il est remplacé par le marquis de -Maillebois.--Nouvelles instructions.--La guerre dans les -montagnes.--Frédéric de Neuhoff.--Son odyssée. 167 - - -CHAPITRE VI. - -Espions et traîtres.--L'envoyé de Gênes, Sorba et le lieutenant -Guillaume.--Le chevalier de Champigny livre au gouvernement français -la correspondance de sa mère.--Le docteur Spitzlaer et la -police.--Sauveur Ginestra.--L'écriture de Théodore.--Son -faux portrait.--Sa caricature. - -Le couvent de Rome.--La sœur Fonseca.--Son enthousiasme et son -dévouement.--Sa correspondance avec Bigani.--Avec Lucas Boon.--Son -homme de confiance: le chevalier Saint-Martin.--Les entrevues du -chevalier avec le ministre de Gênes.--Il lui communique la -correspondance de la religieuse.--Il lui propose «un bon -coup».--Mort de la sœur Angélique-Cassandre Fonseca. - -François de Lorraine.--Il veut avoir la Corse.--Un concurrent à -Théodore: le comte de Beaujeu.--Ses rapports avec François.--Les -instructions du duc.--La _retirade_.--Beaujeu meurt en -prison.--Intrigues des lieutenants de François.--Mort de -l'empereur Charles VI. 219 - - -CHAPITRE VII. - -Théodore à Cologne.--Entretien secret avec le Grand-Commandeur de -l'Ordre Teutonique.--Correspondance de Neuhoff avec son beau-frère -Gomé-Delagrange.--Le roi de Corse veut traiter avec le roi de -France.--Louis de Grœben. - -Théodore arrive en Méditerranée avec une escadre anglaise.--Horace -Mann.--Le _Mystère_.--Le _Vinces_ en Corse.--Neuhoff en vue de son -royaume.--Sa proclamation.--Il ne débarque pas.--L'affaire du -_Saint-Isidore_.--Protestation des Génois.--Réponse du gouvernement -anglais. - -Les entrevues secrètes de Mann avec Théodore.--Un diplomate -ennuyé.--La Cour de Turin.-- Augustin Viale, résident génois -en Toscane.--Mariani.--Les inquisiteurs de Gênes.--Ils décident -de faire tuer Théodore.--Scrupules de Viale.--Ses propositions.--San -Christofano.--La kabale de Pic de la Mirandole. 259 - - -CHAPITRE VIII. - -Théodore en Toscane.--Il veut entamer des négociations avec la cour -de Turin.--Ses lettres à d'Ormea.--Dominique Rivarola.--Mann joue -double jeu.--Rivarola traite avec le gouvernement sarde.--L'expédition -de Corse décidée. - -Théodore touche une forte somme.--D'où vient l'argent?--Le comte de -la Vague.--Rivarola prépare l'expédition.--Théodore proteste. - -Neuhoff veut s'embarquer pour la Corse.--Mann empêche ce -départ.--Proclamation du roi de Sardaigne.--L'escadre -anglaise devant Bastia.--Bombardement.--Rivarola sous les murs de -Bastia.--Capitulation de la ville.--Les Anglais renoncent à -l'entreprise sur la Corse. - -Le roi de Sardaigne et Théodore.--Dénûment du roi de Corse.--La Cour -de Vienne songe à Neuhoff.--Le projet est abandonné.--Théodore est -expulsé de Toscane 301 - - -CHAPITRE IX. - -Théodore en Hollande et en Allemagne.--Il ne veut pas abdiquer.--Ses -griefs contre les Corses.--Le récit de Mouvet.--Le moine et le -diplomate. - -Le roi de Corse arrive à Londres.--Démarches du ministre de -Gênes.--Théodore est reçu dans la haute société.--Une soirée.--Neuhoff -est arrêté pour dettes.--Il reçoit des visiteurs.--Un spectacle -attrayant.--Les _Ténèbres de Corse_. - -Des membres de la Chambre des Communes vont voir Théodore en -prison.--Un article de journal.--L'acteur Garrick et le _Roi -Lear_.--Théodore recouvre la liberté.--Il abandonne le royaume de -Corse à ses créanciers.--On le remet en prison.--Il en sort -définitivement.--Le roi et l'ouvrier.--Mort de Théodore.--Le -marchand d'huile.--Épitaphe.--Un opéra-bouffe. 345 - - -APPENDICES: - -I.--Note sur le colonel Frédéric qui prétendait être le fils de -Théodore de Neuhoff. 383 - -II.--Note sur des pamphlets concernant le baron de Neuhoff. 388 - -PIÈCES JUSTIFICATIVES 393 - -TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS 431 - - - - -ERRATA - - -Page 130, ligne 19, _au lieu de_: les dames Cassandre et Angélique - Fonseca, - _lire_: les dames Angélique-Cassandre et Françoise - Constance Fonseca. - » 252, » 7, _au lieu de_: Giucciardi, _lire_: Guicciardi. - » 253, » 5, _au lieu de_: Giucciardi, _lire_: Guicciardi. - » 375, » 13, _au lieu de_: vingt-huitième année de George II, - _lire_: vingt-huitième année du règne de George II. - » 383, titre, ligne 2, _au lieu de_: qui pétendait, _lire_: qui - prétendait. - » 384, ligne 9, _au lieu de_: ce débarrasser, _lire_: se débarrasser. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Théodore de Neuhoff, by -André Joseph Ghislain Le Glay - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉODORE DE NEUHOFF *** - -***** This file should be named 56173-0.txt or 56173-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - 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