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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 (of 4), by
-Céleste de Chabrillan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 (of 4)
-
-Author: Céleste de Chabrillan
-
-Release Date: July 2, 2017 [EBook #55023]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- MÉMOIRES
-
- DE
-
- CÉLESTE MOGADOR
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-Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda.
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-
- MÉMOIRES
-
- DE
-
- CÉLESTE
-
- MOGADOR
-
-
- TOME TROISIÈME
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- BOULEVARD DES ITALIENS, 15
-
-
- La traduction et la reproduction sont réservées
-
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- 1858
-
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-
-MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR
-
-
-
-
-XXV
-
-VIVE LA RÉFORME!
-
-
-Le lendemain en m'éveillant, j'allai voir Frisette; elle était heureuse
-de vivre, et ne voyait pas tout en noir comme Victorine.
-
-Il y avait beaucoup de monde dans la rue; on chuchotait. Je m'approchai
-de plusieurs groupes et j'écoutai, sans comprendre un mot à tout ce qu'on
-disait. Je demandai à Frisette ce que cela voulait dire. Elle n'en savait
-rien.
-
---Veux-tu venir nous promener? lui dis-je, nous apprendrons peut-être
-quelque chose...
-
---Je le veux bien, allons!
-
-Arrivées au boulevard, la foule était plus grande. Beaucoup de gens
-riaient; nous riions aussi. Nous ne pouvions entendre, au milieu du
-bruit, que ces mots: _La réforme_!
-
-J'arrêtai un jeune homme et lui demandai ce que cela voulait dire. Il me
-répondit d'un air d'importance:
-
---Nous voulons la réforme.
-
---Ah! et qu'est-ce que c'est que la réforme?
-
-Il me regarda, haussa les épaules, et partit sans me répondre.
-
---Est-ce que je lui ai dit quelque chose de désagréable? dis-je à
-Frisette qui riait.
-
---Dame, tu ne sais pas ce que c'est que la réforme!...
-
---Et toi, le sais-tu?
-
---Non!
-
-Nous nous trouvions boulevard Bonne-Nouvelle, devant le café de France.
-Beaucoup de jeunes gens étaient aux croisées. Quelques-uns nous
-reconnurent et se mirent à crier: «Vive Mogador! vive Frisette! vive la
-réforme et les jolies femmes!»
-
-Les curieux et les flâneurs se serrèrent autour de nous. Nous eûmes
-toutes les peines du monde à échapper à la masse qui nous serrait. Je
-devins fort pâle. L'insulte glissait en sifflant; l'air était chargé de
-menaces. J'eus le sentiment que quelque chose d'extraordinaire allait se
-passer. J'entrai dans la maison no 5. Je connaissais Mme Emburgé à qui je
-demandai la permission d'attendre chez elle qu'il y eût moins de monde
-dehors. Elle nous ouvrit une fenêtre et nous vîmes défiler ce flot noir
-émaillé de bleu qu'on appelle le peuple. Il allait et grossissait comme
-un orage! Cela me rappela Lyon. J'eus peur! Cependant, comme tout le
-monde dîne, même ceux qui veulent faire la guerre, vers les six heures,
-les chemins devinrent plus libres.
-
---Sortez, me dit Mme Emburgé; il y aura du bruit ce soir. Rentrez chez
-vous.
-
---Viens dîner avec moi, me dit Frisette; que feras-tu, seule chez toi?
-
-J'acceptai. Il était dix heures quand je pris congé d'elle. Je suivis le
-faubourg Montmartre, les boulevards. Arrivée à la rue Lepelletier,
-j'entendis une détonation. La foule répondit par un long cri! On courait
-du côté de la Bastille: je voulais avancer.
-
---Où allez-vous donc? me dit un homme d'une quarantaine d'années.
-
---Mais, monsieur, je voudrais rentrer chez moi, place de la Madeleine.
-
---Alors, prenez un autre chemin. Vous ne pouvez passer par là; on vient
-de tirer devant le ministère des affaires étrangères.
-
-Il disparut. J'avançais toujours, mais avec peine. Toutes les figures
-étaient empreintes d'une grande terreur; chacun se regardait avec
-défiance. Je pris la rue Basse-du-Rempart. Le vide s'y était fait; je la
-suivis, silencieuse. Je pensais à Robert! «Une révolution, me disais-je!
-une révolution qui ruine, qui force la noblesse à se cacher. Dans de
-pareilles circonstances, on a vu des gens du peuple rendre de grands
-services! Ah! si Robert pouvait avoir besoin de moi, de ma vie!»
-
-Cette pensée ne fut qu'un éclair dans mon cœur. Je me rappelai, par le
-souvenir de Lyon, les malheurs qu'entraînent les révolutions, et j'eus
-regret de mon égoïsme.
-
-J'étais au coin de la rue Caumartin. La pharmacie était changée en
-ambulance; de pauvres blessés y recevaient des secours!
-
-A la vue du sang, mon cœur revint tout entier à la charité!
-
-Je sentis des larmes dans mes yeux. Pleurer! c'est tout ce que peuvent
-les femmes! car elles ne comprennent rien, ne peuvent rien à ces grandes
-machines infernales qu'on appelle guerres, révolutions!
-
-Rentrée chez moi, je me mis à écrire à Robert tout ce que j'avais vu, lui
-disant pour la première fois: «Ne venez pas.»
-
-Je ne pouvais dormir! toute la maison était sur pied.
-
-A quatre heures du matin, on frappa à la porte cochère. Le concierge
-avait peur; avant d'ouvrir, il demanda:
-
---Qui est là?
-
-J'écoutai à ma fenêtre.
-
---Ouvrez, ouvrez! dis-je au concierge... Lui, lui, dans un pareil
-moment!... Oh! Robert, pourquoi êtes-vous venu à Paris? j'étais si
-contente de vous savoir en Berri!
-
---Je puis repartir, si je vous gêne!
-
---Me gêner!... ah! c'est juste! une bonne pensée ne m'est pas permise!...
-je pensais à votre sûreté avant le bonheur que j'avais de vous avoir près
-de moi... c'est invraisemblable, n'est-ce pas?
-
---Non, ma chère enfant; je ne savais pas ce qui se passait! Je suis parti
-hier de Châteauroux. En arrivant à la gare, je n'ai pu trouver de
-voiture; j'ai apporté ma valise sur mon épaule, et me voilà.
-
-Le lendemain de son arrivée, il alla rejoindre la première légion de la
-garde nationale. Cela faillit me rendre folle d'inquiétude. Le poste de
-la Madeleine fut brûlé! On avait laissé dans ce poste de la poudre et des
-fusils chargés qui faisaient explosion à chaque instant.
-
-Robert rentra à cinq heures, noir de poussière, épuisé de fatigue. Il
-avait aidé à défaire des barricades.
-
-Un grand bruit se fit entendre sous mes fenêtres! j'allai voir.
-
-Environ cent hommes, proprement mis, l'air assez raisonnable, étaient
-réunis et discutaient quelque grave question, sans doute soulevée par les
-événements.
-
-Enfin le oui, oui, l'emporta; tous se dirigèrent à la station des
-voitures et mirent le feu à la petite loge de bois qui sert au gardien.
-
-C'étaient les cochers du quartier qui s'amusaient, exactement comme à
-Lyon. Là-bas, c'était l'octroi.
-
-Je demandai à Robert de partir, de m'emmener! Il me le promit, aussitôt
-qu'on pourrait circuler, car sa présence était nécessaire chez lui. Nous
-partîmes le lendemain. Je commençai à respirer à Étampes.
-
-Je n'osais lui parler de ses projets de mariage. Ce fut lui qui me dit
-qu'on l'avait refusé, qu'il était libre! Je fus tout-à-fait heureuse.
-
-Robert, jeune, bien de sa personne, avec son nom et sa fortune, aurait dû
-réussir à tout. Il aurait dû réussir à trouver un beau mariage, ce que
-rencontrent tant d'imbéciles qui n'ont aucun de ses avantages. Mais
-Robert avait un défaut qui était dans sa vie un perpétuel obstacle. Il
-n'avait aucune stabilité dans l'esprit; tantôt il voulait, tantôt il ne
-voulait pas. J'avais cru à une grande force de caractère chez lui; je
-m'étais trompée: c'était de la violence. Il ne savait maîtriser ni une
-passion, ni un désir; il regrettait quelquefois le lendemain ce qu'il
-avait fait la veille. J'en souffrais souvent. Je voyais bien qu'il se
-livrait à lui-même un combat. Il m'aimait, et je devais être pour beaucoup
-dans ses irrésolutions. Je n'avais pu monter jusqu'à lui; il me
-reprochait d'être obligé de descendre jusqu'à moi. Et pourtant, par
-affection pour lui, je m'étais métamorphosée; je vivais près de lui avec
-la plus grande modestie de goûst!... Je lui donnais des conseils qu'il
-n'écoutait jamais... parce qu'ils étaient bons.
-
-Sa gêne était grande. Le château qu'il avait gardé en partage était
-délabré; une seule chambre annonçait une splendeur passée. Le tout était
-vieux de trois cents ans. Il fallut tout réparer, château et domaines.
-Les fermiers, déjà endettés, ne payaient pas; les gens auxquels il était
-dû de l'argent devinrent exigeants. Je me souviens que Robert emprunta
-soixante mille francs à vingt pour cent sur première hypothèque. On était
-en révolution; l'argent, tout en se vendant ce prix-là, était difficile à
-trouver. Robert avait bon cœur; les fermiers belges vinrent lui demander
-de retourner dans leur pays. Le Berri est malsain; il y a des fièvres
-dont on ne peut se défaire, le travail y est pénible, les cultivateurs
-sont lents parce qu'ils se nourrissent mal; ce n'est qu'à force de
-privations qu'ils peuvent arriver. Beaucoup vendent leur blé et mangent
-des pommes de terre ou des châtaignes. Les Belges n'avaient pu s'habituer
-à cette pauvreté. Ils avaient été amenés par le père de Robert, qui
-espérait tirer parti de ces immenses terrains appelés brandes.
-
-Robert consentit à leur départ; il leur donna même de l'argent, car les
-pauvres gens étaient bien malheureux: l'un avait été grêlé, sa récolte
-était perdue; un autre avait vu mourir trois des siens; d'autres étaient
-malades. Les plus beaux domaines restèrent vacants.
-
-Robert voulut faire valoir lui-même; il n'y entendait pas grand'chose ou
-il ne fut pas heureux: mais cela lui coûta fort cher.
-
-Châteauroux n'existe pas; c'est une espèce de faubourg que vous traversez
-en cherchant la ville. Les habitants sont rudes; beaucoup poussent cette
-rudesse jusqu'à la sauvagerie. Quand la nature inculte du paysan se
-révolte, il devient féroce. Il y avait eu dans les alentours des crimes
-épouvantables: plusieurs châteaux avaient été envahis; l'intendant d'un
-de ces châteaux avait été coupé à coups de faulx; le château de
-Ville-Dieu avait été incendié en partie, tout l'intérieur; brisé il ne
-restait que les pierres. Le côté où nous habitions était calme, et
-d'ailleurs on aimait Robert. Je combattais mes inquiétudes pour lui;
-j'étais allée à Châteauroux dans une de ses voitures; j'entendis crier
-des masses d'enfants. Il y avait une voiture qui me précédait. Le cocher
-fit tourner ses chevaux et me dit:
-
---Nous ne pouvons pas passer; voyez, on assiége de pierres la voiture de
-madame de...
-
-Mon sang se glaça; je rentrai, suppliant Robert de ne pas sortir, ou,
-s'il le faisait, d'effacer les armes de sa voiture.
-
-Il me reçut fort mal, en me disant qu'on pouvait le tuer, si on le
-voulait, mais que bien certainement il n'effacerait pas ses armes, que ce
-serait une lâcheté.
-
-Je passais les nuits sans dormir; j'avais peur que mon séjour au château
-ne lui fit perdre la bien veillance qu'on avait pour lui dans le pays. Un
-jour, je vis dans le parc environ quarante hommes armés de fusils, de
-pistolets; ils se dirigeaient du côté du château. J'entendais leurs cris;
-je les voyais de ma fenêtre, s'agiter, brandir leurs armes.
-
-Robert était au billard avec Martin. J'entrai en leur criant:
-
---Sauvez-vous! cachez-vous! ou vous êtes perdus.
-
---Qu'as-tu donc? me demanda Robert en me soutenant, car j'étais si pâle,
-je tremblais si fort, que j'allais tomber.
-
---Ce que j'ai? lui dis-je. J'ai qu'il n'y a pas un moment à perdre, ou
-vous êtes assassinés: il y a là des hommes armés qui crient;
-entendez-vous, maintenant? Sauve-toi, viens dans la cave; mais, pour
-l'amour de Dieu, ne les attends pas.
-
-Et, persuadée qu'il me suivait, je me sauvai du côté de l'escalier qui
-conduisait aux caves. Il me semblait voir les canons des fusils, il me
-semblait entendre la détonation des armes à feu. Les fondations étaient
-énormes. Je marchais dans ces caveaux sombres, humides, mes jambes
-fléchissaient à chaque pas. Je me retournai, et je m'aperçus, avec un
-sentiment d'indicible terreur pour Robert, qu'il ne m'avait pas suivie.
-J'écoutai, je n'entendis rien; j'étais sous le rayon de lumière d'un
-soupirail.
-
---Oui! oui! criaient des voix, celui-là! emportons celui-là! c'est le
-plus beau! prenez des pioches... alerte! alerte!
-
---Non! non! répondaient d'autres voix, il va mourir, il est trop grand.
-
---Trop grand! mourir! me bourdonnaient dans les oreilles.
-
---Que veulent-ils dire? Oh! trop grand! Seigneur, c'est Robert! Mourir!
-ils délibèrent sa mort! Mon Dieu! pourquoi ne m'a-t-il pas écoutée! oh!
-je veux le voir.
-
-Et je marchai dans l'ombre, me traînant au long des murs.
-
-Tout-à-coup des coups de feu se firent entendre; mon cœur cessa de
-battre; je me laissai glisser à terre.
-
-Misérable chose que le courage d'une femme! je voulais avancer; à chaque
-détonation nouvelle, je me sentais faiblir; j'aurais voulu entrer dans la
-muraille. Enfin, tout ce que j'aimais au monde était en haut, je regagnai
-les escaliers. La fusillade continuait toujours mais semblait s'éloigner;
-j'arrivai au faîte en rampant.
-
---D'où viens-tu donc? me dit Robert, qui allumait tranquillement un
-cigare.
-
---D'où je viens? mais je viens de la cave, où je m'étais cachée, et où je
-te pleurais bien inutilement à ce qu'il me semble, puisque tu ris. Que
-signifiait donc cette petite guerre qui m'a fait si peur?
-
---Écoute, tu vas le savoir.
-
-En effet, je distinguai ces mots:
-
---Vive monsieur le comte! vive la république! vivent les arbres de la
-liberté!
-
-Nous étions sur la terrasse; un homme revint et dit à Robert, en lui
-ôtant son chapeau jusqu'à terre:
-
---Ça ne vous fait rien au moins, monsieur le comte, que nous plantions un
-arbre de la liberté? Si ça vous fâchait, je n'y tiens pas, c'est histoire
-de s'amuser et de boire un coup à votre santé.
-
---Non, ça ne me fâche pas, dit Robert, puisque je vous l'ai donné avec un
-quart de vin, et pourvu que vous ne le plantiez pas dans mon parc, ça
-m'est égal.
-
-Je compris: ce qui était trop grand et qui allait mourir, c'était le
-peuplier. On se moqua beaucoup de moi, et ce fut un sujet d'hilarité
-pendant quelques jours.
-
-Je recevais lettre sur lettre de ma domestique; j'avais des dettes, des
-billets à payer; si j'avais été homme et dans les affaires, j'aurais été
-le plus exact des commerçants. La pensée d'une échéance en retard me
-mettait au supplice.
-
-Robert, malgré sa grande fortune en terres, était plus pauvre que moi. Je
-ne pouvais et ne voulais rien lui demander.
-
-Je lui annonçai qu'il fallait que j'allasse à Paris, mettre un peu
-d'ordre à mes affaires, payer mon loyer.
-
-Il ouvrit son secrétaire, fouilla dans ses poches et me dit:
-
---Ma pauvre Céleste, je voudrais te donner ce dont tu as besoin, mais je
-ne le puis; je n'ai rien. Je vais emprunter deux cents francs pour ton
-voyage.
-
-
-
-
-XXVI
-
-LA ROULETTE.
-
-
-Arrivée à Paris, je fus fort embarrassée. Cependant j'avais bien quelques
-bijoux que Robert m'avait donnés; mais m'en séparer me paraissait
-impossible. La république n'enrichissait personne; mes amis et amies me
-ressemblaient.
-
-Je me trouvai à dîner avec Lagie et Frisette.
-
---Venez jouer, me dirent-elles; il y a maintenant beaucoup de maisons de
-jeu. Nous allons à la roulette tous les soirs; il y en a plusieurs; la
-mieux tenue est rue de l'Arcade.
-
---Mais, dis-je à Lagie, il doit y avoir du danger; la police n'autorise
-pas les maisons de jeu.
-
---Non, mais il n'y a rien à craindre; on ne reçoit pas tout le monde; on
-prend des précautions. Venez, nous vous présenterons.
-
-J'avais cent francs pour toute fortune et beaucoup d'ennui; je me
-décidai, malgré ma peur de la police.
-
-Arrivée rue de l'Arcade, notre voiture s'arrêta devant une grande et
-belle maison. Tout était si calme que je crus que Lagie se trompait; je
-lui dis:
-
---Il n'est pas possible qu'il y ait un tripot ici.
-
---Venez, venez, me dit-elle en me tirant par ma robe; mais ne parlez pas
-si haut.
-
-Nous montâmes un escalier peint en rouge, éclairé à distance par des
-quinquets. Je m'arrêtai, essoufflée, en demandant si cet enfer était allé
-se loger au ciel.
-
---Le plus près possible, me dit Lagie.
-
-Nous étions arrivées au cinquième. Elle sonna. Un timbre résonna trois
-fois. Un domestique vint ouvrir. Sa livrée était voyante. Cela pouvait
-éblouir quelques provinciaux, mais cela me fit rire; c'était la charge de
-ces domestiques bien tenus que j'avais vus chez Robert.
-
-De l'antichambre on entrait dans un salon. Nous fûmes reçues par une
-femme d'une trentaine d'années, qui avait dû être fort jolie, et qui
-l'aurait été encore, si sa figure pâle, maigre, n'avait été entourée
-d'une forêt de cheveux noirs frisés en longues boucles, qui lui donnaient
-l'air sauvage; tantôt elle ressemblait au diable, tantôt à un revenant.
-Elle nous offrit des siéges près de la cheminée, et s'adressant à moi,
-elle me dit:
-
---Vous n'êtes pas encore venue ici, mademoiselle; il me semble que je
-n'ai jamais eu le plaisir de vous voir.
-
---Non, madame, c'est la première fois.
-
---Ah! êtes-vous heureuse à la rouge et noire?
-
---Je ne sais pas, madame; je gagne rarement aux cartes.
-
---J'espère que vous serez plus heureuse ici.
-
-Elle se leva et fut causer avec d'autres personnes.
-
---Qui donc est cette femme qui me souhaite de gagner?
-
---C'est la maîtresse de la maison; elle en dit autant à tout le monde;
-vous comprenez qu'elle n'en pense pas un mot.--Quand je dis que c'est la
-maîtresse de la maison, je veux dire que le loyer est à son nom; l'homme
-qui tient la banque est une espèce de bête amphibie; on ne sait pas d'où
-il vient, de quel pays il est. Il parle plusieurs langues, il a beaucoup
-d'argent. Comme il ne veut pas être arrêté, il met la maison sous le nom
-de cette femme; si la police venait, c'est elle qu'on emmènerait.
-
-«Il faut que l'appât de l'or soit bien puissant, me dis-je à moi-même,
-pour que cette femme se résigne à être prise, condamnée peut-être à un an
-de prison.» Je la regardai et je cherchai sur elle le goût du luxe, qui
-la poussait à sa perte; sa mise était simple, sa robe de soie noire avait
-été refaite plusieurs fois, tout en elle avait l'air malheureux; je ne
-comprenais pas. Chaque fois que le timbre sonnait, elle faisait un bond
-sur sa chaise: ses yeux se fixaient avec inquiétude sur la porte. Quand
-la personne était entrée, elle achevait la parole ou le sourire arrêté
-par la peur.
-
---Pourquoi ne commençons-nous pas? dit un grand jeune homme.
-
---Le banquier n'est pas arrivé, répondit la maîtresse de la maison, qui
-regardait l'heure; il ne peut tarder, onze heures vont sonner.
-
---_T'es pressé_ de perdre ton argent, Brésival? dit une grosse fille à
-l'air commun, qu'on appelait la Pouron... Et elle se rapprocha
-familièrement du jeune homme.
-
-Il avait l'air distingué; sa figure était jolie, mais fort pâle. Il la
-repoussa doucement; il paraissait attendre avec impatience.
-
-Je fus près de Lagie, et lui demandai quel était ce monsieur, qu'on
-venait d'appeler Brésival.
-
---Ah! vous le trouvez bien, n'est-ce pas? me dit Lagie en me regardant.
-Il ne s'occupe guère de femmes, il aime trop le jeu pour cela; il est
-marié, il a des enfants qui sont gentils à croquer, il finira par jouer
-leur layette. Il passe toutes les nuits et perd toujours. Il se met dans
-des fureurs atroces après tout le monde; il a des attaques de nerfs. Vous
-le verrez, s'il perd demain matin.
-
-Quelques instants après, un monsieur parut. Son arrivée fut accueillie
-par un: Oh!... général.
-
---Enfin! ce n'est pas malheureux! nous allions partir; vous êtes en
-retard.
-
---Oui, dit celui qui venait d'entrer avec une clef, je viens d'une
-soirée. Je vous annonce pour cette nuit de nouveaux pontes, et des bons.
-
---Tant mieux! tant mieux!
-
-Le nouveau venu pouvait avoir quarante ans; il était en habit noir et en
-cravate blanche; son teint était basané, ses cheveux bruns. Il avait un
-peu le type italien. Il parla à la maîtresse de la maison pour lui donner
-des ordres, lui faire des reproches. Il m'aperçut et me regarda assez
-longtemps, ce qui me gênait beaucoup.
-
-Le domestique ouvrit une porte à deux battants, et je vis une grande
-salle bien éclairée, une table longue, garnie d'un tapis vert, une
-roulette au milieu, des siéges autour. Tout le monde entra. Je restai
-près du feu dans la première pièce.
-
---Vous n'allez pas jouer? me dit la maîtresse de la maison, qui était
-restée sans doute pour recevoir.
-
---Non, lui dis-je; je n'ai aucune habitude du jeu, et je crains de ne pas
-être de force à défendre mon argent. Et puis, je ne suis pas
-très-rassurée. Est-ce que vous n'avez pas peur, vous?
-
---Oh! si, me dit-elle; mais je ne puis pas le laisser voir; pourtant, je
-cours un grand danger.
-
---Vous gagnez donc beaucoup d'argent?
-
---Moi! me dit-elle en riant tristement, on me donne à manger à regret.
-
---Vous aimez donc bien cet homme qui vient d'entrer, car c'est pour lui
-que vous tenez cette maison?
-
---Moi! l'aimer! dit-elle en se penchant vers moi; je le déteste, je le
-méprise, mais j'en ai peur.
-
-On sonna, cela arrêta la conversation. J'aurais pourtant bien voulu en
-savoir plus long sur ces deux étranges personnages. On vint fumer dans le
-salon où j'étais; impossible de causer, je me levai pour aller au jeu. La
-maîtresse de la maison, qu'on venait d'appeler la Pépine, passa près de
-moi et me dit doucement:
-
---Vous ne savez pas jouer? Mettez sur la main de ce vieux monsieur
-décoré, qui est là-bas; il a du bonheur au jeu.
-
-Elle passa, et fut offrir des gâteaux et des rafraîchissements aux
-joueurs; elle s'arrêta à la personne dont elle m'avait parlé, et me
-regarda comme pour me dire: «C'est _lui_.»
-
-Je tirai un louis de ma bourse et le mis sur la rouge près de son argent;
-le banquier criait:
-
---Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux! rien ne va plus!
-
-Il tournait une machine que tout le monde regardait avec beaucoup
-d'émotion. Moi, je regardais avec curiosité, je n'avais jamais vu cela.
-
---Perd la noire, gagne la rouge! criait le banquier qui, à l'aide de son
-petit râteau, ramassait l'argent très-vite et redisait: «Faites vos jeux,
-messieurs! Rouge ou noire!»
-
---Vous jouez donc? me dit Lagie, si haut que tout le monde me regarda.
-
---Oui, mais je ne jouerai pas longtemps, je n'ai que cinq louis.
-
---Et dix que vous venez de gagner, ça fait quinze, dit le monsieur
-décoré. Vous avez passé deux fois, et tenez, c'est encore rouge qui sort.
-Vous avez vingt louis: les laissez-vous?
-
-J'avoue que j'avais joliment envie de les ôter; mais on m'appela
-poltronne, je les laissai. J'étais secouée par une forte émotion; le jeu
-se faisait lentement; j'avais bien envie de m'en aller. Enfin on cria:
-
---Rien ne va plus!
-
-Je tournai la tête pour ne pas voir. Mes pauvres vingt louis
-s'engloutirent sous la noire. Je rencontrai les yeux de Pépine; elle me
-fit un petit sourire et laissa retomber la portière de laine rouge.
-
-Elle venait de m'apparaître comme une vision, comme le diable. En effet,
-que pouvait-on voir dans une pareille maison? Était-il permis d'avoir une
-autre idée que celle de l'enfer? Eh bien! c'est affreux à dire, mais
-j'invoquai Satan pour qu'il me fît regagner mes quarante louis, et quand
-on cria: «Perd la noire, gagne la rouge!» je fis un bond qui faillit
-renverser deux personnes. On commençait à me regarder comme une grande
-joueuse; le banquier me fit un sourire qu'il voulait rendre charmant,
-quoique ce fût une grimace, car je faisais sonner son argent.
-
-Je passai dans l'autre salon pour compter mon gain.
-
---Rentrez, me dit la Pépine à demi-voix, jouez toujours, mais risquez
-peu...
-
-Je rentrai au jeu.
-
---Est-ce que vous faites charlemagne? me dit Lagie.
-
---Moi! mais non. Les émotions m'altèrent; je viens de boire un verre
-d'eau.
-
-Je pris un siége et je m'assis à table, ce que je n'avais pas encore
-fait. Mlle Pouron me félicita sur ma veine, car je continuai à gagner.
-J'avais à peu près deux mille francs devant moi, en or, ce qui était fort
-rare à ce moment-là. On payait alors un louis dix sous de change. J'étais
-si contente que je n'avais pas sommeil; les bougies commençaient à
-s'éteindre; tout le monde était fatigué, défait; le rouge de certaines
-femmes était tombé; les hommes qui perdaient, et qui jusqu'alors
-n'avaient rien dit, espérant regagner, ne se contraignaient plus et
-laissaient voir leur mauvaise humeur. Je n'osais pas m'en aller, quoique
-j'en eusse grande envie. Les femmes, jalouses de ma veine, me poussaient
-à jouer gros jeu; je devais les faire mourir de rage ce soir-là, car je
-gagnai quatre mille francs. Un homme me faisait de la peine: je le voyais
-chercher dans sa poche, se poser la main sur le front, regarder tout le
-monde. Plus les joueurs sont malheureux, plus ils aiment le jeu; c'est
-une fièvre, un délire qui ressemble à de la folie.
-
-Malgré mon peu de sympathie pour les gens qui ne savent pas vaincre une
-passion, j'eus pitié de lui, car il paraissait souffrir atrocement. Je
-lui demandai s'il voulait quelques louis de mon argent, que cela le
-ferait peut-être gagner. Il m'arracha plutôt qu'il ne me prit ce que je
-lui offrais; il perdit en cinq minutes ce que je venais de lui donner.
-
-Il me regarda de nouveau; j'allais peut-être lui redonner de l'argent,
-quand la Pépine, qui portait du chocolat, me marcha sur le pied. Je ne
-regardai plus M. Brésival, qui continua à aimanter des yeux l'or que
-j'avais devant moi. Tant qu'il jouait et perdait, ce n'était rien; mais
-quand il n'avait plus de quoi jouer, il se mettait en fureur; c'est ce
-qui arriva: il frappa à grands coups de poing sur la table, qui ne rendit
-qu'un bruit sourd, car pour qu'on n'entendit pas le son de l'argent, le
-bois était couvert de couvertures. Il se jeta sur la roulette, qu'il
-voulait briser. Toutes les femmes l'entouraient; il cognait, c'est le
-mot, à tort et à travers, disant qu'on l'avait volé, qu'il voulait son
-argent. Je m'étais sauvée dans la première pièce, tenant mon argent que
-je n'avais nullement envie de rendre. D'abord, ce n'est pas à lui que je
-l'avais gagné.
-
-La Pépine regardait la scène d'un air content. Je lui frappai sur
-l'épaule, en lui disant:
-
---Je vous remercie du conseil que vous m'avez donné; je m'en vais.
-
---Vous êtes contente? tant mieux! Attendez un peu, vous ne pouvez pas
-partir seule à cette heure; où demeurez-vous?
-
---Place de la Madeleine, 19. Venez me voir, vous me ferez plaisir.
-
-Je me sauvai en donnant dix francs au domestique qui m'ouvrit, et je ne
-fus vraiment sûre que mes richesses étaient bien à moi que quand je fus
-loin de cette maison.
-
-Rentrée chez moi, je comptai ma fortune. Jamais rien ne m'était arrivé si
-à propos. Je pensais à Robert, que je pourrais revoir sans lui être à
-charge, aux emplettes que j'allais faire pour retourner auprès de lui. Je
-m'endormis, après avoir dépensé cent mille francs en projets.
-
-Le lendemain, je passai la journée à courir chez mes marchands, à qui je
-portai de l'argent. A cette époque, ce n'était pas chose commune; aussi
-fus-je reçue à bras ouverts. Ceux qui nous servent et qui s'enrichissent
-de nos faiblesses nous comblent de caresses, de compliments; au fond ils
-nous méprisent, nous détestent. C'est tout simple, nous les faisons
-vivre. J'avais pour eux l'affection qu'ils avaient pour moi; je les
-payais régulièrement, parce que l'idée de devoir m'est insupportable; je
-me servais d'eux quand j'avais besoin de crédit; je savais qu'ils me
-vendaient double, mais j'avais envie d'acheter, et je ne disais rien.
-
-A cette époque, quoique très-rapprochée, on n'était pas comme à présent:
-les actrices et les femmes entretenues n'avaient de crédit que chez
-quelques marchands exceptionnels. Si j'étais allée à la Ville de Paris
-acheter une robe et que j'eusse dit: «Envoyez-moi cela, _Mademoiselle
-Céleste, écuyère_,» on aurait bien recommandé de ne pas laisser le paquet
-sans toucher l'argent.
-
-Aujourd'hui, tous les grands magasins, comme la Ville de Paris, la
-Chaussée d'Antin, les Trois Quartiers, le Siége de Corinthe, envoient à
-domicile, et s'ils vous remettent vos emplettes en votre absence, ils les
-laissent et ne vous apportent les factures qu'au bout de six mois, tout
-en vous vendant le même prix qu'aux autres personnes.
-
-C'est à qui aura notre pratique; tout le monde nous pousse à ces folles
-dépenses qui ruinent ceux qui nous entourent, et dont tant de gens se
-partagent les bénéfices sans en avoir la responsabilité.
-
-On emploie toutes les tentations; si je n'avais pas été arrêtée par un
-sentiment de probité, je devrais avoir aujourd'hui trois cent mille
-francs de dettes: les marchands de cachemires, de bijoux, de voitures,
-de meubles ne faisaient des offres de services illimitées.
-
-Je résistais parce que je pensais à l'avenir; je me disais:
-
-«Il faudra toujours payer; mais que de femmes n'ont pas ce courage, et,
-par entraînement, font du tort et finissent par faire perdre.»
-
-J'allai donc de moi-même porter de l'argent à mes fournisseurs, en 1848!
-
-Je m'achetai quelques robes, du linge, et surtout un nécessaire de voyage
-garni en argent, dont j'avais grande envie.
-
-Les amis de Robert en avaient: je voulais faire comme les gens comme il
-faut; je me donnais beaucoup de mal, mais je n'avais de commun avec eux
-que mon nécessaire.
-
-Pourtant Robert m'aimait; s'il y avait des nuages dans son amour, ces
-nuages étaient amenés par le contraste de sa gêne réelle avec son
-apparente fortune. J'étais heureuse de cet amour.
-
-Mes bénéfices au jeu me tournaient la tête; je ne pensais plus qu'à
-gagner encore, pour avoir beaucoup d'argent quand il reviendrait.
-
-
-
-
-XXVII
-
-LA PÉPINE.
-
-
-Trois jours s'étaient écoulés depuis ma soirée de la rue de l'Arcade; je
-luttais sans cesse entre l'envie d'y aller et la raison qui me disait de
-ne plus y retourner. La peur d'être prise dans cette maison ou de perdre
-m'arrêtait; l'appât du gain m'attirait.
-
-Je me détendais à huit heures du matin, au milieu de mes réflexions,
-quand Marie, ma domestique, entra, avec son grand nez, m'annoncer qu'une
-dame voulait me parler. On ne faisait pas encore antichambre chez moi, et
-je dis:
-
---Faites-la entrer.
-
---Tiens! m'écriai-je en voyant ma visiteuse.
-
---Je vous dérange? dit la Pépine en s'asseyant près de mon lit.
-
---Du tout, je pensais à vous, c'est-à-dire, je pensais à votre maison.
-J'ai gagné beaucoup, l'autre jour.
-
---Je le sais, dit la Pépine; pourquoi n'êtes-vous pas revenue?
-
-«Bon! pensai-je, elle vient me chercher pour que je reperde ce que j'ai
-gagné. Je vais la fixer sur ce qu'elle pourra ravoir de son argent.» Et
-je lui dis:
-
---Ma foi, je ne ferais pas mal d'y retourner; il me reste pour toute
-fortune cinq cents francs.
-
---C'est trop, n'apportez jamais cela chez moi; il ne faut prendre que
-cent francs, et, si vous les perdez, ne plus jouer.
-
-Je la regardai: je m'étais trompée; elle ne voulait pas aider le banquier
-à se rattrapper.
-
---Voulez vous déjeuner avec moi?
-
---Oui, me dit-elle; seulement ne recevez plus personne: il ne faut pas
-qu'on me voie chez vous. Cela doit vous sembler drôle de me voir, quoique
-vous m'ayez engagée à venir. Je passais devant votre porte, et puis, vous
-m'avez plu; vous ne ressemblez pas à toutes ces femmes au milieu
-desquelles je vis, et qui se plaisent à me faire de la peine.
-
-Je crus comprendre qu'elle était jalouse, car j'avais vu que cet homme
-qui tenait la banque avait plusieurs maîtresses parmi les joueuses.
-
---Elles vous font de la peine? lui dis-je. Pourquoi le souffrez-vous?
-
---Parce que je ne puis faire autrement.
-
-Et je vis à ses yeux noirs qui lançaient des éclairs, qu'il fallait en
-effet une grande force pour contenir cette colère.
-
-J'avais une fort belle salle à manger, meublée en chêne sculpté, des
-croisées garnies en vitraux de couleur; cela ressemblait assez à un
-caveau.
-
-Nous nous mîmes à table; j'avais peur de cette femme: non pas peur
-qu'elle me fît du mal; mais peur de sa personne. Je la regardai, et
-j'étais toujours sur la défensive. Pourtant, elle n'avait été qu'aimable
-pour moi, et je m'efforçai de lui montrer moins de défiance. Nous
-parlions de choses indifférentes.
-
---Comme je suis maigre! me dit-elle en me montrant son cou... Oh! c'est
-que la vie que je mène me tue! Passer toutes les nuits! trembler chaque
-fois qu'on sonne! De plus fortes que moi n'y tiendraient pas longtemps.
-
---Pourquoi faites vous ce métier-là, qui, en effet doit être
-très-fatigant?
-
---C'est que je n'ai pas le choix.
-
---Comment! vous êtes forcée de vous rendre malade?
-
---Oui.
-
---Par cet homme qui fait jouer?
-
---Oui.
-
---Ah ça! c'est donc le diable?
-
---A peu près, me dit-elle; pourtant, le diable ne vous tente que par le
-plaisir; celui-là ne m'a tentée que par la souffrance.
-
---Que vous a-t-il donc fait?
-
---Je l'ai connu en Italie, dans mon pays. Il vivait sous un faux nom,
-avec une femme encore belle, quoique d'un certain âge; j'avais alors
-dix-huit ans, j'étais jolie. Il me faisait une cour assidue. Je vivais
-seule avec ma mère; nous étions dans le commerce. Il ne quittait presque
-pas la maison je voyais souvent cette dame avec lui: il me disait ne pas
-l'aimer; enfin, je me laissai monter la tête, j'en devins amoureuse.
-Cette femme me trouva chez lui et me dit:
-
---Malheureuse! vous vous êtes perdue. Savez-vous quel est cet homme?
-C'est un chevalier d'industrie; il ne recule devant rien. J'étais veuve,
-jeune; il s'est acharné à moi, non parce qu'il m'aimait, mais parce que
-j'étais riche. Il m'a ruinée, torturée. Aujourd'hui, je n'ai plus rien:
-il faut qu'il se débarrasse de moi. Il doit y avoir une infamie derrière
-son prétendu amour pour vous; votre jeunesse ne lui suffit pas.
-Méfiez-vous: il vous vendra, si vous n'avez rien!
-
-Les paroles de cette femme me firent mal.
-
---Adieu, me dit-elle, ce coup est le dernier; je me suis laissé aller
-sans défense, je m'en vais sans courage; je paye cher ma faiblesse. Que
-mon exemple vous serve de leçon; méfiez-vous!
-
-Elle sortit lentement. Je la suivais machinalement; une voix intérieure
-me disait de lui obéir, de l'écouter; mon amant me barra le passage et me
-fit tant de protestations, de serments; il me persuada si bien qu'elle
-l'adorait encore, que la jalousie seule la faisait parler ainsi, que je
-le crus.
-
-Ce fut bien pis, lorsque, quelques jours après, je retrouvai chez lui
-cette femme qui lui avait dit adieu devant moi.
-
---Tu vois, me disait-il, je ne puis m'en défaire.
-
-Le soir, il me fit dire qu'il fallait absolument qu'il me parlât.
-
-Quand ma mère fut couchée, je sortis.
-
---Écoute, me dit-il, nous ne pouvons plus vivre comme cela. Je n'ai pas
-d'argent; si j'en avais, je t'emmènerais; si quelqu'un pouvait nous en
-prêter, nous partirions ensemble.
-
-L'idée de le quitter me fit grand mal; je cherchais dans ma tête quel
-moyen il y aurait de le retenir.
-
---Ou bien, me dit-il, si j'avais de l'argent, j'en donnerais à cette
-femme, pour m'en débarrasser.
-
---Mon Dieu, lui dis-je, si j'en avais, je vous en prêterais; mais à la
-maison on ne garde pas d'argent. Ma mère envoie toutes les semaines les
-recettes à son homme d'affaires, car deux femmes seules ne peuvent
-conserver des valeurs chez elles. Quelquefois la vente est considérable.
-
---Oh! me dit-il, d'une manière qui aurait dû m'avertir de prendre
-garde... Oh! ta mère fait de grandes affaires, tu lui es très-utile,
-c'est toi qui fais marcher la maison, tu tiens les livres, tu as la
-signature?
-
---Oui.
-
---Que j'ai de chagrin de te quitter... Il m'embrassait et pleurait... Je
-ne puis avoir de nouvelles de mes parents que dans un mois... Vivre
-encore un mois avec cette femme est impossible! Si tu voulais... mais tu
-ne m'aimes pas assez... et puis ce qu'on t'a dit... tu n'as pas confiance
-en moi.
-
---Si, lui disais-je, si, j'ai confiance en vous.
-
---Eh bien! va chercher de l'argent au nom de la mère; on te le donnera,
-je te le rendrai, tu le reporteras, on n'en saura rien.
-
-Comme je ne répondais pas, il se jeta à mes pieds en me demandant pardon
-de l'idée qu'il venait d'avoir:
-
---C'est mon amour pour toi qui me rend fou. Tu m'en veux?...
-pardonne-moi... je partirai demain.
-
---Non, lui dis-je, je ne vous en veux pas, mais je n'oserai jamais. Si
-c'était une petite somme; mais il vous faut peut-être beaucoup.
-
---Oui, me dit-il en soupirant, au moins dix mille francs. Allons, je te
-quitte, ma Pépine chérie; viens me voir demain pour la dernière fois.
-
-Je rentrai dans ma chambre toute triste; je ne pus dormir de la nuit. Ma
-mère m'appela de grand matin; elle était souffrante. Je fus voir mon
-amant à midi. Ses malles étaient faites. L'idée de le perdre me rendit
-folle, oui, folle, car je lui dis d'attendre jusqu'au lendemain.
-
-Ma mère ne s'était pas levée. Encouragée par l'idée qu'elle ne se
-lèverait pas pendant quelques jours, qu'alors elle ne saurait pas ma
-démarche, poussée par mon mauvais génie, j'arrivai chez le banquier de
-ma mère, disant qu'elle avait un achat important à faire, qu'il lui
-fallait dix mille francs. Ou était tellement habitué à me voir venir
-chercher, quelquefois apporter des sommes plus fortes que celle-là, qu'il
-n'y prit pas garde; seulement il me dit:
-
---Votre mère vous a-t-elle donné un reçu?
-
---Mais je vais vous en donner un, cela doit suffire.
-
---Au patron, c'est possible, me dit le caissier; mais il est absent, je
-dois me mettre en règle.
-
---Absent pour longtemps? lui demandai-je inquiète.
-
---Pour une huitaine de jours.
-
-Je rentrai chez nous; ma mère était plus mal. J'allai chez mon amant lui
-conter ma défaite. Il recommença ses pleurs; mon chagrin augmenta. Je lui
-dis d'attendre jusqu'au lendemain, que j'allais tâcher de gagner ma mère.
-
---Garde-toi bien de le faire, me dit-il, nous serions perdus. Tu signes
-le même nom que ta mère: mets _veuve_, au lieu de _fille_... Je t'aurai
-rendu l'argent avant qu'elle soit guérie.
-
-Le diable me tentait, pourtant je n'osais pas; enfin, après avoir
-combattu, je les lui promis pour le soir. Je montai à la chambre de ma
-pauvre mère; je lui demandai sa signature pour acquitter une note que
-quelqu'un me réclamait en bas.
-
---Qui donc? me demanda-t-elle.
-
---Je lui dis un nom au hasard, et j'ajoutai: «Ne mets pas pour acquit,
-signe seulement; s'il ne me donnait qu'un à-compte...»
-
-Pauvre mère! sa confiance en moi était si grande, qu'elle signa sans me
-faire une réflexion. Je courus chez mon amant pour lui demander s'il n'y
-aurait pas moyen de faire autrement.
-
---Non, me dit-il, remplis ce papier: «Je vous prie de donner à ma fille,
-qui vous portera ce mandat, la somme de vingt mille francs...»
-
---Vingt mille francs! m'écriai-je en cessant d'écrire; mais on ne me
-donnera jamais cette somme.
-
---Eh bien! mets _douze_; mais il nous en faut douze.
-
-J'écrivis.
-
---Maintenant, va et reviens.
-
-J'étais de retour au bout d'une heure, avec mon argent, qu'il me prit
-plutôt que je ne le lui donnai.
-
---Arrangez tout, lui dis-je; je retourne chez moi, ma mère pourrait me
-demander. A demain!
-
-Je trouvai à sa porte la femme que j'avais vue quelques jours auparavant.
-
-Elle m'arrêta et me dit:
-
---Écoutez-moi, pauvre enfant! vous êtes jalouse de moi, c'est le moyen
-qu'il emploie pour vous égarer. Il vous dit que je l'aime, vous le
-croyez, parce que vous me trouvez à sa porte. Il vous trompe, vous vous
-trompez vous-même. Je veux qu'il me rende quelques bijoux qu'il a à moi,
-afin de les vendre pour payer mon voyage. Je suis arrêtée ici à l'hôtel
-où je demeure; j'attends que ce misérable me fasse l'aumône avec ce qui
-m'appartient; je sais qu'il a de l'argent, mais ma présence lui servait à
-vous exalter. Méfiez-vous, mon enfant, méfiez-vous!
-
-Je restai plusieurs jours sans dormir, d'inquiétude. Ma mère allait
-mieux; il ne me parlait pas de me rendre mon argent, il prétendait
-toujours attendre des nouvelles de Paris. Ma mère me dit qu'elle
-descendrait le lendemain; je perdis la tête. J'allai trouver mon amant,
-toute en pleurs, et je lui dis que je ne pouvais rentrer sans cet argent.
-
-Il réfléchit, me regarda et me dit:
-
---Je vais t'emmener à Paris; nous reviendrons quand j'aurai ce qu'il me
-faut.
-
-Je consentis à le suivre, et pourtant déjà il me semblait ne plus
-l'aimer.
-
-Voilà dix ans que je traîne misérablement ma vie accrochée à la sienne;
-il me fait faire tous les métiers. Je me suis compromise pour le mettre
-à l'abri; il me prend des envies de le tuer... Je ne puis plus vivre
-comme cela.
-
---Pourquoi, lui dis-je, ne l'avez-vous pas quitté, dénoncé?
-
---Est-ce que je le pouvais? Quand je suis arrivée à Paris, je ne savais
-pas un mot de français; où vouliez-vous que j'allasse? Comment vivre dans
-cette grande ville! Le dénoncer? n'étais-je pas plus coupable que lui? Et
-puis, j'en avais peur: il me laissait des huit, dix jours sans s'occuper
-si j'avais de quoi manger; il me battait, il était d'une jalousie féroce.
-Jamais il n'a été aussi imprudent que maintenant; l'appât de l'argent
-l'étourdit. Cette maison lui rapporte beaucoup. Il s'occupe moins de moi,
-j'ai plus de liberté; si mon projet réussit, je n'y serai pas longtemps.
-
---Est-ce qu'il vole au jeu?
-
---Il en est bien capable, me dit-elle presque bas; pourtant, je n'en sais
-rien. Il est mystérieux; il a toutefois dans son entourage des gens qui
-gagnent souvent, et qui, le lendemain, s'enferment avec lui. Le vieux que
-je vous ai recommandé l'autre jour est un entraîneur: il amène souvent du
-monde; il gagne beaucoup. Si vous saviez comme je le déteste, cet homme
-qui m'a perdue et qui me rend la plus malheureuse, la plus humiliée des
-femmes! Toutes les filles qu'il prend pour maîtresses m'insultent, me
-raillent. Je me vengerai d'elles en même temps que de lui.
-
---Pourquoi ne le quittez-vous pas?
-
---Oh! me dit-elle, c'est que je suis sans ressources; mais dans quelque
-temps...
-
-Elle se tut; je vis qu'elle ne voulait pas me confier ses projets, je ne
-lui demandai rien.
-
-Nous avions fini de déjeuner, nous passâmes dans ma chambre.
-
---Écoutez, me dit-elle, vous m'avez plu le premier jour où je vous ai
-vue. Je vous ai conté mes affaires; vous voyez que j'ai confiance en
-vous. Voulez-vous me rendre un service?
-
---De grand cœur, si je le puis.
-
---Vous le pourrez, me dit-elle.
-
---Parlez alors.
-
---En me sauvant de chez cet homme, je veux emporter mes effets;
-voulez-vous me permettre de vous les envoyer petit à petit, car je ne
-connais personne que ses amis; je vais me cacher d'eux. Vous ne direz
-rien, n'est-ce pas?
-
-Je le lui promis.
-
---Venez ce soir, me dit-elle; surtout ne dites pas que vous m'avez vue;
-ne me parlez pas beaucoup. Je vous dirai à la chance de qui il faut vous
-associer.
-
---Merci! lui dis-je; j'irai ce soir pour la dernière fois, je ne veux pas
-m'exposer; mais vous pouvez compter sur moi, quand même.
-
-Quand elle fut partie, je pensai à tout ce qu'elle m'avait dit. Si je
-n'avais pas eu le désir d'avoir de l'argent pour retourner auprès de
-Robert, certes, je n'aurais pas remis les pieds dans cette maison qui me
-faisait grand'peur; l'amitié même de la maîtresse du logis ne me
-rassurait pas.
-
-J'arrivai à minuit. Il y avait plus de monde que la première fois; le jeu
-était animé. Je regardai cet homme dont on m'avait raconté l'histoire; sa
-figure portait bien son caractère. Il me dégoûta.
-
-C'est une chose étrange que la facilité avec laquelle les vices
-s'affranchissent de tous les obstacles pour assouvir leurs passions.
-
-L'argent était si rare, que le gouvernement venait d'accorder du temps
-pour payer et ouvrait des ateliers nationaux; les propriétaires
-diminuaient les loyers d'un tiers, la rente valait cinquante francs, le
-Mont-de-Piété ne prêtait plus au-dessus de cent francs, et le commerce
-était à l'agonie! Eh bien! il y avait sur cette table des montagnes d'or,
-d'argent et de billets; l'or valait cinquante francs le mille de change;
-l'émigration le rendait tous les jours plus cher.
-
-Où tout le monde s'était-il procuré cet argent, avec quelle peine et à
-quel prix chacun avait-il dû l'avoir? L'or changeait de place, ne
-laissant à celui qui le perdait qu'un son étouffé par le tapis doublé.
-
-Il y avait là de vieilles beautés de Frascati, qui trouvaient que tout
-cela avait l'air misérable auprès de ce qu'elles avaient vu. L'une
-d'elles, qu'on appelait Blais, me disait, en me voyant contente de gagner
-mille francs:
-
---Comment, ma petite, vous vous réjouissez de si peu! mais j'ai eu cent
-mille francs devant moi dans une partie; j'avais voiture, des diamants
-superbes; je ne me rappelle pas avoir éprouvé tant de joie que vous pour
-ces quelques louis. Décidément les femmes dégénèrent!
-
-Je compris que cela voulait dire que j'étais bête, et comme la leçon
-m'était donnée à haute voix, j'y répondis de même.
-
---Vous auriez bien dû garder quelque chose de vos splendeurs; j'espère
-qu'à votre âge, quoique j'en aie eu moins que vous, il m'en restera
-davantage. Vous devriez taire ces richesses qui vous ont si mal profité.
-
-En effet, cette femme, après avoir été fort belle, après avoir été, comme
-elle me le disait, comblée, vivait dans une misère atroce; elle avait un
-fils dans la marine. Ce pauvre enfant l'adorait; il lui envoyait le peu
-d'argent qu'il gagnait. C'était un chef-d'œuvre de bonté.
-
-J'avais échangé deux regards avec la Pépine, qui me disait de jouer
-prudemment; j'avais gagné trois mille francs. J'avais envie de partir, je
-crois même que je m'y préparais, car j'avais mon argent dans ma poche,
-quand un coup de sonnette fit sauter tout le monde.
-
---Ce n'est pas le signal, dit le banquier, qui était d'une pâleur livide.
-
-Un second coup plus fort se fit entendre.
-
---C'est la police! dirent ensemble tous les joueurs.
-
-Je me sentis mourir. La Pépine était près de moi, pâle, tremblante.
-
---Ouvrez! dit le maître de la maison à un domestique, et en même temps il
-fit jouer un ressort. La table s'ouvrit dans le milieu; tout l'argent
-disparut dans un double fond.
-
-Des éclats de rire nous tirèrent de notre stupeur; c'étaient des jeunes
-gens qui ne se rappelaient pas qu'il y avait un signal pour se faire
-ouvrir. Ils rirent de la peur qu'ils avaient faite à tout le monde; mais
-je ne pouvais me remettre, mes dents claquaient. Je passai dans l'autre
-pièce. La Pépine était seule.
-
---Comprenez-vous, me dit-elle, ce que j'endure ici?
-
---Oui, lui dis-je, je m'en vais et n'y reviendrai jamais. Sortez-en le
-plus vite possible; vous savez où je demeure; adieu.
-
-Je remerciai Dieu, le soir en me couchant, d'en avoir été quitte pour la
-peur.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-DÉCEPTIONS.
-
-
-Le lendemain, je suivais les boulevards, quand quelqu'un, qui marchait
-sur mes talons, me dit en me touchant le bras:
-
---Enfin, c'est vous, je vous retrouve.
-
-Je fermai les yeux; la voix m'était inconnue; j'eus peur.
-
---Vous ne voulez donc pas me reconnaître?
-
-J'ouvris les yeux et je vis... le naufragé du Havre, que je croyais avoir
-laissé pour toujours sur la grève.
-
---Ah ça! me dit-il, où vous cachez-vous donc? Je suis à Paris depuis un
-mois, je ne suis plus un provincial; je sais le vrai nom de l'apparition
-que j'ai trouvée dans la vie, entre deux orages. Vous ne m'avez pas
-trompé. Vous vous appelez bien Mogador. On m'a dit pis que pendre de
-vous, mais cela m'est égal. Je ne vous en aime que davantage. Nous avons
-un compte à régler ensemble. Savez-vous que vous m'avez planté là d'une
-façon brutale? Pourtant, je ne vous en veux pas. Où demeurez-vous?
-
-Je me disais:
-
-«Eh bien! il est toujours le même; il va droit au but. Est-ce qu'il
-s'imagine que je vais le recevoir?» Je ne voulus pas lui donner mon
-adresse, mais il ne me quitta pas. Comme il me fallut bien rentrer, il me
-suivit. Je lui dis à ma porte:
-
---A revoir.
-
---Comment, à revoir! est-ce que vous croyez que je vous quitte comme ça?
-merci! Voilà un mois que je vous cherche, et, quand je vous trouve, vous
-ne m'offrez pas de me reposer cinq minutes chez vous! Dans ma Provence,
-on est plus aimable que ça.
-
-Je me mis à rire. Je montai l'escalier; il me suivit. Arrivés chez moi,
-nous causâmes longtemps; tout ce qu'il me fil de protestations d'amour
-est incroyable. Il était cinq heures, je dînais chez une amie; je le
-priai de me laisser m'habiller. Il partit, mais, à dix heures, le
-lendemain, il était chez moi. Je pensai avec effroi que, pour m'en
-débarrasser, il me faudrait quitter Paris. Je lui disais tous mes
-défauts, il les enchâssait comme des diamants dans ses rêves, les
-entourait de fleurs et ne voulait pas les voir. Pourtant, je l'amenai
-petit à petit à l'idée de n'être que mon ami; je lui disais chaque jour
-que j'en aimais un autre, que j'étais trop franche pour le tromper. Il se
-fit à cette pensée, et ne me parla plus de son amour. Il m'était dévoué
-comme on ne l'est pas, en général, aux femmes que l'on ne possède pas.
-
-Un jour, j'étais triste, il me demanda pourquoi. Je lui montrai mon âme,
-et lui fis voir le point noir de ma vie. Il me quitta sans rien me dire;
-le lendemain, il revint triomphant.
-
---Vous croyez, Céleste, qu'il n'y a pas d'amitié possible d'homme à
-femme. Eh bien! j'ai trouvé le moyen de vous montrer que si. J'ai écrit
-hier au préfet pour lui demander votre radiation; vous serez libre. Vous
-me devrez votre liberté. Croyez-vous maintenant à mon affection?
-
-Un éclair de joie me monta du cœur au visage, et puis, réfléchissant à
-tous les obstacles, je redevins pensive.
-
---Vous doutez de mon succès, me dit-il, eh bien! vous verrez; j'aurai la
-réponse dans six jours. Je ne viendrai vous voir que quand je l'aurai.
-
-Je le remerciai du plus profond de mon cœur; mais un pressentiment me
-disait qu'il n'arriverait à rien.
-
-Je reçus une bonne lettre de Robert, qui me fit patienter, car les jours
-me paraissaient d'une longueur atroce. Je n'avais plus que deux jours à
-attendre, lorsqu'un commissionnaire m'apporta une malle et une petite
-cassette.
-
---Mlle Pépine vous prie de garder cela jusqu'à ce qu'elle vienne le
-chercher, me dit le commissionnaire.
-
-Je n'osais refuser, j'avais promis. Pourtant, en ce moment où je devais
-me tenir sur mes gardes, voir cette femme, recevoir ses effets, me
-paraissait imprudent. Qu'y avait-il dans cette malle? Peut-être de quoi
-me compromettre. Je cherchai un moyen de me défaire de tout cela sans en
-trouver un de raisonnable. J'attendis donc au lendemain.
-
-J'allais écrire, quand une voiture s'arrêta à ma porte. Je vis entrer la
-Pépine; elle était tout en noir; elle serrait son voile sur sa figure,
-comme quelqu'un qui se cache.
-
---Ah! lui dis-je, en lui ouvrant, j'étais au moment de vous écrire. Je
-ne puis garder ces malles sans savoir ce qu'elles contiennent.
-
---C'est inutile, je viens les chercher, me dit-elle. Je quitte la France
-cette nuit, je les emporte; j'ai repris ce qu'il m'avait volé; je pars
-pour mon pays. Demain son tripot sera fermé; il sera arrêté, il ne pourra
-courir après moi. Je suis bien heureuse, allez! Voilà dix ans que
-j'attends cette vengeance; elle est complète. Adieu, ma chère amie, je
-vous remercie; je ne vous reverrai peut-être jamais. Croyez-moi, n'allez
-plus dans les maisons de jeu; on ne peut jamais distinguer les fripons
-des honnêtes gens.
-
-Elle m'embrassa, fit descendre ses malles par Marie. Je respirai plus
-librement quand j'entendis sa voiture s'éloigner.
-
-Huit jours s'étaient passés sans que j'eusse des nouvelles de la demande
-qui avait été faite. Je reçus une longue lettre de mon naufragé; je
-compris que la réponse avait été mauvaise, puisqu'il ne l'apportait pas
-lui-même; je lus:
-
- «Ma chère Céleste,
-
- »Je suis trop peiné de ma défaite, pour aller vous la raconter
- moi-même. J'ai été appelé hier; mais, hélas!...
-
- On m'a demandé ce que je vous étais; j'ai dit que j'étais votre
- ami.
-
- »--Avez-vous l'intention de la prendre avec vous, de l'emmener,
- ou de lui faire des rentes pour lui assurer une vie honnête?
-
- »J'avoue, ma pauvre amie, que je fus embarrassé; car vous
- n'auriez pas voulu me suivre, et ma fortune étant indivise avec
- celle de mon père, je ne pouvais promettre de remplir l'autre
- alternative.
-
- »Je sortis bien triste, ma chère Céleste; croyez que si je
- l'avais pu, je n'aurais pas hésité, quelque sacrifice qu'il m'en
- eût coûté; mais j'ai mon père à qui je n'oserais rien demander.
- Je pars désespéré. Pardonnez-moi le fol espoir que je vous ai
- donné; plus tard, si je puis vous montrer combien je vous aime,
- vous verrez que j'étais sincère.»
-
-Je me mis à rire, je me faisais pitié. Je m'étais leurrée de cette folle
-illusion; j'en avais fait ma vie pendant toute une semaine. Pourquoi tant
-d'illusion? Qu'avais-je fait pour lui? qu'était-il pour moi? Il avait
-écrit une demande; la belle affaire! on n'avait pas même besoin de la
-dicter: un écrivain vous en compose une pour un franc.
-
---Il m'aime, tant mieux! cela me fait plaisir; je voudrais qu'il
-souffrit; je le déteste pour les souvenirs qu'il a remués en moi et mon
-espérance perdue. La justice personnelle n'est pas le côté dominant chez
-les êtres bien élevés et moins encore chez les pauvres ignorants qui ont
-tout à envier. Les déceptions qu'ils éprouvent leur semblent injustes, et
-ils ressentent une véritable souffrance de leurs chimères, parce qu'ils
-ne savent pas raisonner. Les femmes d'un naturel nerveux s'irritent
-d'être traitées un jour en souveraines, le lendemain en esclaves. Elles
-se plaignent et accusent les hommes de faiblesse, d'injustice. Le cœur
-se gâte à contracter de honteuses amours. Les femmes deviennent
-envieuses, méchantes jusqu'à la haine, le jour où on les force à se
-mépriser elles-mêmes. En avançant dans la vie, j'ai pu me rendre compte
-de cela. Je voyais les choses telles qu'elles étaient, et je les disais
-comme je les voyais. Ma franchise n'était pas goûtée; mais mon entourage
-féminin me déplaisait tellement, que j'aimais autant avoir des ennemies
-que des amies.
-
-
-
-
-XXIX
-
-L'INSURRECTION DE JUIN.
-
-
-L'été arrivait; il était triste, pour moi, du moins: quand on a du
-chagrin, le soleil vous semble pâle. Robert revint enfin à Paris; tout me
-parut beau, gai, malgré les bruits sinistres qui se répandaient partout.
-Les alarmistes, qui parlent du mal un an avant que le mal n'existe et un
-an après que le mal n'est plus, avaient beau jeu. Les pavés semblaient se
-soulever pour laisser voir de grosses pièces de canon toutes prêtes à
-démasquer leurs batteries; les esprits étaient la poudre; les journaux,
-la mèche; enfin, il devenait certain qu'on allait se battre encore: la
-guerre civile, ce monstre qui me fait si peur, allait ouvrir sa gueule
-béante. Dieu seul savait que de sang et de victimes il faudrait pour le
-rassasier.
-
-La gêne générale était à son comble; qu'allait-on devenir? Robert était
-très-inquiet; il ne pouvait pas payer ses droits de succession: il ne
-touchait aucun fermage. Il était venu pour tâcher d'arranger ses
-affaires. L'insurrection de juin éclata comme une bombe; la terreur
-devint extrême. Une boutique de ma maison venait d'être changée en poste
-pour les soldats de la garde mobile; Robert avait rejoint la garde
-nationale. J'étais sur la porte cochère, avec d'autres locataires,
-ramassant les nouvelles. Notre quartier était calme; les rues étaient
-trop larges, on n'y avait pas fait de barricades. Nous entendions un
-roulement sourd.
-
-Un piquet de la ligne amena des petits mobiles qui avaient été désarmés
-dans leur poste. Ils étaient écumants de rage, ils voulaient aller se
-battre; on eut toutes les peines du monde à les calmer, encore n'y
-parvint-on qu'en leur promettant de la besogne pour le lendemain. Ils
-écoutaient avec nous; ils nous racontaient ce qu'ils avaient vu, ce
-qu'ils savaient. Dans un pareil moment, on fait vite connaissance; on
-leur donnait à boire et à manger. Je ne puis me souvenir d'eux sans un
-serrement de cœur. Pauvres enfants! Ils étaient vingt, le plus âgé
-avait vingt et un ans. Ils jouaient au soldat; triste jeu, qui a coûté la
-vie à la moitié d'entre eux. Ils étaient radieux, quand on vint les
-prendre pour les mener au feu.
-
-L'un d'eux revint le lendemain voir sa mère; il avait un crêpe au bras:
-son frère et dix de ses camarades avaient été tués; il repartait se
-battre.
-
-Le Marais était assiégé; des maisons entières avaient été passées au fil
-de l'épée: on avait tiré par les fenêtres. Je sentis en moi frémir
-quelque chose d'étrange.
-
---Venez-vous de la rue Saint-Louis?
-
---Oui, mais je n'ai pu y rester, car c'est le centre le plus fort de
-l'insurrection de ce côté; les maisons sont criblées.
-
-Je poussai un grand cri. Ma mère demeurait au Marais, rue Saint-Louis; ma
-tendresse pour elle revint avec mes craintes.
-
---Marie, dis-je à ma bonne, donnez-moi vite un châle, un chapeau; il faut
-que je voie ma mère de suite. Mon Dieu! s'il lui était arrivé quelque
-chose!... Ah! mes pressentiments me disent que j'arriverai trop tard.
-Vite, Marie! vite, Marie!
-
---Où voulez-vous donc aller? me dit le petit mobile, on ne passe nulle
-part; il y a des ordonnances d'affichées; l'artillerie est au bivouac
-sur les boulevards; pas un bourgeois ne doit sortir; vous ne feriez pas
-vingt pas.
-
---Je dirai que je veux voir ma mère, on me laissera passer.
-
---Je vous assure que non, à moins que vous n'ayez un laisser-passer du
-commissaire.
-
---Eh bien, j'irai en chercher un.
-
---Madame, je vous en prie, ne sortez pas, me disait Marie en larmes, vous
-allez vous faire tuer, ou bien emmenez-moi.
-
---Non pas, ma fille, restez; l'inquiétude est pire que la mort. Ma vie,
-la belle affaire! Est-ce que Robert n'expose pas la sienne? Où est-il?
-Quand j'aurai vu ma mère, j'irai le chercher.
-
-Et je partis.
-
-Le bureau du commissaire avait été transféré au ministère; on me barra
-vingt fois le passage jusque-là; mais je priai, j'insistai, j'arrivai à
-lui. Il me connaissait pour m'avoir vue à l'Hippodrome, où il avait été
-de service.
-
---Que me voulez-vous, mon enfant? me dit-il d'un air bienveillant, qui me
-rassura un peu.
-
---Monsieur, je viens vous prier de me donner un laisser-passer pour aller
-rue Saint-Louis, au Marais.
-
---Mais c'est impossible, on ne circule pas; et puis, on se bat par là,
-vous n'arriveriez pas.
-
---Oh! si, monsieur, j'arriverai, si vous me donnez un laisser-passer. Ma
-mère demeure par là; sa maison est une de celles sur lesquelles on a tiré
-ce matin; la bataille se resserre du côté du faubourg Saint-Antoine...
-J'arriverai... Je vous en supplie, donnez-moi un laisser-passer, je vous
-le rapporterai dans deux heures.
-
-Les larmes me tombèrent des yeux, je ne pouvais plus les retenir. Il y
-avait dans son cabinet deux messieurs, qui portaient à la boutonnière des
-rubans brodés pareils.
-
---Elle est courageuse, dit l'un d'eux, donnez-le-lui. Elle est inquiète
-de sa mère, c'est bien naturel.
-
---Tenez, me dit le commissaire qui me tendait un papier, soyez prudente,
-prenez par les rues.
-
---Merci, mille fois merci! monsieur.
-
-En bas, je trouvai Marie, qui m'avait suivie.
-
---Allez-vous-en, lui dis-je, je ne veux pas vous exposer.
-
---Non, je ne veux pas m'en aller... je vous suivrai malgré vous.
-
-Je n'avais pas le temps de discuter, je partis. A chaque instant, on
-voulait me faire rebrousser chemin; je montrais mon papier, on me
-regardait étonné, mais on me laissait passer. Nous étions place de la
-Bourse; des pelotons d'hommes, en bisets, en conduisaient d'autres,
-habillés comme eux: c'étaient des prisonniers; ils étaient désarmés. Il
-n'y avait que cette différence entre eux.
-
-J'arrivai à la rue de Vendôme, après mille détours. La rue était gardée
-par les petits mobiles. Ils étaient noirs de poudre; la rue était encore
-chaude du feu qu'on avait fait.
-
---Ouvrez les persiennes et fermez les croisées! criaient-ils en regardant
-en l'air, ou nous montons. Ils font des meurtrières avec leurs
-persiennes, et, cachés derrière, ils nous tirent comme des mouches.
-
-La bataille les avait enivrés, car beaucoup d'entre eux me parurent
-chanceler; ils faisaient manœuvrer leurs fusils chargés, d'une manière
-imprudente, dangereuse pour eux-mêmes.
-
-Je passai près de deux mobiles qui n'étaient pas du même avis ou de la
-même opinion; ils se querellaient.
-
---Tiens, vois-tu, il n'y a qu'un moyen de nous mettre d'accord, dit l'un:
-mets-toi à vingt-cinq pas devant moi; nous tirerons chacun notre coup de
-fusil: c'est celui qui descendra l'autre qui aura raison.
-
-Comme l'autre se disposait à marcher, mon sang se glaça. Un coup de feu
-partit. Tous sautèrent sur leurs armes et se couchèrent en joue les uns
-les autres, ne sachant pas si l'attaque venait d'entre eux. C'était
-affreux à voir.
-
-Je m'étais réfugiée dans l'angle d'une porte cochère; Marie se serrait
-près de moi.
-
-Voyant que c'était une fausse alerte, ils désarmèrent leurs fusils. Un
-second coup partit dans notre direction. Je vis l'éclair du feu sortir du
-canon, j'entendis la balle siffler, et s'enfoncer dans le bois de la
-porte contre laquelle j'étais appuyée. Marie faillit s'évanouir, je la
-soutins en regardant en l'air, la balle avait été se loger à deux pieds
-au-dessus de notre tête.
-
---Allons, remettez-vous, et venez, Marie. Pourquoi m'avez-vous suivie, si
-vous êtes poltronne?
-
---Oh! madame, je ne suis pas poltronne, mais j'ai eu peur.
-
-Et elle tremblait de tous ses membres, ce qui m'aurait fait rire, si
-c'eût été permis dans un pareil moment.
-
-Le feu ne cessait pas; on tirait le canon dans le faubourg Saint-Antoine.
-
-Les carreaux que les balles de la veille et du matin avaient épargnés
-tombaient comme une pluie. On eût dit que le sol tremblait sous mes
-pieds. Je voyais la maison où demeurait ma mère, cela ranima mon
-courage. Nous fûmes obligées d'escalader une grande barricade qui
-traversait la rue Saint-Louis, au bout de la rue des Filles-du-Calvaire.
-A peine étions-nous descendues qu'on tira sur des fuyards qui venaient de
-notre côté. Ils parvinrent à entrer dans une maison; celle de ma mère
-était à moitié démolie; le concierge avait été tué la veille. Sa femme
-était, avec trois petits enfants, autour de son lit.
-
---Où est ma mère? lui dis-je, sans prendre garde à cette douleur que je
-troublais; il ne lui est rien arrivé?
-
---Qui est votre mère? me demanda brusquement la femme qui pleurait; elle
-ne me connaissait pas.
-
---Pardon, madame, je demande...
-
-Je n'avais pas fini ma phrase que Vincent entra.
-
---Tiens! me dit-il, c'est toi, Céleste. Ta mère est en haut... monte;
-elle va bien. Dieu merci, il ne nous est rien arrivé, bien que ça ait
-chauffé par ici.
-
-Sa vue et sa voix avaient réveillé ma haine pour lui, mon indifférence
-pour ma mère. Je passai devant lui pour redescendre.
-
---Tu ne montes pas? me dit-il de nouveau.
-
---Non, je sais ce que je voulais savoir. Adieu.
-
-Il m'appela. Je sortis sans répondre.
-
---Eh bien, madame? me dit Marie, qui, me voyant les sourcils froncés,
-croyait à un malheur.
-
---Eh bien, ma pauvre Marie, elle vit pour tout le monde, excepté pour
-moi... Robert, si je savais où est Robert!... Venez, Marie, nous allons
-essayer de passer par les boulevards; il doit y avoir moins de danger que
-par les rues.
-
-Pourtant nous fûmes obligées de suivre jusqu'à la rue du Temple; c'est là
-seulement qu'on nous laissa passer. Sur ce point, je vis beaucoup de
-personnes que je connaissais; on s'étonnait de me voir, on m'aidait à
-passer. Les boutiques étaient fermées, sauf une ou deux, de loin en loin,
-qui servaient d'ambulances. Les côtés du boulevard servaient de lit de
-camp aux soldats. La chaussée était couverte de paille pour les chevaux,
-de pièces de canon, de munitions, de faisceaux d'armes; rien n'y
-manquait. Quelques blessés, que les chirurgiens avaient pansés, étaient
-là, au milieu des groupes, écoutant; ils ne pouvaient plus combattre,
-mais ils voulaient entendre. J'aurais cru que, dans un pareil moment,
-tout était triste, pâle d'émotion. Non, leur front était calme. Ce
-courage était sublime.
-
-On se battait près d'eux, leur tour allait venir; ils avaient l'air
-heureux, sans morgue, comme sans faiblesse.
-
-Je marchais, émerveillée de ce que je voyais. Quel magnifique aspect!
-comme cela grandissait l'âme!
-
-Ah! pourquoi ne suis-je pas un homme! Que ce doit être beau de voir ces
-régiments en face de l'ennemi! J'avançais en gravant dans ma pensée tout
-ce que je voyais, et toute fière d'être du pays de ces braves gens!
-
---Mais non, je ne me trompe pas, dit, en me barrant le passage, un jeune
-homme qui portait l'uniforme de chirurgien, c'est Céleste! Que
-faites-vous donc, ma chère amie, au milieu de nous?
-
-J'avais reconnu l'ami d'Adolphe; je lui serrai les mains, et l'embrassai
-sans qu'il me le demandât, heureuse que j'étais de pouvoir dire au moins
-à l'un, combien j'aimais et j'admirais les autres.
-
---Je viens de savoir des nouvelles de ma mère... Voyez-vous toujours
-Adolphe? comment va-t-il?
-
---Ah! vous ne l'avez pas vu, vous qui venez de par là? Il était là-haut,
-à la Bastille. On m'a dit ce matin qu'il y avait des médecins de blessés;
-que l'on croyait que l'un d'eux était lui.
-
-Je devins pâle comme la mort. Je me sentis émue.
-
---Voyons, ne vous faites pas de mal comme cela; si j'avais su que cela
-vous fît tant d'effet, je ne vous l'aurais pas dit, et puis ce n'est pas
-certain. Puisque vous avez un laisser-passer, allez jusque chez lui; il
-demeure rue de Bourgogne.
-
-Je lui serrai la main sans répondre, et je partis aussi vite que me le
-permettait la foule. L'idée que cet homme était blessé, courait peut-être
-un danger de mort, me causa un grand chagrin.
-
-Arrivée place de la Concorde, on refusa de me laisser traverser le pont.
-Il y avait un bivouac de cuirassiers; au milieu, plusieurs hommes en
-habit noir portant à la boutonnière le même ruban que ceux que j'avais
-vus chez le commissaire. J'allai à eux, et, m'adressant au plus âgé, je
-lui dis:
-
---Monsieur, pouvez-vous me faire donner la permission de passer sur le
-pont? je voudrais aller rue de Bourgogne.
-
---Certainement, madame, si vous voulez prendre mon bras, je vais vous
-conduire.
-
-Je refusai, dans son intérêt. Qu'allait-on penser si l'on voyait un
-représentant du peuple donner le bras à Mogador? Il insista, je résistai.
-Un autre se joignit à lui, et je fus, malgré moi, accompagnée des deux.
-Je les remerciai de mon mieux et leur souhaitai, en les quittant, tous
-les bonheurs possibles. Tout le long des quais, de l'autre côté du pont,
-il y avait des gardes nationaux. Je passai au milieu du groupe, et
-j'entendis rire de si bon cœur, que je me retournai. C'était M. Charles
-de la Gui..., un ami de Robert.
-
---Oh! elle est trop forte! me dit-il en riant tout haut; voilà un
-monsieur de ma compagnie qui disait, en vous voyant venir, que l'on
-devrait vous arrêter parce que vous devez porter des cartouches aux
-insurgés... Ça va bien? Où donc allez-vous? Avez-vous besoin de moi?...
-Ça fait plaisir de voir une figure de femme.
-
-Mon histoire avec les deux représentants le fit rire comme un enfant.
-
-Je le quittai.
-
---Dites bien des choses à Robert, si vous le voyez.
-
-J'entendis ces paroles, mais je ne pus lui répondre, j'étais trop loin.
-
-Arrivée rue de Bourgogne, je m'arrêtai à la porte comme quelqu'un qui a
-peur. Ce fut le concierge qui vint à moi.
-
---Qui demandez-vous, mademoiselle?
-
---Monsieur Adolphe, s'il vous plaît.
-
---C'est ici, mais il n'y est pas. Il a été blessé à la jambe; il est chez
-sa mère.
-
---Savez-vous si sa blessure est grave?
-
---Non, presque rien, heureusement.
-
-Je laissai mon nom, et je partis, non rassurée, mais moins inquiète, et
-reportant toutes mes pensées à Robert.
-
-Il m'attendait chez moi. Il poussa un cri de joie en me voyant. Son
-inquiétude me fit du bien. Il me regardait et semblait heureux de me
-revoir. Robert, c'était ma famille, à moi! Je n'avais que lui au monde,
-que m'importait le reste! Quand il était près de moi, je n'avais plus
-rien à demander au ciel. Il s'était défendu de cet amour; les convenances
-lui faisaient un devoir de me quitter; la république donnait bien autre
-chose à penser à la société. Robert se sentit moins gêné, et se donna à
-son goût pour moi sans réserve. On chantait d'une façon fatigante ces
-deux chansons: _Mourir pour la patrie_, et _Les peuples sont pour nous
-des frères_. (A cette phrase, on se mettait le poing, à celle-ci on se
-mettait la main sur le cœur) _Et les tyrans des ennemis!_ Je ne sais pas
-si Robert avait une opinion politique; c'est probable, mais comme il
-avait infiniment d'esprit, il n'en parlait jamais, à moi surtout. Il
-disait que les femmes qui s'occupaient de cela devraient être fouettées.
-C'était mon avis, nous étions d'accord sur ce point: seulement, quand il
-venait un chanteur dans notre cour, il l'assommait de pièces de deux sous
-pour qu'il se sauvât. Je l'appelais mauvais frère, mauvais citoyen; cela
-nous faisait rire. C'était bien innocent.
-
-Robert attendait de l'argent pour repartir; je lui offris ce qui me
-restait de ce que j'avais gagné. Il refusa et attendit plusieurs jours.
-Paris était en deuil. Beaucoup de monde avait péri, la confiance était
-loin de reprendre.
-
-Robert était allé chez son homme d'affaires; il rentra triste et me dit:
-
---Pas encore d'argent! Il faudra pourtant que je parte; j'ai besoin chez
-moi. Écoute, Céleste, je t'aime beaucoup, mais je ne suis pas assez riche
-pour te garder avec ces charges. Si tu veux, mon château est démeublé,
-emporte ton mobilier, tu n'auras pas de loyer à payer; nous vivrons
-heureux chez moi; je vais faire des réformes; si, un jour, nous nous
-séparons, et que je me marie, je te payerai ce que j'aurai à toi.
-
-Ce jour fut un des plus beaux de ma vie.
-
-Aller chez le propriétaire, lui dire que je déménageais et qu'il tâchât
-de louer mon appartement pour mon compte; aller à la poste aux chevaux,
-faire mes paquets, tout cela fut l'affaire de quelques heures.
-
-Mon mobilier était considérable; on ne pouvait tout emporter sans faire
-des frais énormes. Je demandai à Robert si je ne ferais pas bien de
-louer un petit logement pour mettre le mobilier d'une des chambres à
-coucher, ce qui nous ferait un pied-à-terre à Paris, en cas de besoin. Il
-approuva cette idée. Je me mis en route et je trouvai le lendemain, rue
-de Londres, 42, un petit appartement de six cents francs, vacant. Il y
-avait une chambre à coucher, un salon sur le devant, une petite salle à
-manger, une cuisine sur le derrière. Je l'arrêtai le même jour. J'y fis
-porter le mobilier d'une chambre perse; je mis dans le salon les meubles
-en chêne de ma salle à manger.
-
-Tout était prêt pour notre départ. Je forçai Robert à prendre cinq cents
-francs en or qui me restaient. Alors c'était presque une fortune. Il
-m'apporta le même jour un bijou qui valait plus de trois mille francs. Je
-lui en fis des reproches, il ne m'écouta pas; je dus paraître contente
-pour ne pas le contrarier. Pourtant je trouvais cette dépense folle et je
-la regrettais. C'était payer bien cher le droit d'accepter comme prêt mes
-pauvres cinq cents francs.
-
-
-
-
-XXX
-
-LA VIE DE CHATEAU.
-
-
-Arrivée dans son château, je montai mon métier de tapisserie, et je
-commençai de grands ouvrages.
-
-Mon séjour chez Robert n'avait plus un caractère aussi incertain. Je
-prévis qu'il se prolongerait, et, passant brusquement de la vie la plus
-agitée à l'existence la plus tranquille, j'avais besoin de me créer une
-occupation qui m'aidât à passer de longues heures dans cette solitude
-qui, pour être presque royale, n'était pas moins la solitude. Je
-m'habillais modestement; je ne voulais pas que les gens du pays pussent
-dire que j'étais une fainéante et que je ruinais Robert par ma
-coquetterie. Ce n'était pas, du reste, une tâche pénible que je m'étais
-imposée. Le luxe m'ennuyait et j'ai toujours eu horreur de l'inaction.
-Aussi, tous les gens qui traversaient le parc pour aller d'une route à
-l'autre me voyaient-ils à la fenêtre de ma chambre, travaillant sans
-relâche. Les femmes qui ont fait de la tapisserie diront comme moi, que
-cela devient une rage qui vous ferait perdre le boire et le manger; à
-huit heures j'étais à l'ouvrage, jusqu'à la nuit. J'avais emmené Marie,
-qui faisait du fond; je ne sortais jamais; il venait de pauvres petits
-enfants me voir: alors je laissais de côté la tapisserie, et, avec des
-rideaux de perse, de toile ancienne, trouvés dans les armoires du
-château, nous improvisions un atelier de couturières; mes petites filles
-s'en allaient avec une bonne robe.
-
-Petit à petit les gens de la maison se firent à moi. La fille du
-régisseur venait me voir. Elle avait vingt-trois ans; elle était ce que
-j'ai vu au monde de plus laid, mais très-bonne et indulgente comme la
-vertu. Je l'aimais beaucoup; je crois qu'elle me le rendait. Cette vie me
-paraissait être celle des élus. Chaque jour j'avais un peu plus de
-liberté. Je montais quelquefois à cheval. Si par moments j'étais triste,
-c'est que j'avais peur d'être obligée d'abandonner une existence qui
-comblait mes vœux. Je rêvais au moyen de me l'assurer. Robert aimait les
-enfants: si j'en avais un, peut-être m'aimerait-il davantage.
-
-Une petite fille venait me voir plus souvent que les autres; on
-l'appelait Solange; elle était jolie comme un ange. C'était ma préférée.
-Ses parents étaient bien pauvres; ils avaient sept enfants tout jeunes.
-
-Je donnais à ma petite Solange le plus que je pouvais. Un jour elle me
-dit:
-
---Pourquoi donc que tu ne viens pas me voir, demoiselle? mes petits
-frères t'aimeraient bien; grand'maman est aveugle, mais elle n'est pas
-sourde, va; quand je porte le sucre que tu me donnes, elle l'entend bien.
-Je te donnerai du lait de mes chèvres; c'est pas loin d'ici, le Ris.
-Quand viendras-tu?
-
---Je ne sais pas, mais j'irai un de ces jours avec Célina, la fille du
-régisseur.
-
---Oui, bien, me dit la petite en sautant; ce jour-là je mettrai ma belle
-robe que tu m'as donnée et on peignera le chignon à grand'mère, parce
-qu'elle est toujours ébouriffée.
-
-J'avais lu les livres de Mme Sand, et je me faisais une fête de visiter
-les paysages qu'elle avait décrits. J'allai voir la Mare-au-Diable.
-Quelle déception! Je trouvai une mare pleine de vase, ornée de beaucoup
-de canards. Je me désillusionnai sur le pays que j'avais cru enchanté.
-Tout le monde avait la fièvre. Chacun était grêle, maigre; les figures,
-même ordinaires, sont rares; l'esprit est lourd. On se croirait au fond
-de quelque contrée sauvage, tant la civilisation est en retard. Les
-paysans sont minables, leurs petites chaumières sentent la misère; quand
-on entre chez eux, cela fait mal à voir; ils vivent plus misérablement
-que des sauvages; nul soin d'eux-mêmes, nul souci de la santé et de la
-vie de leurs parents. Ainsi, un homme âgé de soixante-seize ans, qui
-demeurait près de nous, était malade; on n'avait pas voulu demander le
-médecin, parce que cela coûtait de l'argent. Le jour même où je l'appris,
-le docteur vint nous voir: je le priai d'aller faire une visite à ce
-pauvre vieillard.
-
-Il s'y rendit aussitôt, et après avoir regardé le moribond:
-
---Toujours de même, dit-il à la fille qui était là, vous m'envoyez
-chercher quand il n'y a plus de ressource.
-
-Savez-vous ce qu'elle répondit?
-
---Oh! monsieur le _médechin_, c'est-y dommage que j'_avons_ pas su ça _à
-ce_ matin.
-
---Pourquoi? fit le docteur.
-
---Parce que j'_aurin_ acheté des épingles pour ensevelir mon père.
-
---C'est pas la peine, dit le vieillard à sa fille, tu en trouveras sur la
-cheminée dans un petit pot.
-
-On n'a pas d'idée d'une pareille sauvagerie. Ils se laissent mourir; eh
-bien! ils ont tous un champ, un pré, une locature; le plus malheureux a
-un peu de bien. Il ont abrégé leur vie pour l'amasser; ils se laissent
-mourir plutôt que d'y toucher.
-
-Le peu d'argent que Robert me donnait servait à des aumônes; je ne
-pouvais voir cette misère sans un serrement de cœur; qui ne les voyait
-pas chez eux en était moins frappé. Ainsi, le dimanche, quand le
-_cornemuseu_ passe, chacun sort; les filles ont une coiffe blanche, un
-tablier de soie; les gars, comme on les appelle, ont un bourgeron,
-quelquefois une veste bien propre, le grand chapeau de feutre noir à
-larges bords; ils s'accouplent et suivent la musique jusqu'à la place où
-l'on danse; puis les bourrées commencent; depuis midi jusqu'à six heures
-on n'arrête pas; à la fin, on ne voit plus qu'un nuage de poussière.
-
-Le lendemain la place est marquée par un grand creux fait par les
-danseurs; les hommes, qui se privent de tout dans la semaine, boivent du
-vin le dimanche; le premier verre leur porte à la tête; ils ne s'arrêtent
-plus. Il est impossible de leur faire comprendre qu'un peu tous les
-jours leur ferait du bien, leur donnerait de la force à l'ouvrage; ils ne
-veulent pas et boivent, s'ils le peuvent, quatre litres le dimanche. On
-oublie la messe pour le cabaret; le pasteur se plaignait beaucoup et
-venait faire sas doléances à Robert, qui n'en pouvait mais.
-
-Je ne sais si l'on m'aimait dans le pays à cette époque, mais je suis
-certaine qu'on ne me haïssait pas et que mon installation au château ne
-faisait aucun tort à Robert. Je payais quelquefois la musette; Robert
-permettait qu'on dansât dans le parc. C'était grande fête: on m'invitait,
-je dansais la bourrée ou la boulangère; quoique j'eusse le jarret solide,
-ils me rendaient des points.
-
-Le piqueur avait trois filles; l'une d'elles s'appelait Justine, petite
-brune de treize ans. Elle avait tant fait, tant tourné autour de moi, que
-j'avais fini par l'avoir toujours à mes côtés. Elle était charmante,
-bonne, travailleuse; je lui montrais à faire de la tapisserie. Je
-l'habillais, elle était raisonnable comme une femme, et, je crois,
-m'était très-attachée. Le soir on jouait au volant.
-
-Le jardinier avait deux filles; l'une d'elles venait souvent avec nous.
-Elle avait seize ans; elle était aussi forte que moi et de ma taille. On
-trouvait qu'elle me ressemblait. On ne voyait jamais sa sœur, parce
-qu'elle était épileptique; on la gardait à vue, toujours quelqu'un
-restait près d'elle. On la disait d'une beauté rare. Un jour, j'entrai
-dans sa chambre, et quoique je fusse prévenue, je restai toute surprise
-du spectacle qui frappa mes regards. Je vis, près de la cheminée, assise
-dans un fauteuil, une délicieuse créature; elle ne bougea pas; je lui
-parlai, elle remua les lèvres, tourna les yeux d'un air inquiet et ne
-répondit rien. Sa sœur accourut du dehors.
-
---Oh! pardon, madame, elle ne vous répondra rien, elle est idiote; elle
-nous donne bien du mal, allez. Quand ses attaques la prennent, elle nous
-fait signe de la coucher; on n'ose pas la quitter, on a toujours peur du
-feu avec elle. Dans notre pays, en Bourgogne, les médecins ont renoncé à
-la soigner; le bon Dieu ferait mieux de la reprendre, car elle souffre
-bien par moments. Hier, nous avions fermé toutes les portes, nous avions
-peur que monsieur le comte ne l'entendît; elle jetait les hauts cris.
-Heureusement qu'il y a loin d'ici au château. La voilà calme pour
-quelques jours. C'est qu'elle est si forte, quand elle se débat dans ses
-crises, que nous ne pouvons pas en venir à bout... elle se donne des
-coups... elle se meurtrit... enfin c'est pitié de la voir.
-
-Je ne pouvais détacher mes yeux de cette figure; celle de qui on parlait
-ainsi était calme, immobile; son regard suivait nos lèvres; il était
-beau, languissant; sa peau d'un blanc transparent, ses lèvres rouges, ses
-dents petites et blanches, ses traits d'une régularité irréprochable lui
-donnaient l'air d'une poupée de cire, d'un automate. Je lui dis quelques
-paroles: elle regarda sa sœur, comme si l'une avait la vie des deux. Je
-sortis les larmes aux yeux, me demandant comment Dieu avait créé quelque
-chose de si parfait, s'il ne voulait pas lui donner l'existence de l'âme
-et les clartés de la raison.
-
-L'hiver commençait à venir. Robert était heureux à l'idée que bientôt il
-allait chasser à courre. A part quelques petites querelles d'amoureux, le
-temps passait vite. Pourtant j'étais souvent tourmentée de l'avenir. Je
-voyais bien passer des moments de tristesse dans la pensée de Robert,
-mais il ne me disait rien. Ses amis de Paris venaient le voir; il se
-mettait en quatre pour les bien recevoir; il y parvenait, mais cela lui
-coûtait cher, car sa générosité dépassait tout ce qu'on peut imaginer; il
-ne savait rien faire avec mesure.
-
-Un jour, Robert nous dit, pendant le dîner.
-
---Si vous voulez, demain matin, nous irons chasser un lièvre dans les
-brandes; Céleste sera de la partie.
-
-Tout le monde fut enchanté; Montji surtout, qui est une de nos anciennes
-connaissances; c'est le peintre qui avait fait le portrait de Lise et
-plus tard le mien. Robert l'avait connu par moi et lui avait dit à la
-révolution: «Les arts vont souffrir, voulez-vous venir chez moi à la
-campagne?» Montji avait accepté et d'aussi bon cœur il accepta la partie
-de chasse, quoiqu'elle ne fût pas sans danger pour lui, car il ne maniait
-pas aussi bien le cheval que le pinceau.
-
-A cinq heures, tout le monde était prêt; les chevaux sellés piaffaient
-dans la cour. Montji, qui en venant au château ne s'était pas attendu à
-monter à cheval, n'avait rien apporté. Robert fut obligé de lui prêter
-bottes, veste et culottes. Le tout lui était une fois trop large; sa
-casquette lui tombait sur les yeux. Il montait une petite jument appelée
-Henriette, qui, sans être méchante, était chatouilleuse. A peine se
-fut-elle mise à trotter que Montji nous fit mourir de rire: quand il
-serrait les jambes, elle ruait; quand il les écartait, il perdait
-l'assiette et s'accrochait à la crinière.
-
-Il aurait bien voulu rester en arrière, mais Henriette n'était pas de son
-avis. Elle avait été montée par le piqueur, elle ne voulait pas quitter
-les chiens. Le pauvre Montji était toujours devant, bien malgré lui,
-faisant des sauts de deux pieds de haut sur sa selle. Il était brave,
-mais j'avais grand'peur, car je le voyais à chaque instant perdre
-l'équilibre. Il ne savait pas ce que c'était que la bride ou le bridon.
-Je lui avais arrangé les deux dans les mains, et de peur de ne plus
-savoir les reprendre, il ne les avait pas encore lâchés.
-
-Arrivés au bout de l'avenue qui avait une lieue, nous débouchâmes dans
-une étendue immense; c'était la brande, terrain inculte qui appartenait à
-Robert. Dans d'autres pays, on appelle cela lande. C'était une magnifique
-chasse. Cela paraissait uni comme une grande route, et en effet, à part
-quelques petits fossés ou bouchures, on suivait un lièvre ou un renard à
-vue. Le piqueur découpla vingt chiens qui se mirent à quêter ensemble,
-explorant chaque touffe de bruyère. La Tembel, chienne d'attaque, qui
-maraudait un peu, donna de la voix; tous se rallièrent à elle, et un
-grand lièvre lui bondit devant le nez et vint passer dans les jambes de
-nos chevaux.
-
-L'imprévoyant Montji poussa un grand cri de joie; Henriette, voyant les
-chiens lancés, partit comme une flèche. Montji ne s'attendait pas à cela;
-sa casquette s'enfonça sur ses yeux. Il lâcha la bride pour la relever.
-Henriette profita de cette liberté; le pauvre Montji prit la crinière
-d'une main, la selle derrière lui de l'autre, et, ainsi cramponné,
-s'abandonna à la fougueuse passion pour la chasse de mademoiselle
-Henriette. Je les suivais de près; il sautait les fossés, les bouchures,
-comme le vent. Heureusement pour lui, le lièvre se rasa, les chiens
-perdirent la voie, revinrent sur le contre-pied; Henriette s'arrêta. Il
-n'avait aucun mal, mais il avait été secoué comme un prunier. Robert et
-Martin rirent de bon cœur, moi aussi, parce que ma peur était passée.
-Montji était en train de s'arranger, quand les chiens, retrouvant la
-piste à l'improviste, s'élancèrent de nouveau. Henriette reprit sa course
-avec l'infortuné Montji à cheval sur son cou, près de ses oreilles. Quand
-il le put, il mit pied à terre, et la punition d'Henriette fut d'entendre
-la chasse sans la suivre. Elle avait toujours le nez et les oreilles
-tendus du côté des chiens; il était impossible de perdre la chasse en
-forêt avec elle, si on la laissait aller où elle voulait.
-
-Après avoir bien rusé, les chiens avaient pris leur lièvre, raidi par la
-course. On rallia les chiens qui gambadaient de tous côtés, car il y
-avait énormément de gibier. Montji remonta Henriette, qui fut plus calme
-et fit sa retraite au pas. Nous rentrâmes à onze heures. Le déjeuner fut
-gai aux dépens de Montji, qui faisait la grimace pour s'asseoir.
-
-Les chasses en forêt sont bien autre chose. Je croyais savoir monter à
-cheval, je m'étais fait illusion. On chassait le sanglier dans la forêt
-de Châteauroux, à six lieues du château. Le piqueur, ses chiens et ses
-chevaux de relais partirent la veille pour coucher près du rendez-vous.
-Le piqueur se leva à trois heures, fit le bois avec son limier. De notre
-côté, il fallut se lever à quatre heures; ces jours-là, Robert faisait sa
-barbe, mettait sa culotte de velours blanc, la botte molle, le gilet
-chamois, la redingote bleu foncé à parements et collet de velours
-cramoisi, le ceinturon d'or, le couteau à poignée d'ivoire, la toque de
-velours noir, le cor de chasse, et le costume était complet. Il lui
-allait à merveille. La cravate blanche était de rigueur. Une fois en
-chasse, il s'occupait peu de moi; il était tout à saint Hubert. Les
-matinées étaient froides; nous partions soit en break, soit à cheval; à
-neuf heures précises, nous étions aux Trois-Fouinots, magnifique
-carrefour de la forêt, où l'on fixait le rendez-vous. Les arbres y sont
-gigantesques; c'est la futaie réservée par le gouvernement pour la
-marine. Sans la voir, on ne peut se faire une idée de cette magnificence
-de la nature.
-
-C'est donc là qu'on se réunissait. Trois valets de chiens gardaient, à
-chaque coin des routes qui se traversent, chacun un relais de vingt
-chiens. Quatre domestiques tenaient en main les chevaux de selle; tous
-portaient la livrée de Robert, marquée aux armes de sa maison; tous les
-gardes de la forêt étaient réunis autour du feu qu'ils nous avaient fait.
-On se chauffait en attendant le rapport.
-
-Huit routes faisaient le tour du rond-point. Chacun regardait si l'on
-voyait le piqueur. Robert, comme dans la _Barbe-Bleue_, disait souvent:
-«Ne voyez-vous rien venir?» A une de ces demandes, un garde répondit:
-«Voilà Pinoteau;» c'était le premier piqueur. Tous les chiens dressèrent
-l'oreille et prêtèrent attention, comme s'ils comprenaient ce qui allait
-se dire. Pinoteau arriva, tiré par son limier, qu'il tenait en laisse.
-
---Eh bien! dit Robert, as-tu une bonne brisée au rapport?
-
-Pinoteau secoua la tête d'un air triste:
-
---Monsieur le comte sait bien que je fais ce que je peux, et que quand je
-ne le contente pas, ce n'est pas ma faute. (Pinoteau faisait toujours des
-phrases.) Je n'ai rien de bon; il a plu cette nuit; les voies sont
-mouillées. J'ai trouvé une harde, mais mon chien l'a perdue. J'ai fait le
-pied d'un ragot; il a tourné toute la nuit, il est parti au petit jour du
-côté du bois de Saint-Maur.
-
---Bien, dit Robert en fronçant les sourcils, si La Feuille (c'était le
-nom du second piqueur) n'a pas été plus adroit que toi, je ne chasserai
-pas.
-
-La Feuille arriva.
-
---Eh bien? dit Robert.
-
---Monsieur le comte, j'ai un solitaire de deux cent cinquante. Je l'ai
-trouvé à la bauge, derrière la maison du garde; mon chien donnait à me
-couper les mains, il filait sur Ardentes. J'ai fait le tour de son
-enceinte, je suis sûr qu'il n'est pas sorti.
-
-Robert sauta à cheval.
-
---Alerte! dit-il; mettez les chiens à l'attaque! Attention à vos relais!
-
-A ce moment, tous les chiens se mirent à hurler d'impatience. On leur
-distribuait des coups de fouet; la douleur leur arrachait quelques cris
-plaintifs; mais ils continuaient à japper de plus belle. Robert me salua
-en me faisant signe de le suivre. Je le suivis. Mais quelle rude
-récréation que celle-là! Piquer sous bois, enfoncer dans des ornières où
-mon cheval entrait jusqu'au poitrail, recevoir des branches dans la
-poitrine... Certainement, il y a un moment d'enivrement quand c'est bien
-lancé, que les chiens donnent de la voix: cette musique est superbe et
-vous entraîne; mais quand les chiens perdent ou qu'ils prennent le
-change, cela manque de charme.
-
-Mon premier enthousiasme se refroidissait peu à peu et je commençais à
-réfléchir que c'était un plaisir dangereux et que j'aurais pu me tuer.
-Robert était transporté; il ne pensait à rien, pas même à moi qui étais
-derrière lui. Je dois même dire, que dans la crainte que je ne fusse
-tentée de lui parler et de lui donner des distractions, il me perdait
-volontairement. Enfin, le soir, on avait forcé le monstre; mais il avait
-fait tête aux chiens: Il y en avait quatre de tués et six de blessés.
-
-Nous rentrâmes brisés de fatigue. Je pleurai les chiens; je pris la
-chasse et les sangliers en horreur parce que je voyais en eux des rivaux.
-Je vous ai dit que la jalousie n'était pas mon moindre défaut.
-
-
-
-
-XXXI
-
-LE JARDIN D'HIVER.--RICHARD.
-
-
-Ces grandes expéditions dans la forêt recommençaient trois fois par
-semaine. Pendant quelque temps je les suivis pour ne pas rester seule;
-mais cela était décidément trop dur pour une femme et à cause de ma santé
-je fus forcée d'y renoncer. Ma vie redevint triste et je pressentis
-qu'une fois encore mon bonheur allait m'échapper. Robert ne m'aurait pas
-sacrifié une heure de son plaisir favori.
-
-Je passais presque toutes mes journées et mes soirées seule, dans un
-grand salon où le vent soufflait par toutes les ouvertures. Plusieurs
-fois je dis à Robert:
-
---Mon ami, je m'ennuie; est-ce que vous ne pourriez pas rester plus
-souvent avec moi? Je n'aime pas la campagne, je suis habituée au bruit,
-au mouvement de Paris; pour vivre ici, il faut que je vous aime beaucoup.
-Je sais que vous ne pouvez pas vivre à Paris, parce que vous n'avez pas
-assez d'argent. Si le temps que vous passez ici vous servait à faire des
-économies, je prendrais patience, mais la chasse vous entraîne à des
-dépenses folles. Je n'ai plus l'air d'être pour quelque chose dans votre
-vie, et pourtant je vous jure que je vous fais un grand sacrifice en
-restant ici: car on ne fait pas son caractère, et l'isolement m'est
-antipathique.
-
---Pourquoi y restez-vous? Est-ce que je vous y retiens de force? J'aime
-la chasse, je prétends chasser tant qu'il me plaira; ceux à qui cela ne
-conviendrait pas sont libres. Quant à des observations, je n'en reçois de
-personne; si une parente m'en faisait, je ne la reverrais plus. Je sais
-parfaitement ce que je fais et où je vais. Si je mange mon argent, je
-n'en demanderai à personne.
-
-Je quittai le salon et rentrai dans ma chambre pour pleurer.
-
-Jamais il ne m'avait parlé comme cela.
-
-Si les joies étaient vives, avec mon caractère les douleurs étaient
-grandes. Il m'avait dit tout cela devant dix personnes; il ne me restait
-plus qu'à partir le lendemain. Je préparai toutes mes affaires pour mon
-départ. J'avais le cœur déchiré. Je me cherchais un tort qui le
-justifiât, et n'en trouvais pas.
-
-Il entra dans ma chambre et me dit tout étonné:
-
---Que faites-vous donc?
-
---Vous le voyez bien, je fais mes malles, je partirai demain.
-
---Partir! pourquoi cela?
-
---Parce que, pour une réflexion qui était juste, vous m'avez mise à la
-porte. Eh bien! nous sommes seuls, et je vous le répète: ce train de
-maison vous ruine. Vous ne pourrez pas le continuer sans vous adjoindre
-une autre fortune, il faudra vous marier; alors vous me renverrez quand
-je me serai faite à cette vie; vous m'aurez montré le ciel, pour me
-rejeter dans mon enfer. On monte facilement de la misère à la grandeur,
-mais pour descendre de la grandeur à la misère, on souffre; quand on a du
-cœur, on se brise. Vous m'avez fait sentir durement, aujourd'hui, que
-j'étais chez vous; cela n'est pas généreux. C'est une fatale idée que
-vous avez eue de m'amener ici. Vous vous êtes fait du tort, et à moi vous
-m'avez montré les secrets et le bonheur d'une vie que je devais toujours
-ignorer; chaque chose me devenait chère ici. Folle, qui se permet de
-s'attacher à ce qui vous sert ou vous appartient! Sotte, qui se croirait
-digne de pitié, si, après avoir passé quelques années ici, on la chassait
-pour en recevoir une autre!... Mais regarde-toi donc, misérable, regarde
-donc ton passé, c'est ton ombre!... Vous avez raison, Robert; moi aussi
-j'ai raison: je n'aime pas la campagne; c'est une tombe où je mets ma
-gaieté. Quand je ne ris pas je pense et quand je pense je pleure. Quel
-intérêt voulez-vous que je prenne à tout ce qui m'entoure? Qu'est-ce que
-cela me fait que les peupliers poussent et gagnent vingt sous par an?
-est-ce que c'est à moi? Mariez-vous; pendant que vous chasserez, cela
-amusera votre femme. Moi, j'aime les bals, le théâtre, je veux m'en
-aller; je pleure, ce n'est pas parce que je vous regrette, c'est... Ah!
-je ne sais pas pourquoi je pleure.
-
---Vous pleurez, parce que vous avez mal aux nerfs; je ne comprends pas un
-mot de tout ce que vous venez de me dire. Je ne vous ai rien fait de
-blessant; si je l'ai fait, je vous en demande pardon; mais il ne faut pas
-abuser de moi. Je vous aime, vous le savez trop bien. Souvent, je suis
-triste, j'ai un remords, et puisque vous m'avez dit tout ce que vous
-aviez sur le cœur, j'en ferai autant. Je vous ai amenée ici, c'était
-rompre avec le monde. Je vous ai fait coucher dans la chambre de ma mère,
-vous, Céleste, qui tout-à-l'heure pâlissiez en regardant votre passé dans
-cette glace! pardonnez-moi ce mot, mais c'était une profanation; vous
-avez de bonnes qualités, mais vous êtes _vous_! Ma famille se révolte
-depuis qu'elle vous sait près de moi; il ne se passe pas de jour que je
-ne reçoive des lettres qui me demandent votre éloignement. Je n'en ai pas
-le courage. Vous êtes ma faiblesse. Je pense à ce que je suis et à ce que
-je pourrais être si je ne vous avais pas connue; si j'ai un regret, je
-l'oublie en vous embrassant. Ne me faites pas de peine, restez près de
-moi, ne vous faites pas de chagrin; personne ne vous aimera plus que moi.
-Vous regrettez Paris: nous irons dans quelques jours; j'ai moi-même des
-intérêts qui m'y appellent. Allons, défaites votre malle, laissez-vous
-aller à la vie, sans penser au lendemain.
-
-Je fus quelques jours bien sombre, j'avais repris ma gêne d'autrefois.
-Marie, cette domestique que j'avais depuis longtemps, se faisait faire la
-cour par le valet de chambre de Robert; il le sut et me pria de la
-renvoyer. Je le fis à regret. Ma vie devenait une contrainte volontaire;
-je m'enfermai et ne quittai plus mon métier. Je me reprochais ma
-présence là.
-
---Allons, me dit Robert, préparez-vous, nous allons passer un mois à
-Paris; j'ai reçu des lettres d'affaires.
-
-J'embrassai Justine; j'allai voir ma pauvre idiote qui commençait à me
-connaître; je fis mes adieux à chaque chose, car il me semblait que je ne
-reviendrais pas.
-
-En route, Robert me dit qu'il ne pouvait demeurer chez moi, parce qu'il
-emmenait son cuisinier et son valet de chambre.
-
---Mais, jusqu'à ce que vous ayez trouvé?...
-
---J'ai écrit, on m'a arrêté un appartement, cité d'Antin; je vais y
-descendre.
-
-Il m'avait caché tout cela; il y avait donc une arrière-pensée dans ce
-voyage.
-
---Voyons, Robert, dites-moi la vérité; vous ne savez pas mentir, vous
-êtes trop loyal. Pourquoi venez-vous à Paris?
-
---Je viens à Paris pour vous y ramener, Céleste. Je ne veux pas vous
-quitter, mais je dois le laisser croire; il faut que j'aille dans le
-monde, mes parents le désirent. Vous irez au bal de votre côté; nous
-voyant ainsi l'un sans l'autre, on croira notre liaison rompue; vous
-viendrez tous les soirs, en vous cachant. Il faut arranger toutes vos
-affaires chez vous, reprendre une domestique. Voilà de l'argent, je vous
-donnerai cent francs toutes les semaines.
-
-Mon sang bouillonnait; c'était encore une rupture.
-
---Eh bien! je ferai ce que vous dites; il y a un bal au Jardin d'Hiver,
-samedi: j'irai.
-
-J'avais demandé une femme de chambre qui sût faire les robes; une se
-présenta, je la regardai à peine.
-
---Savez-vous travailler, faire les robes? je vous préviens que j'ai
-beaucoup à faire; j'arrive de la campagne, je n'ai rien à me mettre, et
-je vais au bal samedi.
-
-Elle n'était pas causeuse.
-
---Si madame veut m'essayer, elle verra si je lui conviens.
-
-Une fois d'accord sur le prix, je l'arrêtai; et lui dis:
-
---Pouvez-vous commencer de suite?
-
---Oui, madame.
-
---Eh bien, faites-moi cette robe de crêpe noir à cinq volants découpés,
-et, sur chaque volant, trois petits rubans de satin.
-
-Je commandai une couronne de chèvrefeuille d'or dans un feuillage vert;
-cette toilette était originale, et avait quelque chose de triste qui
-s'harmonisait avec mon cœur.
-
-Robert m'avait vue m'habiller; j'espérais qu'il serait jaloux, qu'il
-allait m'empêcher de sortir. Il n'en fit rien.
-
---Tenez, il manque une chose à votre toilette.
-
-Et il me remit un écrin contenant une magnifique croix en diamant.
-
-Je la pris sans joie, quoiqu'elle fût bien belle; ce devait être un
-cadeau d'adieu.
-
---Vous êtes charmante comme cela, vous allez faire tourner toutes les
-têtes; amusez-vous bien. Avez-vous trouvé beau le bouquet que je vous ai
-envoyé? Gardez-moi une petite place dans votre souvenir, au milieu de ce
-tourbillon qui va vous entraîner.
-
---Voulez-vous que je n'y aille pas?
-
---Si, allez-y: d'abord, je suis sûr que cela vous amusera; ensuite il le
-faut. Avez-vous fait prévenir votre amie? est-ce elle qui vient vous
-prendre?
-
---Non, je vais la chercher.
-
---Alors je vais vous conduire chez elle.
-
-Arrivés à la porte de Victorine, il ne m'avait pas dit un mot. Décidément
-il ne m'aimait plus. C'était une rupture polie.
-
-Il m'embrassa et partit en me disant:
-
---A demain.
-
-Entrée chez Victorine, je me mis à pleurer.
-
---Ah! mon Dieu! me dit-elle, ces larmes, cette robe noire... est-ce que
-nous allons à l'enterrement? J'allais mettre une robe de velours grenat,
-je vais en mettre une grise, vous me passerez bien le demi-deuil.
-
---Ne riez pas, chère amie, je souffre beaucoup. Robert me quitte; il se
-marie.
-
---Quand j'ai reçu votre lettre, hier, où vous me disiez qu'il fallait
-absolument aller avec vous au bal du Jardin d'Hiver, je me suis bien
-doutée qu'il y avait quelque chose comme cela. Il ne faut pas vous
-tourmenter, vous deviez vous y attendre; vous n'espériez pas, sans doute,
-qu'il allait vous épouser? Prenez-en un autre.
-
---Je ne pourrai jamais l'oublier. Si vous saviez comme je l'aime!
-
---C'est pour cela qu'il vous quitte.
-
---Non, ses affaires sont embarrassées.
-
---Tiens! je le croyais si riche.
-
---Oui, il est riche; mais il a des goûts dispendieux, il a des charges
-énormes: la chasse, cela lui coûte bien cher!
-
---Il est riche, et il ne vous garde pas! c'est qu'il est plus ambitieux
-qu'amoureux. Choisissez quelque joli garçon dont les passions soient
-tournées à l'inverse, qui ait plus d'amour que d'ambition, et moquez-vous
-de Robert; il sera jaloux, vous quittera tout-à-fait ou vous reviendra.
-
-Nous entrions au Jardin d'Hiver. La salle était splendide de fleurs, de
-lumières et de diamants. On ne m'avait pas vue depuis longtemps; c'est un
-gage de succès: on s'occupa beaucoup de moi. Je ne voulais pas danser;
-pourtant, un jeune homme blond, grand, mince, à l'air distingué, m'invita
-avec tant d'insistance que j'acceptai. Les conseils de Victorine
-commençaient à fermenter dans mon âme. Je sentais, au travers de ma rage,
-renaître tous mes projets de coquetterie, que le bonheur avait presque
-effacés de mon souvenir. Mon danseur, qui, avec la vanité naturelle à son
-âge, attribuait mon indulgence à un tout autre motif, m'accabla
-d'assiduités toute la soirée. Je les souffris, dans l'espérance que le
-jeu continuerait à lui plaire, qu'il chercherait à me voir, que Robert
-s'en apercevrait et que la jalousie le ramènerait à mes pieds.
-
-Seulement, le rival que je lui préparais avait-il assez d'avantages
-personnels pour remplir cette délicate mission?
-
-Je le regardai avec cette préoccupation, et le résultat de mon examen fut
-qu'il était très-joli garçon.
-
-Seulement, ne voulant pas m'en rapporter à moi, je consultai Victorine.
-
---Comment le trouves-tu? crois-tu qu'il soit assez bien pour rendre
-Robert jaloux? il est si parfait, lui!
-
-Je ne puis m'empêcher de rire, en pensant au sérieux avec lequel
-Victorine procéda elle-même à son examen. Décidément, elle était digne de
-ma confiance.
-
---Certainement, me dit-elle, il est très-bien. Il faut que Robert le
-voie.
-
-Mon danseur me demanda la permission de m'envoyer des fleurs, parce qu'il
-avait abîmé mon bouquet en dansant.
-
-Je ne dis pas positivement non, ce qui, dans tous les mondes possibles,
-je crois, de la part d'une femme, veut dire oui.
-
-L'adroite Victorine comprit ma réserve, et quelques instants après, elle
-trouva moyen dans la conversation d'apprendre mon adresse à mon amoureux,
-qui ne doutait déjà plus de son succès.
-
-La patience de Victorine, du reste, était à bout.
-
---Quelle corvée je fais pour vous, ma chère! je m'ennuie ici à périr; je
-ne connais personne: je ne peux pas dire du mal de gens que je ne connais
-pas.
-
---Voulez-vous partir?
-
---Ah! oui, me dit-elle en se levant avec enthousiasme!
-
-J'étais tellement absorbée par le souvenir de Robert, que je ne pensais
-pas à ma belle croix qui avait pourtant attiré bien des regards envieux.
-
-Au moment où nous prenions nos sorties de bal au vestiaire, beaucoup de
-personnes entraient.
-
---Ah! dit Victorine, nous nous en allons au plus beau, regardez donc ces
-deux coiffures; l'une ressemble à un potager, l'autre à une autruche.
-
---Tenez, regardez celles-là, en revanche, comme elles sont jolies!
-
-Mmes Doche et Plumket entraient, coiffées de couronnes de pâquerettes
-avec des toilettes charmantes. Ozy les suivait.
-
---Oui, elles sont bien mises, mais la couronne ne fait pas le nez.
-
---Oh! Vous ne dites pas cela pour Mme Doche; regardez-la donc.
-
---Oh! je n'ai pas besoin de la regarder, voilà vingt-cinq ans que je la
-vois.
-
-Rentrée chez moi, je repensai au Berri, où je venais d'être si heureuse
-d'abord, si triste plus tard. «Comme ce souvenir est préférable à ces
-faux plaisirs que je viens de voir, me disais-je en ôtant ma couronne!»
-Et j'avais envie de pleurer. La fin de la nuit me parut longue; je fus
-agitée. A midi, je reçus un magnifique bouquet de violettes de Parme
-entouré de camélias blancs et une carte. C'était mon jeune homme de la
-veille qui demandait la permission de venir me faire une visite à quatre
-heures. J'hésitai; puis me rappelant ce que Victorine m'avait dit, je
-répondis oui.
-
-Robert arriva à deux heures; j'étais toute rouge, j'attendais l'effet de
-mon bouquet. Robert s'approcha de la table, lut la carte et me dit:
-
---Vous connaissez ce monsieur? C'est le fils d'un agent de change; il est
-gentil, mais on le dit bête, ce n'est pas votre affaire.
-
-Une voiture s'arrêta à la porte. Il prit mon bouquet, ouvrit la fenêtre,
-et de l'air le plus naturel, le laissa tomber comme par accident juste
-sur la tête de la personne qui descendait de voiture et qui n'était autre
-que le jeune homme qui me l'avait envoyé. Il ne prit pas la peine de le
-ramasser, remonta en voiture et partit.
-
-J'étais enchantée; cela ne lui avait pas fait grand mal, et Robert venait
-de me laisser voir qu'il m'aimait toujours, puisqu'il était jaloux. Ce
-fut lui qui, le soir, alla au bal. Le coude appuyé sur la table, la
-figure sur ma main, je regardais ses préparatifs avec chagrin. Dans ce
-monde où il allait, il devait y avoir des personnes si séduisantes!
-jeunes, riches, belles, honnêtes! Mon souvenir ne devait pas passer le
-seuil de ces portes; on le laissait tomber sur le tapis où on essuie ses
-pieds en entrant.
-
-Mon Robert était si beau, si élégant, qu'on devait le regarder beaucoup;
-il me prenait envie de déchirer tout ce qu'il allait mettre.
-
-Je l'attendis. A chaque voiture qui passait, j'allais ouvrir la croisée.
-Quand il rentra, il me fit des reproches de veiller si tard.
-
-La femme de chambre que j'avais prise était petite, brune; elle m'avait
-dit être mariée à un cocher. Un jour qu'elle m'essayait un corsage, comme
-je la trouvais grosse de taille, je lui dis:
-
---Est-ce que vous êtes enceinte, Caroline?
-
-Elle devint rouge et me dit:
-
---Non, madame.
-
-Je n'en parlai plus; elle travaillait comme un cheval, elle était
-économe; j'étais enchantée d'elle.
-
-Dans toutes les allées et venues de Robert, il y avait un mystère; il
-écrivait beaucoup, recevait des lettres qu'il me cachait; en pareil cas,
-un soupçon est une torture; je me rendais et me trouvais la plus
-malheureuse des femmes. Je résolus de savoir ses secrets; je pris et
-cachai, pendant qu'il déjeunait, la clef de son secrétaire qu'il avait
-oubliée, ce jour-là, et quand je fus seule chez lui, j'ouvris le meuble
-et en tirai sa correspondance avec avidité; je trouvai des lettres d'une
-parente: toutes parlaient de moi dans des termes pénibles. Elles
-disaient:
-
-«En avez-vous fini avec cette fille?.... J'espère que vous ne la voyez
-plus... Songez à votre avenir... Cette fois, au moins, ayez de la fermeté
-dans votre résolution; c'est votre bonheur que nous voulons. Mlle B*** ne
-demande pas mieux que de vous épouser; seulement, elle veut être bien
-sûre que vous n'avez plus de mauvaises liaisons; je crois même que sa
-famille vous fait surveiller; n'allez pas chez cette femme.»
-
-Il avait cent lettres, toutes les mêmes.
-
-Mon cœur se serra; je savais bien qu'elles avaient raison, que l'amour
-de Robert céderait à ces attaques réitérées.
-
-Je trouvai dans un tiroir une lettre de l'écriture de Robert: elle
-n'était pas achevée, sans doute mon arrivée l'avait interrompue; elle
-était adressée, sans doute, à un des parents de Mlle B***, et devait
-répondre à un reproche qu'on lui avait fait à cause de moi; elle
-commençait ainsi:
-
-
- «Mon cher ami,
-
- »En demandant la main de Mlle de B***, je sais à quoi je
- m'engage, et je suis trop honnête homme pour ne pas remplir mes
- devoirs. Quant à Mogador, dont on s'occupe beaucoup trop, je la
- rencontre quelquefois; on a pu me voir lui parler dans la rue. La
- pauvre fille ne m'a pas fait de mal, et je ne sais pas pourquoi
- je passerais près d'elle sans la regarder.
-
- »Vous savez, mon cher, ce que c'est que la vie de garçon, on
- s'invente des distractions; je me suis inventé celle-là; j'ai eu
- tort, mais que voulez-vous? on ne noie pas les filles avec
- lesquelles on a vécu. Dès que je serai marié, je partirai avec ma
- femme. Tâchez que Mlle de BB*** prenne un parti, qu'elle ne me
- fasse pas attendre plus longtemps; pour un caractère comme le
- mien, de longues épreuves ne valent rien. Demain; j'espère avoir
- une réponse...»
-
-La lettre s'arrêtait là. Mon cœur serré se dégonfla par les larmes;
-puis, la haine du monde s'en empara. Qu'avais-je fait à tous ces gens
-pour qu'ils s'occupassent de moi? Pourquoi s'acharnaient-ils à me prendre
-Robert? Lui, pourquoi ne les repoussait-il pas? Non, il me gardait
-jusqu'au dernier moment parce qu'il ne pouvait pas me noyer. Il me
-trompait et n'attendait qu'une réponse pour me quitter. Est-ce que
-j'attendrai cette humiliation? Est-ce que je n'aurai pas le courage de
-souffrir? Allons, mon orgueil, réveille-toi!
-
-Je replaçai les lettres, fermai le secrétaire et partis.
-
-Arrivée chez moi, le concierge me donna ma clef.
-
---Où donc est Caroline? est-ce qu'elle est sortie?
-
---Oui, madame, mais elle ne rentrera pas; les douleurs l'ont prise, elle
-est allée faire ses couches à l'hôpital, dans le faubourg Saint-Honoré.
-
---Comment! elle était donc enceinte?
-
---Est-ce que madame ne l'avait pas vu?
-
---Non; il y a un mois que je lui en ai fait un jour la question, parce
-que je la trouvais énorme. Elle m'a dit être toujours comme cela, je n'y
-ai plus pris garde. Si elle me l'avait avoué je ne l'aurais pas laissé
-aller à l'hôpital. Savez-vous le nom de la salle?
-
---Oui, Sainte-Marie.
-
---Allez me chercher une voiture, je vais la voir.
-
-En chemin, je pensais au parti que j'allais prendre. Écrire à Robert? Je
-ne pouvais lui dire que j'avais lu ses lettres; il valait mieux avoir une
-explication, y aller le soir comme si je ne savais rien, et attendre
-qu'il me fît part de ses projets.
-
-Je trouvai Caroline.
-
---Êtes-vous folle de vous sauver comme cela de chez moi? Pourquoi ne
-m'avez-vous pas dit votre position, toute naturelle, puisque vous êtes
-mariée?
-
-Comme elle rougissait, je repris:
-
---Et puis, quand bien même vous ne le seriez pas, j'ai trop besoin
-d'indulgence, pour n'en pas avoir pour les autres.
-
---Quel bonheur! Alors madame me reprendra quand je sortirai.
-
---Mais certainement, et si vous m'aviez fait part de votre position, vous
-ne seriez pas ici.
-
---Oh! que vous êtes bonne, madame; et si j'osais vous demander...
-
---Quoi donc? osez toujours.
-
---D'être la marraine de mon enfant?
-
---J'accepte de grand cœur. Quand pensez-vous accoucher?
-
---Le médecin a dit que j'avais encore quatre à cinq jours.
-
---Bien; j'aurai le temps d'acheter une petite layette.
-
-Caroline m'embrassait les mains. Je partis, sinon heureuse du plaisir que
-je venais de faire à cette pauvre femme, du moins un peu soulagée.
-
-En sortant, j'allai chez Victorine:
-
---Ah! dit-elle, on vient me voir, c'est qu'on a besoin de moi. Les amours
-ne vont donc pas mieux? Finissez-en donc une bonne fois.
-
---Oui, c'est mon intention; demain tout sera fini. Je ne reverrai plus ce
-château que j'avais arrangé avec tant de soin, ma petite Justine, qui me
-tenait si fidèle compagnie; on brûlera tous les ouvrages faits par moi;
-il m'enverra l'argent de mes meubles; il aura le droit de les offrir à
-une autre; on ouvrira les fenêtres pour que le souffle impur que j'y
-aurai laissé s'envole. Mon Dieu! mais tout cela est naturel; pourquoi
-donc suis-je ainsi torturée?... Mon cœur est comme entortillé d'une
-couleuvre qui lui ôte le sang et lui met du venin. Personne ne me fait de
-mal, et je voudrais me venger. Je hais l'univers, je me hais moi-même.
-Vous aviez raison, on vieillit vite. J'ai fini de vivre, moralement; mon
-cœur ne s'éveillera plus. Allons, il le faut! Il y a bal demain au
-Jardin d'Hiver, vous y viendrez avec moi?
-
-Victorine prit son air le plus sérieux.
-
---Ma chère, tout ce que vous voudrez, mais pas cela; les bals m'ennuient
-à mourir; d'abord, ma petite fortune ne me permet pas de suivre le luxe
-de toutes ces folles d'aujourd'hui. Vous-même, ma pauvre Céleste, qui
-venez de vivre deux ans en châtelaine, qu'avez-vous? Les bijoux et les
-dentelles ne tiennent pas chaud longtemps quand on est malade.
-Croyez-moi, dépensez moins en fanfreluches, allez moins au bal.
-
---Pensez-vous que j'aille à celui-là pour m'amuser? Non, il me faut de la
-distraction pour oublier Robert. Il faut qu'on parle de moi, qu'on
-m'aime, qu'on m'enrichisse. Venez encore demain, ce sera la dernière fois
-que je vous le demanderai, et puisque vous allez venir demeurer dans ma
-maison, je ne vous dérangerai plus.
-
---A cette condition, je le veux bien; j'irai même vous prendre; et tâchez
-que tout soit fini, que je ne vous voie plus pleurer: ça rend laide, et
-ce n'est pas gai du tout pour moi, quoique je ne sois pas sensible.
-
-Le soir, je fus dîner chez Robert; comme à l'ordinaire, je fis tout mon
-possible pour qu'il me parlât de ses projets; il ne me dit rien; son
-valet de chambre préparait sa toilette.
-
---Vous sortez ce soir, Robert?
-
---Oui, je vais dans le monde.
-
-La soirée se passa sans qu'une parole fût échangée entre nous. Quand sa
-voiture s'éloigna, je me mis à écrire une longue lettre que je brûlai.
-Il valait mieux lui dire tout cela... Je n'avais jamais eu si peu de
-courage: ce que j'allais accomplir, c'était notre séparation. Cette idée
-me rendait folle et me semblait impossible. Il était trois heures du
-matin; je me promenais à grands pas dans le salon; ma tête brûlait. Ces
-quelques heures me parurent plus longues que ma vie entière. Je le voyais
-au bal, près de la personne qu'il devait épouser, lui sourire, lui dire:
-«Je vous aime!» J'envoyai ma haine entre lui et elle, comme une furie
-vengeresse; mon cœur était un brasier, dans lequel mon sang tombait
-goutte à goutte et s'y brûlait, en m'envoyant au cerveau une fumée noire
-qui troublait ma raison... Je voulais me tuer chez lui; je me disais:
-«Est-ce que cela l'empêchera d'en aimer une autre? Le lendemain il ne
-pensera plus à moi; il ne m'aime plus; il me ménage pour son
-amour-propre; il ne veut pas qu'un autre m'ait tant qu'il sera là; et
-puis, si ses projets manquent, s'il est refusé, on dira dans le monde: Il
-tenait peu à ce mariage, il n'a pas quitté sa maîtresse. Je suis son
-hochet... Prends garde, Robert, je te souhaite ce que je souffre; je suis
-abandonnée de Dieu, je dois porter malheur.»
-
-Une voiture s'arrêta; c'était lui!
-
-J'appuyai ma main sur mon cœur pour l'empêcher de battre; il me faisait
-trop de mal.
-
-Robert entra, il avait l'air gai; sans doute il avait de bonnes
-nouvelles, il espérait. Sa gaîté me mit en fureur.
-
---Pourquoi n'es-tu pas couchée? tu es pâle; est-ce que tu es malade?
-
---Oui, je suis malade; j'ai la fièvre... mais ce que j'ai, je puis me
-soulager en vous le disant... Mademoiselle B*** a-t-elle enfin dit oui?
-êtes-vous heureux? est-elle jolie? Comme vous devez l'aimer?
-
-Il devint pâle mais ne répondit rien.
-
---Dites-moi donc que vous l'aimez! Pourquoi jouer cette grimaçante
-comédie avec moi? Est-ce que j'en vaux la peine? Vous m'avez prise, vous
-avez le droit de me quitter... Pourquoi vous gênez-vous? Il faut que
-j'attende dans votre alcôve qu'une autre entre pour en sortir; peut-être
-même après me continuerez-vous vos bonnes grâces; mais je ne veux les
-restes de personne, je ne veux pas qu'on me vole une pensée. Vous me
-volez, depuis quelques jours, en partageant avec une autre votre amour;
-vous avez le droit de me le reprendre, mais en me prévenant. Vous savez
-bien, je vous l'ai déjà prouvé, que je ne m'imposerai pas à vous, que je
-ne ferai obstacle à rien. Pourquoi ne pas être franc? Doutiez-vous de mon
-courage? Est-ce pour me ménager? l'idée n'est pas heureuse. Les coups à
-la tête guérissent vite. Voyons, parlez-moi donc.
-
---Je ne sais qui vous voyez et qui vous monte ainsi l'imagination, ma
-pauvre Céleste; vous n'êtes pas raisonnable. Vous connaissez ma position,
-ma fortune, ma famille; vous ne comprenez rien aux exigences du monde...
-Je cède aux désirs de mes parents, de qui le vœu le plus cher serait de
-me voir établi. Je ne vous avais pas parlé de ces nouveaux projets, parce
-qu'ils pouvaient manquer et que je reculais à l'idée de vous faire de la
-peine inutilement; j'avais la présomption de croire que ce coup vous
-irait au cœur; si j'eusse pensé qu'il ne troublât que votre tête, je
-vous aurais tout dit le premier jour.
-
---Ah! si on pouvait noyer les filles avec qui on a vécu, cela serait plus
-facile, on n'aurait pas d'explication à donner.
-
---Vous vous êtes permis de lire des lettres que vous ne deviez pas
-regarder... Vous oubliez trop qui vous êtes, Céleste; ne me faites pas
-regretter ce que j'ai fait pour vous. Votre cœur est bon, mais votre
-manque d'éducation vous fait faire et dire des choses inconvenantes. Une
-autre fois, sachez que les lettres qui ne vous sont pas adressées sont
-sacrées, et que, fussent-elles à votre disposition, vous devez les
-respecter... J'ai vos meubles chez moi: si je me marie, je vous les
-payerai; je vous donnerai vingt mille francs. Vous avez peur de l'avenir,
-ce sera un petit commencement de fortune... Nous ne nous verrons plus,
-mais je vous promets de garder un bon souvenir de vous.
-
-La nuit s'était passée; je mis mon manteau pour partir.
-
---Vous ne me donnez pas la main, Céleste?
-
---Si.
-
-La sienne était glacée... Comme moi, il avait tout le sang au cœur.
-
-Parler si souvent de larmes est fatigant; mais c'est qu'on en a beaucoup
-quand on souffre... Je pleurais encore à midi, quand on m'apporta une
-lettre et un paquet; il contenait les quelques objets laissés par moi
-chez Robert... la lettre n'avait que deux lignes:
-
- «Dès que je recevrai un peu d'argent, je vous en enverrai. De
- loin, comme de près, je veillerai sur vous.
-
- »ROBERT.»
-
-Le soir, quand Victorine vint me chercher, je n'étais pas prête. Ce fut
-elle qui m'entraîna au bal après m'avoir habillée comme une machine.
-J'avais une robe de dentelle blanche, une coiffure de grenades; ma
-toilette était belle, surtout éclatante.
-
---Allons, secouez vos chagrins, vous êtes ravissante; vrai, je vous
-croyais plus forte que cela.
-
---C'est que je n'ai pas la force du premier jour, moi: la blessure est
-profonde, mon amour s'en va, il me déchire en sortant.
-
-Nous étions arrivées; la fête était plus brillante encore que la première
-fois. Je dansai vis-à-vis de ma prétendue sœur... Quand je dis danser,
-je veux dire se regarder debout, en face l'un de l'autre, car il y avait
-tant de monde qu'on ne pouvait bouger.
-
-Victorine était de très-bonne humeur, elle riait beaucoup et disait:
-
---Je danse, voilà des années que cela ne m'est arrivé! Cette Céleste me
-fait sauter, avec son chagrin.
-
-Sur les deux heures, la foule diminua un peu; le bal devint plus animé et
-plus joli. Je sentis que le sombre nuage de tristesse qui me pesait sur
-le cœur commençait à s'évaporer, et comme la danse a toujours eu pour
-moi un charme presque irrésistible, j'aspirais les joyeuses fanfares de
-l'orchestre et, une fois en train, je ne manquai ni une valse, ni une
-polka, ni une mazurka. Il y avait beaucoup d'artistes. Hyacinthe faisait
-du bruit pour quatre; on se pressait autour de lui; il montrait gratis
-son grand nez et ses grandes mains; il dépensait son esprit à lui, qui
-vaut bien celui que les auteurs lui font débiter d'habitude; son
-directeur n'avait pas pensé à ces représentations-là, car il les aurait
-défendues dans son engagement. Tout le monde l'entourait, se poussait
-pour l'entendre; il était gai et s'amusait comme un enfant à suivre une
-femme d'une quarantaine d'années qui était seule et habillée d'une façon
-grotesque; il la poursuivait en l'appelant Elvire, et lui disait:
-
---Dansez avec moi, je vous aime, madame; ne soyez pas cruelle ou je vous
-poignarde avec mon nez.
-
-Grassot, qui est toujours le même, était aussi fou et aussi amusant; il
-voltigeait autour des femmes, mais il s'arrêtait aux plus jolies, les
-prenait par le bras et les tutoyait sans les connaître.
-
-On commençait un quadrille: je fus me placer à l'autre bout de la salle;
-nous avions fait une figure et nous attendions que notre tour revînt,
-quand j'entendis prononcer mon nom très-haut.
-
---Tenez, voilà Mogador! regardez comme elle est belle!
-
---Vous trouvez? dit une autre voix; je ne comprends pas qu'on trouve
-cette femme-là belle. C'est mon antipathie.
-
-Je fis un petit mouvement pour voir celui qui m'arrangeait ainsi; c'était
-le plus joli garçon qu'il fût possible de voir.
-
---Enfin, disait celui qui avait parlé le premier, tu ne peux pas lui ôter
-ce qu'elle a. Elle te déplaît, cela ne l'empêche pas d'avoir de beaux
-bras, une jolie taille, d'être grande, bien faite, d'avoir de beaux
-cheveux, de jolis yeux et les dents blanches comme un jeune chien.
-
---C'est possible, reprit mon détracteur, je ne l'ai pas regardée.
-
---Tu es difficile.
-
-Si au moins j'avais pu lui rendre la pareille, à ce bel indifférent! cela
-m'aurait fait plaisir de le trouver laid; mais, en conscience, il n'y
-avait pas moyen.
-
-La seule chose qu'on pût dire de lui, c'est qu'il était trop beau pour un
-homme. Après tout, me disais-je, les gens sont libres; mais c'est égal,
-si peu coquette qu'on soit, on est vexé de savoir qu'il y a quelqu'un qui
-vous trouve affreuse sans avoir pris la peine de vous regarder; aussi, la
-contredanse finie, fis-je courir Victorine en tous sens.
-
-Quand j'eus retrouvé mes jeunes gens, je repassai dix fois devant eux; je
-faisais la roue comme un paon. J'aurais voulu que mon ennemi me regardât;
-mais je perdis ma peine, il ne fit pas attention à moi; il semblait tout
-occupé d'une femme qui n'était pas jolie du tout.
-
-J'en pris du dépit et j'allais m'éloigner, quand le plus petit, qui était
-son cousin, m'arrêta et me dit:
-
---Mademoiselle, vous dansez à ravir, et, si je n'étais pas si mauvais
-danseur, je vous engagerais.
-
---Eh bien, monsieur, invitez-moi, vous ne connaissez peut-être pas votre
-mérite; je vous accepte avec plaisir. Il m'offrit son bras, tout radieux.
-
-J'espérais que son ami allait le suivre; pas du tout. Pendant la
-contredanse, je lui dis:
-
---Vous aviez tort de ne pas oser m'inviter, je vous devais bien quelque
-chose pour la manière dont vous m'avez défendue. Ce monsieur, là-bas, ne
-m'aime guère; il ne veut même pas m'accorder les cheveux.
-
---Oh! vous avez entendu? C'est un maladroit! Il ne sait ce qu'il dit.
-
---Pourquoi donc cela? Il a probablement raison de me trouver laide. Les
-goûts sont libres; mais il va contre moi jusqu'à la haine, jusqu'à
-l'antipathie!...
-
---Quelle folie, madame! Puisqu'il est assez malheureux pour que ses
-folles paroles soient arrivées jusqu'à vos oreilles, je vais vous
-l'amener pieds et poings liés; il faut qu'il vienne s'excuser.
-
-Je voulus le retenir, mais il m'échappa.
-
-A la pantomime qui se jouait de loin, je vis bien que l'autre se
-défendait; mais le petit était têtu et me l'amena.
-
-C'était un jeune homme: il ne paraissait pas avoir plus de vingt-deux à
-vingt-quatre ans. Il était grand, un peu fort, mais bien pris. Ses
-cheveux et ses favoris blonds encadraient sa figure; il avait le teint
-d'un blanc mat; ses moustaches fines laissaient voir sa bouche; les
-lèvres étaient un peu fortes, bien faites, les dents blanches; il
-souriait de côté, ce qui lui dessinait une fossette dans la joue et lui
-allait à ravir; le nez fin, le front charmant, les yeux les plus doux du
-monde; distingué, élégant; des pieds et des mains de créole; il avait de
-quoi tourner la tête à toutes les femmes; on le regardait, on le suivait.
-Pauvre Richard!
-
-Je le répète, il était trop beau pour un homme.
-
-Il venait à moi.
-
-Victorine, qui n'avait rien vu, rien entendu de toute cette petite scène,
-me poussa le bras et me dit:
-
---Voyez donc quel joli garçon!
-
---Oui, il vient nous parler; c'est mon ennemi.
-
---Ah! c'est dommage! S'il avait voulu s'y prêter un peu, en voilà un qui
-aurait fait mourir votre Robert de jalousie.
-
-Il était près du nous et paraissait fort embarrassé.
-
---Mon Dieu! monsieur, est-ce que je vous déplais au point de vous ôter la
-parole?
-
---Oh! du tout, mademoiselle; je vous prie de croire que si j'ai parlé de
-vous en ces termes, il y a une heure, c'est que je ne vous avais pas
-regardée; il faut me pardonner, parce que je suis créole et
-très-indolent; mais vous êtes charmante, et je vous fais, de bien bon
-cœur, amende honorable.
-
---Prenez garde, monsieur, vous vous asseyez sur ma robe; c'est de la
-dentelle, et vous n'êtes pas léger.
-
---Oh! pardon! je suis un maladroit; vous m'en voulez?
-
---Du tout, monsieur. Je suis de votre avis... sur mon genre de beauté,
-bien entendu; ainsi, ne vous donnez pas de peine à chercher des
-compliments qui me plairaient moins que votre franchise; j'ai surpris
-votre opinion sur mon compte. Tout créole que vous êtes, vous ne l'auriez
-pas dite, si vous aviez pensé que j'écoutais.
-
---Je veux vous convaincre que mon repentir égale mon crime et que je suis
-de bien bonne foi dans ma rétractation. Vous avez pour moi, d'abord, une
-grande séduction. Rien ne me touche plus que le son de la voix, et j'aime
-votre son de voix... Comme vous avez de jolies mains! Mais j'étais fou de
-ne pas avoir vu tout cela... J'ai trop mal débuté avec vous pour jamais
-oser être bien ambitieux; mais je serais heureux de devenir votre ami.
-
---Non, monsieur, non; je perdrais plus encore dans votre esprit; le moral
-est pire que le physique... Adieu, je vais danser.
-
-Il resta pensif.
-
-Une demi-heure après, le petit monsieur, qui était son cousin, vint près
-de moi et me dit:
-
---Qu'avez-vous donc fait à Richard? Pardonnez-moi à mon tour ce que je
-vais vous dire, mais je crois que ce soir il perd la tête dans tous les
-sens: le voilà maintenant qui est fou de vous; il prétend que vous l'avez
-magnétisé, que vous lui avez jeté un sort, qu'il n'y a que vous de belle
-au monde et qu'il veut absolument vous revoir.
-
---Ah ça! il me croit donc bien blessée de son opinion sur mon compte
-qu'il se donne tant de mal? Rassurez-le, je n'y pense plus; j'ai bien
-autre chose en tête.
-
-Pendant ce temps, Richard causait avec Victorine; il était temps de
-partir. Il me demanda la permission de me reconduire. Je le remerciai et
-nous partîmes seules.
-
---Il est charmant, me dit Victorine, en le suivant des yeux..... Il faut,
-ma chère, refaire les proverbes à votre usage; pour vous, les jours se
-suivent et se ressemblent: voilà deux bals, deux conquêtes..... A propos,
-ajouta-t-elle en riant, cette aventure commence comme l'autre. Attendons
-le dénoûment; seulement vous me laissez un rôle odieux et monotone. Je
-fais concurrence à l'almanach Bottin. Je n'ai pas besoin de vous dire
-qu'il m'a demandé votre adresse.
-
-Un pressentiment me serra le cœur.
-
---Vous ne la lui avez pas donnée, j'espère.
-
---Si fait. Vous avez besoin de distraction, voilà une belle occasion, et,
-sur ma foi, une douce vengeance.
-
---Oui, vous avez raison; mais il ne viendra pas: il a fait tout cela par
-politesse.
-
---Il ne viendra pas! dit Victorine en sonnant le cocher qui dépassait sa
-porte; soyez bien sûre que vous le verrez demain à quatre heures.
-Bonsoir; si vous n'avez rien de mieux à faire, venez dîner demain avec
-moi.
-
-Je rentrai chez moi à moitié endormie, et, en défaisant mes fleurs, je
-pensais à Robert.
-
-Victorine avait raison: cette aventure commençait comme l'autre. Hélas!
-elle ne devait point avoir le même dénoûment, et je me disais:
-
---Si ce Richard allait m'aimer? Il est beau, aussi beau comme homme que
-Mlle B... peut être jolie comme femme! Si un jour nous sortions ensemble
-et si, étant à son bras, je pouvais rencontrer Robert, il verrait alors
-que je ne suis pas abandonnée; que si je l'aimais, ce n'était pas parce
-que j'avais besoin de lui. M. Richard n'est pas noble, je sais son nom,
-mais qu'importe! il est si élégant, si distingué; pourvu qu'il vienne!
-
-Et je m'endormis.
-
-Ce désir, qui n'était qu'une ombre, se réalisa pour notre malheur à tous
-les trois. Voilà pourtant comme un mot, prononcé avec irréflexion dans le
-désordre d'une fête, peut étendre son influence sur la vie tout entière.
-
-
-
-
-XXXII
-
-LE CHOLÉRA.--MA FILLEULE.
-
-
-Je me levai de bonne heure. J'allai voir Caroline à l'hospice; elle était
-dans les douleurs, et je reçus des mains du docteur une petite fille, si
-mignonne, si délicate, que je me dis:
-
---Elle ne pourra jamais vivre.
-
-Ce fut la pensée du médecin, car il me demanda si j'allais la tenir sur
-les fonts de baptême.
-
---Oui, docteur.
-
---Eh bien! il faut la baptiser de suite.
-
---Mais je n'ai pas de parrain, et puis, je veux la faire baptiser à
-l'église du Roule; on pourra bien attendre jusqu'à demain matin.
-
-La fille de salle me dit:
-
---Mais, madame, il y a ici une chapelle; un garçon sera parrain.
-
-J'étais sur le point d'accepter, malgré ma répugnance. L'idée que cette
-enfant était née et qu'elle serait baptisée à l'hôpital me rendait
-triste; pourtant le temps pressait et j'allais dire oui! quand la petite
-fille se mit à crier et à remuer avec une vigueur dont je la croyais
-incapable. Il me semblait qu'elle me disait: «J'attendrai bien à demain.»
-Le père était là; il me demanda de tenir la petite avec un de ses amis
-qu'il amènerait.
-
---Je serai ici demain, à dix heures.
-
-M. Richard tint parole; à quatre heures il était chez moi. Je le
-plaisantai beaucoup sur son changement subit. Je lui demandai s'il
-s'occupait de politique.
-
---Vous êtes méchante! Est-ce que vous m'en voulez toujours?
-
---Moi! je vous assure que je ne vous en veux pas.
-
---Eh bien! acceptez à dîner demain avec votre amie et mon cousin; c'est
-le seul moyen de me persuader que vous ne me gardez pas rancune.
-
---Vous êtes bien aimable; je ne vous garde pas rancune, mais je refuse;
-j'ai trop à faire, je suis marraine.
-
---Vous serez libre à six heures, je viendrai vous prendre.
-
---Non, vous m'enverrez votre cousin; vous irez prendre Victorine.
-
---Oh! vous voyez, vous n'êtes pas franche, vous gardez une
-arrière-pensée.
-
---Non, non, faites comme je dis, ou je n'y vais pas.
-
---Dès que c'est un ordre, j'obéirai. Adieu.
-
-Le lendemain, à neuf heures, j'étais à l'hospice avec mon petit paquet.
-J'habillai ma filleule à qui tout était trop grand. Je fus obligée de
-faire des pinces à son petit bonnet. En entrant à l'église, mon cœur se
-serra. On célébrait un beau mariage; je pensai à Robert, et deux larmes
-tombèrent de mes yeux sur le front de la petite fille que je tenais dans
-mes bras. Je les essuyai. Cette première goutte d'eau tombée sur la tête
-de ce petit ange avant le baptême était impure. Je montrai la place au
-prêtre, qui l'essuya avec l'huile sainte.
-
-Quand il me dit que mon devoir était de lui servir de mère si elle
-devenait orpheline, je le promis; je lui donnai le nom de Solange en
-souvenir du Berri, le mien pour qu'elle se souvînt de moi. En sortant de
-l'église, je la serrai sur mon cœur. J'avais envie de me sauver avec
-elle; il me semblait qu'elle était à moi. Je pensai à sa mère qui
-l'attendait et je pris le chemin de l'hospice; je la remis à regret dans
-son berceau. Il fallait s'occuper d'une nourrice; je me chargeai de ce
-soin. Je ne revins la voir que le surlendemain.
-
-Robert avait bien pris son parti; il n'avait pas cherché à me voir. Je
-n'avais pas cherché à le rencontrer non plus, mais je souffrais.
-
-Je trouvai Caroline pâle, les yeux hagards; quand elle me vit, elle se
-dressa et me dit.
-
---Avez-vous une nourrice?
-
---Oui, elle viendra demain.
-
---Oh! madame, ce n'est pas demain qu'il faut qu'elle vienne, mais
-aujourd'hui. La mortalité est dans cette salle; depuis que vous êtes
-venue, il est mort cinq femmes et quatre enfants. Voyez, en face, en
-voilà encore une qui sera morte aujourd'hui. J'ai peur; je vous en
-supplie, emmenez mon enfant.
-
-Je crus que la fièvre de lait lui montait au cerveau.
-
---Soyez tranquille, ne vous tourmentez pas, il n'y a pas de danger,
-demain n'est pas loin.
-
---Mais regardez donc en face, madame.
-
-Et elle retomba en arrière. Je traversai la salle et, en effet, je vis
-quelque chose d'affreux; une jeune femme, qui pouvait avoir vingt-deux
-ans, tenait dans ses bras un petit enfant nouveau-né. Elle cherchait à
-lui faire prendre le sein, qu'il refusait. Elle était blonde, la peau de
-sa poitrine était blanche, sa figure était violette; elle souffrait
-apparemment beaucoup; elle criait, se tordait. Je tournai la tête.
-J'arrêtai une fille de salle qui faisait son service et je lui demandai
-ce que cela voulait dire. Elle leva les yeux au ciel sans me répondre.
-
---Tenez, lui dis-je en lui glissant cinq francs dans la main, ayez bien
-soin de cette femme qui est là.
-
---Ah! c'est vous qui êtes la marraine de sa fille? emmenez-la de suite.
-Si vous pouviez emmener la mère! mais il ne faut pas y compter.
-
-Elle me quitta pour donner des soins à la malade.
-
---Vous avez vu? me dit Caroline.
-
---Oui, mais c'est une maladie personnelle.
-
---Non, madame, non, c'est quelque chose d'extraordinaire: emmenez ma
-fille, puisque vous me l'avez promis. Aussitôt qu'on pourra me mettre
-dans une voiture, j'irai chez vous.
-
---Certainement, mais il ne faut pas vous tourmenter. J'emporte Solange;
-la voiture des nourrices où je suis allée, rue de la Victoire, ne repart
-que dans trois jours. Je la garderai chez moi. Vous êtes bien
-tranquille, n'est-ce pas? Je reviendrai demain vous voir.
-
-Elle me remercia d'un signe, et j'emportai comme une plume cette pauvre
-petite créature, que bien certainement je sauvai de la mort. Je la donnai
-à la nourrice, la lui recommandant comme ma propre fille. C'était une
-femme de Guiscar, bien fraîche. Elle m'avait inspiré de la confiance, et
-j'étais tranquillisée sur le compte de la petite, qui était pleine de
-vie; elle n'était pas méchante, je ne l'avais pas entendue pleurer une
-fois.
-
-J'avais, en attendant Caroline, pris une Allemande qui avait travaillé
-chez moi à la journée. C'était une ouvrière, mais elle faisait tout par
-complaisance. Nous étions au 19 mars 1849. Ce jour-là, l'hospice Beaujon
-était tout en émoi; on déménageait les salles; les femmes en couches, qui
-se trouvaient au rez-de-chaussée furent montées au second; tout était
-lavé et d'une propreté irréprochable. Partout, malgré ces précautions, la
-mort se promenait à pas de géant et faisait une terrible moisson. Depuis
-l'entrée de Caroline, dix-sept femmes et enfants avaient été enlevés
-presque subitement. La mortalité était de deux tiers plus forte pour les
-femmes en couches. La pauvre Caroline, en me voyant, reprenait des
-couleurs; elle était heureuse. Je lui disais:
-
---Notre fille va bien; comment vous trouvez-vous?
-
---Mieux! Ici nous avons plus d'air; voyez-vous, c'est toujours malsain;
-allez, on a beau faire, je suis sûre qu'il y a la peste.
-
---N'allez pas vous mettre des idées comme cela en tête pour retarder
-votre guérison.
-
-Et, pour la rassurer, je fis le tour de la salle en m'arrêtant à chaque
-lit. Ce que j'avais lu et ce qu'on m'avait dit sur le choléra ressemblait
-tellement à ce que je voyais, que je demandai l'interne de service et je
-le priai de me dire franchement ce qu'il savait.
-
---Eh bien, mademoiselle, si vous tenez à la vie de cette pauvre femme,
-emmenez-la, quoiqu'il n'y ait pas neuf jours. Nous cachons le plus
-possible cette affreuse nouvelle; il n'y a plus d'illusion à se faire,
-c'est le choléra.
-
---Demain, son mari me l'amènera; faites signer sa pancarte.
-
-Cette nouvelle la fit sauter de joie, car elle avait bien peur, et c'est
-la moitié du mal. Le lendemain, un fiacre s'arrêtait à ma porte; j'ouvris
-la fenêtre, je vis Caroline. Elle entra plutôt portée que conduite par
-son mari. Je reculai épouvantée, tant elle était changée. Ses yeux
-étaient enfoncés, ses joues creuses, ses lèvres noires; je la fis coucher
-dans mon lit et envoyai chercher mon médecin, celui de Robert... La
-petite partait le lendemain. Je la fis changer de chambre. Le docteur la
-regarda longtemps et me dit:
-
---Faites partir l'enfant sans qu'elle la voie; il ne faut pas l'approcher
-de son lit.
-
-On ne peut pas enlever un enfant à sa mère sans qu'elle l'embrasse.
-
-Je cherchais ce que je pourrais faire.
-
---Adèle, dis-je à mon Allemande, allez me chercher du camphre en poudre.
-
-J'en mis dans les langes de ma petite filleule, dans son bonnet, dans son
-fichu, et je la donnai à sa mère pour qu'elle lui fît ses adieux.
-
-Elle la prit dans ses bras, la serra contre sa poitrine, et, collant ses
-lèvres sur sa figure, ne bougea plus.
-
-Je tremblais, car son souffle fiévreux pouvait l'empoisonner en
-l'enveloppant. Je me penchai sur le lit et la lui retirai.
-
---Vous allez l'étouffer. C'est à moi aussi, et puis il faut qu'elle
-parte.
-
-Elle me laissa faire sans résistance. L'enfant partie, je me sentis plus
-à mon aise.
-
-J'allai coucher chez Victorine.
-
-Mon médecin venait deux fois par jour; il me prit à part le troisième
-jour et me dit:
-
---Elle est perdue; puisque son mari reste près d'elle, allez-vous-en chez
-votre amie, vous vous feriez mal.
-
---Oh! mon cher docteur, ne vous occupez pas de moi; si je valais quelque
-chose, il y aurait du danger; mais je ne vaux rien, il n'y a rien à
-craindre; et puis, s'il y avait une exception pour moi, ce serait un
-grand service que Dieu me rendrait. Et vous êtes sûr, docteur, qu'il n'y
-a plus de ressource? Elle a un enfant, appelez toute votre science;
-faites venir un de vos confrères, mais sauvez-la.
-
---J'ai fait tout ce que je pouvais faire, il n'y a plus d'espoir.
-
-Je quittai cette pauvre femme, le soir à six heures, pour aller chez
-Victorine; je rêvai toute la nuit de Caroline: elle allait mieux, elle
-venait me chercher. A sept heures je me levai.
-
---Qu'allez-vous faire chez vous? me dit Victorine, vous avez bien le
-temps.
-
---Non, il faut que je parte. Voilà deux heures que je m'entends appeler.
-C'est sans doute une suite naturelle de ma préoccupation, mais cela m'a
-réveillée.
-
-En montant la rue d'Amsterdam, qui conduisait chez moi, je rencontrai
-une petite actrice nommée Virginie Mercier, que j'avais connue aux
-Délassements et qui était au Vaudeville. Après lui avoir demandé de ses
-nouvelles, je lui dis:
-
---Oh! vous me voyez bien triste; je rentre chez moi toute tremblante,
-j'ai peur que la mort n'y soit!... Et je lui contai ma position.
-
---Voulez-vous que j'aille avec vous?
-
---Vous me feriez bien plaisir.
-
-Quand j'entrai chez moi, Caroline était raide, ses yeux étaient fermés.
-L'Allemande me fit signe qu'elle croyait tout fini; mais que depuis deux
-heures la malade me demandait, en disant:
-
---Je veux voir madame, allez la chercher! et elle criait très-fort.
-
-Je m'approchai du lit et l'appelai. Son corps fit un mouvement, ses yeux
-s'ouvrirent à moitié et se tournèrent vers moi.
-
---A-t-elle demandé un confesseur?
-
---Non, madame; on lui en a proposé un, elle a pleuré.
-
---Je lui pris la main et lui dis:
-
---Caroline, m'entendez-vous?
-
-Elle fit un mouvement qui disait:
-
---Oui.
-
---Eh bien, mon enfant, vous me demandiez; que me vouliez-vous?
-
-Elle fit remuer son menton, sans parler, et me montra sa main; les doigts
-étaient morts. Il y avait grand feu à la cheminée; je demandai des
-serviettes et les fis chauffer, aidée de Virginie, et lui en mis aux
-pieds, aux mains, sur le ventre et sur la poitrine. On les changeait
-toutes les secondes.
-
-Elle fit un mouvement de bien-être, ses yeux ne me quittèrent pas; elle
-se réchauffa peu à peu, la parole lui revint.
-
---Ma bonne maîtresse, je vous attendais.
-
---Eh bien! je suis là, je ne vous quitterai plus; mais je vais vous
-gronder. Pourquoi n'avez-vous pas voulu recevoir un prêtre? Est-ce que
-cela vous fait peur?
-
---Oui.
-
---Pourquoi? leur parole console et chasse le mauvais esprit. J'en envoie
-chercher un, entendez-vous? nous prierons ensemble.
-
-Son mari m'avait compris, il était allé à l'église. Elle regarda partout,
-me fit signe de me baisser, et me dit:
-
---Vous aurez soin de ma petite fille, n'est-ce pas? _Elle n'aura que
-vous._
-
---Oui, j'en aurai soin, et vous aussi. Vous irez mieux ce soir. Voilà
-votre mari.
-
-Elle voulut me faire un signe, je ne compris pas.
-
-Le prêtre lui parla; elle murmura:
-
---Oui.
-
-Virginie et moi nous nous mîmes à genoux au pied du lit.
-
-Pendant la prière, elle se débattit, son corps roula presque à terre:
-nous la relevâmes; elle voulut parler, les crampes lui tordaient les
-membres; elle fit une contorsion épouvantable, se détendit, et retomba la
-bouche et les yeux ouverts.
-
-Je crus voir une vapeur passer; elle venait de rendre l'âme!
-
-Chacun fit sa prière; Virginie partit. Le mari de Caroline sortit avec le
-prêtre; je restai seule avec la morte. Je mis ma main droite sur son
-front encore tiède, la main gauche sur mon cœur, et je lui fis le
-serment d'élever sa fille, de veiller sur elle et d'en faire une honnête
-femme; car je savais que son père ne pourrait rien. Il n'était pas le
-mari de Caroline, il était marié à une autre femme; sans moi, la pauvre
-petite n'avait que les Enfants-Trouvés.
-
-Le corps de la morte se décomposa si vite que personne ne voulut la
-garder. Celui qui se disait son mari, sans doute pour oublier son
-chagrin, était allé au cabaret. Je la gardai moi-même. Je passai la nuit
-à lire dans la chambre voisine.
-
-Quand on vint la chercher, je l'accompagnai à l'église, rue Caumartin; je
-la quittai à la sortie. Elle devait lire dans mon cœur et s'en aller
-tranquille, sûre que sa fille serait heureuse.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-IRRÉSOLUTIONS.
-
-
-J'avais donné congé de mon logement qui était trop loin; j'avais loué,
-boulevard Poissonnière, 24, un joli appartement au second sur le devant.
-
-Mon intention était de rentrer au théâtre.
-
-Richard venait me voir quelquefois.
-
-Mon déménagement fait, je m'informai de ce que faisait Robert. Il était
-parti en Vendée chez une parente.
-
-Richard m'aimait-il vraiment? je lui avais fait subir bien des épreuves.
-J'avais besoin de croire à l'affection de quelqu'un; ce fut sa force sur
-moi. Il était extrêmement doux et constamment affectueux.
-
-Une chose lui faisait de la peine; c'était de m'entendre toujours parler
-de Robert; mais soit par distraction, soit que j'y pensasse plus que
-jamais, je ne pouvais pas m'en empêcher.
-
-Je ne savais pas au juste quelle était la position de Richard. Les uns
-lui donnaient une grande fortune, d'autres peu; comme il avait beaucoup
-d'amour-propre, il laissait exagérer.
-
-Il me restait pour tout mobilier une salle à manger en vieux chêne, et un
-magnifique lit, le reste ayant été emporté en Berri.
-
-Richard m'envoya son tapissier avec ordre de me donner à son compte tout
-ce dont j'aurais besoin.
-
-Paris est la ville aux merveilles! Deux jours après, mon appartement
-était meublé.
-
-Pour toutes ses bontés, Richard recevait à peine un remercîment, un
-sourire. J'étais triste; l'amour que j'avais pour Robert était maître de
-moi; je me livrais un combat inutile. L'oubli que j'appelais de toutes
-mes forces me fuyait et me laissait mordre par le souvenir. Je cherchais
-en vain un motif de désillusion. Robert était un de ces hommes qui font
-tout bien, qui plaisent à tout le monde; grand seigneur dans les plus
-petites choses, bon, généreux, brave, un esprit vif, franc; tout le
-monde l'aimait, et moi plus que tout le monde. La passion embellit tout;
-pourtant ceux qui l'ont connu savent que je n'exagère pas.
-
-Richard avait de grandes qualités, mais il ne ressemblait en rien à cette
-nature exubérante d'ardeur et d'imagination; il était doux et bon. Peu de
-temps après mon installation, il vint me chercher un soir pour dîner.
-Nous étions sur la porte de l'allée quand je vis Robert; il s'arrêta en
-face de nous, regarda Richard et me dit:
-
---Puis-je vous dire un mot?
-
-Sa vue inattendue m'avait bouleversée; je tremblais, ne sachant que
-répondre.
-
---Eh bien, dit Robert, vous déciderez-vous?
-
-Je regardai Richard qui, sans le connaître, l'avait deviné; il était pâle
-d'émotion et de colère. Je le priai des yeux en lui disant:
-
---Voulez-vous être assez aimable pour aller m'attendre à la Maison d'Or?
-je vous rejoins dans cinq minutes.
-
---Bien sûr, au moins! me dit Richard en regardant Robert qui semblait le
-défier. Et leurs regards se rencontrèrent avec un éclair de menace.
-
---Allez, lui dis-je en le poussant un peu, je vous le promets.
-
-Il se retourna en s'éloignant. Robert, les bras croisés, le suivait des
-yeux; puis s'adressant à moi, il me dit:
-
---Je vous ai dérangée, ma chère, j'en suis fâché; mais j'arrive à
-l'instant et n'étais pas au fait. Il est bien, ce monsieur; vous n'avez
-pas perdu de temps; j'avais à vous parler d'affaires; vous êtes pressée,
-je m'en vais. J'aurais dû savoir que quand on a quitté une femme comme
-vous quelques heures, il faut écrire pour ne pas se rencontrer avec
-d'autres; chez Mogador les instants sont comptés.
-
-Je sentais le persiflage arriver; je voulais l'arrêter.
-
---Le temps perdu, Robert, c'est celui que j'ai passé et que je passe à
-vous aimer, malgré moi, j'en conviens; en échange de cela, j'espère que
-vous ne venez pas pour me dire des choses pénibles. Je ne vous ai rien
-fait; vous m'avez prise et quittée. J'ai souffert et je souffre encore;
-je ne vous ai pas adressé une plainte, un reproche. Le droit que vous
-aviez de me quitter, je l'avais de vous remplacer. Je n'ai pas de
-fortune, j'aurais mieux aimé mourir que de vous demander quelque chose.
-
---Charmant! de sorte que c'est par affection pour moi que vous avez
-accepté les bienfaits d'un autre. Alors vous ne l'aimez pas, cet homme?
-
-La voix de Robert s'était radoucie, et sa figure était triste.
-
---Non, malheureusement!
-
---Eh bien! restez avec moi; n'allez pas à ce dîner: vous me devez bien
-cela; j'ai tout rompu; je ne puis me passer de vous; mais si vous sortez,
-je pars et ne vous reverrai jamais.
-
---Je vous aime toujours, Robert; ce que vous venez de me dire me rend
-bien heureuse; pourtant, au prix que vous y mettez, je ne puis accepter.
-Ne pas aller retrouver M. Richard serait une méchante grossièreté. J'ai
-été bien contente de le trouver; je n'ai reçu de lui que des marques
-d'attachement; je ne puis être ingrate: je vais y aller. Après le dîner,
-je rentrerai et je lui écrirai que je ne puis le voir, si vous me
-promettez de ne jamais me reprocher un tort qui est votre ouvrage.
-
-J'avais dit mon dernier mot; Robert avait trop d'esprit pour ne pas
-comprendre que j'avais raison.
-
---Allez, me dit-il, je vous attends.
-
-J'arrivai à la Maison d'Or. Richard poussa un cri de joie en me voyant.
-
---Oh! que j'avais peur que vous ne vinssiez pas! Eh bien! comment votre
-entrevue avec M. Robert s'est-elle passée?
-
---Mais comme elle devait se passer, bien. Je vais le revoir
-tout-à-l'heure, nous avons à parler d'affaires.
-
---Quoi! dit Richard, vous allez le revoir après dîner?
-
---Oui, mon ami.
-
---Voyons, Céleste, ne me mentez pas; vous me sacrifiez, n'est ce pas?
-Vous me quittez? C'est mal! Je ne veux ni vous faire de reproches, ni
-vous donner de conseils. Vous m'en avez assez appris sur son caractère
-pour que je vous prédise ceci: C'est qu'il vous rendra malheureuse et
-qu'il vous quittera avant un mois. Revenez à moi alors, à moi qui vous
-aime pour vous et non pour moi. Je ne puis lutter contre lui, vous
-l'aimez; je dois me résigner, attendre.
-
-Il me prit les mains, les embrassa, me disant:
-
---Partez, votre présence me fait mal; mais ne m'oubliez pas.
-
-Je montai en voiture; il s'éloigna vite. Je m'aperçus avec douleur qu'il
-avait dû se faire violence pour prendre ce parti.
-
-Je venais de sacrifier beaucoup à Robert; il m'attendait et me reçut
-froidement. Il ne devait passer que quelques jours à Paris; son projet
-était de repartir dans la semaine; il n'avait sans doute pas songé à
-m'emmener, les événements seuls venaient de le décider.
-
-Il regardait chez moi chaque chose nouvelle avec un sourire de mépris, et
-me disait que tout cela était de mauvais goût.
-
-Je défendais ce qu'on m'avait donné.
-
-Robert en prit du dépit et il lui vint en tête une folie: il m'apporta
-une parure d'émeraudes et de diamants, digne de l'écrin d'une reine. Je
-regardai éblouie, ne voulant pas croire qu'un pareil trésor fût à moi.
-Quand je fus remise de mon étonnement, je lui fis des reproches.
-
---Je n'aurai jamais l'occasion de mettre de si belles choses, et puis
-cela doit être si cher! Vous avez eu tort, vous me faites de la peine.
-
-Il me répondit poliment que cela ne me regardait pas.
-
-Dois-je avouer que la première impression passée, je pris assez aisément
-mon parti de ce magnifique cadeau? Depuis, je me suis bien blasée sur les
-bonheurs de la coquetterie; mais je n'en étais pas encore arrivée à ce
-degré de stoïcisme; aussi, pour être complétement franche, je dois
-convenir que, me laissant aller à toute ma joie, je n'en dormis pas
-pendant deux nuits; je me réveillais en sursaut, croyant qu'on enfonçait
-ma porte.
-
-Cette parure, qui se composait d'un bracelet, d'une broche, de boucles
-d'oreilles, de bagues, aurait pu valoir, chez un marchand consciencieux,
-vingt mille francs; elle avait peut-être coûté à Robert le double chez
-son bijoutier du Palais-Royal. Cet homme avait pris l'habitude de vendre
-si cher à Robert, quand il n'avait pas de fortune, que, pour ne pas
-ouvrir les yeux de ce dernier, il continuait son métier avantageux. Sa
-figure me déplaisait et je ne voulais jamais avoir recours à lui pour la
-plus petite chose. Mes pressentiments ne m'ont jamais trompée: je le
-voyais apparaître dans ma vie comme un traître de mélodrame.
-
-Robert paraissait charmé de mon enchantement, et il profita de cela pour
-me dire:
-
---Faites vos malles, je vous emmène.
-
-Pardonnez-moi de vous conduire aussi souvent sur la route du Berri; mais
-je suis obligée de suivre le fil de mon existence, et ce n'est pas la
-faute de mon récit, si cette existence s'est vingt fois embarrassée dans
-les mêmes broussailles. La légende de mes amours avec Robert a été une
-légende de voyages. Nous étions partis de points si différents, que nous
-devions faire beaucoup de chemin pour nous rejoindre.
-
-J'étais en Berri depuis quinze jours à peine, que les mêmes scènes
-recommencèrent.
-
---Voyons, Robert, vous me rendez malheureuse, et vous n'êtes pas heureux;
-vous me dites souvent des choses pénibles sans motifs. Vous avez des
-regrets dont je suis la cause; voulez-vous que je m'en aille?
-
-A cela il répondait souvent non, mais le lendemain la querelle
-recommençait. Il chassait plus que jamais; ses affaires s'embrouillaient
-de plus en plus. Je voyais cela mieux que lui, qui paraissait être en
-pleine sécurité. Un jour, à son retour de la chasse, je me plaignis de ma
-solitude; il avait manqué son sanglier, ce fut moi qui payai la défaite.
-
---Ah ça! ma chère amie, vous êtes revenue de votre bonne volonté; vous
-connaissez mon genre de vie; si je vous ai fait quitter des gens plus
-amusants que moi, j'ai tâché de m'acquitter envers vous du sacrifice que
-vous me faisiez; si vous trouvez que cela ne soit pas assez, faites un
-chiffre.
-
-Le ton dont tout cela était dit me fit un mal affreux; je pensai à
-Richard si doux. J'étais près de Robert: on sacrifie vite, moralement, ce
-que l'on a près de soi. Il pâlissait dans ma pensée à mesure que l'autre
-s'y gravait.
-
-Je répondis:
-
---Vous m'avez donné une belle parure; j'ai le droit et l'agrément ici de
-pouvoir la montrer au soleil pour qu'il se mire dedans: cela ne peut me
-distraire des jours entiers. Ce qui m'entoure est bien triste; ce
-château porte malheur: votre jardinier vient de perdre ses deux filles en
-moins d'un mois; Solange vient de perdre sa mère. Depuis quelques jours,
-je fais des petites robes de deuil pour elle et ses sœurs; c'est à peine
-si je vous vois. Je n'entends que des hurlements du matin au soir; la
-rage est dans votre chenil. Chaque jour, il faut pendre un ou deux de ces
-beaux chiens que j'ai presque élevés; le vent souffle dans vos vieilles
-tours à les enlever; mon aversion pour la campagne augmente, et puis vous
-êtes incertain du lendemain; je m'attends toujours à être renvoyée. Vous
-ne pourrez me garder longtemps; vous faites des dépenses folles, ce train
-de maison vous ruine. Vous m'avez faite la complice de vos folies en me
-donnant une parure magnifique. J'étais plus heureuse les premiers jours
-que je suis venue ici, et vous ne m'aviez pas payée, comme vous venez de
-me le dire. Puisque nous sommes sur ce sujet, je vous dirai ce que
-j'aurais voulu pour être heureuse près de vous: D'abord, vous voir
-diminuer vos charges; mon amour pour vous et l'idée de vous encourager à
-redresser votre fortune, m'auraient fait rester ici enfermée tant que
-vous l'auriez voulu. Le premier jour où je vous ai connu, je vous ai dit
-ma position; vous connaissez mon passé, mes craintes pour l'avenir et
-celles de chaque jour. Vous m'auriez fait un grand plaisir en me plaçant
-le quart de la valeur de cette parure.
-
-Robert ne répondit rien. Me donnait-il raison, ou l'avais-je fâché!
-Est-ce cela qui le décida à me quitter de nouveau? Quelques jours
-s'étaient écoulés depuis cette explication; il était soucieux. Je lui dis
-un matin:
-
---Qu'avez-vous, Robert? Est-ce un nouveau projet qui vous tourmente et
-que vous n'osez m'avouer? Ma présence vous gêne ou vous déplaît.
-
---Non, Céleste, votre présence ne me déplaît pas, mais je viens de perdre
-une somme assez importante à la Bourse; je suis préoccupé.
-
-Je m'efforçais toujours de lui arracher sa pensée. Quand on est jaloux,
-on cherche la vérité jusqu'à ce qu'on la trouve; alors on est dix fois
-plus malheureux. J'avais un soupçon; à force d'insister, je lui donnai
-une idée qu'il n'avait pas. C'est encore ce qui arriva cette fois.
-
---Oui, lui dis-je, vous avez perdu beaucoup, peut-être; il n'y a qu'un
-mariage qui puisse vous sortir de l'embarras où vous êtes. Ne vous gênez
-pas pour moi, et puisque vous tenez à ce château et à ces domaines,
-prenez un parti, acceptez un mariage qui vous fasse deux fois
-millionnaire. Pour vivre avec moi, il vous faudrait vendre tout cela; je
-ne vous demanderai jamais une chose aussi extravagante; je regrette
-seulement que vous soyez revenu me chercher. J'aurais dû vous refuser;
-mais que voulez-vous? je vous aimais encore; un amour comme le mien ne
-vaut pas un si grand sacrifice. Réfléchissez bien.
-
-Il me tendit les mains en me disant:
-
---Vous avez raison, je suis un fou. On m'a proposé un parti superbe; je
-refusais pour vous qui vous ennuyez ici et qui seriez plus heureuse à
-Paris, au milieu de ces gens qui vous aiment et vous entourent. Que
-puis-je pour vous? Ma vie est une vie de gêne; voilà déjà trop longtemps
-que vous la partagez. Je vous rends votre liberté; vous partirez quand
-vous voudrez.
-
---Demain vous me ferez conduire à la ville.
-
-Je rentrai dans ma chambre, assez résignée, mais en faisant mes
-préparatifs, un grand orage s'amassa sur mon cœur. J'avais beau me dire
-que c'était moi qui avais cherché cette séparation, que c'était moi qui
-l'avais amenée, le tonnerre grondait dans mon âme, et à tout, je
-répondais:
-
-«Il aurait dû ne pas accepter, tout quitter pour vivre avec moi, s'il
-m'aimait.»
-
-Je refusai de descendre dîner, et le lendemain, à dix heures, je le fis
-demander.
-
---Comment allez-vous ce matin? me dit-il d'un air calme qu'il se donnait
-peut-être, mais qu'il joua si bien qu'il me mit en rage.
-
---Vous êtes trop bon, je vais bien. Vous voyez que je suis prête; tâchez
-que cette séparation soit la dernière. A toutes ces ruptures, mon amour
-se brise et il finira par tomber en poussière. Tâchez que le vôtre, si
-vous en avez, passe avec le mien, car je vous ferais atrocement souffrir;
-le manque d'éducation a laissé en moi quelque chose de sauvage qui
-souhaite le mal. Le jour où je ne vous aimerais plus, vous vous tueriez à
-ma porte que je passerais par-dessus votre corps pour sortir. Ménagez-moi
-ou n'ayez jamais besoin de moi. Il y a dans les gens de ma sphère la
-haine et le besoin de se venger de ce qui est au-dessus d'eux; c'est à
-peine si les grands peuvent se faire pardonner leur naissance, leurs
-avantages à force de bonté. On se met près d'eux, on se mesure, et en se
-voyant si au-dessous par la position, on se demande pourquoi cette
-distance, surtout quand le cœur et l'imagination devraient vous
-rapprocher. Celui qui est en bas se dit: Pourquoi ne suis-je pas à leur
-niveau? Je suis en bas, Robert, je suis lasse de recevoir et de ne
-pouvoir donner. Si j'étais à votre place, je vous rendrais bien heureux;
-à la mienne, tout me fait souffrir; le mot le plus insignifiant est une
-blessure. Vous riez; cette fierté vous fait pitié? Est-ce ma faute si on
-n'a pas arraché à la fois de mon âme toutes ses qualités? Une seule est
-restée; elle se débat dans la poussière des autres: je la laverai avec
-mes larmes; elle me restera...
-
---Adieu, Robert, rappelez-vous cet entretien; si un jour vous étiez plus
-malheureux que moi, vous verriez si je vous aime. Ce qui nous sépare,
-c'est votre position, je la déteste. Je veux vous donner les baisers que
-je vous donne, je ne veux pas les vendre. L'amour que j'ai pour vous ne
-s'achète pas; ni vous, ni personne ne serait assez riche pour le payer.
-Adieu! voyez, je vous quitte sans verser une larme. Vous appelez cela mon
-orgueil, c'est ma fierté qui se réveille.
-
-Il ne me retint pas. Il me dit, je crois, adieu, avec une volonté bien
-arrêtée de ne plus me revoir.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-LE THÉATRE DES FOLIES-DRAMATIQUES.
-
-
-Je revins à Paris, désespérée, comme toujours; il fallait pourtant
-prendre un parti. J'avais à m'occuper de moi, de l'avenir et de celui de
-ma petite filleule Solange que j'appellerai désormais Caroline, en
-souvenir de sa mère. J'avais de ses nouvelles; elle se portait bien.
-C'était une consolation, mais mieux elle se portait, plus il fallait
-songer à elle. Je résolus donc d'entrer dans un théâtre; je fis plusieurs
-tentatives inutiles.
-
-On m'avait bien dit de m'adresser à M. Mouriez, directeur du théâtre des
-Folies-Dramatiques; mais il avait la réputation d'être brutal et je
-n'osais l'aller trouver. Je pris le parti de lui écrire, lui disant qui
-j'étais et ce que je désirais. Il me fit répondre par son régisseur qu'il
-me recevrait le lendemain. Il n'est rien de tel que de faire une mauvaise
-réputation aux gens pour qu'on les trouve charmants; c'est ce qui
-m'arriva avec M. Mouriez. Je ne ferai son portrait ni au physique ni au
-moral. Tout le monde sait que c'est un des meilleurs administrateurs de
-théâtres qu'il y ait à Paris; il a fait sa fortune en payant bien ses
-artistes: c'est le contraire de beaucoup d'autres. Ses conseils, quoique
-un peu brusques, sont toujours bons; la preuve, c'est qu'une grande
-partie des acteurs et des actrices qui ont du talent sortent de chez lui.
-Tous ses anciens pensionnaires disent du bien de lui, lui sont
-reconnaissants et le regrettent. Je suis du nombre.
-
-Je me rendis donc à son cabinet; il me regarda de côté, car il écrivait,
-et me dit:
-
---Vous voulez entrer dans mon théâtre?
-
---Oui, monsieur, et je serais bien contente si vouliez m'y admettre.
-
---Vous n'avez jamais joué?
-
---Si, monsieur, mais bien peu et très mal: une pièce à Beaumarchais, une
-aux Délassements.
-
---Ce n'est pas beaucoup.
-
-Il se retourna pour me regarder. Cet examen parut m'être favorable.
-
---Cela vous ferait donc bien plaisir d'être ici? Je dois vous prévenir
-que j'ai des actrices qui vont bien, qu'il faut travailler, être exacte.
-
---Si vous voulez me prendre, je vous promets d'être exacte, je tâcherai
-d'être bonne; si vous voulez m'essayer, vous ne me payerez pas pour
-commencer.
-
-Je crus l'avoir fâché, car il fit un saut sur son fauteuil et me répondit
-sèchement:
-
---Mademoiselle, si, vous me convenez; je vais vous engager et vous payer;
-je ne fais pas d'engagement pour rien. Je paye les gens qui me servent.
-On m'a lu hier la parodie du _Juif-Errant_, vous débuterez dedans; il y a
-un rôle de reine Bacchanale, cela vous convient-il?
-
-Ma réponse fut ma signature au bas de l'engagement qu'il me présentait.
-
---Bien, me dit-il, allez! On vous lira la pièce dans quatre ou cinq
-jours.
-
-Je sortis radieuse. Si, quand on est malheureux on a besoin de conter ses
-peines, c'est bien pis quand on a une grande joie. J'avais envie de crier
-aux passants: «Je suis engagée aux Folies; on me paye, et on m'a dit
-qu'on fournissait les costumes. Mais, pensant que cela manquerait
-d'intérêt pour le public, je cherchais à qui je pourrais raconter cette
-bonne nouvelle. J'étais en ce moment sur le boulevard Saint-Denis;
-Richard y demeurait. Je ne pouvais, si ce qu'il m'avait dit était vrai,
-trouver personne qui s'intéressât plus à moi, et je montai, après avoir
-demandé s'il y était. En chemin, j'eus le temps de faire bien des
-réflexions. Quoique son appartement fût très-joli, il était au cinquième
-étage; ajoutez qu'arrivée au quatrième la peur d'être mal reçue me prit.
-Je redescendis jusqu'au premier en me disant: Je l'ai quitté assez
-brusquement; il m'a dit la phrase de rigueur: «Comptez toujours sur moi.»
-
-Admettons qu'il ait eu un peu de chagrin, il aura trouvé beaucoup de
-femmes pour le consoler; peut-être en ce moment y a-t-il chez lui une
-jolie garde-malade qui achève sa guérison. Je descendais toujours; encore
-un étage et j'étais dehors, mais je sentis dans ma poche mon cher
-engagement; l'envie de le montrer me reprit si fort que je regrimpai
-jusqu'au haut sans respirer. Je tirai la sonnette en pensant à ceci: que
-s'ils étaient deux j'aurais à la fois un confident et une confidente. Ce
-fut Richard qui vint m'ouvrir.
-
-Je me mis à parler comme une pie; j'avais tant de choses à lui apprendre,
-que cela dura vingt minutes sans qu'il en comprît un mot. Il faut dire
-qu'il ne me prêtait pas une grande attention; il me regardait d'un air
-étonné.
-
---Ah! lui dis-je, c'est comme ça que vous me recevez; vous ne me dites
-même pas bonjour. Je m'en vais.
-
-Il me barra le passage et se mit à rire.
-
---Je ne vous ai rien répondu, parce que je suis surpris de vous voir,
-ensuite parce que vous ne m'en avez pas laissé le temps; vous n'avez pas
-arrêté. Je vous remercie de m'avoir cru assez votre ami pour venir me
-conter ce qui pouvait vous arriver d'heureux.
-
-J'étais fâchée d'être montée; il avait l'air bien froid; je me sentais
-mal à mon aise. Je me levai et lui dis:
-
---Et moi je vous remercie de m'avoir écoutée, je m'en vais... Il me fit
-rasseoir.
-
---Reposez-vous encore un peu, c'est bien le moins, après avoir monté mes
-cinq étages. Dites-moi donc comment il se fait que vous soyez libre?
-
---Ce n'est pas difficile à deviner. Robert m'a donné congé avec ordre de
-quitter le Berri sous vingt-quatre heures; les dix heures de chemin de
-fer étaient comprises dedans. J'étais assez faible de caractère pour lui;
-maintenant que je suis engagée, mon dédit aura de la fermeté pour moi; je
-ne partirai plus.
-
---Vous! me dit Richard d'un air triste, il n'aura qu'un signe à faire et
-malheureusement vous y retournerez.
-
---Malheureusement? on dirait que cela vous vous fait de la peine;
-pourtant vous ne m'aimez plus, n'est-ce pas?
-
---Je l'ai cru, j'ai tout fait pour cela, c'est mon mauvais génie qui vous
-a amenée ici; si je ne vous avais pas revue...
-
---Eh bien! je m'en vais.
-
---Non, je vous en conjure, laissez-moi vous regarder; j'ai été si
-malheureux de vous perdre, j'ai tant souffert!
-
---Ça ne vous a pas maigri.
-
---Vous riez toujours, Céleste. Voyons, vous êtes libre, j'oublie ce que
-vous m'avez fait, restons amis; je crois que vous avez eu tort d'entrer
-au théâtre, on y dépense plus qu'on ne gagne.
-
---Vous saviez bien, Richard, qu'il y a eu dans ma vie un jour fatal; je
-suis forcée de traîner ma chaîne sans pouvoir la rompre.
-
---Oh! si je pouvais disposer de ma fortune, je vous ôterais bien vite ce
-chagrin; mais restez avec moi, patientez et bientôt... Je ne veux pas
-vous donner un faux espoir, ça fait trop de mal.
-
-Je ne devinais pas sa pensée. Dans la crainte de me tromper, je ne
-cherchai pas.
-
-Il voulut me reconduire, et je me sentis soulagée d'avoir retrouve, si
-empressé, cet ami que j'avais abandonné, sans m'inquiéter du mal que je
-pouvais lui faire.
-
-Je répétai aux Folies avec Lassagne, acteur très-aimé du public;
-évidemment, il avait du talent, mais il en était trop sûr; il ne parlait
-de rien moins que d'ouvrir un cours, afin de donner des leçons, des
-conseils à Bouffé, à Arnal, à Odry.
-
-Il ne m'aidait jamais en jouant; il profitait de mon embarras en scène
-pour me jouer des tours; il ajoutait à son rôle. Je n'avais pas la
-réplique, et je ne savais que devenir. Pour produire un effet, il aurait
-fait siffler son meilleur ami.
-
-Tout le monde le connaissait; on le tenait à distance. Il était aimé de
-peu de personnes. Souvent, M. Mouriez lui parlait durement; Mme Odry, le
-pria bien des fois de cesser ce qu'elle appelait ses _cascades_, sous
-peine de le faire mettre à l'amende.
-
-Il y avait, parmi les femmes, Angélina Legros; elle était là depuis
-quinze ou seize ans et commençait à être trop marquée pour jouer son
-emploi.
-
-Dans chaque débutante elle voyait une rivale et ne la ménageait pas. Je
-débutai précisément par un de ses rôles; j'avais besoin de me faire des
-amies dans le théâtre, et j'avais eu la naïveté de compter sur elle;
-mais je renonçai bien vite à cette illusion.
-
-Je frappai à d'autres portes: j'entrai chez Dinah, jolie petite brune, un
-peu bamban; je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de ses défauts. Elle
-avait toutes les petites faiblesses de l'enfance. Je passai à Duplessis:
-celle-là était nulle. Il restait une voisine, Frenex, extraordinaire
-créature, petite, maigre à lui compter les côtes, blond et rouge mêlés,
-un nez comme il y en a peu, des dents comme il est aise de s'en procurer
-pour son argent, la bouche grande, les cils et les sourcils blond
-albinos; le tout peint en noir, blanc et rouge, était passable. Elle
-avait de l'esprit, elle était mignonne, distinguée, bonne actrice,
-capricieuse et coquette.
-
-Une nouvelle amie était une conquête; aussi me reçut-elle très-bien; cela
-dura quelques jours.
-
-Elle était malheureuse en affections, je ressentis le contre-coup de sa
-mauvaise humeur. Je suivis, triste de cette rupture, le couloir jusqu'à
-la loge de Léontine.
-
-Elle voit à peine clair, c'est un bien grand malheur; pourtant, cela lui
-fera pardonner un petit ridicule: elle ne se voit plus bien, et se fâche
-de ce qu'on ne veut pas lui faire jouer de jeunes grisettes. Elle a bon
-cœur. M. Dennery la connaissait bien, quand il fait Chonchon dans la
-_Grâce de Dieu_.
-
-Les Folies ne sont pas comme les autres théâtres: il n'y a pas de foyer
-pour les artistes; les coulisses sont si petites qu'on attend son entrée
-dans sa loge; ces loges sont grandes et claires comme le dedans d'une
-malle fermée; on s'y ennuie à périr, c'est pourquoi j'étais allée faire
-une petite visite à toutes ces dames; mais les abords n'avait pas été
-chose facile; toutes s'étaient écriées en apprenant que j'étais engagée
-et que j'allais débuter aux Folies:
-
---C'est indigne de nous donner une Mogador pour camarade! Quelle estime
-le monde aura-t-il maintenant pour les actrices des Folies?
-
-Si la morsure d'un chien vous rend enragée, les méchancetés dirigées
-contre vous à tout propos, souvent sans motif et toujours sans en avoir
-le droit, peuvent bien vous rendre un peu méchante.
-
-Une seule de mes compagnes me donna des conseils et fut très-bonne pour
-moi, Mme Odry.
-
-Quant aux hommes, c'était autre chose; Hensey, Coutard, Boisselot,
-Hoster, tous étaient charmants pour moi, et se disputaient le plaisir de
-me donner des avis dont j'avais grand besoin et que je m'efforçais à
-suivre de mon mieux.
-
-
-
-
-XXXV
-
-OÙ L'ORGUEIL VA-T-IL SE NICHER?
-
-
-Richard avait fait une cour assidue à Mlle Alice Ozy; il avait cessé tout
-à coup; elle s'était informée du motif de cette subite froideur. Le motif
-c'était moi. Elle me prit en grippe sans me connaître.
-
-Un jour j'avais à dîner Richard et un de ses amis, le comte de B...
-
---A propos, dit celui-ci, après le dîner, viens-tu demain au bal chez
-Ozy? Cela me ferait plaisir; j'ai peur de n'y connaître personne.
-
---J'irais bien, dit Richard, si on avait engagé Céleste.
-
---N'est-ce que cela, dit son ami tout joyeux, je vais lui demander une
-invitation, c'est à côté. Je suis ici dans cinq minutes.
-
-En effet, il fut à peine un quart d'heure. Je ne sais quel pressentiment
-m'avertissait, mais je passai dans ma chambre, me promettant d'écouter.
-
---Eh bien? dit Richard.
-
---Eh bien! mon cher, tu ne me disais pas que tu étais en délicatesse avec
-elle; elle m'a refusé net, et puis elle s'est ravisée, et m'a dit: Je
-veux bien qu'il vienne, mais je ne veux pas recevoir Mlle Mogador; jamais
-cette fille ne mettra les pieds chez moi. Fi! l'horreur! pour qui me
-prenez-vous?
-
---Tais-toi, dit Richard, il ne faut pas dire cela à Céleste.
-
-Je rentrai sans faire semblant de rien savoir; mon amour-propre était
-engagé. Je me fis à moi-même la promesse que l'altière Ozy me recevrait
-avant huit jours. Cela ne me paraissait pourtant pas très-facile. Je me
-rappelai que Victorine la connaissait. Je fus la trouver. Elle me fit un
-reproche d'être restée si longtemps sans venir la voir.
-
---Ma chère, je mérite encore plus vos reproches que vous ne le croyez,
-car je ne viens aujourd'hui que parce que j'ai un service à vous
-demander; mais il ne faut pas m'en vouloir, le théâtre me prend tout mon
-temps.
-
---Je sais cela, me dit-elle en riant; je vous ai vue jouer il y a
-quelques jours, vous n'êtes pas bonne.
-
---Je tâcherai que cela vienne.
-
---Quelle idée vous a prise d'entrer là?
-
---Je suis tout à fait fâchée avec Robert.
-
---Alors, c'est un coup de tête?
-
---Oui, mais ce n'est pas pour parler de ça que je suis venue vous voir.
-Figurez-vous, ma pauvre amie, que j'ai reçu hier un grand affront. On a
-demandé pour moi une invitation à Mlle Alice Ozy, qui a refusé dans des
-termes qui m'ont blessée. Je veux la connaître, je veux qu'on me voie
-avec elle; pouvez-vous m'aider?
-
---Non, je ne la vois plus; mais je suis étonnée de son dédain; son talent
-ressemble au vôtre. Quant à votre nom de Mogador, vous pourriez faire
-comme elle, en changer. C'est gentil, Alice Ozy, mais ce n'est pas son
-nom.
-
---Ah! vous croyez?
-
---Je ne crois pas, j'en suis sûre. Il me semble qu'elle pourrait vous
-recevoir de plain-pied. Eh! parbleu! elle est liée en ce moment avec Rose
-Pompon. Vous devez connaître Rose Pompon!
-
---Oui, j'irai chez elle s'il le faut, mais Mlle Ozy me recevra. Adieu,
-chère amie, ou plutôt à revoir. J'ai affaire et je n'ai que huit jours
-pour achever cette conquête.
-
---Vous avez plus de temps qu'il ne vous en faut.
-
-J'arrivai chez Rose Pompon, qui se mit à m'en conter de toutes les
-couleurs. Il y avait chez elle une maîtresse de piano qu'elle chargea de
-baisers, de compliments, pour Mlle Ozy. Je compris que cette femme
-pourrait me servir. Je la priai de venir me voir le lendemain matin; elle
-me dit qu'elle ne pouvait venir plus tard que dix heures, onze heures
-étant l'heure des leçons de Mlle Alice.
-
-Elle arriva le lendemain. C'était une jeune personne de quarante ans, qui
-commença par me dire beaucoup de mal d'Ozy, bien qu'elle fût habillée des
-pieds à la tête d'effets qu'elle tenait de sa générosité. Je ne l'avais
-pas fait venir pour m'affliger sur l'ingratitude humaine.
-
-J'abordai le sujet qui intéressait mon amour-propre.
-
---Figurez-vous, madame, que j'ai une envie démesurée de faire
-connaissance avec Mlle Ozy. J'ai entendu dire que c'était une charmante
-personne. Je ne me dissimule pas que cela est bien difficile, la
-curiosité ne raisonne pas! Son appartement est, dit-on, somptueux.
-
---Et vous voudriez le voir, me dit-elle avec un petit air protecteur.
-
---Je l'avoue, c'était pour cela que j'étais allée chez Pompon; mais
-doutant de son crédit, je n'ai rien voulu lui demander.
-
---Et vous avez bien fait! Mlle Alice en a par-dessus la tête de cette
-Pompon. C'est une menteuse, elle promet toujours et ne tient jamais. Je
-vais dire à Ozy que vous la trouvez jolie, que vous ne parlez que d'elle,
-de son luxe. Envoyez-lui des fleurs et avant deux jours elle vous
-demandera de vouloir bien lui faire une visite.
-
-En effet, Ozy me fit dire par la maîtresse de piano que je faisais des
-folies, qu'elle avait reçu de moi une corbeille magnifique et qu'elle me
-priait d'aller voir l'effet qu'elle faisait dans son salon.
-
-Je ne me fis pas prier et je n'eus pas à m'en plaindre. Elle fut
-charmante, m'engagea à revenir le plus souvent possible. Le lendemain,
-elle m'envoya demander si je voulais dîner avec elle au coin du feu. Ma
-réponse fut accompagnée d'un superbe bouquet. Elle me fit un cours
-complet de philosophie. Elle me parla de la _Bible_, de la grandeur et de
-la décadence des Romains et de ses goûts simples et modestes. Elle me
-répéta si souvent qu'elle était bonne, que je dus en être convaincue.
-
-Je reçus une invitation pour son bal. Quelle belle occasion de mettre ma
-parure d'émeraudes!
-
-J'arrivai la première, car elle m'avait bien recommandé de venir de bonne
-heure. Son appartement était littéralement inondé de fleurs et de
-lumières. C'était le plus beau que j'aie jamais vu; elle avait un goût
-exquis.
-
-Le monde commençait à venir, Ozy était habillée simplement, ce qui lui
-allait à merveille, car elle est très-bien faite.
-
-Deux femmes entrèrent dans le salon; elle fut les recevoir.
-
-Quand elle revint près de moi, je lui demandai:
-
---Comment appelez-vous ces deux dames?
-
---Mesdemoiselles Ber....
-
---Ce sont les deux sœurs?
-
---Non, c'est la mère et la fille.
-
-La fille était maigre, longue comme un échalas; elle était habillée en
-enfant avec une grande ceinture de ruban, elle prit un livre et alla
-bouder dans un petit salon, disant que si elle avait su se trouver en si
-mauvaise compagnie, elle ne serait pas venue.
-
-La mauvaise compagnie, c'était moi; Ozy haussa les épaules et n'en fut
-que plus aimable; quelques-unes de ces dames me firent bon accueil.
-Beaucoup furent dédaigneuses et hautaines. Je ne suis pas méchante, mais
-je pris leur signalement pour m'en souvenir à l'occasion.
-
-Parmi toutes les femmes qui étaient dans ce salon, une me plaisait plus
-que toutes les autres. Elle était jolie comme les amours, et elle avait
-l'air fort aimable.
-
-Je la suivais des yeux, je sentis que je l'aimais beaucoup, elle avait un
-charme irrésistible; c'était la petite Page. Je n'osais lui parler. Ozy
-refusa de me la présenter.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-MA VOITURE.
-
-
-Tout cela m'avait aidée à passer un mois. Le souvenir de Robert
-m'apparaissait bien souvent; je me cachais pour pleurer.
-
-Richard vint me voir, il était tout pâle.
-
---Qu'avez-vous donc, mon ami?
-
---Il n'est venu personne aujourd'hui?
-
---Non, pourquoi?
-
---Voyons, me dit-il, en me regardant comme un fou, ne mentez pas;
-n'est-ce pas que vous l'avez vu?
-
---Ah çà, de qui me parlez-vous?
-
---De qui? mais de votre Robert que j'ai vu ce matin; il est à Paris; ne
-faites donc pas l'ignorante, vous le savez bien.
-
-Je ne pus répondre, mes jambes fléchirent; ce fut moi, j'en suis sûre,
-qui devins pâle comme la mort; Richard me prit le bras et me dit en me
-serrant avec colère: Vous voyez bien que vous l'aimez toujours; vous êtes
-tremblante.
-
---Je ne vous ai jamais dit que je ne l'aimais plus. Je vous ai dit que je
-n'irais plus chez lui.
-
---Et moi, je vous dis que demain vous me sacrifierez, si c'est son bon
-plaisir; je suis le plus malheureux des hommes!
-
-Il se laissa tomber sur une chaise, et fondit en larmes!
-
-Je n'eus pas le courage de lui dire un mot de consolation, car je
-souffrais autant que lui. L'éloignement et l'isolement dans lesquels
-Robert vivait étaient ma force; mais l'idée de le savoir à Paris,
-peut-être avec une autre femme, me torturait. Je n'entendais que ma peine
-et le pauvre Richard était oublié.
-
---Voyons, lui dis-je, n'allez-vous pas faire l'enfant, et m'ôter mon peu
-de courage. Je ne le verrai plus, vous savez que je ne ferai jamais un
-pas à sa rencontre; il m'a déjà oubliée, pourquoi m'avoir dit que vous
-l'aviez vu; j'aurais ignoré sa présence.
-
---Je vous l'ai dit, Céleste, parce qu'il venait de ce côté, j'ai cru
-qu'il sortait de chez vous; je crois qu'il est revenu sur ses pas et
-qu'il m'a vu entrer ici.
-
-Oh! l'égoïsme des grandes passions! Comme la nature est cruelle, comme le
-cœur est sans pitié pour les souffrances des autres, quand il saigne de
-ses propres blessures!
-
-Richard, cet homme si bon, si dévoué, je le regardais avec fureur.
-J'aurais voulu le voir loin de moi. Au bout de quelques instants, il ne
-me fut plus possible de supporter cette torture. J'avais absolument
-besoin d'être seule.
-
---Tenez, Richard, allez chez vous, j'irai vous voir demain.
-
---Vous me renvoyez.
-
---Non, mon ami, je vous prie de me laisser seule, je suis souffrante.
-
-Il se répandit contre moi en reproches, hélas! trop justes. Mais je
-n'étais pas disposée à les entendre.
-
-Sa résistance me fatigua. J'ordonnai ce que je venais de demander. Il
-parut désolé, je n'y pris pas garde; j'étais aussi malheureuse que lui.
-
-Robert était à Paris et n'avait pas cherché à me voir! Je ne lui avais
-même pas laissé un souvenir d'amitié; pourquoi? Que lui avais-je fait?
-J'eus vingt fois l'idée de prendre mon chapeau et d'aller courir les rues
-jusqu'à ce que le hasard me fît le rencontrer.
-
-Ma bonne, qui montait, m'apporta une lettre; elle était de Robert, et
-contenait ces mots
-
- «Je viens passer quelques jours à Paris: si vos occupations de
- théâtre ne vous retiennent pas trop, venez me serrer la main, je
- demeure rue Royale, et vous offre à dîner; si vous ne pouvez
- accepter, venez toujours cinq minutes, j'ai à vous parler.»
-
-
-Je pris un petit fiacre et me rendis chez lui. C'était peut-être bien une
-faiblesse, mais la passion peut-elle inspirer autre chose?
-
-Son appartement était à l'entre-sol, je vis sa figure derrière un rideau,
-il m'attendait.
-
---Comment, me dit-il, en venant au-devant de moi, une femme si élégante
-que vous sort en fiacre; votre amant n'est pas généreux; je vous avais
-pourtant bien lancée.
-
-Je le regardais étonnée.
-
---Si c'est pour me dire cela que vous m'avez écrit, c'était inutile. Si
-peu qu'on me donne, je ne vous demande rien.
-
-Je me dirigeai du côté de la porte. Il me rappela et me dit:
-
---Bon, vous avez le caractère mal fait à présent. Pardonnez-moi et
-faisons la paix. Je vous aime assez pour ne pas perdre de vue ce qui vous
-intéresse, je sais que vous êtes rentrée au théâtre; c'est un piédestal:
-vous devez avoir du succès comme femme; les hommes sont assez bêtes pour
-se monter la tête en regardant toutes ces baladines; enfin, si cela vous
-convient, tout est pour le mieux; je comprends maintenant pourquoi vous
-étiez si pressée de me quitter. Faites-vous de brillantes affaires? Oh!
-ne vous fâchez pas, vous pouvez me dire cela en ami; je veux vous aider;
-une fille comme vous ne peut sortir à pied, la police pourrait l'arrêter;
-je vais vous faire cadeau d'une voiture.
-
-Il marcha sur moi. Ses yeux étaient ardents, ses lèvres blanches, il me
-faisait peur; je reculai de quelques pas, je le croyais fou.
-
-Il reprit.
-
---Vous voyez bien que j'avais quelque chose à vous dire; j'ai à vous dire
-que vous ne m'inspirez plus que du dégoût. Quel moyen aviez-vous donc
-employé pour me fasciner? C'était de la magie, n'est-ce pas? Un honnête
-homme ne peut aimer une créature comme vous; j'étais fou quand je vous
-ai menée dans le château de mes pères. Pour vous, je me suis perdu dans
-la considération du monde. Que m'avez-vous donné en échange? un corps
-flétri, une âme vile, vous avez été ingrate, ignoble; vous n'avez pas
-respecté un seul jour le souvenir d'un homme qui avait tant fait pour
-vous.--Voilà ce que je voulais vous dire, vous pouvez aller le répéter à
-M. Richard qui vous attend sans doute en bas.
-
-Il démasqua la porte pour me laisser passer.
-
-Le sang m'était monté à la tête et m'avait aveuglée. Je faillis tomber à
-la renverse. Revenue à moi, je sentis mon cœur et mes artères battre
-violemment. La colère m'enveloppa, je devins une furie.
-
-Je m'avançai à mon tour sur lui.--Ah! vous m'avez fait venir pour
-m'injurier; et de quel droit, s'il vous plaît? Du droit qu'a un lâche de
-faire une mauvaise action, du droit qu'on prend d'accuser les autres de
-ses torts pour s'excuser à ses propres yeux. Vous ai-je rien demandé?
-Ai-je cherché à vous détourner d'une bonne résolution? Vous ai-je
-entraîné à toutes ces folles dépenses? Me suis-je plainte de vos
-caprices? Vous devriez avoir honte du reproche que vous venez de me
-faire. Car je ne vous l'ai pas caché, je suis fille inscrite; il eût été
-beau à vous de m'aider à sortir de cette position avant de me conduire
-chez vous; si je ne vous avais pas confié cet affreux secret sur
-moi-même, vous me feriez aujourd'hui verser des larmes de sang; mais je
-vous regarde en face et je n'ai aucun reproche à me faire; vous m'avez
-prise, quittée, puis reprise et quittée; vous ne vouliez plus de moi, un
-autre m'a aimée. C'est un grand crime, n'est-ce pas? Comment! vous me
-jetez à la porte et un autre se permet de me ramasser! Si on pouvait
-noyer les femmes avec lesquelles on a vécu, cela serait plus commode,
-n'est-il pas vrai, monsieur le comte? Que voulez-vous? la justice est mal
-faite.
-
-J'eus un rire nerveux qui me fit atrocement mal; je sortis en courant,
-j'étouffais. Dans la voiture je fondis en larmes. Je courus chez Richard
-lui raconter tout ce qui venait de se passer.
-
-Il me plaignit et me reprocha doucement d'y être allée.
-
-Je rentrai chez moi dévorée par la fièvre; c'en était trop. Robert me fit
-demander, il regrettait sans doute le mal qu'il m'avait fait, car il me
-connaissait. Il avait dû comprendre tout le désespoir que j'avais au
-cœur. Je refusai de le voir; il arriva derrière son domestique. Il ferma
-la porte du salon et vint s'asseoir près de moi; je me levai, j'allai
-ouvrir mon armoire; je pris dedans tous les bijoux qu'il m'avait donnés
-et je lui dis:--Une seule chose peut vous amener ici, monsieur, c'est le
-désir de ravoir ce que vous m'avez donné: je vous le rends, mais comme je
-ne veux pas qu'en sortant vous portiez ces bijoux à une autre, je les
-brise. Et levant l'écrin au-dessus de ma tête, je le lançai de toutes mes
-forces dans la chambre.
-
-La boîte s'ouvrit, les diamants, les émeraudes et les perles roulèrent de
-tous côtés.
-
---Vous êtes folle! me dit-il en poussant la boîte du pied.
-
---Eh bien, oui, je suis folle de rage, je vous hais; je me vengerai de
-vous sur le monde entier, si je le peux. Allons, je n'ai plus rien à
-vous, sortez; mais sortez donc; vous voyez bien que je ne veux pas
-pleurer.
-
-Je venais heureusement de gagner un fauteuil. Je me sentis défaillir,
-j'avais des colères affreuses, dangereuses même, car je perdais la
-raison. Quand la réaction arrivait, je fondais en larmes: puis j'étais
-malade plusieurs jours.
-
-Robert sonna, me fit donner un verre d'eau et me dit:
-
---Ma présence ne devrait pas vous irriter, Céleste; j'ai eu tort et je
-venais vous demander pardon. Que voulez-vous? hier en arrivant
-j'accourais pour vous voir; car je n'avais fait ce voyage que pour me
-rapprocher de vous, j'ai rencontré M. Richard. Il venait ici, cela me
-fit perdre la tête; quand je vous ai reçue, j'étais encore sous cette
-influence.
-
-Il voulut me prendre la main, je la retirai. Exaltée par la colère, je
-criais:
-
---Mon Dieu! faites-moi donc mourir! Oh! je me tuerai pour me délivrer de
-vous, Robert, et d'un monde qui me fait payer bien cher ma déchéance.
-Maudit soit le jour où j'ai fait le premier pas sur cette route qu'on
-vous montre, dans l'ombre, couverte de fleurs et d'illusions! Éclairez-la
-donc, mon Dieu! Faites donc voir l'abîme au bout! montrez les serpents
-qui vous suivent et qui vous fascinent pour avoir votre jeunesse par
-lambeaux. Allez-vous-en, laissez-moi, je suis maudite.
-
-Robert se mit à genoux et chercha, par de bonnes paroles, à calmer
-l'espèce de délire dans lequel j'étais tombée. Quand je revins à moi,
-j'avais un peu oublié; ses yeux étaient pleins de larmes; il me disait:
-
---Pardonne-moi; je te jure de ne jamais recommencer.
-
---Je peux vous pardonner, Robert, mais je ne vous promets pas d'oublier.
-
-Je passai toute la journée du lendemain dans mon lit; il ne me quitta
-point.
-
-Je reçus une lettre de Richard:
-
- «Je vous ai attendue toute la journée. Vous ne savez donc pas ce
- que c'est que d'attendre quand on aime comme je vous aime? Plutôt
- que de vous perdre tout à fait, je me résigne à tout; mais je veux
- vous voir, ne fût-ce que cinq minutes. Céleste, je vous ai aimée
- parce que j'ai cru que vous aviez bon cœur; ayez pitié de moi. Si
- je ne vous voyais pas demain, je ferais un malheur. Je sais bien
- que vous ne m'aimez pas comme _lui_, mais j'ai droit à votre
- amitié. Vous ne pouvez me réduire au désespoir, moi qui donnerais
- ma vie pour vous épargner une larme. Je veux croire que vous
- n'êtes pas libre de vos actions, pour avoir le courage d'attendre
- jusqu'à demain.
-
- »RICHARD.»
-
-Il avait raison, et sa prière était si douce qu'il m'eût été impossible
-de la repousser. Pourtant j'avais horreur de mentir, de tromper; c'est
-peut-être le seul privilége de la triste vie que je menais, de pouvoir
-dire la vérité, si dure qu'elle soit. Les détours que je dus employer me
-firent hésiter, et je dis à Robert: «Mon ami, je vais au théâtre, où je
-suis attendue.»
-
-Il était, depuis cette scène, d'une tendresse et d'une douceur dont on ne
-peut se faire idée.
-
---Va, me dit-il, je t'attends ici.
-
-Arrivée sur le boulevard, je me retournai pour regarder ma fenêtre. Il y
-était et me suivit des yeux aussi longtemps qu'il put m'apercevoir.
-
-Quand j'arrivai chez Richard, il avait une grande boîte près de lui; il
-avait écrit plusieurs lettres, il écrivait encore.
-
---Ah! c'est vous! me dit-il en se levant, si pâle qu'il me fit de la
-peine; je vous remercie d'être venue. Ce qui m'était le plus douloureux,
-c'était de mourir sans vous revoir.
-
---Mourir! lui dis-je en lui prenant les mains pour le faire asseoir près
-de moi; mourir! vous, si jeune, si beau, qui devriez être si heureux!
-Voulez-vous bien ne jamais prononcer ce mot-là.
-
---Pourquoi pas, me dit-il, quand c'est le seul moyen de retrouver le
-repos perdu? Voyez, j'ai passé la nuit à écrire.
-
-Il me montra les lettres que j'avais déjà vues, puis il ouvrit la boîte,
-prit un des pistolets qui se trouvaient dedans, et me faisant voir qu'il
-était chargé, il me dit:
-
---Je n'ai peur que d'une chose, c'est de me manquer.
-
-Les plus douces natures sont celles qui éprouvent les plus violentes
-douleurs. Je ne doutai pas un instant qu'il ne me dît vrai, et que sa
-résolution ne fût prise.
-
-Je courus près de lui.
-
---Remettez ce pistolet à sa place, Richard, vous me faites peur.
-
---Vous avez tort, Céleste, la mort! c'est le bonheur pour moi. Je vous
-aime comme un insensé, ce n'est pas de l'amour, mais du délire. Vous ne
-pouvez pas m'aimer; vous voyez bien qu'il faut que je meure. Qui donc me
-regrettera? mon père a été empoisonné à Maurice, j'avais douze ans. Ma
-mère est morte, j'en avais quinze. Personne ne me donnera une larme.
-
-J'ai voulu vous mettre à l'abri du besoin.
-
-Je vous laisse tout ce que j'ai; quand vous serez malheureuse, pensez à
-moi, on ne vous aimera jamais comme je vous aime.
-
-En me disant tout cela, il tournait son pistolet dans ses mains;
-j'entendis un bruit, il venait de l'armer. Je me jetai sur lui et
-j'essayai de lui arracher son pistolet. Dans cette lutte, il y eut une
-seconde où le canon se trouva tourné du côté de ma figure.
-
---Lâchez-moi, disait-il, prenez garde à vous.
-
---Non, répondis-je en redoublant d'efforts, tuez-moi si vous voulez, la
-perte ne sera pas grande; mais, je vous en conjure, ne vous faites pas
-de mal.
-
-Il fit un mouvement pour se dégager, le coup partit de côté et en l'air;
-la balle venait de briser mon portrait.
-
-On accourait dans la pièce voisine, il me fit signe de ne rien dire; je
-m'appuyai à un meuble; son domestique entra tout effrayé!
-
---Ah! pardon, monsieur, de vous déranger, mais cette détonation...
-
---Ce n'est rien, dit Richard, je jouais avec mon pistolet, la détente est
-si douce que le coup est parti malgré moi.
-
-Quand il fut sorti, Richard regarda mon portrait. La balle avait déchiré
-le front. Puis se retournant de mon côté, il me dit:
-
---Voyons, puisque vous ne voulez pas que je me tue, qu'est-ce que vous
-pouvez pour me faire supporter la vie?
-
---Je peux vous jurer, Richard, que je suis votre amie la plus dévouée. Si
-je vous avais rencontré plus tôt, comme je vous aurais aimé! Mais, que
-voulez-vous? on suit sa destinée, on ne la fait pas! Patientez un peu.
-Tout cela changera d'ici à quelques jours; peut-être pourrons-nous partir
-ensemble? Nous ferons un grand voyage, si vous le voulez; mais ne me
-désespérez pas, je viendrai vous voir.
-
---Vous me le jurez, Céleste?
-
---Oui, soyez raisonnable.
-
---Je vous le promets; quand reviendrez-vous?
-
---Après-demain.
-
-Je rentrai chez moi tout émue de cette scène. Robert me regardait les
-yeux, il cherchait à lire dans mon âme...
-
-Quelques jours se passèrent ainsi; Robert me connaissait trop bien pour
-ne pas s'apercevoir du changement qui s'opérait en moi; certes je
-l'aimais plus que tout au monde, mais je ne pouvais briser le cœur de
-Richard qui me menaçait sans cesse des plus folles extravagances. Cette
-position m'était pénible et me rendait triste, froide; Robert souffrait;
-je n'osais lui tendre la main. Une ombre se plaçait entre lui et moi.
-
-Il me dit un matin:
-
---Je pars ce soir, vous devez être heureuse; votre liberté vous est si
-chère! Je voulais vous faire un cadeau avant de m'en aller, il n'est pas
-prêt; vous le recevrez sans doute demain.
-
---Mais, mon ami, je n'ai besoin de rien; vous avez eu tort de faire une
-dépense, quelle qu'elle soit.
-
---Si, ma chère enfant, votre théâtre est loin, il vous faut une voiture;
-je veux que vous soyez élégante, heureuse; moi, je suis un triste
-compagnon; vous serez plus gaie quand je ne serai pas là, je veux vous
-laisser jouir de la vie.
-
-Cette situation double me pesait tellement, que pour la première fois
-j'accueillis la nouvelle de son départ sans regrets. Et puis, il faut
-bien encore une fois que je dise tout, au premier mot de voiture, mon
-imagination, toujours ardente pour les choses nouvelles, s'était
-enflammée. Robert partit le soir. Je passai la journée du lendemain à
-regarder par la fenêtre. A quatre heures, je vis un délicieux petit coupé
-s'arrêter à ma porte, un homme sauta du siége, tenant un papier à la
-main. Je descendis comme une flèche. L'on me demandait; cette voiture
-était bien pour moi. Elle était attelée d'un joli cheval bai. Le harnais
-était marqué à mon chiffre. Sur le panneau de la portière, une petite
-jarretière entourait mes initiales avec cette devise: _Forget me not_. Le
-coupé était peint en gros bleu: l'intérieur garni en soie de même
-couleur. J'en fis dix fois le tour, je montai dedans d'un côté, je
-descendais de l'autre, je touchais les garnitures d'ivoire, j'ouvrais et
-fermais les glaces, je regardais les passants d'un air triomphant. Dans
-ma pensée je leur disais: «Hein! qu'en dites-vous?» Ma joie s'arrêta
-court devant une réflexion: je ne pouvais monter tout cela dans ma
-chambre, où allais-je le mettre?
-
-Tout avait été prévu. Robert avait loué écurie et remise rue Rougemont.
-Le cocher, habillé à l'anglaise, avait reçu l'ordre d'arriver à quatre
-heures, heure de la promenade. Je montai vite chez moi m'habiller. Dans
-mon trouble, je mis une robe verte, un châle rouge, un chapeau jaune; je
-devais avoir l'air d'un perroquet. Les deux heures que dure la promenade
-au bois me parurent bien courtes; tout le monde poussait des _oh!_ et des
-_ah!_ en me voyant. J'étais enchantée. Si ceux qui me regardaient ont
-compris le mouvement de mes lèvres, je leur disais: «Elle est à moi, ce
-n'est pas une voiture de louage.»
-
-Ayant épuisé tous les regards des promeneurs, je rentrai chez moi.
-Arrivée au coin du boulevard de la Madeleine, j'aperçus Richard. Oh!
-misérable frivolité de la femme enchantée de son nouveau hochet! mon
-premier mouvement fut un mouvement d'orgueil.
-
-J'étais ravie qu'il m'eût vue. Je le saluai et l'appelai d'un signe.
-
-Mais ma voiture ne parut pas lui faire autant de plaisir qu'à moi. Il
-s'éloigna d'un air maussade.
-
-Rentrée à la maison, je m'habillai d'une façon moins voyante, et me
-résignai à aller, _à pied_, faire une visite à Richard.
-
-Au lieu de me complimenter sur la beauté de mon équipage, il me dit
-froidement:--Combien vous a-t-on fait de rentes pour entretenir ce train
-de maison?
-
-Je me grattai le front sans répondre; il avait raison, c'était une lourde
-charge. Mais comme je voulais être heureuse, sans inquiétude, je fis la
-grimace en lui disant:--Je pars demain pour Giscars: je vais voir ma
-petite filleule.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-LONDRES.
-
-
-J'arrivai chez la nourrice sans qu'elle fût prévenue. J'entrai dans la
-maison et trouvai seule, dans un berceau, une pauvre petite créature, si
-pâle, si faible, qu'elle semblait sur le point de mourir; je reconnus sur
-elle les effets que j'avais achetés pour ma filleule. Je soulevai
-l'enfant: sa tête roulait sans force. La nourrice était aux champs. Elle
-rentra au bout d'une demi-heure. Je courus au-devant d'elle.--Êtes-vous
-folle de laisser ainsi seule cette enfant; vous n'en avez pas soin, elle
-est malade, ce n'est pas ce que vous m'aviez promis. Je vous paye
-pourtant plus que je ne vous dois; s'il lui arrivait malheur, prenez
-garde à vous. La pauvre petite ne demandait qu'à vivre.
-
-Cette femme me donna les plus mauvaises raisons. On habilla l'enfant qui
-commençait à me sourire; je ne pouvais repartir que le soir, je passai
-donc la journée là.
-
-Le mari était rentré quelques instants après sa femme, et semblait au
-moins aussi embarrassé qu'elle. Evidemment on me cachait quelque chose,
-la petite se mit à pleurer; la nourrice la berça.
-
---Mais, lui dis-je, elle doit avoir faim.
-
---Ah! mon Dieu, madame, dit le mari, voilà ce qui nous gêne depuis que
-vous êtes là; nous n'avons rien osé vous dire, mais l'enfant est sevrée
-parce que ma femme est grosse.
-
---Malheureuse! m'écriai-je en me levant hors de moi, je ne m'étonne plus
-de l'état où est ce pauvre ange; vous l'avez empoisonné avec votre
-mauvais lait, et pour ne pas perdre l'argent que je vous envoie, vous
-finissez de la tuer; misérable que vous êtes! Voilà comment vous désolez
-tant de pauvres mères qui vous confient plus que leur vie, leur enfant;
-c'est affreux à penser; je ne sais qui me retient de vous faire arrêter,
-car cet enfant n'a pas huit jours à vivre. Allez de suite me chercher un
-médecin.
-
-Le médecin arriva au bout de quelques minutes; je lui montrai l'enfant.
-
---Pauvre petite, elle a souffert, elle est si délicate. Elles sont toutes
-les mêmes, elles les sèvrent à trois ou quatre mois, et leur font manger
-de la soupe aux choux avec des pommes de terre, comme à leurs porcs; ils
-ont tous la pierre au bout de quinze jours. Celle-ci l'a aussi, mais vous
-pourrez peut-être la sauver avec des soins.
-
-J'avais envie de battre cette vilaine femme qui m'avait indignement
-trompée. J'emmenai ma chère petite fille, et je revins à Paris en chemin
-de fer, un paquet d'un côté, une bouteille de lait de l'autre et ma
-filleule sur mes genoux.
-
-J'avoue que j'étais un peu embarrassée. Je la gardai trois jours chez
-moi, et après l'avoir bien placée, je m'occupai de ma belle voiture.
-
-Robert vint à Paris; ma vie de dissimulation allait recommencer et me
-faisait si peur que je pris un parti.
-
-Je fus chez Richard et lui dis:
-
---Mon cher ami, je viens vous demander une preuve d'affection.
-M'aimez-vous assez pour me faire un sacrifice?
-
---Pouvez-vous en douter?
-
---Je n'en doute pas, mais j'en serai plus sûre si vous faites ce que je
-vais vous demander.
-
---De quoi s'agit-il!
-
---De mon repos. Robert est ici; je ne pourrais vous voir qu'en
-tremblant; il faut se cacher, se méfier des passants, je ne puis
-m'habituer à cette contrainte; ce qui ramène toujours Robert, c'est votre
-présence, partez. Allez faire un petit voyage; vous m'avez dit que vous
-aviez des affaires en Belgique. Partez de suite, allez à Bruxelles. Si
-Robert me quitte, ce qui ne peut tarder, j'irai vous retrouver.
-
---Je vous gêne, vous voulez vous débarrasser de moi?
-
---Non, mon ami, mais je ne puis vivre ainsi; partez, je vous écrirai tous
-les jours; si vous restez, je ne vous verrai plus.
-
-Après mille objections, il me promit de partir le lendemain.
-
-Je pris congé de lui en le remerciant de tout mon cœur.
-
-Robert avait repris son appartement rue Royale, son caractère était d'une
-inégalité extraordinaire; un jour il me comblait de tendresse, un autre
-il me chassait, puis me demandait pardon et m'insultait de nouveau. A
-chaque raccommodement, c'étaient des dons superbes. Il venait de me
-donner une jolie calèche, doublée de gros bleu, qui lui appartenait, mais
-qu'il avait fait marquer à mon nom. Il me fit encore présent de deux
-beaux chevaux noirs que j'avais vus attelés à son phaéton, le jour où il
-était venu me voir pour la première fois rue Geoffroy-Marie.
-
-J'avais un des plus beaux équipages des Champs-Élysées, j'étais couverte
-de bijoux, de cachemires, de dentelles; pourtant je pleurais bien
-amèrement sous mon voile. Je ne pourrai jamais dire combien il me faisait
-souffrir par son caractère. Il passait sans transition de l'insolence à
-l'adoration. Mon cœur était un orage, ma vie un enfer. Comme j'étais
-loin du temps où je me disais: Un jour viendra où je dominerai
-complétement son caractère, où je faisais des plans de bonheur. Je vivais
-sans but, sans espérance. De courtes joies, de longs ennuis, un désespoir
-durable, voilà mon existence. Robert était aussi incapable de se détacher
-de moi que de me rendre heureuse. Il devenait fou de rage, quand il
-voyait qu'il ne pouvait chasser mon image de son cœur. Quelquefois,
-après un dîner où la colère, plus que le vin, lui avait monté au cerveau,
-il se croyait fort. Il voulait briser cette chaîne qui chaque jour se
-resserrait davantage. L'exaltation tombée, il revenait à mes pieds plus
-humble et plus passionné que jamais. Quand Richard était à Paris, sa
-présence le mettait en fureur. Quand Richard était absent, comme il
-n'avait plus rien à craindre, il était plus calme, mais il se
-contraignait moins et je ne gagnais rien au change. Heureusement qu'il
-se présenta une occasion de nous voir moins souvent et je la saisis avec
-avidité.
-
-On me fit demander au théâtre pour une nouvelle pièce appelée _les
-Martyrs du Carnaval_.--Je me disais: «En me voyant moins, Robert m'aimera
-davantage... il deviendra plus doux.» Ce fut encore pis.--Le théâtre
-l'exaspérait, parce qu'on me faisait danser dans toutes les pièces.
-
-J'arrivais souvent les yeux bien rouges!... les pauvres figurantes qui
-gagnaient vingt-cinq francs par mois étaient plus heureuses que moi.
-
-L'absence de Richard lui était toujours favorable dans mon cœur.
-Lorsqu'il était à Paris, je ne m'occupais guère de lui. Il m'avait
-habituée à le croire trop payé d'un sourire. Quand il n'était plus là, ma
-pensée se reportait vers lui avec plaisir, avec reconnaissance. Ce
-n'était pas de l'amour, c'était de l'attendrissement. Son souvenir
-profitait de toutes les réactions que me causaient les violences de
-Robert. Et puis, Richard m'écrivait des lettres si tendres, si
-affectueuses. Le moyen de résister à une plainte si doucement exprimée!
-
-
- «Bruxelles, 30 juin.
-
- »Chère Céleste, vous m'avez ordonné de partir, votre repos en
- dépendait, et je suis parti. J'avais peine à contenir mes
- larmes... Vous, au contraire, vous aviez le visage riant et l'air
- heureuse.--J'étais seul dans un des wagons du chemin de fer...
- j'ai pleuré comme un enfant! Mais quand je pense à ma position,
- j'ai le cœur rempli de tristesse!... Je vous aime et vous ne
- m'aimez pas. J'en ai la malheureuse conviction! Vous plaignez les
- autres, et pour moi vous êtes sans pitié! Vous ne m'avez pas
- demandé ce que je deviendrais, seul à seul avec mon désespoir!
- Non, cela vous importe peu. Je crois que vous ne savez pas encore
- à quel point je vous aime!... Moi-même je l'ignorais!..... Tant
- qu'on est heureux, on se laisse aller au bonheur. C'est à peine
- si on en sent le prix... Mais vient-on à le perdre, alors on n'a
- plus assez de larmes dans les yeux pour pleurer ce qu'on a perdu.
- Si cet éloignement durait encore quelques jours, je n'y
- survivrais pas; je saurais mettre un terme à mon martyre, à cette
- rage concentrée qui me brûle et m'étouffe; oui, Céleste, je
- mourrai pour vous, mais en mourant ma bouche n'aura que des
- paroles d'amour et d'adoration. Alors je vous laisserai plus
- heureuse avec d'autres amours.--Serez-vous donc inexorable pour
- moi?... N'aurez-vous donc jamais un mot de consolation à me
- dire?... J'ai une fièvre ardente... On me donne du quinine.....
- Cela ne me fera rien!... Rappelez-moi et je serai guéri! Je
- ferme les yeux et je me figure être près de vous!--Je suis bien
- heureux alors, mais ce n'est qu'un éclair de bonheur qui
- s'évanouit aussi vite qu'il est venu. Qu'ai-je fait pour être
- aimé de vous? Rien, absolument rien, car je ne puis compter pour
- quelque chose la folle passion que j'ai pour vous, passion qui,
- je le sens bien, fera le malheur de ma vie, et ne finira qu'avec
- elle... Cette lettre va vous ennuyer... Elle contient ce qu'elles
- contiennent toutes, l'expression de mon amour!..... Les vôtres
- aussi sont les mêmes!... Toujours la froideur, l'indifférence!...
- Pourquoi ne me mentez-vous pas; il est si doux d'être trompé!...
- On croit si facilement quand on est malheureux! Il me semble que
- quand on est aimé comme je vous aime, on devrait au moins un peu
- de pitié à celui qu'on fait tant souffrir! J'ai lu mieux que vous
- dans votre cœur!... Vous croyez haïr cet homme... vous l'aimez
- plus que jamais!
-
- »Je reçois une lettre de vous...--Vous me rendez une liberté qui
- m'est odieuse, et vous m'ôtez tout espoir de rapprochement!...
- Ah! ne craignez rien, je ne vous ferai aucun reproche.
- D'ailleurs, je n'en ai pas le droit, et mon amour pour vous est
- trop grand pour que je ne baise pas encore la main qui me frappe.
- Vous pouvez briser mon cœur, mais vous ne tuerez jamais mon
- amour!... Je vais à Spa... J'ai besoin de me distraire... les
- émotions du jeu me donneront peut-être un moment d'oubli! Un mot
- de vous, un signe! et je serai à vos pieds!...--Je vous attendrai
- toujours...
-
- »RICHARD.»
-
-Cette lettre était trop bonne. Pauvre Richard! je me reprochais d'avoir
-fait son malheur..... mais il était jeune, et, j'espérais, l'absence le
-ferait oublier.
-
-En même temps que les _Martyrs du Carnaval_, on répétait, aux Folies, une
-pièce appelée _Blanche et Blanchette_.--Dans le rôle d'amoureux, débutait
-un jeune homme brun, mince, joli garçon, quoique d'une grande pâleur. Il
-s'appelait Alexis Didier. D'abord je n'y pris pas garde, mais on contait
-des histoires si extraordinaires sur son compte, que je le regardai plus
-souvent. Je cherchais les occasions de lui parler, de l'écouter!... je ne
-croyais pas au magnétisme, et je riais au nez des conteurs.
-
-Didier est ce même somnambule que M. Dumas a étudié si longtemps... Il y
-avait des séances chez lui... tout le monde y était allé, et en était
-sorti convaincu de sa lucidité!... On m'avait offert de m'y conduire:
-j'avais refusé, parce que je n'avais aucune confiance. On me dénonça à
-Didier comme une incrédule incorruptible. Il venait à moi, nous causions
-souvent ensemble... Quand sa causerie dépassait dix minutes, je me
-sentais fatiguée, engourdie!... Quand il me prenait la main, il me
-fallait un effort pour la retirer.
-
---Laissez-moi donc, Didier, on va dire que vous me faites la cour!... Il
-me répondait sans ôter ses yeux de dessus les miens:
-
---Laissez-les dire!
-
---Mais non, je ne peux pas!... et je me sauvais, pas pour longtemps.
-Quand j'avais fait quelques tours, je revenais à lui... il se mettait à
-rire et disait:--Vous voyez bien que c'est vous qui me cherchez!...--Je
-répondais oui, et je ne bougeais pas de place. Je trouvais cela stupide;
-je me promettais, le lendemain, aussitôt ma pièce répétée, de quitter le
-théâtre, car tout le monde riait de moi!... Bien sûr, on devait me croire
-amoureuse de Didier; pourtant je n'y songeais pas.
-
-Quand on jouait les deux pièces, la mienne passait en premier; il
-n'arrivait donc qu'après moi au théâtre. Je disais aux personnes qui
-étaient dans ma loge:--Tiens! voilà Didier qui arrive!
-
---Non, me répondait-on, sa loge est fermée!
-
---Je vous dis qu'il arrive, je l'entends bien... Et en effet, il était au
-foyer ou sur la scène.
-
-Un soir, au théâtre, je reçus un mot; il était de Richard.
-
- «Il faut, me disait-il, que je vous voie demain... Venez chez
- moi, ou je vais chez vous!»
-
-Son retour m'était on ne peut plus désagréable, mais je ne pouvais
-m'exposer à le laisser venir chez moi. J'allai le trouver.
-
-Il était changé... il paraissait fatigué... il me fit asseoir et me dit:
-
---Je suis revenu, quoique vous ne m'ayez pas rappelé, ce à quoi vous ne
-pensiez guère!... mais je ne puis vivre sans vous! Écoutez-moi bien,
-Céleste, vous allez voir jusqu'à quel point cet amour tient à ma vie!
-J'ai bien réfléchi, voilà ce que je vous offre: un avenir heureux,
-honnête, qui vous aidera à oublier un passé dont je ne vous parlerai
-jamais! Je vous donnerai quarante mille francs!... nous partirons de
-suite en Angleterre, où je vous épouserai facilement, car je suis Anglais
-et n'ai pas de parents!... Écoutez-moi jusqu'à la fin... vous n'avez pas
-le droit de me refuser, car vous avez fait le mal, vous devez le réparer,
-fût-ce même par un sacrifice. Ce n'est pas moi qui suis allé vous
-chercher, c'est vous qui êtes venue à moi!... Je ne vous regardais pas,
-vous m'avez fait tourner la tête de votre côté... c'est un jeu qui m'a
-coûté cher, qui me coûtera la vie si vous me refusez.
-
-Je ne savais que répondre.--Ce qu'il me disait était vrai... je cachai ma
-figure dans mes mains pour pleurer...
-
---Je ne puis accepter ce que vous m'offrez!... c'est de la folie, vous
-n'y avez pas réfléchi!...
-
---Pardon, me dit-il, si bien et si longtemps, qu'il me faut votre réponse
-de suite.
-
---Mais c'est impossible!...
-
-Il se leva comme un fou... j'eus peur, je l'attirai près de moi et lui
-dis:
-
---Voyons, mon ami, soyez raisonnable!... J'étais si loin de m'attendre à
-ce que vous me dites, que j'en suis étourdie... donnez-moi le temps de me
-remettre... Et puis, êtes-vous sûr que cela puisse s'accomplir à
-Londres?... Allez-y deux ou trois jours, vous reviendrez me chercher
-quand je vous aurai écrit.
-
---Vous me trompez, Céleste, vous ne m'écrirez pas!
-
---Je vous jure que je vous écrirai.
-
---Je vous crois, et je pars ce soir.
-
-Il était heureux... moi je revins triste. Je lui écrivis, mais pour le
-faire renoncer à cette folle idée.
-
-A quelques jours de là, je déjeunais chez Robert, rue Royale, avec un de
-ses amis. Au milieu du repas, il me chercha querelle comme à
-l'ordinaire... cela commença pour un rien, et, comme à l'ordinaire
-encore, cela finit par un violent orage.
-
---Une fois pour toutes, lui dis-je, que me reprochez-vous?
-
---Ce que je vous reproche, c'est d'avoir empoisonné mon cœur d'un amour
-qui rougit d'avoir pour idole Mogador!--Je vous hais parce que... je vous
-hais, enfin, parce que je vous aime.
-
-Il passa dans sa chambre et me laissa avec son ami, qui me dit:
-
---Mais il est fou!
-
---Oui, et d'une méchante folie. Il vaudrait mieux se quitter que de vivre
-comme cela.--Voilà pourtant ce que j'ai refusé pour lui... Et je lui
-contai ce que Richard m'avait offert.
-
---Si c'est vrai, me dit-il d'un air de doute, vous avez eu bien tort de
-refuser, dans votre intérêt et dans celui de Robert, car il se ruine! Il
-faut absolument qu'il se marie.
-
---Vous savez bien qu'il a essayé cent fois et que cela a toujours
-manqué...
-
---Parce qu'il vous savait là, et qu'il n'y a jamais pensé sérieusement.
-Il ne pouvait manquer de réussir s'il l'eût désiré, avec son nom, son
-esprit et sa fortune. Si vous étiez partie, mariée, et qu'il n'eût plus
-d'espoir, vous verriez qu'il en finirait.
-
-Robert rentra, il regrettait sa mauvaise humeur et faisait son possible
-pour me la faire oublier; mais quand mes yeux étaient mouillés de larmes,
-ces larmes séchaient lentement.
-
-Je reçus une lettre de Richard. Malgré ce que je lui avais écrit, il me
-répétait les mêmes offres, en me suppliant d'accepter.
-
-Cette proposition était trop sérieuse pour y répondre sans réfléchir, car
-il ne s'agissait pas seulement de mon bonheur, mais encore du sien!
-
-Le théâtre m'ennuyait!... Il faut, pour être acteur, une vie
-régulière.--Il est difficile d'être gaie en scène, de chanter, de danser,
-de faire rire les autres, quand le cœur est triste.
-
-Didier continuait, pour convaincre mon incrédulité, à exercer sur moi une
-influence magnétique qui me fatiguait!... Quelquefois je me fâchais; il
-me disait en riant: Commencez-vous à croire?--Je répondais: Non! pour ne
-pas céder; car je ne pouvais me dissimuler qu'il se passait en moi
-quelque chose d'extraordinaire. Il augmenta, par je ne sais quels moyens,
-son influence. Je le suivais pas à pas dans le théâtre... je savais
-presque toujours où il était, sans le voir. Cela m'inquiétait,
-m'irritait. Bien que cela ne fût qu'une plaisanterie, je commençais à
-trouver qu'elle durait trop longtemps.
-
-Un jour que Robert avait Montji à dîner, il me querella encore. Je
-n'avais jamais été patiente... Ce jour-là, moins que les autres, j'étais
-disposée à l'être. La scène devint si terrible, que mon secret m'échappa.
-
---Après tout, mon cher ami, croyez-vous que j'aie besoin de vous?
-Croyez-vous qu'en sortant, derrière le seuil de votre porte, je ne
-trouverai pas un ami qui me tendra la main? Mais... je n'aurais pas
-d'asile, je ne saurais où manger, que je ne resterais pas avec vous, si
-vous devez continuer à me traiter de la sorte! Si vous ne m'aimez plus,
-ou si vous êtes furieux de trop m'aimer, je n'en suis pas cause, et vous
-n'avez pas le droit de me rendre la vie dure comme vous le
-faites!--Pourquoi, quand vous m'avez renvoyée, venez-vous me
-rechercher?... Votre caractère est une raquette, mon bonheur est le
-volant... je ne veux plus vivre comme cela. Écoutez ce que je vais vous
-dire: je dois écrire demain le parti que j'ai pris; votre réponse va
-dicter la mienne! je vous aime encore: la preuve, c'est que je suis
-ici!... On m'a offert de m'épouser et de me donner quarante mille francs
-de suite, si je voulais vous quitter. J'aurais voulu ne jamais vous le
-dire, mais, avant de prendre une résolution, je veux que vous me donniez
-votre parole d'honneur de ne plus me traiter comme vous le faites depuis
-quelque temps. Cette vie est un enfer! mieux vaut nous quitter pour
-toujours...
-
---Bravo! dit-il en riant aux éclats, la comédie est bien jouée, la scène
-de chantage bien inventée; mais, ma chère enfant, je ne suis pas votre
-dupe. Qui donc vous donne d'aussi bonnes leçons?
-
-Ah! on veut vous épouser... On vous offre de l'argent pour me quitter, et
-vous venez me le dire pour que je vous garde au même prix!... Eh bien!
-voilà ma réponse: Si ce que vous dites est vrai, je vous engage à
-accepter. D'abord mon intention n'est pas de vous garder longtemps, et
-puis, quand même, je ne vous saurais aucun gré d'un sacrifice auquel je
-ne crois pas!...
-
-Etre soupçonnée d'un pareil stratagème me parut plus odieux que tout le
-reste...
-
-Je sortis exaspérée, jurant de ne plus le revoir, et bien décidée à
-partir. J'allai au théâtre, je suppliai M. Mouriez de me donner la
-permission de m'absenter quelque temps. Il me l'accorda.
-
-Je rentrai chez moi.
-
-On me remit cette lettre de Robert.
-
- «Quand on aime une femme indigne de soi et qu'on se sent trop
- faible pour la quitter, on se fait sourd et aveugle, c'est ce que
- j'aurais dû faire. On ne crée pas ce que Dieu lui-même serait
- impuissant à recréer. Le cœur d'une fille comme vous ressemble à
- une hôtellerie mal famée. Le passant honnête, qui s'y aventure
- par hasard, attire sur lui toutes les railleries des hôtes
- ordinaires. Quand un bon sentiment nous vient au cœur, les
- mauvaises passions, maîtresses du logis, l'en chassent bien vite.
- Vous dites que je ne vous ai pas aimée, mais l'amour que j'ai eu
- pour vous est ma seule excuse; si je ne vous avais pas aimée, je
- serais le dernier des misérables. Votre semblant d'amour, à vous,
- a commencé par une caresse et finit par un chiffre. Je ne suis
- pas assez riche. Vous êtes libre.
-
- »ROBERT.»
-
-Je prenais la plume pour écrire à Richard. Ma femme de chambre l'annonça.
-L'impatience l'avait ramené.
-
-Je poussai un cri de joie. Il me demanda ma réponse,--je lui dis: Quand
-partons-nous?...
-
---Demain soir, si vous voulez.--Il vous faut le consentement de votre
-mère, et je désire que vous placiez cet argent avant notre départ.--Il
-posa sur ma toilette un portefeuille que je lui rendis.
-
---Non: je ne veux pas de cet argent; plus tard, nous verrons.
-
---Je veux que vous le placiez avant de quitter Paris... Ce n'est pas une
-grande fortune, mais cela vous aidera à élever votre petite fille! Quoi
-qu'il arrive, ces quarante mille francs sont à vous.
-
-J'étais confuse de tant de générosité! J'allais peut-être refuser encore,
-quand je songeai à ces paroles de Robert: _Si c'était vrai, vous ne me le
-diriez pas!_ Je pris le portefeuille, et le montrant dans ma pensée à
-Robert, je lui disais: _Vous voyez bien que je ne mentais pas._
-
-Tout fut prêt le lendemain soir; le consentement donné, l'argent placé.
-Nous partîmes. Je recommandai de m'envoyer mes lettres poste restante.
-
-Je faillis me trouver mal quand le chemin de fer m'emporta. Je cherchai
-vainement à entourer de mes pensées celui qui faisait tout pour moi,
-celui qui allait me donner son nom. Mon cœur rebelle saignait en pensant
-qu'il s'éloignait de Robert. Je me faisais honte à moi-même. Ma volonté
-était impuissante; je pouvais diriger mon corps, non mon amour.
-
-Richard me demanda si j'étais heureuse... je ne répondis rien pour ne pas
-mentir.
-
-Une fois embarquée, j'eus plus de liberté; je pus pleurer. Nous eûmes une
-très-mauvaise traversée.
-
-Richard était presque sans connaissance, tant il souffrait! Deux
-personnes, sur peut-être trois cents, tinrent tête à l'orage et restèrent
-debout. Je m'étais appuyée à une espèce de mât. Les bras croisés, je
-regardais les vagues furieuses, qui me semblaient courir après notre
-embarcation pour l'engloutir.
-
-Je les attendais; j'étais prête à me laisser emporter par elles.
-
-Quand le jour parut, j'appris que nous avions couru un véritable
-danger... Nous nous étions perdus. Les voyageurs n'avaient pas figure
-humaine... Un surtout, M. Eugène Crémieux, marchand de chevaux, que je
-reconnus pour être un des fournisseurs de Robert, était effrayant sous
-l'influence du mal de mer. J'avais remarqué, sur l'avant du bâtiment, un
-grand monsieur qui, pendant la bourrasque, n'avait cessé de fumer son
-cigare. Je demandai son nom à Richard qui venait de le saluer.
-
---C'est le prince de Syracuse.
-
---Eh bien! dis-je, il a le pied marin.
-
-Arrivés à Londres, nous louâmes un grand appartement.
-
-Dès ma première promenade, je pris cette ville en horreur. Le brouillard
-interceptait le jour, et ne s'ouvrait que pour laisser passer une neige
-noire qui tachait mon chapeau blanc et me mouchetait la figure. Je
-rentrai furieuse. Je voulus me laver avec de l'eau et du savon; j'avais
-l'air d'un ramoneur. Cela s'était étendu. La maîtresse de la maison, qui
-était très-aimable et qui parlait français, me dit:--Madame ne connaît
-pas Londres... Il ne faut pas sortir avec des couleurs claires dans cette
-saison, et toujours avoir le soin de mettre un voile de gaze verte. Je la
-remerciai, me promettant de ne pas suivre son conseil. Je n'avais pas
-assez de courage pour m'habiller à l'anglaise.
-
-Je venais de trouver le moyen de détacher ma figure avec du coldcream. Je
-ne sortis plus qu'en voiture. Je visitai tous les monuments. Une chose
-m'étonna: il fallait payer à toutes les portes pour entrer et pour
-sortir, donner je ne sais combien de shellings pour voir quelques bijoux
-dans une cage de verre. Je me disais que si les Français étaient comme
-cela, les étrangers ne seraient pas assez riches pour tout voir. Je
-trouvais cette rançon de mauvais goût. Ayant plus beau dans mon pays, je
-ne visitai plus rien; j'étais triste, je m'ennuyais.
-
---Richard ne savait qu'inventer pour me distraire; il m'achetait tout ce
-que j'avais regardé.
-
-Le salon de notre appartement devint un magasin de robes, de dentelles,
-de bijouteries.
-
-Il avait tout disposé pour notre mariage. Le moment approchait, non sans
-me faire grand'peur, car je doutais de moi, de ma résolution. Ce fut bien
-pis après avoir été à la poste, où je trouvai une lettre de Robert. Il
-avait gagné ma femme de chambre, et malgré ma défense, elle lui avait dit
-où j'étais et comment il pourrait m'écrire. Je cachai cette lettre, car
-Richard m'attendait et je n'osais la lire devant lui. Enfin il sortit; je
-brisai le cachet avec un battement de cœur... Voici ce qu'il m'écrivait:
-
- «Si vous recevez encore une lettre de moi, ne croyez pas que
- j'espère un rapprochement entre nous. Vous m'avez vu assez
- faible, c'est que j'espérais; mais aujourd'hui, à quoi puis-je
- croire? Je croyais, avant le jour où vous m'avez manqué; depuis,
- je n'ai plus cru à rien. Vous êtes restée dans le vrai, le
- plaisir, le nouveau, le profit et une garantie pour l'avenir. Moi
- qui ne vivais que par le cœur et l'imagination... j'ai cherché à
- rompre... Je m'étais fait un faux courage... Vous m'avez
- abandonné, tout m'a manqué. Il y a aujourd'hui une barrière que
- je ne franchirai jamais. Avec vous, Céleste, je n'ai eu que
- souffrance! j'ai souffert pour le passé, j'ai souffert pour le
- présent, je souffrirai toute ma vie. Si vous épousez cet homme,
- c'est une grande folie!... Une fois le caprice passé, il n'y aura
- plus pour vous que reproche et amertume. La tête est tout chez
- lui, le cœur n'y est pour rien. Si mes conseils peuvent être de
- quelque poids dans votre conduite, je serai heureux de vous
- rendre en bonheur tout ce que je souffre depuis votre départ
- auquel je n'ai pas cru jusqu'à ce que j'en aie eu la preuve
- matérielle. Je cherche partout une distraction que je ne trouve
- nulle part; je n'ai pas le courage de la chercher jusqu'au bout.
- La femme n'existe pour moi qu'en vous... J'ai lutté contre
- l'impossible... pourquoi vous en voudrais-je?... N'ai-je pas eu
- de vous tout ce qu'on pouvait en avoir? Cet homme sera-t-il plus
- heureux de vos caresses que je ne l'ai été? En aura-t-il de plus
- tendres? Cela n'est pas possible!... Une fois son imagination
- assouvie, que lui restera-t-il?... Rien!--Je serai vengé de lui,
- car il ne souffrira pas plus que je ne souffre.
-
- »Vous m'avez reproché des lettres et des paroles inspirées par la
- colère; elles vous ont froissée parce que vous n'avez pas su y
- trouver tout ce qu'elles contenaient de passion et de
- désespoir. La femme qui aime n'a d'autre moyen de prouver son
- amour que par son dévouement, son abnégation; elle voudrait être
- la dernière du monde entier, pour devoir tout à celui qu'elle
- aime et en être fière. Vous avez été ainsi quand vous
- m'aimiez.... quand vous ne m'avez plus aimé, je vous ai humiliée,
- cela devait être.
-
- »Pardonnez-moi de venir vous troubler au milieu de vos joies et
- de vos plaisirs. Si ma lettre vous ramène à quelque sentiment
- triste, vous trouverez immédiatement une consolation dans le
- baiser que vous donnerez ou dans celui que vous recevrez.
-
- »Adieu.
-
- »ROBERT.»
-
-Après cette lecture, je pleurai; pourtant j'étais heureuse; sa lettre me
-prouvait qu'il m'aimait encore.
-
-Richard rentra.... Je faillis perdre la tête, car je venais de faire un
-projet de départ. Je ne pensais plus à lui.
-
-Les formalités à remplir pour notre mariage étaient finies; le temps à
-attendre par des dispenses acheté.
-
-Richard me dit: --Allons, Céleste, c'est aujourd'hui que vous serez ma
-femme, c'est la plus grande preuve d'amour que je puisse vous donner.
-Rendez-moi heureux, et c'est moi qui vous serai reconnaissant.
-
-Il m'avait commandé à Londres une toilette complète.... je m'habillai
-machinalement... je n'osais rien dire... je ne voulais pas me marier, et
-je ne savais comment lui faire comprendre que nous allions tous deux à
-notre perte.
-
-J'avais une robe de brocart gris-perle, un châle de dentelle noire, un
-chapeau blanc.
-
---Cette toilette est de demi-deuil, lui dis-je, c'est horriblement
-triste!
-
-Il mit sur mon chapeau un magnifique voile qui avait été fait pour la
-reine et qu'il avait acheté la veille.
-
-Je me laissai conduire....., mais quand la voiture s'arrêta, la pensée,
-la vie me revinrent.
-
---Non, non, dis-je au cocher, n'arrêtez pas, marchez!... Richard,
-dites-lui de dépasser cette porte, il faut que je vous parle.
-
-Je m'enfonçai dans la voiture, et me tins au coussin comme si l'on eût
-voulu m'en faire descendre par la force.
-
-Il donna ordre de retourner à l'hôtel. Il ne me dit pas un mot pendant la
-route... je n'osais lever les yeux sur lui. Rendus à notre appartement,
-il me montra un fauteuil, prit une chaise et me dit:
-
---Voyons, Céleste, qu'avez-vous à me dire?
-
-Il me disait cela si doucement, il me regardait d'un air si bon, que je
-ne sus que répondre... mon voile moitié baissé cachait ma rougeur... je
-tremblais, mes dents claquaient.
-
---Dites-moi ce qui vous est arrivé?--vous ne répondez pas!... je vais
-vous le dire. Vous venez d'avoir peur de ce que vous alliez me
-promettre... Vous ne m'aimez pas, vous n'avez pas le courage de me donner
-votre vie tout entière. Il n'y aurait pas dans ce refus de quoi vous en
-vouloir, c'est de l'honnêteté... une autre aurait pris mon nom et
-l'aurait traîné dans la boue. Je vous l'offrais avec confiance dans
-l'avenir, vous ne voulez pas, vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez
-jamais; je tuerai mon amour ou il me tuera!
-
-Il cacha sa figure dans ses mains pour pleurer. Je me jetai à ses genoux,
-je lui demandai pardon du mal que je lui faisais.--Tenez, Richard, n'ayez
-que du mépris pour moi, je suis indigne d'un amour comme le vôtre...
-chassez-moi, je suis une misérable... mais je souffre!... ce n'est pas ma
-faute... ayez pitié de moi, ne m'accablez pas de vos reproches, je ne
-pourrais pas les supporter! Oh! j'étouffe! ma vue se trouble... je me
-sens mourir.
-
-Je perdis connaissance.
-
-Quand je revins à moi, j'étais dans un fauteuil... on m'avait
-déshabillée... la maîtresse de la maison me mettait une robe de
-chambre... j'allais demander ce qui s'était passé... Richard me fit signe
-de me taire.
-
-Quand nous fûmes seuls, il me prit la main et me dit:--L'air de Londres
-vous fait mal, Céleste, nous partirons demain. Il resta quelque temps
-sans me parler, puis, me regardant avec colère, il reprit:--Comme vous
-l'aimez, cet homme!
-
-Le reste du temps se passa dans le silence. Nous partîmes le lendemain
-avec des émotions bien différentes au cœur.
-
-Arrivé à Paris, il descendit dans un hôtel, cité Bergère, car il avait
-fait vendre son appartement pendant notre absence.
-
-Robert sut bien vite mon retour... il m'écrivit plusieurs lettres que je
-laissai sans réponse. Je ne m'appartenais pas... la reconnaissance me
-faisait un devoir de rester auprès de Richard... je ne voulais pas sortir
-avec lui, pour éviter une rencontre qui, je le savais, aurait eu des
-suites terribles.
-
-Je reçus une nouvelle lettre de Robert.
-
- «Je te pardonne tout le mal que tu me fais. Quoi!... quand je
- te dis que je t'aime, que je souffre, tu ne trouves pas dans ton
- cœur l'écho d'un souvenir! C'est mal, Céleste, d'être ingrate.
- Tu ne m'as pas pardonné un moment de vivacité, tu m'as reproché
- de ne plus t'aimer... peux-tu être injuste à ce point... Le jour
- où tu ne m'as plus aimé, tu as eu assez de pitié pour moi pour me
- le cacher, pour me mentir jusqu'au jour où tu as cru m'avoir
- assez payé l'amour que j'avais pour toi. Merci, mon enfant...
- pourquoi n'avoir pas fait durer mon rêve quelques heures de plus?
- Il était si doux pour moi; si tu savais pourtant comme, dans un
- baiser, je te donnais d'amour, de tendresse, de passion! comme
- ces baisers venaient de loin, du fond de mon cœur! Que n'ont-ils
- versé sur le tien un peu de ce feu qui me brûle? Oh! tu ne
- m'aimes plus aujourd'hui, tu ne me comprends pas... c'est donc
- fini, je ne te verrai plus... je vais partir, aller bien loin!...
- Pourquoi montrer mes larmes? On en rit, et tout cela te ferait
- pitié, voilà tout. Oh! reviens à moi, je te demande pardon de
- tout ce qui a pu t'offenser, je ne le pensais pas. Viens me voir
- au moins pour me dire adieu, je ne t'ai jamais fait de mal. Ne
- m'abandonne pas ainsi, je t'aime... reviens, et tu auras plus que
- tu n'as pu rêver! Je ne puis vivre sans toi... Viens, viens,
- c'est mon cœur qui t'appelle. Je suis malade dans mon lit...
- Refuseriez-vous un peu de pitié à un homme dont le seul crime est
- de vous avoir trop aimée... le laisseriez-vous mourir sans un mot
- de consolation!... Non, je connais votre cœur, vous viendrez, je
- vous attends!...»
-
-Le lendemain, il y avait des courses au Champ-de-Mars... Je fis atteler
-ma calèche pour y aller. En descendant, je trouvai des roses plein ma
-voiture... Je pensais que c'était une galanterie de Richard et je partis
-en emportant un petit mot que je voulais mettre moi-même chez Robert, et
-où je lui disais:
-
- «Vous m'aimez aujourd'hui, parce que je suis à un autre; s'il
- n'était plus là, vous ne vous baisseriez pas pour me ramasser à
- terre. Je vous ai bien prévenu! Avant de prendre un parti, mon
- cœur a crié! Vous savez bien que je vous aime, et vous m'avez
- plaisantée, raillée. Je suis partie... Vous m'avez écrit des
- injures... j'ai tout supporté, sans vous faire un reproche!...
- j'avais le cœur gros. Je vous quitte, je vais aux courses. Il
- faut bien que je jouisse de mon luxe, de mes succès! J'ai fait le
- malheur de trois personnes; on va m'admirer... je suis à la
- hauteur de ces femmes que je méprisais. Des chevaux, des
- voitures, avec cela, on n'a plus besoin de son cœur... la vie
- est un pont qui traverse l'âme. Au commencement, il y a l'amour;
- à l'autre bout, l'ambition, l'orgueil.
-
- »J'ai commencé avec vous par le premier; vous m'avez poussée, je
- suis sortie par l'autre. C'est votre ouvrage. Tous les reproches
- que vous me faites, je les jette sur vous... mon cœur n'est-il
- pas une hôtellerie mal famée!... Je vous en chasse pour vous
- éviter d'être en si mauvaise compagnie.
-
- »CÉLESTE.»
-
-Je donnai cette lettre à un commissionnaire... Je doutais trop de mon
-courage pour la remettre moi-même.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-
-Le lendemain, à dix heures, le médecin qui m'avait soignée place de la
-Madeleine, et que Robert avait gardé, demanda à me parler. On le fit
-entrer dans ma chambre.
-
-Après m'avoir saluée assez froidement, il me dit:
-
---Si étrange que vous semble ma démarche près de vous, soyez persuadée,
-mademoiselle, que je viens de moi-même; je sors de chez M. le comte de
-***. C'est la quatrième visite que je lui fais depuis hier six heures. Je
-l'ai soigné deux fois; il a eu une attaque très-violente, le sang
-l'étouffe, il a le délire. Son valet de chambre m'a dit que cette nuit il
-avait ordonné vingt fois qu'on vînt vous chercher; on n'a pas osé le
-faire. Je viens vous prier d'y aller, ne fût-ce qu'une heure. Il a du
-chagrin, c'est le plus grand de son mal. Je ne sais quelle est votre
-position vis-à-vis l'un de l'autre, mais je n'ai pas hésité, me rappelant
-que sur un mot de moi, il vous avait emmenée chez lui, à la campagne,
-vous voyant dangereusement malade.
-
-Mon cœur avait cessé de battre.
-
-Je ne pris pas le temps de répondre, je pris un châle, un chapeau, et je
-dis au docteur:--Partons! je suis prête.
-
-Quand j'arrivai chez lui, rue Royale, je fus effrayée; les domestiques
-couraient de droite et de gauche; Robert venait d'avoir un accès
-terrible, on m'engagea à ne pas entrer dans la crainte que ma vue ne lui
-fît mal. Je n'écoutai rien et j'entrai dans sa chambre. Il était bien
-changé; ses joues étaient pâles, ses yeux brillants comme des éclairs. Je
-m'approchai de son lit; il me regarda deux ou trois minutes; puis, comme
-sortant d'un rêve, il se pencha hors de son lit, et me saisissant le
-poignet, il me dit:
-
---Oh! c'est vous; venez plus près, que je voie comment est faite la
-figure d'une femme qui peut causer tant de douleurs. Votre baiser, c'est
-celui du serpent, il empoisonne! Les goules boivent le sang, vous, vous
-dévorez le cœur, vous le déchirez avec vos ongles, et, quand votre
-victime est à l'agonie, vous apparaissez, non pour lui porter secours,
-mais pour jouir de votre œuvre de destruction! Qui donc vous amène?
-C'est l'enfer qui vous envoie! Mais je ne suis pas mort; j'ai encore
-assez de force pour vous écraser comme une vipère! Il me serrait le
-poignet à me le briser; je n'osais dire un mot, faire un mouvement; il
-était fou! Il se mit à rire et me dit:--Tu pâlis, tu as peur. Le charme
-est tombé; je te vois telle que tu es. Par quelle magie m'as-tu donc
-séduit, fille de Satan? C'est du feu que tu as mis dans mes veines;
-maintenant tout est dans ma tête.
-
-Il me lâcha pour porter ses deux mains à son front. Sa chemise se tacha
-d'un sang noir; la saignée qu'on lui avait faite venait de se rouvrir. Je
-sonnai, le médecin lui rebanda le bras après l'avoir laissé saigner, et
-m'assura que c'était une bonne chose.
-
-En effet, Robert me parut plus calme et me dit, comme s'il me voyait
-seulement:
-
---Ah! te voilà; tu as bien fait de venir. Il y a si longtemps que je
-t'attendais. Je vais me lever; je suis courbaturé. Tu vas rester près de
-moi, n'est-ce pas? J'ai besoin de te voir. Où étais-tu donc? Il me semble
-qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue.
-
---Oui, lui dis-je, je vais rester près de vous, je ne vous quitterai
-plus.
-
-J'ôtai mon châle et mon chapeau. Je me tins assise à la tête de son lit,
-sans oser respirer.
-
-Il me parla de choses et d'autres, puis s'endormit.
-
-Le médecin me dit en partant:
-
---Ne le quittez pas; il est sanguin, il pourrait avoir de nouvelles
-crises, je viendrai demain de bonne heure. S'il y avait du nouveau,
-envoyez-moi chercher.
-
-Une fois seule avec le silence et mon malade, je pensai à ma situation, à
-Richard que j'allais désoler; mais je ne pouvais abandonner Robert dans
-un pareil moment. Je m'approchai d'une table où il y avait de quoi écrire
-et je commençai une lettre pour Richard:
-
- «Mon ami, je suis indigne de votre amour! C'est la tête bien
- basse que je vous demande pardon du mal que je vais encore vous
- faire. Oubliez-moi, je suis une ingrate, indigne de vous. Louise,
- ma femme de chambre, vous remettra cet argent que je ne puis
- garder. Ne cherchez pas à me voir.--Partez, s'il le faut, mais
- oubliez.--Robert est dangereusement malade, je suis près de son
- lit et ne sortirai de sa chambre que lorsqu'il sera hors de
- danger. Ne croyez pas que je sois tombée dans un piége et que je
- cherche à excuser ma conduite par un mensonge; je ne suis pas
- prisonnière, les portes sont ouvertes. Je reste parce qu'il me
- semble que je remplis un devoir. Je vous ai connu trop tard,
- Richard, sans cela je vous aurais aimé comme vous méritez de
- l'être.--J'ai cru, en entrant ici, que Robert allait me tuer. Je
- regrette qu'il ne l'ait pas fait; ma vie est une des plaies du
- monde; je fais souffrir ceux qui m'aiment et je suis malheureuse
- au milieu d'eux. Ne me maudissez pas, mon ami. Plaignez-moi. Je
- suis une mauvaise étoile, je porte malheur!--J'ai au moins une
- consolation, c'est de ne jamais vous avoir menti.--Dans quelques
- années, je serai seule, abandonnée; je me souviendrai alors de ce
- que j'ai perdu en vous, je verserai des larmes bien amères; mais
- il sera trop tard, et vous serez vengé. Adieu! Un peu de courage
- vous sauvera d'une vie de regrets. Pardonnez-moi!
-
- »CÉLESTE.»
-
-Je fis venir ma femme de chambre, je lui remis cette lettre. Robert
-dormait toujours; la sueur lui tombait du front; il était agité. Il se
-réveilla tout à coup en m'appelant.
-
-Je passai huit jours sans le quitter; j'avais défendu qu'on m'apportât
-aucune espèce de lettres; je ne voulais pas qu'une seule plainte arrivât
-jusqu'à moi. Je sentais trop combien j'en méritais.
-
-La maladie de Robert n'avait pas changé son caractère. Il se mettait en
-fureur contre moi sans motif, quelquefois il sonnait son domestique pour
-ne pas me demander sa tisane que j'avais près de moi. Il me disait de
-m'en aller, que ma présence lui faisait horreur. Comme je pleurais sans
-répondre, il me demandait pardon de ses emportements, m'embrassait les
-mains et me disait:--Je t'aime plus que ma vie; si je ne te voyais plus,
-je deviendrais fou!
-
-Sa nature robuste triompha du mal. Au bout de quelques jours, il était
-rétabli. Il me laissa aller chez moi, après m'avoir fait jurer de revenir
-de suite.
-
-Je trouvai quatre lettres de Richard, la première contenait ceci:
-
- «Pourquoi vous ai-je connu, Céleste? Je ne vous dirai ni injures,
- ni reproches, je laisse cela à cet homme que vous me préférez. Ce
- qu'il aime en vous, c'est moi. Quand j'aurai fui au bout du monde
- un tourment que je ne puis supporter, il vous quittera alors, sûr
- que je ne serai plus là toujours trop heureux de vous recevoir.
- Vous vous rappellerez mes paroles, vous penserez peut-être à
- moi. Souvenez-vous que je vous ai offert ma vie, mon nom, et que
- pas un amour ne peut se comparer au mien. Ce n'était pas assez de
- m'abandonner à mon désespoir, il faut encore que vous m'insultiez
- en m'offrant de reprendre de l'argent que j'ai été si heureux de
- vous offrir. Vous me le renverriez que je le donnerais aux
- malheureux.--Il y a un jour de votre passé que vous pouvez
- presque racheter avec cette somme; gardez-la, c'est tout ce que
- je vous demande en partant. Je vais chez une de mes sœurs; je
- n'ai plus la force de souffrir. J'ai passé quatre jours sous les
- fenêtres de la rue Royale, espérant toujours vous apercevoir
- derrière un rideau.--Ah qu'ils ont été longs ces jours!
- J'aimerais mieux mourir que de les recommencer.»
-
-Les autres lettres étaient dans le même genre, toujours douces et pleines
-de regrets.
-
-Ma mère vint me voir.
-
-Quand elle était délaissée d'un côté, elle se souvenait de moi. Elle me
-conta toutes ses peines.--Après lui avoir fait promettre qu'elle ne
-verrait plus Vincent, je lui promis que je lui achèterais un bureau de
-tabac ou un hôtel garni, espérant que ce serait une grande distraction
-pour elle. Elle trouva ce qui lui plaisait, et trois jours après, je
-l'établissais rue et hôtel Cléry.
-
-Trois mois se passèrent.
-
-Robert était horriblement triste; il était bon, mais il avait au fond du
-cœur une peine qui le dévorait. Mon voyage à Londres lui revenait sans
-cesse à l'esprit. Un chiffon, une parole le lui rappelaient. Alors il
-tombait dans des rêveries si tristes, que son sourire me faisait mal.
-Richard était toujours dans sa famille; je tremblais de le voir revenir,
-car c'eût été bien pis encore. Mes seules querelles avec Robert avaient
-pour objet les cadeaux qu'il ne cessait de me faire. S'essayant en vain
-de modérer ses dépenses, il était horriblement gêné, mais les marchands
-qui lui vendaient, ces usuriers habiles, lui renouvelaient à chaque
-échéance ses valeurs et lui doublaient en deux ans ses mémoires.
-
-Un jour, un de ses parents vint me voir; c'était un gros homme,
-très-spirituel. Quoiqu'il fît grand étalage de son intérêt pour Robert,
-il ne lui aurait pas donné vingt-cinq louis; mais il était prodigue... de
-conseils.
-
---Voyons, me dit-il, vous aimez Robert? Eh bien, vous ne le lui prouvez
-guère! Comment, vous le laissez se ruiner comme un niais! Conseillez-lui
-donc de se marier. Qu'est-ce que vous en ferez quand il n'aura plus un
-patard? Raisonnez-le un peu, il vous écoutera. Si ce malheur-là lui
-arrivait, je serais bien désolé, mais je ne lui donnerais pas un sou,
-j'ai des charges.
-
---Mon Dieu! lui dis-je, il n'en est pas là et ne vous demandera rien. Je
-lui ferai part de l'intérêt que vous lui portez et je tâcherai de lui
-faire comprendre vos bons avis.
-
-J'ai toujours été bien folle, mais toutes les fois qu'on m'a fait
-entendre le langage de la raison, j'ai fait un grand effort pour
-l'écouter. Si cela n'a pas duré longtemps, c'est la faute de ma nature
-bien plus que celle de ma volonté.
-
-Le soir je parlai à Robert de son avenir. Je lui disais:
-
---J'ai peur pour vous. Je suis plus raisonnable maintenant; si vous
-vouliez vous marier, je ne me fâcherais pas avec vous; je partirais de
-Paris, si ma présence vous gênait; vous m'écririez de bonnes lettres,
-auxquelles je répondrais avec mon cœur. Nous passerions de ce grand
-amour à l'amitié qui dure toujours.
-
---Oui, me dit-il, vous avez raison, conduisez-moi, dictez ma conduite;
-mais je veux vous voir, vous avoir près de moi dans l'avenir. Nous allons
-partir pour le Berry; nous achèterons une petite maison où vous mettrez
-tout ce qui est à vous et qui se trouve chez moi à la campagne.
-
-Ce fut convenu, et nous partîmes quelques jours plus tard. Nous trouvâmes
-une délicieuse maisonnette, dont le parc donnait dans la forêt.
-Impossible de chasser sans que j'entendisse le son du cor et les
-aboiements des chiens.
-
-Ma présence dans le pays était d'un mauvais effet pour les nouveaux
-projets de Robert; il se chargea de tout arranger dans mon ermitage et je
-revins à Paris.
-
-En arrivant, je fus voir ma mère. Elle n'avait rien trouvé de plus joli
-que de louer l'appartement du premier à M. Vincent. La colère me prit et
-je leur donnai congé à tous les deux. Je revendis l'hôtel presque de
-suite.
-
-J'écrivais à Robert, qui s'ennuyait horriblement au Berry, mais qui y
-restait pour bien prouver au monde qu'il ne me voyait plus.
-
-Je commençais à être heureuse dans ma solitude, parce que j'étais
-tranquille; mais il n'était pas dans ma destinée de me reposer des
-émotions: quand un ennui disparaissait, un autre revenait. Un jour, à
-quatre heures, on m'annonça M. Richard. Je restai clouée à mon fauteuil.
-J'aurais voulu ne pas le recevoir, pour éviter une explication qui
-m'était pénible. Il me donna la main et ne me fit pas un reproche.
-
---Ma chère Céleste, j'arrive. Croyez bien que je me suis informé; on m'a
-assuré que M. Robert était dans ses terres, et je me suis présenté chez
-vous, espérant que vous auriez toujours un peu d'amitié pour moi. Mais
-comme le cœur des femmes est un abîme dont on ne connaît jamais le fond,
-si j'ai trop espéré, je me retire.
-
-J'en étais quitte pour la peur. Je m'attendais à une scène, et ce qu'il
-me disait n'était pas embarrassant du tout.
-
---Vous êtes et vous serez toujours le bienvenu. Je craignais vos
-reproches, et comme je sais que je les mérite, je ne voulais pas les
-entendre.
-
---Je ne vous en ferai plus; il n'y a pas de scène possible entre nous.
-Non, Céleste, je ne vous fatiguerai pas de plaintes qui vous irriteraient
-contre moi. J'attendrai; je vous aimerai autant dans dix ans
-qu'aujourd'hui.
-
-J'avais été bien gâtée, bien adulée, mais je ne pus m'empêcher de rire;
-je ne croyais pas aux amours qui durent dix ans.
-
---Je ne vous demande rien que la permission de venir vous voir
-quelquefois.
-
---Mais certainement, tant que vous voudrez.
-
-C'était bien imprudent, cela: en voici la preuve. J'écrivais toujours à
-Robert; je n'avais pas cru nécessaire de l'informer du retour de Richard;
-je ne sais qui s'en chargea, ou bien il le devina.
-
-Un jour, j'avais invité à dîner Maria. C'est un nouveau personnage, qui
-mérite que je vous fasse son portrait et que je vous raconte dans quelles
-circonstances je l'ai connu.
-
-Maria est une grande femme, fort jolie de figure; mais elle a l'air dur
-et est extrêmement maigre. Je l'avais connue dans le temps où j'allais à
-Versailles.
-
-Je la retrouvai à un bal à l'Odéon, bal donné par M. Lireux, directeur du
-théâtre à cette époque. Il était très-bon pour les femmes; il les
-rassemblait en masse, se promenait dans la salle de danse, faisait un
-choix et les emmenait souper dans le foyer des artistes. Je dois vous
-dire, pour mettre sa moralité à l'abri, qu'il n'y avait jamais moins de
-quarante personnes.
-
-J'étais allée à ce bal masqué avec Marie la blonde. Son amant lui avait
-donné rendez-vous; comme toujours, il avait manqué, et Monrose, que je
-connaissais un peu, m'avait engagée à souper avec les autres artistes. M.
-Lireux me reçut très-bien. J'avais un joli costume et je crois me
-rappeler qu'on me fit les honneurs de la soirée. Il y avait à ma droite
-une grosse fille, aux narines évasées, aux grands yeux à fleur de tête;
-c'était Clara Fontaine.
-
-Elle regardait avec envie le costume de Maria. Elle vivait dans le même
-monde. Il semble aux grisettes du quartier latin que tout doit être en
-commun; quand l'une est mieux mise que l'autre, la dernière prend sa
-revanche en méchancetés. Le souper était magnifique, on enfonçait des
-caisses de pâtés de foie gras, les truffes et le vin de Champagne étaient
-servis à profusion. Maria avait une attitude grave au milieu des têtes
-échauffées; elle mangeait avec précaution, car elle avait gardé ses
-gants. Clara, qui se croyait tout permis parce qu'on était en carnaval,
-lui dit de sa jolie voix pointue:--Pourquoi donc manges-tu avec tes
-gants, est-ce que tu as la gale?
-
-La pauvre Maria devint pâle, puis pourpre, ne put rien répondre, les
-larmes lui vinrent aux yeux.
-
-Je trouvai cela si méchant que, quoique je ne connusse Maria que de vue,
-je pris sa défense et je dis à Clara:
-
---Pourquoi donc lui demandez-vous si elle a la gale? Est-ce que vous
-espérez la lui avoir donnée?
-
---Moi! dit-elle en poussant un cri hébété. Et elle posa ses deux larges
-mains sur la table pour montrer qu'il n'y avait aucune trace.
-
---Cachez donc cela, lui dis-je, ce n'est pas propre devant le monde.
-
-Elle resta la bouche et les narines ouvertes, sans trouver un mot à me
-répondre.
-
-Maria vint me remercier.
-
-Lireux, Monrose et Bernard-Latte, qui étaient encore garçons, car ils se
-sont mariés depuis, je crois, me donnèrent raison, et Maria fut mon amie.
-
-J'avais en face de moi M. Milon, l'acteur. Il me parut très-fat, étudiant
-ses poses; il se regardait et avait l'air si content de lui, que je
-quittai ma place pour lui démasquer la glace qui était derrière mon dos.
-
-Je dis à Maria: Venez-vous danser? Elle avait un costume d'homme, elle
-fit le cavalier. Voilà qu'en faisant je ne sais plus quelle figure, je
-marche sur le pied d'une femme en domino qui était derrière moi. Elle me
-pousse très-fort en m'appelant bête! Cela lui avait échappé, mais elle ne
-m'avait pas moins appelée bête, ce qui me déplut beaucoup; elle
-raccommoda la phrase en m'appelant horreur de femme!
-
-Je me retournai et lui tirai la barbe de son masque, en lui disant:--Vous
-êtes donc bien jolie, vous!--C'était un vrai singe.
-
-Je me mis à rire en disant:--Voyez comme madame a le nez bien tourné pour
-m'appeler horreur!
-
-Grand Dieu! qu'avais-je fait! Il n'y avait qu'une femme, une femme comme
-il faut dans le bal, c'est celle qui m'avait appelée bête et que j'avais
-démasquée.
-
-Elle, furieuse, cherchait partout le commissaire.
-
-On me conseilla de me sauver; je n'en fis rien et j'eus tort, car on vint
-me prier de passer au bureau de police.
-
-C'est pour le coup que j'eus envie de courir. Je me préparais à dire à la
-dame que je la trouvais superbe; heureusement pour moi que Louis Monrose,
-qui est aussi bon garçon que bon acteur, vint à mon secours. Je
-commençais à avoir très-peur.
-
-Il prouva au commissaire que si cette dame n'avait pas mis son pied sous
-le mien, je n'aurais pas pu marcher dessus. Il obtint ma grâce et
-m'emmena en haut.
-
-Lireux rit beaucoup de mon histoire et resta mon ami quelque temps.
-
-Nous allions souvent le voir, parce qu'il avait de grandes caisses
-d'oranges dans son cabinet; elles étaient bonnes; j'étais privilégiée,
-j'en emportais toujours six.
-
-Voilà comment j'avais connu Maria; puis je l'avais perdue de vue jusqu'au
-jour où on l'appela Maria la Polkeuse et moi Céleste Mogador. C'est la
-fille d'un honnête ouvrier. On dit que chacun a un défaut; j'envie ces
-gens-là, parce que moi j'en ai plusieurs; mais si Maria n'en avait qu'un,
-il était de taille.
-
-Si je me permets de parler ainsi de mes bonnes amies, c'est qu'elles ne
-se sont pas gênées sur mon compte, pas même mes ex-amis, qui, lorsque
-plus tard j'ai débuté aux Variétés, dans la _Course au plaisir_, m'ont
-très-maltraitée. Les oranges s'étaient changées en pierres.
-
-Donc, Maria aurait pu lutter d'orgueil avec le paon; elle était devenue
-très-élégante, se promenait à pied aux Champs-Élysées avec des robes de
-velours à queue; et quand, par hasard, en sortant de l'Hippodrome, je la
-rencontrais, elle me regardait du haut de sa grandeur sans me saluer.
-Cela ne me faisait aucune peine, parce que je m'étais fait une petite
-philosophie à moi à l'égard des femmes.
-
-Elle trouva que son nom ne faisait pas bien sous un chapeau à plumes et
-se fit appeler Mme de Saint-Pase.
-
-Longtemps après s'être mise sous la protection de ce nouveau saint de sa
-création, elle me raconta de l'air le plus important du monde que son
-père était un grand seigneur; qu'il menaçait de la faire enfermer si elle
-continuait à porter son nom de Saint-Pase; qu'elle était fort embarrassée
-sur le choix d'un nouveau nom.
-
---Eh bien! lui dis-je, est-ce que vous ne vous appelez pas Maria?
-
---Ah! me dit-elle, ne m'appelez jamais ainsi.
-
-Je lui dis franchement qu'elle devrait se résigner, parce que,
-quoiqu'elle fît, on dirait toujours en la voyant: Voilà Maria la
-Polkeuse.
-
-Elle faillit avoir une attaque de nerfs. Quand elle fut remise, elle me
-dit:
-
---C'est cela, j'ai mon idée.
-
-Un mois après, je la demandai au concierge qui me répondit: _Connais
-pas!_
-
-Je m'en allais de mauvaise humeur; heureusement elle se mit à la fenêtre
-et me rappela.
-
---Pourquoi partez-vous donc?
-
---Dame! on m'a dit qu'on ne vous connaissait pas.
-
---Ah! je comprends. C'est qu'on m'appelle aujourd'hui Mme la comtesse
-Marie de Bussy.
-
-Elle avait pris son nom au sérieux; tout chez elle était marqué d'une
-couronne.
-
---Dites donc, Maria, voulez-vous que je vous donne mon avis sur votre
-changement de titre et sur vos armoiries.
-
---Oui.
-
---Eh bien! c'est que vous avez l'air de vous être meublée et habillée
-chez un fripier. Autant ces choses sont belles quand elles vous
-appartiennent, autant elles vous rendent ridicule quand on s'en pare sans
-en avoir le droit.--Vous êtes une bonne fille, je vous aime bien, c'est
-pour cela que je vous donne un conseil. Quand on prend une femme comme
-nous, on sait ce qu'elle est; on ne ment guère plus facilement aux autres
-qu'à soi-même.
-
-Il paraît que mon avis était stupide, car elle vint dîner chez moi dans
-une voiture marquée de _trois couronnes_ grandes comme la lune.
-
-Il était cinq heures, son couvert était mis, lorsque Richard vint me
-faire une visite.
-
-On sonna derrière lui, je crus que c'était mon invitée; je prie Richard
-d'ouvrir; c'était Robert!
-
-Mes sens ne firent qu'un tour; je ne trouvai pas une parole.
-
---Bien! dit Robert en regardant les deux couverts sur la table, je sais
-ce que je voulais savoir; puis s'adressant à Richard, il lui dit:
-
---Vous avez voulu épouser cette fille; ne faites jamais une pareille
-folie. On les paye, elles ne méritent pas d'autre sacrifice. Je vous la
-laisse, elle est bien à vous désormais.
-
-La leçon ne plaisait pas à Richard, car sa figure se crispa. De son côté,
-Robert semblait le provoquer de son œil ardent. Je me sentais mourir: un
-malheur allait arriver si je ne trouvais pas un moyen de l'éviter.
-
-Je joignis les mains en regardant Richard. Il comprit sans doute, car il
-lui répondit de l'air le plus affable du monde:
-
---Je vous remercie de l'avis, monsieur; vous la connaissez, je crois,
-depuis quatre ans? Eh bien! dans quatre ans, je vous donnerai une
-réponse.
-
-Robert sortit, me lançant un regard plein de mépris qui me retourna
-jusqu'au fond du cœur.
-
-Je priai Richard de me laisser seule.
-
-Maria arriva. Elle fit son possible pour me consoler. Un malheur était
-devant moi, je courais au-devant de la pensée.
-
-Si Maria avait un ridicule, elle avait des qualités.
-
-Elle vint plusieurs jours me voir et tâcha de chasser mes tristes idées
-par de bonnes paroles.
-
-Robert, pour sauver son amour-propre, qu'il croyait engagé dans cette
-rencontre chez moi, chercha une femme avec laquelle il pût se montrer
-dans les endroits publics. Il trouva, dans une table d'hôte, une
-provinciale qu'un monsieur avait amenée à Paris, moyennant une somme
-de... Il lui offrit le double de ce que l'autre avait promis. Elle savait
-qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, qu'elle allait servir à rendre
-une autre femme jalouse; elle accepta ce rôle et le remplit avec
-impudence. La vérité me force à dire qu'elle était jolie.
-
-Richard venait à chaque instant me dire: J'ai rencontré votre Robert avec
-sa maîtresse. Il aurait dû mieux vous remplacer.
-
-Il ne comprenait pas le mal qu'il me faisait.
-
-Maria, de son côté, venait me dire:--Ah çà, votre Robert est fou. Il sort
-avec une femme, en voiture découverte, et quelle femme encore! elle a la
-tournure d'une botte de paille.
-
-Tous frappaient à la même place et en même temps. La douleur ne pouvait
-pas être plus forte, il fallait que le fiel qu'on me versait au cœur
-débordât sur quelqu'un.
-
-Naturellement, ce fut sur Richard, que je pris en haine; je lui reprochai
-tout ce que je souffrais. Il me demandait pardon du mal qu'il ne m'avait
-pas fait.
-
-Je reçus dans la journée un mot de Robert; il avait acheté un magnifique
-appartement de quelqu'un qui partait. Tout était prêt; il en prit
-possession du matin au soir. Il m'écrivait: «Venez me voir, j'ai à vous
-parler de vos intérêts.»
-
-Richard arriva comme je lisais ce mot, et sans savoir ce qu'il contenait,
-il me dit:
-
---Votre Robert en débite de toutes les couleurs sur votre compte. Il a
-dit hier à un de mes amis que vous iriez chez lui quand il le voudrait.
-
-Je froissai la lettre avec colère.
-
-Lorsque Richard fut sorti, je répondis:
-
- «Qu'irais-je faire chez vous? chercher quelque insulte! Vous ne
- m'avez jamais aimée; on ne méprise pas ceux qu'on aime, et je
- sais tout ce que vous pensez et dites de moi. Adieu!
-
- CÉLESTE.»
-
-Une heure après, il m'écrivait encore:
-
- «Vous mentez quand vous dites que je ne vous ai jamais aimée;
- vous savez bien le contraire. Vous avez tenu des propos infâmes
- sur moi. J'ai essayé de me sauver du ridicule que vous me jetiez
- par du cynisme. J'ai voulu vous voir un instant chez moi, non
- dans l'espérance de vous demander une consolation, mais pour
- puiser du désespoir dans la haine que vous m'avez déclarée. Je
- touche du bout du doigt la fin de toute souffrance, et je veux
- finir entre la bouteille qui ne trompe pas et qui donne
- l'ivresse qu'elle promet, et un pistolet qui me donnera l'oubli.
- Un jour, en m'acquittant envers vous, les lettres que je vous ai
- reprises vous seront rendues; elles ont été l'essence de mon
- cœur et de ma vie. Je lis les vôtres avec bonheur; j'oublie ce
- que vous êtes; pour moi, je rêve et j'adore. Jouissez de la vie
- de plaisir; mais, prenez garde, on vieillit vite, et quand le
- cœur, qui ne vieillit pas, a besoin de tendresse et d'affection,
- il est épouvantable de ne rencontrer dans les souvenirs que les
- reproches, et souvent la haine et le mépris.
-
- »ROBERT.»
-
-C'était comme un fait exprès ce jour-là; je ne fus pas seule une minute.
-En cherchant à me distraire, tout le monde m'assommait.
-
-Je me dis, en cachant ma lettre: J'irai chez Robert demain.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-
---Venez au Cirque, me dit Richard, cela vous distraira; il y a une belle
-représentation à bénéfice.
-
-Je m'habillai après dîner, et nous partîmes à huit heures.
-
-La salle était splendide de lumières et de toilettes. J'étais triste...
-tout cela me parut sombre. Tout à coup, la salle s'illumina pour moi...
-mes yeux furent éblouis. Le bruit que faisait mon sang, en me
-bouillonnant au cœur, couvrait celui de l'orchestre! mes paupières,
-comme dilatées par la belladone, fixaient et regardaient sans voir!
-
-La tête me tourna, et je me sentis vaciller sur mon siége, comme au
-départ d'un navire en mer.
-
-Richard me regarda, puis, me prenant le bras d'un air dur et colère, il
-me le serra en médisant:--Comme vous êtes pâle; remettez-vous donc, ou
-vous allez vous trouver mal. Je fis un effort... je relevai ma tête
-abattue par cette vision, et je me trouvai face à face avec Robert. Lui
-aussi était bien pâle! Placé à ma droite, sur un banc plus élevé que le
-mien, il se mit à causer avec cette femme dont on m'avait parlé et me fit
-sans doute remarquer, car elle se mit à parler haut, à faire mille
-extravagances pour attirer mon attention... Elle lui parlait,
-s'approchant si près de sa figure, que dix fois je crus qu'elle
-l'embrassait! Je n'y pouvais plus tenir: je demandai à Richard de me
-reconduire.--Non, me dit-il, il verrait trop votre émotion, je le veux,
-et si j'ai le droit de vous demander quelque chose en échange de ce que
-j'ai fait pour vous, je vous prie de faire bonne contenance jusqu'à la
-fin du spectacle.--Je ne répondis rien, et je regardais avec une fixité
-effrayante les chevaux qui tournaient devant moi. Richard me dit, en me
-prenant la main:--Voyons, Céleste, je vous en prie, ménagez un peu mon
-amour-propre; vous savez que j'en ai toujours fait bon marché; mais
-aujourd'hui, devant tout ce monde qui nous observe, ne me couvrez pas de
-ridicule, faites-vous violence, une heure seulement! Je vois que vous
-souffrez, je vous plains; pourtant je souffre autant que vous! Vous avez
-l'air hagard, vos yeux sont pleins de larmes prêtes à couler... Céleste,
-Céleste, je vous en supplie!...
-
-J'entendais bien tout ce qu'il me disait, il avait raison; pourtant, je
-ne pouvais me secouer sous cette douleur, plus forte que tout ce que
-j'avais pu imaginer. Il me serra la main plus fort... Je revins un peu à
-moi, et je me mis à rire comme doivent rire les fous quand ils souffrent
-ou qu'ils sont bien malheureux!--Allons, me dit Richard, vous avez fait
-beaucoup pour moi aujourd'hui; nous sommes quittes... Venez, je vais vous
-reconduire chez vous.
-
-Je me levai, mes genoux fléchirent; je m'appuyai sur son bras. Je
-regardai Robert; ses yeux se rencontrèrent avec ceux de Richard. Je me
-sentis frissonner comme si les lames de deux épées froides et aiguës
-m'eussent traversé le cœur.
-
-Je me laissai reconduire comme un enfant; j'étais engourdie, sans savoir
-d'où venait ce mal qui me rendait folle.
-
-Arrivée à ma porte, Richard me dit:--Adieu, Céleste, je vous remercie
-encore; je vous laisse, votre douleur a besoin de solitude... Je suis
-attendu par des amis à la Maison-d'Or; je vous aurais offert de vous y
-emmener, mais le repos vous est nécessaire. Et il me quitta.
-
-Seule, ma fièvre reprit toute sa force!... Je pris la dernière lettre de
-Robert: il m'aimait toujours, puisqu'il m'écrivait: «Je finirai entre une
-bouteille de vin, qui tient ce qu'elle promet: l'ivresse; et un pistolet,
-qui donne l'oubli.» Mais cette femme, pourquoi l'a-t-il?... pour se
-sauver de ce qu'il appelle le ridicule; il ne l'aime pas.... Il refusait
-de se marier parce qu'il n'avait pas le courage de dire à une autre: Je
-t'aime! Oh! demain, je le verrai!
-
-Je me couchai, espérant trouver dans le sommeil un peu de calme; mais ce
-fut en vain... mon cœur saignait de tous les côtés; le sang me montait
-au cerveau; le délire me prit plus fort!... Je me levai, m'habillai,
-comme si une voix m'appelait au dehors.
-
---Louise, dis-je à ma femme de chambre, venez avec moi, ne me quittez
-pas, quoi qu'il arrive! ma raison s'en va... courons après, ou je suis
-perdue. Et, prenant la lettre de Robert qui m'indiquait sa nouvelle
-adresse, je pris ma course par les boulevards. Arrivée rue Joubert, je
-m'arrêtai, effrayée de ce que j'allais faire! J'eus envie de retourner
-sur mes pas, ma raison n'obéissait plus, et je sonnai à la porte cochère.
-Il était près d'une heure du matin. On m'ouvrit, et je montai sans rien
-demander et laissant Louise sous la porte.
-
-Arrivée au premier, je sonnai à faire trembler la maison; on ne me
-répondit pas. Ce fut une joie et une peine. Il n'y avait personne, ou
-bien on ne voulait pas me répondre. Tant mieux... qu'aurais-je dit?
-J'allais redescendre, ce qui était raisonnable; mais la folie ne raisonne
-pas, et, saisissant le cordon, je fis dix fois plus de tapage.
-
-J'entendis une porte s'ouvrir, puis marcher, et une voix, celle de
-Robert, demander: Qui est là?
-
-Ma langue se glaça... Je m'appuyai au mur, car j'allais tomber!...
-
---Qui donc est là? reprit-il en ouvrant la porte du carré.
-
-Puis, m'éclairant la figure de sa bougie, il reprit:
-
---Vous, ici! vous, à pareille heure! que me voulez-vous donc?
-
-Je ne sus que répondre... je vis tant d'ironie sur sa figure, que je
-compris qu'il allait se venger de moi.
-
---Voyons, me dit-il, je n'ai pas de temps à perdre; qu'avez-vous à me
-dire?
-
---Moi, lui dis-je toute tremblante et lui montrant sa lettre, je viens
-parce que vous m'avez écrit hier!
-
---Oh! fit-il en riant, c'est vrai, après déjeuner! Si ce n'est que cela,
-vous pouvez vous en retourner, il n'y a pas de danger, je suis
-très-heureux! Comment se fait-il que M. Richard vous laisse sortir à
-pareille heure?... ce n'est pas prudent. Je l'en ferai prévenir demain.
-
-L'air railleur avec lequel il me disait tout cela faisait, petit à petit,
-reprendre le dessus à mon caractère violent. La douleur, se retirant de
-mon cœur, faisait place à un gros orage. Il vit les éclairs dans mes
-yeux et fit son possible pour m'exaspérer!
-
---Entrez, me dit-il en démasquant la porte. Je ne vous aime plus, vous me
-dérangez beaucoup; mais je suis trop poli pour ne pas vous offrir de vous
-reposer quelques moments. Il posa son bougeoir sur la table et me montra
-un siége.
-
-La pièce dans laquelle il m'avait fait entrer était une salle à manger,
-aux panneaux et plafonds sculptés. Cette première pièce annonçait le luxe
-et le goût des autres. Je regardais pour me donner une contenance, car je
-n'osais dire un mot.
-
---Il paraît, me dit-il, que c'est une visite sans but que vous avez voulu
-me faire, ma chère Céleste; vous avez mal choisi l'heure, mon enfant, car
-je ne suis pas seul? mais, puisque vous êtes venue, c'est moi qui vous
-dirai ma position et l'état de mon cœur, afin de nous éviter à l'avenir
-de pareilles rencontres. J'ai été amoureux de vous, je le crois, du
-moins; vous vous êtes moquée de moi; je me suis fatigué de ce rôle
-ridicule, et, aujourd'hui, je ne vous aime plus; votre vue me dégoûte,
-parce qu'elle me rappelle une faiblesse honteuse. Allez retrouver M.
-Richard.
-
-A mesure qu'il parlait, ses yeux prenaient une expression qui me faisait
-peur; je lui dis en joignant les mains:--Voyons, Robert, ne m'accablez
-pas!... quittez cet air railleur qui me glace, écoutez-moi cinq minutes
-et je me retire. J'ai eu tort de venir, il faut me le pardonner... c'est
-une puissance plus forte que ma volonté qui m'a conduite!... Pouvais-je
-deviner que cette lettre ne contenait que mensonge et plaisanterie...
-vous parliez de vous tuer... je suis venue... vous me renvoyez, je m'en
-vais.
-
---Non, me dit-il, non, tu n'es pas venue par intérêt pour moi!... tu es
-venue parce que tu m'as vu avec une autre femme, parce que tu as voulu
-tenter ton empire sur moi! Eh bien! emporte ma réponse: Elle est là,
-cette femme, derrière cette porte; elle entend tout ce que je te dis...
-je l'aime! elle est belle, aussi belle que tu es laide! On dit qu'elle te
-ressemble, et que c'est pour cela que je l'ai choisie... c'est possible!
-tu es sa caricature.
-
---Robert, lui dis-je, me levant hors de moi... Robert, ce que tous faites
-là est une lâcheté!... Vous m'insultez chez vous, vous devriez vous
-respecter vous-même en n'insultant pas vos faiblesses passées. Si c'est
-pour vous faire aimer de cette femme que vous me traitez ainsi, elle aura
-mauvaise opinion de vous, car le même sort l'attend plus tard. Si je
-dérange une de vos nuits de plaisir, j'en ai le droit, car vous avez
-dérangé ma vie. Pourquoi m'avez-vous écrit à Londres?... Sans votre
-lettre, je serais mariée aujourd'hui, je serais en Écosse, et je ne
-viendrais pas vous troubler. Je savais bien que ce que vous aimiez en
-moi, c'était vous!... je ne pouvais pas le croire, car j'ai plus de
-grandeur d'âme que vous ne le pensez... Pour que vous sauviez votre
-fortune par un mariage, je vous ai quitté pour ne pas être complice de
-votre ruine presque certaine. J'ai accepté d'un autre ce que je ne
-voulais ni vous demander ni accepter de vous... l'idée ne m'était pas
-venue que vous pouviez prendre une autre maîtresse. Vous m'aviez juré
-tant de fois de vous marier, le jour où tout serait fini avec moi, que je
-voulais vous y aider. Vous n'avez pas un reproche à me faire, je vous ai
-toujours prévenu; vous, vous m'avez menti en m'écrivant cette lettre...
-Ah! ma tête se perd... je deviens folle!... Prenez garde, ne dites plus
-un mot, car je commettrais un crime! La flamme de cette lumière est
-rouge... tout prend cette couleur... adieu... ne revenez jamais à moi,
-méfiez-vous... je ferai tout pour vous ramener... ce serait votre
-fortune, votre vie, votre honneur qu'il me faudrait alors, pour oublier
-cette nuit! Je donnerais ma vie pour que vous m'aimiez encore six mois.
-
-Je fis un mouvement pour sortir. Il me barra le passage.
-
---Non, me dit-il, vous êtes trop agitée, vous ne partirez pas encore...
-la colère vous va bien, je veux voir jusqu'où elle peut aller!... Vous me
-dites de ne jamais retourner à vous... soyez tranquille, j'ai bien pris
-mon parti, je suis bien fort! Je vous méprise, misérable créature que
-j'avais ramassée dans la boue, qui m'avez sali pour me récompenser!... Je
-vous ai servi d'échelle; c'était drôle de voir un homme de bonne
-compagnie aimer une fille comme vous, l'emmener chez lui, cela a piqué la
-curiosité, vous vous êtes mise à l'enchère, et vous vous êtes livrée au
-plus offrant.
-
-Je regardais autour de moi par quel moyen je pourrais me soustraire à
-cette scène... Je vis un couteau sur l'étagère, je m'en emparai, et le
-serrant avec force, je criai:--Pas un mot de plus, Robert... laissez-moi,
-ou je vous tue!
-
-Il se croisa les bras et s'appuya le dos à la porte de sortie.
-
---Enfin, fit-il en riant, je vous vois donc souffrir un peu! je vous
-croyais de pierre... Laissez donc ce couteau, vous allez vous couper les
-doigts.
-
---Ah! lui dis-je, tu crois que je ne conduirai pas cette lame jusqu'à ton
-cœur, comme tu as conduit jusqu'au mien tes cruelles paroles! tu me
-crois donc bien lâche? Tu crois donc que j'ai peur de la mort?... Eh
-bien! fais ce que je vais te dire ou je vais te tuer!... Renvoie cette
-femme qui a entendu tout ce que tu m'as dit!...
-
-Il haussa les épaules sans bouger.
-
---Tu ne veux pas me croire!... Tiens, regarde, je commence par moi pour
-que tu ne doutes pas... Et je m'enfonçai à deux reprises le couteau dans
-la poitrine. La lame froide glissa sur mes côtes en les éraillant. Ce
-déchirement fut moins douloureux que celui de mon cœur... Robert ne vit
-pas de sang, et crut sans doute que j'avais fait semblant. Il vint à moi
-pour prendre mon couteau...
-
---Va-t'en, lui dis-je, laisse-moi passer, et comme il ne se retirait pas
-assez vite, je le frappai au bras droit. Son sang coula... A cette vue,
-je retrouvai ma raison égarée; je lui demandai pardon.
-
---Je vous pardonne, me dit-il, mais sortez. Je fis quelques pas, je mis
-la main à ma poitrine... Je sentis un bouillonnement tiède, puis un
-plastron froid, je m'appuyai d'une main à la table, de l'autre je
-voulais arrêter le sang. Je perdais ma vie et mes forces... La tête me
-tourna, je sentis mon cœur cesser de battre, et je tombai à terre.
-
-Quand je revins à moi, j'étais dans une grande chambre toute tendue en
-velours grenat et garnie de passementerie d'or. J'étais étendue sur un
-lit à la François Ier, doublé de satin blanc, et soutenu par quatre
-colonnes dorées. Il y avait deux bougies allumées dans un grand
-candélabre doré qui en portait au moins vingt. J'avais froid à la
-poitrine; je portai la main pour étancher le sang... On m'avait mis une
-grosse éponge à toilette, imbibée d'eau et de vinaigre, ce qui me causait
-une douleur très-vive. On avait fait monter ma femme de chambre; elle
-était assise dans un fauteuil. J'écoutais, retenant ma respiration, car
-on causait dans la chambre voisine.
-
---Je te demande pardon, ma chère amie, disait Robert, de te faire passer
-une si mauvaise nuit... Tu dois avoir froid... Sitôt que le jour sera
-venu, j'enverrai chercher une voiture et je la mettrai dedans. Sa
-blessure n'est pas dangereuse... le repos lui aura fait du bien.
-
-Je me rappelais tout, et je fondis en larmes. Robert vint près de mon lit
-et me dit:
-
---Êtes-vous mieux?... Ah çà, vous êtes folle, ma chère enfant, de me
-faire pareille scène... Il me semble que je ne vous ai jamais dérangée...
-Si je vous ai écrit, il fallait brûler mes lettres sans les lire. Vous
-n'êtes pas une enfant; vous saviez ce que vous faisiez en me quittant, je
-veux être libre.
-
-Je regardais la porte restée ouverte; cette femme écoutait,--Oui, lui
-dis-je, vous avez raison... Fermez cette porte, je m'en vais. Louise,
-venez m'aider à m'habiller.
-
-Il sortit; je l'entendis rire, de moi sans doute! mon cœur se brisa de
-nouveau... Je n'avais plus de force que pour pleurer. Je voulus me lever,
-je ne pus me tenir.... Il me fallut rester sur le lit et respirer du
-vinaigre.
-
-Louise cria:--Madame se trouve mal!...
-
---Encore, répondit Robert, et il vint l'aider à me soutenir.
-
-La femme que j'avais vue au Cirque entra et parla à Robert; elle avait un
-accent prononcé. Je crois qu'elle venait plus par curiosité que par
-intérêt. Elle avait les cheveux courts, frisés à la Titus. Elle
-ressemblait beaucoup à une des premières compagnes de ma vie.
-
-Il y a certaines gens devant qui on souffre plus d'être humiliée!... Je
-n'avais rien à lui dire... Je ne la connaissais pas... Je la priai
-seulement de se retirer pour que je me préparasse à partir... Elle le
-fit en riant, et je l'entendis embrasser Robert.
-
-Je ne sais où je trouvai de la force..... dans ma haine, sans doute; mais
-je sortis de cette chambre qui ressemblait à une tombe. Il ne me serra
-pas la main.
-
-Il faisait jour; Louise me portait plutôt que je ne marchais. Je
-m'arrêtai de l'autre côté de la rue... la croisée était ouverte, sans
-doute pour bien s'assurer que je m'éloignais. Après m'avoir vue partir,
-Robert la referma.
-
-Nous ne rencontrâmes pas une voiture. Je me traînai jusque chez moi, le
-corps brisé, mais le souvenir vivant; ce souvenir, qui passait dans mon
-cœur comme un fer rouge, me brûlait, et ne se calmait un peu qu'avec une
-pensée de vengeance.--Pauvre Richard!... lui si bon, si dévoué, je
-l'avais méconnu!... C'était ma punition. Mais que de peine on lui ferait
-quand on lui raconterait cette scène, scène que je ne pourrais nier, car
-j'avais sur la poitrine une énorme cicatrice.
-
---Voyons, me dit Louise, il faut vous coucher, madame, je vais aller
-chercher un médecin.
-
---Non, lui dis-je, j'ai un devoir à remplir, il faut que je prévienne
-Richard; il vaut mieux qu'il apprenne cette nouvelle par moi... Oh! les
-forces me manquent!... Allez chez-lui... dites-lui de venir de suite!...
-
-Elle sortit.--J'avais perdu beaucoup de sang... J'étais d'une pâleur
-mortelle!... Mon Dieu! disais-je, reprenez donc ma vie... je souffre
-trop!
-
-
-
-
-XL
-
-
-Louise revint.
-
---Oh! madame, me dit-elle, le concierge de M. Richard est fou!... Il ne
-voulait pas me laisser monter, il me disait: Il n'y a personne... M.
-Richard vient de sortir avec madame.
-
---Mais, lui ai-je répondu: Madame est à la maison... c'est elle qui
-m'envoie!...
-
---Il resta tout sot et me dit: Mademoiselle, je vous en prie... Diable!
-je viens de faire une bêtise, ce n'est pas elle qui était en haut; c'est
-que, aussi, l'autre est de sa taille; surtout n'en dites rien à
-madame.--Je lui ai promis de me taire, mais j'ai pensé que vous deviez
-être instruite de cela, car, sans M. Richard la scène de cette nuit
-n'aurait pas eu lieu.
-
-Je me couchai, mes larmes coulèrent avec abondance. Quand je n'eus plus
-de larmes, je repassai les événements. Mon cœur venait de se dessécher à
-ce feu ardent de la douleur.
-
---Ah! m'écriai-je, dans un état de délire voisin de la folie; c'est
-affreux de vivre comme cela, pourquoi ne m'a-t-on pas étouffée en venant
-au monde? Que sont de misérables créatures comme moi sur la terre? La
-honte de leurs parents, le remords et le mépris de ceux qui les ont
-aimées. Est-ce qu'on aime une fille comme moi? On s'oublie quelques
-heures près d'elle: puis après on la maudit, on la chasse; on lui dit ses
-vérités; il a bien fait, Robert. Je suis si méprisable! mon Dieu! est-ce
-que je ne suis pas assez punie? Mon Dieu! pourquoi ne voulez-vous donc
-pas que je meure? et j'arrachais les compresses mises sur mes blessures
-avec tant de force que mes ongles enlevaient la peau. J'aurais voulu
-continuer, mais comme rue Geoffroy-Marie, mes forces physiques étaient
-épuisées; je tombai sur une chaise; je cherchais à pleurer, mes paupières
-étaient sèches et brûlantes.
-
-Rien! me disais-je, il ne me reste rien. Oh! qu'il ne revienne jamais,
-que son amour soit bien mort, car je me vengerais cruellement!
-
-Robert! il a été sans pitié pour moi. Comme il m'a traitée devant cette
-femme! Comme il m'a poussée du pied! et je ne l'ai pas tué! Comme il doit
-me mépriser! Et Richard qui me retire son amitié, quand j'en avais tant
-besoin; je perds tout à la fois.
-
-Je suis seule au monde!...
-
-Louise entra dans ma chambre, et me dit:--Madame, la nourrice est là avec
-votre filleule, je lui ai dit que vous reposiez, que je ne savais pas si
-vous pouviez la recevoir.
-
---Oui, lui dis-je, faites-la entrer; elle vient me rappeler que si je
-n'ai personne qui m'aime, elle, pauvre enfant! n'a que moi sur la terre.
-
-On m'apporta ma petite fille; elle était délicate comme une fleur. Je
-cherchais la vie dans ses yeux, je n'y voyais que faiblesse et langueur.
-Mon cœur retrouva des larmes. Pourtant la femme qui la gardait m'assura
-qu'elle se portait bien, j'eus la force de sourire pour l'animer; le
-pauvre ange me tint compte de cet effort; car elle me rendit caresse pour
-caresse. Quand elle partit, je me sentis soulagée, sa présence m'avait
-fait du bien; c'était la relique de mon âme. J'aurais voulu tout oublier,
-pour ne penser qu'à elle, mais je ne pouvais pas, son souvenir
-adoucissait ma douleur, il ne la guérissait pas.
-
-Louise rentra me demander si je voulais recevoir M. Richard.
-
---Vous a-t-il dit quelque chose, sait-il que vous êtes allée chez lui ce
-matin?...
-
---Je ne pense pas, madame, il ne m'en a pas parlé.
-
---Bien; faites entrer.
-
-Je m'assis dans l'ombre, pour qu'il ne vît pas ma figure; il entra, vint
-pour me prendre la main, je lui fis signe de s'asseoir en face de moi.
-
---Eh bien! mon cher Richard, comment avez-vous passé la nuit? Votre
-souper à la Maison-d'Or s'est-il prolongé bien tard?
-
---Non, me dit-il, je suis rentré à minuit, vous savez bien que je
-m'ennuie où vous n'êtes pas.
-
---Ah!... et vous sortez de chez vous?
-
---Oui, me dit-il d'un air calme qui ébranla la résolution que j'avais
-prise de ne lui parler de rien.
-
---Tiens, on m'avait dit vous avoir rencontré ce matin, dehors?
-
-Il changea de couleur et me dit:--En effet, je suis sorti de très-bonne
-heure pour essayer un cheval; mais je suis rentré depuis.
-
---Cher Richard, quelle triste nuit vous avez dû passer! vous qui m'aimez
-au point d'être jaloux de ma pensée?
-
---Oui, j'ai passé une mauvaise nuit, en pensant que, moi qui vous aime
-tant, je ne puis rien pour vous rendre heureuse.
-
---Allons, lui dis-je, assez de comédie et de grimaces; dites-moi le nom
-de celle qui vous a consolé pendant cette longue et triste nuit?
-
-Il devint pâle.
-
---Ne cherchez pas d'histoire, c'est inutile, je sais tout, sauf le nom de
-la femme; je veux le savoir!... pas de phrases perdues, un seul mot, son
-nom, et je vous pardonne.
-
---Oh! Céleste, dit-il en se laissant tomber à genoux devant moi, vous me
-trompez, vous ne me pardonnez pas! Oui, je suis un fou, un insensé, mais
-je vous aime plus que ma vie. Je vous l'ai prouvé, Céleste, pardonnez un
-moment d'ivresse; hier, à ce souper, je n'avais pas ma raison, et puis
-vous m'aviez fait tant de peine!... Ah! cette femme... C'est elle qui m'a
-entraîné. Céleste, pardonnez-moi; quittez cet air glacial qui me fait
-mal, accable-moi de reproches, je les mérite; mais pardonne-moi.
-
---Je vous ai demandé son nom, je veux savoir si c'est une de mes chères
-amies, afin de lui faire mes compliments de l'intérêt qu'elle vous porte.
-
---Non, vous ne la connaissez pas; je ne la reverrai jamais. Je voudrais
-ne l'avoir jamais vue, elle ne sait pas tout le mal qu'elle me fait
-aujourd'hui.
-
---Vous pleurez!... un homme! c'est pousser trop loin le besoin de mentir.
-Vous avez vu Robert avec une femme; vous vous êtes dit: il la quitte, je
-puis la quitter aussi. Vous vous trompiez, quand vous disiez m'aimer,
-c'est lui que vous aimiez; je ne vous en veux pas, je ne vous aime pas,
-je ne vous ai jamais aimé, vous le savez bien. Voyons, ne pleurez pas
-comme cela, vous me portez sur les nerfs, je ne vous fais pas de
-reproches, vous étiez libre, je vous suis assez reconnaissante pour vous
-souhaiter d'être heureux avec une autre. Est-elle jolie?
-
---Ah! Céleste, Céleste, vous êtes sans pitié, vous n'avez pas de cœur.
-
---De la pitié, est-ce qu'ils en ont eu pour moi, cette nuit? Je n'ai pas
-de cœur? si, puisqu'il me fait mal. Et je lui contai tout ce qui s'était
-passé, pourquoi je l'avais envoyé chercher. Il était si bon, qu'il ne me
-fit pas un reproche; il ne cherchait qu'à s'excuser.
-
---Vous m'avez demandé le nom de cette femme? Elle se nomme Adèle Célier.
-
---Ah! lui dis-je, je l'ai vue deux fois, c'est une jolie personne,
-grande, blonde, n'est-ce pas? Vous avez bon goût.
-
---Céleste, vous êtes cruelle.
-
---Pourquoi? parce que je ne vous fais pas de scène; mais je ne
-regretterai qu'une chose de vous, votre amitié; c'est moi qui devrais
-vous demander pardon, nous serons amis. Je n'oublierai jamais ce que vous
-avez fait pour moi. Restez avec cette femme, ne venez plus chez moi. Si
-vous m'aimez encore, je vous ferais souffrir sans le vouloir; le monde
-est inhumain. On est heureux de faire aux autres le mal qu'on vous fait à
-vous-même. J'ai gros à dépenser, n'en soyez pas la victime.
-
---Non, non, je ne veux pas vous quitter.
-
-Il s'attachait à mes mains qu'il couvrait de larmes.
-
---Je me tuerai si vous ne me pardonnez pas.
-
---Allons, je vous ai déjà prié de ne pas me dire de choses stupides, vous
-ne voulez pas me quitter, soit; vous me prêterez votre bras, vous
-m'accompagnerez partout; mais j'aurai le droit, moi, de vous quitter
-n'importe où, vous ne serez plus que mon ami. Ne me demandez pas une
-bonne parole, je suis incapable de la dire. Partez; en descendant, vous
-commanderez ma voiture, il faut que je sorte, j'ai besoin d'air. Je me
-sens mourir; vous reviendrez me chercher à neuf heures, je veux aller au
-Ranelagh.
-
-Quand je fus seule, je m'habillai avec tout ce que j'avais de plus beau;
-je mis du rouge pour cacher ma pâleur. Je montai en calèche, si bien
-parée, que tout le monde s'arrêtait et disait en me voyant passer:--Que
-cette femme est heureuse!--Quand j'arrivai aux Champs-Élysées, beaucoup
-de gens parurent étonnés; enfin on finit par m'arrêter et me
-dire:--Tiens, vous n'êtes donc pas morte? on m'avait assuré que vous vous
-étiez tuée cette nuit; vous avez bien fait de faire semblant.--Je
-supportai vingt railleries de ce genre.
-
-Toutes mes connaissances savaient ce qui s'était passé pendant la nuit,
-tout le monde voulait voir la femme pour qui Mogador s'était donné des
-coups de couteau. Robert faisait force plaisanteries pour se venger de M.
-Richard, et disait à qui voulait l'écouter:--C'est insupportable, les
-femmes m'arrachent.
-
-J'allais partout où je pouvais le rencontrer; et je déployais un luxe
-effréné que Richard encourageait en me comblant des choses les plus
-belles.
-
-Robert vint un matin me voir. Il prit un air dégagé, en me disant:
-
---Je viens savoir comment vous vous portez.
-
---Je pourrais vous répondre à mon tour: il était inutile de venir, vous
-me dérangez, j'attends M. Richard, et puis vous m'avez rencontré cinq
-fois, je vais bien; vous n'avez donc plus peur de moi, que vous revenez?
-
---Non, me dit-il, je vous trouve jolie. Voulez-vous me donner à déjeuner?
-Le couvert est mis.
-
---Je suis désolée de vous refuser, mais j'attends quelqu'un.
-
---Eh bien! vous le renverrez.
-
---Et vous que ferez-vous en échange?
-
---Je renverrai ma locataire.
-
-A ce mot, je sentis mon cœur bondir, mais je ne puis dire si ce fut de
-haine ou de joie.--Bien sûr, lui demandai-je?
-
---Bien sûr.
-
---Soit! marché tenu.
-
-Richard sonna, je fus lui ouvrir, et je le priai de ne pas entrer.
-
---Allez, lui dis-je, retrouver Mlle Adèle, je vous ai dit que je
-prendrais ma liberté quand j'en aurais besoin. Robert est là.
-Aujourd'hui, je puis vous dire la vérité, je ne cède pas à mon cœur,
-mais à mon amour-propre.
-
---Adieu, me dit-il, vous ne me reverrez jamais.
-
-Je ne pris pas garde à ce mot qu'on dit si souvent, et puis j'étais trop
-occupée de ma vengeance.
-
-Robert chercha à se justifier. Il avait un air vainqueur dans toutes ses
-paroles qui m'exaspérait; pourtant je fus douce, humble. Il crut mon
-caractère brisé à tout jamais, car j'employais la prière pour qu'il
-restât auprès de moi.
-
---Oui, me dit-il, je vous aime encore un peu, mais je suis le seul; je ne
-sais ce que vous avez fait aux femmes, toutes vous détestent. Judith m'a
-écrit, elle ne peut vous souffrir. Toutes ces plaisanteries me fatiguent,
-et j'ai pris un parti, je vous verrai de temps en temps, nous garderons
-chacun notre indépendance.
-
---Je ne sais, mon cher ami, à quel propos Mlle Judith peut vous écrire
-sur mon compte, je ne la connais que de vue.
-
---Elle prétend que vous lui avez écrit pour avoir une invitation chez
-elle, et qu'elle vous a refusée.
-
---Vraiment, mon cher Robert, je m'étonne que vous, un homme d'esprit,
-vous prêtiez attention à des caquets de femme; je vous ai dit déjà que je
-n'avais fait d'avance qu'à une seule femme, pour la faire mentir, c'est à
-Ozy; puisque vous êtes en correspondance avec Mlle Judith, pourquoi ne
-vous a-t-elle pas montré ma lettre?
-
---Je ne la vois pas, je crois même ne lui avoir jamais parlé, je ne sais
-même plus comment il se fait que nous nous soyons écrit. Ce dont je me
-souviens, c'est qu'elle me disait, dans une lettre, que je ne devrais pas
-être si fière de ma conquête, que la prise de Mogador ne datait pas
-d'hier. Je lui ai répondu qu'après avoir consulté les historiens anciens
-et modernes, j'avais découvert que Judith avait mis la tête d'Holopherne
-dans le sac, longtemps, mais bien longtemps avant la prise de Mogador;
-elle m'a renvoyé la lettre.
-
-Je ne sais ce que tout cela signifie, je n'ai jamais cherché à la
-connaître.
-
-Pour vous montrer que je ne vous mens pas, je vous enverrai ses lettres.
-
-En effet, il me les a données plus tard, je les ai; et je n'ai jamais
-rien compris à ce commérage dont je fus la victime plus tard.
-
-On servit le déjeuner.
-
-Robert fut d'une gaieté qui me faisait mal.
-
---Allons, me dit-il, quittez cette figure d'enterrement, je vais donner
-de l'argent à cette femme qui est chez moi, lui faire louer un
-appartement, je viendrai vous chercher à six heures pour dîner. Vous
-voyez que je n'ai pas peur de vous!
-
---Bien, lui dis-je, mais ne l'oubliez pas, car j'ai le droit d'aller vous
-chercher, et j'irai.
-
-Il partit; quelques minutes après, on me remit une lettre de Richard.
-
- «Je vous ai dit, Céleste, que je ne vous reverrais plus; vous
- comprenez que pour tenir cette promesse, il faut que je parte,
- loin, bien loin. Un de mes amis va en Californie, je pars avec
- lui; je connais votre caractère mieux que vous-même; vous avez de
- la haine et du fiel au cœur, ce sont les mauvais traitements des
- autres qui vous ont rendue comme cela, car vous étiez bonne; dans
- l'état où vous êtes, vous avez besoin, pour vous soulager, de
- rendre à quelqu'un tout ce qu'on vous a fait; je vous ai donné
- l'occasion de ne plus me ménager, vous vous en êtes emparée avec
- cruauté. Si ce n'était que cela, je ne partirais pas encore, je
- me cacherais sur votre passage et je pourrais vous voir de loin.
- Mais je vous ai trompée sur ma position, je suis ruiné; il me
- reste à peine de quoi faire mon voyage. Vous perdre est la seule
- chose qui me rende malheureux, je reviendrai dans quelques
- années: je serai toujours le même. Si je suis riche, j'irai vous
- demander si vous avez besoin de moi. Adieu, je vous aime. Je n'ai
- jamais aimé que vous et n'aimerai jamais que vous...
-
- «RICHARD.»
-
-Cette nouvelle me terrifia; son départ m'eût été indifférent, mais sa
-ruine m'épouvanta. Pauvre garçon! qu'allait-il devenir? Je lui écrivis
-de suite pour lui offrir ce que j'avais; on répondit à ma femme de
-chambre qu'il avait quitté l'hôtel le matin même et qu'il n'avait laissé
-qu'une lettre pour moi au concierge. Le remords me mordit au cœur.
-Robert était cause de ce malheur autant que moi; il était peut-être mon
-complice involontaire, mais c'était la conséquence de tous ses caprices.
-Qu'il prenne garde à lui, qu'il ne rie pas de tout ce qui arrive, je me
-servirais de lui pour venger Richard.
-
-J'attendis six heures, la tête en feu; ils sonnèrent enfin, Robert ne
-vint pas.
-
-Je me promenais de long en large, impatiente, nerveuse, je me disais: Il
-ne viendra pas, il joue avec mon désespoir, il a ce qu'il voulait;
-Richard lui a cédé la place, il rit de ce qu'il a fait. Et je le
-laisserais jouir de ce triomphe près de cette femme! ah! il ne l'a pas
-cru, il ne peut pas le croire!
-
-Sept heures!
-
---Louise, donnez-moi un manteau, un chapeau.
-
---Madame, me dit cette fille, je vous en prie, ne sortez pas dans cet
-état.
-
---N'ayez pas peur, lui dis-je, il n'y a pas de danger pour moi, et je
-partis.
-
-Arrivée rue Joubert, je trouvai le valet de chambre; il me connaissait
-depuis longtemps, c'est moi qui l'avais fait entrer à la campagne chez
-Robert.
-
---Où est votre maître? lui dis-je.
-
---Il est sorti, madame, il est allé dîner, mais il rentrera de bonne
-heure, car il donne une soirée; il m'a dit qu'il serait de retour à huit
-heures.
-
---Bien; et cette femme est avec lui?
-
---Oui, madame.
-
---Où sont ses effets?
-
---Là, dans le cabinet de toilette.
-
---Éclairez-moi.
-
-Je passai dans cette chambre, où je trouvai une grande malle et des robes
-éparses. Je fis enfermer le tout dans la malle, et j'ordonnai au valet de
-chambre de faire porter cela à l'hôtel des Princes.
-
-Il obéit.
-
---Maintenant, dis-je, mon cher Robert, à nous trois. D'abord à nous deux.
-
-Ensuite j'ouvris sa boîte à pistolets, avec la ferme résolution de lui
-brûler la cervelle, et de me tuer après, s'il ne faisait pas ce que
-j'allais ordonner. Heureusement pour lui, je ne trouvai pas de capsules;
-car, quand sa voiture s'arrêta, je me mis à la croisée; je le vis, en
-phaéton découvert, prenant cette femme dans ses bras pour l'aider à
-descendre; mon sang ne fit qu'un tour, et je l'aurais tué, oh! j'en suis
-sûre, il ne serait pas remonté; j'étais d'une adresse rare pour une
-femme, je faisais au tir dix-neuf mouches sur vingt balles; j'avais une
-réputation de force qui ne m'aurait pas fait défaut ce jour-là; ma main
-était froide, mais elle ne tremblait pas.
-
-Je les attendais dans le salon, tout était éclairé pour la soirée. Les
-murs étaient en cuir repoussé blanc et or, les meubles en brocatelle
-verte; des glaces partout reflétaient les bougies; le tapis à haute laine
-blanche et à fleurs rouges et vertes étouffait le bruit de mes pas, je
-n'entendais que mon cœur. On poussa un ressort, une porte recouverte de
-glaces s'ouvrit, entrant de chaque côté dans les panneaux de la muraille.
-Cet appartement avait été décoré pour Mlle Rachel. Tout y rappelait le
-goût de la grande artiste.
-
-Robert parut et resta saisi. On n'avait pas osé lui dire que j'étais là.
-
---Eh bien! est-ce que ma présence vous étonne? Est-ce que vous m'aviez
-oubliée?
-
-Il resta confus.
-
-Sa compagne entra. Elle me regardait, m'écoutait sans comprendre.
-
-Je m'adressai à elle.
-
---Est-ce qu'il ne vous avait pas dit qu'il était venu chez moi ce matin,
-qu'il devait venir me chercher pour dîner? Il aurait dû vous prévenir,
-c'eût été poli... Dites donc à madame que je ne mens pas, vous voyez bien
-qu'elle doute.
-
---C'est vrai, dit Robert, qui, dominé par mon regard, n'osait me
-démentir. Je suis allé prendre de vos nouvelles; je vous avais promis ce
-que vous me demandiez, mais j'ai réfléchi, et puis je ne pouvais renvoyer
-madame du matin au soir, il me faut le temps de lui trouver un logement
-convenable.
-
---Ah! lui dis-je, eh bien! mais il me semble que vous l'avez trouvée à
-l'hôtel des Princes, et qu'il ne faut pas tant de temps pour y retourner;
-je me suis chargée de ce soin, je viens de faire retenir un appartement
-où j'ai déjà fait porter ses malles.
-
-Robert fut tout abasourdi.
-
-La pauvre provinciale prit un air stupide.
-
-Enfin Robert retrouva la parole.
-
---Voyons, Céleste, je vous en prie, pas de scène, pas de violence, je
-vous promets que madame partira demain. Elle sait bien qu'elle ne doit
-pas rester près de moi, mais aujourd'hui j'attends du monde.
-
---Et vous me priez de m'en aller! En vérité vous me faites rire; je vous
-avais prévenu, je vous avais dit: Ne revenez pas. Vous êtes revenu. Vous
-avez pris un engagement. Ce n'est pas une promesse que vous avez le droit
-de retirer. C'est un marché que nous avons fait. J'ai payé, Richard est
-parti. A vous maintenant; vous attendez du monde, eh bien, je ne suis pas
-de trop, je vais leur donner la fête complète. La provinciale me dit:
-
---Mais si monsieur ne vous aime plus et s'il m'aime...
-
---Je ne vous connais pas, mademoiselle.
-
---Je suis dame.
-
---Tant pis pour vous; je ne m'adresse pas à vous, je n'aurais rien voulu
-vous dire de désagréable, mais, puisque vous ne connaissez pas assez le
-monde, ce qui m'étonne beaucoup à votre âge, sachez que, quand même il ne
-m'aimerait plus, il ne pourrait encore vous aimer. Après une grande
-passion, le cœur a besoin de repos. Vous seriez mille fois plus jolie
-que vous n'auriez pas encore pris ma place. Vous le connaissez à peine,
-vous ne pouvez pas l'aimer.
-
-Elle se mit à pleurer, car mes paroles étaient confirmées par le silence
-de Robert.
-
---Allons, lui dis-je, je ne veux pas mettre madame dehors à cette heure,
-vous allez me suivre, demain il fera jour.
-
-Il vit qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre pour éviter un malheur
-ou un scandale, et il obéit.
-
-Il lui dit quelques bonnes paroles pour la consoler, s'excusa de sa
-faiblesse et lui jura que s'il l'avait connue plus tôt il l'aurait
-adorée, mais qu'on ne disposait pas de sa tendresse.
-
-Il donna l'ordre à son domestique de dire à tous ses amis qu'il remettait
-la partie à huitaine.
-
-Nous rentrâmes chez moi silencieux.
-
-Il se posa en victime de mon caractère, me vanta sa nouvelle conquête, et
-me dit:
-
---Je vous ai suivie pour éviter une scène ridicule.
-
-Tout cela m'était égal. Je ne sentais rien au cœur que ma volonté; il
-était près de moi, peu m'importait la cause.
-
-Mon air froid et résigné, malgré les traces d'une douleur profonde
-restées sur mon visage, le firent changer peu à peu; il se rendit
-complétement, me demanda pardon, m'assura n'avoir jamais cessé de m'aimer
-une heure.
-
-Le lendemain, cette femme lui écrivit chez moi pour lui demander plus
-d'argent qu'il ne lui en avait laissé; il le lui envoya afin de s'en
-débarrasser.
-
-Je fus, avec lui, m'assurer qu'elle était bien partie, l'appartement
-était vide il ne put s'empêcher de rire, elle avait voulu avoir un
-souvenir de cette maison et avait emporté un énorme pâté de foie gras.
-
-
-
-
-XLI
-
-
-A Paris, tout ce qui peut occuper les pauvres d'esprit prend une
-publicité énorme. On me montra au doigt dans les promenades; chacun
-racontait mon histoire, on voulait voir ma rivale: elle était jolie: elle
-se disait victime de sa confiance; elle était mariée et avait beaucoup
-d'enfants dans son pays; elle se rendit intéressante et trouva un si
-grand nombre de curieux et de consolateurs, qu'elle ne tarda pas à
-devenir, comme moi, une de ces tristes célébrités, une de ces femmes qui
-dévorent la fortune et l'avenir.--Elle prouva tant et si bien sa
-reconnaissance à ceux qui s'intéressaient à elle, que je fus étonnée de
-l'étendue de son cœur; on ne pourra jamais lui reprocher d'en avoir
-manqué, à celle-là.--Elle aima passionnément vingt personnes de ma
-connaissance; ses autres faiblesses furent des caprices. Tout le monde
-fut content.
-
-Je me croyais arrivée au plus haut degré de l'infamie. Je m'étais
-trompée, j'avais encore une marche à monter, un nouveau monde à voir de
-près.
-
-Robert reçut huit jours plus tard. Je fis les honneurs de la soirée. On
-me plaisanta beaucoup. On me parla des succès de la provinciale, qui
-voulait absolument avoir une voiture comme moi; tout cela m'agaçait, car,
-malgré moi, j'étais jalouse, je la détestais et j'éprouvais un certain
-bonheur à lui faire envie.
-
-On jouait gros jeu; Robert perdait. Il n'eut pas dans toute la nuit un
-instant de veine.
-
-Ceux qui gagnaient son argent riaient et lui disaient: On ne peut avoir
-tous les bonheurs. Quand on a deux femmes qui vous aiment, cela justifie
-le proverbe: Malheureux au jeu, heureux en amour.
-
-Il était beau joueur, pourtant je voyais une sueur imperceptible lui
-perler au front.
-
-J'essayai de lui faire une observation.
-
---Bien! lui dis-je: allez! et je le regardais avec plaisir, car je
-connaissais sa gêne, et je savais que le lendemain il regretterait de ne
-pas m'avoir écouté.
-
-La partie finie, il avait perdu dix-huit mille francs.
-
-Il sortit de bonne heure pour tâcher de faire de l'argent. Ses biens
-étaient hypothéqués, il ne trouva personne que des usuriers qui lui
-demandaient vingt-cinq pour cent. Il me conta ses peines et me dit:
-
---Je ne sais comment faire, il me faut cet argent ce soir, je dois à des
-gens que je connais à peine.
-
-J'eus un moment de joie sauvage en pensant qu'il serait mon obligé et je
-lui fis cette proposition, où, je l'avoue, mon cœur n'était pour rien.
-
---Vous savez, lui dis-je, que mon grand-père est riche; il a tenu
-cinquante-huit ans un hôtel. Le gouvernement vient de l'exproprier, il a
-reçu l'argent de sa maison; si vous voulez, je vais vous faire prêter par
-lui les vingt mille francs dont vous avez besoin. Cela ne vous coûtera
-rien ou très-peu.
-
-Il accepta.
-
-Je revins au bout d'une demi-heure et lui remis vingt mille francs en
-coupons de rentes d'Espagne.
-
---Tenez, lui dis-je, payez tout le monde; on vous les prête, pour vous
-donner le temps de trouver de l'argent à des conditions raisonnables.
-
-Il me promit de me les remettre au bout de huit jours.
-
-Il recevait une fois par semaine--soit qu'il espérât se rattraper, soit
-qu'il voulût s'étourdir, il joua de nouveau et perdit encore.
-
-Il avait dans son cabinet de toilette une boîte à bijoux à plusieurs
-compartiments; dans celui du fond, les casiers étaient faits de manière à
-mettre vingt mille francs en rouleaux d'or. Robert avait reçu de chez lui
-dix mille francs, qu'il avait déposés dans ce meuble. Il avait placé à
-côté une bourse en perles d'acier, où il avait mis toutes sortes de
-monnaies d'or et des pièces étrangères de diverses grandeurs. Il pouvait
-y en avoir pour huit cents francs. Je regardais tout cela avec peine, car
-j'avais le pressentiment qu'il le perdrait encore. Il avait invité plus
-de monde que de coutume, quelques femmes, pour me distraire: Hermance,
-Brochet, P. M..., et une petite femme qu'un de ses amis lui avait amenée.
-Elle avait une belle voix, se destinait au théâtre et se disait élève de
-Duprez. Sa figure était dure, pourtant elle était aimable et me comblait
-de caresses. Etant arrivée la première, elle vint dans le cabinet de
-toilette m'aider à m'habiller. Elle ne jouait jamais. Vers les deux
-heures du matin, après le souper, elle demanda la permission de se
-retirer. Personne ne s'y opposa. A cinq heures tout le monde partit;
-Robert ouvrit sa boîte pour payer; la clé de cette boîte était attachée à
-la chaîne de sa montre qui se trouvait sur la cheminée; le verre en était
-cassé. Il prit quelques mille francs, paya, puis, quand il fut seul, il
-fit son compte.
-
-Je m'étais endormie sur un canapé; il me réveilla et me dit:
-
---Vous avez pris la bourse qui était là...
-
---Moi! mais non, vous savez bien que je n'ai pas joué.
-
-On chercha partout; on se perdit en conjectures. Une seule personne était
-restée: Robert ne pouvait pas douter des gens qu'il avait reçus. Il pensa
-aux domestiques. Comme le soupçon est affreux, et qu'il eût fallu
-renvoyer tout le monde, ou se méfier de tous, il me vint une idée.
-
---Écoutez, lui dis-je. A mon retour de Londres, Maria est venue me voir;
-elle voulait aussi savoir quelque chose, elle me proposa d'aller chez une
-somnambule. Je la menai chez Alexis Didier; je ne croyais en aucune façon
-au somnambulisme, et comme je lui en voulais un peu, je résolus de lui
-faire une méchanceté, me disant: S'il répond à la question que je vais
-lui faire, par exemple, je croirai. Nous partîmes. C'était jour de
-séance publique. Il avait beaucoup de monde; je lui donnai des cheveux,
-je lui pris la main, et je lui demandai où était la personne à qui ces
-cheveux appartenaient. Est-il en France? se porte-t-il bien? Alexis se
-mit à rire et me répondit:
-
---D'abord, vous dites _il_, c'est _elle_ qu'il faut dire; ces cheveux
-sont ceux d'une femme, elle se porte très-bien, elle est ici, ce sont les
-vôtres.
-
-Je regardai autour de moi effrayée; pourtant je voulus encore une preuve,
-et je lui dis: Je crois que vous vous trompez.
-
---Non, me dit-il en riant plus fort, ce n'est pas mal inventé ce que vous
-faites; vous venez d'entrer dans une chambre sombre, vous allumez une
-bougie, on vous attend à côté, vous fermez la porte pour que l'on ne vous
-voie pas; vous vous coupez des cheveux; tiens, vous les recoupez en
-petits morceaux; les voici. Et il me rendit le papier que je lui avais
-donné.
-
-J'étais étourdie de ce qu'il venait de me dire. C'était l'exacte vérité;
-j'eus peur de cette puissance inconnue qui lisait la pensée. Maria me vit
-si pâle, si émue, qu'elle n'osa l'interroger, dans la crainte qu'on ne
-lui dît des choses que personne ne devait entendre.
-
---Je reviendrai, dit elle, quand il sera seul. Nous partîmes.
-
-Je fus longtemps à me remettre, et comme je sentais que cela m'aurait
-influencé l'esprit, je me promis de n'y jamais retourner; mais
-aujourd'hui, le cas est assez grave, et si vous voulez, nous irons le
-consulter de bonne heure et avant que personne ne connaisse encore ce
-vol.
-
-Mon idée parut bonne et nous nous rendîmes chez Didier, rue
-Grange-Batelière, avec un ami de Robert qui assista à la séance.
-
-Lorsqu'Alexis fut endormi, on lui présenta la boîte, fermée à clef, il
-désigna la couleur et la forme de l'intérieur; le métal lui donna du mal
-à distinguer; pourtant, il en vint à bout; et dit:
-
---Il y a de l'or au fond. Vous venez d'en prendre dedans.
-
---Oui, lui dit Robert, mais une autre personne y a touché. Voyez bien.
-
---Menez-moi chez vous, dit Alexis, en faisant le geste d'un homme qui
-vous suit; il dépeignit l'appartement et dit: Je vois une femme qui
-s'habille, elles sont deux, la plus grande sort. Celle qui reste est
-petite, brune, elle a une robe claire et un ruban rouge autour du cou.
-Elle se lisse les cheveux; elle écoute à la porte; elle prend quelque
-chose sur la cheminée, c'est une clé. Oh! elle la laisse tomber, il y a
-quelque chose qui vient de se casser, c'est une montre. Elle se lève,
-elle ouvre votre boîte, elle prend sans regarder. Ce n'est pas de l'or
-qu'elle prend, c'est gris, c'est de l'acier, ah! je vois, c'est une
-bourse; il y a dedans des pièces étrangères, de grandes pièces; elle ne
-la met pas dans sa poche, elle l'attache sous sa robe au cordon de son
-jupon. Elle sort de la chambre, elle va près de la grande dame, elle
-n'est pas effrayée du tout.
-
---Pouvez-vous me conduire près d'elle? demanda Robert, émerveillé comme
-moi de ce qu'il nous disait.
-
---Oui, dit-il, attendez.
-
-Il fit tous les détours comme s'il marchait, puis nous dit:
-
---Nous voilà rue B. C'est la seconde porte en entrant à gauche, elle loge
-au quatrième. Oh! mais elle n'y est pas, il y a des femmes, sa mère et sa
-sœur, la robe d'hier est sur le lit.
-
---Mais elle, dit Robert, la voyez-vous? Qu'a-t-elle fait de la bourse?
-
---Attendez que je la suive! Tiens, c'est une actrice, non, ce n'est pas
-un théâtre; il y a beaucoup de monde et l'on chante, elle va sortir.
-
-Nous nous rappelâmes qu'elle nous avait dit être au Conservatoire.
-
---Venez, me dit Robert, je vais chez elle, l'argent m'est égal; mais il
-faut qu'elle me rende la bourse, elle me vient de ma mère.
-
-Nous courûmes rue B. Il nous avait parfaitement indiqué. Il y avait deux
-femmes au quatrième qui nous prièrent d'attendre. Elle rentra presque
-aussitôt. Elle devint livide en nous voyant. Pourtant elle était hardie
-comme un page et elle nia effrontément. Robert lui dit que si, le
-lendemain, il n'avait pas la bourse, il la ferait arrêter. Ce fut elle
-qui nous fit une scène, elle voulait nous faire demander cent mille
-francs de dommages-intérêts...
-
-Elle quitta Paris la nuit même, et resta quelques années sans reparaître.
-
-
-
-
-XLII
-
-
-Robert avait perdu une partie de l'argent qu'il voulait me rendre: il
-recherchait le monde. C'étaient tous les jours des dîners et des fêtes.
-Je ne lui disais plus rien; je ne combattais plus ses prodigalités, je
-les partageais et quelquefois même je les encourageais. Quand il avait
-fait quelque extravagance nouvelle, quand il m'apportait quelque présent
-de grande valeur, je ne lui disais même pas merci. Parée de ses dons,
-radieuse dans mon orgueil, je me faisais un trophée de sa ruine. J'aurais
-pu m'appliquer un mot célèbre: «L'ingratitude est l'indépendance du
-cœur.» Je m'étais fait un petit raisonnement infâme, qui me dispensait
-des remords comme de la reconnaissance. Je me disais que ce que Robert
-ne me donnerait pas à moi, il le donnerait probablement à sa provinciale.
-Avec cette idée absurde, une femme jalouse et mal élevée boirait la mer
-pour ne pas laisser une goutte d'eau à un poisson.
-
-Nous avions de nouveaux amis et amies... Mme Ré... femme très-élégante et
-très-adroite, était la voisine de Robert; elle nous invita à passer la
-soirée chez elle. Elle avait un appartement admirable; là était la plus
-grande partie de ses charmes.
-
-Un jour, Az.... me fit un reproche de la voir.
-
-Az.... est une charmante actrice, fille d'artiste; elle a été élevée dans
-les coulisses d'un théâtre, mais elle n'aimait pas les femmes de théâtre.
-
-Quand la pauvre petite disait un mot, on l'appelait bête. Elle était si
-gentille! Il y a beaucoup de gens qu'on rend stupides avec cette phrase;
-on tue l'intelligence qui pourrait sortir de son enveloppe.
-
-Quand Az.... fut femme, elle voulut se venger de ce qu'on lui avait fait.
-Elle devint très-acariâtre pour tout le monde, ne s'appliquant jamais
-qu'à dire des méchancetés de ses chères sœurs, comme elle appelait
-toutes ses camarades de théâtre. Moi qui l'ai étudiée, je sais qu'elle a
-un cœur excellent. Son père s'est remarié. Elle a des petites sœurs
-d'un second lit, qui ont perdu leur mère; elle l'a remplacée, a fait
-élever les petites filles, qu'elle appelle ses enfants. Je l'ai vue se
-priver pour eux; pourtant elle avait dix-huit ans: ce n'était pas la
-raison qui la faisait agir, mais bien son cœur.
-
-Elle me disait donc à cause de Mme Rémi:
-
---Pourquoi vas-tu chez elle? Je ne l'aime pas, moi, elle est trop
-heureuse au jeu. Dans le temps elle donnait des soirées. On jouait entre
-femmes; elle gagnait toujours, et quand nous n'avions plus d'argent elle
-nous faisait jouer nos effets. Elle m'a gagné des boutons d'oreilles;
-Brochet a perdu un très-beau cachemire; c'est Sarah qui a le plus perdu
-chez elle. Aussi tout le monde la fuit.
-
-Je fus étonnée de ce qu'elle me disait, et avant de le croire je m'en
-informai à d'autres. Tout le monde me répéta la même chose.
-
-Robert donna un bal travesti; il fut magnifique et me fit grand plaisir,
-car il me donna l'occasion de me lier avec la petite Page.
-
-Il y avait quelque chose de si doux, de si langoureux dans ses grands
-yeux noirs, qu'ils me semblèrent être le miroir d'une belle et bonne âme.
-Je fus aussi enchantée de voir de près ces grandes sommités dramatiques:
-Mmes Octave, Nathalie, etc. Nathalie n'était pas dans ses jours de
-gaieté! je ne pus la juger à sa valeur. Ce jour-là son esprit ordinaire
-lui faisait défaut. Elle était venue pour chercher l'oubli d'un amour
-perdu, et comme c'était une passion littéraire, elle arrosa le bal de ses
-larmes. Je n'avais encore vu Mme Octave qu'au théâtre: c'était au moment
-de son grand succès dans la _Propriété c'est le vol_. C'est une belle
-personne et son caractère répond à la franchise de sa figure.
-
-Je regardais toutes ces femmes avec curiosité. Je n'avais fait que les
-entrevoir de loin; je les trouvai plus jolies de près; mais c'était
-surtout au caractère de chacune que je désirais m'attacher; elles étaient
-au moins cinquante.
-
-Je m'arrêtai devant une Bretonne charmante; c'était la petite Durand.
-Elle avait tout pour elle, jolie, bien faite. Je ne fus pas longtemps à
-m'apercevoir qu'elle le savait trop et que cela même me la rendrait
-antipathique. Je fis vis-à-vis dans un quadrille à une grande et belle
-personne. Je cherchais où je l'avais vue pour la première fois, et pour
-aider mes souvenirs je demandai son nom. On me dit: «C'est C..., une
-actrice des Variétés.»
-
---Elle est jolie, dis-je à Az... qui se trouvait près de moi.
-
---Tu la trouves jolie, toi? elle est bête comme un chou.
-
---Que tu es drôle, ma chère amie; quand même elle serait bête, cela
-l'empêche-t-il d'avoir une jolie figure?
-
---Et toi, tu es bien fatigante avec ta manie de trouver toutes les femmes
-jolies; moi, je les trouve toutes laides, et puis, si tu savais comme
-elles t'arrangent. Je m'étonne de les voir toutes ici.
-
---Voyons, Az..., tais-toi! Il faut être juste, c'est le moyen d'être
-vraie.
-
-La danse s'arrêta au bout du salon. Robert fit ouvrir une fenêtre.
-C'était Mlle Page qui venait de se trouver mal; la chaleur l'avait
-suffoquée. Je pris soin d'elle; elle me remercia et me dit en se
-retirant:
-
---Vous seriez bien aimable de venir me voir.
-
-Je le lui promis.
-
---Pauvre Page! disait une petite femme que je n'avais pas remarquée, elle
-se serre trop; c'est ce qui la rend malade.
-
-Bonne âme! dis-je en moi-même, en entendant cette phrase d'un faux
-intérêt qui cachait une méchanceté.
-
---Viens-tu danser, Amanda? dit un grand jeune homme brun.
-
-Je me plaçai derrière elle et la regardai longtemps. Elle était jolie de
-figure, quoique ayant le nez un peu trop long et les lèvres minces. Elle
-était petite, d'une maigreur grêle, elle était entortillée de tulle et
-habillée avec beaucoup d'art. On voyait ses bras, ses mains osseuses. Je
-fus malgré cela étonnée quand elle appela mademoiselle C...: Ma sœur. La
-nature avait tant fait pour l'une et avait été si avare pour l'autre, que
-je devinai sans les connaître, que A... devait envier B...
-
-Ces fêtes donnée par Robert coûtaient fort cher. Il était triste quand
-nous étions seuls, et cherchait à s'étourdir.
-
-Il s'était commandé un coupé à huit ressorts; il me le donna.
-
-J'allai voir Page; j'en fis mon amie. Je ne m'étais pas trompée; elle
-était aussi bonne qu'elle était jolie.
-
-Le temps passait et Robert ne me rendait pas cet argent que je lui avais
-prêté. Je commençais à m'inquiéter, car je me perdais avec lui.
-
-
-
-
-XLIII
-
-LES USURIÈRES DE L'AME.--UN DINER CHEZ DE NOUVELLES CONNAISSANCES.
-
-
-Robert avait affaire chez lui et partit en Berry pour deux jours.
-
-Je fus engagée chez une actrice assez célèbre qui donnait un dîner de
-femmes.
-
-Nous étions huit, je ne dirai pas les noms: car comme moi peut-être
-regretteront-elles un jour ces quelques années de leur vie. Je n'ai pas
-le droit de les leur rappeler.
-
-Je les indiquerai donc par les numéros de leurs places.
-
-Nous attendions dans un joli salon que le dîner fût servi. La maîtresse
-de la maison ouvrit une porte à deux battants: nous vîmes une belle salle
-à manger ornée de vieux meubles de chêne, de chinoiseries, de peintures,
-de curiosités sur des buffets énormes; cela ressemblait beaucoup à une
-boutique; l'abondance y était, le goût manquait.
-
-On se faisait des politesses les unes aux autres; on se donnait des airs
-de grandes dames, pour se venger d'avoir mangé des pommes de terre dans
-sa jeunesse. Je n'étais à leur hauteur que sur ce dernier point, j'en
-avais mangé autant qu'elles; mais je ne savais pas adoucir ma voix,
-prendre un lorgnon pour regarder dans mon assiette; j'avais gardé mon
-vrai nom; je ne posais pas à tout propos mon bras en guirlande, mes mains
-comme pour prendre un papillon.
-
-Je savais bien que ces dames disaient: Elle manque de distinction--mais
-j'étais moi.
-
-On vint annoncer que le dîner était servi.
-
---Mesdames, dit la maîtresse de la maison, j'ai marqué vos places.
-
-Numéro 1: Elle fit passer une grande belle fille à l'air doux et bête; le
-numéro 2 était une petite, maigre, pincée; le numéro 3, une grande
-ingénue insignifiante; le numéro 4, une provinciale; le numéro 5, une
-femme qui avait dû être jolie dix ans plus tôt; le numéro 6, une bonne
-et simple fille qui n'aimait les violettes qu'en diamants; le numéro 7,
-moi; le numéro 8, la maîtresse de la maison, jolie blonde, quoiqu'elle
-n'ait plus d'âge.
-
-Le dîner venait de chez Potel et Chabot. Il y avait deux maîtres d'hôtel
-qui m'embarrassaient un peu, car on paraissait ne pas vouloir se gêner
-pour causer.
-
---Oh! ma chère, dit le numéro 2, votre dîner sera détestable, avec les
-réchauds on mange froid. Chez moi, je fais servir à la russe, c'est
-très-bon genre. Ah! je n'aime pas ce potage; pourquoi n'avez-vous pas
-fait faire une bisque?
-
---Ma chère, répondit la maîtresse de la maison, c'est que vous avez
-oublié de m'envoyer votre menu.
-
---Ton argenterie est jolie, dit le numéro 1 en pesant une cuillère, mais
-j'aime mieux la mienne.
-
---Vous êtes bien heureuses, vous autres; moi je n'ai que douze couverts,
-dit en grognant le numéro 5; j'avais essayé de tirer une carotte à _mon
-époux_ pour qu'il m'en donnât, ça n'a pas pris.
-
---Tu t'y es mal prise, dit le numéro 2.
-
---Ah! je voudrais bien te voir aux prises avec lui, reprit le numéro 5;
-il me faut intriguer un mois pour avoir une robe.
-
---Je crois bien, me dit tout bas le numéro 6, il ne sait comment se
-débarrasser d'elle; elle le garde depuis quatre ans, en lui disant
-qu'elle est enceinte et qu'elle va se tuer, elle et son enfant, s'il
-l'abandonne.
-
---Ce que j'avais trouvé comme _truc_ n'était pourtant pas si bête;
-j'avais invité plusieurs de ses amis à dîner; je lui dis le matin:--Mon
-Dieu, mon ami, je n'aurai pas assez de couverts; si tu étais bien gentil,
-tu m'en donnerais. A quatre heures, il m'envoya une boîte, j'étais
-enchantée, ça ne dura pas longtemps, c'était son argenterie qu'il me
-prêtait. J'en ai été pour mes frais; je ne connais pas d'homme plus dur à
-la détente que celui-là.
-
---Dame, répondit le numéro 4, c'est que vous n'êtes pas raisonnable; il
-est très-bon pour vous; il vous donne mille francs par mois et vous fait
-beaucoup de cadeaux.
-
---On vous en donne bien deux mille, à vous, répondit le numéro 5 avec
-aigreur, est-ce que vous croyez que je ne vous vaux pas?
-
---Pour le caractère, non, dit le numéro 4 en riant.
-
---Ni au physique non plus, me dit le numéro 6, elle a au moins trente
-ans.
-
---Mais, continua le numéro 5 après une pause, je suis en train de lui
-préparer un chantage soigné; vous savez qu'il adore les enfants; je crois
-que si j'en avais un, il m'épouserait, tout marquis qu'il est. Eh bien!
-je vais me mettre au lit, dire que je suis malade. J'ai trouvé quelqu'un
-qui dira que je suis grosse; alors je pleurerai, je ferai tant qu'il
-faudra bien qu'il me fasse des rentes.
-
---Ce n'est pas mal inventé, s'il coupe dedans, dit le numéro 8; mais
-prends-y garde, il fait la bête plus qu'il ne l'est.
-
---Ah! dit le numéro 4, comment peut-on désirer un enfant! Je suis la plus
-malheureuse des femmes, parce que j'en ai un tous les ans.
-
---Oui, dit le numéro 2, en la regardant, mais tu as un moyen pour qu'ils
-ne te gênent pas.
-
---Tiens, dit le numéro 4, si je n'y mettais bon ordre, je serais
-gentille: j'en aurais sept. J'aurais l'air de la mère Gigogne.
-
-Mon cœur se serra. Cette femme était une infâme. Elle commettait ces
-crimes pour garder son luxe; elle ôtait la vie à de pauvres petits êtres,
-pour ne pas manquer une fête, un bal. Tout le monde le savait. Elle était
-la maîtresse en commandite de plusieurs gens du grand monde; de ceux qui
-ne se souviennent qu'ils ont un beau nom que pour le ridiculiser par
-leurs modes, le salir par des vices, qui n'ont même pas la passion pour
-excuse.
-
-Ils riaient à chaque nouvelle délivrance de cette femme.
-
---A propos, dit le numéro 8, j'ai reçu une lettre de Belgique; il est en
-sûreté, j'en suis bien aise, c'est un bon garçon.
-
---T'en a-t-il donné, celui-là! dit le numéro 6.
-
---Oh! oui, répondit le numéro 8, c'est qu'il m'aimait bien.
-
---Ah! fit le numéro 5, tu sais t'y prendre pour les pincer.
-
---C'est que j'ai joliment étudié l'homme, moi, répondit le numéro 8 avec
-importance en vidant son verre de madère.
-
-Les vins étaient excellents. Les maîtres d'hôtel, que cette conversation
-amusait, versaient à plein verre; les têtes commençaient à s'échauffer.
-Pour parler, on en disait plus qu'on ne voulait.
-
-Moi, qui étais nouvelle parmi ces élégantes, j'écoutais d'un air stupide.
-
---Je crois bien, dit le numéro 4, qu'il fallait qu'il fût amoureux pour
-trouver de l'argent après s'être ruiné. C'est égal, c'est heureux qu'il
-soit parti; il t'aurait compromise.
-
---Il n'y avait aucun danger pour moi, reprit le numéro 8 en riant, si je
-l'avais fait moi-même, à la bonne heure; mais pas si bête!
-
---Que faisait-il donc, demandai-je à ma voisine?
-
---Comment, me dit le numéro 5, vous ne savez pas cette histoire. Je vais
-vous la conter.
-
-Elle s'approcha de moi et me dit à demi-voix.
-
---Elle avait pour amant un petit jeune homme charmant et de très-bonne
-famille. Il ne l'aimait guère au commencement; petit à petit il en est
-devenu fou; elle le conduisait dans des ventes publiques, où elle lui
-faisait acheter beaucoup de choses. Souvent c'était des meubles ou des
-tableaux à elle, qu'elle avait envoyés. Il paraît qu'à force de brocanter
-comme cela, ça devient une passion. Elle ne lui demandait jamais
-d'argent; pourtant il fut ruiné en deux ans; elle voulut le renvoyer,
-mais il disait qu'il allait se tuer. Ce n'est pas ça qui l'aurait fait le
-garder; mais il la menaçait de commencer par elle; elle trouva un moyen
-d'arranger les choses; elle donna des soirées pour faire jouer; on
-soupait bien: il y avait beaucoup de monde; on jouait au lansquenet; elle
-se mettait près de lui; il faisait sa main après elle; il passait des
-dix, onze fois chaque coup. On poussait des hourrah autour de lui. Elle
-ne jouait jamais sur sa veine, et des gens perdaient des sommes folles,
-quoiqu'elle défendît toujours de jouer gros jeu. Elle acheta voiture,
-chevaux et redevint d'une tendresse sans égale pour l'instrument de sa
-fortune. Sa veine continua avec un bonheur insolent; s'il n'eût pas été
-homme du monde, on l'aurait pris pour un grec. Il gagnait déjà plus de
-deux cent mille francs, quand un monsieur qui avait perdu beaucoup,
-s'aperçut que toutes les nuits notre amphitryon quittait sa toilette pour
-mettre une robe de chambre. Le monsieur eut un soupçon parce qu'elle ne
-voulait jamais changer de place. Elle disait: Je veux être près de _mon
-petit homme_, je lui porte bonheur.--Il vint se placer entre eux deux, et
-faisant semblant de plaisanter, il passa les mains sur ses deux poches.
-Il sentit un paquet de cartes.
-
---Qu'est-ce que vous avez donc là? dit-il en les serrant dans sa main au
-travers de sa robe et en la regardant en face. Malgré son aplomb, elle
-devint livide; tout le monde s'en aperçut.
-
---Moi, dit-elle, ce sont de mauvaises cartes que j'ai ôtées afin que l'on
-ne s'en servît pas.
-
---Ah! fit le monsieur avec un sourire qui n'était pas de bon augure,
-montrez-les-moi donc.
-
-Elle les tira vite de sa poche et les laissa tomber à terre; comme cela
-elles furent mêlées. Chacun murmura sans oser rien dire, pourtant tout le
-monde était sûr d'avoir été volé.
-
-Son amant, qui ne se doutait de rien, disait tout étonné:--Eh bien!
-est-ce qu'on ne joue plus? Chacun répondit à son appel en prenant son
-chapeau. Cela le surprit, car elle lui passait les cartes. On assure
-qu'il ne savait pas qu'elles fussent arrangées.
-
-Comme cette aventure faisait beaucoup de bruit, elle l'expédia à
-Bruxelles franc de port.
-
---Ah! lui dis-je, je me souviens avoir entendu conter cette histoire.
-
-D'autres conversations étaient engagées, mais le no 8, dont il était
-question, nous avait écoutées, et dit au no 6:
-
---Ma chère, vous avez un vilain défaut; c'est de toujours conter les
-affaires des autres et jamais les vôtres. Si j'ai de beaux meubles, vous
-avez de beaux bijoux; nous ne valons rien ni les unes ni les autres,
-tâchons donc de ne pas nous jeter de pierres entre nous, puisque nous
-sommes seules pour nous défendre.
-
-J'aurais bien voulu savoir une petite histoire sur le no 6, et je dis au
-no 8:
-
---Est-ce vrai tout ce qu'elle m'a dit?
-
---Non, me dit-elle, _puisque l'on ne l'a pas prouvé_; mais ce qui est
-certain et prouvé, c'est qu'elle, elle fait de l'usure avec les pauvres
-gens, elle prête à la petite semaine à la halle. Quand ses amants ont
-besoin d'argent, elle leur dit: Je connais quelqu'un qui vous en prêtera.
-Quelqu'un, c'est son frère. Il arrive et dit: «Je n'ai point d'argent
-pour le moment, mais je viens d'acheter des diamants superbes, si vous
-voulez, je puis vous les vendre.» Faute de mieux on les prend. L'amoureux
-souscrit des lettres de change; elle garde tout, valeurs et diamants...
-et le tour est fait. En ce moment même, elle en tient un à Clichy, et
-vient d'avoir un procès avec les parents d'un autre.
-
---Que vous êtes drôle de parler de tout ça, dit en se levant le no 2,
-qu'est-ce que ça fait? quand ça réussit, tous les moyens sont bons.
-
---Certainement, dit le no 1. Moi, je me suis fait faire soixante mille
-francs d'acceptations par le mien. Que son père _tourne de l'œil_, et
-vous verrez comme je le ferai mettre en cage s'il ne me paye pas. Mais je
-n'ai pas de chance, ce vieux tient à la vie comme l'écorce à l'arbre.
-Tous les jours, je me fais donner le bulletin de sa santé. Si j'étais
-bien sûre qu'on ne me fît rien, je lui donnerais une _boulette_.
-
-Nous commencions à rire à tout propos; le mot _boulette_ redoubla notre
-gaieté.
-
-Le no 1 ne disait pas grand'chose; le no 2 lui dit:--Conte-nous donc ton
-histoire avec le Hongrois.
-
---Vous le voulez, dit-elle d'un ton calme, eh bien! figurez-vous,
-mesdames, que toutes les femmes couraient après lui, parce qu'il était
-très-riche. Mais il n'en gardait aucune. Je me suis dit: Il doit y avoir
-un moyen de le captiver; et j'ai questionné son valet de chambre; il m'a
-dit: «Monsieur est dévot, il va beaucoup à la messe.» J'y suis allée
-plusieurs fois; il m'a vue près de lui, il m'a dit que j'étais un ange
-égaré parmi vous, ça m'a valu de belles choses; seulement ça m'ennuie d'y
-retourner, parce que j'attrape froid aux pieds.
-
---A propos, dit-elle au no 3, comment cela s'est-il passé avec ton homme
-marié?
-
---Bien, répondit le no 3.
-
---Quoi donc? quoi donc? dirent en chœur toutes les femmes.
-
---Ah! dit le no 3, j'étais avec un personnage qui faisait tant de
-mystère, qu'il me fatiguait. Je finis par savoir qu'il était marié, mais
-que sa femme n'était pas à Paris; je lui dis que je voulais aller à un
-grand bal, que je voulais avoir des boutons en diamant. Il cria misère,
-mais je lui annonçai que j'en voulais ou que je ne le reverrais
-jamais.--Eh bien, me dit-il, je ne puis en acheter, mais puisque c'est
-pour un bal, je vais t'en prêter. Il m'apporta des dormeuses magnifiques,
-qui étaient à sa femme. Je fus chez mon bijoutier, je fis enlever les
-diamants et mettre du strass en place. Je les lui rendis; il n'y prit pas
-garde. Au bout de quelques jours, sa femme revint à Paris. Je lui
-demandai de nouveau s'il voulait m'acheter des boucles d'oreilles; il
-refusa. Alors, je lui fis une scène affreuse.
-
---Ah! votre femme a des diamants et vous ne voulez pas m'en donner, eh!
-bien, je suis contente de ce que j'ai fait; c'était pour rire, mais je
-les garde; j'ai les diamants et elle aura du strass.
-
-Il fit un saut en arrière, gronda, pria, menaça, et parut furieux.
-
---Tu n'as pas eu peur, lui dit le numéro 2.
-
---Non, je savais bien qu'il n'oserait rien faire, dans la crainte du
-scandale.
-
---C'est bien joué, dirent les autres, tu es d'une jolie force à présent.
-
-Il était minuit, je partis avec le numéro 6, qui me dit en descendant:
-
---Je ne veux plus voir personne, j'aime mieux vivre seule; elles sont
-trop méchantes, une bonne fille comme moi est perdue au milieu d'elles.
-Pour moi, sous l'influence d'une exaltation momentanée, je les
-considérais toutes comme de grands hommes.
-
-Rentrée chez moi, je m'endormis, étourdie de tout ce que j'avais entendu.
-Les mauvaises pensées poussent dans l'esprit, comme les mauvaises herbes
-dans un champ de blé. Si on ne les arrache pas, elles envahissent et
-tuent la récolte, comme les qualités du cœur. On peut toujours faire un
-pas de plus dans la voie du mal. Mon âme était trop mal cultivée pour que
-les mauvais conseils n'y germassent pas bien vite. Ma tête travaillait,
-je voulais aussi avoir une histoire à raconter, la première fois que je
-me retrouverais avec ces dames. Oh! me dis-je, mais j'ai aussi fait mes
-preuves; Deligny est en Afrique, Richard en Californie, Robert se perd.
-On a souvent vu, j'ai vu moi-même des misérables attachés au pilori,
-exposés en place publique, rire et être contents de leurs infamies, parce
-qu'on parlait d'eux. D'autres, exposés près d'eux, pleuraient et
-cherchaient à cacher leur figure; ils avaient commis le même crime,
-puisqu'ils subissaient la même peine. Les uns faisaient horreur, les
-autres pitié. Si j'avais regardé ma vie et mon caractère passés, j'aurais
-vu que dans ce temps-là j'appartenais au vice honteux, mais pardonnable,
-car il ne faisait tort qu'à moi. C'était la corruption sans masque; on la
-voyait, et ses complices de quelques heures ne craignaient rien pour leur
-avenir. Mon nouveau genre de vie était moins méprisé par le monde. C'est
-une injustice. Ce qui porte le nom de femme entretenue est la sangsue du
-cœur, l'usurière de l'âme.
-
-Les hommes, qui ont créé cette milice de l'enfer, sont fiers de leur
-ouvrage et mettent ces démons sur un piédestal. A pied, on ne les verrait
-pas, ils leur donnent de magnifiques équipages pour qu'elles dominent, en
-passant dans les promenades, leurs mères, leurs sœurs; quelques-unes,
-encouragées par ces faiblesses, jettent en en passant un défi aux
-honnêtes femmes. Ces créatures sont ignobles, leurs créateurs sont
-infâmes; ils ont perdu ces âmes sans retour, mais la peine du talion les
-attend. Ces appartements, qu'ils ont faits si beaux, c'est la tombe de
-leur fortune; ils y laissent tout, jeunesse, avenir, honneur. A un moment
-voulu, les rideaux de dentelle de soie se changent en linceul, les roses
-en soucis, les parfums en poison. Alors, le malheureux qui s'est aventuré
-dans cet abîme gémit; sa maîtresse lui apparaît, c'est un automate; Dieu
-lui a repris la vie qu'il lui avait donnée en la créant. Le diable lui a
-donné la parole, le mouvement, elle ne pense plus. C'est lui qui agit en
-elle, et elle dit à l'amant qui pleure:
-
---Comment, vous êtes encore là, je vous avais fait dire de sortir.
-
-Le condamné prie, rappelle ce qu'il a fait, ce qu'il a sacrifié.
-
---Pourquoi l'avez-vous fait?
-
---Parce que je vous aimais!
-
---Eh bien, alors, dit la maîtresse en s'éloignant, je ne vous dois pas de
-pitié, car c'est à vous que vous vous êtes sacrifié. Puisque vous n'avez
-plus rien, allez-vous-en.
-
-Il voit clair alors, il voudrait renverser son idole, mais elle l'écrase
-sous les pieds de ses chevaux.
-
-Celles qui en sont arrivées là, c'est l'orgueil qui les a poussées, c'est
-l'orgueil qui les punit. Elles ne s'arrêtent pas, elles ne voient pas
-poindre la ride à leur front; elles ont fini ou finiront à l'hospice, en
-prison ou à la Morgue; elles trouveront leur châtiment dans leur avenir,
-mais leur passage a laissé un sillon terrible pour la société.
-
-Que ne faisais-je alors toutes ces réflexions? C'est que depuis le jour
-où j'avais voulu me tuer chez Robert, le démon s'était emparé de moi;
-j'étais devenue méchante, ingrate, je me trouvais une excuse à tout;
-enfin j'acquis bientôt la triste célébrité d'être une femme dangereuse.
-On me reprocha moins cela que d'avoir dansé et de m'appeler Mogador. Si
-un jeune homme me faisait la cour ou me parlait, ses parents le faisaient
-partir. J'étais fière d'inspirer cette terreur.
-
-
-
-
-XLIV
-
-UNE FOLIE.
-
-
-Je fus chez Robert. Il était de retour. Il avait eu de grands ennuis chez
-lui pour ses affaires, n'avait pu se procurer d'argent, et sa tristesse
-annonçait assez ses préoccupations.
-
-Il cherchait à vendre sa terre, car il avait emprunté dessus près de
-trois cent mille francs; bien qu'elle en valût huit cent mille, les
-intérêts absorbaient les revenus. On lui en avait offert six cent mille
-francs, il avait refusé. Je l'avais prié de me rendre de suite cet argent
-prêté pour ses dettes de jeu. Il ne le pouvait pas.
-
-Un jour, me voyant toute pensive, il me demanda ce que j'avais.
-
---Je pense à l'avenir, je voudrais bien te demander quelque chose, mais
-j'ai peur de te fâcher.
-
---Moi, pourquoi diable veux-tu que je me fâche?
-
---Parce que je sais que tu n'as pas d'argent et que c'est mal de t'en
-demander.
-
---Eh bien! me dit-il, toujours avec sa fierté hautaine, j'en ferai, si je
-n'en ai pas; combien te faut-il?
-
---Mais je voudrais avoir ce que tu me dois, ou bien une garantie, s'il
-t'arrivait malheur! tout le monde est mortel, je perdrais tout ce que
-j'ai.
-
---Comment, cet argent est donc à toi?
-
---Oui, lui dis-je.
-
---Pourquoi m'as-tu trompé en me le donnant? me dit-il en devenant pâle
-comme la mort.
-
---Parce que tu ne l'aurais pas accepté, si je t'avais dit:--C'est à moi.
-
---Oh! Céleste, c'est mal ce que tu as fait là, tu m'as fait le complice
-d'une infamie; cet argent te vient...
-
-Il n'acheva pas, une grosse larme coula sur sa joue...
-
---Oh! si j'avais su, dit-il, se levant enfin, je ne puis te les rendre de
-suite, il faudrait vendre. Demain je chercherai. Je vais aller chez mon
-homme d'affaires.
-
-Ses démarches avaient été vaines, il était profondément triste.
-
-Après le dîner, je lui demandai s'il voulait sortir.
-
---Non, me dit-il, nous avons à causer. Tu as raison de penser à l'avenir,
-mais je suis un misérable d'avoir pris cet argent; tu t'es cruellement
-vengée; il faut que je te le rende de suite; depuis que je sais d'où il
-vient, je ne vis plus. Je souffrirai de te quitter, pourtant il le faut.
-Je vais tâcher de me marier, sans cela il me resterait à peine de quoi
-vivre, ma terre vendue. Je ne puis te donner une hypothèque chez mon
-notaire, ma famille le saurait, on croirait que c'est un cadeau que je te
-fais, on crierait; cela gênerait mes projets. Voici ce que je te propose.
-Je vais te faire des lettres de change, sitôt que je le pourrai je te les
-payerai; si à l'échéance je n'étais pas en mesure, tu prendras un
-jugement et je te consentirai hypothèque. Il faut que je parte dans
-quelques jours, je vais faire un petit voyage à Lyon, je ne puis garder
-cet appartement. Demain nous irons chez le propriétaire, je le prierai de
-t'accepter pour locataire à ma place, j'espère qu'il ne me refusera pas;
-tu viendras demeurer ici, puisque ce logement te plaît.
-
---Et le mien, lui dis-je, que vais-je en faire? Car pour être plus près
-de chez lui, j'avais loué rue Joubert un petit pavillon, très-joli, mais
-un peu triste.
-
---Eh bien! me dit-il, tu le loueras.
-
-Deux jours après, le bail était à mon nom.
-
-Ma mère avait été malade, elle était seule et venait me voir assez
-souvent. J'eus peur de me laisser aller à quelque nouvelle faiblesse. Je
-passai mes valeurs à l'ordre de ma mère, en lui recommandant de ne me les
-rendre sous aucun prétexte. C'était la fortune de ma petite fille
-adoptive.
-
-Je trouvai l'occasion de louer mon logement et de vendre tout mon
-mobilier. J'avais le cœur gros de vendre des grands ouvrages de
-tapisserie qui me rappelaient mon séjour en Berry. Mlle Amanda, c'est
-elle qui voulait acheter mon mobilier, en avait grande envie et me
-faisait toutes sortes de flagorneries.
-
-Robert m'engageait beaucoup à accepter. Il me donnait tantôt une raison,
-tantôt une autre, mais le vrai motif, c'est que tout me venait de Richard
-et que cela lui déplaisait. Poussée par l'un, tourmentée par l'autre, je
-vendis ce petit pavillon-hôtel vingt mille francs. Il était meublé d'une
-façon charmante, belles pendules, tapis dans toutes pièces, meubles en
-chêne et bois de rose; pianos, orgue, rideaux; tout y était complet.
-
-On me régla à trois ans.
-
-Robert partit.
-
-Toute à mes intérêts et à mon emménagement, je m'aperçus à peine de son
-absence; pourtant il me quittait pour se marier, peut-être n'allais-je
-plus le revoir. Je fus quelques jours sans lui donner un regret. J'allais
-chez l'une, chez l'autre; les heures s'envolaient comme un songe.
-
-Une de mes nouvelles connaissances, que j'avais amenée chez moi, aperçut
-ma filleule.
-
---Tiens, me dit-elle, c'est une bonne idée que vous avez eue là, vous
-semez pour récolter; elle sera jolie, il faudra en faire une danseuse;
-elle gagnera de l'argent et vous rendra ce qu'elle vous coûte.
-
-Je me sentis passer un frisson, il me sembla voir la mère, l'entendre me
-répéter le serment que je lui avais fait, et je répondis:--Non, jamais je
-n'en ferai une danseuse; elle sera riche, mais si j'étais obligée de lui
-donner un état, ce ne serait pas celui-là.
-
---Oh! dit-elle en riant, est-ce que vous craignez les faux pas?...
-
-Je ne répondis rien et nous partîmes.
-
-Je m'arrêtai place de la Madeleine, et je montai chez Mlle Page.
-
-Je venais de rompre moralement avec mes autres connaissances. Ce mot
-cynique qu'on venait de me dire au sujet de ma fille adoptive m'avait
-bouleversée. On pouvait donc croire que je l'élevais pour la vendre, la
-perdre; cette pensée me faisait si mal que je ne pouvais retenir mes
-larmes.
-
-La pauvre petite Page ne me consola pas par sa gaieté. Elle souffrait au
-cœur; sa vie était dominée par une grande passion qui la ravageait
-physiquement et moralement; elle était amaigrie, ses joues étaient pâles,
-ses yeux brillants encore, parce qu'ils étaient pleins de larmes. Elle
-était malheureuse en tout; elle avait une petite fille qu'elle voyait
-mourir de langueur; l'art était impuissant. La pauvre petite poitrine de
-cette enfant râlait toujours; la mort venait à pas lents, comme pour
-déchirer plus longtemps le cœur de la pauvre mère; souvent je l'ai vue,
-en dînant chez elle, laisser tomber son pain, regarder sa fille en
-extase, puis pleurer sans faire un mouvement. Elle ressemblait à une
-belle statue de la douleur; mon cœur partageait sa peine, et je m'y
-attachai comme à une sœur. Ce n'étaient pas ses seuls chagrins; elle
-était si jolie, si mignonne; sa voix était si douce, que comme femme et
-comme actrice le public l'adorait.
-
-Aussi était-elle jalousée de ses camarades de théâtre, qui ne savaient
-qu'imaginer pour lui faire des méchancetés. La santé de Page était
-délicate et j'avais peur de la voir tomber malade.
-
-Pour pouvoir vivre plus près d'elle, il me vint une idée, j'étais seule,
-je disais: Robert ne reviendra pas.
-
---Allons, me dis-je; cela me distraira. Et je demandai à Page de me faire
-entrer aux Variétés.
-
-Elle me présenta à M. C..., directeur; il promit de m'engager; je lui
-écrivis que je voudrais que cela fût fait de suite. Il me fit revenir à
-son cabinet; il n'est pas assez beau physiquement, pour que je vous fasse
-son portrait. Ce jour-là il ne me parut pas trop maladroit: il me fit
-signer un engagement où il me donnait douze cents francs d'appointements,
-avec un dédit de vingt mille francs.
-
-Ces demoiselles crièrent beaucoup de mon admission.
-
-Ce fut pour la pauvre Page une source de mauvais propos auxquels elle ne
-prit pas garde, car elle savait bien avoir en moi une véritable amie.
-
-On me donna deux rôles dans la _Revue de cinquante et un_; j'étais en
-répétition quand Robert arriva de Lyon.
-
---Eh bien, me dit-il, je ne pourrai jamais me marier; j'ai été refusé net
-à cause de toi, je n'ai plus qu'un parti à prendre, je vais vendre mes
-chevaux, mes chiens, réformer les trois quarts de ma maison et nous
-resterons ensemble.
-
---Mais, mon ami, je ne puis retourner avec vous; croyant que vous ne
-reviendriez plus, je suis entrée dans un théâtre, j'ai un dédit et je
-répète. C'est du reste une bonne résolution que vous prenez là de vendre
-beaucoup de choses; moi-même je ne puis soutenir ce train de maison;
-vendez la calèche, le grand coupé que vous m'avez donnés et deux chevaux;
-plus tard je vendrai mon petit coupé et la petite voiture.
-
-Il parut fort contrarié de mon engagement, mais il ne me fit pas de
-reproches. Il vendit ses chevaux, ses voitures et ne resta à Paris que
-quelque temps.
-
-Amanda me demanda si je voulais vendre des bijoux, que j'en avais trop,
-et puis que je devais en être dégoûtée. Je lui répondis qu'on ne se
-dégoûtait pas de ces choses-là, que j'étais assez raisonnable pour
-consentir à m'en défaire si je trouvais une bonne occasion.
-
---Eh bien, me dit-elle, vous n'en trouverez jamais une meilleure; on
-vous payera dans trois ans avec vos meubles, réfléchissez bien que cela
-vous fera un beau capital.
-
-Je consultai Robert, qui me répondit:--Cela vous regarde; il me semble
-que vous ferez bien.
-
-J'avais vingt-cinq ans, je voulais que ma petite fille fût riche; je
-consentis. Je donnai les factures, je vendis un peu moins que cela
-n'avait coûté; seulement je fis trois ans de crédit sans intérêts.
-
-Page m'approuvait.
-
-Un soir, Robert me dit:
-
---J'ai rencontré un jeune homme que je connais, le pauvre garçon m'a fait
-de la peine; il est désolé, on va l'arrêter. Je pourrai peut-être
-empêcher cela, car c'est mon bijoutier qui le poursuit; je l'ai fait
-demander.
-
---Prenez garde, lui dis-je, de vous mettre une mauvaise affaire sur les
-bras; vous savez mon opinion sur votre bijoutier. C'est un fin renard,
-méfiez-vous...
-
-Hélas! il ne tint pas compte de ma recommandation; quelques jours plus
-tard, tout était consommé. Robert avait répondu d'une somme de vingt
-mille francs pour un homme qui n'était pas solvable. Je le grondai
-pendant huit jours; il me répondit que ce pauvre jeune homme voulait se
-tuer.
-
---Enfin, lui dis-je, quoi qu'il en soit, vous avez été joué.
-
-Robert partit pour la campagne, je le priai de surveiller ma petite
-maison, je voulais faire bâtir à côté de la locature un pavillon; Robert
-m'engagea, à cause de la position près de la forêt, à construire un
-rendez-vous de chasse, que je pourrais toujours louer un bon prix
-jusqu'au jour où je l'habiterais.
-
-Je lui dis que je m'en rapportais complétement à lui, et que tout ce
-qu'il ferait serait bien fait.
-
-Il partit et je débutai. J'étais toujours mauvaise. J'avais aussi peur
-qu'aux Folies. Page m'encourageait, elle me donnait de si bons conseils
-que j'étais forcée d'en profiter. Les journaux prenaient la peine de
-m'abîmer; ils disaient que mes pas avaient vieilli. Enfin, j'avais à
-peine vingt-cinq ans, et ils m'envoyaient aux Invalides. Quelques-uns
-s'imposèrent à moi; plus ils sont petits, moins ils ont d'abonnés, plus
-ils sont méchants; si on ne souscrit pas, ils vous abîment.--Arnal et
-Déjazet ne sont pas à l'abri de leurs morsures. C'est une lourde charge
-pour les pauvres artistes qui gagnent leur vie avec bien de la peine, et
-qui sont obligés de s'abonner à trois ou quatre mauvais journaux qui
-disent tous la même chose. Le journal _le Corsaire_, ce chien hargneux de
-la littérature, me mordait au sang.
-
-Celui qui se déchaînait le plus après moi faisait aussi des pièces;
-j'avais la consolation de me dire: Il est plus mauvais auteur que je ne
-suis mauvaise actrice, car on le siffle et moi on ne me siffle pas.
-
-J'allais jouer une nouvelle pièce, _Paris qui dort_. M. C... me dit:
-
---Il faut absolument que vous alliez voir M. J...; il est mal disposé
-pour vous.
-
---Dame! que voulez-vous que j'y fasse, s'il ne m'aime pas, je ne puis
-forcer son goût.
-
---Si, me dit-il, il faut y aller dans l'intérêt de la pièce, il vous
-recevra bien.
-
---J'en doute, je n'ose pas...
-
---Si, si, reprit M. C..., faites-le pour moi.
-
---Eh bien, pour ne pas vous désobliger; j'irai.
-
-Je fus le même jour chez Amanda qui le connaissait beaucoup, puisqu'elle
-était toujours dans sa loge les jours de première représentation. Je la
-priai de me recommander à son ami. Hélas! j'oubliais que je l'avais
-obligée, et qu'à partir de ce jour-là, elle ne pouvait plus me souffrir,
-c'est l'usage. Elle n'en fit rien, ou fit le contraire.
-
-J'entrai citez M. J..., le cœur décroché d'avoir monté ses cinq étages,
-et terrifiée de peur à l'idée de me trouver en face d'un si grand
-écrivain. Il me reçut en parlant à son perroquet avec qui il continua la
-conversation.
-
-Je perdis contenance, et il me fallut bien des efforts pour lui dire:
-
---Monsieur, je sais que vous êtes prévenu contre moi. Mon passé me
-condamne dans votre opinion; pourtant, je voudrais travailler
-sérieusement le théâtre; votre jugement a tant de poids, je viens vous
-supplier de ne pas dire de mal de moi. Plus tard, si à force de travail
-j'arrive, je vous remercierai de ne pas m'avoir écrasée au départ.
-
---Ah! me dit-il, mademoiselle, j'en suis fâché, mon feuilleton est fait,
-et d'ailleurs je ne passerai certainement pas sur le mot: _Il faut du
-chique pour les pincer_, que vous dites dans votre rôle.
-
---Mais, monsieur, ce n'est pas moi qui ai fait la pièce.
-
-Son air glacial m'avait bouleversée, et je sentis des larmes rouler dans
-mes yeux.
-
-Il me trouva sans doute ridicule; mais il fit des changements à son
-feuilleton. Je l'avais échappé belle.
-
-Victorine vint me voir le lendemain.
-
---Ah! ma chère, me dit-elle, vous vous êtes fourrée en enfer; quand il
-faut vivre avec les journalistes, avec les auteurs, avec les acteurs,
-autant vaudrait prendre un billet de logement à la barrière du Combat,
-dans la niche des chiens. On serait moins mordu, moins déchiré.
-
---Connaissez-vous Vervenne, qui a été un peu au Vaudeville, il y a quinze
-ans? Elle m'a dit l'autre jour qu'elle était engagée aux Variétés. Je
-vous la recommande, celle-là; si jamais elle vous fait une méchanceté, ce
-qui pourrait arriver, demandez-lui de montrer devant tout le monde le bas
-de ses jambes, et vous serez vengée. Un jour je suis allée la voir, on
-m'a fait attendre une heure; j'allais m'en aller, quand sa femme de
-chambre me dit mystérieusement:--Attendez encore cinq minutes, madame
-finit de sécher.
-
---Comment, sécher?
-
---Oui, madame fait sa figure avec du blanc liquide, alors faut qu'elle
-sèche.
-
-Robert, depuis mon entrée au théâtre, était venu plusieurs fois à Paris.
-Il avait vainement cherché à me remmener.
-
-Je trouvais dans la vie de théâtre une distraction, un mouvement qui ne
-contribuait pas peu à me le faire oublier.
-
-Voyant que je ne voulais pas absolument retourner avec lui, il prit sa
-terre en dégoût et la mit en vente. Il m'écrivait lettres sur lettres;
-ces lettres étaient tour à tour tendres, bonnes, méchantes, brutales;
-elles m'irritaient au point que mille fois je le priai de ne plus
-m'écrire. Alors, il se répandait en plaintes, en lamentations. Malgré mon
-parti bien arrêté de rompre avec lui, je trouvais encore dans les
-souvenirs du passé de bonnes paroles pour lui inspirer du courage et pour
-l'amener doucement à cette séparation.
-
- «Du courage, lui disais-je, mon cher Robert, il faut sortir de
- là, il y a eu trop de choses entre nous pour que nous puissions
- être heureux désormais. Il faut que tu penses à ta fortune, à ton
- avenir; je souffre de cette séparation. Mais il faut faire mentir
- ceux qui disent que tu touches à ta ruine. Ne donne pas ce
- plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi. Je ne suis plus
- que ton amie, je fais des vœux pour ton bonheur.
-
- »CÉLESTE.»
-
-
-Il me répondait:
-
- «Je n'ai besoin ni de vos conseils, ni de vos avis; je ne suis
- plus assez riche, vous ne voulez plus me voir; soit! vous
- n'entendrez plus parler de moi.»
-
-Six heures après, je recevais une autre lettre.
-
-J'avais reçu d'un auteur, M. Philoxène, une invitation à un bal qu'il
-donnait à l'occasion du réveillon. Je n'avais pas envie d'y aller; mais
-tous mes camarades me dirent d'y venir, que ce serait très-amusant, qu'il
-y aurait beaucoup d'artistes.
-
-Je mis une robe décolletée, les bijoux qui me restaient; un ami m'envoya
-un bouquet, que je pris pour ne pas le désobliger, car cela m'embarrasse
-généralement.
-
-Quand j'entrai dans le salon, je fut toute désappointée. Il y avait
-beaucoup de monde, toutes les actrices des Délassements-Comiques et des
-Folies-Dramatiques; elles étaient en toilette de ville, c'est-à-dire en
-robes montantes. Tout le monde me regarda comme une curiosité. J'étais on
-ne peut plus gênée. Il ne restait qu'une place où je pusse m'asseoir; je
-priai un monsieur de m'y conduire, me promettant bien de n'en pas bouger
-de la soirée.
-
-Sur ce même canapé, il y avait une dame en robe rouge. Je ne regardai pas
-sa figure et je me plaçai à côté d'elle; mais elle se leva, fit un bond
-au bout du salon, comme si je l'avais brûlée.
-
-Tout le monde se regarda.
-
-Je reconnus Mlle Judith. Je devins plus rouge que sa robe.
-
-Tous ces messieurs s'empressèrent autour de moi pour me venger de cette
-malice. Cela me procura le plaisir de faire la connaissance de M. Henri
-Murger, et je commençais à savoir gré à ma voisine d'avoir quitté sa
-place. Je gagnais au change.
-
-Ses amis lui firent des reproches de cette brusquerie; elle se mit à
-bouder.
-
-Vers la fin de la soirée, M. Murger écrivit sur le fond de son chapeau un
-couplet sur chacun des convives qui restaient. Il mit ces couplets sur
-l'air d'une romance de Quidant.
-
- Dans la galère nous étions vingt rameurs.
-
-Il me vengea en faisant ceux-ci pour moi:
-
- Pour vexer la comédienne
- Qui n'a que des bijoux en toc,
- Céleste qui dans le Maroc
- Jadis a choisi sa marraine,
- Derrière un jardin tout en fleurs
- S'avance en princesse hautaine.
- Dans les salons de Philoxène
- Nous étions quatre-vingts rameurs.
-
- Dans le marbre de ses épaules,
- Golconde incrusta ses écrins,
- Visapour constella ses mains,
- On dirait une nuit des pôles.
-
- En voyant toutes ses splendeurs,
- Judith va bouder Holopherne.
- Dans les salons de Philoxène
- Nous étions quatre-vingts rameurs.
-
-J'étais toute fière que l'auteur du _Bonhomme Jadis_, de la _Vie de
-Bohême_, eût un instant laissé courir son crayon et sa pensée sur mon
-compte. Il avait, en une heure, fait quarante couplets sur ses amis; j'en
-avais deux, trop aimables sans doute.
-
-Décidément, les dédains de la jolie juive m'avaient porté bonheur.
-
-J'allais jouer une nouvelle pièce, quand je reçus cette lettre de Robert:
-
- «Céleste, je ne puis vivre ainsi. J'ai trop compté sur mon
- courage, je ne puis vivre sans vous. Écoutez ce que je vous
- propose. Si vous avez eu de l'amour pour moi, il a duré ce que
- dure un feu d'artifice, une fusée, un rêve, une fête de nuit.
- Tout a brûlé et je suis écrasé; j'ai le cauchemar, il me
- poursuit; je me réveille la nuit en sursaut, je crois t'entendre
- chanter gaîment à table, au milieu des gens qui n'ont que
- des désirs sans amour, et qui te disent:--Je t'aime! je
- t'aime!--Sais-tu ce que c'est que d'aimer comme je t'aime? C'est
- de la folie! Je suis fou, je t'offre plus que ma fortune, je
- t'offre ma vie, mon _nom_, mon honneur. Je vais réaliser ce que
- je possède. Je vends ma terre dans quelques jours, nous pourrons
- être heureux loin d'ici. Ne me refuse pas; j'ai bien réfléchi. Je
- n'aurai jamais un regret, si tu me rends heureux.--Réponds-moi de
- suite.
-
- »ROBERT.»
-
-Je ne pouvais en croire mes yeux. Je relus cette lettre vingt fois. J'en
-étais si étourdie que je ne pus répondre de suite. Mon orgueil me
-criait:--Accepte! Mon cœur me dicta la lettre suivante:
-
- «Mon cher Robert, je vous renvoie cette lettre, dont je suis
- indigne et qui ne peut être adressée à une femme comme moi. La
- douleur et l'isolement ont égaré vos esprits. Que de regrets vous
- auriez quand la fièvre, qui vous conseille, serait passée. J'ai
- pu vous suivre dans une vie de dissipation, cela n'a fait de tort
- qu'à votre fortune; mais vous prendre votre honneur, votre
- nom. Ah! mon ami! brûlez cette lettre, c'est celle d'un
- insensé.--Oubliez-moi, je vous ai toujours dit que je ne me
- marierais jamais. A cette époque, vous me disiez en riant:--Pas
- même avec moi? et je vous répondais:--Moins avec vous, Robert,
- qu'avec un autre, à cause de mon passé et de votre caractère
- violent; votre couronne de comte me ferait une couronne
- d'épines; je ne pourrais plus regarder ces pauvres réprouvés avec
- lesquels j'ai vécu, et je n'aurais jamais le droit de regarder
- une honnête femme.--Un reproche, et je me tuerais.--Je vous
- disais cela, il y a quatre ans, je vous le répète aujourd'hui;
- vous me remercierez plus tard. Il y a deux routes: la vôtre et la
- mienne; laissez-moi Mogador, restez Robert de ***.--Sortez de
- cette crise, que vous oublierez avec un peu de courage, je serai
- toujours votre amie.
-
- »CÉLESTE.»
-
-
-
-
-XLV
-
-DÉPART.
-
-
-Je n'avais pas de secrets pour Page. Je lui contai ce que je venais de
-faire.
-
---Tu as peut-être eu tort, me dit-elle.
-
---Non, il m'aurait fait payer cher sa faiblesse; toutes les scènes que
-j'ai eues avec lui ont effeuillé mon amour. Je ne le rendrais pas
-heureux. Je suis au théâtre, j'y reste. Je vais travailler avec ardeur.
-Je ne serai heureuse que le jour où je pourrai vivre indépendante.
-J'aurai une petite fortune, mais il me faut attendre encore quelques
-années. Je voudrais que Robert prît le parti de voyager. Il va vendre ses
-biens. J'ai peur qu'il ne se fasse illusion; enfin, il lui reste des
-parents riches, il ne sera jamais malheureux, au lieu que moi, quelle
-perspective aurai-je? le suicide!
-
-Six jours plus tard, je reçus une nouvelle lettre de Robert; cette lettre
-était longue, terrible, et me porta un coup dont je fus bien longtemps à
-me remettre.
-
- «Oh! fou! mille fois fou, celui qui croit que, parce qu'on a tout
- donné, on se souviendra de vous; ce que l'on vous donne en
- échange, c'est un conseil, c'est un peu de pitié. On vous dit:
- Pardon de vous avoir fait souffrir, oubliez-moi, ayez du courage,
- travaillez à tout réparer; voilà le souvenir qu'on vous garde...
- Et puis la lettre terminée, la corvée finie, on rit, on fait de
- nouvelles amours... Le pauvre fou courbe la tête sans se
- plaindre, car se plaindre est une lâcheté... J'avais tout,
- fortune, jeunesse; j'ai tout jeté au vent. Il ne me restait que
- mon nom à vous offrir, c'est trop peu... Honte et infamie sur
- moi! J'ai tout sacrifié pour vous, et vous allez jusqu'à me
- reprocher ma faiblesse. J'ai été stupide, n'est-ce pas, de
- vouloir faire de vous une femme de cœur? J'espérais un mot de
- vous, vous avez bien fait de ne pas m'écrire. Vous n'avez même
- plus l'effronterie de me mentir par lettre.
-
- »Misérable nature que la vôtre! vous que j'ai entourée de tous
- mes soins pour faire oublier votre nom, vous à qui j'offre
- l'oubli du passé, je viens de faire bénir votre maison... Oh! je
- vous vois rire d'ici, vous dont le cœur ne peut comprendre un
- bon sentiment. Votre prédiction sera accomplie: vous ne m'aurez
- quitté qu'avec mon dernier sou. Je viens d'apprendre ma ruine...
- Un homme d'affaires à qui j'avais donné un pouvoir en blanc pour
- vendre un domaine pendant mon absence, abusant de ma confiance,
- vient de vendre ma terre pour la moitié de sa valeur. Combien
- a-t-il reçu? Je l'ignore; pour moi je suis perdu.
-
- »Je vais partir et ne reviendrai que quand, fatiguée, honteuse de
- ces ignobles hommages, que vous recherchez et pour lesquels vous
- m'avez sacrifié, vous me rappellerez. Je tâcherai de vous faire
- oublier les souillures de votre cœur. Allez, Céleste, que toutes
- mes larmes retombent sur votre existence, comme des larmes de
- feu. Je vous ai aimée, comme on aimerait un ange. Dieu me punit;
- je vous quitte sans haine. Il ne me reste qu'une vie pauvre,
- isolée, dont je me délivrerai. Ma cervelle rejaillira jusque sur
- votre robe de théâtre et votre lit de plaisir. En vendant mes
- biens, j'avais fait porter chez vous mes papiers et mes portraits
- de famille. Je vais partir, y laissant tout, jusqu'à mes effets
- personnels. Vendez-les, car tout souvenir de moi serait un
- remords. Je n'irai pas à Paris, je ne veux pas vous donner la
- jouissance d'une destruction morale et physique.
-
- »Je vous offrais mon nom, je ne vous reverrai jamais comme ma
- maîtresse. Vous auriez pu être ma bonne étoile; vous ne m'avez
- pas trouvé digne de vous. Fou que j'ai été de croire à de bons
- sentiments, qui, chez vous, étaient gâtés le jour où vous veniez
- au monde. Le 10, je pars pour l'Afrique.
-
- »Je veux oublier, oublier, car les souvenirs comme les miens
- tuent. Vous, vous irez en Russie. Comme les femmes y sont
- heureuses! Peu d'amour et beaucoup d'argent! Votre théâtre doit
- faire monter vos actions. On se dira: C'est Céleste Mogador! Son
- Robert est ruiné, il est parti pour l'Afrique. Je vous ai donné
- une bonne devise pour votre voiture, c'est une recommandation
- pour les passants.
-
- »La passion que j'ai pour vous est une énigme pour tout le monde,
- pour moi-même; pour aimer, il faut estimer, et je vous méprise.
- Cette lettre est bien longue, c'est la dernière, c'est le chant
- du cygne, car pour moi la vie est finie. Il est bien permis à un
- homme qui meurt de jeter un regard en arrière. J'étais né pour
- être aimé, car j'avais le cœur plein de tendresse et d'amour;
- j'avais besoin d'être aimé, mon cœur est brisé, ma vie est
- finie... Plus d'amis, plus de parents, je m'en vais bien loin.
- J'espère y trouver la mort ou y reconquérir, à mes propres yeux,
- une estime qu'on ne peut plus avoir pour moi. Le monde est
- sévère, mais il est juste. Je ferai mon devoir en honnête homme,
- et il me pardonnera mon passé. Quant à vous, continuez longtemps
- cette vie de plaisir; tâchez que cette nuit n'ait pas de matin,
- car le réveil sera affreux. Vous connaîtrez alors l'abandon; il
- ne vous restera plus rien que la misère, la vieillesse
- hideuse!... Cette enfant que vous élevez vous méprisera... Vous
- verrez comme elles sont longues les nuits qu'on passe à
- pleurer... Ne m'écrivez plus!
-
- »ROBERT.»
-
-Jamais je ne pourrai exprimer ce que j'ai souffert à la lecture de cette
-lettre. Je restai plusieurs heures en larmes; mon cœur était nâvré,
-abattu. Il me fallut faire sur moi-même un grand effort pour répondre:
-
- «Je souffre bien, mon cher Robert, et je dois supporter tous vos
- mauvais traitements; vous me plaindrez. Il y a deux jours, vos
- lettres étaient tristes, mais bonnes; aujourd'hui, vous
- m'accablez sans un motif de plus. Le premier jour où je vous ai
- connu, je vous ai dit mon caractère. Vous dites que je ne vous
- ai pas aimé, vous savez bien le contraire, et pourtant, quand
- vous me faisiez pleurer et souffrir par votre froideur ou quelque
- vérité qui me blessait mortellement, bien que vous vinssiez me
- combler après de bontés et de caresses, je me révoltais, et
- chaque jour, j'arrachais petit à petit cet amour qui tenait
- encore toute ma vie. Je vous voyais faire des extravagances pour
- des chevaux et des chiens. J'étais jalouse du plaisir qu'ils vous
- donnaient loin de moi. Je sais bien que, pour arranger tout cela,
- vous me disiez de vous suivre à la chasse; je n'en avais pas la
- force; je me déchaînais après un plaisir que vous me préfériez,
- du moins en apparence. Mon ambition était bien modeste alors; je
- vous disais souvent:
-
- --Oh! si j'avais un jour douze cents francs de rente, je serais
- effacée. Mais vous me combliez de cadeaux, je sortais en voiture
- avec vous, je vivais comme une reine, et quand je vous disais:
- J'ai peur de l'avenir!... vous me répondiez qu'une des anciennes
- domestiques de votre mère était heureuse avec six cents francs de
- pension... C'est qu'elle n'avait jamais connu les vices que vous
- nous mettez au cœur. On oublie ce que l'on a été, surtout quand
- dans ses souvenirs on retrouve l'opprobre et la misère. Moi, je
- n'ai pas oublié l'hôpital où j'ai été, où j'aurais voulu rester,
- parce qu'en sortant j'allais mourir de faim; Saint-Lazare, où je
- voyais de malheureuses vieilles femmes qui se vantaient d'avoir
- été jeunes et belles, et qui venaient de commettre un délit dans
- la rue pour se faire arrêter, parce qu'elles n'avaient ni pain ni
- asile; je ne l'ai pas oublié, je ne l'oublierai jamais. J'ai
- voulu me faire une autre fin, j'aimais à vos dépens... Je
- prévoyais votre ruine. J'aurais voulu vous voir marié... Je me
- serais résignée à cette séparation pour votre bonheur; mais
- l'idée ne m'était jamais venue que vous pourriez prendre une
- autre maîtresse. Vous pouviez tout sauver en vous mariant. J'ai
- pris ailleurs ce que je ne voulais ni vous demander, ni prendre
- de vous. Je n'ai pu supporter la douleur de vous savoir près
- d'une autre; j'ai payé bien cher mon retour à vous. Le peu que
- j'avais, je l'ai mis à votre disposition; j'aurais voulu vous
- donner ma vie.
-
- »Avec le temps l'inquiétude me prit, et je vous demandai de me
- reconnaître mon argent. C'était mal, mais j'avais peur. Cette
- peur m'a donné un ennui continuel. J'avais tout en espérance,
- rien en réalité. La nuit je me tourmentais; le jour je cachais
- mon inquiétude sous le luxe. Cette femme que vous aviez prise,
- j'ai lutté d'amour-propre avec elle... je la rencontrais partout;
- alors, bijoux, dentelles, voitures, j'ai tout désiré... pardon,
- ce n'était pas un combat contre vous... non, je vous aimais. A
- cet amour se mêlait quelquefois de la rage... je voudrais
- aujourd'hui donner ma vie pour réparer le passé; j'avais pour la
- solitude la peur que vous aviez du mariage. La destinée est
- écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois que vous
- auriez pu faire autre chose de moi. Je trouve vos accusations
- tellement exagérées, que je fouille ma vie passée avec vous et
- que je m'excuse un peu en pensant que je ne vous ai jamais menti.
- Vous avez voulu me régénérer en me donnant votre nom. C'est
- aujourd'hui que je serais infâme si j'acceptais ce que vous
- m'offrez, puisque je sens que je ne pourrais remplir ce devoir
- sacré. L'ennui, cette ombre de nous-mêmes, s'est accroché à moi
- pour toujours. Je n'ai plus de jeunesse, j'ai perdu ma gaieté. Je
- suis entrée au théâtre, parce que je ne voulais pas qu'on se
- réjouît de notre séparation. Si j'avais ma petite fortune, je
- quitterais ce luxe qui cache tant de larmes, et je m'habituerais
- à la vie modeste avec laquelle je dois finir. Je vous ai aimé, je
- vous aime encore. Vous avez été et vous serez mon seul, mon
- dernier amour. Ce n'est pas à cause du malheur qui vous frappe
- que je ne suis pas près de vous, mais l'isolement et l'oisiveté
- me feraient mourir; vous ne m'avez jamais connue autrement. Je
- suis une misérable créature que votre mépris désespère.
- Pardonnez-moi, je vous en supplie les mains jointes. J'ai été
- peut-être plus coupable que je ne le pense; mais je ne l'ai pas
- médité. Écrivez-moi, mais pas de ces mots que contient votre
- lettre, ou ne m'écrivez plus jamais. Je penserai à vous comme on
- pense à Dieu. Je respecterai votre souvenir comme celui de l'ange
- qui vous a tendu la main. Croyez-moi, si mon corps est avili, il
- y a une place bien pure où je vais renfermer l'offre que vous
- m'avez faite... Tout ce que j'ai est à vous, disposez-en. Je
- voudrais vous rendre un peu du bien que j'ai reçu de vous. Il
- faut que je vous voie. Il est impossible que vous preniez un
- parti aussi désespéré... Ah! répondez-moi... je deviens folle!...
- Je vous aime.
-
- »CÉLESTE.»
-
-C'est lorsqu'on est malheureux qu'on voit les gens qui vous aiment; je
-cherchais un refuge contre mon désespoir. J'allai chez Page, qui me conta
-ses peines. Nous pleurions ensemble, car la douleur était aussi chez
-elle. Elle venait de perdre sa petite Marie. Je ne rentrais chez moi qu'à
-regret: ma première apparition dans ce logement avait commencé par une
-scène qui avait failli me coûter la vie; je sentais qu'il continuerait à
-me porter malheur.
-
-Pour m'aider à la résignation, voici ce que Robert me répondit:
-
-/#
- »Je vous avais priée de ne jamais m'écrire. Vos lettres me font
- mal, et je souffre assez sans que vous vous acharniez après les
- débris de mon existence.
-
- »Toutes vos paroles ont été mensonges. La place de votre cœur a
- été, comme celle de votre boudoir, partagée avec le plus
- offrant... Je ne rougis pas de mon dévouement pour vous. Je ne
- regrette rien. Vous n'aviez qu'une chose à me donner en échange
- de mon amour, c'était votre personne. Vous l'avez vendue, aux uns
- pour de l'argent, aux autres pour du plaisir. Moi, je vous
- donnais mon existence, vous l'avez salie. Vous voudriez voir où a
- pu me conduire une ruine physique et morale, conduite avec
- dessein, acharnement, préméditation, comme vous l'avez fait; vous
- l'aviez annoncé à tout le monde, vous avez tenu parole. Soyez
- bien heureuse de votre triomphe. Je ne me mettrai plus sur les
- rangs pour disputer un amour que je n'ai plus le moyen de payer.
- Je pars le 10 pour Alger; votre argent vous sera remis. Ne pensez
- pas plus à moi qu'à Dieu, c'est un blasphème. Le mensonge doit
- s'arrêter là.
-
- »ROBERT.»
-
-
-En lisant cette lettre, je payai en une heure de souffrance tout ce qu'il
-avait pu faire pour moi. Nous étions quittes, et, à mon tour, je songeai
-plus à me venger qu'à me justifier.
-
- »Je me révolte à la fin, et je suis fatiguée de recevoir des
- mauvais traitements que je ne mérite pas. Lorsque je vous ai
- connu, et que vous m'avez emmenée à la campagne, chez vous,
- j'avais quelques dettes; peu de chose m'aurait suffi; vous auriez
- pu me le donner en vous gênant un peu. Pourtant, vous m'avez
- laissée venir et chercher près d'un autre ce dont j'avais besoin.
- J'ai joué, et après avoir payé mes dettes les plus pressées,
- acheté quelques robes, nous avons remporté, à la révolution, un
- peu d'argent qui me restait. Aujourd'hui, vous me traitez comme
- la dernière créature du monde; et quand même j'aurais voulu, plus
- tard, éviter la misère pour l'avenir, serais-je plus coupable
- qu'il y a cinq ans? Je vous renvoie votre lettre qui me soulève
- le cœur. Je ne puis supporter une correspondance qui me
- désespère. Je suis lasse de pleurer. Jamais une bonne parole.
- Adieu... Regardez votre passé, et vous verrez s'il est juste de
- m'accabler ainsi. Avant de me connaître, vous aviez déjà fait de
- grands pas dans la voie de la prodigalité, est-il juste de me
- rendre responsable de tous vos malheurs? Adieu, je tâcherai que
- vous n'entendiez plus parler de moi, mais je ne vous oublierai
- jamais.
-
- »CÉLESTE.»
-
-
-FIN DU TROISIÈME VOLUME
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
-
- XXV. Vive la réforme! 1
-
- XXVI. La roulette. 14
-
- XXVII. La Pépine. 27
-
- XXVIII. Déceptions. 43
-
- XXIX. L'insurrection de juin. 50
-
- XXX. La vie de château. 65
-
- XXXI. Le jardin d'hiver.--Richard. 80
-
- XXXII. Le choléra.--Ma filleule. 113
-
- XXXIII. Irrésolutions. 126
-
- XXXIV. Le théâtre des Folies-Dramatiques. 140
-
- XXXV. Où l'orgueil va-t-il se nicher? 149
-
- XXXVI. Ma voiture. 156
-
- XXXVII. Londres. 173
-
- XXXVIII. 202
-
- XXXIX. 224
-
- XL. 238
-
- XLI. 257
-
- XLII. 266
-
- XLIII. Les usurières de l'âme.--Un dîner
- chez de nouvelles connaissances. 272
-
- XLIV. Une folie. 288
-
- XLV. Départ. 307
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume
-3 (of 4), by Céleste de Chabrillan
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR ***
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- The Project Gutenberg's eBook of Mémoires de Céleste Mogador. T. 3 of 4, by de Chabrillan, Céleste</title>
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 (of 4), by
-Céleste de Chabrillan
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
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-
-Title: Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 (of 4)
-
-Author: Céleste de Chabrillan
-
-Release Date: July 2, 2017 [EBook #55023]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
-
-<h1><span class="large">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="xxlarge">CÉLESTE MOGADOR</span></h1>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span></p>
-
-<div class="frontmatter">
-<p>Paris.&mdash;IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.&mdash;Bourdilliat, 15, rue Breda.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p>
-
-<div class="topspace titlepage">
-<p><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="large">CÉLESTE</span><br />
-<span class="xxlarge">MOGADOR</span></p>
-</div>
-
-<hr class="deco" />
-<div class="titlepage">
-<p class="titlepage"><span class="large">TOME TROISIÈME</span></p>
-<hr class="deco" />
-</div>
-
-<div class="titlepage">
-<p><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="medium">LIBRAIRIE NOUVELLE</span><br />
-<span class="xs">BOULEVARD DES ITALIENS, 15</span><br />
-<span class="xxs">La traduction et la reproduction sont réservées.</span></p>
-</div>
-<hr class="deco" />
-<div class="titlepage">
-<p class="small">1858</p>
-<hr class="deco" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_IV"> IV</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-
-<p class="space extra"><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br />
-<span class="xs">DE</span><br />
-<span class="xxlarge">CÉLESTE MOGADOR</span></p>
-
-<p class="subh">XXV</p>
-
-<p class="extras"><span class="medium">VIVE LA RÉFORME!</span></p>
-
-<p>Le lendemain en m'éveillant, j'allai voir Frisette;
-elle était heureuse de vivre, et ne voyait
-pas tout en noir comme Victorine.</p>
-
-<p>Il y avait beaucoup de monde dans la rue; on
-chuchotait. Je m'approchai de plusieurs groupes
-et j'écoutai, sans comprendre un mot à tout ce
-qu'on disait. Je demandai à Frisette ce que cela
-voulait dire. Elle n'en savait rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-&mdash;Veux-tu venir nous promener? lui dis-je,
-nous apprendrons peut-être quelque chose...</p>
-
-<p>&mdash;Je le veux bien, allons!</p>
-
-<p>Arrivées au boulevard, la foule était plus
-grande. Beaucoup de gens riaient; nous riions
-aussi. Nous ne pouvions entendre, au milieu du
-bruit, que ces mots: <i>La réforme</i>!</p>
-
-<p>J'arrêtai un jeune homme et lui demandai ce
-que cela voulait dire. Il me répondit d'un air
-d'importance:</p>
-
-<p>&mdash;Nous voulons la réforme.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! et qu'est-ce que c'est que la réforme?</p>
-
-<p>Il me regarda, haussa les épaules, et partit
-sans me répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je lui ai dit quelque chose de désagréable?
-dis-je à Frisette qui riait.</p>
-
-<p>&mdash;Dame, tu ne sais pas ce que c'est que la réforme!...</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, le sais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>Nous nous trouvions boulevard Bonne-Nouvelle,
-devant le café de France. Beaucoup de
-jeunes gens étaient aux croisées. Quelques-uns
-nous reconnurent et se mirent à crier: «Vive Mogador!
-vive Frisette! vive la réforme et les jolies
-femmes!»</p>
-
-<p>Les curieux et les flâneurs se serrèrent autour
-<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-de nous. Nous eûmes toutes les peines du monde
-à échapper à la masse qui nous serrait. Je devins
-fort pâle. L'insulte glissait en sifflant; l'air était
-chargé de menaces. J'eus le sentiment que quelque
-chose d'extraordinaire allait se passer. J'entrai
-dans la maison n<sup>o</sup> 5. Je connaissais M<sup>me</sup> Emburgé
-à qui je demandai la permission d'attendre
-chez elle qu'il y eût moins de monde dehors.
-Elle nous ouvrit une fenêtre et nous vîmes défiler
-ce flot noir émaillé de bleu qu'on appelle le
-peuple. Il allait et grossissait comme un orage!
-Cela me rappela Lyon. J'eus peur! Cependant,
-comme tout le monde dîne, même ceux qui veulent
-faire la guerre, vers les six heures, les chemins
-devinrent plus libres.</p>
-
-<p>&mdash;Sortez, me dit M<sup>me</sup> Emburgé; il y aura du
-bruit ce soir. Rentrez chez vous.</p>
-
-<p>&mdash;Viens dîner avec moi, me dit Frisette; que
-feras-tu, seule chez toi?</p>
-
-<p>J'acceptai. Il était dix heures quand je pris
-congé d'elle. Je suivis le faubourg Montmartre,
-les boulevards. Arrivée à la rue Lepelletier, j'entendis
-une détonation. La foule répondit par un
-long cri! On courait du côté de la Bastille: je
-voulais avancer.</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous donc? me dit un homme d'une
-quarantaine d'années.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-&mdash;Mais, monsieur, je voudrais rentrer chez
-moi, place de la Madeleine.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, prenez un autre chemin. Vous ne pouvez
-passer par là; on vient de tirer devant le ministère
-des affaires étrangères.</p>
-
-<p>Il disparut. J'avançais toujours, mais avec
-peine. Toutes les figures étaient empreintes d'une
-grande terreur; chacun se regardait avec défiance.
-Je pris la rue Basse-du-Rempart. Le vide s'y était
-fait; je la suivis, silencieuse. Je pensais à Robert!
-«Une révolution, me disais-je! une révolution qui
-ruine, qui force la noblesse à se cacher. Dans de
-pareilles circonstances, on a vu des gens du
-peuple rendre de grands services! Ah! si Robert
-pouvait avoir besoin de moi, de ma vie!»</p>
-
-<p>Cette pensée ne fut qu'un éclair dans mon c&oelig;ur.
-Je me rappelai, par le souvenir de Lyon, les malheurs
-qu'entraînent les révolutions, et j'eus regret
-de mon égoïsme.</p>
-
-<p>J'étais au coin de la rue Caumartin. La pharmacie
-était changée en ambulance; de pauvres
-blessés y recevaient des secours!</p>
-
-<p>A la vue du sang, mon c&oelig;ur revint tout entier
-à la charité!</p>
-
-<p>Je sentis des larmes dans mes yeux. Pleurer!
-c'est tout ce que peuvent les femmes! car elles
-ne comprennent rien, ne peuvent rien à ces grandes
-<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-machines infernales qu'on appelle guerres,
-révolutions!</p>
-
-<p>Rentrée chez moi, je me mis à écrire à Robert
-tout ce que j'avais vu, lui disant pour la première
-fois: «Ne venez pas.»</p>
-
-<p>Je ne pouvais dormir! toute la maison était sur
-pied.</p>
-
-<p>A quatre heures du matin, on frappa à la porte
-cochère. Le concierge avait peur; avant d'ouvrir,
-il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Qui est là?</p>
-
-<p>J'écoutai à ma fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez, ouvrez! dis-je au concierge... Lui,
-lui, dans un pareil moment!... Oh! Robert, pourquoi
-êtes-vous venu à Paris? j'étais si contente de
-vous savoir en Berri!</p>
-
-<p>&mdash;Je puis repartir, si je vous gêne!</p>
-
-<p>&mdash;Me gêner!... ah! c'est juste! une bonne pensée
-ne m'est pas permise!... je pensais à votre
-sûreté avant le bonheur que j'avais de vous avoir
-près de moi... c'est invraisemblable, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma chère enfant; je ne savais pas ce
-qui se passait! Je suis parti hier de Châteauroux.
-En arrivant à la gare, je n'ai pu trouver de voiture;
-j'ai apporté ma valise sur mon épaule, et
-me voilà.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-Le lendemain de son arrivée, il alla rejoindre
-la première légion de la garde nationale. Cela
-faillit me rendre folle d'inquiétude. Le poste de
-la Madeleine fut brûlé! On avait laissé dans ce
-poste de la poudre et des fusils chargés qui faisaient
-explosion à chaque instant.</p>
-
-<p>Robert rentra à cinq heures, noir de poussière,
-épuisé de fatigue. Il avait aidé à défaire des barricades.</p>
-
-<p>Un grand bruit se fit entendre sous mes fenêtres!
-j'allai voir.</p>
-
-<p>Environ cent hommes, proprement mis, l'air
-assez raisonnable, étaient réunis et discutaient
-quelque grave question, sans doute soulevée par
-les événements.</p>
-
-<p>Enfin le oui, oui, l'emporta; tous se dirigèrent
-à la station des voitures et mirent le feu à la petite
-loge de bois qui sert au gardien.</p>
-
-<p>C'étaient les cochers du quartier qui s'amusaient,
-exactement comme à Lyon. Là-bas, c'était
-l'octroi.</p>
-
-<p>Je demandai à Robert de partir, de m'emmener!
-Il me le promit, aussitôt qu'on pourrait circuler,
-car sa présence était nécessaire chez lui.
-Nous partîmes le lendemain. Je commençai à
-respirer à Étampes.</p>
-
-<p>Je n'osais lui parler de ses projets de mariage.
-<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-Ce fut lui qui me dit qu'on l'avait refusé, qu'il
-était libre! Je fus tout-à-fait heureuse.</p>
-
-<p>Robert, jeune, bien de sa personne, avec son
-nom et sa fortune, aurait dû réussir à tout. Il aurait
-dû réussir à trouver un beau mariage, ce que
-rencontrent tant d'imbéciles qui n'ont aucun de
-ses avantages. Mais Robert avait un défaut qui
-était dans sa vie un perpétuel obstacle. Il n'avait
-aucune stabilité dans l'esprit; tantôt il voulait,
-tantôt il ne voulait pas. J'avais cru à une grande
-force de caractère chez lui; je m'étais trompée:
-c'était de la violence. Il ne savait maîtriser ni une
-passion, ni un désir; il regrettait quelquefois le
-lendemain ce qu'il avait fait la veille. J'en souffrais
-souvent. Je voyais bien qu'il se livrait à lui-même
-un combat. Il m'aimait, et je devais être pour beaucoup
-dans ses irrésolutions. Je n'avais pu monter
-jusqu'à lui; il me reprochait d'être obligé de descendre
-jusqu'à moi. Et pourtant, par affection pour
-lui, je m'étais métamorphosée; je vivais près de
-lui avec la plus grande modestie de goûst!... Je lui
-donnais des conseils qu'il n'écoutait jamais... parce
-qu'ils étaient bons.</p>
-
-<p>Sa gêne était grande. Le château qu'il avait
-gardé en partage était délabré; une seule chambre
-annonçait une splendeur passée. Le tout était
-vieux de trois cents ans. Il fallut tout réparer,
-<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-château et domaines. Les fermiers, déjà endettés,
-ne payaient pas; les gens auxquels il était dû de
-l'argent devinrent exigeants. Je me souviens que
-Robert emprunta soixante mille francs à vingt pour
-cent sur première hypothèque. On était en révolution;
-l'argent, tout en se vendant ce prix-là,
-était difficile à trouver. Robert avait bon c&oelig;ur;
-les fermiers belges vinrent lui demander de retourner
-dans leur pays. Le Berri est malsain; il y
-a des fièvres dont on ne peut se défaire, le travail
-y est pénible, les cultivateurs sont lents parce
-qu'ils se nourrissent mal; ce n'est qu'à force de
-privations qu'ils peuvent arriver. Beaucoup vendent
-leur blé et mangent des pommes de terre ou
-des châtaignes. Les Belges n'avaient pu s'habituer
-à cette pauvreté. Ils avaient été amenés par le
-père de Robert, qui espérait tirer parti de ces
-immenses terrains appelés brandes.</p>
-
-<p>Robert consentit à leur départ; il leur donna
-même de l'argent, car les pauvres gens étaient
-bien malheureux: l'un avait été grêlé, sa récolte
-était perdue; un autre avait vu mourir trois des
-siens; d'autres étaient malades. Les plus beaux
-domaines restèrent vacants.</p>
-
-<p>Robert voulut faire valoir lui-même; il n'y
-entendait pas grand'chose ou il ne fut pas heureux:
-mais cela lui coûta fort cher.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-Châteauroux n'existe pas; c'est une espèce de
-faubourg que vous traversez en cherchant la ville.
-Les habitants sont rudes; beaucoup poussent cette
-rudesse jusqu'à la sauvagerie. Quand la nature
-inculte du paysan se révolte, il devient féroce. Il
-y avait eu dans les alentours des crimes épouvantables:
-plusieurs châteaux avaient été envahis;
-l'intendant d'un de ces châteaux avait été coupé
-à coups de faulx; le château de Ville-Dieu avait
-été incendié en partie, tout l'intérieur; brisé il ne
-restait que les pierres. Le côté où nous habitions
-était calme, et d'ailleurs on aimait Robert. Je
-combattais mes inquiétudes pour lui; j'étais allée
-à Châteauroux dans une de ses voitures; j'entendis
-crier des masses d'enfants. Il y avait une voiture
-qui me précédait. Le cocher fit tourner ses
-chevaux et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne pouvons pas passer; voyez, on assiége
-de pierres la voiture de madame de...</p>
-
-<p>Mon sang se glaça; je rentrai, suppliant Robert
-de ne pas sortir, ou, s'il le faisait, d'effacer les
-armes de sa voiture.</p>
-
-<p>Il me reçut fort mal, en me disant qu'on pouvait
-le tuer, si on le voulait, mais que bien certainement
-il n'effacerait pas ses armes, que ce serait
-une lâcheté.</p>
-
-<p>Je passais les nuits sans dormir; j'avais peur que
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-mon séjour au château ne lui fit perdre la bien
-veillance qu'on avait pour lui dans le pays. Un
-jour, je vis dans le parc environ quarante hommes
-armés de fusils, de pistolets; ils se dirigeaient du
-côté du château. J'entendais leurs cris; je les voyais
-de ma fenêtre, s'agiter, brandir leurs armes.</p>
-
-<p>Robert était au billard avec Martin. J'entrai en
-leur criant:</p>
-
-<p>&mdash;Sauvez-vous! cachez-vous! ou vous êtes
-perdus.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc? me demanda Robert en me
-soutenant, car j'étais si pâle, je tremblais si fort,
-que j'allais tomber.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai? lui dis-je. J'ai qu'il n'y a pas un
-moment à perdre, ou vous êtes assassinés: il y a
-là des hommes armés qui crient; entendez-vous,
-maintenant? Sauve-toi, viens dans la cave; mais,
-pour l'amour de Dieu, ne les attends pas.</p>
-
-<p>Et, persuadée qu'il me suivait, je me sauvai du
-côté de l'escalier qui conduisait aux caves. Il me
-semblait voir les canons des fusils, il me semblait
-entendre la détonation des armes à feu. Les fondations
-étaient énormes. Je marchais dans ces caveaux
-sombres, humides, mes jambes fléchissaient
-à chaque pas. Je me retournai, et je m'aperçus,
-avec un sentiment d'indicible terreur pour Robert,
-qu'il ne m'avait pas suivie. J'écoutai, je n'entendis
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-rien; j'étais sous le rayon de lumière d'un soupirail.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! criaient des voix, celui-là! emportons
-celui-là! c'est le plus beau! prenez des pioches...
-alerte! alerte!</p>
-
-<p>&mdash;Non! non! répondaient d'autres voix, il va
-mourir, il est trop grand.</p>
-
-<p>&mdash;Trop grand! mourir! me bourdonnaient
-dans les oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;Que veulent-ils dire? Oh! trop grand! Seigneur,
-c'est Robert! Mourir! ils délibèrent sa
-mort! Mon Dieu! pourquoi ne m'a-t-il pas écoutée!
-oh! je veux le voir.</p>
-
-<p>Et je marchai dans l'ombre, me traînant au long
-des murs.</p>
-
-<p>Tout-à-coup des coups de feu se firent entendre;
-mon c&oelig;ur cessa de battre; je me laissai glisser à
-terre.</p>
-
-<p>Misérable chose que le courage d'une femme!
-je voulais avancer; à chaque détonation nouvelle,
-je me sentais faiblir; j'aurais voulu entrer dans
-la muraille. Enfin, tout ce que j'aimais au monde
-était en haut, je regagnai les escaliers. La fusillade
-continuait toujours mais semblait s'éloigner;
-j'arrivai au faîte en rampant.</p>
-
-<p>&mdash;D'où viens-tu donc? me dit Robert, qui allumait
-tranquillement un cigare.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-&mdash;D'où je viens? mais je viens de la cave, où
-je m'étais cachée, et où je te pleurais bien inutilement
-à ce qu'il me semble, puisque tu ris. Que
-signifiait donc cette petite guerre qui m'a fait si
-peur?</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, tu vas le savoir.</p>
-
-<p>En effet, je distinguai ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;Vive monsieur le comte! vive la république!
-vivent les arbres de la liberté!</p>
-
-<p>Nous étions sur la terrasse; un homme revint
-et dit à Robert, en lui ôtant son chapeau jusqu'à
-terre:</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne vous fait rien au moins, monsieur le
-comte, que nous plantions un arbre de la liberté?
-Si ça vous fâchait, je n'y tiens pas, c'est histoire
-de s'amuser et de boire un coup à votre santé.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ça ne me fâche pas, dit Robert, puisque
-je vous l'ai donné avec un quart de vin, et pourvu
-que vous ne le plantiez pas dans mon parc, ça
-m'est égal.</p>
-
-<p>Je compris: ce qui était trop grand et qui allait
-mourir, c'était le peuplier. On se moqua beaucoup
-de moi, et ce fut un sujet d'hilarité pendant
-quelques jours.</p>
-
-<p>Je recevais lettre sur lettre de ma domestique;
-j'avais des dettes, des billets à payer; si j'avais été
-homme et dans les affaires, j'aurais été le plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-exact des commerçants. La pensée d'une échéance
-en retard me mettait au supplice.</p>
-
-<p>Robert, malgré sa grande fortune en terres, était
-plus pauvre que moi. Je ne pouvais et ne voulais
-rien lui demander.</p>
-
-<p>Je lui annonçai qu'il fallait que j'allasse à Paris,
-mettre un peu d'ordre à mes affaires, payer mon
-loyer.</p>
-
-<p>Il ouvrit son secrétaire, fouilla dans ses poches
-et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre Céleste, je voudrais te donner ce
-dont tu as besoin, mais je ne le puis; je n'ai rien.
-Je vais emprunter deux cents francs pour ton
-voyage.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXVI<br />
-<span class="medium">LA ROULETTE.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Arrivée à Paris, je fus fort embarrassée. Cependant
-j'avais bien quelques bijoux que Robert
-m'avait donnés; mais m'en séparer me paraissait
-impossible. La république n'enrichissait personne;
-mes amis et amies me ressemblaient.</p>
-
-<p>Je me trouvai à dîner avec Lagie et Frisette.</p>
-
-<p>&mdash;Venez jouer, me dirent-elles; il y a maintenant
-beaucoup de maisons de jeu. Nous allons à
-la roulette tous les soirs; il y en a plusieurs; la
-mieux tenue est rue de l'Arcade.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dis-je à Lagie, il doit y avoir du danger;
-la police n'autorise pas les maisons de jeu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-&mdash;Non, mais il n'y a rien à craindre; on ne reçoit
-pas tout le monde; on prend des précautions.
-Venez, nous vous présenterons.</p>
-
-<p>J'avais cent francs pour toute fortune et beaucoup
-d'ennui; je me décidai, malgré ma peur de
-la police.</p>
-
-<p>Arrivée rue de l'Arcade, notre voiture s'arrêta
-devant une grande et belle maison. Tout était si
-calme que je crus que Lagie se trompait; je lui
-dis:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas possible qu'il y ait un tripot
-ici.</p>
-
-<p>&mdash;Venez, venez, me dit-elle en me tirant par
-ma robe; mais ne parlez pas si haut.</p>
-
-<p>Nous montâmes un escalier peint en rouge,
-éclairé à distance par des quinquets. Je m'arrêtai,
-essoufflée, en demandant si cet enfer était allé se
-loger au ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Le plus près possible, me dit Lagie.</p>
-
-<p>Nous étions arrivées au cinquième. Elle sonna.
-Un timbre résonna trois fois. Un domestique vint
-ouvrir. Sa livrée était voyante. Cela pouvait
-éblouir quelques provinciaux, mais cela me fit
-rire; c'était la charge de ces domestiques bien tenus
-que j'avais vus chez Robert.</p>
-
-<p>De l'antichambre on entrait dans un salon.
-Nous fûmes reçues par une femme d'une trentaine
-<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-d'années, qui avait dû être fort jolie, et qui
-l'aurait été encore, si sa figure pâle, maigre, n'avait
-été entourée d'une forêt de cheveux noirs frisés
-en longues boucles, qui lui donnaient l'air sauvage;
-tantôt elle ressemblait au diable, tantôt à un revenant.
-Elle nous offrit des siéges près de la cheminée,
-et s'adressant à moi, elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas encore venue ici, mademoiselle;
-il me semble que je n'ai jamais eu le plaisir
-de vous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, c'est la première fois.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! êtes-vous heureuse à la rouge et noire?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, madame; je gagne rarement
-aux cartes.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère que vous serez plus heureuse ici.</p>
-
-<p>Elle se leva et fut causer avec d'autres personnes.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc est cette femme qui me souhaite
-de gagner?</p>
-
-<p>&mdash;C'est la maîtresse de la maison; elle en dit
-autant à tout le monde; vous comprenez qu'elle
-n'en pense pas un mot.&mdash;Quand je dis que c'est
-la maîtresse de la maison, je veux dire que le
-loyer est à son nom; l'homme qui tient la banque
-est une espèce de bête amphibie; on ne sait pas
-d'où il vient, de quel pays il est. Il parle plusieurs
-langues, il a beaucoup d'argent. Comme il ne veut
-<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-pas être arrêté, il met la maison sous le nom de
-cette femme; si la police venait, c'est elle qu'on
-emmènerait.</p>
-
-<p>«Il faut que l'appât de l'or soit bien puissant,
-me dis-je à moi-même, pour que cette femme se
-résigne à être prise, condamnée peut-être à un an
-de prison.» Je la regardai et je cherchai sur elle
-le goût du luxe, qui la poussait à sa perte; sa mise
-était simple, sa robe de soie noire avait été refaite
-plusieurs fois, tout en elle avait l'air malheureux;
-je ne comprenais pas. Chaque fois que le timbre
-sonnait, elle faisait un bond sur sa chaise: ses
-yeux se fixaient avec inquiétude sur la porte.
-Quand la personne était entrée, elle achevait la
-parole ou le sourire arrêté par la peur.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne commençons-nous pas? dit un
-grand jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Le banquier n'est pas arrivé, répondit la
-maîtresse de la maison, qui regardait l'heure; il
-ne peut tarder, onze heures vont sonner.</p>
-
-<p>&mdash;<i>T'es pressé</i> de perdre ton argent, Brésival?
-dit une grosse fille à l'air commun, qu'on appelait
-la Pouron... Et elle se rapprocha familièrement
-du jeune homme.</p>
-
-<p>Il avait l'air distingué; sa figure était jolie, mais
-fort pâle. Il la repoussa doucement; il paraissait
-attendre avec impatience.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-Je fus près de Lagie, et lui demandai quel était
-ce monsieur, qu'on venait d'appeler Brésival.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous le trouvez bien, n'est-ce pas? me
-dit Lagie en me regardant. Il ne s'occupe guère
-de femmes, il aime trop le jeu pour cela; il est
-marié, il a des enfants qui sont gentils à croquer,
-il finira par jouer leur layette. Il passe toutes les
-nuits et perd toujours. Il se met dans des fureurs
-atroces après tout le monde; il a des attaques de
-nerfs. Vous le verrez, s'il perd demain matin.</p>
-
-<p>Quelques instants après, un monsieur parut.
-Son arrivée fut accueillie par un: Oh!... général.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! ce n'est pas malheureux! nous allions
-partir; vous êtes en retard.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit celui qui venait d'entrer avec une
-clef, je viens d'une soirée. Je vous annonce pour
-cette nuit de nouveaux pontes, et des bons.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! tant mieux!</p>
-
-<p>Le nouveau venu pouvait avoir quarante ans;
-il était en habit noir et en cravate blanche; son
-teint était basané, ses cheveux bruns. Il avait un
-peu le type italien. Il parla à la maîtresse de la
-maison pour lui donner des ordres, lui faire des
-reproches. Il m'aperçut et me regarda assez longtemps,
-ce qui me gênait beaucoup.</p>
-
-<p>Le domestique ouvrit une porte à deux battants,
-et je vis une grande salle bien éclairée, une table
-<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-longue, garnie d'un tapis vert, une roulette au
-milieu, des siéges autour. Tout le monde entra. Je
-restai près du feu dans la première pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'allez pas jouer? me dit la maîtresse
-de la maison, qui était restée sans doute pour
-recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Non, lui dis-je; je n'ai aucune habitude du
-jeu, et je crains de ne pas être de force à défendre
-mon argent. Et puis, je ne suis pas très-rassurée.
-Est-ce que vous n'avez pas peur, vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si, me dit-elle; mais je ne puis pas le
-laisser voir; pourtant, je cours un grand danger.</p>
-
-<p>&mdash;Vous gagnez donc beaucoup d'argent?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! me dit-elle en riant tristement, on me
-donne à manger à regret.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aimez donc bien cet homme qui vient
-d'entrer, car c'est pour lui que vous tenez cette
-maison?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! l'aimer! dit-elle en se penchant vers
-moi; je le déteste, je le méprise, mais j'en ai peur.</p>
-
-<p>On sonna, cela arrêta la conversation. J'aurais
-pourtant bien voulu en savoir plus long sur ces
-deux étranges personnages. On vint fumer dans
-le salon où j'étais; impossible de causer, je me
-levai pour aller au jeu. La maîtresse de la maison,
-qu'on venait d'appeler la Pépine, passa près de
-moi et me dit doucement:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-&mdash;Vous ne savez pas jouer? Mettez sur la main
-de ce vieux monsieur décoré, qui est là-bas; il a
-du bonheur au jeu.</p>
-
-<p>Elle passa, et fut offrir des gâteaux et des rafraîchissements
-aux joueurs; elle s'arrêta à la personne
-dont elle m'avait parlé, et me regarda comme
-pour me dire: «C'est <i>lui</i>.»</p>
-
-<p>Je tirai un louis de ma bourse et le mis sur la
-rouge près de son argent; le banquier criait:</p>
-
-<p>&mdash;Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux!
-rien ne va plus!</p>
-
-<p>Il tournait une machine que tout le monde regardait
-avec beaucoup d'émotion. Moi, je regardais
-avec curiosité, je n'avais jamais vu cela.</p>
-
-<p>&mdash;Perd la noire, gagne la rouge! criait le banquier
-qui, à l'aide de son petit râteau, ramassait
-l'argent très-vite et redisait: «Faites vos jeux,
-messieurs! Rouge ou noire!»</p>
-
-<p>&mdash;Vous jouez donc? me dit Lagie, si haut que
-tout le monde me regarda.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais je ne jouerai pas longtemps, je n'ai
-que cinq louis.</p>
-
-<p>&mdash;Et dix que vous venez de gagner, ça fait
-quinze, dit le monsieur décoré. Vous avez passé
-deux fois, et tenez, c'est encore rouge qui sort.
-Vous avez vingt louis: les laissez-vous?</p>
-
-<p>J'avoue que j'avais joliment envie de les ôter;
-<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-mais on m'appela poltronne, je les laissai. J'étais
-secouée par une forte émotion; le jeu se faisait
-lentement; j'avais bien envie de m'en aller. Enfin
-on cria:</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne va plus!</p>
-
-<p>Je tournai la tête pour ne pas voir. Mes pauvres
-vingt louis s'engloutirent sous la noire. Je rencontrai
-les yeux de Pépine; elle me fit un petit sourire
-et laissa retomber la portière de laine rouge.</p>
-
-<p>Elle venait de m'apparaître comme une vision,
-comme le diable. En effet, que pouvait-on voir
-dans une pareille maison? Était-il permis d'avoir
-une autre idée que celle de l'enfer? Eh bien! c'est
-affreux à dire, mais j'invoquai Satan pour qu'il
-me fît regagner mes quarante louis, et quand on
-cria: «Perd la noire, gagne la rouge!» je fis un
-bond qui faillit renverser deux personnes. On
-commençait à me regarder comme une grande
-joueuse; le banquier me fit un sourire qu'il voulait
-rendre charmant, quoique ce fût une grimace,
-car je faisais sonner son argent.</p>
-
-<p>Je passai dans l'autre salon pour compter mon
-gain.</p>
-
-<p>&mdash;Rentrez, me dit la Pépine à demi-voix, jouez
-toujours, mais risquez peu...</p>
-
-<p>Je rentrai au jeu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-&mdash;Est-ce que vous faites charlemagne? me dit
-Lagie.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! mais non. Les émotions m'altèrent; je
-viens de boire un verre d'eau.</p>
-
-<p>Je pris un siége et je m'assis à table, ce que je
-n'avais pas encore fait. M<sup>lle</sup> Pouron me félicita sur
-ma veine, car je continuai à gagner. J'avais à peu
-près deux mille francs devant moi, en or, ce qui
-était fort rare à ce moment-là. On payait alors un
-louis dix sous de change. J'étais si contente que je
-n'avais pas sommeil; les bougies commençaient
-à s'éteindre; tout le monde était fatigué, défait;
-le rouge de certaines femmes était tombé; les
-hommes qui perdaient, et qui jusqu'alors n'avaient
-rien dit, espérant regagner, ne se contraignaient
-plus et laissaient voir leur mauvaise humeur.
-Je n'osais pas m'en aller, quoique j'en eusse
-grande envie. Les femmes, jalouses de ma veine,
-me poussaient à jouer gros jeu; je devais les faire
-mourir de rage ce soir-là, car je gagnai quatre
-mille francs. Un homme me faisait de la peine: je
-le voyais chercher dans sa poche, se poser la main
-sur le front, regarder tout le monde. Plus les
-joueurs sont malheureux, plus ils aiment le jeu;
-c'est une fièvre, un délire qui ressemble à de la
-folie.</p>
-
-<p>Malgré mon peu de sympathie pour les gens qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-ne savent pas vaincre une passion, j'eus pitié de
-lui, car il paraissait souffrir atrocement. Je lui
-demandai s'il voulait quelques louis de mon argent,
-que cela le ferait peut-être gagner. Il m'arracha
-plutôt qu'il ne me prit ce que je lui offrais;
-il perdit en cinq minutes ce que je venais de lui
-donner.</p>
-
-<p>Il me regarda de nouveau; j'allais peut-être
-lui redonner de l'argent, quand la Pépine, qui
-portait du chocolat, me marcha sur le pied. Je
-ne regardai plus M. Brésival, qui continua à aimanter
-des yeux l'or que j'avais devant moi. Tant
-qu'il jouait et perdait, ce n'était rien; mais quand
-il n'avait plus de quoi jouer, il se mettait en fureur;
-c'est ce qui arriva: il frappa à grands coups
-de poing sur la table, qui ne rendit qu'un bruit
-sourd, car pour qu'on n'entendit pas le son de
-l'argent, le bois était couvert de couvertures. Il se
-jeta sur la roulette, qu'il voulait briser. Toutes les
-femmes l'entouraient; il cognait, c'est le mot, à
-tort et à travers, disant qu'on l'avait volé, qu'il
-voulait son argent. Je m'étais sauvée dans la première
-pièce, tenant mon argent que je n'avais
-nullement envie de rendre. D'abord, ce n'est pas
-à lui que je l'avais gagné.</p>
-
-<p>La Pépine regardait la scène d'un air content.
-Je lui frappai sur l'épaule, en lui disant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-&mdash;Je vous remercie du conseil que vous m'avez
-donné; je m'en vais.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes contente? tant mieux! Attendez un
-peu, vous ne pouvez pas partir seule à cette heure;
-où demeurez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Place de la Madeleine, 19. Venez me voir,
-vous me ferez plaisir.</p>
-
-<p>Je me sauvai en donnant dix francs au domestique
-qui m'ouvrit, et je ne fus vraiment sûre que
-mes richesses étaient bien à moi que quand je
-fus loin de cette maison.</p>
-
-<p>Rentrée chez moi, je comptai ma fortune. Jamais
-rien ne m'était arrivé si à propos. Je pensais
-à Robert, que je pourrais revoir sans lui être à
-charge, aux emplettes que j'allais faire pour retourner
-auprès de lui. Je m'endormis, après avoir
-dépensé cent mille francs en projets.</p>
-
-<p>Le lendemain, je passai la journée à courir chez
-mes marchands, à qui je portai de l'argent. A cette
-époque, ce n'était pas chose commune; aussi fus-je
-reçue à bras ouverts. Ceux qui nous servent
-et qui s'enrichissent de nos faiblesses nous comblent
-de caresses, de compliments; au fond ils
-nous méprisent, nous détestent. C'est tout simple,
-nous les faisons vivre. J'avais pour eux l'affection
-qu'ils avaient pour moi; je les payais régulièrement,
-parce que l'idée de devoir m'est insupportable;
-<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-je me servais d'eux quand j'avais besoin de
-crédit; je savais qu'ils me vendaient double, mais
-j'avais envie d'acheter, et je ne disais rien.</p>
-
-<p>A cette époque, quoique très-rapprochée, on
-n'était pas comme à présent: les actrices et les
-femmes entretenues n'avaient de crédit que chez
-quelques marchands exceptionnels. Si j'étais allée
-à la Ville de Paris acheter une robe et que j'eusse
-dit: «Envoyez-moi cela, <i>Mademoiselle Céleste,
-écuyère</i>,» on aurait bien recommandé de ne pas
-laisser le paquet sans toucher l'argent.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, tous les grands magasins, comme
-la Ville de Paris, la Chaussée d'Antin, les Trois
-Quartiers, le Siége de Corinthe, envoient à domicile,
-et s'ils vous remettent vos emplettes en votre
-absence, ils les laissent et ne vous apportent les
-factures qu'au bout de six mois, tout en vous vendant
-le même prix qu'aux autres personnes.</p>
-
-<p>C'est à qui aura notre pratique; tout le monde
-nous pousse à ces folles dépenses qui ruinent ceux
-qui nous entourent, et dont tant de gens se partagent
-les bénéfices sans en avoir la responsabilité.</p>
-
-<p>On emploie toutes les tentations; si je n'avais
-pas été arrêtée par un sentiment de probité, je
-devrais avoir aujourd'hui trois cent mille francs de
-dettes: les marchands de cachemires, de bijoux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-de voitures, de meubles ne faisaient des offres de
-services illimitées.</p>
-
-<p>Je résistais parce que je pensais à l'avenir; je
-me disais:</p>
-
-<p>«Il faudra toujours payer; mais que de femmes
-n'ont pas ce courage, et, par entraînement, font
-du tort et finissent par faire perdre.»</p>
-
-<p>J'allai donc de moi-même porter de l'argent à
-mes fournisseurs, en 1848!</p>
-
-<p>Je m'achetai quelques robes, du linge, et surtout
-un nécessaire de voyage garni en argent, dont
-j'avais grande envie.</p>
-
-<p>Les amis de Robert en avaient: je voulais faire
-comme les gens comme il faut; je me donnais
-beaucoup de mal, mais je n'avais de commun
-avec eux que mon nécessaire.</p>
-
-<p>Pourtant Robert m'aimait; s'il y avait des nuages
-dans son amour, ces nuages étaient amenés par le
-contraste de sa gêne réelle avec son apparente fortune.
-J'étais heureuse de cet amour.</p>
-
-<p>Mes bénéfices au jeu me tournaient la tête; je
-ne pensais plus qu'à gagner encore, pour avoir
-beaucoup d'argent quand il reviendrait.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXVII<br />
-<span class="medium">LA PÉPINE.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Trois jours s'étaient écoulés depuis ma soirée de
-la rue de l'Arcade; je luttais sans cesse entre
-l'envie d'y aller et la raison qui me disait de ne
-plus y retourner. La peur d'être prise dans cette
-maison ou de perdre m'arrêtait; l'appât du gain
-m'attirait.</p>
-
-<p>Je me détendais à huit heures du matin, au milieu
-de mes réflexions, quand Marie, ma domestique,
-entra, avec son grand nez, m'annoncer qu'une
-dame voulait me parler. On ne faisait pas encore
-antichambre chez moi, et je dis:</p>
-
-<p>&mdash;Faites-la entrer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-&mdash;Tiens! m'écriai-je en voyant ma visiteuse.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dérange? dit la Pépine en s'asseyant
-près de mon lit.</p>
-
-<p>&mdash;Du tout, je pensais à vous, c'est-à-dire, je
-pensais à votre maison. J'ai gagné beaucoup,
-l'autre jour.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, dit la Pépine; pourquoi n'êtes-vous
-pas revenue?</p>
-
-<p>«Bon! pensai-je, elle vient me chercher pour
-que je reperde ce que j'ai gagné. Je vais la fixer sur
-ce qu'elle pourra ravoir de son argent.» Et je lui
-dis:</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je ne ferais pas mal d'y retourner;
-il me reste pour toute fortune cinq cents francs.</p>
-
-<p>&mdash;C'est trop, n'apportez jamais cela chez moi;
-il ne faut prendre que cent francs, et, si vous les
-perdez, ne plus jouer.</p>
-
-<p>Je la regardai: je m'étais trompée; elle ne voulait
-pas aider le banquier à se rattrapper.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez vous déjeuner avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, me dit-elle; seulement ne recevez plus
-personne: il ne faut pas qu'on me voie chez vous.
-Cela doit vous sembler drôle de me voir, quoique
-vous m'ayez engagée à venir. Je passais devant votre
-porte, et puis, vous m'avez plu; vous ne ressemblez
-pas à toutes ces femmes au milieu desquelles
-<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-je vis, et qui se plaisent à me faire de la peine.</p>
-
-<p>Je crus comprendre qu'elle était jalouse, car j'avais
-vu que cet homme qui tenait la banque avait
-plusieurs maîtresses parmi les joueuses.</p>
-
-<p>&mdash;Elles vous font de la peine? lui dis-je. Pourquoi
-le souffrez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je ne puis faire autrement.</p>
-
-<p>Et je vis à ses yeux noirs qui lançaient des
-éclairs, qu'il fallait en effet une grande force
-pour contenir cette colère.</p>
-
-<p>J'avais une fort belle salle à manger, meublée
-en chêne sculpté, des croisées garnies en vitraux
-de couleur; cela ressemblait assez à un caveau.</p>
-
-<p>Nous nous mîmes à table; j'avais peur de cette
-femme: non pas peur qu'elle me fît du mal;
-mais peur de sa personne. Je la regardai, et j'étais
-toujours sur la défensive. Pourtant, elle n'avait
-été qu'aimable pour moi, et je m'efforçai de
-lui montrer moins de défiance. Nous parlions de
-choses indifférentes.</p>
-
-<p>&mdash;Comme je suis maigre! me dit-elle en me
-montrant son cou... Oh! c'est que la vie que je
-mène me tue! Passer toutes les nuits! trembler
-chaque fois qu'on sonne! De plus fortes que moi
-n'y tiendraient pas longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faites vous ce métier-là, qui, en
-effet doit être très-fatigant?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-&mdash;C'est que je n'ai pas le choix.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous êtes forcée de vous rendre
-malade?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Par cet homme qui fait jouer?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! c'est donc le diable?</p>
-
-<p>&mdash;A peu près, me dit-elle; pourtant, le diable
-ne vous tente que par le plaisir; celui-là ne m'a
-tentée que par la souffrance.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous a-t-il donc fait?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai connu en Italie, dans mon pays. Il
-vivait sous un faux nom, avec une femme encore
-belle, quoique d'un certain âge; j'avais alors dix-huit
-ans, j'étais jolie. Il me faisait une cour assidue.
-Je vivais seule avec ma mère; nous étions
-dans le commerce. Il ne quittait presque pas la
-maison je voyais souvent cette dame avec lui: il
-me disait ne pas l'aimer; enfin, je me laissai monter
-la tête, j'en devins amoureuse. Cette femme
-me trouva chez lui et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Malheureuse! vous vous êtes perdue. Savez-vous
-quel est cet homme? C'est un chevalier
-d'industrie; il ne recule devant rien. J'étais
-veuve, jeune; il s'est acharné à moi, non parce
-qu'il m'aimait, mais parce que j'étais riche. Il m'a
-ruinée, torturée. Aujourd'hui, je n'ai plus rien:
-<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-il faut qu'il se débarrasse de moi. Il doit y avoir
-une infamie derrière son prétendu amour pour
-vous; votre jeunesse ne lui suffit pas. Méfiez-vous:
-il vous vendra, si vous n'avez rien!</p>
-
-<p>Les paroles de cette femme me firent mal.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, me dit-elle, ce coup est le dernier;
-je me suis laissé aller sans défense, je m'en vais
-sans courage; je paye cher ma faiblesse. Que mon
-exemple vous serve de leçon; méfiez-vous!</p>
-
-<p>Elle sortit lentement. Je la suivais machinalement;
-une voix intérieure me disait de lui obéir,
-de l'écouter; mon amant me barra le passage et
-me fit tant de protestations, de serments; il me
-persuada si bien qu'elle l'adorait encore, que la
-jalousie seule la faisait parler ainsi, que je le
-crus.</p>
-
-<p>Ce fut bien pis, lorsque, quelques jours après,
-je retrouvai chez lui cette femme qui lui avait dit
-adieu devant moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, me disait-il, je ne puis m'en défaire.</p>
-
-<p>Le soir, il me fit dire qu'il fallait absolument
-qu'il me parlât.</p>
-
-<p>Quand ma mère fut couchée, je sortis.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, me dit-il, nous ne pouvons plus
-vivre comme cela. Je n'ai pas d'argent; si j'en
-<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-avais, je t'emmènerais; si quelqu'un pouvait
-nous en prêter, nous partirions ensemble.</p>
-
-<p>L'idée de le quitter me fit grand mal; je cherchais
-dans ma tête quel moyen il y aurait de le
-retenir.</p>
-
-<p>&mdash;Ou bien, me dit-il, si j'avais de l'argent,
-j'en donnerais à cette femme, pour m'en débarrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, lui dis-je, si j'en avais, je vous
-en prêterais; mais à la maison on ne garde pas
-d'argent. Ma mère envoie toutes les semaines les
-recettes à son homme d'affaires, car deux femmes
-seules ne peuvent conserver des valeurs chez
-elles. Quelquefois la vente est considérable.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! me dit-il, d'une manière qui aurait dû
-m'avertir de prendre garde... Oh! ta mère fait
-de grandes affaires, tu lui es très-utile, c'est toi
-qui fais marcher la maison, tu tiens les livres, tu
-as la signature?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Que j'ai de chagrin de te quitter... Il m'embrassait
-et pleurait... Je ne puis avoir de nouvelles
-de mes parents que dans un mois... Vivre encore
-un mois avec cette femme est impossible! Si tu
-voulais... mais tu ne m'aimes pas assez... et puis
-ce qu'on t'a dit... tu n'as pas confiance en
-moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-&mdash;Si, lui disais-je, si, j'ai confiance en vous.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! va chercher de l'argent au nom de
-la mère; on te le donnera, je te le rendrai, tu le
-reporteras, on n'en saura rien.</p>
-
-<p>Comme je ne répondais pas, il se jeta à mes
-pieds en me demandant pardon de l'idée qu'il
-venait d'avoir:</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon amour pour toi qui me rend fou.
-Tu m'en veux?... pardonne-moi... je partirai demain.</p>
-
-<p>&mdash;Non, lui dis-je, je ne vous en veux pas, mais
-je n'oserai jamais. Si c'était une petite somme;
-mais il vous faut peut-être beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, me dit-il en soupirant, au moins dix
-mille francs. Allons, je te quitte, ma Pépine
-chérie; viens me voir demain pour la dernière
-fois.</p>
-
-<p>Je rentrai dans ma chambre toute triste; je ne
-pus dormir de la nuit. Ma mère m'appela de grand
-matin; elle était souffrante. Je fus voir mon
-amant à midi. Ses malles étaient faites. L'idée
-de le perdre me rendit folle, oui, folle, car je lui
-dis d'attendre jusqu'au lendemain.</p>
-
-<p>Ma mère ne s'était pas levée. Encouragée par
-l'idée qu'elle ne se lèverait pas pendant quelques
-jours, qu'alors elle ne saurait pas ma démarche,
-poussée par mon mauvais génie, j'arrivai chez le
-<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-banquier de ma mère, disant qu'elle avait un
-achat important à faire, qu'il lui fallait dix mille
-francs. Ou était tellement habitué à me voir venir
-chercher, quelquefois apporter des sommes
-plus fortes que celle-là, qu'il n'y prit pas garde;
-seulement il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Votre mère vous a-t-elle donné un reçu?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je vais vous en donner un, cela doit
-suffire.</p>
-
-<p>&mdash;Au patron, c'est possible, me dit le caissier;
-mais il est absent, je dois me mettre en règle.</p>
-
-<p>&mdash;Absent pour longtemps? lui demandai-je
-inquiète.</p>
-
-<p>&mdash;Pour une huitaine de jours.</p>
-
-<p>Je rentrai chez nous; ma mère était plus mal.
-J'allai chez mon amant lui conter ma défaite. Il
-recommença ses pleurs; mon chagrin augmenta.
-Je lui dis d'attendre jusqu'au lendemain, que j'allais
-tâcher de gagner ma mère.</p>
-
-<p>&mdash;Garde-toi bien de le faire, me dit-il, nous
-serions perdus. Tu signes le même nom que ta
-mère: mets <i>veuve</i>, au lieu de <i>fille</i>... Je t'aurai
-rendu l'argent avant qu'elle soit guérie.</p>
-
-<p>Le diable me tentait, pourtant je n'osais pas;
-enfin, après avoir combattu, je les lui promis pour
-le soir. Je montai à la chambre de ma pauvre
-<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-mère; je lui demandai sa signature pour acquitter
-une note que quelqu'un me réclamait en bas.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc? me demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je lui dis un nom au hasard, et j'ajoutai: «Ne
-mets pas pour acquit, signe seulement; s'il ne me
-donnait qu'un à-compte...»</p>
-
-<p>Pauvre mère! sa confiance en moi était si
-grande, qu'elle signa sans me faire une réflexion.
-Je courus chez mon amant pour lui demander s'il
-n'y aurait pas moyen de faire autrement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il, remplis ce papier: «Je vous
-prie de donner à ma fille, qui vous portera ce
-mandat, la somme de vingt mille francs...»</p>
-
-<p>&mdash;Vingt mille francs! m'écriai-je en cessant
-d'écrire; mais on ne me donnera jamais cette
-somme.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mets <i>douze</i>; mais il nous en faut
-douze.</p>
-
-<p>J'écrivis.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, va et reviens.</p>
-
-<p>J'étais de retour au bout d'une heure, avec mon
-argent, qu'il me prit plutôt que je ne le lui donnai.</p>
-
-<p>&mdash;Arrangez tout, lui dis-je; je retourne chez
-moi, ma mère pourrait me demander. A demain!</p>
-
-<p>Je trouvai à sa porte la femme que j'avais vue
-quelques jours auparavant.</p>
-
-<p>Elle m'arrêta et me dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-&mdash;Écoutez-moi, pauvre enfant! vous êtes jalouse
-de moi, c'est le moyen qu'il emploie pour
-vous égarer. Il vous dit que je l'aime, vous le
-croyez, parce que vous me trouvez à sa porte. Il
-vous trompe, vous vous trompez vous-même. Je
-veux qu'il me rende quelques bijoux qu'il a à
-moi, afin de les vendre pour payer mon voyage.
-Je suis arrêtée ici à l'hôtel où je demeure; j'attends
-que ce misérable me fasse l'aumône avec
-ce qui m'appartient; je sais qu'il a de l'argent,
-mais ma présence lui servait à vous exalter. Méfiez-vous,
-mon enfant, méfiez-vous!</p>
-
-<p>Je restai plusieurs jours sans dormir, d'inquiétude.
-Ma mère allait mieux; il ne me parlait pas
-de me rendre mon argent, il prétendait toujours
-attendre des nouvelles de Paris. Ma mère me dit
-qu'elle descendrait le lendemain; je perdis la
-tête. J'allai trouver mon amant, toute en pleurs,
-et je lui dis que je ne pouvais rentrer sans cet
-argent.</p>
-
-<p>Il réfléchit, me regarda et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais t'emmener à Paris; nous reviendrons
-quand j'aurai ce qu'il me faut.</p>
-
-<p>Je consentis à le suivre, et pourtant déjà il me
-semblait ne plus l'aimer.</p>
-
-<p>Voilà dix ans que je traîne misérablement ma
-vie accrochée à la sienne; il me fait faire tous les
-<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-métiers. Je me suis compromise pour le mettre à
-l'abri; il me prend des envies de le tuer... Je
-ne puis plus vivre comme cela.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, lui dis-je, ne l'avez-vous pas
-quitté, dénoncé?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je le pouvais? Quand je suis arrivée
-à Paris, je ne savais pas un mot de français;
-où vouliez-vous que j'allasse? Comment vivre dans
-cette grande ville! Le dénoncer? n'étais-je pas
-plus coupable que lui? Et puis, j'en avais peur:
-il me laissait des huit, dix jours sans s'occuper si
-j'avais de quoi manger; il me battait, il était d'une
-jalousie féroce. Jamais il n'a été aussi imprudent
-que maintenant; l'appât de l'argent l'étourdit.
-Cette maison lui rapporte beaucoup. Il s'occupe
-moins de moi, j'ai plus de liberté; si mon projet
-réussit, je n'y serai pas longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il vole au jeu?</p>
-
-<p>&mdash;Il en est bien capable, me dit-elle presque
-bas; pourtant, je n'en sais rien. Il est mystérieux;
-il a toutefois dans son entourage des gens qui gagnent
-souvent, et qui, le lendemain, s'enferment
-avec lui. Le vieux que je vous ai recommandé
-l'autre jour est un entraîneur: il amène souvent
-du monde; il gagne beaucoup. Si vous saviez
-comme je le déteste, cet homme qui m'a perdue
-et qui me rend la plus malheureuse, la plus humiliée
-<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-des femmes! Toutes les filles qu'il prend
-pour maîtresses m'insultent, me raillent. Je me
-vengerai d'elles en même temps que de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne le quittez-vous pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! me dit-elle, c'est que je suis sans ressources;
-mais dans quelque temps...</p>
-
-<p>Elle se tut; je vis qu'elle ne voulait pas me confier
-ses projets, je ne lui demandai rien.</p>
-
-<p>Nous avions fini de déjeuner, nous passâmes
-dans ma chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, me dit-elle, vous m'avez plu le
-premier jour où je vous ai vue. Je vous ai conté
-mes affaires; vous voyez que j'ai confiance en
-vous. Voulez-vous me rendre un service?</p>
-
-<p>&mdash;De grand c&oelig;ur, si je le puis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le pourrez, me dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez alors.</p>
-
-<p>&mdash;En me sauvant de chez cet homme, je veux
-emporter mes effets; voulez-vous me permettre
-de vous les envoyer petit à petit, car je ne connais
-personne que ses amis; je vais me cacher
-d'eux. Vous ne direz rien, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Je le lui promis.</p>
-
-<p>&mdash;Venez ce soir, me dit-elle; surtout ne dites
-pas que vous m'avez vue; ne me parlez pas beaucoup.
-Je vous dirai à la chance de qui il faut
-vous associer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-&mdash;Merci! lui dis-je; j'irai ce soir pour la dernière
-fois, je ne veux pas m'exposer; mais vous
-pouvez compter sur moi, quand même.</p>
-
-<p>Quand elle fut partie, je pensai à tout ce qu'elle
-m'avait dit. Si je n'avais pas eu le désir d'avoir de
-l'argent pour retourner auprès de Robert, certes,
-je n'aurais pas remis les pieds dans cette maison
-qui me faisait grand'peur; l'amitié même de la
-maîtresse du logis ne me rassurait pas.</p>
-
-<p>J'arrivai à minuit. Il y avait plus de monde que
-la première fois; le jeu était animé. Je regardai
-cet homme dont on m'avait raconté l'histoire;
-sa figure portait bien son caractère. Il me dégoûta.</p>
-
-<p>C'est une chose étrange que la facilité avec laquelle
-les vices s'affranchissent de tous les obstacles
-pour assouvir leurs passions.</p>
-
-<p>L'argent était si rare, que le gouvernement venait
-d'accorder du temps pour payer et ouvrait
-des ateliers nationaux; les propriétaires diminuaient
-les loyers d'un tiers, la rente valait cinquante
-francs, le Mont-de-Piété ne prêtait plus
-au-dessus de cent francs, et le commerce était à
-l'agonie! Eh bien! il y avait sur cette table des
-montagnes d'or, d'argent et de billets; l'or valait
-cinquante francs le mille de change; l'émigration
-le rendait tous les jours plus cher.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-Où tout le monde s'était-il procuré cet argent,
-avec quelle peine et à quel prix chacun avait-il
-dû l'avoir? L'or changeait de place, ne laissant à
-celui qui le perdait qu'un son étouffé par le tapis
-doublé.</p>
-
-<p>Il y avait là de vieilles beautés de Frascati, qui
-trouvaient que tout cela avait l'air misérable auprès
-de ce qu'elles avaient vu. L'une d'elles, qu'on
-appelait Blais, me disait, en me voyant contente
-de gagner mille francs:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, ma petite, vous vous réjouissez
-de si peu! mais j'ai eu cent mille francs devant
-moi dans une partie; j'avais voiture, des diamants
-superbes; je ne me rappelle pas avoir éprouvé tant
-de joie que vous pour ces quelques louis. Décidément
-les femmes dégénèrent!</p>
-
-<p>Je compris que cela voulait dire que j'étais bête,
-et comme la leçon m'était donnée à haute voix,
-j'y répondis de même.</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez bien dû garder quelque chose de
-vos splendeurs; j'espère qu'à votre âge, quoique
-j'en aie eu moins que vous, il m'en restera davantage.
-Vous devriez taire ces richesses qui vous
-ont si mal profité.</p>
-
-<p>En effet, cette femme, après avoir été fort belle,
-après avoir été, comme elle me le disait, comblée,
-vivait dans une misère atroce; elle avait un
-<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-fils dans la marine. Ce pauvre enfant l'adorait; il
-lui envoyait le peu d'argent qu'il gagnait. C'était
-un chef-d'&oelig;uvre de bonté.</p>
-
-<p>J'avais échangé deux regards avec la Pépine, qui
-me disait de jouer prudemment; j'avais gagné trois
-mille francs. J'avais envie de partir, je crois même
-que je m'y préparais, car j'avais mon argent dans
-ma poche, quand un coup de sonnette fit sauter
-tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas le signal, dit le banquier, qui
-était d'une pâleur livide.</p>
-
-<p>Un second coup plus fort se fit entendre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la police! dirent ensemble tous les
-joueurs.</p>
-
-<p>Je me sentis mourir. La Pépine était près de
-moi, pâle, tremblante.</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez! dit le maître de la maison à un domestique,
-et en même temps il fit jouer un ressort.
-La table s'ouvrit dans le milieu; tout l'argent
-disparut dans un double fond.</p>
-
-<p>Des éclats de rire nous tirèrent de notre stupeur;
-c'étaient des jeunes gens qui ne se rappelaient
-pas qu'il y avait un signal pour se faire ouvrir.
-Ils rirent de la peur qu'ils avaient faite à tout
-le monde; mais je ne pouvais me remettre, mes
-dents claquaient. Je passai dans l'autre pièce. La
-Pépine était seule.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-&mdash;Comprenez-vous, me dit-elle, ce que j'endure
-ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui dis-je, je m'en vais et n'y reviendrai
-jamais. Sortez-en le plus vite possible; vous savez
-où je demeure; adieu.</p>
-
-<p>Je remerciai Dieu, le soir en me couchant, d'en
-avoir été quitte pour la peur.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXVIII<br />
-<span class="medium">DÉCEPTIONS</span>.</h2>
-</div>
-
-<p>Le lendemain, je suivais les boulevards, quand
-quelqu'un, qui marchait sur mes talons, me dit
-en me touchant le bras:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, c'est vous, je vous retrouve.</p>
-
-<p>Je fermai les yeux; la voix m'était inconnue;
-j'eus peur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voulez donc pas me reconnaître?</p>
-
-<p>J'ouvris les yeux et je vis... le naufragé du
-Havre, que je croyais avoir laissé pour toujours
-sur la grève.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! me dit-il, où vous cachez-vous donc?
-Je suis à Paris depuis un mois, je ne suis plus un
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-provincial; je sais le vrai nom de l'apparition que
-j'ai trouvée dans la vie, entre deux orages. Vous
-ne m'avez pas trompé. Vous vous appelez bien
-Mogador. On m'a dit pis que pendre de vous,
-mais cela m'est égal. Je ne vous en aime que davantage.
-Nous avons un compte à régler ensemble.
-Savez-vous que vous m'avez planté là d'une façon
-brutale? Pourtant, je ne vous en veux pas. Où demeurez-vous?</p>
-
-<p>Je me disais:</p>
-
-<p>«Eh bien! il est toujours le même; il va droit au
-but. Est-ce qu'il s'imagine que je vais le recevoir?»
-Je ne voulus pas lui donner mon adresse, mais il
-ne me quitta pas. Comme il me fallut bien rentrer,
-il me suivit. Je lui dis à ma porte:</p>
-
-<p>&mdash;A revoir.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, à revoir! est-ce que vous croyez
-que je vous quitte comme ça? merci! Voilà un
-mois que je vous cherche, et, quand je vous
-trouve, vous ne m'offrez pas de me reposer cinq
-minutes chez vous! Dans ma Provence, on est plus
-aimable que ça.</p>
-
-<p>Je me mis à rire. Je montai l'escalier; il me
-suivit. Arrivés chez moi, nous causâmes longtemps;
-tout ce qu'il me fil de protestations d'amour
-est incroyable. Il était cinq heures, je dînais
-chez une amie; je le priai de me laisser m'habiller.
-<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-Il partit, mais, à dix heures, le lendemain,
-il était chez moi. Je pensai avec effroi que, pour
-m'en débarrasser, il me faudrait quitter Paris. Je
-lui disais tous mes défauts, il les enchâssait
-comme des diamants dans ses rêves, les entourait
-de fleurs et ne voulait pas les voir. Pourtant, je
-l'amenai petit à petit à l'idée de n'être que mon
-ami; je lui disais chaque jour que j'en aimais un
-autre, que j'étais trop franche pour le tromper. Il
-se fit à cette pensée, et ne me parla plus de son
-amour. Il m'était dévoué comme on ne l'est pas,
-en général, aux femmes que l'on ne possède pas.</p>
-
-<p>Un jour, j'étais triste, il me demanda pourquoi.
-Je lui montrai mon âme, et lui fis voir le point
-noir de ma vie. Il me quitta sans rien me dire; le
-lendemain, il revint triomphant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez, Céleste, qu'il n'y a pas d'amitié
-possible d'homme à femme. Eh bien! j'ai trouvé
-le moyen de vous montrer que si. J'ai écrit hier
-au préfet pour lui demander votre radiation; vous
-serez libre. Vous me devrez votre liberté. Croyez-vous
-maintenant à mon affection?</p>
-
-<p>Un éclair de joie me monta du c&oelig;ur au visage,
-et puis, réfléchissant à tous les obstacles, je redevins
-pensive.</p>
-
-<p>&mdash;Vous doutez de mon succès, me dit-il, eh
-bien! vous verrez; j'aurai la réponse dans six
-<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-jours. Je ne viendrai vous voir que quand je
-l'aurai.</p>
-
-<p>Je le remerciai du plus profond de mon c&oelig;ur;
-mais un pressentiment me disait qu'il n'arriverait
-à rien.</p>
-
-<p>Je reçus une bonne lettre de Robert, qui me fit
-patienter, car les jours me paraissaient d'une longueur
-atroce. Je n'avais plus que deux jours à attendre,
-lorsqu'un commissionnaire m'apporta une
-malle et une petite cassette.</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Pépine vous prie de garder cela jusqu'à
-ce qu'elle vienne le chercher, me dit le commissionnaire.</p>
-
-<p>Je n'osais refuser, j'avais promis. Pourtant,
-en ce moment où je devais me tenir sur mes
-gardes, voir cette femme, recevoir ses effets,
-me paraissait imprudent. Qu'y avait-il dans cette
-malle? Peut-être de quoi me compromettre. Je
-cherchai un moyen de me défaire de tout cela sans
-en trouver un de raisonnable. J'attendis donc au
-lendemain.</p>
-
-<p>J'allais écrire, quand une voiture s'arrêta à ma
-porte. Je vis entrer la Pépine; elle était tout en
-noir; elle serrait son voile sur sa figure, comme
-quelqu'un qui se cache.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lui dis-je, en lui ouvrant, j'étais au moment
-<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-de vous écrire. Je ne puis garder ces malles
-sans savoir ce qu'elles contiennent.</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, je viens les chercher, me dit-elle.
-Je quitte la France cette nuit, je les emporte;
-j'ai repris ce qu'il m'avait volé; je pars pour mon
-pays. Demain son tripot sera fermé; il sera arrêté,
-il ne pourra courir après moi. Je suis bien heureuse,
-allez! Voilà dix ans que j'attends cette vengeance;
-elle est complète. Adieu, ma chère amie,
-je vous remercie; je ne vous reverrai peut-être
-jamais. Croyez-moi, n'allez plus dans les maisons
-de jeu; on ne peut jamais distinguer les fripons
-des honnêtes gens.</p>
-
-<p>Elle m'embrassa, fit descendre ses malles par
-Marie. Je respirai plus librement quand j'entendis
-sa voiture s'éloigner.</p>
-
-<p>Huit jours s'étaient passés sans que j'eusse des
-nouvelles de la demande qui avait été faite. Je
-reçus une longue lettre de mon naufragé; je compris
-que la réponse avait été mauvaise, puisqu'il
-ne l'apportait pas lui-même; je lus:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="i2">«Ma chère Céleste,</p>
-
-<p>»Je suis trop peiné de ma défaite, pour aller
-vous la raconter moi-même. J'ai été appelé hier;
-mais, hélas!...
-<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-On m'a demandé ce que je vous étais; j'ai dit
-que j'étais votre ami.</p>
-
-<p>»&mdash;Avez-vous l'intention de la prendre avec
-vous, de l'emmener, ou de lui faire des rentes
-pour lui assurer une vie honnête?</p>
-
-<p>»J'avoue, ma pauvre amie, que je fus embarrassé;
-car vous n'auriez pas voulu me suivre, et
-ma fortune étant indivise avec celle de mon père,
-je ne pouvais promettre de remplir l'autre alternative.</p>
-
-<p>»Je sortis bien triste, ma chère Céleste; croyez
-que si je l'avais pu, je n'aurais pas hésité, quelque
-sacrifice qu'il m'en eût coûté; mais j'ai mon père
-à qui je n'oserais rien demander. Je pars désespéré.
-Pardonnez-moi le fol espoir que je vous ai
-donné; plus tard, si je puis vous montrer combien
-je vous aime, vous verrez que j'étais sincère.»</p>
-</div>
-
-<p>Je me mis à rire, je me faisais pitié. Je m'étais
-leurrée de cette folle illusion; j'en avais fait ma
-vie pendant toute une semaine. Pourquoi tant
-d'illusion? Qu'avais-je fait pour lui? qu'était-il
-pour moi? Il avait écrit une demande; la belle
-affaire! on n'avait pas même besoin de la dicter:
-un écrivain vous en compose une pour un franc.</p>
-
-<p>&mdash;Il m'aime, tant mieux! cela me fait plaisir; je
-voudrais qu'il souffrit; je le déteste pour les souvenirs
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-qu'il a remués en moi et mon espérance
-perdue. La justice personnelle n'est pas le côté
-dominant chez les êtres bien élevés et moins
-encore chez les pauvres ignorants qui ont tout à
-envier. Les déceptions qu'ils éprouvent leur semblent
-injustes, et ils ressentent une véritable souffrance
-de leurs chimères, parce qu'ils ne savent
-pas raisonner. Les femmes d'un naturel nerveux
-s'irritent d'être traitées un jour en souveraines, le
-lendemain en esclaves. Elles se plaignent et accusent
-les hommes de faiblesse, d'injustice. Le
-c&oelig;ur se gâte à contracter de honteuses amours.
-Les femmes deviennent envieuses, méchantes jusqu'à
-la haine, le jour où on les force à se mépriser
-elles-mêmes. En avançant dans la vie, j'ai pu me
-rendre compte de cela. Je voyais les choses telles
-qu'elles étaient, et je les disais comme je les
-voyais. Ma franchise n'était pas goûtée; mais mon
-entourage féminin me déplaisait tellement, que
-j'aimais autant avoir des ennemies que des amies.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXIX<br />
-<span class="medium">L'INSURRECTION DE JUIN.</span></h2>
-</div>
-
-<p>L'été arrivait; il était triste, pour moi, du
-moins: quand on a du chagrin, le soleil vous
-semble pâle. Robert revint enfin à Paris; tout me
-parut beau, gai, malgré les bruits sinistres qui se
-répandaient partout. Les alarmistes, qui parlent du
-mal un an avant que le mal n'existe et un an après
-que le mal n'est plus, avaient beau jeu. Les pavés
-semblaient se soulever pour laisser voir de grosses
-pièces de canon toutes prêtes à démasquer leurs
-batteries; les esprits étaient la poudre; les journaux,
-la mèche; enfin, il devenait certain qu'on
-allait se battre encore: la guerre civile, ce monstre
-<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-qui me fait si peur, allait ouvrir sa gueule béante.
-Dieu seul savait que de sang et de victimes il
-faudrait pour le rassasier.</p>
-
-<p>La gêne générale était à son comble; qu'allait-on
-devenir? Robert était très-inquiet; il ne pouvait
-pas payer ses droits de succession: il ne touchait
-aucun fermage. Il était venu pour tâcher
-d'arranger ses affaires. L'insurrection de juin
-éclata comme une bombe; la terreur devint extrême.
-Une boutique de ma maison venait d'être
-changée en poste pour les soldats de la garde
-mobile; Robert avait rejoint la garde nationale.
-J'étais sur la porte cochère, avec d'autres locataires,
-ramassant les nouvelles. Notre quartier
-était calme; les rues étaient trop larges, on n'y
-avait pas fait de barricades. Nous entendions un
-roulement sourd.</p>
-
-<p>Un piquet de la ligne amena des petits mobiles
-qui avaient été désarmés dans leur poste. Ils
-étaient écumants de rage, ils voulaient aller se
-battre; on eut toutes les peines du monde à les
-calmer, encore n'y parvint-on qu'en leur promettant
-de la besogne pour le lendemain. Ils écoutaient
-avec nous; ils nous racontaient ce qu'ils avaient
-vu, ce qu'ils savaient. Dans un pareil moment, on
-fait vite connaissance; on leur donnait à boire et
-à manger. Je ne puis me souvenir d'eux sans un
-<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-serrement de c&oelig;ur. Pauvres enfants! Ils étaient
-vingt, le plus âgé avait vingt et un ans. Ils jouaient
-au soldat; triste jeu, qui a coûté la vie à la moitié
-d'entre eux. Ils étaient radieux, quand on vint
-les prendre pour les mener au feu.</p>
-
-<p>L'un d'eux revint le lendemain voir sa mère;
-il avait un crêpe au bras: son frère et dix de
-ses camarades avaient été tués; il repartait se
-battre.</p>
-
-<p>Le Marais était assiégé; des maisons entières
-avaient été passées au fil de l'épée: on avait tiré
-par les fenêtres. Je sentis en moi frémir quelque
-chose d'étrange.</p>
-
-<p>&mdash;Venez-vous de la rue Saint-Louis?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais je n'ai pu y rester, car c'est le
-centre le plus fort de l'insurrection de ce côté;
-les maisons sont criblées.</p>
-
-<p>Je poussai un grand cri. Ma mère demeurait
-au Marais, rue Saint-Louis; ma tendresse pour
-elle revint avec mes craintes.</p>
-
-<p>&mdash;Marie, dis-je à ma bonne, donnez-moi vite
-un châle, un chapeau; il faut que je voie ma mère
-de suite. Mon Dieu! s'il lui était arrivé quelque
-chose!... Ah! mes pressentiments me disent que
-j'arriverai trop tard. Vite, Marie! vite, Marie!</p>
-
-<p>&mdash;Où voulez-vous donc aller? me dit le petit
-mobile, on ne passe nulle part; il y a des ordonnances
-<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-d'affichées; l'artillerie est au bivouac sur
-les boulevards; pas un bourgeois ne doit sortir;
-vous ne feriez pas vingt pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je dirai que je veux voir ma mère, on me
-laissera passer.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assure que non, à moins que vous
-n'ayez un laisser-passer du commissaire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, j'irai en chercher un.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, je vous en prie, ne sortez pas, me
-disait Marie en larmes, vous allez vous faire tuer,
-ou bien emmenez-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, ma fille, restez; l'inquiétude est
-pire que la mort. Ma vie, la belle affaire! Est-ce
-que Robert n'expose pas la sienne? Où est-il?
-Quand j'aurai vu ma mère, j'irai le chercher.</p>
-
-<p>Et je partis.</p>
-
-<p>Le bureau du commissaire avait été transféré
-au ministère; on me barra vingt fois le passage
-jusque-là; mais je priai, j'insistai, j'arrivai à lui.
-Il me connaissait pour m'avoir vue à l'Hippodrome,
-où il avait été de service.</p>
-
-<p>&mdash;Que me voulez-vous, mon enfant? me dit-il
-d'un air bienveillant, qui me rassura un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je viens vous prier de me donner
-un laisser-passer pour aller rue Saint-Louis, au
-Marais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-&mdash;Mais c'est impossible, on ne circule pas; et
-puis, on se bat par là, vous n'arriveriez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si, monsieur, j'arriverai, si vous me
-donnez un laisser-passer. Ma mère demeure par
-là; sa maison est une de celles sur lesquelles on a
-tiré ce matin; la bataille se resserre du côté du
-faubourg Saint-Antoine... J'arriverai... Je vous en
-supplie, donnez-moi un laisser-passer, je vous le
-rapporterai dans deux heures.</p>
-
-<p>Les larmes me tombèrent des yeux, je ne pouvais
-plus les retenir. Il y avait dans son cabinet
-deux messieurs, qui portaient à la boutonnière
-des rubans brodés pareils.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est courageuse, dit l'un d'eux, donnez-le-lui.
-Elle est inquiète de sa mère, c'est bien
-naturel.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit le commissaire qui me tendait
-un papier, soyez prudente, prenez par les rues.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mille fois merci! monsieur.</p>
-
-<p>En bas, je trouvai Marie, qui m'avait suivie.</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous-en, lui dis-je, je ne veux pas
-vous exposer.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne veux pas m'en aller... je vous
-suivrai malgré vous.</p>
-
-<p>Je n'avais pas le temps de discuter, je partis.
-A chaque instant, on voulait me faire rebrousser
-chemin; je montrais mon papier, on me regardait
-<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-étonné, mais on me laissait passer. Nous étions
-place de la Bourse; des pelotons d'hommes, en
-bisets, en conduisaient d'autres, habillés comme
-eux: c'étaient des prisonniers; ils étaient désarmés.
-Il n'y avait que cette différence entre eux.</p>
-
-<p>J'arrivai à la rue de Vendôme, après mille détours.
-La rue était gardée par les petits mobiles.
-Ils étaient noirs de poudre; la rue était encore
-chaude du feu qu'on avait fait.</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez les persiennes et fermez les croisées!
-criaient-ils en regardant en l'air, ou nous montons.
-Ils font des meurtrières avec leurs persiennes,
-et, cachés derrière, ils nous tirent comme des
-mouches.</p>
-
-<p>La bataille les avait enivrés, car beaucoup d'entre
-eux me parurent chanceler; ils faisaient man&oelig;uvrer
-leurs fusils chargés, d'une manière imprudente,
-dangereuse pour eux-mêmes.</p>
-
-<p>Je passai près de deux mobiles qui n'étaient
-pas du même avis ou de la même opinion; ils se
-querellaient.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, vois-tu, il n'y a qu'un moyen de nous
-mettre d'accord, dit l'un: mets-toi à vingt-cinq
-pas devant moi; nous tirerons chacun notre coup
-de fusil: c'est celui qui descendra l'autre qui aura
-raison.</p>
-
-<p>Comme l'autre se disposait à marcher, mon
-<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-sang se glaça. Un coup de feu partit. Tous sautèrent
-sur leurs armes et se couchèrent en joue les
-uns les autres, ne sachant pas si l'attaque venait
-d'entre eux. C'était affreux à voir.</p>
-
-<p>Je m'étais réfugiée dans l'angle d'une porte cochère;
-Marie se serrait près de moi.</p>
-
-<p>Voyant que c'était une fausse alerte, ils désarmèrent
-leurs fusils. Un second coup partit dans
-notre direction. Je vis l'éclair du feu sortir du
-canon, j'entendis la balle siffler, et s'enfoncer dans
-le bois de la porte contre laquelle j'étais appuyée.
-Marie faillit s'évanouir, je la soutins en regardant
-en l'air, la balle avait été se loger à deux pieds
-au-dessus de notre tête.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, remettez-vous, et venez, Marie.
-Pourquoi m'avez-vous suivie, si vous êtes poltronne?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame, je ne suis pas poltronne, mais
-j'ai eu peur.</p>
-
-<p>Et elle tremblait de tous ses membres, ce qui
-m'aurait fait rire, si c'eût été permis dans un pareil
-moment.</p>
-
-<p>Le feu ne cessait pas; on tirait le canon dans
-le faubourg Saint-Antoine.</p>
-
-<p>Les carreaux que les balles de la veille et du
-matin avaient épargnés tombaient comme une
-pluie. On eût dit que le sol tremblait sous mes
-<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-pieds. Je voyais la maison où demeurait ma mère,
-cela ranima mon courage. Nous fûmes obligées
-d'escalader une grande barricade qui traversait la
-rue Saint-Louis, au bout de la rue des Filles-du-Calvaire.
-A peine étions-nous descendues qu'on
-tira sur des fuyards qui venaient de notre côté.
-Ils parvinrent à entrer dans une maison; celle de
-ma mère était à moitié démolie; le concierge avait
-été tué la veille. Sa femme était, avec trois petits
-enfants, autour de son lit.</p>
-
-<p>&mdash;Où est ma mère? lui dis-je, sans prendre
-garde à cette douleur que je troublais; il ne lui est
-rien arrivé?</p>
-
-<p>&mdash;Qui est votre mère? me demanda brusquement
-la femme qui pleurait; elle ne me connaissait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame, je demande...</p>
-
-<p>Je n'avais pas fini ma phrase que Vincent entra.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! me dit-il, c'est toi, Céleste. Ta mère
-est en haut... monte; elle va bien. Dieu merci, il
-ne nous est rien arrivé, bien que ça ait chauffé
-par ici.</p>
-
-<p>Sa vue et sa voix avaient réveillé ma haine pour
-lui, mon indifférence pour ma mère. Je passai devant
-lui pour redescendre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne montes pas? me dit-il de nouveau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-&mdash;Non, je sais ce que je voulais savoir. Adieu.</p>
-
-<p>Il m'appela. Je sortis sans répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, madame? me dit Marie, qui, me
-voyant les sourcils froncés, croyait à un malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ma pauvre Marie, elle vit pour tout
-le monde, excepté pour moi... Robert, si je savais
-où est Robert!... Venez, Marie, nous allons essayer
-de passer par les boulevards; il doit y avoir moins
-de danger que par les rues.</p>
-
-<p>Pourtant nous fûmes obligées de suivre jusqu'à
-la rue du Temple; c'est là seulement qu'on nous
-laissa passer. Sur ce point, je vis beaucoup de
-personnes que je connaissais; on s'étonnait de me
-voir, on m'aidait à passer. Les boutiques étaient
-fermées, sauf une ou deux, de loin en loin, qui
-servaient d'ambulances. Les côtés du boulevard
-servaient de lit de camp aux soldats. La chaussée
-était couverte de paille pour les chevaux, de pièces
-de canon, de munitions, de faisceaux d'armes;
-rien n'y manquait. Quelques blessés, que les chirurgiens
-avaient pansés, étaient là, au milieu des
-groupes, écoutant; ils ne pouvaient plus combattre,
-mais ils voulaient entendre. J'aurais cru
-que, dans un pareil moment, tout était triste, pâle
-d'émotion. Non, leur front était calme. Ce courage
-était sublime.</p>
-
-<p>On se battait près d'eux, leur tour allait venir;
-<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-ils avaient l'air heureux, sans morgue, comme sans
-faiblesse.</p>
-
-<p>Je marchais, émerveillée de ce que je voyais.
-Quel magnifique aspect! comme cela grandissait
-l'âme!</p>
-
-<p>Ah! pourquoi ne suis-je pas un homme! Que
-ce doit être beau de voir ces régiments en face de
-l'ennemi! J'avançais en gravant dans ma pensée
-tout ce que je voyais, et toute fière d'être du pays
-de ces braves gens!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, je ne me trompe pas, dit, en me
-barrant le passage, un jeune homme qui portait
-l'uniforme de chirurgien, c'est Céleste! Que faites-vous
-donc, ma chère amie, au milieu de nous?</p>
-
-<p>J'avais reconnu l'ami d'Adolphe; je lui serrai
-les mains, et l'embrassai sans qu'il me le demandât,
-heureuse que j'étais de pouvoir dire au moins
-à l'un, combien j'aimais et j'admirais les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens de savoir des nouvelles de ma mère...
-Voyez-vous toujours Adolphe? comment va-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous ne l'avez pas vu, vous qui venez
-de par là? Il était là-haut, à la Bastille. On m'a dit
-ce matin qu'il y avait des médecins de blessés;
-que l'on croyait que l'un d'eux était lui.</p>
-
-<p>Je devins pâle comme la mort. Je me sentis
-émue.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, ne vous faites pas de mal comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-cela; si j'avais su que cela vous fît tant d'effet, je ne
-vous l'aurais pas dit, et puis ce n'est pas certain.
-Puisque vous avez un laisser-passer, allez jusque
-chez lui; il demeure rue de Bourgogne.</p>
-
-<p>Je lui serrai la main sans répondre, et je partis
-aussi vite que me le permettait la foule. L'idée
-que cet homme était blessé, courait peut-être
-un danger de mort, me causa un grand chagrin.</p>
-
-<p>Arrivée place de la Concorde, on refusa de me
-laisser traverser le pont. Il y avait un bivouac de
-cuirassiers; au milieu, plusieurs hommes en habit
-noir portant à la boutonnière le même ruban que
-ceux que j'avais vus chez le commissaire. J'allai à
-eux, et, m'adressant au plus âgé, je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, pouvez-vous me faire donner la
-permission de passer sur le pont? je voudrais aller
-rue de Bourgogne.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, madame, si vous voulez prendre
-mon bras, je vais vous conduire.</p>
-
-<p>Je refusai, dans son intérêt. Qu'allait-on penser
-si l'on voyait un représentant du peuple donner
-le bras à Mogador? Il insista, je résistai. Un autre
-se joignit à lui, et je fus, malgré moi, accompagnée
-des deux. Je les remerciai de mon mieux
-et leur souhaitai, en les quittant, tous les bonheurs
-possibles. Tout le long des quais, de
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-l'autre côté du pont, il y avait des gardes nationaux.
-Je passai au milieu du groupe, et j'entendis
-rire de si bon c&oelig;ur, que je me retournai. C'était
-M. Charles de la Gui..., un ami de Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! elle est trop forte! me dit-il en riant
-tout haut; voilà un monsieur de ma compagnie
-qui disait, en vous voyant venir, que l'on devrait
-vous arrêter parce que vous devez porter des cartouches
-aux insurgés... Ça va bien? Où donc allez-vous?
-Avez-vous besoin de moi?... Ça fait plaisir
-de voir une figure de femme.</p>
-
-<p>Mon histoire avec les deux représentants le fit
-rire comme un enfant.</p>
-
-<p>Je le quittai.</p>
-
-<p>&mdash;Dites bien des choses à Robert, si vous le
-voyez.</p>
-
-<p>J'entendis ces paroles, mais je ne pus lui répondre,
-j'étais trop loin.</p>
-
-<p>Arrivée rue de Bourgogne, je m'arrêtai à la
-porte comme quelqu'un qui a peur. Ce fut le
-concierge qui vint à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Qui demandez-vous, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Adolphe, s'il vous plaît.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ici, mais il n'y est pas. Il a été blessé à
-la jambe; il est chez sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous si sa blessure est grave?</p>
-
-<p>&mdash;Non, presque rien, heureusement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-Je laissai mon nom, et je partis, non rassurée,
-mais moins inquiète, et reportant toutes mes
-pensées à Robert.</p>
-
-<p>Il m'attendait chez moi. Il poussa un cri de
-joie en me voyant. Son inquiétude me fit du bien.
-Il me regardait et semblait heureux de me revoir.
-Robert, c'était ma famille, à moi! Je n'avais
-que lui au monde, que m'importait le reste!
-Quand il était près de moi, je n'avais plus rien à
-demander au ciel. Il s'était défendu de cet amour;
-les convenances lui faisaient un devoir de me
-quitter; la république donnait bien autre chose à
-penser à la société. Robert se sentit moins gêné,
-et se donna à son goût pour moi sans réserve. On
-chantait d'une façon fatigante ces deux chansons:
-<i>Mourir pour la patrie</i>, et <i>Les peuples sont pour nous
-des frères</i>. (A cette phrase, on se mettait le poing,
-à celle-ci on se mettait la main sur le c&oelig;ur) <i>Et
-les tyrans des ennemis!</i> Je ne sais pas si Robert
-avait une opinion politique; c'est probable, mais
-comme il avait infiniment d'esprit, il n'en parlait
-jamais, à moi surtout. Il disait que les femmes
-qui s'occupaient de cela devraient être fouettées.
-C'était mon avis, nous étions d'accord sur ce point:
-seulement, quand il venait un chanteur dans notre
-cour, il l'assommait de pièces de deux sous pour
-qu'il se sauvât. Je l'appelais mauvais frère, mauvais
-<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-citoyen; cela nous faisait rire. C'était bien
-innocent.</p>
-
-<p>Robert attendait de l'argent pour repartir; je
-lui offris ce qui me restait de ce que j'avais gagné.
-Il refusa et attendit plusieurs jours. Paris était en
-deuil. Beaucoup de monde avait péri, la confiance
-était loin de reprendre.</p>
-
-<p>Robert était allé chez son homme d'affaires; il
-rentra triste et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore d'argent! Il faudra pourtant que
-je parte; j'ai besoin chez moi. Écoute, Céleste, je
-t'aime beaucoup, mais je ne suis pas assez riche
-pour te garder avec ces charges. Si tu veux, mon
-château est démeublé, emporte ton mobilier, tu
-n'auras pas de loyer à payer; nous vivrons heureux
-chez moi; je vais faire des réformes; si, un
-jour, nous nous séparons, et que je me marie, je
-te payerai ce que j'aurai à toi.</p>
-
-<p>Ce jour fut un des plus beaux de ma vie.</p>
-
-<p>Aller chez le propriétaire, lui dire que je déménageais
-et qu'il tâchât de louer mon appartement
-pour mon compte; aller à la poste aux chevaux,
-faire mes paquets, tout cela fut l'affaire de
-quelques heures.</p>
-
-<p>Mon mobilier était considérable; on ne pouvait
-tout emporter sans faire des frais énormes. Je
-demandai à Robert si je ne ferais pas bien de
-<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-louer un petit logement pour mettre le mobilier
-d'une des chambres à coucher, ce qui nous ferait
-un pied-à-terre à Paris, en cas de besoin. Il approuva
-cette idée. Je me mis en route et je trouvai
-le lendemain, rue de Londres, 42, un petit appartement
-de six cents francs, vacant. Il y avait une
-chambre à coucher, un salon sur le devant, une
-petite salle à manger, une cuisine sur le derrière.
-Je l'arrêtai le même jour. J'y fis porter le mobilier
-d'une chambre perse; je mis dans le salon
-les meubles en chêne de ma salle à manger.</p>
-
-<p>Tout était prêt pour notre départ. Je forçai Robert
-à prendre cinq cents francs en or qui me
-restaient. Alors c'était presque une fortune. Il
-m'apporta le même jour un bijou qui valait plus
-de trois mille francs. Je lui en fis des reproches,
-il ne m'écouta pas; je dus paraître contente pour
-ne pas le contrarier. Pourtant je trouvais cette
-dépense folle et je la regrettais. C'était payer bien
-cher le droit d'accepter comme prêt mes pauvres
-cinq cents francs.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXX<br />
-<span class="medium">LA VIE DE CHATEAU.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Arrivée dans son château, je montai mon métier
-de tapisserie, et je commençai de grands ouvrages.</p>
-
-<p>Mon séjour chez Robert n'avait plus un caractère
-aussi incertain. Je prévis qu'il se prolongerait,
-et, passant brusquement de la vie la plus
-agitée à l'existence la plus tranquille, j'avais besoin
-de me créer une occupation qui m'aidât à
-passer de longues heures dans cette solitude qui,
-pour être presque royale, n'était pas moins la solitude.
-Je m'habillais modestement; je ne voulais
-pas que les gens du pays pussent dire que j'étais
-<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-une fainéante et que je ruinais Robert par ma
-coquetterie. Ce n'était pas, du reste, une tâche
-pénible que je m'étais imposée. Le luxe m'ennuyait
-et j'ai toujours eu horreur de l'inaction.
-Aussi, tous les gens qui traversaient le parc pour
-aller d'une route à l'autre me voyaient-ils à la
-fenêtre de ma chambre, travaillant sans relâche.
-Les femmes qui ont fait de la tapisserie diront
-comme moi, que cela devient une rage qui vous
-ferait perdre le boire et le manger; à huit heures
-j'étais à l'ouvrage, jusqu'à la nuit. J'avais emmené
-Marie, qui faisait du fond; je ne sortais jamais;
-il venait de pauvres petits enfants me voir:
-alors je laissais de côté la tapisserie, et, avec des
-rideaux de perse, de toile ancienne, trouvés dans
-les armoires du château, nous improvisions un
-atelier de couturières; mes petites filles s'en allaient
-avec une bonne robe.</p>
-
-<p>Petit à petit les gens de la maison se firent à
-moi. La fille du régisseur venait me voir. Elle
-avait vingt-trois ans; elle était ce que j'ai vu au
-monde de plus laid, mais très-bonne et indulgente
-comme la vertu. Je l'aimais beaucoup; je crois
-qu'elle me le rendait. Cette vie me paraissait être
-celle des élus. Chaque jour j'avais un peu plus de
-liberté. Je montais quelquefois à cheval. Si par
-moments j'étais triste, c'est que j'avais peur d'être
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-obligée d'abandonner une existence qui comblait
-mes v&oelig;ux. Je rêvais au moyen de me l'assurer.
-Robert aimait les enfants: si j'en avais un, peut-être
-m'aimerait-il davantage.</p>
-
-<p>Une petite fille venait me voir plus souvent que
-les autres; on l'appelait Solange; elle était jolie
-comme un ange. C'était ma préférée. Ses parents
-étaient bien pauvres; ils avaient sept enfants tout
-jeunes.</p>
-
-<p>Je donnais à ma petite Solange le plus que je
-pouvais. Un jour elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc que tu ne viens pas me voir,
-demoiselle? mes petits frères t'aimeraient bien;
-grand'maman est aveugle, mais elle n'est pas
-sourde, va; quand je porte le sucre que tu me
-donnes, elle l'entend bien. Je te donnerai du lait
-de mes chèvres; c'est pas loin d'ici, le Ris. Quand
-viendras-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, mais j'irai un de ces jours
-avec Célina, la fille du régisseur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, bien, me dit la petite en sautant; ce
-jour-là je mettrai ma belle robe que tu m'as donnée
-et on peignera le chignon à grand'mère, parce
-qu'elle est toujours ébouriffée.</p>
-
-<p>J'avais lu les livres de M<sup>me</sup> Sand, et je me faisais
-une fête de visiter les paysages qu'elle avait
-décrits. J'allai voir la Mare-au-Diable. Quelle déception!
-<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-Je trouvai une mare pleine de vase,
-ornée de beaucoup de canards. Je me désillusionnai
-sur le pays que j'avais cru enchanté. Tout le
-monde avait la fièvre. Chacun était grêle, maigre;
-les figures, même ordinaires, sont rares; l'esprit
-est lourd. On se croirait au fond de quelque contrée
-sauvage, tant la civilisation est en retard. Les
-paysans sont minables, leurs petites chaumières
-sentent la misère; quand on entre chez eux, cela
-fait mal à voir; ils vivent plus misérablement que
-des sauvages; nul soin d'eux-mêmes, nul souci
-de la santé et de la vie de leurs parents. Ainsi,
-un homme âgé de soixante-seize ans, qui demeurait
-près de nous, était malade; on n'avait pas
-voulu demander le médecin, parce que cela coûtait
-de l'argent. Le jour même où je l'appris, le
-docteur vint nous voir: je le priai d'aller faire une
-visite à ce pauvre vieillard.</p>
-
-<p>Il s'y rendit aussitôt, et après avoir regardé le
-moribond:</p>
-
-<p>&mdash;Toujours de même, dit-il à la fille qui était
-là, vous m'envoyez chercher quand il n'y a plus
-de ressource.</p>
-
-<p>Savez-vous ce qu'elle répondit?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! monsieur le <i>médechin</i>, c'est-y dommage
-que j'<i>avons</i> pas su ça <i>à ce</i> matin.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? fit le docteur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-&mdash;Parce que j'<i>aurin</i> acheté des épingles pour
-ensevelir mon père.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pas la peine, dit le vieillard à sa fille, tu
-en trouveras sur la cheminée dans un petit pot.</p>
-
-<p>On n'a pas d'idée d'une pareille sauvagerie. Ils
-se laissent mourir; eh bien! ils ont tous un champ,
-un pré, une locature; le plus malheureux a un
-peu de bien. Il ont abrégé leur vie pour l'amasser;
-ils se laissent mourir plutôt que d'y toucher.</p>
-
-<p>Le peu d'argent que Robert me donnait servait
-à des aumônes; je ne pouvais voir cette misère
-sans un serrement de c&oelig;ur; qui ne les voyait pas
-chez eux en était moins frappé. Ainsi, le dimanche,
-quand le <i>cornemuseu</i> passe, chacun sort; les
-filles ont une coiffe blanche, un tablier de soie;
-les gars, comme on les appelle, ont un bourgeron,
-quelquefois une veste bien propre, le grand chapeau
-de feutre noir à larges bords; ils s'accouplent
-et suivent la musique jusqu'à la place où
-l'on danse; puis les bourrées commencent; depuis
-midi jusqu'à six heures on n'arrête pas; à la
-fin, on ne voit plus qu'un nuage de poussière.</p>
-
-<p>Le lendemain la place est marquée par un grand
-creux fait par les danseurs; les hommes, qui se
-privent de tout dans la semaine, boivent du vin le
-dimanche; le premier verre leur porte à la tête;
-ils ne s'arrêtent plus. Il est impossible de leur faire
-<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-comprendre qu'un peu tous les jours leur ferait
-du bien, leur donnerait de la force à l'ouvrage;
-ils ne veulent pas et boivent, s'ils le peuvent,
-quatre litres le dimanche. On oublie la messe pour
-le cabaret; le pasteur se plaignait beaucoup et
-venait faire sas doléances à Robert, qui n'en pouvait
-mais.</p>
-
-<p>Je ne sais si l'on m'aimait dans le pays à cette
-époque, mais je suis certaine qu'on ne me haïssait
-pas et que mon installation au château ne faisait
-aucun tort à Robert. Je payais quelquefois la musette;
-Robert permettait qu'on dansât dans le parc.
-C'était grande fête: on m'invitait, je dansais la
-bourrée ou la boulangère; quoique j'eusse le jarret
-solide, ils me rendaient des points.</p>
-
-<p>Le piqueur avait trois filles; l'une d'elles s'appelait
-Justine, petite brune de treize ans. Elle avait
-tant fait, tant tourné autour de moi, que j'avais
-fini par l'avoir toujours à mes côtés. Elle était
-charmante, bonne, travailleuse; je lui montrais à
-faire de la tapisserie. Je l'habillais, elle était raisonnable
-comme une femme, et, je crois, m'était
-très-attachée. Le soir on jouait au volant.</p>
-
-<p>Le jardinier avait deux filles; l'une d'elles
-venait souvent avec nous. Elle avait seize ans;
-elle était aussi forte que moi et de ma taille.
-On trouvait qu'elle me ressemblait. On ne voyait
-<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-jamais sa s&oelig;ur, parce qu'elle était épileptique; on
-la gardait à vue, toujours quelqu'un restait près
-d'elle. On la disait d'une beauté rare. Un jour,
-j'entrai dans sa chambre, et quoique je fusse prévenue,
-je restai toute surprise du spectacle qui
-frappa mes regards. Je vis, près de la cheminée,
-assise dans un fauteuil, une délicieuse créature;
-elle ne bougea pas; je lui parlai, elle remua les
-lèvres, tourna les yeux d'un air inquiet et ne répondit
-rien. Sa s&oelig;ur accourut du dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon, madame, elle ne vous répondra
-rien, elle est idiote; elle nous donne bien du mal,
-allez. Quand ses attaques la prennent, elle nous
-fait signe de la coucher; on n'ose pas la quitter,
-on a toujours peur du feu avec elle. Dans notre
-pays, en Bourgogne, les médecins ont renoncé à
-la soigner; le bon Dieu ferait mieux de la reprendre,
-car elle souffre bien par moments. Hier, nous
-avions fermé toutes les portes, nous avions peur
-que monsieur le comte ne l'entendît; elle jetait
-les hauts cris. Heureusement qu'il y a loin d'ici au
-château. La voilà calme pour quelques jours. C'est
-qu'elle est si forte, quand elle se débat dans ses
-crises, que nous ne pouvons pas en venir à bout...
-elle se donne des coups... elle se meurtrit... enfin
-c'est pitié de la voir.</p>
-
-<p>Je ne pouvais détacher mes yeux de cette figure;
-<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-celle de qui on parlait ainsi était calme, immobile;
-son regard suivait nos lèvres; il était beau, languissant;
-sa peau d'un blanc transparent, ses
-lèvres rouges, ses dents petites et blanches, ses
-traits d'une régularité irréprochable lui donnaient
-l'air d'une poupée de cire, d'un automate. Je
-lui dis quelques paroles: elle regarda sa s&oelig;ur,
-comme si l'une avait la vie des deux. Je sortis les
-larmes aux yeux, me demandant comment Dieu
-avait créé quelque chose de si parfait, s'il ne voulait
-pas lui donner l'existence de l'âme et les clartés
-de la raison.</p>
-
-<p>L'hiver commençait à venir. Robert était heureux
-à l'idée que bientôt il allait chasser à courre.
-A part quelques petites querelles d'amoureux, le
-temps passait vite. Pourtant j'étais souvent tourmentée
-de l'avenir. Je voyais bien passer des moments
-de tristesse dans la pensée de Robert, mais
-il ne me disait rien. Ses amis de Paris venaient le
-voir; il se mettait en quatre pour les bien recevoir;
-il y parvenait, mais cela lui coûtait cher,
-car sa générosité dépassait tout ce qu'on peut
-imaginer; il ne savait rien faire avec mesure.</p>
-
-<p>Un jour, Robert nous dit, pendant le dîner.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez, demain matin, nous irons
-chasser un lièvre dans les brandes; Céleste sera de
-la partie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-Tout le monde fut enchanté; Montji surtout,
-qui est une de nos anciennes connaissances; c'est le
-peintre qui avait fait le portrait de Lise et plus
-tard le mien. Robert l'avait connu par moi et lui
-avait dit à la révolution: «Les arts vont souffrir,
-voulez-vous venir chez moi à la campagne?»
-Montji avait accepté et d'aussi bon c&oelig;ur il accepta
-la partie de chasse, quoiqu'elle ne fût pas sans
-danger pour lui, car il ne maniait pas aussi bien
-le cheval que le pinceau.</p>
-
-<p>A cinq heures, tout le monde était prêt; les
-chevaux sellés piaffaient dans la cour. Montji, qui
-en venant au château ne s'était pas attendu à
-monter à cheval, n'avait rien apporté. Robert fut
-obligé de lui prêter bottes, veste et culottes. Le
-tout lui était une fois trop large; sa casquette lui
-tombait sur les yeux. Il montait une petite jument
-appelée Henriette, qui, sans être méchante,
-était chatouilleuse. A peine se fut-elle mise à
-trotter que Montji nous fit mourir de rire: quand il
-serrait les jambes, elle ruait; quand il les écartait,
-il perdait l'assiette et s'accrochait à la crinière.</p>
-
-<p>Il aurait bien voulu rester en arrière, mais
-Henriette n'était pas de son avis. Elle avait été
-montée par le piqueur, elle ne voulait pas quitter
-les chiens. Le pauvre Montji était toujours devant,
-bien malgré lui, faisant des sauts de deux pieds
-<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-de haut sur sa selle. Il était brave, mais j'avais
-grand'peur, car je le voyais à chaque instant
-perdre l'équilibre. Il ne savait pas ce que c'était
-que la bride ou le bridon. Je lui avais arrangé
-les deux dans les mains, et de peur de ne plus
-savoir les reprendre, il ne les avait pas encore lâchés.</p>
-
-<p>Arrivés au bout de l'avenue qui avait une lieue,
-nous débouchâmes dans une étendue immense;
-c'était la brande, terrain inculte qui appartenait à
-Robert. Dans d'autres pays, on appelle cela lande.
-C'était une magnifique chasse. Cela paraissait uni
-comme une grande route, et en effet, à part
-quelques petits fossés ou bouchures, on suivait
-un lièvre ou un renard à vue. Le piqueur découpla
-vingt chiens qui se mirent à quêter ensemble,
-explorant chaque touffe de bruyère. La Tembel,
-chienne d'attaque, qui maraudait un peu, donna
-de la voix; tous se rallièrent à elle, et un grand
-lièvre lui bondit devant le nez et vint passer dans
-les jambes de nos chevaux.</p>
-
-<p>L'imprévoyant Montji poussa un grand cri de joie;
-Henriette, voyant les chiens lancés, partit comme
-une flèche. Montji ne s'attendait pas à cela; sa casquette
-s'enfonça sur ses yeux. Il lâcha la bride
-pour la relever. Henriette profita de cette liberté;
-le pauvre Montji prit la crinière d'une main, la selle
-<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-derrière lui de l'autre, et, ainsi cramponné, s'abandonna
-à la fougueuse passion pour la chasse
-de mademoiselle Henriette. Je les suivais de près;
-il sautait les fossés, les bouchures, comme le vent.
-Heureusement pour lui, le lièvre se rasa, les chiens
-perdirent la voie, revinrent sur le contre-pied;
-Henriette s'arrêta. Il n'avait aucun mal, mais il
-avait été secoué comme un prunier. Robert et
-Martin rirent de bon c&oelig;ur, moi aussi, parce que
-ma peur était passée. Montji était en train de s'arranger,
-quand les chiens, retrouvant la piste à
-l'improviste, s'élancèrent de nouveau. Henriette
-reprit sa course avec l'infortuné Montji à cheval
-sur son cou, près de ses oreilles. Quand il le put, il
-mit pied à terre, et la punition d'Henriette fut d'entendre
-la chasse sans la suivre. Elle avait toujours
-le nez et les oreilles tendus du côté des chiens; il
-était impossible de perdre la chasse en forêt avec
-elle, si on la laissait aller où elle voulait.</p>
-
-<p>Après avoir bien rusé, les chiens avaient pris
-leur lièvre, raidi par la course. On rallia les chiens
-qui gambadaient de tous côtés, car il y avait énormément
-de gibier. Montji remonta Henriette, qui
-fut plus calme et fit sa retraite au pas. Nous rentrâmes
-à onze heures. Le déjeuner fut gai aux dépens
-de Montji, qui faisait la grimace pour s'asseoir.</p>
-
-<p>Les chasses en forêt sont bien autre chose. Je
-<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-croyais savoir monter à cheval, je m'étais fait illusion.
-On chassait le sanglier dans la forêt de Châteauroux,
-à six lieues du château. Le piqueur, ses
-chiens et ses chevaux de relais partirent la veille
-pour coucher près du rendez-vous. Le piqueur se
-leva à trois heures, fit le bois avec son limier. De
-notre côté, il fallut se lever à quatre heures; ces
-jours-là, Robert faisait sa barbe, mettait sa culotte
-de velours blanc, la botte molle, le gilet chamois,
-la redingote bleu foncé à parements et collet de
-velours cramoisi, le ceinturon d'or, le couteau à
-poignée d'ivoire, la toque de velours noir, le
-cor de chasse, et le costume était complet. Il
-lui allait à merveille. La cravate blanche était
-de rigueur. Une fois en chasse, il s'occupait
-peu de moi; il était tout à saint Hubert. Les matinées
-étaient froides; nous partions soit en break,
-soit à cheval; à neuf heures précises, nous étions
-aux Trois-Fouinots, magnifique carrefour de la forêt,
-où l'on fixait le rendez-vous. Les arbres y sont
-gigantesques; c'est la futaie réservée par le gouvernement
-pour la marine. Sans la voir, on ne
-peut se faire une idée de cette magnificence de la
-nature.</p>
-
-<p>C'est donc là qu'on se réunissait. Trois valets
-de chiens gardaient, à chaque coin des routes qui
-se traversent, chacun un relais de vingt chiens.
-<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-Quatre domestiques tenaient en main les chevaux
-de selle; tous portaient la livrée de Robert, marquée
-aux armes de sa maison; tous les gardes de
-la forêt étaient réunis autour du feu qu'ils nous
-avaient fait. On se chauffait en attendant le rapport.</p>
-
-<p>Huit routes faisaient le tour du rond-point. Chacun
-regardait si l'on voyait le piqueur. Robert,
-comme dans la <i>Barbe-Bleue</i>, disait souvent: «Ne
-voyez-vous rien venir?» A une de ces demandes,
-un garde répondit: «Voilà Pinoteau;» c'était le
-premier piqueur. Tous les chiens dressèrent l'oreille
-et prêtèrent attention, comme s'ils comprenaient
-ce qui allait se dire. Pinoteau arriva, tiré
-par son limier, qu'il tenait en laisse.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dit Robert, as-tu une bonne brisée
-au rapport?</p>
-
-<p>Pinoteau secoua la tête d'un air triste:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le comte sait bien que je fais ce
-que je peux, et que quand je ne le contente pas,
-ce n'est pas ma faute. (Pinoteau faisait toujours des
-phrases.) Je n'ai rien de bon; il a plu cette nuit;
-les voies sont mouillées. J'ai trouvé une harde,
-mais mon chien l'a perdue. J'ai fait le pied d'un
-ragot; il a tourné toute la nuit, il est parti au petit
-jour du côté du bois de Saint-Maur.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, dit Robert en fronçant les sourcils, si
-<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-La Feuille (c'était le nom du second piqueur) n'a
-pas été plus adroit que toi, je ne chasserai pas.</p>
-
-<p>La Feuille arriva.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? dit Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le comte, j'ai un solitaire de deux
-cent cinquante. Je l'ai trouvé à la bauge, derrière
-la maison du garde; mon chien donnait à me couper
-les mains, il filait sur Ardentes. J'ai fait le tour
-de son enceinte, je suis sûr qu'il n'est pas sorti.</p>
-
-<p>Robert sauta à cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Alerte! dit-il; mettez les chiens à l'attaque!
-Attention à vos relais!</p>
-
-<p>A ce moment, tous les chiens se mirent à hurler
-d'impatience. On leur distribuait des coups de
-fouet; la douleur leur arrachait quelques cris
-plaintifs; mais ils continuaient à japper de plus
-belle. Robert me salua en me faisant signe de le
-suivre. Je le suivis. Mais quelle rude récréation
-que celle-là! Piquer sous bois, enfoncer dans des
-ornières où mon cheval entrait jusqu'au poitrail,
-recevoir des branches dans la poitrine... Certainement,
-il y a un moment d'enivrement quand c'est
-bien lancé, que les chiens donnent de la voix:
-cette musique est superbe et vous entraîne; mais
-quand les chiens perdent ou qu'ils prennent le
-change, cela manque de charme.</p>
-
-<p>Mon premier enthousiasme se refroidissait peu
-<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-à peu et je commençais à réfléchir que c'était un
-plaisir dangereux et que j'aurais pu me tuer. Robert
-était transporté; il ne pensait à rien, pas
-même à moi qui étais derrière lui. Je dois même
-dire, que dans la crainte que je ne fusse tentée de
-lui parler et de lui donner des distractions, il me
-perdait volontairement. Enfin, le soir, on avait
-forcé le monstre; mais il avait fait tête aux chiens:
-Il y en avait quatre de tués et six de blessés.</p>
-
-<p>Nous rentrâmes brisés de fatigue. Je pleurai les
-chiens; je pris la chasse et les sangliers en horreur
-parce que je voyais en eux des rivaux. Je
-vous ai dit que la jalousie n'était pas mon moindre
-défaut.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXI<br />
-<span class="medium">LE JARDIN D'HIVER.&mdash;RICHARD.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Ces grandes expéditions dans la forêt recommençaient
-trois fois par semaine. Pendant quelque
-temps je les suivis pour ne pas rester seule;
-mais cela était décidément trop dur pour une
-femme et à cause de ma santé je fus forcée d'y
-renoncer. Ma vie redevint triste et je pressentis
-qu'une fois encore mon bonheur allait m'échapper.
-Robert ne m'aurait pas sacrifié une heure de son
-plaisir favori.</p>
-
-<p>Je passais presque toutes mes journées et mes
-soirées seule, dans un grand salon où le vent
-soufflait par toutes les ouvertures. Plusieurs fois
-je dis à Robert:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-&mdash;Mon ami, je m'ennuie; est-ce que vous ne
-pourriez pas rester plus souvent avec moi? Je
-n'aime pas la campagne, je suis habituée au bruit,
-au mouvement de Paris; pour vivre ici, il faut que
-je vous aime beaucoup. Je sais que vous ne pouvez
-pas vivre à Paris, parce que vous n'avez pas
-assez d'argent. Si le temps que vous passez ici
-vous servait à faire des économies, je prendrais
-patience, mais la chasse vous entraîne à des dépenses
-folles. Je n'ai plus l'air d'être pour quelque
-chose dans votre vie, et pourtant je vous jure
-que je vous fais un grand sacrifice en restant ici:
-car on ne fait pas son caractère, et l'isolement
-m'est antipathique.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi y restez-vous? Est-ce que je vous
-y retiens de force? J'aime la chasse, je prétends
-chasser tant qu'il me plaira; ceux à qui cela ne
-conviendrait pas sont libres. Quant à des observations,
-je n'en reçois de personne; si une parente
-m'en faisait, je ne la reverrais plus. Je sais
-parfaitement ce que je fais et où je vais. Si je
-mange mon argent, je n'en demanderai à personne.</p>
-
-<p>Je quittai le salon et rentrai dans ma chambre
-pour pleurer.</p>
-
-<p>Jamais il ne m'avait parlé comme cela.</p>
-
-<p>Si les joies étaient vives, avec mon caractère les
-<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-douleurs étaient grandes. Il m'avait dit tout cela
-devant dix personnes; il ne me restait plus qu'à
-partir le lendemain. Je préparai toutes mes affaires
-pour mon départ. J'avais le c&oelig;ur déchiré.
-Je me cherchais un tort qui le justifiât, et n'en
-trouvais pas.</p>
-
-<p>Il entra dans ma chambre et me dit tout
-étonné:</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous donc?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voyez bien, je fais mes malles, je
-partirai demain.</p>
-
-<p>&mdash;Partir! pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que, pour une réflexion qui était juste,
-vous m'avez mise à la porte. Eh bien! nous sommes
-seuls, et je vous le répète: ce train de maison
-vous ruine. Vous ne pourrez pas le continuer
-sans vous adjoindre une autre fortune, il faudra
-vous marier; alors vous me renverrez quand je me
-serai faite à cette vie; vous m'aurez montré le
-ciel, pour me rejeter dans mon enfer. On monte
-facilement de la misère à la grandeur, mais pour
-descendre de la grandeur à la misère, on souffre;
-quand on a du c&oelig;ur, on se brise. Vous m'avez
-fait sentir durement, aujourd'hui, que j'étais chez
-vous; cela n'est pas généreux. C'est une fatale idée
-que vous avez eue de m'amener ici. Vous vous
-êtes fait du tort, et à moi vous m'avez montré les
-<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-secrets et le bonheur d'une vie que je devais toujours
-ignorer; chaque chose me devenait chère
-ici. Folle, qui se permet de s'attacher à ce qui
-vous sert ou vous appartient! Sotte, qui se croirait
-digne de pitié, si, après avoir passé quelques années
-ici, on la chassait pour en recevoir une autre!...
-Mais regarde-toi donc, misérable, regarde
-donc ton passé, c'est ton ombre!... Vous avez
-raison, Robert; moi aussi j'ai raison: je n'aime
-pas la campagne; c'est une tombe où je mets ma
-gaieté. Quand je ne ris pas je pense et quand je
-pense je pleure. Quel intérêt voulez-vous que je
-prenne à tout ce qui m'entoure? Qu'est-ce que
-cela me fait que les peupliers poussent et gagnent
-vingt sous par an? est-ce que c'est à moi? Mariez-vous;
-pendant que vous chasserez, cela amusera
-votre femme. Moi, j'aime les bals, le théâtre,
-je veux m'en aller; je pleure, ce n'est pas parce
-que je vous regrette, c'est... Ah! je ne sais pas
-pourquoi je pleure.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pleurez, parce que vous avez mal aux
-nerfs; je ne comprends pas un mot de tout ce que
-vous venez de me dire. Je ne vous ai rien fait de
-blessant; si je l'ai fait, je vous en demande pardon;
-mais il ne faut pas abuser de moi. Je vous
-aime, vous le savez trop bien. Souvent, je suis
-triste, j'ai un remords, et puisque vous m'avez
-<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-dit tout ce que vous aviez sur le c&oelig;ur, j'en ferai
-autant. Je vous ai amenée ici, c'était rompre
-avec le monde. Je vous ai fait coucher dans la
-chambre de ma mère, vous, Céleste, qui tout-à-l'heure
-pâlissiez en regardant votre passé dans
-cette glace! pardonnez-moi ce mot, mais c'était
-une profanation; vous avez de bonnes qualités,
-mais vous êtes <i>vous</i>! Ma famille se révolte depuis
-qu'elle vous sait près de moi; il ne se passe pas
-de jour que je ne reçoive des lettres qui me demandent
-votre éloignement. Je n'en ai pas le courage.
-Vous êtes ma faiblesse. Je pense à ce que je
-suis et à ce que je pourrais être si je ne vous avais
-pas connue; si j'ai un regret, je l'oublie en vous
-embrassant. Ne me faites pas de peine, restez
-près de moi, ne vous faites pas de chagrin; personne
-ne vous aimera plus que moi. Vous regrettez
-Paris: nous irons dans quelques jours;
-j'ai moi-même des intérêts qui m'y appellent.
-Allons, défaites votre malle, laissez-vous aller à la
-vie, sans penser au lendemain.</p>
-
-<p>Je fus quelques jours bien sombre, j'avais repris
-ma gêne d'autrefois. Marie, cette domestique
-que j'avais depuis longtemps, se faisait faire la cour
-par le valet de chambre de Robert; il le sut et
-me pria de la renvoyer. Je le fis à regret. Ma vie
-devenait une contrainte volontaire; je m'enfermai
-<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-et ne quittai plus mon métier. Je me reprochais
-ma présence là.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, me dit Robert, préparez-vous, nous
-allons passer un mois à Paris; j'ai reçu des lettres
-d'affaires.</p>
-
-<p>J'embrassai Justine; j'allai voir ma pauvre
-idiote qui commençait à me connaître; je fis mes
-adieux à chaque chose, car il me semblait que je
-ne reviendrais pas.</p>
-
-<p>En route, Robert me dit qu'il ne pouvait demeurer
-chez moi, parce qu'il emmenait son cuisinier
-et son valet de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, jusqu'à ce que vous ayez trouvé?...</p>
-
-<p>&mdash;J'ai écrit, on m'a arrêté un appartement,
-cité d'Antin; je vais y descendre.</p>
-
-<p>Il m'avait caché tout cela; il y avait donc une
-arrière-pensée dans ce voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Robert, dites-moi la vérité; vous ne
-savez pas mentir, vous êtes trop loyal. Pourquoi
-venez-vous à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Je viens à Paris pour vous y ramener, Céleste.
-Je ne veux pas vous quitter, mais je dois le
-laisser croire; il faut que j'aille dans le monde,
-mes parents le désirent. Vous irez au bal de votre
-côté; nous voyant ainsi l'un sans l'autre, on croira
-notre liaison rompue; vous viendrez tous les soirs,
-en vous cachant. Il faut arranger toutes vos affaires
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-chez vous, reprendre une domestique. Voilà
-de l'argent, je vous donnerai cent francs toutes
-les semaines.</p>
-
-<p>Mon sang bouillonnait; c'était encore une rupture.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je ferai ce que vous dites; il y a
-un bal au Jardin d'Hiver, samedi: j'irai.</p>
-
-<p>J'avais demandé une femme de chambre qui
-sût faire les robes; une se présenta, je la regardai
-à peine.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous travailler, faire les robes? je
-vous préviens que j'ai beaucoup à faire; j'arrive
-de la campagne, je n'ai rien à me mettre, et je
-vais au bal samedi.</p>
-
-<p>Elle n'était pas causeuse.</p>
-
-<p>&mdash;Si madame veut m'essayer, elle verra si je
-lui conviens.</p>
-
-<p>Une fois d'accord sur le prix, je l'arrêtai; et lui
-dis:</p>
-
-<p>&mdash;Pouvez-vous commencer de suite?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, faites-moi cette robe de crêpe noir
-à cinq volants découpés, et, sur chaque volant,
-trois petits rubans de satin.</p>
-
-<p>Je commandai une couronne de chèvrefeuille
-d'or dans un feuillage vert; cette toilette était originale,
-et avait quelque chose de triste qui s'harmonisait
-avec mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-Robert m'avait vue m'habiller; j'espérais qu'il
-serait jaloux, qu'il allait m'empêcher de sortir. Il
-n'en fit rien.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, il manque une chose à votre toilette.</p>
-
-<p>Et il me remit un écrin contenant une magnifique
-croix en diamant.</p>
-
-<p>Je la pris sans joie, quoiqu'elle fût bien belle;
-ce devait être un cadeau d'adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes charmante comme cela, vous allez
-faire tourner toutes les têtes; amusez-vous bien.
-Avez-vous trouvé beau le bouquet que je vous ai
-envoyé? Gardez-moi une petite place dans votre
-souvenir, au milieu de ce tourbillon qui va vous
-entraîner.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que je n'y aille pas?</p>
-
-<p>&mdash;Si, allez-y: d'abord, je suis sûr que cela vous
-amusera; ensuite il le faut. Avez-vous fait prévenir
-votre amie? est-ce elle qui vient vous prendre?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vais la chercher.</p>
-
-<p>&mdash;Alors je vais vous conduire chez elle.</p>
-
-<p>Arrivés à la porte de Victorine, il ne m'avait
-pas dit un mot. Décidément il ne m'aimait plus.
-C'était une rupture polie.</p>
-
-<p>Il m'embrassa et partit en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;A demain.</p>
-
-<p>Entrée chez Victorine, je me mis à pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! me dit-elle, ces larmes, cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-robe noire... est-ce que nous allons à l'enterrement?
-J'allais mettre une robe de velours grenat,
-je vais en mettre une grise, vous me passerez bien
-le demi-deuil.</p>
-
-<p>&mdash;Ne riez pas, chère amie, je souffre beaucoup.
-Robert me quitte; il se marie.</p>
-
-<p>&mdash;Quand j'ai reçu votre lettre, hier, où vous me
-disiez qu'il fallait absolument aller avec vous au
-bal du Jardin d'Hiver, je me suis bien doutée qu'il
-y avait quelque chose comme cela. Il ne faut pas
-vous tourmenter, vous deviez vous y attendre;
-vous n'espériez pas, sans doute, qu'il allait vous
-épouser? Prenez-en un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pourrai jamais l'oublier. Si vous saviez
-comme je l'aime!</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour cela qu'il vous quitte.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ses affaires sont embarrassées.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! je le croyais si riche.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il est riche; mais il a des goûts dispendieux,
-il a des charges énormes: la chasse, cela
-lui coûte bien cher!</p>
-
-<p>&mdash;Il est riche, et il ne vous garde pas! c'est qu'il
-est plus ambitieux qu'amoureux. Choisissez quelque
-joli garçon dont les passions soient tournées
-à l'inverse, qui ait plus d'amour que d'ambition,
-et moquez-vous de Robert; il sera jaloux, vous
-quittera tout-à-fait ou vous reviendra.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-Nous entrions au Jardin d'Hiver. La salle était
-splendide de fleurs, de lumières et de diamants.
-On ne m'avait pas vue depuis longtemps; c'est un
-gage de succès: on s'occupa beaucoup de moi. Je
-ne voulais pas danser; pourtant, un jeune homme
-blond, grand, mince, à l'air distingué, m'invita avec
-tant d'insistance que j'acceptai. Les conseils de
-Victorine commençaient à fermenter dans mon
-âme. Je sentais, au travers de ma rage, renaître
-tous mes projets de coquetterie, que le bonheur
-avait presque effacés de mon souvenir. Mon danseur,
-qui, avec la vanité naturelle à son âge, attribuait
-mon indulgence à un tout autre motif,
-m'accabla d'assiduités toute la soirée. Je les souffris,
-dans l'espérance que le jeu continuerait à lui
-plaire, qu'il chercherait à me voir, que Robert
-s'en apercevrait et que la jalousie le ramènerait à
-mes pieds.</p>
-
-<p>Seulement, le rival que je lui préparais avait-il
-assez d'avantages personnels pour remplir cette
-délicate mission?</p>
-
-<p>Je le regardai avec cette préoccupation, et le résultat
-de mon examen fut qu'il était très-joli garçon.</p>
-
-<p>Seulement, ne voulant pas m'en rapporter à
-moi, je consultai Victorine.</p>
-
-<p>&mdash;Comment le trouves-tu? crois-tu qu'il soit
-<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-assez bien pour rendre Robert jaloux? il est si parfait,
-lui!</p>
-
-<p>Je ne puis m'empêcher de rire, en pensant au
-sérieux avec lequel Victorine procéda elle-même
-à son examen. Décidément, elle était digne de ma
-confiance.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, me dit-elle, il est très-bien.
-Il faut que Robert le voie.</p>
-
-<p>Mon danseur me demanda la permission de
-m'envoyer des fleurs, parce qu'il avait abîmé
-mon bouquet en dansant.</p>
-
-<p>Je ne dis pas positivement non, ce qui, dans
-tous les mondes possibles, je crois, de la part d'une
-femme, veut dire oui.</p>
-
-<p>L'adroite Victorine comprit ma réserve, et
-quelques instants après, elle trouva moyen dans
-la conversation d'apprendre mon adresse à mon
-amoureux, qui ne doutait déjà plus de son succès.</p>
-
-<p>La patience de Victorine, du reste, était à bout.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle corvée je fais pour vous, ma chère!
-je m'ennuie ici à périr; je ne connais personne:
-je ne peux pas dire du mal de gens que je ne
-connais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous partir?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, me dit-elle en se levant avec enthousiasme!</p>
-
-<p>J'étais tellement absorbée par le souvenir de
-<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-Robert, que je ne pensais pas à ma belle croix
-qui avait pourtant attiré bien des regards envieux.</p>
-
-<p>Au moment où nous prenions nos sorties de
-bal au vestiaire, beaucoup de personnes entraient.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Victorine, nous nous en allons au
-plus beau, regardez donc ces deux coiffures;
-l'une ressemble à un potager, l'autre à une autruche.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, regardez celles-là, en revanche,
-comme elles sont jolies!</p>
-
-<p>M<sup>mes</sup> Doche et Plumket entraient, coiffées de
-couronnes de pâquerettes avec des toilettes charmantes.
-Ozy les suivait.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elles sont bien mises, mais la couronne
-ne fait pas le nez.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Vous ne dites pas cela pour M<sup>me</sup> Doche;
-regardez-la donc.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je n'ai pas besoin de la regarder, voilà
-vingt-cinq ans que je la vois.</p>
-
-<p>Rentrée chez moi, je repensai au Berri, où je
-venais d'être si heureuse d'abord, si triste plus
-tard. «Comme ce souvenir est préférable à ces faux
-plaisirs que je viens de voir, me disais-je en ôtant
-ma couronne!» Et j'avais envie de pleurer. La fin
-de la nuit me parut longue; je fus agitée. A midi,
-je reçus un magnifique bouquet de violettes de
-<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-Parme entouré de camélias blancs et une carte.
-C'était mon jeune homme de la veille qui demandait
-la permission de venir me faire une visite à
-quatre heures. J'hésitai; puis me rappelant ce
-que Victorine m'avait dit, je répondis oui.</p>
-
-<p>Robert arriva à deux heures; j'étais toute rouge,
-j'attendais l'effet de mon bouquet. Robert s'approcha
-de la table, lut la carte et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez ce monsieur? C'est le fils
-d'un agent de change; il est gentil, mais on le dit
-bête, ce n'est pas votre affaire.</p>
-
-<p>Une voiture s'arrêta à la porte. Il prit mon bouquet,
-ouvrit la fenêtre, et de l'air le plus naturel,
-le laissa tomber comme par accident juste sur la
-tête de la personne qui descendait de voiture et
-qui n'était autre que le jeune homme qui me
-l'avait envoyé. Il ne prit pas la peine de le ramasser,
-remonta en voiture et partit.</p>
-
-<p>J'étais enchantée; cela ne lui avait pas fait grand
-mal, et Robert venait de me laisser voir qu'il
-m'aimait toujours, puisqu'il était jaloux. Ce fut
-lui qui, le soir, alla au bal. Le coude appuyé sur
-la table, la figure sur ma main, je regardais ses
-préparatifs avec chagrin. Dans ce monde où il
-allait, il devait y avoir des personnes si séduisantes!
-jeunes, riches, belles, honnêtes! Mon souvenir
-ne devait pas passer le seuil de ces portes;
-<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-on le laissait tomber sur le tapis où on essuie ses
-pieds en entrant.</p>
-
-<p>Mon Robert était si beau, si élégant, qu'on devait
-le regarder beaucoup; il me prenait envie de
-déchirer tout ce qu'il allait mettre.</p>
-
-<p>Je l'attendis. A chaque voiture qui passait, j'allais
-ouvrir la croisée. Quand il rentra, il me fit des
-reproches de veiller si tard.</p>
-
-<p>La femme de chambre que j'avais prise était
-petite, brune; elle m'avait dit être mariée à un
-cocher. Un jour qu'elle m'essayait un corsage,
-comme je la trouvais grosse de taille, je lui
-dis:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous êtes enceinte, Caroline?</p>
-
-<p>Elle devint rouge et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame.</p>
-
-<p>Je n'en parlai plus; elle travaillait comme un
-cheval, elle était économe; j'étais enchantée
-d'elle.</p>
-
-<p>Dans toutes les allées et venues de Robert, il y
-avait un mystère; il écrivait beaucoup, recevait
-des lettres qu'il me cachait; en pareil cas, un
-soupçon est une torture; je me rendais et me
-trouvais la plus malheureuse des femmes. Je résolus
-de savoir ses secrets; je pris et cachai, pendant
-qu'il déjeunait, la clef de son secrétaire
-qu'il avait oubliée, ce jour-là, et quand je fus seule
-<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-chez lui, j'ouvris le meuble et en tirai sa correspondance
-avec avidité; je trouvai des lettres d'une
-parente: toutes parlaient de moi dans des termes
-pénibles. Elles disaient:</p>
-
-<p>«En avez-vous fini avec cette fille?.... J'espère
-que vous ne la voyez plus... Songez à votre avenir...
-Cette fois, au moins, ayez de la fermeté
-dans votre résolution; c'est votre bonheur que
-nous voulons. M<sup>lle</sup> B*** ne demande pas mieux
-que de vous épouser; seulement, elle veut être
-bien sûre que vous n'avez plus de mauvaises liaisons;
-je crois même que sa famille vous fait surveiller;
-n'allez pas chez cette femme.»</p>
-
-<p>Il avait cent lettres, toutes les mêmes.</p>
-
-<p>Mon c&oelig;ur se serra; je savais bien qu'elles
-avaient raison, que l'amour de Robert céderait à
-ces attaques réitérées.</p>
-
-<p>Je trouvai dans un tiroir une lettre de l'écriture
-de Robert: elle n'était pas achevée, sans doute
-mon arrivée l'avait interrompue; elle était adressée,
-sans doute, à un des parents de M<sup>lle</sup> B***, et
-devait répondre à un reproche qu'on lui avait
-fait à cause de moi; elle commençait ainsi:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="i2">«Mon cher ami,</p>
-
-<p>»En demandant la main de M<sup>lle</sup> de B***, je sais
-à quoi je m'engage, et je suis trop honnête
-<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-homme pour ne pas remplir mes devoirs. Quant
-à Mogador, dont on s'occupe beaucoup trop, je la
-rencontre quelquefois; on a pu me voir lui parler
-dans la rue. La pauvre fille ne m'a pas fait de mal,
-et je ne sais pas pourquoi je passerais près d'elle
-sans la regarder.</p>
-
-<p>»Vous savez, mon cher, ce que c'est que la vie
-de garçon, on s'invente des distractions; je me
-suis inventé celle-là; j'ai eu tort, mais que voulez-vous?
-on ne noie pas les filles avec lesquelles on a
-vécu. Dès que je serai marié, je partirai avec ma
-femme. Tâchez que M<sup>lle</sup> de BB*** prenne un parti,
-qu'elle ne me fasse pas attendre plus longtemps;
-pour un caractère comme le mien, de longues
-épreuves ne valent rien. Demain; j'espère avoir
-une réponse...»</p>
-</div>
-
-<p>La lettre s'arrêtait là. Mon c&oelig;ur serré se dégonfla
-par les larmes; puis, la haine du monde
-s'en empara. Qu'avais-je fait à tous ces gens pour
-qu'ils s'occupassent de moi? Pourquoi s'acharnaient-ils
-à me prendre Robert? Lui, pourquoi
-ne les repoussait-il pas? Non, il me gardait jusqu'au
-dernier moment parce qu'il ne pouvait pas
-me noyer. Il me trompait et n'attendait qu'une
-réponse pour me quitter. Est-ce que j'attendrai
-cette humiliation? Est-ce que je n'aurai pas le
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-courage de souffrir? Allons, mon orgueil, réveille-toi!</p>
-
-<p>Je replaçai les lettres, fermai le secrétaire et
-partis.</p>
-
-<p>Arrivée chez moi, le concierge me donna ma
-clef.</p>
-
-<p>&mdash;Où donc est Caroline? est-ce qu'elle est
-sortie?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, mais elle ne rentrera pas; les
-douleurs l'ont prise, elle est allée faire ses couches
-à l'hôpital, dans le faubourg Saint-Honoré.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! elle était donc enceinte?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que madame ne l'avait pas vu?</p>
-
-<p>&mdash;Non; il y a un mois que je lui en ai fait un
-jour la question, parce que je la trouvais énorme.
-Elle m'a dit être toujours comme cela, je n'y ai
-plus pris garde. Si elle me l'avait avoué je ne
-l'aurais pas laissé aller à l'hôpital. Savez-vous le
-nom de la salle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Sainte-Marie.</p>
-
-<p>&mdash;Allez me chercher une voiture, je vais la
-voir.</p>
-
-<p>En chemin, je pensais au parti que j'allais
-prendre. Écrire à Robert? Je ne pouvais lui dire
-que j'avais lu ses lettres; il valait mieux avoir une
-explication, y aller le soir comme si je ne savais
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-rien, et attendre qu'il me fît part de ses projets.</p>
-
-<p>Je trouvai Caroline.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous folle de vous sauver comme cela
-de chez moi? Pourquoi ne m'avez-vous pas dit
-votre position, toute naturelle, puisque vous êtes
-mariée?</p>
-
-<p>Comme elle rougissait, je repris:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, quand bien même vous ne le seriez
-pas, j'ai trop besoin d'indulgence, pour n'en pas
-avoir pour les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur! Alors madame me reprendra
-quand je sortirai.</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement, et si vous m'aviez fait
-part de votre position, vous ne seriez pas ici.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que vous êtes bonne, madame; et si
-j'osais vous demander...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? osez toujours.</p>
-
-<p>&mdash;D'être la marraine de mon enfant?</p>
-
-<p>&mdash;J'accepte de grand c&oelig;ur. Quand pensez-vous
-accoucher?</p>
-
-<p>&mdash;Le médecin a dit que j'avais encore quatre
-à cinq jours.</p>
-
-<p>&mdash;Bien; j'aurai le temps d'acheter une petite
-layette.</p>
-
-<p>Caroline m'embrassait les mains. Je partis, sinon
-heureuse du plaisir que je venais de faire à
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-cette pauvre femme, du moins un peu soulagée.</p>
-
-<p>En sortant, j'allai chez Victorine:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-elle, on vient me voir, c'est qu'on a
-besoin de moi. Les amours ne vont donc pas
-mieux? Finissez-en donc une bonne fois.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est mon intention; demain tout sera
-fini. Je ne reverrai plus ce château que j'avais
-arrangé avec tant de soin, ma petite Justine, qui
-me tenait si fidèle compagnie; on brûlera tous les
-ouvrages faits par moi; il m'enverra l'argent de
-mes meubles; il aura le droit de les offrir à une
-autre; on ouvrira les fenêtres pour que le souffle
-impur que j'y aurai laissé s'envole. Mon Dieu!
-mais tout cela est naturel; pourquoi donc suis-je
-ainsi torturée?... Mon c&oelig;ur est comme entortillé
-d'une couleuvre qui lui ôte le sang et lui met
-du venin. Personne ne me fait de mal, et je
-voudrais me venger. Je hais l'univers, je me
-hais moi-même. Vous aviez raison, on vieillit
-vite. J'ai fini de vivre, moralement; mon c&oelig;ur
-ne s'éveillera plus. Allons, il le faut! Il y a bal
-demain au Jardin d'Hiver, vous y viendrez avec
-moi?</p>
-
-<p>Victorine prit son air le plus sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère, tout ce que vous voudrez, mais pas
-cela; les bals m'ennuient à mourir; d'abord, ma
-petite fortune ne me permet pas de suivre le luxe
-<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-de toutes ces folles d'aujourd'hui. Vous-même,
-ma pauvre Céleste, qui venez de vivre deux ans
-en châtelaine, qu'avez-vous? Les bijoux et les
-dentelles ne tiennent pas chaud longtemps quand
-on est malade. Croyez-moi, dépensez moins en
-fanfreluches, allez moins au bal.</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-vous que j'aille à celui-là pour
-m'amuser? Non, il me faut de la distraction
-pour oublier Robert. Il faut qu'on parle de
-moi, qu'on m'aime, qu'on m'enrichisse. Venez
-encore demain, ce sera la dernière fois que je vous
-le demanderai, et puisque vous allez venir demeurer
-dans ma maison, je ne vous dérangerai
-plus.</p>
-
-<p>&mdash;A cette condition, je le veux bien; j'irai
-même vous prendre; et tâchez que tout soit fini,
-que je ne vous voie plus pleurer: ça rend laide,
-et ce n'est pas gai du tout pour moi, quoique je
-ne sois pas sensible.</p>
-
-<p>Le soir, je fus dîner chez Robert; comme à l'ordinaire,
-je fis tout mon possible pour qu'il me
-parlât de ses projets; il ne me dit rien; son valet
-de chambre préparait sa toilette.</p>
-
-<p>&mdash;Vous sortez ce soir, Robert?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vais dans le monde.</p>
-
-<p>La soirée se passa sans qu'une parole fût
-échangée entre nous. Quand sa voiture s'éloigna,
-<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-je me mis à écrire une longue lettre que je brûlai.
-Il valait mieux lui dire tout cela... Je n'avais
-jamais eu si peu de courage: ce que j'allais accomplir,
-c'était notre séparation. Cette idée me rendait
-folle et me semblait impossible. Il était trois heures
-du matin; je me promenais à grands pas dans le
-salon; ma tête brûlait. Ces quelques heures me
-parurent plus longues que ma vie entière. Je le
-voyais au bal, près de la personne qu'il devait
-épouser, lui sourire, lui dire: «Je vous aime!»
-J'envoyai ma haine entre lui et elle, comme une
-furie vengeresse; mon c&oelig;ur était un brasier,
-dans lequel mon sang tombait goutte à goutte et
-s'y brûlait, en m'envoyant au cerveau une fumée
-noire qui troublait ma raison... Je voulais me tuer
-chez lui; je me disais: «Est-ce que cela l'empêchera
-d'en aimer une autre? Le lendemain il ne
-pensera plus à moi; il ne m'aime plus; il me ménage
-pour son amour-propre; il ne veut pas qu'un
-autre m'ait tant qu'il sera là; et puis, si ses projets
-manquent, s'il est refusé, on dira dans le
-monde: Il tenait peu à ce mariage, il n'a pas
-quitté sa maîtresse. Je suis son hochet... Prends
-garde, Robert, je te souhaite ce que je souffre;
-je suis abandonnée de Dieu, je dois porter malheur.»</p>
-
-<p>Une voiture s'arrêta; c'était lui!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-J'appuyai ma main sur mon c&oelig;ur pour l'empêcher
-de battre; il me faisait trop de mal.</p>
-
-<p>Robert entra, il avait l'air gai; sans doute il
-avait de bonnes nouvelles, il espérait. Sa gaîté me
-mit en fureur.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi n'es-tu pas couchée? tu es pâle;
-est-ce que tu es malade?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je suis malade; j'ai la fièvre... mais ce
-que j'ai, je puis me soulager en vous le disant...
-Mademoiselle B*** a-t-elle enfin dit oui? êtes-vous
-heureux? est-elle jolie? Comme vous devez
-l'aimer?</p>
-
-<p>Il devint pâle mais ne répondit rien.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi donc que vous l'aimez! Pourquoi
-jouer cette grimaçante comédie avec moi? Est-ce
-que j'en vaux la peine? Vous m'avez prise, vous
-avez le droit de me quitter... Pourquoi vous gênez-vous?
-Il faut que j'attende dans votre alcôve
-qu'une autre entre pour en sortir; peut-être même
-après me continuerez-vous vos bonnes grâces; mais
-je ne veux les restes de personne, je ne veux pas
-qu'on me vole une pensée. Vous me volez, depuis
-quelques jours, en partageant avec une autre votre
-amour; vous avez le droit de me le reprendre,
-mais en me prévenant. Vous savez bien, je vous
-l'ai déjà prouvé, que je ne m'imposerai pas à vous,
-<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-que je ne ferai obstacle à rien. Pourquoi ne pas
-être franc? Doutiez-vous de mon courage? Est-ce
-pour me ménager? l'idée n'est pas heureuse. Les
-coups à la tête guérissent vite. Voyons, parlez-moi
-donc.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais qui vous voyez et qui vous monte
-ainsi l'imagination, ma pauvre Céleste; vous n'êtes
-pas raisonnable. Vous connaissez ma position, ma
-fortune, ma famille; vous ne comprenez rien aux
-exigences du monde... Je cède aux désirs de mes
-parents, de qui le v&oelig;u le plus cher serait de me
-voir établi. Je ne vous avais pas parlé de ces nouveaux
-projets, parce qu'ils pouvaient manquer et
-que je reculais à l'idée de vous faire de la peine
-inutilement; j'avais la présomption de croire que
-ce coup vous irait au c&oelig;ur; si j'eusse pensé qu'il
-ne troublât que votre tête, je vous aurais tout dit
-le premier jour.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si on pouvait noyer les filles avec qui
-on a vécu, cela serait plus facile, on n'aurait pas
-d'explication à donner.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous êtes permis de lire des lettres que
-vous ne deviez pas regarder... Vous oubliez trop
-qui vous êtes, Céleste; ne me faites pas regretter
-ce que j'ai fait pour vous. Votre c&oelig;ur est bon,
-mais votre manque d'éducation vous fait faire et
-dire des choses inconvenantes. Une autre fois, sachez
-<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-que les lettres qui ne vous sont pas adressées
-sont sacrées, et que, fussent-elles à votre disposition,
-vous devez les respecter... J'ai vos meubles
-chez moi: si je me marie, je vous les payerai; je
-vous donnerai vingt mille francs. Vous avez peur
-de l'avenir, ce sera un petit commencement de
-fortune... Nous ne nous verrons plus, mais je
-vous promets de garder un bon souvenir de vous.</p>
-
-<p>La nuit s'était passée; je mis mon manteau pour
-partir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me donnez pas la main, Céleste?</p>
-
-<p>&mdash;Si.</p>
-
-<p>La sienne était glacée... Comme moi, il avait
-tout le sang au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Parler si souvent de larmes est fatigant; mais
-c'est qu'on en a beaucoup quand on souffre... Je
-pleurais encore à midi, quand on m'apporta une
-lettre et un paquet; il contenait les quelques objets
-laissés par moi chez Robert... la lettre n'avait
-que deux lignes:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Dès que je recevrai un peu d'argent, je vous
-en enverrai. De loin, comme de près, je veillerai
-sur vous.</p>
-</div>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»ROBERT.»</span></p>
-
-<p>Le soir, quand Victorine vint me chercher, je
-n'étais pas prête. Ce fut elle qui m'entraîna au
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-bal après m'avoir habillée comme une machine.
-J'avais une robe de dentelle blanche, une coiffure
-de grenades; ma toilette était belle, surtout éclatante.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, secouez vos chagrins, vous êtes ravissante;
-vrai, je vous croyais plus forte que
-cela.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je n'ai pas la force du premier
-jour, moi: la blessure est profonde, mon amour
-s'en va, il me déchire en sortant.</p>
-
-<p>Nous étions arrivées; la fête était plus brillante
-encore que la première fois. Je dansai vis-à-vis de
-ma prétendue s&oelig;ur... Quand je dis danser,
-je veux dire se regarder debout, en face l'un de
-l'autre, car il y avait tant de monde qu'on ne pouvait
-bouger.</p>
-
-<p>Victorine était de très-bonne humeur, elle
-riait beaucoup et disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je danse, voilà des années que cela ne m'est
-arrivé! Cette Céleste me fait sauter, avec son chagrin.</p>
-
-<p>Sur les deux heures, la foule diminua un peu;
-le bal devint plus animé et plus joli. Je sentis que
-le sombre nuage de tristesse qui me pesait sur le
-c&oelig;ur commençait à s'évaporer, et comme la danse
-a toujours eu pour moi un charme presque irrésistible,
-j'aspirais les joyeuses fanfares de l'orchestre
-<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-et, une fois en train, je ne manquai ni une valse,
-ni une polka, ni une mazurka. Il y avait beaucoup
-d'artistes. Hyacinthe faisait du bruit pour quatre;
-on se pressait autour de lui; il montrait gratis son
-grand nez et ses grandes mains; il dépensait son
-esprit à lui, qui vaut bien celui que les auteurs lui
-font débiter d'habitude; son directeur n'avait pas
-pensé à ces représentations-là, car il les aurait défendues
-dans son engagement. Tout le monde l'entourait,
-se poussait pour l'entendre; il était gai et
-s'amusait comme un enfant à suivre une femme
-d'une quarantaine d'années qui était seule et habillée
-d'une façon grotesque; il la poursuivait en
-l'appelant Elvire, et lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Dansez avec moi, je vous aime, madame; ne
-soyez pas cruelle ou je vous poignarde avec mon
-nez.</p>
-
-<p>Grassot, qui est toujours le même, était aussi fou
-et aussi amusant; il voltigeait autour des femmes,
-mais il s'arrêtait aux plus jolies, les prenait par le
-bras et les tutoyait sans les connaître.</p>
-
-<p>On commençait un quadrille: je fus me placer
-à l'autre bout de la salle; nous avions fait une
-figure et nous attendions que notre tour revînt,
-quand j'entendis prononcer mon nom très-haut.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, voilà Mogador! regardez comme elle
-est belle!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-&mdash;Vous trouvez? dit une autre voix; je ne
-comprends pas qu'on trouve cette femme-là belle.
-C'est mon antipathie.</p>
-
-<p>Je fis un petit mouvement pour voir celui qui
-m'arrangeait ainsi; c'était le plus joli garçon qu'il
-fût possible de voir.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, disait celui qui avait parlé le premier,
-tu ne peux pas lui ôter ce qu'elle a. Elle te déplaît,
-cela ne l'empêche pas d'avoir de beaux bras, une
-jolie taille, d'être grande, bien faite, d'avoir de
-beaux cheveux, de jolis yeux et les dents
-blanches comme un jeune chien.</p>
-
-<p>&mdash;C'est possible, reprit mon détracteur, je ne
-l'ai pas regardée.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es difficile.</p>
-
-<p>Si au moins j'avais pu lui rendre la pareille, à
-ce bel indifférent! cela m'aurait fait plaisir de
-le trouver laid; mais, en conscience, il n'y avait
-pas moyen.</p>
-
-<p>La seule chose qu'on pût dire de lui, c'est qu'il
-était trop beau pour un homme. Après tout, me
-disais-je, les gens sont libres; mais c'est égal,
-si peu coquette qu'on soit, on est vexé de
-savoir qu'il y a quelqu'un qui vous trouve affreuse
-sans avoir pris la peine de vous regarder;
-aussi, la contredanse finie, fis-je courir Victorine
-en tous sens.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-Quand j'eus retrouvé mes jeunes gens, je repassai
-dix fois devant eux; je faisais la roue
-comme un paon. J'aurais voulu que mon ennemi
-me regardât; mais je perdis ma peine, il ne fit
-pas attention à moi; il semblait tout occupé d'une
-femme qui n'était pas jolie du tout.</p>
-
-<p>J'en pris du dépit et j'allais m'éloigner, quand
-le plus petit, qui était son cousin, m'arrêta et me
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, vous dansez à ravir, et, si je
-n'étais pas si mauvais danseur, je vous engagerais.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur, invitez-moi, vous ne
-connaissez peut-être pas votre mérite; je vous accepte
-avec plaisir. Il m'offrit son bras, tout radieux.</p>
-
-<p>J'espérais que son ami allait le suivre; pas du
-tout. Pendant la contredanse, je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Vous aviez tort de ne pas oser m'inviter, je
-vous devais bien quelque chose pour la manière
-dont vous m'avez défendue. Ce monsieur, là-bas,
-ne m'aime guère; il ne veut même pas m'accorder
-les cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous avez entendu? C'est un maladroit!
-Il ne sait ce qu'il dit.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc cela? Il a probablement raison
-de me trouver laide. Les goûts sont libres;
-<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-mais il va contre moi jusqu'à la haine, jusqu'à
-l'antipathie!...</p>
-
-<p>&mdash;Quelle folie, madame! Puisqu'il est assez
-malheureux pour que ses folles paroles soient
-arrivées jusqu'à vos oreilles, je vais vous l'amener
-pieds et poings liés; il faut qu'il vienne s'excuser.</p>
-
-<p>Je voulus le retenir, mais il m'échappa.</p>
-
-<p>A la pantomime qui se jouait de loin, je vis
-bien que l'autre se défendait; mais le petit était
-têtu et me l'amena.</p>
-
-<p>C'était un jeune homme: il ne paraissait pas
-avoir plus de vingt-deux à vingt-quatre ans.
-Il était grand, un peu fort, mais bien pris. Ses
-cheveux et ses favoris blonds encadraient sa figure;
-il avait le teint d'un blanc mat; ses moustaches
-fines laissaient voir sa bouche; les lèvres
-étaient un peu fortes, bien faites, les dents blanches;
-il souriait de côté, ce qui lui dessinait une
-fossette dans la joue et lui allait à ravir; le nez
-fin, le front charmant, les yeux les plus doux du
-monde; distingué, élégant; des pieds et des mains
-de créole; il avait de quoi tourner la tête à toutes
-les femmes; on le regardait, on le suivait. Pauvre
-Richard!</p>
-
-<p>Je le répète, il était trop beau pour un homme.</p>
-
-<p>Il venait à moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-Victorine, qui n'avait rien vu, rien entendu
-de toute cette petite scène, me poussa le bras et
-me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez donc quel joli garçon!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il vient nous parler; c'est mon ennemi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est dommage! S'il avait voulu s'y
-prêter un peu, en voilà un qui aurait fait mourir
-votre Robert de jalousie.</p>
-
-<p>Il était près du nous et paraissait fort embarrassé.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur, est-ce que je vous
-déplais au point de vous ôter la parole?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! du tout, mademoiselle; je vous prie de
-croire que si j'ai parlé de vous en ces termes, il y
-a une heure, c'est que je ne vous avais pas regardée;
-il faut me pardonner, parce que je suis
-créole et très-indolent; mais vous êtes charmante,
-et je vous fais, de bien bon c&oelig;ur, amende honorable.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde, monsieur, vous vous asseyez
-sur ma robe; c'est de la dentelle, et vous n'êtes
-pas léger.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon! je suis un maladroit; vous
-m'en voulez?</p>
-
-<p>&mdash;Du tout, monsieur. Je suis de votre avis...
-sur mon genre de beauté, bien entendu; ainsi, ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-vous donnez pas de peine à chercher des compliments
-qui me plairaient moins que votre franchise;
-j'ai surpris votre opinion sur mon compte.
-Tout créole que vous êtes, vous ne l'auriez pas
-dite, si vous aviez pensé que j'écoutais.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux vous convaincre que mon repentir
-égale mon crime et que je suis de bien bonne foi
-dans ma rétractation. Vous avez pour moi, d'abord,
-une grande séduction. Rien ne me touche
-plus que le son de la voix, et j'aime votre son de
-voix... Comme vous avez de jolies mains! Mais
-j'étais fou de ne pas avoir vu tout cela... J'ai trop
-mal débuté avec vous pour jamais oser être bien
-ambitieux; mais je serais heureux de devenir
-votre ami.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, non; je perdrais plus encore
-dans votre esprit; le moral est pire que le physique...
-Adieu, je vais danser.</p>
-
-<p>Il resta pensif.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, le petit monsieur, qui
-était son cousin, vint près de moi et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous donc fait à Richard? Pardonnez-moi
-à mon tour ce que je vais vous dire,
-mais je crois que ce soir il perd la tête dans tous
-les sens: le voilà maintenant qui est fou de
-vous; il prétend que vous l'avez magnétisé, que
-vous lui avez jeté un sort, qu'il n'y a que
-<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-vous de belle au monde et qu'il veut absolument
-vous revoir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! il me croit donc bien blessée de son
-opinion sur mon compte qu'il se donne tant de
-mal? Rassurez-le, je n'y pense plus; j'ai bien
-autre chose en tête.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, Richard causait avec Victorine;
-il était temps de partir. Il me demanda la
-permission de me reconduire. Je le remerciai et
-nous partîmes seules.</p>
-
-<p>&mdash;Il est charmant, me dit Victorine, en le
-suivant des yeux..... Il faut, ma chère, refaire les
-proverbes à votre usage; pour vous, les jours se
-suivent et se ressemblent: voilà deux bals, deux
-conquêtes..... A propos, ajouta-t-elle en riant,
-cette aventure commence comme l'autre. Attendons
-le dénoûment; seulement vous me laissez
-un rôle odieux et monotone. Je fais concurrence
-à l'almanach Bottin. Je n'ai pas besoin de vous
-dire qu'il m'a demandé votre adresse.</p>
-
-<p>Un pressentiment me serra le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne la lui avez pas donnée, j'espère.</p>
-
-<p>&mdash;Si fait. Vous avez besoin de distraction,
-voilà une belle occasion, et, sur ma foi, une douce
-vengeance.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous avez raison; mais il ne viendra
-pas: il a fait tout cela par politesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-&mdash;Il ne viendra pas! dit Victorine en sonnant
-le cocher qui dépassait sa porte; soyez bien
-sûre que vous le verrez demain à quatre heures.
-Bonsoir; si vous n'avez rien de mieux à faire, venez
-dîner demain avec moi.</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi à moitié endormie, et, en
-défaisant mes fleurs, je pensais à Robert.</p>
-
-<p>Victorine avait raison: cette aventure commençait
-comme l'autre. Hélas! elle ne devait point
-avoir le même dénoûment, et je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Si ce Richard allait m'aimer? Il est beau,
-aussi beau comme homme que M<sup>lle</sup> B... peut être
-jolie comme femme! Si un jour nous sortions ensemble
-et si, étant à son bras, je pouvais rencontrer
-Robert, il verrait alors que je ne suis pas
-abandonnée; que si je l'aimais, ce n'était pas
-parce que j'avais besoin de lui. M. Richard n'est
-pas noble, je sais son nom, mais qu'importe! il est
-si élégant, si distingué; pourvu qu'il vienne!</p>
-
-<p>Et je m'endormis.</p>
-
-<p>Ce désir, qui n'était qu'une ombre, se réalisa
-pour notre malheur à tous les trois. Voilà pourtant
-comme un mot, prononcé avec irréflexion dans
-le désordre d'une fête, peut étendre son influence
-sur la vie tout entière.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXII<br />
-<span class="medium">LE CHOLÉRA.&mdash;MA FILLEULE.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Je me levai de bonne heure. J'allai voir Caroline
-à l'hospice; elle était dans les douleurs, et je reçus
-des mains du docteur une petite fille, si mignonne,
-si délicate, que je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne pourra jamais vivre.</p>
-
-<p>Ce fut la pensée du médecin, car il me demanda
-si j'allais la tenir sur les fonts de baptême.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, docteur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! il faut la baptiser de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'ai pas de parrain, et puis, je veux
-la faire baptiser à l'église du Roule; on pourra
-bien attendre jusqu'à demain matin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-La fille de salle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, il y a ici une chapelle; un
-garçon sera parrain.</p>
-
-<p>J'étais sur le point d'accepter, malgré ma répugnance.
-L'idée que cette enfant était née et
-qu'elle serait baptisée à l'hôpital me rendait
-triste; pourtant le temps pressait et j'allais dire
-oui! quand la petite fille se mit à crier et à remuer
-avec une vigueur dont je la croyais incapable.
-Il me semblait qu'elle me disait: «J'attendrai
-bien à demain.» Le père était là; il me demanda
-de tenir la petite avec un de ses amis qu'il amènerait.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai ici demain, à dix heures.</p>
-
-<p>M. Richard tint parole; à quatre heures il était
-chez moi. Je le plaisantai beaucoup sur son changement
-subit. Je lui demandai s'il s'occupait de
-politique.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes méchante! Est-ce que vous m'en
-voulez toujours?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! je vous assure que je ne vous en veux
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! acceptez à dîner demain avec votre
-amie et mon cousin; c'est le seul moyen de me
-persuader que vous ne me gardez pas rancune.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien aimable; je ne vous garde
-<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-pas rancune, mais je refuse; j'ai trop à faire, je
-suis marraine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez libre à six heures, je viendrai
-vous prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous m'enverrez votre cousin; vous
-irez prendre Victorine.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous voyez, vous n'êtes pas franche,
-vous gardez une arrière-pensée.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, faites comme je dis, ou je n'y
-vais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Dès que c'est un ordre, j'obéirai. Adieu.</p>
-
-<p>Le lendemain, à neuf heures, j'étais à l'hospice
-avec mon petit paquet. J'habillai ma filleule à qui
-tout était trop grand. Je fus obligée de faire des
-pinces à son petit bonnet. En entrant à l'église,
-mon c&oelig;ur se serra. On célébrait un beau mariage;
-je pensai à Robert, et deux larmes tombèrent de
-mes yeux sur le front de la petite fille que je tenais
-dans mes bras. Je les essuyai. Cette première
-goutte d'eau tombée sur la tête de ce petit ange
-avant le baptême était impure. Je montrai la place
-au prêtre, qui l'essuya avec l'huile sainte.</p>
-
-<p>Quand il me dit que mon devoir était de lui
-servir de mère si elle devenait orpheline, je le
-promis; je lui donnai le nom de Solange en souvenir
-du Berri, le mien pour qu'elle se souvînt de
-moi. En sortant de l'église, je la serrai sur mon
-<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-c&oelig;ur. J'avais envie de me sauver avec elle; il me
-semblait qu'elle était à moi. Je pensai à sa mère
-qui l'attendait et je pris le chemin de l'hospice;
-je la remis à regret dans son berceau. Il fallait
-s'occuper d'une nourrice; je me chargeai de ce
-soin. Je ne revins la voir que le surlendemain.</p>
-
-<p>Robert avait bien pris son parti; il n'avait
-pas cherché à me voir. Je n'avais pas cherché à
-le rencontrer non plus, mais je souffrais.</p>
-
-<p>Je trouvai Caroline pâle, les yeux hagards;
-quand elle me vit, elle se dressa et me dit.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous une nourrice?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elle viendra demain.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame, ce n'est pas demain qu'il faut
-qu'elle vienne, mais aujourd'hui. La mortalité est
-dans cette salle; depuis que vous êtes venue, il est
-mort cinq femmes et quatre enfants. Voyez, en
-face, en voilà encore une qui sera morte aujourd'hui.
-J'ai peur; je vous en supplie, emmenez mon
-enfant.</p>
-
-<p>Je crus que la fièvre de lait lui montait au cerveau.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, ne vous tourmentez pas,
-il n'y a pas de danger, demain n'est pas loin.</p>
-
-<p>&mdash;Mais regardez donc en face, madame.</p>
-
-<p>Et elle retomba en arrière. Je traversai la salle
-et, en effet, je vis quelque chose d'affreux; une
-<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-jeune femme, qui pouvait avoir vingt-deux ans,
-tenait dans ses bras un petit enfant nouveau-né.
-Elle cherchait à lui faire prendre le sein, qu'il refusait.
-Elle était blonde, la peau de sa poitrine
-était blanche, sa figure était violette; elle souffrait
-apparemment beaucoup; elle criait, se tordait. Je
-tournai la tête. J'arrêtai une fille de salle qui faisait
-son service et je lui demandai ce que cela
-voulait dire. Elle leva les yeux au ciel sans me répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, lui dis-je en lui glissant cinq francs
-dans la main, ayez bien soin de cette femme qui
-est là.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vous qui êtes la marraine de sa
-fille? emmenez-la de suite. Si vous pouviez emmener
-la mère! mais il ne faut pas y compter.</p>
-
-<p>Elle me quitta pour donner des soins à la malade.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez vu? me dit Caroline.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais c'est une maladie personnelle.</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, non, c'est quelque chose
-d'extraordinaire: emmenez ma fille, puisque vous
-me l'avez promis. Aussitôt qu'on pourra me mettre
-dans une voiture, j'irai chez vous.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, mais il ne faut pas vous tourmenter.
-J'emporte Solange; la voiture des nourrices
-où je suis allée, rue de la Victoire, ne repart
-<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-que dans trois jours. Je la garderai chez moi. Vous
-êtes bien tranquille, n'est-ce pas? Je reviendrai
-demain vous voir.</p>
-
-<p>Elle me remercia d'un signe, et j'emportai
-comme une plume cette pauvre petite créature,
-que bien certainement je sauvai de la mort.
-Je la donnai à la nourrice, la lui recommandant
-comme ma propre fille. C'était une femme de
-Guiscar, bien fraîche. Elle m'avait inspiré de la
-confiance, et j'étais tranquillisée sur le compte de
-la petite, qui était pleine de vie; elle n'était pas
-méchante, je ne l'avais pas entendue pleurer une
-fois.</p>
-
-<p>J'avais, en attendant Caroline, pris une Allemande
-qui avait travaillé chez moi à la journée.
-C'était une ouvrière, mais elle faisait tout par
-complaisance. Nous étions au 19 mars 1849. Ce
-jour-là, l'hospice Beaujon était tout en émoi; on
-déménageait les salles; les femmes en couches,
-qui se trouvaient au rez-de-chaussée furent montées
-au second; tout était lavé et d'une propreté
-irréprochable. Partout, malgré ces précautions,
-la mort se promenait à pas de géant et faisait une
-terrible moisson. Depuis l'entrée de Caroline, dix-sept
-femmes et enfants avaient été enlevés presque
-subitement. La mortalité était de deux tiers
-plus forte pour les femmes en couches. La pauvre
-<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-Caroline, en me voyant, reprenait des couleurs;
-elle était heureuse. Je lui disais:</p>
-
-<p>&mdash;Notre fille va bien; comment vous trouvez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mieux! Ici nous avons plus d'air; voyez-vous,
-c'est toujours malsain; allez, on a beau
-faire, je suis sûre qu'il y a la peste.</p>
-
-<p>&mdash;N'allez pas vous mettre des idées comme
-cela en tête pour retarder votre guérison.</p>
-
-<p>Et, pour la rassurer, je fis le tour de la salle
-en m'arrêtant à chaque lit. Ce que j'avais lu et ce
-qu'on m'avait dit sur le choléra ressemblait tellement
-à ce que je voyais, que je demandai l'interne
-de service et je le priai de me dire franchement
-ce qu'il savait.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle, si vous tenez à la vie
-de cette pauvre femme, emmenez-la, quoiqu'il
-n'y ait pas neuf jours. Nous cachons le plus possible
-cette affreuse nouvelle; il n'y a plus d'illusion
-à se faire, c'est le choléra.</p>
-
-<p>&mdash;Demain, son mari me l'amènera; faites signer
-sa pancarte.</p>
-
-<p>Cette nouvelle la fit sauter de joie, car elle avait
-bien peur, et c'est la moitié du mal. Le lendemain,
-un fiacre s'arrêtait à ma porte; j'ouvris la
-fenêtre, je vis Caroline. Elle entra plutôt portée
-que conduite par son mari. Je reculai épouvantée,
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-tant elle était changée. Ses yeux étaient enfoncés,
-ses joues creuses, ses lèvres noires; je la fis coucher
-dans mon lit et envoyai chercher mon médecin,
-celui de Robert... La petite partait le lendemain.
-Je la fis changer de chambre. Le docteur
-la regarda longtemps et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Faites partir l'enfant sans qu'elle la voie; il
-ne faut pas l'approcher de son lit.</p>
-
-<p>On ne peut pas enlever un enfant à sa mère
-sans qu'elle l'embrasse.</p>
-
-<p>Je cherchais ce que je pourrais faire.</p>
-
-<p>&mdash;Adèle, dis-je à mon Allemande, allez me
-chercher du camphre en poudre.</p>
-
-<p>J'en mis dans les langes de ma petite filleule,
-dans son bonnet, dans son fichu, et je la donnai
-à sa mère pour qu'elle lui fît ses adieux.</p>
-
-<p>Elle la prit dans ses bras, la serra contre sa poitrine,
-et, collant ses lèvres sur sa figure, ne bougea
-plus.</p>
-
-<p>Je tremblais, car son souffle fiévreux pouvait
-l'empoisonner en l'enveloppant. Je me penchai
-sur le lit et la lui retirai.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez l'étouffer. C'est à moi aussi, et
-puis il faut qu'elle parte.</p>
-
-<p>Elle me laissa faire sans résistance. L'enfant partie,
-je me sentis plus à mon aise.</p>
-
-<p>J'allai coucher chez Victorine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-Mon médecin venait deux fois par jour; il me
-prit à part le troisième jour et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est perdue; puisque son mari reste près
-d'elle, allez-vous-en chez votre amie, vous vous
-feriez mal.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon cher docteur, ne vous occupez pas
-de moi; si je valais quelque chose, il y aurait du
-danger; mais je ne vaux rien, il n'y a rien à
-craindre; et puis, s'il y avait une exception pour
-moi, ce serait un grand service que Dieu me rendrait.
-Et vous êtes sûr, docteur, qu'il n'y a plus
-de ressource? Elle a un enfant, appelez toute
-votre science; faites venir un de vos confrères,
-mais sauvez-la.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait tout ce que je pouvais faire, il n'y
-a plus d'espoir.</p>
-
-<p>Je quittai cette pauvre femme, le soir à six
-heures, pour aller chez Victorine; je rêvai toute
-la nuit de Caroline: elle allait mieux, elle venait
-me chercher. A sept heures je me levai.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'allez-vous faire chez vous? me dit Victorine,
-vous avez bien le temps.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il faut que je parte. Voilà deux heures
-que je m'entends appeler. C'est sans doute une
-suite naturelle de ma préoccupation, mais cela
-m'a réveillée.</p>
-
-<p>En montant la rue d'Amsterdam, qui conduisait
-<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-chez moi, je rencontrai une petite actrice nommée
-Virginie Mercier, que j'avais connue aux Délassements
-et qui était au Vaudeville. Après lui avoir
-demandé de ses nouvelles, je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous me voyez bien triste; je rentre
-chez moi toute tremblante, j'ai peur que la mort
-n'y soit!... Et je lui contai ma position.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que j'aille avec vous?</p>
-
-<p>&mdash;Vous me feriez bien plaisir.</p>
-
-<p>Quand j'entrai chez moi, Caroline était raide,
-ses yeux étaient fermés. L'Allemande me fit signe
-qu'elle croyait tout fini; mais que depuis deux
-heures la malade me demandait, en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux voir madame, allez la chercher! et
-elle criait très-fort.</p>
-
-<p>Je m'approchai du lit et l'appelai. Son corps fit
-un mouvement, ses yeux s'ouvrirent à moitié et
-se tournèrent vers moi.</p>
-
-<p>&mdash;A-t-elle demandé un confesseur?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame; on lui en a proposé un, elle
-a pleuré.</p>
-
-<p>&mdash;Je lui pris la main et lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Caroline, m'entendez-vous?</p>
-
-<p>Elle fit un mouvement qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon enfant, vous me demandiez;
-que me vouliez-vous?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-Elle fit remuer son menton, sans parler, et me
-montra sa main; les doigts étaient morts. Il y
-avait grand feu à la cheminée; je demandai des
-serviettes et les fis chauffer, aidée de Virginie, et
-lui en mis aux pieds, aux mains, sur le ventre et
-sur la poitrine. On les changeait toutes les secondes.</p>
-
-<p>Elle fit un mouvement de bien-être, ses yeux
-ne me quittèrent pas; elle se réchauffa peu à peu,
-la parole lui revint.</p>
-
-<p>&mdash;Ma bonne maîtresse, je vous attendais.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je suis là, je ne vous quitterai plus;
-mais je vais vous gronder. Pourquoi n'avez-vous
-pas voulu recevoir un prêtre? Est-ce que cela vous
-fait peur?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? leur parole console et chasse le
-mauvais esprit. J'en envoie chercher un, entendez-vous?
-nous prierons ensemble.</p>
-
-<p>Son mari m'avait compris, il était allé à l'église.
-Elle regarda partout, me fit signe de me baisser,
-et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez soin de ma petite fille, n'est-ce
-pas? <i>Elle n'aura que vous.</i></p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'en aurai soin, et vous aussi. Vous irez
-mieux ce soir. Voilà votre mari.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-Elle voulut me faire un signe, je ne compris
-pas.</p>
-
-<p>Le prêtre lui parla; elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Virginie et moi nous nous mîmes à genoux au
-pied du lit.</p>
-
-<p>Pendant la prière, elle se débattit, son corps
-roula presque à terre: nous la relevâmes; elle
-voulut parler, les crampes lui tordaient les membres;
-elle fit une contorsion épouvantable, se
-détendit, et retomba la bouche et les yeux ouverts.</p>
-
-<p>Je crus voir une vapeur passer; elle venait de
-rendre l'âme!</p>
-
-<p>Chacun fit sa prière; Virginie partit. Le mari
-de Caroline sortit avec le prêtre; je restai seule
-avec la morte. Je mis ma main droite sur son
-front encore tiède, la main gauche sur mon c&oelig;ur,
-et je lui fis le serment d'élever sa fille, de veiller
-sur elle et d'en faire une honnête femme; car je
-savais que son père ne pourrait rien. Il n'était pas
-le mari de Caroline, il était marié à une autre
-femme; sans moi, la pauvre petite n'avait que les
-Enfants-Trouvés.</p>
-
-<p>Le corps de la morte se décomposa si vite que
-personne ne voulut la garder. Celui qui se disait
-son mari, sans doute pour oublier son chagrin,
-<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-était allé au cabaret. Je la gardai moi-même. Je
-passai la nuit à lire dans la chambre voisine.</p>
-
-<p>Quand on vint la chercher, je l'accompagnai à
-l'église, rue Caumartin; je la quittai à la sortie.
-Elle devait lire dans mon c&oelig;ur et s'en aller tranquille,
-sûre que sa fille serait heureuse.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXIII<br />
-<span class="medium">IRRÉSOLUTIONS.</span></h2>
-</div>
-
-<p>J'avais donné congé de mon logement qui était
-trop loin; j'avais loué, boulevard Poissonnière, 24,
-un joli appartement au second sur le devant.</p>
-
-<p>Mon intention était de rentrer au théâtre.</p>
-
-<p>Richard venait me voir quelquefois.</p>
-
-<p>Mon déménagement fait, je m'informai de ce
-que faisait Robert. Il était parti en Vendée chez
-une parente.</p>
-
-<p>Richard m'aimait-il vraiment? je lui avais fait
-subir bien des épreuves. J'avais besoin de croire
-à l'affection de quelqu'un; ce fut sa force sur moi.
-<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-Il était extrêmement doux et constamment affectueux.</p>
-
-<p>Une chose lui faisait de la peine; c'était de
-m'entendre toujours parler de Robert; mais soit
-par distraction, soit que j'y pensasse plus que jamais,
-je ne pouvais pas m'en empêcher.</p>
-
-<p>Je ne savais pas au juste quelle était la position
-de Richard. Les uns lui donnaient une grande
-fortune, d'autres peu; comme il avait beaucoup
-d'amour-propre, il laissait exagérer.</p>
-
-<p>Il me restait pour tout mobilier une salle à
-manger en vieux chêne, et un magnifique lit, le
-reste ayant été emporté en Berri.</p>
-
-<p>Richard m'envoya son tapissier avec ordre de
-me donner à son compte tout ce dont j'aurais besoin.</p>
-
-<p>Paris est la ville aux merveilles! Deux jours
-après, mon appartement était meublé.</p>
-
-<p>Pour toutes ses bontés, Richard recevait à peine
-un remercîment, un sourire. J'étais triste; l'amour
-que j'avais pour Robert était maître de moi; je me
-livrais un combat inutile. L'oubli que j'appelais
-de toutes mes forces me fuyait et me laissait
-mordre par le souvenir. Je cherchais en vain
-un motif de désillusion. Robert était un de ces
-hommes qui font tout bien, qui plaisent à tout le
-monde; grand seigneur dans les plus petites
-<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-choses, bon, généreux, brave, un esprit vif,
-franc; tout le monde l'aimait, et moi plus que
-tout le monde. La passion embellit tout; pourtant
-ceux qui l'ont connu savent que je n'exagère pas.</p>
-
-<p>Richard avait de grandes qualités, mais il ne
-ressemblait en rien à cette nature exubérante
-d'ardeur et d'imagination; il était doux et bon.
-Peu de temps après mon installation, il vint me
-chercher un soir pour dîner. Nous étions sur la
-porte de l'allée quand je vis Robert; il s'arrêta
-en face de nous, regarda Richard et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je vous dire un mot?</p>
-
-<p>Sa vue inattendue m'avait bouleversée; je tremblais,
-ne sachant que répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit Robert, vous déciderez-vous?</p>
-
-<p>Je regardai Richard qui, sans le connaître, l'avait
-deviné; il était pâle d'émotion et de colère.
-Je le priai des yeux en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous être assez aimable pour aller
-m'attendre à la Maison d'Or? je vous rejoins dans
-cinq minutes.</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr, au moins! me dit Richard en regardant
-Robert qui semblait le défier. Et leurs regards
-se rencontrèrent avec un éclair de menace.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, lui dis-je en le poussant un peu, je
-vous le promets.</p>
-
-<p>Il se retourna en s'éloignant. Robert, les bras
-<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-croisés, le suivait des yeux; puis s'adressant à moi,
-il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai dérangée, ma chère, j'en suis
-fâché; mais j'arrive à l'instant et n'étais pas au
-fait. Il est bien, ce monsieur; vous n'avez pas
-perdu de temps; j'avais à vous parler d'affaires;
-vous êtes pressée, je m'en vais. J'aurais dû savoir
-que quand on a quitté une femme comme vous
-quelques heures, il faut écrire pour ne pas se rencontrer
-avec d'autres; chez Mogador les instants
-sont comptés.</p>
-
-<p>Je sentais le persiflage arriver; je voulais l'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Le temps perdu, Robert, c'est celui que j'ai
-passé et que je passe à vous aimer, malgré moi,
-j'en conviens; en échange de cela, j'espère que
-vous ne venez pas pour me dire des choses pénibles.
-Je ne vous ai rien fait; vous m'avez prise et
-quittée. J'ai souffert et je souffre encore; je ne
-vous ai pas adressé une plainte, un reproche. Le
-droit que vous aviez de me quitter, je l'avais de
-vous remplacer. Je n'ai pas de fortune, j'aurais
-mieux aimé mourir que de vous demander quelque
-chose.</p>
-
-<p>&mdash;Charmant! de sorte que c'est par affection
-pour moi que vous avez accepté les bienfaits d'un
-autre. Alors vous ne l'aimez pas, cet homme?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-La voix de Robert s'était radoucie, et sa figure
-était triste.</p>
-
-<p>&mdash;Non, malheureusement!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! restez avec moi; n'allez pas à ce
-dîner: vous me devez bien cela; j'ai tout rompu;
-je ne puis me passer de vous; mais si vous sortez,
-je pars et ne vous reverrai jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime toujours, Robert; ce que vous
-venez de me dire me rend bien heureuse; pourtant,
-au prix que vous y mettez, je ne puis accepter.
-Ne pas aller retrouver M. Richard serait une
-méchante grossièreté. J'ai été bien contente de le
-trouver; je n'ai reçu de lui que des marques d'attachement;
-je ne puis être ingrate: je vais y aller.
-Après le dîner, je rentrerai et je lui écrirai que je
-ne puis le voir, si vous me promettez de ne jamais
-me reprocher un tort qui est votre ouvrage.</p>
-
-<p>J'avais dit mon dernier mot; Robert avait trop
-d'esprit pour ne pas comprendre que j'avais
-raison.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, me dit-il, je vous attends.</p>
-
-<p>J'arrivai à la Maison d'Or. Richard poussa un cri
-de joie en me voyant.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que j'avais peur que vous ne vinssiez
-pas! Eh bien! comment votre entrevue avec M. Robert
-s'est-elle passée?</p>
-
-<p>&mdash;Mais comme elle devait se passer, bien. Je
-<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-vais le revoir tout-à-l'heure, nous avons à parler
-d'affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! dit Richard, vous allez le revoir après
-dîner?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Céleste, ne me mentez pas; vous
-me sacrifiez, n'est ce pas? Vous me quittez? C'est
-mal! Je ne veux ni vous faire de reproches, ni
-vous donner de conseils. Vous m'en avez assez
-appris sur son caractère pour que je vous prédise
-ceci: C'est qu'il vous rendra malheureuse et qu'il
-vous quittera avant un mois. Revenez à moi alors,
-à moi qui vous aime pour vous et non pour moi.
-Je ne puis lutter contre lui, vous l'aimez; je dois
-me résigner, attendre.</p>
-
-<p>Il me prit les mains, les embrassa, me disant:</p>
-
-<p>&mdash;Partez, votre présence me fait mal; mais ne
-m'oubliez pas.</p>
-
-<p>Je montai en voiture; il s'éloigna vite. Je m'aperçus
-avec douleur qu'il avait dû se faire violence
-pour prendre ce parti.</p>
-
-<p>Je venais de sacrifier beaucoup à Robert; il
-m'attendait et me reçut froidement. Il ne devait
-passer que quelques jours à Paris; son projet était
-de repartir dans la semaine; il n'avait sans doute
-pas songé à m'emmener, les événements seuls venaient
-de le décider.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-Il regardait chez moi chaque chose nouvelle avec
-un sourire de mépris, et me disait que tout cela
-était de mauvais goût.</p>
-
-<p>Je défendais ce qu'on m'avait donné.</p>
-
-<p>Robert en prit du dépit et il lui vint en tête
-une folie: il m'apporta une parure d'émeraudes
-et de diamants, digne de l'écrin d'une reine. Je
-regardai éblouie, ne voulant pas croire qu'un pareil
-trésor fût à moi. Quand je fus remise de mon
-étonnement, je lui fis des reproches.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aurai jamais l'occasion de mettre de si
-belles choses, et puis cela doit être si cher! Vous
-avez eu tort, vous me faites de la peine.</p>
-
-<p>Il me répondit poliment que cela ne me regardait
-pas.</p>
-
-<p>Dois-je avouer que la première impression passée,
-je pris assez aisément mon parti de ce magnifique
-cadeau? Depuis, je me suis bien blasée
-sur les bonheurs de la coquetterie; mais je n'en
-étais pas encore arrivée à ce degré de stoïcisme;
-aussi, pour être complétement franche, je dois
-convenir que, me laissant aller à toute ma joie, je
-n'en dormis pas pendant deux nuits; je me réveillais
-en sursaut, croyant qu'on enfonçait ma porte.</p>
-
-<p>Cette parure, qui se composait d'un bracelet,
-d'une broche, de boucles d'oreilles, de bagues,
-aurait pu valoir, chez un marchand consciencieux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-vingt mille francs; elle avait peut-être
-coûté à Robert le double chez son bijoutier du
-Palais-Royal. Cet homme avait pris l'habitude de
-vendre si cher à Robert, quand il n'avait pas de
-fortune, que, pour ne pas ouvrir les yeux de ce
-dernier, il continuait son métier avantageux. Sa
-figure me déplaisait et je ne voulais jamais avoir
-recours à lui pour la plus petite chose. Mes pressentiments
-ne m'ont jamais trompée: je le voyais
-apparaître dans ma vie comme un traître de mélodrame.</p>
-
-<p>Robert paraissait charmé de mon enchantement,
-et il profita de cela pour me dire:</p>
-
-<p>&mdash;Faites vos malles, je vous emmène.</p>
-
-<p>Pardonnez-moi de vous conduire aussi souvent
-sur la route du Berri; mais je suis obligée de suivre
-le fil de mon existence, et ce n'est pas la faute de
-mon récit, si cette existence s'est vingt fois embarrassée
-dans les mêmes broussailles. La légende de
-mes amours avec Robert a été une légende de
-voyages. Nous étions partis de points si différents,
-que nous devions faire beaucoup de chemin pour
-nous rejoindre.</p>
-
-<p>J'étais en Berri depuis quinze jours à peine,
-que les mêmes scènes recommencèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Robert, vous me rendez malheureuse,
-et vous n'êtes pas heureux; vous me dites
-<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-souvent des choses pénibles sans motifs. Vous
-avez des regrets dont je suis la cause; voulez-vous
-que je m'en aille?</p>
-
-<p>A cela il répondait souvent non, mais le lendemain
-la querelle recommençait. Il chassait plus
-que jamais; ses affaires s'embrouillaient de plus
-en plus. Je voyais cela mieux que lui, qui paraissait
-être en pleine sécurité. Un jour, à son
-retour de la chasse, je me plaignis de ma solitude;
-il avait manqué son sanglier, ce fut moi
-qui payai la défaite.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! ma chère amie, vous êtes revenue de
-votre bonne volonté; vous connaissez mon genre
-de vie; si je vous ai fait quitter des gens plus
-amusants que moi, j'ai tâché de m'acquitter envers
-vous du sacrifice que vous me faisiez; si
-vous trouvez que cela ne soit pas assez, faites un
-chiffre.</p>
-
-<p>Le ton dont tout cela était dit me fit un mal
-affreux; je pensai à Richard si doux. J'étais près
-de Robert: on sacrifie vite, moralement, ce que
-l'on a près de soi. Il pâlissait dans ma pensée à
-mesure que l'autre s'y gravait.</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez donné une belle parure; j'ai le
-droit et l'agrément ici de pouvoir la montrer au
-soleil pour qu'il se mire dedans: cela ne peut me
-<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-distraire des jours entiers. Ce qui m'entoure est
-bien triste; ce château porte malheur: votre jardinier
-vient de perdre ses deux filles en moins
-d'un mois; Solange vient de perdre sa mère. Depuis
-quelques jours, je fais des petites robes de
-deuil pour elle et ses s&oelig;urs; c'est à peine si je
-vous vois. Je n'entends que des hurlements du
-matin au soir; la rage est dans votre chenil. Chaque
-jour, il faut pendre un ou deux de ces beaux
-chiens que j'ai presque élevés; le vent souffle dans
-vos vieilles tours à les enlever; mon aversion pour
-la campagne augmente, et puis vous êtes incertain
-du lendemain; je m'attends toujours à être
-renvoyée. Vous ne pourrez me garder longtemps;
-vous faites des dépenses folles, ce train de maison
-vous ruine. Vous m'avez faite la complice de vos
-folies en me donnant une parure magnifique.
-J'étais plus heureuse les premiers jours que je
-suis venue ici, et vous ne m'aviez pas payée,
-comme vous venez de me le dire. Puisque nous
-sommes sur ce sujet, je vous dirai ce que j'aurais
-voulu pour être heureuse près de vous:
-D'abord, vous voir diminuer vos charges; mon
-amour pour vous et l'idée de vous encourager à
-redresser votre fortune, m'auraient fait rester ici
-enfermée tant que vous l'auriez voulu. Le premier
-jour où je vous ai connu, je vous ai dit ma position;
-<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-vous connaissez mon passé, mes craintes
-pour l'avenir et celles de chaque jour. Vous m'auriez
-fait un grand plaisir en me plaçant le quart de
-la valeur de cette parure.</p>
-
-<p>Robert ne répondit rien. Me donnait-il raison,
-ou l'avais-je fâché! Est-ce cela qui le décida à
-me quitter de nouveau? Quelques jours s'étaient
-écoulés depuis cette explication; il était soucieux.
-Je lui dis un matin:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous, Robert? Est-ce un nouveau
-projet qui vous tourmente et que vous n'osez
-m'avouer? Ma présence vous gêne ou vous déplaît.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Céleste, votre présence ne me déplaît
-pas, mais je viens de perdre une somme assez
-importante à la Bourse; je suis préoccupé.</p>
-
-<p>Je m'efforçais toujours de lui arracher sa pensée.
-Quand on est jaloux, on cherche la vérité
-jusqu'à ce qu'on la trouve; alors on est dix fois
-plus malheureux. J'avais un soupçon; à force
-d'insister, je lui donnai une idée qu'il n'avait
-pas. C'est encore ce qui arriva cette fois.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui dis-je, vous avez perdu beaucoup,
-peut-être; il n'y a qu'un mariage qui puisse vous
-sortir de l'embarras où vous êtes. Ne vous gênez
-pas pour moi, et puisque vous tenez à ce château
-et à ces domaines, prenez un parti, acceptez un
-<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-mariage qui vous fasse deux fois millionnaire.
-Pour vivre avec moi, il vous faudrait vendre tout
-cela; je ne vous demanderai jamais une chose
-aussi extravagante; je regrette seulement que
-vous soyez revenu me chercher. J'aurais dû vous
-refuser; mais que voulez-vous? je vous aimais
-encore; un amour comme le mien ne vaut pas
-un si grand sacrifice. Réfléchissez bien.</p>
-
-<p>Il me tendit les mains en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, je suis un fou. On m'a
-proposé un parti superbe; je refusais pour vous
-qui vous ennuyez ici et qui seriez plus heureuse
-à Paris, au milieu de ces gens qui vous aiment et
-vous entourent. Que puis-je pour vous? Ma vie
-est une vie de gêne; voilà déjà trop longtemps
-que vous la partagez. Je vous rends votre liberté;
-vous partirez quand vous voudrez.</p>
-
-<p>&mdash;Demain vous me ferez conduire à la ville.</p>
-
-<p>Je rentrai dans ma chambre, assez résignée,
-mais en faisant mes préparatifs, un grand orage
-s'amassa sur mon c&oelig;ur. J'avais beau me dire que
-c'était moi qui avais cherché cette séparation,
-que c'était moi qui l'avais amenée, le tonnerre
-grondait dans mon âme, et à tout, je répondais:</p>
-
-<p>«Il aurait dû ne pas accepter, tout quitter
-pour vivre avec moi, s'il m'aimait.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-Je refusai de descendre dîner, et le lendemain,
-à dix heures, je le fis demander.</p>
-
-<p>&mdash;Comment allez-vous ce matin? me dit-il
-d'un air calme qu'il se donnait peut-être, mais
-qu'il joua si bien qu'il me mit en rage.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes trop bon, je vais bien. Vous voyez
-que je suis prête; tâchez que cette séparation soit
-la dernière. A toutes ces ruptures, mon amour se
-brise et il finira par tomber en poussière. Tâchez
-que le vôtre, si vous en avez, passe avec le mien,
-car je vous ferais atrocement souffrir; le manque
-d'éducation a laissé en moi quelque chose de sauvage
-qui souhaite le mal. Le jour où je ne vous
-aimerais plus, vous vous tueriez à ma porte que
-je passerais par-dessus votre corps pour sortir.
-Ménagez-moi ou n'ayez jamais besoin de moi. Il y
-a dans les gens de ma sphère la haine et le besoin
-de se venger de ce qui est au-dessus d'eux; c'est à
-peine si les grands peuvent se faire pardonner leur
-naissance, leurs avantages à force de bonté. On se
-met près d'eux, on se mesure, et en se voyant si
-au-dessous par la position, on se demande pourquoi
-cette distance, surtout quand le c&oelig;ur et l'imagination
-devraient vous rapprocher. Celui qui
-est en bas se dit: Pourquoi ne suis-je pas à leur
-niveau? Je suis en bas, Robert, je suis lasse de
-recevoir et de ne pouvoir donner. Si j'étais à votre
-<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-place, je vous rendrais bien heureux; à la mienne,
-tout me fait souffrir; le mot le plus insignifiant
-est une blessure. Vous riez; cette fierté vous fait
-pitié? Est-ce ma faute si on n'a pas arraché à la
-fois de mon âme toutes ses qualités? Une seule
-est restée; elle se débat dans la poussière des
-autres: je la laverai avec mes larmes; elle me
-restera...</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Robert, rappelez-vous cet entretien;
-si un jour vous étiez plus malheureux que
-moi, vous verriez si je vous aime. Ce qui nous
-sépare, c'est votre position, je la déteste. Je veux
-vous donner les baisers que je vous donne, je ne
-veux pas les vendre. L'amour que j'ai pour vous
-ne s'achète pas; ni vous, ni personne ne serait
-assez riche pour le payer. Adieu! voyez, je vous
-quitte sans verser une larme. Vous appelez cela
-mon orgueil, c'est ma fierté qui se réveille.</p>
-
-<p>Il ne me retint pas. Il me dit, je crois, adieu,
-avec une volonté bien arrêtée de ne plus me revoir.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXIV<br />
-<span class="medium">LE THÉATRE DES FOLIES-DRAMATIQUES.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Je revins à Paris, désespérée, comme toujours;
-il fallait pourtant prendre un parti. J'avais à
-m'occuper de moi, de l'avenir et de celui de ma
-petite filleule Solange que j'appellerai désormais
-Caroline, en souvenir de sa mère. J'avais de ses
-nouvelles; elle se portait bien. C'était une consolation,
-mais mieux elle se portait, plus il fallait songer
-à elle. Je résolus donc d'entrer dans un
-théâtre; je fis plusieurs tentatives inutiles.</p>
-
-<p>On m'avait bien dit de m'adresser à M. Mouriez,
-directeur du théâtre des Folies-Dramatiques;
-mais il avait la réputation d'être brutal et je n'osais
-l'aller trouver. Je pris le parti de lui écrire,
-<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-lui disant qui j'étais et ce que je désirais. Il me fit
-répondre par son régisseur qu'il me recevrait le
-lendemain. Il n'est rien de tel que de faire une
-mauvaise réputation aux gens pour qu'on les
-trouve charmants; c'est ce qui m'arriva avec
-M. Mouriez. Je ne ferai son portrait ni au physique
-ni au moral. Tout le monde sait que c'est
-un des meilleurs administrateurs de théâtres qu'il
-y ait à Paris; il a fait sa fortune en payant bien
-ses artistes: c'est le contraire de beaucoup d'autres.
-Ses conseils, quoique un peu brusques, sont
-toujours bons; la preuve, c'est qu'une grande
-partie des acteurs et des actrices qui ont du talent
-sortent de chez lui. Tous ses anciens pensionnaires
-disent du bien de lui, lui sont reconnaissants
-et le regrettent. Je suis du nombre.</p>
-
-<p>Je me rendis donc à son cabinet; il me regarda
-de côté, car il écrivait, et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez entrer dans mon théâtre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, et je serais bien contente si
-vouliez m'y admettre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez jamais joué?</p>
-
-<p>&mdash;Si, monsieur, mais bien peu et très mal: une
-pièce à Beaumarchais, une aux Délassements.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas beaucoup.</p>
-
-<p>Il se retourna pour me regarder. Cet examen
-parut m'être favorable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-&mdash;Cela vous ferait donc bien plaisir d'être ici?
-Je dois vous prévenir que j'ai des actrices qui vont
-bien, qu'il faut travailler, être exacte.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez me prendre, je vous promets
-d'être exacte, je tâcherai d'être bonne; si vous
-voulez m'essayer, vous ne me payerez pas pour
-commencer.</p>
-
-<p>Je crus l'avoir fâché, car il fit un saut sur son
-fauteuil et me répondit sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, si, vous me convenez; je vais
-vous engager et vous payer; je ne fais pas d'engagement
-pour rien. Je paye les gens qui me servent.
-On m'a lu hier la parodie du <i>Juif-Errant</i>,
-vous débuterez dedans; il y a un rôle de reine
-Bacchanale, cela vous convient-il?</p>
-
-<p>Ma réponse fut ma signature au bas de l'engagement
-qu'il me présentait.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, me dit-il, allez! On vous lira la pièce
-dans quatre ou cinq jours.</p>
-
-<p>Je sortis radieuse. Si, quand on est malheureux
-on a besoin de conter ses peines, c'est bien
-pis quand on a une grande joie. J'avais envie de
-crier aux passants: «Je suis engagée aux Folies;
-on me paye, et on m'a dit qu'on fournissait les
-costumes. Mais, pensant que cela manquerait d'intérêt
-pour le public, je cherchais à qui je pourrais
-raconter cette bonne nouvelle. J'étais en ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-moment sur le boulevard Saint-Denis; Richard y
-demeurait. Je ne pouvais, si ce qu'il m'avait dit
-était vrai, trouver personne qui s'intéressât plus à
-moi, et je montai, après avoir demandé s'il y était.
-En chemin, j'eus le temps de faire bien des réflexions.
-Quoique son appartement fût très-joli, il
-était au cinquième étage; ajoutez qu'arrivée au
-quatrième la peur d'être mal reçue me prit. Je redescendis
-jusqu'au premier en me disant: Je
-l'ai quitté assez brusquement; il m'a dit la phrase
-de rigueur: «Comptez toujours sur moi.»</p>
-
-<p>Admettons qu'il ait eu un peu de chagrin, il aura
-trouvé beaucoup de femmes pour le consoler;
-peut-être en ce moment y a-t-il chez lui une jolie
-garde-malade qui achève sa guérison. Je descendais
-toujours; encore un étage et j'étais dehors,
-mais je sentis dans ma poche mon cher engagement;
-l'envie de le montrer me reprit si fort que
-je regrimpai jusqu'au haut sans respirer. Je tirai
-la sonnette en pensant à ceci: que s'ils étaient
-deux j'aurais à la fois un confident et une confidente.
-Ce fut Richard qui vint m'ouvrir.</p>
-
-<p>Je me mis à parler comme une pie; j'avais tant
-de choses à lui apprendre, que cela dura vingt minutes
-sans qu'il en comprît un mot. Il faut dire
-qu'il ne me prêtait pas une grande attention; il
-me regardait d'un air étonné.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-&mdash;Ah! lui dis-je, c'est comme ça que vous me
-recevez; vous ne me dites même pas bonjour. Je
-m'en vais.</p>
-
-<p>Il me barra le passage et se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous ai rien répondu, parce que je suis
-surpris de vous voir, ensuite parce que vous ne
-m'en avez pas laissé le temps; vous n'avez pas
-arrêté. Je vous remercie de m'avoir cru assez
-votre ami pour venir me conter ce qui pouvait
-vous arriver d'heureux.</p>
-
-<p>J'étais fâchée d'être montée; il avait l'air bien
-froid; je me sentais mal à mon aise. Je me levai
-et lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Et moi je vous remercie de m'avoir écoutée,
-je m'en vais... Il me fit rasseoir.</p>
-
-<p>&mdash;Reposez-vous encore un peu, c'est bien
-le moins, après avoir monté mes cinq étages.
-Dites-moi donc comment il se fait que vous soyez
-libre?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas difficile à deviner. Robert m'a
-donné congé avec ordre de quitter le Berri sous
-vingt-quatre heures; les dix heures de chemin de
-fer étaient comprises dedans. J'étais assez faible
-de caractère pour lui; maintenant que je suis engagée,
-mon dédit aura de la fermeté pour moi;
-je ne partirai plus.</p>
-
-<p>&mdash;Vous! me dit Richard d'un air triste, il n'aura
-<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
-qu'un signe à faire et malheureusement vous
-y retournerez.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureusement? on dirait que cela vous
-vous fait de la peine; pourtant vous ne m'aimez
-plus, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai cru, j'ai tout fait pour cela, c'est mon
-mauvais génie qui vous a amenée ici; si je ne
-vous avais pas revue...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je m'en vais.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous en conjure, laissez-moi vous
-regarder; j'ai été si malheureux de vous perdre,
-j'ai tant souffert!</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne vous a pas maigri.</p>
-
-<p>&mdash;Vous riez toujours, Céleste. Voyons, vous
-êtes libre, j'oublie ce que vous m'avez fait, restons
-amis; je crois que vous avez eu tort d'entrer
-au théâtre, on y dépense plus qu'on ne gagne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous saviez bien, Richard, qu'il y a eu dans
-ma vie un jour fatal; je suis forcée de traîner ma
-chaîne sans pouvoir la rompre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si je pouvais disposer de ma fortune, je
-vous ôterais bien vite ce chagrin; mais restez avec
-moi, patientez et bientôt... Je ne veux pas vous
-donner un faux espoir, ça fait trop de mal.</p>
-
-<p>Je ne devinais pas sa pensée. Dans la crainte de
-me tromper, je ne cherchai pas.</p>
-
-<p>Il voulut me reconduire, et je me sentis soulagée
-<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-d'avoir retrouve, si empressé, cet ami que
-j'avais abandonné, sans m'inquiéter du mal que je
-pouvais lui faire.</p>
-
-<p>Je répétai aux Folies avec Lassagne, acteur très-aimé
-du public; évidemment, il avait du talent,
-mais il en était trop sûr; il ne parlait de rien
-moins que d'ouvrir un cours, afin de donner des
-leçons, des conseils à Bouffé, à Arnal, à Odry.</p>
-
-<p>Il ne m'aidait jamais en jouant; il profitait
-de mon embarras en scène pour me jouer des
-tours; il ajoutait à son rôle. Je n'avais pas la
-réplique, et je ne savais que devenir. Pour
-produire un effet, il aurait fait siffler son meilleur
-ami.</p>
-
-<p>Tout le monde le connaissait; on le tenait à distance.
-Il était aimé de peu de personnes. Souvent,
-M. Mouriez lui parlait durement; M<sup>me</sup> Odry, le
-pria bien des fois de cesser ce qu'elle appelait ses
-<i>cascades</i>, sous peine de le faire mettre à l'amende.</p>
-
-<p>Il y avait, parmi les femmes, Angélina Legros;
-elle était là depuis quinze ou seize ans et commençait
-à être trop marquée pour jouer son emploi.</p>
-
-<p>Dans chaque débutante elle voyait une rivale
-et ne la ménageait pas. Je débutai précisément
-par un de ses rôles; j'avais besoin de me faire des
-<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-amies dans le théâtre, et j'avais eu la naïveté de
-compter sur elle; mais je renonçai bien vite à
-cette illusion.</p>
-
-<p>Je frappai à d'autres portes: j'entrai chez Dinah,
-jolie petite brune, un peu bamban; je ne fus pas
-longtemps à m'apercevoir de ses défauts. Elle
-avait toutes les petites faiblesses de l'enfance. Je
-passai à Duplessis: celle-là était nulle. Il restait
-une voisine, Frenex, extraordinaire créature,
-petite, maigre à lui compter les côtes, blond et
-rouge mêlés, un nez comme il y en a peu, des
-dents comme il est aise de s'en procurer pour son
-argent, la bouche grande, les cils et les sourcils
-blond albinos; le tout peint en noir, blanc et
-rouge, était passable. Elle avait de l'esprit, elle
-était mignonne, distinguée, bonne actrice, capricieuse
-et coquette.</p>
-
-<p>Une nouvelle amie était une conquête; aussi
-me reçut-elle très-bien; cela dura quelques jours.</p>
-
-<p>Elle était malheureuse en affections, je ressentis
-le contre-coup de sa mauvaise humeur. Je suivis,
-triste de cette rupture, le couloir jusqu'à la
-loge de Léontine.</p>
-
-<p>Elle voit à peine clair, c'est un bien grand malheur;
-pourtant, cela lui fera pardonner un petit
-ridicule: elle ne se voit plus bien, et se fâche de
-ce qu'on ne veut pas lui faire jouer de jeunes grisettes.
-<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-Elle a bon c&oelig;ur. M. Dennery la connaissait
-bien, quand il fait Chonchon dans la <i>Grâce de
-Dieu</i>.</p>
-
-<p>Les Folies ne sont pas comme les autres théâtres:
-il n'y a pas de foyer pour les artistes; les
-coulisses sont si petites qu'on attend son entrée
-dans sa loge; ces loges sont grandes et claires
-comme le dedans d'une malle fermée; on s'y ennuie
-à périr, c'est pourquoi j'étais allée faire une
-petite visite à toutes ces dames; mais les abords
-n'avait pas été chose facile; toutes s'étaient écriées
-en apprenant que j'étais engagée et que j'allais
-débuter aux Folies:</p>
-
-<p>&mdash;C'est indigne de nous donner une Mogador
-pour camarade! Quelle estime le monde aura-t-il
-maintenant pour les actrices des Folies?</p>
-
-<p>Si la morsure d'un chien vous rend enragée, les
-méchancetés dirigées contre vous à tout propos,
-souvent sans motif et toujours sans en avoir le
-droit, peuvent bien vous rendre un peu méchante.</p>
-
-<p>Une seule de mes compagnes me donna des
-conseils et fut très-bonne pour moi, M<sup>me</sup> Odry.</p>
-
-<p>Quant aux hommes, c'était autre chose; Hensey,
-Coutard, Boisselot, Hoster, tous étaient charmants
-pour moi, et se disputaient le plaisir de me
-donner des avis dont j'avais grand besoin et que
-je m'efforçais à suivre de mon mieux.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXV<br />
-<span class="medium">OÙ L'ORGUEIL VA-T-IL SE NICHER?</span></h2>
-</div>
-
-<p>Richard avait fait une cour assidue à M<sup>lle</sup> Alice
-Ozy; il avait cessé tout à coup; elle s'était informée
-du motif de cette subite froideur. Le motif
-c'était moi. Elle me prit en grippe sans me connaître.</p>
-
-<p>Un jour j'avais à dîner Richard et un de ses
-amis, le comte de B...</p>
-
-<p>&mdash;A propos, dit celui-ci, après le dîner, viens-tu
-demain au bal chez Ozy? Cela me ferait plaisir;
-j'ai peur de n'y connaître personne.</p>
-
-<p>&mdash;J'irais bien, dit Richard, si on avait engagé
-Céleste.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-&mdash;N'est-ce que cela, dit son ami tout joyeux,
-je vais lui demander une invitation, c'est à côté.
-Je suis ici dans cinq minutes.</p>
-
-<p>En effet, il fut à peine un quart d'heure. Je ne
-sais quel pressentiment m'avertissait, mais je passai
-dans ma chambre, me promettant d'écouter.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? dit Richard.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon cher, tu ne me disais pas que
-tu étais en délicatesse avec elle; elle m'a refusé
-net, et puis elle s'est ravisée, et m'a dit: Je veux
-bien qu'il vienne, mais je ne veux pas recevoir
-M<sup>lle</sup> Mogador; jamais cette fille ne mettra les pieds
-chez moi. Fi! l'horreur! pour qui me prenez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, dit Richard, il ne faut pas dire cela
-à Céleste.</p>
-
-<p>Je rentrai sans faire semblant de rien savoir;
-mon amour-propre était engagé. Je me fis à moi-même
-la promesse que l'altière Ozy me recevrait
-avant huit jours. Cela ne me paraissait pourtant
-pas très-facile. Je me rappelai que Victorine la
-connaissait. Je fus la trouver. Elle me fit un reproche
-d'être restée si longtemps sans venir la
-voir.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère, je mérite encore plus vos reproches
-que vous ne le croyez, car je ne viens aujourd'hui
-que parce que j'ai un service à vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-demander; mais il ne faut pas m'en vouloir, le
-théâtre me prend tout mon temps.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais cela, me dit-elle en riant; je vous ai
-vue jouer il y a quelques jours, vous n'êtes pas
-bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Je tâcherai que cela vienne.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée vous a prise d'entrer là?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis tout à fait fâchée avec Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est un coup de tête?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais ce n'est pas pour parler de ça que
-je suis venue vous voir. Figurez-vous, ma pauvre
-amie, que j'ai reçu hier un grand affront. On a
-demandé pour moi une invitation à M<sup>lle</sup> Alice
-Ozy, qui a refusé dans des termes qui m'ont
-blessée. Je veux la connaître, je veux qu'on me
-voie avec elle; pouvez-vous m'aider?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne la vois plus; mais je suis étonnée
-de son dédain; son talent ressemble au vôtre.
-Quant à votre nom de Mogador, vous pourriez
-faire comme elle, en changer. C'est gentil, Alice
-Ozy, mais ce n'est pas son nom.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous croyez?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas, j'en suis sûre. Il me semble
-qu'elle pourrait vous recevoir de plain-pied. Eh!
-parbleu! elle est liée en ce moment avec Rose
-Pompon. Vous devez connaître Rose Pompon!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'irai chez elle s'il le faut, mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-M<sup>lle</sup> Ozy me recevra. Adieu, chère amie, ou
-plutôt à revoir. J'ai affaire et je n'ai que huit
-jours pour achever cette conquête.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez plus de temps qu'il ne vous en
-faut.</p>
-
-<p>J'arrivai chez Rose Pompon, qui se mit à m'en
-conter de toutes les couleurs. Il y avait chez elle
-une maîtresse de piano qu'elle chargea de baisers,
-de compliments, pour M<sup>lle</sup> Ozy. Je compris
-que cette femme pourrait me servir. Je la priai
-de venir me voir le lendemain matin; elle me
-dit qu'elle ne pouvait venir plus tard que dix
-heures, onze heures étant l'heure des leçons
-de M<sup>lle</sup> Alice.</p>
-
-<p>Elle arriva le lendemain. C'était une jeune
-personne de quarante ans, qui commença par
-me dire beaucoup de mal d'Ozy, bien qu'elle
-fût habillée des pieds à la tête d'effets qu'elle
-tenait de sa générosité. Je ne l'avais pas fait
-venir pour m'affliger sur l'ingratitude humaine.</p>
-
-<p>J'abordai le sujet qui intéressait mon amour-propre.</p>
-
-<p>&mdash;Figurez-vous, madame, que j'ai une envie
-démesurée de faire connaissance avec M<sup>lle</sup> Ozy.
-J'ai entendu dire que c'était une charmante personne.
-Je ne me dissimule pas que cela est bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-difficile, la curiosité ne raisonne pas! Son appartement
-est, dit-on, somptueux.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous voudriez le voir, me dit-elle avec un
-petit air protecteur.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'avoue, c'était pour cela que j'étais allée
-chez Pompon; mais doutant de son crédit, je n'ai
-rien voulu lui demander.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez bien fait! M<sup>lle</sup> Alice en a par-dessus
-la tête de cette Pompon. C'est une menteuse,
-elle promet toujours et ne tient jamais. Je
-vais dire à Ozy que vous la trouvez jolie, que
-vous ne parlez que d'elle, de son luxe. Envoyez-lui
-des fleurs et avant deux jours elle vous demandera
-de vouloir bien lui faire une visite.</p>
-
-<p>En effet, Ozy me fit dire par la maîtresse de
-piano que je faisais des folies, qu'elle avait reçu
-de moi une corbeille magnifique et qu'elle me
-priait d'aller voir l'effet qu'elle faisait dans son
-salon.</p>
-
-<p>Je ne me fis pas prier et je n'eus pas à m'en
-plaindre. Elle fut charmante, m'engagea à revenir
-le plus souvent possible. Le lendemain, elle
-m'envoya demander si je voulais dîner avec
-elle au coin du feu. Ma réponse fut accompagnée
-d'un superbe bouquet. Elle me fit un
-cours complet de philosophie. Elle me parla de la
-<i>Bible</i>, de la grandeur et de la décadence des Romains
-<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
-et de ses goûts simples et modestes. Elle
-me répéta si souvent qu'elle était bonne, que je
-dus en être convaincue.</p>
-
-<p>Je reçus une invitation pour son bal. Quelle
-belle occasion de mettre ma parure d'émeraudes!</p>
-
-<p>J'arrivai la première, car elle m'avait bien recommandé
-de venir de bonne heure. Son appartement
-était littéralement inondé de fleurs et de
-lumières. C'était le plus beau que j'aie jamais vu;
-elle avait un goût exquis.</p>
-
-<p>Le monde commençait à venir, Ozy était habillée
-simplement, ce qui lui allait à merveille, car
-elle est très-bien faite.</p>
-
-<p>Deux femmes entrèrent dans le salon; elle fut
-les recevoir.</p>
-
-<p>Quand elle revint près de moi, je lui demandai:</p>
-
-<p>&mdash;Comment appelez-vous ces deux dames?</p>
-
-<p>&mdash;Mesdemoiselles Ber....</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont les deux s&oelig;urs?</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est la mère et la fille.</p>
-
-<p>La fille était maigre, longue comme un échalas;
-elle était habillée en enfant avec une grande ceinture
-de ruban, elle prit un livre et alla bouder
-dans un petit salon, disant que si elle avait su se
-<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-trouver en si mauvaise compagnie, elle ne serait
-pas venue.</p>
-
-<p>La mauvaise compagnie, c'était moi; Ozy haussa
-les épaules et n'en fut que plus aimable; quelques-unes
-de ces dames me firent bon accueil.
-Beaucoup furent dédaigneuses et hautaines. Je ne
-suis pas méchante, mais je pris leur signalement
-pour m'en souvenir à l'occasion.</p>
-
-<p>Parmi toutes les femmes qui étaient dans ce salon,
-une me plaisait plus que toutes les autres.
-Elle était jolie comme les amours, et elle avait
-l'air fort aimable.</p>
-
-<p>Je la suivais des yeux, je sentis que je l'aimais
-beaucoup, elle avait un charme irrésistible; c'était
-la petite Page. Je n'osais lui parler. Ozy refusa
-de me la présenter.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXVI<br />
-<span class="medium">MA VOITURE.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Tout cela m'avait aidée à passer un mois. Le
-souvenir de Robert m'apparaissait bien souvent;
-je me cachais pour pleurer.</p>
-
-<p>Richard vint me voir, il était tout pâle.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, mon ami?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est venu personne aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, me dit-il, en me regardant comme
-un fou, ne mentez pas; n'est-ce pas que vous l'avez
-vu?</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà, de qui me parlez-vous?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-&mdash;De qui? mais de votre Robert que j'ai vu
-ce matin; il est à Paris; ne faites donc pas l'ignorante,
-vous le savez bien.</p>
-
-<p>Je ne pus répondre, mes jambes fléchirent; ce
-fut moi, j'en suis sûre, qui devins pâle comme
-la mort; Richard me prit le bras et me dit en me
-serrant avec colère: Vous voyez bien que vous
-l'aimez toujours; vous êtes tremblante.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous ai jamais dit que je ne l'aimais
-plus. Je vous ai dit que je n'irais plus chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, je vous dis que demain vous me
-sacrifierez, si c'est son bon plaisir; je suis le plus
-malheureux des hommes!</p>
-
-<p>Il se laissa tomber sur une chaise, et fondit en
-larmes!</p>
-
-<p>Je n'eus pas le courage de lui dire un mot de
-consolation, car je souffrais autant que lui. L'éloignement
-et l'isolement dans lesquels Robert vivait
-étaient ma force; mais l'idée de le savoir à Paris,
-peut-être avec une autre femme, me torturait.
-Je n'entendais que ma peine et le pauvre Richard
-était oublié.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, lui dis-je, n'allez-vous pas faire
-l'enfant, et m'ôter mon peu de courage. Je ne le
-verrai plus, vous savez que je ne ferai jamais un
-pas à sa rencontre; il m'a déjà oubliée, pourquoi
-<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
-m'avoir dit que vous l'aviez vu; j'aurais ignoré sa
-présence.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'ai dit, Céleste, parce qu'il venait
-de ce côté, j'ai cru qu'il sortait de chez vous; je
-crois qu'il est revenu sur ses pas et qu'il m'a vu
-entrer ici.</p>
-
-<p>Oh! l'égoïsme des grandes passions! Comme
-la nature est cruelle, comme le c&oelig;ur est sans pitié
-pour les souffrances des autres, quand il saigne
-de ses propres blessures!</p>
-
-<p>Richard, cet homme si bon, si dévoué, je le
-regardais avec fureur. J'aurais voulu le voir loin
-de moi. Au bout de quelques instants, il ne me
-fut plus possible de supporter cette torture. J'avais
-absolument besoin d'être seule.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, Richard, allez chez vous, j'irai vous
-voir demain.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me renvoyez.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, je vous prie de me laisser
-seule, je suis souffrante.</p>
-
-<p>Il se répandit contre moi en reproches, hélas!
-trop justes. Mais je n'étais pas disposée à les entendre.</p>
-
-<p>Sa résistance me fatigua. J'ordonnai ce que je
-venais de demander. Il parut désolé, je n'y pris
-pas garde; j'étais aussi malheureuse que lui.</p>
-
-<p>Robert était à Paris et n'avait pas cherché à me
-<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-voir! Je ne lui avais même pas laissé un souvenir
-d'amitié; pourquoi? Que lui avais-je fait? J'eus
-vingt fois l'idée de prendre mon chapeau et d'aller
-courir les rues jusqu'à ce que le hasard me fît
-le rencontrer.</p>
-
-<p>Ma bonne, qui montait, m'apporta une lettre;
-elle était de Robert, et contenait ces mots</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Je viens passer quelques jours à Paris: si vos
-occupations de théâtre ne vous retiennent pas
-trop, venez me serrer la main, je demeure rue
-Royale, et vous offre à dîner; si vous ne pouvez
-accepter, venez toujours cinq minutes, j'ai à vous
-parler.»</p>
-
-<p>Je pris un petit fiacre et me rendis chez lui.
-C'était peut-être bien une faiblesse, mais la passion
-peut-elle inspirer autre chose?</p>
-
-<p>Son appartement était à l'entre-sol, je vis sa
-figure derrière un rideau, il m'attendait.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, me dit-il, en venant au-devant
-de moi, une femme si élégante que vous sort en
-fiacre; votre amant n'est pas généreux; je vous
-avais pourtant bien lancée.</p>
-
-<p>Je le regardais étonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Si c'est pour me dire cela que vous m'avez
-écrit, c'était inutile. Si peu qu'on me donne, je
-ne vous demande rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-Je me dirigeai du côté de la porte. Il me rappela
-et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bon, vous avez le caractère mal fait à présent.
-Pardonnez-moi et faisons la paix. Je vous
-aime assez pour ne pas perdre de vue ce qui
-vous intéresse, je sais que vous êtes rentrée au
-théâtre; c'est un piédestal: vous devez avoir du
-succès comme femme; les hommes sont assez
-bêtes pour se monter la tête en regardant toutes
-ces baladines; enfin, si cela vous convient, tout
-est pour le mieux; je comprends maintenant
-pourquoi vous étiez si pressée de me quitter.
-Faites-vous de brillantes affaires? Oh! ne vous
-fâchez pas, vous pouvez me dire cela en ami; je
-veux vous aider; une fille comme vous ne peut
-sortir à pied, la police pourrait l'arrêter; je vais
-vous faire cadeau d'une voiture.</p>
-
-<p>Il marcha sur moi. Ses yeux étaient ardents, ses
-lèvres blanches, il me faisait peur; je reculai de
-quelques pas, je le croyais fou.</p>
-
-<p>Il reprit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien que j'avais quelque chose
-à vous dire; j'ai à vous dire que vous ne m'inspirez
-plus que du dégoût. Quel moyen aviez-vous
-donc employé pour me fasciner? C'était de la
-magie, n'est-ce pas? Un honnête homme ne
-peut aimer une créature comme vous; j'étais fou
-<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-quand je vous ai menée dans le château de mes
-pères. Pour vous, je me suis perdu dans la considération
-du monde. Que m'avez-vous donné en
-échange? un corps flétri, une âme vile, vous avez
-été ingrate, ignoble; vous n'avez pas respecté un
-seul jour le souvenir d'un homme qui avait tant
-fait pour vous.&mdash;Voilà ce que je voulais vous
-dire, vous pouvez aller le répéter à M. Richard
-qui vous attend sans doute en bas.</p>
-
-<p>Il démasqua la porte pour me laisser passer.</p>
-
-<p>Le sang m'était monté à la tête et m'avait aveuglée.
-Je faillis tomber à la renverse. Revenue à moi,
-je sentis mon c&oelig;ur et mes artères battre violemment.
-La colère m'enveloppa, je devins une furie.</p>
-
-<p>Je m'avançai à mon tour sur lui.&mdash;Ah! vous
-m'avez fait venir pour m'injurier; et de quel droit,
-s'il vous plaît? Du droit qu'a un lâche de faire une
-mauvaise action, du droit qu'on prend d'accuser
-les autres de ses torts pour s'excuser à ses propres
-yeux. Vous ai-je rien demandé? Ai-je cherché à
-vous détourner d'une bonne résolution? Vous ai-je
-entraîné à toutes ces folles dépenses? Me suis-je
-plainte de vos caprices? Vous devriez avoir honte
-du reproche que vous venez de me faire. Car je
-ne vous l'ai pas caché, je suis fille inscrite; il eût
-été beau à vous de m'aider à sortir de cette position
-avant de me conduire chez vous; si je ne vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-avais pas confié cet affreux secret sur moi-même,
-vous me feriez aujourd'hui verser des larmes de
-sang; mais je vous regarde en face et je n'ai aucun
-reproche à me faire; vous m'avez prise, quittée,
-puis reprise et quittée; vous ne vouliez plus de
-moi, un autre m'a aimée. C'est un grand crime,
-n'est-ce pas? Comment! vous me jetez à la porte
-et un autre se permet de me ramasser! Si on
-pouvait noyer les femmes avec lesquelles on a
-vécu, cela serait plus commode, n'est-il pas vrai,
-monsieur le comte? Que voulez-vous? la justice
-est mal faite.</p>
-
-<p>J'eus un rire nerveux qui me fit atrocement mal;
-je sortis en courant, j'étouffais. Dans la voiture je
-fondis en larmes. Je courus chez Richard lui raconter
-tout ce qui venait de se passer.</p>
-
-<p>Il me plaignit et me reprocha doucement d'y
-être allée.</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi dévorée par la fièvre; c'en
-était trop. Robert me fit demander, il regrettait
-sans doute le mal qu'il m'avait fait, car il me connaissait.
-Il avait dû comprendre tout le désespoir
-que j'avais au c&oelig;ur. Je refusai de le voir; il arriva
-derrière son domestique. Il ferma la porte du salon
-et vint s'asseoir près de moi; je me levai, j'allai
-ouvrir mon armoire; je pris dedans tous les bijoux
-qu'il m'avait donnés et je lui dis:&mdash;Une seule chose
-<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-peut vous amener ici, monsieur, c'est le désir de
-ravoir ce que vous m'avez donné: je vous le
-rends, mais comme je ne veux pas qu'en sortant
-vous portiez ces bijoux à une autre, je les brise.
-Et levant l'écrin au-dessus de ma tête, je le lançai
-de toutes mes forces dans la chambre.</p>
-
-<p>La boîte s'ouvrit, les diamants, les émeraudes
-et les perles roulèrent de tous côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes folle! me dit-il en poussant la boîte
-du pied.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui, je suis folle de rage, je vous
-hais; je me vengerai de vous sur le monde entier,
-si je le peux. Allons, je n'ai plus rien à vous,
-sortez; mais sortez donc; vous voyez bien que je
-ne veux pas pleurer.</p>
-
-<p>Je venais heureusement de gagner un fauteuil.
-Je me sentis défaillir, j'avais des colères affreuses,
-dangereuses même, car je perdais la raison. Quand
-la réaction arrivait, je fondais en larmes: puis
-j'étais malade plusieurs jours.</p>
-
-<p>Robert sonna, me fit donner un verre d'eau et
-me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ma présence ne devrait pas vous irriter,
-Céleste; j'ai eu tort et je venais vous demander
-pardon. Que voulez-vous? hier en arrivant j'accourais
-pour vous voir; car je n'avais fait ce voyage
-que pour me rapprocher de vous, j'ai rencontré
-<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-M. Richard. Il venait ici, cela me fit perdre la tête;
-quand je vous ai reçue, j'étais encore sous cette
-influence.</p>
-
-<p>Il voulut me prendre la main, je la retirai. Exaltée
-par la colère, je criais:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! faites-moi donc mourir! Oh! je me
-tuerai pour me délivrer de vous, Robert, et d'un
-monde qui me fait payer bien cher ma déchéance.
-Maudit soit le jour où j'ai fait le premier pas sur
-cette route qu'on vous montre, dans l'ombre,
-couverte de fleurs et d'illusions! Éclairez-la donc,
-mon Dieu! Faites donc voir l'abîme au bout! montrez
-les serpents qui vous suivent et qui vous fascinent
-pour avoir votre jeunesse par lambeaux.
-Allez-vous-en, laissez-moi, je suis maudite.</p>
-
-<p>Robert se mit à genoux et chercha, par de
-bonnes paroles, à calmer l'espèce de délire dans
-lequel j'étais tombée. Quand je revins à moi,
-j'avais un peu oublié; ses yeux étaient pleins de
-larmes; il me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonne-moi; je te jure de ne jamais recommencer.</p>
-
-<p>&mdash;Je peux vous pardonner, Robert, mais je ne
-vous promets pas d'oublier.</p>
-
-<p>Je passai toute la journée du lendemain dans
-mon lit; il ne me quitta point.</p>
-
-<p>Je reçus une lettre de Richard:</p>
-
-<p class="blockquote"><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
-«Je vous ai attendue toute la journée. Vous ne
-savez donc pas ce que c'est que d'attendre quand
-on aime comme je vous aime? Plutôt que de
-vous perdre tout à fait, je me résigne à tout;
-mais je veux vous voir, ne fût-ce que cinq minutes.
-Céleste, je vous ai aimée parce que j'ai
-cru que vous aviez bon c&oelig;ur; ayez pitié de moi.
-Si je ne vous voyais pas demain, je ferais un
-malheur. Je sais bien que vous ne m'aimez pas
-comme <i>lui</i>, mais j'ai droit à votre amitié. Vous ne
-pouvez me réduire au désespoir, moi qui donnerais
-ma vie pour vous épargner une larme. Je
-veux croire que vous n'êtes pas libre de vos actions,
-pour avoir le courage d'attendre jusqu'à
-demain.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»RICHARD.»</span></p>
-
-<p>Il avait raison, et sa prière était si douce qu'il
-m'eût été impossible de la repousser. Pourtant
-j'avais horreur de mentir, de tromper; c'est peut-être
-le seul privilége de la triste vie que je menais,
-de pouvoir dire la vérité, si dure qu'elle soit.
-Les détours que je dus employer me firent hésiter,
-et je dis à Robert: «Mon ami, je vais au
-théâtre, où je suis attendue.»</p>
-
-<p>Il était, depuis cette scène, d'une tendresse et
-d'une douceur dont on ne peut se faire idée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-&mdash;Va, me dit-il, je t'attends ici.</p>
-
-<p>Arrivée sur le boulevard, je me retournai pour
-regarder ma fenêtre. Il y était et me suivit des
-yeux aussi longtemps qu'il put m'apercevoir.</p>
-
-<p>Quand j'arrivai chez Richard, il avait une
-grande boîte près de lui; il avait écrit plusieurs
-lettres, il écrivait encore.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vous! me dit-il en se levant, si
-pâle qu'il me fit de la peine; je vous remercie
-d'être venue. Ce qui m'était le plus douloureux,
-c'était de mourir sans vous revoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mourir! lui dis-je en lui prenant les mains
-pour le faire asseoir près de moi; mourir! vous,
-si jeune, si beau, qui devriez être si heureux!
-Voulez-vous bien ne jamais prononcer ce mot-là.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas, me dit-il, quand c'est le seul
-moyen de retrouver le repos perdu? Voyez, j'ai
-passé la nuit à écrire.</p>
-
-<p>Il me montra les lettres que j'avais déjà vues,
-puis il ouvrit la boîte, prit un des pistolets qui se
-trouvaient dedans, et me faisant voir qu'il était
-chargé, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai peur que d'une chose, c'est de me
-manquer.</p>
-
-<p>Les plus douces natures sont celles qui éprouvent
-les plus violentes douleurs. Je ne doutai pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-un instant qu'il ne me dît vrai, et que sa résolution
-ne fût prise.</p>
-
-<p>Je courus près de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Remettez ce pistolet à sa place, Richard,
-vous me faites peur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tort, Céleste, la mort! c'est le
-bonheur pour moi. Je vous aime comme un insensé,
-ce n'est pas de l'amour, mais du délire.
-Vous ne pouvez pas m'aimer; vous voyez bien
-qu'il faut que je meure. Qui donc me regrettera?
-mon père a été empoisonné à Maurice,
-j'avais douze ans. Ma mère est morte, j'en
-avais quinze. Personne ne me donnera une
-larme.</p>
-
-<p>J'ai voulu vous mettre à l'abri du besoin.</p>
-
-<p>Je vous laisse tout ce que j'ai; quand vous serez
-malheureuse, pensez à moi, on ne vous aimera
-jamais comme je vous aime.</p>
-
-<p>En me disant tout cela, il tournait son pistolet
-dans ses mains; j'entendis un bruit, il venait de
-l'armer. Je me jetai sur lui et j'essayai de lui arracher
-son pistolet. Dans cette lutte, il y eut une
-seconde où le canon se trouva tourné du côté de
-ma figure.</p>
-
-<p>&mdash;Lâchez-moi, disait-il, prenez garde à vous.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je en redoublant d'efforts,
-tuez-moi si vous voulez, la perte ne sera pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-grande; mais, je vous en conjure, ne vous faites
-pas de mal.</p>
-
-<p>Il fit un mouvement pour se dégager, le coup
-partit de côté et en l'air; la balle venait de briser
-mon portrait.</p>
-
-<p>On accourait dans la pièce voisine, il me fit
-signe de ne rien dire; je m'appuyai à un meuble;
-son domestique entra tout effrayé!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pardon, monsieur, de vous déranger,
-mais cette détonation...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien, dit Richard, je jouais avec
-mon pistolet, la détente est si douce que le coup
-est parti malgré moi.</p>
-
-<p>Quand il fut sorti, Richard regarda mon portrait.
-La balle avait déchiré le front. Puis se retournant
-de mon côté, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, puisque vous ne voulez pas que je
-me tue, qu'est-ce que vous pouvez pour me faire
-supporter la vie?</p>
-
-<p>&mdash;Je peux vous jurer, Richard, que je suis
-votre amie la plus dévouée. Si je vous avais rencontré
-plus tôt, comme je vous aurais aimé! Mais,
-que voulez-vous? on suit sa destinée, on ne la
-fait pas! Patientez un peu. Tout cela changera
-d'ici à quelques jours; peut-être pourrons-nous
-partir ensemble? Nous ferons un grand voyage,
-<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-si vous le voulez; mais ne me désespérez pas, je
-viendrai vous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me le jurez, Céleste?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, soyez raisonnable.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le promets; quand reviendrez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Après-demain.</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi tout émue de cette scène.
-Robert me regardait les yeux, il cherchait à lire
-dans mon âme...</p>
-
-<p>Quelques jours se passèrent ainsi; Robert me
-connaissait trop bien pour ne pas s'apercevoir du
-changement qui s'opérait en moi; certes je l'aimais
-plus que tout au monde, mais je ne pouvais
-briser le c&oelig;ur de Richard qui me menaçait sans
-cesse des plus folles extravagances. Cette position
-m'était pénible et me rendait triste, froide; Robert
-souffrait; je n'osais lui tendre la main. Une ombre
-se plaçait entre lui et moi.</p>
-
-<p>Il me dit un matin:</p>
-
-<p>&mdash;Je pars ce soir, vous devez être heureuse;
-votre liberté vous est si chère! Je voulais vous
-faire un cadeau avant de m'en aller, il n'est pas
-prêt; vous le recevrez sans doute demain.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon ami, je n'ai besoin de rien; vous
-avez eu tort de faire une dépense, quelle qu'elle
-soit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-&mdash;Si, ma chère enfant, votre théâtre est loin, il
-vous faut une voiture; je veux que vous soyez
-élégante, heureuse; moi, je suis un triste compagnon;
-vous serez plus gaie quand je ne serai pas
-là, je veux vous laisser jouir de la vie.</p>
-
-<p>Cette situation double me pesait tellement, que
-pour la première fois j'accueillis la nouvelle de
-son départ sans regrets. Et puis, il faut bien encore
-une fois que je dise tout, au premier mot de
-voiture, mon imagination, toujours ardente pour
-les choses nouvelles, s'était enflammée. Robert
-partit le soir. Je passai la journée du lendemain à
-regarder par la fenêtre. A quatre heures, je vis un
-délicieux petit coupé s'arrêter à ma porte, un
-homme sauta du siége, tenant un papier à la main.
-Je descendis comme une flèche. L'on me demandait;
-cette voiture était bien pour moi. Elle
-était attelée d'un joli cheval bai. Le harnais était
-marqué à mon chiffre. Sur le panneau de la portière,
-une petite jarretière entourait mes initiales
-avec cette devise: <i>Forget me not</i>. Le coupé était
-peint en gros bleu: l'intérieur garni en soie de
-même couleur. J'en fis dix fois le tour, je montai
-dedans d'un côté, je descendais de l'autre, je touchais
-les garnitures d'ivoire, j'ouvrais et fermais
-les glaces, je regardais les passants d'un air triomphant.
-Dans ma pensée je leur disais: «Hein!
-<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-qu'en dites-vous?» Ma joie s'arrêta court devant
-une réflexion: je ne pouvais monter tout cela
-dans ma chambre, où allais-je le mettre?</p>
-
-<p>Tout avait été prévu. Robert avait loué écurie
-et remise rue Rougemont. Le cocher, habillé à
-l'anglaise, avait reçu l'ordre d'arriver à quatre
-heures, heure de la promenade. Je montai vite
-chez moi m'habiller. Dans mon trouble, je mis une
-robe verte, un châle rouge, un chapeau jaune; je
-devais avoir l'air d'un perroquet. Les deux heures
-que dure la promenade au bois me parurent bien
-courtes; tout le monde poussait des <i>oh!</i> et des
-<i>ah!</i> en me voyant. J'étais enchantée. Si ceux qui
-me regardaient ont compris le mouvement de mes
-lèvres, je leur disais: «Elle est à moi, ce n'est pas
-une voiture de louage.»</p>
-
-<p>Ayant épuisé tous les regards des promeneurs,
-je rentrai chez moi. Arrivée au coin du boulevard
-de la Madeleine, j'aperçus Richard. Oh! misérable
-frivolité de la femme enchantée de son nouveau
-hochet! mon premier mouvement fut un mouvement
-d'orgueil.</p>
-
-<p>J'étais ravie qu'il m'eût vue. Je le saluai et l'appelai
-d'un signe.</p>
-
-<p>Mais ma voiture ne parut pas lui faire autant de
-plaisir qu'à moi. Il s'éloigna d'un air maussade.</p>
-
-<p>Rentrée à la maison, je m'habillai d'une façon
-<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-moins voyante, et me résignai à aller, <i>à pied</i>, faire
-une visite à Richard.</p>
-
-<p>Au lieu de me complimenter sur la beauté de
-mon équipage, il me dit froidement:&mdash;Combien
-vous a-t-on fait de rentes pour entretenir ce train
-de maison?</p>
-
-<p>Je me grattai le front sans répondre; il avait
-raison, c'était une lourde charge. Mais comme je
-voulais être heureuse, sans inquiétude, je fis la
-grimace en lui disant:&mdash;Je pars demain pour
-Giscars: je vais voir ma petite filleule.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXVII<br />
-<span class="medium">LONDRES.</span></h2>
-</div>
-
-<p>J'arrivai chez la nourrice sans qu'elle fût prévenue.
-J'entrai dans la maison et trouvai seule,
-dans un berceau, une pauvre petite créature, si
-pâle, si faible, qu'elle semblait sur le point de
-mourir; je reconnus sur elle les effets que j'avais
-achetés pour ma filleule. Je soulevai l'enfant: sa
-tête roulait sans force. La nourrice était aux
-champs. Elle rentra au bout d'une demi-heure.
-Je courus au-devant d'elle.&mdash;Êtes-vous folle de
-laisser ainsi seule cette enfant; vous n'en avez pas
-soin, elle est malade, ce n'est pas ce que vous m'aviez
-promis. Je vous paye pourtant plus que je ne
-vous dois; s'il lui arrivait malheur, prenez garde
-<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-à vous. La pauvre petite ne demandait qu'à vivre.</p>
-
-<p>Cette femme me donna les plus mauvaises raisons.
-On habilla l'enfant qui commençait à me sourire;
-je ne pouvais repartir que le soir, je passai
-donc la journée là.</p>
-
-<p>Le mari était rentré quelques instants après sa
-femme, et semblait au moins aussi embarrassé
-qu'elle. Evidemment on me cachait quelque chose,
-la petite se mit à pleurer; la nourrice la berça.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, lui dis-je, elle doit avoir faim.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu, madame, dit le mari, voilà
-ce qui nous gêne depuis que vous êtes là; nous
-n'avons rien osé vous dire, mais l'enfant est sevrée
-parce que ma femme est grosse.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureuse! m'écriai-je en me levant hors
-de moi, je ne m'étonne plus de l'état où est ce
-pauvre ange; vous l'avez empoisonné avec votre
-mauvais lait, et pour ne pas perdre l'argent que je
-vous envoie, vous finissez de la tuer; misérable
-que vous êtes! Voilà comment vous désolez tant
-de pauvres mères qui vous confient plus que leur
-vie, leur enfant; c'est affreux à penser; je ne sais
-qui me retient de vous faire arrêter, car cet enfant
-n'a pas huit jours à vivre. Allez de suite me
-chercher un médecin.</p>
-
-<p>Le médecin arriva au bout de quelques minutes;
-je lui montrai l'enfant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
-&mdash;Pauvre petite, elle a souffert, elle est si délicate.
-Elles sont toutes les mêmes, elles les sèvrent
-à trois ou quatre mois, et leur font manger de la
-soupe aux choux avec des pommes de terre,
-comme à leurs porcs; ils ont tous la pierre au bout
-de quinze jours. Celle-ci l'a aussi, mais vous pourrez
-peut-être la sauver avec des soins.</p>
-
-<p>J'avais envie de battre cette vilaine femme qui
-m'avait indignement trompée. J'emmenai ma chère
-petite fille, et je revins à Paris en chemin de fer,
-un paquet d'un côté, une bouteille de lait de
-l'autre et ma filleule sur mes genoux.</p>
-
-<p>J'avoue que j'étais un peu embarrassée. Je la
-gardai trois jours chez moi, et après l'avoir bien
-placée, je m'occupai de ma belle voiture.</p>
-
-<p>Robert vint à Paris; ma vie de dissimulation
-allait recommencer et me faisait si peur que je
-pris un parti.</p>
-
-<p>Je fus chez Richard et lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, je viens vous demander une
-preuve d'affection. M'aimez-vous assez pour me
-faire un sacrifice?</p>
-
-<p>&mdash;Pouvez-vous en douter?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en doute pas, mais j'en serai plus sûre
-si vous faites ce que je vais vous demander.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi s'agit-il!</p>
-
-<p>&mdash;De mon repos. Robert est ici; je ne pourrais
-<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-vous voir qu'en tremblant; il faut se cacher, se
-méfier des passants, je ne puis m'habituer à cette
-contrainte; ce qui ramène toujours Robert, c'est
-votre présence, partez. Allez faire un petit voyage;
-vous m'avez dit que vous aviez des affaires en
-Belgique. Partez de suite, allez à Bruxelles. Si
-Robert me quitte, ce qui ne peut tarder, j'irai
-vous retrouver.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous gêne, vous voulez vous débarrasser
-de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, mais je ne puis vivre ainsi;
-partez, je vous écrirai tous les jours; si vous restez,
-je ne vous verrai plus.</p>
-
-<p>Après mille objections, il me promit de partir
-le lendemain.</p>
-
-<p>Je pris congé de lui en le remerciant de tout
-mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Robert avait repris son appartement rue Royale,
-son caractère était d'une inégalité extraordinaire;
-un jour il me comblait de tendresse, un autre il
-me chassait, puis me demandait pardon et m'insultait
-de nouveau. A chaque raccommodement,
-c'étaient des dons superbes. Il venait de me donner
-une jolie calèche, doublée de gros bleu, qui lui
-appartenait, mais qu'il avait fait marquer à mon
-nom. Il me fit encore présent de deux beaux chevaux
-noirs que j'avais vus attelés à son phaéton,
-<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-le jour où il était venu me voir pour la première
-fois rue Geoffroy-Marie.</p>
-
-<p>J'avais un des plus beaux équipages des Champs-Élysées,
-j'étais couverte de bijoux, de cachemires,
-de dentelles; pourtant je pleurais bien amèrement
-sous mon voile. Je ne pourrai jamais dire
-combien il me faisait souffrir par son caractère.
-Il passait sans transition de l'insolence à l'adoration.
-Mon c&oelig;ur était un orage, ma vie un enfer.
-Comme j'étais loin du temps où je me disais: Un
-jour viendra où je dominerai complétement son
-caractère, où je faisais des plans de bonheur. Je
-vivais sans but, sans espérance. De courtes joies,
-de longs ennuis, un désespoir durable, voilà mon
-existence. Robert était aussi incapable de se détacher
-de moi que de me rendre heureuse. Il devenait
-fou de rage, quand il voyait qu'il ne pouvait
-chasser mon image de son c&oelig;ur. Quelquefois,
-après un dîner où la colère, plus que le vin,
-lui avait monté au cerveau, il se croyait fort. Il
-voulait briser cette chaîne qui chaque jour se resserrait
-davantage. L'exaltation tombée, il revenait
-à mes pieds plus humble et plus passionné que
-jamais. Quand Richard était à Paris, sa présence
-le mettait en fureur. Quand Richard était absent,
-comme il n'avait plus rien à craindre, il était plus
-calme, mais il se contraignait moins et je ne gagnais
-<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-rien au change. Heureusement qu'il se présenta
-une occasion de nous voir moins souvent et
-je la saisis avec avidité.</p>
-
-<p>On me fit demander au théâtre pour une nouvelle
-pièce appelée <i>les Martyrs du Carnaval</i>.&mdash;Je
-me disais: «En me voyant moins, Robert m'aimera
-davantage... il deviendra plus doux.» Ce fut encore
-pis.&mdash;Le théâtre l'exaspérait, parce qu'on me faisait
-danser dans toutes les pièces.</p>
-
-<p>J'arrivais souvent les yeux bien rouges!... les
-pauvres figurantes qui gagnaient vingt-cinq francs
-par mois étaient plus heureuses que moi.</p>
-
-<p>L'absence de Richard lui était toujours favorable
-dans mon c&oelig;ur. Lorsqu'il était à Paris, je ne
-m'occupais guère de lui. Il m'avait habituée à le
-croire trop payé d'un sourire. Quand il n'était
-plus là, ma pensée se reportait vers lui avec plaisir,
-avec reconnaissance. Ce n'était pas de l'amour,
-c'était de l'attendrissement. Son souvenir profitait
-de toutes les réactions que me causaient les violences
-de Robert. Et puis, Richard m'écrivait des
-lettres si tendres, si affectueuses. Le moyen de résister
-à une plainte si doucement exprimée!</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="dater">«Bruxelles, 30 juin.</p>
-
-<p>»Chère Céleste, vous m'avez ordonné de partir,
-votre repos en dépendait, et je suis parti. J'avais
-<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-peine à contenir mes larmes... Vous, au contraire,
-vous aviez le visage riant et l'air heureuse.&mdash;J'étais
-seul dans un des wagons du chemin de fer...
-j'ai pleuré comme un enfant! Mais quand je
-pense à ma position, j'ai le c&oelig;ur rempli de tristesse!...
-Je vous aime et vous ne m'aimez pas. J'en
-ai la malheureuse conviction! Vous plaignez les
-autres, et pour moi vous êtes sans pitié! Vous ne
-m'avez pas demandé ce que je deviendrais, seul à
-seul avec mon désespoir! Non, cela vous importe
-peu. Je crois que vous ne savez pas encore à quel
-point je vous aime!... Moi-même je l'ignorais!.....
-Tant qu'on est heureux, on se laisse aller au bonheur.
-C'est à peine si on en sent le prix... Mais
-vient-on à le perdre, alors on n'a plus assez de
-larmes dans les yeux pour pleurer ce qu'on a perdu.
-Si cet éloignement durait encore quelques
-jours, je n'y survivrais pas; je saurais mettre un
-terme à mon martyre, à cette rage concentrée qui
-me brûle et m'étouffe; oui, Céleste, je mourrai
-pour vous, mais en mourant ma bouche n'aura
-que des paroles d'amour et d'adoration. Alors je
-vous laisserai plus heureuse avec d'autres amours.&mdash;Serez-vous
-donc inexorable pour moi?... N'aurez-vous
-donc jamais un mot de consolation à me
-dire?... J'ai une fièvre ardente... On me donne du
-quinine..... Cela ne me fera rien!... Rappelez-moi
-<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-et je serai guéri! Je ferme les yeux et je me
-figure être près de vous!&mdash;Je suis bien heureux
-alors, mais ce n'est qu'un éclair de bonheur qui
-s'évanouit aussi vite qu'il est venu. Qu'ai-je fait
-pour être aimé de vous? Rien, absolument rien,
-car je ne puis compter pour quelque chose la folle
-passion que j'ai pour vous, passion qui, je le sens
-bien, fera le malheur de ma vie, et ne finira qu'avec
-elle... Cette lettre va vous ennuyer... Elle contient
-ce qu'elles contiennent toutes, l'expression
-de mon amour!..... Les vôtres aussi sont les
-mêmes!... Toujours la froideur, l'indifférence!...
-Pourquoi ne me mentez-vous pas; il est si doux
-d'être trompé!... On croit si facilement quand on
-est malheureux! Il me semble que quand on est
-aimé comme je vous aime, on devrait au moins un
-peu de pitié à celui qu'on fait tant souffrir! J'ai lu
-mieux que vous dans votre c&oelig;ur!... Vous croyez
-haïr cet homme... vous l'aimez plus que jamais!</p>
-
-<p>»Je reçois une lettre de vous...&mdash;Vous me
-rendez une liberté qui m'est odieuse, et vous
-m'ôtez tout espoir de rapprochement!... Ah! ne
-craignez rien, je ne vous ferai aucun reproche.
-D'ailleurs, je n'en ai pas le droit, et mon amour
-pour vous est trop grand pour que je ne baise pas
-encore la main qui me frappe. Vous pouvez briser
-mon c&oelig;ur, mais vous ne tuerez jamais mon
-<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-amour!... Je vais à Spa... J'ai besoin de me distraire...
-les émotions du jeu me donneront peut-être
-un moment d'oubli! Un mot de vous, un signe!
-et je serai à vos pieds!...&mdash;Je vous attendrai
-toujours...</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»RICHARD.»</span></p>
-</div>
-
-<p>Cette lettre était trop bonne. Pauvre Richard!
-je me reprochais d'avoir fait son malheur..... mais
-il était jeune, et, j'espérais, l'absence le ferait oublier.</p>
-
-<p>En même temps que les <i>Martyrs du Carnaval</i>,
-on répétait, aux Folies, une pièce appelée <i>Blanche
-et Blanchette</i>.&mdash;Dans le rôle d'amoureux, débutait
-un jeune homme brun, mince, joli garçon,
-quoique d'une grande pâleur. Il s'appelait Alexis
-Didier. D'abord je n'y pris pas garde, mais on contait
-des histoires si extraordinaires sur son compte,
-que je le regardai plus souvent. Je cherchais les
-occasions de lui parler, de l'écouter!... je ne
-croyais pas au magnétisme, et je riais au nez des
-conteurs.</p>
-
-<p>Didier est ce même somnambule que M. Dumas
-a étudié si longtemps... Il y avait des séances
-chez lui... tout le monde y était allé, et en était
-sorti convaincu de sa lucidité!... On m'avait offert
-de m'y conduire: j'avais refusé, parce que je
-<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-n'avais aucune confiance. On me dénonça à Didier
-comme une incrédule incorruptible. Il venait à
-moi, nous causions souvent ensemble... Quand sa
-causerie dépassait dix minutes, je me sentais fatiguée,
-engourdie!... Quand il me prenait la main,
-il me fallait un effort pour la retirer.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi donc, Didier, on va dire que
-vous me faites la cour!... Il me répondait sans
-ôter ses yeux de dessus les miens:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-les dire!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, je ne peux pas!... et je me sauvais,
-pas pour longtemps. Quand j'avais fait quelques
-tours, je revenais à lui... il se mettait à rire
-et disait:&mdash;Vous voyez bien que c'est vous qui
-me cherchez!...&mdash;Je répondais oui, et je ne bougeais
-pas de place. Je trouvais cela stupide; je me
-promettais, le lendemain, aussitôt ma pièce répétée,
-de quitter le théâtre, car tout le monde riait
-de moi!... Bien sûr, on devait me croire amoureuse
-de Didier; pourtant je n'y songeais pas.</p>
-
-<p>Quand on jouait les deux pièces, la mienne passait
-en premier; il n'arrivait donc qu'après moi
-au théâtre. Je disais aux personnes qui étaient
-dans ma loge:&mdash;Tiens! voilà Didier qui arrive!</p>
-
-<p>&mdash;Non, me répondait-on, sa loge est fermée!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis qu'il arrive, je l'entends bien...
-Et en effet, il était au foyer ou sur la scène.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-Un soir, au théâtre, je reçus un mot; il était de
-Richard.</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Il faut, me disait-il, que je vous voie demain...
-Venez chez moi, ou je vais chez vous!»</p>
-
-<p>Son retour m'était on ne peut plus désagréable,
-mais je ne pouvais m'exposer à le laisser venir
-chez moi. J'allai le trouver.</p>
-
-<p>Il était changé... il paraissait fatigué... il me fit
-asseoir et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis revenu, quoique vous ne m'ayez pas
-rappelé, ce à quoi vous ne pensiez guère!... mais
-je ne puis vivre sans vous! Écoutez-moi bien,
-Céleste, vous allez voir jusqu'à quel point cet
-amour tient à ma vie! J'ai bien réfléchi, voilà ce
-que je vous offre: un avenir heureux, honnête,
-qui vous aidera à oublier un passé dont je ne
-vous parlerai jamais! Je vous donnerai quarante
-mille francs!... nous partirons de suite en Angleterre,
-où je vous épouserai facilement, car
-je suis Anglais et n'ai pas de parents!... Écoutez-moi
-jusqu'à la fin... vous n'avez pas le droit de
-me refuser, car vous avez fait le mal, vous devez
-le réparer, fût-ce même par un sacrifice. Ce n'est
-pas moi qui suis allé vous chercher, c'est vous qui
-êtes venue à moi!... Je ne vous regardais pas,
-vous m'avez fait tourner la tête de votre côté...
-<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-c'est un jeu qui m'a coûté cher, qui me coûtera
-la vie si vous me refusez.</p>
-
-<p>Je ne savais que répondre.&mdash;Ce qu'il me disait
-était vrai... je cachai ma figure dans mes mains
-pour pleurer...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis accepter ce que vous m'offrez!...
-c'est de la folie, vous n'y avez pas réfléchi!...</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, me dit-il, si bien et si longtemps,
-qu'il me faut votre réponse de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est impossible!...</p>
-
-<p>Il se leva comme un fou... j'eus peur, je l'attirai
-près de moi et lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mon ami, soyez raisonnable!...
-J'étais si loin de m'attendre à ce que vous me
-dites, que j'en suis étourdie... donnez-moi le
-temps de me remettre... Et puis, êtes-vous sûr
-que cela puisse s'accomplir à Londres?... Allez-y
-deux ou trois jours, vous reviendrez me chercher
-quand je vous aurai écrit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me trompez, Céleste, vous ne m'écrirez
-pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous jure que je vous écrirai.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous crois, et je pars ce soir.</p>
-
-<p>Il était heureux... moi je revins triste. Je lui
-écrivis, mais pour le faire renoncer à cette folle
-idée.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, je déjeunais chez Robert,
-<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-rue Royale, avec un de ses amis. Au milieu
-du repas, il me chercha querelle comme à
-l'ordinaire... cela commença pour un rien, et,
-comme à l'ordinaire encore, cela finit par un violent
-orage.</p>
-
-<p>&mdash;Une fois pour toutes, lui dis-je, que me
-reprochez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je vous reproche, c'est d'avoir empoisonné
-mon c&oelig;ur d'un amour qui rougit d'avoir
-pour idole Mogador!&mdash;Je vous hais parce que...
-je vous hais, enfin, parce que je vous aime.</p>
-
-<p>Il passa dans sa chambre et me laissa avec son
-ami, qui me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais il est fou!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et d'une méchante folie. Il vaudrait
-mieux se quitter que de vivre comme cela.&mdash;Voilà
-pourtant ce que j'ai refusé pour lui... Et je
-lui contai ce que Richard m'avait offert.</p>
-
-<p>&mdash;Si c'est vrai, me dit-il d'un air de doute,
-vous avez eu bien tort de refuser, dans votre intérêt
-et dans celui de Robert, car il se ruine! Il
-faut absolument qu'il se marie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien qu'il a essayé cent fois et
-que cela a toujours manqué...</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il vous savait là, et qu'il n'y a jamais
-pensé sérieusement. Il ne pouvait manquer
-de réussir s'il l'eût désiré, avec son nom, son esprit
-<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-et sa fortune. Si vous étiez partie, mariée, et qu'il
-n'eût plus d'espoir, vous verriez qu'il en finirait.</p>
-
-<p>Robert rentra, il regrettait sa mauvaise humeur
-et faisait son possible pour me la faire oublier;
-mais quand mes yeux étaient mouillés de larmes,
-ces larmes séchaient lentement.</p>
-
-<p>Je reçus une lettre de Richard. Malgré ce que
-je lui avais écrit, il me répétait les mêmes offres,
-en me suppliant d'accepter.</p>
-
-<p>Cette proposition était trop sérieuse pour y répondre
-sans réfléchir, car il ne s'agissait pas seulement
-de mon bonheur, mais encore du sien!</p>
-
-<p>Le théâtre m'ennuyait!... Il faut, pour être acteur,
-une vie régulière.&mdash;Il est difficile d'être
-gaie en scène, de chanter, de danser, de faire rire
-les autres, quand le c&oelig;ur est triste.</p>
-
-<p>Didier continuait, pour convaincre mon incrédulité,
-à exercer sur moi une influence magnétique
-qui me fatiguait!... Quelquefois je me fâchais;
-il me disait en riant: Commencez-vous à
-croire?&mdash;Je répondais: Non! pour ne pas céder;
-car je ne pouvais me dissimuler qu'il se passait
-en moi quelque chose d'extraordinaire. Il
-augmenta, par je ne sais quels moyens, son influence.
-Je le suivais pas à pas dans le théâtre...
-je savais presque toujours où il était, sans le voir.
-Cela m'inquiétait, m'irritait. Bien que cela ne fût
-<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-qu'une plaisanterie, je commençais à trouver
-qu'elle durait trop longtemps.</p>
-
-<p>Un jour que Robert avait Montji à dîner, il me
-querella encore. Je n'avais jamais été patiente...
-Ce jour-là, moins que les autres, j'étais disposée
-à l'être. La scène devint si terrible, que mon secret
-m'échappa.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout, mon cher ami, croyez-vous que
-j'aie besoin de vous? Croyez-vous qu'en sortant,
-derrière le seuil de votre porte, je ne trouverai
-pas un ami qui me tendra la main? Mais... je
-n'aurais pas d'asile, je ne saurais où manger, que
-je ne resterais pas avec vous, si vous devez continuer
-à me traiter de la sorte! Si vous ne m'aimez
-plus, ou si vous êtes furieux de trop m'aimer,
-je n'en suis pas cause, et vous n'avez pas le droit
-de me rendre la vie dure comme vous le faites!&mdash;Pourquoi,
-quand vous m'avez renvoyée, venez-vous
-me rechercher?... Votre caractère est une
-raquette, mon bonheur est le volant... je ne veux
-plus vivre comme cela. Écoutez ce que je vais
-vous dire: je dois écrire demain le parti que j'ai
-pris; votre réponse va dicter la mienne! je vous
-aime encore: la preuve, c'est que je suis ici!... On
-m'a offert de m'épouser et de me donner quarante
-mille francs de suite, si je voulais vous quitter.
-J'aurais voulu ne jamais vous le dire, mais,
-<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-avant de prendre une résolution, je veux que
-vous me donniez votre parole d'honneur de ne
-plus me traiter comme vous le faites depuis quelque
-temps. Cette vie est un enfer! mieux vaut
-nous quitter pour toujours...</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! dit-il en riant aux éclats, la comédie
-est bien jouée, la scène de chantage bien inventée;
-mais, ma chère enfant, je ne suis pas votre
-dupe. Qui donc vous donne d'aussi bonnes leçons?</p>
-
-<p>Ah! on veut vous épouser... On vous offre de
-l'argent pour me quitter, et vous venez me le dire
-pour que je vous garde au même prix!... Eh bien!
-voilà ma réponse: Si ce que vous dites est vrai,
-je vous engage à accepter. D'abord mon intention
-n'est pas de vous garder longtemps, et puis, quand
-même, je ne vous saurais aucun gré d'un sacrifice
-auquel je ne crois pas!...</p>
-
-<p>Etre soupçonnée d'un pareil stratagème me
-parut plus odieux que tout le reste...</p>
-
-<p>Je sortis exaspérée, jurant de ne plus le revoir,
-et bien décidée à partir. J'allai au théâtre, je suppliai
-M. Mouriez de me donner la permission de
-m'absenter quelque temps. Il me l'accorda.</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi.</p>
-
-<p>On me remit cette lettre de Robert.
-<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Quand on aime une femme indigne de soi et
-qu'on se sent trop faible pour la quitter, on se fait
-sourd et aveugle, c'est ce que j'aurais dû faire.
-On ne crée pas ce que Dieu lui-même serait impuissant
-à recréer. Le c&oelig;ur d'une fille comme
-vous ressemble à une hôtellerie mal famée. Le
-passant honnête, qui s'y aventure par hasard, attire
-sur lui toutes les railleries des hôtes ordinaires.
-Quand un bon sentiment nous vient au
-c&oelig;ur, les mauvaises passions, maîtresses du logis,
-l'en chassent bien vite. Vous dites que je ne vous
-ai pas aimée, mais l'amour que j'ai eu pour vous
-est ma seule excuse; si je ne vous avais pas aimée,
-je serais le dernier des misérables. Votre semblant
-d'amour, à vous, a commencé par une caresse et
-finit par un chiffre. Je ne suis pas assez riche.
-Vous êtes libre.</p>
-
-<p class="signature">»ROBERT.»</p>
-</div>
-
-<p>Je prenais la plume pour écrire à Richard. Ma
-femme de chambre l'annonça. L'impatience l'avait
-ramené.</p>
-
-<p>Je poussai un cri de joie. Il me demanda ma
-réponse,&mdash;je lui dis: Quand partons-nous?...</p>
-
-<p>&mdash;Demain soir, si vous voulez.&mdash;Il vous faut le
-consentement de votre mère, et je désire que vous
-placiez cet argent avant notre départ.&mdash;Il posa
-<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-sur ma toilette un portefeuille que je lui rendis.</p>
-
-<p>&mdash;Non: je ne veux pas de cet argent; plus tard,
-nous verrons.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux que vous le placiez avant de quitter
-Paris... Ce n'est pas une grande fortune, mais
-cela vous aidera à élever votre petite fille! Quoi
-qu'il arrive, ces quarante mille francs sont à
-vous.</p>
-
-<p>J'étais confuse de tant de générosité! J'allais
-peut-être refuser encore, quand je songeai à ces
-paroles de Robert: <i>Si c'était vrai, vous ne me le
-diriez pas!</i> Je pris le portefeuille, et le montrant
-dans ma pensée à Robert, je lui disais: <i>Vous
-voyez bien que je ne mentais pas.</i></p>
-
-<p>Tout fut prêt le lendemain soir; le consentement
-donné, l'argent placé. Nous partîmes. Je recommandai
-de m'envoyer mes lettres poste restante.</p>
-
-<p>Je faillis me trouver mal quand le chemin de fer
-m'emporta. Je cherchai vainement à entourer de
-mes pensées celui qui faisait tout pour moi, celui
-qui allait me donner son nom. Mon c&oelig;ur rebelle
-saignait en pensant qu'il s'éloignait de Robert. Je
-me faisais honte à moi-même. Ma volonté était
-impuissante; je pouvais diriger mon corps, non
-mon amour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-Richard me demanda si j'étais heureuse... je ne
-répondis rien pour ne pas mentir.</p>
-
-<p>Une fois embarquée, j'eus plus de liberté; je
-pus pleurer. Nous eûmes une très-mauvaise traversée.</p>
-
-<p>Richard était presque sans connaissance,
-tant il souffrait! Deux personnes, sur peut-être
-trois cents, tinrent tête à l'orage et restèrent debout.
-Je m'étais appuyée à une espèce de mât. Les
-bras croisés, je regardais les vagues furieuses, qui
-me semblaient courir après notre embarcation
-pour l'engloutir.</p>
-
-<p>Je les attendais; j'étais prête à me laisser emporter
-par elles.</p>
-
-<p>Quand le jour parut, j'appris que nous avions
-couru un véritable danger... Nous nous étions
-perdus. Les voyageurs n'avaient pas figure humaine...
-Un surtout, M. Eugène Crémieux, marchand
-de chevaux, que je reconnus pour être
-un des fournisseurs de Robert, était effrayant
-sous l'influence du mal de mer. J'avais remarqué,
-sur l'avant du bâtiment, un grand monsieur qui,
-pendant la bourrasque, n'avait cessé de fumer
-son cigare. Je demandai son nom à Richard qui
-venait de le saluer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le prince de Syracuse.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dis-je, il a le pied marin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-Arrivés à Londres, nous louâmes un grand appartement.</p>
-
-<p>Dès ma première promenade, je pris cette ville
-en horreur. Le brouillard interceptait le jour, et
-ne s'ouvrait que pour laisser passer une neige noire
-qui tachait mon chapeau blanc et me mouchetait
-la figure. Je rentrai furieuse. Je voulus me laver
-avec de l'eau et du savon; j'avais l'air d'un ramoneur.
-Cela s'était étendu. La maîtresse de la maison,
-qui était très-aimable et qui parlait français,
-me dit:&mdash;Madame ne connaît pas Londres... Il ne
-faut pas sortir avec des couleurs claires dans cette
-saison, et toujours avoir le soin de mettre un voile
-de gaze verte. Je la remerciai, me promettant de
-ne pas suivre son conseil. Je n'avais pas assez de
-courage pour m'habiller à l'anglaise.</p>
-
-<p>Je venais de trouver le moyen de détacher ma
-figure avec du coldcream. Je ne sortis plus qu'en
-voiture. Je visitai tous les monuments. Une chose
-m'étonna: il fallait payer à toutes les portes pour
-entrer et pour sortir, donner je ne sais combien
-de shellings pour voir quelques bijoux dans une
-cage de verre. Je me disais que si les Français
-étaient comme cela, les étrangers ne seraient pas
-assez riches pour tout voir. Je trouvais cette
-rançon de mauvais goût. Ayant plus beau dans mon
-pays, je ne visitai plus rien; j'étais triste, je m'ennuyais.
-<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-&mdash;Richard ne savait qu'inventer pour me
-distraire; il m'achetait tout ce que j'avais regardé.</p>
-
-<p>Le salon de notre appartement devint un magasin
-de robes, de dentelles, de bijouteries.</p>
-
-<p>Il avait tout disposé pour notre mariage. Le moment
-approchait, non sans me faire grand'peur,
-car je doutais de moi, de ma résolution. Ce fut
-bien pis après avoir été à la poste, où je trouvai
-une lettre de Robert. Il avait gagné ma femme de
-chambre, et malgré ma défense, elle lui avait dit
-où j'étais et comment il pourrait m'écrire. Je cachai
-cette lettre, car Richard m'attendait et je n'osais
-la lire devant lui. Enfin il sortit; je brisai le
-cachet avec un battement de c&oelig;ur... Voici ce qu'il
-m'écrivait:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Si vous recevez encore une lettre de moi, ne
-croyez pas que j'espère un rapprochement entre
-nous. Vous m'avez vu assez faible, c'est que j'espérais;
-mais aujourd'hui, à quoi puis-je croire?
-Je croyais, avant le jour où vous m'avez manqué;
-depuis, je n'ai plus cru à rien. Vous êtes restée
-dans le vrai, le plaisir, le nouveau, le profit et une
-garantie pour l'avenir. Moi qui ne vivais que par
-le c&oelig;ur et l'imagination... j'ai cherché à rompre...
-Je m'étais fait un faux courage... Vous m'avez
-abandonné, tout m'a manqué. Il y a aujourd'hui
-<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-une barrière que je ne franchirai jamais. Avec
-vous, Céleste, je n'ai eu que souffrance! j'ai
-souffert pour le passé, j'ai souffert pour le présent,
-je souffrirai toute ma vie. Si vous épousez
-cet homme, c'est une grande folie!... Une fois
-le caprice passé, il n'y aura plus pour vous que
-reproche et amertume. La tête est tout chez lui, le
-c&oelig;ur n'y est pour rien. Si mes conseils peuvent
-être de quelque poids dans votre conduite, je
-serai heureux de vous rendre en bonheur tout ce
-que je souffre depuis votre départ auquel je n'ai
-pas cru jusqu'à ce que j'en aie eu la preuve matérielle.
-Je cherche partout une distraction que je
-ne trouve nulle part; je n'ai pas le courage de la
-chercher jusqu'au bout. La femme n'existe pour
-moi qu'en vous... J'ai lutté contre l'impossible...
-pourquoi vous en voudrais-je?... N'ai-je pas eu
-de vous tout ce qu'on pouvait en avoir? Cet
-homme sera-t-il plus heureux de vos caresses que
-je ne l'ai été? En aura-t-il de plus tendres? Cela
-n'est pas possible!... Une fois son imagination assouvie,
-que lui restera-t-il?... Rien!&mdash;Je serai
-vengé de lui, car il ne souffrira pas plus que je ne
-souffre.</p>
-
-<p>»Vous m'avez reproché des lettres et des paroles
-inspirées par la colère; elles vous ont froissée
-parce que vous n'avez pas su y trouver tout ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-qu'elles contenaient de passion et de désespoir.
-La femme qui aime n'a d'autre moyen de prouver
-son amour que par son dévouement, son abnégation;
-elle voudrait être la dernière du monde entier,
-pour devoir tout à celui qu'elle aime et en être
-fière. Vous avez été ainsi quand vous m'aimiez....
-quand vous ne m'avez plus aimé, je vous ai humiliée,
-cela devait être.</p>
-
-<p>»Pardonnez-moi de venir vous troubler au
-milieu de vos joies et de vos plaisirs. Si ma lettre
-vous ramène à quelque sentiment triste, vous
-trouverez immédiatement une consolation dans le
-baiser que vous donnerez ou dans celui que vous
-recevrez.</p>
-
-<p>»Adieu.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»ROBERT.»</span></p>
-</div>
-
-<p>Après cette lecture, je pleurai; pourtant j'étais
-heureuse; sa lettre me prouvait qu'il m'aimait
-encore.</p>
-
-<p>Richard rentra.... Je faillis perdre la tête, car je
-venais de faire un projet de départ. Je ne pensais
-plus à lui.</p>
-
-<p>Les formalités à remplir pour notre mariage
-étaient finies; le temps à attendre par des dispenses
-acheté.</p>
-
-<p>Richard me dit: &mdash;Allons, Céleste, c'est aujourd'hui
-<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-que vous serez ma femme, c'est la plus
-grande preuve d'amour que je puisse vous donner.
-Rendez-moi heureux, et c'est moi qui vous serai
-reconnaissant.</p>
-
-<p>Il m'avait commandé à Londres une toilette
-complète.... je m'habillai machinalement... je
-n'osais rien dire... je ne voulais pas me marier, et
-je ne savais comment lui faire comprendre que
-nous allions tous deux à notre perte.</p>
-
-<p>J'avais une robe de brocart gris-perle, un châle
-de dentelle noire, un chapeau blanc.</p>
-
-<p>&mdash;Cette toilette est de demi-deuil, lui dis-je,
-c'est horriblement triste!</p>
-
-<p>Il mit sur mon chapeau un magnifique voile qui
-avait été fait pour la reine et qu'il avait acheté la
-veille.</p>
-
-<p>Je me laissai conduire....., mais quand la voiture
-s'arrêta, la pensée, la vie me revinrent.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, dis-je au cocher, n'arrêtez pas,
-marchez!... Richard, dites-lui de dépasser cette
-porte, il faut que je vous parle.</p>
-
-<p>Je m'enfonçai dans la voiture, et me tins au
-coussin comme si l'on eût voulu m'en faire descendre
-par la force.</p>
-
-<p>Il donna ordre de retourner à l'hôtel. Il ne me
-dit pas un mot pendant la route... je n'osais lever
-les yeux sur lui. Rendus à notre appartement, il
-<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
-me montra un fauteuil, prit une chaise et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Céleste, qu'avez-vous à me dire?</p>
-
-<p>Il me disait cela si doucement, il me regardait
-d'un air si bon, que je ne sus que répondre...
-mon voile moitié baissé cachait ma rougeur... je
-tremblais, mes dents claquaient.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi ce qui vous est arrivé?&mdash;vous ne
-répondez pas!... je vais vous le dire. Vous venez
-d'avoir peur de ce que vous alliez me promettre...
-Vous ne m'aimez pas, vous n'avez pas
-le courage de me donner votre vie tout entière. Il
-n'y aurait pas dans ce refus de quoi vous en vouloir,
-c'est de l'honnêteté... une autre aurait pris
-mon nom et l'aurait traîné dans la boue. Je vous
-l'offrais avec confiance dans l'avenir, vous ne
-voulez pas, vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez
-jamais; je tuerai mon amour ou il me tuera!</p>
-
-<p>Il cacha sa figure dans ses mains pour pleurer.
-Je me jetai à ses genoux, je lui demandai pardon
-du mal que je lui faisais.&mdash;Tenez, Richard, n'ayez
-que du mépris pour moi, je suis indigne d'un
-amour comme le vôtre... chassez-moi, je suis une
-misérable... mais je souffre!... ce n'est pas ma
-faute... ayez pitié de moi, ne m'accablez pas de
-vos reproches, je ne pourrais pas les supporter!
-Oh! j'étouffe! ma vue se trouble... je me sens
-mourir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-Je perdis connaissance.</p>
-
-<p>Quand je revins à moi, j'étais dans un fauteuil...
-on m'avait déshabillée... la maîtresse de
-la maison me mettait une robe de chambre...
-j'allais demander ce qui s'était passé... Richard
-me fit signe de me taire.</p>
-
-<p>Quand nous fûmes seuls, il me prit la main et
-me dit:&mdash;L'air de Londres vous fait mal, Céleste,
-nous partirons demain. Il resta quelque temps
-sans me parler, puis, me regardant avec colère,
-il reprit:&mdash;Comme vous l'aimez, cet homme!</p>
-
-<p>Le reste du temps se passa dans le silence.
-Nous partîmes le lendemain avec des émotions
-bien différentes au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Arrivé à Paris, il descendit dans un hôtel, cité
-Bergère, car il avait fait vendre son appartement
-pendant notre absence.</p>
-
-<p>Robert sut bien vite mon retour... il m'écrivit
-plusieurs lettres que je laissai sans réponse. Je
-ne m'appartenais pas... la reconnaissance me faisait
-un devoir de rester auprès de Richard... je
-ne voulais pas sortir avec lui, pour éviter une rencontre
-qui, je le savais, aurait eu des suites terribles.</p>
-
-<p>Je reçus une nouvelle lettre de Robert.</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Je te pardonne tout le mal que tu me fais.
-<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
-Quoi!... quand je te dis que je t'aime, que je
-souffre, tu ne trouves pas dans ton c&oelig;ur l'écho
-d'un souvenir! C'est mal, Céleste, d'être ingrate.
-Tu ne m'as pas pardonné un moment de vivacité,
-tu m'as reproché de ne plus t'aimer... peux-tu
-être injuste à ce point... Le jour où tu ne m'as
-plus aimé, tu as eu assez de pitié pour moi pour
-me le cacher, pour me mentir jusqu'au jour où
-tu as cru m'avoir assez payé l'amour que j'avais
-pour toi. Merci, mon enfant... pourquoi n'avoir
-pas fait durer mon rêve quelques heures de plus?
-Il était si doux pour moi; si tu savais pourtant
-comme, dans un baiser, je te donnais d'amour, de
-tendresse, de passion! comme ces baisers venaient
-de loin, du fond de mon c&oelig;ur! Que n'ont-ils versé
-sur le tien un peu de ce feu qui me brûle? Oh!
-tu ne m'aimes plus aujourd'hui, tu ne me comprends
-pas... c'est donc fini, je ne te verrai plus...
-je vais partir, aller bien loin!... Pourquoi montrer
-mes larmes? On en rit, et tout cela te ferait
-pitié, voilà tout. Oh! reviens à moi, je te demande
-pardon de tout ce qui a pu t'offenser, je
-ne le pensais pas. Viens me voir au moins pour
-me dire adieu, je ne t'ai jamais fait de mal. Ne
-m'abandonne pas ainsi, je t'aime... reviens, et tu
-auras plus que tu n'as pu rêver! Je ne puis vivre
-sans toi... Viens, viens, c'est mon c&oelig;ur qui t'appelle.
-<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-Je suis malade dans mon lit... Refuseriez-vous
-un peu de pitié à un homme dont le seul
-crime est de vous avoir trop aimée... le laisseriez-vous
-mourir sans un mot de consolation!... Non,
-je connais votre c&oelig;ur, vous viendrez, je vous attends!...»</p>
-
-<p>Le lendemain, il y avait des courses au Champ-de-Mars...
-Je fis atteler ma calèche pour y aller.
-En descendant, je trouvai des roses plein ma voiture...
-Je pensais que c'était une galanterie de
-Richard et je partis en emportant un petit mot
-que je voulais mettre moi-même chez Robert, et
-où je lui disais:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Vous m'aimez aujourd'hui, parce que je suis
-à un autre; s'il n'était plus là, vous ne vous baisseriez
-pas pour me ramasser à terre. Je vous ai
-bien prévenu! Avant de prendre un parti, mon
-c&oelig;ur a crié! Vous savez bien que je vous aime,
-et vous m'avez plaisantée, raillée. Je suis partie...
-Vous m'avez écrit des injures... j'ai tout supporté,
-sans vous faire un reproche!... j'avais le
-c&oelig;ur gros. Je vous quitte, je vais aux courses.
-Il faut bien que je jouisse de mon luxe, de mes
-succès! J'ai fait le malheur de trois personnes;
-on va m'admirer... je suis à la hauteur de ces
-femmes que je méprisais. Des chevaux, des voitures,
-<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-avec cela, on n'a plus besoin de son c&oelig;ur...
-la vie est un pont qui traverse l'âme. Au commencement,
-il y a l'amour; à l'autre bout, l'ambition,
-l'orgueil.</p>
-
-<p>»J'ai commencé avec vous par le premier;
-vous m'avez poussée, je suis sortie par l'autre.
-C'est votre ouvrage. Tous les reproches que vous
-me faites, je les jette sur vous... mon c&oelig;ur n'est-il
-pas une hôtellerie mal famée!... Je vous en
-chasse pour vous éviter d'être en si mauvaise
-compagnie.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»CÉLESTE.»</span></p>
-</div>
-
-<p>Je donnai cette lettre à un commissionnaire...
-Je doutais trop de mon courage pour la remettre
-moi-même.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXVIII</h2>
-</div>
-
-<p>Le lendemain, à dix heures, le médecin qui
-m'avait soignée place de la Madeleine, et que Robert
-avait gardé, demanda à me parler. On le fit
-entrer dans ma chambre.</p>
-
-<p>Après m'avoir saluée assez froidement, il me
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Si étrange que vous semble ma démarche
-près de vous, soyez persuadée, mademoiselle,
-que je viens de moi-même; je sors de chez M. le
-comte de ***. C'est la quatrième visite que je lui
-fais depuis hier six heures. Je l'ai soigné deux
-fois; il a eu une attaque très-violente, le sang
-l'étouffe, il a le délire. Son valet de chambre m'a
-dit que cette nuit il avait ordonné vingt fois qu'on
-vînt vous chercher; on n'a pas osé le faire. Je
-<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-viens vous prier d'y aller, ne fût-ce qu'une heure.
-Il a du chagrin, c'est le plus grand de son mal. Je
-ne sais quelle est votre position vis-à-vis l'un de
-l'autre, mais je n'ai pas hésité, me rappelant que
-sur un mot de moi, il vous avait emmenée chez
-lui, à la campagne, vous voyant dangereusement
-malade.</p>
-
-<p>Mon c&oelig;ur avait cessé de battre.</p>
-
-<p>Je ne pris pas le temps de répondre, je pris un
-châle, un chapeau, et je dis au docteur:&mdash;Partons!
-je suis prête.</p>
-
-<p>Quand j'arrivai chez lui, rue Royale, je fus effrayée;
-les domestiques couraient de droite et de
-gauche; Robert venait d'avoir un accès terrible,
-on m'engagea à ne pas entrer dans la crainte que
-ma vue ne lui fît mal. Je n'écoutai rien et j'entrai
-dans sa chambre. Il était bien changé; ses joues
-étaient pâles, ses yeux brillants comme des éclairs.
-Je m'approchai de son lit; il me regarda deux ou
-trois minutes; puis, comme sortant d'un rêve, il
-se pencha hors de son lit, et me saisissant le poignet,
-il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est vous; venez plus près, que je voie
-comment est faite la figure d'une femme qui peut
-causer tant de douleurs. Votre baiser, c'est celui
-du serpent, il empoisonne! Les goules boivent le
-sang, vous, vous dévorez le c&oelig;ur, vous le déchirez
-<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-avec vos ongles, et, quand votre victime est à
-l'agonie, vous apparaissez, non pour lui porter
-secours, mais pour jouir de votre &oelig;uvre de destruction!
-Qui donc vous amène? C'est l'enfer qui
-vous envoie! Mais je ne suis pas mort; j'ai encore
-assez de force pour vous écraser comme une vipère!
-Il me serrait le poignet à me le briser; je
-n'osais dire un mot, faire un mouvement; il était
-fou! Il se mit à rire et me dit:&mdash;Tu pâlis, tu as
-peur. Le charme est tombé; je te vois telle que tu
-es. Par quelle magie m'as-tu donc séduit, fille de
-Satan? C'est du feu que tu as mis dans mes veines;
-maintenant tout est dans ma tête.</p>
-
-<p>Il me lâcha pour porter ses deux mains à son
-front. Sa chemise se tacha d'un sang noir; la saignée
-qu'on lui avait faite venait de se rouvrir. Je
-sonnai, le médecin lui rebanda le bras après l'avoir
-laissé saigner, et m'assura que c'était une bonne
-chose.</p>
-
-<p>En effet, Robert me parut plus calme et me dit,
-comme s'il me voyait seulement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! te voilà; tu as bien fait de venir. Il y a
-si longtemps que je t'attendais. Je vais me lever;
-je suis courbaturé. Tu vas rester près de moi,
-n'est-ce pas? J'ai besoin de te voir. Où étais-tu
-donc? Il me semble qu'il y a longtemps que je ne
-t'ai vue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-&mdash;Oui, lui dis-je, je vais rester près de vous,
-je ne vous quitterai plus.</p>
-
-<p>J'ôtai mon châle et mon chapeau. Je me tins
-assise à la tête de son lit, sans oser respirer.</p>
-
-<p>Il me parla de choses et d'autres, puis s'endormit.</p>
-
-<p>Le médecin me dit en partant:</p>
-
-<p>&mdash;Ne le quittez pas; il est sanguin, il pourrait
-avoir de nouvelles crises, je viendrai demain de
-bonne heure. S'il y avait du nouveau, envoyez-moi
-chercher.</p>
-
-<p>Une fois seule avec le silence et mon malade, je
-pensai à ma situation, à Richard que j'allais désoler;
-mais je ne pouvais abandonner Robert dans un
-pareil moment. Je m'approchai d'une table où il y
-avait de quoi écrire et je commençai une lettre
-pour Richard:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Mon ami, je suis indigne de votre amour!
-C'est la tête bien basse que je vous demande pardon
-du mal que je vais encore vous faire. Oubliez-moi,
-je suis une ingrate, indigne de vous. Louise,
-ma femme de chambre, vous remettra cet argent
-que je ne puis garder. Ne cherchez pas à me voir.&mdash;Partez,
-s'il le faut, mais oubliez.&mdash;Robert est
-dangereusement malade, je suis près de son lit et
-ne sortirai de sa chambre que lorsqu'il sera hors
-<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-de danger. Ne croyez pas que je sois tombée dans
-un piége et que je cherche à excuser ma conduite
-par un mensonge; je ne suis pas prisonnière, les
-portes sont ouvertes. Je reste parce qu'il me semble
-que je remplis un devoir. Je vous ai connu trop
-tard, Richard, sans cela je vous aurais aimé comme
-vous méritez de l'être.&mdash;J'ai cru, en entrant ici,
-que Robert allait me tuer. Je regrette qu'il ne l'ait
-pas fait; ma vie est une des plaies du monde; je
-fais souffrir ceux qui m'aiment et je suis malheureuse
-au milieu d'eux. Ne me maudissez pas, mon
-ami. Plaignez-moi. Je suis une mauvaise étoile,
-je porte malheur!&mdash;J'ai au moins une consolation,
-c'est de ne jamais vous avoir menti.&mdash;Dans
-quelques années, je serai seule, abandonnée; je
-me souviendrai alors de ce que j'ai perdu en vous,
-je verserai des larmes bien amères; mais il sera
-trop tard, et vous serez vengé. Adieu! Un peu de
-courage vous sauvera d'une vie de regrets. Pardonnez-moi!</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»CÉLESTE.»</span></p>
-</div>
-
-<p>Je fis venir ma femme de chambre, je lui remis
-cette lettre. Robert dormait toujours; la sueur lui
-tombait du front; il était agité. Il se réveilla tout
-à coup en m'appelant.</p>
-
-<p>Je passai huit jours sans le quitter; j'avais défendu
-<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-qu'on m'apportât aucune espèce de lettres;
-je ne voulais pas qu'une seule plainte arrivât jusqu'à
-moi. Je sentais trop combien j'en méritais.</p>
-
-<p>La maladie de Robert n'avait pas changé son
-caractère. Il se mettait en fureur contre moi sans
-motif, quelquefois il sonnait son domestique pour
-ne pas me demander sa tisane que j'avais près de
-moi. Il me disait de m'en aller, que ma présence
-lui faisait horreur. Comme je pleurais sans répondre,
-il me demandait pardon de ses emportements,
-m'embrassait les mains et me disait:&mdash;Je
-t'aime plus que ma vie; si je ne te voyais plus, je
-deviendrais fou!</p>
-
-<p>Sa nature robuste triompha du mal. Au bout de
-quelques jours, il était rétabli. Il me laissa aller
-chez moi, après m'avoir fait jurer de revenir de
-suite.</p>
-
-<p>Je trouvai quatre lettres de Richard, la première
-contenait ceci:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Pourquoi vous ai-je connu, Céleste? Je ne
-vous dirai ni injures, ni reproches, je laisse cela à
-cet homme que vous me préférez. Ce qu'il aime
-en vous, c'est moi. Quand j'aurai fui au bout du
-monde un tourment que je ne puis supporter, il
-vous quittera alors, sûr que je ne serai plus là
-toujours trop heureux de vous recevoir. Vous vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-rappellerez mes paroles, vous penserez peut-être
-à moi. Souvenez-vous que je vous ai offert ma
-vie, mon nom, et que pas un amour ne peut se
-comparer au mien. Ce n'était pas assez de m'abandonner
-à mon désespoir, il faut encore que vous
-m'insultiez en m'offrant de reprendre de l'argent
-que j'ai été si heureux de vous offrir. Vous me
-le renverriez que je le donnerais aux malheureux.&mdash;Il
-y a un jour de votre passé que vous pouvez
-presque racheter avec cette somme; gardez-la,
-c'est tout ce que je vous demande en partant. Je
-vais chez une de mes s&oelig;urs; je n'ai plus la force
-de souffrir. J'ai passé quatre jours sous les fenêtres
-de la rue Royale, espérant toujours vous apercevoir
-derrière un rideau.&mdash;Ah qu'ils ont été longs ces
-jours! J'aimerais mieux mourir que de les recommencer.»</p>
-
-<p>Les autres lettres étaient dans le même genre,
-toujours douces et pleines de regrets.</p>
-
-<p>Ma mère vint me voir.</p>
-
-<p>Quand elle était délaissée d'un côté, elle se
-souvenait de moi. Elle me conta toutes ses peines.&mdash;Après
-lui avoir fait promettre qu'elle ne verrait
-plus Vincent, je lui promis que je lui achèterais
-un bureau de tabac ou un hôtel garni, espérant que
-ce serait une grande distraction pour elle. Elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-trouva ce qui lui plaisait, et trois jours après, je
-l'établissais rue et hôtel Cléry.</p>
-
-<p>Trois mois se passèrent.</p>
-
-<p>Robert était horriblement triste; il était bon,
-mais il avait au fond du c&oelig;ur une peine qui le dévorait.
-Mon voyage à Londres lui revenait sans cesse à
-l'esprit. Un chiffon, une parole le lui rappelaient.
-Alors il tombait dans des rêveries si tristes, que
-son sourire me faisait mal. Richard était toujours
-dans sa famille; je tremblais de le voir revenir,
-car c'eût été bien pis encore. Mes seules querelles
-avec Robert avaient pour objet les cadeaux qu'il
-ne cessait de me faire. S'essayant en vain de modérer
-ses dépenses, il était horriblement gêné,
-mais les marchands qui lui vendaient, ces usuriers
-habiles, lui renouvelaient à chaque échéance ses
-valeurs et lui doublaient en deux ans ses mémoires.</p>
-
-<p>Un jour, un de ses parents vint me voir; c'était
-un gros homme, très-spirituel. Quoiqu'il fît grand
-étalage de son intérêt pour Robert, il ne lui aurait
-pas donné vingt-cinq louis; mais il était prodigue...
-de conseils.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, me dit-il, vous aimez Robert? Eh
-bien, vous ne le lui prouvez guère! Comment,
-vous le laissez se ruiner comme un niais! Conseillez-lui
-donc de se marier. Qu'est-ce que vous en
-ferez quand il n'aura plus un patard? Raisonnez-le
-<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-un peu, il vous écoutera. Si ce malheur-là lui arrivait,
-je serais bien désolé, mais je ne lui donnerais
-pas un sou, j'ai des charges.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! lui dis-je, il n'en est pas là et ne
-vous demandera rien. Je lui ferai part de l'intérêt
-que vous lui portez et je tâcherai de lui faire comprendre
-vos bons avis.</p>
-
-<p>J'ai toujours été bien folle, mais toutes les fois
-qu'on m'a fait entendre le langage de la raison,
-j'ai fait un grand effort pour l'écouter. Si cela n'a
-pas duré longtemps, c'est la faute de ma nature
-bien plus que celle de ma volonté.</p>
-
-<p>Le soir je parlai à Robert de son avenir. Je lui
-disais:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai peur pour vous. Je suis plus raisonnable
-maintenant; si vous vouliez vous marier, je ne me
-fâcherais pas avec vous; je partirais de Paris, si
-ma présence vous gênait; vous m'écririez de
-bonnes lettres, auxquelles je répondrais avec mon
-c&oelig;ur. Nous passerions de ce grand amour à l'amitié
-qui dure toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, me dit-il, vous avez raison, conduisez-moi,
-dictez ma conduite; mais je veux vous voir,
-vous avoir près de moi dans l'avenir. Nous allons
-partir pour le Berry; nous achèterons une petite
-maison où vous mettrez tout ce qui est à vous et
-qui se trouve chez moi à la campagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-Ce fut convenu, et nous partîmes quelques jours
-plus tard. Nous trouvâmes une délicieuse maisonnette,
-dont le parc donnait dans la forêt. Impossible
-de chasser sans que j'entendisse le son du cor
-et les aboiements des chiens.</p>
-
-<p>Ma présence dans le pays était d'un mauvais
-effet pour les nouveaux projets de Robert; il se
-chargea de tout arranger dans mon ermitage et je
-revins à Paris.</p>
-
-<p>En arrivant, je fus voir ma mère. Elle n'avait
-rien trouvé de plus joli que de louer l'appartement
-du premier à M. Vincent. La colère me prit et je
-leur donnai congé à tous les deux. Je revendis
-l'hôtel presque de suite.</p>
-
-<p>J'écrivais à Robert, qui s'ennuyait horriblement
-au Berry, mais qui y restait pour bien prouver au
-monde qu'il ne me voyait plus.</p>
-
-<p>Je commençais à être heureuse dans ma solitude,
-parce que j'étais tranquille; mais il n'était pas
-dans ma destinée de me reposer des émotions:
-quand un ennui disparaissait, un autre revenait.
-Un jour, à quatre heures, on m'annonça M. Richard.
-Je restai clouée à mon fauteuil. J'aurais
-voulu ne pas le recevoir, pour éviter une explication
-qui m'était pénible. Il me donna la main et
-ne me fit pas un reproche.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Céleste, j'arrive. Croyez bien que je
-<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-me suis informé; on m'a assuré que M. Robert
-était dans ses terres, et je me suis présenté chez
-vous, espérant que vous auriez toujours un peu
-d'amitié pour moi. Mais comme le c&oelig;ur des
-femmes est un abîme dont on ne connaît jamais
-le fond, si j'ai trop espéré, je me retire.</p>
-
-<p>J'en étais quitte pour la peur. Je m'attendais à
-une scène, et ce qu'il me disait n'était pas embarrassant
-du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes et vous serez toujours le bienvenu.
-Je craignais vos reproches, et comme je sais
-que je les mérite, je ne voulais pas les entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous en ferai plus; il n'y a pas de
-scène possible entre nous. Non, Céleste, je ne
-vous fatiguerai pas de plaintes qui vous irriteraient
-contre moi. J'attendrai; je vous aimerai autant
-dans dix ans qu'aujourd'hui.</p>
-
-<p>J'avais été bien gâtée, bien adulée, mais je ne
-pus m'empêcher de rire; je ne croyais pas aux
-amours qui durent dix ans.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous demande rien que la permission
-de venir vous voir quelquefois.</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement, tant que vous voudrez.</p>
-
-<p>C'était bien imprudent, cela: en voici la preuve.
-J'écrivais toujours à Robert; je n'avais pas cru nécessaire
-de l'informer du retour de Richard; je ne
-sais qui s'en chargea, ou bien il le devina.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-Un jour, j'avais invité à dîner Maria. C'est un
-nouveau personnage, qui mérite que je vous fasse
-son portrait et que je vous raconte dans quelles
-circonstances je l'ai connu.</p>
-
-<p>Maria est une grande femme, fort jolie de figure;
-mais elle a l'air dur et est extrêmement maigre.
-Je l'avais connue dans le temps où j'allais à Versailles.</p>
-
-<p>Je la retrouvai à un bal à l'Odéon, bal
-donné par M. Lireux, directeur du théâtre à cette
-époque. Il était très-bon pour les femmes; il
-les rassemblait en masse, se promenait dans la
-salle de danse, faisait un choix et les emmenait
-souper dans le foyer des artistes. Je dois vous
-dire, pour mettre sa moralité à l'abri, qu'il n'y
-avait jamais moins de quarante personnes.</p>
-
-<p>J'étais allée à ce bal masqué avec Marie la
-blonde. Son amant lui avait donné rendez-vous;
-comme toujours, il avait manqué, et Monrose, que
-je connaissais un peu, m'avait engagée à souper
-avec les autres artistes. M. Lireux me reçut très-bien.
-J'avais un joli costume et je crois me rappeler
-qu'on me fit les honneurs de la soirée. Il y
-avait à ma droite une grosse fille, aux narines évasées,
-aux grands yeux à fleur de tête; c'était Clara
-Fontaine.</p>
-
-<p>Elle regardait avec envie le costume de Maria.
-<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-Elle vivait dans le même monde. Il semble aux
-grisettes du quartier latin que tout doit être
-en commun; quand l'une est mieux mise que
-l'autre, la dernière prend sa revanche en méchancetés.
-Le souper était magnifique, on enfonçait
-des caisses de pâtés de foie gras, les truffes et le
-vin de Champagne étaient servis à profusion.
-Maria avait une attitude grave au milieu des têtes
-échauffées; elle mangeait avec précaution, car elle
-avait gardé ses gants. Clara, qui se croyait tout
-permis parce qu'on était en carnaval, lui dit de sa
-jolie voix pointue:&mdash;Pourquoi donc manges-tu
-avec tes gants, est-ce que tu as la gale?</p>
-
-<p>La pauvre Maria devint pâle, puis pourpre, ne
-put rien répondre, les larmes lui vinrent aux
-yeux.</p>
-
-<p>Je trouvai cela si méchant que, quoique je ne
-connusse Maria que de vue, je pris sa défense et
-je dis à Clara:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc lui demandez-vous si elle
-a la gale? Est-ce que vous espérez la lui avoir
-donnée?</p>
-
-<p>&mdash;Moi! dit-elle en poussant un cri hébété. Et
-elle posa ses deux larges mains sur la table pour
-montrer qu'il n'y avait aucune trace.</p>
-
-<p>&mdash;Cachez donc cela, lui dis-je, ce n'est pas propre
-devant le monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-Elle resta la bouche et les narines ouvertes, sans
-trouver un mot à me répondre.</p>
-
-<p>Maria vint me remercier.</p>
-
-<p>Lireux, Monrose et Bernard-Latte, qui étaient
-encore garçons, car ils se sont mariés depuis, je
-crois, me donnèrent raison, et Maria fut mon amie.</p>
-
-<p>J'avais en face de moi M. Milon, l'acteur. Il me
-parut très-fat, étudiant ses poses; il se regardait
-et avait l'air si content de lui, que je quittai ma
-place pour lui démasquer la glace qui était derrière
-mon dos.</p>
-
-<p>Je dis à Maria: Venez-vous danser? Elle avait
-un costume d'homme, elle fit le cavalier. Voilà
-qu'en faisant je ne sais plus quelle figure, je marche
-sur le pied d'une femme en domino qui était
-derrière moi. Elle me pousse très-fort en m'appelant
-bête! Cela lui avait échappé, mais elle ne
-m'avait pas moins appelée bête, ce qui me déplut
-beaucoup; elle raccommoda la phrase en m'appelant
-horreur de femme!</p>
-
-<p>Je me retournai et lui tirai la barbe de son
-masque, en lui disant:&mdash;Vous êtes donc bien
-jolie, vous!&mdash;C'était un vrai singe.</p>
-
-<p>Je me mis à rire en disant:&mdash;Voyez comme
-madame a le nez bien tourné pour m'appeler horreur!</p>
-
-<p>Grand Dieu! qu'avais-je fait! Il n'y avait qu'une
-<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-femme, une femme comme il faut dans le bal,
-c'est celle qui m'avait appelée bête et que j'avais
-démasquée.</p>
-
-<p>Elle, furieuse, cherchait partout le commissaire.</p>
-
-<p>On me conseilla de me sauver; je n'en fis rien
-et j'eus tort, car on vint me prier de passer au
-bureau de police.</p>
-
-<p>C'est pour le coup que j'eus envie de courir. Je
-me préparais à dire à la dame que je la trouvais
-superbe; heureusement pour moi que Louis Monrose,
-qui est aussi bon garçon que bon acteur,
-vint à mon secours. Je commençais à avoir très-peur.</p>
-
-<p>Il prouva au commissaire que si cette dame
-n'avait pas mis son pied sous le mien, je n'aurais
-pas pu marcher dessus. Il obtint ma grâce et
-m'emmena en haut.</p>
-
-<p>Lireux rit beaucoup de mon histoire et resta
-mon ami quelque temps.</p>
-
-<p>Nous allions souvent le voir, parce qu'il avait de
-grandes caisses d'oranges dans son cabinet; elles
-étaient bonnes; j'étais privilégiée, j'en emportais
-toujours six.</p>
-
-<p>Voilà comment j'avais connu Maria; puis je
-l'avais perdue de vue jusqu'au jour où on l'appela
-Maria la Polkeuse et moi Céleste Mogador.
-<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-C'est la fille d'un honnête ouvrier. On dit que
-chacun a un défaut; j'envie ces gens-là, parce que
-moi j'en ai plusieurs; mais si Maria n'en avait
-qu'un, il était de taille.</p>
-
-<p>Si je me permets de parler ainsi de mes bonnes
-amies, c'est qu'elles ne se sont pas gênées
-sur mon compte, pas même mes ex-amis, qui,
-lorsque plus tard j'ai débuté aux Variétés, dans
-la <i>Course au plaisir</i>, m'ont très-maltraitée. Les
-oranges s'étaient changées en pierres.</p>
-
-<p>Donc, Maria aurait pu lutter d'orgueil avec le
-paon; elle était devenue très-élégante, se promenait
-à pied aux Champs-Élysées avec des robes de
-velours à queue; et quand, par hasard, en sortant
-de l'Hippodrome, je la rencontrais, elle me regardait
-du haut de sa grandeur sans me saluer. Cela
-ne me faisait aucune peine, parce que je m'étais
-fait une petite philosophie à moi à l'égard des
-femmes.</p>
-
-<p>Elle trouva que son nom ne faisait pas bien sous
-un chapeau à plumes et se fit appeler M<sup>me</sup> de
-Saint-Pase.</p>
-
-<p>Longtemps après s'être mise sous la protection
-de ce nouveau saint de sa création, elle
-me raconta de l'air le plus important du monde
-que son père était un grand seigneur; qu'il menaçait
-de la faire enfermer si elle continuait à porter
-<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-son nom de Saint-Pase; qu'elle était fort
-embarrassée sur le choix d'un nouveau nom.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! lui dis-je, est-ce que vous ne vous
-appelez pas Maria?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! me dit-elle, ne m'appelez jamais ainsi.</p>
-
-<p>Je lui dis franchement qu'elle devrait se résigner,
-parce que, quoiqu'elle fît, on dirait toujours
-en la voyant: Voilà Maria la Polkeuse.</p>
-
-<p>Elle faillit avoir une attaque de nerfs. Quand
-elle fut remise, elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, j'ai mon idée.</p>
-
-<p>Un mois après, je la demandai au concierge
-qui me répondit: <i>Connais pas!</i></p>
-
-<p>Je m'en allais de mauvaise humeur; heureusement
-elle se mit à la fenêtre et me rappela.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi partez-vous donc?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! on m'a dit qu'on ne vous connaissait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je comprends. C'est qu'on m'appelle
-aujourd'hui M<sup>me</sup> la comtesse Marie de
-Bussy.</p>
-
-<p>Elle avait pris son nom au sérieux; tout chez
-elle était marqué d'une couronne.</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc, Maria, voulez-vous que je vous
-donne mon avis sur votre changement de titre et
-sur vos armoiries.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
-&mdash;Eh bien! c'est que vous avez l'air de vous
-être meublée et habillée chez un fripier. Autant
-ces choses sont belles quand elles vous appartiennent,
-autant elles vous rendent ridicule quand on
-s'en pare sans en avoir le droit.&mdash;Vous êtes une
-bonne fille, je vous aime bien, c'est pour cela que
-je vous donne un conseil. Quand on prend une
-femme comme nous, on sait ce qu'elle est; on ne
-ment guère plus facilement aux autres qu'à soi-même.</p>
-
-<p>Il paraît que mon avis était stupide, car elle
-vint dîner chez moi dans une voiture marquée de
-<i>trois couronnes</i> grandes comme la lune.</p>
-
-<p>Il était cinq heures, son couvert était mis, lorsque
-Richard vint me faire une visite.</p>
-
-<p>On sonna derrière lui, je crus que c'était mon
-invitée; je prie Richard d'ouvrir; c'était Robert!</p>
-
-<p>Mes sens ne firent qu'un tour; je ne trouvai pas
-une parole.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! dit Robert en regardant les deux couverts
-sur la table, je sais ce que je voulais savoir;
-puis s'adressant à Richard, il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez voulu épouser cette fille; ne faites
-jamais une pareille folie. On les paye, elles ne
-méritent pas d'autre sacrifice. Je vous la laisse,
-elle est bien à vous désormais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-La leçon ne plaisait pas à Richard, car sa figure
-se crispa. De son côté, Robert semblait le provoquer
-de son &oelig;il ardent. Je me sentais mourir: un
-malheur allait arriver si je ne trouvais pas un
-moyen de l'éviter.</p>
-
-<p>Je joignis les mains en regardant Richard. Il
-comprit sans doute, car il lui répondit de l'air le
-plus affable du monde:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie de l'avis, monsieur; vous
-la connaissez, je crois, depuis quatre ans? Eh
-bien! dans quatre ans, je vous donnerai une réponse.</p>
-
-<p>Robert sortit, me lançant un regard plein de
-mépris qui me retourna jusqu'au fond du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je priai Richard de me laisser seule.</p>
-
-<p>Maria arriva. Elle fit son possible pour me consoler.
-Un malheur était devant moi, je courais au-devant
-de la pensée.</p>
-
-<p>Si Maria avait un ridicule, elle avait des qualités.</p>
-
-<p>Elle vint plusieurs jours me voir et tâcha de
-chasser mes tristes idées par de bonnes paroles.</p>
-
-<p>Robert, pour sauver son amour-propre, qu'il
-croyait engagé dans cette rencontre chez moi,
-chercha une femme avec laquelle il pût se montrer
-dans les endroits publics. Il trouva, dans une
-<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
-table d'hôte, une provinciale qu'un monsieur avait
-amenée à Paris, moyennant une somme de... Il
-lui offrit le double de ce que l'autre avait promis.
-Elle savait qu'il avait une maîtresse qu'il aimait,
-qu'elle allait servir à rendre une autre femme
-jalouse; elle accepta ce rôle et le remplit avec
-impudence. La vérité me force à dire qu'elle était
-jolie.</p>
-
-<p>Richard venait à chaque instant me dire: J'ai
-rencontré votre Robert avec sa maîtresse. Il aurait
-dû mieux vous remplacer.</p>
-
-<p>Il ne comprenait pas le mal qu'il me faisait.</p>
-
-<p>Maria, de son côté, venait me dire:&mdash;Ah çà,
-votre Robert est fou. Il sort avec une femme, en
-voiture découverte, et quelle femme encore! elle a
-la tournure d'une botte de paille.</p>
-
-<p>Tous frappaient à la même place et en même
-temps. La douleur ne pouvait pas être plus forte,
-il fallait que le fiel qu'on me versait au c&oelig;ur débordât
-sur quelqu'un.</p>
-
-<p>Naturellement, ce fut sur Richard, que je pris
-en haine; je lui reprochai tout ce que je souffrais.
-Il me demandait pardon du mal qu'il ne m'avait
-pas fait.</p>
-
-<p>Je reçus dans la journée un mot de Robert; il
-avait acheté un magnifique appartement de quelqu'un
-qui partait. Tout était prêt; il en prit possession
-<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-du matin au soir. Il m'écrivait: «Venez
-me voir, j'ai à vous parler de vos intérêts.»</p>
-
-<p>Richard arriva comme je lisais ce mot, et sans
-savoir ce qu'il contenait, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Votre Robert en débite de toutes les couleurs
-sur votre compte. Il a dit hier à un de mes amis
-que vous iriez chez lui quand il le voudrait.</p>
-
-<p>Je froissai la lettre avec colère.</p>
-
-<p>Lorsque Richard fut sorti, je répondis:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Qu'irais-je faire chez vous? chercher quelque
-insulte! Vous ne m'avez jamais aimée; on ne méprise
-pas ceux qu'on aime, et je sais tout ce que
-vous pensez et dites de moi. Adieu!</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»CÉLESTE.»</span></p>
-
-<p>Une heure après, il m'écrivait encore:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Vous mentez quand vous dites que je ne vous
-ai jamais aimée; vous savez bien le contraire. Vous
-avez tenu des propos infâmes sur moi. J'ai essayé
-de me sauver du ridicule que vous me jetiez par
-du cynisme. J'ai voulu vous voir un instant chez
-moi, non dans l'espérance de vous demander une
-consolation, mais pour puiser du désespoir dans
-la haine que vous m'avez déclarée. Je touche du
-bout du doigt la fin de toute souffrance, et je veux
-finir entre la bouteille qui ne trompe pas et qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-donne l'ivresse qu'elle promet, et un pistolet qui
-me donnera l'oubli. Un jour, en m'acquittant
-envers vous, les lettres que je vous ai reprises
-vous seront rendues; elles ont été l'essence de mon
-c&oelig;ur et de ma vie. Je lis les vôtres avec bonheur;
-j'oublie ce que vous êtes; pour moi, je rêve et j'adore.
-Jouissez de la vie de plaisir; mais, prenez
-garde, on vieillit vite, et quand le c&oelig;ur, qui ne
-vieillit pas, a besoin de tendresse et d'affection, il
-est épouvantable de ne rencontrer dans les souvenirs
-que les reproches, et souvent la haine et le
-mépris.</p>
-</div>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»ROBERT.»</span></p>
-
-<p>C'était comme un fait exprès ce jour-là; je ne
-fus pas seule une minute. En cherchant à me
-distraire, tout le monde m'assommait.</p>
-
-<p>Je me dis, en cachant ma lettre: J'irai chez Robert
-demain.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span></p>
-<h2 class="normal">XXXIX</h2>
-</div>
-
-<p>&mdash;Venez au Cirque, me dit Richard, cela vous
-distraira; il y a une belle représentation à bénéfice.</p>
-
-<p>Je m'habillai après dîner, et nous partîmes à
-huit heures.</p>
-
-<p>La salle était splendide de lumières et de toilettes.
-J'étais triste... tout cela me parut sombre.
-Tout à coup, la salle s'illumina pour moi... mes
-yeux furent éblouis. Le bruit que faisait mon
-sang, en me bouillonnant au c&oelig;ur, couvrait celui
-de l'orchestre! mes paupières, comme dilatées par
-la belladone, fixaient et regardaient sans voir!</p>
-
-<p>La tête me tourna, et je me sentis vaciller sur
-mon siége, comme au départ d'un navire en mer.</p>
-
-<p>Richard me regarda, puis, me prenant le bras
-<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-d'un air dur et colère, il me le serra en médisant:&mdash;Comme
-vous êtes pâle; remettez-vous donc, ou
-vous allez vous trouver mal. Je fis un effort... je
-relevai ma tête abattue par cette vision, et je me
-trouvai face à face avec Robert. Lui aussi était bien
-pâle! Placé à ma droite, sur un banc plus élevé
-que le mien, il se mit à causer avec cette femme
-dont on m'avait parlé et me fit sans doute remarquer,
-car elle se mit à parler haut, à faire mille
-extravagances pour attirer mon attention... Elle
-lui parlait, s'approchant si près de sa figure, que
-dix fois je crus qu'elle l'embrassait! Je n'y pouvais
-plus tenir: je demandai à Richard de me reconduire.&mdash;Non,
-me dit-il, il verrait trop votre
-émotion, je le veux, et si j'ai le droit de vous demander
-quelque chose en échange de ce que j'ai
-fait pour vous, je vous prie de faire bonne contenance
-jusqu'à la fin du spectacle.&mdash;Je ne répondis
-rien, et je regardais avec une fixité effrayante les
-chevaux qui tournaient devant moi. Richard me
-dit, en me prenant la main:&mdash;Voyons, Céleste, je
-vous en prie, ménagez un peu mon amour-propre;
-vous savez que j'en ai toujours fait bon marché;
-mais aujourd'hui, devant tout ce monde qui nous
-observe, ne me couvrez pas de ridicule, faites-vous
-violence, une heure seulement! Je vois que
-vous souffrez, je vous plains; pourtant je souffre
-<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-autant que vous! Vous avez l'air hagard, vos yeux
-sont pleins de larmes prêtes à couler... Céleste,
-Céleste, je vous en supplie!...</p>
-
-<p>J'entendais bien tout ce qu'il me disait, il avait
-raison; pourtant, je ne pouvais me secouer
-sous cette douleur, plus forte que tout ce que
-j'avais pu imaginer. Il me serra la main plus fort...
-Je revins un peu à moi, et je me mis à rire comme
-doivent rire les fous quand ils souffrent ou qu'ils
-sont bien malheureux!&mdash;Allons, me dit Richard,
-vous avez fait beaucoup pour moi aujourd'hui;
-nous sommes quittes... Venez, je vais vous reconduire
-chez vous.</p>
-
-<p>Je me levai, mes genoux fléchirent; je m'appuyai
-sur son bras. Je regardai Robert; ses yeux
-se rencontrèrent avec ceux de Richard. Je me
-sentis frissonner comme si les lames de deux
-épées froides et aiguës m'eussent traversé le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je me laissai reconduire comme un enfant;
-j'étais engourdie, sans savoir d'où venait ce mal
-qui me rendait folle.</p>
-
-<p>Arrivée à ma porte, Richard me dit:&mdash;Adieu,
-Céleste, je vous remercie encore; je vous laisse,
-votre douleur a besoin de solitude... Je suis attendu
-par des amis à la Maison-d'Or; je vous aurais
-offert de vous y emmener, mais le repos vous
-est nécessaire. Et il me quitta.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-Seule, ma fièvre reprit toute sa force!... Je
-pris la dernière lettre de Robert: il m'aimait
-toujours, puisqu'il m'écrivait: «Je finirai entre
-une bouteille de vin, qui tient ce qu'elle promet:
-l'ivresse; et un pistolet, qui donne l'oubli.»
-Mais cette femme, pourquoi l'a-t-il?... pour se
-sauver de ce qu'il appelle le ridicule; il ne l'aime
-pas.... Il refusait de se marier parce qu'il n'avait
-pas le courage de dire à une autre: Je t'aime!
-Oh! demain, je le verrai!</p>
-
-<p>Je me couchai, espérant trouver dans le sommeil
-un peu de calme; mais ce fut en vain... mon c&oelig;ur
-saignait de tous les côtés; le sang me montait au
-cerveau; le délire me prit plus fort!... Je me levai,
-m'habillai, comme si une voix m'appelait au dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Louise, dis-je à ma femme de chambre, venez
-avec moi, ne me quittez pas, quoi qu'il arrive! ma
-raison s'en va... courons après, ou je suis perdue.
-Et, prenant la lettre de Robert qui m'indiquait sa
-nouvelle adresse, je pris ma course par les boulevards.
-Arrivée rue Joubert, je m'arrêtai, effrayée
-de ce que j'allais faire! J'eus envie de retourner
-sur mes pas, ma raison n'obéissait plus, et je sonnai
-à la porte cochère. Il était près d'une heure
-du matin. On m'ouvrit, et je montai sans rien demander
-et laissant Louise sous la porte.</p>
-
-<p>Arrivée au premier, je sonnai à faire trembler
-<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-la maison; on ne me répondit pas. Ce fut une
-joie et une peine. Il n'y avait personne, ou bien
-on ne voulait pas me répondre. Tant mieux...
-qu'aurais-je dit? J'allais redescendre, ce qui était
-raisonnable; mais la folie ne raisonne pas, et,
-saisissant le cordon, je fis dix fois plus de tapage.</p>
-
-<p>J'entendis une porte s'ouvrir, puis marcher,
-et une voix, celle de Robert, demander: Qui
-est là?</p>
-
-<p>Ma langue se glaça... Je m'appuyai au mur, car
-j'allais tomber!...</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc est là? reprit-il en ouvrant la porte
-du carré.</p>
-
-<p>Puis, m'éclairant la figure de sa bougie, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous, ici! vous, à pareille heure! que me
-voulez-vous donc?</p>
-
-<p>Je ne sus que répondre... je vis tant d'ironie
-sur sa figure, que je compris qu'il allait se venger
-de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, me dit-il, je n'ai pas de temps à
-perdre; qu'avez-vous à me dire?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, lui dis-je toute tremblante et lui
-montrant sa lettre, je viens parce que vous m'avez
-écrit hier!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-il en riant, c'est vrai, après déjeuner!
-Si ce n'est que cela, vous pouvez vous en
-<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-retourner, il n'y a pas de danger, je suis très-heureux!
-Comment se fait-il que M. Richard vous
-laisse sortir à pareille heure?... ce n'est pas prudent.
-Je l'en ferai prévenir demain.</p>
-
-<p>L'air railleur avec lequel il me disait tout cela
-faisait, petit à petit, reprendre le dessus à mon
-caractère violent. La douleur, se retirant de mon
-c&oelig;ur, faisait place à un gros orage. Il vit les éclairs
-dans mes yeux et fit son possible pour m'exaspérer!</p>
-
-<p>&mdash;Entrez, me dit-il en démasquant la porte. Je
-ne vous aime plus, vous me dérangez beaucoup;
-mais je suis trop poli pour ne pas vous offrir de
-vous reposer quelques moments. Il posa son bougeoir
-sur la table et me montra un siége.</p>
-
-<p>La pièce dans laquelle il m'avait fait entrer était
-une salle à manger, aux panneaux et plafonds
-sculptés. Cette première pièce annonçait le luxe
-et le goût des autres. Je regardais pour me donner
-une contenance, car je n'osais dire un mot.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît, me dit-il, que c'est une visite sans
-but que vous avez voulu me faire, ma chère Céleste;
-vous avez mal choisi l'heure, mon enfant,
-car je ne suis pas seul? mais, puisque vous êtes
-venue, c'est moi qui vous dirai ma position et
-l'état de mon c&oelig;ur, afin de nous éviter à l'avenir
-de pareilles rencontres. J'ai été amoureux de vous,
-<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-je le crois, du moins; vous vous êtes moquée de
-moi; je me suis fatigué de ce rôle ridicule, et,
-aujourd'hui, je ne vous aime plus; votre vue me
-dégoûte, parce qu'elle me rappelle une faiblesse
-honteuse. Allez retrouver M. Richard.</p>
-
-<p>A mesure qu'il parlait, ses yeux prenaient une
-expression qui me faisait peur; je lui dis en joignant
-les mains:&mdash;Voyons, Robert, ne m'accablez pas!...
-quittez cet air railleur qui me glace, écoutez-moi
-cinq minutes et je me retire. J'ai eu tort de venir,
-il faut me le pardonner... c'est une puissance plus
-forte que ma volonté qui m'a conduite!... Pouvais-je
-deviner que cette lettre ne contenait que mensonge
-et plaisanterie... vous parliez de vous tuer...
-je suis venue... vous me renvoyez, je m'en vais.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il, non, tu n'es pas venue par
-intérêt pour moi!... tu es venue parce que tu m'as
-vu avec une autre femme, parce que tu as voulu
-tenter ton empire sur moi! Eh bien! emporte ma
-réponse: Elle est là, cette femme, derrière cette
-porte; elle entend tout ce que je te dis... je
-l'aime! elle est belle, aussi belle que tu es laide!
-On dit qu'elle te ressemble, et que c'est pour cela
-que je l'ai choisie... c'est possible! tu es sa caricature.</p>
-
-<p>&mdash;Robert, lui dis-je, me levant hors de moi...
-Robert, ce que tous faites là est une lâcheté!...
-<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-Vous m'insultez chez vous, vous devriez vous respecter
-vous-même en n'insultant pas vos faiblesses
-passées. Si c'est pour vous faire aimer de cette
-femme que vous me traitez ainsi, elle aura mauvaise
-opinion de vous, car le même sort l'attend
-plus tard. Si je dérange une de vos nuits de plaisir,
-j'en ai le droit, car vous avez dérangé ma vie.
-Pourquoi m'avez-vous écrit à Londres?... Sans
-votre lettre, je serais mariée aujourd'hui, je serais
-en Écosse, et je ne viendrais pas vous troubler. Je
-savais bien que ce que vous aimiez en moi, c'était
-vous!... je ne pouvais pas le croire, car j'ai plus de
-grandeur d'âme que vous ne le pensez... Pour que
-vous sauviez votre fortune par un mariage, je vous
-ai quitté pour ne pas être complice de votre ruine
-presque certaine. J'ai accepté d'un autre ce que
-je ne voulais ni vous demander ni accepter de
-vous... l'idée ne m'était pas venue que vous pouviez
-prendre une autre maîtresse. Vous m'aviez
-juré tant de fois de vous marier, le jour où tout
-serait fini avec moi, que je voulais vous y aider.
-Vous n'avez pas un reproche à me faire, je vous
-ai toujours prévenu; vous, vous m'avez menti
-en m'écrivant cette lettre... Ah! ma tête se perd...
-je deviens folle!... Prenez garde, ne dites plus un
-mot, car je commettrais un crime! La flamme de
-cette lumière est rouge... tout prend cette couleur...
-<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-adieu... ne revenez jamais à moi, méfiez-vous...
-je ferai tout pour vous ramener... ce serait
-votre fortune, votre vie, votre honneur qu'il me
-faudrait alors, pour oublier cette nuit! Je donnerais
-ma vie pour que vous m'aimiez encore six
-mois.</p>
-
-<p>Je fis un mouvement pour sortir. Il me barra le
-passage.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il, vous êtes trop agitée, vous
-ne partirez pas encore... la colère vous va bien,
-je veux voir jusqu'où elle peut aller!... Vous me
-dites de ne jamais retourner à vous... soyez tranquille,
-j'ai bien pris mon parti, je suis bien fort!
-Je vous méprise, misérable créature que j'avais
-ramassée dans la boue, qui m'avez sali pour me
-récompenser!... Je vous ai servi d'échelle; c'était
-drôle de voir un homme de bonne compagnie aimer
-une fille comme vous, l'emmener chez lui,
-cela a piqué la curiosité, vous vous êtes mise à
-l'enchère, et vous vous êtes livrée au plus offrant.</p>
-
-<p>Je regardais autour de moi par quel moyen je
-pourrais me soustraire à cette scène... Je vis un
-couteau sur l'étagère, je m'en emparai, et le serrant
-avec force, je criai:&mdash;Pas un mot de plus, Robert...
-laissez-moi, ou je vous tue!</p>
-
-<p>Il se croisa les bras et s'appuya le dos à la porte
-de sortie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-&mdash;Enfin, fit-il en riant, je vous vois donc souffrir
-un peu! je vous croyais de pierre... Laissez donc
-ce couteau, vous allez vous couper les doigts.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lui dis-je, tu crois que je ne conduirai
-pas cette lame jusqu'à ton c&oelig;ur, comme tu as
-conduit jusqu'au mien tes cruelles paroles! tu me
-crois donc bien lâche? Tu crois donc que j'ai peur
-de la mort?... Eh bien! fais ce que je vais te dire
-ou je vais te tuer!... Renvoie cette femme qui a
-entendu tout ce que tu m'as dit!...</p>
-
-<p>Il haussa les épaules sans bouger.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne veux pas me croire!... Tiens, regarde,
-je commence par moi pour que tu ne doutes pas...
-Et je m'enfonçai à deux reprises le couteau dans
-la poitrine. La lame froide glissa sur mes côtes en
-les éraillant. Ce déchirement fut moins douloureux
-que celui de mon c&oelig;ur... Robert ne vit pas de
-sang, et crut sans doute que j'avais fait semblant.
-Il vint à moi pour prendre mon couteau...</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en, lui dis-je, laisse-moi passer, et
-comme il ne se retirait pas assez vite, je le frappai
-au bras droit. Son sang coula... A cette vue, je
-retrouvai ma raison égarée; je lui demandai pardon.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous pardonne, me dit-il, mais sortez. Je
-fis quelques pas, je mis la main à ma poitrine...
-Je sentis un bouillonnement tiède, puis un plastron
-<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
-froid, je m'appuyai d'une main à la table, de
-l'autre je voulais arrêter le sang. Je perdais ma
-vie et mes forces... La tête me tourna, je sentis
-mon c&oelig;ur cesser de battre, et je tombai à terre.</p>
-
-<p>Quand je revins à moi, j'étais dans une grande
-chambre toute tendue en velours grenat et garnie
-de passementerie d'or. J'étais étendue sur un lit à
-la François I<sup>er</sup>, doublé de satin blanc, et soutenu
-par quatre colonnes dorées. Il y avait deux bougies
-allumées dans un grand candélabre doré qui
-en portait au moins vingt. J'avais froid à la poitrine;
-je portai la main pour étancher le sang...
-On m'avait mis une grosse éponge à toilette, imbibée
-d'eau et de vinaigre, ce qui me causait une
-douleur très-vive. On avait fait monter ma femme
-de chambre; elle était assise dans un fauteuil. J'écoutais,
-retenant ma respiration, car on causait
-dans la chambre voisine.</p>
-
-<p>&mdash;Je te demande pardon, ma chère amie, disait
-Robert, de te faire passer une si mauvaise nuit...
-Tu dois avoir froid... Sitôt que le jour sera venu,
-j'enverrai chercher une voiture et je la mettrai
-dedans. Sa blessure n'est pas dangereuse... le repos
-lui aura fait du bien.</p>
-
-<p>Je me rappelais tout, et je fondis en larmes.
-Robert vint près de mon lit et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous mieux?... Ah çà, vous êtes folle,
-<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-ma chère enfant, de me faire pareille scène... Il me
-semble que je ne vous ai jamais dérangée... Si je
-vous ai écrit, il fallait brûler mes lettres sans les
-lire. Vous n'êtes pas une enfant; vous saviez ce
-que vous faisiez en me quittant, je veux être
-libre.</p>
-
-<p>Je regardais la porte restée ouverte; cette femme
-écoutait,&mdash;Oui, lui dis-je, vous avez raison...
-Fermez cette porte, je m'en vais. Louise, venez
-m'aider à m'habiller.</p>
-
-<p>Il sortit; je l'entendis rire, de moi sans doute!
-mon c&oelig;ur se brisa de nouveau... Je n'avais plus
-de force que pour pleurer. Je voulus me lever, je
-ne pus me tenir.... Il me fallut rester sur le lit et
-respirer du vinaigre.</p>
-
-<p>Louise cria:&mdash;Madame se trouve mal!...</p>
-
-<p>&mdash;Encore, répondit Robert, et il vint l'aider à
-me soutenir.</p>
-
-<p>La femme que j'avais vue au Cirque entra et
-parla à Robert; elle avait un accent prononcé. Je
-crois qu'elle venait plus par curiosité que par intérêt.
-Elle avait les cheveux courts, frisés à la Titus.
-Elle ressemblait beaucoup à une des premières
-compagnes de ma vie.</p>
-
-<p>Il y a certaines gens devant qui on souffre plus
-d'être humiliée!... Je n'avais rien à lui dire... Je
-ne la connaissais pas... Je la priai seulement de se
-<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-retirer pour que je me préparasse à partir... Elle
-le fit en riant, et je l'entendis embrasser Robert.</p>
-
-<p>Je ne sais où je trouvai de la force..... dans ma
-haine, sans doute; mais je sortis de cette chambre
-qui ressemblait à une tombe. Il ne me serra pas
-la main.</p>
-
-<p>Il faisait jour; Louise me portait plutôt que je
-ne marchais. Je m'arrêtai de l'autre côté de la
-rue... la croisée était ouverte, sans doute pour bien
-s'assurer que je m'éloignais. Après m'avoir vue
-partir, Robert la referma.</p>
-
-<p>Nous ne rencontrâmes pas une voiture. Je me
-traînai jusque chez moi, le corps brisé, mais le
-souvenir vivant; ce souvenir, qui passait dans
-mon c&oelig;ur comme un fer rouge, me brûlait, et ne
-se calmait un peu qu'avec une pensée de vengeance.&mdash;Pauvre
-Richard!... lui si bon, si dévoué,
-je l'avais méconnu!... C'était ma punition. Mais
-que de peine on lui ferait quand on lui raconterait
-cette scène, scène que je ne pourrais nier, car
-j'avais sur la poitrine une énorme cicatrice.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, me dit Louise, il faut vous coucher,
-madame, je vais aller chercher un médecin.</p>
-
-<p>&mdash;Non, lui dis-je, j'ai un devoir à remplir, il
-faut que je prévienne Richard; il vaut mieux qu'il
-apprenne cette nouvelle par moi... Oh! les forces
-<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-me manquent!... Allez chez-lui... dites-lui de venir
-de suite!...</p>
-
-<p>Elle sortit.&mdash;J'avais perdu beaucoup de sang...
-J'étais d'une pâleur mortelle!... Mon Dieu! disais-je,
-reprenez donc ma vie... je souffre trop!</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span></p>
-<h2 class="normal">XL</h2>
-</div>
-
-<p>Louise revint.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame, me dit-elle, le concierge de
-M. Richard est fou!... Il ne voulait pas me laisser
-monter, il me disait: Il n'y a personne... M. Richard
-vient de sortir avec madame.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, lui ai-je répondu: Madame est à la
-maison... c'est elle qui m'envoie!...</p>
-
-<p>&mdash;Il resta tout sot et me dit: Mademoiselle, je
-vous en prie... Diable! je viens de faire une bêtise,
-ce n'est pas elle qui était en haut; c'est que, aussi,
-l'autre est de sa taille; surtout n'en dites rien à
-madame.&mdash;Je lui ai promis de me taire, mais j'ai
-pensé que vous deviez être instruite de cela, car,
-sans M. Richard la scène de cette nuit n'aurait pas
-eu lieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-Je me couchai, mes larmes coulèrent avec abondance.
-Quand je n'eus plus de larmes, je repassai
-les événements. Mon c&oelig;ur venait de se dessécher
-à ce feu ardent de la douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! m'écriai-je, dans un état de délire voisin
-de la folie; c'est affreux de vivre comme cela,
-pourquoi ne m'a-t-on pas étouffée en venant au
-monde? Que sont de misérables créatures comme
-moi sur la terre? La honte de leurs parents, le remords
-et le mépris de ceux qui les ont aimées.
-Est-ce qu'on aime une fille comme moi? On s'oublie
-quelques heures près d'elle: puis après on
-la maudit, on la chasse; on lui dit ses vérités; il
-a bien fait, Robert. Je suis si méprisable! mon
-Dieu! est-ce que je ne suis pas assez punie? Mon
-Dieu! pourquoi ne voulez-vous donc pas que je
-meure? et j'arrachais les compresses mises sur
-mes blessures avec tant de force que mes ongles
-enlevaient la peau. J'aurais voulu continuer,
-mais comme rue Geoffroy-Marie, mes forces
-physiques étaient épuisées; je tombai sur une
-chaise; je cherchais à pleurer, mes paupières
-étaient sèches et brûlantes.</p>
-
-<p>Rien! me disais-je, il ne me reste rien. Oh!
-qu'il ne revienne jamais, que son amour soit bien
-mort, car je me vengerais cruellement!</p>
-
-<p>Robert! il a été sans pitié pour moi. Comme il
-<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-m'a traitée devant cette femme! Comme il m'a
-poussée du pied! et je ne l'ai pas tué! Comme il
-doit me mépriser! Et Richard qui me retire son
-amitié, quand j'en avais tant besoin; je perds tout
-à la fois.</p>
-
-<p>Je suis seule au monde!...</p>
-
-<p>Louise entra dans ma chambre, et me dit:&mdash;Madame,
-la nourrice est là avec votre filleule, je
-lui ai dit que vous reposiez, que je ne savais pas
-si vous pouviez la recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui dis-je, faites-la entrer; elle vient
-me rappeler que si je n'ai personne qui m'aime,
-elle, pauvre enfant! n'a que moi sur la terre.</p>
-
-<p>On m'apporta ma petite fille; elle était délicate
-comme une fleur. Je cherchais la vie dans ses
-yeux, je n'y voyais que faiblesse et langueur. Mon
-c&oelig;ur retrouva des larmes. Pourtant la femme qui
-la gardait m'assura qu'elle se portait bien, j'eus la
-force de sourire pour l'animer; le pauvre ange
-me tint compte de cet effort; car elle me rendit
-caresse pour caresse. Quand elle partit, je me
-sentis soulagée, sa présence m'avait fait du bien;
-c'était la relique de mon âme. J'aurais voulu tout
-oublier, pour ne penser qu'à elle, mais je ne pouvais
-pas, son souvenir adoucissait ma douleur, il
-ne la guérissait pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-Louise rentra me demander si je voulais recevoir
-M. Richard.</p>
-
-<p>&mdash;Vous a-t-il dit quelque chose, sait-il que
-vous êtes allée chez lui ce matin?...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pense pas, madame, il ne m'en a pas
-parlé.</p>
-
-<p>&mdash;Bien; faites entrer.</p>
-
-<p>Je m'assis dans l'ombre, pour qu'il ne vît pas
-ma figure; il entra, vint pour me prendre la main,
-je lui fis signe de s'asseoir en face de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon cher Richard, comment avez-vous
-passé la nuit? Votre souper à la Maison-d'Or
-s'est-il prolongé bien tard?</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il, je suis rentré à minuit, vous
-savez bien que je m'ennuie où vous n'êtes pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... et vous sortez de chez vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, me dit-il d'un air calme qui ébranla la
-résolution que j'avais prise de ne lui parler de
-rien.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, on m'avait dit vous avoir rencontré ce
-matin, dehors?</p>
-
-<p>Il changea de couleur et me dit:&mdash;En effet, je
-suis sorti de très-bonne heure pour essayer un
-cheval; mais je suis rentré depuis.</p>
-
-<p>&mdash;Cher Richard, quelle triste nuit vous avez dû
-passer! vous qui m'aimez au point d'être jaloux de
-ma pensée?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-&mdash;Oui, j'ai passé une mauvaise nuit, en pensant
-que, moi qui vous aime tant, je ne puis rien
-pour vous rendre heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, lui dis-je, assez de comédie et de grimaces;
-dites-moi le nom de celle qui vous a consolé
-pendant cette longue et triste nuit?</p>
-
-<p>Il devint pâle.</p>
-
-<p>&mdash;Ne cherchez pas d'histoire, c'est inutile, je
-sais tout, sauf le nom de la femme; je veux le savoir!...
-pas de phrases perdues, un seul mot, son
-nom, et je vous pardonne.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Céleste, dit-il en se laissant tomber à
-genoux devant moi, vous me trompez, vous ne me
-pardonnez pas! Oui, je suis un fou, un insensé,
-mais je vous aime plus que ma vie. Je vous l'ai
-prouvé, Céleste, pardonnez un moment d'ivresse;
-hier, à ce souper, je n'avais pas ma raison, et puis
-vous m'aviez fait tant de peine!... Ah! cette
-femme... C'est elle qui m'a entraîné. Céleste,
-pardonnez-moi; quittez cet air glacial qui me fait
-mal, accable-moi de reproches, je les mérite;
-mais pardonne-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai demandé son nom, je veux savoir
-si c'est une de mes chères amies, afin de lui faire
-mes compliments de l'intérêt qu'elle vous porte.</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous ne la connaissez pas; je ne la reverrai
-jamais. Je voudrais ne l'avoir jamais vue,
-<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-elle ne sait pas tout le mal qu'elle me fait aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pleurez!... un homme! c'est pousser
-trop loin le besoin de mentir. Vous avez vu Robert
-avec une femme; vous vous êtes dit: il la
-quitte, je puis la quitter aussi. Vous vous trompiez,
-quand vous disiez m'aimer, c'est lui que
-vous aimiez; je ne vous en veux pas, je ne vous
-aime pas, je ne vous ai jamais aimé, vous le savez
-bien. Voyons, ne pleurez pas comme cela,
-vous me portez sur les nerfs, je ne vous fais pas
-de reproches, vous étiez libre, je vous suis assez
-reconnaissante pour vous souhaiter d'être heureux
-avec une autre. Est-elle jolie?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Céleste, Céleste, vous êtes sans pitié,
-vous n'avez pas de c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;De la pitié, est-ce qu'ils en ont eu pour
-moi, cette nuit? Je n'ai pas de c&oelig;ur? si, puisqu'il
-me fait mal. Et je lui contai tout ce qui s'était
-passé, pourquoi je l'avais envoyé chercher. Il
-était si bon, qu'il ne me fit pas un reproche; il
-ne cherchait qu'à s'excuser.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez demandé le nom de cette
-femme? Elle se nomme Adèle Célier.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lui dis-je, je l'ai vue deux fois, c'est
-une jolie personne, grande, blonde, n'est-ce pas?
-Vous avez bon goût.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-&mdash;Céleste, vous êtes cruelle.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? parce que je ne vous fais pas de
-scène; mais je ne regretterai qu'une chose de
-vous, votre amitié; c'est moi qui devrais vous
-demander pardon, nous serons amis. Je n'oublierai
-jamais ce que vous avez fait pour moi. Restez
-avec cette femme, ne venez plus chez moi. Si
-vous m'aimez encore, je vous ferais souffrir sans
-le vouloir; le monde est inhumain. On est heureux
-de faire aux autres le mal qu'on vous fait à
-vous-même. J'ai gros à dépenser, n'en soyez pas
-la victime.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne veux pas vous quitter.</p>
-
-<p>Il s'attachait à mes mains qu'il couvrait de
-larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Je me tuerai si vous ne me pardonnez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, je vous ai déjà prié de ne pas me
-dire de choses stupides, vous ne voulez pas me
-quitter, soit; vous me prêterez votre bras, vous
-m'accompagnerez partout; mais j'aurai le droit,
-moi, de vous quitter n'importe où, vous ne serez
-plus que mon ami. Ne me demandez pas une
-bonne parole, je suis incapable de la dire. Partez;
-en descendant, vous commanderez ma voiture, il
-faut que je sorte, j'ai besoin d'air. Je me sens
-mourir; vous reviendrez me chercher à neuf
-heures, je veux aller au Ranelagh.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
-Quand je fus seule, je m'habillai avec tout ce
-que j'avais de plus beau; je mis du rouge pour
-cacher ma pâleur. Je montai en calèche, si bien
-parée, que tout le monde s'arrêtait et disait en me
-voyant passer:&mdash;Que cette femme est heureuse!&mdash;Quand
-j'arrivai aux Champs-Élysées, beaucoup
-de gens parurent étonnés; enfin on finit par m'arrêter
-et me dire:&mdash;Tiens, vous n'êtes donc pas
-morte? on m'avait assuré que vous vous étiez tuée
-cette nuit; vous avez bien fait de faire semblant.&mdash;Je
-supportai vingt railleries de ce genre.</p>
-
-<p>Toutes mes connaissances savaient ce qui s'était
-passé pendant la nuit, tout le monde voulait
-voir la femme pour qui Mogador s'était donné
-des coups de couteau. Robert faisait force plaisanteries
-pour se venger de M. Richard, et disait
-à qui voulait l'écouter:&mdash;C'est insupportable, les
-femmes m'arrachent.</p>
-
-<p>J'allais partout où je pouvais le rencontrer; et
-je déployais un luxe effréné que Richard encourageait
-en me comblant des choses les plus
-belles.</p>
-
-<p>Robert vint un matin me voir. Il prit un air
-dégagé, en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;Je viens savoir comment vous vous portez.</p>
-
-<p>&mdash;Je pourrais vous répondre à mon tour: il
-était inutile de venir, vous me dérangez, j'attends
-<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-M. Richard, et puis vous m'avez rencontré cinq
-fois, je vais bien; vous n'avez donc plus peur de
-moi, que vous revenez?</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il, je vous trouve jolie. Voulez-vous
-me donner à déjeuner? Le couvert est mis.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis désolée de vous refuser, mais j'attends
-quelqu'un.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous le renverrez.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous que ferez-vous en échange?</p>
-
-<p>&mdash;Je renverrai ma locataire.</p>
-
-<p>A ce mot, je sentis mon c&oelig;ur bondir, mais je
-ne puis dire si ce fut de haine ou de joie.&mdash;Bien
-sûr, lui demandai-je?</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! marché tenu.</p>
-
-<p>Richard sonna, je fus lui ouvrir, et je le priai
-de ne pas entrer.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, lui dis-je, retrouver M<sup>lle</sup> Adèle, je
-vous ai dit que je prendrais ma liberté quand j'en
-aurais besoin. Robert est là. Aujourd'hui, je puis
-vous dire la vérité, je ne cède pas à mon c&oelig;ur,
-mais à mon amour-propre.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, me dit-il, vous ne me reverrez jamais.</p>
-
-<p>Je ne pris pas garde à ce mot qu'on dit si souvent,
-et puis j'étais trop occupée de ma vengeance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-Robert chercha à se justifier. Il avait un air
-vainqueur dans toutes ses paroles qui m'exaspérait;
-pourtant je fus douce, humble. Il crut mon
-caractère brisé à tout jamais, car j'employais la
-prière pour qu'il restât auprès de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, me dit-il, je vous aime encore un peu,
-mais je suis le seul; je ne sais ce que vous avez
-fait aux femmes, toutes vous détestent. Judith
-m'a écrit, elle ne peut vous souffrir. Toutes ces
-plaisanteries me fatiguent, et j'ai pris un parti, je
-vous verrai de temps en temps, nous garderons
-chacun notre indépendance.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, mon cher ami, à quel propos
-M<sup>lle</sup> Judith peut vous écrire sur mon compte, je
-ne la connais que de vue.</p>
-
-<p>&mdash;Elle prétend que vous lui avez écrit pour
-avoir une invitation chez elle, et qu'elle vous a
-refusée.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, mon cher Robert, je m'étonne
-que vous, un homme d'esprit, vous prêtiez attention
-à des caquets de femme; je vous ai dit déjà
-que je n'avais fait d'avance qu'à une seule femme,
-pour la faire mentir, c'est à Ozy; puisque vous
-êtes en correspondance avec M<sup>lle</sup> Judith, pourquoi
-ne vous a-t-elle pas montré ma lettre?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne la vois pas, je crois même ne lui avoir
-jamais parlé, je ne sais même plus comment il se
-<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-fait que nous nous soyons écrit. Ce dont je me
-souviens, c'est qu'elle me disait, dans une lettre,
-que je ne devrais pas être si fière de ma conquête,
-que la prise de Mogador ne datait pas d'hier. Je
-lui ai répondu qu'après avoir consulté les historiens
-anciens et modernes, j'avais découvert que
-Judith avait mis la tête d'Holopherne dans le sac,
-longtemps, mais bien longtemps avant la prise de
-Mogador; elle m'a renvoyé la lettre.</p>
-
-<p>Je ne sais ce que tout cela signifie, je n'ai jamais
-cherché à la connaître.</p>
-
-<p>Pour vous montrer que je ne vous mens pas,
-je vous enverrai ses lettres.</p>
-
-<p>En effet, il me les a données plus tard, je les
-ai; et je n'ai jamais rien compris à ce commérage
-dont je fus la victime plus tard.</p>
-
-<p>On servit le déjeuner.</p>
-
-<p>Robert fut d'une gaieté qui me faisait mal.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, me dit-il, quittez cette figure d'enterrement,
-je vais donner de l'argent à cette
-femme qui est chez moi, lui faire louer un appartement,
-je viendrai vous chercher à six heures pour
-dîner. Vous voyez que je n'ai pas peur de vous!</p>
-
-<p>&mdash;Bien, lui dis-je, mais ne l'oubliez pas, car j'ai
-le droit d'aller vous chercher, et j'irai.</p>
-
-<p>Il partit; quelques minutes après, on me remit
-une lettre de Richard.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-«Je vous ai dit, Céleste, que je ne vous reverrais
-plus; vous comprenez que pour tenir cette
-promesse, il faut que je parte, loin, bien loin. Un
-de mes amis va en Californie, je pars avec lui; je
-connais votre caractère mieux que vous-même;
-vous avez de la haine et du fiel au c&oelig;ur, ce sont
-les mauvais traitements des autres qui vous ont
-rendue comme cela, car vous étiez bonne; dans
-l'état où vous êtes, vous avez besoin, pour vous
-soulager, de rendre à quelqu'un tout ce qu'on
-vous a fait; je vous ai donné l'occasion de ne plus
-me ménager, vous vous en êtes emparée avec
-cruauté. Si ce n'était que cela, je ne partirais pas
-encore, je me cacherais sur votre passage et je
-pourrais vous voir de loin. Mais je vous ai trompée
-sur ma position, je suis ruiné; il me reste à
-peine de quoi faire mon voyage. Vous perdre
-est la seule chose qui me rende malheureux,
-je reviendrai dans quelques années: je serai
-toujours le même. Si je suis riche, j'irai vous
-demander si vous avez besoin de moi. Adieu, je
-vous aime. Je n'ai jamais aimé que vous et n'aimerai
-jamais que vous...</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">«RICHARD.»</span></p>
-
-<p>Cette nouvelle me terrifia; son départ m'eût
-été indifférent, mais sa ruine m'épouvanta. Pauvre
-<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-garçon! qu'allait-il devenir? Je lui écrivis de
-suite pour lui offrir ce que j'avais; on répondit à
-ma femme de chambre qu'il avait quitté l'hôtel le
-matin même et qu'il n'avait laissé qu'une lettre
-pour moi au concierge. Le remords me mordit au
-c&oelig;ur. Robert était cause de ce malheur autant
-que moi; il était peut-être mon complice involontaire,
-mais c'était la conséquence de tous ses
-caprices. Qu'il prenne garde à lui, qu'il ne rie pas
-de tout ce qui arrive, je me servirais de lui pour
-venger Richard.</p>
-
-<p>J'attendis six heures, la tête en feu; ils sonnèrent
-enfin, Robert ne vint pas.</p>
-
-<p>Je me promenais de long en large, impatiente,
-nerveuse, je me disais: Il ne viendra pas, il joue
-avec mon désespoir, il a ce qu'il voulait; Richard
-lui a cédé la place, il rit de ce qu'il a fait. Et je
-le laisserais jouir de ce triomphe près de cette
-femme! ah! il ne l'a pas cru, il ne peut pas le
-croire!</p>
-
-<p>Sept heures!</p>
-
-<p>&mdash;Louise, donnez-moi un manteau, un chapeau.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, me dit cette fille, je vous en prie,
-ne sortez pas dans cet état.</p>
-
-<p>&mdash;N'ayez pas peur, lui dis-je, il n'y a pas de
-danger pour moi, et je partis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-Arrivée rue Joubert, je trouvai le valet de
-chambre; il me connaissait depuis longtemps,
-c'est moi qui l'avais fait entrer à la campagne
-chez Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Où est votre maître? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Il est sorti, madame, il est allé dîner, mais il
-rentrera de bonne heure, car il donne une soirée;
-il m'a dit qu'il serait de retour à huit heures.</p>
-
-<p>&mdash;Bien; et cette femme est avec lui?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Où sont ses effets?</p>
-
-<p>&mdash;Là, dans le cabinet de toilette.</p>
-
-<p>&mdash;Éclairez-moi.</p>
-
-<p>Je passai dans cette chambre, où je trouvai une
-grande malle et des robes éparses. Je fis enfermer
-le tout dans la malle, et j'ordonnai au valet
-de chambre de faire porter cela à l'hôtel des
-Princes.</p>
-
-<p>Il obéit.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dis-je, mon cher Robert, à nous
-trois. D'abord à nous deux.</p>
-
-<p>Ensuite j'ouvris sa boîte à pistolets, avec la
-ferme résolution de lui brûler la cervelle, et de
-me tuer après, s'il ne faisait pas ce que j'allais
-ordonner. Heureusement pour lui, je ne trouvai
-pas de capsules; car, quand sa voiture s'arrêta, je
-me mis à la croisée; je le vis, en phaéton découvert,
-<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-prenant cette femme dans ses bras pour
-l'aider à descendre; mon sang ne fit qu'un tour,
-et je l'aurais tué, oh! j'en suis sûre, il ne serait
-pas remonté; j'étais d'une adresse rare pour une
-femme, je faisais au tir dix-neuf mouches sur
-vingt balles; j'avais une réputation de force qui
-ne m'aurait pas fait défaut ce jour-là; ma main
-était froide, mais elle ne tremblait pas.</p>
-
-<p>Je les attendais dans le salon, tout était éclairé
-pour la soirée. Les murs étaient en cuir repoussé
-blanc et or, les meubles en brocatelle verte; des
-glaces partout reflétaient les bougies; le tapis à
-haute laine blanche et à fleurs rouges et vertes
-étouffait le bruit de mes pas, je n'entendais que
-mon c&oelig;ur. On poussa un ressort, une porte recouverte
-de glaces s'ouvrit, entrant de chaque côté
-dans les panneaux de la muraille. Cet appartement
-avait été décoré pour M<sup>lle</sup> Rachel. Tout y rappelait
-le goût de la grande artiste.</p>
-
-<p>Robert parut et resta saisi. On n'avait pas osé
-lui dire que j'étais là.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! est-ce que ma présence vous
-étonne? Est-ce que vous m'aviez oubliée?</p>
-
-<p>Il resta confus.</p>
-
-<p>Sa compagne entra. Elle me regardait, m'écoutait
-sans comprendre.</p>
-
-<p>Je m'adressai à elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-&mdash;Est-ce qu'il ne vous avait pas dit qu'il était
-venu chez moi ce matin, qu'il devait venir me
-chercher pour dîner? Il aurait dû vous prévenir,
-c'eût été poli... Dites donc à madame que je ne
-mens pas, vous voyez bien qu'elle doute.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, dit Robert, qui, dominé par mon
-regard, n'osait me démentir. Je suis allé prendre
-de vos nouvelles; je vous avais promis ce que
-vous me demandiez, mais j'ai réfléchi, et puis je
-ne pouvais renvoyer madame du matin au soir,
-il me faut le temps de lui trouver un logement
-convenable.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lui dis-je, eh bien! mais il me semble
-que vous l'avez trouvée à l'hôtel des Princes, et
-qu'il ne faut pas tant de temps pour y retourner;
-je me suis chargée de ce soin, je viens de faire
-retenir un appartement où j'ai déjà fait porter ses
-malles.</p>
-
-<p>Robert fut tout abasourdi.</p>
-
-<p>La pauvre provinciale prit un air stupide.</p>
-
-<p>Enfin Robert retrouva la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Céleste, je vous en prie, pas de
-scène, pas de violence, je vous promets que madame
-partira demain. Elle sait bien qu'elle ne doit
-pas rester près de moi, mais aujourd'hui j'attends
-du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous me priez de m'en aller! En vérité
-<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-vous me faites rire; je vous avais prévenu, je vous
-avais dit: Ne revenez pas. Vous êtes revenu. Vous
-avez pris un engagement. Ce n'est pas une promesse
-que vous avez le droit de retirer. C'est un
-marché que nous avons fait. J'ai payé, Richard
-est parti. A vous maintenant; vous attendez du
-monde, eh bien, je ne suis pas de trop, je vais leur
-donner la fête complète. La provinciale me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais si monsieur ne vous aime plus et s'il
-m'aime...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous connais pas, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis dame.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis pour vous; je ne m'adresse pas à
-vous, je n'aurais rien voulu vous dire de désagréable,
-mais, puisque vous ne connaissez pas
-assez le monde, ce qui m'étonne beaucoup à votre
-âge, sachez que, quand même il ne m'aimerait
-plus, il ne pourrait encore vous aimer. Après une
-grande passion, le c&oelig;ur a besoin de repos. Vous
-seriez mille fois plus jolie que vous n'auriez pas
-encore pris ma place. Vous le connaissez à peine,
-vous ne pouvez pas l'aimer.</p>
-
-<p>Elle se mit à pleurer, car mes paroles étaient
-confirmées par le silence de Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, lui dis-je, je ne veux pas mettre madame
-dehors à cette heure, vous allez me suivre,
-demain il fera jour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-Il vit qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre
-pour éviter un malheur ou un scandale, et il
-obéit.</p>
-
-<p>Il lui dit quelques bonnes paroles pour la consoler,
-s'excusa de sa faiblesse et lui jura que s'il
-l'avait connue plus tôt il l'aurait adorée, mais
-qu'on ne disposait pas de sa tendresse.</p>
-
-<p>Il donna l'ordre à son domestique de dire à
-tous ses amis qu'il remettait la partie à huitaine.</p>
-
-<p>Nous rentrâmes chez moi silencieux.</p>
-
-<p>Il se posa en victime de mon caractère, me vanta
-sa nouvelle conquête, et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai suivie pour éviter une scène ridicule.</p>
-
-<p>Tout cela m'était égal. Je ne sentais rien au
-c&oelig;ur que ma volonté; il était près de moi, peu
-m'importait la cause.</p>
-
-<p>Mon air froid et résigné, malgré les traces d'une
-douleur profonde restées sur mon visage, le firent
-changer peu à peu; il se rendit complétement, me
-demanda pardon, m'assura n'avoir jamais cessé
-de m'aimer une heure.</p>
-
-<p>Le lendemain, cette femme lui écrivit chez moi
-pour lui demander plus d'argent qu'il ne lui en
-avait laissé; il le lui envoya afin de s'en débarrasser.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-Je fus, avec lui, m'assurer qu'elle était bien
-partie, l'appartement était vide il ne put s'empêcher
-de rire, elle avait voulu avoir un souvenir
-de cette maison et avait emporté un énorme pâté
-de foie gras.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span></p>
-<h2 class="normal">XLI</h2>
-</div>
-
-<p>A Paris, tout ce qui peut occuper les pauvres
-d'esprit prend une publicité énorme. On me
-montra au doigt dans les promenades; chacun racontait
-mon histoire, on voulait voir ma rivale:
-elle était jolie: elle se disait victime de sa confiance;
-elle était mariée et avait beaucoup d'enfants
-dans son pays; elle se rendit intéressante et
-trouva un si grand nombre de curieux et de consolateurs,
-qu'elle ne tarda pas à devenir, comme
-moi, une de ces tristes célébrités, une de ces
-femmes qui dévorent la fortune et l'avenir.&mdash;Elle
-prouva tant et si bien sa reconnaissance à ceux qui
-s'intéressaient à elle, que je fus étonnée de l'étendue
-de son c&oelig;ur; on ne pourra jamais lui reprocher
-<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-d'en avoir manqué, à celle-là.&mdash;Elle aima
-passionnément vingt personnes de ma connaissance;
-ses autres faiblesses furent des caprices.
-Tout le monde fut content.</p>
-
-<p>Je me croyais arrivée au plus haut degré de
-l'infamie. Je m'étais trompée, j'avais encore une
-marche à monter, un nouveau monde à voir
-de près.</p>
-
-<p>Robert reçut huit jours plus tard. Je fis les honneurs
-de la soirée. On me plaisanta beaucoup. On
-me parla des succès de la provinciale, qui voulait
-absolument avoir une voiture comme moi; tout
-cela m'agaçait, car, malgré moi, j'étais jalouse, je
-la détestais et j'éprouvais un certain bonheur à lui
-faire envie.</p>
-
-<p>On jouait gros jeu; Robert perdait. Il n'eut pas
-dans toute la nuit un instant de veine.</p>
-
-<p>Ceux qui gagnaient son argent riaient et lui disaient:
-On ne peut avoir tous les bonheurs. Quand
-on a deux femmes qui vous aiment, cela justifie
-le proverbe: Malheureux au jeu, heureux en
-amour.</p>
-
-<p>Il était beau joueur, pourtant je voyais une
-sueur imperceptible lui perler au front.</p>
-
-<p>J'essayai de lui faire une observation.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! lui dis-je: allez! et je le regardais avec
-plaisir, car je connaissais sa gêne, et je savais que
-<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-le lendemain il regretterait de ne pas m'avoir
-écouté.</p>
-
-<p>La partie finie, il avait perdu dix-huit mille
-francs.</p>
-
-<p>Il sortit de bonne heure pour tâcher de faire de
-l'argent. Ses biens étaient hypothéqués, il ne
-trouva personne que des usuriers qui lui demandaient
-vingt-cinq pour cent. Il me conta ses
-peines et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais comment faire, il me faut cet
-argent ce soir, je dois à des gens que je connais à
-peine.</p>
-
-<p>J'eus un moment de joie sauvage en pensant
-qu'il serait mon obligé et je lui fis cette proposition,
-où, je l'avoue, mon c&oelig;ur n'était pour
-rien.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, lui dis-je, que mon grand-père
-est riche; il a tenu cinquante-huit ans un hôtel.
-Le gouvernement vient de l'exproprier, il a reçu
-l'argent de sa maison; si vous voulez, je vais vous
-faire prêter par lui les vingt mille francs dont
-vous avez besoin. Cela ne vous coûtera rien ou
-très-peu.</p>
-
-<p>Il accepta.</p>
-
-<p>Je revins au bout d'une demi-heure et lui remis
-vingt mille francs en coupons de rentes d'Espagne.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, lui dis-je, payez tout le monde; on
-<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-vous les prête, pour vous donner le temps de
-trouver de l'argent à des conditions raisonnables.</p>
-
-<p>Il me promit de me les remettre au bout de
-huit jours.</p>
-
-<p>Il recevait une fois par semaine&mdash;soit qu'il espérât
-se rattraper, soit qu'il voulût s'étourdir, il
-joua de nouveau et perdit encore.</p>
-
-<p>Il avait dans son cabinet de toilette une boîte à
-bijoux à plusieurs compartiments; dans celui du
-fond, les casiers étaient faits de manière à mettre
-vingt mille francs en rouleaux d'or. Robert avait
-reçu de chez lui dix mille francs, qu'il avait déposés
-dans ce meuble. Il avait placé à côté une
-bourse en perles d'acier, où il avait mis toutes
-sortes de monnaies d'or et des pièces étrangères
-de diverses grandeurs. Il pouvait y en avoir pour
-huit cents francs. Je regardais tout cela avec peine,
-car j'avais le pressentiment qu'il le perdrait encore.
-Il avait invité plus de monde que de coutume, quelques
-femmes, pour me distraire: Hermance, Brochet,
-P. M..., et une petite femme qu'un de ses
-amis lui avait amenée. Elle avait une belle voix,
-se destinait au théâtre et se disait élève de Duprez.
-Sa figure était dure, pourtant elle était aimable et
-me comblait de caresses. Etant arrivée la première,
-elle vint dans le cabinet de toilette m'aider à m'habiller.
-Elle ne jouait jamais. Vers les deux heures
-<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-du matin, après le souper, elle demanda la permission
-de se retirer. Personne ne s'y opposa.
-A cinq heures tout le monde partit; Robert ouvrit
-sa boîte pour payer; la clé de cette boîte était attachée
-à la chaîne de sa montre qui se trouvait sur
-la cheminée; le verre en était cassé. Il prit quelques
-mille francs, paya, puis, quand il fut seul,
-il fit son compte.</p>
-
-<p>Je m'étais endormie sur un canapé; il me réveilla
-et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez pris la bourse qui était là...</p>
-
-<p>&mdash;Moi! mais non, vous savez bien que je n'ai
-pas joué.</p>
-
-<p>On chercha partout; on se perdit en conjectures.
-Une seule personne était restée: Robert ne
-pouvait pas douter des gens qu'il avait reçus. Il
-pensa aux domestiques. Comme le soupçon est
-affreux, et qu'il eût fallu renvoyer tout le monde,
-ou se méfier de tous, il me vint une idée.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, lui dis-je. A mon retour de Londres,
-Maria est venue me voir; elle voulait aussi
-savoir quelque chose, elle me proposa d'aller
-chez une somnambule. Je la menai chez Alexis
-Didier; je ne croyais en aucune façon au somnambulisme,
-et comme je lui en voulais un peu,
-je résolus de lui faire une méchanceté, me disant:
-S'il répond à la question que je vais lui faire, par
-<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-exemple, je croirai. Nous partîmes. C'était jour
-de séance publique. Il avait beaucoup de monde;
-je lui donnai des cheveux, je lui pris la main, et
-je lui demandai où était la personne à qui ces
-cheveux appartenaient. Est-il en France? se porte-t-il
-bien? Alexis se mit à rire et me répondit:</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, vous dites <i>il</i>, c'est <i>elle</i> qu'il faut dire;
-ces cheveux sont ceux d'une femme, elle se porte
-très-bien, elle est ici, ce sont les vôtres.</p>
-
-<p>Je regardai autour de moi effrayée; pourtant
-je voulus encore une preuve, et je lui dis: Je crois
-que vous vous trompez.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il en riant plus fort, ce n'est pas
-mal inventé ce que vous faites; vous venez d'entrer
-dans une chambre sombre, vous allumez une
-bougie, on vous attend à côté, vous fermez la
-porte pour que l'on ne vous voie pas; vous vous
-coupez des cheveux; tiens, vous les recoupez en
-petits morceaux; les voici. Et il me rendit le papier
-que je lui avais donné.</p>
-
-<p>J'étais étourdie de ce qu'il venait de me dire.
-C'était l'exacte vérité; j'eus peur de cette puissance
-inconnue qui lisait la pensée. Maria me vit
-si pâle, si émue, qu'elle n'osa l'interroger, dans la
-crainte qu'on ne lui dît des choses que personne
-ne devait entendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-&mdash;Je reviendrai, dit elle, quand il sera seul.
-Nous partîmes.</p>
-
-<p>Je fus longtemps à me remettre, et comme je
-sentais que cela m'aurait influencé l'esprit, je me
-promis de n'y jamais retourner; mais aujourd'hui,
-le cas est assez grave, et si vous voulez, nous
-irons le consulter de bonne heure et avant que
-personne ne connaisse encore ce vol.</p>
-
-<p>Mon idée parut bonne et nous nous rendîmes
-chez Didier, rue Grange-Batelière, avec un ami de
-Robert qui assista à la séance.</p>
-
-<p>Lorsqu'Alexis fut endormi, on lui présenta la
-boîte, fermée à clef, il désigna la couleur et la
-forme de l'intérieur; le métal lui donna du mal à
-distinguer; pourtant, il en vint à bout; et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de l'or au fond. Vous venez d'en prendre
-dedans.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui dit Robert, mais une autre personne
-y a touché. Voyez bien.</p>
-
-<p>&mdash;Menez-moi chez vous, dit Alexis, en faisant
-le geste d'un homme qui vous suit; il dépeignit
-l'appartement et dit: Je vois une femme qui s'habille,
-elles sont deux, la plus grande sort. Celle
-qui reste est petite, brune, elle a une robe claire
-et un ruban rouge autour du cou. Elle se lisse les
-cheveux; elle écoute à la porte; elle prend quelque
-chose sur la cheminée, c'est une clé. Oh!
-<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-elle la laisse tomber, il y a quelque chose qui
-vient de se casser, c'est une montre. Elle se lève,
-elle ouvre votre boîte, elle prend sans regarder.
-Ce n'est pas de l'or qu'elle prend, c'est gris, c'est de
-l'acier, ah! je vois, c'est une bourse; il y a dedans
-des pièces étrangères, de grandes pièces; elle ne
-la met pas dans sa poche, elle l'attache sous sa robe
-au cordon de son jupon. Elle sort de la chambre,
-elle va près de la grande dame, elle n'est pas
-effrayée du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Pouvez-vous me conduire près d'elle? demanda
-Robert, émerveillé comme moi de ce qu'il
-nous disait.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il, attendez.</p>
-
-<p>Il fit tous les détours comme s'il marchait, puis
-nous dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous voilà rue B. C'est la seconde porte
-en entrant à gauche, elle loge au quatrième. Oh!
-mais elle n'y est pas, il y a des femmes, sa mère
-et sa s&oelig;ur, la robe d'hier est sur le lit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle, dit Robert, la voyez-vous? Qu'a-t-elle
-fait de la bourse?</p>
-
-<p>&mdash;Attendez que je la suive! Tiens, c'est une
-actrice, non, ce n'est pas un théâtre; il y a beaucoup
-de monde et l'on chante, elle va sortir.</p>
-
-<p>Nous nous rappelâmes qu'elle nous avait dit
-être au Conservatoire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-&mdash;Venez, me dit Robert, je vais chez elle, l'argent
-m'est égal; mais il faut qu'elle me rende la
-bourse, elle me vient de ma mère.</p>
-
-<p>Nous courûmes rue B. Il nous avait parfaitement
-indiqué. Il y avait deux femmes au quatrième
-qui nous prièrent d'attendre. Elle rentra
-presque aussitôt. Elle devint livide en nous voyant.
-Pourtant elle était hardie comme un page et elle
-nia effrontément. Robert lui dit que si, le lendemain,
-il n'avait pas la bourse, il la ferait arrêter.
-Ce fut elle qui nous fit une scène, elle voulait
-nous faire demander cent mille francs de dommages-intérêts...</p>
-
-<p>Elle quitta Paris la nuit même, et resta quelques
-années sans reparaître.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span></p>
-<h2 class="normal">XLII</h2>
-</div>
-
-<p>Robert avait perdu une partie de l'argent qu'il
-voulait me rendre: il recherchait le monde. C'étaient
-tous les jours des dîners et des fêtes. Je ne
-lui disais plus rien; je ne combattais plus ses prodigalités,
-je les partageais et quelquefois même je
-les encourageais. Quand il avait fait quelque extravagance
-nouvelle, quand il m'apportait quelque
-présent de grande valeur, je ne lui disais même
-pas merci. Parée de ses dons, radieuse dans mon
-orgueil, je me faisais un trophée de sa ruine. J'aurais
-pu m'appliquer un mot célèbre: «L'ingratitude
-est l'indépendance du c&oelig;ur.» Je m'étais fait
-un petit raisonnement infâme, qui me dispensait
-des remords comme de la reconnaissance. Je
-<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-me disais que ce que Robert ne me donnerait
-pas à moi, il le donnerait probablement à sa provinciale.
-Avec cette idée absurde, une femme
-jalouse et mal élevée boirait la mer pour ne pas
-laisser une goutte d'eau à un poisson.</p>
-
-<p>Nous avions de nouveaux amis et amies...
-M<sup>me</sup> Ré... femme très-élégante et très-adroite,
-était la voisine de Robert; elle nous invita à passer
-la soirée chez elle. Elle avait un appartement admirable;
-là était la plus grande partie de ses
-charmes.</p>
-
-<p>Un jour, Az.... me fit un reproche de la voir.</p>
-
-<p>Az.... est une charmante actrice, fille d'artiste;
-elle a été élevée dans les coulisses d'un théâtre,
-mais elle n'aimait pas les femmes de théâtre.</p>
-
-<p>Quand la pauvre petite disait un mot, on l'appelait
-bête. Elle était si gentille! Il y a beaucoup
-de gens qu'on rend stupides avec cette phrase;
-on tue l'intelligence qui pourrait sortir de son enveloppe.</p>
-
-<p>Quand Az.... fut femme, elle voulut se venger
-de ce qu'on lui avait fait. Elle devint très-acariâtre
-pour tout le monde, ne s'appliquant jamais
-qu'à dire des méchancetés de ses chères s&oelig;urs,
-comme elle appelait toutes ses camarades de
-théâtre. Moi qui l'ai étudiée, je sais qu'elle a un
-c&oelig;ur excellent. Son père s'est remarié. Elle a des
-<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-petites s&oelig;urs d'un second lit, qui ont perdu leur
-mère; elle l'a remplacée, a fait élever les petites
-filles, qu'elle appelle ses enfants. Je l'ai vue se priver
-pour eux; pourtant elle avait dix-huit ans: ce
-n'était pas la raison qui la faisait agir, mais bien
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Elle me disait donc à cause de M<sup>me</sup> Rémi:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi vas-tu chez elle? Je ne l'aime pas,
-moi, elle est trop heureuse au jeu. Dans le temps
-elle donnait des soirées. On jouait entre femmes;
-elle gagnait toujours, et quand nous n'avions plus
-d'argent elle nous faisait jouer nos effets. Elle m'a
-gagné des boutons d'oreilles; Brochet a perdu un
-très-beau cachemire; c'est Sarah qui a le plus
-perdu chez elle. Aussi tout le monde la fuit.</p>
-
-<p>Je fus étonnée de ce qu'elle me disait, et avant
-de le croire je m'en informai à d'autres. Tout le
-monde me répéta la même chose.</p>
-
-<p>Robert donna un bal travesti; il fut magnifique
-et me fit grand plaisir, car il me donna l'occasion
-de me lier avec la petite Page.</p>
-
-<p>Il y avait quelque chose de si doux, de si langoureux
-dans ses grands yeux noirs, qu'ils me semblèrent
-être le miroir d'une belle et bonne âme.
-Je fus aussi enchantée de voir de près ces grandes
-sommités dramatiques: M<sup>mes</sup> Octave, Nathalie, etc.
-<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-Nathalie n'était pas dans ses jours de gaieté! je ne
-pus la juger à sa valeur. Ce jour-là son esprit ordinaire
-lui faisait défaut. Elle était venue pour
-chercher l'oubli d'un amour perdu, et comme c'était
-une passion littéraire, elle arrosa le bal de ses
-larmes. Je n'avais encore vu M<sup>me</sup> Octave qu'au
-théâtre: c'était au moment de son grand succès
-dans la <i>Propriété c'est le vol</i>. C'est une belle personne
-et son caractère répond à la franchise de sa
-figure.</p>
-
-<p>Je regardais toutes ces femmes avec curiosité.
-Je n'avais fait que les entrevoir de loin; je les
-trouvai plus jolies de près; mais c'était surtout au
-caractère de chacune que je désirais m'attacher;
-elles étaient au moins cinquante.</p>
-
-<p>Je m'arrêtai devant une Bretonne charmante;
-c'était la petite Durand. Elle avait tout pour elle,
-jolie, bien faite. Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir
-qu'elle le savait trop et que cela même
-me la rendrait antipathique. Je fis vis-à-vis dans
-un quadrille à une grande et belle personne. Je
-cherchais où je l'avais vue pour la première fois,
-et pour aider mes souvenirs je demandai son nom.
-On me dit: «C'est C..., une actrice des Variétés.»</p>
-
-<p>&mdash;Elle est jolie, dis-je à Az... qui se trouvait
-près de moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-&mdash;Tu la trouves jolie, toi? elle est bête comme
-un chou.</p>
-
-<p>&mdash;Que tu es drôle, ma chère amie; quand
-même elle serait bête, cela l'empêche-t-il d'avoir
-une jolie figure?</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, tu es bien fatigante avec ta manie de
-trouver toutes les femmes jolies; moi, je les
-trouve toutes laides, et puis, si tu savais comme
-elles t'arrangent. Je m'étonne de les voir toutes ici.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Az..., tais-toi! Il faut être juste,
-c'est le moyen d'être vraie.</p>
-
-<p>La danse s'arrêta au bout du salon. Robert fit
-ouvrir une fenêtre. C'était M<sup>lle</sup> Page qui venait
-de se trouver mal; la chaleur l'avait suffoquée. Je
-pris soin d'elle; elle me remercia et me dit en se
-retirant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous seriez bien aimable de venir me voir.</p>
-
-<p>Je le lui promis.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Page! disait une petite femme que
-je n'avais pas remarquée, elle se serre trop; c'est
-ce qui la rend malade.</p>
-
-<p>Bonne âme! dis-je en moi-même, en entendant
-cette phrase d'un faux intérêt qui cachait une méchanceté.</p>
-
-<p>&mdash;Viens-tu danser, Amanda? dit un grand jeune
-homme brun.</p>
-
-<p>Je me plaçai derrière elle et la regardai longtemps.
-<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-Elle était jolie de figure, quoique ayant le
-nez un peu trop long et les lèvres minces. Elle
-était petite, d'une maigreur grêle, elle était entortillée
-de tulle et habillée avec beaucoup d'art. On
-voyait ses bras, ses mains osseuses. Je fus malgré
-cela étonnée quand elle appela mademoiselle C...:
-Ma s&oelig;ur. La nature avait tant fait pour l'une et
-avait été si avare pour l'autre, que je devinai sans
-les connaître, que A... devait envier B...</p>
-
-<p>Ces fêtes donnée par Robert coûtaient fort cher.
-Il était triste quand nous étions seuls, et cherchait
-à s'étourdir.</p>
-
-<p>Il s'était commandé un coupé à huit ressorts; il
-me le donna.</p>
-
-<p>J'allai voir Page; j'en fis mon amie. Je ne m'étais
-pas trompée; elle était aussi bonne qu'elle
-était jolie.</p>
-
-<p>Le temps passait et Robert ne me rendait pas
-cet argent que je lui avais prêté. Je commençais à
-m'inquiéter, car je me perdais avec lui.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></p>
-<h2 class="normal">XLIII<br />
-<span class="medium">LES USURIÈRES DE L'AME.&mdash;UN DINER CHEZ
-DE NOUVELLES CONNAISSANCES.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Robert avait affaire chez lui et partit en Berry
-pour deux jours.</p>
-
-<p>Je fus engagée chez une actrice assez célèbre
-qui donnait un dîner de femmes.</p>
-
-<p>Nous étions huit, je ne dirai pas les noms: car
-comme moi peut-être regretteront-elles un jour
-ces quelques années de leur vie. Je n'ai pas le droit
-de les leur rappeler.</p>
-
-<p>Je les indiquerai donc par les numéros de leurs
-places.</p>
-
-<p>Nous attendions dans un joli salon que le dîner
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-fût servi. La maîtresse de la maison ouvrit une
-porte à deux battants: nous vîmes une belle salle
-à manger ornée de vieux meubles de chêne, de
-chinoiseries, de peintures, de curiosités sur des
-buffets énormes; cela ressemblait beaucoup à
-une boutique; l'abondance y était, le goût manquait.</p>
-
-<p>On se faisait des politesses les unes aux autres;
-on se donnait des airs de grandes dames, pour se
-venger d'avoir mangé des pommes de terre dans sa
-jeunesse. Je n'étais à leur hauteur que sur ce dernier
-point, j'en avais mangé autant qu'elles; mais
-je ne savais pas adoucir ma voix, prendre un lorgnon
-pour regarder dans mon assiette; j'avais
-gardé mon vrai nom; je ne posais pas à tout propos
-mon bras en guirlande, mes mains comme
-pour prendre un papillon.</p>
-
-<p>Je savais bien que ces dames disaient: Elle
-manque de distinction&mdash;mais j'étais moi.</p>
-
-<p>On vint annoncer que le dîner était servi.</p>
-
-<p>&mdash;Mesdames, dit la maîtresse de la maison, j'ai
-marqué vos places.</p>
-
-<p>Numéro 1: Elle fit passer une grande belle fille
-à l'air doux et bête; le numéro 2 était une petite,
-maigre, pincée; le numéro 3, une grande ingénue
-insignifiante; le numéro 4, une provinciale; le
-numéro 5, une femme qui avait dû être jolie dix
-<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-ans plus tôt; le numéro 6, une bonne et simple
-fille qui n'aimait les violettes qu'en diamants; le
-numéro 7, moi; le numéro 8, la maîtresse de
-la maison, jolie blonde, quoiqu'elle n'ait plus
-d'âge.</p>
-
-<p>Le dîner venait de chez Potel et Chabot. Il y
-avait deux maîtres d'hôtel qui m'embarrassaient
-un peu, car on paraissait ne pas vouloir se gêner
-pour causer.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma chère, dit le numéro 2, votre
-dîner sera détestable, avec les réchauds on
-mange froid. Chez moi, je fais servir à la russe,
-c'est très-bon genre. Ah! je n'aime pas ce potage;
-pourquoi n'avez-vous pas fait faire une
-bisque?</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère, répondit la maîtresse de la maison,
-c'est que vous avez oublié de m'envoyer votre
-menu.</p>
-
-<p>&mdash;Ton argenterie est jolie, dit le numéro 1
-en pesant une cuillère, mais j'aime mieux la
-mienne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien heureuses, vous autres; moi
-je n'ai que douze couverts, dit en grognant le
-numéro 5; j'avais essayé de tirer une carotte à
-<i>mon époux</i> pour qu'il m'en donnât, ça n'a pas
-pris.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'y es mal prise, dit le numéro 2.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-&mdash;Ah! je voudrais bien te voir aux prises avec
-lui, reprit le numéro 5; il me faut intriguer un
-mois pour avoir une robe.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien, me dit tout bas le numéro 6,
-il ne sait comment se débarrasser d'elle; elle le
-garde depuis quatre ans, en lui disant qu'elle est
-enceinte et qu'elle va se tuer, elle et son enfant,
-s'il l'abandonne.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'avais trouvé comme <i>truc</i> n'était
-pourtant pas si bête; j'avais invité plusieurs de
-ses amis à dîner; je lui dis le matin:&mdash;Mon Dieu,
-mon ami, je n'aurai pas assez de couverts; si tu
-étais bien gentil, tu m'en donnerais. A quatre
-heures, il m'envoya une boîte, j'étais enchantée,
-ça ne dura pas longtemps, c'était son argenterie
-qu'il me prêtait. J'en ai été pour mes frais; je ne
-connais pas d'homme plus dur à la détente que
-celui-là.</p>
-
-<p>&mdash;Dame, répondit le numéro 4, c'est que vous
-n'êtes pas raisonnable; il est très-bon pour vous;
-il vous donne mille francs par mois et vous fait
-beaucoup de cadeaux.</p>
-
-<p>&mdash;On vous en donne bien deux mille, à vous,
-répondit le numéro 5 avec aigreur, est-ce que vous
-croyez que je ne vous vaux pas?</p>
-
-<p>&mdash;Pour le caractère, non, dit le numéro 4 en
-riant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-&mdash;Ni au physique non plus, me dit le numéro 6,
-elle a au moins trente ans.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, continua le numéro 5 après une pause,
-je suis en train de lui préparer un chantage soigné;
-vous savez qu'il adore les enfants; je crois que si
-j'en avais un, il m'épouserait, tout marquis qu'il
-est. Eh bien! je vais me mettre au lit, dire que je
-suis malade. J'ai trouvé quelqu'un qui dira que
-je suis grosse; alors je pleurerai, je ferai tant qu'il
-faudra bien qu'il me fasse des rentes.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas mal inventé, s'il coupe dedans,
-dit le numéro 8; mais prends-y garde, il fait la
-bête plus qu'il ne l'est.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit le numéro 4, comment peut-on désirer
-un enfant! Je suis la plus malheureuse des
-femmes, parce que j'en ai un tous les ans.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le numéro 2, en la regardant, mais
-tu as un moyen pour qu'ils ne te gênent pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, dit le numéro 4, si je n'y mettais bon
-ordre, je serais gentille: j'en aurais sept. J'aurais
-l'air de la mère Gigogne.</p>
-
-<p>Mon c&oelig;ur se serra. Cette femme était une infâme.
-Elle commettait ces crimes pour garder son
-luxe; elle ôtait la vie à de pauvres petits êtres,
-pour ne pas manquer une fête, un bal. Tout le
-monde le savait. Elle était la maîtresse en commandite
-de plusieurs gens du grand monde; de
-<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-ceux qui ne se souviennent qu'ils ont un beau
-nom que pour le ridiculiser par leurs modes, le
-salir par des vices, qui n'ont même pas la passion
-pour excuse.</p>
-
-<p>Ils riaient à chaque nouvelle délivrance de cette
-femme.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, dit le numéro 8, j'ai reçu une
-lettre de Belgique; il est en sûreté, j'en suis bien
-aise, c'est un bon garçon.</p>
-
-<p>&mdash;T'en a-t-il donné, celui-là! dit le numéro
-6.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, répondit le numéro 8, c'est qu'il
-m'aimait bien.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit le numéro 5, tu sais t'y prendre pour
-les pincer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que j'ai joliment étudié l'homme, moi,
-répondit le numéro 8 avec importance en vidant
-son verre de madère.</p>
-
-<p>Les vins étaient excellents. Les maîtres d'hôtel,
-que cette conversation amusait, versaient
-à plein verre; les têtes commençaient à s'échauffer.
-Pour parler, on en disait plus qu'on ne
-voulait.</p>
-
-<p>Moi, qui étais nouvelle parmi ces élégantes,
-j'écoutais d'un air stupide.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien, dit le numéro 4, qu'il fallait
-qu'il fût amoureux pour trouver de l'argent après
-<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-s'être ruiné. C'est égal, c'est heureux qu'il soit parti;
-il t'aurait compromise.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y avait aucun danger pour moi, reprit le
-numéro 8 en riant, si je l'avais fait moi-même, à
-la bonne heure; mais pas si bête!</p>
-
-<p>&mdash;Que faisait-il donc, demandai-je à ma
-voisine?</p>
-
-<p>&mdash;Comment, me dit le numéro 5, vous ne savez
-pas cette histoire. Je vais vous la conter.</p>
-
-<p>Elle s'approcha de moi et me dit à demi-voix.</p>
-
-<p>&mdash;Elle avait pour amant un petit jeune homme
-charmant et de très-bonne famille. Il ne l'aimait
-guère au commencement; petit à petit il en est
-devenu fou; elle le conduisait dans des ventes
-publiques, où elle lui faisait acheter beaucoup de
-choses. Souvent c'était des meubles ou des tableaux
-à elle, qu'elle avait envoyés. Il paraît qu'à
-force de brocanter comme cela, ça devient une
-passion. Elle ne lui demandait jamais d'argent;
-pourtant il fut ruiné en deux ans; elle voulut le
-renvoyer, mais il disait qu'il allait se tuer. Ce n'est
-pas ça qui l'aurait fait le garder; mais il la menaçait
-de commencer par elle; elle trouva un moyen
-d'arranger les choses; elle donna des soirées pour
-faire jouer; on soupait bien: il y avait beaucoup
-de monde; on jouait au lansquenet; elle se mettait
-près de lui; il faisait sa main après elle; il passait
-<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-des dix, onze fois chaque coup. On poussait des
-hourrah autour de lui. Elle ne jouait jamais sur sa
-veine, et des gens perdaient des sommes folles,
-quoiqu'elle défendît toujours de jouer gros jeu.
-Elle acheta voiture, chevaux et redevint d'une tendresse
-sans égale pour l'instrument de sa fortune.
-Sa veine continua avec un bonheur insolent; s'il
-n'eût pas été homme du monde, on l'aurait pris
-pour un grec. Il gagnait déjà plus de deux cent
-mille francs, quand un monsieur qui avait perdu
-beaucoup, s'aperçut que toutes les nuits notre amphitryon
-quittait sa toilette pour mettre une robe
-de chambre. Le monsieur eut un soupçon parce
-qu'elle ne voulait jamais changer de place. Elle
-disait: Je veux être près de <i>mon petit homme</i>,
-je lui porte bonheur.&mdash;Il vint se placer entre eux
-deux, et faisant semblant de plaisanter, il passa
-les mains sur ses deux poches. Il sentit un paquet
-de cartes.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc là? dit-il en
-les serrant dans sa main au travers de sa robe et
-en la regardant en face. Malgré son aplomb, elle
-devint livide; tout le monde s'en aperçut.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit-elle, ce sont de mauvaises cartes
-que j'ai ôtées afin que l'on ne s'en servît pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit le monsieur avec un sourire qui n'était
-pas de bon augure, montrez-les-moi donc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-Elle les tira vite de sa poche et les laissa tomber
-à terre; comme cela elles furent mêlées. Chacun
-murmura sans oser rien dire, pourtant tout le
-monde était sûr d'avoir été volé.</p>
-
-<p>Son amant, qui ne se doutait de rien, disait tout
-étonné:&mdash;Eh bien! est-ce qu'on ne joue plus?
-Chacun répondit à son appel en prenant son chapeau.
-Cela le surprit, car elle lui passait les cartes.
-On assure qu'il ne savait pas qu'elles fussent arrangées.</p>
-
-<p>Comme cette aventure faisait beaucoup de
-bruit, elle l'expédia à Bruxelles franc de port.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lui dis-je, je me souviens avoir entendu
-conter cette histoire.</p>
-
-<p>D'autres conversations étaient engagées, mais
-le n<sup>o</sup> 8, dont il était question, nous avait écoutées,
-et dit au n<sup>o</sup> 6:</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère, vous avez un vilain défaut; c'est
-de toujours conter les affaires des autres et jamais
-les vôtres. Si j'ai de beaux meubles, vous avez de
-beaux bijoux; nous ne valons rien ni les unes ni
-les autres, tâchons donc de ne pas nous jeter de
-pierres entre nous, puisque nous sommes seules
-pour nous défendre.</p>
-
-<p>J'aurais bien voulu savoir une petite histoire sur
-le n<sup>o</sup> 6, et je dis au n<sup>o</sup> 8:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vrai tout ce qu'elle m'a dit?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-&mdash;Non, me dit-elle, <i>puisque l'on ne l'a pas
-prouvé</i>; mais ce qui est certain et prouvé, c'est
-qu'elle, elle fait de l'usure avec les pauvres gens,
-elle prête à la petite semaine à la halle. Quand
-ses amants ont besoin d'argent, elle leur dit:
-Je connais quelqu'un qui vous en prêtera.
-Quelqu'un, c'est son frère. Il arrive et dit: «Je n'ai
-point d'argent pour le moment, mais je viens
-d'acheter des diamants superbes, si vous voulez,
-je puis vous les vendre.» Faute de mieux on les
-prend. L'amoureux souscrit des lettres de change;
-elle garde tout, valeurs et diamants... et le tour
-est fait. En ce moment même, elle en tient un
-à Clichy, et vient d'avoir un procès avec les parents
-d'un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous êtes drôle de parler de tout ça, dit
-en se levant le n<sup>o</sup> 2, qu'est-ce que ça fait? quand
-ça réussit, tous les moyens sont bons.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, dit le n<sup>o</sup> 1. Moi, je me suis
-fait faire soixante mille francs d'acceptations par
-le mien. Que son père <i>tourne de l'&oelig;il</i>, et vous
-verrez comme je le ferai mettre en cage s'il ne
-me paye pas. Mais je n'ai pas de chance, ce vieux
-tient à la vie comme l'écorce à l'arbre. Tous les
-jours, je me fais donner le bulletin de sa santé.
-Si j'étais bien sûre qu'on ne me fît rien, je lui
-donnerais une <i>boulette</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-Nous commencions à rire à tout propos; le mot
-<i>boulette</i> redoubla notre gaieté.</p>
-
-<p>Le n<sup>o</sup> 1 ne disait pas grand'chose; le n<sup>o</sup> 2 lui
-dit:&mdash;Conte-nous donc ton histoire avec le Hongrois.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez, dit-elle d'un ton calme, eh
-bien! figurez-vous, mesdames, que toutes les
-femmes couraient après lui, parce qu'il était très-riche.
-Mais il n'en gardait aucune. Je me suis dit:
-Il doit y avoir un moyen de le captiver; et j'ai
-questionné son valet de chambre; il m'a dit:
-«Monsieur est dévot, il va beaucoup à la messe.»
-J'y suis allée plusieurs fois; il m'a vue près de
-lui, il m'a dit que j'étais un ange égaré parmi
-vous, ça m'a valu de belles choses; seulement ça
-m'ennuie d'y retourner, parce que j'attrape froid
-aux pieds.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, dit-elle au n<sup>o</sup> 3, comment cela
-s'est-il passé avec ton homme marié?</p>
-
-<p>&mdash;Bien, répondit le n<sup>o</sup> 3.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? quoi donc? dirent en ch&oelig;ur
-toutes les femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit le n<sup>o</sup> 3, j'étais avec un personnage
-qui faisait tant de mystère, qu'il me fatiguait. Je
-finis par savoir qu'il était marié, mais que sa
-femme n'était pas à Paris; je lui dis que je voulais
-aller à un grand bal, que je voulais avoir des
-<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-boutons en diamant. Il cria misère, mais je lui
-annonçai que j'en voulais ou que je ne le reverrais
-jamais.&mdash;Eh bien, me dit-il, je ne puis en
-acheter, mais puisque c'est pour un bal, je vais
-t'en prêter. Il m'apporta des dormeuses magnifiques,
-qui étaient à sa femme. Je fus chez mon
-bijoutier, je fis enlever les diamants et mettre du
-strass en place. Je les lui rendis; il n'y prit pas
-garde. Au bout de quelques jours, sa femme revint
-à Paris. Je lui demandai de nouveau s'il
-voulait m'acheter des boucles d'oreilles; il refusa.
-Alors, je lui fis une scène affreuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! votre femme a des diamants et vous ne
-voulez pas m'en donner, eh! bien, je suis contente
-de ce que j'ai fait; c'était pour rire, mais je les
-garde; j'ai les diamants et elle aura du strass.</p>
-
-<p>Il fit un saut en arrière, gronda, pria, menaça,
-et parut furieux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas eu peur, lui dit le numéro 2.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je savais bien qu'il n'oserait rien faire,
-dans la crainte du scandale.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien joué, dirent les autres, tu es d'une
-jolie force à présent.</p>
-
-<p>Il était minuit, je partis avec le numéro 6, qui
-me dit en descendant:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux plus voir personne, j'aime mieux
-vivre seule; elles sont trop méchantes, une bonne
-<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-fille comme moi est perdue au milieu d'elles. Pour
-moi, sous l'influence d'une exaltation momentanée,
-je les considérais toutes comme de grands
-hommes.</p>
-
-<p>Rentrée chez moi, je m'endormis, étourdie de
-tout ce que j'avais entendu. Les mauvaises pensées
-poussent dans l'esprit, comme les mauvaises
-herbes dans un champ de blé. Si on ne les arrache
-pas, elles envahissent et tuent la récolte, comme
-les qualités du c&oelig;ur. On peut toujours faire un
-pas de plus dans la voie du mal. Mon âme était
-trop mal cultivée pour que les mauvais conseils
-n'y germassent pas bien vite. Ma tête travaillait, je
-voulais aussi avoir une histoire à raconter, la première
-fois que je me retrouverais avec ces dames.
-Oh! me dis-je, mais j'ai aussi fait mes preuves;
-Deligny est en Afrique, Richard en Californie,
-Robert se perd. On a souvent vu, j'ai vu moi-même
-des misérables attachés au pilori, exposés
-en place publique, rire et être contents de leurs
-infamies, parce qu'on parlait d'eux. D'autres,
-exposés près d'eux, pleuraient et cherchaient à
-cacher leur figure; ils avaient commis le même
-crime, puisqu'ils subissaient la même peine. Les uns
-faisaient horreur, les autres pitié. Si j'avais regardé
-ma vie et mon caractère passés, j'aurais vu
-que dans ce temps-là j'appartenais au vice honteux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-mais pardonnable, car il ne faisait tort qu'à
-moi. C'était la corruption sans masque; on la
-voyait, et ses complices de quelques heures ne
-craignaient rien pour leur avenir. Mon nouveau
-genre de vie était moins méprisé par le monde.
-C'est une injustice. Ce qui porte le nom de femme
-entretenue est la sangsue du c&oelig;ur, l'usurière de
-l'âme.</p>
-
-<p>Les hommes, qui ont créé cette milice de l'enfer,
-sont fiers de leur ouvrage et mettent ces démons
-sur un piédestal. A pied, on ne les verrait
-pas, ils leur donnent de magnifiques équipages
-pour qu'elles dominent, en passant dans les promenades,
-leurs mères, leurs s&oelig;urs; quelques-unes,
-encouragées par ces faiblesses, jettent en
-en passant un défi aux honnêtes femmes. Ces
-créatures sont ignobles, leurs créateurs sont infâmes;
-ils ont perdu ces âmes sans retour, mais
-la peine du talion les attend. Ces appartements,
-qu'ils ont faits si beaux, c'est la tombe de leur
-fortune; ils y laissent tout, jeunesse, avenir, honneur.
-A un moment voulu, les rideaux de dentelle
-de soie se changent en linceul, les roses en soucis,
-les parfums en poison. Alors, le malheureux qui
-s'est aventuré dans cet abîme gémit; sa maîtresse
-lui apparaît, c'est un automate; Dieu lui a repris
-la vie qu'il lui avait donnée en la créant. Le diable
-<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-lui a donné la parole, le mouvement, elle ne pense
-plus. C'est lui qui agit en elle, et elle dit à l'amant
-qui pleure:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous êtes encore là, je vous avais
-fait dire de sortir.</p>
-
-<p>Le condamné prie, rappelle ce qu'il a fait, ce
-qu'il a sacrifié.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi l'avez-vous fait?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je vous aimais!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, alors, dit la maîtresse en s'éloignant,
-je ne vous dois pas de pitié, car c'est à vous que
-vous vous êtes sacrifié. Puisque vous n'avez plus
-rien, allez-vous-en.</p>
-
-<p>Il voit clair alors, il voudrait renverser son
-idole, mais elle l'écrase sous les pieds de ses chevaux.</p>
-
-<p>Celles qui en sont arrivées là, c'est l'orgueil qui
-les a poussées, c'est l'orgueil qui les punit. Elles ne
-s'arrêtent pas, elles ne voient pas poindre la ride
-à leur front; elles ont fini ou finiront à l'hospice,
-en prison ou à la Morgue; elles trouveront leur
-châtiment dans leur avenir, mais leur passage a
-laissé un sillon terrible pour la société.</p>
-
-<p>Que ne faisais-je alors toutes ces réflexions?
-C'est que depuis le jour où j'avais voulu me tuer
-chez Robert, le démon s'était emparé de moi; j'étais
-devenue méchante, ingrate, je me trouvais
-<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-une excuse à tout; enfin j'acquis bientôt la triste
-célébrité d'être une femme dangereuse. On me
-reprocha moins cela que d'avoir dansé et de m'appeler
-Mogador. Si un jeune homme me faisait la
-cour ou me parlait, ses parents le faisaient partir.
-J'étais fière d'inspirer cette terreur.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span></p>
-<h2 class="normal">XLIV<br />
-<span class="medium">UNE FOLIE.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Je fus chez Robert. Il était de retour. Il avait eu
-de grands ennuis chez lui pour ses affaires, n'avait
-pu se procurer d'argent, et sa tristesse annonçait
-assez ses préoccupations.</p>
-
-<p>Il cherchait à vendre sa terre, car il avait emprunté
-dessus près de trois cent mille francs; bien
-qu'elle en valût huit cent mille, les intérêts absorbaient
-les revenus. On lui en avait offert six
-cent mille francs, il avait refusé. Je l'avais prié de
-me rendre de suite cet argent prêté pour ses dettes
-de jeu. Il ne le pouvait pas.</p>
-
-<p>Un jour, me voyant toute pensive, il me demanda
-ce que j'avais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-&mdash;Je pense à l'avenir, je voudrais bien te demander
-quelque chose, mais j'ai peur de te fâcher.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, pourquoi diable veux-tu que je me
-fâche?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je sais que tu n'as pas d'argent et
-que c'est mal de t'en demander.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! me dit-il, toujours avec sa fierté
-hautaine, j'en ferai, si je n'en ai pas; combien te
-faut-il?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je voudrais avoir ce que tu me dois,
-ou bien une garantie, s'il t'arrivait malheur!
-tout le monde est mortel, je perdrais tout ce que
-j'ai.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, cet argent est donc à toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi m'as-tu trompé en me le donnant?
-me dit-il en devenant pâle comme la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que tu ne l'aurais pas accepté, si je
-t'avais dit:&mdash;C'est à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Céleste, c'est mal ce que tu as fait là,
-tu m'as fait le complice d'une infamie; cet argent
-te vient...</p>
-
-<p>Il n'acheva pas, une grosse larme coula sur sa
-joue...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si j'avais su, dit-il, se levant enfin, je
-ne puis te les rendre de suite, il faudrait vendre.
-<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-Demain je chercherai. Je vais aller chez mon homme
-d'affaires.</p>
-
-<p>Ses démarches avaient été vaines, il était profondément
-triste.</p>
-
-<p>Après le dîner, je lui demandai s'il voulait sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il, nous avons à causer. Tu as
-raison de penser à l'avenir, mais je suis un misérable
-d'avoir pris cet argent; tu t'es cruellement
-vengée; il faut que je te le rende de suite; depuis
-que je sais d'où il vient, je ne vis plus. Je souffrirai
-de te quitter, pourtant il le faut. Je vais tâcher
-de me marier, sans cela il me resterait à peine
-de quoi vivre, ma terre vendue. Je ne puis
-te donner une hypothèque chez mon notaire,
-ma famille le saurait, on croirait que c'est un
-cadeau que je te fais, on crierait; cela gênerait
-mes projets. Voici ce que je te propose. Je vais
-te faire des lettres de change, sitôt que je le pourrai
-je te les payerai; si à l'échéance je n'étais pas
-en mesure, tu prendras un jugement et je te consentirai
-hypothèque. Il faut que je parte dans
-quelques jours, je vais faire un petit voyage à
-Lyon, je ne puis garder cet appartement. Demain
-nous irons chez le propriétaire, je le prierai de
-t'accepter pour locataire à ma place, j'espère qu'il
-ne me refusera pas; tu viendras demeurer ici,
-puisque ce logement te plaît.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
-&mdash;Et le mien, lui dis-je, que vais-je en faire?
-Car pour être plus près de chez lui, j'avais loué
-rue Joubert un petit pavillon, très-joli, mais un
-peu triste.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! me dit-il, tu le loueras.</p>
-
-<p>Deux jours après, le bail était à mon nom.</p>
-
-<p>Ma mère avait été malade, elle était seule et
-venait me voir assez souvent. J'eus peur de me
-laisser aller à quelque nouvelle faiblesse. Je passai
-mes valeurs à l'ordre de ma mère, en lui recommandant
-de ne me les rendre sous aucun prétexte.
-C'était la fortune de ma petite fille adoptive.</p>
-
-<p>Je trouvai l'occasion de louer mon logement et
-de vendre tout mon mobilier. J'avais le c&oelig;ur gros
-de vendre des grands ouvrages de tapisserie qui
-me rappelaient mon séjour en Berry. M<sup>lle</sup> Amanda,
-c'est elle qui voulait acheter mon mobilier, en
-avait grande envie et me faisait toutes sortes de
-flagorneries.</p>
-
-<p>Robert m'engageait beaucoup à accepter. Il me
-donnait tantôt une raison, tantôt une autre, mais
-le vrai motif, c'est que tout me venait de Richard
-et que cela lui déplaisait. Poussée par l'un,
-tourmentée par l'autre, je vendis ce petit pavillon-hôtel
-vingt mille francs. Il était meublé d'une
-façon charmante, belles pendules, tapis dans toutes
-<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-pièces, meubles en chêne et bois de rose; pianos,
-orgue, rideaux; tout y était complet.</p>
-
-<p>On me régla à trois ans.</p>
-
-<p>Robert partit.</p>
-
-<p>Toute à mes intérêts et à mon emménagement,
-je m'aperçus à peine de son absence; pourtant il
-me quittait pour se marier, peut-être n'allais-je
-plus le revoir. Je fus quelques jours sans lui donner
-un regret. J'allais chez l'une, chez l'autre; les
-heures s'envolaient comme un songe.</p>
-
-<p>Une de mes nouvelles connaissances, que j'avais
-amenée chez moi, aperçut ma filleule.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, me dit-elle, c'est une bonne idée que
-vous avez eue là, vous semez pour récolter; elle
-sera jolie, il faudra en faire une danseuse; elle
-gagnera de l'argent et vous rendra ce qu'elle vous
-coûte.</p>
-
-<p>Je me sentis passer un frisson, il me sembla
-voir la mère, l'entendre me répéter le serment
-que je lui avais fait, et je répondis:&mdash;Non, jamais
-je n'en ferai une danseuse; elle sera riche, mais
-si j'étais obligée de lui donner un état, ce ne serait
-pas celui-là.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit-elle en riant, est-ce que vous craignez
-les faux pas?...</p>
-
-<p>Je ne répondis rien et nous partîmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-Je m'arrêtai place de la Madeleine, et je montai
-chez M<sup>lle</sup> Page.</p>
-
-<p>Je venais de rompre moralement avec mes autres
-connaissances. Ce mot cynique qu'on venait
-de me dire au sujet de ma fille adoptive m'avait
-bouleversée. On pouvait donc croire que je l'élevais
-pour la vendre, la perdre; cette pensée
-me faisait si mal que je ne pouvais retenir mes
-larmes.</p>
-
-<p>La pauvre petite Page ne me consola pas
-par sa gaieté. Elle souffrait au c&oelig;ur; sa vie était
-dominée par une grande passion qui la ravageait
-physiquement et moralement; elle était amaigrie,
-ses joues étaient pâles, ses yeux brillants
-encore, parce qu'ils étaient pleins de larmes. Elle
-était malheureuse en tout; elle avait une petite
-fille qu'elle voyait mourir de langueur; l'art était
-impuissant. La pauvre petite poitrine de cette
-enfant râlait toujours; la mort venait à pas lents,
-comme pour déchirer plus longtemps le c&oelig;ur de
-la pauvre mère; souvent je l'ai vue, en dînant
-chez elle, laisser tomber son pain, regarder sa fille
-en extase, puis pleurer sans faire un mouvement.
-Elle ressemblait à une belle statue de la douleur;
-mon c&oelig;ur partageait sa peine, et je m'y attachai
-comme à une s&oelig;ur. Ce n'étaient pas ses
-seuls chagrins; elle était si jolie, si mignonne;
-<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-sa voix était si douce, que comme femme et
-comme actrice le public l'adorait.</p>
-
-<p>Aussi était-elle jalousée de ses camarades de
-théâtre, qui ne savaient qu'imaginer pour lui
-faire des méchancetés. La santé de Page était
-délicate et j'avais peur de la voir tomber malade.</p>
-
-<p>Pour pouvoir vivre plus près d'elle, il me vint
-une idée, j'étais seule, je disais: Robert ne reviendra
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, me dis-je; cela me distraira. Et je
-demandai à Page de me faire entrer aux Variétés.</p>
-
-<p>Elle me présenta à M. C..., directeur; il promit
-de m'engager; je lui écrivis que je voudrais
-que cela fût fait de suite. Il me fit revenir
-à son cabinet; il n'est pas assez beau physiquement,
-pour que je vous fasse son portrait. Ce
-jour-là il ne me parut pas trop maladroit: il me
-fit signer un engagement où il me donnait douze
-cents francs d'appointements, avec un dédit de
-vingt mille francs.</p>
-
-<p>Ces demoiselles crièrent beaucoup de mon admission.</p>
-
-<p>Ce fut pour la pauvre Page une source de mauvais
-propos auxquels elle ne prit pas garde, car
-elle savait bien avoir en moi une véritable amie.</p>
-
-<p>On me donna deux rôles dans la <i>Revue de cinquante
-<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-et un</i>; j'étais en répétition quand Robert
-arriva de Lyon.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, me dit-il, je ne pourrai jamais me
-marier; j'ai été refusé net à cause de toi, je n'ai
-plus qu'un parti à prendre, je vais vendre mes
-chevaux, mes chiens, réformer les trois quarts de
-ma maison et nous resterons ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon ami, je ne puis retourner avec
-vous; croyant que vous ne reviendriez plus,
-je suis entrée dans un théâtre, j'ai un dédit et
-je répète. C'est du reste une bonne résolution que
-vous prenez là de vendre beaucoup de choses;
-moi-même je ne puis soutenir ce train de maison;
-vendez la calèche, le grand coupé que vous
-m'avez donnés et deux chevaux; plus tard je vendrai
-mon petit coupé et la petite voiture.</p>
-
-<p>Il parut fort contrarié de mon engagement,
-mais il ne me fit pas de reproches. Il vendit ses
-chevaux, ses voitures et ne resta à Paris que quelque
-temps.</p>
-
-<p>Amanda me demanda si je voulais vendre des
-bijoux, que j'en avais trop, et puis que je devais
-en être dégoûtée. Je lui répondis qu'on ne se
-dégoûtait pas de ces choses-là, que j'étais assez
-raisonnable pour consentir à m'en défaire si je
-trouvais une bonne occasion.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, me dit-elle, vous n'en trouverez
-<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
-jamais une meilleure; on vous payera dans trois
-ans avec vos meubles, réfléchissez bien que cela
-vous fera un beau capital.</p>
-
-<p>Je consultai Robert, qui me répondit:&mdash;Cela
-vous regarde; il me semble que vous ferez bien.</p>
-
-<p>J'avais vingt-cinq ans, je voulais que ma petite
-fille fût riche; je consentis. Je donnai les factures,
-je vendis un peu moins que cela n'avait coûté;
-seulement je fis trois ans de crédit sans intérêts.</p>
-
-<p>Page m'approuvait.</p>
-
-<p>Un soir, Robert me dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai rencontré un jeune homme que je connais,
-le pauvre garçon m'a fait de la peine; il est
-désolé, on va l'arrêter. Je pourrai peut-être empêcher
-cela, car c'est mon bijoutier qui le poursuit;
-je l'ai fait demander.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde, lui dis-je, de vous mettre une
-mauvaise affaire sur les bras; vous savez mon
-opinion sur votre bijoutier. C'est un fin renard,
-méfiez-vous...</p>
-
-<p>Hélas! il ne tint pas compte de ma recommandation;
-quelques jours plus tard, tout était consommé.
-Robert avait répondu d'une somme de
-vingt mille francs pour un homme qui n'était pas
-solvable. Je le grondai pendant huit jours; il me
-<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
-répondit que ce pauvre jeune homme voulait se
-tuer.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, lui dis-je, quoi qu'il en soit, vous
-avez été joué.</p>
-
-<p>Robert partit pour la campagne, je le priai de
-surveiller ma petite maison, je voulais faire bâtir
-à côté de la locature un pavillon; Robert m'engagea,
-à cause de la position près de la forêt, à
-construire un rendez-vous de chasse, que je pourrais
-toujours louer un bon prix jusqu'au jour où
-je l'habiterais.</p>
-
-<p>Je lui dis que je m'en rapportais complétement
-à lui, et que tout ce qu'il ferait serait bien fait.</p>
-
-<p>Il partit et je débutai. J'étais toujours mauvaise.
-J'avais aussi peur qu'aux Folies. Page m'encourageait,
-elle me donnait de si bons conseils que
-j'étais forcée d'en profiter. Les journaux prenaient
-la peine de m'abîmer; ils disaient que mes pas
-avaient vieilli. Enfin, j'avais à peine vingt-cinq
-ans, et ils m'envoyaient aux Invalides. Quelques-uns
-s'imposèrent à moi; plus ils sont petits, moins
-ils ont d'abonnés, plus ils sont méchants; si on ne
-souscrit pas, ils vous abîment.&mdash;Arnal et Déjazet
-ne sont pas à l'abri de leurs morsures. C'est
-une lourde charge pour les pauvres artistes
-qui gagnent leur vie avec bien de la peine,
-et qui sont obligés de s'abonner à trois ou
-<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-quatre mauvais journaux qui disent tous la même
-chose. Le journal <i>le Corsaire</i>, ce chien hargneux
-de la littérature, me mordait au sang.</p>
-
-<p>Celui qui se déchaînait le plus après moi faisait
-aussi des pièces; j'avais la consolation de me dire:
-Il est plus mauvais auteur que je ne suis mauvaise
-actrice, car on le siffle et moi on ne me siffle pas.</p>
-
-<p>J'allais jouer une nouvelle pièce, <i>Paris qui
-dort</i>. M. C... me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut absolument que vous alliez voir
-M. J...; il est mal disposé pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! que voulez-vous que j'y fasse, s'il ne
-m'aime pas, je ne puis forcer son goût.</p>
-
-<p>&mdash;Si, me dit-il, il faut y aller dans l'intérêt de
-la pièce, il vous recevra bien.</p>
-
-<p>&mdash;J'en doute, je n'ose pas...</p>
-
-<p>&mdash;Si, si, reprit M. C..., faites-le pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, pour ne pas vous désobliger;
-j'irai.</p>
-
-<p>Je fus le même jour chez Amanda qui le connaissait
-beaucoup, puisqu'elle était toujours dans
-sa loge les jours de première représentation. Je la
-priai de me recommander à son ami. Hélas! j'oubliais
-que je l'avais obligée, et qu'à partir de ce
-jour-là, elle ne pouvait plus me souffrir, c'est
-l'usage. Elle n'en fit rien, ou fit le contraire.</p>
-
-<p>J'entrai citez M. J..., le c&oelig;ur décroché d'avoir
-<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
-monté ses cinq étages, et terrifiée de peur
-à l'idée de me trouver en face d'un si grand écrivain.
-Il me reçut en parlant à son perroquet avec
-qui il continua la conversation.</p>
-
-<p>Je perdis contenance, et il me fallut bien des
-efforts pour lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je sais que vous êtes prévenu
-contre moi. Mon passé me condamne dans votre
-opinion; pourtant, je voudrais travailler sérieusement
-le théâtre; votre jugement a tant de poids,
-je viens vous supplier de ne pas dire de mal de
-moi. Plus tard, si à force de travail j'arrive, je
-vous remercierai de ne pas m'avoir écrasée au
-départ.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! me dit-il, mademoiselle, j'en suis fâché,
-mon feuilleton est fait, et d'ailleurs je ne
-passerai certainement pas sur le mot: <i>Il faut du
-chique pour les pincer</i>, que vous dites dans votre
-rôle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, ce n'est pas moi qui ai fait
-la pièce.</p>
-
-<p>Son air glacial m'avait bouleversée, et je sentis
-des larmes rouler dans mes yeux.</p>
-
-<p>Il me trouva sans doute ridicule; mais il fit des
-changements à son feuilleton. Je l'avais échappé
-belle.</p>
-
-<p>Victorine vint me voir le lendemain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-&mdash;Ah! ma chère, me dit-elle, vous vous êtes
-fourrée en enfer; quand il faut vivre avec les
-journalistes, avec les auteurs, avec les acteurs,
-autant vaudrait prendre un billet de logement à
-la barrière du Combat, dans la niche des chiens.
-On serait moins mordu, moins déchiré.</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous Vervenne, qui a été un peu
-au Vaudeville, il y a quinze ans? Elle m'a dit
-l'autre jour qu'elle était engagée aux Variétés. Je
-vous la recommande, celle-là; si jamais elle vous
-fait une méchanceté, ce qui pourrait arriver, demandez-lui
-de montrer devant tout le monde le
-bas de ses jambes, et vous serez vengée. Un jour
-je suis allée la voir, on m'a fait attendre une
-heure; j'allais m'en aller, quand sa femme de
-chambre me dit mystérieusement:&mdash;Attendez encore
-cinq minutes, madame finit de sécher.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, sécher?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame fait sa figure avec du blanc
-liquide, alors faut qu'elle sèche.</p>
-
-<p>Robert, depuis mon entrée au théâtre, était
-venu plusieurs fois à Paris. Il avait vainement
-cherché à me remmener.</p>
-
-<p>Je trouvais dans la vie de théâtre une distraction,
-un mouvement qui ne contribuait pas peu à
-me le faire oublier.</p>
-
-<p>Voyant que je ne voulais pas absolument retourner
-<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-avec lui, il prit sa terre en dégoût et la
-mit en vente. Il m'écrivait lettres sur lettres; ces
-lettres étaient tour à tour tendres, bonnes, méchantes,
-brutales; elles m'irritaient au point que
-mille fois je le priai de ne plus m'écrire. Alors, il
-se répandait en plaintes, en lamentations. Malgré
-mon parti bien arrêté de rompre avec lui, je trouvais
-encore dans les souvenirs du passé de bonnes
-paroles pour lui inspirer du courage et pour l'amener
-doucement à cette séparation.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Du courage, lui disais-je, mon cher Robert,
-il faut sortir de là, il y a eu trop de choses entre
-nous pour que nous puissions être heureux désormais.
-Il faut que tu penses à ta fortune, à ton
-avenir; je souffre de cette séparation. Mais il faut
-faire mentir ceux qui disent que tu touches à ta
-ruine. Ne donne pas ce plaisir à tous ces gens qui
-sont jaloux de toi. Je ne suis plus que ton amie,
-je fais des v&oelig;ux pour ton bonheur.</p>
-
-<p class="signature"><span class="small">»CÉLESTE.»</span></p>
-</div>
-
-<p>Il me répondait:</p>
-
-<p class="blockquote">«Je n'ai besoin ni de vos conseils, ni de vos
-avis; je ne suis plus assez riche, vous ne voulez
-plus me voir; soit! vous n'entendrez plus parler
-de moi.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
-Six heures après, je recevais une autre lettre.</p>
-
-<p>J'avais reçu d'un auteur, M. Philoxène, une invitation
-à un bal qu'il donnait à l'occasion du
-réveillon. Je n'avais pas envie d'y aller; mais tous
-mes camarades me dirent d'y venir, que ce serait
-très-amusant, qu'il y aurait beaucoup d'artistes.</p>
-
-<p>Je mis une robe décolletée, les bijoux qui me
-restaient; un ami m'envoya un bouquet, que je
-pris pour ne pas le désobliger, car cela m'embarrasse
-généralement.</p>
-
-<p>Quand j'entrai dans le salon, je fut toute désappointée.
-Il y avait beaucoup de monde, toutes
-les actrices des Délassements-Comiques et des
-Folies-Dramatiques; elles étaient en toilette de
-ville, c'est-à-dire en robes montantes. Tout le
-monde me regarda comme une curiosité. J'étais
-on ne peut plus gênée. Il ne restait qu'une place
-où je pusse m'asseoir; je priai un monsieur de
-m'y conduire, me promettant bien de n'en pas
-bouger de la soirée.</p>
-
-<p>Sur ce même canapé, il y avait une dame en
-robe rouge. Je ne regardai pas sa figure et je me
-plaçai à côté d'elle; mais elle se leva, fit un bond
-au bout du salon, comme si je l'avais brûlée.</p>
-
-<p>Tout le monde se regarda.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
-Je reconnus M<sup>lle</sup> Judith. Je devins plus rouge
-que sa robe.</p>
-
-<p>Tous ces messieurs s'empressèrent autour de
-moi pour me venger de cette malice. Cela me procura
-le plaisir de faire la connaissance de M. Henri
-Murger, et je commençais à savoir gré à ma voisine
-d'avoir quitté sa place. Je gagnais au change.</p>
-
-<p>Ses amis lui firent des reproches de cette brusquerie;
-elle se mit à bouder.</p>
-
-<p>Vers la fin de la soirée, M. Murger écrivit sur le
-fond de son chapeau un couplet sur chacun des
-convives qui restaient. Il mit ces couplets sur l'air
-d'une romance de Quidant.</p>
-
-<p class="quote">Dans la galère nous étions vingt rameurs.</p>
-
-<p>Il me vengea en faisant ceux-ci pour moi:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Pour vexer la comédienne</p>
-<p>Qui n'a que des bijoux en toc,</p>
-<p>Céleste qui dans le Maroc</p>
-<p>Jadis a choisi sa marraine,</p>
-<p>Derrière un jardin tout en fleurs</p>
-<p>S'avance en princesse hautaine.</p>
-<p>Dans les salons de Philoxène</p>
-<p>Nous étions quatre-vingts rameurs.</p>
-</div>
-<div class="stanza">
-<p>Dans le marbre de ses épaules,</p>
-<p>Golconde incrusta ses écrins,</p>
-<p>Visapour constella ses mains,</p>
-<p>On dirait une nuit des pôles.</p>
-<div><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></div>
-<p>En voyant toutes ses splendeurs,</p>
-<p>Judith va bouder Holopherne.</p>
-<p>Dans les salons de Philoxène</p>
-<p>Nous étions quatre-vingts rameurs.</p>
-</div></div>
-
-<p>J'étais toute fière que l'auteur du <i>Bonhomme
-Jadis</i>, de la <i>Vie de Bohême</i>, eût un instant laissé
-courir son crayon et sa pensée sur mon compte.
-Il avait, en une heure, fait quarante couplets sur
-ses amis; j'en avais deux, trop aimables sans
-doute.</p>
-
-<p>Décidément, les dédains de la jolie juive m'avaient
-porté bonheur.</p>
-
-<p>J'allais jouer une nouvelle pièce, quand je reçus
-cette lettre de Robert:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Céleste, je ne puis vivre ainsi. J'ai trop compté
-sur mon courage, je ne puis vivre sans vous. Écoutez
-ce que je vous propose. Si vous avez eu de
-l'amour pour moi, il a duré ce que dure un feu
-d'artifice, une fusée, un rêve, une fête de nuit.
-Tout a brûlé et je suis écrasé; j'ai le cauchemar,
-il me poursuit; je me réveille la nuit en sursaut,
-je crois t'entendre chanter gaîment à table, au milieu
-des gens qui n'ont que des désirs sans amour,
-et qui te disent:&mdash;Je t'aime! je t'aime!&mdash;Sais-tu
-ce que c'est que d'aimer comme je t'aime? C'est
-de la folie! Je suis fou, je t'offre plus que ma
-<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-fortune, je t'offre ma vie, mon <i>nom</i>, mon honneur.
-Je vais réaliser ce que je possède. Je vends ma
-terre dans quelques jours, nous pourrons être heureux
-loin d'ici. Ne me refuse pas; j'ai bien réfléchi.
-Je n'aurai jamais un regret, si tu me rends
-heureux.&mdash;Réponds-moi de suite.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»ROBERT.»</span></p>
-</div>
-
-<p>Je ne pouvais en croire mes yeux. Je relus cette
-lettre vingt fois. J'en étais si étourdie que je ne
-pus répondre de suite. Mon orgueil me criait:&mdash;Accepte!
-Mon c&oelig;ur me dicta la lettre suivante:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Mon cher Robert, je vous renvoie cette lettre,
-dont je suis indigne et qui ne peut être adressée à
-une femme comme moi. La douleur et l'isolement
-ont égaré vos esprits. Que de regrets vous auriez
-quand la fièvre, qui vous conseille, serait passée.
-J'ai pu vous suivre dans une vie de dissipation,
-cela n'a fait de tort qu'à votre fortune; mais vous
-prendre votre honneur, votre nom. Ah! mon ami!
-brûlez cette lettre, c'est celle d'un insensé.&mdash;Oubliez-moi,
-je vous ai toujours dit que je ne me
-marierais jamais. A cette époque, vous me disiez
-en riant:&mdash;Pas même avec moi? et je vous répondais:&mdash;Moins
-avec vous, Robert, qu'avec un
-autre, à cause de mon passé et de votre caractère
-violent; votre couronne de comte me ferait une
-<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
-couronne d'épines; je ne pourrais plus regarder ces
-pauvres réprouvés avec lesquels j'ai vécu, et je n'aurais
-jamais le droit de regarder une honnête femme.&mdash;Un
-reproche, et je me tuerais.&mdash;Je vous disais
-cela, il y a quatre ans, je vous le répète aujourd'hui;
-vous me remercierez plus tard. Il y a deux
-routes: la vôtre et la mienne; laissez-moi Mogador,
-restez Robert de ***.&mdash;Sortez de cette crise,
-que vous oublierez avec un peu de courage, je
-serai toujours votre amie.</p>
-</div>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»CÉLESTE.»</span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span></p>
-<h2 class="normal">XLV<br />
-<span class="medium">DÉPART.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Je n'avais pas de secrets pour Page. Je lui contai
-ce que je venais de faire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as peut-être eu tort, me dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il m'aurait fait payer cher sa faiblesse;
-toutes les scènes que j'ai eues avec lui ont effeuillé
-mon amour. Je ne le rendrais pas heureux.
-Je suis au théâtre, j'y reste. Je vais travailler avec
-ardeur. Je ne serai heureuse que le jour où je
-pourrai vivre indépendante. J'aurai une petite
-fortune, mais il me faut attendre encore quelques
-années. Je voudrais que Robert prît le parti
-de voyager. Il va vendre ses biens. J'ai peur qu'il
-ne se fasse illusion; enfin, il lui reste des parents
-riches, il ne sera jamais malheureux, au lieu que
-<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-moi, quelle perspective aurai-je? le suicide!</p>
-
-<p>Six jours plus tard, je reçus une nouvelle lettre
-de Robert; cette lettre était longue, terrible, et
-me porta un coup dont je fus bien longtemps à
-me remettre.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Oh! fou! mille fois fou, celui qui croit que,
-parce qu'on a tout donné, on se souviendra de
-vous; ce que l'on vous donne en échange, c'est
-un conseil, c'est un peu de pitié. On vous dit:
-Pardon de vous avoir fait souffrir, oubliez-moi,
-ayez du courage, travaillez à tout réparer; voilà
-le souvenir qu'on vous garde... Et puis la lettre
-terminée, la corvée finie, on rit, on fait de nouvelles
-amours... Le pauvre fou courbe la tête sans
-se plaindre, car se plaindre est une lâcheté... J'avais
-tout, fortune, jeunesse; j'ai tout jeté au vent.
-Il ne me restait que mon nom à vous offrir, c'est
-trop peu... Honte et infamie sur moi! J'ai tout
-sacrifié pour vous, et vous allez jusqu'à me reprocher
-ma faiblesse. J'ai été stupide, n'est-ce pas,
-de vouloir faire de vous une femme de c&oelig;ur?
-J'espérais un mot de vous, vous avez bien fait de
-ne pas m'écrire. Vous n'avez même plus l'effronterie
-de me mentir par lettre.</p>
-
-<p>»Misérable nature que la vôtre! vous que j'ai
-entourée de tous mes soins pour faire oublier votre
-<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
-nom, vous à qui j'offre l'oubli du passé, je viens
-de faire bénir votre maison... Oh! je vous vois
-rire d'ici, vous dont le c&oelig;ur ne peut comprendre
-un bon sentiment. Votre prédiction sera accomplie:
-vous ne m'aurez quitté qu'avec mon dernier
-sou. Je viens d'apprendre ma ruine... Un homme
-d'affaires à qui j'avais donné un pouvoir en blanc
-pour vendre un domaine pendant mon absence,
-abusant de ma confiance, vient de vendre ma
-terre pour la moitié de sa valeur. Combien a-t-il
-reçu? Je l'ignore; pour moi je suis perdu.</p>
-
-<p>»Je vais partir et ne reviendrai que quand, fatiguée,
-honteuse de ces ignobles hommages, que
-vous recherchez et pour lesquels vous m'avez sacrifié,
-vous me rappellerez. Je tâcherai de vous
-faire oublier les souillures de votre c&oelig;ur. Allez,
-Céleste, que toutes mes larmes retombent sur
-votre existence, comme des larmes de feu. Je vous
-ai aimée, comme on aimerait un ange. Dieu me
-punit; je vous quitte sans haine. Il ne me reste
-qu'une vie pauvre, isolée, dont je me délivrerai.
-Ma cervelle rejaillira jusque sur votre robe de
-théâtre et votre lit de plaisir. En vendant mes
-biens, j'avais fait porter chez vous mes papiers et
-mes portraits de famille. Je vais partir, y laissant
-tout, jusqu'à mes effets personnels. Vendez-les,
-car tout souvenir de moi serait un remords. Je
-<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-n'irai pas à Paris, je ne veux pas vous donner la
-jouissance d'une destruction morale et physique.</p>
-
-<p>»Je vous offrais mon nom, je ne vous reverrai
-jamais comme ma maîtresse. Vous auriez pu être
-ma bonne étoile; vous ne m'avez pas trouvé digne
-de vous. Fou que j'ai été de croire à de bons sentiments,
-qui, chez vous, étaient gâtés le jour où
-vous veniez au monde. Le 10, je pars pour l'Afrique.</p>
-
-<p>»Je veux oublier, oublier, car les souvenirs
-comme les miens tuent. Vous, vous irez en Russie.
-Comme les femmes y sont heureuses! Peu
-d'amour et beaucoup d'argent! Votre théâtre doit
-faire monter vos actions. On se dira: C'est
-Céleste Mogador! Son Robert est ruiné, il est parti
-pour l'Afrique. Je vous ai donné une bonne devise
-pour votre voiture, c'est une recommandation
-pour les passants.</p>
-
-<p>»La passion que j'ai pour vous est une énigme
-pour tout le monde, pour moi-même; pour aimer,
-il faut estimer, et je vous méprise. Cette
-lettre est bien longue, c'est la dernière, c'est le
-chant du cygne, car pour moi la vie est finie. Il
-est bien permis à un homme qui meurt de jeter
-un regard en arrière. J'étais né pour être aimé,
-car j'avais le c&oelig;ur plein de tendresse et d'amour;
-j'avais besoin d'être aimé, mon c&oelig;ur est brisé,
-<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-ma vie est finie... Plus d'amis, plus de parents,
-je m'en vais bien loin. J'espère y trouver la mort
-ou y reconquérir, à mes propres yeux, une estime
-qu'on ne peut plus avoir pour moi. Le monde est
-sévère, mais il est juste. Je ferai mon devoir en
-honnête homme, et il me pardonnera mon passé.
-Quant à vous, continuez longtemps cette vie
-de plaisir; tâchez que cette nuit n'ait pas de
-matin, car le réveil sera affreux. Vous connaîtrez
-alors l'abandon; il ne vous restera plus rien
-que la misère, la vieillesse hideuse!... Cette enfant
-que vous élevez vous méprisera... Vous verrez
-comme elles sont longues les nuits qu'on passe à
-pleurer... Ne m'écrivez plus!</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»RICHARD.»</span></p>
-</div>
-
-<p>Jamais je ne pourrai exprimer ce que j'ai souffert
-à la lecture de cette lettre. Je restai plusieurs
-heures en larmes; mon c&oelig;ur était nâvré, abattu.
-Il me fallut faire sur moi-même un grand effort
-pour répondre:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je souffre bien, mon cher Robert, et je dois
-supporter tous vos mauvais traitements; vous me
-plaindrez. Il y a deux jours, vos lettres étaient
-tristes, mais bonnes; aujourd'hui, vous m'accablez
-sans un motif de plus. Le premier jour où je
-vous ai connu, je vous ai dit mon caractère. Vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
-dites que je ne vous ai pas aimé, vous savez bien
-le contraire, et pourtant, quand vous me faisiez
-pleurer et souffrir par votre froideur ou quelque
-vérité qui me blessait mortellement, bien que
-vous vinssiez me combler après de bontés et de
-caresses, je me révoltais, et chaque jour, j'arrachais
-petit à petit cet amour qui tenait encore
-toute ma vie. Je vous voyais faire des extravagances
-pour des chevaux et des chiens. J'étais
-jalouse du plaisir qu'ils vous donnaient loin de
-moi. Je sais bien que, pour arranger tout cela,
-vous me disiez de vous suivre à la chasse; je n'en
-avais pas la force; je me déchaînais après un plaisir
-que vous me préfériez, du moins en apparence.
-Mon ambition était bien modeste alors; je
-vous disais souvent:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si j'avais un jour douze cents francs de
-rente, je serais effacée. Mais vous me combliez de
-cadeaux, je sortais en voiture avec vous, je vivais
-comme une reine, et quand je vous disais: J'ai
-peur de l'avenir!... vous me répondiez qu'une
-des anciennes domestiques de votre mère était
-heureuse avec six cents francs de pension... C'est
-qu'elle n'avait jamais connu les vices que vous nous
-mettez au c&oelig;ur. On oublie ce que l'on a été, surtout
-quand dans ses souvenirs on retrouve l'opprobre
-et la misère. Moi, je n'ai pas oublié l'hôpital
-<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-où j'ai été, où j'aurais voulu rester, parce qu'en
-sortant j'allais mourir de faim; Saint-Lazare, où
-je voyais de malheureuses vieilles femmes qui se
-vantaient d'avoir été jeunes et belles, et qui
-venaient de commettre un délit dans la rue pour
-se faire arrêter, parce qu'elles n'avaient ni pain
-ni asile; je ne l'ai pas oublié, je ne l'oublierai
-jamais. J'ai voulu me faire une autre fin, j'aimais
-à vos dépens... Je prévoyais votre ruine. J'aurais
-voulu vous voir marié... Je me serais résignée à
-cette séparation pour votre bonheur; mais l'idée
-ne m'était jamais venue que vous pourriez prendre
-une autre maîtresse. Vous pouviez tout sauver en
-vous mariant. J'ai pris ailleurs ce que je ne voulais
-ni vous demander, ni prendre de vous. Je n'ai pu
-supporter la douleur de vous savoir près d'une
-autre; j'ai payé bien cher mon retour à vous. Le
-peu que j'avais, je l'ai mis à votre disposition;
-j'aurais voulu vous donner ma vie.</p>
-
-<p>»Avec le temps l'inquiétude me prit, et je vous
-demandai de me reconnaître mon argent. C'était
-mal, mais j'avais peur. Cette peur m'a donné un
-ennui continuel. J'avais tout en espérance, rien en
-réalité. La nuit je me tourmentais; le jour je cachais
-mon inquiétude sous le luxe. Cette femme que
-vous aviez prise, j'ai lutté d'amour-propre avec
-elle... je la rencontrais partout; alors, bijoux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-dentelles, voitures, j'ai tout désiré... pardon, ce
-n'était pas un combat contre vous... non, je vous
-aimais. A cet amour se mêlait quelquefois de la
-rage... je voudrais aujourd'hui donner ma vie
-pour réparer le passé; j'avais pour la solitude la
-peur que vous aviez du mariage. La destinée est
-écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois
-que vous auriez pu faire autre chose de moi. Je
-trouve vos accusations tellement exagérées, que je
-fouille ma vie passée avec vous et que je m'excuse
-un peu en pensant que je ne vous ai jamais menti.
-Vous avez voulu me régénérer en me donnant
-votre nom. C'est aujourd'hui que je serais infâme
-si j'acceptais ce que vous m'offrez, puisque je sens
-que je ne pourrais remplir ce devoir sacré. L'ennui,
-cette ombre de nous-mêmes, s'est accroché à
-moi pour toujours. Je n'ai plus de jeunesse, j'ai
-perdu ma gaieté. Je suis entrée au théâtre, parce
-que je ne voulais pas qu'on se réjouît de notre
-séparation. Si j'avais ma petite fortune, je quitterais
-ce luxe qui cache tant de larmes, et je m'habituerais
-à la vie modeste avec laquelle je dois
-finir. Je vous ai aimé, je vous aime encore. Vous
-avez été et vous serez mon seul, mon dernier
-amour. Ce n'est pas à cause du malheur qui vous
-frappe que je ne suis pas près de vous, mais l'isolement
-et l'oisiveté me feraient mourir; vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-ne m'avez jamais connue autrement. Je suis une
-misérable créature que votre mépris désespère.
-Pardonnez-moi, je vous en supplie les mains
-jointes. J'ai été peut-être plus coupable que je
-ne le pense; mais je ne l'ai pas médité. Écrivez-moi,
-mais pas de ces mots que contient votre
-lettre, ou ne m'écrivez plus jamais. Je penserai à
-vous comme on pense à Dieu. Je respecterai votre
-souvenir comme celui de l'ange qui vous a tendu
-la main. Croyez-moi, si mon corps est avili, il y
-a une place bien pure où je vais renfermer l'offre
-que vous m'avez faite... Tout ce que j'ai est à
-vous, disposez-en. Je voudrais vous rendre un
-peu du bien que j'ai reçu de vous. Il faut que je
-vous voie. Il est impossible que vous preniez un
-parti aussi désespéré... Ah! répondez-moi... je
-deviens folle!... Je vous aime.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»CÉLESTE.»</span></p>
-</div>
-
-<p>C'est lorsqu'on est malheureux qu'on voit les
-gens qui vous aiment; je cherchais un refuge
-contre mon désespoir. J'allai chez Page, qui me
-conta ses peines. Nous pleurions ensemble, car la
-douleur était aussi chez elle. Elle venait de perdre
-sa petite Marie. Je ne rentrais chez moi qu'à regret:
-ma première apparition dans ce logement
-avait commencé par une scène qui avait failli me
-<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-coûter la vie; je sentais qu'il continuerait à me
-porter malheur.</p>
-
-<p>Pour m'aider à la résignation, voici ce que Robert
-me répondit:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>»Je vous avais priée de ne jamais m'écrire. Vos
-lettres me font mal, et je souffre assez sans que
-vous vous acharniez après les débris de mon existence.</p>
-
-<p>»Toutes vos paroles ont été mensonges. La
-place de votre c&oelig;ur a été, comme celle de votre
-boudoir, partagée avec le plus offrant... Je ne
-rougis pas de mon dévouement pour vous. Je ne
-regrette rien. Vous n'aviez qu'une chose à me
-donner en échange de mon amour, c'était votre
-personne. Vous l'avez vendue, aux uns pour de
-l'argent, aux autres pour du plaisir. Moi, je vous
-donnais mon existence, vous l'avez salie. Vous
-voudriez voir où a pu me conduire une ruine physique
-et morale, conduite avec dessein, acharnement,
-préméditation, comme vous l'avez fait; vous
-l'aviez annoncé à tout le monde, vous avez tenu
-parole. Soyez bien heureuse de votre triomphe.
-Je ne me mettrai plus sur les rangs pour disputer
-un amour que je n'ai plus le moyen de payer. Je
-pars le 10 pour Alger; votre argent vous sera
-remis. Ne pensez pas plus à moi qu'à Dieu, c'est
-<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-un blasphème. Le mensonge doit s'arrêter là.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»ROBERT.»</span></p>
-</div>
-
-<p>En lisant cette lettre, je payai en une heure de
-souffrance tout ce qu'il avait pu faire pour moi.
-Nous étions quittes, et, à mon tour, je songeai plus
-à me venger qu'à me justifier.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>»Je me révolte à la fin, et je suis fatiguée de
-recevoir des mauvais traitements que je ne mérite
-pas. Lorsque je vous ai connu, et que vous
-m'avez emmenée à la campagne, chez vous, j'avais
-quelques dettes; peu de chose m'aurait
-suffi; vous auriez pu me le donner en vous gênant
-un peu. Pourtant, vous m'avez laissée venir et
-chercher près d'un autre ce dont j'avais besoin.
-J'ai joué, et après avoir payé mes dettes les plus
-pressées, acheté quelques robes, nous avons remporté,
-à la révolution, un peu d'argent qui me
-restait. Aujourd'hui, vous me traitez comme la
-dernière créature du monde; et quand même
-j'aurais voulu, plus tard, éviter la misère pour l'avenir,
-serais-je plus coupable qu'il y a cinq ans?
-Je vous renvoie votre lettre qui me soulève le
-c&oelig;ur. Je ne puis supporter une correspondance
-qui me désespère. Je suis lasse de pleurer. Jamais
-une bonne parole. Adieu... Regardez votre
-<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-passé, et vous verrez s'il est juste de m'accabler
-ainsi. Avant de me connaître, vous aviez déjà fait
-de grands pas dans la voie de la prodigalité, est-il
-juste de me rendre responsable de tous vos
-malheurs? Adieu, je tâcherai que vous n'entendiez
-plus parler de moi, mais je ne vous oublierai
-jamais.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">»CÉLESTE.»</span></p>
-</div>
-
-<p class="end">FIN DU TROISIÈME VOLUME</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span></p>
-
-<h2 class="normal">TABLE</h2>
-<table id="ToC" summary="contents">
-<tr>
-<td class="tdr">&nbsp;</td>
-<td class="tdr">Pages</td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXV. <span class="i05">Vive la réforme!</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXVI.<span class="i05"> La roulette.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_14">14</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXVII.<span class="i05"> La Pépine.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_27">27</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXVIII.<span class="i05">Déceptions.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXIX. <span class="i05"> L'insurrection de juin.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_50">50</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXX. <span class="i1"> La vie de château.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXI. <span class="i05"> Le jardin d'hiver.&mdash;Richard.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_80">80</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXII. <span class="i05"> Le choléra.&mdash;Ma filleule.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_113">113</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXIII.<span class="i05">Irrésolutions.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_126">126</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXIV. <span class="i05">Le théâtre des Folies-Dramatiques.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXV. <span class="i05">Où l'orgueil va-t-il se nicher?</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_149">149</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXVI. <span class="i05">Ma voiture.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_156">156</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXVII. Londres.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_173">173</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXVIII.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_202">202</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XXXIX.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XL.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XLI.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_257">257</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XLII.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_266">266</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XLIII.<span class="i05"> Les usurières de l'âme.&mdash;Un dîner<br />
-chez de nouvelles connaissances.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XLIV. <span class="i05">Une folie.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_288">288</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td>XLV. <span class="i05">Départ.</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_307">307</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3
-(of 4), by Céleste de Chabrillan
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR ***
-
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