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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3 (of 4) - -Author: Céleste de Chabrillan - -Release Date: July 2, 2017 [EBook #55023] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - MÉMOIRES - - DE - - CÉLESTE MOGADOR - - - - - -Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda. - - - - - MÉMOIRES - - DE - - CÉLESTE - - MOGADOR - - - TOME TROISIÈME - - - PARIS - - LIBRAIRIE NOUVELLE - - BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - - - La traduction et la reproduction sont réservées - - - 1858 - - - - -MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR - - - - -XXV - -VIVE LA RÉFORME! - - -Le lendemain en m'éveillant, j'allai voir Frisette; elle était heureuse -de vivre, et ne voyait pas tout en noir comme Victorine. - -Il y avait beaucoup de monde dans la rue; on chuchotait. Je m'approchai -de plusieurs groupes et j'écoutai, sans comprendre un mot à tout ce qu'on -disait. Je demandai à Frisette ce que cela voulait dire. Elle n'en savait -rien. - ---Veux-tu venir nous promener? lui dis-je, nous apprendrons peut-être -quelque chose... - ---Je le veux bien, allons! - -Arrivées au boulevard, la foule était plus grande. Beaucoup de gens -riaient; nous riions aussi. Nous ne pouvions entendre, au milieu du -bruit, que ces mots: _La réforme_! - -J'arrêtai un jeune homme et lui demandai ce que cela voulait dire. Il me -répondit d'un air d'importance: - ---Nous voulons la réforme. - ---Ah! et qu'est-ce que c'est que la réforme? - -Il me regarda, haussa les épaules, et partit sans me répondre. - ---Est-ce que je lui ai dit quelque chose de désagréable? dis-je à -Frisette qui riait. - ---Dame, tu ne sais pas ce que c'est que la réforme!... - ---Et toi, le sais-tu? - ---Non! - -Nous nous trouvions boulevard Bonne-Nouvelle, devant le café de France. -Beaucoup de jeunes gens étaient aux croisées. Quelques-uns nous -reconnurent et se mirent à crier: «Vive Mogador! vive Frisette! vive la -réforme et les jolies femmes!» - -Les curieux et les flâneurs se serrèrent autour de nous. Nous eûmes -toutes les peines du monde à échapper à la masse qui nous serrait. Je -devins fort pâle. L'insulte glissait en sifflant; l'air était chargé de -menaces. J'eus le sentiment que quelque chose d'extraordinaire allait se -passer. J'entrai dans la maison no 5. Je connaissais Mme Emburgé à qui je -demandai la permission d'attendre chez elle qu'il y eût moins de monde -dehors. Elle nous ouvrit une fenêtre et nous vîmes défiler ce flot noir -émaillé de bleu qu'on appelle le peuple. Il allait et grossissait comme -un orage! Cela me rappela Lyon. J'eus peur! Cependant, comme tout le -monde dîne, même ceux qui veulent faire la guerre, vers les six heures, -les chemins devinrent plus libres. - ---Sortez, me dit Mme Emburgé; il y aura du bruit ce soir. Rentrez chez -vous. - ---Viens dîner avec moi, me dit Frisette; que feras-tu, seule chez toi? - -J'acceptai. Il était dix heures quand je pris congé d'elle. Je suivis le -faubourg Montmartre, les boulevards. Arrivée à la rue Lepelletier, -j'entendis une détonation. La foule répondit par un long cri! On courait -du côté de la Bastille: je voulais avancer. - ---Où allez-vous donc? me dit un homme d'une quarantaine d'années. - ---Mais, monsieur, je voudrais rentrer chez moi, place de la Madeleine. - ---Alors, prenez un autre chemin. Vous ne pouvez passer par là; on vient -de tirer devant le ministère des affaires étrangères. - -Il disparut. J'avançais toujours, mais avec peine. Toutes les figures -étaient empreintes d'une grande terreur; chacun se regardait avec -défiance. Je pris la rue Basse-du-Rempart. Le vide s'y était fait; je la -suivis, silencieuse. Je pensais à Robert! «Une révolution, me disais-je! -une révolution qui ruine, qui force la noblesse à se cacher. Dans de -pareilles circonstances, on a vu des gens du peuple rendre de grands -services! Ah! si Robert pouvait avoir besoin de moi, de ma vie!» - -Cette pensée ne fut qu'un éclair dans mon cœur. Je me rappelai, par le -souvenir de Lyon, les malheurs qu'entraînent les révolutions, et j'eus -regret de mon égoïsme. - -J'étais au coin de la rue Caumartin. La pharmacie était changée en -ambulance; de pauvres blessés y recevaient des secours! - -A la vue du sang, mon cœur revint tout entier à la charité! - -Je sentis des larmes dans mes yeux. Pleurer! c'est tout ce que peuvent -les femmes! car elles ne comprennent rien, ne peuvent rien à ces grandes -machines infernales qu'on appelle guerres, révolutions! - -Rentrée chez moi, je me mis à écrire à Robert tout ce que j'avais vu, lui -disant pour la première fois: «Ne venez pas.» - -Je ne pouvais dormir! toute la maison était sur pied. - -A quatre heures du matin, on frappa à la porte cochère. Le concierge -avait peur; avant d'ouvrir, il demanda: - ---Qui est là? - -J'écoutai à ma fenêtre. - ---Ouvrez, ouvrez! dis-je au concierge... Lui, lui, dans un pareil -moment!... Oh! Robert, pourquoi êtes-vous venu à Paris? j'étais si -contente de vous savoir en Berri! - ---Je puis repartir, si je vous gêne! - ---Me gêner!... ah! c'est juste! une bonne pensée ne m'est pas permise!... -je pensais à votre sûreté avant le bonheur que j'avais de vous avoir près -de moi... c'est invraisemblable, n'est-ce pas? - ---Non, ma chère enfant; je ne savais pas ce qui se passait! Je suis parti -hier de Châteauroux. En arrivant à la gare, je n'ai pu trouver de -voiture; j'ai apporté ma valise sur mon épaule, et me voilà. - -Le lendemain de son arrivée, il alla rejoindre la première légion de la -garde nationale. Cela faillit me rendre folle d'inquiétude. Le poste de -la Madeleine fut brûlé! On avait laissé dans ce poste de la poudre et des -fusils chargés qui faisaient explosion à chaque instant. - -Robert rentra à cinq heures, noir de poussière, épuisé de fatigue. Il -avait aidé à défaire des barricades. - -Un grand bruit se fit entendre sous mes fenêtres! j'allai voir. - -Environ cent hommes, proprement mis, l'air assez raisonnable, étaient -réunis et discutaient quelque grave question, sans doute soulevée par les -événements. - -Enfin le oui, oui, l'emporta; tous se dirigèrent à la station des -voitures et mirent le feu à la petite loge de bois qui sert au gardien. - -C'étaient les cochers du quartier qui s'amusaient, exactement comme à -Lyon. Là-bas, c'était l'octroi. - -Je demandai à Robert de partir, de m'emmener! Il me le promit, aussitôt -qu'on pourrait circuler, car sa présence était nécessaire chez lui. Nous -partîmes le lendemain. Je commençai à respirer à Étampes. - -Je n'osais lui parler de ses projets de mariage. Ce fut lui qui me dit -qu'on l'avait refusé, qu'il était libre! Je fus tout-à-fait heureuse. - -Robert, jeune, bien de sa personne, avec son nom et sa fortune, aurait dû -réussir à tout. Il aurait dû réussir à trouver un beau mariage, ce que -rencontrent tant d'imbéciles qui n'ont aucun de ses avantages. Mais -Robert avait un défaut qui était dans sa vie un perpétuel obstacle. Il -n'avait aucune stabilité dans l'esprit; tantôt il voulait, tantôt il ne -voulait pas. J'avais cru à une grande force de caractère chez lui; je -m'étais trompée: c'était de la violence. Il ne savait maîtriser ni une -passion, ni un désir; il regrettait quelquefois le lendemain ce qu'il -avait fait la veille. J'en souffrais souvent. Je voyais bien qu'il se -livrait à lui-même un combat. Il m'aimait, et je devais être pour beaucoup -dans ses irrésolutions. Je n'avais pu monter jusqu'à lui; il me -reprochait d'être obligé de descendre jusqu'à moi. Et pourtant, par -affection pour lui, je m'étais métamorphosée; je vivais près de lui avec -la plus grande modestie de goûst!... Je lui donnais des conseils qu'il -n'écoutait jamais... parce qu'ils étaient bons. - -Sa gêne était grande. Le château qu'il avait gardé en partage était -délabré; une seule chambre annonçait une splendeur passée. Le tout était -vieux de trois cents ans. Il fallut tout réparer, château et domaines. -Les fermiers, déjà endettés, ne payaient pas; les gens auxquels il était -dû de l'argent devinrent exigeants. Je me souviens que Robert emprunta -soixante mille francs à vingt pour cent sur première hypothèque. On était -en révolution; l'argent, tout en se vendant ce prix-là, était difficile à -trouver. Robert avait bon cœur; les fermiers belges vinrent lui demander -de retourner dans leur pays. Le Berri est malsain; il y a des fièvres -dont on ne peut se défaire, le travail y est pénible, les cultivateurs -sont lents parce qu'ils se nourrissent mal; ce n'est qu'à force de -privations qu'ils peuvent arriver. Beaucoup vendent leur blé et mangent -des pommes de terre ou des châtaignes. Les Belges n'avaient pu s'habituer -à cette pauvreté. Ils avaient été amenés par le père de Robert, qui -espérait tirer parti de ces immenses terrains appelés brandes. - -Robert consentit à leur départ; il leur donna même de l'argent, car les -pauvres gens étaient bien malheureux: l'un avait été grêlé, sa récolte -était perdue; un autre avait vu mourir trois des siens; d'autres étaient -malades. Les plus beaux domaines restèrent vacants. - -Robert voulut faire valoir lui-même; il n'y entendait pas grand'chose ou -il ne fut pas heureux: mais cela lui coûta fort cher. - -Châteauroux n'existe pas; c'est une espèce de faubourg que vous traversez -en cherchant la ville. Les habitants sont rudes; beaucoup poussent cette -rudesse jusqu'à la sauvagerie. Quand la nature inculte du paysan se -révolte, il devient féroce. Il y avait eu dans les alentours des crimes -épouvantables: plusieurs châteaux avaient été envahis; l'intendant d'un -de ces châteaux avait été coupé à coups de faulx; le château de -Ville-Dieu avait été incendié en partie, tout l'intérieur; brisé il ne -restait que les pierres. Le côté où nous habitions était calme, et -d'ailleurs on aimait Robert. Je combattais mes inquiétudes pour lui; -j'étais allée à Châteauroux dans une de ses voitures; j'entendis crier -des masses d'enfants. Il y avait une voiture qui me précédait. Le cocher -fit tourner ses chevaux et me dit: - ---Nous ne pouvons pas passer; voyez, on assiége de pierres la voiture de -madame de... - -Mon sang se glaça; je rentrai, suppliant Robert de ne pas sortir, ou, -s'il le faisait, d'effacer les armes de sa voiture. - -Il me reçut fort mal, en me disant qu'on pouvait le tuer, si on le -voulait, mais que bien certainement il n'effacerait pas ses armes, que ce -serait une lâcheté. - -Je passais les nuits sans dormir; j'avais peur que mon séjour au château -ne lui fit perdre la bien veillance qu'on avait pour lui dans le pays. Un -jour, je vis dans le parc environ quarante hommes armés de fusils, de -pistolets; ils se dirigeaient du côté du château. J'entendais leurs cris; -je les voyais de ma fenêtre, s'agiter, brandir leurs armes. - -Robert était au billard avec Martin. J'entrai en leur criant: - ---Sauvez-vous! cachez-vous! ou vous êtes perdus. - ---Qu'as-tu donc? me demanda Robert en me soutenant, car j'étais si pâle, -je tremblais si fort, que j'allais tomber. - ---Ce que j'ai? lui dis-je. J'ai qu'il n'y a pas un moment à perdre, ou -vous êtes assassinés: il y a là des hommes armés qui crient; -entendez-vous, maintenant? Sauve-toi, viens dans la cave; mais, pour -l'amour de Dieu, ne les attends pas. - -Et, persuadée qu'il me suivait, je me sauvai du côté de l'escalier qui -conduisait aux caves. Il me semblait voir les canons des fusils, il me -semblait entendre la détonation des armes à feu. Les fondations étaient -énormes. Je marchais dans ces caveaux sombres, humides, mes jambes -fléchissaient à chaque pas. Je me retournai, et je m'aperçus, avec un -sentiment d'indicible terreur pour Robert, qu'il ne m'avait pas suivie. -J'écoutai, je n'entendis rien; j'étais sous le rayon de lumière d'un -soupirail. - ---Oui! oui! criaient des voix, celui-là! emportons celui-là! c'est le -plus beau! prenez des pioches... alerte! alerte! - ---Non! non! répondaient d'autres voix, il va mourir, il est trop grand. - ---Trop grand! mourir! me bourdonnaient dans les oreilles. - ---Que veulent-ils dire? Oh! trop grand! Seigneur, c'est Robert! Mourir! -ils délibèrent sa mort! Mon Dieu! pourquoi ne m'a-t-il pas écoutée! oh! -je veux le voir. - -Et je marchai dans l'ombre, me traînant au long des murs. - -Tout-à-coup des coups de feu se firent entendre; mon cœur cessa de -battre; je me laissai glisser à terre. - -Misérable chose que le courage d'une femme! je voulais avancer; à chaque -détonation nouvelle, je me sentais faiblir; j'aurais voulu entrer dans la -muraille. Enfin, tout ce que j'aimais au monde était en haut, je regagnai -les escaliers. La fusillade continuait toujours mais semblait s'éloigner; -j'arrivai au faîte en rampant. - ---D'où viens-tu donc? me dit Robert, qui allumait tranquillement un -cigare. - ---D'où je viens? mais je viens de la cave, où je m'étais cachée, et où je -te pleurais bien inutilement à ce qu'il me semble, puisque tu ris. Que -signifiait donc cette petite guerre qui m'a fait si peur? - ---Écoute, tu vas le savoir. - -En effet, je distinguai ces mots: - ---Vive monsieur le comte! vive la république! vivent les arbres de la -liberté! - -Nous étions sur la terrasse; un homme revint et dit à Robert, en lui -ôtant son chapeau jusqu'à terre: - ---Ça ne vous fait rien au moins, monsieur le comte, que nous plantions un -arbre de la liberté? Si ça vous fâchait, je n'y tiens pas, c'est histoire -de s'amuser et de boire un coup à votre santé. - ---Non, ça ne me fâche pas, dit Robert, puisque je vous l'ai donné avec un -quart de vin, et pourvu que vous ne le plantiez pas dans mon parc, ça -m'est égal. - -Je compris: ce qui était trop grand et qui allait mourir, c'était le -peuplier. On se moqua beaucoup de moi, et ce fut un sujet d'hilarité -pendant quelques jours. - -Je recevais lettre sur lettre de ma domestique; j'avais des dettes, des -billets à payer; si j'avais été homme et dans les affaires, j'aurais été -le plus exact des commerçants. La pensée d'une échéance en retard me -mettait au supplice. - -Robert, malgré sa grande fortune en terres, était plus pauvre que moi. Je -ne pouvais et ne voulais rien lui demander. - -Je lui annonçai qu'il fallait que j'allasse à Paris, mettre un peu -d'ordre à mes affaires, payer mon loyer. - -Il ouvrit son secrétaire, fouilla dans ses poches et me dit: - ---Ma pauvre Céleste, je voudrais te donner ce dont tu as besoin, mais je -ne le puis; je n'ai rien. Je vais emprunter deux cents francs pour ton -voyage. - - - - -XXVI - -LA ROULETTE. - - -Arrivée à Paris, je fus fort embarrassée. Cependant j'avais bien quelques -bijoux que Robert m'avait donnés; mais m'en séparer me paraissait -impossible. La république n'enrichissait personne; mes amis et amies me -ressemblaient. - -Je me trouvai à dîner avec Lagie et Frisette. - ---Venez jouer, me dirent-elles; il y a maintenant beaucoup de maisons de -jeu. Nous allons à la roulette tous les soirs; il y en a plusieurs; la -mieux tenue est rue de l'Arcade. - ---Mais, dis-je à Lagie, il doit y avoir du danger; la police n'autorise -pas les maisons de jeu. - ---Non, mais il n'y a rien à craindre; on ne reçoit pas tout le monde; on -prend des précautions. Venez, nous vous présenterons. - -J'avais cent francs pour toute fortune et beaucoup d'ennui; je me -décidai, malgré ma peur de la police. - -Arrivée rue de l'Arcade, notre voiture s'arrêta devant une grande et -belle maison. Tout était si calme que je crus que Lagie se trompait; je -lui dis: - ---Il n'est pas possible qu'il y ait un tripot ici. - ---Venez, venez, me dit-elle en me tirant par ma robe; mais ne parlez pas -si haut. - -Nous montâmes un escalier peint en rouge, éclairé à distance par des -quinquets. Je m'arrêtai, essoufflée, en demandant si cet enfer était allé -se loger au ciel. - ---Le plus près possible, me dit Lagie. - -Nous étions arrivées au cinquième. Elle sonna. Un timbre résonna trois -fois. Un domestique vint ouvrir. Sa livrée était voyante. Cela pouvait -éblouir quelques provinciaux, mais cela me fit rire; c'était la charge de -ces domestiques bien tenus que j'avais vus chez Robert. - -De l'antichambre on entrait dans un salon. Nous fûmes reçues par une -femme d'une trentaine d'années, qui avait dû être fort jolie, et qui -l'aurait été encore, si sa figure pâle, maigre, n'avait été entourée -d'une forêt de cheveux noirs frisés en longues boucles, qui lui donnaient -l'air sauvage; tantôt elle ressemblait au diable, tantôt à un revenant. -Elle nous offrit des siéges près de la cheminée, et s'adressant à moi, -elle me dit: - ---Vous n'êtes pas encore venue ici, mademoiselle; il me semble que je -n'ai jamais eu le plaisir de vous voir. - ---Non, madame, c'est la première fois. - ---Ah! êtes-vous heureuse à la rouge et noire? - ---Je ne sais pas, madame; je gagne rarement aux cartes. - ---J'espère que vous serez plus heureuse ici. - -Elle se leva et fut causer avec d'autres personnes. - ---Qui donc est cette femme qui me souhaite de gagner? - ---C'est la maîtresse de la maison; elle en dit autant à tout le monde; -vous comprenez qu'elle n'en pense pas un mot.--Quand je dis que c'est la -maîtresse de la maison, je veux dire que le loyer est à son nom; l'homme -qui tient la banque est une espèce de bête amphibie; on ne sait pas d'où -il vient, de quel pays il est. Il parle plusieurs langues, il a beaucoup -d'argent. Comme il ne veut pas être arrêté, il met la maison sous le nom -de cette femme; si la police venait, c'est elle qu'on emmènerait. - -«Il faut que l'appât de l'or soit bien puissant, me dis-je à moi-même, -pour que cette femme se résigne à être prise, condamnée peut-être à un an -de prison.» Je la regardai et je cherchai sur elle le goût du luxe, qui -la poussait à sa perte; sa mise était simple, sa robe de soie noire avait -été refaite plusieurs fois, tout en elle avait l'air malheureux; je ne -comprenais pas. Chaque fois que le timbre sonnait, elle faisait un bond -sur sa chaise: ses yeux se fixaient avec inquiétude sur la porte. Quand -la personne était entrée, elle achevait la parole ou le sourire arrêté -par la peur. - ---Pourquoi ne commençons-nous pas? dit un grand jeune homme. - ---Le banquier n'est pas arrivé, répondit la maîtresse de la maison, qui -regardait l'heure; il ne peut tarder, onze heures vont sonner. - ---_T'es pressé_ de perdre ton argent, Brésival? dit une grosse fille à -l'air commun, qu'on appelait la Pouron... Et elle se rapprocha -familièrement du jeune homme. - -Il avait l'air distingué; sa figure était jolie, mais fort pâle. Il la -repoussa doucement; il paraissait attendre avec impatience. - -Je fus près de Lagie, et lui demandai quel était ce monsieur, qu'on -venait d'appeler Brésival. - ---Ah! vous le trouvez bien, n'est-ce pas? me dit Lagie en me regardant. -Il ne s'occupe guère de femmes, il aime trop le jeu pour cela; il est -marié, il a des enfants qui sont gentils à croquer, il finira par jouer -leur layette. Il passe toutes les nuits et perd toujours. Il se met dans -des fureurs atroces après tout le monde; il a des attaques de nerfs. Vous -le verrez, s'il perd demain matin. - -Quelques instants après, un monsieur parut. Son arrivée fut accueillie -par un: Oh!... général. - ---Enfin! ce n'est pas malheureux! nous allions partir; vous êtes en -retard. - ---Oui, dit celui qui venait d'entrer avec une clef, je viens d'une -soirée. Je vous annonce pour cette nuit de nouveaux pontes, et des bons. - ---Tant mieux! tant mieux! - -Le nouveau venu pouvait avoir quarante ans; il était en habit noir et en -cravate blanche; son teint était basané, ses cheveux bruns. Il avait un -peu le type italien. Il parla à la maîtresse de la maison pour lui donner -des ordres, lui faire des reproches. Il m'aperçut et me regarda assez -longtemps, ce qui me gênait beaucoup. - -Le domestique ouvrit une porte à deux battants, et je vis une grande -salle bien éclairée, une table longue, garnie d'un tapis vert, une -roulette au milieu, des siéges autour. Tout le monde entra. Je restai -près du feu dans la première pièce. - ---Vous n'allez pas jouer? me dit la maîtresse de la maison, qui était -restée sans doute pour recevoir. - ---Non, lui dis-je; je n'ai aucune habitude du jeu, et je crains de ne pas -être de force à défendre mon argent. Et puis, je ne suis pas -très-rassurée. Est-ce que vous n'avez pas peur, vous? - ---Oh! si, me dit-elle; mais je ne puis pas le laisser voir; pourtant, je -cours un grand danger. - ---Vous gagnez donc beaucoup d'argent? - ---Moi! me dit-elle en riant tristement, on me donne à manger à regret. - ---Vous aimez donc bien cet homme qui vient d'entrer, car c'est pour lui -que vous tenez cette maison? - ---Moi! l'aimer! dit-elle en se penchant vers moi; je le déteste, je le -méprise, mais j'en ai peur. - -On sonna, cela arrêta la conversation. J'aurais pourtant bien voulu en -savoir plus long sur ces deux étranges personnages. On vint fumer dans le -salon où j'étais; impossible de causer, je me levai pour aller au jeu. La -maîtresse de la maison, qu'on venait d'appeler la Pépine, passa près de -moi et me dit doucement: - ---Vous ne savez pas jouer? Mettez sur la main de ce vieux monsieur -décoré, qui est là-bas; il a du bonheur au jeu. - -Elle passa, et fut offrir des gâteaux et des rafraîchissements aux -joueurs; elle s'arrêta à la personne dont elle m'avait parlé, et me -regarda comme pour me dire: «C'est _lui_.» - -Je tirai un louis de ma bourse et le mis sur la rouge près de son argent; -le banquier criait: - ---Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux! rien ne va plus! - -Il tournait une machine que tout le monde regardait avec beaucoup -d'émotion. Moi, je regardais avec curiosité, je n'avais jamais vu cela. - ---Perd la noire, gagne la rouge! criait le banquier qui, à l'aide de son -petit râteau, ramassait l'argent très-vite et redisait: «Faites vos jeux, -messieurs! Rouge ou noire!» - ---Vous jouez donc? me dit Lagie, si haut que tout le monde me regarda. - ---Oui, mais je ne jouerai pas longtemps, je n'ai que cinq louis. - ---Et dix que vous venez de gagner, ça fait quinze, dit le monsieur -décoré. Vous avez passé deux fois, et tenez, c'est encore rouge qui sort. -Vous avez vingt louis: les laissez-vous? - -J'avoue que j'avais joliment envie de les ôter; mais on m'appela -poltronne, je les laissai. J'étais secouée par une forte émotion; le jeu -se faisait lentement; j'avais bien envie de m'en aller. Enfin on cria: - ---Rien ne va plus! - -Je tournai la tête pour ne pas voir. Mes pauvres vingt louis -s'engloutirent sous la noire. Je rencontrai les yeux de Pépine; elle me -fit un petit sourire et laissa retomber la portière de laine rouge. - -Elle venait de m'apparaître comme une vision, comme le diable. En effet, -que pouvait-on voir dans une pareille maison? Était-il permis d'avoir une -autre idée que celle de l'enfer? Eh bien! c'est affreux à dire, mais -j'invoquai Satan pour qu'il me fît regagner mes quarante louis, et quand -on cria: «Perd la noire, gagne la rouge!» je fis un bond qui faillit -renverser deux personnes. On commençait à me regarder comme une grande -joueuse; le banquier me fit un sourire qu'il voulait rendre charmant, -quoique ce fût une grimace, car je faisais sonner son argent. - -Je passai dans l'autre salon pour compter mon gain. - ---Rentrez, me dit la Pépine à demi-voix, jouez toujours, mais risquez -peu... - -Je rentrai au jeu. - ---Est-ce que vous faites charlemagne? me dit Lagie. - ---Moi! mais non. Les émotions m'altèrent; je viens de boire un verre -d'eau. - -Je pris un siége et je m'assis à table, ce que je n'avais pas encore -fait. Mlle Pouron me félicita sur ma veine, car je continuai à gagner. -J'avais à peu près deux mille francs devant moi, en or, ce qui était fort -rare à ce moment-là. On payait alors un louis dix sous de change. J'étais -si contente que je n'avais pas sommeil; les bougies commençaient à -s'éteindre; tout le monde était fatigué, défait; le rouge de certaines -femmes était tombé; les hommes qui perdaient, et qui jusqu'alors -n'avaient rien dit, espérant regagner, ne se contraignaient plus et -laissaient voir leur mauvaise humeur. Je n'osais pas m'en aller, quoique -j'en eusse grande envie. Les femmes, jalouses de ma veine, me poussaient -à jouer gros jeu; je devais les faire mourir de rage ce soir-là, car je -gagnai quatre mille francs. Un homme me faisait de la peine: je le voyais -chercher dans sa poche, se poser la main sur le front, regarder tout le -monde. Plus les joueurs sont malheureux, plus ils aiment le jeu; c'est -une fièvre, un délire qui ressemble à de la folie. - -Malgré mon peu de sympathie pour les gens qui ne savent pas vaincre une -passion, j'eus pitié de lui, car il paraissait souffrir atrocement. Je -lui demandai s'il voulait quelques louis de mon argent, que cela le -ferait peut-être gagner. Il m'arracha plutôt qu'il ne me prit ce que je -lui offrais; il perdit en cinq minutes ce que je venais de lui donner. - -Il me regarda de nouveau; j'allais peut-être lui redonner de l'argent, -quand la Pépine, qui portait du chocolat, me marcha sur le pied. Je ne -regardai plus M. Brésival, qui continua à aimanter des yeux l'or que -j'avais devant moi. Tant qu'il jouait et perdait, ce n'était rien; mais -quand il n'avait plus de quoi jouer, il se mettait en fureur; c'est ce -qui arriva: il frappa à grands coups de poing sur la table, qui ne rendit -qu'un bruit sourd, car pour qu'on n'entendit pas le son de l'argent, le -bois était couvert de couvertures. Il se jeta sur la roulette, qu'il -voulait briser. Toutes les femmes l'entouraient; il cognait, c'est le -mot, à tort et à travers, disant qu'on l'avait volé, qu'il voulait son -argent. Je m'étais sauvée dans la première pièce, tenant mon argent que -je n'avais nullement envie de rendre. D'abord, ce n'est pas à lui que je -l'avais gagné. - -La Pépine regardait la scène d'un air content. Je lui frappai sur -l'épaule, en lui disant: - ---Je vous remercie du conseil que vous m'avez donné; je m'en vais. - ---Vous êtes contente? tant mieux! Attendez un peu, vous ne pouvez pas -partir seule à cette heure; où demeurez-vous? - ---Place de la Madeleine, 19. Venez me voir, vous me ferez plaisir. - -Je me sauvai en donnant dix francs au domestique qui m'ouvrit, et je ne -fus vraiment sûre que mes richesses étaient bien à moi que quand je fus -loin de cette maison. - -Rentrée chez moi, je comptai ma fortune. Jamais rien ne m'était arrivé si -à propos. Je pensais à Robert, que je pourrais revoir sans lui être à -charge, aux emplettes que j'allais faire pour retourner auprès de lui. Je -m'endormis, après avoir dépensé cent mille francs en projets. - -Le lendemain, je passai la journée à courir chez mes marchands, à qui je -portai de l'argent. A cette époque, ce n'était pas chose commune; aussi -fus-je reçue à bras ouverts. Ceux qui nous servent et qui s'enrichissent -de nos faiblesses nous comblent de caresses, de compliments; au fond ils -nous méprisent, nous détestent. C'est tout simple, nous les faisons -vivre. J'avais pour eux l'affection qu'ils avaient pour moi; je les -payais régulièrement, parce que l'idée de devoir m'est insupportable; je -me servais d'eux quand j'avais besoin de crédit; je savais qu'ils me -vendaient double, mais j'avais envie d'acheter, et je ne disais rien. - -A cette époque, quoique très-rapprochée, on n'était pas comme à présent: -les actrices et les femmes entretenues n'avaient de crédit que chez -quelques marchands exceptionnels. Si j'étais allée à la Ville de Paris -acheter une robe et que j'eusse dit: «Envoyez-moi cela, _Mademoiselle -Céleste, écuyère_,» on aurait bien recommandé de ne pas laisser le paquet -sans toucher l'argent. - -Aujourd'hui, tous les grands magasins, comme la Ville de Paris, la -Chaussée d'Antin, les Trois Quartiers, le Siége de Corinthe, envoient à -domicile, et s'ils vous remettent vos emplettes en votre absence, ils les -laissent et ne vous apportent les factures qu'au bout de six mois, tout -en vous vendant le même prix qu'aux autres personnes. - -C'est à qui aura notre pratique; tout le monde nous pousse à ces folles -dépenses qui ruinent ceux qui nous entourent, et dont tant de gens se -partagent les bénéfices sans en avoir la responsabilité. - -On emploie toutes les tentations; si je n'avais pas été arrêtée par un -sentiment de probité, je devrais avoir aujourd'hui trois cent mille -francs de dettes: les marchands de cachemires, de bijoux, de voitures, -de meubles ne faisaient des offres de services illimitées. - -Je résistais parce que je pensais à l'avenir; je me disais: - -«Il faudra toujours payer; mais que de femmes n'ont pas ce courage, et, -par entraînement, font du tort et finissent par faire perdre.» - -J'allai donc de moi-même porter de l'argent à mes fournisseurs, en 1848! - -Je m'achetai quelques robes, du linge, et surtout un nécessaire de voyage -garni en argent, dont j'avais grande envie. - -Les amis de Robert en avaient: je voulais faire comme les gens comme il -faut; je me donnais beaucoup de mal, mais je n'avais de commun avec eux -que mon nécessaire. - -Pourtant Robert m'aimait; s'il y avait des nuages dans son amour, ces -nuages étaient amenés par le contraste de sa gêne réelle avec son -apparente fortune. J'étais heureuse de cet amour. - -Mes bénéfices au jeu me tournaient la tête; je ne pensais plus qu'à -gagner encore, pour avoir beaucoup d'argent quand il reviendrait. - - - - -XXVII - -LA PÉPINE. - - -Trois jours s'étaient écoulés depuis ma soirée de la rue de l'Arcade; je -luttais sans cesse entre l'envie d'y aller et la raison qui me disait de -ne plus y retourner. La peur d'être prise dans cette maison ou de perdre -m'arrêtait; l'appât du gain m'attirait. - -Je me détendais à huit heures du matin, au milieu de mes réflexions, -quand Marie, ma domestique, entra, avec son grand nez, m'annoncer qu'une -dame voulait me parler. On ne faisait pas encore antichambre chez moi, et -je dis: - ---Faites-la entrer. - ---Tiens! m'écriai-je en voyant ma visiteuse. - ---Je vous dérange? dit la Pépine en s'asseyant près de mon lit. - ---Du tout, je pensais à vous, c'est-à-dire, je pensais à votre maison. -J'ai gagné beaucoup, l'autre jour. - ---Je le sais, dit la Pépine; pourquoi n'êtes-vous pas revenue? - -«Bon! pensai-je, elle vient me chercher pour que je reperde ce que j'ai -gagné. Je vais la fixer sur ce qu'elle pourra ravoir de son argent.» Et -je lui dis: - ---Ma foi, je ne ferais pas mal d'y retourner; il me reste pour toute -fortune cinq cents francs. - ---C'est trop, n'apportez jamais cela chez moi; il ne faut prendre que -cent francs, et, si vous les perdez, ne plus jouer. - -Je la regardai: je m'étais trompée; elle ne voulait pas aider le banquier -à se rattrapper. - ---Voulez vous déjeuner avec moi? - ---Oui, me dit-elle; seulement ne recevez plus personne: il ne faut pas -qu'on me voie chez vous. Cela doit vous sembler drôle de me voir, quoique -vous m'ayez engagée à venir. Je passais devant votre porte, et puis, vous -m'avez plu; vous ne ressemblez pas à toutes ces femmes au milieu -desquelles je vis, et qui se plaisent à me faire de la peine. - -Je crus comprendre qu'elle était jalouse, car j'avais vu que cet homme -qui tenait la banque avait plusieurs maîtresses parmi les joueuses. - ---Elles vous font de la peine? lui dis-je. Pourquoi le souffrez-vous? - ---Parce que je ne puis faire autrement. - -Et je vis à ses yeux noirs qui lançaient des éclairs, qu'il fallait en -effet une grande force pour contenir cette colère. - -J'avais une fort belle salle à manger, meublée en chêne sculpté, des -croisées garnies en vitraux de couleur; cela ressemblait assez à un -caveau. - -Nous nous mîmes à table; j'avais peur de cette femme: non pas peur -qu'elle me fît du mal; mais peur de sa personne. Je la regardai, et -j'étais toujours sur la défensive. Pourtant, elle n'avait été qu'aimable -pour moi, et je m'efforçai de lui montrer moins de défiance. Nous -parlions de choses indifférentes. - ---Comme je suis maigre! me dit-elle en me montrant son cou... Oh! c'est -que la vie que je mène me tue! Passer toutes les nuits! trembler chaque -fois qu'on sonne! De plus fortes que moi n'y tiendraient pas longtemps. - ---Pourquoi faites vous ce métier-là, qui, en effet doit être -très-fatigant? - ---C'est que je n'ai pas le choix. - ---Comment! vous êtes forcée de vous rendre malade? - ---Oui. - ---Par cet homme qui fait jouer? - ---Oui. - ---Ah ça! c'est donc le diable? - ---A peu près, me dit-elle; pourtant, le diable ne vous tente que par le -plaisir; celui-là ne m'a tentée que par la souffrance. - ---Que vous a-t-il donc fait? - ---Je l'ai connu en Italie, dans mon pays. Il vivait sous un faux nom, -avec une femme encore belle, quoique d'un certain âge; j'avais alors -dix-huit ans, j'étais jolie. Il me faisait une cour assidue. Je vivais -seule avec ma mère; nous étions dans le commerce. Il ne quittait presque -pas la maison je voyais souvent cette dame avec lui: il me disait ne pas -l'aimer; enfin, je me laissai monter la tête, j'en devins amoureuse. -Cette femme me trouva chez lui et me dit: - ---Malheureuse! vous vous êtes perdue. Savez-vous quel est cet homme? -C'est un chevalier d'industrie; il ne recule devant rien. J'étais veuve, -jeune; il s'est acharné à moi, non parce qu'il m'aimait, mais parce que -j'étais riche. Il m'a ruinée, torturée. Aujourd'hui, je n'ai plus rien: -il faut qu'il se débarrasse de moi. Il doit y avoir une infamie derrière -son prétendu amour pour vous; votre jeunesse ne lui suffit pas. -Méfiez-vous: il vous vendra, si vous n'avez rien! - -Les paroles de cette femme me firent mal. - ---Adieu, me dit-elle, ce coup est le dernier; je me suis laissé aller -sans défense, je m'en vais sans courage; je paye cher ma faiblesse. Que -mon exemple vous serve de leçon; méfiez-vous! - -Elle sortit lentement. Je la suivais machinalement; une voix intérieure -me disait de lui obéir, de l'écouter; mon amant me barra le passage et me -fit tant de protestations, de serments; il me persuada si bien qu'elle -l'adorait encore, que la jalousie seule la faisait parler ainsi, que je -le crus. - -Ce fut bien pis, lorsque, quelques jours après, je retrouvai chez lui -cette femme qui lui avait dit adieu devant moi. - ---Tu vois, me disait-il, je ne puis m'en défaire. - -Le soir, il me fit dire qu'il fallait absolument qu'il me parlât. - -Quand ma mère fut couchée, je sortis. - ---Écoute, me dit-il, nous ne pouvons plus vivre comme cela. Je n'ai pas -d'argent; si j'en avais, je t'emmènerais; si quelqu'un pouvait nous en -prêter, nous partirions ensemble. - -L'idée de le quitter me fit grand mal; je cherchais dans ma tête quel -moyen il y aurait de le retenir. - ---Ou bien, me dit-il, si j'avais de l'argent, j'en donnerais à cette -femme, pour m'en débarrasser. - ---Mon Dieu, lui dis-je, si j'en avais, je vous en prêterais; mais à la -maison on ne garde pas d'argent. Ma mère envoie toutes les semaines les -recettes à son homme d'affaires, car deux femmes seules ne peuvent -conserver des valeurs chez elles. Quelquefois la vente est considérable. - ---Oh! me dit-il, d'une manière qui aurait dû m'avertir de prendre -garde... Oh! ta mère fait de grandes affaires, tu lui es très-utile, -c'est toi qui fais marcher la maison, tu tiens les livres, tu as la -signature? - ---Oui. - ---Que j'ai de chagrin de te quitter... Il m'embrassait et pleurait... Je -ne puis avoir de nouvelles de mes parents que dans un mois... Vivre -encore un mois avec cette femme est impossible! Si tu voulais... mais tu -ne m'aimes pas assez... et puis ce qu'on t'a dit... tu n'as pas confiance -en moi. - ---Si, lui disais-je, si, j'ai confiance en vous. - ---Eh bien! va chercher de l'argent au nom de la mère; on te le donnera, -je te le rendrai, tu le reporteras, on n'en saura rien. - -Comme je ne répondais pas, il se jeta à mes pieds en me demandant pardon -de l'idée qu'il venait d'avoir: - ---C'est mon amour pour toi qui me rend fou. Tu m'en veux?... -pardonne-moi... je partirai demain. - ---Non, lui dis-je, je ne vous en veux pas, mais je n'oserai jamais. Si -c'était une petite somme; mais il vous faut peut-être beaucoup. - ---Oui, me dit-il en soupirant, au moins dix mille francs. Allons, je te -quitte, ma Pépine chérie; viens me voir demain pour la dernière fois. - -Je rentrai dans ma chambre toute triste; je ne pus dormir de la nuit. Ma -mère m'appela de grand matin; elle était souffrante. Je fus voir mon -amant à midi. Ses malles étaient faites. L'idée de le perdre me rendit -folle, oui, folle, car je lui dis d'attendre jusqu'au lendemain. - -Ma mère ne s'était pas levée. Encouragée par l'idée qu'elle ne se -lèverait pas pendant quelques jours, qu'alors elle ne saurait pas ma -démarche, poussée par mon mauvais génie, j'arrivai chez le banquier de -ma mère, disant qu'elle avait un achat important à faire, qu'il lui -fallait dix mille francs. Ou était tellement habitué à me voir venir -chercher, quelquefois apporter des sommes plus fortes que celle-là, qu'il -n'y prit pas garde; seulement il me dit: - ---Votre mère vous a-t-elle donné un reçu? - ---Mais je vais vous en donner un, cela doit suffire. - ---Au patron, c'est possible, me dit le caissier; mais il est absent, je -dois me mettre en règle. - ---Absent pour longtemps? lui demandai-je inquiète. - ---Pour une huitaine de jours. - -Je rentrai chez nous; ma mère était plus mal. J'allai chez mon amant lui -conter ma défaite. Il recommença ses pleurs; mon chagrin augmenta. Je lui -dis d'attendre jusqu'au lendemain, que j'allais tâcher de gagner ma mère. - ---Garde-toi bien de le faire, me dit-il, nous serions perdus. Tu signes -le même nom que ta mère: mets _veuve_, au lieu de _fille_... Je t'aurai -rendu l'argent avant qu'elle soit guérie. - -Le diable me tentait, pourtant je n'osais pas; enfin, après avoir -combattu, je les lui promis pour le soir. Je montai à la chambre de ma -pauvre mère; je lui demandai sa signature pour acquitter une note que -quelqu'un me réclamait en bas. - ---Qui donc? me demanda-t-elle. - ---Je lui dis un nom au hasard, et j'ajoutai: «Ne mets pas pour acquit, -signe seulement; s'il ne me donnait qu'un à-compte...» - -Pauvre mère! sa confiance en moi était si grande, qu'elle signa sans me -faire une réflexion. Je courus chez mon amant pour lui demander s'il n'y -aurait pas moyen de faire autrement. - ---Non, me dit-il, remplis ce papier: «Je vous prie de donner à ma fille, -qui vous portera ce mandat, la somme de vingt mille francs...» - ---Vingt mille francs! m'écriai-je en cessant d'écrire; mais on ne me -donnera jamais cette somme. - ---Eh bien! mets _douze_; mais il nous en faut douze. - -J'écrivis. - ---Maintenant, va et reviens. - -J'étais de retour au bout d'une heure, avec mon argent, qu'il me prit -plutôt que je ne le lui donnai. - ---Arrangez tout, lui dis-je; je retourne chez moi, ma mère pourrait me -demander. A demain! - -Je trouvai à sa porte la femme que j'avais vue quelques jours auparavant. - -Elle m'arrêta et me dit: - ---Écoutez-moi, pauvre enfant! vous êtes jalouse de moi, c'est le moyen -qu'il emploie pour vous égarer. Il vous dit que je l'aime, vous le -croyez, parce que vous me trouvez à sa porte. Il vous trompe, vous vous -trompez vous-même. Je veux qu'il me rende quelques bijoux qu'il a à moi, -afin de les vendre pour payer mon voyage. Je suis arrêtée ici à l'hôtel -où je demeure; j'attends que ce misérable me fasse l'aumône avec ce qui -m'appartient; je sais qu'il a de l'argent, mais ma présence lui servait à -vous exalter. Méfiez-vous, mon enfant, méfiez-vous! - -Je restai plusieurs jours sans dormir, d'inquiétude. Ma mère allait -mieux; il ne me parlait pas de me rendre mon argent, il prétendait -toujours attendre des nouvelles de Paris. Ma mère me dit qu'elle -descendrait le lendemain; je perdis la tête. J'allai trouver mon amant, -toute en pleurs, et je lui dis que je ne pouvais rentrer sans cet argent. - -Il réfléchit, me regarda et me dit: - ---Je vais t'emmener à Paris; nous reviendrons quand j'aurai ce qu'il me -faut. - -Je consentis à le suivre, et pourtant déjà il me semblait ne plus -l'aimer. - -Voilà dix ans que je traîne misérablement ma vie accrochée à la sienne; -il me fait faire tous les métiers. Je me suis compromise pour le mettre -à l'abri; il me prend des envies de le tuer... Je ne puis plus vivre -comme cela. - ---Pourquoi, lui dis-je, ne l'avez-vous pas quitté, dénoncé? - ---Est-ce que je le pouvais? Quand je suis arrivée à Paris, je ne savais -pas un mot de français; où vouliez-vous que j'allasse? Comment vivre dans -cette grande ville! Le dénoncer? n'étais-je pas plus coupable que lui? Et -puis, j'en avais peur: il me laissait des huit, dix jours sans s'occuper -si j'avais de quoi manger; il me battait, il était d'une jalousie féroce. -Jamais il n'a été aussi imprudent que maintenant; l'appât de l'argent -l'étourdit. Cette maison lui rapporte beaucoup. Il s'occupe moins de moi, -j'ai plus de liberté; si mon projet réussit, je n'y serai pas longtemps. - ---Est-ce qu'il vole au jeu? - ---Il en est bien capable, me dit-elle presque bas; pourtant, je n'en sais -rien. Il est mystérieux; il a toutefois dans son entourage des gens qui -gagnent souvent, et qui, le lendemain, s'enferment avec lui. Le vieux que -je vous ai recommandé l'autre jour est un entraîneur: il amène souvent du -monde; il gagne beaucoup. Si vous saviez comme je le déteste, cet homme -qui m'a perdue et qui me rend la plus malheureuse, la plus humiliée des -femmes! Toutes les filles qu'il prend pour maîtresses m'insultent, me -raillent. Je me vengerai d'elles en même temps que de lui. - ---Pourquoi ne le quittez-vous pas? - ---Oh! me dit-elle, c'est que je suis sans ressources; mais dans quelque -temps... - -Elle se tut; je vis qu'elle ne voulait pas me confier ses projets, je ne -lui demandai rien. - -Nous avions fini de déjeuner, nous passâmes dans ma chambre. - ---Écoutez, me dit-elle, vous m'avez plu le premier jour où je vous ai -vue. Je vous ai conté mes affaires; vous voyez que j'ai confiance en -vous. Voulez-vous me rendre un service? - ---De grand cœur, si je le puis. - ---Vous le pourrez, me dit-elle. - ---Parlez alors. - ---En me sauvant de chez cet homme, je veux emporter mes effets; -voulez-vous me permettre de vous les envoyer petit à petit, car je ne -connais personne que ses amis; je vais me cacher d'eux. Vous ne direz -rien, n'est-ce pas? - -Je le lui promis. - ---Venez ce soir, me dit-elle; surtout ne dites pas que vous m'avez vue; -ne me parlez pas beaucoup. Je vous dirai à la chance de qui il faut vous -associer. - ---Merci! lui dis-je; j'irai ce soir pour la dernière fois, je ne veux pas -m'exposer; mais vous pouvez compter sur moi, quand même. - -Quand elle fut partie, je pensai à tout ce qu'elle m'avait dit. Si je -n'avais pas eu le désir d'avoir de l'argent pour retourner auprès de -Robert, certes, je n'aurais pas remis les pieds dans cette maison qui me -faisait grand'peur; l'amitié même de la maîtresse du logis ne me -rassurait pas. - -J'arrivai à minuit. Il y avait plus de monde que la première fois; le jeu -était animé. Je regardai cet homme dont on m'avait raconté l'histoire; sa -figure portait bien son caractère. Il me dégoûta. - -C'est une chose étrange que la facilité avec laquelle les vices -s'affranchissent de tous les obstacles pour assouvir leurs passions. - -L'argent était si rare, que le gouvernement venait d'accorder du temps -pour payer et ouvrait des ateliers nationaux; les propriétaires -diminuaient les loyers d'un tiers, la rente valait cinquante francs, le -Mont-de-Piété ne prêtait plus au-dessus de cent francs, et le commerce -était à l'agonie! Eh bien! il y avait sur cette table des montagnes d'or, -d'argent et de billets; l'or valait cinquante francs le mille de change; -l'émigration le rendait tous les jours plus cher. - -Où tout le monde s'était-il procuré cet argent, avec quelle peine et à -quel prix chacun avait-il dû l'avoir? L'or changeait de place, ne -laissant à celui qui le perdait qu'un son étouffé par le tapis doublé. - -Il y avait là de vieilles beautés de Frascati, qui trouvaient que tout -cela avait l'air misérable auprès de ce qu'elles avaient vu. L'une -d'elles, qu'on appelait Blais, me disait, en me voyant contente de gagner -mille francs: - ---Comment, ma petite, vous vous réjouissez de si peu! mais j'ai eu cent -mille francs devant moi dans une partie; j'avais voiture, des diamants -superbes; je ne me rappelle pas avoir éprouvé tant de joie que vous pour -ces quelques louis. Décidément les femmes dégénèrent! - -Je compris que cela voulait dire que j'étais bête, et comme la leçon -m'était donnée à haute voix, j'y répondis de même. - ---Vous auriez bien dû garder quelque chose de vos splendeurs; j'espère -qu'à votre âge, quoique j'en aie eu moins que vous, il m'en restera -davantage. Vous devriez taire ces richesses qui vous ont si mal profité. - -En effet, cette femme, après avoir été fort belle, après avoir été, comme -elle me le disait, comblée, vivait dans une misère atroce; elle avait un -fils dans la marine. Ce pauvre enfant l'adorait; il lui envoyait le peu -d'argent qu'il gagnait. C'était un chef-d'œuvre de bonté. - -J'avais échangé deux regards avec la Pépine, qui me disait de jouer -prudemment; j'avais gagné trois mille francs. J'avais envie de partir, je -crois même que je m'y préparais, car j'avais mon argent dans ma poche, -quand un coup de sonnette fit sauter tout le monde. - ---Ce n'est pas le signal, dit le banquier, qui était d'une pâleur livide. - -Un second coup plus fort se fit entendre. - ---C'est la police! dirent ensemble tous les joueurs. - -Je me sentis mourir. La Pépine était près de moi, pâle, tremblante. - ---Ouvrez! dit le maître de la maison à un domestique, et en même temps il -fit jouer un ressort. La table s'ouvrit dans le milieu; tout l'argent -disparut dans un double fond. - -Des éclats de rire nous tirèrent de notre stupeur; c'étaient des jeunes -gens qui ne se rappelaient pas qu'il y avait un signal pour se faire -ouvrir. Ils rirent de la peur qu'ils avaient faite à tout le monde; mais -je ne pouvais me remettre, mes dents claquaient. Je passai dans l'autre -pièce. La Pépine était seule. - ---Comprenez-vous, me dit-elle, ce que j'endure ici? - ---Oui, lui dis-je, je m'en vais et n'y reviendrai jamais. Sortez-en le -plus vite possible; vous savez où je demeure; adieu. - -Je remerciai Dieu, le soir en me couchant, d'en avoir été quitte pour la -peur. - - - - -XXVIII - -DÉCEPTIONS. - - -Le lendemain, je suivais les boulevards, quand quelqu'un, qui marchait -sur mes talons, me dit en me touchant le bras: - ---Enfin, c'est vous, je vous retrouve. - -Je fermai les yeux; la voix m'était inconnue; j'eus peur. - ---Vous ne voulez donc pas me reconnaître? - -J'ouvris les yeux et je vis... le naufragé du Havre, que je croyais avoir -laissé pour toujours sur la grève. - ---Ah ça! me dit-il, où vous cachez-vous donc? Je suis à Paris depuis un -mois, je ne suis plus un provincial; je sais le vrai nom de l'apparition -que j'ai trouvée dans la vie, entre deux orages. Vous ne m'avez pas -trompé. Vous vous appelez bien Mogador. On m'a dit pis que pendre de -vous, mais cela m'est égal. Je ne vous en aime que davantage. Nous avons -un compte à régler ensemble. Savez-vous que vous m'avez planté là d'une -façon brutale? Pourtant, je ne vous en veux pas. Où demeurez-vous? - -Je me disais: - -«Eh bien! il est toujours le même; il va droit au but. Est-ce qu'il -s'imagine que je vais le recevoir?» Je ne voulus pas lui donner mon -adresse, mais il ne me quitta pas. Comme il me fallut bien rentrer, il me -suivit. Je lui dis à ma porte: - ---A revoir. - ---Comment, à revoir! est-ce que vous croyez que je vous quitte comme ça? -merci! Voilà un mois que je vous cherche, et, quand je vous trouve, vous -ne m'offrez pas de me reposer cinq minutes chez vous! Dans ma Provence, -on est plus aimable que ça. - -Je me mis à rire. Je montai l'escalier; il me suivit. Arrivés chez moi, -nous causâmes longtemps; tout ce qu'il me fil de protestations d'amour -est incroyable. Il était cinq heures, je dînais chez une amie; je le -priai de me laisser m'habiller. Il partit, mais, à dix heures, le -lendemain, il était chez moi. Je pensai avec effroi que, pour m'en -débarrasser, il me faudrait quitter Paris. Je lui disais tous mes -défauts, il les enchâssait comme des diamants dans ses rêves, les -entourait de fleurs et ne voulait pas les voir. Pourtant, je l'amenai -petit à petit à l'idée de n'être que mon ami; je lui disais chaque jour -que j'en aimais un autre, que j'étais trop franche pour le tromper. Il se -fit à cette pensée, et ne me parla plus de son amour. Il m'était dévoué -comme on ne l'est pas, en général, aux femmes que l'on ne possède pas. - -Un jour, j'étais triste, il me demanda pourquoi. Je lui montrai mon âme, -et lui fis voir le point noir de ma vie. Il me quitta sans rien me dire; -le lendemain, il revint triomphant. - ---Vous croyez, Céleste, qu'il n'y a pas d'amitié possible d'homme à -femme. Eh bien! j'ai trouvé le moyen de vous montrer que si. J'ai écrit -hier au préfet pour lui demander votre radiation; vous serez libre. Vous -me devrez votre liberté. Croyez-vous maintenant à mon affection? - -Un éclair de joie me monta du cœur au visage, et puis, réfléchissant à -tous les obstacles, je redevins pensive. - ---Vous doutez de mon succès, me dit-il, eh bien! vous verrez; j'aurai la -réponse dans six jours. Je ne viendrai vous voir que quand je l'aurai. - -Je le remerciai du plus profond de mon cœur; mais un pressentiment me -disait qu'il n'arriverait à rien. - -Je reçus une bonne lettre de Robert, qui me fit patienter, car les jours -me paraissaient d'une longueur atroce. Je n'avais plus que deux jours à -attendre, lorsqu'un commissionnaire m'apporta une malle et une petite -cassette. - ---Mlle Pépine vous prie de garder cela jusqu'à ce qu'elle vienne le -chercher, me dit le commissionnaire. - -Je n'osais refuser, j'avais promis. Pourtant, en ce moment où je devais -me tenir sur mes gardes, voir cette femme, recevoir ses effets, me -paraissait imprudent. Qu'y avait-il dans cette malle? Peut-être de quoi -me compromettre. Je cherchai un moyen de me défaire de tout cela sans en -trouver un de raisonnable. J'attendis donc au lendemain. - -J'allais écrire, quand une voiture s'arrêta à ma porte. Je vis entrer la -Pépine; elle était tout en noir; elle serrait son voile sur sa figure, -comme quelqu'un qui se cache. - ---Ah! lui dis-je, en lui ouvrant, j'étais au moment de vous écrire. Je -ne puis garder ces malles sans savoir ce qu'elles contiennent. - ---C'est inutile, je viens les chercher, me dit-elle. Je quitte la France -cette nuit, je les emporte; j'ai repris ce qu'il m'avait volé; je pars -pour mon pays. Demain son tripot sera fermé; il sera arrêté, il ne pourra -courir après moi. Je suis bien heureuse, allez! Voilà dix ans que -j'attends cette vengeance; elle est complète. Adieu, ma chère amie, je -vous remercie; je ne vous reverrai peut-être jamais. Croyez-moi, n'allez -plus dans les maisons de jeu; on ne peut jamais distinguer les fripons -des honnêtes gens. - -Elle m'embrassa, fit descendre ses malles par Marie. Je respirai plus -librement quand j'entendis sa voiture s'éloigner. - -Huit jours s'étaient passés sans que j'eusse des nouvelles de la demande -qui avait été faite. Je reçus une longue lettre de mon naufragé; je -compris que la réponse avait été mauvaise, puisqu'il ne l'apportait pas -lui-même; je lus: - - «Ma chère Céleste, - - »Je suis trop peiné de ma défaite, pour aller vous la raconter - moi-même. J'ai été appelé hier; mais, hélas!... - - On m'a demandé ce que je vous étais; j'ai dit que j'étais votre - ami. - - »--Avez-vous l'intention de la prendre avec vous, de l'emmener, - ou de lui faire des rentes pour lui assurer une vie honnête? - - »J'avoue, ma pauvre amie, que je fus embarrassé; car vous - n'auriez pas voulu me suivre, et ma fortune étant indivise avec - celle de mon père, je ne pouvais promettre de remplir l'autre - alternative. - - »Je sortis bien triste, ma chère Céleste; croyez que si je - l'avais pu, je n'aurais pas hésité, quelque sacrifice qu'il m'en - eût coûté; mais j'ai mon père à qui je n'oserais rien demander. - Je pars désespéré. Pardonnez-moi le fol espoir que je vous ai - donné; plus tard, si je puis vous montrer combien je vous aime, - vous verrez que j'étais sincère.» - -Je me mis à rire, je me faisais pitié. Je m'étais leurrée de cette folle -illusion; j'en avais fait ma vie pendant toute une semaine. Pourquoi tant -d'illusion? Qu'avais-je fait pour lui? qu'était-il pour moi? Il avait -écrit une demande; la belle affaire! on n'avait pas même besoin de la -dicter: un écrivain vous en compose une pour un franc. - ---Il m'aime, tant mieux! cela me fait plaisir; je voudrais qu'il -souffrit; je le déteste pour les souvenirs qu'il a remués en moi et mon -espérance perdue. La justice personnelle n'est pas le côté dominant chez -les êtres bien élevés et moins encore chez les pauvres ignorants qui ont -tout à envier. Les déceptions qu'ils éprouvent leur semblent injustes, et -ils ressentent une véritable souffrance de leurs chimères, parce qu'ils -ne savent pas raisonner. Les femmes d'un naturel nerveux s'irritent -d'être traitées un jour en souveraines, le lendemain en esclaves. Elles -se plaignent et accusent les hommes de faiblesse, d'injustice. Le cœur -se gâte à contracter de honteuses amours. Les femmes deviennent -envieuses, méchantes jusqu'à la haine, le jour où on les force à se -mépriser elles-mêmes. En avançant dans la vie, j'ai pu me rendre compte -de cela. Je voyais les choses telles qu'elles étaient, et je les disais -comme je les voyais. Ma franchise n'était pas goûtée; mais mon entourage -féminin me déplaisait tellement, que j'aimais autant avoir des ennemies -que des amies. - - - - -XXIX - -L'INSURRECTION DE JUIN. - - -L'été arrivait; il était triste, pour moi, du moins: quand on a du -chagrin, le soleil vous semble pâle. Robert revint enfin à Paris; tout me -parut beau, gai, malgré les bruits sinistres qui se répandaient partout. -Les alarmistes, qui parlent du mal un an avant que le mal n'existe et un -an après que le mal n'est plus, avaient beau jeu. Les pavés semblaient se -soulever pour laisser voir de grosses pièces de canon toutes prêtes à -démasquer leurs batteries; les esprits étaient la poudre; les journaux, -la mèche; enfin, il devenait certain qu'on allait se battre encore: la -guerre civile, ce monstre qui me fait si peur, allait ouvrir sa gueule -béante. Dieu seul savait que de sang et de victimes il faudrait pour le -rassasier. - -La gêne générale était à son comble; qu'allait-on devenir? Robert était -très-inquiet; il ne pouvait pas payer ses droits de succession: il ne -touchait aucun fermage. Il était venu pour tâcher d'arranger ses -affaires. L'insurrection de juin éclata comme une bombe; la terreur -devint extrême. Une boutique de ma maison venait d'être changée en poste -pour les soldats de la garde mobile; Robert avait rejoint la garde -nationale. J'étais sur la porte cochère, avec d'autres locataires, -ramassant les nouvelles. Notre quartier était calme; les rues étaient -trop larges, on n'y avait pas fait de barricades. Nous entendions un -roulement sourd. - -Un piquet de la ligne amena des petits mobiles qui avaient été désarmés -dans leur poste. Ils étaient écumants de rage, ils voulaient aller se -battre; on eut toutes les peines du monde à les calmer, encore n'y -parvint-on qu'en leur promettant de la besogne pour le lendemain. Ils -écoutaient avec nous; ils nous racontaient ce qu'ils avaient vu, ce -qu'ils savaient. Dans un pareil moment, on fait vite connaissance; on -leur donnait à boire et à manger. Je ne puis me souvenir d'eux sans un -serrement de cœur. Pauvres enfants! Ils étaient vingt, le plus âgé -avait vingt et un ans. Ils jouaient au soldat; triste jeu, qui a coûté la -vie à la moitié d'entre eux. Ils étaient radieux, quand on vint les -prendre pour les mener au feu. - -L'un d'eux revint le lendemain voir sa mère; il avait un crêpe au bras: -son frère et dix de ses camarades avaient été tués; il repartait se -battre. - -Le Marais était assiégé; des maisons entières avaient été passées au fil -de l'épée: on avait tiré par les fenêtres. Je sentis en moi frémir -quelque chose d'étrange. - ---Venez-vous de la rue Saint-Louis? - ---Oui, mais je n'ai pu y rester, car c'est le centre le plus fort de -l'insurrection de ce côté; les maisons sont criblées. - -Je poussai un grand cri. Ma mère demeurait au Marais, rue Saint-Louis; ma -tendresse pour elle revint avec mes craintes. - ---Marie, dis-je à ma bonne, donnez-moi vite un châle, un chapeau; il faut -que je voie ma mère de suite. Mon Dieu! s'il lui était arrivé quelque -chose!... Ah! mes pressentiments me disent que j'arriverai trop tard. -Vite, Marie! vite, Marie! - ---Où voulez-vous donc aller? me dit le petit mobile, on ne passe nulle -part; il y a des ordonnances d'affichées; l'artillerie est au bivouac -sur les boulevards; pas un bourgeois ne doit sortir; vous ne feriez pas -vingt pas. - ---Je dirai que je veux voir ma mère, on me laissera passer. - ---Je vous assure que non, à moins que vous n'ayez un laisser-passer du -commissaire. - ---Eh bien, j'irai en chercher un. - ---Madame, je vous en prie, ne sortez pas, me disait Marie en larmes, vous -allez vous faire tuer, ou bien emmenez-moi. - ---Non pas, ma fille, restez; l'inquiétude est pire que la mort. Ma vie, -la belle affaire! Est-ce que Robert n'expose pas la sienne? Où est-il? -Quand j'aurai vu ma mère, j'irai le chercher. - -Et je partis. - -Le bureau du commissaire avait été transféré au ministère; on me barra -vingt fois le passage jusque-là; mais je priai, j'insistai, j'arrivai à -lui. Il me connaissait pour m'avoir vue à l'Hippodrome, où il avait été -de service. - ---Que me voulez-vous, mon enfant? me dit-il d'un air bienveillant, qui me -rassura un peu. - ---Monsieur, je viens vous prier de me donner un laisser-passer pour aller -rue Saint-Louis, au Marais. - ---Mais c'est impossible, on ne circule pas; et puis, on se bat par là, -vous n'arriveriez pas. - ---Oh! si, monsieur, j'arriverai, si vous me donnez un laisser-passer. Ma -mère demeure par là; sa maison est une de celles sur lesquelles on a tiré -ce matin; la bataille se resserre du côté du faubourg Saint-Antoine... -J'arriverai... Je vous en supplie, donnez-moi un laisser-passer, je vous -le rapporterai dans deux heures. - -Les larmes me tombèrent des yeux, je ne pouvais plus les retenir. Il y -avait dans son cabinet deux messieurs, qui portaient à la boutonnière des -rubans brodés pareils. - ---Elle est courageuse, dit l'un d'eux, donnez-le-lui. Elle est inquiète -de sa mère, c'est bien naturel. - ---Tenez, me dit le commissaire qui me tendait un papier, soyez prudente, -prenez par les rues. - ---Merci, mille fois merci! monsieur. - -En bas, je trouvai Marie, qui m'avait suivie. - ---Allez-vous-en, lui dis-je, je ne veux pas vous exposer. - ---Non, je ne veux pas m'en aller... je vous suivrai malgré vous. - -Je n'avais pas le temps de discuter, je partis. A chaque instant, on -voulait me faire rebrousser chemin; je montrais mon papier, on me -regardait étonné, mais on me laissait passer. Nous étions place de la -Bourse; des pelotons d'hommes, en bisets, en conduisaient d'autres, -habillés comme eux: c'étaient des prisonniers; ils étaient désarmés. Il -n'y avait que cette différence entre eux. - -J'arrivai à la rue de Vendôme, après mille détours. La rue était gardée -par les petits mobiles. Ils étaient noirs de poudre; la rue était encore -chaude du feu qu'on avait fait. - ---Ouvrez les persiennes et fermez les croisées! criaient-ils en regardant -en l'air, ou nous montons. Ils font des meurtrières avec leurs -persiennes, et, cachés derrière, ils nous tirent comme des mouches. - -La bataille les avait enivrés, car beaucoup d'entre eux me parurent -chanceler; ils faisaient manœuvrer leurs fusils chargés, d'une manière -imprudente, dangereuse pour eux-mêmes. - -Je passai près de deux mobiles qui n'étaient pas du même avis ou de la -même opinion; ils se querellaient. - ---Tiens, vois-tu, il n'y a qu'un moyen de nous mettre d'accord, dit l'un: -mets-toi à vingt-cinq pas devant moi; nous tirerons chacun notre coup de -fusil: c'est celui qui descendra l'autre qui aura raison. - -Comme l'autre se disposait à marcher, mon sang se glaça. Un coup de feu -partit. Tous sautèrent sur leurs armes et se couchèrent en joue les uns -les autres, ne sachant pas si l'attaque venait d'entre eux. C'était -affreux à voir. - -Je m'étais réfugiée dans l'angle d'une porte cochère; Marie se serrait -près de moi. - -Voyant que c'était une fausse alerte, ils désarmèrent leurs fusils. Un -second coup partit dans notre direction. Je vis l'éclair du feu sortir du -canon, j'entendis la balle siffler, et s'enfoncer dans le bois de la -porte contre laquelle j'étais appuyée. Marie faillit s'évanouir, je la -soutins en regardant en l'air, la balle avait été se loger à deux pieds -au-dessus de notre tête. - ---Allons, remettez-vous, et venez, Marie. Pourquoi m'avez-vous suivie, si -vous êtes poltronne? - ---Oh! madame, je ne suis pas poltronne, mais j'ai eu peur. - -Et elle tremblait de tous ses membres, ce qui m'aurait fait rire, si -c'eût été permis dans un pareil moment. - -Le feu ne cessait pas; on tirait le canon dans le faubourg Saint-Antoine. - -Les carreaux que les balles de la veille et du matin avaient épargnés -tombaient comme une pluie. On eût dit que le sol tremblait sous mes -pieds. Je voyais la maison où demeurait ma mère, cela ranima mon -courage. Nous fûmes obligées d'escalader une grande barricade qui -traversait la rue Saint-Louis, au bout de la rue des Filles-du-Calvaire. -A peine étions-nous descendues qu'on tira sur des fuyards qui venaient de -notre côté. Ils parvinrent à entrer dans une maison; celle de ma mère -était à moitié démolie; le concierge avait été tué la veille. Sa femme -était, avec trois petits enfants, autour de son lit. - ---Où est ma mère? lui dis-je, sans prendre garde à cette douleur que je -troublais; il ne lui est rien arrivé? - ---Qui est votre mère? me demanda brusquement la femme qui pleurait; elle -ne me connaissait pas. - ---Pardon, madame, je demande... - -Je n'avais pas fini ma phrase que Vincent entra. - ---Tiens! me dit-il, c'est toi, Céleste. Ta mère est en haut... monte; -elle va bien. Dieu merci, il ne nous est rien arrivé, bien que ça ait -chauffé par ici. - -Sa vue et sa voix avaient réveillé ma haine pour lui, mon indifférence -pour ma mère. Je passai devant lui pour redescendre. - ---Tu ne montes pas? me dit-il de nouveau. - ---Non, je sais ce que je voulais savoir. Adieu. - -Il m'appela. Je sortis sans répondre. - ---Eh bien, madame? me dit Marie, qui, me voyant les sourcils froncés, -croyait à un malheur. - ---Eh bien, ma pauvre Marie, elle vit pour tout le monde, excepté pour -moi... Robert, si je savais où est Robert!... Venez, Marie, nous allons -essayer de passer par les boulevards; il doit y avoir moins de danger que -par les rues. - -Pourtant nous fûmes obligées de suivre jusqu'à la rue du Temple; c'est là -seulement qu'on nous laissa passer. Sur ce point, je vis beaucoup de -personnes que je connaissais; on s'étonnait de me voir, on m'aidait à -passer. Les boutiques étaient fermées, sauf une ou deux, de loin en loin, -qui servaient d'ambulances. Les côtés du boulevard servaient de lit de -camp aux soldats. La chaussée était couverte de paille pour les chevaux, -de pièces de canon, de munitions, de faisceaux d'armes; rien n'y -manquait. Quelques blessés, que les chirurgiens avaient pansés, étaient -là, au milieu des groupes, écoutant; ils ne pouvaient plus combattre, -mais ils voulaient entendre. J'aurais cru que, dans un pareil moment, -tout était triste, pâle d'émotion. Non, leur front était calme. Ce -courage était sublime. - -On se battait près d'eux, leur tour allait venir; ils avaient l'air -heureux, sans morgue, comme sans faiblesse. - -Je marchais, émerveillée de ce que je voyais. Quel magnifique aspect! -comme cela grandissait l'âme! - -Ah! pourquoi ne suis-je pas un homme! Que ce doit être beau de voir ces -régiments en face de l'ennemi! J'avançais en gravant dans ma pensée tout -ce que je voyais, et toute fière d'être du pays de ces braves gens! - ---Mais non, je ne me trompe pas, dit, en me barrant le passage, un jeune -homme qui portait l'uniforme de chirurgien, c'est Céleste! Que -faites-vous donc, ma chère amie, au milieu de nous? - -J'avais reconnu l'ami d'Adolphe; je lui serrai les mains, et l'embrassai -sans qu'il me le demandât, heureuse que j'étais de pouvoir dire au moins -à l'un, combien j'aimais et j'admirais les autres. - ---Je viens de savoir des nouvelles de ma mère... Voyez-vous toujours -Adolphe? comment va-t-il? - ---Ah! vous ne l'avez pas vu, vous qui venez de par là? Il était là-haut, -à la Bastille. On m'a dit ce matin qu'il y avait des médecins de blessés; -que l'on croyait que l'un d'eux était lui. - -Je devins pâle comme la mort. Je me sentis émue. - ---Voyons, ne vous faites pas de mal comme cela; si j'avais su que cela -vous fît tant d'effet, je ne vous l'aurais pas dit, et puis ce n'est pas -certain. Puisque vous avez un laisser-passer, allez jusque chez lui; il -demeure rue de Bourgogne. - -Je lui serrai la main sans répondre, et je partis aussi vite que me le -permettait la foule. L'idée que cet homme était blessé, courait peut-être -un danger de mort, me causa un grand chagrin. - -Arrivée place de la Concorde, on refusa de me laisser traverser le pont. -Il y avait un bivouac de cuirassiers; au milieu, plusieurs hommes en -habit noir portant à la boutonnière le même ruban que ceux que j'avais -vus chez le commissaire. J'allai à eux, et, m'adressant au plus âgé, je -lui dis: - ---Monsieur, pouvez-vous me faire donner la permission de passer sur le -pont? je voudrais aller rue de Bourgogne. - ---Certainement, madame, si vous voulez prendre mon bras, je vais vous -conduire. - -Je refusai, dans son intérêt. Qu'allait-on penser si l'on voyait un -représentant du peuple donner le bras à Mogador? Il insista, je résistai. -Un autre se joignit à lui, et je fus, malgré moi, accompagnée des deux. -Je les remerciai de mon mieux et leur souhaitai, en les quittant, tous -les bonheurs possibles. Tout le long des quais, de l'autre côté du pont, -il y avait des gardes nationaux. Je passai au milieu du groupe, et -j'entendis rire de si bon cœur, que je me retournai. C'était M. Charles -de la Gui..., un ami de Robert. - ---Oh! elle est trop forte! me dit-il en riant tout haut; voilà un -monsieur de ma compagnie qui disait, en vous voyant venir, que l'on -devrait vous arrêter parce que vous devez porter des cartouches aux -insurgés... Ça va bien? Où donc allez-vous? Avez-vous besoin de moi?... -Ça fait plaisir de voir une figure de femme. - -Mon histoire avec les deux représentants le fit rire comme un enfant. - -Je le quittai. - ---Dites bien des choses à Robert, si vous le voyez. - -J'entendis ces paroles, mais je ne pus lui répondre, j'étais trop loin. - -Arrivée rue de Bourgogne, je m'arrêtai à la porte comme quelqu'un qui a -peur. Ce fut le concierge qui vint à moi. - ---Qui demandez-vous, mademoiselle? - ---Monsieur Adolphe, s'il vous plaît. - ---C'est ici, mais il n'y est pas. Il a été blessé à la jambe; il est chez -sa mère. - ---Savez-vous si sa blessure est grave? - ---Non, presque rien, heureusement. - -Je laissai mon nom, et je partis, non rassurée, mais moins inquiète, et -reportant toutes mes pensées à Robert. - -Il m'attendait chez moi. Il poussa un cri de joie en me voyant. Son -inquiétude me fit du bien. Il me regardait et semblait heureux de me -revoir. Robert, c'était ma famille, à moi! Je n'avais que lui au monde, -que m'importait le reste! Quand il était près de moi, je n'avais plus -rien à demander au ciel. Il s'était défendu de cet amour; les convenances -lui faisaient un devoir de me quitter; la république donnait bien autre -chose à penser à la société. Robert se sentit moins gêné, et se donna à -son goût pour moi sans réserve. On chantait d'une façon fatigante ces -deux chansons: _Mourir pour la patrie_, et _Les peuples sont pour nous -des frères_. (A cette phrase, on se mettait le poing, à celle-ci on se -mettait la main sur le cœur) _Et les tyrans des ennemis!_ Je ne sais pas -si Robert avait une opinion politique; c'est probable, mais comme il -avait infiniment d'esprit, il n'en parlait jamais, à moi surtout. Il -disait que les femmes qui s'occupaient de cela devraient être fouettées. -C'était mon avis, nous étions d'accord sur ce point: seulement, quand il -venait un chanteur dans notre cour, il l'assommait de pièces de deux sous -pour qu'il se sauvât. Je l'appelais mauvais frère, mauvais citoyen; cela -nous faisait rire. C'était bien innocent. - -Robert attendait de l'argent pour repartir; je lui offris ce qui me -restait de ce que j'avais gagné. Il refusa et attendit plusieurs jours. -Paris était en deuil. Beaucoup de monde avait péri, la confiance était -loin de reprendre. - -Robert était allé chez son homme d'affaires; il rentra triste et me dit: - ---Pas encore d'argent! Il faudra pourtant que je parte; j'ai besoin chez -moi. Écoute, Céleste, je t'aime beaucoup, mais je ne suis pas assez riche -pour te garder avec ces charges. Si tu veux, mon château est démeublé, -emporte ton mobilier, tu n'auras pas de loyer à payer; nous vivrons -heureux chez moi; je vais faire des réformes; si, un jour, nous nous -séparons, et que je me marie, je te payerai ce que j'aurai à toi. - -Ce jour fut un des plus beaux de ma vie. - -Aller chez le propriétaire, lui dire que je déménageais et qu'il tâchât -de louer mon appartement pour mon compte; aller à la poste aux chevaux, -faire mes paquets, tout cela fut l'affaire de quelques heures. - -Mon mobilier était considérable; on ne pouvait tout emporter sans faire -des frais énormes. Je demandai à Robert si je ne ferais pas bien de -louer un petit logement pour mettre le mobilier d'une des chambres à -coucher, ce qui nous ferait un pied-à-terre à Paris, en cas de besoin. Il -approuva cette idée. Je me mis en route et je trouvai le lendemain, rue -de Londres, 42, un petit appartement de six cents francs, vacant. Il y -avait une chambre à coucher, un salon sur le devant, une petite salle à -manger, une cuisine sur le derrière. Je l'arrêtai le même jour. J'y fis -porter le mobilier d'une chambre perse; je mis dans le salon les meubles -en chêne de ma salle à manger. - -Tout était prêt pour notre départ. Je forçai Robert à prendre cinq cents -francs en or qui me restaient. Alors c'était presque une fortune. Il -m'apporta le même jour un bijou qui valait plus de trois mille francs. Je -lui en fis des reproches, il ne m'écouta pas; je dus paraître contente -pour ne pas le contrarier. Pourtant je trouvais cette dépense folle et je -la regrettais. C'était payer bien cher le droit d'accepter comme prêt mes -pauvres cinq cents francs. - - - - -XXX - -LA VIE DE CHATEAU. - - -Arrivée dans son château, je montai mon métier de tapisserie, et je -commençai de grands ouvrages. - -Mon séjour chez Robert n'avait plus un caractère aussi incertain. Je -prévis qu'il se prolongerait, et, passant brusquement de la vie la plus -agitée à l'existence la plus tranquille, j'avais besoin de me créer une -occupation qui m'aidât à passer de longues heures dans cette solitude -qui, pour être presque royale, n'était pas moins la solitude. Je -m'habillais modestement; je ne voulais pas que les gens du pays pussent -dire que j'étais une fainéante et que je ruinais Robert par ma -coquetterie. Ce n'était pas, du reste, une tâche pénible que je m'étais -imposée. Le luxe m'ennuyait et j'ai toujours eu horreur de l'inaction. -Aussi, tous les gens qui traversaient le parc pour aller d'une route à -l'autre me voyaient-ils à la fenêtre de ma chambre, travaillant sans -relâche. Les femmes qui ont fait de la tapisserie diront comme moi, que -cela devient une rage qui vous ferait perdre le boire et le manger; à -huit heures j'étais à l'ouvrage, jusqu'à la nuit. J'avais emmené Marie, -qui faisait du fond; je ne sortais jamais; il venait de pauvres petits -enfants me voir: alors je laissais de côté la tapisserie, et, avec des -rideaux de perse, de toile ancienne, trouvés dans les armoires du -château, nous improvisions un atelier de couturières; mes petites filles -s'en allaient avec une bonne robe. - -Petit à petit les gens de la maison se firent à moi. La fille du -régisseur venait me voir. Elle avait vingt-trois ans; elle était ce que -j'ai vu au monde de plus laid, mais très-bonne et indulgente comme la -vertu. Je l'aimais beaucoup; je crois qu'elle me le rendait. Cette vie me -paraissait être celle des élus. Chaque jour j'avais un peu plus de -liberté. Je montais quelquefois à cheval. Si par moments j'étais triste, -c'est que j'avais peur d'être obligée d'abandonner une existence qui -comblait mes vœux. Je rêvais au moyen de me l'assurer. Robert aimait les -enfants: si j'en avais un, peut-être m'aimerait-il davantage. - -Une petite fille venait me voir plus souvent que les autres; on -l'appelait Solange; elle était jolie comme un ange. C'était ma préférée. -Ses parents étaient bien pauvres; ils avaient sept enfants tout jeunes. - -Je donnais à ma petite Solange le plus que je pouvais. Un jour elle me -dit: - ---Pourquoi donc que tu ne viens pas me voir, demoiselle? mes petits -frères t'aimeraient bien; grand'maman est aveugle, mais elle n'est pas -sourde, va; quand je porte le sucre que tu me donnes, elle l'entend bien. -Je te donnerai du lait de mes chèvres; c'est pas loin d'ici, le Ris. -Quand viendras-tu? - ---Je ne sais pas, mais j'irai un de ces jours avec Célina, la fille du -régisseur. - ---Oui, bien, me dit la petite en sautant; ce jour-là je mettrai ma belle -robe que tu m'as donnée et on peignera le chignon à grand'mère, parce -qu'elle est toujours ébouriffée. - -J'avais lu les livres de Mme Sand, et je me faisais une fête de visiter -les paysages qu'elle avait décrits. J'allai voir la Mare-au-Diable. -Quelle déception! Je trouvai une mare pleine de vase, ornée de beaucoup -de canards. Je me désillusionnai sur le pays que j'avais cru enchanté. -Tout le monde avait la fièvre. Chacun était grêle, maigre; les figures, -même ordinaires, sont rares; l'esprit est lourd. On se croirait au fond -de quelque contrée sauvage, tant la civilisation est en retard. Les -paysans sont minables, leurs petites chaumières sentent la misère; quand -on entre chez eux, cela fait mal à voir; ils vivent plus misérablement -que des sauvages; nul soin d'eux-mêmes, nul souci de la santé et de la -vie de leurs parents. Ainsi, un homme âgé de soixante-seize ans, qui -demeurait près de nous, était malade; on n'avait pas voulu demander le -médecin, parce que cela coûtait de l'argent. Le jour même où je l'appris, -le docteur vint nous voir: je le priai d'aller faire une visite à ce -pauvre vieillard. - -Il s'y rendit aussitôt, et après avoir regardé le moribond: - ---Toujours de même, dit-il à la fille qui était là, vous m'envoyez -chercher quand il n'y a plus de ressource. - -Savez-vous ce qu'elle répondit? - ---Oh! monsieur le _médechin_, c'est-y dommage que j'_avons_ pas su ça _à -ce_ matin. - ---Pourquoi? fit le docteur. - ---Parce que j'_aurin_ acheté des épingles pour ensevelir mon père. - ---C'est pas la peine, dit le vieillard à sa fille, tu en trouveras sur la -cheminée dans un petit pot. - -On n'a pas d'idée d'une pareille sauvagerie. Ils se laissent mourir; eh -bien! ils ont tous un champ, un pré, une locature; le plus malheureux a -un peu de bien. Il ont abrégé leur vie pour l'amasser; ils se laissent -mourir plutôt que d'y toucher. - -Le peu d'argent que Robert me donnait servait à des aumônes; je ne -pouvais voir cette misère sans un serrement de cœur; qui ne les voyait -pas chez eux en était moins frappé. Ainsi, le dimanche, quand le -_cornemuseu_ passe, chacun sort; les filles ont une coiffe blanche, un -tablier de soie; les gars, comme on les appelle, ont un bourgeron, -quelquefois une veste bien propre, le grand chapeau de feutre noir à -larges bords; ils s'accouplent et suivent la musique jusqu'à la place où -l'on danse; puis les bourrées commencent; depuis midi jusqu'à six heures -on n'arrête pas; à la fin, on ne voit plus qu'un nuage de poussière. - -Le lendemain la place est marquée par un grand creux fait par les -danseurs; les hommes, qui se privent de tout dans la semaine, boivent du -vin le dimanche; le premier verre leur porte à la tête; ils ne s'arrêtent -plus. Il est impossible de leur faire comprendre qu'un peu tous les -jours leur ferait du bien, leur donnerait de la force à l'ouvrage; ils ne -veulent pas et boivent, s'ils le peuvent, quatre litres le dimanche. On -oublie la messe pour le cabaret; le pasteur se plaignait beaucoup et -venait faire sas doléances à Robert, qui n'en pouvait mais. - -Je ne sais si l'on m'aimait dans le pays à cette époque, mais je suis -certaine qu'on ne me haïssait pas et que mon installation au château ne -faisait aucun tort à Robert. Je payais quelquefois la musette; Robert -permettait qu'on dansât dans le parc. C'était grande fête: on m'invitait, -je dansais la bourrée ou la boulangère; quoique j'eusse le jarret solide, -ils me rendaient des points. - -Le piqueur avait trois filles; l'une d'elles s'appelait Justine, petite -brune de treize ans. Elle avait tant fait, tant tourné autour de moi, que -j'avais fini par l'avoir toujours à mes côtés. Elle était charmante, -bonne, travailleuse; je lui montrais à faire de la tapisserie. Je -l'habillais, elle était raisonnable comme une femme, et, je crois, -m'était très-attachée. Le soir on jouait au volant. - -Le jardinier avait deux filles; l'une d'elles venait souvent avec nous. -Elle avait seize ans; elle était aussi forte que moi et de ma taille. On -trouvait qu'elle me ressemblait. On ne voyait jamais sa sœur, parce -qu'elle était épileptique; on la gardait à vue, toujours quelqu'un -restait près d'elle. On la disait d'une beauté rare. Un jour, j'entrai -dans sa chambre, et quoique je fusse prévenue, je restai toute surprise -du spectacle qui frappa mes regards. Je vis, près de la cheminée, assise -dans un fauteuil, une délicieuse créature; elle ne bougea pas; je lui -parlai, elle remua les lèvres, tourna les yeux d'un air inquiet et ne -répondit rien. Sa sœur accourut du dehors. - ---Oh! pardon, madame, elle ne vous répondra rien, elle est idiote; elle -nous donne bien du mal, allez. Quand ses attaques la prennent, elle nous -fait signe de la coucher; on n'ose pas la quitter, on a toujours peur du -feu avec elle. Dans notre pays, en Bourgogne, les médecins ont renoncé à -la soigner; le bon Dieu ferait mieux de la reprendre, car elle souffre -bien par moments. Hier, nous avions fermé toutes les portes, nous avions -peur que monsieur le comte ne l'entendît; elle jetait les hauts cris. -Heureusement qu'il y a loin d'ici au château. La voilà calme pour -quelques jours. C'est qu'elle est si forte, quand elle se débat dans ses -crises, que nous ne pouvons pas en venir à bout... elle se donne des -coups... elle se meurtrit... enfin c'est pitié de la voir. - -Je ne pouvais détacher mes yeux de cette figure; celle de qui on parlait -ainsi était calme, immobile; son regard suivait nos lèvres; il était -beau, languissant; sa peau d'un blanc transparent, ses lèvres rouges, ses -dents petites et blanches, ses traits d'une régularité irréprochable lui -donnaient l'air d'une poupée de cire, d'un automate. Je lui dis quelques -paroles: elle regarda sa sœur, comme si l'une avait la vie des deux. Je -sortis les larmes aux yeux, me demandant comment Dieu avait créé quelque -chose de si parfait, s'il ne voulait pas lui donner l'existence de l'âme -et les clartés de la raison. - -L'hiver commençait à venir. Robert était heureux à l'idée que bientôt il -allait chasser à courre. A part quelques petites querelles d'amoureux, le -temps passait vite. Pourtant j'étais souvent tourmentée de l'avenir. Je -voyais bien passer des moments de tristesse dans la pensée de Robert, -mais il ne me disait rien. Ses amis de Paris venaient le voir; il se -mettait en quatre pour les bien recevoir; il y parvenait, mais cela lui -coûtait cher, car sa générosité dépassait tout ce qu'on peut imaginer; il -ne savait rien faire avec mesure. - -Un jour, Robert nous dit, pendant le dîner. - ---Si vous voulez, demain matin, nous irons chasser un lièvre dans les -brandes; Céleste sera de la partie. - -Tout le monde fut enchanté; Montji surtout, qui est une de nos anciennes -connaissances; c'est le peintre qui avait fait le portrait de Lise et -plus tard le mien. Robert l'avait connu par moi et lui avait dit à la -révolution: «Les arts vont souffrir, voulez-vous venir chez moi à la -campagne?» Montji avait accepté et d'aussi bon cœur il accepta la partie -de chasse, quoiqu'elle ne fût pas sans danger pour lui, car il ne maniait -pas aussi bien le cheval que le pinceau. - -A cinq heures, tout le monde était prêt; les chevaux sellés piaffaient -dans la cour. Montji, qui en venant au château ne s'était pas attendu à -monter à cheval, n'avait rien apporté. Robert fut obligé de lui prêter -bottes, veste et culottes. Le tout lui était une fois trop large; sa -casquette lui tombait sur les yeux. Il montait une petite jument appelée -Henriette, qui, sans être méchante, était chatouilleuse. A peine se -fut-elle mise à trotter que Montji nous fit mourir de rire: quand il -serrait les jambes, elle ruait; quand il les écartait, il perdait -l'assiette et s'accrochait à la crinière. - -Il aurait bien voulu rester en arrière, mais Henriette n'était pas de son -avis. Elle avait été montée par le piqueur, elle ne voulait pas quitter -les chiens. Le pauvre Montji était toujours devant, bien malgré lui, -faisant des sauts de deux pieds de haut sur sa selle. Il était brave, -mais j'avais grand'peur, car je le voyais à chaque instant perdre -l'équilibre. Il ne savait pas ce que c'était que la bride ou le bridon. -Je lui avais arrangé les deux dans les mains, et de peur de ne plus -savoir les reprendre, il ne les avait pas encore lâchés. - -Arrivés au bout de l'avenue qui avait une lieue, nous débouchâmes dans -une étendue immense; c'était la brande, terrain inculte qui appartenait à -Robert. Dans d'autres pays, on appelle cela lande. C'était une magnifique -chasse. Cela paraissait uni comme une grande route, et en effet, à part -quelques petits fossés ou bouchures, on suivait un lièvre ou un renard à -vue. Le piqueur découpla vingt chiens qui se mirent à quêter ensemble, -explorant chaque touffe de bruyère. La Tembel, chienne d'attaque, qui -maraudait un peu, donna de la voix; tous se rallièrent à elle, et un -grand lièvre lui bondit devant le nez et vint passer dans les jambes de -nos chevaux. - -L'imprévoyant Montji poussa un grand cri de joie; Henriette, voyant les -chiens lancés, partit comme une flèche. Montji ne s'attendait pas à cela; -sa casquette s'enfonça sur ses yeux. Il lâcha la bride pour la relever. -Henriette profita de cette liberté; le pauvre Montji prit la crinière -d'une main, la selle derrière lui de l'autre, et, ainsi cramponné, -s'abandonna à la fougueuse passion pour la chasse de mademoiselle -Henriette. Je les suivais de près; il sautait les fossés, les bouchures, -comme le vent. Heureusement pour lui, le lièvre se rasa, les chiens -perdirent la voie, revinrent sur le contre-pied; Henriette s'arrêta. Il -n'avait aucun mal, mais il avait été secoué comme un prunier. Robert et -Martin rirent de bon cœur, moi aussi, parce que ma peur était passée. -Montji était en train de s'arranger, quand les chiens, retrouvant la -piste à l'improviste, s'élancèrent de nouveau. Henriette reprit sa course -avec l'infortuné Montji à cheval sur son cou, près de ses oreilles. Quand -il le put, il mit pied à terre, et la punition d'Henriette fut d'entendre -la chasse sans la suivre. Elle avait toujours le nez et les oreilles -tendus du côté des chiens; il était impossible de perdre la chasse en -forêt avec elle, si on la laissait aller où elle voulait. - -Après avoir bien rusé, les chiens avaient pris leur lièvre, raidi par la -course. On rallia les chiens qui gambadaient de tous côtés, car il y -avait énormément de gibier. Montji remonta Henriette, qui fut plus calme -et fit sa retraite au pas. Nous rentrâmes à onze heures. Le déjeuner fut -gai aux dépens de Montji, qui faisait la grimace pour s'asseoir. - -Les chasses en forêt sont bien autre chose. Je croyais savoir monter à -cheval, je m'étais fait illusion. On chassait le sanglier dans la forêt -de Châteauroux, à six lieues du château. Le piqueur, ses chiens et ses -chevaux de relais partirent la veille pour coucher près du rendez-vous. -Le piqueur se leva à trois heures, fit le bois avec son limier. De notre -côté, il fallut se lever à quatre heures; ces jours-là, Robert faisait sa -barbe, mettait sa culotte de velours blanc, la botte molle, le gilet -chamois, la redingote bleu foncé à parements et collet de velours -cramoisi, le ceinturon d'or, le couteau à poignée d'ivoire, la toque de -velours noir, le cor de chasse, et le costume était complet. Il lui -allait à merveille. La cravate blanche était de rigueur. Une fois en -chasse, il s'occupait peu de moi; il était tout à saint Hubert. Les -matinées étaient froides; nous partions soit en break, soit à cheval; à -neuf heures précises, nous étions aux Trois-Fouinots, magnifique -carrefour de la forêt, où l'on fixait le rendez-vous. Les arbres y sont -gigantesques; c'est la futaie réservée par le gouvernement pour la -marine. Sans la voir, on ne peut se faire une idée de cette magnificence -de la nature. - -C'est donc là qu'on se réunissait. Trois valets de chiens gardaient, à -chaque coin des routes qui se traversent, chacun un relais de vingt -chiens. Quatre domestiques tenaient en main les chevaux de selle; tous -portaient la livrée de Robert, marquée aux armes de sa maison; tous les -gardes de la forêt étaient réunis autour du feu qu'ils nous avaient fait. -On se chauffait en attendant le rapport. - -Huit routes faisaient le tour du rond-point. Chacun regardait si l'on -voyait le piqueur. Robert, comme dans la _Barbe-Bleue_, disait souvent: -«Ne voyez-vous rien venir?» A une de ces demandes, un garde répondit: -«Voilà Pinoteau;» c'était le premier piqueur. Tous les chiens dressèrent -l'oreille et prêtèrent attention, comme s'ils comprenaient ce qui allait -se dire. Pinoteau arriva, tiré par son limier, qu'il tenait en laisse. - ---Eh bien! dit Robert, as-tu une bonne brisée au rapport? - -Pinoteau secoua la tête d'un air triste: - ---Monsieur le comte sait bien que je fais ce que je peux, et que quand je -ne le contente pas, ce n'est pas ma faute. (Pinoteau faisait toujours des -phrases.) Je n'ai rien de bon; il a plu cette nuit; les voies sont -mouillées. J'ai trouvé une harde, mais mon chien l'a perdue. J'ai fait le -pied d'un ragot; il a tourné toute la nuit, il est parti au petit jour du -côté du bois de Saint-Maur. - ---Bien, dit Robert en fronçant les sourcils, si La Feuille (c'était le -nom du second piqueur) n'a pas été plus adroit que toi, je ne chasserai -pas. - -La Feuille arriva. - ---Eh bien? dit Robert. - ---Monsieur le comte, j'ai un solitaire de deux cent cinquante. Je l'ai -trouvé à la bauge, derrière la maison du garde; mon chien donnait à me -couper les mains, il filait sur Ardentes. J'ai fait le tour de son -enceinte, je suis sûr qu'il n'est pas sorti. - -Robert sauta à cheval. - ---Alerte! dit-il; mettez les chiens à l'attaque! Attention à vos relais! - -A ce moment, tous les chiens se mirent à hurler d'impatience. On leur -distribuait des coups de fouet; la douleur leur arrachait quelques cris -plaintifs; mais ils continuaient à japper de plus belle. Robert me salua -en me faisant signe de le suivre. Je le suivis. Mais quelle rude -récréation que celle-là! Piquer sous bois, enfoncer dans des ornières où -mon cheval entrait jusqu'au poitrail, recevoir des branches dans la -poitrine... Certainement, il y a un moment d'enivrement quand c'est bien -lancé, que les chiens donnent de la voix: cette musique est superbe et -vous entraîne; mais quand les chiens perdent ou qu'ils prennent le -change, cela manque de charme. - -Mon premier enthousiasme se refroidissait peu à peu et je commençais à -réfléchir que c'était un plaisir dangereux et que j'aurais pu me tuer. -Robert était transporté; il ne pensait à rien, pas même à moi qui étais -derrière lui. Je dois même dire, que dans la crainte que je ne fusse -tentée de lui parler et de lui donner des distractions, il me perdait -volontairement. Enfin, le soir, on avait forcé le monstre; mais il avait -fait tête aux chiens: Il y en avait quatre de tués et six de blessés. - -Nous rentrâmes brisés de fatigue. Je pleurai les chiens; je pris la -chasse et les sangliers en horreur parce que je voyais en eux des rivaux. -Je vous ai dit que la jalousie n'était pas mon moindre défaut. - - - - -XXXI - -LE JARDIN D'HIVER.--RICHARD. - - -Ces grandes expéditions dans la forêt recommençaient trois fois par -semaine. Pendant quelque temps je les suivis pour ne pas rester seule; -mais cela était décidément trop dur pour une femme et à cause de ma santé -je fus forcée d'y renoncer. Ma vie redevint triste et je pressentis -qu'une fois encore mon bonheur allait m'échapper. Robert ne m'aurait pas -sacrifié une heure de son plaisir favori. - -Je passais presque toutes mes journées et mes soirées seule, dans un -grand salon où le vent soufflait par toutes les ouvertures. Plusieurs -fois je dis à Robert: - ---Mon ami, je m'ennuie; est-ce que vous ne pourriez pas rester plus -souvent avec moi? Je n'aime pas la campagne, je suis habituée au bruit, -au mouvement de Paris; pour vivre ici, il faut que je vous aime beaucoup. -Je sais que vous ne pouvez pas vivre à Paris, parce que vous n'avez pas -assez d'argent. Si le temps que vous passez ici vous servait à faire des -économies, je prendrais patience, mais la chasse vous entraîne à des -dépenses folles. Je n'ai plus l'air d'être pour quelque chose dans votre -vie, et pourtant je vous jure que je vous fais un grand sacrifice en -restant ici: car on ne fait pas son caractère, et l'isolement m'est -antipathique. - ---Pourquoi y restez-vous? Est-ce que je vous y retiens de force? J'aime -la chasse, je prétends chasser tant qu'il me plaira; ceux à qui cela ne -conviendrait pas sont libres. Quant à des observations, je n'en reçois de -personne; si une parente m'en faisait, je ne la reverrais plus. Je sais -parfaitement ce que je fais et où je vais. Si je mange mon argent, je -n'en demanderai à personne. - -Je quittai le salon et rentrai dans ma chambre pour pleurer. - -Jamais il ne m'avait parlé comme cela. - -Si les joies étaient vives, avec mon caractère les douleurs étaient -grandes. Il m'avait dit tout cela devant dix personnes; il ne me restait -plus qu'à partir le lendemain. Je préparai toutes mes affaires pour mon -départ. J'avais le cœur déchiré. Je me cherchais un tort qui le -justifiât, et n'en trouvais pas. - -Il entra dans ma chambre et me dit tout étonné: - ---Que faites-vous donc? - ---Vous le voyez bien, je fais mes malles, je partirai demain. - ---Partir! pourquoi cela? - ---Parce que, pour une réflexion qui était juste, vous m'avez mise à la -porte. Eh bien! nous sommes seuls, et je vous le répète: ce train de -maison vous ruine. Vous ne pourrez pas le continuer sans vous adjoindre -une autre fortune, il faudra vous marier; alors vous me renverrez quand -je me serai faite à cette vie; vous m'aurez montré le ciel, pour me -rejeter dans mon enfer. On monte facilement de la misère à la grandeur, -mais pour descendre de la grandeur à la misère, on souffre; quand on a du -cœur, on se brise. Vous m'avez fait sentir durement, aujourd'hui, que -j'étais chez vous; cela n'est pas généreux. C'est une fatale idée que -vous avez eue de m'amener ici. Vous vous êtes fait du tort, et à moi vous -m'avez montré les secrets et le bonheur d'une vie que je devais toujours -ignorer; chaque chose me devenait chère ici. Folle, qui se permet de -s'attacher à ce qui vous sert ou vous appartient! Sotte, qui se croirait -digne de pitié, si, après avoir passé quelques années ici, on la chassait -pour en recevoir une autre!... Mais regarde-toi donc, misérable, regarde -donc ton passé, c'est ton ombre!... Vous avez raison, Robert; moi aussi -j'ai raison: je n'aime pas la campagne; c'est une tombe où je mets ma -gaieté. Quand je ne ris pas je pense et quand je pense je pleure. Quel -intérêt voulez-vous que je prenne à tout ce qui m'entoure? Qu'est-ce que -cela me fait que les peupliers poussent et gagnent vingt sous par an? -est-ce que c'est à moi? Mariez-vous; pendant que vous chasserez, cela -amusera votre femme. Moi, j'aime les bals, le théâtre, je veux m'en -aller; je pleure, ce n'est pas parce que je vous regrette, c'est... Ah! -je ne sais pas pourquoi je pleure. - ---Vous pleurez, parce que vous avez mal aux nerfs; je ne comprends pas un -mot de tout ce que vous venez de me dire. Je ne vous ai rien fait de -blessant; si je l'ai fait, je vous en demande pardon; mais il ne faut pas -abuser de moi. Je vous aime, vous le savez trop bien. Souvent, je suis -triste, j'ai un remords, et puisque vous m'avez dit tout ce que vous -aviez sur le cœur, j'en ferai autant. Je vous ai amenée ici, c'était -rompre avec le monde. Je vous ai fait coucher dans la chambre de ma mère, -vous, Céleste, qui tout-à-l'heure pâlissiez en regardant votre passé dans -cette glace! pardonnez-moi ce mot, mais c'était une profanation; vous -avez de bonnes qualités, mais vous êtes _vous_! Ma famille se révolte -depuis qu'elle vous sait près de moi; il ne se passe pas de jour que je -ne reçoive des lettres qui me demandent votre éloignement. Je n'en ai pas -le courage. Vous êtes ma faiblesse. Je pense à ce que je suis et à ce que -je pourrais être si je ne vous avais pas connue; si j'ai un regret, je -l'oublie en vous embrassant. Ne me faites pas de peine, restez près de -moi, ne vous faites pas de chagrin; personne ne vous aimera plus que moi. -Vous regrettez Paris: nous irons dans quelques jours; j'ai moi-même des -intérêts qui m'y appellent. Allons, défaites votre malle, laissez-vous -aller à la vie, sans penser au lendemain. - -Je fus quelques jours bien sombre, j'avais repris ma gêne d'autrefois. -Marie, cette domestique que j'avais depuis longtemps, se faisait faire la -cour par le valet de chambre de Robert; il le sut et me pria de la -renvoyer. Je le fis à regret. Ma vie devenait une contrainte volontaire; -je m'enfermai et ne quittai plus mon métier. Je me reprochais ma -présence là. - ---Allons, me dit Robert, préparez-vous, nous allons passer un mois à -Paris; j'ai reçu des lettres d'affaires. - -J'embrassai Justine; j'allai voir ma pauvre idiote qui commençait à me -connaître; je fis mes adieux à chaque chose, car il me semblait que je ne -reviendrais pas. - -En route, Robert me dit qu'il ne pouvait demeurer chez moi, parce qu'il -emmenait son cuisinier et son valet de chambre. - ---Mais, jusqu'à ce que vous ayez trouvé?... - ---J'ai écrit, on m'a arrêté un appartement, cité d'Antin; je vais y -descendre. - -Il m'avait caché tout cela; il y avait donc une arrière-pensée dans ce -voyage. - ---Voyons, Robert, dites-moi la vérité; vous ne savez pas mentir, vous -êtes trop loyal. Pourquoi venez-vous à Paris? - ---Je viens à Paris pour vous y ramener, Céleste. Je ne veux pas vous -quitter, mais je dois le laisser croire; il faut que j'aille dans le -monde, mes parents le désirent. Vous irez au bal de votre côté; nous -voyant ainsi l'un sans l'autre, on croira notre liaison rompue; vous -viendrez tous les soirs, en vous cachant. Il faut arranger toutes vos -affaires chez vous, reprendre une domestique. Voilà de l'argent, je vous -donnerai cent francs toutes les semaines. - -Mon sang bouillonnait; c'était encore une rupture. - ---Eh bien! je ferai ce que vous dites; il y a un bal au Jardin d'Hiver, -samedi: j'irai. - -J'avais demandé une femme de chambre qui sût faire les robes; une se -présenta, je la regardai à peine. - ---Savez-vous travailler, faire les robes? je vous préviens que j'ai -beaucoup à faire; j'arrive de la campagne, je n'ai rien à me mettre, et -je vais au bal samedi. - -Elle n'était pas causeuse. - ---Si madame veut m'essayer, elle verra si je lui conviens. - -Une fois d'accord sur le prix, je l'arrêtai; et lui dis: - ---Pouvez-vous commencer de suite? - ---Oui, madame. - ---Eh bien, faites-moi cette robe de crêpe noir à cinq volants découpés, -et, sur chaque volant, trois petits rubans de satin. - -Je commandai une couronne de chèvrefeuille d'or dans un feuillage vert; -cette toilette était originale, et avait quelque chose de triste qui -s'harmonisait avec mon cœur. - -Robert m'avait vue m'habiller; j'espérais qu'il serait jaloux, qu'il -allait m'empêcher de sortir. Il n'en fit rien. - ---Tenez, il manque une chose à votre toilette. - -Et il me remit un écrin contenant une magnifique croix en diamant. - -Je la pris sans joie, quoiqu'elle fût bien belle; ce devait être un -cadeau d'adieu. - ---Vous êtes charmante comme cela, vous allez faire tourner toutes les -têtes; amusez-vous bien. Avez-vous trouvé beau le bouquet que je vous ai -envoyé? Gardez-moi une petite place dans votre souvenir, au milieu de ce -tourbillon qui va vous entraîner. - ---Voulez-vous que je n'y aille pas? - ---Si, allez-y: d'abord, je suis sûr que cela vous amusera; ensuite il le -faut. Avez-vous fait prévenir votre amie? est-ce elle qui vient vous -prendre? - ---Non, je vais la chercher. - ---Alors je vais vous conduire chez elle. - -Arrivés à la porte de Victorine, il ne m'avait pas dit un mot. Décidément -il ne m'aimait plus. C'était une rupture polie. - -Il m'embrassa et partit en me disant: - ---A demain. - -Entrée chez Victorine, je me mis à pleurer. - ---Ah! mon Dieu! me dit-elle, ces larmes, cette robe noire... est-ce que -nous allons à l'enterrement? J'allais mettre une robe de velours grenat, -je vais en mettre une grise, vous me passerez bien le demi-deuil. - ---Ne riez pas, chère amie, je souffre beaucoup. Robert me quitte; il se -marie. - ---Quand j'ai reçu votre lettre, hier, où vous me disiez qu'il fallait -absolument aller avec vous au bal du Jardin d'Hiver, je me suis bien -doutée qu'il y avait quelque chose comme cela. Il ne faut pas vous -tourmenter, vous deviez vous y attendre; vous n'espériez pas, sans doute, -qu'il allait vous épouser? Prenez-en un autre. - ---Je ne pourrai jamais l'oublier. Si vous saviez comme je l'aime! - ---C'est pour cela qu'il vous quitte. - ---Non, ses affaires sont embarrassées. - ---Tiens! je le croyais si riche. - ---Oui, il est riche; mais il a des goûts dispendieux, il a des charges -énormes: la chasse, cela lui coûte bien cher! - ---Il est riche, et il ne vous garde pas! c'est qu'il est plus ambitieux -qu'amoureux. Choisissez quelque joli garçon dont les passions soient -tournées à l'inverse, qui ait plus d'amour que d'ambition, et moquez-vous -de Robert; il sera jaloux, vous quittera tout-à-fait ou vous reviendra. - -Nous entrions au Jardin d'Hiver. La salle était splendide de fleurs, de -lumières et de diamants. On ne m'avait pas vue depuis longtemps; c'est un -gage de succès: on s'occupa beaucoup de moi. Je ne voulais pas danser; -pourtant, un jeune homme blond, grand, mince, à l'air distingué, m'invita -avec tant d'insistance que j'acceptai. Les conseils de Victorine -commençaient à fermenter dans mon âme. Je sentais, au travers de ma rage, -renaître tous mes projets de coquetterie, que le bonheur avait presque -effacés de mon souvenir. Mon danseur, qui, avec la vanité naturelle à son -âge, attribuait mon indulgence à un tout autre motif, m'accabla -d'assiduités toute la soirée. Je les souffris, dans l'espérance que le -jeu continuerait à lui plaire, qu'il chercherait à me voir, que Robert -s'en apercevrait et que la jalousie le ramènerait à mes pieds. - -Seulement, le rival que je lui préparais avait-il assez d'avantages -personnels pour remplir cette délicate mission? - -Je le regardai avec cette préoccupation, et le résultat de mon examen fut -qu'il était très-joli garçon. - -Seulement, ne voulant pas m'en rapporter à moi, je consultai Victorine. - ---Comment le trouves-tu? crois-tu qu'il soit assez bien pour rendre -Robert jaloux? il est si parfait, lui! - -Je ne puis m'empêcher de rire, en pensant au sérieux avec lequel -Victorine procéda elle-même à son examen. Décidément, elle était digne de -ma confiance. - ---Certainement, me dit-elle, il est très-bien. Il faut que Robert le -voie. - -Mon danseur me demanda la permission de m'envoyer des fleurs, parce qu'il -avait abîmé mon bouquet en dansant. - -Je ne dis pas positivement non, ce qui, dans tous les mondes possibles, -je crois, de la part d'une femme, veut dire oui. - -L'adroite Victorine comprit ma réserve, et quelques instants après, elle -trouva moyen dans la conversation d'apprendre mon adresse à mon amoureux, -qui ne doutait déjà plus de son succès. - -La patience de Victorine, du reste, était à bout. - ---Quelle corvée je fais pour vous, ma chère! je m'ennuie ici à périr; je -ne connais personne: je ne peux pas dire du mal de gens que je ne connais -pas. - ---Voulez-vous partir? - ---Ah! oui, me dit-elle en se levant avec enthousiasme! - -J'étais tellement absorbée par le souvenir de Robert, que je ne pensais -pas à ma belle croix qui avait pourtant attiré bien des regards envieux. - -Au moment où nous prenions nos sorties de bal au vestiaire, beaucoup de -personnes entraient. - ---Ah! dit Victorine, nous nous en allons au plus beau, regardez donc ces -deux coiffures; l'une ressemble à un potager, l'autre à une autruche. - ---Tenez, regardez celles-là, en revanche, comme elles sont jolies! - -Mmes Doche et Plumket entraient, coiffées de couronnes de pâquerettes -avec des toilettes charmantes. Ozy les suivait. - ---Oui, elles sont bien mises, mais la couronne ne fait pas le nez. - ---Oh! Vous ne dites pas cela pour Mme Doche; regardez-la donc. - ---Oh! je n'ai pas besoin de la regarder, voilà vingt-cinq ans que je la -vois. - -Rentrée chez moi, je repensai au Berri, où je venais d'être si heureuse -d'abord, si triste plus tard. «Comme ce souvenir est préférable à ces -faux plaisirs que je viens de voir, me disais-je en ôtant ma couronne!» -Et j'avais envie de pleurer. La fin de la nuit me parut longue; je fus -agitée. A midi, je reçus un magnifique bouquet de violettes de Parme -entouré de camélias blancs et une carte. C'était mon jeune homme de la -veille qui demandait la permission de venir me faire une visite à quatre -heures. J'hésitai; puis me rappelant ce que Victorine m'avait dit, je -répondis oui. - -Robert arriva à deux heures; j'étais toute rouge, j'attendais l'effet de -mon bouquet. Robert s'approcha de la table, lut la carte et me dit: - ---Vous connaissez ce monsieur? C'est le fils d'un agent de change; il est -gentil, mais on le dit bête, ce n'est pas votre affaire. - -Une voiture s'arrêta à la porte. Il prit mon bouquet, ouvrit la fenêtre, -et de l'air le plus naturel, le laissa tomber comme par accident juste -sur la tête de la personne qui descendait de voiture et qui n'était autre -que le jeune homme qui me l'avait envoyé. Il ne prit pas la peine de le -ramasser, remonta en voiture et partit. - -J'étais enchantée; cela ne lui avait pas fait grand mal, et Robert venait -de me laisser voir qu'il m'aimait toujours, puisqu'il était jaloux. Ce -fut lui qui, le soir, alla au bal. Le coude appuyé sur la table, la -figure sur ma main, je regardais ses préparatifs avec chagrin. Dans ce -monde où il allait, il devait y avoir des personnes si séduisantes! -jeunes, riches, belles, honnêtes! Mon souvenir ne devait pas passer le -seuil de ces portes; on le laissait tomber sur le tapis où on essuie ses -pieds en entrant. - -Mon Robert était si beau, si élégant, qu'on devait le regarder beaucoup; -il me prenait envie de déchirer tout ce qu'il allait mettre. - -Je l'attendis. A chaque voiture qui passait, j'allais ouvrir la croisée. -Quand il rentra, il me fit des reproches de veiller si tard. - -La femme de chambre que j'avais prise était petite, brune; elle m'avait -dit être mariée à un cocher. Un jour qu'elle m'essayait un corsage, comme -je la trouvais grosse de taille, je lui dis: - ---Est-ce que vous êtes enceinte, Caroline? - -Elle devint rouge et me dit: - ---Non, madame. - -Je n'en parlai plus; elle travaillait comme un cheval, elle était -économe; j'étais enchantée d'elle. - -Dans toutes les allées et venues de Robert, il y avait un mystère; il -écrivait beaucoup, recevait des lettres qu'il me cachait; en pareil cas, -un soupçon est une torture; je me rendais et me trouvais la plus -malheureuse des femmes. Je résolus de savoir ses secrets; je pris et -cachai, pendant qu'il déjeunait, la clef de son secrétaire qu'il avait -oubliée, ce jour-là, et quand je fus seule chez lui, j'ouvris le meuble -et en tirai sa correspondance avec avidité; je trouvai des lettres d'une -parente: toutes parlaient de moi dans des termes pénibles. Elles -disaient: - -«En avez-vous fini avec cette fille?.... J'espère que vous ne la voyez -plus... Songez à votre avenir... Cette fois, au moins, ayez de la fermeté -dans votre résolution; c'est votre bonheur que nous voulons. Mlle B*** ne -demande pas mieux que de vous épouser; seulement, elle veut être bien -sûre que vous n'avez plus de mauvaises liaisons; je crois même que sa -famille vous fait surveiller; n'allez pas chez cette femme.» - -Il avait cent lettres, toutes les mêmes. - -Mon cœur se serra; je savais bien qu'elles avaient raison, que l'amour -de Robert céderait à ces attaques réitérées. - -Je trouvai dans un tiroir une lettre de l'écriture de Robert: elle -n'était pas achevée, sans doute mon arrivée l'avait interrompue; elle -était adressée, sans doute, à un des parents de Mlle B***, et devait -répondre à un reproche qu'on lui avait fait à cause de moi; elle -commençait ainsi: - - - «Mon cher ami, - - »En demandant la main de Mlle de B***, je sais à quoi je - m'engage, et je suis trop honnête homme pour ne pas remplir mes - devoirs. Quant à Mogador, dont on s'occupe beaucoup trop, je la - rencontre quelquefois; on a pu me voir lui parler dans la rue. La - pauvre fille ne m'a pas fait de mal, et je ne sais pas pourquoi - je passerais près d'elle sans la regarder. - - »Vous savez, mon cher, ce que c'est que la vie de garçon, on - s'invente des distractions; je me suis inventé celle-là; j'ai eu - tort, mais que voulez-vous? on ne noie pas les filles avec - lesquelles on a vécu. Dès que je serai marié, je partirai avec ma - femme. Tâchez que Mlle de BB*** prenne un parti, qu'elle ne me - fasse pas attendre plus longtemps; pour un caractère comme le - mien, de longues épreuves ne valent rien. Demain; j'espère avoir - une réponse...» - -La lettre s'arrêtait là. Mon cœur serré se dégonfla par les larmes; -puis, la haine du monde s'en empara. Qu'avais-je fait à tous ces gens -pour qu'ils s'occupassent de moi? Pourquoi s'acharnaient-ils à me prendre -Robert? Lui, pourquoi ne les repoussait-il pas? Non, il me gardait -jusqu'au dernier moment parce qu'il ne pouvait pas me noyer. Il me -trompait et n'attendait qu'une réponse pour me quitter. Est-ce que -j'attendrai cette humiliation? Est-ce que je n'aurai pas le courage de -souffrir? Allons, mon orgueil, réveille-toi! - -Je replaçai les lettres, fermai le secrétaire et partis. - -Arrivée chez moi, le concierge me donna ma clef. - ---Où donc est Caroline? est-ce qu'elle est sortie? - ---Oui, madame, mais elle ne rentrera pas; les douleurs l'ont prise, elle -est allée faire ses couches à l'hôpital, dans le faubourg Saint-Honoré. - ---Comment! elle était donc enceinte? - ---Est-ce que madame ne l'avait pas vu? - ---Non; il y a un mois que je lui en ai fait un jour la question, parce -que je la trouvais énorme. Elle m'a dit être toujours comme cela, je n'y -ai plus pris garde. Si elle me l'avait avoué je ne l'aurais pas laissé -aller à l'hôpital. Savez-vous le nom de la salle? - ---Oui, Sainte-Marie. - ---Allez me chercher une voiture, je vais la voir. - -En chemin, je pensais au parti que j'allais prendre. Écrire à Robert? Je -ne pouvais lui dire que j'avais lu ses lettres; il valait mieux avoir une -explication, y aller le soir comme si je ne savais rien, et attendre -qu'il me fît part de ses projets. - -Je trouvai Caroline. - ---Êtes-vous folle de vous sauver comme cela de chez moi? Pourquoi ne -m'avez-vous pas dit votre position, toute naturelle, puisque vous êtes -mariée? - -Comme elle rougissait, je repris: - ---Et puis, quand bien même vous ne le seriez pas, j'ai trop besoin -d'indulgence, pour n'en pas avoir pour les autres. - ---Quel bonheur! Alors madame me reprendra quand je sortirai. - ---Mais certainement, et si vous m'aviez fait part de votre position, vous -ne seriez pas ici. - ---Oh! que vous êtes bonne, madame; et si j'osais vous demander... - ---Quoi donc? osez toujours. - ---D'être la marraine de mon enfant? - ---J'accepte de grand cœur. Quand pensez-vous accoucher? - ---Le médecin a dit que j'avais encore quatre à cinq jours. - ---Bien; j'aurai le temps d'acheter une petite layette. - -Caroline m'embrassait les mains. Je partis, sinon heureuse du plaisir que -je venais de faire à cette pauvre femme, du moins un peu soulagée. - -En sortant, j'allai chez Victorine: - ---Ah! dit-elle, on vient me voir, c'est qu'on a besoin de moi. Les amours -ne vont donc pas mieux? Finissez-en donc une bonne fois. - ---Oui, c'est mon intention; demain tout sera fini. Je ne reverrai plus ce -château que j'avais arrangé avec tant de soin, ma petite Justine, qui me -tenait si fidèle compagnie; on brûlera tous les ouvrages faits par moi; -il m'enverra l'argent de mes meubles; il aura le droit de les offrir à -une autre; on ouvrira les fenêtres pour que le souffle impur que j'y -aurai laissé s'envole. Mon Dieu! mais tout cela est naturel; pourquoi -donc suis-je ainsi torturée?... Mon cœur est comme entortillé d'une -couleuvre qui lui ôte le sang et lui met du venin. Personne ne me fait de -mal, et je voudrais me venger. Je hais l'univers, je me hais moi-même. -Vous aviez raison, on vieillit vite. J'ai fini de vivre, moralement; mon -cœur ne s'éveillera plus. Allons, il le faut! Il y a bal demain au -Jardin d'Hiver, vous y viendrez avec moi? - -Victorine prit son air le plus sérieux. - ---Ma chère, tout ce que vous voudrez, mais pas cela; les bals m'ennuient -à mourir; d'abord, ma petite fortune ne me permet pas de suivre le luxe -de toutes ces folles d'aujourd'hui. Vous-même, ma pauvre Céleste, qui -venez de vivre deux ans en châtelaine, qu'avez-vous? Les bijoux et les -dentelles ne tiennent pas chaud longtemps quand on est malade. -Croyez-moi, dépensez moins en fanfreluches, allez moins au bal. - ---Pensez-vous que j'aille à celui-là pour m'amuser? Non, il me faut de la -distraction pour oublier Robert. Il faut qu'on parle de moi, qu'on -m'aime, qu'on m'enrichisse. Venez encore demain, ce sera la dernière fois -que je vous le demanderai, et puisque vous allez venir demeurer dans ma -maison, je ne vous dérangerai plus. - ---A cette condition, je le veux bien; j'irai même vous prendre; et tâchez -que tout soit fini, que je ne vous voie plus pleurer: ça rend laide, et -ce n'est pas gai du tout pour moi, quoique je ne sois pas sensible. - -Le soir, je fus dîner chez Robert; comme à l'ordinaire, je fis tout mon -possible pour qu'il me parlât de ses projets; il ne me dit rien; son -valet de chambre préparait sa toilette. - ---Vous sortez ce soir, Robert? - ---Oui, je vais dans le monde. - -La soirée se passa sans qu'une parole fût échangée entre nous. Quand sa -voiture s'éloigna, je me mis à écrire une longue lettre que je brûlai. -Il valait mieux lui dire tout cela... Je n'avais jamais eu si peu de -courage: ce que j'allais accomplir, c'était notre séparation. Cette idée -me rendait folle et me semblait impossible. Il était trois heures du -matin; je me promenais à grands pas dans le salon; ma tête brûlait. Ces -quelques heures me parurent plus longues que ma vie entière. Je le voyais -au bal, près de la personne qu'il devait épouser, lui sourire, lui dire: -«Je vous aime!» J'envoyai ma haine entre lui et elle, comme une furie -vengeresse; mon cœur était un brasier, dans lequel mon sang tombait -goutte à goutte et s'y brûlait, en m'envoyant au cerveau une fumée noire -qui troublait ma raison... Je voulais me tuer chez lui; je me disais: -«Est-ce que cela l'empêchera d'en aimer une autre? Le lendemain il ne -pensera plus à moi; il ne m'aime plus; il me ménage pour son -amour-propre; il ne veut pas qu'un autre m'ait tant qu'il sera là; et -puis, si ses projets manquent, s'il est refusé, on dira dans le monde: Il -tenait peu à ce mariage, il n'a pas quitté sa maîtresse. Je suis son -hochet... Prends garde, Robert, je te souhaite ce que je souffre; je suis -abandonnée de Dieu, je dois porter malheur.» - -Une voiture s'arrêta; c'était lui! - -J'appuyai ma main sur mon cœur pour l'empêcher de battre; il me faisait -trop de mal. - -Robert entra, il avait l'air gai; sans doute il avait de bonnes -nouvelles, il espérait. Sa gaîté me mit en fureur. - ---Pourquoi n'es-tu pas couchée? tu es pâle; est-ce que tu es malade? - ---Oui, je suis malade; j'ai la fièvre... mais ce que j'ai, je puis me -soulager en vous le disant... Mademoiselle B*** a-t-elle enfin dit oui? -êtes-vous heureux? est-elle jolie? Comme vous devez l'aimer? - -Il devint pâle mais ne répondit rien. - ---Dites-moi donc que vous l'aimez! Pourquoi jouer cette grimaçante -comédie avec moi? Est-ce que j'en vaux la peine? Vous m'avez prise, vous -avez le droit de me quitter... Pourquoi vous gênez-vous? Il faut que -j'attende dans votre alcôve qu'une autre entre pour en sortir; peut-être -même après me continuerez-vous vos bonnes grâces; mais je ne veux les -restes de personne, je ne veux pas qu'on me vole une pensée. Vous me -volez, depuis quelques jours, en partageant avec une autre votre amour; -vous avez le droit de me le reprendre, mais en me prévenant. Vous savez -bien, je vous l'ai déjà prouvé, que je ne m'imposerai pas à vous, que je -ne ferai obstacle à rien. Pourquoi ne pas être franc? Doutiez-vous de mon -courage? Est-ce pour me ménager? l'idée n'est pas heureuse. Les coups à -la tête guérissent vite. Voyons, parlez-moi donc. - ---Je ne sais qui vous voyez et qui vous monte ainsi l'imagination, ma -pauvre Céleste; vous n'êtes pas raisonnable. Vous connaissez ma position, -ma fortune, ma famille; vous ne comprenez rien aux exigences du monde... -Je cède aux désirs de mes parents, de qui le vœu le plus cher serait de -me voir établi. Je ne vous avais pas parlé de ces nouveaux projets, parce -qu'ils pouvaient manquer et que je reculais à l'idée de vous faire de la -peine inutilement; j'avais la présomption de croire que ce coup vous -irait au cœur; si j'eusse pensé qu'il ne troublât que votre tête, je -vous aurais tout dit le premier jour. - ---Ah! si on pouvait noyer les filles avec qui on a vécu, cela serait plus -facile, on n'aurait pas d'explication à donner. - ---Vous vous êtes permis de lire des lettres que vous ne deviez pas -regarder... Vous oubliez trop qui vous êtes, Céleste; ne me faites pas -regretter ce que j'ai fait pour vous. Votre cœur est bon, mais votre -manque d'éducation vous fait faire et dire des choses inconvenantes. Une -autre fois, sachez que les lettres qui ne vous sont pas adressées sont -sacrées, et que, fussent-elles à votre disposition, vous devez les -respecter... J'ai vos meubles chez moi: si je me marie, je vous les -payerai; je vous donnerai vingt mille francs. Vous avez peur de l'avenir, -ce sera un petit commencement de fortune... Nous ne nous verrons plus, -mais je vous promets de garder un bon souvenir de vous. - -La nuit s'était passée; je mis mon manteau pour partir. - ---Vous ne me donnez pas la main, Céleste? - ---Si. - -La sienne était glacée... Comme moi, il avait tout le sang au cœur. - -Parler si souvent de larmes est fatigant; mais c'est qu'on en a beaucoup -quand on souffre... Je pleurais encore à midi, quand on m'apporta une -lettre et un paquet; il contenait les quelques objets laissés par moi -chez Robert... la lettre n'avait que deux lignes: - - «Dès que je recevrai un peu d'argent, je vous en enverrai. De - loin, comme de près, je veillerai sur vous. - - »ROBERT.» - -Le soir, quand Victorine vint me chercher, je n'étais pas prête. Ce fut -elle qui m'entraîna au bal après m'avoir habillée comme une machine. -J'avais une robe de dentelle blanche, une coiffure de grenades; ma -toilette était belle, surtout éclatante. - ---Allons, secouez vos chagrins, vous êtes ravissante; vrai, je vous -croyais plus forte que cela. - ---C'est que je n'ai pas la force du premier jour, moi: la blessure est -profonde, mon amour s'en va, il me déchire en sortant. - -Nous étions arrivées; la fête était plus brillante encore que la première -fois. Je dansai vis-à-vis de ma prétendue sœur... Quand je dis danser, -je veux dire se regarder debout, en face l'un de l'autre, car il y avait -tant de monde qu'on ne pouvait bouger. - -Victorine était de très-bonne humeur, elle riait beaucoup et disait: - ---Je danse, voilà des années que cela ne m'est arrivé! Cette Céleste me -fait sauter, avec son chagrin. - -Sur les deux heures, la foule diminua un peu; le bal devint plus animé et -plus joli. Je sentis que le sombre nuage de tristesse qui me pesait sur -le cœur commençait à s'évaporer, et comme la danse a toujours eu pour -moi un charme presque irrésistible, j'aspirais les joyeuses fanfares de -l'orchestre et, une fois en train, je ne manquai ni une valse, ni une -polka, ni une mazurka. Il y avait beaucoup d'artistes. Hyacinthe faisait -du bruit pour quatre; on se pressait autour de lui; il montrait gratis -son grand nez et ses grandes mains; il dépensait son esprit à lui, qui -vaut bien celui que les auteurs lui font débiter d'habitude; son -directeur n'avait pas pensé à ces représentations-là, car il les aurait -défendues dans son engagement. Tout le monde l'entourait, se poussait -pour l'entendre; il était gai et s'amusait comme un enfant à suivre une -femme d'une quarantaine d'années qui était seule et habillée d'une façon -grotesque; il la poursuivait en l'appelant Elvire, et lui disait: - ---Dansez avec moi, je vous aime, madame; ne soyez pas cruelle ou je vous -poignarde avec mon nez. - -Grassot, qui est toujours le même, était aussi fou et aussi amusant; il -voltigeait autour des femmes, mais il s'arrêtait aux plus jolies, les -prenait par le bras et les tutoyait sans les connaître. - -On commençait un quadrille: je fus me placer à l'autre bout de la salle; -nous avions fait une figure et nous attendions que notre tour revînt, -quand j'entendis prononcer mon nom très-haut. - ---Tenez, voilà Mogador! regardez comme elle est belle! - ---Vous trouvez? dit une autre voix; je ne comprends pas qu'on trouve -cette femme-là belle. C'est mon antipathie. - -Je fis un petit mouvement pour voir celui qui m'arrangeait ainsi; c'était -le plus joli garçon qu'il fût possible de voir. - ---Enfin, disait celui qui avait parlé le premier, tu ne peux pas lui ôter -ce qu'elle a. Elle te déplaît, cela ne l'empêche pas d'avoir de beaux -bras, une jolie taille, d'être grande, bien faite, d'avoir de beaux -cheveux, de jolis yeux et les dents blanches comme un jeune chien. - ---C'est possible, reprit mon détracteur, je ne l'ai pas regardée. - ---Tu es difficile. - -Si au moins j'avais pu lui rendre la pareille, à ce bel indifférent! cela -m'aurait fait plaisir de le trouver laid; mais, en conscience, il n'y -avait pas moyen. - -La seule chose qu'on pût dire de lui, c'est qu'il était trop beau pour un -homme. Après tout, me disais-je, les gens sont libres; mais c'est égal, -si peu coquette qu'on soit, on est vexé de savoir qu'il y a quelqu'un qui -vous trouve affreuse sans avoir pris la peine de vous regarder; aussi, la -contredanse finie, fis-je courir Victorine en tous sens. - -Quand j'eus retrouvé mes jeunes gens, je repassai dix fois devant eux; je -faisais la roue comme un paon. J'aurais voulu que mon ennemi me regardât; -mais je perdis ma peine, il ne fit pas attention à moi; il semblait tout -occupé d'une femme qui n'était pas jolie du tout. - -J'en pris du dépit et j'allais m'éloigner, quand le plus petit, qui était -son cousin, m'arrêta et me dit: - ---Mademoiselle, vous dansez à ravir, et, si je n'étais pas si mauvais -danseur, je vous engagerais. - ---Eh bien, monsieur, invitez-moi, vous ne connaissez peut-être pas votre -mérite; je vous accepte avec plaisir. Il m'offrit son bras, tout radieux. - -J'espérais que son ami allait le suivre; pas du tout. Pendant la -contredanse, je lui dis: - ---Vous aviez tort de ne pas oser m'inviter, je vous devais bien quelque -chose pour la manière dont vous m'avez défendue. Ce monsieur, là-bas, ne -m'aime guère; il ne veut même pas m'accorder les cheveux. - ---Oh! vous avez entendu? C'est un maladroit! Il ne sait ce qu'il dit. - ---Pourquoi donc cela? Il a probablement raison de me trouver laide. Les -goûts sont libres; mais il va contre moi jusqu'à la haine, jusqu'à -l'antipathie!... - ---Quelle folie, madame! Puisqu'il est assez malheureux pour que ses -folles paroles soient arrivées jusqu'à vos oreilles, je vais vous -l'amener pieds et poings liés; il faut qu'il vienne s'excuser. - -Je voulus le retenir, mais il m'échappa. - -A la pantomime qui se jouait de loin, je vis bien que l'autre se -défendait; mais le petit était têtu et me l'amena. - -C'était un jeune homme: il ne paraissait pas avoir plus de vingt-deux à -vingt-quatre ans. Il était grand, un peu fort, mais bien pris. Ses -cheveux et ses favoris blonds encadraient sa figure; il avait le teint -d'un blanc mat; ses moustaches fines laissaient voir sa bouche; les -lèvres étaient un peu fortes, bien faites, les dents blanches; il -souriait de côté, ce qui lui dessinait une fossette dans la joue et lui -allait à ravir; le nez fin, le front charmant, les yeux les plus doux du -monde; distingué, élégant; des pieds et des mains de créole; il avait de -quoi tourner la tête à toutes les femmes; on le regardait, on le suivait. -Pauvre Richard! - -Je le répète, il était trop beau pour un homme. - -Il venait à moi. - -Victorine, qui n'avait rien vu, rien entendu de toute cette petite scène, -me poussa le bras et me dit: - ---Voyez donc quel joli garçon! - ---Oui, il vient nous parler; c'est mon ennemi. - ---Ah! c'est dommage! S'il avait voulu s'y prêter un peu, en voilà un qui -aurait fait mourir votre Robert de jalousie. - -Il était près du nous et paraissait fort embarrassé. - ---Mon Dieu! monsieur, est-ce que je vous déplais au point de vous ôter la -parole? - ---Oh! du tout, mademoiselle; je vous prie de croire que si j'ai parlé de -vous en ces termes, il y a une heure, c'est que je ne vous avais pas -regardée; il faut me pardonner, parce que je suis créole et -très-indolent; mais vous êtes charmante, et je vous fais, de bien bon -cœur, amende honorable. - ---Prenez garde, monsieur, vous vous asseyez sur ma robe; c'est de la -dentelle, et vous n'êtes pas léger. - ---Oh! pardon! je suis un maladroit; vous m'en voulez? - ---Du tout, monsieur. Je suis de votre avis... sur mon genre de beauté, -bien entendu; ainsi, ne vous donnez pas de peine à chercher des -compliments qui me plairaient moins que votre franchise; j'ai surpris -votre opinion sur mon compte. Tout créole que vous êtes, vous ne l'auriez -pas dite, si vous aviez pensé que j'écoutais. - ---Je veux vous convaincre que mon repentir égale mon crime et que je suis -de bien bonne foi dans ma rétractation. Vous avez pour moi, d'abord, une -grande séduction. Rien ne me touche plus que le son de la voix, et j'aime -votre son de voix... Comme vous avez de jolies mains! Mais j'étais fou de -ne pas avoir vu tout cela... J'ai trop mal débuté avec vous pour jamais -oser être bien ambitieux; mais je serais heureux de devenir votre ami. - ---Non, monsieur, non; je perdrais plus encore dans votre esprit; le moral -est pire que le physique... Adieu, je vais danser. - -Il resta pensif. - -Une demi-heure après, le petit monsieur, qui était son cousin, vint près -de moi et me dit: - ---Qu'avez-vous donc fait à Richard? Pardonnez-moi à mon tour ce que je -vais vous dire, mais je crois que ce soir il perd la tête dans tous les -sens: le voilà maintenant qui est fou de vous; il prétend que vous l'avez -magnétisé, que vous lui avez jeté un sort, qu'il n'y a que vous de belle -au monde et qu'il veut absolument vous revoir. - ---Ah ça! il me croit donc bien blessée de son opinion sur mon compte -qu'il se donne tant de mal? Rassurez-le, je n'y pense plus; j'ai bien -autre chose en tête. - -Pendant ce temps, Richard causait avec Victorine; il était temps de -partir. Il me demanda la permission de me reconduire. Je le remerciai et -nous partîmes seules. - ---Il est charmant, me dit Victorine, en le suivant des yeux..... Il faut, -ma chère, refaire les proverbes à votre usage; pour vous, les jours se -suivent et se ressemblent: voilà deux bals, deux conquêtes..... A propos, -ajouta-t-elle en riant, cette aventure commence comme l'autre. Attendons -le dénoûment; seulement vous me laissez un rôle odieux et monotone. Je -fais concurrence à l'almanach Bottin. Je n'ai pas besoin de vous dire -qu'il m'a demandé votre adresse. - -Un pressentiment me serra le cœur. - ---Vous ne la lui avez pas donnée, j'espère. - ---Si fait. Vous avez besoin de distraction, voilà une belle occasion, et, -sur ma foi, une douce vengeance. - ---Oui, vous avez raison; mais il ne viendra pas: il a fait tout cela par -politesse. - ---Il ne viendra pas! dit Victorine en sonnant le cocher qui dépassait sa -porte; soyez bien sûre que vous le verrez demain à quatre heures. -Bonsoir; si vous n'avez rien de mieux à faire, venez dîner demain avec -moi. - -Je rentrai chez moi à moitié endormie, et, en défaisant mes fleurs, je -pensais à Robert. - -Victorine avait raison: cette aventure commençait comme l'autre. Hélas! -elle ne devait point avoir le même dénoûment, et je me disais: - ---Si ce Richard allait m'aimer? Il est beau, aussi beau comme homme que -Mlle B... peut être jolie comme femme! Si un jour nous sortions ensemble -et si, étant à son bras, je pouvais rencontrer Robert, il verrait alors -que je ne suis pas abandonnée; que si je l'aimais, ce n'était pas parce -que j'avais besoin de lui. M. Richard n'est pas noble, je sais son nom, -mais qu'importe! il est si élégant, si distingué; pourvu qu'il vienne! - -Et je m'endormis. - -Ce désir, qui n'était qu'une ombre, se réalisa pour notre malheur à tous -les trois. Voilà pourtant comme un mot, prononcé avec irréflexion dans le -désordre d'une fête, peut étendre son influence sur la vie tout entière. - - - - -XXXII - -LE CHOLÉRA.--MA FILLEULE. - - -Je me levai de bonne heure. J'allai voir Caroline à l'hospice; elle était -dans les douleurs, et je reçus des mains du docteur une petite fille, si -mignonne, si délicate, que je me dis: - ---Elle ne pourra jamais vivre. - -Ce fut la pensée du médecin, car il me demanda si j'allais la tenir sur -les fonts de baptême. - ---Oui, docteur. - ---Eh bien! il faut la baptiser de suite. - ---Mais je n'ai pas de parrain, et puis, je veux la faire baptiser à -l'église du Roule; on pourra bien attendre jusqu'à demain matin. - -La fille de salle me dit: - ---Mais, madame, il y a ici une chapelle; un garçon sera parrain. - -J'étais sur le point d'accepter, malgré ma répugnance. L'idée que cette -enfant était née et qu'elle serait baptisée à l'hôpital me rendait -triste; pourtant le temps pressait et j'allais dire oui! quand la petite -fille se mit à crier et à remuer avec une vigueur dont je la croyais -incapable. Il me semblait qu'elle me disait: «J'attendrai bien à demain.» -Le père était là; il me demanda de tenir la petite avec un de ses amis -qu'il amènerait. - ---Je serai ici demain, à dix heures. - -M. Richard tint parole; à quatre heures il était chez moi. Je le -plaisantai beaucoup sur son changement subit. Je lui demandai s'il -s'occupait de politique. - ---Vous êtes méchante! Est-ce que vous m'en voulez toujours? - ---Moi! je vous assure que je ne vous en veux pas. - ---Eh bien! acceptez à dîner demain avec votre amie et mon cousin; c'est -le seul moyen de me persuader que vous ne me gardez pas rancune. - ---Vous êtes bien aimable; je ne vous garde pas rancune, mais je refuse; -j'ai trop à faire, je suis marraine. - ---Vous serez libre à six heures, je viendrai vous prendre. - ---Non, vous m'enverrez votre cousin; vous irez prendre Victorine. - ---Oh! vous voyez, vous n'êtes pas franche, vous gardez une -arrière-pensée. - ---Non, non, faites comme je dis, ou je n'y vais pas. - ---Dès que c'est un ordre, j'obéirai. Adieu. - -Le lendemain, à neuf heures, j'étais à l'hospice avec mon petit paquet. -J'habillai ma filleule à qui tout était trop grand. Je fus obligée de -faire des pinces à son petit bonnet. En entrant à l'église, mon cœur se -serra. On célébrait un beau mariage; je pensai à Robert, et deux larmes -tombèrent de mes yeux sur le front de la petite fille que je tenais dans -mes bras. Je les essuyai. Cette première goutte d'eau tombée sur la tête -de ce petit ange avant le baptême était impure. Je montrai la place au -prêtre, qui l'essuya avec l'huile sainte. - -Quand il me dit que mon devoir était de lui servir de mère si elle -devenait orpheline, je le promis; je lui donnai le nom de Solange en -souvenir du Berri, le mien pour qu'elle se souvînt de moi. En sortant de -l'église, je la serrai sur mon cœur. J'avais envie de me sauver avec -elle; il me semblait qu'elle était à moi. Je pensai à sa mère qui -l'attendait et je pris le chemin de l'hospice; je la remis à regret dans -son berceau. Il fallait s'occuper d'une nourrice; je me chargeai de ce -soin. Je ne revins la voir que le surlendemain. - -Robert avait bien pris son parti; il n'avait pas cherché à me voir. Je -n'avais pas cherché à le rencontrer non plus, mais je souffrais. - -Je trouvai Caroline pâle, les yeux hagards; quand elle me vit, elle se -dressa et me dit. - ---Avez-vous une nourrice? - ---Oui, elle viendra demain. - ---Oh! madame, ce n'est pas demain qu'il faut qu'elle vienne, mais -aujourd'hui. La mortalité est dans cette salle; depuis que vous êtes -venue, il est mort cinq femmes et quatre enfants. Voyez, en face, en -voilà encore une qui sera morte aujourd'hui. J'ai peur; je vous en -supplie, emmenez mon enfant. - -Je crus que la fièvre de lait lui montait au cerveau. - ---Soyez tranquille, ne vous tourmentez pas, il n'y a pas de danger, -demain n'est pas loin. - ---Mais regardez donc en face, madame. - -Et elle retomba en arrière. Je traversai la salle et, en effet, je vis -quelque chose d'affreux; une jeune femme, qui pouvait avoir vingt-deux -ans, tenait dans ses bras un petit enfant nouveau-né. Elle cherchait à -lui faire prendre le sein, qu'il refusait. Elle était blonde, la peau de -sa poitrine était blanche, sa figure était violette; elle souffrait -apparemment beaucoup; elle criait, se tordait. Je tournai la tête. -J'arrêtai une fille de salle qui faisait son service et je lui demandai -ce que cela voulait dire. Elle leva les yeux au ciel sans me répondre. - ---Tenez, lui dis-je en lui glissant cinq francs dans la main, ayez bien -soin de cette femme qui est là. - ---Ah! c'est vous qui êtes la marraine de sa fille? emmenez-la de suite. -Si vous pouviez emmener la mère! mais il ne faut pas y compter. - -Elle me quitta pour donner des soins à la malade. - ---Vous avez vu? me dit Caroline. - ---Oui, mais c'est une maladie personnelle. - ---Non, madame, non, c'est quelque chose d'extraordinaire: emmenez ma -fille, puisque vous me l'avez promis. Aussitôt qu'on pourra me mettre -dans une voiture, j'irai chez vous. - ---Certainement, mais il ne faut pas vous tourmenter. J'emporte Solange; -la voiture des nourrices où je suis allée, rue de la Victoire, ne repart -que dans trois jours. Je la garderai chez moi. Vous êtes bien -tranquille, n'est-ce pas? Je reviendrai demain vous voir. - -Elle me remercia d'un signe, et j'emportai comme une plume cette pauvre -petite créature, que bien certainement je sauvai de la mort. Je la donnai -à la nourrice, la lui recommandant comme ma propre fille. C'était une -femme de Guiscar, bien fraîche. Elle m'avait inspiré de la confiance, et -j'étais tranquillisée sur le compte de la petite, qui était pleine de -vie; elle n'était pas méchante, je ne l'avais pas entendue pleurer une -fois. - -J'avais, en attendant Caroline, pris une Allemande qui avait travaillé -chez moi à la journée. C'était une ouvrière, mais elle faisait tout par -complaisance. Nous étions au 19 mars 1849. Ce jour-là, l'hospice Beaujon -était tout en émoi; on déménageait les salles; les femmes en couches, qui -se trouvaient au rez-de-chaussée furent montées au second; tout était -lavé et d'une propreté irréprochable. Partout, malgré ces précautions, la -mort se promenait à pas de géant et faisait une terrible moisson. Depuis -l'entrée de Caroline, dix-sept femmes et enfants avaient été enlevés -presque subitement. La mortalité était de deux tiers plus forte pour les -femmes en couches. La pauvre Caroline, en me voyant, reprenait des -couleurs; elle était heureuse. Je lui disais: - ---Notre fille va bien; comment vous trouvez-vous? - ---Mieux! Ici nous avons plus d'air; voyez-vous, c'est toujours malsain; -allez, on a beau faire, je suis sûre qu'il y a la peste. - ---N'allez pas vous mettre des idées comme cela en tête pour retarder -votre guérison. - -Et, pour la rassurer, je fis le tour de la salle en m'arrêtant à chaque -lit. Ce que j'avais lu et ce qu'on m'avait dit sur le choléra ressemblait -tellement à ce que je voyais, que je demandai l'interne de service et je -le priai de me dire franchement ce qu'il savait. - ---Eh bien, mademoiselle, si vous tenez à la vie de cette pauvre femme, -emmenez-la, quoiqu'il n'y ait pas neuf jours. Nous cachons le plus -possible cette affreuse nouvelle; il n'y a plus d'illusion à se faire, -c'est le choléra. - ---Demain, son mari me l'amènera; faites signer sa pancarte. - -Cette nouvelle la fit sauter de joie, car elle avait bien peur, et c'est -la moitié du mal. Le lendemain, un fiacre s'arrêtait à ma porte; j'ouvris -la fenêtre, je vis Caroline. Elle entra plutôt portée que conduite par -son mari. Je reculai épouvantée, tant elle était changée. Ses yeux -étaient enfoncés, ses joues creuses, ses lèvres noires; je la fis coucher -dans mon lit et envoyai chercher mon médecin, celui de Robert... La -petite partait le lendemain. Je la fis changer de chambre. Le docteur la -regarda longtemps et me dit: - ---Faites partir l'enfant sans qu'elle la voie; il ne faut pas l'approcher -de son lit. - -On ne peut pas enlever un enfant à sa mère sans qu'elle l'embrasse. - -Je cherchais ce que je pourrais faire. - ---Adèle, dis-je à mon Allemande, allez me chercher du camphre en poudre. - -J'en mis dans les langes de ma petite filleule, dans son bonnet, dans son -fichu, et je la donnai à sa mère pour qu'elle lui fît ses adieux. - -Elle la prit dans ses bras, la serra contre sa poitrine, et, collant ses -lèvres sur sa figure, ne bougea plus. - -Je tremblais, car son souffle fiévreux pouvait l'empoisonner en -l'enveloppant. Je me penchai sur le lit et la lui retirai. - ---Vous allez l'étouffer. C'est à moi aussi, et puis il faut qu'elle -parte. - -Elle me laissa faire sans résistance. L'enfant partie, je me sentis plus -à mon aise. - -J'allai coucher chez Victorine. - -Mon médecin venait deux fois par jour; il me prit à part le troisième -jour et me dit: - ---Elle est perdue; puisque son mari reste près d'elle, allez-vous-en chez -votre amie, vous vous feriez mal. - ---Oh! mon cher docteur, ne vous occupez pas de moi; si je valais quelque -chose, il y aurait du danger; mais je ne vaux rien, il n'y a rien à -craindre; et puis, s'il y avait une exception pour moi, ce serait un -grand service que Dieu me rendrait. Et vous êtes sûr, docteur, qu'il n'y -a plus de ressource? Elle a un enfant, appelez toute votre science; -faites venir un de vos confrères, mais sauvez-la. - ---J'ai fait tout ce que je pouvais faire, il n'y a plus d'espoir. - -Je quittai cette pauvre femme, le soir à six heures, pour aller chez -Victorine; je rêvai toute la nuit de Caroline: elle allait mieux, elle -venait me chercher. A sept heures je me levai. - ---Qu'allez-vous faire chez vous? me dit Victorine, vous avez bien le -temps. - ---Non, il faut que je parte. Voilà deux heures que je m'entends appeler. -C'est sans doute une suite naturelle de ma préoccupation, mais cela m'a -réveillée. - -En montant la rue d'Amsterdam, qui conduisait chez moi, je rencontrai -une petite actrice nommée Virginie Mercier, que j'avais connue aux -Délassements et qui était au Vaudeville. Après lui avoir demandé de ses -nouvelles, je lui dis: - ---Oh! vous me voyez bien triste; je rentre chez moi toute tremblante, -j'ai peur que la mort n'y soit!... Et je lui contai ma position. - ---Voulez-vous que j'aille avec vous? - ---Vous me feriez bien plaisir. - -Quand j'entrai chez moi, Caroline était raide, ses yeux étaient fermés. -L'Allemande me fit signe qu'elle croyait tout fini; mais que depuis deux -heures la malade me demandait, en disant: - ---Je veux voir madame, allez la chercher! et elle criait très-fort. - -Je m'approchai du lit et l'appelai. Son corps fit un mouvement, ses yeux -s'ouvrirent à moitié et se tournèrent vers moi. - ---A-t-elle demandé un confesseur? - ---Non, madame; on lui en a proposé un, elle a pleuré. - ---Je lui pris la main et lui dis: - ---Caroline, m'entendez-vous? - -Elle fit un mouvement qui disait: - ---Oui. - ---Eh bien, mon enfant, vous me demandiez; que me vouliez-vous? - -Elle fit remuer son menton, sans parler, et me montra sa main; les doigts -étaient morts. Il y avait grand feu à la cheminée; je demandai des -serviettes et les fis chauffer, aidée de Virginie, et lui en mis aux -pieds, aux mains, sur le ventre et sur la poitrine. On les changeait -toutes les secondes. - -Elle fit un mouvement de bien-être, ses yeux ne me quittèrent pas; elle -se réchauffa peu à peu, la parole lui revint. - ---Ma bonne maîtresse, je vous attendais. - ---Eh bien! je suis là, je ne vous quitterai plus; mais je vais vous -gronder. Pourquoi n'avez-vous pas voulu recevoir un prêtre? Est-ce que -cela vous fait peur? - ---Oui. - ---Pourquoi? leur parole console et chasse le mauvais esprit. J'en envoie -chercher un, entendez-vous? nous prierons ensemble. - -Son mari m'avait compris, il était allé à l'église. Elle regarda partout, -me fit signe de me baisser, et me dit: - ---Vous aurez soin de ma petite fille, n'est-ce pas? _Elle n'aura que -vous._ - ---Oui, j'en aurai soin, et vous aussi. Vous irez mieux ce soir. Voilà -votre mari. - -Elle voulut me faire un signe, je ne compris pas. - -Le prêtre lui parla; elle murmura: - ---Oui. - -Virginie et moi nous nous mîmes à genoux au pied du lit. - -Pendant la prière, elle se débattit, son corps roula presque à terre: -nous la relevâmes; elle voulut parler, les crampes lui tordaient les -membres; elle fit une contorsion épouvantable, se détendit, et retomba la -bouche et les yeux ouverts. - -Je crus voir une vapeur passer; elle venait de rendre l'âme! - -Chacun fit sa prière; Virginie partit. Le mari de Caroline sortit avec le -prêtre; je restai seule avec la morte. Je mis ma main droite sur son -front encore tiède, la main gauche sur mon cœur, et je lui fis le -serment d'élever sa fille, de veiller sur elle et d'en faire une honnête -femme; car je savais que son père ne pourrait rien. Il n'était pas le -mari de Caroline, il était marié à une autre femme; sans moi, la pauvre -petite n'avait que les Enfants-Trouvés. - -Le corps de la morte se décomposa si vite que personne ne voulut la -garder. Celui qui se disait son mari, sans doute pour oublier son -chagrin, était allé au cabaret. Je la gardai moi-même. Je passai la nuit -à lire dans la chambre voisine. - -Quand on vint la chercher, je l'accompagnai à l'église, rue Caumartin; je -la quittai à la sortie. Elle devait lire dans mon cœur et s'en aller -tranquille, sûre que sa fille serait heureuse. - - - - -XXXIII - -IRRÉSOLUTIONS. - - -J'avais donné congé de mon logement qui était trop loin; j'avais loué, -boulevard Poissonnière, 24, un joli appartement au second sur le devant. - -Mon intention était de rentrer au théâtre. - -Richard venait me voir quelquefois. - -Mon déménagement fait, je m'informai de ce que faisait Robert. Il était -parti en Vendée chez une parente. - -Richard m'aimait-il vraiment? je lui avais fait subir bien des épreuves. -J'avais besoin de croire à l'affection de quelqu'un; ce fut sa force sur -moi. Il était extrêmement doux et constamment affectueux. - -Une chose lui faisait de la peine; c'était de m'entendre toujours parler -de Robert; mais soit par distraction, soit que j'y pensasse plus que -jamais, je ne pouvais pas m'en empêcher. - -Je ne savais pas au juste quelle était la position de Richard. Les uns -lui donnaient une grande fortune, d'autres peu; comme il avait beaucoup -d'amour-propre, il laissait exagérer. - -Il me restait pour tout mobilier une salle à manger en vieux chêne, et un -magnifique lit, le reste ayant été emporté en Berri. - -Richard m'envoya son tapissier avec ordre de me donner à son compte tout -ce dont j'aurais besoin. - -Paris est la ville aux merveilles! Deux jours après, mon appartement -était meublé. - -Pour toutes ses bontés, Richard recevait à peine un remercîment, un -sourire. J'étais triste; l'amour que j'avais pour Robert était maître de -moi; je me livrais un combat inutile. L'oubli que j'appelais de toutes -mes forces me fuyait et me laissait mordre par le souvenir. Je cherchais -en vain un motif de désillusion. Robert était un de ces hommes qui font -tout bien, qui plaisent à tout le monde; grand seigneur dans les plus -petites choses, bon, généreux, brave, un esprit vif, franc; tout le -monde l'aimait, et moi plus que tout le monde. La passion embellit tout; -pourtant ceux qui l'ont connu savent que je n'exagère pas. - -Richard avait de grandes qualités, mais il ne ressemblait en rien à cette -nature exubérante d'ardeur et d'imagination; il était doux et bon. Peu de -temps après mon installation, il vint me chercher un soir pour dîner. -Nous étions sur la porte de l'allée quand je vis Robert; il s'arrêta en -face de nous, regarda Richard et me dit: - ---Puis-je vous dire un mot? - -Sa vue inattendue m'avait bouleversée; je tremblais, ne sachant que -répondre. - ---Eh bien, dit Robert, vous déciderez-vous? - -Je regardai Richard qui, sans le connaître, l'avait deviné; il était pâle -d'émotion et de colère. Je le priai des yeux en lui disant: - ---Voulez-vous être assez aimable pour aller m'attendre à la Maison d'Or? -je vous rejoins dans cinq minutes. - ---Bien sûr, au moins! me dit Richard en regardant Robert qui semblait le -défier. Et leurs regards se rencontrèrent avec un éclair de menace. - ---Allez, lui dis-je en le poussant un peu, je vous le promets. - -Il se retourna en s'éloignant. Robert, les bras croisés, le suivait des -yeux; puis s'adressant à moi, il me dit: - ---Je vous ai dérangée, ma chère, j'en suis fâché; mais j'arrive à -l'instant et n'étais pas au fait. Il est bien, ce monsieur; vous n'avez -pas perdu de temps; j'avais à vous parler d'affaires; vous êtes pressée, -je m'en vais. J'aurais dû savoir que quand on a quitté une femme comme -vous quelques heures, il faut écrire pour ne pas se rencontrer avec -d'autres; chez Mogador les instants sont comptés. - -Je sentais le persiflage arriver; je voulais l'arrêter. - ---Le temps perdu, Robert, c'est celui que j'ai passé et que je passe à -vous aimer, malgré moi, j'en conviens; en échange de cela, j'espère que -vous ne venez pas pour me dire des choses pénibles. Je ne vous ai rien -fait; vous m'avez prise et quittée. J'ai souffert et je souffre encore; -je ne vous ai pas adressé une plainte, un reproche. Le droit que vous -aviez de me quitter, je l'avais de vous remplacer. Je n'ai pas de -fortune, j'aurais mieux aimé mourir que de vous demander quelque chose. - ---Charmant! de sorte que c'est par affection pour moi que vous avez -accepté les bienfaits d'un autre. Alors vous ne l'aimez pas, cet homme? - -La voix de Robert s'était radoucie, et sa figure était triste. - ---Non, malheureusement! - ---Eh bien! restez avec moi; n'allez pas à ce dîner: vous me devez bien -cela; j'ai tout rompu; je ne puis me passer de vous; mais si vous sortez, -je pars et ne vous reverrai jamais. - ---Je vous aime toujours, Robert; ce que vous venez de me dire me rend -bien heureuse; pourtant, au prix que vous y mettez, je ne puis accepter. -Ne pas aller retrouver M. Richard serait une méchante grossièreté. J'ai -été bien contente de le trouver; je n'ai reçu de lui que des marques -d'attachement; je ne puis être ingrate: je vais y aller. Après le dîner, -je rentrerai et je lui écrirai que je ne puis le voir, si vous me -promettez de ne jamais me reprocher un tort qui est votre ouvrage. - -J'avais dit mon dernier mot; Robert avait trop d'esprit pour ne pas -comprendre que j'avais raison. - ---Allez, me dit-il, je vous attends. - -J'arrivai à la Maison d'Or. Richard poussa un cri de joie en me voyant. - ---Oh! que j'avais peur que vous ne vinssiez pas! Eh bien! comment votre -entrevue avec M. Robert s'est-elle passée? - ---Mais comme elle devait se passer, bien. Je vais le revoir -tout-à-l'heure, nous avons à parler d'affaires. - ---Quoi! dit Richard, vous allez le revoir après dîner? - ---Oui, mon ami. - ---Voyons, Céleste, ne me mentez pas; vous me sacrifiez, n'est ce pas? -Vous me quittez? C'est mal! Je ne veux ni vous faire de reproches, ni -vous donner de conseils. Vous m'en avez assez appris sur son caractère -pour que je vous prédise ceci: C'est qu'il vous rendra malheureuse et -qu'il vous quittera avant un mois. Revenez à moi alors, à moi qui vous -aime pour vous et non pour moi. Je ne puis lutter contre lui, vous -l'aimez; je dois me résigner, attendre. - -Il me prit les mains, les embrassa, me disant: - ---Partez, votre présence me fait mal; mais ne m'oubliez pas. - -Je montai en voiture; il s'éloigna vite. Je m'aperçus avec douleur qu'il -avait dû se faire violence pour prendre ce parti. - -Je venais de sacrifier beaucoup à Robert; il m'attendait et me reçut -froidement. Il ne devait passer que quelques jours à Paris; son projet -était de repartir dans la semaine; il n'avait sans doute pas songé à -m'emmener, les événements seuls venaient de le décider. - -Il regardait chez moi chaque chose nouvelle avec un sourire de mépris, et -me disait que tout cela était de mauvais goût. - -Je défendais ce qu'on m'avait donné. - -Robert en prit du dépit et il lui vint en tête une folie: il m'apporta -une parure d'émeraudes et de diamants, digne de l'écrin d'une reine. Je -regardai éblouie, ne voulant pas croire qu'un pareil trésor fût à moi. -Quand je fus remise de mon étonnement, je lui fis des reproches. - ---Je n'aurai jamais l'occasion de mettre de si belles choses, et puis -cela doit être si cher! Vous avez eu tort, vous me faites de la peine. - -Il me répondit poliment que cela ne me regardait pas. - -Dois-je avouer que la première impression passée, je pris assez aisément -mon parti de ce magnifique cadeau? Depuis, je me suis bien blasée sur les -bonheurs de la coquetterie; mais je n'en étais pas encore arrivée à ce -degré de stoïcisme; aussi, pour être complétement franche, je dois -convenir que, me laissant aller à toute ma joie, je n'en dormis pas -pendant deux nuits; je me réveillais en sursaut, croyant qu'on enfonçait -ma porte. - -Cette parure, qui se composait d'un bracelet, d'une broche, de boucles -d'oreilles, de bagues, aurait pu valoir, chez un marchand consciencieux, -vingt mille francs; elle avait peut-être coûté à Robert le double chez -son bijoutier du Palais-Royal. Cet homme avait pris l'habitude de vendre -si cher à Robert, quand il n'avait pas de fortune, que, pour ne pas -ouvrir les yeux de ce dernier, il continuait son métier avantageux. Sa -figure me déplaisait et je ne voulais jamais avoir recours à lui pour la -plus petite chose. Mes pressentiments ne m'ont jamais trompée: je le -voyais apparaître dans ma vie comme un traître de mélodrame. - -Robert paraissait charmé de mon enchantement, et il profita de cela pour -me dire: - ---Faites vos malles, je vous emmène. - -Pardonnez-moi de vous conduire aussi souvent sur la route du Berri; mais -je suis obligée de suivre le fil de mon existence, et ce n'est pas la -faute de mon récit, si cette existence s'est vingt fois embarrassée dans -les mêmes broussailles. La légende de mes amours avec Robert a été une -légende de voyages. Nous étions partis de points si différents, que nous -devions faire beaucoup de chemin pour nous rejoindre. - -J'étais en Berri depuis quinze jours à peine, que les mêmes scènes -recommencèrent. - ---Voyons, Robert, vous me rendez malheureuse, et vous n'êtes pas heureux; -vous me dites souvent des choses pénibles sans motifs. Vous avez des -regrets dont je suis la cause; voulez-vous que je m'en aille? - -A cela il répondait souvent non, mais le lendemain la querelle -recommençait. Il chassait plus que jamais; ses affaires s'embrouillaient -de plus en plus. Je voyais cela mieux que lui, qui paraissait être en -pleine sécurité. Un jour, à son retour de la chasse, je me plaignis de ma -solitude; il avait manqué son sanglier, ce fut moi qui payai la défaite. - ---Ah ça! ma chère amie, vous êtes revenue de votre bonne volonté; vous -connaissez mon genre de vie; si je vous ai fait quitter des gens plus -amusants que moi, j'ai tâché de m'acquitter envers vous du sacrifice que -vous me faisiez; si vous trouvez que cela ne soit pas assez, faites un -chiffre. - -Le ton dont tout cela était dit me fit un mal affreux; je pensai à -Richard si doux. J'étais près de Robert: on sacrifie vite, moralement, ce -que l'on a près de soi. Il pâlissait dans ma pensée à mesure que l'autre -s'y gravait. - -Je répondis: - ---Vous m'avez donné une belle parure; j'ai le droit et l'agrément ici de -pouvoir la montrer au soleil pour qu'il se mire dedans: cela ne peut me -distraire des jours entiers. Ce qui m'entoure est bien triste; ce -château porte malheur: votre jardinier vient de perdre ses deux filles en -moins d'un mois; Solange vient de perdre sa mère. Depuis quelques jours, -je fais des petites robes de deuil pour elle et ses sœurs; c'est à peine -si je vous vois. Je n'entends que des hurlements du matin au soir; la -rage est dans votre chenil. Chaque jour, il faut pendre un ou deux de ces -beaux chiens que j'ai presque élevés; le vent souffle dans vos vieilles -tours à les enlever; mon aversion pour la campagne augmente, et puis vous -êtes incertain du lendemain; je m'attends toujours à être renvoyée. Vous -ne pourrez me garder longtemps; vous faites des dépenses folles, ce train -de maison vous ruine. Vous m'avez faite la complice de vos folies en me -donnant une parure magnifique. J'étais plus heureuse les premiers jours -que je suis venue ici, et vous ne m'aviez pas payée, comme vous venez de -me le dire. Puisque nous sommes sur ce sujet, je vous dirai ce que -j'aurais voulu pour être heureuse près de vous: D'abord, vous voir -diminuer vos charges; mon amour pour vous et l'idée de vous encourager à -redresser votre fortune, m'auraient fait rester ici enfermée tant que -vous l'auriez voulu. Le premier jour où je vous ai connu, je vous ai dit -ma position; vous connaissez mon passé, mes craintes pour l'avenir et -celles de chaque jour. Vous m'auriez fait un grand plaisir en me plaçant -le quart de la valeur de cette parure. - -Robert ne répondit rien. Me donnait-il raison, ou l'avais-je fâché! -Est-ce cela qui le décida à me quitter de nouveau? Quelques jours -s'étaient écoulés depuis cette explication; il était soucieux. Je lui dis -un matin: - ---Qu'avez-vous, Robert? Est-ce un nouveau projet qui vous tourmente et -que vous n'osez m'avouer? Ma présence vous gêne ou vous déplaît. - ---Non, Céleste, votre présence ne me déplaît pas, mais je viens de perdre -une somme assez importante à la Bourse; je suis préoccupé. - -Je m'efforçais toujours de lui arracher sa pensée. Quand on est jaloux, -on cherche la vérité jusqu'à ce qu'on la trouve; alors on est dix fois -plus malheureux. J'avais un soupçon; à force d'insister, je lui donnai -une idée qu'il n'avait pas. C'est encore ce qui arriva cette fois. - ---Oui, lui dis-je, vous avez perdu beaucoup, peut-être; il n'y a qu'un -mariage qui puisse vous sortir de l'embarras où vous êtes. Ne vous gênez -pas pour moi, et puisque vous tenez à ce château et à ces domaines, -prenez un parti, acceptez un mariage qui vous fasse deux fois -millionnaire. Pour vivre avec moi, il vous faudrait vendre tout cela; je -ne vous demanderai jamais une chose aussi extravagante; je regrette -seulement que vous soyez revenu me chercher. J'aurais dû vous refuser; -mais que voulez-vous? je vous aimais encore; un amour comme le mien ne -vaut pas un si grand sacrifice. Réfléchissez bien. - -Il me tendit les mains en me disant: - ---Vous avez raison, je suis un fou. On m'a proposé un parti superbe; je -refusais pour vous qui vous ennuyez ici et qui seriez plus heureuse à -Paris, au milieu de ces gens qui vous aiment et vous entourent. Que -puis-je pour vous? Ma vie est une vie de gêne; voilà déjà trop longtemps -que vous la partagez. Je vous rends votre liberté; vous partirez quand -vous voudrez. - ---Demain vous me ferez conduire à la ville. - -Je rentrai dans ma chambre, assez résignée, mais en faisant mes -préparatifs, un grand orage s'amassa sur mon cœur. J'avais beau me dire -que c'était moi qui avais cherché cette séparation, que c'était moi qui -l'avais amenée, le tonnerre grondait dans mon âme, et à tout, je -répondais: - -«Il aurait dû ne pas accepter, tout quitter pour vivre avec moi, s'il -m'aimait.» - -Je refusai de descendre dîner, et le lendemain, à dix heures, je le fis -demander. - ---Comment allez-vous ce matin? me dit-il d'un air calme qu'il se donnait -peut-être, mais qu'il joua si bien qu'il me mit en rage. - ---Vous êtes trop bon, je vais bien. Vous voyez que je suis prête; tâchez -que cette séparation soit la dernière. A toutes ces ruptures, mon amour -se brise et il finira par tomber en poussière. Tâchez que le vôtre, si -vous en avez, passe avec le mien, car je vous ferais atrocement souffrir; -le manque d'éducation a laissé en moi quelque chose de sauvage qui -souhaite le mal. Le jour où je ne vous aimerais plus, vous vous tueriez à -ma porte que je passerais par-dessus votre corps pour sortir. Ménagez-moi -ou n'ayez jamais besoin de moi. Il y a dans les gens de ma sphère la -haine et le besoin de se venger de ce qui est au-dessus d'eux; c'est à -peine si les grands peuvent se faire pardonner leur naissance, leurs -avantages à force de bonté. On se met près d'eux, on se mesure, et en se -voyant si au-dessous par la position, on se demande pourquoi cette -distance, surtout quand le cœur et l'imagination devraient vous -rapprocher. Celui qui est en bas se dit: Pourquoi ne suis-je pas à leur -niveau? Je suis en bas, Robert, je suis lasse de recevoir et de ne -pouvoir donner. Si j'étais à votre place, je vous rendrais bien heureux; -à la mienne, tout me fait souffrir; le mot le plus insignifiant est une -blessure. Vous riez; cette fierté vous fait pitié? Est-ce ma faute si on -n'a pas arraché à la fois de mon âme toutes ses qualités? Une seule est -restée; elle se débat dans la poussière des autres: je la laverai avec -mes larmes; elle me restera... - ---Adieu, Robert, rappelez-vous cet entretien; si un jour vous étiez plus -malheureux que moi, vous verriez si je vous aime. Ce qui nous sépare, -c'est votre position, je la déteste. Je veux vous donner les baisers que -je vous donne, je ne veux pas les vendre. L'amour que j'ai pour vous ne -s'achète pas; ni vous, ni personne ne serait assez riche pour le payer. -Adieu! voyez, je vous quitte sans verser une larme. Vous appelez cela mon -orgueil, c'est ma fierté qui se réveille. - -Il ne me retint pas. Il me dit, je crois, adieu, avec une volonté bien -arrêtée de ne plus me revoir. - - - - -XXXIV - -LE THÉATRE DES FOLIES-DRAMATIQUES. - - -Je revins à Paris, désespérée, comme toujours; il fallait pourtant -prendre un parti. J'avais à m'occuper de moi, de l'avenir et de celui de -ma petite filleule Solange que j'appellerai désormais Caroline, en -souvenir de sa mère. J'avais de ses nouvelles; elle se portait bien. -C'était une consolation, mais mieux elle se portait, plus il fallait -songer à elle. Je résolus donc d'entrer dans un théâtre; je fis plusieurs -tentatives inutiles. - -On m'avait bien dit de m'adresser à M. Mouriez, directeur du théâtre des -Folies-Dramatiques; mais il avait la réputation d'être brutal et je -n'osais l'aller trouver. Je pris le parti de lui écrire, lui disant qui -j'étais et ce que je désirais. Il me fit répondre par son régisseur qu'il -me recevrait le lendemain. Il n'est rien de tel que de faire une mauvaise -réputation aux gens pour qu'on les trouve charmants; c'est ce qui -m'arriva avec M. Mouriez. Je ne ferai son portrait ni au physique ni au -moral. Tout le monde sait que c'est un des meilleurs administrateurs de -théâtres qu'il y ait à Paris; il a fait sa fortune en payant bien ses -artistes: c'est le contraire de beaucoup d'autres. Ses conseils, quoique -un peu brusques, sont toujours bons; la preuve, c'est qu'une grande -partie des acteurs et des actrices qui ont du talent sortent de chez lui. -Tous ses anciens pensionnaires disent du bien de lui, lui sont -reconnaissants et le regrettent. Je suis du nombre. - -Je me rendis donc à son cabinet; il me regarda de côté, car il écrivait, -et me dit: - ---Vous voulez entrer dans mon théâtre? - ---Oui, monsieur, et je serais bien contente si vouliez m'y admettre. - ---Vous n'avez jamais joué? - ---Si, monsieur, mais bien peu et très mal: une pièce à Beaumarchais, une -aux Délassements. - ---Ce n'est pas beaucoup. - -Il se retourna pour me regarder. Cet examen parut m'être favorable. - ---Cela vous ferait donc bien plaisir d'être ici? Je dois vous prévenir -que j'ai des actrices qui vont bien, qu'il faut travailler, être exacte. - ---Si vous voulez me prendre, je vous promets d'être exacte, je tâcherai -d'être bonne; si vous voulez m'essayer, vous ne me payerez pas pour -commencer. - -Je crus l'avoir fâché, car il fit un saut sur son fauteuil et me répondit -sèchement: - ---Mademoiselle, si, vous me convenez; je vais vous engager et vous payer; -je ne fais pas d'engagement pour rien. Je paye les gens qui me servent. -On m'a lu hier la parodie du _Juif-Errant_, vous débuterez dedans; il y a -un rôle de reine Bacchanale, cela vous convient-il? - -Ma réponse fut ma signature au bas de l'engagement qu'il me présentait. - ---Bien, me dit-il, allez! On vous lira la pièce dans quatre ou cinq -jours. - -Je sortis radieuse. Si, quand on est malheureux on a besoin de conter ses -peines, c'est bien pis quand on a une grande joie. J'avais envie de crier -aux passants: «Je suis engagée aux Folies; on me paye, et on m'a dit -qu'on fournissait les costumes. Mais, pensant que cela manquerait -d'intérêt pour le public, je cherchais à qui je pourrais raconter cette -bonne nouvelle. J'étais en ce moment sur le boulevard Saint-Denis; -Richard y demeurait. Je ne pouvais, si ce qu'il m'avait dit était vrai, -trouver personne qui s'intéressât plus à moi, et je montai, après avoir -demandé s'il y était. En chemin, j'eus le temps de faire bien des -réflexions. Quoique son appartement fût très-joli, il était au cinquième -étage; ajoutez qu'arrivée au quatrième la peur d'être mal reçue me prit. -Je redescendis jusqu'au premier en me disant: Je l'ai quitté assez -brusquement; il m'a dit la phrase de rigueur: «Comptez toujours sur moi.» - -Admettons qu'il ait eu un peu de chagrin, il aura trouvé beaucoup de -femmes pour le consoler; peut-être en ce moment y a-t-il chez lui une -jolie garde-malade qui achève sa guérison. Je descendais toujours; encore -un étage et j'étais dehors, mais je sentis dans ma poche mon cher -engagement; l'envie de le montrer me reprit si fort que je regrimpai -jusqu'au haut sans respirer. Je tirai la sonnette en pensant à ceci: que -s'ils étaient deux j'aurais à la fois un confident et une confidente. Ce -fut Richard qui vint m'ouvrir. - -Je me mis à parler comme une pie; j'avais tant de choses à lui apprendre, -que cela dura vingt minutes sans qu'il en comprît un mot. Il faut dire -qu'il ne me prêtait pas une grande attention; il me regardait d'un air -étonné. - ---Ah! lui dis-je, c'est comme ça que vous me recevez; vous ne me dites -même pas bonjour. Je m'en vais. - -Il me barra le passage et se mit à rire. - ---Je ne vous ai rien répondu, parce que je suis surpris de vous voir, -ensuite parce que vous ne m'en avez pas laissé le temps; vous n'avez pas -arrêté. Je vous remercie de m'avoir cru assez votre ami pour venir me -conter ce qui pouvait vous arriver d'heureux. - -J'étais fâchée d'être montée; il avait l'air bien froid; je me sentais -mal à mon aise. Je me levai et lui dis: - ---Et moi je vous remercie de m'avoir écoutée, je m'en vais... Il me fit -rasseoir. - ---Reposez-vous encore un peu, c'est bien le moins, après avoir monté mes -cinq étages. Dites-moi donc comment il se fait que vous soyez libre? - ---Ce n'est pas difficile à deviner. Robert m'a donné congé avec ordre de -quitter le Berri sous vingt-quatre heures; les dix heures de chemin de -fer étaient comprises dedans. J'étais assez faible de caractère pour lui; -maintenant que je suis engagée, mon dédit aura de la fermeté pour moi; je -ne partirai plus. - ---Vous! me dit Richard d'un air triste, il n'aura qu'un signe à faire et -malheureusement vous y retournerez. - ---Malheureusement? on dirait que cela vous vous fait de la peine; -pourtant vous ne m'aimez plus, n'est-ce pas? - ---Je l'ai cru, j'ai tout fait pour cela, c'est mon mauvais génie qui vous -a amenée ici; si je ne vous avais pas revue... - ---Eh bien! je m'en vais. - ---Non, je vous en conjure, laissez-moi vous regarder; j'ai été si -malheureux de vous perdre, j'ai tant souffert! - ---Ça ne vous a pas maigri. - ---Vous riez toujours, Céleste. Voyons, vous êtes libre, j'oublie ce que -vous m'avez fait, restons amis; je crois que vous avez eu tort d'entrer -au théâtre, on y dépense plus qu'on ne gagne. - ---Vous saviez bien, Richard, qu'il y a eu dans ma vie un jour fatal; je -suis forcée de traîner ma chaîne sans pouvoir la rompre. - ---Oh! si je pouvais disposer de ma fortune, je vous ôterais bien vite ce -chagrin; mais restez avec moi, patientez et bientôt... Je ne veux pas -vous donner un faux espoir, ça fait trop de mal. - -Je ne devinais pas sa pensée. Dans la crainte de me tromper, je ne -cherchai pas. - -Il voulut me reconduire, et je me sentis soulagée d'avoir retrouve, si -empressé, cet ami que j'avais abandonné, sans m'inquiéter du mal que je -pouvais lui faire. - -Je répétai aux Folies avec Lassagne, acteur très-aimé du public; -évidemment, il avait du talent, mais il en était trop sûr; il ne parlait -de rien moins que d'ouvrir un cours, afin de donner des leçons, des -conseils à Bouffé, à Arnal, à Odry. - -Il ne m'aidait jamais en jouant; il profitait de mon embarras en scène -pour me jouer des tours; il ajoutait à son rôle. Je n'avais pas la -réplique, et je ne savais que devenir. Pour produire un effet, il aurait -fait siffler son meilleur ami. - -Tout le monde le connaissait; on le tenait à distance. Il était aimé de -peu de personnes. Souvent, M. Mouriez lui parlait durement; Mme Odry, le -pria bien des fois de cesser ce qu'elle appelait ses _cascades_, sous -peine de le faire mettre à l'amende. - -Il y avait, parmi les femmes, Angélina Legros; elle était là depuis -quinze ou seize ans et commençait à être trop marquée pour jouer son -emploi. - -Dans chaque débutante elle voyait une rivale et ne la ménageait pas. Je -débutai précisément par un de ses rôles; j'avais besoin de me faire des -amies dans le théâtre, et j'avais eu la naïveté de compter sur elle; -mais je renonçai bien vite à cette illusion. - -Je frappai à d'autres portes: j'entrai chez Dinah, jolie petite brune, un -peu bamban; je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de ses défauts. Elle -avait toutes les petites faiblesses de l'enfance. Je passai à Duplessis: -celle-là était nulle. Il restait une voisine, Frenex, extraordinaire -créature, petite, maigre à lui compter les côtes, blond et rouge mêlés, -un nez comme il y en a peu, des dents comme il est aise de s'en procurer -pour son argent, la bouche grande, les cils et les sourcils blond -albinos; le tout peint en noir, blanc et rouge, était passable. Elle -avait de l'esprit, elle était mignonne, distinguée, bonne actrice, -capricieuse et coquette. - -Une nouvelle amie était une conquête; aussi me reçut-elle très-bien; cela -dura quelques jours. - -Elle était malheureuse en affections, je ressentis le contre-coup de sa -mauvaise humeur. Je suivis, triste de cette rupture, le couloir jusqu'à -la loge de Léontine. - -Elle voit à peine clair, c'est un bien grand malheur; pourtant, cela lui -fera pardonner un petit ridicule: elle ne se voit plus bien, et se fâche -de ce qu'on ne veut pas lui faire jouer de jeunes grisettes. Elle a bon -cœur. M. Dennery la connaissait bien, quand il fait Chonchon dans la -_Grâce de Dieu_. - -Les Folies ne sont pas comme les autres théâtres: il n'y a pas de foyer -pour les artistes; les coulisses sont si petites qu'on attend son entrée -dans sa loge; ces loges sont grandes et claires comme le dedans d'une -malle fermée; on s'y ennuie à périr, c'est pourquoi j'étais allée faire -une petite visite à toutes ces dames; mais les abords n'avait pas été -chose facile; toutes s'étaient écriées en apprenant que j'étais engagée -et que j'allais débuter aux Folies: - ---C'est indigne de nous donner une Mogador pour camarade! Quelle estime -le monde aura-t-il maintenant pour les actrices des Folies? - -Si la morsure d'un chien vous rend enragée, les méchancetés dirigées -contre vous à tout propos, souvent sans motif et toujours sans en avoir -le droit, peuvent bien vous rendre un peu méchante. - -Une seule de mes compagnes me donna des conseils et fut très-bonne pour -moi, Mme Odry. - -Quant aux hommes, c'était autre chose; Hensey, Coutard, Boisselot, -Hoster, tous étaient charmants pour moi, et se disputaient le plaisir de -me donner des avis dont j'avais grand besoin et que je m'efforçais à -suivre de mon mieux. - - - - -XXXV - -OÙ L'ORGUEIL VA-T-IL SE NICHER? - - -Richard avait fait une cour assidue à Mlle Alice Ozy; il avait cessé tout -à coup; elle s'était informée du motif de cette subite froideur. Le motif -c'était moi. Elle me prit en grippe sans me connaître. - -Un jour j'avais à dîner Richard et un de ses amis, le comte de B... - ---A propos, dit celui-ci, après le dîner, viens-tu demain au bal chez -Ozy? Cela me ferait plaisir; j'ai peur de n'y connaître personne. - ---J'irais bien, dit Richard, si on avait engagé Céleste. - ---N'est-ce que cela, dit son ami tout joyeux, je vais lui demander une -invitation, c'est à côté. Je suis ici dans cinq minutes. - -En effet, il fut à peine un quart d'heure. Je ne sais quel pressentiment -m'avertissait, mais je passai dans ma chambre, me promettant d'écouter. - ---Eh bien? dit Richard. - ---Eh bien! mon cher, tu ne me disais pas que tu étais en délicatesse avec -elle; elle m'a refusé net, et puis elle s'est ravisée, et m'a dit: Je -veux bien qu'il vienne, mais je ne veux pas recevoir Mlle Mogador; jamais -cette fille ne mettra les pieds chez moi. Fi! l'horreur! pour qui me -prenez-vous? - ---Tais-toi, dit Richard, il ne faut pas dire cela à Céleste. - -Je rentrai sans faire semblant de rien savoir; mon amour-propre était -engagé. Je me fis à moi-même la promesse que l'altière Ozy me recevrait -avant huit jours. Cela ne me paraissait pourtant pas très-facile. Je me -rappelai que Victorine la connaissait. Je fus la trouver. Elle me fit un -reproche d'être restée si longtemps sans venir la voir. - ---Ma chère, je mérite encore plus vos reproches que vous ne le croyez, -car je ne viens aujourd'hui que parce que j'ai un service à vous -demander; mais il ne faut pas m'en vouloir, le théâtre me prend tout mon -temps. - ---Je sais cela, me dit-elle en riant; je vous ai vue jouer il y a -quelques jours, vous n'êtes pas bonne. - ---Je tâcherai que cela vienne. - ---Quelle idée vous a prise d'entrer là? - ---Je suis tout à fait fâchée avec Robert. - ---Alors, c'est un coup de tête? - ---Oui, mais ce n'est pas pour parler de ça que je suis venue vous voir. -Figurez-vous, ma pauvre amie, que j'ai reçu hier un grand affront. On a -demandé pour moi une invitation à Mlle Alice Ozy, qui a refusé dans des -termes qui m'ont blessée. Je veux la connaître, je veux qu'on me voie -avec elle; pouvez-vous m'aider? - ---Non, je ne la vois plus; mais je suis étonnée de son dédain; son talent -ressemble au vôtre. Quant à votre nom de Mogador, vous pourriez faire -comme elle, en changer. C'est gentil, Alice Ozy, mais ce n'est pas son -nom. - ---Ah! vous croyez? - ---Je ne crois pas, j'en suis sûre. Il me semble qu'elle pourrait vous -recevoir de plain-pied. Eh! parbleu! elle est liée en ce moment avec Rose -Pompon. Vous devez connaître Rose Pompon! - ---Oui, j'irai chez elle s'il le faut, mais Mlle Ozy me recevra. Adieu, -chère amie, ou plutôt à revoir. J'ai affaire et je n'ai que huit jours -pour achever cette conquête. - ---Vous avez plus de temps qu'il ne vous en faut. - -J'arrivai chez Rose Pompon, qui se mit à m'en conter de toutes les -couleurs. Il y avait chez elle une maîtresse de piano qu'elle chargea de -baisers, de compliments, pour Mlle Ozy. Je compris que cette femme -pourrait me servir. Je la priai de venir me voir le lendemain matin; elle -me dit qu'elle ne pouvait venir plus tard que dix heures, onze heures -étant l'heure des leçons de Mlle Alice. - -Elle arriva le lendemain. C'était une jeune personne de quarante ans, qui -commença par me dire beaucoup de mal d'Ozy, bien qu'elle fût habillée des -pieds à la tête d'effets qu'elle tenait de sa générosité. Je ne l'avais -pas fait venir pour m'affliger sur l'ingratitude humaine. - -J'abordai le sujet qui intéressait mon amour-propre. - ---Figurez-vous, madame, que j'ai une envie démesurée de faire -connaissance avec Mlle Ozy. J'ai entendu dire que c'était une charmante -personne. Je ne me dissimule pas que cela est bien difficile, la -curiosité ne raisonne pas! Son appartement est, dit-on, somptueux. - ---Et vous voudriez le voir, me dit-elle avec un petit air protecteur. - ---Je l'avoue, c'était pour cela que j'étais allée chez Pompon; mais -doutant de son crédit, je n'ai rien voulu lui demander. - ---Et vous avez bien fait! Mlle Alice en a par-dessus la tête de cette -Pompon. C'est une menteuse, elle promet toujours et ne tient jamais. Je -vais dire à Ozy que vous la trouvez jolie, que vous ne parlez que d'elle, -de son luxe. Envoyez-lui des fleurs et avant deux jours elle vous -demandera de vouloir bien lui faire une visite. - -En effet, Ozy me fit dire par la maîtresse de piano que je faisais des -folies, qu'elle avait reçu de moi une corbeille magnifique et qu'elle me -priait d'aller voir l'effet qu'elle faisait dans son salon. - -Je ne me fis pas prier et je n'eus pas à m'en plaindre. Elle fut -charmante, m'engagea à revenir le plus souvent possible. Le lendemain, -elle m'envoya demander si je voulais dîner avec elle au coin du feu. Ma -réponse fut accompagnée d'un superbe bouquet. Elle me fit un cours -complet de philosophie. Elle me parla de la _Bible_, de la grandeur et de -la décadence des Romains et de ses goûts simples et modestes. Elle me -répéta si souvent qu'elle était bonne, que je dus en être convaincue. - -Je reçus une invitation pour son bal. Quelle belle occasion de mettre ma -parure d'émeraudes! - -J'arrivai la première, car elle m'avait bien recommandé de venir de bonne -heure. Son appartement était littéralement inondé de fleurs et de -lumières. C'était le plus beau que j'aie jamais vu; elle avait un goût -exquis. - -Le monde commençait à venir, Ozy était habillée simplement, ce qui lui -allait à merveille, car elle est très-bien faite. - -Deux femmes entrèrent dans le salon; elle fut les recevoir. - -Quand elle revint près de moi, je lui demandai: - ---Comment appelez-vous ces deux dames? - ---Mesdemoiselles Ber.... - ---Ce sont les deux sœurs? - ---Non, c'est la mère et la fille. - -La fille était maigre, longue comme un échalas; elle était habillée en -enfant avec une grande ceinture de ruban, elle prit un livre et alla -bouder dans un petit salon, disant que si elle avait su se trouver en si -mauvaise compagnie, elle ne serait pas venue. - -La mauvaise compagnie, c'était moi; Ozy haussa les épaules et n'en fut -que plus aimable; quelques-unes de ces dames me firent bon accueil. -Beaucoup furent dédaigneuses et hautaines. Je ne suis pas méchante, mais -je pris leur signalement pour m'en souvenir à l'occasion. - -Parmi toutes les femmes qui étaient dans ce salon, une me plaisait plus -que toutes les autres. Elle était jolie comme les amours, et elle avait -l'air fort aimable. - -Je la suivais des yeux, je sentis que je l'aimais beaucoup, elle avait un -charme irrésistible; c'était la petite Page. Je n'osais lui parler. Ozy -refusa de me la présenter. - - - - -XXXVI - -MA VOITURE. - - -Tout cela m'avait aidée à passer un mois. Le souvenir de Robert -m'apparaissait bien souvent; je me cachais pour pleurer. - -Richard vint me voir, il était tout pâle. - ---Qu'avez-vous donc, mon ami? - ---Il n'est venu personne aujourd'hui? - ---Non, pourquoi? - ---Voyons, me dit-il, en me regardant comme un fou, ne mentez pas; -n'est-ce pas que vous l'avez vu? - ---Ah çà, de qui me parlez-vous? - ---De qui? mais de votre Robert que j'ai vu ce matin; il est à Paris; ne -faites donc pas l'ignorante, vous le savez bien. - -Je ne pus répondre, mes jambes fléchirent; ce fut moi, j'en suis sûre, -qui devins pâle comme la mort; Richard me prit le bras et me dit en me -serrant avec colère: Vous voyez bien que vous l'aimez toujours; vous êtes -tremblante. - ---Je ne vous ai jamais dit que je ne l'aimais plus. Je vous ai dit que je -n'irais plus chez lui. - ---Et moi, je vous dis que demain vous me sacrifierez, si c'est son bon -plaisir; je suis le plus malheureux des hommes! - -Il se laissa tomber sur une chaise, et fondit en larmes! - -Je n'eus pas le courage de lui dire un mot de consolation, car je -souffrais autant que lui. L'éloignement et l'isolement dans lesquels -Robert vivait étaient ma force; mais l'idée de le savoir à Paris, -peut-être avec une autre femme, me torturait. Je n'entendais que ma peine -et le pauvre Richard était oublié. - ---Voyons, lui dis-je, n'allez-vous pas faire l'enfant, et m'ôter mon peu -de courage. Je ne le verrai plus, vous savez que je ne ferai jamais un -pas à sa rencontre; il m'a déjà oubliée, pourquoi m'avoir dit que vous -l'aviez vu; j'aurais ignoré sa présence. - ---Je vous l'ai dit, Céleste, parce qu'il venait de ce côté, j'ai cru -qu'il sortait de chez vous; je crois qu'il est revenu sur ses pas et -qu'il m'a vu entrer ici. - -Oh! l'égoïsme des grandes passions! Comme la nature est cruelle, comme le -cœur est sans pitié pour les souffrances des autres, quand il saigne de -ses propres blessures! - -Richard, cet homme si bon, si dévoué, je le regardais avec fureur. -J'aurais voulu le voir loin de moi. Au bout de quelques instants, il ne -me fut plus possible de supporter cette torture. J'avais absolument -besoin d'être seule. - ---Tenez, Richard, allez chez vous, j'irai vous voir demain. - ---Vous me renvoyez. - ---Non, mon ami, je vous prie de me laisser seule, je suis souffrante. - -Il se répandit contre moi en reproches, hélas! trop justes. Mais je -n'étais pas disposée à les entendre. - -Sa résistance me fatigua. J'ordonnai ce que je venais de demander. Il -parut désolé, je n'y pris pas garde; j'étais aussi malheureuse que lui. - -Robert était à Paris et n'avait pas cherché à me voir! Je ne lui avais -même pas laissé un souvenir d'amitié; pourquoi? Que lui avais-je fait? -J'eus vingt fois l'idée de prendre mon chapeau et d'aller courir les rues -jusqu'à ce que le hasard me fît le rencontrer. - -Ma bonne, qui montait, m'apporta une lettre; elle était de Robert, et -contenait ces mots - - «Je viens passer quelques jours à Paris: si vos occupations de - théâtre ne vous retiennent pas trop, venez me serrer la main, je - demeure rue Royale, et vous offre à dîner; si vous ne pouvez - accepter, venez toujours cinq minutes, j'ai à vous parler.» - - -Je pris un petit fiacre et me rendis chez lui. C'était peut-être bien une -faiblesse, mais la passion peut-elle inspirer autre chose? - -Son appartement était à l'entre-sol, je vis sa figure derrière un rideau, -il m'attendait. - ---Comment, me dit-il, en venant au-devant de moi, une femme si élégante -que vous sort en fiacre; votre amant n'est pas généreux; je vous avais -pourtant bien lancée. - -Je le regardais étonnée. - ---Si c'est pour me dire cela que vous m'avez écrit, c'était inutile. Si -peu qu'on me donne, je ne vous demande rien. - -Je me dirigeai du côté de la porte. Il me rappela et me dit: - ---Bon, vous avez le caractère mal fait à présent. Pardonnez-moi et -faisons la paix. Je vous aime assez pour ne pas perdre de vue ce qui vous -intéresse, je sais que vous êtes rentrée au théâtre; c'est un piédestal: -vous devez avoir du succès comme femme; les hommes sont assez bêtes pour -se monter la tête en regardant toutes ces baladines; enfin, si cela vous -convient, tout est pour le mieux; je comprends maintenant pourquoi vous -étiez si pressée de me quitter. Faites-vous de brillantes affaires? Oh! -ne vous fâchez pas, vous pouvez me dire cela en ami; je veux vous aider; -une fille comme vous ne peut sortir à pied, la police pourrait l'arrêter; -je vais vous faire cadeau d'une voiture. - -Il marcha sur moi. Ses yeux étaient ardents, ses lèvres blanches, il me -faisait peur; je reculai de quelques pas, je le croyais fou. - -Il reprit. - ---Vous voyez bien que j'avais quelque chose à vous dire; j'ai à vous dire -que vous ne m'inspirez plus que du dégoût. Quel moyen aviez-vous donc -employé pour me fasciner? C'était de la magie, n'est-ce pas? Un honnête -homme ne peut aimer une créature comme vous; j'étais fou quand je vous -ai menée dans le château de mes pères. Pour vous, je me suis perdu dans -la considération du monde. Que m'avez-vous donné en échange? un corps -flétri, une âme vile, vous avez été ingrate, ignoble; vous n'avez pas -respecté un seul jour le souvenir d'un homme qui avait tant fait pour -vous.--Voilà ce que je voulais vous dire, vous pouvez aller le répéter à -M. Richard qui vous attend sans doute en bas. - -Il démasqua la porte pour me laisser passer. - -Le sang m'était monté à la tête et m'avait aveuglée. Je faillis tomber à -la renverse. Revenue à moi, je sentis mon cœur et mes artères battre -violemment. La colère m'enveloppa, je devins une furie. - -Je m'avançai à mon tour sur lui.--Ah! vous m'avez fait venir pour -m'injurier; et de quel droit, s'il vous plaît? Du droit qu'a un lâche de -faire une mauvaise action, du droit qu'on prend d'accuser les autres de -ses torts pour s'excuser à ses propres yeux. Vous ai-je rien demandé? -Ai-je cherché à vous détourner d'une bonne résolution? Vous ai-je -entraîné à toutes ces folles dépenses? Me suis-je plainte de vos -caprices? Vous devriez avoir honte du reproche que vous venez de me -faire. Car je ne vous l'ai pas caché, je suis fille inscrite; il eût été -beau à vous de m'aider à sortir de cette position avant de me conduire -chez vous; si je ne vous avais pas confié cet affreux secret sur -moi-même, vous me feriez aujourd'hui verser des larmes de sang; mais je -vous regarde en face et je n'ai aucun reproche à me faire; vous m'avez -prise, quittée, puis reprise et quittée; vous ne vouliez plus de moi, un -autre m'a aimée. C'est un grand crime, n'est-ce pas? Comment! vous me -jetez à la porte et un autre se permet de me ramasser! Si on pouvait -noyer les femmes avec lesquelles on a vécu, cela serait plus commode, -n'est-il pas vrai, monsieur le comte? Que voulez-vous? la justice est mal -faite. - -J'eus un rire nerveux qui me fit atrocement mal; je sortis en courant, -j'étouffais. Dans la voiture je fondis en larmes. Je courus chez Richard -lui raconter tout ce qui venait de se passer. - -Il me plaignit et me reprocha doucement d'y être allée. - -Je rentrai chez moi dévorée par la fièvre; c'en était trop. Robert me fit -demander, il regrettait sans doute le mal qu'il m'avait fait, car il me -connaissait. Il avait dû comprendre tout le désespoir que j'avais au -cœur. Je refusai de le voir; il arriva derrière son domestique. Il ferma -la porte du salon et vint s'asseoir près de moi; je me levai, j'allai -ouvrir mon armoire; je pris dedans tous les bijoux qu'il m'avait donnés -et je lui dis:--Une seule chose peut vous amener ici, monsieur, c'est le -désir de ravoir ce que vous m'avez donné: je vous le rends, mais comme je -ne veux pas qu'en sortant vous portiez ces bijoux à une autre, je les -brise. Et levant l'écrin au-dessus de ma tête, je le lançai de toutes mes -forces dans la chambre. - -La boîte s'ouvrit, les diamants, les émeraudes et les perles roulèrent de -tous côtés. - ---Vous êtes folle! me dit-il en poussant la boîte du pied. - ---Eh bien, oui, je suis folle de rage, je vous hais; je me vengerai de -vous sur le monde entier, si je le peux. Allons, je n'ai plus rien à -vous, sortez; mais sortez donc; vous voyez bien que je ne veux pas -pleurer. - -Je venais heureusement de gagner un fauteuil. Je me sentis défaillir, -j'avais des colères affreuses, dangereuses même, car je perdais la -raison. Quand la réaction arrivait, je fondais en larmes: puis j'étais -malade plusieurs jours. - -Robert sonna, me fit donner un verre d'eau et me dit: - ---Ma présence ne devrait pas vous irriter, Céleste; j'ai eu tort et je -venais vous demander pardon. Que voulez-vous? hier en arrivant -j'accourais pour vous voir; car je n'avais fait ce voyage que pour me -rapprocher de vous, j'ai rencontré M. Richard. Il venait ici, cela me -fit perdre la tête; quand je vous ai reçue, j'étais encore sous cette -influence. - -Il voulut me prendre la main, je la retirai. Exaltée par la colère, je -criais: - ---Mon Dieu! faites-moi donc mourir! Oh! je me tuerai pour me délivrer de -vous, Robert, et d'un monde qui me fait payer bien cher ma déchéance. -Maudit soit le jour où j'ai fait le premier pas sur cette route qu'on -vous montre, dans l'ombre, couverte de fleurs et d'illusions! Éclairez-la -donc, mon Dieu! Faites donc voir l'abîme au bout! montrez les serpents -qui vous suivent et qui vous fascinent pour avoir votre jeunesse par -lambeaux. Allez-vous-en, laissez-moi, je suis maudite. - -Robert se mit à genoux et chercha, par de bonnes paroles, à calmer -l'espèce de délire dans lequel j'étais tombée. Quand je revins à moi, -j'avais un peu oublié; ses yeux étaient pleins de larmes; il me disait: - ---Pardonne-moi; je te jure de ne jamais recommencer. - ---Je peux vous pardonner, Robert, mais je ne vous promets pas d'oublier. - -Je passai toute la journée du lendemain dans mon lit; il ne me quitta -point. - -Je reçus une lettre de Richard: - - «Je vous ai attendue toute la journée. Vous ne savez donc pas ce - que c'est que d'attendre quand on aime comme je vous aime? Plutôt - que de vous perdre tout à fait, je me résigne à tout; mais je veux - vous voir, ne fût-ce que cinq minutes. Céleste, je vous ai aimée - parce que j'ai cru que vous aviez bon cœur; ayez pitié de moi. Si - je ne vous voyais pas demain, je ferais un malheur. Je sais bien - que vous ne m'aimez pas comme _lui_, mais j'ai droit à votre - amitié. Vous ne pouvez me réduire au désespoir, moi qui donnerais - ma vie pour vous épargner une larme. Je veux croire que vous - n'êtes pas libre de vos actions, pour avoir le courage d'attendre - jusqu'à demain. - - »RICHARD.» - -Il avait raison, et sa prière était si douce qu'il m'eût été impossible -de la repousser. Pourtant j'avais horreur de mentir, de tromper; c'est -peut-être le seul privilége de la triste vie que je menais, de pouvoir -dire la vérité, si dure qu'elle soit. Les détours que je dus employer me -firent hésiter, et je dis à Robert: «Mon ami, je vais au théâtre, où je -suis attendue.» - -Il était, depuis cette scène, d'une tendresse et d'une douceur dont on ne -peut se faire idée. - ---Va, me dit-il, je t'attends ici. - -Arrivée sur le boulevard, je me retournai pour regarder ma fenêtre. Il y -était et me suivit des yeux aussi longtemps qu'il put m'apercevoir. - -Quand j'arrivai chez Richard, il avait une grande boîte près de lui; il -avait écrit plusieurs lettres, il écrivait encore. - ---Ah! c'est vous! me dit-il en se levant, si pâle qu'il me fit de la -peine; je vous remercie d'être venue. Ce qui m'était le plus douloureux, -c'était de mourir sans vous revoir. - ---Mourir! lui dis-je en lui prenant les mains pour le faire asseoir près -de moi; mourir! vous, si jeune, si beau, qui devriez être si heureux! -Voulez-vous bien ne jamais prononcer ce mot-là. - ---Pourquoi pas, me dit-il, quand c'est le seul moyen de retrouver le -repos perdu? Voyez, j'ai passé la nuit à écrire. - -Il me montra les lettres que j'avais déjà vues, puis il ouvrit la boîte, -prit un des pistolets qui se trouvaient dedans, et me faisant voir qu'il -était chargé, il me dit: - ---Je n'ai peur que d'une chose, c'est de me manquer. - -Les plus douces natures sont celles qui éprouvent les plus violentes -douleurs. Je ne doutai pas un instant qu'il ne me dît vrai, et que sa -résolution ne fût prise. - -Je courus près de lui. - ---Remettez ce pistolet à sa place, Richard, vous me faites peur. - ---Vous avez tort, Céleste, la mort! c'est le bonheur pour moi. Je vous -aime comme un insensé, ce n'est pas de l'amour, mais du délire. Vous ne -pouvez pas m'aimer; vous voyez bien qu'il faut que je meure. Qui donc me -regrettera? mon père a été empoisonné à Maurice, j'avais douze ans. Ma -mère est morte, j'en avais quinze. Personne ne me donnera une larme. - -J'ai voulu vous mettre à l'abri du besoin. - -Je vous laisse tout ce que j'ai; quand vous serez malheureuse, pensez à -moi, on ne vous aimera jamais comme je vous aime. - -En me disant tout cela, il tournait son pistolet dans ses mains; -j'entendis un bruit, il venait de l'armer. Je me jetai sur lui et -j'essayai de lui arracher son pistolet. Dans cette lutte, il y eut une -seconde où le canon se trouva tourné du côté de ma figure. - ---Lâchez-moi, disait-il, prenez garde à vous. - ---Non, répondis-je en redoublant d'efforts, tuez-moi si vous voulez, la -perte ne sera pas grande; mais, je vous en conjure, ne vous faites pas -de mal. - -Il fit un mouvement pour se dégager, le coup partit de côté et en l'air; -la balle venait de briser mon portrait. - -On accourait dans la pièce voisine, il me fit signe de ne rien dire; je -m'appuyai à un meuble; son domestique entra tout effrayé! - ---Ah! pardon, monsieur, de vous déranger, mais cette détonation... - ---Ce n'est rien, dit Richard, je jouais avec mon pistolet, la détente est -si douce que le coup est parti malgré moi. - -Quand il fut sorti, Richard regarda mon portrait. La balle avait déchiré -le front. Puis se retournant de mon côté, il me dit: - ---Voyons, puisque vous ne voulez pas que je me tue, qu'est-ce que vous -pouvez pour me faire supporter la vie? - ---Je peux vous jurer, Richard, que je suis votre amie la plus dévouée. Si -je vous avais rencontré plus tôt, comme je vous aurais aimé! Mais, que -voulez-vous? on suit sa destinée, on ne la fait pas! Patientez un peu. -Tout cela changera d'ici à quelques jours; peut-être pourrons-nous partir -ensemble? Nous ferons un grand voyage, si vous le voulez; mais ne me -désespérez pas, je viendrai vous voir. - ---Vous me le jurez, Céleste? - ---Oui, soyez raisonnable. - ---Je vous le promets; quand reviendrez-vous? - ---Après-demain. - -Je rentrai chez moi tout émue de cette scène. Robert me regardait les -yeux, il cherchait à lire dans mon âme... - -Quelques jours se passèrent ainsi; Robert me connaissait trop bien pour -ne pas s'apercevoir du changement qui s'opérait en moi; certes je -l'aimais plus que tout au monde, mais je ne pouvais briser le cœur de -Richard qui me menaçait sans cesse des plus folles extravagances. Cette -position m'était pénible et me rendait triste, froide; Robert souffrait; -je n'osais lui tendre la main. Une ombre se plaçait entre lui et moi. - -Il me dit un matin: - ---Je pars ce soir, vous devez être heureuse; votre liberté vous est si -chère! Je voulais vous faire un cadeau avant de m'en aller, il n'est pas -prêt; vous le recevrez sans doute demain. - ---Mais, mon ami, je n'ai besoin de rien; vous avez eu tort de faire une -dépense, quelle qu'elle soit. - ---Si, ma chère enfant, votre théâtre est loin, il vous faut une voiture; -je veux que vous soyez élégante, heureuse; moi, je suis un triste -compagnon; vous serez plus gaie quand je ne serai pas là, je veux vous -laisser jouir de la vie. - -Cette situation double me pesait tellement, que pour la première fois -j'accueillis la nouvelle de son départ sans regrets. Et puis, il faut -bien encore une fois que je dise tout, au premier mot de voiture, mon -imagination, toujours ardente pour les choses nouvelles, s'était -enflammée. Robert partit le soir. Je passai la journée du lendemain à -regarder par la fenêtre. A quatre heures, je vis un délicieux petit coupé -s'arrêter à ma porte, un homme sauta du siége, tenant un papier à la -main. Je descendis comme une flèche. L'on me demandait; cette voiture -était bien pour moi. Elle était attelée d'un joli cheval bai. Le harnais -était marqué à mon chiffre. Sur le panneau de la portière, une petite -jarretière entourait mes initiales avec cette devise: _Forget me not_. Le -coupé était peint en gros bleu: l'intérieur garni en soie de même -couleur. J'en fis dix fois le tour, je montai dedans d'un côté, je -descendais de l'autre, je touchais les garnitures d'ivoire, j'ouvrais et -fermais les glaces, je regardais les passants d'un air triomphant. Dans -ma pensée je leur disais: «Hein! qu'en dites-vous?» Ma joie s'arrêta -court devant une réflexion: je ne pouvais monter tout cela dans ma -chambre, où allais-je le mettre? - -Tout avait été prévu. Robert avait loué écurie et remise rue Rougemont. -Le cocher, habillé à l'anglaise, avait reçu l'ordre d'arriver à quatre -heures, heure de la promenade. Je montai vite chez moi m'habiller. Dans -mon trouble, je mis une robe verte, un châle rouge, un chapeau jaune; je -devais avoir l'air d'un perroquet. Les deux heures que dure la promenade -au bois me parurent bien courtes; tout le monde poussait des _oh!_ et des -_ah!_ en me voyant. J'étais enchantée. Si ceux qui me regardaient ont -compris le mouvement de mes lèvres, je leur disais: «Elle est à moi, ce -n'est pas une voiture de louage.» - -Ayant épuisé tous les regards des promeneurs, je rentrai chez moi. -Arrivée au coin du boulevard de la Madeleine, j'aperçus Richard. Oh! -misérable frivolité de la femme enchantée de son nouveau hochet! mon -premier mouvement fut un mouvement d'orgueil. - -J'étais ravie qu'il m'eût vue. Je le saluai et l'appelai d'un signe. - -Mais ma voiture ne parut pas lui faire autant de plaisir qu'à moi. Il -s'éloigna d'un air maussade. - -Rentrée à la maison, je m'habillai d'une façon moins voyante, et me -résignai à aller, _à pied_, faire une visite à Richard. - -Au lieu de me complimenter sur la beauté de mon équipage, il me dit -froidement:--Combien vous a-t-on fait de rentes pour entretenir ce train -de maison? - -Je me grattai le front sans répondre; il avait raison, c'était une lourde -charge. Mais comme je voulais être heureuse, sans inquiétude, je fis la -grimace en lui disant:--Je pars demain pour Giscars: je vais voir ma -petite filleule. - - - - -XXXVII - -LONDRES. - - -J'arrivai chez la nourrice sans qu'elle fût prévenue. J'entrai dans la -maison et trouvai seule, dans un berceau, une pauvre petite créature, si -pâle, si faible, qu'elle semblait sur le point de mourir; je reconnus sur -elle les effets que j'avais achetés pour ma filleule. Je soulevai -l'enfant: sa tête roulait sans force. La nourrice était aux champs. Elle -rentra au bout d'une demi-heure. Je courus au-devant d'elle.--Êtes-vous -folle de laisser ainsi seule cette enfant; vous n'en avez pas soin, elle -est malade, ce n'est pas ce que vous m'aviez promis. Je vous paye -pourtant plus que je ne vous dois; s'il lui arrivait malheur, prenez -garde à vous. La pauvre petite ne demandait qu'à vivre. - -Cette femme me donna les plus mauvaises raisons. On habilla l'enfant qui -commençait à me sourire; je ne pouvais repartir que le soir, je passai -donc la journée là. - -Le mari était rentré quelques instants après sa femme, et semblait au -moins aussi embarrassé qu'elle. Evidemment on me cachait quelque chose, -la petite se mit à pleurer; la nourrice la berça. - ---Mais, lui dis-je, elle doit avoir faim. - ---Ah! mon Dieu, madame, dit le mari, voilà ce qui nous gêne depuis que -vous êtes là; nous n'avons rien osé vous dire, mais l'enfant est sevrée -parce que ma femme est grosse. - ---Malheureuse! m'écriai-je en me levant hors de moi, je ne m'étonne plus -de l'état où est ce pauvre ange; vous l'avez empoisonné avec votre -mauvais lait, et pour ne pas perdre l'argent que je vous envoie, vous -finissez de la tuer; misérable que vous êtes! Voilà comment vous désolez -tant de pauvres mères qui vous confient plus que leur vie, leur enfant; -c'est affreux à penser; je ne sais qui me retient de vous faire arrêter, -car cet enfant n'a pas huit jours à vivre. Allez de suite me chercher un -médecin. - -Le médecin arriva au bout de quelques minutes; je lui montrai l'enfant. - ---Pauvre petite, elle a souffert, elle est si délicate. Elles sont toutes -les mêmes, elles les sèvrent à trois ou quatre mois, et leur font manger -de la soupe aux choux avec des pommes de terre, comme à leurs porcs; ils -ont tous la pierre au bout de quinze jours. Celle-ci l'a aussi, mais vous -pourrez peut-être la sauver avec des soins. - -J'avais envie de battre cette vilaine femme qui m'avait indignement -trompée. J'emmenai ma chère petite fille, et je revins à Paris en chemin -de fer, un paquet d'un côté, une bouteille de lait de l'autre et ma -filleule sur mes genoux. - -J'avoue que j'étais un peu embarrassée. Je la gardai trois jours chez -moi, et après l'avoir bien placée, je m'occupai de ma belle voiture. - -Robert vint à Paris; ma vie de dissimulation allait recommencer et me -faisait si peur que je pris un parti. - -Je fus chez Richard et lui dis: - ---Mon cher ami, je viens vous demander une preuve d'affection. -M'aimez-vous assez pour me faire un sacrifice? - ---Pouvez-vous en douter? - ---Je n'en doute pas, mais j'en serai plus sûre si vous faites ce que je -vais vous demander. - ---De quoi s'agit-il! - ---De mon repos. Robert est ici; je ne pourrais vous voir qu'en -tremblant; il faut se cacher, se méfier des passants, je ne puis -m'habituer à cette contrainte; ce qui ramène toujours Robert, c'est votre -présence, partez. Allez faire un petit voyage; vous m'avez dit que vous -aviez des affaires en Belgique. Partez de suite, allez à Bruxelles. Si -Robert me quitte, ce qui ne peut tarder, j'irai vous retrouver. - ---Je vous gêne, vous voulez vous débarrasser de moi? - ---Non, mon ami, mais je ne puis vivre ainsi; partez, je vous écrirai tous -les jours; si vous restez, je ne vous verrai plus. - -Après mille objections, il me promit de partir le lendemain. - -Je pris congé de lui en le remerciant de tout mon cœur. - -Robert avait repris son appartement rue Royale, son caractère était d'une -inégalité extraordinaire; un jour il me comblait de tendresse, un autre -il me chassait, puis me demandait pardon et m'insultait de nouveau. A -chaque raccommodement, c'étaient des dons superbes. Il venait de me -donner une jolie calèche, doublée de gros bleu, qui lui appartenait, mais -qu'il avait fait marquer à mon nom. Il me fit encore présent de deux -beaux chevaux noirs que j'avais vus attelés à son phaéton, le jour où il -était venu me voir pour la première fois rue Geoffroy-Marie. - -J'avais un des plus beaux équipages des Champs-Élysées, j'étais couverte -de bijoux, de cachemires, de dentelles; pourtant je pleurais bien -amèrement sous mon voile. Je ne pourrai jamais dire combien il me faisait -souffrir par son caractère. Il passait sans transition de l'insolence à -l'adoration. Mon cœur était un orage, ma vie un enfer. Comme j'étais -loin du temps où je me disais: Un jour viendra où je dominerai -complétement son caractère, où je faisais des plans de bonheur. Je vivais -sans but, sans espérance. De courtes joies, de longs ennuis, un désespoir -durable, voilà mon existence. Robert était aussi incapable de se détacher -de moi que de me rendre heureuse. Il devenait fou de rage, quand il -voyait qu'il ne pouvait chasser mon image de son cœur. Quelquefois, -après un dîner où la colère, plus que le vin, lui avait monté au cerveau, -il se croyait fort. Il voulait briser cette chaîne qui chaque jour se -resserrait davantage. L'exaltation tombée, il revenait à mes pieds plus -humble et plus passionné que jamais. Quand Richard était à Paris, sa -présence le mettait en fureur. Quand Richard était absent, comme il -n'avait plus rien à craindre, il était plus calme, mais il se -contraignait moins et je ne gagnais rien au change. Heureusement qu'il -se présenta une occasion de nous voir moins souvent et je la saisis avec -avidité. - -On me fit demander au théâtre pour une nouvelle pièce appelée _les -Martyrs du Carnaval_.--Je me disais: «En me voyant moins, Robert m'aimera -davantage... il deviendra plus doux.» Ce fut encore pis.--Le théâtre -l'exaspérait, parce qu'on me faisait danser dans toutes les pièces. - -J'arrivais souvent les yeux bien rouges!... les pauvres figurantes qui -gagnaient vingt-cinq francs par mois étaient plus heureuses que moi. - -L'absence de Richard lui était toujours favorable dans mon cœur. -Lorsqu'il était à Paris, je ne m'occupais guère de lui. Il m'avait -habituée à le croire trop payé d'un sourire. Quand il n'était plus là, ma -pensée se reportait vers lui avec plaisir, avec reconnaissance. Ce -n'était pas de l'amour, c'était de l'attendrissement. Son souvenir -profitait de toutes les réactions que me causaient les violences de -Robert. Et puis, Richard m'écrivait des lettres si tendres, si -affectueuses. Le moyen de résister à une plainte si doucement exprimée! - - - «Bruxelles, 30 juin. - - »Chère Céleste, vous m'avez ordonné de partir, votre repos en - dépendait, et je suis parti. J'avais peine à contenir mes - larmes... Vous, au contraire, vous aviez le visage riant et l'air - heureuse.--J'étais seul dans un des wagons du chemin de fer... - j'ai pleuré comme un enfant! Mais quand je pense à ma position, - j'ai le cœur rempli de tristesse!... Je vous aime et vous ne - m'aimez pas. J'en ai la malheureuse conviction! Vous plaignez les - autres, et pour moi vous êtes sans pitié! Vous ne m'avez pas - demandé ce que je deviendrais, seul à seul avec mon désespoir! - Non, cela vous importe peu. Je crois que vous ne savez pas encore - à quel point je vous aime!... Moi-même je l'ignorais!..... Tant - qu'on est heureux, on se laisse aller au bonheur. C'est à peine - si on en sent le prix... Mais vient-on à le perdre, alors on n'a - plus assez de larmes dans les yeux pour pleurer ce qu'on a perdu. - Si cet éloignement durait encore quelques jours, je n'y - survivrais pas; je saurais mettre un terme à mon martyre, à cette - rage concentrée qui me brûle et m'étouffe; oui, Céleste, je - mourrai pour vous, mais en mourant ma bouche n'aura que des - paroles d'amour et d'adoration. Alors je vous laisserai plus - heureuse avec d'autres amours.--Serez-vous donc inexorable pour - moi?... N'aurez-vous donc jamais un mot de consolation à me - dire?... J'ai une fièvre ardente... On me donne du quinine..... - Cela ne me fera rien!... Rappelez-moi et je serai guéri! Je - ferme les yeux et je me figure être près de vous!--Je suis bien - heureux alors, mais ce n'est qu'un éclair de bonheur qui - s'évanouit aussi vite qu'il est venu. Qu'ai-je fait pour être - aimé de vous? Rien, absolument rien, car je ne puis compter pour - quelque chose la folle passion que j'ai pour vous, passion qui, - je le sens bien, fera le malheur de ma vie, et ne finira qu'avec - elle... Cette lettre va vous ennuyer... Elle contient ce qu'elles - contiennent toutes, l'expression de mon amour!..... Les vôtres - aussi sont les mêmes!... Toujours la froideur, l'indifférence!... - Pourquoi ne me mentez-vous pas; il est si doux d'être trompé!... - On croit si facilement quand on est malheureux! Il me semble que - quand on est aimé comme je vous aime, on devrait au moins un peu - de pitié à celui qu'on fait tant souffrir! J'ai lu mieux que vous - dans votre cœur!... Vous croyez haïr cet homme... vous l'aimez - plus que jamais! - - »Je reçois une lettre de vous...--Vous me rendez une liberté qui - m'est odieuse, et vous m'ôtez tout espoir de rapprochement!... - Ah! ne craignez rien, je ne vous ferai aucun reproche. - D'ailleurs, je n'en ai pas le droit, et mon amour pour vous est - trop grand pour que je ne baise pas encore la main qui me frappe. - Vous pouvez briser mon cœur, mais vous ne tuerez jamais mon - amour!... Je vais à Spa... J'ai besoin de me distraire... les - émotions du jeu me donneront peut-être un moment d'oubli! Un mot - de vous, un signe! et je serai à vos pieds!...--Je vous attendrai - toujours... - - »RICHARD.» - -Cette lettre était trop bonne. Pauvre Richard! je me reprochais d'avoir -fait son malheur..... mais il était jeune, et, j'espérais, l'absence le -ferait oublier. - -En même temps que les _Martyrs du Carnaval_, on répétait, aux Folies, une -pièce appelée _Blanche et Blanchette_.--Dans le rôle d'amoureux, débutait -un jeune homme brun, mince, joli garçon, quoique d'une grande pâleur. Il -s'appelait Alexis Didier. D'abord je n'y pris pas garde, mais on contait -des histoires si extraordinaires sur son compte, que je le regardai plus -souvent. Je cherchais les occasions de lui parler, de l'écouter!... je ne -croyais pas au magnétisme, et je riais au nez des conteurs. - -Didier est ce même somnambule que M. Dumas a étudié si longtemps... Il y -avait des séances chez lui... tout le monde y était allé, et en était -sorti convaincu de sa lucidité!... On m'avait offert de m'y conduire: -j'avais refusé, parce que je n'avais aucune confiance. On me dénonça à -Didier comme une incrédule incorruptible. Il venait à moi, nous causions -souvent ensemble... Quand sa causerie dépassait dix minutes, je me -sentais fatiguée, engourdie!... Quand il me prenait la main, il me -fallait un effort pour la retirer. - ---Laissez-moi donc, Didier, on va dire que vous me faites la cour!... Il -me répondait sans ôter ses yeux de dessus les miens: - ---Laissez-les dire! - ---Mais non, je ne peux pas!... et je me sauvais, pas pour longtemps. -Quand j'avais fait quelques tours, je revenais à lui... il se mettait à -rire et disait:--Vous voyez bien que c'est vous qui me cherchez!...--Je -répondais oui, et je ne bougeais pas de place. Je trouvais cela stupide; -je me promettais, le lendemain, aussitôt ma pièce répétée, de quitter le -théâtre, car tout le monde riait de moi!... Bien sûr, on devait me croire -amoureuse de Didier; pourtant je n'y songeais pas. - -Quand on jouait les deux pièces, la mienne passait en premier; il -n'arrivait donc qu'après moi au théâtre. Je disais aux personnes qui -étaient dans ma loge:--Tiens! voilà Didier qui arrive! - ---Non, me répondait-on, sa loge est fermée! - ---Je vous dis qu'il arrive, je l'entends bien... Et en effet, il était au -foyer ou sur la scène. - -Un soir, au théâtre, je reçus un mot; il était de Richard. - - «Il faut, me disait-il, que je vous voie demain... Venez chez - moi, ou je vais chez vous!» - -Son retour m'était on ne peut plus désagréable, mais je ne pouvais -m'exposer à le laisser venir chez moi. J'allai le trouver. - -Il était changé... il paraissait fatigué... il me fit asseoir et me dit: - ---Je suis revenu, quoique vous ne m'ayez pas rappelé, ce à quoi vous ne -pensiez guère!... mais je ne puis vivre sans vous! Écoutez-moi bien, -Céleste, vous allez voir jusqu'à quel point cet amour tient à ma vie! -J'ai bien réfléchi, voilà ce que je vous offre: un avenir heureux, -honnête, qui vous aidera à oublier un passé dont je ne vous parlerai -jamais! Je vous donnerai quarante mille francs!... nous partirons de -suite en Angleterre, où je vous épouserai facilement, car je suis Anglais -et n'ai pas de parents!... Écoutez-moi jusqu'à la fin... vous n'avez pas -le droit de me refuser, car vous avez fait le mal, vous devez le réparer, -fût-ce même par un sacrifice. Ce n'est pas moi qui suis allé vous -chercher, c'est vous qui êtes venue à moi!... Je ne vous regardais pas, -vous m'avez fait tourner la tête de votre côté... c'est un jeu qui m'a -coûté cher, qui me coûtera la vie si vous me refusez. - -Je ne savais que répondre.--Ce qu'il me disait était vrai... je cachai ma -figure dans mes mains pour pleurer... - ---Je ne puis accepter ce que vous m'offrez!... c'est de la folie, vous -n'y avez pas réfléchi!... - ---Pardon, me dit-il, si bien et si longtemps, qu'il me faut votre réponse -de suite. - ---Mais c'est impossible!... - -Il se leva comme un fou... j'eus peur, je l'attirai près de moi et lui -dis: - ---Voyons, mon ami, soyez raisonnable!... J'étais si loin de m'attendre à -ce que vous me dites, que j'en suis étourdie... donnez-moi le temps de me -remettre... Et puis, êtes-vous sûr que cela puisse s'accomplir à -Londres?... Allez-y deux ou trois jours, vous reviendrez me chercher -quand je vous aurai écrit. - ---Vous me trompez, Céleste, vous ne m'écrirez pas! - ---Je vous jure que je vous écrirai. - ---Je vous crois, et je pars ce soir. - -Il était heureux... moi je revins triste. Je lui écrivis, mais pour le -faire renoncer à cette folle idée. - -A quelques jours de là, je déjeunais chez Robert, rue Royale, avec un de -ses amis. Au milieu du repas, il me chercha querelle comme à -l'ordinaire... cela commença pour un rien, et, comme à l'ordinaire -encore, cela finit par un violent orage. - ---Une fois pour toutes, lui dis-je, que me reprochez-vous? - ---Ce que je vous reproche, c'est d'avoir empoisonné mon cœur d'un amour -qui rougit d'avoir pour idole Mogador!--Je vous hais parce que... je vous -hais, enfin, parce que je vous aime. - -Il passa dans sa chambre et me laissa avec son ami, qui me dit: - ---Mais il est fou! - ---Oui, et d'une méchante folie. Il vaudrait mieux se quitter que de vivre -comme cela.--Voilà pourtant ce que j'ai refusé pour lui... Et je lui -contai ce que Richard m'avait offert. - ---Si c'est vrai, me dit-il d'un air de doute, vous avez eu bien tort de -refuser, dans votre intérêt et dans celui de Robert, car il se ruine! Il -faut absolument qu'il se marie. - ---Vous savez bien qu'il a essayé cent fois et que cela a toujours -manqué... - ---Parce qu'il vous savait là, et qu'il n'y a jamais pensé sérieusement. -Il ne pouvait manquer de réussir s'il l'eût désiré, avec son nom, son -esprit et sa fortune. Si vous étiez partie, mariée, et qu'il n'eût plus -d'espoir, vous verriez qu'il en finirait. - -Robert rentra, il regrettait sa mauvaise humeur et faisait son possible -pour me la faire oublier; mais quand mes yeux étaient mouillés de larmes, -ces larmes séchaient lentement. - -Je reçus une lettre de Richard. Malgré ce que je lui avais écrit, il me -répétait les mêmes offres, en me suppliant d'accepter. - -Cette proposition était trop sérieuse pour y répondre sans réfléchir, car -il ne s'agissait pas seulement de mon bonheur, mais encore du sien! - -Le théâtre m'ennuyait!... Il faut, pour être acteur, une vie -régulière.--Il est difficile d'être gaie en scène, de chanter, de danser, -de faire rire les autres, quand le cœur est triste. - -Didier continuait, pour convaincre mon incrédulité, à exercer sur moi une -influence magnétique qui me fatiguait!... Quelquefois je me fâchais; il -me disait en riant: Commencez-vous à croire?--Je répondais: Non! pour ne -pas céder; car je ne pouvais me dissimuler qu'il se passait en moi -quelque chose d'extraordinaire. Il augmenta, par je ne sais quels moyens, -son influence. Je le suivais pas à pas dans le théâtre... je savais -presque toujours où il était, sans le voir. Cela m'inquiétait, -m'irritait. Bien que cela ne fût qu'une plaisanterie, je commençais à -trouver qu'elle durait trop longtemps. - -Un jour que Robert avait Montji à dîner, il me querella encore. Je -n'avais jamais été patiente... Ce jour-là, moins que les autres, j'étais -disposée à l'être. La scène devint si terrible, que mon secret m'échappa. - ---Après tout, mon cher ami, croyez-vous que j'aie besoin de vous? -Croyez-vous qu'en sortant, derrière le seuil de votre porte, je ne -trouverai pas un ami qui me tendra la main? Mais... je n'aurais pas -d'asile, je ne saurais où manger, que je ne resterais pas avec vous, si -vous devez continuer à me traiter de la sorte! Si vous ne m'aimez plus, -ou si vous êtes furieux de trop m'aimer, je n'en suis pas cause, et vous -n'avez pas le droit de me rendre la vie dure comme vous le -faites!--Pourquoi, quand vous m'avez renvoyée, venez-vous me -rechercher?... Votre caractère est une raquette, mon bonheur est le -volant... je ne veux plus vivre comme cela. Écoutez ce que je vais vous -dire: je dois écrire demain le parti que j'ai pris; votre réponse va -dicter la mienne! je vous aime encore: la preuve, c'est que je suis -ici!... On m'a offert de m'épouser et de me donner quarante mille francs -de suite, si je voulais vous quitter. J'aurais voulu ne jamais vous le -dire, mais, avant de prendre une résolution, je veux que vous me donniez -votre parole d'honneur de ne plus me traiter comme vous le faites depuis -quelque temps. Cette vie est un enfer! mieux vaut nous quitter pour -toujours... - ---Bravo! dit-il en riant aux éclats, la comédie est bien jouée, la scène -de chantage bien inventée; mais, ma chère enfant, je ne suis pas votre -dupe. Qui donc vous donne d'aussi bonnes leçons? - -Ah! on veut vous épouser... On vous offre de l'argent pour me quitter, et -vous venez me le dire pour que je vous garde au même prix!... Eh bien! -voilà ma réponse: Si ce que vous dites est vrai, je vous engage à -accepter. D'abord mon intention n'est pas de vous garder longtemps, et -puis, quand même, je ne vous saurais aucun gré d'un sacrifice auquel je -ne crois pas!... - -Etre soupçonnée d'un pareil stratagème me parut plus odieux que tout le -reste... - -Je sortis exaspérée, jurant de ne plus le revoir, et bien décidée à -partir. J'allai au théâtre, je suppliai M. Mouriez de me donner la -permission de m'absenter quelque temps. Il me l'accorda. - -Je rentrai chez moi. - -On me remit cette lettre de Robert. - - «Quand on aime une femme indigne de soi et qu'on se sent trop - faible pour la quitter, on se fait sourd et aveugle, c'est ce que - j'aurais dû faire. On ne crée pas ce que Dieu lui-même serait - impuissant à recréer. Le cœur d'une fille comme vous ressemble à - une hôtellerie mal famée. Le passant honnête, qui s'y aventure - par hasard, attire sur lui toutes les railleries des hôtes - ordinaires. Quand un bon sentiment nous vient au cœur, les - mauvaises passions, maîtresses du logis, l'en chassent bien vite. - Vous dites que je ne vous ai pas aimée, mais l'amour que j'ai eu - pour vous est ma seule excuse; si je ne vous avais pas aimée, je - serais le dernier des misérables. Votre semblant d'amour, à vous, - a commencé par une caresse et finit par un chiffre. Je ne suis - pas assez riche. Vous êtes libre. - - »ROBERT.» - -Je prenais la plume pour écrire à Richard. Ma femme de chambre l'annonça. -L'impatience l'avait ramené. - -Je poussai un cri de joie. Il me demanda ma réponse,--je lui dis: Quand -partons-nous?... - ---Demain soir, si vous voulez.--Il vous faut le consentement de votre -mère, et je désire que vous placiez cet argent avant notre départ.--Il -posa sur ma toilette un portefeuille que je lui rendis. - ---Non: je ne veux pas de cet argent; plus tard, nous verrons. - ---Je veux que vous le placiez avant de quitter Paris... Ce n'est pas une -grande fortune, mais cela vous aidera à élever votre petite fille! Quoi -qu'il arrive, ces quarante mille francs sont à vous. - -J'étais confuse de tant de générosité! J'allais peut-être refuser encore, -quand je songeai à ces paroles de Robert: _Si c'était vrai, vous ne me le -diriez pas!_ Je pris le portefeuille, et le montrant dans ma pensée à -Robert, je lui disais: _Vous voyez bien que je ne mentais pas._ - -Tout fut prêt le lendemain soir; le consentement donné, l'argent placé. -Nous partîmes. Je recommandai de m'envoyer mes lettres poste restante. - -Je faillis me trouver mal quand le chemin de fer m'emporta. Je cherchai -vainement à entourer de mes pensées celui qui faisait tout pour moi, -celui qui allait me donner son nom. Mon cœur rebelle saignait en pensant -qu'il s'éloignait de Robert. Je me faisais honte à moi-même. Ma volonté -était impuissante; je pouvais diriger mon corps, non mon amour. - -Richard me demanda si j'étais heureuse... je ne répondis rien pour ne pas -mentir. - -Une fois embarquée, j'eus plus de liberté; je pus pleurer. Nous eûmes une -très-mauvaise traversée. - -Richard était presque sans connaissance, tant il souffrait! Deux -personnes, sur peut-être trois cents, tinrent tête à l'orage et restèrent -debout. Je m'étais appuyée à une espèce de mât. Les bras croisés, je -regardais les vagues furieuses, qui me semblaient courir après notre -embarcation pour l'engloutir. - -Je les attendais; j'étais prête à me laisser emporter par elles. - -Quand le jour parut, j'appris que nous avions couru un véritable -danger... Nous nous étions perdus. Les voyageurs n'avaient pas figure -humaine... Un surtout, M. Eugène Crémieux, marchand de chevaux, que je -reconnus pour être un des fournisseurs de Robert, était effrayant sous -l'influence du mal de mer. J'avais remarqué, sur l'avant du bâtiment, un -grand monsieur qui, pendant la bourrasque, n'avait cessé de fumer son -cigare. Je demandai son nom à Richard qui venait de le saluer. - ---C'est le prince de Syracuse. - ---Eh bien! dis-je, il a le pied marin. - -Arrivés à Londres, nous louâmes un grand appartement. - -Dès ma première promenade, je pris cette ville en horreur. Le brouillard -interceptait le jour, et ne s'ouvrait que pour laisser passer une neige -noire qui tachait mon chapeau blanc et me mouchetait la figure. Je -rentrai furieuse. Je voulus me laver avec de l'eau et du savon; j'avais -l'air d'un ramoneur. Cela s'était étendu. La maîtresse de la maison, qui -était très-aimable et qui parlait français, me dit:--Madame ne connaît -pas Londres... Il ne faut pas sortir avec des couleurs claires dans cette -saison, et toujours avoir le soin de mettre un voile de gaze verte. Je la -remerciai, me promettant de ne pas suivre son conseil. Je n'avais pas -assez de courage pour m'habiller à l'anglaise. - -Je venais de trouver le moyen de détacher ma figure avec du coldcream. Je -ne sortis plus qu'en voiture. Je visitai tous les monuments. Une chose -m'étonna: il fallait payer à toutes les portes pour entrer et pour -sortir, donner je ne sais combien de shellings pour voir quelques bijoux -dans une cage de verre. Je me disais que si les Français étaient comme -cela, les étrangers ne seraient pas assez riches pour tout voir. Je -trouvais cette rançon de mauvais goût. Ayant plus beau dans mon pays, je -ne visitai plus rien; j'étais triste, je m'ennuyais. - ---Richard ne savait qu'inventer pour me distraire; il m'achetait tout ce -que j'avais regardé. - -Le salon de notre appartement devint un magasin de robes, de dentelles, -de bijouteries. - -Il avait tout disposé pour notre mariage. Le moment approchait, non sans -me faire grand'peur, car je doutais de moi, de ma résolution. Ce fut bien -pis après avoir été à la poste, où je trouvai une lettre de Robert. Il -avait gagné ma femme de chambre, et malgré ma défense, elle lui avait dit -où j'étais et comment il pourrait m'écrire. Je cachai cette lettre, car -Richard m'attendait et je n'osais la lire devant lui. Enfin il sortit; je -brisai le cachet avec un battement de cœur... Voici ce qu'il m'écrivait: - - «Si vous recevez encore une lettre de moi, ne croyez pas que - j'espère un rapprochement entre nous. Vous m'avez vu assez - faible, c'est que j'espérais; mais aujourd'hui, à quoi puis-je - croire? Je croyais, avant le jour où vous m'avez manqué; depuis, - je n'ai plus cru à rien. Vous êtes restée dans le vrai, le - plaisir, le nouveau, le profit et une garantie pour l'avenir. Moi - qui ne vivais que par le cœur et l'imagination... j'ai cherché à - rompre... Je m'étais fait un faux courage... Vous m'avez - abandonné, tout m'a manqué. Il y a aujourd'hui une barrière que - je ne franchirai jamais. Avec vous, Céleste, je n'ai eu que - souffrance! j'ai souffert pour le passé, j'ai souffert pour le - présent, je souffrirai toute ma vie. Si vous épousez cet homme, - c'est une grande folie!... Une fois le caprice passé, il n'y aura - plus pour vous que reproche et amertume. La tête est tout chez - lui, le cœur n'y est pour rien. Si mes conseils peuvent être de - quelque poids dans votre conduite, je serai heureux de vous - rendre en bonheur tout ce que je souffre depuis votre départ - auquel je n'ai pas cru jusqu'à ce que j'en aie eu la preuve - matérielle. Je cherche partout une distraction que je ne trouve - nulle part; je n'ai pas le courage de la chercher jusqu'au bout. - La femme n'existe pour moi qu'en vous... J'ai lutté contre - l'impossible... pourquoi vous en voudrais-je?... N'ai-je pas eu - de vous tout ce qu'on pouvait en avoir? Cet homme sera-t-il plus - heureux de vos caresses que je ne l'ai été? En aura-t-il de plus - tendres? Cela n'est pas possible!... Une fois son imagination - assouvie, que lui restera-t-il?... Rien!--Je serai vengé de lui, - car il ne souffrira pas plus que je ne souffre. - - »Vous m'avez reproché des lettres et des paroles inspirées par la - colère; elles vous ont froissée parce que vous n'avez pas su y - trouver tout ce qu'elles contenaient de passion et de - désespoir. La femme qui aime n'a d'autre moyen de prouver son - amour que par son dévouement, son abnégation; elle voudrait être - la dernière du monde entier, pour devoir tout à celui qu'elle - aime et en être fière. Vous avez été ainsi quand vous - m'aimiez.... quand vous ne m'avez plus aimé, je vous ai humiliée, - cela devait être. - - »Pardonnez-moi de venir vous troubler au milieu de vos joies et - de vos plaisirs. Si ma lettre vous ramène à quelque sentiment - triste, vous trouverez immédiatement une consolation dans le - baiser que vous donnerez ou dans celui que vous recevrez. - - »Adieu. - - »ROBERT.» - -Après cette lecture, je pleurai; pourtant j'étais heureuse; sa lettre me -prouvait qu'il m'aimait encore. - -Richard rentra.... Je faillis perdre la tête, car je venais de faire un -projet de départ. Je ne pensais plus à lui. - -Les formalités à remplir pour notre mariage étaient finies; le temps à -attendre par des dispenses acheté. - -Richard me dit: --Allons, Céleste, c'est aujourd'hui que vous serez ma -femme, c'est la plus grande preuve d'amour que je puisse vous donner. -Rendez-moi heureux, et c'est moi qui vous serai reconnaissant. - -Il m'avait commandé à Londres une toilette complète.... je m'habillai -machinalement... je n'osais rien dire... je ne voulais pas me marier, et -je ne savais comment lui faire comprendre que nous allions tous deux à -notre perte. - -J'avais une robe de brocart gris-perle, un châle de dentelle noire, un -chapeau blanc. - ---Cette toilette est de demi-deuil, lui dis-je, c'est horriblement -triste! - -Il mit sur mon chapeau un magnifique voile qui avait été fait pour la -reine et qu'il avait acheté la veille. - -Je me laissai conduire....., mais quand la voiture s'arrêta, la pensée, -la vie me revinrent. - ---Non, non, dis-je au cocher, n'arrêtez pas, marchez!... Richard, -dites-lui de dépasser cette porte, il faut que je vous parle. - -Je m'enfonçai dans la voiture, et me tins au coussin comme si l'on eût -voulu m'en faire descendre par la force. - -Il donna ordre de retourner à l'hôtel. Il ne me dit pas un mot pendant la -route... je n'osais lever les yeux sur lui. Rendus à notre appartement, -il me montra un fauteuil, prit une chaise et me dit: - ---Voyons, Céleste, qu'avez-vous à me dire? - -Il me disait cela si doucement, il me regardait d'un air si bon, que je -ne sus que répondre... mon voile moitié baissé cachait ma rougeur... je -tremblais, mes dents claquaient. - ---Dites-moi ce qui vous est arrivé?--vous ne répondez pas!... je vais -vous le dire. Vous venez d'avoir peur de ce que vous alliez me -promettre... Vous ne m'aimez pas, vous n'avez pas le courage de me donner -votre vie tout entière. Il n'y aurait pas dans ce refus de quoi vous en -vouloir, c'est de l'honnêteté... une autre aurait pris mon nom et -l'aurait traîné dans la boue. Je vous l'offrais avec confiance dans -l'avenir, vous ne voulez pas, vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez -jamais; je tuerai mon amour ou il me tuera! - -Il cacha sa figure dans ses mains pour pleurer. Je me jetai à ses genoux, -je lui demandai pardon du mal que je lui faisais.--Tenez, Richard, n'ayez -que du mépris pour moi, je suis indigne d'un amour comme le vôtre... -chassez-moi, je suis une misérable... mais je souffre!... ce n'est pas ma -faute... ayez pitié de moi, ne m'accablez pas de vos reproches, je ne -pourrais pas les supporter! Oh! j'étouffe! ma vue se trouble... je me -sens mourir. - -Je perdis connaissance. - -Quand je revins à moi, j'étais dans un fauteuil... on m'avait -déshabillée... la maîtresse de la maison me mettait une robe de -chambre... j'allais demander ce qui s'était passé... Richard me fit signe -de me taire. - -Quand nous fûmes seuls, il me prit la main et me dit:--L'air de Londres -vous fait mal, Céleste, nous partirons demain. Il resta quelque temps -sans me parler, puis, me regardant avec colère, il reprit:--Comme vous -l'aimez, cet homme! - -Le reste du temps se passa dans le silence. Nous partîmes le lendemain -avec des émotions bien différentes au cœur. - -Arrivé à Paris, il descendit dans un hôtel, cité Bergère, car il avait -fait vendre son appartement pendant notre absence. - -Robert sut bien vite mon retour... il m'écrivit plusieurs lettres que je -laissai sans réponse. Je ne m'appartenais pas... la reconnaissance me -faisait un devoir de rester auprès de Richard... je ne voulais pas sortir -avec lui, pour éviter une rencontre qui, je le savais, aurait eu des -suites terribles. - -Je reçus une nouvelle lettre de Robert. - - «Je te pardonne tout le mal que tu me fais. Quoi!... quand je - te dis que je t'aime, que je souffre, tu ne trouves pas dans ton - cœur l'écho d'un souvenir! C'est mal, Céleste, d'être ingrate. - Tu ne m'as pas pardonné un moment de vivacité, tu m'as reproché - de ne plus t'aimer... peux-tu être injuste à ce point... Le jour - où tu ne m'as plus aimé, tu as eu assez de pitié pour moi pour me - le cacher, pour me mentir jusqu'au jour où tu as cru m'avoir - assez payé l'amour que j'avais pour toi. Merci, mon enfant... - pourquoi n'avoir pas fait durer mon rêve quelques heures de plus? - Il était si doux pour moi; si tu savais pourtant comme, dans un - baiser, je te donnais d'amour, de tendresse, de passion! comme - ces baisers venaient de loin, du fond de mon cœur! Que n'ont-ils - versé sur le tien un peu de ce feu qui me brûle? Oh! tu ne - m'aimes plus aujourd'hui, tu ne me comprends pas... c'est donc - fini, je ne te verrai plus... je vais partir, aller bien loin!... - Pourquoi montrer mes larmes? On en rit, et tout cela te ferait - pitié, voilà tout. Oh! reviens à moi, je te demande pardon de - tout ce qui a pu t'offenser, je ne le pensais pas. Viens me voir - au moins pour me dire adieu, je ne t'ai jamais fait de mal. Ne - m'abandonne pas ainsi, je t'aime... reviens, et tu auras plus que - tu n'as pu rêver! Je ne puis vivre sans toi... Viens, viens, - c'est mon cœur qui t'appelle. Je suis malade dans mon lit... - Refuseriez-vous un peu de pitié à un homme dont le seul crime est - de vous avoir trop aimée... le laisseriez-vous mourir sans un mot - de consolation!... Non, je connais votre cœur, vous viendrez, je - vous attends!...» - -Le lendemain, il y avait des courses au Champ-de-Mars... Je fis atteler -ma calèche pour y aller. En descendant, je trouvai des roses plein ma -voiture... Je pensais que c'était une galanterie de Richard et je partis -en emportant un petit mot que je voulais mettre moi-même chez Robert, et -où je lui disais: - - «Vous m'aimez aujourd'hui, parce que je suis à un autre; s'il - n'était plus là, vous ne vous baisseriez pas pour me ramasser à - terre. Je vous ai bien prévenu! Avant de prendre un parti, mon - cœur a crié! Vous savez bien que je vous aime, et vous m'avez - plaisantée, raillée. Je suis partie... Vous m'avez écrit des - injures... j'ai tout supporté, sans vous faire un reproche!... - j'avais le cœur gros. Je vous quitte, je vais aux courses. Il - faut bien que je jouisse de mon luxe, de mes succès! J'ai fait le - malheur de trois personnes; on va m'admirer... je suis à la - hauteur de ces femmes que je méprisais. Des chevaux, des - voitures, avec cela, on n'a plus besoin de son cœur... la vie - est un pont qui traverse l'âme. Au commencement, il y a l'amour; - à l'autre bout, l'ambition, l'orgueil. - - »J'ai commencé avec vous par le premier; vous m'avez poussée, je - suis sortie par l'autre. C'est votre ouvrage. Tous les reproches - que vous me faites, je les jette sur vous... mon cœur n'est-il - pas une hôtellerie mal famée!... Je vous en chasse pour vous - éviter d'être en si mauvaise compagnie. - - »CÉLESTE.» - -Je donnai cette lettre à un commissionnaire... Je doutais trop de mon -courage pour la remettre moi-même. - - - - -XXXVIII - - -Le lendemain, à dix heures, le médecin qui m'avait soignée place de la -Madeleine, et que Robert avait gardé, demanda à me parler. On le fit -entrer dans ma chambre. - -Après m'avoir saluée assez froidement, il me dit: - ---Si étrange que vous semble ma démarche près de vous, soyez persuadée, -mademoiselle, que je viens de moi-même; je sors de chez M. le comte de -***. C'est la quatrième visite que je lui fais depuis hier six heures. Je -l'ai soigné deux fois; il a eu une attaque très-violente, le sang -l'étouffe, il a le délire. Son valet de chambre m'a dit que cette nuit il -avait ordonné vingt fois qu'on vînt vous chercher; on n'a pas osé le -faire. Je viens vous prier d'y aller, ne fût-ce qu'une heure. Il a du -chagrin, c'est le plus grand de son mal. Je ne sais quelle est votre -position vis-à-vis l'un de l'autre, mais je n'ai pas hésité, me rappelant -que sur un mot de moi, il vous avait emmenée chez lui, à la campagne, -vous voyant dangereusement malade. - -Mon cœur avait cessé de battre. - -Je ne pris pas le temps de répondre, je pris un châle, un chapeau, et je -dis au docteur:--Partons! je suis prête. - -Quand j'arrivai chez lui, rue Royale, je fus effrayée; les domestiques -couraient de droite et de gauche; Robert venait d'avoir un accès -terrible, on m'engagea à ne pas entrer dans la crainte que ma vue ne lui -fît mal. Je n'écoutai rien et j'entrai dans sa chambre. Il était bien -changé; ses joues étaient pâles, ses yeux brillants comme des éclairs. Je -m'approchai de son lit; il me regarda deux ou trois minutes; puis, comme -sortant d'un rêve, il se pencha hors de son lit, et me saisissant le -poignet, il me dit: - ---Oh! c'est vous; venez plus près, que je voie comment est faite la -figure d'une femme qui peut causer tant de douleurs. Votre baiser, c'est -celui du serpent, il empoisonne! Les goules boivent le sang, vous, vous -dévorez le cœur, vous le déchirez avec vos ongles, et, quand votre -victime est à l'agonie, vous apparaissez, non pour lui porter secours, -mais pour jouir de votre œuvre de destruction! Qui donc vous amène? -C'est l'enfer qui vous envoie! Mais je ne suis pas mort; j'ai encore -assez de force pour vous écraser comme une vipère! Il me serrait le -poignet à me le briser; je n'osais dire un mot, faire un mouvement; il -était fou! Il se mit à rire et me dit:--Tu pâlis, tu as peur. Le charme -est tombé; je te vois telle que tu es. Par quelle magie m'as-tu donc -séduit, fille de Satan? C'est du feu que tu as mis dans mes veines; -maintenant tout est dans ma tête. - -Il me lâcha pour porter ses deux mains à son front. Sa chemise se tacha -d'un sang noir; la saignée qu'on lui avait faite venait de se rouvrir. Je -sonnai, le médecin lui rebanda le bras après l'avoir laissé saigner, et -m'assura que c'était une bonne chose. - -En effet, Robert me parut plus calme et me dit, comme s'il me voyait -seulement: - ---Ah! te voilà; tu as bien fait de venir. Il y a si longtemps que je -t'attendais. Je vais me lever; je suis courbaturé. Tu vas rester près de -moi, n'est-ce pas? J'ai besoin de te voir. Où étais-tu donc? Il me semble -qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue. - ---Oui, lui dis-je, je vais rester près de vous, je ne vous quitterai -plus. - -J'ôtai mon châle et mon chapeau. Je me tins assise à la tête de son lit, -sans oser respirer. - -Il me parla de choses et d'autres, puis s'endormit. - -Le médecin me dit en partant: - ---Ne le quittez pas; il est sanguin, il pourrait avoir de nouvelles -crises, je viendrai demain de bonne heure. S'il y avait du nouveau, -envoyez-moi chercher. - -Une fois seule avec le silence et mon malade, je pensai à ma situation, à -Richard que j'allais désoler; mais je ne pouvais abandonner Robert dans -un pareil moment. Je m'approchai d'une table où il y avait de quoi écrire -et je commençai une lettre pour Richard: - - «Mon ami, je suis indigne de votre amour! C'est la tête bien - basse que je vous demande pardon du mal que je vais encore vous - faire. Oubliez-moi, je suis une ingrate, indigne de vous. Louise, - ma femme de chambre, vous remettra cet argent que je ne puis - garder. Ne cherchez pas à me voir.--Partez, s'il le faut, mais - oubliez.--Robert est dangereusement malade, je suis près de son - lit et ne sortirai de sa chambre que lorsqu'il sera hors de - danger. Ne croyez pas que je sois tombée dans un piége et que je - cherche à excuser ma conduite par un mensonge; je ne suis pas - prisonnière, les portes sont ouvertes. Je reste parce qu'il me - semble que je remplis un devoir. Je vous ai connu trop tard, - Richard, sans cela je vous aurais aimé comme vous méritez de - l'être.--J'ai cru, en entrant ici, que Robert allait me tuer. Je - regrette qu'il ne l'ait pas fait; ma vie est une des plaies du - monde; je fais souffrir ceux qui m'aiment et je suis malheureuse - au milieu d'eux. Ne me maudissez pas, mon ami. Plaignez-moi. Je - suis une mauvaise étoile, je porte malheur!--J'ai au moins une - consolation, c'est de ne jamais vous avoir menti.--Dans quelques - années, je serai seule, abandonnée; je me souviendrai alors de ce - que j'ai perdu en vous, je verserai des larmes bien amères; mais - il sera trop tard, et vous serez vengé. Adieu! Un peu de courage - vous sauvera d'une vie de regrets. Pardonnez-moi! - - »CÉLESTE.» - -Je fis venir ma femme de chambre, je lui remis cette lettre. Robert -dormait toujours; la sueur lui tombait du front; il était agité. Il se -réveilla tout à coup en m'appelant. - -Je passai huit jours sans le quitter; j'avais défendu qu'on m'apportât -aucune espèce de lettres; je ne voulais pas qu'une seule plainte arrivât -jusqu'à moi. Je sentais trop combien j'en méritais. - -La maladie de Robert n'avait pas changé son caractère. Il se mettait en -fureur contre moi sans motif, quelquefois il sonnait son domestique pour -ne pas me demander sa tisane que j'avais près de moi. Il me disait de -m'en aller, que ma présence lui faisait horreur. Comme je pleurais sans -répondre, il me demandait pardon de ses emportements, m'embrassait les -mains et me disait:--Je t'aime plus que ma vie; si je ne te voyais plus, -je deviendrais fou! - -Sa nature robuste triompha du mal. Au bout de quelques jours, il était -rétabli. Il me laissa aller chez moi, après m'avoir fait jurer de revenir -de suite. - -Je trouvai quatre lettres de Richard, la première contenait ceci: - - «Pourquoi vous ai-je connu, Céleste? Je ne vous dirai ni injures, - ni reproches, je laisse cela à cet homme que vous me préférez. Ce - qu'il aime en vous, c'est moi. Quand j'aurai fui au bout du monde - un tourment que je ne puis supporter, il vous quittera alors, sûr - que je ne serai plus là toujours trop heureux de vous recevoir. - Vous vous rappellerez mes paroles, vous penserez peut-être à - moi. Souvenez-vous que je vous ai offert ma vie, mon nom, et que - pas un amour ne peut se comparer au mien. Ce n'était pas assez de - m'abandonner à mon désespoir, il faut encore que vous m'insultiez - en m'offrant de reprendre de l'argent que j'ai été si heureux de - vous offrir. Vous me le renverriez que je le donnerais aux - malheureux.--Il y a un jour de votre passé que vous pouvez - presque racheter avec cette somme; gardez-la, c'est tout ce que - je vous demande en partant. Je vais chez une de mes sœurs; je - n'ai plus la force de souffrir. J'ai passé quatre jours sous les - fenêtres de la rue Royale, espérant toujours vous apercevoir - derrière un rideau.--Ah qu'ils ont été longs ces jours! - J'aimerais mieux mourir que de les recommencer.» - -Les autres lettres étaient dans le même genre, toujours douces et pleines -de regrets. - -Ma mère vint me voir. - -Quand elle était délaissée d'un côté, elle se souvenait de moi. Elle me -conta toutes ses peines.--Après lui avoir fait promettre qu'elle ne -verrait plus Vincent, je lui promis que je lui achèterais un bureau de -tabac ou un hôtel garni, espérant que ce serait une grande distraction -pour elle. Elle trouva ce qui lui plaisait, et trois jours après, je -l'établissais rue et hôtel Cléry. - -Trois mois se passèrent. - -Robert était horriblement triste; il était bon, mais il avait au fond du -cœur une peine qui le dévorait. Mon voyage à Londres lui revenait sans -cesse à l'esprit. Un chiffon, une parole le lui rappelaient. Alors il -tombait dans des rêveries si tristes, que son sourire me faisait mal. -Richard était toujours dans sa famille; je tremblais de le voir revenir, -car c'eût été bien pis encore. Mes seules querelles avec Robert avaient -pour objet les cadeaux qu'il ne cessait de me faire. S'essayant en vain -de modérer ses dépenses, il était horriblement gêné, mais les marchands -qui lui vendaient, ces usuriers habiles, lui renouvelaient à chaque -échéance ses valeurs et lui doublaient en deux ans ses mémoires. - -Un jour, un de ses parents vint me voir; c'était un gros homme, -très-spirituel. Quoiqu'il fît grand étalage de son intérêt pour Robert, -il ne lui aurait pas donné vingt-cinq louis; mais il était prodigue... de -conseils. - ---Voyons, me dit-il, vous aimez Robert? Eh bien, vous ne le lui prouvez -guère! Comment, vous le laissez se ruiner comme un niais! Conseillez-lui -donc de se marier. Qu'est-ce que vous en ferez quand il n'aura plus un -patard? Raisonnez-le un peu, il vous écoutera. Si ce malheur-là lui -arrivait, je serais bien désolé, mais je ne lui donnerais pas un sou, -j'ai des charges. - ---Mon Dieu! lui dis-je, il n'en est pas là et ne vous demandera rien. Je -lui ferai part de l'intérêt que vous lui portez et je tâcherai de lui -faire comprendre vos bons avis. - -J'ai toujours été bien folle, mais toutes les fois qu'on m'a fait -entendre le langage de la raison, j'ai fait un grand effort pour -l'écouter. Si cela n'a pas duré longtemps, c'est la faute de ma nature -bien plus que celle de ma volonté. - -Le soir je parlai à Robert de son avenir. Je lui disais: - ---J'ai peur pour vous. Je suis plus raisonnable maintenant; si vous -vouliez vous marier, je ne me fâcherais pas avec vous; je partirais de -Paris, si ma présence vous gênait; vous m'écririez de bonnes lettres, -auxquelles je répondrais avec mon cœur. Nous passerions de ce grand -amour à l'amitié qui dure toujours. - ---Oui, me dit-il, vous avez raison, conduisez-moi, dictez ma conduite; -mais je veux vous voir, vous avoir près de moi dans l'avenir. Nous allons -partir pour le Berry; nous achèterons une petite maison où vous mettrez -tout ce qui est à vous et qui se trouve chez moi à la campagne. - -Ce fut convenu, et nous partîmes quelques jours plus tard. Nous trouvâmes -une délicieuse maisonnette, dont le parc donnait dans la forêt. -Impossible de chasser sans que j'entendisse le son du cor et les -aboiements des chiens. - -Ma présence dans le pays était d'un mauvais effet pour les nouveaux -projets de Robert; il se chargea de tout arranger dans mon ermitage et je -revins à Paris. - -En arrivant, je fus voir ma mère. Elle n'avait rien trouvé de plus joli -que de louer l'appartement du premier à M. Vincent. La colère me prit et -je leur donnai congé à tous les deux. Je revendis l'hôtel presque de -suite. - -J'écrivais à Robert, qui s'ennuyait horriblement au Berry, mais qui y -restait pour bien prouver au monde qu'il ne me voyait plus. - -Je commençais à être heureuse dans ma solitude, parce que j'étais -tranquille; mais il n'était pas dans ma destinée de me reposer des -émotions: quand un ennui disparaissait, un autre revenait. Un jour, à -quatre heures, on m'annonça M. Richard. Je restai clouée à mon fauteuil. -J'aurais voulu ne pas le recevoir, pour éviter une explication qui -m'était pénible. Il me donna la main et ne me fit pas un reproche. - ---Ma chère Céleste, j'arrive. Croyez bien que je me suis informé; on m'a -assuré que M. Robert était dans ses terres, et je me suis présenté chez -vous, espérant que vous auriez toujours un peu d'amitié pour moi. Mais -comme le cœur des femmes est un abîme dont on ne connaît jamais le fond, -si j'ai trop espéré, je me retire. - -J'en étais quitte pour la peur. Je m'attendais à une scène, et ce qu'il -me disait n'était pas embarrassant du tout. - ---Vous êtes et vous serez toujours le bienvenu. Je craignais vos -reproches, et comme je sais que je les mérite, je ne voulais pas les -entendre. - ---Je ne vous en ferai plus; il n'y a pas de scène possible entre nous. -Non, Céleste, je ne vous fatiguerai pas de plaintes qui vous irriteraient -contre moi. J'attendrai; je vous aimerai autant dans dix ans -qu'aujourd'hui. - -J'avais été bien gâtée, bien adulée, mais je ne pus m'empêcher de rire; -je ne croyais pas aux amours qui durent dix ans. - ---Je ne vous demande rien que la permission de venir vous voir -quelquefois. - ---Mais certainement, tant que vous voudrez. - -C'était bien imprudent, cela: en voici la preuve. J'écrivais toujours à -Robert; je n'avais pas cru nécessaire de l'informer du retour de Richard; -je ne sais qui s'en chargea, ou bien il le devina. - -Un jour, j'avais invité à dîner Maria. C'est un nouveau personnage, qui -mérite que je vous fasse son portrait et que je vous raconte dans quelles -circonstances je l'ai connu. - -Maria est une grande femme, fort jolie de figure; mais elle a l'air dur -et est extrêmement maigre. Je l'avais connue dans le temps où j'allais à -Versailles. - -Je la retrouvai à un bal à l'Odéon, bal donné par M. Lireux, directeur du -théâtre à cette époque. Il était très-bon pour les femmes; il les -rassemblait en masse, se promenait dans la salle de danse, faisait un -choix et les emmenait souper dans le foyer des artistes. Je dois vous -dire, pour mettre sa moralité à l'abri, qu'il n'y avait jamais moins de -quarante personnes. - -J'étais allée à ce bal masqué avec Marie la blonde. Son amant lui avait -donné rendez-vous; comme toujours, il avait manqué, et Monrose, que je -connaissais un peu, m'avait engagée à souper avec les autres artistes. M. -Lireux me reçut très-bien. J'avais un joli costume et je crois me -rappeler qu'on me fit les honneurs de la soirée. Il y avait à ma droite -une grosse fille, aux narines évasées, aux grands yeux à fleur de tête; -c'était Clara Fontaine. - -Elle regardait avec envie le costume de Maria. Elle vivait dans le même -monde. Il semble aux grisettes du quartier latin que tout doit être en -commun; quand l'une est mieux mise que l'autre, la dernière prend sa -revanche en méchancetés. Le souper était magnifique, on enfonçait des -caisses de pâtés de foie gras, les truffes et le vin de Champagne étaient -servis à profusion. Maria avait une attitude grave au milieu des têtes -échauffées; elle mangeait avec précaution, car elle avait gardé ses -gants. Clara, qui se croyait tout permis parce qu'on était en carnaval, -lui dit de sa jolie voix pointue:--Pourquoi donc manges-tu avec tes -gants, est-ce que tu as la gale? - -La pauvre Maria devint pâle, puis pourpre, ne put rien répondre, les -larmes lui vinrent aux yeux. - -Je trouvai cela si méchant que, quoique je ne connusse Maria que de vue, -je pris sa défense et je dis à Clara: - ---Pourquoi donc lui demandez-vous si elle a la gale? Est-ce que vous -espérez la lui avoir donnée? - ---Moi! dit-elle en poussant un cri hébété. Et elle posa ses deux larges -mains sur la table pour montrer qu'il n'y avait aucune trace. - ---Cachez donc cela, lui dis-je, ce n'est pas propre devant le monde. - -Elle resta la bouche et les narines ouvertes, sans trouver un mot à me -répondre. - -Maria vint me remercier. - -Lireux, Monrose et Bernard-Latte, qui étaient encore garçons, car ils se -sont mariés depuis, je crois, me donnèrent raison, et Maria fut mon amie. - -J'avais en face de moi M. Milon, l'acteur. Il me parut très-fat, étudiant -ses poses; il se regardait et avait l'air si content de lui, que je -quittai ma place pour lui démasquer la glace qui était derrière mon dos. - -Je dis à Maria: Venez-vous danser? Elle avait un costume d'homme, elle -fit le cavalier. Voilà qu'en faisant je ne sais plus quelle figure, je -marche sur le pied d'une femme en domino qui était derrière moi. Elle me -pousse très-fort en m'appelant bête! Cela lui avait échappé, mais elle ne -m'avait pas moins appelée bête, ce qui me déplut beaucoup; elle -raccommoda la phrase en m'appelant horreur de femme! - -Je me retournai et lui tirai la barbe de son masque, en lui disant:--Vous -êtes donc bien jolie, vous!--C'était un vrai singe. - -Je me mis à rire en disant:--Voyez comme madame a le nez bien tourné pour -m'appeler horreur! - -Grand Dieu! qu'avais-je fait! Il n'y avait qu'une femme, une femme comme -il faut dans le bal, c'est celle qui m'avait appelée bête et que j'avais -démasquée. - -Elle, furieuse, cherchait partout le commissaire. - -On me conseilla de me sauver; je n'en fis rien et j'eus tort, car on vint -me prier de passer au bureau de police. - -C'est pour le coup que j'eus envie de courir. Je me préparais à dire à la -dame que je la trouvais superbe; heureusement pour moi que Louis Monrose, -qui est aussi bon garçon que bon acteur, vint à mon secours. Je -commençais à avoir très-peur. - -Il prouva au commissaire que si cette dame n'avait pas mis son pied sous -le mien, je n'aurais pas pu marcher dessus. Il obtint ma grâce et -m'emmena en haut. - -Lireux rit beaucoup de mon histoire et resta mon ami quelque temps. - -Nous allions souvent le voir, parce qu'il avait de grandes caisses -d'oranges dans son cabinet; elles étaient bonnes; j'étais privilégiée, -j'en emportais toujours six. - -Voilà comment j'avais connu Maria; puis je l'avais perdue de vue jusqu'au -jour où on l'appela Maria la Polkeuse et moi Céleste Mogador. C'est la -fille d'un honnête ouvrier. On dit que chacun a un défaut; j'envie ces -gens-là, parce que moi j'en ai plusieurs; mais si Maria n'en avait qu'un, -il était de taille. - -Si je me permets de parler ainsi de mes bonnes amies, c'est qu'elles ne -se sont pas gênées sur mon compte, pas même mes ex-amis, qui, lorsque -plus tard j'ai débuté aux Variétés, dans la _Course au plaisir_, m'ont -très-maltraitée. Les oranges s'étaient changées en pierres. - -Donc, Maria aurait pu lutter d'orgueil avec le paon; elle était devenue -très-élégante, se promenait à pied aux Champs-Élysées avec des robes de -velours à queue; et quand, par hasard, en sortant de l'Hippodrome, je la -rencontrais, elle me regardait du haut de sa grandeur sans me saluer. -Cela ne me faisait aucune peine, parce que je m'étais fait une petite -philosophie à moi à l'égard des femmes. - -Elle trouva que son nom ne faisait pas bien sous un chapeau à plumes et -se fit appeler Mme de Saint-Pase. - -Longtemps après s'être mise sous la protection de ce nouveau saint de sa -création, elle me raconta de l'air le plus important du monde que son -père était un grand seigneur; qu'il menaçait de la faire enfermer si elle -continuait à porter son nom de Saint-Pase; qu'elle était fort embarrassée -sur le choix d'un nouveau nom. - ---Eh bien! lui dis-je, est-ce que vous ne vous appelez pas Maria? - ---Ah! me dit-elle, ne m'appelez jamais ainsi. - -Je lui dis franchement qu'elle devrait se résigner, parce que, -quoiqu'elle fît, on dirait toujours en la voyant: Voilà Maria la -Polkeuse. - -Elle faillit avoir une attaque de nerfs. Quand elle fut remise, elle me -dit: - ---C'est cela, j'ai mon idée. - -Un mois après, je la demandai au concierge qui me répondit: _Connais -pas!_ - -Je m'en allais de mauvaise humeur; heureusement elle se mit à la fenêtre -et me rappela. - ---Pourquoi partez-vous donc? - ---Dame! on m'a dit qu'on ne vous connaissait pas. - ---Ah! je comprends. C'est qu'on m'appelle aujourd'hui Mme la comtesse -Marie de Bussy. - -Elle avait pris son nom au sérieux; tout chez elle était marqué d'une -couronne. - ---Dites donc, Maria, voulez-vous que je vous donne mon avis sur votre -changement de titre et sur vos armoiries. - ---Oui. - ---Eh bien! c'est que vous avez l'air de vous être meublée et habillée -chez un fripier. Autant ces choses sont belles quand elles vous -appartiennent, autant elles vous rendent ridicule quand on s'en pare sans -en avoir le droit.--Vous êtes une bonne fille, je vous aime bien, c'est -pour cela que je vous donne un conseil. Quand on prend une femme comme -nous, on sait ce qu'elle est; on ne ment guère plus facilement aux autres -qu'à soi-même. - -Il paraît que mon avis était stupide, car elle vint dîner chez moi dans -une voiture marquée de _trois couronnes_ grandes comme la lune. - -Il était cinq heures, son couvert était mis, lorsque Richard vint me -faire une visite. - -On sonna derrière lui, je crus que c'était mon invitée; je prie Richard -d'ouvrir; c'était Robert! - -Mes sens ne firent qu'un tour; je ne trouvai pas une parole. - ---Bien! dit Robert en regardant les deux couverts sur la table, je sais -ce que je voulais savoir; puis s'adressant à Richard, il lui dit: - ---Vous avez voulu épouser cette fille; ne faites jamais une pareille -folie. On les paye, elles ne méritent pas d'autre sacrifice. Je vous la -laisse, elle est bien à vous désormais. - -La leçon ne plaisait pas à Richard, car sa figure se crispa. De son côté, -Robert semblait le provoquer de son œil ardent. Je me sentais mourir: un -malheur allait arriver si je ne trouvais pas un moyen de l'éviter. - -Je joignis les mains en regardant Richard. Il comprit sans doute, car il -lui répondit de l'air le plus affable du monde: - ---Je vous remercie de l'avis, monsieur; vous la connaissez, je crois, -depuis quatre ans? Eh bien! dans quatre ans, je vous donnerai une -réponse. - -Robert sortit, me lançant un regard plein de mépris qui me retourna -jusqu'au fond du cœur. - -Je priai Richard de me laisser seule. - -Maria arriva. Elle fit son possible pour me consoler. Un malheur était -devant moi, je courais au-devant de la pensée. - -Si Maria avait un ridicule, elle avait des qualités. - -Elle vint plusieurs jours me voir et tâcha de chasser mes tristes idées -par de bonnes paroles. - -Robert, pour sauver son amour-propre, qu'il croyait engagé dans cette -rencontre chez moi, chercha une femme avec laquelle il pût se montrer -dans les endroits publics. Il trouva, dans une table d'hôte, une -provinciale qu'un monsieur avait amenée à Paris, moyennant une somme -de... Il lui offrit le double de ce que l'autre avait promis. Elle savait -qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, qu'elle allait servir à rendre -une autre femme jalouse; elle accepta ce rôle et le remplit avec -impudence. La vérité me force à dire qu'elle était jolie. - -Richard venait à chaque instant me dire: J'ai rencontré votre Robert avec -sa maîtresse. Il aurait dû mieux vous remplacer. - -Il ne comprenait pas le mal qu'il me faisait. - -Maria, de son côté, venait me dire:--Ah çà, votre Robert est fou. Il sort -avec une femme, en voiture découverte, et quelle femme encore! elle a la -tournure d'une botte de paille. - -Tous frappaient à la même place et en même temps. La douleur ne pouvait -pas être plus forte, il fallait que le fiel qu'on me versait au cœur -débordât sur quelqu'un. - -Naturellement, ce fut sur Richard, que je pris en haine; je lui reprochai -tout ce que je souffrais. Il me demandait pardon du mal qu'il ne m'avait -pas fait. - -Je reçus dans la journée un mot de Robert; il avait acheté un magnifique -appartement de quelqu'un qui partait. Tout était prêt; il en prit -possession du matin au soir. Il m'écrivait: «Venez me voir, j'ai à vous -parler de vos intérêts.» - -Richard arriva comme je lisais ce mot, et sans savoir ce qu'il contenait, -il me dit: - ---Votre Robert en débite de toutes les couleurs sur votre compte. Il a -dit hier à un de mes amis que vous iriez chez lui quand il le voudrait. - -Je froissai la lettre avec colère. - -Lorsque Richard fut sorti, je répondis: - - «Qu'irais-je faire chez vous? chercher quelque insulte! Vous ne - m'avez jamais aimée; on ne méprise pas ceux qu'on aime, et je - sais tout ce que vous pensez et dites de moi. Adieu! - - CÉLESTE.» - -Une heure après, il m'écrivait encore: - - «Vous mentez quand vous dites que je ne vous ai jamais aimée; - vous savez bien le contraire. Vous avez tenu des propos infâmes - sur moi. J'ai essayé de me sauver du ridicule que vous me jetiez - par du cynisme. J'ai voulu vous voir un instant chez moi, non - dans l'espérance de vous demander une consolation, mais pour - puiser du désespoir dans la haine que vous m'avez déclarée. Je - touche du bout du doigt la fin de toute souffrance, et je veux - finir entre la bouteille qui ne trompe pas et qui donne - l'ivresse qu'elle promet, et un pistolet qui me donnera l'oubli. - Un jour, en m'acquittant envers vous, les lettres que je vous ai - reprises vous seront rendues; elles ont été l'essence de mon - cœur et de ma vie. Je lis les vôtres avec bonheur; j'oublie ce - que vous êtes; pour moi, je rêve et j'adore. Jouissez de la vie - de plaisir; mais, prenez garde, on vieillit vite, et quand le - cœur, qui ne vieillit pas, a besoin de tendresse et d'affection, - il est épouvantable de ne rencontrer dans les souvenirs que les - reproches, et souvent la haine et le mépris. - - »ROBERT.» - -C'était comme un fait exprès ce jour-là; je ne fus pas seule une minute. -En cherchant à me distraire, tout le monde m'assommait. - -Je me dis, en cachant ma lettre: J'irai chez Robert demain. - - - - -XXXIX - - ---Venez au Cirque, me dit Richard, cela vous distraira; il y a une belle -représentation à bénéfice. - -Je m'habillai après dîner, et nous partîmes à huit heures. - -La salle était splendide de lumières et de toilettes. J'étais triste... -tout cela me parut sombre. Tout à coup, la salle s'illumina pour moi... -mes yeux furent éblouis. Le bruit que faisait mon sang, en me -bouillonnant au cœur, couvrait celui de l'orchestre! mes paupières, -comme dilatées par la belladone, fixaient et regardaient sans voir! - -La tête me tourna, et je me sentis vaciller sur mon siége, comme au -départ d'un navire en mer. - -Richard me regarda, puis, me prenant le bras d'un air dur et colère, il -me le serra en médisant:--Comme vous êtes pâle; remettez-vous donc, ou -vous allez vous trouver mal. Je fis un effort... je relevai ma tête -abattue par cette vision, et je me trouvai face à face avec Robert. Lui -aussi était bien pâle! Placé à ma droite, sur un banc plus élevé que le -mien, il se mit à causer avec cette femme dont on m'avait parlé et me fit -sans doute remarquer, car elle se mit à parler haut, à faire mille -extravagances pour attirer mon attention... Elle lui parlait, -s'approchant si près de sa figure, que dix fois je crus qu'elle -l'embrassait! Je n'y pouvais plus tenir: je demandai à Richard de me -reconduire.--Non, me dit-il, il verrait trop votre émotion, je le veux, -et si j'ai le droit de vous demander quelque chose en échange de ce que -j'ai fait pour vous, je vous prie de faire bonne contenance jusqu'à la -fin du spectacle.--Je ne répondis rien, et je regardais avec une fixité -effrayante les chevaux qui tournaient devant moi. Richard me dit, en me -prenant la main:--Voyons, Céleste, je vous en prie, ménagez un peu mon -amour-propre; vous savez que j'en ai toujours fait bon marché; mais -aujourd'hui, devant tout ce monde qui nous observe, ne me couvrez pas de -ridicule, faites-vous violence, une heure seulement! Je vois que vous -souffrez, je vous plains; pourtant je souffre autant que vous! Vous avez -l'air hagard, vos yeux sont pleins de larmes prêtes à couler... Céleste, -Céleste, je vous en supplie!... - -J'entendais bien tout ce qu'il me disait, il avait raison; pourtant, je -ne pouvais me secouer sous cette douleur, plus forte que tout ce que -j'avais pu imaginer. Il me serra la main plus fort... Je revins un peu à -moi, et je me mis à rire comme doivent rire les fous quand ils souffrent -ou qu'ils sont bien malheureux!--Allons, me dit Richard, vous avez fait -beaucoup pour moi aujourd'hui; nous sommes quittes... Venez, je vais vous -reconduire chez vous. - -Je me levai, mes genoux fléchirent; je m'appuyai sur son bras. Je -regardai Robert; ses yeux se rencontrèrent avec ceux de Richard. Je me -sentis frissonner comme si les lames de deux épées froides et aiguës -m'eussent traversé le cœur. - -Je me laissai reconduire comme un enfant; j'étais engourdie, sans savoir -d'où venait ce mal qui me rendait folle. - -Arrivée à ma porte, Richard me dit:--Adieu, Céleste, je vous remercie -encore; je vous laisse, votre douleur a besoin de solitude... Je suis -attendu par des amis à la Maison-d'Or; je vous aurais offert de vous y -emmener, mais le repos vous est nécessaire. Et il me quitta. - -Seule, ma fièvre reprit toute sa force!... Je pris la dernière lettre de -Robert: il m'aimait toujours, puisqu'il m'écrivait: «Je finirai entre une -bouteille de vin, qui tient ce qu'elle promet: l'ivresse; et un pistolet, -qui donne l'oubli.» Mais cette femme, pourquoi l'a-t-il?... pour se -sauver de ce qu'il appelle le ridicule; il ne l'aime pas.... Il refusait -de se marier parce qu'il n'avait pas le courage de dire à une autre: Je -t'aime! Oh! demain, je le verrai! - -Je me couchai, espérant trouver dans le sommeil un peu de calme; mais ce -fut en vain... mon cœur saignait de tous les côtés; le sang me montait -au cerveau; le délire me prit plus fort!... Je me levai, m'habillai, -comme si une voix m'appelait au dehors. - ---Louise, dis-je à ma femme de chambre, venez avec moi, ne me quittez -pas, quoi qu'il arrive! ma raison s'en va... courons après, ou je suis -perdue. Et, prenant la lettre de Robert qui m'indiquait sa nouvelle -adresse, je pris ma course par les boulevards. Arrivée rue Joubert, je -m'arrêtai, effrayée de ce que j'allais faire! J'eus envie de retourner -sur mes pas, ma raison n'obéissait plus, et je sonnai à la porte cochère. -Il était près d'une heure du matin. On m'ouvrit, et je montai sans rien -demander et laissant Louise sous la porte. - -Arrivée au premier, je sonnai à faire trembler la maison; on ne me -répondit pas. Ce fut une joie et une peine. Il n'y avait personne, ou -bien on ne voulait pas me répondre. Tant mieux... qu'aurais-je dit? -J'allais redescendre, ce qui était raisonnable; mais la folie ne raisonne -pas, et, saisissant le cordon, je fis dix fois plus de tapage. - -J'entendis une porte s'ouvrir, puis marcher, et une voix, celle de -Robert, demander: Qui est là? - -Ma langue se glaça... Je m'appuyai au mur, car j'allais tomber!... - ---Qui donc est là? reprit-il en ouvrant la porte du carré. - -Puis, m'éclairant la figure de sa bougie, il reprit: - ---Vous, ici! vous, à pareille heure! que me voulez-vous donc? - -Je ne sus que répondre... je vis tant d'ironie sur sa figure, que je -compris qu'il allait se venger de moi. - ---Voyons, me dit-il, je n'ai pas de temps à perdre; qu'avez-vous à me -dire? - ---Moi, lui dis-je toute tremblante et lui montrant sa lettre, je viens -parce que vous m'avez écrit hier! - ---Oh! fit-il en riant, c'est vrai, après déjeuner! Si ce n'est que cela, -vous pouvez vous en retourner, il n'y a pas de danger, je suis -très-heureux! Comment se fait-il que M. Richard vous laisse sortir à -pareille heure?... ce n'est pas prudent. Je l'en ferai prévenir demain. - -L'air railleur avec lequel il me disait tout cela faisait, petit à petit, -reprendre le dessus à mon caractère violent. La douleur, se retirant de -mon cœur, faisait place à un gros orage. Il vit les éclairs dans mes -yeux et fit son possible pour m'exaspérer! - ---Entrez, me dit-il en démasquant la porte. Je ne vous aime plus, vous me -dérangez beaucoup; mais je suis trop poli pour ne pas vous offrir de vous -reposer quelques moments. Il posa son bougeoir sur la table et me montra -un siége. - -La pièce dans laquelle il m'avait fait entrer était une salle à manger, -aux panneaux et plafonds sculptés. Cette première pièce annonçait le luxe -et le goût des autres. Je regardais pour me donner une contenance, car je -n'osais dire un mot. - ---Il paraît, me dit-il, que c'est une visite sans but que vous avez voulu -me faire, ma chère Céleste; vous avez mal choisi l'heure, mon enfant, car -je ne suis pas seul? mais, puisque vous êtes venue, c'est moi qui vous -dirai ma position et l'état de mon cœur, afin de nous éviter à l'avenir -de pareilles rencontres. J'ai été amoureux de vous, je le crois, du -moins; vous vous êtes moquée de moi; je me suis fatigué de ce rôle -ridicule, et, aujourd'hui, je ne vous aime plus; votre vue me dégoûte, -parce qu'elle me rappelle une faiblesse honteuse. Allez retrouver M. -Richard. - -A mesure qu'il parlait, ses yeux prenaient une expression qui me faisait -peur; je lui dis en joignant les mains:--Voyons, Robert, ne m'accablez -pas!... quittez cet air railleur qui me glace, écoutez-moi cinq minutes -et je me retire. J'ai eu tort de venir, il faut me le pardonner... c'est -une puissance plus forte que ma volonté qui m'a conduite!... Pouvais-je -deviner que cette lettre ne contenait que mensonge et plaisanterie... -vous parliez de vous tuer... je suis venue... vous me renvoyez, je m'en -vais. - ---Non, me dit-il, non, tu n'es pas venue par intérêt pour moi!... tu es -venue parce que tu m'as vu avec une autre femme, parce que tu as voulu -tenter ton empire sur moi! Eh bien! emporte ma réponse: Elle est là, -cette femme, derrière cette porte; elle entend tout ce que je te dis... -je l'aime! elle est belle, aussi belle que tu es laide! On dit qu'elle te -ressemble, et que c'est pour cela que je l'ai choisie... c'est possible! -tu es sa caricature. - ---Robert, lui dis-je, me levant hors de moi... Robert, ce que tous faites -là est une lâcheté!... Vous m'insultez chez vous, vous devriez vous -respecter vous-même en n'insultant pas vos faiblesses passées. Si c'est -pour vous faire aimer de cette femme que vous me traitez ainsi, elle aura -mauvaise opinion de vous, car le même sort l'attend plus tard. Si je -dérange une de vos nuits de plaisir, j'en ai le droit, car vous avez -dérangé ma vie. Pourquoi m'avez-vous écrit à Londres?... Sans votre -lettre, je serais mariée aujourd'hui, je serais en Écosse, et je ne -viendrais pas vous troubler. Je savais bien que ce que vous aimiez en -moi, c'était vous!... je ne pouvais pas le croire, car j'ai plus de -grandeur d'âme que vous ne le pensez... Pour que vous sauviez votre -fortune par un mariage, je vous ai quitté pour ne pas être complice de -votre ruine presque certaine. J'ai accepté d'un autre ce que je ne -voulais ni vous demander ni accepter de vous... l'idée ne m'était pas -venue que vous pouviez prendre une autre maîtresse. Vous m'aviez juré -tant de fois de vous marier, le jour où tout serait fini avec moi, que je -voulais vous y aider. Vous n'avez pas un reproche à me faire, je vous ai -toujours prévenu; vous, vous m'avez menti en m'écrivant cette lettre... -Ah! ma tête se perd... je deviens folle!... Prenez garde, ne dites plus -un mot, car je commettrais un crime! La flamme de cette lumière est -rouge... tout prend cette couleur... adieu... ne revenez jamais à moi, -méfiez-vous... je ferai tout pour vous ramener... ce serait votre -fortune, votre vie, votre honneur qu'il me faudrait alors, pour oublier -cette nuit! Je donnerais ma vie pour que vous m'aimiez encore six mois. - -Je fis un mouvement pour sortir. Il me barra le passage. - ---Non, me dit-il, vous êtes trop agitée, vous ne partirez pas encore... -la colère vous va bien, je veux voir jusqu'où elle peut aller!... Vous me -dites de ne jamais retourner à vous... soyez tranquille, j'ai bien pris -mon parti, je suis bien fort! Je vous méprise, misérable créature que -j'avais ramassée dans la boue, qui m'avez sali pour me récompenser!... Je -vous ai servi d'échelle; c'était drôle de voir un homme de bonne -compagnie aimer une fille comme vous, l'emmener chez lui, cela a piqué la -curiosité, vous vous êtes mise à l'enchère, et vous vous êtes livrée au -plus offrant. - -Je regardais autour de moi par quel moyen je pourrais me soustraire à -cette scène... Je vis un couteau sur l'étagère, je m'en emparai, et le -serrant avec force, je criai:--Pas un mot de plus, Robert... laissez-moi, -ou je vous tue! - -Il se croisa les bras et s'appuya le dos à la porte de sortie. - ---Enfin, fit-il en riant, je vous vois donc souffrir un peu! je vous -croyais de pierre... Laissez donc ce couteau, vous allez vous couper les -doigts. - ---Ah! lui dis-je, tu crois que je ne conduirai pas cette lame jusqu'à ton -cœur, comme tu as conduit jusqu'au mien tes cruelles paroles! tu me -crois donc bien lâche? Tu crois donc que j'ai peur de la mort?... Eh -bien! fais ce que je vais te dire ou je vais te tuer!... Renvoie cette -femme qui a entendu tout ce que tu m'as dit!... - -Il haussa les épaules sans bouger. - ---Tu ne veux pas me croire!... Tiens, regarde, je commence par moi pour -que tu ne doutes pas... Et je m'enfonçai à deux reprises le couteau dans -la poitrine. La lame froide glissa sur mes côtes en les éraillant. Ce -déchirement fut moins douloureux que celui de mon cœur... Robert ne vit -pas de sang, et crut sans doute que j'avais fait semblant. Il vint à moi -pour prendre mon couteau... - ---Va-t'en, lui dis-je, laisse-moi passer, et comme il ne se retirait pas -assez vite, je le frappai au bras droit. Son sang coula... A cette vue, -je retrouvai ma raison égarée; je lui demandai pardon. - ---Je vous pardonne, me dit-il, mais sortez. Je fis quelques pas, je mis -la main à ma poitrine... Je sentis un bouillonnement tiède, puis un -plastron froid, je m'appuyai d'une main à la table, de l'autre je -voulais arrêter le sang. Je perdais ma vie et mes forces... La tête me -tourna, je sentis mon cœur cesser de battre, et je tombai à terre. - -Quand je revins à moi, j'étais dans une grande chambre toute tendue en -velours grenat et garnie de passementerie d'or. J'étais étendue sur un -lit à la François Ier, doublé de satin blanc, et soutenu par quatre -colonnes dorées. Il y avait deux bougies allumées dans un grand -candélabre doré qui en portait au moins vingt. J'avais froid à la -poitrine; je portai la main pour étancher le sang... On m'avait mis une -grosse éponge à toilette, imbibée d'eau et de vinaigre, ce qui me causait -une douleur très-vive. On avait fait monter ma femme de chambre; elle -était assise dans un fauteuil. J'écoutais, retenant ma respiration, car -on causait dans la chambre voisine. - ---Je te demande pardon, ma chère amie, disait Robert, de te faire passer -une si mauvaise nuit... Tu dois avoir froid... Sitôt que le jour sera -venu, j'enverrai chercher une voiture et je la mettrai dedans. Sa -blessure n'est pas dangereuse... le repos lui aura fait du bien. - -Je me rappelais tout, et je fondis en larmes. Robert vint près de mon lit -et me dit: - ---Êtes-vous mieux?... Ah çà, vous êtes folle, ma chère enfant, de me -faire pareille scène... Il me semble que je ne vous ai jamais dérangée... -Si je vous ai écrit, il fallait brûler mes lettres sans les lire. Vous -n'êtes pas une enfant; vous saviez ce que vous faisiez en me quittant, je -veux être libre. - -Je regardais la porte restée ouverte; cette femme écoutait,--Oui, lui -dis-je, vous avez raison... Fermez cette porte, je m'en vais. Louise, -venez m'aider à m'habiller. - -Il sortit; je l'entendis rire, de moi sans doute! mon cœur se brisa de -nouveau... Je n'avais plus de force que pour pleurer. Je voulus me lever, -je ne pus me tenir.... Il me fallut rester sur le lit et respirer du -vinaigre. - -Louise cria:--Madame se trouve mal!... - ---Encore, répondit Robert, et il vint l'aider à me soutenir. - -La femme que j'avais vue au Cirque entra et parla à Robert; elle avait un -accent prononcé. Je crois qu'elle venait plus par curiosité que par -intérêt. Elle avait les cheveux courts, frisés à la Titus. Elle -ressemblait beaucoup à une des premières compagnes de ma vie. - -Il y a certaines gens devant qui on souffre plus d'être humiliée!... Je -n'avais rien à lui dire... Je ne la connaissais pas... Je la priai -seulement de se retirer pour que je me préparasse à partir... Elle le -fit en riant, et je l'entendis embrasser Robert. - -Je ne sais où je trouvai de la force..... dans ma haine, sans doute; mais -je sortis de cette chambre qui ressemblait à une tombe. Il ne me serra -pas la main. - -Il faisait jour; Louise me portait plutôt que je ne marchais. Je -m'arrêtai de l'autre côté de la rue... la croisée était ouverte, sans -doute pour bien s'assurer que je m'éloignais. Après m'avoir vue partir, -Robert la referma. - -Nous ne rencontrâmes pas une voiture. Je me traînai jusque chez moi, le -corps brisé, mais le souvenir vivant; ce souvenir, qui passait dans mon -cœur comme un fer rouge, me brûlait, et ne se calmait un peu qu'avec une -pensée de vengeance.--Pauvre Richard!... lui si bon, si dévoué, je -l'avais méconnu!... C'était ma punition. Mais que de peine on lui ferait -quand on lui raconterait cette scène, scène que je ne pourrais nier, car -j'avais sur la poitrine une énorme cicatrice. - ---Voyons, me dit Louise, il faut vous coucher, madame, je vais aller -chercher un médecin. - ---Non, lui dis-je, j'ai un devoir à remplir, il faut que je prévienne -Richard; il vaut mieux qu'il apprenne cette nouvelle par moi... Oh! les -forces me manquent!... Allez chez-lui... dites-lui de venir de suite!... - -Elle sortit.--J'avais perdu beaucoup de sang... J'étais d'une pâleur -mortelle!... Mon Dieu! disais-je, reprenez donc ma vie... je souffre -trop! - - - - -XL - - -Louise revint. - ---Oh! madame, me dit-elle, le concierge de M. Richard est fou!... Il ne -voulait pas me laisser monter, il me disait: Il n'y a personne... M. -Richard vient de sortir avec madame. - ---Mais, lui ai-je répondu: Madame est à la maison... c'est elle qui -m'envoie!... - ---Il resta tout sot et me dit: Mademoiselle, je vous en prie... Diable! -je viens de faire une bêtise, ce n'est pas elle qui était en haut; c'est -que, aussi, l'autre est de sa taille; surtout n'en dites rien à -madame.--Je lui ai promis de me taire, mais j'ai pensé que vous deviez -être instruite de cela, car, sans M. Richard la scène de cette nuit -n'aurait pas eu lieu. - -Je me couchai, mes larmes coulèrent avec abondance. Quand je n'eus plus -de larmes, je repassai les événements. Mon cœur venait de se dessécher à -ce feu ardent de la douleur. - ---Ah! m'écriai-je, dans un état de délire voisin de la folie; c'est -affreux de vivre comme cela, pourquoi ne m'a-t-on pas étouffée en venant -au monde? Que sont de misérables créatures comme moi sur la terre? La -honte de leurs parents, le remords et le mépris de ceux qui les ont -aimées. Est-ce qu'on aime une fille comme moi? On s'oublie quelques -heures près d'elle: puis après on la maudit, on la chasse; on lui dit ses -vérités; il a bien fait, Robert. Je suis si méprisable! mon Dieu! est-ce -que je ne suis pas assez punie? Mon Dieu! pourquoi ne voulez-vous donc -pas que je meure? et j'arrachais les compresses mises sur mes blessures -avec tant de force que mes ongles enlevaient la peau. J'aurais voulu -continuer, mais comme rue Geoffroy-Marie, mes forces physiques étaient -épuisées; je tombai sur une chaise; je cherchais à pleurer, mes paupières -étaient sèches et brûlantes. - -Rien! me disais-je, il ne me reste rien. Oh! qu'il ne revienne jamais, -que son amour soit bien mort, car je me vengerais cruellement! - -Robert! il a été sans pitié pour moi. Comme il m'a traitée devant cette -femme! Comme il m'a poussée du pied! et je ne l'ai pas tué! Comme il doit -me mépriser! Et Richard qui me retire son amitié, quand j'en avais tant -besoin; je perds tout à la fois. - -Je suis seule au monde!... - -Louise entra dans ma chambre, et me dit:--Madame, la nourrice est là avec -votre filleule, je lui ai dit que vous reposiez, que je ne savais pas si -vous pouviez la recevoir. - ---Oui, lui dis-je, faites-la entrer; elle vient me rappeler que si je -n'ai personne qui m'aime, elle, pauvre enfant! n'a que moi sur la terre. - -On m'apporta ma petite fille; elle était délicate comme une fleur. Je -cherchais la vie dans ses yeux, je n'y voyais que faiblesse et langueur. -Mon cœur retrouva des larmes. Pourtant la femme qui la gardait m'assura -qu'elle se portait bien, j'eus la force de sourire pour l'animer; le -pauvre ange me tint compte de cet effort; car elle me rendit caresse pour -caresse. Quand elle partit, je me sentis soulagée, sa présence m'avait -fait du bien; c'était la relique de mon âme. J'aurais voulu tout oublier, -pour ne penser qu'à elle, mais je ne pouvais pas, son souvenir -adoucissait ma douleur, il ne la guérissait pas. - -Louise rentra me demander si je voulais recevoir M. Richard. - ---Vous a-t-il dit quelque chose, sait-il que vous êtes allée chez lui ce -matin?... - ---Je ne pense pas, madame, il ne m'en a pas parlé. - ---Bien; faites entrer. - -Je m'assis dans l'ombre, pour qu'il ne vît pas ma figure; il entra, vint -pour me prendre la main, je lui fis signe de s'asseoir en face de moi. - ---Eh bien! mon cher Richard, comment avez-vous passé la nuit? Votre -souper à la Maison-d'Or s'est-il prolongé bien tard? - ---Non, me dit-il, je suis rentré à minuit, vous savez bien que je -m'ennuie où vous n'êtes pas. - ---Ah!... et vous sortez de chez vous? - ---Oui, me dit-il d'un air calme qui ébranla la résolution que j'avais -prise de ne lui parler de rien. - ---Tiens, on m'avait dit vous avoir rencontré ce matin, dehors? - -Il changea de couleur et me dit:--En effet, je suis sorti de très-bonne -heure pour essayer un cheval; mais je suis rentré depuis. - ---Cher Richard, quelle triste nuit vous avez dû passer! vous qui m'aimez -au point d'être jaloux de ma pensée? - ---Oui, j'ai passé une mauvaise nuit, en pensant que, moi qui vous aime -tant, je ne puis rien pour vous rendre heureuse. - ---Allons, lui dis-je, assez de comédie et de grimaces; dites-moi le nom -de celle qui vous a consolé pendant cette longue et triste nuit? - -Il devint pâle. - ---Ne cherchez pas d'histoire, c'est inutile, je sais tout, sauf le nom de -la femme; je veux le savoir!... pas de phrases perdues, un seul mot, son -nom, et je vous pardonne. - ---Oh! Céleste, dit-il en se laissant tomber à genoux devant moi, vous me -trompez, vous ne me pardonnez pas! Oui, je suis un fou, un insensé, mais -je vous aime plus que ma vie. Je vous l'ai prouvé, Céleste, pardonnez un -moment d'ivresse; hier, à ce souper, je n'avais pas ma raison, et puis -vous m'aviez fait tant de peine!... Ah! cette femme... C'est elle qui m'a -entraîné. Céleste, pardonnez-moi; quittez cet air glacial qui me fait -mal, accable-moi de reproches, je les mérite; mais pardonne-moi. - ---Je vous ai demandé son nom, je veux savoir si c'est une de mes chères -amies, afin de lui faire mes compliments de l'intérêt qu'elle vous porte. - ---Non, vous ne la connaissez pas; je ne la reverrai jamais. Je voudrais -ne l'avoir jamais vue, elle ne sait pas tout le mal qu'elle me fait -aujourd'hui. - ---Vous pleurez!... un homme! c'est pousser trop loin le besoin de mentir. -Vous avez vu Robert avec une femme; vous vous êtes dit: il la quitte, je -puis la quitter aussi. Vous vous trompiez, quand vous disiez m'aimer, -c'est lui que vous aimiez; je ne vous en veux pas, je ne vous aime pas, -je ne vous ai jamais aimé, vous le savez bien. Voyons, ne pleurez pas -comme cela, vous me portez sur les nerfs, je ne vous fais pas de -reproches, vous étiez libre, je vous suis assez reconnaissante pour vous -souhaiter d'être heureux avec une autre. Est-elle jolie? - ---Ah! Céleste, Céleste, vous êtes sans pitié, vous n'avez pas de cœur. - ---De la pitié, est-ce qu'ils en ont eu pour moi, cette nuit? Je n'ai pas -de cœur? si, puisqu'il me fait mal. Et je lui contai tout ce qui s'était -passé, pourquoi je l'avais envoyé chercher. Il était si bon, qu'il ne me -fit pas un reproche; il ne cherchait qu'à s'excuser. - ---Vous m'avez demandé le nom de cette femme? Elle se nomme Adèle Célier. - ---Ah! lui dis-je, je l'ai vue deux fois, c'est une jolie personne, -grande, blonde, n'est-ce pas? Vous avez bon goût. - ---Céleste, vous êtes cruelle. - ---Pourquoi? parce que je ne vous fais pas de scène; mais je ne -regretterai qu'une chose de vous, votre amitié; c'est moi qui devrais -vous demander pardon, nous serons amis. Je n'oublierai jamais ce que vous -avez fait pour moi. Restez avec cette femme, ne venez plus chez moi. Si -vous m'aimez encore, je vous ferais souffrir sans le vouloir; le monde -est inhumain. On est heureux de faire aux autres le mal qu'on vous fait à -vous-même. J'ai gros à dépenser, n'en soyez pas la victime. - ---Non, non, je ne veux pas vous quitter. - -Il s'attachait à mes mains qu'il couvrait de larmes. - ---Je me tuerai si vous ne me pardonnez pas. - ---Allons, je vous ai déjà prié de ne pas me dire de choses stupides, vous -ne voulez pas me quitter, soit; vous me prêterez votre bras, vous -m'accompagnerez partout; mais j'aurai le droit, moi, de vous quitter -n'importe où, vous ne serez plus que mon ami. Ne me demandez pas une -bonne parole, je suis incapable de la dire. Partez; en descendant, vous -commanderez ma voiture, il faut que je sorte, j'ai besoin d'air. Je me -sens mourir; vous reviendrez me chercher à neuf heures, je veux aller au -Ranelagh. - -Quand je fus seule, je m'habillai avec tout ce que j'avais de plus beau; -je mis du rouge pour cacher ma pâleur. Je montai en calèche, si bien -parée, que tout le monde s'arrêtait et disait en me voyant passer:--Que -cette femme est heureuse!--Quand j'arrivai aux Champs-Élysées, beaucoup -de gens parurent étonnés; enfin on finit par m'arrêter et me -dire:--Tiens, vous n'êtes donc pas morte? on m'avait assuré que vous vous -étiez tuée cette nuit; vous avez bien fait de faire semblant.--Je -supportai vingt railleries de ce genre. - -Toutes mes connaissances savaient ce qui s'était passé pendant la nuit, -tout le monde voulait voir la femme pour qui Mogador s'était donné des -coups de couteau. Robert faisait force plaisanteries pour se venger de M. -Richard, et disait à qui voulait l'écouter:--C'est insupportable, les -femmes m'arrachent. - -J'allais partout où je pouvais le rencontrer; et je déployais un luxe -effréné que Richard encourageait en me comblant des choses les plus -belles. - -Robert vint un matin me voir. Il prit un air dégagé, en me disant: - ---Je viens savoir comment vous vous portez. - ---Je pourrais vous répondre à mon tour: il était inutile de venir, vous -me dérangez, j'attends M. Richard, et puis vous m'avez rencontré cinq -fois, je vais bien; vous n'avez donc plus peur de moi, que vous revenez? - ---Non, me dit-il, je vous trouve jolie. Voulez-vous me donner à déjeuner? -Le couvert est mis. - ---Je suis désolée de vous refuser, mais j'attends quelqu'un. - ---Eh bien! vous le renverrez. - ---Et vous que ferez-vous en échange? - ---Je renverrai ma locataire. - -A ce mot, je sentis mon cœur bondir, mais je ne puis dire si ce fut de -haine ou de joie.--Bien sûr, lui demandai-je? - ---Bien sûr. - ---Soit! marché tenu. - -Richard sonna, je fus lui ouvrir, et je le priai de ne pas entrer. - ---Allez, lui dis-je, retrouver Mlle Adèle, je vous ai dit que je -prendrais ma liberté quand j'en aurais besoin. Robert est là. -Aujourd'hui, je puis vous dire la vérité, je ne cède pas à mon cœur, -mais à mon amour-propre. - ---Adieu, me dit-il, vous ne me reverrez jamais. - -Je ne pris pas garde à ce mot qu'on dit si souvent, et puis j'étais trop -occupée de ma vengeance. - -Robert chercha à se justifier. Il avait un air vainqueur dans toutes ses -paroles qui m'exaspérait; pourtant je fus douce, humble. Il crut mon -caractère brisé à tout jamais, car j'employais la prière pour qu'il -restât auprès de moi. - ---Oui, me dit-il, je vous aime encore un peu, mais je suis le seul; je ne -sais ce que vous avez fait aux femmes, toutes vous détestent. Judith m'a -écrit, elle ne peut vous souffrir. Toutes ces plaisanteries me fatiguent, -et j'ai pris un parti, je vous verrai de temps en temps, nous garderons -chacun notre indépendance. - ---Je ne sais, mon cher ami, à quel propos Mlle Judith peut vous écrire -sur mon compte, je ne la connais que de vue. - ---Elle prétend que vous lui avez écrit pour avoir une invitation chez -elle, et qu'elle vous a refusée. - ---Vraiment, mon cher Robert, je m'étonne que vous, un homme d'esprit, -vous prêtiez attention à des caquets de femme; je vous ai dit déjà que je -n'avais fait d'avance qu'à une seule femme, pour la faire mentir, c'est à -Ozy; puisque vous êtes en correspondance avec Mlle Judith, pourquoi ne -vous a-t-elle pas montré ma lettre? - ---Je ne la vois pas, je crois même ne lui avoir jamais parlé, je ne sais -même plus comment il se fait que nous nous soyons écrit. Ce dont je me -souviens, c'est qu'elle me disait, dans une lettre, que je ne devrais pas -être si fière de ma conquête, que la prise de Mogador ne datait pas -d'hier. Je lui ai répondu qu'après avoir consulté les historiens anciens -et modernes, j'avais découvert que Judith avait mis la tête d'Holopherne -dans le sac, longtemps, mais bien longtemps avant la prise de Mogador; -elle m'a renvoyé la lettre. - -Je ne sais ce que tout cela signifie, je n'ai jamais cherché à la -connaître. - -Pour vous montrer que je ne vous mens pas, je vous enverrai ses lettres. - -En effet, il me les a données plus tard, je les ai; et je n'ai jamais -rien compris à ce commérage dont je fus la victime plus tard. - -On servit le déjeuner. - -Robert fut d'une gaieté qui me faisait mal. - ---Allons, me dit-il, quittez cette figure d'enterrement, je vais donner -de l'argent à cette femme qui est chez moi, lui faire louer un -appartement, je viendrai vous chercher à six heures pour dîner. Vous -voyez que je n'ai pas peur de vous! - ---Bien, lui dis-je, mais ne l'oubliez pas, car j'ai le droit d'aller vous -chercher, et j'irai. - -Il partit; quelques minutes après, on me remit une lettre de Richard. - - «Je vous ai dit, Céleste, que je ne vous reverrais plus; vous - comprenez que pour tenir cette promesse, il faut que je parte, - loin, bien loin. Un de mes amis va en Californie, je pars avec - lui; je connais votre caractère mieux que vous-même; vous avez de - la haine et du fiel au cœur, ce sont les mauvais traitements des - autres qui vous ont rendue comme cela, car vous étiez bonne; dans - l'état où vous êtes, vous avez besoin, pour vous soulager, de - rendre à quelqu'un tout ce qu'on vous a fait; je vous ai donné - l'occasion de ne plus me ménager, vous vous en êtes emparée avec - cruauté. Si ce n'était que cela, je ne partirais pas encore, je - me cacherais sur votre passage et je pourrais vous voir de loin. - Mais je vous ai trompée sur ma position, je suis ruiné; il me - reste à peine de quoi faire mon voyage. Vous perdre est la seule - chose qui me rende malheureux, je reviendrai dans quelques - années: je serai toujours le même. Si je suis riche, j'irai vous - demander si vous avez besoin de moi. Adieu, je vous aime. Je n'ai - jamais aimé que vous et n'aimerai jamais que vous... - - «RICHARD.» - -Cette nouvelle me terrifia; son départ m'eût été indifférent, mais sa -ruine m'épouvanta. Pauvre garçon! qu'allait-il devenir? Je lui écrivis -de suite pour lui offrir ce que j'avais; on répondit à ma femme de -chambre qu'il avait quitté l'hôtel le matin même et qu'il n'avait laissé -qu'une lettre pour moi au concierge. Le remords me mordit au cœur. -Robert était cause de ce malheur autant que moi; il était peut-être mon -complice involontaire, mais c'était la conséquence de tous ses caprices. -Qu'il prenne garde à lui, qu'il ne rie pas de tout ce qui arrive, je me -servirais de lui pour venger Richard. - -J'attendis six heures, la tête en feu; ils sonnèrent enfin, Robert ne -vint pas. - -Je me promenais de long en large, impatiente, nerveuse, je me disais: Il -ne viendra pas, il joue avec mon désespoir, il a ce qu'il voulait; -Richard lui a cédé la place, il rit de ce qu'il a fait. Et je le -laisserais jouir de ce triomphe près de cette femme! ah! il ne l'a pas -cru, il ne peut pas le croire! - -Sept heures! - ---Louise, donnez-moi un manteau, un chapeau. - ---Madame, me dit cette fille, je vous en prie, ne sortez pas dans cet -état. - ---N'ayez pas peur, lui dis-je, il n'y a pas de danger pour moi, et je -partis. - -Arrivée rue Joubert, je trouvai le valet de chambre; il me connaissait -depuis longtemps, c'est moi qui l'avais fait entrer à la campagne chez -Robert. - ---Où est votre maître? lui dis-je. - ---Il est sorti, madame, il est allé dîner, mais il rentrera de bonne -heure, car il donne une soirée; il m'a dit qu'il serait de retour à huit -heures. - ---Bien; et cette femme est avec lui? - ---Oui, madame. - ---Où sont ses effets? - ---Là, dans le cabinet de toilette. - ---Éclairez-moi. - -Je passai dans cette chambre, où je trouvai une grande malle et des robes -éparses. Je fis enfermer le tout dans la malle, et j'ordonnai au valet de -chambre de faire porter cela à l'hôtel des Princes. - -Il obéit. - ---Maintenant, dis-je, mon cher Robert, à nous trois. D'abord à nous deux. - -Ensuite j'ouvris sa boîte à pistolets, avec la ferme résolution de lui -brûler la cervelle, et de me tuer après, s'il ne faisait pas ce que -j'allais ordonner. Heureusement pour lui, je ne trouvai pas de capsules; -car, quand sa voiture s'arrêta, je me mis à la croisée; je le vis, en -phaéton découvert, prenant cette femme dans ses bras pour l'aider à -descendre; mon sang ne fit qu'un tour, et je l'aurais tué, oh! j'en suis -sûre, il ne serait pas remonté; j'étais d'une adresse rare pour une -femme, je faisais au tir dix-neuf mouches sur vingt balles; j'avais une -réputation de force qui ne m'aurait pas fait défaut ce jour-là; ma main -était froide, mais elle ne tremblait pas. - -Je les attendais dans le salon, tout était éclairé pour la soirée. Les -murs étaient en cuir repoussé blanc et or, les meubles en brocatelle -verte; des glaces partout reflétaient les bougies; le tapis à haute laine -blanche et à fleurs rouges et vertes étouffait le bruit de mes pas, je -n'entendais que mon cœur. On poussa un ressort, une porte recouverte de -glaces s'ouvrit, entrant de chaque côté dans les panneaux de la muraille. -Cet appartement avait été décoré pour Mlle Rachel. Tout y rappelait le -goût de la grande artiste. - -Robert parut et resta saisi. On n'avait pas osé lui dire que j'étais là. - ---Eh bien! est-ce que ma présence vous étonne? Est-ce que vous m'aviez -oubliée? - -Il resta confus. - -Sa compagne entra. Elle me regardait, m'écoutait sans comprendre. - -Je m'adressai à elle. - ---Est-ce qu'il ne vous avait pas dit qu'il était venu chez moi ce matin, -qu'il devait venir me chercher pour dîner? Il aurait dû vous prévenir, -c'eût été poli... Dites donc à madame que je ne mens pas, vous voyez bien -qu'elle doute. - ---C'est vrai, dit Robert, qui, dominé par mon regard, n'osait me -démentir. Je suis allé prendre de vos nouvelles; je vous avais promis ce -que vous me demandiez, mais j'ai réfléchi, et puis je ne pouvais renvoyer -madame du matin au soir, il me faut le temps de lui trouver un logement -convenable. - ---Ah! lui dis-je, eh bien! mais il me semble que vous l'avez trouvée à -l'hôtel des Princes, et qu'il ne faut pas tant de temps pour y retourner; -je me suis chargée de ce soin, je viens de faire retenir un appartement -où j'ai déjà fait porter ses malles. - -Robert fut tout abasourdi. - -La pauvre provinciale prit un air stupide. - -Enfin Robert retrouva la parole. - ---Voyons, Céleste, je vous en prie, pas de scène, pas de violence, je -vous promets que madame partira demain. Elle sait bien qu'elle ne doit -pas rester près de moi, mais aujourd'hui j'attends du monde. - ---Et vous me priez de m'en aller! En vérité vous me faites rire; je vous -avais prévenu, je vous avais dit: Ne revenez pas. Vous êtes revenu. Vous -avez pris un engagement. Ce n'est pas une promesse que vous avez le droit -de retirer. C'est un marché que nous avons fait. J'ai payé, Richard est -parti. A vous maintenant; vous attendez du monde, eh bien, je ne suis pas -de trop, je vais leur donner la fête complète. La provinciale me dit: - ---Mais si monsieur ne vous aime plus et s'il m'aime... - ---Je ne vous connais pas, mademoiselle. - ---Je suis dame. - ---Tant pis pour vous; je ne m'adresse pas à vous, je n'aurais rien voulu -vous dire de désagréable, mais, puisque vous ne connaissez pas assez le -monde, ce qui m'étonne beaucoup à votre âge, sachez que, quand même il ne -m'aimerait plus, il ne pourrait encore vous aimer. Après une grande -passion, le cœur a besoin de repos. Vous seriez mille fois plus jolie -que vous n'auriez pas encore pris ma place. Vous le connaissez à peine, -vous ne pouvez pas l'aimer. - -Elle se mit à pleurer, car mes paroles étaient confirmées par le silence -de Robert. - ---Allons, lui dis-je, je ne veux pas mettre madame dehors à cette heure, -vous allez me suivre, demain il fera jour. - -Il vit qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre pour éviter un malheur -ou un scandale, et il obéit. - -Il lui dit quelques bonnes paroles pour la consoler, s'excusa de sa -faiblesse et lui jura que s'il l'avait connue plus tôt il l'aurait -adorée, mais qu'on ne disposait pas de sa tendresse. - -Il donna l'ordre à son domestique de dire à tous ses amis qu'il remettait -la partie à huitaine. - -Nous rentrâmes chez moi silencieux. - -Il se posa en victime de mon caractère, me vanta sa nouvelle conquête, et -me dit: - ---Je vous ai suivie pour éviter une scène ridicule. - -Tout cela m'était égal. Je ne sentais rien au cœur que ma volonté; il -était près de moi, peu m'importait la cause. - -Mon air froid et résigné, malgré les traces d'une douleur profonde -restées sur mon visage, le firent changer peu à peu; il se rendit -complétement, me demanda pardon, m'assura n'avoir jamais cessé de m'aimer -une heure. - -Le lendemain, cette femme lui écrivit chez moi pour lui demander plus -d'argent qu'il ne lui en avait laissé; il le lui envoya afin de s'en -débarrasser. - -Je fus, avec lui, m'assurer qu'elle était bien partie, l'appartement -était vide il ne put s'empêcher de rire, elle avait voulu avoir un -souvenir de cette maison et avait emporté un énorme pâté de foie gras. - - - - -XLI - - -A Paris, tout ce qui peut occuper les pauvres d'esprit prend une -publicité énorme. On me montra au doigt dans les promenades; chacun -racontait mon histoire, on voulait voir ma rivale: elle était jolie: elle -se disait victime de sa confiance; elle était mariée et avait beaucoup -d'enfants dans son pays; elle se rendit intéressante et trouva un si -grand nombre de curieux et de consolateurs, qu'elle ne tarda pas à -devenir, comme moi, une de ces tristes célébrités, une de ces femmes qui -dévorent la fortune et l'avenir.--Elle prouva tant et si bien sa -reconnaissance à ceux qui s'intéressaient à elle, que je fus étonnée de -l'étendue de son cœur; on ne pourra jamais lui reprocher d'en avoir -manqué, à celle-là.--Elle aima passionnément vingt personnes de ma -connaissance; ses autres faiblesses furent des caprices. Tout le monde -fut content. - -Je me croyais arrivée au plus haut degré de l'infamie. Je m'étais -trompée, j'avais encore une marche à monter, un nouveau monde à voir de -près. - -Robert reçut huit jours plus tard. Je fis les honneurs de la soirée. On -me plaisanta beaucoup. On me parla des succès de la provinciale, qui -voulait absolument avoir une voiture comme moi; tout cela m'agaçait, car, -malgré moi, j'étais jalouse, je la détestais et j'éprouvais un certain -bonheur à lui faire envie. - -On jouait gros jeu; Robert perdait. Il n'eut pas dans toute la nuit un -instant de veine. - -Ceux qui gagnaient son argent riaient et lui disaient: On ne peut avoir -tous les bonheurs. Quand on a deux femmes qui vous aiment, cela justifie -le proverbe: Malheureux au jeu, heureux en amour. - -Il était beau joueur, pourtant je voyais une sueur imperceptible lui -perler au front. - -J'essayai de lui faire une observation. - ---Bien! lui dis-je: allez! et je le regardais avec plaisir, car je -connaissais sa gêne, et je savais que le lendemain il regretterait de ne -pas m'avoir écouté. - -La partie finie, il avait perdu dix-huit mille francs. - -Il sortit de bonne heure pour tâcher de faire de l'argent. Ses biens -étaient hypothéqués, il ne trouva personne que des usuriers qui lui -demandaient vingt-cinq pour cent. Il me conta ses peines et me dit: - ---Je ne sais comment faire, il me faut cet argent ce soir, je dois à des -gens que je connais à peine. - -J'eus un moment de joie sauvage en pensant qu'il serait mon obligé et je -lui fis cette proposition, où, je l'avoue, mon cœur n'était pour rien. - ---Vous savez, lui dis-je, que mon grand-père est riche; il a tenu -cinquante-huit ans un hôtel. Le gouvernement vient de l'exproprier, il a -reçu l'argent de sa maison; si vous voulez, je vais vous faire prêter par -lui les vingt mille francs dont vous avez besoin. Cela ne vous coûtera -rien ou très-peu. - -Il accepta. - -Je revins au bout d'une demi-heure et lui remis vingt mille francs en -coupons de rentes d'Espagne. - ---Tenez, lui dis-je, payez tout le monde; on vous les prête, pour vous -donner le temps de trouver de l'argent à des conditions raisonnables. - -Il me promit de me les remettre au bout de huit jours. - -Il recevait une fois par semaine--soit qu'il espérât se rattraper, soit -qu'il voulût s'étourdir, il joua de nouveau et perdit encore. - -Il avait dans son cabinet de toilette une boîte à bijoux à plusieurs -compartiments; dans celui du fond, les casiers étaient faits de manière à -mettre vingt mille francs en rouleaux d'or. Robert avait reçu de chez lui -dix mille francs, qu'il avait déposés dans ce meuble. Il avait placé à -côté une bourse en perles d'acier, où il avait mis toutes sortes de -monnaies d'or et des pièces étrangères de diverses grandeurs. Il pouvait -y en avoir pour huit cents francs. Je regardais tout cela avec peine, car -j'avais le pressentiment qu'il le perdrait encore. Il avait invité plus -de monde que de coutume, quelques femmes, pour me distraire: Hermance, -Brochet, P. M..., et une petite femme qu'un de ses amis lui avait amenée. -Elle avait une belle voix, se destinait au théâtre et se disait élève de -Duprez. Sa figure était dure, pourtant elle était aimable et me comblait -de caresses. Etant arrivée la première, elle vint dans le cabinet de -toilette m'aider à m'habiller. Elle ne jouait jamais. Vers les deux -heures du matin, après le souper, elle demanda la permission de se -retirer. Personne ne s'y opposa. A cinq heures tout le monde partit; -Robert ouvrit sa boîte pour payer; la clé de cette boîte était attachée à -la chaîne de sa montre qui se trouvait sur la cheminée; le verre en était -cassé. Il prit quelques mille francs, paya, puis, quand il fut seul, il -fit son compte. - -Je m'étais endormie sur un canapé; il me réveilla et me dit: - ---Vous avez pris la bourse qui était là... - ---Moi! mais non, vous savez bien que je n'ai pas joué. - -On chercha partout; on se perdit en conjectures. Une seule personne était -restée: Robert ne pouvait pas douter des gens qu'il avait reçus. Il pensa -aux domestiques. Comme le soupçon est affreux, et qu'il eût fallu -renvoyer tout le monde, ou se méfier de tous, il me vint une idée. - ---Écoutez, lui dis-je. A mon retour de Londres, Maria est venue me voir; -elle voulait aussi savoir quelque chose, elle me proposa d'aller chez une -somnambule. Je la menai chez Alexis Didier; je ne croyais en aucune façon -au somnambulisme, et comme je lui en voulais un peu, je résolus de lui -faire une méchanceté, me disant: S'il répond à la question que je vais -lui faire, par exemple, je croirai. Nous partîmes. C'était jour de -séance publique. Il avait beaucoup de monde; je lui donnai des cheveux, -je lui pris la main, et je lui demandai où était la personne à qui ces -cheveux appartenaient. Est-il en France? se porte-t-il bien? Alexis se -mit à rire et me répondit: - ---D'abord, vous dites _il_, c'est _elle_ qu'il faut dire; ces cheveux -sont ceux d'une femme, elle se porte très-bien, elle est ici, ce sont les -vôtres. - -Je regardai autour de moi effrayée; pourtant je voulus encore une preuve, -et je lui dis: Je crois que vous vous trompez. - ---Non, me dit-il en riant plus fort, ce n'est pas mal inventé ce que vous -faites; vous venez d'entrer dans une chambre sombre, vous allumez une -bougie, on vous attend à côté, vous fermez la porte pour que l'on ne vous -voie pas; vous vous coupez des cheveux; tiens, vous les recoupez en -petits morceaux; les voici. Et il me rendit le papier que je lui avais -donné. - -J'étais étourdie de ce qu'il venait de me dire. C'était l'exacte vérité; -j'eus peur de cette puissance inconnue qui lisait la pensée. Maria me vit -si pâle, si émue, qu'elle n'osa l'interroger, dans la crainte qu'on ne -lui dît des choses que personne ne devait entendre. - ---Je reviendrai, dit elle, quand il sera seul. Nous partîmes. - -Je fus longtemps à me remettre, et comme je sentais que cela m'aurait -influencé l'esprit, je me promis de n'y jamais retourner; mais -aujourd'hui, le cas est assez grave, et si vous voulez, nous irons le -consulter de bonne heure et avant que personne ne connaisse encore ce -vol. - -Mon idée parut bonne et nous nous rendîmes chez Didier, rue -Grange-Batelière, avec un ami de Robert qui assista à la séance. - -Lorsqu'Alexis fut endormi, on lui présenta la boîte, fermée à clef, il -désigna la couleur et la forme de l'intérieur; le métal lui donna du mal -à distinguer; pourtant, il en vint à bout; et dit: - ---Il y a de l'or au fond. Vous venez d'en prendre dedans. - ---Oui, lui dit Robert, mais une autre personne y a touché. Voyez bien. - ---Menez-moi chez vous, dit Alexis, en faisant le geste d'un homme qui -vous suit; il dépeignit l'appartement et dit: Je vois une femme qui -s'habille, elles sont deux, la plus grande sort. Celle qui reste est -petite, brune, elle a une robe claire et un ruban rouge autour du cou. -Elle se lisse les cheveux; elle écoute à la porte; elle prend quelque -chose sur la cheminée, c'est une clé. Oh! elle la laisse tomber, il y a -quelque chose qui vient de se casser, c'est une montre. Elle se lève, -elle ouvre votre boîte, elle prend sans regarder. Ce n'est pas de l'or -qu'elle prend, c'est gris, c'est de l'acier, ah! je vois, c'est une -bourse; il y a dedans des pièces étrangères, de grandes pièces; elle ne -la met pas dans sa poche, elle l'attache sous sa robe au cordon de son -jupon. Elle sort de la chambre, elle va près de la grande dame, elle -n'est pas effrayée du tout. - ---Pouvez-vous me conduire près d'elle? demanda Robert, émerveillé comme -moi de ce qu'il nous disait. - ---Oui, dit-il, attendez. - -Il fit tous les détours comme s'il marchait, puis nous dit: - ---Nous voilà rue B. C'est la seconde porte en entrant à gauche, elle loge -au quatrième. Oh! mais elle n'y est pas, il y a des femmes, sa mère et sa -sœur, la robe d'hier est sur le lit. - ---Mais elle, dit Robert, la voyez-vous? Qu'a-t-elle fait de la bourse? - ---Attendez que je la suive! Tiens, c'est une actrice, non, ce n'est pas -un théâtre; il y a beaucoup de monde et l'on chante, elle va sortir. - -Nous nous rappelâmes qu'elle nous avait dit être au Conservatoire. - ---Venez, me dit Robert, je vais chez elle, l'argent m'est égal; mais il -faut qu'elle me rende la bourse, elle me vient de ma mère. - -Nous courûmes rue B. Il nous avait parfaitement indiqué. Il y avait deux -femmes au quatrième qui nous prièrent d'attendre. Elle rentra presque -aussitôt. Elle devint livide en nous voyant. Pourtant elle était hardie -comme un page et elle nia effrontément. Robert lui dit que si, le -lendemain, il n'avait pas la bourse, il la ferait arrêter. Ce fut elle -qui nous fit une scène, elle voulait nous faire demander cent mille -francs de dommages-intérêts... - -Elle quitta Paris la nuit même, et resta quelques années sans reparaître. - - - - -XLII - - -Robert avait perdu une partie de l'argent qu'il voulait me rendre: il -recherchait le monde. C'étaient tous les jours des dîners et des fêtes. -Je ne lui disais plus rien; je ne combattais plus ses prodigalités, je -les partageais et quelquefois même je les encourageais. Quand il avait -fait quelque extravagance nouvelle, quand il m'apportait quelque présent -de grande valeur, je ne lui disais même pas merci. Parée de ses dons, -radieuse dans mon orgueil, je me faisais un trophée de sa ruine. J'aurais -pu m'appliquer un mot célèbre: «L'ingratitude est l'indépendance du -cœur.» Je m'étais fait un petit raisonnement infâme, qui me dispensait -des remords comme de la reconnaissance. Je me disais que ce que Robert -ne me donnerait pas à moi, il le donnerait probablement à sa provinciale. -Avec cette idée absurde, une femme jalouse et mal élevée boirait la mer -pour ne pas laisser une goutte d'eau à un poisson. - -Nous avions de nouveaux amis et amies... Mme Ré... femme très-élégante et -très-adroite, était la voisine de Robert; elle nous invita à passer la -soirée chez elle. Elle avait un appartement admirable; là était la plus -grande partie de ses charmes. - -Un jour, Az.... me fit un reproche de la voir. - -Az.... est une charmante actrice, fille d'artiste; elle a été élevée dans -les coulisses d'un théâtre, mais elle n'aimait pas les femmes de théâtre. - -Quand la pauvre petite disait un mot, on l'appelait bête. Elle était si -gentille! Il y a beaucoup de gens qu'on rend stupides avec cette phrase; -on tue l'intelligence qui pourrait sortir de son enveloppe. - -Quand Az.... fut femme, elle voulut se venger de ce qu'on lui avait fait. -Elle devint très-acariâtre pour tout le monde, ne s'appliquant jamais -qu'à dire des méchancetés de ses chères sœurs, comme elle appelait -toutes ses camarades de théâtre. Moi qui l'ai étudiée, je sais qu'elle a -un cœur excellent. Son père s'est remarié. Elle a des petites sœurs -d'un second lit, qui ont perdu leur mère; elle l'a remplacée, a fait -élever les petites filles, qu'elle appelle ses enfants. Je l'ai vue se -priver pour eux; pourtant elle avait dix-huit ans: ce n'était pas la -raison qui la faisait agir, mais bien son cœur. - -Elle me disait donc à cause de Mme Rémi: - ---Pourquoi vas-tu chez elle? Je ne l'aime pas, moi, elle est trop -heureuse au jeu. Dans le temps elle donnait des soirées. On jouait entre -femmes; elle gagnait toujours, et quand nous n'avions plus d'argent elle -nous faisait jouer nos effets. Elle m'a gagné des boutons d'oreilles; -Brochet a perdu un très-beau cachemire; c'est Sarah qui a le plus perdu -chez elle. Aussi tout le monde la fuit. - -Je fus étonnée de ce qu'elle me disait, et avant de le croire je m'en -informai à d'autres. Tout le monde me répéta la même chose. - -Robert donna un bal travesti; il fut magnifique et me fit grand plaisir, -car il me donna l'occasion de me lier avec la petite Page. - -Il y avait quelque chose de si doux, de si langoureux dans ses grands -yeux noirs, qu'ils me semblèrent être le miroir d'une belle et bonne âme. -Je fus aussi enchantée de voir de près ces grandes sommités dramatiques: -Mmes Octave, Nathalie, etc. Nathalie n'était pas dans ses jours de -gaieté! je ne pus la juger à sa valeur. Ce jour-là son esprit ordinaire -lui faisait défaut. Elle était venue pour chercher l'oubli d'un amour -perdu, et comme c'était une passion littéraire, elle arrosa le bal de ses -larmes. Je n'avais encore vu Mme Octave qu'au théâtre: c'était au moment -de son grand succès dans la _Propriété c'est le vol_. C'est une belle -personne et son caractère répond à la franchise de sa figure. - -Je regardais toutes ces femmes avec curiosité. Je n'avais fait que les -entrevoir de loin; je les trouvai plus jolies de près; mais c'était -surtout au caractère de chacune que je désirais m'attacher; elles étaient -au moins cinquante. - -Je m'arrêtai devant une Bretonne charmante; c'était la petite Durand. -Elle avait tout pour elle, jolie, bien faite. Je ne fus pas longtemps à -m'apercevoir qu'elle le savait trop et que cela même me la rendrait -antipathique. Je fis vis-à-vis dans un quadrille à une grande et belle -personne. Je cherchais où je l'avais vue pour la première fois, et pour -aider mes souvenirs je demandai son nom. On me dit: «C'est C..., une -actrice des Variétés.» - ---Elle est jolie, dis-je à Az... qui se trouvait près de moi. - ---Tu la trouves jolie, toi? elle est bête comme un chou. - ---Que tu es drôle, ma chère amie; quand même elle serait bête, cela -l'empêche-t-il d'avoir une jolie figure? - ---Et toi, tu es bien fatigante avec ta manie de trouver toutes les femmes -jolies; moi, je les trouve toutes laides, et puis, si tu savais comme -elles t'arrangent. Je m'étonne de les voir toutes ici. - ---Voyons, Az..., tais-toi! Il faut être juste, c'est le moyen d'être -vraie. - -La danse s'arrêta au bout du salon. Robert fit ouvrir une fenêtre. -C'était Mlle Page qui venait de se trouver mal; la chaleur l'avait -suffoquée. Je pris soin d'elle; elle me remercia et me dit en se -retirant: - ---Vous seriez bien aimable de venir me voir. - -Je le lui promis. - ---Pauvre Page! disait une petite femme que je n'avais pas remarquée, elle -se serre trop; c'est ce qui la rend malade. - -Bonne âme! dis-je en moi-même, en entendant cette phrase d'un faux -intérêt qui cachait une méchanceté. - ---Viens-tu danser, Amanda? dit un grand jeune homme brun. - -Je me plaçai derrière elle et la regardai longtemps. Elle était jolie de -figure, quoique ayant le nez un peu trop long et les lèvres minces. Elle -était petite, d'une maigreur grêle, elle était entortillée de tulle et -habillée avec beaucoup d'art. On voyait ses bras, ses mains osseuses. Je -fus malgré cela étonnée quand elle appela mademoiselle C...: Ma sœur. La -nature avait tant fait pour l'une et avait été si avare pour l'autre, que -je devinai sans les connaître, que A... devait envier B... - -Ces fêtes donnée par Robert coûtaient fort cher. Il était triste quand -nous étions seuls, et cherchait à s'étourdir. - -Il s'était commandé un coupé à huit ressorts; il me le donna. - -J'allai voir Page; j'en fis mon amie. Je ne m'étais pas trompée; elle -était aussi bonne qu'elle était jolie. - -Le temps passait et Robert ne me rendait pas cet argent que je lui avais -prêté. Je commençais à m'inquiéter, car je me perdais avec lui. - - - - -XLIII - -LES USURIÈRES DE L'AME.--UN DINER CHEZ DE NOUVELLES CONNAISSANCES. - - -Robert avait affaire chez lui et partit en Berry pour deux jours. - -Je fus engagée chez une actrice assez célèbre qui donnait un dîner de -femmes. - -Nous étions huit, je ne dirai pas les noms: car comme moi peut-être -regretteront-elles un jour ces quelques années de leur vie. Je n'ai pas -le droit de les leur rappeler. - -Je les indiquerai donc par les numéros de leurs places. - -Nous attendions dans un joli salon que le dîner fût servi. La maîtresse -de la maison ouvrit une porte à deux battants: nous vîmes une belle salle -à manger ornée de vieux meubles de chêne, de chinoiseries, de peintures, -de curiosités sur des buffets énormes; cela ressemblait beaucoup à une -boutique; l'abondance y était, le goût manquait. - -On se faisait des politesses les unes aux autres; on se donnait des airs -de grandes dames, pour se venger d'avoir mangé des pommes de terre dans -sa jeunesse. Je n'étais à leur hauteur que sur ce dernier point, j'en -avais mangé autant qu'elles; mais je ne savais pas adoucir ma voix, -prendre un lorgnon pour regarder dans mon assiette; j'avais gardé mon -vrai nom; je ne posais pas à tout propos mon bras en guirlande, mes mains -comme pour prendre un papillon. - -Je savais bien que ces dames disaient: Elle manque de distinction--mais -j'étais moi. - -On vint annoncer que le dîner était servi. - ---Mesdames, dit la maîtresse de la maison, j'ai marqué vos places. - -Numéro 1: Elle fit passer une grande belle fille à l'air doux et bête; le -numéro 2 était une petite, maigre, pincée; le numéro 3, une grande -ingénue insignifiante; le numéro 4, une provinciale; le numéro 5, une -femme qui avait dû être jolie dix ans plus tôt; le numéro 6, une bonne -et simple fille qui n'aimait les violettes qu'en diamants; le numéro 7, -moi; le numéro 8, la maîtresse de la maison, jolie blonde, quoiqu'elle -n'ait plus d'âge. - -Le dîner venait de chez Potel et Chabot. Il y avait deux maîtres d'hôtel -qui m'embarrassaient un peu, car on paraissait ne pas vouloir se gêner -pour causer. - ---Oh! ma chère, dit le numéro 2, votre dîner sera détestable, avec les -réchauds on mange froid. Chez moi, je fais servir à la russe, c'est -très-bon genre. Ah! je n'aime pas ce potage; pourquoi n'avez-vous pas -fait faire une bisque? - ---Ma chère, répondit la maîtresse de la maison, c'est que vous avez -oublié de m'envoyer votre menu. - ---Ton argenterie est jolie, dit le numéro 1 en pesant une cuillère, mais -j'aime mieux la mienne. - ---Vous êtes bien heureuses, vous autres; moi je n'ai que douze couverts, -dit en grognant le numéro 5; j'avais essayé de tirer une carotte à _mon -époux_ pour qu'il m'en donnât, ça n'a pas pris. - ---Tu t'y es mal prise, dit le numéro 2. - ---Ah! je voudrais bien te voir aux prises avec lui, reprit le numéro 5; -il me faut intriguer un mois pour avoir une robe. - ---Je crois bien, me dit tout bas le numéro 6, il ne sait comment se -débarrasser d'elle; elle le garde depuis quatre ans, en lui disant -qu'elle est enceinte et qu'elle va se tuer, elle et son enfant, s'il -l'abandonne. - ---Ce que j'avais trouvé comme _truc_ n'était pourtant pas si bête; -j'avais invité plusieurs de ses amis à dîner; je lui dis le matin:--Mon -Dieu, mon ami, je n'aurai pas assez de couverts; si tu étais bien gentil, -tu m'en donnerais. A quatre heures, il m'envoya une boîte, j'étais -enchantée, ça ne dura pas longtemps, c'était son argenterie qu'il me -prêtait. J'en ai été pour mes frais; je ne connais pas d'homme plus dur à -la détente que celui-là. - ---Dame, répondit le numéro 4, c'est que vous n'êtes pas raisonnable; il -est très-bon pour vous; il vous donne mille francs par mois et vous fait -beaucoup de cadeaux. - ---On vous en donne bien deux mille, à vous, répondit le numéro 5 avec -aigreur, est-ce que vous croyez que je ne vous vaux pas? - ---Pour le caractère, non, dit le numéro 4 en riant. - ---Ni au physique non plus, me dit le numéro 6, elle a au moins trente -ans. - ---Mais, continua le numéro 5 après une pause, je suis en train de lui -préparer un chantage soigné; vous savez qu'il adore les enfants; je crois -que si j'en avais un, il m'épouserait, tout marquis qu'il est. Eh bien! -je vais me mettre au lit, dire que je suis malade. J'ai trouvé quelqu'un -qui dira que je suis grosse; alors je pleurerai, je ferai tant qu'il -faudra bien qu'il me fasse des rentes. - ---Ce n'est pas mal inventé, s'il coupe dedans, dit le numéro 8; mais -prends-y garde, il fait la bête plus qu'il ne l'est. - ---Ah! dit le numéro 4, comment peut-on désirer un enfant! Je suis la plus -malheureuse des femmes, parce que j'en ai un tous les ans. - ---Oui, dit le numéro 2, en la regardant, mais tu as un moyen pour qu'ils -ne te gênent pas. - ---Tiens, dit le numéro 4, si je n'y mettais bon ordre, je serais -gentille: j'en aurais sept. J'aurais l'air de la mère Gigogne. - -Mon cœur se serra. Cette femme était une infâme. Elle commettait ces -crimes pour garder son luxe; elle ôtait la vie à de pauvres petits êtres, -pour ne pas manquer une fête, un bal. Tout le monde le savait. Elle était -la maîtresse en commandite de plusieurs gens du grand monde; de ceux qui -ne se souviennent qu'ils ont un beau nom que pour le ridiculiser par -leurs modes, le salir par des vices, qui n'ont même pas la passion pour -excuse. - -Ils riaient à chaque nouvelle délivrance de cette femme. - ---A propos, dit le numéro 8, j'ai reçu une lettre de Belgique; il est en -sûreté, j'en suis bien aise, c'est un bon garçon. - ---T'en a-t-il donné, celui-là! dit le numéro 6. - ---Oh! oui, répondit le numéro 8, c'est qu'il m'aimait bien. - ---Ah! fit le numéro 5, tu sais t'y prendre pour les pincer. - ---C'est que j'ai joliment étudié l'homme, moi, répondit le numéro 8 avec -importance en vidant son verre de madère. - -Les vins étaient excellents. Les maîtres d'hôtel, que cette conversation -amusait, versaient à plein verre; les têtes commençaient à s'échauffer. -Pour parler, on en disait plus qu'on ne voulait. - -Moi, qui étais nouvelle parmi ces élégantes, j'écoutais d'un air stupide. - ---Je crois bien, dit le numéro 4, qu'il fallait qu'il fût amoureux pour -trouver de l'argent après s'être ruiné. C'est égal, c'est heureux qu'il -soit parti; il t'aurait compromise. - ---Il n'y avait aucun danger pour moi, reprit le numéro 8 en riant, si je -l'avais fait moi-même, à la bonne heure; mais pas si bête! - ---Que faisait-il donc, demandai-je à ma voisine? - ---Comment, me dit le numéro 5, vous ne savez pas cette histoire. Je vais -vous la conter. - -Elle s'approcha de moi et me dit à demi-voix. - ---Elle avait pour amant un petit jeune homme charmant et de très-bonne -famille. Il ne l'aimait guère au commencement; petit à petit il en est -devenu fou; elle le conduisait dans des ventes publiques, où elle lui -faisait acheter beaucoup de choses. Souvent c'était des meubles ou des -tableaux à elle, qu'elle avait envoyés. Il paraît qu'à force de brocanter -comme cela, ça devient une passion. Elle ne lui demandait jamais -d'argent; pourtant il fut ruiné en deux ans; elle voulut le renvoyer, -mais il disait qu'il allait se tuer. Ce n'est pas ça qui l'aurait fait le -garder; mais il la menaçait de commencer par elle; elle trouva un moyen -d'arranger les choses; elle donna des soirées pour faire jouer; on -soupait bien: il y avait beaucoup de monde; on jouait au lansquenet; elle -se mettait près de lui; il faisait sa main après elle; il passait des -dix, onze fois chaque coup. On poussait des hourrah autour de lui. Elle -ne jouait jamais sur sa veine, et des gens perdaient des sommes folles, -quoiqu'elle défendît toujours de jouer gros jeu. Elle acheta voiture, -chevaux et redevint d'une tendresse sans égale pour l'instrument de sa -fortune. Sa veine continua avec un bonheur insolent; s'il n'eût pas été -homme du monde, on l'aurait pris pour un grec. Il gagnait déjà plus de -deux cent mille francs, quand un monsieur qui avait perdu beaucoup, -s'aperçut que toutes les nuits notre amphitryon quittait sa toilette pour -mettre une robe de chambre. Le monsieur eut un soupçon parce qu'elle ne -voulait jamais changer de place. Elle disait: Je veux être près de _mon -petit homme_, je lui porte bonheur.--Il vint se placer entre eux deux, et -faisant semblant de plaisanter, il passa les mains sur ses deux poches. -Il sentit un paquet de cartes. - ---Qu'est-ce que vous avez donc là? dit-il en les serrant dans sa main au -travers de sa robe et en la regardant en face. Malgré son aplomb, elle -devint livide; tout le monde s'en aperçut. - ---Moi, dit-elle, ce sont de mauvaises cartes que j'ai ôtées afin que l'on -ne s'en servît pas. - ---Ah! fit le monsieur avec un sourire qui n'était pas de bon augure, -montrez-les-moi donc. - -Elle les tira vite de sa poche et les laissa tomber à terre; comme cela -elles furent mêlées. Chacun murmura sans oser rien dire, pourtant tout le -monde était sûr d'avoir été volé. - -Son amant, qui ne se doutait de rien, disait tout étonné:--Eh bien! -est-ce qu'on ne joue plus? Chacun répondit à son appel en prenant son -chapeau. Cela le surprit, car elle lui passait les cartes. On assure -qu'il ne savait pas qu'elles fussent arrangées. - -Comme cette aventure faisait beaucoup de bruit, elle l'expédia à -Bruxelles franc de port. - ---Ah! lui dis-je, je me souviens avoir entendu conter cette histoire. - -D'autres conversations étaient engagées, mais le no 8, dont il était -question, nous avait écoutées, et dit au no 6: - ---Ma chère, vous avez un vilain défaut; c'est de toujours conter les -affaires des autres et jamais les vôtres. Si j'ai de beaux meubles, vous -avez de beaux bijoux; nous ne valons rien ni les unes ni les autres, -tâchons donc de ne pas nous jeter de pierres entre nous, puisque nous -sommes seules pour nous défendre. - -J'aurais bien voulu savoir une petite histoire sur le no 6, et je dis au -no 8: - ---Est-ce vrai tout ce qu'elle m'a dit? - ---Non, me dit-elle, _puisque l'on ne l'a pas prouvé_; mais ce qui est -certain et prouvé, c'est qu'elle, elle fait de l'usure avec les pauvres -gens, elle prête à la petite semaine à la halle. Quand ses amants ont -besoin d'argent, elle leur dit: Je connais quelqu'un qui vous en prêtera. -Quelqu'un, c'est son frère. Il arrive et dit: «Je n'ai point d'argent -pour le moment, mais je viens d'acheter des diamants superbes, si vous -voulez, je puis vous les vendre.» Faute de mieux on les prend. L'amoureux -souscrit des lettres de change; elle garde tout, valeurs et diamants... -et le tour est fait. En ce moment même, elle en tient un à Clichy, et -vient d'avoir un procès avec les parents d'un autre. - ---Que vous êtes drôle de parler de tout ça, dit en se levant le no 2, -qu'est-ce que ça fait? quand ça réussit, tous les moyens sont bons. - ---Certainement, dit le no 1. Moi, je me suis fait faire soixante mille -francs d'acceptations par le mien. Que son père _tourne de l'œil_, et -vous verrez comme je le ferai mettre en cage s'il ne me paye pas. Mais je -n'ai pas de chance, ce vieux tient à la vie comme l'écorce à l'arbre. -Tous les jours, je me fais donner le bulletin de sa santé. Si j'étais -bien sûre qu'on ne me fît rien, je lui donnerais une _boulette_. - -Nous commencions à rire à tout propos; le mot _boulette_ redoubla notre -gaieté. - -Le no 1 ne disait pas grand'chose; le no 2 lui dit:--Conte-nous donc ton -histoire avec le Hongrois. - ---Vous le voulez, dit-elle d'un ton calme, eh bien! figurez-vous, -mesdames, que toutes les femmes couraient après lui, parce qu'il était -très-riche. Mais il n'en gardait aucune. Je me suis dit: Il doit y avoir -un moyen de le captiver; et j'ai questionné son valet de chambre; il m'a -dit: «Monsieur est dévot, il va beaucoup à la messe.» J'y suis allée -plusieurs fois; il m'a vue près de lui, il m'a dit que j'étais un ange -égaré parmi vous, ça m'a valu de belles choses; seulement ça m'ennuie d'y -retourner, parce que j'attrape froid aux pieds. - ---A propos, dit-elle au no 3, comment cela s'est-il passé avec ton homme -marié? - ---Bien, répondit le no 3. - ---Quoi donc? quoi donc? dirent en chœur toutes les femmes. - ---Ah! dit le no 3, j'étais avec un personnage qui faisait tant de -mystère, qu'il me fatiguait. Je finis par savoir qu'il était marié, mais -que sa femme n'était pas à Paris; je lui dis que je voulais aller à un -grand bal, que je voulais avoir des boutons en diamant. Il cria misère, -mais je lui annonçai que j'en voulais ou que je ne le reverrais -jamais.--Eh bien, me dit-il, je ne puis en acheter, mais puisque c'est -pour un bal, je vais t'en prêter. Il m'apporta des dormeuses magnifiques, -qui étaient à sa femme. Je fus chez mon bijoutier, je fis enlever les -diamants et mettre du strass en place. Je les lui rendis; il n'y prit pas -garde. Au bout de quelques jours, sa femme revint à Paris. Je lui -demandai de nouveau s'il voulait m'acheter des boucles d'oreilles; il -refusa. Alors, je lui fis une scène affreuse. - ---Ah! votre femme a des diamants et vous ne voulez pas m'en donner, eh! -bien, je suis contente de ce que j'ai fait; c'était pour rire, mais je -les garde; j'ai les diamants et elle aura du strass. - -Il fit un saut en arrière, gronda, pria, menaça, et parut furieux. - ---Tu n'as pas eu peur, lui dit le numéro 2. - ---Non, je savais bien qu'il n'oserait rien faire, dans la crainte du -scandale. - ---C'est bien joué, dirent les autres, tu es d'une jolie force à présent. - -Il était minuit, je partis avec le numéro 6, qui me dit en descendant: - ---Je ne veux plus voir personne, j'aime mieux vivre seule; elles sont -trop méchantes, une bonne fille comme moi est perdue au milieu d'elles. -Pour moi, sous l'influence d'une exaltation momentanée, je les -considérais toutes comme de grands hommes. - -Rentrée chez moi, je m'endormis, étourdie de tout ce que j'avais entendu. -Les mauvaises pensées poussent dans l'esprit, comme les mauvaises herbes -dans un champ de blé. Si on ne les arrache pas, elles envahissent et -tuent la récolte, comme les qualités du cœur. On peut toujours faire un -pas de plus dans la voie du mal. Mon âme était trop mal cultivée pour que -les mauvais conseils n'y germassent pas bien vite. Ma tête travaillait, -je voulais aussi avoir une histoire à raconter, la première fois que je -me retrouverais avec ces dames. Oh! me dis-je, mais j'ai aussi fait mes -preuves; Deligny est en Afrique, Richard en Californie, Robert se perd. -On a souvent vu, j'ai vu moi-même des misérables attachés au pilori, -exposés en place publique, rire et être contents de leurs infamies, parce -qu'on parlait d'eux. D'autres, exposés près d'eux, pleuraient et -cherchaient à cacher leur figure; ils avaient commis le même crime, -puisqu'ils subissaient la même peine. Les uns faisaient horreur, les -autres pitié. Si j'avais regardé ma vie et mon caractère passés, j'aurais -vu que dans ce temps-là j'appartenais au vice honteux, mais pardonnable, -car il ne faisait tort qu'à moi. C'était la corruption sans masque; on la -voyait, et ses complices de quelques heures ne craignaient rien pour leur -avenir. Mon nouveau genre de vie était moins méprisé par le monde. C'est -une injustice. Ce qui porte le nom de femme entretenue est la sangsue du -cœur, l'usurière de l'âme. - -Les hommes, qui ont créé cette milice de l'enfer, sont fiers de leur -ouvrage et mettent ces démons sur un piédestal. A pied, on ne les verrait -pas, ils leur donnent de magnifiques équipages pour qu'elles dominent, en -passant dans les promenades, leurs mères, leurs sœurs; quelques-unes, -encouragées par ces faiblesses, jettent en en passant un défi aux -honnêtes femmes. Ces créatures sont ignobles, leurs créateurs sont -infâmes; ils ont perdu ces âmes sans retour, mais la peine du talion les -attend. Ces appartements, qu'ils ont faits si beaux, c'est la tombe de -leur fortune; ils y laissent tout, jeunesse, avenir, honneur. A un moment -voulu, les rideaux de dentelle de soie se changent en linceul, les roses -en soucis, les parfums en poison. Alors, le malheureux qui s'est aventuré -dans cet abîme gémit; sa maîtresse lui apparaît, c'est un automate; Dieu -lui a repris la vie qu'il lui avait donnée en la créant. Le diable lui a -donné la parole, le mouvement, elle ne pense plus. C'est lui qui agit en -elle, et elle dit à l'amant qui pleure: - ---Comment, vous êtes encore là, je vous avais fait dire de sortir. - -Le condamné prie, rappelle ce qu'il a fait, ce qu'il a sacrifié. - ---Pourquoi l'avez-vous fait? - ---Parce que je vous aimais! - ---Eh bien, alors, dit la maîtresse en s'éloignant, je ne vous dois pas de -pitié, car c'est à vous que vous vous êtes sacrifié. Puisque vous n'avez -plus rien, allez-vous-en. - -Il voit clair alors, il voudrait renverser son idole, mais elle l'écrase -sous les pieds de ses chevaux. - -Celles qui en sont arrivées là, c'est l'orgueil qui les a poussées, c'est -l'orgueil qui les punit. Elles ne s'arrêtent pas, elles ne voient pas -poindre la ride à leur front; elles ont fini ou finiront à l'hospice, en -prison ou à la Morgue; elles trouveront leur châtiment dans leur avenir, -mais leur passage a laissé un sillon terrible pour la société. - -Que ne faisais-je alors toutes ces réflexions? C'est que depuis le jour -où j'avais voulu me tuer chez Robert, le démon s'était emparé de moi; -j'étais devenue méchante, ingrate, je me trouvais une excuse à tout; -enfin j'acquis bientôt la triste célébrité d'être une femme dangereuse. -On me reprocha moins cela que d'avoir dansé et de m'appeler Mogador. Si -un jeune homme me faisait la cour ou me parlait, ses parents le faisaient -partir. J'étais fière d'inspirer cette terreur. - - - - -XLIV - -UNE FOLIE. - - -Je fus chez Robert. Il était de retour. Il avait eu de grands ennuis chez -lui pour ses affaires, n'avait pu se procurer d'argent, et sa tristesse -annonçait assez ses préoccupations. - -Il cherchait à vendre sa terre, car il avait emprunté dessus près de -trois cent mille francs; bien qu'elle en valût huit cent mille, les -intérêts absorbaient les revenus. On lui en avait offert six cent mille -francs, il avait refusé. Je l'avais prié de me rendre de suite cet argent -prêté pour ses dettes de jeu. Il ne le pouvait pas. - -Un jour, me voyant toute pensive, il me demanda ce que j'avais. - ---Je pense à l'avenir, je voudrais bien te demander quelque chose, mais -j'ai peur de te fâcher. - ---Moi, pourquoi diable veux-tu que je me fâche? - ---Parce que je sais que tu n'as pas d'argent et que c'est mal de t'en -demander. - ---Eh bien! me dit-il, toujours avec sa fierté hautaine, j'en ferai, si je -n'en ai pas; combien te faut-il? - ---Mais je voudrais avoir ce que tu me dois, ou bien une garantie, s'il -t'arrivait malheur! tout le monde est mortel, je perdrais tout ce que -j'ai. - ---Comment, cet argent est donc à toi? - ---Oui, lui dis-je. - ---Pourquoi m'as-tu trompé en me le donnant? me dit-il en devenant pâle -comme la mort. - ---Parce que tu ne l'aurais pas accepté, si je t'avais dit:--C'est à moi. - ---Oh! Céleste, c'est mal ce que tu as fait là, tu m'as fait le complice -d'une infamie; cet argent te vient... - -Il n'acheva pas, une grosse larme coula sur sa joue... - ---Oh! si j'avais su, dit-il, se levant enfin, je ne puis te les rendre de -suite, il faudrait vendre. Demain je chercherai. Je vais aller chez mon -homme d'affaires. - -Ses démarches avaient été vaines, il était profondément triste. - -Après le dîner, je lui demandai s'il voulait sortir. - ---Non, me dit-il, nous avons à causer. Tu as raison de penser à l'avenir, -mais je suis un misérable d'avoir pris cet argent; tu t'es cruellement -vengée; il faut que je te le rende de suite; depuis que je sais d'où il -vient, je ne vis plus. Je souffrirai de te quitter, pourtant il le faut. -Je vais tâcher de me marier, sans cela il me resterait à peine de quoi -vivre, ma terre vendue. Je ne puis te donner une hypothèque chez mon -notaire, ma famille le saurait, on croirait que c'est un cadeau que je te -fais, on crierait; cela gênerait mes projets. Voici ce que je te propose. -Je vais te faire des lettres de change, sitôt que je le pourrai je te les -payerai; si à l'échéance je n'étais pas en mesure, tu prendras un -jugement et je te consentirai hypothèque. Il faut que je parte dans -quelques jours, je vais faire un petit voyage à Lyon, je ne puis garder -cet appartement. Demain nous irons chez le propriétaire, je le prierai de -t'accepter pour locataire à ma place, j'espère qu'il ne me refusera pas; -tu viendras demeurer ici, puisque ce logement te plaît. - ---Et le mien, lui dis-je, que vais-je en faire? Car pour être plus près -de chez lui, j'avais loué rue Joubert un petit pavillon, très-joli, mais -un peu triste. - ---Eh bien! me dit-il, tu le loueras. - -Deux jours après, le bail était à mon nom. - -Ma mère avait été malade, elle était seule et venait me voir assez -souvent. J'eus peur de me laisser aller à quelque nouvelle faiblesse. Je -passai mes valeurs à l'ordre de ma mère, en lui recommandant de ne me les -rendre sous aucun prétexte. C'était la fortune de ma petite fille -adoptive. - -Je trouvai l'occasion de louer mon logement et de vendre tout mon -mobilier. J'avais le cœur gros de vendre des grands ouvrages de -tapisserie qui me rappelaient mon séjour en Berry. Mlle Amanda, c'est -elle qui voulait acheter mon mobilier, en avait grande envie et me -faisait toutes sortes de flagorneries. - -Robert m'engageait beaucoup à accepter. Il me donnait tantôt une raison, -tantôt une autre, mais le vrai motif, c'est que tout me venait de Richard -et que cela lui déplaisait. Poussée par l'un, tourmentée par l'autre, je -vendis ce petit pavillon-hôtel vingt mille francs. Il était meublé d'une -façon charmante, belles pendules, tapis dans toutes pièces, meubles en -chêne et bois de rose; pianos, orgue, rideaux; tout y était complet. - -On me régla à trois ans. - -Robert partit. - -Toute à mes intérêts et à mon emménagement, je m'aperçus à peine de son -absence; pourtant il me quittait pour se marier, peut-être n'allais-je -plus le revoir. Je fus quelques jours sans lui donner un regret. J'allais -chez l'une, chez l'autre; les heures s'envolaient comme un songe. - -Une de mes nouvelles connaissances, que j'avais amenée chez moi, aperçut -ma filleule. - ---Tiens, me dit-elle, c'est une bonne idée que vous avez eue là, vous -semez pour récolter; elle sera jolie, il faudra en faire une danseuse; -elle gagnera de l'argent et vous rendra ce qu'elle vous coûte. - -Je me sentis passer un frisson, il me sembla voir la mère, l'entendre me -répéter le serment que je lui avais fait, et je répondis:--Non, jamais je -n'en ferai une danseuse; elle sera riche, mais si j'étais obligée de lui -donner un état, ce ne serait pas celui-là. - ---Oh! dit-elle en riant, est-ce que vous craignez les faux pas?... - -Je ne répondis rien et nous partîmes. - -Je m'arrêtai place de la Madeleine, et je montai chez Mlle Page. - -Je venais de rompre moralement avec mes autres connaissances. Ce mot -cynique qu'on venait de me dire au sujet de ma fille adoptive m'avait -bouleversée. On pouvait donc croire que je l'élevais pour la vendre, la -perdre; cette pensée me faisait si mal que je ne pouvais retenir mes -larmes. - -La pauvre petite Page ne me consola pas par sa gaieté. Elle souffrait au -cœur; sa vie était dominée par une grande passion qui la ravageait -physiquement et moralement; elle était amaigrie, ses joues étaient pâles, -ses yeux brillants encore, parce qu'ils étaient pleins de larmes. Elle -était malheureuse en tout; elle avait une petite fille qu'elle voyait -mourir de langueur; l'art était impuissant. La pauvre petite poitrine de -cette enfant râlait toujours; la mort venait à pas lents, comme pour -déchirer plus longtemps le cœur de la pauvre mère; souvent je l'ai vue, -en dînant chez elle, laisser tomber son pain, regarder sa fille en -extase, puis pleurer sans faire un mouvement. Elle ressemblait à une -belle statue de la douleur; mon cœur partageait sa peine, et je m'y -attachai comme à une sœur. Ce n'étaient pas ses seuls chagrins; elle -était si jolie, si mignonne; sa voix était si douce, que comme femme et -comme actrice le public l'adorait. - -Aussi était-elle jalousée de ses camarades de théâtre, qui ne savaient -qu'imaginer pour lui faire des méchancetés. La santé de Page était -délicate et j'avais peur de la voir tomber malade. - -Pour pouvoir vivre plus près d'elle, il me vint une idée, j'étais seule, -je disais: Robert ne reviendra pas. - ---Allons, me dis-je; cela me distraira. Et je demandai à Page de me faire -entrer aux Variétés. - -Elle me présenta à M. C..., directeur; il promit de m'engager; je lui -écrivis que je voudrais que cela fût fait de suite. Il me fit revenir à -son cabinet; il n'est pas assez beau physiquement, pour que je vous fasse -son portrait. Ce jour-là il ne me parut pas trop maladroit: il me fit -signer un engagement où il me donnait douze cents francs d'appointements, -avec un dédit de vingt mille francs. - -Ces demoiselles crièrent beaucoup de mon admission. - -Ce fut pour la pauvre Page une source de mauvais propos auxquels elle ne -prit pas garde, car elle savait bien avoir en moi une véritable amie. - -On me donna deux rôles dans la _Revue de cinquante et un_; j'étais en -répétition quand Robert arriva de Lyon. - ---Eh bien, me dit-il, je ne pourrai jamais me marier; j'ai été refusé net -à cause de toi, je n'ai plus qu'un parti à prendre, je vais vendre mes -chevaux, mes chiens, réformer les trois quarts de ma maison et nous -resterons ensemble. - ---Mais, mon ami, je ne puis retourner avec vous; croyant que vous ne -reviendriez plus, je suis entrée dans un théâtre, j'ai un dédit et je -répète. C'est du reste une bonne résolution que vous prenez là de vendre -beaucoup de choses; moi-même je ne puis soutenir ce train de maison; -vendez la calèche, le grand coupé que vous m'avez donnés et deux chevaux; -plus tard je vendrai mon petit coupé et la petite voiture. - -Il parut fort contrarié de mon engagement, mais il ne me fit pas de -reproches. Il vendit ses chevaux, ses voitures et ne resta à Paris que -quelque temps. - -Amanda me demanda si je voulais vendre des bijoux, que j'en avais trop, -et puis que je devais en être dégoûtée. Je lui répondis qu'on ne se -dégoûtait pas de ces choses-là, que j'étais assez raisonnable pour -consentir à m'en défaire si je trouvais une bonne occasion. - ---Eh bien, me dit-elle, vous n'en trouverez jamais une meilleure; on -vous payera dans trois ans avec vos meubles, réfléchissez bien que cela -vous fera un beau capital. - -Je consultai Robert, qui me répondit:--Cela vous regarde; il me semble -que vous ferez bien. - -J'avais vingt-cinq ans, je voulais que ma petite fille fût riche; je -consentis. Je donnai les factures, je vendis un peu moins que cela -n'avait coûté; seulement je fis trois ans de crédit sans intérêts. - -Page m'approuvait. - -Un soir, Robert me dit: - ---J'ai rencontré un jeune homme que je connais, le pauvre garçon m'a fait -de la peine; il est désolé, on va l'arrêter. Je pourrai peut-être -empêcher cela, car c'est mon bijoutier qui le poursuit; je l'ai fait -demander. - ---Prenez garde, lui dis-je, de vous mettre une mauvaise affaire sur les -bras; vous savez mon opinion sur votre bijoutier. C'est un fin renard, -méfiez-vous... - -Hélas! il ne tint pas compte de ma recommandation; quelques jours plus -tard, tout était consommé. Robert avait répondu d'une somme de vingt -mille francs pour un homme qui n'était pas solvable. Je le grondai -pendant huit jours; il me répondit que ce pauvre jeune homme voulait se -tuer. - ---Enfin, lui dis-je, quoi qu'il en soit, vous avez été joué. - -Robert partit pour la campagne, je le priai de surveiller ma petite -maison, je voulais faire bâtir à côté de la locature un pavillon; Robert -m'engagea, à cause de la position près de la forêt, à construire un -rendez-vous de chasse, que je pourrais toujours louer un bon prix -jusqu'au jour où je l'habiterais. - -Je lui dis que je m'en rapportais complétement à lui, et que tout ce -qu'il ferait serait bien fait. - -Il partit et je débutai. J'étais toujours mauvaise. J'avais aussi peur -qu'aux Folies. Page m'encourageait, elle me donnait de si bons conseils -que j'étais forcée d'en profiter. Les journaux prenaient la peine de -m'abîmer; ils disaient que mes pas avaient vieilli. Enfin, j'avais à -peine vingt-cinq ans, et ils m'envoyaient aux Invalides. Quelques-uns -s'imposèrent à moi; plus ils sont petits, moins ils ont d'abonnés, plus -ils sont méchants; si on ne souscrit pas, ils vous abîment.--Arnal et -Déjazet ne sont pas à l'abri de leurs morsures. C'est une lourde charge -pour les pauvres artistes qui gagnent leur vie avec bien de la peine, et -qui sont obligés de s'abonner à trois ou quatre mauvais journaux qui -disent tous la même chose. Le journal _le Corsaire_, ce chien hargneux de -la littérature, me mordait au sang. - -Celui qui se déchaînait le plus après moi faisait aussi des pièces; -j'avais la consolation de me dire: Il est plus mauvais auteur que je ne -suis mauvaise actrice, car on le siffle et moi on ne me siffle pas. - -J'allais jouer une nouvelle pièce, _Paris qui dort_. M. C... me dit: - ---Il faut absolument que vous alliez voir M. J...; il est mal disposé -pour vous. - ---Dame! que voulez-vous que j'y fasse, s'il ne m'aime pas, je ne puis -forcer son goût. - ---Si, me dit-il, il faut y aller dans l'intérêt de la pièce, il vous -recevra bien. - ---J'en doute, je n'ose pas... - ---Si, si, reprit M. C..., faites-le pour moi. - ---Eh bien, pour ne pas vous désobliger; j'irai. - -Je fus le même jour chez Amanda qui le connaissait beaucoup, puisqu'elle -était toujours dans sa loge les jours de première représentation. Je la -priai de me recommander à son ami. Hélas! j'oubliais que je l'avais -obligée, et qu'à partir de ce jour-là, elle ne pouvait plus me souffrir, -c'est l'usage. Elle n'en fit rien, ou fit le contraire. - -J'entrai citez M. J..., le cœur décroché d'avoir monté ses cinq étages, -et terrifiée de peur à l'idée de me trouver en face d'un si grand -écrivain. Il me reçut en parlant à son perroquet avec qui il continua la -conversation. - -Je perdis contenance, et il me fallut bien des efforts pour lui dire: - ---Monsieur, je sais que vous êtes prévenu contre moi. Mon passé me -condamne dans votre opinion; pourtant, je voudrais travailler -sérieusement le théâtre; votre jugement a tant de poids, je viens vous -supplier de ne pas dire de mal de moi. Plus tard, si à force de travail -j'arrive, je vous remercierai de ne pas m'avoir écrasée au départ. - ---Ah! me dit-il, mademoiselle, j'en suis fâché, mon feuilleton est fait, -et d'ailleurs je ne passerai certainement pas sur le mot: _Il faut du -chique pour les pincer_, que vous dites dans votre rôle. - ---Mais, monsieur, ce n'est pas moi qui ai fait la pièce. - -Son air glacial m'avait bouleversée, et je sentis des larmes rouler dans -mes yeux. - -Il me trouva sans doute ridicule; mais il fit des changements à son -feuilleton. Je l'avais échappé belle. - -Victorine vint me voir le lendemain. - ---Ah! ma chère, me dit-elle, vous vous êtes fourrée en enfer; quand il -faut vivre avec les journalistes, avec les auteurs, avec les acteurs, -autant vaudrait prendre un billet de logement à la barrière du Combat, -dans la niche des chiens. On serait moins mordu, moins déchiré. - ---Connaissez-vous Vervenne, qui a été un peu au Vaudeville, il y a quinze -ans? Elle m'a dit l'autre jour qu'elle était engagée aux Variétés. Je -vous la recommande, celle-là; si jamais elle vous fait une méchanceté, ce -qui pourrait arriver, demandez-lui de montrer devant tout le monde le bas -de ses jambes, et vous serez vengée. Un jour je suis allée la voir, on -m'a fait attendre une heure; j'allais m'en aller, quand sa femme de -chambre me dit mystérieusement:--Attendez encore cinq minutes, madame -finit de sécher. - ---Comment, sécher? - ---Oui, madame fait sa figure avec du blanc liquide, alors faut qu'elle -sèche. - -Robert, depuis mon entrée au théâtre, était venu plusieurs fois à Paris. -Il avait vainement cherché à me remmener. - -Je trouvais dans la vie de théâtre une distraction, un mouvement qui ne -contribuait pas peu à me le faire oublier. - -Voyant que je ne voulais pas absolument retourner avec lui, il prit sa -terre en dégoût et la mit en vente. Il m'écrivait lettres sur lettres; -ces lettres étaient tour à tour tendres, bonnes, méchantes, brutales; -elles m'irritaient au point que mille fois je le priai de ne plus -m'écrire. Alors, il se répandait en plaintes, en lamentations. Malgré mon -parti bien arrêté de rompre avec lui, je trouvais encore dans les -souvenirs du passé de bonnes paroles pour lui inspirer du courage et pour -l'amener doucement à cette séparation. - - «Du courage, lui disais-je, mon cher Robert, il faut sortir de - là, il y a eu trop de choses entre nous pour que nous puissions - être heureux désormais. Il faut que tu penses à ta fortune, à ton - avenir; je souffre de cette séparation. Mais il faut faire mentir - ceux qui disent que tu touches à ta ruine. Ne donne pas ce - plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi. Je ne suis plus - que ton amie, je fais des vœux pour ton bonheur. - - »CÉLESTE.» - - -Il me répondait: - - «Je n'ai besoin ni de vos conseils, ni de vos avis; je ne suis - plus assez riche, vous ne voulez plus me voir; soit! vous - n'entendrez plus parler de moi.» - -Six heures après, je recevais une autre lettre. - -J'avais reçu d'un auteur, M. Philoxène, une invitation à un bal qu'il -donnait à l'occasion du réveillon. Je n'avais pas envie d'y aller; mais -tous mes camarades me dirent d'y venir, que ce serait très-amusant, qu'il -y aurait beaucoup d'artistes. - -Je mis une robe décolletée, les bijoux qui me restaient; un ami m'envoya -un bouquet, que je pris pour ne pas le désobliger, car cela m'embarrasse -généralement. - -Quand j'entrai dans le salon, je fut toute désappointée. Il y avait -beaucoup de monde, toutes les actrices des Délassements-Comiques et des -Folies-Dramatiques; elles étaient en toilette de ville, c'est-à-dire en -robes montantes. Tout le monde me regarda comme une curiosité. J'étais on -ne peut plus gênée. Il ne restait qu'une place où je pusse m'asseoir; je -priai un monsieur de m'y conduire, me promettant bien de n'en pas bouger -de la soirée. - -Sur ce même canapé, il y avait une dame en robe rouge. Je ne regardai pas -sa figure et je me plaçai à côté d'elle; mais elle se leva, fit un bond -au bout du salon, comme si je l'avais brûlée. - -Tout le monde se regarda. - -Je reconnus Mlle Judith. Je devins plus rouge que sa robe. - -Tous ces messieurs s'empressèrent autour de moi pour me venger de cette -malice. Cela me procura le plaisir de faire la connaissance de M. Henri -Murger, et je commençais à savoir gré à ma voisine d'avoir quitté sa -place. Je gagnais au change. - -Ses amis lui firent des reproches de cette brusquerie; elle se mit à -bouder. - -Vers la fin de la soirée, M. Murger écrivit sur le fond de son chapeau un -couplet sur chacun des convives qui restaient. Il mit ces couplets sur -l'air d'une romance de Quidant. - - Dans la galère nous étions vingt rameurs. - -Il me vengea en faisant ceux-ci pour moi: - - Pour vexer la comédienne - Qui n'a que des bijoux en toc, - Céleste qui dans le Maroc - Jadis a choisi sa marraine, - Derrière un jardin tout en fleurs - S'avance en princesse hautaine. - Dans les salons de Philoxène - Nous étions quatre-vingts rameurs. - - Dans le marbre de ses épaules, - Golconde incrusta ses écrins, - Visapour constella ses mains, - On dirait une nuit des pôles. - - En voyant toutes ses splendeurs, - Judith va bouder Holopherne. - Dans les salons de Philoxène - Nous étions quatre-vingts rameurs. - -J'étais toute fière que l'auteur du _Bonhomme Jadis_, de la _Vie de -Bohême_, eût un instant laissé courir son crayon et sa pensée sur mon -compte. Il avait, en une heure, fait quarante couplets sur ses amis; j'en -avais deux, trop aimables sans doute. - -Décidément, les dédains de la jolie juive m'avaient porté bonheur. - -J'allais jouer une nouvelle pièce, quand je reçus cette lettre de Robert: - - «Céleste, je ne puis vivre ainsi. J'ai trop compté sur mon - courage, je ne puis vivre sans vous. Écoutez ce que je vous - propose. Si vous avez eu de l'amour pour moi, il a duré ce que - dure un feu d'artifice, une fusée, un rêve, une fête de nuit. - Tout a brûlé et je suis écrasé; j'ai le cauchemar, il me - poursuit; je me réveille la nuit en sursaut, je crois t'entendre - chanter gaîment à table, au milieu des gens qui n'ont que - des désirs sans amour, et qui te disent:--Je t'aime! je - t'aime!--Sais-tu ce que c'est que d'aimer comme je t'aime? C'est - de la folie! Je suis fou, je t'offre plus que ma fortune, je - t'offre ma vie, mon _nom_, mon honneur. Je vais réaliser ce que - je possède. Je vends ma terre dans quelques jours, nous pourrons - être heureux loin d'ici. Ne me refuse pas; j'ai bien réfléchi. Je - n'aurai jamais un regret, si tu me rends heureux.--Réponds-moi de - suite. - - »ROBERT.» - -Je ne pouvais en croire mes yeux. Je relus cette lettre vingt fois. J'en -étais si étourdie que je ne pus répondre de suite. Mon orgueil me -criait:--Accepte! Mon cœur me dicta la lettre suivante: - - «Mon cher Robert, je vous renvoie cette lettre, dont je suis - indigne et qui ne peut être adressée à une femme comme moi. La - douleur et l'isolement ont égaré vos esprits. Que de regrets vous - auriez quand la fièvre, qui vous conseille, serait passée. J'ai - pu vous suivre dans une vie de dissipation, cela n'a fait de tort - qu'à votre fortune; mais vous prendre votre honneur, votre - nom. Ah! mon ami! brûlez cette lettre, c'est celle d'un - insensé.--Oubliez-moi, je vous ai toujours dit que je ne me - marierais jamais. A cette époque, vous me disiez en riant:--Pas - même avec moi? et je vous répondais:--Moins avec vous, Robert, - qu'avec un autre, à cause de mon passé et de votre caractère - violent; votre couronne de comte me ferait une couronne - d'épines; je ne pourrais plus regarder ces pauvres réprouvés avec - lesquels j'ai vécu, et je n'aurais jamais le droit de regarder - une honnête femme.--Un reproche, et je me tuerais.--Je vous - disais cela, il y a quatre ans, je vous le répète aujourd'hui; - vous me remercierez plus tard. Il y a deux routes: la vôtre et la - mienne; laissez-moi Mogador, restez Robert de ***.--Sortez de - cette crise, que vous oublierez avec un peu de courage, je serai - toujours votre amie. - - »CÉLESTE.» - - - - -XLV - -DÉPART. - - -Je n'avais pas de secrets pour Page. Je lui contai ce que je venais de -faire. - ---Tu as peut-être eu tort, me dit-elle. - ---Non, il m'aurait fait payer cher sa faiblesse; toutes les scènes que -j'ai eues avec lui ont effeuillé mon amour. Je ne le rendrais pas -heureux. Je suis au théâtre, j'y reste. Je vais travailler avec ardeur. -Je ne serai heureuse que le jour où je pourrai vivre indépendante. -J'aurai une petite fortune, mais il me faut attendre encore quelques -années. Je voudrais que Robert prît le parti de voyager. Il va vendre ses -biens. J'ai peur qu'il ne se fasse illusion; enfin, il lui reste des -parents riches, il ne sera jamais malheureux, au lieu que moi, quelle -perspective aurai-je? le suicide! - -Six jours plus tard, je reçus une nouvelle lettre de Robert; cette lettre -était longue, terrible, et me porta un coup dont je fus bien longtemps à -me remettre. - - «Oh! fou! mille fois fou, celui qui croit que, parce qu'on a tout - donné, on se souviendra de vous; ce que l'on vous donne en - échange, c'est un conseil, c'est un peu de pitié. On vous dit: - Pardon de vous avoir fait souffrir, oubliez-moi, ayez du courage, - travaillez à tout réparer; voilà le souvenir qu'on vous garde... - Et puis la lettre terminée, la corvée finie, on rit, on fait de - nouvelles amours... Le pauvre fou courbe la tête sans se - plaindre, car se plaindre est une lâcheté... J'avais tout, - fortune, jeunesse; j'ai tout jeté au vent. Il ne me restait que - mon nom à vous offrir, c'est trop peu... Honte et infamie sur - moi! J'ai tout sacrifié pour vous, et vous allez jusqu'à me - reprocher ma faiblesse. J'ai été stupide, n'est-ce pas, de - vouloir faire de vous une femme de cœur? J'espérais un mot de - vous, vous avez bien fait de ne pas m'écrire. Vous n'avez même - plus l'effronterie de me mentir par lettre. - - »Misérable nature que la vôtre! vous que j'ai entourée de tous - mes soins pour faire oublier votre nom, vous à qui j'offre - l'oubli du passé, je viens de faire bénir votre maison... Oh! je - vous vois rire d'ici, vous dont le cœur ne peut comprendre un - bon sentiment. Votre prédiction sera accomplie: vous ne m'aurez - quitté qu'avec mon dernier sou. Je viens d'apprendre ma ruine... - Un homme d'affaires à qui j'avais donné un pouvoir en blanc pour - vendre un domaine pendant mon absence, abusant de ma confiance, - vient de vendre ma terre pour la moitié de sa valeur. Combien - a-t-il reçu? Je l'ignore; pour moi je suis perdu. - - »Je vais partir et ne reviendrai que quand, fatiguée, honteuse de - ces ignobles hommages, que vous recherchez et pour lesquels vous - m'avez sacrifié, vous me rappellerez. Je tâcherai de vous faire - oublier les souillures de votre cœur. Allez, Céleste, que toutes - mes larmes retombent sur votre existence, comme des larmes de - feu. Je vous ai aimée, comme on aimerait un ange. Dieu me punit; - je vous quitte sans haine. Il ne me reste qu'une vie pauvre, - isolée, dont je me délivrerai. Ma cervelle rejaillira jusque sur - votre robe de théâtre et votre lit de plaisir. En vendant mes - biens, j'avais fait porter chez vous mes papiers et mes portraits - de famille. Je vais partir, y laissant tout, jusqu'à mes effets - personnels. Vendez-les, car tout souvenir de moi serait un - remords. Je n'irai pas à Paris, je ne veux pas vous donner la - jouissance d'une destruction morale et physique. - - »Je vous offrais mon nom, je ne vous reverrai jamais comme ma - maîtresse. Vous auriez pu être ma bonne étoile; vous ne m'avez - pas trouvé digne de vous. Fou que j'ai été de croire à de bons - sentiments, qui, chez vous, étaient gâtés le jour où vous veniez - au monde. Le 10, je pars pour l'Afrique. - - »Je veux oublier, oublier, car les souvenirs comme les miens - tuent. Vous, vous irez en Russie. Comme les femmes y sont - heureuses! Peu d'amour et beaucoup d'argent! Votre théâtre doit - faire monter vos actions. On se dira: C'est Céleste Mogador! Son - Robert est ruiné, il est parti pour l'Afrique. Je vous ai donné - une bonne devise pour votre voiture, c'est une recommandation - pour les passants. - - »La passion que j'ai pour vous est une énigme pour tout le monde, - pour moi-même; pour aimer, il faut estimer, et je vous méprise. - Cette lettre est bien longue, c'est la dernière, c'est le chant - du cygne, car pour moi la vie est finie. Il est bien permis à un - homme qui meurt de jeter un regard en arrière. J'étais né pour - être aimé, car j'avais le cœur plein de tendresse et d'amour; - j'avais besoin d'être aimé, mon cœur est brisé, ma vie est - finie... Plus d'amis, plus de parents, je m'en vais bien loin. - J'espère y trouver la mort ou y reconquérir, à mes propres yeux, - une estime qu'on ne peut plus avoir pour moi. Le monde est - sévère, mais il est juste. Je ferai mon devoir en honnête homme, - et il me pardonnera mon passé. Quant à vous, continuez longtemps - cette vie de plaisir; tâchez que cette nuit n'ait pas de matin, - car le réveil sera affreux. Vous connaîtrez alors l'abandon; il - ne vous restera plus rien que la misère, la vieillesse - hideuse!... Cette enfant que vous élevez vous méprisera... Vous - verrez comme elles sont longues les nuits qu'on passe à - pleurer... Ne m'écrivez plus! - - »ROBERT.» - -Jamais je ne pourrai exprimer ce que j'ai souffert à la lecture de cette -lettre. Je restai plusieurs heures en larmes; mon cœur était nâvré, -abattu. Il me fallut faire sur moi-même un grand effort pour répondre: - - «Je souffre bien, mon cher Robert, et je dois supporter tous vos - mauvais traitements; vous me plaindrez. Il y a deux jours, vos - lettres étaient tristes, mais bonnes; aujourd'hui, vous - m'accablez sans un motif de plus. Le premier jour où je vous ai - connu, je vous ai dit mon caractère. Vous dites que je ne vous - ai pas aimé, vous savez bien le contraire, et pourtant, quand - vous me faisiez pleurer et souffrir par votre froideur ou quelque - vérité qui me blessait mortellement, bien que vous vinssiez me - combler après de bontés et de caresses, je me révoltais, et - chaque jour, j'arrachais petit à petit cet amour qui tenait - encore toute ma vie. Je vous voyais faire des extravagances pour - des chevaux et des chiens. J'étais jalouse du plaisir qu'ils vous - donnaient loin de moi. Je sais bien que, pour arranger tout cela, - vous me disiez de vous suivre à la chasse; je n'en avais pas la - force; je me déchaînais après un plaisir que vous me préfériez, - du moins en apparence. Mon ambition était bien modeste alors; je - vous disais souvent: - - --Oh! si j'avais un jour douze cents francs de rente, je serais - effacée. Mais vous me combliez de cadeaux, je sortais en voiture - avec vous, je vivais comme une reine, et quand je vous disais: - J'ai peur de l'avenir!... vous me répondiez qu'une des anciennes - domestiques de votre mère était heureuse avec six cents francs de - pension... C'est qu'elle n'avait jamais connu les vices que vous - nous mettez au cœur. On oublie ce que l'on a été, surtout quand - dans ses souvenirs on retrouve l'opprobre et la misère. Moi, je - n'ai pas oublié l'hôpital où j'ai été, où j'aurais voulu rester, - parce qu'en sortant j'allais mourir de faim; Saint-Lazare, où je - voyais de malheureuses vieilles femmes qui se vantaient d'avoir - été jeunes et belles, et qui venaient de commettre un délit dans - la rue pour se faire arrêter, parce qu'elles n'avaient ni pain ni - asile; je ne l'ai pas oublié, je ne l'oublierai jamais. J'ai - voulu me faire une autre fin, j'aimais à vos dépens... Je - prévoyais votre ruine. J'aurais voulu vous voir marié... Je me - serais résignée à cette séparation pour votre bonheur; mais - l'idée ne m'était jamais venue que vous pourriez prendre une - autre maîtresse. Vous pouviez tout sauver en vous mariant. J'ai - pris ailleurs ce que je ne voulais ni vous demander, ni prendre - de vous. Je n'ai pu supporter la douleur de vous savoir près - d'une autre; j'ai payé bien cher mon retour à vous. Le peu que - j'avais, je l'ai mis à votre disposition; j'aurais voulu vous - donner ma vie. - - »Avec le temps l'inquiétude me prit, et je vous demandai de me - reconnaître mon argent. C'était mal, mais j'avais peur. Cette - peur m'a donné un ennui continuel. J'avais tout en espérance, - rien en réalité. La nuit je me tourmentais; le jour je cachais - mon inquiétude sous le luxe. Cette femme que vous aviez prise, - j'ai lutté d'amour-propre avec elle... je la rencontrais partout; - alors, bijoux, dentelles, voitures, j'ai tout désiré... pardon, - ce n'était pas un combat contre vous... non, je vous aimais. A - cet amour se mêlait quelquefois de la rage... je voudrais - aujourd'hui donner ma vie pour réparer le passé; j'avais pour la - solitude la peur que vous aviez du mariage. La destinée est - écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois que vous - auriez pu faire autre chose de moi. Je trouve vos accusations - tellement exagérées, que je fouille ma vie passée avec vous et - que je m'excuse un peu en pensant que je ne vous ai jamais menti. - Vous avez voulu me régénérer en me donnant votre nom. C'est - aujourd'hui que je serais infâme si j'acceptais ce que vous - m'offrez, puisque je sens que je ne pourrais remplir ce devoir - sacré. L'ennui, cette ombre de nous-mêmes, s'est accroché à moi - pour toujours. Je n'ai plus de jeunesse, j'ai perdu ma gaieté. Je - suis entrée au théâtre, parce que je ne voulais pas qu'on se - réjouît de notre séparation. Si j'avais ma petite fortune, je - quitterais ce luxe qui cache tant de larmes, et je m'habituerais - à la vie modeste avec laquelle je dois finir. Je vous ai aimé, je - vous aime encore. Vous avez été et vous serez mon seul, mon - dernier amour. Ce n'est pas à cause du malheur qui vous frappe - que je ne suis pas près de vous, mais l'isolement et l'oisiveté - me feraient mourir; vous ne m'avez jamais connue autrement. Je - suis une misérable créature que votre mépris désespère. - Pardonnez-moi, je vous en supplie les mains jointes. J'ai été - peut-être plus coupable que je ne le pense; mais je ne l'ai pas - médité. Écrivez-moi, mais pas de ces mots que contient votre - lettre, ou ne m'écrivez plus jamais. Je penserai à vous comme on - pense à Dieu. Je respecterai votre souvenir comme celui de l'ange - qui vous a tendu la main. Croyez-moi, si mon corps est avili, il - y a une place bien pure où je vais renfermer l'offre que vous - m'avez faite... Tout ce que j'ai est à vous, disposez-en. Je - voudrais vous rendre un peu du bien que j'ai reçu de vous. Il - faut que je vous voie. Il est impossible que vous preniez un - parti aussi désespéré... Ah! répondez-moi... je deviens folle!... - Je vous aime. - - »CÉLESTE.» - -C'est lorsqu'on est malheureux qu'on voit les gens qui vous aiment; je -cherchais un refuge contre mon désespoir. J'allai chez Page, qui me conta -ses peines. Nous pleurions ensemble, car la douleur était aussi chez -elle. Elle venait de perdre sa petite Marie. Je ne rentrais chez moi qu'à -regret: ma première apparition dans ce logement avait commencé par une -scène qui avait failli me coûter la vie; je sentais qu'il continuerait à -me porter malheur. - -Pour m'aider à la résignation, voici ce que Robert me répondit: - -/# - »Je vous avais priée de ne jamais m'écrire. Vos lettres me font - mal, et je souffre assez sans que vous vous acharniez après les - débris de mon existence. - - »Toutes vos paroles ont été mensonges. La place de votre cœur a - été, comme celle de votre boudoir, partagée avec le plus - offrant... Je ne rougis pas de mon dévouement pour vous. Je ne - regrette rien. Vous n'aviez qu'une chose à me donner en échange - de mon amour, c'était votre personne. Vous l'avez vendue, aux uns - pour de l'argent, aux autres pour du plaisir. Moi, je vous - donnais mon existence, vous l'avez salie. Vous voudriez voir où a - pu me conduire une ruine physique et morale, conduite avec - dessein, acharnement, préméditation, comme vous l'avez fait; vous - l'aviez annoncé à tout le monde, vous avez tenu parole. Soyez - bien heureuse de votre triomphe. Je ne me mettrai plus sur les - rangs pour disputer un amour que je n'ai plus le moyen de payer. - Je pars le 10 pour Alger; votre argent vous sera remis. Ne pensez - pas plus à moi qu'à Dieu, c'est un blasphème. Le mensonge doit - s'arrêter là. - - »ROBERT.» - - -En lisant cette lettre, je payai en une heure de souffrance tout ce qu'il -avait pu faire pour moi. Nous étions quittes, et, à mon tour, je songeai -plus à me venger qu'à me justifier. - - »Je me révolte à la fin, et je suis fatiguée de recevoir des - mauvais traitements que je ne mérite pas. Lorsque je vous ai - connu, et que vous m'avez emmenée à la campagne, chez vous, - j'avais quelques dettes; peu de chose m'aurait suffi; vous auriez - pu me le donner en vous gênant un peu. Pourtant, vous m'avez - laissée venir et chercher près d'un autre ce dont j'avais besoin. - J'ai joué, et après avoir payé mes dettes les plus pressées, - acheté quelques robes, nous avons remporté, à la révolution, un - peu d'argent qui me restait. Aujourd'hui, vous me traitez comme - la dernière créature du monde; et quand même j'aurais voulu, plus - tard, éviter la misère pour l'avenir, serais-je plus coupable - qu'il y a cinq ans? Je vous renvoie votre lettre qui me soulève - le cœur. Je ne puis supporter une correspondance qui me - désespère. Je suis lasse de pleurer. Jamais une bonne parole. - Adieu... Regardez votre passé, et vous verrez s'il est juste de - m'accabler ainsi. Avant de me connaître, vous aviez déjà fait de - grands pas dans la voie de la prodigalité, est-il juste de me - rendre responsable de tous vos malheurs? Adieu, je tâcherai que - vous n'entendiez plus parler de moi, mais je ne vous oublierai - jamais. - - »CÉLESTE.» - - -FIN DU TROISIÈME VOLUME - - - - -TABLE - - - Pages - - XXV. Vive la réforme! 1 - - XXVI. La roulette. 14 - - XXVII. La Pépine. 27 - - XXVIII. Déceptions. 43 - - XXIX. L'insurrection de juin. 50 - - XXX. La vie de château. 65 - - XXXI. Le jardin d'hiver.--Richard. 80 - - XXXII. Le choléra.--Ma filleule. 113 - - XXXIII. Irrésolutions. 126 - - XXXIV. Le théâtre des Folies-Dramatiques. 140 - - XXXV. Où l'orgueil va-t-il se nicher? 149 - - XXXVI. Ma voiture. 156 - - XXXVII. Londres. 173 - - XXXVIII. 202 - - XXXIX. 224 - - XL. 238 - - XLI. 257 - - XLII. 266 - - XLIII. Les usurières de l'âme.--Un dîner - chez de nouvelles connaissances. 272 - - XLIV. Une folie. 288 - - XLV. Départ. 307 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Céleste Mogador, Volume -3 (of 4), by Céleste de Chabrillan - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR *** - -***** This file should be named 55023-0.txt or 55023-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/5/0/2/55023/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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