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-The Project Gutenberg EBook of La vie nomade et les routes d'Angleterre au
-14e siècle, by J. J. (Jean Jules) Jusserand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-Title: La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle
-
-Author: J. J. (Jean Jules) Jusserand
-
-Release Date: February 2, 2017 [EBook #54089]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE NOMADE ***
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- LA VIE NOMADE
-
- ET LES ROUTES D'ANGLETERRE
-
- AU XIVe SIÈCLE
-
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-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-=Le Théâtre en Angleterre depuis la conquête jusqu'aux prédécesseurs
-immédiats de Shakespeare= (1066-1583). Deuxième édition, corrigée et
-augmentée, Paris (Leroux); 1881, 1 vol. 8º; prix: 4 fr.
-
-=Chaucer's pardoner and the pope's pardoners=, London, Chaucer Society,
-8º.
-
-=Observations sur la vision de Piers Plowman=, Paris (Leroux), 1879, 8º.
-
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-10091.--Imprimerie A. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
-
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- LES ANGLAIS AU MOYEN ÂGE
-
- LA VIE NOMADE
-
- ET LES ROUTES D'ANGLETERRE
-
- AU XIVe SIÈCLE
-
- PAR
-
- J. J. JUSSERAND
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1884
-
- Droits de propriété et de traduction réservées
-
-
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-
-_Cet ouvrage n'est qu'un chapitre d'une histoire qui reste à écrire,
-celle des Anglais au moyen âge. L'histoire des guerres, des relations
-diplomatiques, de l'agriculture, de la constitution politique de nos
-voisins a été retracée bien des fois. Aucun livre ne nous a suffisamment
-montré, par des aperçus d'ensemble, quel genre de vie matérielle,
-intellectuelle et morale menaient au moyen âge les puissants et les
-faibles, ce qu'il y avait dans leurs maisons, dans leurs cerveaux, dans
-leurs cœurs, ce qu'était leur existence par rapport à la nôtre. Quand on
-passait la Manche au quatorzième siècle, qui rencontrait-on sur les
-routes, qui voyait-on dans les villes, comment étaient nourris, habillés
-les Anglais, quelle part de vie publique était réservée à chaque citoyen,
-quelles poésies, quels arts plaisaient à leur esprit, qu'apprenaient-ils
-à l'école, comment se passait la journée de l'ouvrier dans son échoppe,
-du paysan dans sa hutte, du bourgeois dans sa maison, du_ _noble dans
-son château, du moine dans son cloître, comment voyageait-on et pourquoi?
-Ces problèmes offrent en Angleterre un intérêt spécial, parce qu'en aucun
-pays d'Europe les institutions, les mœurs, les croyances de l'heure
-présente ne sont le produit aussi direct de l'état social d'il y a cinq
-cents ans. C'est pourquoi ces études ne sont peut-être pas dépourvues de
-cette utilité pratique si recherchée en notre temps: pour les peuples,
-comme pour les individus, ce n'est souvent qu'en sachant d'où ils
-viennent qu'on peut prévoir où ils vont._
-
- 18 Février 1884.
-
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-
-
-LA
-
-VIE NOMADE
-
-ET LES
-
-ROUTES D'ANGLETERRE AU MOYEN AGE
-
-(XIVe SIÈCLE)
-
- «O, dist Spadassin, voici un bon resveux; mais allons nous cacher
- au coin de la cheminée et là passons avec les dames nostre vie et
- nostre temps à enfiler des perles ou à filer comme Sardanapalus.
- Qui ne s'adventure n'a cheval ni mule, ce dist Salomon.»
-
- (_Vie de Gargantua._)
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-Il y a peu de nomades aujourd'hui; les petits métiers qui s'exerçaient le
-long des routes, dans chaque village rencontré, disparaissent devant nos
-procédés nouveaux de grande fabrication. De plus en plus rarement on voit
-le colporteur déboucler sa balle à la porte des fermes, le cordonnier
-ambulant réparer sur le bord des fossés les souliers qui, le dimanche,
-remplaceront les sabots, le musicien venu on ne sait d'où chanter aux
-fenêtres ses airs monotones interminables; les pèlerins de profession
-n'existent plus; les charlatans même perdront bientôt leur crédit. Au
-moyen âge, il en était tout autrement; beaucoup d'individus étaient voués
-à une existence errante et commençaient au sortir de l'enfance le voyage
-de leur vie entière. Les uns au grand soleil, sur la poussière des
-chemins fréquentés, promenaient leurs industries bizarres; les autres
-dans les sentiers détournés ou même à travers les taillis cachaient leur
-tête aux gens du shériff, une tête soit de criminel, soit de fugitif,
-«_tête de loup, que tout le monde pouvait abattre_,» selon la terrible
-expression d'un juriste anglais du treizième siècle. Parmi ceux-ci,
-beaucoup d'ouvriers en rupture de ban, malheureux et tyrannisés dans
-leurs hameaux, qui se mettaient en quête de travail par tout le pays,
-comme si la fuite pouvait les affranchir: «_Service est en le sank[1]!_»
-leur répondait le magistrat; parmi ceux-là, des colporteurs chargés de
-menues marchandises, des pèlerins qui de Saint-Thomas à Saint-Jacques
-allaient quêtant sur les routes et vivant d'aumônes, des pardonneurs,
-nomades étranges, qui vendaient au commun peuple les mérites des saints
-du paradis, des frères mendiants et des prêcheurs de toute sorte qui,
-suivant l'époque, faisaient entendre aux portes des églises des harangues
-passionnées ou les discours égoïstes les plus méprisables. Toutes ces
-vies avaient ce caractère commun que, dans les grands espaces de pays où
-elles s'écoulaient, et où d'autres vies se consumaient immobiles, tous
-les jours sous le même ciel et dans le même labeur, elles servaient comme
-de lien entre ces groupes éloignés que les lois et les mœurs
-rattachaient au sol. Poursuivant leur œuvre singulière, ces errants, qui
-avaient tant vu et connu tant d'aventures, servaient à donner aux humbles
-qu'ils rencontraient sur leur passage quelque idée du vaste monde à eux
-inconnu. Avec beaucoup de croyances fausses et de fables, ils faisaient
-entrer dans le cerveau des immobiles certaines notions d'étendue et de
-vie active qu'ils n'auraient guère eues sans cela; surtout ils
-fournissaient aux gens attachés au sol des nouvelles de leurs frères de
-la province voisine, de leur état de souffrance ou de bonheur, et on les
-enviait alors ou on les plaignait et on se répétait que c'étaient bien là
-des frères, des amis à appeler au jour de la révolte.
-
- [1] _Yearbooks of Edward I_, édition Horwood, Londres, 1863,
- etc., 8º (collection du _Master of the rolls_), années 30-31
- d'Édouard Ier.
-
-Dans un temps où pour la foule des hommes les idées se transmettaient
-oralement et voyageaient avec ces errants par les chemins, les nomades
-servaient réellement de trait d'union entre les masses humaines des
-régions diverses. Il y aurait donc pour l'historien un intérêt très grand
-à connaître exactement quels étaient ces canaux de la pensée populaire,
-quelle vie menaient ceux qui en remplissaient la fonction, quelle
-influence et quelles mœurs ils avaient. Nous étudierons les principaux
-types de cette race et nous les choisirons en Angleterre au quatorzième
-siècle, dans un pays et à une époque où leur importance sociale a été
-considérable. L'intérêt qui s'attache à eux est naturellement multiple;
-d'abord la personne même de ces pardonneurs, de ces pèlerins de
-profession, de ces ménestrels, espèces éteintes, est curieuse à examiner
-de près; ensuite et surtout l'état de leur esprit et la manière dont ils
-exerçaient leurs pratiques se rattachent étroitement à l'état social tout
-entier d'un grand peuple qui venait alors de se former et d'acquérir les
-traits et le caractère qui le distinguent encore aujourd'hui. C'est en
-effet l'époque où, à la faveur des guerres de France et des embarras
-incessants de la royauté, les sujets d'Édouard III et de Richard II
-gagnent un parlement semblable à celui que nous voyons fonctionner à
-l'heure présente; c'est celle où, dans la vie religieuse, l'indépendance
-de l'esprit anglais s'affirme par les réformes de Wyclif, les statuts du
-clergé et les protestations du Bon Parlement; celle où, dans les lettres,
-Chaucer inaugure la série des grands poètes d'Angleterre; celle enfin où,
-du noble au vilain, un rapprochement se fait qui amènera sans révolution
-excessive cette vraie liberté que nous avons si longtemps enviée à nos
-voisins. Cette période est décisive dans l'histoire du pays. On verra que
-dans toutes les grandes questions débattues au cloître, au château ou
-sur la place publique, le rôle peu connu des nomades n'a pas été
-insignifiant.
-
-Il faut examiner d'abord le lieu de la scène, ensuite les événements qui
-s'y passent, savoir ce que sont les routes, puis ce que sont les êtres
-qui les fréquentent.
-
-
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- LES ROUTES
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-LES ROUTES ET LES PONTS
-
- Idée générale de leur entretien.--Tous les propriétaires sont
- chargés de les réparer.--Caractère religieux de cette obligation.
-
- Les frères pontifes.--Indulgences pour encourager à la construction
- des ponts.--Rôle des guilds.--Le pont de Stratford-at-Bow.--Le
- pont de Londres.--Ressources affectées à la préservation des ponts:
- les droits de péage.--Les offrandes à la chapelle.--Dotation des
- ponts.--Enquêtes sur leur état.
-
- Les routes.--Leur entretien.--Leur état habituel.--Les députés au
- parlement arrêtés dans leur voyage à Londres par le mauvais état
- des chemins.
-
-
-L'entretien des routes et des ponts d'Angleterre était au quatorzième
-siècle une de ces charges générales qui pesaient, comme le service
-militaire, sur l'ensemble de la nation. Tous les propriétaires fonciers
-étaient obligés, en théorie, de veiller au bon état des chemins; leurs
-tenanciers devaient exécuter pour eux les réparations. Les religieux,
-propriétaires de biens donnés en _francalmoigne_, c'est-à-dire dans un
-but de pure charité et à titre perpétuel, étaient dispensés de tout
-service et de toute rente vis-à-vis de l'ancien propriétaire du sol, et
-ils n'avaient en général d'autre charge que celle de dire des prières ou
-de faire des aumônes pour le repos de l'âme du donateur. Mais il leur
-restait cependant à satisfaire à la _trinoda necessitas_, ou triple
-obligation qui consistait notamment à réparer les ponts et les routes.
-
-C'est que ces travaux n'étaient pas considérés comme mondains; c'étaient
-plutôt des œuvres pies et méritoires devant Dieu, au même titre que la
-visite des malades et le soulagement des pauvres[2]; on y voyait une
-véritable aumône pour des malheureux, les voyageurs. C'est pourquoi le
-clergé y demeurait soumis. Le caractère pieux de ce genre de travaux
-suffirait à prouver que les routes n'étaient pas aussi sûres ni en aussi
-bon état qu'on l'a soutenu quelquefois[3]. Le plus bel effet de l'idée
-religieuse au moyen âge a été de produire ces enthousiasmes désintéressés
-qui créaient sur-le-champ, dès qu'une misère de l'humanité devenait
-flagrante, des sociétés de secours et rendaient populaire l'abnégation.
-On vit, par exemple, une de ces misères dans la puissance des infidèles,
-et les croisades se succédèrent. On s'aperçut au treizième siècle de
-l'état de délaissement de la basse classe dans les villes, et saint
-François envoya pour consolateurs aux abandonnés ces frères mendiants si
-justement populaires d'abord, mais dont la renommée changea si vite.
-C'est de la même façon que l'on considéra les voyageurs comme des
-malheureux dignes de pitié et qu'on leur vint en aide pour plaire à Dieu.
-Un ordre religieux avait été fondé dans ce but au douzième siècle, celui
-des frères _pontifes_ ou faiseurs de ponts, qui se répandit dans
-plusieurs pays du continent[4]. En France, ils construisirent sur le
-Rhône le célèbre pont d'Avignon, qui garde aujourd'hui encore quatre des
-arches élevées par eux, et celui de Pont-Saint-Esprit, qui n'a pas cessé
-de servir. Pour rompre la force d'un courant tel que celui du Rhône, ils
-bâtissaient des piles très rapprochées, d'une coupe oblongue, qui se
-terminaient en angle aigu aux deux extrémités de leur axe; et leur
-maçonnerie était si solide que dans plusieurs endroits, pendant sept
-siècles déjà, les fleuves l'ont respectée. Ils avaient en outre des
-établissements au bord des cours d'eau et aidaient à les passer en
-bateau. Les laïques apprirent les secrets de leur art et commencèrent à
-les remplacer dès le treizième siècle; les ponts se multiplièrent en
-France, et beaucoup subsistent: tel, par exemple, que ce beau pont de
-Cahors resté intact et qui a même conservé jusqu'à présent les tourelles
-à mâchicoulis qui servaient autrefois à le défendre.
-
- [2] Lorsque Henri VIII donna à la cathédrale de Cantorbéry les
- terres du monastère dissous de Christ-church, il déclara faire
- cette donation «pour que les aumônes aux pauvres, la réparation
- des routes et des ponts et _autres offices pieux de toute sorte_
- se multipliassent et se répandissent au loin». Et sa concession
- était faite «in liberam, puram et perpetuam eleemosynam». (Elton,
- _Tenures of Kent_, Londres, 1867, 8º)
-
- [3] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices in
- England_, Oxford (Clarendon press), 1866-1882, 4 vol. 8º, t. I.
-
- [4] Voy. _Recherches historiques sur les congrégations
- hospitalières des frères pontifes_, par M. Grégoire, ancien
- évêque de Blois. Paris, 1818, 8º.
-
-On ne trouve pas trace en Angleterre d'établissements fondés par les
-frères pontifes; mais il est certain que là, comme ailleurs, les travaux
-de construction de ponts et de chaussées avaient un caractère pieux. Pour
-encourager les fidèles à y prendre part, Richard de Kellawe, évêque de
-Durham (1311-1316), leur remet une partie des peines de leurs péchés. Le
-registre de sa chancellerie épiscopale contient souvent des insertions de
-cette sorte: «Memorandum... Monseigneur a accordé quarante jours
-d'indulgence à tous ceux qui puiseront dans le trésor des biens que Dieu
-leur a donnés, pour fournir à l'établissement et à l'entretien du pont de
-Botyton, des secours précieux et charitables;» quarante jours, en une
-autre circonstance, pour le pont et la chaussée entre Billingham et
-Norton[5], et quarante jours pour la grand'route de Brotherton à
-Ferrybridge. Le libellé de ce dernier décret est caractéristique.
-
- [5] _Registrum Palatinum Dunelmense_, édition Hardy, 1873, 8º;
- t. I, pp. 615 et 641 (A. D. 1314), texte latin.
-
-«A tous ceux qui, etc... Persuadés que les esprits des fidèles sont
-d'autant plus prompts à s'attacher _aux œuvres pies_ qu'ils ont reçu le
-salutaire encouragement d'indulgences plus grandes, confiants dans la
-miséricorde de Dieu tout-puissant et les mérites et les prières de la
-glorieuse Vierge sa mère, de saint Pierre, de saint Paul et du très saint
-confesseur Cuthbert, notre patron, nous remettons quarante jours de la
-pénitence à eux imposée à tous nos paroissiens et autres......
-sincèrement contrits et confessés de leurs péchés, qui aideront
-charitablement par leurs dons _ou leur travail corporel_ à
-l'établissement et à l'entretien de la chaussée entre Brotherton et
-Ferrybridge, _où il passe beaucoup de monde_[6].»
-
- [6] _Registrum Palatinum Dunelmense_, t. I, p. 507.
-
-Les guilds aussi, ces confréries laïques qu'animait l'esprit religieux,
-réparaient les routes et les ponts. C'est ce que faisait la guild de la
-Sainte-Croix de Birmingham, fondée sous Richard II, et son intervention
-était fort utile, comme le remarquaient, deux siècles plus tard, les
-commissaires d'Édouard VI. La guild entretenait «en bon état deux grands
-ponts de pierre et plusieurs grands chemins qui auraient été sans cela
-défoncés et dangereux: dépenses que la ville est dans l'impossibilité de
-faire. Le défaut de cet entretien causera un grand dommage aux sujets de
-Sa Majesté qui vont aux marches de Galles ou en viennent, et la ruine
-complète de ladite ville, laquelle est une des plus belles et de celles
-qui donnent à Sa Majesté les meilleurs revenus de toutes les villes du
-comté[7].»
-
- [7] «Allso theare be mainteigned ..... and kept in good
- reparaciouns two greate stone bridges, and diuers ffoule and
- daungerous high wayes, the charge whereof the towne of hitsellfe
- ys not hable to mainteign. So that the lacke thereof wilbe a
- greate noysaunce to the kinges ma{ties} subiectes passing to and
- ffrom the marches of wales and an vtter ruyne to the same towne,
- being one of the fayrest and moste proffittable townes to the
- kinges highnesse in all the shyre.» (_English Gilds; the original
- ordinances... from mss. of the 14th and 15th cent._, ed. by
- Toulmin Smith.--Early English text Society, Londres, 1870, 8º,
- p. 249.)
-
-Que la reine Mathilde (XIIe siècle) se soit ou non mouillée, comme on
-croit, en passant à gué la rivière à Stratford-at-Bow, ce village même où
-l'on devait parler plus tard le français qui amuserait Chaucer, il est
-certain qu'elle pensa faire œuvre méritoire en y construisant deux
-ponts[8]. Plusieurs fois réparé, _Bow Bridge_ existait encore en 1839.
-Elle dota sa fondation en cédant une terre et un moulin à eau à l'abbesse
-de Barking, chargée à perpétuité d'entretenir le pont et la chaussée
-voisine. La reine mourut; une abbaye d'hommes fut fondée à Stratford
-même, tout près des ponts, et l'abbesse s'empressa de transmettre au
-monastère nouveau la propriété du moulin et la charge des réparations.
-L'abbé les fit d'abord, puis il s'en lassa et finit par en déléguer le
-soin à un certain Godfrey Pratt. Il lui avait bâti une maison sur la
-chaussée, à côté du pont, et lui fournissait une subvention annuelle.
-Pendant longtemps, Pratt exécuta le contrat, «se faisant assister, dit
-une enquête d'Édouard Ier, de quelques passants, mais sans avoir
-souvent recours à leur aide». Il recevait aussi la charité des voyageurs
-et ses affaires prospéraient. Elles prospérèrent si bien que l'abbé crut
-pouvoir retirer sa pension; Pratt se dédommagea de son mieux. Il établit
-des barres de fer en travers du pont et fit payer tous les passants, sauf
-les riches; car il faisait prudemment exception «pour les gens de
-noblesse; il avait peur et les laissait passer sans les inquiéter». La
-contestation ne se termina que sous Édouard II; l'abbé reconnut ses
-torts, reprit la charge du pont et supprima les barres de fer, le péage
-et Godfrey Pratt lui-même.
-
- [8] _Archæologia_, t. XXVII, p. 77, et t. XXIX, p. 380.
-
-Ce pont, sur lequel Chaucer sans doute a passé, était en pierre;
-ses arches étaient étroites et ses piles épaisses; de puissants
-contreforts les soutenaient et divisaient la force du courant; ils
-formaient à leur partie supérieure un triangle ou gare d'évitement
-qui servait de refuge aux piétons, car le passage avait si peu de
-largeur qu'une voiture suffisait à l'obstruer. Quand on le démolit
-en 1839, on reconnut que les procédés de construction avaient été
-très simples. Pour établir les piles dans le lit de la rivière, les
-maçons avaient simplement jeté du mortier et des pierres jusqu'à ce
-que le niveau de l'eau eût été atteint. On remarqua aussi que le
-mauvais vouloir de Pratt, de l'abbé ou de leurs successeurs avait
-dû rendre, à certains moments, le pont presque aussi dangereux que
-le gué primitif. Les roues des voitures avaient creusé dans la
-pierre des ornières si profondes et les fers des chevaux avaient
-tellement usé le pavement, qu'une arche s'était trouvée percée.
-
-Le caractère pieux de ces constructions se révélait par la chapelle
-qu'elles portaient. Bow Bridge était ainsi placé sous la protection de
-sainte Catherine. Le pont de Londres avait aussi une chapelle, dédiée à
-saint Thomas de Cantorbéry. C'était une volumineuse construction
-gothique, de forme absidale, avec de hautes fenêtres et des clochetons
-ouvragés, presque une église. Une miniature de manuscrit[9] la montre
-attachée à la pile du milieu, tandis que, tout le long du parapet, des
-maisons aux toits aigus projettent sur la Tamise leur deuxième étage, qui
-surplombe.
-
- [9] Ms. _Reg._ 16, F. 2, au British Museum (Poésies de Charles
- d'Orléans, époque de Henri VII).
-
-Aucun Anglais au moyen âge et même à la renaissance n'a jamais parlé sans
-orgueil du pont de Londres; c'était la grande merveille nationale; il
-demeura jusqu'au milieu du dix-huitième siècle le seul pont de la
-capitale. Il avait été commencé en 1176, sur l'emplacement d'une vieille
-passerelle en bois, par Pierre Colechurch, «prêtre et chapelain», qui
-avait déjà réparé une fois la passerelle. Tout le peuple s'émut de cette
-grande et utile entreprise; le roi, les citoyens de Londres, les
-habitants des comtés dotèrent l'édifice de terres et envoyèrent de
-l'argent pour hâter son achèvement. On voyait encore, au seizième siècle,
-la liste des donateurs «gravée sur une belle tablette pour la postérité»,
-dans la chapelle du pont[10]. Peu avant sa mort (1205), Pierre
-Colechurch, alors très vieux, avait été remplacé dans la direction des
-travaux. Le roi Jean sans Terre, qui se trouvait en France, frappé de la
-beauté des ponts de notre pays, en particulier de ce magnifique pont de
-Saintes, qui a duré jusqu'au milieu de notre siècle et sur lequel un arc
-de triomphe romain donnait accès, désigna, pour remplacer Pierre, un
-Français, frère Isembert, «maître des écoles de Saintes (1201)».
-Isembert, qui avait fait ses preuves en travaillant au pont de la
-Rochelle et à celui de Saintes, partit avec ses aides, muni d'une patente
-royale adressée au maire et aux habitants de Londres. Jean sans Terre y
-vantait l'habileté du maître et déclarait consacrer pour jamais à
-l'entretien de l'édifice le revenu des maisons que celui-ci élèverait sur
-le parapet (Voy. appendice, 1) Le pont fut terminé en 1209. Il était en
-effet garni de maisons, d'une chapelle et de tours de défense. Il devint
-célèbre immédiatement et fit l'admiration de toute l'Angleterre.
-L'Écossais sir David Lindesay, comte de Crawfurd, s'étant pris de
-querelle avec lord Welles, ambassadeur à la cour d'Écosse, un duel fut
-décidé, et ce fut le pont de Londres que Lindesay désigna pour lieu du
-combat (1390). Il traversa tout le royaume, muni de sauf-conduits de
-Richard II, et le duel s'engagea solennellement à l'endroit fixé, en
-présence d'une foule immense. Le premier choc fut si violent que les
-lances volèrent en éclats, mais l'Écossais demeura immobile sur sa selle.
-Le peuple, inquiet du succès de l'Anglais, commença à crier que
-l'étranger était attaché à sa monture, contrairement à toutes les règles.
-Ce qu'entendant, Lindesay, pour toute réponse, sauta légèrement à terre,
-se remit d'un bond en selle, et, chargeant de nouveau son adversaire, le
-culbuta et le blessa grièvement[11].
-
- [10] Stow, _The survey of London_, Londres, 1633, fol., pp. 27 et
- suiv. Stow, qui examina les comptes des gardiens du pont pour une
- année (22 Henri VII), trouva que les revenus de la construction
- s'étaient élevés à 815 livres 17 shillings 2 pence. Le pont
- actuel date de notre siècle; il a été ouvert en 1831 à la
- circulation; la dépense occasionnée par sa construction a été de
- 1 458 311 livres sterling (trente-six millions et demi de
- francs).
-
- [11] Stow, _op. cit._, p. 29; _Chronicles of London Bridge_, by
- an antiquary (James Thompson), Londres, 1827, 8º, p. 187.
-
-Les maisons bâties sur le pont étaient à plusieurs étages; elles avaient
-leurs caves dans l'épaisseur des piles. Quand ils avaient besoin d'eau,
-les habitants jetaient par la fenêtre leurs seaux attachés à des cordes
-et les remplissaient dans la Tamise. Quelquefois par ce moyen ils
-portaient secours aux malheureux dont la barque avait chaviré. Les arches
-étaient étroites et il n'était pas rare que, l'obscurité venue, quelque
-bateau heurtât les piles et fût mis en pièces. Le duc de Norfolk et
-plusieurs autres furent sauvés de cette façon en 1428, mais beaucoup de
-leurs compagnons se noyèrent. D'autres fois c'étaient les habitants
-eux-mêmes qui avaient besoin de secours, car il arrivait parfois que
-leurs maisons, mal réparées, penchaient en avant et tombaient tout d'une
-pièce dans la rivière. Une catastrophe de ce genre se produisit en 1481.
-
-L'une des vingt arches du pont, la treizième à partir de la cité, formait
-pont-levis pour laisser passer les bateaux[12] et pour fermer aussi
-l'accès de la ville; ce fut cet obstacle qui, en 1553, empêcha les
-insurgés conduits par sir Thomas Wyat de pénétrer dans Londres. A côté de
-l'arche mobile s'élevait une tour sur le haut de laquelle le bourreau
-planta longtemps les têtes des criminels décapités. Celle du grand
-chancelier, sir Thomas More, saigna un temps au bout d'une pique sur
-cette tour, avant d'être rachetée par Marguerite Roper, la fille du
-supplicié. En 1576, cet édifice aux sombres souvenirs fut reconstruit
-magnifiquement et l'on y fit des appartements très beaux. La nouvelle
-tour était tout entière en bois sculpté et doré, dans ce style «de papier
-découpé» en honneur sous Élisabeth et que blâmait le sage Harrison. Elle
-s'appela la «Maison-non-pareille», _None-such-house_. Les têtes des
-suppliciés ne pouvaient plus souiller une construction aussi gaie
-d'aspect; on les reporta sur la tour suivante, du côté de Southwark.
-Quatre ans après ce changement, Lyly l'euphuïste, cet élégant si attentif
-à flatter la vanité de ses compatriotes, terminait un de ses livres par
-un éloge pompeux de l'Angleterre, de ses produits, de ses universités, de
-sa capitale; il ajoutait: «Parmi les merveilles les plus belles et les
-plus extraordinaires, aucune, il me semble, n'est comparable au pont sur
-la Tamise. On dirait une rue continue garnie des deux côtés de hautes et
-imposantes maisons. Cette rue est supportée par vingt arches faites
-d'excellentes pierres de taille; chaque arche a soixante pieds de haut et
-vingt au moins d'ouverture (Ap. 2).»
-
- [12] Moyennant le payement d'une taxe, dont un acte de 1334,
- inséré dans le _Liber albus_ (éd. Riley), avait fixé très
- minutieusement le tarif.
-
-C'était là un pont exceptionnel; les autres avaient une apparence moins
-grandiose. On était même très heureux d'en rencontrer de semblables à
-celui de Stratford, malgré son peu de largeur et ses profondes ornières,
-comme celui de la Teign entre Newton Abbot et Plymouth (reconstruit en
-1815 sur des fondations romaines)[13], ou même comme le pont de bois sur
-la Dyke, aux arches si basses et si étroites que tout trafic par eau
-était interrompu pour peu que le niveau de la rivière montât. L'existence
-de ce dernier pont, qui, en somme, était plutôt une entrave qu'une aide
-pour le commerce, finit, il est vrai, par exciter l'indignation des
-comtés avoisinants. Aussi, pendant le quinzième siècle, fut-il accordé
-aux habitants, sur leur pressante requête, de reconstruire ce pont en
-pierre, avec une arche mobile pour les bateaux (Ap. 3).
-
- [13] _Archæologia_, t. XIX, p. 308. On voit assez souvent des
- représentations de ponts dans les manuscrits du quatorzième
- siècle; voy. notamment au British Museum les manuscrits
- _Addition_, 12 228, fol. 267, et 10 E. IV, fol. 192, etc. Ces
- ponts ont des arches rondes fortement maçonnées, des piles
- trapues et quelquefois d'assez jolies corniches. Il ne reste pas
- aujourd'hui en Angleterre de ponts du moyen âge aussi bien
- conservés que ceux que nous avons en France; nos voisins n'ont
- rien qui puisse soutenir la comparaison, par exemple avec le
- magnifique pont de la _Calendre_ à Cahors (XIIIe siècle), ni
- avec les autres ponts mentionnés plus haut. Ils peuvent toutefois
- montrer comme curiosité (car il n'a plus d'utilité pratique) le
- vieux pont à trois branches de Crowland, qui paraît remonter,
- dans son état actuel, au quatorzième siècle.
-
-On a déjà vu quelques exemples des moyens employés à cette époque pour
-assurer le maintien de ces précieux monuments, lorsque ce maintien ne
-constituait pas une des charges inhérentes à la propriété des terres
-voisines (_trinoda necessitas_): on sait qu'on y arrivait quelquefois à
-la faveur d'indulgences promises aux bienfaiteurs; d'autres fois, grâce
-à l'intervention des guilds, ou aussi par les dotations dont un grand
-seigneur enrichissait le pont qu'il avait fondé. Mais il y avait encore
-plusieurs moyens employés avec succès et même avec profit; c'était la
-perception régulière de ce droit de péage que Godfrey Pratt avait imposé
-arbitrairement à ses concitoyens, ou bien la collecte des offrandes
-pieuses faites à la chapelle du pont et à son gardien. Le droit de péage
-s'appelait _pontagium_ ou _brudtholl_ (_bridgetoll_); le concessionnaire
-de cette taxe s'engageait en compensation à faire toutes les réparations
-utiles. Quelquefois le roi accordait ce droit comme une faveur, pour une
-période déterminée; on en verra un exemple dans la pétition suivante, qui
-est du temps d'Édouard Ier ou d'Édouard II:
-
-«A nostre seygnur le roy, prie le soen bacheler Williame de Latymer,
-seygnur de Jarmi[14], qe il ly voylle grauntier pountage pur cync aunz al
-pount de Jarmi, qe est debrusee, ou home soleyt passer as carettes e ove
-chivals en le reale chymyn entre l'ewe de Tese vers la terre de Escoce.
-Çoe, si ly plest, voille fere pur l'alme madame sa cumpaygne, qe est à
-Dieu comaundez, e pur comun profit des gentz passauntz.»
-
- [14] Yarm sur la Tees, à 44 milles N.-N.-O. d'York. Le «reale
- chymyn» dont il est question est la grand'route d'Écosse qui se
- dirigeait vers le midi en passant par York et Londres. Le pont
- fut reconstruit en 1400 par Skirlaw, évêque de Durham.
-
-
-La réponse du roi est favorable: «Rex concessit pontagium per
-terminum[15].»
-
- [15] _Rotuli parliamentorum_, t. I, p. 468. Le droit de
- _pontagium_ est fréquemment mentionné dans le _Liber custumarum_,
- publié par Riley (collect. du Maître des Rôles); voir aussi les
- _Fœdera_ (1816-1830), t. V, p. 520.
-
-Une autre pétition très curieuse (1334) montrera l'application de l'autre
-moyen, c'est-à-dire la collecte d'offrandes volontaires obtenues de la
-charité des passants[16]; on y remarquera le rôle des clercs dans la
-garde de ces monuments, l'âpreté avec laquelle on se disputait le droit
-profitable de recueillir ces aumônes, et les détournements dont
-quelquefois elles étaient l'objet:
-
-«A notre seigneur le roi et à son conseil remontre leur pauvre chapelain
-Robert le Fenere, curé de l'église de Saint-Clément de Huntingdon, de
-l'évêché de Lincoln, qu'il y a une petite chapelle nouvellement édifiée
-en sa paroisse, sur le pont de Huntingdon, de laquelle chapelle notre
-seigneur le roi a accordé et baillé la garde, tant qu'il lui plaira, à un
-sire Adam, gardien de la maison de Saint-Jean de Huntingdon, qui prend et
-emporte toutes manières d'offrandes et aumônes, et rien ne met en
-amendement du pont et de la chapelle susdite, comme il y est tenu.
-D'autre part, il semble préjudiciable à Dieu et à Sainte Église que les
-offrandes soient appropriées à nul sinon au curé dans la paroisse duquel
-la chapelle est fondée. Pour quoi ledit Robert prie, pour Dieu et Sainte
-Église et pour les âmes du père de notre seigneur le roi et de ses
-ancêtres, qu'il puisse avoir, annexée à son église, la garde de ladite
-chapelle, ensemble avec la charge du pont, et il mettra de son œuvre
-toute sa peine à les bien maintenir, de meilleure volonté que nul
-étranger, pour le profit et l'honneur de Sainte Église, pour plaire à
-Dieu et à toutes gens passant par là.»
-
- [16] Quelquefois, sans doute après avoir éprouvé lui-même ou par
- quelqu'un des siens le danger du passage, le roi fait une
- offrande assez considérable pour permettre à elle seule de
- grosses réparations. Ainsi, la quarante-quatrième année de son
- règne, Édouard III donne 15 livres sterling pour les réparations
- du pont de Newcastle-on-Tyne. (_Issue Roll of Thomas de
- Brantingham_, edited by F. Devon, 1835-1840, p. 392.)
-
-Ce mélange d'intérêts humains et divins est soumis à l'examen ordinaire,
-et la demande est écartée par une fin de non-recevoir: «Non est peticio
-parliamenti», cette pétition ne regarde pas le parlement (Ap. 4).
-
-D'autres fois, enfin, le pont était en même temps, lui-même, propriétaire
-d'immeubles et bénéficiaire des offrandes faites à sa chapelle; il avait
-des ressources civiles et des ressources religieuses. Tels étaient
-notamment les ponts de Londres, de Bedford et beaucoup d'autres. Jean de
-Bodenho, chapelain, expose au Parlement que les habitants de Bedford
-tiennent du roi leur propre ville en ferme et se sont chargés
-d'entretenir leur pont. Et pour cela ils ont «assigné certeyns tenementz
-et rentes en ladite ville audit pount pur le meintenir, e de lour
-aumoigne ount fait une oratorie novelement hors de l'eawe q'est au sire
-de Moubray, par congé du seigneur, joignaunt audit pount.» Les bourgeois
-ont donné au plaignant les revenus du tout, avec la charge des
-réparations. Mais le clerc Jean de Derby a fait entendre au roi que
-c'était chapelle royale, qu'il pouvait en disposer, et le roi la lui a
-donnée, ce qui est fort injuste, puisque la chapelle n'est pas au roi et
-que même ceux qui l'ont établie sont encore vivants; toutes ces raisons
-furent trouvées bonnes: les juges reçurent l'ordre de faire droit au
-plaignant et ils furent réprimandés pour ne l'avoir pas fait plus tôt,
-comme on le leur avait déjà prescrit[17].
-
- [17] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 100 (année 1338).
-
-Enrichis par tant d'offrandes, protégés par la _trinoda necessitas_ et
-par l'intérêt commun des propriétaires du sol, ces ponts auraient pu être
-perpétuellement réparés et demeurer intacts. Mais il n'en était rien, et
-de la théorie légale à la pratique la distance était grande. Quand les
-taxes étaient régulièrement perçues et honnêtement appliquées, elles
-suffisaient au maintien de la construction, et même le droit de les
-percevoir était, comme on l'a vu, fort disputé; mais on a pu observer
-déjà, par l'exemple de Godfrey Pratt et de quelques autres, que tous les
-gardiens n'étaient pas honnêtes. Beaucoup, et même des plus haut placés,
-imitaient Godfrey. Le pont de Londres lui-même, si riche, si utile, si
-admiré, avait constamment besoin de réparations, et on ne les faisait
-jamais que lorsque le danger était imminent ou même la catastrophe
-survenue. Henri III concédait à terme les revenus du pont «à sa femme
-très chère», qui négligeait de l'entretenir et s'appropriait sans
-scrupule les rentes de l'édifice; le roi n'en renouvelait pas moins sa
-patente à l'expiration du terme, pour que la reine bénéficiât «d'une
-grâce plus féconde». Le résultat de ces grâces ne se faisait pas
-attendre: il se trouve bientôt que le pont est en ruines, et pour le
-remettre en état, les ressources ordinaires ne suffisant plus, il faut
-envoyer des quêteurs recueillir par tout le pays les offrandes des hommes
-de bonne volonté. Édouard Ier supplie ses sujets de se hâter (janvier
-1281): le pont va s'écrouler si on n'envoie de prompts secours. Il
-recommande aux archevêques, aux évêques, à tout le clergé de permettre à
-ses quêteurs d'adresser librement au peuple «de pieuses exhortations»,
-pour que les subsides soient donnés sans délai. Mais ces secours si
-instamment réclamés arrivent trop tard; la catastrophe s'est déjà
-produite; une «ruine subite» a atteint le pont, et pour parer à ce
-malheur le roi établit une taxe exceptionnelle sur les passants, les
-marchandises et les bateaux (4 février 1282). En quoi consistait cette
-ruine subite, nous le savons par les annales de Stow: l'hiver avait été
-fort rigoureux, la neige et la gelée avaient produit dans le tablier de
-grandes crevasses, si bien que, vers la fête de la Purification (2
-février), cinq des arches s'étaient écroulées; beaucoup d'autres ponts,
-dans les comtés, avaient été mis à mal, le pont de Rochester était même
-tombé tout entier (Ap. 5).
-
-On imagine ce qu'il pouvait advenir de certains ponts de la province qui
-avaient été construits sans qu'on eût songé à les doter; les aumônes
-qu'on leur faisait se trouvaient insuffisantes; de sorte que peu à peu,
-personne ne les réparant, leurs arches s'usaient, leurs parapets se
-détachaient, une charrette ne passait plus sans que de nouveaux moellons
-disparussent dans la rivière, et bientôt ce n'était pas sans de grands
-dangers que les carrioles et les cavaliers s'aventuraient sur la
-construction à demi démolie. Qu'avec cela une crue survînt, c'en était
-fait du pont et des imprudents ou des gens pressés qui pouvaient s'y
-engager sur le tard. C'est un accident de ce genre qu'allègue pour sa
-défense un chambellan d'Édouard III à qui son maître réclame cent marcs.
-Le chambellan assure les avoir envoyés exactement par son clerc Guillaume
-de Markeley, hélas! «.... lequel William fut neyé en Savarne au Pount de
-Moneford par crecyn (crue) de eawe, e ne poyt estre trové tant qe il fut
-desvorré des bestes, issint qe lesditz cent marcs furent perdues par
-fortune[18].» A cette époque, il y avait encore des loups en Angleterre,
-et la disparition du corps, avec les cent marcs, par le fait des bêtes
-féroces, put paraître moins invraisemblable qu'on ne la jugerait à
-présent.
-
- [18] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 91 (9 Édouard III, 1335).
-
-Dans ce temps, la négligence et l'oubli allaient jusqu'à des degrés
-aujourd'hui impossibles et qui nous sont inconnus. Les communes des
-comtés de Nottingham, Derby et Lincoln et de la ville de Nottingham
-exposent au Bon Parlement (1376) qu'il y a près de la ville de Nottingham
-un grand pont sur la Trent, appelé Heybethebrigg, «as fesaunce ou
-reparailler de quele nul y est chargé fors taunt soulment d'almoigne; par
-ont touz les venantz et revenantz par entre les parties del south et
-north deyvent avoir lour passage». Ce pont est «ruynouste» et «sovent
-foith ount plusours gentz esté noiez auxi bien gentz à chivalx comme
-charettz, homme et hernays». Les plaignants demandent de pouvoir désigner
-deux gardiens du pont, qui administreront les biens qu'on donnera pour
-son entretien, «pur Dieu et en eovre de charité». Mais le roi
-n'accueillit pas leur requête[19].
-
- [19] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 350.
-
-Ou bien encore il se trouvait que les propriétaires riverains laissaient
-tomber en oubli leur obligation, même quand elle était au début
-parfaitement formelle et certaine. Le législateur avait pris cependant
-quelques précautions; il avait inscrit les ponts dans la liste des sujets
-de ces enquêtes ouvertes périodiquement en Angleterre par les juges
-errants, les shériffs et les baillis, ainsi qu'on le verra plus loin;
-mais les intéressés trouvaient moyen de frauder la loi. On s'était
-accoutumé de si longue date à voir l'édifice menacer ruine, que, le jour
-où il s'écroulait, personne ne pouvait plus dire qui aurait dû le
-réparer. Il fallait alors s'adresser au roi pour avoir une enquête
-spéciale et faire rechercher à qui incombait la servitude. Le parlement
-en décide ainsi en 1339, sur la demande du prieur de Saint-Néots: «Item,
-soient bones gentz et loialx assignez de survéer le pount et la chaucé de
-Seint Nee, s'ils soient debrusez et emportez par cretyn (crue) de eawe,
-come le priour suppose, ou ne mye. Et, en cas q'ils soient debrusez et
-emporté, d'enquere qi le doit et soleit faire reparailler et à ceo faire
-est tenuz de droit, et de combien le pount et la chaucé purront estre
-refaitz et reparaillez. Et ceo qu'ils averont trove, facent retourner en
-la chauncellerie[20].»
-
- [20] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 111.
-
-A la suite d'enquêtes pareilles, les personnes chargées de l'entretien se
-trouvant déterminées par les déclarations d'un jury convoqué sur les
-lieux, une taxe est levée sur les individus désignés, pour l'exécution
-des réparations. Mais très souvent les débiteurs protestent et refusent
-de payer; on les poursuit, ils en réfèrent au roi; on saisit leur cheval
-ou leur charrette, ce qui peut tomber sous la main, pour être vendu au
-profit du pont; la discussion s'éternise et l'édifice croule en
-attendant. Hamo de Morston, par exemple, se plaint, la onzième année
-d'Édouard II, de ce qu'on lui a pris son cheval. Cités à se justifier,
-Simon Porter et deux autres qui ont fait la capture, expliquent qu'il y a
-un pont à Shoreham, appelé le grand pont (Longebregge), qui est à moitié
-détruit; or il a été reconnu que la construction devait être rétablie aux
-frais des tenanciers de l'archevêque de Cantorbéry. Hamo ayant refusé de
-payer sa part de contribution, Simon et les autres lui ont pris son
-cheval. Ils agissaient par ordre du bailli, et leur conduite se trouve
-justifiée. A la suite d'une autre enquête de la même époque, l'abbé de
-Coggeshale refuse d'exécuter aucune réparation à un pont voisin de ses
-terres, sous prétexte que, de mémoire d'homme, il n'y a eu sur la rivière
-d'autre pont «qu'une certaine planche», et que, de tout temps, on l'a
-trouvée parfaitement suffisante pour les cavaliers et les piétons (1 Éd.
-II). Les exemples d'enquêtes de ce genre et de difficultés pour
-l'exécution des mesures décidées sont innombrables (Ap. 6).
-
-L'entretien des routes ressemblait fort à celui des ponts, c'est-à-dire
-qu'il dépendait beaucoup de l'arbitraire, de l'occasion, de la bonne
-volonté ou de la dévotion des riverains (Ap. 7). Où commençait la
-négligence, les ornières commençaient, ou pour mieux dire les fondrières;
-cette foule de petites arches souterraines que le piéton ne remarque même
-pas aujourd'hui, et qui servent à l'écoulement de ruisseaux à sec une
-partie de l'année, n'existaient pas alors et le ruisseau traversait le
-chemin. Quand on voyage en Orient, à l'heure actuelle, on entend dans les
-bazars des villes les caravaniers parler de routes et de chemins de
-traverse, on en parle soi-même au retour, comme le prouvent les récits de
-voyage. En Orient, cependant, une route n'est autre chose souvent qu'un
-endroit par où l'on passe d'habitude; cela ne ressemble guère aux
-chaussées irréprochables dont le mot route éveille l'idée dans les
-esprits européens. Pendant la saison des pluies, d'immenses flaques d'eau
-coupent en travers la piste accoutumée des cavaliers et des chameaux:
-elles s'agrandissent peu à peu, débordent à la fin et forment de vraies
-rivières. Le soir, le soleil se couche dans le ciel et en même temps dans
-la route qui devient pourprée; les innombrables flaques du chemin et de
-la campagne reflètent les nuages rougis ou violacés, les chevaux
-mouillés, les cavaliers éclaboussés frissonnent au milieu de toutes ces
-lueurs, pendant que sur leur tête et à leurs pieds les deux soleils se
-rapprochent l'un de l'autre pour se rejoindre à l'horizon. Les routes du
-moyen âge ressemblaient souvent à celles de l'Orient moderne; les
-couchers de soleil y étaient magnifiques en hiver, mais, pour affronter
-les voyages, il fallait être un cavalier robuste, dur à la fatigue, et
-d'une santé inébranlable. L'éducation usuelle, il est vrai, vous
-préparait à ces épreuves.
-
-Les chemins d'Angleterre auraient été entièrement impraticables, et le
-zèle religieux, pas plus que les indulgences de l'évêque de Durham,
-n'aurait suffi à les tenir en état si la noblesse et le clergé,
-c'est-à-dire l'ensemble des propriétaires, n'avaient eu un intérêt
-immédiat et journalier à jouir de routes passables. Les rois d'Angleterre
-avaient eu la prudence de ne pas constituer de grands fiefs compacts
-comme ceux qu'ils possédaient eux-mêmes en France et qui faisaient d'eux
-des vassaux si dangereux. Leur propre exemple les avait instruits sans
-doute, et nous les trouvons distribuant dès le début aux _actionnaires_
-de leur grande entreprise des domaines éparpillés à tous les coins de
-l'île. Cette sorte de marqueterie foncière subsistait au quatorzième
-siècle, et Froissart l'avait bien remarquée: «Et, pluisseurs fois,
-dit-il, avint que quant je cevauchoie sus le pais avoecques lui, _car les
-terres et revenues des barons d'Engleterre sont par places et moult
-esparses_, il m'apeloit et me disoit: Froissart, veez vous celle grande
-ville à ce haut clochier[21]?...» Le malheureux Despencer qui faisait
-cette question n'était pas seul à avoir, semées au hasard dans tous les
-comtés, les terres qu'il devait à la faveur du prince: tous les grands de
-sa sorte étaient dans le même cas. Le roi lui-même, du reste, avec toute
-sa cour, aussi bien que les seigneurs, allait sans cesse d'un manoir à
-l'autre, par goût et plus encore par nécessité. En temps de paix, c'était
-un semblant d'activité qui ne déplaisait point: mais c'était, avant tout,
-un moyen de vivre. Tous, quelque riches qu'ils fussent, avaient besoin
-d'économiser et, comme les propriétaires de tous les temps, de vivre sur
-leurs terres des produits de leurs domaines. Ils allaient donc de place
-en place, et il n'était pas sans intérêt pour eux d'avoir des chemins
-praticables, où leurs chevaux ne s'abattraient pas et où leurs fourgons
-à bagages, qui servaient à de véritables déménagements, auraient chance
-de ne pas verser. De même, les moines, grands cultivateurs, avaient
-intérêt au bon entretien des routes. Leurs exploitations agricoles
-étaient très étendues; une abbaye comme celle de Meaux[22] avait, au
-milieu du quatorzième siècle, 2638 moutons, 515 bœufs, 98 chevaux et des
-terres à proportion. D'ailleurs, comme nous l'avons vu, le soin de
-veiller au bon état des routes incombait au clergé plus qu'à toute autre
-classe, parce que c'était une œuvre pie et méritoire, et pour cette
-raison le caractère religieux de leur tenure ne les exemptait pas de la
-_trinoda necessitas_, commune à tous les possesseurs de terres.
-
- [21] Édition Luce, t. I, p. 257.
-
- [22] Meaux près Beverley (_Chronica monasterii de Melsa_, édition
- E. A. Bond; collection du _Maître des Rôles_, Londres, 1868, 3
- vol. 8º, t. I, p. XV).
-
-Tous ces motifs réunis étaient assez pour qu'il y eût des chemins
-considérés comme suffisants, étant donnés les besoins d'alors, mais à
-cette époque on se contentait de peu. Les carrioles et même les voitures
-étaient de lourdes machines pesantes mais solides, qui pouvaient
-supporter les plus durs cahots. Pour peu qu'on eût du bien, on voyageait
-à cheval. Quant à ceux qui voyageaient à pied, ils étaient accoutumés à
-toutes les misères. Peu de chose suffisait donc, et s'il fallait d'autres
-preuves de l'état dans lequel les routes étaient sujettes à tomber, même
-aux endroits les plus fréquentés, nous les trouverions dans un statut
-d'Édouard III (20 novembre 1353) qui prescrit le pavage de la
-grand'route, _alta via_, allant de Temple Bar (limite occidentale de
-Londres à cette époque) à Westminster. Cette route, étant presque une
-rue, avait été pavée, mais le roi explique qu'elle est «si remplie de
-trous et de fondrières... et que le pavement en est tellement endommagé
-et disjoint» que la circulation est devenue très dangereuse pour les
-hommes et les voitures. Il ordonne en conséquence à chaque propriétaire
-riverain de refaire, à ses frais, un trottoir de sept pieds, jusqu'au
-fossé, _usque canellum_. Le milieu de la voie, «inter canellos», dont on
-ne dit malheureusement pas la largeur, sera pavé, et les frais couverts
-au moyen d'une taxe perçue sur toutes les marchandises allant à l'étape
-de Westminster.
-
-Il y avait déjà une taxe générale sur toutes les charrettes et les
-chevaux apportant des marchandises ou des matériaux quelconques à la
-ville. L'arrêté[23] qui l'avait établie, la troisième année du règne
-d'Édouard III, constate d'abord que toutes les routes des environs
-immédiats de Londres sont en si mauvais état que les charretiers,
-marchands, etc., «sont souvent en danger de perdre ce qu'ils apportent».
-Désormais, pour subvenir aux réparations, un droit sera perçu sur tous
-les véhicules et toutes les bêtes chargées venant à la ville; on
-procédera par abonnement: ainsi, pour un tombereau rempli de sable, de
-gravier ou de terre glaise, il faudra payer trois pence par semaine. On
-fait exception, selon la coutume, pour les voitures et les chevaux
-employés au transport de denrées et autres objets destinés aux grands
-seigneurs (Ap. 8).
-
- [23] Voir les documents publiés par Riley, _Memorials of London_,
- Londres, 1868, 8º, p. 291.
-
-Mais ce qui fait comprendre mieux encore que les édits la difficulté des
-voyages par le mauvais temps, et permet de se représenter des chemins
-tout aussi inondés que ceux d'Orient dans la période des pluies, c'est le
-fait, constaté dans des pièces officielles, de l'impossibilité où l'on
-était parfois, durant la mauvaise saison, de répondre aux convocations
-royales les plus graves. C'est ainsi qu'on voit, par exemple, l'ensemble
-des députés appelés au parlement de tous les points de l'Angleterre
-manquer au jour désigné, sans que le retard fût attribuable à rien qu'à
-l'état des routes. On lit ainsi dans les procès-verbaux des séances du
-deuxième parlement de la treizième année d'Édouard III (1339) qu'il fut
-nécessaire de venir déclarer aux quelques représentants des communes et
-de la noblesse qui avaient pu gagner Westminster, «qe pour la reson que
-les prélatz, countes, barouns et autres grauntz et chivalers des
-countéez, citeyns et burgeys des citez et burghes furent destourbez par
-la mauvays temps qu'il ne poaient venir audit jour, il lour covendrait
-attendre lour venue[24]».
-
- [24] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 107.
-
-Pourtant ces députés n'étaient pas de pauvres gens: ils avaient de bons
-chevaux, de bonnes tuniques, des manteaux épais couvrant la nuque et
-remontant jusque sous le chapeau, avec de grandes manches pendantes
-tombant sur les genoux; n'importe, la neige ou la pluie, les inondations
-ou la gelée avaient été les plus forts. Tout en pestant, chacun de son
-côté, contre la saison qui entravait leur voyage, prélats, barons ou
-chevaliers avaient dû arrêter leurs montures dans quelque auberge isolée;
-et écoutant le bruit du grésil sur les châssis de bois qui fermaient la
-fenêtre, les jambes au feu dans la salle enfumée, en attendant le retrait
-des eaux ils songeaient au mécontentement royal qui bientôt leur serait
-sans doute manifesté dans la «chambre peinte» de Westminster. Si donc il
-y avait des routes, si les propriétés étaient grevées de servitudes
-obligeant à les entretenir, si des édits venaient de temps en temps
-rappeler aux possesseurs du sol leurs obligations, si l'intérêt privé des
-seigneurs et des moines s'ajoutant à l'intérêt public occasionnait de
-temps en temps des réparations, le sort du voyageur, à la chute ou à la
-fonte des neiges, était cependant précaire. On comprend que l'Église ait
-eu pitié de lui et l'ait mentionné, en même temps que les malades et les
-prisonniers, parmi les infortunés qu'elle recommandait aux prières
-quotidiennes des âmes pieuses.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LE VOYAGEUR ORDINAIRE ET LE PASSANT
-
- Les voyages de la cour et des seigneurs.--Charrettes et fourgons
- à bagages.--Les pourvoyeurs royaux et leurs abus de pouvoir.--Les
- voitures princières.--Le cortège royal.--Les solliciteurs et les
- plaideurs.
-
- Voyages des magistrats.--Voyages des moines.--Voyages des
- évêques.--Voyages des messagers.
-
- Les gîtes pour la nuit.--La suite du roi logée par les
- habitants.--Les monastères.--Les nobles abusent de l'hospitalité
- monacale.--Les châteaux.--Les hôtelleries.--Le prix du coucher et
- des provisions.--Un voyage en hiver d'Oxford à Newcastle.
-
- Les cabarets.--Les ermitages.--L'ermite et le voyageur.
-
-
-Ainsi entretenues, les routes s'éloignaient des villes et s'enfonçaient
-dans la campagne, coupées par les ruisseaux en hiver et semées de trous;
-les charrettes pesantes suivaient lentement leurs détours, et le bruit du
-bois qui grince accompagnait le véhicule. Ces carrioles étaient très
-répandues. Les unes avaient la forme d'un tombereau carré, simples boîtes
-massives, tout en planches, portées sur deux roues; d'autres, un peu plus
-légères, étaient formées de lattes garnies d'un treillage d'osier; les
-roues étaient protégées par de gros clous à têtes proéminentes[25]. Les
-unes et les autres servaient aux travaux de la campagne; on en trouvait
-partout et on les louait à très bon marché. Deux pence par mille et par
-tonne était le prix habituel; pour des sacs de blé à transporter,
-c'était, en général, un penny par mille et par tonne[26]. Tout cela ne
-prouve pas que les routes fussent excellentes, mais bien plutôt que ces
-charrettes, indispensables à l'agriculture, étaient nombreuses. Pour les
-gens du village qui les fabriquaient eux-mêmes, elles ne représentaient
-pas une forte somme; ils les faisaient solides et massives, parce
-qu'elles étaient plus faciles à établir ainsi et résistaient mieux aux
-cahots des chemins; une rémunération assez faible devait donc suffire aux
-charretiers. Le roi avait toujours besoin de leurs services; quand il se
-transportait d'un manoir à un autre, le brillant cortège des seigneurs
-était suivi par une armée de chariots d'emprunt.
-
- [25] Voir des représentations de ces charrettes dans les
- manuscrits du quatorzième siècle, et notamment dans le manuscrit
- 10 E. IV au British Museum, fol. 63, 94, 110, etc.
-
- [26] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices_, t. I,
- pp. 650-661.
-
-Les _pourvoyeurs_ officiels trouvaient les charrettes sur place et se les
-appropriaient librement; ils exerçaient leurs réquisitions jusqu'à dix
-lieues à la ronde des points que traversait le convoi royal. Ils
-prenaient même sans scrupule les chars de gens de passage, venant de
-trente à quarante lieues de là, dont le voyage se trouvait ainsi
-brusquement interrompu. Il y avait bien des statuts qui disaient qu'on ne
-ferait pas d'emprunts forcés, et surtout qu'on payerait honnêtement,
-c'est-à-dire «dix pence par jour pour une charrette à deux chevaux et
-quatorze pence pour une charrette à trois chevaux». Mais souvent on ne
-pensait pas à payer. La «poevre commune» recommençait ses protestations,
-le parlement ses statuts et les pourvoyeurs leurs exactions. Outre les
-charrettes, ils demandaient du blé, du foin, de l'avoine, de la bière, de
-la viande; c'était une petite armée qu'il fallait nourrir, et les
-réquisitions jetaient la terreur dans les villages. On faisait ce qu'on
-pouvait pour s'en exempter; le moyen le plus simple était de corrompre le
-pourvoyeur, mais les pauvres ne le pouvaient pas. Cependant, les
-règlements étaient innombrables qui avaient tous successivement promis
-qu'il n'y aurait plus d'abus jamais. Le roi était impuissant; sous un
-gouvernement imparfait, les lois créées pour durer toujours perdent
-rapidement leur vitalité, et celles qu'on faisait alors mouraient en un
-jour. Les pourvoyeurs pullulaient; beaucoup se donnaient pour officiers
-du roi qui ne l'étaient point, et ce n'étaient pas les moins avides. Tous
-achetaient à des prix dérisoires et se bornaient à promettre le payement.
-Le statut de 1330 montre comment ces payements ne venaient jamais,
-comment aussi, quand on prenait vingt-cinq «quarters» de blé, on en
-comptait vingt seulement, parce qu'on mesurait «chescun bussel à
-coumble[27]». De même, pour le foin, la paille, etc., les pourvoyeurs
-trouvaient moyen de se faire compter un demi-penny ce qui valait deux ou
-trois pence, ils ordonnaient qu'on leur amenât des provisions de vin,
-gardaient le meilleur afin de le revendre à leur compte, et se faisaient
-payer pour en rendre une partie à ceux à qui ils l'avaient pris, ce qui
-renversait singulièrement les rôles. Tout cela, le roi le reconnaît et il
-réforme en conséquence. Il réforme de nouveau peu de temps après et avec
-le même résultat. En 1362, il déclare que désormais les pourvoyeurs
-payeront comptant, au prix courant du marché, et il ajoute cette règle
-plaisante, que les pourvoyeurs perdront leur nom détesté et seront
-appelés acheteurs: «que le heignous noun de purveour soit chaungé et nomé
-achatour[28]». Les deux mots comportaient donc des idées très différentes
-(Ap. 9).
-
- [27] _Statutes of the realm_, 4 Édouard III, ch. III. Un
- _quarter_ égale huit _bushels_, soit plus de deux hectolitres.
-
- [28] _Statutes of the realm_, 36 Édouard III, ch. II et suiv.
-
-C'était à cheval que le roi et les seigneurs voyageaient la plupart du
-temps; mais ils avaient aussi des voitures. Rien ne donne mieux l'idée du
-luxe encombrant et gauche qui fait, pendant ce siècle, l'éclat de la vie
-civile, que la structure de ces lourdes machines. Les plus belles avaient
-quatre roues; trois ou quatre chevaux les tiraient, attelés à la file, et
-sur l'un d'eux était monté le postillon, armé d'un fouet à manche court
-et à plusieurs lanières; des poutres solides reposaient sur les essieux,
-et au-dessus de ce cadre s'élevait une voûte arrondie comme un tunnel: on
-voit quel ensemble disgracieux. Mais l'élégance des détails était
-extrême; les roues étaient ouvragées et leurs rayons, en approchant du
-cercle, s'épanouissaient en nervures formant ogive; les poutres étaient
-peintes et dorées, l'intérieur était tendu de ces éblouissantes
-tapisseries, la richesse du siècle; les bancs étaient garnis de coussins
-brodés et l'on pouvait s'y étendre moitié assis et moitié couché; des
-sortes d'oreillers étaient disposés dans les coins comme pour appeler le
-sommeil; des fenêtres carrées étaient percées dans les parois, et des
-rideaux de soie y pendaient[29]. Ainsi voyageaient de nobles dames à la
-taille grêle, étroitement serrées dans des robes qui dessinaient tous les
-plis du corps; leurs longues mains fluettes caressaient le chien ou
-l'oiseau favori. Le chevalier, également serré dans sa _cotte-hardie_,
-regardait d'un œil complaisant et, s'il savait les belles manières,
-expliquait son cœur à sa nonchalante compagne en longues phrases comme
-dans les romans. Le large front de la dame, qui peut-être s'est arraché
-par coquetterie les sourcils et les cheveux follets, ce dont
-s'indignaient les faiseurs de satires[30], s'illumine par instants, et
-son sourire paraît comme un rayon de soleil. Cependant les essieux
-crient, les fers des chevaux grincent sur le gravier, la machine avance
-par soubresauts, descend dans les ornières, bondit tout entière au
-passage des fossés et retombe brutalement avec un bruit sourd. Il faut
-parler haut pour faire entendre les discours raffinés que pouvait
-inspirer le souvenir de la Table-Ronde. Une nécessité si triviale a
-toujours suffi à rompre le charme des pensées les plus délicates: trop de
-secousses agitent la fleur, et quand le chevalier la présente elle a
-perdu sa poudre parfumée.
-
- [29] Il suffira de rappeler que les représentations de voitures
- de cette espèce sont fréquentes dans les manuscrits. On en
- trouvera plusieurs, à deux roues et très ornées, dans le roman du
- roi Meliadus (ms. du quatorzième siècle au British Museum,
- _Addition_, 12 228, fol. 198 et 243). La célèbre voiture à quatre
- roues du _Luttrell psalter_ (aussi du quatorzième siècle) a été
- fréquemment reproduite, notamment par Turner et Parker dans leur
- _Domestic architecture of England from Edward I to Richard II_,
- Oxford, 1852, 4 vol. 8º, t. I, p. 141. On trouve aussi dans les
- manuscrits de curieuses représentations de litières posées sur
- des brancards et portées par deux chevaux, un par devant, un
- autre par derrière (ms. 118 français, roman de Lancelot, à la
- Bibliothèque nationale, fol. 285; deux personnes sont dans la
- litière; une dame et un chevalier blessé; quatorzième siècle).
-
- [30] Histoire que raconte La Tour-Landry d'un saint ermite qui
- vit en rêve la femme de son neveu en purgatoire. Les démons lui
- enfonçaient des aiguilles ardentes dans les sourcils. Un ange lui
- dit que «c'estoit pour ce qu'elle avoit affaitié ses sourciz et
- ses temples, et son front creu, et arrachié son poil pour soy
- cuidier embellir et pour plaire au monde». (_Le livre du
- chevalier de La Tour-Landry_, édition Montaiglon, Paris, 1854,
- 12º.)
-
-Posséder une voiture pareille était un luxe princier. On se les léguait
-par testament, et c'était un don de valeur. Le 25 septembre 1355,
-Elisabeth de Burgh, lady Clare[31], écrit ses dernières volontés et
-attribue à sa fille aînée «son grant char ove les houces, tapets et
-quissyns». La vingtième année de Richard II, Roger Rouland reçoit 400
-livres sterling pour une voiture destinée à la reine Isabelle; et maître
-la Zouche, la sixième année d'Édouard III, 1000 livres pour le char de
-lady Éléanor[32]. C'étaient des sommes énormes: au quatorzième siècle, le
-prix moyen d'un bœuf était de treize shillings un penny un quart, d'un
-mouton un shilling cinq pence, d'une vache neuf shillings cinq pence, et
-d'un poulet un penny[33]. Le char de lady Éléanor représentait donc la
-valeur d'un troupeau de seize cents bœufs.
-
- [31] Fille de Gilbert de Clare, comte de Gloucester et de
- Hereford, et de Jeanne d'Acres, fille d'Édouard Ier. Elle
- mourut le 4 novembre 1360. (_A collection of all the wills.... of
- the kings and queens of England_, etc.; publiée par J. Nichols,
- Londres, 1780, 4º, p. 22.)
-
- [32] Sœur du roi (_Issues of the exchequer_, édition Devon,
- Londres, 1837, p. 142.)
-
- [33] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices_, t. I.
- p. 361.
-
-Entre ces voitures luxueuses et les charrettes paysannes, il n'y avait
-rien qui remplaçât cette légion de voitures bourgeoises auxquelles nous
-sommes accoutumés aujourd'hui. Il s'en trouvait certainement de moins
-chères que celles des princesses de la cour d'Édouard, mais pas un grand
-nombre. Tout le monde à cette époque savait monter à cheval et il était
-beaucoup plus pratique de se servir de sa monture que des pesants
-véhicules du temps. On allait plus vite et l'on était plus sûr d'arriver.
-Les lettres de la famille Paston montrent que les choses n'avaient guère
-changé au quinzième siècle. Jean Paston étant malade à Londres, sa femme
-lui écrit pour le supplier de revenir dès qu'il pourra endurer le cheval;
-l'idée d'un retour en voiture ne leur vient même pas à l'esprit. Il
-s'agit cependant d'une «grande maladie, _a grete dysese_».
-
-Marguerite Paston écrit, le 28 septembre 1443:
-
-«Si j'avais pu avoir ma volonté, je vous aurais déjà dit bien plus tôt
-combien je désirais que vous fussiez à la maison, s'il vous plaisait.
-Votre maladie aurait été tout aussi bien soignée ici que là où vous êtes;
-j'aimerais mieux cela que recevoir une robe neuve, fût-elle même
-d'écarlate. Je vous en prie, si votre mal se guérit et si vous pouvez
-supporter le cheval, quand mon père ira à Londres et qu'on renverra son
-cheval chez nous, demandez-le-lui et servez-vous de la bête pour revenir.
-Car j'espère que vous serez soigné ici aussi tendrement que vous avez pu
-être à Londres[34].»
-
- [34] _The Paston Letters_ (1422-1509), a new édition... by James
- Gairdner, Londres, 1872, 3 vol. 8º.
-
-Il y avait peu d'endroits en Angleterre où l'aspect du cortège royal ne
-fût pas bien connu. Les voyages de la cour étaient incessants; on en a vu
-plus haut les motifs. Les itinéraires royaux qui ont été publiés mettent
-en lumière d'une façon frappante ce besoin continuel de mouvement.
-L'itinéraire du roi Jean sans Terre montre qu'il passait rarement un mois
-entier au même endroit, et le plus souvent il n'y demeurait même pas une
-semaine. En quinze jours on le trouve fréquemment dans cinq ou six villes
-ou châteaux différents[35]. De même au temps d'Édouard Ier: la
-vingt-huitième année de son règne (1299-1300), ce prince, sans sortir de
-son royaume, change soixante-quinze fois de place, c'est-à-dire en
-moyenne près de trois fois par quinzaine[36].
-
- [35] _Patent rolls and itinerary of King John_, edited by T. D.
- Hardy, Londres, 1835.
-
- [36] _Liber quotidianus garderobæ_, Londres, 1787, p. LXVII.
-
-Et quand le roi se déplaçait, non seulement il était précédé de
-vingt-quatre archers à sa solde, recevant trois pence par jour[37], mais
-il était accompagné de tous ces officiers que l'auteur du _Fleta_ énumère
-avec tant de complaisance. Le souverain emmène ses deux maréchaux, son
-maréchal _forinsecus_, qui en temps de guerre dispose les armées pour la
-bataille, fixe les étapes et en tout temps arrête les malfaiteurs trouvés
-dans la _virgata regia_, c'est-à-dire à douze lieues à la ronde[38]; et
-son maréchal _intrinsecus_, qui fait la police des palais et châteaux et
-en écarte autant qu'il peut les courtisanes. Il perçoit de chaque
-«meretrice communi» quatre pence à titre d'amende, la première fois qu'il
-l'arrête; si elle revient, on l'amène devant le sénéchal, qui lui fait
-une défense solennelle de se présenter jamais à la demeure du roi, de la
-reine ou de leurs enfants; à la troisième fois, on l'emprisonne et on
-coupe les tresses de ses cheveux; à la quatrième fois, on procède à un de
-ces supplices hideux que dans sa barbarie le moyen âge tolérait: on
-coupe à ces femmes la lèvre supérieure, «ne de cætero concupiscantur ad
-libidinem[39]». Il y avait aussi le chambellan qui veillait à ce que
-l'intérieur de la demeure fût confortable: «debet decenter disponere pro
-lecto regis, et ut cameræ tapetis et banqueriis ornentur»; le trésorier
-de la garde-robe, qui tenait les comptes; le maréchal de la salle, qui
-avait pour mission de chasser les intrus, «indignos ejicere,» et les
-chiens, «non enim permittat canes aulam ingredi,» et une foule d'autres
-officiers.
-
- [37] «_Archers._--And xxiiij archers on foote for garde of the
- kinges body, who shal goe before the kinge as he travaleth
- thorough the cuntry.» _King Edward II's.. ordinances_, 1323, éd.
- Furnivall, p. 46.
-
- [38] _Fleta seu commentarius juris anglicani_, editio secunda,
- Londres, 1685, 4º, liv. II, chap. II. Ce traité fut composé sous
- Édouard Ier, dans la prison de la _Flotte_, par un juriste
- demeuré inconnu. Il est postérieur à 1292, car mention y est
- faite de la soumission de l'Écosse.
-
- [39] Liv. II, chap. V. Une ordonnance d'Édouard II parle
- seulement de la marque au fer rouge sur le front. (_King Edward
- II's household and wardrobe ordinances_, A. D. 1323, Chaucer
- society, édition Furnivall, 1876.)
-
-Au-dessus de tous il faut placer encore le sénéchal du roi, premier
-officier de sa maison, et son grand justicier. Partout où se rendait le
-roi, l'appareil de la justice se transportait avec lui; au moment où il
-allait se mettre en route, le sénéchal en avertissait le shériff[40] du
-lieu où la cour devait s'arrêter, pour que celui-ci amenât tous ses
-prisonniers dans la ville où le prince stationnerait. Tous les cas soumis
-à la décision des juges errants sont tranchés par le sénéchal, qui
-prescrit, s'il y a lieu, le duel judiciaire, prononce les sentences de
-mise hors la loi (_outlawry_) et juge au criminel et au civil[41]. Ce
-droit de justice criminelle accompagne le roi même à l'étranger, mais il
-l'exerce seulement lorsque le coupable a été arrêté dans son hôtel. C'est
-ce qui arriva la quatorzième année d'Édouard Ier. Ce souverain étant à
-Paris, Ingelram de Nogent vint voler dans sa demeure et fut pris sur le
-fait. Après discussion, il fut reconnu qu'Édouard, par son privilège
-royal, demeurait juge de l'affaire; il livra le voleur à Robert
-Fitz-John, son sénéchal, qui fit pendre Ingelram au gibet de
-Saint-Germain-des-Prés[42].
-
- [40] Il lui envoyait à cet effet un _mandatum_, qu'il retirait
- lorsque le roi changeait d'avis sur le lieu où il devait aller,
- ce qui arrivait assez fréquemment. «Debet autem senescallus
- nomine capitalis justitiarii cujus vices gerit mandare vicecomiti
- loci ubi dominus rex fuerit declinaturus quod venire faciat ad
- certum diem, ubicumque tunc rex fuerit in ballivia sua, omnes
- assisas comitatus sui, et omnes prisones cum suis atachiamentis.»
- (_Fleta._)
-
- [41] «Habet etiam ex virtute officii sui potestatem procedenti ad
- utlagationes et duella jungendi et singula faciendi quæ ad
- justitiarios itinerantes, prout supra dictum est pertinent
- faciendi.»
-
- [42] _Fleta_, liv. II, chap. III.
-
-Longtemps même, le chancelier et ses clercs qui rédigeaient les brefs
-suivirent le roi dans ses voyages, et Palgrave note qu'on requérait
-souvent du couvent le plus proche un fort cheval pour porter les
-rôles[43]; mais cet usage prit fin la quatrième année d'Édouard III, car
-à ce moment la chancellerie fut installée d'une manière permanente à
-Westminster. Le tribunal se déplaçant, une foule de plaideurs se
-déplaçaient avec lui. Ils avaient beau n'être pas inscrits aux rôles, ils
-suivaient sans perdre patience, comme le requin suit le navire, espérant
-toujours happer à la fin quelque proie. Gens ayant procès, réclamants
-divers, femmes «de fole vie», toute une tourbe d'individus sans maître
-pour les avouer escortaient obstinément le prince et ses courtisans. Ils
-se querellaient entre eux, volaient sur la route, assassinaient
-quelquefois et ne contribuaient pas, on pense, à rendre populaire dans le
-pays la nouvelle de la prochaine venue du roi. Édouard II dans les
-ordonnances de sa maison (1323)[44] constate et déplore tous ces graves
-abus; il prescrit de mettre dans les fers, pour quarante jours, au pain
-et à l'eau, les hommes sans aveu qui suivraient la cour, et d'emprisonner
-de même et de marquer au fer rouge les femmes de folle vie; il défend à
-ses chevaliers, clercs, écuyers, valets, palefreniers, bref à tous ceux
-qui l'accompagnent, d'emmener leurs femmes avec eux, à moins qu'elles
-n'aient une charge ou un emploi à la cour, cette nuée d'êtres féminins ne
-pouvant être qu'une cause de désordres. Il limite aussi le personnel qui
-doit accompagner le maréchal et qui peu à peu s'était accru hors de toute
-mesure. Ses ordonnances sont très minutieuses et très sages, mais on sait
-combien rapidement au moyen âge les prescriptions pareilles tombaient en
-oubli.
-
- [43] _Original authority of the King's council_, p. 115.
-
- [44] _King Edward II's household and wardrobe ordinances_, A. D.
- 1323, édition Furnivall, 1876, § 94.
-
-Ce n'était pas seulement à la suite du roi que voyageait la justice. En
-Angleterre, elle était nomade, et les magistrats venus de Londres qui
-devaient l'apporter dans les comtés, comme les shériffs et baillis dans
-les bourgs de leurs districts, parcouraient périodiquement le pays,
-redressant les torts. Mais dans ces institutions aussi se glissaient de
-graves abus, et, malgré ces précautions qui faisaient des administrés des
-shériffs et baillis les propres juges de ceux-ci, de nombreux statuts
-venaient l'un après l'autre constater des pratiques coupables et les
-arrêter pour un temps. Devant les shériffs et les baillis (et devant
-certains seigneurs[45]) avait lieu la _Vue de francpledge_, qui était un
-examen minutieux, article par article, de la manière dont les lois de
-police et de sûreté, les règlements sur la propriété, étaient exécutés;
-on interrogeait les jurés convoqués pour cela sur les cas de vol,
-d'assassinat, d'incendie, de rapt, de sorcellerie, d'apostasie, de
-destruction de ponts et de chaussées (_de pontibus et calcetis fractis_),
-de vagabondage, etc., qu'ils pouvaient connaître. Les tournées des
-shériffs et baillis ne devaient, selon la grande charte, avoir lieu que
-deux fois par an et non davantage, car leur venue occasionnait des pertes
-de temps et d'argent aux jurés qu'on déplaçait et aux sujets du roi chez
-lesquels ces officiers allaient loger (Ap. 10).
-
- [45] Ce droit seigneurial était attaché à certains manoirs et se
- transmettait avec eux. Voir la pétition d'une abbesse de l'île de
- Wight qui réclame (à cause des amendes dont elle devait
- bénéficier) la Vue de francpledge attachée au manoir de
- Shorwalle, qui lui a été donné. La dame Isabelle de Forte lui
- dispute ce droit. (_Rotuli parliamentorum_, t. II. p. 182, année
- 1347.)
-
-De leur côté, les juges errants passaient en revue, de la même façon, les
-_Articles de la couronne_. La fréquence de leurs apparitions varia selon
-les époques; la grande charte (art. 18) en avait fixé le nombre à quatre
-par an. C'est en pleine cour de comté qu'ils siégeaient; ils en avaient
-la présidence, et ils servaient ainsi de lien entre la justice royale et
-la justice de ces anciennes cours populaires. A mesure que l'importance
-des magistrats s'accrut, celle du shériff en tant que juge diminua. Ils
-demandaient aux jurés, transformés ainsi en accusateurs publics, quels
-crimes, quels délits, quelles infractions aux statuts étaient venus à
-leur connaissance[46]. Et dans ces interrogatoires minutieux, à chaque
-instant revenaient les noms du shériff, du coroner, du bailli, du
-constable, de tous les fonctionnaires royaux, dont la conduite est placée
-ainsi sous le contrôle populaire. L'un de ces fonctionnaires, dit le
-juge, n'a-t-il pas relâché quelque voleur ou des faux-monnayeurs ou des
-rogneurs de monnaie? N'a-t-il pas, pour une somme d'argent, négligé des
-poursuites contre un vagabond ou un assassin? N'a-t-il pas perçu des
-amendes injustement? Ne s'est-il pas fait payer par des gens qui
-voulaient éviter une charge publique (d'être juré, par exemple)? Le
-shériff n'a-t-il pas réclamé plus que de raison l'hospitalité de ses
-administrés, dans des tournées trop nombreuses? S'est-il présenté avec
-plus de cinq ou six chevaux? Et le juré doit dénoncer de même, sous la
-foi de son serment, les grands seigneurs qui ont emprisonné
-arbitrairement des voyageurs passant sur leurs terres, et tous les
-individus qui ont négligé de prêter main-forte pour arrêter un voleur et
-de courir avec les autres à la huée, ou clameur de haro; car dans cette
-société chaque homme est tour à tour officier de paix, soldat et juge, et
-l'humble paysan que tant d'exactions menacent a pourtant sa part dans
-l'administration de la justice et le maintien de l'ordre public. On voit
-de quelle importance, au point de vue social, étaient ces tournées
-judiciaires qui venaient sans cesse rappeler au pauvre qu'il était
-citoyen, et que la chose de l'État était sa chose.
-
- [46] Notamment, comme dans la _Vue de francpledge_, si les ponts
- et les chaussées étaient bien tenus et à qui incombait le devoir
- de les réparer (_Yearbooks of the reign of K. Edward I_, édition
- Horwood, 1863, etc., t. I, p. 75).
-
-Lorsque les moines sortaient du cloître et voyageaient, ils modifiaient
-volontiers leur costume et il devenait difficile de les distinguer des
-seigneurs. Chaucer nous donne une amusante description des habits du
-moine mondain; mais les conciles sont encore plus explicites et ils font
-plus que justifier la satire du poète. Ainsi le concile de Londres, en
-1342, reproche aux religieux de porter des vêtements «plus dignes de
-chevaliers que de clercs, c'est-à-dire courts, très étroits, avec des
-manches excessivement larges, n'atteignant pas les coudes, mais pendant
-très bas par-dessous, à revers de fourrure ou de soie». Ils ont la barbe
-longue, des anneaux aux doigts, des ceintures de prix, des bourses
-brodées d'or à personnages et arabesques, des couteaux qui semblent des
-épées, des bottines rouges ou quadrillées en couleur, des souliers
-terminés en longues pointes et ornés de crevés, en un mot tout le luxe
-des grands de la terre. Plus tard, en 1367, le concile d'York fait les
-mêmes observations: les religieux ont des vêtements «ridiculement
-courts»; ils osent porter en public ces habits «qui ne descendent pas au
-milieu des jambes et ne couvrent même pas les genoux». Les défenses les
-plus sévères sont faites pour l'avenir; on tolère cependant, en cas de
-voyage, des tuniques plus courtes que la robe réglementaire (Ap. 11).
-
-Quand un évêque se mettait en route, ce n'était pas sans un grand
-appareil, et les évêques, sans parler de leurs tournées épiscopales,
-avaient à voyager, comme les seigneurs, pour visiter leurs terres et pour
-y vivre. Dans tous les cas, ils se transportaient avec leurs serviteurs
-de divers ordres et leurs familiers, comme le roi avec sa cour. Les
-comptes de la dépense de Richard de Swinfield, évêque de Hereford,
-donnent une idée de cette large vie que menaient les prélats. C'était un
-évêque d'assez grande importance, très riche par conséquent; beaucoup de
-manoirs appartenaient à son évêché; il pouvait bien tenir son rang comme
-prélat et comme seigneur, être hospitalier, charitable aux pauvres et
-dépenser beaucoup en requêtes et plaidoyers à la cour de Rome et
-ailleurs. Il avait constamment à ses gages environ quarante personnes de
-rangs divers, dont la plupart accompagnaient le maître dans ses nombreux
-changements de résidence. Ses écuyers (_armigeri_) avaient par an de un
-marc à une livre de gages; ses _valleti_, c'est-à-dire les clercs de sa
-chapelle et au-dessous, ses charretiers, portiers, fauconniers, gens
-d'écurie, messagers, etc., avaient de une couronne à huit shillings huit
-pence. Au troisième degré venaient les gens de cuisine, le boulanger,
-avec deux ou quatre shillings par an; au quatrième degré, les garçons ou
-pages qui aidaient les autres domestiques et recevaient de un à six
-shillings par an. Un des plus curieux employés de l'évêque était Thomas
-de Bruges, son champion, qui recevait un salaire annuel pour se battre au
-nom du prélat en cas de procès terminés par le duel judiciaire. Le rôle
-des dépenses de Swinfield ne s'étend malheureusement qu'à une partie des
-années 1289-1290, et nous ne pouvons pas savoir s'il était souvent
-nécessaire de remplacer le champion[47].
-
- [47] Les duels de Thomas de Bruges n'étaient pas ceux des cas de
- félonie et de crime où il allait de la mort du vaincu; c'était
- seulement le duel _cum fuste et scuto_, qui nécessitait beaucoup
- moins souvent, comme on le pense, le remplacement du champion. La
- vingt-neuvième année d'Édouard III, un duel eut lieu par
- champions entre l'évêque de Salisbury et le comte de Salisbury.
- Quand les juges en vinrent, conformément aux lois, à examiner les
- vêtements des combattants, ils trouvèrent que le champion de
- l'évêque avait plusieurs feuilles de prières et d'incantations
- cousues à ses habits (_Yearbooks of Edward I_, années 32-33, p.
- 16). La visite des vêtements se faisait toujours et avait
- précisément pour but de découvrir ces fraudes, qui étaient
- considérées comme les plus dangereuses et les plus déloyales.
-
-Au service des abbés, des évêques, des nobles, des shériffs et du roi se
-trouvaient encore des personnages auxquels la grand'route et les chemins
-de traverse étaient tout particulièrement familiers; c'étaient les
-messagers. La poste n'existant pas encore, on y suppléait comme on
-pouvait. Les pauvres attendaient l'occasion de quelque ami faisant le
-voyage; les riches avaient des exprès chargés de faire leurs commissions
-au loin et de porter leurs lettres, des lettres que la plupart du temps
-un scribe écrivait sous leur dictée sur une feuille de parchemin et
-scellait ensuite à la cire, aux emblèmes du maître[48]. Le roi
-entretenait douze messagers à titre fixe; ils le suivaient partout,
-constamment prêts à partir; ils recevaient trois pence par jour quand ils
-étaient en voyage, et quatre shillings huit pence par an pour acheter des
-souliers[49]. Le prince les chargeait de lettres pour les rois de France
-et d'Écosse, les envoyait convoquer les représentants de la nation au
-parlement, ordonner la publication de la sentence du pape contre Guy de
-Montfort, appeler à Windsor les chevaliers de Saint-Georges, mander à
-Londres les «archevêques, comtes, barons et autres seigneurs et dames
-d'Angleterre et du pays de Galles», pour assister aux obsèques de la feue
-reine (Philippa), prescrire la proclamation dans les provinces des
-statuts rendus en parlement, recommander aux «archevêques, évêques,
-abbés, prieurs, doyens et chapitres des églises cathédrales de tous les
-comtés de prier pour l'âme d'Anne, feue reine d'Angleterre décédée[50]».
-Parmi les missions que le roi donnait à ses serviteurs, il s'en trouvait
-parfois qui paraîtraient aujourd'hui singulièrement répugnantes. Il
-chargeait par exemple un de ses fidèles de porter dans les grandes villes
-d'Angleterre des quartiers du cadavre de suppliciés condamnés pour
-trahison. Dans ce cas, ce n'étaient pas de simples messagers qu'il
-employait; c'étaient des personnages de confiance, qui se faisaient
-suivre d'une escorte pour protéger la triste dépouille. C'est ainsi
-qu'Édouard III, la cinquante et unième année de son règne, ne paye pas
-moins de vingt livres à «sir William de Faryngton, chevalier, en raison
-des frais et dépenses qu'il a encourus pour le transport des quatre
-quartiers du corps de sir Jean de Mistreworth, chevalier, dans diverses
-parties de l'Angleterre[51]».
-
- [48] Voir la représentation de seigneurs et de dames dictant
- leurs lettres à des scribes, et de messagers les remettant aux
- destinataires dans le manuscrit 10 E. IV, au British Museum
- (commencement du XIVe siècle), fol. 305 et suiv., et dans le
- manuscrit _Addit._ 12228, fol. 238 et suiv.
-
- [49] _King Edward II's household and wardrobe ordinances_, 1323,
- édition Furnivall, Londres, 1876, p. 46.
-
- [50] _Issue roll of Thomas de Brantingham_, édition Fr. Devon,
- Londres, 1835, 4º, pp. XXI, XXXII, XXXVII, XLIV, 408; _Issues of
- the exchequer_, 1837, pp. 220, 255. Des pages entières du rôle de
- Thomas de Brantingham (ex. pp. 154-155) sont remplies par des
- payements reçus par des messagers, ce qui montre l'usage fréquent
- qu'on devait faire de leurs services.
-
- [51] _Issues of the exchequer_, p. 202.
-
-De tous les voyageurs, les messagers étaient les plus rapides: d'abord,
-voyager était leur métier; c'étaient de bons cavaliers, des gens
-pratiques, habiles à se tirer d'embarras dans les auberges et sur les
-chemins. De plus, ils avaient le privilège de passer à travers champs,
-«parmi les blés,» si bon leur semblait, sans que le gardien des récoltes
-(_hayward_) eût le droit de les arrêter, et de leur prendre, en guise
-d'amende, comme aux délinquants ordinaires, «leur chapeau ou leur cape,
-ou leurs gants, ou l'argent de leur bourse». Ils passaient «joyeux, la
-bouche pleine de chansons[52]». Malheur à qui s'avisait de les arrêter;
-il y allait d'amendes énormes pour peu que le maître fût puissant, à plus
-forte raison si c'était le roi. Un messager de la reine emprisonné par un
-constable n'hésitait pas à réclamer dix mille livres sterling pour mépris
-de sa souveraine, et deux mille livres comme indemnité pour lui[53].
-
- [52] Langland, _The vision of William concerning Piers the
- Plowman_, édition Skeat, texte C, passus XIV, vers 44 et suiv.
-
- [53] _Rotuli parliamentorum_, t. I, p. 48, 18 Éd. I.
-
-Lorsque Jacques d'Euse, cardinal-évêque de Porto, fut élu pape à Lyon,
-sous le nom de Jean XXII, le 7 août 1316, Édouard II étant à York apprit
-dix jours après la nouvelle par Laurent d'Irlande, messager de la maison
-des Bardi. On voit en effet, par les comptes de l'hôtel du roi, que ce
-prince fit payer, le 17 août, vingt shillings à Laurent pour le
-récompenser de sa peine. Le 27 septembre seulement, étant toujours à
-York, le roi reçut par Durand Budet, messager du cardinal de Pelagrua,
-les lettres officielles lui annonçant l'élection; il donna cinq livres au
-messager. Enfin, le nonce du pape étant venu en personne peu après,
-porteur de cette même nouvelle qui n'avait plus rien d'imprévu, le roi
-lui fit cadeau de cent livres[54].
-
- [54] _Wardrobe accounts of Edward II._--_Archæologia_, t. XXVI,
- pp. 321, 336 et suiv.
-
-Tel était l'usage; on faisait des cadeaux aux porteurs de bonnes
-nouvelles; les messagers royaux avaient ainsi chance de voir accroître
-casuellement leur maigre paye de trois pence par jour. Les plus fortunés
-étaient ceux qui apportaient au roi lui-même avis d'événements heureux.
-Édouard III donne quarante marcs de rente, sa vie durant, au messager de
-la reine qui était venu lui annoncer la naissance du prince de Galles, le
-futur Prince Noir; il donne treize livres trois shillings et quatre pence
-à Jean Cok de Cherbourg qui lui apprend la capture du roi Jean à
-Poitiers; il assure cent shillings de rente à Thomas de Brynchesley qui
-lui apporte la bonne nouvelle de la capture de Charles de Blois.
-
-Le soir venu, moines, seigneurs et voyageurs divers cherchaient un abri
-pour la nuit. Quand le roi, précédé de ses vingt-quatre archers et
-escorté de ses seigneurs et des officiers de sa maison, arrivait dans une
-ville, le maréchal désignait un certain nombre des meilleures demeures,
-qu'on marquait à la craie; le chambellan se présentait, invitait les
-habitants à faire place, et la cour s'installait de son mieux dans leur
-logis. La capitale même n'était pas exempte de cette charge vexatoire,
-seulement le maréchal devait s'entendre pour la désignation des locaux
-avec les maire, shériffs et officiers de la ville. Quelquefois l'agent
-royal passait outre et grand tapage s'ensuivait. La dix-neuvième année
-d'Édouard II, ce prince étant venu à la Tour, les gens de sa maison
-s'allèrent loger chez les citoyens, sans que le maire et les aldermen
-eussent été aucunement consultés; la maison du shériff même se trouva
-marquée à la craie. Grande fut l'indignation de cet officier quand il
-trouva établi chez lui Richard de Ayremynne, le propre secrétaire du roi,
-les chevaux de l'étranger à l'écurie, ses domestiques à la cuisine. Sans
-se soucier le moins du monde de la majesté royale, et comptant sur le
-privilège de la ville, le shériff chassa immédiatement de vive force le
-secrétaire et toute sa suite, effaça les marques à la craie et redevint
-maître chez lui. Cité à comparaître devant le sénéchal de la cour et
-accusé d'avoir méprisé les ordres du roi à proportion de mille livres au
-moins, il se défendit énergiquement et appela en défense le maire et les
-citoyens, qui produisirent les chartes de privilège de la capitale. Les
-chartes étaient formelles, il fallut bien le reconnaître; la vivacité du
-shériff fut excusée, Ayremynne se consola comme il put et ne reçut aucune
-indemnité (Ap. 12).
-
-En province, quand le roi n'avait pas, à proximité, de château à lui ou à
-l'un des siens, il allait souvent loger au monastère voisin, sûr d'y être
-reçu en maître. Les grands seigneurs, dans leurs voyages, faisaient de
-leur mieux pour imiter le prince sur ce point[55]. Dans les couvents,
-l'hospitalité était un devoir religieux et même, pour l'ordre de
-Saint-Jean de Jérusalem, le premier des devoirs. Cet ordre avait des
-établissements par toute l'Angleterre, et c'était, pour le voyageur
-pauvre, une bonne fortune que d'y arriver. On y était, sans doute, traité
-selon son rang, mais c'était déjà beaucoup de ne pas trouver porte close.
-Les comptes de l'année, en 1338[56], montrent que ces moines-chevaliers
-ne cherchaient pas à se soustraire à la lourde charge de l'hospitalité;
-on trouve toujours, dans leurs listes de dépenses, les frais occasionnés
-par les «supervenientibus». Lorsqu'il s'agit du roi ou des princes, on se
-ruine; ainsi le prieur de Clerkenwell mentionne «beaucoup de dépenses,
-dont on ne peut donner le détail, causées par l'hospitalité offerte à des
-gens de passage, à des membres de la famille royale et à d'autres grands
-du royaume qui s'arrêtent à Clerkenwell et y demeurent aux frais de la
-maison....». C'est pourquoi le compte se termine par ce résumé: «Ainsi
-les dépenses sont supérieures aux recettes de vingt livres onze shillings
-quatre pence.» Le voisinage même d'un grand était une source de frais; il
-envoyait volontiers sa suite profiter de l'hospitalité du couvent. Ainsi
-dans les comptes de Hampton, la liste des gens à qui on a fourni de la
-bière et du pain finit par ces mots: «parce que le duc de Cornouailles
-habite dans les environs[57].» Il faut noter que la plupart de ces
-maisons avaient été dotées par les nobles, et chacun, reconnaissant sa
-terre ou celle d'un parent ou d'un ami, se croyait chez lui dans le
-monastère. Mais ces seigneurs turbulents, amis de la bonne chère,
-abusaient de la gratitude monacale, et leurs excès causaient des plaintes
-qui venaient aux oreilles du roi (Ap. 15). Édouard Ier défend que nul
-ne se permette de manger ou de loger dans une maison religieuse, à moins
-que le supérieur ne l'ait formellement invité ou qu'il ne soit le
-fondateur de l'établissement, et même dans ce cas sa consommation doit
-être modérée. Seuls les pauvres, qui perdaient plus que personne aux
-fantaisies des grands, continueront à être logés gratuitement: «et per
-hoc non intelligitur quod gratia hospitalitatis abstrahatur egenis[58].»
-Édouard II, en 1309, confirme ces règlements, qui tombaient en oubli,
-paraît-il, et promet de nouveau, six ans plus tard, que ni lui ni les
-siens n'useront avec excès de l'hospitalité des religieux[59]. Peine
-perdue; ces abus étaient déjà compris parmi ceux que l'institution des
-_Articles de la couronne_ avait pour but de faire disparaître et était
-impuissante à effacer. Périodiquement le magistrat venait interroger à ce
-sujet les bonnes gens du pays. Il leur demandait «si quelques seigneurs
-ou autres n'étaient pas allés loger dans les demeures des religieux sans
-y être invités par les supérieurs; s'ils y étaient allés, fût-ce à leurs
-frais, contre la volonté desdits religieux»; si quelque audacieux
-«n'avait pas envoyé dans les maisons ou manoirs appartenant aux moines,
-pour y séjourner aux frais d'autrui, des hommes, des chevaux ou des
-chiens». Il paraît que ces règles étaient difficiles et même dangereuses
-à appliquer, car le magistrat interroge encore le jury sur «ceux qui
-auraient exercé des vengeances pour refus de nourriture ou de
-logement[60]».
-
- [55] Il suffit de parcourir Froissart pour se rendre compte de
- l'extrême fréquence de cet usage: Jean de Hainaut arrive à
- Denain: «Là se hébergea en l'abbaye cette nuit» (liv. I, part. I,
- chap. XIV); la reine débarque en Angleterre avec le même Jean de
- Hainaut: «.... et puis trouvèrent une grand'abbaye de noirs
- moines que on clame saint Aymon, et s'y herbergèrent et
- rafraîchirent par trois jours» (chap. XVIII); «là s'arrêta le roi
- et se logea en une abbaye» (chap. CCXCII); «le roi Philippe...
- vint en la bonne ville d'Amiens, et là se logea en l'abbaye du
- Gard» (chap. CCXCVI), etc.
-
- [56] Publiés par Larking et Kemble, _The Knights Hospitallers in
- England_, Camden Society, 1857, 4º. C'est le texte d'un
- manuscrit retrouvé à Malte et intitulé: «Extenta terrarum et
- tenementorum Hospitalis Sancti Johannis Jerusalem in Anglia. A.
- D. 1338».
-
- [57] «... Una cum supervenientibus, quia dux Cornubiæ juxta
- moratur» (pages 99, 101 et suiv.).
-
- [58] _Statutes of the realm_, 3 Éd. I, chap. I.
-
- [59] _Statutes of the realm_, années 1309 et 1315-1316 (_Articuli
- cleri_, 9 Éd. II, chap. XI).
-
- [60] _Fleta_, liv. I, chap. XX.
-
-Les communes du parlement préoccupées dans ce cas du sort des plus
-pauvres, n'étaient pas moins jalouses que les grands du bénéfice de
-l'hospitalité monacale, et veillaient à ce que cet usage ne tombât pas en
-désuétude. La non-résidence du clergé, qui devait être, deux cents ans
-plus tard, une des causes de la réforme, occasionne, dès le quatorzième
-siècle, de violentes protestations. Les communes réclament notamment
-parce qu'il résulte de cet abus un oubli des devoirs de l'hospitalité:
-«Et que toutz autres persones avauncez as bénéfices de Seinte Esglise,
-demandent-elles au roi, demurgent sur lour ditz bénéfices _pur y
-hospitalité tenir_, sur mesme la peine, hors pris clercs du roi et clercs
-des grauntz seignurs du roialme[61].» Le parlement proteste encore contre
-l'attribution par le pape de riches prieurés à des étrangers qui restent
-sur le continent. Ces étrangers «soeffrent les nobles édifices
-auncienement faitz quant ils estoient occupiez par Engleis, de tout
-cheoir à ruyne,» et négligent «de hospitalitée tenir[62]».
-
- [61] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 501, année 1402.
-
- [62] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 46, ann. 1378. Le
- clergé, d'autre part, se plaint de ce que les shériffs viennent
- quelquefois «ove lour femmes et autre excessif nombre de gentz»
- s'installer dans les monastères sous prétexte de tournées pour le
- compte du roi. (1 Rich. II, 1377.)
-
-Il est à peine besoin de rappeler que l'hospitalité s'exerçait aussi dans
-les châteaux; les seigneurs qui n'étaient pas en querelle se recevaient
-volontiers les uns les autres; il y avait entre eux des liens de
-fraternité beaucoup plus étroits que ceux qui existent maintenant entre
-gens de la même classe. On ne donne plus guère aujourd'hui le logement
-aux inconnus qui frappent à votre porte; tout au plus et rarement
-permet-on, à la campagne, aux pauvres de passage de coucher la nuit dans
-les fenières. Au moyen âge, on accueillait ses égaux, non par simple
-charité, mais par habitude de politesse et aussi par plaisir. Connu ou
-non connu, le chevalier voyageur se voyait rarement refuser l'entrée d'un
-manoir. Sa venue, en temps de paix, était une heureuse diversion à la
-monotonie des jours. Il y avait alors, dans chaque demeure, le _hall_, la
-grand'salle où l'on prenait ses repas en commun; le nouveau venu mangeait
-avec le lord, à la table transversale placée au fond, à l'endroit appelé
-le _dais_; sa suite était aux tables basses disposées dans l'autre sens,
-le long des murs de la maison. Le souper fini, presque aussitôt on allait
-dormir; on se couchait et l'on se levait de bonne heure alors. Le
-voyageur se retirait tantôt dans une chambre spéciale pour les hôtes si
-le manoir était grand, tantôt dans celle même du maître, le _solar_
-(chambre au premier étage) et y passait la nuit avec lui. Pendant ce
-temps, on avait enlevé du hall les tables basses, car elles n'étaient pas
-dormantes en général, mais mobiles[63]; on avait disposé des couchettes à
-terre, sur la litière de joncs qui jour et nuit couvrait le pavé, et les
-gens de la maison, les gens du voyageur, les étrangers de moindre
-importance s'y étendaient jusqu'au matin. Par une fenêtre percée dans le
-mur de séparation de sa chambre et du hall, du côté du dais, le seigneur
-pouvait voir et même entendre tout ce qu'on faisait ou disait dans la
-salle. On dormait ainsi dans le hall, même chez le roi; les ordonnances
-d'Édouard IV le montrent[64]; à une époque plus rapprochée de nous
-(1514), Barclay se plaint encore de ce qu'à la cour la même couchette
-sert pour deux, de ce que le bruit des allants, des venants, des
-tapageurs, des tousseurs, des parleurs empêche perpétuellement de
-dormir[65].
-
- [63] «Mensæ de medio remouentur.» Description d'un dîner en
- Angleterre, par Barthélemy de Glanville (XIVe siècle),
- _Bartholomi Anglici de rerum proprietatibus_, Francfort, 1601,
- 8º, liv. VI, chap. XXXII. Smollett, au dix-huitième siècle, note
- l'existence d'usages tout semblables en Ecosse: on dîne puis on
- dort dans le hall, où l'on a étendu des couchettes à la place des
- tables. (_Humphrey Clinker._)
-
- [64] Turner et Parker, _Domestic architecture in England from
- Edward I to Richard II_, Oxford, 1853, 8º, p. 75. Voir aussi
- dans l'_Archæologia_, VI, p. 36, la description avec dessins du
- hall royal d'Eltham.
-
- [65] Eglogue III, dans l'édition publiée par la Percy society du
- _Cytezen and Vplondyshman_, 1847, 8º, p. LI.
-
-
-Les premiers rayons du jour passaient à travers les vitres blanches ou
-colorées des hautes fenêtres, tachant de lumière la sombre charpente
-ouvragée qui soutenait, très haut au-dessus du pavé, le toit même de la
-maison; on se remuait sur les couchettes; bientôt on était dehors; les
-chevaux étaient sellés, et sur la grand'route sonnaient de nouveau les
-fers des montures.
-
-Les gens très pauvres et les gens très riches ou très puissants devaient
-être les seuls pour qui le monastère était comme une hôtellerie. Les
-moines recevaient les premiers par charité et les seconds par nécessité,
-les auberges communes se trouvant à la fois trop misérables pour ceux-ci
-et trop chères pour ceux-là. Elles étaient faites pour la classe moyenne,
-les marchands, les petits propriétaires, les colporteurs errants. On y
-trouvait des lits placés en certain nombre dans la même chambre, et l'on
-achetait séparément ce qu'on voulait manger, du pain avant tout, un peu
-de viande et de la bière. Nous pourrions suivre, par exemple, deux
-_fellows_ et le _warden_ du collège de Merton, qui allèrent, en 1331,
-avec quatre domestiques, d'Oxford à Durham et à Newcastle[66]. Ils
-voyageaient à cheval; c'était en plein hiver. Leur nourriture était très
-simple et leur logement peu coûteux; on voit revenir presque toujours les
-mêmes articles de dépense, qui comprennent, à cause de la saison, de la
-chandelle et du feu, quelquefois du feu de charbon. Une de leurs
-journées peut donner une idée des autres; un certain dimanche ils
-inscrivent:
-
- Pain 4d. (4 pence)
- Bière 2d.
- Vin 1d. 1/4.
- Viande 5d. 1/2.
- Potage 1/4.
- Chandelle 1/4.
- Combustible 2d.
- Lits 2d.
- Nourriture des chevaux 10d.
-
- [66] Le texte latin de leur compte de dépense a été publié par
- Thorold Rogers dans son _History of agriculture and prices_, t. II,
- p. 635.
-
-On voit que les lits ne sont pas chers; dans une autre occasion, les
-domestiques sont seuls à l'auberge et leur coucher revient à un penny
-pour deux nuits. En général, quand la troupe est au complet, leurs lits à
-tous coûtent deux pence; à Londres, le prix était un peu plus élevé,
-c'était un penny par tête[67]. Quelquefois ils prennent des œufs ou des
-légumes pour un quart de penny, ou un poulet ou un chapon. Quand ils se
-servent d'assaisonnements, ils les inscrivent à part; c'est, par exemple,
-de la graisse 1/2 penny, du jus 1/2 penny, de la saumure pour le même
-prix, du sucre 4 pence, du poivre, du safran, de la moutarde. Le poisson
-revient régulièrement le vendredi. On s'attarde le soir, les chemins sont
-obscurs; on perd sa route, on prend un guide, qu'on paye un penny. On
-passe l'Humber et l'on paye huit pence, ce qui peut paraître beaucoup,
-étant donnés les autres prix. Mais il faut se rappeler que la rivière
-était large et d'une traversée difficile, surtout en hiver. Les annales
-de l'abbaye de Meaux près Beverley mentionnent perpétuellement les
-ravages causés par le débordement du fleuve, parlent de fermes, de
-moulins détruits, de terres entières submergées et de cultures anéanties.
-Les propriétaires du bac profitaient de ces accidents pour augmenter sans
-cesse leurs prix, et il fallut que le roi lui-même intervînt pour
-rétablir la taxe normale, qui était d'un penny pour un cavalier: c'est
-celle que payent, ou peu s'en faut, les fellows et leur suite (Ap. 14).
-Quelquefois nos voyageurs se munissent d'avance de provisions à emporter;
-on achète un saumon, _pro itinere_, 18 pence, et l'on paye pour le faire
-cuire, sans doute avec quelque sauce compliquée, 8 pence.
-
- [67] _Liber albus_, édition Riley, p. LVIII.
-
-On peut voir d'amusants spécimens de dialogues à l'arrivée entre le
-voyageur et l'aubergiste, avec discussion sur le prix des victuailles,
-dans le manuel de conversation française composé à la fin du quatorzième
-siècle par un Anglais, sous le titre de: _La manière de language que
-enseigne bien à droit parler et escrire doulcz françois_[68]. Le chapitre
-III est particulièrement intéressant. Il montre «coment un homme
-chivalchant ou cheminant se doit contenir et parler sur son chemin, qui
-voult aler bien loins hors de son païs». Le domestique envoyé à l'avance
-pour retenir la chambre déclare bien espérer «qu'il n'y a point des
-puces ne des poils ne d'autre vermyn.--Nonil, sire, à Dieu le veou,»
-répond l'hôtelier, «car je me fais fort que vous serez bien et aisément
-loegiez ciens, savant qu'il en y a grant cop de rats et des soris». On
-passe en revue les provisions, on allume le feu, on prépare le souper; le
-voyageur arrive et il est curieux de noter avec quel sans façon galant il
-s'assure, avant de descendre de cheval, qu'il trouvera à l'auberge «bon
-souper, bon gîte et le reste». Plus loin (chap. XIII), il est question
-d'une autre hôtellerie, et la conversation entre deux voyageurs qui vont
-se coucher dans le même lit les montre fort incommodés par les puces:
-«Guillam, deschausez vous tost et lavez voz jambes, et puis les ressuez
-d'un drapelet et les frotez bien pour l'amour des puces, qu'ils ne se
-saillent mye sur voz jambes, car il y a grand cop gisans en le poudre
-soubz les juncs...--Hé! les puces me mordent fort et me font grant mal et
-damage, car je m'ay gratée le dos si fort que le sang se coule.»
-
- [68] Ce manuel a été publié par M. Paul Meyer dans la _Revue
- critique_, t. X, p. 373.
-
-Souvent on buvait de la bière en route, et ce n'était pas seulement à
-l'auberge où l'on couchait le soir qu'on en trouvait. Sur les routes
-fréquentées, aux carrefours, il y avait des maisons basses où l'on
-donnait à boire. Une longue perche qui projetait au-dessus de la porte et
-montrait au loin son bouquet de branches avertissait les voyageurs de la
-présence de l'_ale house_. Les pèlerins que Chaucer fait chevaucher sur
-la route de Cantorbéry descendent devant une maison de cette espèce. Le
-pardonneur, qui a ses habitudes, ne veut pas commencer son récit avant
-de s'être réconforté: «Laissez-moi d'abord m'arrêter à cette enseigne,
-que je boive un coup de bière et mange un gâteau.» Une miniature du
-quatorzième siècle, dans un manuscrit du British Museum[69], représente
-l'_ale house_ avec sa longue perche horizontale étendant bien avant
-au-dessus de la route sa touffe de feuillage. La maison ne se compose que
-d'un rez-de-chaussée; une femme est debout devant la porte, avec un large
-broc à bière, et un moine boit dans une grande tasse. La mode était
-d'avoir des perches démesurées, ce qui n'offrait pas d'inconvénient à la
-campagne; mais à la ville il avait fallu faire des règlements et fixer un
-maximum de longueur. En effet, suivant les termes de l'arrêté, on se
-servait de perches si lourdes «qu'elles tendaient à abattre les maisons
-qui les supportaient», et, de plus, si longues et avec des enseignes qui
-pendaient si bas que la tête des cavaliers venait s'y embarrasser. L'acte
-de 1375 qui relate ces griefs prescrit qu'à l'avenir les perches ne
-s'étendront plus qu'à sept pieds au-dessus de la voie publique, et
-c'était laisser encore un caractère assez pittoresque à des rues qui
-n'avaient pas la largeur des nôtres.
-
- [69] Ms. 10 E. IV, fol. 114.
-
-Certaines tavernes étaient mal famées, à la ville surtout. A Londres,
-défense du roi de tenir maison ouverte après le couvre-feu, et pour des
-raisons très bonnes: «pur ceo que tiels meffesours avauntditz alant
-nutauntre, communalement ont lour recette lour covynes e font lour
-mauveyses purparlances en taverne plus qe aillours e illockes querent
-umbrage attendanz et geitant lor tens de mal fere[70]...»
-
- [70] Statut de 1285; 13 Éd. I (_Statutes of the realm_).
-
-C'est par crainte de dangers pareils que les shériffs et baillis
-devaient, dans leurs _vues de francpledge_, demander, sous serment, à
-leurs administrés de dire ce qu'ils savaient «de ceux qi assiduelment
-hauntent les tavernes et homme ne soit (sait) dount ils viegnent;--de
-ceux qi dorment les jours et veillent les nutz et mangent bien et beivent
-bien et n'ount nul bien[71]».
-
- [71] _Statutes of the realm_, Londres, 1810, fol., t. I, p. 246.
-
-On connaît la belle peinture d'une taverne au quatorzième siècle que nous
-a laissée Langland. Avec autant de verve que Rabelais, il nous fait
-assister aux scènes tumultueuses qui se passent dans l'_ale house_, aux
-discussions, aux querelles, aux larges rasades, à l'ivresse qui s'ensuit;
-on voit chaque visage, on distingue le son des voix, on remarque les
-tenues peu correctes, et il semble qu'on fasse partie soi-même de cette
-assemblée étrange où l'ermite rencontre le savetier, et le «clerc de
-l'église» une bande de «coupe-bourses et d'arracheurs de dents au crâne
-chenu[72]». A la taverne, on trouve aussi des paysans; Christine de
-Pisan, cette femme dont les écrits et le caractère rappellent si souvent
-Gower, nous les montre buvant, se battant et perdant le soir plus qu'ils
-n'ont gagné tout le jour; ils ont à comparaître devant le prévôt, et les
-amendes viennent augmenter leurs pertes:
-
- Par ces tavernes chacun jour,
- Vous en trouveriez à sejour,
- Beuvans là toute la journée
- Aussi tost que ont fait leur journée.
- Maint y aconvient aler boire:
- Là despendent, c'est chose voire,
- Plus que toute jour n'ont gaigné.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Là ne convient il demander
- S'ilz s'entrebatent quand sont yvres;
- Le prevost en a plusieurs livres
- D'amande tout au long de l'an.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et y verriés de ces gallans
- Oyseux qui tavernes poursuivent
- Gays et jolis[73]...
-
- [72] «An haywarde and an heremyte, the hangeman of tyborne,
- Dauwe the dykere with a dosen harlotes
- Of portours and of pyke-porses, and pylede toth-drawers.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ther was lauhyng and lakeryng, and 'let go the coppe!»
- Bargeynes and beuereges by-gunne to aryse,
- And setyn so til evesong rang.»
-
- _The vision of William concerning Piers the Plowman_, édition
- Skeat, Londres (Early english text society), 1873, 8º; texte C,
- _passus_ VII, vers 361 et suivants.
-
- [73] _Le Livre de la mutacion de fortune_, liv. III (ms. 603 à la
- Bibliothèque nationale).
-
-Au moment de la Renaissance en Angleterre, le poète Skelton, précepteur
-d'Henri VIII, s'amuse dans une de ses ballades les plus populaires à
-décrire un cabaret de grand'route: la maison est toute pareille à celles
-que Langland avait connues un siècle et demi plus tôt. La cabaretière,
-qui brasse, Dieu sait comme, sa bière elle-même, est une vieille
-détestable, au nez crochu, au dos voûté, aux cheveux gris, à la face
-ridée, fort semblable aux «magots» peints depuis par Téniers. Elle tient
-sa taverne près de Leatherhead, dans le comté de Surrey, en haut d'une
-montée, sur le grand chemin, et elle vend sa marchandise «aux voyageurs,
-aux chaudronniers, aux gens qui travaillent dur, à tous les vaillants
-buveurs de bière». Passants et habitants du pays viennent en foule à sa
-maison; «les uns y vont tout droit, par la boue ou par la gelée, suivant
-la grand'route, sans s'inquiéter de ce qu'on dira: parle d'eux qui
-voudra! Les autres, craignant de se faire voir, sautent par-dessus la
-balustrade et la haie et entrent par la porte dérobée, tout cela par
-amour de la bonne bière». On voit que la réputation des maisons aux longs
-bouquets de branches ne s'était pas améliorée et que beaucoup de ceux qui
-les fréquentaient n'avaient guère envie de s'en vanter. Quant à payer son
-écot, c'est là le difficile; les passionnés de boisson qui n'ont pas
-d'argent s'en tirent comme ils peuvent; ils payent en nature: «Au lieu de
-monnaie, l'un apporte un lapin, l'autre un pot de miel, d'autres une
-salière, une cuiller, d'autres leurs chausses ou leurs souliers.» Les
-femmes donnent leur anneau de mariage, ou la cape de leur mari, «parce
-que la bière est bonne» (Ap. 15).
-
-D'autres maisons isolées au bord des routes avaient encore des rapports
-constants avec les voyageurs; c'étaient celles des ermites. Au
-quatorzième siècle, les ermites ne cherchaient guère, la plupart du
-temps, la solitude des déserts ni la profondeur des bois. Les Rolle de
-Hampole, jeûnant, se mortifiant, ayant des extases, consumés par l'amour
-divin, étaient de rares exceptions; les autres habitaient de préférence
-des «cottages», construits aux endroits les plus fréquentés des grands
-chemins ou au coin des ponts[74]. Ils vivaient là, comme Godfrey Pratt,
-de la charité des passants; le pont avec sa chapelle était déjà un
-édifice presque sacré; le voisinage de l'ermite achevait de le
-sanctifier. Celui-ci réparait la construction ou passait pour le
-faire[75], et on lui donnait volontiers un quart de penny. C'était une
-race bizarre, qui, dans ce siècle de désorganisation et de réforme, où
-tout semble mourir ou naître, croissait et se multipliait, toujours
-malgré les règlements. Ils augmentaient le nombre des parasites de
-l'édifice religieux, abritant sous un habit respectable une vie qui ne
-l'était pas. Ces pousses importunes et malfaisantes s'accrochaient, comme
-la mousse dans l'humidité de la cathédrale, aux fissures des pierres, et
-par un travail lent et séculaire menaçaient de ruine le noble édifice.
-Quel remède apporter? Rien ne sert de faucher ces herbes toujours
-renaissantes; il faut qu'une main patiente, guidée par un œil vigilant,
-les arrache une à une et comble un à un les interstices: c'est le travail
-des saints et ils sont rares. Souvent les statuts épiscopaux pourront
-faire en apparence grande besogne, mais à la surface seulement; les têtes
-abattues, les racines restent et le parasite vivace plonge plus avant au
-cœur du mur.
-
- [74] Voir un exemple d'ermite installé au coin d'un pont dans un
- acte royal qui maintient formellement les privilèges de
- l'«Heremyte of the brigge of Loyne _and his successours_» (4 Éd.
- IV, _Rotuli parliamentorum_, t. V, p. 546).
-
- [75] Voir _supra_ le rôle des clercs dans la collecte des
- offrandes, la garde et l'entretien des ponts (chap. I).
-
-Ce n'étaient pas les solennelles interdictions et les prescriptions
-rigoureuses qui manquaient: celles-là abattent des têtes qui renaissent
-toujours. Pour devenir ermite, il fallait être résolu à une vie
-exemplaire de misères et de privations, et il fallait, pour que
-l'imposture fût impossible, avoir la sanction épiscopale, c'est-à-dire
-posséder des «lettres testimoniales des ordinairs». On violait ces
-règlements sans scrupule. Au fond de sa demeure, l'être peu dévot vêtu en
-ermite pouvait mener une vie assez douce, et ailleurs elle était si dure!
-La charité des passants était suffisante pour le faire vivre, surtout
-s'il avait peu de scrupules et savait demander; d'ailleurs aucun travail,
-aucune obligation pesante; l'évêque était loin et la taverne proche.
-Toutes ces raisons faisaient renaître sans cesse l'espèce malfaisante des
-faux ermites, qui ne prenaient l'habit que pour en vivre, sans demander
-permission à personne. Le roi dans ses statuts[76] les confondait avec
-les mendiants, les cultivateurs errants et les vagabonds de toute espèce
-qui sans distinction devaient être emprisonnés en attendant jugement. Il
-n'y avait d'exception que pour les ermites _approuvés_, «forspris gentz
-de religion et hermytes approvez eiantz lettres testimoniales des
-ordinairs». Un statut comme celui-là prouve suffisamment que Langland,
-dans ses éloquentes descriptions de la vie des ermites, n'a pas exagéré;
-son vers n'est que le commentaire de la loi. L'auteur des _Visions_ est
-du reste impartial et rend justice aux anachorètes sincères: c'est à eux
-que les vrais chrétiens ressemblent[77]. Mais qu'est-ce que ces faux
-dévots qui ont planté leur tente au bord des grands chemins ou dans les
-villes même, à la porte des cabarets, qui mendient sous le porche des
-églises[78], qui mangent et boivent largement et passent les soirées à se
-chauffer? Qu'est-ce que l'homme qui se repose et se rôtit, «reste hym and
-roste hym», près des charbons ardents, «by the hote coles[79]», et quand
-il a bien bu, n'a plus qu'à se mettre au lit? Tous ceux-là sont indignes
-de pitié et, ajoute Langland, avec ce sentiment aristocratique qu'on n'a
-pas assez remarqué chez lui, tous ces ermites cependant sont de vulgaires
-artisans, «workmen, webbes and taillours and carters knaues»; ils avaient
-autrefois «long labour and lyte wynnynge» (grand labeur et petit gain),
-mais ils remarquèrent un jour que ces frères trompeurs qu'on voyait de
-tous côtés «avaient les joues pleines[80]»; ils abandonnèrent donc le
-travail et ils prirent des vêtements qui en imposaient, comme s'ils
-étaient clercs, «des vêtements de prophètes». On ne les voit guère à
-l'église, ces faux ermites, mais on les trouve assis à la table des
-grands, parce que leurs habits sont respectables; et les voilà qui
-mangent et boivent excellemment, eux qui jadis étaient au dernier rang,
-aux tables de côté, ne buvant jamais de vin, ne mangeant jamais de pain
-blanc, sans couverture à leur lit[81].
-
- [76] 12 Rich. II, chap. VII (_Statutes of the realm_).
-
- [77] _The vision of William concerning Piers the Plowman_,
- édition Skeat, texte C, _passus_ I, vers 27, et _passus_ X, vers
- 195.
-
- [78] Ac eremiten that en-habiten by the heye weyes,
- And in borwes a-mong brewesters and beggen in churches.
-
- (_Ibidem_, _passus_ X, vers 189.)
-
-
- [79] _Passus_ X, vers 140. Le matin il se lève quand bon lui
- semble et il se demande tout de suite où il pourra aller prendre
- son repas, ou bien qui lui donnera du lard, du pain, du fromage;
- il rapporte tout cela en sa maison et vit dans la paresse:
-
- And when hym lyketh and lust hus leue ys to aryse;
- When he ys rysen, rometh out and ryght wel aspieth
- Whar he may rathest haue a repast other a ronnde of bacon,
- Suluer other sode mete and som tyme bothe,
- A loof other half a loof other a lompe of chese;
- And carieth it hom to hus Cote and cast hym to lyue
- In ydelnesse and in ese.
-
- [80] _Passus_ X, vers 208.
-
- [81] _Passus_ X, vers 251:
-
- Ac while he wrought in thys worlde and wan hus met
- He sat atte sydbenche · and secounde table; [with treuthe,]
- Cam no wyn in hus wombe · thorw the weke longe,
- Nother blankett in hus bed · ne white bred by-fore hym.
- The cause of al thys caitifte · cometh of meny bisshopes
- That suffren suche sottes.
-
-Ces fripons échappent aux évêques, qui devraient avoir les yeux mieux
-ouverts. Hélas! disait en charmant langage un de nos poètes du treizième
-siècle, Rutebeuf:
-
- Li abis ne fet pas l'ermite;
- S'uns hom en hermitage abite
- Et s'il en a les dras vestus,
- Je ne pris mie deus festus
- Son abit ne sa vesteure
- S'il ne maine vie aussi pure
- Comme son abit nous démonstre;
- Mes maintes genz font bele monstre
- Et merveilleux sanblant qu'il vaillent:
- Il sanblent les arbres qui faillent
- Qui furent trop bel au florir[82].
-
- [82] _Le Dit de frère Denise._ (_Œuvres complètes de Rutebeuf_,
- édition Jubinal, Paris, 1874, 3 vol. 12º, t. II, p. 63.)
-
-Sous les yeux de l'ermite placide, confortablement établi au bord de la
-route, sous le regard de cet homme calme qui se préparait par une vie
-sans trouble, sans souci ni souffrance, à l'éternité bienheureuse,
-coulait le flot aux couleurs changeantes des voyageurs, des vagabonds,
-des nomades, des errants. Sa bénédiction récompensait le passant
-généreux; le dur regard de l'homme austère ne suffisait pas à troubler
-son indifférence béate. La vie des autres pouvait se consumer rapidement,
-brûlée par le soleil, rongée par le souci; la sienne durait à l'ombre des
-arbres, se prolongeait sans secousse, bercée par le bruissement des
-passions humaines.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-SÉCURITÉ DES ROUTES
-
- Le brigandage seigneurial.--Les nobles et leurs partisans.--Les
- bandes organisées.
-
- Les voleurs.--Alliance des bandes de voleurs et des bandes
- seigneuriales.--Le droit d'asile et l'abjuration du royaume.--Les
- chartes de pardon.
-
- La répression.--Dangers qu'elle présente pour le voyageur
- inoffensif.
-
-
-Ces chemins, parcourus en tous sens par le roi et les seigneurs se
-rendant d'un manoir à l'autre, par les marchands qui allaient à la foire,
-au marché ou à l'étape, et où l'on entendait de loin en loin le
-grincement des chariots de paysan, étaient-ils sûrs? L'examen théorique
-des prescriptions légales et de la façon dont la police du comté et la
-garde des villes étaient organisées pourrait faire conclure que les
-précautions étaient bien prises pour empêcher les méfaits, et que les
-voyages ne présentaient pas plus de danger qu'aujourd'hui. Si l'on
-ajoutait, comme l'a montré M. Thorold Rogers, qu'il y avait des services
-réguliers de carrioles entre Oxford et Londres, Winchester, Newcastle,
-etc., et que le prix des transports était peu élevé, on pourrait se
-persuader que les routes étaient absolument sûres, et l'on aurait tort.
-Il ne faut pas plus les juger de la sorte qu'il ne faut voir, comme on
-l'a fait aussi, sur la foi des romans, des brigands dans tous les
-fourrés, des pendus à toutes les branches et des seigneurs pillards
-établis au bord de tous les ruisseaux. Seulement, il faut faire la part
-de l'_accident_.
-
-L'accident joue au quatorzième siècle un rôle plus grand qu'à n'importe
-quelle autre époque. C'est le moment où la vie moderne commence et où
-l'éclat superficiel d'une nouvelle civilisation vient modifier la société
-du sommet à la base. La confiance est plus grande; on se fortifie moins
-bien chez soi, le château crénelé se transforme en villa ou en hôtel,
-pendant que la hutte se change en maison. On prend plus de mesures
-qu'autrefois pour empêcher les méfaits; mais les accidents sont nombreux
-qui viennent détruire ce commencement de sécurité. Au fond, la société
-n'est ni calme ni bien assise, et beaucoup de ses membres sont encore à
-moitié sauvages. On peut prendre à la lettre le terme «à moitié»,
-c'est-à-dire que, si on faisait une liste des qualités de tel individu,
-on trouverait que la première partie appartient à un monde très civilisé,
-et la deuxième à un monde très barbare. De là ces contrastes: d'un côté,
-l'ordre, qu'il y aurait peut-être injustice à ne pas considérer comme
-l'état normal; et, de l'autre, les fréquents soubresauts de l'élément
-indompté. C'est ainsi, par exemple, qu'on peut voir un seigneur et les
-siens attendant, au coin d'une route, une caravane de marchands. Le texte
-même de la pétition des victimes donne tous les détails de la
-rencontre[83].
-
- [83] Ce texte a été publié dans l'_Archæological journal_, t. IV,
- p. 69.
-
-La scène se passe en 1342. Des marchands de Lichfield exposent à «lur
-seigneur le counte de Arundel» qu'un certain vendredi ils envoyèrent deux
-domestiques et deux chevaux chargés «de especerie et mercerie», valant
-quarante livres, à Stafford, pour le marché du lendemain. Quand leurs
-gens «vinrent dessout le boys del Canoke», ils rencontrèrent «sire Robert
-de Rideware, chivaler», qui les attendait en compagnie de deux valets de
-sa suite et qui se saisit des domestiques, des chevaux et du butin pour
-emmener le tout au prieuré de Lappeley. Malheureusement pour lui, pendant
-le trajet, un des domestiques s'échappa. Au prieuré, la bande trouve
-«sire Johan de Oddyngesles, Esmon de Oddyngesles et pluseurs autres, auxi
-bien chivalers come autres gentz». On voit que c'était un coup monté et
-soigneusement organisé; tout se passe suivant les règles: «entre eux tous
-départirent les avantditz mercerie e especerie, chescun de sa porcion
-solump son estat.» Cela fait, la compagnie quitte Lappeley et chevauche
-jusqu'au prieuré de Blythebury, occupé par des nonnes. Le chevalier
-Robert déclare à l'abbaye qu'ils sont gens du roi «moud travaillés» et
-demande l'hospitalité comme cela se faisait couramment. Mais la troupe,
-paraît-il, avait mauvaise apparence; l'abbesse refuse. Les chevaliers,
-voyant ce fâcheux accueil, enfoncent la porte des fenières, donnent «feyn
-et aveignes» à leurs chevaux et passent ainsi la nuit.
-
-Mais ils n'étaient pas seuls à bien occuper leur temps. Le domestique
-échappé les avait suivis de loin et, quand il les vit installés au
-prieuré, il revint en toute hâte à Lichfield avertir le bailli, qui ne
-tarda pas à réunir sa troupe et à courir à la poursuite des voleurs.
-Ceux-ci, gens d'épée, dès qu'ils furent rejoints, «se tournèrent à
-défense», et un vrai combat s'engagea, dans lequel ils eurent d'abord le
-dessus et «naffrèrent» plusieurs de leurs ennemis. A la fin cependant ils
-perdent pied et s'enfuient; on leur prend toutes les épices et quatre de
-leur compagnie, qui sont décapités sur place immédiatement.
-
-Robert de Rideware n'était pas au nombre des victimes et n'était pas
-découragé. Il rencontre, pendant que le bailli regagnait Lichfield, son
-parent Gautier de Rideware, seigneur de Helmstale-Rideware, avec des gens
-de sa suite; tous ensemble tournent bride et se mettent à la poursuite du
-bailli: nouvelle bataille; cette fois, l'officier du roi a le dessous et
-s'enfuit, pendant que les seigneurs lui reprennent définitivement les
-épices.
-
-Quelle ressource restait-il aux malheureux Guillaume et Richard, auteurs
-de la pétition? S'adresser à la justice? C'est ce qu'ils voulurent faire.
-Mais, comme ils se rendaient pour cela à Stafford, capitale du comté, ils
-trouvèrent, aux portes de la ville, des «genz de la maintenance» de leurs
-persécuteurs qui leur barrèrent le passage, les attaquèrent même et si
-vivement qu'ils eurent grand'peine à échapper «saunz grevure». Ils
-rentrent à Lichfield, surveillés par leurs ennemis, et mènent une
-existence digne de pitié. «E sire, les avant ditz William e Richard e
-plusours gentz de la ville de Lichfield sount menacé desditz larons e
-lour meintenours, qu'ils n'osent null part aler hors de ladite ville.»
-
-Ce document juridique, dont l'original existe encore, est, on le voit,
-passablement caractéristique, et l'on peut juger que ces seigneurs et
-leurs aides n'étaient pas sans ressemblance avec ceux des _Promessi
-sposi_ et leurs terribles _bravi_. Ici, presque tout est à noter: le
-sang-froid et la détermination des chevaliers, que la mort de quatre
-d'entre eux ne déconcerte pas; l'attaque à la faveur d'un bois; le choix
-des victimes: des valets de riches marchands; la demande de l'hospitalité
-dans un prieuré sous prétexte qu'on voyage pour le service du roi; la
-justice expéditive du bailli et la surveillance obstinée à laquelle les
-démarches des victimes sont soumises par leurs tyrans.
-
-Ces faits ne sont pas uniques, et Robert de Rideware n'était pas seul à
-faire le guet dans les taillis au bord des routes. Beaucoup d'autres
-seigneurs étaient entourés connue lui d'hommes dévoués et prêts pour
-toutes les entreprises. On leur donnait des capes et des livrées aux
-couleurs du maître, qui permettaient de les reconnaître aisément; un lord
-bien entouré de ses partisans se considérait comme au-dessus du droit
-commun, et la justice n'avait pas beau jeu à vouloir se faire respecter
-de lui. La coutume d'avoir à soi quantité de serviteurs déterminés
-portant vos couleurs devint universelle à la fin du règne d'Édouard III
-et sous Richard II; elle subsista, malgré les statuts[84], pendant tout
-le quinzième siècle, et contribua grandement à rendre les guerres
-seigneuriales de cette époque acharnées et sanglantes.
-
- [84] Richard II eut plusieurs fois à les renouveler et confirmer,
- mais sans effet. Dans son premier statut sur ce sujet, il
- constate le luxe de partisans dans lequel se complaisaient des
- gens assez pauvres: «pur ceo qe plusours gentz de petit garison
- de terre, rent ou d'autres possessions font grantz retenuz des
- gentz sibien d'esquiers come d'autres en plusours parties del
- roialme...» (1 Rich. II, chap. VII). Le troisième statut de la
- treizième année de Richard, celui de la seizième année (chap.
- IV), celui de la vingtième année (chap. I et II), sont également
- dirigés contre l'abus des livrées et le nombre des partisans des
- «seigneurs espirituels et temporels». (_Statutes of the realm._)
- Henri VI renouvela inutilement ces statuts.
-
-Mais, même en dehors des périodes de guerre civile, les méfaits commis
-par certains barons et leurs fidèles ou même simplement par leurs fidèles
-agissant pour leur propre compte sous couvert de la cape aux couleurs du
-lord, étaient parfois si fréquents et si graves qu'on eût pu dans
-beaucoup de comtés se croire en guerre. Les considérants d'un statut de
-la deuxième année de Richard II[85] font de ces désordres un tableau un
-peu exagéré peut-être pour mieux justifier les mesures de rigueur, mais
-dont le fond doit être vrai: on y voit (et le roi l'a appris à la fois
-par les pétitions formelles adressées au parlement et par la rumeur
-publique) que certaines gens dans plusieurs parties du royaume prétendent
-avoir droit à «diverses terres, tenementz et autres possessions, et
-aucuns espiants dames et damoiselles nient mariez, et aucuns desirantz à
-faire maintenance en lour marchees, se coillent ensemble à grant nombre
-des gentz armez et archiers à fier de guerre, et soi entrelient par
-serment, et par autre confederacie». Ces gens-là, n'ayant aucune
-«consideration à Dieu, ne as loys de Seintz Eglise, ne de la terre ne à
-droit, ne à justice, einz refusantz et entrelessants tout procès de ley,
-chivachent en grantz routes en plusours parties d'Engleterre, et
-preignent possession et se mettent einz en diverses manoirs, terres et
-autres possessions, de lour propre auctoritée, et les tiegnent longement
-à tiel force, y feisants mou des maners d'apparaillementz de guerre et en
-aucuns lieux ravissent dames et damoiselles et les enmesnent en estraunge
-paiis où lour plest; et en aucuns lieux en tieux routes gisent en agaite
-et batent, mahaiment et mordrent et tuont les genz pur lour femmes et
-biens avoir, et celles femmes et biens reteignont à lour propre oeps; et
-à la foitz preignent à force les liges le roi en lour propre maisons et
-les amesnent et detiegnent come prisoners, et au darrien les mettont à
-fyn et à raunceone _come ceo fuis en terre de guerre_; et à la foitz
-viegnent devant justices en lour sessions, a tielle guise ove grant
-force, paront les justices sont moeltz esbaiez ou ne sont hardiz de faire
-la ley; et plusours autres riotes et horribles malx faitz y font; paront
-le roialme en diverses parties est mys en grant troboill à grant meschef
-et anientissement de povre poeple[86]...» Au Bon Parlement, en 1376, les
-communes avaient déjà fait des plaintes semblables: «Item supplie la
-commune qe come ore de novel grande riote si comence par pluseurs gentz
-en diverses parties d'Engleterre, qe chivachent ove grand nombre des
-gentz armez,» etc.[87]...
-
- [85] 2 Rich. II, statut I, chap. VI. (_Statutes of the realm._)
-
- [86] Le tableau que présente ce statut est assez complet pour
- qu'il ne soit pas nécessaire de citer d'autres textes. Dans les
- pétitions adressées au parlement on trouvera de très nombreuses
- plaintes de particuliers pour des actes de violence dont ils ont
- été victimes, pour des emprisonnements du fait de leurs ennemis,
- des vols, des cas d'incendie, de destruction du gibier ou du
- poisson des parcs. Exemples: pétition d'Agnès d'Aldenby, qui est
- rançonnée par des malfaiteurs (_Rotuli parliamentorum_, t. I, p.
- 375); d'Agnès Atte Wode, battue ainsi que son fils et rançonnée
- (I, p. 372); des habitants de plusieurs villes du comté
- d'Hereford qui ont été emprisonnés et rançonnés par le chevalier
- Jean de Patmer (I, p. 389); de Jean de Grey, qui est attaqué par
- quinze malfaiteurs assez déterminés pour mettre le feu à une
- ville et donner l'assaut à un château (I, p. 397); de Robert
- Power, qui est rançonné et a son château saccagé, ses gens battus
- par des hommes «tut armez come gent de guerre» (I, p. 410); de
- Rauf le Botiller, qui a vu piller et brûler son château par 80
- hommes venus pour cela avec armes et bagages, amenant des cordes
- et des haches sur des charrettes (II, p. 88), etc. En France,
- bien entendu, les méfaits de ce genre étaient encore plus
- nombreux, mais l'état de guerre y était alors continuel.
-
- [87] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 351.
-
-A côté de ces bandes organisées et quasi seigneuriales, il y avait les
-voleurs ordinaires, contre lesquels Édouard Ier avait pris en 1285 des
-mesures spéciales dans son statut de Winchester. Il est constaté dans cet
-acte que les malfaiteurs ont coutume de se «tapir» dans les fossés,
-taillis ou buissons du voisinage des routes, surtout de celles qui
-relient deux villes marchandes. C'est qu'en effet c'était le lieu de
-passage de victimes faciles et richement chargées. Aussi le roi
-ordonne-t-il que le bord des grands chemins sera défriché à une distance
-de deux cents pieds de chaque côté, de façon qu'il n'y reste ni taillis,
-ni buisson, ni creux, ni fosse qui puisse servir à abriter des
-malfaiteurs. On pourra seulement laisser subsister les gros arbres tels
-que les chênes. C'est au propriétaire du sol à faire ces travaux; s'il
-les néglige, il sera responsable des vols et des meurtres et payera
-amende au roi. Si la route traverse un parc, même obligation pour le
-seigneur, à moins qu'il ne consente à le clore par un mur ou par une haie
-si épaisse ou par un fossé si large et si profond que les voleurs ne
-puissent le franchir ou y trouver un abri avant ou après leurs attaques.
-
-Mais, à mesure qu'on avance dans le quatorzième siècle, on trouve que ces
-larrons vulgaires ont découvert un meilleur emploi de leurs énergies sans
-changer tout à fait d'état. Ils s'allient, tantôt secrétement et tantôt
-ouvertement, aux bandes seigneuriales et ne sont plus désormais gens sans
-aveu pour qui personne ne peut répondre. C'est ce dont se plaignent
-encore les communes: «Item prie ladite commune qe come notoriment soit
-conuz _par touz les countées d'Engleterre_ qe robeours, larons et autres
-meffesours, à pée et à chival, vont et chivachent à grant route par tote
-la terre en diverses lieus, et font larcines et roberies; qe plaise à
-nostre seigneur le roi _charger les grantz de la terre que nul tiel soit
-meyntenuz par eux_, en privé n'en apert; mes qu'ils soient en eaide de
-arester et prendre tiels malveyses[88].» Au précédent parlement, les
-mêmes plaintes avaient été faites, et le roi avait déjà promis qu'il
-ordonnerait «tiel remedie qe [serrait] pleisaunt à Dieu et à homme[89].»
-
- [88] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 201 (22 Éd. III, 1348).
-
- [89] _Ibid._, t. II, p. 165.
-
-Tous ces malfaiteurs, sans compter l'appui des grands, avaient de beaux
-privilèges. On en rencontrait quelquefois qui suivaient les routes, une
-croix à la main: à ceux-là il était défendu de toucher de par le roi et
-sainte Église; c'étaient des gens qui avaient _forjuré le royaume_. Quand
-un voleur, un meurtrier, un félon quelconque se sentait serré de trop
-près, il se jetait dans une église et se trouvait en sûreté. L'église
-était un lieu sacré, et quiconque en avait franchi le seuil était couvert
-par la protection de Dieu. En tirer les gens était un sacrilège qui
-emportait excommunication. Nicolas le Porter avait aidé à arracher de
-l'église des Carmes de Newcastle des laïques qui s'y étaient réfugiés
-«pro vitæ suæ securitate», et qui, une fois livrés à l'autorité civile,
-avaient été exécutés. Il lui fallut, pour obtenir son pardon, employer
-l'intermédiaire du nonce du pape et se soumettre à une pénitence publique
-bien contraire aux coutumes d'aujourd'hui:
-
-«Nous ordonnons, écrit l'évêque Richard au curé de Saint-Nicolas de
-Durham, que les lundi, mardi et mercredi de la semaine de la Pentecôte
-qui vient, il aille recevoir, en chemise, nu-tête et nu-pieds, devant le
-portail de votre église, en présence de la foule du peuple, le fouet de
-vos mains publiquement[90]. Il y proclamera lui-même, _en anglais_, le
-motif de sa pénitence et avouera sa faute, et quand il aura reçu ainsi le
-fouet, ledit Nicolas se rendra à l'église cathédrale de Durham, nu-tête,
-nu-pieds et vêtu comme dessus; il marchera devant, vous le suivrez, et
-vous le fustigerez de même devant la porte de la cathédrale, ces trois
-mêmes jours, et il y recommencera les déclarations que j'ai dites» (Ap.
-16).
-
- [90] Les pénitences de cette sorte n'étaient pas appliquées
- seulement aux hommes. Les femmes de toutes les conditions
- devaient s'y soumettre. On peut voir dans ce même registre
- palatin de Durham le cas d'Isabelle de Murley, condamnée pour
- adultère avec Jean d'Amundeville, mari de sa sœur, à recevoir
- publiquement «sex fustigationes circa forum Dunelmense» (t. II,
- p. 695). Autre exemple dans les _Constitutiones.... Walteri de
- Cantilupo, Wigornensis episcopi_ A. D. 1240; Wilkins, _Concilia
- Magnæ Britanniæ et Hiberniæ_, Londres, 1737, 4 vol. fol., t. I,
- p. 668.
-
-Pour les voleurs, ce droit d'asile était précieux. Ils s'échappaient de
-prison, couraient à l'église et avaient la vie sauve: «En cele an (18 Éd.
-II), disent les _Croniques de London_[91], X personnes eschaperent hors
-de Neugate, des queux V furent remenez e IIIJ eschaperent à l'esglise
-Seint-Sépulcre et un à l'esglise Seint-Bride et après, touz forsjurerent
-Engleterre.» Mais quand les malheureux étaient guettés dans l'église par
-leurs ennemis personnels, leur situation devenait dangereuse. C'est ce
-que montrent les statuts du royaume en 1315-1316. Les auteurs d'une
-pétition[92] exposent au roi que des gens armés s'établissent dans le
-cimetière et jusque dans le sanctuaire pour surveiller le fugitif, et le
-gardent si étroitement qu'il ne peut même pas sortir pour satisfaire à
-ses besoins naturels. On empêche la nourriture de lui arriver; si le
-félon se décide à jurer qu'il quittera le royaume, ses ennemis le suivent
-sur la route et, malgré la protection de la loi, l'en arrachent et le
-décapitent sans jugement. Le roi réforme tous ces abus[93] et prescrit
-l'application des règlements anciens sur l'abjuration, c'est-à-dire des
-suivants: «Lorsqu'un voleur, un homicide ou un malfaiteur quelconque a
-fui dans une église et qu'il a reconnu son crime, que le coroner fasse
-faire l'abjuration ainsi: le félon sera conduit à la porte de l'église,
-et un port rapproché ou non lui sera assigné et un terme fixé pour
-quitter le royaume. Tant qu'il sera en route, il tiendra une croix à la
-main et ne s'écartera du grand chemin ni à droite ni à gauche, mais le
-suivra jusqu'à ce qu'il ait quitté le royaume, et il n'y reviendra pas
-sans que le roi lui ait fait grâce[94].»
-
- [91] Edition Aungier, Camden society, 1844, 4º, p. 42 (écrites
- par un contemporain des événements).
-
- [92] _Articuli cleri_, 9 Éd. II, chap. X (_Statutes of the
- realm_).
-
- [93] Il défend que les gardiens se tiennent dans le cimetière, à
- moins qu'il n'y ait un danger de fuite imminent. Le félon peut
- avoir dans l'église «necessaria vite» et il peut en sortir
- librement «pro obsceno pondere deponendo».
-
- [94] _Statutes of the realm_, t. I, p. 250, texte de date
- incertaine, mais se rapportant probablement au règne d'Édouard
- II. D'après le _Fleta_ (liv. I, ch. XXIX), au bout de 40 jours
- d'asile, si les malfaiteurs n'ont pas forjuré le royaume, on doit
- leur refuser la nourriture et il ne leur sera plus permis
- d'émigrer. Pour gagner le port, d'après la même autorité, le
- félon porte un costume qui le fait reconnaître; il est
- «discinctus, discalceatus, capite discooperto, in pura tunica,
- _tanquam in patibulo suspendendus_, accepta cruce in manibus».
-
-
-Le félon jurait en ces termes: «Entends ceci, sire coroner, moi N. j'ai
-volé des moutons ou tel autre animal, ou j'ai tué une ou plusieurs
-personnes et je suis félon à notre seigneur le roi d'Angleterre. Et pour
-avoir commis quantité de méfaits, larcins, etc., dans sa terre, j'abjure
-la terre de notre seigneur E. roi d'Angleterre. Et je me hâterai d'aller
-à tel port que tu m'as fixé; je ne quitterai pas la grand'route, et si je
-le fais, je consens à être pris et traité en voleur et félon de notre
-seigneur le roi. Dans tel port, je chercherai activement passage et n'y
-resterai que l'espace d'une marée si je peux trouver passage; et si je ne
-peux trouver passage pendant ce délai, j'irai tous les jours dans la mer
-jusqu'aux genoux, essayant de traverser, et si je ne peux, au bout de
-quarante jours, je rentrerai dans une église comme voleur et félon de
-notre seigneur le roi. Et que Dieu m'aide!»
-
-A l'église, les voleurs se trouvaient en compagnie des débiteurs
-insolvables. Ceux-ci, avant d'y venir, faisaient des donations générales
-de tous leurs biens, et les créanciers qui les citaient en justice se
-trouvaient n'avoir aucune prise sur eux. En 1379[95], Richard II remédie
-à cet inconvénient. Pendant cinq semaines, une fois par semaine, le
-débiteur sera sommé, par proclamation faite à la porte du sanctuaire, de
-comparaître en personne ou par attorney devant les juges du roi. S'il
-s'abstient jusqu'au bout, on passera outre; un jugement sera rendu, et
-les biens qu'il avait donnés seront partagés entre ses créanciers.
-
- [95] _Statutes of the realm_, 2 Rich. II, chap. III. On s'était
- déjà plaint de ces fraudes sous Édouard III. Une pétition des
- communes au parlement de 1376-1377 (_Rotuli parliamentorum_, t.
- II, p. 369) constate que certaines gens, après avoir reçu en prêt
- de l'argent ou des marchandises et avoir fait une prétendue
- donation de tous leurs biens à des amis, «s'enfuent à
- Westmonster, Seint Martyn ou autres tils places privilegeez, et
- illeoqs vivent long temps... tan qe lesdites creaunsours serront
- moult leez de prendre une petit parcelle de lour dette, et
- relesser le remenant». Alors les débiteurs rentrent chez eux et
- leurs amis leur rendent tous leurs biens.
-
-Ce ne fut encore qu'un remède temporaire. Dans les premières années du
-règne suivant, nous trouvons les communes présentant au roi leurs
-doléances sur ces mêmes abus: des apprentis quittent leurs maîtres avec
-les biens de ceux-ci, des marchands endettés, des voleurs s'enfuient à
-Saint-Martin-le-Grand et y vivent tranquillement de l'argent qu'ils ont
-dérobé. Ils emploient les loisirs que leur laisse cette existence
-paisible à fabriquer patiemment des chartes, obligations et quittances
-fausses, imitant les signatures et cachets des marchands honnêtes de la
-cité. Quant aux brigands et meurtriers, ils sont là bien à leur aise pour
-préparer de nouveaux crimes; ils sortent de nuit pour les exécuter et
-rentrent au matin, en parfaite sécurité, dans leur inviolable repaire.
-Le roi se borne à promettre vaguement que «raisonable remedie ent serra
-fait».
-
-Un clerc qui fuyait dans une église n'était pas obligé de quitter
-l'Angleterre; il jurait qu'il était clerc et «jouissait du privilège
-ecclésiastique, suivant la louable coutume du royaume» (9 Éd. II, ch.
-XV). Mais l'Église, qui accordait à tous venants le bénéfice de l'asile,
-se réservait la faculté de l'enlever: «En cele an (14 Éd. II), une femme
-qe avoit noun Isabele de Bury tua le clerk de l'esglise de Toutz Seintz
-près del mur de Loundres et ele se tint en mesme l'esglise V jours, taunt
-que l'esvesque de Loundres maunda sa lettre qe le esglise ne la voleit
-saver, par quei ele fut mené hors de l'esglise à Neugate et le tierze
-jour après ele fut pendu[96].»
-
- [96] _Croniques de London_, 1844, 4º, Camden society, p. 42.
-
-Dans ce temps où les émeutes et les révolutions n'étaient pas rares, le
-droit d'asile pouvait servir à tous; aussi c'était bien en vain que
-Wyclif protestait et en demandait la suppression. Un évêque, si sacrée
-que fût sa personne, pouvait être exposé lui-même à presser son cheval de
-l'éperon et à fuir vers une église pour sauver sa tête. Ce fut le cas
-pour l'évêque d'Exeter, lorsque Isabelle et son fils vinrent renverser
-Édouard II[97]: «Taunt tost, mesme le jour, vint un sire Wauter de
-Stapulton, qe fu eveske de Exestre, et l'an devant le tresorer le roy,
-chivachant vers son hostel en Eldedeaneslane, à son manger, et là fut il
-escrié traitour; et il le voyaunt, chivacha à la fuite devers l'esglise
-Seint-Poul et fut là encountré et tost deschivaché et mené en Chepe et là
-fut il despouillé et sa teste coupé.»
-
- [97] _Ibidem_, p. 52.
-
-Sous Richard III, on put voir une reine et un fils de roi refuser de
-quitter l'enceinte sacrée de Westminster et garder un temps la vie sauve
-grâce à la sainteté du lieu. Sir Thomas More a laissé dans son histoire
-de l'usurpateur, la première véritable histoire en langage national que
-compte la littérature anglaise, un tableau saisissant du courage de la
-veuve d'Édouard IV et de la grande querelle suscitée par Richard pour
-arracher de l'abbaye le second enfant du feu roi. Aux demandes réitérées
-qui lui étaient faites, la reine répondait: «Où donc croirais-je mon fils
-en sûreté, si ce n'est dans ce sanctuaire qu'aucun tyran n'a été
-jusqu'ici assez diabolique pour violer?... Certes il a trouvé un bon
-subterfuge: ce lieu, qui peut sauvegarder un voleur, ne pourrait pas
-protéger un innocent?...» Le subterfuge de Richard III consistait
-simplement à faire abolir le droit de sanctuaire. Dans son discours en
-faveur de la mesure, qui vise en particulier les asiles de Saint-Paul et
-de Westminster, le duc de Buckingham fait une peinture très vive et, du
-reste, exacte des désordres que ce droit de refuge entretenait: «Quel
-ramassis de voleurs, dit-il, de meurtriers, de traîtres odieux et
-perfides ne voit-on pas dans ces deux asiles en particulier!.. Des femmes
-y courent avec l'argenterie de leurs maris et disent qu'elles n'osent pas
-demeurer chez elles, de crainte d'être battues. Les larrons y apportent
-le produit de leurs vols et vivent avec. Ils y trament de nouveaux
-méfaits; ils sortent la nuit, volent, pillent, tuent et rentrent, comme
-si ces lieux, non seulement les rendaient quittes pour le mal qu'ils ont
-fait, mais leur donnaient licence d'en faire davantage.» Le clergé ne nie
-aucun de ces abus; mais il trouve regrettable qu'une atteinte soit portée
-à un droit aussi ancien et aussi sacré (Ap. 17).
-
-Pourtant ce privilège subsista et survécut même à l'introduction de la
-réforme en Angleterre; il fut toutefois moins respecté à partir de ce
-moment. Le chancelier Bacon cite le sanctuaire de Colnham, près Abingdon,
-qui fut jugé «insuffisant» pour des traîtres; on y saisit sans façon,
-sous Henri VII, plusieurs criminels politiques qui s'y étaient réfugiés
-et l'un d'eux fut exécuté[98]. Divers sanctuaires furent supprimés en
-1697; ceux qui restaient disparurent à leur tour sous Georges Ier,
-époque à laquelle l'asile de Saint-Pierre à Westminster fut démoli.
-
- [98] _History of the reign of king Henry the seventh._
-
-Avec toutes leurs sévérités pénales, la loi et l'usage donnaient encore
-aux malfaiteurs d'autres encouragements. Ils recevaient fréquemment des
-chartes de pardon; la chancellerie royale les accordait volontiers parce
-qu'il fallait payer pour les avoir, et les communes renouvelaient sans se
-lasser leurs plaintes contre ces criants abus. Il est certain que ces
-chartes se vendaient. Le clerc Jean Crochille expose au roi en parlement
-que, pendant qu'il était à la cour de Rome, il a été mis hors la loi et à
-son retour emprisonné. Le chancelier lui a accordé une charte de pardon;
-mais il est «taunt enpoveri q'i n'ad de qi pur l'avaunt dit chartre
-paier[99]».
-
- [99] _Rotuli parliamentorum_, 21 Éd. III, t. II, p. 178. Voir
- aussi la pétition des communes en 1330-1331, 25 Éd. III, t. II,
- p. 229.
-
-Les chartes se donnaient ainsi aux innocents pour de l'argent et aux
-«communes felonnes et murdrers» de même, ce qui avait deux résultats:
-d'abord le nombre des brigands augmentait en raison de l'impunité;
-ensuite on n'osait plus poursuivre en justice les criminels les plus
-redoutables, de crainte de les voir revenir pardonnés et prêts à se
-venger terriblement. Malheureusement, outre le bénéfice des taxes
-perçues, il y avait pour le maintien de cet abus l'intérêt que les
-seigneurs gardaient à sa continuation. Inséparables de leurs hommes, ils
-savaient les défendre en justice comme ceux-ci les défendaient dans la
-rue ou sur la route, et le meilleur moyen de sauver ces _bravi_ des
-suites de quelque assassinat était de leur obtenir, de leur acheter une
-charte de pardon. Les communes ne l'ignoraient pas et rappelaient au roi
-que souvent les seigneurs, protecteurs de scélérats, obtenaient pour eux
-des chartes en affirmant qu'ils étaient à l'étranger, occupés à se battre
-pour le prince. La charte obtenue, les brigands revenaient et
-recommençaient leurs méfaits[100], sans peur d'être inquiétés par
-personne. Pour toutes ces causes, le voyageur n'aurait pas été prudent
-s'il n'avait pas prévu au départ le cas d'une mauvaise rencontre et s'il
-ne s'était pas armé en conséquence. C'était là une nécessité reconnue, et
-c'est pour cela que le chancelier de l'université d'Oxford défendait
-strictement aux étudiants de porter des armes, _sauf en cas de
-voyage_[101].
-
- [100] «Pur ceo qe nostre seigneur le roi, par suggestions meyns
- véritables, ad plusours foitz granté sa charte de pardon as
- larons notairs, et as communes murdrers, fesantz à lui entendre
- q'ils sont demorantz en ses guerres de outre meer, là où ils sont
- sodeinement retournez en lour pays à perseverer en lour
- mesfaitz....» Le roi ordonne qu'on inscrira dans les chartes «le
- noun de lui qi fist la suggestion au roi». Et les juges devant
- qui cette charte sera présentée par les félons pour avoir leur
- liberté auront le pouvoir de faire enquête, et s'ils trouvent que
- la suggestion n'est pas fondée, ils tiendront la charte pour non
- avenue (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 253, année 1353).
-
- [101] Règlement de 1313 (_Munimenta academica, or documents
- illustrative of academical life and studies at Oxford_, éd. II.
- Anstey, Londres, 1868, 2 vol. 8º. Collection du Maître des
- Rôles, t. I, p. 91). La peine était la prison et la perte des
- armes.
-
-On n'était donc guère en sûreté contre les voleurs, et on ne l'était même
-pas toujours contre les gens du shériff. A cette époque de défiance où
-les rôdeurs étaient si nombreux, il suffisait d'être étranger au pays,
-surtout si c'était la nuit, pour que, sur un soupçon, on fût envoyé à la
-geôle, comme on le voit par un statut d'Édouard III[102]. Rien de plus
-général que les termes de cette loi; le pouvoir de faire arrêter est
-presque sans limites: «Item come en l'estatut fait à Wincestre en temps
-meisme le roi l'ael[103] soit contenuz qe si nul estraunge passe par pais
-de nuyt de qi homme ait suspecion, soit maintenant arestu et livré au
-visconte, et demoerge en gard tant q'il soit duement delivrés; et
-diverses roberies, homicides et felonies ont esté faitz einz ces heures
-par gentz qi sont appelez Roberdsesmen, Wastours, Draghlacches...» Que
-quiconque soupçonne un passant d'appartenir à une de ces bandes, «soit il
-de jour, soit il de nuyt,» le fasse arrêter sur-le-champ; on le mènera au
-constable de la ville prochaine, qui le gardera en prison et fera enquête
-en attendant que le _justice_ vienne. Or, supposez qu'un étranger passe
-de nuit par la ville; la garde l'arrête, il se voit déjà en prison
-«jusqu'à ce que le _justice_ vienne» et se met à courir au lieu de se
-laisser prendre: le statut a prévu le cas[104]: «Si eus ne soeffrent pas
-estre aresteuz, seit heu e cri levé sur eus, e ceus qi funt la veille les
-siwent o tute la ville ove les visnées viles o heu e cri de vile en vile
-jesqes taunt q'il serra pris et livrez au viscunte.» Singulier
-tableau!... C'est au milieu de la nuit, l'étranger est un voleur
-peut-être, peut-être un honnête homme qui a perdu sa route ne connaissant
-pas la ville; sa faute est de n'être pas rentré au couvre-feu; il cherche
-à tâtons son chemin dans les ruelles obscures; la garde l'aperçoit et
-l'interpelle; il fait les réflexions qu'on imagine, et voilà la huée et
-le cri qui commencent, la garde qui court, la ville qui s'éveille, les
-lumières qui paraissent et, petit à petit, les plus zélés qui se mettent
-à sa poursuite. Si la ville est fortifiée, les poternes sont fermées
-depuis longtemps, et il sera sûrement pris. A peine peut-il espérer se
-jeter dans quelque porte mal jointe à un tournant de rue et se tenir
-blotti derrière, écoutant, la main tremblante, le cœur battant, la garde
-qui passe lourdement, au pas de charge, entourée comme d'un nuage de
-clameurs furieuses. Le nombre des pas diminue et les clameurs se font
-moins entendre, puis vont s'éteignant, perdues dans les profondeurs de la
-cité.
-
- [102] 5 Éd. III, ch. XIV.
-
- [103] L'aïeul du roi actuel, lequel aïeul était Édouard Ier.
-
- [104] Statut de Winchester; 13 Éd. I, ch. IV. _Statutes of the
- realm._
-
-Mais si la ville n'est qu'une bourgade non close de murs, le premier
-mouvement du fugitif sera de gagner la campagne, et alors, qu'il ne
-craigne pas les marais, les fossés, les haies; qu'il sache, à un pli de
-terrain, quitter la grand'route et profiter d'un endroit où l'on aura mal
-appliqué le statut de Winchester. Sans cela il est perdu; la garde le
-suit, la ville le suit, la huée continue, et au prochain village la scène
-du départ va recommencer. Les habitants, avertis par la clameur, allument
-déjà leurs lanternes, et les voilà eux aussi en chasse. Avant le bout de
-la grand'rue, quelque paysan plus alerte se trouvera prêt au passage pour
-barrer la route. Tous y ont intérêt, tous ont été volés, ou leurs parents
-ou leurs amis; quelqu'un des leurs a été blessé, assassiné sur la route
-comme il revenait du marché. Tout le monde a entendu parler de
-mésaventures pareilles et se sent menacé personnellement. De là ce zèle à
-se mettre en chasse au bruit de la huée et la conviction que, pour courir
-si fort et faire courir tant de monde, le fugitif doit être un brigand
-redoutable qu'attend le gibet[105].
-
- [105] Cette faculté de faire courir sus à la première personne
- venue était, comme une foule de droits de ce temps, à la fois une
- garantie pour la sécurité publique et une arme dangereuse aux
- mains des félons. Des voleurs s'en servaient et il leur arrivait
- de faire emprisonner par ce moyen leur propre victime. Alisot,
- femme de Henri de Upatherle, expose au roi que son mari a été
- fait prisonnier par les Écossais à la bataille de Sterling, est
- resté plus d'un an leur captif, puis est revenu après avoir payé
- quarante livres de rançon. En son absence, Thomas de Upatherle et
- Robert de Prestbury s'emparèrent des terres qu'il possédait à
- Upatherle, se les partagèrent, abattirent les maisons et en tout
- agirent en propriétaires, emportant chez eux tout le bien qu'ils
- purent. Le retour du prisonnier vint les surprendre; dès qu'ils
- surent qu'il avait reparu sur ses terres, «le dit Thomas, par
- faus compassement entre luy et le dit Robert s'en leva hiewe et
- crie sur le dit Henry, et lui surmist qe il lui avoit robbé de
- ses chateux à la value de CLI». Ils furent crus: «le dit Henri
- fut pris et emprisoné en chastle de Glocestre longe temps,» en
- attendant la venue des _justices_, exactement comme le disait le
- statut. Henri finit par recouvrer sa liberté et obtint un bref
- contre ses ennemis; mais ceux-ci, informés à temps, vinrent
- trouver leur victime «et baterunt le dit Henri en la ville de
- Gloucestre, c'est asaver debrescerunt ses deux braaz, ses deux
- quises et ses deux jaunbes, et sa teste de chescun parte, et son
- corps tut naufré et vilement treté, qe a graunt peine eschapa la
- mort». La réponse du roi n'est guère satisfaisante: «Si le baron
- (mari) seit en vie, la pleinte est seon (sienne), et s'il seit
- mort, la pleinte de la femme est nulle» (_Rotuli parliamentorum_,
- t. II, p. 35, année 1330).
-
-
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- LA VIE NOMADE
-
-
-
-
- «Qui ne s'adventure n'a cheval ni mule, ce dist Salomon.--Qui
- trop s'adventure perd cheval et mule, respondit Malcon.»
-
-
-L'aspect et l'état habituel des routes anglaises étant connus, il faut
-prendre à part les principaux types de la classe errante et voir quel
-genre de vie menait le nomade et quelle sorte d'importance il avait dans
-la société ou dans l'État.
-
-Les nomades appartenant à la vie civile étaient, en premier lieu, les
-marchands de drogues, les bouffons, les jongleurs, les musiciens et les
-chanteurs ambulants, puis, dans un ordre plus important au point de vue
-social, les _outlaws_, les larrons de toute sorte et les ouvriers
-errants.--A la vie ecclésiastique appartenaient les prêcheurs, les frères
-mendiants et ces étranges marchands d'indulgences qu'on appelait
-pardonneurs.--Enfin il y avait les pèlerins, dans les rangs desquels,
-comme dans le livre de Chaucer, clercs et laïques allaient confondus.
-
-Certains de ces individus, les frères notamment, avaient, il est vrai, un
-point d'attache; mais leur existence s'écoulait en majeure partie sur les
-routes; ils n'avaient pas de but fixe et quêtaient à l'aventure; ils
-avaient pris à la longue les mœurs et le parler des véritables nomades
-et, dans l'opinion commune, ils se confondaient le plus souvent avec
-ceux-ci: c'est à cette famille d'êtres qu'ils se rattachent.
-
-Quant à la race étrange que nous voyons, aujourd'hui encore, errer de
-pays en pays et qui, la dernière, représentera parmi nous la caste des
-errants, elle n'avait pas encore fait son apparition dans le monde
-britannique et nous n'avons pas à nous en occuper. Bohémiens ou _gipsies_
-demeurent jusqu'au quinzième siècle entièrement inconnus en Angleterre.
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-HERBIERS, CHARLATANS, MÉNESTRELS, CHANTEURS ET BOUFFONS
-
- Le guérisseur ambulant.--L'herbier de Rutebeuf.--Les charlatans
- et les médecins en Angleterre.--Le saltimbanque de Ben
- Jonson.--Le charlatan d'aujourd'hui.
-
- Les jongleurs et les ménestrels.--Leur popularité.--En quoi
- consistent leurs chants.--Leur rôle dans les fêtes seigneuriales
- et dans les festins.--Les troupes au service du roi.--Les troupes
- au service des nobles.--Les instruments de musique.
-
- La concurrence.--La guild des ménestrels et son monopole.--Les
- faux ménestrels.--Rôle des ménestrels dans les mouvements
- populaires, leurs doctrines libérales.--Le noble tolère ces
- doctrines; le peuple se les assimile.
-
- Causes de la disparition des ménestrels.--L'invention de
- l'imprimerie.--Le perfectionnement de l'art théâtral.
-
- Les bouffons et les faiseurs de tours.--Grossièreté de leurs
- jeux.--Ils s'associent aux ménestrels.--La réprobation publique
- les atteint les uns et les autres à la Renaissance.
-
-Les plus populaires de tous les errants étaient naturellement les plus
-gais ou ceux qui passaient pour les plus bienfaisants. Ceux-ci étaient
-les gens à panacée universelle, très nombreux au moyen âge; ils couraient
-le monde vendant la santé. Les jours de chômage ils s'établissaient sur
-la place des villages, étendaient à terre un tapis ou un morceau
-d'étoffe, étalaient leurs drogues et commençaient à haranguer le peuple.
-On peut entendre encore aujourd'hui des discours pareils à ceux qu'ils
-tenaient, au quatorzième siècle, en Angleterre, en France, en Italie;
-leur profession est une de celles qui ont le moins changé. Au treizième
-siècle, l'_herbier_ de Rutebeuf parlait comme le saltimbanque de Ben
-Jonson au seizième siècle, comme le charlatan qui attirait hier, à cent
-pas de nos portes, la foule à ses tréteaux. Grandes paroles, récits
-merveilleux, éloge de leurs origines nobles, lointaines, énumération des
-guérisons extraordinaires qu'ils ont faites, étalage d'un dévouement sans
-bornes au bien public, d'un complet désintéressement pécuniaire, on
-retrouve cela et on le retrouvera à jamais dans les discours de tous ces
-nomades insinuants.
-
-«Belles gens, disait, il y a six cents ans, le marchand d'herbes
-médicinales de Rutebeuf, je ne suis pas de ces pauvres prêcheurs ni de
-ces pauvres herbiers qui vont par devant ces moutiers, avec leurs pauvres
-chappes mal cousues, qui portent boites et sachets et étendent un
-tapis.... Sachez que de ceux-là ne suis-je pas, mais suis à une dame, qui
-a nom madame Trote de Salerne, qui fait couvre-chef de ses oreilles, et
-les sourcils lui pendent à chaînes d'argent par-dessus les épaules; et
-sachez que c'est la plus sage dame qui soit dans les quatre parties du
-monde. Ma dame nous envoie en diverses terres et en divers pays, en
-Pouille, en Calabre.... en Bourgogne, en la forêt des Ardennes pour
-occire les bêtes sauvages et en traire les bons oignements, pour donner
-médecines à ceux qui ont des maladies au corps.... Et pour ce qu'elle me
-fit jurer sur les saints quand je me départis d'elle, je vous apprendrai
-à guérir du mal des vers si vous voulez ouïr. Voulez-vous ouïr?
-
-«.... Ôtez vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes que ma
-dame envoie en ce pays et en cette terre; et pour ce qu'elle veut que les
-pauvres y puissent aussi bien avenir comme les riches, elle me dit que
-j'en fisse denrée (que je les vendisse par portions d'un denier), car tel
-a un denier en sa bourse qui n'y a pas cinq livres; et elle me dit et me
-commanda que je prisse un denier de la monnaie qui courrait dans le pays
-et la contrée où je viendrais....
-
-«Ces herbes, vous ne les mangerez pas; car il n'est si fort bœuf en ce
-pays ni si fort destrier qui, s'il en avait aussi gros qu'un pois sur la
-langue, ne mourût de male mort, tant sont fortes et amères.... Vous les
-mettrez trois jours dormir en bon vin blanc; si vous n'avez blanc, prenez
-vermeil; si vous n'avez vermeil, prenez de la belle eau claire, car tel a
-un puits devant son huis qui n'a pas un tonneau de vin en son cellier. Si
-vous en déjeûnez par treize matins.... vous serez guéris des diverses
-maladies... Car si mon père et ma mère étaient en péril de mort et ils me
-demandaient la meilleure herbe que je leur pusse donner, je leur
-donnerais celle-là.
-
-«En telle manière vends-je mes herbes et mes oignements: qui voudra en
-prenne; qui n'en voudra les laisse[106].»
-
- [106] _Diz de l'erberie._ _Œuvres_, édition Jubinal, 1839, t. I,
- p. 250; l'orthographe de la citation est modernisée.
-
-Cet herbier était de ceux qu'en France et en Angleterre les ordonnances
-royales poursuivaient pour exercice illégal de la médecine. Philippe le
-Bel, en 1311, Jean le Bon, en 1352, avaient rendu contre eux des arrêts
-sévères. Ils leur reprochaient «d'ignorer le tempérament des hommes, le
-temps et la manière convenables pour opérer, les vertus des médecines,
-surtout des médecines laxatives, en lesquelles gît péril de mort». Ces
-gens-là, «venus souvent de l'étranger,» parcouraient la ville et les
-faubourgs et se permettaient d'administrer aux malades trop confiants
-«clisteria multum laxativa et alia eis illicita[107]», ce dont l'autorité
-royale était justement indignée.
-
- [107] Recueil d'Isambert, t. III, p. 16, et t. IV, p. 676.
-
-En Angleterre, les vendeurs de drogues ambulants n'avaient pas meilleure
-réputation; les chants et les satires populaires nous les montrent
-toujours frayant dans les tavernes avec la pire société. Pour se faire
-une idée de ce que pouvaient être leurs recettes, il faut se rappeler ce
-qu'était la médecine protégée par les statuts du royaume. Il faut se dire
-que Jean de Gaddesden, médecin de la cour sous Édouard II, faisait
-disparaître les traces de la petite vérole en enveloppant le malade dans
-des draps rouges; il avait traité ainsi l'héritier même du trône. Il
-avait été longtemps embarrassé pour guérir la pierre: «A la fin, dit-il
-dans sa _Rosa Anglica_, je pensai à faire recueillir une bonne quantité
-de ces scarabées qu'on trouve en été dans la fiente des bœufs, et de ces
-cigales qui chantent aux champs: je coupai les têtes et les ailes des
-cigales et les mis avec les scarabées et de l'huile ordinaire dans un
-pot; je le couvris et le laissai ensuite, pendant un jour et une nuit,
-dans un four à pain. Je retirai le pot et le chauffai à un feu modéré; je
-broyai le tout et frottai enfin les parties malades; en trois jours la
-douleur avait disparu;» sous l'influence des scarabées et des cigales, la
-pierre s'était brisée en morceaux. C'est presque toujours ainsi, par une
-illumination subite, que ce médecin découvre ses remèdes les plus
-efficaces; madame Trote de Salerne ne confiait pas à ses agents dans les
-diverses parties du monde le secret de recettes plus merveilleuses et
-plus inattendues (Ap. 18).
-
-N'importe, entre un médecin de cour et un charlatan de carrefour, la loi
-distinguait fort nettement. Un Gaddesden avait, pour appliquer aux
-patients ses médicaments étranges, l'appui d'une renommée établie et il
-offrait la garantie de sa haute situation. Il avait étudié à Oxford et il
-faisait autorité; un médecin sérieux comme le docteur de Chaucer, qui
-s'était tant enrichi pendant la peste, ne négligeait pas de lire et de
-méditer ses écrits. Sans avoir moins de science ni surtout d'ingéniosité,
-l'herbier errant était moins avantageusement connu; il ne pouvait pas,
-comme le médecin du roi, s'autoriser de sa bonne réputation pour faire
-avaler des vers luisants à ses malades, les frotter de scarabées et de
-cigales, leur donner en remède «sept têtes de chauves-souris
-grasses[108]»; le législateur se précautionnait en conséquence. A la
-campagne, de même que la plupart des autres nomades, le guérisseur sans
-brevet trouvait moyen presque toujours d'échapper à la rigueur des
-statuts; mais malheur à lui s'il se hasardait à tenter publiquement des
-cures en ville! Pour avoir voulu guérir une femme en lui faisant porter
-sur la poitrine un certain parchemin, le malheureux Roger Clerk se vit
-poursuivre en 1381 pour pratique illégale de la médecine dans Londres. Il
-fut mené au pilori, «par la ville au son des instruments», à cheval sur
-un cheval sans selle, son parchemin au cou; de plus, aussi au cou, un
-vase de nuit et une pierre à aiguiser, en signe qu'il avait menti; un
-autre vase de nuit lui pendait dans le dos[109].
-
- [108] Remède pour les maladies de la rate (_Rosa Anglica_).
-
- [109] _Memorials of London_, documents se rapportant aux
- treizième, quatorzième et quinzième siècles, publiés par Riley,
- Londres, 1868, 8º, p. 466.
-
-Inquiet de la recrudescence de ces abus, Henri V rendit, en 1421, une
-_Ordinance encontre les entremettours de fisik et de surgerie_, «pur
-ouster meschieves et perils qi longement ont continuez dedeinz le roialme
-entre les gentz parmi ceux q'ont usez l'arte et le practik de fisik et
-surgerie, pretendantz soi bien et sufficeaument apris de mesmes les arts,
-où de vérité n'ont pas estez». Désormais il y aura des châtiments sévères
-pour tous les médecins qui n'auront pas été _approuvés_ en leur art,
-«c'est assavoir, ceux de fisik en les universitées, et les surgeons entre
-les mestres de cell arte[110]». Les désordres se renouvellent comme
-avant, ou peu s'en faut; pour donner plus d'autorité à la médecine
-reconnue par l'État, Édouard IV, la première année de son règne,
-constitue en corporation la société des barbiers de Londres.
-
- [110] _Rotuli parliamentorum,_ 9 II. V, t. IV, p. 130.
-
-La Renaissance arrive et trouve les barbiers, les charlatans, les
-empiriques, les sorciers, continuant de prospérer sur le sol britannique.
-Henri VIII le constate avec regret et promulgue de nouveaux règlements:
-«La science et l'art de la médecine et de la chirurgie, dit le roi dans
-son statut, à la parfaite connaissance desquels sont nécessaires à la
-fois de profondes études et une mûre expérience, sont journellement
-appliqués dans ce royaume par une multitude d'ignorants. Beaucoup d'entre
-eux n'ont aucune notion de ces sciences, ni connaissances d'aucune sorte;
-il en est même qui ne savent pas lire: si bien qu'on voit des artisans
-ordinaires, des forgerons, des tisserands, des femmes, entreprendre avec
-audace et constamment des cures importantes et des choses de grande
-difficulté. A l'accomplissement de quoi ils usent, partie de sortilèges
-et incantations, partie de remèdes si impropres que les maladies
-augmentent: au grand déplaisir de Dieu....» En conséquence, toute
-personne qui voudra pratiquer la médecine dans Londres ou à six milles à
-la ronde devra auparavant subir un examen devant l'évêque de la capitale,
-ou devant le doyen de Saint-Paul, assisté de quatre «doctours of phisyk».
-En province l'examen aura lieu devant l'évêque du diocèse ou son vicaire
-général. En 1540, le même prince fusionne la corporation des barbiers et
-la société des chirurgiens, et accorde chaque année à la nouvelle
-association les cadavres de quatre criminels pour étudier sur eux
-l'anatomie.
-
-A peine tous ces privilèges étaient-ils concédés, qu'un revirement
-complet se fait dans l'esprit des législateurs, et qui s'avise-t-on de
-regretter? précisément ces anciens guérisseurs non brevetés, ces
-possesseurs de secrets infaillibles, ces empiriques de village si
-durement traités dans le statut de 1511. Une nouvelle ordonnance est
-rendue, qui n'est qu'un long réquisitoire contre les médecins autorisés:
-ces docteurs certifiés empoisonnent leurs clients tout aussi bien que les
-anciens charlatans, seulement ils prennent plus cher. «Préoccupés de
-leurs propres gains, et nullement du bien des malades, ils ont poursuivi,
-troublé et harcelé diverses honnêtes personnes, hommes et femmes, à qui
-Dieu avait accordé l'intuition de la nature et des effets de certaines
-herbes, racines et eaux.... lesquelles personnes cependant ne prennent
-rien en récompense de leur savoir et de leur habileté, mais administrent
-les remèdes aux pauvres en bons voisins, pour l'amour de Dieu, par pitié
-et charité. On sait de reste, au contraire, que les médecins certifiés ne
-veulent guérir personne s'ils ne sont assurés d'une rémunération plus
-élevée que la cure ne mérite; car s'ils consentaient à traiter pour rien
-les malades, on ne verrait pas un si grand nombre de ceux-ci pourrir et
-languir jusqu'à la mort, comme on voit chaque jour, faute des secours de
-la médecine.» D'ailleurs, malgré les examens de l'évêque de Londres, «la
-plupart des personnes de cette profession ont bien peu de savoir»; c'est
-pourquoi tous les sujets du roi ayant, «par spéculation ou pratique»,
-connaissance des vertus des plantes, racines et eaux, pourront, comme
-auparavant, nonobstant les édits contraires, guérir au moyen d'emplâtres,
-cataplasmes et onguents toutes les maladies apparentes à la surface du
-corps, cela «dans tout le royaume d'Angleterre ou dans toute autre des
-possessions du roi[111]».
-
- [111] _Statutes of the realm_, 3 H. VIII, ch. XI, 32 H. VIII, ch.
- XLII, et 34-35 H. VIII, ch. VIII.
-
-Le changement, comme on voit, était radical: les secrets des villageoises
-n'étaient plus des secrets de sorcières, c'étaient des recettes
-précieuses dont elles avaient reçu de Dieu l'intuition; les pauvres,
-exposés à mourir sans médecin, se réjouirent; les charlatans respirèrent.
-Ben Jonson, ce marcheur intrépide qui, parti de Londres, un bâton à la
-main, alla à pied par plaisir jusqu'en Écosse, qui connaissait si bien
-les habitués des fêtes anglaises, nous a laissé le vivant portrait d'un
-charlatan, portrait qui est spécialement celui d'un Vénitien du
-dix-septième siècle, mais qui demeure vrai encore aujourd'hui et le
-sera, pour tous les pays, dans tous les temps. Les caractères de cette
-sorte sont presque immuables; le héros de Jonson est le même individu que
-celui dont Rutebeuf, trois siècles et demi plus tôt, avait relevé les
-discours. Sûrement, dans ses visites à Smithfield en temps de foire, le
-dramaturge avait entendu maint empirique s'écrier, la voix émue, les yeux
-au ciel: «Ah! santé! santé! la bénédiction du riche! la richesse du
-pauvre! qui peut t'acheter trop cher, puisqu'il n'est sans toi de plaisir
-en ce monde?» Sur quoi l'orateur de Jonson raille ses collègues, vante sa
-panacée incomparable, dans laquelle entre un peu de graisse humaine, qui
-vaut mille couronnes, mais qu'il laissera pour huit couronnes, non, pour
-six, enfin pour six pence. Mille couronnes, c'est ce que lui ont payé les
-cardinaux Montalto et Farnèse et le grand-duc de Toscane son ami; mais il
-méprise l'argent, et pour le peuple il fait des sacrifices. Il a
-également un peu de la poudre qui a rendu Vénus belle et Hélène aussi; un
-de ses amis, grand voyageur, lui en a envoyé, qu'il a trouvée dans les
-ruines de Troie. Cet ami en a expédié encore un peu à la cour de France,
-mais cette partie était mélangée, et les dames qui s'en servent n'en
-obtiennent pas d'aussi bons effets[112].
-
- [112] _The Fox_, acte II, scène I (1605).
-
-Trois ans plus tard, un Anglais qui ne connaissait pas la comédie de
-Jonson, se trouvant à Venise, s'émerveillait des discours des
-saltimbanques italiens et, croyant donner à ses compatriotes des détails
-nouveaux sur cette race plus florissante dans la péninsule qu'en aucun
-pays d'Europe, traçait d'après nature un portrait tout semblable à celui
-qu'avait dessiné l'ami de Shakespeare. «Souvent, écrit Coryat, j'ai
-vraiment admiré ces orateurs improvisés; ils débitent leurs contes avec
-une si merveilleuse volubilité, une grâce si agréable, même quand ils
-parlent _ex tempore_, avec un assaisonnement si varié de rares
-plaisanteries et de traits piquants, qu'ils remplissent de surprise
-l'étranger inaccoutumé à leurs harangues.» Ils vendent des «huiles, des
-eaux souveraines, des ballades amoureuses imprimées, des drogues et un
-monde d'autres menus objets.... J'en ai vu un tenir une vipère à la main
-et jouer un quart d'heure de suite avec son aiguillon sans être piqué....
-Il nous donna à croire que cette même vipère descendait généalogiquement
-de la famille du reptile qui sauta du feu sur la main de saint Paul, dans
-l'île de Melita, aujourd'hui appelée Malte[113].»
-
- [113] _Coryat's crudities_, reprinted from the edition of 1611,
- Londres, 1776, 3 vol. 8º, t. II, p. 50. Coryat était parti de
- Douvres le 14 mai 1608.
-
-Sans doute la faconde, la volubilité, la conviction momentanée, la grâce,
-le ton insinuant, la gaieté légère, ailée, du charlatan méridional ne se
-retrouvaient pas aussi complets, aussi charmants dans les fêtes de la
-vieille Angleterre. Ces fêtes étaient joyeuses pourtant, elles étaient
-fort suivies, et l'on y rencontrait maint personnage rusé, railleur et
-amusant comme Autolycus, ce type du colporteur, coureur de fêtes
-paysannes, à qui Shakespeare a fait une place dans la galerie de ses
-immortels. Les travailleurs de la campagne allaient en foule à ces
-réunions essuyer des lazzi qui leur faisaient plaisir et acheter des
-onguents qui leur feraient du bien: on peut les y voir encore. A l'heure
-présente, chez nous, et en Angleterre aussi, la foule continue de
-s'attrouper devant les marchands de remèdes qui guérissent
-infailliblement les maux de dents et effacent quelques autres douleurs de
-moindre importance. Les certificats abondent autour de la boutique; il
-semble que tous les gens illustres qui soient au monde aient déjà
-bénéficié de la découverte; au reste s'adresse maintenant le vendeur. Il
-gesticule, il s'anime, se penche en avant, a le ton grave et la voix
-forte. Les paysans se pressent autour, la bouche béante, l'œil inquiet,
-incertains si l'on doit rire ou s'il faut avoir peur, et finissant par
-prendre confiance. Ils tirent leur bourse d'un air gauche; leur large
-main s'embarrasse dans leur habit neuf; ils tendent leur pièce et
-reçoivent la médecine, et leur œil qui brille et leur physionomie
-indécise disent assez que la malice et le sens pratique habituel font ici
-défaut, que ces âmes fort rusées, invincibles dans leur domaine propre,
-sont les victimes de tous, en pays inconnu. Le vendeur s'agite, et,
-aujourd'hui comme autrefois, triomphe de l'indécision au moyen
-d'interpellations directes.
-
-En Angleterre, c'est à l'incomparable _foire de_ _l'oie_, à Nottingham,
-qu'il faut de préférence aller chercher ces spectacles. Ils brillent là
-dans toute leur infinie variété: on y pourra constater que les charlatans
-d'aujourd'hui n'ont pas perdu grand'chose de leur verve héréditaire; on y
-reconnaîtra que le peuple anglais n'est pas toujours maussade et
-soucieux; car dans ce jour de folie et d'inconcevable liberté on verra en
-action, éclairée il est vrai d'une lumière bien différente, cette grande
-kermesse de Rubens qui est au Louvre.
-
-Plus grande encore était, au moyen âge, la popularité des nomades qui
-venaient non pas guérir, mais simplement égayer la foule, et qui
-apportaient avec eux, sinon les remèdes aux maladies, du moins l'oubli
-des maux: c'étaient les ménestrels, les faiseurs de tours, les jongleurs
-et les chanteurs. Ménestrels et jongleurs, sous des noms différents,
-exerçaient la même profession, c'est-à-dire qu'ils psalmodiaient des
-romans et des chansons en s'accompagnant de leurs instruments (Ap. 19).
-Dans un temps où les livres étaient rares et où le théâtre proprement dit
-n'existait pas, la poésie et la musique voyageaient avec eux par les
-grands chemins; de tels hôtes étaient toujours les bienvenus. On trouvait
-ces nomades dans toutes les fêtes, dans tous les festins, partout où l'on
-devait se réjouir; on leur demandait, comme on faisait au vin ou à la
-bière, d'endormir les soucis et de donner la joie et l'oubli. Ils s'y
-prenaient de plusieurs manières; la plus recommandable consistait à
-chanter et à réciter, les uns en français, d'autres en anglais, les
-exploits des anciens héros.
-
-Ce rôle était noble et tenu en grande révérence; les jongleurs ou
-ménestrels qui se présentaient au château, la tête pleine d'histoires
-belliqueuses ou de contes d'amour ou de prestes chansons où il n'y avait
-qu'à rire, étaient reçus avec la dernière faveur. A leur arrivée ils
-s'annonçaient du dehors par des airs gais qui s'entendaient du fond des
-salles; bientôt venait l'ordre de les introduire; on les alignait dans le
-fond du hall et l'on prêtait l'oreille (Ap. 20). Ils préludaient sur
-leurs instruments et bientôt commençaient à psalmodier. Comme Taillefer à
-la bataille d'Hastings, ils disaient les prouesses de Charlemagne et de
-Roland, ou bien ils parlaient d'Arthur ou des héros de la guerre de
-Troie, aïeux incontestés des Bretons d'Angleterre (Ap. 21). Au
-quatorzième siècle, tous ces anciens romans héroïques, rudes, puissants
-ou touchants, avaient été remaniés et rajeunis; on y avait ajouté des
-descriptions fleuries, des aventures compliquées, des merveilles
-extraordinaires; beaucoup avaient été mis en prose et, au lieu de les
-chanter, on les lisait[114]. Le seigneur écoutait avec complaisance, et
-son goût qui se blasait de plus en plus lui faisait trouver du charme aux
-enchevêtrements bizarres dont chaque événement était désormais
-enveloppé. Il vivait maintenant d'une vie plus complexe qu'autrefois;
-étant plus civilisé, il avait plus de besoins, et les peintures simples
-et tout d'une pièce de poèmes comme la chanson de Roland n'étaient plus
-faites pour flatter son imagination. Les héros de romans se virent
-imposer des tâches de plus en plus difficiles et durent triompher des
-enchantements les plus merveilleux. En outre, comme la main devenait
-moins lourde, on les peignit avec plus de raffinement, on se complut dans
-leurs aventures amoureuses et on leur donna, autant qu'on put, ce charme
-à la fois mystique et sensuel dont les images sculptées du quatorzième
-siècle ont gardé une marque si prononcée. L'auteur de _Sir Gawayne_ met
-une complaisance extrême à décrire les visites que son chevalier
-reçoit[115], à peindre sa dame si douce, si jolie, aux mouvements
-souples, au gai sourire; il y emploie tout son soin, toute son âme, il
-trouve des mots qui semblent des caresses, et tels de ses vers brillent
-d'une lueur dorée comme celle de parfums qui se consument.
-
- [114] On s'habituait à lire les vers à haute voix au lieu de les
- chanter. Chaucer prévoit que son poème de _Troïlus_ pourra être
- lu ou chanté indifféremment et il écrit, s'adressant à son livre:
-
- So preye I to God, that non myswrite the,
- Ne the mys-metere, for defaute of tonge!
- And red wher so thow be, or elles songe,
- That thow be understonde, God I beseche!
-
- (Livre dernier, strophe CCLVIII.)
-
-
- [115] _Sir Gawayne_, édition Morris, pp. 38 et suiv.
-
-Ces peintures déjà fréquentes au treizième siècle sont encore plus
-goûtées au quatorzième; mais à la fin de ce dernier siècle elles se
-déplacent et du roman passent dans le conte ou dans des poèmes moitié
-contes, moitié romans, tels que le _Troïlus_ de Chaucer. Après maintes
-transformations, le roman tendait en effet à s'effacer devant des genres
-nouveaux qui convenaient mieux au génie du temps. Cent ans plus tôt, un
-homme comme Chaucer eût sans doute repris à son tour les légendes
-d'Arthur et eût écrit pour les ménestrels quelque magnifique roman; mais
-il laissa des contes et des poèmes lyriques, parce qu'il comprit que le
-goût avait changé, qu'on était encore curieux, mais non enthousiaste des
-anciennes histoires, qu'on ne les suivait plus guère avec passion
-jusqu'au bout et qu'on en faisait l'ornement des bibliothèques[116] plus
-que le sujet des pensées quotidiennes. On aima mieux dès lors trouver
-séparément dans des ballades et dans des contes le souffle lyrique et
-l'esprit d'observation qui jadis étaient réunis dans les romans; ceux-ci,
-abandonnés aux moins experts des rimeurs de grands chemins, devinrent de
-si piètres copies des anciens originaux, qu'ils furent la risée des gens
-de goût et de bon sens.
-
- [116] Les manuscrits brillamment enluminés se multiplient; on les
- recherche et on les paye fort cher. Édouard III achète à Isabelle
- de Lancastre, nonne d'Aumbresbury, un livre de romans qu'il lui
- paye 66 livres 13 shillings et 4 pence, ce qui était une somme
- énorme. Quand le roi eut ce livre, il le garda dans sa propre
- chambre. (_Issues of the exchequer_, édition Devon, 1837, p.
- 144.) Richard II (_ibidem_, p. 213) achète pour 28 livres une
- bible en français, un Roman de la Rose et un Roman de Percival.
- Pour se faire une idée de ces prix, il faut se rappeler, par
- exemple, que, l'année avant qu'Édouard achetât son livre de
- romans, les habitants de Londres inscrivaient dans les comptes de
- la ville 7 livres 10 shillings pour dix bœufs qu'ils avaient
- donnés au roi, 4 livres pour 20 porcs et 6 livres pour 24 cygnes.
- (_Memorials of London and London life_, documents publiés par
- Riley, 1868, p. 170.)
-
-On vit ainsi mettre en vers anglais sautillants et vides plusieurs des
-grandes épopées françaises raccourcies. La belle époque était passée;
-quand, dans la troupe de ses pèlerins, Chaucer vient à son tour conter
-d'un air narquois les prouesses de sire Thopas, le bon sens populaire que
-l'hôte représente se révolte, et le récit est brusquement interrompu. De
-sire Thopas cependant à beaucoup des romans qui couraient les chemins et
-que les chanteurs répétaient de place en place, la distance est petite,
-et la parodie qui nous amuse n'était presque qu'une imitation. Robert
-Thornton, dans la première moitié du quinzième siècle, copia sur des
-textes plus anciens bon nombre de ces romans; à les parcourir on est
-frappé de l'excellence de la plaisanterie de Chaucer et de la justesse de
-sa parodie. Ces poèmes se déroulent tous d'une même allure, allègres et
-pimpants, sans grande pensée ni grand sentiment; les strophes défilent
-cadencées, claires, faciles et creuses; nulle contrainte, aucun effort;
-on ouvre le livre, on le quitte, sans souci, sans regret, sans s'ennuyer
-précisément, mais sans non plus s'émouvoir beaucoup. Et si par hasard
-d'un roman on passe à l'autre, il semble que ce soit le même. Prenez
-n'importe lequel, _Sir Isumbras_ par exemple; après une prière récitée
-pour la forme, le rimeur vante la bravoure du héros, puis une précieuse
-vertu qu'il avait: son amour pour les ménestrels et sa générosité à leur
-égard[117]. Isumbras n'a que des qualités uniques, sa femme et ses fils
-aussi; il est le plus vaillant de tous les chevaliers, sa femme la plus
-belle des femmes. Cela n'empêche pas sire Degrevant d'être aussi le plus
-vaillant, et sire Églamour d'Artois pareillement. Le ménestrel nous
-vielle des airs un peu différents, mais sur le même instrument, et le son
-maigre qui en sort donne un caractère de famille à toutes ses chansons
-(Ap. 22).
-
- [117] He luffede glewmene well in haulle,
- He gafe thame robis riche of palle
- Bothe of golde and also fee;
- Of curtasye was he kynge,
- Of mete and drynke no nythynge
- One lyfe was none so fre.
-
- (_The Thornton romances; Isumbras_, éd. Halliwell.)
-
-Mais le noble n'avait guère de distractions meilleures; le théâtre
-n'existait pas encore; de loin en loin seulement, aux grandes fêtes de
-l'année, le chevalier pouvait aller, avec la foule, voir sur les tréteaux
-Pilate et Jésus; le reste du temps il était trop heureux de recevoir chez
-lui des gens à la vaste mémoire qui savaient plus de vers et plus de
-musique qu'on n'en pouvait entendre en un jour. Alors on n'imaginait pas
-de réjouissances sans ménestrels; il y avait quatre cent vingt-six
-musiciens ou chanteurs au mariage de la princesse Marguerite, fille
-d'Édouard Ier[118]. Édouard III donna cent livres à ceux qui
-assistaient au mariage de sa fille Isabelle[119]; il en faisait figurer
-aussi dans ses tournois[120]. On amenait volontiers à un évêque en
-tournée pastorale des ménestrels pour le réjouir; c'étaient alors
-parfois des gens du lieu et de bien pauvres musiciens. L'évêque Swinfield
-dans une de ses tournées donne un penny par tête à deux ménestrels qui
-viennent jouer devant lui; mais dans une autre circonstance il distribue
-douze pence par tête[121]. On n'a plus que deux amusements à table,
-disait Langland dans sa grande satire: écouter les ménestrels, et quand
-ils se sont tus parler religion et discuter les mystères[122]. Les repas
-que sire Gauvain prend chez son hôte, le Chevalier Vert, sont assaisonnés
-de chants et de musique; le deuxième jour, le divertissement se prolonge
-après le souper: on entendit «pendant le souper et après, beaucoup de
-nobles chants, tels que chants de Noël et chansons nouvelles, au milieu
-de toute l'allégresse imaginable[123]». Dans le conte de l'écuyer de
-Chaucer, le roi Cambynskan donne «une fête si belle que dans le monde
-entier il n'y en eut aucune semblable», et nous voyons ce prince, «après
-le troisième service, assis au milieu de ses nobles, écoutant les
-ménestrels jouer leurs choses délicieuses, devant lui à la table[124]».
-Durant tous ces repas, il est vrai, le son de la vielle, la voix des
-chanteurs, les «choses délicieuses» des ménestrels étaient interrompus
-par le craquement des os que les chiens rongeaient sous les tables ou par
-le cri aigu de quelque faucon mal appris: car beaucoup de seigneurs
-pendant leurs dîners gardaient sur une perche derrière eux ces oiseaux de
-prédilection. Le maître, heureux de leur présence, était indulgent à
-leurs libertés.
-
- [118] Th. Wright, _Domestic manners and sentiments_, etc., 1862,
- 8º, p. 181.
-
- [119] Année 40 Éd. III, _Issue rolls of the exchequer_, p. 188.
-
- [120] Voir deux exemples de cas pareils dans l'introduction à
- l'_Issue roll of Thomas de Brantingham_, p. XXXIX.
-
- [121] _A roll of the household expenses of Richard de Swinfield,
- bishop of Hereford_, edited by J. Webb, Camden society, Londres,
- 1854-1855, 2 vol. 4º, t. I, pp. 152 et 155.
-
- [122] Texte C, _passus XII_, vers 35.
-
- [123] Arthur, après un exploit de Gauvain, s'assied à son repas,
-
- Wythe alle maner of mete and mynstralcie bothe.
-
- Le deuxième jour que passe Gauvain chez le Chevalier Vert,
-
- Much glame and gle glent vp ther-inne,
- Aboute the fyre vpon flet, and on fele wyse,
- At the soper and after mony athel songeȝ
- As condutes of kryst-masse, and caroleȝ newe,
- With alle the manerly merthe that mon may of telle.
-
- Le troisième jour,
-
- With merthe and mynstralsye, with moteȝ at hor wylle
- Thay maden as mery as any men moȝten.
-
- (_Sir Gawayne_, éd. Morris, 1864, pp. 16 et 53 et vers 1952.)
-
- [124] And so bifel that, after the thridde cours,
- Whyl that this king sit thus in his nobleye,
- Herkning his minstralles her thinges pleye
- Biforn him at the bord deliciously.....
-
- (_Squieres tale._)
-
-Les ménestrels de Cambynskan nous sont représentés comme attachés à sa
-personne; ceux du roi d'Angleterre avaient de même des fonctions
-permanentes. Le souverain ne s'en séparait guère, et même quand il allait
-à l'étranger, il s'en faisait accompagner. Henri V en engage dix-huit qui
-devront le suivre en Guyenne et ailleurs[125]. Leur chef est appelé
-_roi_ ou _maréchal_ des ménestrels; le 2 mai 1387, Richard II délivre un
-passeport a Jean Caumz, (Camuz?), «rex ministrallorum nostrorum», qui
-part pour un voyage outre mer[126]. Le 19 janvier 1464, Édouard IV
-accorde une pension de dix marcs «dilecto nobis Waltero Haliday,
-marescallo ministrallorum nostrorum[127]». Le rôle de Thomas de
-Brantingham, trésorier d'Édouard III, porte de fréquentes mentions de
-ménestrels royaux à qui on paye une pension fixe de sept pence et demi
-par jour[128].
-
- [125] Texte du contrat:
-
- «Ceste endenture, faite le V jour de juyn, l'an tierce nostre
- sovereigne seigneur le roi Henri, puis le conquest quint,
- tesmoigne que John Clyff ministral, et autres XVII ministralls,
- ount resceuz de nostre dit seigneur le roy, par le mayns de Thomas
- count d'Arundell et de Surrie, tresorer d'Engleterre, XL l. s. sur
- lour gages a chescun de ceux XII d. le jour pur demy quarter de
- l'an, pur servir nostre dit seigneur le roy es parties de Guyen,
- ou aillours,» etc. Rymer, _Fœdera_, année 1415.
-
- [126] _Fœdera_, sub anno 1387.
-
- [127] _Ibidem_, sub anno 1464.
-
- [128] _Issue roll of Thomas de Brantingham_; édition Devon, 1835,
- 4º, pp. 54 et suiv. et 296 et suiv. Ces pensions étaient
- accordées pour la vie.
-
-Les nobles les plus riches imitaient naturellement le roi et avaient
-leurs troupes à eux, troupes qui allaient jouer au dehors lorsque
-l'occasion se présentait. Les comptes du collège de Winchester, sous
-Édouard IV, montrent que ce collège eut à reconnaître les services de
-ménestrels appartenant au roi, au comte d'Arundell, à lord de la Ware, au
-duc de Gloucester, au duc de Northumberland, à l'évêque de Winchester;
-ces derniers reviennent souvent. Dans les mêmes comptes, au temps de
-Henri IV, on trouve mention des frais occasionnés par la visite de la
-comtesse de Westmoreland, accompagnée de sa suite; ses ménestrels en font
-partie et on leur donne une somme d'argent[129].
-
- [129] Wharton, édition d'Hazlitt, t. II, p. 98. Langland note de
- même le bon accueil que l'on faisait aux ménestrels du roi quand
- ils étaient de passage, afin de plaire au maître, qu'on savait
- sensible à ces marques de bon vouloir. (Voir la note suivante.)
-
-
-Leurs services plaisaient fort et ils étaient bien payés; car leurs
-poèmes remaniés, estropiés, méconnaissables, choquaient bien les gens de
-goût, mais non pas la masse des batailleurs enrichis qui pouvaient payer
-le ménestrel de passage et lui accorder de profitables faveurs. Les
-chanteurs nomades ne se présentaient guère à un château sans qu'on leur
-donnât des manteaux, des robes fourrées, de bons repas et de l'argent.
-Langland revient souvent sur ces largesses, ce qui prouve qu'elles
-étaient considérables, et il regrette qu'on ne distribue pas tout cet or
-aux pauvres qui vont, comme ces errants, de porte en porte et sont les
-«ménestrels de Dieu[130]». Mais on n'écoutait pas ses bons conseils;
-aussi longtemps qu'il y eut dans les châteaux le _hall_ ancien, la
-grand'salle où se prenaient en commun tous les repas, les ménestrels y
-furent admis. En construisant ces salles, l'architecte tenait compte de
-la nécessité de leur présence, et il ménageait au-dessus de la porte
-d'entrée, en face du _dais_, c'est-à-dire de l'endroit où était placée la
-table des maîtres, une galerie dans laquelle les musiciens
-s'établissaient pour jouer de leurs instruments[131].
-
- [130] Clerkus and knygtes welcometh kynges mynstrales,
- And for loue of here lordes lithen hem at festes;
- Much more me thenketh riche men auhte
- Haue beggers by-fore hem whiche beth godes mynstrales.
-
- (Texte C, _passus_ VIII, vers 97.)
-
- [131] Voir un dessin de cette galerie dans une miniature
- reproduite par Eccleston (_Introduction to english antiquities_,
- Londres, 1847, 8º, p. 221). Aux sons de la musique des
- ménestrels, quatre _hommes sauvages_ dansent en faisant des
- contorsions, des bâtons sont par terre, sans doute pour leurs
- exercices; un chien saute au milieu d'eux en aboyant.
-
-L'instrument classique du ménestrel était la vielle, sorte de violon avec
-archet, assez semblable au nôtre, et dont on trouvera un bon dessin dans
-l'album de Villard de Honecourt[132]. Il était délicat à manier et
-demandait beaucoup d'art: aussi, à mesure que la profession alla
-s'abaissant, le bon joueur de vielle devint-il plus rare; le vulgaire
-tambourin, dont le premier venu pouvait apprendre en peu de temps à se
-servir, remplaçait la vielle, et les vrais artistes se plaignaient de la
-musique et du goût du jour. C'est un tambourin que portait au cou le
-jongleur d'Ely quand il eut avec le roi d'Angleterre un dialogue si peu
-satisfaisant pour celui-ci:
-
- Si vint de sà Loundres; en un prée
- Encontra le roy e sa meisnée;
- Entour son col porta soun tabour,
- Depeynt de or e riche azour[133].
-
- [132] Treizième siècle (_Album de Villard de Honecourt_, publié
- par Lassus et Darcel, 1858, 4º, planche IV).
-
- [133] Francisque Michel, _La riote du monde_, etc., Paris, 1834,
- 8º, p. 28.
-
-Les ménestrels jouaient encore d'autres instruments, de la harpe, du
-luth, de la guitare, de la cornemuse, de la rote, sorte de petite harpe,
-l'ancien instrument des peuples celtiques, etc.[134].
-
- [134] On peut voir à la cathédrale d'Exeter les instruments de
- musique dont on se servait au quatorzième siècle, sculptés dans
- la _Minstrels' gallery_ (série d'anges jouant de la musique).
-
-Les cadeaux, la faveur des grands rendaient fort enviable le sort des
-ménestrels; aussi se multipliaient-ils à l'envi et la concurrence
-était-elle grande. Au quinzième siècle, les ménestrels du roi, gens
-instruits et habiles, protestent auprès du maître contre l'audace
-croissante des faux ménestrels, qui les privent du plus clair de leurs
-revenus. «Des paysans sans culture,» dit le roi, qui adopte la querelle
-des siens, «et des ouvriers de divers métiers dans notre royaume
-d'Angleterre, se sont fait passer pour ménestrels; certains se sont mis à
-porter notre livrée, et nous ne la leur avions pas accordée, et ils se
-sont donnés pour nos propres ménestrels.» Grâce à ces pratiques
-coupables, ils ont extorqué beaucoup d'argent aux sujets de Sa Majesté,
-et quoiqu'ils n'aient aucune intelligence ni expérience de l'art, ils
-vont de place en place, les jours de fête, et recueillent tous les
-bénéfices qui devraient enrichir les vrais artistes, ceux qui se sont
-donnés tout entiers à leur état et qui n'exercent aucun vil métier[135].
-
- [135] «.... de loco tamen ad locum in diebus festivalibus
- discurrunt et proficua illa totaliter percipiunt e quibus
- ministralli nostri prædicti, et cæteri ministralli nostri pro
- tempore existentes, in arte sive occupatione prædicta
- sufficienter eruditi et instructi, nullisque aliis laboribus,
- occupationibus sive misteris utentes, vivere deberent.»
-
-Le roi, pour mettre ses serviteurs hors de pair, les autorise à
-reconstituer et consolider l'ancienne guild des ménestrels, et personne
-ne pourra plus désormais exercer cette profession, quel que soit son
-talent, s'il n'a été admis dans la guild[136]. Enfin un pouvoir
-inquisitorial est accordé aux membres de l'association, et ils auront le
-droit de faire mettre tous les faux ménestrels à l'amende[137].
-
- [136] «Volumus ... quod nullus ministrallus regni nostri
- prædicti, quamvis in hujusmodi arte sive occupatione sufficienter
- eruditus existat, eadem arte... de cætero, nisi de fraternitate
- sive gilda prædicta sit et ad eandem admissus fuerit et cum
- fratribus ejusdem contribuerit, aliquo modo utatur.»
-
- [137] Rymer, _Fœdera_, 24 avril 1469.
-
-On reconnaît dans ce règlement ces décisions radicales par lesquelles
-l'autorité souveraine croyait, au moyen âge, pouvoir arrêter tous les
-courants contraires à ses propres tendances et détruire tous les abus.
-C'est de la même façon, et sans plus de succès, qu'on abaissait par
-décret le prix du pain et de la journée de travail.
-
-L'autorité avait du reste d'autres raisons de surveiller les chanteurs et
-les musiciens ambulants; si elle se montrait indulgente pour les bandes
-attachées à la personne des grands, elle craignait les rondes des autres
-et se préoccupait quelquefois des doctrines qu'elles allaient semant sous
-prétexte de chansons. Ces doctrines étaient fort libérales et poussaient
-même parfois à la révolte. On en vit un exemple au commencement du
-quinzième siècle lorsque, en pleine guerre contre les Gallois, les
-ménestrels de cette race furent dénoncés au roi par les communes, comme
-fomentateurs de troubles et causes même de la rébellion. Évidemment leurs
-chants politiques encourageaient les insurgés à la résistance, et le
-parlement, qui les confond avec les vagabonds ordinaires, sait bien
-qu'en les faisant arrêter sur les routes, ce n'est pas de simples
-coupe-bourses qu'il enverra en prison: «Item, que null westours et
-rymours, mynstrales ou vocabunds ne soient sustenuz en Gales, pur faire
-kymorthas ou quyllages sur le commune poeple, lesqueux par lour
-divinationes, messonges et excitations sount concause de la insurrection
-et rebellion q'or est en Gales.»
-
-Réponse: «Le roy le voet[138].»
-
- [138] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 508.
-
-Les grands mouvements populaires étaient l'occasion de chansons
-satiriques contre les seigneurs, chansons que les ménestrels composaient
-et que la foule savait bientôt par cœur. Ce fut une chanson vulgaire,
-qu'on avait sans doute bien souvent répétée dans les villages, qui
-fournit à John Ball le texte de son grand discours de Blackheath, lors de
-la révolte de 1381: «Quand Adam bêchait et qu'Ève filait, qui donc était
-gentilhomme?» Ainsi encore, sous Henri VI, lorsque les paysans du Kent
-s'insurgèrent et que les marins leurs alliés prirent en mer et
-décapitèrent le duc de Suffolk, on en fit une chanson moqueuse, qui fut
-très populaire et qui est venue jusqu'à nous. De même qu'avant de le tuer
-on avait donné au favori du roi la comédie d'un procès, de même, dans la
-chanson, on nous donne la comédie de ses funérailles; nobles et prélats
-sont invités à y venir chanter leurs répons, et dans ce prétendu office
-funèbre, qui est un hymne de joie et de triomphe, le chanteur appelle
-les bénédictions célestes sur les meurtriers. Les communes, à la fin,
-sont représentées, venant à leur tour chanter, à l'intention de tous les
-traîtres d'Angleterre, un _Requiescant in pace_ (Ap. 23).
-
-La renommée du révolté populaire du douzième siècle, l'_outlaw_ Robin
-Hood, va naturellement croissant. On chante ses vertus; on raconte
-comment cet homme pieux, qui dans ses plus grands dangers attendait la
-fin de la messe pour se mettre en sûreté, dépouillait courageusement les
-grands seigneurs et les hauts prélats, mais était miséricordieux aux
-pauvres[139]: ce qui était un avis indirect aux brigands d'alors d'avoir
-à discerner dans leurs rondes entre l'ivraie et le bon grain.
-
- [139] Les ballades concernant Robin Hood ont été recueillies par
- Ritson: _Robin Hood ballads_, 2 vol., Londres, 1832. La grande
- majorité des chants qui nous sont parvenus sur ce héros n'est
- malheureusement que du seizième siècle; mais il en est
- quelques-uns d'antérieurs; sa popularité au quatorzième siècle
- était très grande.
-
-La sympathie des ménestrels pour les idées d'émancipation, qui avaient
-fait au quatorzième siècle de si grands progrès, ne s'affirmait pas
-seulement dans les chansons; on retrouvait ces idées jusque dans les
-romans remaniés qu'ils récitaient en présence des seigneurs, et qui sont
-pleins désormais de déclarations pompeuses sur l'égalité des hommes. Mais
-sur ce point l'auditeur ne prenait guère offense; les poètes d'un ordre
-plus élevé, les favoris de la haute société, le roi lui-même dans ses
-actes officiels s'étaient plu à proclamer des vérités libérales dont on
-ne s'attendait guère à voir exiger la mise en pratique, et ils y avaient
-accoutumé les esprits. C'est ainsi que Chaucer célèbre dans ses vers les
-plus éloquents la noblesse seule vraie à ses yeux, celle qui vient du
-cœur[140]. C'est ainsi encore que le roi Édouard Ier, en convoquant
-le premier véritable parlement anglais, en 1295, déclare qu'il le fait
-inspiré par la maxime ancienne qui veut que ce qui touche aux intérêts de
-tout le monde soit approuvé par tout le monde[141], et proclame un
-principe d'où sont sorties depuis les réformes les plus radicales de la
-société.
-
- [140] _The wyf of Bathes tale_ (68 vers sur l'égalité des hommes
- et sur la noblesse); de même dans le _Persones tale_: «Eeck for
- to pride him of his gentrie is ful gret folye.... we ben alle of
- oon fader and of oon moder; and alle we ben of oon nature roten
- and corrupt, bothe riche and pore» (édition Morris, t. III, p.
- 301).
-
- Cf. ces vers d'une pièce française du même siècle (cités dans le
- Discours sur l'état des lettres au quatorzième siècle, _Histoire
- littéraire de la France_, t. XXIV):
-
- Nus qui bien face n'est vilains,
- Mès de vilonie est toz plains
- Hauz hom qui laide vie maine:
- Nus n'est vilains s'il ne vilaine.
-
- [141] «Sicut lex justissima, provida circumspectione sacrorum
- principum stabilita, hortatur et statuit ut, quod omnes tangit ab
- omnibus approbetur, sic,» etc., _Fœdera_, sub anno 1295. Les
- appels directs d'Édouard Ier à son peuple contribuèrent à
- développer de bonne heure chez les Anglais le sens des devoirs,
- des droits et des responsabilités politiques. Dans une de ses
- nécessités, alors que le parlement existe à peine, il en vient à
- expliquer sa conduite au peuple et à se justifier: «...Lui rois,
- sur ceo, et sur l'estat de lui, e de sun reaume, e coment les
- busoignes du reaume sunt alées à une pies, fait asavoir e voet
- que tutz en sachent la vérité, laquelle s'enseut...» _Fœdera_,
- sub anno 1297.
-
- En France, les proclamations de principes très libéraux sont
- fréquentes dans les édits royaux, mais ces grands mots ne sont
- qu'un leurre, et on prend à peine le soin de le dissimuler. Dans
- son ordonnance du 2 juillet 1315, Louis X déclare que, «comme
- selon le droit de nature chacun doit naistre franc», il a résolu
- d'affranchir les serfs de ses domaines, mais il ajoute qu'il le
- fera pour de l'argent; et trois jours après, craignant que son
- bienfait ne soit pas suffisamment prisé, il ajoute de nouvelles
- considérations où la philosophie intervient encore d'une étrange
- manière: «Pourroit estre que aucuns par mauvez conseil et par
- deffaute de bons avis, charroient en desconnessance de si grant
- benefice et de si grant grace, que il voudroit mieus demourer en
- la chetivité de servitude que venir à estat de franchise, nous
- vous mandons et commettons que vous de telles personnes, _pour
- l'aide de nostre présente guerre_, considérée la quantité de leurs
- biens, et les conditions de servitude de chascun, vous en leviez
- si souffisamment et si grandement comme la condition et la
- richesse des personnes pourront bonnement souffrir et _la
- nécessité de nostre guerre le requiert_.» (Recueil d'Isambert, t.
- III, p. 102.)
-
-On pouvait donc bien laisser les ménestrels répéter, après le roi
-lui-même, des axiomes si connus et qu'il y avait si peu de chance,
-croyait-on, de voir appliquer. Seulement les idées, comme les graines des
-arbres, en tombant sur le sol, ne s'y perdent point, et le noble qui
-s'était endormi au murmure des vers psalmodiés par le jongleur se
-réveillait un jour au tumulte de la foule amassée devant Londres, au
-refrain du prêtre John Ball (1381); et alors il fallait tirer l'épée et
-faire comprendre par un massacre que le temps n'était pas venu
-d'appliquer ces axiomes, et qu'il n'y avait là que chansons.
-
-Les poètes et chanteurs populaires eurent donc une influence sur le
-mouvement social, moins par les maximes semées dans leurs grands ouvrages
-que par ces petites pièces heurtées et violentes, que les moindres
-d'entre eux composaient et chantaient pour le peuple, dans les carrefours
-en temps de révolte, et dans les chaumières en temps ordinaire, en
-reconnaissance de l'hospitalité.
-
-Cependant les ménestrels devaient disparaître. En premier lieu, un âge
-allait commencer où, les livres et l'art de les lire se répandant jusque
-parmi la foule, chacun y puiserait soi-même et cesserait de se les faire
-réciter; en second lieu, les théâtres publics allaient offrir un
-spectacle bien supérieur à celui des petites troupes de musiciens et de
-chanteurs ambulants, et leur feraient une concurrence autrement
-redoutable que celle des «rudes agricolæ et artifices diversorum
-misterorum», contre l'impertinence desquels s'indignait Édouard IV. Enfin
-le mépris public, qui grandissait, devait laisser les ménestrels pulluler
-d'abord loin des regards de la haute classe, puis se perdre dans les
-derniers rangs des amuseurs publics, et y disparaître.
-
-En somme, le temps des Taillefer qui savaient se faire tuer en chantant
-Charlemagne fut court; le lustre qu'avaient donné à leur profession ceux
-des jongleurs ou trouvères du douzième et du treizième siècle qui se
-contentaient de réciter des poèmes s'effaça à mesure qu'ils s'associèrent
-plus étroitement avec les bandes sans retenue des faiseurs de tours et
-des ribauds de toute sorte. Ces bandes avaient toujours existé, mais les
-chanteurs de romans ne s'y étaient pas toujours mêlés. De tout temps on
-avait trouvé, dans les châteaux et dans les carrefours, des bouffons
-dont la grossièreté émerveillait et enchantait les spectateurs. Les
-détails précis que les contemporains sont unanimes à donner sur leurs
-jeux montrent que non seulement leurs facéties ne seraient plus tolérées
-chez les riches d'aujourd'hui, mais qu'il est même peu de bourgades
-reculées où des paysans un jour de fête les accepteraient sans dégoût.
-Quelque répugnante que soit cette pensée, il faut bien se dire que ces
-passe-temps étaient usuels, que les grands y trouvaient plaisir, que dans
-la troupe des mimes et des faiseurs de tours qui couraient partout où il
-fallait de la joie, il y en avait qui excitaient le rire par les moyens
-ignobles que décrit Jean de Salisbury[142]. Deux cents ans plus tard,
-deux clercs sacrilèges, en haine de l'archevêque d'York, se livrent dans
-sa cathédrale aux mêmes bouffonneries monstrueuses, et la lettre
-épiscopale qui rapporte ces faits avec la précision d'un procès-verbal
-ajoute qu'ils ont été commis _more ribaldorum_[143]. L'usage s'en était
-perpétué à la faveur du succès et était demeuré populaire. Langland, à la
-même époque, montre qu'un de ses personnages n'est pas un vrai ménestrel,
-non seulement parce qu'il n'est pas musicien, mais aussi parce qu'il
-n'est habile à aucun de ces exercices d'une si bizarre grossièreté[144].
-
- [142] «.... Quorum adeo error invaluit, ut a præclaris domibus
- non arceantur, etiam illi qui obscenis partibus corporis oculis
- omnium eam ingerunt turpitudinem, quam erubescat videre vel
- cynicus,» etc. (_Polycraticus_, liv. Ier, chap. VIII.)
-
- [143] _Historical papers from the northern registers_; édition
- Raine (Collection du Maître des rôles).
-
- [144] Ich can nat tabre ne trompe ne telle faire gestes,
- Farten ne fithelen at testes ne harpen,
- Japen ne jogelen ne gentilliche pipe,
- Nother sailen ne sautrien ne singe with the giterne.
-
- Édition Skeat, (texte C, _passus_, XVI, vers 200.)
-
-Enfin on peut voir encore par les représentations de la danse d'Hérodiade
-qui se trouvent dans les vitraux ou les manuscrits[145] du moyen âge,
-quelles sortes de jeux, dans l'opinion des artistes, pouvaient récréer
-des gens à table. C'est en dansant sur les mains, et la tête en bas, que
-la jeune femme enlève les suffrages d'Hérode. Or, comme l'idée d'une
-danse pareille ne pouvait être tirée de la Bible, il faut bien croire
-qu'elle provenait des usages du temps. A Clermont-Ferrand, dans les
-vitraux de la cathédrale (XIIIe siècle), Hérodiade danse sur des
-couteaux qu'elle tient de chaque main, et elle a aussi la tête en bas. A
-Vérone, elle est représentée, sur la plus ancienne des portes de bronze
-de Saint-Zénon (IXe siècle), se renversant en arrière et touchant ses
-pieds de sa tête. Les assistants semblent remplis de surprise et
-d'admiration; un d'eux porte la main à sa bouche, l'autre à sa joue, par
-un geste involontaire d'ébahissement. Les comptes de l'échiquier royal
-d'Angleterre mentionnent quelquefois des sommes payées à des danseurs de
-passage, qui sans doute devaient faire aussi des prouesses surprenantes,
-car les payements sont considérables. Ainsi, la troisième année de son
-règne, Richard II paye à Jean Katerine, danseur de Venise, six livres
-treize shillings et quatre pence pour avoir joué et dansé devant
-lui[146].
-
- [145] Wright donne dans ses _Domestic manners and sentiments_,
- 1862, p. 167, la reproduction des miniatures de deux manuscrits
- du British Museum, qui représentent la danse d'Hérodiade sur les
- mains.
-
- [146] _Issue rolls of the exchequer_, édition Devon, p. 212.
-
-En Orient, où l'on a quelquefois dans ses voyages la surprise de
-retrouver vivants des usages anciens que nous ne pouvons étudier chez
-nous que dans les livres, la mode des bouffons et des mimes persiste et
-demeure même la grande distraction de quelques princes. Le feu bey de
-Tunis avait pour se récréer le soir des bouffons qui l'insultaient et
-l'amusaient par le contraste de leurs insolences permises et de sa
-puissance réelle. Chez les musulmanes riches de Tunis, dont aucune
-presque ne sait lire, la monotonie des journées qui, durant leur vie
-entière, se succèdent à l'ombre des mêmes murailles, à l'abri des mêmes
-barreaux, est interrompue par les récits de la bouffonne, dont l'unique
-rôle est d'égayer le harem par des propos de la plus étrange obscénité.
-Les Européens du quatorzième siècle étaient capables de goûter des
-plaisirs tout pareils.
-
-Il n'était donc guère surprenant qu'à la suite des moralistes l'esprit
-public condamnât du même coup ménestrels et histrions et les confondît
-avec ces vagabonds coureurs de grands chemins qui paraissaient si
-redoutables au parlement. A mesure qu'on avance, leur rôle s'avilit
-davantage. Au seizième siècle, Philippe Stubbes voit en eux la
-personnification de tous les vices, et il justifie en termes violents son
-mépris pour ces «ivrognes et ces parasites licencieux qui errent par le
-pays, rimant et chantant des poésies impures, viles et obscènes, dans les
-tavernes, les cabarets, les auberges et les lieux de réunion publique».
-Leur vie est pareille aux chansons honteuses dont leur tête est pleine,
-et ils sont le modèle de toutes les abominations. Ils sont, de plus,
-innombrables:
-
-«Chaque ville, cité ou région est remplie de ces ménestrels qui
-accompagnent de leurs airs la danse du diable; tandis qu'il y a si peu de
-théologiens que c'est à peine si l'on en voit aucun.
-
-«Cependant quelques-uns nous disent: mais, monsieur, nous avons des
-licences des juges de paix, pour jouer et exercer nos talents de
-ménestrels au mieux de nos intérêts.--Maudites soient ces licences qui
-permettent à un homme de gagner sa vie par la destruction de milliers de
-ses semblables! Mais avez-vous une licence de l'archi-juge de paix, le
-Christ Jésus? Si vous l'avez, soyez heureux; si vous ne l'avez pas, vous
-serez arrêtés par Jésus, le grand juge, comme rôdeurs misérables et
-vagabonds du pays céleste, et punis d'une mort éternelle, malgré vos
-prétendues licences reçues en ce monde.» (Ap. 24).
-
-On voit à quel état de dégradation était tombée la noble profession des
-anciens chanteurs et combien peu la nécessité d'obtenir un brevet de
-l'autorité ou d'entrer dans une guild, comme le voulait Édouard IV,
-arrêtait leurs extravagances. Avec les inventions et les mœurs
-nouvelles, leur raison d'être disparaissait et la partie vraiment haute
-de leur art s'effaçait; les anciens diseurs de poèmes, après s'être mêlés
-aux bandes peu recommandables des amuseurs publics, voyaient ces bandes
-leur survivre, et il ne restait plus, sur les routes, que ces bouffons
-grossiers et ces musiciens vulgaires que les gens réfléchis traitaient en
-réprouvés.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES OUTLAWS ET LES OUVRIERS ERRANTS
-
- Les forêts d'Angleterre et leurs habitants.--Comment on était mis
- hors la loi.--Sort des hommes et sort des femmes.--Leur existence
- vagabonde.
-
- Les paysans vagabonds.--Le besoin d'émancipation.--État de la
- classe ouvrière.--Le paysan qui se détache illégalement de la
- glèbe devient tantôt ouvrier nomade, tantôt mendiant, tantôt
- voleur de grand chemin.
-
- Les peines: la prison, les ceps, le fer rouge.--Les mesures
- préventives: les passeports à l'intérieur.--Les étudiants même
- obligés d'en avoir.
-
- L'œuvre révolutionnaire.--Les assemblées secrètes.--Le rôle des
- errants.--La grande révolte de 1381.--Différences avec la France.
-
-
-Les bouffons, les musiciens et leurs associés nous ont arrêtés dans les
-carrefours et dans les cours des châteaux. Avec les _outlaws_, les
-malheureux mis hors la loi, il nous faut quitter la grand'route pour les
-sentiers à peine tracés et pénétrer dans les bois. L'Angleterre à cette
-époque n'était pas l'immense prairie que sillonnent maintenant les
-chemins de fer; il y restait encore beaucoup de ces forêts dont César
-parle dans ses _Commentaires_ et où les ancêtres des rois Plantagenets
-avaient si jalousement maintenu leurs droits de chasse. La police n'y
-était point exacte, comme aujourd'hui dans les bois qui restent; elles
-offraient aux bandits et aux condamnés en fuite de vastes asiles.
-L'esprit populaire s'était accoutumé à mêler dans un même sentiment de
-sympathie l'idée de la haute forêt bruissante et l'idée de la libre vie
-qu'y menaient les proscrits. C'est pourquoi, à côté de l'épopée d'Arthur,
-on trouve celle des arbres et des buissons, celle des vaillants qui
-habitent le taillis et qu'on imagine avoir lutté pour les libertés
-publiques, celle d'Hereward, de Foulke Fitz-Waurin, de Robin Hood. Sitôt
-poursuivi, sitôt en route pour la forêt; il était plus facile de s'y
-rendre, on y était moins éloigné des siens et tout aussi en sûreté que
-sur le continent.
-
-Larrons, bandits, braconniers et chevaliers pouvaient ainsi se rencontrer
-en camarades au fond des bois. C'est à la forêt que songe l'écuyer
-proscrit, dans la célèbre ballade de la _Fille aux bruns cheveux_, le
-chef-d'œuvre de la poésie anglaise au quinzième siècle, un duo d'amour
-musical, tout plein du charme sauvage des grandes futaies, avec une
-cadence bien accentuée, des rimes fréquentes qui chantent à l'oreille: on
-dirait la mélodie un peu grêle mais pourtant sonore d'un vieil air
-touchant et aimé. Sur le point d'être pris, le pauvre écuyer doit choisir
-entre une mort honteuse et la retraite «dans la forêt verdoyante». Sa
-fiancée, qui n'est rien moins qu'une fille de baron, veut le suivre, et
-alors, à chaque couplet, pour l'éprouver, son amant lui représente les
-terreurs et les dangers de cette vie de fugitifs: elle pourra le voir
-pris et mourant de la mort des voleurs: «car, pour l'outlaw, telle est la
-loi, on le saisit, on le lie et sans merci on le pend, et son corps se
-balance au vent.» Avec cela une peinture, saisissante de l'existence sous
-bois, des ronces, de la neige, de la gelée, de la pluie; pas de
-nourriture délicate, pas de lit moelleux, les feuilles pour unique toit.
-
-Bien plus, et l'épreuve devient plus dure, il faudra que la jeune fille
-coupe ses beaux cheveux; la vie en forêt ne permet pas de garder cet
-ornement. Enfin, et c'est là le comble: j'ai déjà dans la forêt une autre
-amie que je préfère et qui est plus belle. Mais, aussi résignée que
-Griselidis, la fiancée répond: j'irai quand même à la forêt, je serai
-bonne pour votre amie, je lui obéirai, «car dans l'humanité entière rien
-ne m'est cher que vous». Alors la joie de l'amant peut éclater: je ne
-suis pas banni, je ne m'enfuirai pas dans les bois; je ne suis pas un
-écuyer obscur, je suis le fils du comte de Westmoreland, et pour nous
-l'heure des fêtes nuptiales est venue[147].
-
- [147] _The Nut-Brown Maid_, Skeat, _Specimens of English
- Literature_, Clarendon Press, 1871.
-
-Tous les fugitifs que la forêt recevait dans ses profondeurs n'étaient
-point d'amoureux chevaliers suivis de femmes patientes comme Griselidis
-et courageuses comme Bradamante. C'étaient, la plupart du temps, pour
-passer de la poésie à la réalité, des rôdeurs redoutables, ceux mêmes
-contre lesquels Édouard Ier et Édouard III avaient rendu la rigoureuse
-loi des suspects[148] mentionnée plus haut. Cette caste se composait
-d'abord des bandes organisées de brigands que le statut appelle
-Ravageurs, Gens-de-Robert, Traille-bâton, etc. (_Wastours_, _Roberdesmen
-Drawlatches_), puis des voleurs d'occasion, des filous et malfaiteurs de
-toute sorte et des outlaws divers qui étaient frappés par la loi de cette
-véritable mort civile à laquelle fait allusion le fiancé de la _Fille aux
-cheveux bruns_. La sentence d'outlawry, de mise hors la loi, était, la
-plupart du temps, le point de départ d'une vie errante qui devenait
-forcément une vie de brigandage. Pour être déclaré outlaw, il fallait
-avoir commis un crime ou un délit; une demande en justice de
-l'adversaire, d'un caractère purement civil, ne suffisait pas[149]; mais
-pour se trouver dans le cas de mériter la potence, il n'était pas
-nécessaire d'être coupable d'une faute énorme; de là le grand nombre des
-outlaws. Dans un procès criminel du temps d'Édouard Ier[150], le juge
-sur son siège explique que la loi est celle-ci: si le voleur a pris un
-objet qui vaut plus de douze pence ou s'il a été condamné plusieurs fois
-pour de petits vols et que le total vaille douze pence et au delà, il
-doit être pendu: «Lex vult quod pendeatur per collum.» Encore, ainsi que
-l'observe le juge, à propos d'une femme qui avait volé pour huit pence,
-la loi est plus douce que sous Henri III, puisqu'alors il suffisait d'un
-vol de quatre pence pour être pendu[151].
-
- [148] Statut de Winchester, 13 Éd. I, chap. IV, confirmé par
- Édouard III (_Statutes of the realm_).
-
- [149] «Item videtur nulla esse utlagarda si factum pro quo
- interrogatus est civile sit et non criminale.» (Bracton,
- Collection du Maître des rôles, t. II, p. 330.)
-
- [150] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, p. 533 (Collection
- du Maître des rôles).
-
- [151] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, pp. 537-538.
-
-L'homme devenait outlaw, et la femme _weyve_, c'est-à-dire abandonnée à
-la merci de tous, et ne pouvant pas réclamer la protection des lois.
-Aussi l'auteur du _Fleta_ exprime-t-il avec une force terrible l'état des
-gens ainsi châtiés: ils ont des têtes de loup que l'on peut couper
-impunément: «Est enim weyvium quod nullus advocat, et utlagariæ
-æquipollet quoad pœnam. Utlagatus et Weyviata capita gerunt lupina, quæ
-ab omnibus impune poterunt amputari; merito enim sine lege perire debent
-qui secundum legem vivere recusant[152].» L'outlaw perdait tous ses biens
-et tous ses droits; tous les contrats dans lesquels il était partie
-tombaient; il n'était plus obligé vis-à-vis de personne, et personne
-n'était obligé vis-à-vis de lui. Ses biens étaient forfaits: «catalla
-quidem utlagata erunt domini regis;» s'il avait des terres, le roi en
-gardait l'usufruit pendant un an et un jour, au bout desquels il les
-rendait au _capitalis dominus_[153]. Et même il y avait à ce sujet des
-maximes légales très dures: un homme accusé de meurtre et acquitté
-subissait cependant la confiscation, s'il avait fui d'abord, craignant le
-jugement. C'est encore le magistrat qui parle: «Si home seit aquité de
-mort de home et del assent et de eyde, sus ceo les justices demaunderont
-de la jure si le prison ala defuant; si eus dient qe noun, aille quites,
-si oyl, le roy avera ses chateuz[154].» On conçoit que la sévérité
-draconienne de tels règlements n'était pas faite pour diminuer l'audace
-de ceux qu'ils atteignaient, et que la rigueur excessive de ces peines
-devait transformer souvent le fugitif d'un jour, qui avait douté de la
-clairvoyance du juge, en brigand de profession et en voleur de grand
-chemin.
-
- [152] Liv. I, chap. XXVII.
-
- [153] Bracton, t. II, pp. 340-342.
-
-A côté des gens de cette espèce, il y avait tous les vagabonds qui, sans
-mériter une sentence d'outlawry, avaient fui le village ou la ferme
-auxquels ils étaient attachés. Le vilain qui abandonnait, sans licence
-spéciale, le domaine du maître ne rentrait dans la vie commune qu'après
-s'être mis à sa merci ou, ce qui était moins dur, après avoir passé un an
-et un jour dans une ville franche, sans la quitter et sans que le lord
-eût songé à interrompre la prescription. Il devenait, dans ce dernier
-cas, homme libre, et les liens qui l'attachaient au sol étaient rompus.
-Mais s'il s'était borné à errer de place en place, il pouvait toujours
-être repris le jour où il reparaîtrait à son foyer. On en voit un
-exemple dans un curieux procès du temps d'Édouard Ier, dont le relevé
-nous est parvenu: _A._ présente un bref (writ) d'emprisonnement contre
-_B._--Heiham, avocat de _B._, dit: Nous n'avons pas à nous défendre, _A._
-est notre vilain, son bref ne peut avoir effet contre nous. On vérifie et
-on trouve que _A._ est le fils d'un vilain de _B._, qu'il s'est enfui et
-plusieurs années après est revenu à son foyer, «en son ny», où il a été
-repris comme vilain. Le juge déclare que cette reprise est légale, et
-qu'un vilain peut errer pendant six, sept ans ou plus; si au bout de ce
-temps on le retrouve «en son ny demeyne e en son astre (foyer)», on peut
-s'en emparer comme de sa chose; le fait du retour le met en l'état où il
-était avant le départ. En entendant cette décision, l'avocat enchanté
-cite avec à-propos l'Écriture sainte: «Cecidit in foveam quam
-fecit[155]!»
-
- [154] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, p. 515. Quelquefois
- on profitait de l'absence de son ennemi sur le continent pour
- affirmer au magistrat qu'il était en fuite et le faire déclarer
- outlaw: ainsi, le clerc Jean Crochille se plaint au parlement
- d'avoir été mis injustement hors la loi pendant un voyage qu'il
- avait fait en cour de Rome, 1347 (_Rotuli parliamentorum_, t. II,
- p. 171); le clerc Robert de Thresk est de même déclaré outlaw
- pendant son absence du royaume «par malice de ses accusours».
- (_Ibidem_, même année, p. 183.)
-
- [155] _Yearbooks of Edward I_, années 21-22, p. 447.
-
-Les paysans en fuite donnaient à la caste errante ses recrues les plus
-nombreuses. En Angleterre, une foule de causes, parmi lesquelles se
-trouve en première ligne la grande peste de 1349[156], avaient
-bouleversé, au quatorzième siècle, les rapports des classes ouvrières
-avec les classes riches et la proportion entre la valeur des salaires et
-celle des objets nécessaires à la vie. En face d'un besoin d'émancipation
-qui se faisait jour de toute part, le parlement, la chambre des communes
-aussi bien que le roi, rendaient de durs arrêts qui prescrivaient le
-maintien du _statu quo ante pestem_. De là, chez les paysans, un immense
-désir de changer de place et de voir ailleurs: chez eux, les gages
-d'avant la peste étaient dérisoires; mais dans tel autre comté, se
-disaient-ils, on paye mieux; du reste pourquoi ne pas se mêler à la
-classe des ouvriers libres? elle était nombreuse et malgré les statuts
-augmentait sans cesse. Tous ne réussissaient pas à dissimuler leur passé,
-et quand le danger devenait grand d'être «mys en cepes» et renvoyés à
-leurs maîtres, ils s'enfuyaient de nouveau, changeaient de comté, et
-devenaient nomades. D'autres, mécontents, avec ou sans cause, ne
-quittaient leur hameau que pour devenir immédiatement des vagabonds sans
-feu ni lieu et de la plus dangereuse espèce. Aussi le palais Westminster,
-la salle du chapitre de l'abbaye où siégeaient les communes
-retentissent-ils de plaintes toujours renouvelées contre l'indiscipline
-croissante. Les communes, qui représentent dans les campagnes, en
-général, les propriétaires du sol, et dans les villes une bourgeoisie aux
-tendances passablement aristocratiques, s'élèvent avec force contre les
-goûts d'émancipation d'une classe d'ouvriers dont elles ne sont nullement
-solidaires. Elles veulent le rétablissement de toutes les lois, de tous
-les usages anciens et la répression énergique des désordres nouveaux.
-Mais le courant était trop fort et il renversait les lois; on les voit
-renouvelées sans cesse, inutilement.
-
- [156] D'après Seebohm (_The Black Death and its place in English
- History_; deux articles dans la _Fortnightly Review_ en 1865),
- plus de la moitié de la population mourut pendant l'année
- 1348-1349. Voici le tableau frappant que trace Knyghton, un
- contemporain, de la peste à Leicester: «Et moriebantur quasi tota
- valitudo villæ....valde pauci erant qui de divitiis vel
- quibuslibet rebus curam agerent.... Et oves et boves per campos
- et inter segetes vagabant.... sed in sulcis deviis et sepibus
- morte perierunt numero incomputabili.» A l'automne, la
- main-d'œuvre est hors de prix et une partie de la récolte est
- laissée sur pied (_Decem scriptores_ de Twysden; col. 2598).
-
-En 1350, tout de suite après la peste, un premier règlement est dirigé
-contre la «malice des servantz[157]» qui avaient déjà une grande
-indépendance et la voulaient plus grande encore. Il leur fallait d'autres
-salaires qu'autrefois et aussi d'autres termes d'engagements, ils ne
-voulaient plus travailler «sanz trop outraiouses louers prendre». Jadis
-ils se louaient pour un an; maintenant ils désirent rester maîtres
-d'eux-mêmes et se louer à la journée: défense leur est faite par le
-statut de travailler dans ces conditions. Quatre ans après, nouvelles
-plaintes[158]; le blé est à bas prix et les travailleurs refusent d'en
-recevoir en guise de payement; ils persistent aussi à vouloir se louer à
-la journée: toutes ces pratiques sont condamnées de nouveau. La querelle
-continue et s'envenime. La trente-quatrième année de son règne, Édouard
-III menace les coupables de les faire marquer au front d'un F «en signe
-de fauxine[159]». En 1372, le parlement constate que les «laborers et
-servantz sey fuent d'un countée en autre, dount les uns vont as grantz
-villes et devignent artificers, les uns en estrange pays pur laborer, par
-cause des excessives lowers, nient demurantz en certein en nul lieu, par
-qi execution de l'estatut ne puist estre fait vers eux». Les communes du
-Bon Parlement de 1376 obtiennent la ratification de tous les règlements
-antérieurs[160]. On renouvelle les défenses à chacun de se transporter
-hors de son «pays propre». Le paysan doit y rester et servir quiconque a
-besoin de lui, non pas seulement s'il est serf ou «neif», mais encore
-s'il appartient à la classe des «laborers et artificers et altres
-servantz».
-
- [157] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 233. Cf. les ordonnances
- françaises; celle de Jean, de cette même année (Recueil
- d'Isambert, t. IV, p. 576), prescrit aux «gens oiseux» de Paris
- de travailler ou de s'en aller, ce qui était moins radical et
- encore moins utile que les règlements anglais. Une autre
- ordonnance de Jean (nov. 1354) est dirigée contre les ouvriers
- qui vont de ville en ville chercher de gros gages, partout «où
- les ordonnances ne sont mie adroit gardées» (_Ibid._, p. 700).
- Ils sont menacés de la prison, du pilori et du fer rouge.
-
- [158] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 261; parlement de 1354.
-
- [159] Statut, 34 Éd. III, chap. IX, année 1361-2.
-
- [160] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 312 et 340.
-
-Mais les changements économiques survenus avaient rendu possible ce qui
-ne l'était pas autrefois; on avait besoin de travailleurs, et les
-propriétaires n'étaient pas rares qui donnaient de l'occupation aux
-ouvriers malgré les lois, même à la journée et à d'autres salaires que
-ceux du tarif. Les pétitions parlementaires le constatent: «Ils sont si
-chèrement receues en estranges lieux en service sodeynement que celle
-receptement donne essample et confort as touz servantz, _si tost come ils
-sont de riens desplu_, de coure en estranges lieux de mestre en mestre,
-come dit est devant.» Et cela ne se produirait pas, observaient justement
-les communes, si, dès qu'ils offrent leurs services de la sorte, ils
-étaient «prys et mys en cepes». C'était vrai; mais les propriétaires qui
-manquaient de bras et dont la récolte attendait sur pied, étaient trop
-heureux de rencontrer des «servauntz et laborers», quels qu'ils fussent,
-et au lieu de les faire mener «al prochein gaole», ils les payaient et
-leur donnaient du travail. Les ouvriers ne l'ignoraient pas, et leurs
-maîtres traditionnels étaient forcés de tenir compte des circonstances et
-de se montrer moins sévères. Car, pour une exigence trop dure ou une
-réprimande trop forte, au lieu de se soumettre, comme autrefois, ou même
-de protester, l'ouvrier ne disait rien, mais s'en allait: «Si tost come
-lour mestres les chalengent de mal service ou les voillent paier pur lour
-dite service solone la forme des ditz estatutz, ils fuont et descurront
-sodeynement hors de lours services et hors de lours pays propre de
-countée en countée, de hundred en hundred, de ville en ville, en
-estranges lieux desconuz à lour dites mestres[161].»
-
- [161] _Rotuli parliamentorum_, p. 340; parlement de 1376.
-
-Ce qui est bien pire et devait arriver forcément, c'est que beaucoup
-d'entre eux, ne pouvant ou ne voulant pas travailler, se faisaient
-mendiants ou voleurs de profession. Ces «laborers corores devenont
-mendinantz beggeres, pur mesner ocious vie, et soi trient hors de lours
-pays, communément as citées, burghwes, et as autres bones villes pur
-begger; et lesquels sont fort de corps et bien purroient eser la commune
-si ils voudroient servir». Voilà pour les mendiants[162]; voici
-maintenant pour les voleurs: «Et la greyndre partie des ditz servantz
-corores devenent communement fortes larounes et encrecent de eux roberies
-et felonies de jour en altre par touz partz.» Il faut prendre des mesures
-énergiques: que défense soit faite de donner l'aumône à des gens de cette
-espèce et que «lours corps soient mys en cepes ou mesnez al prochein
-gaole», pour être renvoyés ensuite dans leur pays. Édouard III, en
-1349[163], avait déjà condamné à la prison les personnes qui, sous
-prétexte de charité, viendraient en aide aux mendiants; ces vagabonds
-erraient par le pays, «s'adonnant à la paresse et au vice et quelquefois
-commettant des vols et autres abominations». Mêmes plaintes au temps de
-Richard II; à peine est-il sur le trône, qu'elles se répètent d'année en
-année; on en trouve en 1377, en 1378, en 1379[164].
-
- [162] Langland montre, de même, le mendiant éhonté qui va, sac
- sur le dos, quêter de porte en porte, et qui pourrait fort bien,
- s'il voulait, gagner son pain et sa bière en travaillant; il sait
- un métier, mais il préfère ne pas l'exercer:
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- And can som manere craft in cas he wolde hit vse,
- Thorgh whiche crafte he couthe come to bred and to ale.
-
- (Texte C, _passus_ X, vers 151.)
-
- [163] _Statutes of the realm_, 23 Ed. III, chap. VII.
-
- [164] _Rotuli parliamentorum_, t. III. pp. 17, 46, 65.
-
-Les règlements ont beau se multiplier, le roi est obligé de reconnaître,
-dans son ordonnance de 1385, que les «faitours et vagerantz» courent le
-pays «pluis habundantement qe ne soloient avant ces heures[165]». En
-1388, il renouvelle toutes les prescriptions de ses prédécesseurs et
-rappelle aux maires, baillis, sénéchaux et constables, leurs devoirs,
-celui notamment de réparer leurs ceps et d'en tenir qui soient toujours
-prêts, pour y mettre les individus appartenant à la classe errante[166].
-
- [165] _Statutes of the realm_, 7 Ric. II, chap. V.
-
- [166] _Statutes_, 12 Ric. II, chap. III.
-
-Ce n'étaient pas là de vaines menaces et il ne s'agissait pas de peines
-médiocres. Les prisons d'alors ne ressemblaient guère à ces édifices
-clairs et bien lavés qu'on voit aujourd'hui dans plusieurs villes
-d'Angleterre, à York, par exemple, où la moyenne des condamnés trouve
-certainement plus de propreté et de confort qu'ils n'en pouvaient avoir
-chez eux. C'étaient souvent de fétides cachots, où l'humidité des
-murailles et l'immobilité où vous obligeaient les ceps corrompaient le
-sang et engendraient de hideuses maladies. Ces instruments de torture,
-qui, d'après les lois de Richard II, devaient être toujours tenus en bon
-état et prêts à servir, consistaient en deux poutres superposées. De
-distance en distance, des trous ronds étaient percés à leur point de
-jonction; on soulevait la poutre supérieure et on faisait passer dans les
-trous les jambes des prisonniers; quelquefois, il y avait une troisième
-poutre, dans les ouvertures de laquelle les mains des malheureux étaient
-en outre engagées; leur corps reposait tantôt sur un escabeau, tantôt sur
-le sol. Dans certaines prisons, les ceps étaient assez élevés; on y
-introduisait seulement les jambes du patient et il demeurait ainsi, le
-corps étendu à terre, dans l'humidité, la tête plus bas que les pieds;
-mais ce raffinement n'était pas habituel[167].
-
- [167] Voir au British Museum, dans un manuscrit des décrétales
- (10 É. IV), la représentation d'un moine mis dans des ceps; un
- autre moine lie l'extrémité des poutres avec des cordes (fol.
- 222). Voir aussi ces instruments de torture dans Foxe, _Actes and
- monuments_, Londres, 1562, fol., pp. 390, 1272, etc.
-
-Maint ouvrier errant accoutumé à une vie active, au grand air, venait
-ainsi, grâce aux ordonnances incessantes du roi et du parlement, se
-repentir dans les ténèbres de son audace et regretter, pendant des jours
-et des nuits tout pareils, sa liberté, sa famille, son «ny». L'effet d'un
-semblable traitement sur la constitution physique des victimes se devine;
-les procès-verbaux de justice le montrent d'ailleurs fort clairement; on
-lit, par exemple, ce qui suit dans les rôles _Coram rege_ du temps de
-Henri III:
-
-«Assises de Ludinglond.
-
-«Le jury expose que Guillaume le Sauvage prit deux étrangers et une femme
-et les emprisonna à Thorelstan, et les retint en prison jusqu'à ce que
-l'un d'eux y mourût, et que l'autre perdît un pied, et que la femme
-perdît les deux pieds, _parce qu'ils avaient pourri_. Guillaume amena
-ultérieurement ces gens devant la cour de notre seigneur le roi à
-Ludinglond pour les faire juger par ladite cour. Et quand la cour les
-vit, elle se refusa à les juger parce qu'ils n'avaient été arrêtés pour
-aucun vol ou délit pour lesquels ils pussent subir un jugement. C'est
-pourquoi on leur permit de se retirer en liberté[168].»
-
- [168] _Gleanings from the public records_, par M. H. Hewlett,
- dans l'_Antiquary_ de mars 1882.
-
-Comment, dans un tel état, les pauvres gens «se retirèrent» et ce qu'ils
-devinrent, le procès-verbal des assises ne le dit pas. Ce qui est
-certain, c'est qu'aucune sorte d'indemnité ne leur fut donnée pour les
-aider à se tirer d'affaire dans leur horrible situation. La justice de
-nos pères n'était pas minutieuse.
-
-Mais la menace de prisons si malsaines et de ceps si terribles ne
-retenait et n'arrêtait pas les travailleurs las d'être attachés au sol.
-Pour quitter leur pays, tous les prétextes leur étaient bons; ils osaient
-même employer celui de voyages de dévotion. Ils partaient, le bâton à la
-main, «par colour d'aler loyns en pillerinage,» et ne revenaient plus.
-Mais un nouveau frein va être employé pour dompter cette humeur
-turbulente, c'est l'obligation de se munir de véritables lettres de route
-ou passeports pour passer d'un comté à l'autre. Nul ne pourra quitter son
-village s'il ne porte «lettre patente contenant la cause de son aler e le
-temps de son retournir s'il doit retournir». En d'autres termes, même
-quand on avait le droit de s'établir définitivement ailleurs, il fallait
-un permis de circulation pour s'en aller. Ces lettres seront scellées par
-un «prodhomme» désigné, dans chaque cité, hundred, bourg, etc., par les
-juges de paix, et des sceaux particuliers seront fabriqués exprès
-portant, dit l'ordonnance, au milieu, les armes du roi, autour le nom du
-comté et en travers celui du hundred, cité ou bourg. On prévoit même le
-cas où des lettres fausses seraient fabriquées, ce qui montre quelle
-ardente envie de quitter son pays on sentait chez les gens de cette
-classe. Tout individu surpris sans papiers en règle est mis
-provisoirement en prison.
-
-Les mendiants seront traités comme les «servants» qui n'auraient pas de
-«lettre testimoigniale[169]». Ce à quoi on tient, c'est à retenir en
-place le plus de monde possible et à empêcher par là les pérégrinations
-inquiétantes de tous ces rôdeurs. Quant aux mendiants incapables de
-travailler, ils devront, eux aussi, cesser de fréquenter les grands
-chemins: ils finiront leur vie dans la cité où on les trouvera au moment
-de la proclamation ou, tout au plus, dans quelque ville voisine ou dans
-celle où ils sont nés; ils y seront conduits dans les quarante jours et y
-resteront «continuelement pur lour vies».
-
- [169] 12 Rich. II, chap. VII.
-
-Ce qui est plus étrange et qui, à défaut d'autres preuves, montrerait à
-quelle classe appartenaient alors les étudiants, c'est qu'ils sont
-compris dans la même catégorie: ils avaient coutume, en rentrant dans
-leur pays ou en faisant des pèlerinages ou en allant à l'université, de
-tendre la main aux passants et de frapper aux portes. Ils seront
-assimilés aux mendiants et mis aux fers s'ils n'ont pas la lettre
-réglementaire; seulement cette pièce leur sera remise par le chancelier,
-c'est la seule différence: «Et qe les clers des universitées qi vont ensy
-mendinantz eient lettres de tesmoigne de lour chancelier sur mesme la
-peyne[170].»
-
- [170] 12 Rich. II, chap. VII.
-
-Enfin, l'année suivante (1389), un nouveau statut réprouve la coutume des
-«artificers, laborers, servantz», etc., qui entretiennent pour leur usage
-des lévriers et autres chiens, et, «es jours de festes, qant bones
-cristiens sont as esglises oiantz divine service[171],» pénètrent dans
-les parcs et garennes des seigneurs et détruisent tout le gibier. Bien
-plus, ils profitent de ces occasions où ils se trouvent réunis en armes,
-sans crainte d'être inquiétés, pour tenir «lour assemblées,
-entreparlances et conspiracies pur lever et désobeier a lour ligeance».
-Certainement les fourrés épais des forêts seigneuriales avaient dû plus
-d'une fois abriter, à l'heure des offices, des réunions de cette espèce
-avant la grande révolte de 1381, et dans ce milieu naquirent sans doute
-quelques-unes de ces idées remuantes et actives qui furent transportées
-de pays en pays par les nomades et firent reconnaître au peuple de comtés
-différents les liens de solidarité qui les unissaient entre eux.
-
- [171] _Statutes_, 13 Rich. II, chap. XIII.
-
-C'est dans une révolte pareille que le rôle de la classe errante est
-considérable, et il y a tout intérêt pour l'historien à ne pas le
-négliger. Il est impossible, si on ne tient pas compte de cet élément,
-d'expliquer l'importance et l'étendue d'un mouvement qui faillit avoir
-des suites pareilles à celles de la Révolution française. «J'avais perdu
-mon héritage et le royaume d'Angleterre[172],» disait Richard II le soir
-du jour où sa présence d'esprit le sauva, et il avait raison. Pourquoi,
-en France, la Jacquerie fut-elle une vulgaire et impuissante émeute,
-comparée à la révolte anglaise? Les causes en sont multiples, mais la
-principale est l'absence d'une classe de nomades aussi nombreuse et forte
-que celle d'Angleterre. Cette classe servit à unir tout le peuple; elle
-dit à ceux du nord ce que pensaient ceux du midi, ce que souffraient et
-désiraient les uns et les autres: les souffrances et les désirs n'étaient
-pas identiques, mais il suffisait de savoir que tous avaient des réformes
-à demander. Aussi, quand on apprit que la révolte avait commencé, on se
-souleva de toute part, et il fut clair alors que chacun désirait un bien
-différent et que les troupes associées poursuivaient des buts divers;
-seulement, le fond de la querelle étant le même et tous voulant plus
-d'indépendance, ils marchaient de concert, sans se connaître autrement
-que par l'intermédiaire des errants. Les rois d'Angleterre s'étaient bien
-aperçus du danger, et à diverses reprises ils avaient promulgué des
-statuts visant spécialement les discours tenus par les nomades, dans
-leurs voyages, sur le compte des nobles, des prélats, des juges, de tous
-les dépositaires d'une force publique quelconque. Édouard Ier avait dit
-dans une de ses lois:
-
- [172] Walsingham, _Historia anglicana_, sub anno 1381.
-
-«Pur ceo qe plusours ount sovent trové en counté controveures, dont
-discorde ou manere de discord ad esté sovent entre le roi et son people,
-ou ascuns hautes hommes de son roialme; est défendu, pur le damage qe ad
-esté, et unqore en purreit avenir, que desore en avant nul ne soit si
-hardy de dire ne de counter nul faux novel, ou controveure, dount nul
-descorde ou manere de discord, ou d'esclandre, puisse surdre entre le roi
-et son poeple, ou les hautes hommes de son roialme; et qi le fra, soit
-pris et détenuz en prisone jesqes à taunt q'il eit trové en court celuy
-dount le poeple serra mové.»
-
-Le danger de discours pareils qui touchent aux actes et même aux pensées
-des grands du royaume devient menaçant de nouveau sous Richard II, et,
-dans les premières années de son règne, le statut suivant est promulgué:
-
-«Item de controvours de faux novels et countours des horribles et fauxes
-mensonges des prélates, ducs, countes, barons et autres nobles et grantz
-de roialme et auxint del chanceller, trésorer, clerk del privé seal,
-séneschal del hostel nostre seignur le roi, justices del un bank et de
-l'autre et d'autres grantz officers du roialme des choses qe par les ditz
-prélatz, seignurs et officers ne furent unqes parlez, touchez _ou
-pensez_..... par ont débatz et descordes purroient sourdre parentre les
-ditz seignurs ou parentre les seignurs et communes, qe Dieu ne veulle, et
-dont grant péril et meschief purroit avenir à tout le roialme et
-légèrement subversion et destruction del roialme avant dit, si due
-remédie n'y fuisse mys, est défenduz estroitement et sur grief peine pur
-eschuer les damages et périls avant ditz qe desore nul soit si hardi de
-controver, dire ou counter ascune fauxe novelle, mesonge ou autre tiel
-fauxe chose des prélats, seignurs et les autres desusditz dont descord ou
-esclaundre aucune puisse sourdre deinz mesme le roialme et qi le fra eit
-et encourge la paine autre foitz ent ordenez par estatut de Westm'
-primer[173].» Mais ce statut est rendu en vain; deux ans plus tard éclate
-la révolte des paysans.
-
- [173] _The statutes at large_, édition O. Ruffhead, Londres,
- 1763, t. I, pp. 53 et 343, 3 Éd. I, ch. XXXIV, et 2 Rich. II, ch.
- V.
-
-En France, pendant et après les guerres, la route appartient uniquement à
-des brigands pillards qui étaient nés ouvriers ou chevaliers. Des
-soldats, qui représentent la lie de la plus haute et de la plus basse
-classe, s'acharnent au dépouillement du reste de la société; le chemin
-retentit du bruit des armures et le paysan se cache; les troupes équipées
-pour la défense du sol attaquent sans scrupule tout ce qui est moins fort
-qu'elles et bon à piller; quand on est de ce monde, on «se tourne
-français», comme dit Froissart, et on se tourne anglais selon l'intérêt
-du moment. Les errants que la loi anglaise menace des ceps sont d'une
-autre sorte et, quel que soit le nombre des brigands parmi eux, ils n'y
-sont pas en majorité; le reste des paysans sympathise avec eux, au lieu
-de les redouter. Aussi la révolte anglaise ne fut-elle pas une
-entreprise désespérée; elle fut conduite avec un sang-froid et un bon
-sens extraordinaires. Les insurgés montrent un sentiment calme de leur
-force, qui nous saisit et qui saisissait bien plus encore les chevaliers
-demeurés dans Londres; ce sont des gens qui marchent les yeux ouverts et
-qui, s'ils détruisent beaucoup, voudraient aussi réformer. Avec eux on
-peut s'entendre et traiter; on violera le traité sans doute, et la
-révolte finira par les supplices: mais, quoi qu'en disent les communes et
-les lords réunis à Westminster, les nouveaux fers n'auront pas la
-ténacité des anciens, et un grand pas vers une émancipation réelle aura
-été fait. En France, la bête de somme, mal nourrie, mal traitée, rongée
-du harnais, s'en va branlant la tête, l'œil terne et le pas traînant;
-ses ruades furieuses feront ajouter au fardeau qui l'écrase des poids
-nouveaux, et ce sera tout; des siècles passeront avant qu'elle obtienne
-autre chose.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LES PRÊCHEURS NOMADES ET LES FRÈRES MENDIANTS
-
- Les prêcheurs politiques.--Dans quelle classe ils se
- recrutent.--Quelles théories ils vulgarisent.--Les simples
- prêtres de Wyclif.--Rôle des prêcheurs.--Ton de leurs harangues.
-
- Les prêcheurs religieux; Rolle de Hampole.
-
- Les frères.--Ce qu'ils étaient au quatorzième siècle; ce qu'ils
- avaient été d'abord.--Sainteté de leur mission initiale.--Leur
- popularité en Angleterre.--Cette popularité trop grande est la
- cause de leur décadence.--Richesse exagérée.--Superstitions.--Ils
- deviennent un objet banal de satire.
-
-
-Si le _sentiment_ de besoins et de désirs communs se répandait surtout
-grâce à cette foule d'ouvriers que nous trouvons en Angleterre sans cesse
-errants malgré les statuts, tout ce qui était _idée_ était vulgarisé par
-une autre sorte de nomades, les prêcheurs. Gens du peuple eux aussi, ils
-avaient étudié; il n'était pas nécessaire, ainsi que nous l'avons vu,
-d'être riche pour suivre les cours à Oxford; les vilains même y
-envoyaient leurs enfants, et les communes, peu libérales d'esprit, comme
-on sait, protestaient contre cette émancipation d'un autre genre, cet
-_avancement par clergie_; mais elles protestaient en vain, et le roi
-répondait à leur requête qu'il «s'adviseroit» (1391). C'était, et c'est
-encore aujourd'hui, la formule du refus royal[174]. Quel était l'état du
-peuple, ces clercs le savaient; ils connaissaient les misères du pauvre,
-c'étaient celles de leur père, de leur mère, d'eux-mêmes, et l'étude leur
-permettait de transformer en idées précises les aspirations vagues des
-travailleurs de la terre. Les premières ne sont pas moins nécessaires que
-les secondes à tout mouvement social important; si toutes deux sont
-indispensables à la formation de l'outil, ce sont les idées qui en
-représenteraient la lame.
-
- [174] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 294.
-
-Les prêcheurs nomades savaient l'affiler et ils étaient nombreux. Ceux
-que Wyclif envoya vulgariser ses doctrines, ses «simples prêtres», firent
-uniquement ce que d'autres faisaient avant eux; ils imitèrent leurs
-devanciers et ne se bornèrent pas plus à exposer les théories peu
-démocratiques de leur maître que les frères mendiants, amis de la
-révolution, ne s'en tenaient aux préceptes de l'Évangile. Leurs
-sympathies étaient avec le peuple et ils le montrèrent dans leurs
-discours. Wyclif contribua à augmenter le corps de ces nomades; les siens
-ne se distinguaient pas beaucoup des autres, et s'il rencontra facilement
-des clercs pour remplir le rôle qu'il voulait, c'est que beaucoup dans le
-royaume se trouvaient déjà préparés à une semblable mission et
-n'attendaient que l'occasion.
-
-Tous, d'ailleurs, font une besogne pareille et courent le pays,
-attroupant les pauvres et les attirant par des harangues où ils disent ce
-que des malheureux peuvent aimer à entendre. On s'en aperçut bien lors de
-la révolte, et les ordonnances rendues alors disent clairement quelle
-redoutable influence était celle des prêcheurs errants. Leurs habitudes
-et leurs discours même y sont rapportés: ces mécontents ont l'aspect
-austère; ils vont «de countée en countée, de ville en ville, en certains
-habitz souz dissimulacion de grant saintée[175]». Ils se passent
-naturellement des papiers ecclésiastiques dont les prédicateurs réguliers
-doivent être munis; ils sont «saunz licence de seint piere le pape ou des
-ordinairs des lieux, ou autre auctorité suffisante». Ils ne prêchent pas
-seulement dans les églises, ils recherchent les endroits publics, les
-marchés, les carrefours où s'assemble la foule: «ne mye soulement es
-esglises et cimitoirs, einz es marchés, feires et autres lieux publiques
-où greindre congrégacion de poeple y est.» Et ce n'est pas de théologie
-qu'ils parlent volontiers; c'est bien la question sociale qui, au fond,
-les préoccupe; sur leurs lèvres le sermon religieux se fait harangue
-politique: «lesqueles personnes,» dit toujours l'ordonnance, «prêchent
-auxint de diverses matiers d'esclaundre pur discord et _discencion faire
-entre diverses estatz du dit roialme_ sibien temporelx come espiritelx,
-en commocion du poeple, à grand péril de tout le roialme.» On les cite à
-comparaître devant l'autorité ecclésiastique, les ordinaires, mais ils
-n'ont garde de faire soumission et refusent «d'obéire à lours somonce et
-mandementz». Que les shériffs et autres officiers royaux surveillent
-désormais avec soin ces prêcheurs errants et envoient en prison ceux qui
-ne seront pas en règle.
-
- [175] 5 Rich. II, st. 2, chap. V.
-
-On peut se faire une idée de leurs discours en se rappelant la célèbre
-harangue du prêtre John Ball[176], le type de ces orateurs ambulants.
-Certainement, dans la phrase latine de la _Chronique d'Angleterre_, ses
-pensées prennent une forme trop solennelle et trop correcte, mais tout ce
-qu'on sait des sentiments de la multitude en confirme si bien la
-substance que le fond du discours n'a pu différer de celui que le
-chroniqueur nous a transmis. C'est un dicton populaire qui sert de texte
-à John Ball, et il le développe de cette façon:
-
-«Au début, nous avons été créés tous pareils; c'est la tyrannie d'hommes
-pervers qui a fait naître la servitude, en dépit de la loi de Dieu; si
-Dieu avait voulu qu'il y eût des serfs il aurait dit, au commencement du
-monde, qui serait serf et qui serait seigneur.»
-
- [176] On l'a souvent considéré comme un Wyclifite; mais, de même
- que beaucoup de ses pareils, il ne partageait pas toutes les
- idées du maître, et en avait d'autres, de son côté, qui lui
- étaient propres; ainsi, suivant lui, les enfants naturels ne
- pouvaient aller au ciel.
-
-Ce qui le rend fort, c'est qu'il puise ses meilleures armes dans la
-Bible; il en appelle aux bons sentiments des hommes du peuple, à leur
-vertu, à leur raison; il montre que la parole divine est d'accord avec
-leur intérêt; ils seront «pareils au bon père de famille qui cultive son
-champ et détruit les mauvaises herbes..». La multitude enthousiaste lui
-promettait de le faire archevêque et chancelier de ce royaume où il
-comptait voir pour tous «liberté égale, grandeur égale, puissance égale»,
-mais il fut pris, traîné, pendu, décapité et coupé en quartiers[177].
-
- [177] _Chronicon Angliæ_, 1328-1388, édition Thompson, 1874, 8º.
-
-Cependant, politique à part, on pouvait encore trouver au quatorzième
-siècle des élus de Dieu qui, effrayés par les crimes du monde et l'état
-de péché où vivaient les hommes, quittaient leur cellule ou le toit
-paternel pour suivre les villages et les villes et prêcher la conversion.
-Il en restait, mais ils étaient rares. A l'inverse des autres, ceux-ci ne
-parlaient pas des affaires publiques, mais des intérêts éternels; ils
-n'avaient pas toujours reçu les ordres sacrés; ils se présentaient en
-volontaires de l'armée céleste. Tel était en Angleterre ce Richard Rolle
-de Hampole dont la vie fut moitié celle d'un ermite, moitié celle d'un
-prêcheur errant. Il n'était ni moine, ni docteur, ni prêtre; tout jeune
-il avait abandonné la maison de son père pour aller mener, dans la
-solitude, à la campagne, une vie contemplative. Là, il médite, il prie,
-il se mortifie; on vient en foule à sa cellule, on écoute ses
-exhortations; il a des extases; ses amis lui enlèvent son manteau tout
-déchiré, le raccommodent et le lui remettent sur les épaules sans qu'il
-s'en aperçoive. Pour ajouter à ses peines, le diable le tente «sous la
-forme», dit l'anachorète lui-même, «d'une très belle jeune femme qu'il
-avait vue auparavant et qui avait eu pour lui un amour immodéré». Il
-échappe à grand'peine à la tentation. Il abandonne sa retraite, et
-pendant longtemps il parcourt l'Angleterre, «changeant de lieu
-perpétuellement», prêchant pour ramener les hommes au bien. Il se fixe
-enfin à Hampole, et c'est là qu'il termine sa vie, dans la retraite,
-écrivant énormément et édifiant tout le voisinage par sa dévotion (1349).
-A peine est-il mort que son tombeau devient un but de pèlerinage; les
-gens pieux y apportent des offrandes; des miracles s'y accomplissent.
-Dans le couvent de nonnes de Hampole, qui tirait grand honneur de la
-proximité de la tombe, on se hâta de composer un «office de saint
-Richard, ermite», destiné à être chanté «quand il serait canonisé»; mais
-jusqu'à nos jours l'office du vieil ermite n'a pas été chanté[178].
-
- [178] _English prose treatises of Richard Rolle de Hampole_,
- édition Perry, Londres, 1866, 8º.
-
-Les prêcheurs errants qu'on rencontrait dans les villages n'étaient pas
-toujours des lollards envoyés par Wyclif, ni des inspirés qui, comme
-Rolle de Hampole, tenaient leur mission de Dieu; c'étaient souvent des
-membres d'une immense et puissante caste subdivisée en plusieurs ordres,
-celle des frères mendiants. Les deux ordres principaux étaient les
-Dominicains, prêcheurs ou frères noirs, et les Franciscains, mineurs ou
-frères gris, établis en Angleterre les uns et les autres dès le treizième
-siècle. Il ne faut pas que les amusantes satires de Chaucer nous ferment
-les yeux à ce que ces ordres pouvaient avoir de mérite et ne nous
-laissent voir, dans les religieux mendiants, que d'impudents et lascifs
-vagabonds, à la fois impies, superstitieux et rapaces. On connaît ce
-portrait célèbre:
-
-«C'était le bien-aimé et le familier des franklins de tout le pays--et
-aussi des femmes de qualité de la ville...--Ses façons à confesse étaient
-pleines de douceur--et son absolution était remplie de charme.--On le
-trouvait coulant sur le chapitre des pénitences,--partout où il savait
-que la pitance serait bonne;--car les cadeaux à un ordre pauvre--sont la
-marque de la contrition parfaite--..... Toutes les tavernes de toutes les
-villes lui étaient familières--et tous les aubergistes et les gaies
-servantes.»
-
-Au temps de Chaucer, beaucoup de frères étaient ainsi, mais il y avait
-des exceptions. Je ne parle pas seulement de ceux, bien rares au
-quatorzième siècle, qui continuaient les traditions de leur ordre, vivant
-parmi les pauvres, pauvres comme eux, et, de plus, expérimentés, dévoués,
-compatissants: celui de Chaucer, au contraire, craignait de fréquenter
-«un lépreux ou un mendiant» et d'avoir affaire «avec telle canaille».
-Mais même parmi ceux qui vivaient en dehors de la règle, il y en avait
-dont les pensées, quelque dangereuses qu'elles fussent, étaient moins
-basses. Je parle des frères qu'on pouvait confondre avec les simples
-prêtres de leur ennemi Wyclif et qui étaient sûrement compris avec eux
-dans le statut de 1382. Il est certain que beaucoup de frères, dans leur
-carrière nomade, prêchèrent, comme le prêtre John Ball, dans les
-carrefours et les marchés, les doctrines nouvelles d'émancipation. Aussi,
-seuls de tout le clergé, ils gardent, au moment de la révolte, une
-certaine popularité; et les chroniqueurs monastiques, leurs ennemis
-naturels, étalent complaisamment dans leurs récits ce nouveau grief
-contre les ordres détestés[179]. Langland, qui maudit la révolte, maudit
-aussi les frères pour y avoir pris part. C'est Envie qui leur a dit à
-l'oreille: étudie la logique, le droit et les rêves creux des
-philosophes, et va de village en village prouver que tous les biens
-doivent être en commun:
-
- ..... and prouen hit by Seneca
- That alle thyng vnder heuene ouhte to beo in comune[180].
-
- [179] Jack Straw, d'après la confession que rapporte de lui son
- contemporain le moine, Thomas Walsingham, n'aurait voulu
- conserver d'autres religieux sur la terre que les frères
- mendiants: «Soli mendicantes vixissent super terram qui
- suffecissent pro sacris celebrandis aut conferendis universæ
- terræ.» (_Historia anglicana_, 1867-1869, t. II, p. 10.)
-
- [180] _The vision of William concerning Piers the Plowman_,
- édition Skeat, texte C, _passus XXIII_, vers 274.
-
-Toujours armé de bon sens, Langland déclare net qu'il en a menti,
-l'auteur de ces théories subversives: «Non concupisces rem proximi tui,»
-dit la Bible. Jadis la vie des frères fut exemplaire; Charité habitait
-parmi eux: c'était au temps de saint François[181].
-
- [181] _The vision of William concerning Piers the Plowman_, texte
- C, _passus XVII_, vers 352.
-
-Et en effet, quelle sainte mission leur avait donnée leur fondateur!
-Grossièrement vêtus, nu-pieds et mal nourris, ils devaient aller dans les
-villes chercher, au fond des faubourgs, les abandonnés. Toutes les
-misères, toutes les laideurs hideuses de l'être humain devaient appeler
-leur sympathie, et le bas peuple, en revanche, allait les aimer et les
-vénérer comme des saints. Eccleston[182] raconte qu'un frère mineur mit
-une fois, sans permission, ses sandales pour aller à matines. Il rêva
-ensuite qu'il était arrêté par des voleurs qui criaient: «A mort! à
-mort!--Mais je suis un frère mineur,» disait-il, sûr d'être
-respecté.--«Tu mens, car tu n'es pas nu-pieds!» Le premier de leurs
-devoirs était de demeurer pauvres afin de pouvoir tenir sans crainte,
-n'ayant rien à perdre, un ferme langage aux riches et aux puissants du
-monde. C'est ce que leur rappelait à son lit de mort, en 1253, le savant
-et courageux Robert Grosseteste, évêque de Lincoln, et il leur citait
-avec à-propos ce vers de Juvénal:
-
- Cantabit vacuus coram latrone viator.
-
-Les frères devaient être comme le voyageur sans argent, dont la sérénité
-d'esprit n'est jamais troublée par la rencontre des voleurs[183].
-
- [182] Thomas d'Eccleston, auteur du _Liber de adventu minorum in
- Angliam_ (publié par Brewer dans ses _Monumenta franciscana_),
- vit la période la plus florissante des ordres moindres. Son livre
- est d'une naïveté extrême et abonde en récits de visions et de
- faits merveilleux. La vision dont il est question ici se trouve à
- la page 28 des _Monumenta_.
-
- [183] Matthieu Paris, _Historia Anglorum_, Londres, 1866, 3 vol.
- 8º, t. III, p. 145.
-
-Saint François n'aurait pas voulu que ses religieux fussent lettrés; on
-le lui a injustement reproché. Il proscrivait avec sagesse ces subtiles
-recherches théologiques et métaphysiques qui absorbaient sans utilité la
-vie des grands clercs. Assez d'autres s'y livreraient toujours; ce qu'il
-voulait, lui, c'était envoyer par le monde un peuple de missionnaires qui
-se dévoueraient matériellement, physiquement, au bien des corps et des
-âmes de tous les délaissés. Ainsi compris, le désintéressement était bien
-plus absolu, la servitude plus volontaire et l'effet sur les masses plus
-grand. Pour elles, la subtilité des docteurs n'était pas nécessaire, et
-l'exemple frappant de la misère du consolateur inattentif à sa propre
-peine était la meilleure des consolations. Avant tout, il fallait tuer
-l'orgueil de l'apôtre, et que la grandeur de ses mérites ne fût apparente
-qu'à Dieu seul. Quand le cœur s'est épuré à ce point, il sait
-suffisamment ce qu'est la vie et ce qu'est le bien pour être éloquent;
-l'étude des _Sommes_ les plus en réputation devenait inutile. Mais trop
-de dangers entouraient cette fondation sublime, et le premier était
-précisément la science: «Charles l'empereur, disait le saint, Roland et
-Olivier et tous les paladins et tous les hommes forts dans les batailles
-ont poursuivi à mort les infidèles et à grand'peine et grand labeur ont
-remporté leurs mémorables victoires. Les saints martyrs sont morts en
-luttant pour la foi du Christ. Mais il y a, de nos jours, des gens qui,
-par le simple récit des exploits des héros, cherchent gloire et honneur
-parmi les hommes. Ainsi en est-il parmi vous qui se plaisent davantage à
-écrire et à prêcher sur les mérites des saints qu'à imiter leurs
-travaux.»
-
-Saint François fit cette réponse à un novice qui voulait avoir un
-psautier; il ajoutait d'un esprit assez mordant: «Quand tu auras un
-psautier, tu voudras avoir un bréviaire, et quand tu auras un bréviaire,
-tu t'assoiras dans une chaise, comme un grand prélat, et tu diras à ton
-frère: Frère, apporte-moi mon bréviaire[184]!»
-
- [184] _Speculum vitæ B. Francisci et sociorum eius_; opera
- fratris G. Spoelberch. Anvers, 1620, 1re partie, chap. IV.
-
-La popularité des frères fut immense et il se trouva bientôt qu'ils
-avaient accaparé l'Angleterre[185]; ils étaient tout dans la
-religion[186]. Par une contradiction singulière, leur pauvreté leur avait
-attiré les richesses, et leur abnégation la puissance; les masures où
-ils logeaient d'abord étaient devenues de somptueux monastères avec des
-chapelles grandes comme des cathédrales; les riches s'y faisaient
-ensevelir dans des tombeaux ciselés avec les derniers raffinements du
-gothique fleuri. Leurs apologistes du quinzième siècle racontent avec
-admiration que, dans leur belle bibliothèque de Londres, il y avait une
-tombe ornée de quatre archanges[187]; que leur église, commencée en 1306,
-avait trois cents pieds de long, quatre-vingt-quinze de large et
-soixante-quatre de haut, que toutes les colonnes étaient de marbre et
-tout le pavé aussi. Les rois et les princes avaient enrichi cet édifice;
-les uns avaient donné les autels, d'autres les stalles; Édouard III
-répare, «pour le repos de l'âme de la très illustre reine Isabelle
-enterrée dans le chœur[188],» la grande verrière du milieu abattue par
-le vent; Gilbert de Clare, comte de Gloucester, donne vingt troncs
-d'arbres de sa forêt de Tunbridge. Les riches marchands, le maire, les
-aldermen suivent l'exemple. On inscrit sur les vitraux les noms des
-donateurs, et Langland de s'indigner et de rappeler le précepte
-évangélique: que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. Nous
-n'en apprenons pas moins que le troisième vitrail de l'ouest avait été
-donné par Gautier Mordon, marchand de morue salée, _stokefyschmonger_, et
-maire de Londres. La deuxième fenêtre du sud est due à Jean de Charlton,
-chevalier, et à sa femme; leurs armes y figurent; la quatrième à Gautier
-de Gorst, marchand pelletier de Londres; la quinzième au comte de
-Lancastre; la quatrième à l'ouest provient «du produit de diverses
-collectes, et c'est ainsi qu'elle ne porte pas de nom». Un des donateurs
-est qualifié de père et ami tout spécial des frères mineurs. On pense
-quel triomphe ce devait être pour les wyclifistes de reprocher aux frères
-toutes ces splendeurs mondaines; Wyclif y revient sans cesse:
-
-«Les frères construisent beaucoup de grandes églises et de vastes et
-coûteux monastères et des cloîtres comme des châteaux, et cela sans
-nécessité.... Les grands monastères ne font pas les hommes saints, et
-c'est par la sainteté seulement qu'on peut servir Dieu[189].
-
- [185] Il y avait à peine trente ans que les frères avaient paru
- en Angleterre et ils y possédaient déjà quarante-neuf couvents
- (_Monumenta franciscana_, édition Brewer, Londres, 1858, 8º, p.
- 10). On trouvera dans Matthieu Paris un très bon exposé du rôle
- des frères mineurs en Angleterre à leur arrivée dans ce pays, de
- la vie pauvre, humble et utile qu'ils menèrent d'abord. _Historia
- Anglorum_, édition Madden, Londres, 1866, 3 vol. 8º, t. II, p.
- 109.
-
- [186] Voir la _Defensionem curatorum contra eos qui privilegiatos
- se dicunt_ (4º, sans date), discours prononcé en 1357 par
- Richard Fitz-Ralph, archevêque d'Armagh, et où sont dénoncés les
- empiètements successifs des frères mendiants au détriment des
- curés et autres ecclésiastiques.
-
- [187] _Monumenta franciscana_ ut supra; pp. 514 et suivantes.
- Cette bibliothèque avait été fondée par le célèbre Richard
- Whittington maire de Londres en 1397, 1406 et 1419.
-
- [188] Il y avait dans la même église le cœur de la reine
- Éléonore, mère d'Édouard Ier. En rapportant qu'il y fut
- déposé, le moine Rishanger, un contemporain, fait la cruelle
- remarque suivante, que Walsingham ne manque pas de reproduire
- dans son _Historia anglicana_ (sub anno 1291-1292): «Sepultum est
- itaque corpus ejus in monasterio Ambresburiæ, cor vero Londoniis,
- in ecclesia fratrum minorum; qui sicut et cuncti fratres
- reliquorum ordinum aliquid de corporibus quorumcumque potentium
- morientium sibimet vendicabant, more canum cadaveribus
- assistentium, ubi quisque suam particulam avide consumendam
- expectat.»
-
- [189] «Freres bylden mony grete chirchis and costily waste
- housis, and cloystris as hit were castels, and that withoute
- nede... grete housis make not men holy, and onely by holynesse is
- god wel served.» (_Select english works_, t. II, p. 380.)
-
-On dresse aussi d'interminables listes des cardinaux, des évêques et des
-rois qui ont appartenu à l'ordre, sans oublier même «personæ quædam
-valentes in sæculo», ce qui est d'une vanité bien mondaine. Enfin ils
-signalent les morts qui, à l'instant suprême, ont revêtu l'habit des
-frères: «Frère sire Roger Bourne, chevalier, enterré à Norwich en costume
-de frère, 1334[190].»
-
- [190] _Monumenta franciscana_, p. 541. De là les reproches des
- satiristes.
-
- Of thes frer mynours me thenkes moch wonder,
- That waxen are thus hauteyn, that som tyme weren under.
-
- Th. Wright, _Political poems and songs_, Londres, 1859, 2 vol.
- 8º, t. I, p. 268, chanson de la deuxième moitié du quatorzième
- siècle.
-
-L'orgueil et la richesse des Dominicains sont tout aussi grands. L'auteur
-de _Peres the Ploughman's crede_, vers la fin du quatorzième siècle,
-décrit minutieusement mais sans exagération un de leurs couvents, les
-splendides colonnes qu'on y voit, les sculptures, peintures et dorures
-qui parent la chapelle, les magnifiques verrières ornées du blason des
-nobles ou du chiffre des marchands qui les ont données, les tombes
-imposantes de chevaliers et de belles dames étendues en brillante parure
-rehaussée d'or.
-
-On voit que les proportions sont renversées; autant le saint avait exigé
-de modestie, autant on va trouver d'orgueil; les défauts que leur
-reproche Chaucer se glissent parmi eux; ils deviennent intéressés,
-avides, rapaces; la mendicité est pour eux un métier que les uns
-pratiquent bien et les autres mieux; on leur demandait des miracles
-d'abnégation, et voilà au contraire en eux des prodiges d'égoïsme. Ce
-n'est plus la religion, c'est leur ordre qu'il faut protéger; nous avons
-vu que plusieurs se mêlent des questions de bonnes œuvres amassé par
-leurs premiers apôtres et le dépensent follement. Le respect de la
-multitude diminue; leur renom de sainteté s'affaiblit; ils jettent dans
-l'autre plateau de la balance tant de fautes et de désordres qu'il
-devient prépondérant. Et que reste-t-il désormais? La superstition
-remplace les pratiques saintes; ils ont appris la métaphysique, et c'est
-cependant un matérialisme grossier qui vient masquer l'idéal surhumain de
-François d'Assise; l'attouchement de leur habit vaut une bonne action; on
-s'en revêt à son lit de mort et les démons prennent la fuite; c'est une
-cuirasse sans défaut; des visions sans nombre qu'ils ont eues leur ont
-révélé tous ces articles d'une foi nouvelle.
-
-La sainteté de l'institution et l'indignité d'un grand nombre de
-représentants font qu'on les vénère et qu'on les déteste à la fois; si
-méprisable que soit l'homme, on n'est pas assuré qu'il n'ait pas les
-clefs du ciel, et dans le sentiment qu'on a pour lui se mêlent le respect
-et la crainte. Aussi les poètes rient des frères, les conteurs populaires
-les bafouent, et les miniaturistes chargés d'enluminer un imposant volume
-de décrétales ne craignent pas de les représenter oubliant dans la
-cuisine du château leur goupillon et leur seau d'eau bénite; le frère
-reprend son goupillon et va asperger les maîtres à table, puis retourne
-près de la cuisinière[191]. Le peuple cependant voit dans les frères ses
-protecteurs et ses alliés en cas de révolte, et à d'autres moments les
-poursuit dans les rues à coups de pierres. Irrité du «port orgueilleux»
-des frères prêcheurs, il leur donne la chasse, les maltraite et demande
-leur extermination. Il n'agit pas mieux envers les mineurs, il arrache
-leurs habits et saccage leurs maisons, «à l'instigation de l'esprit
-malin,» et cela en divers lieux dans le royaume; il faut, en 1385, une
-proclamation du roi pour les protéger[192].
-
- [191] Ms. 10 E. IV. au British Museum, fol. 109 et suivants.
-
- [192] «En le mesme temps (20 Éd. II) les frères prechours se
- mistrent à le fuite pur ceo qe ils se doterent estre maubailiz et
- destrutz, pur ceo qe le comunalté les avoyent mult encountre
- queor (cœur) pur lour orgelousse port, qu'ils ne se porteient
- come frères duissent.» (_Croniques de London_, Camden society, p.
- 54.)
-
- «Sciatis quod intelleximus qualiter aliquæ personæ de regno nostro
- Angliæ, per instigationem maligni spiritus... faciunt et in dies
- facere nituntur dampna et scandala dilectis nobis in Christo
- religiosis viris fratribus de ordine minorum.... moventes populum
- nostrum in aperto et in secretis contra eos, ad destruendum domos
- dictorum fratrum, dilacerando habitus eorum super eos, et aliquos
- verberando et male tractando, contra pacem nostram....»
- (Proclamation de Richard II en 1385. Rymer, _Fœdera_, édition de
- 1704, t. VII, p. 458.)
-
-Les communes s'indignent du nombre d'étrangers qu'on trouve parmi les
-frères et qui sont un danger permanent pour l'État. Elles demandent «qe
-touz les frères aliens, de quele habite qu'ils soient, voident le roialme
-avant la feste de seinte Michel, et s'ils demoergent outre la dite feste,
-soient tenuz hors de la commune ley[193]».
-
- [193] 20 Éd. III, 1346, _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 162.
-
-Les frères gardent leur assurance; on les bénissait au temps de leurs
-bonnes actions; as follows maintenant ils parlent beaucoup et se font
-craindre; ils parlent haut, c'est du pape seul qu'ils relèvent; ils
-peuvent aller sans courber la tête; leur puissance est indépendante; ils
-sont devenus une Église dans l'Église. A côté du curé qui prêche et
-confesse dans sa paroisse, on trouve le frère errant qui prêche et
-confesse partout; sa présence universelle est une source de conflits; le
-curé se voit abandonné; le religieux nomade apporte l'inconnu,
-l'extraordinaire, et c'est à lui que tout le monde court. Il dépose sa
-besace et son bâton et commence à discourir: son langage est celui du
-peuple; la paroisse entière est présente; il s'occupe des biens éternels
-et aussi des biens de la terre, car la vie laïque lui est familière et il
-peut donner des conseils appropriés. Mais ses doctrines sont parfois
-suspectes: «Ces faux prophètes, dit, non pas Wyclif, mais le concile de
-Saltzbourg (1386), par leurs sermons pleins de fables séduisent souvent
-l'âme de leurs auditeurs; ils se jouent de l'autorité des curés.» Quelle
-puissance pouvait résister? la marée montait et renversait les digues;
-l'excellent devenait le pire, _corruptio optimi pessima_, et le vieil
-adage se trouvait vérifié à la lettre. Toutes les classes de la société
-ont des griefs contre eux, les seigneurs, les évêques, les moines, les
-réformés de Wyclif et les gens du peuple; eux cependant gardent leur
-place; on les retrouve partout à la fois, dans la cabane et dans le
-château, quêtant chez le riche et frappant aussi à la porte du pauvre;
-ils s'asseyent à la table du seigneur, qui les traite avec
-considération; chez lui, ils jouent le rôle de religieux à la mode; ils
-intéressent, ils plaisent. Wyclif les montre qui aiment à parler «devant
-les lords et à s'asseoir à leur table... à être aussi les confesseurs des
-lords et des ladies». Ils font songer aux abbés de cour d'une époque
-moins reculée. D'un autre côté, on les voit exercer dans les villages où
-ils font leurs tournées les métiers les plus divers, ils ajoutent à leur
-besace de quêteurs des provisions de fil, d'aiguilles, d'onguents, dont
-ils font commerce: on les chansonne, ils continuent et tout le monde rit:
-
-«Ils vagabondent d'ici de là--et vendent toute sorte de mercerie,--comme
-s'ils étaient de vrais colporteurs;--ils vendent des bourses, des
-épingles et des couteaux--et aussi des ceintures, des gants pour les
-filles et pour les femmes.»
-
-L'auteur de cette pièce, un contemporain de Chaucer, ajoute: «J'ai été un
-frère moi-même, pas mal de temps;--je sais donc bien la vérité.--Mais
-quand je vis que leur existence--ne ressemblait en rien à leurs
-discours,--je laissai là mon habit de frère.»
-
-Entre le scepticisme du siècle et la crédulité aveugle, la superstition
-fleurit. Les frères ont imaginé de vendre au détail les mérites de leur
-congrégation. Elle est si nombreuse et prie si dévotement qu'elle a un
-surplus d'oraisons et croit bien faire d'en distribuer le bénéfice. Les
-frères parcourent les villages, escomptant cette richesse invisible et
-vendant aux âmes pieuses, sous le nom de _lettres de fraternité_, des
-bons sur le ciel. A quoi servent ces parchemins? demandait-on aux
-frères.--Ils donnent une part dans les mérites de tout l'ordre de saint
-François.--A quoi sont-ils bons? demandait-on à Wyclif.--«Beaucoup de
-gens pensent qu'on en peut bien couvrir les pots à moutarde[194].»
-
- [194] «... Bi siche resouns thinken many men that thes lettris
- mai do good for to covere mostard pottis.» (_Select english
- works_, t. III, p. 381.) Autre allusion à ces lettres dans les
- _Political poems_ publiés par Wright, 1859, t. I, p. 257.
-
-Si déconsidérés qu'ils soient à la fin du siècle, les frères n'ont pas
-cependant perdu toute action sur le peuple. Henri IV, de la maison de
-Lancastre, usurpe le trône et il trouve bientôt qu'il doit compter avec
-les frères mineurs. Bon nombre d'entre eux se sont indignés de son
-entreprise, et prêchent dans le pays, pendant les premières années du
-règne, que Richard II vit encore et qu'il est le véritable roi. Henri IV
-les fait emprisonner; l'un d'eux amené en sa présence lui reproche
-violemment la déposition de Richard: «Mais je n'ai pas usurpé la
-couronne, j'ai été élu,» dit le roi.--«L'élection est nulle si le roi
-légitime est vivant; s'il est mort, il est mort par toi; s'il est mort
-par toi, tu ne peux avoir aucun titre au trône!»--«Par ma tête, cria le
-prince, je ferai trancher la tienne!»
-
-On conseilla aux accusés de s'en remettre à la clémence du loi; ils
-refusèrent et demandèrent à être jugés régulièrement par un jury. On ne
-put trouver ni dans la cité, ni dans Holborn, personne qui consentît à
-siéger comme juré; on dut aller chercher pour cet office des habitants de
-Highgate et d'Islington. Ceux-ci déclarèrent les frères coupables; ces
-malheureux furent traînés à Tyburn, pendus, puis décapités, et leurs
-têtes furent placées sur le pont de Londres (1402). Le couvent reçut la
-permission de recueillir les restes des suppliciés et de les enterrer en
-lieu saint. Les jurés d'Islington et de Highgate vinrent en pleurant chez
-les Franciscains implorer leur pardon pour un verdict dont ils se
-repentaient. Pendant plusieurs années, malgré ces supplices, des frères
-continuèrent à prêcher en province en faveur de Richard II et à soutenir
-qu'il vivait encore, bien que Henri IV ait eu soin de faire faire dans
-Londres une exhibition publique du cadavre de ce prince[195].
-
- [195] _Eulogium historiarum_, édition Haydon, Collection du
- Maître des rôles, Londres, 1858, 3 vol. 8º, t. III, p. 391,
- année 1402.
-
-Au quinzième siècle cependant, la réputation des frères ne fit
-qu'empirer. Les abus dont ils sont la vivante personnification comptent
-parmi les plus graves de ceux qui vont donner tant d'adhérents à Luther.
-S'il reste dans leurs rangs des gens qui savent mourir, comme cet
-infortuné frère Forest qui fut suspendu vivant par des chaînes au-dessus
-d'un feu de bois et rôti lentement pendant que l'évêque réformé Latimer
-lui adressait «de pieuses exhortations[196]» pour le forcer à se repentir
-(1538), la masse des représentants de leur ordre demeure l'objet du
-mépris universel. C'est un des rares points sur lesquels il arrive, par
-accident, aux catholiques et aux protestants de tomber d'accord. Sir
-Thomas More, décapité pour la foi catholique, avait parlé des frères sur
-le même ton que son adversaire Tyndal, étranglé pour la foi protestante.
-Ils ne sont à ses yeux que de dangereux vagabonds. Il raconte, dans son
-_Utopie_, la dispute d'un frère et d'un bouffon sur la question du
-paupérisme. «Jamais, dit le frère, vous ne vous débarrasserez des
-mendiants, à moins que vous ne fassiez encore quelque édit sur nous
-autres frères.--Eh bien! dit le bouffon, c'est déjà fait; le cardinal a
-rendu un très bon arrêt à votre sujet quand il a décrété que tous les
-vagabonds seraient saisis et contraints à travailler: car vous êtes les
-plus francs vagabonds qui soient au monde.» (Ap. 25.) La plaisanterie
-n'est pas légère; Sir Thomas More, malgré sa réputation d'esprit, ne sut
-pas souvent mieux faire. Le point à noter est cette renommée qui devient
-de plus en plus mauvaise, grâce aux tournées intéressées, renouvelées
-sans cesse dans les fermes et les villages, non plus pour secourir les
-pauvres gens, mais pour leur demander au contraire une part de ce qu'ils
-ont; il faut noter encore cette assimilation qui se fait dans l'esprit du
-chancelier entre le frère mendiant et le vagabond vulgaire sans feu ni
-lieu.
-
- [196] Holinshed, _Chronicles_, Londres, 1587, 5 vol. fol., t.
- III, p. 945. Ce frère avait refusé le serment de suprématie.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LES PARDONNEURS
-
- Les indulgences.--Portrait du pardonneur par un poète.--Portrait
- par un pape.--Les faux et les vrais pardonneurs.--Les
- associations illicites.
-
- Le trafic du mérite des saints.--Les reliques.--Impuissance de la
- cour papale à réformer ces abus.--L'âme du pardonneur.--Par quels
- moyens il en impose à la foule.--Le merveilleux et les croyances
- populaires.
-
-
-Indulgence, au début, signifiait simplement commutation de peine. Les
-pénitences infligées pour les péchés commis étaient longues: il fallait
-jeûner et se mortifier pendant des mois et des années. On permit aux
-fidèles de transformer ces interminables châtiments en des expiations
-plus courtes. Ainsi un clerc pouvait échanger un an de pénitence contre
-trois mille coups de fouet, avec récitation d'un psaume à chaque
-centaine[197]. Les laïques, qui en avaient le choix, préféraient
-fréquemment un payement en argent, et ces sommes étaient en général bien
-employées. Nous les avons vues servir à l'entretien des ponts et des
-routes; on les utilisait aussi en reconstruisant les églises, en
-secourant les malades d'un hôpital et en subvenant aux frais d'une foule
-d'entreprises d'intérêt public. La totalité des peines était remise par
-une indulgence plénière; ainsi Urbain II, au concile de Clermont, en
-accorda une à tous ceux qui, par dévotion pure et non pour conquérir du
-butin ou de la gloire, iraient à Jérusalem combattre les infidèles. Plus
-tard, on les distribua avec moins de réserve, et les pardonneurs se
-chargèrent de les colporter au loin.
-
- [197] D'après Hardy: _Registrum palatinum Dunelmense_,
- Introduction.
-
- Théodore, archevêque de Cantorbéry, au neuvième siècle, dressa une
- sorte de tarif de ces échanges: «Pro uno mense quem in pane et
- aqua pœnitere debet psalmos mille ducentos flexis genibus
- decantet.--Item, alio modo, duodecim triduanæ singulæ cum
- psalteriis tribus impletis et cum palmatis trecentis per singula
- psalteria excusant unius anni pœnitentiam.--Centum solidi dati in
- eleemosynam annum excusant.» (_Theodori archiepiscopi
- Cantuariensis pœnitentiale_, dans la _Patrologie_ de Migne, t.
- XCIX, col. 938 et 940.)
-
- Halitgarius, aussi au neuvième siècle, s'occupa de même de dresser
- des tables de pénitences: «Pro uno mense, quem in pane et aqua
- jejunare debet, psalmos mille ducentos genibus flexis, vel sine
- genuum flexione mille DLXXX psalmos decantet.» Il ajoute qu'on
- continue de même, s'il y a lieu, pour toute la première année de
- pénitence, soit 20 160 psaumes à chanter si on ne se met pas à
- genoux. (_Halitgarii episcopi Cameracensis liber pœnitentialis_,
- dans la _Patrologie_ de Migne, t. CV, col. 706).
-
-Le nom de ces êtres bizarres, dont le caractère est propre au moyen âge à
-un plus haut degré encore que celui des frères, ne rappelle-t-il pas le
-rire pétillant de Chaucer, et son amusante peinture ne revient-elle pas à
-la mémoire? Son pardonneur se décrit lui-même:
-
-«Mes maîtres, dit-il, quand je prêche dans les églises,--je m'efforce de
-faire des phrases majestueuses,--et je les lance à toute volée, sonores
-comme un carillon,--car je sais par cœur tout ce que j'ai à dire;--mon
-thème est toujours et a toujours été:--la racine de tous les maux, c'est
-l'avarice...»
-
-En chaire, il se penche à droite, à gauche, il gesticule, il bavarde; ses
-bras remuent autant que sa langue; c'est merveille de le voir, merveille
-de l'ouïr.
-
-On ne s'est guère occupé de savoir si le type de personnages ainsi faits
-n'était pas quelque peu imaginaire et si l'exercice de leur métier était
-autorisé par l'Église et soumis à des règlements. La recherche des textes
-de cette espèce montrera une fois de plus la merveilleuse exactitude des
-peintures de Chaucer; si malicieuses, si piquantes qu'elles soient
-lorsqu'il s'agit du pardonneur, elles ne renferment pas un trait qu'on ne
-puisse justifier par des lettres émanées d'une chancellerie papale ou
-épiscopale[198]. Ces _quæstores_ ou _quæstiarii_ étaient, et c'est
-Boniface IX qui parle dans le temps même où le poète écrivait ses contes,
-tantôt des clercs séculiers et tantôt des frères, mais d'une impudence
-extrême. Ils se passaient de licence ecclésiastique et s'en allaient de
-bourgade en bourgade, eux aussi, en véritables colporteurs, montrant
-leurs reliques et vendant leurs pardons. C'était un métier lucratif et la
-concurrence était grande; le succès des pardonneurs autorisés avait fait
-sortir de l'école ou du prieuré une foule de pardonneurs intéressés,
-avides, aux yeux brillants, comme dans les _Canterbury tales_[199],
-véritables vagabonds, coureurs de grands chemins, qui, n'ayant rien à
-ménager, faisaient hardiment leur métier d'imposteurs. Ils en imposaient,
-parlaient fort et déliaient sans scrupule sur la terre tout ce qui
-pouvait être lié dans le ciel. Cela n'allait pas sans de grands
-bénéfices; le pardonneur de Chaucer gagne cent marcs par an, et c'est
-naturel, puisque, n'ayant demandé d'autorisation à personne, il ne
-rendait de comptes à personne et gardait tous les gains pour lui. Dans
-son langage mesuré, le pape nous en apprend aussi long que le poète, et
-il semble qu'il veuille recommencer, trait pour trait, la peinture du
-vieux conteur. D'abord, nous dit la lettre pontificale, ces pardonneurs
-jurent qu'ils sont envoyés par la cour de Rome:
-
-«Certains religieux, qui appartiennent même aux divers ordres mendiants,
-et quelques clercs séculiers, parfois avancés en grade, affirment qu'ils
-sont envoyés par nous ou par les légats ou les nonces du siège
-apostolique, et qu'ils ont reçu mission de traiter certaines affaires...
-de recevoir de l'argent pour nous et l'Église romaine, et courent le pays
-sous ces prétextes.» C'est de Rome en effet que vient le personnage de
-Chaucer, et c'est contre l'avarice qu'il parle toujours:
-
-«... Un gentil pardonneur--...venu tout droit de la cour de Rome...--son
-sac devant lui, sur ses genoux,--plein jusqu'au bord de pardons apportés
-de Rome tout chauds.--...Quoi donc! pendant que je peux discourir--et
-gagner quelque argent pour mes sermons,--j'irais de plein gré vivre de
-misère?--... Je prêche et mendie ainsi de pays en pays;--je ne veux pas
-travailler de mes mains...--Je ne veux pas singer les apôtres;--il me
-faut à moi de l'argent, de la laine, du fromage, du grain...»
-
- [198] Voir _Chaucer's pardoner and the pope's pardoners_, by Dr
- J. J. Jusserand. London, Chaucer society, 8º.
-
- [199] Suche glaring eyghen hadde he as an hare.
-
-«C'est ainsi, continue le pape, qu'ils proclament, devant le peuple
-fidèle qui n'est pas sur ses gardes, les autorisations réelles ou
-imaginaires qu'ils ont reçues; et, abusant irrévérencieusement de celles
-qui sont réelles, en vue d'un gain infâme et odieux, comblent impudemment
-la mesure en s'attribuant des autorisations de cette espèce fausses et
-imaginaires.»
-
-Que nous dit le poète? Que le charlatan a toujours de belles choses à
-montrer, qu'il sait éblouir les simples, qu'il a des parchemins plein son
-sac avec des sceaux respectables, vrais ou faux sans doute; que le peuple
-regarde et admire, que le curé enrage et se tait:
-
-«Je déclare d'abord d'où je viens,--puis j'exhibe toutes mes bulles,
-l'une après l'autre.--Le sceau de noire seigneur le pape, sur ma
-patente,--je montre d'abord pour sauvegarder ma personne,--que nul homme,
-prêtre ou clerc, n'ait la hardiesse--de me troubler dans ma sainte
-mission chrétienne;--alors je raconte mes histoires...--Je dis aussi
-quelques mots latins--pour donner de la saveur à mon prêche--et pour
-éveiller la ferveur.»
-
-Et ce «turpem et infamem quæstum» dont le pontife fait mention n'est pas
-oublié:
-
-«Maintenant, mes amis, que Dieu pardonne vos fautes--et vous garde du
-péché d'avarice;--mes saintes indulgences vont vous purifier tous,--si
-vous faites offrande de nobles ou d'esterlings--ou bien de cuillers
-d'argent, de broches, ou d'anneaux.--Courbez la tête sous cette bulle
-sacrée.»
-
-La lettre apostolique reprend: «Pour n'importe quelle petite somme
-d'argent insignifiante, ils étendent, non pour les pénitents, mais pour
-ceux d'une conscience endurcie qui persistent dans leur iniquité, le
-voile d'une absolution menteuse, remettant, pour parler comme eux, des
-délits horribles, sans qu'il y ait eu contrition, ni accomplissement
-d'aucune des formes prescrites.» C'est aussi ce qu'avoue le pardonneur de
-Chaucer:
-
-«Je vous absous de ma pleine autorité,--si vous faites offrande, et je
-vous rends blancs et purs comme à votre naissance.--C'est notre hôte, je
-pense, qui va commencer,--car il est plus que tous enfoncé dans le
-crime.--Avance, sire hôte, et fais le premier ton offrande,--et tu
-baiseras toutes les reliques,--oui, et pour un groat; allons, déboucle ta
-bourse.»
-
-On conçoit que ces pardonneurs de circonstance avaient peu de scrupules
-et savaient profiter de ceux des autres. Ils relevaient leurs clients de
-tous les vœux possibles, remettaient toutes les peines, pour de
-l'argent. Plus il y avait d'interdictions, d'empêchements, de pénitences
-imposées, plus leurs affaires prospéraient: ils passaient leur vie à
-défaire ce que le véritable clergé faisait, et cela sans profit pour
-personne que pour eux-mêmes. C'est encore le pape qui nous le dit:
-«Moyennant une faible compensation, ils vous relèvent des vœux de
-chasteté, d'abstinence, de pèlerinage outre-mer, à Saint-Pierre et
-Saint-Paul de Rome ou à Saint-Jacques de Compostelle et autres vœux
-quelconques». Ils permettent aux hérétiques de rentrer dans le sein de
-l'Église, aux enfants illégitimes de recevoir les ordres sacrés; ils
-lèvent les excommunications, les interdits; bref, comme leur puissance
-vient d'eux seuls, rien ne les force à la restreindre et ils se la
-donnent complète et sans limites; ils ne reconnaissent pas de supérieurs
-et remettent ainsi les peines petites et grandes. Enfin ils affirment que
-«c'est au nom de la chambre apostolique qu'ils perçoivent tout cet
-argent, et cependant on ne les voit jamais en rendre aucun compte à
-personne: Horret et merito indignatur animus talia reminisci». (Ap. 26.)
-
-Ils allaient encore plus loin: ils avaient formé de véritables
-associations pour exploiter régulièrement la confiance populaire; aussi
-Boniface IX ordonne-t-il que les évêques fassent une enquête sur tout ce
-qui regarde ces «religieux ou clercs séculiers, leurs gens, leurs
-complices et leurs associations,» qu'ils les emprisonnent «sans autre
-forme de procès, de plano ac sine strepitu et figura judicii», leur
-fassent rendre compte, confisquent leurs recettes et, si leurs papiers
-ne sont pas en règle, les tiennent sous bonne garde et en réfèrent au
-souverain pontife.
-
-Il y avait en effet des pardonneurs autorisés qui versaient le produit de
-leurs recettes dans le trésor de la cour romaine. Le savant Richard
-d'Angerville ou de Bury, évêque de Durham, dans une circulaire du 8
-décembre 1340, parle de _lettres apostoliques_ ou _diocésaines_[200]
-soumises à un visa rigoureux, dont les pardonneurs réguliers étaient
-munis. Mais beaucoup s'en passaient, et l'évêque relève un à un les mêmes
-abus que le pape: «Des plaintes très vives sont venues à nos oreilles de
-ce que des quêteurs de cette sorte, non sans une grande et téméraire
-audace, de leur propre autorité, au grand péril des âmes qui nous sont
-confiées, et se jouant ouvertement de notre pouvoir, distribuent au
-peuple des indulgences, dispensent de l'exécution des vœux, absolvent
-les parjures, les homicides, les usuriers et autres pécheurs qui se
-confessent à eux, et moyennant un peu d'argent accordent des remises pour
-des crimes mal effacés et se livrent à une foule d'autres pratiques
-abusives.» Que désormais tous curés et vicaires refusent d'admettre ces
-pardonneurs à prêcher ou à donner des indulgences (ad prædicandum aut
-indulgentias aliquas insinuandum clero aut populo) dans les églises et
-n'importe où ailleurs, s'ils ne sont pourvus de lettres ou d'une licence
-spéciale de l'évêque lui-même. C'est que, avec ces bulles venues de si
-loin, garnies de sceaux inconnus «of popes and of cardynales, of
-patriarkes and of bisshops[201],» il était trop facile de faire croire
-qu'on était en règle. En attendant, qu'on dépouille tous ceux qui errent
-actuellement par le pays et qu'on se saisisse de «l'argent et _autres
-objets quelconques_ recueillis par eux _ou pour leur compte_.» Les gens
-du peuple n'ayant pas toujours des pièces de monnaie, le pardonneur de
-Chaucer se contentait en effet de «cuillers d'argent, de broches ou
-d'anneaux»; de plus nous trouvons ici une nouvelle allusion à ces
-associations de pardonneurs qui devaient être si malfaisantes. Ils
-employaient des agents inférieurs; la crédulité générale et l'envie très
-répandue de se débarrasser d'entraves religieuses qu'on s'était imposées
-soi-même ou qu'on s'était vu imposer en raison de ses péchés étaient pour
-la bande perverse comme une mine dont elle exploitait soigneusement les
-filons. Au moyen de ces représentants en sous-ordre de leur puissance
-imaginaire, ils étendaient aisément le champ de leurs expériences et les
-fils compliqués de leurs toiles traversaient tout le royaume, tantôt trop
-forts pour être brisés et tantôt trop subtils pour être aperçus.
-
- [200] «Cum sit statutum in canone, ne qui eleemosynarum quæstores
- ad prædicandum aut indulgentias clero et populo insinuandum sine
- literis dioecesanis aut apostolicis admittantur, literæque
- apostolicæ quæstoribus hujusmodi concessæ ante admissionem eorum
- per diœcesanos examinari debeant diligenter; ex gravi tamen
- multorum querela ad nostrum pervenit auditum, quod nonnulli ex
- hujusmodi quæstoribus, non sine multa temeritatis audacia, motu
- suo proprio, in animarum subditorum nostrorum periculum et
- jurisdictionis nostræ elusionem manifestam, indulgentias populo
- concedunt, super votis dispensant, et perjuriis, homicidiis,
- usuris et peccatis aliis, sibi confitentes absolvunt, et male
- ablata, data sibi aliqua pecuniæ quantitate, remittunt ac alias
- abusiones quamplurimas faciunt et exponunt....» (_Registrum
- palatinum Dunelmense_, édition Hardy, t. III.)
-
- [201] _Prologe of the pardoner._
-
-Parfois du reste le mauvais exemple venait de très haut; tous n'avaient
-pas la vertu de l'évêque de Durham. Walsingham rapporte avec indignation
-la conduite d'un cardinal qui faisait séjour en Angleterre pour négocier
-un mariage entre Richard II et la sœur de l'empereur. Pour de l'argent,
-ce prélat, comme les pardonneurs, levait les excommunications, dispensait
-du pèlerinage à Saint-Pierre, à Saint-Jacques ou à Jérusalem, et se
-faisait donner, après estimation, la somme qu'on aurait dépensée si on
-avait fait le voyage[202]: et il est bien regrettable, à tous les points
-de vue, que le curieux tarif des dépenses de voyage ainsi estimées ne
-nous soit point parvenu.
-
- [202] «Excommunicatis gratiam absolutionis impendit. Vota
- peregrinationis ad apostolorum limina, ad Terram Sanctam, ad
- Sanctum Jacobum non prius remisit quam tantam pecuniam
- recepisset, quantam, juxta veram æstimationem, in eisdem
- peregrinationibus expendere debuissent, et ut cuncta concludam
- brevibus, nihil omnino petendum erat, quod non censuit,
- intercedente pecunia, concedendum» (_Historia anglicana_;
- Collection du Maître des rôles, t. I, p. 452).
-
-En même temps qu'ils vendaient des indulgences, les pardonneurs
-montraient des reliques. Ils étaient allés en pèlerinage et en avaient
-rapporté des petits os et des fragments de toute espèce, d'origine
-sainte, disaient-ils. Mais s'il y avait des crédules dans la foule, parmi
-la classe instruite, les désabusés ne manquaient pas, qui bafouaient
-sans pitié l'impertinence des imposteurs. Les pardonneurs de Chaucer et
-de Boccace, et au seizième siècle d'Heywood et de Lyndsay[203], ont les
-reliques les plus plaisantes. Celui de Chaucer, qui possédait un morceau
-de la voile du bateau de saint Pierre, aurait été battu par Frate
-Cipolla, qui avait recueilli à Jérusalem des reliques extraordinaires:
-«Par grâce spéciale je vous montrerai, disait-il, une très sainte et
-belle relique, laquelle j'ai moi-même rapportée de la Terre-Sainte
-d'outre-mer, et qui consiste en une plume de l'ange Gabriel. Elle était
-restée dans la chambre de la Vierge Marie quand il vint faire
-l'annonciation à Nazareth[204]!» La plume, qui était _una penna di quelle
-della coda d'un papagallo_, est remplacée, grâce à quelques mauvais
-plaisants, par des charbons dans la cassette du saint homme; quand il
-s'aperçoit de la métamorphose, il n'est point ému; il commence le récit
-de ses grands voyages et explique comment, au lieu de la plume, on va
-voir dans son coffret les charbons qui ont grillé saint Laurent. Il les a
-reçus de «Messer Non-mi-blasmete-se-voi-piace,» le digne patriarche de
-Jérusalem, lequel patriarche lui a montré encore «un doigt de l'Esprit
-Saint, aussi complet et entier qu'il ait jamais été... et un ongle de
-chérubin... et quelques rayons de l'étoile qui apparut aux trois mages
-d'Orient et un flacon de la sueur de saint Michel lorsqu'il combattit le
-démon,» et il lui a donné, «dans une petite bouteille, un peu du son des
-cloches de Salomon[205].»
-
- [203] V. J. J. Jusserand, _Le Théâtre en Angleterre depuis la
- conquête jusqu'aux prédécesseurs immédiats de Shakespeare_
- (1066-1583), 2e éd., Leroux, 1881, ch. IV.
-
- [204] «Perciocche divotissimi tutti vi conosco del baron messer
- santo Antonio, di spezial grazia vi mosterrò una santissima e
- bella reliquia, la quale io medesimo già recai dalle sante terre
- d'oltremare; e questa è una delle penne dello agnolo Gabriello,
- la quale nella camera della Virgine Maria rimase quando egli la
- venne ad annunziare in Nazzaret.»
-
- [205] «Egli primieramente mi mostrò il dito dello Spirito Santo,
- cosi intero e saldo come fu mai; ... e una dell'unghie de'
- gherubini; ... e aliquanti de' raggi della stella che apparve à
- tre magi in oriente, e una ampolla del sudore di San Michele
- quando combattè col diavolo.» (_Décaméron_, journée VI, nouvelle
- X.)
-
-Ce sont là plaisanteries de poètes, mais elles sont moins exagérées qu'on
-ne pourrait croire. Ne montrait-on pas aux pèlerins, à Exeter, un morceau
-«de la chandelle que l'ange du Seigneur alluma dans le tombeau du
-Christ?» C'était une des reliques réunies dans la vénérable cathédrale
-par Athelstane, «le roi très glorieux et très victorieux,» qui avait
-envoyé à grands frais des émissaires sur le continent pour recueillir ces
-précieuses dépouilles. La liste de leurs trouvailles, qui nous a été
-conservée dans un missel du onzième siècle, comprend encore un peu du
-«buisson dans lequel le Seigneur parla à Moïse» et une foule d'autres
-curiosités[206].
-
- [206] _The Leofric Missal_ (1050-1072) éd. F. E. Warren
- (Clarendon press.)
-
-Matthieu Paris raconte que de son temps les frères prêcheurs donnèrent à
-Henri III un morceau de marbre blanc sur lequel se trouvait la trace d'un
-pied humain. D'après le témoignage des habitants de Terre-Sainte ce
-n'était rien moins que la marque d'un des pieds du Sauveur, marque qu'il
-laissa comme souvenir à ses apôtres, lors de son ascencion. «Notre
-seigneur le roi fit placer ce marbre dans l'église de Westminster à
-laquelle il avait déjà offert peu auparavant du sang de
-Jésus-Christ[207].»
-
-Les rois continuent au quatorzième siècle à donner l'exemple au menu
-peuple et à acheter des reliques d'une authenticité douteuse. On voit par
-les comptes des dépenses d'Edouard III qu'il paya cent shillings, la
-trente-sixième année de son règne, pour avoir un habit qui avait
-appartenu à saint Pierre. Ce n'était pas très cher, et il faut bien que
-le vendeur et l'acheteur aient eu eux-mêmes quelques doutes sur la
-sainteté de la relique. On voit, en effet, le même roi payer dix fois
-plus, c'est-à-dire cinquante livres, un cheval bai-brun appelé Bayard qui
-avait les pieds de derrière blancs, et soixante-dix livres un cheval gris
-pommelé, appelé Labryt[208].
-
- [207] _Historia anglorum_, éd. Madden, Londres, 1866, 3 vol. 8º,
- t. III p. 60.
-
- [208] _Issues of the exchequer_; éd. Devon, pp. 176 et 141.
-
-En France à la même époque, le sage roi Charles V eut un jour la
-curiosité de visiter l'armoire de la Sainte-Chapelle où étaient les
-reliques de la passion. Il y trouva une ampoule avec une inscription en
-latin et en grec indiquant que le contenu était un peu du sang de
-Jésus-Christ. «Adont, raconte Christine de Pisan, ycelluy sage roy, pour
-cause que aucuns docteurs ont voulu dire que, au jour que Nostre Seigneur
-ressuscita, ne laissa sur terre quelconques choses de son digne corps
-que tout ne fust retourné en luy, volt sur ce scavoir et enquérir par
-l'opinion de ses sages, philozophes natureuls et théologiens, se estre
-pouoit vray que sur terre eust du propre pur sang de Jhesu-Crist.
-Colacion fu faicte par les dicts sages assemblez sus ceste matière; la
-dicte ampolle veue et visitée à grant révérance et solemnité de
-luminaire, en laquelle, quant on la penchoit ou baissoit, on véoit
-clerement la liqueur du sang vermeil couler au long aussi fraiz comme
-s'il n'eust que trois ou quatre jours qu'il eust esté seignez: la quelle
-chose n'est mie sanz grant merveille, considéré le long temps de la
-passion.--Et ces choses scay-je certainement par la relacion de mon père,
-qui, comme philozophe serviteur et conseillier dudit prince fu à celle
-colacion.»
-
-Après cet examen fait à grande «solemnité de luminaire», les docteurs se
-déclarèrent pour l'authenticité du miracle: lequel n'était en réalité pas
-plus surprenant que celui de la cathédrale de Naples où l'on voit,
-aujourd'hui encore, se liquéfier, plusieurs fois par an, le sang du
-patron de la ville[209].
-
- [209] _Le livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles_,
- éd. Michaut, Paris, 1836, 2 vol. 8º, t. I, p. 633, ch. XXXIII.
-
-Les pardonneurs vivaient joyeusement; certes, après une journée bien
-remplie, ils devaient être à l'auberge de gais compagnons. La pensée de
-la multitude de péchés qu'ils avaient remis, d'excommunications qu'ils
-avaient levées, de peines qu'ils avaient commuées, eux simples vagabonds
-menacés de potence, la conscience de leur impunité, la singularité de
-leur existence, la triomphante réussite de ces folles harangues qui leur
-donnaient la clef du ciel, devaient faire monter à leur cœur des
-bouffées incroyables de grosse joie brutale. Leur tête remplie
-d'anecdotes leur fournissait la matière d'interminables bavardages où le
-sacré et le profane, la grossièreté native et la dévotion d'emprunt,
-l'homme réel et l'homme factice, se rencontraient brusquement au bruit
-des brocs et des écuelles qui se heurtaient sur la table. Voyez à la
-marge d'un vieux psautier[210] la sèche figure de maître Renard, crosse
-entre les pattes, mitre en tête; il fait un sermon à la foule ébahie des
-canards et des oies de la basse-cour. Le geste est plein d'onction, mais
-l'œil abrité par le poil fauve a un éclat cruel qui devrait faire
-prévoir la péroraison. Mais non, la basse cour glousse dévotement et ne
-se doute de rien; malheur aux canards quand la mitre sera tombée: «et tu
-Domine, deridebis eos», dit le psalmiste précisément à cet endroit.
-Quelle connaissance singulière du cœur humain devaient avoir de tels
-individus et quelles expériences curieuses ils devaient faire chaque
-jour! jamais êtres plus indignes ne s'étaient parés de pouvoirs
-surnaturels plus grands. Il rit, le monstre difforme, accroupi au chevet
-de la cathédrale; il grimace hideusement sur son piédestal aérien. Et
-dans l'espace, jusqu'aux nuages, montent les flèches à jour; les
-aiguilles ciselées se détachent en dentelle sur le ciel, les saints font,
-sous le porche, leur prière éternelle, les cloches envoient leurs volées
-dans l'air et les âmes sont saisies, comme d'un frisson, de ce
-tremblement mystérieux que le sublime fait éprouver. Il rit: les cœurs
-se croyaient purifiés; mais il a vu leurs plaies hideuses, une main
-puissante les élargira; la bordure des toits touche aux nuages; mais son
-regard plonge dans la lucarne, il voit une poutre qui cède, les ais
-vermoulus qui craquent et tout un peuple d'êtres obscurs qui poursuivent
-lentement dans les combles leur travail séculaire de démolition: il rit
-et grimace hideusement.
-
- [210] Psautier de la reine Marie (commencement du quatorzième
- siècle), ms. 2. B VII, au British Museum. Cette allégorie était
- un sujet favori parmi les miniaturistes et on la retrouve dans
- beaucoup d'autres mss.
-
-Au fond de sa taverne le pardonneur est encore assis. C'est Chaucer qui
-entre, c'est le chevalier, c'est l'écuyer, c'est le frère, c'est l'hôte,
-vieilles connaissances. Nous sommes entre nous, on peut parler sans
-crainte, la bière mousseuse rend les cœurs expansifs, et voilà les
-replis secrets de cette âme tortueuse qui se déroulent à la vue: c'est le
-résumé de toute une vie qu'il nous donne, la théorie de son existence, la
-clef de tous ses secrets. Qu'importe sa franchise? il sait qu'elle ne
-peut pas lui nuire; vingt fois l'évêque a mis à jour ses pratiques, et la
-foule s'est toujours attroupée autour de lui. Et ses compagnons, qui
-sait, ses compagnons plus éclairés, à qui il fait voir les ressorts
-cachés de l'automate, qui sait si demain ils la croiront sans vie? leur
-mémoire, leur raison le leur diront et leur cœur doutera encore. Si
-l'habitude fait la moitié des croyances, la leur est enracinée, combien
-plus celle de la foule! Et le pardonneur aussi, pensez-vous qu'il voie
-toujours clairement ce qu'il est, croyez-vous que son scepticisme soit
-absolu? lui pour qui rien n'est saint et dont l'existence même est une
-dérision perpétuelle des choses sacrées, il a aussi ses heures de crainte
-et de terreur, il tremble devant cette puissance formidable qu'il a dit
-tenir entre ses mains et dont il a fait un ridicule jouet; lui ne l'a
-pas, mais d'autres la possèdent, pense-t-il, et il hésite: le monstre se
-regarde et il a peur.
-
-Elle était facile à diriger dans le sens du merveilleux, la croyance
-populaire. Les règlements défendent de faire apparaître des larves ou des
-revenants dans ces longues veillées qu'on passait autour des cadavres, et
-on essaie de désobéir, on croit le faire. En présence de l'horrible il se
-produisait dans les cœurs une réaction étrange, on sentait passer comme
-un vent de folie qui prédisposait à tout voir et à tout croire, une
-gaieté nerveuse et diabolique s'emparait des êtres, et les danses et les
-jeux lascifs s'organisaient. On dansait dans les cimetières pendant ces
-nuits de deuil qui précédaient les fêtes, et on dansait aussi pendant la
-veillée des morts. Le concile d'York en 1367 défend «ces jeux coupables
-et ces folies et toutes ces coutumes perverses... qui transforment une
-maison de larmes et de prières en une maison de rire et d'excès». Le
-concile de Londres en 1342 prohibait de même «les coutumes
-superstitieuses qui font négliger la prière et tenir en pareil lieu des
-réunions illicites et indécentes[211]». La guild des pèlerins de Ludlow
-permet à ses membres d'aller aux veillées des morts, pourvu qu'ils
-s'abstiennent de susciter des apparitions et de tous jeux
-déshonnêtes[212]. Quant aux sorcières de profession, elles allaient au
-bûcher, comme cela arriva, à cette époque, à Pétronille de Meath,
-convaincue d'avoir fabriqué des poudres avec «des araignées et des vers
-noirs, pareils à des scorpions, en y mêlant une certaine herbe appelée
-mille-feuilles et d'autres herbes et vers détestables[213]». Elle avait
-fait aussi de telles incantations que «le visage de certaines femmes
-semblait cornu comme des têtes de chèvres»; aussi elle eut sa juste
-punition: «on la brûla devant une multitude immense de peuple avec tout
-le cérémonial usité.» Des faits pareils peuvent seuls expliquer
-l'existence du pardonneur.
-
- [211] Labbe, _Sacrosancta concilia_, édition de Florence, t. XXV,
- col. 1177, et t. XXVI, col. 462. En 1419, Henri Chicheley,
- archevêque de Cantorbéry, prescrit des prières publiques, des
- litanies et des processions pour protéger le roi d'Angleterre et
- son armée contre les opérations néfastes des magiciens (Wilkins,
- _Concilia Magnæ Britanniæ_, t. III, p. 393).
-
- [212] «Si masculus quisquam voluerit, ut est moris, ejusdem
- defuncti vel defuncte nocturnis vigiliis interesse, hoc fieri
- permittatur, dumtamen nec monstra larvarum inducere, nec corporis
- vel fame sue ludibria, nec ludos alios inhonestos presumat
- aliqualiter attemptare.» (Toulmin Smith, _English gilds, the
- original ordinances_, etc., p. 194).
-
- [213] «.... Araneis et aliis vermibus nigris ad modum scorpionum,
- cum quadam herba quæ dicitur millefolium et aliis herbis et
- vermibus detestabilibus.» (_The proceedings against Dame Alice
- Kyteler_, 1324; édition Wright, 1843, 4º, Camden Society.)
-
-
-Ajoutez que la recherche de la pierre philosophale était l'occupation
-constante de beaucoup de docteurs redoutés; tout le monde n'avait pas ce
-clair bon sens, cette verve facile, cette souveraine bonne humeur et
-aussi cet esprit pénétrant qui permettent à Chaucer de nous dévoiler en
-riant les mystères de l'alchimiste. Il secoue tous les alambics et toutes
-les cornues et dans ces appareils aux formes bizarres, qui effraient
-l'imagination, il nous fait voir non pas le lingot de métal pur
-nouvellement créé, mais le mélange préparé d'avance par l'imposteur[214].
-On attribuait aux plantes et aux pierres des vertus surnaturelles; les
-contemporains renchérissaient sur les inventions antiques en les
-rajeunissant. Gower croit bien faire en intercalant dans un poème d'amour
-tout ce qu'il sait sur la constitution du monde et les vertus des
-choses[215]; chez les véritables savants, la masse des indications
-fabuleuses remplit des volumes. Barthélemi de Glanville, dont l'ouvrage
-est une encyclopédie des connaissances scientifiques au quatorzième
-siècle, rappelle que le diamant détruit l'effet du venin et des
-incantations magiques et rend manifeste la peur de quiconque en porte; la
-topaze empêche les morts subites, etc.[216].
-
- [214] _The chanounes yemannes tale._
-
- [215] Tout le livre VII de sa _Confessio amantis_ est consacré à
- l'exposition d'un système du monde et à la description de la
- nature intime des êtres et des substances qu'il est difficile de
- connaître. Le _Roman de la rose_ n'est pas moins explicite sur
- ces matières (confession de _Nature_ à _Genius_).
-
- [216] _De proprietatibus rerum_, liv. XVI.
-
-
-Quand on songe à tant de vaines croyances qui embarrassaient les cerveaux
-d'alors, il est difficile de ne pas se rappeler, et avec un grand
-sentiment de plaisir, que dans un âge qui n'était nullement exempt de ces
-faiblesses, personne ne les a condamnées avec plus d'éloquence que notre
-Molière: «Sans parler du reste, jamais, dit-il, il n'a été en ma
-puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu'aux plus
-petites particularités de la fortune du moindre homme. Quel rapport, quel
-commerce, quelle correspondance peut-il y avoir entre nous et des globes
-éloignés de notre terre d'une distance si effroyable? et d'où cette belle
-science enfin peut-elle être venue aux hommes? Quel dieu l'a révélée? ou
-quelle expérience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre
-d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la même disposition?»
-
-Peine et éloquence perdues, il y aura toujours des Timoclès pour
-observer, d'un air sage: «Je suis assez incrédule pour quantité de
-choses, mais pour ce qui est de l'astrologie, il n'y a rien de plus sûr
-et de plus constant que le succès des horoscopes qu'elle tire[217].»
-
- [217] _Les amants magnifiques._
-
-De même s'évanouissaient en fumée les tempêtes que Chaucer, Langland et
-Wyclif suscitaient contre les pardonneurs hypocrites de leur temps.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LES PÈLERINAGES ET LES PÈLERINS
-
- Les pèlerinages pieux et les pèlerinages politiques.--Les corps
- des rebelles suppliciés par ordre du roi font des miracles.--La
- foule se presse à leurs tombeaux.--Indignation du roi.
-
- Lieux de pèlerinage en Angleterre.--Mélange des classes sociales
- dans les bandes de pèlerins.--Les médailles, les bâtons.--Le
- retour, les histoires édifiantes.--Le pèlerin de circonstance et
- le pèlerin par profession.--Le faux pèlerin.
-
- Lieux de pèlerinage sur le continent (France, Espagne,
- Italie).--Les passeports.--Indulgences attachées aux châsses des
- saints.--Manuel des indulgences à l'usage des pèlerins.--Comment
- les pèlerins vivaient en route.--Les pèlerinages par procuration.
-
- Les pèlerinages en Palestine.--La dévotion, la curiosité et le
- goût des aventures.--Les troupes armées de pèlerins.--Les guides
- du voyageur en Palestine.--Le guide attribué à Mandeville et le
- guide de William Wey.
-
-
-Malgré le talent des médecins, des devins même et des sorciers, il y
-avait des maladies qui résistaient aux meilleurs remèdes, et alors on
-promettait d'aller en pèlerinage ou on s'y faisait porter pour demander
-sa guérison. Les pèlerinages étaient incessants; on s'y rendait pour
-satisfaire à un vœu comme en cas de maladie, ou simplement en expiation
-de ses péchés[218]. On allait prier saint Thomas de Cantorbéry ou
-Notre-Dame de Walsingham. On allait aussi au tombeau de l'égoïste comte
-de Lancastre[219] dont la passion populaire avait fait un saint. La foule
-se pressait, par esprit de contradiction, à Pontefract où le rebelle
-avait été décapité, et les pèlerins devenaient chaque jour plus nombreux,
-au grand scandale de l'archevêque d'York. Une lettre de ce prélat montre
-l'inutilité des prohibitions; la pensée du semblant de persécution des
-croyants organisée par un archevêque excite le zèle et la dévotion; on
-imagine plaire au martyr en se laissant martyriser un peu soi-même.
-Aussi, en attendant la canonisation, il se forme près de la tombe des
-assemblées si nombreuses et si tumultueuses qu'on y signale «des
-homicides et des blessures mortelles... et que des dangers plus grands
-encore et sans doute fort imminents sont à redouter[220].» Cela se
-passait l'année même qui avait suivi l'exécution du comte; il est
-enjoint à l'official d'empêcher à tout prix ces réunions et de les
-disperser, en attendant que le pape prononce; mais les rassemblements
-persistent et Henri de Lancastre écrit en 1327 à l'archevêque d'York pour
-le prier d'en référer au souverain pontife et de «tesmoigner la fame des
-miracles que Dieu ouvre por nostre tres chere seigneur et frère[221].» En
-1338, un épicier de Londres vend un hanap de bois (mazer) orné d'une
-«image de _saint Thomas de Lancastre_[222].» Humphrey de Bohun, comte de
-Hereford et d'Essex, mort en 1361, lègue de l'argent à des gens pieux qui
-feront divers pèlerinages pour son compte, et il recommande notamment
-qu'on loue «un bon home et loial,» chargé d'aller à «Pountfreyt et offrir
-illoeques à la toumbe Thomas, jadys counte de Lancastre, 40 s.[223]»
-Faire du rebelle un saint était le moyen le plus énergique de protester
-contre le roi, et le peuple ne manquait guère cette occasion lorsqu'il
-était gouverné par certains rois. Henri III, en 1266, est obligé de
-défendre que Simon de Montfort soit considéré comme saint; or Simon était
-mort excommunié, ainsi que le représentaient au roi les évêques et barons
-auteurs des pétitions comprises dans le _Dictum de Kenilworth_[224]; il
-avait donc peu de chances d'être canonisé. Mais cela n'empêchait pas de
-composer en son honneur des hymnes latines, en petits vers, comme pour un
-saint[225].
-
- [218] Les confesseurs donnaient fréquemment comme pénitence un
- pèlerinage à faire, et prescrivaient parfois qu'on voyageat soit
- nu-pieds soit en chemise, sinon même tout à fait nu: «Comune
- penaunce,» dit, dans son grand sermon, le _parson_ de Chaucer,
- «is that prestes enjoynen men comunly in certeyn caas, as for to
- goon peradventure naked in pilgrimage or barfot,» (_Works_, éd.
- Morris, t. III, p. 266.)
-
- [219] Cousin d'Édouard II, exécuté en 1322. Froissart, n'a aucun
- doute sur l'authenticité de ses miracles: «.... le comte de
- Lancastre qui moult étoit bon homme et saint, et fit depuis assez
- de beaux miracles au lieu où il fut décolé.» (1re partie, liv.
- I, chap. V.) Le corps de Charles de Blois fait aussi des miracles
- et Froissart imagine qu'Urbain V le canonisa: «lequel corps de
- lui sanctifia par la grâce de Dieu, et l'appelle-t-on saint
- Charles; et l'approuva et canonisa le pape Urbain Ve, qui
- régnait pour le temps; car il faisoit et fait encore au pays de
- Bretagne plusieurs miracles tous les jours.» (Liv. I, part. 2,
- chap. CXCI.)
-
- [220] «.... Non absque homicidiis aliisque lætalibus
- verberibus.... et de majoribus periculis verisimiliter
- imminentibus multipliciter formidatur....» (Année 1323.
- _Historical papers from the northern registers_; édition Raine,
- p. 340).
-
- [221] L'archevêque écrit en effet dans ce sens au pape (Jean
- XXII), le 24 février 1327 (_Historical papers from the northern
- registers_, p. 340.)
-
- [222] _Memorials of London_, Riley, 1868, 8º, p. 203.
- L'influence miraculeuse du même Thomas de Lancastre est constatée
- encore par l'auteur contemporain des _Croniques de London_
- (Camden Society, p. 46) et par beaucoup d'autres.
-
- [223] On avait construit une chapelle sur la «mountaigne» où le
- comte avait été décapité. Les offrandes que les pèlerins y
- apportaient furent, en 1334, le sujet d'un curieux démêlé entre
- le prieur et le couvent de Pontefract, d'une part, et le seigneur
- de Wake, d'autre part, lequel seigneur avait «occupé la dite
- chapele et les offrandes illukes venauntz, et [avoit] pris les
- clefs devers lui.» Le prieur et le couvent, dans une pétition au
- parlement, réclament l'«administration de ces offrandes», comme
- «choses espirituels deinz lour paroche et apendauntz à lour
- église». (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 84.)
-
- [224] «Ne.... pro sancto vel justo reputetur, cum in
- excommunicatione sit defunctus, sicut sancta tenet ecclesia.»
- _Dictum de Kenilworth_; _Select charters_, publiées par Stubbs,
- 1870, p. 410.
-
- [225] Salve Symon Montis Fortis,
- Tocius flos milicie,
- Duras penas passus mortis,
- Protector gentis Anglie.
- . . . . . . . . . . . . . .
-
- «Ora pro nobis, beate Symon, ut digni efficiamur promissionibus
- Christi.» Hymne composée peu après la mort de Simon, et citée en
- note de la p. 48, t. II de l'_History of English poetry_ de
- Wharton, édition Hazlitt, 1871, 4 vol. 8º.
-
-Le rebelle était à peine mort que le sentiment populaire, souvent
-défavorable au héros pendant sa vie, ne reconnaissait plus en lui qu'un
-révolté contre l'ennemi commun, et par sympathie lui assignait sa place
-au ciel. La révolte active brusquement interrompue par un supplice se
-perpétuait ainsi à l'état latent et tout le monde venait voir Dieu
-lui-même prendre le parti des opprimés et proclamer l'injustice du roi en
-faisant des miracles sur le tombeau du condamné. Le souverain se
-défendait comme il pouvait, il dispersait les attroupements et prohibait
-les miracles. Ainsi Édouard II, en 1323, écrit «à ses fidèles Jean de
-Stonore et Jean de Bousser[226]», prescrivant une enquête qui sera suivie
-de mesures plus graves. Il leur rappelle que, «il y a peu de temps, Henri
-de Montfort et Henri de Wylynton, ennemis du roi et rebelles, sur l'avis
-de la cour royale, ont été écartelés et pendus à Bristol, et il avait été
-décidé que leurs corps, aussi longtemps qu'il en resterait quelque chose,
-demeureraient attachés au gibet, pour que d'autres s'abstinssent de
-crimes et de méfaits pareils contre le roi.» De ces restes sanglants et
-mutilés, par une protestation violente, le peuple a fait des reliques et
-les entoure avec respect. Reginald de Montford, Guillaume de Clyf,
-Guillaume Courtois et Jean son frère et quelques autres, pour rendre le
-roi odieux au peuple, ont organisé sur les lieux où les corps de ces
-ennemis et rebelles sont encore suspendus, de faux miracles.
-
- [226] Rymer, _Fœdera_, édition de 1704, t. IV, p. 20.
-
-Il fallait sévir de tous les côtés à la fois; pendant qu'on vénérait les
-cadavres des suppliciés de Bristol, la seule image de Thomas de Lancastre
-dans la cathédrale de Londres attirait une foule de pèlerins et faisait
-aussi des miracles. Cette même année 1323, Edouard II écrit avec une
-grande irritation à l'évêque:
-
-«Il est venu à nos oreilles (et cela nous est très désagréable) que
-beaucoup de personnes appartenant au peuple de Dieu confié à votre
-garde, victimes d'une duperie infernale, s'approchaient dans leur folie
-d'un panneau placé dans votre église de Saint-Paul où se trouvent des
-statues ou des images peintes et notamment celle de Thomas, jadis comte
-de Lancastre, rebelle, notre ennemi. Sans aucune autorisation de l'Église
-romaine, ces gens vénèrent et adorent cette image et affirment qu'il se
-fait là des miracles: ce qui est un opprobre pour toute l'Église, une
-honte pour nous et pour vous, un danger manifeste pour les âmes du peuple
-susdit et un exemple dangereux[227].»
-
- [227] _Fœdera_, t. XIV, p. 1033. A peine Édouard III était-il
- monté sur le trône que les communes demandèrent la canonisation
- de Thomas de Lancastre (Pétition au parlement, 1 Ed. III, année
- 1326-7; _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 7).
-
-L'évêque le sait, continue le roi, et encourage en secret ces pratiques,
-sans autre motif que de profiter des offrandes, «ce dont, ajoute Édouard
-II, nous sommes affligés profondément.» Suivent les prohibitions
-habituelles.
-
-C'étaient là des pèlerinages de circonstance. Il y en avait d'autres que
-la réputation de sainteté d'un mort, et non son ancienne influence
-politique, mettaient aussi en faveur pour quelque temps. Pendant des
-années on vint en foule visiter la tombe de Richard Rolle, ermite
-d'Hampole, mort en 1349, sans attendre bien entendu que ce solitaire eut
-été canonisé, car il ne le fut jamais. Parfois les couvents qui n'avaient
-ni reliques, ni corps de saints illustres pour attirer les pèlerins, ni
-aubépine merveilleuse comme celle de Glastonbury, faisaient fabriquer par
-un artiste pieux une image digne d'attention; elle était inaugurée avec
-solennité et on cherchait ensuite à la mettre en renom par tous les
-moyens permis. Thomas de Burton, abbé de Meaux, près Beverley, raconte
-dans la chronique qu'il rédigea lui-même, à la fin du quatorzième siècle,
-des événements intéressant son riche monastère, un fait de ce genre, des
-plus remarquables. L'abbé Hugues de Leven, un de ses prédécesseurs,
-avait, dans la première moitié du siècle, commandé pour le chœur de la
-chapelle un nouveau crucifix. «Et l'artiste ne travaillait à aucune
-partie belle et importante de son ouvrage, si ce n'est les vendredis, et
-en jeûnant au pain et à l'eau. Et il avait sous les yeux pendant tout le
-temps un homme nu, et il s'appliquait à donner à son crucifix la beauté
-du modèle. Par le moyen de ce crucifix, le Tout-Puissant fit des miracles
-manifestes, continuellement. On pensa alors que si l'accès jusqu'à ce
-crucifix était permis aux femmes, la dévotion commune en serait augmentée
-et de grands avantages en résulteraient pour notre monastère. Sur quoi
-l'abbé de Cîteaux, à notre requête, nous accorda la licence de laisser
-les hommes et les femmes honnêtes approcher dudit crucifix: pourvu
-toutefois que les femmes n'entrassent pas dans le cloître, le dortoir et
-les autres parties du monastère.... Mais, profitant de cette licence,
-pour notre malheur, les femmes se sont mises à venir en nombre à ce
-crucifix, bien qu'en elles la dévotion soit refroidie et qu'elles ne se
-présentent que pour regarder l'église. Elles ne servent qu'à augmenter
-notre dépense par l'obligation où nous sommes de les recevoir.»
-
-Cette plainte naïve est intéressante à bien des points de vue; elle
-montre sans détours comment on s'y prenait pour mettre en faveur tel ou
-tel sanctuaire auprès des pèlerins: dans le cas présent, l'effort tenté
-ne réussit pas, les prodiges ne semblent pas avoir répondu à l'attente et
-on ne vint plus que par curiosité visiter l'église du couvent. Au point
-de vue artistique, le fait est plus important encore, car c'est là le
-plus ancien exemple de sculpture d'après le modèle vivant, d'après le nu,
-qu'on ait en Angleterre, exemple très digne de remarque.
-
-Un autre essai du même genre, pour populariser une chapelle, avait été
-expérimenté dans l'église paroissiale de Foston (1313); mais l'archevêque
-d'York, William Grenefeld, s'était scandalisé d'un tel abus et par une
-belle lettre pleine de sens, il avait mis fin au «grand concours de gens
-simples qui venaient visiter une certaine image de la Sainte Vierge
-placée récemment dans l'église, comme si cette image avait quelque chose
-de plus divin qu'aucune de ses pareilles....» (Ap. 27.)
-
-Pèlerinages de circonstance à part, en temps ordinaire, chez les Anglais,
-on allait plutôt à Notre-Dame de Walsingham, ou bien on louait des
-chevaux à Southwark, avec relai à Rochester et on partait pour
-Saint-Thomas de Cantorbéry. Cette route étant la grand'route du
-continent, un service régulier de chevaux de louage avait été établi sur
-son parcours; on payait douze pence de Southwark (Londres) à Rochester,
-douze pence de Rochester à Cantorbéry, six pence de Cantorbéry à Douvres.
-Les chevaux étaient marqués au fer rouge d'une manière bien apparente
-pour que des voyageurs peu scrupuleux ne fussent pas tentés de quitter la
-route et de s'approprier leurs montures[228]. Le sanctuaire de Notre-Dame
-de Walsingham et celui de Saint-Thomas avaient une réputation
-européenne[229]; riches et pauvres s'y présentaient en foule; Chaucer,
-qui nous montre tous les rangs de la société confondus pendant le cours
-d'un voyage saint, ne doit pas être taxé d'invraisemblance. La grande
-majorité de ces pèlerins étaient sincères et de bonne foi: ils avaient
-fait un vœu et venaient l'accomplir. Dans ces dispositions, le
-chevalier, qui trouvait sur sa route un pèlerin comme lui-même, devait
-être moins disposé que jamais à le traiter avec hauteur; du reste, si
-les distances étaient grandes de classe à classe à cette époque, la
-familiarité l'était plus encore. La distance a bien diminué aujourd'hui
-et la familiarité aussi, comme par compensation. Le seigneur se sentait
-assez au-dessus des gens du peuple pour ne pas craindre d'user avec eux,
-à l'occasion, d'une sorte d'intimité joviale; aujourd'hui que les
-supériorités de rang ont moins d'importance, chacun se montre plus
-attentif et prend garde de ne pas franchir une limite qu'on ne voit
-presque plus.
-
- [228] Patente de Richard II, la dix-neuvième année de son règne,
- en appendice dans l'essai de M. Karkeek, _Chaucer's schipman and
- his barge «the Maudelayne»_, Chaucer society, Londres, 1884.
-
- [229] Les étrangers, comme les Anglais, avaient une grande
- vénération pour saint Thomas de Cantorbéry et allaient faire
- offrande à sa châsse quand ils pouvaient. Le 3 août 1402, un
- décret du sénat vénitien autorisa Lorenzo Contarini, capitaine
- des galères vénitiennes en partance pour les Flandres, à visiter
- cette châsse conformément à son vœu. Il devait le faire quand
- les galères seraient à Sandwich, et aller et revenir en un jour,
- n'ayant pas le droit de dormir hors de son vaisseau. (_Calendar
- of state papers and mss. relating to english affairs existing in
- the archives and collections of Venice and in other libraries of
- northern Italy_; edited by Rawdon Brown, Londres, 1864, 8º, t.
- I, p. 42.)
-
-Arrivé au but du voyage, on priait; on priait avec ferveur, dans la
-posture la plus humble. Un émoi religieux remplissait l'âme quand du fond
-de la majestueuse allée des grands piliers de l'église, dans le demi-jour
-coloré des nefs, on devinait du cœur, sans le bien voir encore des yeux,
-le mystérieux objet qu'on était venu vénérer de si loin, au prix de tant
-de fatigues. Si l'homme pratique, accouru au galop de son cheval pour
-marchander avec le saint la faveur de Dieu, si l'émissaire envoyé pour
-faire offrande au nom de son maître gardaient la paupière sèche et l'œil
-brillant, des larmes jaillissaient sur les joues du pauvre et du simple
-d'esprit; il goûtait pleinement l'émotion pieuse qu'il était venu
-chercher, la paix du ciel descendait dans son cœur et il s'en allait
-consolé.
-
-Les partisans de Wyclif, les non-croyants étaient le petit nombre; ils
-étaient poursuivis sévèrement et dans l'abjuration solennelle de leurs
-hérésies, à laquelle on les réduisait d'ordinaire, mention expresse
-était faite des saints pèlerinages. C'est ce que montre le serment
-d'abjuration du lollard William Dynet de Nottingham; il s'engage, le
-1er décembre 1395, devant l'archevêque d'York, «de ce jour en avant, à
-vénérer les images, à leur faire des prières et des offrandes en
-l'honneur des saints qu'elles représentent, et à ne jamais plus mépriser
-les pèlerinages.» A la réforme seulement, le doute deviendra général, et,
-du paysan au baron, tout le peuple s'assimilera des raisonnements comme
-ceux de Latimer:
-
-«Que pensez vous de ces images dont les unes ont meilleure renommée que
-les autres, vers lesquelles on se rend au prix de tant de peines et de
-fatigues corporelles, qu'on fréquente à si grands frais, qu'on recherche
-et visite avec une telle confiance? que dites-vous de ces images si
-fameuses, si nobles, si célèbres, dont il y a en Angleterre une variété
-et un nombre si grands? Pensez-vous que cette préférence de telle
-peinture à telle autre, d'une image à une autre image soit, non pas un
-abus, mais la façon dont il convient d'user des images?» (Ap. 28.)
-
-En attendant, on prie dévotement. La prière achevée chacun fait, en
-proportion de sa fortune, une offrande au saint. Quand le roi, dans ses
-perpétuelles allées et venues, se détournait pour visiter une châsse
-vénérée, il était d'usage qu'il donnât sept shillings. Les ordonnances
-d'Édouard II sur la tenue de sa maison font mention expresse de la
-somme[230]. Ensuite on achetait, comme aujourd'hui, des médailles en
-souvenir du lieu. Seulement elles étaient en étain ou en plomb et à jour,
-un peu comme celles de Sainte-Anne d'Auray en Bretagne, mais plus
-grosses. A Cantorbéry, elles représentaient saint Thomas; à
-Saint-Jacques, des coquilles; à Amiens, la tête de saint Jean-Baptiste; à
-Rome, le saint suaire qu'on appelait _Vernicle_[231]. On portait ces
-souvenirs, dont les collections d'antiquités renferment encore des
-spécimens, bien apparents, cousus sur sa poitrine ou à son chapeau. Le
-chapeau du roi Louis XI en était toujours garni; on sait jusqu'où ce
-prince poussait la vénération pour les reliques, les médailles et les
-images: «Et véritablement, écrit son contemporain, Claude de Seyssel, sa
-dévotion sembloit plus supersticieuse que religieuse. Car en quelque
-ymage ou église de Dieu et des sainctz et mesmement de nostre dame qu'il
-entendist que le peuple eust dévotion ouquel se fist quelque miracle, il
-y alloit faire ses offrandes ou y envoyoit homme exprès. Il avoit au
-surplus son chapeau tout plain d'ymages la plus part de plomb ou
-d'estain, lesquelles à tous propos quant il lui venoit quelques
-nouvelles bonnes ou mauvaises ou que sa fantaisie lui prenoit, il
-baisoit, se ruant à genoulx quelque part qu'il se trouvast si
-soubdainement quelque fois qu'il sembloit plus blessé d'entendement que
-sage homme[232].»
-
- [230] _Ordinance for the state of the wardrobe and the account
- of_ _the household_, Juin 1323 (_King Edward II's household and
- wardrobe ordinances_, Chaucer society, éd. Furnivall, 1876, p.
- 62.)
-
- [231] L'auteur de la suite des _Canterbury Tales_ (commencement
- du XVe siècle) montre les pèlerins, une fois arrivés à
- Cantorbéry, achetant de ces sortes de médailles, _signys_ ou
- _brochis_. C. Roach Smith en décrit plusieurs des treizième et
- quatorzième siècles, et il en donne le dessin (_Journal of the
- archæological association_, t. I, p. 200). Le pardonneur de
- Chaucer avait un vernicle à son chapeau.
-
- [232] _Les louenges du roy Louys XII de ce noms_, nouvellement
- composées.... par maistre Claude de Seyssel, docteur en tous
- droits, Paris, 1508, 4º.
-
-De même que le roi Louis XI, les pèlerins de profession portaient en
-grand nombre des images et des médailles sur leurs habits. Car, à côté du
-pèlerin de circonstance qui venait faire offrande à telle ou telle châsse
-en accomplissement d'un vœu et retournait ensuite reprendre le cours de
-sa vie ordinaire, il y avait le pèlerin par état, le _palmer_ ou paumier,
-dont l'existence entière se passait à voyager d'un sanctuaire à l'autre,
-toujours en route et toujours mendiant. Le frère, le pardonneur et le
-_palmer_ sont les trois types les plus curieux de la race religieuse
-nomade, parce qu'ils n'ont guère d'équivalent de nos jours. Tous
-n'avaient pas une vie également errante: le _palmer_, qui changeait
-constamment de pays, dépassait les autres sur ce point. Comme le
-pardonneur, il avait une grande expérience des choses et des hommes; il
-avait beaucoup vu, mais à ce qu'il avait retenu se mêlait une foule
-d'imaginations nées de son cerveau. Lui aussi avait à édifier la
-multitude à qui il tendait la main, et les belles histoires dont il était
-le héros ne devaient pas lui manquer, sous peine de mourir de faim;
-c'était son gagne-pain; à force de répéter ses contes il finissait par y
-croire à demi, puis tout à fait, et sa voix prenait dès lors cet accent
-de vérité qui peut seul faire naître dans l'auditoire la conviction. Du
-reste il venait de si loin qu'il avait pu voir bien des merveilles:
-autour de nous, pensait-on, la vie coule sans prodiges et presque sans
-accidents dans sa plate monotonie; mais on sait que dans les pays
-lointains il en est tout différemment[233]. Et la meilleure preuve est
-que nul de ceux qui ont entrepris le voyage ne déclare avoir été déçu,
-bien au contraire; au surplus, le plaisir de les croire est assez
-innocent et nous aurions tort de nous le refuser.
-
- [233] Ces histoires des pèlerins et des voyageurs revenant de
- pays étrangers, Chaucer les avaient bien souvent entendues; loin
- d'y croire, il en avait ri. Pèlerins, matelots, messagers
- rivalisaient de son temps dans leurs récits de merveilles
- lointaines:
-
- And, lord! this hous in alle tymes
- Was ful of shipmen and pilgrimes,
- With scrippes bret-ful of leseyngs,
- Entremelled with tydynges,
- And eke allone be hemselve,
- O, many a thousand tymes twelve
- Sangh I eke of these pardoners,
- Currours and eke messangers,
- With boystes crammed ful of lyes:
- As ever vessel was with lyes.
-
- (_House of Fame_, vers 1031.)
-
-
-Ainsi raisonnait machinalement la foule qui écoutait et riait
-quelquefois, mais le plus souvent se recueillait et demeurait attentive.
-Le pèlerin était assez respecté pour vivre, et il avait soin, par le
-récit de ses misères, de se rendre plus vénérable encore; les médailles
-de plomb cousues à ses habits en grand nombre parlaient haut en sa
-faveur, et l'on recevait bien un homme qui avait passé par Rome et par
-Jérusalem et pouvait donner des nouvelles des «adorateurs» de Mahomet. Il
-avait un sac suspendu au côté pour les provisions, et un bâton à la main;
-au sommet du bâton, une pièce de métal avec une inscription appropriée,
-comme par exemple la devise d'un anneau de bronze trouvé à Hitchin, une
-croix et ces mots: «Hæc in tute dirigat iter»; qu'elle te conduise et te
-protège dans ta route.[234]
-
- [234] Voir le dessin de cet anneau dans le tome VIII du _Journal
- of the archæological association_, p. 360. Le bâton ou bourdon et
- le sac ou «écharpe» étaient les insignes notoires des pèlerins.
- Dans le roman de _King Horn_, le héros rencontre sur sa route un
- _palmer_, et, pour se déguiser, change d'habits avec lui; dans
- cette transformation, l'auteur ne signale que les points
- caractéristiques, c'est-à-dire le bâton et le sac:
-
- Horn tok burdon and scrippe.
-
- (_King Horn, with fragments of Floriz and Blauncheflur_, ed. by J.
- R. Lumby, Early english text society, 1866, 8º.)
-
-Mais, comme nous l'avons remarqué, la race errante tout entière était mal
-vue des officiers du roi; ces allées et ces venues inquiétaient le
-shériff. Nous savons que les ouvriers las de leur maître le quittaient
-sous prétexte de pèlerinages lointains et déposaient sans scrupule le
-bâton voyageur à la porte d'un nouveau maître qui les payait mieux. Les
-faux pèlerins n'étaient pas plus rares que les faux pardonneurs et les
-faux ermites; aussi sont-ils condamnés au repos, sous peine de prison,
-par les mêmes statuts que les mendiants et les ouvriers errants. Il leur
-faudra désormais, comme à ceux-ci, ordonne Richard en 1388[235], des
-lettres de passe avec le sceau spécial confié à certains prud'hommes.
-Sans cela, qu'on les arrête, à moins qu'ils ne soient infirmes et
-incapables de travail, car il est évident alors qu'ils ne vont pas à
-Walsingham par amour du vagabondage et que leur voyage a un but sérieux:
-«Et qe de toutz ceux q'aillent en pilrinage, come mendinantz et sont
-puissant de travailler, soit fait come les ditz servantz et laborers
-s'ils n'eient lettres testimoniales de lor pilrinage desouz les sealx
-avantditz.» Même sévérité quand il s'agit de passer la mer; il faudra se
-munir de passeports en règle, et la prescription comprend «toutes manères
-des gentz, si bien clercs come autres,» sous peine de confiscation de
-tous les biens. Les réserves faites par le roi montrent que c'est à la
-race nomade seule qu'il en veut, car il y a dispense pour les «seignurs
-et autres grants persones del roialme», pour les «verrois et notables
-marchantz» et enfin pour les «soldeours le roi».
-
- [235] 12 Ric. II, chap. 7, _Statutes of the realm_.
-
-Ce passeport ou «licence», cet «especial congié le roi» ne se délivre
-qu'à certains ports fixés, qui sont: Londres, Sandwich, Douvres,
-Southampton, Plymouth, Dartmouth, Bristol, Yarmouth, Saint-Botolph,
-Kingston-upon-Hull, Newcastle-upon-Tyne et les ports du rivage en face de
-l'Irlande. Des peines très sévères sont prescrites pour tous gardiens de
-ports, inspecteurs, capitaines de navires, etc., qui se montreraient
-négligents ou, à plus forte raison, favorables aux nomades. L'année
-suivante, 1389, le roi ne permet plus aux pèlerins qui vont sur le
-continent de s'embarquer autre part qu'à Douvres et à Plymouth. Pour
-prendre la mer ailleurs, il leur faudra avoir un «especial congié du roi
-mesmes[236].»
-
- [236] _Rotuli parliamentorum_, 13 Rich. II, t. III, p. 275.
-
-Mais l'attrait des pèlerinages lointains était grand: avec ou sans
-lettres on passait la Manche; on arrivait à Calais et on s'arrêtait
-quelque temps dans une «maison-Dieu» qui y avait été construite et que
-les âmes pieuses avaient dotée de revenus «pur sustentation des pilrines
-et autres poverez gentz repairantz au dite ville, pur eux reposer et
-refresher[237].» On repartait, on se rendait à Boulogne pour implorer une
-vierge miraculeuse dont une main subsiste encore, enfermée dans un
-reliquaire. La statue elle-même fut jetée dans un puits par les
-protestants en 1567; replacée sur l'autel en 1630, elle en fut arrachée
-de nouveau à la révolution et brûlée; mais un fidèle sauva la main que
-l'église de Notre-Dame conserve aujourd'hui. La commère voyageuse de
-Chaucer, entre autres pélerinages, avait fait celui de Boulogne[238]. On
-allait encore à Amiens vénérer une tête de saint Jean-Baptiste[239]; à
-Rocamadour, prier une madone célèbre; en Espagne, saint Jacques.
-Quelquefois on se rendait directement par mer, de Sandwich, de Bristol où
-d'un autre port, jusqu'en Espagne. A en juger par la complainte d'un
-pélerin qui nous est parvenue, on ne pouvait pas s'attendre à un grand
-confort sur les bateaux: «Il ne faut pas penser à rire,--quand on va par
-mer à Saint Jacques» écrit ce pélerin; on a le mal de mer; on est
-bousculé par les marins, sous prétexte qu'on gène la manœuvre; les
-remarques railleuses des hommes de mer sont pénibles à entendre:
-«Certains, je pense, vont tousser et geindre--avant minuit» observe le
-capitaine, et s'adressant au cuisinier: «Cuisinier, sers notre
-dîner;--quant aux pèlerins, ils n'ont pas envie de manger!» Les pauvres
-passagers s'ennuyent beaucoup: ils essayent de lire un livre sur leurs
-genoux, mais à la longue ils voient trouble, grâce aux mouvements du
-bateau. Les malades réclament du malvoisie chaud pour se réconforter.
-«Ah! ma tête se fend,» crie l'un d'eux, et voici justement un matelot
-facétieux qui vient hurler à leurs oreilles: «Courage, dans un instant
-nous serons en pleine tempête!» Bref, ils étaient bien malheureux et
-comme le narrateur le disait au début, ils n'avaient guère envie de rire.
-(Ap. 29).
-
- [237] Pétition des bourgeois de Calais, _ibidem_, t. III, page
- 500, 4 Henri IV, 1402.
-
- [238] Lettre de M. J. W. Hales à l'_Academy_, Avril 1882.
-
- [239] L'auteur des voyages connus sous le nom de _Voyages de
- Mandeville_ avait vu la tête d'Amiens et fut bien surpris d'en
- rencontrer une autre à Constantinople. Quelle est la vraie? se
- demande-t-il: «I wot nere, but God knowethe: but in what wyse
- that men worschippen it, the blessed seynt John holt him a payd.»
- (Édition Halliwell; p. 108.)
-
-Partout dans les sanctuaires vénérés, des ex-voto étaient suspendus; si,
-en frappant avec des incantations appropriées une statuette de cire, on
-pouvait vous faire grand mal, en plaçant votre image dans la chapelle
-d'un saint, on pouvait vous faire gagner de grandes faveurs et
-particulièrement vous guérir en cas de maladie[240]. A Rocamadour[241]
-on voyait des tresses de cheveux de femmes: c'étaient, raconte le
-chevalier de la Tour Landry, celles de «dames et de demoiselles qui
-s'estoient lavées en vin et en autres choses que pures lessives, et pour
-ce, elles ne peurent entrer en l'esglise jusques à tant que elles eurent
-fait copper leurs tresses qui encore y sont[242].» Mais ce qui attirait
-beaucoup aussi, c'étaient les indulgences.
-
- [240] _Paston letters._ Lettre de Marguerite Paston du 20 sept.
- 1443.
-
- [241] Rocamadour était bien connu des Anglais; voir la _Vision
- concerning the Piers Plowman_ (édition Skeat), texte B, _passus
- XII_, vers 37.
-
- [242] _Le livre du chevalier de la Tour Landry pour
- l'enseignement de ses filles_, éd. Montaiglon, 1854.
-
-Elles étaient considérables, et l'imagination populaire en augmentait
-encore l'étendue. Le pèlerin qui revenait de Rome et regagnait son foyer
-en exagérait le nombre aussi volontiers que celui des merveilles qu'il
-avait vues ou cru voir. Un pèlerin de cette sorte a laissé dans un court
-poème ses impressions de voyage; c'était un Anglais du quatorzième siècle
-qui revenait d'Italie ébloui par ses souvenirs. Sa verve n'est pas très
-poétique, mais il faut tenir compte de son intention qui est seulement de
-réunir des chiffres exacts: aussi, sans s'attarder à des descriptions
-pittoresques, il ne nous donne que des renseignements précis. Sa forte
-dévotion étroite ne lui a fait voir autre chose que des corps de martyrs
-par milliers et il les énumère avec persévérance. Par milliers aussi se
-comptent les années d'indulgences qu'il fait miroiter comme un appât aux
-yeux de ses compatriotes. Mais avant tout il faut qu'il donne un abrégé
-de l'histoire de Rome: c'est une cité dans laquelle vint d'abord
-s'établir la duchesse de Troie avec ses deux fils, Romulus et Romulon,
-qui depuis fondèrent la ville. La duchesse semble donc avoir choisi pour
-s'y fixer une ville qui n'existait pas encore, inadvertance qu'il faut
-pardonner au narrateur. Les habitants étaient païens au début, mais
-Pierre et Paul «les rachetèrent, non à prix d'or ou d'argent ou de biens
-terrestres, mais par leur chair et par leur sang.»
-
-L'énumération des églises commence aussitôt et, pour chacune d'elles,
-nous apprenons invariablement la quantité de reliques qu'elle renferme et
-d'indulgences qui y sont attachées. Les bienfaits sont proportionnés aux
-mérites: ainsi, quand on voit le _vernicle_, c'est-à-dire le saint suaire
-qui a reçu l'image du Sauveur, on gagne trois mille ans d'indulgences si
-on est de Rome, neuf mille si on vient du pays voisin; mais «à toi qui
-viens de par delà la mer, douze mille années te sont réservées.» Quand on
-entre à SS. Vitus et Modestus, le tiers de vos péchés vous sont remis. On
-allume une chandelle et on descend dans les catacombes[243]:
-
-«Il faut que tu prennes une chandelle allumée,--sans quoi tu seras dans
-les ténèbres comme si c'était nuit.--Car sous la terre il faut
-descendre;--tu ne vois plus clair ni devant ni derrière.--C'est là que
-maintes gens s'enfuirent,--en péril de mort, pour se sauver,--et ils ont
-souffert des peines dures et cruelles--afin de demeurer à jamais aux
-cieux.»
-
- [243] William Wey, au quinzième siècle, mentionne ainsi les
- catacombes: «Item ibi est una spelunca nuncupata Sancti Kalixti
- cimiterium, et qui eam pertransit cum devocione, illi indulgentur
- omnia sua peccata. Et ibi multa corpora sanctorum sunt, que
- nullus hominum numerare nequit nisi solus Deus.» (_The
- itineraries of William Wey_, Roxburghe club, p. 147.) Wey, comme
- l'auteur du poème, mentionne quelquefois des nombres prodigieux
- de corps de martyrs; à l'église dite _Scala Celi_, «sunt ossa
- sanctorum decem millia militum»; dans une seule partie de
- Saint-Pierre de Rome, il y a «Petronella et xiij millia sanctorum
- martirum».
-
-Les corps des martyrs sont innombrables; il y en a quatre mille à
-Sainte-Prudence, treize cents à Sainte-Praxède, sept mille à SS. Vitus et
-Modestus. De temps en temps un nom fameux fait donner un aperçu
-historique, tel que le récit de la fondation de Rome ou la vie abrégée de
-Constantin:
-
- In Mahoun was al his thouht.
-
-«Il n'avait que Mahomet en tête.» Païen et lépreux, Constantin est
-converti et guéri par le pape Silvestre. L'église Sainte-Marie-la-Ronde
-portait jadis un autre nom: «Agrippa la fit construire--en l'honneur de
-Sybile et de Neptune--.... il l'appela Panthéon.» Il y plaça tout en haut
-une idole magnifique, en or, d'une forme particulière: «Elle avait la
-tournure d'un chat,--il l'appelait Neptune[244].»
-
- [244] Dans un autre texte du poème, publié par M. Furnivall en
- 1866 (_Political, religious and love poems_), on trouve plus de
- détails sur cette idole; elle avait un chapeau ou couvercle de
- cuivre qui fut arraché par le vent et emporté à la basilique de
- Saint-Pierre.
-
-Mais le pape Boniface pria l'empereur Julien de lui donner le Panthéon, à
-quoi ce prince consentit, et le 1er novembre d'une certaine année, le
-souverain pontife consacra l'édifice et le baptisa Sainte-Marie-la-Ronde.
-Quant aux reliques, il n'y a pas un objet mentionné par l'Évangile qui
-n'ait été retrouvé et qu'on ne puisse vénérer à Rome[245]. Ainsi on y
-voit la table de la Cène, la verge d'Aaron, des fragments des pains et
-des poissons multipliés, du foin de la crèche, un lange de l'Enfant Jésus
-et plusieurs autres objets, dont l'un au moins est bien étrange.
-Quelques-unes de ces reliques sont encore dans les mêmes églises, par
-exemple le portrait de la Vierge par saint Luc, à Santa Maria
-Maggiore[246], «Seinte Marie the Maiour»: ce n'est pas, au reste, d'après
-le pèlerin, une peinture que saint Luc lui-même ait faite; il allait
-l'exécuter et avait même préparé toutes ses couleurs, quand il trouva
-subitement devant lui le portrait achevé de la main des anges. (Ap. 29.)
-
- [245] William Wey (XVe siècle) dit de l'église de la
- Sainte-Croix: «Item ibi sunt duo ciphi, unus plenus sanguine
- Jhesu Christi, et alter plenus lacte beate Marie Virginis.»
- (_Itineraries_, p. 146.) Ceux qui boivent aux trois fontaines qui
- jaillirent à la mort de saint Paul sont guéris de toutes les
- maladies; ceux qui visitent l'église de Sainte-Marie de
- l'Annonciation ne seront jamais frappés de la foudre; à l'église
- Sainte-Viviane il y a «herba crescens quam ipsa plantavit et
- valet contra caducum morbum». (_Ibidem_, pp. 145-147.)
-
- [246] Dans la chapelle Borghèse.
-
-C'est ainsi que le voyageur racontait ses souvenirs, et ce petit poème
-est un raccourci des discours qu'il tenait à ses compatriotes. L'envie de
-partir à leur tour leur venait aussi, et ceux qui restaient au village
-s'associaient de cœur à l'œuvre du pèlerin, et aussi de fait en lui
-donnant un secours. Sur sa route il était traité de même par les
-personnes pieuses, et c'est grâce à ces coutumes que de pauvres gens
-pouvaient accomplir des pèlerinages lointains. Les règlements de beaucoup
-de guilds prévoyaient le cas où un membre de la confrérie partirait ainsi
-pour remplir un vœu. Afin de prendre part à ses mérites, tous les
-«frères et sœurs» l'accompagnaient hors de la ville et, lui faisant
-leurs adieux, lui remettaient quelque argent; ils regardaient leur ami
-s'éloigner de son pas mesuré, commençant un voyage qui devait se
-prolonger pendant des mois à travers maint pays, quelquefois pendant des
-années. On retournait vers la ville, et les plus âgés qui connaissaient
-le monde disaient sans doute quelles étranges choses leur compagnon
-verrait sur ces terres lointaines et quels sujets de continuelle
-édification il rencontrerait sur sa route.
-
-La guild de la Résurrection de Lincoln, fondée en 1374, a pour règle: «Si
-quelque frère ou sœur désire faire un pèlerinage à Rome, à Saint-Jacques
-de Galice ou en Terre Sainte, il en avertira la guild, et tous les frères
-et sœurs l'accompagneront aux portes de la ville et chacun lui donnera
-un demi-penny au moins.» Même règlement dans la guild des foulons de
-Lincoln, fondée en 1297; on accompagne le pèlerin qui va à Rome jusqu'à
-Queen's Cross, hors de la ville, s'il part un dimanche ou un jour de
-fête; et s'il peut annoncer d'avance son retour et qu'il ait lieu aussi
-un jour où on ne travaille pas, on se rend à sa rencontre au même endroit
-et on l'accompagne au monastère. De même aussi les tailleurs donnent un
-demi-penny à celui d'entre eux qui va à Rome ou à Saint-Jacques, et un
-penny à celui qui va en Terre Sainte. Les règlements de la guild de la
-Vierge, fondée à Hull en 1357, portent: «Si quelque frère ou sœur de la
-guild se propose par aventure de faire un pèlerinage en Terre Sainte,
-alors, afin que la guild ait part au profit de son pèlerinage, il sera
-dispensé de toute sa contribution annuelle jusqu'à son retour.»[247]
-
- [247] Toulmin Smith, _English gilds; the original ordinances_,
- etc., pp. 157, 177, 180, 182, 231.
-
-Il y avait aussi des guilds qui tenaient maison ouverte pour recevoir les
-pèlerins, toujours dans le même but de s'associer par une bonne œuvre à
-celle du voyageur. Ainsi la guild marchande de Coventry, fondée en 1340,
-entretient «un comune herbegerie de tresze lites», pour recevoir les
-pauvres voyageurs qui traversent le pays allant en pèlerinage ou pour
-tout autre motif pieux. Cette hôtellerie est dirigée par un homme,
-assisté par une femme qui lave les pieds des voyageurs et prend soin
-d'eux. La dépense annuelle pour cette fondation est de 10 livres
-sterling.
-
-Quand un des serviteurs du roi avait un pèlerinage à faire, le prince,
-tenant compte du motif, l'autorisait volontiers à partir, et même
-l'aidait de quelque argent. Édouard III donne à Guillaume Clerk, un de
-ses messagers, une livre six shillings et huit pence «pour l'aider dans
-sa dépense durant le pèlerinage qu'il entreprend à Jérusalem et au mont
-Sinaï[248]».
-
- [248] _Issues of the exchequer_, p. 159.
-
-Cependant, ainsi qu'on l'a pu voir, le quatorzième siècle n'est pas un
-âge de dévotion sérieuse et réelle. Les papes habitent Avignon; leur
-prestige décline et, en Angleterre en particulier, les prélats mêmes
-montrent parfois bien peu de respect pour la cour romaine. On ne trouvera
-nulle part, même chez Wyclif, des accusations plus violentes ni des
-anecdotes plus scandaleuses que dans la chronique rédigée par l'abbé
-Thomas de Burton[249]. Sa façon de parler des indulgences est aussi très
-libre. Par faveur spéciale pour les fidèles qui mouraient pendant un
-pèlerinage à Rome, Clément VI «ordonna aux anges du paradis, écrit
-l'abbé, d'amener leurs âmes droit aux portes du ciel, sans les faire
-passer par le purgatoire[250]». Le même pape accorda, ce que le pèlerin
-de tout à l'heure semble avoir ignoré, à ceux qui verraient le saint
-suaire de revenir à leur état d'avant le baptême. Enfin «il confirma
-toutes les indulgences accordées par deux cents souverains pontifes ses
-prédécesseurs, et elles sont innombrables».
-
- [249] _Chronica monasterii de Melsa_, édition de E. A. Bond,
- Londres, 1868, 3 vol. 8º. L'abbé de Meaux prétend que Clément VI
- répondait aux reproches de son confesseur sur ses mauvaises
- mœurs: «Quod facimus modo facimus consilio medicorum» (t. II, p.
- 189).
-
- [250] T. III, p. 88.
-
-A l'époque où les chroniqueurs monastiques inscrivaient sans scrupule
-dans leurs livres des anecdotes sur la cour romaine semblables à celles
-de Thomas de Burton, la dévotion générale n'était pas seulement
-amoindrie, elle était désorganisée, affolée. Les chroniques montrent en
-effet que les excès d'impiété se heurtaient aux excès de ferveur, et
-c'est ainsi par exemple que le faux pardonneur, marchand au détail des
-mérites des saints, rencontrait sur la grand'route le flagellant
-ensanglanté[251]. La papauté a beau montrer un grand bon sens par les
-condamnations qu'elle lance contre les uns et contre les autres[252], ses
-arrêts ne suffisent pas à rétablir l'équilibre des esprits, et les
-limites de la raison continuent à être perpétuellement dépassées; dans la
-piété ardente, comme dans la révolte impie, on va jusqu'à la folie. On a
-peine à lire le récit des sacrilèges obscènes commis dans la cathédrale
-d'York par des partisans de l'évêque de Durham, et cependant les faits
-sont réels et c'est l'archevêque lui-même qui les rapporte[253].
-La foi disparaît ou se transforme; on devient à la fois sceptique et
-intolérant: il ne s'agit pas du scepticisme moderne d'une sérénité froide
-et inébranlable; c'est un mouvement violent de tout l'être, qui se sent
-pris d'envie de brûler ce qu'il adore; mais l'homme est incertain dans
-son doute, et son éclat de rire l'étourdit; il a passé comme par une
-orgie et, quand viendra la lumière blanche du matin, il y aura pour lui
-des accès de désespoir, un déchirement profond avec des larmes et
-peut-être un vœu de pèlerinage et une conversion éclatante. Walsingham
-voit une des causes de la révolte des paysans dans l'incrédulité des
-barons: «Quelques-uns d'entre eux croyaient, dit-on, qu'il n'y a pas de
-Dieu, niaient le sacrement de l'autel et la résurrection après la mort,
-et pensaient que telle la fin de la bête de somme, telle la fin de
-l'homme lui-même[254].»
-
- [251] «Quo quidem anno (1350) venerunt in Angliam pœnitentes,
- viri nobiles et alienigenæ, qui sua corpora nuda usque ad
- effusionem sanguinis nunc flendo, nunc canendo, acerrime
- flagellabant: tamen ut dicebatur, nimis hoc faciebant inconsulte,
- quia sine licentia sedis apostolicæ.» (Walsingham, _Historia
- anglicana_. Collection du Maître des Rôles, t. I, p. 275.) Cf.
- Robert de Avesbury, _Historia Edvardi tertii_, Oxonii, 1720, 8º,
- p. 179: les flagellants se fouettaient avec des cordes à nœuds
- garnies de clous; ils se prosternaient à terre, les bras en croix
- et en chantant.
-
- [252] Les flagellants furent condamnés par Clément VI en 1350; il
- prescrivit aux archevêques, évêques, etc., de les faire
- emprisonner (Labbe, _Sacrosancta concilia_, édition de Florence,
- t. XXV, col, 1157).
-
- [253] Lettre de l'archevêque d'York à son official (_Historical
- papers from the northern registers_, édition Raine, pp. 397-399).
- Les coupables n'étaient pas des vagabonds sans importance: l'un a
- le titre de _magister_; l'autre est professeur de droit civil.
-
- [254] «Nam quidam illorum credebant, ut asseritur, nullum Deum
- esse, nihil esse sacramentum altaris, nullam post mortem
- resurrectionem, sed ut jumentum moritur, ita et hominem finire.»
- (_Historia anglicana_, t. II, p. 12.) Langland se plaint de même
- du scepticisme des nobles qui mettent les mystères en question et
- font de ces graves matières le sujet de conversations légères
- après les repas. (texte C, _passus XII_, vers 35.)
-
-Mais cette incrédulité n'était pas définitive et n'empêchait pas les
-pratiques superstitieuses. On ne savait pas aller _droite voie_: au lieu
-de s'ouvrir la porte du ciel de ses propres mains, on imagine de se la
-faire ouvrir de la main des autres; de même qu'on fait labourer ses
-terres par ses tenanciers, on se fait gagner le paradis par le monastère
-voisin; les biens éternels sont tombés dans le commerce avec les lettres
-de fraternité des frères mendiants et les indulgences menteuses des
-pardonneurs. On vit à son aise et on se tranquillise en inscrivant des
-donations pieuses dans son testament, comme si on pouvait, selon les
-paroles d'un de nos compatriotes du temps de la Renaissance, «corrumpre
-et gaigner par dons Dieu et les sainctz, que nous devons placquer par
-bonnes œuvres et par amendement de noz pechez[255]». C'est une lecture
-très instructive que celle des actes de dernière volonté des riches
-seigneurs du quatorzième siècle. Les legs pour des motifs de dévotion
-remplissent des pages; on donne à toutes les châsses, à tous les
-couvents, à toutes les chapelles, à tous les ermites; et on parvient, en
-payant, à faire des pèlerinages après sa mort, par procuration. Ce même
-Humphrey de Bohun, qui envoyait «un bon home et loial» à la tombe de
-Thomas de Lancastre, ordonne aussi qu'après son décès on fasse partir un
-prêtre pour Jérusalem, «principalement, dit-il, pur ma dame ma miere, et
-pur mon seignour mon piere... et pur nous,» avec obligation de dire des
-messes, pendant son voyage, à toutes les chapelles où il pourra[256].
-
- [255] _Les louenges du roy Louys XII_, par Claude de Seyssel.
- Paris, 1508, 4º.
-
- [256] _A collection of the wills.... of the kings and queens of
- England_; édition Nichols, Londres, 1780, 4º. Testament
- d'Humphrey de Bohun, comte d'Hereford et d'Essex, mort en 1361.
-
-Quant à la croisade, on en parlait toujours et même plus que jamais,
-seulement on ne la faisait pas. Au milieu de leurs guerres, les rois se
-reprochaient l'un à l'autre d'être le seul empêchement au départ des
-chrétiens; toujours il y avait un incident utile qui les retenait.
-Philippe de Valois et Édouard III protestent que sans leur adversaire ils
-iraient combattre le Sarrasin. C'est par la faute de l'Anglais, écrit
-Philippe, que «a esté empêché le saint voyage d'oultre mer[257]»; c'est
-le fait du roi de France, déclare de son côté Édouard III dans
-un manifeste solennel, qui l'a détourné du «sancto passagio
-transmarino[258]». Sans doute le temps de saint Louis n'est pas si
-éloigné qu'on ait pu déjà perdre le sens de ce grand devoir, la guerre
-contre l'infidèle, et l'on pense toujours que, si c'est quelque chose de
-se mettre en route pour Saint-Jacques ou Notre-Dame, le vrai chemin du
-ciel est celui de Jérusalem. Et cependant, sur ce point encore, nous
-voyons se faire jour quelques-unes de ces idées qui semblent inspirées
-par les vues pratiques de l'âge moderne et qui, au quatorzième siècle, ne
-sont pas rares. Nous écrasons l'infidèle; pourquoi ne pas le convertir?
-N'est-ce pas plus sage, plus raisonnable et même plus conforme à la
-religion du Christ? Les apôtres qu'il nous a envoyés, à nous Gentils,
-étaient-ils couverts d'armures et pourvus d'épées? Des réflexions
-pareilles n'étaient pas seulement faites par des réformateurs comme
-Wyclif et Langland[259], mais par des gens d'un esprit habituellement
-calme et d'une grande piété comme Gower:
-
-«Ils nous prêchent de combattre et de massacrer--ceux qu'ils devraient,
-selon l'Évangile,--convertir à la foi du Christ.--Mais je m'émerveille
-grandement--de ce qu'ils me prêchent le voyage:--si je tue un
-Sarrasin,--je tue son âme avec son corps.--et ce n'est pas ce que le
-Christ a jamais voulu[260].»
-
- [257] Robert de Avesbury, _Historia Edvardi tertii_, édition
- Hearne, Oxford, 1720, 8º, p. 63.
-
- [258] _Ibidem_, p. 115.
-
- [259] Langland parle des Sarrasins sans les maudire: ils
- pourraient être sauvés; c'est Mahomet qui les a trompés, par
- colère de n'avoir pu être pape; on devrait les convertir; le pape
- fait bien des évêques de Nazareth, de Ninive, etc., mais ils se
- gardent d'aller visiter leurs ouailles indociles. (Texte C de
- l'édition de Skeat, _passus XVIII_, pp. 314-318.)
-
- [260] To sleen and fighten they us bidde
- Hem whom they shuld, as the boke saith,
- Converten unto Cristes feith.
- But herof have I great merveile,
- How they wol bidde me traveile.
- A Sarazin if I slee shall,
- I slee the soule forth withale,
- And that was never Cristes lore.
-
- (_Confessio amantis_, édition Pauli, t. II, p. 56.)
-
-Seulement on trouve convenable de parler croisades, et quelques-uns
-comptent encore qu'on en fera. Ainsi Élisabeth de Burgh, lady Clare,
-désire que cinq hommes d'armes se battent en son nom au cas où, dans les
-sept ans qui suivront sa mort[261], il y aurait «comune viage». Le mérite
-de leurs travaux lui sera appliqué et ils recevront cent marcs chacun.
-Mais le commun voyage restait toujours en projet, et les seules
-expéditions mises sur pied étaient des entreprises particulières. Dans ce
-cas l'enthousiasme religieux n'était pas le seul mobile; les instincts
-chevaleresques et remuants qui remplissent ce siècle de combats faisaient
-la moitié de la dévotion qui poussait ces petites troupes à partir. Il en
-venait bon nombre d'Angleterre; les Anglais, déjà à cette époque et même
-auparavant, étaient comme aujourd'hui de grands voyageurs. On les
-rencontrait partout et, comme aujourd'hui encore, leur connaissance du
-français leur servait un peu dans tous les pays sur le continent.
-C'était, comme nous le rappelle Mandeville, la langue de la haute
-classe[262]; c'était aussi celle que parlait en Orient l'Européen, le
-_Franc_. Trevisa, en constatant que les Anglais oublient cette langue, le
-déplore[263]: comment feront-ils s'ils vont à l'étranger? «That is harme
-for hem and they schulle passe the see and trauaille in straunge landes
-and in many other places.» Cependant, si les Anglais ne savaient plus
-couramment le français, ils se rendaient compte de l'utilité de notre
-langue et ils tâchaient d'en acquérir quelques notions avant de se mettre
-en route. Ils se faisaient composer, par des gens compétents, des
-manuels de conversation, pour apprendre «à parler, bien soner, et à droit
-escrire doulz françois, qu'est la plus bel et la plus gracious langage et
-plus noble parler, après latin d'escole, qui soit ou monde, et de tous
-gens mieulx prisée et amée que nul autre; quar Dieux le fist si doulce et
-amiable principalement à l'oneur et loenge de luy-mesmes. Et pour ce il
-peut bien comparer au parler des angels du ciel, pour la grant doulceur
-et biaultée d'icel[264].» Les Anglais allaient beaucoup à l'étranger;
-tous les auteurs qui font leur portrait constatent chez eux des goûts
-remuants et un grand amour pour les voyages lointains; aussi leur
-donnent-ils pour planète la lune. D'après Gower, c'est à cause d'elle
-qu'ils visitent tant de pays éloignés[265]. Wyclif les place sous le
-patronage du même astre, mais en tire des conséquences différentes[266],
-et Ranulph Higden, le chroniqueur, s'exprime en ces termes, qui semblent
-prophétiques, tant ils se sont trouvés exacts: «Cette race anglaise
-sillonne tous les pays et réussit mieux encore dans les terres lointaines
-que sur la sienne propre.... C'est pourquoi elle se répand au loin à
-travers le monde, considérant comme sa patrie tout sol qu'elle habite.
-C'est une race habile dans les industries de toute espèce.» Il dit aussi
-que les Anglais de son temps aimaient la table plus qu'aucun autre peuple
-et dépensaient beaucoup en nourriture et en habits[267]. Mais le point
-important ici est ce goût des voyages qui était si marqué. Leurs petites
-troupes à destination de la Terre Sainte allaient saluer au passage le
-roi chrétien de Chypre et s'aventuraient ensuite dans l'Asie Mineure.
-
- [261] Elle mourut le 4 novembre 1360. (_A collection of the
- wills_, etc., édition Nichols, 1780, 4º.)
-
- [262] «Et sachetz que ieo vsse mis ceste liverette en latyn pour
- plus briefment deviser, mes pour ceo que plusours entendont
- mieultz romanz que latin, ieo lai mys en romanz pour ceo que on
- l'entende et que li seignours et li chiualers et lez autres
- nobles hommes qui ne scevent point latin ou poi et qui ount esté
- outre mer sachent et entendent si ieo dye voir ou noun.» Ms.
- _Sloane_, 1464, fol. 3, au British Museum (ms. du commencement du
- XVe siècle). V. _infra_, p. 239.
-
- [263] Dans sa traduction du _Polychronicon_ de Ralph Higden,
- Collection du Maître des rôles.
-
- [264] _La manière de langage_ texte publié par M. Paul Meyer dans
- la _Revue critique_, t. X, p. 373. Ce manuel est l'œuvre d'un
- Anglais. La dédicace est datée du 29 mai 1396.
-
- [265] What man under his powere
- Is bore, he shall his place chaunge
- And seche many londes straunge
- And as of this condicion
- Upon the londe of Alemaigne
- Is set and eke upon Britaigne
- Which now is cleped Englonde
- For they travaile in every londe.
-
- (_Confessio amantis_, t. III, p. 109.)
-
- [266] «Et hinc secundum astronomos lunam habent planetam
- propriam, quæ in motu et lumine est magis instabilis.»
- (_Fasciculi Zizaniorum_, édition Shirley, p. 270.) Caxton, au
- moment de la Renaissance, considère également la lune comme étant
- par excellence la planète des Anglais: «For we englysshe men ben
- borne vnder the domynacyon of the mone, whiche is neuer stedfaste
- but euer wauerynge. (Prologue de son _Boke of Eneydos compyled by
- Vyrgyle_, 1490.)
-
- [267] _Polychronicon Ranulphi Higden_, edited by C. Babington,
- Londres, 1865, 8º, t. II, p 166.
-
-On ne quittait pas l'Angleterre pour une si lointaine expédition sans
-s'être muni de lettres de son souverain, qui pouvaient vous servir de
-passeport et de recommandation au besoin. La teneur de ces pièces était à
-peu près pareille à celle de la lettre suivante, accordée par Édouard III
-en 1354: «.... Sachez tous que le noble Jean Meyngre, chevalier, dit
-Bussigaud[268], notre prisonnier, doit se rendre avec douze chevaliers à
-Saint-Jacques et de là marcher contre les ennemis du Christ en Terre
-Sainte, et qu'il part avec notre agrément; que pour cela nous l'avons
-pris, lui et ses douze compagnons, leurs domestiques, chevaux, etc., sous
-notre protection et sauf-conduit[269].» On était bien reçu du roi de
-Chypre et on l'aidait dans ses difficultés qui étaient nombreuses. Le roi
-se montrait charmé de ces visites et exprimait quelquefois son plaisir
-dans des lettres où perce une joie très vive. Il écrivait ainsi de
-Nicosie, en 1393, à Richard II, et lui disait qu'un chevalier n'a pas
-besoin de recommandation personnelle auprès de lui pour être le bienvenu
-dans l'île: tous les sujets du roi d'Angleterre sont pour lui autant
-d'amis; il est heureux de la présence d'Henri Percy, qui lui sera très
-utile[270].
-
- [268] Jean le Maingre, dit Boucicaut, plus tard maréchal de
- France.
-
- [269] Rymer, _Fœdera_, t. V, p. 777. Ces lettres devaient être
- délivrées assez fréquemment, car on trouve qu'elles sont rédigées
- d'après une formule uniforme, comme nos passeports. Voir celle
- que Rymer donne encore t. VII, p. 337, année 1381. En novembre
- 1392, le comte de Derby (le futur Henri IV) se trouvait à Venise
- et partait de là pour aller en Terre Sainte; il avait, pour la
- république, des lettres d'Albert IV, duc d'Autriche, et le Grand
- Conseil lui prêtait une galère pour faire son voyage. C'était
- aussi de Venise qu'était parti pour la Palestine Thomas Mowbray,
- duc de Norfolk, en février 1398-1399; il s'était présenté au
- Sénat vénitien muni d'une lettre de Richard II. (_Calendar of
- state papers relating to english affairs.... existing in
- [various] libraries of Italy_, publié par Rawdon Brown, 1864,
- etc., 8º, p. LXXXI.)
-
- [270] _Historical papers from the northern registers_, édition
- Raine, p. 425.
-
-A l'idée du pèlerinage on associait pour une large part celle des
-aventures qu'on allait avoir sur les lieux et tout du long de la route;
-au besoin on les faisait naître, et le but religieux disparaissait alors
-dans la foule des accidents profanes. Ainsi en 1402, de Werchin,
-sénéchal de Hainaut, publie son projet de pèlerinage à Saint-Jacques
-d'Espagne et son intention d'accepter le combat à armes courtoises contre
-tout chevalier qui ne le détournera pas de sa route de plus de vingt
-lieues. Il indique son itinéraire d'avance, afin qu'étant averti on se
-prépare[271].
-
- [271] _Chronique_ de Monstrelet, liv. I, chap. VIII.
-
-C'est un peu avec des idées semblables qu'était parti pour
-l'Orient, dans la première moitié du quatorzième siècle, le fameux
-Jean de Mandeville ou le voyageur, quel que soit son véritable nom
-qui nous a laissé les récits attribués à ce chevalier[272]. Cet
-amusant écrivain était allé en Palestine à moitié pour se
-sanctifier, à moitié pour connaître le monde et ses étrangetés et
-pouvoir en parler, car beaucoup de gens, dit-il, se plaisent fort à
-entendre décrire les merveilles de pays divers. S'il publie ses
-impressions, c'est d'abord parce que foule de personnes aiment les
-récits de la Terre Sainte et y trouvent grande consolation et
-confort, et c'est aussi pour faire un _guide_, afin que les
-petites caravanes dans le genre de la sienne et de celle de
-Boucicaut profitent de son expérience. Il n'apporte certes pas
-dans son ouvrage la précision des livres modernes, mais il ne
-faut pas croire que ses idées sur la route à suivre soient si
-déraisonnables. Ainsi, «pour aler droite voie» d'Angleterre en
-Palestine, il conseille l'itinéraire suivant: France, Bourgogne,
-Lombardie, Venise, Famagouste en Chypre, Jaffa, Jérusalem. Outre le
-récit d'un voyage en Palestine qu'il semble avoir réellement
-accompli, il donne la description d'une foule de pays peuplés par
-des monstres imaginaires. Cette partie fantastique de son ouvrage
-n'en diminua pas le succès, bien au contraire, mais moins confiants
-que nos pères nous n'acceptons plus de bonne grâce aujourd'hui le
-récit de tant de prodiges et nous jugeons même insuffisante pour
-garantie de la bonne foi de l'auteur l'excuse qu'il nous donne.
-«Chose de longe temps passé par le vewe tournet en obli et memorie
-de homme ne poet mie tout tenir et comprehendre[273]».
-
- [272] Les voyages appelés _Voyages de Mandeville_ ont été
- sûrement écrits au quatorzième siècle, en français, puis ils ont
- été traduits en latin et en anglais. La partie relative à
- l'Egypte, à la Palestine et à la Syrie semble seule avoir pour
- fondement un voyage véritable. L'article «Mandeville» par MM. E.
- B. Nicholson et le colonel Yule dans la nouvelle édition de
- l'_Encyclopædia Britannica_ (neuvième éd.) ainsi que la lettre de
- M. E. B. Nicholson dans l'_Academy_ du 12 avril 1884 font
- connaître le dernier état de la question.
-
- [273] Ms. _Sloane_ 1464 (British Museum.)
-
-Beaucoup de livres vinrent après le sien, plus détaillés encore et plus
-pratiques. Tandis que le renouvellement des croisades paraissait de moins
-en moins probable, le nombre des pèlerinages individuels allait
-croissant. La parole du prêtre, qui ne pouvait plus arracher du sol des
-nations entières, en détachait seulement par places de petits groupes
-d'hommes pieux ou de coureurs d'aventures qui allaient visiter les lieux
-saints à la faveur de l'esprit tolérant du Sarrasin. La plupart en effet
-ne partaient plus pour combattre l'infidèle, mais pour lui demander
-permission de voir Jérusalem. On trouve, au quinzième siècle, tout un
-service de transports organisé à Venise à l'usage des pèlerins; il y a
-des prix faits d'avance; on revend au retour sa couchette et ses
-matelas[274]; bref, une foule d'usages se sont établis qui montrent la
-fréquence de l'intercourse. Pour tous ces détails, l'Anglais en partance
-n'avait qu'à consulter l'excellent manuel de son compatriote William
-Wey[275], le meilleur qu'il y eût au quinzième siècle dans aucun pays, et
-le plus pratique.
-
- [274] On achetait cela près de l'église Saint-Marc et on avait le
- tout pour 3 ducats, y compris les draps et les couvertures. Le
- voyage fait, le vendeur vous reprenait ces objets pour un ducat
- et demi: «Also when ye com to Venyse ye schal by a bedde by seynt
- Markys cherche; ye schal have a fedyr bedde, a matres, too
- pylwys, to peyre schetis and a qwylt, and ye schal pay iij
- dokettis; and when ye com ayen, bryng the same bedde to the man
- that ye bowt hit of and ye schal haue a dokete and halfe ayen,
- thow hyt be broke and worne.» (_Itineraries of William Wey_, ut
- infra.)
-
- [275] _The Itineraries of William Wey, fellow of Eton College, to
- Jerusalem, A. D. 1458 and A. D. 1462 and to Saint James of
- Compostella A. D. 1456._ Londres, 1857, 4º, _Roxburghe Club_.
- Dans son premier voyage, Wey partit de Venise avec une bande de
- 197 pèlerins, qui furent embarqués sur deux galères.
-
-William Wey a déjà pour le voyageur toutes les attentions auxquelles nous
-sommes aujourd'hui accoutumés; il compose des mnémotechnies de noms à
-apprendre[276], un vocabulaire des mots grecs qu'il importe de savoir et
-il donne à retenir les mêmes questions toutes faites que nos manuels
-répètent encore dans une langue moins mélangée:
-
- «Good morrow. -- _Calomare._
- Welcome. -- _Calosertys._
- Tel me the way. -- _Dixiximo strata._
- Gyff me that. -- _Doys me tutt._
- Woman haue ye goyd wyne? -- _Geneca esse calocrasse?_
- Howe moche? -- _Posso?_»
-
-Il établit aussi un tableau du change des monnaies depuis l'Angleterre
-jusqu'en Grèce et en Syrie, et un programme de l'emploi du temps, comme
-aujourd'hui très parcimonieusement ménagé: il ne compte en effet que
-treize jours pour tout voir et repartir. Enfin il donne une liste
-complète des villes à traverser, avec la distance de l'une à l'autre, une
-carte de la Terre Sainte avec l'indication de tous les endroits
-remarquables[277] et un catalogue considérable des indulgences à gagner.
-
- [276] P. 19.
-
- [277] On peut voir actuellement cette carte exposée dans les
- vitrines de la Bodléienne à Oxford.
-
-Wey prévoit tous les désagréments auxquels le mauvais vouloir du patron
-de la galère peut vous soumettre; il recommande de retenir une place à la
-partie la plus élevée du bateau: dans le bas on étouffe et l'odeur est
-insupportable[278]; il ne faut pas payer plus de quarante ducats, de
-Venise à Jaffa, nourriture comprise; il faut que le patron s'engage à
-faire relâche dans certains ports pour prendre des vivres frais. Il est
-tenu de vous donner de la viande chaude à dîner et à souper, du bon vin,
-de l'eau pure et du biscuit; mais on fera bien, en outre, d'emporter des
-provisions pour son usage particulier, car même «à la table du patron» on
-a grand'chance d'avoir du pain et du vin gâtés[279]. Il faut avoir aussi
-des remèdes, des «laxatyuys», des «restoratyuys», du safran, du poivre,
-des épices. Quand on arrive à un port, il est bon de sauter à terre des
-premiers pour être servi avant les autres et n'avoir pas les restes; ce
-conseil d'égoïsme pratique revient souvent. A terre on devra prendre
-garde aux fruits, «car ils ne sont pas faits pour votre tempérament et
-ils donnent un flux de sang, et si un Anglais a cette maladie, c'est
-merveille qu'il en échappe et n'en meure pas.» Une fois en Palestine, il
-faut faire attention aux voleurs; si on n'y pense pas, les Sarrasins
-viennent vous parler familièrement et, à la faveur de la conversation,
-vous dérobent «vos couteaux et autres menus objets que vous avez sur
-vous[280]». A Jaffa, il ne faut pas oublier de courir avant tout le
-monde pour avoir le meilleur âne, «parce qu'on ne paye pas plus pour le
-meilleur que pour le pire». La caravane se met en marche et alors il est
-prudent de ne pas trop s'écarter de ses compagnons, crainte des
-malfaiteurs.
-
- [278] «For in the lawyst [stage] vnder hyt is ryght smolderyng
- hote and stynkynge» (_A good preuysyoun_, au début du livre.)
-
- [279] «For thow ye schal be at the tabyl wyth yowre patrone,
- notwythstondynge ye schal oft tyme haue nede to yowre vytelys,
- bred, chese, eggys, frute, and bakyn (bacon), wyne and other, to
- make yowre collasyvn: for svm tyme ye schal haue febyl bred, wyne
- and stynkyng water, meny tymes ye schal be ful fayne to ete of
- yowre owne.» (_A good preuysyoun._)
-
- Il sera même prudent d'emporter une cage avec des poulets dedans:
- «Also by yow a cage for half a dosen of hennys or chekyn to have
- with yow in the galey.» Il ne faut pas oublier un demi-boisseau de
- graines pour les nourrir.
-
- [280] «Also take goyd hede of yowre knyves and other smal thynges
- that ye ber apon yow, for the sarsenes wyl go talkyng wyth yow
- and make goyd chere, but the wyl stele fro yow that ye haue and
- they may.»
-
-Malgré ce dernier conseil, ce qui résulte le plus clairement du livre est
-l'esprit de tolérance dont le Sarrasin faisait preuve; il n'interdisait
-pas l'entrée de la Palestine à tous ces pèlerins qui venaient souvent en
-espions et en ennemis, et il laissait les troupes agir à leur guise; on
-voit que les compagnons de William Wey vont en somme où ils veulent,
-reviennent quand il leur convient et se tracent par avance des plans
-d'excursions comme on pourrait faire aujourd'hui. Ils trouvent des
-marchands européens établis et faisant un grand commerce dans les ports
-des infidèles; ils n'ont à craindre sérieusement que les guerres locales
-et les mauvaises rencontres en mer. On les voit apprendre avec beaucoup
-d'inquiétude, au retour, qu'une flotte turque est prête à quitter
-Constantinople, mais ils ne la rencontrent pas, heureusement.
-
-William Wey fit deux fois ce grand voyage et revint en Angleterre, où il
-légua à une chapelle construite sur le modèle de l'église du
-Saint-Sépulcre les souvenirs qu'il avait rapportés, c'est-à-dire une
-pierre du calvaire, une autre du sépulcre, une du mont Thabor, une du
-lieu où était la croix, et d'autres reliques.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-Nous avons suivi la race nomade dans bien des endroits, sur la route, à
-l'auberge, dans les tavernes, dans les églises; nous l'avons vue exercer
-une foule de métiers divers et comprendre des spécimens très différents:
-chanteurs, bouffons, charlatans, pèlerins, prêcheurs errants, mendiants,
-frères, vagabonds de plusieurs sortes, ouvriers détachés de la glèbe,
-pardonneurs, chevaliers amis des voyages lointains. Nous les avons
-accompagnés çà et là sur les grands chemins d'Angleterre et nous les
-avons suivis même jusqu'à Rome et en Terre Sainte: c'est là que nous les
-laisserons. A la classe errante appartiennent encore les représentants de
-beaucoup de professions, tels que les scribes, les colporteurs, les
-montreurs d'animaux, comme ceux dans la ménagerie desquels entra un jour
-Villard de Honnecourt pour y dessiner «al vif» un lion. Les seuls
-vraiment importants sont ceux qui viennent d'être étudiés.
-
-Le courant de vie que représente l'existence de tous ces nomades est
-puissant; nous avons vu quel grand rôle, peu apparent, ils avaient joué
-dans l'État. L'ouvrier brise les liens qui depuis des siècles
-l'attachaient au manoir et veut désormais être maître de sa personne et
-de ses services, se louer à la journée si bon lui semble et pour un prix
-qui corresponde au besoin qu'on a de lui. C'est une réforme nécessaire
-qu'il demande et qui se fait peu à peu, malgré les lois, loin des
-regards. Il n'en est pas de plus importante, et c'est sur les routes
-qu'il convient de l'étudier plutôt qu'au château. Il faut en chercher
-l'origine dans ces taillis où les bandes armées se réunissent pendant les
-offices et sur ces chemins écartés où le faux pèlerin jette le bâton à
-devise pour reprendre ses outils et quêter du travail loin de son ancien
-maître. Ces gens-là prêchent d'exemple l'émancipation que les clercs
-errants expliquent dans leurs discours, faisant d'elle un besoin immédiat
-et populaire.
-
-C'est en partie sur la grand'route, en partie par l'influence des nomades
-que marchent à leur solution les grandes questions du siècle, la question
-sociale et la question religieuse. Les frères quêteurs vont de porte en
-porte, les pardonneurs s'enrichissent, les pèlerins vivent d'aumônes et
-du récit de leurs aventures, toujours en route et toujours à l'œuvre.
-Quelle est cette œuvre? A force de s'adresser à la foule, ils finiront
-par se faire connaître d'elle, par se faire juger, par la désabuser
-eux-mêmes, et les réformes deviendront inévitables. Ainsi, de ce côté
-encore, tombera la rouille du moyen âge, et un pas de plus sera fait
-vers la civilisation moderne.
-
-Enfin, chacun de ces types si bizarres, pris à part, a l'utilité de
-montrer, bien apparent en sa propre personne, un côté caractéristique des
-goûts, de la croyance et des aspirations du temps. Chacune de leurs
-classes correspond à un besoin, à un travers ou à un vice national; par
-eux on peut examiner comme pièce à pièce les âmes du peuple et les
-reconstituer tout entières, comme on peut deviner à la flore d'un pays la
-nature du sol.
-
-L'impression générale est que le peuple d'Angleterre subit une de ces
-transformations considérables qui se présentent au regard de l'historien
-comme le tournant d'un grand chemin. Au sortir des gorges et des
-montagnes, la route change subitement de direction, et c'est la plaine
-riche, ensoleillée, fertile, qu'on aperçoit dans le lointain. Nous n'y
-sommes pas arrivés, bien des peines nous sont encore réservées; elle
-disparaîtra de nouveau à nos yeux par moments; mais nous l'avons
-entrevue, et le résultat de nos efforts, c'est que nous savons du moins
-dans quelle direction il faut marcher pour l'atteindre. Pendant l'âge qui
-s'ouvre, le paysan émancipé va s'enrichir malgré les guerres que se
-feront les seigneurs; et les communes auront entre les mains un
-instrument de contrôle sur le pouvoir royal, dont elles pourront plus ou
-moins bien se servir selon les temps, mais qui est le meilleur inventé
-jusqu'à nos jours: le parlement qui siège à Westminster à l'heure
-présente est dans ses parties essentielles identique au parlement qui
-préparait les statuts du royaume sous les derniers princes Plantagenet.
-Au quatorzième siècle, quoi qu'en aient dit quelques penseurs, trop
-touchés de la gloire de Simon de Montfort et de saint Louis, l'homme
-n'est donc pas revenu en arrière. Il n'en faut pas d'autre preuve que la
-foule de ces idées vraiment modernes qui se répandent dans l'ensemble de
-la société: parmi la haute classe, sous l'influence d'une éducation plus
-grande et d'une civilisation plus avancée; parmi la classe inférieure,
-par l'effet d'une longue expérience des abus communs; idées vulgarisées
-et rendues pratiques par les nomades: ouvriers ignorants, clercs
-convaincus. Tous ces écarts de la raison, toutes ces démences de l'esprit
-religieux, ces révoltes incessantes et ces folies qu'on a pu remarquer
-détourneront les intelligences de pensées et de sentiments faux et
-dangereux qui avaient besoin d'être poussés à l'extrême pour devenir
-insupportables et se faire rejeter[281].
-
- [281] M. Stubbs, à qui on doit le meilleur livre qui existe sur
- l'histoire constitutionnelle d'Angleterre (_The constitutional
- history of England_, 1880, 3 vol. 8º), a beaucoup trop de mépris
- pour le quatorzième siècle, auquel il oppose sans cesse le
- treizième:
-
- «We pass from the age of heroism to the age of chivalry, from an
- age ennobled by devotion and self sacrifice to one in which the
- gloss of superficial refinement fails to hide the reality of
- heartless selfishness and moral degradation, an age of luxury and
- cruelty,» etc. (t. II, p. 679.) De pareilles vues, que beaucoup
- ont adoptées à la suite de l'éminent historien, ne sauraient être
- admises. Il faut du moins les considérer comme s'appliquant
- seulement à une partie de la haute classe de la société.
-
-Sur quantité de points semblables, qu'il soit partisan ou objet des
-réformes, comme ouvrier ou comme pardonneur, qu'il en soit ou non
-l'instrument inconscient, le nomade aura toujours beaucoup à apprendre à
-qui voudra l'interroger; il dira peut-être le secret de transformations
-presque incompréhensibles qui semblaient nécessiter un bouleversement
-total, comme celui qu'on a vu en France à la fin du dernier siècle, un
-nouveau ou plutôt un premier _contrat social_. L'Angleterre, pour bien
-des raisons, n'en a pas eu besoin: une de ces raisons est l'influence des
-errants qui unirent tout le peuple et lui permirent d'arracher, grâce à
-cette union qui le rendait fort, les concessions nécessaires en temps
-utile. Et comme cependant les changements les plus calmes ne vont pas
-sans un peu de trouble, comme chez nos voisins aussi il y eut, au cours
-des siècles, plus d'une mêlée sanglante, le nomade finira peut-être en
-répétant à son interlocuteur un proverbe vulgaire d'une sagesse certaine,
-mais non banale, qui devrait empêcher bien des désespérances: «Le bois
-tortu fait le feu droit.»
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-(1) PATENTES DE 1201 CONFIANT A UN FRANÇAIS LE SOIN DE TERMINER LE PONT
-DE LONDRES (_supra_, p. 19).--«Literæ patentes, etc., de edificatione et
-sustentatione pontis London, Aº 3º Johannis.
-
-«Johannes, Dei gratia rex Angliæ etc., dilectis et fidelibus suis majori
-et civibus London' salutem. Attendentes qualiter circa pontem Xanton' et
-pontem de Rupella Deus sit operatus per sollicitudinem fidelis clerici
-nostri Isenberti, magistri scolarum Xanton', viri utique literati et
-honesti, ipsum de consilio venerabilis patris in Christo H. Archiepiscopi
-Cantuar' et aliorum, rogavimus et monuimus et etiam coegimus ut pro
-vestra et multorum utilitate, de ponte vestro faciendo, curam habeat
-diligentem. Confidimus enim in Domino, quod idem pons tam necessarius
-vobis et omnibus transeuntibus, ut scitis, per ejusdem industriam,
-faciente Domino, poterit in proximo consummari. Et ideo volumus et
-concedimus quod salvo jure nostro et conservata indempnitate civitatis
-London', census edificiorum quæ super pontem prædictum idem magister
-scolarum faciet fieri sint imperpetuum ad eundem pontem reficiendum et
-operiendum et sustentandum. Quia igitur idem pons tam necessarius sine
-vestro et aliorum auxilio perfici non poterit, mandamus vobis,
-exhortantes quatinus memoratum Isenbertum et suos pro vestra utilitate
-pariter et honore sicut decreverit benigne recipiatis et honoretis in
-hiis quæ dicta sunt, consilium et auxilium vestrum eidem unanimiter
-impendentes. Quidquid enim boni et honoris eidem Isenberto feceritis,
-nobis factum reputare debetis. Si quis vero eidem Isenberto vel suis in
-aliquo foris faciat, quod non credimus, vos illud eisdem faciatis, quam
-citius ad vos pertinet, emendari. Teste me ipso, apud Molmell, XVIII die
-Aprilis.»
-
-Hearne, _Liber niger scaccarii_, Londres, 1771, 2 vol. 8º, t. II, p.
-470.
-
-
-(2) OPINION DE LYLY SUR LE PONT DE LONDRES (p. 21).--«Among all the
-straunge and beautifull showes, mee thinketh there is none so notable as
-the bridge which crosseth the Theames, which is in manner of a continuall
-streete, well replenyshed with large and stately houses on both sides,
-and situate vpon twentie arches, where-of each one is made of excellent
-free stone squared, euerye one of them being three score foote in height,
-and full twentie in distaunce one from an other.»
-
-_Euphues and his England_, editio princeps, 1580, collated with early
-subsequent editions (réimpression d'Arber, Londres, 1869, 4º, p. 434).
-
-Voir encore le grand dessin colorié se rapportant à l'année 1600 environ,
-reproduit en fac-similé par M. Furnivall dans la troisième partie de son
-édition de la description de l'Angleterre par Harrison, et les notes de
-M. Wheatley _on Norden's map of London_ 1593, insérées dans cette même
-édition, t. I, p. XCIX, New Shakspere Society, 1877.
-
-
-(3) PÉTITION RELATIVE À UN VIEUX PONT DE BOIS DONT LES ARCHES ÉTAIENT
-TROP BASSES ET TROP ÉTROITES POUR LAISSER PASSER LES BATEAUX
-(p. 22).--«Unto the ryght wise and discrete comons of this present
-parlement; Besecheth mekely the comons off the countees of York, Lincoln,
-Notyngham and Derby; That where as ther is, and of longe tyme hath been,
-an usuall and a commune passage fro dyvers and many parties of the seid
-countees unto the citees of York, Hull, Hedon, Holdernes, Beverley,
-Barton and Grymesby, and so forth by the hie see, by the costes, unto
-London and elles where, with all maner of shippes charged with wolle,
-leed, stone, timbre, vitaille, fewaille, and many other marchandises, by
-a streme called the Dike, in the counte of York that daiely ebbith and
-floweth; over which streem ys made a brigge of tymbre called Turnbrigg,
-in the parisshe of Snayth in the same counte, so lowe, so ner the streem,
-so narrowe and so strayte in the archees, that ther is, and of long tyme
-hath been a right perilous passage, and ofte tymes perishinge of dyvers
-shippes; and at every tyme of creteyne and abundaunce of water, ther may
-no shippees under the seid brigge, by the space of half a yere or more,
-and also a grete partie of the countees to the seid ryver ajonyng, is
-yerely by the space of XXth myles and more surrownded, by cause of the
-lowenes and straitenes of the said brigge, to the grete hurt and damage
-as well to the kyng in his customes and subsidys, that shuld growe to him
-of the seid marchaundises, chargeable with suche diverse, as to the seid
-shires, countres, cites and burghes and the inhabitants of theim....
-
-«Please hit unto your right wise discretions, consideryng the premisses
-to pray and beseche the kyng our soverayn lord to graunte.... that hit
-shall be lefulle to what sum ever person or persons of the seid shires,
-that will atte theire owne costages take away the seid brigge, and ther
-with and profites therof, and in othir wise, newe edifie and bilde
-anothir brigge there, lengere in lengthe by the quantite of v yerdes
-called the kynges standard, and in hieght a yerd and a half by the same
-yerd hiegher then the seid brigge that stondes ther nowe, aswell for
-passage of all maner shippes comyng therto, and voindaunce of water under
-the seid brigg as for passage of man, best and cariage, over the seid
-newe brigge so to be made, with a draght lefe contenyng the space of IIII
-fete called Paules fete in brede, for the voidyng thorugh of the mastes
-of the schippes passinge under the seid new brigg; and that every shipmen
-that wol passe under the seid brigge with their shippes, may laufully
-lifte up and close the seid lef att their pleser; and that the mayster
-of every shippe paie for every liftyng of the seid lef 1d to the lord of
-the soille for the tyme beyng.... For the lofe of Godd and in waye of
-charite.»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-«_Responsio._ Le Roy de l'advys et assent de lez seignurs espirituelx et
-temporalx et les communes esteantz en cest present parlement, ad graunté
-tout le contenue en icell petition en toutz pointz.»
-
-_Rotuli parliamentorum_, t. V, p. 43, 20 Henri VI, année 1442.
-
-
-(4) PÉTITION CONCERNANT LES OFFRANDES FAITES À LA CHAPELLE D'UN PONT
-(p. 25).--«A nostre seigneur le roi et à soun conseyl, monstre
-lour povre chapeleyn Robert le Fenere, parsone de l'esglise de Seint
-Clément de Huntendon de l'évesché de Nichole (Lincoln) q'il i a une
-petite chapele de novel édefié en sa paroche suz le pount de Huntendon,
-de quele chapele nostre seigneur le roi ad granté et bayllé la garde tan
-ke ly plest à un sir Adam, gardeyn de la meson Seint Johan de Huntendon,
-qy prente et enporte totes manere offrendres et aumoignes, et rien ne met
-en amendement del pont ne de la chapele avant dite, come il est tenu.
-D'autre parte, il semble prejudiciall à Dieu et Seynt Église qe offrendre
-soit approprié à nuly sinon à la parsone deynz qy paroche la chapele est
-fundu. Par quey le dite Robert prie, pur Dieu et Seint Église et pur les
-almes le père à nostre seigneur le roy et ces auncestres, k'yl puisse
-aver la garde de la dite chapele annexe à son église, ensemblement ove la
-charge de pount, et yl mettra de soen ove tote sa payne de bien
-meyntener les, à meylour volunté qe nul estraunge, à profit et honour de
-Seinte Église, pur Dieu plere et totez gentz illoks passauntz.
-
-«_Resp._ Non est peticio parliamenti.»
-
-_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 88, année 1334.
-
-
-(5) LE PONT DE LONDRES ET SON ENTRETIEN (p. 28).--Voir dans le _Liber
-niger scaccarii_, édition Hearne, Londres, 1771, 2 vol. 8º, t. I, p.
-470* et s., une série de curieuses patentes se rapportant au pont de
-Londres: p. 471, patente de Jean consacrant à l'entretien du pont l'impôt
-que payent les marchands étrangers établis à Londres;--patente d'Henri
-III adressée «aux frères et chapelains de la chapelle de Saint-Thomas sur
-le pont de Londres et aux autres personnes _habitant sur le même pont_»,
-pour leur faire connaître que le couvent de l'hôpital Sainte-Catherine
-près la Tour percevra les revenus et se chargera des réparations du
-pont;--p. 472, concession des mêmes charges et revenus à la
-reine;--patente d'Édouard Ier (janvier 1281) prescrivant une quête
-générale par tout le royaume pour parer au mauvais état de
-l'édifice;--patente du même roi (4 février 1282) ordonnant la perception
-d'une taxe extraordinaire à cause de la catastrophe qui est survenue:
-«Rex majori suo London' salutem. Propter subitam ruinam pontis London'
-vobis mandamus quod associatis vobis duobus vel tribus de discretioribus
-et legalioribus civibus civitatis prædictæ, capiatis usque ad
-parliamentum nostrum post Pasch' prox' futur', in subsidium reparationis
-pontis predicti, consuetudinem subscriptam, videlicet, de quolibet homine
-transeunte aquam Thamisiæ ex transverso ex utraque parte pontis London'
-occasione defectus reparationis pontis predicti unum quadrantem, de
-quolibet equo sic transeunte ibidem unum denarium, de quolibet summagio
-sic ibidem transeunte unum obolum. Set volumus quod aliquid ibidem hac
-occasione interim capiatur nisi in subsidium reparationis pontis supra
-dicti. In cujus, etc. Teste rege apud Cirencestr', iiijº die Februarij.»
-
-La même année le roi prolonge pour trois ans le terme pendant lequel
-cette taxe exceptionnelle sera levée. Enfin, la trente-quatrième année de
-son règne, Édouard Ier établit un tarif très détaillé des droits que
-payeront à l'avenir toutes les marchandises, les voyageurs, les bestiaux,
-etc., passant sur ou sous le pont (p. 478). Quant à la «ruine subite» qui
-avait été la cause de l'établissement de toutes ces taxes, Stow la
-raconte ainsi:
-
-«King Edward kept his feast of christmas (1281) at Worcester. From this
-christmas till the purification of Our Lady, there was such a frost and
-snow, as no man liuing could remember the like, wherethrough, fiue arches
-of London bridge, and all Rochester bridge were borne downe, and carried
-away with the streame, and the like hapned to many bridges in England.»
-
-_Annales or a generall chronicle of England_, Londres, 1631, fol., p.
-201.
-
-
-(6) ENQUÊTES RELATIVES A L'ENTRETIEN DES PONTS (p. 31).--On trouve en
-grand nombre des exemples de ces enquêtes dans le recueil publié par la
-«Record commission», _Placitorum in domo capitulari Westmonasteriensi
-asservatorum abbreviatio_ (Londres, 1811 fol.):
-
-Cas d'un abbé obligé explicitement, en raison des conditions de sa
-tenure, de réparer un pont, p. 205 (11-12 Éd. I).
-
-Convention entre deux abbés pour la construction de plusieurs ponts, p.
-205 (12 Éd. I).
-
-Discussion relative à la construction d'un pont à Chester, p. 207(13 Éd.
-I).
-
-Refus par l'abbé de Coggeshale de réparer un pont: «Per juratores, Abbas
-de Coggeshale non tenetur reparare pontem de Stratford inter Branketre et
-Coggeshale, eo quod de tempore memorie, non fuit ibidem alius pons quam
-quedam planchea de borde super quam omnes transeuntes salvo et secure
-transire potuerunt,» p. 303 (1 Éd. II).
-
-«Distringantur villate de Aswardeby et Skredington ad reparandum pontes
-in pupplica strata inter Lafford et ecclesiam de Stowe, juxta
-inquisicionem inde captam anno LVI Henrici iij coram Gilberto de Preston
-et sociis suis in comitatu Lincolniensi itinerantibus, per breve ejusdem
-regis,» p. 305 (2 Éd. II).
-
-Détermination de la personne qui doit réparer le pont de Chesford, p. 314
-(6 Éd. II).
-
-Refus de l'abbé «de Fontibus» de réparer le pont de Bradeley, p. 318 (7
-Éd. II).
-
-Affaire de Hamo de Morston, p. 328 (11 Éd. II).
-
-Réparation des ponts de Exhorne, Hedecrone et Hekinby dans le comté de
-Kent, p. 339 (15 Éd. II).
-
-Enquête sur le pont de Claypole. Il est reconnu que les habitants de
-Claypole sont tenus de le réparer: «Ideo preceptum est vicecomiti
-Lincolniensi quod distringat homines predicte ville de Claypole ad
-reparandum et sustentandum pontem predictum in forma predicta,» p. 350(18
-Éd. II), etc.
-
-
-(7) L'ENTRETIEN DES ROUTES (p. 31).--Pour les routes comme pour les
-ponts, on trouve assez fréquemment des requêtes de particuliers qui
-demandent à percevoir une taxe sur les passants, à charge de réparer le
-chemin. Ex.: «Walter Godelak de Walinford pet' aliquam consuetudinem dari
-de qualibet carecta de marcandisis transeun' per viam inter Jowemersh et
-Newenham, propter profunditatem et emendationem ejusdem vie.»
-
-«_Resp._ Rex nil inde faciet.»
-
-_Rotuli parliamentorum_, t. I, p. 18 (18 Éd. I).
-
-Une dame s'arroge le droit de lever une taxe sur les passants: «A nostre
-seigneur le roi.... montre la communalté des gentz du countée de
-Notyngham passauntz entre Kelm et Newur, qe par la où le haut chimyn
-ledit nostre seignur le roi soleit estre entre lesdites deuz villes, à
-touz gentz fraunchement à passer, à chival, à charettes, et à pée, de
-temps dont il n'ad memore, la dame de Egrum ad accroché à lui ledit
-chimyn en severalté, pernauntz des gentz illoeqes passauntz grevous
-raunçouns et exacciouns; en desheritaunce du roy et de sa corone et à
-graunt damage du poeple.»
-
-Le roi ordonne une enquête (18 Éd. II). _Rotuli_, t. I, p. 424.
-
-Quelquefois les shériffs, dans leurs tournées, décidaient la levée de
-taxes sur ceux qui ne réparaient pas les routes; la loi, comme on a vu,
-le leur permettait; mais les gens mis à l'amende protestaient devant le
-parlement sous prétexte que les chemins et les ponts étaient _assez
-suffisants_: «Item supliont humblement les communes de vostre roiaume, si
-bien espirituelx come temporelx et soy compleynont qe plusours visconts
-de vostre dit roialme feynont et procuront présentements en lour turnes
-qe diverses chimyns, pontes et caucés sont defectives pur non-reparation,
-au purpos et entent d'amercier abbés, priours et séculers, aucun foitz à
-dys liveres, aucun foitz à pluis, aucun foitz au meyns; et les ditz
-amerciaments levont par lour ministres appelez Outryders, saunz délaye ou
-ascun responce des parties, là où les dites chimyns, pontes et caucées
-sont assetz sufficiantz, ou par aventure nient en charge des ditz
-amerciez....
-
-«_Resp._ Soit la commune leye tenuz et les amerciamentz resonables en ce
-cas.»
-
-_Rotuli_, 7-8 II. IV, t. III, p. 598.
-
-
-(8) LES ROUTES ET LES PONTS DES ENVIRONS DES GRANDES VILLES (p. 36).--Les
-environs de Paris vers le même temps présentaient des routes et des ponts
-tout aussi mal entretenus que ceux du voisinage de Londres. Charles VI,
-dans une de ses ordonnances, constate que les haies et les ronces ont
-envahi beaucoup de chemins, qu'il en est même au milieu desquels des
-arbres ont poussé:
-
-«.... Dehors ladicte ville de Paris, en plusieurs lieux de la banlieue,
-prévosté et vicomté d'icelle, a plusieurs chauciées, pons, passages et
-chemins notables et anciens, lesquelz sont moult empiriez, dommagiez ou
-affondrez et autrement empeschiez, par ravines d'eaues, par grosses
-pierres, par haies, ronces et autres plusieurs arbres qui y sont creuz et
-par plusieurs autres empeschemens qui y sont advenuz, parce qu'il n'ont
-point esté soustenuz et que l'en n'y a point pourveu ou temps passé, et
-sont en si mauvais estat que l'en n'y peut passer seurement à pié, à
-cheval ne à charroy sans grans périlz ou inconvéniens; et les aucuns
-d'iceulx sont délessiez de tous poins parce que l'en n'y peut
-converser....» Ordre au prévot de Paris de faire faire les réparations
-par tous ceux à qui il appartient, et au besoin d'y contraindre par force
-«tous» les habitants des villes du voisinage des ponts ou chaussées.
-(Ordonnance du 1er mars 1388. Recueil d'Isambert, t. VI, p. 665.)
-
-
-(9) VOYAGES DU ROI.--PÉTITIONS ET STATUTS CONCERNANT LES POURVOYEURS
-ROYAUX (p. 42).--«Nullus vicecomes vel ballivus noster vel aliquis alius
-capiat equos vel carettas alicujus pro carriagio faciendo, nisi reddat
-liberacionem antiquitus statutam; scilicet pro una caretta ad duos equos
-decem denarios per diem, et pro caretta ad tres equos quatuordecim
-denarios per diem.» Grande charte d'Édouard Ier, 1297; _Statutes of
-the realm_, Londres, 1810, fol.; 25 Éd. II, ch. XXI.
-
-«Item pur ceo qe le poeple ad esté moult grevé de ceo qe les bledz,
-feyns, bestaill, et autre manere de vitailles et biens des gentz de mesme
-le poeple, ont esté pris, einz ces houres... dont nul paiement ad esté
-fait...,» etc. (Considérants du statut 4 Éd. III, ch. III.--_Statutes of
-the realm_, année 1330.) Voir encore le statut 36 Éd. III, ch. II.
-
-Pétition des communes, 25 Éd. III, 1351-52 (_Rotuli parliamentorum_, t.
-II, p. 242): «Item prie la commune qe là où avant ces heures les
-botillers nostre seigneur le roi et lour deputez soleient prendre moult
-plus de vyns à l'oeps le roi qe mestier ne fust; desqueux ils mettont les
-plus febles à l'oeps le roi et les meliours à lour celers demesnes à
-vendre, et le remenant relessont à eux desqueux ils les pristrent, pur
-grantz fyns à eux faire pur chescun tonel, à grant damage et
-empoverissement des marchantz....»
-
-Les habitants des comtés de Dorset et de Somerset se plaignaient de même
-de ce que le shériff de ces comtés leur avait pris «cynk centz quarters
-de furment et trois centz bacouns, à l'oeps le roi, come il dist, et il
-ne voillast pur sa graunt meistrie et seigneurie allower pur vintz
-quarters fors qe dis deniers, là où il vendist après pur XV deniers. Par
-quey vos liges gentz sount grauntement endamagé et vous, chier seigneur,
-n'estes servy des blées et des bacounes avauntditz....» (4 Éd. III,
-_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 40.)
-
-Pétition des communes au Bon Parlement de 1376: «Item prie la commune qe
-come le roi de temps passé et ses progenitours, nobles princes, soleient
-avoir lour cariage, c'est assaver chivalx, charietz et charettes pur
-servir leur hostiel: et ore les purveours de l'hostel nostre dit seigneur
-le roi pur défaut de sa propre cariage et de bone governance prenont
-chivalx, charietz et charettes des povres communes, la environ par X
-leukes où le roi tient son hostel, si bien des gentz de loigne pays par
-XXIIII leukes ou LX passantz par la chymyne come des gentz demurrantz en
-mesme le pays, en grande arrerissement et poverisement des dites
-communes....» (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 351).
-
-Plainte du clergé d'être soumis lui-même aux exactions des pourvoyeurs
-(1376): «Item provisores et ministri regis pro provisionibus regiis
-faciendis feodum et loca ecclesiastica, invitis viris ecclesiasticis seu
-eorum custodibus non intrent, nec animalia aliaque res et bona inde
-auferant, prout fecerint et faciunt nunc indies, contra ecclesiasticam
-libertatem et constitutiones sanctorum patrum et statuta regni edita in
-hac parte. Nec in via extra feoda et loca predicta predictorum virorum
-cariagium carectave capiant vel arrestent.»
-
-«_Resp._ Le roi le voet.» (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 358).
-
-Les mêmes abus existaient en France et on peut lire dans le recueil
-d'Isambert de nombreuses ordonnances conçues exactement dans le même
-esprit et répondant aux mêmes plaintes: ordonnances de Philippe le Bel en
-1308, de Louis X en 1342, de Philippe VI qui veut que «preneurs pour
-nous» ne puissent prendre que s'ils ont «lettres nouvelles de nous», ce
-qui suppose l'existence de faux pourvoyeurs comme en Angleterre. Jean
-renouvelle toutes les restrictions de ses prédécesseurs, 25 décembre
-1355.
-
-
-(10) LES TOURNÉES DES MAGISTRATS ET FONCTIONNAIRES ROYAUX
-(p. 51).--.... «Nec liceat alicui vicecomiti vel ballivo tenere
-turnum suum per hundred' nisi bis per annum.» (_Fleta_, liv. II, ch.
-LII.) Le peuple redoutait beaucoup les abus qui pouvaient se produire sur
-ce point: Pétition des communes au Bon Parlement de 1376: «Item où de
-ancien temps ad esté custume qe les presentours dussent présenter les
-articles du lete et de vewe de frank plegg tan soulement deux foitz par
-an, les baillifs avaunt ditz fount les povres gentz et les husbandes de
-pais, qeux dussent travailer en leur labours et leur husbandriez et pur
-le commune profit, venir de trois semaignes en trois à lour wapentachez
-et hundredez, par colour de presentement avoir, et rettent leur labours
-et leur husbanderiez au terre, sinoun q'ils leur veullent doner tiels
-ransons et fyns q'ils ne purront sustener ne endurer....
-
-«_Resp._ Il y ad estatutz suffisamment.»
-
-D'autres fois, les communes font observer que les visites du juge errant
-sont, pour les habitants, une cause de trouble et de dépense tout à fait
-insupportable en temps de guerre; le roi supprime pour la durée de la
-guerre les tournées des magistrats, sauf dans le cas où il se produirait
-quelque incident «horrible»:
-
-«Item, priont les comunes au roi leur seigneur q'il ne grante en nulle
-partie du roialme eire ne trailbaston durante la guerre, par queux les
-communes purront estre troblez ne empoverés, fors qe en horrible cas.
-
-«_Resp._ Le roi le voet.»
-
-_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 305, 45 Éd. III, 1371.
-
-
-(11) LES VÊTEMENTS DU MOINE MONDAIN (p. 54).--D'après Chaucer:
-
- I saugh his sleves purfiled atte hond
- With grys, and that the fynest of a lond
- And for to festne his hood undur his chyn
- He hadde of gold y-wrought a curious pyn:
- A love-knotte in the gretter ende ther was.
-
- (Prologue des _Canterbury tales_.)
-
-D'après le concile de Londres (1342):
-
-«....Militari potius quam clericali habitu induti superiori, scilicet
-brevi seu stricto, notabiliter tamen et excessive latis, vel longis
-manicis, cubitos non tegentibus (tangentibus dans Labbe) sed pendulis,
-_crinibus cum_ (2 mots qui ne figurent pas dans L.) furrura vel sendalo
-revolutis, et ut vulgariter dicitur, reversatis, ac caputiis cum tipettis
-miræ longitudinis, barbisque prolixis incedere, et suis digitis annulos
-indifferenter portare publice, ac zonis stipatis pretiosis miræ
-magnitudinis supercingi, et bursis cum imaginibus variis sculptis,
-amellatis (annelatis, L.) et deauratis, et ad ipsas patenter cum
-cultellis, ad modum gladiorum pendentibus, caligis etiam rubeis,
-scaccatis et viridibus, sotularibusque rostratis et incisis multimode, ac
-croperiis (propriis, L.) ad sellas, cornibus ad colla pendentibus,
-epitogiis _ac clochis_ (2 mots supprimés, L.) furratis, uti patenter ad
-oram, contra sanctiones canonicas temere non verentur, adeo quod a laicis
-vix aut nulla patet distinctio clericorum...» Wilkins, _Concilia Magnæ
-Britanniæ_, Londres, 1737, 2 vol, fol. t. II, p. 703 (Labbe, _Sacrosancta
-concilia_, année 1342).
-
-D'après le concile d'York (1367):
-
-«Nonnulli... vestes publice deferre præsumpserunt deformiter decurtatas,
-medium tibiarum suarum seu genua, nullatenus attingentes... ad jactantiam
-et suorum corporum ostentationem...» (Labbe, _ibid._, t. XXVI, col.
-467-8.)
-
-
-(12) REFUS PAR UN SHÉRIFF DE LONDRES DE LOGER CHEZ LUI DES GENS DE LA
-MAISON DU ROI (p. 60).--«Placita aulæ domini regis apud Turrim
-Londiniarum, coram T. le Blunt, senescallo et marescallo hospitii domini
-regis.... anno regis Edwardi, filii regis Edwardi, decimo nono.--Johannes
-de Caustone, unus vicecomitum Londoniarum, attachiatus fuit ad
-respondendum domino regi de contemptu infra virgam, etc., sicut Alanus
-de Lek, serviens hospitator hospitii ejusdem domini regis, qui pro eo
-sequitur, dicit.
-
-«Et unde idem Alanus, qui sequitur, etc., dicit quod cum idem dominus
-rex, cum familia sua, apud Turrim Londoniarum, die lunæ proxima post
-festum translationis Sancti Thomæ martyris, anno regni ejusdem regis nunc
-decimo nono, ibidem pro voluntate sua perhendinare venisset, ac idem
-Alanus eisdem die et anno quemdam Ricardum de Ayremynne, secretarium
-ejusdem domini regis, ad domum prædicti Iohannis de Caustone, in civitate
-Londoniarum apud Billyngesgate situatam, prout officio suo incubuit
-hospitasset, et, ad cognitionem liberationis ejusmodi signum consuetum
-cum calce super portas domus predictæ, prout moris est, fecisset, nec non
-homines et servientes cum equis et, hernesiis ipsius Ricardi infra
-liberationem prædictam posuisset; præfatus vicecomes, die et anno supra
-dictis, in præsentia domini regis et infra virgam etc., ipsam Alani
-liberationem hujusmodi fieri non permisit, signum quia prædictum
-malitiose deposuit, necnon homines et servientes prædictos omnino inde
-fugavit, in contemptum domini regis M. librarum; et hoc paratus est
-verificare pro domino regi.
-
-«Et Johannes de Caustone venit et defendit vim et injuriam quando,
-etc..., et dicit quod in nullo est inde culpabilis et de hoc ponit se
-super patriam.
-
-«Et super hoc major et cives Londonarium veniunt et dicunt quod in charta
-domini Henrici regis avi domini regis nunc, nuper civibus Londoniarum de
-diversis libertatibus facta, continetur quod infra muros civitatis,
-necque in la Portsokne, nemo capiat hospitium per vim vel per
-liberationem marescalli; quam quidem chartam dominus rex nunc...
-confirmavit....
-
-«Et proferunt breve domini regis senescallo et marescallo hic directum,
-per quod dominus rex eis mandavit quod cives prædictos libertatibus suis
-prædictis et earum qualibet, coram eis absque impedimento uti et gaudere
-permittant, juxta tenorem chartæ confirmationis.... Et dicunt quod
-virtute concessionis prædictæ, hujusmodi liberationes hospitorum ad
-quemlibet adventum domini regis in civitate prædicta, fieri solebant per
-majorem, vicecomites et ministros civitatis prædictæ, in præsentia
-marescalli hospitii prædicti, et non per alios, sicut antiquitus fieri
-consuevit, et quod libertate illa usque jam uno anno elapso quod dictus
-Alanus de Leek impedivit eos, semper a tempore concessionis chartæ
-prædictæ, usi fuerunt; unde petunt libertatem suam prædictam eis
-allocari, etc.
-
-«Dies datus est eis de audiendo judicio suo ad præfatum diem, etc.. Et
-interim loquendum est cum rege, etc. Ad quem diem tam prædictus Alanus
-qui sequitur, etc., quam prædictus Johannes in nullo est culpabilis de
-contemptu prædicto, sicut ei imponitur... Et quia testificatum est coram
-domino regi et ejus consilio per Johannem de Westone, nuper marescallum
-hospitii prædicti, etc., et non per alios; consideratum est quod prædicti
-major et cives hujusmodi libertate liberationis hospitorum infra
-civitatem prædictam faciendæ de cætero utantur.... Salvo jure regis,
-etc.»
-
-_Liber albus_, éd. Riley, p. 303.
-
-
-(13) EXACTIONS DE CERTAINS GRANDS SEIGNEURS EN VOYAGE (p. 62).--Pétition
-des communes au parlement (_Rotuli_, t. I, p. 290, 8 Éd. II, A. D. 1314):
-
-«Item par là où asquns grantz seignurs de la terre passent parmi le pays,
-ils entrent en maners et lieus de Seint Eglise et des autres, et pernent
-saunz congé le seignur et les baillifs gardeyns de meisme les leus, et
-encontre lour volunté, ceo q'il voillent saunz rien paer, encontre la lei
-et les ordenaunces, non pas eaunz regard à l'escomenge (excommunication)
-doné encontre tutz tels. Et si homme les devi rien, debrisent les eus par
-force, et pernent et enportent ceo qe beal lour est, et batent les
-ministres et destruent les biens, plus qe il ne covendreit, et autres
-grevouses depiz ultrages fount.
-
-«Item il prenent charettes et chivaux de fair lour cariages à lour
-voluntez saunz rien paer et des queux nientefoitz james n'est faite
-restoraunce à ceux qi les devient; ne il n'osent suire ne pleindre pur le
-poair de diz seignur qar s'il le facent ils sont honiz ou en corps ou en
-chateux; par quoi ladite comuneauté prie qe remedie soit fait en tels
-ultrages.»
-
-
-(14) PASSAGE DE L'HUMBER EN BAC (p. 68).--Pétition des habitants d'East
-Riding: «.... Ad petitionem hominum de Estriding petenc' remedium super
-nimia solucione exacta ad passagium de Humbr' ultra solitum modum,» le
-roi prescrit l'ouverture d'une enquête avec pouvoir aux commissaires de
-rétablir les choses dans l'état primitif (_Rotuli parliamentorum_, 35
-Éd. I, année 1306, t. I, p. 202).
-
-Nouvelle pétition sous Édouard II (8 Éd. II, 1314-5, t. I, p. 291): «A
-nostre seigneur le roi et à son consail se pleint la comunauté de sa
-terre qe par là où homme soleit passer Humbre entre Hesel et Barton,
-homme à chival pour dener, homme à pée pur une maele, qe ore sunt il, par
-extorsion, mis à duble; et de ceo priunt remedi pur Dieu.» Le roi en
-réponse ordonne que les maîtres du passage ne prennent pas plus
-qu'autrefois, «vel quod significent causam quare id facere noluerint».
-
-
-(15) LES AUBERGES ET LES CABARETS DE GRANDS CHEMINS (pp. 66 et
-73).--Édouard III eut plusieurs fois occasion dans ses statuts
-d'enjoindre aux «hostelers et herbergers», c'est-à-dire aux aubergistes,
-de vendre leurs provisions à des prix raisonnables. Ex. statuts 23 Éd.
-III, ch. VI, et 27 Éd. III, st. I, ch. III. Dans ce dernier statut, le
-roi prend des mesures pour parer aux «grantz et ontraieouses chiertées
-des vitailles qe les hostelers des herbergeries et autres regratours de
-vitailles fount par tout le roialme, à grant damage du poeple qi passe
-parmie le roialme». _Statutes of the realm_, t. I, p. 330, année 1353.
-
-Portrait de la tavernière par Skelton:
-
- Her nose somdele hoked
- And camously croked
- Neuer stoppynge,
- But euer droppynge,
- Her skynne lose and slacke
- Grained like a sacke;
- With a croked backe.
- . . . . . . . . . . . . . . .
-
- She breweth noppy ale,
- And maketh therof port sale
- To trauellars, to tynkers,
- To sweters, to swynkers,
- And all good ale drinkers.
-
-Comment on vient la trouver:
-
- Some go streyght thyder,
- Be it salty or slyder
- They holde the hye waye,
- They care no what men say,
- Be that as be may;
- Some lothe to be espyde,
- Start in at the backe syde,
- Ouer the hedge and pale,
- And all for the good ale.
-
-Comment on la paye:
-
- Instede of coyne and monny,
- Some brynge her a conny,
- And some a pot with honny,
- Some a salt, and some a spone.
- Some their hose, some theyr shone.
-
-Quant aux femmes, l'une apporte:
-
- . . . . . . her weddynge rynge,
- To pay for her scot
- As cometh to her lot.
- Som bryngeth her husbandes hood,
- Because the ale is good.
-
-_Elynour Rummynge._--_The poetical works of John_ _Skelton_, édition
-Dyce, Londres, 1843, 2 vol. 8º, t. I, p. 95.
-
-
-(16) LE DROIT D'ASILE (p. 89).--L'Église maintient ce droit. Châtiment
-d'un Anglais pour avoir violé l'asile de l'église des carmes de
-Newcastle: «.... videlicet quod diebus Lunæ, Martis et Mercurii in
-hebdomada festi Pentecostes proxime futuri, ad valvas dictæ ecclesiæ
-Beati Nicolai, discalceatus, nudato capite, et roba linea solum indutus,
-astante ibidem populi multitudine, fustigationes a vobis publice
-recipiat, causam suæ pœnitentiæ exprimens in vulgari, suum pariter in
-hac parte confitendo reatum; et quod hujusmodi fustigationibus sic
-receptis ibidem, ad ecclesiam cathedralem Dunelmensem, discalceatus,
-nudato capite, et vestitus ut præmittitur idem Nicholaus vos, eum
-subsequentes, antecedat, ad fores dictæ ecclesiæ cathedralis, dictis
-tribus diebus consimiles fustigationes a vobis recepturus, cum
-expressione culpæ supradicta.» _Rigistrum palatinum Dunelmense_, éd. de
-Sir Th. D. Hardy, Londres, 1873, 4 vol. 8º, t. I, p. 315, année 1313.
-
-Sur cette question les conciles étaient formels: «Firmiter inhibemus ne
-quis fugientes ad ecclesiam, quos ecclesia debet tueri inde violenter
-abstrahat, aut ipsos circa ecclesiam obsideat, vel abstrahat victualia.»
-_Concilium provinciale scoticanum_, A. D. 1225, dans Wilkins, _Concilia
-Magnæ Britanniæ et Hiberniæ_, Londres 1737, 4 vol. fol., t. I, p. 616.
-
-Il fallait avoir bien soin de se réfugier dans une véritable église,
-dûment consacrée; c'est ce que montrent les procès-verbaux consignés
-dans les _Year-Books_. Voici un cas du temps d'Édouard Ier (éd.
-Horwood, p. 541, Collection du Maître des rôles): «Quidam captus fuit pro
-latrocinio et ductus coram justiciariis et inculpatus dixit: Domine, ego
-fui in ecclesia de N. et dehinc vi abstractus, unde imprimis peto juris
-beneficium quod mittar retro ibi unde fui abstractus.--JUSTICIARIUS. Nos
-dicius quod ecclesia nunquam fuit dedicata per episcopum.--PRISO. Sic,
-domine.--JUSTICIARIUS. Inquiratur per duodecim:--Qui dixerunt quod illa
-ecclesia nunquam fuit dedicata per episcopum.--JUSTICIARIUS. Modo oportet
-te respondere.--PRISO. Sum bonus et fidelis: ideo de bono et malo pono,
-etc. (formule de soumission à la décision du jury: _patriam_).--Duodecim
-nominati exiverunt ad deliberandos (_sic_).» Le résultat final n'est pas
-donné. Les _Year-Books_ font assez souvent mention de cas où le droit
-d'asile est invoqué, ce qui montre que les voleurs ne négligeaient pas
-cet avantage.
-
-Le félon réfugié dans un sanctuaire et qui se décidait à «forjurer le
-royaume», prêtait serment en ces termes: «Hoc audis, domine coronator,
-quod ego N. sum latro bidentium vel alicujus alterius animalis vel
-homicida unius vel plurium et felonus domini regis Anglie. Et quia multa
-mala vel latrocinia hujusmodi, in terra sua feci, abjuro terram domini E.
-regis Anglie; et quod debeo festinare me versus portum de tali loco quem
-mihi dedisti; et quod non debeo abire de alta via, et si faciam, volo
-quod sim captus sicut latro et felonus domini regis; et quod ad talem
-locum diligenter queram transitum; et quod expectabo illic nisi fluxum et
-refluxum, si transitum habere potero, et nisi tanto spatio transitum
-habere potero, ibo quolibet die in mare usque ad genua («usque ad
-collum,» selon le _Fleta_, liv. I, ch. XXIX) tentans transire; et nisi
-hoc potero infra quadraginta dies continuos mittam me iterum ad
-ecclesiam, sicut latro et felonus domini regis. Et sic Deus me adjuvet!»
-(_Statutes of the realm_, t. I, p. 250.)
-
-
-(17) ABUS RÉSULTANT DU DROIT D'ASILE (p. 95).--Pétition des communes
-(_Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 503, année 1402): «Item prient les
-communes, coment diverses persones des divers estatz, et auxi apprentices
-et servantz des plusours gentz, si bien demurrants en la citée de
-Loundres et en les suburbes d'icell, come autres gents du roialme al dite
-citée repairantz, ascuns en absence de lour meistres, de jour en autre
-s'enfuyent ove les biens et chatelx de lour ditz mestres à le college de
-Seint Martyn le Grant en Loundres, à l'entent de et sur mesmes les biens
-et chateux, illeoqes vivre à lour voluntée saunz duresse ou exécution du
-ley temporale sur eux illeoqes ent estre faite, et là sont ils resceux et
-herbergéez, et mesmes les biens et chateux par les ministres du dit
-college al foitz seiséez et pris come forffaitz à le dit college. Et auxi
-diverses dettours as plusours marchantz, si bien du dite citée, come
-d'autres vaillantz du roialme, s'enfuyent de jour en autre al dit college
-ove lour avoir à y demurrer à l'entent avaunt dit. Et ensement plusours
-persones au dit college fuéez et là demurrantz, pur lour faux lucre,
-forgent, fount et escrivent obligations, endentures, acquitances, et
-autres munimentz fauxes, et illeoqes les enseallent es nouns si bien de
-plusours marchantz et gentz en en la dite citée demurantz, come d'autres
-du dit roialme à lour disheriteson et final destruction.... Et en quelle
-college de temps en temps sount receptz murdres, traitours, larouns,
-robbours et autres diverses felouns, malfaisours et destourbours de la
-pées nostre seignur le roy, par jour tapisantz et de noet issantz pur
-faire lour murdres, tresons, larcines, robbories et félonies faitz, al
-dit college repairent.»
-
-Le roi se borne à promettre vaguement que «raisonable remédie ent serra
-fait»:
-
-Discours de Buckingham pour la suppression du droit d'asile (sous Richard
-III):
-
-«What a rabble of theues, murtherers, and malicious heyghnous traitours,
-and that in twoo places specyallye.... Mens wyues runne thither with
-theyr housebandes plate, and saye, thei dare not abyde with theyr
-housbandes for beatinge. Theues bryng thyther theyr stolen goodes, and
-there lyue thereon. There deuise they newe roberies; nightlye they steale
-out, they robbe and reue, and kyll, and come in again as though those
-places gaue them not onely a safe garde for the harme they haue done, but
-a license also to doo more.»
-
-Paroles de la reine:
-
-«In what place coulde I recken him sure, if he be not sure in this
-sentuarye whereof was there neuer tiraunt so deuelish, that durste
-presume to breake... For sothe he hath founden a goodly glose, by whiche
-that place that may defend a thefe, may not saue an innocent....»
-
-_The history of king Richard the thirde (unfinished) writen by master
-Thomas More, than one of the under Sherriffs of London: aboute the yeare
-of our Lorde 1513_, Londres, 1557; réimprimé par S. W. Singer, Chiswick,
-1821, 8º.
-
-
-(18) LES EMPIRIQUES DU QUATORZIÈME SIÈCLE (p. 109).--Recette de Gaddesden
-contre la petite vérole: «Capiatur scarletum rubrum et qui patitur
-variolas involvatur in illo totaliter, vel in alio panno rubro; sicut ego
-feci quando inclyti regis Angliæ filius variolas patiebatur; curavi ut
-omnia circa lectum essent rubra, et curatio illa mihi optime successit.»
-
-Recette contre la pierre: «Habui calculosum quem per longum tempus non
-potui sanare; tandem curavi mihi colligi scarabæos multos qui inveniuntur
-in stercoribus boum in æstate et cicadas quæ cantant in campis: et
-ablatis capitibus ac alis de cicadis, posui illas cum scarabæis in oleo
-communi in olla: qua obturata, collocavi postea in furnum in quo panis
-iacuit, et reliqui illam illic per diem et noctem, extractaque olla, ad
-ignem calefeci modicum, et totum simul contrivi, tandem renes et pectinem
-inunxi: et intra triduum cessavit dolor, lapisque comminutus et fractus
-est, atque exivit.»
-
-_Joannis Anglici praxis medica rosa anglica dicta_, Augsbourg, 1595, 2
-vol. 4º, t. II, p. 1050, et t. I, p. 496.
-
-
-(19) LES MÉNESTRELS, JONGLEURS ET CHANTEURS AMBULANTS; LES SUJETS DE
-LEURS CHANSONS (p. 117).
-
- Men lykyn Iestis for to here
- And romans rede in diuers manere
- Of Alexandre the conqueroure,
- Of Iulius Cesar the emperoure,
- Of Grece and Troy the strong stryf,
- There many a man lost his lyf,
- Of Brute that baron bold of hond
- The first conqueroure of Englond,
- Of kyng Artour that was so riche:
- Was non in his tyme him liche
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- How kyng Charlis and Rowlond fawght
- With sarzyns nold they be cawght,
- Of Trystrem and of Ysoude the swete
- How they with love first gan mete,
- Of kyng Iohn and of Isombras,
- Of Idoyne and of Amadas,
- Stories of diuerce thynggis,
- Of pryncis, prelatis and of kynggis,
- Many songgis of diuers ryme
- As english frensh and latyne.
-
-_Cursor mundi, the cursur o the world_, a northumbrian poem of the
-XIVth century, ed. R. Morris, 1874, etc., 6 vol. 8º, t. V, p. 1651.
-
- «Do come,» he seyde, «my minstrales,
- And gestours for to tellen tales
- Anon in my arminge;
- Of romances that been roiales
- Of popes and of cardinales,
- And eek of loue lykinge.»
-
- _Canterbury tales._--_Rime of Sir Thopas._
- . . . . . . . . . . . . . . .
- Of alle manner of minstrales,
- And jestours, that tellen tales
- Both of weeping and of game.
-
-_House of fame_, liv. III.
-
-_Activa vita_ dans Langland montre qu'elle n'est pas un ménestrel en
-déclarant qu'elle ne sait pas jouer du tambourin ni réciter de belles
-gestes héroïques:
-
- Ich can nat tabre ne trompe · ne telle faire gestes.
-
-_The Vision of William_, etc., texte C, _passus_ XVI, vers 206.
-
-Dans le manuel de conversation appelé _La manière de langage_, composé au
-quatorzième siècle par un Anglais (publié par M. Paul Meyer, _Revue
-critique_, t. X, p. 373), on voit que le voyageur de distinction écoutait
-à l'auberge des musiciens et mêlait au besoin sa voix à leur musique:
-«Doncques viennent avant ou présence du signeur les corneours et
-clariouers ov leur fretielles et clarions, et se comencent à corner et
-clariouer très [fort], et puis le signeur ou ses escuiers se croulent,
-banlent, dancent, houvent et chantent de biaux karoles sanz cesser
-jusques à mynuyt.»
-
-
-(20) RÉCEPTION DES MÉNESTRELS DANS LES CHATEAUX (p. 118).--Horn et ses
-compagnons, dans le roman de _King Horn_ se déguisent en ménestrels et se
-présentent à la porte du château de Rymenhild:
-
- Hi ȝeden bi the grauel
- Toward the castel,
- Hi gunne murie singe
- And makede here gleowinge.
- Rymenhild hit gan ihere
- And axede what hi were:
- Hi sede, hi weren harpurs,
- And sume were gigours.
- He dude Horn inn late
- Riȝt at halle gate,
- He sette him on a benche
- His harpe for to clenche.
-
-_King Horn_, éd. J. Rawson Lumby, Early english text society, Londres,
-1866, 8º, vers 1465.
-
-
-(21) LES ROMANS EN ANGLETERRE: LES ORIGINES FABULEUSES DE LA NATION
-(p. 118).--Les premiers romans récités en Angleterre le furent
-nécessairement en français; puis on se mit à les traduire. L'ensemble des
-romans anglais est traduit ou imité du français. Les modèles français
-avaient grande réputation: le traducteur du roman de Guillaume de
-Palerne, malgré sa liberté d'allures, affirme qu'il suit exactement le
-texte français et s'en fait une gloire.
-
- In this wise hat William al his werke ended,
- As fully as the frensche fully wold aske,
- And as his witte him wold serve though it were febul.
-
- (_The romance of William of Palerne_.... translated....
- about A. D. 1350, éd. Skeat, 1867, 8º, v. 5521.)
-
-Ce même traducteur ajoute qu'il a fait son travail à la demande de
-Humphrey de Bohun, comte de Hereford. Le comte lui commanda ce poème en
-vue des personnes ignorant le français et qui, comme on voit, comptaient
-alors (1350) parmi celles que la littérature peut intéresser:
-
- He let make this mater in this maner speche
- For han that knowe no frensche ne neuer vnderston.
-
- (_Ibid._, vers 5532.)
-
-Layamon, au commencement du treizième siècle, inséra pour l'édification
-de ses compatriotes, dans son grand poème anglais de _Brut_, les légendes
-qui faisaient descendre d'Énée la race des souverains bretons. Ces
-origines fabuleuses n'avaient été exposées jusque-là qu'en latin et en
-français. Le _Brut_ de Layamon est en grande partie emprunté à Wace, mais
-le poète indigène ajouta beaucoup à son modèle (_Layamon's Brut_, éd.
-Madden, 1847, 3 vol. 8º). Quantité de romans anglais postérieurs se
-réfèrent à ces origines qui ne sont plus discutées. Ainsi l'auteur de
-_Sir Gawayne_ débute en rappelant qu'après le siège de Troie, Romulus
-fonda Rome, «Ticius» peupla le pays Toscan, «Langaberde» la Lombardie, et
-Brutus s'établit dans la Grande-Bretagne (_Sir Gawayne and the Green
-Knight_, éd. Morris, 1864, 8º). Il assure à la fin son lecteur que tous
-ses récits sont tirés des «Brutus bokees», ce qui était une garantie
-suffisante d'authenticité. On sait que les chroniqueurs ne furent pas
-moins crédules sur ce point que les faiseurs de romans; les protestations
-de Giraud le Cambrien et de Guillaume de Newbury (dans le _proœmium_ de
-son histoire) furent écartées, et Robert de Gloucester, Pierre de
-Langtoft, Ranulph Higden («a Bruto eam acquirente dicta est Britannia,»
-_Polychronicon_, éd. Babington, t. II, p. 4), l'auteur anonyme de
-l'_Eulogium historiarum_ et foule d'autres chroniqueurs autorisés
-accueillirent dans leurs écrits ces vaines légendes.
-
-
-(22) LES ROMANS DU QUATORZIÈME SIÈCLE RIDICULISÉS PAR CHAUCER
-(p. 122).--On trouvera des spécimens de ces romans dans le
-recueil: _The Thornton romances_, éd. Halliwell, Camden society, 4º,
-1844. Les romans publiés dans ce volume sont: _Perceval_, _Isumbras_,
-_Eglamour_ et _Degrevant_. Le plus long n'a pas 3000 vers; _Isumbras_
-n'en a pas 1000. Le manuscrit, qui est à la cathédrale de Lincoln,
-contient beaucoup d'autres romans, notamment une _Vie d'Alexandre_, une
-_Mort d'Arthur_, un _Octavien_, un _Dioclétien_, sans parler d'une foule
-de prières en vers, de recettes pour guérir les maux de dents, de
-prédictions sur le temps, etc.
-
-Après une prière, ces romans débutent ainsi:
-
- I wille yow telle of a knyghte,
- That bothe was stalworthe and wyghte,
- And worthily undir wede;
- His name was hattene syr Ysambrace.
-
- (_Isumbras._)
-
- Y shalle telle yow of a knyght
- That was bothe hardy and wyght
- And stronge in eche a stowre.
-
- (_Sir Eglamour._)
-
- And y schalle karppe off a knyght
- That was both hardy and wyght
- Sire Degrevaunt that hend hyght,
- That dowghty was of dede.
-
- (_Degrevant._)
-
-Chaucer psalmodie sur le même ton, dans sa parodie des romans de cette
-sorte:
-
- .... I wol telle verrayment
- Of myrthe and of solas.
- Al of a knyght was fair and gent
- In batail and in tornament,
- His name was Sir Thopas.
-
- (_The tale of Sir Thopas._)
-
-Et l'hôte l'interrompt d'un ton bourru:
-
- «No mor of this, for Goddes dignité!»
- Quod owr Hoste, «for thou makest me
- So wery of thy verry lewednesse,
- That, al-so wisly God my soule blesse,
- Myn eeres aken for thy drasty speche.»
-
- (Discours de l'hôte, après le conte
- de sire Thopas, _Prologe to Melibeus_.)
-
-
-(23) CHANSONS POPULAIRES ANGLAISES DU MOYEN AGE (p. 131).--Recueils à
-consulter:
-
-_Ancient songs and ballads from the reign of Henry II to the Revolution_,
-collected by John Ritson (édition revue par Hazlitt), Londres, 1877,
-12º.
-
-_Political songs of England_, edited by Thomas Wright, Londres, 1839,
-4º.
-
-_Songs and carols now first printed from a ms. of the XVth century_,
-edited by Thomas Wright, Percy society, Londres, 1847, 8º.
-
-_Political poems and songs, from Edward III to_ _Richard III_, edited by
-Thomas Wright (Collection du Maître des rôles), Londres, 1859, 2 vol.
-8º.
-
-_Political, religious and love poems_, edited by F. J. Furnivall,
-Londres, Early english text society, 1866, 8º.
-
-On trouvera dans ces recueils beaucoup de chansons satiriques sur les
-vices du temps, sur les exagérations de la mode, le mauvais gouvernement
-du roi, sur les lollards, sur les frères; des plaisanteries sur les
-femmes, avec quelques chants plus relevés excitant le roi à défendre
-l'honneur national et à faire la guerre: ex. dans le livre de M.
-Furnivall, p. 4. Noter dans le même ouvrage le chant sur la mort du duc
-de Suffolk:
-
-_Here folowythe a Dyrge made by the comons of Kent in the tyme of ther
-rysynge, when Jake Cade was theyr cappitayn_:
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Who shall execute ye fest of solempnite?
- Bysshoppis and lords, as gret reson is.
- Monkes, chanons, and prestis, withall ye clergy,
- Prayeth for hym that he may com to blys,
-
- And that nevar such anothar come aftar this!
- His intersectures, blessid mot they be,
- And graunt them to reygne with aungellis!
- For Jake Napys sowle, placebo and dirige.
-
- «Placebo,» begyneth the bishop of Hereforthe;
- «Dilexi,» quod ye bisshop of Chester....
-
-
-(24) LES MÉNESTRELS ET LES ROMANS A LA RENAISSANCE (p. 138).--Jugement de
-Philippe Stubbes sur les ménestrels: «Suche drunken sockets and bawdye
-parasits as range the cuntreyes, ryming and singing of vncleane, corrupt
-and filthie songs in tauernes, alehouses, innes and other publique
-assemblies....
-
-«Euery toune, citey and countrey is full of these minstrelles to pype vp
-a dance to the deuill; but of dyuines, so few there be as they maye
-hardly be seene.
-
-«But some of them will reply, and say, what, sir! we haue lycences from
-iustices of peace to pype and vse our minstralsie to our best commoditie.
-Cursed be those licences which lycense any man to get his lyuing with the
-destruction of many thousands!
-
-«But haue you a lycence from the arch-iustice of peace, Christe Iesus? If
-you haue not.... then may you as rogues, extrauagantes, and straglers
-from the heauenly country, be arrested of the high iustice of peace,
-Christ Iesus, and be punished with eternall death, notwithstanding your
-pretensed licences of earthly men.» _Phillip Stubbes's Anatomy of
-abuses_, éd. F. J. Furnivall, Londres, 1877-78, 8º, pp. 171, 172.
-
-L'opinion de Stubbes est partagée au seizième siècle par tous les
-écrivains qui se piquent de religion ou d'austérité de mœurs. Les vieux
-romans sont condamnés en même temps que les ménestrels; on voit dans ces
-poèmes des œuvres de papistes, et c'est tout dire. Tyndal, dans son
-_Obedience of a christian man_, reproche aux poètes catholiques de
-laisser leurs ouailles lire ces romans de préférence à la Bible:
-
-«They permitte and soffre you te reade Robyn Hode and Bevise of Hampton,
-Hercules, Hector and Troylus with a thousande histories and fables of
-love, wantones and of rybaudry.»
-
-Ascham écrit dans son _Scholemaster_ (1570):
-
-«In our forefathers tyme, whan papistrie as a standyng poole, couered and
-ouerflowed all England, fewe bookes were read in our tong, sauyng
-certaine bookes of cheualrie, as they sayd, for pastime and pleasure,
-which as some say, were made in monasteries, by idle monkes or wanton
-chanons: as one for example, _Morte Arthure_: the whole pleasure of
-whiche booke standeth in two speciall poyntes, in open mans slaughter and
-bold bawdrye: in which booke those be counted the noblest knightes, that
-do kill most men without any quarell, and commit fowlest aduoulteres by
-sutlest shiftes.»
-
-
-(25) LES FRÈRES MENDIANTS JUGÉS PAR LES POÈTES, PAR WYCLIF, PAR LES
-CONCILES, PAR SIR THOMAS MORE, ETC. (p. 183).--Portrait du frère par
-Chaucer:
-
- Ful wel biloved and familiar was he
- With frankeleyns overal his cuntre
- And eeke with worthi wommen of the toun.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ful sweetly herde he confessioun
- And plesaunt was his absolucioun;
- He was an esy man to yeve penance
- Ther as he wiste to han good pitance:
- For unto a povre ordre for to geve
- Is signe that a man is wel i-schreve.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- He knew wel the tavernes in every toun
- And every ostiller or gay tapstere.
-
- _Prologue of the Canterbury tales_, éd. Morris, t. II, p. 8.
-
-Portrait par le moine Thomas Walsingham:
-
-«Qui [ordines] suæ professionis immemores, obliti sunt etiam ad quid
-ipsorum ordines instituti sunt; quia pauperes et omnino expeditos a rerum
-temporalium possessionibus, eorum legislatores, viri sanctissimi, eos
-esse ideo voluerunt, ut pro dicenda veritate non haberent quod amittere
-formidarent. Sed jam possessionatis invidentes, procerum crimina
-approbantes, commune vulgus in errore foventes, et utrorumque peccata
-commendantes, pro possessionibus acquirendis, qui possessionibus
-renunciaverant, pro pecuniis congregandis, qui in paupertate perseverare
-juraverant, dicunt bonum malum et malum bonum, seducentes principes
-adulationibus, plebem mendaciis et utrosque secum in devium
-pertrahentes.» Walsingham ajoute qu'un proverbe familier de son temps
-était celui-ci: «Hic est frater, ergo mendax.» _Historia anglicana_,
-1867-9, 3 vol. 8º, t. II, pp. 10-13.
-
-Chanson populaire du XIVe siècle sur les frères:
-
- Preste ne monke ne yit chanoun
- Ne no man of religioun
- Gyfen hem so to devocioun
- As done thes holy frers.
- For summe gyven ham chyvalry,
- Somme to riote and ribaudery;
- Bot ffrers gyven ham to grete study
- And to grete prayers.
-
-Après ces strophes ironiques vient un réquisitoire formel trop détaillé
-pour être cité (_Political poems and songs_, éd Wright, t. I, p. 263).
-
-Emploi de l'habit des frères par des laïques au moment de l'agonie:
-
- Isti fratres prædicant per villas et forum
- Quod si mortem gustet quis in habitu minorum
- Non intrabit postea locum tormentorum,
- Sed statim perducitur ad regna cœlorum.
-
-Si c'est un pauvre qui demande la sépulture dans leurs églises
-privilégiées:
-
- Gardianus absens est, statim respondetur,
- Et sic satis breviter pauper excludetur.
-
-(Satire du quatorzième siècle, publiée par Th. Wright: _Political poems
-and songs_, t. I, pp. 256-7.)
-
-Wyclif dit de même: «Thei techen lordis and namely ladies that if they
-dyen in Fraunceys habite, thei schulle nevere cum in helle for vertu
-therof.» _Select english works_, éd. T. Arnold, Oxford, 1869, 3 vol. 8º,
-t. III, p. 382.
-
-Objets divers vendus ou donnés en cadeaux par les frères dans leurs
-tournées:
-
- Thai wandren here and there
- And dele with dyvers marcerye,
- Right as thai pedlers were.
- Thai dele with purses, pynnes and knyves
- With gyrdles, gloves, for wenches and wyves.
-
- _Political poems and songs_, éd. Wright, t. I, p. 263.
-
-De même dans Chaucer:
-
- His typet was ay farsud ful of knyfes
- And pynnes, for to yive faire wyfes.
-
-Et mieux encore dans un des traités publiés par M. F. D. Matthew, _The
-english works of Wyclif hitherto unprinted_, Londres, Early english text
-society, 1880, 8º; (la plupart des pièces composant ce recueil sont
-seulement attribuées à Wyclif):
-
-«Thei becomen pedderis, berynge knyues, pursis, pynnys and girdlis and
-spices and sylk and precious pellure and forrouris for wymmen, and therto
-smale gentil hondis, to get love of hem.»
-
-Les frères se glissent dans la familiarité des grands; ils aiment, selon
-Wyclif, «to speke bifore lordis and sitte at tho mete with hom... also to
-be confessoures of lordis and ladyes.» (_Select english works of John
-Wyclif_, éd. T. Arnold, t. III, p. 396.) Langland, dans sa _Vision de
-Piers Plowman_, leur fait les mêmes reproches. On lit encore dans un
-autre traité: «Thei geten hem worldly offis in lordis courtis, and also
-to ben conseilours and reuleris of werris summe to ben chamberleyns to
-lordes and ladies.» F. D. Matthew: _The english works of Wyclif, hitherto
-unprinted_.
-
-Gower fait aussi aux frères ces mêmes reproches:
-
- Nec rex nec princeps nec magnas talis in orbe est
- Qui sua secreta non fateatur eis:
- Et sic mendici dominos superant, et ab orbe
- Usurpant tacite quod negat ordo palam.
-
- _Poema quod dicitur Vox Clamantis_, éd. Coxe,
- Roxburghe club, 1850, 4º, p. 228.
-
-Les frères, d'après le concile de Saltzbourg (1386), empiètent sur le
-rôle des curés; le concile condamne leurs sermons:
-
-«Quia religiosos, præcipue fratres mendicantes, decet puritatem omnimodam
-in suis actibus observare: quoniam tamen... tamquam pseudo-prophetæ
-fabulosis prædicationibus audientium animos plerumque seducunt; et
-quamquam invitis ipsarum ecclesiarum rectoribus, ipsi fratres, nisi per
-eosdem rectores vocati sed invitati ad hoc fuerint, de jure non audeant
-nec debeant prædicare: volumus tamen quod dicti rectores ipsos invitent
-vel admittant, nisi de proponendo verbum Dei a suis superioribus
-licentiam habeant, et de illa sæpe dictis rectoribus faciant plenam
-fidem.» (Labbe, _Sacrosancta concilia_, éd, de Florence, t. XXVI, col.
-730.)
-
-La querelle du frère et du fou sur l'extinction du paupérisme, d'après
-Sir Thomas More:
-
-«At ne sic quidem, inquit [frater], extricaberis a mendicis nisi nobis
-quoque prospexeris fratribus. Atqui, inquit parasitus, hoc jam curatum
-est. Nam cardinalis egregie prospexit vobis, cum statueret de coercendis
-atque opere exercendis erronibus. Nam vos estis errones maximi. Hoc
-quoque dictum, quum conjectis in cardinalem oculis eum viderent non
-abnuere, cœperunt omnes non illibenter arridere, excepto fratre.»
-
-_Thomæ Mori...._ _Vtopiæ libri II...._ Basileæ, 1563, liv. I, p. 31.
-
-
-(26) LES PARDONNEURS (p. 191).--Le pardonneur de Chaucer:
-
- . . . . . . . a gentil pardoner,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- That streyt was comen from the court of Rome;
- . . . . . . . . .
- His walet lay byforn him in his lappe,
- Bret-ful of pardoun come from Rome al hoot.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Lordyngs, quod he, in chirches whan I preche,
- I peyne me to have an hauteyne speche,
- And ryng it out as lowd as doth a belle,
- For I can al by rote whiche that I telle.
- My teeme is alway oon, and ever was
- Radix omnium malorum est cupiditas.
- First I pronounce whennes that I come
- And thanne my bulles schewe I alle and some;
- Oure liege lordes seal upon my patent
- That schewe I first my body to warent,
- That no man be so hardy, prest ne clerk,
- Me to destourbe of cristes holy werk.
- And after that than tel I forth my tales.
- Bulles of popes and of cardynales,
- Of patriarkes, and of bisshops, I schewe,
- And of latyn speke I wordes fewe
- To savore with my predicacioun,
- And for to stere men to devocioun.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- I stonde lik a clerk in my pulpit,
- And whan the lewed poeple is doun i-set,
- I preche so as ye have herd before,
- And telle hem an hondred japes more.
- Than peyne I me to strecche forth my necke,
- As doth a dowfe syttyng on a berne;
- Myn hondes and my tonge goon so yerne
- That it is joye to se my businesse.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- I preche no thyng but for coveityse.
- Therfor my teem is yit, and ever was,
- _Radix omnium malorum est cupiditas_
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- For I wol preche and begge in sondry londes;
- I wil not do no labour with myn hondes.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- I wol noon of thapostles counterfete;
- I wol have money, wolle, chese, and whete.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Now good men, God foryeve yow your trespas
- And ware yow fro the synne of avarice.
- Myn holy pardoun may yon alle warice
- So that ye offren noblis or starlinges,
- Or elles silver spones, broches or rynges,
- Bowith your hedes under this holy bulle.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- I yow assoile by myn heyh power,
- If ye woln offre, as clene and eek as cler.
- As ye were born.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- I rede that oure hoste schal bygynne,
- For he is most envoliped in synne.
- Com forth, sire ost, and offer first anoon,
- And thou schalt kisse the reliquis everichoon,
- Ye for a grote, unbocle anone thi purse.
-
-_The poetical works of Chaucer_, éd. R. Morris, prologue des _Canterbury
-tales_ (t. II), et prologue du pardonneur (t. III).
-
-Le pardonneur de Boccace ressemble beaucoup a celui de Chaucer; son Frate
-Cipolla était aussi fort éloquent: «Era questo frate Cipolla di persona
-piccolo, di pelo rosso, e lieto nel viso, e il miglior brigante del
-mondo: e oltre a questo, niuna scienza avendo, si ottimo parlatore e
-pronto era, che chi conosciuto non l'avesse, non solamente un gran
-rettorico l'avrebbe stimato, ma avrebbe detto esser Tullio medesimo, o
-forse Quintiliano; e quasi di tutti quegli della contrada era compare o
-amico o benivogliente.» (_Décaméron_, journée VI, nouvelle X.)
-
-Les pardonneurs jugés par le pape:
-
-«Ad audientiam nostram, non sine magna mentis displicentia fide dignorum
-quam plurium relatio perduxit quod quidam religiosi diversorum etiam
-mendicantium ordinum et nonnulli clerici sæculares etiam in dignitatibus
-constituti, asserentes se a nobis aut a diversis legatis seu nuntiis
-sedis apostolicæ missos, et ad plura peragenda negotia diversas
-facilitates habere per partes in quibus es pro nobis et Ecclesia Romana
-thesaurarius deputatus, discurrunt, et veras vel prætensas quas se habere
-dicunt, facultates fideli et simplici populo nunciant et irreverenter
-veris hujusmodi facultatibus abutentes, suas fimbrias, ut vel sic turpem
-et infamem quæstum faciant, impudenter dilatant, et non veras et
-prætensas facultates hujusmodi mendaciter simulant, cum etiam pro
-qualibet parva pecuniarum summula, non pœnitentes, sed mala conscientia
-satagentes iniquitati suæ, quoddam mentitæ absolutionis velamen
-prætendere, ab atrocibus delictis, nulla vera contritione, nullaque
-debita præcedenti forma (ut verbis illorum utamur) absolvant; male
-ablata, certa et incerta, nulla satisfactione prævia (quod omnibus
-sæculis absurdissimum est) remittant; castitatis, abstinentiæ,
-peregrinationis ultramarinæ seu beatorum Petri et Pauli de urbe aut
-Jacobi de Compostella apostolorum et alia quævis vota, levi compensatione
-commutent; de hæresi vel schismate nominatim aut incidenter condemnatos,
-absque eo, quod in debita forma abjurent et quantum possunt debite
-satisfaciant non tantum absolvant, sed in integrum restituant; cum
-illegitime genitis, ut ad ordines et beneficia promoveri possint, et
-intra gradus probibitos copulatis aut copulandis dispensent, et eis qui
-ad partes infidelium absque sedis prædictæ licentia transfretarunt, vel
-merces prohibitas detulerunt, et etiam qui Romanæ aut aliarum ecclesiarum
-possessiones, jura, et bona occuparunt, excommunicationis et alias
-sententias et pœnas et quævis interdicta relaxent, et indulgentiam quam
-felicis recordationis Urbanus Papa VI prædecessor noster,
-christifidelibus certas basilicas et ecclesias dictæ urbis instanti anno
-visitantibus concessit, et quæ in subsidium Teræ Sanctæ accedentibus
-conceduntur, quibusvis elargiri pro nihilo ducant, et quæstum, quem
-exinde percipiunt, nomine cameræ apostolicæ se percipere asserant, et
-nullam de illo nihilominus rationem velle reddere videantur: Horret et
-merito indignatur animus talia reminisci....
-
-«Attendentes igitur quod nostra interest super tot tantisque malis de
-opportunis remediis salubriter providere, fraternitati tuæ de qua in iis
-et aliis specialem in domino fiduciam obtinemus, per apostolica scripta
-committimus et mandamus quatenus religiosis et clericis sæcularibus
-hujusmodi, ac earum familiaribus, complicibus et collegiis, et aliis,
-vocatis qui fuerint evocandi, summarie, simpliciter et de plano ac sine
-strepitu et figura judicii, etiam ex officio super præmissis, auctoritate
-nostra, inquiras diligentius veritatem, et eos ad reddendum tibi computum
-de receptis et reliqua consignandum, remota appellatione, compellas, et
-quos per inquisitionem hujusmodi excessisse, vel non verum aut non
-sufficiens seu ad id non habuisse mandatum inveneris, capias et tandius
-sub fida custodia teneas carceribus mancipatos, donec id nobis
-intimaveris.» (Lettre adressée, en 1390, par Boniface IX à divers
-évêques, _Annales ecclesiastici_, t. VII, p. 525 de la suite de
-Raynaldus.)
-
-
-(27) INSTALLATION DE STATUES POUR ATTIRER LES PÈLERINS (p. 212).--Récit
-de Thomas de Burton, abbé de Meaux près Beverley:
-
-«Dictus autem Hugo abbas XVus crucifixum novum in choro conversorum
-fecit fabricari. Cujus quidem operarius nullam ejus formosam et notabilem
-proprietatem sculpebat nisi in feria sexta, in qua pane et aqua tantum
-jejunavit. Et hominem nudum coram se stantem prospexit, secundum cujus
-formosam imaginem crucifixum ipsum aptius decoraret. Per quem etiam
-crucifixum Omnipotens manifesta miracula fecerat incessanter. Unde tunc
-etiam putabatur quod si mulieres ad dictum crucifixum accessum haberent
-augmentaretur communis devotio, et in quam plurimum commodum nostri
-monasterii, redundaret. Super quos abbas Cistercii a nobis requisitus,
-suam licentiam nobis impertivit ut homines et mulieres honestæ accedere
-possint ad dictum crucifixum, dum tamen mulieres per claustrum et
-dormitorium seu alia officina intrare non permittantur.... Cujus quidem
-licentiæ prætextu, malo nostro, feminæ sæpius aggrediuntur dictum
-crucifixum, præcipue cum in eis frigescat devotio, dum illuc, ut
-ecclesiam tantum introspiciant accesserint, et sumptus nostros augeant in
-hospitatione earundem.»
-
-_Chronica monasterii de Melsa_, éd. A. Bond, 1868, t. III, p. 35.
-
-La lettre de William Grenefeld, archevêque d'York, relativement à
-l'installation d'une statue de la Vierge, débute ainsi: «Sane nuper ad
-aures nostras pervenit quod ad quandam imaginem beatæ Virginis in
-ecclesia parochiali de Foston noviter collocatam magnus simplicium est
-concursus, acsi in eadem plus quam in aliis similibus imaginibus aliquid
-numinis appareret....» Année 1313; Wilkins, _Concilia_, t. II, p. 423.
-
-
-(28) LES PÈLERINAGES; ATTITUDE DES WYCLIFITES ET DES PROTESTANTS
-(p. 215).--Abjuration du lollard William Dynet, 1er décembre
-1395:
-
-«.... Fro this day forthwarde, I shall worshipe ymages, with praying and
-offering vn-to hem in the worschepe of the seintes that they be made
-after; and also I shal neuermore despyse pylgremage....»
-
-_Academy_ du 17 novembre 1883; le texte de ce serment sera inséré dans la
-collection d'_Early english documents_ que prépare en ce moment M.
-Furnivall.
-
-Opinion de Latimer sur les pèlerinages:
-
-«What thinke ye of these images that are had more then their felowes in
-reputation? that are gone vnto with such labour and werines of the body,
-frequented with such our cost, sought out and visited with such
-confidence? what say ye by these images, that are so famous, so noble, so
-noted, beyng of them so many and so diuers in England. Do you thinke that
-this preferryng of picture to picture, image to image is the right vse
-and not rather the abuse of images?» _A sermon... made.. to the
-conuocation of the clergy_ (28 Henry VIII).--_Frutefvll sermons preached
-by the right reuerend father and constant martyr of Iesus Christ, M. Hugh
-Latymer_, Londres, 1571, 4º.
-
-
-(29) NOTES DE VOYAGE DE PÈLERINS ANGLAIS DES QUATORZIÈME ET
-QUINZIÈME SIÈCLES (p. 226).--Voyage à Saint-Jacques (quinzième siècle):
-
- Men may leue alle gamys,
- That saylen to seynt Jamys!
- Ffor many a man hit gramys,
- When they begyn to sayle.
- Ffor when they haue take the see
- At Sandwich or at Wynchylsee
- At Bristow or where that hit bee,
- Theyr hertes begyn to fayle.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . «Som are lyke to cowgh and grone
- Or hit be full mydnygtht,
- Hale the bowelyne! now were the shete!
- Cooke, make redy anoon our mete,
- Our pylgryms haue no lust to ete.»
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Then comethe oone and seyth, «Be mery;
- Ye shall haue a storme or a pery.»
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Thys mene whyle the pylgryms ly
- And haue theyr bowlys fast theym by
- And cry after hote maluesy.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Som layde theyr bookys on theyr kne,
- And rad so long that they myght nat se;
- «Allas! myne hede wolle cleue on thre!»
- Thus seyth another certayne.
-
-Poème du temps d'Henri VI publié par M. Furnivall, _The stacions of Rome
-and the pilgrim's sea voyage_, Early english text society, Londres, 1867.
-
-Voyage à Rome (quatorzième siècle); la fondation de Rome:
-
- The Duchesse of troye that sum tyme was.
- To Rome com with gret pres.
- Of hire com Romilous and Romilon.
- Of whom Rome furst bi-gon.
- Hethene hit was and cristened nouȝt.
- Til petur and poul hit hedde I-bouȝt.
- With gold ne seluer ne with no goode.
- Bot with heore flesch and with heore blode.
-
-Les catacombes:
-
- But thou most take candel liht.
- Elles thou gost merk as niht.
- For vnder the eorthe most thou wende.
- Thow maiȝt not seo bi-fore ne bi-hynde.
- For thider fledde mony men.
- For drede of deth to sauen hem.
- And suffrede peynes harde and sore.
- In heuene to dwelle for euer more.
-
-Le portrait de la Vierge:
-
- Seint Luik while he liued in londe.
- Wolde haue peynted hit with his honde.
- And whon he hedde ordeyned so.
- Alle colours that schulde ther to.
- He fond an ymage al a-pert.
- Non such ther was middelert.
- Mad with angel hond and not with his.
- As men in Rome witnesseth this.
-
-Le Panthéon:
-
- A-grippa dude hit make.
- For Sibyl and Neptanes sake.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- He zaf hit name panteon.
-
-L'idole du Panthéon:
-
- Hit loked forth as a cat;
- He called hit Neptan.
-
-_The stacions of Rome, in verse, from the Vernon ms., ab. 1370_, éd. F.
-J. Furnivall; Early english text society, 1867, 8º. On trouvera un texte
-du même ouvrage, avec beaucoup de variantes, dans les _Political,
-religious and love poems_, publiés par M. Furnivall (1866, 8º, p. 113).
-Voir au commencement de cette dernière publication les notes de M. W. M.
-Rossetti sur les _Stacions_. Il compare les renseignements fournis par
-l'auteur du poème à ceux que donne l'Italien Francino dans le livre
-composé par celui-ci en 1600 sur le même sujet. M. Rossetti indique aussi
-ce qu'on montre encore aujourd'hui à Rome des reliques vantées dans les
-_Stacions_.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
- Pages
-
- INTRODUCTION 3
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- Les routes
-
- CHAPITRE I.--LES ROUTES ET LES PONTS.
-
- Idée générale de leur entretien.--Tous les propriétaires sont
- chargés de les réparer--Caractère religieux de cette obligation. 11
-
- Les frères pontifes.--Indulgences pour encourager à la construction
- des ponts.--Rôle des guilds.--Le pont de Stratford-at-Bow.--Le
- pont de Londres.--Ressources affectées
- à la préservation des ponts.--Les droits de péage.--Les
- offrandes à la chapelle.--Dotation des ponts.--Enquêtes
- sur leur état. 13
-
- Les routes.--Leur entretien.--Leur état habituel.--Les
- députés au parlement arrêtés dans leur voyage à Londres
- par le mauvais état des chemins. 31
-
-
- CHAPITRE II.--LE VOYAGEUR ORDINAIRE ET LE PASSANT.
-
- Les voyages de la cour et des seigneurs.--Charrettes et fourgons
- à bagages.--Les pourvoyeurs royaux et leurs abus
- de pouvoir.--Les voitures princières.--Le cortège royal.--Les
- solliciteurs et les plaideurs. 39
-
- Voyages des magistrats.--Voyages des moines.--Voyages
- des évêques.--Voyages des messagers. 50
-
- Les gîtes pour la nuit.--La suite du roi logée par les
- habitants.--Les monastères.--Les nobles abusent de l'hospitalité
- monacale.--Les châteaux.--Les hôtelleries.--Le
- prix du coucher et des provisions.--Un voyage en
- hiver d'Oxford à Newcastle. 59
-
- Les cabarets,--Les ermitages.--L'ermite et le voyageur. 69
-
-
- CHAPITRE III.--SÉCURITÉ DES ROUTES.
-
- Le brigandage seigneurial.--Les nobles et leurs partisans.--Les
- bandes organisées. 79
-
- Les voleurs.--Alliance des bandes de voleurs et des bandes
- seigneuriales.--Le droit d'asile et l'abjuration du royaume.--Les
- chartes de pardon. 86
-
- La répression.--Dangers qu'elle présente pour le voyageur
- inoffensif. 97
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- La vie nomade.
-
- DIVISION 103
-
-
- CHAPITRE I.--BERBIERS, CHARLATANS, MÉNESTELS, CHANTEURS
- ET BOUFFONS
-
- Le guérisseur ambulant.--L'herbier de Rutebeuf.--Le législateur
- et les empiriques.--Le saltimbanque de Ben Jonson.--Le
- charlatan d'aujourd'hui. 105
-
- Les jongleurs et les ménestrels.--Leur popularité.--En quoi
- consistent leurs chants.--Leur rôle dans les fêtes seigneuriales
- et dans les festins.--Les troupes au service
- du roi.--Les troupes au service des nobles.--Les instruments
- de musique. 117
-
- La concurrence.--La guild des ménestrels et son monopole.--Les
- faux ménestrels.--Rôle des ménestrels dans les
- mouvements populaires.--Leurs doctrines libérales.--Le
- noble tolère ces doctrines; le peuple se les assimile. 127
-
- Causes de la disparition des ménestrels.--L'invention de
- l'imprimerie.--Le perfectionnement de l'art théâtral. 134
-
- Les bouffons et les faiseurs de tours.--Grossièreté de leurs
- jeux.--Ils s'associent aux ménestrels.--La réprobation
- publique atteint les uns et les autres à la Renaissance. 135
-
-
- CHAPITRE II.--LES OUTLAWS ET LES OUVRIERS ERRANTS.
-
- Les forêts d'Angleterre et leurs habitants.--Comment on était
- mis hors la loi.--Sort des hommes et sort des femmes.--Leur
- existence vagabonde. 142
-
- Les paysans vagabonds.--Le besoin d'émancipation.--Le
- paysan qui se détache illégalement de la glèbe devient
- tantôt ouvrier nomade, tantôt mendiant, tantôt voleur de
- grand chemin. 146
-
- Les peines: la prison, les ceps, le fer rouge.--Les
- mesures préventives: les passeports à l'intérieur.--Les
- étudiants même obligés d'en avoir. 153
-
- L'œuvre révolutionnaire.--Les assemblées secrètes.--Le
- rôle des errants.--La grande révolte de 1381.--Différences
- avec la France. 157
-
-
- CHAPITRE III.--LES PRÊCHEURS NOMADES ET LES FRÈRES MENDIANTS
-
- Les prêcheurs politiques.--Dans quelle classe ils se
- recrutent.--Quelles théories ils vulgarisent.--Les simples
- prêtres de Wyclif.--Rôle des prêcheurs.--Ton de leurs harangues. 164
-
- Les prêcheurs religieux, Rolle de Hampole. 167
-
- Les frères.--Ce qu'ils étaient au quatorzième siècle; ce
- qu'ils avaient été d'abord.--Sainteté de leur mission
- initiale.--Leur popularité en Angleterre.--Cette popularité
- trop grande est la cause de leur décadence.--Richesse
- exagérée.--Superstitions.--Ils deviennent un
- objet banal de satire. 168
-
-
- CHAPITRE IV.--LES PARDONNEURS.
-
- Les indulgences.--Portrait du pardonneur par un poète.--Portrait
- par un pape.--Les faux et les vrais pardonneurs.--Les
- associations illicites de pardonneurs. 186
-
- Le trafic des mérites des saints.--Les reliques.--Impuissance
- de la cour papale à réformer ces abus.--L'âme
- du pardonneur.--Par quels moyens il en impose à la
- foule.--Le merveilleux et les croyances populaires. 194
-
-
- CHAPITRE V.--LES PÈLERINAGES ET LES PÈLERINS.
-
- Les pèlerinages pieux et les pèlerinages politiques.--Les
- corps des rebelles suppliciés par ordre du roi font
- des miracles.--La foule se presse à leurs tombeaux.--Indignation
- du roi. 206
-
- Lieux de pèlerinage en Angleterre.--Mélange des classes
- dans les bandes de pèlerins.--Les images, les médailles, les
- bâtons.--Le retour, les histoires édifiantes.--Le pèlerin
- de circonstance et le pèlerin par profession.--Le faux
- pèlerin. 210
-
- Lieux de pèlerinage sur le continent (France, Espagne,
- Italie).--Les passeports.--Indulgences attachées aux
- châsses des saints.--Manuel des indulgences à l'usage
- des pèlerins.--Comment les pèlerins vivaient en route.--Les
- pèlerinages par procuration. 219
-
- Les pèlerinages en Palestine.--La dévotion, la curiosité et
- le goût des aventures.--Les troupes armées de pèlerins.--Les
- guides du voyageur en Palestine.--Le guide attribué
- à Mandeville, le guide de William Wey. 232
-
- CONCLUSION. 245
-
-
- APPENDICE
-
- (1) Patentes de 1201 confiant à un Français le soin de terminer
- le pont de Londres. 251
-
- (2) Opinion de Lyly sur le pont de Londres. 252
-
- (3) Pétition relative à un vieux pont de bois dont les arches
- étaient trop basses et trop étroites pour laisser passer
- les bateaux. 253
-
- (4) Pétition concernant les offrandes faites à la chapelle d'un
- pont. 255
-
- (5) Le pont de Londres et son entretien. 256
-
- (6) Enquête relative à l'entretien des ponts. 258
-
- (7) L'entretien des routes. 259
-
- (8) Les routes et ponts des environs des grandes villes. 260
-
- (9) Voyages du roi. Pétitions et statuts relatifs aux pourvoyeurs
- royaux. 261
-
- (10) Les tournées des magistrats et fonctionnaires royaux. 264
-
- (11) Les vêtements du moine mondain. 265
-
- (12) Refus par un shériff de Londres de loger chez lui des
- gens de la maison du roi. 268
-
- (13) Exactions de certains grands seigneurs en voyage. 269
-
- (14) Passage de l'Humber en bac. 269
-
- (15) Les auberges et les cabarets de grands chemins. 270
-
- (16) Le droit d'asile. 272
-
- (17) Abus résultant du droit d'asile. 274
-
- (18) Les empiriques du quatorzième siècle. 276
-
- (19) Les ménestrels, jongleurs et chanteurs ambulants; sujets
- de leurs chansons. 277
-
- (20) Réception des ménestrels dans les châteaux. 278
-
- (21) Les romans en Angleterre; origines fabuleuses de la
- nation. 279
-
- (22) Les romans du quatorzième siècle ridiculisés par Chaucer. 281
-
- (23) Chants populaires anglais du moyen âge. 282
-
- (24) Les ménestrels et les romans à la Renaissance. 283
-
- (25) Les frères mendiants jugés par les poètes, par Wyclif, par
- les conciles, par Sir Thomas More etc. 285
-
- (26) Les pardonneurs. 290
-
- (27) Installation de statues pour attirer les pèlerins. 294
-
- (28) Les pèlerinages; attitude des wyclifistes et des
- protestants. 295
-
- (29) Notes de voyage de pèlerins anglais des quatorzième et
- quinzième siècles. 296
-
- TABLE. 301
-
-
-
-
-LIBRAIRIE HACHETTE & Cie
-
-BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, PARIS
-
-EXTRAIT DU CATALOGUE
-
-GÉOGRAPHIE & VOYAGES
-
-FORMAT IN-16, AVEC GRAVURES ET CARTES
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-Chaque volume: broché, 4 fr.--Relié en percaline, tranches rouges, 5 fr.
-50
-
-
-=About= (Ed.): _La Grèce contemporaine_; 8e édition. 1 vol. avec 24
-gravures.
-
-=Albertis= (d'): _Nouvelle-Guinée_, traduit de l'anglais par Mme
-Trigant. 1 vol. avec 64 gravures et 2 cartes.
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-=Amicis= (de): _Constantinople_, traduit de l'italien par Mme J.
-Colomb; 2e édition. 1 vol. avec 24 gravures.
-
---_L'Espagne_, traduit par la même; 2e édition. 1 vol. avec 24
-gravures.
-
---_La Hollande_, traduit par Frédéric Bernard. 1 vol. avec 24 gravures.
-
-=Belle= (H.): _Trois années en Grèce_. 1 vol. avec 32 gravures et 1
-carte.
-
-=Cotteau= (E.): _De Paris au Japon à travers la Sibérie_. Voyage exécuté
-du 6 mai au 7 août 1881. 1 vol. avec 28 gravures et 3 cartes.
-
-=Cameron= (Vernet-Lowett): _Notre future route de l'Inde_. 1 vol. avec 29
-gravures.
-
-=Daireaux= (E.): _Buenos-Ayres, la Pampa et la Patagonie_. 1 vol. avec 24
-gravures et 1 carte.
-
-=David= (l'abbé): _Journal de mon troisième voyage d'exploration dans
-l'Empire chinois_. 2 vol. avec 32 gravures et 3 cartes.
-
-=Garnier= (F.): _De Paris au Tibet_. 1 vol. avec 30 gravures et 1 carte.
-
-=Hübner= (baron de): _Promenade autour du monde_; 6e édition. 2 vol.
-avec 48 gravures.
-
-=Lamothe= (de): _Cinq mois chez les Français d'Amérique_. Voyage au
-Canada et à la Rivière Rouge du Nord. 1 vol. avec 24 gravures et 1 carte.
-
-=Largeau= (V.): _Le pays de Rirha.--Ouargla_. Voyage à Rhadamès. 1 vol.
-avec 12 gravures et 1 carte.
-
---_Le Sahara algérien_; _les déserts de l'Erg_; 2e édition. 1 vol. avec
-17 gravures et 3 cartes.
-
-=La Selve= (E.): _Le pays des nègres_. Voyage à Haïti. 1 vol. avec 24
-gravures et 1 carte.
-
-=Marche= (A.): _Trois voyages dans l'Afrique occidentale_. 2e édition,
-Sénégal, Gambie, Casamance Gabon, Ogooué. 1 vol. avec 24 gravures et 1
-carte.
-
-=Markham= (A.): _La mer glacée du pôle_; souvenirs d'un voyage sur
-l'Alerte (1875-1876), traduit de l'anglais par Frédéric Bernard. 1 vol.
-avec 32 gravures et 2 cartes.
-
-=Montégut= (E.): _En Bourbonnais et en Forez_; 2e édition. 1 vol. avec
-24 gravures.
-
---_Souvenirs de Bourgogne_; 2e édition. 1 vol. avec 24 gravures.
-
-=Pfeiffer (Mme)=: _Voyage d'une femme autour du monde_; 5e édition. 1
-vol. avec 42 gravures et 1 carte.
-
---_Mon second voyage autour du monde_; 4e édition. 1 vol. avec 32
-gravures et 1 carte.
-
---_Voyage à Madagascar._ 1 vol. avec 24 gravures et 1 carte.
-
-=Reclus= (A.): _Panama et Darien_. Voyages d'exploration (1876-1878). 1
-vol. avec 60 gravures et 4 cartes.
-
-=Reclus= (Elisée): _Voyage à la Sierra-Nevada de Sainte-Marthe_. Paysages
-de la nature tropicale; 2e édition. 1 vol. avec 21 gravures et 1 carte.
-
-=Simonin= (L.): _Le monde américain_; 3e édition. 1 vol. avec 24
-gravures.
-
-=Taine= (H.), de l'Académie française: _Voyage en Italie_; 4e édition. 2
-vol. avec 48 gravures.
-
---_Voyage aux Pyrénées_; 8e édition. 1 vol. avec 24 gravures.
-
---_Notes sur l'Angleterre_; 5e édition. 1 vol. avec 24 gravures.
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-=Weber= (de): _Quatre ans au pays des Boërs_. 1 vol. avec 25 gravures et
-1 carte.
-
-=Wey= (Fr.): _Dick Moon en France_; 2e édition. 1 vol. avec 24 gravures.
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- par Mme J. Colomb. 1 vol. in-8º, avec 183 reproductions de
- dessins pris sur nature par Biséo. 15 fr.
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- traduit de l'anglais par Derôme. 1 vol. in-8º, avec 60 gravures
- dessinées d'après les aquarelles de l'auteur et 1 carte. 10 fr.
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- =Burton= (le capitaine):_ Voyage aux grands lacs de l'Afrique
- orientale_. (Épuisé, sera réimprimé.)
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- =Cameron= (le commandant): _A travers l'Afrique_, voyage de
- Zanzibar à Benguela. Ouvrage traduit de l'anglais par Mme H.
- Loreau; 2e édit. 1 vol. in-8º, avec 139 gravures, 1 carte et 4
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- l'anglais par E. Jonveaux. 1 vol. avec 75 gravures et 1 carte. 10 fr.
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- Ouvrage traduit par H. Vattemare. 1 vol. in-8º, avec 118
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- G. Doré. 50 fr.
-
- =Garnier= (F.): _Voyage d'exploration en Indo-Chine_. 2 vol. in-4
- illustrés, avec atlas. 200 fr.
-
- =Gourdault= (J.): _Voyage au pôle Nord des navires la Hansa et la
- Germania_, rédigé d'après les relations officielles. 1 vol.
- in-8º, avec 80 gravures et 3 cartes. 10 fr.
-
- --_L'Italie._ 1 vol. in-4, avec 450 gravures. 50 fr.
-
- --_La Suisse._ 2 vol. in-4, avec 825 gravures. 100 fr.
-
- Ouvrage couronné par l'Académie française.
-
- =Grandidier= (A.): Histoire _physique, naturelle et politique de
- Madagascar_. Environ 28 vol. grand in-4, avec 500 planches
- en couleurs et 700 en noir. En cours de publication, par livraisons.
-
- Demander le prospectus.
-
- =Hayes= (Dr): _La mer libre du pôle_, voyage de découvertes dans les
- mers arctiques, 1860-1861. (Épuisé, sera réimprimé.)
-
- --_La terre de désolation_, excursion d'été au Groenland. Ouvrage
- traduit de l'anglais par J.-M.-L. Reclus. 1 vol. in-8º, avec 40
- gravures et 1 carte. 10 fr.
-
- =Hübner= (baron de): _Promenade autour du monde_ (1871). 1 vol. in-4,
- avec 316 gravures. 50 fr.
-
- Kanitz=: _La Bulgarie danubienne et le Balkan_ (1860-1880). Édition
- publiée sous la direction de l'auteur. 1 volume in-8, avec 100
- gravures et 1 carte. 25 fr.
-
- =Livingstone= (D.): _Explorations dans l'intérieur de l'Afrique
- australe_, de 1840 à 1856. Ouvrage traduit de l'anglais par
- Mme H. Loreau; 3e édition. 1 vol. in-8º, avec 45 gravures
- et 2 cartes. 10 fr.
-
- --_Dernier journal_, relatant ses explorations et découvertes de
- 1866 à 1873, suivi du récit de ses derniers moments et du
- transport de ses restes, d'après le rapport de ses serviteurs.
- Ouvrage traduit par Mme H. Loreau. 2 vol. in-8º, avec 60 gravures
- et 4 cartes. 20 fr.
-
- =Livingstone= (D. et C.): _Explorations du Zambèze et de ses
- affluents_ (1858-1864). Ouvrage traduit de l'anglais par Mme
- H. Loreau; 2e édition. 1 vol. in-8º, avec 47 gravures et
- 4 cartes. 10 fr.
-
- =Lortet= (Dr): _La Syrie d'aujourd'hui_. 1 vol. in-4, illustré
- de 350 gravures dessinées sur bois et contenant 5 cartes.
- Broché. 50 fr.
-
- =Milton= et =Cheadle=: _Voyage de l'Atlantique au Pacifique_,
- à travers le Canada, les montagnes Rocheuses et la Colombie
- anglaise. Ouvrage traduit de l'anglais par M. J. Belin de Launay.
- 1 vol. in-8º, avec 22 gravures et 2 cartes. 10 fr.
-
- =Nachtigal= (Dr): _Sahara et Soudan_. Ouvrage traduit de l'allemand
- par M. J. Gourdault.
-
- Tome Ier: _Tripolitaine, Fezzan, Tibesti, Kanem, Borkou et
- Bornou_. 1 vol. in-8º, avec 99 gravures et 1 carte. 10 fr.
-
- =Nares= (le capitaine): _Un voyage à la mer polaire_ (1875-1876).
- Ouvrage traduit de l'anglais par F. Bernard. 1 vol. in-8º, avec
- 62 gravures et 2 cartes. 10 fr.
-
- =Nordenskiöld=: _Voyage de la Vega autour de l'Asie et de
- l'Europe_. Ouvrage trad. du suédois, avec l'autorisation de
- l'auteur, par MM. Ch. Rabot et Ch. Lallemand. Tome Ier. 1 vol.
- in-8º avec 293 gravures sur bois, 3 gravures sur acier et 18
- cartes. 15 fr.
-
- L'ouvrage complet formera 2 volumes.
-
- =Palgrave= (W.): _Une année de voyage dans l'Arabie centrale_
- (1862-1863). Ouvrage traduit de l'anglais par E. Jonveaux. 2 vol.
- in-8º, avec 1 carte et 4 plans. 10 fr.
-
- =Payer= (le lieutenant): _L'expédition du Tegetthoff_, voyage de
- découvertes aux 80e-83e degrés de latitude nord. Ouvrage traduit
- de l'allemand par J. Gourdault. 1 vol. in-8º, avec 68 gravures et
- 2 cartes. 10 fr.
-
- =Piassetsky= (P.): _Voyage à travers la Mongolie et la Chine_.
- Ouvrage traduit du russe par Kuscinski. 1 vol. in-8º, contenant
- 90 gravures et 1 carte. 15 fr.
-
- =Prjévalski=(N.): _Mongolie et pays des Tangoutes_. Voyage de trois
- années dans l'Asie centrale. Ouvrage traduit du russe par G. du
- Laurens. 1 vol. in-8º, avec 42 gravures et 4 cartes. 10 fr.
-
- =Raynal= (F.): _Les naufrages, ou vingt mois sur un récif des iles
- Auckland_; 5e édition. 1 vol. in-8º, avec 40 gravures, d'après
- A. de Neuville, et 1 carte. 10 fr.
-
- Ouvrage couronné par l'Académie française.
-
- =Rousselet= (L.): _L'Inde des Rajahs_. Voyage dans l'Inde centrale
- et dans les présidences de Bombay et du Bengale. 1 v. in-4,
- contenant 517 gravures sur bois et 5 cartes. Broché. 50 fr.
-
- =Schweinfurth= (Dº): _Au cœur de l'Afrique_ (1866-1871).
- Ouvrage traduit, sur les éditions anglaise et allemande, par Mme
- H. Loreau. 2 vol. in-8º, avec 139 gravures et 2 cartes. 20 fr.
-
- =Serpa Pinto= (le major): _Comment j'ai traversé l'Afrique_.
- Ouvrage traduit sur l'édition anglaise et collationné avec le
- texte portugais, par M. J. Belin de Launay. 2 vol. in-8o, avec
- 160 gravures et 15 cartes. 20 fr.
-
- =Speke= (le capitaine): _Journal de la découverte des sources
- du Nil_. Ouvrage traduit de l'anglais par E. Forgues; 3e édit.
- 1 vol. in-8º, avec 3 cartes et 78 gravures, d'après les dessins
- du capitaine Grant. 10 fr.
-
- =Stanley= (H.): _Comment j'ai retrouvé Livingstone_. Ouvrage
- trad. de l'anglais par Mme H. Loreau; 3e édit. 1 vol. in-8º,
- avec 60 gravures et 6 cartes. 10 fr.
-
- --_A travers le continent mystérieux_, ou les sources du Nil,
- les grands lacs de l'Afrique équatoriale, le fleuve Livingstone
- ou Congo jusqu'à l'Atlantique. Ouvrage traduit par Mme H.
- Loreau. 2 vol. in-8º, avec 150 gravures et 9 cartes. 20 fr.
-
- =Taine= (H.): _Voyage aux Pyrénées_; 8e édition. 1 vol. in-8º,
- tiré sur papier teinté, avec 350 gravures, d'après Gustave
- Doré. 10 fr.
-
- =Thomson= (C): _Les abîmes de la mer_. Récits des croisières du
- _Porc-Epic_ et de l'_Eclair_. Ouvrage traduit de l'anglais par le
- Dr Lortet. 1 vol. avec 94 gravures. 15 fr.
-
- =Thomson= (J.): _Dix ans de voyages dans la Chine et
- l'Indo-Chine_. Ouvrage traduit de l'anglais par MM. A. Talandier
- et H. Vattemare. 1 vol. in-8º, avec 128 gravures. 10 fr.
-
- =Vambéry=: _Voyages d'un faux derviche dans l'Asie centrale_, de
- Téhéran à Khiva, Bokhara et Samarkand, par le grand désert
- turcoman. Ouvrage traduit de l'anglais par E. Forgues; 2e
- édition. 1 vol. in-8º, avec 34 gravures et 1 carte. 10 fr.
-
- =Vivien de Saint-Martin=: _Histoire de la géographie et des
- découvertes géographiques_, depuis les temps les plus anciens
- jusqu'à nos jours. 1 vol. in-8º, et 1 atlas de 12 cartes. 20 fr.
-
- =Wey= (F.): _Rome, descriptions et souvenirs_; 5e édit. 1 vol.
- in-4, avec 370 gravures. 50 fr.
-
- =Whymper= (E.): _Escalades dans les Alpes_; 2e édition. Ouvrage
- traduit de l'anglais par Ad. Joanne. 1 vol. in-8º, avec 75
- gravures d'après les croquis de l'auteur. 10 fr.
-
- =Whymper= (F.): _Voyages et aventures dans l'Alaska_. Ouvrage
- traduit de l'anglais par M. E. Jonveaux. 1 vol. in-8º, avec 37
- gravures et 1 carte. 10 fr.
-
- =Wiener= (C.): _Pérou et Bolivie_. Récit de voyage, suivi
- d'études archéologiques et ethnographiques. 1 vol. in-8º, avec
- plus de 1100 gravures, 27 cartes et 18 plans. 25 fr.
-
- =Yriarte= (C.): _Les bords de l'Adriatique_. 1 vol. in-4, avec
- 257 gravures. 50 fr.
-
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- EN COURS DE PUBLICATION
- NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE
- LA TERRE ET LES HOMMES
-
- Par ÉLISÉE RECLUS
-
- EN VENTE: 9 VOLUMES IN-8º JÉSUS
- CHAQUE VOLUME, BROCHÉ: 30 FR.
- Relié richement, avec fers spéciaux, dos en maroquin, plats en toile,
- tranches dorées: 37 francs.
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- En vente: Tome Ier. =L'Europe méridionale= (_Grèce_, _Turquie_,
- _Roumanie_, _Serbie_, _Italie_, _Espagne et Portugal_), contenant 4
- cartes en couleurs, 174 cartes insérées dans le texte et 75 gravures
- sur bois.
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- Tome II. =La France=, contenant une grande carte de la France, 10
- cartes en couleurs, 234 cartes insérées dans le texte et 69 gravures
- sur bois.
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- Tome III. =L'Europe centrale= (_Suisse_, _Autriche-Hongrie_, _empire
- d'Allemagne_), contenant 10 cartes en couleurs, 210 cartes dans le
- texte et 70 gravures sur bois.
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- Tome IV. =L'Europe septentrionale=, Nord-Ouest (_Belgique_, _Hollande_,
-_ Iles Britanniques_), contenant 8 cartes en couleurs, 205 cartes
- insérées dans le texte et 81 gravures sur bois.
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- Tome V. =L'Europe scandinave et russe=, contenant 9 cartes en couleurs,
- 200 cartes insérées dans le texte et 76 gravures sur bois.
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- Ce volume complète la GÉOGRAPHIE DE L'EUROPE
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- Tome VI. =L'Asie russe=, contenant 8 cartes en couleurs, 182 cartes
- dans le texte et 90 gravures sur bois.
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- Tome VII. =L'Asie orientale= (_empire Chinois_, _Corée_, _Japon_),
- contenant 7 cartes tirées en couleurs, 162 cartes dans le texte et 90
- gravures sur bois.
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- Tome VIII. =L'Inde et l'Indo-Chine=, contenant 3 cartes en couleurs,
- 203 cartes insérées dans le texte et 90 gravures sur bois.
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- Tome IX. =L'Asie antérieure=, contenant 1 carte d'ensemble, 5 planches
- tirées à part et en couleurs, 200 cartes insérées dans le texte et 90
- gravures sur bois.
-
- Ce volume complète la GÉOGRAPHIE DE L'ASIE
-
-
-CONDITIONS ET MODE DE PUBLICATION
-
-La _Nouvelle Géographie universelle_ se composera d'environ 900
-livraisons, soit 15 beaux volumes grand in-8. Chaque volume, comprenant
-la description d'une ou de plusieurs contrées, formera pour ainsi dire un
-ensemble complet et se vendra séparément.
-
-Chaque livraison, composée de 16 pages et d'une couverture, et contenant
-au moins une gravure ou une carte tirée en couleurs, et plusieurs cartes
-insérées dans le texte, se vend 50 centimes. Il paraît une livraison par
-semaine depuis le 8 mai 1875.
-
-
-
-
- ATLAS MANUEL
- DE GÉOGRAPHIE MODERNE
- Contenant cinquante-quatre cartes
-
- IMPRIMÉES EN COULEURS
- OUVRAGE COMPLÈTEMENT TERMINÉ
-
- Un volume in-folio, relié =32= francs.
-
- LISTE DES CARTES COMPOSANT L'ATLAS MANUEL
- (_Les cartes doubles sont précédées du signe*._)
-
- 1. Système planétaire.--Lune.
- *2. Terre en deux hémisphères.
- 3. Volcans et coraux.
- 4. Pôle antarctique.--Archipels de Polynésie.
- *5. Pôle arctique.
- 6. Océan Atlantique.
- 7. Grand Océan.
- *8. Europe politique.
- 9. Europe physique hypsométrique.--Massif du Mont-Blanc.
- 10. Côtes méditerranéennes de la France.--Bassins de Paris.
- *11. France physique hypsométrique.
- 12. France. (Partie Nord-Ouest.)
- 13. France. (Partie Nord-Est.)
- *14. France politique.
- 15. France. (Partie Sud-Ouest.)
- 16. France. (Partie Sud-Est.)
- *17. Grande-Bretagne et Irlande.
- 18. Pays-Bas.
- 19. Belgique et Luxembourg.
- *20. Allemagne politique.
- 21. Danemark.
- 22. Suède et Norvège.
- *23. Suisse.
- 24. Italie du Nord.
- 25. Italie du Sud.
- *26. Espagne et Portugal.
- 27. Méditerranée occidentale.
- 28. Méditerranée orientale.
- *29. Presqu'île des Balkans.
- 30. Grèce.
- 31. Hongrie.
- *32. Monarchie Austro-Hongroise.
- 33. Alpes Franco-Italiennes.
- 34. Caucasie.
- *35. Russie d'Europe.
- 36. Pologne.
- 37. Asie Mineure et Perse.
- *38. Asie physique et politique.
- 39. Chine et Japon.
- 40. Indo-Chine et Malaisie.
- *41. Asie centrale et Inde.
- 42. Palestine.
- 43. Région du Nil.
- *44. Afrique physique et politique.
- 45. Algérie.
- 46. Sénégambie.--Côte de Guinée.--Afrique du Sud.
- *47. Amérique du Nord.
- 48. Amérique du Sud. (Feuille septentrionale.)
- 49. Amérique du Sud. (Feuille méridionale.)
- 50. États-Unis d'Amérique.
- *51. États-Unis. (Partie occidentale.)
- 52. États-Unis. (Partie orientale.)
- 53. Australie et Nouvelle-Zélande.
- 54. Amérique centrale et Antilles.--Isthme de Panama.
-
-
-Imprimerie A. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
-
-
-
-
- 10091.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE A. LAHURE
- rue de Fleurus, 9, à Paris.
-
-
-
-
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-d'Angleterre au 14e siècle, by J. J. (Jean Jules) Jusserand
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-such as creation of derivative works, reports, performances and
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
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-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
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-License terms from this work, or any files containing a part of this
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-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
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-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
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-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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- of receipt of the work.
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- distribution of Project Gutenberg-tm works.
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-electronic work or group of works on different terms than are set
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-1.F.
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-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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-received the work on a physical medium, you must return the medium with
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-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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