diff options
Diffstat (limited to 'old/54089-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/54089-0.txt | 8988 |
1 files changed, 0 insertions, 8988 deletions
diff --git a/old/54089-0.txt b/old/54089-0.txt deleted file mode 100644 index 8111d7c..0000000 --- a/old/54089-0.txt +++ /dev/null @@ -1,8988 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of La vie nomade et les routes d'Angleterre au -14e siècle, by J. J. (Jean Jules) Jusserand - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle - -Author: J. J. (Jean Jules) Jusserand - -Release Date: February 2, 2017 [EBook #54089] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE NOMADE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - LA VIE NOMADE - - ET LES ROUTES D'ANGLETERRE - - AU XIVe SIÈCLE - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - -=Le Théâtre en Angleterre depuis la conquête jusqu'aux prédécesseurs -immédiats de Shakespeare= (1066-1583). Deuxième édition, corrigée et -augmentée, Paris (Leroux); 1881, 1 vol. 8º; prix: 4 fr. - -=Chaucer's pardoner and the pope's pardoners=, London, Chaucer Society, -8º. - -=Observations sur la vision de Piers Plowman=, Paris (Leroux), 1879, 8º. - - -10091.--Imprimerie A. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. - - - - - LES ANGLAIS AU MOYEN ÂGE - - LA VIE NOMADE - - ET LES ROUTES D'ANGLETERRE - - AU XIVe SIÈCLE - - PAR - - J. J. JUSSERAND - - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - - 1884 - - Droits de propriété et de traduction réservées - - - - -_Cet ouvrage n'est qu'un chapitre d'une histoire qui reste à écrire, -celle des Anglais au moyen âge. L'histoire des guerres, des relations -diplomatiques, de l'agriculture, de la constitution politique de nos -voisins a été retracée bien des fois. Aucun livre ne nous a suffisamment -montré, par des aperçus d'ensemble, quel genre de vie matérielle, -intellectuelle et morale menaient au moyen âge les puissants et les -faibles, ce qu'il y avait dans leurs maisons, dans leurs cerveaux, dans -leurs cœurs, ce qu'était leur existence par rapport à la nôtre. Quand on -passait la Manche au quatorzième siècle, qui rencontrait-on sur les -routes, qui voyait-on dans les villes, comment étaient nourris, habillés -les Anglais, quelle part de vie publique était réservée à chaque citoyen, -quelles poésies, quels arts plaisaient à leur esprit, qu'apprenaient-ils -à l'école, comment se passait la journée de l'ouvrier dans son échoppe, -du paysan dans sa hutte, du bourgeois dans sa maison, du_ _noble dans -son château, du moine dans son cloître, comment voyageait-on et pourquoi? -Ces problèmes offrent en Angleterre un intérêt spécial, parce qu'en aucun -pays d'Europe les institutions, les mœurs, les croyances de l'heure -présente ne sont le produit aussi direct de l'état social d'il y a cinq -cents ans. C'est pourquoi ces études ne sont peut-être pas dépourvues de -cette utilité pratique si recherchée en notre temps: pour les peuples, -comme pour les individus, ce n'est souvent qu'en sachant d'où ils -viennent qu'on peut prévoir où ils vont._ - - 18 Février 1884. - - - - -LA - -VIE NOMADE - -ET LES - -ROUTES D'ANGLETERRE AU MOYEN AGE - -(XIVe SIÈCLE) - - «O, dist Spadassin, voici un bon resveux; mais allons nous cacher - au coin de la cheminée et là passons avec les dames nostre vie et - nostre temps à enfiler des perles ou à filer comme Sardanapalus. - Qui ne s'adventure n'a cheval ni mule, ce dist Salomon.» - - (_Vie de Gargantua._) - - -Il y a peu de nomades aujourd'hui; les petits métiers qui s'exerçaient le -long des routes, dans chaque village rencontré, disparaissent devant nos -procédés nouveaux de grande fabrication. De plus en plus rarement on voit -le colporteur déboucler sa balle à la porte des fermes, le cordonnier -ambulant réparer sur le bord des fossés les souliers qui, le dimanche, -remplaceront les sabots, le musicien venu on ne sait d'où chanter aux -fenêtres ses airs monotones interminables; les pèlerins de profession -n'existent plus; les charlatans même perdront bientôt leur crédit. Au -moyen âge, il en était tout autrement; beaucoup d'individus étaient voués -à une existence errante et commençaient au sortir de l'enfance le voyage -de leur vie entière. Les uns au grand soleil, sur la poussière des -chemins fréquentés, promenaient leurs industries bizarres; les autres -dans les sentiers détournés ou même à travers les taillis cachaient leur -tête aux gens du shériff, une tête soit de criminel, soit de fugitif, -«_tête de loup, que tout le monde pouvait abattre_,» selon la terrible -expression d'un juriste anglais du treizième siècle. Parmi ceux-ci, -beaucoup d'ouvriers en rupture de ban, malheureux et tyrannisés dans -leurs hameaux, qui se mettaient en quête de travail par tout le pays, -comme si la fuite pouvait les affranchir: «_Service est en le sank[1]!_» -leur répondait le magistrat; parmi ceux-là, des colporteurs chargés de -menues marchandises, des pèlerins qui de Saint-Thomas à Saint-Jacques -allaient quêtant sur les routes et vivant d'aumônes, des pardonneurs, -nomades étranges, qui vendaient au commun peuple les mérites des saints -du paradis, des frères mendiants et des prêcheurs de toute sorte qui, -suivant l'époque, faisaient entendre aux portes des églises des harangues -passionnées ou les discours égoïstes les plus méprisables. Toutes ces -vies avaient ce caractère commun que, dans les grands espaces de pays où -elles s'écoulaient, et où d'autres vies se consumaient immobiles, tous -les jours sous le même ciel et dans le même labeur, elles servaient comme -de lien entre ces groupes éloignés que les lois et les mœurs -rattachaient au sol. Poursuivant leur œuvre singulière, ces errants, qui -avaient tant vu et connu tant d'aventures, servaient à donner aux humbles -qu'ils rencontraient sur leur passage quelque idée du vaste monde à eux -inconnu. Avec beaucoup de croyances fausses et de fables, ils faisaient -entrer dans le cerveau des immobiles certaines notions d'étendue et de -vie active qu'ils n'auraient guère eues sans cela; surtout ils -fournissaient aux gens attachés au sol des nouvelles de leurs frères de -la province voisine, de leur état de souffrance ou de bonheur, et on les -enviait alors ou on les plaignait et on se répétait que c'étaient bien là -des frères, des amis à appeler au jour de la révolte. - - [1] _Yearbooks of Edward I_, édition Horwood, Londres, 1863, - etc., 8º (collection du _Master of the rolls_), années 30-31 - d'Édouard Ier. - -Dans un temps où pour la foule des hommes les idées se transmettaient -oralement et voyageaient avec ces errants par les chemins, les nomades -servaient réellement de trait d'union entre les masses humaines des -régions diverses. Il y aurait donc pour l'historien un intérêt très grand -à connaître exactement quels étaient ces canaux de la pensée populaire, -quelle vie menaient ceux qui en remplissaient la fonction, quelle -influence et quelles mœurs ils avaient. Nous étudierons les principaux -types de cette race et nous les choisirons en Angleterre au quatorzième -siècle, dans un pays et à une époque où leur importance sociale a été -considérable. L'intérêt qui s'attache à eux est naturellement multiple; -d'abord la personne même de ces pardonneurs, de ces pèlerins de -profession, de ces ménestrels, espèces éteintes, est curieuse à examiner -de près; ensuite et surtout l'état de leur esprit et la manière dont ils -exerçaient leurs pratiques se rattachent étroitement à l'état social tout -entier d'un grand peuple qui venait alors de se former et d'acquérir les -traits et le caractère qui le distinguent encore aujourd'hui. C'est en -effet l'époque où, à la faveur des guerres de France et des embarras -incessants de la royauté, les sujets d'Édouard III et de Richard II -gagnent un parlement semblable à celui que nous voyons fonctionner à -l'heure présente; c'est celle où, dans la vie religieuse, l'indépendance -de l'esprit anglais s'affirme par les réformes de Wyclif, les statuts du -clergé et les protestations du Bon Parlement; celle où, dans les lettres, -Chaucer inaugure la série des grands poètes d'Angleterre; celle enfin où, -du noble au vilain, un rapprochement se fait qui amènera sans révolution -excessive cette vraie liberté que nous avons si longtemps enviée à nos -voisins. Cette période est décisive dans l'histoire du pays. On verra que -dans toutes les grandes questions débattues au cloître, au château ou -sur la place publique, le rôle peu connu des nomades n'a pas été -insignifiant. - -Il faut examiner d'abord le lieu de la scène, ensuite les événements qui -s'y passent, savoir ce que sont les routes, puis ce que sont les êtres -qui les fréquentent. - - - - - PREMIÈRE PARTIE - - LES ROUTES - - - - -CHAPITRE I - -LES ROUTES ET LES PONTS - - Idée générale de leur entretien.--Tous les propriétaires sont - chargés de les réparer.--Caractère religieux de cette obligation. - - Les frères pontifes.--Indulgences pour encourager à la construction - des ponts.--Rôle des guilds.--Le pont de Stratford-at-Bow.--Le - pont de Londres.--Ressources affectées à la préservation des ponts: - les droits de péage.--Les offrandes à la chapelle.--Dotation des - ponts.--Enquêtes sur leur état. - - Les routes.--Leur entretien.--Leur état habituel.--Les députés au - parlement arrêtés dans leur voyage à Londres par le mauvais état - des chemins. - - -L'entretien des routes et des ponts d'Angleterre était au quatorzième -siècle une de ces charges générales qui pesaient, comme le service -militaire, sur l'ensemble de la nation. Tous les propriétaires fonciers -étaient obligés, en théorie, de veiller au bon état des chemins; leurs -tenanciers devaient exécuter pour eux les réparations. Les religieux, -propriétaires de biens donnés en _francalmoigne_, c'est-à-dire dans un -but de pure charité et à titre perpétuel, étaient dispensés de tout -service et de toute rente vis-à-vis de l'ancien propriétaire du sol, et -ils n'avaient en général d'autre charge que celle de dire des prières ou -de faire des aumônes pour le repos de l'âme du donateur. Mais il leur -restait cependant à satisfaire à la _trinoda necessitas_, ou triple -obligation qui consistait notamment à réparer les ponts et les routes. - -C'est que ces travaux n'étaient pas considérés comme mondains; c'étaient -plutôt des œuvres pies et méritoires devant Dieu, au même titre que la -visite des malades et le soulagement des pauvres[2]; on y voyait une -véritable aumône pour des malheureux, les voyageurs. C'est pourquoi le -clergé y demeurait soumis. Le caractère pieux de ce genre de travaux -suffirait à prouver que les routes n'étaient pas aussi sûres ni en aussi -bon état qu'on l'a soutenu quelquefois[3]. Le plus bel effet de l'idée -religieuse au moyen âge a été de produire ces enthousiasmes désintéressés -qui créaient sur-le-champ, dès qu'une misère de l'humanité devenait -flagrante, des sociétés de secours et rendaient populaire l'abnégation. -On vit, par exemple, une de ces misères dans la puissance des infidèles, -et les croisades se succédèrent. On s'aperçut au treizième siècle de -l'état de délaissement de la basse classe dans les villes, et saint -François envoya pour consolateurs aux abandonnés ces frères mendiants si -justement populaires d'abord, mais dont la renommée changea si vite. -C'est de la même façon que l'on considéra les voyageurs comme des -malheureux dignes de pitié et qu'on leur vint en aide pour plaire à Dieu. -Un ordre religieux avait été fondé dans ce but au douzième siècle, celui -des frères _pontifes_ ou faiseurs de ponts, qui se répandit dans -plusieurs pays du continent[4]. En France, ils construisirent sur le -Rhône le célèbre pont d'Avignon, qui garde aujourd'hui encore quatre des -arches élevées par eux, et celui de Pont-Saint-Esprit, qui n'a pas cessé -de servir. Pour rompre la force d'un courant tel que celui du Rhône, ils -bâtissaient des piles très rapprochées, d'une coupe oblongue, qui se -terminaient en angle aigu aux deux extrémités de leur axe; et leur -maçonnerie était si solide que dans plusieurs endroits, pendant sept -siècles déjà, les fleuves l'ont respectée. Ils avaient en outre des -établissements au bord des cours d'eau et aidaient à les passer en -bateau. Les laïques apprirent les secrets de leur art et commencèrent à -les remplacer dès le treizième siècle; les ponts se multiplièrent en -France, et beaucoup subsistent: tel, par exemple, que ce beau pont de -Cahors resté intact et qui a même conservé jusqu'à présent les tourelles -à mâchicoulis qui servaient autrefois à le défendre. - - [2] Lorsque Henri VIII donna à la cathédrale de Cantorbéry les - terres du monastère dissous de Christ-church, il déclara faire - cette donation «pour que les aumônes aux pauvres, la réparation - des routes et des ponts et _autres offices pieux de toute sorte_ - se multipliassent et se répandissent au loin». Et sa concession - était faite «in liberam, puram et perpetuam eleemosynam». (Elton, - _Tenures of Kent_, Londres, 1867, 8º) - - [3] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices in - England_, Oxford (Clarendon press), 1866-1882, 4 vol. 8º, t. I. - - [4] Voy. _Recherches historiques sur les congrégations - hospitalières des frères pontifes_, par M. Grégoire, ancien - évêque de Blois. Paris, 1818, 8º. - -On ne trouve pas trace en Angleterre d'établissements fondés par les -frères pontifes; mais il est certain que là, comme ailleurs, les travaux -de construction de ponts et de chaussées avaient un caractère pieux. Pour -encourager les fidèles à y prendre part, Richard de Kellawe, évêque de -Durham (1311-1316), leur remet une partie des peines de leurs péchés. Le -registre de sa chancellerie épiscopale contient souvent des insertions de -cette sorte: «Memorandum... Monseigneur a accordé quarante jours -d'indulgence à tous ceux qui puiseront dans le trésor des biens que Dieu -leur a donnés, pour fournir à l'établissement et à l'entretien du pont de -Botyton, des secours précieux et charitables;» quarante jours, en une -autre circonstance, pour le pont et la chaussée entre Billingham et -Norton[5], et quarante jours pour la grand'route de Brotherton à -Ferrybridge. Le libellé de ce dernier décret est caractéristique. - - [5] _Registrum Palatinum Dunelmense_, édition Hardy, 1873, 8º; - t. I, pp. 615 et 641 (A. D. 1314), texte latin. - -«A tous ceux qui, etc... Persuadés que les esprits des fidèles sont -d'autant plus prompts à s'attacher _aux œuvres pies_ qu'ils ont reçu le -salutaire encouragement d'indulgences plus grandes, confiants dans la -miséricorde de Dieu tout-puissant et les mérites et les prières de la -glorieuse Vierge sa mère, de saint Pierre, de saint Paul et du très saint -confesseur Cuthbert, notre patron, nous remettons quarante jours de la -pénitence à eux imposée à tous nos paroissiens et autres...... -sincèrement contrits et confessés de leurs péchés, qui aideront -charitablement par leurs dons _ou leur travail corporel_ à -l'établissement et à l'entretien de la chaussée entre Brotherton et -Ferrybridge, _où il passe beaucoup de monde_[6].» - - [6] _Registrum Palatinum Dunelmense_, t. I, p. 507. - -Les guilds aussi, ces confréries laïques qu'animait l'esprit religieux, -réparaient les routes et les ponts. C'est ce que faisait la guild de la -Sainte-Croix de Birmingham, fondée sous Richard II, et son intervention -était fort utile, comme le remarquaient, deux siècles plus tard, les -commissaires d'Édouard VI. La guild entretenait «en bon état deux grands -ponts de pierre et plusieurs grands chemins qui auraient été sans cela -défoncés et dangereux: dépenses que la ville est dans l'impossibilité de -faire. Le défaut de cet entretien causera un grand dommage aux sujets de -Sa Majesté qui vont aux marches de Galles ou en viennent, et la ruine -complète de ladite ville, laquelle est une des plus belles et de celles -qui donnent à Sa Majesté les meilleurs revenus de toutes les villes du -comté[7].» - - [7] «Allso theare be mainteigned ..... and kept in good - reparaciouns two greate stone bridges, and diuers ffoule and - daungerous high wayes, the charge whereof the towne of hitsellfe - ys not hable to mainteign. So that the lacke thereof wilbe a - greate noysaunce to the kinges ma{ties} subiectes passing to and - ffrom the marches of wales and an vtter ruyne to the same towne, - being one of the fayrest and moste proffittable townes to the - kinges highnesse in all the shyre.» (_English Gilds; the original - ordinances... from mss. of the 14th and 15th cent._, ed. by - Toulmin Smith.--Early English text Society, Londres, 1870, 8º, - p. 249.) - -Que la reine Mathilde (XIIe siècle) se soit ou non mouillée, comme on -croit, en passant à gué la rivière à Stratford-at-Bow, ce village même où -l'on devait parler plus tard le français qui amuserait Chaucer, il est -certain qu'elle pensa faire œuvre méritoire en y construisant deux -ponts[8]. Plusieurs fois réparé, _Bow Bridge_ existait encore en 1839. -Elle dota sa fondation en cédant une terre et un moulin à eau à l'abbesse -de Barking, chargée à perpétuité d'entretenir le pont et la chaussée -voisine. La reine mourut; une abbaye d'hommes fut fondée à Stratford -même, tout près des ponts, et l'abbesse s'empressa de transmettre au -monastère nouveau la propriété du moulin et la charge des réparations. -L'abbé les fit d'abord, puis il s'en lassa et finit par en déléguer le -soin à un certain Godfrey Pratt. Il lui avait bâti une maison sur la -chaussée, à côté du pont, et lui fournissait une subvention annuelle. -Pendant longtemps, Pratt exécuta le contrat, «se faisant assister, dit -une enquête d'Édouard Ier, de quelques passants, mais sans avoir -souvent recours à leur aide». Il recevait aussi la charité des voyageurs -et ses affaires prospéraient. Elles prospérèrent si bien que l'abbé crut -pouvoir retirer sa pension; Pratt se dédommagea de son mieux. Il établit -des barres de fer en travers du pont et fit payer tous les passants, sauf -les riches; car il faisait prudemment exception «pour les gens de -noblesse; il avait peur et les laissait passer sans les inquiéter». La -contestation ne se termina que sous Édouard II; l'abbé reconnut ses -torts, reprit la charge du pont et supprima les barres de fer, le péage -et Godfrey Pratt lui-même. - - [8] _Archæologia_, t. XXVII, p. 77, et t. XXIX, p. 380. - -Ce pont, sur lequel Chaucer sans doute a passé, était en pierre; -ses arches étaient étroites et ses piles épaisses; de puissants -contreforts les soutenaient et divisaient la force du courant; ils -formaient à leur partie supérieure un triangle ou gare d'évitement -qui servait de refuge aux piétons, car le passage avait si peu de -largeur qu'une voiture suffisait à l'obstruer. Quand on le démolit -en 1839, on reconnut que les procédés de construction avaient été -très simples. Pour établir les piles dans le lit de la rivière, les -maçons avaient simplement jeté du mortier et des pierres jusqu'à ce -que le niveau de l'eau eût été atteint. On remarqua aussi que le -mauvais vouloir de Pratt, de l'abbé ou de leurs successeurs avait -dû rendre, à certains moments, le pont presque aussi dangereux que -le gué primitif. Les roues des voitures avaient creusé dans la -pierre des ornières si profondes et les fers des chevaux avaient -tellement usé le pavement, qu'une arche s'était trouvée percée. - -Le caractère pieux de ces constructions se révélait par la chapelle -qu'elles portaient. Bow Bridge était ainsi placé sous la protection de -sainte Catherine. Le pont de Londres avait aussi une chapelle, dédiée à -saint Thomas de Cantorbéry. C'était une volumineuse construction -gothique, de forme absidale, avec de hautes fenêtres et des clochetons -ouvragés, presque une église. Une miniature de manuscrit[9] la montre -attachée à la pile du milieu, tandis que, tout le long du parapet, des -maisons aux toits aigus projettent sur la Tamise leur deuxième étage, qui -surplombe. - - [9] Ms. _Reg._ 16, F. 2, au British Museum (Poésies de Charles - d'Orléans, époque de Henri VII). - -Aucun Anglais au moyen âge et même à la renaissance n'a jamais parlé sans -orgueil du pont de Londres; c'était la grande merveille nationale; il -demeura jusqu'au milieu du dix-huitième siècle le seul pont de la -capitale. Il avait été commencé en 1176, sur l'emplacement d'une vieille -passerelle en bois, par Pierre Colechurch, «prêtre et chapelain», qui -avait déjà réparé une fois la passerelle. Tout le peuple s'émut de cette -grande et utile entreprise; le roi, les citoyens de Londres, les -habitants des comtés dotèrent l'édifice de terres et envoyèrent de -l'argent pour hâter son achèvement. On voyait encore, au seizième siècle, -la liste des donateurs «gravée sur une belle tablette pour la postérité», -dans la chapelle du pont[10]. Peu avant sa mort (1205), Pierre -Colechurch, alors très vieux, avait été remplacé dans la direction des -travaux. Le roi Jean sans Terre, qui se trouvait en France, frappé de la -beauté des ponts de notre pays, en particulier de ce magnifique pont de -Saintes, qui a duré jusqu'au milieu de notre siècle et sur lequel un arc -de triomphe romain donnait accès, désigna, pour remplacer Pierre, un -Français, frère Isembert, «maître des écoles de Saintes (1201)». -Isembert, qui avait fait ses preuves en travaillant au pont de la -Rochelle et à celui de Saintes, partit avec ses aides, muni d'une patente -royale adressée au maire et aux habitants de Londres. Jean sans Terre y -vantait l'habileté du maître et déclarait consacrer pour jamais à -l'entretien de l'édifice le revenu des maisons que celui-ci élèverait sur -le parapet (Voy. appendice, 1) Le pont fut terminé en 1209. Il était en -effet garni de maisons, d'une chapelle et de tours de défense. Il devint -célèbre immédiatement et fit l'admiration de toute l'Angleterre. -L'Écossais sir David Lindesay, comte de Crawfurd, s'étant pris de -querelle avec lord Welles, ambassadeur à la cour d'Écosse, un duel fut -décidé, et ce fut le pont de Londres que Lindesay désigna pour lieu du -combat (1390). Il traversa tout le royaume, muni de sauf-conduits de -Richard II, et le duel s'engagea solennellement à l'endroit fixé, en -présence d'une foule immense. Le premier choc fut si violent que les -lances volèrent en éclats, mais l'Écossais demeura immobile sur sa selle. -Le peuple, inquiet du succès de l'Anglais, commença à crier que -l'étranger était attaché à sa monture, contrairement à toutes les règles. -Ce qu'entendant, Lindesay, pour toute réponse, sauta légèrement à terre, -se remit d'un bond en selle, et, chargeant de nouveau son adversaire, le -culbuta et le blessa grièvement[11]. - - [10] Stow, _The survey of London_, Londres, 1633, fol., pp. 27 et - suiv. Stow, qui examina les comptes des gardiens du pont pour une - année (22 Henri VII), trouva que les revenus de la construction - s'étaient élevés à 815 livres 17 shillings 2 pence. Le pont - actuel date de notre siècle; il a été ouvert en 1831 à la - circulation; la dépense occasionnée par sa construction a été de - 1 458 311 livres sterling (trente-six millions et demi de - francs). - - [11] Stow, _op. cit._, p. 29; _Chronicles of London Bridge_, by - an antiquary (James Thompson), Londres, 1827, 8º, p. 187. - -Les maisons bâties sur le pont étaient à plusieurs étages; elles avaient -leurs caves dans l'épaisseur des piles. Quand ils avaient besoin d'eau, -les habitants jetaient par la fenêtre leurs seaux attachés à des cordes -et les remplissaient dans la Tamise. Quelquefois par ce moyen ils -portaient secours aux malheureux dont la barque avait chaviré. Les arches -étaient étroites et il n'était pas rare que, l'obscurité venue, quelque -bateau heurtât les piles et fût mis en pièces. Le duc de Norfolk et -plusieurs autres furent sauvés de cette façon en 1428, mais beaucoup de -leurs compagnons se noyèrent. D'autres fois c'étaient les habitants -eux-mêmes qui avaient besoin de secours, car il arrivait parfois que -leurs maisons, mal réparées, penchaient en avant et tombaient tout d'une -pièce dans la rivière. Une catastrophe de ce genre se produisit en 1481. - -L'une des vingt arches du pont, la treizième à partir de la cité, formait -pont-levis pour laisser passer les bateaux[12] et pour fermer aussi -l'accès de la ville; ce fut cet obstacle qui, en 1553, empêcha les -insurgés conduits par sir Thomas Wyat de pénétrer dans Londres. A côté de -l'arche mobile s'élevait une tour sur le haut de laquelle le bourreau -planta longtemps les têtes des criminels décapités. Celle du grand -chancelier, sir Thomas More, saigna un temps au bout d'une pique sur -cette tour, avant d'être rachetée par Marguerite Roper, la fille du -supplicié. En 1576, cet édifice aux sombres souvenirs fut reconstruit -magnifiquement et l'on y fit des appartements très beaux. La nouvelle -tour était tout entière en bois sculpté et doré, dans ce style «de papier -découpé» en honneur sous Élisabeth et que blâmait le sage Harrison. Elle -s'appela la «Maison-non-pareille», _None-such-house_. Les têtes des -suppliciés ne pouvaient plus souiller une construction aussi gaie -d'aspect; on les reporta sur la tour suivante, du côté de Southwark. -Quatre ans après ce changement, Lyly l'euphuïste, cet élégant si attentif -à flatter la vanité de ses compatriotes, terminait un de ses livres par -un éloge pompeux de l'Angleterre, de ses produits, de ses universités, de -sa capitale; il ajoutait: «Parmi les merveilles les plus belles et les -plus extraordinaires, aucune, il me semble, n'est comparable au pont sur -la Tamise. On dirait une rue continue garnie des deux côtés de hautes et -imposantes maisons. Cette rue est supportée par vingt arches faites -d'excellentes pierres de taille; chaque arche a soixante pieds de haut et -vingt au moins d'ouverture (Ap. 2).» - - [12] Moyennant le payement d'une taxe, dont un acte de 1334, - inséré dans le _Liber albus_ (éd. Riley), avait fixé très - minutieusement le tarif. - -C'était là un pont exceptionnel; les autres avaient une apparence moins -grandiose. On était même très heureux d'en rencontrer de semblables à -celui de Stratford, malgré son peu de largeur et ses profondes ornières, -comme celui de la Teign entre Newton Abbot et Plymouth (reconstruit en -1815 sur des fondations romaines)[13], ou même comme le pont de bois sur -la Dyke, aux arches si basses et si étroites que tout trafic par eau -était interrompu pour peu que le niveau de la rivière montât. L'existence -de ce dernier pont, qui, en somme, était plutôt une entrave qu'une aide -pour le commerce, finit, il est vrai, par exciter l'indignation des -comtés avoisinants. Aussi, pendant le quinzième siècle, fut-il accordé -aux habitants, sur leur pressante requête, de reconstruire ce pont en -pierre, avec une arche mobile pour les bateaux (Ap. 3). - - [13] _Archæologia_, t. XIX, p. 308. On voit assez souvent des - représentations de ponts dans les manuscrits du quatorzième - siècle; voy. notamment au British Museum les manuscrits - _Addition_, 12 228, fol. 267, et 10 E. IV, fol. 192, etc. Ces - ponts ont des arches rondes fortement maçonnées, des piles - trapues et quelquefois d'assez jolies corniches. Il ne reste pas - aujourd'hui en Angleterre de ponts du moyen âge aussi bien - conservés que ceux que nous avons en France; nos voisins n'ont - rien qui puisse soutenir la comparaison, par exemple avec le - magnifique pont de la _Calendre_ à Cahors (XIIIe siècle), ni - avec les autres ponts mentionnés plus haut. Ils peuvent toutefois - montrer comme curiosité (car il n'a plus d'utilité pratique) le - vieux pont à trois branches de Crowland, qui paraît remonter, - dans son état actuel, au quatorzième siècle. - -On a déjà vu quelques exemples des moyens employés à cette époque pour -assurer le maintien de ces précieux monuments, lorsque ce maintien ne -constituait pas une des charges inhérentes à la propriété des terres -voisines (_trinoda necessitas_): on sait qu'on y arrivait quelquefois à -la faveur d'indulgences promises aux bienfaiteurs; d'autres fois, grâce -à l'intervention des guilds, ou aussi par les dotations dont un grand -seigneur enrichissait le pont qu'il avait fondé. Mais il y avait encore -plusieurs moyens employés avec succès et même avec profit; c'était la -perception régulière de ce droit de péage que Godfrey Pratt avait imposé -arbitrairement à ses concitoyens, ou bien la collecte des offrandes -pieuses faites à la chapelle du pont et à son gardien. Le droit de péage -s'appelait _pontagium_ ou _brudtholl_ (_bridgetoll_); le concessionnaire -de cette taxe s'engageait en compensation à faire toutes les réparations -utiles. Quelquefois le roi accordait ce droit comme une faveur, pour une -période déterminée; on en verra un exemple dans la pétition suivante, qui -est du temps d'Édouard Ier ou d'Édouard II: - -«A nostre seygnur le roy, prie le soen bacheler Williame de Latymer, -seygnur de Jarmi[14], qe il ly voylle grauntier pountage pur cync aunz al -pount de Jarmi, qe est debrusee, ou home soleyt passer as carettes e ove -chivals en le reale chymyn entre l'ewe de Tese vers la terre de Escoce. -Çoe, si ly plest, voille fere pur l'alme madame sa cumpaygne, qe est à -Dieu comaundez, e pur comun profit des gentz passauntz.» - - [14] Yarm sur la Tees, à 44 milles N.-N.-O. d'York. Le «reale - chymyn» dont il est question est la grand'route d'Écosse qui se - dirigeait vers le midi en passant par York et Londres. Le pont - fut reconstruit en 1400 par Skirlaw, évêque de Durham. - - -La réponse du roi est favorable: «Rex concessit pontagium per -terminum[15].» - - [15] _Rotuli parliamentorum_, t. I, p. 468. Le droit de - _pontagium_ est fréquemment mentionné dans le _Liber custumarum_, - publié par Riley (collect. du Maître des Rôles); voir aussi les - _Fœdera_ (1816-1830), t. V, p. 520. - -Une autre pétition très curieuse (1334) montrera l'application de l'autre -moyen, c'est-à-dire la collecte d'offrandes volontaires obtenues de la -charité des passants[16]; on y remarquera le rôle des clercs dans la -garde de ces monuments, l'âpreté avec laquelle on se disputait le droit -profitable de recueillir ces aumônes, et les détournements dont -quelquefois elles étaient l'objet: - -«A notre seigneur le roi et à son conseil remontre leur pauvre chapelain -Robert le Fenere, curé de l'église de Saint-Clément de Huntingdon, de -l'évêché de Lincoln, qu'il y a une petite chapelle nouvellement édifiée -en sa paroisse, sur le pont de Huntingdon, de laquelle chapelle notre -seigneur le roi a accordé et baillé la garde, tant qu'il lui plaira, à un -sire Adam, gardien de la maison de Saint-Jean de Huntingdon, qui prend et -emporte toutes manières d'offrandes et aumônes, et rien ne met en -amendement du pont et de la chapelle susdite, comme il y est tenu. -D'autre part, il semble préjudiciable à Dieu et à Sainte Église que les -offrandes soient appropriées à nul sinon au curé dans la paroisse duquel -la chapelle est fondée. Pour quoi ledit Robert prie, pour Dieu et Sainte -Église et pour les âmes du père de notre seigneur le roi et de ses -ancêtres, qu'il puisse avoir, annexée à son église, la garde de ladite -chapelle, ensemble avec la charge du pont, et il mettra de son œuvre -toute sa peine à les bien maintenir, de meilleure volonté que nul -étranger, pour le profit et l'honneur de Sainte Église, pour plaire à -Dieu et à toutes gens passant par là.» - - [16] Quelquefois, sans doute après avoir éprouvé lui-même ou par - quelqu'un des siens le danger du passage, le roi fait une - offrande assez considérable pour permettre à elle seule de - grosses réparations. Ainsi, la quarante-quatrième année de son - règne, Édouard III donne 15 livres sterling pour les réparations - du pont de Newcastle-on-Tyne. (_Issue Roll of Thomas de - Brantingham_, edited by F. Devon, 1835-1840, p. 392.) - -Ce mélange d'intérêts humains et divins est soumis à l'examen ordinaire, -et la demande est écartée par une fin de non-recevoir: «Non est peticio -parliamenti», cette pétition ne regarde pas le parlement (Ap. 4). - -D'autres fois, enfin, le pont était en même temps, lui-même, propriétaire -d'immeubles et bénéficiaire des offrandes faites à sa chapelle; il avait -des ressources civiles et des ressources religieuses. Tels étaient -notamment les ponts de Londres, de Bedford et beaucoup d'autres. Jean de -Bodenho, chapelain, expose au Parlement que les habitants de Bedford -tiennent du roi leur propre ville en ferme et se sont chargés -d'entretenir leur pont. Et pour cela ils ont «assigné certeyns tenementz -et rentes en ladite ville audit pount pur le meintenir, e de lour -aumoigne ount fait une oratorie novelement hors de l'eawe q'est au sire -de Moubray, par congé du seigneur, joignaunt audit pount.» Les bourgeois -ont donné au plaignant les revenus du tout, avec la charge des -réparations. Mais le clerc Jean de Derby a fait entendre au roi que -c'était chapelle royale, qu'il pouvait en disposer, et le roi la lui a -donnée, ce qui est fort injuste, puisque la chapelle n'est pas au roi et -que même ceux qui l'ont établie sont encore vivants; toutes ces raisons -furent trouvées bonnes: les juges reçurent l'ordre de faire droit au -plaignant et ils furent réprimandés pour ne l'avoir pas fait plus tôt, -comme on le leur avait déjà prescrit[17]. - - [17] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 100 (année 1338). - -Enrichis par tant d'offrandes, protégés par la _trinoda necessitas_ et -par l'intérêt commun des propriétaires du sol, ces ponts auraient pu être -perpétuellement réparés et demeurer intacts. Mais il n'en était rien, et -de la théorie légale à la pratique la distance était grande. Quand les -taxes étaient régulièrement perçues et honnêtement appliquées, elles -suffisaient au maintien de la construction, et même le droit de les -percevoir était, comme on l'a vu, fort disputé; mais on a pu observer -déjà, par l'exemple de Godfrey Pratt et de quelques autres, que tous les -gardiens n'étaient pas honnêtes. Beaucoup, et même des plus haut placés, -imitaient Godfrey. Le pont de Londres lui-même, si riche, si utile, si -admiré, avait constamment besoin de réparations, et on ne les faisait -jamais que lorsque le danger était imminent ou même la catastrophe -survenue. Henri III concédait à terme les revenus du pont «à sa femme -très chère», qui négligeait de l'entretenir et s'appropriait sans -scrupule les rentes de l'édifice; le roi n'en renouvelait pas moins sa -patente à l'expiration du terme, pour que la reine bénéficiât «d'une -grâce plus féconde». Le résultat de ces grâces ne se faisait pas -attendre: il se trouve bientôt que le pont est en ruines, et pour le -remettre en état, les ressources ordinaires ne suffisant plus, il faut -envoyer des quêteurs recueillir par tout le pays les offrandes des hommes -de bonne volonté. Édouard Ier supplie ses sujets de se hâter (janvier -1281): le pont va s'écrouler si on n'envoie de prompts secours. Il -recommande aux archevêques, aux évêques, à tout le clergé de permettre à -ses quêteurs d'adresser librement au peuple «de pieuses exhortations», -pour que les subsides soient donnés sans délai. Mais ces secours si -instamment réclamés arrivent trop tard; la catastrophe s'est déjà -produite; une «ruine subite» a atteint le pont, et pour parer à ce -malheur le roi établit une taxe exceptionnelle sur les passants, les -marchandises et les bateaux (4 février 1282). En quoi consistait cette -ruine subite, nous le savons par les annales de Stow: l'hiver avait été -fort rigoureux, la neige et la gelée avaient produit dans le tablier de -grandes crevasses, si bien que, vers la fête de la Purification (2 -février), cinq des arches s'étaient écroulées; beaucoup d'autres ponts, -dans les comtés, avaient été mis à mal, le pont de Rochester était même -tombé tout entier (Ap. 5). - -On imagine ce qu'il pouvait advenir de certains ponts de la province qui -avaient été construits sans qu'on eût songé à les doter; les aumônes -qu'on leur faisait se trouvaient insuffisantes; de sorte que peu à peu, -personne ne les réparant, leurs arches s'usaient, leurs parapets se -détachaient, une charrette ne passait plus sans que de nouveaux moellons -disparussent dans la rivière, et bientôt ce n'était pas sans de grands -dangers que les carrioles et les cavaliers s'aventuraient sur la -construction à demi démolie. Qu'avec cela une crue survînt, c'en était -fait du pont et des imprudents ou des gens pressés qui pouvaient s'y -engager sur le tard. C'est un accident de ce genre qu'allègue pour sa -défense un chambellan d'Édouard III à qui son maître réclame cent marcs. -Le chambellan assure les avoir envoyés exactement par son clerc Guillaume -de Markeley, hélas! «.... lequel William fut neyé en Savarne au Pount de -Moneford par crecyn (crue) de eawe, e ne poyt estre trové tant qe il fut -desvorré des bestes, issint qe lesditz cent marcs furent perdues par -fortune[18].» A cette époque, il y avait encore des loups en Angleterre, -et la disparition du corps, avec les cent marcs, par le fait des bêtes -féroces, put paraître moins invraisemblable qu'on ne la jugerait à -présent. - - [18] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 91 (9 Édouard III, 1335). - -Dans ce temps, la négligence et l'oubli allaient jusqu'à des degrés -aujourd'hui impossibles et qui nous sont inconnus. Les communes des -comtés de Nottingham, Derby et Lincoln et de la ville de Nottingham -exposent au Bon Parlement (1376) qu'il y a près de la ville de Nottingham -un grand pont sur la Trent, appelé Heybethebrigg, «as fesaunce ou -reparailler de quele nul y est chargé fors taunt soulment d'almoigne; par -ont touz les venantz et revenantz par entre les parties del south et -north deyvent avoir lour passage». Ce pont est «ruynouste» et «sovent -foith ount plusours gentz esté noiez auxi bien gentz à chivalx comme -charettz, homme et hernays». Les plaignants demandent de pouvoir désigner -deux gardiens du pont, qui administreront les biens qu'on donnera pour -son entretien, «pur Dieu et en eovre de charité». Mais le roi -n'accueillit pas leur requête[19]. - - [19] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 350. - -Ou bien encore il se trouvait que les propriétaires riverains laissaient -tomber en oubli leur obligation, même quand elle était au début -parfaitement formelle et certaine. Le législateur avait pris cependant -quelques précautions; il avait inscrit les ponts dans la liste des sujets -de ces enquêtes ouvertes périodiquement en Angleterre par les juges -errants, les shériffs et les baillis, ainsi qu'on le verra plus loin; -mais les intéressés trouvaient moyen de frauder la loi. On s'était -accoutumé de si longue date à voir l'édifice menacer ruine, que, le jour -où il s'écroulait, personne ne pouvait plus dire qui aurait dû le -réparer. Il fallait alors s'adresser au roi pour avoir une enquête -spéciale et faire rechercher à qui incombait la servitude. Le parlement -en décide ainsi en 1339, sur la demande du prieur de Saint-Néots: «Item, -soient bones gentz et loialx assignez de survéer le pount et la chaucé de -Seint Nee, s'ils soient debrusez et emportez par cretyn (crue) de eawe, -come le priour suppose, ou ne mye. Et, en cas q'ils soient debrusez et -emporté, d'enquere qi le doit et soleit faire reparailler et à ceo faire -est tenuz de droit, et de combien le pount et la chaucé purront estre -refaitz et reparaillez. Et ceo qu'ils averont trove, facent retourner en -la chauncellerie[20].» - - [20] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 111. - -A la suite d'enquêtes pareilles, les personnes chargées de l'entretien se -trouvant déterminées par les déclarations d'un jury convoqué sur les -lieux, une taxe est levée sur les individus désignés, pour l'exécution -des réparations. Mais très souvent les débiteurs protestent et refusent -de payer; on les poursuit, ils en réfèrent au roi; on saisit leur cheval -ou leur charrette, ce qui peut tomber sous la main, pour être vendu au -profit du pont; la discussion s'éternise et l'édifice croule en -attendant. Hamo de Morston, par exemple, se plaint, la onzième année -d'Édouard II, de ce qu'on lui a pris son cheval. Cités à se justifier, -Simon Porter et deux autres qui ont fait la capture, expliquent qu'il y a -un pont à Shoreham, appelé le grand pont (Longebregge), qui est à moitié -détruit; or il a été reconnu que la construction devait être rétablie aux -frais des tenanciers de l'archevêque de Cantorbéry. Hamo ayant refusé de -payer sa part de contribution, Simon et les autres lui ont pris son -cheval. Ils agissaient par ordre du bailli, et leur conduite se trouve -justifiée. A la suite d'une autre enquête de la même époque, l'abbé de -Coggeshale refuse d'exécuter aucune réparation à un pont voisin de ses -terres, sous prétexte que, de mémoire d'homme, il n'y a eu sur la rivière -d'autre pont «qu'une certaine planche», et que, de tout temps, on l'a -trouvée parfaitement suffisante pour les cavaliers et les piétons (1 Éd. -II). Les exemples d'enquêtes de ce genre et de difficultés pour -l'exécution des mesures décidées sont innombrables (Ap. 6). - -L'entretien des routes ressemblait fort à celui des ponts, c'est-à-dire -qu'il dépendait beaucoup de l'arbitraire, de l'occasion, de la bonne -volonté ou de la dévotion des riverains (Ap. 7). Où commençait la -négligence, les ornières commençaient, ou pour mieux dire les fondrières; -cette foule de petites arches souterraines que le piéton ne remarque même -pas aujourd'hui, et qui servent à l'écoulement de ruisseaux à sec une -partie de l'année, n'existaient pas alors et le ruisseau traversait le -chemin. Quand on voyage en Orient, à l'heure actuelle, on entend dans les -bazars des villes les caravaniers parler de routes et de chemins de -traverse, on en parle soi-même au retour, comme le prouvent les récits de -voyage. En Orient, cependant, une route n'est autre chose souvent qu'un -endroit par où l'on passe d'habitude; cela ne ressemble guère aux -chaussées irréprochables dont le mot route éveille l'idée dans les -esprits européens. Pendant la saison des pluies, d'immenses flaques d'eau -coupent en travers la piste accoutumée des cavaliers et des chameaux: -elles s'agrandissent peu à peu, débordent à la fin et forment de vraies -rivières. Le soir, le soleil se couche dans le ciel et en même temps dans -la route qui devient pourprée; les innombrables flaques du chemin et de -la campagne reflètent les nuages rougis ou violacés, les chevaux -mouillés, les cavaliers éclaboussés frissonnent au milieu de toutes ces -lueurs, pendant que sur leur tête et à leurs pieds les deux soleils se -rapprochent l'un de l'autre pour se rejoindre à l'horizon. Les routes du -moyen âge ressemblaient souvent à celles de l'Orient moderne; les -couchers de soleil y étaient magnifiques en hiver, mais, pour affronter -les voyages, il fallait être un cavalier robuste, dur à la fatigue, et -d'une santé inébranlable. L'éducation usuelle, il est vrai, vous -préparait à ces épreuves. - -Les chemins d'Angleterre auraient été entièrement impraticables, et le -zèle religieux, pas plus que les indulgences de l'évêque de Durham, -n'aurait suffi à les tenir en état si la noblesse et le clergé, -c'est-à-dire l'ensemble des propriétaires, n'avaient eu un intérêt -immédiat et journalier à jouir de routes passables. Les rois d'Angleterre -avaient eu la prudence de ne pas constituer de grands fiefs compacts -comme ceux qu'ils possédaient eux-mêmes en France et qui faisaient d'eux -des vassaux si dangereux. Leur propre exemple les avait instruits sans -doute, et nous les trouvons distribuant dès le début aux _actionnaires_ -de leur grande entreprise des domaines éparpillés à tous les coins de -l'île. Cette sorte de marqueterie foncière subsistait au quatorzième -siècle, et Froissart l'avait bien remarquée: «Et, pluisseurs fois, -dit-il, avint que quant je cevauchoie sus le pais avoecques lui, _car les -terres et revenues des barons d'Engleterre sont par places et moult -esparses_, il m'apeloit et me disoit: Froissart, veez vous celle grande -ville à ce haut clochier[21]?...» Le malheureux Despencer qui faisait -cette question n'était pas seul à avoir, semées au hasard dans tous les -comtés, les terres qu'il devait à la faveur du prince: tous les grands de -sa sorte étaient dans le même cas. Le roi lui-même, du reste, avec toute -sa cour, aussi bien que les seigneurs, allait sans cesse d'un manoir à -l'autre, par goût et plus encore par nécessité. En temps de paix, c'était -un semblant d'activité qui ne déplaisait point: mais c'était, avant tout, -un moyen de vivre. Tous, quelque riches qu'ils fussent, avaient besoin -d'économiser et, comme les propriétaires de tous les temps, de vivre sur -leurs terres des produits de leurs domaines. Ils allaient donc de place -en place, et il n'était pas sans intérêt pour eux d'avoir des chemins -praticables, où leurs chevaux ne s'abattraient pas et où leurs fourgons -à bagages, qui servaient à de véritables déménagements, auraient chance -de ne pas verser. De même, les moines, grands cultivateurs, avaient -intérêt au bon entretien des routes. Leurs exploitations agricoles -étaient très étendues; une abbaye comme celle de Meaux[22] avait, au -milieu du quatorzième siècle, 2638 moutons, 515 bœufs, 98 chevaux et des -terres à proportion. D'ailleurs, comme nous l'avons vu, le soin de -veiller au bon état des routes incombait au clergé plus qu'à toute autre -classe, parce que c'était une œuvre pie et méritoire, et pour cette -raison le caractère religieux de leur tenure ne les exemptait pas de la -_trinoda necessitas_, commune à tous les possesseurs de terres. - - [21] Édition Luce, t. I, p. 257. - - [22] Meaux près Beverley (_Chronica monasterii de Melsa_, édition - E. A. Bond; collection du _Maître des Rôles_, Londres, 1868, 3 - vol. 8º, t. I, p. XV). - -Tous ces motifs réunis étaient assez pour qu'il y eût des chemins -considérés comme suffisants, étant donnés les besoins d'alors, mais à -cette époque on se contentait de peu. Les carrioles et même les voitures -étaient de lourdes machines pesantes mais solides, qui pouvaient -supporter les plus durs cahots. Pour peu qu'on eût du bien, on voyageait -à cheval. Quant à ceux qui voyageaient à pied, ils étaient accoutumés à -toutes les misères. Peu de chose suffisait donc, et s'il fallait d'autres -preuves de l'état dans lequel les routes étaient sujettes à tomber, même -aux endroits les plus fréquentés, nous les trouverions dans un statut -d'Édouard III (20 novembre 1353) qui prescrit le pavage de la -grand'route, _alta via_, allant de Temple Bar (limite occidentale de -Londres à cette époque) à Westminster. Cette route, étant presque une -rue, avait été pavée, mais le roi explique qu'elle est «si remplie de -trous et de fondrières... et que le pavement en est tellement endommagé -et disjoint» que la circulation est devenue très dangereuse pour les -hommes et les voitures. Il ordonne en conséquence à chaque propriétaire -riverain de refaire, à ses frais, un trottoir de sept pieds, jusqu'au -fossé, _usque canellum_. Le milieu de la voie, «inter canellos», dont on -ne dit malheureusement pas la largeur, sera pavé, et les frais couverts -au moyen d'une taxe perçue sur toutes les marchandises allant à l'étape -de Westminster. - -Il y avait déjà une taxe générale sur toutes les charrettes et les -chevaux apportant des marchandises ou des matériaux quelconques à la -ville. L'arrêté[23] qui l'avait établie, la troisième année du règne -d'Édouard III, constate d'abord que toutes les routes des environs -immédiats de Londres sont en si mauvais état que les charretiers, -marchands, etc., «sont souvent en danger de perdre ce qu'ils apportent». -Désormais, pour subvenir aux réparations, un droit sera perçu sur tous -les véhicules et toutes les bêtes chargées venant à la ville; on -procédera par abonnement: ainsi, pour un tombereau rempli de sable, de -gravier ou de terre glaise, il faudra payer trois pence par semaine. On -fait exception, selon la coutume, pour les voitures et les chevaux -employés au transport de denrées et autres objets destinés aux grands -seigneurs (Ap. 8). - - [23] Voir les documents publiés par Riley, _Memorials of London_, - Londres, 1868, 8º, p. 291. - -Mais ce qui fait comprendre mieux encore que les édits la difficulté des -voyages par le mauvais temps, et permet de se représenter des chemins -tout aussi inondés que ceux d'Orient dans la période des pluies, c'est le -fait, constaté dans des pièces officielles, de l'impossibilité où l'on -était parfois, durant la mauvaise saison, de répondre aux convocations -royales les plus graves. C'est ainsi qu'on voit, par exemple, l'ensemble -des députés appelés au parlement de tous les points de l'Angleterre -manquer au jour désigné, sans que le retard fût attribuable à rien qu'à -l'état des routes. On lit ainsi dans les procès-verbaux des séances du -deuxième parlement de la treizième année d'Édouard III (1339) qu'il fut -nécessaire de venir déclarer aux quelques représentants des communes et -de la noblesse qui avaient pu gagner Westminster, «qe pour la reson que -les prélatz, countes, barouns et autres grauntz et chivalers des -countéez, citeyns et burgeys des citez et burghes furent destourbez par -la mauvays temps qu'il ne poaient venir audit jour, il lour covendrait -attendre lour venue[24]». - - [24] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 107. - -Pourtant ces députés n'étaient pas de pauvres gens: ils avaient de bons -chevaux, de bonnes tuniques, des manteaux épais couvrant la nuque et -remontant jusque sous le chapeau, avec de grandes manches pendantes -tombant sur les genoux; n'importe, la neige ou la pluie, les inondations -ou la gelée avaient été les plus forts. Tout en pestant, chacun de son -côté, contre la saison qui entravait leur voyage, prélats, barons ou -chevaliers avaient dû arrêter leurs montures dans quelque auberge isolée; -et écoutant le bruit du grésil sur les châssis de bois qui fermaient la -fenêtre, les jambes au feu dans la salle enfumée, en attendant le retrait -des eaux ils songeaient au mécontentement royal qui bientôt leur serait -sans doute manifesté dans la «chambre peinte» de Westminster. Si donc il -y avait des routes, si les propriétés étaient grevées de servitudes -obligeant à les entretenir, si des édits venaient de temps en temps -rappeler aux possesseurs du sol leurs obligations, si l'intérêt privé des -seigneurs et des moines s'ajoutant à l'intérêt public occasionnait de -temps en temps des réparations, le sort du voyageur, à la chute ou à la -fonte des neiges, était cependant précaire. On comprend que l'Église ait -eu pitié de lui et l'ait mentionné, en même temps que les malades et les -prisonniers, parmi les infortunés qu'elle recommandait aux prières -quotidiennes des âmes pieuses. - - - - -CHAPITRE II - -LE VOYAGEUR ORDINAIRE ET LE PASSANT - - Les voyages de la cour et des seigneurs.--Charrettes et fourgons - à bagages.--Les pourvoyeurs royaux et leurs abus de pouvoir.--Les - voitures princières.--Le cortège royal.--Les solliciteurs et les - plaideurs. - - Voyages des magistrats.--Voyages des moines.--Voyages des - évêques.--Voyages des messagers. - - Les gîtes pour la nuit.--La suite du roi logée par les - habitants.--Les monastères.--Les nobles abusent de l'hospitalité - monacale.--Les châteaux.--Les hôtelleries.--Le prix du coucher et - des provisions.--Un voyage en hiver d'Oxford à Newcastle. - - Les cabarets.--Les ermitages.--L'ermite et le voyageur. - - -Ainsi entretenues, les routes s'éloignaient des villes et s'enfonçaient -dans la campagne, coupées par les ruisseaux en hiver et semées de trous; -les charrettes pesantes suivaient lentement leurs détours, et le bruit du -bois qui grince accompagnait le véhicule. Ces carrioles étaient très -répandues. Les unes avaient la forme d'un tombereau carré, simples boîtes -massives, tout en planches, portées sur deux roues; d'autres, un peu plus -légères, étaient formées de lattes garnies d'un treillage d'osier; les -roues étaient protégées par de gros clous à têtes proéminentes[25]. Les -unes et les autres servaient aux travaux de la campagne; on en trouvait -partout et on les louait à très bon marché. Deux pence par mille et par -tonne était le prix habituel; pour des sacs de blé à transporter, -c'était, en général, un penny par mille et par tonne[26]. Tout cela ne -prouve pas que les routes fussent excellentes, mais bien plutôt que ces -charrettes, indispensables à l'agriculture, étaient nombreuses. Pour les -gens du village qui les fabriquaient eux-mêmes, elles ne représentaient -pas une forte somme; ils les faisaient solides et massives, parce -qu'elles étaient plus faciles à établir ainsi et résistaient mieux aux -cahots des chemins; une rémunération assez faible devait donc suffire aux -charretiers. Le roi avait toujours besoin de leurs services; quand il se -transportait d'un manoir à un autre, le brillant cortège des seigneurs -était suivi par une armée de chariots d'emprunt. - - [25] Voir des représentations de ces charrettes dans les - manuscrits du quatorzième siècle, et notamment dans le manuscrit - 10 E. IV au British Museum, fol. 63, 94, 110, etc. - - [26] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices_, t. I, - pp. 650-661. - -Les _pourvoyeurs_ officiels trouvaient les charrettes sur place et se les -appropriaient librement; ils exerçaient leurs réquisitions jusqu'à dix -lieues à la ronde des points que traversait le convoi royal. Ils -prenaient même sans scrupule les chars de gens de passage, venant de -trente à quarante lieues de là, dont le voyage se trouvait ainsi -brusquement interrompu. Il y avait bien des statuts qui disaient qu'on ne -ferait pas d'emprunts forcés, et surtout qu'on payerait honnêtement, -c'est-à-dire «dix pence par jour pour une charrette à deux chevaux et -quatorze pence pour une charrette à trois chevaux». Mais souvent on ne -pensait pas à payer. La «poevre commune» recommençait ses protestations, -le parlement ses statuts et les pourvoyeurs leurs exactions. Outre les -charrettes, ils demandaient du blé, du foin, de l'avoine, de la bière, de -la viande; c'était une petite armée qu'il fallait nourrir, et les -réquisitions jetaient la terreur dans les villages. On faisait ce qu'on -pouvait pour s'en exempter; le moyen le plus simple était de corrompre le -pourvoyeur, mais les pauvres ne le pouvaient pas. Cependant, les -règlements étaient innombrables qui avaient tous successivement promis -qu'il n'y aurait plus d'abus jamais. Le roi était impuissant; sous un -gouvernement imparfait, les lois créées pour durer toujours perdent -rapidement leur vitalité, et celles qu'on faisait alors mouraient en un -jour. Les pourvoyeurs pullulaient; beaucoup se donnaient pour officiers -du roi qui ne l'étaient point, et ce n'étaient pas les moins avides. Tous -achetaient à des prix dérisoires et se bornaient à promettre le payement. -Le statut de 1330 montre comment ces payements ne venaient jamais, -comment aussi, quand on prenait vingt-cinq «quarters» de blé, on en -comptait vingt seulement, parce qu'on mesurait «chescun bussel à -coumble[27]». De même, pour le foin, la paille, etc., les pourvoyeurs -trouvaient moyen de se faire compter un demi-penny ce qui valait deux ou -trois pence, ils ordonnaient qu'on leur amenât des provisions de vin, -gardaient le meilleur afin de le revendre à leur compte, et se faisaient -payer pour en rendre une partie à ceux à qui ils l'avaient pris, ce qui -renversait singulièrement les rôles. Tout cela, le roi le reconnaît et il -réforme en conséquence. Il réforme de nouveau peu de temps après et avec -le même résultat. En 1362, il déclare que désormais les pourvoyeurs -payeront comptant, au prix courant du marché, et il ajoute cette règle -plaisante, que les pourvoyeurs perdront leur nom détesté et seront -appelés acheteurs: «que le heignous noun de purveour soit chaungé et nomé -achatour[28]». Les deux mots comportaient donc des idées très différentes -(Ap. 9). - - [27] _Statutes of the realm_, 4 Édouard III, ch. III. Un - _quarter_ égale huit _bushels_, soit plus de deux hectolitres. - - [28] _Statutes of the realm_, 36 Édouard III, ch. II et suiv. - -C'était à cheval que le roi et les seigneurs voyageaient la plupart du -temps; mais ils avaient aussi des voitures. Rien ne donne mieux l'idée du -luxe encombrant et gauche qui fait, pendant ce siècle, l'éclat de la vie -civile, que la structure de ces lourdes machines. Les plus belles avaient -quatre roues; trois ou quatre chevaux les tiraient, attelés à la file, et -sur l'un d'eux était monté le postillon, armé d'un fouet à manche court -et à plusieurs lanières; des poutres solides reposaient sur les essieux, -et au-dessus de ce cadre s'élevait une voûte arrondie comme un tunnel: on -voit quel ensemble disgracieux. Mais l'élégance des détails était -extrême; les roues étaient ouvragées et leurs rayons, en approchant du -cercle, s'épanouissaient en nervures formant ogive; les poutres étaient -peintes et dorées, l'intérieur était tendu de ces éblouissantes -tapisseries, la richesse du siècle; les bancs étaient garnis de coussins -brodés et l'on pouvait s'y étendre moitié assis et moitié couché; des -sortes d'oreillers étaient disposés dans les coins comme pour appeler le -sommeil; des fenêtres carrées étaient percées dans les parois, et des -rideaux de soie y pendaient[29]. Ainsi voyageaient de nobles dames à la -taille grêle, étroitement serrées dans des robes qui dessinaient tous les -plis du corps; leurs longues mains fluettes caressaient le chien ou -l'oiseau favori. Le chevalier, également serré dans sa _cotte-hardie_, -regardait d'un œil complaisant et, s'il savait les belles manières, -expliquait son cœur à sa nonchalante compagne en longues phrases comme -dans les romans. Le large front de la dame, qui peut-être s'est arraché -par coquetterie les sourcils et les cheveux follets, ce dont -s'indignaient les faiseurs de satires[30], s'illumine par instants, et -son sourire paraît comme un rayon de soleil. Cependant les essieux -crient, les fers des chevaux grincent sur le gravier, la machine avance -par soubresauts, descend dans les ornières, bondit tout entière au -passage des fossés et retombe brutalement avec un bruit sourd. Il faut -parler haut pour faire entendre les discours raffinés que pouvait -inspirer le souvenir de la Table-Ronde. Une nécessité si triviale a -toujours suffi à rompre le charme des pensées les plus délicates: trop de -secousses agitent la fleur, et quand le chevalier la présente elle a -perdu sa poudre parfumée. - - [29] Il suffira de rappeler que les représentations de voitures - de cette espèce sont fréquentes dans les manuscrits. On en - trouvera plusieurs, à deux roues et très ornées, dans le roman du - roi Meliadus (ms. du quatorzième siècle au British Museum, - _Addition_, 12 228, fol. 198 et 243). La célèbre voiture à quatre - roues du _Luttrell psalter_ (aussi du quatorzième siècle) a été - fréquemment reproduite, notamment par Turner et Parker dans leur - _Domestic architecture of England from Edward I to Richard II_, - Oxford, 1852, 4 vol. 8º, t. I, p. 141. On trouve aussi dans les - manuscrits de curieuses représentations de litières posées sur - des brancards et portées par deux chevaux, un par devant, un - autre par derrière (ms. 118 français, roman de Lancelot, à la - Bibliothèque nationale, fol. 285; deux personnes sont dans la - litière; une dame et un chevalier blessé; quatorzième siècle). - - [30] Histoire que raconte La Tour-Landry d'un saint ermite qui - vit en rêve la femme de son neveu en purgatoire. Les démons lui - enfonçaient des aiguilles ardentes dans les sourcils. Un ange lui - dit que «c'estoit pour ce qu'elle avoit affaitié ses sourciz et - ses temples, et son front creu, et arrachié son poil pour soy - cuidier embellir et pour plaire au monde». (_Le livre du - chevalier de La Tour-Landry_, édition Montaiglon, Paris, 1854, - 12º.) - -Posséder une voiture pareille était un luxe princier. On se les léguait -par testament, et c'était un don de valeur. Le 25 septembre 1355, -Elisabeth de Burgh, lady Clare[31], écrit ses dernières volontés et -attribue à sa fille aînée «son grant char ove les houces, tapets et -quissyns». La vingtième année de Richard II, Roger Rouland reçoit 400 -livres sterling pour une voiture destinée à la reine Isabelle; et maître -la Zouche, la sixième année d'Édouard III, 1000 livres pour le char de -lady Éléanor[32]. C'étaient des sommes énormes: au quatorzième siècle, le -prix moyen d'un bœuf était de treize shillings un penny un quart, d'un -mouton un shilling cinq pence, d'une vache neuf shillings cinq pence, et -d'un poulet un penny[33]. Le char de lady Éléanor représentait donc la -valeur d'un troupeau de seize cents bœufs. - - [31] Fille de Gilbert de Clare, comte de Gloucester et de - Hereford, et de Jeanne d'Acres, fille d'Édouard Ier. Elle - mourut le 4 novembre 1360. (_A collection of all the wills.... of - the kings and queens of England_, etc.; publiée par J. Nichols, - Londres, 1780, 4º, p. 22.) - - [32] Sœur du roi (_Issues of the exchequer_, édition Devon, - Londres, 1837, p. 142.) - - [33] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices_, t. I. - p. 361. - -Entre ces voitures luxueuses et les charrettes paysannes, il n'y avait -rien qui remplaçât cette légion de voitures bourgeoises auxquelles nous -sommes accoutumés aujourd'hui. Il s'en trouvait certainement de moins -chères que celles des princesses de la cour d'Édouard, mais pas un grand -nombre. Tout le monde à cette époque savait monter à cheval et il était -beaucoup plus pratique de se servir de sa monture que des pesants -véhicules du temps. On allait plus vite et l'on était plus sûr d'arriver. -Les lettres de la famille Paston montrent que les choses n'avaient guère -changé au quinzième siècle. Jean Paston étant malade à Londres, sa femme -lui écrit pour le supplier de revenir dès qu'il pourra endurer le cheval; -l'idée d'un retour en voiture ne leur vient même pas à l'esprit. Il -s'agit cependant d'une «grande maladie, _a grete dysese_». - -Marguerite Paston écrit, le 28 septembre 1443: - -«Si j'avais pu avoir ma volonté, je vous aurais déjà dit bien plus tôt -combien je désirais que vous fussiez à la maison, s'il vous plaisait. -Votre maladie aurait été tout aussi bien soignée ici que là où vous êtes; -j'aimerais mieux cela que recevoir une robe neuve, fût-elle même -d'écarlate. Je vous en prie, si votre mal se guérit et si vous pouvez -supporter le cheval, quand mon père ira à Londres et qu'on renverra son -cheval chez nous, demandez-le-lui et servez-vous de la bête pour revenir. -Car j'espère que vous serez soigné ici aussi tendrement que vous avez pu -être à Londres[34].» - - [34] _The Paston Letters_ (1422-1509), a new édition... by James - Gairdner, Londres, 1872, 3 vol. 8º. - -Il y avait peu d'endroits en Angleterre où l'aspect du cortège royal ne -fût pas bien connu. Les voyages de la cour étaient incessants; on en a vu -plus haut les motifs. Les itinéraires royaux qui ont été publiés mettent -en lumière d'une façon frappante ce besoin continuel de mouvement. -L'itinéraire du roi Jean sans Terre montre qu'il passait rarement un mois -entier au même endroit, et le plus souvent il n'y demeurait même pas une -semaine. En quinze jours on le trouve fréquemment dans cinq ou six villes -ou châteaux différents[35]. De même au temps d'Édouard Ier: la -vingt-huitième année de son règne (1299-1300), ce prince, sans sortir de -son royaume, change soixante-quinze fois de place, c'est-à-dire en -moyenne près de trois fois par quinzaine[36]. - - [35] _Patent rolls and itinerary of King John_, edited by T. D. - Hardy, Londres, 1835. - - [36] _Liber quotidianus garderobæ_, Londres, 1787, p. LXVII. - -Et quand le roi se déplaçait, non seulement il était précédé de -vingt-quatre archers à sa solde, recevant trois pence par jour[37], mais -il était accompagné de tous ces officiers que l'auteur du _Fleta_ énumère -avec tant de complaisance. Le souverain emmène ses deux maréchaux, son -maréchal _forinsecus_, qui en temps de guerre dispose les armées pour la -bataille, fixe les étapes et en tout temps arrête les malfaiteurs trouvés -dans la _virgata regia_, c'est-à-dire à douze lieues à la ronde[38]; et -son maréchal _intrinsecus_, qui fait la police des palais et châteaux et -en écarte autant qu'il peut les courtisanes. Il perçoit de chaque -«meretrice communi» quatre pence à titre d'amende, la première fois qu'il -l'arrête; si elle revient, on l'amène devant le sénéchal, qui lui fait -une défense solennelle de se présenter jamais à la demeure du roi, de la -reine ou de leurs enfants; à la troisième fois, on l'emprisonne et on -coupe les tresses de ses cheveux; à la quatrième fois, on procède à un de -ces supplices hideux que dans sa barbarie le moyen âge tolérait: on -coupe à ces femmes la lèvre supérieure, «ne de cætero concupiscantur ad -libidinem[39]». Il y avait aussi le chambellan qui veillait à ce que -l'intérieur de la demeure fût confortable: «debet decenter disponere pro -lecto regis, et ut cameræ tapetis et banqueriis ornentur»; le trésorier -de la garde-robe, qui tenait les comptes; le maréchal de la salle, qui -avait pour mission de chasser les intrus, «indignos ejicere,» et les -chiens, «non enim permittat canes aulam ingredi,» et une foule d'autres -officiers. - - [37] «_Archers._--And xxiiij archers on foote for garde of the - kinges body, who shal goe before the kinge as he travaleth - thorough the cuntry.» _King Edward II's.. ordinances_, 1323, éd. - Furnivall, p. 46. - - [38] _Fleta seu commentarius juris anglicani_, editio secunda, - Londres, 1685, 4º, liv. II, chap. II. Ce traité fut composé sous - Édouard Ier, dans la prison de la _Flotte_, par un juriste - demeuré inconnu. Il est postérieur à 1292, car mention y est - faite de la soumission de l'Écosse. - - [39] Liv. II, chap. V. Une ordonnance d'Édouard II parle - seulement de la marque au fer rouge sur le front. (_King Edward - II's household and wardrobe ordinances_, A. D. 1323, Chaucer - society, édition Furnivall, 1876.) - -Au-dessus de tous il faut placer encore le sénéchal du roi, premier -officier de sa maison, et son grand justicier. Partout où se rendait le -roi, l'appareil de la justice se transportait avec lui; au moment où il -allait se mettre en route, le sénéchal en avertissait le shériff[40] du -lieu où la cour devait s'arrêter, pour que celui-ci amenât tous ses -prisonniers dans la ville où le prince stationnerait. Tous les cas soumis -à la décision des juges errants sont tranchés par le sénéchal, qui -prescrit, s'il y a lieu, le duel judiciaire, prononce les sentences de -mise hors la loi (_outlawry_) et juge au criminel et au civil[41]. Ce -droit de justice criminelle accompagne le roi même à l'étranger, mais il -l'exerce seulement lorsque le coupable a été arrêté dans son hôtel. C'est -ce qui arriva la quatorzième année d'Édouard Ier. Ce souverain étant à -Paris, Ingelram de Nogent vint voler dans sa demeure et fut pris sur le -fait. Après discussion, il fut reconnu qu'Édouard, par son privilège -royal, demeurait juge de l'affaire; il livra le voleur à Robert -Fitz-John, son sénéchal, qui fit pendre Ingelram au gibet de -Saint-Germain-des-Prés[42]. - - [40] Il lui envoyait à cet effet un _mandatum_, qu'il retirait - lorsque le roi changeait d'avis sur le lieu où il devait aller, - ce qui arrivait assez fréquemment. «Debet autem senescallus - nomine capitalis justitiarii cujus vices gerit mandare vicecomiti - loci ubi dominus rex fuerit declinaturus quod venire faciat ad - certum diem, ubicumque tunc rex fuerit in ballivia sua, omnes - assisas comitatus sui, et omnes prisones cum suis atachiamentis.» - (_Fleta._) - - [41] «Habet etiam ex virtute officii sui potestatem procedenti ad - utlagationes et duella jungendi et singula faciendi quæ ad - justitiarios itinerantes, prout supra dictum est pertinent - faciendi.» - - [42] _Fleta_, liv. II, chap. III. - -Longtemps même, le chancelier et ses clercs qui rédigeaient les brefs -suivirent le roi dans ses voyages, et Palgrave note qu'on requérait -souvent du couvent le plus proche un fort cheval pour porter les -rôles[43]; mais cet usage prit fin la quatrième année d'Édouard III, car -à ce moment la chancellerie fut installée d'une manière permanente à -Westminster. Le tribunal se déplaçant, une foule de plaideurs se -déplaçaient avec lui. Ils avaient beau n'être pas inscrits aux rôles, ils -suivaient sans perdre patience, comme le requin suit le navire, espérant -toujours happer à la fin quelque proie. Gens ayant procès, réclamants -divers, femmes «de fole vie», toute une tourbe d'individus sans maître -pour les avouer escortaient obstinément le prince et ses courtisans. Ils -se querellaient entre eux, volaient sur la route, assassinaient -quelquefois et ne contribuaient pas, on pense, à rendre populaire dans le -pays la nouvelle de la prochaine venue du roi. Édouard II dans les -ordonnances de sa maison (1323)[44] constate et déplore tous ces graves -abus; il prescrit de mettre dans les fers, pour quarante jours, au pain -et à l'eau, les hommes sans aveu qui suivraient la cour, et d'emprisonner -de même et de marquer au fer rouge les femmes de folle vie; il défend à -ses chevaliers, clercs, écuyers, valets, palefreniers, bref à tous ceux -qui l'accompagnent, d'emmener leurs femmes avec eux, à moins qu'elles -n'aient une charge ou un emploi à la cour, cette nuée d'êtres féminins ne -pouvant être qu'une cause de désordres. Il limite aussi le personnel qui -doit accompagner le maréchal et qui peu à peu s'était accru hors de toute -mesure. Ses ordonnances sont très minutieuses et très sages, mais on sait -combien rapidement au moyen âge les prescriptions pareilles tombaient en -oubli. - - [43] _Original authority of the King's council_, p. 115. - - [44] _King Edward II's household and wardrobe ordinances_, A. D. - 1323, édition Furnivall, 1876, § 94. - -Ce n'était pas seulement à la suite du roi que voyageait la justice. En -Angleterre, elle était nomade, et les magistrats venus de Londres qui -devaient l'apporter dans les comtés, comme les shériffs et baillis dans -les bourgs de leurs districts, parcouraient périodiquement le pays, -redressant les torts. Mais dans ces institutions aussi se glissaient de -graves abus, et, malgré ces précautions qui faisaient des administrés des -shériffs et baillis les propres juges de ceux-ci, de nombreux statuts -venaient l'un après l'autre constater des pratiques coupables et les -arrêter pour un temps. Devant les shériffs et les baillis (et devant -certains seigneurs[45]) avait lieu la _Vue de francpledge_, qui était un -examen minutieux, article par article, de la manière dont les lois de -police et de sûreté, les règlements sur la propriété, étaient exécutés; -on interrogeait les jurés convoqués pour cela sur les cas de vol, -d'assassinat, d'incendie, de rapt, de sorcellerie, d'apostasie, de -destruction de ponts et de chaussées (_de pontibus et calcetis fractis_), -de vagabondage, etc., qu'ils pouvaient connaître. Les tournées des -shériffs et baillis ne devaient, selon la grande charte, avoir lieu que -deux fois par an et non davantage, car leur venue occasionnait des pertes -de temps et d'argent aux jurés qu'on déplaçait et aux sujets du roi chez -lesquels ces officiers allaient loger (Ap. 10). - - [45] Ce droit seigneurial était attaché à certains manoirs et se - transmettait avec eux. Voir la pétition d'une abbesse de l'île de - Wight qui réclame (à cause des amendes dont elle devait - bénéficier) la Vue de francpledge attachée au manoir de - Shorwalle, qui lui a été donné. La dame Isabelle de Forte lui - dispute ce droit. (_Rotuli parliamentorum_, t. II. p. 182, année - 1347.) - -De leur côté, les juges errants passaient en revue, de la même façon, les -_Articles de la couronne_. La fréquence de leurs apparitions varia selon -les époques; la grande charte (art. 18) en avait fixé le nombre à quatre -par an. C'est en pleine cour de comté qu'ils siégeaient; ils en avaient -la présidence, et ils servaient ainsi de lien entre la justice royale et -la justice de ces anciennes cours populaires. A mesure que l'importance -des magistrats s'accrut, celle du shériff en tant que juge diminua. Ils -demandaient aux jurés, transformés ainsi en accusateurs publics, quels -crimes, quels délits, quelles infractions aux statuts étaient venus à -leur connaissance[46]. Et dans ces interrogatoires minutieux, à chaque -instant revenaient les noms du shériff, du coroner, du bailli, du -constable, de tous les fonctionnaires royaux, dont la conduite est placée -ainsi sous le contrôle populaire. L'un de ces fonctionnaires, dit le -juge, n'a-t-il pas relâché quelque voleur ou des faux-monnayeurs ou des -rogneurs de monnaie? N'a-t-il pas, pour une somme d'argent, négligé des -poursuites contre un vagabond ou un assassin? N'a-t-il pas perçu des -amendes injustement? Ne s'est-il pas fait payer par des gens qui -voulaient éviter une charge publique (d'être juré, par exemple)? Le -shériff n'a-t-il pas réclamé plus que de raison l'hospitalité de ses -administrés, dans des tournées trop nombreuses? S'est-il présenté avec -plus de cinq ou six chevaux? Et le juré doit dénoncer de même, sous la -foi de son serment, les grands seigneurs qui ont emprisonné -arbitrairement des voyageurs passant sur leurs terres, et tous les -individus qui ont négligé de prêter main-forte pour arrêter un voleur et -de courir avec les autres à la huée, ou clameur de haro; car dans cette -société chaque homme est tour à tour officier de paix, soldat et juge, et -l'humble paysan que tant d'exactions menacent a pourtant sa part dans -l'administration de la justice et le maintien de l'ordre public. On voit -de quelle importance, au point de vue social, étaient ces tournées -judiciaires qui venaient sans cesse rappeler au pauvre qu'il était -citoyen, et que la chose de l'État était sa chose. - - [46] Notamment, comme dans la _Vue de francpledge_, si les ponts - et les chaussées étaient bien tenus et à qui incombait le devoir - de les réparer (_Yearbooks of the reign of K. Edward I_, édition - Horwood, 1863, etc., t. I, p. 75). - -Lorsque les moines sortaient du cloître et voyageaient, ils modifiaient -volontiers leur costume et il devenait difficile de les distinguer des -seigneurs. Chaucer nous donne une amusante description des habits du -moine mondain; mais les conciles sont encore plus explicites et ils font -plus que justifier la satire du poète. Ainsi le concile de Londres, en -1342, reproche aux religieux de porter des vêtements «plus dignes de -chevaliers que de clercs, c'est-à-dire courts, très étroits, avec des -manches excessivement larges, n'atteignant pas les coudes, mais pendant -très bas par-dessous, à revers de fourrure ou de soie». Ils ont la barbe -longue, des anneaux aux doigts, des ceintures de prix, des bourses -brodées d'or à personnages et arabesques, des couteaux qui semblent des -épées, des bottines rouges ou quadrillées en couleur, des souliers -terminés en longues pointes et ornés de crevés, en un mot tout le luxe -des grands de la terre. Plus tard, en 1367, le concile d'York fait les -mêmes observations: les religieux ont des vêtements «ridiculement -courts»; ils osent porter en public ces habits «qui ne descendent pas au -milieu des jambes et ne couvrent même pas les genoux». Les défenses les -plus sévères sont faites pour l'avenir; on tolère cependant, en cas de -voyage, des tuniques plus courtes que la robe réglementaire (Ap. 11). - -Quand un évêque se mettait en route, ce n'était pas sans un grand -appareil, et les évêques, sans parler de leurs tournées épiscopales, -avaient à voyager, comme les seigneurs, pour visiter leurs terres et pour -y vivre. Dans tous les cas, ils se transportaient avec leurs serviteurs -de divers ordres et leurs familiers, comme le roi avec sa cour. Les -comptes de la dépense de Richard de Swinfield, évêque de Hereford, -donnent une idée de cette large vie que menaient les prélats. C'était un -évêque d'assez grande importance, très riche par conséquent; beaucoup de -manoirs appartenaient à son évêché; il pouvait bien tenir son rang comme -prélat et comme seigneur, être hospitalier, charitable aux pauvres et -dépenser beaucoup en requêtes et plaidoyers à la cour de Rome et -ailleurs. Il avait constamment à ses gages environ quarante personnes de -rangs divers, dont la plupart accompagnaient le maître dans ses nombreux -changements de résidence. Ses écuyers (_armigeri_) avaient par an de un -marc à une livre de gages; ses _valleti_, c'est-à-dire les clercs de sa -chapelle et au-dessous, ses charretiers, portiers, fauconniers, gens -d'écurie, messagers, etc., avaient de une couronne à huit shillings huit -pence. Au troisième degré venaient les gens de cuisine, le boulanger, -avec deux ou quatre shillings par an; au quatrième degré, les garçons ou -pages qui aidaient les autres domestiques et recevaient de un à six -shillings par an. Un des plus curieux employés de l'évêque était Thomas -de Bruges, son champion, qui recevait un salaire annuel pour se battre au -nom du prélat en cas de procès terminés par le duel judiciaire. Le rôle -des dépenses de Swinfield ne s'étend malheureusement qu'à une partie des -années 1289-1290, et nous ne pouvons pas savoir s'il était souvent -nécessaire de remplacer le champion[47]. - - [47] Les duels de Thomas de Bruges n'étaient pas ceux des cas de - félonie et de crime où il allait de la mort du vaincu; c'était - seulement le duel _cum fuste et scuto_, qui nécessitait beaucoup - moins souvent, comme on le pense, le remplacement du champion. La - vingt-neuvième année d'Édouard III, un duel eut lieu par - champions entre l'évêque de Salisbury et le comte de Salisbury. - Quand les juges en vinrent, conformément aux lois, à examiner les - vêtements des combattants, ils trouvèrent que le champion de - l'évêque avait plusieurs feuilles de prières et d'incantations - cousues à ses habits (_Yearbooks of Edward I_, années 32-33, p. - 16). La visite des vêtements se faisait toujours et avait - précisément pour but de découvrir ces fraudes, qui étaient - considérées comme les plus dangereuses et les plus déloyales. - -Au service des abbés, des évêques, des nobles, des shériffs et du roi se -trouvaient encore des personnages auxquels la grand'route et les chemins -de traverse étaient tout particulièrement familiers; c'étaient les -messagers. La poste n'existant pas encore, on y suppléait comme on -pouvait. Les pauvres attendaient l'occasion de quelque ami faisant le -voyage; les riches avaient des exprès chargés de faire leurs commissions -au loin et de porter leurs lettres, des lettres que la plupart du temps -un scribe écrivait sous leur dictée sur une feuille de parchemin et -scellait ensuite à la cire, aux emblèmes du maître[48]. Le roi -entretenait douze messagers à titre fixe; ils le suivaient partout, -constamment prêts à partir; ils recevaient trois pence par jour quand ils -étaient en voyage, et quatre shillings huit pence par an pour acheter des -souliers[49]. Le prince les chargeait de lettres pour les rois de France -et d'Écosse, les envoyait convoquer les représentants de la nation au -parlement, ordonner la publication de la sentence du pape contre Guy de -Montfort, appeler à Windsor les chevaliers de Saint-Georges, mander à -Londres les «archevêques, comtes, barons et autres seigneurs et dames -d'Angleterre et du pays de Galles», pour assister aux obsèques de la feue -reine (Philippa), prescrire la proclamation dans les provinces des -statuts rendus en parlement, recommander aux «archevêques, évêques, -abbés, prieurs, doyens et chapitres des églises cathédrales de tous les -comtés de prier pour l'âme d'Anne, feue reine d'Angleterre décédée[50]». -Parmi les missions que le roi donnait à ses serviteurs, il s'en trouvait -parfois qui paraîtraient aujourd'hui singulièrement répugnantes. Il -chargeait par exemple un de ses fidèles de porter dans les grandes villes -d'Angleterre des quartiers du cadavre de suppliciés condamnés pour -trahison. Dans ce cas, ce n'étaient pas de simples messagers qu'il -employait; c'étaient des personnages de confiance, qui se faisaient -suivre d'une escorte pour protéger la triste dépouille. C'est ainsi -qu'Édouard III, la cinquante et unième année de son règne, ne paye pas -moins de vingt livres à «sir William de Faryngton, chevalier, en raison -des frais et dépenses qu'il a encourus pour le transport des quatre -quartiers du corps de sir Jean de Mistreworth, chevalier, dans diverses -parties de l'Angleterre[51]». - - [48] Voir la représentation de seigneurs et de dames dictant - leurs lettres à des scribes, et de messagers les remettant aux - destinataires dans le manuscrit 10 E. IV, au British Museum - (commencement du XIVe siècle), fol. 305 et suiv., et dans le - manuscrit _Addit._ 12228, fol. 238 et suiv. - - [49] _King Edward II's household and wardrobe ordinances_, 1323, - édition Furnivall, Londres, 1876, p. 46. - - [50] _Issue roll of Thomas de Brantingham_, édition Fr. Devon, - Londres, 1835, 4º, pp. XXI, XXXII, XXXVII, XLIV, 408; _Issues of - the exchequer_, 1837, pp. 220, 255. Des pages entières du rôle de - Thomas de Brantingham (ex. pp. 154-155) sont remplies par des - payements reçus par des messagers, ce qui montre l'usage fréquent - qu'on devait faire de leurs services. - - [51] _Issues of the exchequer_, p. 202. - -De tous les voyageurs, les messagers étaient les plus rapides: d'abord, -voyager était leur métier; c'étaient de bons cavaliers, des gens -pratiques, habiles à se tirer d'embarras dans les auberges et sur les -chemins. De plus, ils avaient le privilège de passer à travers champs, -«parmi les blés,» si bon leur semblait, sans que le gardien des récoltes -(_hayward_) eût le droit de les arrêter, et de leur prendre, en guise -d'amende, comme aux délinquants ordinaires, «leur chapeau ou leur cape, -ou leurs gants, ou l'argent de leur bourse». Ils passaient «joyeux, la -bouche pleine de chansons[52]». Malheur à qui s'avisait de les arrêter; -il y allait d'amendes énormes pour peu que le maître fût puissant, à plus -forte raison si c'était le roi. Un messager de la reine emprisonné par un -constable n'hésitait pas à réclamer dix mille livres sterling pour mépris -de sa souveraine, et deux mille livres comme indemnité pour lui[53]. - - [52] Langland, _The vision of William concerning Piers the - Plowman_, édition Skeat, texte C, passus XIV, vers 44 et suiv. - - [53] _Rotuli parliamentorum_, t. I, p. 48, 18 Éd. I. - -Lorsque Jacques d'Euse, cardinal-évêque de Porto, fut élu pape à Lyon, -sous le nom de Jean XXII, le 7 août 1316, Édouard II étant à York apprit -dix jours après la nouvelle par Laurent d'Irlande, messager de la maison -des Bardi. On voit en effet, par les comptes de l'hôtel du roi, que ce -prince fit payer, le 17 août, vingt shillings à Laurent pour le -récompenser de sa peine. Le 27 septembre seulement, étant toujours à -York, le roi reçut par Durand Budet, messager du cardinal de Pelagrua, -les lettres officielles lui annonçant l'élection; il donna cinq livres au -messager. Enfin, le nonce du pape étant venu en personne peu après, -porteur de cette même nouvelle qui n'avait plus rien d'imprévu, le roi -lui fit cadeau de cent livres[54]. - - [54] _Wardrobe accounts of Edward II._--_Archæologia_, t. XXVI, - pp. 321, 336 et suiv. - -Tel était l'usage; on faisait des cadeaux aux porteurs de bonnes -nouvelles; les messagers royaux avaient ainsi chance de voir accroître -casuellement leur maigre paye de trois pence par jour. Les plus fortunés -étaient ceux qui apportaient au roi lui-même avis d'événements heureux. -Édouard III donne quarante marcs de rente, sa vie durant, au messager de -la reine qui était venu lui annoncer la naissance du prince de Galles, le -futur Prince Noir; il donne treize livres trois shillings et quatre pence -à Jean Cok de Cherbourg qui lui apprend la capture du roi Jean à -Poitiers; il assure cent shillings de rente à Thomas de Brynchesley qui -lui apporte la bonne nouvelle de la capture de Charles de Blois. - -Le soir venu, moines, seigneurs et voyageurs divers cherchaient un abri -pour la nuit. Quand le roi, précédé de ses vingt-quatre archers et -escorté de ses seigneurs et des officiers de sa maison, arrivait dans une -ville, le maréchal désignait un certain nombre des meilleures demeures, -qu'on marquait à la craie; le chambellan se présentait, invitait les -habitants à faire place, et la cour s'installait de son mieux dans leur -logis. La capitale même n'était pas exempte de cette charge vexatoire, -seulement le maréchal devait s'entendre pour la désignation des locaux -avec les maire, shériffs et officiers de la ville. Quelquefois l'agent -royal passait outre et grand tapage s'ensuivait. La dix-neuvième année -d'Édouard II, ce prince étant venu à la Tour, les gens de sa maison -s'allèrent loger chez les citoyens, sans que le maire et les aldermen -eussent été aucunement consultés; la maison du shériff même se trouva -marquée à la craie. Grande fut l'indignation de cet officier quand il -trouva établi chez lui Richard de Ayremynne, le propre secrétaire du roi, -les chevaux de l'étranger à l'écurie, ses domestiques à la cuisine. Sans -se soucier le moins du monde de la majesté royale, et comptant sur le -privilège de la ville, le shériff chassa immédiatement de vive force le -secrétaire et toute sa suite, effaça les marques à la craie et redevint -maître chez lui. Cité à comparaître devant le sénéchal de la cour et -accusé d'avoir méprisé les ordres du roi à proportion de mille livres au -moins, il se défendit énergiquement et appela en défense le maire et les -citoyens, qui produisirent les chartes de privilège de la capitale. Les -chartes étaient formelles, il fallut bien le reconnaître; la vivacité du -shériff fut excusée, Ayremynne se consola comme il put et ne reçut aucune -indemnité (Ap. 12). - -En province, quand le roi n'avait pas, à proximité, de château à lui ou à -l'un des siens, il allait souvent loger au monastère voisin, sûr d'y être -reçu en maître. Les grands seigneurs, dans leurs voyages, faisaient de -leur mieux pour imiter le prince sur ce point[55]. Dans les couvents, -l'hospitalité était un devoir religieux et même, pour l'ordre de -Saint-Jean de Jérusalem, le premier des devoirs. Cet ordre avait des -établissements par toute l'Angleterre, et c'était, pour le voyageur -pauvre, une bonne fortune que d'y arriver. On y était, sans doute, traité -selon son rang, mais c'était déjà beaucoup de ne pas trouver porte close. -Les comptes de l'année, en 1338[56], montrent que ces moines-chevaliers -ne cherchaient pas à se soustraire à la lourde charge de l'hospitalité; -on trouve toujours, dans leurs listes de dépenses, les frais occasionnés -par les «supervenientibus». Lorsqu'il s'agit du roi ou des princes, on se -ruine; ainsi le prieur de Clerkenwell mentionne «beaucoup de dépenses, -dont on ne peut donner le détail, causées par l'hospitalité offerte à des -gens de passage, à des membres de la famille royale et à d'autres grands -du royaume qui s'arrêtent à Clerkenwell et y demeurent aux frais de la -maison....». C'est pourquoi le compte se termine par ce résumé: «Ainsi -les dépenses sont supérieures aux recettes de vingt livres onze shillings -quatre pence.» Le voisinage même d'un grand était une source de frais; il -envoyait volontiers sa suite profiter de l'hospitalité du couvent. Ainsi -dans les comptes de Hampton, la liste des gens à qui on a fourni de la -bière et du pain finit par ces mots: «parce que le duc de Cornouailles -habite dans les environs[57].» Il faut noter que la plupart de ces -maisons avaient été dotées par les nobles, et chacun, reconnaissant sa -terre ou celle d'un parent ou d'un ami, se croyait chez lui dans le -monastère. Mais ces seigneurs turbulents, amis de la bonne chère, -abusaient de la gratitude monacale, et leurs excès causaient des plaintes -qui venaient aux oreilles du roi (Ap. 15). Édouard Ier défend que nul -ne se permette de manger ou de loger dans une maison religieuse, à moins -que le supérieur ne l'ait formellement invité ou qu'il ne soit le -fondateur de l'établissement, et même dans ce cas sa consommation doit -être modérée. Seuls les pauvres, qui perdaient plus que personne aux -fantaisies des grands, continueront à être logés gratuitement: «et per -hoc non intelligitur quod gratia hospitalitatis abstrahatur egenis[58].» -Édouard II, en 1309, confirme ces règlements, qui tombaient en oubli, -paraît-il, et promet de nouveau, six ans plus tard, que ni lui ni les -siens n'useront avec excès de l'hospitalité des religieux[59]. Peine -perdue; ces abus étaient déjà compris parmi ceux que l'institution des -_Articles de la couronne_ avait pour but de faire disparaître et était -impuissante à effacer. Périodiquement le magistrat venait interroger à ce -sujet les bonnes gens du pays. Il leur demandait «si quelques seigneurs -ou autres n'étaient pas allés loger dans les demeures des religieux sans -y être invités par les supérieurs; s'ils y étaient allés, fût-ce à leurs -frais, contre la volonté desdits religieux»; si quelque audacieux -«n'avait pas envoyé dans les maisons ou manoirs appartenant aux moines, -pour y séjourner aux frais d'autrui, des hommes, des chevaux ou des -chiens». Il paraît que ces règles étaient difficiles et même dangereuses -à appliquer, car le magistrat interroge encore le jury sur «ceux qui -auraient exercé des vengeances pour refus de nourriture ou de -logement[60]». - - [55] Il suffit de parcourir Froissart pour se rendre compte de - l'extrême fréquence de cet usage: Jean de Hainaut arrive à - Denain: «Là se hébergea en l'abbaye cette nuit» (liv. I, part. I, - chap. XIV); la reine débarque en Angleterre avec le même Jean de - Hainaut: «.... et puis trouvèrent une grand'abbaye de noirs - moines que on clame saint Aymon, et s'y herbergèrent et - rafraîchirent par trois jours» (chap. XVIII); «là s'arrêta le roi - et se logea en une abbaye» (chap. CCXCII); «le roi Philippe... - vint en la bonne ville d'Amiens, et là se logea en l'abbaye du - Gard» (chap. CCXCVI), etc. - - [56] Publiés par Larking et Kemble, _The Knights Hospitallers in - England_, Camden Society, 1857, 4º. C'est le texte d'un - manuscrit retrouvé à Malte et intitulé: «Extenta terrarum et - tenementorum Hospitalis Sancti Johannis Jerusalem in Anglia. A. - D. 1338». - - [57] «... Una cum supervenientibus, quia dux Cornubiæ juxta - moratur» (pages 99, 101 et suiv.). - - [58] _Statutes of the realm_, 3 Éd. I, chap. I. - - [59] _Statutes of the realm_, années 1309 et 1315-1316 (_Articuli - cleri_, 9 Éd. II, chap. XI). - - [60] _Fleta_, liv. I, chap. XX. - -Les communes du parlement préoccupées dans ce cas du sort des plus -pauvres, n'étaient pas moins jalouses que les grands du bénéfice de -l'hospitalité monacale, et veillaient à ce que cet usage ne tombât pas en -désuétude. La non-résidence du clergé, qui devait être, deux cents ans -plus tard, une des causes de la réforme, occasionne, dès le quatorzième -siècle, de violentes protestations. Les communes réclament notamment -parce qu'il résulte de cet abus un oubli des devoirs de l'hospitalité: -«Et que toutz autres persones avauncez as bénéfices de Seinte Esglise, -demandent-elles au roi, demurgent sur lour ditz bénéfices _pur y -hospitalité tenir_, sur mesme la peine, hors pris clercs du roi et clercs -des grauntz seignurs du roialme[61].» Le parlement proteste encore contre -l'attribution par le pape de riches prieurés à des étrangers qui restent -sur le continent. Ces étrangers «soeffrent les nobles édifices -auncienement faitz quant ils estoient occupiez par Engleis, de tout -cheoir à ruyne,» et négligent «de hospitalitée tenir[62]». - - [61] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 501, année 1402. - - [62] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 46, ann. 1378. Le - clergé, d'autre part, se plaint de ce que les shériffs viennent - quelquefois «ove lour femmes et autre excessif nombre de gentz» - s'installer dans les monastères sous prétexte de tournées pour le - compte du roi. (1 Rich. II, 1377.) - -Il est à peine besoin de rappeler que l'hospitalité s'exerçait aussi dans -les châteaux; les seigneurs qui n'étaient pas en querelle se recevaient -volontiers les uns les autres; il y avait entre eux des liens de -fraternité beaucoup plus étroits que ceux qui existent maintenant entre -gens de la même classe. On ne donne plus guère aujourd'hui le logement -aux inconnus qui frappent à votre porte; tout au plus et rarement -permet-on, à la campagne, aux pauvres de passage de coucher la nuit dans -les fenières. Au moyen âge, on accueillait ses égaux, non par simple -charité, mais par habitude de politesse et aussi par plaisir. Connu ou -non connu, le chevalier voyageur se voyait rarement refuser l'entrée d'un -manoir. Sa venue, en temps de paix, était une heureuse diversion à la -monotonie des jours. Il y avait alors, dans chaque demeure, le _hall_, la -grand'salle où l'on prenait ses repas en commun; le nouveau venu mangeait -avec le lord, à la table transversale placée au fond, à l'endroit appelé -le _dais_; sa suite était aux tables basses disposées dans l'autre sens, -le long des murs de la maison. Le souper fini, presque aussitôt on allait -dormir; on se couchait et l'on se levait de bonne heure alors. Le -voyageur se retirait tantôt dans une chambre spéciale pour les hôtes si -le manoir était grand, tantôt dans celle même du maître, le _solar_ -(chambre au premier étage) et y passait la nuit avec lui. Pendant ce -temps, on avait enlevé du hall les tables basses, car elles n'étaient pas -dormantes en général, mais mobiles[63]; on avait disposé des couchettes à -terre, sur la litière de joncs qui jour et nuit couvrait le pavé, et les -gens de la maison, les gens du voyageur, les étrangers de moindre -importance s'y étendaient jusqu'au matin. Par une fenêtre percée dans le -mur de séparation de sa chambre et du hall, du côté du dais, le seigneur -pouvait voir et même entendre tout ce qu'on faisait ou disait dans la -salle. On dormait ainsi dans le hall, même chez le roi; les ordonnances -d'Édouard IV le montrent[64]; à une époque plus rapprochée de nous -(1514), Barclay se plaint encore de ce qu'à la cour la même couchette -sert pour deux, de ce que le bruit des allants, des venants, des -tapageurs, des tousseurs, des parleurs empêche perpétuellement de -dormir[65]. - - [63] «Mensæ de medio remouentur.» Description d'un dîner en - Angleterre, par Barthélemy de Glanville (XIVe siècle), - _Bartholomi Anglici de rerum proprietatibus_, Francfort, 1601, - 8º, liv. VI, chap. XXXII. Smollett, au dix-huitième siècle, note - l'existence d'usages tout semblables en Ecosse: on dîne puis on - dort dans le hall, où l'on a étendu des couchettes à la place des - tables. (_Humphrey Clinker._) - - [64] Turner et Parker, _Domestic architecture in England from - Edward I to Richard II_, Oxford, 1853, 8º, p. 75. Voir aussi - dans l'_Archæologia_, VI, p. 36, la description avec dessins du - hall royal d'Eltham. - - [65] Eglogue III, dans l'édition publiée par la Percy society du - _Cytezen and Vplondyshman_, 1847, 8º, p. LI. - - -Les premiers rayons du jour passaient à travers les vitres blanches ou -colorées des hautes fenêtres, tachant de lumière la sombre charpente -ouvragée qui soutenait, très haut au-dessus du pavé, le toit même de la -maison; on se remuait sur les couchettes; bientôt on était dehors; les -chevaux étaient sellés, et sur la grand'route sonnaient de nouveau les -fers des montures. - -Les gens très pauvres et les gens très riches ou très puissants devaient -être les seuls pour qui le monastère était comme une hôtellerie. Les -moines recevaient les premiers par charité et les seconds par nécessité, -les auberges communes se trouvant à la fois trop misérables pour ceux-ci -et trop chères pour ceux-là. Elles étaient faites pour la classe moyenne, -les marchands, les petits propriétaires, les colporteurs errants. On y -trouvait des lits placés en certain nombre dans la même chambre, et l'on -achetait séparément ce qu'on voulait manger, du pain avant tout, un peu -de viande et de la bière. Nous pourrions suivre, par exemple, deux -_fellows_ et le _warden_ du collège de Merton, qui allèrent, en 1331, -avec quatre domestiques, d'Oxford à Durham et à Newcastle[66]. Ils -voyageaient à cheval; c'était en plein hiver. Leur nourriture était très -simple et leur logement peu coûteux; on voit revenir presque toujours les -mêmes articles de dépense, qui comprennent, à cause de la saison, de la -chandelle et du feu, quelquefois du feu de charbon. Une de leurs -journées peut donner une idée des autres; un certain dimanche ils -inscrivent: - - Pain 4d. (4 pence) - Bière 2d. - Vin 1d. 1/4. - Viande 5d. 1/2. - Potage 1/4. - Chandelle 1/4. - Combustible 2d. - Lits 2d. - Nourriture des chevaux 10d. - - [66] Le texte latin de leur compte de dépense a été publié par - Thorold Rogers dans son _History of agriculture and prices_, t. II, - p. 635. - -On voit que les lits ne sont pas chers; dans une autre occasion, les -domestiques sont seuls à l'auberge et leur coucher revient à un penny -pour deux nuits. En général, quand la troupe est au complet, leurs lits à -tous coûtent deux pence; à Londres, le prix était un peu plus élevé, -c'était un penny par tête[67]. Quelquefois ils prennent des œufs ou des -légumes pour un quart de penny, ou un poulet ou un chapon. Quand ils se -servent d'assaisonnements, ils les inscrivent à part; c'est, par exemple, -de la graisse 1/2 penny, du jus 1/2 penny, de la saumure pour le même -prix, du sucre 4 pence, du poivre, du safran, de la moutarde. Le poisson -revient régulièrement le vendredi. On s'attarde le soir, les chemins sont -obscurs; on perd sa route, on prend un guide, qu'on paye un penny. On -passe l'Humber et l'on paye huit pence, ce qui peut paraître beaucoup, -étant donnés les autres prix. Mais il faut se rappeler que la rivière -était large et d'une traversée difficile, surtout en hiver. Les annales -de l'abbaye de Meaux près Beverley mentionnent perpétuellement les -ravages causés par le débordement du fleuve, parlent de fermes, de -moulins détruits, de terres entières submergées et de cultures anéanties. -Les propriétaires du bac profitaient de ces accidents pour augmenter sans -cesse leurs prix, et il fallut que le roi lui-même intervînt pour -rétablir la taxe normale, qui était d'un penny pour un cavalier: c'est -celle que payent, ou peu s'en faut, les fellows et leur suite (Ap. 14). -Quelquefois nos voyageurs se munissent d'avance de provisions à emporter; -on achète un saumon, _pro itinere_, 18 pence, et l'on paye pour le faire -cuire, sans doute avec quelque sauce compliquée, 8 pence. - - [67] _Liber albus_, édition Riley, p. LVIII. - -On peut voir d'amusants spécimens de dialogues à l'arrivée entre le -voyageur et l'aubergiste, avec discussion sur le prix des victuailles, -dans le manuel de conversation française composé à la fin du quatorzième -siècle par un Anglais, sous le titre de: _La manière de language que -enseigne bien à droit parler et escrire doulcz françois_[68]. Le chapitre -III est particulièrement intéressant. Il montre «coment un homme -chivalchant ou cheminant se doit contenir et parler sur son chemin, qui -voult aler bien loins hors de son païs». Le domestique envoyé à l'avance -pour retenir la chambre déclare bien espérer «qu'il n'y a point des -puces ne des poils ne d'autre vermyn.--Nonil, sire, à Dieu le veou,» -répond l'hôtelier, «car je me fais fort que vous serez bien et aisément -loegiez ciens, savant qu'il en y a grant cop de rats et des soris». On -passe en revue les provisions, on allume le feu, on prépare le souper; le -voyageur arrive et il est curieux de noter avec quel sans façon galant il -s'assure, avant de descendre de cheval, qu'il trouvera à l'auberge «bon -souper, bon gîte et le reste». Plus loin (chap. XIII), il est question -d'une autre hôtellerie, et la conversation entre deux voyageurs qui vont -se coucher dans le même lit les montre fort incommodés par les puces: -«Guillam, deschausez vous tost et lavez voz jambes, et puis les ressuez -d'un drapelet et les frotez bien pour l'amour des puces, qu'ils ne se -saillent mye sur voz jambes, car il y a grand cop gisans en le poudre -soubz les juncs...--Hé! les puces me mordent fort et me font grant mal et -damage, car je m'ay gratée le dos si fort que le sang se coule.» - - [68] Ce manuel a été publié par M. Paul Meyer dans la _Revue - critique_, t. X, p. 373. - -Souvent on buvait de la bière en route, et ce n'était pas seulement à -l'auberge où l'on couchait le soir qu'on en trouvait. Sur les routes -fréquentées, aux carrefours, il y avait des maisons basses où l'on -donnait à boire. Une longue perche qui projetait au-dessus de la porte et -montrait au loin son bouquet de branches avertissait les voyageurs de la -présence de l'_ale house_. Les pèlerins que Chaucer fait chevaucher sur -la route de Cantorbéry descendent devant une maison de cette espèce. Le -pardonneur, qui a ses habitudes, ne veut pas commencer son récit avant -de s'être réconforté: «Laissez-moi d'abord m'arrêter à cette enseigne, -que je boive un coup de bière et mange un gâteau.» Une miniature du -quatorzième siècle, dans un manuscrit du British Museum[69], représente -l'_ale house_ avec sa longue perche horizontale étendant bien avant -au-dessus de la route sa touffe de feuillage. La maison ne se compose que -d'un rez-de-chaussée; une femme est debout devant la porte, avec un large -broc à bière, et un moine boit dans une grande tasse. La mode était -d'avoir des perches démesurées, ce qui n'offrait pas d'inconvénient à la -campagne; mais à la ville il avait fallu faire des règlements et fixer un -maximum de longueur. En effet, suivant les termes de l'arrêté, on se -servait de perches si lourdes «qu'elles tendaient à abattre les maisons -qui les supportaient», et, de plus, si longues et avec des enseignes qui -pendaient si bas que la tête des cavaliers venait s'y embarrasser. L'acte -de 1375 qui relate ces griefs prescrit qu'à l'avenir les perches ne -s'étendront plus qu'à sept pieds au-dessus de la voie publique, et -c'était laisser encore un caractère assez pittoresque à des rues qui -n'avaient pas la largeur des nôtres. - - [69] Ms. 10 E. IV, fol. 114. - -Certaines tavernes étaient mal famées, à la ville surtout. A Londres, -défense du roi de tenir maison ouverte après le couvre-feu, et pour des -raisons très bonnes: «pur ceo que tiels meffesours avauntditz alant -nutauntre, communalement ont lour recette lour covynes e font lour -mauveyses purparlances en taverne plus qe aillours e illockes querent -umbrage attendanz et geitant lor tens de mal fere[70]...» - - [70] Statut de 1285; 13 Éd. I (_Statutes of the realm_). - -C'est par crainte de dangers pareils que les shériffs et baillis -devaient, dans leurs _vues de francpledge_, demander, sous serment, à -leurs administrés de dire ce qu'ils savaient «de ceux qi assiduelment -hauntent les tavernes et homme ne soit (sait) dount ils viegnent;--de -ceux qi dorment les jours et veillent les nutz et mangent bien et beivent -bien et n'ount nul bien[71]». - - [71] _Statutes of the realm_, Londres, 1810, fol., t. I, p. 246. - -On connaît la belle peinture d'une taverne au quatorzième siècle que nous -a laissée Langland. Avec autant de verve que Rabelais, il nous fait -assister aux scènes tumultueuses qui se passent dans l'_ale house_, aux -discussions, aux querelles, aux larges rasades, à l'ivresse qui s'ensuit; -on voit chaque visage, on distingue le son des voix, on remarque les -tenues peu correctes, et il semble qu'on fasse partie soi-même de cette -assemblée étrange où l'ermite rencontre le savetier, et le «clerc de -l'église» une bande de «coupe-bourses et d'arracheurs de dents au crâne -chenu[72]». A la taverne, on trouve aussi des paysans; Christine de -Pisan, cette femme dont les écrits et le caractère rappellent si souvent -Gower, nous les montre buvant, se battant et perdant le soir plus qu'ils -n'ont gagné tout le jour; ils ont à comparaître devant le prévôt, et les -amendes viennent augmenter leurs pertes: - - Par ces tavernes chacun jour, - Vous en trouveriez à sejour, - Beuvans là toute la journée - Aussi tost que ont fait leur journée. - Maint y aconvient aler boire: - Là despendent, c'est chose voire, - Plus que toute jour n'ont gaigné. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Là ne convient il demander - S'ilz s'entrebatent quand sont yvres; - Le prevost en a plusieurs livres - D'amande tout au long de l'an. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et y verriés de ces gallans - Oyseux qui tavernes poursuivent - Gays et jolis[73]... - - [72] «An haywarde and an heremyte, the hangeman of tyborne, - Dauwe the dykere with a dosen harlotes - Of portours and of pyke-porses, and pylede toth-drawers. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ther was lauhyng and lakeryng, and 'let go the coppe!» - Bargeynes and beuereges by-gunne to aryse, - And setyn so til evesong rang.» - - _The vision of William concerning Piers the Plowman_, édition - Skeat, Londres (Early english text society), 1873, 8º; texte C, - _passus_ VII, vers 361 et suivants. - - [73] _Le Livre de la mutacion de fortune_, liv. III (ms. 603 à la - Bibliothèque nationale). - -Au moment de la Renaissance en Angleterre, le poète Skelton, précepteur -d'Henri VIII, s'amuse dans une de ses ballades les plus populaires à -décrire un cabaret de grand'route: la maison est toute pareille à celles -que Langland avait connues un siècle et demi plus tôt. La cabaretière, -qui brasse, Dieu sait comme, sa bière elle-même, est une vieille -détestable, au nez crochu, au dos voûté, aux cheveux gris, à la face -ridée, fort semblable aux «magots» peints depuis par Téniers. Elle tient -sa taverne près de Leatherhead, dans le comté de Surrey, en haut d'une -montée, sur le grand chemin, et elle vend sa marchandise «aux voyageurs, -aux chaudronniers, aux gens qui travaillent dur, à tous les vaillants -buveurs de bière». Passants et habitants du pays viennent en foule à sa -maison; «les uns y vont tout droit, par la boue ou par la gelée, suivant -la grand'route, sans s'inquiéter de ce qu'on dira: parle d'eux qui -voudra! Les autres, craignant de se faire voir, sautent par-dessus la -balustrade et la haie et entrent par la porte dérobée, tout cela par -amour de la bonne bière». On voit que la réputation des maisons aux longs -bouquets de branches ne s'était pas améliorée et que beaucoup de ceux qui -les fréquentaient n'avaient guère envie de s'en vanter. Quant à payer son -écot, c'est là le difficile; les passionnés de boisson qui n'ont pas -d'argent s'en tirent comme ils peuvent; ils payent en nature: «Au lieu de -monnaie, l'un apporte un lapin, l'autre un pot de miel, d'autres une -salière, une cuiller, d'autres leurs chausses ou leurs souliers.» Les -femmes donnent leur anneau de mariage, ou la cape de leur mari, «parce -que la bière est bonne» (Ap. 15). - -D'autres maisons isolées au bord des routes avaient encore des rapports -constants avec les voyageurs; c'étaient celles des ermites. Au -quatorzième siècle, les ermites ne cherchaient guère, la plupart du -temps, la solitude des déserts ni la profondeur des bois. Les Rolle de -Hampole, jeûnant, se mortifiant, ayant des extases, consumés par l'amour -divin, étaient de rares exceptions; les autres habitaient de préférence -des «cottages», construits aux endroits les plus fréquentés des grands -chemins ou au coin des ponts[74]. Ils vivaient là, comme Godfrey Pratt, -de la charité des passants; le pont avec sa chapelle était déjà un -édifice presque sacré; le voisinage de l'ermite achevait de le -sanctifier. Celui-ci réparait la construction ou passait pour le -faire[75], et on lui donnait volontiers un quart de penny. C'était une -race bizarre, qui, dans ce siècle de désorganisation et de réforme, où -tout semble mourir ou naître, croissait et se multipliait, toujours -malgré les règlements. Ils augmentaient le nombre des parasites de -l'édifice religieux, abritant sous un habit respectable une vie qui ne -l'était pas. Ces pousses importunes et malfaisantes s'accrochaient, comme -la mousse dans l'humidité de la cathédrale, aux fissures des pierres, et -par un travail lent et séculaire menaçaient de ruine le noble édifice. -Quel remède apporter? Rien ne sert de faucher ces herbes toujours -renaissantes; il faut qu'une main patiente, guidée par un œil vigilant, -les arrache une à une et comble un à un les interstices: c'est le travail -des saints et ils sont rares. Souvent les statuts épiscopaux pourront -faire en apparence grande besogne, mais à la surface seulement; les têtes -abattues, les racines restent et le parasite vivace plonge plus avant au -cœur du mur. - - [74] Voir un exemple d'ermite installé au coin d'un pont dans un - acte royal qui maintient formellement les privilèges de - l'«Heremyte of the brigge of Loyne _and his successours_» (4 Éd. - IV, _Rotuli parliamentorum_, t. V, p. 546). - - [75] Voir _supra_ le rôle des clercs dans la collecte des - offrandes, la garde et l'entretien des ponts (chap. I). - -Ce n'étaient pas les solennelles interdictions et les prescriptions -rigoureuses qui manquaient: celles-là abattent des têtes qui renaissent -toujours. Pour devenir ermite, il fallait être résolu à une vie -exemplaire de misères et de privations, et il fallait, pour que -l'imposture fût impossible, avoir la sanction épiscopale, c'est-à-dire -posséder des «lettres testimoniales des ordinairs». On violait ces -règlements sans scrupule. Au fond de sa demeure, l'être peu dévot vêtu en -ermite pouvait mener une vie assez douce, et ailleurs elle était si dure! -La charité des passants était suffisante pour le faire vivre, surtout -s'il avait peu de scrupules et savait demander; d'ailleurs aucun travail, -aucune obligation pesante; l'évêque était loin et la taverne proche. -Toutes ces raisons faisaient renaître sans cesse l'espèce malfaisante des -faux ermites, qui ne prenaient l'habit que pour en vivre, sans demander -permission à personne. Le roi dans ses statuts[76] les confondait avec -les mendiants, les cultivateurs errants et les vagabonds de toute espèce -qui sans distinction devaient être emprisonnés en attendant jugement. Il -n'y avait d'exception que pour les ermites _approuvés_, «forspris gentz -de religion et hermytes approvez eiantz lettres testimoniales des -ordinairs». Un statut comme celui-là prouve suffisamment que Langland, -dans ses éloquentes descriptions de la vie des ermites, n'a pas exagéré; -son vers n'est que le commentaire de la loi. L'auteur des _Visions_ est -du reste impartial et rend justice aux anachorètes sincères: c'est à eux -que les vrais chrétiens ressemblent[77]. Mais qu'est-ce que ces faux -dévots qui ont planté leur tente au bord des grands chemins ou dans les -villes même, à la porte des cabarets, qui mendient sous le porche des -églises[78], qui mangent et boivent largement et passent les soirées à se -chauffer? Qu'est-ce que l'homme qui se repose et se rôtit, «reste hym and -roste hym», près des charbons ardents, «by the hote coles[79]», et quand -il a bien bu, n'a plus qu'à se mettre au lit? Tous ceux-là sont indignes -de pitié et, ajoute Langland, avec ce sentiment aristocratique qu'on n'a -pas assez remarqué chez lui, tous ces ermites cependant sont de vulgaires -artisans, «workmen, webbes and taillours and carters knaues»; ils avaient -autrefois «long labour and lyte wynnynge» (grand labeur et petit gain), -mais ils remarquèrent un jour que ces frères trompeurs qu'on voyait de -tous côtés «avaient les joues pleines[80]»; ils abandonnèrent donc le -travail et ils prirent des vêtements qui en imposaient, comme s'ils -étaient clercs, «des vêtements de prophètes». On ne les voit guère à -l'église, ces faux ermites, mais on les trouve assis à la table des -grands, parce que leurs habits sont respectables; et les voilà qui -mangent et boivent excellemment, eux qui jadis étaient au dernier rang, -aux tables de côté, ne buvant jamais de vin, ne mangeant jamais de pain -blanc, sans couverture à leur lit[81]. - - [76] 12 Rich. II, chap. VII (_Statutes of the realm_). - - [77] _The vision of William concerning Piers the Plowman_, - édition Skeat, texte C, _passus_ I, vers 27, et _passus_ X, vers - 195. - - [78] Ac eremiten that en-habiten by the heye weyes, - And in borwes a-mong brewesters and beggen in churches. - - (_Ibidem_, _passus_ X, vers 189.) - - - [79] _Passus_ X, vers 140. Le matin il se lève quand bon lui - semble et il se demande tout de suite où il pourra aller prendre - son repas, ou bien qui lui donnera du lard, du pain, du fromage; - il rapporte tout cela en sa maison et vit dans la paresse: - - And when hym lyketh and lust hus leue ys to aryse; - When he ys rysen, rometh out and ryght wel aspieth - Whar he may rathest haue a repast other a ronnde of bacon, - Suluer other sode mete and som tyme bothe, - A loof other half a loof other a lompe of chese; - And carieth it hom to hus Cote and cast hym to lyue - In ydelnesse and in ese. - - [80] _Passus_ X, vers 208. - - [81] _Passus_ X, vers 251: - - Ac while he wrought in thys worlde and wan hus met - He sat atte sydbenche · and secounde table; [with treuthe,] - Cam no wyn in hus wombe · thorw the weke longe, - Nother blankett in hus bed · ne white bred by-fore hym. - The cause of al thys caitifte · cometh of meny bisshopes - That suffren suche sottes. - -Ces fripons échappent aux évêques, qui devraient avoir les yeux mieux -ouverts. Hélas! disait en charmant langage un de nos poètes du treizième -siècle, Rutebeuf: - - Li abis ne fet pas l'ermite; - S'uns hom en hermitage abite - Et s'il en a les dras vestus, - Je ne pris mie deus festus - Son abit ne sa vesteure - S'il ne maine vie aussi pure - Comme son abit nous démonstre; - Mes maintes genz font bele monstre - Et merveilleux sanblant qu'il vaillent: - Il sanblent les arbres qui faillent - Qui furent trop bel au florir[82]. - - [82] _Le Dit de frère Denise._ (_Œuvres complètes de Rutebeuf_, - édition Jubinal, Paris, 1874, 3 vol. 12º, t. II, p. 63.) - -Sous les yeux de l'ermite placide, confortablement établi au bord de la -route, sous le regard de cet homme calme qui se préparait par une vie -sans trouble, sans souci ni souffrance, à l'éternité bienheureuse, -coulait le flot aux couleurs changeantes des voyageurs, des vagabonds, -des nomades, des errants. Sa bénédiction récompensait le passant -généreux; le dur regard de l'homme austère ne suffisait pas à troubler -son indifférence béate. La vie des autres pouvait se consumer rapidement, -brûlée par le soleil, rongée par le souci; la sienne durait à l'ombre des -arbres, se prolongeait sans secousse, bercée par le bruissement des -passions humaines. - - - - -CHAPITRE III - -SÉCURITÉ DES ROUTES - - Le brigandage seigneurial.--Les nobles et leurs partisans.--Les - bandes organisées. - - Les voleurs.--Alliance des bandes de voleurs et des bandes - seigneuriales.--Le droit d'asile et l'abjuration du royaume.--Les - chartes de pardon. - - La répression.--Dangers qu'elle présente pour le voyageur - inoffensif. - - -Ces chemins, parcourus en tous sens par le roi et les seigneurs se -rendant d'un manoir à l'autre, par les marchands qui allaient à la foire, -au marché ou à l'étape, et où l'on entendait de loin en loin le -grincement des chariots de paysan, étaient-ils sûrs? L'examen théorique -des prescriptions légales et de la façon dont la police du comté et la -garde des villes étaient organisées pourrait faire conclure que les -précautions étaient bien prises pour empêcher les méfaits, et que les -voyages ne présentaient pas plus de danger qu'aujourd'hui. Si l'on -ajoutait, comme l'a montré M. Thorold Rogers, qu'il y avait des services -réguliers de carrioles entre Oxford et Londres, Winchester, Newcastle, -etc., et que le prix des transports était peu élevé, on pourrait se -persuader que les routes étaient absolument sûres, et l'on aurait tort. -Il ne faut pas plus les juger de la sorte qu'il ne faut voir, comme on -l'a fait aussi, sur la foi des romans, des brigands dans tous les -fourrés, des pendus à toutes les branches et des seigneurs pillards -établis au bord de tous les ruisseaux. Seulement, il faut faire la part -de l'_accident_. - -L'accident joue au quatorzième siècle un rôle plus grand qu'à n'importe -quelle autre époque. C'est le moment où la vie moderne commence et où -l'éclat superficiel d'une nouvelle civilisation vient modifier la société -du sommet à la base. La confiance est plus grande; on se fortifie moins -bien chez soi, le château crénelé se transforme en villa ou en hôtel, -pendant que la hutte se change en maison. On prend plus de mesures -qu'autrefois pour empêcher les méfaits; mais les accidents sont nombreux -qui viennent détruire ce commencement de sécurité. Au fond, la société -n'est ni calme ni bien assise, et beaucoup de ses membres sont encore à -moitié sauvages. On peut prendre à la lettre le terme «à moitié», -c'est-à-dire que, si on faisait une liste des qualités de tel individu, -on trouverait que la première partie appartient à un monde très civilisé, -et la deuxième à un monde très barbare. De là ces contrastes: d'un côté, -l'ordre, qu'il y aurait peut-être injustice à ne pas considérer comme -l'état normal; et, de l'autre, les fréquents soubresauts de l'élément -indompté. C'est ainsi, par exemple, qu'on peut voir un seigneur et les -siens attendant, au coin d'une route, une caravane de marchands. Le texte -même de la pétition des victimes donne tous les détails de la -rencontre[83]. - - [83] Ce texte a été publié dans l'_Archæological journal_, t. IV, - p. 69. - -La scène se passe en 1342. Des marchands de Lichfield exposent à «lur -seigneur le counte de Arundel» qu'un certain vendredi ils envoyèrent deux -domestiques et deux chevaux chargés «de especerie et mercerie», valant -quarante livres, à Stafford, pour le marché du lendemain. Quand leurs -gens «vinrent dessout le boys del Canoke», ils rencontrèrent «sire Robert -de Rideware, chivaler», qui les attendait en compagnie de deux valets de -sa suite et qui se saisit des domestiques, des chevaux et du butin pour -emmener le tout au prieuré de Lappeley. Malheureusement pour lui, pendant -le trajet, un des domestiques s'échappa. Au prieuré, la bande trouve -«sire Johan de Oddyngesles, Esmon de Oddyngesles et pluseurs autres, auxi -bien chivalers come autres gentz». On voit que c'était un coup monté et -soigneusement organisé; tout se passe suivant les règles: «entre eux tous -départirent les avantditz mercerie e especerie, chescun de sa porcion -solump son estat.» Cela fait, la compagnie quitte Lappeley et chevauche -jusqu'au prieuré de Blythebury, occupé par des nonnes. Le chevalier -Robert déclare à l'abbaye qu'ils sont gens du roi «moud travaillés» et -demande l'hospitalité comme cela se faisait couramment. Mais la troupe, -paraît-il, avait mauvaise apparence; l'abbesse refuse. Les chevaliers, -voyant ce fâcheux accueil, enfoncent la porte des fenières, donnent «feyn -et aveignes» à leurs chevaux et passent ainsi la nuit. - -Mais ils n'étaient pas seuls à bien occuper leur temps. Le domestique -échappé les avait suivis de loin et, quand il les vit installés au -prieuré, il revint en toute hâte à Lichfield avertir le bailli, qui ne -tarda pas à réunir sa troupe et à courir à la poursuite des voleurs. -Ceux-ci, gens d'épée, dès qu'ils furent rejoints, «se tournèrent à -défense», et un vrai combat s'engagea, dans lequel ils eurent d'abord le -dessus et «naffrèrent» plusieurs de leurs ennemis. A la fin cependant ils -perdent pied et s'enfuient; on leur prend toutes les épices et quatre de -leur compagnie, qui sont décapités sur place immédiatement. - -Robert de Rideware n'était pas au nombre des victimes et n'était pas -découragé. Il rencontre, pendant que le bailli regagnait Lichfield, son -parent Gautier de Rideware, seigneur de Helmstale-Rideware, avec des gens -de sa suite; tous ensemble tournent bride et se mettent à la poursuite du -bailli: nouvelle bataille; cette fois, l'officier du roi a le dessous et -s'enfuit, pendant que les seigneurs lui reprennent définitivement les -épices. - -Quelle ressource restait-il aux malheureux Guillaume et Richard, auteurs -de la pétition? S'adresser à la justice? C'est ce qu'ils voulurent faire. -Mais, comme ils se rendaient pour cela à Stafford, capitale du comté, ils -trouvèrent, aux portes de la ville, des «genz de la maintenance» de leurs -persécuteurs qui leur barrèrent le passage, les attaquèrent même et si -vivement qu'ils eurent grand'peine à échapper «saunz grevure». Ils -rentrent à Lichfield, surveillés par leurs ennemis, et mènent une -existence digne de pitié. «E sire, les avant ditz William e Richard e -plusours gentz de la ville de Lichfield sount menacé desditz larons e -lour meintenours, qu'ils n'osent null part aler hors de ladite ville.» - -Ce document juridique, dont l'original existe encore, est, on le voit, -passablement caractéristique, et l'on peut juger que ces seigneurs et -leurs aides n'étaient pas sans ressemblance avec ceux des _Promessi -sposi_ et leurs terribles _bravi_. Ici, presque tout est à noter: le -sang-froid et la détermination des chevaliers, que la mort de quatre -d'entre eux ne déconcerte pas; l'attaque à la faveur d'un bois; le choix -des victimes: des valets de riches marchands; la demande de l'hospitalité -dans un prieuré sous prétexte qu'on voyage pour le service du roi; la -justice expéditive du bailli et la surveillance obstinée à laquelle les -démarches des victimes sont soumises par leurs tyrans. - -Ces faits ne sont pas uniques, et Robert de Rideware n'était pas seul à -faire le guet dans les taillis au bord des routes. Beaucoup d'autres -seigneurs étaient entourés connue lui d'hommes dévoués et prêts pour -toutes les entreprises. On leur donnait des capes et des livrées aux -couleurs du maître, qui permettaient de les reconnaître aisément; un lord -bien entouré de ses partisans se considérait comme au-dessus du droit -commun, et la justice n'avait pas beau jeu à vouloir se faire respecter -de lui. La coutume d'avoir à soi quantité de serviteurs déterminés -portant vos couleurs devint universelle à la fin du règne d'Édouard III -et sous Richard II; elle subsista, malgré les statuts[84], pendant tout -le quinzième siècle, et contribua grandement à rendre les guerres -seigneuriales de cette époque acharnées et sanglantes. - - [84] Richard II eut plusieurs fois à les renouveler et confirmer, - mais sans effet. Dans son premier statut sur ce sujet, il - constate le luxe de partisans dans lequel se complaisaient des - gens assez pauvres: «pur ceo qe plusours gentz de petit garison - de terre, rent ou d'autres possessions font grantz retenuz des - gentz sibien d'esquiers come d'autres en plusours parties del - roialme...» (1 Rich. II, chap. VII). Le troisième statut de la - treizième année de Richard, celui de la seizième année (chap. - IV), celui de la vingtième année (chap. I et II), sont également - dirigés contre l'abus des livrées et le nombre des partisans des - «seigneurs espirituels et temporels». (_Statutes of the realm._) - Henri VI renouvela inutilement ces statuts. - -Mais, même en dehors des périodes de guerre civile, les méfaits commis -par certains barons et leurs fidèles ou même simplement par leurs fidèles -agissant pour leur propre compte sous couvert de la cape aux couleurs du -lord, étaient parfois si fréquents et si graves qu'on eût pu dans -beaucoup de comtés se croire en guerre. Les considérants d'un statut de -la deuxième année de Richard II[85] font de ces désordres un tableau un -peu exagéré peut-être pour mieux justifier les mesures de rigueur, mais -dont le fond doit être vrai: on y voit (et le roi l'a appris à la fois -par les pétitions formelles adressées au parlement et par la rumeur -publique) que certaines gens dans plusieurs parties du royaume prétendent -avoir droit à «diverses terres, tenementz et autres possessions, et -aucuns espiants dames et damoiselles nient mariez, et aucuns desirantz à -faire maintenance en lour marchees, se coillent ensemble à grant nombre -des gentz armez et archiers à fier de guerre, et soi entrelient par -serment, et par autre confederacie». Ces gens-là, n'ayant aucune -«consideration à Dieu, ne as loys de Seintz Eglise, ne de la terre ne à -droit, ne à justice, einz refusantz et entrelessants tout procès de ley, -chivachent en grantz routes en plusours parties d'Engleterre, et -preignent possession et se mettent einz en diverses manoirs, terres et -autres possessions, de lour propre auctoritée, et les tiegnent longement -à tiel force, y feisants mou des maners d'apparaillementz de guerre et en -aucuns lieux ravissent dames et damoiselles et les enmesnent en estraunge -paiis où lour plest; et en aucuns lieux en tieux routes gisent en agaite -et batent, mahaiment et mordrent et tuont les genz pur lour femmes et -biens avoir, et celles femmes et biens reteignont à lour propre oeps; et -à la foitz preignent à force les liges le roi en lour propre maisons et -les amesnent et detiegnent come prisoners, et au darrien les mettont à -fyn et à raunceone _come ceo fuis en terre de guerre_; et à la foitz -viegnent devant justices en lour sessions, a tielle guise ove grant -force, paront les justices sont moeltz esbaiez ou ne sont hardiz de faire -la ley; et plusours autres riotes et horribles malx faitz y font; paront -le roialme en diverses parties est mys en grant troboill à grant meschef -et anientissement de povre poeple[86]...» Au Bon Parlement, en 1376, les -communes avaient déjà fait des plaintes semblables: «Item supplie la -commune qe come ore de novel grande riote si comence par pluseurs gentz -en diverses parties d'Engleterre, qe chivachent ove grand nombre des -gentz armez,» etc.[87]... - - [85] 2 Rich. II, statut I, chap. VI. (_Statutes of the realm._) - - [86] Le tableau que présente ce statut est assez complet pour - qu'il ne soit pas nécessaire de citer d'autres textes. Dans les - pétitions adressées au parlement on trouvera de très nombreuses - plaintes de particuliers pour des actes de violence dont ils ont - été victimes, pour des emprisonnements du fait de leurs ennemis, - des vols, des cas d'incendie, de destruction du gibier ou du - poisson des parcs. Exemples: pétition d'Agnès d'Aldenby, qui est - rançonnée par des malfaiteurs (_Rotuli parliamentorum_, t. I, p. - 375); d'Agnès Atte Wode, battue ainsi que son fils et rançonnée - (I, p. 372); des habitants de plusieurs villes du comté - d'Hereford qui ont été emprisonnés et rançonnés par le chevalier - Jean de Patmer (I, p. 389); de Jean de Grey, qui est attaqué par - quinze malfaiteurs assez déterminés pour mettre le feu à une - ville et donner l'assaut à un château (I, p. 397); de Robert - Power, qui est rançonné et a son château saccagé, ses gens battus - par des hommes «tut armez come gent de guerre» (I, p. 410); de - Rauf le Botiller, qui a vu piller et brûler son château par 80 - hommes venus pour cela avec armes et bagages, amenant des cordes - et des haches sur des charrettes (II, p. 88), etc. En France, - bien entendu, les méfaits de ce genre étaient encore plus - nombreux, mais l'état de guerre y était alors continuel. - - [87] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 351. - -A côté de ces bandes organisées et quasi seigneuriales, il y avait les -voleurs ordinaires, contre lesquels Édouard Ier avait pris en 1285 des -mesures spéciales dans son statut de Winchester. Il est constaté dans cet -acte que les malfaiteurs ont coutume de se «tapir» dans les fossés, -taillis ou buissons du voisinage des routes, surtout de celles qui -relient deux villes marchandes. C'est qu'en effet c'était le lieu de -passage de victimes faciles et richement chargées. Aussi le roi -ordonne-t-il que le bord des grands chemins sera défriché à une distance -de deux cents pieds de chaque côté, de façon qu'il n'y reste ni taillis, -ni buisson, ni creux, ni fosse qui puisse servir à abriter des -malfaiteurs. On pourra seulement laisser subsister les gros arbres tels -que les chênes. C'est au propriétaire du sol à faire ces travaux; s'il -les néglige, il sera responsable des vols et des meurtres et payera -amende au roi. Si la route traverse un parc, même obligation pour le -seigneur, à moins qu'il ne consente à le clore par un mur ou par une haie -si épaisse ou par un fossé si large et si profond que les voleurs ne -puissent le franchir ou y trouver un abri avant ou après leurs attaques. - -Mais, à mesure qu'on avance dans le quatorzième siècle, on trouve que ces -larrons vulgaires ont découvert un meilleur emploi de leurs énergies sans -changer tout à fait d'état. Ils s'allient, tantôt secrétement et tantôt -ouvertement, aux bandes seigneuriales et ne sont plus désormais gens sans -aveu pour qui personne ne peut répondre. C'est ce dont se plaignent -encore les communes: «Item prie ladite commune qe come notoriment soit -conuz _par touz les countées d'Engleterre_ qe robeours, larons et autres -meffesours, à pée et à chival, vont et chivachent à grant route par tote -la terre en diverses lieus, et font larcines et roberies; qe plaise à -nostre seigneur le roi _charger les grantz de la terre que nul tiel soit -meyntenuz par eux_, en privé n'en apert; mes qu'ils soient en eaide de -arester et prendre tiels malveyses[88].» Au précédent parlement, les -mêmes plaintes avaient été faites, et le roi avait déjà promis qu'il -ordonnerait «tiel remedie qe [serrait] pleisaunt à Dieu et à homme[89].» - - [88] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 201 (22 Éd. III, 1348). - - [89] _Ibid._, t. II, p. 165. - -Tous ces malfaiteurs, sans compter l'appui des grands, avaient de beaux -privilèges. On en rencontrait quelquefois qui suivaient les routes, une -croix à la main: à ceux-là il était défendu de toucher de par le roi et -sainte Église; c'étaient des gens qui avaient _forjuré le royaume_. Quand -un voleur, un meurtrier, un félon quelconque se sentait serré de trop -près, il se jetait dans une église et se trouvait en sûreté. L'église -était un lieu sacré, et quiconque en avait franchi le seuil était couvert -par la protection de Dieu. En tirer les gens était un sacrilège qui -emportait excommunication. Nicolas le Porter avait aidé à arracher de -l'église des Carmes de Newcastle des laïques qui s'y étaient réfugiés -«pro vitæ suæ securitate», et qui, une fois livrés à l'autorité civile, -avaient été exécutés. Il lui fallut, pour obtenir son pardon, employer -l'intermédiaire du nonce du pape et se soumettre à une pénitence publique -bien contraire aux coutumes d'aujourd'hui: - -«Nous ordonnons, écrit l'évêque Richard au curé de Saint-Nicolas de -Durham, que les lundi, mardi et mercredi de la semaine de la Pentecôte -qui vient, il aille recevoir, en chemise, nu-tête et nu-pieds, devant le -portail de votre église, en présence de la foule du peuple, le fouet de -vos mains publiquement[90]. Il y proclamera lui-même, _en anglais_, le -motif de sa pénitence et avouera sa faute, et quand il aura reçu ainsi le -fouet, ledit Nicolas se rendra à l'église cathédrale de Durham, nu-tête, -nu-pieds et vêtu comme dessus; il marchera devant, vous le suivrez, et -vous le fustigerez de même devant la porte de la cathédrale, ces trois -mêmes jours, et il y recommencera les déclarations que j'ai dites» (Ap. -16). - - [90] Les pénitences de cette sorte n'étaient pas appliquées - seulement aux hommes. Les femmes de toutes les conditions - devaient s'y soumettre. On peut voir dans ce même registre - palatin de Durham le cas d'Isabelle de Murley, condamnée pour - adultère avec Jean d'Amundeville, mari de sa sœur, à recevoir - publiquement «sex fustigationes circa forum Dunelmense» (t. II, - p. 695). Autre exemple dans les _Constitutiones.... Walteri de - Cantilupo, Wigornensis episcopi_ A. D. 1240; Wilkins, _Concilia - Magnæ Britanniæ et Hiberniæ_, Londres, 1737, 4 vol. fol., t. I, - p. 668. - -Pour les voleurs, ce droit d'asile était précieux. Ils s'échappaient de -prison, couraient à l'église et avaient la vie sauve: «En cele an (18 Éd. -II), disent les _Croniques de London_[91], X personnes eschaperent hors -de Neugate, des queux V furent remenez e IIIJ eschaperent à l'esglise -Seint-Sépulcre et un à l'esglise Seint-Bride et après, touz forsjurerent -Engleterre.» Mais quand les malheureux étaient guettés dans l'église par -leurs ennemis personnels, leur situation devenait dangereuse. C'est ce -que montrent les statuts du royaume en 1315-1316. Les auteurs d'une -pétition[92] exposent au roi que des gens armés s'établissent dans le -cimetière et jusque dans le sanctuaire pour surveiller le fugitif, et le -gardent si étroitement qu'il ne peut même pas sortir pour satisfaire à -ses besoins naturels. On empêche la nourriture de lui arriver; si le -félon se décide à jurer qu'il quittera le royaume, ses ennemis le suivent -sur la route et, malgré la protection de la loi, l'en arrachent et le -décapitent sans jugement. Le roi réforme tous ces abus[93] et prescrit -l'application des règlements anciens sur l'abjuration, c'est-à-dire des -suivants: «Lorsqu'un voleur, un homicide ou un malfaiteur quelconque a -fui dans une église et qu'il a reconnu son crime, que le coroner fasse -faire l'abjuration ainsi: le félon sera conduit à la porte de l'église, -et un port rapproché ou non lui sera assigné et un terme fixé pour -quitter le royaume. Tant qu'il sera en route, il tiendra une croix à la -main et ne s'écartera du grand chemin ni à droite ni à gauche, mais le -suivra jusqu'à ce qu'il ait quitté le royaume, et il n'y reviendra pas -sans que le roi lui ait fait grâce[94].» - - [91] Edition Aungier, Camden society, 1844, 4º, p. 42 (écrites - par un contemporain des événements). - - [92] _Articuli cleri_, 9 Éd. II, chap. X (_Statutes of the - realm_). - - [93] Il défend que les gardiens se tiennent dans le cimetière, à - moins qu'il n'y ait un danger de fuite imminent. Le félon peut - avoir dans l'église «necessaria vite» et il peut en sortir - librement «pro obsceno pondere deponendo». - - [94] _Statutes of the realm_, t. I, p. 250, texte de date - incertaine, mais se rapportant probablement au règne d'Édouard - II. D'après le _Fleta_ (liv. I, ch. XXIX), au bout de 40 jours - d'asile, si les malfaiteurs n'ont pas forjuré le royaume, on doit - leur refuser la nourriture et il ne leur sera plus permis - d'émigrer. Pour gagner le port, d'après la même autorité, le - félon porte un costume qui le fait reconnaître; il est - «discinctus, discalceatus, capite discooperto, in pura tunica, - _tanquam in patibulo suspendendus_, accepta cruce in manibus». - - -Le félon jurait en ces termes: «Entends ceci, sire coroner, moi N. j'ai -volé des moutons ou tel autre animal, ou j'ai tué une ou plusieurs -personnes et je suis félon à notre seigneur le roi d'Angleterre. Et pour -avoir commis quantité de méfaits, larcins, etc., dans sa terre, j'abjure -la terre de notre seigneur E. roi d'Angleterre. Et je me hâterai d'aller -à tel port que tu m'as fixé; je ne quitterai pas la grand'route, et si je -le fais, je consens à être pris et traité en voleur et félon de notre -seigneur le roi. Dans tel port, je chercherai activement passage et n'y -resterai que l'espace d'une marée si je peux trouver passage; et si je ne -peux trouver passage pendant ce délai, j'irai tous les jours dans la mer -jusqu'aux genoux, essayant de traverser, et si je ne peux, au bout de -quarante jours, je rentrerai dans une église comme voleur et félon de -notre seigneur le roi. Et que Dieu m'aide!» - -A l'église, les voleurs se trouvaient en compagnie des débiteurs -insolvables. Ceux-ci, avant d'y venir, faisaient des donations générales -de tous leurs biens, et les créanciers qui les citaient en justice se -trouvaient n'avoir aucune prise sur eux. En 1379[95], Richard II remédie -à cet inconvénient. Pendant cinq semaines, une fois par semaine, le -débiteur sera sommé, par proclamation faite à la porte du sanctuaire, de -comparaître en personne ou par attorney devant les juges du roi. S'il -s'abstient jusqu'au bout, on passera outre; un jugement sera rendu, et -les biens qu'il avait donnés seront partagés entre ses créanciers. - - [95] _Statutes of the realm_, 2 Rich. II, chap. III. On s'était - déjà plaint de ces fraudes sous Édouard III. Une pétition des - communes au parlement de 1376-1377 (_Rotuli parliamentorum_, t. - II, p. 369) constate que certaines gens, après avoir reçu en prêt - de l'argent ou des marchandises et avoir fait une prétendue - donation de tous leurs biens à des amis, «s'enfuent à - Westmonster, Seint Martyn ou autres tils places privilegeez, et - illeoqs vivent long temps... tan qe lesdites creaunsours serront - moult leez de prendre une petit parcelle de lour dette, et - relesser le remenant». Alors les débiteurs rentrent chez eux et - leurs amis leur rendent tous leurs biens. - -Ce ne fut encore qu'un remède temporaire. Dans les premières années du -règne suivant, nous trouvons les communes présentant au roi leurs -doléances sur ces mêmes abus: des apprentis quittent leurs maîtres avec -les biens de ceux-ci, des marchands endettés, des voleurs s'enfuient à -Saint-Martin-le-Grand et y vivent tranquillement de l'argent qu'ils ont -dérobé. Ils emploient les loisirs que leur laisse cette existence -paisible à fabriquer patiemment des chartes, obligations et quittances -fausses, imitant les signatures et cachets des marchands honnêtes de la -cité. Quant aux brigands et meurtriers, ils sont là bien à leur aise pour -préparer de nouveaux crimes; ils sortent de nuit pour les exécuter et -rentrent au matin, en parfaite sécurité, dans leur inviolable repaire. -Le roi se borne à promettre vaguement que «raisonable remedie ent serra -fait». - -Un clerc qui fuyait dans une église n'était pas obligé de quitter -l'Angleterre; il jurait qu'il était clerc et «jouissait du privilège -ecclésiastique, suivant la louable coutume du royaume» (9 Éd. II, ch. -XV). Mais l'Église, qui accordait à tous venants le bénéfice de l'asile, -se réservait la faculté de l'enlever: «En cele an (14 Éd. II), une femme -qe avoit noun Isabele de Bury tua le clerk de l'esglise de Toutz Seintz -près del mur de Loundres et ele se tint en mesme l'esglise V jours, taunt -que l'esvesque de Loundres maunda sa lettre qe le esglise ne la voleit -saver, par quei ele fut mené hors de l'esglise à Neugate et le tierze -jour après ele fut pendu[96].» - - [96] _Croniques de London_, 1844, 4º, Camden society, p. 42. - -Dans ce temps où les émeutes et les révolutions n'étaient pas rares, le -droit d'asile pouvait servir à tous; aussi c'était bien en vain que -Wyclif protestait et en demandait la suppression. Un évêque, si sacrée -que fût sa personne, pouvait être exposé lui-même à presser son cheval de -l'éperon et à fuir vers une église pour sauver sa tête. Ce fut le cas -pour l'évêque d'Exeter, lorsque Isabelle et son fils vinrent renverser -Édouard II[97]: «Taunt tost, mesme le jour, vint un sire Wauter de -Stapulton, qe fu eveske de Exestre, et l'an devant le tresorer le roy, -chivachant vers son hostel en Eldedeaneslane, à son manger, et là fut il -escrié traitour; et il le voyaunt, chivacha à la fuite devers l'esglise -Seint-Poul et fut là encountré et tost deschivaché et mené en Chepe et là -fut il despouillé et sa teste coupé.» - - [97] _Ibidem_, p. 52. - -Sous Richard III, on put voir une reine et un fils de roi refuser de -quitter l'enceinte sacrée de Westminster et garder un temps la vie sauve -grâce à la sainteté du lieu. Sir Thomas More a laissé dans son histoire -de l'usurpateur, la première véritable histoire en langage national que -compte la littérature anglaise, un tableau saisissant du courage de la -veuve d'Édouard IV et de la grande querelle suscitée par Richard pour -arracher de l'abbaye le second enfant du feu roi. Aux demandes réitérées -qui lui étaient faites, la reine répondait: «Où donc croirais-je mon fils -en sûreté, si ce n'est dans ce sanctuaire qu'aucun tyran n'a été -jusqu'ici assez diabolique pour violer?... Certes il a trouvé un bon -subterfuge: ce lieu, qui peut sauvegarder un voleur, ne pourrait pas -protéger un innocent?...» Le subterfuge de Richard III consistait -simplement à faire abolir le droit de sanctuaire. Dans son discours en -faveur de la mesure, qui vise en particulier les asiles de Saint-Paul et -de Westminster, le duc de Buckingham fait une peinture très vive et, du -reste, exacte des désordres que ce droit de refuge entretenait: «Quel -ramassis de voleurs, dit-il, de meurtriers, de traîtres odieux et -perfides ne voit-on pas dans ces deux asiles en particulier!.. Des femmes -y courent avec l'argenterie de leurs maris et disent qu'elles n'osent pas -demeurer chez elles, de crainte d'être battues. Les larrons y apportent -le produit de leurs vols et vivent avec. Ils y trament de nouveaux -méfaits; ils sortent la nuit, volent, pillent, tuent et rentrent, comme -si ces lieux, non seulement les rendaient quittes pour le mal qu'ils ont -fait, mais leur donnaient licence d'en faire davantage.» Le clergé ne nie -aucun de ces abus; mais il trouve regrettable qu'une atteinte soit portée -à un droit aussi ancien et aussi sacré (Ap. 17). - -Pourtant ce privilège subsista et survécut même à l'introduction de la -réforme en Angleterre; il fut toutefois moins respecté à partir de ce -moment. Le chancelier Bacon cite le sanctuaire de Colnham, près Abingdon, -qui fut jugé «insuffisant» pour des traîtres; on y saisit sans façon, -sous Henri VII, plusieurs criminels politiques qui s'y étaient réfugiés -et l'un d'eux fut exécuté[98]. Divers sanctuaires furent supprimés en -1697; ceux qui restaient disparurent à leur tour sous Georges Ier, -époque à laquelle l'asile de Saint-Pierre à Westminster fut démoli. - - [98] _History of the reign of king Henry the seventh._ - -Avec toutes leurs sévérités pénales, la loi et l'usage donnaient encore -aux malfaiteurs d'autres encouragements. Ils recevaient fréquemment des -chartes de pardon; la chancellerie royale les accordait volontiers parce -qu'il fallait payer pour les avoir, et les communes renouvelaient sans se -lasser leurs plaintes contre ces criants abus. Il est certain que ces -chartes se vendaient. Le clerc Jean Crochille expose au roi en parlement -que, pendant qu'il était à la cour de Rome, il a été mis hors la loi et à -son retour emprisonné. Le chancelier lui a accordé une charte de pardon; -mais il est «taunt enpoveri q'i n'ad de qi pur l'avaunt dit chartre -paier[99]». - - [99] _Rotuli parliamentorum_, 21 Éd. III, t. II, p. 178. Voir - aussi la pétition des communes en 1330-1331, 25 Éd. III, t. II, - p. 229. - -Les chartes se donnaient ainsi aux innocents pour de l'argent et aux -«communes felonnes et murdrers» de même, ce qui avait deux résultats: -d'abord le nombre des brigands augmentait en raison de l'impunité; -ensuite on n'osait plus poursuivre en justice les criminels les plus -redoutables, de crainte de les voir revenir pardonnés et prêts à se -venger terriblement. Malheureusement, outre le bénéfice des taxes -perçues, il y avait pour le maintien de cet abus l'intérêt que les -seigneurs gardaient à sa continuation. Inséparables de leurs hommes, ils -savaient les défendre en justice comme ceux-ci les défendaient dans la -rue ou sur la route, et le meilleur moyen de sauver ces _bravi_ des -suites de quelque assassinat était de leur obtenir, de leur acheter une -charte de pardon. Les communes ne l'ignoraient pas et rappelaient au roi -que souvent les seigneurs, protecteurs de scélérats, obtenaient pour eux -des chartes en affirmant qu'ils étaient à l'étranger, occupés à se battre -pour le prince. La charte obtenue, les brigands revenaient et -recommençaient leurs méfaits[100], sans peur d'être inquiétés par -personne. Pour toutes ces causes, le voyageur n'aurait pas été prudent -s'il n'avait pas prévu au départ le cas d'une mauvaise rencontre et s'il -ne s'était pas armé en conséquence. C'était là une nécessité reconnue, et -c'est pour cela que le chancelier de l'université d'Oxford défendait -strictement aux étudiants de porter des armes, _sauf en cas de -voyage_[101]. - - [100] «Pur ceo qe nostre seigneur le roi, par suggestions meyns - véritables, ad plusours foitz granté sa charte de pardon as - larons notairs, et as communes murdrers, fesantz à lui entendre - q'ils sont demorantz en ses guerres de outre meer, là où ils sont - sodeinement retournez en lour pays à perseverer en lour - mesfaitz....» Le roi ordonne qu'on inscrira dans les chartes «le - noun de lui qi fist la suggestion au roi». Et les juges devant - qui cette charte sera présentée par les félons pour avoir leur - liberté auront le pouvoir de faire enquête, et s'ils trouvent que - la suggestion n'est pas fondée, ils tiendront la charte pour non - avenue (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 253, année 1353). - - [101] Règlement de 1313 (_Munimenta academica, or documents - illustrative of academical life and studies at Oxford_, éd. II. - Anstey, Londres, 1868, 2 vol. 8º. Collection du Maître des - Rôles, t. I, p. 91). La peine était la prison et la perte des - armes. - -On n'était donc guère en sûreté contre les voleurs, et on ne l'était même -pas toujours contre les gens du shériff. A cette époque de défiance où -les rôdeurs étaient si nombreux, il suffisait d'être étranger au pays, -surtout si c'était la nuit, pour que, sur un soupçon, on fût envoyé à la -geôle, comme on le voit par un statut d'Édouard III[102]. Rien de plus -général que les termes de cette loi; le pouvoir de faire arrêter est -presque sans limites: «Item come en l'estatut fait à Wincestre en temps -meisme le roi l'ael[103] soit contenuz qe si nul estraunge passe par pais -de nuyt de qi homme ait suspecion, soit maintenant arestu et livré au -visconte, et demoerge en gard tant q'il soit duement delivrés; et -diverses roberies, homicides et felonies ont esté faitz einz ces heures -par gentz qi sont appelez Roberdsesmen, Wastours, Draghlacches...» Que -quiconque soupçonne un passant d'appartenir à une de ces bandes, «soit il -de jour, soit il de nuyt,» le fasse arrêter sur-le-champ; on le mènera au -constable de la ville prochaine, qui le gardera en prison et fera enquête -en attendant que le _justice_ vienne. Or, supposez qu'un étranger passe -de nuit par la ville; la garde l'arrête, il se voit déjà en prison -«jusqu'à ce que le _justice_ vienne» et se met à courir au lieu de se -laisser prendre: le statut a prévu le cas[104]: «Si eus ne soeffrent pas -estre aresteuz, seit heu e cri levé sur eus, e ceus qi funt la veille les -siwent o tute la ville ove les visnées viles o heu e cri de vile en vile -jesqes taunt q'il serra pris et livrez au viscunte.» Singulier -tableau!... C'est au milieu de la nuit, l'étranger est un voleur -peut-être, peut-être un honnête homme qui a perdu sa route ne connaissant -pas la ville; sa faute est de n'être pas rentré au couvre-feu; il cherche -à tâtons son chemin dans les ruelles obscures; la garde l'aperçoit et -l'interpelle; il fait les réflexions qu'on imagine, et voilà la huée et -le cri qui commencent, la garde qui court, la ville qui s'éveille, les -lumières qui paraissent et, petit à petit, les plus zélés qui se mettent -à sa poursuite. Si la ville est fortifiée, les poternes sont fermées -depuis longtemps, et il sera sûrement pris. A peine peut-il espérer se -jeter dans quelque porte mal jointe à un tournant de rue et se tenir -blotti derrière, écoutant, la main tremblante, le cœur battant, la garde -qui passe lourdement, au pas de charge, entourée comme d'un nuage de -clameurs furieuses. Le nombre des pas diminue et les clameurs se font -moins entendre, puis vont s'éteignant, perdues dans les profondeurs de la -cité. - - [102] 5 Éd. III, ch. XIV. - - [103] L'aïeul du roi actuel, lequel aïeul était Édouard Ier. - - [104] Statut de Winchester; 13 Éd. I, ch. IV. _Statutes of the - realm._ - -Mais si la ville n'est qu'une bourgade non close de murs, le premier -mouvement du fugitif sera de gagner la campagne, et alors, qu'il ne -craigne pas les marais, les fossés, les haies; qu'il sache, à un pli de -terrain, quitter la grand'route et profiter d'un endroit où l'on aura mal -appliqué le statut de Winchester. Sans cela il est perdu; la garde le -suit, la ville le suit, la huée continue, et au prochain village la scène -du départ va recommencer. Les habitants, avertis par la clameur, allument -déjà leurs lanternes, et les voilà eux aussi en chasse. Avant le bout de -la grand'rue, quelque paysan plus alerte se trouvera prêt au passage pour -barrer la route. Tous y ont intérêt, tous ont été volés, ou leurs parents -ou leurs amis; quelqu'un des leurs a été blessé, assassiné sur la route -comme il revenait du marché. Tout le monde a entendu parler de -mésaventures pareilles et se sent menacé personnellement. De là ce zèle à -se mettre en chasse au bruit de la huée et la conviction que, pour courir -si fort et faire courir tant de monde, le fugitif doit être un brigand -redoutable qu'attend le gibet[105]. - - [105] Cette faculté de faire courir sus à la première personne - venue était, comme une foule de droits de ce temps, à la fois une - garantie pour la sécurité publique et une arme dangereuse aux - mains des félons. Des voleurs s'en servaient et il leur arrivait - de faire emprisonner par ce moyen leur propre victime. Alisot, - femme de Henri de Upatherle, expose au roi que son mari a été - fait prisonnier par les Écossais à la bataille de Sterling, est - resté plus d'un an leur captif, puis est revenu après avoir payé - quarante livres de rançon. En son absence, Thomas de Upatherle et - Robert de Prestbury s'emparèrent des terres qu'il possédait à - Upatherle, se les partagèrent, abattirent les maisons et en tout - agirent en propriétaires, emportant chez eux tout le bien qu'ils - purent. Le retour du prisonnier vint les surprendre; dès qu'ils - surent qu'il avait reparu sur ses terres, «le dit Thomas, par - faus compassement entre luy et le dit Robert s'en leva hiewe et - crie sur le dit Henry, et lui surmist qe il lui avoit robbé de - ses chateux à la value de CLI». Ils furent crus: «le dit Henri - fut pris et emprisoné en chastle de Glocestre longe temps,» en - attendant la venue des _justices_, exactement comme le disait le - statut. Henri finit par recouvrer sa liberté et obtint un bref - contre ses ennemis; mais ceux-ci, informés à temps, vinrent - trouver leur victime «et baterunt le dit Henri en la ville de - Gloucestre, c'est asaver debrescerunt ses deux braaz, ses deux - quises et ses deux jaunbes, et sa teste de chescun parte, et son - corps tut naufré et vilement treté, qe a graunt peine eschapa la - mort». La réponse du roi n'est guère satisfaisante: «Si le baron - (mari) seit en vie, la pleinte est seon (sienne), et s'il seit - mort, la pleinte de la femme est nulle» (_Rotuli parliamentorum_, - t. II, p. 35, année 1330). - - - - - DEUXIÈME PARTIE - - LA VIE NOMADE - - - - - «Qui ne s'adventure n'a cheval ni mule, ce dist Salomon.--Qui - trop s'adventure perd cheval et mule, respondit Malcon.» - - -L'aspect et l'état habituel des routes anglaises étant connus, il faut -prendre à part les principaux types de la classe errante et voir quel -genre de vie menait le nomade et quelle sorte d'importance il avait dans -la société ou dans l'État. - -Les nomades appartenant à la vie civile étaient, en premier lieu, les -marchands de drogues, les bouffons, les jongleurs, les musiciens et les -chanteurs ambulants, puis, dans un ordre plus important au point de vue -social, les _outlaws_, les larrons de toute sorte et les ouvriers -errants.--A la vie ecclésiastique appartenaient les prêcheurs, les frères -mendiants et ces étranges marchands d'indulgences qu'on appelait -pardonneurs.--Enfin il y avait les pèlerins, dans les rangs desquels, -comme dans le livre de Chaucer, clercs et laïques allaient confondus. - -Certains de ces individus, les frères notamment, avaient, il est vrai, un -point d'attache; mais leur existence s'écoulait en majeure partie sur les -routes; ils n'avaient pas de but fixe et quêtaient à l'aventure; ils -avaient pris à la longue les mœurs et le parler des véritables nomades -et, dans l'opinion commune, ils se confondaient le plus souvent avec -ceux-ci: c'est à cette famille d'êtres qu'ils se rattachent. - -Quant à la race étrange que nous voyons, aujourd'hui encore, errer de -pays en pays et qui, la dernière, représentera parmi nous la caste des -errants, elle n'avait pas encore fait son apparition dans le monde -britannique et nous n'avons pas à nous en occuper. Bohémiens ou _gipsies_ -demeurent jusqu'au quinzième siècle entièrement inconnus en Angleterre. - - - - -CHAPITRE I - -HERBIERS, CHARLATANS, MÉNESTRELS, CHANTEURS ET BOUFFONS - - Le guérisseur ambulant.--L'herbier de Rutebeuf.--Les charlatans - et les médecins en Angleterre.--Le saltimbanque de Ben - Jonson.--Le charlatan d'aujourd'hui. - - Les jongleurs et les ménestrels.--Leur popularité.--En quoi - consistent leurs chants.--Leur rôle dans les fêtes seigneuriales - et dans les festins.--Les troupes au service du roi.--Les troupes - au service des nobles.--Les instruments de musique. - - La concurrence.--La guild des ménestrels et son monopole.--Les - faux ménestrels.--Rôle des ménestrels dans les mouvements - populaires, leurs doctrines libérales.--Le noble tolère ces - doctrines; le peuple se les assimile. - - Causes de la disparition des ménestrels.--L'invention de - l'imprimerie.--Le perfectionnement de l'art théâtral. - - Les bouffons et les faiseurs de tours.--Grossièreté de leurs - jeux.--Ils s'associent aux ménestrels.--La réprobation publique - les atteint les uns et les autres à la Renaissance. - -Les plus populaires de tous les errants étaient naturellement les plus -gais ou ceux qui passaient pour les plus bienfaisants. Ceux-ci étaient -les gens à panacée universelle, très nombreux au moyen âge; ils couraient -le monde vendant la santé. Les jours de chômage ils s'établissaient sur -la place des villages, étendaient à terre un tapis ou un morceau -d'étoffe, étalaient leurs drogues et commençaient à haranguer le peuple. -On peut entendre encore aujourd'hui des discours pareils à ceux qu'ils -tenaient, au quatorzième siècle, en Angleterre, en France, en Italie; -leur profession est une de celles qui ont le moins changé. Au treizième -siècle, l'_herbier_ de Rutebeuf parlait comme le saltimbanque de Ben -Jonson au seizième siècle, comme le charlatan qui attirait hier, à cent -pas de nos portes, la foule à ses tréteaux. Grandes paroles, récits -merveilleux, éloge de leurs origines nobles, lointaines, énumération des -guérisons extraordinaires qu'ils ont faites, étalage d'un dévouement sans -bornes au bien public, d'un complet désintéressement pécuniaire, on -retrouve cela et on le retrouvera à jamais dans les discours de tous ces -nomades insinuants. - -«Belles gens, disait, il y a six cents ans, le marchand d'herbes -médicinales de Rutebeuf, je ne suis pas de ces pauvres prêcheurs ni de -ces pauvres herbiers qui vont par devant ces moutiers, avec leurs pauvres -chappes mal cousues, qui portent boites et sachets et étendent un -tapis.... Sachez que de ceux-là ne suis-je pas, mais suis à une dame, qui -a nom madame Trote de Salerne, qui fait couvre-chef de ses oreilles, et -les sourcils lui pendent à chaînes d'argent par-dessus les épaules; et -sachez que c'est la plus sage dame qui soit dans les quatre parties du -monde. Ma dame nous envoie en diverses terres et en divers pays, en -Pouille, en Calabre.... en Bourgogne, en la forêt des Ardennes pour -occire les bêtes sauvages et en traire les bons oignements, pour donner -médecines à ceux qui ont des maladies au corps.... Et pour ce qu'elle me -fit jurer sur les saints quand je me départis d'elle, je vous apprendrai -à guérir du mal des vers si vous voulez ouïr. Voulez-vous ouïr? - -«.... Ôtez vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes que ma -dame envoie en ce pays et en cette terre; et pour ce qu'elle veut que les -pauvres y puissent aussi bien avenir comme les riches, elle me dit que -j'en fisse denrée (que je les vendisse par portions d'un denier), car tel -a un denier en sa bourse qui n'y a pas cinq livres; et elle me dit et me -commanda que je prisse un denier de la monnaie qui courrait dans le pays -et la contrée où je viendrais.... - -«Ces herbes, vous ne les mangerez pas; car il n'est si fort bœuf en ce -pays ni si fort destrier qui, s'il en avait aussi gros qu'un pois sur la -langue, ne mourût de male mort, tant sont fortes et amères.... Vous les -mettrez trois jours dormir en bon vin blanc; si vous n'avez blanc, prenez -vermeil; si vous n'avez vermeil, prenez de la belle eau claire, car tel a -un puits devant son huis qui n'a pas un tonneau de vin en son cellier. Si -vous en déjeûnez par treize matins.... vous serez guéris des diverses -maladies... Car si mon père et ma mère étaient en péril de mort et ils me -demandaient la meilleure herbe que je leur pusse donner, je leur -donnerais celle-là. - -«En telle manière vends-je mes herbes et mes oignements: qui voudra en -prenne; qui n'en voudra les laisse[106].» - - [106] _Diz de l'erberie._ _Œuvres_, édition Jubinal, 1839, t. I, - p. 250; l'orthographe de la citation est modernisée. - -Cet herbier était de ceux qu'en France et en Angleterre les ordonnances -royales poursuivaient pour exercice illégal de la médecine. Philippe le -Bel, en 1311, Jean le Bon, en 1352, avaient rendu contre eux des arrêts -sévères. Ils leur reprochaient «d'ignorer le tempérament des hommes, le -temps et la manière convenables pour opérer, les vertus des médecines, -surtout des médecines laxatives, en lesquelles gît péril de mort». Ces -gens-là, «venus souvent de l'étranger,» parcouraient la ville et les -faubourgs et se permettaient d'administrer aux malades trop confiants -«clisteria multum laxativa et alia eis illicita[107]», ce dont l'autorité -royale était justement indignée. - - [107] Recueil d'Isambert, t. III, p. 16, et t. IV, p. 676. - -En Angleterre, les vendeurs de drogues ambulants n'avaient pas meilleure -réputation; les chants et les satires populaires nous les montrent -toujours frayant dans les tavernes avec la pire société. Pour se faire -une idée de ce que pouvaient être leurs recettes, il faut se rappeler ce -qu'était la médecine protégée par les statuts du royaume. Il faut se dire -que Jean de Gaddesden, médecin de la cour sous Édouard II, faisait -disparaître les traces de la petite vérole en enveloppant le malade dans -des draps rouges; il avait traité ainsi l'héritier même du trône. Il -avait été longtemps embarrassé pour guérir la pierre: «A la fin, dit-il -dans sa _Rosa Anglica_, je pensai à faire recueillir une bonne quantité -de ces scarabées qu'on trouve en été dans la fiente des bœufs, et de ces -cigales qui chantent aux champs: je coupai les têtes et les ailes des -cigales et les mis avec les scarabées et de l'huile ordinaire dans un -pot; je le couvris et le laissai ensuite, pendant un jour et une nuit, -dans un four à pain. Je retirai le pot et le chauffai à un feu modéré; je -broyai le tout et frottai enfin les parties malades; en trois jours la -douleur avait disparu;» sous l'influence des scarabées et des cigales, la -pierre s'était brisée en morceaux. C'est presque toujours ainsi, par une -illumination subite, que ce médecin découvre ses remèdes les plus -efficaces; madame Trote de Salerne ne confiait pas à ses agents dans les -diverses parties du monde le secret de recettes plus merveilleuses et -plus inattendues (Ap. 18). - -N'importe, entre un médecin de cour et un charlatan de carrefour, la loi -distinguait fort nettement. Un Gaddesden avait, pour appliquer aux -patients ses médicaments étranges, l'appui d'une renommée établie et il -offrait la garantie de sa haute situation. Il avait étudié à Oxford et il -faisait autorité; un médecin sérieux comme le docteur de Chaucer, qui -s'était tant enrichi pendant la peste, ne négligeait pas de lire et de -méditer ses écrits. Sans avoir moins de science ni surtout d'ingéniosité, -l'herbier errant était moins avantageusement connu; il ne pouvait pas, -comme le médecin du roi, s'autoriser de sa bonne réputation pour faire -avaler des vers luisants à ses malades, les frotter de scarabées et de -cigales, leur donner en remède «sept têtes de chauves-souris -grasses[108]»; le législateur se précautionnait en conséquence. A la -campagne, de même que la plupart des autres nomades, le guérisseur sans -brevet trouvait moyen presque toujours d'échapper à la rigueur des -statuts; mais malheur à lui s'il se hasardait à tenter publiquement des -cures en ville! Pour avoir voulu guérir une femme en lui faisant porter -sur la poitrine un certain parchemin, le malheureux Roger Clerk se vit -poursuivre en 1381 pour pratique illégale de la médecine dans Londres. Il -fut mené au pilori, «par la ville au son des instruments», à cheval sur -un cheval sans selle, son parchemin au cou; de plus, aussi au cou, un -vase de nuit et une pierre à aiguiser, en signe qu'il avait menti; un -autre vase de nuit lui pendait dans le dos[109]. - - [108] Remède pour les maladies de la rate (_Rosa Anglica_). - - [109] _Memorials of London_, documents se rapportant aux - treizième, quatorzième et quinzième siècles, publiés par Riley, - Londres, 1868, 8º, p. 466. - -Inquiet de la recrudescence de ces abus, Henri V rendit, en 1421, une -_Ordinance encontre les entremettours de fisik et de surgerie_, «pur -ouster meschieves et perils qi longement ont continuez dedeinz le roialme -entre les gentz parmi ceux q'ont usez l'arte et le practik de fisik et -surgerie, pretendantz soi bien et sufficeaument apris de mesmes les arts, -où de vérité n'ont pas estez». Désormais il y aura des châtiments sévères -pour tous les médecins qui n'auront pas été _approuvés_ en leur art, -«c'est assavoir, ceux de fisik en les universitées, et les surgeons entre -les mestres de cell arte[110]». Les désordres se renouvellent comme -avant, ou peu s'en faut; pour donner plus d'autorité à la médecine -reconnue par l'État, Édouard IV, la première année de son règne, -constitue en corporation la société des barbiers de Londres. - - [110] _Rotuli parliamentorum,_ 9 II. V, t. IV, p. 130. - -La Renaissance arrive et trouve les barbiers, les charlatans, les -empiriques, les sorciers, continuant de prospérer sur le sol britannique. -Henri VIII le constate avec regret et promulgue de nouveaux règlements: -«La science et l'art de la médecine et de la chirurgie, dit le roi dans -son statut, à la parfaite connaissance desquels sont nécessaires à la -fois de profondes études et une mûre expérience, sont journellement -appliqués dans ce royaume par une multitude d'ignorants. Beaucoup d'entre -eux n'ont aucune notion de ces sciences, ni connaissances d'aucune sorte; -il en est même qui ne savent pas lire: si bien qu'on voit des artisans -ordinaires, des forgerons, des tisserands, des femmes, entreprendre avec -audace et constamment des cures importantes et des choses de grande -difficulté. A l'accomplissement de quoi ils usent, partie de sortilèges -et incantations, partie de remèdes si impropres que les maladies -augmentent: au grand déplaisir de Dieu....» En conséquence, toute -personne qui voudra pratiquer la médecine dans Londres ou à six milles à -la ronde devra auparavant subir un examen devant l'évêque de la capitale, -ou devant le doyen de Saint-Paul, assisté de quatre «doctours of phisyk». -En province l'examen aura lieu devant l'évêque du diocèse ou son vicaire -général. En 1540, le même prince fusionne la corporation des barbiers et -la société des chirurgiens, et accorde chaque année à la nouvelle -association les cadavres de quatre criminels pour étudier sur eux -l'anatomie. - -A peine tous ces privilèges étaient-ils concédés, qu'un revirement -complet se fait dans l'esprit des législateurs, et qui s'avise-t-on de -regretter? précisément ces anciens guérisseurs non brevetés, ces -possesseurs de secrets infaillibles, ces empiriques de village si -durement traités dans le statut de 1511. Une nouvelle ordonnance est -rendue, qui n'est qu'un long réquisitoire contre les médecins autorisés: -ces docteurs certifiés empoisonnent leurs clients tout aussi bien que les -anciens charlatans, seulement ils prennent plus cher. «Préoccupés de -leurs propres gains, et nullement du bien des malades, ils ont poursuivi, -troublé et harcelé diverses honnêtes personnes, hommes et femmes, à qui -Dieu avait accordé l'intuition de la nature et des effets de certaines -herbes, racines et eaux.... lesquelles personnes cependant ne prennent -rien en récompense de leur savoir et de leur habileté, mais administrent -les remèdes aux pauvres en bons voisins, pour l'amour de Dieu, par pitié -et charité. On sait de reste, au contraire, que les médecins certifiés ne -veulent guérir personne s'ils ne sont assurés d'une rémunération plus -élevée que la cure ne mérite; car s'ils consentaient à traiter pour rien -les malades, on ne verrait pas un si grand nombre de ceux-ci pourrir et -languir jusqu'à la mort, comme on voit chaque jour, faute des secours de -la médecine.» D'ailleurs, malgré les examens de l'évêque de Londres, «la -plupart des personnes de cette profession ont bien peu de savoir»; c'est -pourquoi tous les sujets du roi ayant, «par spéculation ou pratique», -connaissance des vertus des plantes, racines et eaux, pourront, comme -auparavant, nonobstant les édits contraires, guérir au moyen d'emplâtres, -cataplasmes et onguents toutes les maladies apparentes à la surface du -corps, cela «dans tout le royaume d'Angleterre ou dans toute autre des -possessions du roi[111]». - - [111] _Statutes of the realm_, 3 H. VIII, ch. XI, 32 H. VIII, ch. - XLII, et 34-35 H. VIII, ch. VIII. - -Le changement, comme on voit, était radical: les secrets des villageoises -n'étaient plus des secrets de sorcières, c'étaient des recettes -précieuses dont elles avaient reçu de Dieu l'intuition; les pauvres, -exposés à mourir sans médecin, se réjouirent; les charlatans respirèrent. -Ben Jonson, ce marcheur intrépide qui, parti de Londres, un bâton à la -main, alla à pied par plaisir jusqu'en Écosse, qui connaissait si bien -les habitués des fêtes anglaises, nous a laissé le vivant portrait d'un -charlatan, portrait qui est spécialement celui d'un Vénitien du -dix-septième siècle, mais qui demeure vrai encore aujourd'hui et le -sera, pour tous les pays, dans tous les temps. Les caractères de cette -sorte sont presque immuables; le héros de Jonson est le même individu que -celui dont Rutebeuf, trois siècles et demi plus tôt, avait relevé les -discours. Sûrement, dans ses visites à Smithfield en temps de foire, le -dramaturge avait entendu maint empirique s'écrier, la voix émue, les yeux -au ciel: «Ah! santé! santé! la bénédiction du riche! la richesse du -pauvre! qui peut t'acheter trop cher, puisqu'il n'est sans toi de plaisir -en ce monde?» Sur quoi l'orateur de Jonson raille ses collègues, vante sa -panacée incomparable, dans laquelle entre un peu de graisse humaine, qui -vaut mille couronnes, mais qu'il laissera pour huit couronnes, non, pour -six, enfin pour six pence. Mille couronnes, c'est ce que lui ont payé les -cardinaux Montalto et Farnèse et le grand-duc de Toscane son ami; mais il -méprise l'argent, et pour le peuple il fait des sacrifices. Il a -également un peu de la poudre qui a rendu Vénus belle et Hélène aussi; un -de ses amis, grand voyageur, lui en a envoyé, qu'il a trouvée dans les -ruines de Troie. Cet ami en a expédié encore un peu à la cour de France, -mais cette partie était mélangée, et les dames qui s'en servent n'en -obtiennent pas d'aussi bons effets[112]. - - [112] _The Fox_, acte II, scène I (1605). - -Trois ans plus tard, un Anglais qui ne connaissait pas la comédie de -Jonson, se trouvant à Venise, s'émerveillait des discours des -saltimbanques italiens et, croyant donner à ses compatriotes des détails -nouveaux sur cette race plus florissante dans la péninsule qu'en aucun -pays d'Europe, traçait d'après nature un portrait tout semblable à celui -qu'avait dessiné l'ami de Shakespeare. «Souvent, écrit Coryat, j'ai -vraiment admiré ces orateurs improvisés; ils débitent leurs contes avec -une si merveilleuse volubilité, une grâce si agréable, même quand ils -parlent _ex tempore_, avec un assaisonnement si varié de rares -plaisanteries et de traits piquants, qu'ils remplissent de surprise -l'étranger inaccoutumé à leurs harangues.» Ils vendent des «huiles, des -eaux souveraines, des ballades amoureuses imprimées, des drogues et un -monde d'autres menus objets.... J'en ai vu un tenir une vipère à la main -et jouer un quart d'heure de suite avec son aiguillon sans être piqué.... -Il nous donna à croire que cette même vipère descendait généalogiquement -de la famille du reptile qui sauta du feu sur la main de saint Paul, dans -l'île de Melita, aujourd'hui appelée Malte[113].» - - [113] _Coryat's crudities_, reprinted from the edition of 1611, - Londres, 1776, 3 vol. 8º, t. II, p. 50. Coryat était parti de - Douvres le 14 mai 1608. - -Sans doute la faconde, la volubilité, la conviction momentanée, la grâce, -le ton insinuant, la gaieté légère, ailée, du charlatan méridional ne se -retrouvaient pas aussi complets, aussi charmants dans les fêtes de la -vieille Angleterre. Ces fêtes étaient joyeuses pourtant, elles étaient -fort suivies, et l'on y rencontrait maint personnage rusé, railleur et -amusant comme Autolycus, ce type du colporteur, coureur de fêtes -paysannes, à qui Shakespeare a fait une place dans la galerie de ses -immortels. Les travailleurs de la campagne allaient en foule à ces -réunions essuyer des lazzi qui leur faisaient plaisir et acheter des -onguents qui leur feraient du bien: on peut les y voir encore. A l'heure -présente, chez nous, et en Angleterre aussi, la foule continue de -s'attrouper devant les marchands de remèdes qui guérissent -infailliblement les maux de dents et effacent quelques autres douleurs de -moindre importance. Les certificats abondent autour de la boutique; il -semble que tous les gens illustres qui soient au monde aient déjà -bénéficié de la découverte; au reste s'adresse maintenant le vendeur. Il -gesticule, il s'anime, se penche en avant, a le ton grave et la voix -forte. Les paysans se pressent autour, la bouche béante, l'œil inquiet, -incertains si l'on doit rire ou s'il faut avoir peur, et finissant par -prendre confiance. Ils tirent leur bourse d'un air gauche; leur large -main s'embarrasse dans leur habit neuf; ils tendent leur pièce et -reçoivent la médecine, et leur œil qui brille et leur physionomie -indécise disent assez que la malice et le sens pratique habituel font ici -défaut, que ces âmes fort rusées, invincibles dans leur domaine propre, -sont les victimes de tous, en pays inconnu. Le vendeur s'agite, et, -aujourd'hui comme autrefois, triomphe de l'indécision au moyen -d'interpellations directes. - -En Angleterre, c'est à l'incomparable _foire de_ _l'oie_, à Nottingham, -qu'il faut de préférence aller chercher ces spectacles. Ils brillent là -dans toute leur infinie variété: on y pourra constater que les charlatans -d'aujourd'hui n'ont pas perdu grand'chose de leur verve héréditaire; on y -reconnaîtra que le peuple anglais n'est pas toujours maussade et -soucieux; car dans ce jour de folie et d'inconcevable liberté on verra en -action, éclairée il est vrai d'une lumière bien différente, cette grande -kermesse de Rubens qui est au Louvre. - -Plus grande encore était, au moyen âge, la popularité des nomades qui -venaient non pas guérir, mais simplement égayer la foule, et qui -apportaient avec eux, sinon les remèdes aux maladies, du moins l'oubli -des maux: c'étaient les ménestrels, les faiseurs de tours, les jongleurs -et les chanteurs. Ménestrels et jongleurs, sous des noms différents, -exerçaient la même profession, c'est-à-dire qu'ils psalmodiaient des -romans et des chansons en s'accompagnant de leurs instruments (Ap. 19). -Dans un temps où les livres étaient rares et où le théâtre proprement dit -n'existait pas, la poésie et la musique voyageaient avec eux par les -grands chemins; de tels hôtes étaient toujours les bienvenus. On trouvait -ces nomades dans toutes les fêtes, dans tous les festins, partout où l'on -devait se réjouir; on leur demandait, comme on faisait au vin ou à la -bière, d'endormir les soucis et de donner la joie et l'oubli. Ils s'y -prenaient de plusieurs manières; la plus recommandable consistait à -chanter et à réciter, les uns en français, d'autres en anglais, les -exploits des anciens héros. - -Ce rôle était noble et tenu en grande révérence; les jongleurs ou -ménestrels qui se présentaient au château, la tête pleine d'histoires -belliqueuses ou de contes d'amour ou de prestes chansons où il n'y avait -qu'à rire, étaient reçus avec la dernière faveur. A leur arrivée ils -s'annonçaient du dehors par des airs gais qui s'entendaient du fond des -salles; bientôt venait l'ordre de les introduire; on les alignait dans le -fond du hall et l'on prêtait l'oreille (Ap. 20). Ils préludaient sur -leurs instruments et bientôt commençaient à psalmodier. Comme Taillefer à -la bataille d'Hastings, ils disaient les prouesses de Charlemagne et de -Roland, ou bien ils parlaient d'Arthur ou des héros de la guerre de -Troie, aïeux incontestés des Bretons d'Angleterre (Ap. 21). Au -quatorzième siècle, tous ces anciens romans héroïques, rudes, puissants -ou touchants, avaient été remaniés et rajeunis; on y avait ajouté des -descriptions fleuries, des aventures compliquées, des merveilles -extraordinaires; beaucoup avaient été mis en prose et, au lieu de les -chanter, on les lisait[114]. Le seigneur écoutait avec complaisance, et -son goût qui se blasait de plus en plus lui faisait trouver du charme aux -enchevêtrements bizarres dont chaque événement était désormais -enveloppé. Il vivait maintenant d'une vie plus complexe qu'autrefois; -étant plus civilisé, il avait plus de besoins, et les peintures simples -et tout d'une pièce de poèmes comme la chanson de Roland n'étaient plus -faites pour flatter son imagination. Les héros de romans se virent -imposer des tâches de plus en plus difficiles et durent triompher des -enchantements les plus merveilleux. En outre, comme la main devenait -moins lourde, on les peignit avec plus de raffinement, on se complut dans -leurs aventures amoureuses et on leur donna, autant qu'on put, ce charme -à la fois mystique et sensuel dont les images sculptées du quatorzième -siècle ont gardé une marque si prononcée. L'auteur de _Sir Gawayne_ met -une complaisance extrême à décrire les visites que son chevalier -reçoit[115], à peindre sa dame si douce, si jolie, aux mouvements -souples, au gai sourire; il y emploie tout son soin, toute son âme, il -trouve des mots qui semblent des caresses, et tels de ses vers brillent -d'une lueur dorée comme celle de parfums qui se consument. - - [114] On s'habituait à lire les vers à haute voix au lieu de les - chanter. Chaucer prévoit que son poème de _Troïlus_ pourra être - lu ou chanté indifféremment et il écrit, s'adressant à son livre: - - So preye I to God, that non myswrite the, - Ne the mys-metere, for defaute of tonge! - And red wher so thow be, or elles songe, - That thow be understonde, God I beseche! - - (Livre dernier, strophe CCLVIII.) - - - [115] _Sir Gawayne_, édition Morris, pp. 38 et suiv. - -Ces peintures déjà fréquentes au treizième siècle sont encore plus -goûtées au quatorzième; mais à la fin de ce dernier siècle elles se -déplacent et du roman passent dans le conte ou dans des poèmes moitié -contes, moitié romans, tels que le _Troïlus_ de Chaucer. Après maintes -transformations, le roman tendait en effet à s'effacer devant des genres -nouveaux qui convenaient mieux au génie du temps. Cent ans plus tôt, un -homme comme Chaucer eût sans doute repris à son tour les légendes -d'Arthur et eût écrit pour les ménestrels quelque magnifique roman; mais -il laissa des contes et des poèmes lyriques, parce qu'il comprit que le -goût avait changé, qu'on était encore curieux, mais non enthousiaste des -anciennes histoires, qu'on ne les suivait plus guère avec passion -jusqu'au bout et qu'on en faisait l'ornement des bibliothèques[116] plus -que le sujet des pensées quotidiennes. On aima mieux dès lors trouver -séparément dans des ballades et dans des contes le souffle lyrique et -l'esprit d'observation qui jadis étaient réunis dans les romans; ceux-ci, -abandonnés aux moins experts des rimeurs de grands chemins, devinrent de -si piètres copies des anciens originaux, qu'ils furent la risée des gens -de goût et de bon sens. - - [116] Les manuscrits brillamment enluminés se multiplient; on les - recherche et on les paye fort cher. Édouard III achète à Isabelle - de Lancastre, nonne d'Aumbresbury, un livre de romans qu'il lui - paye 66 livres 13 shillings et 4 pence, ce qui était une somme - énorme. Quand le roi eut ce livre, il le garda dans sa propre - chambre. (_Issues of the exchequer_, édition Devon, 1837, p. - 144.) Richard II (_ibidem_, p. 213) achète pour 28 livres une - bible en français, un Roman de la Rose et un Roman de Percival. - Pour se faire une idée de ces prix, il faut se rappeler, par - exemple, que, l'année avant qu'Édouard achetât son livre de - romans, les habitants de Londres inscrivaient dans les comptes de - la ville 7 livres 10 shillings pour dix bœufs qu'ils avaient - donnés au roi, 4 livres pour 20 porcs et 6 livres pour 24 cygnes. - (_Memorials of London and London life_, documents publiés par - Riley, 1868, p. 170.) - -On vit ainsi mettre en vers anglais sautillants et vides plusieurs des -grandes épopées françaises raccourcies. La belle époque était passée; -quand, dans la troupe de ses pèlerins, Chaucer vient à son tour conter -d'un air narquois les prouesses de sire Thopas, le bon sens populaire que -l'hôte représente se révolte, et le récit est brusquement interrompu. De -sire Thopas cependant à beaucoup des romans qui couraient les chemins et -que les chanteurs répétaient de place en place, la distance est petite, -et la parodie qui nous amuse n'était presque qu'une imitation. Robert -Thornton, dans la première moitié du quinzième siècle, copia sur des -textes plus anciens bon nombre de ces romans; à les parcourir on est -frappé de l'excellence de la plaisanterie de Chaucer et de la justesse de -sa parodie. Ces poèmes se déroulent tous d'une même allure, allègres et -pimpants, sans grande pensée ni grand sentiment; les strophes défilent -cadencées, claires, faciles et creuses; nulle contrainte, aucun effort; -on ouvre le livre, on le quitte, sans souci, sans regret, sans s'ennuyer -précisément, mais sans non plus s'émouvoir beaucoup. Et si par hasard -d'un roman on passe à l'autre, il semble que ce soit le même. Prenez -n'importe lequel, _Sir Isumbras_ par exemple; après une prière récitée -pour la forme, le rimeur vante la bravoure du héros, puis une précieuse -vertu qu'il avait: son amour pour les ménestrels et sa générosité à leur -égard[117]. Isumbras n'a que des qualités uniques, sa femme et ses fils -aussi; il est le plus vaillant de tous les chevaliers, sa femme la plus -belle des femmes. Cela n'empêche pas sire Degrevant d'être aussi le plus -vaillant, et sire Églamour d'Artois pareillement. Le ménestrel nous -vielle des airs un peu différents, mais sur le même instrument, et le son -maigre qui en sort donne un caractère de famille à toutes ses chansons -(Ap. 22). - - [117] He luffede glewmene well in haulle, - He gafe thame robis riche of palle - Bothe of golde and also fee; - Of curtasye was he kynge, - Of mete and drynke no nythynge - One lyfe was none so fre. - - (_The Thornton romances; Isumbras_, éd. Halliwell.) - -Mais le noble n'avait guère de distractions meilleures; le théâtre -n'existait pas encore; de loin en loin seulement, aux grandes fêtes de -l'année, le chevalier pouvait aller, avec la foule, voir sur les tréteaux -Pilate et Jésus; le reste du temps il était trop heureux de recevoir chez -lui des gens à la vaste mémoire qui savaient plus de vers et plus de -musique qu'on n'en pouvait entendre en un jour. Alors on n'imaginait pas -de réjouissances sans ménestrels; il y avait quatre cent vingt-six -musiciens ou chanteurs au mariage de la princesse Marguerite, fille -d'Édouard Ier[118]. Édouard III donna cent livres à ceux qui -assistaient au mariage de sa fille Isabelle[119]; il en faisait figurer -aussi dans ses tournois[120]. On amenait volontiers à un évêque en -tournée pastorale des ménestrels pour le réjouir; c'étaient alors -parfois des gens du lieu et de bien pauvres musiciens. L'évêque Swinfield -dans une de ses tournées donne un penny par tête à deux ménestrels qui -viennent jouer devant lui; mais dans une autre circonstance il distribue -douze pence par tête[121]. On n'a plus que deux amusements à table, -disait Langland dans sa grande satire: écouter les ménestrels, et quand -ils se sont tus parler religion et discuter les mystères[122]. Les repas -que sire Gauvain prend chez son hôte, le Chevalier Vert, sont assaisonnés -de chants et de musique; le deuxième jour, le divertissement se prolonge -après le souper: on entendit «pendant le souper et après, beaucoup de -nobles chants, tels que chants de Noël et chansons nouvelles, au milieu -de toute l'allégresse imaginable[123]». Dans le conte de l'écuyer de -Chaucer, le roi Cambynskan donne «une fête si belle que dans le monde -entier il n'y en eut aucune semblable», et nous voyons ce prince, «après -le troisième service, assis au milieu de ses nobles, écoutant les -ménestrels jouer leurs choses délicieuses, devant lui à la table[124]». -Durant tous ces repas, il est vrai, le son de la vielle, la voix des -chanteurs, les «choses délicieuses» des ménestrels étaient interrompus -par le craquement des os que les chiens rongeaient sous les tables ou par -le cri aigu de quelque faucon mal appris: car beaucoup de seigneurs -pendant leurs dîners gardaient sur une perche derrière eux ces oiseaux de -prédilection. Le maître, heureux de leur présence, était indulgent à -leurs libertés. - - [118] Th. Wright, _Domestic manners and sentiments_, etc., 1862, - 8º, p. 181. - - [119] Année 40 Éd. III, _Issue rolls of the exchequer_, p. 188. - - [120] Voir deux exemples de cas pareils dans l'introduction à - l'_Issue roll of Thomas de Brantingham_, p. XXXIX. - - [121] _A roll of the household expenses of Richard de Swinfield, - bishop of Hereford_, edited by J. Webb, Camden society, Londres, - 1854-1855, 2 vol. 4º, t. I, pp. 152 et 155. - - [122] Texte C, _passus XII_, vers 35. - - [123] Arthur, après un exploit de Gauvain, s'assied à son repas, - - Wythe alle maner of mete and mynstralcie bothe. - - Le deuxième jour que passe Gauvain chez le Chevalier Vert, - - Much glame and gle glent vp ther-inne, - Aboute the fyre vpon flet, and on fele wyse, - At the soper and after mony athel songeȝ - As condutes of kryst-masse, and caroleȝ newe, - With alle the manerly merthe that mon may of telle. - - Le troisième jour, - - With merthe and mynstralsye, with moteȝ at hor wylle - Thay maden as mery as any men moȝten. - - (_Sir Gawayne_, éd. Morris, 1864, pp. 16 et 53 et vers 1952.) - - [124] And so bifel that, after the thridde cours, - Whyl that this king sit thus in his nobleye, - Herkning his minstralles her thinges pleye - Biforn him at the bord deliciously..... - - (_Squieres tale._) - -Les ménestrels de Cambynskan nous sont représentés comme attachés à sa -personne; ceux du roi d'Angleterre avaient de même des fonctions -permanentes. Le souverain ne s'en séparait guère, et même quand il allait -à l'étranger, il s'en faisait accompagner. Henri V en engage dix-huit qui -devront le suivre en Guyenne et ailleurs[125]. Leur chef est appelé -_roi_ ou _maréchal_ des ménestrels; le 2 mai 1387, Richard II délivre un -passeport a Jean Caumz, (Camuz?), «rex ministrallorum nostrorum», qui -part pour un voyage outre mer[126]. Le 19 janvier 1464, Édouard IV -accorde une pension de dix marcs «dilecto nobis Waltero Haliday, -marescallo ministrallorum nostrorum[127]». Le rôle de Thomas de -Brantingham, trésorier d'Édouard III, porte de fréquentes mentions de -ménestrels royaux à qui on paye une pension fixe de sept pence et demi -par jour[128]. - - [125] Texte du contrat: - - «Ceste endenture, faite le V jour de juyn, l'an tierce nostre - sovereigne seigneur le roi Henri, puis le conquest quint, - tesmoigne que John Clyff ministral, et autres XVII ministralls, - ount resceuz de nostre dit seigneur le roy, par le mayns de Thomas - count d'Arundell et de Surrie, tresorer d'Engleterre, XL l. s. sur - lour gages a chescun de ceux XII d. le jour pur demy quarter de - l'an, pur servir nostre dit seigneur le roy es parties de Guyen, - ou aillours,» etc. Rymer, _Fœdera_, année 1415. - - [126] _Fœdera_, sub anno 1387. - - [127] _Ibidem_, sub anno 1464. - - [128] _Issue roll of Thomas de Brantingham_; édition Devon, 1835, - 4º, pp. 54 et suiv. et 296 et suiv. Ces pensions étaient - accordées pour la vie. - -Les nobles les plus riches imitaient naturellement le roi et avaient -leurs troupes à eux, troupes qui allaient jouer au dehors lorsque -l'occasion se présentait. Les comptes du collège de Winchester, sous -Édouard IV, montrent que ce collège eut à reconnaître les services de -ménestrels appartenant au roi, au comte d'Arundell, à lord de la Ware, au -duc de Gloucester, au duc de Northumberland, à l'évêque de Winchester; -ces derniers reviennent souvent. Dans les mêmes comptes, au temps de -Henri IV, on trouve mention des frais occasionnés par la visite de la -comtesse de Westmoreland, accompagnée de sa suite; ses ménestrels en font -partie et on leur donne une somme d'argent[129]. - - [129] Wharton, édition d'Hazlitt, t. II, p. 98. Langland note de - même le bon accueil que l'on faisait aux ménestrels du roi quand - ils étaient de passage, afin de plaire au maître, qu'on savait - sensible à ces marques de bon vouloir. (Voir la note suivante.) - - -Leurs services plaisaient fort et ils étaient bien payés; car leurs -poèmes remaniés, estropiés, méconnaissables, choquaient bien les gens de -goût, mais non pas la masse des batailleurs enrichis qui pouvaient payer -le ménestrel de passage et lui accorder de profitables faveurs. Les -chanteurs nomades ne se présentaient guère à un château sans qu'on leur -donnât des manteaux, des robes fourrées, de bons repas et de l'argent. -Langland revient souvent sur ces largesses, ce qui prouve qu'elles -étaient considérables, et il regrette qu'on ne distribue pas tout cet or -aux pauvres qui vont, comme ces errants, de porte en porte et sont les -«ménestrels de Dieu[130]». Mais on n'écoutait pas ses bons conseils; -aussi longtemps qu'il y eut dans les châteaux le _hall_ ancien, la -grand'salle où se prenaient en commun tous les repas, les ménestrels y -furent admis. En construisant ces salles, l'architecte tenait compte de -la nécessité de leur présence, et il ménageait au-dessus de la porte -d'entrée, en face du _dais_, c'est-à-dire de l'endroit où était placée la -table des maîtres, une galerie dans laquelle les musiciens -s'établissaient pour jouer de leurs instruments[131]. - - [130] Clerkus and knygtes welcometh kynges mynstrales, - And for loue of here lordes lithen hem at festes; - Much more me thenketh riche men auhte - Haue beggers by-fore hem whiche beth godes mynstrales. - - (Texte C, _passus_ VIII, vers 97.) - - [131] Voir un dessin de cette galerie dans une miniature - reproduite par Eccleston (_Introduction to english antiquities_, - Londres, 1847, 8º, p. 221). Aux sons de la musique des - ménestrels, quatre _hommes sauvages_ dansent en faisant des - contorsions, des bâtons sont par terre, sans doute pour leurs - exercices; un chien saute au milieu d'eux en aboyant. - -L'instrument classique du ménestrel était la vielle, sorte de violon avec -archet, assez semblable au nôtre, et dont on trouvera un bon dessin dans -l'album de Villard de Honecourt[132]. Il était délicat à manier et -demandait beaucoup d'art: aussi, à mesure que la profession alla -s'abaissant, le bon joueur de vielle devint-il plus rare; le vulgaire -tambourin, dont le premier venu pouvait apprendre en peu de temps à se -servir, remplaçait la vielle, et les vrais artistes se plaignaient de la -musique et du goût du jour. C'est un tambourin que portait au cou le -jongleur d'Ely quand il eut avec le roi d'Angleterre un dialogue si peu -satisfaisant pour celui-ci: - - Si vint de sà Loundres; en un prée - Encontra le roy e sa meisnée; - Entour son col porta soun tabour, - Depeynt de or e riche azour[133]. - - [132] Treizième siècle (_Album de Villard de Honecourt_, publié - par Lassus et Darcel, 1858, 4º, planche IV). - - [133] Francisque Michel, _La riote du monde_, etc., Paris, 1834, - 8º, p. 28. - -Les ménestrels jouaient encore d'autres instruments, de la harpe, du -luth, de la guitare, de la cornemuse, de la rote, sorte de petite harpe, -l'ancien instrument des peuples celtiques, etc.[134]. - - [134] On peut voir à la cathédrale d'Exeter les instruments de - musique dont on se servait au quatorzième siècle, sculptés dans - la _Minstrels' gallery_ (série d'anges jouant de la musique). - -Les cadeaux, la faveur des grands rendaient fort enviable le sort des -ménestrels; aussi se multipliaient-ils à l'envi et la concurrence -était-elle grande. Au quinzième siècle, les ménestrels du roi, gens -instruits et habiles, protestent auprès du maître contre l'audace -croissante des faux ménestrels, qui les privent du plus clair de leurs -revenus. «Des paysans sans culture,» dit le roi, qui adopte la querelle -des siens, «et des ouvriers de divers métiers dans notre royaume -d'Angleterre, se sont fait passer pour ménestrels; certains se sont mis à -porter notre livrée, et nous ne la leur avions pas accordée, et ils se -sont donnés pour nos propres ménestrels.» Grâce à ces pratiques -coupables, ils ont extorqué beaucoup d'argent aux sujets de Sa Majesté, -et quoiqu'ils n'aient aucune intelligence ni expérience de l'art, ils -vont de place en place, les jours de fête, et recueillent tous les -bénéfices qui devraient enrichir les vrais artistes, ceux qui se sont -donnés tout entiers à leur état et qui n'exercent aucun vil métier[135]. - - [135] «.... de loco tamen ad locum in diebus festivalibus - discurrunt et proficua illa totaliter percipiunt e quibus - ministralli nostri prædicti, et cæteri ministralli nostri pro - tempore existentes, in arte sive occupatione prædicta - sufficienter eruditi et instructi, nullisque aliis laboribus, - occupationibus sive misteris utentes, vivere deberent.» - -Le roi, pour mettre ses serviteurs hors de pair, les autorise à -reconstituer et consolider l'ancienne guild des ménestrels, et personne -ne pourra plus désormais exercer cette profession, quel que soit son -talent, s'il n'a été admis dans la guild[136]. Enfin un pouvoir -inquisitorial est accordé aux membres de l'association, et ils auront le -droit de faire mettre tous les faux ménestrels à l'amende[137]. - - [136] «Volumus ... quod nullus ministrallus regni nostri - prædicti, quamvis in hujusmodi arte sive occupatione sufficienter - eruditus existat, eadem arte... de cætero, nisi de fraternitate - sive gilda prædicta sit et ad eandem admissus fuerit et cum - fratribus ejusdem contribuerit, aliquo modo utatur.» - - [137] Rymer, _Fœdera_, 24 avril 1469. - -On reconnaît dans ce règlement ces décisions radicales par lesquelles -l'autorité souveraine croyait, au moyen âge, pouvoir arrêter tous les -courants contraires à ses propres tendances et détruire tous les abus. -C'est de la même façon, et sans plus de succès, qu'on abaissait par -décret le prix du pain et de la journée de travail. - -L'autorité avait du reste d'autres raisons de surveiller les chanteurs et -les musiciens ambulants; si elle se montrait indulgente pour les bandes -attachées à la personne des grands, elle craignait les rondes des autres -et se préoccupait quelquefois des doctrines qu'elles allaient semant sous -prétexte de chansons. Ces doctrines étaient fort libérales et poussaient -même parfois à la révolte. On en vit un exemple au commencement du -quinzième siècle lorsque, en pleine guerre contre les Gallois, les -ménestrels de cette race furent dénoncés au roi par les communes, comme -fomentateurs de troubles et causes même de la rébellion. Évidemment leurs -chants politiques encourageaient les insurgés à la résistance, et le -parlement, qui les confond avec les vagabonds ordinaires, sait bien -qu'en les faisant arrêter sur les routes, ce n'est pas de simples -coupe-bourses qu'il enverra en prison: «Item, que null westours et -rymours, mynstrales ou vocabunds ne soient sustenuz en Gales, pur faire -kymorthas ou quyllages sur le commune poeple, lesqueux par lour -divinationes, messonges et excitations sount concause de la insurrection -et rebellion q'or est en Gales.» - -Réponse: «Le roy le voet[138].» - - [138] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 508. - -Les grands mouvements populaires étaient l'occasion de chansons -satiriques contre les seigneurs, chansons que les ménestrels composaient -et que la foule savait bientôt par cœur. Ce fut une chanson vulgaire, -qu'on avait sans doute bien souvent répétée dans les villages, qui -fournit à John Ball le texte de son grand discours de Blackheath, lors de -la révolte de 1381: «Quand Adam bêchait et qu'Ève filait, qui donc était -gentilhomme?» Ainsi encore, sous Henri VI, lorsque les paysans du Kent -s'insurgèrent et que les marins leurs alliés prirent en mer et -décapitèrent le duc de Suffolk, on en fit une chanson moqueuse, qui fut -très populaire et qui est venue jusqu'à nous. De même qu'avant de le tuer -on avait donné au favori du roi la comédie d'un procès, de même, dans la -chanson, on nous donne la comédie de ses funérailles; nobles et prélats -sont invités à y venir chanter leurs répons, et dans ce prétendu office -funèbre, qui est un hymne de joie et de triomphe, le chanteur appelle -les bénédictions célestes sur les meurtriers. Les communes, à la fin, -sont représentées, venant à leur tour chanter, à l'intention de tous les -traîtres d'Angleterre, un _Requiescant in pace_ (Ap. 23). - -La renommée du révolté populaire du douzième siècle, l'_outlaw_ Robin -Hood, va naturellement croissant. On chante ses vertus; on raconte -comment cet homme pieux, qui dans ses plus grands dangers attendait la -fin de la messe pour se mettre en sûreté, dépouillait courageusement les -grands seigneurs et les hauts prélats, mais était miséricordieux aux -pauvres[139]: ce qui était un avis indirect aux brigands d'alors d'avoir -à discerner dans leurs rondes entre l'ivraie et le bon grain. - - [139] Les ballades concernant Robin Hood ont été recueillies par - Ritson: _Robin Hood ballads_, 2 vol., Londres, 1832. La grande - majorité des chants qui nous sont parvenus sur ce héros n'est - malheureusement que du seizième siècle; mais il en est - quelques-uns d'antérieurs; sa popularité au quatorzième siècle - était très grande. - -La sympathie des ménestrels pour les idées d'émancipation, qui avaient -fait au quatorzième siècle de si grands progrès, ne s'affirmait pas -seulement dans les chansons; on retrouvait ces idées jusque dans les -romans remaniés qu'ils récitaient en présence des seigneurs, et qui sont -pleins désormais de déclarations pompeuses sur l'égalité des hommes. Mais -sur ce point l'auditeur ne prenait guère offense; les poètes d'un ordre -plus élevé, les favoris de la haute société, le roi lui-même dans ses -actes officiels s'étaient plu à proclamer des vérités libérales dont on -ne s'attendait guère à voir exiger la mise en pratique, et ils y avaient -accoutumé les esprits. C'est ainsi que Chaucer célèbre dans ses vers les -plus éloquents la noblesse seule vraie à ses yeux, celle qui vient du -cœur[140]. C'est ainsi encore que le roi Édouard Ier, en convoquant -le premier véritable parlement anglais, en 1295, déclare qu'il le fait -inspiré par la maxime ancienne qui veut que ce qui touche aux intérêts de -tout le monde soit approuvé par tout le monde[141], et proclame un -principe d'où sont sorties depuis les réformes les plus radicales de la -société. - - [140] _The wyf of Bathes tale_ (68 vers sur l'égalité des hommes - et sur la noblesse); de même dans le _Persones tale_: «Eeck for - to pride him of his gentrie is ful gret folye.... we ben alle of - oon fader and of oon moder; and alle we ben of oon nature roten - and corrupt, bothe riche and pore» (édition Morris, t. III, p. - 301). - - Cf. ces vers d'une pièce française du même siècle (cités dans le - Discours sur l'état des lettres au quatorzième siècle, _Histoire - littéraire de la France_, t. XXIV): - - Nus qui bien face n'est vilains, - Mès de vilonie est toz plains - Hauz hom qui laide vie maine: - Nus n'est vilains s'il ne vilaine. - - [141] «Sicut lex justissima, provida circumspectione sacrorum - principum stabilita, hortatur et statuit ut, quod omnes tangit ab - omnibus approbetur, sic,» etc., _Fœdera_, sub anno 1295. Les - appels directs d'Édouard Ier à son peuple contribuèrent à - développer de bonne heure chez les Anglais le sens des devoirs, - des droits et des responsabilités politiques. Dans une de ses - nécessités, alors que le parlement existe à peine, il en vient à - expliquer sa conduite au peuple et à se justifier: «...Lui rois, - sur ceo, et sur l'estat de lui, e de sun reaume, e coment les - busoignes du reaume sunt alées à une pies, fait asavoir e voet - que tutz en sachent la vérité, laquelle s'enseut...» _Fœdera_, - sub anno 1297. - - En France, les proclamations de principes très libéraux sont - fréquentes dans les édits royaux, mais ces grands mots ne sont - qu'un leurre, et on prend à peine le soin de le dissimuler. Dans - son ordonnance du 2 juillet 1315, Louis X déclare que, «comme - selon le droit de nature chacun doit naistre franc», il a résolu - d'affranchir les serfs de ses domaines, mais il ajoute qu'il le - fera pour de l'argent; et trois jours après, craignant que son - bienfait ne soit pas suffisamment prisé, il ajoute de nouvelles - considérations où la philosophie intervient encore d'une étrange - manière: «Pourroit estre que aucuns par mauvez conseil et par - deffaute de bons avis, charroient en desconnessance de si grant - benefice et de si grant grace, que il voudroit mieus demourer en - la chetivité de servitude que venir à estat de franchise, nous - vous mandons et commettons que vous de telles personnes, _pour - l'aide de nostre présente guerre_, considérée la quantité de leurs - biens, et les conditions de servitude de chascun, vous en leviez - si souffisamment et si grandement comme la condition et la - richesse des personnes pourront bonnement souffrir et _la - nécessité de nostre guerre le requiert_.» (Recueil d'Isambert, t. - III, p. 102.) - -On pouvait donc bien laisser les ménestrels répéter, après le roi -lui-même, des axiomes si connus et qu'il y avait si peu de chance, -croyait-on, de voir appliquer. Seulement les idées, comme les graines des -arbres, en tombant sur le sol, ne s'y perdent point, et le noble qui -s'était endormi au murmure des vers psalmodiés par le jongleur se -réveillait un jour au tumulte de la foule amassée devant Londres, au -refrain du prêtre John Ball (1381); et alors il fallait tirer l'épée et -faire comprendre par un massacre que le temps n'était pas venu -d'appliquer ces axiomes, et qu'il n'y avait là que chansons. - -Les poètes et chanteurs populaires eurent donc une influence sur le -mouvement social, moins par les maximes semées dans leurs grands ouvrages -que par ces petites pièces heurtées et violentes, que les moindres -d'entre eux composaient et chantaient pour le peuple, dans les carrefours -en temps de révolte, et dans les chaumières en temps ordinaire, en -reconnaissance de l'hospitalité. - -Cependant les ménestrels devaient disparaître. En premier lieu, un âge -allait commencer où, les livres et l'art de les lire se répandant jusque -parmi la foule, chacun y puiserait soi-même et cesserait de se les faire -réciter; en second lieu, les théâtres publics allaient offrir un -spectacle bien supérieur à celui des petites troupes de musiciens et de -chanteurs ambulants, et leur feraient une concurrence autrement -redoutable que celle des «rudes agricolæ et artifices diversorum -misterorum», contre l'impertinence desquels s'indignait Édouard IV. Enfin -le mépris public, qui grandissait, devait laisser les ménestrels pulluler -d'abord loin des regards de la haute classe, puis se perdre dans les -derniers rangs des amuseurs publics, et y disparaître. - -En somme, le temps des Taillefer qui savaient se faire tuer en chantant -Charlemagne fut court; le lustre qu'avaient donné à leur profession ceux -des jongleurs ou trouvères du douzième et du treizième siècle qui se -contentaient de réciter des poèmes s'effaça à mesure qu'ils s'associèrent -plus étroitement avec les bandes sans retenue des faiseurs de tours et -des ribauds de toute sorte. Ces bandes avaient toujours existé, mais les -chanteurs de romans ne s'y étaient pas toujours mêlés. De tout temps on -avait trouvé, dans les châteaux et dans les carrefours, des bouffons -dont la grossièreté émerveillait et enchantait les spectateurs. Les -détails précis que les contemporains sont unanimes à donner sur leurs -jeux montrent que non seulement leurs facéties ne seraient plus tolérées -chez les riches d'aujourd'hui, mais qu'il est même peu de bourgades -reculées où des paysans un jour de fête les accepteraient sans dégoût. -Quelque répugnante que soit cette pensée, il faut bien se dire que ces -passe-temps étaient usuels, que les grands y trouvaient plaisir, que dans -la troupe des mimes et des faiseurs de tours qui couraient partout où il -fallait de la joie, il y en avait qui excitaient le rire par les moyens -ignobles que décrit Jean de Salisbury[142]. Deux cents ans plus tard, -deux clercs sacrilèges, en haine de l'archevêque d'York, se livrent dans -sa cathédrale aux mêmes bouffonneries monstrueuses, et la lettre -épiscopale qui rapporte ces faits avec la précision d'un procès-verbal -ajoute qu'ils ont été commis _more ribaldorum_[143]. L'usage s'en était -perpétué à la faveur du succès et était demeuré populaire. Langland, à la -même époque, montre qu'un de ses personnages n'est pas un vrai ménestrel, -non seulement parce qu'il n'est pas musicien, mais aussi parce qu'il -n'est habile à aucun de ces exercices d'une si bizarre grossièreté[144]. - - [142] «.... Quorum adeo error invaluit, ut a præclaris domibus - non arceantur, etiam illi qui obscenis partibus corporis oculis - omnium eam ingerunt turpitudinem, quam erubescat videre vel - cynicus,» etc. (_Polycraticus_, liv. Ier, chap. VIII.) - - [143] _Historical papers from the northern registers_; édition - Raine (Collection du Maître des rôles). - - [144] Ich can nat tabre ne trompe ne telle faire gestes, - Farten ne fithelen at testes ne harpen, - Japen ne jogelen ne gentilliche pipe, - Nother sailen ne sautrien ne singe with the giterne. - - Édition Skeat, (texte C, _passus_, XVI, vers 200.) - -Enfin on peut voir encore par les représentations de la danse d'Hérodiade -qui se trouvent dans les vitraux ou les manuscrits[145] du moyen âge, -quelles sortes de jeux, dans l'opinion des artistes, pouvaient récréer -des gens à table. C'est en dansant sur les mains, et la tête en bas, que -la jeune femme enlève les suffrages d'Hérode. Or, comme l'idée d'une -danse pareille ne pouvait être tirée de la Bible, il faut bien croire -qu'elle provenait des usages du temps. A Clermont-Ferrand, dans les -vitraux de la cathédrale (XIIIe siècle), Hérodiade danse sur des -couteaux qu'elle tient de chaque main, et elle a aussi la tête en bas. A -Vérone, elle est représentée, sur la plus ancienne des portes de bronze -de Saint-Zénon (IXe siècle), se renversant en arrière et touchant ses -pieds de sa tête. Les assistants semblent remplis de surprise et -d'admiration; un d'eux porte la main à sa bouche, l'autre à sa joue, par -un geste involontaire d'ébahissement. Les comptes de l'échiquier royal -d'Angleterre mentionnent quelquefois des sommes payées à des danseurs de -passage, qui sans doute devaient faire aussi des prouesses surprenantes, -car les payements sont considérables. Ainsi, la troisième année de son -règne, Richard II paye à Jean Katerine, danseur de Venise, six livres -treize shillings et quatre pence pour avoir joué et dansé devant -lui[146]. - - [145] Wright donne dans ses _Domestic manners and sentiments_, - 1862, p. 167, la reproduction des miniatures de deux manuscrits - du British Museum, qui représentent la danse d'Hérodiade sur les - mains. - - [146] _Issue rolls of the exchequer_, édition Devon, p. 212. - -En Orient, où l'on a quelquefois dans ses voyages la surprise de -retrouver vivants des usages anciens que nous ne pouvons étudier chez -nous que dans les livres, la mode des bouffons et des mimes persiste et -demeure même la grande distraction de quelques princes. Le feu bey de -Tunis avait pour se récréer le soir des bouffons qui l'insultaient et -l'amusaient par le contraste de leurs insolences permises et de sa -puissance réelle. Chez les musulmanes riches de Tunis, dont aucune -presque ne sait lire, la monotonie des journées qui, durant leur vie -entière, se succèdent à l'ombre des mêmes murailles, à l'abri des mêmes -barreaux, est interrompue par les récits de la bouffonne, dont l'unique -rôle est d'égayer le harem par des propos de la plus étrange obscénité. -Les Européens du quatorzième siècle étaient capables de goûter des -plaisirs tout pareils. - -Il n'était donc guère surprenant qu'à la suite des moralistes l'esprit -public condamnât du même coup ménestrels et histrions et les confondît -avec ces vagabonds coureurs de grands chemins qui paraissaient si -redoutables au parlement. A mesure qu'on avance, leur rôle s'avilit -davantage. Au seizième siècle, Philippe Stubbes voit en eux la -personnification de tous les vices, et il justifie en termes violents son -mépris pour ces «ivrognes et ces parasites licencieux qui errent par le -pays, rimant et chantant des poésies impures, viles et obscènes, dans les -tavernes, les cabarets, les auberges et les lieux de réunion publique». -Leur vie est pareille aux chansons honteuses dont leur tête est pleine, -et ils sont le modèle de toutes les abominations. Ils sont, de plus, -innombrables: - -«Chaque ville, cité ou région est remplie de ces ménestrels qui -accompagnent de leurs airs la danse du diable; tandis qu'il y a si peu de -théologiens que c'est à peine si l'on en voit aucun. - -«Cependant quelques-uns nous disent: mais, monsieur, nous avons des -licences des juges de paix, pour jouer et exercer nos talents de -ménestrels au mieux de nos intérêts.--Maudites soient ces licences qui -permettent à un homme de gagner sa vie par la destruction de milliers de -ses semblables! Mais avez-vous une licence de l'archi-juge de paix, le -Christ Jésus? Si vous l'avez, soyez heureux; si vous ne l'avez pas, vous -serez arrêtés par Jésus, le grand juge, comme rôdeurs misérables et -vagabonds du pays céleste, et punis d'une mort éternelle, malgré vos -prétendues licences reçues en ce monde.» (Ap. 24). - -On voit à quel état de dégradation était tombée la noble profession des -anciens chanteurs et combien peu la nécessité d'obtenir un brevet de -l'autorité ou d'entrer dans une guild, comme le voulait Édouard IV, -arrêtait leurs extravagances. Avec les inventions et les mœurs -nouvelles, leur raison d'être disparaissait et la partie vraiment haute -de leur art s'effaçait; les anciens diseurs de poèmes, après s'être mêlés -aux bandes peu recommandables des amuseurs publics, voyaient ces bandes -leur survivre, et il ne restait plus, sur les routes, que ces bouffons -grossiers et ces musiciens vulgaires que les gens réfléchis traitaient en -réprouvés. - - - - -CHAPITRE II - -LES OUTLAWS ET LES OUVRIERS ERRANTS - - Les forêts d'Angleterre et leurs habitants.--Comment on était mis - hors la loi.--Sort des hommes et sort des femmes.--Leur existence - vagabonde. - - Les paysans vagabonds.--Le besoin d'émancipation.--État de la - classe ouvrière.--Le paysan qui se détache illégalement de la - glèbe devient tantôt ouvrier nomade, tantôt mendiant, tantôt - voleur de grand chemin. - - Les peines: la prison, les ceps, le fer rouge.--Les mesures - préventives: les passeports à l'intérieur.--Les étudiants même - obligés d'en avoir. - - L'œuvre révolutionnaire.--Les assemblées secrètes.--Le rôle des - errants.--La grande révolte de 1381.--Différences avec la France. - - -Les bouffons, les musiciens et leurs associés nous ont arrêtés dans les -carrefours et dans les cours des châteaux. Avec les _outlaws_, les -malheureux mis hors la loi, il nous faut quitter la grand'route pour les -sentiers à peine tracés et pénétrer dans les bois. L'Angleterre à cette -époque n'était pas l'immense prairie que sillonnent maintenant les -chemins de fer; il y restait encore beaucoup de ces forêts dont César -parle dans ses _Commentaires_ et où les ancêtres des rois Plantagenets -avaient si jalousement maintenu leurs droits de chasse. La police n'y -était point exacte, comme aujourd'hui dans les bois qui restent; elles -offraient aux bandits et aux condamnés en fuite de vastes asiles. -L'esprit populaire s'était accoutumé à mêler dans un même sentiment de -sympathie l'idée de la haute forêt bruissante et l'idée de la libre vie -qu'y menaient les proscrits. C'est pourquoi, à côté de l'épopée d'Arthur, -on trouve celle des arbres et des buissons, celle des vaillants qui -habitent le taillis et qu'on imagine avoir lutté pour les libertés -publiques, celle d'Hereward, de Foulke Fitz-Waurin, de Robin Hood. Sitôt -poursuivi, sitôt en route pour la forêt; il était plus facile de s'y -rendre, on y était moins éloigné des siens et tout aussi en sûreté que -sur le continent. - -Larrons, bandits, braconniers et chevaliers pouvaient ainsi se rencontrer -en camarades au fond des bois. C'est à la forêt que songe l'écuyer -proscrit, dans la célèbre ballade de la _Fille aux bruns cheveux_, le -chef-d'œuvre de la poésie anglaise au quinzième siècle, un duo d'amour -musical, tout plein du charme sauvage des grandes futaies, avec une -cadence bien accentuée, des rimes fréquentes qui chantent à l'oreille: on -dirait la mélodie un peu grêle mais pourtant sonore d'un vieil air -touchant et aimé. Sur le point d'être pris, le pauvre écuyer doit choisir -entre une mort honteuse et la retraite «dans la forêt verdoyante». Sa -fiancée, qui n'est rien moins qu'une fille de baron, veut le suivre, et -alors, à chaque couplet, pour l'éprouver, son amant lui représente les -terreurs et les dangers de cette vie de fugitifs: elle pourra le voir -pris et mourant de la mort des voleurs: «car, pour l'outlaw, telle est la -loi, on le saisit, on le lie et sans merci on le pend, et son corps se -balance au vent.» Avec cela une peinture, saisissante de l'existence sous -bois, des ronces, de la neige, de la gelée, de la pluie; pas de -nourriture délicate, pas de lit moelleux, les feuilles pour unique toit. - -Bien plus, et l'épreuve devient plus dure, il faudra que la jeune fille -coupe ses beaux cheveux; la vie en forêt ne permet pas de garder cet -ornement. Enfin, et c'est là le comble: j'ai déjà dans la forêt une autre -amie que je préfère et qui est plus belle. Mais, aussi résignée que -Griselidis, la fiancée répond: j'irai quand même à la forêt, je serai -bonne pour votre amie, je lui obéirai, «car dans l'humanité entière rien -ne m'est cher que vous». Alors la joie de l'amant peut éclater: je ne -suis pas banni, je ne m'enfuirai pas dans les bois; je ne suis pas un -écuyer obscur, je suis le fils du comte de Westmoreland, et pour nous -l'heure des fêtes nuptiales est venue[147]. - - [147] _The Nut-Brown Maid_, Skeat, _Specimens of English - Literature_, Clarendon Press, 1871. - -Tous les fugitifs que la forêt recevait dans ses profondeurs n'étaient -point d'amoureux chevaliers suivis de femmes patientes comme Griselidis -et courageuses comme Bradamante. C'étaient, la plupart du temps, pour -passer de la poésie à la réalité, des rôdeurs redoutables, ceux mêmes -contre lesquels Édouard Ier et Édouard III avaient rendu la rigoureuse -loi des suspects[148] mentionnée plus haut. Cette caste se composait -d'abord des bandes organisées de brigands que le statut appelle -Ravageurs, Gens-de-Robert, Traille-bâton, etc. (_Wastours_, _Roberdesmen -Drawlatches_), puis des voleurs d'occasion, des filous et malfaiteurs de -toute sorte et des outlaws divers qui étaient frappés par la loi de cette -véritable mort civile à laquelle fait allusion le fiancé de la _Fille aux -cheveux bruns_. La sentence d'outlawry, de mise hors la loi, était, la -plupart du temps, le point de départ d'une vie errante qui devenait -forcément une vie de brigandage. Pour être déclaré outlaw, il fallait -avoir commis un crime ou un délit; une demande en justice de -l'adversaire, d'un caractère purement civil, ne suffisait pas[149]; mais -pour se trouver dans le cas de mériter la potence, il n'était pas -nécessaire d'être coupable d'une faute énorme; de là le grand nombre des -outlaws. Dans un procès criminel du temps d'Édouard Ier[150], le juge -sur son siège explique que la loi est celle-ci: si le voleur a pris un -objet qui vaut plus de douze pence ou s'il a été condamné plusieurs fois -pour de petits vols et que le total vaille douze pence et au delà, il -doit être pendu: «Lex vult quod pendeatur per collum.» Encore, ainsi que -l'observe le juge, à propos d'une femme qui avait volé pour huit pence, -la loi est plus douce que sous Henri III, puisqu'alors il suffisait d'un -vol de quatre pence pour être pendu[151]. - - [148] Statut de Winchester, 13 Éd. I, chap. IV, confirmé par - Édouard III (_Statutes of the realm_). - - [149] «Item videtur nulla esse utlagarda si factum pro quo - interrogatus est civile sit et non criminale.» (Bracton, - Collection du Maître des rôles, t. II, p. 330.) - - [150] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, p. 533 (Collection - du Maître des rôles). - - [151] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, pp. 537-538. - -L'homme devenait outlaw, et la femme _weyve_, c'est-à-dire abandonnée à -la merci de tous, et ne pouvant pas réclamer la protection des lois. -Aussi l'auteur du _Fleta_ exprime-t-il avec une force terrible l'état des -gens ainsi châtiés: ils ont des têtes de loup que l'on peut couper -impunément: «Est enim weyvium quod nullus advocat, et utlagariæ -æquipollet quoad pœnam. Utlagatus et Weyviata capita gerunt lupina, quæ -ab omnibus impune poterunt amputari; merito enim sine lege perire debent -qui secundum legem vivere recusant[152].» L'outlaw perdait tous ses biens -et tous ses droits; tous les contrats dans lesquels il était partie -tombaient; il n'était plus obligé vis-à-vis de personne, et personne -n'était obligé vis-à-vis de lui. Ses biens étaient forfaits: «catalla -quidem utlagata erunt domini regis;» s'il avait des terres, le roi en -gardait l'usufruit pendant un an et un jour, au bout desquels il les -rendait au _capitalis dominus_[153]. Et même il y avait à ce sujet des -maximes légales très dures: un homme accusé de meurtre et acquitté -subissait cependant la confiscation, s'il avait fui d'abord, craignant le -jugement. C'est encore le magistrat qui parle: «Si home seit aquité de -mort de home et del assent et de eyde, sus ceo les justices demaunderont -de la jure si le prison ala defuant; si eus dient qe noun, aille quites, -si oyl, le roy avera ses chateuz[154].» On conçoit que la sévérité -draconienne de tels règlements n'était pas faite pour diminuer l'audace -de ceux qu'ils atteignaient, et que la rigueur excessive de ces peines -devait transformer souvent le fugitif d'un jour, qui avait douté de la -clairvoyance du juge, en brigand de profession et en voleur de grand -chemin. - - [152] Liv. I, chap. XXVII. - - [153] Bracton, t. II, pp. 340-342. - -A côté des gens de cette espèce, il y avait tous les vagabonds qui, sans -mériter une sentence d'outlawry, avaient fui le village ou la ferme -auxquels ils étaient attachés. Le vilain qui abandonnait, sans licence -spéciale, le domaine du maître ne rentrait dans la vie commune qu'après -s'être mis à sa merci ou, ce qui était moins dur, après avoir passé un an -et un jour dans une ville franche, sans la quitter et sans que le lord -eût songé à interrompre la prescription. Il devenait, dans ce dernier -cas, homme libre, et les liens qui l'attachaient au sol étaient rompus. -Mais s'il s'était borné à errer de place en place, il pouvait toujours -être repris le jour où il reparaîtrait à son foyer. On en voit un -exemple dans un curieux procès du temps d'Édouard Ier, dont le relevé -nous est parvenu: _A._ présente un bref (writ) d'emprisonnement contre -_B._--Heiham, avocat de _B._, dit: Nous n'avons pas à nous défendre, _A._ -est notre vilain, son bref ne peut avoir effet contre nous. On vérifie et -on trouve que _A._ est le fils d'un vilain de _B._, qu'il s'est enfui et -plusieurs années après est revenu à son foyer, «en son ny», où il a été -repris comme vilain. Le juge déclare que cette reprise est légale, et -qu'un vilain peut errer pendant six, sept ans ou plus; si au bout de ce -temps on le retrouve «en son ny demeyne e en son astre (foyer)», on peut -s'en emparer comme de sa chose; le fait du retour le met en l'état où il -était avant le départ. En entendant cette décision, l'avocat enchanté -cite avec à-propos l'Écriture sainte: «Cecidit in foveam quam -fecit[155]!» - - [154] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, p. 515. Quelquefois - on profitait de l'absence de son ennemi sur le continent pour - affirmer au magistrat qu'il était en fuite et le faire déclarer - outlaw: ainsi, le clerc Jean Crochille se plaint au parlement - d'avoir été mis injustement hors la loi pendant un voyage qu'il - avait fait en cour de Rome, 1347 (_Rotuli parliamentorum_, t. II, - p. 171); le clerc Robert de Thresk est de même déclaré outlaw - pendant son absence du royaume «par malice de ses accusours». - (_Ibidem_, même année, p. 183.) - - [155] _Yearbooks of Edward I_, années 21-22, p. 447. - -Les paysans en fuite donnaient à la caste errante ses recrues les plus -nombreuses. En Angleterre, une foule de causes, parmi lesquelles se -trouve en première ligne la grande peste de 1349[156], avaient -bouleversé, au quatorzième siècle, les rapports des classes ouvrières -avec les classes riches et la proportion entre la valeur des salaires et -celle des objets nécessaires à la vie. En face d'un besoin d'émancipation -qui se faisait jour de toute part, le parlement, la chambre des communes -aussi bien que le roi, rendaient de durs arrêts qui prescrivaient le -maintien du _statu quo ante pestem_. De là, chez les paysans, un immense -désir de changer de place et de voir ailleurs: chez eux, les gages -d'avant la peste étaient dérisoires; mais dans tel autre comté, se -disaient-ils, on paye mieux; du reste pourquoi ne pas se mêler à la -classe des ouvriers libres? elle était nombreuse et malgré les statuts -augmentait sans cesse. Tous ne réussissaient pas à dissimuler leur passé, -et quand le danger devenait grand d'être «mys en cepes» et renvoyés à -leurs maîtres, ils s'enfuyaient de nouveau, changeaient de comté, et -devenaient nomades. D'autres, mécontents, avec ou sans cause, ne -quittaient leur hameau que pour devenir immédiatement des vagabonds sans -feu ni lieu et de la plus dangereuse espèce. Aussi le palais Westminster, -la salle du chapitre de l'abbaye où siégeaient les communes -retentissent-ils de plaintes toujours renouvelées contre l'indiscipline -croissante. Les communes, qui représentent dans les campagnes, en -général, les propriétaires du sol, et dans les villes une bourgeoisie aux -tendances passablement aristocratiques, s'élèvent avec force contre les -goûts d'émancipation d'une classe d'ouvriers dont elles ne sont nullement -solidaires. Elles veulent le rétablissement de toutes les lois, de tous -les usages anciens et la répression énergique des désordres nouveaux. -Mais le courant était trop fort et il renversait les lois; on les voit -renouvelées sans cesse, inutilement. - - [156] D'après Seebohm (_The Black Death and its place in English - History_; deux articles dans la _Fortnightly Review_ en 1865), - plus de la moitié de la population mourut pendant l'année - 1348-1349. Voici le tableau frappant que trace Knyghton, un - contemporain, de la peste à Leicester: «Et moriebantur quasi tota - valitudo villæ....valde pauci erant qui de divitiis vel - quibuslibet rebus curam agerent.... Et oves et boves per campos - et inter segetes vagabant.... sed in sulcis deviis et sepibus - morte perierunt numero incomputabili.» A l'automne, la - main-d'œuvre est hors de prix et une partie de la récolte est - laissée sur pied (_Decem scriptores_ de Twysden; col. 2598). - -En 1350, tout de suite après la peste, un premier règlement est dirigé -contre la «malice des servantz[157]» qui avaient déjà une grande -indépendance et la voulaient plus grande encore. Il leur fallait d'autres -salaires qu'autrefois et aussi d'autres termes d'engagements, ils ne -voulaient plus travailler «sanz trop outraiouses louers prendre». Jadis -ils se louaient pour un an; maintenant ils désirent rester maîtres -d'eux-mêmes et se louer à la journée: défense leur est faite par le -statut de travailler dans ces conditions. Quatre ans après, nouvelles -plaintes[158]; le blé est à bas prix et les travailleurs refusent d'en -recevoir en guise de payement; ils persistent aussi à vouloir se louer à -la journée: toutes ces pratiques sont condamnées de nouveau. La querelle -continue et s'envenime. La trente-quatrième année de son règne, Édouard -III menace les coupables de les faire marquer au front d'un F «en signe -de fauxine[159]». En 1372, le parlement constate que les «laborers et -servantz sey fuent d'un countée en autre, dount les uns vont as grantz -villes et devignent artificers, les uns en estrange pays pur laborer, par -cause des excessives lowers, nient demurantz en certein en nul lieu, par -qi execution de l'estatut ne puist estre fait vers eux». Les communes du -Bon Parlement de 1376 obtiennent la ratification de tous les règlements -antérieurs[160]. On renouvelle les défenses à chacun de se transporter -hors de son «pays propre». Le paysan doit y rester et servir quiconque a -besoin de lui, non pas seulement s'il est serf ou «neif», mais encore -s'il appartient à la classe des «laborers et artificers et altres -servantz». - - [157] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 233. Cf. les ordonnances - françaises; celle de Jean, de cette même année (Recueil - d'Isambert, t. IV, p. 576), prescrit aux «gens oiseux» de Paris - de travailler ou de s'en aller, ce qui était moins radical et - encore moins utile que les règlements anglais. Une autre - ordonnance de Jean (nov. 1354) est dirigée contre les ouvriers - qui vont de ville en ville chercher de gros gages, partout «où - les ordonnances ne sont mie adroit gardées» (_Ibid._, p. 700). - Ils sont menacés de la prison, du pilori et du fer rouge. - - [158] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 261; parlement de 1354. - - [159] Statut, 34 Éd. III, chap. IX, année 1361-2. - - [160] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 312 et 340. - -Mais les changements économiques survenus avaient rendu possible ce qui -ne l'était pas autrefois; on avait besoin de travailleurs, et les -propriétaires n'étaient pas rares qui donnaient de l'occupation aux -ouvriers malgré les lois, même à la journée et à d'autres salaires que -ceux du tarif. Les pétitions parlementaires le constatent: «Ils sont si -chèrement receues en estranges lieux en service sodeynement que celle -receptement donne essample et confort as touz servantz, _si tost come ils -sont de riens desplu_, de coure en estranges lieux de mestre en mestre, -come dit est devant.» Et cela ne se produirait pas, observaient justement -les communes, si, dès qu'ils offrent leurs services de la sorte, ils -étaient «prys et mys en cepes». C'était vrai; mais les propriétaires qui -manquaient de bras et dont la récolte attendait sur pied, étaient trop -heureux de rencontrer des «servauntz et laborers», quels qu'ils fussent, -et au lieu de les faire mener «al prochein gaole», ils les payaient et -leur donnaient du travail. Les ouvriers ne l'ignoraient pas, et leurs -maîtres traditionnels étaient forcés de tenir compte des circonstances et -de se montrer moins sévères. Car, pour une exigence trop dure ou une -réprimande trop forte, au lieu de se soumettre, comme autrefois, ou même -de protester, l'ouvrier ne disait rien, mais s'en allait: «Si tost come -lour mestres les chalengent de mal service ou les voillent paier pur lour -dite service solone la forme des ditz estatutz, ils fuont et descurront -sodeynement hors de lours services et hors de lours pays propre de -countée en countée, de hundred en hundred, de ville en ville, en -estranges lieux desconuz à lour dites mestres[161].» - - [161] _Rotuli parliamentorum_, p. 340; parlement de 1376. - -Ce qui est bien pire et devait arriver forcément, c'est que beaucoup -d'entre eux, ne pouvant ou ne voulant pas travailler, se faisaient -mendiants ou voleurs de profession. Ces «laborers corores devenont -mendinantz beggeres, pur mesner ocious vie, et soi trient hors de lours -pays, communément as citées, burghwes, et as autres bones villes pur -begger; et lesquels sont fort de corps et bien purroient eser la commune -si ils voudroient servir». Voilà pour les mendiants[162]; voici -maintenant pour les voleurs: «Et la greyndre partie des ditz servantz -corores devenent communement fortes larounes et encrecent de eux roberies -et felonies de jour en altre par touz partz.» Il faut prendre des mesures -énergiques: que défense soit faite de donner l'aumône à des gens de cette -espèce et que «lours corps soient mys en cepes ou mesnez al prochein -gaole», pour être renvoyés ensuite dans leur pays. Édouard III, en -1349[163], avait déjà condamné à la prison les personnes qui, sous -prétexte de charité, viendraient en aide aux mendiants; ces vagabonds -erraient par le pays, «s'adonnant à la paresse et au vice et quelquefois -commettant des vols et autres abominations». Mêmes plaintes au temps de -Richard II; à peine est-il sur le trône, qu'elles se répètent d'année en -année; on en trouve en 1377, en 1378, en 1379[164]. - - [162] Langland montre, de même, le mendiant éhonté qui va, sac - sur le dos, quêter de porte en porte, et qui pourrait fort bien, - s'il voulait, gagner son pain et sa bière en travaillant; il sait - un métier, mais il préfère ne pas l'exercer: - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - And can som manere craft in cas he wolde hit vse, - Thorgh whiche crafte he couthe come to bred and to ale. - - (Texte C, _passus_ X, vers 151.) - - [163] _Statutes of the realm_, 23 Ed. III, chap. VII. - - [164] _Rotuli parliamentorum_, t. III. pp. 17, 46, 65. - -Les règlements ont beau se multiplier, le roi est obligé de reconnaître, -dans son ordonnance de 1385, que les «faitours et vagerantz» courent le -pays «pluis habundantement qe ne soloient avant ces heures[165]». En -1388, il renouvelle toutes les prescriptions de ses prédécesseurs et -rappelle aux maires, baillis, sénéchaux et constables, leurs devoirs, -celui notamment de réparer leurs ceps et d'en tenir qui soient toujours -prêts, pour y mettre les individus appartenant à la classe errante[166]. - - [165] _Statutes of the realm_, 7 Ric. II, chap. V. - - [166] _Statutes_, 12 Ric. II, chap. III. - -Ce n'étaient pas là de vaines menaces et il ne s'agissait pas de peines -médiocres. Les prisons d'alors ne ressemblaient guère à ces édifices -clairs et bien lavés qu'on voit aujourd'hui dans plusieurs villes -d'Angleterre, à York, par exemple, où la moyenne des condamnés trouve -certainement plus de propreté et de confort qu'ils n'en pouvaient avoir -chez eux. C'étaient souvent de fétides cachots, où l'humidité des -murailles et l'immobilité où vous obligeaient les ceps corrompaient le -sang et engendraient de hideuses maladies. Ces instruments de torture, -qui, d'après les lois de Richard II, devaient être toujours tenus en bon -état et prêts à servir, consistaient en deux poutres superposées. De -distance en distance, des trous ronds étaient percés à leur point de -jonction; on soulevait la poutre supérieure et on faisait passer dans les -trous les jambes des prisonniers; quelquefois, il y avait une troisième -poutre, dans les ouvertures de laquelle les mains des malheureux étaient -en outre engagées; leur corps reposait tantôt sur un escabeau, tantôt sur -le sol. Dans certaines prisons, les ceps étaient assez élevés; on y -introduisait seulement les jambes du patient et il demeurait ainsi, le -corps étendu à terre, dans l'humidité, la tête plus bas que les pieds; -mais ce raffinement n'était pas habituel[167]. - - [167] Voir au British Museum, dans un manuscrit des décrétales - (10 É. IV), la représentation d'un moine mis dans des ceps; un - autre moine lie l'extrémité des poutres avec des cordes (fol. - 222). Voir aussi ces instruments de torture dans Foxe, _Actes and - monuments_, Londres, 1562, fol., pp. 390, 1272, etc. - -Maint ouvrier errant accoutumé à une vie active, au grand air, venait -ainsi, grâce aux ordonnances incessantes du roi et du parlement, se -repentir dans les ténèbres de son audace et regretter, pendant des jours -et des nuits tout pareils, sa liberté, sa famille, son «ny». L'effet d'un -semblable traitement sur la constitution physique des victimes se devine; -les procès-verbaux de justice le montrent d'ailleurs fort clairement; on -lit, par exemple, ce qui suit dans les rôles _Coram rege_ du temps de -Henri III: - -«Assises de Ludinglond. - -«Le jury expose que Guillaume le Sauvage prit deux étrangers et une femme -et les emprisonna à Thorelstan, et les retint en prison jusqu'à ce que -l'un d'eux y mourût, et que l'autre perdît un pied, et que la femme -perdît les deux pieds, _parce qu'ils avaient pourri_. Guillaume amena -ultérieurement ces gens devant la cour de notre seigneur le roi à -Ludinglond pour les faire juger par ladite cour. Et quand la cour les -vit, elle se refusa à les juger parce qu'ils n'avaient été arrêtés pour -aucun vol ou délit pour lesquels ils pussent subir un jugement. C'est -pourquoi on leur permit de se retirer en liberté[168].» - - [168] _Gleanings from the public records_, par M. H. Hewlett, - dans l'_Antiquary_ de mars 1882. - -Comment, dans un tel état, les pauvres gens «se retirèrent» et ce qu'ils -devinrent, le procès-verbal des assises ne le dit pas. Ce qui est -certain, c'est qu'aucune sorte d'indemnité ne leur fut donnée pour les -aider à se tirer d'affaire dans leur horrible situation. La justice de -nos pères n'était pas minutieuse. - -Mais la menace de prisons si malsaines et de ceps si terribles ne -retenait et n'arrêtait pas les travailleurs las d'être attachés au sol. -Pour quitter leur pays, tous les prétextes leur étaient bons; ils osaient -même employer celui de voyages de dévotion. Ils partaient, le bâton à la -main, «par colour d'aler loyns en pillerinage,» et ne revenaient plus. -Mais un nouveau frein va être employé pour dompter cette humeur -turbulente, c'est l'obligation de se munir de véritables lettres de route -ou passeports pour passer d'un comté à l'autre. Nul ne pourra quitter son -village s'il ne porte «lettre patente contenant la cause de son aler e le -temps de son retournir s'il doit retournir». En d'autres termes, même -quand on avait le droit de s'établir définitivement ailleurs, il fallait -un permis de circulation pour s'en aller. Ces lettres seront scellées par -un «prodhomme» désigné, dans chaque cité, hundred, bourg, etc., par les -juges de paix, et des sceaux particuliers seront fabriqués exprès -portant, dit l'ordonnance, au milieu, les armes du roi, autour le nom du -comté et en travers celui du hundred, cité ou bourg. On prévoit même le -cas où des lettres fausses seraient fabriquées, ce qui montre quelle -ardente envie de quitter son pays on sentait chez les gens de cette -classe. Tout individu surpris sans papiers en règle est mis -provisoirement en prison. - -Les mendiants seront traités comme les «servants» qui n'auraient pas de -«lettre testimoigniale[169]». Ce à quoi on tient, c'est à retenir en -place le plus de monde possible et à empêcher par là les pérégrinations -inquiétantes de tous ces rôdeurs. Quant aux mendiants incapables de -travailler, ils devront, eux aussi, cesser de fréquenter les grands -chemins: ils finiront leur vie dans la cité où on les trouvera au moment -de la proclamation ou, tout au plus, dans quelque ville voisine ou dans -celle où ils sont nés; ils y seront conduits dans les quarante jours et y -resteront «continuelement pur lour vies». - - [169] 12 Rich. II, chap. VII. - -Ce qui est plus étrange et qui, à défaut d'autres preuves, montrerait à -quelle classe appartenaient alors les étudiants, c'est qu'ils sont -compris dans la même catégorie: ils avaient coutume, en rentrant dans -leur pays ou en faisant des pèlerinages ou en allant à l'université, de -tendre la main aux passants et de frapper aux portes. Ils seront -assimilés aux mendiants et mis aux fers s'ils n'ont pas la lettre -réglementaire; seulement cette pièce leur sera remise par le chancelier, -c'est la seule différence: «Et qe les clers des universitées qi vont ensy -mendinantz eient lettres de tesmoigne de lour chancelier sur mesme la -peyne[170].» - - [170] 12 Rich. II, chap. VII. - -Enfin, l'année suivante (1389), un nouveau statut réprouve la coutume des -«artificers, laborers, servantz», etc., qui entretiennent pour leur usage -des lévriers et autres chiens, et, «es jours de festes, qant bones -cristiens sont as esglises oiantz divine service[171],» pénètrent dans -les parcs et garennes des seigneurs et détruisent tout le gibier. Bien -plus, ils profitent de ces occasions où ils se trouvent réunis en armes, -sans crainte d'être inquiétés, pour tenir «lour assemblées, -entreparlances et conspiracies pur lever et désobeier a lour ligeance». -Certainement les fourrés épais des forêts seigneuriales avaient dû plus -d'une fois abriter, à l'heure des offices, des réunions de cette espèce -avant la grande révolte de 1381, et dans ce milieu naquirent sans doute -quelques-unes de ces idées remuantes et actives qui furent transportées -de pays en pays par les nomades et firent reconnaître au peuple de comtés -différents les liens de solidarité qui les unissaient entre eux. - - [171] _Statutes_, 13 Rich. II, chap. XIII. - -C'est dans une révolte pareille que le rôle de la classe errante est -considérable, et il y a tout intérêt pour l'historien à ne pas le -négliger. Il est impossible, si on ne tient pas compte de cet élément, -d'expliquer l'importance et l'étendue d'un mouvement qui faillit avoir -des suites pareilles à celles de la Révolution française. «J'avais perdu -mon héritage et le royaume d'Angleterre[172],» disait Richard II le soir -du jour où sa présence d'esprit le sauva, et il avait raison. Pourquoi, -en France, la Jacquerie fut-elle une vulgaire et impuissante émeute, -comparée à la révolte anglaise? Les causes en sont multiples, mais la -principale est l'absence d'une classe de nomades aussi nombreuse et forte -que celle d'Angleterre. Cette classe servit à unir tout le peuple; elle -dit à ceux du nord ce que pensaient ceux du midi, ce que souffraient et -désiraient les uns et les autres: les souffrances et les désirs n'étaient -pas identiques, mais il suffisait de savoir que tous avaient des réformes -à demander. Aussi, quand on apprit que la révolte avait commencé, on se -souleva de toute part, et il fut clair alors que chacun désirait un bien -différent et que les troupes associées poursuivaient des buts divers; -seulement, le fond de la querelle étant le même et tous voulant plus -d'indépendance, ils marchaient de concert, sans se connaître autrement -que par l'intermédiaire des errants. Les rois d'Angleterre s'étaient bien -aperçus du danger, et à diverses reprises ils avaient promulgué des -statuts visant spécialement les discours tenus par les nomades, dans -leurs voyages, sur le compte des nobles, des prélats, des juges, de tous -les dépositaires d'une force publique quelconque. Édouard Ier avait dit -dans une de ses lois: - - [172] Walsingham, _Historia anglicana_, sub anno 1381. - -«Pur ceo qe plusours ount sovent trové en counté controveures, dont -discorde ou manere de discord ad esté sovent entre le roi et son people, -ou ascuns hautes hommes de son roialme; est défendu, pur le damage qe ad -esté, et unqore en purreit avenir, que desore en avant nul ne soit si -hardy de dire ne de counter nul faux novel, ou controveure, dount nul -descorde ou manere de discord, ou d'esclandre, puisse surdre entre le roi -et son poeple, ou les hautes hommes de son roialme; et qi le fra, soit -pris et détenuz en prisone jesqes à taunt q'il eit trové en court celuy -dount le poeple serra mové.» - -Le danger de discours pareils qui touchent aux actes et même aux pensées -des grands du royaume devient menaçant de nouveau sous Richard II, et, -dans les premières années de son règne, le statut suivant est promulgué: - -«Item de controvours de faux novels et countours des horribles et fauxes -mensonges des prélates, ducs, countes, barons et autres nobles et grantz -de roialme et auxint del chanceller, trésorer, clerk del privé seal, -séneschal del hostel nostre seignur le roi, justices del un bank et de -l'autre et d'autres grantz officers du roialme des choses qe par les ditz -prélatz, seignurs et officers ne furent unqes parlez, touchez _ou -pensez_..... par ont débatz et descordes purroient sourdre parentre les -ditz seignurs ou parentre les seignurs et communes, qe Dieu ne veulle, et -dont grant péril et meschief purroit avenir à tout le roialme et -légèrement subversion et destruction del roialme avant dit, si due -remédie n'y fuisse mys, est défenduz estroitement et sur grief peine pur -eschuer les damages et périls avant ditz qe desore nul soit si hardi de -controver, dire ou counter ascune fauxe novelle, mesonge ou autre tiel -fauxe chose des prélats, seignurs et les autres desusditz dont descord ou -esclaundre aucune puisse sourdre deinz mesme le roialme et qi le fra eit -et encourge la paine autre foitz ent ordenez par estatut de Westm' -primer[173].» Mais ce statut est rendu en vain; deux ans plus tard éclate -la révolte des paysans. - - [173] _The statutes at large_, édition O. Ruffhead, Londres, - 1763, t. I, pp. 53 et 343, 3 Éd. I, ch. XXXIV, et 2 Rich. II, ch. - V. - -En France, pendant et après les guerres, la route appartient uniquement à -des brigands pillards qui étaient nés ouvriers ou chevaliers. Des -soldats, qui représentent la lie de la plus haute et de la plus basse -classe, s'acharnent au dépouillement du reste de la société; le chemin -retentit du bruit des armures et le paysan se cache; les troupes équipées -pour la défense du sol attaquent sans scrupule tout ce qui est moins fort -qu'elles et bon à piller; quand on est de ce monde, on «se tourne -français», comme dit Froissart, et on se tourne anglais selon l'intérêt -du moment. Les errants que la loi anglaise menace des ceps sont d'une -autre sorte et, quel que soit le nombre des brigands parmi eux, ils n'y -sont pas en majorité; le reste des paysans sympathise avec eux, au lieu -de les redouter. Aussi la révolte anglaise ne fut-elle pas une -entreprise désespérée; elle fut conduite avec un sang-froid et un bon -sens extraordinaires. Les insurgés montrent un sentiment calme de leur -force, qui nous saisit et qui saisissait bien plus encore les chevaliers -demeurés dans Londres; ce sont des gens qui marchent les yeux ouverts et -qui, s'ils détruisent beaucoup, voudraient aussi réformer. Avec eux on -peut s'entendre et traiter; on violera le traité sans doute, et la -révolte finira par les supplices: mais, quoi qu'en disent les communes et -les lords réunis à Westminster, les nouveaux fers n'auront pas la -ténacité des anciens, et un grand pas vers une émancipation réelle aura -été fait. En France, la bête de somme, mal nourrie, mal traitée, rongée -du harnais, s'en va branlant la tête, l'œil terne et le pas traînant; -ses ruades furieuses feront ajouter au fardeau qui l'écrase des poids -nouveaux, et ce sera tout; des siècles passeront avant qu'elle obtienne -autre chose. - - - - -CHAPITRE III - -LES PRÊCHEURS NOMADES ET LES FRÈRES MENDIANTS - - Les prêcheurs politiques.--Dans quelle classe ils se - recrutent.--Quelles théories ils vulgarisent.--Les simples - prêtres de Wyclif.--Rôle des prêcheurs.--Ton de leurs harangues. - - Les prêcheurs religieux; Rolle de Hampole. - - Les frères.--Ce qu'ils étaient au quatorzième siècle; ce qu'ils - avaient été d'abord.--Sainteté de leur mission initiale.--Leur - popularité en Angleterre.--Cette popularité trop grande est la - cause de leur décadence.--Richesse exagérée.--Superstitions.--Ils - deviennent un objet banal de satire. - - -Si le _sentiment_ de besoins et de désirs communs se répandait surtout -grâce à cette foule d'ouvriers que nous trouvons en Angleterre sans cesse -errants malgré les statuts, tout ce qui était _idée_ était vulgarisé par -une autre sorte de nomades, les prêcheurs. Gens du peuple eux aussi, ils -avaient étudié; il n'était pas nécessaire, ainsi que nous l'avons vu, -d'être riche pour suivre les cours à Oxford; les vilains même y -envoyaient leurs enfants, et les communes, peu libérales d'esprit, comme -on sait, protestaient contre cette émancipation d'un autre genre, cet -_avancement par clergie_; mais elles protestaient en vain, et le roi -répondait à leur requête qu'il «s'adviseroit» (1391). C'était, et c'est -encore aujourd'hui, la formule du refus royal[174]. Quel était l'état du -peuple, ces clercs le savaient; ils connaissaient les misères du pauvre, -c'étaient celles de leur père, de leur mère, d'eux-mêmes, et l'étude leur -permettait de transformer en idées précises les aspirations vagues des -travailleurs de la terre. Les premières ne sont pas moins nécessaires que -les secondes à tout mouvement social important; si toutes deux sont -indispensables à la formation de l'outil, ce sont les idées qui en -représenteraient la lame. - - [174] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 294. - -Les prêcheurs nomades savaient l'affiler et ils étaient nombreux. Ceux -que Wyclif envoya vulgariser ses doctrines, ses «simples prêtres», firent -uniquement ce que d'autres faisaient avant eux; ils imitèrent leurs -devanciers et ne se bornèrent pas plus à exposer les théories peu -démocratiques de leur maître que les frères mendiants, amis de la -révolution, ne s'en tenaient aux préceptes de l'Évangile. Leurs -sympathies étaient avec le peuple et ils le montrèrent dans leurs -discours. Wyclif contribua à augmenter le corps de ces nomades; les siens -ne se distinguaient pas beaucoup des autres, et s'il rencontra facilement -des clercs pour remplir le rôle qu'il voulait, c'est que beaucoup dans le -royaume se trouvaient déjà préparés à une semblable mission et -n'attendaient que l'occasion. - -Tous, d'ailleurs, font une besogne pareille et courent le pays, -attroupant les pauvres et les attirant par des harangues où ils disent ce -que des malheureux peuvent aimer à entendre. On s'en aperçut bien lors de -la révolte, et les ordonnances rendues alors disent clairement quelle -redoutable influence était celle des prêcheurs errants. Leurs habitudes -et leurs discours même y sont rapportés: ces mécontents ont l'aspect -austère; ils vont «de countée en countée, de ville en ville, en certains -habitz souz dissimulacion de grant saintée[175]». Ils se passent -naturellement des papiers ecclésiastiques dont les prédicateurs réguliers -doivent être munis; ils sont «saunz licence de seint piere le pape ou des -ordinairs des lieux, ou autre auctorité suffisante». Ils ne prêchent pas -seulement dans les églises, ils recherchent les endroits publics, les -marchés, les carrefours où s'assemble la foule: «ne mye soulement es -esglises et cimitoirs, einz es marchés, feires et autres lieux publiques -où greindre congrégacion de poeple y est.» Et ce n'est pas de théologie -qu'ils parlent volontiers; c'est bien la question sociale qui, au fond, -les préoccupe; sur leurs lèvres le sermon religieux se fait harangue -politique: «lesqueles personnes,» dit toujours l'ordonnance, «prêchent -auxint de diverses matiers d'esclaundre pur discord et _discencion faire -entre diverses estatz du dit roialme_ sibien temporelx come espiritelx, -en commocion du poeple, à grand péril de tout le roialme.» On les cite à -comparaître devant l'autorité ecclésiastique, les ordinaires, mais ils -n'ont garde de faire soumission et refusent «d'obéire à lours somonce et -mandementz». Que les shériffs et autres officiers royaux surveillent -désormais avec soin ces prêcheurs errants et envoient en prison ceux qui -ne seront pas en règle. - - [175] 5 Rich. II, st. 2, chap. V. - -On peut se faire une idée de leurs discours en se rappelant la célèbre -harangue du prêtre John Ball[176], le type de ces orateurs ambulants. -Certainement, dans la phrase latine de la _Chronique d'Angleterre_, ses -pensées prennent une forme trop solennelle et trop correcte, mais tout ce -qu'on sait des sentiments de la multitude en confirme si bien la -substance que le fond du discours n'a pu différer de celui que le -chroniqueur nous a transmis. C'est un dicton populaire qui sert de texte -à John Ball, et il le développe de cette façon: - -«Au début, nous avons été créés tous pareils; c'est la tyrannie d'hommes -pervers qui a fait naître la servitude, en dépit de la loi de Dieu; si -Dieu avait voulu qu'il y eût des serfs il aurait dit, au commencement du -monde, qui serait serf et qui serait seigneur.» - - [176] On l'a souvent considéré comme un Wyclifite; mais, de même - que beaucoup de ses pareils, il ne partageait pas toutes les - idées du maître, et en avait d'autres, de son côté, qui lui - étaient propres; ainsi, suivant lui, les enfants naturels ne - pouvaient aller au ciel. - -Ce qui le rend fort, c'est qu'il puise ses meilleures armes dans la -Bible; il en appelle aux bons sentiments des hommes du peuple, à leur -vertu, à leur raison; il montre que la parole divine est d'accord avec -leur intérêt; ils seront «pareils au bon père de famille qui cultive son -champ et détruit les mauvaises herbes..». La multitude enthousiaste lui -promettait de le faire archevêque et chancelier de ce royaume où il -comptait voir pour tous «liberté égale, grandeur égale, puissance égale», -mais il fut pris, traîné, pendu, décapité et coupé en quartiers[177]. - - [177] _Chronicon Angliæ_, 1328-1388, édition Thompson, 1874, 8º. - -Cependant, politique à part, on pouvait encore trouver au quatorzième -siècle des élus de Dieu qui, effrayés par les crimes du monde et l'état -de péché où vivaient les hommes, quittaient leur cellule ou le toit -paternel pour suivre les villages et les villes et prêcher la conversion. -Il en restait, mais ils étaient rares. A l'inverse des autres, ceux-ci ne -parlaient pas des affaires publiques, mais des intérêts éternels; ils -n'avaient pas toujours reçu les ordres sacrés; ils se présentaient en -volontaires de l'armée céleste. Tel était en Angleterre ce Richard Rolle -de Hampole dont la vie fut moitié celle d'un ermite, moitié celle d'un -prêcheur errant. Il n'était ni moine, ni docteur, ni prêtre; tout jeune -il avait abandonné la maison de son père pour aller mener, dans la -solitude, à la campagne, une vie contemplative. Là, il médite, il prie, -il se mortifie; on vient en foule à sa cellule, on écoute ses -exhortations; il a des extases; ses amis lui enlèvent son manteau tout -déchiré, le raccommodent et le lui remettent sur les épaules sans qu'il -s'en aperçoive. Pour ajouter à ses peines, le diable le tente «sous la -forme», dit l'anachorète lui-même, «d'une très belle jeune femme qu'il -avait vue auparavant et qui avait eu pour lui un amour immodéré». Il -échappe à grand'peine à la tentation. Il abandonne sa retraite, et -pendant longtemps il parcourt l'Angleterre, «changeant de lieu -perpétuellement», prêchant pour ramener les hommes au bien. Il se fixe -enfin à Hampole, et c'est là qu'il termine sa vie, dans la retraite, -écrivant énormément et édifiant tout le voisinage par sa dévotion (1349). -A peine est-il mort que son tombeau devient un but de pèlerinage; les -gens pieux y apportent des offrandes; des miracles s'y accomplissent. -Dans le couvent de nonnes de Hampole, qui tirait grand honneur de la -proximité de la tombe, on se hâta de composer un «office de saint -Richard, ermite», destiné à être chanté «quand il serait canonisé»; mais -jusqu'à nos jours l'office du vieil ermite n'a pas été chanté[178]. - - [178] _English prose treatises of Richard Rolle de Hampole_, - édition Perry, Londres, 1866, 8º. - -Les prêcheurs errants qu'on rencontrait dans les villages n'étaient pas -toujours des lollards envoyés par Wyclif, ni des inspirés qui, comme -Rolle de Hampole, tenaient leur mission de Dieu; c'étaient souvent des -membres d'une immense et puissante caste subdivisée en plusieurs ordres, -celle des frères mendiants. Les deux ordres principaux étaient les -Dominicains, prêcheurs ou frères noirs, et les Franciscains, mineurs ou -frères gris, établis en Angleterre les uns et les autres dès le treizième -siècle. Il ne faut pas que les amusantes satires de Chaucer nous ferment -les yeux à ce que ces ordres pouvaient avoir de mérite et ne nous -laissent voir, dans les religieux mendiants, que d'impudents et lascifs -vagabonds, à la fois impies, superstitieux et rapaces. On connaît ce -portrait célèbre: - -«C'était le bien-aimé et le familier des franklins de tout le pays--et -aussi des femmes de qualité de la ville...--Ses façons à confesse étaient -pleines de douceur--et son absolution était remplie de charme.--On le -trouvait coulant sur le chapitre des pénitences,--partout où il savait -que la pitance serait bonne;--car les cadeaux à un ordre pauvre--sont la -marque de la contrition parfaite--..... Toutes les tavernes de toutes les -villes lui étaient familières--et tous les aubergistes et les gaies -servantes.» - -Au temps de Chaucer, beaucoup de frères étaient ainsi, mais il y avait -des exceptions. Je ne parle pas seulement de ceux, bien rares au -quatorzième siècle, qui continuaient les traditions de leur ordre, vivant -parmi les pauvres, pauvres comme eux, et, de plus, expérimentés, dévoués, -compatissants: celui de Chaucer, au contraire, craignait de fréquenter -«un lépreux ou un mendiant» et d'avoir affaire «avec telle canaille». -Mais même parmi ceux qui vivaient en dehors de la règle, il y en avait -dont les pensées, quelque dangereuses qu'elles fussent, étaient moins -basses. Je parle des frères qu'on pouvait confondre avec les simples -prêtres de leur ennemi Wyclif et qui étaient sûrement compris avec eux -dans le statut de 1382. Il est certain que beaucoup de frères, dans leur -carrière nomade, prêchèrent, comme le prêtre John Ball, dans les -carrefours et les marchés, les doctrines nouvelles d'émancipation. Aussi, -seuls de tout le clergé, ils gardent, au moment de la révolte, une -certaine popularité; et les chroniqueurs monastiques, leurs ennemis -naturels, étalent complaisamment dans leurs récits ce nouveau grief -contre les ordres détestés[179]. Langland, qui maudit la révolte, maudit -aussi les frères pour y avoir pris part. C'est Envie qui leur a dit à -l'oreille: étudie la logique, le droit et les rêves creux des -philosophes, et va de village en village prouver que tous les biens -doivent être en commun: - - ..... and prouen hit by Seneca - That alle thyng vnder heuene ouhte to beo in comune[180]. - - [179] Jack Straw, d'après la confession que rapporte de lui son - contemporain le moine, Thomas Walsingham, n'aurait voulu - conserver d'autres religieux sur la terre que les frères - mendiants: «Soli mendicantes vixissent super terram qui - suffecissent pro sacris celebrandis aut conferendis universæ - terræ.» (_Historia anglicana_, 1867-1869, t. II, p. 10.) - - [180] _The vision of William concerning Piers the Plowman_, - édition Skeat, texte C, _passus XXIII_, vers 274. - -Toujours armé de bon sens, Langland déclare net qu'il en a menti, -l'auteur de ces théories subversives: «Non concupisces rem proximi tui,» -dit la Bible. Jadis la vie des frères fut exemplaire; Charité habitait -parmi eux: c'était au temps de saint François[181]. - - [181] _The vision of William concerning Piers the Plowman_, texte - C, _passus XVII_, vers 352. - -Et en effet, quelle sainte mission leur avait donnée leur fondateur! -Grossièrement vêtus, nu-pieds et mal nourris, ils devaient aller dans les -villes chercher, au fond des faubourgs, les abandonnés. Toutes les -misères, toutes les laideurs hideuses de l'être humain devaient appeler -leur sympathie, et le bas peuple, en revanche, allait les aimer et les -vénérer comme des saints. Eccleston[182] raconte qu'un frère mineur mit -une fois, sans permission, ses sandales pour aller à matines. Il rêva -ensuite qu'il était arrêté par des voleurs qui criaient: «A mort! à -mort!--Mais je suis un frère mineur,» disait-il, sûr d'être -respecté.--«Tu mens, car tu n'es pas nu-pieds!» Le premier de leurs -devoirs était de demeurer pauvres afin de pouvoir tenir sans crainte, -n'ayant rien à perdre, un ferme langage aux riches et aux puissants du -monde. C'est ce que leur rappelait à son lit de mort, en 1253, le savant -et courageux Robert Grosseteste, évêque de Lincoln, et il leur citait -avec à-propos ce vers de Juvénal: - - Cantabit vacuus coram latrone viator. - -Les frères devaient être comme le voyageur sans argent, dont la sérénité -d'esprit n'est jamais troublée par la rencontre des voleurs[183]. - - [182] Thomas d'Eccleston, auteur du _Liber de adventu minorum in - Angliam_ (publié par Brewer dans ses _Monumenta franciscana_), - vit la période la plus florissante des ordres moindres. Son livre - est d'une naïveté extrême et abonde en récits de visions et de - faits merveilleux. La vision dont il est question ici se trouve à - la page 28 des _Monumenta_. - - [183] Matthieu Paris, _Historia Anglorum_, Londres, 1866, 3 vol. - 8º, t. III, p. 145. - -Saint François n'aurait pas voulu que ses religieux fussent lettrés; on -le lui a injustement reproché. Il proscrivait avec sagesse ces subtiles -recherches théologiques et métaphysiques qui absorbaient sans utilité la -vie des grands clercs. Assez d'autres s'y livreraient toujours; ce qu'il -voulait, lui, c'était envoyer par le monde un peuple de missionnaires qui -se dévoueraient matériellement, physiquement, au bien des corps et des -âmes de tous les délaissés. Ainsi compris, le désintéressement était bien -plus absolu, la servitude plus volontaire et l'effet sur les masses plus -grand. Pour elles, la subtilité des docteurs n'était pas nécessaire, et -l'exemple frappant de la misère du consolateur inattentif à sa propre -peine était la meilleure des consolations. Avant tout, il fallait tuer -l'orgueil de l'apôtre, et que la grandeur de ses mérites ne fût apparente -qu'à Dieu seul. Quand le cœur s'est épuré à ce point, il sait -suffisamment ce qu'est la vie et ce qu'est le bien pour être éloquent; -l'étude des _Sommes_ les plus en réputation devenait inutile. Mais trop -de dangers entouraient cette fondation sublime, et le premier était -précisément la science: «Charles l'empereur, disait le saint, Roland et -Olivier et tous les paladins et tous les hommes forts dans les batailles -ont poursuivi à mort les infidèles et à grand'peine et grand labeur ont -remporté leurs mémorables victoires. Les saints martyrs sont morts en -luttant pour la foi du Christ. Mais il y a, de nos jours, des gens qui, -par le simple récit des exploits des héros, cherchent gloire et honneur -parmi les hommes. Ainsi en est-il parmi vous qui se plaisent davantage à -écrire et à prêcher sur les mérites des saints qu'à imiter leurs -travaux.» - -Saint François fit cette réponse à un novice qui voulait avoir un -psautier; il ajoutait d'un esprit assez mordant: «Quand tu auras un -psautier, tu voudras avoir un bréviaire, et quand tu auras un bréviaire, -tu t'assoiras dans une chaise, comme un grand prélat, et tu diras à ton -frère: Frère, apporte-moi mon bréviaire[184]!» - - [184] _Speculum vitæ B. Francisci et sociorum eius_; opera - fratris G. Spoelberch. Anvers, 1620, 1re partie, chap. IV. - -La popularité des frères fut immense et il se trouva bientôt qu'ils -avaient accaparé l'Angleterre[185]; ils étaient tout dans la -religion[186]. Par une contradiction singulière, leur pauvreté leur avait -attiré les richesses, et leur abnégation la puissance; les masures où -ils logeaient d'abord étaient devenues de somptueux monastères avec des -chapelles grandes comme des cathédrales; les riches s'y faisaient -ensevelir dans des tombeaux ciselés avec les derniers raffinements du -gothique fleuri. Leurs apologistes du quinzième siècle racontent avec -admiration que, dans leur belle bibliothèque de Londres, il y avait une -tombe ornée de quatre archanges[187]; que leur église, commencée en 1306, -avait trois cents pieds de long, quatre-vingt-quinze de large et -soixante-quatre de haut, que toutes les colonnes étaient de marbre et -tout le pavé aussi. Les rois et les princes avaient enrichi cet édifice; -les uns avaient donné les autels, d'autres les stalles; Édouard III -répare, «pour le repos de l'âme de la très illustre reine Isabelle -enterrée dans le chœur[188],» la grande verrière du milieu abattue par -le vent; Gilbert de Clare, comte de Gloucester, donne vingt troncs -d'arbres de sa forêt de Tunbridge. Les riches marchands, le maire, les -aldermen suivent l'exemple. On inscrit sur les vitraux les noms des -donateurs, et Langland de s'indigner et de rappeler le précepte -évangélique: que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. Nous -n'en apprenons pas moins que le troisième vitrail de l'ouest avait été -donné par Gautier Mordon, marchand de morue salée, _stokefyschmonger_, et -maire de Londres. La deuxième fenêtre du sud est due à Jean de Charlton, -chevalier, et à sa femme; leurs armes y figurent; la quatrième à Gautier -de Gorst, marchand pelletier de Londres; la quinzième au comte de -Lancastre; la quatrième à l'ouest provient «du produit de diverses -collectes, et c'est ainsi qu'elle ne porte pas de nom». Un des donateurs -est qualifié de père et ami tout spécial des frères mineurs. On pense -quel triomphe ce devait être pour les wyclifistes de reprocher aux frères -toutes ces splendeurs mondaines; Wyclif y revient sans cesse: - -«Les frères construisent beaucoup de grandes églises et de vastes et -coûteux monastères et des cloîtres comme des châteaux, et cela sans -nécessité.... Les grands monastères ne font pas les hommes saints, et -c'est par la sainteté seulement qu'on peut servir Dieu[189]. - - [185] Il y avait à peine trente ans que les frères avaient paru - en Angleterre et ils y possédaient déjà quarante-neuf couvents - (_Monumenta franciscana_, édition Brewer, Londres, 1858, 8º, p. - 10). On trouvera dans Matthieu Paris un très bon exposé du rôle - des frères mineurs en Angleterre à leur arrivée dans ce pays, de - la vie pauvre, humble et utile qu'ils menèrent d'abord. _Historia - Anglorum_, édition Madden, Londres, 1866, 3 vol. 8º, t. II, p. - 109. - - [186] Voir la _Defensionem curatorum contra eos qui privilegiatos - se dicunt_ (4º, sans date), discours prononcé en 1357 par - Richard Fitz-Ralph, archevêque d'Armagh, et où sont dénoncés les - empiètements successifs des frères mendiants au détriment des - curés et autres ecclésiastiques. - - [187] _Monumenta franciscana_ ut supra; pp. 514 et suivantes. - Cette bibliothèque avait été fondée par le célèbre Richard - Whittington maire de Londres en 1397, 1406 et 1419. - - [188] Il y avait dans la même église le cœur de la reine - Éléonore, mère d'Édouard Ier. En rapportant qu'il y fut - déposé, le moine Rishanger, un contemporain, fait la cruelle - remarque suivante, que Walsingham ne manque pas de reproduire - dans son _Historia anglicana_ (sub anno 1291-1292): «Sepultum est - itaque corpus ejus in monasterio Ambresburiæ, cor vero Londoniis, - in ecclesia fratrum minorum; qui sicut et cuncti fratres - reliquorum ordinum aliquid de corporibus quorumcumque potentium - morientium sibimet vendicabant, more canum cadaveribus - assistentium, ubi quisque suam particulam avide consumendam - expectat.» - - [189] «Freres bylden mony grete chirchis and costily waste - housis, and cloystris as hit were castels, and that withoute - nede... grete housis make not men holy, and onely by holynesse is - god wel served.» (_Select english works_, t. II, p. 380.) - -On dresse aussi d'interminables listes des cardinaux, des évêques et des -rois qui ont appartenu à l'ordre, sans oublier même «personæ quædam -valentes in sæculo», ce qui est d'une vanité bien mondaine. Enfin ils -signalent les morts qui, à l'instant suprême, ont revêtu l'habit des -frères: «Frère sire Roger Bourne, chevalier, enterré à Norwich en costume -de frère, 1334[190].» - - [190] _Monumenta franciscana_, p. 541. De là les reproches des - satiristes. - - Of thes frer mynours me thenkes moch wonder, - That waxen are thus hauteyn, that som tyme weren under. - - Th. Wright, _Political poems and songs_, Londres, 1859, 2 vol. - 8º, t. I, p. 268, chanson de la deuxième moitié du quatorzième - siècle. - -L'orgueil et la richesse des Dominicains sont tout aussi grands. L'auteur -de _Peres the Ploughman's crede_, vers la fin du quatorzième siècle, -décrit minutieusement mais sans exagération un de leurs couvents, les -splendides colonnes qu'on y voit, les sculptures, peintures et dorures -qui parent la chapelle, les magnifiques verrières ornées du blason des -nobles ou du chiffre des marchands qui les ont données, les tombes -imposantes de chevaliers et de belles dames étendues en brillante parure -rehaussée d'or. - -On voit que les proportions sont renversées; autant le saint avait exigé -de modestie, autant on va trouver d'orgueil; les défauts que leur -reproche Chaucer se glissent parmi eux; ils deviennent intéressés, -avides, rapaces; la mendicité est pour eux un métier que les uns -pratiquent bien et les autres mieux; on leur demandait des miracles -d'abnégation, et voilà au contraire en eux des prodiges d'égoïsme. Ce -n'est plus la religion, c'est leur ordre qu'il faut protéger; nous avons -vu que plusieurs se mêlent des questions de bonnes œuvres amassé par -leurs premiers apôtres et le dépensent follement. Le respect de la -multitude diminue; leur renom de sainteté s'affaiblit; ils jettent dans -l'autre plateau de la balance tant de fautes et de désordres qu'il -devient prépondérant. Et que reste-t-il désormais? La superstition -remplace les pratiques saintes; ils ont appris la métaphysique, et c'est -cependant un matérialisme grossier qui vient masquer l'idéal surhumain de -François d'Assise; l'attouchement de leur habit vaut une bonne action; on -s'en revêt à son lit de mort et les démons prennent la fuite; c'est une -cuirasse sans défaut; des visions sans nombre qu'ils ont eues leur ont -révélé tous ces articles d'une foi nouvelle. - -La sainteté de l'institution et l'indignité d'un grand nombre de -représentants font qu'on les vénère et qu'on les déteste à la fois; si -méprisable que soit l'homme, on n'est pas assuré qu'il n'ait pas les -clefs du ciel, et dans le sentiment qu'on a pour lui se mêlent le respect -et la crainte. Aussi les poètes rient des frères, les conteurs populaires -les bafouent, et les miniaturistes chargés d'enluminer un imposant volume -de décrétales ne craignent pas de les représenter oubliant dans la -cuisine du château leur goupillon et leur seau d'eau bénite; le frère -reprend son goupillon et va asperger les maîtres à table, puis retourne -près de la cuisinière[191]. Le peuple cependant voit dans les frères ses -protecteurs et ses alliés en cas de révolte, et à d'autres moments les -poursuit dans les rues à coups de pierres. Irrité du «port orgueilleux» -des frères prêcheurs, il leur donne la chasse, les maltraite et demande -leur extermination. Il n'agit pas mieux envers les mineurs, il arrache -leurs habits et saccage leurs maisons, «à l'instigation de l'esprit -malin,» et cela en divers lieux dans le royaume; il faut, en 1385, une -proclamation du roi pour les protéger[192]. - - [191] Ms. 10 E. IV. au British Museum, fol. 109 et suivants. - - [192] «En le mesme temps (20 Éd. II) les frères prechours se - mistrent à le fuite pur ceo qe ils se doterent estre maubailiz et - destrutz, pur ceo qe le comunalté les avoyent mult encountre - queor (cœur) pur lour orgelousse port, qu'ils ne se porteient - come frères duissent.» (_Croniques de London_, Camden society, p. - 54.) - - «Sciatis quod intelleximus qualiter aliquæ personæ de regno nostro - Angliæ, per instigationem maligni spiritus... faciunt et in dies - facere nituntur dampna et scandala dilectis nobis in Christo - religiosis viris fratribus de ordine minorum.... moventes populum - nostrum in aperto et in secretis contra eos, ad destruendum domos - dictorum fratrum, dilacerando habitus eorum super eos, et aliquos - verberando et male tractando, contra pacem nostram....» - (Proclamation de Richard II en 1385. Rymer, _Fœdera_, édition de - 1704, t. VII, p. 458.) - -Les communes s'indignent du nombre d'étrangers qu'on trouve parmi les -frères et qui sont un danger permanent pour l'État. Elles demandent «qe -touz les frères aliens, de quele habite qu'ils soient, voident le roialme -avant la feste de seinte Michel, et s'ils demoergent outre la dite feste, -soient tenuz hors de la commune ley[193]». - - [193] 20 Éd. III, 1346, _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 162. - -Les frères gardent leur assurance; on les bénissait au temps de leurs -bonnes actions; as follows maintenant ils parlent beaucoup et se font -craindre; ils parlent haut, c'est du pape seul qu'ils relèvent; ils -peuvent aller sans courber la tête; leur puissance est indépendante; ils -sont devenus une Église dans l'Église. A côté du curé qui prêche et -confesse dans sa paroisse, on trouve le frère errant qui prêche et -confesse partout; sa présence universelle est une source de conflits; le -curé se voit abandonné; le religieux nomade apporte l'inconnu, -l'extraordinaire, et c'est à lui que tout le monde court. Il dépose sa -besace et son bâton et commence à discourir: son langage est celui du -peuple; la paroisse entière est présente; il s'occupe des biens éternels -et aussi des biens de la terre, car la vie laïque lui est familière et il -peut donner des conseils appropriés. Mais ses doctrines sont parfois -suspectes: «Ces faux prophètes, dit, non pas Wyclif, mais le concile de -Saltzbourg (1386), par leurs sermons pleins de fables séduisent souvent -l'âme de leurs auditeurs; ils se jouent de l'autorité des curés.» Quelle -puissance pouvait résister? la marée montait et renversait les digues; -l'excellent devenait le pire, _corruptio optimi pessima_, et le vieil -adage se trouvait vérifié à la lettre. Toutes les classes de la société -ont des griefs contre eux, les seigneurs, les évêques, les moines, les -réformés de Wyclif et les gens du peuple; eux cependant gardent leur -place; on les retrouve partout à la fois, dans la cabane et dans le -château, quêtant chez le riche et frappant aussi à la porte du pauvre; -ils s'asseyent à la table du seigneur, qui les traite avec -considération; chez lui, ils jouent le rôle de religieux à la mode; ils -intéressent, ils plaisent. Wyclif les montre qui aiment à parler «devant -les lords et à s'asseoir à leur table... à être aussi les confesseurs des -lords et des ladies». Ils font songer aux abbés de cour d'une époque -moins reculée. D'un autre côté, on les voit exercer dans les villages où -ils font leurs tournées les métiers les plus divers, ils ajoutent à leur -besace de quêteurs des provisions de fil, d'aiguilles, d'onguents, dont -ils font commerce: on les chansonne, ils continuent et tout le monde rit: - -«Ils vagabondent d'ici de là--et vendent toute sorte de mercerie,--comme -s'ils étaient de vrais colporteurs;--ils vendent des bourses, des -épingles et des couteaux--et aussi des ceintures, des gants pour les -filles et pour les femmes.» - -L'auteur de cette pièce, un contemporain de Chaucer, ajoute: «J'ai été un -frère moi-même, pas mal de temps;--je sais donc bien la vérité.--Mais -quand je vis que leur existence--ne ressemblait en rien à leurs -discours,--je laissai là mon habit de frère.» - -Entre le scepticisme du siècle et la crédulité aveugle, la superstition -fleurit. Les frères ont imaginé de vendre au détail les mérites de leur -congrégation. Elle est si nombreuse et prie si dévotement qu'elle a un -surplus d'oraisons et croit bien faire d'en distribuer le bénéfice. Les -frères parcourent les villages, escomptant cette richesse invisible et -vendant aux âmes pieuses, sous le nom de _lettres de fraternité_, des -bons sur le ciel. A quoi servent ces parchemins? demandait-on aux -frères.--Ils donnent une part dans les mérites de tout l'ordre de saint -François.--A quoi sont-ils bons? demandait-on à Wyclif.--«Beaucoup de -gens pensent qu'on en peut bien couvrir les pots à moutarde[194].» - - [194] «... Bi siche resouns thinken many men that thes lettris - mai do good for to covere mostard pottis.» (_Select english - works_, t. III, p. 381.) Autre allusion à ces lettres dans les - _Political poems_ publiés par Wright, 1859, t. I, p. 257. - -Si déconsidérés qu'ils soient à la fin du siècle, les frères n'ont pas -cependant perdu toute action sur le peuple. Henri IV, de la maison de -Lancastre, usurpe le trône et il trouve bientôt qu'il doit compter avec -les frères mineurs. Bon nombre d'entre eux se sont indignés de son -entreprise, et prêchent dans le pays, pendant les premières années du -règne, que Richard II vit encore et qu'il est le véritable roi. Henri IV -les fait emprisonner; l'un d'eux amené en sa présence lui reproche -violemment la déposition de Richard: «Mais je n'ai pas usurpé la -couronne, j'ai été élu,» dit le roi.--«L'élection est nulle si le roi -légitime est vivant; s'il est mort, il est mort par toi; s'il est mort -par toi, tu ne peux avoir aucun titre au trône!»--«Par ma tête, cria le -prince, je ferai trancher la tienne!» - -On conseilla aux accusés de s'en remettre à la clémence du loi; ils -refusèrent et demandèrent à être jugés régulièrement par un jury. On ne -put trouver ni dans la cité, ni dans Holborn, personne qui consentît à -siéger comme juré; on dut aller chercher pour cet office des habitants de -Highgate et d'Islington. Ceux-ci déclarèrent les frères coupables; ces -malheureux furent traînés à Tyburn, pendus, puis décapités, et leurs -têtes furent placées sur le pont de Londres (1402). Le couvent reçut la -permission de recueillir les restes des suppliciés et de les enterrer en -lieu saint. Les jurés d'Islington et de Highgate vinrent en pleurant chez -les Franciscains implorer leur pardon pour un verdict dont ils se -repentaient. Pendant plusieurs années, malgré ces supplices, des frères -continuèrent à prêcher en province en faveur de Richard II et à soutenir -qu'il vivait encore, bien que Henri IV ait eu soin de faire faire dans -Londres une exhibition publique du cadavre de ce prince[195]. - - [195] _Eulogium historiarum_, édition Haydon, Collection du - Maître des rôles, Londres, 1858, 3 vol. 8º, t. III, p. 391, - année 1402. - -Au quinzième siècle cependant, la réputation des frères ne fit -qu'empirer. Les abus dont ils sont la vivante personnification comptent -parmi les plus graves de ceux qui vont donner tant d'adhérents à Luther. -S'il reste dans leurs rangs des gens qui savent mourir, comme cet -infortuné frère Forest qui fut suspendu vivant par des chaînes au-dessus -d'un feu de bois et rôti lentement pendant que l'évêque réformé Latimer -lui adressait «de pieuses exhortations[196]» pour le forcer à se repentir -(1538), la masse des représentants de leur ordre demeure l'objet du -mépris universel. C'est un des rares points sur lesquels il arrive, par -accident, aux catholiques et aux protestants de tomber d'accord. Sir -Thomas More, décapité pour la foi catholique, avait parlé des frères sur -le même ton que son adversaire Tyndal, étranglé pour la foi protestante. -Ils ne sont à ses yeux que de dangereux vagabonds. Il raconte, dans son -_Utopie_, la dispute d'un frère et d'un bouffon sur la question du -paupérisme. «Jamais, dit le frère, vous ne vous débarrasserez des -mendiants, à moins que vous ne fassiez encore quelque édit sur nous -autres frères.--Eh bien! dit le bouffon, c'est déjà fait; le cardinal a -rendu un très bon arrêt à votre sujet quand il a décrété que tous les -vagabonds seraient saisis et contraints à travailler: car vous êtes les -plus francs vagabonds qui soient au monde.» (Ap. 25.) La plaisanterie -n'est pas légère; Sir Thomas More, malgré sa réputation d'esprit, ne sut -pas souvent mieux faire. Le point à noter est cette renommée qui devient -de plus en plus mauvaise, grâce aux tournées intéressées, renouvelées -sans cesse dans les fermes et les villages, non plus pour secourir les -pauvres gens, mais pour leur demander au contraire une part de ce qu'ils -ont; il faut noter encore cette assimilation qui se fait dans l'esprit du -chancelier entre le frère mendiant et le vagabond vulgaire sans feu ni -lieu. - - [196] Holinshed, _Chronicles_, Londres, 1587, 5 vol. fol., t. - III, p. 945. Ce frère avait refusé le serment de suprématie. - - - - -CHAPITRE IV - -LES PARDONNEURS - - Les indulgences.--Portrait du pardonneur par un poète.--Portrait - par un pape.--Les faux et les vrais pardonneurs.--Les - associations illicites. - - Le trafic du mérite des saints.--Les reliques.--Impuissance de la - cour papale à réformer ces abus.--L'âme du pardonneur.--Par quels - moyens il en impose à la foule.--Le merveilleux et les croyances - populaires. - - -Indulgence, au début, signifiait simplement commutation de peine. Les -pénitences infligées pour les péchés commis étaient longues: il fallait -jeûner et se mortifier pendant des mois et des années. On permit aux -fidèles de transformer ces interminables châtiments en des expiations -plus courtes. Ainsi un clerc pouvait échanger un an de pénitence contre -trois mille coups de fouet, avec récitation d'un psaume à chaque -centaine[197]. Les laïques, qui en avaient le choix, préféraient -fréquemment un payement en argent, et ces sommes étaient en général bien -employées. Nous les avons vues servir à l'entretien des ponts et des -routes; on les utilisait aussi en reconstruisant les églises, en -secourant les malades d'un hôpital et en subvenant aux frais d'une foule -d'entreprises d'intérêt public. La totalité des peines était remise par -une indulgence plénière; ainsi Urbain II, au concile de Clermont, en -accorda une à tous ceux qui, par dévotion pure et non pour conquérir du -butin ou de la gloire, iraient à Jérusalem combattre les infidèles. Plus -tard, on les distribua avec moins de réserve, et les pardonneurs se -chargèrent de les colporter au loin. - - [197] D'après Hardy: _Registrum palatinum Dunelmense_, - Introduction. - - Théodore, archevêque de Cantorbéry, au neuvième siècle, dressa une - sorte de tarif de ces échanges: «Pro uno mense quem in pane et - aqua pœnitere debet psalmos mille ducentos flexis genibus - decantet.--Item, alio modo, duodecim triduanæ singulæ cum - psalteriis tribus impletis et cum palmatis trecentis per singula - psalteria excusant unius anni pœnitentiam.--Centum solidi dati in - eleemosynam annum excusant.» (_Theodori archiepiscopi - Cantuariensis pœnitentiale_, dans la _Patrologie_ de Migne, t. - XCIX, col. 938 et 940.) - - Halitgarius, aussi au neuvième siècle, s'occupa de même de dresser - des tables de pénitences: «Pro uno mense, quem in pane et aqua - jejunare debet, psalmos mille ducentos genibus flexis, vel sine - genuum flexione mille DLXXX psalmos decantet.» Il ajoute qu'on - continue de même, s'il y a lieu, pour toute la première année de - pénitence, soit 20 160 psaumes à chanter si on ne se met pas à - genoux. (_Halitgarii episcopi Cameracensis liber pœnitentialis_, - dans la _Patrologie_ de Migne, t. CV, col. 706). - -Le nom de ces êtres bizarres, dont le caractère est propre au moyen âge à -un plus haut degré encore que celui des frères, ne rappelle-t-il pas le -rire pétillant de Chaucer, et son amusante peinture ne revient-elle pas à -la mémoire? Son pardonneur se décrit lui-même: - -«Mes maîtres, dit-il, quand je prêche dans les églises,--je m'efforce de -faire des phrases majestueuses,--et je les lance à toute volée, sonores -comme un carillon,--car je sais par cœur tout ce que j'ai à dire;--mon -thème est toujours et a toujours été:--la racine de tous les maux, c'est -l'avarice...» - -En chaire, il se penche à droite, à gauche, il gesticule, il bavarde; ses -bras remuent autant que sa langue; c'est merveille de le voir, merveille -de l'ouïr. - -On ne s'est guère occupé de savoir si le type de personnages ainsi faits -n'était pas quelque peu imaginaire et si l'exercice de leur métier était -autorisé par l'Église et soumis à des règlements. La recherche des textes -de cette espèce montrera une fois de plus la merveilleuse exactitude des -peintures de Chaucer; si malicieuses, si piquantes qu'elles soient -lorsqu'il s'agit du pardonneur, elles ne renferment pas un trait qu'on ne -puisse justifier par des lettres émanées d'une chancellerie papale ou -épiscopale[198]. Ces _quæstores_ ou _quæstiarii_ étaient, et c'est -Boniface IX qui parle dans le temps même où le poète écrivait ses contes, -tantôt des clercs séculiers et tantôt des frères, mais d'une impudence -extrême. Ils se passaient de licence ecclésiastique et s'en allaient de -bourgade en bourgade, eux aussi, en véritables colporteurs, montrant -leurs reliques et vendant leurs pardons. C'était un métier lucratif et la -concurrence était grande; le succès des pardonneurs autorisés avait fait -sortir de l'école ou du prieuré une foule de pardonneurs intéressés, -avides, aux yeux brillants, comme dans les _Canterbury tales_[199], -véritables vagabonds, coureurs de grands chemins, qui, n'ayant rien à -ménager, faisaient hardiment leur métier d'imposteurs. Ils en imposaient, -parlaient fort et déliaient sans scrupule sur la terre tout ce qui -pouvait être lié dans le ciel. Cela n'allait pas sans de grands -bénéfices; le pardonneur de Chaucer gagne cent marcs par an, et c'est -naturel, puisque, n'ayant demandé d'autorisation à personne, il ne -rendait de comptes à personne et gardait tous les gains pour lui. Dans -son langage mesuré, le pape nous en apprend aussi long que le poète, et -il semble qu'il veuille recommencer, trait pour trait, la peinture du -vieux conteur. D'abord, nous dit la lettre pontificale, ces pardonneurs -jurent qu'ils sont envoyés par la cour de Rome: - -«Certains religieux, qui appartiennent même aux divers ordres mendiants, -et quelques clercs séculiers, parfois avancés en grade, affirment qu'ils -sont envoyés par nous ou par les légats ou les nonces du siège -apostolique, et qu'ils ont reçu mission de traiter certaines affaires... -de recevoir de l'argent pour nous et l'Église romaine, et courent le pays -sous ces prétextes.» C'est de Rome en effet que vient le personnage de -Chaucer, et c'est contre l'avarice qu'il parle toujours: - -«... Un gentil pardonneur--...venu tout droit de la cour de Rome...--son -sac devant lui, sur ses genoux,--plein jusqu'au bord de pardons apportés -de Rome tout chauds.--...Quoi donc! pendant que je peux discourir--et -gagner quelque argent pour mes sermons,--j'irais de plein gré vivre de -misère?--... Je prêche et mendie ainsi de pays en pays;--je ne veux pas -travailler de mes mains...--Je ne veux pas singer les apôtres;--il me -faut à moi de l'argent, de la laine, du fromage, du grain...» - - [198] Voir _Chaucer's pardoner and the pope's pardoners_, by Dr - J. J. Jusserand. London, Chaucer society, 8º. - - [199] Suche glaring eyghen hadde he as an hare. - -«C'est ainsi, continue le pape, qu'ils proclament, devant le peuple -fidèle qui n'est pas sur ses gardes, les autorisations réelles ou -imaginaires qu'ils ont reçues; et, abusant irrévérencieusement de celles -qui sont réelles, en vue d'un gain infâme et odieux, comblent impudemment -la mesure en s'attribuant des autorisations de cette espèce fausses et -imaginaires.» - -Que nous dit le poète? Que le charlatan a toujours de belles choses à -montrer, qu'il sait éblouir les simples, qu'il a des parchemins plein son -sac avec des sceaux respectables, vrais ou faux sans doute; que le peuple -regarde et admire, que le curé enrage et se tait: - -«Je déclare d'abord d'où je viens,--puis j'exhibe toutes mes bulles, -l'une après l'autre.--Le sceau de noire seigneur le pape, sur ma -patente,--je montre d'abord pour sauvegarder ma personne,--que nul homme, -prêtre ou clerc, n'ait la hardiesse--de me troubler dans ma sainte -mission chrétienne;--alors je raconte mes histoires...--Je dis aussi -quelques mots latins--pour donner de la saveur à mon prêche--et pour -éveiller la ferveur.» - -Et ce «turpem et infamem quæstum» dont le pontife fait mention n'est pas -oublié: - -«Maintenant, mes amis, que Dieu pardonne vos fautes--et vous garde du -péché d'avarice;--mes saintes indulgences vont vous purifier tous,--si -vous faites offrande de nobles ou d'esterlings--ou bien de cuillers -d'argent, de broches, ou d'anneaux.--Courbez la tête sous cette bulle -sacrée.» - -La lettre apostolique reprend: «Pour n'importe quelle petite somme -d'argent insignifiante, ils étendent, non pour les pénitents, mais pour -ceux d'une conscience endurcie qui persistent dans leur iniquité, le -voile d'une absolution menteuse, remettant, pour parler comme eux, des -délits horribles, sans qu'il y ait eu contrition, ni accomplissement -d'aucune des formes prescrites.» C'est aussi ce qu'avoue le pardonneur de -Chaucer: - -«Je vous absous de ma pleine autorité,--si vous faites offrande, et je -vous rends blancs et purs comme à votre naissance.--C'est notre hôte, je -pense, qui va commencer,--car il est plus que tous enfoncé dans le -crime.--Avance, sire hôte, et fais le premier ton offrande,--et tu -baiseras toutes les reliques,--oui, et pour un groat; allons, déboucle ta -bourse.» - -On conçoit que ces pardonneurs de circonstance avaient peu de scrupules -et savaient profiter de ceux des autres. Ils relevaient leurs clients de -tous les vœux possibles, remettaient toutes les peines, pour de -l'argent. Plus il y avait d'interdictions, d'empêchements, de pénitences -imposées, plus leurs affaires prospéraient: ils passaient leur vie à -défaire ce que le véritable clergé faisait, et cela sans profit pour -personne que pour eux-mêmes. C'est encore le pape qui nous le dit: -«Moyennant une faible compensation, ils vous relèvent des vœux de -chasteté, d'abstinence, de pèlerinage outre-mer, à Saint-Pierre et -Saint-Paul de Rome ou à Saint-Jacques de Compostelle et autres vœux -quelconques». Ils permettent aux hérétiques de rentrer dans le sein de -l'Église, aux enfants illégitimes de recevoir les ordres sacrés; ils -lèvent les excommunications, les interdits; bref, comme leur puissance -vient d'eux seuls, rien ne les force à la restreindre et ils se la -donnent complète et sans limites; ils ne reconnaissent pas de supérieurs -et remettent ainsi les peines petites et grandes. Enfin ils affirment que -«c'est au nom de la chambre apostolique qu'ils perçoivent tout cet -argent, et cependant on ne les voit jamais en rendre aucun compte à -personne: Horret et merito indignatur animus talia reminisci». (Ap. 26.) - -Ils allaient encore plus loin: ils avaient formé de véritables -associations pour exploiter régulièrement la confiance populaire; aussi -Boniface IX ordonne-t-il que les évêques fassent une enquête sur tout ce -qui regarde ces «religieux ou clercs séculiers, leurs gens, leurs -complices et leurs associations,» qu'ils les emprisonnent «sans autre -forme de procès, de plano ac sine strepitu et figura judicii», leur -fassent rendre compte, confisquent leurs recettes et, si leurs papiers -ne sont pas en règle, les tiennent sous bonne garde et en réfèrent au -souverain pontife. - -Il y avait en effet des pardonneurs autorisés qui versaient le produit de -leurs recettes dans le trésor de la cour romaine. Le savant Richard -d'Angerville ou de Bury, évêque de Durham, dans une circulaire du 8 -décembre 1340, parle de _lettres apostoliques_ ou _diocésaines_[200] -soumises à un visa rigoureux, dont les pardonneurs réguliers étaient -munis. Mais beaucoup s'en passaient, et l'évêque relève un à un les mêmes -abus que le pape: «Des plaintes très vives sont venues à nos oreilles de -ce que des quêteurs de cette sorte, non sans une grande et téméraire -audace, de leur propre autorité, au grand péril des âmes qui nous sont -confiées, et se jouant ouvertement de notre pouvoir, distribuent au -peuple des indulgences, dispensent de l'exécution des vœux, absolvent -les parjures, les homicides, les usuriers et autres pécheurs qui se -confessent à eux, et moyennant un peu d'argent accordent des remises pour -des crimes mal effacés et se livrent à une foule d'autres pratiques -abusives.» Que désormais tous curés et vicaires refusent d'admettre ces -pardonneurs à prêcher ou à donner des indulgences (ad prædicandum aut -indulgentias aliquas insinuandum clero aut populo) dans les églises et -n'importe où ailleurs, s'ils ne sont pourvus de lettres ou d'une licence -spéciale de l'évêque lui-même. C'est que, avec ces bulles venues de si -loin, garnies de sceaux inconnus «of popes and of cardynales, of -patriarkes and of bisshops[201],» il était trop facile de faire croire -qu'on était en règle. En attendant, qu'on dépouille tous ceux qui errent -actuellement par le pays et qu'on se saisisse de «l'argent et _autres -objets quelconques_ recueillis par eux _ou pour leur compte_.» Les gens -du peuple n'ayant pas toujours des pièces de monnaie, le pardonneur de -Chaucer se contentait en effet de «cuillers d'argent, de broches ou -d'anneaux»; de plus nous trouvons ici une nouvelle allusion à ces -associations de pardonneurs qui devaient être si malfaisantes. Ils -employaient des agents inférieurs; la crédulité générale et l'envie très -répandue de se débarrasser d'entraves religieuses qu'on s'était imposées -soi-même ou qu'on s'était vu imposer en raison de ses péchés étaient pour -la bande perverse comme une mine dont elle exploitait soigneusement les -filons. Au moyen de ces représentants en sous-ordre de leur puissance -imaginaire, ils étendaient aisément le champ de leurs expériences et les -fils compliqués de leurs toiles traversaient tout le royaume, tantôt trop -forts pour être brisés et tantôt trop subtils pour être aperçus. - - [200] «Cum sit statutum in canone, ne qui eleemosynarum quæstores - ad prædicandum aut indulgentias clero et populo insinuandum sine - literis dioecesanis aut apostolicis admittantur, literæque - apostolicæ quæstoribus hujusmodi concessæ ante admissionem eorum - per diœcesanos examinari debeant diligenter; ex gravi tamen - multorum querela ad nostrum pervenit auditum, quod nonnulli ex - hujusmodi quæstoribus, non sine multa temeritatis audacia, motu - suo proprio, in animarum subditorum nostrorum periculum et - jurisdictionis nostræ elusionem manifestam, indulgentias populo - concedunt, super votis dispensant, et perjuriis, homicidiis, - usuris et peccatis aliis, sibi confitentes absolvunt, et male - ablata, data sibi aliqua pecuniæ quantitate, remittunt ac alias - abusiones quamplurimas faciunt et exponunt....» (_Registrum - palatinum Dunelmense_, édition Hardy, t. III.) - - [201] _Prologe of the pardoner._ - -Parfois du reste le mauvais exemple venait de très haut; tous n'avaient -pas la vertu de l'évêque de Durham. Walsingham rapporte avec indignation -la conduite d'un cardinal qui faisait séjour en Angleterre pour négocier -un mariage entre Richard II et la sœur de l'empereur. Pour de l'argent, -ce prélat, comme les pardonneurs, levait les excommunications, dispensait -du pèlerinage à Saint-Pierre, à Saint-Jacques ou à Jérusalem, et se -faisait donner, après estimation, la somme qu'on aurait dépensée si on -avait fait le voyage[202]: et il est bien regrettable, à tous les points -de vue, que le curieux tarif des dépenses de voyage ainsi estimées ne -nous soit point parvenu. - - [202] «Excommunicatis gratiam absolutionis impendit. Vota - peregrinationis ad apostolorum limina, ad Terram Sanctam, ad - Sanctum Jacobum non prius remisit quam tantam pecuniam - recepisset, quantam, juxta veram æstimationem, in eisdem - peregrinationibus expendere debuissent, et ut cuncta concludam - brevibus, nihil omnino petendum erat, quod non censuit, - intercedente pecunia, concedendum» (_Historia anglicana_; - Collection du Maître des rôles, t. I, p. 452). - -En même temps qu'ils vendaient des indulgences, les pardonneurs -montraient des reliques. Ils étaient allés en pèlerinage et en avaient -rapporté des petits os et des fragments de toute espèce, d'origine -sainte, disaient-ils. Mais s'il y avait des crédules dans la foule, parmi -la classe instruite, les désabusés ne manquaient pas, qui bafouaient -sans pitié l'impertinence des imposteurs. Les pardonneurs de Chaucer et -de Boccace, et au seizième siècle d'Heywood et de Lyndsay[203], ont les -reliques les plus plaisantes. Celui de Chaucer, qui possédait un morceau -de la voile du bateau de saint Pierre, aurait été battu par Frate -Cipolla, qui avait recueilli à Jérusalem des reliques extraordinaires: -«Par grâce spéciale je vous montrerai, disait-il, une très sainte et -belle relique, laquelle j'ai moi-même rapportée de la Terre-Sainte -d'outre-mer, et qui consiste en une plume de l'ange Gabriel. Elle était -restée dans la chambre de la Vierge Marie quand il vint faire -l'annonciation à Nazareth[204]!» La plume, qui était _una penna di quelle -della coda d'un papagallo_, est remplacée, grâce à quelques mauvais -plaisants, par des charbons dans la cassette du saint homme; quand il -s'aperçoit de la métamorphose, il n'est point ému; il commence le récit -de ses grands voyages et explique comment, au lieu de la plume, on va -voir dans son coffret les charbons qui ont grillé saint Laurent. Il les a -reçus de «Messer Non-mi-blasmete-se-voi-piace,» le digne patriarche de -Jérusalem, lequel patriarche lui a montré encore «un doigt de l'Esprit -Saint, aussi complet et entier qu'il ait jamais été... et un ongle de -chérubin... et quelques rayons de l'étoile qui apparut aux trois mages -d'Orient et un flacon de la sueur de saint Michel lorsqu'il combattit le -démon,» et il lui a donné, «dans une petite bouteille, un peu du son des -cloches de Salomon[205].» - - [203] V. J. J. Jusserand, _Le Théâtre en Angleterre depuis la - conquête jusqu'aux prédécesseurs immédiats de Shakespeare_ - (1066-1583), 2e éd., Leroux, 1881, ch. IV. - - [204] «Perciocche divotissimi tutti vi conosco del baron messer - santo Antonio, di spezial grazia vi mosterrò una santissima e - bella reliquia, la quale io medesimo già recai dalle sante terre - d'oltremare; e questa è una delle penne dello agnolo Gabriello, - la quale nella camera della Virgine Maria rimase quando egli la - venne ad annunziare in Nazzaret.» - - [205] «Egli primieramente mi mostrò il dito dello Spirito Santo, - cosi intero e saldo come fu mai; ... e una dell'unghie de' - gherubini; ... e aliquanti de' raggi della stella che apparve à - tre magi in oriente, e una ampolla del sudore di San Michele - quando combattè col diavolo.» (_Décaméron_, journée VI, nouvelle - X.) - -Ce sont là plaisanteries de poètes, mais elles sont moins exagérées qu'on -ne pourrait croire. Ne montrait-on pas aux pèlerins, à Exeter, un morceau -«de la chandelle que l'ange du Seigneur alluma dans le tombeau du -Christ?» C'était une des reliques réunies dans la vénérable cathédrale -par Athelstane, «le roi très glorieux et très victorieux,» qui avait -envoyé à grands frais des émissaires sur le continent pour recueillir ces -précieuses dépouilles. La liste de leurs trouvailles, qui nous a été -conservée dans un missel du onzième siècle, comprend encore un peu du -«buisson dans lequel le Seigneur parla à Moïse» et une foule d'autres -curiosités[206]. - - [206] _The Leofric Missal_ (1050-1072) éd. F. E. Warren - (Clarendon press.) - -Matthieu Paris raconte que de son temps les frères prêcheurs donnèrent à -Henri III un morceau de marbre blanc sur lequel se trouvait la trace d'un -pied humain. D'après le témoignage des habitants de Terre-Sainte ce -n'était rien moins que la marque d'un des pieds du Sauveur, marque qu'il -laissa comme souvenir à ses apôtres, lors de son ascencion. «Notre -seigneur le roi fit placer ce marbre dans l'église de Westminster à -laquelle il avait déjà offert peu auparavant du sang de -Jésus-Christ[207].» - -Les rois continuent au quatorzième siècle à donner l'exemple au menu -peuple et à acheter des reliques d'une authenticité douteuse. On voit par -les comptes des dépenses d'Edouard III qu'il paya cent shillings, la -trente-sixième année de son règne, pour avoir un habit qui avait -appartenu à saint Pierre. Ce n'était pas très cher, et il faut bien que -le vendeur et l'acheteur aient eu eux-mêmes quelques doutes sur la -sainteté de la relique. On voit, en effet, le même roi payer dix fois -plus, c'est-à-dire cinquante livres, un cheval bai-brun appelé Bayard qui -avait les pieds de derrière blancs, et soixante-dix livres un cheval gris -pommelé, appelé Labryt[208]. - - [207] _Historia anglorum_, éd. Madden, Londres, 1866, 3 vol. 8º, - t. III p. 60. - - [208] _Issues of the exchequer_; éd. Devon, pp. 176 et 141. - -En France à la même époque, le sage roi Charles V eut un jour la -curiosité de visiter l'armoire de la Sainte-Chapelle où étaient les -reliques de la passion. Il y trouva une ampoule avec une inscription en -latin et en grec indiquant que le contenu était un peu du sang de -Jésus-Christ. «Adont, raconte Christine de Pisan, ycelluy sage roy, pour -cause que aucuns docteurs ont voulu dire que, au jour que Nostre Seigneur -ressuscita, ne laissa sur terre quelconques choses de son digne corps -que tout ne fust retourné en luy, volt sur ce scavoir et enquérir par -l'opinion de ses sages, philozophes natureuls et théologiens, se estre -pouoit vray que sur terre eust du propre pur sang de Jhesu-Crist. -Colacion fu faicte par les dicts sages assemblez sus ceste matière; la -dicte ampolle veue et visitée à grant révérance et solemnité de -luminaire, en laquelle, quant on la penchoit ou baissoit, on véoit -clerement la liqueur du sang vermeil couler au long aussi fraiz comme -s'il n'eust que trois ou quatre jours qu'il eust esté seignez: la quelle -chose n'est mie sanz grant merveille, considéré le long temps de la -passion.--Et ces choses scay-je certainement par la relacion de mon père, -qui, comme philozophe serviteur et conseillier dudit prince fu à celle -colacion.» - -Après cet examen fait à grande «solemnité de luminaire», les docteurs se -déclarèrent pour l'authenticité du miracle: lequel n'était en réalité pas -plus surprenant que celui de la cathédrale de Naples où l'on voit, -aujourd'hui encore, se liquéfier, plusieurs fois par an, le sang du -patron de la ville[209]. - - [209] _Le livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles_, - éd. Michaut, Paris, 1836, 2 vol. 8º, t. I, p. 633, ch. XXXIII. - -Les pardonneurs vivaient joyeusement; certes, après une journée bien -remplie, ils devaient être à l'auberge de gais compagnons. La pensée de -la multitude de péchés qu'ils avaient remis, d'excommunications qu'ils -avaient levées, de peines qu'ils avaient commuées, eux simples vagabonds -menacés de potence, la conscience de leur impunité, la singularité de -leur existence, la triomphante réussite de ces folles harangues qui leur -donnaient la clef du ciel, devaient faire monter à leur cœur des -bouffées incroyables de grosse joie brutale. Leur tête remplie -d'anecdotes leur fournissait la matière d'interminables bavardages où le -sacré et le profane, la grossièreté native et la dévotion d'emprunt, -l'homme réel et l'homme factice, se rencontraient brusquement au bruit -des brocs et des écuelles qui se heurtaient sur la table. Voyez à la -marge d'un vieux psautier[210] la sèche figure de maître Renard, crosse -entre les pattes, mitre en tête; il fait un sermon à la foule ébahie des -canards et des oies de la basse-cour. Le geste est plein d'onction, mais -l'œil abrité par le poil fauve a un éclat cruel qui devrait faire -prévoir la péroraison. Mais non, la basse cour glousse dévotement et ne -se doute de rien; malheur aux canards quand la mitre sera tombée: «et tu -Domine, deridebis eos», dit le psalmiste précisément à cet endroit. -Quelle connaissance singulière du cœur humain devaient avoir de tels -individus et quelles expériences curieuses ils devaient faire chaque -jour! jamais êtres plus indignes ne s'étaient parés de pouvoirs -surnaturels plus grands. Il rit, le monstre difforme, accroupi au chevet -de la cathédrale; il grimace hideusement sur son piédestal aérien. Et -dans l'espace, jusqu'aux nuages, montent les flèches à jour; les -aiguilles ciselées se détachent en dentelle sur le ciel, les saints font, -sous le porche, leur prière éternelle, les cloches envoient leurs volées -dans l'air et les âmes sont saisies, comme d'un frisson, de ce -tremblement mystérieux que le sublime fait éprouver. Il rit: les cœurs -se croyaient purifiés; mais il a vu leurs plaies hideuses, une main -puissante les élargira; la bordure des toits touche aux nuages; mais son -regard plonge dans la lucarne, il voit une poutre qui cède, les ais -vermoulus qui craquent et tout un peuple d'êtres obscurs qui poursuivent -lentement dans les combles leur travail séculaire de démolition: il rit -et grimace hideusement. - - [210] Psautier de la reine Marie (commencement du quatorzième - siècle), ms. 2. B VII, au British Museum. Cette allégorie était - un sujet favori parmi les miniaturistes et on la retrouve dans - beaucoup d'autres mss. - -Au fond de sa taverne le pardonneur est encore assis. C'est Chaucer qui -entre, c'est le chevalier, c'est l'écuyer, c'est le frère, c'est l'hôte, -vieilles connaissances. Nous sommes entre nous, on peut parler sans -crainte, la bière mousseuse rend les cœurs expansifs, et voilà les -replis secrets de cette âme tortueuse qui se déroulent à la vue: c'est le -résumé de toute une vie qu'il nous donne, la théorie de son existence, la -clef de tous ses secrets. Qu'importe sa franchise? il sait qu'elle ne -peut pas lui nuire; vingt fois l'évêque a mis à jour ses pratiques, et la -foule s'est toujours attroupée autour de lui. Et ses compagnons, qui -sait, ses compagnons plus éclairés, à qui il fait voir les ressorts -cachés de l'automate, qui sait si demain ils la croiront sans vie? leur -mémoire, leur raison le leur diront et leur cœur doutera encore. Si -l'habitude fait la moitié des croyances, la leur est enracinée, combien -plus celle de la foule! Et le pardonneur aussi, pensez-vous qu'il voie -toujours clairement ce qu'il est, croyez-vous que son scepticisme soit -absolu? lui pour qui rien n'est saint et dont l'existence même est une -dérision perpétuelle des choses sacrées, il a aussi ses heures de crainte -et de terreur, il tremble devant cette puissance formidable qu'il a dit -tenir entre ses mains et dont il a fait un ridicule jouet; lui ne l'a -pas, mais d'autres la possèdent, pense-t-il, et il hésite: le monstre se -regarde et il a peur. - -Elle était facile à diriger dans le sens du merveilleux, la croyance -populaire. Les règlements défendent de faire apparaître des larves ou des -revenants dans ces longues veillées qu'on passait autour des cadavres, et -on essaie de désobéir, on croit le faire. En présence de l'horrible il se -produisait dans les cœurs une réaction étrange, on sentait passer comme -un vent de folie qui prédisposait à tout voir et à tout croire, une -gaieté nerveuse et diabolique s'emparait des êtres, et les danses et les -jeux lascifs s'organisaient. On dansait dans les cimetières pendant ces -nuits de deuil qui précédaient les fêtes, et on dansait aussi pendant la -veillée des morts. Le concile d'York en 1367 défend «ces jeux coupables -et ces folies et toutes ces coutumes perverses... qui transforment une -maison de larmes et de prières en une maison de rire et d'excès». Le -concile de Londres en 1342 prohibait de même «les coutumes -superstitieuses qui font négliger la prière et tenir en pareil lieu des -réunions illicites et indécentes[211]». La guild des pèlerins de Ludlow -permet à ses membres d'aller aux veillées des morts, pourvu qu'ils -s'abstiennent de susciter des apparitions et de tous jeux -déshonnêtes[212]. Quant aux sorcières de profession, elles allaient au -bûcher, comme cela arriva, à cette époque, à Pétronille de Meath, -convaincue d'avoir fabriqué des poudres avec «des araignées et des vers -noirs, pareils à des scorpions, en y mêlant une certaine herbe appelée -mille-feuilles et d'autres herbes et vers détestables[213]». Elle avait -fait aussi de telles incantations que «le visage de certaines femmes -semblait cornu comme des têtes de chèvres»; aussi elle eut sa juste -punition: «on la brûla devant une multitude immense de peuple avec tout -le cérémonial usité.» Des faits pareils peuvent seuls expliquer -l'existence du pardonneur. - - [211] Labbe, _Sacrosancta concilia_, édition de Florence, t. XXV, - col. 1177, et t. XXVI, col. 462. En 1419, Henri Chicheley, - archevêque de Cantorbéry, prescrit des prières publiques, des - litanies et des processions pour protéger le roi d'Angleterre et - son armée contre les opérations néfastes des magiciens (Wilkins, - _Concilia Magnæ Britanniæ_, t. III, p. 393). - - [212] «Si masculus quisquam voluerit, ut est moris, ejusdem - defuncti vel defuncte nocturnis vigiliis interesse, hoc fieri - permittatur, dumtamen nec monstra larvarum inducere, nec corporis - vel fame sue ludibria, nec ludos alios inhonestos presumat - aliqualiter attemptare.» (Toulmin Smith, _English gilds, the - original ordinances_, etc., p. 194). - - [213] «.... Araneis et aliis vermibus nigris ad modum scorpionum, - cum quadam herba quæ dicitur millefolium et aliis herbis et - vermibus detestabilibus.» (_The proceedings against Dame Alice - Kyteler_, 1324; édition Wright, 1843, 4º, Camden Society.) - - -Ajoutez que la recherche de la pierre philosophale était l'occupation -constante de beaucoup de docteurs redoutés; tout le monde n'avait pas ce -clair bon sens, cette verve facile, cette souveraine bonne humeur et -aussi cet esprit pénétrant qui permettent à Chaucer de nous dévoiler en -riant les mystères de l'alchimiste. Il secoue tous les alambics et toutes -les cornues et dans ces appareils aux formes bizarres, qui effraient -l'imagination, il nous fait voir non pas le lingot de métal pur -nouvellement créé, mais le mélange préparé d'avance par l'imposteur[214]. -On attribuait aux plantes et aux pierres des vertus surnaturelles; les -contemporains renchérissaient sur les inventions antiques en les -rajeunissant. Gower croit bien faire en intercalant dans un poème d'amour -tout ce qu'il sait sur la constitution du monde et les vertus des -choses[215]; chez les véritables savants, la masse des indications -fabuleuses remplit des volumes. Barthélemi de Glanville, dont l'ouvrage -est une encyclopédie des connaissances scientifiques au quatorzième -siècle, rappelle que le diamant détruit l'effet du venin et des -incantations magiques et rend manifeste la peur de quiconque en porte; la -topaze empêche les morts subites, etc.[216]. - - [214] _The chanounes yemannes tale._ - - [215] Tout le livre VII de sa _Confessio amantis_ est consacré à - l'exposition d'un système du monde et à la description de la - nature intime des êtres et des substances qu'il est difficile de - connaître. Le _Roman de la rose_ n'est pas moins explicite sur - ces matières (confession de _Nature_ à _Genius_). - - [216] _De proprietatibus rerum_, liv. XVI. - - -Quand on songe à tant de vaines croyances qui embarrassaient les cerveaux -d'alors, il est difficile de ne pas se rappeler, et avec un grand -sentiment de plaisir, que dans un âge qui n'était nullement exempt de ces -faiblesses, personne ne les a condamnées avec plus d'éloquence que notre -Molière: «Sans parler du reste, jamais, dit-il, il n'a été en ma -puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu'aux plus -petites particularités de la fortune du moindre homme. Quel rapport, quel -commerce, quelle correspondance peut-il y avoir entre nous et des globes -éloignés de notre terre d'une distance si effroyable? et d'où cette belle -science enfin peut-elle être venue aux hommes? Quel dieu l'a révélée? ou -quelle expérience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre -d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la même disposition?» - -Peine et éloquence perdues, il y aura toujours des Timoclès pour -observer, d'un air sage: «Je suis assez incrédule pour quantité de -choses, mais pour ce qui est de l'astrologie, il n'y a rien de plus sûr -et de plus constant que le succès des horoscopes qu'elle tire[217].» - - [217] _Les amants magnifiques._ - -De même s'évanouissaient en fumée les tempêtes que Chaucer, Langland et -Wyclif suscitaient contre les pardonneurs hypocrites de leur temps. - - - - -CHAPITRE V - -LES PÈLERINAGES ET LES PÈLERINS - - Les pèlerinages pieux et les pèlerinages politiques.--Les corps - des rebelles suppliciés par ordre du roi font des miracles.--La - foule se presse à leurs tombeaux.--Indignation du roi. - - Lieux de pèlerinage en Angleterre.--Mélange des classes sociales - dans les bandes de pèlerins.--Les médailles, les bâtons.--Le - retour, les histoires édifiantes.--Le pèlerin de circonstance et - le pèlerin par profession.--Le faux pèlerin. - - Lieux de pèlerinage sur le continent (France, Espagne, - Italie).--Les passeports.--Indulgences attachées aux châsses des - saints.--Manuel des indulgences à l'usage des pèlerins.--Comment - les pèlerins vivaient en route.--Les pèlerinages par procuration. - - Les pèlerinages en Palestine.--La dévotion, la curiosité et le - goût des aventures.--Les troupes armées de pèlerins.--Les guides - du voyageur en Palestine.--Le guide attribué à Mandeville et le - guide de William Wey. - - -Malgré le talent des médecins, des devins même et des sorciers, il y -avait des maladies qui résistaient aux meilleurs remèdes, et alors on -promettait d'aller en pèlerinage ou on s'y faisait porter pour demander -sa guérison. Les pèlerinages étaient incessants; on s'y rendait pour -satisfaire à un vœu comme en cas de maladie, ou simplement en expiation -de ses péchés[218]. On allait prier saint Thomas de Cantorbéry ou -Notre-Dame de Walsingham. On allait aussi au tombeau de l'égoïste comte -de Lancastre[219] dont la passion populaire avait fait un saint. La foule -se pressait, par esprit de contradiction, à Pontefract où le rebelle -avait été décapité, et les pèlerins devenaient chaque jour plus nombreux, -au grand scandale de l'archevêque d'York. Une lettre de ce prélat montre -l'inutilité des prohibitions; la pensée du semblant de persécution des -croyants organisée par un archevêque excite le zèle et la dévotion; on -imagine plaire au martyr en se laissant martyriser un peu soi-même. -Aussi, en attendant la canonisation, il se forme près de la tombe des -assemblées si nombreuses et si tumultueuses qu'on y signale «des -homicides et des blessures mortelles... et que des dangers plus grands -encore et sans doute fort imminents sont à redouter[220].» Cela se -passait l'année même qui avait suivi l'exécution du comte; il est -enjoint à l'official d'empêcher à tout prix ces réunions et de les -disperser, en attendant que le pape prononce; mais les rassemblements -persistent et Henri de Lancastre écrit en 1327 à l'archevêque d'York pour -le prier d'en référer au souverain pontife et de «tesmoigner la fame des -miracles que Dieu ouvre por nostre tres chere seigneur et frère[221].» En -1338, un épicier de Londres vend un hanap de bois (mazer) orné d'une -«image de _saint Thomas de Lancastre_[222].» Humphrey de Bohun, comte de -Hereford et d'Essex, mort en 1361, lègue de l'argent à des gens pieux qui -feront divers pèlerinages pour son compte, et il recommande notamment -qu'on loue «un bon home et loial,» chargé d'aller à «Pountfreyt et offrir -illoeques à la toumbe Thomas, jadys counte de Lancastre, 40 s.[223]» -Faire du rebelle un saint était le moyen le plus énergique de protester -contre le roi, et le peuple ne manquait guère cette occasion lorsqu'il -était gouverné par certains rois. Henri III, en 1266, est obligé de -défendre que Simon de Montfort soit considéré comme saint; or Simon était -mort excommunié, ainsi que le représentaient au roi les évêques et barons -auteurs des pétitions comprises dans le _Dictum de Kenilworth_[224]; il -avait donc peu de chances d'être canonisé. Mais cela n'empêchait pas de -composer en son honneur des hymnes latines, en petits vers, comme pour un -saint[225]. - - [218] Les confesseurs donnaient fréquemment comme pénitence un - pèlerinage à faire, et prescrivaient parfois qu'on voyageat soit - nu-pieds soit en chemise, sinon même tout à fait nu: «Comune - penaunce,» dit, dans son grand sermon, le _parson_ de Chaucer, - «is that prestes enjoynen men comunly in certeyn caas, as for to - goon peradventure naked in pilgrimage or barfot,» (_Works_, éd. - Morris, t. III, p. 266.) - - [219] Cousin d'Édouard II, exécuté en 1322. Froissart, n'a aucun - doute sur l'authenticité de ses miracles: «.... le comte de - Lancastre qui moult étoit bon homme et saint, et fit depuis assez - de beaux miracles au lieu où il fut décolé.» (1re partie, liv. - I, chap. V.) Le corps de Charles de Blois fait aussi des miracles - et Froissart imagine qu'Urbain V le canonisa: «lequel corps de - lui sanctifia par la grâce de Dieu, et l'appelle-t-on saint - Charles; et l'approuva et canonisa le pape Urbain Ve, qui - régnait pour le temps; car il faisoit et fait encore au pays de - Bretagne plusieurs miracles tous les jours.» (Liv. I, part. 2, - chap. CXCI.) - - [220] «.... Non absque homicidiis aliisque lætalibus - verberibus.... et de majoribus periculis verisimiliter - imminentibus multipliciter formidatur....» (Année 1323. - _Historical papers from the northern registers_; édition Raine, - p. 340). - - [221] L'archevêque écrit en effet dans ce sens au pape (Jean - XXII), le 24 février 1327 (_Historical papers from the northern - registers_, p. 340.) - - [222] _Memorials of London_, Riley, 1868, 8º, p. 203. - L'influence miraculeuse du même Thomas de Lancastre est constatée - encore par l'auteur contemporain des _Croniques de London_ - (Camden Society, p. 46) et par beaucoup d'autres. - - [223] On avait construit une chapelle sur la «mountaigne» où le - comte avait été décapité. Les offrandes que les pèlerins y - apportaient furent, en 1334, le sujet d'un curieux démêlé entre - le prieur et le couvent de Pontefract, d'une part, et le seigneur - de Wake, d'autre part, lequel seigneur avait «occupé la dite - chapele et les offrandes illukes venauntz, et [avoit] pris les - clefs devers lui.» Le prieur et le couvent, dans une pétition au - parlement, réclament l'«administration de ces offrandes», comme - «choses espirituels deinz lour paroche et apendauntz à lour - église». (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 84.) - - [224] «Ne.... pro sancto vel justo reputetur, cum in - excommunicatione sit defunctus, sicut sancta tenet ecclesia.» - _Dictum de Kenilworth_; _Select charters_, publiées par Stubbs, - 1870, p. 410. - - [225] Salve Symon Montis Fortis, - Tocius flos milicie, - Duras penas passus mortis, - Protector gentis Anglie. - . . . . . . . . . . . . . . - - «Ora pro nobis, beate Symon, ut digni efficiamur promissionibus - Christi.» Hymne composée peu après la mort de Simon, et citée en - note de la p. 48, t. II de l'_History of English poetry_ de - Wharton, édition Hazlitt, 1871, 4 vol. 8º. - -Le rebelle était à peine mort que le sentiment populaire, souvent -défavorable au héros pendant sa vie, ne reconnaissait plus en lui qu'un -révolté contre l'ennemi commun, et par sympathie lui assignait sa place -au ciel. La révolte active brusquement interrompue par un supplice se -perpétuait ainsi à l'état latent et tout le monde venait voir Dieu -lui-même prendre le parti des opprimés et proclamer l'injustice du roi en -faisant des miracles sur le tombeau du condamné. Le souverain se -défendait comme il pouvait, il dispersait les attroupements et prohibait -les miracles. Ainsi Édouard II, en 1323, écrit «à ses fidèles Jean de -Stonore et Jean de Bousser[226]», prescrivant une enquête qui sera suivie -de mesures plus graves. Il leur rappelle que, «il y a peu de temps, Henri -de Montfort et Henri de Wylynton, ennemis du roi et rebelles, sur l'avis -de la cour royale, ont été écartelés et pendus à Bristol, et il avait été -décidé que leurs corps, aussi longtemps qu'il en resterait quelque chose, -demeureraient attachés au gibet, pour que d'autres s'abstinssent de -crimes et de méfaits pareils contre le roi.» De ces restes sanglants et -mutilés, par une protestation violente, le peuple a fait des reliques et -les entoure avec respect. Reginald de Montford, Guillaume de Clyf, -Guillaume Courtois et Jean son frère et quelques autres, pour rendre le -roi odieux au peuple, ont organisé sur les lieux où les corps de ces -ennemis et rebelles sont encore suspendus, de faux miracles. - - [226] Rymer, _Fœdera_, édition de 1704, t. IV, p. 20. - -Il fallait sévir de tous les côtés à la fois; pendant qu'on vénérait les -cadavres des suppliciés de Bristol, la seule image de Thomas de Lancastre -dans la cathédrale de Londres attirait une foule de pèlerins et faisait -aussi des miracles. Cette même année 1323, Edouard II écrit avec une -grande irritation à l'évêque: - -«Il est venu à nos oreilles (et cela nous est très désagréable) que -beaucoup de personnes appartenant au peuple de Dieu confié à votre -garde, victimes d'une duperie infernale, s'approchaient dans leur folie -d'un panneau placé dans votre église de Saint-Paul où se trouvent des -statues ou des images peintes et notamment celle de Thomas, jadis comte -de Lancastre, rebelle, notre ennemi. Sans aucune autorisation de l'Église -romaine, ces gens vénèrent et adorent cette image et affirment qu'il se -fait là des miracles: ce qui est un opprobre pour toute l'Église, une -honte pour nous et pour vous, un danger manifeste pour les âmes du peuple -susdit et un exemple dangereux[227].» - - [227] _Fœdera_, t. XIV, p. 1033. A peine Édouard III était-il - monté sur le trône que les communes demandèrent la canonisation - de Thomas de Lancastre (Pétition au parlement, 1 Ed. III, année - 1326-7; _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 7). - -L'évêque le sait, continue le roi, et encourage en secret ces pratiques, -sans autre motif que de profiter des offrandes, «ce dont, ajoute Édouard -II, nous sommes affligés profondément.» Suivent les prohibitions -habituelles. - -C'étaient là des pèlerinages de circonstance. Il y en avait d'autres que -la réputation de sainteté d'un mort, et non son ancienne influence -politique, mettaient aussi en faveur pour quelque temps. Pendant des -années on vint en foule visiter la tombe de Richard Rolle, ermite -d'Hampole, mort en 1349, sans attendre bien entendu que ce solitaire eut -été canonisé, car il ne le fut jamais. Parfois les couvents qui n'avaient -ni reliques, ni corps de saints illustres pour attirer les pèlerins, ni -aubépine merveilleuse comme celle de Glastonbury, faisaient fabriquer par -un artiste pieux une image digne d'attention; elle était inaugurée avec -solennité et on cherchait ensuite à la mettre en renom par tous les -moyens permis. Thomas de Burton, abbé de Meaux, près Beverley, raconte -dans la chronique qu'il rédigea lui-même, à la fin du quatorzième siècle, -des événements intéressant son riche monastère, un fait de ce genre, des -plus remarquables. L'abbé Hugues de Leven, un de ses prédécesseurs, -avait, dans la première moitié du siècle, commandé pour le chœur de la -chapelle un nouveau crucifix. «Et l'artiste ne travaillait à aucune -partie belle et importante de son ouvrage, si ce n'est les vendredis, et -en jeûnant au pain et à l'eau. Et il avait sous les yeux pendant tout le -temps un homme nu, et il s'appliquait à donner à son crucifix la beauté -du modèle. Par le moyen de ce crucifix, le Tout-Puissant fit des miracles -manifestes, continuellement. On pensa alors que si l'accès jusqu'à ce -crucifix était permis aux femmes, la dévotion commune en serait augmentée -et de grands avantages en résulteraient pour notre monastère. Sur quoi -l'abbé de Cîteaux, à notre requête, nous accorda la licence de laisser -les hommes et les femmes honnêtes approcher dudit crucifix: pourvu -toutefois que les femmes n'entrassent pas dans le cloître, le dortoir et -les autres parties du monastère.... Mais, profitant de cette licence, -pour notre malheur, les femmes se sont mises à venir en nombre à ce -crucifix, bien qu'en elles la dévotion soit refroidie et qu'elles ne se -présentent que pour regarder l'église. Elles ne servent qu'à augmenter -notre dépense par l'obligation où nous sommes de les recevoir.» - -Cette plainte naïve est intéressante à bien des points de vue; elle -montre sans détours comment on s'y prenait pour mettre en faveur tel ou -tel sanctuaire auprès des pèlerins: dans le cas présent, l'effort tenté -ne réussit pas, les prodiges ne semblent pas avoir répondu à l'attente et -on ne vint plus que par curiosité visiter l'église du couvent. Au point -de vue artistique, le fait est plus important encore, car c'est là le -plus ancien exemple de sculpture d'après le modèle vivant, d'après le nu, -qu'on ait en Angleterre, exemple très digne de remarque. - -Un autre essai du même genre, pour populariser une chapelle, avait été -expérimenté dans l'église paroissiale de Foston (1313); mais l'archevêque -d'York, William Grenefeld, s'était scandalisé d'un tel abus et par une -belle lettre pleine de sens, il avait mis fin au «grand concours de gens -simples qui venaient visiter une certaine image de la Sainte Vierge -placée récemment dans l'église, comme si cette image avait quelque chose -de plus divin qu'aucune de ses pareilles....» (Ap. 27.) - -Pèlerinages de circonstance à part, en temps ordinaire, chez les Anglais, -on allait plutôt à Notre-Dame de Walsingham, ou bien on louait des -chevaux à Southwark, avec relai à Rochester et on partait pour -Saint-Thomas de Cantorbéry. Cette route étant la grand'route du -continent, un service régulier de chevaux de louage avait été établi sur -son parcours; on payait douze pence de Southwark (Londres) à Rochester, -douze pence de Rochester à Cantorbéry, six pence de Cantorbéry à Douvres. -Les chevaux étaient marqués au fer rouge d'une manière bien apparente -pour que des voyageurs peu scrupuleux ne fussent pas tentés de quitter la -route et de s'approprier leurs montures[228]. Le sanctuaire de Notre-Dame -de Walsingham et celui de Saint-Thomas avaient une réputation -européenne[229]; riches et pauvres s'y présentaient en foule; Chaucer, -qui nous montre tous les rangs de la société confondus pendant le cours -d'un voyage saint, ne doit pas être taxé d'invraisemblance. La grande -majorité de ces pèlerins étaient sincères et de bonne foi: ils avaient -fait un vœu et venaient l'accomplir. Dans ces dispositions, le -chevalier, qui trouvait sur sa route un pèlerin comme lui-même, devait -être moins disposé que jamais à le traiter avec hauteur; du reste, si -les distances étaient grandes de classe à classe à cette époque, la -familiarité l'était plus encore. La distance a bien diminué aujourd'hui -et la familiarité aussi, comme par compensation. Le seigneur se sentait -assez au-dessus des gens du peuple pour ne pas craindre d'user avec eux, -à l'occasion, d'une sorte d'intimité joviale; aujourd'hui que les -supériorités de rang ont moins d'importance, chacun se montre plus -attentif et prend garde de ne pas franchir une limite qu'on ne voit -presque plus. - - [228] Patente de Richard II, la dix-neuvième année de son règne, - en appendice dans l'essai de M. Karkeek, _Chaucer's schipman and - his barge «the Maudelayne»_, Chaucer society, Londres, 1884. - - [229] Les étrangers, comme les Anglais, avaient une grande - vénération pour saint Thomas de Cantorbéry et allaient faire - offrande à sa châsse quand ils pouvaient. Le 3 août 1402, un - décret du sénat vénitien autorisa Lorenzo Contarini, capitaine - des galères vénitiennes en partance pour les Flandres, à visiter - cette châsse conformément à son vœu. Il devait le faire quand - les galères seraient à Sandwich, et aller et revenir en un jour, - n'ayant pas le droit de dormir hors de son vaisseau. (_Calendar - of state papers and mss. relating to english affairs existing in - the archives and collections of Venice and in other libraries of - northern Italy_; edited by Rawdon Brown, Londres, 1864, 8º, t. - I, p. 42.) - -Arrivé au but du voyage, on priait; on priait avec ferveur, dans la -posture la plus humble. Un émoi religieux remplissait l'âme quand du fond -de la majestueuse allée des grands piliers de l'église, dans le demi-jour -coloré des nefs, on devinait du cœur, sans le bien voir encore des yeux, -le mystérieux objet qu'on était venu vénérer de si loin, au prix de tant -de fatigues. Si l'homme pratique, accouru au galop de son cheval pour -marchander avec le saint la faveur de Dieu, si l'émissaire envoyé pour -faire offrande au nom de son maître gardaient la paupière sèche et l'œil -brillant, des larmes jaillissaient sur les joues du pauvre et du simple -d'esprit; il goûtait pleinement l'émotion pieuse qu'il était venu -chercher, la paix du ciel descendait dans son cœur et il s'en allait -consolé. - -Les partisans de Wyclif, les non-croyants étaient le petit nombre; ils -étaient poursuivis sévèrement et dans l'abjuration solennelle de leurs -hérésies, à laquelle on les réduisait d'ordinaire, mention expresse -était faite des saints pèlerinages. C'est ce que montre le serment -d'abjuration du lollard William Dynet de Nottingham; il s'engage, le -1er décembre 1395, devant l'archevêque d'York, «de ce jour en avant, à -vénérer les images, à leur faire des prières et des offrandes en -l'honneur des saints qu'elles représentent, et à ne jamais plus mépriser -les pèlerinages.» A la réforme seulement, le doute deviendra général, et, -du paysan au baron, tout le peuple s'assimilera des raisonnements comme -ceux de Latimer: - -«Que pensez vous de ces images dont les unes ont meilleure renommée que -les autres, vers lesquelles on se rend au prix de tant de peines et de -fatigues corporelles, qu'on fréquente à si grands frais, qu'on recherche -et visite avec une telle confiance? que dites-vous de ces images si -fameuses, si nobles, si célèbres, dont il y a en Angleterre une variété -et un nombre si grands? Pensez-vous que cette préférence de telle -peinture à telle autre, d'une image à une autre image soit, non pas un -abus, mais la façon dont il convient d'user des images?» (Ap. 28.) - -En attendant, on prie dévotement. La prière achevée chacun fait, en -proportion de sa fortune, une offrande au saint. Quand le roi, dans ses -perpétuelles allées et venues, se détournait pour visiter une châsse -vénérée, il était d'usage qu'il donnât sept shillings. Les ordonnances -d'Édouard II sur la tenue de sa maison font mention expresse de la -somme[230]. Ensuite on achetait, comme aujourd'hui, des médailles en -souvenir du lieu. Seulement elles étaient en étain ou en plomb et à jour, -un peu comme celles de Sainte-Anne d'Auray en Bretagne, mais plus -grosses. A Cantorbéry, elles représentaient saint Thomas; à -Saint-Jacques, des coquilles; à Amiens, la tête de saint Jean-Baptiste; à -Rome, le saint suaire qu'on appelait _Vernicle_[231]. On portait ces -souvenirs, dont les collections d'antiquités renferment encore des -spécimens, bien apparents, cousus sur sa poitrine ou à son chapeau. Le -chapeau du roi Louis XI en était toujours garni; on sait jusqu'où ce -prince poussait la vénération pour les reliques, les médailles et les -images: «Et véritablement, écrit son contemporain, Claude de Seyssel, sa -dévotion sembloit plus supersticieuse que religieuse. Car en quelque -ymage ou église de Dieu et des sainctz et mesmement de nostre dame qu'il -entendist que le peuple eust dévotion ouquel se fist quelque miracle, il -y alloit faire ses offrandes ou y envoyoit homme exprès. Il avoit au -surplus son chapeau tout plain d'ymages la plus part de plomb ou -d'estain, lesquelles à tous propos quant il lui venoit quelques -nouvelles bonnes ou mauvaises ou que sa fantaisie lui prenoit, il -baisoit, se ruant à genoulx quelque part qu'il se trouvast si -soubdainement quelque fois qu'il sembloit plus blessé d'entendement que -sage homme[232].» - - [230] _Ordinance for the state of the wardrobe and the account - of_ _the household_, Juin 1323 (_King Edward II's household and - wardrobe ordinances_, Chaucer society, éd. Furnivall, 1876, p. - 62.) - - [231] L'auteur de la suite des _Canterbury Tales_ (commencement - du XVe siècle) montre les pèlerins, une fois arrivés à - Cantorbéry, achetant de ces sortes de médailles, _signys_ ou - _brochis_. C. Roach Smith en décrit plusieurs des treizième et - quatorzième siècles, et il en donne le dessin (_Journal of the - archæological association_, t. I, p. 200). Le pardonneur de - Chaucer avait un vernicle à son chapeau. - - [232] _Les louenges du roy Louys XII de ce noms_, nouvellement - composées.... par maistre Claude de Seyssel, docteur en tous - droits, Paris, 1508, 4º. - -De même que le roi Louis XI, les pèlerins de profession portaient en -grand nombre des images et des médailles sur leurs habits. Car, à côté du -pèlerin de circonstance qui venait faire offrande à telle ou telle châsse -en accomplissement d'un vœu et retournait ensuite reprendre le cours de -sa vie ordinaire, il y avait le pèlerin par état, le _palmer_ ou paumier, -dont l'existence entière se passait à voyager d'un sanctuaire à l'autre, -toujours en route et toujours mendiant. Le frère, le pardonneur et le -_palmer_ sont les trois types les plus curieux de la race religieuse -nomade, parce qu'ils n'ont guère d'équivalent de nos jours. Tous -n'avaient pas une vie également errante: le _palmer_, qui changeait -constamment de pays, dépassait les autres sur ce point. Comme le -pardonneur, il avait une grande expérience des choses et des hommes; il -avait beaucoup vu, mais à ce qu'il avait retenu se mêlait une foule -d'imaginations nées de son cerveau. Lui aussi avait à édifier la -multitude à qui il tendait la main, et les belles histoires dont il était -le héros ne devaient pas lui manquer, sous peine de mourir de faim; -c'était son gagne-pain; à force de répéter ses contes il finissait par y -croire à demi, puis tout à fait, et sa voix prenait dès lors cet accent -de vérité qui peut seul faire naître dans l'auditoire la conviction. Du -reste il venait de si loin qu'il avait pu voir bien des merveilles: -autour de nous, pensait-on, la vie coule sans prodiges et presque sans -accidents dans sa plate monotonie; mais on sait que dans les pays -lointains il en est tout différemment[233]. Et la meilleure preuve est -que nul de ceux qui ont entrepris le voyage ne déclare avoir été déçu, -bien au contraire; au surplus, le plaisir de les croire est assez -innocent et nous aurions tort de nous le refuser. - - [233] Ces histoires des pèlerins et des voyageurs revenant de - pays étrangers, Chaucer les avaient bien souvent entendues; loin - d'y croire, il en avait ri. Pèlerins, matelots, messagers - rivalisaient de son temps dans leurs récits de merveilles - lointaines: - - And, lord! this hous in alle tymes - Was ful of shipmen and pilgrimes, - With scrippes bret-ful of leseyngs, - Entremelled with tydynges, - And eke allone be hemselve, - O, many a thousand tymes twelve - Sangh I eke of these pardoners, - Currours and eke messangers, - With boystes crammed ful of lyes: - As ever vessel was with lyes. - - (_House of Fame_, vers 1031.) - - -Ainsi raisonnait machinalement la foule qui écoutait et riait -quelquefois, mais le plus souvent se recueillait et demeurait attentive. -Le pèlerin était assez respecté pour vivre, et il avait soin, par le -récit de ses misères, de se rendre plus vénérable encore; les médailles -de plomb cousues à ses habits en grand nombre parlaient haut en sa -faveur, et l'on recevait bien un homme qui avait passé par Rome et par -Jérusalem et pouvait donner des nouvelles des «adorateurs» de Mahomet. Il -avait un sac suspendu au côté pour les provisions, et un bâton à la main; -au sommet du bâton, une pièce de métal avec une inscription appropriée, -comme par exemple la devise d'un anneau de bronze trouvé à Hitchin, une -croix et ces mots: «Hæc in tute dirigat iter»; qu'elle te conduise et te -protège dans ta route.[234] - - [234] Voir le dessin de cet anneau dans le tome VIII du _Journal - of the archæological association_, p. 360. Le bâton ou bourdon et - le sac ou «écharpe» étaient les insignes notoires des pèlerins. - Dans le roman de _King Horn_, le héros rencontre sur sa route un - _palmer_, et, pour se déguiser, change d'habits avec lui; dans - cette transformation, l'auteur ne signale que les points - caractéristiques, c'est-à-dire le bâton et le sac: - - Horn tok burdon and scrippe. - - (_King Horn, with fragments of Floriz and Blauncheflur_, ed. by J. - R. Lumby, Early english text society, 1866, 8º.) - -Mais, comme nous l'avons remarqué, la race errante tout entière était mal -vue des officiers du roi; ces allées et ces venues inquiétaient le -shériff. Nous savons que les ouvriers las de leur maître le quittaient -sous prétexte de pèlerinages lointains et déposaient sans scrupule le -bâton voyageur à la porte d'un nouveau maître qui les payait mieux. Les -faux pèlerins n'étaient pas plus rares que les faux pardonneurs et les -faux ermites; aussi sont-ils condamnés au repos, sous peine de prison, -par les mêmes statuts que les mendiants et les ouvriers errants. Il leur -faudra désormais, comme à ceux-ci, ordonne Richard en 1388[235], des -lettres de passe avec le sceau spécial confié à certains prud'hommes. -Sans cela, qu'on les arrête, à moins qu'ils ne soient infirmes et -incapables de travail, car il est évident alors qu'ils ne vont pas à -Walsingham par amour du vagabondage et que leur voyage a un but sérieux: -«Et qe de toutz ceux q'aillent en pilrinage, come mendinantz et sont -puissant de travailler, soit fait come les ditz servantz et laborers -s'ils n'eient lettres testimoniales de lor pilrinage desouz les sealx -avantditz.» Même sévérité quand il s'agit de passer la mer; il faudra se -munir de passeports en règle, et la prescription comprend «toutes manères -des gentz, si bien clercs come autres,» sous peine de confiscation de -tous les biens. Les réserves faites par le roi montrent que c'est à la -race nomade seule qu'il en veut, car il y a dispense pour les «seignurs -et autres grants persones del roialme», pour les «verrois et notables -marchantz» et enfin pour les «soldeours le roi». - - [235] 12 Ric. II, chap. 7, _Statutes of the realm_. - -Ce passeport ou «licence», cet «especial congié le roi» ne se délivre -qu'à certains ports fixés, qui sont: Londres, Sandwich, Douvres, -Southampton, Plymouth, Dartmouth, Bristol, Yarmouth, Saint-Botolph, -Kingston-upon-Hull, Newcastle-upon-Tyne et les ports du rivage en face de -l'Irlande. Des peines très sévères sont prescrites pour tous gardiens de -ports, inspecteurs, capitaines de navires, etc., qui se montreraient -négligents ou, à plus forte raison, favorables aux nomades. L'année -suivante, 1389, le roi ne permet plus aux pèlerins qui vont sur le -continent de s'embarquer autre part qu'à Douvres et à Plymouth. Pour -prendre la mer ailleurs, il leur faudra avoir un «especial congié du roi -mesmes[236].» - - [236] _Rotuli parliamentorum_, 13 Rich. II, t. III, p. 275. - -Mais l'attrait des pèlerinages lointains était grand: avec ou sans -lettres on passait la Manche; on arrivait à Calais et on s'arrêtait -quelque temps dans une «maison-Dieu» qui y avait été construite et que -les âmes pieuses avaient dotée de revenus «pur sustentation des pilrines -et autres poverez gentz repairantz au dite ville, pur eux reposer et -refresher[237].» On repartait, on se rendait à Boulogne pour implorer une -vierge miraculeuse dont une main subsiste encore, enfermée dans un -reliquaire. La statue elle-même fut jetée dans un puits par les -protestants en 1567; replacée sur l'autel en 1630, elle en fut arrachée -de nouveau à la révolution et brûlée; mais un fidèle sauva la main que -l'église de Notre-Dame conserve aujourd'hui. La commère voyageuse de -Chaucer, entre autres pélerinages, avait fait celui de Boulogne[238]. On -allait encore à Amiens vénérer une tête de saint Jean-Baptiste[239]; à -Rocamadour, prier une madone célèbre; en Espagne, saint Jacques. -Quelquefois on se rendait directement par mer, de Sandwich, de Bristol où -d'un autre port, jusqu'en Espagne. A en juger par la complainte d'un -pélerin qui nous est parvenue, on ne pouvait pas s'attendre à un grand -confort sur les bateaux: «Il ne faut pas penser à rire,--quand on va par -mer à Saint Jacques» écrit ce pélerin; on a le mal de mer; on est -bousculé par les marins, sous prétexte qu'on gène la manœuvre; les -remarques railleuses des hommes de mer sont pénibles à entendre: -«Certains, je pense, vont tousser et geindre--avant minuit» observe le -capitaine, et s'adressant au cuisinier: «Cuisinier, sers notre -dîner;--quant aux pèlerins, ils n'ont pas envie de manger!» Les pauvres -passagers s'ennuyent beaucoup: ils essayent de lire un livre sur leurs -genoux, mais à la longue ils voient trouble, grâce aux mouvements du -bateau. Les malades réclament du malvoisie chaud pour se réconforter. -«Ah! ma tête se fend,» crie l'un d'eux, et voici justement un matelot -facétieux qui vient hurler à leurs oreilles: «Courage, dans un instant -nous serons en pleine tempête!» Bref, ils étaient bien malheureux et -comme le narrateur le disait au début, ils n'avaient guère envie de rire. -(Ap. 29). - - [237] Pétition des bourgeois de Calais, _ibidem_, t. III, page - 500, 4 Henri IV, 1402. - - [238] Lettre de M. J. W. Hales à l'_Academy_, Avril 1882. - - [239] L'auteur des voyages connus sous le nom de _Voyages de - Mandeville_ avait vu la tête d'Amiens et fut bien surpris d'en - rencontrer une autre à Constantinople. Quelle est la vraie? se - demande-t-il: «I wot nere, but God knowethe: but in what wyse - that men worschippen it, the blessed seynt John holt him a payd.» - (Édition Halliwell; p. 108.) - -Partout dans les sanctuaires vénérés, des ex-voto étaient suspendus; si, -en frappant avec des incantations appropriées une statuette de cire, on -pouvait vous faire grand mal, en plaçant votre image dans la chapelle -d'un saint, on pouvait vous faire gagner de grandes faveurs et -particulièrement vous guérir en cas de maladie[240]. A Rocamadour[241] -on voyait des tresses de cheveux de femmes: c'étaient, raconte le -chevalier de la Tour Landry, celles de «dames et de demoiselles qui -s'estoient lavées en vin et en autres choses que pures lessives, et pour -ce, elles ne peurent entrer en l'esglise jusques à tant que elles eurent -fait copper leurs tresses qui encore y sont[242].» Mais ce qui attirait -beaucoup aussi, c'étaient les indulgences. - - [240] _Paston letters._ Lettre de Marguerite Paston du 20 sept. - 1443. - - [241] Rocamadour était bien connu des Anglais; voir la _Vision - concerning the Piers Plowman_ (édition Skeat), texte B, _passus - XII_, vers 37. - - [242] _Le livre du chevalier de la Tour Landry pour - l'enseignement de ses filles_, éd. Montaiglon, 1854. - -Elles étaient considérables, et l'imagination populaire en augmentait -encore l'étendue. Le pèlerin qui revenait de Rome et regagnait son foyer -en exagérait le nombre aussi volontiers que celui des merveilles qu'il -avait vues ou cru voir. Un pèlerin de cette sorte a laissé dans un court -poème ses impressions de voyage; c'était un Anglais du quatorzième siècle -qui revenait d'Italie ébloui par ses souvenirs. Sa verve n'est pas très -poétique, mais il faut tenir compte de son intention qui est seulement de -réunir des chiffres exacts: aussi, sans s'attarder à des descriptions -pittoresques, il ne nous donne que des renseignements précis. Sa forte -dévotion étroite ne lui a fait voir autre chose que des corps de martyrs -par milliers et il les énumère avec persévérance. Par milliers aussi se -comptent les années d'indulgences qu'il fait miroiter comme un appât aux -yeux de ses compatriotes. Mais avant tout il faut qu'il donne un abrégé -de l'histoire de Rome: c'est une cité dans laquelle vint d'abord -s'établir la duchesse de Troie avec ses deux fils, Romulus et Romulon, -qui depuis fondèrent la ville. La duchesse semble donc avoir choisi pour -s'y fixer une ville qui n'existait pas encore, inadvertance qu'il faut -pardonner au narrateur. Les habitants étaient païens au début, mais -Pierre et Paul «les rachetèrent, non à prix d'or ou d'argent ou de biens -terrestres, mais par leur chair et par leur sang.» - -L'énumération des églises commence aussitôt et, pour chacune d'elles, -nous apprenons invariablement la quantité de reliques qu'elle renferme et -d'indulgences qui y sont attachées. Les bienfaits sont proportionnés aux -mérites: ainsi, quand on voit le _vernicle_, c'est-à-dire le saint suaire -qui a reçu l'image du Sauveur, on gagne trois mille ans d'indulgences si -on est de Rome, neuf mille si on vient du pays voisin; mais «à toi qui -viens de par delà la mer, douze mille années te sont réservées.» Quand on -entre à SS. Vitus et Modestus, le tiers de vos péchés vous sont remis. On -allume une chandelle et on descend dans les catacombes[243]: - -«Il faut que tu prennes une chandelle allumée,--sans quoi tu seras dans -les ténèbres comme si c'était nuit.--Car sous la terre il faut -descendre;--tu ne vois plus clair ni devant ni derrière.--C'est là que -maintes gens s'enfuirent,--en péril de mort, pour se sauver,--et ils ont -souffert des peines dures et cruelles--afin de demeurer à jamais aux -cieux.» - - [243] William Wey, au quinzième siècle, mentionne ainsi les - catacombes: «Item ibi est una spelunca nuncupata Sancti Kalixti - cimiterium, et qui eam pertransit cum devocione, illi indulgentur - omnia sua peccata. Et ibi multa corpora sanctorum sunt, que - nullus hominum numerare nequit nisi solus Deus.» (_The - itineraries of William Wey_, Roxburghe club, p. 147.) Wey, comme - l'auteur du poème, mentionne quelquefois des nombres prodigieux - de corps de martyrs; à l'église dite _Scala Celi_, «sunt ossa - sanctorum decem millia militum»; dans une seule partie de - Saint-Pierre de Rome, il y a «Petronella et xiij millia sanctorum - martirum». - -Les corps des martyrs sont innombrables; il y en a quatre mille à -Sainte-Prudence, treize cents à Sainte-Praxède, sept mille à SS. Vitus et -Modestus. De temps en temps un nom fameux fait donner un aperçu -historique, tel que le récit de la fondation de Rome ou la vie abrégée de -Constantin: - - In Mahoun was al his thouht. - -«Il n'avait que Mahomet en tête.» Païen et lépreux, Constantin est -converti et guéri par le pape Silvestre. L'église Sainte-Marie-la-Ronde -portait jadis un autre nom: «Agrippa la fit construire--en l'honneur de -Sybile et de Neptune--.... il l'appela Panthéon.» Il y plaça tout en haut -une idole magnifique, en or, d'une forme particulière: «Elle avait la -tournure d'un chat,--il l'appelait Neptune[244].» - - [244] Dans un autre texte du poème, publié par M. Furnivall en - 1866 (_Political, religious and love poems_), on trouve plus de - détails sur cette idole; elle avait un chapeau ou couvercle de - cuivre qui fut arraché par le vent et emporté à la basilique de - Saint-Pierre. - -Mais le pape Boniface pria l'empereur Julien de lui donner le Panthéon, à -quoi ce prince consentit, et le 1er novembre d'une certaine année, le -souverain pontife consacra l'édifice et le baptisa Sainte-Marie-la-Ronde. -Quant aux reliques, il n'y a pas un objet mentionné par l'Évangile qui -n'ait été retrouvé et qu'on ne puisse vénérer à Rome[245]. Ainsi on y -voit la table de la Cène, la verge d'Aaron, des fragments des pains et -des poissons multipliés, du foin de la crèche, un lange de l'Enfant Jésus -et plusieurs autres objets, dont l'un au moins est bien étrange. -Quelques-unes de ces reliques sont encore dans les mêmes églises, par -exemple le portrait de la Vierge par saint Luc, à Santa Maria -Maggiore[246], «Seinte Marie the Maiour»: ce n'est pas, au reste, d'après -le pèlerin, une peinture que saint Luc lui-même ait faite; il allait -l'exécuter et avait même préparé toutes ses couleurs, quand il trouva -subitement devant lui le portrait achevé de la main des anges. (Ap. 29.) - - [245] William Wey (XVe siècle) dit de l'église de la - Sainte-Croix: «Item ibi sunt duo ciphi, unus plenus sanguine - Jhesu Christi, et alter plenus lacte beate Marie Virginis.» - (_Itineraries_, p. 146.) Ceux qui boivent aux trois fontaines qui - jaillirent à la mort de saint Paul sont guéris de toutes les - maladies; ceux qui visitent l'église de Sainte-Marie de - l'Annonciation ne seront jamais frappés de la foudre; à l'église - Sainte-Viviane il y a «herba crescens quam ipsa plantavit et - valet contra caducum morbum». (_Ibidem_, pp. 145-147.) - - [246] Dans la chapelle Borghèse. - -C'est ainsi que le voyageur racontait ses souvenirs, et ce petit poème -est un raccourci des discours qu'il tenait à ses compatriotes. L'envie de -partir à leur tour leur venait aussi, et ceux qui restaient au village -s'associaient de cœur à l'œuvre du pèlerin, et aussi de fait en lui -donnant un secours. Sur sa route il était traité de même par les -personnes pieuses, et c'est grâce à ces coutumes que de pauvres gens -pouvaient accomplir des pèlerinages lointains. Les règlements de beaucoup -de guilds prévoyaient le cas où un membre de la confrérie partirait ainsi -pour remplir un vœu. Afin de prendre part à ses mérites, tous les -«frères et sœurs» l'accompagnaient hors de la ville et, lui faisant -leurs adieux, lui remettaient quelque argent; ils regardaient leur ami -s'éloigner de son pas mesuré, commençant un voyage qui devait se -prolonger pendant des mois à travers maint pays, quelquefois pendant des -années. On retournait vers la ville, et les plus âgés qui connaissaient -le monde disaient sans doute quelles étranges choses leur compagnon -verrait sur ces terres lointaines et quels sujets de continuelle -édification il rencontrerait sur sa route. - -La guild de la Résurrection de Lincoln, fondée en 1374, a pour règle: «Si -quelque frère ou sœur désire faire un pèlerinage à Rome, à Saint-Jacques -de Galice ou en Terre Sainte, il en avertira la guild, et tous les frères -et sœurs l'accompagneront aux portes de la ville et chacun lui donnera -un demi-penny au moins.» Même règlement dans la guild des foulons de -Lincoln, fondée en 1297; on accompagne le pèlerin qui va à Rome jusqu'à -Queen's Cross, hors de la ville, s'il part un dimanche ou un jour de -fête; et s'il peut annoncer d'avance son retour et qu'il ait lieu aussi -un jour où on ne travaille pas, on se rend à sa rencontre au même endroit -et on l'accompagne au monastère. De même aussi les tailleurs donnent un -demi-penny à celui d'entre eux qui va à Rome ou à Saint-Jacques, et un -penny à celui qui va en Terre Sainte. Les règlements de la guild de la -Vierge, fondée à Hull en 1357, portent: «Si quelque frère ou sœur de la -guild se propose par aventure de faire un pèlerinage en Terre Sainte, -alors, afin que la guild ait part au profit de son pèlerinage, il sera -dispensé de toute sa contribution annuelle jusqu'à son retour.»[247] - - [247] Toulmin Smith, _English gilds; the original ordinances_, - etc., pp. 157, 177, 180, 182, 231. - -Il y avait aussi des guilds qui tenaient maison ouverte pour recevoir les -pèlerins, toujours dans le même but de s'associer par une bonne œuvre à -celle du voyageur. Ainsi la guild marchande de Coventry, fondée en 1340, -entretient «un comune herbegerie de tresze lites», pour recevoir les -pauvres voyageurs qui traversent le pays allant en pèlerinage ou pour -tout autre motif pieux. Cette hôtellerie est dirigée par un homme, -assisté par une femme qui lave les pieds des voyageurs et prend soin -d'eux. La dépense annuelle pour cette fondation est de 10 livres -sterling. - -Quand un des serviteurs du roi avait un pèlerinage à faire, le prince, -tenant compte du motif, l'autorisait volontiers à partir, et même -l'aidait de quelque argent. Édouard III donne à Guillaume Clerk, un de -ses messagers, une livre six shillings et huit pence «pour l'aider dans -sa dépense durant le pèlerinage qu'il entreprend à Jérusalem et au mont -Sinaï[248]». - - [248] _Issues of the exchequer_, p. 159. - -Cependant, ainsi qu'on l'a pu voir, le quatorzième siècle n'est pas un -âge de dévotion sérieuse et réelle. Les papes habitent Avignon; leur -prestige décline et, en Angleterre en particulier, les prélats mêmes -montrent parfois bien peu de respect pour la cour romaine. On ne trouvera -nulle part, même chez Wyclif, des accusations plus violentes ni des -anecdotes plus scandaleuses que dans la chronique rédigée par l'abbé -Thomas de Burton[249]. Sa façon de parler des indulgences est aussi très -libre. Par faveur spéciale pour les fidèles qui mouraient pendant un -pèlerinage à Rome, Clément VI «ordonna aux anges du paradis, écrit -l'abbé, d'amener leurs âmes droit aux portes du ciel, sans les faire -passer par le purgatoire[250]». Le même pape accorda, ce que le pèlerin -de tout à l'heure semble avoir ignoré, à ceux qui verraient le saint -suaire de revenir à leur état d'avant le baptême. Enfin «il confirma -toutes les indulgences accordées par deux cents souverains pontifes ses -prédécesseurs, et elles sont innombrables». - - [249] _Chronica monasterii de Melsa_, édition de E. A. Bond, - Londres, 1868, 3 vol. 8º. L'abbé de Meaux prétend que Clément VI - répondait aux reproches de son confesseur sur ses mauvaises - mœurs: «Quod facimus modo facimus consilio medicorum» (t. II, p. - 189). - - [250] T. III, p. 88. - -A l'époque où les chroniqueurs monastiques inscrivaient sans scrupule -dans leurs livres des anecdotes sur la cour romaine semblables à celles -de Thomas de Burton, la dévotion générale n'était pas seulement -amoindrie, elle était désorganisée, affolée. Les chroniques montrent en -effet que les excès d'impiété se heurtaient aux excès de ferveur, et -c'est ainsi par exemple que le faux pardonneur, marchand au détail des -mérites des saints, rencontrait sur la grand'route le flagellant -ensanglanté[251]. La papauté a beau montrer un grand bon sens par les -condamnations qu'elle lance contre les uns et contre les autres[252], ses -arrêts ne suffisent pas à rétablir l'équilibre des esprits, et les -limites de la raison continuent à être perpétuellement dépassées; dans la -piété ardente, comme dans la révolte impie, on va jusqu'à la folie. On a -peine à lire le récit des sacrilèges obscènes commis dans la cathédrale -d'York par des partisans de l'évêque de Durham, et cependant les faits -sont réels et c'est l'archevêque lui-même qui les rapporte[253]. -La foi disparaît ou se transforme; on devient à la fois sceptique et -intolérant: il ne s'agit pas du scepticisme moderne d'une sérénité froide -et inébranlable; c'est un mouvement violent de tout l'être, qui se sent -pris d'envie de brûler ce qu'il adore; mais l'homme est incertain dans -son doute, et son éclat de rire l'étourdit; il a passé comme par une -orgie et, quand viendra la lumière blanche du matin, il y aura pour lui -des accès de désespoir, un déchirement profond avec des larmes et -peut-être un vœu de pèlerinage et une conversion éclatante. Walsingham -voit une des causes de la révolte des paysans dans l'incrédulité des -barons: «Quelques-uns d'entre eux croyaient, dit-on, qu'il n'y a pas de -Dieu, niaient le sacrement de l'autel et la résurrection après la mort, -et pensaient que telle la fin de la bête de somme, telle la fin de -l'homme lui-même[254].» - - [251] «Quo quidem anno (1350) venerunt in Angliam pœnitentes, - viri nobiles et alienigenæ, qui sua corpora nuda usque ad - effusionem sanguinis nunc flendo, nunc canendo, acerrime - flagellabant: tamen ut dicebatur, nimis hoc faciebant inconsulte, - quia sine licentia sedis apostolicæ.» (Walsingham, _Historia - anglicana_. Collection du Maître des Rôles, t. I, p. 275.) Cf. - Robert de Avesbury, _Historia Edvardi tertii_, Oxonii, 1720, 8º, - p. 179: les flagellants se fouettaient avec des cordes à nœuds - garnies de clous; ils se prosternaient à terre, les bras en croix - et en chantant. - - [252] Les flagellants furent condamnés par Clément VI en 1350; il - prescrivit aux archevêques, évêques, etc., de les faire - emprisonner (Labbe, _Sacrosancta concilia_, édition de Florence, - t. XXV, col, 1157). - - [253] Lettre de l'archevêque d'York à son official (_Historical - papers from the northern registers_, édition Raine, pp. 397-399). - Les coupables n'étaient pas des vagabonds sans importance: l'un a - le titre de _magister_; l'autre est professeur de droit civil. - - [254] «Nam quidam illorum credebant, ut asseritur, nullum Deum - esse, nihil esse sacramentum altaris, nullam post mortem - resurrectionem, sed ut jumentum moritur, ita et hominem finire.» - (_Historia anglicana_, t. II, p. 12.) Langland se plaint de même - du scepticisme des nobles qui mettent les mystères en question et - font de ces graves matières le sujet de conversations légères - après les repas. (texte C, _passus XII_, vers 35.) - -Mais cette incrédulité n'était pas définitive et n'empêchait pas les -pratiques superstitieuses. On ne savait pas aller _droite voie_: au lieu -de s'ouvrir la porte du ciel de ses propres mains, on imagine de se la -faire ouvrir de la main des autres; de même qu'on fait labourer ses -terres par ses tenanciers, on se fait gagner le paradis par le monastère -voisin; les biens éternels sont tombés dans le commerce avec les lettres -de fraternité des frères mendiants et les indulgences menteuses des -pardonneurs. On vit à son aise et on se tranquillise en inscrivant des -donations pieuses dans son testament, comme si on pouvait, selon les -paroles d'un de nos compatriotes du temps de la Renaissance, «corrumpre -et gaigner par dons Dieu et les sainctz, que nous devons placquer par -bonnes œuvres et par amendement de noz pechez[255]». C'est une lecture -très instructive que celle des actes de dernière volonté des riches -seigneurs du quatorzième siècle. Les legs pour des motifs de dévotion -remplissent des pages; on donne à toutes les châsses, à tous les -couvents, à toutes les chapelles, à tous les ermites; et on parvient, en -payant, à faire des pèlerinages après sa mort, par procuration. Ce même -Humphrey de Bohun, qui envoyait «un bon home et loial» à la tombe de -Thomas de Lancastre, ordonne aussi qu'après son décès on fasse partir un -prêtre pour Jérusalem, «principalement, dit-il, pur ma dame ma miere, et -pur mon seignour mon piere... et pur nous,» avec obligation de dire des -messes, pendant son voyage, à toutes les chapelles où il pourra[256]. - - [255] _Les louenges du roy Louys XII_, par Claude de Seyssel. - Paris, 1508, 4º. - - [256] _A collection of the wills.... of the kings and queens of - England_; édition Nichols, Londres, 1780, 4º. Testament - d'Humphrey de Bohun, comte d'Hereford et d'Essex, mort en 1361. - -Quant à la croisade, on en parlait toujours et même plus que jamais, -seulement on ne la faisait pas. Au milieu de leurs guerres, les rois se -reprochaient l'un à l'autre d'être le seul empêchement au départ des -chrétiens; toujours il y avait un incident utile qui les retenait. -Philippe de Valois et Édouard III protestent que sans leur adversaire ils -iraient combattre le Sarrasin. C'est par la faute de l'Anglais, écrit -Philippe, que «a esté empêché le saint voyage d'oultre mer[257]»; c'est -le fait du roi de France, déclare de son côté Édouard III dans -un manifeste solennel, qui l'a détourné du «sancto passagio -transmarino[258]». Sans doute le temps de saint Louis n'est pas si -éloigné qu'on ait pu déjà perdre le sens de ce grand devoir, la guerre -contre l'infidèle, et l'on pense toujours que, si c'est quelque chose de -se mettre en route pour Saint-Jacques ou Notre-Dame, le vrai chemin du -ciel est celui de Jérusalem. Et cependant, sur ce point encore, nous -voyons se faire jour quelques-unes de ces idées qui semblent inspirées -par les vues pratiques de l'âge moderne et qui, au quatorzième siècle, ne -sont pas rares. Nous écrasons l'infidèle; pourquoi ne pas le convertir? -N'est-ce pas plus sage, plus raisonnable et même plus conforme à la -religion du Christ? Les apôtres qu'il nous a envoyés, à nous Gentils, -étaient-ils couverts d'armures et pourvus d'épées? Des réflexions -pareilles n'étaient pas seulement faites par des réformateurs comme -Wyclif et Langland[259], mais par des gens d'un esprit habituellement -calme et d'une grande piété comme Gower: - -«Ils nous prêchent de combattre et de massacrer--ceux qu'ils devraient, -selon l'Évangile,--convertir à la foi du Christ.--Mais je m'émerveille -grandement--de ce qu'ils me prêchent le voyage:--si je tue un -Sarrasin,--je tue son âme avec son corps.--et ce n'est pas ce que le -Christ a jamais voulu[260].» - - [257] Robert de Avesbury, _Historia Edvardi tertii_, édition - Hearne, Oxford, 1720, 8º, p. 63. - - [258] _Ibidem_, p. 115. - - [259] Langland parle des Sarrasins sans les maudire: ils - pourraient être sauvés; c'est Mahomet qui les a trompés, par - colère de n'avoir pu être pape; on devrait les convertir; le pape - fait bien des évêques de Nazareth, de Ninive, etc., mais ils se - gardent d'aller visiter leurs ouailles indociles. (Texte C de - l'édition de Skeat, _passus XVIII_, pp. 314-318.) - - [260] To sleen and fighten they us bidde - Hem whom they shuld, as the boke saith, - Converten unto Cristes feith. - But herof have I great merveile, - How they wol bidde me traveile. - A Sarazin if I slee shall, - I slee the soule forth withale, - And that was never Cristes lore. - - (_Confessio amantis_, édition Pauli, t. II, p. 56.) - -Seulement on trouve convenable de parler croisades, et quelques-uns -comptent encore qu'on en fera. Ainsi Élisabeth de Burgh, lady Clare, -désire que cinq hommes d'armes se battent en son nom au cas où, dans les -sept ans qui suivront sa mort[261], il y aurait «comune viage». Le mérite -de leurs travaux lui sera appliqué et ils recevront cent marcs chacun. -Mais le commun voyage restait toujours en projet, et les seules -expéditions mises sur pied étaient des entreprises particulières. Dans ce -cas l'enthousiasme religieux n'était pas le seul mobile; les instincts -chevaleresques et remuants qui remplissent ce siècle de combats faisaient -la moitié de la dévotion qui poussait ces petites troupes à partir. Il en -venait bon nombre d'Angleterre; les Anglais, déjà à cette époque et même -auparavant, étaient comme aujourd'hui de grands voyageurs. On les -rencontrait partout et, comme aujourd'hui encore, leur connaissance du -français leur servait un peu dans tous les pays sur le continent. -C'était, comme nous le rappelle Mandeville, la langue de la haute -classe[262]; c'était aussi celle que parlait en Orient l'Européen, le -_Franc_. Trevisa, en constatant que les Anglais oublient cette langue, le -déplore[263]: comment feront-ils s'ils vont à l'étranger? «That is harme -for hem and they schulle passe the see and trauaille in straunge landes -and in many other places.» Cependant, si les Anglais ne savaient plus -couramment le français, ils se rendaient compte de l'utilité de notre -langue et ils tâchaient d'en acquérir quelques notions avant de se mettre -en route. Ils se faisaient composer, par des gens compétents, des -manuels de conversation, pour apprendre «à parler, bien soner, et à droit -escrire doulz françois, qu'est la plus bel et la plus gracious langage et -plus noble parler, après latin d'escole, qui soit ou monde, et de tous -gens mieulx prisée et amée que nul autre; quar Dieux le fist si doulce et -amiable principalement à l'oneur et loenge de luy-mesmes. Et pour ce il -peut bien comparer au parler des angels du ciel, pour la grant doulceur -et biaultée d'icel[264].» Les Anglais allaient beaucoup à l'étranger; -tous les auteurs qui font leur portrait constatent chez eux des goûts -remuants et un grand amour pour les voyages lointains; aussi leur -donnent-ils pour planète la lune. D'après Gower, c'est à cause d'elle -qu'ils visitent tant de pays éloignés[265]. Wyclif les place sous le -patronage du même astre, mais en tire des conséquences différentes[266], -et Ranulph Higden, le chroniqueur, s'exprime en ces termes, qui semblent -prophétiques, tant ils se sont trouvés exacts: «Cette race anglaise -sillonne tous les pays et réussit mieux encore dans les terres lointaines -que sur la sienne propre.... C'est pourquoi elle se répand au loin à -travers le monde, considérant comme sa patrie tout sol qu'elle habite. -C'est une race habile dans les industries de toute espèce.» Il dit aussi -que les Anglais de son temps aimaient la table plus qu'aucun autre peuple -et dépensaient beaucoup en nourriture et en habits[267]. Mais le point -important ici est ce goût des voyages qui était si marqué. Leurs petites -troupes à destination de la Terre Sainte allaient saluer au passage le -roi chrétien de Chypre et s'aventuraient ensuite dans l'Asie Mineure. - - [261] Elle mourut le 4 novembre 1360. (_A collection of the - wills_, etc., édition Nichols, 1780, 4º.) - - [262] «Et sachetz que ieo vsse mis ceste liverette en latyn pour - plus briefment deviser, mes pour ceo que plusours entendont - mieultz romanz que latin, ieo lai mys en romanz pour ceo que on - l'entende et que li seignours et li chiualers et lez autres - nobles hommes qui ne scevent point latin ou poi et qui ount esté - outre mer sachent et entendent si ieo dye voir ou noun.» Ms. - _Sloane_, 1464, fol. 3, au British Museum (ms. du commencement du - XVe siècle). V. _infra_, p. 239. - - [263] Dans sa traduction du _Polychronicon_ de Ralph Higden, - Collection du Maître des rôles. - - [264] _La manière de langage_ texte publié par M. Paul Meyer dans - la _Revue critique_, t. X, p. 373. Ce manuel est l'œuvre d'un - Anglais. La dédicace est datée du 29 mai 1396. - - [265] What man under his powere - Is bore, he shall his place chaunge - And seche many londes straunge - And as of this condicion - Upon the londe of Alemaigne - Is set and eke upon Britaigne - Which now is cleped Englonde - For they travaile in every londe. - - (_Confessio amantis_, t. III, p. 109.) - - [266] «Et hinc secundum astronomos lunam habent planetam - propriam, quæ in motu et lumine est magis instabilis.» - (_Fasciculi Zizaniorum_, édition Shirley, p. 270.) Caxton, au - moment de la Renaissance, considère également la lune comme étant - par excellence la planète des Anglais: «For we englysshe men ben - borne vnder the domynacyon of the mone, whiche is neuer stedfaste - but euer wauerynge. (Prologue de son _Boke of Eneydos compyled by - Vyrgyle_, 1490.) - - [267] _Polychronicon Ranulphi Higden_, edited by C. Babington, - Londres, 1865, 8º, t. II, p 166. - -On ne quittait pas l'Angleterre pour une si lointaine expédition sans -s'être muni de lettres de son souverain, qui pouvaient vous servir de -passeport et de recommandation au besoin. La teneur de ces pièces était à -peu près pareille à celle de la lettre suivante, accordée par Édouard III -en 1354: «.... Sachez tous que le noble Jean Meyngre, chevalier, dit -Bussigaud[268], notre prisonnier, doit se rendre avec douze chevaliers à -Saint-Jacques et de là marcher contre les ennemis du Christ en Terre -Sainte, et qu'il part avec notre agrément; que pour cela nous l'avons -pris, lui et ses douze compagnons, leurs domestiques, chevaux, etc., sous -notre protection et sauf-conduit[269].» On était bien reçu du roi de -Chypre et on l'aidait dans ses difficultés qui étaient nombreuses. Le roi -se montrait charmé de ces visites et exprimait quelquefois son plaisir -dans des lettres où perce une joie très vive. Il écrivait ainsi de -Nicosie, en 1393, à Richard II, et lui disait qu'un chevalier n'a pas -besoin de recommandation personnelle auprès de lui pour être le bienvenu -dans l'île: tous les sujets du roi d'Angleterre sont pour lui autant -d'amis; il est heureux de la présence d'Henri Percy, qui lui sera très -utile[270]. - - [268] Jean le Maingre, dit Boucicaut, plus tard maréchal de - France. - - [269] Rymer, _Fœdera_, t. V, p. 777. Ces lettres devaient être - délivrées assez fréquemment, car on trouve qu'elles sont rédigées - d'après une formule uniforme, comme nos passeports. Voir celle - que Rymer donne encore t. VII, p. 337, année 1381. En novembre - 1392, le comte de Derby (le futur Henri IV) se trouvait à Venise - et partait de là pour aller en Terre Sainte; il avait, pour la - république, des lettres d'Albert IV, duc d'Autriche, et le Grand - Conseil lui prêtait une galère pour faire son voyage. C'était - aussi de Venise qu'était parti pour la Palestine Thomas Mowbray, - duc de Norfolk, en février 1398-1399; il s'était présenté au - Sénat vénitien muni d'une lettre de Richard II. (_Calendar of - state papers relating to english affairs.... existing in - [various] libraries of Italy_, publié par Rawdon Brown, 1864, - etc., 8º, p. LXXXI.) - - [270] _Historical papers from the northern registers_, édition - Raine, p. 425. - -A l'idée du pèlerinage on associait pour une large part celle des -aventures qu'on allait avoir sur les lieux et tout du long de la route; -au besoin on les faisait naître, et le but religieux disparaissait alors -dans la foule des accidents profanes. Ainsi en 1402, de Werchin, -sénéchal de Hainaut, publie son projet de pèlerinage à Saint-Jacques -d'Espagne et son intention d'accepter le combat à armes courtoises contre -tout chevalier qui ne le détournera pas de sa route de plus de vingt -lieues. Il indique son itinéraire d'avance, afin qu'étant averti on se -prépare[271]. - - [271] _Chronique_ de Monstrelet, liv. I, chap. VIII. - -C'est un peu avec des idées semblables qu'était parti pour -l'Orient, dans la première moitié du quatorzième siècle, le fameux -Jean de Mandeville ou le voyageur, quel que soit son véritable nom -qui nous a laissé les récits attribués à ce chevalier[272]. Cet -amusant écrivain était allé en Palestine à moitié pour se -sanctifier, à moitié pour connaître le monde et ses étrangetés et -pouvoir en parler, car beaucoup de gens, dit-il, se plaisent fort à -entendre décrire les merveilles de pays divers. S'il publie ses -impressions, c'est d'abord parce que foule de personnes aiment les -récits de la Terre Sainte et y trouvent grande consolation et -confort, et c'est aussi pour faire un _guide_, afin que les -petites caravanes dans le genre de la sienne et de celle de -Boucicaut profitent de son expérience. Il n'apporte certes pas -dans son ouvrage la précision des livres modernes, mais il ne -faut pas croire que ses idées sur la route à suivre soient si -déraisonnables. Ainsi, «pour aler droite voie» d'Angleterre en -Palestine, il conseille l'itinéraire suivant: France, Bourgogne, -Lombardie, Venise, Famagouste en Chypre, Jaffa, Jérusalem. Outre le -récit d'un voyage en Palestine qu'il semble avoir réellement -accompli, il donne la description d'une foule de pays peuplés par -des monstres imaginaires. Cette partie fantastique de son ouvrage -n'en diminua pas le succès, bien au contraire, mais moins confiants -que nos pères nous n'acceptons plus de bonne grâce aujourd'hui le -récit de tant de prodiges et nous jugeons même insuffisante pour -garantie de la bonne foi de l'auteur l'excuse qu'il nous donne. -«Chose de longe temps passé par le vewe tournet en obli et memorie -de homme ne poet mie tout tenir et comprehendre[273]». - - [272] Les voyages appelés _Voyages de Mandeville_ ont été - sûrement écrits au quatorzième siècle, en français, puis ils ont - été traduits en latin et en anglais. La partie relative à - l'Egypte, à la Palestine et à la Syrie semble seule avoir pour - fondement un voyage véritable. L'article «Mandeville» par MM. E. - B. Nicholson et le colonel Yule dans la nouvelle édition de - l'_Encyclopædia Britannica_ (neuvième éd.) ainsi que la lettre de - M. E. B. Nicholson dans l'_Academy_ du 12 avril 1884 font - connaître le dernier état de la question. - - [273] Ms. _Sloane_ 1464 (British Museum.) - -Beaucoup de livres vinrent après le sien, plus détaillés encore et plus -pratiques. Tandis que le renouvellement des croisades paraissait de moins -en moins probable, le nombre des pèlerinages individuels allait -croissant. La parole du prêtre, qui ne pouvait plus arracher du sol des -nations entières, en détachait seulement par places de petits groupes -d'hommes pieux ou de coureurs d'aventures qui allaient visiter les lieux -saints à la faveur de l'esprit tolérant du Sarrasin. La plupart en effet -ne partaient plus pour combattre l'infidèle, mais pour lui demander -permission de voir Jérusalem. On trouve, au quinzième siècle, tout un -service de transports organisé à Venise à l'usage des pèlerins; il y a -des prix faits d'avance; on revend au retour sa couchette et ses -matelas[274]; bref, une foule d'usages se sont établis qui montrent la -fréquence de l'intercourse. Pour tous ces détails, l'Anglais en partance -n'avait qu'à consulter l'excellent manuel de son compatriote William -Wey[275], le meilleur qu'il y eût au quinzième siècle dans aucun pays, et -le plus pratique. - - [274] On achetait cela près de l'église Saint-Marc et on avait le - tout pour 3 ducats, y compris les draps et les couvertures. Le - voyage fait, le vendeur vous reprenait ces objets pour un ducat - et demi: «Also when ye com to Venyse ye schal by a bedde by seynt - Markys cherche; ye schal have a fedyr bedde, a matres, too - pylwys, to peyre schetis and a qwylt, and ye schal pay iij - dokettis; and when ye com ayen, bryng the same bedde to the man - that ye bowt hit of and ye schal haue a dokete and halfe ayen, - thow hyt be broke and worne.» (_Itineraries of William Wey_, ut - infra.) - - [275] _The Itineraries of William Wey, fellow of Eton College, to - Jerusalem, A. D. 1458 and A. D. 1462 and to Saint James of - Compostella A. D. 1456._ Londres, 1857, 4º, _Roxburghe Club_. - Dans son premier voyage, Wey partit de Venise avec une bande de - 197 pèlerins, qui furent embarqués sur deux galères. - -William Wey a déjà pour le voyageur toutes les attentions auxquelles nous -sommes aujourd'hui accoutumés; il compose des mnémotechnies de noms à -apprendre[276], un vocabulaire des mots grecs qu'il importe de savoir et -il donne à retenir les mêmes questions toutes faites que nos manuels -répètent encore dans une langue moins mélangée: - - «Good morrow. -- _Calomare._ - Welcome. -- _Calosertys._ - Tel me the way. -- _Dixiximo strata._ - Gyff me that. -- _Doys me tutt._ - Woman haue ye goyd wyne? -- _Geneca esse calocrasse?_ - Howe moche? -- _Posso?_» - -Il établit aussi un tableau du change des monnaies depuis l'Angleterre -jusqu'en Grèce et en Syrie, et un programme de l'emploi du temps, comme -aujourd'hui très parcimonieusement ménagé: il ne compte en effet que -treize jours pour tout voir et repartir. Enfin il donne une liste -complète des villes à traverser, avec la distance de l'une à l'autre, une -carte de la Terre Sainte avec l'indication de tous les endroits -remarquables[277] et un catalogue considérable des indulgences à gagner. - - [276] P. 19. - - [277] On peut voir actuellement cette carte exposée dans les - vitrines de la Bodléienne à Oxford. - -Wey prévoit tous les désagréments auxquels le mauvais vouloir du patron -de la galère peut vous soumettre; il recommande de retenir une place à la -partie la plus élevée du bateau: dans le bas on étouffe et l'odeur est -insupportable[278]; il ne faut pas payer plus de quarante ducats, de -Venise à Jaffa, nourriture comprise; il faut que le patron s'engage à -faire relâche dans certains ports pour prendre des vivres frais. Il est -tenu de vous donner de la viande chaude à dîner et à souper, du bon vin, -de l'eau pure et du biscuit; mais on fera bien, en outre, d'emporter des -provisions pour son usage particulier, car même «à la table du patron» on -a grand'chance d'avoir du pain et du vin gâtés[279]. Il faut avoir aussi -des remèdes, des «laxatyuys», des «restoratyuys», du safran, du poivre, -des épices. Quand on arrive à un port, il est bon de sauter à terre des -premiers pour être servi avant les autres et n'avoir pas les restes; ce -conseil d'égoïsme pratique revient souvent. A terre on devra prendre -garde aux fruits, «car ils ne sont pas faits pour votre tempérament et -ils donnent un flux de sang, et si un Anglais a cette maladie, c'est -merveille qu'il en échappe et n'en meure pas.» Une fois en Palestine, il -faut faire attention aux voleurs; si on n'y pense pas, les Sarrasins -viennent vous parler familièrement et, à la faveur de la conversation, -vous dérobent «vos couteaux et autres menus objets que vous avez sur -vous[280]». A Jaffa, il ne faut pas oublier de courir avant tout le -monde pour avoir le meilleur âne, «parce qu'on ne paye pas plus pour le -meilleur que pour le pire». La caravane se met en marche et alors il est -prudent de ne pas trop s'écarter de ses compagnons, crainte des -malfaiteurs. - - [278] «For in the lawyst [stage] vnder hyt is ryght smolderyng - hote and stynkynge» (_A good preuysyoun_, au début du livre.) - - [279] «For thow ye schal be at the tabyl wyth yowre patrone, - notwythstondynge ye schal oft tyme haue nede to yowre vytelys, - bred, chese, eggys, frute, and bakyn (bacon), wyne and other, to - make yowre collasyvn: for svm tyme ye schal haue febyl bred, wyne - and stynkyng water, meny tymes ye schal be ful fayne to ete of - yowre owne.» (_A good preuysyoun._) - - Il sera même prudent d'emporter une cage avec des poulets dedans: - «Also by yow a cage for half a dosen of hennys or chekyn to have - with yow in the galey.» Il ne faut pas oublier un demi-boisseau de - graines pour les nourrir. - - [280] «Also take goyd hede of yowre knyves and other smal thynges - that ye ber apon yow, for the sarsenes wyl go talkyng wyth yow - and make goyd chere, but the wyl stele fro yow that ye haue and - they may.» - -Malgré ce dernier conseil, ce qui résulte le plus clairement du livre est -l'esprit de tolérance dont le Sarrasin faisait preuve; il n'interdisait -pas l'entrée de la Palestine à tous ces pèlerins qui venaient souvent en -espions et en ennemis, et il laissait les troupes agir à leur guise; on -voit que les compagnons de William Wey vont en somme où ils veulent, -reviennent quand il leur convient et se tracent par avance des plans -d'excursions comme on pourrait faire aujourd'hui. Ils trouvent des -marchands européens établis et faisant un grand commerce dans les ports -des infidèles; ils n'ont à craindre sérieusement que les guerres locales -et les mauvaises rencontres en mer. On les voit apprendre avec beaucoup -d'inquiétude, au retour, qu'une flotte turque est prête à quitter -Constantinople, mais ils ne la rencontrent pas, heureusement. - -William Wey fit deux fois ce grand voyage et revint en Angleterre, où il -légua à une chapelle construite sur le modèle de l'église du -Saint-Sépulcre les souvenirs qu'il avait rapportés, c'est-à-dire une -pierre du calvaire, une autre du sépulcre, une du mont Thabor, une du -lieu où était la croix, et d'autres reliques. - - - - -CONCLUSION - - -Nous avons suivi la race nomade dans bien des endroits, sur la route, à -l'auberge, dans les tavernes, dans les églises; nous l'avons vue exercer -une foule de métiers divers et comprendre des spécimens très différents: -chanteurs, bouffons, charlatans, pèlerins, prêcheurs errants, mendiants, -frères, vagabonds de plusieurs sortes, ouvriers détachés de la glèbe, -pardonneurs, chevaliers amis des voyages lointains. Nous les avons -accompagnés çà et là sur les grands chemins d'Angleterre et nous les -avons suivis même jusqu'à Rome et en Terre Sainte: c'est là que nous les -laisserons. A la classe errante appartiennent encore les représentants de -beaucoup de professions, tels que les scribes, les colporteurs, les -montreurs d'animaux, comme ceux dans la ménagerie desquels entra un jour -Villard de Honnecourt pour y dessiner «al vif» un lion. Les seuls -vraiment importants sont ceux qui viennent d'être étudiés. - -Le courant de vie que représente l'existence de tous ces nomades est -puissant; nous avons vu quel grand rôle, peu apparent, ils avaient joué -dans l'État. L'ouvrier brise les liens qui depuis des siècles -l'attachaient au manoir et veut désormais être maître de sa personne et -de ses services, se louer à la journée si bon lui semble et pour un prix -qui corresponde au besoin qu'on a de lui. C'est une réforme nécessaire -qu'il demande et qui se fait peu à peu, malgré les lois, loin des -regards. Il n'en est pas de plus importante, et c'est sur les routes -qu'il convient de l'étudier plutôt qu'au château. Il faut en chercher -l'origine dans ces taillis où les bandes armées se réunissent pendant les -offices et sur ces chemins écartés où le faux pèlerin jette le bâton à -devise pour reprendre ses outils et quêter du travail loin de son ancien -maître. Ces gens-là prêchent d'exemple l'émancipation que les clercs -errants expliquent dans leurs discours, faisant d'elle un besoin immédiat -et populaire. - -C'est en partie sur la grand'route, en partie par l'influence des nomades -que marchent à leur solution les grandes questions du siècle, la question -sociale et la question religieuse. Les frères quêteurs vont de porte en -porte, les pardonneurs s'enrichissent, les pèlerins vivent d'aumônes et -du récit de leurs aventures, toujours en route et toujours à l'œuvre. -Quelle est cette œuvre? A force de s'adresser à la foule, ils finiront -par se faire connaître d'elle, par se faire juger, par la désabuser -eux-mêmes, et les réformes deviendront inévitables. Ainsi, de ce côté -encore, tombera la rouille du moyen âge, et un pas de plus sera fait -vers la civilisation moderne. - -Enfin, chacun de ces types si bizarres, pris à part, a l'utilité de -montrer, bien apparent en sa propre personne, un côté caractéristique des -goûts, de la croyance et des aspirations du temps. Chacune de leurs -classes correspond à un besoin, à un travers ou à un vice national; par -eux on peut examiner comme pièce à pièce les âmes du peuple et les -reconstituer tout entières, comme on peut deviner à la flore d'un pays la -nature du sol. - -L'impression générale est que le peuple d'Angleterre subit une de ces -transformations considérables qui se présentent au regard de l'historien -comme le tournant d'un grand chemin. Au sortir des gorges et des -montagnes, la route change subitement de direction, et c'est la plaine -riche, ensoleillée, fertile, qu'on aperçoit dans le lointain. Nous n'y -sommes pas arrivés, bien des peines nous sont encore réservées; elle -disparaîtra de nouveau à nos yeux par moments; mais nous l'avons -entrevue, et le résultat de nos efforts, c'est que nous savons du moins -dans quelle direction il faut marcher pour l'atteindre. Pendant l'âge qui -s'ouvre, le paysan émancipé va s'enrichir malgré les guerres que se -feront les seigneurs; et les communes auront entre les mains un -instrument de contrôle sur le pouvoir royal, dont elles pourront plus ou -moins bien se servir selon les temps, mais qui est le meilleur inventé -jusqu'à nos jours: le parlement qui siège à Westminster à l'heure -présente est dans ses parties essentielles identique au parlement qui -préparait les statuts du royaume sous les derniers princes Plantagenet. -Au quatorzième siècle, quoi qu'en aient dit quelques penseurs, trop -touchés de la gloire de Simon de Montfort et de saint Louis, l'homme -n'est donc pas revenu en arrière. Il n'en faut pas d'autre preuve que la -foule de ces idées vraiment modernes qui se répandent dans l'ensemble de -la société: parmi la haute classe, sous l'influence d'une éducation plus -grande et d'une civilisation plus avancée; parmi la classe inférieure, -par l'effet d'une longue expérience des abus communs; idées vulgarisées -et rendues pratiques par les nomades: ouvriers ignorants, clercs -convaincus. Tous ces écarts de la raison, toutes ces démences de l'esprit -religieux, ces révoltes incessantes et ces folies qu'on a pu remarquer -détourneront les intelligences de pensées et de sentiments faux et -dangereux qui avaient besoin d'être poussés à l'extrême pour devenir -insupportables et se faire rejeter[281]. - - [281] M. Stubbs, à qui on doit le meilleur livre qui existe sur - l'histoire constitutionnelle d'Angleterre (_The constitutional - history of England_, 1880, 3 vol. 8º), a beaucoup trop de mépris - pour le quatorzième siècle, auquel il oppose sans cesse le - treizième: - - «We pass from the age of heroism to the age of chivalry, from an - age ennobled by devotion and self sacrifice to one in which the - gloss of superficial refinement fails to hide the reality of - heartless selfishness and moral degradation, an age of luxury and - cruelty,» etc. (t. II, p. 679.) De pareilles vues, que beaucoup - ont adoptées à la suite de l'éminent historien, ne sauraient être - admises. Il faut du moins les considérer comme s'appliquant - seulement à une partie de la haute classe de la société. - -Sur quantité de points semblables, qu'il soit partisan ou objet des -réformes, comme ouvrier ou comme pardonneur, qu'il en soit ou non -l'instrument inconscient, le nomade aura toujours beaucoup à apprendre à -qui voudra l'interroger; il dira peut-être le secret de transformations -presque incompréhensibles qui semblaient nécessiter un bouleversement -total, comme celui qu'on a vu en France à la fin du dernier siècle, un -nouveau ou plutôt un premier _contrat social_. L'Angleterre, pour bien -des raisons, n'en a pas eu besoin: une de ces raisons est l'influence des -errants qui unirent tout le peuple et lui permirent d'arracher, grâce à -cette union qui le rendait fort, les concessions nécessaires en temps -utile. Et comme cependant les changements les plus calmes ne vont pas -sans un peu de trouble, comme chez nos voisins aussi il y eut, au cours -des siècles, plus d'une mêlée sanglante, le nomade finira peut-être en -répétant à son interlocuteur un proverbe vulgaire d'une sagesse certaine, -mais non banale, qui devrait empêcher bien des désespérances: «Le bois -tortu fait le feu droit.» - - - - -APPENDICE - - -(1) PATENTES DE 1201 CONFIANT A UN FRANÇAIS LE SOIN DE TERMINER LE PONT -DE LONDRES (_supra_, p. 19).--«Literæ patentes, etc., de edificatione et -sustentatione pontis London, Aº 3º Johannis. - -«Johannes, Dei gratia rex Angliæ etc., dilectis et fidelibus suis majori -et civibus London' salutem. Attendentes qualiter circa pontem Xanton' et -pontem de Rupella Deus sit operatus per sollicitudinem fidelis clerici -nostri Isenberti, magistri scolarum Xanton', viri utique literati et -honesti, ipsum de consilio venerabilis patris in Christo H. Archiepiscopi -Cantuar' et aliorum, rogavimus et monuimus et etiam coegimus ut pro -vestra et multorum utilitate, de ponte vestro faciendo, curam habeat -diligentem. Confidimus enim in Domino, quod idem pons tam necessarius -vobis et omnibus transeuntibus, ut scitis, per ejusdem industriam, -faciente Domino, poterit in proximo consummari. Et ideo volumus et -concedimus quod salvo jure nostro et conservata indempnitate civitatis -London', census edificiorum quæ super pontem prædictum idem magister -scolarum faciet fieri sint imperpetuum ad eundem pontem reficiendum et -operiendum et sustentandum. Quia igitur idem pons tam necessarius sine -vestro et aliorum auxilio perfici non poterit, mandamus vobis, -exhortantes quatinus memoratum Isenbertum et suos pro vestra utilitate -pariter et honore sicut decreverit benigne recipiatis et honoretis in -hiis quæ dicta sunt, consilium et auxilium vestrum eidem unanimiter -impendentes. Quidquid enim boni et honoris eidem Isenberto feceritis, -nobis factum reputare debetis. Si quis vero eidem Isenberto vel suis in -aliquo foris faciat, quod non credimus, vos illud eisdem faciatis, quam -citius ad vos pertinet, emendari. Teste me ipso, apud Molmell, XVIII die -Aprilis.» - -Hearne, _Liber niger scaccarii_, Londres, 1771, 2 vol. 8º, t. II, p. -470. - - -(2) OPINION DE LYLY SUR LE PONT DE LONDRES (p. 21).--«Among all the -straunge and beautifull showes, mee thinketh there is none so notable as -the bridge which crosseth the Theames, which is in manner of a continuall -streete, well replenyshed with large and stately houses on both sides, -and situate vpon twentie arches, where-of each one is made of excellent -free stone squared, euerye one of them being three score foote in height, -and full twentie in distaunce one from an other.» - -_Euphues and his England_, editio princeps, 1580, collated with early -subsequent editions (réimpression d'Arber, Londres, 1869, 4º, p. 434). - -Voir encore le grand dessin colorié se rapportant à l'année 1600 environ, -reproduit en fac-similé par M. Furnivall dans la troisième partie de son -édition de la description de l'Angleterre par Harrison, et les notes de -M. Wheatley _on Norden's map of London_ 1593, insérées dans cette même -édition, t. I, p. XCIX, New Shakspere Society, 1877. - - -(3) PÉTITION RELATIVE À UN VIEUX PONT DE BOIS DONT LES ARCHES ÉTAIENT -TROP BASSES ET TROP ÉTROITES POUR LAISSER PASSER LES BATEAUX -(p. 22).--«Unto the ryght wise and discrete comons of this present -parlement; Besecheth mekely the comons off the countees of York, Lincoln, -Notyngham and Derby; That where as ther is, and of longe tyme hath been, -an usuall and a commune passage fro dyvers and many parties of the seid -countees unto the citees of York, Hull, Hedon, Holdernes, Beverley, -Barton and Grymesby, and so forth by the hie see, by the costes, unto -London and elles where, with all maner of shippes charged with wolle, -leed, stone, timbre, vitaille, fewaille, and many other marchandises, by -a streme called the Dike, in the counte of York that daiely ebbith and -floweth; over which streem ys made a brigge of tymbre called Turnbrigg, -in the parisshe of Snayth in the same counte, so lowe, so ner the streem, -so narrowe and so strayte in the archees, that ther is, and of long tyme -hath been a right perilous passage, and ofte tymes perishinge of dyvers -shippes; and at every tyme of creteyne and abundaunce of water, ther may -no shippees under the seid brigge, by the space of half a yere or more, -and also a grete partie of the countees to the seid ryver ajonyng, is -yerely by the space of XXth myles and more surrownded, by cause of the -lowenes and straitenes of the said brigge, to the grete hurt and damage -as well to the kyng in his customes and subsidys, that shuld growe to him -of the seid marchaundises, chargeable with suche diverse, as to the seid -shires, countres, cites and burghes and the inhabitants of theim.... - -«Please hit unto your right wise discretions, consideryng the premisses -to pray and beseche the kyng our soverayn lord to graunte.... that hit -shall be lefulle to what sum ever person or persons of the seid shires, -that will atte theire owne costages take away the seid brigge, and ther -with and profites therof, and in othir wise, newe edifie and bilde -anothir brigge there, lengere in lengthe by the quantite of v yerdes -called the kynges standard, and in hieght a yerd and a half by the same -yerd hiegher then the seid brigge that stondes ther nowe, aswell for -passage of all maner shippes comyng therto, and voindaunce of water under -the seid brigg as for passage of man, best and cariage, over the seid -newe brigge so to be made, with a draght lefe contenyng the space of IIII -fete called Paules fete in brede, for the voidyng thorugh of the mastes -of the schippes passinge under the seid new brigg; and that every shipmen -that wol passe under the seid brigge with their shippes, may laufully -lifte up and close the seid lef att their pleser; and that the mayster -of every shippe paie for every liftyng of the seid lef 1d to the lord of -the soille for the tyme beyng.... For the lofe of Godd and in waye of -charite.» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -«_Responsio._ Le Roy de l'advys et assent de lez seignurs espirituelx et -temporalx et les communes esteantz en cest present parlement, ad graunté -tout le contenue en icell petition en toutz pointz.» - -_Rotuli parliamentorum_, t. V, p. 43, 20 Henri VI, année 1442. - - -(4) PÉTITION CONCERNANT LES OFFRANDES FAITES À LA CHAPELLE D'UN PONT -(p. 25).--«A nostre seigneur le roi et à soun conseyl, monstre -lour povre chapeleyn Robert le Fenere, parsone de l'esglise de Seint -Clément de Huntendon de l'évesché de Nichole (Lincoln) q'il i a une -petite chapele de novel édefié en sa paroche suz le pount de Huntendon, -de quele chapele nostre seigneur le roi ad granté et bayllé la garde tan -ke ly plest à un sir Adam, gardeyn de la meson Seint Johan de Huntendon, -qy prente et enporte totes manere offrendres et aumoignes, et rien ne met -en amendement del pont ne de la chapele avant dite, come il est tenu. -D'autre parte, il semble prejudiciall à Dieu et Seynt Église qe offrendre -soit approprié à nuly sinon à la parsone deynz qy paroche la chapele est -fundu. Par quey le dite Robert prie, pur Dieu et Seint Église et pur les -almes le père à nostre seigneur le roy et ces auncestres, k'yl puisse -aver la garde de la dite chapele annexe à son église, ensemblement ove la -charge de pount, et yl mettra de soen ove tote sa payne de bien -meyntener les, à meylour volunté qe nul estraunge, à profit et honour de -Seinte Église, pur Dieu plere et totez gentz illoks passauntz. - -«_Resp._ Non est peticio parliamenti.» - -_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 88, année 1334. - - -(5) LE PONT DE LONDRES ET SON ENTRETIEN (p. 28).--Voir dans le _Liber -niger scaccarii_, édition Hearne, Londres, 1771, 2 vol. 8º, t. I, p. -470* et s., une série de curieuses patentes se rapportant au pont de -Londres: p. 471, patente de Jean consacrant à l'entretien du pont l'impôt -que payent les marchands étrangers établis à Londres;--patente d'Henri -III adressée «aux frères et chapelains de la chapelle de Saint-Thomas sur -le pont de Londres et aux autres personnes _habitant sur le même pont_», -pour leur faire connaître que le couvent de l'hôpital Sainte-Catherine -près la Tour percevra les revenus et se chargera des réparations du -pont;--p. 472, concession des mêmes charges et revenus à la -reine;--patente d'Édouard Ier (janvier 1281) prescrivant une quête -générale par tout le royaume pour parer au mauvais état de -l'édifice;--patente du même roi (4 février 1282) ordonnant la perception -d'une taxe extraordinaire à cause de la catastrophe qui est survenue: -«Rex majori suo London' salutem. Propter subitam ruinam pontis London' -vobis mandamus quod associatis vobis duobus vel tribus de discretioribus -et legalioribus civibus civitatis prædictæ, capiatis usque ad -parliamentum nostrum post Pasch' prox' futur', in subsidium reparationis -pontis predicti, consuetudinem subscriptam, videlicet, de quolibet homine -transeunte aquam Thamisiæ ex transverso ex utraque parte pontis London' -occasione defectus reparationis pontis predicti unum quadrantem, de -quolibet equo sic transeunte ibidem unum denarium, de quolibet summagio -sic ibidem transeunte unum obolum. Set volumus quod aliquid ibidem hac -occasione interim capiatur nisi in subsidium reparationis pontis supra -dicti. In cujus, etc. Teste rege apud Cirencestr', iiijº die Februarij.» - -La même année le roi prolonge pour trois ans le terme pendant lequel -cette taxe exceptionnelle sera levée. Enfin, la trente-quatrième année de -son règne, Édouard Ier établit un tarif très détaillé des droits que -payeront à l'avenir toutes les marchandises, les voyageurs, les bestiaux, -etc., passant sur ou sous le pont (p. 478). Quant à la «ruine subite» qui -avait été la cause de l'établissement de toutes ces taxes, Stow la -raconte ainsi: - -«King Edward kept his feast of christmas (1281) at Worcester. From this -christmas till the purification of Our Lady, there was such a frost and -snow, as no man liuing could remember the like, wherethrough, fiue arches -of London bridge, and all Rochester bridge were borne downe, and carried -away with the streame, and the like hapned to many bridges in England.» - -_Annales or a generall chronicle of England_, Londres, 1631, fol., p. -201. - - -(6) ENQUÊTES RELATIVES A L'ENTRETIEN DES PONTS (p. 31).--On trouve en -grand nombre des exemples de ces enquêtes dans le recueil publié par la -«Record commission», _Placitorum in domo capitulari Westmonasteriensi -asservatorum abbreviatio_ (Londres, 1811 fol.): - -Cas d'un abbé obligé explicitement, en raison des conditions de sa -tenure, de réparer un pont, p. 205 (11-12 Éd. I). - -Convention entre deux abbés pour la construction de plusieurs ponts, p. -205 (12 Éd. I). - -Discussion relative à la construction d'un pont à Chester, p. 207(13 Éd. -I). - -Refus par l'abbé de Coggeshale de réparer un pont: «Per juratores, Abbas -de Coggeshale non tenetur reparare pontem de Stratford inter Branketre et -Coggeshale, eo quod de tempore memorie, non fuit ibidem alius pons quam -quedam planchea de borde super quam omnes transeuntes salvo et secure -transire potuerunt,» p. 303 (1 Éd. II). - -«Distringantur villate de Aswardeby et Skredington ad reparandum pontes -in pupplica strata inter Lafford et ecclesiam de Stowe, juxta -inquisicionem inde captam anno LVI Henrici iij coram Gilberto de Preston -et sociis suis in comitatu Lincolniensi itinerantibus, per breve ejusdem -regis,» p. 305 (2 Éd. II). - -Détermination de la personne qui doit réparer le pont de Chesford, p. 314 -(6 Éd. II). - -Refus de l'abbé «de Fontibus» de réparer le pont de Bradeley, p. 318 (7 -Éd. II). - -Affaire de Hamo de Morston, p. 328 (11 Éd. II). - -Réparation des ponts de Exhorne, Hedecrone et Hekinby dans le comté de -Kent, p. 339 (15 Éd. II). - -Enquête sur le pont de Claypole. Il est reconnu que les habitants de -Claypole sont tenus de le réparer: «Ideo preceptum est vicecomiti -Lincolniensi quod distringat homines predicte ville de Claypole ad -reparandum et sustentandum pontem predictum in forma predicta,» p. 350(18 -Éd. II), etc. - - -(7) L'ENTRETIEN DES ROUTES (p. 31).--Pour les routes comme pour les -ponts, on trouve assez fréquemment des requêtes de particuliers qui -demandent à percevoir une taxe sur les passants, à charge de réparer le -chemin. Ex.: «Walter Godelak de Walinford pet' aliquam consuetudinem dari -de qualibet carecta de marcandisis transeun' per viam inter Jowemersh et -Newenham, propter profunditatem et emendationem ejusdem vie.» - -«_Resp._ Rex nil inde faciet.» - -_Rotuli parliamentorum_, t. I, p. 18 (18 Éd. I). - -Une dame s'arroge le droit de lever une taxe sur les passants: «A nostre -seigneur le roi.... montre la communalté des gentz du countée de -Notyngham passauntz entre Kelm et Newur, qe par la où le haut chimyn -ledit nostre seignur le roi soleit estre entre lesdites deuz villes, à -touz gentz fraunchement à passer, à chival, à charettes, et à pée, de -temps dont il n'ad memore, la dame de Egrum ad accroché à lui ledit -chimyn en severalté, pernauntz des gentz illoeqes passauntz grevous -raunçouns et exacciouns; en desheritaunce du roy et de sa corone et à -graunt damage du poeple.» - -Le roi ordonne une enquête (18 Éd. II). _Rotuli_, t. I, p. 424. - -Quelquefois les shériffs, dans leurs tournées, décidaient la levée de -taxes sur ceux qui ne réparaient pas les routes; la loi, comme on a vu, -le leur permettait; mais les gens mis à l'amende protestaient devant le -parlement sous prétexte que les chemins et les ponts étaient _assez -suffisants_: «Item supliont humblement les communes de vostre roiaume, si -bien espirituelx come temporelx et soy compleynont qe plusours visconts -de vostre dit roialme feynont et procuront présentements en lour turnes -qe diverses chimyns, pontes et caucés sont defectives pur non-reparation, -au purpos et entent d'amercier abbés, priours et séculers, aucun foitz à -dys liveres, aucun foitz à pluis, aucun foitz au meyns; et les ditz -amerciaments levont par lour ministres appelez Outryders, saunz délaye ou -ascun responce des parties, là où les dites chimyns, pontes et caucées -sont assetz sufficiantz, ou par aventure nient en charge des ditz -amerciez.... - -«_Resp._ Soit la commune leye tenuz et les amerciamentz resonables en ce -cas.» - -_Rotuli_, 7-8 II. IV, t. III, p. 598. - - -(8) LES ROUTES ET LES PONTS DES ENVIRONS DES GRANDES VILLES (p. 36).--Les -environs de Paris vers le même temps présentaient des routes et des ponts -tout aussi mal entretenus que ceux du voisinage de Londres. Charles VI, -dans une de ses ordonnances, constate que les haies et les ronces ont -envahi beaucoup de chemins, qu'il en est même au milieu desquels des -arbres ont poussé: - -«.... Dehors ladicte ville de Paris, en plusieurs lieux de la banlieue, -prévosté et vicomté d'icelle, a plusieurs chauciées, pons, passages et -chemins notables et anciens, lesquelz sont moult empiriez, dommagiez ou -affondrez et autrement empeschiez, par ravines d'eaues, par grosses -pierres, par haies, ronces et autres plusieurs arbres qui y sont creuz et -par plusieurs autres empeschemens qui y sont advenuz, parce qu'il n'ont -point esté soustenuz et que l'en n'y a point pourveu ou temps passé, et -sont en si mauvais estat que l'en n'y peut passer seurement à pié, à -cheval ne à charroy sans grans périlz ou inconvéniens; et les aucuns -d'iceulx sont délessiez de tous poins parce que l'en n'y peut -converser....» Ordre au prévot de Paris de faire faire les réparations -par tous ceux à qui il appartient, et au besoin d'y contraindre par force -«tous» les habitants des villes du voisinage des ponts ou chaussées. -(Ordonnance du 1er mars 1388. Recueil d'Isambert, t. VI, p. 665.) - - -(9) VOYAGES DU ROI.--PÉTITIONS ET STATUTS CONCERNANT LES POURVOYEURS -ROYAUX (p. 42).--«Nullus vicecomes vel ballivus noster vel aliquis alius -capiat equos vel carettas alicujus pro carriagio faciendo, nisi reddat -liberacionem antiquitus statutam; scilicet pro una caretta ad duos equos -decem denarios per diem, et pro caretta ad tres equos quatuordecim -denarios per diem.» Grande charte d'Édouard Ier, 1297; _Statutes of -the realm_, Londres, 1810, fol.; 25 Éd. II, ch. XXI. - -«Item pur ceo qe le poeple ad esté moult grevé de ceo qe les bledz, -feyns, bestaill, et autre manere de vitailles et biens des gentz de mesme -le poeple, ont esté pris, einz ces houres... dont nul paiement ad esté -fait...,» etc. (Considérants du statut 4 Éd. III, ch. III.--_Statutes of -the realm_, année 1330.) Voir encore le statut 36 Éd. III, ch. II. - -Pétition des communes, 25 Éd. III, 1351-52 (_Rotuli parliamentorum_, t. -II, p. 242): «Item prie la commune qe là où avant ces heures les -botillers nostre seigneur le roi et lour deputez soleient prendre moult -plus de vyns à l'oeps le roi qe mestier ne fust; desqueux ils mettont les -plus febles à l'oeps le roi et les meliours à lour celers demesnes à -vendre, et le remenant relessont à eux desqueux ils les pristrent, pur -grantz fyns à eux faire pur chescun tonel, à grant damage et -empoverissement des marchantz....» - -Les habitants des comtés de Dorset et de Somerset se plaignaient de même -de ce que le shériff de ces comtés leur avait pris «cynk centz quarters -de furment et trois centz bacouns, à l'oeps le roi, come il dist, et il -ne voillast pur sa graunt meistrie et seigneurie allower pur vintz -quarters fors qe dis deniers, là où il vendist après pur XV deniers. Par -quey vos liges gentz sount grauntement endamagé et vous, chier seigneur, -n'estes servy des blées et des bacounes avauntditz....» (4 Éd. III, -_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 40.) - -Pétition des communes au Bon Parlement de 1376: «Item prie la commune qe -come le roi de temps passé et ses progenitours, nobles princes, soleient -avoir lour cariage, c'est assaver chivalx, charietz et charettes pur -servir leur hostiel: et ore les purveours de l'hostel nostre dit seigneur -le roi pur défaut de sa propre cariage et de bone governance prenont -chivalx, charietz et charettes des povres communes, la environ par X -leukes où le roi tient son hostel, si bien des gentz de loigne pays par -XXIIII leukes ou LX passantz par la chymyne come des gentz demurrantz en -mesme le pays, en grande arrerissement et poverisement des dites -communes....» (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 351). - -Plainte du clergé d'être soumis lui-même aux exactions des pourvoyeurs -(1376): «Item provisores et ministri regis pro provisionibus regiis -faciendis feodum et loca ecclesiastica, invitis viris ecclesiasticis seu -eorum custodibus non intrent, nec animalia aliaque res et bona inde -auferant, prout fecerint et faciunt nunc indies, contra ecclesiasticam -libertatem et constitutiones sanctorum patrum et statuta regni edita in -hac parte. Nec in via extra feoda et loca predicta predictorum virorum -cariagium carectave capiant vel arrestent.» - -«_Resp._ Le roi le voet.» (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 358). - -Les mêmes abus existaient en France et on peut lire dans le recueil -d'Isambert de nombreuses ordonnances conçues exactement dans le même -esprit et répondant aux mêmes plaintes: ordonnances de Philippe le Bel en -1308, de Louis X en 1342, de Philippe VI qui veut que «preneurs pour -nous» ne puissent prendre que s'ils ont «lettres nouvelles de nous», ce -qui suppose l'existence de faux pourvoyeurs comme en Angleterre. Jean -renouvelle toutes les restrictions de ses prédécesseurs, 25 décembre -1355. - - -(10) LES TOURNÉES DES MAGISTRATS ET FONCTIONNAIRES ROYAUX -(p. 51).--.... «Nec liceat alicui vicecomiti vel ballivo tenere -turnum suum per hundred' nisi bis per annum.» (_Fleta_, liv. II, ch. -LII.) Le peuple redoutait beaucoup les abus qui pouvaient se produire sur -ce point: Pétition des communes au Bon Parlement de 1376: «Item où de -ancien temps ad esté custume qe les presentours dussent présenter les -articles du lete et de vewe de frank plegg tan soulement deux foitz par -an, les baillifs avaunt ditz fount les povres gentz et les husbandes de -pais, qeux dussent travailer en leur labours et leur husbandriez et pur -le commune profit, venir de trois semaignes en trois à lour wapentachez -et hundredez, par colour de presentement avoir, et rettent leur labours -et leur husbanderiez au terre, sinoun q'ils leur veullent doner tiels -ransons et fyns q'ils ne purront sustener ne endurer.... - -«_Resp._ Il y ad estatutz suffisamment.» - -D'autres fois, les communes font observer que les visites du juge errant -sont, pour les habitants, une cause de trouble et de dépense tout à fait -insupportable en temps de guerre; le roi supprime pour la durée de la -guerre les tournées des magistrats, sauf dans le cas où il se produirait -quelque incident «horrible»: - -«Item, priont les comunes au roi leur seigneur q'il ne grante en nulle -partie du roialme eire ne trailbaston durante la guerre, par queux les -communes purront estre troblez ne empoverés, fors qe en horrible cas. - -«_Resp._ Le roi le voet.» - -_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 305, 45 Éd. III, 1371. - - -(11) LES VÊTEMENTS DU MOINE MONDAIN (p. 54).--D'après Chaucer: - - I saugh his sleves purfiled atte hond - With grys, and that the fynest of a lond - And for to festne his hood undur his chyn - He hadde of gold y-wrought a curious pyn: - A love-knotte in the gretter ende ther was. - - (Prologue des _Canterbury tales_.) - -D'après le concile de Londres (1342): - -«....Militari potius quam clericali habitu induti superiori, scilicet -brevi seu stricto, notabiliter tamen et excessive latis, vel longis -manicis, cubitos non tegentibus (tangentibus dans Labbe) sed pendulis, -_crinibus cum_ (2 mots qui ne figurent pas dans L.) furrura vel sendalo -revolutis, et ut vulgariter dicitur, reversatis, ac caputiis cum tipettis -miræ longitudinis, barbisque prolixis incedere, et suis digitis annulos -indifferenter portare publice, ac zonis stipatis pretiosis miræ -magnitudinis supercingi, et bursis cum imaginibus variis sculptis, -amellatis (annelatis, L.) et deauratis, et ad ipsas patenter cum -cultellis, ad modum gladiorum pendentibus, caligis etiam rubeis, -scaccatis et viridibus, sotularibusque rostratis et incisis multimode, ac -croperiis (propriis, L.) ad sellas, cornibus ad colla pendentibus, -epitogiis _ac clochis_ (2 mots supprimés, L.) furratis, uti patenter ad -oram, contra sanctiones canonicas temere non verentur, adeo quod a laicis -vix aut nulla patet distinctio clericorum...» Wilkins, _Concilia Magnæ -Britanniæ_, Londres, 1737, 2 vol, fol. t. II, p. 703 (Labbe, _Sacrosancta -concilia_, année 1342). - -D'après le concile d'York (1367): - -«Nonnulli... vestes publice deferre præsumpserunt deformiter decurtatas, -medium tibiarum suarum seu genua, nullatenus attingentes... ad jactantiam -et suorum corporum ostentationem...» (Labbe, _ibid._, t. XXVI, col. -467-8.) - - -(12) REFUS PAR UN SHÉRIFF DE LONDRES DE LOGER CHEZ LUI DES GENS DE LA -MAISON DU ROI (p. 60).--«Placita aulæ domini regis apud Turrim -Londiniarum, coram T. le Blunt, senescallo et marescallo hospitii domini -regis.... anno regis Edwardi, filii regis Edwardi, decimo nono.--Johannes -de Caustone, unus vicecomitum Londoniarum, attachiatus fuit ad -respondendum domino regi de contemptu infra virgam, etc., sicut Alanus -de Lek, serviens hospitator hospitii ejusdem domini regis, qui pro eo -sequitur, dicit. - -«Et unde idem Alanus, qui sequitur, etc., dicit quod cum idem dominus -rex, cum familia sua, apud Turrim Londoniarum, die lunæ proxima post -festum translationis Sancti Thomæ martyris, anno regni ejusdem regis nunc -decimo nono, ibidem pro voluntate sua perhendinare venisset, ac idem -Alanus eisdem die et anno quemdam Ricardum de Ayremynne, secretarium -ejusdem domini regis, ad domum prædicti Iohannis de Caustone, in civitate -Londoniarum apud Billyngesgate situatam, prout officio suo incubuit -hospitasset, et, ad cognitionem liberationis ejusmodi signum consuetum -cum calce super portas domus predictæ, prout moris est, fecisset, nec non -homines et servientes cum equis et, hernesiis ipsius Ricardi infra -liberationem prædictam posuisset; præfatus vicecomes, die et anno supra -dictis, in præsentia domini regis et infra virgam etc., ipsam Alani -liberationem hujusmodi fieri non permisit, signum quia prædictum -malitiose deposuit, necnon homines et servientes prædictos omnino inde -fugavit, in contemptum domini regis M. librarum; et hoc paratus est -verificare pro domino regi. - -«Et Johannes de Caustone venit et defendit vim et injuriam quando, -etc..., et dicit quod in nullo est inde culpabilis et de hoc ponit se -super patriam. - -«Et super hoc major et cives Londonarium veniunt et dicunt quod in charta -domini Henrici regis avi domini regis nunc, nuper civibus Londoniarum de -diversis libertatibus facta, continetur quod infra muros civitatis, -necque in la Portsokne, nemo capiat hospitium per vim vel per -liberationem marescalli; quam quidem chartam dominus rex nunc... -confirmavit.... - -«Et proferunt breve domini regis senescallo et marescallo hic directum, -per quod dominus rex eis mandavit quod cives prædictos libertatibus suis -prædictis et earum qualibet, coram eis absque impedimento uti et gaudere -permittant, juxta tenorem chartæ confirmationis.... Et dicunt quod -virtute concessionis prædictæ, hujusmodi liberationes hospitorum ad -quemlibet adventum domini regis in civitate prædicta, fieri solebant per -majorem, vicecomites et ministros civitatis prædictæ, in præsentia -marescalli hospitii prædicti, et non per alios, sicut antiquitus fieri -consuevit, et quod libertate illa usque jam uno anno elapso quod dictus -Alanus de Leek impedivit eos, semper a tempore concessionis chartæ -prædictæ, usi fuerunt; unde petunt libertatem suam prædictam eis -allocari, etc. - -«Dies datus est eis de audiendo judicio suo ad præfatum diem, etc.. Et -interim loquendum est cum rege, etc. Ad quem diem tam prædictus Alanus -qui sequitur, etc., quam prædictus Johannes in nullo est culpabilis de -contemptu prædicto, sicut ei imponitur... Et quia testificatum est coram -domino regi et ejus consilio per Johannem de Westone, nuper marescallum -hospitii prædicti, etc., et non per alios; consideratum est quod prædicti -major et cives hujusmodi libertate liberationis hospitorum infra -civitatem prædictam faciendæ de cætero utantur.... Salvo jure regis, -etc.» - -_Liber albus_, éd. Riley, p. 303. - - -(13) EXACTIONS DE CERTAINS GRANDS SEIGNEURS EN VOYAGE (p. 62).--Pétition -des communes au parlement (_Rotuli_, t. I, p. 290, 8 Éd. II, A. D. 1314): - -«Item par là où asquns grantz seignurs de la terre passent parmi le pays, -ils entrent en maners et lieus de Seint Eglise et des autres, et pernent -saunz congé le seignur et les baillifs gardeyns de meisme les leus, et -encontre lour volunté, ceo q'il voillent saunz rien paer, encontre la lei -et les ordenaunces, non pas eaunz regard à l'escomenge (excommunication) -doné encontre tutz tels. Et si homme les devi rien, debrisent les eus par -force, et pernent et enportent ceo qe beal lour est, et batent les -ministres et destruent les biens, plus qe il ne covendreit, et autres -grevouses depiz ultrages fount. - -«Item il prenent charettes et chivaux de fair lour cariages à lour -voluntez saunz rien paer et des queux nientefoitz james n'est faite -restoraunce à ceux qi les devient; ne il n'osent suire ne pleindre pur le -poair de diz seignur qar s'il le facent ils sont honiz ou en corps ou en -chateux; par quoi ladite comuneauté prie qe remedie soit fait en tels -ultrages.» - - -(14) PASSAGE DE L'HUMBER EN BAC (p. 68).--Pétition des habitants d'East -Riding: «.... Ad petitionem hominum de Estriding petenc' remedium super -nimia solucione exacta ad passagium de Humbr' ultra solitum modum,» le -roi prescrit l'ouverture d'une enquête avec pouvoir aux commissaires de -rétablir les choses dans l'état primitif (_Rotuli parliamentorum_, 35 -Éd. I, année 1306, t. I, p. 202). - -Nouvelle pétition sous Édouard II (8 Éd. II, 1314-5, t. I, p. 291): «A -nostre seigneur le roi et à son consail se pleint la comunauté de sa -terre qe par là où homme soleit passer Humbre entre Hesel et Barton, -homme à chival pour dener, homme à pée pur une maele, qe ore sunt il, par -extorsion, mis à duble; et de ceo priunt remedi pur Dieu.» Le roi en -réponse ordonne que les maîtres du passage ne prennent pas plus -qu'autrefois, «vel quod significent causam quare id facere noluerint». - - -(15) LES AUBERGES ET LES CABARETS DE GRANDS CHEMINS (pp. 66 et -73).--Édouard III eut plusieurs fois occasion dans ses statuts -d'enjoindre aux «hostelers et herbergers», c'est-à-dire aux aubergistes, -de vendre leurs provisions à des prix raisonnables. Ex. statuts 23 Éd. -III, ch. VI, et 27 Éd. III, st. I, ch. III. Dans ce dernier statut, le -roi prend des mesures pour parer aux «grantz et ontraieouses chiertées -des vitailles qe les hostelers des herbergeries et autres regratours de -vitailles fount par tout le roialme, à grant damage du poeple qi passe -parmie le roialme». _Statutes of the realm_, t. I, p. 330, année 1353. - -Portrait de la tavernière par Skelton: - - Her nose somdele hoked - And camously croked - Neuer stoppynge, - But euer droppynge, - Her skynne lose and slacke - Grained like a sacke; - With a croked backe. - . . . . . . . . . . . . . . . - - She breweth noppy ale, - And maketh therof port sale - To trauellars, to tynkers, - To sweters, to swynkers, - And all good ale drinkers. - -Comment on vient la trouver: - - Some go streyght thyder, - Be it salty or slyder - They holde the hye waye, - They care no what men say, - Be that as be may; - Some lothe to be espyde, - Start in at the backe syde, - Ouer the hedge and pale, - And all for the good ale. - -Comment on la paye: - - Instede of coyne and monny, - Some brynge her a conny, - And some a pot with honny, - Some a salt, and some a spone. - Some their hose, some theyr shone. - -Quant aux femmes, l'une apporte: - - . . . . . . her weddynge rynge, - To pay for her scot - As cometh to her lot. - Som bryngeth her husbandes hood, - Because the ale is good. - -_Elynour Rummynge._--_The poetical works of John_ _Skelton_, édition -Dyce, Londres, 1843, 2 vol. 8º, t. I, p. 95. - - -(16) LE DROIT D'ASILE (p. 89).--L'Église maintient ce droit. Châtiment -d'un Anglais pour avoir violé l'asile de l'église des carmes de -Newcastle: «.... videlicet quod diebus Lunæ, Martis et Mercurii in -hebdomada festi Pentecostes proxime futuri, ad valvas dictæ ecclesiæ -Beati Nicolai, discalceatus, nudato capite, et roba linea solum indutus, -astante ibidem populi multitudine, fustigationes a vobis publice -recipiat, causam suæ pœnitentiæ exprimens in vulgari, suum pariter in -hac parte confitendo reatum; et quod hujusmodi fustigationibus sic -receptis ibidem, ad ecclesiam cathedralem Dunelmensem, discalceatus, -nudato capite, et vestitus ut præmittitur idem Nicholaus vos, eum -subsequentes, antecedat, ad fores dictæ ecclesiæ cathedralis, dictis -tribus diebus consimiles fustigationes a vobis recepturus, cum -expressione culpæ supradicta.» _Rigistrum palatinum Dunelmense_, éd. de -Sir Th. D. Hardy, Londres, 1873, 4 vol. 8º, t. I, p. 315, année 1313. - -Sur cette question les conciles étaient formels: «Firmiter inhibemus ne -quis fugientes ad ecclesiam, quos ecclesia debet tueri inde violenter -abstrahat, aut ipsos circa ecclesiam obsideat, vel abstrahat victualia.» -_Concilium provinciale scoticanum_, A. D. 1225, dans Wilkins, _Concilia -Magnæ Britanniæ et Hiberniæ_, Londres 1737, 4 vol. fol., t. I, p. 616. - -Il fallait avoir bien soin de se réfugier dans une véritable église, -dûment consacrée; c'est ce que montrent les procès-verbaux consignés -dans les _Year-Books_. Voici un cas du temps d'Édouard Ier (éd. -Horwood, p. 541, Collection du Maître des rôles): «Quidam captus fuit pro -latrocinio et ductus coram justiciariis et inculpatus dixit: Domine, ego -fui in ecclesia de N. et dehinc vi abstractus, unde imprimis peto juris -beneficium quod mittar retro ibi unde fui abstractus.--JUSTICIARIUS. Nos -dicius quod ecclesia nunquam fuit dedicata per episcopum.--PRISO. Sic, -domine.--JUSTICIARIUS. Inquiratur per duodecim:--Qui dixerunt quod illa -ecclesia nunquam fuit dedicata per episcopum.--JUSTICIARIUS. Modo oportet -te respondere.--PRISO. Sum bonus et fidelis: ideo de bono et malo pono, -etc. (formule de soumission à la décision du jury: _patriam_).--Duodecim -nominati exiverunt ad deliberandos (_sic_).» Le résultat final n'est pas -donné. Les _Year-Books_ font assez souvent mention de cas où le droit -d'asile est invoqué, ce qui montre que les voleurs ne négligeaient pas -cet avantage. - -Le félon réfugié dans un sanctuaire et qui se décidait à «forjurer le -royaume», prêtait serment en ces termes: «Hoc audis, domine coronator, -quod ego N. sum latro bidentium vel alicujus alterius animalis vel -homicida unius vel plurium et felonus domini regis Anglie. Et quia multa -mala vel latrocinia hujusmodi, in terra sua feci, abjuro terram domini E. -regis Anglie; et quod debeo festinare me versus portum de tali loco quem -mihi dedisti; et quod non debeo abire de alta via, et si faciam, volo -quod sim captus sicut latro et felonus domini regis; et quod ad talem -locum diligenter queram transitum; et quod expectabo illic nisi fluxum et -refluxum, si transitum habere potero, et nisi tanto spatio transitum -habere potero, ibo quolibet die in mare usque ad genua («usque ad -collum,» selon le _Fleta_, liv. I, ch. XXIX) tentans transire; et nisi -hoc potero infra quadraginta dies continuos mittam me iterum ad -ecclesiam, sicut latro et felonus domini regis. Et sic Deus me adjuvet!» -(_Statutes of the realm_, t. I, p. 250.) - - -(17) ABUS RÉSULTANT DU DROIT D'ASILE (p. 95).--Pétition des communes -(_Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 503, année 1402): «Item prient les -communes, coment diverses persones des divers estatz, et auxi apprentices -et servantz des plusours gentz, si bien demurrants en la citée de -Loundres et en les suburbes d'icell, come autres gents du roialme al dite -citée repairantz, ascuns en absence de lour meistres, de jour en autre -s'enfuyent ove les biens et chatelx de lour ditz mestres à le college de -Seint Martyn le Grant en Loundres, à l'entent de et sur mesmes les biens -et chateux, illeoqes vivre à lour voluntée saunz duresse ou exécution du -ley temporale sur eux illeoqes ent estre faite, et là sont ils resceux et -herbergéez, et mesmes les biens et chateux par les ministres du dit -college al foitz seiséez et pris come forffaitz à le dit college. Et auxi -diverses dettours as plusours marchantz, si bien du dite citée, come -d'autres vaillantz du roialme, s'enfuyent de jour en autre al dit college -ove lour avoir à y demurrer à l'entent avaunt dit. Et ensement plusours -persones au dit college fuéez et là demurrantz, pur lour faux lucre, -forgent, fount et escrivent obligations, endentures, acquitances, et -autres munimentz fauxes, et illeoqes les enseallent es nouns si bien de -plusours marchantz et gentz en en la dite citée demurantz, come d'autres -du dit roialme à lour disheriteson et final destruction.... Et en quelle -college de temps en temps sount receptz murdres, traitours, larouns, -robbours et autres diverses felouns, malfaisours et destourbours de la -pées nostre seignur le roy, par jour tapisantz et de noet issantz pur -faire lour murdres, tresons, larcines, robbories et félonies faitz, al -dit college repairent.» - -Le roi se borne à promettre vaguement que «raisonable remédie ent serra -fait»: - -Discours de Buckingham pour la suppression du droit d'asile (sous Richard -III): - -«What a rabble of theues, murtherers, and malicious heyghnous traitours, -and that in twoo places specyallye.... Mens wyues runne thither with -theyr housebandes plate, and saye, thei dare not abyde with theyr -housbandes for beatinge. Theues bryng thyther theyr stolen goodes, and -there lyue thereon. There deuise they newe roberies; nightlye they steale -out, they robbe and reue, and kyll, and come in again as though those -places gaue them not onely a safe garde for the harme they haue done, but -a license also to doo more.» - -Paroles de la reine: - -«In what place coulde I recken him sure, if he be not sure in this -sentuarye whereof was there neuer tiraunt so deuelish, that durste -presume to breake... For sothe he hath founden a goodly glose, by whiche -that place that may defend a thefe, may not saue an innocent....» - -_The history of king Richard the thirde (unfinished) writen by master -Thomas More, than one of the under Sherriffs of London: aboute the yeare -of our Lorde 1513_, Londres, 1557; réimprimé par S. W. Singer, Chiswick, -1821, 8º. - - -(18) LES EMPIRIQUES DU QUATORZIÈME SIÈCLE (p. 109).--Recette de Gaddesden -contre la petite vérole: «Capiatur scarletum rubrum et qui patitur -variolas involvatur in illo totaliter, vel in alio panno rubro; sicut ego -feci quando inclyti regis Angliæ filius variolas patiebatur; curavi ut -omnia circa lectum essent rubra, et curatio illa mihi optime successit.» - -Recette contre la pierre: «Habui calculosum quem per longum tempus non -potui sanare; tandem curavi mihi colligi scarabæos multos qui inveniuntur -in stercoribus boum in æstate et cicadas quæ cantant in campis: et -ablatis capitibus ac alis de cicadis, posui illas cum scarabæis in oleo -communi in olla: qua obturata, collocavi postea in furnum in quo panis -iacuit, et reliqui illam illic per diem et noctem, extractaque olla, ad -ignem calefeci modicum, et totum simul contrivi, tandem renes et pectinem -inunxi: et intra triduum cessavit dolor, lapisque comminutus et fractus -est, atque exivit.» - -_Joannis Anglici praxis medica rosa anglica dicta_, Augsbourg, 1595, 2 -vol. 4º, t. II, p. 1050, et t. I, p. 496. - - -(19) LES MÉNESTRELS, JONGLEURS ET CHANTEURS AMBULANTS; LES SUJETS DE -LEURS CHANSONS (p. 117). - - Men lykyn Iestis for to here - And romans rede in diuers manere - Of Alexandre the conqueroure, - Of Iulius Cesar the emperoure, - Of Grece and Troy the strong stryf, - There many a man lost his lyf, - Of Brute that baron bold of hond - The first conqueroure of Englond, - Of kyng Artour that was so riche: - Was non in his tyme him liche - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - How kyng Charlis and Rowlond fawght - With sarzyns nold they be cawght, - Of Trystrem and of Ysoude the swete - How they with love first gan mete, - Of kyng Iohn and of Isombras, - Of Idoyne and of Amadas, - Stories of diuerce thynggis, - Of pryncis, prelatis and of kynggis, - Many songgis of diuers ryme - As english frensh and latyne. - -_Cursor mundi, the cursur o the world_, a northumbrian poem of the -XIVth century, ed. R. Morris, 1874, etc., 6 vol. 8º, t. V, p. 1651. - - «Do come,» he seyde, «my minstrales, - And gestours for to tellen tales - Anon in my arminge; - Of romances that been roiales - Of popes and of cardinales, - And eek of loue lykinge.» - - _Canterbury tales._--_Rime of Sir Thopas._ - . . . . . . . . . . . . . . . - Of alle manner of minstrales, - And jestours, that tellen tales - Both of weeping and of game. - -_House of fame_, liv. III. - -_Activa vita_ dans Langland montre qu'elle n'est pas un ménestrel en -déclarant qu'elle ne sait pas jouer du tambourin ni réciter de belles -gestes héroïques: - - Ich can nat tabre ne trompe · ne telle faire gestes. - -_The Vision of William_, etc., texte C, _passus_ XVI, vers 206. - -Dans le manuel de conversation appelé _La manière de langage_, composé au -quatorzième siècle par un Anglais (publié par M. Paul Meyer, _Revue -critique_, t. X, p. 373), on voit que le voyageur de distinction écoutait -à l'auberge des musiciens et mêlait au besoin sa voix à leur musique: -«Doncques viennent avant ou présence du signeur les corneours et -clariouers ov leur fretielles et clarions, et se comencent à corner et -clariouer très [fort], et puis le signeur ou ses escuiers se croulent, -banlent, dancent, houvent et chantent de biaux karoles sanz cesser -jusques à mynuyt.» - - -(20) RÉCEPTION DES MÉNESTRELS DANS LES CHATEAUX (p. 118).--Horn et ses -compagnons, dans le roman de _King Horn_ se déguisent en ménestrels et se -présentent à la porte du château de Rymenhild: - - Hi ȝeden bi the grauel - Toward the castel, - Hi gunne murie singe - And makede here gleowinge. - Rymenhild hit gan ihere - And axede what hi were: - Hi sede, hi weren harpurs, - And sume were gigours. - He dude Horn inn late - Riȝt at halle gate, - He sette him on a benche - His harpe for to clenche. - -_King Horn_, éd. J. Rawson Lumby, Early english text society, Londres, -1866, 8º, vers 1465. - - -(21) LES ROMANS EN ANGLETERRE: LES ORIGINES FABULEUSES DE LA NATION -(p. 118).--Les premiers romans récités en Angleterre le furent -nécessairement en français; puis on se mit à les traduire. L'ensemble des -romans anglais est traduit ou imité du français. Les modèles français -avaient grande réputation: le traducteur du roman de Guillaume de -Palerne, malgré sa liberté d'allures, affirme qu'il suit exactement le -texte français et s'en fait une gloire. - - In this wise hat William al his werke ended, - As fully as the frensche fully wold aske, - And as his witte him wold serve though it were febul. - - (_The romance of William of Palerne_.... translated.... - about A. D. 1350, éd. Skeat, 1867, 8º, v. 5521.) - -Ce même traducteur ajoute qu'il a fait son travail à la demande de -Humphrey de Bohun, comte de Hereford. Le comte lui commanda ce poème en -vue des personnes ignorant le français et qui, comme on voit, comptaient -alors (1350) parmi celles que la littérature peut intéresser: - - He let make this mater in this maner speche - For han that knowe no frensche ne neuer vnderston. - - (_Ibid._, vers 5532.) - -Layamon, au commencement du treizième siècle, inséra pour l'édification -de ses compatriotes, dans son grand poème anglais de _Brut_, les légendes -qui faisaient descendre d'Énée la race des souverains bretons. Ces -origines fabuleuses n'avaient été exposées jusque-là qu'en latin et en -français. Le _Brut_ de Layamon est en grande partie emprunté à Wace, mais -le poète indigène ajouta beaucoup à son modèle (_Layamon's Brut_, éd. -Madden, 1847, 3 vol. 8º). Quantité de romans anglais postérieurs se -réfèrent à ces origines qui ne sont plus discutées. Ainsi l'auteur de -_Sir Gawayne_ débute en rappelant qu'après le siège de Troie, Romulus -fonda Rome, «Ticius» peupla le pays Toscan, «Langaberde» la Lombardie, et -Brutus s'établit dans la Grande-Bretagne (_Sir Gawayne and the Green -Knight_, éd. Morris, 1864, 8º). Il assure à la fin son lecteur que tous -ses récits sont tirés des «Brutus bokees», ce qui était une garantie -suffisante d'authenticité. On sait que les chroniqueurs ne furent pas -moins crédules sur ce point que les faiseurs de romans; les protestations -de Giraud le Cambrien et de Guillaume de Newbury (dans le _proœmium_ de -son histoire) furent écartées, et Robert de Gloucester, Pierre de -Langtoft, Ranulph Higden («a Bruto eam acquirente dicta est Britannia,» -_Polychronicon_, éd. Babington, t. II, p. 4), l'auteur anonyme de -l'_Eulogium historiarum_ et foule d'autres chroniqueurs autorisés -accueillirent dans leurs écrits ces vaines légendes. - - -(22) LES ROMANS DU QUATORZIÈME SIÈCLE RIDICULISÉS PAR CHAUCER -(p. 122).--On trouvera des spécimens de ces romans dans le -recueil: _The Thornton romances_, éd. Halliwell, Camden society, 4º, -1844. Les romans publiés dans ce volume sont: _Perceval_, _Isumbras_, -_Eglamour_ et _Degrevant_. Le plus long n'a pas 3000 vers; _Isumbras_ -n'en a pas 1000. Le manuscrit, qui est à la cathédrale de Lincoln, -contient beaucoup d'autres romans, notamment une _Vie d'Alexandre_, une -_Mort d'Arthur_, un _Octavien_, un _Dioclétien_, sans parler d'une foule -de prières en vers, de recettes pour guérir les maux de dents, de -prédictions sur le temps, etc. - -Après une prière, ces romans débutent ainsi: - - I wille yow telle of a knyghte, - That bothe was stalworthe and wyghte, - And worthily undir wede; - His name was hattene syr Ysambrace. - - (_Isumbras._) - - Y shalle telle yow of a knyght - That was bothe hardy and wyght - And stronge in eche a stowre. - - (_Sir Eglamour._) - - And y schalle karppe off a knyght - That was both hardy and wyght - Sire Degrevaunt that hend hyght, - That dowghty was of dede. - - (_Degrevant._) - -Chaucer psalmodie sur le même ton, dans sa parodie des romans de cette -sorte: - - .... I wol telle verrayment - Of myrthe and of solas. - Al of a knyght was fair and gent - In batail and in tornament, - His name was Sir Thopas. - - (_The tale of Sir Thopas._) - -Et l'hôte l'interrompt d'un ton bourru: - - «No mor of this, for Goddes dignité!» - Quod owr Hoste, «for thou makest me - So wery of thy verry lewednesse, - That, al-so wisly God my soule blesse, - Myn eeres aken for thy drasty speche.» - - (Discours de l'hôte, après le conte - de sire Thopas, _Prologe to Melibeus_.) - - -(23) CHANSONS POPULAIRES ANGLAISES DU MOYEN AGE (p. 131).--Recueils à -consulter: - -_Ancient songs and ballads from the reign of Henry II to the Revolution_, -collected by John Ritson (édition revue par Hazlitt), Londres, 1877, -12º. - -_Political songs of England_, edited by Thomas Wright, Londres, 1839, -4º. - -_Songs and carols now first printed from a ms. of the XVth century_, -edited by Thomas Wright, Percy society, Londres, 1847, 8º. - -_Political poems and songs, from Edward III to_ _Richard III_, edited by -Thomas Wright (Collection du Maître des rôles), Londres, 1859, 2 vol. -8º. - -_Political, religious and love poems_, edited by F. J. Furnivall, -Londres, Early english text society, 1866, 8º. - -On trouvera dans ces recueils beaucoup de chansons satiriques sur les -vices du temps, sur les exagérations de la mode, le mauvais gouvernement -du roi, sur les lollards, sur les frères; des plaisanteries sur les -femmes, avec quelques chants plus relevés excitant le roi à défendre -l'honneur national et à faire la guerre: ex. dans le livre de M. -Furnivall, p. 4. Noter dans le même ouvrage le chant sur la mort du duc -de Suffolk: - -_Here folowythe a Dyrge made by the comons of Kent in the tyme of ther -rysynge, when Jake Cade was theyr cappitayn_: - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Who shall execute ye fest of solempnite? - Bysshoppis and lords, as gret reson is. - Monkes, chanons, and prestis, withall ye clergy, - Prayeth for hym that he may com to blys, - - And that nevar such anothar come aftar this! - His intersectures, blessid mot they be, - And graunt them to reygne with aungellis! - For Jake Napys sowle, placebo and dirige. - - «Placebo,» begyneth the bishop of Hereforthe; - «Dilexi,» quod ye bisshop of Chester.... - - -(24) LES MÉNESTRELS ET LES ROMANS A LA RENAISSANCE (p. 138).--Jugement de -Philippe Stubbes sur les ménestrels: «Suche drunken sockets and bawdye -parasits as range the cuntreyes, ryming and singing of vncleane, corrupt -and filthie songs in tauernes, alehouses, innes and other publique -assemblies.... - -«Euery toune, citey and countrey is full of these minstrelles to pype vp -a dance to the deuill; but of dyuines, so few there be as they maye -hardly be seene. - -«But some of them will reply, and say, what, sir! we haue lycences from -iustices of peace to pype and vse our minstralsie to our best commoditie. -Cursed be those licences which lycense any man to get his lyuing with the -destruction of many thousands! - -«But haue you a lycence from the arch-iustice of peace, Christe Iesus? If -you haue not.... then may you as rogues, extrauagantes, and straglers -from the heauenly country, be arrested of the high iustice of peace, -Christ Iesus, and be punished with eternall death, notwithstanding your -pretensed licences of earthly men.» _Phillip Stubbes's Anatomy of -abuses_, éd. F. J. Furnivall, Londres, 1877-78, 8º, pp. 171, 172. - -L'opinion de Stubbes est partagée au seizième siècle par tous les -écrivains qui se piquent de religion ou d'austérité de mœurs. Les vieux -romans sont condamnés en même temps que les ménestrels; on voit dans ces -poèmes des œuvres de papistes, et c'est tout dire. Tyndal, dans son -_Obedience of a christian man_, reproche aux poètes catholiques de -laisser leurs ouailles lire ces romans de préférence à la Bible: - -«They permitte and soffre you te reade Robyn Hode and Bevise of Hampton, -Hercules, Hector and Troylus with a thousande histories and fables of -love, wantones and of rybaudry.» - -Ascham écrit dans son _Scholemaster_ (1570): - -«In our forefathers tyme, whan papistrie as a standyng poole, couered and -ouerflowed all England, fewe bookes were read in our tong, sauyng -certaine bookes of cheualrie, as they sayd, for pastime and pleasure, -which as some say, were made in monasteries, by idle monkes or wanton -chanons: as one for example, _Morte Arthure_: the whole pleasure of -whiche booke standeth in two speciall poyntes, in open mans slaughter and -bold bawdrye: in which booke those be counted the noblest knightes, that -do kill most men without any quarell, and commit fowlest aduoulteres by -sutlest shiftes.» - - -(25) LES FRÈRES MENDIANTS JUGÉS PAR LES POÈTES, PAR WYCLIF, PAR LES -CONCILES, PAR SIR THOMAS MORE, ETC. (p. 183).--Portrait du frère par -Chaucer: - - Ful wel biloved and familiar was he - With frankeleyns overal his cuntre - And eeke with worthi wommen of the toun. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ful sweetly herde he confessioun - And plesaunt was his absolucioun; - He was an esy man to yeve penance - Ther as he wiste to han good pitance: - For unto a povre ordre for to geve - Is signe that a man is wel i-schreve. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - He knew wel the tavernes in every toun - And every ostiller or gay tapstere. - - _Prologue of the Canterbury tales_, éd. Morris, t. II, p. 8. - -Portrait par le moine Thomas Walsingham: - -«Qui [ordines] suæ professionis immemores, obliti sunt etiam ad quid -ipsorum ordines instituti sunt; quia pauperes et omnino expeditos a rerum -temporalium possessionibus, eorum legislatores, viri sanctissimi, eos -esse ideo voluerunt, ut pro dicenda veritate non haberent quod amittere -formidarent. Sed jam possessionatis invidentes, procerum crimina -approbantes, commune vulgus in errore foventes, et utrorumque peccata -commendantes, pro possessionibus acquirendis, qui possessionibus -renunciaverant, pro pecuniis congregandis, qui in paupertate perseverare -juraverant, dicunt bonum malum et malum bonum, seducentes principes -adulationibus, plebem mendaciis et utrosque secum in devium -pertrahentes.» Walsingham ajoute qu'un proverbe familier de son temps -était celui-ci: «Hic est frater, ergo mendax.» _Historia anglicana_, -1867-9, 3 vol. 8º, t. II, pp. 10-13. - -Chanson populaire du XIVe siècle sur les frères: - - Preste ne monke ne yit chanoun - Ne no man of religioun - Gyfen hem so to devocioun - As done thes holy frers. - For summe gyven ham chyvalry, - Somme to riote and ribaudery; - Bot ffrers gyven ham to grete study - And to grete prayers. - -Après ces strophes ironiques vient un réquisitoire formel trop détaillé -pour être cité (_Political poems and songs_, éd Wright, t. I, p. 263). - -Emploi de l'habit des frères par des laïques au moment de l'agonie: - - Isti fratres prædicant per villas et forum - Quod si mortem gustet quis in habitu minorum - Non intrabit postea locum tormentorum, - Sed statim perducitur ad regna cœlorum. - -Si c'est un pauvre qui demande la sépulture dans leurs églises -privilégiées: - - Gardianus absens est, statim respondetur, - Et sic satis breviter pauper excludetur. - -(Satire du quatorzième siècle, publiée par Th. Wright: _Political poems -and songs_, t. I, pp. 256-7.) - -Wyclif dit de même: «Thei techen lordis and namely ladies that if they -dyen in Fraunceys habite, thei schulle nevere cum in helle for vertu -therof.» _Select english works_, éd. T. Arnold, Oxford, 1869, 3 vol. 8º, -t. III, p. 382. - -Objets divers vendus ou donnés en cadeaux par les frères dans leurs -tournées: - - Thai wandren here and there - And dele with dyvers marcerye, - Right as thai pedlers were. - Thai dele with purses, pynnes and knyves - With gyrdles, gloves, for wenches and wyves. - - _Political poems and songs_, éd. Wright, t. I, p. 263. - -De même dans Chaucer: - - His typet was ay farsud ful of knyfes - And pynnes, for to yive faire wyfes. - -Et mieux encore dans un des traités publiés par M. F. D. Matthew, _The -english works of Wyclif hitherto unprinted_, Londres, Early english text -society, 1880, 8º; (la plupart des pièces composant ce recueil sont -seulement attribuées à Wyclif): - -«Thei becomen pedderis, berynge knyues, pursis, pynnys and girdlis and -spices and sylk and precious pellure and forrouris for wymmen, and therto -smale gentil hondis, to get love of hem.» - -Les frères se glissent dans la familiarité des grands; ils aiment, selon -Wyclif, «to speke bifore lordis and sitte at tho mete with hom... also to -be confessoures of lordis and ladyes.» (_Select english works of John -Wyclif_, éd. T. Arnold, t. III, p. 396.) Langland, dans sa _Vision de -Piers Plowman_, leur fait les mêmes reproches. On lit encore dans un -autre traité: «Thei geten hem worldly offis in lordis courtis, and also -to ben conseilours and reuleris of werris summe to ben chamberleyns to -lordes and ladies.» F. D. Matthew: _The english works of Wyclif, hitherto -unprinted_. - -Gower fait aussi aux frères ces mêmes reproches: - - Nec rex nec princeps nec magnas talis in orbe est - Qui sua secreta non fateatur eis: - Et sic mendici dominos superant, et ab orbe - Usurpant tacite quod negat ordo palam. - - _Poema quod dicitur Vox Clamantis_, éd. Coxe, - Roxburghe club, 1850, 4º, p. 228. - -Les frères, d'après le concile de Saltzbourg (1386), empiètent sur le -rôle des curés; le concile condamne leurs sermons: - -«Quia religiosos, præcipue fratres mendicantes, decet puritatem omnimodam -in suis actibus observare: quoniam tamen... tamquam pseudo-prophetæ -fabulosis prædicationibus audientium animos plerumque seducunt; et -quamquam invitis ipsarum ecclesiarum rectoribus, ipsi fratres, nisi per -eosdem rectores vocati sed invitati ad hoc fuerint, de jure non audeant -nec debeant prædicare: volumus tamen quod dicti rectores ipsos invitent -vel admittant, nisi de proponendo verbum Dei a suis superioribus -licentiam habeant, et de illa sæpe dictis rectoribus faciant plenam -fidem.» (Labbe, _Sacrosancta concilia_, éd, de Florence, t. XXVI, col. -730.) - -La querelle du frère et du fou sur l'extinction du paupérisme, d'après -Sir Thomas More: - -«At ne sic quidem, inquit [frater], extricaberis a mendicis nisi nobis -quoque prospexeris fratribus. Atqui, inquit parasitus, hoc jam curatum -est. Nam cardinalis egregie prospexit vobis, cum statueret de coercendis -atque opere exercendis erronibus. Nam vos estis errones maximi. Hoc -quoque dictum, quum conjectis in cardinalem oculis eum viderent non -abnuere, cœperunt omnes non illibenter arridere, excepto fratre.» - -_Thomæ Mori...._ _Vtopiæ libri II...._ Basileæ, 1563, liv. I, p. 31. - - -(26) LES PARDONNEURS (p. 191).--Le pardonneur de Chaucer: - - . . . . . . . a gentil pardoner, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - That streyt was comen from the court of Rome; - . . . . . . . . . - His walet lay byforn him in his lappe, - Bret-ful of pardoun come from Rome al hoot. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Lordyngs, quod he, in chirches whan I preche, - I peyne me to have an hauteyne speche, - And ryng it out as lowd as doth a belle, - For I can al by rote whiche that I telle. - My teeme is alway oon, and ever was - Radix omnium malorum est cupiditas. - First I pronounce whennes that I come - And thanne my bulles schewe I alle and some; - Oure liege lordes seal upon my patent - That schewe I first my body to warent, - That no man be so hardy, prest ne clerk, - Me to destourbe of cristes holy werk. - And after that than tel I forth my tales. - Bulles of popes and of cardynales, - Of patriarkes, and of bisshops, I schewe, - And of latyn speke I wordes fewe - To savore with my predicacioun, - And for to stere men to devocioun. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - I stonde lik a clerk in my pulpit, - And whan the lewed poeple is doun i-set, - I preche so as ye have herd before, - And telle hem an hondred japes more. - Than peyne I me to strecche forth my necke, - As doth a dowfe syttyng on a berne; - Myn hondes and my tonge goon so yerne - That it is joye to se my businesse. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - I preche no thyng but for coveityse. - Therfor my teem is yit, and ever was, - _Radix omnium malorum est cupiditas_ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - For I wol preche and begge in sondry londes; - I wil not do no labour with myn hondes. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - I wol noon of thapostles counterfete; - I wol have money, wolle, chese, and whete. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Now good men, God foryeve yow your trespas - And ware yow fro the synne of avarice. - Myn holy pardoun may yon alle warice - So that ye offren noblis or starlinges, - Or elles silver spones, broches or rynges, - Bowith your hedes under this holy bulle. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - I yow assoile by myn heyh power, - If ye woln offre, as clene and eek as cler. - As ye were born. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - I rede that oure hoste schal bygynne, - For he is most envoliped in synne. - Com forth, sire ost, and offer first anoon, - And thou schalt kisse the reliquis everichoon, - Ye for a grote, unbocle anone thi purse. - -_The poetical works of Chaucer_, éd. R. Morris, prologue des _Canterbury -tales_ (t. II), et prologue du pardonneur (t. III). - -Le pardonneur de Boccace ressemble beaucoup a celui de Chaucer; son Frate -Cipolla était aussi fort éloquent: «Era questo frate Cipolla di persona -piccolo, di pelo rosso, e lieto nel viso, e il miglior brigante del -mondo: e oltre a questo, niuna scienza avendo, si ottimo parlatore e -pronto era, che chi conosciuto non l'avesse, non solamente un gran -rettorico l'avrebbe stimato, ma avrebbe detto esser Tullio medesimo, o -forse Quintiliano; e quasi di tutti quegli della contrada era compare o -amico o benivogliente.» (_Décaméron_, journée VI, nouvelle X.) - -Les pardonneurs jugés par le pape: - -«Ad audientiam nostram, non sine magna mentis displicentia fide dignorum -quam plurium relatio perduxit quod quidam religiosi diversorum etiam -mendicantium ordinum et nonnulli clerici sæculares etiam in dignitatibus -constituti, asserentes se a nobis aut a diversis legatis seu nuntiis -sedis apostolicæ missos, et ad plura peragenda negotia diversas -facilitates habere per partes in quibus es pro nobis et Ecclesia Romana -thesaurarius deputatus, discurrunt, et veras vel prætensas quas se habere -dicunt, facultates fideli et simplici populo nunciant et irreverenter -veris hujusmodi facultatibus abutentes, suas fimbrias, ut vel sic turpem -et infamem quæstum faciant, impudenter dilatant, et non veras et -prætensas facultates hujusmodi mendaciter simulant, cum etiam pro -qualibet parva pecuniarum summula, non pœnitentes, sed mala conscientia -satagentes iniquitati suæ, quoddam mentitæ absolutionis velamen -prætendere, ab atrocibus delictis, nulla vera contritione, nullaque -debita præcedenti forma (ut verbis illorum utamur) absolvant; male -ablata, certa et incerta, nulla satisfactione prævia (quod omnibus -sæculis absurdissimum est) remittant; castitatis, abstinentiæ, -peregrinationis ultramarinæ seu beatorum Petri et Pauli de urbe aut -Jacobi de Compostella apostolorum et alia quævis vota, levi compensatione -commutent; de hæresi vel schismate nominatim aut incidenter condemnatos, -absque eo, quod in debita forma abjurent et quantum possunt debite -satisfaciant non tantum absolvant, sed in integrum restituant; cum -illegitime genitis, ut ad ordines et beneficia promoveri possint, et -intra gradus probibitos copulatis aut copulandis dispensent, et eis qui -ad partes infidelium absque sedis prædictæ licentia transfretarunt, vel -merces prohibitas detulerunt, et etiam qui Romanæ aut aliarum ecclesiarum -possessiones, jura, et bona occuparunt, excommunicationis et alias -sententias et pœnas et quævis interdicta relaxent, et indulgentiam quam -felicis recordationis Urbanus Papa VI prædecessor noster, -christifidelibus certas basilicas et ecclesias dictæ urbis instanti anno -visitantibus concessit, et quæ in subsidium Teræ Sanctæ accedentibus -conceduntur, quibusvis elargiri pro nihilo ducant, et quæstum, quem -exinde percipiunt, nomine cameræ apostolicæ se percipere asserant, et -nullam de illo nihilominus rationem velle reddere videantur: Horret et -merito indignatur animus talia reminisci.... - -«Attendentes igitur quod nostra interest super tot tantisque malis de -opportunis remediis salubriter providere, fraternitati tuæ de qua in iis -et aliis specialem in domino fiduciam obtinemus, per apostolica scripta -committimus et mandamus quatenus religiosis et clericis sæcularibus -hujusmodi, ac earum familiaribus, complicibus et collegiis, et aliis, -vocatis qui fuerint evocandi, summarie, simpliciter et de plano ac sine -strepitu et figura judicii, etiam ex officio super præmissis, auctoritate -nostra, inquiras diligentius veritatem, et eos ad reddendum tibi computum -de receptis et reliqua consignandum, remota appellatione, compellas, et -quos per inquisitionem hujusmodi excessisse, vel non verum aut non -sufficiens seu ad id non habuisse mandatum inveneris, capias et tandius -sub fida custodia teneas carceribus mancipatos, donec id nobis -intimaveris.» (Lettre adressée, en 1390, par Boniface IX à divers -évêques, _Annales ecclesiastici_, t. VII, p. 525 de la suite de -Raynaldus.) - - -(27) INSTALLATION DE STATUES POUR ATTIRER LES PÈLERINS (p. 212).--Récit -de Thomas de Burton, abbé de Meaux près Beverley: - -«Dictus autem Hugo abbas XVus crucifixum novum in choro conversorum -fecit fabricari. Cujus quidem operarius nullam ejus formosam et notabilem -proprietatem sculpebat nisi in feria sexta, in qua pane et aqua tantum -jejunavit. Et hominem nudum coram se stantem prospexit, secundum cujus -formosam imaginem crucifixum ipsum aptius decoraret. Per quem etiam -crucifixum Omnipotens manifesta miracula fecerat incessanter. Unde tunc -etiam putabatur quod si mulieres ad dictum crucifixum accessum haberent -augmentaretur communis devotio, et in quam plurimum commodum nostri -monasterii, redundaret. Super quos abbas Cistercii a nobis requisitus, -suam licentiam nobis impertivit ut homines et mulieres honestæ accedere -possint ad dictum crucifixum, dum tamen mulieres per claustrum et -dormitorium seu alia officina intrare non permittantur.... Cujus quidem -licentiæ prætextu, malo nostro, feminæ sæpius aggrediuntur dictum -crucifixum, præcipue cum in eis frigescat devotio, dum illuc, ut -ecclesiam tantum introspiciant accesserint, et sumptus nostros augeant in -hospitatione earundem.» - -_Chronica monasterii de Melsa_, éd. A. Bond, 1868, t. III, p. 35. - -La lettre de William Grenefeld, archevêque d'York, relativement à -l'installation d'une statue de la Vierge, débute ainsi: «Sane nuper ad -aures nostras pervenit quod ad quandam imaginem beatæ Virginis in -ecclesia parochiali de Foston noviter collocatam magnus simplicium est -concursus, acsi in eadem plus quam in aliis similibus imaginibus aliquid -numinis appareret....» Année 1313; Wilkins, _Concilia_, t. II, p. 423. - - -(28) LES PÈLERINAGES; ATTITUDE DES WYCLIFITES ET DES PROTESTANTS -(p. 215).--Abjuration du lollard William Dynet, 1er décembre -1395: - -«.... Fro this day forthwarde, I shall worshipe ymages, with praying and -offering vn-to hem in the worschepe of the seintes that they be made -after; and also I shal neuermore despyse pylgremage....» - -_Academy_ du 17 novembre 1883; le texte de ce serment sera inséré dans la -collection d'_Early english documents_ que prépare en ce moment M. -Furnivall. - -Opinion de Latimer sur les pèlerinages: - -«What thinke ye of these images that are had more then their felowes in -reputation? that are gone vnto with such labour and werines of the body, -frequented with such our cost, sought out and visited with such -confidence? what say ye by these images, that are so famous, so noble, so -noted, beyng of them so many and so diuers in England. Do you thinke that -this preferryng of picture to picture, image to image is the right vse -and not rather the abuse of images?» _A sermon... made.. to the -conuocation of the clergy_ (28 Henry VIII).--_Frutefvll sermons preached -by the right reuerend father and constant martyr of Iesus Christ, M. Hugh -Latymer_, Londres, 1571, 4º. - - -(29) NOTES DE VOYAGE DE PÈLERINS ANGLAIS DES QUATORZIÈME ET -QUINZIÈME SIÈCLES (p. 226).--Voyage à Saint-Jacques (quinzième siècle): - - Men may leue alle gamys, - That saylen to seynt Jamys! - Ffor many a man hit gramys, - When they begyn to sayle. - Ffor when they haue take the see - At Sandwich or at Wynchylsee - At Bristow or where that hit bee, - Theyr hertes begyn to fayle. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . «Som are lyke to cowgh and grone - Or hit be full mydnygtht, - Hale the bowelyne! now were the shete! - Cooke, make redy anoon our mete, - Our pylgryms haue no lust to ete.» - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Then comethe oone and seyth, «Be mery; - Ye shall haue a storme or a pery.» - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Thys mene whyle the pylgryms ly - And haue theyr bowlys fast theym by - And cry after hote maluesy. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Som layde theyr bookys on theyr kne, - And rad so long that they myght nat se; - «Allas! myne hede wolle cleue on thre!» - Thus seyth another certayne. - -Poème du temps d'Henri VI publié par M. Furnivall, _The stacions of Rome -and the pilgrim's sea voyage_, Early english text society, Londres, 1867. - -Voyage à Rome (quatorzième siècle); la fondation de Rome: - - The Duchesse of troye that sum tyme was. - To Rome com with gret pres. - Of hire com Romilous and Romilon. - Of whom Rome furst bi-gon. - Hethene hit was and cristened nouȝt. - Til petur and poul hit hedde I-bouȝt. - With gold ne seluer ne with no goode. - Bot with heore flesch and with heore blode. - -Les catacombes: - - But thou most take candel liht. - Elles thou gost merk as niht. - For vnder the eorthe most thou wende. - Thow maiȝt not seo bi-fore ne bi-hynde. - For thider fledde mony men. - For drede of deth to sauen hem. - And suffrede peynes harde and sore. - In heuene to dwelle for euer more. - -Le portrait de la Vierge: - - Seint Luik while he liued in londe. - Wolde haue peynted hit with his honde. - And whon he hedde ordeyned so. - Alle colours that schulde ther to. - He fond an ymage al a-pert. - Non such ther was middelert. - Mad with angel hond and not with his. - As men in Rome witnesseth this. - -Le Panthéon: - - A-grippa dude hit make. - For Sibyl and Neptanes sake. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - He zaf hit name panteon. - -L'idole du Panthéon: - - Hit loked forth as a cat; - He called hit Neptan. - -_The stacions of Rome, in verse, from the Vernon ms., ab. 1370_, éd. F. -J. Furnivall; Early english text society, 1867, 8º. On trouvera un texte -du même ouvrage, avec beaucoup de variantes, dans les _Political, -religious and love poems_, publiés par M. Furnivall (1866, 8º, p. 113). -Voir au commencement de cette dernière publication les notes de M. W. M. -Rossetti sur les _Stacions_. Il compare les renseignements fournis par -l'auteur du poème à ceux que donne l'Italien Francino dans le livre -composé par celui-ci en 1600 sur le même sujet. M. Rossetti indique aussi -ce qu'on montre encore aujourd'hui à Rome des reliques vantées dans les -_Stacions_. - - -FIN - - - - -TABLE - - Pages - - INTRODUCTION 3 - - - PREMIÈRE PARTIE - - Les routes - - CHAPITRE I.--LES ROUTES ET LES PONTS. - - Idée générale de leur entretien.--Tous les propriétaires sont - chargés de les réparer--Caractère religieux de cette obligation. 11 - - Les frères pontifes.--Indulgences pour encourager à la construction - des ponts.--Rôle des guilds.--Le pont de Stratford-at-Bow.--Le - pont de Londres.--Ressources affectées - à la préservation des ponts.--Les droits de péage.--Les - offrandes à la chapelle.--Dotation des ponts.--Enquêtes - sur leur état. 13 - - Les routes.--Leur entretien.--Leur état habituel.--Les - députés au parlement arrêtés dans leur voyage à Londres - par le mauvais état des chemins. 31 - - - CHAPITRE II.--LE VOYAGEUR ORDINAIRE ET LE PASSANT. - - Les voyages de la cour et des seigneurs.--Charrettes et fourgons - à bagages.--Les pourvoyeurs royaux et leurs abus - de pouvoir.--Les voitures princières.--Le cortège royal.--Les - solliciteurs et les plaideurs. 39 - - Voyages des magistrats.--Voyages des moines.--Voyages - des évêques.--Voyages des messagers. 50 - - Les gîtes pour la nuit.--La suite du roi logée par les - habitants.--Les monastères.--Les nobles abusent de l'hospitalité - monacale.--Les châteaux.--Les hôtelleries.--Le - prix du coucher et des provisions.--Un voyage en - hiver d'Oxford à Newcastle. 59 - - Les cabarets,--Les ermitages.--L'ermite et le voyageur. 69 - - - CHAPITRE III.--SÉCURITÉ DES ROUTES. - - Le brigandage seigneurial.--Les nobles et leurs partisans.--Les - bandes organisées. 79 - - Les voleurs.--Alliance des bandes de voleurs et des bandes - seigneuriales.--Le droit d'asile et l'abjuration du royaume.--Les - chartes de pardon. 86 - - La répression.--Dangers qu'elle présente pour le voyageur - inoffensif. 97 - - - DEUXIÈME PARTIE - - La vie nomade. - - DIVISION 103 - - - CHAPITRE I.--BERBIERS, CHARLATANS, MÉNESTELS, CHANTEURS - ET BOUFFONS - - Le guérisseur ambulant.--L'herbier de Rutebeuf.--Le législateur - et les empiriques.--Le saltimbanque de Ben Jonson.--Le - charlatan d'aujourd'hui. 105 - - Les jongleurs et les ménestrels.--Leur popularité.--En quoi - consistent leurs chants.--Leur rôle dans les fêtes seigneuriales - et dans les festins.--Les troupes au service - du roi.--Les troupes au service des nobles.--Les instruments - de musique. 117 - - La concurrence.--La guild des ménestrels et son monopole.--Les - faux ménestrels.--Rôle des ménestrels dans les - mouvements populaires.--Leurs doctrines libérales.--Le - noble tolère ces doctrines; le peuple se les assimile. 127 - - Causes de la disparition des ménestrels.--L'invention de - l'imprimerie.--Le perfectionnement de l'art théâtral. 134 - - Les bouffons et les faiseurs de tours.--Grossièreté de leurs - jeux.--Ils s'associent aux ménestrels.--La réprobation - publique atteint les uns et les autres à la Renaissance. 135 - - - CHAPITRE II.--LES OUTLAWS ET LES OUVRIERS ERRANTS. - - Les forêts d'Angleterre et leurs habitants.--Comment on était - mis hors la loi.--Sort des hommes et sort des femmes.--Leur - existence vagabonde. 142 - - Les paysans vagabonds.--Le besoin d'émancipation.--Le - paysan qui se détache illégalement de la glèbe devient - tantôt ouvrier nomade, tantôt mendiant, tantôt voleur de - grand chemin. 146 - - Les peines: la prison, les ceps, le fer rouge.--Les - mesures préventives: les passeports à l'intérieur.--Les - étudiants même obligés d'en avoir. 153 - - L'œuvre révolutionnaire.--Les assemblées secrètes.--Le - rôle des errants.--La grande révolte de 1381.--Différences - avec la France. 157 - - - CHAPITRE III.--LES PRÊCHEURS NOMADES ET LES FRÈRES MENDIANTS - - Les prêcheurs politiques.--Dans quelle classe ils se - recrutent.--Quelles théories ils vulgarisent.--Les simples - prêtres de Wyclif.--Rôle des prêcheurs.--Ton de leurs harangues. 164 - - Les prêcheurs religieux, Rolle de Hampole. 167 - - Les frères.--Ce qu'ils étaient au quatorzième siècle; ce - qu'ils avaient été d'abord.--Sainteté de leur mission - initiale.--Leur popularité en Angleterre.--Cette popularité - trop grande est la cause de leur décadence.--Richesse - exagérée.--Superstitions.--Ils deviennent un - objet banal de satire. 168 - - - CHAPITRE IV.--LES PARDONNEURS. - - Les indulgences.--Portrait du pardonneur par un poète.--Portrait - par un pape.--Les faux et les vrais pardonneurs.--Les - associations illicites de pardonneurs. 186 - - Le trafic des mérites des saints.--Les reliques.--Impuissance - de la cour papale à réformer ces abus.--L'âme - du pardonneur.--Par quels moyens il en impose à la - foule.--Le merveilleux et les croyances populaires. 194 - - - CHAPITRE V.--LES PÈLERINAGES ET LES PÈLERINS. - - Les pèlerinages pieux et les pèlerinages politiques.--Les - corps des rebelles suppliciés par ordre du roi font - des miracles.--La foule se presse à leurs tombeaux.--Indignation - du roi. 206 - - Lieux de pèlerinage en Angleterre.--Mélange des classes - dans les bandes de pèlerins.--Les images, les médailles, les - bâtons.--Le retour, les histoires édifiantes.--Le pèlerin - de circonstance et le pèlerin par profession.--Le faux - pèlerin. 210 - - Lieux de pèlerinage sur le continent (France, Espagne, - Italie).--Les passeports.--Indulgences attachées aux - châsses des saints.--Manuel des indulgences à l'usage - des pèlerins.--Comment les pèlerins vivaient en route.--Les - pèlerinages par procuration. 219 - - Les pèlerinages en Palestine.--La dévotion, la curiosité et - le goût des aventures.--Les troupes armées de pèlerins.--Les - guides du voyageur en Palestine.--Le guide attribué - à Mandeville, le guide de William Wey. 232 - - CONCLUSION. 245 - - - APPENDICE - - (1) Patentes de 1201 confiant à un Français le soin de terminer - le pont de Londres. 251 - - (2) Opinion de Lyly sur le pont de Londres. 252 - - (3) Pétition relative à un vieux pont de bois dont les arches - étaient trop basses et trop étroites pour laisser passer - les bateaux. 253 - - (4) Pétition concernant les offrandes faites à la chapelle d'un - pont. 255 - - (5) Le pont de Londres et son entretien. 256 - - (6) Enquête relative à l'entretien des ponts. 258 - - (7) L'entretien des routes. 259 - - (8) Les routes et ponts des environs des grandes villes. 260 - - (9) Voyages du roi. Pétitions et statuts relatifs aux pourvoyeurs - royaux. 261 - - (10) Les tournées des magistrats et fonctionnaires royaux. 264 - - (11) Les vêtements du moine mondain. 265 - - (12) Refus par un shériff de Londres de loger chez lui des - gens de la maison du roi. 268 - - (13) Exactions de certains grands seigneurs en voyage. 269 - - (14) Passage de l'Humber en bac. 269 - - (15) Les auberges et les cabarets de grands chemins. 270 - - (16) Le droit d'asile. 272 - - (17) Abus résultant du droit d'asile. 274 - - (18) Les empiriques du quatorzième siècle. 276 - - (19) Les ménestrels, jongleurs et chanteurs ambulants; sujets - de leurs chansons. 277 - - (20) Réception des ménestrels dans les châteaux. 278 - - (21) Les romans en Angleterre; origines fabuleuses de la - nation. 279 - - (22) Les romans du quatorzième siècle ridiculisés par Chaucer. 281 - - (23) Chants populaires anglais du moyen âge. 282 - - (24) Les ménestrels et les romans à la Renaissance. 283 - - (25) Les frères mendiants jugés par les poètes, par Wyclif, par - les conciles, par Sir Thomas More etc. 285 - - (26) Les pardonneurs. 290 - - (27) Installation de statues pour attirer les pèlerins. 294 - - (28) Les pèlerinages; attitude des wyclifistes et des - protestants. 295 - - (29) Notes de voyage de pèlerins anglais des quatorzième et - quinzième siècles. 296 - - TABLE. 301 - - - - -LIBRAIRIE HACHETTE & Cie - -BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, PARIS - -EXTRAIT DU CATALOGUE - -GÉOGRAPHIE & VOYAGES - -FORMAT IN-16, AVEC GRAVURES ET CARTES - -Chaque volume: broché, 4 fr.--Relié en percaline, tranches rouges, 5 fr. -50 - - -=About= (Ed.): _La Grèce contemporaine_; 8e édition. 1 vol. avec 24 -gravures. - -=Albertis= (d'): _Nouvelle-Guinée_, traduit de l'anglais par Mme -Trigant. 1 vol. avec 64 gravures et 2 cartes. - -=Amicis= (de): _Constantinople_, traduit de l'italien par Mme J. -Colomb; 2e édition. 1 vol. avec 24 gravures. - ---_L'Espagne_, traduit par la même; 2e édition. 1 vol. avec 24 -gravures. - ---_La Hollande_, traduit par Frédéric Bernard. 1 vol. avec 24 gravures. - -=Belle= (H.): _Trois années en Grèce_. 1 vol. avec 32 gravures et 1 -carte. - -=Cotteau= (E.): _De Paris au Japon à travers la Sibérie_. Voyage exécuté -du 6 mai au 7 août 1881. 1 vol. avec 28 gravures et 3 cartes. - -=Cameron= (Vernet-Lowett): _Notre future route de l'Inde_. 1 vol. avec 29 -gravures. - -=Daireaux= (E.): _Buenos-Ayres, la Pampa et la Patagonie_. 1 vol. avec 24 -gravures et 1 carte. - -=David= (l'abbé): _Journal de mon troisième voyage d'exploration dans -l'Empire chinois_. 2 vol. avec 32 gravures et 3 cartes. - -=Garnier= (F.): _De Paris au Tibet_. 1 vol. avec 30 gravures et 1 carte. - -=Hübner= (baron de): _Promenade autour du monde_; 6e édition. 2 vol. -avec 48 gravures. - -=Lamothe= (de): _Cinq mois chez les Français d'Amérique_. Voyage au -Canada et à la Rivière Rouge du Nord. 1 vol. avec 24 gravures et 1 carte. - -=Largeau= (V.): _Le pays de Rirha.--Ouargla_. Voyage à Rhadamès. 1 vol. -avec 12 gravures et 1 carte. - ---_Le Sahara algérien_; _les déserts de l'Erg_; 2e édition. 1 vol. avec -17 gravures et 3 cartes. - -=La Selve= (E.): _Le pays des nègres_. Voyage à Haïti. 1 vol. avec 24 -gravures et 1 carte. - -=Marche= (A.): _Trois voyages dans l'Afrique occidentale_. 2e édition, -Sénégal, Gambie, Casamance Gabon, Ogooué. 1 vol. avec 24 gravures et 1 -carte. - -=Markham= (A.): _La mer glacée du pôle_; souvenirs d'un voyage sur -l'Alerte (1875-1876), traduit de l'anglais par Frédéric Bernard. 1 vol. -avec 32 gravures et 2 cartes. - -=Montégut= (E.): _En Bourbonnais et en Forez_; 2e édition. 1 vol. avec -24 gravures. - ---_Souvenirs de Bourgogne_; 2e édition. 1 vol. avec 24 gravures. - -=Pfeiffer (Mme)=: _Voyage d'une femme autour du monde_; 5e édition. 1 -vol. avec 42 gravures et 1 carte. - ---_Mon second voyage autour du monde_; 4e édition. 1 vol. avec 32 -gravures et 1 carte. - ---_Voyage à Madagascar._ 1 vol. avec 24 gravures et 1 carte. - -=Reclus= (A.): _Panama et Darien_. Voyages d'exploration (1876-1878). 1 -vol. avec 60 gravures et 4 cartes. - -=Reclus= (Elisée): _Voyage à la Sierra-Nevada de Sainte-Marthe_. Paysages -de la nature tropicale; 2e édition. 1 vol. avec 21 gravures et 1 carte. - -=Simonin= (L.): _Le monde américain_; 3e édition. 1 vol. avec 24 -gravures. - -=Taine= (H.), de l'Académie française: _Voyage en Italie_; 4e édition. 2 -vol. avec 48 gravures. - ---_Voyage aux Pyrénées_; 8e édition. 1 vol. avec 24 gravures. - ---_Notes sur l'Angleterre_; 5e édition. 1 vol. avec 24 gravures. - -=Weber= (de): _Quatre ans au pays des Boërs_. 1 vol. avec 25 gravures et -1 carte. - -=Wey= (Fr.): _Dick Moon en France_; 2e édition. 1 vol. avec 24 gravures. - - -FORMATS GRAND IN-8º ET IN-4º - - =Amicis= (E. de): _Constantinople_. Ouvrage traduit de l'italien - par Mme J. Colomb. 1 vol. in-8º, avec 183 reproductions de - dessins pris sur nature par Biséo. 15 fr. - - =Baker= (S. W.): _Découverte de L'Albert N'yanza_. (Épuisé, sera - réimprimé.) - - --_Ismaïlia._ Récit d'une expédition dans l'Afrique centrale. - Ouvrage traduit de l'anglais par H. Vattemare. 1 vol. in-8º, - avec 56 gravures et 2 cartes. 10 fr. - - =Blunt= (Lady): _Voyage en Arabie_. Pèlerinage au Nedged. Ouvrage - traduit de l'anglais par Derôme. 1 vol. in-8º, avec 60 gravures - dessinées d'après les aquarelles de l'auteur et 1 carte. 10 fr. - - =Burton= (le capitaine):_ Voyage aux grands lacs de l'Afrique - orientale_. (Épuisé, sera réimprimé.) - - =Cameron= (le commandant): _A travers l'Afrique_, voyage de - Zanzibar à Benguela. Ouvrage traduit de l'anglais par Mme H. - Loreau; 2e édit. 1 vol. in-8º, avec 139 gravures, 1 carte et 4 - facsimilés. 10 fr. - - =Crevaux= (Dr): _Voyages dans l'Amérique du Sud_. 1 vol. in-4, - illustré de 253 gravures dessinées sur bois, etc., et contenant 5 - cartes. Broché. 50 fr. - - =Dixon= (Hepworth): _La Russie libre_. Ouvrage traduit de - l'anglais par E. Jonveaux. 1 vol. avec 75 gravures et 1 carte. 10 fr. - - --_La conquête blanche_, voyage aux États-Unis d'Amérique. - Ouvrage traduit par H. Vattemare. 1 vol. in-8º, avec 118 - gravures et 2 cartes. 10 fr. - - =Enault= (L.): _Londres_. 1 vol. in-4, avec 150 gravures, d'après - G. Doré. 50 fr. - - =Garnier= (F.): _Voyage d'exploration en Indo-Chine_. 2 vol. in-4 - illustrés, avec atlas. 200 fr. - - =Gourdault= (J.): _Voyage au pôle Nord des navires la Hansa et la - Germania_, rédigé d'après les relations officielles. 1 vol. - in-8º, avec 80 gravures et 3 cartes. 10 fr. - - --_L'Italie._ 1 vol. in-4, avec 450 gravures. 50 fr. - - --_La Suisse._ 2 vol. in-4, avec 825 gravures. 100 fr. - - Ouvrage couronné par l'Académie française. - - =Grandidier= (A.): Histoire _physique, naturelle et politique de - Madagascar_. Environ 28 vol. grand in-4, avec 500 planches - en couleurs et 700 en noir. En cours de publication, par livraisons. - - Demander le prospectus. - - =Hayes= (Dr): _La mer libre du pôle_, voyage de découvertes dans les - mers arctiques, 1860-1861. (Épuisé, sera réimprimé.) - - --_La terre de désolation_, excursion d'été au Groenland. Ouvrage - traduit de l'anglais par J.-M.-L. Reclus. 1 vol. in-8º, avec 40 - gravures et 1 carte. 10 fr. - - =Hübner= (baron de): _Promenade autour du monde_ (1871). 1 vol. in-4, - avec 316 gravures. 50 fr. - - Kanitz=: _La Bulgarie danubienne et le Balkan_ (1860-1880). Édition - publiée sous la direction de l'auteur. 1 volume in-8, avec 100 - gravures et 1 carte. 25 fr. - - =Livingstone= (D.): _Explorations dans l'intérieur de l'Afrique - australe_, de 1840 à 1856. Ouvrage traduit de l'anglais par - Mme H. Loreau; 3e édition. 1 vol. in-8º, avec 45 gravures - et 2 cartes. 10 fr. - - --_Dernier journal_, relatant ses explorations et découvertes de - 1866 à 1873, suivi du récit de ses derniers moments et du - transport de ses restes, d'après le rapport de ses serviteurs. - Ouvrage traduit par Mme H. Loreau. 2 vol. in-8º, avec 60 gravures - et 4 cartes. 20 fr. - - =Livingstone= (D. et C.): _Explorations du Zambèze et de ses - affluents_ (1858-1864). Ouvrage traduit de l'anglais par Mme - H. Loreau; 2e édition. 1 vol. in-8º, avec 47 gravures et - 4 cartes. 10 fr. - - =Lortet= (Dr): _La Syrie d'aujourd'hui_. 1 vol. in-4, illustré - de 350 gravures dessinées sur bois et contenant 5 cartes. - Broché. 50 fr. - - =Milton= et =Cheadle=: _Voyage de l'Atlantique au Pacifique_, - à travers le Canada, les montagnes Rocheuses et la Colombie - anglaise. Ouvrage traduit de l'anglais par M. J. Belin de Launay. - 1 vol. in-8º, avec 22 gravures et 2 cartes. 10 fr. - - =Nachtigal= (Dr): _Sahara et Soudan_. Ouvrage traduit de l'allemand - par M. J. Gourdault. - - Tome Ier: _Tripolitaine, Fezzan, Tibesti, Kanem, Borkou et - Bornou_. 1 vol. in-8º, avec 99 gravures et 1 carte. 10 fr. - - =Nares= (le capitaine): _Un voyage à la mer polaire_ (1875-1876). - Ouvrage traduit de l'anglais par F. Bernard. 1 vol. in-8º, avec - 62 gravures et 2 cartes. 10 fr. - - =Nordenskiöld=: _Voyage de la Vega autour de l'Asie et de - l'Europe_. Ouvrage trad. du suédois, avec l'autorisation de - l'auteur, par MM. Ch. Rabot et Ch. Lallemand. Tome Ier. 1 vol. - in-8º avec 293 gravures sur bois, 3 gravures sur acier et 18 - cartes. 15 fr. - - L'ouvrage complet formera 2 volumes. - - =Palgrave= (W.): _Une année de voyage dans l'Arabie centrale_ - (1862-1863). Ouvrage traduit de l'anglais par E. Jonveaux. 2 vol. - in-8º, avec 1 carte et 4 plans. 10 fr. - - =Payer= (le lieutenant): _L'expédition du Tegetthoff_, voyage de - découvertes aux 80e-83e degrés de latitude nord. Ouvrage traduit - de l'allemand par J. Gourdault. 1 vol. in-8º, avec 68 gravures et - 2 cartes. 10 fr. - - =Piassetsky= (P.): _Voyage à travers la Mongolie et la Chine_. - Ouvrage traduit du russe par Kuscinski. 1 vol. in-8º, contenant - 90 gravures et 1 carte. 15 fr. - - =Prjévalski=(N.): _Mongolie et pays des Tangoutes_. Voyage de trois - années dans l'Asie centrale. Ouvrage traduit du russe par G. du - Laurens. 1 vol. in-8º, avec 42 gravures et 4 cartes. 10 fr. - - =Raynal= (F.): _Les naufrages, ou vingt mois sur un récif des iles - Auckland_; 5e édition. 1 vol. in-8º, avec 40 gravures, d'après - A. de Neuville, et 1 carte. 10 fr. - - Ouvrage couronné par l'Académie française. - - =Rousselet= (L.): _L'Inde des Rajahs_. Voyage dans l'Inde centrale - et dans les présidences de Bombay et du Bengale. 1 v. in-4, - contenant 517 gravures sur bois et 5 cartes. Broché. 50 fr. - - =Schweinfurth= (Dº): _Au cœur de l'Afrique_ (1866-1871). - Ouvrage traduit, sur les éditions anglaise et allemande, par Mme - H. Loreau. 2 vol. in-8º, avec 139 gravures et 2 cartes. 20 fr. - - =Serpa Pinto= (le major): _Comment j'ai traversé l'Afrique_. - Ouvrage traduit sur l'édition anglaise et collationné avec le - texte portugais, par M. J. Belin de Launay. 2 vol. in-8o, avec - 160 gravures et 15 cartes. 20 fr. - - =Speke= (le capitaine): _Journal de la découverte des sources - du Nil_. Ouvrage traduit de l'anglais par E. Forgues; 3e édit. - 1 vol. in-8º, avec 3 cartes et 78 gravures, d'après les dessins - du capitaine Grant. 10 fr. - - =Stanley= (H.): _Comment j'ai retrouvé Livingstone_. Ouvrage - trad. de l'anglais par Mme H. Loreau; 3e édit. 1 vol. in-8º, - avec 60 gravures et 6 cartes. 10 fr. - - --_A travers le continent mystérieux_, ou les sources du Nil, - les grands lacs de l'Afrique équatoriale, le fleuve Livingstone - ou Congo jusqu'à l'Atlantique. Ouvrage traduit par Mme H. - Loreau. 2 vol. in-8º, avec 150 gravures et 9 cartes. 20 fr. - - =Taine= (H.): _Voyage aux Pyrénées_; 8e édition. 1 vol. in-8º, - tiré sur papier teinté, avec 350 gravures, d'après Gustave - Doré. 10 fr. - - =Thomson= (C): _Les abîmes de la mer_. Récits des croisières du - _Porc-Epic_ et de l'_Eclair_. Ouvrage traduit de l'anglais par le - Dr Lortet. 1 vol. avec 94 gravures. 15 fr. - - =Thomson= (J.): _Dix ans de voyages dans la Chine et - l'Indo-Chine_. Ouvrage traduit de l'anglais par MM. A. Talandier - et H. Vattemare. 1 vol. in-8º, avec 128 gravures. 10 fr. - - =Vambéry=: _Voyages d'un faux derviche dans l'Asie centrale_, de - Téhéran à Khiva, Bokhara et Samarkand, par le grand désert - turcoman. Ouvrage traduit de l'anglais par E. Forgues; 2e - édition. 1 vol. in-8º, avec 34 gravures et 1 carte. 10 fr. - - =Vivien de Saint-Martin=: _Histoire de la géographie et des - découvertes géographiques_, depuis les temps les plus anciens - jusqu'à nos jours. 1 vol. in-8º, et 1 atlas de 12 cartes. 20 fr. - - =Wey= (F.): _Rome, descriptions et souvenirs_; 5e édit. 1 vol. - in-4, avec 370 gravures. 50 fr. - - =Whymper= (E.): _Escalades dans les Alpes_; 2e édition. Ouvrage - traduit de l'anglais par Ad. Joanne. 1 vol. in-8º, avec 75 - gravures d'après les croquis de l'auteur. 10 fr. - - =Whymper= (F.): _Voyages et aventures dans l'Alaska_. Ouvrage - traduit de l'anglais par M. E. Jonveaux. 1 vol. in-8º, avec 37 - gravures et 1 carte. 10 fr. - - =Wiener= (C.): _Pérou et Bolivie_. Récit de voyage, suivi - d'études archéologiques et ethnographiques. 1 vol. in-8º, avec - plus de 1100 gravures, 27 cartes et 18 plans. 25 fr. - - =Yriarte= (C.): _Les bords de l'Adriatique_. 1 vol. in-4, avec - 257 gravures. 50 fr. - - - - - EN COURS DE PUBLICATION - NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE - LA TERRE ET LES HOMMES - - Par ÉLISÉE RECLUS - - EN VENTE: 9 VOLUMES IN-8º JÉSUS - CHAQUE VOLUME, BROCHÉ: 30 FR. - Relié richement, avec fers spéciaux, dos en maroquin, plats en toile, - tranches dorées: 37 francs. - - En vente: Tome Ier. =L'Europe méridionale= (_Grèce_, _Turquie_, - _Roumanie_, _Serbie_, _Italie_, _Espagne et Portugal_), contenant 4 - cartes en couleurs, 174 cartes insérées dans le texte et 75 gravures - sur bois. - - Tome II. =La France=, contenant une grande carte de la France, 10 - cartes en couleurs, 234 cartes insérées dans le texte et 69 gravures - sur bois. - - Tome III. =L'Europe centrale= (_Suisse_, _Autriche-Hongrie_, _empire - d'Allemagne_), contenant 10 cartes en couleurs, 210 cartes dans le - texte et 70 gravures sur bois. - - Tome IV. =L'Europe septentrionale=, Nord-Ouest (_Belgique_, _Hollande_, -_ Iles Britanniques_), contenant 8 cartes en couleurs, 205 cartes - insérées dans le texte et 81 gravures sur bois. - - Tome V. =L'Europe scandinave et russe=, contenant 9 cartes en couleurs, - 200 cartes insérées dans le texte et 76 gravures sur bois. - - Ce volume complète la GÉOGRAPHIE DE L'EUROPE - - Tome VI. =L'Asie russe=, contenant 8 cartes en couleurs, 182 cartes - dans le texte et 90 gravures sur bois. - - Tome VII. =L'Asie orientale= (_empire Chinois_, _Corée_, _Japon_), - contenant 7 cartes tirées en couleurs, 162 cartes dans le texte et 90 - gravures sur bois. - - Tome VIII. =L'Inde et l'Indo-Chine=, contenant 3 cartes en couleurs, - 203 cartes insérées dans le texte et 90 gravures sur bois. - - Tome IX. =L'Asie antérieure=, contenant 1 carte d'ensemble, 5 planches - tirées à part et en couleurs, 200 cartes insérées dans le texte et 90 - gravures sur bois. - - Ce volume complète la GÉOGRAPHIE DE L'ASIE - - -CONDITIONS ET MODE DE PUBLICATION - -La _Nouvelle Géographie universelle_ se composera d'environ 900 -livraisons, soit 15 beaux volumes grand in-8. Chaque volume, comprenant -la description d'une ou de plusieurs contrées, formera pour ainsi dire un -ensemble complet et se vendra séparément. - -Chaque livraison, composée de 16 pages et d'une couverture, et contenant -au moins une gravure ou une carte tirée en couleurs, et plusieurs cartes -insérées dans le texte, se vend 50 centimes. Il paraît une livraison par -semaine depuis le 8 mai 1875. - - - - - ATLAS MANUEL - DE GÉOGRAPHIE MODERNE - Contenant cinquante-quatre cartes - - IMPRIMÉES EN COULEURS - OUVRAGE COMPLÈTEMENT TERMINÉ - - Un volume in-folio, relié =32= francs. - - LISTE DES CARTES COMPOSANT L'ATLAS MANUEL - (_Les cartes doubles sont précédées du signe*._) - - 1. Système planétaire.--Lune. - *2. Terre en deux hémisphères. - 3. Volcans et coraux. - 4. Pôle antarctique.--Archipels de Polynésie. - *5. Pôle arctique. - 6. Océan Atlantique. - 7. Grand Océan. - *8. Europe politique. - 9. Europe physique hypsométrique.--Massif du Mont-Blanc. - 10. Côtes méditerranéennes de la France.--Bassins de Paris. - *11. France physique hypsométrique. - 12. France. (Partie Nord-Ouest.) - 13. France. (Partie Nord-Est.) - *14. France politique. - 15. France. (Partie Sud-Ouest.) - 16. France. (Partie Sud-Est.) - *17. Grande-Bretagne et Irlande. - 18. Pays-Bas. - 19. Belgique et Luxembourg. - *20. Allemagne politique. - 21. Danemark. - 22. Suède et Norvège. - *23. Suisse. - 24. Italie du Nord. - 25. Italie du Sud. - *26. Espagne et Portugal. - 27. Méditerranée occidentale. - 28. Méditerranée orientale. - *29. Presqu'île des Balkans. - 30. Grèce. - 31. Hongrie. - *32. Monarchie Austro-Hongroise. - 33. Alpes Franco-Italiennes. - 34. Caucasie. - *35. Russie d'Europe. - 36. Pologne. - 37. Asie Mineure et Perse. - *38. Asie physique et politique. - 39. Chine et Japon. - 40. Indo-Chine et Malaisie. - *41. Asie centrale et Inde. - 42. Palestine. - 43. Région du Nil. - *44. Afrique physique et politique. - 45. Algérie. - 46. Sénégambie.--Côte de Guinée.--Afrique du Sud. - *47. Amérique du Nord. - 48. Amérique du Sud. (Feuille septentrionale.) - 49. Amérique du Sud. (Feuille méridionale.) - 50. États-Unis d'Amérique. - *51. États-Unis. (Partie occidentale.) - 52. États-Unis. (Partie orientale.) - 53. Australie et Nouvelle-Zélande. - 54. Amérique centrale et Antilles.--Isthme de Panama. - - -Imprimerie A. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. - - - - - 10091.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE A. LAHURE - rue de Fleurus, 9, à Paris. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La vie nomade et les routes -d'Angleterre au 14e siècle, by J. J. (Jean Jules) Jusserand - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE NOMADE *** - -***** This file should be named 54089-0.txt or 54089-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/0/8/54089/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
