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-The Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle
-infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
-
-Author: Népomucène L. Lemercier
-
-Release Date: January 12, 2017 [EBook #53950]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE ***
-
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-
-Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la Transcription:
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-Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-
-Marquage: _mots en italique_
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- LA
- PANHYPOCRISIADE,
- OU
- LE SPECTACLE INFERNAL
- DU SEIZIÈME SIÈCLE.
-
-
-
-
- SE TROUVE A PARIS
-
- { FIRMIN DIDOT, rue Jacob, nº 24.
- CHEZ { NEPVEU, passage des Panoramas, nº 26.
- { BARBA, galeries du Palais-Royal, près du théâtre Français.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE,
- ou
- LE SPECTACLE INFERNAL
- DU SEIZIÈME SIÈCLE.
-
- COMÉDIE ÉPIQUE.
-
- PAR NÉPOMUCÈNE L. LEMERCIER,
- MEMBRE DE L'INSTITUT DE FRANCE.
-
- Incedo per ignes.
-
- [Illustration]
-
- A PARIS,
- DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
- IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT DE FRANCE,
- RUE JACOB, Nº 24.
-
- M. D. CCC. XIX.
-
-
-
-
-ÉPITRE
-
-A DANTE ALIGHIERI.
-
-
-IMPÉRISSABLE DANTE,
-
-Ou recevras-tu ma lettre? Quels lieux habites-tu, depuis que tu n'es
-plus dans ce monde vicieux où, de jour en jour, nous sentons que ton
-génie vengeur nous manque? Mon envoi ne te parviendra dans aucun des
-cercles qui forment l'immense spirale de ton enfer; ils ne sont que
-l'allégorie des horribles réalités de la vie humaine: ni dans les
-circuits de ton purgatoire; ils ne figurent que le labyrinthe où nous
-égarent nos erreurs passionnées, avant que nous arrivions au repos:
-ni dans les limbes de ton paradis; tableau poétique d'une béatitude
-et d'une gloire que tes rêves nous ont tracées. Je t'adresse donc cet
-écrit dans les régions inconnues, séjour ouvert par l'immortalité aux
-ames sublimes d'Homère, de Lucrèce, de Virgile, d'Arioste, de Camoëns,
-de Tasse, de Milton, de Klopstock, et de Voltaire. Une messagère
-ailée, l'Imagination, te le portera dans l'espace où tu planes avec eux.
-
-Il faut que je me confesse à toi, profond scrutateur des consciences:
-car je rougirais du moindre scrupule, devant ta redoutable ironie.
-
-J'ai découvert, sous les décombres d'un vieux sanctuaire de la Vérité,
-le manuscrit d'un poëte nommé _Mimopeste_, c'est-à-dire, fatal aux
-mimes. Je publie son travail comme étant le mien. Son poëme, dont
-je m'attribue l'honneur, est intitulé _Panhypocrisiade_; ce qui,
-conformément au caractère satirique de son auteur, et à l'étymologie
-grecque, signifie POEME SUR TOUTE HYPOCRISIE.
-
-Il paraît que l'auteur avait ajouté dans son esprit à cette ancienne
-maxime de l'ecclésiaste, _vanité des vanités! tout est vanité!_ un
-axiôme non moins général sur notre pauvre terre; _hypocrisie des
-hypocrisies, tout est hypocrisie_.
-
-Il a vu les humains tels qu'ils sont: il les a peints tels qu'il les
-a vus. S'en fâcheront-ils? non: parce qu'il n'a pas, comme tu l'as
-fait si courageusement, marqué d'un sceau réprobateur le front de ses
-ennemis personnels; parce qu'il n'a pas, en égalant ton audace, pris
-la liberté de mettre dans son enfer des princes, des cardinaux et des
-papes vivants; mais qu'au lieu d'y jeter ses contemporains, il n'y a
-placé que les morts du seizième âge; et qu'il n'y a point représenté
-les hommes qui existent encore. Ceux-ci respirent la franchise; ils
-sont la sincérité même, grâce à notre perfectibilité prouvée, et à nos
-lumières progressives qui leur ont démontré combien il est superflu de
-mentir et de porter des masques!
-
-J'avais dérobé avec tant de plaisir, au poëte que je vole encore,
-l'idée d'une théogonie nouvelle, dont je fis agir les divinités qui
-figurèrent les phénomènes de la nature dévoilée par nos sciences dans
-mon _Atlantiade_, que je n'ai pu résister à l'envie de commettre ce
-nouveau larcin. Tu trouveras ici quelques-uns des mêmes dieux qu'il a
-créés, d'après son systême newtonien. Il les introduit dans cet autre
-ouvrage hardi qu'il a qualifié du titre de _comédie épique_.
-
-Si j'eusse voulu l'accompagner de commentaires et de scholies, il
-m'eût fallu composer un gros in-folio de bénédictin, sur tout ce
-qu'il renferme de relatif à la fable et à l'histoire politique,
-ecclésiastique et militaire, sur toutes les curiosités qu'il a
-extraites des mémoires. Mais il vaut mieux que j'imite adroitement
-certain auteur d'une défense des Jésuites, qui en publia la première
-édition sans notes, afin, dit-il plaisamment, que les rats de la
-critique qui le voudront éplucher et ronger, viennent se prendre dans
-la souricière de leur ignorance.
-
-Ta mâle philosophie saura saisir le plan moral qu'a suivi le poëte.
-Ton siècle t'inspira l'image des tourments de l'Enfer: le sien lui a
-inspiré la peinture de ses joyeux divertissements.
-
-Il aurait eu matière à peindre aussi largement le nôtre, qui lui eût
-fourni des scènes non moins terribles que ridicules, et dont voici le
-principal sujet, résumé dans quelques vers épigrammatiques.
-
- Notre beau siècle, en France, ayant planté
- Chêne civique, arbre de liberté,
- Prophétisa que son ombre immortelle
- Étoufferait tiges de royauté:
- Puis, en védette, il y mit sentinelle.
- Mais vint au poste un rusé bûcheron,
- Tourneur expert; or, trompant l'horoscope.
- Sa main coupa les branches et le tronc,
- Sceptres en fit, à revendre en Europe;
- Et le beau siècle enrichit le larron:
- Mais la racine est restée, et tient bon.
-
-Tu me demanderas comment on a souffert qu'on y portât sitôt la coignée;
-le dixain suivant va te répondre.
-
- Nos fiers tribuns, déclamant pour leurs droits,
- Foulaient aux pieds couronnes, armoiries;
- Nos fiers seigneurs, vantant leurs rêveries,
- Juraient amour au pur sang de leurs rois:
- Que firent donc tant de grands fanatiques,
- Dès qu'un enfant des troubles politiques
- S'érigea maître?... Ah! saluant son char,
- De royauté les serviteurs antiques
- Se sont unis, en lestes domestiques,
- A nos Brutus, bons valets de César.
-
-Un Aristophane n'eût-il pas vu là tout le fonds d'une ample et forte
-comédie? mais était-il possible qu'on la jouât sous la censure
-oppressive que maintenait à cette époque la tyrannie dont le ciel nous
-a délivrés?
-
- Un pâle trio d'Aristarques,
- De ses froids ciseaux coupant tout,
- Eut sur le génie et le goût
- Le ministère des trois Parques.
-
-Ces temps ont déja fui: la noble liberté des lettres et de la pensée
-revivra sous le règne des lois.
-
-Montre ce nouveau poëme, quand tu l'auras lu tout entier, à
-_Michel-Ange_, à _Shakespeare_, et même au bon _Rabelais_; et, si
-l'originalité de cette sorte d'épopée théâtrale leur paraît en accord
-avec vos inventions gigantesques, et avec l'indépendance de vos
-génies, consulte-les sur sa durée. Peut-être, se riant dans leur barbe
-des jugements de nos modernes docteurs, augureront-ils qu'avant un
-siècle encore, c'est-à-dire un de vos jours, en style d'immortels,
-on l'imprimera plus de vingt fois, quoique étant hors du code des
-classiques.
-
-La haute et mordante raillerie qui l'anime n'est point celle de la
-méchanceté, mais d'une vive indignation de la vertu contre le vice.
-
-Adieu, Dante! je me distrais avec les Muses du spectacle des tristes
-discordes. Ainsi que toi, je soupire après les lois stables,
-fondamentalement constitutionnelles, qui seules assureraient le
-bonheur et l'illustration de ma patrie. Tu fus tour-à-tour poursuivi
-des Guelfes et des Gibelins pour t'être précipité trop aveuglément
-dans leurs factions: ils proscrivirent ta tête, rasèrent ta maison,
-t'accablèrent de calomnies, et tâchèrent d'ensevelir ton nom en
-décriant tes poésies, en te réduisant à défendre seul la gloire de
-tes propres œuvres; et moi, qu'instruisit ton exemple à m'écarter des
-partis pour ne soutenir qu'une juste cause, comment n'ai-je pu me
-préserver des attaques perfides, et d'une part des mêmes misères que
-tu as endurées? Les hommes punissent donc le refus constant de servir
-leurs fureurs, comme l'ardente énergie qui s'efforce à les dompter, le
-fer à la main! Ah! la perspective de toute paix est détruite pour les
-citoyens, lorsque s'ouvrent une fois les gouffres des révolutions; et
-c'est sur-tout à leur entrée que me semblent applicables ces menaces de
-tes portes infernales:
-
- _Per me si va nella città dolente,_
- _Per me si va nell' eterno dolore,_
- _Per me si va tra la perduta gente._
-
- * * * * *
-
- _Lasciate ogni speranza, voi che'ntrate!_
-
-Adieu donc! puisse ma mémoire être protégée de la tienne, et ne pas
-périr! La vie de l'esprit est ici-bas aussi incertaine que la vie du
-corps. Toi, qui nous quittas au quatorzième siècle, tu es plus sûr
-de durer que moi qui transcrivais ceci, pour l'avenir, pendant les
-premières années du dix-neuvième.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE, POËME.
-
-
-SOMMAIRE DU PREMIER CHANT.
-
- Exposition du sujet. Le Poëte veut chanter une fête que se donnent
- les démons au moment où leurs supplices sont suspendus. Lieu de
- l'enfer dans une comète lancée au travers de l'étendue et de
- l'obscurité. Description des plaisirs que goûtent les démons,
- de leur théâtre, et de la foule qui vient assister au drame
- tragi-comique de la vie de _Charles-Quint_, et des révolutions de
- son siècle. Peintures de la toile qui couvre l'avant-scène. Là
- sont représentées toutes les superstitions du monde terrestre. La
- toile se lève, _la Terre_ et _Copernic_ apparaissent. _Copernic_
- instruit celle-ci sur son propre mouvement autour du soleil.
- Dialogue _du Temps_, _de l'Espace_, et _de la Terre_, dont les
- entretiens terminent le prologue qui prépare le sujet du drame
- infernal. Une seconde toile s'abaisse sur le théâtre, et présente
- aux spectateurs le tableau de la fausse renommée des héros
- sanguinaires. Le drame est prêt à commencer.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT PREMIER.
-
- MA muse, qui du monde a vu les tragédies
- Aux esprits immortels servir de comédies,
- Du ciel et de l'enfer va chanter les acteurs,
- Les drames, le théâtre, et tous les spectateurs.
-
- Dieu permit qu'une fois, dans l'empire des diables,
- Succédassent les jeux à leurs maux effroyables;
- Les carreaux et les fouets restèrent suspendus,
- Et de longs cris joyeux y furent entendus.
- Je veux, d'un pinceau neuf, essayer les peintures
- Des plaisirs de l'enfer, et non de ses tortures.
-
- Dans l'Ether sans limite, il est des profondeurs
- Où des traits du soleil se bornent les splendeurs:
- L'espace est traversé par des sphères sans nombre,
- Et la lumière au loin le partage avec l'ombre.
- D'un côté, sous le deuil, et de l'autre, sous l'or,
- Là, règne Lampélie, et là, règne Ennuctor.
- De l'astre pur des jours Lampélie est la fille;
- Et loin de la carrière où sa présence brille,
- Le sceptre d'Ennuctor, dieu de l'obscurité,
- Des ténèbres régit l'abyme redouté.
- Dans son empire affreux, par-delà notre monde,
- Une ardente comète, à jamais vagabonde,
- Roule au milieu des nuits, et de son épaisseur
- Le seul feu des volcans éclaire la noirceur.
- C'est là que sont déchus ces démons si terribles,
- Ces hauts titans, l'horreur des fables et des bibles:
- Leurs tourments trop chantés ne sont plus inouis;
- O muse! chante donc les diables réjouis;
- Dis les feux de l'abyme illuminant ses routes,
- Les torches en festons pendantes à ses voûtes,
- Les phosphores roulant en soleils colorés,
- Et les métaux fondus en miroirs épurés:
- Dis l'éclat des banquets, et les pompes qu'étale
- Dans un gouffre enflammé la cohue infernale.
- Spectacle comparable au fol aspect des cours,
- Où des fêtes sans joie assemblent un concours
- D'hommes blêmes d'ennuis, et de femmes flétries,
- Qui rampent, enchaînés d'or et de pierreries;
- S'efforçant, à l'envi, de dérider leur front,
- Qu'attriste la mémoire ou la peur d'un affront.
- Tels sont les noirs esprits, en leur palais funeste:
- Ils ne jouissent plus de la clarté céleste;
- Des lampions fumants sont leurs astres menteurs;
- Leurs faux jardins sont pleins de bouquets imposteurs:
- Les lambris lumineux de leurs grands édifices,
- Brûlent leurs yeux lassés de brillants artifices;
- Et tout ce riche éclat, fatigant appareil,
- Les jaunit, les rougit, comme un ardent soleil.
- Leurs plaisirs les plus vifs sont les jeux du théâtre.
- Sous d'énormes piliers est un amphithéâtre,
- Qu'inondent les démons à flots tumultueux,
- Accourant applaudir des drames monstrueux.
- Leur art, qui de la scène élargit la carrière,
- Y fait d'un personnage entrer la vie entière;
- Peu jaloux qu'un seul lieu, dans son étroit contour,
- Resserre une action terminée en un jour.
- De leurs yeux immortels la vue est peu bornée:
- Devant eux, comme un point passe une destinée;
- Et leur regard saisit avec rapidité,
- L'enfance d'un héros, et sa caducité.
- Pour nous mieux figurer, tout grossiers que nous sommes,
- Ils rapprochent d'instincts les bêtes et les hommes;
- De l'œuvre du grand-tout curieux amateurs,
- La nature animée a pour eux mille acteurs;
- Et parmi les bergers, les rois, les chefs suprêmes,
- Ils font intervenir les divinités mêmes.
- Ce qui ravit sur-tout leur cœur enclin au mal,
- Ce sont les vils tyrans, nés d'un germe infernal,
- Dont la noirceur, charmant leur goût diabolique,
- Leur semble un rare effet de haute politique;
- Bien que des assassins les caractères bas
- Montrent les mêmes traits que ces grands scélérats.
- Leur dialogue en vers est plaisant et tragique,
- Descend à la satire, et s'élève à l'épique;
- Et chacun des acteurs, en leurs mœurs ou leurs rangs,
- A son propre langage et ses tons différents.
- Les démons, au-dessus des plus savants artistes,
- Dédaignent les ressorts de nos vains machinistes;
- Leurs décorations, en tous leurs changements,
- Sont un effet divin de prompts enchantements.
- On y voit des hameaux, illusions vivantes,
- Des bois, des eaux, des cieux, les images mouvantes,
- De magiques châteaux, et de trompeuses fleurs,
- Et des feux qui de l'aube imitent les pâleurs.
- Faut-il offrir l'aspect du châtiment des crimes,
- Ils lèvent le rideau qui cache leurs abymes;
- Et leur regard encor s'effraie à pénétrer
- Des gouffres, des volcans qu'il ne peut mesurer.
-
- Déja s'ouvre le cirque à l'innombrable foule:
- Tous fondent sur les bancs comme un torrent qui roule,
- Et leur plaisir rugit non moins que la douleur.
- Sur un mince clinquant de sanglante couleur,
- L'œil, en lettres de feu, lit: «_la Charlequinade_,
- «Ou _l'orgueil couronné par un siècle malade_;
- «Pièce comi-tragique, à divertissements,
- «Et tournois, et combats, et grands embrasements.»
-
- Un nébuleux rideau couvrant d'abord la scène,
- Offre, en mille portraits, à l'œil qui s'y promène,
- Les masques différents dont l'Erreur en tout lieu
- Déguisa de tout temps la face du vrai dieu;
- Tableau dont les couleurs charment l'Hypocrisie,
- Qui de tant de faux dieux bénit la fantaisie.
- Là, sont tous les chaos d'où les religions
- Tirèrent de la nuit leurs superstitions.
- Comme autant de soleils, au centre de leurs mondes,
- En ce rideau, sortant des ténèbres profondes,
- Mille divinités, partageant l'univers,
- Ont leurs trônes, leurs cieux, leurs olympes divers.
- Un monstre gigantesque, à cinq têtes énormes,
- D'un ventre sans mesure étale ici les formes;
- C'est le puissant Brama, que la crédulité
- Fait passer dans un fleuve à l'immortalité:
- De son sein, de ses flancs, et de ses pieds fertiles,
- S'écoulent les tribus des hameaux et des villes.
- Là, ce divin monarque, honoré dans Babel,
- Nourrit le feu, du monde élément éternel:
- La flamme, sur son front, rayonne en diadême
- Et l'astre pur des jours, son lumineux emblême,
- Aux hommes éblouis cachant leur créateur,
- Sous l'éclat de l'ouvrage en éclipse l'auteur.
- Plus loin, brille Mithra dans l'azur diaphane,
- Près du doux Oromase et du triste Arimane;
- Triple divinité, dont le pouvoir égal
- Balance dans le monde et le bien et le mal:
- D'un côté sont les cieux, le jour et la science;
- De l'autre les enfers, la nuit et l'ignorance.
- La grande Isis est là, cherchant son Osiris,
- Dont Typhon dispersait les membres en débris:
- On lui voit retirer de l'ombre sépulcrale
- Ses restes qu'elle assemble, et dresser un haut phalle,
- Simulacre fécond, qu'elle veut conserver
- De ce que son amour n'en a pu retrouver.
- La lune la revêt de parures nouvelles,
- Et vers son fils Horus pendent ses huit mamelles.
- Le bœuf, le crocodile, et le sphinx, et l'Ibis,
- Et le bouc de Mendès, et le chien Anubis,
- Sont peints dans le troupeau des bêtes consacrées
- Par un peuple brutal à sa suite adorées.
- Son époux, nouveau dieu de cent peuples vaincus,
- Semble ressuscité sous les traits de Bacchus:
- Le lotus sur sa tête en un lierre se change;
- Il ne sort plus du Nil, il redescend du Gange,
- Tenant pour sceptre un thyrse, et jaloux d'assister
- Aux banquets de l'Ida, séjour de Jupiter.
- Du trône olympien, le grand fils de Saturne,
- Versant les biens, les maux, qu'il puisait dans son urne,
- Tonnait, se transformait en aigle impérieux,
- En taureau mugissant, en cygne gracieux:
- Ses frères, son épouse, et ses fils et ses filles,
- Peuplaient tout l'univers de divines familles.
- Mais en un plus haut ciel Jéhova s'aperçoit,
- Disant au premier jour: «Que la lumière soit.»
- Il n'était que splendeur, que gloire, et la lumière
- Sous un brûlant éclat voilait sa face entière.
- Enfin sur un berceau, mystérieux trésor,
- Un pigeon enflammé suspendait son essor,
- Tandis que dans les bras d'une mère indigente,
- Mère qui paraît vierge à sa grâce innocente,
- Dormait l'enfant sauveur, né d'un dieu paternel:
- Triple unité, que peint un triangle éternel.
- Retracerai-je aux yeux ces légions d'idoles,
- Ces pagodes au loin présentant leurs symboles;
- Depuis le vieux Lama, l'objet d'honneurs si vains,
- Payant l'encens des rois en excréments divins,
- Jusqu'au dur Theutatès, si fier de sa massue,
- Et de la chaîne d'or à ses lèvres pendue?
- Chimères, qui cédaient à celles de la croix,
- Pour qui, le fer en main, on criait: «Meurs, ou crois!»
- Ces peintures montraient notre sphère embrasée
- Sous un glaive sanglant en deux parts divisée.
- Des califes géants ouvraient leur paradis
- Aux élus forcenés combattant les maudits;
- Et les temps, la nature, en traits allégoriques,
- Aux peuples éblouis offraient cent dieux antiques.
- Les pals et les bûchers qui bordaient ce tableau,
- Surchargeaient d'ornements ce mystique rideau.
-
- Debout, sur ses ergots, le peuple du parterre
- Gronde et siffle à l'égal des vents et du tonnerre.
- Les princes de l'abyme, empire d'Ennuctor,
- Sont dans leur loge assis, derrière un balcon d'or.
- Les plus grands, qu'un vain sceptre et que la pourpre accable,
- Roidissant par orgueil leur maintien misérable,
- Présentent lourdement leur fausse majesté
- En spectacle risible à la malignité.
- D'autres, de leur écaille étalant la richesse,
- Masquent leur front abject d'une feinte noblesse:
- Des manteaux étoilés couvrent leurs dos flétris
- Par la honte des coups dont ils furent meurtris.
- Ceux-ci, moins insolents, sur leur visage infâme
- Portent, en traits confus, l'opprobre de leur ame;
- Un noir fiel rend amer leur pénible souris.
- Ceux-là, de leur splendeur sont gênés et surpris,
- Ils n'osent déployer leurs ailes diaprées,
- Et déguisent leur queue et leurs griffes dorées.
- Non loin de ces démons cornus et soucieux,
- Entre elles se rongeant et s'épluchant des yeux,
- Leurs épouses dressaient, diablesses arrogantes,
- Des aigrettes de feu, des crêtes élégantes:
- Leur cœur de jalousie était envenimé;
- Leurs lèvres se séchaient d'un dépit enflammé,
- Sitôt qu'une rivale, à leurs yeux rayonnante,
- Déroulait plus d'émail sur sa croupe traînante;
- Ou que, sous ses cheveux, tressés de serpents verts,
- Son diadême au loin envoyait plus d'éclairs:
- A son tour, celle-ci pâlissait consternée
- Quand d'un éclat voisin elle était dominée.
-
- Cependant un orchestre interrompt les clameurs
- De tout le cirque ému par de folles rumeurs.
- D'un triple rang d'archets la profonde harmonie,
- Que seconde des cors la douceur infinie,
- Elève des sons purs, mélodieux, touchants,
- Dont tressaillaient les cœurs, tendres échos des chants:
- Tantôt ses longs accords soupirent une plainte,
- Tantôt en bruits guerriers elle répand la crainte,
- Porte les voluptés, la langueur dans les sens,
- Et pénètre dans l'ame en aiguillons perçants.
- Mais des princes d'enfer la cour est arrivée;
- Tous les acteurs sont prêts, et la toile est levée.
-
- Notre globe apparaît dans un ciel étendu;
- Là, plane Copernic, astronome assidu,
- Portant sa vue au loin de lunettes armée,
- Pour mieux vaincre l'erreur des yeux de Ptolomée.
- Ce prologue au sujet sert de commencement;
- Ainsi qu'un haut portique ouvre un grand monument.
-
-
-COPERNIC ET LA TERRE.
-
- COPERNIC.
-
- Terre, sur le soleil c'est toi qui fais la roue:
- Cet astre est ton essieu.
-
- LA TERRE.
-
- Mortel, né de ma boue,
- Homme, frêle animal, es-tu si curieux
- Que d'oser sur ma sphère interroger les cieux?
- Tu dois si peu de temps ramper à ma surface!
- En toi-même plutôt cherche ce qui se passe.
-
- COPERNIC.
-
- Eh! peut-on y voir clair? mon bonnet de docteur
- Atteste qu'un scalpel, sous mon œil scrutateur,
- A trop souvent, au sein d'une victime humaine,
- Cherché par où l'artère est unie à la veine,
- Et comment le poumon y forme un sang pourpré
- Qui se change en sang noir dans sa course altéré.
- Lorsqu'épiant les nerfs, j'ai vu les tiges fines
- Des troncs dont le cerveau reçoit tant de racines,
- Quand j'ai sondé le crâne où fermente si fort
- L'ardeur des passions, qu'éteint sitôt la mort;
- Et l'écho du rocher frappé du son qui vole,
- Et le souple larynx, route de la parole,
- Et du cœur enflammé ce trépied véhément
- Qui, partageant le corps en un double fragment,
- Soulève en son courroux les voûtes ébranlées
- Dont la secousse émeut les entrailles troublées;
- Quand j'ai percé l'horreur des replis intestins,
- Où se perd et se rompt le fil de nos destins;
- Ce foie où la tristesse et le fiel semblent fondre,
- Et le sombre embarras du fatal hypocondre:
- Je n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé,
- Qu'un labyrinthe obscur où je m'étais souillé.
- J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même;
- Et me refugiant vers la raison suprême,
- Honteux de demander, après un vain effort,
- Le secret de la vie à la muette mort,
- Ma pensée aussitôt recouvrit ces viscères
- Dont, trop long-temps encor m'étalant les mystères,
- L'image, en tout mortel, m'offrait même souvent
- L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encor vivant.
- Respectant les tissus où la sage nature
- Cache de nos ressorts la fragile structure,
- Etonné que des yeux le liquide crystal
- Des rayons éthérés fût le mouvant canal,
- Vers les grands corps des cieux je levai ma paupière;
- Et fier de réfléchir leurs torrents de lumière,
- Mon esprit reconnut, planant de toutes parts,
- Que plus loin que mon œil il étend ses regards;
- Et j'ai vu ma grandeur, en cette intelligence
- Qui de la bête à l'homme établit la distance.
-
- LA TERRE.
-
- Superbe insecte! eh quoi! tu prétends donc savoir
- L'ordre de l'univers, ce qui le fait mouvoir?
- Toi, de qui la faiblesse aux erreurs asservie,
- N'a pu voir quel principe est l'agent de ta vie!
-
- COPERNIC.
-
- Je sais que tu te meus; mais, ignorant pourquoi,
- J'en sais sur toi du moins tout autant que sur moi.
-
- LA TERRE.
-
- A quoi bon t'enquérir, pour guider ton ménage,
- Si le soleil ou moi nous faisons un voyage?
-
- COPERNIC.
-
- Ce savoir, inutile à l'étroite raison
- Des mortels concentrés au soin de leur maison,
- Sert aux explorateurs des bords de nos deux mondes
- A nombrer tous leurs pas sur le sol et les ondes,
- Et soumet, à l'aspect des astres mieux suivis,
- Les terrestres labeurs aux célestes avis.
- Si je n'avais connu sur quel axe inclinée
- Tu tournes doublement par jour et par année,
- Du zodiaque ardent comptant mal les retours,
- Je n'eusse pu prévoir les saisons ni les jours,
- Ni quand d'un astre, au loin précédant ta planète,
- L'apparence changée ou recule, ou s'arrête;
- Ni quand, sous l'écliptique ombragée en passant,
- La lune cachera son disque brunissant,
- Ni combien le soleil se baissant vers ta ligne,
- Des jours égaux aux nuits hâte en un an le signe;
- Et l'homme ignorerait du midi jusqu'au nord,
- Quels mois viendront ouvrir son sillon ou son port.
-
- LA TERRE.
-
- Va, subtil raisonneur, dès avant Ptolomée,
- Qui me laissa jadis sa relique embaumée,
- On mangeait, on buvait, sans regarder si haut.
- Chaque animal pour vivre en sait autant qu'il faut.
-
- COPERNIC.
-
- Chacun suit son instinct et remplit sa carrière:
- Le nôtre est de sonder le monde et la matière:
- Et l'esprit qui te pèse et mesure tes pas,
- Est plus noble que toi, qui ne te connais pas.
- Je préfère un rayon de science profonde
- A l'éclat des dehors couvrant ta sphère immonde:
- Tu cesses de briller quand la clarté te fuit;
- La pensée est la flamme, et veille dans la nuit.
- Cette lampe immortelle éclaira Pythagore
- Sur l'immobilité du soleil qui te dore.
- Déja les temps passés m'ont dit que Nicétas
- Te vit sous le soleil variant tes climats,
- De ses feux vers l'aurore aller puiser la source
- Qu'on croyait au couchant apportés par sa course.
- Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert.
- Ton étroit diamètre eût-il rien découvert?
- Celui de ta carrière est l'immense mesure,
- Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre
- Touche, au sommet d'un angle, un monde errant dans l'air,
- Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther,
- Où les astres lointains d'un ciel inaccessible
- Cachent dans l'infini leur orbite insensible.
-
- LA TERRE.
-
- Ainsi tu brises donc l'antique firmament,
- Ceintre de crystal pur, voûte de diamant,
- Dont les clous d'or.....
-
- COPERNIC.
-
- Erreurs! songes de l'ignorance!
- Vains prestiges des sens dupes de l'apparence!
-
- LA TERRE.
-
- Crois-tu les détromper?
-
- COPERNIC.
-
- L'homme apprendra de moi
- Que son soleil si lourd, immense au prix de toi,
- Ne peut, pour éclairer ta ronde petitesse,
- Au cercle de tes jours rouler avec vîtesse;
- Tandis que, pour t'offrir à ses traits éclatants,
- En pivotant sur toi, tu tournes moins de temps.
-
- LA TERRE.
-
- L'homme ne croira pas qu'un transport si commode
- De lui-même, le soir, le rende l'antipode.
- Les oiseaux, dira-t-on, du nadir au zénith,
- De vue, en fendant l'air, perdraient soudain leur nid.
-
- COPERNIC.
-
- On saura qu'avec toi l'atmosphère qui roule,
- Entraîne en cheminant ce qui vit sur ta boule;
- Comme sur un navire, où tous ceux qu'il conduit
- S'imaginent voir fuir tous les objets qu'il fuit.
-
- LA TERRE.
-
- Au mortel indolent qui se sent immobile,
- Affirme que sans cesse il court de mille en mille,
- Et qu'il voyage autant, sans s'en apercevoir,
- Que Charles-Quint, toujours fier de se faire voir:
- L'ellébore sera le prix de ta remarque,
- Elève d'Hippocrate, et beau vainqueur d'Hipparque.
-
- COPERNIC.
-
- Je ne m'empresse pas de proclamer à tous
- Les lois de ma raison, car les humains sont fous;
- Et des contemporains toujours l'ingratitude
- Proscrit la vérité conquise par l'étude.
- D'Euclide et d'Archimède astronome appuyé,
- Je m'avance à pas lents, de doutes effrayé:
- Si mon art faisait luire entre les deux solstices
- La face des Césars, le poil des Bérénices,
- Astrologue menteur, si mes vagues discours
- Semblaient mettre d'accord les cieux avec les cours,
- Si, dans l'ombre observant mille intrigues secrètes
- J'en étais le devin, ainsi que des comètes,
- Mon siècle, aimant la fourbe et l'ostentation,
- Me nommerait des grands la constellation:
- Mais, ne tendant qu'au vrai, je n'ai que Dieu pour maître,
- Ce n'est que du tombeau que ma gloire peut naître,
- Après les vains fracas qu'on entend éclater
- Au nom de tous nos rois, du pape et de Luther.
- Retiré loin du bruit, l'ignorance et l'église
- Ne sacrifieront point Copernic à Moïse.
- Je lègue mon systême à quelque zélateur
- Qui sera condamné d'un saint inquisiteur
- A renier sa foi sur le cours de la terre:
- Tant la vérité plaît aux prêtres de ta sphère!
- Adieu. Je crois sentir qu'en fuyant d'ici-bas
- L'ame, à son apogée, ignore leurs débats.
-
- LA TERRE.
-
- Crains ce périhélie où son feu la dévore.
-
- COPERNIC.
-
- Je suis dans le soleil, et je te mire encore.
- (Il disparaît.)
-
-
-LA TERRE, L'ESPACE ET LE TEMPS.
-
- LA TERRE.
-
- De quels maîtres divins en a donc tant appris
- Cet animal pensant, de la lumière épris?
- Qui de mes mouvements lui découvrit la trace?
-
- L'ESPACE ET LE TEMPS.
-
- Nous.
-
- LA TERRE.
-
- Qui donc êtes-vous?
-
- LE TEMPS.
-
- Moi, le Temps.
-
- L'ESPACE.
-
- Moi, l'Espace.
-
- LE TEMPS.
-
- Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule en main,
- Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin.
-
- L'ESPACE.
-
- C'est moi qui de la voûte où chaque étoile brille
- Forme un cadran immense à l'éternelle aiguille.
-
- LA TERRE.
-
- Je reconnais ta voix, ô Temps fallacieux,
- Qui, par ta double face, à-la-fois jeune et vieux,
- Regardes, emportant les mondes sous ton aile,
- Le passé qui me fuit, l'avenir qui m'appelle:
- Toi, je te reconnais aux cercles azurés
- Où sont de tes grandeurs marqués tous les degrés.
-
- L'ESPACE.
-
- Fils de l'éternité, le temps produit chaque âge;
- Fils de l'immensité, l'espace la partage;
- L'immobile infini qu'on ne peut concevoir,
- En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir;
- On ne saisit qu'en nous les lieux et la durée;
- Et par notre puissance, avec art mesurée,
- L'esprit, qui tient de nous ses doctes éléments,
- De nos rapports unis tire ses jugements.
- Ce fut par nos leçons que l'humaine industrie
- Te soumit aux calculs de sa géométrie.
- Sans l'espace, le temps serait inaperçu;
- Sans le temps, de l'espace on n'eût jamais rien su.
-
- LA TERRE.
-
- Je ne te comprends pas.
-
- LE TEMPS.
-
- Trop ignorante masse!
- Sentirais-tu dans l'air toujours changer ta place,
- Si tu n'apercevais de moments en moments
- Des astres d'alentour les divers changements?
- Le terme de leur cours, leur vîtesse inégale,
- Ne t'instruisent-ils pas par leur double intervalle?
- C'est ainsi qu'un chasseur, en décochant deux traits,
- Les juge lents ou prompts d'autant que loin ou près
- Vers le but de leur vol un même instant les porte:
- Et tout ce qui se meut s'estime de la sorte.
-
- L'ESPACE.
-
- Oui, des corps circulant dans ma capacité,
- La pesanteur s'égale à leur vélocité;
- C'est par nos seuls avis que l'homme qui te sonde
- Sait que ta lune agit sur les reflux de l'onde,
- Et connaît que ton pôle en sa nutation
- Borne à vingt-cinq mille ans sa révolution:
- C'est peu que de prévoir les phases des planètes,
- Il suit dans notre sein les retours des comètes,
- Trace la parabole où leurs feux sont perdus,
- Et prédit aux mortels qu'ils ne les verront plus.
-
- LA TERRE.
-
- Ce petit être-là reçut un haut génie!
-
- LE TEMPS.
-
- Non, le temps éternel, l'étendue infinie,
- Où le temps mesurable et l'espace apparent
- Emportent l'univers et passent en courant,
- Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre;
- Son esprit jusque-là ne put jamais s'étendre;
- Et n'attachant à tout qu'un sens matériel,
- Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel.
- Il faut que des moments, des lieux et des figures,
- Pour être comparés, lui prêtent leurs mesures;
- Et le temps fixe et vrai, le vide illimité,
- Se cache autant à lui que la divinité.
- Que de choses pourtant, véritables mystères,
- Que sa science ignore, et nomme des chimères!
- Dieu même, à sa faiblesse invisible en tout point,
- Parce qu'il est voilé, lui semble n'être point.
-
- L'ESPACE.
-
- Eh! l'homme, qui toujours examine et compare,
- Médite peu le fond, et son esprit s'égare.
- Par le temps et l'espace il compte les instants,
- Et ne sait ce que c'est que l'espace et le temps.
- Un an est un long siècle à son impatience;
- Un siècle n'est qu'un jour pour sa vaine espérance:
- Son orgueil ne voit pas que tout son avenir
- Dans le passé rapide est tout près de finir.
- Terre, un quart de ton globe, inutile domaine,
- Aux mortels couronnés paraît suffire à peine;
- Tandis que leurs sujets, n'arpentant qu'un jardin,
- S'étonnent des grandeurs de son étroit confin.
- Ainsi, toujours trompé sur tout ce qu'il embrasse,
- L'homme se croit durable et sans borne en sa place;
- La mort vient, le dépouille, et je reprends sur lui
- Jusqu'au lieu resserré d'où son corps même a fui:
- Car, tout passe en mon sein, emporté par les âges;
- Le monde en doit sortir, et même ses images.
-
- LE TEMPS.
-
- Un drame néanmoins va montrer aux démons
- Ce que font les mortels pour leurs rangs et leurs noms,
- Et l'âge où Charles-Quint, en fatiguant sa vie,
- A cru s'éterniser sur ta superficie.
-
- LA TERRE.
-
- Où donc est le théâtre où ses traits sont offerts?
-
- L'ESPACE.
-
- Aux enfers.
-
- LA TERRE.
-
- En quels lieux sont cachés les enfers?
-
- L'ESPACE.
-
- L'erreur se les figure au centre de ton globe:
- Une comète au loin dans la nuit les dérobe,
- Monde errant, embrasé, plus vaste que le tien;
- Car, dans l'immensité, ton orbe entier n'est rien.
- Tu le sais: dans le vide il est tant de demeures!
- Adieu! poursuis ta route, et roule au gré des heures.
-
- * * * * *
-
- Là finit le prologue, on voit tout s'éclipser;
- L'acte, image du siècle, enfin va commencer.
- Mais sur la scène encor s'abaisse un second voile:
- La fausse renommée y brille en une toile
- Où le pinceau traça le triomphe des chars,
- Au temple de mémoire entraînant les Césars.
- Quelques sages, témoins de leurs superbes rôles,
- Soit dédain, soit pitié qui haussât leurs épaules,
- Courrouçaient d'un souris les centaures d'acier
- Qui de leur sabre nu croyaient les effrayer.
- On voyait des grandeurs les cimes orageuses
- Sur des remparts en feu, qu'en ses courses fangeuses
- Entourait de replis un long fleuve sanglant.
- Les noirs torrents du Styx, le Phlégéton brûlant,
- Dont l'horreur fabuleuse épouvante les ames,
- N'ont rien de plus affreux, dans leurs eaux, dans leurs flammes,
- Qu'un cours de sang humain, roulant à gros bouillons,
- Où surnagent encor, en proie aux tourbillons,
- Des pieds, des corps tronqués, des mains, de pâles têtes.
- Cependant le vainqueur, dont les palmes sont prêtes,
- Traverse le carnage; et, rougi de ce sang,
- L'affreux jour qui s'y plonge en s'y réfléchissant
- Fait reluire au passage une pourpre enflammée,
- Vêtement du héros cher à la renommée;
- Tandis qu'un peuple aveugle entend de toutes parts
- Les trompettes, les chants, les cris, et les pétards.
-
- L'enfer se plaît à voir que du sang qui s'étale
- La lueur rejaillit en pourpre triomphale.
- Le peintre est applaudi par les noirs spectateurs.
- La toile enfin remonte, et fait place aux acteurs.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT DEUXIEME.
-
-
-SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHANT.
-
- La toile se lève. Description du lieu de la scène. L'amiral
- _Bonnivet_, endormi dans sa tente, aperçoit l'image de sa
- maîtresse, qui lui reproche d'avoir entraîné les Français en
- Italie, moins pour leur gloire que par le desir de la revoir à
- Milan. Entretien de _Clément Marot_ et de l'amiral. Apparition
- de l'ombre _de Bayard_ au pied d'un chêne, devant le _Connétable
- de Bourbon_, qu'il laisse avec la _Conscience_. Scène entre _la
- Conscience_ et _le Connétable_ transfuge. Dialogue de la _Mort_
- et d'une _Fourmi_. Pressentiment que s'exprime à soi-même _le
- chêne_ antique sous lequel apparut Bayard. Histoire et chûte de
- ce vieux arbre, arraché par des soldats.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT DEUXIÈME.
-
- LE théâtre présente, en un château gothique,
- Une chambre, que pare un lit non moins antique:
- La nuit y règne encor sous deux rideaux épais
- Brodés à larges fleurs, surmontés par un dais.
- Là, s'agite en dormant un chef plein de vaillance,
- Qui pour François-Premier a manié la lance,
- Bonnivet, dont le camp siége au bord du Tésin:
- Les vîtraux sont blanchis des rayons du matin.
- Vers le lit du guerrier une image se glisse;
- Fille du souvenir, c'est la belle Clérice.
-
-
-BONNIVET ET L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
-L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
- Tu languis, amiral! n'est-ce donc pas pour moi
- Que tu fis traverser les Alpes à ton roi?
- Si j'en crois les baisers et les mots de ta bouche,
- Milan n'eut rien pour toi de plus doux que ma couche.
- Moi, folle Italienne, ardente en mon amour,
- Je te fis oublier tes Lucrèces de cour:
- D'autant plus préférable à ces illustres belles,
- Qu'alors qu'on les subjugue on est fatigué d'elles;
- Tandis que sans façon me laissant obtenir,
- Quand on sort de mes bras, on veut y revenir.
- L'abandon inquiet de vos prudes maîtresses
- Ne vaut pas les transports de mes vives caresses,
- Et leur triste scrupule, et leurs plaisirs gênés
- Embrasent moins vos sens que mes sens effrénés.
- Mon port a-t-il perdu ses graces attrayantes?
- Ai-je les yeux moins vifs, les lèvres moins riantes,
- Le col moins blanc, le sein moins ferme et moins poli,
- Le bras, le pied, le..... quoi? qu'ai-je de moins joli?
- Ah! mon cher Bonnivet! tu brûles, tu soupires,
- Et l'ardeur qui t'émeut dit ce que tu desires.....
- Viens donc.
-
- BONNIVET.
-
- O ma Clérice! objet aimable et beau!
- Déja tu m'apparus vers ce double ruisseau
- Qui, mêlant ses tributs pour former la Durance,
- Des rocs de Briançon coule avec abondance.
- Là, dans ma couche ainsi réveillant mes desirs,
- Tu me vins de Milan retracer les plaisirs:
- Tes appas demi-nus me ravirent en songe;
- Et quand de tes baisers je goûtais le mensonge,
- Tu semblas t'échapper comme une ombre sans corps,
- Loin du lit qu'en désordre avaient mis tes transports.
-
- L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
- J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte,
- Au sein de l'Italie à tes armes rouverte,
- T'attirer doucement par le secret pouvoir
- Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir.
- Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte,
- Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte,
- Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons,
- Tu poussas son armée à repasser les monts.
- Ah! de ton éloquence héroïque, suprême,
- Ma flamme était la source inconnue à toi-même.
- Tu crus, en confondant les plus sages guerriers,
- N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers;
- Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie
- Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie.
- Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi
- Au milieu des périls entraînât, sur ta foi,
- Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille,
- Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille?
- Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus
- Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus.
- (L'image disparaît.)
-
- BONNIVET, _s'éveillant_.
-
- Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne.
- Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne.....
- Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil.
- Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil?
- A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!....
- Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie!
- Non, non, dans les périls dont je me sens pressé,
- Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé:
- Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène;
- Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène.
- Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois;
- Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits,
- Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes,
- Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes,
- Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux
- Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux.
- Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices,
- Mettre une armée entière au bord des précipices,
- Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats;
- Les conduire en aveugle à de lointains combats!
- Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire?
- Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire;
- Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part,
- Je vins ici venger nos affronts et Bayard.
-
-
-CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET.
-
- BONNIVET.
-
- C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore!
-
- MAROT.
-
- Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore;
- Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux,
- Quand l'heure matinale attèle ses chevaux.
- J'aime à voir de son char la lumière vermeille
- Luire au camp des Français, que le clairon éveille;
- Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer
- Emailler les vallons étincelants de fer.
-
- BONNIVET.
-
- Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes,
- Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes.
-
- MAROT.
-
- Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour
- Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour.
-
- BONNIVET.
-
- Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses,
- Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses.
-
- MAROT.
-
- Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour,
- Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour.
-
- BONNIVET.
-
- La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique,
- Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique.
-
- MAROT.
-
- La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon,
- Protège en moi du Pinde un humble nourrisson:
- Je l'aide quelquefois des avis de ma muse
- A tourner plaisamment un conte qui l'amuse.
- Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit,
- Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit.
-
- BONNIVET.
-
- Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve?
-
- MAROT.
-
- La Pallas de nos jours doit être ma Minerve.
- Est-ce un sujet de glose aux malins envieux?
-
- BONNIVET.
-
- Que fait donc votre muse, absente de ses yeux?
-
- MAROT.
-
- Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée.
-
- BONNIVET.
-
- Brave rimeur, courage! A quand votre épopée?
-
- MAROT.
-
- Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer
- Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser.
- Un poëme renaît sur d'héroïques cendres.
- Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres!
- N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours,
- Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours.
-
- BONNIVET.
-
- Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées
- Votre docte Phébus élève nos trophées.
-
- MAROT.
-
- Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements
- Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements.
-
- BONNIVET.
-
- Ah! les héros outrés et la fiction pure,
- Des œuvres d'Apollon sont la seule parure;
- Et de grands mots, tirés du latin et du grec,
- Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec.
- Voilà ce qui soutient les vaines renommées
- Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées.
-
- MAROT.
-
- Si je connais votre art ainsi que vous le mien,
- Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien.
- Chacun notre métier: perdons la frénésie
- Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie.
- Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert,
- Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd;
- Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage,
- Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge.
- Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil.
- L'Europe ne doit plus voir un double soleil:
- Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède.
-
- BONNIVET.
-
- S'il m'écoute, il vaincra.
-
- MAROT.
-
- Que Dieu vous soit en aide!
-
- BONNIVET.
-
- Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant,
- Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent
- Recevront mes soudards comme révérends pères.
-
- MAROT.
-
- Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères.
-
- * * * * *
-
- Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats,
- Que la virginité, dévolue aux prélats,
- Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches:
- Car de l'honneur dévot le diable aime les taches.
-
- Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés.
- La scène offre aux regards des chemins isolés;
- Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine:
- Sur de larges vallons Pavie au loin domine.
- Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts
- Des arbres dont le soir déja noircit les troncs:
- Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge.
- Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge,
- Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux,
- Transfuge de la France, et proscrit belliqueux.
- C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes;
- Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes,
- Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois,
- Et remplissent les airs de murmurantes voix.
- Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre;
- Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre.
-
- BOURBON.
-
- Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir:
- L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir;
- Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée
- Cédera pour sa honte à ma gloire offensée.
- Heureux François-Premier, tremble d'être puni
- Par ce même mortel que ta haine a banni.
- Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître,
- Des brigues de ta cour me vengera peut-être;
- Et je te convaincrai, plaisir digne de moi!
- Qu'un sujet outragé peut avilir un roi.
- Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?...
- Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?.....
- C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné,
- Me jeter en mourant un regard indigné!
- C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature,
- Sa longue épée en croix, et sa pesante armure.....
- Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....!
- Pour m'arracher la bride il étend une main....!
- Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je....
- Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige!
- Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu......
- Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu?
- Rentre au lit de la mort, ou cette lance.....
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- Approche.
- Je suis le chevalier sans peur et sans reproche.
-
- BOURBON.
-
- Qui t'a fait du tombeau quitter la froide nuit?
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- Bayard vient consterner l'orgueil qui te conduit.
-
- BOURBON.
-
- Ton roi, dont l'amitié t'honora dans ta vie,
- Humilia souvent ma vertu poursuivie:
- Lui dûmes-nous tous deux garder la même foi?
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- L'honneur pour nos pareils n'a qu'une même loi.
-
- BOURBON.
-
- J'abhorrais d'un tyran l'injustice hautaine.
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- Lorsqu'il daigna de moi, modeste capitaine,
- Recevoir l'accolade, aux champs de Marignan,
- Valois s'annonca-t-il en superbe tyran,
- Lui qui devant l'honneur de la chevalerie
- Courba sa tête auguste, espoir de la patrie?
-
- BOURBON.
-
- Il voulut d'un prestige exalter nos vertus,
- Pour vaincre ses rivaux par nos mains abattus.
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- Tu les sers contre lui, Connétable perfide!
- Regarde à tes côtés cette vierge rigide:
- Elle te redira qu'on doit au lit d'honneur
- Mourir pour son pays sans reproche et sans peur.
- Adieu! va, déloyal! ton vil triomphe approche:
- Mais tu n'éviteras la peur ni le reproche.
- (L'ombre disparaît.)
-
-
- BOURBON ET LA CONSCIENCE.
-
- BOURBON.
-
- Où suis-je?... Oracle affreux qui confond mon orgueil!
- O spectre tout armé, déserteur du cercueil,
- Serais-tu des enfers l'organe et le ministre?
- Arrête, ombre sévère!... Ah! quel adieu sinistre!...
- Il s'enfonce à travers l'épaisseur des forêts,
- Silencieux comme elle, et sombre en tous ses traits...
- Il fuit.... il a soufflé le désordre en mon ame....
- O mânes redoutés!... Mais toi, maligne femme,
- Toi, parle; que veux-tu? l'horreur de cet instant
- Doit-elle provoquer ton sourire insultant?
- Pourquoi, d'un blanc si pur couverte tout entière,
- Me blesser dans la nuit par ta vive lumière?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Traître! la Conscience enfin te veut parler.
-
- BOURBON.
-
- Importune! à mon camp laisse moi revoler.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- L'ombre du preux Bayard m'ordonna de te suivre:
- N'attends pas que de moi nul effort te délivre.
- Je ne te quitte plus.
-
- BOURBON.
-
- Eh bien, suis mon coursier.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- J'ai des ailes: sur toi je fonds en épervier.
-
- BOURBON.
-
- Crois-tu m'épouvanter comme un enfant timide?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Ma présence a glacé plus d'un cœur intrépide.
- Je te rendrai la paix, si tu me fais juger
- Que sans crime tu vends ton bras à l'étranger.
-
- BOURBON.
-
- N'ai-je pas de Valois, par un zélé service,
- Conquis et mérité la faveur protectrice?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Du rang de connétable il paya tes exploits,
- Et son amitié tendre aggrandit tes emplois.
-
- BOURBON.
-
- Bientôt l'ingrat lui-même, en brisant son ouvrage,
- Ne m'a-t-il pas ravi jusqu'à mon héritage?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Ta fière indépendance, ambitieux soldat,
- Dans l'état prétendait s'ériger un état.
-
- BOURBON.
-
- Sa mère m'y forçait: Louise, à qui la France
- Laisse aujourd'hui porter le poids de la régence,
- Calomniait par-tout mes projets soupçonnés;
- Depuis que, méprisant ses amours surannés,
- Je refusai mes sens et mon jeune veuvage
- A l'offre de son lit dont m'écartait son âge.
- Une vieille coquette, implacable en ce point,
- Poursuit qui la dédaigne, et ne pardonne point.
- Elle me dépouilla de mon bien légitime:
- Fallait-il au couteau me livrer en victime?
- Elle, sa cour, son fils, ne m'opprimaient-ils pas?
- Quel vil principe ont eu nos illustres débats!
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Toujours d'un beau prétexte on se farde à soi-même
- Ses petites noirceurs, son infamie extrême:
- Mais, démentant au fond les dehors affectés,
- J'éclaire les méchants sur leurs difformités.
- Il valait mieux attendre, et détromper ton maître,
- Que d'encourir sa haine, et devenir un traître.
-
- BOURBON.
-
- Pour les peuples ingrats et les rois insolents,
- Des traîtres tels que moi sont des Coriolans.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- S'appuyer de grands noms aux pervers est facile:
- Si tu fais le Romain, imite donc Camille:
- Proscrit des sénateurs, exilé généreux,
- Il ne s'en est vengé qu'en triomphant pour eux:
- Et si Coriolan a droit qu'on le révère,
- C'est par son repentir, né des pleurs d'une mère.
- Cesse donc, en rival d'un malheureux héros,
- D'embraser ton pays au prix de ton repos:
- Ou si son noble exemple a pour toi quelques charmes,
- La patrie est ta mère; eh bien! rends lui les armes.
-
- BOURBON.
-
- Chacun dirait bientôt que faible, irrésolu,
- Je ne n'ai rien su jamais de ce que j'ai voulu,
- Que, tour-à-tour quittant l'empereur et la France,
- J'ai doublement trahi l'une et l'autre puissance;
- Et qu'entre ces partis, homme toujours douteux,
- Je mérite à-la-fois le mépris de tous deux.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- C'est donc la vanité qui seule t'aiguillonne
- Dans le chemin du crime où ton cœur s'abandonne?
- Insensé! ton orgueil a-t-il moins à souffrir
- Parmi ces étrangers à qui tu vins t'offrir?
- Les rivaux, dont ta gloire excite le murmure,
- Te disputent ta place en te nommant parjure:
- L'ombrageux Charles-Quint soupçonne qu'aujourd'hui
- Perfide envers ton roi, tu peux l'être envers lui.
- Il repaît ton espoir de promesses frivoles:
- Tu le sers par des faits, il s'acquitte en paroles;
- Et Pesquaire, et Lannoy, tes compagnons guerriers,
- D'un sourcil dédaigneux insultent tes lauriers:
- Le regard des soldats et leur malin sourire
- Te dit ce que leur bouche a besoin de te dire;
- Et ton crime t'expose à l'affront que tu fuis,
- Chez ceux que tu quittas, et chez ceux que tu suis.
- Ah! qu'il eût mieux valu, recherchant la retraite,
- Dévorant, loin des cours, une douleur muette,
- Te montrer au-dessus de tes fiers ennemis,
- Et digne des grandeurs où le sort t'eût remis!
- Que produit en ces lieux ton courage inutile?
- Tout transfuge est à charge à qui lui donne asyle;
- Un mépris défiant accueille ses secours.
- Je te plains: le dépit t'agite à mes discours;
- Ils pénètrent ton cœur non moins que les morsures
- D'un aspic dont le fiel irrite les piqûres.....
- Où vas-tu donc? pourquoi tes éperons sanglants
- D'un innocent cheval déchirent-ils les flancs?...
- Tu reviens malgré toi sous ces rameaux funèbres,
- Sous ce chêne, où Bayard est sorti des ténèbres:
- Ses traits, ses derniers mots t'ont frappé de terreur.
-
- BOURBON.
-
- Conscience, tais-toi! tu n'es rien qu'une erreur,
- Des sens désordonnés un vaporeux prestige.....
- A te craindre, à t'ouïr, quelle force m'oblige?
- Peux-tu m'ôter mes biens, mon crédit et mon rang?
- Peux-tu blesser ma chair, et répandre mon sang?
- As-tu, pour m'attaquer, une pique, une épée?.....
- Menteuse vision de toute ame trompée,
- Tes scrupules craintifs alarment les dévots,
- Les femmes, les mourants, et non pas les héros.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Superbe! à ma rigueur ne crois pas te soustraire:
- Je punis tes pareils ainsi que le vulgaire.
- Inévitable, prompte à condamner le mal,
- Tout coupable frémit devant mon tribunal.
- On ne me voit en main le glaive ni la lance:
- Mais de mon équité l'invisible vengeance
- S'arme de traits aigus dont je perce le cœur
- De tel qui me bravait par un discours moqueur.
- C'est moi qui fais rougir l'altière courtisane
- De l'or dont l'enrichit l'amour qu'elle profane;
- C'est moi qui, trahissant les voleurs les plus fins,
- Par-fois, sur leur visage écrivis leurs larcins.
- Souvent pour le forçat échappé de la chaîne
- Mon secret jugement est la plus rude gêne:
- Au meurtrier obscur comme au noble brigand,
- Je montre, à tous les coins, l'échafaud qui l'attend.
- J'humilie à ma voix plus d'un Séjan illustre,
- Devant l'homme qui n'a que sa vertu pour lustre:
- Je pince nuit et jour les vils Amphitryons
- Qui laissent Jupiter aggrandir leurs maisons;
- Je mords la Danaé qui l'appelle à son aide;
- Et ma verge en courroux fouette son Ganymède.
- Pour toi, héros de titre et non héros de fait,
- Je te ferai sentir qu'on te fuit, qu'on te hait,
- Que, te rendant la vie à toi-même importune,
- Tourmenté sur la roue où te mit la fortune,
- Sans retour arraché des routes du devoir,
- Ton audace est en toi l'effet du désespoir.
- Pars donc! rejoins ton camp; va singer le grand homme.
-
- BOURBON.
-
- Laisse-moi.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Je te suis.
-
- BOURBON.
-
- Quoi! toujours?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Jusqu'à Rome.
-
- * * * * *
-
- Elle dit: mais Bourbon, lançant un œil hagard
- Autour du sombre chêne où reparut Bayard,
- Pique de l'éperon; et du pied, en arrière,
- Son coursier en partant touche une fourmillière,
- Populeuse cité, qu'écrase en un moment
- De ses amples greniers l'entier écroulement.
- Les démons, dont la vue est perçante et divine,
- Pleins d'un vif intérêt contemplent sa ruine:
- Des rangs les plus lointains de leur cirque étendu,
- Ils attachent leurs yeux sur ce peuple éperdu,
- Dont se sauve à grand'peine une fourmi tremblante,
- Qui, grimpant au travers de l'arène roulante,
- Dans le commun naufrage enfin trouvant un port,
- Atteint le haut d'une herbe; et là, parle à la Mort.
-
-
-LA FOURMI ET LA MORT.
-
- LA FOURMI.
-
- Où fuirai-je? ô désastre! ah! tout tombe en poussière...
- Quel gouffre ensevelit ma nation entière?
- Eh quoi! la terre, hélas! ébranlant ses soutiens,
- Engloutit nos travaux, nos familles, nos biens...
- Ciel! protège la cime où je fuis la tempête;
- O Mort! épargne-moi: cruelle Mort! arrête.
- Je suis seule échappée aux abymes ouverts.....
- Prétends-tu qu'avec moi finisse l'univers?
-
- LA MORT.
-
- Que dis-tu, faible insecte, et quelle est ta pensée?
- Toute ta république à jamais renversée
- Changera seulement ton étroit horizon:
- L'ordre de l'univers en souffrira-t-il? Non.
-
- LA FOURMI.
-
- Ah! Dieu qui fit pour nous l'ombre, la clarté pure,
- Les eaux, les fleurs, les fruits, et toute la nature,
- Ne t'a pas commandé de nous exterminer.
-
- LA MORT.
-
- Le Dieu qui fit vos jours m'a dit de les borner.
- Ce Dieu fit tout pour vous comme pour chaque race
- Dont la foule innombrable arrive au monde, et passe.
-
- LA FOURMI.
-
- O triste Mort! fléau de la création!
-
- LA MORT.
-
- Moi! je la reproduis par la destruction.
- Chaque individu meurt, l'espèce est éternelle:
- Je dois les frapper tous, et ne puis rien sur elle.
- Quand je viens les saisir, Dieu qui sait bien pourquoi
- Ne voit pas que la mort ait rien de triste en soi.
-
- LA FOURMI.
-
- Ainsi donc, sans pitié tu m'ôteras la vie,
- Comme à ce peuple, hélas! tu l'as déja ravie!
- Eh! qu'avions-nous besoin d'établir nos maisons,
- D'y nourrir nos enfants à l'abri des saisons,
- Et de tant signaler notre active industrie,
- Nos politiques lois, nos soins pour la patrie?
-
- LA MORT.
-
- Ces mœurs sont votre instinct jusqu'au temps du trépas;
- Par elles vous viviez, ne les déplorez pas.
-
- LA FOURMI.
-
- Après l'ébranlement de tout notre hémisphère,
- Des êtres tels que nous restent-ils sur la terre?
-
- LA MORT.
-
- Pauvre fourmi! le choc a brouillé ton cerveau.
- A quelques pas d'ici cherche un abri nouveau:
- Tes yeux y trouveront des peuplades semblables
- A celle qui périt sous un monceau de sables;
- Bientôt, vers le butin courant par millions,
- Elles vont t'enrôler en leurs noirs bataillons.
-
- LA FOURMI.
-
- Quel pouvoir a, du sol agitant la surface,
- Subverti nos états et la terrestre masse?
-
- LA MORT.
-
- Le pied d'un animal, et non le bras d'un Dieu,
- Renversa votre empire en traversant ce lieu.
-
- LA FOURMI.
-
- Quel colosse puissant!
-
- LA MORT.
-
- Ce colosse superbe
- N'est qu'un cheval mortel, qui foule et qui paît l'herbe.
- Aveugles l'un pour l'autre, et d'instinct séparés,
- Vous existez ensemble et vous vous ignorez:
- Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrême;
- Ta petitesse aux siens te dérobe de même.
- Ainsi tant d'animaux, diversement produits,
- Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits:
- Tour-à-tour l'un de l'autre utile nourriture,
- A tous également je les livre en pâture;
- Et, les cédant sans choix aux rongeants appétits,
- L'aigle est en proie au ver, et les forts aux petits.
- Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible,
- Au long dos écaillé d'émeraude flexible,
- Ce lézard, dont la gueule effrayait vos cités?
- Un serpent en dîna dans ses trous écartés.
- Ce pivert, qui dardait une langue afilée
- Sur votre colonie à sa faim immolée,
- Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueur
- Fut pris d'un épervier, qui lui rongea le cœur.
- Cet ennemi si prompt, ignoré de ta vue,
- Craint d'autres ennemis dont la serre le tue.
- Tous vivent de carnage; et, rebelles au sort,
- Tous, quand vient leur instant, se plaignent de la mort.
-
- LA FOURMI.
-
- Ces créatures-là n'ont pas des destinées
- Si tristes que la nôtre et sitôt terminées?
-
- LA MORT.
-
- Etonne-toi bien moins de tes destins si courts,
- Que de naître si faible, et de compter des jours.
- Effet prodigieux de la toute-puissance,
- Qui, d'organes si fins protégeant l'existence,
- Défend à mille chocs de rompre les ressorts
- Par qui ton cœur palpite en un si frêle corps!
- Que peut contre mes dards ta fragile cuirasse?
- Comment affermis-tu ton regard dans l'espace,
- Et respires-tu l'air, souvent pernicieux
- Au plus robuste oiseau né pour braver les cieux?
- Ne murmure donc plus si ton destin s'arrête.
- L'herbe qui maintenant te porte sur son faîte,
- Doit-elle autant durer que ce chêne au longs bras,
- Grand être, encor vivant, que tu ne connais pas?
- Ce géant des forêts va sous ma faulx encore
- Gémir, atteint des coups d'un être qu'il ignore;
- Cet être enfin, c'est l'homme, orgueilleux animal.
- Et des lieux qu'il parcourt tyran le plus fatal.
-
- * * * * *
-
- La Mort avait parlé: du creux de l'arbre antique,
- Un hibou fit ouïr son cri mélancolique:
- Au présage annoncé par sa sinistre voix
- Le chêne à part se dit, en langage des bois:
-
- LE CHÊNE.
-
- Malheureux arbre! En moi quel tumulte s'élève!
- Je sens que vers mon cœur se retire ma sève:
- Mes membres ont tremblé, comme ils tremblent souvent
- Du frisson qui les glace à l'approche du vent.
- Cependant la fraîcheur et la paix m'environne:
- Nul choc ne m'avertit qu'il pleuve ni qu'il tonne:
- De tous les points divers de l'espace éthéré
- La nuit souffle sur moi l'air le plus épuré.
- Quel noir pressentiment m'épouvante, me glace?
- M'annonce-t-il ma fin? moi, dont l'antique race
- A peuplé l'univers de tant d'arbres fameux!
- La nature me dit que je suis grand comme eux:
- En mon accroissement nul voisin ne m'arrête:
- Je sens loin de mon tronc se balancer ma tête:
- Je sens mes bras des cieux mesurer la hauteur,
- Et mes pieds des enfers sonder la profondeur.
- Ah, qu'importe! La mort va m'entraîner peut-être.....
- Sais-je comment, pourquoi, je commençai de naître?
- Sais-je comment, pourquoi, sitôt je périrai?
- Immobile sur terre, en moi seul retiré,
- Je ne vois ni n'entends: aucune voix n'exhale
- Le trouble qui saisit mon ame végétale;
- Mais sensible aux objets qui me viennent saisir,
- Non moins que la douleur j'éprouve le plaisir.
- Cent hivers, m'arrachant ma robe de verdure,
- M'ont déja fait subir leur piquante froidure,
- Et, glaçant mes rameaux comprimés et roidis,
- Ont chargé de frimas mes membres engourdis:
- Mais lorsque du printemps les ailes caressantes
- Revenaient protéger mes feuilles renaissantes,
- Quel charme de sentir sa main me délivrer,
- Ma sève plus active en mes veines errer,
- La force déployer mes tiges vigoureuses,
- Le germe entrer au sein de mes fleurs amoureuses,
- Et se multipliant par mille extrémités,
- Rapporter à mon cœur toutes leurs voluptés!
- Quelle douceur je goûte à boire la rosée,
- Et les sucs de la terre à mes pieds arrosée,
- Lorsque des chauds étés les feux étincelants
- Brûlent ma chevelure et desséchent mes flancs!
- Dans le recueillement du nocturne silence,
- De mon secret sommeil paisible jouissance,
- Que semblent respecter le mouvement des airs
- Et les hôtes nourris sous mes ombrages verts,
- J'attends l'heure où par-tout les chantres de l'aurore
- Font tendrement frémir mon écorce sonore.
- Si j'ai peine à dompter les vents et leurs fureurs,
- Des torrents de la pluie affreux avant-coureurs;
- Si la foudre, sur moi gravant des cicatrices,
- M'a déja de la mort annoncé les supplices;
- N'ai-je donc pas, ô Dieu! sujet de redouter
- La perte des plaisirs qu'elle viendra m'ôter?
- Encor plein de verdeur, mon feu va-t-il s'éteindre?
- Je jouis de la vie; ô Mort, je dois te craindre.
-
- * * * * *
-
- Il dit: on aperçoit quelques soldats épars:
- De hauts bonnets velus ombrageaient leurs regards:
- Leurs mains portaient un càble, et leur dos une hache:
- Leur visage fendu par leur double moustache,
- Leur teint où de la vigne a bourgeonné la fleur,
- D'un prêtre qui les suit relevaient la pâleur;
- C'était leur aumônier; et, cousu d'aiguillettes,
- Leur commandant, tout fier de jeunes épaulettes,
- En Céphale nouveau, devançait le matin:
- Armé d'un court fusil, il poursuit le butin;
- Et chassant les oiseaux, familles bocagères,
- S'exerce en les tuant à mieux tuer ses frères.
-
-
-UN AUMONIER, UN CAPITAINE, UN OFFICIER, ET QUELQUES SOLDATS.
-
- LE CAPITAINE.
-
- Voici le lieu marqué pour nos détachements:
- Ces bois nous serviront de bons retranchements:
- Faites-en sur la route un abattis en forme.
-
- L'OFFICIER.
-
- Camarades, holà! coupez cet arbre énorme.
-
- L'AUMÔNIER.
-
- La parole de Dieu s'accomplit en nos temps,
- Messieurs: tout est fauché comme l'herbe des champs:
- L'orgueilleux dont le front est voisin de la nue,
- Tombe, et meurt à jamais quand son heure est venue.
-
- LE CAPITAINE.
-
- Quoi! votre charité s'étend-elle à ces bois,
- L'abbé? vous en parlez comme on parle des rois!
-
- L'AUMÔNIER.
-
- Cet arbre est né comme eux superbe et périssable.
- Que lui sert aujourd'hui que l'histoire ou la fable
- De son antique honneur ait rempli l'univers?
- Car si nous en croyons tous les siècles divers,
- La plaine de Membré vit son aïeul auguste
- Protéger de ses bras la famille d'un juste.
- Les chênes, ses parents, quoique sourds et sans yeux,
- Devenus à Dodone organes des faux dieux,
- Exhalaient de leur tronc une voix prophétique,
- Oracle interrogé des confins de l'Attique.
- La dryade, au sortir de leur sein verdoyant,
- Aux voyageurs divins montrait un front riant;
- Et leur feuille ondoyante en couronnes civiques
- Ceignait dans les cités les têtes héroïques.
- De la Tamise au Rhône, et du Rhin à l'Oder,
- Gaulois, Germains, frappant des boucliers de fer,
- Ont de sanglants autels honoré ses ancêtres:
- On vit, la serpe en main, leurs homicides prêtres,
- Perçant les airs de chants mêlés aux sons du cor,
- De son gui consacré couper les bourgeons d'or.
- Son corps, depuis ce temps, a recelé des fées:
- Ses bras des chevaliers portèrent les trophées;
- Et, de fragiles nœuds durables monuments,
- Ses flancs en leur écorce ont reçu les serments
- Des amours plus légers que les oiseaux sans nombre
- Peuple ailé qui voltige et bâtit sous son ombre.
- Eh bien! tant d'attributs ne préserveront pas
- Ce vieux roi des forêts de pourrir ici-bas.
-
- L'OFFICIER, _aux soldats_.
-
- Frappez, sciez, taillez, sappez, fouillez la terre.
-
- L'AUMÔNIER.
-
- Rien n'est donc à l'abri des fleaux de la guerre!
- Combien tous ces soldats et leur chef rugissant
- Signalent de courroux contre un arbre innocent!
- Hier, contre un moulin ils écumaient de rage;
- Et demain leur fureur va brûler un village.
- Sot délire!
-
- UN SOLDAT.
-
- Voyez ce chat-huant qui fuit!.....
-
- LE CAPITAINE, _tirant sur l'oiseau_.
-
- Pour ton œil faux et louche il n'est plus assez nuit....
- A bas! tu n'iras plus, quand l'ombre tend ses voiles,
- Chasser dans la campagne aux lueurs des étoiles.
-
- L'AUMÔNIER.
-
- Quel luxe de plumage en son obscurité!
- De la création riche diversité!....
-
- LE SOLDAT.
-
- Une taupe en ces trous?.. tiens, meurs en ton coin sombre.
-
- LE CAPITAINE.
-
- La taupe dans son nid, le hibou dans son ombre,
- Ont subi le destin de tant d'hommes peureux
- Souvent frappés de mort dans leur lit ténébreux.
-
- L'AUMÔNIER.
-
- Les dangers sont par-tout: il n'est d'autre science
- Que de mettre en Dieu seul toute sa confiance.
-
- LE CHÊNE.
-
- Quelle force m'ébranle?....
-
- LA MORT.
-
- Ah! tu gémis en vain.
-
- LE CHÊNE.
-
- Je chancelle....
-
- LA MORT.
-
- Il est temps de céder à ma main:
- Du sol qui t'a nourri j'arrache ta racine,
- Tombe, et remplis le ciel du bruit de ta ruine!
- Adieu! j'entends de Mars le bronze au loin tonner,
- Et sur des bords sanglants ma fureur va planer.
-
- L'arbre alors se renverse, et tout le voisinage
- Perd à jamais sa vue et son antique ombrage.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT TROISIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU TROISIÈME CHANT.
-
- Description des camps retranchés de _François-Premier_ sous Pavie,
- et de ceux de _Bourbon_, _Lannoi_ et _Pesquaire_. Discours
- des chefs qui haranguent leurs soldats avant la bataille.
- _Les Vents._ Dialogue du chevalier _la Trimouille_ et de la
- _Mort_. Combat. Dialogue de la _Peur_, de la _Honte_, et du duc
- _d'Alençon_. Mort de l'amiral _Bonnivet_ et de _la Trimouille_.
- Entretien de _François-Premier_ vaincu; discours et mort de
- son cheval. Invocation du roi au soleil, témoin de sa défaite.
- Discours d'_Hélion_, dieu du soleil. Applaudissements des démons,
- spectateurs de ces différentes scènes.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT TROISIÈME.
-
- LE théâtre changé soudain offre aux regards
- Les plaines où Pavie élève ses remparts:
- Des escadrons par-tout, rangés sous leurs bannières,
- Bordent les champs lointains d'éclatantes barrières;
- Les piques, hérissant les épais bataillons,
- Forment des murs d'acier, lancent mille rayons.
- Sur leurs foudres ici par des chevaux traînées,
- Chantent, le verre en main, de fumants Salmonées:
- Là, des soldats vont boire en des brocs de liqueurs
- Le mépris des dangers dont s'enivrent leurs cœurs;
- Là, se hâte l'adieu d'ardentes vivandières,
- Veuves deux fois le jour, et Ménades grossières.
- Non loin, à triples rangs marchent des corps nombreux;
- Les fifres, le tambour, guident leurs pieds poudreux;
- Et le clairon aigu, les sonores tymbales,
- Répondent aux canons, tonnant par intervalles.
- D'un côté c'est Bourbon, qui, plein du feu de Mars,
- Conduit de Charles-Quint les flottants étendards;
- Lannoy partage ici l'armée avec Pesquaire:
- De l'autre, impatient des hasards de la guerre,
- François-Premier commande à ses preux chevaliers:
- Sa vive Salamandre et l'or de ses colliers,
- Sa plume, d'un beau front décorant la jeunesse,
- Ses cheveux demi-ras, sa longue barbe épaisse,
- La candeur de ses traits, la hauteur de son port,
- Sur tous les autres chefs le signalent d'abord:
- Il leur parle de lui moins que de la patrie.
- Henri-d'Albret est là, de qui l'ame aguerrie
- Dispute à Charles-Quint le sceptre Navarois:
- Son sang, d'où sortira le plus aimé des rois,
- D'une ardeur martiale enflamme son visage.
- Après lui vient Saint-Pol, son émule en courage,
- Favori de Valois, dans sa cour sans rival;
- A son port, à son luxe, on le croit son égal.
- Plus loin, avec lenteur s'avance la Trimouille;
- Il courbe un front pensif que l'âge enfin dépouille:
- Treize lustres passés le virent chez trois rois
- Blanchir sous le fardeau d'un belliqueux harnois;
- Vieux, son vieux corselet atteste un long service.
- A ses côtés paraît le noble la Palisse,
- Sage ami de Bayard, plus froid, non moins vaillant;
- Sous un maintien tranquille il cache un cœur bouillant.
- Bonnivet, ton coursier hennit devant ta troupe;
- L'image de Clérice alors montée en croupe
- Te presse; et l'on distingue et Lambesc, et Brion,
- Parmi vingt chefs brillants et d'armure et de nom.
-
- L'Imprévoyance accourt, et d'un aile étourdie
- Plane autour d'eux, levant une tête hardie,
- Prête à les aveugler d'un magique bandeau
- Dont le prisme éblouit, et change tout en beau.
- Les Vents poussent des cris d'orgueil et de colère;
- Et de ses premiers feux l'astre du jour éclaire
- Ces atômes guerriers, se disputant un coin
- Sur le globe terrestre où lui seul brille au loin.
-
-
-PESQUAIRE, SES SOLDATS, ET LES VENTS.
-
- PESQUAIRE.
-
- Amis de la fortune et de la renommée,
- Soldats! portons secours à Pavie affamée.
- L'ennemi, dans son camp faussement attaqué,
- S'épouvante déja de s'y voir provoqué:
- S'ils nous cèdent la route, allons sauver Pavie;
- S'ils arrêtent nos pas, arrachons-leur la vie.
- Croyez-en et Pesquaire, et Bourbon, et Lannoy;
- Méprisez les Français et leur superbe roi.
- L'Italie, aisément par leurs armes surprise,
- Fut de tout temps perdue aussitôt que conquise:
- Légers, impatients, non moins que hasardeux,
- Quand leur fougue est à bout, on ne craint plus rien d'eux.
- Les longs travaux d'un siége, épuisant leur armée,
- Ont ralenti leur force à demi consumée:
- Leur prince est loin d'avoir en ses rangs complétés
- Tous les soldats qu'il paie et qui lui sont comptés:
- Las, faibles, appauvris de garnisons lointaines,
- Trahis des alliés, désertant par centaines,
- Ces troupeaux de Gaulois vont fuir devant le char
- De l'heureux Charles-Quint, notre nouveau César.
- Vive notre empereur! mort à cette canaille!
-
- LES SOLDATS.
-
- Vive notre empereur! oui, livrons la bataille!
-
- LES VENTS.
-
- Quelles clameurs, mon frère! ah! je fuis plein d'horreur...
- --La mer ne hurle pas avec tant de fureur.
- --Vers le camp des Français tes ailes sont tendues,
- Va, porte-leur ces voix dans les airs répandues.
- --Mon frère, je venais sur les bords du Tésin
- Semer l'esprit des fleurs qui parfumaient mon sein,
- Agiter doucement les cloches matinales:
- Hélas! faut-il, percé du sifflement des balles,
- Souffler l'odeur du sang et la poudre à canon,
- Des mousquets tout le jour vomir l'horrible son,
- Et, rapides courriers de subites alarmes,
- Faire au loin retentir la tempête des armes?
- --Eh bien! renvoyons-nous tous les bruits des combats,
- Frappons dans les deux camps l'oreille des soldats,
- Et, chassant coup-sur-coup la grêle meurtrière,
- Volons chargés de cris, de flamme, et de poussière.
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER, LES CHEFS, LES SOLDATS DE SON ARMÉE, L'IMPRÉVOYANCE,
-LA MORT, LES VENTS, ET LES HEURES.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Dignes vengeurs des lys, voici l'heure et le jour
- De signaler pour eux votre honorable amour.
- On ose rallumer autour de nos enceintes
- Des foudres qu'à jamais nous devions croire éteintes;
- Entendez nos rivaux dans nos camps insultés
- Braver de Marignan les vainqueurs redoutés!
- C'est peu que ce combat soit nommé par l'histoire
- Le combat des Géants, titre immortel de gloire!...
- Ah! s'ils l'ont oublié, réprimons leur transport:
- Leur attaque a donné le signal de leur mort.
- Marchons! et vous saurez contre leur insolence
- Ce que peut votre zèle aidé par ma présence.
- Sied-il que votre roi, moins digne de son nom,
- Tarde encor à punir le transfuge Bourbon?
- Sied-il qu'un déserteur, qu'un ingrat, qu'un rebelle,
- Nous force à reculer vers quelque citadelle?
- Que servit notre essor, qui, s'ouvrant des chemins,
- Surprit au haut des monts l'aigle altier des Germains,
- S'il nous faut, reployant nos ailes inutiles,
- Sous les Alpes ramper, fuir en lâches reptiles?
- Non; ces monts éternels, gardant mon souvenir,
- Ne diront point ma honte aux âges à venir:
- Je ne repasserai sur leurs têtes blanchies
- Qu'en des routes encore avec honneur franchies.....
- Il semble que du ciel je les entends crier:
- «Vos ennemis sont là; courez les foudroyer,
- «Soldats! vos premiers coups, dont la France se vante,
- «Font devant vos drapeaux élancer l'épouvante:
- «Le bruit par-tout semé de tant d'exploits heureux
- «D'avance les terrasse, et gronde encor sur eux.»
- Ne balançons donc pas, et terminons la guerre.
- Frappons, foulons aux pieds Lannoy, Bourbon, Pesquaire.
- Mon rival apprendra que ses fiers généraux
- Sur le bord du Tésin ont trouvé nos héros;
- Et qu'à jamais rentré dans mes mains souveraines,
- Le duché de Milan est un de mes domaines.
-
- UN CAPITAINE.
-
- Gloire à notre Alexandre! et feu sur tout coquin
- Osant nommer César le pâle Charles-Quint!
-
- SOLDATS.
-
- Vive, vive le roi! mort à cette canaille!
-
- L'IMPRÉVOYANCE.
-
- Grand roi! l'heure est propice à livrer la bataille.
- Ceins mon divin bandeau: marche, et vois rayonner
- Les palmes que ta main s'apprête à moissonner.
- L'empereur, lent et sombre, est né pour les désastres:
- Toi, prompt, fier et hardi, tu vas toucher les astres.
-
- HENRI-D'ALBRET.
-
- O Chabanne, voyez que, malgré vous et moi,
- La folle Imprévoyance aveugle votre roi.
-
- LA PALISSE.
-
- Ah! quiconque à la guerre est jaloux de la gloire,
- N'a qu'un but devant lui, ce but est la victoire.
- La constance n'est point l'opiniâtreté.
- «Laissons, disais-je au roi, ce siége en vain tenté:
- «Ecartons-nous plutôt de la ville investie
- «Que de perdre en un coup le gain de la partie.
- «Nos rivaux, épuisés par la route et la faim,
- «D'eux-mêmes en marchant se détruiront enfin:
- «Sire, alors paraissons; et les villes charmées
- «Vous apportant leurs clés, s'ouvrant à vos armées,
- «Admireront comment, arbitre des hasards,
- «Vous hâtez vos succès par de sages retards.»
- Tels étaient nos avis: l'instant de le convaincre
- Est passé maintenant. On canonne ... allons vaincre!
-
- HENRI-D'ALBRET.
-
- Au feu, mes compagnons! fondons sur ces gens-ci;
- Vous n'avez nul péril à redouter ici:
- La victoire est à nous; leur mort est assurée.
-
- LA PALISSE.
-
- Au feu, vaillants soldats! allons à la curée.
- Nous sommes les plus forts: ces gens vont devant nous
- Fuir comme les moutons à l'approche des loups.
-
- SAINT-POL.
-
- Mes amis, ce sont là les pillards du Mexique:
- Tuons-les! empochons tout l'or de l'Amérique.
-
- LA MORT.
-
- Oh! comme du butin ces guerriers trop jaloux
- Courent, bride abattue, au-devant de mes coups!
- Agitez tous leurs sens d'une rage insensée,
- Tambour, fifre, trompette; ôtez-leur la pensée.
-
- Vieux la Trimouille, toi, parmi tes escadrons
- Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts.
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée
- M'avertit que ta faulx sur ma tête est levée.
-
- LA MORT.
-
- Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs?
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Me fais-tu peur?
-
- LA MORT.
-
- Malgré les dehors que tu prends,
- Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas envie?
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Non, je sais préférer mon honneur à ma vie.
-
- LA MORT.
-
- Tu te roidis, brave homme: hélas! qu'en ce moment
- Ton courage affecté me sourit tristement!
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- J'ai toujours sans effroi contemplé ton image.
-
- LA MORT.
-
- Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage:
- Mais lorsque les regards m'envisagent de près,
- Mon aspect fait frémir: conviens-en.
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Moi! jamais.
-
- LA MORT.
-
- Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée
- De lauriers éclatants se montre couronnée;
- La gloire, de son voile, aux regards des héros
- Cache les vers hideux qui me rongent les os:
- On vante mes cyprès. Cependant ma présence
- Hier à la retraite exhortait ta prudence:
- Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux;
- Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux;
- Et ton coursier, l'œil morne, et baissant la crinière,
- Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière.
- C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain,
- Ne pourront de ma faulx parer le coup certain.
- Va te faire immoler... Un jour, ta vieille armure
- Sera de ton château l'honorable parure!
- Mais quand de tes périls je t'accours avertir,
- Aux crédules soldats oseras-tu mentir;
- Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse
- Ces jeunes campagnards, milice valeureuse?
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Laisse-moi les guider, ne les consterne pas.
- Avancez, mes enfants! et signalez vos bras!
- Je vous parle en bon père, et vous le dis sans feindre;
- Ici tout à gagner, et nulle perte à craindre.
-
- BONNIVET.
-
- Bien, mon vieux chevalier! c'est parler comme il faut.
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Nous mentons en damnés; ce jour-ci sera chaud.
- Je te l'ai dit.
-
- BONNIVET.
-
- Ami, que rien ne t'effarouche:
- Nous vaincrons.
-
- L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
- Bonnivet, ce soir, viens dans ma couche!
-
- BONNIVET.
-
- Ai-je temps d'y songer dans ce bruyant conflit?
- Gare ici que la mort me creuse un autre lit.
-
- L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
- Souviens-toi qu'à ces bords j'attachai ta constance:
- J'ai dans l'événement plus de part qu'on ne pense.
-
- BONNIVET.
-
- Folle image! va-t'en..... mes braves canonniers,
- Là-bas, de l'ennemi les bataillons entiers
- Des portes de Pavie ont tenté le passage.....
- De nos feux sur leur route allez grossir l'orage;
- Et dirigeant contre eux vos tonnerres roulants,
- Faites pleuvoir le fer et le plomb sur leurs flancs.
-
- LA MORT.
-
- Quel tumulte!... La foule et se disperse et crie.....
- Déchargez la fureur de votre artillerie!
- Redoublez, éclatez, mousquetades, obus!
- Voilà, voilà les rangs entr'ouverts et rompus....
- Les escadrons ployant sous le feu qui les perce;
- Chevaux et fantassins, tout tombe, se renverse.....
- Têtes, jambes et bras, affreux lambeaux, volez!
- Plumets, bonnets sanglants, casques vides, roulez!
- Grondez, bouches d'airain, mes organes fidèles,
- Vomissez la terreur et mes flèches cruelles.....
- Bourbon, soutiens le choc... Ah! ah! je m'aperçois
- Que ton front a pâli pour la première fois.....
- Pesquaire, de bien près j'ai passé sur ta tête...
- Toi, qui viens si fougueux, l'arquebuse t'arrête,
- Jeune officier buveur, qui te battais si bien!
- Tu dédaignais l'hymen, la paix du citoyen;
- Où t'a conduit l'orgueil d'une ardeur martiale?
- Dans ton bel âge, atteint d'une homicide balle,
- Tu n'es plus! ton œil fier ne verra plus le ciel.
- Et vous, qui, sur les monts, nourris de lait, de miel,
- Innocents, respiriez dans la libre Helvétie;
- Et vous, pauvres enfants de l'âpre Carinthie,
- Qui vendîtes vos jours au prix de quelques sous,
- Troupeaux que j'achetai, tombez donc sous mes coups.
- Quoi donc? vous reculez, trop timides recrues!
- Ah! jamais tant d'horreurs ne vous sont apparues;
- La mort est inflexible à vos cris qu'elle entend.
- «Mon vieux père, dis-tu, dans ses vignes m'attend...»
- Tu ne fouleras plus la pourpre des vendanges,
- Rougis tes pieds au sang qui fume dans les fanges.
- «Moi, ma femme au hameau compte sur mon retour..»
- Elle peut dans ton lit soudain changer d'amour:
- Son sein fécondera les baisers d'un autre homme.
- Toi donc, que je t'égorge, et toi, que je t'assomme!
- Je cours à pas plus prompts que le pied des fuyards..
- Mais quoi! vous franchissez vos fossés, vos remparts,
- Français!... De vos rivaux j'ai fait un long carnage:
- Eh bien, dans votre sang il faut donc que je nage;
- Et que, trompant le sort, je tourne mes rigueurs
- Sur vous et votre roi qui vous croyez vainqueurs.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Amis! sonnez la chasse, et forçons dans l'arène
- Tous ces timides cerfs nous fuyant par la plaine.
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Sire, hors de ce camp pourquoi vous élancer?
- Entre eux et vos canons c'est trop mal vous placer.
-
- MAROT.
-
- Suivons de Marignan le héros tutélaire!
-
- SAINT-POL.
-
- Qui connaît les périls n'est pas si téméraire:
- Qui n'en courut jamais s'y lance trop avant.
-
- MAROT.
-
- Qui les prévoit le moins en sort le plus souvent.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Quoi! Marot tient l'épée ainsi que la trompette!
-
- MAROT.
-
- Sire, on n'est pas poltron parce qu'on est poëte:
- Tyrthée, Eschyle, Alcée, ont bravé les hasards.
- Un vrai fils d'Apollon n'a jamais peur de Mars.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- A moi, mes défenseurs! au butin! à la gloire!
- Partons.
-
- LES SOLDATS.
-
- Vive le roi!... Mort! Massacre! Victoire!
-
- LES VENTS.
-
- Ah! d'horreur et de bruit quel effroyable cours!
- O rage!... il nous suffoque.... il rend les échos sourds...
- Mais les bronzes français sont réduits à se taire....
- La force a rallié les troupes de Pesquaire....
- Vole, à toi ce salpêtre!...--A toi, bombes, boulets!
- --Tremblez, clochers lointains, ponts, remparts, et palais!
- --Eh bien? nos promptes sœurs, eh bien, filles ailées,
- Avez-vous du canon pu compter les volées,
- Heures, qui vous hâtez de rappeler Vesper?
- Précipitez ce jour, rendez la paix à l'air.
- Nous, aux quartiers voisins où Montmorenci veille,
- Portons de ce combat l'avis à son oreille.
-
- * * * * *
-
- Ils volent: un prestige incroyable à nos yeux
- Rend soudain les démons présents à d'autres lieux,
- Et plus prompt que les vents les transporte en des plaines
- Où d'un camp retranché siégeaient les capitaines.
-
-
-LE DUC D'ALENÇON, MONTMORENCI, ET LES HEURES.
-
- MONTMORENCI.
-
- Oh! quel bruit sourd ... des airs entendez-vous le son?
- Votre frère combat, noble duc d'Alençon!
-
- D'ALENÇON.
-
- Oui, des Vents empressés je reçois le message.
- Le roi cueillera-t-il des lauriers sans partage?
- Courons de Charles-Quint punir les vils agents;
- Passons leur sur le ventre, écrasons tous ses gens.
- Les malheurs de Lautrec au sein de l'Italie
- De leur superbe audace exaltaient la folie:
- Maintenant nos soldats ont de fermes appuis;
- Mon frère est dans l'armée, et moi-même j'y suis.
-
- MONTMORENCI.
-
- Commandez, monseigneur: les voilà tous en selle.
-
- LES HEURES.
-
- Nous t'amenons, ô Mort, une troupe nouvelle:
- Esclaves du destin, ministres de sa loi,
- Pourquoi nous soumet-il à ce funeste emploi?
- Ah? qu'il nous plairait mieux, riantes, fortunées,
- De guider pas à pas d'agréables journées,
- De rouler mollement un cercle de plaisirs
- Qui des heureux humains charmât tous les loisirs,
- Jusqu'au temps où l'ennui de leur vieillesse éteinte
- Verrait de jours sans pleurs le doux terme sans crainte!
-
- * * * * *
-
- A peine d'Alençon arrivent les soldats
- Aux bords ensanglantés par les premier combats,
- Qu'une horrible Déesse au tumulte échappée
- Pousse à grands cris vers eux sa voix entrecoupée.
-
- LA PEUR, _aux soldats du duc d'Alençon_.
-
- Fuyez! tout est perdu! sauvez-vous, malheureux!...
- Vos nombreux ennemis sont des Géants affreux...
- Ici frappe le sabre et d'estoc et de taille...
- Ici la lance brille, et là pleut la mitraille....
- Au froid de mes frissons c'est résister assez....
- Vos fronts pâles, vos yeux hagards, vos poils dressés,
- Vous rendent l'un à l'autre un spectacle effroyable...
- Fuyez, fût-ce en enfer! laissez la gloire au diable!
- Mais quoi? ne vois-je pas d'Alençon arrivé,
- Tout coloré d'orgueil, marchant le nez levé?
- De ces fanfarons-là l'audace est passagère:
- Son œil flottant trahit son douteux caractère:
- Brave, et non courageux, plein de fausse chaleur,
- Quand sa fougue le quitte, il reste sans valeur:
- Son teint, dès qu'on lui parle, et s'altère et varie;
- Et mon souffle imprévu va glacer sa furie.
-
-
-D'ALENÇON, LA PEUR, ET LA HONTE.
-
- D'ALENÇON, _à ses soldats_.
-
- Comment, lâches fuyards, la terreur vous abat?
- Poltrons, où courez-vous? retournez au combat.
-
- LA PEUR.
-
- Ah, prince! il n'est plus temps!...
-
- D'ALENÇON.
-
- L'honneur, sa loi suprême.
- Commande.... Eh quoi, Français? vous fuyez!
-
- LA PEUR.
-
- Fuis toi-même.
-
- D'ALENÇON.
-
- Que fait le roi mon frère?
-
- LA PEUR.
-
- On l'ignore: va, fuis.
-
- D'ALENÇON.
-
- Quoi? les chefs? Quoi? les grands?...
-
- LA PEUR.
-
- Le fer les a détruits:
- Allemands, Espagnols, les ont pressés en foule...
- Regarde ce désordre et tout le sang qui coule.
- Fuis, te dis-je.
-
- LA HONTE.
-
- Toi, fuir! Prince, songe à ton rang.
-
- LA PEUR.
-
- Ne songe plus qu'à vivre, et regarde ce sang!
-
- LA HONTE.
-
- Infâme Peur, tais-toi.
-
- LA PEUR.
-
- Tais-toi, gênante Honte.
-
- LA HONTE.
-
- Mon pouvoir te vaincra.
-
- LA PEUR.
-
- Mon horreur te surmonte.
-
- LA HONTE.
-
- Beau-frère d'un grand roi, n'écoute point la peur!
-
- LA PEUR.
-
- Homme, iras-tu mourir par un orgueil trompeur?
-
- LA HONTE.
-
- A sa fuite aujourd'hui sa dignité s'oppose:
- N'est-il pas prince?
-
- LA PEUR.
-
- Eh bien! je le métamorphose.
- Tel que devant l'autour fuirait un passereau,
- Le prince disparu s'envole en prompt oiseau:
- Frémissant de tomber en des serres cruelles,
- Le voilà, plein de crainte, emporté par des ailes,
- Qui des Alpes franchit la cime en palpitant,
- Et déja dans Lyon rentre au nid qui l'attend.
-
- LA HONTE.
-
- Va, je l'y poursuivrai pour son ignominie:
- Et là, d'un repentir sa lâcheté punie
- Apprendra s'il devait, trop prompt à s'alarmer,
- En oiseau fugitif, se laisser transformer.
- Là, redevenant homme, un fond de bile noire
- Dans son lit agité l'étouffera sans gloire,
- Méprisé d'une épouse, inflexible Pallas,
- Pour avoir fuit la mort, qu'il n'évitera pas.
- Telle est la fin du lâche, abhorré de soi-même.
- D'où revient Bonnivet, sanglant, poudreux et blême?
- Aux deux flancs de l'armée en vain te montres-tu?
- En vain ton fier courage a par-tout combattu,
- L'image de Clérice et ta folle imprudence
- Ont ruiné ta gloire, et ton prince, et la France.
- Vois ces morts entassés, vois tes derniers amis,
- Victimes des hasards à qui tu les soumis.
- Rougis donc, insensé.... Tu lèves ta visière!
- Essaie, essaie encore à souffrir la lumière.
-
- BONNIVET.
-
- Non, non, je l'ai trop vue ... affrontons le vainqueur:
- Qu'il connaisse mes traits, et me perce le cœur.
- Je dois, sans rechercher ni secours ni retraite,
- Sauvant au moins ma gloire, expier ma défaite.
- Lansquenets, Castillans, je ris de vos clameurs:
- Mourez, ou tuez-moi.... Dieu! j'expire....
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Tu meurs,
- Obstiné Bonnivet! ma vieille expérience
- Eût mérité peut-être un peu de confiance.
- Dans le conseil du roi ta voix m'a repoussé:
- Tu te flattais.... ô Dieu! Dieu! quel plomb m'a blessé!
- Le sang à gros bouillons coule sur mon visage...
- Ici finit pour moi la course d'un long âge!
- Ma valeur t'a bravée au déclin de mes ans,
- O mort!... tu n'as pas fait dresser mes cheveux blancs...
- Quel nouveau coup m'atteint! la force m'est ravie....
- Hélas!... adieu, mon roi, ma famille, et la vie!
-
- CASTALDO.
-
- Buzarto, laisse-moi mon noble prisonnier.
-
- BUZARTO.
-
- Castaldo, j'ai tué moi-même son coursier.
-
- CASTALDO.
-
- Français, parle, réponds, qui de nous est ton maître.
-
- LA PALISSE.
-
- De l'ami de Bayard nul de vous ne peut l'être.
- Sous mon cheval mourant, dans la poudre tombé,
- Dieu seul me désarma, lorsque je succombai.
-
- BUZARTO.
-
- Nul de nous ne l'aura: terminons la querelle.
-
- CASTALDO.
-
- Ah, scélérat!...
-
- BUZARTO.
-
- Du coup vois jaillir sa cervelle.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- O Galéas! ô toi, qui péris le dernier,
- De ton roi vainement tu fus le bouclier.
- Tu tombes, malheureux! qui pourrait me défendre?..
- A me saisir vivant oserait-on prétendre?
- D'avance par la mort dépouillé d'attributs,
- Roi sans armée, hélas! on ne me connaît plus.
- Je n'ai plus d'autre espoir qu'un trépas qui m'honore....
- En ce gros d'assaillants tout prêt à fondre encore,
- O mon vaillant coursier! jetons-nous tous les deux..
- Quoi? m'abandonnes-tu, compagnon belliqueux?
-
- LE COURSIER DU ROI.
-
- Mon maître, n'ai-je pas, secondant ton courage,
- Tout le jour, écumé de fatigue et de rage?
- Le sang baigne mes flancs, le sang rougit mon frein:
- Percé de mille coups sous mon harnois d'airain,
- Lassé d'avoir bondi sur les morts et les armes,
- Je sens mon feu s'éteindre, et je verse des larmes..
- Crains d'être dans ma chûte entraîné sous mon poids.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- D'un dernier serviteur ô merveilleuse voix!
-
- LE COURSIER DU ROI.
-
- Orgueilleux de la main qui daignait me conduire,
- Sous la pourpre et sous l'or toujours fier de reluire,
- J'espérais, trop superbe, encor plein de vigueur,
- Ramener aux Français leur monarque vainqueur,
- Et, dans tes beaux haras et tes gras pâturages,
- Charmer long-temps les yeux des belles et des pages..
- Mais, hélas! c'en est fait! et ma chair et mes os
- Resteront sur ces bords, pâture des oiseaux.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Trop docile animal! te voilà sans haleine,
- Parmi tous les humains que ma fortune entraîne!
- Que t'importaient mes droits au duché de Milan,
- Pour en mourir victime ainsi qu'un courtisan!
- Tu fus non moins aveugle en ton obéissance,
- Et reçois aujourd'hui la même récompense.
- Que puis-je maintenant, sans hommes, ni chevaux?
- Mortel qu'on nomme roi, sens le peu que tu vaux!
-
- POMPÉRANT.
-
- Sire, avec vous encor je soutiendrai l'orage.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Guerrier, dis-moi ton nom, montre-moi ton visage:
- Sous ta visière en vain je tâche à découvrir
- Quel digne chevalier accourt me secourir.
-
- BOURBON.
-
- Victoire, de la mort parcours l'affreux théâtre!
-
- LANNOY.
-
- Accablons des Français ce reste opiniâtre.
-
- PESQUAIRE.
-
- Ces chevaliers encor tiennent le glaive en main.
- Qu'ils se rendent à nous, ou qu'ils tombent soudain.
-
- POMPÉRANT, _au roi_.
-
- On vient! on fond sur nous!.. je me ferai connaître
- A mes derniers efforts pour défendre mon maître.
-
- LA MORT.
-
- Non, cruels ennemis, vous ne l'abattrez pas.
- Pour vous exterminer il me prête son bras....
- De quelle ardeur sur lui chacun se précipite!
- Reste des nobles preux qui formaient son élite,
- Frappez ces assaillants accrus de toutes parts,
- Et de corps expirés faites-lui des remparts.
- Quel carnage!... Vautours, corbeaux, criez de joie,
- Venez tous.
-
- LES VAUTOURS, _dans les airs_.
-
- A la proie!
-
- LES CORBEAUX.
-
- A la proie! à la proie!
-
- SAINT-POL.
-
- Sommes-nous sous le feu de volcans en fureur?
-
- POMPÉRANT.
-
- O jour! en ce moment recules-tu d'horreur?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Soleil! par ces torrents de fumée épaissie
- Ta lumière à jamais serait-elle obscurcie?
- Je n'entrevois plus rien qu'aux lueurs des éclairs
- Que mes aveugles coups font jaillir dans les airs.
- Astre, qui tant de fois éclairas ma vaillance,
- Cache, en te dérobant, mes revers à la France!
-
- LE SOLEIL.
-
- Fixe, et tranquille au sein de tout mon univers,
- Que je répands d'éclat sur les mondes divers!
- Que j'aime à contempler la constante harmonie
- Des sphères, traversant l'étendue infinie!
- Que mes rayons sont doux à ces globes heureux,
- M'empruntant la splendeur qu'ils se rendent entre eux!
- Comme en paix dans l'ellipse où leur cours les attire,
- De l'espace éternel ils partagent l'empire!
- Comme je dois charmer par mes sérénités
- Tous les êtres vivants dont ils sont habités!
- Dieu! grand Dieu! mon auteur, conserve tes ouvrages.
- Il est, il est prédit qu'en des millions d'âges,
- Me chassant loin du centre, et rompant mon ressort,
- Tu dois soumettre enfin le Soleil à la mort:
- Mondes, vous combattrez...! Que deviendra la Terre?
- Et toi, Lune, après elle à mes regards si chère?
- Ah! la Discorde affreuse, et fille du chaos,
- De tous vos éléments troublera le repos,
- Si Dieu, dans sa fureur, laissant chacune libre,
- Tarde à renouveler leur premier équilibre.
-
- * * * * *
-
- A ces mots d'Hélion, divin astre des jours,
- Un applaudissement, redoublé dans son cours,
- Du bas fond du parquet monta jusques aux voûtes.
- Les Autans, soulevés sur les liquides routes,
- Font avec moins de bruit rugir les vastes mers:
- Nul volcan n'égala ce fracas des enfers.
-
- Les démons plus qu'humains, hors du point où nous sommes,
- Sont mieux saisis du beau que ne le sont les hommes.
- D'un coup-d'œil, ce tableau leur faisant mesurer
- Tant d'êtres sur la scène offerts à comparer,
- Ils se plurent à voir en leurs causes profondes
- Nos petits chocs de haine et les grands chocs des mondes;
- Et la Mort tour-à-tour frappant de coups pareils
- Les chênes, les fourmis, les rois, et les soleils.
- La foule des acteurs en ce drame introduite
- Du dialogue en vain reprit deux fois la suite:
- Mais les chœurs de bravos! toujours plus éclatants,
- Tinrent le divin acte interrompu long-temps;
- Et l'Envie oublia d'éveiller la colère
- Des serpents infernaux qui sifflent au parterre.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT QUATRIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU QUATRIÈME CHANT.
-
- _François-Premier_ est fait prisonnier, et rend son épée à
- _Lannoy_. On le conduit au camp ennemi avec honneur. Dialogue
- des soldats qui enterrent les morts et les dépouillent.
- _Clément-Marot_, blessé, gémit sur les horreurs de la guerre.
- Entrevue du roi de France et du connétable de _Bourbon_.
- Réflexions de _François-Premier_ dans la solitude. Le théâtre
- représente l'intérieur d'un château de Madrid. Dialogue de
- _Charles-Quint_ et de la _Politique_. Audience qu'il donne aux
- seigneurs de sa cour et à ses différents ministres. Il reçoit la
- nouvelle de la victoire de Pavie. Conseils de la _Politique_.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT QUATRIEME.
-
- TEL que d'une tempête en un épais feuillage
- Un sourd frémissement suit long-temps le passage,
- Avant que les oiseaux, dans l'air déja calmé,
- Raniment leurs concerts dont le bois est charmé:
- Tel aux vives clameurs un bruit léger succède;
- L'acte reprend son cours, et le tumulte cède.
-
- Cependant, au mépris de la flamme et du fer,
- Le roi des lys, vaincu, semble encor triompher:
- Rien ne l'abat: à fuir il ne peut se résoudre.
- Son corselet d'argent, noir de sang et de poudre,
- Fut reconnu d'un chef qui devançait Lannoy:
- Soudain aux assaillants il cria, «C'est le roi!»
-
- LES SOLDATS.
-
- Le roi! lui!... qu'il se rende.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- A Bourbon! à ce traître!
-
- POMPÉRANT.
-
- Je fus non moins perfide, et je cesse de l'être:
- Oui, sire, à vos genoux j'implore mon pardon:
- Revoyez Pompérant, complice de Bourbon:
- Je vins sous cet armet seconder votre épée....
- Heureux, pour vous sauver, si ma tête est frappée!
- Mais de lutter encor quittez le vain projet.
-
-
-L'HONNEUR, ET LES MÊMES.
-
- L'HONNEUR.
-
- Roi, te dois-tu remettre aux mains de ton sujet?
- L'Honneur, ton seul appui, ta derniere espérance,
- T'a prêté dans ce choc une mâle assurance:
- Vaincu, je t'ai couvert du sang de tes vainqueurs.
- Je te reste; du sort méprise les rigueurs.
- Commande que Bourbon t'épargne sa présence,
- Et rends ta noble épée à Lannoy qui s'avance,
- Et qui, par ton abord lui-même confondu,
- De cheval humblement est déja descendu.
-
- LANNOY.
-
- Je me jette à vos pieds, seigneur, et vous supplie
- En me rendant ce glaive, effroi de l'Italie,
- D'accuser moins Lannoy, qui sait vous respecter,
- Que l'injuste destin qui seul put vous dompter.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Lannoy, recevez-la cette fidèle épée
- Qu'au sang de mes rivaux j'ai noblement trempée.
-
- LANNOY.
-
- Prenez, sire, en échange, un glaive que mon bras
- N'a rougi qu'à regret du sang de vos soldats.
-
- L'HONNEUR.
-
- D'une auguste pitié source encore inconnue!
- Regarde tes vainqueurs, marchant la tête nue,
- Te comblant, roi captif, de leurs soins généreux,
- Et plaignant ta défaite, et leurs coups trop heureux.
- Traîne ton corps blessé parmi leur grand cortège:
- N'en rougis point; l'Honneur te suit et te protège.
- De ton armure entre eux partage les débris;
- Un jour en leurs foyers les braves attendris,
- Baisant tes éperons et ton fer teint de rouille,
- Montreront à leurs fils ton illustre dépouille.
- O Vents fougueux, pourquoi déchirer ces drapeaux,
- Que les mains des soldats suspendent en faisceaux,
- Seul abri de ce roi sous des torrents de pluie?
-
- LES VENTS.
-
- Nous soufflons un orage, il faut bien qu'il l'essuie.
- Libres enfants des airs, les Vents impétueux
- Respectent-ils des rois les fronts majestueux?
- Sur la terre et les eaux désolant leurs empires,
- Nous brisons sans égard leurs dais, et leurs navires.
- Que sont-ils sous le ciel?--Mes frères, calmons-nous.
- Moins gros de rage enfin, planons d'un vol plus doux;
- Le tourbillon s'abaisse; et les foudres roulantes
- Se retirent de loin sur les routes sanglantes.
- Laissons donc ce cortège entraîner après soi
- Les clairons, les tambours, fiers d'escorter un roi.
- La nuit vient, l'air gémit: répondons sur ces rives
- Aux soupirs des blessés, à leurs clameurs plaintives,
- Et rappelons les cœurs des amis, des parents,
- Sur les chemins couverts d'infortunés mourants.
-
- UN OFFICIER.
-
- Cachons dans ces fossés les pertes de la guerre.
- Tôt, dépouillez ces morts; vîte, qu'on les enterre:
- Sur le nez de chacun un peu de sable mis,
- Nous ne penserons plus qu'ils furent nos amis;
- Et demain, oubliant les fureurs de la veille,
- Avec leurs meurtriers nous viderons bouteille.
-
- UN SOLDAT.
-
- Comme ils nagent ensemble en un bain de leur sang!
- Colonel si brutal, et si vain de ton rang,
- Un coup de sabre a donc, rabattant ton ivresse,
- A côté d'un goujat étalé ta noblesse.
-
- DEUXIÈME SOLDAT.
-
- Camarade, je tiens son brillant compagnon:
- D'un prince ou d'un évêque était-il le mignon?
- La blancheur de sa peau plus douce que l'hermine.....
- Qu'aperçois-je? un portrait gardé sur sa poitrine...
- Sa maîtresse...! Ah! madame, en votre lit paré
- Avait-il ce cœur froid, ce teint décoloré?
- Pourquoi souriez-vous sur ce cadavre blême?
- Songez-vous qu'en ce lit vous dormirez vous-même...?
- Tendre ami, cède-moi médaillon, et bijou!
- Un fat n'a pas besoin de briller en ce trou.
-
- TROISIÈME SOLDAT.
-
- Laisse, laisse à l'écart ce jeune capitaine:
- Fouillons l'autre; sa poche est d'argent toute pleine!
- Cet avare en nos mains va payer son écot.
-
- QUATRIÈME SOLDAT.
-
- Amassait-il pour vivre? il n'est plus: qu'il fut sot!
-
- UN OFFICIER.
-
- Hélas! entre ces morts, hélas! cherchez mon père!
-
- DEUXIÈME OFFICIER.
-
- Ah! déterrez mon fils!
-
- TROISIÈME OFFICIER.
-
- Ah! retrouvez mon frère!
-
- DEUXIÈME OFFICIER.
-
- Sur ces ravins sanglants apportez un flambeau...
- Ta mère de ses mains te broda ton manteau,
- Tes jeunes sœurs, mon fils, de ton honneur éprises
- Tracèrent alentour de touchantes devises....
- Avançons.... je frémis.... Ah! ce tronc mutilé...
- C'est lui! ciel!... où sa tête a-t-elle donc roulé?
- Triste père! ô des ans mensongère promesse!
- Vieux, je vis; et tu meurs en ta verte jeunesse.
-
- QUATRIÈME OFFICIER.
-
- Retourne ce grand corps sur le ventre étendu,
- Soldat; lave le sang sur ses traits répandu....
- Reconnais Castriot à cette noble marque....
- Ce coup, que des Français lui porta le monarque,
- Fera voler son nom jusque dans l'avenir:
- Sous le glaive d'un roi qu'il est beau de finir!
- Ce héros n'est pas fait pour engraisser la plaine,
- Parmi les os des gueux, pressés à la douzaine:
- Les siens iront blanchir sous un tombeau doré,
- De la niche d'un saint ornement admiré:
- Les passants y liront, ne fût-il en sa vie
- Qu'un ivrogne effronté, qu'un brigand, qu'un impie:
- «Ci-gît un chevalier plein de foi, sobre, humain,
- «Qui, sous Pavie, est mort d'une royale main.»
- Quant à ces fantassins, miliciens imberbes,
- Leurs corps, fumier des champs, se leveront en gerbes.
-
- UN BLESSÉ.
-
- Ah! que votre pitié termine mes destins!
-
- AUTRE BLESSÉ.
-
- O Dieu! mon flanc ouvert vomit mes intestins.
-
- AUTRE BLESSÉ.
-
- O cuisante douleur de ma plaie embrasée!
-
- AUTRE BLESSÉ.
-
- O perte de ma jambe en ses deux os brisée!
-
- CHIRURGIENS-MAJORS.
-
- Tranchez ces membres-ci,--trépanez ces gens-là.--
- Leurs langes sont tout prêts: leurs brancards, les voilà.
- Des soins des hôpitaux sommes-nous donc avares!
- Sont-ils si malheureux? les rois sont-ils barbares?
-
- UN SOLDAT.
-
- Entre ces buissons, moi, loin de tout envieux,
- Dépouillons de ce mort les habits précieux.
- Plus brillant qu'un prélat devant une chapelle,
- Son cramoisy, brodé d'un fil d'or en dentelle,
- Est d'un velours trop beau pour un enterrement:
- Riche aubaine! à son doigt reluit un diamant!
- Lâche-moi cet anneau... Mordieu! comme il résiste!
- Avec un doigt de moins un mort n'est pas plus triste:
- Coupons ce doigt soudain; la bague le suivra....
- Oh diantre!... il rouvre l'œil.... est-ce qu'il me verra?
-
- SAINT-POL.
-
- Où suis-je?... prête-moi ton secours charitable,
- Mon ami! ce bienfait te sera profitable....
- Je suis Saint-Pol.
-
- LE SOLDAT.
-
- Saint-Pol! le favori du roi!
-
- SAINT-POL.
-
- Ami, cache mon nom! je me livre à ta foi.
- Ote-moi ces joyaux; crains qu'on ne m'emprisonne
- Avec tous ces captifs que le vainqueur rançonne.
- Va, ta fortune est faite.
-
- LE SOLDAT.
-
- Ah! j'agis pour l'honneur:
- Mon seul desir était de sauver monseigneur.
-
- CLÉMENT MAROT.
-
- Toi qui de ce combat augurais un miracle,
- Le vainqueur sous ses pieds t'a foulé sans obstacle,
- Aveugle Bonnivet, qui, l'esprit à l'envers,
- Fis la guerre aussi mal que tu parlas de vers.
- Apollon t'a puni de railler ma vaillance:
- Que ne vois-tu mon bras blessé par une lance!...
- Quel homme dans ce coin entends-je soupirer?
- C'est un pauvre sergent, hélas! près d'expirer.
- Combien de coups de feu! combien de coups de pique!
- Quel diable animait donc ta valeur frénétique?
-
- LE MOURANT.
-
- La gloire de me battre, et l'espoir d'arriver
- Dans un poste éminent où je veux m'élever,
- L'honneur d'être connu dans le rang des grands hommes.
-
- CLÉMENT-MAROT.
-
- Tu l'as bien acheté: dis comment tu te nommes.
-
- LE MOURANT.
-
- Mon nom.... mon nom....
-
- CLÉMENT-MAROT.
-
- Achève....
-
- LE MOURANT.
-
- Ah! malheureux!... je meurs.
-
- CLÉMENT-MAROT.
-
- Eh bien? qu'auront produit ses vaillantes fureurs?
- Il voulait que son nom fût cité dans l'histoire:
- Qui le saura? personne. O la trompeuse gloire!
- (A des soldats.)
- Amis, sur quel objet s'attachent vos regards?
-
- UN SOLDAT.
-
- Voyez.
-
- CLÉMENT-MAROT.
-
- C'est un écu du temps des rois lombards.
-
- LE SOLDAT.
-
- Il brilla sous nos mains qui fossoyaient la terre.
-
- CLÉMENT-MAROT, _à soi-même_.
-
- Des mots y sont gravés, monument d'une guerre.
- Les Goths jadis aux Francs disputaient donc ces lieux
- Que disputent nos rois ainsi que leurs aïeux!
- Enragés potentats, plus fous que les poëtes,
- Quel fruit retirez-vous de vos courtes conquêtes?
- Vos palmes, et vos droits, et vos sceptres altiers,
- Passent de race en race à d'autres héritiers.
- Ne nommez plus amour de l'ordre politique
- L'instinct d'inimitié dont l'aiguillon vous pique:
- Battez-vous sans orgueil, si vous êtes rivaux,
- Comme font les buveurs qu'égarent leurs cerveaux.
- A quoi bon, comme vous, plein de fureur brutale,
- Ai-je ici respiré l'ivresse martiale?
- Pour le plaisir si vain de briguer les honneurs
- D'une audace, vertu qu'ont les chiens des veneurs.
- Ah! que, souillé de sang, je hais ma frénésie!
- Tire-moi de ces lieux, ô douce poésie!
- Loin de Mars, apprends-moi l'art de tes favoris,
- Apprends-moi les combats dignes des grands esprits,
- A détruire l'erreur et sa rage insensée,
- A tout vaincre, en luttant par la seule pensée:
- Va peindre, en vers discrets, à la sœur de mon roi
- Le destin de ce jour, qu'avec horreur je voi.
- Dis-lui que, sans l'amour qui m'enchaîne à son frère,
- Sur-tout sans notre ardeur à son ame si chère,
- Je n'eusse point armé d'un glaive furieux
- La main qui touche un luth aimé d'elle et des cieux.
- Mais, que vois-je?.... ô Tésin! dans ton urne agitée
- Hâte-toi de laver ta robe ensanglantée;
- Ne retiens plus ces morts, glacés dans tes roseaux,
- Sur le sein frémissant des Nymphes de tes eaux.
- Ton courroux s'est vengé, défenseur de Pavie,
- Le jour où ta Naïade, à son penchant ravie,
- Prisonnière un moment, nous permit d'assiéger
- La ville que tes bras aiment à protéger.
- Fuyons ces bords, leur deuil, et ma mélancolie!
- Tout poëte est, dit-on, enclin à la folie;
- Et souvent méconnue en un fils d'Apollon,
- Sa sagesse est nommée aveugle déraison.
-
- * * * * *
-
- Aux murs d'une Chartreuse élégamment bâtie,
- Assis dans une salle, antique sacristie,
- François-Premier reçoit la cour de ses argus,
- Espions, affectant des respects assidus.
- Son front pâle, mais fier, du sort dément l'outrage:
- Ses sujets, compagnons de son triste esclavage,
- Considèrent debout, silencieux témoins,
- Ceux d'entre ses vainqueurs qui l'offensent le moins.
- L'Honneur, qui de son ame est le franc interprète,
- L'Honneur, au fier sourcil, à ses côtés s'arrête:
- Sur son flanc chatouilleux brille un glaive éclatant,
- Dont, au premier appel, son bras s'arme à l'instant.
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LANNOY, COURTISANS.
-
- LANNOY.
-
- Sire, les mains de l'art, secourables et sûres,
- Ont-elles bien fermé vos nombreuses blessures;
- Et les ruisseaux d'un sang à tous si précieux
- N'affligeront-ils plus vos sujets et nos yeux?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- De vos soins attentifs mon cœur vous remercie.
- Mon sang fournit encor aux sources de ma vie:
- Que n'ai-je, l'épuisant en nos jours de combats,
- Racheté de ce prix celui de mes soldats!
-
- LANNOY.
-
- Oserai-je de vous implorer une grace?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Mes vainqueurs, ordonnez ce qu'il faut que je fasse.
-
- LANNOY.
-
- Bourbon à vos regards peut-il se présenter?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- François à vos desirs ne veut pas résister.
- Cet asyle de paix me défend toute haine:
- Il m'est sacré, Lannoy. Je consens qu'on l'amène.
-
-
-LA CONSCIENCE, L'HONNEUR, FRANÇOIS-PREMIER, PESQUAIRE, BOURBON, LANNOY,
-ET LEUR SUITE.
-
- L'HONNEUR, _à François-Premier_.
-
- Il entre avec Pesquaire ... observe-les tous deux:
- L'un est vêtu de deuil, l'autre d'habits pompeux.
- L'un semble à son captif déguiser sa victoire,
- L'autre à son prince aux fers montre une infâme gloire;
- Et leur double maintien signale, en ces rivaux,
- Un orgueilleux rebelle, un modeste héros.
- Des sentiments divers devant toi les conduisent:
- Que des égards divers tous les deux les instruisent
- Qu'avec un même accueil, en dépit des revers,
- François n'aborde pas le bon et le pervers;
- Et que des lâches cours ce vulgaire artifice
- Te paraît dégrader ton trône et la justice.
-
- PESQUAIRE.
-
- Sire.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Approchez, Pesquaire: hommage à vos lauriers!
- Rendons-nous l'accolade en dignes chevaliers.
-
- BOURBON.
-
- Ah! sire.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Près de moi, Pesquaire, prenez place.
-
- LA CONSCIENCE, _à Bourbon_.
-
- Muet pour toi, Pesquaire est le seul qu'il embrasse.
-
- L'HONNEUR.
-
- Conscience, sur lui venge ici mon pouvoir.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Le prince et le sujet souffrent à se revoir:
- Une égale rougeur sur leurs visages monte,
- Là, d'éclatant courroux, là, de secrète honte.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Sforce de son duché ne doit plus s'éloigner:
- Charles, votre empereur, le laissera régner,
- Messieurs? Il m'accusait d'envahir ses domaines:
- Il va de ses états lui remettre les rênes;
- Et sans doute prouver, en triomphant de moi,
- Qu'il n'agit que pour Sforce, et n'agit point pour soi:
- Et, qu'heureux de borner ma puissance affaiblie,
- Il ne veut pas en maître usurper l'Italie.
-
- BOURBON.
-
- Votre majesté....., sire.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER, _à Bourbon_.
-
- A Pesquaire, à Lannoy,
- Je dois rendre justice..... ils ont servi leur roi.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Ce mot perce ton cœur, perfide connétable!
-
- BOURBON.
-
- Mes larmes à vos pieds, sire.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ami trop coupable!
- Viens, reviens en mes bras! plus de ressentiment.
-
- LA CONSCIENCE, _à Bourbon_.
-
- Tout se tait: sa bonté devient ton châtiment...
- Courtisans attentifs, terminez cette scène;
- Hâtez-vous donc de rompre un cercle qui vous gêne:
- Sortez de l'étiquette, où l'œil vous croit glacés,
- Pour exhaler le feu de vos cœurs courroucés:
- Et, loin des yeux français, que ta victoire outrage,
- Toi, Bourbon, va gémir, et va cacher ta rage.
-
- L'HONNEUR, _à François-Premier._
-
- Roi malheureux! l'éclat que j'imprime en tes traits
- Touchera tes vainqueurs non moins que tes sujets:
- A table, ils serviront ta majesté sacrée;
- Leur foule avec respect s'est déja retirée.
- Soupire seul; et moi, pour excuser tes fers,
- Courrier, dans tes états, du bruit de tes revers,
- Je vais, de Charles-Quint réprimant l'espérance,
- Rallier en mon nom les vertus de la France,
- Prévenir des méchants le souffle empoisonneur,
- Dire à ta mère: «Il a tout perdu, fors l'honneur:»
- Et mes nobles conseils t'illustreront encore
- A l'égal de Louis racheté dans Massore.
-
- FRANÇOIS-PREMIER, _seul_.
-
- Où suis-je? ô désespoir! que vais-je devenir?
- En quel abaissement mon sort doit-il finir?
- Insolent Charles-Quint! je me dépeins ta joie:
- Serpent, dont les replis vont entourer ta proie,
- Je ne t'échapperai qu'affaibli, dépouillé,
- De tes plus noirs venins peut-être tout souillé:
- J'éprouvai ta souplesse et tes lâches morsures,
- Plus cruelles pour moi que toutes mes blessures:
- Je te connais trop bien, ô monstre enclin au mal!
- De quoi triomphes-tu, présomptueux rival?
- As-tu marché vers moi pour affronter mes armes!
- Non, au sein de Madrid, tes timides alarmes
- Sans doute en ce moment, où je suis dans tes fers,
- N'attendent que le bruit de tes propres revers.
- Que dira néanmoins ta perfide arrogance?
- «Tel est le piége où tombe une folle vaillance!
- «Valois, et son armée, et ses projets détruits,
- «Sont vaincus par les chefs que mon art a conduits:
- «Ils m'amènent ce roi dont la fierté me brave;
- «Et son propre sujet en a fait mon esclave.»
- Va, je saurai punir tes outrageants discours!
- A la France rendu, plus fort de ses secours,
- Je veux, rentrant au sein de ton triple royaume,
- Te disputer bientôt jusqu'à l'abri d'un chaume.....
- Mais, captif, désarmé, je menace un vainqueur!
- Insensé! quoi! l'orgueil rentre encor dans mon cœur!
- Ces derniers jours m'ont vu, noble chef d'une armée
- Au milieu de la foule à me suivre animée,
- Superbe, et par ma voix dirigeant mille efforts,
- Au seul bruit de mes pas effrayer tous ces bords:
- Et cette nuit m'entend, noirci d'un chagrin sombre,
- Sans cour et sans soldats, soupirer dans son ombre.
- Ici, dans l'abandon..... Que dis-je? abandonné!
- On surveille tes pas, monarque emprisonné.
- Est-ce pour t'obéir qu'une garde attentive
- Veille au seuil qui retient ta majesté captive!
- Ah! le sort, ternissant l'éclat de mes hauts faits,
- En un lieu d'esclavage a changé mon palais!
- Et j'ai, comme David, sous la rigueur céleste,
- En entrant dans ce temple où l'espoir seul me reste,
- Mêlé ma voix, touché d'un saint respect de Dieu,
- Aux hymnes que chantaient les prêtres de ce lieu.
- Ciel! ô ciel! ô mon peuple! ô Louise, ma mère!
- Marguerite, ma sœur, digne d'un autre frère!
- O vous! qui condamniez ma belliqueuse ardeur,
- Qui me vantiez la paix, utile à ma grandeur,
- Vous, chefs de mon conseil, que j'avais cru confondre,
- Dans l'opprobre où je suis, qu'aurai-je à vous répondre?
- Mais pleurons nos soldats, plus triste objet de deuil!
- Quel soin m'occupe ici!... Quoi! toujours mon orgueil!
- A l'excuser jamais me sied-il de prétendre?
- De son pouvoir enfin cherchons à me défendre:
- Regardons, en ces jours flétrissants pour les lys,
- Quels rois tombés aux fers sont les moins avilis:
- A la loi du vainqueur ne cédons rien d'injuste.
- La noble fermeté rend le malheur auguste.
- Lassons par ma constance un altier empereur,
- Que perdra de ses vœux l'ambitieuse erreur.
- Pensons au bien de tous, et non à ma vengeance.
- Ciel! aux mains de Louise assure la régence:
- Mes sujets à ses lois voudront-ils obéir?
- Mon sort leur a donné le droit de la haïr.
- Elle arrêta Lautrec dans l'Italie ouverte;
- Elle perdit Bourbon, artisan de ma perte:
- Moi, d'or et de soldats j'épuisai leur pays.
- Quelles mères pour nous feront marcher leurs fils?
- Nos amis, nos parents sont morts pour vos querelles,
- S'écrîront à-la-fois les traîtres, les rebelles,
- Qui, m enviant le sceptre en ma race affermi
- Le vendront lâchement à mon fier ennemi.
- O du sort qui m'opprime ignominie affreuse!
- Des mortels couronnés ô peine rigoureuse!
- Leur intérêt émeut tant d'intérêts divers
- Que l'affront qui les souille est vu de l'univers.
- C'est là sur-tout, c'est là, j'en ai honte en moi-même,
- Ce qui de mes douleurs rend l'amertume extrême!
- La mort de tant d'amis frappés autour de moi
- Semble m'affliger moins que de n'être plus roi.
- Même, ah, me croirait-on cet excès de faiblesse!
- Je crains mon infamie aux yeux d'une maîtresse......
- La peur de ton mépris, en mon sort malheureux,
- Belle d'Heilly, se mêle à mes regrets sur eux;
- Oui, prompt à me voiler leur perte irréparable,
- Mon seul orgueil gémit de sa plaie incurable.
- Je sens que, devant tous étouffant mes sanglots,
- Ce même orgueil me force au maintien des héros.....
- Que suis-je? le martyr, l'esclave d'une gloire,
- Néant qu'à nos tombeaux dispute encor l'histoire!
- Renom des conquérants! titre des potentats!
- Grandeurs! ah! sans l'orgueil, qu'êtes-vous ici bas!
-
- * * * * *
-
- Il dit: on admirait quelles leçons prospères
- Le malheur donne aux grands qu'abusent les chimères.
- Un revers imprévu confond leur vanité
- Mieux que la voix du sage et de la vérité.
- Des seuls amis du ciel la raison peu commune,
- Dans l'un et l'autre sort, se rit de la fortune.
- Le théâtre se change: en un salon bruni,
- Orné de bas-reliefs sous un plafond terni,
- De Madrid apparaît le prince redoutable:
- Là, des siéges dorés entourent une table,
- Où sont de vingt pays les dessins crayonnés,
- Vague image des camps d'avance examinés;
- Chaque trait y rappelle à la mémoire errante
- Les bords qui nourriront la guerre dévorante.
- Près du fier Charles-Quint, pensif en un fauteuil,
- La Politique est là, ministre de l'orgueil,
- Sibylle au triple front, vieille comme la terre:
- Tantôt aigle, ou colombe, ou lion, ou vipère;
- Tantôt femme, et parant sa trompeuse beauté
- Du luxe de l'église et de la royauté.
- Elle se repaît d'or, boit le sang et les larmes;
- Lois, bulles, fer, poison, tour-à-tour sont ses armes:
- Mille brillants hochets éclatent dans ses mains,
- Magiques talismans pour charmer les humains:
- Terrible, ou caressante, en sa noirceur profonde,
- Cette fée infernale est la reine du monde.
- Elle se plaît à voir son fils idolâtré,
- Magnifique empereur, de blazons chamarré:
- Elle épuise pour lui ses leçons de souplesse;
- Ainsi Momus ravi guide en leurs tours d'adresse
- Ces mimes, d'une place effrontés charlatans,
- Tout sonnants de grelots, et rayés de rubans.
-
-
-LA POLITIQUE, CHARLES-QUINT, MERCURE-GATTINAT, AMBASSADEURS, ET
-COURTISANS.
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- Homme né pour ma gloire et pour la tyrannie,
- En qui de Ferdinand j'ai soufflé le génie,
- Qui, de la tête aux pieds réglant ton faux maintien,
- Te formas pour tromper le Turc et le Chrétien;
- Et, mieux que ces larrons que la galère assemble,
- Peux mentir à-la-fois en dix langues ensemble,
- Regarde bien les gens à qui tu dois parler;
- Tes moindres mots redits sont prêts à revoler:
- Ton coup-d'œil, ton sourire, et tes graves postures,
- Font de tous les cerveaux jaillir les conjectures:
- Pénètre donc, soulève, interroge en secret,
- Le phlegme taciturne, et le sang indiscret.
- Parle à cet orthodoxe en zélé catholique,
- A ce luthérien en style évangélique;
- Rabats l'homme soldat devant l'homme civil;
- Lui, devant le guerrier; et, brouillant chaque fil,
- Ris, devant l'orateur, de l'art si lent d'écrire;
- Déprise à l'écrivain l'art fougueux de bien dire;
- Vante aux muses l'audace, et la règle au pédant:
- Et chacun satisfait, bien dupé cependant,
- Croyant même avoir lu le fond de tes pensées,
- Rebattra ta louange aux oreilles dressées:
- Ou du moins tes flatteurs, de ton babil surpris,
- Diront qu'en toi le ciel a mis tous les esprits.
- Mais crains ce sage obscur dont la vue est subtile.
- Et ce médecin prompt à démêler la bile;
- Leur savoir a toujours sa balance et ses poids,
- Et prise à leur valeur les pâtres et les rois.
- Tes basses profondeurs sont pour eux éclaircies;
- Et le mince appareil de tes superficies
- Leur déguise si mal un misérable fond,
- Que sous leurs yeux perçants ton orgueil se confond.
-
- CHARLES-QUINT, _à un Légat_.
-
- Cardinal, un message envoyé du saint-père
- M'annonce qu'incertain du succès de la guerre,
- Valois toujours s'efforce à l'attirer vers lui:
- Mais à mon zèle pur qu'il garde un saint appui,
- Bientôt, libre des soins où m'engage la France,
- Des sectes de Jean-Hus j'extirperai l'engeance;
- Et, d'une bulle encor s'il veut les foudroyer,
- On brûlera Luther comme son devancier.
- L'Église, de tout temps première monarchie,
- Fut la clé de la voûte en notre hiérarchie:
- Les hardis novateurs ne pourront m'ébranler
- Jusqu'à laisser sur tous l'édifice crouler:
- Je veux que sur la terre il soit dit que mon trône
- En devint sous le ciel la plus ferme colonne.
- L'ame d'un empereur n'a point ces sots mépris
- Que pour la cour de Rome ont quelques bas esprits.
-
- LE LÉGAT.
-
- De votre majesté l'ardent catholicisme
- Vous rend bien cher au pape, et bien terrible au schisme.
- Ma cour saura le but de vos secrets desseins.
-
- CHARLES-QUINT, _à George Spalatin_.
-
- Les évêques, monsieur, vont donc être des saints,
- Si Frédéric, en Saxe, accueillant la réforme,
- Veut qu'ils tiennent au fond ce que promet la forme!
- Mon nœud avec le pape, ennemi des Français,
- Rend pour votre électeur mes penchants plus secrets:
- Mais l'Église jadis, république première,
- Soumit à d'humbles lois l'héritier de saint Pierre;
- Et le pape, en effet, semble un fils de Satan,
- Quand des biens de l'empire il dispose en tyran.
- De la sainte cité foudres spirituelles,
- Leurs bulles, en troublant les villes temporelles,
- Doivent en nos états se faire dédaigner
- Des princes clairvoyants et jaloux de régner.
- Un jour, ce secret-là, qu'on se dit à l'oreille,
- Se dira haut.
-
- SPALATIN.
-
- Grand roi, c'est penser à merveille.
-
- CHARLES-QUINT, _à Muncer, anabaptiste_.
-
- Monsieur, n'outrez-vous pas les dogmes de Luther?
-
- MUNCER.
-
- Nemrod à l'homme libre a mis un joug de fer:
- Le Dieu mourant s'explique en parabole obscure
- S'il ne vint racheter notre égalité pure.
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- Cet apôtre est farouche, et sent un peu la hart:
- Croyant rendre à César ce qu'on doit à César,
- Pour les biens en commun sa charité divine
- Brûle de te plonger un fer dans la poitrine.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Il peut de mes rivaux soulever les états.
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- Flatte donc son avis; mais parle-lui bien bas.
-
- CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_.
-
- Les hommes sont égaux pour la philosophie:
- Mais de quelque ascendant qu'un chef se glorifie,
- Quel moyen de fonder leur niveau solennel?
- C'est pour le genre humain un problême éternel.
-
- MUNCER.
-
- Dieu saura le résoudre.
-
- CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_.
-
- Ah! qu'il daigne le faire!
-
- MUNCER.
-
- Vos desirs sont d'un prince au-dessus du vulgaire.
-
- CHARLES-QUINT, _aux grands d'Espagne_.
-
- Vainqueurs du nouveau monde, est-il rien de plus doux
- Que de vivre et régner dans Madrid et sur vous?
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- De leur orgueil flatté leur sourire est le gage:
- A tes peuples du nord tiens un pareil langage.
-
- CHARLES-QUINT, _aux envoyés d'Allemagne et des Pays-Bas_.
-
- Dites, nobles vassaux, à tous vos souverains
- Que mes plus chers sujets sont Flamands et Germains.
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- De ces barons épais vois la reconnaissance
- Peinte en leur large face émue en ta présence:
- L'Allemand est muet par lente pesanteur,
- Non moins que l'Espagnol par sa grave hauteur.
-
- CHARLES-QUINT, _à l'un de ses hommes d'armes_.
-
- Bientôt, mon général, les fous anabaptistes,
- Les vains luthériens, les crédules papistes,
- Se tairont, grace à vous; ou bien, de vos canons
- La bouche leur dira mes dernières raisons.
- Ils n'ont point d'arguments contre cette éloquence.
-
- LE GUERRIER.
-
- Le fer n'a jamais tort.
-
- CHARLES-QUINT, _à Pintianus_.
-
- Colonne de science,
- Docte mortel, plaignez mon illustre métier.
- Entouré de soldats, peuple dur et grossier,
- Je vis loin du flambeau dont la clarté vous guide.
- Savent-ils qu'un Milon est moins fort qu'un Euclide?
- Nos artilleurs brutaux ignorent très-souvent
- Que s'enflamma leur poudre au cerveau d'un savant,
- Et que Colomb obtint de l'étude profonde
- La révélation d'une moitié du monde.
- Sous le toit d'un grenier, tel, par d'heureux secrets,
- A mu tout l'univers mieux qu'un roi sous le dais.
-
- LE SAVANT.
-
- Les grands princes toujours ont de hautes maximes.
-
- CHARLES-QUINT, _à Titien_.
-
- Titien, mon Apelle, à vos pinceaux sublimes
- Je me veux confier pour vivre aux yeux surpris
- En d'aimables tableaux, riches de coloris.
- Sciences, qu'êtes-vous près des arts et des muses!
- Poésie ou peinture, est-ce que tu m'abuses?
- Les êtres que tu feins, idéales beautés,
- Ont un pouvoir réel sur les cœurs enchantés.
- Tu fixes à nos yeux les choses passagères:
- Les froids calculateurs ignorent tes mystères,
- Et comment Michel-Ange, et comment Raphaël
- Au héros qui n'est plus rend un corps immortel.
- Dans les temps à jamais nos chars et nos visages
- Se perdraient, sans votre art qui marque leurs passages;
- Et, comme vos portraits, nos grandes passions,
- Tableaux pour l'avenir, ne sont qu'illusions.
- (à Horta.)
- Eh bien! mon Esculape, en mes travaux sans terme
- Vos avis m'ont rendu le corps, l'esprit plus ferme:
- Jour et nuit quelquefois j'en soutiens l'action.
-
- LE MÉDECIN.
-
- Tout homme est tel qu'il est par sa complexion;
- Et j'ai vu, fatigués en leurs veilles cruelles,
- De malheureux courriers, de pauvres sentinelles,
- Surpasser les travaux dans les cours si vantés,
- Et par ces durs labeurs affermir leurs santés.
-
- CHARLES-QUINT, _à son chancelier_.
-
- Mercure, notre argent plaît-il au docte Érasme?
-
- MERCURE-GATTINAT.
-
- Pour sa folle équité trop plein d'enthousiasme,
- Il craint de l'empereur les généreux présents,
- Et tremble de tenir au joug des courtisans.
-
- CHARLES-QUINT, _au même_.
-
- Ces philosophes-là, qu'entravent leurs scrupules,
- Ont pour leur liberté des respects ridicules.
- L'indigent orgueilleux se sent par-tout lier:
- Qu'ils sont dupes et sots! Parlez, mon chancelier;
- Il serait bon qu'on sût que la seule opulence
- A vous et vos amis promet l'indépendance.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Poursuis, ô Charles-Quint! mets ton baume à haut prix;
- Les hommes te croiront, hors quelques fiers esprits.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Qu'entends-je?... on marche, on ouvre.....
-
- LA POLITIQUE.
-
- On accourt te remettre
- De ton camp sous Pavie une importante lettre.....
- Prends garde en la lisant: romps ce cachet au loin,
- Ou cèle tes transports contenus avec soin.
-
- CHARLES-QUINT, _à soi-même_.
-
- Vient-on me confirmer le bruit que je redoute?...
- M'annonce-t-on des miens la fatale déroute?
- Si le roi des Français, nouveau duc de Milan,
- Joint encor des lauriers à ceux de Marignan,
- De tous mes alliés j'ai prévu la retraite,
- Et sur quel plan la paix commande que je traite.....
- Qu'ai-je lu?.. qui?.. François dans mes mains prisonnier!
- Fortune, je serai maître du monde entier!
-
- LA POLITIQUE.
-
- Silence, homme profond! que ton cœur se reploie;
- Un mal aigu surprend moins qu'une vive joie.
- De ton sein agité le prompt soulèvement
- Troublerait ton maintien: reste sans mouvement.
- De ton esprit calmé promène la lumière
- Sur le tableau changeant qu'offre l'Europe entière:
- Pèse ton gain immense, et ce que tu perdras,
- Et débrouille du temps les futurs embarras.
- Valois est dans tes fers: le sort qui le ravale,
- De l'Autriche soumet l'éternelle rivale;
- Et la France, long-temps sans monarque et sans or,
- Ne peut plus de ton aigle interrompre l'essor.
- Ton poids attirera la flottante Venise,
- La mobile Italie, et le chef de l'Église.
- Sforce, dont j'affectais de venger la maison,
- Languira dans ta cour qui sera sa prison.
- L'infidèle sujet, qui, rêvant son royaume,
- De ta haute faveur a servi le fantôme,
- Bourbon, déshonoré, dépouillé de ses droits,
- Saura qu'on est puni quand on trahit ses rois.
- Seule entre l'Italie, et l'Autriche, et la France,
- L'Helvétie est en vain rebelle à ta puissance;
- Et tes dons à ses yeux n'ayant que trop d'appas,
- Ses villes te vendront son sang et leurs sénats.
- Par le sombre Henri faiblement gouvernée,
- Qu'importe l'Angleterre, en ses mers confinée!
- Triomphe! Il est donc vrai, qu'arbitre souverain
- Ton œil au loin parcourt un horizon serein!
- Mais crains que ton orgueil, soudain portant ombrage,
- Par ses folles vapeurs n'élève quelque orage,
- Que les princes, jaloux de tes sceptres nombreux,
- Loin de fléchir sous toi ne se liguent entre eux;
- Et qu'envers ton captif une rigueur hautaine
- N'éveille dans les cœurs la pitié de sa chaîne.
- Qu'un souffle heureux du sort n'enfle pas ta fierté,
- Et parais au-dessus de ta prospérité.
- Que feras-tu du roi que le destin te livre?...
- Ton sang bouillonne encor..... l'allégresse t'enivre.....
- Tiens tes projets, tes vœux, tes ordres suspendus.
- Laisse au temps démêler tes desirs confondus:
- Laisse les intérêts pour tous les diadêmes
- Signaler les partis, et se trahir eux-mêmes.
- La joie ou la fureur, dont les sens sont ravis,
- En leurs premiers transports donnent de faux avis.
- Tel qu'au milieu des mers, sous des cieux sans étoiles,
- Long-temps dans la tempête ayant ployé ses voiles,
- Un nocher, pour les rendre à des vents assurés,
- Attend que devant lui les airs soient épurés;
- Ote à l'émotion en ton ame produite
- Le dangereux pouvoir d'égarer ta conduite.
-
- TITIEN, _à soi-même_.
-
- Son corps d'une statue a l'immobilité;
- Mais un trouble dément sa froide gravité.
- Je pourrai, sur ma toile imprimant ce visage,
- Des contraintes des rois peindre une sombre image.
- Charles-Quint ne sait pas qu'avec des yeux perçants
- Notre art lit dans son cœur mieux que ses courtisans.
-
- CHARLES-QUINT, _à la cour qui l'environne_.
-
- Votre empereur, Messieurs, reçoit une nouvelle
- Qui pour nous à-la-fois est heureuse et cruelle.
- L'illustre roi des lys, François, a succombé:
- Même, ce fier vainqueur dans mes fers est tombé.
- Proclamez nos succès en tout mon vaste empire;
- Mais des transports du peuple arrêtez le délire.
- Votre maître affligé ne saurait comme un bien
- Regarder le malheur du plus grand chef chrétien.
- Point de feux allumés ni de fêtes publiques.
- Qu'on fasse ouvrir le temple; et, par de saints cantiques,
- Rendons graces au Dieu, seul monarque éternel,
- Qui nous signale à tous dans ce jour solennel
- Que sa main, disposant de nos grandeurs suprêmes,
- A son gré donne, enlève, et rend les diadêmes.
-
- * * * * *
-
- Il dit, rêvant ses coups sur son vaste échiquier,
- Comme un joueur pensif, qui, l'œil sur son damier,
- Calcule ses pions et les marches soudaines
- Où se perdent les fous, et les rois, et les reines.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT CINQUIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHANT.
-
- Épouvante et révolte de la ville de _Paris_ au bruit de la défaite
- du roi. Dialogue de _Paris_ et du _Parlement_. Soirée de la cour
- transportée à _Lyon_. Assemblée des notables tenue en cette
- ville; discours de la régente _Louise_, du président _de Selve_,
- et du chancelier _Duprat_: édit somptuaire. Entretien d'un sage
- et d'un courtisan aux environs du port de _Gênes_, et leur scène
- avec un pauvre pêcheur.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE
-
-CHANT CINQUIÈME.
-
- MADRID a disparu: les spectateurs surpris
- Aux bords d'une rivière aperçoivent Paris;
- Paris, qui de Lutèce est l'éclatante fille:
- Au crystal de la Seine elle se mire et brille.
- Fières des ornements à son peuple si chers,
- Le front coiffé de tours, de dômes, de clochers,
- A grand bruit s'agitant, elle frappa la vue
- Des démons infernaux dont elle est si connue.
- Alors, nouvelle Hécate, au coin des carrefours,
- Elle appelait ses fils, du centre et des faubourgs.
-
- PARIS.
-
- Enfants! cette nouvelle, ô ciel! est-elle vraie?
- A-t-on vu le courrier? est-ce à tort qu'on m'effraie?
- Notre armée est battue, et le roi même est pris....!
- Ah! l'on répand cela pour exciter mes cris!
- Sans cesse des braillards, que l'étranger soudoie,
- Trompettes de malheur, viennent troubler ma joie.
- Tous mes bons citadins, qu'on prend pour des badauds,
- Devraient les faire taire et leur tourner le dos.
- Viens-çà, toi! sers un peu d'exemple à la canaille.....
- Que la main du bourreau l'étrille, le tenaille.....
- La corde à ces coquins, et la roue, et le feu!
- Ces bruits, où sont-ils nés? dans les antres du jeu,
- Aux cabarets, du vice immondes habitacles,
- Des oisifs et des sots dangereux réceptacles;
- Là, l'esprit cuve un feu d'enivrante liqueur;
- Là, des vieillards chagrins fermente encor le cœur:
- Des états, en buvant, ils tirent l'horoscope;
- Et la peur, qui toujours eut l'œil en microscope,
- Autour d'elle voyant tous les objets grossis,
- Des nains fait des géants à qui croit ses récits.
- Non, je le gage, non, un écu contre quatre!
- Marignan, ton héros n'a pu se faire battre;
- Il reçut trop d'argent et de secours de moi:
- Il doit être vainqueur; il l'est! Vive le Roi!
- Vive le Roi!... comment? vous jurez sa défaite!
- En tous lieux, dites-vous, ce bruit-là se répète,
- Au milieu des salons! à la cour! au palais!
- Lui, prisonnier! ce roi si fier, si grand!... Jamais.
- Qui? lui! subir le joug du tyran de l'Autriche!
- Écoutons ces tambours ... paix! lisons cette affiche.....
- Dieu! que m'annonce-t-on?... Eh quoi! nos magistrats
- Veulent qu'un tel revers ne me soulève pas!
- Le roi captif!... ô rage!... eh! quelle folle envie
- Avec tant de Français l'entraîna sous Pavie?
- Ecervelé monarque!... ah! qu'il revienne encor
- Me sucer tout mon sang, me manger tout mon or.....
- Eh bien! quand vos impôts excitaient nos murmures,
- D'échos de cabarets vous traitiez nos augures:
- Nos cabarets, messieurs, sont pleins d'esprits très-nets,
- Exercés à voir clair au fond des cabinets;
- Et de vos conseillers les voix toujours fatales
- Parlent moins vrai que moi sous les piliers des halles.
- L'horreur, concitoyens, fait dresser vos cheveux...
- Nos pères, nos époux, nos fils, et nos neveux,
- Nos frères.... ils sont morts!... ah! l'ennemi s'avance...
- La frontière est livrée, et nos murs sans défense.....
- Quels seront nos appuis? des catins, des bourreaux,
- Titrés de majestés et du nom de héros;
- Un chancelier Duprat, dont l'industrie infâme
- Nous vend à la régente, ambitieuse femme,
- Qui croit à sa quenouille assujettir mes fils!
- On sait ce que je peux, on sait ce que je fis
- Sous l'époux insensé d'Isabeau de Bavière!
- Au nez de plus d'un roi j'ai fermé ma barrière.
- A bas donc les tyrans, la cour, l'autorité!
- Aux armes! sauvons-nous! Vive la Liberté!
- Pillons les arsenaux..... jetez par les fenêtres,
- Décapitez, pendez, écartelez les traîtres.....
- Où courez-vous par-là, vous tous, hommes armés?
- Pourquoi ces cris, ces yeux de colère allumés!...
- Vous réclamez Bourbon ... oui, ce vaillant transfuge
- Victime de la brigue eut la haine pour juge.....
- Bourbon nous défendrait contre la trahison...
- Rappelons ce héros: Vive, vive Bourbon!
- Mais quoi! de ce côté quelle autre foule crie?...
- Bourbon à l'empereur a vendu la patrie.....
- Qui trahit son pays n'est qu'un vil scélérat.....
- Mais par qui remplacer la régente et Duprat?
- Vendôme est né d'un sang le plus beau du royaume,
- Brave, puissant ... d'accord: Vive à jamais Vendôme!
- Suppôts de Charles-Quint, il vous fera frémir.
- Ah! le jour fuit ... je cède au besoin de dormir...
- Illuminez, veillez, patrouillez sans paresse,
- Patrouillez en tous lieux, et patrouillez sans cesse.
- Qui va là?... Dieu! quel bruit? c'est un coup de mousquet!
- On enfonce une porte ... on a fait fuir le guet.....
- Gardez ce pont ... j'entends noyer les sentinelles...
- Au secours!... arrêtez ces hordes criminelles
- Dont les cris de fureur et sur-tout les chansons
- Epouvantent, la nuit, le seuil de nos maisons:
- Les murs tremblent..... combien de barques reparues
- Amènent de brigands, la terreur de mes rues!
- Où vont, la torche en main, ces bandits vagabonds?...
- Leur bacchanal nocturne éclaire vos balcons,
- Drôlesses! couchez-vous..... Au mépris du scandale,
- Quel desir de les voir à leurs yeux vous étale?
- N'avez-vous rien de mieux à faire entre vos draps?...
- Marchands, sages bourgeois, n'ouvrez, ne sortez pas:
- Des filous sont mêlés parmi ces frénétiques;
- Verrouillez vos logis et barrez vos boutiques....
- On sonne le tocsin ... à qui suis-je? est-ce au roi?
- A Bourbon? à Vendôme? à la régente? à quoi?
- Plus de paix, ni de trève ... argus de la police,
- Parlement, prévôt, maire, ah! main forte et justice!
-
-
-PARIS, ET LE PARLEMENT.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Grande et sage cité, modérez ces clameurs.
- Votre vieux Parlement vient mettre ordre aux rumeurs.
- Sa voix procédera contre les forfaitures.
- Mon chaperon doré, mes mortiers, mes fourrures,
- Mon manteau, qu'a rougi la pourpre de nos rois,
- Attestent que je veille aux archives des droits.
- Exposez les griefs: Thémis tient la balance.
-
- PARIS.
-
- Sauve, ô grand Parlement, tout mon peuple et la France!
-
- LE PARLEMENT.
-
- Soit: au nom du roi, donc...
-
- PARIS.
-
- Parle au nom de la loi.
- Un roi mis dans les fers ne règne plus sur moi.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Paix-là! n'êtes-vous plus Paris, sa bonne ville?
- Vous pourrai-je sauver si vous n'êtes tranquille?
-
- PARIS.
-
- Non; je dois t'obéir.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Votre roi valeureux
- Trahi par la fortune est assez malheureux:
- N'ajoutez pas aux maux d'un prince qui vous aime.
- Tel qu'un simple soldat il s'est battu lui-même.
-
- PARIS.
-
- Oh, oui! c'est un lion que ce François-Premier:
- Mon amour le plaindrait s'il n'était dépensier.
- La chair, le vin, le sel, les tailles, les amendes....
-
- LE PARLEMENT.
-
- Il faut de grands impôts quand les guerres sont grandes.
-
- PARIS.
-
- Je ne l'accuse pas: son conseil l'a perdu.
- Louise a fait le mal; que Duprat soit pendu.
-
- LE PARLEMENT.
-
- La régente est du roi la mère respectable;
- Duprat, son grand ministre, un homme redoutable:
- A leur double pouvoir cesser d'être soumis
- C'est ouvrir de vos mains la porte aux ennemis.
-
- PARIS.
-
- Craignez-vous de risquer l'argent de vos offices?
- Car on taxa vos droits de tripler les épices,
- Intègres opinants, de par la cour élus!
-
- LE PARLEMENT.
-
- Paix-là, paix! bonne ville!... On ne se vendra plus.
- Vous plaiderez sans frais; nos arrêts seront justes.
-
- PARIS.
-
- Enregistrez donc bien vos promesses augustes.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Oui, ce qu'on signe au greffe est au moins constaté.
-
- PARIS.
-
- Inscris donc, comme acquis, le droit illimité
- Que délégue en tes mains, dans la grand'chambre ouverte,
- Paris, très-bonne ville, et capitale experte.
- Maintenant fais de moi tout ce que tu voudras:
- Je jure confiance à mes purs magistrats.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Or, vous vous soumettrez à nos lois, sans murmures?
-
- PARIS.
-
- Oui.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Que dans les bureaux, dans les manufactures
- Rentrent donc ces commis et tous ces artisans,
- Des affaires d'état en tumulte jasans.
-
- PARIS.
-
- Pourquoi cela? chacun dissertait dans Athènes,
- Et la place publique a fait des Démosthènes.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Le décret est rendu: paix-là! plus de raisons.
- Silence aux orateurs! qu'on les mène aux prisons.
-
- PARIS.
-
- C'est nous tyranniser qu'en agir de la sorte.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Au retour de la nuit qu'on ferme chaque porte:
- Qu'aux barrières le jour n'en ouvre plus que cinq.
- Fouillez les voyageurs, agents de Charles-Quint.
-
- PARIS.
-
- Eh mais! c'est étouffer dans une étroite enceinte
- Mes enfants consternés de tristesse et de crainte:
- C'est gêner le commerce, entraver le plaisir:
- Il me faut respirer, rire et boire à loisir.
-
- LE PARLEMENT.
-
- On vous fera murer, si vous êtes mutine.
-
- PARIS.
-
- Ah! de nos oppresseurs suivrais-tu la routine?
-
- LE PARLEMENT.
-
- Bourgeois, montez la garde! et prenez l'ordre ici
- Du président de Selve et de Montmorenci.
-
- PARIS.
-
- Mes bourgeois casaniers sont mauvais satellites;
- Et, déja sur les dents, ronflent dans leurs guérites.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Soldez les régiments qui vont les remplacer.
-
- PARIS.
-
- Quoi! paîrai-je toujours pour me faire rosser?
-
- LE PARLEMENT.
-
- Payez: au Parlement ne faites plus outrage;
- La garnison est là.
-
- PARIS.
-
- Bon dieu! quel esclavage!
-
- LE PARLEMENT.
-
- Çà, versez désormais le trésor dans ma main.
- (à soi-même.)
- Suprême Parlement, te voilà souverain!
- Fils du notariat, les rois ont fait ton lustre:
- Accrois à leurs dépens ton privilége illustre;
- Et convainc gravement le peuple sans savoir
- Qu'en toi du triple état réside le pouvoir.
- Opposons à Paris la cour et la régence:
- Opposons à la cour la ville et sa vengeance:
- Je resterai seul maître.
-
- PARIS.
-
- Ah! je vois tes projets.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Tout est pour votre bien: paix, bonne ville, paix!
-
- PARIS, _à soi-même_.
-
- Comme on me traite!... hélas! que n'ai-je pas à craindre!
- Si je me plains sans cesse ai-je tort de me plaindre?
- Quand je cède à mes rois, je me sens ruiner:
- Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner?
- Ceux que j'appelle à moi sont espions ou traîtres,
- Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres.
- L'hydre que je nourris, épouvante de tous,
- S'apprivoise au premier qui caresse ses goûts:
- On le soûle de vin, de lard, et de saucisses,
- On l'attire béant à des feux d'artifices.
- Je prévois leurs complots et n'y peux échapper,
- Et passe ainsi pour folle, ou facile à duper.
- Voilà, dans mes chagrins dont j'affecte de rire,
- Ce qui soulève en moi mon levain de satire,
- Et pourquoi je chansonne en de malins couplets
- Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets.
- Si l'on prêtait l'oreille à l'esprit qui m'éclaire,
- On préviendrait ma haine et ma sourde colère.
- Mais Dieu, sans doute, veut que mes cris irrités
- Forcent par-fois mes chefs à de justes traités;
- Et m'inspira souvent de bons accès de rage,
- Pour secouer le joug qui m'accable et m'outrage.
- Le Parlement bientôt, complice de mes torts,
- S'appuyant de moi-même appuiera mes efforts;
- Et la régente ou lui craignant leur propre chûte,
- Quelque soulagement naîtra de cette lutte.
- Ressort heureux du ciel! qui, faisant tout mouvoir,
- Des corps entre eux ainsi balance le pouvoir,
- Et sans qui monterait au comble de l'audace
- L'aveuglement des chefs ou de la populace!
- Je raisonne, et défends mon peu de liberté,
- Comme le fit toujours chaque haute cité.
- La vieille Babylone eut un babil extrême;
- Memphis, Palmyre, Athêne ont babillé de même:
- Leur esprit, accusé par leurs contemporains,
- Leur a valu pourtant des honneurs souverains.
- Ah! lorsque, sur ce bord, comme elles enterrée,
- Le destin aura mis un terme à ma durée,
- Puisse le philosophe, en cherchant mes débris,
- Lire: «Tous les tyrans ont redouté Paris;
- «Et les muses, les arts, la science hardie,
- «L'avaient ceinte de gloire, et l'avaient aggrandie.»
-
- * * * * *
-
- La scène se transporte, en variant d'acteurs,
- Aux lieux où de Paris l'une des riches sœurs,
- Lyon, s'enorgueillit de l'hymen de la Saône,
- Que presse en mugissant l'azur des flancs du Rhône.
- Le soir a réuni sous l'abri d'un palais,
- Et la mère et la sœur du monarque français.
- Tout se passe en silence et n'est que pantomimes.
- Éminences sont là, près des Sérénissimes;
- Et vingt nobles seigneurs y frappent les regards,
- En singes transformés, quelques-uns en renards.
- Le parterre jugeait, aux muscles de leurs faces,
- Le jeu des sentiments sous le jeu des grimaces.
- D'abord, une princesse avait-elle souri,
- Bientôt le cercle singe avait doucement ri.
- L'infortune d'un fils, l'esclavage d'un frère,
- Avaient-ils contristé l'Altesse ou sœur, ou mère,
- Soudain les longs museaux brunissaient de son deuil.
- Les notables bourgeois, honorés d'un accueil,
- Novices peu soumis à ces métamorphoses,
- De leurs pudiques fronts sentant rougir les roses,
- Restaient seuls étrangers à tous ces changements,
- Et roulaient de leurs yeux les grands étonnements.
- Les moins lourds s'efforçaient, en suant sous leurs linges,
- D'être aussi des renards, et de singer les singes:
- D'autres, d'un sang plus vif, changés en étourneaux,
- Par le trouble aveuglés, heurtaient tous les panneaux.
- La crainte cependant des publiques tempêtes
- Amasse les soucis dans les augustes têtes:
- Mais, des cartes en main, on joue; et le babil
- Couvre un fond sérieux d'enjoûment puéril.
- --Votre perle est du monde une des sept merveilles!
- --L'admirable velours!--Les beaux pendants-d'oreilles!
- Ce sont là les seuls mots qu'on se répète en chœur,
- Tandis qu'en chuchottant on ouvre un peu son cœur.
- La régente, ce soir, sous un air d'assurance,
- Déguise du matin la longue défaillance:
- Tandis que dans Lyon son corps paraît assis,
- Son ame vers Madrid voyage avec son fils;
- Louise a déja su le piége qui l'attire:
- Sa fille Marguerite, éprouvant son martyre,
- Sous un dehors distrait pense, non sans terreur,
- Au soin d'aller ravir son frère à l'empereur.
- Charles-Quint, se dit-on, n'est qu'un monstre effroyable;
- Pour son ambassadeur on en est plus affable.
- Duprat sait que l'état par sa faute est perdu,
- Que la France et Paris veulent qu'il soit pendu;
- Demain le parlement vient, l'accuse, et réclame:
- Ministres, conseillers, tous ont la mort dans l'ame;
- Et chacun d'eux pourtant ne s'en montre pas moins
- Calme, silencieux, et vide de tous soins.
- O noirs esprits d'enfer, du mensonge idolâtres,
- Envoyez vos acteurs jouer sur nos théâtres!
- Jamais, avec tant d'art, nul mime en ses portraits
- N'a fait, par sa couleur et ses mobiles traits,
- Mieux ressortir un masque, et parler le silence;
- Et des rôles muets exprimé l'éloquence.
-
- Le lendemain présente en auguste appareil
- La cour au Parlement ouvrant son grand conseil.
- Siéges, tabourets, bancs, parquet, hauteur, distance,
- Sont au lieu qu'a fixé la grave Préséance,
- Dont l'orgueil mesuré n'est pas plus la grandeur
- Que le point-d'honneur faux n'est le sincère honneur.
- Des degrés compassés le spectacle la touche.
- Tel, en cérémonie, un maître de la bouche
- Voit se ranger la table, et suivre à tous les plats
- L'ordre immémorial prescrit aux estomacs:
- Qu'on l'osât subvertir, la cuisine funeste
- Ferait des aliments un chaos indigeste:
- Ni chef, ni marmiton, ne saurait plus quels mets
- Auraient droit les premiers d'arriver aux banquets:
- Elle fait donc passer dans la foule introduite,
- Les gros poissons d'abord, et le fretin ensuite.
- La Préséance est vieille; et les dictons des Goths
- Lui confirment toujours que les peuples sont sots:
- J'en appelle aux plus grands, s'abuse-t-elle encore?
- Et croit-on qu'en ce jour la bonne dame ignore
- Qu'en Espagne Léva vieillit sous son drapeau,
- Pour s'asseoir près des pairs sans ôter son chapeau?
- O digne ambition de fous tels que nous sommes!
- La Préséance classe avec soin tous les hommes;
- Et prévient les procès pour les rangs mal gardés,
- Pour les dais, les fauteuils par elle échafaudés.
-
- Du Parlement, la nuit, de peur d'un choc sinistre,
- Le premier-président vit le premier-ministre.
- Ce qui dans le secret s'est déja dit sans fard,
- Va devant le public se redire avec art;
- Et, jouet de la scène, il n'aura plus nul doute
- Que le Parlement gronde, et que la Cour l'écoute.
- Les dames cependant, présentes aux débats,
- Viennent des deux partis juger les avocats;
- Et cette noble farce, amusement pour elles,
- Les surcharge d'un poids de graves bagatelles.
-
-
-LA RÉGENTE, LE PRÉSIDENT DE SELVE, MARGUERITE, DUPRAT, COURTISANS, ET
-TÉMOINS DES DEUX SEXES.
-
- LE PRÉSIDENT DE SELVE.
-
- Organes d'équité, ministres de Thémis,
- Par votre ordre suprême au pied du trône admis,
- Notre seule présence est un signal propice
- Du zèle que la cour montre pour la justice.
- Comment craindrions-nous, mère auguste du roi,
- D'élever nos accents pour appuyer la loi;
- De déplorer ici les désordres sans nombre
- Qu'un voile d'imposture a couverts de son ombre,
- Et qu'à votre vertu dénonceraient assez
- Les revers si nombreux dont nous sommes pressés?
- Le plus grand des fléaux, sans doute, est l'hérésie,
- Dont, malgré nos bûchers, s'accroît la frénésie:
- Mais comment l'arrêter dans ses emportements
- Si toujours sa fureur trouve des aliments?
- Si les prêtres sans foi, se souillant par des crimes,
- Prêtent à ses erreurs des armes légitimes?
- Si l'amour scrupuleux d'un fatal concordat
- Transporte au Vatican les tributs de l'état?
- Si, du clergé français gênant l'indépendance,
- De ses élections enchaînant la prudence,
- A la brigue étrangère, aux présents corrupteurs,
- Sont vendus les troupeaux, et le choix des pasteurs?
- Vainement aux abus s'opposent nos entraves;
- Toute digue est rompue, et les lois sont esclaves:
- Leurs plus sages arrêts, au conseil évoqués,
- N'atteignent point les grands par elles attaqués.
- Des faibles dépouillés où seraient les refuges?
- Leurs vils accusateurs sont proclamés leurs juges:
- Et, ce que sans frémir on n'ose publier,
- Leur arbitre est souvent leur futur héritier!
- Ainsi, rendus jaloux de leurs biens qu'ils se volent,
- L'un de l'autre ennemis, les citoyens s'immolent.
- A des bourreaux gagés notre glaive est remis:
- Les premiers tribunaux aux derniers sont soumis,
- Et combattent en vain la foule mercenaire
- Que la vénalité pousse en leur sanctuaire.
- Ah! madame, empêchez que Thémis voie encor
- Sa balance en nos mains pencher au poids de l'or.
- Ah! qu'en deux factions ne soit plus séparée
- Des justes magistrats la chambre révérée.
- Proscrivez le trafic de nos dignes emplois:
- Qu'on ne partage plus le domaine des rois.
- Que d'avares flatteurs, trop comblés de largesses,
- Aux sources de l'état rendent tant de richesses:
- Qu'ils cessent d'engraisser leurs lâches favoris
- Du fruit de tant d'impôts que le peuple a souscrits:
- Ces trésors suffiront, sans de nouveaux subsides,
- A racheter le roi de ses vainqueurs avides.
- Les soldats, non payés, malheureux déserteurs,
- N'iront plus, désolant les bons cultivateurs
- Qu'écrasent à-la-fois la taille et le pillage,
- Se nourrir en nos champs d'un affreux brigandage.
- Non, non, si tant de chefs, qu'on ne surveillait pas,
- N'eussent point dévoré l'aliment des soldats,
- Notre roi n'eût point vu son armée appauvrie
- L'abandonner captif loin de notre patrie!
- Et cependant, hélas! quel âge désastreux
- Foula jamais l'état de poids plus onéreux!
- Comparez du trésor les antiques registres.....
- Mais quoi? jettez plutôt les yeux sur ses ministres:
- Quel fut leur héritage, et quels sont leurs grands biens!
- A leur faste naissant qui prête des soutiens?
- Est-ce que la pudeur, seule dot de leurs filles,
- Fut l'attrait qui charma les plus hautes familles?
- Non: mais le seul amour d'un superflu pompeux
- Dégrade la noblesse alliée avec eux:
- Ses titres et leur or font un coupable échange;
- Et les besoins du luxe ont forcé ce mélange.
- Ainsi tout se confond; et l'exemple des grands
- D'un ruineux orgueil agite tous les rangs.
- Réprimez-le, madame: et si notre influence
- Donne à des yeux jaloux un peu de méfiance,
- En dépit des pervers écartés ou punis,
- Convoquez de l'état les trois ordres unis.
-
- MARGUERITE, _bas à ses femmes_.
-
- Convoquer les états!... Ah! prétentions folles!
-
- UNE DES DAMES.
-
- Leur remontrance est faite en très-belles paroles!
-
- MARGUERITE, _de même_.
-
- Tant que la politique aura le même cours,
- Sur ce fonds-là sans peine on brodera toujours;
- Et tant que les humains auront des cœurs, des langues,
- Se suivront des faits vils, et de nobles harangues.
- Admirez dans son coin l'impassibilité
- De Duprat, dont leur voix blesse l'autorité.
- Le sujet du débat naît de sa folle envie
- De donner, à son choix, une grasse abbaye:
- Les moines ont ligué messieurs du parlement,
- Et ce grief les sert dans leur ressentiment.
- On couvre tous ces riens de grands mots qu'on prononce.
- Ma mère va parler.... écoutons sa réponse.
-
- LA RÉGENTE.
-
- Le plus sacré devoir des princes et des rois
- Est de prêter l'oreille aux organes des lois;
- Et je croirais trahir la puissance suprême
- Que mon fils, en partant, ne remit qu'à moi-même,
- Si je ne pesais pas vos avis importants,
- Salutaire secours au malheur de nos temps.
- Il est, j'en fais l'aveu, des abus innombrables:
- Mais de tous à mes yeux les plus considérables
- Naissent dans un royaume où les séditieux
- Divisent le pouvoir en partis factieux.
- Des ordres assemblés quelque appui qu'on attende,
- Ils rendraient de nos lys l'adversité plus grande.
- Le timon de l'empire est un fardeau pesant:
- Mais dois-je le céder quand mon fils est absent;
- Et déposant du roi le sceptre respectable
- Vous livrer un trésor dont il me fit comptable?
- Mon sexe et ma faiblesse ont excité l'effroi:
- Je l'ai su: de vains bruits sont venus jusqu'à moi:
- Mais ai-je témoigné la moindre négligence
- Pour tous les intérêts liés à ma régence?
- Le succès de mes soins n'en est-il pas le prix?
- N'ai-je pas dans nos ports recueilli nos débris,
- Depuis que votre roi, trahi des destinées,
- A sous Pavie, hélas! vu ses mains enchaînées?
- Que dis-je? triste mère! il m'eût été permis
- De pleurer les malheurs où le sort l'a soumis:
- Mais le péril de tous a suspendu mes larmes.
- Nos voisins détrompés nous promettant leurs armes,
- Henri de l'empereur détachant Albion,
- Et de Rome avec moi la nouvelle union,
- Tout vous atteste enfin que de ma vigilance
- J'ai porté les effets au-delà de la France.
- Quel effort tentiez-vous dans le commun danger?
- Ce prince généreux qu'ici l'on voit siéger,
- Vendôme, ce héros, à mes côtés fidèle,
- Avait reçu de vous l'offre de la tutelle;
- Et vous autorisiez vos nocturnes travaux
- Du cri de tout le peuple accablé de fardeaux.
- Le calme cependant des villes, des frontières,
- Qu'a-t-il coûté de plus que de saintes prières?
- Ah! cessez de vous plaindre: et, comme vos aïeux,
- De l'enceinte des lois protecteurs studieux,
- Vivez loin de la brigue à la cour si funeste.
-
- MARGUERITE, _à ses femmes_.
-
- Le chancelier se lève, et leur dira le reste.
-
- DUPRAT.
-
- Quel spectacle à-la-fois touchant et solennel,
- Qu'une régente, ouvrant un cœur si maternel
- Aux plaintes des sujets que des lois trop muettes
- Lui viennent exprimer les doctes interprètes!
- Heureux si le passé, couvert d'un crêpe obscur,
- Laissait en bien présent changer l'espoir futur.
- Mais ce qu'on fit jadis règle ce qu'il faut faire.
- Briser le concordat peut sembler salutaire:
- Mais on doit respecter l'œuvre du souverain,
- Et ménager en tout le pontife romain.
- Des chefs du parlement on connaît la sagesse:
- Louise d'Angoulême, équitable duchesse,
- Du trafic de leur charge a plaint comme eux l'affront:
- Mais au retour du roi tous ces maux finiront.
- L'excès du faste exige un édit somptuaire:
- La régente a prévu qu'il serait nécessaire:
- J'en tiens là, sous le sceau, les utiles décrets:
- Enregistrez; et tous concourons à la paix.
-
- MARGUERITE, _à ses femmes_.
-
- De ce haut verbiage enfin me voilà quitte!
- Et Paris de la cour recevra l'eau bénite.
- Le premier-président qu'on nomme ambassadeur
- De sa ligue à ce prix a refroidi l'ardeur:
- Hier on l'a gagné: leur beau zèle est chimère.
- Mesdames, au passage allons joindre ma mère.
-
- LA RÉGENTE, _à Marguerite_.
-
- Ah! ma fille!... sortons, je me sens toute en feu...
- Si d'avance un long bain ne m'eût calmée un peu,
- Je n'aurais pu vraiment soutenir un tel rôle.
-
- MARGUERITE.
-
- Quel charme dans votre air et dans votre parole!
- Votre ton respirait la douce majesté.
-
- LA RÉGENTE.
-
- Je n'ai presque rien dit comme on me l'a dicté.
-
- DUPRAT.
-
- Votre cœur vous poussait: de là, tant d'éloquence.
-
- LE PRÉSIDENT DE SELVE.
-
- Au nom du parlement, j'ai parlé d'abondance.
-
- PREMIER CONSEILLER.
-
- Ah! comme un Démosthène.
-
- DEUXIÈME CONSEILLER.
-
- Ah! comme un Cicéron.
-
- LE PRÉSIDENT DE SELVE.
-
- Messieurs, épargnez-moi toute comparaison:
- Ma modestie en souffre.... il suffit qu'on publie
- Que la France est sauvée, et ma tâche remplie.
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
- De leur péroraison qu'auront-ils obtenu?
-
- LA RÉGENTE.
-
- Un édit contre un luxe au comble parvenu,
- Une défense expresse aux femmes de la ville
- De traîner à leur robe une queue inutile;
- Ornement, dont le poids les doit embarrasser,
- Attirail de princesse, et qu'il faut nous laisser.
- Je prescris désormais que ni velours ni soie,
- N'habille la roture et la fille de joie:
- La laine et les couleurs sombres, tristes à l'œil,
- Pour la prison du roi marqueront mieux le deuil;
- Et par mon réglement il faut que les coquettes
- Baissent leurs chaperons, leur huppe et leurs cornettes.
-
- LA DAME D'HONNEUR.
-
- Sage Altesse! l'état ne se peut mieux régir!
- Les dames de la cour, (c'était de quoi rougir,)
- Sentaient, comme on le dit, les filles d'une lieue:
- Mais seules maintenant nous prendrons une queue.
- On nous distinguera de ces femmes de rien,
- Qui.... fi! grâce au décret, enfin tout ira bien.
-
- * * * * *
-
- Le conseil se sépare; et les diables de rire!
-
-
- Tout change; et vers les bords dont Gênes tient l'empire,
- Est une humble cabane, au dos des Apennins,
- Où serpente une route entre de vieux sapins.
- Au nord, s'ouvrent des monts les sauvages entrées;
- A l'orient, paraît sur les mers azurées
- Le port lointain, séjour des vaisseaux voyageurs;
- Au midi, sont épars quelques toits de pêcheurs,
- Seuls hôtes indigents d'une arène étendue,
- Devant qui l'onde immense, applanie à la vue,
- Termine l'horizon, et borne l'occident
- Où le soleil alors plongeait son disque ardent:
- Sa pourpre qui reluit sur le gouffre bleuâtre
- Des hauts sommets voisins rougit l'amphithéâtre:
- Et là, sous de beaux cieux, le sage Agathémi
- Guidait un passager, autrefois son ami.
-
-
-AGATHÉMI, DAVE, UN PÊCHEUR.
-
- AGATHÉMI.
-
- Pourquoi ce nom de Dave, et ce mince équipage?
-
- DAVE.
-
- Pour déguiser mon rang et mon secret message:
- Je m'en vais de ma cour transmettre les rapports
- Au noble André-Dorie, amiral dans ces ports.
-
- AGATHÉMI.
-
- Vous volez donc toujours en oiseau diplomate?
-
- DAVE.
-
- Et toi, toujours en paix, tu rêves en Socrate.
- Je naquis agissant: trop heureux mon métier,
- S'il m'acquiert la faveur du grand François-Premier.
-
- AGATHÉMI.
-
- De complaire à ses rois l'homme eut toujours l'envie:
- L'amour de s'élever qui consume sa vie
- Est sans cesse attisé par les regards jaloux
- Qu'il porte sur les grands, non moins petits que nous:
- Moi, jugeant la valeur sous les vaines surfaces,
- Je mesure leur taille et non pas leurs échasses;
- Et pour n'être ébloui ni des titres d'honneur,
- Ni par l'éclat de l'or, ni par un faux bonheur,
- J'ai toujours des humains regardé le visage;
- Et mon seul maître est Dieu, qui règne d'âge en âge.
-
- DAVE.
-
- Je confesse avec vous qu'il est le roi des rois,
- Si j'en juge au destin du malheureux Valois.
-
- AGATHÉMI.
-
- Le bruit de son désastre a percé ma montagne.
-
- DAVE.
-
- Lannoy dans ce moment le conduit en Espagne.
- Aux pieds de son vainqueur il se laisse attirer
- Pour sortir de ses fers, que l'on va resserrer.
- Si l'on m'eût écouté, certes, la Ligurie
- Le garderait encor aux vœux de sa patrie.
- Songeant à réparer ses crimes envers lui,
- Bourbon fût devenu son invincible appui;
- Et déja, de son prince achetant la clémence,
- Il voulait à Milan rétablir sa puissance:
- Pesquaire, qui dans Naple eût pu se couronner,
- Mécontent de la cour, jaloux de dominer,
- Oubliait de Bourbon les rivalités vaines,
- Et du roi, leur espoir, tous deux brisaient les chaînes:
- Quand Lannoy plus rusé, (peignez-vous leur fureur,)
- Leur enlevant leur proie, a fui chez l'empereur.
-
- AGATHÉMI.
-
- Ah! prince infortuné, que la brigue environne!
- On se vend ta faveur, et même ta personne.
- Qui croirait qu'un monarque ait ce honteux destin
- De se voir disputé, ravi comme un butin?
-
- DAVE.
-
- Qu'entends-je sur les flots?
-
- AGATHÉMI.
-
- Un pêcheur qui soupire.
-
- LE PÊCHEUR, _à soi-même_.
-
- Le souffle de la nuit veut que je me retire.
- Ah! cessons d'amorcer tous nos vains hameçons,
- Et levons mon filet, vide encor de poissons.
- Les eaux grondent ... ployons ma voile misérable!
- Je jette avec ennui mon ancre sur le sable;
- Mes enfants chercheront, hélas! à mon retour,
- Le produit de ma pêche, attendu chaque jour...
- Perfide mer! avant que le soleil arrive
- Je viens sonder ton lit et cotoyer ta rive;
- Sur ton sein immobile et pur comme un miroir,
- Je fixe mon esquif, mon œil et mon espoir:
- Voici l'ombre; ton calme a trompé mon attente.
- Eh bien! que cette nuit l'orage te tourmente,
- Mer fatale aux pêcheurs, dangereuse aux nochers,
- Plains-toi, rugis, aboie, hurle sous tes rochers,
- Capricieuse, avare, infidèle, traîtresse..!
-
- DAVE.
-
- Ecoutez les clameurs qu'à la mer il adresse.
- Le pauvre est sans raison quand il est courroucé.
-
- AGATHÉMI.
-
- L'opulent roi Xerxès était-il plus sensé
- Quand il fouetta l'Euxin à ses flottes rebelle?
- L'homme est par-tout semblable et faible de cervelle.
- Holà, pêcheur! ce soir tu grondes en tes dents.
-
- LE PÊCHEUR.
-
- Hélas! comment nourrir mes trois pauvres enfants?
- Mes filets aujourd'hui n'ont fait nulle capture...
- J'ai bien maudit la mer depuis mon aventure.
- En songe, l'autre nuit, Jésus vint, brillant d'or,
- M'avertir que sur l'eau flottait un grand trésor.
- Je cours, et du matin je devance l'étoile;
- Rien sur l'eau, rien au bord: mais, auprès de leur voile
- Etaient deux compagnons dans leur barque assoupis:
- Ils s'éveillent; du ciel je leur conte l'avis.
- «Voguons, me dirent-ils, nous aurons chance heureuse.»
- Notre pêche bientôt fut si miraculeuse,
- Qu'ayant fait de poissons un troupeau prisonnier
- Nous nommions le plus gros notre François-premier.
- Vous riez!... il était beau, doré, grand de taille,
- C'était un roi des flots, tout cuirassé d'écaille.
- Nous bénissions le sort, contents de l'avoir pris:
- Avec moi l'un des deux en disputait le prix;
- Il me suit chez le juge; et, pour clorre l'affaire,
- L'autre, qui le gardait, nous l'enlève en corsaire.
-
- AGATHÉMI.
-
- Seigneur, qu'en dites-vous? c'est ainsi qu'un grand roi
- A Pesquaire, à Bourbon, fut ravi par Lannoy.
- Les petits et les grands ont les mêmes querelles:
- Tous ont l'amour du gain, et des ruses cruelles.
- (Au pêcheur.)
- Tiens, prends ce peu d'argent, bonhomme.
-
- LE PÊCHEUR.
-
- Grand merci!
-
- AGATHÉMI.
-
- L'entendez-vous qui siffle et marche sans souci?
- Au moins dans son état peu de chose console.
-
- DAVE.
-
- La paix de la chaumière est une triste idole.
- Je ne vis qu'à la cour.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, je respire aux champs.
-
- DAVE.
-
- J'escorte les seigneurs.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'évite les méchants.
-
- DAVE.
-
- J'apprends l'art de régner.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, l'industrie agreste.
-
- DAVE.
-
- Je vois des lambris d'or.
-
- AGATHÉMI.
-
- Et moi, l'azur céleste.
-
- DAVE.
-
- J'ai de pompeux banquets.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, de prompts appétits.
-
- DAVE.
-
- J'ai la faveur des grands.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'ai l'amour des petits.
-
- DAVE.
-
- J'éblouis par mon faste, et soumets Vénus même.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, quand on m'aime un peu, c'est pour moi seul qu'on m'aime.
-
- DAVE.
-
- Je marche décoré.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, sans vain appareil.
-
- DAVE.
-
- Je vois lever le roi.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, lever le soleil.
-
- DAVE.
-
- Mes pieds foulent la pourpre.
-
- AGATHÉMI.
-
- Et les miens, la verdure.
-
- DAVE.
-
- Je parle aux souverains.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'écoute la nature.
-
- DAVE.
-
- J'entends les bruits publics; j'admire les héros.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'entends murmurer l'onde, et vois s'enfler les flots.
-
- DAVE.
-
- Tu t'endors sans honneur au sein de la paresse.
-
- AGATHÉMI.
-
- Je veille à conserver une libre sagesse.
-
- DAVE.
-
- Dédaignes-tu la gloire où je suis parvenu?
-
- AGATHÉMI.
-
- Qui de nous, dans mille ans, sera le plus connu?
-
- DAVE.
-
- Tu n'es jaloux de rien!... comment es-tu si sage?
-
- AGATHÉMI.
-
- En regardant toujours les hommes au visage.
-
- DAVE.
-
- Adieu! je m'en vais lire au front des souverains.
-
- AGATHÉMI.
-
- Adieu! moi, je vais lire au front des cieux sereins.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SIXIÈME.
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-SOMMAIRE DU SIXIÈME CHANT.
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- Dialogue de l'_Honneur_ et de la _Politique_. Soulèvement du
- parterre des démons dans la salle infernale. Entretien de
- _François-Premier_ et du _Chagrin_. Visite de _Charles-Quint_
- au lit du roi de France. Guérison de ce prince. Dialogue de la
- _Nuit_ et du _Lendemain_.
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-LA PANHYPOCRISIADE.
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-CHANT SIXIÈME.
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- TOLÈDE et son château dominent un rocher
- En des bois où long-temps l'Espagne vit cacher
- Des vierges, tendres fleurs, tribut offert au Maure,
- Tel qu'en payait la Crète au fatal Minotaure.
- C'est là que Charles-Quint s'est venu retirer:
- Il préside un conseil. L'Honneur y veut entrer;
- La sombre Politique, en Cerbère, à la porte
- Se présente, et retient le zèle qui l'emporte.
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-L'HONNEUR, ET LA POLITIQUE.
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- LA POLITIQUE.
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- Qui de mon cabinet ose heurter le seuil?
- Ah! c'est toi, vieil Honneur.
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- L'HONNEUR.
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- Je te demande accueil;
- Et veux à l'empereur, parlant sous tes auspices,
- Donner quelques avis généreux et propices.
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- LA POLITIQUE.
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- C'est prétendre beaucoup: les avis généreux
- Jamais pour qui les suit n'ont des effets heureux.
- Ma prudence a pour lui de plus sûres maximes
- Que tes élans de cœur et tes vœux magnanimes.
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- L'HONNEUR.
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- O Politique! ô toi, dont l'esprit assuré
- Marche dans l'univers d'un pas si mesuré,
- Est-ce à toi de tomber dans cette erreur fatale?
- Ah! sois mon alliée et non pas ma rivale.
- Tu sais que des humains notre seule union
- Fit long-temps admirer la noble ambition:
- La gloire est l'heureux fruit de notre hymen illustre;
- L'antique droit des gens en reçut tout son lustre:
- Sans moi, la vile intrigue abaisse ta grandeur,
- Sans toi, mon feu s'exhale en impuissante ardeur.
- Marchons par-tout ensemble ainsi qu'aux premiers âges,
- Beaux temps, où nous guidions ces chefs, ces rois si sages,
- Qui, dignes fondateurs, qui, rivaux des Cyrus,
- Virent par l'équité leurs empires accrus!
- Sont-ils donc arrivés par des routes obliques
- Jusqu'au plus haut sommet des grandeurs héroïques?
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- LA POLITIQUE.
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- Laisse tout ce phébus à l'art des romanciers!
- Les poëtes, charmés des demi-dieux guerriers,
- Leur prêtent comme toi des traits imaginaires:
- Moi, j'ai touché le tuf, et vu net aux affaires.
- Ces héros, qui du monde ont conquis le tribut,
- Sans choisir leur sentier allaient droit à leur but.
- De tous leurs ennemis ravir les héritages,
- De leur soumission retirer des ôtages,
- Fouler le plus puissant une fois abattu,
- Ce fut là leur étude et leur noble vertu.
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- L'HONNEUR.
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- Oublierais-tu l'éclat dont Alexandre brille;
- Comment de Darius il traita la famille?
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- LA POLITIQUE.
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- Il fut fier d'honorer un roi qui n'était plus,
- Et d'usurper son trône, en châtiant Bessus.
- Pour l'ennemi qui meurt, ne sied-il pas de feindre
- Un généreux penchant dont on n'a rien à craindre?
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- L'HONNEUR.
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- Faut-il qu'un autre exemple éclaire ton erreur?
- François est prisonnier de ton fier empereur:
- Sans rançon à son trône il est beau de le rendre.
- Que ce nouveau Porus trouve un autre Alexandre;
- Et pour en enchaîner l'inviolable foi,
- Disons à Charles-Quint de le traiter en roi.
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- LA POLITIQUE.
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- Ne cite point Porus, faible roi tributaire,
- Des biens qu'on lui rendit alors dépositaire,
- Dont la fidélité régna pour le vainqueur,
- Qui le fit son sujet en conquérant son cœur.
- François dans l'occident est un roi formidable,
- De Charles-Quint émule et rival implacable,
- Et qui, de ses liens une fois échappé,
- Se vengera du coup dont le sort l'a frappé.
- Mon aigle, dont la serre arrêta cette proie,
- S'il lui permet de vivre, et jamais la renvoie,
- Doit, prévenant sa rage et son essor futur,
- Sucer en la plumant tout son sang le plus pur.
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- L'HONNEUR.
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- Du malheur de Valois qu'espère ta furie?
- Les états de Milan, de Naple, et de l'Ombrie,
- Ses domaines rendus au rebelle Bourbon,
- Sont les biens dont à Charle il promet l'abandon:
- Sa mère jure encore, à l'aide de la France,
- De lui soumettre Rome, et Venise, et Florence.
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- LA POLITIQUE.
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- Digne traité des rois! dépouillés aujourd'hui,
- Et prodigues vendeurs des domaines d'autrui!
- Charles-Quint prise peu les chimères des princes:
- Il veut de son captif l'argent et les provinces.
- Si tes beaux sentiments ont cru le dominer,
- Vieil Honneur, d'où tu viens, tu peux t'en retourner.
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- L'HONNEUR.
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- Arrête ... il m'entendra: si l'intérêt l'anime,
- Eh bien! de l'univers il doit briguer l'estime,
- Et ne pas, sous ses pieds écrasant le malheur,
- Des princes indignés irriter la valeur.
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- LA POLITIQUE.
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- Tous les princes muets dans l'Europe étonnée,
- Du plus puissant d'entre eux voyant la destinée,
- Tremblant d'un sort pareil, et tristement soumis,
- N'oseront du vaincu s'avouer les amis.
- La pitié dans les cours n'a que peu d'influence:
- L'estime à qui peut tout est de mince importance:
- Que Charles-Quint haï soit craint des potentats;
- Il suffit de ce point pour régir les états.
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- L'HONNEUR.
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- L'événement confond ce dangereux systême:
- A ses yeux, au mépris de son ordre suprême,
- Les grands, à son captif témoignant leur pitié,
- Condamnent de leur chef la dure inimitié.
- Sa cour plus généreuse, et noblement rebelle,
- A François qu'elle plaint forme une cour nouvelle.
- Sa sœur même, sa sœur, l'illustre Éléonor,
- A ses adversités plus attendrie encor,
- Sans rougir qu'à son lit tes soins l'aient destinée,
- Sourit à son amour qui parle d'hyménée:
- Les bras de la beauté sont ses tendres appuis:
- Les plaisirs sont ligués pour tromper ses ennuis:
- Et le respect touchant que son courage inspire,
- Relevant son malheur, exerce un tel empire
- Que, chez son ennemi ce monarque enchaîné
- De ses propres sujets paraît environné;
- Et l'Espagne, admirant sa fierté magnanime,
- Semble même braver son vainqueur qui l'opprime.
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- LA POLITIQUE.
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- Ah! ne t'abuse pas: les danses et l'amour,
- Ministres du vainqueur, s'empressant tour-à-tour
- A consoler Valois, à calmer sa furie,
- Tendent un piège adroit à sa galanterie:
- Ainsi de ses secrets se rendant possesseur,
- Charles-Quint le séduit par les yeux de sa sœur.
- Les femmes, déités des Français idolâtres,
- A ses graves desseins prêtent leurs jeux folâtres;
- En flattant son captif découvrent ses penchants,
- Amollissent son cœur à leurs discours touchants;
- Et l'indiscrétion, prix de leur sacrifices,
- Est le fruit espéré de ces doux artifices.
- L'hymen, ce dieu si saint, n'obéit qu'à ma voix;
- Et chez les grands lui-même esclave de mon choix,
- Rapprochant les états par les nœuds des familles,
- Donne à mon gré son joug aux plus illustres filles:
- Il va d'Eléonor, si je le trouve bon,
- Vendre à François la couche engagée à Bourbon.
- Ainsi je pèse tout: Charles-Quint, mon élève,
- Ne règle rien sans moi, guerre, ni paix, ni trève;
- Et des plus vains plaisirs calculant les écarts,
- Ne marche dirigé que par mes froids regards.
- Je l'avertirai donc que, loin d'être domptée,
- Chaque jour de Valois l'âme plus irritée,
- Se confiant aux soins de nos séductions,
- En rehausse l'espoir de ses présomptions.
- Où la douceur échoue il faut la violence.
- J'ai proscrit de sa cour la vaine complaisance,
- Et, pour le surmonter, je le livre au Chagrin.
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- L'HONNEUR.
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- Il bravera ses traits; je l'ai couvert d'airain:
- Mais dût-il être en bute aux plus vives atteintes,
- Je l'ai mis au-dessus des douleurs et des craintes.
- Où tendent tes rigueurs? crois-tu que ses sujets,
- S'il vendait leur patrie, obéiraient en paix,
- Et que le noble orgueil dont j'anime la France
- Pourrait à Charles-Quint jurer obéissance?
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- LA POLITIQUE.
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- Eh oui! tous les humains sont lâches, ou pervers:
- L'avarice et la peur maîtrisent l'univers.
- L'argent de l'empereur décorant ses esclaves,
- Subjuguerait le peuple et ses chefs les plus braves;
- Et des vrais courageux les affronts ou la mort
- A leurs imitateurs feraient craindre leur sort.
- Quand les ministres vils de ses rigueurs extrêmes
- Souleveraient la haine, il les tuerait eux-mêmes;
- Et les peuples alors, vengés de leurs bourreaux,
- Béniraient Charles-Quint sur l'autel des héros.
- Qui lui résisterait? des oisifs imbécilles,
- Des justes, offensés de ces respects serviles,
- Prophètes de malheur dont on ne fait nul cas,
- Cœurs sans ambition, esprits grossiers, ou bas.
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- L'HONNEUR.
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- Ah! tais-toi, décrépite! avec plus de noblesse
- Parle de ces mortels si chers à ta jeunesse.
- Apprends que leur dédain pour ta subtilité,
- Vertu qu'on traite en eux d'opiniâtreté,
- Est une forte égide, abri que leur droiture
- Oppose aux mouvements de ta souple imposture.
- Tel dont la probité, sous le toit paternel,
- N'a pour sobre aliment que le pain et le sel,
- Cache sous les dehors dont une cour se raille
- Un bon sens, qui confond l'opulente canaille,
- Dès que le sort, aux grands le montrant tel qu'il est,
- Fait voir qu'il s'est roidi pour n'être pas valet.
- Tu révérais jadis les citoyens austères
- Qui savaient conquérir et labourer leurs terres.
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- LA POLITIQUE.
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- D'où viens-tu me sonner ces propos rebattus
- Sur le ton d'Aristide et de Cincinnatus?
- Triste Honneur! D'autres temps veulent d'autres coutumes;
- Les vertus sont de mode ainsi que les costumes.
- Aux allures du siècle il faut s'accoutumer;
- Et le Goth en Romain ne peut se transformer.
- Ton antique héroïsme est aujourd'hui burlesque:
- Qu'a-t-il fait de François? un preux chevaleresque,
- Honteux de reculer, fondant sans savoir où,
- Qui sur un rude écueil se heurtant comme un fou,
- Contre un rival prudent suit l'orgueil qui le guide,
- Et de ta fausse gloire est la dupe candide.
- Moins en butte aux hasards, Charles-Quint que j'instruis,
- De mon adresse heureuse a recueilli les fruits;
- Dans toutes les cités il souffle des querelles,
- Pour entrer dans leurs murs, arbitre élu par elles:
- Envahisseur rapide, actif avec lenteur,
- Il ne prend de Thémis qu'un masque protecteur:
- Cruel, peu scrupuleux aux traités qu'il proclame,
- Il sait trahir la foi que de tous il réclame:
- Le talent de corrompre est son recours secret;
- Et son amitié tourne au vent de l'intérêt.
- Si mon art est d'agir par la force et la ruse,
- C'est donc l'art d'opprimer, de tromper; il en use:
- Et par lui, tu le vois, cet empereur fameux
- Au trône des Césars s'est aggrandi comme eux.
- Réussir est ma loi.
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- L'HONNEUR.
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- Magicienne usée,
- Ah! ce siècle de fer t'a métamorphosée!
- L'onzième des Louis, qui, né sombre tyran,
- Égalait en noirceur l'idole de Séjan,
- Le pontife Alexandre, infection des temples,
- Sont donc tes favoris, tes sublimes exemples!
- Qui t'a changée ainsi, ton fils, Machiavel,
- Qui du noir Borgia fait un prince immortel?
- Compare aux nobles chefs de la Grèce et de Rome
- Le modèle ignoré que son livre te nomme;
- C'est un brigand qu'il raille; où, s'il put l'admirer,
- Par là son court esprit se laisse mesurer:
- Juge si des mortels vraiment grands dans l'histoire,
- L'affreux Valentinois atteindra la mémoire.
- On hait du crime heureux la sombre profondeur,
- Et l'on pleure un martyr revêtu de splendeur.
- Au seul bruit des succès si la gloire était due,
- Socrate avec orgueil eût-il bu la ciguë?
- Régulus et Caton, libres de fuir leur sort,
- Auraient-ils accompli leur serment à la mort?
- Que dis-je? l'Homme-Dieu, modèle inimitable,
- Aurait-il cru pour lui la croix inévitable,
- Et présenté son front, d'épines couronné,
- Aux bourreaux de Pilate, oppresseur consterné?
- Son supplice est sa gloire, et le monde l'adore.
- Mais j'ai de quoi te vaincre et t'étonner encore,
- Par les prospérités de ces fortunés rois,
- Alphonse, Charlemagne, Alfred, auteurs des lois,
- Qui surent employer la guerre et l'industrie
- A la seule grandeur utile à leur patrie.
- Si j'ai terni l'éclat du vainqueur de Caton,
- De ton nouveau César je souillerai le nom:
- Qu'il soit, tel que le veut ton écrivain si sage,
- Du lion, du renard, un difforme assemblage;
- Les routes dont il prend le fil embarrassé
- Le mèneront enfin à périr insensé:
- Et moi, qui, dans l'esprit laissant mes nobles marques,
- Rends Guesclin et Bayard égaux aux grands monarques,
- Je veux dans l'avenir qu'il trouve pour vainqueur
- Mon loyal roi des lys, qui ne suit que son cœur;
- Et témoigner par-là que ma seule prouesse
- T'enlève tout le gain de ta scélératesse.
- Adieu, fourbe!
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- LA POLITIQUE, _à soi-même_.
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- Endurons ces outrageants éclats:
- Je punis qui m'offense; et ne m'irrite pas.
- Rentrons dans le conseil d'où mon crédit l'évince;
- Mais j'y redoute Osma, confesseur de mon prince:
- Son zèle véhément a pour autorité
- La parole du Christ et de la charité...
- Étouffons avec soin la ferveur qui l'anime.
- Le juste, prêchant seul, de tous est la victime:
- Sa voie crie au désert dans les lieux où je suis;
- Ou bien, j'ai pour vengeurs les poisons et les nuits.
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- A ces mots, des enfers le prince despotique.
- Las d'entendre avilir l'auguste Politique,
- Et rabaisser son art, qui lui semble infini,
- Au métier que la corde et la roue ont puni,
- Ému, mais comprimé par sa dignité grave,
- Soulève du sourcil une cabale esclave.
- Aussitôt se dressant, mille serpents obscurs
- Sifflent les derniers vers qui lui paraissaient durs.
- Ce bruit est le signal d'une prompte tempête.
- Un parti veut ici que le drame s'arrête;
- Un autre veut qu'il marche; et tous les spectateurs
- D'une scène imprévue eux-mêmes sont acteurs.
- L'hydre de la critique, à vaincre difficile,
- Crie, A bas! mauvais goût! plat sujet! méchant style!
- A la pièce, à l'auteur prodiguant mille affronts,
- Allongeant mille mains, mille cols, mille fronts,
- Elle appelle à son aide une séche harpie,
- La Grammaire, toujours dans un coin accroupie,
- Qui, des mots épluchés digérant mal le sens,
- Revomit sa syntaxe, et lutte sur les bancs.
- Des démons, barbouillés d'encre de son école,
- Tirant à l'alambic les termes qu'elle isole,
- Et déplaçant les mots de leur figure exclus,
- Jugent ainsi des vers, qui dès-lors n'en sont plus.
- Si l'accord de deux mots qu'allia le génie,
- D'une expression neuve enfante l'harmonie,
- De cet hymen fécond leur pudeur s'alarmant
- En trouve monstrueux le vif accouplement.
- Le cours rapide et clair des ellipses nouvelles,
- A la pensée en vain semble prêter des ailes;
- Mille aveugles esprits, vengeant leur cécité,
- En niaient le vol prompt et la lucidité.
- Un diable, à l'œil de porc, à la gueule de dogue,
- Bondissait en hurlant: «Barbare! néologue!
- «Qui, frondant le bon goût, s'efforce d'allier
- «Le simple au figuré, le noble au familier,
- «Qui mêle chaque genre, et la fable, et l'histoire!
- «Des lettres ici-bas il va perdre la gloire!
- «Mais c'est peu: quel scandale! il prétend attaquer
- «La Politique même, et la veut démasquer!
- «Elle qui nous gouverne, et dont le ministère
- «Couronna plus d'un diable en régnant sur la terre,
- «Fit les cœurs des tyrans ou nous nous renfermons,
- «Et qui, sous la tiare a béni des démons!
- «L'auteur, amant du vrai, s'appelle Mimopeste.
- «Je dénonce aux enfers un esprit si funeste,
- «Qui, s'il offrait son drame aux regards des humains,
- «Ruinerait notre art chez tous les souverains;
- «Et qui, rendant bientôt les princes philosophes...»
- Il disait; lorsqu'un flot d'amères apostrophes
- Tout-à-coup assaillit l'orateur indiscret
- Du débat littéraire éventant le secret.
- Un autre diable accourt, érudit, sec, et blême,
- Des langues de Babel sachant à fond le thême.
- C'est lui de qui le fouet, chez nos rhéteurs ardents,
- Imprime son latin sur le cu des pédants:
- Sa mémoire est un puits, sa tête est sans lumières;
- Et de ses yeux jaunis il brûla les paupières
- Sur de vastes feuillets, pleins de noms inconnus,
- En ik, en uk, en ak, en ôs, en ès, en us.
- Pour tirer du chaos de vieux hiéroglyphes,
- Sur un livre éternel l'ont suspendu ses griffes;
- Et son corps de dragon, sans ailes et sans chair,
- Durant un siècle entier ne s'en put détacher.
- Il s'imbut de doctrine en flottant dans le vide:
- Telle pend à sa proie une sangsue avide.
- On dit que ce démon tomba chassé du ciel,
- Au jour que par l'envie empoisonné de fiel,
- Son orgueil, trop jaloux, irrité des louanges
- Qu'obtint la poésie en un concert des anges,
- Proscrivit son langage affranchi dans ses tours
- Des liens où languit le vulgaire discours:
- De l'Olympe il roula dans la poudre classique.
- Là, pour juste supplice épousant la Critique,
- Le solécisme obscur, le barbarisme affreux,
- Fantômes de ses nuits, troublaient son cerveau creux:
- Les verbes mal d'accord soulevaient ses scrupules;
- Il se sentait piqué de points et de virgules;
- Et tout style concis, vif, et riche en couleurs,
- Excitait en ses yeux de cuisantes douleurs.
- Sa race, à la férule, aux verges aguerrie,
- En bourdonnant essaim de mouches en furie,
- Fond, murmure au parterre; et de longs farfadets
- Sont de la queue au bec transformés en sifflets:
- Embouchés par les vents, une harmonie aiguë
- De leurs anneaux gonflés fait vibrer l'étendue.
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- Cependant l'ergoteur, zoïle de l'enfer,
- Glapissait d'une voix qu'on ne put étouffer:
- «Ah! d'un drame incorrect interrompons la suite!
- «S'il en faut condamner le fonds et la conduite,
- «Mon cornet va répandre, à perpétuité,
- «Des préceptes connus de toute antiquité.
- «Habile à déchirer, inhabile à produire,
- «J'ignore l'art de faire, et sais l'art de détruire;
- «Et premier scribe un jour des charniers infernaux,
- «Je serai pamphlétaire, et vendrai des journaux.»
- L'impuissant a parlé. Les diablesses en loges
- Admirent son crédit, effet des sots éloges:
- On veut ouïr l'oracle; un troupeau qui le suit,
- Réclame le silence en redoublant le bruit.
- Vains efforts! le Destin, tout-puissant, invincible,
- Avait écrit ces mots, d'un burin inflexible:
- «Curieux de juger les mystères de tout,
- «Le parterre entendra l'œuvre jusques au bout.
- «Son goût sera gâté; mais s'il s'en rit, qu'importe!
- «Est-ce un mal que l'enfer, s'amusant de la sorte,
- «Raille la politique, en respect aux humains,
- «Petit jeu, dont je tiens les dez entre mes mains?
- «Dieu veut des noirs esprits soulager le supplice;
- «La pièce est commencée, il faut qu'elle finisse:
- «Mais d'horribles combats ces jeux seront mêlés.
- «Les démons n'ont jamais que des plaisirs troublés.»
- Ma muse, que n'as-tu l'organe d'un Homère,
- Pour chanter ce théâtre, où le feu de la guerre
- A cent taureaux ailés, à cent dragons volants,
- L'un par l'autre assaillis, hurlants, sifflants, beuglants,
- Inspira les transports d'une ivresse exécrable!
- Oui, des cirques romains tout le peuple innombrable,
- Rugissant alentour de ses gladiateurs,
- A moins frappé le ciel d'accents provocateurs.
- Du parquet jusqu'au cintre on se divise en groupe,
- L'abyme entier s'émeut: l'un, blessé sur la croupe,
- Fesse au vol un griffon, de qui l'ongle d'airain
- D'un grand âne pelé vient d'arracher le crin:
- L'autre, entamé des dents du lutin qui le serre,
- D'un puissant bras de plomb assomme sa colère.
- Tels qu'on peint la Gorgone aux regards flamboyants,
- Ceux-ci lancent de l'œil mille éclairs foudroyants;
- Ceux-là dressent en coqs un crête hardie:
- Que de tristes fureurs pour une comédie!
- Par-tout, de sphère en sphère un tel choc résonna,
- Qu'il émut notre globe, et qu'il ouvrit l'Etna.
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- Les princes cependant se voilent dans leurs niches:
- Le débat fut si long pour de vains hémistiches,
- Que de ce choc bruyant, le diable le plus fin
- Eût méconnu la cause, oubliée à la fin.
- Mais la paix se rassied dans la foule rangée;
- On suit le fil de l'acte, et la scène est changée.
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- François-Premier languit, dans sa couche étendu;
- Sur son chevet assis veille un monstre assidu,
- Le Chagrin, qui, bouillant d'ardeur atrabilaire,
- Ote à son court sommeil le repos salutaire,
- Soulève tout son corps et par sauts et par bonds,
- Et le livre au tourment des songes vagabonds.
- Sa rigueur, comme on sait, n'épargnant pas les princes,
- N'est pas moins rude aux rois qu'aux sujets les plus minces.
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-FRANÇOIS-PREMIER ET LE CHAGRIN.
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- LE CHAGRIN.
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- Homme, holà! ne dors plus.
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Laisse-moi donc en paix!
- Pourquoi rouvrir mes yeux fatigués de tes traits?
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- LE CHAGRIN.
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- Ne les revois-tu pas en des rêves terribles?
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Au moment du réveil ils me sont plus horribles.
- C'est peu que ta noirceur m'ait fait sécher, maigrir;
- Et dans le désespoir je suis prêt à mourir.
- Achève donc! qu'au moins je dorme dans la tombe.
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- LE CHAGRIN.
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- Alors que dans mes mains une victime tombe,
- Je dévore sa chair et les jours et les nuits,
- La suçant jusqu'aux os, enfin je la détruis.
- Me fuit-on sur les mers, je m'attache au navire:
- Dans les champs, des saisons j'attriste le sourire:
- Dans les palais, je règne en lugubre appareil:
- Je fais redouter l'ombre et haïr le soleil:
- De mes premiers accès ou croit dompter la rage;
- Mais, accrus par le temps, ils usent le courage.
- Dis-moi, fameux héros, si la force de Mars
- Vaut la ferme vertu qui résiste à mes dards?
- Certes, la patience a droit à plus de gloire
- Qu'un belliqueux transport qui court à la victoire.
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Pour triompher de toi n'ai-je pas fait assez?
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- LE CHAGRIN.
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- De quelques mois d'efforts tes membres sont lassés,
- Et tu t'enorgueillis de tes vertus sublimes!
- Ah! dans les rangs obscurs regarde mes victimes:
- L'une, indigente et nue au sortir du berceau,
- Traîne sa pauvreté jusqu'au lit du tombeau,
- Sans que le vil besoin, piége de l'innocence,
- La contraigne à céder au poids de la souffrance:
- L'autre, en un lieu creusé sous d'affreux soupiraux,
- N'acceptera la paix que du fer des bourreaux,
- Plutôt que de trahir un honneur, que lui nie
- Le monde qui la raille, et qui la calomnie:
- L'autre, sans toit, sans pain, entend ses fils crier,
- Et vend ses jours pour eux au joug d'un maître altier.
- Homme, que te dirai-je? Il faut te bien convaincre
- Qu'avant toi, mieux que toi, mille autres m'ont su vaincre.
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Né roi, jadis vainqueur, maintenant dans les fers;
- Nul de ceux qu'ont pressés tes maux long-temps soufferts,
- N'eut tant à regretter, à déplorer, à craindre!
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- LE CHAGRIN.
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- Toujours qui je poursuis se croit le plus à plaindre.
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Mon rival, insensible à mon affliction,
- Fonde sur mon tombeau son usurpation.
- Ne l'aperçois-je pas s'asseyant sur mon trône?
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- LE CHAGRIN.
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- Que t'importe ton rang si le jour t'abandonne.
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Il flétrira mon règne en trompant mes sujets:
- J'aurai perdu mon sceptre et jusqu'à leurs regrets.
- J'entends ma propre cour applaudir ses mensonges.
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- LE CHAGRIN.
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- Eh bien! entre au cercueil: là, finiront tes songes.
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Bourbon, de ma famille ennemi factieux,
- Va livrer mon royaume aux chocs séditieux.
- Par quel hideux sourire il insulte à ma cendre!
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- LE CHAGRIN.
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- Ta haine chez les morts veut-elle encor descendre?
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Tous ces arcs triomphaux, à mes palmes dressés,
- Sous la main des Français s'écroulent renversés.
- Louis, qui de l'Égypte a sauvé sa mémoire,
- Revit du moins la France, et vivra dans l'histoire.
- Moi!...
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- LE CHAGRIN.
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- Si tu meurs, péris obscur en ta prison!
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- FRANÇOIS-PREMIER.
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- Ces femmes, dont ma gloire égarait la raison,
- Fières de mon amour qui les a possédées,
- Rougissent des faveurs qu'elles m'ont accordées.
- Leur amant couronné, vaincu dans un combat,
- N'est plus à leurs regards qu'un imprudent soldat.
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- LE CHAGRIN.
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- Te sied-il de songer au cœur de tes maîtresses?
- Les rides sur ton front ont gravé tes détresses.
- Ce miroir t'apprendra que mes âpres douleurs
- De ton jeune visage ont desséché les fleurs.
- Mais cède à Charles-Quint, et sors de ta misère:
- Tu reverras tes fils.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- J'avilirais leur père.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Tourne-toi donc vers Dieu, suprême espoir des morts,
- Dont la sainte onction vient d'arroser ton corps.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Malheureux! de sa croix la présence sacrée
- N'a pu rendre le calme à mon ame égarée.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Celui de qui l'orgueil et les soucis d'un rang
- Agitent encor l'ame en un corps expirant,
- Aveugle au bord du gouffre où chaque heure l'entraîne,
- Aux avis de la mort ouvre l'oreille à peine.
- Tu n'imploras l'hostie avec solennité
- Que par soin politique et non par piété.
- Il n'est que les mourants libres du joug du monde,
- A qui l'aspect du ciel rende une paix profonde,
- Sans qu'un rite et qu'un prêtre, au moment du trépas,
- Leur rappellent un Dieu, qu'ils n'oublièrent pas.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- On ouvre: on entre ici.
-
- LE CHAGRIN.
-
- C'est l'empereur lui-même!
- Il redoute l'effet de ta faiblesse extrême;
- Et t'a fait demander de te rendre aujourd'hui
- La visite qu'en vain tu demandas de lui.
- Maintenant qu'à tes maux sa vue est un remède,
- Alarmé de ton sort, il accourt de Tolède:
- Et ses doux traitements vont guérir mon poison,
- De peur qu'enfin la mort n'emporte ta rançon.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- L'oserai-je augurer?.... le plus cruel supplice
- Est d'embrasser l'espoir s'il faut qu'il nous trahisse.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Charle et deux confidents s'approchent de ton lit.
- Ta pâleur les étonne, et lui-même en pâlit.
-
-
-CHARLES-QUINT, FRANÇOIS-PREMIER, COURTISANS.
-
- FRANÇOIS-PREMIER, _à soi-même_.
-
- Son regard attentif sur ma couche s'arrête.
- Le superbe s'incline et découvre sa tête!....
- Un trouble involontaire a-t-il saisi son cœur?
- Ah! plutôt, l'hypocrite affecte la douceur.
- (A Charles-Quint.)
- De votre prisonnier venez voir la misère.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Non, je viens embrasser mon digne ami, mon frère!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Après tant de retards, au moins, graces aux cieux,
- Près d'aller chez les morts je reçois vos adieux.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- De mille soins pressants la triste dépendance
- D'un court trajet pour moi prolongeait la distance:
- Libre un moment, j'accours soulager vos ennuis.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Vous seul m'eussiez tiré de l'état où je suis!
- Le voulez-vous changer?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Que ne suis-je Esculape!
- Je vaincrais tout d'un coup la douleur qui vous frappe.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ah! de votre grand cœur je connais l'amitié:
- Vous êtes généreux: votre noble pitié
- Vient rendre le repos à mon ame, à la France?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- De votre corps, mon frère, appaisons la souffrance.
- L'esprit flotte incertain quand les sens sont troublés:
- Nos justes intérêts nous sont alors voilés:
- Souvent même, l'effort des organes débiles
- Rompt le fil de nos jours, tant nous sommes fragiles!
- Ne réglons rien encor: raffermissez-vous bien;
- Et pour votre salut bornons cet entretien.
- Revenu dans Madrid, mes visites prochaines
- De mon frère chéri termineront les peines.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- La mort peut m'empêcher, hélas! de vous revoir.
- Que d'un heureux traité j'emporte au moins l'espoir...
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Quel discours, ô mon frère!... Ah! chassez ce présage,
- Et de votre santé vous reprendrez l'usage.
- Que j'examine encor vos lèvres et vos yeux....
- Votre force renaît: demain vous serez mieux.
- Mon frère, embrassons-nous: sommeillez plus paisible.
- Adieu!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Qu'à ce baiser votre frère est sensible!
- (A soi-même.)
- Il sort le scélérat, que rien ne peut toucher!
- Ses regards sur mes traits semblaient ne s'attacher
- Que pour voir si, domptant l'ennui qui me dévore,
- Mon ame à ses rigueurs résisterait encore.
- Qui croirait qu'un grand prince, en effet si pervers,
- Approchât son captif sans en rompre les fers;
- Et qu'après sa visite, objet de mon attente,
- Il laissât ma faiblesse en ses doutes flottante?
-
- UN COURTISAN, _à la suite de Charles_.
-
- Annonçons en tous lieux par des courriers certains
- Quel charme à se revoir goûtaient ces souverains;
- Comment notre empereur, de qui la renommée
- Connaît peu la bonté sincère, accoutumée,
- A plaint son prisonnier, et calmé ses tourments;
- Et que le temps qui court est gros d'événements.
-
- * * * * *
-
- Ils sortent: et les jours, se succédant sans cesse,
- Autour du lit du roi passent avec vîtesse.
- Ceux-ci peignent son teint d'un vermillon nouveau;
- Ceux-là chassent l'ennui qui rongeait son cerveau:
- Les autres le levaient, et de sa marche lente
- Soutenaient la langueur bientôt moins chancelante;
- Ou plus réparateurs, aiguillonnant sa faim,
- Rendaient son cœur plus fort, rendaient son corps plus sain:
- Cependant en ces mots, tout remplis de tristesse,
- Au Lendemain changeant la sombre Nuit s'adresse.
-
-
-LA NUIT ET LE LENDEMAIN.
-
- LA NUIT.
-
- Fantôme aux pieds ailés, perfide Lendemain,
- Pourquoi t'offrir toujours au triste cœur humain,
- Et corrompant les fruits du jour et de la veille,
- Troubler l'homme en mon sein, même quand il sommeille?
- Fils de l'aube, apprends-moi par quel malin plaisir
- Tu trompes si souvent sa crainte et son desir.
- Tu n'es qu'un faux Prothée, et ta mobile image
- Se montre rarement pareille à ton visage.
-
- LE LENDEMAIN.
-
- Il est vrai, comme toi je m'avance voilé;
- L'homme qui croit me voir d'un prisme est aveuglé:
- Et mon retour dément, par mille expériences,
- Des horoscopes vains toutes les presciences:
- Mais ainsi Dieu l'ordonne, et Dieu veut le punir
- De perdre le présent pour chercher l'avenir.
- Malheureux, se peint-il ma figure effrayante?
- J'arrive en l'égayant par ma face riante:
- Trop heureux, m'attend-il pour s'enivrer d'orgueil?
- J'accours l'humilier, et suis vêtu de deuil.
- Que ne vit-il en paix sans forger des mensonges
- Qui me prêtent un masque aussi vain que tes songes!
- L'heure qui fuit l'entraîne, et, hâtant son trépas,
- L'avertit que peut-être il ne m'atteindra pas:
- Mais, toujours poursuivant ma forme imaginaire,
- L'homme est sa propre dupe, et né visionnaire.
- O nuit! l'ignores-tu? l'absence du soleil
- Te permet à son lit d'appeler le sommeil:
- Eh bien! sans profiter de ta douceur paisible,
- Toi-même si propice, il te peint si terrible,
- Qu'il croit te voir ouvrir les portes du tombeau,
- Et t'escorter d'objets, monstres de son cerveau.
- Ses lampes et ses feux repoussent tes ténèbres,
- Tant leurs obscurités lui paraissent funèbres!
- Tel espace où, le jour, il se voit isolé,
- Lui semble à ta faveur d'assassins tout peuplé:
- Ta lune, astre charmant, lui verse la tristesse;
- Et les rêves, s'il dort, le tourmentent sans cesse.
- Ne m'accuse donc pas si, courant après moi,
- Son esprit inquiet l'emporte hors de soi.
- Se créer des erreurs, voilà sa destinée.
-
- LA NUIT.
-
- Hélas! c'est donc en vain qu'au bout de la journée
- Sur les yeux des mortels fatigués de travaux
- J'épanche la vertu de mes plus frais pavots!
- De l'homme vainement je répare la force,
- S'il l'épuise à courir vers ta trompeuse amorce.
-
- LE LENDEMAIN.
-
- Dis-lui qu'en philosophe il m'attende sans soins,
- Qu'il se confie au ciel, et m'envisage moins.
- Aussi-bien, en son cœur, la crainte et l'espérance
- Ne produisent de moi qu'une fausse apparence:
- Je change incessamment de maintien et de traits,
- Et tel qu'on me prévit je ne reviens jamais.
- François, aux premiers jours de sa mélancolie,
- Crut qu'avec moi la mort suivrait sa maladie;
- De sa fièvre pourtant j'arrêtai la fureur:
- Bientôt j'ai dans sa chambre attiré l'empereur.
- Il redoutait le poids de son ennui funeste;
- Bientôt de ses langueurs j'ai dissipé le reste:
- Il craignait l'abandon; bientôt je vins encor
- Rendre à ses yeux épris l'aimable Éléonor.
- Voici que du matin les lumières dorées
- Percent de son château les vitres colorées.....
- Va-t'en: je lui rendrai plus de sérénité
- Que du flambeau des cieux n'en répand la clarté.
- Marguerite, sa sœur, ô visite imprévue!
- Belle comme l'aurore, apparaît à sa vue.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SEPTIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU SEPTIÈME CHANT.
-
- Entretien de _François-premier_ et de _Marguerite_ sa sœur.
- Conseil secret de _Charles-Quint_, qui pèse la rançon du roi
- dans les balances de la _Politique_, après avoir reçu les avis
- du monstre ailé de la diplomatie. Leçon de _Charles-Quint_ à son
- chancelier. Réjouissance du peuple à la nouvelle de la délivrance
- de _François-Premier_. Assemblée des notables, où l'_Honneur_
- et la _Monarchie_ réclament pour les droits de la Bourgogne
- contre l'ambassadeur de _Charles-Quint_. Intermède: fêtes de
- chevalerie; tournois présidés par _François-Premier_. Dialogue
- entre l'_Honneur_ et _Marguerite_.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SEPTIÈME.
-
-FRANÇOIS-PREMIER, ET MARGUERITE.
-
- MARGUERITE.
-
- ENFIN je vous revois!... douce faveur des cieux!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Marguerite, c'est vous! Marguerite en ces lieux!
-
- MARGUERITE.
-
- Après tant de regrets votre sœur vous embrasse!
- Du plaisir que je sens, ô Dieu! je te rends grace.
- Mon frère est sur mon sein.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Que dites-vous? hélas!
- Votre frère, illustré par de vaillants combats,
- Fut assis avec gloire au trône de la France:
- Suis-je rien dans Madrid qu'un captif sans défense?
- Un roi vainqueur peut-il se reconnaître en moi?
- Vous n'avez plus de frère, et je ne suis plus roi.
-
- MARGUERITE.
-
- Sur le trône des lys oubliez-vous, mon frère,
- Que vous seul commandez par la voix de ma mère,
- Et qu'au loin vos arrêts, par nos lèvres dictés,
- Sont dans votre royaume encor exécutés?
- Qui vous atteste mieux votre entière puissance
- Que de voir votre nom régner dans votre absence?
- De l'Europe sur vous tous les regards fixés,
- Tant de grands souverains pour vous intéressés,
- Les pleurs d'un peuple, et ceux que répand ma tendresse,
- Ce que pour vous servir tente ici ma faiblesse,
- Ne témoignent-ils pas, mieux que tous les discours,
- Que François est mon frère, et qu'il règne toujours?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Marguerite, en mes maux que ne puis-je vous croire!
- Mon sceptre m'est resté, mais j'ai perdu ma gloire;
- Et, plus éclate en vous la magnanimité,
- Plus j'ai honte à vos yeux de mon adversité.
-
- MARGUERITE.
-
- Un revers ne flétrit qu'alors qu'on le mérite.
- Jusques au fond du cœur connaissez Marguerite:
- Le faible d'Alençon a fui vos étendards.
- Lorsque je le revis, échappé des hasards,
- En cet indigne époux je ne pus reconnaître
- Ni les droits de son lit, ni son rang, ni mon maître;
- Hélas! et trop livrée à mon premier transport,
- Mes reproches, peut-être, ont avancé sa mort.
- Oui, si la même fuite eût sauvé votre vie,
- Vous n'auriez plus de sœur. Mais, vaincu sous Pavie,
- Vos coups ont fait payer votre chûte au vainqueur;
- Et d'un prince français j'ai reconnu le cœur.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ce cœur est bien déchu de sa fière constance:
- Lassé d'une inutile et triste résistance,
- Il succombe au chagrin..... Mais, sans doute, ma sœur
- De quelque espoir nouveau m'apporte la douceur?
-
- MARGUERITE.
-
- Vous êtes un héros, non un prince vulgaire;
- Ainsi de vos malheurs je n'ai rien à vous taire:
- Ils sont au plus haut point; Charles-Quint m'a parlé:
- Son caractère affreux s'est enfin dévoilé.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Qu'entends-je?...
-
- MARGUERITE.
-
- Hélas! pour vous la régente affligée
- De vos traités secrets m'avait seule chargée,
- Afin que l'empereur, séduit à mon aspect,
- Pour vos nobles destins gardât plus de respect.
- Il m'a reçue: en vain l'amitié fraternelle
- De sa vive éloquence appuyait tout mon zèle;
- En vain je lui peignis l'opprobre dangereux
- Dont le pourraient souiller vos fers trop rigoureux;
- Tour-à-tour, employant la louange et l'outrage,
- En vain j'ai su piquer son orgueil, son courage;
- Et même, surmontant ma haine et la pudeur,
- Par l'offre de ma main j'ai tenté sa grandeur;
- Ah! rien n'a du cruel désarmé l'injustice.
- Non que, pour m'abuser, son galant artifice
- N'ait, à l'aide des fleurs d'un esprit gracieux,
- Coloré ses refus de motifs spécieux:
- Mais, dans ses volontés le trouvant inflexible,
- J'ai pu sonder le cœur de ce monstre insensible,
- Que l'honneur généreux, et que mon peu d'attraits
- Ne détourneront point d'avares intérêts;
- Et qui, pour seul profit d'un pénible voyage,
- Me laisse dans vos bras pleurer votre esclavage.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ma sœur, de mon destin subissons les arrêts.
-
- MARGUERITE.
-
- Quel courroux imprévu s'allume dans vos traits?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ne vous l'ai-je pas dit?
-
- MARGUERITE.
-
- Calmez tant de colère.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Non, je ne suis plus roi! vous n'avez plus de frère.
-
- MARGUERITE.
-
- Que me répétez-vous, et quel transport nouveau?...
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Cette infâme prison, n'est-ce pas mon tombeau?
- Parle; sied-il, du fond de leur demeure sombre,
- A des morts oubliés, ensevelis dans l'ombre,
- De gouverner en rois les états attristés,
- Et de faire aux vivants ouïr leurs volontés?
- Du sein de mon néant m'arroger quelque empire,
- De tous les droits humains c'est lâchement me rire.
- Parle; subir le joug d'un tyran odieux,
- En attendre son sort, le lire dans ses yeux,
- Souffrir que son caprice et vous joue, et vous brave,
- Est-ce exister en roi? Non, mais en humble esclave.
- Vil, et sans liberté, je ne suis désormais
- Ni ton frère, crois-moi, ni le roi des Français.
-
- MARGUERITE.
-
- Est-ce qu'à la douleur votre raison succombe?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Le Dieu qui parle aux morts, m'éclaire dans ma tombe:
- Entendez le décret qu'il dicte par ma voix.
- Le sceptre des Français, dépôt transmis aux rois,
- Et qui de mains en mains en leur famille passe,
- Quand le prince finit, vit toujours en sa race.
- Que mon fils, héritier de Valois qui n'est plus,
- Prenne donc ma couronne et tous ses attributs;
- Et, de mon ennemi détruisant l'espérance,
- Rendant, pour le combattre, un monarque à la France,
- Disons à l'univers, par le deuil de ma cour,
- Que les murs de Pavie ont vu mon dernier jour.
-
- MARGUERITE.
-
- Ah! que proposez-vous?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Porte pour ma vengeance
- Cet écrit que mes mains ont tracé par avance,
- Titre que je ne puis confier qu'à ton sein;
- Titre qui dans mon rang élève le dauphin;
- Salutaire abandon de tous mes droits au trône.
-
- MARGUERITE.
-
- Sacrifice admirable, et grandeur qui m'étonne,
- Qui désarme un tyran, fier de vous effrayer,
- Et contraint un accord qu'il vous eût fait payer!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ce n'est pas là, ma sœur, un piége que je dresse;
- Je mourrai dans les fers où mon vainqueur me laisse.
- Qu'à jamais oublié, ma famille.....
-
- MARGUERITE.
-
- Ah! sachez
- Combien de vos revers tous les cœurs sont touchés.
- Votre nom respecté passe de bouche en bouche.
- Plus de votre ennemi la vengeance est farouche,
- Plus nos dignes Français, du noble honneur épris,
- En tous leurs vœux pour vous lui marquent de mépris.
- On parle de vos fers moins que de vos blessures,
- De vos exploits nombreux plus que de vos injures;
- L'aiguille, nuançant les plus sombres couleurs,
- Brode sur nos tissus le sujet de nos pleurs:
- Vos faits et Marignan, plus chers à la mémoire,
- Du chant des troubadours font revivre la gloire:
- Et chaque mère, hélas! et chaque femme, en vous
- Semble redemander son fils et son époux.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- O douce expression d'un regret qui m'honore!
- O touchante pitié, te mérité-je encore?
- Mais, ma sœur, ne dis pas qu'une affreuse pâleur
- Dément ma fermeté sous le poids du malheur;
- Que, m'offrant à ma garde avec des yeux sans larmes,
- Mon lit, seul confident d'un roi rempli d'alarmes,
- Me voit de ma fierté me dépouiller le soir,
- Et n'être plus qu'un homme en proie au désespoir.
- Instruis mes seuls enfants par mon cruel exemple,
- Afin que nul orgueil... On rentre, on nous contemple;
- Et l'argus qu'on renvoie en mon appartement
- De ce court entretien mesure le moment.
- Adieu donc! sur mon sort pleure au sein de ma mère:
- J'ai cessé d'être roi, je suis toujours ton frère!
-
- * * * * *
-
- Tout change: on aperçoit dans leur sombre atelier
- Charle, et la Politique, et son bas chancelier;
- Leurs poids, leurs sceaux menteurs, leur bourbeuse écritoire,
- Sont les vieux instruments de ce laboratoire:
- En perroquet jaseur, en vigilant faucon,
- S'y perche à leurs côtés le Diplomagriffon,
- Animal aux cent yeux, aux cent becs, aux cent ailes,
- Qui mue en écoutant, et pique les nouvelles,
- Et, suivant la saison, discret ou babillard,
- De son riche plumage éblouit le regard.
-
-
-CHARLES-QUINT, LA POLITIQUE, DIPLOMAGRIFFON, MERCURE-GATTINAT.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Çà, monstre clairvoyant, espion de la terre,
- Viens dire à Charles-Quint ce que dit l'Angleterre.
-
- LE DIPLOMAGRIFFON.
-
- Elle abjure en secret ses traités avec lui:
- A François qu'il opprime elle offre son appui;
- Et Volsay, qu'il trompa dans sa haute espérance,
- Pousse Henri son prince à seconder la France.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Que fait-on au saint-siége, où tu planes souvent?
-
- LE DIPLOMAGRIFFON.
-
- Sa girouette sainte a tourné sous le vent;
- La régente Louise au pontife s'allie.
- Hérétique et zélé, tout se réconcilie;
- Et du seul Charles-Quint, dans chaque nation,
- On accuse l'audace et l'usurpation.
- Invisible, et volant de Madrid à Venise,
- De l'Éridan au Rhin, du Tibre à la Tamise,
- J'ai tout vu; croyez-moi, l'orage se grossit;
- Et.....
-
- LA POLITIQUE.
-
- Que regardes-tu? qui suspend ton récit?
-
- LE DIPLOMAGRIFFON.
-
- J'aperçois Marguerite, héroïque amazone,
- De votre prisonnier emportant la couronne.
- Son coursier, qui des monts franchit les hauts sommets,
- Déja touche aux confins de l'empire français.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- O rapport trop tardif! ô perfide entrevue!...
- Quoi? malgré tes cent yeux on a trompé ta vue!
-
- LA POLITIQUE.
-
- Que ne l'arrêtiez-vous, malgré le droit des gens?
-
- LE DIPLOMAGRIFFON.
-
- L'ordre en était parti.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Ne perdons plus de temps;
- Vole la cajoler de-là les Pyrénées.
- Toi, Politique, enfin pesons nos destinées;
- Et puisqu'il faut tirer François de sa prison,
- Prends soudain ta balance, et compte sa rançon.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Pose dans ce bassin la valeur du monarque:
- Mets dans l'autre ce poids.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Et quelle en est la marque?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Naple.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Il ne suffit pas, et son titre léger
- Sous des princes divers est sujet à changer.
- Quel autre poids en sus nous convient-il de prendre?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Rachat du vasselage en tes cités de Flandre.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Les vassaux tels que moi n'ont plus de suzerain.
- Passons: quel poids nouveau dépose ici ta main?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Le duché de Milan, objet de ta querelle.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Sforce n'en peut long-temps garder la citadelle:
- Nous l'en dépouillerons; à quoi bon l'acheter?
- Son titre est d'un haut prix, mais trop à contester.
- Accrois donc cette masse.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Allons, nulle vergogne.
- Celui-ci.....
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Quel est-il?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Le duché de Bourgogne.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Mets.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Ah! le roi vaut moins: ce poids l'a soulevé.
- Romps ses fers, si de lui ce pacte est approuvé:
- Mais de sa foi jurée il faut peser les gages.
- Prends ses plus grands guerriers ou ses fils en ôtages;
- Et réclame de plus l'hymen d'Éléonor.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Que valent ses enfants?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Deux millions en or.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- S'il offre douze preux, vaudront-ils ces deux princes?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Pèse, pèse les pleurs, le sang de ses provinces,
- Que leur perte à ton gré ferait couler soudain.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Bon! scellons ce marché.
-
- MERCURE-GATTINAT.
-
- Mon noble souverain,
- J'ai peur que de faux poids la Politique n'use.
- Souffrez qu'à ces traités votre sceau se refuse.
-
- CHARLES-QUINT, _sévèrement_.
-
- Eh bien, rendez-le moi.
-
- MERCURE-GATTINAT, _à soi-même_.
-
- Dieu! quelle est ma terreur!
- J'ai d'un scrupule sot offensé l'empereur!
- A quoi bon lui prouver quelque délicatesse?
- Que servent les conseils? La droiture le blesse.
- Mes entrailles, mon cœur, et tous mes sens émus,
- Déja....
-
- CHARLES-QUINT, _en souriant_.
-
- Reprends les sceaux; mais ne raisonne plus.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Excellente leçon! par là tu le consternes,
- Et changes en muets ces agents subalternes.
- Il faut que ses pareils, en brutes agissants,
- Feignent d'être aveuglés, rampent obéissants.
- Car, si tu contestais, la raison importune
- Peut-être sentirait que ton ame est commune,
- Et qu'en lâche caprice, en orgueilleuse erreur,
- Aux plus petites gens s'égale un empereur.
- Maintiens donc l'appareil de ta majesté fausse:
- Tu ne leur parais grand que parce qu'il te hausse.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Oui, tout doit être en nous faux mystère et replis.
- Allons briser les fers du monarque des lys.
- Ouvre tes magasins: revêts tes mascarades:
- Joie et farces de cour, perfides embrassades,
- Paix feintes, au-dehors se colorant de fard,
- Jeux et ris simulés et plâtrés avec art,
- Accourez! Prends, Hymen, une torche enflammée!
- Brillez, feux d'artifice! emportez en fumée
- De nos divisions les sanglants résultats,
- Et que tout chante et danse en nos heureux états!
- C'est ainsi qu'en vapeurs s'exhalent les tempêtes:
- Les guerres ne sont rien qu'un prélude à nos fêtes.
-
- * * * * *
-
- Sur les bords où François a reçu la clarté,
- L'urne de la Charente arrose une cité,
- Qui retentit au bruit d'une fête publique:
- Là, ne circule pas un concours magnifique,
- Mais un bon peuple, ému du retour de son roi,
- Et sautant de plaisir, sans trop savoir pourquoi.
- Des seuls peintres flamands les riantes magies
- Du lustre des couleurs relèvent ces orgies,
- Et charment, à l'éclat de rayons purs et vrais,
- L'œil le plus dédaigneux de leurs naïfs portraits.
- Van-Hostade, et Téniers, en grotesques images,
- Animeraient la joie échauffant les visages,
- Le seuil des cabarets couronné de lauriers,
- Le tambourin pressant la Danse aux pas grossiers,
- Les claques et les ris des fécondes commères,
- Les baisers hasardeux rendant les filles mères,
- Les Entelles du port, les Darès villageois,
- Lutteurs, qui d'une meute excitent les abois,
- Par le jus de Cognac leur face réjouie,
- Leurs combats égayés, et leur vue éblouie,
- Les guirlandes aux murs tapissés en dehors,
- Et les châsses des saints découvrant leurs trésors.
- Là, mettant dans un broc sa raison à l'épreuve,
- Près d'un sonneur ivrogne un artilleur s'abreuve.
-
-
-L'ARTILLEUR ET LE SONNEUR.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Au bon retour du roi! je l'ai bien canonné.
-
- LE SONNEUR.
-
- Au bon retour du roi! moi, je l'ai bien sonné.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Vos joyeux carillons, au milieu de la nue,
- Semblent du Dieu du ciel chômer la bien-venue.
-
- LE SONNEUR.
-
- Nos cloches ont tinté pour Dieu seul autrefois;
- Ensuite pour les saints; maintenant pour les rois:
- Aussi, dit le Curé, l'Église dégénère.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Entends sur le rempart gronder notre tonnerre:
- Jadis il ne rendait honneur qu'au Souverain.
- En tous lieux aujourd'hui nous promenons son train,
- Et brûlons aux moineaux une poudre inutile
- Pour le moindre faquin, gouverneur d'une ville.
-
- LE SONNEUR.
-
- Mieux vaut de coups en l'air produire un vain fracas,
- Que de carillonner de lugubres trépas.
- Le canon et la cloche ont ce rapport ensemble
- Qu'à leur bruit, tour-à-tour, on s'égaie, ou l'on tremble.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Ce jour par l'un et l'autre a droit d'être fêté.
- Vive notre héros!... un coup à sa santé!
-
- LE SONNEUR.
-
- Buvons!... on va bientôt nous soulager des tailles.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Buvons!... nous n'aurons plus qu'à plumer des volailles.
-
- LE SONNEUR.
-
- Blé, vin, chair, et poisson, se donneront pour rien.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Tout allait mal; le roi fera tout aller bien.
-
- LE SONNEUR.
-
- Pintons en son honneur!
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Verse, mon camarade!
-
- LE SONNEUR.
-
- Trinquons pour ce grand prince!
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Encore une rasade!
-
- LE SONNEUR.
-
- Encor! Jamais, mordieu, je ne l'ai tant chéri!
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Encor! Jamais mon cœur ne fut plus attendri!
-
- LE SONNEUR.
-
- Au diantre les lourdauds qui me brisent mon verre...
- Quel vacarme!
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Arrêtez!... Ils m'ont roulé par terre.
-
- LA FOULE DES HABITANTS.
-
- Gare! gare!--C'est lui!--De ce côté...--Par-là...
- C'est lui qui passe!--Eh non.--Oui.--Le roi!--Le voilà!
- Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'ame.
- Au voleur!..--Insolent, respectez une femme..!
- --On m'étouffe!..--Poussons! enfonçons!..--Je le voi!
- Vivat!--Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.
- --Moi, j'en étais tout proche.--Et moi, je puis vous dire
- Qu'il a toutes ses dents; car nous l'avons fait rire.
- --Moi, j'ai donné, reçu mille coups tour-à-tour....
- --Moi, je suis tout en sang...--Vivat! ô le beau jour!
-
- * * * * *
-
- Tout l'Enfer reconnut dans cette populace
- Se faisant échiner autour d'un roi, qui passe,
- Même instinct qu'à la cour où de cuisants regrets
- Font payer cher l'orgueil de l'avoir vu de près,
-
- Du théâtre mouvant les ressorts admirables
- Composent un conseil d'automates notables:
- François, avec les Pairs, assis dans sa grandeur,
- Du puissant Charles-Quint reçoit l'ambassadeur.
- L'Honneur, génie heureux qui sur la France veille,
- Au roi, qu'il raffermit, soudain parle à l'oreille.
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LA MONARCHIE, LES GRANDS, LES DÉPUTÉS DE
-BOURGOGNE, LANNOY, SUITE DE L'AMBASSADEUR.
-
- L'HONNEUR, _au roi_.
-
- Te voilà de retour; et ma seule vertu
- A dompté le chagrin qui t'aurait abattu.
- N'avais-je pas prédit que l'Honneur héroïque
- Saurait dans ses calculs tromper la Politique?
- Et la priver des fruits qu'elle a cru retirer
- Du traité que son joug te força de jurer?
- Je crains pourtant qu'un jour des bouches indiscrètes
- N'accusent de ton cœur les faiblesses secrètes:
- Charge donc les États de dégager ta foi.
- La Monarchie à tous va répondre pour toi;
- Et le Nonce romain, si sa voix le réclame,
- De tes serments forcés délivrera ton âme.
- (A l'ambassadeur.)
- Vous, Lannoy, j'interroge en secret votre sein:
- Quel pacte lie un homme avec un assassin,
- Quand le fer meurtrier, qui sur sa gorge brille,
- En obtient l'abandon des biens de sa famille?
- L'espoir de votre maître est un folle erreur.
-
- LANNOY, _à François-Premier_.
-
- Sire, avant de parler au nom de l'Empereur,
- Souffrez qu'en votre cour vos vertus magnanimes
- Reçoivent de Lannoy les tributs légitimes,
- Et qu'un soldat, admis devant François-Premier,
- En ce grand roi, d'abord, salue un grand guerrier.
- Mes yeux ont vu de près votre illustre constance;
- Et j'en dois hautement témoignage à la France.
- Maintenant à mon prince il me faut obéir.
- Deux nobles souverains ne sauraient se haïr;
- Et j'accours aujourd'hui rendre plus solennelle
- Leur paix qui fut troublée, et doit être éternelle.
- Comblez donc tous nos vœux: hâtez-vous de signer
- Les traités consentis qui la feront régner;
- Et l'Univers, plus calme en toutes ses provinces,
- Bénira le pouvoir de deux augustes princes
- Qui, vaillants, généreux, adorés des humains,
- Toujours de l'équité suivirent les chemins.
-
- LA MONARCHIE.
-
- Sire, au nom des États convoqués vers la Saône,
- Laissez-moi réclamer l'intégrité du trône.
- Je joignis, dès le temps des neveux de Clovis,
- Le sceptre bourguignon au faisceau de mes lis:
- Dès-lors il m'appartint: d'un bien héréditaire
- Vous êtes possesseur moins que dépositaire:
- Est-ce à vous de le vendre? Ah! je lie à jamais
- Les sujets à leur prince, et le prince aux sujets.
- Sans leur commun aveu, mon pacte indestructible
- Oppose à vos serments un obstacle invincible;
- Et la France, appuyant la Bourgogne et ses droits,
- Ne sert en vous qu'un maître esclave de mes lois.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Au ciel plus qu'à moi-même elle a lieu de se plaindre
- Si je blesse un devoir que je gémis d'enfreindre.
- Un serment, commandé par la nécessité,
- M'arrache la Bourgogne ou bien la liberté;
- Et, si je ne la cède, il faut qu'à ma parole,
- Retourné dans Madrid, moi-même je m'immole.
- Mes généreux sujets doivent donc acquitter
- Le triste engagement qu'on m'a fait contracter:
- Et, sous leur nouveau prince, en des temps plus tranquilles,
- Thémis protégera tous les droits de leurs villes.
-
- LA MONARCHIE.
-
- Quoi! nos engagements n'ont-ils pas devancé
- Le serment qu'à Madrid vous avez prononcé?
- S'il est une promesse inviolable et sainte,
- C'est celle qu'autrefois je reçus, sans contrainte,
- Aux autels où sur vous la divine onction
- Dans vos mains consacra ma domination.
- Pouvez-vous, séparant votre intérêt du nôtre,
- Détruire, parjurer ce serment pour un autre,
- Avilir votre foi par ces renversements,
- Et de mes libertés sapper les fondements?
- La France, de ses biens, de son honneur jalouse,
- La France aime ses rois; la France est leur épouse;
- Non pour voir déchirer ses membres en lambeaux,
- Et sans pudeur passer à des maîtres nouveaux:
- Mais pour être toujours noblement protégée,
- Toute au juste héritier, et jamais partagée.
- Si vous trompez sa foi, si vous abandonnez
- Les fils que vers la Saône elle vous a donnés,
- Je cesserai dès-lors de mettre en ma balance
- Tout ce qu'ils doivent rendre à mon obéissance:
- Affranchis de mon joug, méconnaissant la voix
- D'un monarque étranger que n'a point fait leur choix,
- Au mépris du devoir laissés par vous sans maître,
- Libres au même instant, ils pourront toujours l'être.
- Ma loi, qui les soumit à votre autorité,
- Veut du père aux enfants même fidélité.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Lannoy, vous entendez avec quelle noblesse
- La Bourgogne constante à son maître s'adresse:
- Et vous êtes témoin qu'il ne m'est pas permis
- De trahir des sujets que leur choix m'a soumis.
- Sur les bords où s'accrut ma tige souveraine,
- Plus que je ne suis roi, la Monarchie est reine:
- Votre Empereur lui-même aurait bien du prévoir
- Qu'il engageait ma foi, par de là mon pouvoir.
- De sa rigueur aveugle, hélas! telle est la suite.
- Que cet exemple serve à régler sa conduite:
- Qu'il suive en son bonheur des conseils généreux,
- Et respecte du moins ses rivaux malheureux.
- Je ne le cèle point; j'éprouve quelque joie
- Du secours imprévu qu'un Dieu vengeur m'envoie.
- L'amour de ce royaume à mon sceptre attaché
- Me donne un gage heureux dont mon cœur est touché.
- Est-ce à moi de punir d'une guerre cruelle
- Une rebellion qui m'atteste son zèle?
- Livrerai-je un État, de qui je suis aimé,
- Aux fers d'un souverain qui m'a tant opprimé?
- Comment de Charles-Quint leur vanter la clémence?
- Lui, dont l'inimitié, poussée à la démence,
- Traita leur prince, aux yeux de l'univers entier,
- Non comme un roi chrétien, mais en vil prisonnier!
- Lui, qui retient encor mes deux fils en otages!
- Lui, qui, dans une barque entraînant ces chers gages,
- Défendit qu'en passant tout proche de mes yeux
- Un baiser de leur père adoucît leurs adieux!
- Voilà, voilà les fruits de sa cruauté vaine.
- Tout le fuit: tout évite et redoute sa chaîne.
- La Saône et ses enfants ont trop d'effroi de lui:
- Tous les chefs de l'Europe, alliés aujourd'hui,
- Prétendent arrêter l'Autriche impérieuse
- Dont s'emporte sans frein l'audace ambitieuse,
- Et s'unissent pour rendre à l'Italie en paix
- Un maître qui tous deux nous en chasse à jamais.
- Dites à l'Empereur d'entrer en cette ligue,
- Barrière à tout orgueil, obstacle à toute brigue:
- Mais s'il veut mon secours pour de justes exploits,
- Je suis prêt: qu'au croissant il oppose la croix;
- Et qu'enfin Soliman, qui nous menace encore,
- Aille au fond des rochers rugir loin du Bosphore.
- Ces belliqueux projets sont seuls dignes de nous.
- Allez donc, et vers lui chargé de soins plus doux,
- Dites-lui qu'à sa sœur ma main reste donnée,
- Et que Paris l'attend pour fêter l'hyménée.
-
- * * * * *
-
- Il dit: le grand conseil se tait avec respect:
- Il sort; La cour le suit; et tout change d'aspect.
-
- Le spectacle infernal, sans règle dramatique,
- De tout un long sujet compose un acte unique;
- Et la pièce, qu'ici notre art suspend cinq fois,
- Là-bas, va d'un seul jet: autres lieux, autres lois.
- Que d'arrêts érudits, que de justes remarques
- Cet abus coûterait à nos grands Aristarques!
- Et qu'il me semble heureux qu'évitant le bourbier,
- Parmi nous chaque auteur marche en bon routinier!
- En vain répondrait-on qu'un intermède utile
- Coupe le dialogue et rompt l'ennui du style,
- Et prêtant à la scène un lustre merveilleux,
- Quand l'esprit se fatigue amuse encor les yeux;
- Cet acte sans repos, trop fécond assemblage,
- Leur paraîtrait folie: ils ont le goût si sage!
- A peine seulement voudront-ils écouter
- Le récit des tournois que tu vas leur chanter,
- Ma muse: trace donc, pour des gens sans lecture,
- A juger par leur sens instruits par la nature,
- L'enceinte où les Démons, vieux amis du chaos,
- Se complurent à voir jouter mille héros.
- Dans le sein de Paris, les tambours et les flûtes,
- Appellent tous les preux à de brillantes luttes:
- Les murs sont revêtus de tapis éclatants,
- De festons enlacés, et de drapeaux flottants:
- De guirlandes par-tout les fenêtres ornées,
- De chêne, de laurier, les portes couronnées,
- Le concours enjoué des peuples curieux,
- Tant de seigneurs si fiers de passer sous leurs yeux,
- Des groupes de beautés, ceintes de pierreries,
- Décorant les balcons des vastes galeries,
- Et semant les chemins de rubans et de lis
- Jetés aux palefrois des vaillants Amadis:
- Et là, de mains en mains des corbeilles errantes
- Qui jonchent le pavé de feuilles odorantes;
- Tout annonce aux petits que, pour les éblouir,
- Les grands daignent paraître, et vont les réjouir.
- On admire l'éclat dont ce beau jour décore
- La sœur de Charles-Quint, la tendre Éléonore,
- Qui de François-Premier adoucit la prison;
- Et qui, par un hymen allégeant sa rançon,
- Conduite dans un lit à ses feux redevable,
- Ne trouva pas, dit-on, le monarque insolvable.
- Sur de riches brocards siégent à ses côtés
- De son nouvel époux les enfants rachetés:
- La maîtresse du roi, D'Heilly, sur son visage
- D'un lendemain de noce aperçoit tout l'outrage,
- Et d'un crédit rival méditant le malheur,
- De la publique joie elle fait sa douleur:
- Son œil à son héros jette dans cette lice
- Un regard, souriant d'amoureuse malice;
- Et cache le dépit d'un secret déshonneur,
- Qui ferait fuir sa cour, fidèle au seul bonheur.
- Ceux que de plaire au maître un soin jaloux tourmente,
- N'osant trop encenser l'épouse ni l'amante,
- Tournent tous leurs respects vers l'auguste appareil
- Du roi, leur grave centre, et leur brillant soleil.
- Déja le clairon sonne; un feu roulant pétille:
- Les rangs des escadrons opposés en quadrille
- Sous la barrière encore attendent les signaux
- Tout près d'ouvrir l'arène, à la voix des héraults.
-
- Roi d'armes en ce jour, Montmorenci commande:
- Des chevaliers français nulle tige plus grande
- N'a de l'honneur des preux si haut porté l'essor;
- Bovine la vit croître, et Marignan encor:
- Sa gloire l'annonçait mieux que les arquebuses,
- Qui saluaient les noms des bannières confuses,
- Dont le dénombrement fatiguerait cent voix
- Jalouses d'imiter les Muses d'autrefois,
- Et d'user doctement toute leur énergie
- A s'enfler d'un orgueil de généalogie.
- Eh! qu'importe aux splendeurs de l'effet théâtral
- Quels sont ces cavaliers, champions de métal,
- A qui leurs gantelets, et leur cuirasse énorme,
- Leurs brassards, leur visière, ôtent l'humaine forme;
- Armes, dont l'attirail appesantit leur corps
- Non moins que leur esprit si rude en ses ressorts;
- Que dis-je? leur esprit! créatures grossières,
- Ils ont l'instinct brutal des bêtes carnassières:
- Tels sont pourtant ces chefs des nobles carrousels,
- Par les dames fêtés, chantés des ménestrels;
- Lutteurs bien au-dessous de l'élite héroïque
- Qui traversait jadis la poussière olympique,
- Combattants demi-nus qui, debout sur des chars,
- Laissaient lire en leurs traits leurs belliqueux hasards,
- Et livraient à-la-fois, sous la voûte céleste,
- Leurs fronts aux traits du jour, leur sein aux coups du ceste.
- Dames et Troubadours ne les ont pas connus;
- Hélas! ils n'ont charmé qu'Homère et que Vénus.
-
- Tous les Juges du camp lèvent leurs caducées.
- Les mannequins de fer courent, têtes baissées;
- La pique sur la pique, et l'écu sur l'écu,
- Chaque géant renverse un géant sur le cu.
- Un affreux cliquetis, musique des batailles,
- Fait voler en éclats armets, cottes, et mailles,
- Heaumes, hauberts, cuissards, panaches et cimiers....
- Que d'exploits pour un chantre, aimant les faits guerriers,
- Et qui du fer, de l'or, des arçons, et des selles,
- Saurait en vers brillants tirer mille étincelles!
- Oh! que ma muse a tort de prendre un ton moqueur
- Dès qu'un grave sujet ne dit rien à son cœur!
- Cependant, en ce choc d'armures si pesantes,
- Se heurtent les amants de Princesses galantes;
- Et, sous le dur acier, les amours éperdus
- S'alarment des efforts de leurs membres tendus,
- Frémissant que la dague ou l'épieu qui les touche
- Ne mutile un Hercule, athlète de leur couche.
- L'illustre Marguerite, aimable sœur du roi,
- Chroniqueuse de cour, se rit de leur effroi:
- Chaste, mais se créant mille folles peintures
- Des preux dont sa gaîté traça les aventures,
- Elle juge, aux grands coups des émules d'Artus,
- Les regrets de leur dame, et leurs fermes vertus.
- La foule, à contenir en tout temps mal aisée,
- Poursuit l'un de louange et l'autre de risée:
- Sur les fiers concurrents un étendard s'abat;
- Et les monstres d'airain suspendent leur combat.
- La lice est transformée en un salon magique:
- La Danse y renouvelle un cercle magnifique
- D'illettrés paladins, galants avec roideur,
- Du bout de leur épée appuyant leur grandeur,
- Annonçant par leur chiffre et leurs devises fades
- Moins des cœurs amoureux que des cerveaux malades,
- Et, des belles du siècle, éprises de romans,
- Nommés les Ferragus et les fiers Agramants.
- Leur esprit n'exaltait en gothique langage
- Que myrtes, nœuds d'amour, tendres fers et servage;
- Et tous les faux respects de ces vassaux altiers,
- Aux femmes déguisaient des mœurs de muletiers.
- Mais tandis qu'un Renaud, couronné dans ces joûtes,
- Est baisé d'une Armide, et rebaisé de toutes;
- Et des mains de la reine, ô précieux trésor!
- Reçoit un casque, un glaive, et des éperons d'or,
- L'Honneur, le franc Honneur s'adresse à Marguerite,
- Qui, nouvelle Pallas, était sa favorite.
-
-
-L'HONNEUR, ET MARGUERITE.
-
- L'HONNEUR.
-
- Qui me reconnaîtrait en d'insensés tournois
- Où l'on m'a travesti sous un pesant harnois?
- Les dehors belliqueux dont cet âge me pare
- N'étalent en mon nom qu'un appareil barbare;
- Et vous riez de voir tant de palmes coëffer
- Un Rodomont sans cœur s'il n'est bardé de fer,
- Et si toujours ses mains, dans l'escrime exercées,
- N'ont pas contre la mort rassuré ses pensées.
-
- MARGUERITE.
-
- Noble Honneur, il est vrai; ce siècle fanfaron
- Affermit sous l'acier plus d'un homme poltron:
- Ton maintien est singé par la chevalerie,
- Comme le tendre amour par la galanterie.
- Mais nous aimons mieux voir nos polis écuyers
- Triompher en ces jeux sur de prompts destriers,
- Que d'affliger notre œil aux combats téméraires
- Où s'égorgent les preux et leurs auxiliaires,
- Et qui placent un brave, appelé par ta voix,
- Entre l'affront du blâme et le mépris des lois.
-
- L'HONNEUR.
-
- Non, l'Honneur, l'Honneur vrai, compagnon du courage,
- Ne veut pas qu'on s'immole au soupçon d'un outrage,
- Ni que des alliés, partenaires fougueux,
- Quand se battent deux fous, se battent avec eux,
- Ni que pour toute femme, ou laide, ou vieille, ou naine,
- On coure en un champ-clos rompre une lance vaine:
- Mais il veut que toujours on serve avec ardeur
- L'intérêt de l'état, l'amitié, la pudeur,
- La douce liberté, de tout grand cœur chérie,
- Les lois, appui du peuple, et sur-tout la patrie.
- Tous vils gladiateurs, tous lâches assassins,
- Devant lui sont au rang des adroits spadassins;
- Et subir un pardon, oublier une offense,
- Part de plus de vertu qu'un vaillant coup de lance.
-
- MARGUERITE.
-
- Tu n'approuves donc pas les aveugles duels
- Allant de jour en jour décocher leurs cartels?
-
- L'HONNEUR.
-
- Si peu, que j'abandonne aux railleurs de la terre
- Les défis que se font l'empereur et ton frère,
- Et ces graves conseils jugeant leurs démentis.....
-
- MARGUERITE.
-
- Chut! dans le souvenir ces bruits sont amortis;
- Des traités de Madrid efface au moins l'histoire:
- Arrachons cette page, Honneur, pour notre gloire!
-
- * * * * *
-
- Elle dit; tout s'éclipse: aux fêtes de la cour
- Succède une autre scène, en un autre séjour.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT HUITIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU HUITIÈME CHANT.
-
- La scène est transportée au Vatican: dialogue du peintre
- _Michel-Ange_ et de l'_Hypocrisie_. Retraite de _Luther_ chez
- l'électeur de Saxe; sa querelle avec le _Diable_; son entrevue
- et son souper avec _Catherine-Bore_, nonne qu'il avait séduite
- et épousée. Entretien des deux interlocuteurs avec l'_Hérésie_
- leur fille. Monologue de _Catherine-Bore_. Siége de _Rome_ par
- le connétable de _Bourbon_ et les Luthériens. La mort frappe le
- transfuge sur les murs de _Rome_. Lamentations de la ville en
- proie aux assiégeants victorieux.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT HUITIÈME.
-
- UN palais se découvre, où règnent en idoles
- Ceux qui d'une humble foi nous prêchent les paroles;
- Temple du souverain des temples des chrétiens,
- Sacrés murs, enrichis par les arts des païens,
- D'où la France amena sur le char de la guerre
- Le superbe Apollon, seul dieu du Belvédère,
- Et cet Antinoüs, dont les contours si beaux
- Changeaient en Adriens les zélés cardinaux;
- Le Vatican enfin, orgueil de cette ville,
- Qui, jadis en Brutus, en Cicérons fertile,
- L'est en prédicateurs, en abbés avilis,
- Qui, moins faits pour la toge, endossent des surplis.
- Là, du simple et du grand cherchant l'heureux mélange,
- Errait l'infatigable et docte Michel-Ange;
- Peintre et sculpteur fameux, dont les travaux divers
- Ont rempli de son nom le moderne univers.
- L'Hypocrisie alors, monstre ecclésiastique,
- L'aborde sous l'habit du fervent Dominique.
-
-
-L'HYPOCRISIE, ET MICHEL-ANGE.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Michel-Ange, salut!
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Salut, mon frère en Dieu!...
- Non, je te reconnais, patronne de ce lieu.
- Un peintre est un argus, et rien ne nous échappe:
- Revêts donc la cuirasse, ou la robe, ou la chape,
- En vain, Hypocrisie, à mes yeux pénétrants
- Veux-tu donner le change ainsi qu'aux ignorants;
- Je te vois mêmes traits sous diverses étoffes.
- La pourpre, le manteau des rois, des philosophes,
- Au temps des Phidias dérobaient tes contours;
- Le lin sacerdotal te déguise en nos jours:
- Mais notre œil sait juger comment tu te varies,
- Et, pour saisir le nu, lève les draperies.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Aussi n'est-ce pas toi que je veux abuser,
- Grand homme, que les arts ont su diviniser,
- Dont l'esprit, rayonnant d'une vive lumière,
- Pénètre au sein profond de la Nature entière,
- Notre imposture même a de secrets rapports:
- Nous colorons tous deux mille trompeurs dehors;
- Et des chastes martyrs les ressemblances peintes
- Frappent autant les cœurs que mes chastetés feintes.
- Les saints en tes portraits revivent pour toujours:
- Tu mens par tes pinceaux, et moi par mes discours.
- Ainsi, toujours chéris des princes et des prêtres,
- Nos services du monde ont secondé les maîtres.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Ne nous comparons pas: les pinceaux innocents
- De prestiges heureux n'abusent que les sens.
- Le paradis du Christ, et l'olympe des fables
- M'offrent des fictions que je rends vraisemblables;
- Et mon art avertit la contemplation
- De l'erreur qui la jette en son illusion:
- Mais toi, qui ne feins rien que pour tromper les ames,
- Tu venges sans pitié par le fer et les flammes,
- De tes fausses vertus les dehors figurés,
- Mensonges dangereux que tu nous rends sacrés.
- Que ne t'ai-je tracée, à l'exemple du Dante,
- De plomb doré vêtue, et gravement rampante!
- Par-là j'eusse fait voir aux petits comme aux grands,
- Qu'un vrai peintre à regret vend sa toile aux tyrans,
- Que souvent il gémit, quand l'aveugle fortune,
- Opposant à sa gloire une entrave importune,
- Le force à consacrer, par d'immenses travaux,
- Les rêves d'un apôtre et des siècles dévots,
- Et l'excite à chercher l'espace imaginaire
- D'un Enfer ténébreux, et d'un triste Calvaire.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Tu dois t'en applaudir; c'est là que j'ai trouvé
- Pour payer tes beaux arts un trésor réservé:
- L'Église en cette source a puisé ses dépenses;
- Et du fond des enfers tirant ses indulgences,
- Je les vends de ma main au péché pénitent:
- Leur prix fait sa richesse, et t'enrichit d'autant.
- Mais apprends aujourd'hui l'embarras où nous sommes;
- Luther, fléau du pape, ose instruire les hommes,
- Et nos rémissions, qui s'achetaient si bien,
- En ces temps endurcis ne nous valent plus rien.
- Déja le saint trafic allait le mieux du monde:
- Aux plus infames lieux où je faisais ma ronde,
- Trouvais-je un libertin fourvoyé dans la chair;
- «Ah! disais-je en pleurant, tu te damnes, mon cher.
- «Du brasier éternel ainsi donc tu te joues
- «Sur ce sein, sur ce dos, et sur ces belles joues!...
- «--Hélas! répondait-il, père dominicain,
- «L'enfer est bien douteux, et le plaisir certain:
- «Près de ce tendre objet mon corps est sur la braise.
- «--Eh bien, paie un pardon, et prends-en à ton aise.
- «--Quoi! par-là, disait-il, le péché m'est permis?
- «Payons tous deux, ma sœur; vîte, qu'il soit remis.»
- Parlais-je au cabaret à quelque ivrogne indigne:
- «Du Seigneur, lui disais-je arrosez donc la vigne,
- «Puisqu'ainsi, dans le vin aimant à vous noyer,
- «Votre langue en priant ne peut que bégayer.»
- Visitais-je les cours, où les mœurs sont les mêmes;
- Des dévotes levant les scrupules extrêmes,
- La grace des pardons disposait largement
- Leur faible conscience à tout événement.
- Un grand s'escrimait-il, encor chaud du carnage,
- Aux combats de la table et du concubinage;
- Ruinait-il l'état au gré de ses valets:
- «Mon frère, lui disais-je, au moins dormez en paix;
- «Acquérez pour le ciel des passe-ports sans nombre.»
- De là, dans nos couvents je retournais, à l'ombre,
- Essayer les hasards des cartes et des dés,
- Et jouer mes pardons, si bien achalandés!
- Mais des faveurs du ciel l'abondance est tarie.
- Habile homme, aide-moi de ta haute industrie:
- Pierre te confia la clé du firmament;
- Tu pressentis le jour du dernier jugement,
- Tu nous réalisas les archanges célèbres,
- L'empire des clartés, l'abyme des ténèbres;
- Toi donc, qui des enfers imprimas la terreur,
- Des superstitions renouvelle l'horreur:
- Épouvante nos yeux des maux du purgatoire.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Ce lieu, dont on se forme une image si noire,
- Ce passage de l'ame aux cieux pour elle ouverts,
- Apprends que c'est la vie et ce triste univers.
- Fixe ton regard louche, et que ton œil s'épure;
- Emprunte mes rayons, contemple la nature,
- Et perce, en nouveau lynx, aidé de mes clartés,
- Les enceintes, les murs de toutes les cités.
- Aperçois-tu dans l'ombre un homme qui se traîne,
- Sans fers, comme accablé de la plus lourde chaîne,
- Croupissant dans la fange, et d'insectes rongé?
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Quel est-il!
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Un oisif, de soi-même chargé;
- Et qui jamais vers Dieu ne levera sa face,
- Que son ame n'échappe à sa terrestre masse.
- Innocent envers tous, mais coupable envers lui,
- Sa peine est la misère, et la honte, et l'ennui.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Dans mes cloîtres ainsi s'engourdit plus d'un moine,
- Propre à manger du gland en compagnon d'Antoine.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Cet homme aux larges reins, au ventre monstrueux,
- Son col paraît gonflé d'un sang impétueux;
- Sa face luit de pourpre, et son souffle est un râle:
- Juge de sa souffrance aux soupirs qu'il exhale.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Ainsi de leurs festins sortent les gros prélats.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Eh oui! c'est un gourmand qui subit ses repas:
- Il n'aura de long-temps le corps ni l'esprit libre,
- Si la sobriété ne lui rend l'équilibre.
- Suis à l'écart les pas de ce jeune effréné;
- Son front, avant les ans de rides sillonné,
- Porte des longs chagrins l'empreinte manifeste;
- Son œil farouche luit sous un sourcil funeste;
- Et la fièvre, inégale en sa lente fureur,
- A creusé de ses traits la livide maigreur.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Jamais l'orgueil dévot, sous un humble cilice,
- N'a, par tant de pâleur, fait plaindre son supplice.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- C'est un amant, épris d'un fantôme charnel,
- Et que dévore un feu qu'il croit être éternel:
- Sa maîtresse, éloignée, à d'autres feux en proie,
- Rebut de son rival, dans les larmes se noie;
- Leurs maux à l'un et l'autre apprendront quelque jour
- Que Dieu peut seul payer un immortel amour.
- Lis au sein inquiet de ce flatteur docile
- Qui circule à la cour en venimeux reptile:
- Sous son maître qui tombe il gémit écrasé,
- Comme un lierre ployant sous un chêne brisé:
- Son supplice est, hélas! pour un intérêt mince
- De suspendre son ame aux lèvres de son prince.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Je connais ce tourment, que fait subir l'orgueil.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Voici, parmi la foule, et le bruit, et le deuil,
- Un insensé, qu'emporte une ardeur vagabonde
- Sur les deux continents, sur les gouffres de l'onde.
- Son cœur, en ses replis vainement enfermé,
- Laisse éclater l'effroi sur son front tout armé:
- Son souris, démentant l'ennui qui le dévore,
- Rend ce damné hideux à la cour qui l'adore.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Ah! je le reconnais, c'est un ambitieux,
- Avanturier que j'aide à s'égaler aux dieux.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Regarde ce railleur; la joie immodérée
- Agite de ses traits la malice abhorrée;
- L'interminable accès d'un rire douloureux
- A l'émail de ses dents prête un éclat affreux:
- Son délire t'apprend que son ame est punie
- Par l'aiguillon cruel de l'ardente ironie:
- Ce fiel le brûlera, tant que la charité
- Ne le purgera point de sa malignité.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Oui, telle est la fureur des bouffons satiriques,
- Dont j'évite par-tout les grimaces comiques.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Ce cadavre vivant, sur des livres penché,
- Est le corps d'un mortel à l'étude attaché;
- Pâle et froid, de son sang la course est arrêtée:
- Son ame dans les cieux a suivi Prométhée;
- Et riche de larcins, rapporte à son retour
- Un feu, qui de son foie est l'éternel vautour,
- Le feu de la science, ardeur qui le consume,
- Et que pour son tourment en lui l'orgueil allume,
- Jusqu'à ce qu'un rayon de la divinité
- Confonde pour jamais sa curiosité.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- L'amour de la doctrine est en lui plus sincère
- Qu'en ce pédant, à qui j'inspire un ton sévère,
- Et qui doit à sa barbe, à ses graves rabats,
- Le renom si coûteux d'un savoir qu'il n'a pas.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Plains l'avare usurier, sous de triples murailles
- Couvant son or au fond des terrestres entrailles,
- Jusqu'à l'heure où la Mort, qui nous fait tout quitter,
- Vient, loin de son dépôt, lui-même l'emporter.
- Les folles vanités, et les coquetteries,
- Du sexe le plus doux sont les pâles Furies,
- Et fanent sa beauté qu'avertit un miroir
- Des outrages du temps qui détruit son pouvoir.
- Ce malade, blessé des serpents de l'Envie,
- Cède au plus grand des maux de notre courte vie:
- L'humeur de la vipère a remplacé son sang,
- Et glace son visage et son corps jaunissant:
- Ses yeux tout offusqués, et clignant leurs paupières,
- Craignent le luxe heureux et les hautes lumières:
- Erostrate et Zoïle éprouvaient ses tourments:
- Vois de ses dents de fer les tristes grincements.
- Mes marbres immortels ont bravé ses morsures;
- Sa rage a vainement cru ternir mes peintures;
- Son sort est de rougir par la gloire irrité.
- Voilà les châtiments de ce monde agité:
- Ces maux, où des humains s'éprouve le courage,
- Pour arriver au ciel sont leur commun passage:
- Leur spectacle, toujours présent à mon regard,
- Féconda seul en moi tous les fruits de mon art.
- De même qu'un goût pur et les couleurs du style
- Distinguent faiblement l'art d'un poëte habile,
- Si son génie, instruit du jeu des passions,
- Ne comble la hauteur de ses inventions;
- De même les beautés d'un dessin qu'on admire
- Ont de ma renommée étendu moins l'empire,
- Que mon docte examen de tous les sentiments
- Qui du vaste univers règlent les mouvements.
- Telle est la vérité. J'ai trop peint de mensonges:
- N'attends donc plus de moi l'image de vains songes:
- J'ai pu complaire aux grands pour me rendre fameux;
- Je m'appartiens enfin, devenu plus grand qu'eux.
- Au Vatican déja rejetant mon salaire,
- Je travaille en artiste, et non en mercenaire.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Parle moins fièrement, ou je t'en punirai.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- J'ai des pinceaux vengeurs; tremble! je te peindrai.
- Elle fuit à ces mots, craignant que le génie
- N'éternisât les trais de son ignominie.
-
- * * * * *
-
- Cependant tout se meut; un nouveau changement
- Présente de Luther le sombre appartement,
- Séjour, où de la Saxe un électeur-monarque
- Fit une citadelle à cet hérésiarque:
- L'ardent moine y médite, en son schisme affermi,
- Près de testaments grecs entendus à demi,
- D'un crucifix d'ivoire, et d'une bible ouverte
- Que des commentateurs noircit la plume experte.
- Les paisibles rideaux ombrageant son réduit
- Laissent douter d'abord s'il y fait jour ou nuit.
- L'eau, le pain, et le sel, sa seule nourriture,
- Changent son corps pesant en substance plus pure;
- Mais de son ventre à jeun, comme celui des saints,
- Montent à son cerveau des vertiges mal sains,
- Qui, troublant de vapeurs son esprit variable,
- Le poussent dans le vague où l'attaque le Diable.
-
-
-LUTHER ET LE DIABLE.
-
- LUTHER.
-
- Quoi donc? malin Satan, que j'avais cru chasser,
- D'arguments éternels me reviens-tu presser?
-
- LE DIABLE.
-
- Pauvre moine, tu crois, voyageant dans les limbes,
- Régner avec les saints couronnés de leurs nimbes;
- Mais du troisième ciel redescends ici-bas,
- Et prépare ton ame à de nouveaux combats.
- Confesse-moi d'abord qu'à l'Église rebelle
- La vanité t'inspire et non pas un vrai zèle:
- Ainsi tu m'appartiens, et, dans les feux jeté,
- Tu seras sur mon gril durant l'éternité.
-
- LUTHER.
-
- Non, subtil ennemi de la droiture sainte;
- Tu veux de l'Évangile effacer toute empreinte,
- Et, secondant le pape à corrompre la foi,
- Dans la cité de Dieu le proclamer en roi;
- Et moi, renouvellant la première doctrine,
- Je veux, de sa hauteur recherchant l'origine,
- Éclairer les enfants de la communion
- Sur l'Invination, et l'Impanation,
- Et par mon _In-sub-cum_ montrer que le Messie
- Est, pour en parler clair, avec et sous l'hostie.
-
- LE DIABLE.
-
- Eh! que t'importerait que le crucifié
- Fut joint à la substance, ou transubstancié,
- Si la foi pure, et non la dispute insensée,
- Pour la raison divine allumait ta pensée:
- Mais follement épris de tous ces graves riens
- Qu'à soufflés mon école aux Théologiens,
- Fier de rendre piquant l'esprit fin dont tu brilles,
- De ta métaphysique affilant les aiguilles,
- Tu te montres jaloux d'un triomphe érudit,
- Plus que de terrasser le mensonge en crédit;
- Et des textes nombreux la lecture funeste
- Devint de ton orgueil l'aliment indigeste.
-
- LUTHER.
-
- Il faut dans son langage à son siècle parler:
- On m'entendrait moins bien si je parlais plus clair;
- Et des rhéteurs chrétiens la ferveur scholastique
- Se plaît à mon jargon théo-métaphysique.
- Par là j'ouvris la lice, et je pris les devants
- Sur Léon écrasé de mes dogmes savants.
- Si j'avais, en ami de la vérité nue,
- Déclaré que de Dieu la grandeur inconnue,
- Remplissant le passé, le présent, l'avenir,
- Se fait sentir aux cœurs, et non pas définir;
- L'Église, loin des yeux de la foule éblouie,
- M'eût rejeté dans l'ombre en philosophe impie:
- Mais, saisi du flambeau des prophètes sacrés,
- J'embrase les esprits à mon schisme attirés.
- Mes sermons ont déja, dans toutes les provinces,
- Plus détruit de couvents que les armes des princes;
- Et, de Rome ennemi, je ne puis qu'ébranler
- Son trône qu'après moi d'autres feront crouler.
-
- LE DIABLE.
-
- Tu mens; et ce projet si beau, si magnanime,
- De ton stérile sein n'est pas le fruit sublime:
- Frère des Augustins, si l'on t'avait chargé
- De vendre à leur profit les graces du clergé,
- Tu déclamerais peu contre les indulgences
- Dont les Dominicains vendent les assurances.
- Les papes qu'aujourd'hui tu nommes en courroux
- Papelins, papelards, papes-sots, papes-foux,
- Souverains-Ante-Christ, prêtres Satanissimes,
- Furent traités par toi de révérentissimes.
- Tu les craignais alors et les as respectés:
- Mais dès qu'à tes abois les peuples ameutés
- Des moines enrichis pillèrent les cellules,
- On brûla tes sermons, et tu brûlas les bulles;
- Et les seigneurs, jaloux des trésors des reclus,
- T'ont mieux servi depuis que tes cris superflus.
- C'est pourquoi ton cerveau, rêvant la renommée,
- Creusé par un long jeûne, ivre de sa fumée,
- Repaît ta vanité de l'espoir si flatteur
- D'être de l'avenir le grand réformateur.
-
- LUTHER.
-
- Du Démon envieux c'est bien là le génie!
- A qui produit le bon toujours il le lui nie;
- Et ne souffre jamais que, de la gloire épris,
- Son véritable auteur en reçoive le prix.
- N'ai-je donc pas, du zèle apôtre téméraire,
- Fait tonner ma vertu des hauteurs de la chaire?
- N'ai-je pas, d'un courage au martyre aguerri,
- Défié les bûchers où Jean-Hus a péri?
- Et devant l'empereur, les guerriers, et les prêtres,
- Opposé mon front calme aux fureurs de mes maîtres?
- N'ai-je pas su prouver que, du ciel inspiré,
- Je m'assure en Dieu seul qui m'a seul éclairé,
- Que la paisible étude et la retraite obscure
- N'ont point intimidé ma fidèle droiture,
- Et que d'un humble habit la modeste pudeur
- Des somptueux prélats efface la splendeur?
- Pour l'exemple de tous que pouvais-je mieux faire?
-
- LE DIABLE.
-
- Moins livrer le pontife au rire du vulgaire,
- En sarcasmes grossiers moins verser ton venin,
- Fangeuse obscénité qui souille ton latin.
-
- LUTHER.
-
- Eh! feins-tu d'ignorer, père de la malice,
- Que le ris populaire est un vengeur propice,
- Et qu'un fol enjouement, aux vieux respects fatal,
- Ne naît que des gros mots d'un style trivial,
- Par qui dans tous les rangs la lumière circule
- Mieux qu'en de purs écrits dictés par le scrupule?
-
- LE DIABLE.
-
- Tu crois légitimer par ces raisonnements
- Les erreurs du caprice et tes emportements:
- Je connaîs mieux que toi la chaleur de ta bile:
- En soulever l'aigreur ne m'est pas difficile;
- Et je me plais moi-même, afin de te damner,
- A voir tes sens fougueux si mal se gouverner.
- Ainsi j'en attisai l'ardente convoitise
- Qui d'un bizarre hymen t'inspira la sottise
- Et j'ai ri des motifs dont j'appuyais _ad hoc_
- Ton acte marital consommé sous le froc.
-
- LUTHER.
-
- O Diable, de ton nom le plus digne peut-être!
- En quarante ans entiers te rendis-tu mon maître?
- Et lorsque de la chair les mordants aiguillons
- De mon sang jeune et vif excitaient les bouillons,
- Si, quand mon feu croissait par trop de continence,
- Une chaste ferveur maintint mon abstinence,
- Et me fit d'Augustin garder l'étroite loi,
- Près des filles de Dieu, qui brûlaient comme moi,
- Le monde croira-t-il que je n'épousai Bore
- Qu'afin de soulager l'ardeur qui me dévore,
- Et que pour obtenir les baisers familiers
- Qui de tout Wittemberg charmaient les écoliers?
- Non, esprit tentateur: mais, en beaucoup d'épreuves,
- De la faiblesse humaine ayant acquis les preuves,
- J'ai voulu des cloîtrés, las d'un joug rigoureux,
- Rompre en me mariant les ridicules vœux,
- Par qui tous mes pareils, abondants en mérites,
- Sont de tant de bâtards les pères hypocrites.
-
- LE DIABLE.
-
- Courage! applaudis-toi, loin de te repentir:
- De tous les mauvais pas un dévot peut sortir.
- Je veux que l'intérêt de ta réforme sage
- Te force d'approuver jusqu'au concubinage.
- Les hommes, non sans rire, entendront tes docteurs,
- Ménageant un Landgrave entre leurs protecteurs,
- Se demander en corps si par la bigamie
- Il a droit de calmer sa luxure ennemie.
-
- LUTHER.
-
- Tu prétends.....
-
- LE DIABLE.
-
- Son salut rend ses motifs puissants:
- Sa table est succulente et soulève ses sens:
- Sa compagne n'est pas comme sa forteresse
- Redoutant peu le choc du bélier qui la blesse:
- Le lit d'une autre femme au moins l'adoucira:
- Agar, sous Abraham, a secondé Sara:
- Bel exemple à citer! l'écriture à ton aide
- Contre Asmodée ainsi fournit plus d'un remède.
-
- LUTHER.
-
- Monstre! qu'oses-tu dire?.. Ah! c'est trop m'attaquer..
- De colère, d'horreur je me sens suffoquer!
- Va-t-en! crains les clartés que l'Esprit-Saint m'envoie..
- N'attends pas que jamais ta torche me fourvoie...
- Aux yeux de l'univers que j'illuminerai,
- Comme l'ange Michel, je te terrasserai.
- Fuis, Dragon, fuis les traits de ma vive lumière...
- Méditation, jeûne, exercice, prière,
- De mes ravissements soutenez la hauteur,
- Joignez la créature à son suprême auteur!.....
- Oui, l'auréole enfin couronnera ma tête!
- Oui, j'instruirai le monde, et me voilà Prophète!
-
- * * * * *
-
- Il retombe, à ces mots, rêveur en son fauteuil.
- Bore, qui de sa porte avait heurté le seuil,
- Et qui depuis trois jours ne put le voir une heure,
- Faisant sauter les gonds, pénètre en sa demeure;
- Cette compagne sainte embrasse son héros,
- Absorbé comme Jean dans l'île de Pathmos.
-
-
-BORE ET LUTHER.
-
- LUTHER.
-
- Viens-tu, pour me troubler, te joindre au mauvais ange?
-
- BORE.
-
- Tout saint homme qu'on soit, il faut pourtant qu'on mange.
- C'est trop faire carême à l'ombre de ce trou:
- Je crains que mon Luther n'en meure, on n'en soit fou.
-
- LUTHER.
-
- L'esprit, sanctifié par le jeûne et les veilles,
- De Dieu plus nettement aperçoit les merveilles:
- Il croit sentir qu'aux cieux le vol des séraphins
- Ravit tous ses pensers plus légers et plus fins,
- Et comme dégagé du limon qui le souille,
- Il oublie ici-bas sa mortelle dépouille.
-
- BORE.
-
- Lèvres d'un Augustin, laisse-moi donc puiser
- Une éloquente ardeur en un tendre baiser.
-
- LUTHER.
-
- Chère épouse, goûtons de plus chastes délices:
- Mes sens, mortifiés par de longs sacrifices,
- N'ont plus rien de terrestre, et l'œuvre de la chair
- Par ses grossiers plaisirs ne saurait les toucher:
- En un état si pur, que reste-t-il de l'homme?
-
- BORE.
-
- Eve a séduit Adam par l'offre d'une pomme;
- Et moi, de ce soupé qu'ont disposé mes soins,
- Sur le cœur d'un époux je n'espère pas moins.
- Allons, ranime-toi: ta pâleur m'épouvante:
- Rêve à table en mangeant; je serai ta servante.
-
- LUTHER.
-
- Faible nature humaine! hélas! notre appétit
- De notre infirmité trop tôt nous avertit.
-
- BORE.
-
- D'un cœur humble et docile il faut donc s'y soumettre.
- Tu parais défaillant.... bois donc pour te remettre.....
- Prends de cet agneau tendre, arrosé de son jus...
- En ton sépulcre obscur trois jours entiers reclus,
- Ressuscite, et fais Pâque.... il me semble un fantôme!
- Les ermites de Thèbe, et l'abstinent Jérôme,
- N'offrirent pas des traits si blêmes, si flétris.....
- Un coup de ce vin vieux! une de ces perdrix!...
- Il ne me répond rien, tant la faim le tourmente!...
- Quelle ardeur! plus tu bois, et plus ta soif augmente!...
- Les murs de ce pâté recèlent un jambon....
-
- LUTHER.
-
- Un Juif en aurait peur; mais un fidèle, non.
- Les enfants de l'Église écoutent de sots rêves
- Lorsque, nous prescrivant les herbes et les fèves,
- Leur superstition n'ose à table souffrir
- La chair des animaux, créés pour les nourrir.
- La chair soutient la chair; Dieu même ainsi l'ordonne.
- Ce n'est point un péché d'user de ce qu'il donne.
- «O mon Dieu! fournis-moi, cent ans, à mes repas,
- Moutons, bœufs, et gibier, poulets, et cochons gras;
- Gloire éternelle! _amen!_» tu sais que ma syntaxe,
- Dicta cette prière, et qu'elle court la Saxe,
- Égayant les docteurs des universités,
- Qu'elle affranchit du joug des prélats dépités.
-
- BORE.
-
- L'enjouement te revient; ta force est rajeunie!
-
- LUTHER.
-
- O liqueur de Noé, sois à jamais bénie!
- C'est toi de qui les flots raniment notre cœur,
- Quand le diable l'abat et le jette en langueur.
- Jamais, depuis l'instant que j'attaquai la messe,
- Il n'a de plus d'assauts fatigué ma faiblesse.
- Verse en ma large coupe, et que le feu du vin
- Inspire à mon ivresse un cantique divin!
- David chantait, dansait, festinait devant l'arche;
- Imitons les transports de ce roi patriarche.
-
- BORE.
-
- Enfin, mon bon Martin, ton front s'est éclairci.
-
- LUTHER.
-
- De mes combats pieux j'écarte le souci...
- O toi, que je sauvai du joug de Babylone!
- O fille de Sion! ma bienheureuse nonne!
- Ma Bore! un saint amour embrase ton époux!
-
- BORE.
-
- Eh bien!... holà ... sitôt!... la porte est sans verroux...
-
- LUTHER.
-
- Le Créateur veut-il qu'une étroite clôture
- En d'inutiles feux sèche sa créature?
- Il forma notre chair, et nous dit de jouir
- De la fleur de nos sens, prête à s'évanouir.
-
- BORE.
-
- Que fais-tu?...
-
- LUTHER.
-
- J'obéis à sa loi fécondante...
- L'amour est un effet de sa grace abondante.
- Aimer est la leçon qu'Augustin nous prescrit...
-
- BORE.
-
- Quel feu matériel pour un divin esprit!
-
- LUTHER.
-
- Dieu même s'incarna dans le sein d'une femme.
-
- BORE.
-
- D'une vierge: et le suis-je?
-
- LUTHER.
-
- Eh! suis-je un Dieu, madame?
- Non, bonne Catherine; à mon humanité
- Il suffit des douceurs de ta maternité.
- Viens donc, ma Sulamite!... oh! comme tu m'embrases!
- Adorable union! ravissantes extases!
-
- * * * * *
-
- Il dit: et de la sorte était née autrefois
- La bruyante Hérésie, organe de leurs lois;
- Et qui, des vœux rompus par sa mère et son père,
- Alla multiplier l'exemple si prospère.
- La voici qui revient d'un pas tout triomphant.
-
-
-LUTHER, BORE, ET L'HÉRÉSIE.
-
- LUTHER.
-
- O mon heureuse fille!
-
- BORE.
-
- O notre chère enfant!
-
- LUTHER.
-
- Ma fille, as-tu déja fait le tour de l'Europe.
-
- L'HÉRÉSIE.
-
- Oui; ma taille, en marchant, croît et se développe.
- Dans un âge si tendre, on s'étonne de voir
- Mes progrès merveilleux surpasser votre espoir.
-
- BORE.
-
- De la faveur du ciel n'est-ce pas un miracle?
-
- L'HÉRÉSIE.
-
- Mon doux instituteur, Mélancton, votre oracle,
- M'annonce, me présente à chaque souverain;
- Et des rives de l'Elbe à tous les bords du Rhin,
- Les peuples m'ont reçue, enchantés de m'entendre.
- Pour maîtresse déja les rois m'ont voulu prendre:
- Nous triomphons, mon père... Ah! qu'il m'est glorieux
- D'ouïr au loin porter votre nom jusqu'aux cieux!
- Devenu des humains le modèle sévère,
- Votre règle par-tout est la loi qu'on révère:
- Vos travaux assidus, vos mœurs, votre maintien,
- Sont du monde attentif l'éternel entretien:
- De vos moindres secrets la nouvelle semée
- Passe aux rois curieux de votre renommée;
- On va jusqu'à chercher de quel pain se nourrit
- Ce Prophète, homme étrange et de corps et d'esprit.
- Interdits devant moi, vos ennemis vous craignent:
- Le sacerdoce tremble, et ses foudres s'éteignent:
- En tous lieux on redit que, terrassant l'erreur,
- Debout, dans un conseil, bravant un empereur,
- Vous avez confondu l'imposture idolâtre.
- Des brebis d'Israël on vous nomme le pâtre.
- Mais quel jeu du destin! les rois, mal assurés,
- Attaquant vos écrits, les ont même illustrés:
- L'Anglais, qui condamna votre sainte entreprise,
- Pour épouser Boulen, divorce avec l'église;
- Ce caprice, changeant les dogmes d'Albion,
- Ote au pape un soutien de sa communion:
- De la foi des humains, ô pitoyable cause!
- La Suède, plaignant tout le sang qui l'arrose,
- Lasse du joug béni des prélats, ses tyrans,
- Électeurs achetés par ses rois différents,
- Liés aux Christierns, qui la rendaient esclave,
- M'assied sous les drapeaux du valeureux Gustave.
- Le métal des clochers, de la paix ennemis,
- Coule en monnaie utile, et m'acquiert des amis:
- La Hollande en grossit les trésors du commerce;
- Avec la liberté notre influence y perce:
- Et tout présage enfin l'entier soulèvement
- De la haute Helvétie, et des flots du Léman.
- En céleste fléau des chefs du Capitole,
- Un pasteur, conformant sa vie à sa parole,
- Zélé, rigide et pur, votre émule Calvin,
- Purge aussi les troupeaux et le bercail divin:
- Que dis-je, en ce moment Charles-Quint nous seconde.
- Quel spectacle nos jours vont-ils donner au monde!
- Le pontife Clément, son infidèle appui,
- Marchant de ruse en ruse entre François et lui,
- Désormais sans secours, entouré d'adversaires,
- Voit marcher contre lui les Germains mes sectaires,
- Que le cruel Bourbon n'ayant pu soudoyer,
- Du pillage de Rome a promis de payer.
- C'en est fait, tout nous cède; et de l'église avare
- Les peuples à leurs pieds fouleront la tiare.
-
- LUTHER.
-
- Ma fille, l'univers sent donc ce que tu vaux:
- Sa liberté sera le prix de mes travaux.
-
- BORE.
-
- Qu'elle débite bien son nouveau catéchisme!
-
- LUTHER.
-
- Lisons l'écrit d'Érasme, intimidé d'un schisme:
- Avant de m'endormir, il me faut rétorquer
- Les arguments cornus dont il veut me piquer.
-
-
-BORE, _seule_.
-
- BORE.
-
- Épouse de Luther, jadis religieuse,
- Voilà que de la nuit l'heure silencieuse
- Te commande d'entrer dans le lit conjugal:
- Rester vierge était triste; être femme, est-ce un mal?
- Je ne me repens pas d'avoir quitté le voile:
- On m'en blâme; et pourquoi? chacun suit son étoile.
- Faisant de ma jeunesse une longue douleur,
- La discipline austère en desséchait la fleur;
- Mes sens, par-fois tentés des délices du monde,
- Emportaient loin de Dieu mon ame vagabonde:
- J'aurais failli plus tard; ainsi que font toujours
- Les Lucrèces du siècle écartant les amours,
- Et qui, de leur orgueil déshonorant l'ouvrage,
- En leur maturité prennent un cœur volage,
- Et que le vif regret d'avoir perdu leur temps
- Précipite sans frein au déclin des beaux ans.
- Mais peut-être pour moi la règle moins cruelle
- Eût enfin à son joug soumis mon cœur fidèle....
- O cloche! dont le son frappe les airs lointains,
- Tu rappelles mon ame à ses premiers destins!
- Ta voix, pendant la nuit, signal de la prière,
- Sous les voûtes du cloître où j'étais prisonnière,
- Me tirait de ma couche, et traînait ma langueur
- Devant l'autel d'un Dieu, seul époux de mon cœur!
- Ce devoir partagé de mes chastes rivales,
- Ces cierges qui perçaient des ombres sépulcrales,
- Ces élans d'un amour né de vagues desirs,
- Hélas! je m'en souviens, me donnaient des plaisirs.
- Mon esprit s'échauffait d'une plus pure flamme;
- Mon corps, libre de soins, vivait moins que mon ame:
- Vers un ciel consolant je la sentais errer,
- Quand mes jalouses sœurs me faisaient soupirer.
- Mais dans la vie active où le monde m'entraîne,
- De soucis en soucis chaque moment s'enchaîne;
- On mange sur la terre un pain trempé de fiel,
- On y porte sa croix sans espérer le ciel;
- Et l'on quitte le jour, au bout de sa carrière,
- Sans avoir pu goûter et bénir sa lumière.
-
- * * * * *
-
- Elle dit: au parterre où l'on aime le bruit,
- On regarde en pitié quel regret la poursuit:
- Car les Diables, brûlés par une humeur caustique,
- N'ont, dans leur esprit sec, rien de mélancolique.
- Mais un spectacle affreux, plus doux à leurs regards,
- C'est Rome, dont le sac promis à des soudards
- Attire sur les pas de Bourbon qui l'assiège,
- Tant de luthériens, ennemis du saint-siége.
- Vêtu de la blancheur d'un corset argenté,
- Le hardi connétable, avec célérité,
- D'un mur déja croulant surmonte les ruines:
- Tel que brille au matin, levé sur des collines,
- Entre les flancs noircis d'un nuage orageux,
- Lucifer, non voilé, serein et lumineux,
- Qui regarde sous lui le désastre et la guerre
- Fondre au loin dans les cieux ébranlés du tonnerre.
- Tel, devançant le jour, Bourbon impatient
- Préside la tempête, et l'éclaire en riant.
- Par-tout la Conscience, ardente, vengeresse,
- Jura de le poursuivre, et lui tient sa promesse.
-
-
-BOURBON, LA CONSCIENCE, ET LA MORT.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Ici, triomphe ou meurs, ô connétable altier!
- Trahi de Charles-Quint, traître à François-Premier,
- Bientôt, sans autre nom que celui de transfuge,
- Un trône sur la terre est ton dernier refuge:
- Échappe, en y montant, aux coups de l'avenir,
- Et fais-toi redouter de qui veut te punir.
- Le joug d'un premier crime est le dur esclavage
- Qui t'enchaîne au succès d'un criminel ouvrage;
- Et d'avance en ton cœur j'ai corrompu le fruit
- Des glorieux travaux que ton remords produit.
- Je te condamne à fuir de conquête en conquête
- Le juste châtiment qui menace ta tête:
- D'un degré qui t'assure atteins donc la hauteur;
- Traître, pour te sauver, deviens usurpateur.
- C'est moi qui, te traînant au pied de ces murailles,
- Te fis à tes soldats, avides de batailles,
- Par les chants, les bons mots, en riant fantassin,
- Déguiser le poison qui fermente en ton sein:
- Leur versant à longs traits ta belliqueuse ivresse,
- En buvant avec eux, ton orgueil les caresse:
- Mets leur zèle à profit pour décider le sort,
- Parle, et cours dans leurs rangs, pousse-les à la mort...
- Mais on quitte la brèche, on t'abandonne ... ah! tremble...
- Voilà tes défenseurs qui reculent ensemble...
- Ils te déchireront, si tu n'es pas vainqueur.
-
- BOURBON.
-
- Mes frères! mes amis! allons, ferme, du cœur!
- Héros à qui jamais la victoire n'échappe,
- Céderez-vous la palme aux vils soldats du pape?
- Aurons-nous donc sans fruit, en dépit des hivers,
- Franchi les Apennins, de neige tout couverts,
- Traversé l'Italie, épuisés d'indigence,
- Fait frémir, en passant, et Bologne, et Florence?
- Rome est là sous nos yeux, pleine d'argent et d'or,
- Rome, de l'univers le plus riche trésor!
- Eh quoi! lâcherons-nous une proie aussi belle?
- Non, périssons plutôt... A moi donc cette échelle!
- A moi, mes compagnons! j'y monte le premier.
-
- LA MORT.
-
- Où s'élance cet homme, intrépide guerrier?
- Tous ses traits sont émus par des chaleurs soudaines;
- La vertu de son sang bouillonne dans ses veines...
- Quelque intérêt durable allume ses fureurs....
- Quels efforts! quel courage!... Un plomb siffle...
-
- BOURBON.
-
- Ah! je meurs.
-
- LA MORT.
-
- Il tombe, abandonné du souffle de la vie;
- Ainsi que tout-à-coup s'affaisse et se replie,
- Lasse d'avoir gonflé son sein tout irrité,
- La voile d'un vaisseau que le vent a quitté.
-
- BOURBON.
-
- Dérobez aux soldats ma dépouille fumante...
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Laisse, laisse, orgueilleux, le soin qui te tourmente!
- Vois le terme commun des petites grandeurs...
- De l'éternel oubli sonde les profondeurs,
- Et descends dans le gouffre où dorment terrassées
- L'espérance lointaine, et les hautes pensées.
-
- LA MORT.
-
- Pourquoi sur son cadavre étendre ce manteau?...
- Soldats, qui de Bourbon suivîtes le drapeau,
- Votre chef est tombé: publiez votre perte!
- Vengez-la!... que par-tout Rome, de sang couverte,
- Apprenne qu'en poussant votre guide au trépas,
- J'enflammai votre rage, et ne l'arrêtai pas!
- Et toi, fière cité! frémis, hurle ... tes portes
- S'ouvrent avec fracas au torrent des cohortes.
-
-
-ROME.
-
- O Dieu, Dieu protecteur! les Germains, les Gaulois,
- Vont me fouler aux pieds pour la dernière fois!
- O ville si long-temps souveraine du monde,
- Bientôt, anéantie en ta chûte profonde,
- Il ne restera plus de Rome que son nom.
- As-tu des dieux, des lois, des vengeurs? Hélas non!
- Mars de ton Capitole a quitté la colline;
- Thémis, Vesta, n'ont plus leur puissance divine;
- Tu n'as plus de Camille et de prompt Décius
- Arrachant la victoire à tes vainqueurs déçus!
- Quel secours implorer contre tant d'adversaires?
- Où seront les Narsès, les vaillants Bélisaires,
- Qui te déroberont aux sacrilèges mains
- Des Vandales, des Goths, tes bourreaux inhumains?
- Du Dieu de tes martyrs le vicaire timide
- T'abandonne aux couteaux d'une horde homicide:
- Son infaillible voix n'ose rien prononcer;
- Il n'a plus maintenant de foudres à lancer.
- Pontife, cardinaux, augustes sacriléges,
- Fuyez! l'autel menteur n'a plus de priviléges.
- Vous qui ne croyez point, que vous sert de prier?
- Un rempart est le Dieu qui peut vous appuyer.
- Saint-Ange assied ses murs au sommet d'une roche;
- Que du ciel invoqué ce château vous rapproche:
- Hypocrites, fuyez! abandonnez aux coups
- Les peuples de la terre, hélas! punis pour vous.
- Quel tumulte! quels cris!... Oh! quels flots de barbares!..
- Oh! quel débordement de meurtriers avares!...
- Venez, dépouillez-moi, vous êtes triomphants:
- Mais pourquoi sur le marbre écraser ces enfants?
- Leur jeune âge si pur est innocent de crimes...
- Ah! du moins épargnez de si tendres victimes...
- Ciel! où fuir, où marcher sur ces pavés sanglants?...
- Mères, filles, sortez de mes palais brûlants:
- Échappez aux fureurs du rapide incendie...
- Ah! plutôt reculez ... cette troupe hardie
- Qu'enflamme votre aspect d'une insolente ardeur,
- Accourt, l'épée en main, vaincre votre pudeur...
- Frémissez! leurs plaisirs sont suivis du carnage.
- O mes fils, rachetez vos foyers du pillage!
- Prodiguez vos trésors à ces fiers ravisseurs;
- Dérobez à leurs yeux vos femmes et vos sœurs...
- Vos pères vers le ciel tendent leurs mains sans armes,
- Sauvez-les ... entendez les menaces, les larmes,
- Et les chevaux hennir dans mes temples fumants,
- Et les profanateurs briser mes monuments.
- O désastre! ô regrets! vous êtes abattues,
- Idoles de mes yeux, admirables statues,
- Que, pour m'environner de respects plus constants,
- Mon amour préserva de l'outrage des temps!
- Et de qui les beautés, défendant mes rivages,
- Ont vaincu tant de fois les conquérants sauvages,
- Attestant en effet que la main des beaux-arts
- Protège les cités non moins que les remparts!
-
- * * * * *
-
- Ainsi se lamentait Rome tout éplorée,
- Par le fer des soldats, par le feu dévorée;
- Et l'effrayant tableau de mille embrasements
- Présentait à l'Enfer l'aspect de ses tourments.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT NEUVIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU NEUVIÈME CHANT.
-
- Dialogue entre _saint Pierre_, _l'Église_, _et l'Esprit des
- Conciles_. Cet entretien présente le développement de la
- politique ecclésiastique depuis son origine jusqu'à nos temps.
- Continuation du sac de _Rome_. Aventure de _Candor_ et de
- _Pulcrine_: mort de cette italienne et de son enfant, qu'elle
- noie dans le Tibre avec elle.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT NEUVIEME.
-
- SUR la colline où dort l'empereur Adrien,
- Espace où descendit un ange aërien
- Qui, rendant au fourreau sa menaçante épée,
- Sauva Rome qu'un jour la peste avait frappée,
- Le pontife Grégoire a fait dresser des tours:
- Cet asyle à Clément offre un dernier recours.
- Plus effrayé pour soi que pour le saint collége,
- Il parle aux cardinaux, restes de son cortége,
- Vieux princes du conclave, apôtres décorés,
- Qui tous, par la terreur alors défigurés,
- Penchant leurs fronts usés à méditer des crimes,
- De leur espoir en Dieu démentaient les maximes.
- Sous leur calotte rouge et leurs sacrés chapeaux,
- Mille desseins roulaient en leurs larges cerveaux,
- Magasin d'artifice et de noirs stratagêmes,
- Et de poisons empreints sur leurs visages blêmes.
- L'effroi plombait le teint de ces menteurs bénis,
- De l'or du Vatican fabricateurs jaunis.
- Mais tandis qu'ils tremblaient pour la reine des villes,
- Pierre, et la sainte Église, et l'Esprit des Conciles,
- Planaient au-dessus d'eux; ainsi qu'au mont Thabor,
- Jésus transfiguré, dans son divin essor,
- Loin des yeux des humains gémissants sur la terre,
- Entretint ses élus de son céleste Père:
- Tableau dont la grandeur visible à Raphaël
- Devint de ses pinceaux le miracle éternel!
-
-
-SAINT PIERRE, L'ÉGLISE, L'ESPRIT DES CONCILES.
-
- L'ÉGLISE.
-
- O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle,
- A du nom de Céphas payé le cœur fidèle,
- Titre saint de ta foi, solide fondement,
- Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument;
- Toi, le premier élu, de qui la main pieuse
- Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse,
- Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs;
- Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs;
- Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise,
- Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église.
- Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin,
- Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin?
- De l'empire éternel où tu me fis prétendre,
- Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre?
- Et par l'âge emportée en souvenirs confus,
- Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus?
- Comme dans l'univers sont passés les royaumes,
- Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes,
- Moi qui, riche en effet des biens les plus constants,
- Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps?
- Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie
- Pleure Sion en proie à la flamme ennemie,
- Et la haine écrasant les orphelins épars
- Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars!
- Aux portes de mon temple entends crier la foule...
- On renverse nos murs, et notre autel s'écroule...
- Hélas! contre le choc du désordre effréné,
- Que peut en ses remparts Clément emprisonné?
- Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême:
- L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même;
- Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther,
- Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer.
- Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées
- Protégerait toujours mes enceintes fermées;
- Et que des loups cruels, et des lions grondants,
- Toujours en mon bercail je briserais les dents?
- Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée?
- O Céphas! ton Église expire terrassée.
- Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver,
- Et que ta main encor l'aide à se relever.
-
- SAINT PIERRE.
-
- Que me demandes-tu, malheureuse infidèle!
- Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle,
- Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil,
- Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil?
- Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse,
- Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse?
- Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté
- Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité.
- Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles,
- Ton ame abandonna les graces éternelles,
- Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner,
- Descendit des hauteurs où je te fis régner.
- Que nous dit de Jésus l'autorité suprême?
- «Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.»
- Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi:
- «Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!»
- J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère,
- Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre.
- Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité,
- Que j'assis de ta loi l'auguste majesté:
- Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres;
- La croix, en éclairant les bords les plus célèbres,
- Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux,
- Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux.
- Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste
- D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste;
- Il ne les revêt point de superbes dehors:
- Mais, sous leur nudité riche de ses trésors,
- Il fait, pour éclipser toute mortelle idole,
- Reluire dans leur cœur sa vivante parole:
- Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit,
- Les épines, les maux, couronnent leur esprit.
- Voilà comment d'abord mon zèle secourable
- Accrut ta nation maintenant innombrable.
- Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs
- Furent du peuple en deuil les saints consolateurs.
- Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes,
- Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces;
- Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux,
- Ta main ne recueillait les moissons que pour eux.
- Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie
- D'une richesse vaine ici-bas enfouie:
- De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné,
- Et ta basse avarice aux enfers l'a donné.
- De ton législateur qu'ont produit les merveilles?
- Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles.
- Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux,
- Nourri comme le sont les innocents oiseaux,
- Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes,
- Et marcha confiant à ses hautes conquêtes.
- Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter!
- Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter
- Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées
- Devaient être à jamais les pierres animées,
- Et de son sanctuaire inaccessible à tous,
- Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux:
- Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance,
- Tu disputes aux grands leur étroite puissance:
- Pour des honneurs mondains tu trahis les autels:
- Pour de vils intérêts tu combats les mortels;
- Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice,
- De succomber sans gloire en cette infâme lice.
- Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats
- Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats.
- Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe:
- Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe,
- Se lève le matin, et tombe avant la nuit.
- Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit.
- Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière
- Qui pour seule arme enfin te laisse la prière,
- Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts,
- Sur les âmes régner, et non pas sur les corps;
- Et qui force un pontife, en martyr pacifique,
- A recourir aux cieux, ton héritage unique.
- Dans l'univers entier qui te fit prévaloir?
- Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir.
- De tes ambitions que l'erreur se dissipe;
- Et pour durer sans fin remonte à ton principe.
-
- L'ÉGLISE.
-
- Tu t'abuses, Céphas: né des faibles ruisseaux,
- Un fleuve accroît son lit en recueillant leurs eaux;
- Et de son urne enfin l'abondance s'arrête
- S'il ne peut sur la terre étendre sa conquête:
- La source de ma vie, humble en mes premiers jours,
- Dut s'augmenter d'abord pour prolonger son cours.
- Si les hommes grossiers, pour seul prix de mes peines,
- N'eussent vu que mes cloux, mes cilices, mes chaînes,
- En mes labeurs obscurs leur courage abattu
- De fol emportement eût traité ma vertu.
- Notre gloire éternelle, invisible salaire,
- N'eût point à ses appâts amorcé le vulgaire,
- Et le peu de zélés sortis d'un rang abject
- Ne m'aurait pu des grands conquérir le respect.
- Il fallut, pour leur faire honorer mes supplices,
- Joindre à l'espoir futur les présentes délices:
- Il fallut que les arts et les purs orateurs
- Charmassent dans les cours mes fiers persécuteurs:
- Pour fléchir mes bourreaux, m'acheter des ministres,
- M'asservir des tyrans les conseillers sinistres,
- L'or me devint utile; et, fondant mon trésor,
- Il me fallut du fer pour conserver mon or.
- Ainsi, m'environnant d'une pompe mondaine,
- Alliant à ma foi la politique humaine,
- Dans les états nombreux où je portai ma croix,
- Je me fis des sujets nourris par tous les rois,
- Et courbai sous mon joug les têtes couronnées
- Par ma tiare auguste en tous lieux dominées.
- Dès-lors, mes citoyens, les élus de Sion,
- Défendirent leurs droits sous ma protection:
- Des peuples et des chefs mon oreille maîtresse
- Par de secrets aveux me rassura sans cesse:
- Ma voix emplit la chaire; et, sous mon appareil,
- La gloire de mon temple effaça le soleil.
-
- L'ESPRIT DES CONCILES.
-
- Tu ne dois qu'à moi seul, république sacrée,
- La liberté des lois dont tu fus illustrée:
- Tant que de tes prélats le saint gouvernement
- De leur égalité garda le sentiment,
- Tant que de tes degrés la juste hiérarchie
- Régla ton ministère, et non ta monarchie,
- Et que l'esprit zélé des conciles nombreux
- En ton sein maternel unit tes fils entre eux,
- L'unanime intérêt, d'un hémisphère à l'autre,
- Nommait le digne élu, successeur de l'apôtre:
- Alors la même voix, parlant de tous côtés,
- Soulevait ton grand corps dans toutes les cités:
- Le mérite éprouvé, la foi qui le rehausse,
- Désignaient sans combats l'appui du sacerdoce;
- Et, formant tes conseils, un immense concours
- Te faisait révérer des peuples et des cours.
- Qu'un tyran apostat conjurât ta ruine,
- Qu'un schisme ténébreux obscurcît ta doctrine,
- Qu'un poison infectât tes membres languissants,
- J'opposais à tes maux des remèdes puissants;
- Et réveillant ta force en quelque heureuse lutte,
- Quand tes pieds chancelaient, je prévenais ta chûte.
- Mais depuis que le chef, assis au Vatican,
- Se proclame Infaillible, et gouverne en tyran,
- Que des princes du siècle il imite l'exemple,
- Qu'il consacre à sa cour tout le luxe du temple,
- S'immole tes brebis qu'il promet de nourrir,
- Et boit jusqu'à ton sang tout près de se tarir;
- Depuis qu'un titre, un nom, des richesses, des brigues,
- Ont usurpé ton siége, et le vendent aux ligues,
- Et qu'un conclave impur choisit dans le saint lieu
- L'homme des potentats, et non l'homme de Dieu;
- Tes avares enfants respectent ce seul maître,
- Et de l'autel souillé n'encensent que le prêtre.
- Sion, dépouille-toi! rends, devant l'éternel,
- L'égalité première au troupeau fraternel.
-
- L'ÉGLISE.
-
- O fanatique esprit des turbulents conciles!
- Que souhaitent de moi tes chagrins indociles?
- Qu'en populaire état changeant ma royauté,
- J'abaisse à ton niveau la fière papauté!
- A mes libres statuts est-elle si contraire?
- Le sceptre qu'elle tient n'est point héréditaire:
- Son choix renouvelé, sans nul égard au sang,
- Du dernier rang élève un chef au premier rang,
- Et l'âge du mortel que je prends soin d'élire
- Lui laisse peu le temps de troubler mon empire.
- Au pouvoir après lui ses sujets prétendant
- Pour les droits de son titre ont un respect prudent;
- Et, toujours occupé, mon trône, sans régence,
- Est le centre puissant de ma vaste influence.
- Ce sceptre qui courba l'univers asservi,
- Est-ce pour le briser que je te l'ai ravi?
- Non, je te l'arrachai, par tant d'art et de peines,
- Pour imposer silence à tes querelles vaines.
- Fol esprit des chrétiens assemblés par la loi,
- Que prétends-tu? souvent le schisme est né de toi.
- Tantôt l'orgueil naissant d'une bouche éloquente
- Fait frémir l'orthodoxe aux erreurs qu'elle enfante:
- Tantôt le nom des grands, le poids de leurs trésors,
- Balancent tes avis, rompent mes vieux ressorts;
- Et les partis, armés par la haine et les doutes,
- Joignent mille fléaux à ceux que tu redoutes.
- Tel est, tel est le sort trop commun aux états
- Où la foule est livrée à d'orageux débats!
- L'empire de l'Église a des lois plus certaines;
- C'est pour le mieux guider qu'un homme en tient les rênes,
- Et seul, pour mes enfants gardant mes biens entiers,
- Il a des successeurs, et n'a point d'héritiers:
- Libre des nœuds du sang, ma famille est la sienne:
- Le salut, l'intérêt de la cité chrétienne,
- Sur tous mes ennemis tiennent ses yeux ouverts.
- Quel autre eût au croissant disputé l'univers?
- L'Europe encenserait un prophète barbare,
- Si je n'eusse au turban opposé la tiare,
- Et fait, en roi des rois, marcher les potentats,
- Qui sont les humbles chefs de mes pieux soldats.
- Les aveugles Païens, les farouches Vandales,
- Les Musulmans, zélés pour des erreurs fatales,
- Tout a fléchi devant le souverain sacré
- Qui de mon arbre antique est le tronc adoré.
- Va, ne t'ombrage plus de sa hauteur suprême.
- Ah! loin de dégrader mon triple diadême,
- Suscitons en tous lieux pour ses grands intérêts
- Le peuple des cloîtrés, mes défenseurs secrets.
-
- L'ESPRIT DES CONCILES.
-
- Quoi! ces lourds favoris couchés dans la mollesse,
- Dont ta grace féconde a béni la paresse!
- Église aveugle, au sein des périls que tu cours,
- As-tu lieu d'en attendre un effort, un secours?
- Hélas! leur privilége excite trop d'envie;
- Et c'est pour les punir qu'on menace ta vie.
-
- L'ÉGLISE.
-
- Connais ma sainte armée: apprends que leurs langueurs
- Sont les plus forts liens qui m'attachent les cœurs.
- Le charme des loisirs et des joyeuses tables
- Les rend de qui me hait ennemis implacables;
- Et leurs esprits flatteurs, doctement exercés,
- Gagnent à mon parti les héros insensés.
- C'est peu: de tous les cœurs observant les caprices,
- J'ai su multiplier mes pieuses milices.
- Les uns, poussés au loin par de tristes penchants,
- Sur les rocs et les mers me font plaindre en leurs chants:
- Les autres, du remords étalant les misères,
- Font de ma pénitence adorer les mystères:
- Des vierges, embrassant mes chastes voluptés,
- Goûtent la solitude au milieu des cités:
- Hameaux, villes, déserts, et profonds hermitages,
- Des sons de mon airain frapperont tous les âges:
- Et tandis que ceux-là, dans l'étude plongés,
- De la poudre arrachant mes faux titres rongés,
- Disent en leurs écrits que ma loi consacrée,
- Produite avec le monde, en aura la durée;
- Ceux-ci, de mon pouvoir ministres agissants,
- Organes de la foi, dans l'Espagne naissants,
- Dirigent à mon gré la jeunesse ignorante;
- Et si, dans l'univers leur mission errante,
- Aux deux mondes conquis étendait ses travaux,
- Mon glaive planerait sur les rois mes rivaux;
- Et l'Inquisition, mon alliée ardente,
- Vaincrait des nations la révolte imprudente.
-
- L'ESPRIT DES CONCILES.
-
- Tremble!... d'horreur émus, les peuples et les rois
- Pour t'écraser un jour s'uniront à-la-fois.
-
- L'ÉGLISE.
-
- Non, je reviens du coup qui m'a d'abord surprise:
- Forte ou faible ici-bas, je suis toujours l'Église.
- Ma prière en tous temps armera les mortels;
- Sur leurs inimitiés j'ai fondé mes autels:
- Qu'un peuple les abjure, un roi prend leur défense;
- Un état veut ma perte, un autre ma vengeance;
- Leurs discordes pour moi sont d'éternels secours;
- Et dans leurs mouvements, immuable toujours,
- Mon pouvoir, épanchant leur sang pour mes querelles,
- Semble un miracle antique aux regards des fidèles,
- Qui raniment sans cesse, en relevant ma croix,
- La vie impérissable accordée à mes lois.
-
- SAINT PIERRE.
-
- O cieux! t'affermis-tu, dans tes liens durables,
- Par la désunion des états déplorables,
- Toi, que créa ton Dieu pour inspirer la paix,
- Et qui dois de lui seul attendre tes succès!
- Ah! crois-en le martyr de l'évangile auguste,
- Tu quittes les sentiers que te traça le Juste,
- Qui prêchait aux humains, en paroles de miel,
- L'amour entre leurs fils, nés égaux sous le ciel,
- Qui, vainqueur des tourments, plein d'une foi profonde,
- A rompu par sa mort l'esclavage du monde,
- Et que l'homme innocent, qui craint plus Dieu qu'un roi,
- Sent au fond de son cœur, et connaît mieux que toi;
- Toi, qui deviens terrestre et qui n'es plus divine,
- Tu te corromps: ta fin dément ton origine.
-
- * * * * *
-
- Il dit: et monte aux cieux en plaignant les humains.
-
- Cependant Rome cède à de profanes mains
- Les biens de ses autels, l'honneur de ses vestales;
- Et la flamme répand mille horreurs infernales.
- Mais du prompt incendie un palais respecté
- Par de jeunes époux est encore habité.
- Ici, nouveaux objets; le théâtre mobile
- De leur appartement offre l'aspect tranquille.
- Auprès de leur enfant leur vieux père est assis,
- Et ses pleurs échappés mouillent son petit-fils.
- Là, Pulcrine et Candor, inconnus de l'histoire,
- Et trop sages toujours pour briguer nulle gloire,
- Amants, époux heureux jusqu'à ce jour d'horreur,
- En leur dernier réduit s'exprimaient leur terreur.
-
-
-CANDOR, PULCRINE, L'ENFANT, ET LE VIEILLARD.
-
- PULCRINE.
-
- Abaisse les rideaux devant cette croisée
- Que rougit la lueur de la ville embrasée:
- Ces sanglantes clartés, qui tremblent devant moi,
- Consternent mes regards, les remplissent d'effroi.
-
- CANDOR.
-
- Que de ton sein troublé la frayeur se tempère,
- Et n'épouvante pas mon fils et ton vieux père.
-
- L'ENFANT.
-
- Les cris qui s'éloignaient se rapprochent de nous...
- O mon Dieu! ces méchants nous égorgeront tous.
-
- CANDOR.
-
- Mon fils, dans les périls s'exerce le courage:
- Tu seras homme, un jour ... soutiens donc cet orage;
- Et, sans frémir ainsi, tâche de rassurer
- Ta mère qui s'effraie, et que tu fais pleurer.
-
- LE VIEILLARD.
-
- Ah! de ce tendre enfant ne retiens point les larmes...
- Faible contre un tel choc, frappé de tant d'alarmes,
- Si jeune, je le plains d'approcher du trépas...
- Moi, qui vers le tombeau n'ai plus qu'à faire un pas,
- Si ma tête blanchie est soudain abattue,
- Ce coup m'importe peu ... qu'on entre, et qu'on me tue.
-
- CANDOR.
-
- Mon père, à votre gendre épargnez ce discours.
- Mes jours paîront plutôt le dernier de vos jours
- Que de souffrir, vivant, qu'un barbare assassine
- L'aïeul de mon cher fils, le père de Pulcrine.
-
- PULCRINE.
-
- Hélas! que produirait ton impuissant effort?
-
- CANDOR.
-
- J'ai des armes, je t'aime, et je suis jeune et fort.
-
- PULCRINE.
-
- Ces armes, en tes mains pures du sang des hommes,
- Nous préserveraient mal du danger où nous sommes.
- Elles ne t'ont servi qu'à chasser dans les bois
- Les lièvres fugitifs et les cerfs aux abois.
- Pour vaincre il faut du meurtre un dur apprentissage.
- Ta force, ta jeunesse est un faux avantage
- Contre d'affreux soldats, à l'homicide instruits,
- Enivrés par la rage, et par la mort conduits.
- Tu passais mollement tes heureuses journées,
- Par les jeux, la musique, et l'amour enchaînées,
- A cultiver les lois, les muses et les arts:
- Tu n'as point de la guerre éprouvé les hasards.
-
- CANDOR.
-
- Combattre est-il l'effet d'une rare industrie?
- C'est l'art qu'aux animaux inspire leur furie:
- J'en fis trop peu de cas pour m'enrégimenter...
- Mais contre des brigands s'il faut ici lutter,
- Tu verras, sur le seuil de notre doux asyle,
- Se changer en lion un citoyen tranquille;
- Et je ne céderai ma maison au vainqueur
- Que si, vaincu du nombre, on me perce le cœur.
- Cher enfant! tendre épouse! et toi, vertueux père!
- Quels intérêts pour moi plus sacrés sur la terre
- Auraient droit de m'armer, hélas! tant que mes yeux
- Demeureront ouverts à la clarté des cieux?
- C'est à vous, doux objets, mon unique richesse,
- Que j'attachai mes soins, mon amour, ma tendresse;
- Et ta pudeur sincère, unie à mille appas,
- Est le premier des biens que défendrait mon bras.
- O ma Pulcrine! ô toi, mes délices, ma vie!...
- Qu'entends-je?...
-
- PULCRINE.
-
- Vers la porte une troupe s'écrie...
-
- LE VIEILLARD.
-
- Quels coups heurtent le seuil!...
-
- L'ENFANT.
-
- O mon père, arme-toi!...
-
- PULCRINE, _à Candor_.
-
- Ciel! devant ces bourreaux vas-tu t'offrir sans moi?
-
- CANDOR.
-
- Tous trois, à ce foyer, restez dans le silence.
-
- PULCRINE.
-
- Ah! comme des clameurs s'accroît la violence!
-
- L'ENFANT.
-
- Quel bruit!...
-
- CANDOR.
-
- Nos serviteurs appellent mes secours...
-
- PULCRINE.
-
- Je ne te quitte pas...
-
- LE VIEILLARD.
-
- C'en est fait de nos jours!
-
- PULCRINE.
-
- La force m'abandonne... Ah, Candor!... il me laisse.
- (Candor disparaît.)
-
- LE VIEILLARD.
-
- Contre tant d'assassins que pourra ma vieillesse?
- Mes enfants ... à genoux! prions, prions les cieux!
- Rendons-nous l'Éternel miséricordieux!
-
- L'ENFANT.
-
- O ciel! pour mes parents exauce ma prière!
-
- LE VIEILLARD.
-
- Dieu! ne prive que moi de la douce lumière.
- L'âge a rendu mes jours ténébreux, incertains;
- Et mes enfants ont droit à de plus longs destins.
-
- PULCRINE.
-
- Quel tumulte!... on se bat ... force-t-on les passages?
- Va, mon fils, va jeter les yeux sur ces vitrages...
- Peut-être mon époux, dans la lutte engagé...
-
- L'ENFANT.
-
- Voici de notre seuil le portier égorgé;
- Des hommes demi-nus, d'autres sous la cuirasse,
- Ma nourrice à leurs pieds, qui leur demande grace.
-
- PULCRINE.
-
- Viens, mon fils...
-
- LE VIEILLARD.
-
- O ma fille! où cours-tu sans appui?...
-
- PULCRINE.
-
- Je vais sauver Candor, ou mourir avec lui.
-
- LE VIEILLARD.
-
- M'abandonneras-tu? ma chère fille!... arrête!
- Hélas! n'expose encor ni ton fils, ni ta tête...
- On accourt ... c'est mon gendre!
- (Candor reparaît.)
-
- PULCRINE.
-
- Il n'est point immolé!
-
- L'ENFANT.
-
- Comme il revient ici, terrible, échevelé!...
-
- CANDOR.
-
- Tout est fini pour nous, si Dieu ne nous seconde.
- De tous ces meurtriers la horde vagabonde
- S'avance, et fait sauter gonds, portes, et verroux.
- J'ai, leur offrant mon or, cru vaincre leur courroux:
- Leurs coups m'ont répondu: regardez cette épée...
- Au sang de deux brigands je l'ai déja trempée;
- Mais poussant devant moi chaises, tables, débris,
- J'ai, pour voler à vous, fui leur rage et leurs cris.
- Barricadons la porte, et si l'on nous assiége...
- Il n'est plus temps.
-
- PULCRINE.
-
- Grand Dieu! que ta main nous protége.
-
-
-LES MÊMES, ET DES SOLDATS ARMÉS.
-
- LES SOLDATS.
-
- Point de pitié! massacre! et vengeance à Bourbon!
-
- LE VIEILLARD.
-
- Ah, par mes cheveux blancs!...
-
- LES SOLDATS.
-
- Hors de là, vieux barbon!
-
- LE VIEILLARD.
-
- Non, je reste à vos pieds ... n'avez-vous pas un père?
- Ah! d'un vainqueur peut-être arrêtant la colère,
- Un jour il lui tendra de suppliantes mains,
- Méritez qu'on l'épargne, et devenez humains.
-
- UN SOLDAT.
-
- Mon père est enterré: va le joindre, bon homme.
-
- PULCRINE.
-
- Bourreaux! tigres! comment faut-il que je vous nomme?...
- Immolez-nous ensemble.
-
- LES SOLDATS.
-
- Armes bas, ou la mort!
-
- CANDOR, _à sa famille_.
-
- Attachez-vous à moi ... Dieu! rends mon bras plus fort
- (Aux soldats.)
- Non, non, n'espérez pas que l'effroi nous sépare...
- Voilà ton lot, brigand! voici le tien, barbare!
- Mords la poussière, infâme! expire ici, bourreau!
-
- PULCRINE.
-
- O cher époux! ton sang jaillit sous leur couteau...
-
- LES SOLDATS.
-
- Courage! baîllonnons son insolente bouche,
- Amis, et qu'en trophée on le lie à sa couche;
- Et qu'il raconte aux morts les consolations
- Que va goûter sa veuve en ses afflictions.
- Nous, soupons à ses frais! buvons à nos prouesses!
- Et vivent les Tarquins de toutes les Lucrèces!
-
- * * * * *
-
- Un voile alors cacha le courroux allumé
- De la pudeur luttant contre un Mars enfumé;
- Scène dont les humains raillent l'horreur extrême,
- Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même.
- La féroce Ironie, en des plaisirs affreux,
- Mêlait le sang au vin, les cruautés aux jeux,
- Et Rome, en tous ses murs ouverts à la rapine,
- Étalait les horreurs des foyers de Pulcrine.
- Déja par-tout le feu, qui court de seuil en seuil,
- Vole au sein de la nuit, teint de pourpre son deuil:
- Et de la triste Rome illuminant les rues,
- Éclairant des vainqueurs les légions accrues,
- Sa lueur sur le Tibre ondoie avec les flots.
-
- Une femme accourait, poussant mille sanglots;
- Sa main guide un enfant: elle a fui sa demeure,
- Et sur l'arc d'un vieux pont, marche, s'arrête, et pleure.
- C'est Pulcrine et son fils, d'un pas épouvanté
- Traversant les débris de la vaste cité;
- Pulcrine, qui fuyant et bourreaux et victimes,
- Lève ses yeux, frappés de l'image des crimes,
- Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs,
- Paraît une ombre pâle, échappant aux enfers.
-
-
-PULCRINE ET SON ENFANT.
-
- L'ENFANT.
-
- Ma mère, où nous sauver? la ville est toute en flamme...
- D'où vient que tu souris?
-
- PULCRINE.
-
- Quel trouble émeut ton ame?
- Le seuil de nos foyers, qui rassurait nos cœurs,
- Ne fut pas un abri respectable aux vainqueurs:
- N'en ont-ils pas rompu la barrière sacrée?
- A quels dangers plus grands serais-je ici livrée?
- Où verrai-je mon père, où verras-tu le tien?
- Tous deux percés de coups ... tous deux mourants... Eh bien!
- Au milieu du carnage on épargna nos têtes...
- Ne redoute que moi ... mes mains sont toutes prêtes
- A te ravir encor ta mère, ton appui...
- Dieu! qu'osé-je penser?... O cruelle!... Va, fui!
- Évite une insensée, et fuis mes violences,
- Cher petit enfant!
-
- L'ENFANT.
-
- Dieu! quels regards tu me lances!...
- Tes yeux toujours si doux, si caressants, hélas!
- M'ont plus épouvanté que les yeux des soldats.
-
- PULCRINE.
-
- Ne pleure pas ... tes pleurs importunent ta mère...
- Va, va te consoler dans les bras de ton père:
- Il t'aime, il nous sourit; son aimable bonté
- Jamais pour tes erreurs n'eut de sévérité:
- C'est pour nous rendre heureux qu'il agit, qu'il respire;
- Et quand nous soupirons sa tendresse en soupire...
- N'est-il pas vrai, Candor, modèle de vertu?
- Cher époux, réponds-moi...
-
- L'ENFANT.
-
- Ma mère, ou le vois-tu?
-
- PULCRINE.
-
- Oui, Candor, hâtons-nous de sortir de la ville:
- Ta fidèle équité cherche un séjour tranquille...
- La guerre menaçante approche de ces murs;
- Nous trouverons aux champs des asyles plus sûrs:
- Des mœurs de l'âge d'or nous reverrons la trace.
- Tu te plais à Tibur, où se plaisait Horace:
- L'amour, la poésie, et le doux soin des fleurs,
- Sous d'agrestes abris enchanteront nos cœurs.
- Viens ... faisons à mon père approuver ce voyage;
- Les vieillards à leur toit sont attachés par l'âge.
-
- L'ENFANT.
-
- A qui parles-tu donc?
-
- PULCRINE.
-
- A ton père...
-
- L'ENFANT.
-
- Il est mort.
-
- PULCRINE.
-
- Mort! qui?... perds-tu l'esprit?... Non, mon enfant, il dort.
- Regarde ... pour jamais il dort sur la poussière...
- Son corps est tout sanglant, et ses yeux sans lumière,
- Ses yeux, hélas! témoins de mon horrible affront...
- Misérable! où cacher l'opprobre de mon front?...
- Candor, en expirant tu reçus ma promesse...
- Je ne trahirai point ma gloire et ta tendresse.
- L'outrage qui me souille est ignoré de tous;
- Et victime après toi de ton amour jaloux,
- Dans l'éternel oubli dérobant notre injure...
- Vois ces ondes ... entends le Tibre qui murmure...
- La Mort, qui sous ce pont roule au milieu des flots,
- M'ouvre leur vaste lit... C'est là qu'est le repos.
-
- L'ENFANT.
-
- Ah! pourquoi coupes-tu ta belle chevelure,
- Ma mère?
-
- PULCRINE.
-
- O longs cheveux! inutile parure!
- La main de mon époux se plut à vous tresser;
- C'est autour de mon fils qu'il faut vous enlacer...
- Liez d'un nœud fatal et l'enfant et la mère...
- Pourquoi vivrions-nous? pour traîner sur la terre
- Les hideux souvenirs d'un père assassiné,
- D'un époux expirant, et d'un lit profané;
- Pour craindre de nos nuits la solitude sombre,
- Pour détester nos jours plus que l'horreur de l'ombre..
- Que suis-je? que serai-je? et mon fils malheureux,
- Pourquoi vit-il?... Tout fut, tout sera sans nous deux.
- O fleuve, dans ton cours emporte notre vie!
-
- L'ENFANT.
-
- Vas-tu donc te jeter?... ciel! en as-tu l'envie?...
- Sur le bord de ce pont ne t'incline donc pas...
- Tu m'entraînes ... je tremble...
-
- PULCRINE.
-
- Ah! reste entre mes bras,
- Reste, mon pauvre enfant! qu'est-ce qui t'épouvante?
-
- L'ENFANT.
-
- Ce pont, cette eau profonde, et ta voix gémissante.
-
- PULCRINE.
-
- Ce bord te fait frémir ... viens, viens t'asseoir ici...
- Tu recules!...
-
- L'ENFANT.
-
- Mon Dieu! ne souris pas ainsi.
-
- PULCRINE.
-
- Moi, sourire! Eh pourquoi? quand l'horreur m'environne.
- Vois cet embrasement qui sur les eaux rayonne...
- Il dévore nos biens, nos temples, nos palais...
- O mon mari! mon père! ô douleurs! ô forfaits!
- Pardonne, cher Candor! mais je ne peux te suivre:
- L'amour de notre enfant me force encore à vivre...
- Mais non, je te rejoins, j'obéis à ta voix!
- Le sein de l'Éternel nous recevra tous trois.
-
- L'ENFANT.
-
- Arrête!... oh! par pitié!...
-
- PULCRINE.
-
- Ton père nous appelle.
-
- * * * * *
-
- Elle dit, prend sa course, et, mère trop cruelle,
- Dans le fleuve avec lui tout-à-coup s'élançant,
- Pousse un cri vers les cieux, et tombe en l'embrassant.
- On vit long-temps sa robe, en flottant sur les ondes,
- Les soutenir luttant sur les vagues profondes,
- Leurs mains battre les flots rougis des feux lointains,
- Disparaître; et le Tibre engloutit leurs destins.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT DIXIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU DIXIÈME CHANT.
-
- Entretiens des chefs de l'armée Luthérienne dans les environs du
- château Saint-Ange. Mort d'une vieille femme, que pousse sa
- dévotion à porter des aliments au Pape, qu'elle croit affamé
- dans le fort gardé par les soldats de _Bourbon_. Soulèvement du
- parterre infernal: apparition de _Xiphorane_, envoyé aux démons
- spectateurs par _Théose_, suprême ordonnateur du monde. Dialogue
- entre le sage _Agathémi_ et _André Doria_, sur les côtes de
- _Gênes_. Liberté rendue à cette ville par le héros qui en fut
- nommé prince.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT DIXIÈME.
-
- CEPENDANT le temps vole; et la scène qui change
- Présente un double aspect au pied du fort Saint-Ange:
- Au sein d'un pavillon, qui s'ouvre d'un côté,
- D'un festin militaire éclate la gaîté:
- L'autre part du théâtre offre une large place
- Dont les travaux d'un camp cernent au loin l'espace:
- Cette publique enceinte est le marché mouvant,
- Où la troupe et le peuple à toute heure arrivant,
- Au gré de leurs besoins achetent les denrées.
- Un long pieu qui suspend des toiles déchirées
- Est l'abri d'une vieille, humble et simple d'esprit,
- Mais qui des maux du temps porte un cœur tout contrit.
- Assise dans un coin, sous des palais superbes,
- Pour substanter sa vie elle vend quelques herbes:
- Fille d'un artisan, qu'a nourri son métier,
- Cette veuve eut deux fils d'un époux ouvrier;
- L'un, pour quelques liards, est mort dans les batailles;
- L'autre, en un hôpital, périt sans funérailles:
- Seule, âgée, en des murs dévastés par la mort,
- Sa tranquille vertu confie à Dieu son sort:
- Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière.
- Un manuel des saints, recueil de la prière,
- D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux;
- Mais depuis qu'un long âge a fatigué ses yeux,
- Sa mémoire retrace à ses pensers fidèles
- Les psaumes qu'elle chante et l'éclat des chapelles.
- L'accent qu'adresse aux cieux sa tremblotante voix
- N'y monte pas moins haut que l'_oremus_ des rois;
- Et dans son rang abject, des hommes oubliée,
- Aux anges du Seigneur elle se sent liée.
- Non loin de cet objet triste et religieux,
- Sous leur tente dressée, en leur banquet joyeux,
- Des chevaliers buveurs, fêtant leur table ronde,
- Se vantaient leurs exploits, sources des pleurs du monde.
- Alarçon est entre eux, scélérat sans terreur,
- N'adorant d'autre Dieu que l'or et l'empereur,
- Et qui, geolier cruel des captifs de son maître,
- De Rome, en sa prison, tient aujourd'hui le prêtre:
- Lui seul, dur instrument, mérita qu'autrefois
- Charles-Quint lui remît la garde de François:
- Tel, veillant sur la proie aux chasseurs assurée,
- Un chien féroce attend sa part de la curée.
-
-
-ALARÇON, OFFICIERS ALLEMANDS ET ITALIENS, UNE VIEILLE FEMME.
-
- PREMIER OFFICIER.
-
- Que fait dans son château le bon pape Clément?
-
- ALARÇON.
-
- Ce vicaire infaillible est un homme qui ment.
-
- DEUXIÈME OFFICIER.
-
- Tu parles sur ce ton du prince de l'église!
-
- ALARÇON.
-
- Clément est un vrai saint, si la peur canonise:
- Car jamais nul chrétien, devant les empereurs,
- Ne fut mortifié par autant de terreurs.
- Ses cardinaux et lui font les dignes apôtres:
- Mais le dieu de Madrid, sourd à leurs patenôtres,
- Charle, est pour eux le diable, et j'en suis le suppôt.
-
- TROISIÈME OFFICIER.
-
- Vous vous trompez: au fond Charles-Quint est dévot;
- Et, contrit des malheurs du pape qu'on assiége,
- Fait des processions pour que Dieu le protège,
- Et que l'aide des cieux délivre ses élus
- Des fers....
-
- ALARÇON.
-
- Qu'un mot de lui soudain aurait rompus.
- Notre empereur auguste est rusé politique:
- Il veut punir Clément de sa démarche oblique,
- Et retirer sur-tout du prix de sa rançon
- De quoi payer nos gens qui l'ont mis en prison:
- Ainsi tout le trésor des dîmes, des croisades,
- Va solder à ses frais nous et nos camarades.
-
- QUATRIÈME OFFICIER.
-
- Les voyez-vous là-bas, montés sur des tréteaux,
- Se réjouir, couverts d'habits sacerdotaux?
- Les uns portant l'aumusse, et les autres l'étole,
- Des acteurs de la messe entre eux jouer le rôle,
- Et répandre à grands flots des bénédictions
- Sur un peuple qui rit de leurs immersions?
-
- ALARÇON.
-
- Ces hommes-là, du moins, se font prêtres pour rire:
- J'aime leur bonne foi.
-
- CINQUIÈME OFFICIER.
-
- Pour Clément quel martyre
- S'il voit, la crosse en main, de chapes habillés,
- Les soldats travestis devant les saints raillés.
-
- ALARÇON.
-
- Ce n'est pas d'aujourd'hui que la mitre, et le casque,
- Sont sur les mêmes fronts: chaque temps, chaque masque.
-
- SIXIÈME OFFICIER.
-
- Quel objet enchâssé montre-t-on en passant
- Aux femmes que je vois sourire en rougissant?
- De quelque anachorète est-ce un cordon qui brille?
- Cette mère qui fuit en écarte sa fille;
- Et les moins chastes sœurs n'osent le regarder:
- Qu'a donc cet attribut pour les intimider?
-
- SEPTIÈME OFFICIER.
-
- L'Eglise étale ainsi des reliques secrètes
- A la crédulité qui grossit ses recettes.
-
- ALARÇON.
-
- Elle a, par-dieu, raison! Clément nous paîra mieux.
- La disette le presse, et, grace à mes bons yeux,
- Il n'échappera pas à notre surveillance
- Qu'il n'ait de notre armée acquitté la dépense.
-
- * * * * *
-
- Ils disaient, et riaient: près du réduit guerrier,
- Pour son pape martyr la vieille est à prier:
- Sur la foi des récits elle croit qu'on l'affame,
- Et prend tout à la lettre, étant du peuple, et femme.
-
-
-LA VIEILLE FEMME, LE PAPE CLÉMENT, ALARÇON, ET DES SOLDATS.
-
- LA VIEILLE.
-
- Si mon cœur charitable, en mon abaissement,
- Aux regards du Très-Haut a su plaire un moment,
- Daigne, ô vierge éternelle! ô toi, que Dieu fit mère,
- Et toi, leur doux Jésus, délivrer le saint-père!
- Qu'il était noble et beau, quand, debout aux autels,
- Il célébrait vos noms en des jours solennels!
- Dans les fers maintenant la famine le tue.
- Mettons en ce panier des fruits, une laitue;
- Et s'il vient nous bénir du haut de ses remparts,
- Rodons, et par un signe attirons ses regards....
- Si la garde me prend, voici ma dernière heure....
- Mais, en servant le ciel, qu'importe que je meure!
- Mon Dieu! dans les périls que j'ose ici tenter,
- Dirige ma faiblesse et daigne m'assister!
- On court ... ah! la frayeur me trouble les entrailles....
- C'est le pape!.... à l'écart glissons sous les murailles.
-
- CLÉMENT, _sur les remparts_.
-
- Mes doigts bénis n'ont plus d'effet sur les soldats.
- Ah! que vois-je? quelqu'un nous fait signe d'en-bas...
- C'est une pauvre vieille.... on use de son zèle
- Pour m'adresser peut-être une heureuse nouvelle....
- Jetez-lui quelque fil vers ce mur écarté....
- Bon! tirez son panier.... Ciel! on l'avait guetté,
- On le saisit.
-
- UN SOLDAT, _en bas, à la vieille_.
-
- Coquine!
-
- LA VIEILLE.
-
- Ah, Dieu!... miséricorde!
-
- LE SOLDAT.
-
- Vieille bigote, viens! ce fil sera ta corde.
-
- ALARÇON, _dans sa tente_.
-
- Quelle clameur entends-je?... et qui peut dans ces lieux
- Faire entrer ces soldats armés et furieux?
-
- LE SOLDAT.
-
- Commandant, cette femme a bravé la consigne.
- Sous les murs assiégés elle a passé la ligne,
- Pour offrir saintement à votre prisonnier
- Le légume et les fruits saisis dans ce panier.
-
- ALARÇON.
-
- Ah! maraude, reçois le prix de ton offrande.
-
- LA VIEILLE.
-
- Grace, grace, seigneur! mon âge....
-
- ALARÇON.
-
- Qu'on la pende.
- Et n'interrompez plus notre joyeux repas.
-
- LA VIEILLE.
-
- O Dieu, mort sur la croix, ne m'abandonne pas!
-
- CLÉMENT, _du haut du fort Saint-Ange_.
-
- On sort du pavillon.... C'est elle qu'on ramène...
- Je vois, je reconnais le soldat qui la traîne....
- Cette pauvre dévote est dupe de sa foi,
- Et pour monter au ciel se fait pendre pour moi.
- Mais peut-être il nous faut cette victime à Rome.
- Pour qu'au rang des martyrs la légende la nomme:
- Parfois un tel exemple, en exaltant les cœurs,
- A soulevé lui seul mille poignards vainqueurs.
-
- * * * * *
-
- Par ces mots inhumains la voix pontificale
- Tout à coup suscita la rumeur infernale:
- On n'écouta plus rien; et la colère aigrit
- Les Démons, inventeurs du catholique esprit:
- Ils craignirent qu'un trait du tableau satirique
- Ne fît trop mépriser l'ouvrage œcuménique;
- Et contre les acteurs le bruit recommençant
- Fit du cirque un chaos par-tout retentissant.
- Le noir gouvernement des princes de l'abyme
- Déchaîna ses vengeurs: «O blasphêmes! ô crime!
- «Quoi! s'écria l'un d'eux, c'est peu que d'endurer
- «Un style âpre et méchant, propre à nous torturer,
- «Le sacrilége auteur de la pièce nouvelle
- «De nos productions raille ici la plus belle,
- «La papauté! Veut-on, qu'irrité de ce jeu,
- «Dieu redouble aux enfers les supplices du feu?
- «Nous ne croyons à rien, mais nous voulons qu'on croie.
- «De l'Inquisition que le gril se déploie;
- «Et brûlons Mimopeste, écrivain inspiré
- «Pour avilir le pape et le culte sacré.
- «Oui, même à l'Éternel son drame fait injure...
- «Comment put-il tromper l'inquiète Censure,
- «Dont, pour le bien de tous, les rigoureux ciseaux
- «Devaient d'un acte infâme ôter tant de morceaux?
- «Quel excès de licence épouvantable, impie!
- «Et jusques à ce jour ici même inouie!
- «Craignons que cent carreaux ne tombent à-la-fois;
- «Démons, prosternons-nous, signons-nous d'une croix!»
- Les seigneurs infernaux, monstres d'hypocrisie,
- Les diablesses sur-tout, tombant en frénésie,
- Et qui, faibles d'esprit, mais robustes de corps,
- Aiment tant à passer des péchés aux remords,
- Dévotes par vapeurs, chrétiennes par vengeance,
- Tous de l'auteur alors demandaient la sentence.
- Mais, ô cris! le théâtre, aussitôt agité,
- Ouvre à grand bruit au jour sa vaste sommité;
- Et blanchissant le gouffre, une vive lumière
- Décolora le cirque et l'assemblée entière.
- Tel qu'on voit se ternir et se défigurer,
- (Si le petit au grand se laisse comparer)
- Un concours de Phrynés, que la nuit et la danse
- Rassemblent aux flambeaux, brillantes d'élégance;
- Quand l'aurore se lève, accourt, et fait glisser
- Un rayon du matin, prompt à les éclipser,
- Tous les apprêts fleuris des trompeuses bergères
- Tombent; l'aube fanant leurs roses mensongères,
- Sur leurs fronts abattus de lascives fureurs
- De leur fard qui s'écoule efface les couleurs:
- Tel cet éclat, perçant les voûtes de la salle,
- Rendant son or plus triste, et son lustre plus pâle,
- Et des lampions morts effaçant la splendeur,
- Des princesses d'enfer mit à nu la laideur.
-
- Par THÉOSE envoyé, cependant Xiphorane,
- Ministre ailé, descend; et son front diaphane
- Rayonne couronné d'un azur lumineux;
- De la nacre et de l'or ses ailes ont les feux:
- C'est lui qui, des mortels tranchant les destinées,
- Frappe de coups subits les ames étonnées.
- «O noirs Démons, dit-il, en votre nuit plongés,
- «Des querelles de Dieu qui vous a donc chargés?
- «Son règne est au-dessus des traits de la satire.
- «En vos dépits amers il permet qu'un vain rire
- «Console follement votre malignité
- «Du pouvoir éternel de sa divinité.
- «Eh! que sont devant lui les dogmes de la terre?
- «Des voiles mensongers, où sa splendeur s'altère.
- «Le Sacerdoce aveugle et son zèle imposteur
- «Le cache à la Raison, qui le révèle au cœur.
- «Aux plus grossiers humains la Nature l'atteste
- «Mieux que la chaire antique aux peuples si funeste;
- «Et l'image formée au gré de vains discours
- «Ne figura jamais CELUI QUI FUT TOUJOURS.
- «Raillez vos cultes faux; le pape est votre ouvrage.
- «Vos jeux au Créateur ne font aucun ombrage:
- «Il les voit de trop haut; et vous ne pourriez pas,
- «Vils esprits de l'enfer, l'atteindre de si bas.»
-
- Il dit: et le parterre, à ces hautes paroles,
- Sentit avec chagrin que ses drames frivoles
- Ne sauraient alarmer le suprême pouvoir
- Du grand dominateur qu'on ne peut émouvoir.
- L'esprit qui suscitait la Censure invoquée
- Vit sa fausse rigueur honteusement moquée:
- Et Xiphorane alors, remontant vers le jour,
- Referma le sommet du nocturne séjour.
- Mais, blessés du rayon qui perça leurs ténèbres,
- Les Démons quelque temps, sous leurs voûtes funèbres,
- Restèrent sans oreille, et sans yeux, et sans voix:
- Le grand THÉOSE, auteur du monde et de ses lois,
- Qui, dans l'espace immense, anime et pulvérise,
- Rappela l'épouvante en leur ame surprise.
- Ainsi, quand tout-à-coup l'atteinte d'un fléau
- Nous glace, et tourne enfin notre œil vers le tombeau,
- Si de l'éternité la lumière soudaine
- Éclaire le néant de notre vie humaine,
- Nous frémissons d'abord; mais tant d'objets pressants
- Nous rendent aux erreurs dont nous flattent nos sens,
- Qu'à nous-mêmes ravis, nous nous livrons encore
- Au plaisir d'oublier que le temps nous dévore:
- Ainsi de leur effroi la morne impression
- Arrêta peu le cours de leur illusion,
- Puissance qui charma l'assemblée idolâtre
- Par les nouveaux effets des ressorts du théâtre.
-
- Où sont-ils transportés? au pied des Apennins,
- Lieux où coulent en paix les vertueux destins
- Du libre Agathémi, dont la sagesse extrême
- Pour empire a l'espace, et pour dais le ciel même.
- Sa grotte est sur des bords que vient de traverser
- Un héros voyageur, accourant l'embrasser:
- C'était André Dorie, homme de qui ce sage
- Prévit un jour la gloire en voyant son visage;
- Intrépide guerrier, habile sur les mers
- A dompter du destin les orages divers;
- Et selon qu'il servit ou l'Espagne, ou la France,
- De leur sort à son gré décidant la balance:
- Génois indépendant, qui, fier en ses discours,
- Fut trop républicain pour être aimé des cours;
- Mais qui, par son génie errant toujours sur l'onde,
- Conquit sa liberté, bien si rare en ce monde!
-
-
-ANDRÉ DORIE, AGATHÉMI.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Heureux Agathémi, tranquille sur ces monts,
- Exempt des soins nombreux où nous nous consumons,
- Des hauteurs de la cime où le ciel vous éclaire,
- Vous regardez en paix les fureurs du vulgaire,
- Et n'êtes plus ému des troubles des cités.
-
- AGATHÉMI.
-
- Ah! trop sensible encore à leurs adversités,
- Je ne suis point un sage; et les malheurs de Rome
- M'ont tristement prouvé que je ne suis qu'un homme.
- Zélé, compatissant, je crus les prévenir;
- Inutile pitié, dont on m'a su punir!
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Expliquez-vous.
-
- AGATHÉMI.
-
- Hélas! un peu d'expérience
- Des maux de l'avenir m'a donné la science;
- Clarté de la raison, et qui me rend devin,
- Sans miracle, et sans être un prophète divin.
- Mes yeux contemplaient Rome, et prévirent l'orage.
- Eh! qui, sans apporter nul obstacle au ravage,
- Verrait d'un feu subit l'étincelle partir
- Sur des murs, à ses yeux, prêts à s'anéantir?
- J'ai couru, j'ai crié, présagé les désastres:
- On m'a cru le jouet du délire et des astres,
- Et, jeté dans les fers, l'ombre d'une prison
- A soudain étouffé la voix de ma raison.
- Mais trop tôt les vainqueurs détrompèrent la ville!
- D'Orange, me tirant de mon obscur asyle,
- Me présenta de l'or, qui ne put me toucher,
- Me demanda mon nom, que je voulus cacher;
- Heureux qu'on m'ignorât, fier de ne pas me vendre.
- Hélas! à mes rochers je revins donc me rendre,
- Pour jamais convaincu par mes oracles vains
- Que sans fruit la sagesse avertit les humains.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- C'est ainsi que, dit-on, le front couvert de cendre,
- On voyait d'Israël les inspirés descendre,
- Prédisant à Sion l'ange exterminateur;
- Et l'organe de Dieu semblait toujours menteur.
- Sans doute votre foi, dans ces monts retirée,
- N'a pu voir sans horreur fouler l'arche sacrée,
- Et son prêtre investi par des soldats cruels?
-
- AGATHÉMI.
-
- Non, je n'ai pas frémi pour de trompeurs autels:
- Le pape n'est qu'un prince, et n'est plus un apôtre;
- Grand du monde, il s'expose aux revers comme un autre.
- Je n'ai craint que pour Rome et pour tous ses enfants,
- Près d'être encore en proie à des Goths triomphants.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Je vous croyais un saint, caché dans ce refuge.
-
- AGATHÉMI.
-
- Sachez quelle est ma foi; je vous en rends le juge.
- Souvent je méditai, dans le calme des nuits,
- Le Dieu qui créa tout, et qui fait que je suis.
- Ce vrai Dieu, quel est-il, disais-je, et quel mystère
- L'offre sous tant de noms aux peuples de la terre?
- Soudain, un feu rapide enlevant mes esprits,
- Me porta dans les cieux de l'antique Osiris:
- Surpris de sa grandeur, j'adorais sa statue;
- Mais j'en touchai la base, elle fut abattue;
- Et sur les bords du Nil volant de tous côtés,
- Je renversai d'un choc trente divinités:
- Ce n'est qu'erreur, me dis-je, en fuyant ces images.
- Sous le ciel de l'Asie, emporté par deux mages,
- Je révérai le feu, crus Bélus immortel;
- Lorsque je vis crouler sa table et son autel.
- Je revolai plus loin: toujours mêmes exemples.
- Lama, le grand Lama périt même en ses temples.
- Mais, toujours parcourant l'empire de l'Éther,
- Dans l'Olympe des Grecs j'aperçus Jupiter:
- J'approche, et sur l'Ida vois se réduire en poudre
- L'amant de Ganymède, et son aigle, et sa foudre.
- Fatigué, je m'abats sur de noires forêts;
- J'y trouve un dieu guerrier, le puissant Theutatès:
- Ma main ose sonder ce colosse homicide;
- Il se brise, et son chêne écrase le druide.
- Fausse idole! me dis-je, en échappant des bois.
- Montons à ce Calvaire, où rayonne une croix;
- Mon esprit s'éclaira; je vis, à sa lumière,
- Se pourrir des débris qui tombaient en poussière,
- Et, frappé d'une voix, dans les airs j'entendis:
- «Nul mortel n'a reçu la clef du paradis.»
- Éperdu dans ma course, et l'ame épouvantée,
- Je revins à ma fange, et rampais en athée:
- La raison me cria: «Les superstitions
- «Cachent un Dieu, présent dans ses créations.
- «Les sphères, les soleils, ouvrages périssables,
- «L'homme, les animaux, divinités des fables,
- «N'ont aucun de ses traits inconnus en tout lieu.
- «Tu ne peux te connaître; et veux connaître Dieu!
- «Ah! pour le mesurer que peut ton court génie,
- «Imperceptible anneau de la chaîne infinie?»
- Le savoir et le vrai m'ont prêté leur appui:
- Sans comprendre mon Dieu, je comprends jusqu'à lui:
- Et, mon esprit planant au-dessus des idoles
- Que nous peint le mensonge en de vaines paroles,
- Devant le Créateur, plein d'amour et d'effroi,
- J'abaisse mon orgueil, je me tais, et je croi.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Ah! cultivez long-temps, sans qu'aucun soin vous presse,
- Ces augustes pensers, doux prix de la sagesse:
- Vous ferez envier votre noble repos
- Aux hommes tels que moi, qu'on appelle héros;
- Et qui, s'embarrassant de respects misérables,
- Ne servent pour seuls dieux que des rois leurs semblables;
- Et de leur inclémence éprouvant le danger,
- De culte chaque jour sont contraints à changer.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'ai su que des jaloux, vous nommant un rebelle,
- Privent François-Premier du fruit de votre zèle,
- Et qu'à son ennemi vous portez vos secours.
- Le mérite est en butte aux intrigues des cours.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Ma vengeance s'apprête; et ma voix souveraine
- Contre le joug français demain soulève Gêne:
- Au nom de Charles-Quint, en prince fortuné,
- Je ferai refleurir les murs où je suis né.
-
- AGATHÉMI.
-
- De votre noble cœur ce dessein est bien digne;
- Mais faites plus; rendez votre nom plus insigne:
- Foulez aux pieds les rangs; et dans votre cité
- Rappelez en ces jours l'antique Liberté;
- Et que, de l'Italie étonnant les provinces,
- Un tel bienfait vous place au-dessus des grands princes.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Une ville si faible, entre tant d'ennemis,
- Défendrait peu les droits qui lui seraient remis.
-
- AGATHÉMI.
-
- Au sein d'un vaste état, votre effroi chimérique
- Aurait d'autres motifs contre la république:
- Et des cœurs les plus droits les principes douteux
- Ainsi chassent toujours la Liberté loin d'eux.
- La nuit descend des monts: couchez dans ma demeure;
- Et lorsque du matin luira la première heure,
- Vous partirez, ému d'un espoir bien plus grand,
- Que celui dont s'enivre un prince, un conquérant.
- Vous les surpasserez; croyez-en mon présage:
- Mon œil juge du cœur sur l'aspect du visage.
-
- * * * * *
-
- Tels que d'un voyageur mille aspects variés
- Ravissent chaque jour les regards égayés;
- Tel de l'acte qui court le rapide passage
- Sans cesse au spectateur produit une autre image.
- Il admire à cette heure un des beaux monuments,
- De la superbe Gêne antiques ornements,
- Un port, où se miraient des galères rangées,
- Fières de cent lauriers dont elles sont chargées.
- Le généreux Dorie, assemblant les soldats,
- Les nobles, et le peuple, et les vieux magistrats,
- Maintenant souverain des murs qui l'ont vu naître,
- En chassa les Français, et seul y parle en maître.
- Parmi les habitants dont il reçoit l'accueil,
- Vrai héros, son maintien n'affecte aucun orgueil.
- Déja les courtisans, dont il est l'espérance,
- Le caressent des yeux, se courbent par avance:
- D'autres lui souriant, plus timides flatteurs,
- Des mouvements de tous ne sont qu'imitateurs;
- Quelques-uns, désertant leurs partis avec peine,
- Le vantent d'autant plus qu'ils couvent plus de haine;
- Et le peuple, en tous temps jouet des factieux,
- De ses destins futurs alarmé, curieux,
- Applaudit en espoir aux décrets que vient rendre
- Le vainqueur, dont enfin la voix se fait entendre.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- O citoyens! Dorie est issu parmi vous:
- A l'enfant de vos murs vos hommages sont doux.
- Je ne veux point, ingrat à mes destins propices,
- Par mon ambition avilir mes services,
- Et, pour un titre altier vous vendant mes exploits,
- Fonder l'orgueil d'un trône, et non l'honneur des lois.
- La douce liberté, seule loi naturelle,
- De tous les cœurs humains est la pente éternelle:
- L'erreur même en est chère, et j'en ai pour garants
- Tant d'autels érigés aux fléaux des tyrans.
- La voix des temps passés répète à notre oreille:
- «L'homme est toujours divers, Thémis toujours pareille.»
- Qu'à l'homme donc jamais vos droits ne soient remis;
- Et qu'ils restent fixés dans la main de Thémis.
- Hardis navigateurs, craignez-vous les naufrages?
- Dans une république il est beaucoup d'orages:
- On y craint les partis dont la haine et l'amour
- De tous leurs chocs bruyants ont pour témoin le jour.
- Mais, sous les fers d'un seul, comptez, comptez le nombre
- Des victimes d'état qu'on étouffe dans l'ombre.
- Opposez donc toujours, sous vos fiers étendards,
- Aux ennemis le glaive, aux tyrans les poignards.
- Soyez libres, Génois! et préférez pour l'être
- La pauvreté, la mort, au joug honteux d'un maître;
- Et j'aurai de ma tombe, heureux libérateur,
- Fait un sinistre écueil à tout usurpateur.
-
- * * * * *
-
- Dans Gênes, à ces mots, la voix de la patrie
- Frappa les cieux, les mers, du grand nom de Dorie:
- Et sur un vieil amas de cent chaînes de fer,
- S'assit la Vertu libre. Elle étonna l'enfer.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT ONZIEME.
-
-
-SOMMAIRE DU ONZIÈME CHANT.
-
- Tableau de l'intérieur des mers. Entretiens de la _Méditerranée_
- et d'un _Phoque_. Dialogue d'un _Requin_ et d'un _Esquinéis_,
- qui le conduit sur les bords Algériens, où se livre une bataille
- navale. Repas des monstres marins, qui se nourrissent de la chair
- des soldats de _Charles-Quint_ et de _Barberousse_. La scène
- change de face, et le festin des poissons devient la cause du
- triomphe de l'empereur: ce spectacle remplit l'intermède, à la
- suite d'un dialogue entre la _Méditerranée_ et la _Métempsycose_.
- Scène satirique de _Pasquin_ et de _Marphorius_ à ce sujet. Rome
- disparaît. Les côteaux de Meudon présentent aux spectateurs la
- demeure de _Rabelais_, qui, visité par la _Raison_, lui offre,
- dans ses miroirs magiques, l'image des extravagances du siècle.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT ONZIÈME.
-
- SOUVENT l'illusion produite en nos théâtres,
- En promenant nos yeux sur les ondes bleuâtres,
- Les amuse à l'aspect des écueils menaçants,
- De la vague qui roule en bouillons blanchissants,
- Et de l'humide plaine, empire des orages,
- Où les vaisseaux guerriers conjurent leurs naufrages;
- Jusqu'ici nul tableau de l'abyme des mers
- N'a plongé nos regards au sein des flots amers,
- Et dans leur nuit verdâtre, à demi-transparente,
- Montré le fond du gouffre et son eau dévorante
- Rongeant avec lenteur ces rochers écumants,
- Du grand corps de la terre antiques ossements,
- Appuis long-temps creusés par des masses liquides,
- Où flottent en suspens ses entrailles avides,
- Et qui, brisés, fondus, en ses flancs sulfureux
- Entraînent des cités et des états nombreux.
- C'est donc là, c'est au fond du maritime empire,
- Qu'un nouvel intérêt agit, marche, et respire.
- La Méditerranée, en un palais d'azur,
- Tapissé de rubis, et de nacre, et d'or pur,
- Fille de l'Océan, épouse du Bosphore,
- Dont l'hymen l'enrichit des tributs de l'aurore,
- Inquiète, voit fuir tout son peuple nageant.
- Ses poissons, revêtus d'émeraude et d'argent,
- Soufflent de leurs nazeaux l'onde élevée en gerbes:
- Les uns, en déployant leurs avirons superbes,
- Imbus des feux du jour qui frappe leur émail,
- Éclairaient les berceaux de l'algue et du corail;
- Les autres serpentaient sous des torrents de fange
- Dont cent fleuves troublés versent l'affreux mélange,
- Et de leur lit obscur sondant la profondeur,
- D'une croupe luisante éteignaient la splendeur:
- Mille autres se plongeaient dans les plus noires urnes
- Que recèlent des mers les cavernes nocturnes.
- Poursuivi d'un requin, un phoque monstrueux,
- Lui-même épouvanté, portait l'horreur entre eux.
-
-
-LA MÉDITERRANÉE, LE PHOQUE, LE REQUIN ET L'ESQUINÉIS.
-
- LA MÉDITERRANÉE.
-
- Pourquoi viens-tu troubler les peuples de mon onde,
- Phoque étranger? où tend ta course vagabonde?
- Nul enfant de ta race, aussi grand que tu l'es,
- N'avait encor touché le seuil de mes palais.
-
- LE PHOQUE.
-
- Je suis né sous le pôle, où d'éternelles glaces
- Couvrent des mers du nord les immobiles faces:
- Mais la guerre, la faim, les harpons des pêcheurs,
- De ma froide patrie ont accru les rigueurs:
- J'ai fui, j'ai traversé la région humide,
- De l'onde hyperborée à l'onde où l'Atlantide,
- Terre qui nourrissait des animaux humains,
- Sur ses écroulements nous fraya des chemins.
- Je ne te dirai pas, secourable déesse,
- Quels périls en nageant m'ont attaqué sans cesse,
- De quels dragons hideux l'essaim vint m'assiéger,
- Comment de gouffre en gouffre il m'a fallu plonger,
- Et traversant des eaux l'abyme sans mesure,
- Fuir la dent ennemie, ou chercher ma pâture.
- Allais-je, quand les vents brisaient les flots moins clairs
- Jouïr sur quelque bord de l'aspect des éclairs,
- M'échauffer au soleil qui dorait un rivage;
- Bientôt l'homme, accourant, me chassait de la plage.
- Tu sais de leur compagne, et de leurs jeunes fils,
- Combien tous mes pareils sont tendrement épris:
- La mienne me suivait: un tourbillon avide
- Tous deux nous saisissant d'une force rapide,
- L'a jettée au plus bas de ces lits souterrains
- Où grondent les volcans sous les gouffres marins,
- Où des monstres, rampant sous la vague profonde,
- Dorment appesantis au sein caché du monde.
- Moi, dans les grands déserts de l'humide séjour,
- Seul, errant, je tentais mille écueils chaque jour.
- J'abordai ces grands rocs, jadis impénétrables,
- Que rompit l'Océan de ses pieds redoutables,
- Lorsque de ton royaume il ouvrit les sentiers,
- Et divisa d'un choc les continents entiers,
- Portes de l'occident, ton antique passage:
- Là, heurté d'un requin, affamé, plein de rage,
- J'ai vu se présenter la mort entre ses dents....
- Il me suit.... le voilà qui fend les flots grondants!
- Déesse! sauve-moi dans tes grottes obscures.
-
- L'ESQUINÉÏS.
-
- Ce phoque aura trouvé quelques retraites sûres;
- Croyez en votre guide: allons, seigneur Requin,
- Chercher quelque autre proie, et nous repaître enfin.
-
- LE REQUIN.
-
- O chétif animal! ta fausse clairvoyance
- A par trop de détours lassé ma patience,
- Et la proie échappée à nos empressements
- De mon ample estomac irrite les tourments.
- L'immensité des mers est-elle dépeuplée?
- Toi-même crains ma gueule à six rangs dentelée.
-
- L'ESQUINÉÏS.
-
- Près de votre grandeur sous qui tremblent les eaux,
- Seigneur Requin, je suis au rang des vermisseaux:
- Mais j'éclaire pour vous les routes de l'abyme:
- Si votre abord les trouble, est-ce donc là mon crime?
- Quand de son grand œil creux ce phoque vous a vu,
- Il a fui le trépas qu'il a soudain prévu:
- Ses rames et ses pieds ont triplé de vîtesse.
- La force est votre lot; le mien est la souplesse;
- Et vous vous perdriez, mon puissant protecteur,
- En arrachant la vie à votre conducteur.
- Aux aveugles transports de vos besoins voraces
- Je sers d'avant-coureur dans ces vastes espaces,
- Où brillent devant vous, en fanal radieux,
- Mon dos rayé d'azur, et l'iris de mes yeux.
-
- LE REQUIN.
-
- Tais-toi, flatteur; et plonge. On ne voit que reptiles
- S'unir aux grands poissons, et se prétendre utiles.
- Fille de l'Océan, j'implore tes secours!
- Mes entrailles à jeûn grondent depuis deux jours.
-
- LA MÉDITERRANÉE.
-
- Colosse dévorant, si tes larges nageoires,
- Si le vaste museau recouvrant tes mâchoires,
- Si ta masse pesante, en flottant avec bruit,
- N'annonçaient pas la mort à tout ce qui te fuit,
- Insatiable au fond des eaux que tu traverses,
- Tu détruirais des mers les familles diverses.
- Mais cours où tes pareils sont déja réunis,
- Tourne tes yeux ardents vers Alger et Tunis,
- Des bipèdes guerriers, rois, empereurs, corsaires,
- Terrestres animaux, l'un de l'autre adversaires,
- En foule sous mes eaux se jettent demi-morts.
-
- LE REQUIN.
-
- Allons boire leur sang! Allons manger leurs corps!
-
- LA MÉDITERRANÉE.
-
- Tiens! reconnais la route à ces sanglantes marques....
- Revois déja ton phoque alentour de ces barques:
- Nourris-toi: laisse-lui sa part à ces festins.
- L'homme combat là-haut; paix à vos intestins.
-
- * * * * *
-
- En achevant ces mots, la sombre Mer le pousse
- Aux bords où les rameurs du fameux Barberousse,
- Opposés aux rameurs du puissant Charles-Quint,
- Préparaient un repas au grand peuple requin.
-
-
-LE REQUIN, L'ESQUINEIS, ET LE PHOQUE.
-
- L'ESQUINÉÏS.
-
- Ici, par-là, Seigneur!... fondez sur ce navire
- Qui, plein d'hommes vivants, sur les écueils chavire.
- Avalez ces gens-ci qui, déployant leurs bras,
- Droit en votre gosier nagent la tête en bas.
-
- LE REQUIN.
-
- Mes frères, les Requins! souffrez, ne vous déplaise,
- Que j'assiste au banquet, et les gobe à mon aise.
- Ceux qui sont chauds et nus sont plus appétissants;
- Les autres, vrais poissons écailleux en tous sens,
- Sous leurs lames d'airain, d'acier qui s'entrechoque,
- Résistent en passant à la dent qui les croque.
-
- LE PHOQUE.
-
- Oh! quel amas de chair! je me sens étouffer.
-
- LE REQUIN.
-
- Descendez en nos flancs: nous digérons le fer.
-
- * * * * *
-
- Cependant, au milieu des débris du carnage,
- De morses, des dauphins la multitude nage:
- Ces monstres comme nous se déchirent enfin,
- Voyant d'un œil jaloux la part de leur voisin.
- Mais tandis que la proie en leurs gueules arrive,
- La Mer, la triste Mer, pousse une voix plaintive;
- Hélas! sur tous ses bords, jusqu'au dernier des jours,
- Un lamentable ennui l'agitera toujours;
- Et des destructions se demandant la cause,
- Elle gémit; et parle à la Métempsycose.
-
-
-LA MÉTEMPSYCOSE ET LA MÉDITERRANÉE.
-
- LA MÉDITERRANÉE.
-
- D'où vient que dans mes eaux à jamais abymés,
- Se dévorent ainsi tant d'êtres animés,
- Que mon lit est sans cesse enrichi de naufrages,
- Et que mes flots rongeurs, creusant tous les rivages,
- Vers l'occident poussés d'un éternel penchant,
- Menacent pas à pas tout le globe en marchant?
- La vie est fugitive en tout ce qui respire,
- Comme le cours de l'onde en mon sein qui soupire,
- Où chaque vague, enflée au gré de mes reflux,
- Semble dire, je suis! tombe, et déja n'est plus.
- Quoi? des créations, si tout est périssable,
- Le néant fut-il donc le but inévitable?
-
- LA MÉTEMPSYCOSE.
-
- Contemple l'univers dont le double ressort,
- Principe de durée, est la vie et la mort,
- Il n'est point de néant; rien ne périt; tout change.
- Tous les êtres, dans l'ordre où leur chaîne les range,
- Objets des mêmes soins en leurs instants divers,
- Aux yeux de la Nature également sont chers.
- Elle fait circuler le feu dont elle est pleine
- Du ver à l'éléphant, de l'huître à la baleine;
- Et l'animal, nourri des sucs du végétal,
- A la plante à son tour rend l'aliment vital.
- Ainsi se variant, l'ame, ni la matière,
- Ne consument jamais leur essence première.
- Du fond de l'Océan au centre du soleil,
- L'une, au gré d'un pouvoir à sa masse pareil,
- S'attire, se transforme et ne peut se détruire:
- L'autre, enflammant les corps prompts à se reproduire,
- Prodigue sa vertu, dans les airs, sous les eaux,
- Du dernier des poissons au premier des oiseaux,
- De l'humble insecte à l'homme; et ce constant miracle
- D'un cercle sans repos présente le spectacle.
- Comme en tous temps les nuits succéderont aux jours,
- Sur le globe amenés par les mêmes retours;
- Comme on voit les saisons, qui s'entraînent sans cesse,
- A la terre enlever et rendre sa jeunesse,
- Et le même flambeau, qui mesure le temps,
- Distribuer l'ardeur de ses rayons constants;
- On voit la même flamme, abondante, infinie,
- Source d'intelligence à la matière unie,
- Passer aux animaux, qui passent à jamais,
- Images de leur race immortelle en ses traits,
- Et prêter la chaleur aux organes sensibles
- Des êtres expirés moules indestructibles.
- Ces immuables lois des atômes mouvants
- Font naître de la mort tous les germes vivants:
- Voilà comment toujours, et semblable, et nouvelle,
- Ne s'épuisant jamais, la Nature éternelle,
- Dévorante à toute heure, et féconde en tout lieu,
- Attestera sans fin la puissance d'un Dieu!
- Le plus sublime esprit qu'ait vu le monde encore,
- Qui le croirait? un homme; oui, jadis Pythagore,
- Réfléchit, révéla ces pures vérités:
- Mais les fables, les temps ont voilé ses clartés;
- Et la transmission de l'ame universelle
- Ne parut qu'un vain rêve au préjugé rebelle.
- Sans doute qu'arrêtant les regards indiscrets,
- Le divin Créateur veut cacher ses secrets,
- Et soulève l'erreur contre la créature
- Dont l'œil hardi se plonge au sein de la Nature.
-
- * * * * *
-
- Ce discours élevé, peu fait pour nos esprits,
- Des démons, nés savants, fut clairement compris;
- Et l'applaudissement couvrant la scène entière
- De ce brillant systême accueillit la lumière.
- Cependant le théâtre, image de nos jours,
- En spectacles changeants si varié toujours,
- Reproduit aux regards Rome jadis sanglante,
- Où du grand Charles-Quint la pompe triomphante
- Fournit un intermède au drame suspendu
- Dont au gré des démons le fil est détendu.
-
- Au bruit de la trompette et de la mousquetade,
- Paraît de Charles-Quint la noble cavalcade.
- Des temples jour et nuit passant dans les palais,
- Des bords siciliens porté de dais en dais,
- Il revient, orgueilleux du nombre de victimes
- Dont sa flotte engraissa les monstres des abymes,
- Faire admirer à tous sa magnanimité
- En héros de la paix et de l'humanité.
- La foule à rangs épais s'étend sur son passage,
- Où des arcs triomphaux l'immense échafaudage
- Élève jusqu'aux cieux mille emblêmes flatteurs
- Arrachés aux cerveaux des Apollons menteurs.
- Les géants terrassés par le dieu des tempêtes,
- Les Alcides, les Mars, les aigles à deux têtes,
- Thémis assise encor sur le trône des lois,
- L'Afrique dans les fers pleurant sur son carquois,
- Proserpine et Cérès apportant leurs offrandes,
- L'abondance et les ris couronnés de guirlandes,
- Et les distiques vains par les muses tracés,
- Sont les lâches tributs des arts intéressés.
- Eux, chargeant de festons des planches et des toiles,
- Y peignirent l'olympe, et mille et mille étoiles,
- Qui ne trompaient pas mieux que les inscriptions
- Où l'empereur se dit l'amour des nations,
- L'honneur du monde entier, son soleil, et sa gloire,
- Et le premier des dieux consacrés par l'histoire;
- Épuisant tous les noms que pourront obtenir
- Tous les héros futurs des flatteurs à venir,
- Et condamnant ainsi la foule adulatrice
- A n'être en les louant que basse imitatrice.
- En ordre se suivaient les troupeaux de guerriers,
- Blêmes, et las du faix de leurs poudreux lauriers;
- Les traits secs et bronzés de leur mâle visage
- Attestaient les travaux subis par leur courage;
- Et ces tigres, ces ours, nés pour tout ravager,
- S'avançaient en moutons soumis à leur berger.
- Les chefs, sur des coursiers les plus beaux de la troupe,
- Argentés au poitrail, argentés à la croupe,
- Caracolaient entre eux, s'admirant plus que tous,
- Et fiers de leurs plumets comme les paons jaloux.
- Chacun, se rappelant quelques hameaux en cendre,
- Croyait sur Bucéphale être un autre Alexandre;
- Et de loin leur orgueil saluait d'un souris
- Les balcons où venaient s'offrir leurs Thalestris.
- Des nombreux fantassins les phalanges plus lentes
- Portaient de vingt pays les enseignes sanglantes:
- Leurs pas se mesuraient au bruit de leurs tambours.
- De la cérémonie augmentant le concours,
- Les captifs africains, sous leurs habits mauresques,
- Relevaient ces aspects rendus plus pittoresques.
- Derrière eux, cheminaient les esclaves chrétiens,
- Dont avec trop d'éclat on brisa les liens:
- Des veuves saintement portant des croix, des cierges,
- Et des filles de Dieu, que l'homme croyait vierges,
- Bénissant le vainqueur, s'unissaient pour chanter
- Ses modestes vertus qui se laissaient vanter.
- Sur des chars qui traînaient d'élégantes altesses,
- Squillace, la plus belle au milieu des princesses,
- Montrait les lys d'un sein de joie épanoui,
- Trésor dont l'empereur avait, dit-on, joui.
- Un brillant équipage attirait après elle
- L'aimable Bisignan, trahie, et non moins belle;
- Épouse d'un vieux prince, elle sut galamment
- De son jeune empereur faire un heureux amant:
- Mais de lui négligée, et refusant d'y croire,
- Du rang de sa rivale elle affecte la gloire,
- Et, sur ses diamants, dans ses amples velours,
- Semble éclater le prix de ses libres amours.
- Un cortége empressé qui suit la favorite
- Précède avec splendeur celui de Marguerite,
- Fille de Charles-Quint, fruit des baisers secrets
- Qui d'une mère pauvre ont souillé les attraits;
- L'orpheline Vangest, belle et dans l'indigence,
- Chez un comte flamand cachait son innocence:
- Son bienfaiteur pervers, courtisan assidu,
- Se voulut enrichir aux frais de sa vertu:
- Charles-Quint sur ses pas la vit dans une fête,
- Et charmé, la voulut revoir en tête-à-tête:
- Marguerite naquit de leur lit clandestin,
- Et l'illustre empereur illustra son destin:
- Mille bouches aussi répétaient à la ronde;
- «Hommage à la vertu de ce maître du monde!»
- Alarçon et Dugast, de leurs crimes honteux,
- Révélaient le salaire en leur luxe pompeux.
- Le prince Bisignan, plein d'orgueil en son ame,
- Marchait, levant un front rehaussé par sa femme;
- Et son génie actif n'attribuait qu'à soi
- Tant de gouvernements qu'il obtint de son roi.
- Les grands, les chanceliers, les chambellans dociles,
- Portaient le globe d'or, le pain, les clés des villes.
- Apôtres du seigneur, confessez qu'en ce lieu
- Vous rendiez à César ce qu'on ne doit qu'à Dieu:
- Marchiez-vous sous le lin, humbles de contenance?
- Non, sous des chapes d'or, fiers de votre opulence;
- Crossés et mitrés d'or, vous guidiez pesamment
- Votre grave empereur comme un Saint-Sacrement.
- Les princes de l'état, vos rivaux hypocrites,
- Étalaient sous les yeux deux couronnes bénites;
- L'une de fer, jadis l'orgueil des rois lombards;
- L'autre d'argent, non moins respectable aux regards,
- Bandeau que d'âge en âge un vieux glaive accompagne,
- Et qu'autrefois, dans Aix, consacra Charlemagne.
- Une couronne d'or les suit; mais sa splendeur
- Du front de Charles-Quint décore la grandeur.
- Sous le damas et l'or d'un haut dais magnifique,
- Charles, sur un coursier, fils bouillant de l'Afrique,
- Dont le col, et le frein, et les pieds brillants d'or,
- Rélèvent une housse où l'or éclate encor,
- Tenant un sceptre, enflé de pourpre impériale,
- Affectait dans son port la clémence royale.
- Il marchait entouré de nobles chevaliers
- Que de la toison d'or surchargeaient les colliers,
- Et qui, du riche dais soutenant l'étalage,
- Formaient sous le harnois son superbe attelage.
- Quatre seigneurs tenaient la bride et l'étrier:
- Le sot peuple en chacun voit un palefrenier:
- Trop vil, des nobles rangs sait-il quelle est la marque,
- Que plus les grands sont bas, plus grand est le monarque,
- Et que ces nobles, fiers de leur servilité,
- Pour s'arracher la bride avaient deux mois lutté?
- Le vulgaire, ébloui du train des équipages,
- Confondait en passant les valets et les pages,
- Adonis galonnés, que les dames de cour
- Pour le même service épuisaient tour-à-tour.
- Vingt prêtres sur leur mule, ô quel pieux exemple!
- Conduisent Charles-Quint jusqu'aux parvis du temple:
- Il entre; et mille feux, jaillissant en éclats,
- Sur les arcs triomphaux croulants avec fracas,
- Se consument dans l'air en astres phosphoriques,
- Et ne laissent, au lieu de ces marbres antiques,
- Fondement des palais érigés autrefois,
- Que des amas poudreux de cartons et de bois,
- Reste décoloré de ces vains artifices
- Pour qui sont des Titus tombés les édifices.
- Un voile, se roulant devant les spectateurs,
- Du sanctuaire enfin découvre les acteurs.
- Au son des instruments déja les voix unies
- Remplissent tout le chœur de saintes harmonies:
- Et lorsque l'empereur, courbé sur un coussin,
- Du pape couronné sur un trône voisin
- Eut, en baisant son pied, scellé les impostures,
- On vit, en s'embrassant, rire ces grands augures.
-
-
-PASQUIN ET MARPHORIUS.
-
- PASQUIN.
-
- Entends ce _Te Deum_; conviens, Marphorius,
- Qu'il vaudrait mieux chanter _Diabolum laudamus!_
-
- MARPHORIUS.
-
- Pasquin, es-tu surpris que l'église de Rome
- Brûle un encens divin au plus infernal homme,
- Et qu'un servile amour pour ce tyran fêté,
- Fasse braire son peuple, âne qu'il a bâté?
-
- PASQUIN.
-
- Non, je sais trop qu'aux yeux de la foule éblouie
- La splendeur des pétards efface un incendie;
- Et que sur nos pavés la poussière des chars
- Couvre bientôt le sang versé par nos Césars:
- C'est pourquoi je voudrais que l'Église équitable
- Ne rendît pas à Dieu l'honneur qu'on doit au diable.
-
- MARPHORIUS.
-
- C'est l'œuvre du démon le plus docte en ce lieu
- De consacrer toujours le mal au nom de Dieu.
-
- PASQUIN.
-
- Afin qu'au temps futur la véridique histoire
- Offre les imposteurs en modèles de gloire.
-
- MARPHORIUS.
-
- A quoi bon te fâcher de ce que les humains
- Vendent aux conquérants leurs langues et leurs mains?
- Pourquoi, leur enviant des suffrages, qu'ils paient,
- Et les soumissions des villes, qu'ils effraient,
- Verser, comme un pédant, ton humeur en grands mots
- Sur l'appareil plâtré qui masque les héros?
-
- PASQUIN.
-
- Non, rions-en plutôt: et que mes pasquinades
- Soient l'éternel effroi de ces charlequinades.
-
- * * * * *
-
- En achevant ces mots, déja sont disparus
- Les masques de Pasquin et de Marphorius:
- Et, poursuivant son fil, l'intérêt de la scène
- Passe des bords du Tibre aux rives de la Seine,
- Entre ces verds coteaux dont les antiques bois
- Du hameau de Meudon couvraient les premiers toits;
- Lieux reculés, charmants, asyle solitaire
- D'un grand magicien, hôte d'un presbytère,
- D'où ses yeux dominaient sur les vallons fleuris
- Qui s'étendaient au loin jusqu'aux murs de Paris.
- Cet enchanteur fameux n'a point l'ame noircie
- Des apparitions de la nécromancie;
- Mais, pour frapper gaîment tous les cerveaux émus,
- Le rire lui prêta la verge de Momus.
- Un bonnet doctoral ombrage sa tonsure;
- Habile en tous métiers, il en sait l'imposture:
- Père de l'enjouement, Rabelais est son nom.
- Chez lui, sous des grelots, apparaît la Raison.
-
-
-RABELAIS, ET LA RAISON.
-
- RABELAIS.
-
- Oh! oh! que te voilà plaisamment habillée,
- Ma vieille amie! Oh! oh! qui t'a donc dépouillée
- De la toge à longs plis, des lourds manteaux flottants
- Qui te paraient aux yeux des sages du vieux temps?
-
- LA RAISON.
-
- Moi-même: lasse enfin que mon grave étalage
- Ne m'attirât par-tout qu'affronts et persifflage,
- Voyant que la Folie, un bandeau sur les yeux,
- A guider les humains réussissait bien mieux,
- Au moment quelle entrait chez Erasme, que j'aime,
- Et qui raille les fous par son éloge même,
- Pour animer ici tes joyeux entretiens,
- J'empruntai ses dehors en lui prêtant les miens,
- Et lui laissant ma robe et mon ton pédantesque,
- Me voici, Rabelais, sous son habit grotesque.
-
- RABELAIS.
-
- Ma naïve compagne! égayons-nous céans;
- Arrive qui pourra de nos petits géants!
- Foin des papes, des rois, et de qui les conseille!
- Faisons mousser la verve!... Haut le cul, la bouteille!
- Trousse ta jupe immense, incommode attirail!
- Trémousse cette queue ouverte en éventail!
- Redresse ta couronne en crête enorgueillie!
- Sonnez grelots, clinquant, huppes de la Folie!
- Sautez, sceptres! craquez, rubans et parchemins!
- Raison, amusons-nous à ces drelin, din, dins!
- Ah! ah! ah! quoi l'orgueil s'enflamme, s'évertue,
- Pour ces colifichets dont tu t'es revêtue!
- Oh! oh! oh! j'en ris tant que je me sens peter
- La cervelle... Oui, voilà de quoi me dérater.
-
- LA RAISON.
-
- De grace, en tes propos un peu plus de réserve...
-
- RABELAIS.
-
- Ouais! ferais-tu la prude? allons, gai, ma Minerve!
- Le peuple est attristé des refrains du Missel,
- Mais savoure à plaisir les bons mots à gros sel:
- Et mes joyeux rébus, que tout bas on répète,
- Poussent même à la cour le bons sens en cachette.
-
- LA RAISON.
-
- Certes, le plus grand mal est par tout l'univers,
- De voir les faits honteux de décence couverts;
- Et des fausses grandeurs on détruirait les causes,
- Si tout franc par leurs noms on appelait les choses.
- Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants?
-
- RABELAIS.
-
- De magiques miroirs aux princes de nos temps:
- Là, se verra mon siècle; et gaîment, après boire,
- Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire.
- Vois-tu ces ogres-là s'ébattre et festoyer?
-
- LA RAISON.
-
- Oui.
-
- RABELAIS.
-
- C'est Gargantua, sorti de Grand-Gousier;
- Race en gloutonnerie opérant des merveilles:
- Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles,
- Mangeant hommes vivants, bœufs, et porcs, et moutons,
- Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons;
- Leur généalogie, aux yeux d'un docte juge,
- Où remonte si haut, au mépris du déluge,
- Un aïeul, enjambé sur l'arche de Noé;
- Beau titre, qu'un Cyrus n'eut pas désavoué;
- Les arpents de velours, de soie, et d'aiguillettes,
- Étoffant, galonnant leur chausse et leurs braguettes:
- Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants,
- Et leurs vents intestins toujours barytonnants,
- Doivent, en ces miroirs, te faire reconnaître
- D'insatiables rois que l'on ne peut repaître.
-
- LA RAISON.
-
- Quelle haute jument monte Gargantua?
-
- RABELAIS.
-
- C'est la dame d'Heilly: vois quel amble elle va;
- Et que sur son chemin elle a, de lieue en lieue,
- Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue.
-
- LA RAISON.
-
- C'est bien frayer sa route en maîtresse de rois,
- Que d'abattre en passant les forêts et les toits.
- Mais tourne ce miroir par-devant la justice.
-
- RABELAIS.
-
- Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice;
- Et ses gros chats, fourrés de diverse toison,
- Miaulant près de lui, flairent la venaison:
- Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes,
- Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes.
-
- LA RAISON.
-
- Je reconnais sans peine, à ces vils animaux,
- Juges, clercs, et greffiers, pères de tous les maux.
-
- RABELAIS.
-
- Vois-tu ces Chicanoux? vois-tu ce vieux Bride-oie,
- Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie,
- Et qui, ses dés en mains, au bout des longs procès,
- Tire pour jugement le sort de ses cornets?
-
- LA RAISON.
-
- Quel est ce long corps sec qui se géantifie?
-
- RABELAIS.
-
- C'est Carême-prenant, que l'orgueil mortifie:
- Son peuple, ichtyophage, efflanqué, vaporeux,
- A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux.
- Envisage non loin ces zélés Papimanes,
- Qui, sur l'amour divin, sont plus forts que des ânes,
- Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens,
- Rôtissent mainte andouille et maints luthériens.
- Ris de la nation des moines gastrolâtres:
- Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres?
- Ce colosse arrondi, grondant, sourd, et sans yeux,
- Premier auteur des arts cultivés sous les cieux,
- Seul roi des volontés, tyran des consciences,
- Et maître ingénieux de toutes les sciences,
- C'est le ventre! le ventre! Oui, messire gaster
- Des hommes de tout temps fut le grand magister,
- Et toujours se vautra la canaille insensée
- Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée.
- J'en pleure et ris ensemble; et tour-à-tour je croi
- Retrouver Héraclite et Démocrite en moi.
- Hu! hu! dis-je en pleurant, quoi? ce dieu qui digère;
- Quoi! tant d'effets si beaux, le ventre les opère!
- Hu! hu! lamentons-nous! hu! quels honteux destins,
- De nous tant agiter pour nos seuls intestins!
- Hu! hu! hu! de l'esprit quel pitoyable centre!
- L'homme en tous ses travaux a donc pour but le ventre!
- Mais tel que Grand-Gousier pleurant sur Badebec,
- Se tournant vers son fils sent ses larmes à sec;
- Hi! hi! dis-je en riant, hi! hi! hi! quel prodige!
- Qu'ainsi depuis Adam le ventre nous oblige
- A labourer, semer, moissonner, vendanger,
- Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviger,
- Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre,
- Alambiquer, peser les riens, l'air et la poudre,
- Etre prédicateurs, poëtes, avocats,
- Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas,
- Nous lier à leur cour comme à l'unique centre,
- Hi! hi! tout cela, tout, hi! hi! hi! pour le ventre!
-
- LA RAISON.
-
- Il est d'autres objets où tend l'humanité.
-
- RABELAIS.
-
- Qui peut nous en instruire, hélas!
-
- LA RAISON.
-
- La vérité.
-
- RABELAIS.
-
- Mon Panurge, qui court en lui tendant l'oreille,
- La cherche sous la terre au fond d'une bouteille;
- La bouteille divine, oracle du caveau,
- Épanouit les sens, dilate le cerveau,
- Purge le cœur de fiel, désopile la rate,
- Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte,
- Redresse ... quoi? l'esprit. C'est assez: buvons frais,
- Et, s'il se peut, allons en riant, _ad patres_!
-
- * * * * *
-
- Du parterre aussitôt la malice avisée
- Fit à ces mots bouffons éclater sa risée.
- De menus farfadets en blâmaient l'impudeur:
- Mais les diables ardents, goûtant peu la fadeur,
- Sentaient que pour le peuple, accroupi sous les trônes,
- Les propos du curé valaient la fleur des prônes,
- Et que ses quolibets, par leur obscénité,
- Salissaient mieux des rangs la fausse dignité.
-
- Tandis que l'enchanteur tient son joyeux langage,
- S'efface tout-à-coup son vineux hermitage.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT DOUZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU DOUZIÈME CHANT.
-
- _Rincon_ et _Frégose_, envoyés de _François-Premier_, l'un à
- Venise et l'autre à Constantinople, sont tués en naviguant sur
- le Pô. Des brigands instruits de ce meurtre craignent d'en être
- accusés. La justice fait des perquisitions, et ces voleurs de
- grands chemins sont arrêtés. Au moment où leur procès commence,
- et où ils jurent qu'ils sont innocents du meurtre des deux
- ambassadeurs, un émissaire secret de _Charles-Quint_ interrompt
- la poursuite de l'information, et renvoie ces assassins chez
- _Dugast_, les prenant pour ceux que l'empereur avait chargés du
- coup dont on les soupçonne. Ceux-ci, délivrés par cette méprise,
- en profitent pour s'échapper, et leur chef réfléchit que son
- métier de brigand le met en parallèle avec celui de potentat,
- puisque ses crimes et ceux de _Charles-Quint_ sont les mêmes.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE
-
-CHANT DOUZIÈME.
-
- ON apperçoit des bords, ceints d'ombrages touffus,
- Où pleurèrent jadis Lampétie et Cygnus.
- L'Éridan souriait à de promptes nacelles
- Que portaient vers la mer ses ondes éternelles;
- Et calme, et rafraîchi par l'haleine du soir,
- Montrait aux voyageurs l'éclat de son miroir.
-
-
-L'ÉRIDAN, FRÉGOSE ET RINCON.
-
-L'ÉRIDAN.
-
- Passagers, de votre âme écartez les nuages;
- Suspendez vos soucis; admirez mes rivages;
- Prêtez l'oreille aux flots; voguez en paix: vos jours
- S'écoulent emportés aussi prompts que mon cours.
-
- FRÉGOSE.
-
- Rincon!
-
- RINCON.
-
- Frégose!
-
- FRÉGOSE.
-
- Eh bien! le sort nous favorise:
- Le prince de Bysance, et le chef de Venise,
- Nous verront sans péril, adroits ambassadeurs,
- Au nom de notre cour saluer leurs grandeurs.
- Charles-Quint ne pourra, malgré sa vigilance,
- Soustraire à Soliman les lettres de la France;
- Et l'Orient, ligué par mon roi plus prudent,
- D'un perfide empereur défendra l'Occident.
-
- RINCON.
-
- Au puissant roi des lys veuille le ciel encore
- Me faire signaler un zèle qui m'honore;
- Et que je puisse enfin, sans trouble et sans rivaux,
- Riche d'heureux loisirs, fruits d'assidus travaux,
- Content, libre, achever d'arrondir plus à l'aise
- Mon embonpoint précoce à qui l'intrigue pèse,
- Et courtiser gaîment, en un château sans bruit,
- Quelques muses le jour, quelques nymphes la nuit!
- C'est pour cet avenir, espoir de ma vieillesse,
- Que je cours les hasards et dompte ma paresse.
-
- FRÉGOSE.
-
- Oh! je déclare, moi, que je veux à la cour
- Blanchir en m'illustrant jusqu'à mon dernier jour.
- Des intrigues d'état le zèle ardent me mine.
- Émule de Joinville, et rival de Comine,
- Confident de mes rois, je veux des temps passés
- Transmettre à nos neveux des portraits bien tracés;
- Et de tant de complots je toucherai la trame,
- A tant de grands ressorts j'appliquerai mon ame,
- Que, comblé de crédit, monté par tous les rangs,
- Je serai la lumière et l'oracle des grands.
-
- L'ÉRIDAN.
-
- Ils traversent, hélas! sans vue et sans oreilles
- Le crystal de mes eaux, le jour, et ses merveilles!
- Un cercle d'intérêts qui remplit leurs cerveaux
- Leur voile l'univers sous mille épais rideaux:
- Et si leurs yeux distraits s'ouvrent sur la nature,
- Ils goûtent faiblement sa splendeur la plus pure.
- Que vois-je!... Quels combats se livrent sur mes flots!...
- Des rochers de mes bords j'entends les longs échos
- Se renvoyer des cris de douleur et de rage....
- Une barque assaillie est tout près du naufrage.
-
- RINCON.
-
- Ah! sauve, si tu peux, les lettres de ton roi,
- Frégose.... je me meurs!
-
- FRÉGOSE.
-
- Rincon!.., j'expire, moi!
-
- L'ÉRIDAN.
-
- Roulez, mes tristes flots, ces victimes humaines.
- Mortels pleins d'espérance ou de terreurs lointaines,
- Émissaires des cours, vous ne prévoyiez pas
- Que vous ramiez tous deux si voisins du trépas!
- Ah! plus heureux que vous l'habitant de ma rive
- Qui, nourri de la pêche, ou des fruits qu'il cultive,
- Suit comme moi sa pente, erre libre en tous lieux,
- Et réfléchit en soi la nature et les cieux!
-
- * * * * *
-
- Il dit; tout disparaît. D'un feu livide et terne
- Une lampe rayonne au sein d'une caverne,
- Noir palais souterrain, assis sur des piliers,
- Taillés des mains du temps en des marbres grossiers:
- C'est là qu'au fond d'un bois règne un brigand terrible:
- Long-temps il a rendu son antre inaccessible;
- Héros des grands chemins, le pillage est sa loi;
- Et ses fiers compagnons l'ont proclamé leur roi.
- Vingt femmes, dont sans prêtre il célébra la noce,
- Composent le serrail de ce sultan féroce:
- De l'ivresse à la crainte il passe tour-à-tour:
- Maintenant il frémit, et tout tremble à sa cour.
-
-
-FORBANTE, SCÉLESTINE, ESCORTE DE BRIGANDS.
-
- FORBANTE.
-
- Tu te flattes en vain, ma chère Scélestine,
- De fléchir ma justice, et notre discipline.
- N'avais-je pas prescrit à leur soumission
- D'épargner au passage et Frégose, et Rincon?
- Messagers d'un grand roi, leur mort nous est contraire;
- Et rien aux magistrats ne pourra nous soustraire.
- On cherche par quels coups purent être immolés
- Ces deux ambassadeurs, en tout lieu signalés:
- Des troupes qu'on rassemble investissent les routes,
- Et de notre demeure on percera les voûtes.
- N'était-ce pas assez d'attaquer sur ces bords
- Les voyageurs sans nom, chargés de leurs trésors,
- De fouiller les ballots, de détrousser la femme
- Des marchands étrangers qu'à peine l'on réclame,
- Sans toucher aux mortels dont les distinctions
- Commandent le respect du droit des nations?
- Violer ce droit saint est le dernier des crimes!
- Et je dois en venger les règles légitimes.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Cher Forbante! je crains qu'un excès de rigueur
- De tes amis blessés ne révolte le cœur.
-
- FORBANTE.
-
- De tant d'esprits mutins crains plutôt la licence,
- Si j'enhardis un peu leur désobéissance,
- Et si je ne punis d'un soudain châtiment
- Le coup qu'ils ont porté sans mon commandement.
- Déja même, fraudant le traité du partage,
- Dérobant au trésor le gain de leur pillage,
- Ils m'ont osé nier leur meurtre injurieux!
- En vain, par un supplice effroyable à leurs yeux,
- J'ai voulu, confondant toutes les impostures,
- En tirer des aveux qu'arrachent les tortures:
- Tout se tait, me résiste; et leur complicité
- Affronte ma vengeance et mon autorité.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Quels aveux obtiendraient tes rigueurs impuissantes,
- Si des meurtres commis leurs mains sont innocentes?
-
- FORBANTE.
-
- Eh! quels autres voleurs, quels autres assassins,
- Habitent ce rivage et les pays voisins?
- Ma troupe est sur ces bords si nombreuse et si forte
- Que nous y portons seuls tous les coups qu'on y porte.
- De vulgaires filoux, de novices bandits
- N'eussent commis jamais des meurtres si hardis:
- Des deux ambassadeurs l'égorgement funeste
- Ne part que de mes gens: la chose est manifeste.
- Mais voici nos amis.... Eh bien! ont-ils parlé?
-
- UN DES BRIGANDS.
-
- A force de tourments ils ont tout révélé.
- Leur bouche s'est d'abord obstinée au silence:
- Mais ils n'ont pu du gril souffrir la violence,
- Et ceux que des charbons approchaient les ardeurs
- Ont confessé la mort des deux ambassadeurs.
-
- FORBANTE.
-
- Dressez les chevalets; consommez leurs supplices.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Grace, grace au plus jeune!
-
- FORBANTE.
-
- Il suivra ses complices:
- Je commande, et je dois même justice à tous.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Il a le port si noble, et les regards si doux!
- Sa femme qui l'adore....
-
- FORBANTE.
-
- Oser frapper les têtes
- De deux ambassadeurs!... Non, en vain tu m'arrêtes....
- L'aveu que de leur sein nous avons fait sortir
- N'est dû qu'à la torture et non au repentir.
- Si je pardonne à l'un, il faut tous les absoudre;
- Et dès-lors, plus de foi: nos nœuds vont se dissoudre:
- Notre séjour bientôt n'aura plus de rempart:
- Et du trésor public chacun prenant sa part,
- Tuant à son profit, et volant pour son compte,
- Ira sur l'échafaud porter enfin sa honte.
- Non, il faut un exemple; et ma sévérité
- Doit veiller au salut de la société.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Ah! cède à mes conseils! penche vers l'indulgence.
- Déja grand par tes faits, sois grand par la clémence.
- Vois ces femmes en pleurs.... Accourez! jetons-nous
- Aux pieds de notre maître! embrassons ses genoux!
- Hélas! des condamnés rends la vie à nos larmes....
- Sois auguste et clément....
-
- FORBANTE.
-
- Quel bruit entends-je?...
-
- TOUS.
-
- Aux armes!
- On nous a découverts: nos bois sont investis.
-
- FORBANTE.
-
- Les voilà ces dangers que j'avais pressentis!
- Des deux agents titrés le meurtre plein d'audace
- A de nos pas obscurs fait rechercher la trace....
- Allons vaincre! Thémis nous destine aux bourreaux;
- Nous sommes des brigands; sauvons-nous en héros!
-
- * * * * *
-
- Ils sortent: des démons l'unanime suffrage
- De tous ces scélérats applaudit le courage.
- Tels on voit des cités les rois les plus pervers,
- A d'horribles exploits forcés par des revers,
- Couvrir mille forfaits d'un éclat de victoire,
- Et, tout trempés de sang, briller de plus de gloire.
- Bientôt, hormis leur chef, ils reparaissent tous,
- En de vastes prisons, sous de triples verroux;
- L'un, serré d'une chaîne au pied d'une muraille,
- Répond d'un ris sinistre au voisin qui le raille;
- L'autre, vil et méchant, baigné de pleurs honteux,
- Baisse vers son fumier un front blême et hideux:
- Ceux-ci, fabricateurs d'impudents artifices,
- Sur leur visage infâme où sont écrits leurs vices,
- D'un repos innocent affectent les dehors;
- Ceux-là pour noirs bourreaux ont déja les remords:
- D'autres enfin, couverts de récentes blessures,
- Sont livrés par avance à de justes tortures.
-
-
-LA JUSTICE HUMAINE ET LES BRIGANDS.
-
- PREMIER BRIGAND.
-
- Eh! pourquoi nous charger de ces fers inhumains?
- Frégose, ni Rincon n'ont péri sous nos mains.
- J'ai cru qu'on nous payait de nos autres prouesses.
-
- DEUXIÈME BRIGAND.
-
- Au milieu des tourments, d'où vient que vos faiblesses
- De ce meurtre à Forbante ont prononcé l'aveu?
-
- PREMIER BRIGAND.
-
- J'étais las d'endurer la tenaille et le feu:
- Mes compagnons et moi nous cédions aux souffrances.
-
- TROISIÈME BRIGAND.
-
- J'ai de tous nos amis sondé les consciences:
- Aucun n'a répandu le sang qu'on veut venger.
- Qui donc?... chut! Thémis vient pour nous interroger.
-
- LA JUSTICE HUMAINE.
-
- La justice sévère, intègre, impartiale,
- Traînant dans vos prisons sa robe magistrale,
- Cherche la vérité sur vos assassinats
- Plus faciles peut-être à déclarer tout bas:
- Si les regards publics vous inspirent la crainte,
- Confiez en mon sein tous vos secrets sans feinte.
- La sincérité pure, en m'ouvrant votre cœur,
- Peut seule de ma loi désarmer la rigueur.
- Les routes de Milan ne sont plus assurées
- Depuis qu'on vous a vus infestant ces contrées.
- Tantôt, on vous entend aux bois des environs,
- La coignée à la main, siffler en bûcherons;
- Et tantôt, en soldats, qui n'avez pour casernes
- Que d'obscurs cabarets et de sombres cavernes,
- Déguisés, et cachant vos exploits inhumains,
- Vous buvez et mangez tout ce qu'ont pris vos mains.
- Quelquefois, revêtus de frocs et de soutanes,
- Attristant les hameaux de vos bandes profanes,
- Vous emportez au loin, dans vos processions,
- Des trésors arrachés par les confessions:
- D'autres fois, sous le masque, en charlatans de place,
- De vos magots bouffons charmant la populace,
- Vos larcins dans les jeux soulèvent des rumeurs;
- Et toujours travestis, changeant d'habits, de mœurs,
- Par le meurtre en tous lieux signalant votre course,
- Vous ôtez aux passants la vie avec la bourse.
- Misérables! quel sang crie enfin contre vous?...
- Les messagers d'un roi sont tombés sous vos coups!
- Mais n'importe: un aveu peut réparer vos crimes:
- Rendez-moi les écrits que portaient vos victimes;
- L'intérêt de l'état veut qu'ils me soient remis.
- Déclarez tout sans peur: vous fléchirez Thémis.
-
- LES BRIGANDS.
-
- Nous sommes innocents.
-
- LA JUSTICE HUMAINE.
-
- Vous, effrontés infâmes!
- L'aiguillon des douleurs sondera mieux vos ames....
- Frémissez! mes bourreaux sauront vous arracher
- Quelque aveu des forfaits que vous pensez cacher.
-
- UN DES BRIGANDS.
-
- Folle justice humaine! ah! tes clous et tes barres
- Ne sont contre l'erreur que des recours barbares.
- Tel qu'aura fait céder l'âpreté d'un tourment,
- Innocent d'un forfait, s'en accuse, et te ment;
- Et tel, dont la vigueur surmonte les supplices,
- Peut de ses attentats nier jusqu'aux indices:
- Et tu frappes ainsi par d'aveugles arrêts
- La faiblesse toujours, et le crime jamais.
- Cruelle! abjure donc ton horrible industrie.
-
- LA JUSTICE HUMAINE.
-
- Non, coupables! en vain l'humanité s'écrie;
- Et les ambassadeurs lâchement égorgés
- Pour le salut public doivent être vengés....
- Mais Charles-Quint m'envoie un secret émissaire!
-
- UN ENVOYÉ.
-
- De ce procès, Thémis, étouffe le mystère.
- Absous les accusés, et reçois ces présents:
- Tends ta balance.
-
- LA JUSTICE HUMAINE, _aux brigands_.
-
- Allez! sortez tous innocents.
-
- L'ENVOYÉ, _aux mêmes_.
-
- Gouverneur de Milan, Dugast, en sa demeure,
- Pour vous récompenser vous attend d'heure en heure;
- Hâtez vos pas, amis: on est content de vous.
- Mais, de par l'empereur, silence sur vos coups.
-
- * * * * *
-
- Tout change; et l'on revoit Scélestine et Forbante
- Poursuivre en des forêts leur carrière sanglante:
- Échappés à Thémis, leurs compagnons affreux
- Ont rejoint leur escorte et marchent derrière eux.
-
-
-FORBANTE ET SCÉLESTINE.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Eh bien! à tes fureurs tu t'es livré sans cause:
- Tes gens n'avaient frappé ni Rincon, ni Frégose;
- Et le crime imprévu qui sème ici l'horreur,
- Politique attentat, partait de l'empereur.
- Devais-tu, sur la foi de vaines apparences,
- Livrer sans examen tes amis aux souffrances?
- Si Dugast, à leur aide envoyant des soutiens,
- N'eût sauvé tes agents, les prenant pour les siens;
- Si l'indiscrète erreur de son messager même
- N'eût détrompé la tienne en ce désordre extrême,
- Rien n'aurait éclairé tes injustes soupçons;
- Tu chercherais encor un fil de trahisons:
- Ah! crains, si désormais tu n'es plus équitable,
- Que de tes défenseurs le courroux ne t'accable.
-
- FORBANTE.
-
- Abusé d'une erreur, si je les jugeai mal,
- Thémis n'y voit pas mieux devant son tribunal.
- En passant par ses mains gagneraient-ils au change?
- Non, non, de ma rigueur ne crois pas qu'on se venge:
- Pour fuir les échafauds par-tout les menaçant,
- Tous ont de mon génie un besoin trop pressant.
- Mon esprit les dirige en leur route effrayante;
- Et je suis de leur corps la tête prévoyante.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Ton orgueil est, vraiment, risible en ton métier!
-
- FORBANTE.
-
- Que ferais-je de plus, roi d'un empire entier?
- Tu vois de Charles-Quint les serviteurs fidèles
- Sur deux ambassadeurs porter leurs mains cruelles;
- Et sur les grands chemins, pour de vils intérêts,
- Les rois assassiner leurs envoyés secrets.
- Les chefs du brigandage et les chefs des conquêtes
- Ont des moyens égaux et de pareilles têtes.
- Compare leurs desseins, leurs ressorts, et leur but.
- Le conquérant, paré d'un superbe attribut,
- Et dieu de la terreur dans les murs pleins d'alarmes,
- Consternant les mortels au seul bruit de ses armes,
- S'il était délaissé de ses héros nombreux,
- Ne serait qu'un voleur, qu'un assassin heureux:
- Le brigand, secondé de sa petite escorte,
- Redevable à lui seul des succès qu'il remporte,
- Sans peur bravant par-tout le glaive de la loi,
- Entouré d'une cour, serait nommé grand roi.
- Qu'admirent ces humains en leurs vainqueurs barbares?
- Quel courage si ferme, et quels talents si rares,
- Surpassent les vertus auxquelles nous tendons?
- Leur peuple les défend; seuls, nous nous défendons:
- L'univers les soutient, on adore leur trace;
- On poursuit tous nos pas, l'univers nous menace:
- Ils ont peu de repos; nous errons sans sommeil:
- Ils courent tous les bords qu'éclaire le soleil;
- Et nous, nous promenons nos fureurs vagabondes
- Sans armée et sans flotte aux rives des deux mondes.
- Prêts à tout, dominant les préjugés humains,
- Pirates, ou soldats, nous frayant des chemins,
- De tous les tribunaux perçant les labyrintes,
- Nous rions des périls et répandons les craintes:
- Ainsi de l'héroïsme émules dans nos rangs,
- Des brigands tels que nous valent des conquérants.
-
- * * * * *
-
- Il dit; et ces rapports tristement véritables
- D'une maligne joie enivrèrent les Diables,
- Charmés qu'un vagabond eût tous les sentiments
- Des nobles Charles-Quints et des fiers Solimans:
- Mais du Héros joué l'ame pleine de rage,
- Au rang des spectateurs, siffla sa propre image.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT TREIZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU TREIZIÈME CHANT.
-
- L'époux de la belle _Ferronnière_ veut l'emmener dans un asyle
- champêtre éloigné de la cour, où _François-Premier_ l'a vue
- pendant une fête. Cette femme a fait avertir le roi, qui la
- surprend chez elle, et qui, ayant passé la nuit dans sa maison,
- change cette demeure en un riche hôtel, meublé magnifiquement,
- par un coup magique de son sceptre. L'époux désespéré va consoler
- ses chagrins chez des filles de joie, où l'entraîne l'_Ivresse_.
- Il revient au lit de son épouse adultère, et la fatale
- _Syphilite_, qui l'a suivi, prépare ses vengeances en la dévorant
- de son poison secret. Le roi, qui en est atteint ensuite, périt
- misérablement.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT TREIZIÈME.
-
- AUX démons spectateurs se découvre l'asyle
- D'un couple heureux long-temps de son destin tranquille;
- La belle Ferronnière est avec son époux,
- Organe du barreau, dont l'esprit noble et doux
- Crut par son éloquence attacher l'infidèle
- Jusqu'à s'en faire aimer d'une amour immortelle:
- Mais un roi l'aperçut; et ce hasard fatal
- Au nouveau Cicéron donne un puissant rival.
- Du beau François-Premier la belle Ferronnière
- Est en espoir déja la favorite altière;
- Et son miroir lui dit que trop d'obscurité
- Dans le lit conjugal a voilé sa beauté.
- Un seul flambeau, qui luit près d'une alcove sombre,
- Astre de ses foyers, éclaire au sein de l'ombre
- Le lustre de son teint, et l'azur de ses yeux,
- Et l'adorable éclat de son col gracieux.
- A peine tous les lys qu'on prête à Cythérée
- Égalent de son sein la blancheur épurée.
- Son époux la gourmande, et, tout prêt à partir,
- Veut l'enlever au roi qu'elle a fait avertir.
-
-
-LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- La nuit nous environne, attendez une autre heure.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Non, non, si vous m'aimez, fuyons notre demeure.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Rejetez des soupçons cruels, envenimés:
- Demeurez calme ici.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Fuyons, si vous m'aimez.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Dérobez vos esprits à ce délire extrême....
-
- L'ÉPOUX.
-
- Si tu m'aimes, fuyons, te dis-je, un roi qui t'aime.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Hélas! ignorez-vous que le cœur d'un grand roi
- A des soins plus pressants que de songer à moi,
- Et que mon peu d'attraits n'aurait pas la puissance
- De distraire un héros qu'idolâtre la France?
- Ma beauté peut suffire à votre obscur bonheur,
- Mais ne mérite pas ce haut degré d'honneur.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Comment? vous semble-t-il si glorieux, madame,
- D'être élevée au rang d'une maîtresse infâme?....
- Mais ô ciel! j'interprète avec trop de rigueur
- Un mot dit au hasard et démenti du cœur.
- Je sais qu'à tes appas la pudeur est unie:
- Mais je crains que la ruse ou que la tyrannie
- N'altère de nos jours l'aimable pureté.
- Je crains mon propre cœur par ses feux emporté,
- Qui, jaloux de toi seule, oserait te défendre
- Contre tout ce qu'un roi pourrait même entreprendre,
- Et qui, s'il m'outrageait, saurait lui rappeler
- Qu'il doit suivre les lois, et non les violer,
- Et laisser aux Tarquins, aux Nérons impudiques,
- Le crime de souiller les vertus domestiques.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- En quel transport vous jette un chimérique effroi?
- Déja comme un tyran vous traitez votre roi.
- Sur quel pressentiment fondez-vous tant d'alarmes?
- Sur ce qu'en une fête il me vit quelques charmes,
- Qu'il daigna m'aborder, me présenter des fleurs,
- Simple bouquet lié d'un nœud de ses couleurs,
- Et sur quelques récits qu'en rivales coquettes
- Ont semés de la cour les femmes inquiètes,
- Depuis que tour-à-tour les grands ont cru devoir
- Flatter leur souverain en accourant me voir.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Eh bien! je reconnais qu'il faut que tu l'évites,
- Aux soins des favoris, aux cris des favorites;
- L'œil de la flatterie et des rivalités
- De l'amour soupçonneux a toutes les clartés.
- Ah! si trop idolâtre, et devenu farouche,
- Je sens mon ame errer sur tes yeux, sur ta bouche,
- Si de tous mes amis épiant les regards,
- J'accuse en mes soupçons les plus simples égards,
- Juge combien d'un roi, trop séduit par ta vue,
- Me consterne pour nous la faveur imprévue,
- Et ce concours des grands attachés sur tes pas,
- De ses suprêmes vœux interprètes si bas!
- Pardonne, ô ma compagne! ô mon bien! ô ma vie!
- Existerais-je encor si tu m'étais ravie?
- Ton époux te préfère à la clarté du jour,
- Et serait moins jaloux s'il avait moins d'amour.
- Partons, éloignons-nous.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Est-il quelque distance
- Qui m'écartât du roi mieux que ma résistance,
- S'il fallait repousser l'injure de ses feux?
-
- L'ÉPOUX.
-
- Ta pudeur, je le crois, rejetterait ses vœux:
- Mais quoi? les souverains sont prompts à tout enfreindre;
- S'ils ne se font aimer, ils se font bientôt craindre:
- Je sais que la vertu, leur résistant d'abord,
- Contre leurs vains desirs tente un rebelle effort;
- Mais enfin leur discours revient à la pensée:
- On rappelle chez soi la fortune chassée;
- D'un rang privé d'honneurs on est bientôt confus;
- On se peint les dangers d'un scrupuleux refus,
- Tous les biens, la splendeur, et la magnificence,
- Qui d'un tendre retour suivraient la complaisance;
- Et ces nobles rigueurs qu'inspirait la fierté
- Ne paraissent qu'orgueil, ou puérilité.
- Alors se renouvelle une offre séductrice;
- On cède; et pour jamais victime d'un caprice,
- Aux regards du public on flétrit sa beauté
- Qui du fidèle hymen parait la chasteté,
- Et l'époux malheureux, que le chagrin surmonte,
- En un luxe outrageant voit reluire sa honte.
- Ah! fuyons! mon amour te le commande enfin.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- La nuit m'effraye.... Attends le retour du matin.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Les astres de la nuit, autrefois nos complices,
- Ont de nos premiers feux protégé les délices:
- Nouvelle épouse encor, sans peur à mes côtés,
- Tu traversais son ombre en des bois écartés.
- Depuis quand la crains-tu? depuis quand, si timide,
- As-tu lieu de frémir alors que je te guide?
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Où voulez-vous aller?
-
- L'ÉPOUX.
-
- En ces foyers charmants,
- Domicile champêtre où nous fûmes amants,
- Où nos cœurs s'adoraient, libres d'inquiétude.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Qui? moi! m'ensevelir dans cette solitude!
- Quoi? pour jouir encor de nœuds tendres et chers,
- Est-il besoin de fuir au milieu des déserts?
-
- L'ÉPOUX.
-
- Est-ce un désert qu'un lieu peuplé par ta famille,
- Entouré de hameaux où l'innocence brille,
- Dominant des vergers et de riants coteaux,
- Où, tandis que ma main plantait mille arbrisseaux
- Tu semblais avec moi prendre un plaisir extrême
- A cultiver des fleurs moins belles que toi-même?
- De quels ravissements nos cœurs étaient saisis,
- Lorsque sous un beau ciel, en une barque assis,
- Nous embrassant tous deux, abandonnant les rames,
- Nous cédions au penchant de l'onde et de nos ames,
- Et que souvent la nuit, sans troubler nos transports,
- Nous voyait jusqu'à l'aube errer aux mêmes bords!
- Viens! l'ombre dans les champs n'est pas si redoutable
- Que d'un roi sans pudeur la flamme détestable.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Notre monarque est-il un monstre menaçant!
-
- L'ÉPOUX.
-
- A-t-il pour tes regards un attrait si puissant,
- Que, ne respectant plus ma tendre jalousie....
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Je n'ai point de respect pour une frénésie;
- Et n'imiterai pas cette folle d'honneur
- Qu'effraya tellement un accueil suborneur,
- Quand sur les bords du Rhône un père trop peu sage
- A notre roi galant l'offrit sur son passage,
- Que, dès le lendemain, elle lui fit revoir
- Ses traits, qu'avait brûlés son chaste désespoir.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Plains, et ne raille pas ce vertueux modèle
- Qui laissa de son ame une image plus belle
- Que les plus beaux contours par notre œil admirés;
- Traits fugitifs, que l'âge aurait défigurés:
- Elle sut, dépouillant sa forme peu durable,
- Montrer de sa pudeur l'éclat inaltérable,
- Et seule apprit aux grands, mieux que tous les censeurs,
- A voir d'un œil glacé nos femmes et nos sœurs.
- Mais, viens: ne tardons plus: que demain l'on ignore
- En quels lieux tes appas seront vus par l'aurore.
- Obéis; je le veux.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Moi, je veux appaiser
- Tes sentiments jaloux.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Comment?
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Par ce baiser.
-
- * * * * *
-
- Elle dit, en riant; et ses lèvres trompeuses,
- Calmant de son amour les craintes soupçonneuses,
- L'enflamment d'un baiser, vain gage de sa foi;
- Lorsqu'une voix s'écrie: «Ouvrez, de par le Roi.»
- La porte est à grands coups au même instant heurtée:
- Il pâlit: la fureur de son ame agitée
- Fait trois fois à son front remonter la couleur,
- Et, trois fois le glaçant, en accroît la paleur.
- Mais elle:
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- O mon ami! ne faites rien paraître:
- Comptez sur moi: sachez ce que veut notre maître.
-
- * * * * *
-
- Il sort, muet de rage; et tout l'enfer surpris
- A l'acteur pathétique applaudit par des cris.
-
- LA FERRONNIÈRE, _seule_.
-
- Le roi n'a contre lui nul sujet de colère:
- Qu'ai-je à craindre? il envoye un ordre salutaire
- Suspendre de ces lieux mon triste enlèvement....
- L'ordre a bientôt suivi mon avertissement!
- Mais si de mon époux la violence extrême....
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER ET LA FERRONNIÈRE.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- On entre ... ô Dieu! que vois-je? ah! c'est le roi lui-même.
- Me trompé-je? le roi! qui l'amène?...
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- L'amour.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Ah! sire....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Oui, pour vous voir il a quitté sa cour:
- Vous vaincre est à ses yeux la gloire la plus chère.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Eh sire!... qui vous peut résister sur la terre?...
-
- * * * * *
-
- A ces mots, qu'en tremblant elle a balbutiés,
- Le roi, que le respect prosternait à ses pieds,
- Se relève ardemment, et vers l'alcove entraîne
- La belle, entre ses mains se défendant à peine;
- Toute émue, et roulant ses beaux yeux aveuglés,
- Par l'orgueil, la surprise, et la frayeur troublés;
- Palpitante aux assauts du héros téméraire:
- Ainsi l'autour ravit la colombe en sa serre.
- Les Démons, égayés de son doux embarras,
- Près du hardi vainqueur la pressant dans ses bras,
- Admiraient les effets si prompts, si manifestes,
- Le quelques mots confus qu'éclaircissaient des gestes.
- Sitôt! se disaient-ils; elle se rend! eh quoi?
- Est-ce éblouissement, magie, amour, effroi?
- Mais sur le couple heureux des rideaux se fermèrent:
- La scène resta vide; et les ris éclatèrent.
- La foule s'attendait, les voyant s'éclipser,
- Que de nouveaux acteurs viendraient les remplacer;
- Mais l'auteur, voilant tout en sa folle licence,
- Pour comique ressort présenta leur absence.
- Les Diables, qui d'abord en rirent étonnés,
- Regardèrent enfin les diablesses au nez:
- Leur sexe plein d'ardeur se peint tout en images:
- Tout le feu des enfers colora leurs visages.
- Déja les vieux Démons, si zélés pour les mœurs,
- Opposaient leur murmure à cent lutins rimeurs,
- Beaux-esprits farfadets, dont la troupe idolâtre
- Toujours chante Vénus, ses lys, et son albâtre,
- Et que faisait pâmer le voile ingénieux
- Qui laissait entrevoir ce qu'il cachait aux yeux.
- C'est ainsi qu'un grand art montre ce qu'il dérobe;
- Tel on sent mieux le nu sous les plis d'une robe:
- Tel, disait-on encore, un habile pinceau
- Traçant Agamemnon le voila d'un manteau,
- Ne sachant pas quels pleurs prêterait le génie
- A ce père, témoin du sort d'Iphigénie.
- Le silence animé ne se prolongea pas:
- Les plaisirs des mortels sont rapides, hélas!
- Nul monarque en amour n'a de pouvoir suprême:
- La belle reparut, vermeille, et le roi, blême.
- Mais avant de quitter ces lieux, encore obscurs,
- Le héros, de son sceptre, avait touché les murs:
- O miracle soudain! la tendre Ferronnière
- Vit son toit se changer en palais de lumière.
- Les lambris, les plafonds, revêtus de cristaux,
- Réfléchirent l'éclat des plus rares métaux;
- De candélabres d'or ses foyers rayonnèrent;
- De velours argentés ses fenêtres s'ornèrent;
- De glands d'or soutenu, son lit, chargé d'un dais,
- Devint un sanctuaire à ses divins attraits;
- De riches diamants ses écrins se garnirent;
- En ses vastes haras trente étalons hénnirent;
- Salaire des baisers que, d'un cœur délicat,
- Le monarque ravit à l'époux avocat.
- La novice Phryné, trop facile conquête,
- Sentit mille vapeurs gonfler sa jeune tête;
- Son orgueil éventé s'entoura de valets,
- Et monta sur un char, pour fuir les camouflets.
-
- Cependant son époux, en proie au chagrin sombre,
- Erra deux jours, deux nuits, grondant encor dans l'ombre;
- Il traîne un corps maigri, faible, et sans aliments:
- Son désordre éperdu signale ses tourments:
- Immobile, debout, l'œil sans vue, il soupire,
- Tel qu'un homme frappé d'un aveugle délire.
-
-
-L'ÉPOUX DE LA FERRONNIÈRE.
-
- O crime qui m'accable autant qu'il m'avilit!
- Un autre est en ses bras! un autre est en mon lit!
- Mon cœur, tout comprimé de rage et de colère,
- Se gonfle de sanglots et soudain se resserre.
- Je sens de mes chagrins l'orage s'amasser,
- Et je n'ai point de pleurs que je puisse verser.
- Ah! pour moi nul espoir n'aurait autant de charmes,
- Hélas! que le plaisir de répandre des larmes.
- Malheureux! de ton sexe as-tu perdu l'orgueil?
- Quand tes cris de ta porte ont fatigué le seuil,
- Ont-ils calmé tes maux? non, et de la parjure
- Mes propres lâchetés n'ont fait qu'aigrir l'injure:
- Je me suis dit trop tôt qu'ivre de son amant
- L'infidèle peut-être a ri de mon tourment.
- Tu me connais bien mal, ô criminelle femme!
- Si tu ris de la plaie ouverte dans mon ame.
- Des vanités d'époux je sens peu l'aiguillon:
- Que m'importe une ville, insensé tourbillon,
- Où le bruit de ma honte a grossi les scandales
- Emportés dans le cours des galantes annales!
- Qu'importent des regards plus lâches que malins
- Dans les cercles étroits de mes obscurs voisins!
- C'est ma félicité cruellement ravie,
- C'est l'erreur d'un amour, chimère de ma vie,
- C'est un long avenir corrompu par l'ennui,
- C'est mon bonheur perdu, que je plains aujourd'hui.
- Je plains de ma candeur les douces imprudences
- En un cœur mal jugé versant mes confidences.
- Je regrette ces jours sereins et radieux,
- Qui semblaient pour moi seul éclairés par ses yeux,
- Quand ma timide épouse, en foulant les prairies,
- Suivait de mon amour les tendres rêveries!
- Je fondais sans orgueil l'espoir d'un sort heureux
- Sur la paix, sur les biens d'un hymen vertueux!
- Mon hymen, ma vertu, font mon ignominie.
- Il n'est donc nul recours contre la tyrannie,
- Puisque les rois, nommés les protecteurs des lois,
- Pour usurper nos lits pénètrent sous nos toits;
- Et rendent périlleux à la foi conjugale
- D'éviter de leur or l'influence fatale!
- A quoi, près d'eux, le cœur ose-t-il se lier?
- Honneur, amour, il faut tout leur sacrifier.
- Crédule, je pensais, dérobant ma fortune,
- Parmi les rangs cachés de la foule commune,
- Prouver, en cultivant une chaste union,
- Qu'un mortel vit heureux, libre d'ambition:
- Ah! que n'ai-je plutôt, distrait par milles intrigues,
- Fait de ma lâche épouse un instrument de brigues!
- Plus redouté peut-être, on m'aurait épargné:
- Ou, renonçant moi-même à mon lit dédaigné,
- Je n'eusse été jaloux que du regard des princes,
- Et jouirais des biens volés sur les provinces.
- Où m'a réduit l'amour et la loi du devoir?
- A mourir seul au monde, en proie au désespoir.
- Tyran, qui te complais en des bras infidèles,
- Voilà, tyran, le fruit de tes leçons cruelles!
- Et, si j'armais mon bras, tu me ferais jeter
- Sur l'indigne échafaud où tu devrais monter,
- Toi, qui pour un caprice insolemment profanes
- Une épouse rangée au rang des courtisanes,
- Et pour jamais détruis la paix d'un citoyen
- Qui n'a que son amour et sa foi pour tout bien!
- Seul, trahi, sur la terre ai-je même un asyle?
- La parjure a souillé mon heureux domicile:
- Oserais-je y rentrer? pourrai-je soutenir
- L'aspect d'un lieu rempli du triste souvenir
- De tant de voluptés et de jours d'alégresse,
- Dont ma couche et nos murs me parleraient sans cesse?
- Irai-je en ces hameaux, où près de moi souvent
- Le soleil la voyait briller en se levant;
- Où l'écho de la nuit se plaisait à répandre
- Nos amoureux serments, qu'il ne doit plus entendre?
- L'aube, le soir, les bois, les plaines, et les eaux,
- En m'offrant sa présence irriteraient mes maux:
- Tout, dans la ville, aux champs, la rend à ma pensée:
- Où fuir? où me soustraire à ma rage insensée!
- Où m'éviter moi même?... ô supplice!.... comment
- Endurer de mon cœur l'affreux déchirement?...
- Mais qu'entends-je? que vois-je?... une retraite impure
- Où dansent follement l'ivresse et la luxure.
- Ces amants insensés d'un aveugle plaisir
- Ont-ils quelques chagrins qui les viennent saisir?
- Non; écoutons leurs chants et leur joie effrénée....
- Ici, point de pudeur: ici, point d'hyménée:
- En ce sérail le vice achète les amours....
- Eh bien! plus de vertu: suivons les mœurs des cours;
- Et noyons dans le vin ma démence jalouse.
- Parmi de vils objets, moins vils que mon épouse:
- En un brutal sommeil peut-être enseveli,
- Mes cuisantes douleurs céderont à l'oubli.
-
- * * * * *
-
- Il entre en ce séjour plein de nymphes bachiques,
- Où les aimables Grecs, cerveaux si poétiques,
- Eussent cru voir Cypris, et le dieu des festins,
- Et Priape, éclatant de la pourpre des vins:
- Car du libertinage, et de l'ivrognerie,
- Ils se créaient des dieux, grace à l'allégorie,
- Froide pour les esprits nés sans inventions,
- Mais seule animant tout au gré des fictions;
- Et de noms adoucis, et de riantes faces,
- Aux objets odieux prêtant même des graces:
- Elle a peuplé l'olympe; et fait parler ici
- L'Ivresse, aux yeux troublés, et libre de souci.
-
-
-L'IVRESSE, L'ÉPOUX, ET DEUX COURTISANES.
-
- L'IVRESSE.
-
- Noie, époux affligé, tes chagrins dans ma coupe.
- Les consolations sont mon aimable troupe!
- Avec elles toujours parcourant l'univers,
- J'allége des humains les ennuis et les fers.
- De l'orgueil d'Alexandre, au milieu de l'Asie,
- J'ai même soulagé la longue frénésie.
- En mes philtres joyeux j'ai su par-fois, dit-on,
- Tremper le cœur de fer du malheureux Caton.
- C'est peu que des héros j'aie adouci les peines;
- Je déride le peuple attristé de ses chaînes,
- Et qui, de ses bourreaux se délivrant enfin,
- S'abreuverait de sang s'il ne buvait du vin.
- L'eau du Léthé se mêle au doux jus de la treille.
- Vois, à travers mon prisme, Hébé fraîche et vermeille,
- Qui, le verre à la main, riante à tes côtés,
- Vers toi de son beau corps penche les nudités.
- Bois, chante, ris, folâtre, obéis aux caprices
- Qu'inspirent tour-à-tour ces folles mérétrices.
- Tes yeux sont éblouis.... quitte la table.... eh-bien!
- Le bandeau de l'amour vaut-il mieux que le mien!
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Retire-toi, ma sœur; et laisse ta compagne
- Faire avec lui mousser le nectar de Champagne.
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- Non, j'aime ce jeune homme et ses emportements:
- Pourquoi l'enlève-t-elle à mes embrassements?
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Son âge a peu besoin du secours de tes charmes:
- Réserve à ton vieillard tes appas et tes armes!
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- Ses mains ont beaucoup d'or: mais ses riches présents
- Font-ils aimer son front argenté par les ans?
- Ce barbon édenté, goutteux sexagénaire,
- Vil objet de dégoûts, a-t-il de quoi me plaire?
- Son seul aspect suffit pour nous humilier
- D'un sort qui du plaisir nous a fait un métier.
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Ma sœur, j'ai vu le monde, et je suis ton aînée.
- D'une dame autrefois compagne fortunée,
- Un méchant séducteur m'enleva de son toit,
- Et m'abandonna mère aux lieux où l'on nous voit.
- Ce monde, il m'en souvient et j'en garde l'image,
- De ton respect, crois-moi, mérite peu l'hommage.
- Les avares parents, les intérêts jaloux,
- A de jeunes beautés donnent de vieux époux;
- Et par-fois, sans remords, un père de famille
- A la plus riche dot vend la fleur de sa fille;
- Fleur que souvent l'amour a fait épanouir,
- Mais que rajeunit l'art pour qui veut en jouir.
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- Celles dont nul pouvoir n'a gêné les tendresses,
- Épouses qu'on honore, au moins sont leurs maîtresses;
- Et libres de leur choix, ne font pas comme nous
- Un infâme trafic des baisers les plus doux.
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- L'amour du jeu, ma sœur, l'orgueil d'un équipage,
- Et les atours coquets, ruineux étalage,
- Réduisent leur misère aux emprunts délicats
- Qu'aux frais de leur pudeur acquittent leurs appas.
- Les ministres, les grands, dispensateurs des places,
- Leur cèdent la faveur que marchandent leurs graces;
- Et, pour les attirer, leur soin industrieux
- Fait ce qu'en nos réduits nous ne faisons pas mieux.
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- L'amour, en occupant le loisir de leurs heures,
- Vient brûler son encens dans leurs propres demeures,
- Sans que la faim, rouvrant leur porte à tous moments,
- Les appelle au dehors pour quêter des amants,
- Et les force, en un jour trente fois rajustées,
- A reprendre à l'envi leurs parures quittées,
- Et feignant la jeunesse avec des traits usés,
- A pétrir de leur teint les lys recomposés.
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Détrompe-toi, ma sœur.... ah! de leurs tristes rides
- J'ai vu le fard discret souvent masquer les vides;
- Et, grace à beaucoup d'art, quarante ans rajeunis
- Offrent une Vénus aux jeunes Adonis.
- Leurs bains mystérieux, leurs toilettes rivales,
- Du soir jusqu'à la nuit les montrent nos égales;
- Et dans les lieux publics leurs jupes vont briller
- Aux yeux de l'homme ardent à les en dépouiller.
- Heureuses quand leur front, étincelant d'aigrettes,
- D'un loyer de bijoux ne grossit pas leur dettes!
- Car ces vaines beautés en leur cercle aujourd'hui
- Se parent comme nous des diamants d'autrui.
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- Oh! n'assimile pas nos mœurs que l'on méprise
- Aux mœurs sages d'un monde, où chaque femme éprise
- Reçoit d'un homme seul mille soins assidus,
- Sans profaner son lit et ses baisers vendus.
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Innocente! eh, vraiment, tu penses en vestale!
- Apprends que chaque épouse à l'ardeur maritale
- Joint toujours en secret le feu de quelque amant,
- Second mari lui-même, et trompé décemment;
- Et par-fois un rival, en oiseau de passage,
- Dérobe aux deux amis quelque tendre partage.
- Moquons-nous donc, ma sœur, de ces femmes de bien:
- Leur commerce est facile et ne nous cède en rien.
- Nous, filles de plaisir, et sans hypocrisie,
- Des hommes trompons-nous la foi, la jalousie?
- Plus que nous ne valons nous ne nous prisons pas;
- Et ce n'est point aux cœurs que nous tendons nos lacs.
- Crois-moi donc; fuis, ma sœur, l'indigence importune:
- Sans honte, et sans dégoûts, travaille à ta fortune.
- L'or établit les rangs dans la société:
- Si tu n'en acquiers point, la dure pauvreté,
- Aux vents des carrefours exposant ta jeunesse,
- Hâtera sur tes fleurs l'hiver de la vieillesse:
- Mais si tu t'enrichis, long-temps fraîche aux regards,
- Couchée en des palais, et roulée en des chars,
- Nous te verrons passer en brillant météore;
- Et cet organe heureux du plaisir qu'on adore,
- De tes prospérités instrument féminin,
- Nous semblera, lui seul, comme un ressort divin,
- Soutenir dans Paris tes splendeurs souveraines,
- Et de tes prompts coursiers les élégantes rênes:
- Et l'hymen te pourra transformer quelque jour
- De catin à la ville en duchesse à la cour.
-
- TROISIÈME COURTISANE, _accourant_.
-
- Fuyons! fuyons!
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- D'où naît la crainte ou tu te livres?...
- Quel bruit!....
-
- TROISIÈME COURTISANE.
-
- Entendez-vous ces capitaines ivres,
- Brisant meubles, miroirs, criant, blasphémant Dieu?...
- Je fuis tremblante, et nue....
-
- TOUTES.
-
- Au vol! au meurtre! au feu!...
-
- * * * * *
-
- A ces cris se relève, étonné du tumulte,
- Le mari qui venait d'oublier son insulte.
- La porte est enfoncée: on entre; on se débat:
- Mais la scène changeant dérobe le combat.
-
- On voit la Ferronnière en sa chambre nouvelle:
- Une riche splendeur ne la rend que plus belle;
- Et ses yeux, non encor du faste détrompés,
- Brillent de plus de feux par son éclat frappés.
- Hélas! qui, devant elle, ose encor reparaître?
- C'est son mari: vient-il se venger de son maître?
-
-
-LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Madame, est-il au moins permis à votre époux
- D'entrer en ce séjour et d'approcher de vous?
- Et l'orgueil d'avoir pu soumettre un diadême
- Vous fait-il oublier tout devoir et moi-même?
- Non, non, il vous souvient, peut-être avec terreur,
- Que je vous adorai jusques à la fureur:
- C'est donc en furieux qu'ici je viens vous dire
- Que sur moi la raison a perdu tout empire.
- L'outrage le plus noir qui me doive toucher
- De mon cœur malheureux n'a pu vous arracher.
- Je ne me connais plus depuis votre inconstance,
- Parjure! et contre vous, faible, sans résistance,
- Au hasard en tous lieux je porte en soupirant
- Mes cruels souvenirs, mon désespoir errant,
- Et de vos traits encor l'image ineffaçable
- Vous ramène ici même un époux implacable.
- Mais je m'en punirai, mais je dois vous punir....
- Eh, quoi donc? loin de vous ne me puis-je bannir?
- L'espace où vous vivez n'est qu'un point sur la terre:
- Il est d'autres climats que le soleil éclaire:
- Il est par-tout des cieux, des jours, des nuits pour moi.
- Mais est-il une femme aussi belle que toi?
- Perfide! où donc fuirai-je? où réparer ma perte?
- De mes regrets par-tout l'image m'est offerte.
- Ma vie est attachée aux seuls lieux où tu vis.
- Si mes pas dans la tombe étaient par toi suivis,
- La mort te ravirait au tyran qui m'offense....
- Oui, c'est mon dernier vœu: ce sera ma vengeance....
- Vois ce couteau levé ... tremble!...
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- O dieux! quel courroux!...
- Épargnez-moi.... je tombe en pleurs à vos genoux....
-
- L'ÉPOUX.
-
- Tu ne fléchiras point mon cœur inexorable.
- Infidèle! quel crime au tien est comparable?
- La pudeur colorait les roses de ton front;
- Tu semblais chaste et pure, et m'as couvert d'affront.
- Si tes yeux ont brillé d'une fausse innocence,
- Si de tes traits charmants la trompeuse décence,
- Si ta bouche, et ton sein que glace ma rigueur,
- Respira l'imposture et mentit à mon cœur,
- Quel homme goûtera l'aimable confiance,
- Danger, dont mon amour fit trop d'expérience?
- L'effet le plus cruel des lâches trahisons
- Est de remplir les cœurs de doute et de poisons,
- Et, prêtant aux vertus l'apparence des crimes,
- De livrer aux soupçons les plus pures victimes.
- Subis donc sans murmure un juste châtiment.
- Que notre sang se mêle aux yeux de ton amant,
- Qu'il teigne ces habits, ton indigne parure....
- Ornements fastueux, gages de mon injure,
- Ah! tombez en lambeaux par mes mains déchirés....
- O ciel!... la mort se peint dans ses traits altérés....
- La couleur à son front tout-à-coup est ravie....
- Sa gorge palpitante.... ah! reviens à la vie!....
- Modère tes sanglots! cesse de t'effrayer....
- Non, ton mari n'est point un affreux meurtrier.
- Sur ton corps demi-nu mes lèvres enflammées....
- Renais à tant d'ardeurs en mes sens allumées....
- Que fais-je?.... de son œil quels éclairs sont sortis!....
- O transports que jamais je n'avais ressentis!
- Du courroux au pardon incroyable passage!
- Baisers trempés de pleurs, plaisirs mêlés de rage,
- Achevez, embrasez un mortel éperdu!....
-
- * * * * *
-
- Il l'embrasse, il succombe, et n'est plus entendu:
- Un court silence règne; et l'épouse pâmée,
- Aux baisers d'un époux doucement ranimée,
- Souriant au superbe en sa couche abattu,
- Dit à voix basse:
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Eh bien! m'assassineras-tu?
-
- * * * * *
-
- Mais lui, se relevant:
-
- L'ÉPOUX.
-
- Non, plus honteux encore,
- Sans retour je te fuis! désormais je t'abhorre.
- Adieu! non moins perfide à l'époux qu'à l'amant,
- Je te laisse au mépris: c'est le plus long tourment.
-
- * * * * *
-
- Il dit, et sort: mais toi, toi, pâle Syphilite,
- Monstre du nouveau monde, et fille d'Aphrodite,
- De la volage en pleurs tu viens troubler le sang:
- Tel un reptile impur sous les fleurs s'élançant,
- Infecte de son dard la bergère amoureuse
- Qui les osa cueillir d'une main malheureuse.
- Au sortir du sérail, asyle empoisonné,
- Le monstre, qui suivit l'époux abandonné,
- Toucha la Ferronnière, et pour le venger d'elle
- Son aspect flétrissant consterna l'infidèle.
-
- SYPHILITE.
-
- Beauté, si fière encor de tes brillants attraits,
- Sens-tu mes doigts de plomb s'imprimer sur tes traits?
- Sens-tu se dépouiller l'or de ta chevelure?
- Pleure de ton beau col la flottante parure!
- Pleure tes lys tombés au printemps de tes jours!
- Ton jeune âge se ride et fait fuir les amours.
- Des plaisirs criminels fatale corruptrice,
- Reconnais-moi: mon fiel en tes veines se glisse.
- Tu n'oseras pourtant de ton sein attristé,
- Confuse, repousser un amant redouté;
- Et perdus l'un par l'autre, et punis de vos crimes,
- Tous deux vous périrez mes illustres victimes.
- Pleure! tu vas mourir; et lui, vers le tombeau
- Courbant son corps, hélas! triste et honteux fardeau,
- Long-temps plein de langueur, penchera sur son trône
- Un front pesant et las du poids de sa couronne;
- Et lui-même abhorrant l'opprobre de son sort,
- Pour le salut de tous implorera sa mort.
- Qu'un tel exemple apprenne aux souverains du monde
- A fuir les voluptés, de qui la source immonde
- Épanche un noir venin dans tous leurs sens flétris,
- Et même éteint le feu des plus nobles esprits!
- Puisse enfin ton trépas effrayer les épouses
- Qui se vendent au luxe, aux vanités jalouses!
- Car l'amour ne fut pas ton séducteur fatal:
- C'est le vil Chrysophis, c'est ce dieu de métal,
- C'est l'or qui t'a charmée, et qui, souillant ta couche,
- Mit un infâme prix aux baisers de ta bouche:
- Nouvelle Eve, éblouie au serpent adoré,
- Du Pérou, du Mexique, en Europe attiré,
- Monstre, que, pour tout fruit de leur conquête avare,
- Traînèrent à ma suite et Cortez et Pizarre.
-
- * * * * *
-
- Syphilite en ces mots parle de Chrysophis;
- Et leur victime en pleurs fuit, en poussant des cris.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT QUATORZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU QUATORZIÈME CHANT.
-
- _Chrysophis_, ou le dragon d'or, reproche à _Magnégine_, divinité
- de l'aimant, d'avoir conduit dans le nouveau-monde les Européens,
- qui, pour leur malheur, sont venus le retirer des mines, où
- sa colère leur adressa des menaces prophétiques. _Magnégine_
- s'excuse de l'abus que les hommes ont fait des secours qu'elle
- prêta au génie de _Christophe-Colomb_, dont elle lui raconte
- les travaux et les adversités. Une nouvelle décoration présente
- l'aspect de deux temples, où sont reçus séparément les héros de
- la Gloire et ceux de la Renommée. _Charles-Quint_ est accueilli
- dans le second par la _Louange_, qui lui promet la monarchie
- universelle. La _Vérité_ le retient au passage, et lui annonce
- que sa raison va s'égarer. Dialogue entre la _Vérité_ et la
- _Louange_. Jugement de la _Thémis Séculaire_ sur les vrais et les
- faux grands-hommes.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT QUATORZIÈME.
-
- LES murs sont disparus: le globe de la terre
- Présente dans l'azur l'arc de notre hémisphère:
- Le monstre Chrysophis le parcourt en rampant:
- Tel on vit dans Eden un tortueux serpent,
- D'abord en humble ver suivre une obscure trace,
- Et du monde en ses plis envelopper la masse.
- Tel en reptile abject, en hydre immense encor,
- Se déroule à son gré le nouveau dragon d'or.
- Il parle en ce moment à l'amante du pôle,
- De qui l'art des nochers emprunta la boussole,
- La prompte Magnégine, épouse de Sider,
- Puissantes déités de l'aimant et du fer.
-
-
-CHRYSOPHIS ET MAGNÉGINE.
-
- CHRYSOPHIS.
-
- Contemple les malheurs dont tu devins la cause
- En guidant l'avarice aux mines du Potose,
- Subtile Magnégine! eh bien? quand sur les eaux
- Le dieu fatal du fer arma quelques vaisseaux,
- Présageais-tu qu'ici par mon pouvoir suprême,
- Moi, brillant dieu de l'or, je le vaincrais moi-même,
- Et qu'en tyran des cœurs je saurais gouverner
- Les cités de l'Europe où tu me fis traîner?
- Elle te confia ses flottes intrépides:
- Tu dirigeas vers moi les Castillans cupides,
- Que protégeait Sider, ton inflexible époux,
- Le fer cruel, de l'or ennemi si jaloux,
- Qui, pour me conquérir, vint par-delà les ondes
- De la terre fouiller les entrailles profondes.
- Un dieu qui me celait aux regards des humains
- M'ordonna de punir ce crime de leurs mains:
- Instruit par ses décrets de leurs futurs supplices,
- En vain je menaçai Pizarre et ses complices:
- Je m'en souviens encore.... il entra, tout armé,
- Au séjour ténébreux où j'étais enfermé:
- Les torches que portait sa troupe criminelle
- Avaient jauni le sein de la nuit éternelle;
- Lorsqu'à leur pâle éclat mon corps se déroulant,
- «O monstre! quel es-tu? dit-il en reculant,
- «Ton front d'or qui reluit dans l'ombre où je me plonge,
- «Décèle un gouffre immense où ta croupe s'allonge.
- «Réponds-nous: du Potose es-tu le riche dieu
- «Que la terre jalouse enchaîna dans ce lieu?
- «--Fuis! m'écriais-je alors; fuis, étranger barbare,
- «Ce monde que du tien la vaste mer sépare!
- «Malheur aux conquérants qui doivent m'arracher
- «Des prisons où le sort prit soin de me cacher!
- «Laissez d'heureux Incas ignorant ma richesse
- «Bénir en paix leurs jours pleins d'innocente ivresse:
- «Quittez mon antre infect, inconnu de leurs fils.
- «Sortez! redoutez-moi: mon nom est Chrysophis.
- «--Ah! c'est toi, repart-il, qu'au sein de ces contrées
- «Nous cherchions, en coupant les vagues azurées!
- «Cède aux mains des soldats appuyés de Sider.»
- Mes flancs à ce discours furent atteints du fer.
- Un oracle, funeste à la Castille avare,
- Me donnait à ce dieu qui secondait Pizarre:
- Hélas! il me fallut céder au fer vainqueur:
- Mais ces sinistres mots sortirent de mon cœur,
- Au moment qu'arraché de ma caverne humide,
- J'attirai l'œil du jour sur ma crête livide.
- «Tremblez, vous que séduit mon trésor tentateur!
- «Le fer, long-temps guerrier, long-temps agriculteur,
- «Vous a soumis la terre, abondante nourrice:
- «Mais depuis qu'en sa rage armant votre avarice,
- «Il me force à quitter le lit où je dormais,
- «Chrysophis et Sider combattront à jamais,
- «Et l'un l'autre animés d'une envie éternelle
- «Troubleront vos neveux de leur longue querelle.
- «Suivis des trahisons et des assassinats,
- «Jaloux de s'asservir par de sanglants combats,
- «Ils baigneront l'Europe en des flots de carnage:
- «Et si, du monde un jour méditant l'esclavage,
- «Le fer s'unit à l'or, vous pleurerez vos droits,
- «Vos vertus, vos hymens, et vos antiques lois.
- «Nous flatterons l'orgueil de vos épouses vaines,
- «Nous corromprons vos cœurs; nous forgerons vos chaînes;
- «Nous appesantirons les trônes détestés,
- «Et nous couronnerons les vices effrontés.
- «Ah! prévenez vos maux et des forfaits sans nombre!
- «Ah! laissez-moi rentrer au sein profond de l'ombre,
- «Où, si je ne fus pas trompé d'un bruit menteur,
- «Vespuce, de ce monde avide explorateur,
- «Aux doux Péruviens, aux enfants du Mexique,
- «Fera payer le nom qu'il donne à l'Amérique!
- «Gloire, que l'Éternel devait, en son courroux,
- «Ravir au précurseur de brigands tels que vous.»
-
- MAGNÉGINE.
-
- Que dis-tu, Chrysophis, et quelle erreur t'abuse?
- Ce faux lustre, succès d'une perfide ruse,
- De Vespuce à jamais est l'avilissement,
- Et des faits de Colomb l'éternel monument.
- Jamais nul des larcins qu'on put faire au génie
- N'appauvrit le trésor de sa gloire infinie:
- Les siècles, qui des prix sont les dispensateurs,
- Trompent les vœux jaloux de ses imitateurs.
- Vespuce, qui suivit d'une ame intéressée
- La route que Colomb avait déja tracée,
- Aux bords qu'il atteignit ne recherchait que l'or:
- Colomb, plus fier, briguait un plus noble trésor,
- Le nom de demi-dieu, révélateur d'un monde:
- Et sur l'aspect des temps, d'Uranie et de l'onde,
- Prophète audacieux de son propre destin,
- Il jura sa conquête, et l'accomplit enfin.
- Que l'univers le sache: apprends sa gloire; écoute,
- Et crois en Magnégine; elle éclaira sa route.
- Aux bords liguriens, parmi des matelots,
- Il me vint en naissant consulter sur les flots:
- J'écartai des écueils sa jeunesse agitée:
- Je remis dans ses mains mon aiguille aimantée,
- Gage de mon hymen avec le dieu du fer:
- Pour moi, sœur d'Électrone, invisible dans l'air,
- Nul homme avant ces nœuds ne m'avait dévoilée.
- Je lui dis qu'en secret au pôle rappelée,
- Sous le joug de Sider le regardant toujours,
- Je ne tends qu'à l'objet de mes premiers amours.
- Instruit de mon penchant par cette confidence,
- Son soin observateur m'attesta sa prudence.
- Je lui voulus payer en bienfaits renommés
- Les loisirs qu'à m'entendre il avait consumés.
- Un jour que soupirait ce disciple d'Euclide
- Tourné devant les mers qui couvrent l'Atlantide;
- «Les mortels, me dit-il, moins courageux que moi,
- «N'osent tenter la sphère et voguer sur ta foi:
- «Mais ce ciel où ma vue a compté tant d'aurores,
- «Ce colosse debout dans les îles Açores,
- «Son bras levé qui semble aux bords occidentaux
- «Me montrer un chemin vers des pays nouveaux,
- «Ah! s'ils me promettaient les tributs du commerce
- «Dont la source enrichit la Syrie et la Perse!
- «Tentons plus que n'ont fait les héros les plus grands.
- «La science aux yeux d'aigle a ses prompts conquérants,
- «Qui de ceux de la guerre, environnés d'alarmes,
- «Surpassent les exploits, sans tumulte, et sans armes.
- «Ouvrons, ô Magnégine! ô ma divinité!
- «Ces mers dont on n'osa fendre l'immensité.»
- Il dit, et j'assurai mon aide à son audace.
- Mais du rare génie ordinaire disgrace!
- Le vulgaire, trop bas près de si hauts esprits,
- N'atteint pas aux objets que leurs yeux ont surpris:
- Et huit ans de dédains, sans lasser son courage,
- Ont de ses beaux succès démenti le présage.
- Enfin, domptant la brigue et l'incrédulité,
- Loin de tout bord terrestre il s'est précipité.
- Oh! comme ses nochers rappelaient le rivage,
- Quand sur le vaste gouffre, empire de l'orage,
- Chaque jour, allongeant leur liquide chemin,
- Ne montrait plus qu'un ciel et qu'une mer sans fin!
- Lui, calme, tint sur moi son regard immobile:
- Mes seuls balancements glaçaient son cœur tranquille.
- Combien je fremissais en mes doutes flottants!
- En vain déguisait-il son trajet et le temps:
- Ses amis, éperdus entre les vents et l'onde,
- Jurent de l'engloutir sous la vague profonde;
- Quand, fixant à deux jours le terme de son sort,
- Intrépide, il promet sa conquête, ou sa mort.
- Et sur quoi cependant plane son espérance?
- Sur une mer déserte; abyme affreux, immense!
- Mais le vol d'un oiseau, né sous de nouveaux cieux,
- Augure favorable, étonne tous les yeux:
- Mais une herbe, qui cède au torrent qui l'envoie,
- Est reçue en signal de victoire et de joie.
- Sur l'humide horizon les regards sont tendus.
- Nuit dernière, par toi les aspects confondus
- Laissent poindre en ton sein une clarté lointaine:
- Les nochers attentifs sont sans voix, sans haleine:
- Cependant Lampélie, aux traits d'un doux rayon,
- Divinité du jour et fille d'Hélion,
- Du soleil immobile éternelle courrière,
- Révèle un continent que frappe sa lumière:
- «Gloire à Colomb! dit-elle; et, le bénissant tous,
- «Terre! voici la terre! un monde vient à nous!»
- Tel est le cri perçant que, sur chaque navire,
- Pousse la foule en pleurs vers Colomb qu'elle admire.
- Rivages d'Haïti, vos hôtes innocents
- Reçurent ces héros comme des dieux puissants;
- Et pour leur consacrer les trésors de la terre
- Ils n'attendirent pas les coups de leur tonnerre!
- Colomb victorieux, Colomb, fier cette fois
- D'aller frapper l'Europe au bruit de ses exploits,
- Jaloux qu'on reconnût ce rêveur en délire
- Qu'insultait l'ignorance et le malin sourire,
- Colomb rendit sa voile à des vents ennemis.
- Un fortuné retour lui sera-t-il permis?
- Non, soulevés du choc des tempêtes cruelles,
- Les flots, plus mutinés que ses soldats rebelles,
- Rugissent de fureur et brisent ses vaisseaux.
- «Eh quoi, les cieux, la foudre, et les vents, et les eaux,
- «Veulent, s'écria-t-il, engloutir ma mémoire...!
- «Eh bien! grand Océan, hérite de ma gloire.
- «Puisqu'à jamais privé de revoir mon foyer,
- «Mes destins dans l'oubli sont prêts à se noyer,
- «Reçois dans tes torrents, arrache à la tempête
- «Le secret de ma route, admirable conquête,
- «Et porte vers l'Europe, alors que je péris,
- «L'espoir du nouveau monde, et mes travaux écrits.»
- Il jette alors son titre, auguste caractère,
- Au terrible Océan, son dernier légataire.
- Mais du sein bouillonnant de son gouffre profond
- Le dieu sort, blanc d'écume, et soudain lui répond:
- «Va, Colomb, ne crains pas que la mer te dévore:
- «Va retrouver les cours, plus perfides encore,
- «Où des vents plus jaloux et non moins furieux
- «Te feront aux enfers tomber du haut des cieux.
- «Quel salaire y reçoit le génie et ses peines!
- «Je te reverrai nu, le corps meurtri de chaînes,
- «Attester que l'abyme où gronde au loin ma voix
- «Est plus calme et plus sûr que le palais des rois.
- «Mais tel que sont liés le pôle et Magnégine,
- «Marche, attiré, conduit par ta vertu divine!»
- Le dieu ne lui dit pas que mon époux Sider
- Livrerait sa conquête à l'empire du fer,
- Ni que la bouche en feu du grondant Pyrotone
- Des brigands de l'Europe y fonderait le trône:
- Le dieu ne lui dit pas qu'un indigne bonheur
- De ses faits à Vespuce attacherait l'honneur.
-
- CHRYSOPHIS.
-
- Il est vrai; tout héros, que hait la jalousie,
- N'est vanté dans les cours que par l'hypocrisie:
- Les princes ombrageux paraissent s'effrayer
- Du mérite éminent que l'or ne peut payer.
- Voilà comme, traînant sa pourpre accoutumée,
- Charles-Quint que je sers court à la renommée:
- Aux talents imposteurs accordant son appui,
- Et voulant au respect ne présenter que lui:
- Voilà comme en un âge éclatant en prodiges
- Il croit tout éclipser à force de prestiges:
- Vois outrager Colomb, et courir les mortels
- Aux pieds de l'oppresseur qui me doit ses autels.
-
- * * * * *
-
- En deux temples déja la scène est ranimée,
- L'un à la gloire ouvert, l'autre à la renommée:
- Dans l'un sont les héros, martyrs de leurs vertus,
- Qui, relevant Thémis et les arts abattus,
- Servaient la piété, les lois, et la patrie;
- Ceux qui rivaux d'Alcide ont, d'une ame aguerrie,
- Opposé la constance unie à la valeur,
- Aux monstres, aux tyrans, et sur-tout au malheur:
- Les sages qu'abreuva la coupe de Socrate;
- Les doctes bienfaiteurs, disciples d'Hippocrate,
- Qui, donnant aux humains des jours nombreux et doux,
- En bravant les fléaux les écartaient de tous,
- Et qui, des morts hideux fouillant la sépulture,
- Pour y chercher la vie ont vaincu la nature;
- Là, sont Euclide, Hipparque, hommes de qui les yeux
- Mesurèrent l'espace et les orbes des cieux;
- Et tristes compagnons et d'Homère et d'Alcée,
- Tous deux chantant des rois la colère insensée,
- Ces poëtes nés fiers, indigents illustrés,
- Qui, dédaigneux des grands, aux peuples sont sacrés.
- Dans l'autre temple étaient les favoris du monde,
- Assis sur les degrés que l'illusion fonde;
- Ce concours insensé que dans le sein du bruit
- La louange et le blâme au hasard ont produit;
- Ces singes des Bacchus, des Ammons, des Hercules;
- Ces brigands, d'Érostrate exécrables émules,
- Qui, tels que les Xerxès et les fougueux Timurs,
- Ont fondé leurs honneurs en détruisant des murs.
- On y voit tous les fous chers à la renommée,
- Ceux même dont l'ivresse au meurtre accoutumée
- S'illustrait en riant des publiques douleurs;
- Un vil Sardanapale, un Néron ceint de fleurs:
- Là, brillent le caprice et les sectes nouvelles;
- Et, parmi des lueurs qui semblent éternelles,
- Figurent ces talents faux et présomptueux,
- Des muses et des arts avortons monstrueux;
- Là, de folles beautés, sur l'autel d'Aspasie,
- Divinisent enfin jusqu'à leur frénésie,
- Consacrant les banquets et les galants tributs
- Ou d'un Alcibiade, ou d'un Apicius;
- Montrant par-tout l'orgueil de leurs têtes huppées,
- Des peuples trop enfants immortelles poupées.
- La Louange, tenant l'encensoir à la main,
- De Charles-Quint alors parfumant le chemin,
- Le conduit au travers d'innombrables images,
- Simulacres des dieux, des demi-dieux, des sages,
- Masques ternis, concours d'infidèles portraits,
- Qui du vainqueur flatté relèvent tous les traits.
- Il monte au sanctuaire en acteur héroïque;
- Et bientôt, exhaussé sur un trône magique,
- Semble, en levant des yeux pleins de sécurité,
- Soi-même s'admirer dans la postérité.
-
-
-CHARLES-QUINT, LA LOUANGE, ET LA VÉRITÉ.
-
- LA LOUANGE.
-
- Je ne sais plus à qui te comparer, grand homme,
- Entre tous les héros que la mémoire nomme.
- Sésostris et Cyrus me semblent fabuleux;
- Le divin Alexandre eut le cœur trop fougueux:
- César fut grand, mais froid; Constantin, hypocrite;
- Attila, sacrilège; et ta gloire mérite
- D'effacer Charlemagne, aussi-bien que Clovis,
- Princes dignes des Goths dont ils furent suivis:
- Tous jetaient des clartés moins brillantes que rares
- En d'incultes pays, en des siècles barbares,
- Chez des peuples sans lois, ou trop efféminés
- Pour repousser les fers qui les ont étonnés:
- Aisément dans l'Asie on sema l'épouvante;
- Mais toi, dominateur de l'Europe savante,
- Toi, fameux Charles-Quint, en un temps éclairé,
- Tu luis sur l'occident comme un astre épuré.
- La terre ouvre pour toi ses mamelles fécondes;
- Ton nom, l'effroi des mers, retentit aux deux mondes:
- Toi seul enfin es tout, conquérant, fondateur,
- Dieu pacificateur, et même créateur.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Tais-toi: je ne veux pas que l'on me déïfie:
- La Louange est flatteuse, et mon cœur s'en défie.
-
- LA LOUANGE.
-
- Tu t'élèves encor par tes humbles discours:
- Mais quoi? des nations démens-tu le concours?
- Et les arts à ma voix consacrant tes batailles,
- Et tes lois se gravant sur de nobles médailles,
- Et ta statue équestre en toutes les cités
- Multipliant ta vue et tes faits récités?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- La haine, après un temps, flétrira mes images,
- Et dira que mes dons ont payé tes hommages.
- J'entendrai chez les morts cent reproches amers
- D'avoir suivi, trompé tant de partis divers;
- Et penchant tour-à-tour vers Luther ou l'Église,
- Immolé l'un et l'autre à ma haute entreprise.
-
- LA LOUANGE.
-
- L'histoire à l'avenir ne prouvera que mieux
- Que tu parus dévot, et ne fus point pieux.
- Un héros tel que toi, que le génie éclaire,
- Se rit des préjugés qu'il inspire au vulgaire.
- Poëtes! unissez vos luths à mes accents!
- Thurifères, trépieds, accablez-le d'encens;
- A ce triomphateur présentez vos offrandes,
- Filles, femmes, enfants, que j'ornai de guirlandes!....
- Son œil déja s'enflamme, et les destins obscurs
- S'éclaircissent pour lui, soleil des temps futurs.
- Enivré de mon hymne, et du concert des âges,
- Et de tant de parfums qui montent en nuages,
- Le voilà qui s'agite...! Il voit sur mon autel
- L'Europe enfin lui tendre un sceptre universel.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Oui, j'atteindrai ce prix, qu'on croit inaccessible...
- Désormais à mon bras est-il rien d'impossible?
- M'abusé-je d'un songe, ou d'un tableau trompeur
- Que de ces flots d'encens produirait la vapeur?
- Non, ma tête affermie est sans trouble et sans rêve.
- Seul, je puis tout régir; plus de paix ni de trève:
- Il faut que sous mon joug l'univers n'ait qu'un roi,
- Ainsi qu'il n'a qu'un Dieu, qu'un centre, et qu'une loi.
- Sortons, accomplissons mon grand dessein.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Arrête!
- Un excès de fumée a surchargé ta tête;
- Et je dois, en passant, t'avertir que l'orgueil
- Frappera ton cerveau, près de ce même seuil.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Comment? qu'a donc mon vœu qui soit déraisonnable?
- François-Premier n'est plus; Henri, peu redoutable,
- En désastres verra se changer les succès
- Dont son règne naissant éblouit les Français:
- Un fils, de ma couronne héritier chez l'Ibère,
- Par son utile hymen m'asservit l'Angleterre;
- Vainement Albion, qu'alarment ses projets,
- Veut au pouvoir de Rome enlever ses sujets;
- Philippe inquisiteur, par son zèle inflexible,
- M'assure le pontife, à mes rivaux terrible:
- L'Église parle, au nom du ciel et de l'enfer,
- Contre les libertés que proclama Luther;
- Elle enchaîne à mon joug toute la Germanie:
- Qui la disputerait à ma race bannie?
- Serait-ce Ferdinand, ce frère que mes mains
- Ont couronné lui-même, et fait roi des Romains?
- Il ne peut refuser, pour le but où j'aspire,
- De céder à mon fils le trône de l'empire,
- Si contre Soliman je soutiens son effort:
- Et, ma seule maison régnante après ma mort,
- L'Europe sous mes lois florissante, enrichie,
- Ne sera qu'une immense et stable monarchie.
- Alors, qui retiendra mon aigle en son essor?
- De Bysance en Asie il peut voler encor,
- Planer sur le Liban, où la croix fut plantée,
- Remonter de Gengis la route ensanglantée;
- Et, donnant à la Chine un nouvel empereur,
- Aux mers de la Corée essayer sans terreur
- De m'ouvrir quelque voie inconnue au Tartare,
- Vers ce monde récent que m'a conquis Pizarre:
- Et je verrais enfin, abordant au Pérou,
- Le globe entier soumis.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Grand roi, tu n'es qu'un fou.
-
- LA LOUANGE.
-
- Divinité fâcheuse à la haute puissance,
- Que tu mérites bien le dédaigneux silence
- De ce fier empereur qui te tourne le dos!
-
- LA VÉRITÉ.
-
- C'est l'adieu que souvent je reçus des héros.
-
- LA LOUANGE.
-
- Quelle chaleur te pousse à dire tes pensées?
-
- LA VÉRITÉ.
-
- L'espoir de prévenir leurs fureurs insensées.
-
- LA LOUANGE.
-
- Mentir est profitable, et ton langage est vain.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Je parle pour instruire, et sans l'espoir du gain.
-
- LA LOUANGE.
-
- On ne te croit jamais; tu n'enrichis personne.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- On t'évalue au poids de l'argent qu'on te donne.
-
- LA LOUANGE.
-
- Où voit-on estimer tes tristes sectateurs?
- Les biens et le crédit comblent mes orateurs.
- Qui sont les mendiants? ce sont tes interprètes.
- Qui marche sur tes pas? des aveugles poëtes,
- Chantant pour les oisifs, une tasse à la main;
- Des pédants sans manteau, sans chaussure, et sans pain.
- Ces pauvres confidents de la Nature immense,
- Savent peu mes secrets pour chasser l'indigence.
- Mais vois les favoris qu'emmiellent mes discours;
- Vêtus de pourpre, ils sont les idoles des cours.
- Ton Homère si gueux, ton Phocion si rustre,
- Ont-ils jeté l'éclat de mon Séjan illustre?
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Tu fais des rois plus vils que des bêtes sans lois,
- Et je fais d'Épictète un égal des grands rois.
-
- LA LOUANGE.
-
- Va, va, sors de ce monde! on ne t'écoute guère.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Aussi voit-on durer l'injustice et la guerre.
-
- LA LOUANGE.
-
- Lie au moins ta droiture à mon art captieux.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- J'aime mieux fuir la terre, et m'exiler aux cieux.
-
-
- Mais entends-tu, là-haut, la Thémis séculaire
- Aux crimes, aux vertus, dispenser leur salaire;
- Et sur tes favoris, sa voix, qui te dément,
- Renouveler encor l'antique jugement?
-
-
-LA THÉMIS DES SIÈCLES, LES VRAIS ET LES FAUX GRANDS HOMMES.
-
- PYTHAGORE.
-
- J'éclairai les mortels.
-
- HOMÈRE.
-
- J'éternisai leur gloire.
-
- ÉPAMINONDAS.
-
- La vertu fut ma loi.
-
- ALEXANDRE.
-
- Ma loi fut la victoire.
-
- NUMA.
-
- Rome eut par moi des mœurs.
-
- BRUTUS L'ANCIEN.
-
- Je brisai ses liens.
-
- ATTILA.
-
- J'ai fait frémir les rois.
-
- SYLLA.
-
- Et moi, les citoyens.
-
- ARCHIMÈDE.
-
- Je pesai l'univers.
-
- PLINE.
-
- J'en burinai l'histoire.
-
- OMAR.
-
- Je brûlai les écrits.
-
- TIBÈRE.
-
- Je bravai leur mémoire.
-
- COLOMB.
-
- J'acquis un nouveau monde.
-
- CÉSAR.
-
- Et j'ai mis l'autre aux fers.
-
- LA THÉMIS DES SIÈCLES.
-
- Vous donc, volez aux cieux! Vous, tombez aux enfers.
-
- CÉSAR.
-
- Quoi! César même!
-
- LA THÉMIS DES SIÈCLES.
-
- Oui, toi, dont la gloire usurpée
- A fait céder la toge au pouvoir de l'épée;
- Toi qui, dans l'univers, né pour tout subjuguer,
- Tuant la liberté que tu lui pus léguer,
- Laissas par ton exemple, en sanglant héritage,
- L'empire à des Nérons qu'adora l'esclavage.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT QUINZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU QUINZIÈME CHANT.
-
- Le sultan _Soliman_ s'entretient avec un muphti de la démence
- qui vient de saisir l'empereur _Charles-Quint_; et de sa
- reclusion volontaire au monastère de Saint-Just. Retraite de
- _Charles-Quint_: son dialogue avec un moine _Jéronimite_.
- L'orgueil lui inspire dans la solitude le desir de surmonter la
- gloire des saints par ses austérités; mais saint _Jérôme_, saint
- _Augustin_ et saint _Bernard_ lui apparaissent, et confondent ses
- vanités.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT QUINZIÈME.
-
- ICI paraît Bysance, et les jardins charmants
- Consacrés aux loisirs des princes ottomans,
- Colline où du cyprès la verdure éternelle
- De leur divin sérail couvre l'enclos fidèle,
- Et dont la pente, riche en brillants minarets,
- En bassins couronnés d'ombrages toujours frais,
- S'incline vers la rive où mugit le Bosphore,
- Amphithéâtre ouvert aux rayons de l'aurore,
- D'où l'œil se plaît à voir, des bouts de l'univers,
- Le commerce appelé par les vents de deux mers.
- C'est là que, relevant sa moustache épaissie
- Qu'une pipe enfumait des parfums de l'Asie,
- Couché parmi des fleurs, au sortir du divan,
- Parle avec un Muphti l'auguste Soliman.
-
-
-SOLIMAN, ET LE MUPHTI.
-
- SOLIMAN.
-
- Assis dans ces beaux lieux, ministre du prophète,
- Quels pensers près de moi te roulent dans la tête?
-
- LE MUPHTI.
-
- Je songe à ton pouvoir, ô mon souverain bien!
-
- SOLIMAN.
-
- Muphti, Dieu seul est grand! les princes ne sont rien.
-
- LE MUPHTI.
-
- Est-ce au fier Soliman qu'il convient de le croire?
-
- SOLIMAN.
-
- Vois l'immense horizon où Dieu montre sa gloire:
- Lui seul imprime un ordre immuable et certain:
- Dieu seul gouverne tout; nos cœurs sont en sa main.
-
- LE MUPHTI.
-
- Son prophète remet aux sultans de la terre
- Sa règle invariable et son puissant tonnerre.
-
- SOLIMAN.
-
- De l'aurore au couchant s'il n'est plus de rival
- Qui soutienne ma vue et marche mon égal;
- A qui le dois-je? au Dieu dont les flèches lancées
- Ont de mon fier émule abattu les pensées:
- La veille, il disputait l'Europe à ma grandeur;
- Le lendemain, du trône il a fui la splendeur.
- De l'altier Charles-Quint mémorable caprice!
-
- LE MUPHTI.
-
- Les chrétiens sont jaloux, superbes, sans justice;
- Et le ciel a permis, malgré ses faits passés,
- Que ce héros tombât au rang des insensés.
- D'où part ce changement? de son orgueil avare.
- Voulant à sa couronne ajouter la tiare,
- Il osait plus tenter que n'ose un vrai sultan
- Qui, du seul glaive armé, nous laisse l'Alcoran;
- Et qui, sans renverser les lois qui l'ont vu naître,
- Est le chef des croyants et n'en est pas le prêtre.
- Voilà pourquoi l'ennui, triste enfant de l'orgueil,
- L'a fait tomber du trône et jeté dans le deuil.
-
- SOLIMAN.
-
- Non, Muphti, ce dessein que lui prête la haine,
- N'a jamais pu troubler sa raison souveraine.
- Cet empereur savait que, bornés dans leurs droits,
- Les pontifes toujours sont au-dessous des rois.
- La voix des cultes saints dirige le vulgaire
- Suivant qu'un potentat la fait parler ou taire.
- Il n'eut donc pas besoin, pour combler son pouvoir,
- Que sa main réunît le sceptre et l'encensoir.
- Si Charles-Quint est las des pompes qu'on envie,
- C'est qu'il se crut lui-même artisan de sa vie,
- Et que de sa sagesse osant se prévaloir,
- Resserré dans ses droits moindres que son espoir,
- Impie, et n'ayant plus que soi pour vaine idole,
- Perfide à ses traités, parjure à sa parole,
- En ses propres complots enfin enveloppé,
- Des grands revers du sort il s'est senti frappé;
- Et de ses vœux hautains n'atteignant pas le faîte,
- L'ambition le plonge au fond de la retraite.
-
- LE MUPHTI.
-
- On dit qu'il se repent de sa témérité
- Qui ploya son église à son autorité.
- Pour vous, ô Soliman, dont la rare prudence
- Souffre de nos docteurs la sainte indépendance,
- Votre cœur, mieux instruit par le grand Mahomet,
- A notre auguste foi lui-même se soumet.
-
- SOLIMAN.
-
- J'obéis à Dieu seul, non à ton ministère:
- Si des prêtres s'armaient de leur sacré mystère,
- Ce Dieu, qui m'a conduit, prompt à les condamner,
- M'inspirerait l'ardeur de les exterminer.
-
- LE MUPHTI.
-
- Ah! des lois des sultans fidèles émissaires,
- Ils ont, sous votre aïeul, béni vos janissaires,
- Et de ce vaste empire étendu le confin
- Du Danube à l'Euphrate, et du Nil à l'Euxin.
- Notre ange qui vous guide exauce leurs prières.
-
- SOLIMAN.
-
- Sois vrai: pourquoi, Muphti, nous voiler nos lumières?
- A l'âge où tous les deux nous voici parvenus,
- Peu de secrets d'état nous restent inconnus.
- De tant de nations la diverse doctrine
- D'un même espoir en Dieu tire son origine.
- Les antiques respects des sages Indiens,
- Les temples musulmans, et les autels chrétiens,
- N'encensent que l'auteur, maître de tous les maîtres,
- Que croiront nos neveux, que croyaient nos ancêtres:
- Les cultes sont nombreux, le Dieu n'est qu'un pour tous.
- Les rois et les sultans de leur gloire jaloux
- Souvent ont sans remords uni Rome et Bysance.
- Mon croissant qui s'allie à la croix de la France
- Prouve que mes pareils aux volontés du sort
- Des fanatismes vains soumettent le ressort.
- Moi-même enfin, dans Rhode ouverte à ma vaillance,
- Aux tentes des chrétiens accordant ma présence,
- J'allai d'un preux vieillard, chevalier de sa foi,
- Honorer la valeur si terrible pour moi:
- Qui me poussait? Dieu seul, qui d'un amour sincère
- M'émeut pour la vertu même d'un adversaire.
- Docile au créateur de la terre et des cieux,
- Sans superstition je porte un cœur pieux.
- Crois-tu que néanmoins de regrets attaquée
- Ma vieillesse s'enferme au sein d'une mosquée,
- Ainsi que mon rival dans un cloître ignoré
- Se cache à l'Occident dont il fut adoré?
- Non, le ciel me créa pour livrer des batailles:
- Je mourrai combattant sous d'illustres murailles;
- Et s'il eût à la meule enchaîné mon destin,
- J'aurais en paix subi cet autre arrêt divin.
- Instrument de la loi qui règle tous les hommes,
- Dont la fatalité nous fit ce que nous sommes,
- J'ai mis en feu Belgrade, empli Vienne d'effroi,
- Vaincu les Mamelus asservis à ma loi;
- Et moi, si redouté jusque dans Ecbatane,
- L'amour m'a fait trembler aux pieds de Roxelane!
- Hélas! que sommes-nous, vains jouets des hasards?
- Du triste Charles-Quint plaignons donc les écarts.
- Que notre ame jamais ne soit enorgueillie
- De sa fausse raison, si près de la folie.
- Frémissons, à l'aspect d'un morne aveuglement,
- De la fragilité de notre jugement.
- Ce céleste flambeau de notre intelligence,
- Qu'est-ce? un rayon qu'un souffle ôte à l'esprit qui pense.
- Cette horreur me présente un abyme d'ennui....
- Va, n'espérons qu'en Dieu, notre suprême appui.
- Lis-moi notre Alcoran, tout plein de son génie.
- L'oreille que chatouille une vague harmonie,
- Porte aux sens enchantés moins de douce langueur,
- Que ce sublime écrit n'en inspire à mon cœur.
-
- * * * * *
-
- Ainsi de l'Orient parlait l'auguste maître.
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- Des murs de Constantin qu'on a vus disparaître,
- La scène est transportée en ce paisible lieu
- Où Charles-Quint au monde a dit enfin adieu!
- Le voilà seul, errant en un long vestibule,
- Où les tristes lueurs du premier crépuscule,
- Nuançant leurs reflets sous les vitrages peints,
- Doublent sur le plancher les figures des saints.
- Appelant dans le chœur tous les révérends pères,
- Sa voix avant la cloche éveille ses confrères.
- Oh! quel rire élevé du parterre infernal
- Accueillit tout-à-coup son zèle matinal!
- Pâle encor de sommeil, un froid jéronimite
- Sort, et réprime ainsi la chaleur qui l'excite.
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-CHARLES-QUINT, ET LE JÉRONIMITE.
-
- LE JÉRONIMITE.
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- Toi, qui troublas le monde, enfin lassé du bruit,
- Ne permettras-tu pas qu'on dorme ici la nuit?
-
- CHARLES-QUINT.
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- Est-ce pour sommeiller que l'homme est sur la terre?
- Attends-tu que l'aurore ait blanchi l'hémisphère,
- Pour traîner aux autels ton languissant amour
- Vers le Dieu dont la main va rallumer le jour?
- Faut-il que du matin le prompt oiseau devance
- Les chants religieux de ta reconnaissance?
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- A la force toujours mesurant le devoir,
- Dieu ne commande rien qui passe le pouvoir:
- Il divisa le temps par l'ombre et la lumière,
- Afin que le repos suspendît la prière.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- De tous temps on m'a vu, moi, chef du monde entier,
- Aux offices pieux m'empresser le premier.
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Seigneur, la vanité de s'offrir pour modèle
- Aux labeurs diligents pousse autant qu'un vrai zèle.
- La simple humilité ne se distingue pas.
- Mais quoi! l'ambition eut pour vous tant d'appas,
- Que dans le sein obscur de votre monastère
- Vous en portez toujours l'orgueilleux caractère.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Toi, qui si hautement me parles sans terreur,
- As-tu donc oublié que je fus empereur?
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- N'avez-vous pas du siècle abjuré les maximes?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- On me rend en ces murs des respects légitimes:
- Tes compagnons pour moi n'ont pas ces fiers dédains.
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- C'est qu'exilés du monde, ils ont des cœurs mondains;
- Et qu'ils fondent l'espoir de leur vaine prudence
- Sur des appuis de chair, non sur la providence.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- De quel vil intérêt les peut-on soupçonner?
- Sans sceptre, je n'ai plus de biens à leur donner.
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Vous imaginez donc, sans or ni diadême,
- Que, parfait en tous points, en vous c'est vous qu'on aime?
- Ah! reconnaissez là le piége le plus fin
- Qu'à vos présomptions tende l'esprit malin.
- Si de tous vos flatteurs vous reste un petit nombre,
- De vos honneurs quittés c'est qu'on encense l'ombre.
- Les titres, les succès, et les exploits vainqueurs,
- Gravent un souvenir dont s'étonnent les cœurs.
- Un homme qu'une fois ont admiré les hommes,
- S'abaisse faussement dans les rangs où nous sommes;
- Son renom qu'il y porte, et qu'il feint d'y cacher,
- De son aspect jamais ne peut se détacher.
- Née en lui d'un revers, ou de sa fantaisie,
- Son humilité même accroît la jalousie:
- Même entre les reclus, peu de sages mortels
- Pour se voir tous égaux ont des yeux fraternels.
- L'un, qui suit tous vos pas mieux que ceux de l'apôtre,
- Rend sa retraite illustre en écrivant la vôtre:
- L'autre, espère qu'à Rome un jour sera redit
- Son éloge, appuyé de votre haut crédit,
- Et que l'épiscopat, le tirant du chapitre,
- Changera, devant tous, son capuchon en mitre.
- Les disciples d'Ignace, épiant vos discours,
- Se façonnent dans l'art d'intriguer près des cours,
- De bénir les complots, d'étouffer les scrupules,
- Et de saisir des grands les oreilles crédules.
- Ceux qu'instruisit Pacôme à se mortifier,
- Ardents en leur ferveur pour s'en glorifier,
- Des ermites de Thèbe imitant les merveilles,
- Disputant de maigreur, de jeûnes et de veilles,
- Tâtant leurs os, leur chair, au défaut du miroir,
- S'efforcent de pâlir les traits qu'ils vous font voir.
- Ceux-là, de vos destins affectant l'ignorance,
- Fiers que vous subissiez leur feinte indifférence,
- Appliquent, en passant, un soin minutieux
- A vous sembler distraits quand vous cherchez leurs yeux.
- A quoi bon tant de peine où leur orgueil succombe,
- Pour descendre avec Job et nous deux, sous la tombe?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Moine altier, te crois-tu le seul sage ici-bas?
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Non, mon infirmité ne m'enorgueillit pas.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Qui donc a tes respects?
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Tout homme époux et père,
- Qui vit d'un art utile, ou cultive la terre:
- Ce mortel est béni de sa race et de Dieu.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Apprends-moi....
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- L'airain sonne; allons prier: adieu!
-
- CHARLES-QUINT, _seul_.
-
- Quel esprit saint remplit ce jeune homme inflexible!
- Le silence profond, et l'étude paisible,
- Comme deux anges saints l'écartant du péril,
- Ont-ils instruit son cœur en son pieux exil,
- Et bornant ses regards aux murs d'un monastère,
- Et vers Dieu seul tournant son ame solitaire,
- Tellement éclairé sa méditation
- Qu'il ait vu le néant de toute ambition!
- A ses traits, à son œil, pleins d'une ardente flamme,
- On n'accusera pas le sommeil de son ame:
- Ainsi donc sa vertu comme une aigle a plané
- Par-dessus l'univers qu'enfin j'ai dominé;
- Et, venu sans fatigue à ce point où j'arrive,
- Il foule aux pieds l'orgueil, et rien ne le captive.
- Quel exemple! ma gloire a sujet d'en rougir.
- Vain jouet des humains que je pensais régir,
- Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves,
- Être esclave du joug reçu par mes esclaves....
- Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits
- Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids;
- Et vous, larges parvis, et degrés des portiques,
- Usés par mon cortège en des fêtes publiques,
- Vous, enceintes des camps où, malheureux acteur,
- Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur,
- Dites quels noirs chagrins dévorés en silence
- Démentaient de mon front la pénible insolence!
- Combien, sous les dehors de ma sérénité,
- D'orages menaçants mon cœur a palpité!
- Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres!
- Sans repos consumés près d'assidus ministres;
- Terres, fleuves, et mers! dites combien de fois
- Je vous ai traversés, et j'ai changé vos lois!
- Afrique, parle! Europe, as-tu quelques rivages
- Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages?
- Eh bien! de ces labeurs quels ont été les fruits?
- Des troubles pour le monde, et pour moi des ennuis.
- Tant de peuples charmés, courant de ville en ville
- Aux décorations de mon faste inutile,
- Admirent du même œil mes ingrats successeurs,
- De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs.
- Heureux si pour tout prix, mon siècle, tu m'égales
- Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales,
- Et si je ne me perds sous tous les monuments
- Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans!
- Ai-je assez fait déja pour éclipser leur gloire?....
- Non, non, quittons ce cloître où languit ma mémoire.
- Reprenons la couronne; et que mes cheveux blancs
- Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants!...
- Obtenons un triomphe à mon fils, à mon frère,
- Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre....
- Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas
- Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats,
- Tes débiles esprits, tes forces épuisées,
- Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées...
- Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau....
- Du trône descendu, marche en paix au tombeau.
- Mais pourquoi sans honneur, prêt à fuir la lumière,
- Suivre encore un modèle en quittant ma carrière?
- Second Dioclétien parmi les empereurs,
- Mourrai-je à son exemple en arrosant des fleurs?
- Qu'une palme nouvelle orne ma sépulture.
- Ici l'orgueil en froc est humble sous la bure:
- Dans l'ombre il se conquiert le respect des humains:
- J'ai vaincu des héros; je veux vaincre les saints;
- Et, de ma pénitence illustrant le supplice,
- Faire autant que ma pourpre adorer mon cilice.
-
- * * * * *
-
- Il dit: l'enfer s'émut du projet que l'orgueil
- Soufflait à l'insensé, méditant son cercueil.
- On le vit tout-à-coup, muet, sourd, et stupide,
- L'œil et les mains au ciel, courbant un front timide,
- De derniers ornements prompt à se dépouiller,
- En face de la croix allant s'agenouiller.
- Parmi les changements que l'intermède entraîne,
- Son même aspect, toujours reproduit sur la scène,
- Aux démons sans pitié rend un rire inhumain.
- Il entre au chœur du temple, un missel à la main;
- Et jusqu'au soir unit ses accents hypocrites
- Aux longs psaumes hurlés par cent gueules bénites.
- Ses entrailles à jeun alors ont beau crier,
- Devant la table sainte il s'obstine à prier.
- Les moines cependant, zélés en gourmandise,
- Assis au réfectoire, amour de leur église,
- Ont laissé ce martyr, le chapelet au cou,
- Seul, errant dans la nef, et canonisé fou.
-
- O du théâtre alors enchantement extrême!
- Du sanctuaire ouvert le spectacle est le même;
- Et le seul mouvement qu'un art divin produit
- Est le dernier combat du soir et de la nuit.
- Plus des murs spacieux les ténèbres noircissent,
- Des cierges rougissants plus les feux s'éclaircissent;
- Et tandis qu'aux piliers l'ombre ôte la couleur,
- L'or aux flambeaux reluit avec moins de pâleur.
- Les stalles dans le deuil s'ensevelissent toutes:
- Et sous les jets croisés et les hauts arcs des voûtes,
- Les fenêtres du chœur entr'ouvrent d'un côté
- Aux rayons de la lune un passage argenté:
- Son disque, honneur du ciel, blanchit quelques nuages.
- Le cœur de Charles-Quint, plein de confus orages,
- Soupire; et, frissonnant dans le temple profond,
- Des portiques au loin l'écho sourd lui répond.
- Voici qu'une vapeur s'abattant sous le dôme,
- Porte à l'autel trois saints; le fulminant Jérôme,
- Et le tendre Augustin, et le zélé Bernard;
- Leur lin sacerdotal se déploie au regard.
-
-
-CHARLES-QUINT, SAINT JÉROME, SAINT AUGUSTIN, ET SAINT BERNARD.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- O pères de Sion! docteurs saints! graves ombres!
- Est-ce vous qui, sortis de vos sépulcres sombres,
- Sur les hauteurs du ciel avez pu vous placer?
- En votre noble essor je veux vous surpasser,
- Et qu'un nimbe étoilé succède à la couronne
- Qu'à mes vains héritiers mon mépris abandonne.
-
- SAINT JÉRÔME.
-
- O roi jaloux des saints! eh! quoi donc? prétends-tu
- Faire monter l'orgueil où monta la vertu?
- Équitable aux humains, l'arbitre tutélaire
- Accorde à leurs travaux un différent salaire:
- Héros, ceins ton laurier; la palme est notre prix.
- Tu régnas sur les corps, et nous sur les esprits:
- Ton empire est la terre, et le ciel est le nôtre.
- Un trône t'appuyait; nous, le cri d'un apôtre.
- On te nommait un dieu dans tes palais dorés:
- Nous bravions tes pareils dans les cours adorés.
- Les hommes égorgés te servaient de victimes;
- Nous pleurions sous la croix les meurtres et les crimes.
- Ta politique aux rangs immolait l'équité;
- Nos fraternelles voix prêchaient l'égalité:
- Nous disions que les grands ne sont bientôt que cendre,
- Que de tous leurs degrés la Mort les fait descendre;
- Et que seul ferme et libre, en tous temps, en tout lieu,
- Le juste clairvoyant craint les rois moins que Dieu.
- Ta fierté despotique eût proscrit notre vie:
- D'où vient que notre gloire allume ton envie?
- Crois-tu qu'il te suffise, au terme de tes ans,
- De vouer aux autels tes loisirs impuissants,
- D'achever ta vieillesse en un cloître sévère,
- Pour t'égaler aux saints que le monde révère?
- Tel paraîtrait moins grand, s'il n'eût, jusqu'au trépas,
- Traîné durant un siècle un sort obscur et bas,
- Et repoussé des cours les faveurs corruptrices,
- Pour marcher, pauvre et nu, vainqueur de leurs délices,
- Et laisser aux mortels qu'enfle leur vanité
- L'exemple patient de son humilité.
- Sais-tu quel fut Jérôme, et comment sa doctrine
- Consacra dans ces murs son nom, sa discipline?
- Né fier, ardent, subtil, instruit dans tous les arts,
- Dont le charme étonnait la ville des Césars,
- Du monde, en sa jeunesse, écartant les amorces,
- En d'austères ferveurs il consuma ses forces.
- S'en vint-il comme toi, de fatigue épuisé,
- A l'amour du désert offrir un cœur usé?
- Au fond de la Syrie, où Dieu fut son étude,
- Avec zèle embrassant la triste solitude,
- Sous des antres brûlants, disciple des lions,
- Il apprit à rugir contre ses passions.
- Ce fut là que, couché sans luxe et sans mollesse,
- De sa nudité même il connut la richesse:
- Ce fut là que ses sens, émus d'objets impurs,
- Des beaux cirques de Rome oublièrent les murs;
- Et qu'assailli des traits de ses Vénus infâmes,
- De ses membres séchés il éteignit les flammes.
- Oui, dès-lors proclamant la liberté, la foi,
- Il devint plus fameux et plus puissant que toi.
- Des sublimes hauteurs où la vertu se fonde,
- J'abaissai mes regards sur les pompes du monde;
- Comme un pasteur, debout au sommet des rochers,
- Voit à ses pieds l'abyme où luttent les nochers.
- Qu'ai-je vu? des honneurs, toujours près du naufrage,
- Moins grands que la vertu qui se rit de l'orage:
- Un crédit et des biens, dignes de peu d'égards,
- Ou donnés, ou ravis par le jeu des hasards:
- Le seul juste en son cœur a des trésors durables.
- Qu'ai-je vu? des cités un moment admirables,
- Que l'affreuse misère ou les coups des fléaux,
- Que la discorde atroce aiguisant ses couteaux,
- Que l'effroi des prisons, l'horreur des funérailles,
- Soulevaient, déchiraient jusque dans leurs entrailles;
- Tandis qu'inébranlable entre tous leurs enfants,
- Le seul juste résiste aux bourreaux triomphants.
- Qu'ai-je vu? des banquets, des théâtres, des danses,
- Dont le peuple adorait les fausses jouissances;
- Spectacles que payaient son pain ou ses affronts,
- Que suspendait souvent un seul mot des Nérons,
- Et peu fait pour séduire à leur splendeur funeste
- Le juste qu'éblouit l'éternité céleste.
- Qu'ai-je vu? des mortels, fantômes-empereurs,
- Maîtrisant leurs soldats, non leurs propres fureurs;
- Un Goth, un vil Gainas, la terreur d'un royaume,
- Redoutable à son prince, et non à Chrysostôme,
- Qui prouva que le juste est seul fort contre tous
- Pour rompre les conseils des intérêts jaloux,
- Et que l'ombre et les bois sont la profonde école
- D'où sort avec éclat l'invincible parole.
- Qu'ai-je vu? des rhéteurs, des sophistes rivaux,
- Par la brigue emportant les prix dus aux travaux,
- Et confondus chacun en leur science impie
- Par un Dieu méconnu, qui leur ôte la vie.
- Qu'ai-je vu? de Thémis les magistrats honteux
- Au gré des souverains pesant le droit douteux;
- Et que le juste seul, observant la balance,
- Retient comme assiégés par sa noble présence.
- Qu'ai-je vu? cette terre encline à s'abymer,
- Gouffre, où tout s'engloutit comme au sein d'une mer;
- Et dont les tremblements, pires que les tempêtes,
- Renversent de vos toits les plus superbes faîtes.
- Enfin, qu'ai-je donc vu, dans les jours, dans les nuits?
- Des pervers qui, semant de formidables bruits,
- En leur lit désarmés, quand leur fureur sommeille,
- Dorment comme au cercueil, lorsque le juste veille.
- Je n'ai donc craint que Dieu, je n'ai cherché qu'en lui
- Ma gloire, mes trésors, mon véritable appui;
- Et je ne daignai pas, en héros sanguinaire,
- Briguer de tes grandeurs le comble imaginaire.
- Tout chaste, et vraiment saint, plus épuré que l'or,
- Sur des ailes de flamme élevant mon essor,
- J'ai, libre de ma chair que brûlait l'abstinence,
- Vécu par la pensée, et tout intelligence,
- Ravi sur les sommets d'où ce globe n'est rien,
- Où la vie est un songe, et la mort même un bien.
- Toi donc, monstre affamé du miel de la louange,
- Nabuchodonosor, qui régnas sur ta fange,
- N'espère pas briller entre les aigles saints
- Aux cieux qu'habite l'ame, et les anges sereins.
-
- SAINT AUGUSTIN.
-
- Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes,
- En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes,
- Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour,
- Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour.
- Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie.
- Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie:
- Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur
- D'un prince ivre de soi, politique vainqueur?
- Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même!
- Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême:
- Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit:
- Il prodigue le sang pour venger un dépit:
- Il amasse les biens d'une main criminelle:
- Il arrache à Naboth sa vigne paternelle,
- Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts,
- Et s'estime le dieu, centre de l'univers.
- Qui produit en son cœur ce désordre coupable?
- C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable,
- L'amour qui nous égare alors que fol et vain
- Il n'a point un objet éternel et divin;
- L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames,
- L'amour, alimenté par de célestes flammes,
- Plus solide, plus pur, en ses liens charmants,
- Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants;
- L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères,
- Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères!
- Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour:
- Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour;
- Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice,
- Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice;
- Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur,
- Et du bonheur de tous compose son bonheur.
- L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère:
- Si des femmes qu'il voit la beauté passagère
- Se relève d'atours et s'anime de fard,
- Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art,
- Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane
- Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane.
- Voit-il une indigente et muette beauté
- Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité,
- Semble orner le malheur empreint sur son visage?
- Les consolations, piège où l'ame s'engage,
- Ne captiveront pas son cœur sanctifié:
- Toute humaine douleur a droit à sa pitié.
- Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques?
- Graver par-tout son nom en lettres magnifiques?
- Non; l'aumône en secret, les charitables soins,
- Feront de sa bonté parler mille témoins,
- Monuments animés, et voix impérissables,
- Qui rediront son zèle aux âges innombrables.
- Que les schismes trompeurs et les séditions
- Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations;
- Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse
- Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse;
- Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan
- Il osera fermer le saint temple au tyran.
- Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide?
- Contemple le maintien d'une vierge timide:
- Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité,
- Son scrupule frémit d'une infidélité:
- La flamme du jeune âge errante dans ses veines
- Allume dans ses sens des rebellions vaines;
- Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux,
- Traverse noblement les épines, les feux:
- Tel un ange sans corps marche dans sa carrière:
- Mais d'un front où reluit une pure lumière,
- S'il faut, (triste courage en un objet si doux!)
- Qu'elle brave la mort pour son divin époux,
- Elle court au martyre; et, de regrets suivie,
- Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie.
- Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux,
- Nous aide à surpasser la vertu des héros,
- Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone
- Juge si c'est à toi d'envier la couronne!
-
- SAINT-BERNARD.
-
- Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger,
- Bernard veut à son tour ici t'interroger.
- Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme,
- Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame;
- Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer,
- Avec nos saints exploits ose les comparer.
- Comment as-tu conquis les villes alarmées?
- Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées.
- Comment séduisais-tu les peuples éblouis?
- Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis.
- Comment consternais-tu les états et leurs ligues?
- Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues.
- Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts!
- Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors,
- Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire;
- Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire,
- De la cité de Dieu levant les étendards,
- Conquérant plus d'états que les fameux Césars,
- Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie,
- Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie,
- Et de tous ses guerriers grossi la légion
- Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion.
- Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance?
- Ce fut de ma cellule et de mon indigence.
- A ton art politique aurais-je pu devoir
- De si profonds secrets, un si vaste pouvoir?
- L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire
- Se sent victorieux des maîtres de la terre,
- Si son ame en effet, droite en sa fermeté,
- Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté.
- Notre corps peut agir parmi la multitude,
- Si l'ame en soi toujours garde sa solitude:
- Les pensers, au-dessus des vulgaires humains,
- Nous en séparent mieux que les déserts lointains,
- Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges,
- Nous font sur l'univers planer avec les anges.
- La pauvreté qu'on aime est riche en liberté:
- Elle soutient sans peur l'auguste vérité,
- Du vain appât de l'or ne se sent point captive,
- Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive,
- Des pontifes, des rois, menace l'appareil,
- Ne voit rien de constant que le cours du soleil,
- Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière,
- En méprisant la mort, passe intrépide et fière.
- Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint;
- Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint,
- M'attira sur la terre un encens préférable
- Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable.
- Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel
- Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel.
- Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres,
- Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- J'aurais par mes soldats châtié vos pareils,
- Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils.
- J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable,
- Si, quittant son désert, apôtre déplorable,
- Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour
- Paru couvert de cendre, et censuré ma cour.
- J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures,
- Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures?
- Tantôt le zèle altier de votre apostolat
- Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat,
- Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque,
- De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque:
- Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix,
- Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois,
- Et, rampant au travers de tortueuses routes,
- Fuyait les dignités pour les dominer toutes.
- Vous subissiez le jeûne au milieu des festins,
- Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins:
- Vous vantiez le silence et la paix des retraites;
- Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes:
- Austères avec faste, à l'ombre relâchés,
- Vos haines s'accusaient de cent vices cachés:
- Et, de vos saints docteurs calomniant la vie,
- Un faux mépris de tous décelait votre envie.
- Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien:
- Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien.
-
- SAINT-JÉRÔME.
-
- Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire.
- Augustin, revolons à notre heureux empire.
- Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir,
- Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir.
-
- * * * * *
-
- Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore
- Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore,
- Suivit d'un œil si sot leur noble ascension,
- Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SEIZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU SEIZIÈME CHANT.
-
- _Charles-Quint_, accablé par la _Tristesse_, cherche en vain les
- distractions que lui peuvent offrir les diverses heures du jour:
- la _Tristesse_, qui égare sa raison, lui inspire le projet de
- faire célébrer ses propres obsèques avant de mourir. Tableau du
- temple où les démons, acteurs de la scène, paraissent en habits
- sacerdotaux, et chantent la messe mortuaire de _Charles-Quint_.
- La _Tristesse_ et la _Mort_ achèvent d'épouvanter l'empereur
- couché dans sa bière: une fièvre ardente le saisit, et la
- _Mort_ l'enlève. Fin du drame. A peine la toile est tombée, que
- le parterre infernal se divise en deux partis; l'un, contre
- _Mimopeste_, auteur de la pièce; l'autre, en sa faveur. Le
- théâtre, détruit par l'_Anarchie_, s'écroule enfin dans l'abyme.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SEIZIÈME.
-
- DEVANT les spectateurs vont se changer sans cesse
- Les lieux où Charles-Quint marche avec la Tristesse.
- Que l'oreille attentive au fil de ses discours
- Des tableaux qu'ils peindront poursuive donc le cours.
- Il s'avance, au milieu des chimères, des ombres;
- La fille de l'ennui, la Tristesse aux yeux sombres,
- L'entraîne hors du temple où des pâles flambeaux
- Éclairaient sous ses pieds les marbres des tombeaux.
-
-
-CHARLES-QUINT ET LA TRISTESSE.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Hélas! tu te flattais que l'aurore nouvelle
- Retirerait tes sens de leur langueur mortelle:
- Te voilà de retour au paisible réduit,
- Voisin du temple auguste où tu veillas la nuit.
- Tes soins ont décoré cette cellule obscure
- En berceau verdoyant d'où te rit la nature;
- De là, sur les côteaux, un ciel plein de clarté
- Du front épais des bois découvre la beauté;
- De là, des prés charmants, où Zéphire, en ses courses,
- Mêle ses doux soupirs aux murmures des sources,
- Exhalant dans les airs comme un divin encens
- Les parfums de leurs fleurs pour enivrer tes sens....
- Mais hélas! tout est vain: l'ombre et le jour te blesse.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- N'offusque pas mon ame, importune Tristesse!
- Et je pourrai me plaire au spectacle riant
- Qu'étale sous mes yeux l'éclat de l'Orient.
-
- LA TRISTESSE.
-
- La terre encor dans l'ombre est à demi-plongée;
- Ton ame de son deuil est comme elle chargée:
- Attends que le soleil, se levant pour vous deux,
- Dissipe tes vapeurs d'un rayon moins douteux.
- Les brouillards du matin, voilant les paysages,
- Compriment ton cerveau de leurs pesants nuages:
- A peine, en leurs bosquets, les oiseaux matineux
- De premiers sons encor percent les airs brumeux:
- Attends leur doux réveil et que leur chant salue
- L'astre dont la splendeur va réjouir ta vue.
- L'aurore inspire à l'ame un attendrissement
- Qui de tes souvenirs redouble le tourment.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- A cette heure autrefois, devancé du tonnerre,
- Mon coursier hennissait; et, bouillant pour la guerre,
- M'emportait sur les monts ou j'allais méditer
- Les coups dont l'Occident devait s'épouvanter:
- Maintenant seul, oisif, je m'égaie au ramage
- De deux chantres ailés qu'emprisonne leur cage.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Tu ne les nourris donc que pour les désoler?
- Ils respireraient mieux aux vastes champs de l'air:
- Ne sois pas leur tyran, et qu'aux cieux ils revolent.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Je crains que les vautours bientôt ne les immolent:
- Dès le nid de leur mère élevés par mes soins,
- Nés captifs, sauraient-ils pourvoir à leurs besoins?
-
- LA TRISTESSE.
-
- Ainsi tu préparas la longue dépendance
- Des hommes, à ton joug façonnés dès l'enfance,
- Et qui, si tant d'erreurs n'assiégeaient leurs berceaux,
- Vivraient libres au monde ainsi que les oiseaux.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Oui, mon orgueil dément la vérité suprême,
- En niant aux humains que leur liberté même
- Accroît leur industrie, ajoute à leur vigueur,
- Quand leur vertu native est laissée en leur cœur.
- Hélas! par cet orgueil de gouverner la terre,
- J'ai dans mes longs travaux subi plus de misère
- Que tous ces bûcherons qui, vers le sol penchés,
- Amassent les rameaux que l'hiver a séchés.
- Le soleil resplendit, ô Tristesse! et sa flamme
- N'éclaircit point encor les ombres de mon ame...
- N'entends-je pas sonner l'heure de mon repas?
-
- LA TRISTESSE.
-
- Ah! remportez ces mets qu'il ne goûtera pas;
- Otez ces vins, pour lui trop mêlés d'amertume.
- Valets, n'aigrissez pas l'ennui qui le consume:
- Respectez sa retraite... Et toi, parcours des yeux
- Ces vallons émaillés par les rayons des cieux,
- Ces ruisseaux bouillonnants sous les roches voisines...
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Toujours des cieux, des eaux, des champs et des collines...
- Quel monotone aspect, Tristesse, m'offres-tu?
-
- LA TRISTESSE.
-
- Tu disais autrefois, sous la pourpre abattu,
- Toujours des camps, un trône, une cour importune...
- Quel spectacle accablant dans ma noble fortune!
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Hélas!
-
- LA TRISTESSE.
-
- Pourquoi gémir en ce riant séjour?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Je me sens fatigué de la splendeur du jour.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Jamais des nations les trop superbes maîtres
- Ne retrouvent le calme aux demeures champêtres.
- L'oisiveté te pèse en ces champs producteurs,
- Où le travail nourrit d'heureux cultivateurs:
- Tes yeux sont ignorants des richesses agrestes;
- Tu méprises les fleurs, et les présents célestes;
- Et, bien que las du faste et des soins des héros,
- Tu hais ta solitude et maudis ton repos.
- Mais, privé d'aliments, la faiblesse t'accable...
- L'airain encor t'appelle aux plaisirs de la table.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Ah! j'en suis écarté par un dégoût affreux;
- Et ce corps que je traîne est un poids douloureux.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Peut-être que du soir l'agréable influence
- Te fera mieux goûter la paix et le silence,
- Moment, où je me plais moi-même à soupirer.
- Au doux sein de la nuit tout s'apprête à rentrer:
- Entends le pâtre au loin fermant les bergeries,
- L'aboi des chiens frappant le seuil des métairies,
- Le chant du rossignol attendrir les forêts,
- Et sous les noirs buissons frissonner un vent frais.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Suis-je amant, ou poëte? et ma mélancolie
- Cède-t-elle aux accès de leur tendre folie?
- Non, Vesper et la lune ont des effets plus lents
- Sur mes yeux endurcis aux spectacles sanglants.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Eh bien! trouble-toi donc d'un plus sombre délire.
- Orgueilleux conquérant, long-temps chef d'un empire,
- Un ver à tes pieds rampe autour du saint parvis;
- Je lui prête une voix ... médite ses avis.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Qu'es-tu devant un prince, ô créature vile?
-
- LE VER.
-
- Moi, je ne suis qu'un ver, misérable reptile;
- Mais rampant sur la fange où tu sommeilleras,
- Je dis à l'aigle altier: «Je t'attends ici-bas.»
-
- LA TRISTESSE.
-
- Cet insecte abandonne une tête mortelle
- Dont le crâne enfermait la plus docte cervelle:
- Il te vient avertir qu'au tombeau dont il sort,
- Il rongera ta chair, pâture de la mort.
- Toi donc qui, des grandeurs quittant la folle envie,
- Abdiquas la couronne, abdique aussi la vie.
- Tu tiens encor au monde après t'en être exclus,
- Fuis-le plus loin encor; va-t'en où l'on n'est plus.
- Mais, avec faste orné des habits funéraires,
- Ne pars point froid et nu, comme les morts vulgaires;
- Et préside, vivant, de l'oreille et de l'œil
- Aux chants de ton trépas, aux pompes de ton deuil,
- Spectateur animé des larmes que, peut-être,
- Feindront tes serviteurs aux cendres de leur maître.
-
- * * * * *
-
- Ainsi dit la Tristesse au fragile empereur
- Mais le drame infernal ici change d'horreur;
- Et, par d'affreux ressorts que la magie invente,
- La scène, au dénouement, se noircit d'épouvante.
-
- D'innombrables Démons marchent en saints prélats
- Dans le temple qui s'ouvre et qui reçoit leurs pas.
- Les crêpes de la nuit, sépulcrale tenture,
- Du dôme et des piliers couvrent l'architecture;
- Des dragons enlacés font reluire en tous lieux,
- Tels que des lampes d'or, leurs gueules et leurs yeux:
- Ils éclairent la nef, le chœur, et sa barrière;
- Et d'une croix de feu la sanglante lumière
- Domine un sarcophage, où des titres d'orgueil
- Argentent les velours, ornements du cercueil,
- Édifice paré d'emblêmes héroïques
- Dont le néant s'inscrit en lettres magnifiques.
- Une chapelle ardente, au haut de cent degrés,
- Porte un Diable servi par des diables mitrés:
- Sa messe fait répondre en son chant mortuaire
- Dix mille diables noirs, échos du sanctuaire,
- Qui poussent, au-delà d'un triple paradis,
- Les lugubres clameurs d'un bas De profundis.
- Cependant Charles-Quint, livide, l'œil farouche,
- S'étend au lit de plomb, froide et dernière couche,
- Où, près d'un grand linceul, psalmodiant soudain,
- La Tristesse et la Mort, une torche à la main,
- Exposent la pâleur des traits de la victime,
- Qu'un vaste deuil isole, et suspend dans l'abyme;
- Et le serpent sonore, et l'orgue aux voix de fer,
- D'une ample symphonie ébranle tout l'Enfer.
-
-
-CHARLES-QUINT, LA TRISTESSE, ET LA MORT.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Homme! des rois ainsi finit la race entière.
-
- LA MORT.
-
- De la poussière né, retourne à la poussière.
-
- LA TRISTESSE.
-
- La Mort te paraissait loin de toi; la voici.
-
- LA MORT.
-
- Héros qui me bravais, pourquoi frémir ici?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Me pouvais-je alarmer d'un futur anathême!
- Je ne crus point en Dieu.
-
- LA MORT.
-
- Tu t'es donc fait toi-même?
-
- LA TRISTESSE.
-
- Sage et puissant mortel, ton esprit connut-il
- Comment ta faible vie a prolongé son fil?
-
- LA MORT.
-
- Tremble qu'en le coupant je ne te précipite
- En quelque espace, horrible à ton cœur qui palpite.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Je me suis dit que l'homme, au néant destiné,
- Redevient à sa fin tel qu'avant d'être né.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Je l'ignore, et te laisse au tourment de ce doute.
-
- LA MORT.
-
- Ame coupable! viens: sais-tu quelle est ta route?
- Sors du sang et des os qu'il est temps de quitter.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- J'en tressaille en mes flancs.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Que peux-tu regretter?
- Tourne tes propres yeux sur ta vile dépouille.
- Le trouble qui l'émeut, la sueur qui la souille,
- De sa fragilité sont les signes certains.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Hélas! dans tout le cours de mes errants destins,
- Brûlante d'une ardeur en mes veines cachée,
- Ainsi qu'un fumier vil ma chair s'est desséchée!
- Mes jours évanouis ont emporté sa fleur.
- Las du monde, en ces murs j'ai traîné ma douleur...
- Pourquoi seul m'enfoncé-je aux bois voisins du Tage,
- En hibou lamentable, en pélican sauvage?
- Pourquoi naguère assis au trône des cités?
- Pourquoi dans ce linceul, terme des vanités?
- De tous ces mouvements quelle raison décide?
- Qu'étais-je? hélas! que suis-je? et qu'est-ce qui nous guide?
- Ces hommes, ces concerts, que j'entends, que je voi,
- Tous ces objets sont-ils en mes sens, hors de moi?
- Espace, éternité, qu'êtes-vous? quelle flamme
- Trop vive aux yeux du corps, luit pour les yeux de l'ame?
- Est-ce que mes terreurs peuplent de visions
- Ces cercles infinis, sphères d'illusions?
- L'esprit de la lumière, en des cieux sans limite,
- Règne ... il ouvre l'enfer à la race maudite...
- Devant son tribunal quel sera mon appui?
- Trônes, puissance, rangs, tout croule devant lui.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Est-il vrai que toujours les morts en paix sommeillent?
- La trompette a sonné ... les voilà qui s'éveillent!
- La terre voit par-tout les tombes se briser ...
- Que d'hommes se levant tout prêts à t'accuser!
- Les uns, trempés encor des ruisseaux de leurs larmes,
- Te présentent leurs fils mutilés par les armes:
- Les autres, par leur sang qu'ont versé tes arrêts
- Inscrivent les horreurs de tes ordres secrets.
- Roi guerrier, vaincras-tu les nombreuses phalanges
- Des ames qui, planant sur les ailes des anges,
- S'élancent de la nuit pour t'accabler d'effroi,
- Et crier dans le ciel: Anathême sur toi!
- Juge inique! réponds au seul juge suprême...
- L'univers est présent, et tous les siècles même.
- Tant de peuples jamais, ni tant de majesté,
- N'entourèrent le trône où tu fus écouté.
- Parle, déploie au jour ta noble conscience...
- Pourquoi balbutier? où donc est ta science?
- Quoi! tu restes honteux, muet, et sans couleur!
- Ici trop de lumière, éclairant ta pâleur,
- Révèle de tes traits les bassesses obscures,
- Et des plis de ton cœur les profondes souillures.
- Fuis donc! fuis, si tu peux, même le souvenir;
- Et cherche le néant, ton dernier avenir.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- O ciel! ô Dieu du ciel! prends pitié de mon ame!
-
- LA MORT.
-
- Regarde ces torrents de l'infernale flamme...!
- Les cieux, qui sous tes pieds se roulent à grand bruit,
- T'abandonnent au gouffre où mon vol te poursuit.
- Telles qu'une hydre ouvrant ses gueules avec joie,
- Les bouches de l'abyme, affamé de sa proie,
- T'engloutissent parmi les brigands couronnés,
- Qu'aux yeux des nations ma faulx a détrônés.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Arrête, affreuse mort!...
-
- LA MORT.
-
- Non, mes mains rigoureuses
- Vont punir, lâche acteur, tes obsèques menteuses.
- Ne t'aperçois-tu pas que, resté sans témoin,
- La foule, en te raillant, s'est écoulée au loin?
- Et qu'enlevé déja de tes linceuls funestes,
- On t'a mis en un lit ... où je veux que tu restes.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Où suis-je?... ô songe horrible! ah! je m'éveille enfin...
- Doux éclat!... je revois les rayons du matin...
-
- LA MORT.
-
- Que dis-tu? la nuit règne, et l'hémisphère est sombre.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Non, mes yeux sont ouverts...
-
- LA MORT.
-
- Sous les voiles de l'ombre
- Le délire t'aveugle, et porte en ton cerveau
- Un faux jour, et l'horreur d'un désordre nouveau:
- Des organes troublés effroyable chimère!
- Meurs donc, meurs! il est temps, roi fou, que je t'enterre.
-
- * * * * *
-
- Elle arrache aussitôt l'ame à ce noble corps,
- Qui n'est plus rien: Dieu seul sait ce qu'il fait des morts.
-
-
- Ici la toile tombe, et finit l'acte immense.
- Mais au parterre ému quelle guerre commence!
-
- Que je compare au bruit des torrents et des airs
- Les applaudissements, les sifflets des enfers;
- Que je rappelle ici les volcans, les tempêtes,
- En éternel écho des poétiques têtes,
- Mes vers ne feront pas ouïr à l'auditeur
- Ce cirque furieux, tout vociférateur.
- Oh! c'est en cet instant, Muse, que je t'invoque!
- Prête, prête à mon luth un son perçant et rauque,
- Qui plaise à la discorde et l'imite en ses cris;
- Et non ces doux accents dont les cœurs sont épris,
- Qui charment les humains de langueurs si touchantes,
- Et font aimer la paix, alors que tu la chantes.
- Le tumulte confus du cirque ténébreux
- Long-temps de tous les bruits ne fit qu'un bruit affreux:
- Mais comme, sous les flots d'une épaisse fumée,
- Au faîte d'une ville en des feux abymée,
- Se perd dans un chaos la face des objets,
- Jusqu'à l'heure où, lançant quelques lumineux jets,
- La flamme en ces vapeurs éclaire enfin la vue:
- Ainsi, lorsque la foule applaudit, siffle, et hue,
- Tout se confond d'abord; mais enfin les clameurs
- Distinguent deux partis au milieu des rumeurs:
- L'un, s'écriant, bravo! veut voir l'auteur paraître,
- L'autre, criant, à bas! frémit de le connaître.
- Le rideau cependant remonte; et mille voix
- Font trembler les piliers et le cintre à-la-fois.
-
- Sans frayeur de l'orage, apparaît au théâtre
- L'acteur, encor sali de carmin et de plâtre,
- Qui, dépouillé des traits de Charles-Quint joué,
- Et du manteau tragique aussitôt secoué,
- A repris des Démons les gigantesques formes,
- Et leurs mains, et leurs pieds, armés d'ongles énormes.
- Ce mime est de l'enfer, où son art s'enflamma,
- Le sublime Lekain, le terrible Talma;
- Sensible et déchirant, nul ne fut plus habile
- A peindre l'ame humaine en sa face mobile;
- Son vaste sein, foyer d'un cœur tout véhément,
- De pathétique empli, l'épanche largement:
- S'il imite l'effroi, le remords sur le trône,
- Son front pâle ressemble au front de la Gorgone:
- S'il veut des passions exhaler les douleurs,
- Brisée en longs sanglots, sa voix se fond en pleurs:
- Le parterre, frappé de sa magie extrême,
- Pense, au malheur qu'il feint, voir le malheur lui-même.
- L'acteur ouvrit la bouche, et crut, par ses accents,
- Surmonter la hauteur des bruits retentissants:
- Mais ses lèvres formaient des paroles perdues.
- Ainsi des noirs hivers quand les neiges fondues
- Sur les flancs des rochers tombent avec fracas,
- Si, du torrent grossi traversant les éclats,
- Les voix de deux pasteurs s'appellent des deux rives,
- Son cours emporte et rompt leurs clameurs fugitives.
- La fureur des Démons, et huppés, et titrés,
- Descend de loge en loge aux plus bas des degrés:
- Là, des derniers lutins l'épaisse populace
- Autour des cabaleurs, et se rue, et s'entasse.
- Ainsi, lorsque les grands accordent aux petits
- Ces jeux, payés si cher, qu'on leur donne _gratis_,
- Du plus vil peuple on voit la multitude immense
- Couvrir un cirque entier, sali de sa présence:
- Ainsi l'amas infect de Diables tout fangeux
- Formait le centre obscur du parterre orageux.
- Ce sont bandits, experts en tous métiers perfides:
- Les uns, noirs recruteurs, sont fumants d'homicides;
- D'autres, en plein marché, vendeurs non scrupuleux,
- Ont des litres menteurs, et des poids frauduleux:
- Ceux-là chez nos Thémis s'inscrivent en faussaires;
- Ceux-ci, sur leurs fourneaux, impurs apothicaires,
- Dosent leur arsenic en de coupables mains,
- Et de l'humeur de vivre ils purgent les humains.
- D'autres, fatals Hermès, altèrent la monnaie;
- D'autres sont croque-morts, le sépulcre les paie:
- Apprentis carabins, ceux-là, d'un coup mortel,
- Hâtent l'agonisant, convoité du scalpel.
- Huissiers, greffiers, et clercs, engeance de vampires,
- Ivrognes, débauchés, filoux, escrocs et sbires,
- Sirènes des égoûts, harangères Vénus,
- Sous les bourgeons en fleurs vendant leurs charmes nus;
- Des enfers, en un mot, la plus vile canaille
- Tout-à-coup se déchaîne, et hue, et siffle, et braille.
- Elle garda long-temps un silence hébété,
- Muette d'ignorance et de stupidité:
- Ces ressorts que chez nous le vulgaire idolâtre,
- Les éclatants décors, les beaux coups de théâtre,
- Et le lustre étoilé des princes histrions,
- Avaient conquis, ravi ses admirations:
- Mais, répondant aux cris des nobles galeries,
- Jusqu'aux voûtes monta le cri de ses furies.
- Telle, quand des états les chefs ambitieux
- Donnent le premier branle aux partis factieux,
- L'écume des ruisseaux, la plèbe enorgueillie
- Gronde, fait bouillonner sa plus infâme lie,
- S'emporte, se déborde; et, sous le joug des lois,
- De la démagogie hurlent toutes les voix:
- Telle, de ces damnés la cohue insolente
- Au vaste amphithéâtre imprime l'épouvante.
- Tout rugit: cependant le Stentor des Démons
- Fait sortir ce discours de ses larges poumons;
- Perché sur un haut banc, en épervier farouche,
- Qu'attache un pied crochu sur une vieille souche:
- «Par un juste suffrage accueillons notre acteur,»
- Dit-il, «mais que du drame il nous taise l'auteur.
- «Son ouvrage sans goût, sans règle, sans morale,
- «N'a qu'une vérité hideuse ou triviale.
- «J'ai frémi, mais d'horreur; j'ai ri, mais de pitié.
- «Le monstre qui le fit doit être châtié,
- «Écorché, scié, cuit ... il faut que sur la claie
- «On le traîne, percé d'une éternelle plaie;
- «Ou qu'il soit à l'oubli condamné sans retour:
- «L'orgueil est d'un auteur le plus cruel vautour.
- «Mais non, de notre enfer déchaînons la critique;
- «Qu'il se torde à jamais sous sa dent satirique,
- «Et que, de tous les sens en lambeaux déchiré,
- «Il rende au noir chaos ce qu'il en a tiré.»
-
- Il dit, roulant un œil où pétille sa rage,
- Qui des autres lutins recherche le suffrage:
- Mais l'un des plus bouillants, qui veut lui répliquer,
- Sentant à ses esprits les paroles manquer,
- Pour mieux humilier sa critique verbeuse,
- Lui tire, en grimaçant, une langue moqueuse.
- Celui-ci, pour punir ce dédain trivial,
- Se tourne, en lui montrant son anti-facial.
- Le bruit s'accroît. Voici qu'un autre Diable grimpe,
- Ami du nourrisson de l'infernal Olympe:
- Son aigre voix glapit sur le vacarme entier.
- Tel entre des tambours perce un fifre guerrier.
-
- «Est-ce en vain qu'en ces vers, peintre de la nature,
- «Le poëte, arrachant tout masque à l'imposture,
- «Produit, s'écria-t-il, sans peur, sans préjugé,
- «Du fécond univers un vivant abrégé?
- «L'abandonnera-t-on aux cris de la cabale?
- «Comment du goût, des mœurs, est-il donc le scandale?
- «Il ne saurait blesser les règles des rhéteurs,
- «Étant hors de la loi des classiques auteurs;
- «Non moins original que le furent eux-mêmes
- «Ces hardis inventeurs de nos doctes systêmes,
- «On les siffla jadis; on le hue à son tour:
- «De l'avenir peut-être il deviendra l'amour.
- «Son style, en descendant du ton noble au vulgaire,
- «Évite mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire.
- «A quoi bon asservir l'esprit, né dans son sein,
- «Au modèle idéal de l'antique dessin?
- «La nature est diverse, immense, affreuse, et belle:
- «Son tableau grand, bizarre, et varié comme elle,
- «Alliant tous les tons, rompant chaque unité,
- «Échappe à la froideur de l'uniformité.
- «Les peuples, qu'instruirait le cours d'un tel ouvrage,
- «Voyant périr deux rois, les plus grands de leur âge,
- «L'un, en cerveau brûlé, l'autre, d'un mal impur,
- «Sentiraient que des lois le seul empire est sûr.
- «N'est-ce rien que d'avoir calculé dans sa tête
- «Ce vaste plan moral? l'auteur est-il si bête?
- «Sa fable, dites-vous, mérite un châtiment:
- «Que peint-il? ce qu'au monde on fait impunément.
- «Ne frémissons-nous pas, tout damnés que nous sommes,
- «Lorsqu'il nous faut, témoins des cruautés des hommes,
- «Voir les tigres, les ours, orner leurs écussons,
- «Et leur gloire nourrir et corbeaux et poissons?
- «Voir les peuples agneaux immolés en hosties;
- «Le crime sur l'autel asseoir ses dynasties;
- «Haine, avarice, orgueil, sous de saints capuchons,
- «Dans nos ardents brasiers attiser les brandons;
- «Voir le rire apprêter la corde aux calvinistes,
- «Et la pudeur en proie au viol des papistes;
- «Voir baptiser de sang d'incrédules beautés,
- «Dont la Luxure en froc fouette les nudités:
- «Des bibles, des missels, voir les sinets mystiques
- «Cousus, d'un doigt railleur, aux fesses hérétiques,
- «Par d'enjoués bourreaux, par de gais assassins...
- «Ah! nous-mêmes, près d'eux, nous serions de vrais saints!
- «Osons dire tout...! Non. Notre pudeur m'arrête;
- «Je vous ferais dresser les cornes sur la tête!
- «L'antropophage impie, en son acharnement,
- «Ne fait pas ce qu'ils font, religieusement.
- «Quoi! ces hommes, d'un Dieu se prétendant l'image,
- «L'un par l'autre écrasés, n'écoutent que leur rage!
- «Quoi! ces monstres pourront, dans leurs hideux transports,
- «Percer de traits aigus les ames et les corps,
- «Et viendront nous chanter ces mots, Indépendance,
- «Charité, Sainteté, Chasteté, Tolérance!
- «Oh! préférons l'horreur de nos punitions
- «A ce qu'ont inventé leurs noires passions!
- «Souffrons donc qu'un spectacle aux enfers nous retrace
- «Les vices que sur terre on envisage en face.
- «Craignez-vous que, honteux d'être moqué de nous,
- «L'homme ne se corrige?... Ah! tranquillisez-vous;
- «Ses mœurs seront toujours criminelles, infâmes,
- «Dût-on, chez les mortels, jouer même nos drames.
- «Là, qui les jugerait? un famélique essaim,
- «Vendant le fiel jaloux qui bouillonne en son sein,
- «Dont l'immoralité, ne prêchant que morale,
- «Noie honneur et bon sens dans son encre vénale.
- «Qui les écouterait? des spectateurs légers,
- «Faibles cerveaux, émus par des traits passagers,
- «Et de qui la mémoire, en sa marche incertaine,
- «Oublie où s'attacha le long fil d'une scène;
- «Peu faits pour mesurer par quels puissants efforts
- «Vers un seul but profond tendent de grands ressorts.
- «Honneur à ce travail! il est digne d'un Diable.
- «Craignons que la colère injuste, impitoyable,
- «Comme chez les humains, ne dicte nos arrêts,
- «Dont l'affront éternel nous flétrisse à jamais.
- «Un ouvrage a, par-fois, les beautés qu'on lui nie.
- «Gare au sot tribunal qui proscrit le génie!»
- A ce mot, ô discorde! ô désordre! ô terreur!
- Le cirque est une arène où combat la fureur.
-
- Les princes infernaux lancent dans le parterre
- Trente griffons armés, pour terminer la guerre:
- La rage s'en accroît; on mugit autour d'eux.
- Les Diablesses, fuyant ce spectacle hideux,
- Volent, jetant des cris en nocturnes chouettes.
- Des loges et du cintre on perce les retraites;
- Et se précipitant des plus hauts des balcons
- Sur les derniers des bancs roulent mille Démons.
- Tous ceux de qui la foudre avait brûlé les ailes,
- Titans, demi-roués en leurs chûtes cruelles,
- Bondissent en tombant: telle, d'un pesant choc,
- Si du sommet d'un mont le temps détache un roc,
- Sa masse retentit sur la plaine ébranlée.
-
- Figure, si tu peux, cette horrible mêlée,
- O Muse! aide ma vue à mesurer le tour
- Du parquet infernal éclairé d'un faux jour,
- Plus vaste que ne sont les abymes stériles
- Des ardents souterrains, dévorateurs des villes;
- Et non moins spacieux que le cercle étoilé
- Qu'embrasse un esprit docte, à qui rien n'est voilé;
- Hauteur, d'où les humains, bornés dans leurs limites,
- Paraissent à son œil des mouches et des mites.
-
- Misérables damnés! votre dernier loisir
- S'écoule en ces fureurs promptes à vous saisir:
- L'inflexible Destin déja commande aux Heures
- De vous rendre aux tourments de vos tristes demeures.
-
- Xiphorane descend, et s'écriant trois fois:
- «ANARCHIE!» Oh! quel monstre apparut à sa voix!
- Hydre informe et sans yeux, de ses mains furieuses,
- Elle-même abattant ses têtes odieuses,
- En nourrit une seule; et d'un bandeau sanglant
- Sur ses propres débris la couronne en hurlant:
- Cette tête aggrandie, et d'elle encor frappée,
- Tombe, et l'hydre renaît de sang toujours trempée.
- Tel est le monstre. «Accours, épouse du Chaos,
- «Toi qui souffles la guerre, et qui hais le repos,
- «Des équitables lois ennemie éternelle,
- «Dans tes cent mains, dit-il, que la flamme étincelle.»
- L'hydre aveugle l'entend, plane, et d'un vague essor
- S'abat des hauts plafonds sur les balustres d'or:
- Des décorations la rougeâtre lumière
- Allume tout-à-coup sa torche incendiaire.
- Sous vingt trombes de feu, piliers, voûtes, lambris,
- Croulent sur les démons embrasés et meurtris;
- Et, tel qu'un puits sans fond, le gouffre à ces ruines
- Ouvre, en les entraînant, ses routes intestines.
- Leur immense théâtre en cendres se réduit,
- Et ne laisse après soi que le vide et la nuit.
-
- Sauve-moi de leur gouffre, ô Dieu vengeur du crime!
- Dieu, pour qui notre monde est un point dans l'abyme!
- THÉOSE! être éternel, présent à l'infini!
- A tout ce qui se meut ton mystère est uni.
- Être que tout ignore, et que pourtant mon ame
- Invoque, et sent par-tout quand s'élève sa flamme!
- Dieu, principe sans forme, inaccessible à tous,
- Créateur des soleils qui rayonnent sur nous,
- Auteur de tant de cieux inconnus de la terre,
- Tu formas les tissus de la mouche éphémère;
- Tu n'as pas négligé le ressort palpitant
- De son corps invisible, atôme d'un instant;
- Et la moindre vapeur, globule de rosée,
- Suit ta loi souveraine aux sphères imposée.
- Tout n'est que profondeur qui cache ton pouvoir.
- Toi, que j'ose implorer, te puis-je concevoir?
- Sais-je ce que je suis? pourquoi j'entends et pense?
- Si ton souffle bientôt retire ma présence
- Du théâtre vivant où chacun est acteur,
- Ah! que de l'ordre au moins un moment spectateur,
- Je voie, avant ma mort, l'homme sincère et libre,
- Des lois, reines du monde, observer l'équilibre,
- Saper du fol orgueil l'édifice abattu,
- N'aspirer qu'aux grandeurs de la noble vertu,
- Gouverner par Thémis république ou royaume,
- Juger d'un œil égal le palais et le chaume,
- Ouvrir son toit, son cœur, à l'humble adversité,
- Ne plus, d'un joug sanglant, fouler l'humanité,
- Enrichir par le fer la seule agriculture,
- Paisible conquérant, explorer la Nature,
- Et des Arts, du Commerce, étendant le pouvoir,
- Envahir hardiment les trésors du savoir!
- Dieu! qu'au néant, enfin, rentre l'Hypocrisie,
- Qui change en un enfer le trajet de la vie;
- Et je rendrai sans peine, au sein de l'univers,
- Cette ame qui te cherche, et qui dicta mes vers.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-ON TROUVE DU MÊME AUTEUR,
-
-_Chez BARBA, libraire, galerie du Palais-Royal, derriere le
-Théâtre-Français._
-
- _Agamemnon_ }
- _Ophis_ }
- _Isule et Orovèse_ } tragédies en 5 actes.
- _Charlemagne_ }
- _Pinto_, ou _la journée d'une conspiration_, comédie historique, en
- 5 actes et en prose.
- _Le Frère et la Sœur jumeaux_, }
- _Le faux Bon-Homme_, } comédies en 3 actes.
- _Le Complot domestique,_ }
- _Les Ages Français_, poëme en strophes et en 15 chants.
-
-
-_Chez NEPVEU, libraire, passage des Panoramas, nº 26._
-
- _L'Atlantiade_, ou _la Théogonie Newtonnienne_, poëme en 6 chants.
- _Homère_, }
- _Alexandre_, } poëmes en 4 chants.
- _L'Homme renouvelé_, récit moral, en vers.
- _Agar et Ismaël_, scène orientale.
- _La Méroveïde_, poëme héroï-comique, en octaves, et en 14 chants.
- _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_,
- comédie-épique, en 16 chants.
- _Cours analytique de Littérature générale_, prononcé à l'Athénée de
- Paris, 4 vol. in-8º.
-
-
-_Chez LALOY, libraire, rue de Richelieu, vis-à-vis la rue Feydeau._
-
-_Les quatre Métamorphoses_, poëmes.
-
-
-_Chez FIRMIN-DIDOT, imprimeur du Roi, de l'Institut, et de la Marine,
-rue Jacob, nº 24._
-
- _La Méroveïde_.
- _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_.
-
- * * * * *
-
-Les Éditions de _Plaute_ et de _Christophe-Colomb_, comédies en 3 actes
-et en vers, et de _Baudouin_, _empereur_, tragédie en 3 actes, sont à
-refaire, ayant été détruites dans un incendie.
-
-
-
-
-Corrections.
-
-La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:
-
-p. 256:
-
- LA VIELLE.
- LA VIEILLE.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle
-infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE ***
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