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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle - -Author: Népomucène L. Lemercier - -Release Date: January 12, 2017 [EBook #53950] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - -Note sur la Transcription: - -Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - -Marquage: _mots en italique_ - - - - - LA - PANHYPOCRISIADE, - OU - LE SPECTACLE INFERNAL - DU SEIZIÈME SIÈCLE. - - - - - SE TROUVE A PARIS - - { FIRMIN DIDOT, rue Jacob, nº 24. - CHEZ { NEPVEU, passage des Panoramas, nº 26. - { BARBA, galeries du Palais-Royal, près du théâtre Français. - - - - - LA PANHYPOCRISIADE, - ou - LE SPECTACLE INFERNAL - DU SEIZIÈME SIÈCLE. - - COMÉDIE ÉPIQUE. - - PAR NÉPOMUCÈNE L. LEMERCIER, - MEMBRE DE L'INSTITUT DE FRANCE. - - Incedo per ignes. - - [Illustration] - - A PARIS, - DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, - IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT DE FRANCE, - RUE JACOB, Nº 24. - - M. D. CCC. XIX. - - - - -ÉPITRE - -A DANTE ALIGHIERI. - - -IMPÉRISSABLE DANTE, - -Ou recevras-tu ma lettre? Quels lieux habites-tu, depuis que tu n'es -plus dans ce monde vicieux où, de jour en jour, nous sentons que ton -génie vengeur nous manque? Mon envoi ne te parviendra dans aucun des -cercles qui forment l'immense spirale de ton enfer; ils ne sont que -l'allégorie des horribles réalités de la vie humaine: ni dans les -circuits de ton purgatoire; ils ne figurent que le labyrinthe où nous -égarent nos erreurs passionnées, avant que nous arrivions au repos: -ni dans les limbes de ton paradis; tableau poétique d'une béatitude -et d'une gloire que tes rêves nous ont tracées. Je t'adresse donc cet -écrit dans les régions inconnues, séjour ouvert par l'immortalité aux -ames sublimes d'Homère, de Lucrèce, de Virgile, d'Arioste, de Camoëns, -de Tasse, de Milton, de Klopstock, et de Voltaire. Une messagère -ailée, l'Imagination, te le portera dans l'espace où tu planes avec eux. - -Il faut que je me confesse à toi, profond scrutateur des consciences: -car je rougirais du moindre scrupule, devant ta redoutable ironie. - -J'ai découvert, sous les décombres d'un vieux sanctuaire de la Vérité, -le manuscrit d'un poëte nommé _Mimopeste_, c'est-à-dire, fatal aux -mimes. Je publie son travail comme étant le mien. Son poëme, dont -je m'attribue l'honneur, est intitulé _Panhypocrisiade_; ce qui, -conformément au caractère satirique de son auteur, et à l'étymologie -grecque, signifie POEME SUR TOUTE HYPOCRISIE. - -Il paraît que l'auteur avait ajouté dans son esprit à cette ancienne -maxime de l'ecclésiaste, _vanité des vanités! tout est vanité!_ un -axiôme non moins général sur notre pauvre terre; _hypocrisie des -hypocrisies, tout est hypocrisie_. - -Il a vu les humains tels qu'ils sont: il les a peints tels qu'il les -a vus. S'en fâcheront-ils? non: parce qu'il n'a pas, comme tu l'as -fait si courageusement, marqué d'un sceau réprobateur le front de ses -ennemis personnels; parce qu'il n'a pas, en égalant ton audace, pris -la liberté de mettre dans son enfer des princes, des cardinaux et des -papes vivants; mais qu'au lieu d'y jeter ses contemporains, il n'y a -placé que les morts du seizième âge; et qu'il n'y a point représenté -les hommes qui existent encore. Ceux-ci respirent la franchise; ils -sont la sincérité même, grâce à notre perfectibilité prouvée, et à nos -lumières progressives qui leur ont démontré combien il est superflu de -mentir et de porter des masques! - -J'avais dérobé avec tant de plaisir, au poëte que je vole encore, -l'idée d'une théogonie nouvelle, dont je fis agir les divinités qui -figurèrent les phénomènes de la nature dévoilée par nos sciences dans -mon _Atlantiade_, que je n'ai pu résister à l'envie de commettre ce -nouveau larcin. Tu trouveras ici quelques-uns des mêmes dieux qu'il a -créés, d'après son systême newtonien. Il les introduit dans cet autre -ouvrage hardi qu'il a qualifié du titre de _comédie épique_. - -Si j'eusse voulu l'accompagner de commentaires et de scholies, il -m'eût fallu composer un gros in-folio de bénédictin, sur tout ce -qu'il renferme de relatif à la fable et à l'histoire politique, -ecclésiastique et militaire, sur toutes les curiosités qu'il a -extraites des mémoires. Mais il vaut mieux que j'imite adroitement -certain auteur d'une défense des Jésuites, qui en publia la première -édition sans notes, afin, dit-il plaisamment, que les rats de la -critique qui le voudront éplucher et ronger, viennent se prendre dans -la souricière de leur ignorance. - -Ta mâle philosophie saura saisir le plan moral qu'a suivi le poëte. -Ton siècle t'inspira l'image des tourments de l'Enfer: le sien lui a -inspiré la peinture de ses joyeux divertissements. - -Il aurait eu matière à peindre aussi largement le nôtre, qui lui eût -fourni des scènes non moins terribles que ridicules, et dont voici le -principal sujet, résumé dans quelques vers épigrammatiques. - - Notre beau siècle, en France, ayant planté - Chêne civique, arbre de liberté, - Prophétisa que son ombre immortelle - Étoufferait tiges de royauté: - Puis, en védette, il y mit sentinelle. - Mais vint au poste un rusé bûcheron, - Tourneur expert; or, trompant l'horoscope. - Sa main coupa les branches et le tronc, - Sceptres en fit, à revendre en Europe; - Et le beau siècle enrichit le larron: - Mais la racine est restée, et tient bon. - -Tu me demanderas comment on a souffert qu'on y portât sitôt la coignée; -le dixain suivant va te répondre. - - Nos fiers tribuns, déclamant pour leurs droits, - Foulaient aux pieds couronnes, armoiries; - Nos fiers seigneurs, vantant leurs rêveries, - Juraient amour au pur sang de leurs rois: - Que firent donc tant de grands fanatiques, - Dès qu'un enfant des troubles politiques - S'érigea maître?... Ah! saluant son char, - De royauté les serviteurs antiques - Se sont unis, en lestes domestiques, - A nos Brutus, bons valets de César. - -Un Aristophane n'eût-il pas vu là tout le fonds d'une ample et forte -comédie? mais était-il possible qu'on la jouât sous la censure -oppressive que maintenait à cette époque la tyrannie dont le ciel nous -a délivrés? - - Un pâle trio d'Aristarques, - De ses froids ciseaux coupant tout, - Eut sur le génie et le goût - Le ministère des trois Parques. - -Ces temps ont déja fui: la noble liberté des lettres et de la pensée -revivra sous le règne des lois. - -Montre ce nouveau poëme, quand tu l'auras lu tout entier, à -_Michel-Ange_, à _Shakespeare_, et même au bon _Rabelais_; et, si -l'originalité de cette sorte d'épopée théâtrale leur paraît en accord -avec vos inventions gigantesques, et avec l'indépendance de vos -génies, consulte-les sur sa durée. Peut-être, se riant dans leur barbe -des jugements de nos modernes docteurs, augureront-ils qu'avant un -siècle encore, c'est-à-dire un de vos jours, en style d'immortels, -on l'imprimera plus de vingt fois, quoique étant hors du code des -classiques. - -La haute et mordante raillerie qui l'anime n'est point celle de la -méchanceté, mais d'une vive indignation de la vertu contre le vice. - -Adieu, Dante! je me distrais avec les Muses du spectacle des tristes -discordes. Ainsi que toi, je soupire après les lois stables, -fondamentalement constitutionnelles, qui seules assureraient le -bonheur et l'illustration de ma patrie. Tu fus tour-à-tour poursuivi -des Guelfes et des Gibelins pour t'être précipité trop aveuglément -dans leurs factions: ils proscrivirent ta tête, rasèrent ta maison, -t'accablèrent de calomnies, et tâchèrent d'ensevelir ton nom en -décriant tes poésies, en te réduisant à défendre seul la gloire de -tes propres œuvres; et moi, qu'instruisit ton exemple à m'écarter des -partis pour ne soutenir qu'une juste cause, comment n'ai-je pu me -préserver des attaques perfides, et d'une part des mêmes misères que -tu as endurées? Les hommes punissent donc le refus constant de servir -leurs fureurs, comme l'ardente énergie qui s'efforce à les dompter, le -fer à la main! Ah! la perspective de toute paix est détruite pour les -citoyens, lorsque s'ouvrent une fois les gouffres des révolutions; et -c'est sur-tout à leur entrée que me semblent applicables ces menaces de -tes portes infernales: - - _Per me si va nella città dolente,_ - _Per me si va nell' eterno dolore,_ - _Per me si va tra la perduta gente._ - - * * * * * - - _Lasciate ogni speranza, voi che'ntrate!_ - -Adieu donc! puisse ma mémoire être protégée de la tienne, et ne pas -périr! La vie de l'esprit est ici-bas aussi incertaine que la vie du -corps. Toi, qui nous quittas au quatorzième siècle, tu es plus sûr -de durer que moi qui transcrivais ceci, pour l'avenir, pendant les -premières années du dix-neuvième. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE, POËME. - - -SOMMAIRE DU PREMIER CHANT. - - Exposition du sujet. Le Poëte veut chanter une fête que se donnent - les démons au moment où leurs supplices sont suspendus. Lieu de - l'enfer dans une comète lancée au travers de l'étendue et de - l'obscurité. Description des plaisirs que goûtent les démons, - de leur théâtre, et de la foule qui vient assister au drame - tragi-comique de la vie de _Charles-Quint_, et des révolutions de - son siècle. Peintures de la toile qui couvre l'avant-scène. Là - sont représentées toutes les superstitions du monde terrestre. La - toile se lève, _la Terre_ et _Copernic_ apparaissent. _Copernic_ - instruit celle-ci sur son propre mouvement autour du soleil. - Dialogue _du Temps_, _de l'Espace_, et _de la Terre_, dont les - entretiens terminent le prologue qui prépare le sujet du drame - infernal. Une seconde toile s'abaisse sur le théâtre, et présente - aux spectateurs le tableau de la fausse renommée des héros - sanguinaires. Le drame est prêt à commencer. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT PREMIER. - - MA muse, qui du monde a vu les tragédies - Aux esprits immortels servir de comédies, - Du ciel et de l'enfer va chanter les acteurs, - Les drames, le théâtre, et tous les spectateurs. - - Dieu permit qu'une fois, dans l'empire des diables, - Succédassent les jeux à leurs maux effroyables; - Les carreaux et les fouets restèrent suspendus, - Et de longs cris joyeux y furent entendus. - Je veux, d'un pinceau neuf, essayer les peintures - Des plaisirs de l'enfer, et non de ses tortures. - - Dans l'Ether sans limite, il est des profondeurs - Où des traits du soleil se bornent les splendeurs: - L'espace est traversé par des sphères sans nombre, - Et la lumière au loin le partage avec l'ombre. - D'un côté, sous le deuil, et de l'autre, sous l'or, - Là, règne Lampélie, et là, règne Ennuctor. - De l'astre pur des jours Lampélie est la fille; - Et loin de la carrière où sa présence brille, - Le sceptre d'Ennuctor, dieu de l'obscurité, - Des ténèbres régit l'abyme redouté. - Dans son empire affreux, par-delà notre monde, - Une ardente comète, à jamais vagabonde, - Roule au milieu des nuits, et de son épaisseur - Le seul feu des volcans éclaire la noirceur. - C'est là que sont déchus ces démons si terribles, - Ces hauts titans, l'horreur des fables et des bibles: - Leurs tourments trop chantés ne sont plus inouis; - O muse! chante donc les diables réjouis; - Dis les feux de l'abyme illuminant ses routes, - Les torches en festons pendantes à ses voûtes, - Les phosphores roulant en soleils colorés, - Et les métaux fondus en miroirs épurés: - Dis l'éclat des banquets, et les pompes qu'étale - Dans un gouffre enflammé la cohue infernale. - Spectacle comparable au fol aspect des cours, - Où des fêtes sans joie assemblent un concours - D'hommes blêmes d'ennuis, et de femmes flétries, - Qui rampent, enchaînés d'or et de pierreries; - S'efforçant, à l'envi, de dérider leur front, - Qu'attriste la mémoire ou la peur d'un affront. - Tels sont les noirs esprits, en leur palais funeste: - Ils ne jouissent plus de la clarté céleste; - Des lampions fumants sont leurs astres menteurs; - Leurs faux jardins sont pleins de bouquets imposteurs: - Les lambris lumineux de leurs grands édifices, - Brûlent leurs yeux lassés de brillants artifices; - Et tout ce riche éclat, fatigant appareil, - Les jaunit, les rougit, comme un ardent soleil. - Leurs plaisirs les plus vifs sont les jeux du théâtre. - Sous d'énormes piliers est un amphithéâtre, - Qu'inondent les démons à flots tumultueux, - Accourant applaudir des drames monstrueux. - Leur art, qui de la scène élargit la carrière, - Y fait d'un personnage entrer la vie entière; - Peu jaloux qu'un seul lieu, dans son étroit contour, - Resserre une action terminée en un jour. - De leurs yeux immortels la vue est peu bornée: - Devant eux, comme un point passe une destinée; - Et leur regard saisit avec rapidité, - L'enfance d'un héros, et sa caducité. - Pour nous mieux figurer, tout grossiers que nous sommes, - Ils rapprochent d'instincts les bêtes et les hommes; - De l'œuvre du grand-tout curieux amateurs, - La nature animée a pour eux mille acteurs; - Et parmi les bergers, les rois, les chefs suprêmes, - Ils font intervenir les divinités mêmes. - Ce qui ravit sur-tout leur cœur enclin au mal, - Ce sont les vils tyrans, nés d'un germe infernal, - Dont la noirceur, charmant leur goût diabolique, - Leur semble un rare effet de haute politique; - Bien que des assassins les caractères bas - Montrent les mêmes traits que ces grands scélérats. - Leur dialogue en vers est plaisant et tragique, - Descend à la satire, et s'élève à l'épique; - Et chacun des acteurs, en leurs mœurs ou leurs rangs, - A son propre langage et ses tons différents. - Les démons, au-dessus des plus savants artistes, - Dédaignent les ressorts de nos vains machinistes; - Leurs décorations, en tous leurs changements, - Sont un effet divin de prompts enchantements. - On y voit des hameaux, illusions vivantes, - Des bois, des eaux, des cieux, les images mouvantes, - De magiques châteaux, et de trompeuses fleurs, - Et des feux qui de l'aube imitent les pâleurs. - Faut-il offrir l'aspect du châtiment des crimes, - Ils lèvent le rideau qui cache leurs abymes; - Et leur regard encor s'effraie à pénétrer - Des gouffres, des volcans qu'il ne peut mesurer. - - Déja s'ouvre le cirque à l'innombrable foule: - Tous fondent sur les bancs comme un torrent qui roule, - Et leur plaisir rugit non moins que la douleur. - Sur un mince clinquant de sanglante couleur, - L'œil, en lettres de feu, lit: «_la Charlequinade_, - «Ou _l'orgueil couronné par un siècle malade_; - «Pièce comi-tragique, à divertissements, - «Et tournois, et combats, et grands embrasements.» - - Un nébuleux rideau couvrant d'abord la scène, - Offre, en mille portraits, à l'œil qui s'y promène, - Les masques différents dont l'Erreur en tout lieu - Déguisa de tout temps la face du vrai dieu; - Tableau dont les couleurs charment l'Hypocrisie, - Qui de tant de faux dieux bénit la fantaisie. - Là, sont tous les chaos d'où les religions - Tirèrent de la nuit leurs superstitions. - Comme autant de soleils, au centre de leurs mondes, - En ce rideau, sortant des ténèbres profondes, - Mille divinités, partageant l'univers, - Ont leurs trônes, leurs cieux, leurs olympes divers. - Un monstre gigantesque, à cinq têtes énormes, - D'un ventre sans mesure étale ici les formes; - C'est le puissant Brama, que la crédulité - Fait passer dans un fleuve à l'immortalité: - De son sein, de ses flancs, et de ses pieds fertiles, - S'écoulent les tribus des hameaux et des villes. - Là, ce divin monarque, honoré dans Babel, - Nourrit le feu, du monde élément éternel: - La flamme, sur son front, rayonne en diadême - Et l'astre pur des jours, son lumineux emblême, - Aux hommes éblouis cachant leur créateur, - Sous l'éclat de l'ouvrage en éclipse l'auteur. - Plus loin, brille Mithra dans l'azur diaphane, - Près du doux Oromase et du triste Arimane; - Triple divinité, dont le pouvoir égal - Balance dans le monde et le bien et le mal: - D'un côté sont les cieux, le jour et la science; - De l'autre les enfers, la nuit et l'ignorance. - La grande Isis est là, cherchant son Osiris, - Dont Typhon dispersait les membres en débris: - On lui voit retirer de l'ombre sépulcrale - Ses restes qu'elle assemble, et dresser un haut phalle, - Simulacre fécond, qu'elle veut conserver - De ce que son amour n'en a pu retrouver. - La lune la revêt de parures nouvelles, - Et vers son fils Horus pendent ses huit mamelles. - Le bœuf, le crocodile, et le sphinx, et l'Ibis, - Et le bouc de Mendès, et le chien Anubis, - Sont peints dans le troupeau des bêtes consacrées - Par un peuple brutal à sa suite adorées. - Son époux, nouveau dieu de cent peuples vaincus, - Semble ressuscité sous les traits de Bacchus: - Le lotus sur sa tête en un lierre se change; - Il ne sort plus du Nil, il redescend du Gange, - Tenant pour sceptre un thyrse, et jaloux d'assister - Aux banquets de l'Ida, séjour de Jupiter. - Du trône olympien, le grand fils de Saturne, - Versant les biens, les maux, qu'il puisait dans son urne, - Tonnait, se transformait en aigle impérieux, - En taureau mugissant, en cygne gracieux: - Ses frères, son épouse, et ses fils et ses filles, - Peuplaient tout l'univers de divines familles. - Mais en un plus haut ciel Jéhova s'aperçoit, - Disant au premier jour: «Que la lumière soit.» - Il n'était que splendeur, que gloire, et la lumière - Sous un brûlant éclat voilait sa face entière. - Enfin sur un berceau, mystérieux trésor, - Un pigeon enflammé suspendait son essor, - Tandis que dans les bras d'une mère indigente, - Mère qui paraît vierge à sa grâce innocente, - Dormait l'enfant sauveur, né d'un dieu paternel: - Triple unité, que peint un triangle éternel. - Retracerai-je aux yeux ces légions d'idoles, - Ces pagodes au loin présentant leurs symboles; - Depuis le vieux Lama, l'objet d'honneurs si vains, - Payant l'encens des rois en excréments divins, - Jusqu'au dur Theutatès, si fier de sa massue, - Et de la chaîne d'or à ses lèvres pendue? - Chimères, qui cédaient à celles de la croix, - Pour qui, le fer en main, on criait: «Meurs, ou crois!» - Ces peintures montraient notre sphère embrasée - Sous un glaive sanglant en deux parts divisée. - Des califes géants ouvraient leur paradis - Aux élus forcenés combattant les maudits; - Et les temps, la nature, en traits allégoriques, - Aux peuples éblouis offraient cent dieux antiques. - Les pals et les bûchers qui bordaient ce tableau, - Surchargeaient d'ornements ce mystique rideau. - - Debout, sur ses ergots, le peuple du parterre - Gronde et siffle à l'égal des vents et du tonnerre. - Les princes de l'abyme, empire d'Ennuctor, - Sont dans leur loge assis, derrière un balcon d'or. - Les plus grands, qu'un vain sceptre et que la pourpre accable, - Roidissant par orgueil leur maintien misérable, - Présentent lourdement leur fausse majesté - En spectacle risible à la malignité. - D'autres, de leur écaille étalant la richesse, - Masquent leur front abject d'une feinte noblesse: - Des manteaux étoilés couvrent leurs dos flétris - Par la honte des coups dont ils furent meurtris. - Ceux-ci, moins insolents, sur leur visage infâme - Portent, en traits confus, l'opprobre de leur ame; - Un noir fiel rend amer leur pénible souris. - Ceux-là, de leur splendeur sont gênés et surpris, - Ils n'osent déployer leurs ailes diaprées, - Et déguisent leur queue et leurs griffes dorées. - Non loin de ces démons cornus et soucieux, - Entre elles se rongeant et s'épluchant des yeux, - Leurs épouses dressaient, diablesses arrogantes, - Des aigrettes de feu, des crêtes élégantes: - Leur cœur de jalousie était envenimé; - Leurs lèvres se séchaient d'un dépit enflammé, - Sitôt qu'une rivale, à leurs yeux rayonnante, - Déroulait plus d'émail sur sa croupe traînante; - Ou que, sous ses cheveux, tressés de serpents verts, - Son diadême au loin envoyait plus d'éclairs: - A son tour, celle-ci pâlissait consternée - Quand d'un éclat voisin elle était dominée. - - Cependant un orchestre interrompt les clameurs - De tout le cirque ému par de folles rumeurs. - D'un triple rang d'archets la profonde harmonie, - Que seconde des cors la douceur infinie, - Elève des sons purs, mélodieux, touchants, - Dont tressaillaient les cœurs, tendres échos des chants: - Tantôt ses longs accords soupirent une plainte, - Tantôt en bruits guerriers elle répand la crainte, - Porte les voluptés, la langueur dans les sens, - Et pénètre dans l'ame en aiguillons perçants. - Mais des princes d'enfer la cour est arrivée; - Tous les acteurs sont prêts, et la toile est levée. - - Notre globe apparaît dans un ciel étendu; - Là, plane Copernic, astronome assidu, - Portant sa vue au loin de lunettes armée, - Pour mieux vaincre l'erreur des yeux de Ptolomée. - Ce prologue au sujet sert de commencement; - Ainsi qu'un haut portique ouvre un grand monument. - - -COPERNIC ET LA TERRE. - - COPERNIC. - - Terre, sur le soleil c'est toi qui fais la roue: - Cet astre est ton essieu. - - LA TERRE. - - Mortel, né de ma boue, - Homme, frêle animal, es-tu si curieux - Que d'oser sur ma sphère interroger les cieux? - Tu dois si peu de temps ramper à ma surface! - En toi-même plutôt cherche ce qui se passe. - - COPERNIC. - - Eh! peut-on y voir clair? mon bonnet de docteur - Atteste qu'un scalpel, sous mon œil scrutateur, - A trop souvent, au sein d'une victime humaine, - Cherché par où l'artère est unie à la veine, - Et comment le poumon y forme un sang pourpré - Qui se change en sang noir dans sa course altéré. - Lorsqu'épiant les nerfs, j'ai vu les tiges fines - Des troncs dont le cerveau reçoit tant de racines, - Quand j'ai sondé le crâne où fermente si fort - L'ardeur des passions, qu'éteint sitôt la mort; - Et l'écho du rocher frappé du son qui vole, - Et le souple larynx, route de la parole, - Et du cœur enflammé ce trépied véhément - Qui, partageant le corps en un double fragment, - Soulève en son courroux les voûtes ébranlées - Dont la secousse émeut les entrailles troublées; - Quand j'ai percé l'horreur des replis intestins, - Où se perd et se rompt le fil de nos destins; - Ce foie où la tristesse et le fiel semblent fondre, - Et le sombre embarras du fatal hypocondre: - Je n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé, - Qu'un labyrinthe obscur où je m'étais souillé. - J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même; - Et me refugiant vers la raison suprême, - Honteux de demander, après un vain effort, - Le secret de la vie à la muette mort, - Ma pensée aussitôt recouvrit ces viscères - Dont, trop long-temps encor m'étalant les mystères, - L'image, en tout mortel, m'offrait même souvent - L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encor vivant. - Respectant les tissus où la sage nature - Cache de nos ressorts la fragile structure, - Etonné que des yeux le liquide crystal - Des rayons éthérés fût le mouvant canal, - Vers les grands corps des cieux je levai ma paupière; - Et fier de réfléchir leurs torrents de lumière, - Mon esprit reconnut, planant de toutes parts, - Que plus loin que mon œil il étend ses regards; - Et j'ai vu ma grandeur, en cette intelligence - Qui de la bête à l'homme établit la distance. - - LA TERRE. - - Superbe insecte! eh quoi! tu prétends donc savoir - L'ordre de l'univers, ce qui le fait mouvoir? - Toi, de qui la faiblesse aux erreurs asservie, - N'a pu voir quel principe est l'agent de ta vie! - - COPERNIC. - - Je sais que tu te meus; mais, ignorant pourquoi, - J'en sais sur toi du moins tout autant que sur moi. - - LA TERRE. - - A quoi bon t'enquérir, pour guider ton ménage, - Si le soleil ou moi nous faisons un voyage? - - COPERNIC. - - Ce savoir, inutile à l'étroite raison - Des mortels concentrés au soin de leur maison, - Sert aux explorateurs des bords de nos deux mondes - A nombrer tous leurs pas sur le sol et les ondes, - Et soumet, à l'aspect des astres mieux suivis, - Les terrestres labeurs aux célestes avis. - Si je n'avais connu sur quel axe inclinée - Tu tournes doublement par jour et par année, - Du zodiaque ardent comptant mal les retours, - Je n'eusse pu prévoir les saisons ni les jours, - Ni quand d'un astre, au loin précédant ta planète, - L'apparence changée ou recule, ou s'arrête; - Ni quand, sous l'écliptique ombragée en passant, - La lune cachera son disque brunissant, - Ni combien le soleil se baissant vers ta ligne, - Des jours égaux aux nuits hâte en un an le signe; - Et l'homme ignorerait du midi jusqu'au nord, - Quels mois viendront ouvrir son sillon ou son port. - - LA TERRE. - - Va, subtil raisonneur, dès avant Ptolomée, - Qui me laissa jadis sa relique embaumée, - On mangeait, on buvait, sans regarder si haut. - Chaque animal pour vivre en sait autant qu'il faut. - - COPERNIC. - - Chacun suit son instinct et remplit sa carrière: - Le nôtre est de sonder le monde et la matière: - Et l'esprit qui te pèse et mesure tes pas, - Est plus noble que toi, qui ne te connais pas. - Je préfère un rayon de science profonde - A l'éclat des dehors couvrant ta sphère immonde: - Tu cesses de briller quand la clarté te fuit; - La pensée est la flamme, et veille dans la nuit. - Cette lampe immortelle éclaira Pythagore - Sur l'immobilité du soleil qui te dore. - Déja les temps passés m'ont dit que Nicétas - Te vit sous le soleil variant tes climats, - De ses feux vers l'aurore aller puiser la source - Qu'on croyait au couchant apportés par sa course. - Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert. - Ton étroit diamètre eût-il rien découvert? - Celui de ta carrière est l'immense mesure, - Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre - Touche, au sommet d'un angle, un monde errant dans l'air, - Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther, - Où les astres lointains d'un ciel inaccessible - Cachent dans l'infini leur orbite insensible. - - LA TERRE. - - Ainsi tu brises donc l'antique firmament, - Ceintre de crystal pur, voûte de diamant, - Dont les clous d'or..... - - COPERNIC. - - Erreurs! songes de l'ignorance! - Vains prestiges des sens dupes de l'apparence! - - LA TERRE. - - Crois-tu les détromper? - - COPERNIC. - - L'homme apprendra de moi - Que son soleil si lourd, immense au prix de toi, - Ne peut, pour éclairer ta ronde petitesse, - Au cercle de tes jours rouler avec vîtesse; - Tandis que, pour t'offrir à ses traits éclatants, - En pivotant sur toi, tu tournes moins de temps. - - LA TERRE. - - L'homme ne croira pas qu'un transport si commode - De lui-même, le soir, le rende l'antipode. - Les oiseaux, dira-t-on, du nadir au zénith, - De vue, en fendant l'air, perdraient soudain leur nid. - - COPERNIC. - - On saura qu'avec toi l'atmosphère qui roule, - Entraîne en cheminant ce qui vit sur ta boule; - Comme sur un navire, où tous ceux qu'il conduit - S'imaginent voir fuir tous les objets qu'il fuit. - - LA TERRE. - - Au mortel indolent qui se sent immobile, - Affirme que sans cesse il court de mille en mille, - Et qu'il voyage autant, sans s'en apercevoir, - Que Charles-Quint, toujours fier de se faire voir: - L'ellébore sera le prix de ta remarque, - Elève d'Hippocrate, et beau vainqueur d'Hipparque. - - COPERNIC. - - Je ne m'empresse pas de proclamer à tous - Les lois de ma raison, car les humains sont fous; - Et des contemporains toujours l'ingratitude - Proscrit la vérité conquise par l'étude. - D'Euclide et d'Archimède astronome appuyé, - Je m'avance à pas lents, de doutes effrayé: - Si mon art faisait luire entre les deux solstices - La face des Césars, le poil des Bérénices, - Astrologue menteur, si mes vagues discours - Semblaient mettre d'accord les cieux avec les cours, - Si, dans l'ombre observant mille intrigues secrètes - J'en étais le devin, ainsi que des comètes, - Mon siècle, aimant la fourbe et l'ostentation, - Me nommerait des grands la constellation: - Mais, ne tendant qu'au vrai, je n'ai que Dieu pour maître, - Ce n'est que du tombeau que ma gloire peut naître, - Après les vains fracas qu'on entend éclater - Au nom de tous nos rois, du pape et de Luther. - Retiré loin du bruit, l'ignorance et l'église - Ne sacrifieront point Copernic à Moïse. - Je lègue mon systême à quelque zélateur - Qui sera condamné d'un saint inquisiteur - A renier sa foi sur le cours de la terre: - Tant la vérité plaît aux prêtres de ta sphère! - Adieu. Je crois sentir qu'en fuyant d'ici-bas - L'ame, à son apogée, ignore leurs débats. - - LA TERRE. - - Crains ce périhélie où son feu la dévore. - - COPERNIC. - - Je suis dans le soleil, et je te mire encore. - (Il disparaît.) - - -LA TERRE, L'ESPACE ET LE TEMPS. - - LA TERRE. - - De quels maîtres divins en a donc tant appris - Cet animal pensant, de la lumière épris? - Qui de mes mouvements lui découvrit la trace? - - L'ESPACE ET LE TEMPS. - - Nous. - - LA TERRE. - - Qui donc êtes-vous? - - LE TEMPS. - - Moi, le Temps. - - L'ESPACE. - - Moi, l'Espace. - - LE TEMPS. - - Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule en main, - Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin. - - L'ESPACE. - - C'est moi qui de la voûte où chaque étoile brille - Forme un cadran immense à l'éternelle aiguille. - - LA TERRE. - - Je reconnais ta voix, ô Temps fallacieux, - Qui, par ta double face, à-la-fois jeune et vieux, - Regardes, emportant les mondes sous ton aile, - Le passé qui me fuit, l'avenir qui m'appelle: - Toi, je te reconnais aux cercles azurés - Où sont de tes grandeurs marqués tous les degrés. - - L'ESPACE. - - Fils de l'éternité, le temps produit chaque âge; - Fils de l'immensité, l'espace la partage; - L'immobile infini qu'on ne peut concevoir, - En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir; - On ne saisit qu'en nous les lieux et la durée; - Et par notre puissance, avec art mesurée, - L'esprit, qui tient de nous ses doctes éléments, - De nos rapports unis tire ses jugements. - Ce fut par nos leçons que l'humaine industrie - Te soumit aux calculs de sa géométrie. - Sans l'espace, le temps serait inaperçu; - Sans le temps, de l'espace on n'eût jamais rien su. - - LA TERRE. - - Je ne te comprends pas. - - LE TEMPS. - - Trop ignorante masse! - Sentirais-tu dans l'air toujours changer ta place, - Si tu n'apercevais de moments en moments - Des astres d'alentour les divers changements? - Le terme de leur cours, leur vîtesse inégale, - Ne t'instruisent-ils pas par leur double intervalle? - C'est ainsi qu'un chasseur, en décochant deux traits, - Les juge lents ou prompts d'autant que loin ou près - Vers le but de leur vol un même instant les porte: - Et tout ce qui se meut s'estime de la sorte. - - L'ESPACE. - - Oui, des corps circulant dans ma capacité, - La pesanteur s'égale à leur vélocité; - C'est par nos seuls avis que l'homme qui te sonde - Sait que ta lune agit sur les reflux de l'onde, - Et connaît que ton pôle en sa nutation - Borne à vingt-cinq mille ans sa révolution: - C'est peu que de prévoir les phases des planètes, - Il suit dans notre sein les retours des comètes, - Trace la parabole où leurs feux sont perdus, - Et prédit aux mortels qu'ils ne les verront plus. - - LA TERRE. - - Ce petit être-là reçut un haut génie! - - LE TEMPS. - - Non, le temps éternel, l'étendue infinie, - Où le temps mesurable et l'espace apparent - Emportent l'univers et passent en courant, - Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre; - Son esprit jusque-là ne put jamais s'étendre; - Et n'attachant à tout qu'un sens matériel, - Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel. - Il faut que des moments, des lieux et des figures, - Pour être comparés, lui prêtent leurs mesures; - Et le temps fixe et vrai, le vide illimité, - Se cache autant à lui que la divinité. - Que de choses pourtant, véritables mystères, - Que sa science ignore, et nomme des chimères! - Dieu même, à sa faiblesse invisible en tout point, - Parce qu'il est voilé, lui semble n'être point. - - L'ESPACE. - - Eh! l'homme, qui toujours examine et compare, - Médite peu le fond, et son esprit s'égare. - Par le temps et l'espace il compte les instants, - Et ne sait ce que c'est que l'espace et le temps. - Un an est un long siècle à son impatience; - Un siècle n'est qu'un jour pour sa vaine espérance: - Son orgueil ne voit pas que tout son avenir - Dans le passé rapide est tout près de finir. - Terre, un quart de ton globe, inutile domaine, - Aux mortels couronnés paraît suffire à peine; - Tandis que leurs sujets, n'arpentant qu'un jardin, - S'étonnent des grandeurs de son étroit confin. - Ainsi, toujours trompé sur tout ce qu'il embrasse, - L'homme se croit durable et sans borne en sa place; - La mort vient, le dépouille, et je reprends sur lui - Jusqu'au lieu resserré d'où son corps même a fui: - Car, tout passe en mon sein, emporté par les âges; - Le monde en doit sortir, et même ses images. - - LE TEMPS. - - Un drame néanmoins va montrer aux démons - Ce que font les mortels pour leurs rangs et leurs noms, - Et l'âge où Charles-Quint, en fatiguant sa vie, - A cru s'éterniser sur ta superficie. - - LA TERRE. - - Où donc est le théâtre où ses traits sont offerts? - - L'ESPACE. - - Aux enfers. - - LA TERRE. - - En quels lieux sont cachés les enfers? - - L'ESPACE. - - L'erreur se les figure au centre de ton globe: - Une comète au loin dans la nuit les dérobe, - Monde errant, embrasé, plus vaste que le tien; - Car, dans l'immensité, ton orbe entier n'est rien. - Tu le sais: dans le vide il est tant de demeures! - Adieu! poursuis ta route, et roule au gré des heures. - - * * * * * - - Là finit le prologue, on voit tout s'éclipser; - L'acte, image du siècle, enfin va commencer. - Mais sur la scène encor s'abaisse un second voile: - La fausse renommée y brille en une toile - Où le pinceau traça le triomphe des chars, - Au temple de mémoire entraînant les Césars. - Quelques sages, témoins de leurs superbes rôles, - Soit dédain, soit pitié qui haussât leurs épaules, - Courrouçaient d'un souris les centaures d'acier - Qui de leur sabre nu croyaient les effrayer. - On voyait des grandeurs les cimes orageuses - Sur des remparts en feu, qu'en ses courses fangeuses - Entourait de replis un long fleuve sanglant. - Les noirs torrents du Styx, le Phlégéton brûlant, - Dont l'horreur fabuleuse épouvante les ames, - N'ont rien de plus affreux, dans leurs eaux, dans leurs flammes, - Qu'un cours de sang humain, roulant à gros bouillons, - Où surnagent encor, en proie aux tourbillons, - Des pieds, des corps tronqués, des mains, de pâles têtes. - Cependant le vainqueur, dont les palmes sont prêtes, - Traverse le carnage; et, rougi de ce sang, - L'affreux jour qui s'y plonge en s'y réfléchissant - Fait reluire au passage une pourpre enflammée, - Vêtement du héros cher à la renommée; - Tandis qu'un peuple aveugle entend de toutes parts - Les trompettes, les chants, les cris, et les pétards. - - L'enfer se plaît à voir que du sang qui s'étale - La lueur rejaillit en pourpre triomphale. - Le peintre est applaudi par les noirs spectateurs. - La toile enfin remonte, et fait place aux acteurs. - - - - - LA PANHYPOCRISIADE. - - CHANT DEUXIEME. - - -SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHANT. - - La toile se lève. Description du lieu de la scène. L'amiral - _Bonnivet_, endormi dans sa tente, aperçoit l'image de sa - maîtresse, qui lui reproche d'avoir entraîné les Français en - Italie, moins pour leur gloire que par le desir de la revoir à - Milan. Entretien de _Clément Marot_ et de l'amiral. Apparition - de l'ombre _de Bayard_ au pied d'un chêne, devant le _Connétable - de Bourbon_, qu'il laisse avec la _Conscience_. Scène entre _la - Conscience_ et _le Connétable_ transfuge. Dialogue de la _Mort_ - et d'une _Fourmi_. Pressentiment que s'exprime à soi-même _le - chêne_ antique sous lequel apparut Bayard. Histoire et chûte de - ce vieux arbre, arraché par des soldats. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT DEUXIÈME. - - LE théâtre présente, en un château gothique, - Une chambre, que pare un lit non moins antique: - La nuit y règne encor sous deux rideaux épais - Brodés à larges fleurs, surmontés par un dais. - Là, s'agite en dormant un chef plein de vaillance, - Qui pour François-Premier a manié la lance, - Bonnivet, dont le camp siége au bord du Tésin: - Les vîtraux sont blanchis des rayons du matin. - Vers le lit du guerrier une image se glisse; - Fille du souvenir, c'est la belle Clérice. - - -BONNIVET ET L'IMAGE DE CLÉRICE. - -L'IMAGE DE CLÉRICE. - - Tu languis, amiral! n'est-ce donc pas pour moi - Que tu fis traverser les Alpes à ton roi? - Si j'en crois les baisers et les mots de ta bouche, - Milan n'eut rien pour toi de plus doux que ma couche. - Moi, folle Italienne, ardente en mon amour, - Je te fis oublier tes Lucrèces de cour: - D'autant plus préférable à ces illustres belles, - Qu'alors qu'on les subjugue on est fatigué d'elles; - Tandis que sans façon me laissant obtenir, - Quand on sort de mes bras, on veut y revenir. - L'abandon inquiet de vos prudes maîtresses - Ne vaut pas les transports de mes vives caresses, - Et leur triste scrupule, et leurs plaisirs gênés - Embrasent moins vos sens que mes sens effrénés. - Mon port a-t-il perdu ses graces attrayantes? - Ai-je les yeux moins vifs, les lèvres moins riantes, - Le col moins blanc, le sein moins ferme et moins poli, - Le bras, le pied, le..... quoi? qu'ai-je de moins joli? - Ah! mon cher Bonnivet! tu brûles, tu soupires, - Et l'ardeur qui t'émeut dit ce que tu desires..... - Viens donc. - - BONNIVET. - - O ma Clérice! objet aimable et beau! - Déja tu m'apparus vers ce double ruisseau - Qui, mêlant ses tributs pour former la Durance, - Des rocs de Briançon coule avec abondance. - Là, dans ma couche ainsi réveillant mes desirs, - Tu me vins de Milan retracer les plaisirs: - Tes appas demi-nus me ravirent en songe; - Et quand de tes baisers je goûtais le mensonge, - Tu semblas t'échapper comme une ombre sans corps, - Loin du lit qu'en désordre avaient mis tes transports. - - L'IMAGE DE CLÉRICE. - - J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte, - Au sein de l'Italie à tes armes rouverte, - T'attirer doucement par le secret pouvoir - Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir. - Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte, - Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte, - Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons, - Tu poussas son armée à repasser les monts. - Ah! de ton éloquence héroïque, suprême, - Ma flamme était la source inconnue à toi-même. - Tu crus, en confondant les plus sages guerriers, - N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers; - Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie - Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie. - Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi - Au milieu des périls entraînât, sur ta foi, - Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille, - Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille? - Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus - Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus. - (L'image disparaît.) - - BONNIVET, _s'éveillant_. - - Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne. - Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne..... - Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil. - Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil? - A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!.... - Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie! - Non, non, dans les périls dont je me sens pressé, - Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé: - Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène; - Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène. - Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois; - Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits, - Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes, - Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes, - Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux - Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux. - Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices, - Mettre une armée entière au bord des précipices, - Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats; - Les conduire en aveugle à de lointains combats! - Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire? - Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire; - Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part, - Je vins ici venger nos affronts et Bayard. - - -CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET. - - BONNIVET. - - C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore! - - MAROT. - - Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore; - Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux, - Quand l'heure matinale attèle ses chevaux. - J'aime à voir de son char la lumière vermeille - Luire au camp des Français, que le clairon éveille; - Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer - Emailler les vallons étincelants de fer. - - BONNIVET. - - Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes, - Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes. - - MAROT. - - Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour - Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour. - - BONNIVET. - - Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses, - Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses. - - MAROT. - - Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour, - Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour. - - BONNIVET. - - La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique, - Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique. - - MAROT. - - La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon, - Protège en moi du Pinde un humble nourrisson: - Je l'aide quelquefois des avis de ma muse - A tourner plaisamment un conte qui l'amuse. - Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit, - Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit. - - BONNIVET. - - Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve? - - MAROT. - - La Pallas de nos jours doit être ma Minerve. - Est-ce un sujet de glose aux malins envieux? - - BONNIVET. - - Que fait donc votre muse, absente de ses yeux? - - MAROT. - - Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée. - - BONNIVET. - - Brave rimeur, courage! A quand votre épopée? - - MAROT. - - Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer - Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser. - Un poëme renaît sur d'héroïques cendres. - Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres! - N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours, - Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours. - - BONNIVET. - - Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées - Votre docte Phébus élève nos trophées. - - MAROT. - - Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements - Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements. - - BONNIVET. - - Ah! les héros outrés et la fiction pure, - Des œuvres d'Apollon sont la seule parure; - Et de grands mots, tirés du latin et du grec, - Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec. - Voilà ce qui soutient les vaines renommées - Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées. - - MAROT. - - Si je connais votre art ainsi que vous le mien, - Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien. - Chacun notre métier: perdons la frénésie - Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie. - Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert, - Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd; - Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage, - Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge. - Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil. - L'Europe ne doit plus voir un double soleil: - Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède. - - BONNIVET. - - S'il m'écoute, il vaincra. - - MAROT. - - Que Dieu vous soit en aide! - - BONNIVET. - - Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant, - Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent - Recevront mes soudards comme révérends pères. - - MAROT. - - Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères. - - * * * * * - - Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats, - Que la virginité, dévolue aux prélats, - Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches: - Car de l'honneur dévot le diable aime les taches. - - Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés. - La scène offre aux regards des chemins isolés; - Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine: - Sur de larges vallons Pavie au loin domine. - Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts - Des arbres dont le soir déja noircit les troncs: - Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge. - Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge, - Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux, - Transfuge de la France, et proscrit belliqueux. - C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes; - Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes, - Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois, - Et remplissent les airs de murmurantes voix. - Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre; - Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre. - - BOURBON. - - Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir: - L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir; - Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée - Cédera pour sa honte à ma gloire offensée. - Heureux François-Premier, tremble d'être puni - Par ce même mortel que ta haine a banni. - Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître, - Des brigues de ta cour me vengera peut-être; - Et je te convaincrai, plaisir digne de moi! - Qu'un sujet outragé peut avilir un roi. - Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?... - Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?..... - C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné, - Me jeter en mourant un regard indigné! - C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature, - Sa longue épée en croix, et sa pesante armure..... - Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....! - Pour m'arracher la bride il étend une main....! - Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je.... - Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige! - Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu...... - Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu? - Rentre au lit de la mort, ou cette lance..... - - L'OMBRE DE BAYARD. - - Approche. - Je suis le chevalier sans peur et sans reproche. - - BOURBON. - - Qui t'a fait du tombeau quitter la froide nuit? - - L'OMBRE DE BAYARD. - - Bayard vient consterner l'orgueil qui te conduit. - - BOURBON. - - Ton roi, dont l'amitié t'honora dans ta vie, - Humilia souvent ma vertu poursuivie: - Lui dûmes-nous tous deux garder la même foi? - - L'OMBRE DE BAYARD. - - L'honneur pour nos pareils n'a qu'une même loi. - - BOURBON. - - J'abhorrais d'un tyran l'injustice hautaine. - - L'OMBRE DE BAYARD. - - Lorsqu'il daigna de moi, modeste capitaine, - Recevoir l'accolade, aux champs de Marignan, - Valois s'annonca-t-il en superbe tyran, - Lui qui devant l'honneur de la chevalerie - Courba sa tête auguste, espoir de la patrie? - - BOURBON. - - Il voulut d'un prestige exalter nos vertus, - Pour vaincre ses rivaux par nos mains abattus. - - L'OMBRE DE BAYARD. - - Tu les sers contre lui, Connétable perfide! - Regarde à tes côtés cette vierge rigide: - Elle te redira qu'on doit au lit d'honneur - Mourir pour son pays sans reproche et sans peur. - Adieu! va, déloyal! ton vil triomphe approche: - Mais tu n'éviteras la peur ni le reproche. - (L'ombre disparaît.) - - - BOURBON ET LA CONSCIENCE. - - BOURBON. - - Où suis-je?... Oracle affreux qui confond mon orgueil! - O spectre tout armé, déserteur du cercueil, - Serais-tu des enfers l'organe et le ministre? - Arrête, ombre sévère!... Ah! quel adieu sinistre!... - Il s'enfonce à travers l'épaisseur des forêts, - Silencieux comme elle, et sombre en tous ses traits... - Il fuit.... il a soufflé le désordre en mon ame.... - O mânes redoutés!... Mais toi, maligne femme, - Toi, parle; que veux-tu? l'horreur de cet instant - Doit-elle provoquer ton sourire insultant? - Pourquoi, d'un blanc si pur couverte tout entière, - Me blesser dans la nuit par ta vive lumière? - - LA CONSCIENCE. - - Traître! la Conscience enfin te veut parler. - - BOURBON. - - Importune! à mon camp laisse moi revoler. - - LA CONSCIENCE. - - L'ombre du preux Bayard m'ordonna de te suivre: - N'attends pas que de moi nul effort te délivre. - Je ne te quitte plus. - - BOURBON. - - Eh bien, suis mon coursier. - - LA CONSCIENCE. - - J'ai des ailes: sur toi je fonds en épervier. - - BOURBON. - - Crois-tu m'épouvanter comme un enfant timide? - - LA CONSCIENCE. - - Ma présence a glacé plus d'un cœur intrépide. - Je te rendrai la paix, si tu me fais juger - Que sans crime tu vends ton bras à l'étranger. - - BOURBON. - - N'ai-je pas de Valois, par un zélé service, - Conquis et mérité la faveur protectrice? - - LA CONSCIENCE. - - Du rang de connétable il paya tes exploits, - Et son amitié tendre aggrandit tes emplois. - - BOURBON. - - Bientôt l'ingrat lui-même, en brisant son ouvrage, - Ne m'a-t-il pas ravi jusqu'à mon héritage? - - LA CONSCIENCE. - - Ta fière indépendance, ambitieux soldat, - Dans l'état prétendait s'ériger un état. - - BOURBON. - - Sa mère m'y forçait: Louise, à qui la France - Laisse aujourd'hui porter le poids de la régence, - Calomniait par-tout mes projets soupçonnés; - Depuis que, méprisant ses amours surannés, - Je refusai mes sens et mon jeune veuvage - A l'offre de son lit dont m'écartait son âge. - Une vieille coquette, implacable en ce point, - Poursuit qui la dédaigne, et ne pardonne point. - Elle me dépouilla de mon bien légitime: - Fallait-il au couteau me livrer en victime? - Elle, sa cour, son fils, ne m'opprimaient-ils pas? - Quel vil principe ont eu nos illustres débats! - - LA CONSCIENCE. - - Toujours d'un beau prétexte on se farde à soi-même - Ses petites noirceurs, son infamie extrême: - Mais, démentant au fond les dehors affectés, - J'éclaire les méchants sur leurs difformités. - Il valait mieux attendre, et détromper ton maître, - Que d'encourir sa haine, et devenir un traître. - - BOURBON. - - Pour les peuples ingrats et les rois insolents, - Des traîtres tels que moi sont des Coriolans. - - LA CONSCIENCE. - - S'appuyer de grands noms aux pervers est facile: - Si tu fais le Romain, imite donc Camille: - Proscrit des sénateurs, exilé généreux, - Il ne s'en est vengé qu'en triomphant pour eux: - Et si Coriolan a droit qu'on le révère, - C'est par son repentir, né des pleurs d'une mère. - Cesse donc, en rival d'un malheureux héros, - D'embraser ton pays au prix de ton repos: - Ou si son noble exemple a pour toi quelques charmes, - La patrie est ta mère; eh bien! rends lui les armes. - - BOURBON. - - Chacun dirait bientôt que faible, irrésolu, - Je ne n'ai rien su jamais de ce que j'ai voulu, - Que, tour-à-tour quittant l'empereur et la France, - J'ai doublement trahi l'une et l'autre puissance; - Et qu'entre ces partis, homme toujours douteux, - Je mérite à-la-fois le mépris de tous deux. - - LA CONSCIENCE. - - C'est donc la vanité qui seule t'aiguillonne - Dans le chemin du crime où ton cœur s'abandonne? - Insensé! ton orgueil a-t-il moins à souffrir - Parmi ces étrangers à qui tu vins t'offrir? - Les rivaux, dont ta gloire excite le murmure, - Te disputent ta place en te nommant parjure: - L'ombrageux Charles-Quint soupçonne qu'aujourd'hui - Perfide envers ton roi, tu peux l'être envers lui. - Il repaît ton espoir de promesses frivoles: - Tu le sers par des faits, il s'acquitte en paroles; - Et Pesquaire, et Lannoy, tes compagnons guerriers, - D'un sourcil dédaigneux insultent tes lauriers: - Le regard des soldats et leur malin sourire - Te dit ce que leur bouche a besoin de te dire; - Et ton crime t'expose à l'affront que tu fuis, - Chez ceux que tu quittas, et chez ceux que tu suis. - Ah! qu'il eût mieux valu, recherchant la retraite, - Dévorant, loin des cours, une douleur muette, - Te montrer au-dessus de tes fiers ennemis, - Et digne des grandeurs où le sort t'eût remis! - Que produit en ces lieux ton courage inutile? - Tout transfuge est à charge à qui lui donne asyle; - Un mépris défiant accueille ses secours. - Je te plains: le dépit t'agite à mes discours; - Ils pénètrent ton cœur non moins que les morsures - D'un aspic dont le fiel irrite les piqûres..... - Où vas-tu donc? pourquoi tes éperons sanglants - D'un innocent cheval déchirent-ils les flancs?... - Tu reviens malgré toi sous ces rameaux funèbres, - Sous ce chêne, où Bayard est sorti des ténèbres: - Ses traits, ses derniers mots t'ont frappé de terreur. - - BOURBON. - - Conscience, tais-toi! tu n'es rien qu'une erreur, - Des sens désordonnés un vaporeux prestige..... - A te craindre, à t'ouïr, quelle force m'oblige? - Peux-tu m'ôter mes biens, mon crédit et mon rang? - Peux-tu blesser ma chair, et répandre mon sang? - As-tu, pour m'attaquer, une pique, une épée?..... - Menteuse vision de toute ame trompée, - Tes scrupules craintifs alarment les dévots, - Les femmes, les mourants, et non pas les héros. - - LA CONSCIENCE. - - Superbe! à ma rigueur ne crois pas te soustraire: - Je punis tes pareils ainsi que le vulgaire. - Inévitable, prompte à condamner le mal, - Tout coupable frémit devant mon tribunal. - On ne me voit en main le glaive ni la lance: - Mais de mon équité l'invisible vengeance - S'arme de traits aigus dont je perce le cœur - De tel qui me bravait par un discours moqueur. - C'est moi qui fais rougir l'altière courtisane - De l'or dont l'enrichit l'amour qu'elle profane; - C'est moi qui, trahissant les voleurs les plus fins, - Par-fois, sur leur visage écrivis leurs larcins. - Souvent pour le forçat échappé de la chaîne - Mon secret jugement est la plus rude gêne: - Au meurtrier obscur comme au noble brigand, - Je montre, à tous les coins, l'échafaud qui l'attend. - J'humilie à ma voix plus d'un Séjan illustre, - Devant l'homme qui n'a que sa vertu pour lustre: - Je pince nuit et jour les vils Amphitryons - Qui laissent Jupiter aggrandir leurs maisons; - Je mords la Danaé qui l'appelle à son aide; - Et ma verge en courroux fouette son Ganymède. - Pour toi, héros de titre et non héros de fait, - Je te ferai sentir qu'on te fuit, qu'on te hait, - Que, te rendant la vie à toi-même importune, - Tourmenté sur la roue où te mit la fortune, - Sans retour arraché des routes du devoir, - Ton audace est en toi l'effet du désespoir. - Pars donc! rejoins ton camp; va singer le grand homme. - - BOURBON. - - Laisse-moi. - - LA CONSCIENCE. - - Je te suis. - - BOURBON. - - Quoi! toujours? - - LA CONSCIENCE. - - Jusqu'à Rome. - - * * * * * - - Elle dit: mais Bourbon, lançant un œil hagard - Autour du sombre chêne où reparut Bayard, - Pique de l'éperon; et du pied, en arrière, - Son coursier en partant touche une fourmillière, - Populeuse cité, qu'écrase en un moment - De ses amples greniers l'entier écroulement. - Les démons, dont la vue est perçante et divine, - Pleins d'un vif intérêt contemplent sa ruine: - Des rangs les plus lointains de leur cirque étendu, - Ils attachent leurs yeux sur ce peuple éperdu, - Dont se sauve à grand'peine une fourmi tremblante, - Qui, grimpant au travers de l'arène roulante, - Dans le commun naufrage enfin trouvant un port, - Atteint le haut d'une herbe; et là, parle à la Mort. - - -LA FOURMI ET LA MORT. - - LA FOURMI. - - Où fuirai-je? ô désastre! ah! tout tombe en poussière... - Quel gouffre ensevelit ma nation entière? - Eh quoi! la terre, hélas! ébranlant ses soutiens, - Engloutit nos travaux, nos familles, nos biens... - Ciel! protège la cime où je fuis la tempête; - O Mort! épargne-moi: cruelle Mort! arrête. - Je suis seule échappée aux abymes ouverts..... - Prétends-tu qu'avec moi finisse l'univers? - - LA MORT. - - Que dis-tu, faible insecte, et quelle est ta pensée? - Toute ta république à jamais renversée - Changera seulement ton étroit horizon: - L'ordre de l'univers en souffrira-t-il? Non. - - LA FOURMI. - - Ah! Dieu qui fit pour nous l'ombre, la clarté pure, - Les eaux, les fleurs, les fruits, et toute la nature, - Ne t'a pas commandé de nous exterminer. - - LA MORT. - - Le Dieu qui fit vos jours m'a dit de les borner. - Ce Dieu fit tout pour vous comme pour chaque race - Dont la foule innombrable arrive au monde, et passe. - - LA FOURMI. - - O triste Mort! fléau de la création! - - LA MORT. - - Moi! je la reproduis par la destruction. - Chaque individu meurt, l'espèce est éternelle: - Je dois les frapper tous, et ne puis rien sur elle. - Quand je viens les saisir, Dieu qui sait bien pourquoi - Ne voit pas que la mort ait rien de triste en soi. - - LA FOURMI. - - Ainsi donc, sans pitié tu m'ôteras la vie, - Comme à ce peuple, hélas! tu l'as déja ravie! - Eh! qu'avions-nous besoin d'établir nos maisons, - D'y nourrir nos enfants à l'abri des saisons, - Et de tant signaler notre active industrie, - Nos politiques lois, nos soins pour la patrie? - - LA MORT. - - Ces mœurs sont votre instinct jusqu'au temps du trépas; - Par elles vous viviez, ne les déplorez pas. - - LA FOURMI. - - Après l'ébranlement de tout notre hémisphère, - Des êtres tels que nous restent-ils sur la terre? - - LA MORT. - - Pauvre fourmi! le choc a brouillé ton cerveau. - A quelques pas d'ici cherche un abri nouveau: - Tes yeux y trouveront des peuplades semblables - A celle qui périt sous un monceau de sables; - Bientôt, vers le butin courant par millions, - Elles vont t'enrôler en leurs noirs bataillons. - - LA FOURMI. - - Quel pouvoir a, du sol agitant la surface, - Subverti nos états et la terrestre masse? - - LA MORT. - - Le pied d'un animal, et non le bras d'un Dieu, - Renversa votre empire en traversant ce lieu. - - LA FOURMI. - - Quel colosse puissant! - - LA MORT. - - Ce colosse superbe - N'est qu'un cheval mortel, qui foule et qui paît l'herbe. - Aveugles l'un pour l'autre, et d'instinct séparés, - Vous existez ensemble et vous vous ignorez: - Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrême; - Ta petitesse aux siens te dérobe de même. - Ainsi tant d'animaux, diversement produits, - Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits: - Tour-à-tour l'un de l'autre utile nourriture, - A tous également je les livre en pâture; - Et, les cédant sans choix aux rongeants appétits, - L'aigle est en proie au ver, et les forts aux petits. - Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible, - Au long dos écaillé d'émeraude flexible, - Ce lézard, dont la gueule effrayait vos cités? - Un serpent en dîna dans ses trous écartés. - Ce pivert, qui dardait une langue afilée - Sur votre colonie à sa faim immolée, - Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueur - Fut pris d'un épervier, qui lui rongea le cœur. - Cet ennemi si prompt, ignoré de ta vue, - Craint d'autres ennemis dont la serre le tue. - Tous vivent de carnage; et, rebelles au sort, - Tous, quand vient leur instant, se plaignent de la mort. - - LA FOURMI. - - Ces créatures-là n'ont pas des destinées - Si tristes que la nôtre et sitôt terminées? - - LA MORT. - - Etonne-toi bien moins de tes destins si courts, - Que de naître si faible, et de compter des jours. - Effet prodigieux de la toute-puissance, - Qui, d'organes si fins protégeant l'existence, - Défend à mille chocs de rompre les ressorts - Par qui ton cœur palpite en un si frêle corps! - Que peut contre mes dards ta fragile cuirasse? - Comment affermis-tu ton regard dans l'espace, - Et respires-tu l'air, souvent pernicieux - Au plus robuste oiseau né pour braver les cieux? - Ne murmure donc plus si ton destin s'arrête. - L'herbe qui maintenant te porte sur son faîte, - Doit-elle autant durer que ce chêne au longs bras, - Grand être, encor vivant, que tu ne connais pas? - Ce géant des forêts va sous ma faulx encore - Gémir, atteint des coups d'un être qu'il ignore; - Cet être enfin, c'est l'homme, orgueilleux animal. - Et des lieux qu'il parcourt tyran le plus fatal. - - * * * * * - - La Mort avait parlé: du creux de l'arbre antique, - Un hibou fit ouïr son cri mélancolique: - Au présage annoncé par sa sinistre voix - Le chêne à part se dit, en langage des bois: - - LE CHÊNE. - - Malheureux arbre! En moi quel tumulte s'élève! - Je sens que vers mon cœur se retire ma sève: - Mes membres ont tremblé, comme ils tremblent souvent - Du frisson qui les glace à l'approche du vent. - Cependant la fraîcheur et la paix m'environne: - Nul choc ne m'avertit qu'il pleuve ni qu'il tonne: - De tous les points divers de l'espace éthéré - La nuit souffle sur moi l'air le plus épuré. - Quel noir pressentiment m'épouvante, me glace? - M'annonce-t-il ma fin? moi, dont l'antique race - A peuplé l'univers de tant d'arbres fameux! - La nature me dit que je suis grand comme eux: - En mon accroissement nul voisin ne m'arrête: - Je sens loin de mon tronc se balancer ma tête: - Je sens mes bras des cieux mesurer la hauteur, - Et mes pieds des enfers sonder la profondeur. - Ah, qu'importe! La mort va m'entraîner peut-être..... - Sais-je comment, pourquoi, je commençai de naître? - Sais-je comment, pourquoi, sitôt je périrai? - Immobile sur terre, en moi seul retiré, - Je ne vois ni n'entends: aucune voix n'exhale - Le trouble qui saisit mon ame végétale; - Mais sensible aux objets qui me viennent saisir, - Non moins que la douleur j'éprouve le plaisir. - Cent hivers, m'arrachant ma robe de verdure, - M'ont déja fait subir leur piquante froidure, - Et, glaçant mes rameaux comprimés et roidis, - Ont chargé de frimas mes membres engourdis: - Mais lorsque du printemps les ailes caressantes - Revenaient protéger mes feuilles renaissantes, - Quel charme de sentir sa main me délivrer, - Ma sève plus active en mes veines errer, - La force déployer mes tiges vigoureuses, - Le germe entrer au sein de mes fleurs amoureuses, - Et se multipliant par mille extrémités, - Rapporter à mon cœur toutes leurs voluptés! - Quelle douceur je goûte à boire la rosée, - Et les sucs de la terre à mes pieds arrosée, - Lorsque des chauds étés les feux étincelants - Brûlent ma chevelure et desséchent mes flancs! - Dans le recueillement du nocturne silence, - De mon secret sommeil paisible jouissance, - Que semblent respecter le mouvement des airs - Et les hôtes nourris sous mes ombrages verts, - J'attends l'heure où par-tout les chantres de l'aurore - Font tendrement frémir mon écorce sonore. - Si j'ai peine à dompter les vents et leurs fureurs, - Des torrents de la pluie affreux avant-coureurs; - Si la foudre, sur moi gravant des cicatrices, - M'a déja de la mort annoncé les supplices; - N'ai-je donc pas, ô Dieu! sujet de redouter - La perte des plaisirs qu'elle viendra m'ôter? - Encor plein de verdeur, mon feu va-t-il s'éteindre? - Je jouis de la vie; ô Mort, je dois te craindre. - - * * * * * - - Il dit: on aperçoit quelques soldats épars: - De hauts bonnets velus ombrageaient leurs regards: - Leurs mains portaient un càble, et leur dos une hache: - Leur visage fendu par leur double moustache, - Leur teint où de la vigne a bourgeonné la fleur, - D'un prêtre qui les suit relevaient la pâleur; - C'était leur aumônier; et, cousu d'aiguillettes, - Leur commandant, tout fier de jeunes épaulettes, - En Céphale nouveau, devançait le matin: - Armé d'un court fusil, il poursuit le butin; - Et chassant les oiseaux, familles bocagères, - S'exerce en les tuant à mieux tuer ses frères. - - -UN AUMONIER, UN CAPITAINE, UN OFFICIER, ET QUELQUES SOLDATS. - - LE CAPITAINE. - - Voici le lieu marqué pour nos détachements: - Ces bois nous serviront de bons retranchements: - Faites-en sur la route un abattis en forme. - - L'OFFICIER. - - Camarades, holà! coupez cet arbre énorme. - - L'AUMÔNIER. - - La parole de Dieu s'accomplit en nos temps, - Messieurs: tout est fauché comme l'herbe des champs: - L'orgueilleux dont le front est voisin de la nue, - Tombe, et meurt à jamais quand son heure est venue. - - LE CAPITAINE. - - Quoi! votre charité s'étend-elle à ces bois, - L'abbé? vous en parlez comme on parle des rois! - - L'AUMÔNIER. - - Cet arbre est né comme eux superbe et périssable. - Que lui sert aujourd'hui que l'histoire ou la fable - De son antique honneur ait rempli l'univers? - Car si nous en croyons tous les siècles divers, - La plaine de Membré vit son aïeul auguste - Protéger de ses bras la famille d'un juste. - Les chênes, ses parents, quoique sourds et sans yeux, - Devenus à Dodone organes des faux dieux, - Exhalaient de leur tronc une voix prophétique, - Oracle interrogé des confins de l'Attique. - La dryade, au sortir de leur sein verdoyant, - Aux voyageurs divins montrait un front riant; - Et leur feuille ondoyante en couronnes civiques - Ceignait dans les cités les têtes héroïques. - De la Tamise au Rhône, et du Rhin à l'Oder, - Gaulois, Germains, frappant des boucliers de fer, - Ont de sanglants autels honoré ses ancêtres: - On vit, la serpe en main, leurs homicides prêtres, - Perçant les airs de chants mêlés aux sons du cor, - De son gui consacré couper les bourgeons d'or. - Son corps, depuis ce temps, a recelé des fées: - Ses bras des chevaliers portèrent les trophées; - Et, de fragiles nœuds durables monuments, - Ses flancs en leur écorce ont reçu les serments - Des amours plus légers que les oiseaux sans nombre - Peuple ailé qui voltige et bâtit sous son ombre. - Eh bien! tant d'attributs ne préserveront pas - Ce vieux roi des forêts de pourrir ici-bas. - - L'OFFICIER, _aux soldats_. - - Frappez, sciez, taillez, sappez, fouillez la terre. - - L'AUMÔNIER. - - Rien n'est donc à l'abri des fleaux de la guerre! - Combien tous ces soldats et leur chef rugissant - Signalent de courroux contre un arbre innocent! - Hier, contre un moulin ils écumaient de rage; - Et demain leur fureur va brûler un village. - Sot délire! - - UN SOLDAT. - - Voyez ce chat-huant qui fuit!..... - - LE CAPITAINE, _tirant sur l'oiseau_. - - Pour ton œil faux et louche il n'est plus assez nuit.... - A bas! tu n'iras plus, quand l'ombre tend ses voiles, - Chasser dans la campagne aux lueurs des étoiles. - - L'AUMÔNIER. - - Quel luxe de plumage en son obscurité! - De la création riche diversité!.... - - LE SOLDAT. - - Une taupe en ces trous?.. tiens, meurs en ton coin sombre. - - LE CAPITAINE. - - La taupe dans son nid, le hibou dans son ombre, - Ont subi le destin de tant d'hommes peureux - Souvent frappés de mort dans leur lit ténébreux. - - L'AUMÔNIER. - - Les dangers sont par-tout: il n'est d'autre science - Que de mettre en Dieu seul toute sa confiance. - - LE CHÊNE. - - Quelle force m'ébranle?.... - - LA MORT. - - Ah! tu gémis en vain. - - LE CHÊNE. - - Je chancelle.... - - LA MORT. - - Il est temps de céder à ma main: - Du sol qui t'a nourri j'arrache ta racine, - Tombe, et remplis le ciel du bruit de ta ruine! - Adieu! j'entends de Mars le bronze au loin tonner, - Et sur des bords sanglants ma fureur va planer. - - L'arbre alors se renverse, et tout le voisinage - Perd à jamais sa vue et son antique ombrage. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT TROISIÈME. - - -SOMMAIRE DU TROISIÈME CHANT. - - Description des camps retranchés de _François-Premier_ sous Pavie, - et de ceux de _Bourbon_, _Lannoi_ et _Pesquaire_. Discours - des chefs qui haranguent leurs soldats avant la bataille. - _Les Vents._ Dialogue du chevalier _la Trimouille_ et de la - _Mort_. Combat. Dialogue de la _Peur_, de la _Honte_, et du duc - _d'Alençon_. Mort de l'amiral _Bonnivet_ et de _la Trimouille_. - Entretien de _François-Premier_ vaincu; discours et mort de - son cheval. Invocation du roi au soleil, témoin de sa défaite. - Discours d'_Hélion_, dieu du soleil. Applaudissements des démons, - spectateurs de ces différentes scènes. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT TROISIÈME. - - LE théâtre changé soudain offre aux regards - Les plaines où Pavie élève ses remparts: - Des escadrons par-tout, rangés sous leurs bannières, - Bordent les champs lointains d'éclatantes barrières; - Les piques, hérissant les épais bataillons, - Forment des murs d'acier, lancent mille rayons. - Sur leurs foudres ici par des chevaux traînées, - Chantent, le verre en main, de fumants Salmonées: - Là, des soldats vont boire en des brocs de liqueurs - Le mépris des dangers dont s'enivrent leurs cœurs; - Là, se hâte l'adieu d'ardentes vivandières, - Veuves deux fois le jour, et Ménades grossières. - Non loin, à triples rangs marchent des corps nombreux; - Les fifres, le tambour, guident leurs pieds poudreux; - Et le clairon aigu, les sonores tymbales, - Répondent aux canons, tonnant par intervalles. - D'un côté c'est Bourbon, qui, plein du feu de Mars, - Conduit de Charles-Quint les flottants étendards; - Lannoy partage ici l'armée avec Pesquaire: - De l'autre, impatient des hasards de la guerre, - François-Premier commande à ses preux chevaliers: - Sa vive Salamandre et l'or de ses colliers, - Sa plume, d'un beau front décorant la jeunesse, - Ses cheveux demi-ras, sa longue barbe épaisse, - La candeur de ses traits, la hauteur de son port, - Sur tous les autres chefs le signalent d'abord: - Il leur parle de lui moins que de la patrie. - Henri-d'Albret est là, de qui l'ame aguerrie - Dispute à Charles-Quint le sceptre Navarois: - Son sang, d'où sortira le plus aimé des rois, - D'une ardeur martiale enflamme son visage. - Après lui vient Saint-Pol, son émule en courage, - Favori de Valois, dans sa cour sans rival; - A son port, à son luxe, on le croit son égal. - Plus loin, avec lenteur s'avance la Trimouille; - Il courbe un front pensif que l'âge enfin dépouille: - Treize lustres passés le virent chez trois rois - Blanchir sous le fardeau d'un belliqueux harnois; - Vieux, son vieux corselet atteste un long service. - A ses côtés paraît le noble la Palisse, - Sage ami de Bayard, plus froid, non moins vaillant; - Sous un maintien tranquille il cache un cœur bouillant. - Bonnivet, ton coursier hennit devant ta troupe; - L'image de Clérice alors montée en croupe - Te presse; et l'on distingue et Lambesc, et Brion, - Parmi vingt chefs brillants et d'armure et de nom. - - L'Imprévoyance accourt, et d'un aile étourdie - Plane autour d'eux, levant une tête hardie, - Prête à les aveugler d'un magique bandeau - Dont le prisme éblouit, et change tout en beau. - Les Vents poussent des cris d'orgueil et de colère; - Et de ses premiers feux l'astre du jour éclaire - Ces atômes guerriers, se disputant un coin - Sur le globe terrestre où lui seul brille au loin. - - -PESQUAIRE, SES SOLDATS, ET LES VENTS. - - PESQUAIRE. - - Amis de la fortune et de la renommée, - Soldats! portons secours à Pavie affamée. - L'ennemi, dans son camp faussement attaqué, - S'épouvante déja de s'y voir provoqué: - S'ils nous cèdent la route, allons sauver Pavie; - S'ils arrêtent nos pas, arrachons-leur la vie. - Croyez-en et Pesquaire, et Bourbon, et Lannoy; - Méprisez les Français et leur superbe roi. - L'Italie, aisément par leurs armes surprise, - Fut de tout temps perdue aussitôt que conquise: - Légers, impatients, non moins que hasardeux, - Quand leur fougue est à bout, on ne craint plus rien d'eux. - Les longs travaux d'un siége, épuisant leur armée, - Ont ralenti leur force à demi consumée: - Leur prince est loin d'avoir en ses rangs complétés - Tous les soldats qu'il paie et qui lui sont comptés: - Las, faibles, appauvris de garnisons lointaines, - Trahis des alliés, désertant par centaines, - Ces troupeaux de Gaulois vont fuir devant le char - De l'heureux Charles-Quint, notre nouveau César. - Vive notre empereur! mort à cette canaille! - - LES SOLDATS. - - Vive notre empereur! oui, livrons la bataille! - - LES VENTS. - - Quelles clameurs, mon frère! ah! je fuis plein d'horreur... - --La mer ne hurle pas avec tant de fureur. - --Vers le camp des Français tes ailes sont tendues, - Va, porte-leur ces voix dans les airs répandues. - --Mon frère, je venais sur les bords du Tésin - Semer l'esprit des fleurs qui parfumaient mon sein, - Agiter doucement les cloches matinales: - Hélas! faut-il, percé du sifflement des balles, - Souffler l'odeur du sang et la poudre à canon, - Des mousquets tout le jour vomir l'horrible son, - Et, rapides courriers de subites alarmes, - Faire au loin retentir la tempête des armes? - --Eh bien! renvoyons-nous tous les bruits des combats, - Frappons dans les deux camps l'oreille des soldats, - Et, chassant coup-sur-coup la grêle meurtrière, - Volons chargés de cris, de flamme, et de poussière. - - -FRANÇOIS-PREMIER, LES CHEFS, LES SOLDATS DE SON ARMÉE, L'IMPRÉVOYANCE, -LA MORT, LES VENTS, ET LES HEURES. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Dignes vengeurs des lys, voici l'heure et le jour - De signaler pour eux votre honorable amour. - On ose rallumer autour de nos enceintes - Des foudres qu'à jamais nous devions croire éteintes; - Entendez nos rivaux dans nos camps insultés - Braver de Marignan les vainqueurs redoutés! - C'est peu que ce combat soit nommé par l'histoire - Le combat des Géants, titre immortel de gloire!... - Ah! s'ils l'ont oublié, réprimons leur transport: - Leur attaque a donné le signal de leur mort. - Marchons! et vous saurez contre leur insolence - Ce que peut votre zèle aidé par ma présence. - Sied-il que votre roi, moins digne de son nom, - Tarde encor à punir le transfuge Bourbon? - Sied-il qu'un déserteur, qu'un ingrat, qu'un rebelle, - Nous force à reculer vers quelque citadelle? - Que servit notre essor, qui, s'ouvrant des chemins, - Surprit au haut des monts l'aigle altier des Germains, - S'il nous faut, reployant nos ailes inutiles, - Sous les Alpes ramper, fuir en lâches reptiles? - Non; ces monts éternels, gardant mon souvenir, - Ne diront point ma honte aux âges à venir: - Je ne repasserai sur leurs têtes blanchies - Qu'en des routes encore avec honneur franchies..... - Il semble que du ciel je les entends crier: - «Vos ennemis sont là; courez les foudroyer, - «Soldats! vos premiers coups, dont la France se vante, - «Font devant vos drapeaux élancer l'épouvante: - «Le bruit par-tout semé de tant d'exploits heureux - «D'avance les terrasse, et gronde encor sur eux.» - Ne balançons donc pas, et terminons la guerre. - Frappons, foulons aux pieds Lannoy, Bourbon, Pesquaire. - Mon rival apprendra que ses fiers généraux - Sur le bord du Tésin ont trouvé nos héros; - Et qu'à jamais rentré dans mes mains souveraines, - Le duché de Milan est un de mes domaines. - - UN CAPITAINE. - - Gloire à notre Alexandre! et feu sur tout coquin - Osant nommer César le pâle Charles-Quint! - - SOLDATS. - - Vive, vive le roi! mort à cette canaille! - - L'IMPRÉVOYANCE. - - Grand roi! l'heure est propice à livrer la bataille. - Ceins mon divin bandeau: marche, et vois rayonner - Les palmes que ta main s'apprête à moissonner. - L'empereur, lent et sombre, est né pour les désastres: - Toi, prompt, fier et hardi, tu vas toucher les astres. - - HENRI-D'ALBRET. - - O Chabanne, voyez que, malgré vous et moi, - La folle Imprévoyance aveugle votre roi. - - LA PALISSE. - - Ah! quiconque à la guerre est jaloux de la gloire, - N'a qu'un but devant lui, ce but est la victoire. - La constance n'est point l'opiniâtreté. - «Laissons, disais-je au roi, ce siége en vain tenté: - «Ecartons-nous plutôt de la ville investie - «Que de perdre en un coup le gain de la partie. - «Nos rivaux, épuisés par la route et la faim, - «D'eux-mêmes en marchant se détruiront enfin: - «Sire, alors paraissons; et les villes charmées - «Vous apportant leurs clés, s'ouvrant à vos armées, - «Admireront comment, arbitre des hasards, - «Vous hâtez vos succès par de sages retards.» - Tels étaient nos avis: l'instant de le convaincre - Est passé maintenant. On canonne ... allons vaincre! - - HENRI-D'ALBRET. - - Au feu, mes compagnons! fondons sur ces gens-ci; - Vous n'avez nul péril à redouter ici: - La victoire est à nous; leur mort est assurée. - - LA PALISSE. - - Au feu, vaillants soldats! allons à la curée. - Nous sommes les plus forts: ces gens vont devant nous - Fuir comme les moutons à l'approche des loups. - - SAINT-POL. - - Mes amis, ce sont là les pillards du Mexique: - Tuons-les! empochons tout l'or de l'Amérique. - - LA MORT. - - Oh! comme du butin ces guerriers trop jaloux - Courent, bride abattue, au-devant de mes coups! - Agitez tous leurs sens d'une rage insensée, - Tambour, fifre, trompette; ôtez-leur la pensée. - - Vieux la Trimouille, toi, parmi tes escadrons - Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts. - - LA TRIMOUILLE. - - C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée - M'avertit que ta faulx sur ma tête est levée. - - LA MORT. - - Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs? - - LA TRIMOUILLE. - - Me fais-tu peur? - - LA MORT. - - Malgré les dehors que tu prends, - Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas envie? - - LA TRIMOUILLE. - - Non, je sais préférer mon honneur à ma vie. - - LA MORT. - - Tu te roidis, brave homme: hélas! qu'en ce moment - Ton courage affecté me sourit tristement! - - LA TRIMOUILLE. - - J'ai toujours sans effroi contemplé ton image. - - LA MORT. - - Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage: - Mais lorsque les regards m'envisagent de près, - Mon aspect fait frémir: conviens-en. - - LA TRIMOUILLE. - - Moi! jamais. - - LA MORT. - - Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée - De lauriers éclatants se montre couronnée; - La gloire, de son voile, aux regards des héros - Cache les vers hideux qui me rongent les os: - On vante mes cyprès. Cependant ma présence - Hier à la retraite exhortait ta prudence: - Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux; - Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux; - Et ton coursier, l'œil morne, et baissant la crinière, - Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière. - C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain, - Ne pourront de ma faulx parer le coup certain. - Va te faire immoler... Un jour, ta vieille armure - Sera de ton château l'honorable parure! - Mais quand de tes périls je t'accours avertir, - Aux crédules soldats oseras-tu mentir; - Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse - Ces jeunes campagnards, milice valeureuse? - - LA TRIMOUILLE. - - Laisse-moi les guider, ne les consterne pas. - Avancez, mes enfants! et signalez vos bras! - Je vous parle en bon père, et vous le dis sans feindre; - Ici tout à gagner, et nulle perte à craindre. - - BONNIVET. - - Bien, mon vieux chevalier! c'est parler comme il faut. - - LA TRIMOUILLE. - - Nous mentons en damnés; ce jour-ci sera chaud. - Je te l'ai dit. - - BONNIVET. - - Ami, que rien ne t'effarouche: - Nous vaincrons. - - L'IMAGE DE CLÉRICE. - - Bonnivet, ce soir, viens dans ma couche! - - BONNIVET. - - Ai-je temps d'y songer dans ce bruyant conflit? - Gare ici que la mort me creuse un autre lit. - - L'IMAGE DE CLÉRICE. - - Souviens-toi qu'à ces bords j'attachai ta constance: - J'ai dans l'événement plus de part qu'on ne pense. - - BONNIVET. - - Folle image! va-t'en..... mes braves canonniers, - Là-bas, de l'ennemi les bataillons entiers - Des portes de Pavie ont tenté le passage..... - De nos feux sur leur route allez grossir l'orage; - Et dirigeant contre eux vos tonnerres roulants, - Faites pleuvoir le fer et le plomb sur leurs flancs. - - LA MORT. - - Quel tumulte!... La foule et se disperse et crie..... - Déchargez la fureur de votre artillerie! - Redoublez, éclatez, mousquetades, obus! - Voilà, voilà les rangs entr'ouverts et rompus.... - Les escadrons ployant sous le feu qui les perce; - Chevaux et fantassins, tout tombe, se renverse..... - Têtes, jambes et bras, affreux lambeaux, volez! - Plumets, bonnets sanglants, casques vides, roulez! - Grondez, bouches d'airain, mes organes fidèles, - Vomissez la terreur et mes flèches cruelles..... - Bourbon, soutiens le choc... Ah! ah! je m'aperçois - Que ton front a pâli pour la première fois..... - Pesquaire, de bien près j'ai passé sur ta tête... - Toi, qui viens si fougueux, l'arquebuse t'arrête, - Jeune officier buveur, qui te battais si bien! - Tu dédaignais l'hymen, la paix du citoyen; - Où t'a conduit l'orgueil d'une ardeur martiale? - Dans ton bel âge, atteint d'une homicide balle, - Tu n'es plus! ton œil fier ne verra plus le ciel. - Et vous, qui, sur les monts, nourris de lait, de miel, - Innocents, respiriez dans la libre Helvétie; - Et vous, pauvres enfants de l'âpre Carinthie, - Qui vendîtes vos jours au prix de quelques sous, - Troupeaux que j'achetai, tombez donc sous mes coups. - Quoi donc? vous reculez, trop timides recrues! - Ah! jamais tant d'horreurs ne vous sont apparues; - La mort est inflexible à vos cris qu'elle entend. - «Mon vieux père, dis-tu, dans ses vignes m'attend...» - Tu ne fouleras plus la pourpre des vendanges, - Rougis tes pieds au sang qui fume dans les fanges. - «Moi, ma femme au hameau compte sur mon retour..» - Elle peut dans ton lit soudain changer d'amour: - Son sein fécondera les baisers d'un autre homme. - Toi donc, que je t'égorge, et toi, que je t'assomme! - Je cours à pas plus prompts que le pied des fuyards.. - Mais quoi! vous franchissez vos fossés, vos remparts, - Français!... De vos rivaux j'ai fait un long carnage: - Eh bien, dans votre sang il faut donc que je nage; - Et que, trompant le sort, je tourne mes rigueurs - Sur vous et votre roi qui vous croyez vainqueurs. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Amis! sonnez la chasse, et forçons dans l'arène - Tous ces timides cerfs nous fuyant par la plaine. - - LA TRIMOUILLE. - - Sire, hors de ce camp pourquoi vous élancer? - Entre eux et vos canons c'est trop mal vous placer. - - MAROT. - - Suivons de Marignan le héros tutélaire! - - SAINT-POL. - - Qui connaît les périls n'est pas si téméraire: - Qui n'en courut jamais s'y lance trop avant. - - MAROT. - - Qui les prévoit le moins en sort le plus souvent. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Quoi! Marot tient l'épée ainsi que la trompette! - - MAROT. - - Sire, on n'est pas poltron parce qu'on est poëte: - Tyrthée, Eschyle, Alcée, ont bravé les hasards. - Un vrai fils d'Apollon n'a jamais peur de Mars. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - A moi, mes défenseurs! au butin! à la gloire! - Partons. - - LES SOLDATS. - - Vive le roi!... Mort! Massacre! Victoire! - - LES VENTS. - - Ah! d'horreur et de bruit quel effroyable cours! - O rage!... il nous suffoque.... il rend les échos sourds... - Mais les bronzes français sont réduits à se taire.... - La force a rallié les troupes de Pesquaire.... - Vole, à toi ce salpêtre!...--A toi, bombes, boulets! - --Tremblez, clochers lointains, ponts, remparts, et palais! - --Eh bien? nos promptes sœurs, eh bien, filles ailées, - Avez-vous du canon pu compter les volées, - Heures, qui vous hâtez de rappeler Vesper? - Précipitez ce jour, rendez la paix à l'air. - Nous, aux quartiers voisins où Montmorenci veille, - Portons de ce combat l'avis à son oreille. - - * * * * * - - Ils volent: un prestige incroyable à nos yeux - Rend soudain les démons présents à d'autres lieux, - Et plus prompt que les vents les transporte en des plaines - Où d'un camp retranché siégeaient les capitaines. - - -LE DUC D'ALENÇON, MONTMORENCI, ET LES HEURES. - - MONTMORENCI. - - Oh! quel bruit sourd ... des airs entendez-vous le son? - Votre frère combat, noble duc d'Alençon! - - D'ALENÇON. - - Oui, des Vents empressés je reçois le message. - Le roi cueillera-t-il des lauriers sans partage? - Courons de Charles-Quint punir les vils agents; - Passons leur sur le ventre, écrasons tous ses gens. - Les malheurs de Lautrec au sein de l'Italie - De leur superbe audace exaltaient la folie: - Maintenant nos soldats ont de fermes appuis; - Mon frère est dans l'armée, et moi-même j'y suis. - - MONTMORENCI. - - Commandez, monseigneur: les voilà tous en selle. - - LES HEURES. - - Nous t'amenons, ô Mort, une troupe nouvelle: - Esclaves du destin, ministres de sa loi, - Pourquoi nous soumet-il à ce funeste emploi? - Ah? qu'il nous plairait mieux, riantes, fortunées, - De guider pas à pas d'agréables journées, - De rouler mollement un cercle de plaisirs - Qui des heureux humains charmât tous les loisirs, - Jusqu'au temps où l'ennui de leur vieillesse éteinte - Verrait de jours sans pleurs le doux terme sans crainte! - - * * * * * - - A peine d'Alençon arrivent les soldats - Aux bords ensanglantés par les premier combats, - Qu'une horrible Déesse au tumulte échappée - Pousse à grands cris vers eux sa voix entrecoupée. - - LA PEUR, _aux soldats du duc d'Alençon_. - - Fuyez! tout est perdu! sauvez-vous, malheureux!... - Vos nombreux ennemis sont des Géants affreux... - Ici frappe le sabre et d'estoc et de taille... - Ici la lance brille, et là pleut la mitraille.... - Au froid de mes frissons c'est résister assez.... - Vos fronts pâles, vos yeux hagards, vos poils dressés, - Vous rendent l'un à l'autre un spectacle effroyable... - Fuyez, fût-ce en enfer! laissez la gloire au diable! - Mais quoi? ne vois-je pas d'Alençon arrivé, - Tout coloré d'orgueil, marchant le nez levé? - De ces fanfarons-là l'audace est passagère: - Son œil flottant trahit son douteux caractère: - Brave, et non courageux, plein de fausse chaleur, - Quand sa fougue le quitte, il reste sans valeur: - Son teint, dès qu'on lui parle, et s'altère et varie; - Et mon souffle imprévu va glacer sa furie. - - -D'ALENÇON, LA PEUR, ET LA HONTE. - - D'ALENÇON, _à ses soldats_. - - Comment, lâches fuyards, la terreur vous abat? - Poltrons, où courez-vous? retournez au combat. - - LA PEUR. - - Ah, prince! il n'est plus temps!... - - D'ALENÇON. - - L'honneur, sa loi suprême. - Commande.... Eh quoi, Français? vous fuyez! - - LA PEUR. - - Fuis toi-même. - - D'ALENÇON. - - Que fait le roi mon frère? - - LA PEUR. - - On l'ignore: va, fuis. - - D'ALENÇON. - - Quoi? les chefs? Quoi? les grands?... - - LA PEUR. - - Le fer les a détruits: - Allemands, Espagnols, les ont pressés en foule... - Regarde ce désordre et tout le sang qui coule. - Fuis, te dis-je. - - LA HONTE. - - Toi, fuir! Prince, songe à ton rang. - - LA PEUR. - - Ne songe plus qu'à vivre, et regarde ce sang! - - LA HONTE. - - Infâme Peur, tais-toi. - - LA PEUR. - - Tais-toi, gênante Honte. - - LA HONTE. - - Mon pouvoir te vaincra. - - LA PEUR. - - Mon horreur te surmonte. - - LA HONTE. - - Beau-frère d'un grand roi, n'écoute point la peur! - - LA PEUR. - - Homme, iras-tu mourir par un orgueil trompeur? - - LA HONTE. - - A sa fuite aujourd'hui sa dignité s'oppose: - N'est-il pas prince? - - LA PEUR. - - Eh bien! je le métamorphose. - Tel que devant l'autour fuirait un passereau, - Le prince disparu s'envole en prompt oiseau: - Frémissant de tomber en des serres cruelles, - Le voilà, plein de crainte, emporté par des ailes, - Qui des Alpes franchit la cime en palpitant, - Et déja dans Lyon rentre au nid qui l'attend. - - LA HONTE. - - Va, je l'y poursuivrai pour son ignominie: - Et là, d'un repentir sa lâcheté punie - Apprendra s'il devait, trop prompt à s'alarmer, - En oiseau fugitif, se laisser transformer. - Là, redevenant homme, un fond de bile noire - Dans son lit agité l'étouffera sans gloire, - Méprisé d'une épouse, inflexible Pallas, - Pour avoir fuit la mort, qu'il n'évitera pas. - Telle est la fin du lâche, abhorré de soi-même. - D'où revient Bonnivet, sanglant, poudreux et blême? - Aux deux flancs de l'armée en vain te montres-tu? - En vain ton fier courage a par-tout combattu, - L'image de Clérice et ta folle imprudence - Ont ruiné ta gloire, et ton prince, et la France. - Vois ces morts entassés, vois tes derniers amis, - Victimes des hasards à qui tu les soumis. - Rougis donc, insensé.... Tu lèves ta visière! - Essaie, essaie encore à souffrir la lumière. - - BONNIVET. - - Non, non, je l'ai trop vue ... affrontons le vainqueur: - Qu'il connaisse mes traits, et me perce le cœur. - Je dois, sans rechercher ni secours ni retraite, - Sauvant au moins ma gloire, expier ma défaite. - Lansquenets, Castillans, je ris de vos clameurs: - Mourez, ou tuez-moi.... Dieu! j'expire.... - - LA TRIMOUILLE. - - Tu meurs, - Obstiné Bonnivet! ma vieille expérience - Eût mérité peut-être un peu de confiance. - Dans le conseil du roi ta voix m'a repoussé: - Tu te flattais.... ô Dieu! Dieu! quel plomb m'a blessé! - Le sang à gros bouillons coule sur mon visage... - Ici finit pour moi la course d'un long âge! - Ma valeur t'a bravée au déclin de mes ans, - O mort!... tu n'as pas fait dresser mes cheveux blancs... - Quel nouveau coup m'atteint! la force m'est ravie.... - Hélas!... adieu, mon roi, ma famille, et la vie! - - CASTALDO. - - Buzarto, laisse-moi mon noble prisonnier. - - BUZARTO. - - Castaldo, j'ai tué moi-même son coursier. - - CASTALDO. - - Français, parle, réponds, qui de nous est ton maître. - - LA PALISSE. - - De l'ami de Bayard nul de vous ne peut l'être. - Sous mon cheval mourant, dans la poudre tombé, - Dieu seul me désarma, lorsque je succombai. - - BUZARTO. - - Nul de nous ne l'aura: terminons la querelle. - - CASTALDO. - - Ah, scélérat!... - - BUZARTO. - - Du coup vois jaillir sa cervelle. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - O Galéas! ô toi, qui péris le dernier, - De ton roi vainement tu fus le bouclier. - Tu tombes, malheureux! qui pourrait me défendre?.. - A me saisir vivant oserait-on prétendre? - D'avance par la mort dépouillé d'attributs, - Roi sans armée, hélas! on ne me connaît plus. - Je n'ai plus d'autre espoir qu'un trépas qui m'honore.... - En ce gros d'assaillants tout prêt à fondre encore, - O mon vaillant coursier! jetons-nous tous les deux.. - Quoi? m'abandonnes-tu, compagnon belliqueux? - - LE COURSIER DU ROI. - - Mon maître, n'ai-je pas, secondant ton courage, - Tout le jour, écumé de fatigue et de rage? - Le sang baigne mes flancs, le sang rougit mon frein: - Percé de mille coups sous mon harnois d'airain, - Lassé d'avoir bondi sur les morts et les armes, - Je sens mon feu s'éteindre, et je verse des larmes.. - Crains d'être dans ma chûte entraîné sous mon poids. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - D'un dernier serviteur ô merveilleuse voix! - - LE COURSIER DU ROI. - - Orgueilleux de la main qui daignait me conduire, - Sous la pourpre et sous l'or toujours fier de reluire, - J'espérais, trop superbe, encor plein de vigueur, - Ramener aux Français leur monarque vainqueur, - Et, dans tes beaux haras et tes gras pâturages, - Charmer long-temps les yeux des belles et des pages.. - Mais, hélas! c'en est fait! et ma chair et mes os - Resteront sur ces bords, pâture des oiseaux. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Trop docile animal! te voilà sans haleine, - Parmi tous les humains que ma fortune entraîne! - Que t'importaient mes droits au duché de Milan, - Pour en mourir victime ainsi qu'un courtisan! - Tu fus non moins aveugle en ton obéissance, - Et reçois aujourd'hui la même récompense. - Que puis-je maintenant, sans hommes, ni chevaux? - Mortel qu'on nomme roi, sens le peu que tu vaux! - - POMPÉRANT. - - Sire, avec vous encor je soutiendrai l'orage. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Guerrier, dis-moi ton nom, montre-moi ton visage: - Sous ta visière en vain je tâche à découvrir - Quel digne chevalier accourt me secourir. - - BOURBON. - - Victoire, de la mort parcours l'affreux théâtre! - - LANNOY. - - Accablons des Français ce reste opiniâtre. - - PESQUAIRE. - - Ces chevaliers encor tiennent le glaive en main. - Qu'ils se rendent à nous, ou qu'ils tombent soudain. - - POMPÉRANT, _au roi_. - - On vient! on fond sur nous!.. je me ferai connaître - A mes derniers efforts pour défendre mon maître. - - LA MORT. - - Non, cruels ennemis, vous ne l'abattrez pas. - Pour vous exterminer il me prête son bras.... - De quelle ardeur sur lui chacun se précipite! - Reste des nobles preux qui formaient son élite, - Frappez ces assaillants accrus de toutes parts, - Et de corps expirés faites-lui des remparts. - Quel carnage!... Vautours, corbeaux, criez de joie, - Venez tous. - - LES VAUTOURS, _dans les airs_. - - A la proie! - - LES CORBEAUX. - - A la proie! à la proie! - - SAINT-POL. - - Sommes-nous sous le feu de volcans en fureur? - - POMPÉRANT. - - O jour! en ce moment recules-tu d'horreur? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Soleil! par ces torrents de fumée épaissie - Ta lumière à jamais serait-elle obscurcie? - Je n'entrevois plus rien qu'aux lueurs des éclairs - Que mes aveugles coups font jaillir dans les airs. - Astre, qui tant de fois éclairas ma vaillance, - Cache, en te dérobant, mes revers à la France! - - LE SOLEIL. - - Fixe, et tranquille au sein de tout mon univers, - Que je répands d'éclat sur les mondes divers! - Que j'aime à contempler la constante harmonie - Des sphères, traversant l'étendue infinie! - Que mes rayons sont doux à ces globes heureux, - M'empruntant la splendeur qu'ils se rendent entre eux! - Comme en paix dans l'ellipse où leur cours les attire, - De l'espace éternel ils partagent l'empire! - Comme je dois charmer par mes sérénités - Tous les êtres vivants dont ils sont habités! - Dieu! grand Dieu! mon auteur, conserve tes ouvrages. - Il est, il est prédit qu'en des millions d'âges, - Me chassant loin du centre, et rompant mon ressort, - Tu dois soumettre enfin le Soleil à la mort: - Mondes, vous combattrez...! Que deviendra la Terre? - Et toi, Lune, après elle à mes regards si chère? - Ah! la Discorde affreuse, et fille du chaos, - De tous vos éléments troublera le repos, - Si Dieu, dans sa fureur, laissant chacune libre, - Tarde à renouveler leur premier équilibre. - - * * * * * - - A ces mots d'Hélion, divin astre des jours, - Un applaudissement, redoublé dans son cours, - Du bas fond du parquet monta jusques aux voûtes. - Les Autans, soulevés sur les liquides routes, - Font avec moins de bruit rugir les vastes mers: - Nul volcan n'égala ce fracas des enfers. - - Les démons plus qu'humains, hors du point où nous sommes, - Sont mieux saisis du beau que ne le sont les hommes. - D'un coup-d'œil, ce tableau leur faisant mesurer - Tant d'êtres sur la scène offerts à comparer, - Ils se plurent à voir en leurs causes profondes - Nos petits chocs de haine et les grands chocs des mondes; - Et la Mort tour-à-tour frappant de coups pareils - Les chênes, les fourmis, les rois, et les soleils. - La foule des acteurs en ce drame introduite - Du dialogue en vain reprit deux fois la suite: - Mais les chœurs de bravos! toujours plus éclatants, - Tinrent le divin acte interrompu long-temps; - Et l'Envie oublia d'éveiller la colère - Des serpents infernaux qui sifflent au parterre. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT QUATRIÈME. - - -SOMMAIRE DU QUATRIÈME CHANT. - - _François-Premier_ est fait prisonnier, et rend son épée à - _Lannoy_. On le conduit au camp ennemi avec honneur. Dialogue - des soldats qui enterrent les morts et les dépouillent. - _Clément-Marot_, blessé, gémit sur les horreurs de la guerre. - Entrevue du roi de France et du connétable de _Bourbon_. - Réflexions de _François-Premier_ dans la solitude. Le théâtre - représente l'intérieur d'un château de Madrid. Dialogue de - _Charles-Quint_ et de la _Politique_. Audience qu'il donne aux - seigneurs de sa cour et à ses différents ministres. Il reçoit la - nouvelle de la victoire de Pavie. Conseils de la _Politique_. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT QUATRIEME. - - TEL que d'une tempête en un épais feuillage - Un sourd frémissement suit long-temps le passage, - Avant que les oiseaux, dans l'air déja calmé, - Raniment leurs concerts dont le bois est charmé: - Tel aux vives clameurs un bruit léger succède; - L'acte reprend son cours, et le tumulte cède. - - Cependant, au mépris de la flamme et du fer, - Le roi des lys, vaincu, semble encor triompher: - Rien ne l'abat: à fuir il ne peut se résoudre. - Son corselet d'argent, noir de sang et de poudre, - Fut reconnu d'un chef qui devançait Lannoy: - Soudain aux assaillants il cria, «C'est le roi!» - - LES SOLDATS. - - Le roi! lui!... qu'il se rende. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - A Bourbon! à ce traître! - - POMPÉRANT. - - Je fus non moins perfide, et je cesse de l'être: - Oui, sire, à vos genoux j'implore mon pardon: - Revoyez Pompérant, complice de Bourbon: - Je vins sous cet armet seconder votre épée.... - Heureux, pour vous sauver, si ma tête est frappée! - Mais de lutter encor quittez le vain projet. - - -L'HONNEUR, ET LES MÊMES. - - L'HONNEUR. - - Roi, te dois-tu remettre aux mains de ton sujet? - L'Honneur, ton seul appui, ta derniere espérance, - T'a prêté dans ce choc une mâle assurance: - Vaincu, je t'ai couvert du sang de tes vainqueurs. - Je te reste; du sort méprise les rigueurs. - Commande que Bourbon t'épargne sa présence, - Et rends ta noble épée à Lannoy qui s'avance, - Et qui, par ton abord lui-même confondu, - De cheval humblement est déja descendu. - - LANNOY. - - Je me jette à vos pieds, seigneur, et vous supplie - En me rendant ce glaive, effroi de l'Italie, - D'accuser moins Lannoy, qui sait vous respecter, - Que l'injuste destin qui seul put vous dompter. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Lannoy, recevez-la cette fidèle épée - Qu'au sang de mes rivaux j'ai noblement trempée. - - LANNOY. - - Prenez, sire, en échange, un glaive que mon bras - N'a rougi qu'à regret du sang de vos soldats. - - L'HONNEUR. - - D'une auguste pitié source encore inconnue! - Regarde tes vainqueurs, marchant la tête nue, - Te comblant, roi captif, de leurs soins généreux, - Et plaignant ta défaite, et leurs coups trop heureux. - Traîne ton corps blessé parmi leur grand cortège: - N'en rougis point; l'Honneur te suit et te protège. - De ton armure entre eux partage les débris; - Un jour en leurs foyers les braves attendris, - Baisant tes éperons et ton fer teint de rouille, - Montreront à leurs fils ton illustre dépouille. - O Vents fougueux, pourquoi déchirer ces drapeaux, - Que les mains des soldats suspendent en faisceaux, - Seul abri de ce roi sous des torrents de pluie? - - LES VENTS. - - Nous soufflons un orage, il faut bien qu'il l'essuie. - Libres enfants des airs, les Vents impétueux - Respectent-ils des rois les fronts majestueux? - Sur la terre et les eaux désolant leurs empires, - Nous brisons sans égard leurs dais, et leurs navires. - Que sont-ils sous le ciel?--Mes frères, calmons-nous. - Moins gros de rage enfin, planons d'un vol plus doux; - Le tourbillon s'abaisse; et les foudres roulantes - Se retirent de loin sur les routes sanglantes. - Laissons donc ce cortège entraîner après soi - Les clairons, les tambours, fiers d'escorter un roi. - La nuit vient, l'air gémit: répondons sur ces rives - Aux soupirs des blessés, à leurs clameurs plaintives, - Et rappelons les cœurs des amis, des parents, - Sur les chemins couverts d'infortunés mourants. - - UN OFFICIER. - - Cachons dans ces fossés les pertes de la guerre. - Tôt, dépouillez ces morts; vîte, qu'on les enterre: - Sur le nez de chacun un peu de sable mis, - Nous ne penserons plus qu'ils furent nos amis; - Et demain, oubliant les fureurs de la veille, - Avec leurs meurtriers nous viderons bouteille. - - UN SOLDAT. - - Comme ils nagent ensemble en un bain de leur sang! - Colonel si brutal, et si vain de ton rang, - Un coup de sabre a donc, rabattant ton ivresse, - A côté d'un goujat étalé ta noblesse. - - DEUXIÈME SOLDAT. - - Camarade, je tiens son brillant compagnon: - D'un prince ou d'un évêque était-il le mignon? - La blancheur de sa peau plus douce que l'hermine..... - Qu'aperçois-je? un portrait gardé sur sa poitrine... - Sa maîtresse...! Ah! madame, en votre lit paré - Avait-il ce cœur froid, ce teint décoloré? - Pourquoi souriez-vous sur ce cadavre blême? - Songez-vous qu'en ce lit vous dormirez vous-même...? - Tendre ami, cède-moi médaillon, et bijou! - Un fat n'a pas besoin de briller en ce trou. - - TROISIÈME SOLDAT. - - Laisse, laisse à l'écart ce jeune capitaine: - Fouillons l'autre; sa poche est d'argent toute pleine! - Cet avare en nos mains va payer son écot. - - QUATRIÈME SOLDAT. - - Amassait-il pour vivre? il n'est plus: qu'il fut sot! - - UN OFFICIER. - - Hélas! entre ces morts, hélas! cherchez mon père! - - DEUXIÈME OFFICIER. - - Ah! déterrez mon fils! - - TROISIÈME OFFICIER. - - Ah! retrouvez mon frère! - - DEUXIÈME OFFICIER. - - Sur ces ravins sanglants apportez un flambeau... - Ta mère de ses mains te broda ton manteau, - Tes jeunes sœurs, mon fils, de ton honneur éprises - Tracèrent alentour de touchantes devises.... - Avançons.... je frémis.... Ah! ce tronc mutilé... - C'est lui! ciel!... où sa tête a-t-elle donc roulé? - Triste père! ô des ans mensongère promesse! - Vieux, je vis; et tu meurs en ta verte jeunesse. - - QUATRIÈME OFFICIER. - - Retourne ce grand corps sur le ventre étendu, - Soldat; lave le sang sur ses traits répandu.... - Reconnais Castriot à cette noble marque.... - Ce coup, que des Français lui porta le monarque, - Fera voler son nom jusque dans l'avenir: - Sous le glaive d'un roi qu'il est beau de finir! - Ce héros n'est pas fait pour engraisser la plaine, - Parmi les os des gueux, pressés à la douzaine: - Les siens iront blanchir sous un tombeau doré, - De la niche d'un saint ornement admiré: - Les passants y liront, ne fût-il en sa vie - Qu'un ivrogne effronté, qu'un brigand, qu'un impie: - «Ci-gît un chevalier plein de foi, sobre, humain, - «Qui, sous Pavie, est mort d'une royale main.» - Quant à ces fantassins, miliciens imberbes, - Leurs corps, fumier des champs, se leveront en gerbes. - - UN BLESSÉ. - - Ah! que votre pitié termine mes destins! - - AUTRE BLESSÉ. - - O Dieu! mon flanc ouvert vomit mes intestins. - - AUTRE BLESSÉ. - - O cuisante douleur de ma plaie embrasée! - - AUTRE BLESSÉ. - - O perte de ma jambe en ses deux os brisée! - - CHIRURGIENS-MAJORS. - - Tranchez ces membres-ci,--trépanez ces gens-là.-- - Leurs langes sont tout prêts: leurs brancards, les voilà. - Des soins des hôpitaux sommes-nous donc avares! - Sont-ils si malheureux? les rois sont-ils barbares? - - UN SOLDAT. - - Entre ces buissons, moi, loin de tout envieux, - Dépouillons de ce mort les habits précieux. - Plus brillant qu'un prélat devant une chapelle, - Son cramoisy, brodé d'un fil d'or en dentelle, - Est d'un velours trop beau pour un enterrement: - Riche aubaine! à son doigt reluit un diamant! - Lâche-moi cet anneau... Mordieu! comme il résiste! - Avec un doigt de moins un mort n'est pas plus triste: - Coupons ce doigt soudain; la bague le suivra.... - Oh diantre!... il rouvre l'œil.... est-ce qu'il me verra? - - SAINT-POL. - - Où suis-je?... prête-moi ton secours charitable, - Mon ami! ce bienfait te sera profitable.... - Je suis Saint-Pol. - - LE SOLDAT. - - Saint-Pol! le favori du roi! - - SAINT-POL. - - Ami, cache mon nom! je me livre à ta foi. - Ote-moi ces joyaux; crains qu'on ne m'emprisonne - Avec tous ces captifs que le vainqueur rançonne. - Va, ta fortune est faite. - - LE SOLDAT. - - Ah! j'agis pour l'honneur: - Mon seul desir était de sauver monseigneur. - - CLÉMENT MAROT. - - Toi qui de ce combat augurais un miracle, - Le vainqueur sous ses pieds t'a foulé sans obstacle, - Aveugle Bonnivet, qui, l'esprit à l'envers, - Fis la guerre aussi mal que tu parlas de vers. - Apollon t'a puni de railler ma vaillance: - Que ne vois-tu mon bras blessé par une lance!... - Quel homme dans ce coin entends-je soupirer? - C'est un pauvre sergent, hélas! près d'expirer. - Combien de coups de feu! combien de coups de pique! - Quel diable animait donc ta valeur frénétique? - - LE MOURANT. - - La gloire de me battre, et l'espoir d'arriver - Dans un poste éminent où je veux m'élever, - L'honneur d'être connu dans le rang des grands hommes. - - CLÉMENT-MAROT. - - Tu l'as bien acheté: dis comment tu te nommes. - - LE MOURANT. - - Mon nom.... mon nom.... - - CLÉMENT-MAROT. - - Achève.... - - LE MOURANT. - - Ah! malheureux!... je meurs. - - CLÉMENT-MAROT. - - Eh bien? qu'auront produit ses vaillantes fureurs? - Il voulait que son nom fût cité dans l'histoire: - Qui le saura? personne. O la trompeuse gloire! - (A des soldats.) - Amis, sur quel objet s'attachent vos regards? - - UN SOLDAT. - - Voyez. - - CLÉMENT-MAROT. - - C'est un écu du temps des rois lombards. - - LE SOLDAT. - - Il brilla sous nos mains qui fossoyaient la terre. - - CLÉMENT-MAROT, _à soi-même_. - - Des mots y sont gravés, monument d'une guerre. - Les Goths jadis aux Francs disputaient donc ces lieux - Que disputent nos rois ainsi que leurs aïeux! - Enragés potentats, plus fous que les poëtes, - Quel fruit retirez-vous de vos courtes conquêtes? - Vos palmes, et vos droits, et vos sceptres altiers, - Passent de race en race à d'autres héritiers. - Ne nommez plus amour de l'ordre politique - L'instinct d'inimitié dont l'aiguillon vous pique: - Battez-vous sans orgueil, si vous êtes rivaux, - Comme font les buveurs qu'égarent leurs cerveaux. - A quoi bon, comme vous, plein de fureur brutale, - Ai-je ici respiré l'ivresse martiale? - Pour le plaisir si vain de briguer les honneurs - D'une audace, vertu qu'ont les chiens des veneurs. - Ah! que, souillé de sang, je hais ma frénésie! - Tire-moi de ces lieux, ô douce poésie! - Loin de Mars, apprends-moi l'art de tes favoris, - Apprends-moi les combats dignes des grands esprits, - A détruire l'erreur et sa rage insensée, - A tout vaincre, en luttant par la seule pensée: - Va peindre, en vers discrets, à la sœur de mon roi - Le destin de ce jour, qu'avec horreur je voi. - Dis-lui que, sans l'amour qui m'enchaîne à son frère, - Sur-tout sans notre ardeur à son ame si chère, - Je n'eusse point armé d'un glaive furieux - La main qui touche un luth aimé d'elle et des cieux. - Mais, que vois-je?.... ô Tésin! dans ton urne agitée - Hâte-toi de laver ta robe ensanglantée; - Ne retiens plus ces morts, glacés dans tes roseaux, - Sur le sein frémissant des Nymphes de tes eaux. - Ton courroux s'est vengé, défenseur de Pavie, - Le jour où ta Naïade, à son penchant ravie, - Prisonnière un moment, nous permit d'assiéger - La ville que tes bras aiment à protéger. - Fuyons ces bords, leur deuil, et ma mélancolie! - Tout poëte est, dit-on, enclin à la folie; - Et souvent méconnue en un fils d'Apollon, - Sa sagesse est nommée aveugle déraison. - - * * * * * - - Aux murs d'une Chartreuse élégamment bâtie, - Assis dans une salle, antique sacristie, - François-Premier reçoit la cour de ses argus, - Espions, affectant des respects assidus. - Son front pâle, mais fier, du sort dément l'outrage: - Ses sujets, compagnons de son triste esclavage, - Considèrent debout, silencieux témoins, - Ceux d'entre ses vainqueurs qui l'offensent le moins. - L'Honneur, qui de son ame est le franc interprète, - L'Honneur, au fier sourcil, à ses côtés s'arrête: - Sur son flanc chatouilleux brille un glaive éclatant, - Dont, au premier appel, son bras s'arme à l'instant. - - -FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LANNOY, COURTISANS. - - LANNOY. - - Sire, les mains de l'art, secourables et sûres, - Ont-elles bien fermé vos nombreuses blessures; - Et les ruisseaux d'un sang à tous si précieux - N'affligeront-ils plus vos sujets et nos yeux? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - De vos soins attentifs mon cœur vous remercie. - Mon sang fournit encor aux sources de ma vie: - Que n'ai-je, l'épuisant en nos jours de combats, - Racheté de ce prix celui de mes soldats! - - LANNOY. - - Oserai-je de vous implorer une grace? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Mes vainqueurs, ordonnez ce qu'il faut que je fasse. - - LANNOY. - - Bourbon à vos regards peut-il se présenter? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - François à vos desirs ne veut pas résister. - Cet asyle de paix me défend toute haine: - Il m'est sacré, Lannoy. Je consens qu'on l'amène. - - -LA CONSCIENCE, L'HONNEUR, FRANÇOIS-PREMIER, PESQUAIRE, BOURBON, LANNOY, -ET LEUR SUITE. - - L'HONNEUR, _à François-Premier_. - - Il entre avec Pesquaire ... observe-les tous deux: - L'un est vêtu de deuil, l'autre d'habits pompeux. - L'un semble à son captif déguiser sa victoire, - L'autre à son prince aux fers montre une infâme gloire; - Et leur double maintien signale, en ces rivaux, - Un orgueilleux rebelle, un modeste héros. - Des sentiments divers devant toi les conduisent: - Que des égards divers tous les deux les instruisent - Qu'avec un même accueil, en dépit des revers, - François n'aborde pas le bon et le pervers; - Et que des lâches cours ce vulgaire artifice - Te paraît dégrader ton trône et la justice. - - PESQUAIRE. - - Sire..... - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Approchez, Pesquaire: hommage à vos lauriers! - Rendons-nous l'accolade en dignes chevaliers. - - BOURBON. - - Ah! sire..... - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Près de moi, Pesquaire, prenez place. - - LA CONSCIENCE, _à Bourbon_. - - Muet pour toi, Pesquaire est le seul qu'il embrasse. - - L'HONNEUR. - - Conscience, sur lui venge ici mon pouvoir. - - LA CONSCIENCE. - - Le prince et le sujet souffrent à se revoir: - Une égale rougeur sur leurs visages monte, - Là, d'éclatant courroux, là, de secrète honte. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Sforce de son duché ne doit plus s'éloigner: - Charles, votre empereur, le laissera régner, - Messieurs? Il m'accusait d'envahir ses domaines: - Il va de ses états lui remettre les rênes; - Et sans doute prouver, en triomphant de moi, - Qu'il n'agit que pour Sforce, et n'agit point pour soi: - Et, qu'heureux de borner ma puissance affaiblie, - Il ne veut pas en maître usurper l'Italie. - - BOURBON. - - Votre majesté....., sire..... - - FRANÇOIS-PREMIER, _à Bourbon_. - - A Pesquaire, à Lannoy, - Je dois rendre justice..... ils ont servi leur roi. - - LA CONSCIENCE. - - Ce mot perce ton cœur, perfide connétable! - - BOURBON. - - Mes larmes à vos pieds, sire..... - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Ami trop coupable! - Viens, reviens en mes bras! plus de ressentiment. - - LA CONSCIENCE, _à Bourbon_. - - Tout se tait: sa bonté devient ton châtiment... - Courtisans attentifs, terminez cette scène; - Hâtez-vous donc de rompre un cercle qui vous gêne: - Sortez de l'étiquette, où l'œil vous croit glacés, - Pour exhaler le feu de vos cœurs courroucés: - Et, loin des yeux français, que ta victoire outrage, - Toi, Bourbon, va gémir, et va cacher ta rage. - - L'HONNEUR, _à François-Premier._ - - Roi malheureux! l'éclat que j'imprime en tes traits - Touchera tes vainqueurs non moins que tes sujets: - A table, ils serviront ta majesté sacrée; - Leur foule avec respect s'est déja retirée. - Soupire seul; et moi, pour excuser tes fers, - Courrier, dans tes états, du bruit de tes revers, - Je vais, de Charles-Quint réprimant l'espérance, - Rallier en mon nom les vertus de la France, - Prévenir des méchants le souffle empoisonneur, - Dire à ta mère: «Il a tout perdu, fors l'honneur:» - Et mes nobles conseils t'illustreront encore - A l'égal de Louis racheté dans Massore. - - FRANÇOIS-PREMIER, _seul_. - - Où suis-je? ô désespoir! que vais-je devenir? - En quel abaissement mon sort doit-il finir? - Insolent Charles-Quint! je me dépeins ta joie: - Serpent, dont les replis vont entourer ta proie, - Je ne t'échapperai qu'affaibli, dépouillé, - De tes plus noirs venins peut-être tout souillé: - J'éprouvai ta souplesse et tes lâches morsures, - Plus cruelles pour moi que toutes mes blessures: - Je te connais trop bien, ô monstre enclin au mal! - De quoi triomphes-tu, présomptueux rival? - As-tu marché vers moi pour affronter mes armes! - Non, au sein de Madrid, tes timides alarmes - Sans doute en ce moment, où je suis dans tes fers, - N'attendent que le bruit de tes propres revers. - Que dira néanmoins ta perfide arrogance? - «Tel est le piége où tombe une folle vaillance! - «Valois, et son armée, et ses projets détruits, - «Sont vaincus par les chefs que mon art a conduits: - «Ils m'amènent ce roi dont la fierté me brave; - «Et son propre sujet en a fait mon esclave.» - Va, je saurai punir tes outrageants discours! - A la France rendu, plus fort de ses secours, - Je veux, rentrant au sein de ton triple royaume, - Te disputer bientôt jusqu'à l'abri d'un chaume..... - Mais, captif, désarmé, je menace un vainqueur! - Insensé! quoi! l'orgueil rentre encor dans mon cœur! - Ces derniers jours m'ont vu, noble chef d'une armée - Au milieu de la foule à me suivre animée, - Superbe, et par ma voix dirigeant mille efforts, - Au seul bruit de mes pas effrayer tous ces bords: - Et cette nuit m'entend, noirci d'un chagrin sombre, - Sans cour et sans soldats, soupirer dans son ombre. - Ici, dans l'abandon..... Que dis-je? abandonné! - On surveille tes pas, monarque emprisonné. - Est-ce pour t'obéir qu'une garde attentive - Veille au seuil qui retient ta majesté captive! - Ah! le sort, ternissant l'éclat de mes hauts faits, - En un lieu d'esclavage a changé mon palais! - Et j'ai, comme David, sous la rigueur céleste, - En entrant dans ce temple où l'espoir seul me reste, - Mêlé ma voix, touché d'un saint respect de Dieu, - Aux hymnes que chantaient les prêtres de ce lieu. - Ciel! ô ciel! ô mon peuple! ô Louise, ma mère! - Marguerite, ma sœur, digne d'un autre frère! - O vous! qui condamniez ma belliqueuse ardeur, - Qui me vantiez la paix, utile à ma grandeur, - Vous, chefs de mon conseil, que j'avais cru confondre, - Dans l'opprobre où je suis, qu'aurai-je à vous répondre? - Mais pleurons nos soldats, plus triste objet de deuil! - Quel soin m'occupe ici!... Quoi! toujours mon orgueil! - A l'excuser jamais me sied-il de prétendre? - De son pouvoir enfin cherchons à me défendre: - Regardons, en ces jours flétrissants pour les lys, - Quels rois tombés aux fers sont les moins avilis: - A la loi du vainqueur ne cédons rien d'injuste. - La noble fermeté rend le malheur auguste. - Lassons par ma constance un altier empereur, - Que perdra de ses vœux l'ambitieuse erreur. - Pensons au bien de tous, et non à ma vengeance. - Ciel! aux mains de Louise assure la régence: - Mes sujets à ses lois voudront-ils obéir? - Mon sort leur a donné le droit de la haïr. - Elle arrêta Lautrec dans l'Italie ouverte; - Elle perdit Bourbon, artisan de ma perte: - Moi, d'or et de soldats j'épuisai leur pays. - Quelles mères pour nous feront marcher leurs fils? - Nos amis, nos parents sont morts pour vos querelles, - S'écrîront à-la-fois les traîtres, les rebelles, - Qui, m enviant le sceptre en ma race affermi - Le vendront lâchement à mon fier ennemi. - O du sort qui m'opprime ignominie affreuse! - Des mortels couronnés ô peine rigoureuse! - Leur intérêt émeut tant d'intérêts divers - Que l'affront qui les souille est vu de l'univers. - C'est là sur-tout, c'est là, j'en ai honte en moi-même, - Ce qui de mes douleurs rend l'amertume extrême! - La mort de tant d'amis frappés autour de moi - Semble m'affliger moins que de n'être plus roi. - Même, ah, me croirait-on cet excès de faiblesse! - Je crains mon infamie aux yeux d'une maîtresse...... - La peur de ton mépris, en mon sort malheureux, - Belle d'Heilly, se mêle à mes regrets sur eux; - Oui, prompt à me voiler leur perte irréparable, - Mon seul orgueil gémit de sa plaie incurable. - Je sens que, devant tous étouffant mes sanglots, - Ce même orgueil me force au maintien des héros..... - Que suis-je? le martyr, l'esclave d'une gloire, - Néant qu'à nos tombeaux dispute encor l'histoire! - Renom des conquérants! titre des potentats! - Grandeurs! ah! sans l'orgueil, qu'êtes-vous ici bas! - - * * * * * - - Il dit: on admirait quelles leçons prospères - Le malheur donne aux grands qu'abusent les chimères. - Un revers imprévu confond leur vanité - Mieux que la voix du sage et de la vérité. - Des seuls amis du ciel la raison peu commune, - Dans l'un et l'autre sort, se rit de la fortune. - Le théâtre se change: en un salon bruni, - Orné de bas-reliefs sous un plafond terni, - De Madrid apparaît le prince redoutable: - Là, des siéges dorés entourent une table, - Où sont de vingt pays les dessins crayonnés, - Vague image des camps d'avance examinés; - Chaque trait y rappelle à la mémoire errante - Les bords qui nourriront la guerre dévorante. - Près du fier Charles-Quint, pensif en un fauteuil, - La Politique est là, ministre de l'orgueil, - Sibylle au triple front, vieille comme la terre: - Tantôt aigle, ou colombe, ou lion, ou vipère; - Tantôt femme, et parant sa trompeuse beauté - Du luxe de l'église et de la royauté. - Elle se repaît d'or, boit le sang et les larmes; - Lois, bulles, fer, poison, tour-à-tour sont ses armes: - Mille brillants hochets éclatent dans ses mains, - Magiques talismans pour charmer les humains: - Terrible, ou caressante, en sa noirceur profonde, - Cette fée infernale est la reine du monde. - Elle se plaît à voir son fils idolâtré, - Magnifique empereur, de blazons chamarré: - Elle épuise pour lui ses leçons de souplesse; - Ainsi Momus ravi guide en leurs tours d'adresse - Ces mimes, d'une place effrontés charlatans, - Tout sonnants de grelots, et rayés de rubans. - - -LA POLITIQUE, CHARLES-QUINT, MERCURE-GATTINAT, AMBASSADEURS, ET -COURTISANS. - - LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_. - - Homme né pour ma gloire et pour la tyrannie, - En qui de Ferdinand j'ai soufflé le génie, - Qui, de la tête aux pieds réglant ton faux maintien, - Te formas pour tromper le Turc et le Chrétien; - Et, mieux que ces larrons que la galère assemble, - Peux mentir à-la-fois en dix langues ensemble, - Regarde bien les gens à qui tu dois parler; - Tes moindres mots redits sont prêts à revoler: - Ton coup-d'œil, ton sourire, et tes graves postures, - Font de tous les cerveaux jaillir les conjectures: - Pénètre donc, soulève, interroge en secret, - Le phlegme taciturne, et le sang indiscret. - Parle à cet orthodoxe en zélé catholique, - A ce luthérien en style évangélique; - Rabats l'homme soldat devant l'homme civil; - Lui, devant le guerrier; et, brouillant chaque fil, - Ris, devant l'orateur, de l'art si lent d'écrire; - Déprise à l'écrivain l'art fougueux de bien dire; - Vante aux muses l'audace, et la règle au pédant: - Et chacun satisfait, bien dupé cependant, - Croyant même avoir lu le fond de tes pensées, - Rebattra ta louange aux oreilles dressées: - Ou du moins tes flatteurs, de ton babil surpris, - Diront qu'en toi le ciel a mis tous les esprits. - Mais crains ce sage obscur dont la vue est subtile. - Et ce médecin prompt à démêler la bile; - Leur savoir a toujours sa balance et ses poids, - Et prise à leur valeur les pâtres et les rois. - Tes basses profondeurs sont pour eux éclaircies; - Et le mince appareil de tes superficies - Leur déguise si mal un misérable fond, - Que sous leurs yeux perçants ton orgueil se confond. - - CHARLES-QUINT, _à un Légat_. - - Cardinal, un message envoyé du saint-père - M'annonce qu'incertain du succès de la guerre, - Valois toujours s'efforce à l'attirer vers lui: - Mais à mon zèle pur qu'il garde un saint appui, - Bientôt, libre des soins où m'engage la France, - Des sectes de Jean-Hus j'extirperai l'engeance; - Et, d'une bulle encor s'il veut les foudroyer, - On brûlera Luther comme son devancier. - L'Église, de tout temps première monarchie, - Fut la clé de la voûte en notre hiérarchie: - Les hardis novateurs ne pourront m'ébranler - Jusqu'à laisser sur tous l'édifice crouler: - Je veux que sur la terre il soit dit que mon trône - En devint sous le ciel la plus ferme colonne. - L'ame d'un empereur n'a point ces sots mépris - Que pour la cour de Rome ont quelques bas esprits. - - LE LÉGAT. - - De votre majesté l'ardent catholicisme - Vous rend bien cher au pape, et bien terrible au schisme. - Ma cour saura le but de vos secrets desseins. - - CHARLES-QUINT, _à George Spalatin_. - - Les évêques, monsieur, vont donc être des saints, - Si Frédéric, en Saxe, accueillant la réforme, - Veut qu'ils tiennent au fond ce que promet la forme! - Mon nœud avec le pape, ennemi des Français, - Rend pour votre électeur mes penchants plus secrets: - Mais l'Église jadis, république première, - Soumit à d'humbles lois l'héritier de saint Pierre; - Et le pape, en effet, semble un fils de Satan, - Quand des biens de l'empire il dispose en tyran. - De la sainte cité foudres spirituelles, - Leurs bulles, en troublant les villes temporelles, - Doivent en nos états se faire dédaigner - Des princes clairvoyants et jaloux de régner. - Un jour, ce secret-là, qu'on se dit à l'oreille, - Se dira haut. - - SPALATIN. - - Grand roi, c'est penser à merveille. - - CHARLES-QUINT, _à Muncer, anabaptiste_. - - Monsieur, n'outrez-vous pas les dogmes de Luther? - - MUNCER. - - Nemrod à l'homme libre a mis un joug de fer: - Le Dieu mourant s'explique en parabole obscure - S'il ne vint racheter notre égalité pure. - - LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_. - - Cet apôtre est farouche, et sent un peu la hart: - Croyant rendre à César ce qu'on doit à César, - Pour les biens en commun sa charité divine - Brûle de te plonger un fer dans la poitrine. - - CHARLES-QUINT. - - Il peut de mes rivaux soulever les états. - - LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_. - - Flatte donc son avis; mais parle-lui bien bas. - - CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_. - - Les hommes sont égaux pour la philosophie: - Mais de quelque ascendant qu'un chef se glorifie, - Quel moyen de fonder leur niveau solennel? - C'est pour le genre humain un problême éternel. - - MUNCER. - - Dieu saura le résoudre. - - CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_. - - Ah! qu'il daigne le faire! - - MUNCER. - - Vos desirs sont d'un prince au-dessus du vulgaire. - - CHARLES-QUINT, _aux grands d'Espagne_. - - Vainqueurs du nouveau monde, est-il rien de plus doux - Que de vivre et régner dans Madrid et sur vous? - - LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_. - - De leur orgueil flatté leur sourire est le gage: - A tes peuples du nord tiens un pareil langage. - - CHARLES-QUINT, _aux envoyés d'Allemagne et des Pays-Bas_. - - Dites, nobles vassaux, à tous vos souverains - Que mes plus chers sujets sont Flamands et Germains. - - LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_. - - De ces barons épais vois la reconnaissance - Peinte en leur large face émue en ta présence: - L'Allemand est muet par lente pesanteur, - Non moins que l'Espagnol par sa grave hauteur. - - CHARLES-QUINT, _à l'un de ses hommes d'armes_. - - Bientôt, mon général, les fous anabaptistes, - Les vains luthériens, les crédules papistes, - Se tairont, grace à vous; ou bien, de vos canons - La bouche leur dira mes dernières raisons. - Ils n'ont point d'arguments contre cette éloquence. - - LE GUERRIER. - - Le fer n'a jamais tort. - - CHARLES-QUINT, _à Pintianus_. - - Colonne de science, - Docte mortel, plaignez mon illustre métier. - Entouré de soldats, peuple dur et grossier, - Je vis loin du flambeau dont la clarté vous guide. - Savent-ils qu'un Milon est moins fort qu'un Euclide? - Nos artilleurs brutaux ignorent très-souvent - Que s'enflamma leur poudre au cerveau d'un savant, - Et que Colomb obtint de l'étude profonde - La révélation d'une moitié du monde. - Sous le toit d'un grenier, tel, par d'heureux secrets, - A mu tout l'univers mieux qu'un roi sous le dais. - - LE SAVANT. - - Les grands princes toujours ont de hautes maximes. - - CHARLES-QUINT, _à Titien_. - - Titien, mon Apelle, à vos pinceaux sublimes - Je me veux confier pour vivre aux yeux surpris - En d'aimables tableaux, riches de coloris. - Sciences, qu'êtes-vous près des arts et des muses! - Poésie ou peinture, est-ce que tu m'abuses? - Les êtres que tu feins, idéales beautés, - Ont un pouvoir réel sur les cœurs enchantés. - Tu fixes à nos yeux les choses passagères: - Les froids calculateurs ignorent tes mystères, - Et comment Michel-Ange, et comment Raphaël - Au héros qui n'est plus rend un corps immortel. - Dans les temps à jamais nos chars et nos visages - Se perdraient, sans votre art qui marque leurs passages; - Et, comme vos portraits, nos grandes passions, - Tableaux pour l'avenir, ne sont qu'illusions. - (à Horta.) - Eh bien! mon Esculape, en mes travaux sans terme - Vos avis m'ont rendu le corps, l'esprit plus ferme: - Jour et nuit quelquefois j'en soutiens l'action. - - LE MÉDECIN. - - Tout homme est tel qu'il est par sa complexion; - Et j'ai vu, fatigués en leurs veilles cruelles, - De malheureux courriers, de pauvres sentinelles, - Surpasser les travaux dans les cours si vantés, - Et par ces durs labeurs affermir leurs santés. - - CHARLES-QUINT, _à son chancelier_. - - Mercure, notre argent plaît-il au docte Érasme? - - MERCURE-GATTINAT. - - Pour sa folle équité trop plein d'enthousiasme, - Il craint de l'empereur les généreux présents, - Et tremble de tenir au joug des courtisans. - - CHARLES-QUINT, _au même_. - - Ces philosophes-là, qu'entravent leurs scrupules, - Ont pour leur liberté des respects ridicules. - L'indigent orgueilleux se sent par-tout lier: - Qu'ils sont dupes et sots! Parlez, mon chancelier; - Il serait bon qu'on sût que la seule opulence - A vous et vos amis promet l'indépendance. - - LA POLITIQUE. - - Poursuis, ô Charles-Quint! mets ton baume à haut prix; - Les hommes te croiront, hors quelques fiers esprits. - - CHARLES-QUINT. - - Qu'entends-je?... on marche, on ouvre..... - - LA POLITIQUE. - - On accourt te remettre - De ton camp sous Pavie une importante lettre..... - Prends garde en la lisant: romps ce cachet au loin, - Ou cèle tes transports contenus avec soin. - - CHARLES-QUINT, _à soi-même_. - - Vient-on me confirmer le bruit que je redoute?... - M'annonce-t-on des miens la fatale déroute? - Si le roi des Français, nouveau duc de Milan, - Joint encor des lauriers à ceux de Marignan, - De tous mes alliés j'ai prévu la retraite, - Et sur quel plan la paix commande que je traite..... - Qu'ai-je lu?.. qui?.. François dans mes mains prisonnier! - Fortune, je serai maître du monde entier! - - LA POLITIQUE. - - Silence, homme profond! que ton cœur se reploie; - Un mal aigu surprend moins qu'une vive joie. - De ton sein agité le prompt soulèvement - Troublerait ton maintien: reste sans mouvement. - De ton esprit calmé promène la lumière - Sur le tableau changeant qu'offre l'Europe entière: - Pèse ton gain immense, et ce que tu perdras, - Et débrouille du temps les futurs embarras. - Valois est dans tes fers: le sort qui le ravale, - De l'Autriche soumet l'éternelle rivale; - Et la France, long-temps sans monarque et sans or, - Ne peut plus de ton aigle interrompre l'essor. - Ton poids attirera la flottante Venise, - La mobile Italie, et le chef de l'Église. - Sforce, dont j'affectais de venger la maison, - Languira dans ta cour qui sera sa prison. - L'infidèle sujet, qui, rêvant son royaume, - De ta haute faveur a servi le fantôme, - Bourbon, déshonoré, dépouillé de ses droits, - Saura qu'on est puni quand on trahit ses rois. - Seule entre l'Italie, et l'Autriche, et la France, - L'Helvétie est en vain rebelle à ta puissance; - Et tes dons à ses yeux n'ayant que trop d'appas, - Ses villes te vendront son sang et leurs sénats. - Par le sombre Henri faiblement gouvernée, - Qu'importe l'Angleterre, en ses mers confinée! - Triomphe! Il est donc vrai, qu'arbitre souverain - Ton œil au loin parcourt un horizon serein! - Mais crains que ton orgueil, soudain portant ombrage, - Par ses folles vapeurs n'élève quelque orage, - Que les princes, jaloux de tes sceptres nombreux, - Loin de fléchir sous toi ne se liguent entre eux; - Et qu'envers ton captif une rigueur hautaine - N'éveille dans les cœurs la pitié de sa chaîne. - Qu'un souffle heureux du sort n'enfle pas ta fierté, - Et parais au-dessus de ta prospérité. - Que feras-tu du roi que le destin te livre?... - Ton sang bouillonne encor..... l'allégresse t'enivre..... - Tiens tes projets, tes vœux, tes ordres suspendus. - Laisse au temps démêler tes desirs confondus: - Laisse les intérêts pour tous les diadêmes - Signaler les partis, et se trahir eux-mêmes. - La joie ou la fureur, dont les sens sont ravis, - En leurs premiers transports donnent de faux avis. - Tel qu'au milieu des mers, sous des cieux sans étoiles, - Long-temps dans la tempête ayant ployé ses voiles, - Un nocher, pour les rendre à des vents assurés, - Attend que devant lui les airs soient épurés; - Ote à l'émotion en ton ame produite - Le dangereux pouvoir d'égarer ta conduite. - - TITIEN, _à soi-même_. - - Son corps d'une statue a l'immobilité; - Mais un trouble dément sa froide gravité. - Je pourrai, sur ma toile imprimant ce visage, - Des contraintes des rois peindre une sombre image. - Charles-Quint ne sait pas qu'avec des yeux perçants - Notre art lit dans son cœur mieux que ses courtisans. - - CHARLES-QUINT, _à la cour qui l'environne_. - - Votre empereur, Messieurs, reçoit une nouvelle - Qui pour nous à-la-fois est heureuse et cruelle. - L'illustre roi des lys, François, a succombé: - Même, ce fier vainqueur dans mes fers est tombé. - Proclamez nos succès en tout mon vaste empire; - Mais des transports du peuple arrêtez le délire. - Votre maître affligé ne saurait comme un bien - Regarder le malheur du plus grand chef chrétien. - Point de feux allumés ni de fêtes publiques. - Qu'on fasse ouvrir le temple; et, par de saints cantiques, - Rendons graces au Dieu, seul monarque éternel, - Qui nous signale à tous dans ce jour solennel - Que sa main, disposant de nos grandeurs suprêmes, - A son gré donne, enlève, et rend les diadêmes. - - * * * * * - - Il dit, rêvant ses coups sur son vaste échiquier, - Comme un joueur pensif, qui, l'œil sur son damier, - Calcule ses pions et les marches soudaines - Où se perdent les fous, et les rois, et les reines. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT CINQUIÈME. - - -SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHANT. - - Épouvante et révolte de la ville de _Paris_ au bruit de la défaite - du roi. Dialogue de _Paris_ et du _Parlement_. Soirée de la cour - transportée à _Lyon_. Assemblée des notables tenue en cette - ville; discours de la régente _Louise_, du président _de Selve_, - et du chancelier _Duprat_: édit somptuaire. Entretien d'un sage - et d'un courtisan aux environs du port de _Gênes_, et leur scène - avec un pauvre pêcheur. - - -LA PANHYPOCRISIADE - -CHANT CINQUIÈME. - - MADRID a disparu: les spectateurs surpris - Aux bords d'une rivière aperçoivent Paris; - Paris, qui de Lutèce est l'éclatante fille: - Au crystal de la Seine elle se mire et brille. - Fières des ornements à son peuple si chers, - Le front coiffé de tours, de dômes, de clochers, - A grand bruit s'agitant, elle frappa la vue - Des démons infernaux dont elle est si connue. - Alors, nouvelle Hécate, au coin des carrefours, - Elle appelait ses fils, du centre et des faubourgs. - - PARIS. - - Enfants! cette nouvelle, ô ciel! est-elle vraie? - A-t-on vu le courrier? est-ce à tort qu'on m'effraie? - Notre armée est battue, et le roi même est pris....! - Ah! l'on répand cela pour exciter mes cris! - Sans cesse des braillards, que l'étranger soudoie, - Trompettes de malheur, viennent troubler ma joie. - Tous mes bons citadins, qu'on prend pour des badauds, - Devraient les faire taire et leur tourner le dos. - Viens-çà, toi! sers un peu d'exemple à la canaille..... - Que la main du bourreau l'étrille, le tenaille..... - La corde à ces coquins, et la roue, et le feu! - Ces bruits, où sont-ils nés? dans les antres du jeu, - Aux cabarets, du vice immondes habitacles, - Des oisifs et des sots dangereux réceptacles; - Là, l'esprit cuve un feu d'enivrante liqueur; - Là, des vieillards chagrins fermente encor le cœur: - Des états, en buvant, ils tirent l'horoscope; - Et la peur, qui toujours eut l'œil en microscope, - Autour d'elle voyant tous les objets grossis, - Des nains fait des géants à qui croit ses récits. - Non, je le gage, non, un écu contre quatre! - Marignan, ton héros n'a pu se faire battre; - Il reçut trop d'argent et de secours de moi: - Il doit être vainqueur; il l'est! Vive le Roi! - Vive le Roi!... comment? vous jurez sa défaite! - En tous lieux, dites-vous, ce bruit-là se répète, - Au milieu des salons! à la cour! au palais! - Lui, prisonnier! ce roi si fier, si grand!... Jamais. - Qui? lui! subir le joug du tyran de l'Autriche! - Écoutons ces tambours ... paix! lisons cette affiche..... - Dieu! que m'annonce-t-on?... Eh quoi! nos magistrats - Veulent qu'un tel revers ne me soulève pas! - Le roi captif!... ô rage!... eh! quelle folle envie - Avec tant de Français l'entraîna sous Pavie? - Ecervelé monarque!... ah! qu'il revienne encor - Me sucer tout mon sang, me manger tout mon or..... - Eh bien! quand vos impôts excitaient nos murmures, - D'échos de cabarets vous traitiez nos augures: - Nos cabarets, messieurs, sont pleins d'esprits très-nets, - Exercés à voir clair au fond des cabinets; - Et de vos conseillers les voix toujours fatales - Parlent moins vrai que moi sous les piliers des halles. - L'horreur, concitoyens, fait dresser vos cheveux... - Nos pères, nos époux, nos fils, et nos neveux, - Nos frères.... ils sont morts!... ah! l'ennemi s'avance... - La frontière est livrée, et nos murs sans défense..... - Quels seront nos appuis? des catins, des bourreaux, - Titrés de majestés et du nom de héros; - Un chancelier Duprat, dont l'industrie infâme - Nous vend à la régente, ambitieuse femme, - Qui croit à sa quenouille assujettir mes fils! - On sait ce que je peux, on sait ce que je fis - Sous l'époux insensé d'Isabeau de Bavière! - Au nez de plus d'un roi j'ai fermé ma barrière. - A bas donc les tyrans, la cour, l'autorité! - Aux armes! sauvons-nous! Vive la Liberté! - Pillons les arsenaux..... jetez par les fenêtres, - Décapitez, pendez, écartelez les traîtres..... - Où courez-vous par-là, vous tous, hommes armés? - Pourquoi ces cris, ces yeux de colère allumés!... - Vous réclamez Bourbon ... oui, ce vaillant transfuge - Victime de la brigue eut la haine pour juge..... - Bourbon nous défendrait contre la trahison... - Rappelons ce héros: Vive, vive Bourbon! - Mais quoi! de ce côté quelle autre foule crie?... - Bourbon à l'empereur a vendu la patrie..... - Qui trahit son pays n'est qu'un vil scélérat..... - Mais par qui remplacer la régente et Duprat? - Vendôme est né d'un sang le plus beau du royaume, - Brave, puissant ... d'accord: Vive à jamais Vendôme! - Suppôts de Charles-Quint, il vous fera frémir. - Ah! le jour fuit ... je cède au besoin de dormir... - Illuminez, veillez, patrouillez sans paresse, - Patrouillez en tous lieux, et patrouillez sans cesse. - Qui va là?... Dieu! quel bruit? c'est un coup de mousquet! - On enfonce une porte ... on a fait fuir le guet..... - Gardez ce pont ... j'entends noyer les sentinelles... - Au secours!... arrêtez ces hordes criminelles - Dont les cris de fureur et sur-tout les chansons - Epouvantent, la nuit, le seuil de nos maisons: - Les murs tremblent..... combien de barques reparues - Amènent de brigands, la terreur de mes rues! - Où vont, la torche en main, ces bandits vagabonds?... - Leur bacchanal nocturne éclaire vos balcons, - Drôlesses! couchez-vous..... Au mépris du scandale, - Quel desir de les voir à leurs yeux vous étale? - N'avez-vous rien de mieux à faire entre vos draps?... - Marchands, sages bourgeois, n'ouvrez, ne sortez pas: - Des filous sont mêlés parmi ces frénétiques; - Verrouillez vos logis et barrez vos boutiques.... - On sonne le tocsin ... à qui suis-je? est-ce au roi? - A Bourbon? à Vendôme? à la régente? à quoi? - Plus de paix, ni de trève ... argus de la police, - Parlement, prévôt, maire, ah! main forte et justice! - - -PARIS, ET LE PARLEMENT. - - LE PARLEMENT. - - Grande et sage cité, modérez ces clameurs. - Votre vieux Parlement vient mettre ordre aux rumeurs. - Sa voix procédera contre les forfaitures. - Mon chaperon doré, mes mortiers, mes fourrures, - Mon manteau, qu'a rougi la pourpre de nos rois, - Attestent que je veille aux archives des droits. - Exposez les griefs: Thémis tient la balance. - - PARIS. - - Sauve, ô grand Parlement, tout mon peuple et la France! - - LE PARLEMENT. - - Soit: au nom du roi, donc... - - PARIS. - - Parle au nom de la loi. - Un roi mis dans les fers ne règne plus sur moi. - - LE PARLEMENT. - - Paix-là! n'êtes-vous plus Paris, sa bonne ville? - Vous pourrai-je sauver si vous n'êtes tranquille? - - PARIS. - - Non; je dois t'obéir. - - LE PARLEMENT. - - Votre roi valeureux - Trahi par la fortune est assez malheureux: - N'ajoutez pas aux maux d'un prince qui vous aime. - Tel qu'un simple soldat il s'est battu lui-même. - - PARIS. - - Oh, oui! c'est un lion que ce François-Premier: - Mon amour le plaindrait s'il n'était dépensier. - La chair, le vin, le sel, les tailles, les amendes.... - - LE PARLEMENT. - - Il faut de grands impôts quand les guerres sont grandes. - - PARIS. - - Je ne l'accuse pas: son conseil l'a perdu. - Louise a fait le mal; que Duprat soit pendu. - - LE PARLEMENT. - - La régente est du roi la mère respectable; - Duprat, son grand ministre, un homme redoutable: - A leur double pouvoir cesser d'être soumis - C'est ouvrir de vos mains la porte aux ennemis. - - PARIS. - - Craignez-vous de risquer l'argent de vos offices? - Car on taxa vos droits de tripler les épices, - Intègres opinants, de par la cour élus! - - LE PARLEMENT. - - Paix-là, paix! bonne ville!... On ne se vendra plus. - Vous plaiderez sans frais; nos arrêts seront justes. - - PARIS. - - Enregistrez donc bien vos promesses augustes. - - LE PARLEMENT. - - Oui, ce qu'on signe au greffe est au moins constaté. - - PARIS. - - Inscris donc, comme acquis, le droit illimité - Que délégue en tes mains, dans la grand'chambre ouverte, - Paris, très-bonne ville, et capitale experte. - Maintenant fais de moi tout ce que tu voudras: - Je jure confiance à mes purs magistrats. - - LE PARLEMENT. - - Or, vous vous soumettrez à nos lois, sans murmures? - - PARIS. - - Oui. - - LE PARLEMENT. - - Que dans les bureaux, dans les manufactures - Rentrent donc ces commis et tous ces artisans, - Des affaires d'état en tumulte jasans. - - PARIS. - - Pourquoi cela? chacun dissertait dans Athènes, - Et la place publique a fait des Démosthènes. - - LE PARLEMENT. - - Le décret est rendu: paix-là! plus de raisons. - Silence aux orateurs! qu'on les mène aux prisons. - - PARIS. - - C'est nous tyranniser qu'en agir de la sorte. - - LE PARLEMENT. - - Au retour de la nuit qu'on ferme chaque porte: - Qu'aux barrières le jour n'en ouvre plus que cinq. - Fouillez les voyageurs, agents de Charles-Quint. - - PARIS. - - Eh mais! c'est étouffer dans une étroite enceinte - Mes enfants consternés de tristesse et de crainte: - C'est gêner le commerce, entraver le plaisir: - Il me faut respirer, rire et boire à loisir. - - LE PARLEMENT. - - On vous fera murer, si vous êtes mutine. - - PARIS. - - Ah! de nos oppresseurs suivrais-tu la routine? - - LE PARLEMENT. - - Bourgeois, montez la garde! et prenez l'ordre ici - Du président de Selve et de Montmorenci. - - PARIS. - - Mes bourgeois casaniers sont mauvais satellites; - Et, déja sur les dents, ronflent dans leurs guérites. - - LE PARLEMENT. - - Soldez les régiments qui vont les remplacer. - - PARIS. - - Quoi! paîrai-je toujours pour me faire rosser? - - LE PARLEMENT. - - Payez: au Parlement ne faites plus outrage; - La garnison est là. - - PARIS. - - Bon dieu! quel esclavage! - - LE PARLEMENT. - - Çà, versez désormais le trésor dans ma main. - (à soi-même.) - Suprême Parlement, te voilà souverain! - Fils du notariat, les rois ont fait ton lustre: - Accrois à leurs dépens ton privilége illustre; - Et convainc gravement le peuple sans savoir - Qu'en toi du triple état réside le pouvoir. - Opposons à Paris la cour et la régence: - Opposons à la cour la ville et sa vengeance: - Je resterai seul maître. - - PARIS. - - Ah! je vois tes projets. - - LE PARLEMENT. - - Tout est pour votre bien: paix, bonne ville, paix! - - PARIS, _à soi-même_. - - Comme on me traite!... hélas! que n'ai-je pas à craindre! - Si je me plains sans cesse ai-je tort de me plaindre? - Quand je cède à mes rois, je me sens ruiner: - Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner? - Ceux que j'appelle à moi sont espions ou traîtres, - Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres. - L'hydre que je nourris, épouvante de tous, - S'apprivoise au premier qui caresse ses goûts: - On le soûle de vin, de lard, et de saucisses, - On l'attire béant à des feux d'artifices. - Je prévois leurs complots et n'y peux échapper, - Et passe ainsi pour folle, ou facile à duper. - Voilà, dans mes chagrins dont j'affecte de rire, - Ce qui soulève en moi mon levain de satire, - Et pourquoi je chansonne en de malins couplets - Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets. - Si l'on prêtait l'oreille à l'esprit qui m'éclaire, - On préviendrait ma haine et ma sourde colère. - Mais Dieu, sans doute, veut que mes cris irrités - Forcent par-fois mes chefs à de justes traités; - Et m'inspira souvent de bons accès de rage, - Pour secouer le joug qui m'accable et m'outrage. - Le Parlement bientôt, complice de mes torts, - S'appuyant de moi-même appuiera mes efforts; - Et la régente ou lui craignant leur propre chûte, - Quelque soulagement naîtra de cette lutte. - Ressort heureux du ciel! qui, faisant tout mouvoir, - Des corps entre eux ainsi balance le pouvoir, - Et sans qui monterait au comble de l'audace - L'aveuglement des chefs ou de la populace! - Je raisonne, et défends mon peu de liberté, - Comme le fit toujours chaque haute cité. - La vieille Babylone eut un babil extrême; - Memphis, Palmyre, Athêne ont babillé de même: - Leur esprit, accusé par leurs contemporains, - Leur a valu pourtant des honneurs souverains. - Ah! lorsque, sur ce bord, comme elles enterrée, - Le destin aura mis un terme à ma durée, - Puisse le philosophe, en cherchant mes débris, - Lire: «Tous les tyrans ont redouté Paris; - «Et les muses, les arts, la science hardie, - «L'avaient ceinte de gloire, et l'avaient aggrandie.» - - * * * * * - - La scène se transporte, en variant d'acteurs, - Aux lieux où de Paris l'une des riches sœurs, - Lyon, s'enorgueillit de l'hymen de la Saône, - Que presse en mugissant l'azur des flancs du Rhône. - Le soir a réuni sous l'abri d'un palais, - Et la mère et la sœur du monarque français. - Tout se passe en silence et n'est que pantomimes. - Éminences sont là, près des Sérénissimes; - Et vingt nobles seigneurs y frappent les regards, - En singes transformés, quelques-uns en renards. - Le parterre jugeait, aux muscles de leurs faces, - Le jeu des sentiments sous le jeu des grimaces. - D'abord, une princesse avait-elle souri, - Bientôt le cercle singe avait doucement ri. - L'infortune d'un fils, l'esclavage d'un frère, - Avaient-ils contristé l'Altesse ou sœur, ou mère, - Soudain les longs museaux brunissaient de son deuil. - Les notables bourgeois, honorés d'un accueil, - Novices peu soumis à ces métamorphoses, - De leurs pudiques fronts sentant rougir les roses, - Restaient seuls étrangers à tous ces changements, - Et roulaient de leurs yeux les grands étonnements. - Les moins lourds s'efforçaient, en suant sous leurs linges, - D'être aussi des renards, et de singer les singes: - D'autres, d'un sang plus vif, changés en étourneaux, - Par le trouble aveuglés, heurtaient tous les panneaux. - La crainte cependant des publiques tempêtes - Amasse les soucis dans les augustes têtes: - Mais, des cartes en main, on joue; et le babil - Couvre un fond sérieux d'enjoûment puéril. - --Votre perle est du monde une des sept merveilles! - --L'admirable velours!--Les beaux pendants-d'oreilles! - Ce sont là les seuls mots qu'on se répète en chœur, - Tandis qu'en chuchottant on ouvre un peu son cœur. - La régente, ce soir, sous un air d'assurance, - Déguise du matin la longue défaillance: - Tandis que dans Lyon son corps paraît assis, - Son ame vers Madrid voyage avec son fils; - Louise a déja su le piége qui l'attire: - Sa fille Marguerite, éprouvant son martyre, - Sous un dehors distrait pense, non sans terreur, - Au soin d'aller ravir son frère à l'empereur. - Charles-Quint, se dit-on, n'est qu'un monstre effroyable; - Pour son ambassadeur on en est plus affable. - Duprat sait que l'état par sa faute est perdu, - Que la France et Paris veulent qu'il soit pendu; - Demain le parlement vient, l'accuse, et réclame: - Ministres, conseillers, tous ont la mort dans l'ame; - Et chacun d'eux pourtant ne s'en montre pas moins - Calme, silencieux, et vide de tous soins. - O noirs esprits d'enfer, du mensonge idolâtres, - Envoyez vos acteurs jouer sur nos théâtres! - Jamais, avec tant d'art, nul mime en ses portraits - N'a fait, par sa couleur et ses mobiles traits, - Mieux ressortir un masque, et parler le silence; - Et des rôles muets exprimé l'éloquence. - - Le lendemain présente en auguste appareil - La cour au Parlement ouvrant son grand conseil. - Siéges, tabourets, bancs, parquet, hauteur, distance, - Sont au lieu qu'a fixé la grave Préséance, - Dont l'orgueil mesuré n'est pas plus la grandeur - Que le point-d'honneur faux n'est le sincère honneur. - Des degrés compassés le spectacle la touche. - Tel, en cérémonie, un maître de la bouche - Voit se ranger la table, et suivre à tous les plats - L'ordre immémorial prescrit aux estomacs: - Qu'on l'osât subvertir, la cuisine funeste - Ferait des aliments un chaos indigeste: - Ni chef, ni marmiton, ne saurait plus quels mets - Auraient droit les premiers d'arriver aux banquets: - Elle fait donc passer dans la foule introduite, - Les gros poissons d'abord, et le fretin ensuite. - La Préséance est vieille; et les dictons des Goths - Lui confirment toujours que les peuples sont sots: - J'en appelle aux plus grands, s'abuse-t-elle encore? - Et croit-on qu'en ce jour la bonne dame ignore - Qu'en Espagne Léva vieillit sous son drapeau, - Pour s'asseoir près des pairs sans ôter son chapeau? - O digne ambition de fous tels que nous sommes! - La Préséance classe avec soin tous les hommes; - Et prévient les procès pour les rangs mal gardés, - Pour les dais, les fauteuils par elle échafaudés. - - Du Parlement, la nuit, de peur d'un choc sinistre, - Le premier-président vit le premier-ministre. - Ce qui dans le secret s'est déja dit sans fard, - Va devant le public se redire avec art; - Et, jouet de la scène, il n'aura plus nul doute - Que le Parlement gronde, et que la Cour l'écoute. - Les dames cependant, présentes aux débats, - Viennent des deux partis juger les avocats; - Et cette noble farce, amusement pour elles, - Les surcharge d'un poids de graves bagatelles. - - -LA RÉGENTE, LE PRÉSIDENT DE SELVE, MARGUERITE, DUPRAT, COURTISANS, ET -TÉMOINS DES DEUX SEXES. - - LE PRÉSIDENT DE SELVE. - - Organes d'équité, ministres de Thémis, - Par votre ordre suprême au pied du trône admis, - Notre seule présence est un signal propice - Du zèle que la cour montre pour la justice. - Comment craindrions-nous, mère auguste du roi, - D'élever nos accents pour appuyer la loi; - De déplorer ici les désordres sans nombre - Qu'un voile d'imposture a couverts de son ombre, - Et qu'à votre vertu dénonceraient assez - Les revers si nombreux dont nous sommes pressés? - Le plus grand des fléaux, sans doute, est l'hérésie, - Dont, malgré nos bûchers, s'accroît la frénésie: - Mais comment l'arrêter dans ses emportements - Si toujours sa fureur trouve des aliments? - Si les prêtres sans foi, se souillant par des crimes, - Prêtent à ses erreurs des armes légitimes? - Si l'amour scrupuleux d'un fatal concordat - Transporte au Vatican les tributs de l'état? - Si, du clergé français gênant l'indépendance, - De ses élections enchaînant la prudence, - A la brigue étrangère, aux présents corrupteurs, - Sont vendus les troupeaux, et le choix des pasteurs? - Vainement aux abus s'opposent nos entraves; - Toute digue est rompue, et les lois sont esclaves: - Leurs plus sages arrêts, au conseil évoqués, - N'atteignent point les grands par elles attaqués. - Des faibles dépouillés où seraient les refuges? - Leurs vils accusateurs sont proclamés leurs juges: - Et, ce que sans frémir on n'ose publier, - Leur arbitre est souvent leur futur héritier! - Ainsi, rendus jaloux de leurs biens qu'ils se volent, - L'un de l'autre ennemis, les citoyens s'immolent. - A des bourreaux gagés notre glaive est remis: - Les premiers tribunaux aux derniers sont soumis, - Et combattent en vain la foule mercenaire - Que la vénalité pousse en leur sanctuaire. - Ah! madame, empêchez que Thémis voie encor - Sa balance en nos mains pencher au poids de l'or. - Ah! qu'en deux factions ne soit plus séparée - Des justes magistrats la chambre révérée. - Proscrivez le trafic de nos dignes emplois: - Qu'on ne partage plus le domaine des rois. - Que d'avares flatteurs, trop comblés de largesses, - Aux sources de l'état rendent tant de richesses: - Qu'ils cessent d'engraisser leurs lâches favoris - Du fruit de tant d'impôts que le peuple a souscrits: - Ces trésors suffiront, sans de nouveaux subsides, - A racheter le roi de ses vainqueurs avides. - Les soldats, non payés, malheureux déserteurs, - N'iront plus, désolant les bons cultivateurs - Qu'écrasent à-la-fois la taille et le pillage, - Se nourrir en nos champs d'un affreux brigandage. - Non, non, si tant de chefs, qu'on ne surveillait pas, - N'eussent point dévoré l'aliment des soldats, - Notre roi n'eût point vu son armée appauvrie - L'abandonner captif loin de notre patrie! - Et cependant, hélas! quel âge désastreux - Foula jamais l'état de poids plus onéreux! - Comparez du trésor les antiques registres..... - Mais quoi? jettez plutôt les yeux sur ses ministres: - Quel fut leur héritage, et quels sont leurs grands biens! - A leur faste naissant qui prête des soutiens? - Est-ce que la pudeur, seule dot de leurs filles, - Fut l'attrait qui charma les plus hautes familles? - Non: mais le seul amour d'un superflu pompeux - Dégrade la noblesse alliée avec eux: - Ses titres et leur or font un coupable échange; - Et les besoins du luxe ont forcé ce mélange. - Ainsi tout se confond; et l'exemple des grands - D'un ruineux orgueil agite tous les rangs. - Réprimez-le, madame: et si notre influence - Donne à des yeux jaloux un peu de méfiance, - En dépit des pervers écartés ou punis, - Convoquez de l'état les trois ordres unis. - - MARGUERITE, _bas à ses femmes_. - - Convoquer les états!... Ah! prétentions folles! - - UNE DES DAMES. - - Leur remontrance est faite en très-belles paroles! - - MARGUERITE, _de même_. - - Tant que la politique aura le même cours, - Sur ce fonds-là sans peine on brodera toujours; - Et tant que les humains auront des cœurs, des langues, - Se suivront des faits vils, et de nobles harangues. - Admirez dans son coin l'impassibilité - De Duprat, dont leur voix blesse l'autorité. - Le sujet du débat naît de sa folle envie - De donner, à son choix, une grasse abbaye: - Les moines ont ligué messieurs du parlement, - Et ce grief les sert dans leur ressentiment. - On couvre tous ces riens de grands mots qu'on prononce. - Ma mère va parler.... écoutons sa réponse. - - LA RÉGENTE. - - Le plus sacré devoir des princes et des rois - Est de prêter l'oreille aux organes des lois; - Et je croirais trahir la puissance suprême - Que mon fils, en partant, ne remit qu'à moi-même, - Si je ne pesais pas vos avis importants, - Salutaire secours au malheur de nos temps. - Il est, j'en fais l'aveu, des abus innombrables: - Mais de tous à mes yeux les plus considérables - Naissent dans un royaume où les séditieux - Divisent le pouvoir en partis factieux. - Des ordres assemblés quelque appui qu'on attende, - Ils rendraient de nos lys l'adversité plus grande. - Le timon de l'empire est un fardeau pesant: - Mais dois-je le céder quand mon fils est absent; - Et déposant du roi le sceptre respectable - Vous livrer un trésor dont il me fit comptable? - Mon sexe et ma faiblesse ont excité l'effroi: - Je l'ai su: de vains bruits sont venus jusqu'à moi: - Mais ai-je témoigné la moindre négligence - Pour tous les intérêts liés à ma régence? - Le succès de mes soins n'en est-il pas le prix? - N'ai-je pas dans nos ports recueilli nos débris, - Depuis que votre roi, trahi des destinées, - A sous Pavie, hélas! vu ses mains enchaînées? - Que dis-je? triste mère! il m'eût été permis - De pleurer les malheurs où le sort l'a soumis: - Mais le péril de tous a suspendu mes larmes. - Nos voisins détrompés nous promettant leurs armes, - Henri de l'empereur détachant Albion, - Et de Rome avec moi la nouvelle union, - Tout vous atteste enfin que de ma vigilance - J'ai porté les effets au-delà de la France. - Quel effort tentiez-vous dans le commun danger? - Ce prince généreux qu'ici l'on voit siéger, - Vendôme, ce héros, à mes côtés fidèle, - Avait reçu de vous l'offre de la tutelle; - Et vous autorisiez vos nocturnes travaux - Du cri de tout le peuple accablé de fardeaux. - Le calme cependant des villes, des frontières, - Qu'a-t-il coûté de plus que de saintes prières? - Ah! cessez de vous plaindre: et, comme vos aïeux, - De l'enceinte des lois protecteurs studieux, - Vivez loin de la brigue à la cour si funeste. - - MARGUERITE, _à ses femmes_. - - Le chancelier se lève, et leur dira le reste. - - DUPRAT. - - Quel spectacle à-la-fois touchant et solennel, - Qu'une régente, ouvrant un cœur si maternel - Aux plaintes des sujets que des lois trop muettes - Lui viennent exprimer les doctes interprètes! - Heureux si le passé, couvert d'un crêpe obscur, - Laissait en bien présent changer l'espoir futur. - Mais ce qu'on fit jadis règle ce qu'il faut faire. - Briser le concordat peut sembler salutaire: - Mais on doit respecter l'œuvre du souverain, - Et ménager en tout le pontife romain. - Des chefs du parlement on connaît la sagesse: - Louise d'Angoulême, équitable duchesse, - Du trafic de leur charge a plaint comme eux l'affront: - Mais au retour du roi tous ces maux finiront. - L'excès du faste exige un édit somptuaire: - La régente a prévu qu'il serait nécessaire: - J'en tiens là, sous le sceau, les utiles décrets: - Enregistrez; et tous concourons à la paix. - - MARGUERITE, _à ses femmes_. - - De ce haut verbiage enfin me voilà quitte! - Et Paris de la cour recevra l'eau bénite. - Le premier-président qu'on nomme ambassadeur - De sa ligue à ce prix a refroidi l'ardeur: - Hier on l'a gagné: leur beau zèle est chimère. - Mesdames, au passage allons joindre ma mère. - - LA RÉGENTE, _à Marguerite_. - - Ah! ma fille!... sortons, je me sens toute en feu... - Si d'avance un long bain ne m'eût calmée un peu, - Je n'aurais pu vraiment soutenir un tel rôle. - - MARGUERITE. - - Quel charme dans votre air et dans votre parole! - Votre ton respirait la douce majesté. - - LA RÉGENTE. - - Je n'ai presque rien dit comme on me l'a dicté. - - DUPRAT. - - Votre cœur vous poussait: de là, tant d'éloquence. - - LE PRÉSIDENT DE SELVE. - - Au nom du parlement, j'ai parlé d'abondance. - - PREMIER CONSEILLER. - - Ah! comme un Démosthène. - - DEUXIÈME CONSEILLER. - - Ah! comme un Cicéron. - - LE PRÉSIDENT DE SELVE. - - Messieurs, épargnez-moi toute comparaison: - Ma modestie en souffre.... il suffit qu'on publie - Que la France est sauvée, et ma tâche remplie. - - UNE DAME D'HONNEUR. - - De leur péroraison qu'auront-ils obtenu? - - LA RÉGENTE. - - Un édit contre un luxe au comble parvenu, - Une défense expresse aux femmes de la ville - De traîner à leur robe une queue inutile; - Ornement, dont le poids les doit embarrasser, - Attirail de princesse, et qu'il faut nous laisser. - Je prescris désormais que ni velours ni soie, - N'habille la roture et la fille de joie: - La laine et les couleurs sombres, tristes à l'œil, - Pour la prison du roi marqueront mieux le deuil; - Et par mon réglement il faut que les coquettes - Baissent leurs chaperons, leur huppe et leurs cornettes. - - LA DAME D'HONNEUR. - - Sage Altesse! l'état ne se peut mieux régir! - Les dames de la cour, (c'était de quoi rougir,) - Sentaient, comme on le dit, les filles d'une lieue: - Mais seules maintenant nous prendrons une queue. - On nous distinguera de ces femmes de rien, - Qui.... fi! grâce au décret, enfin tout ira bien. - - * * * * * - - Le conseil se sépare; et les diables de rire! - - - Tout change; et vers les bords dont Gênes tient l'empire, - Est une humble cabane, au dos des Apennins, - Où serpente une route entre de vieux sapins. - Au nord, s'ouvrent des monts les sauvages entrées; - A l'orient, paraît sur les mers azurées - Le port lointain, séjour des vaisseaux voyageurs; - Au midi, sont épars quelques toits de pêcheurs, - Seuls hôtes indigents d'une arène étendue, - Devant qui l'onde immense, applanie à la vue, - Termine l'horizon, et borne l'occident - Où le soleil alors plongeait son disque ardent: - Sa pourpre qui reluit sur le gouffre bleuâtre - Des hauts sommets voisins rougit l'amphithéâtre: - Et là, sous de beaux cieux, le sage Agathémi - Guidait un passager, autrefois son ami. - - -AGATHÉMI, DAVE, UN PÊCHEUR. - - AGATHÉMI. - - Pourquoi ce nom de Dave, et ce mince équipage? - - DAVE. - - Pour déguiser mon rang et mon secret message: - Je m'en vais de ma cour transmettre les rapports - Au noble André-Dorie, amiral dans ces ports. - - AGATHÉMI. - - Vous volez donc toujours en oiseau diplomate? - - DAVE. - - Et toi, toujours en paix, tu rêves en Socrate. - Je naquis agissant: trop heureux mon métier, - S'il m'acquiert la faveur du grand François-Premier. - - AGATHÉMI. - - De complaire à ses rois l'homme eut toujours l'envie: - L'amour de s'élever qui consume sa vie - Est sans cesse attisé par les regards jaloux - Qu'il porte sur les grands, non moins petits que nous: - Moi, jugeant la valeur sous les vaines surfaces, - Je mesure leur taille et non pas leurs échasses; - Et pour n'être ébloui ni des titres d'honneur, - Ni par l'éclat de l'or, ni par un faux bonheur, - J'ai toujours des humains regardé le visage; - Et mon seul maître est Dieu, qui règne d'âge en âge. - - DAVE. - - Je confesse avec vous qu'il est le roi des rois, - Si j'en juge au destin du malheureux Valois. - - AGATHÉMI. - - Le bruit de son désastre a percé ma montagne. - - DAVE. - - Lannoy dans ce moment le conduit en Espagne. - Aux pieds de son vainqueur il se laisse attirer - Pour sortir de ses fers, que l'on va resserrer. - Si l'on m'eût écouté, certes, la Ligurie - Le garderait encor aux vœux de sa patrie. - Songeant à réparer ses crimes envers lui, - Bourbon fût devenu son invincible appui; - Et déja, de son prince achetant la clémence, - Il voulait à Milan rétablir sa puissance: - Pesquaire, qui dans Naple eût pu se couronner, - Mécontent de la cour, jaloux de dominer, - Oubliait de Bourbon les rivalités vaines, - Et du roi, leur espoir, tous deux brisaient les chaînes: - Quand Lannoy plus rusé, (peignez-vous leur fureur,) - Leur enlevant leur proie, a fui chez l'empereur. - - AGATHÉMI. - - Ah! prince infortuné, que la brigue environne! - On se vend ta faveur, et même ta personne. - Qui croirait qu'un monarque ait ce honteux destin - De se voir disputé, ravi comme un butin? - - DAVE. - - Qu'entends-je sur les flots? - - AGATHÉMI. - - Un pêcheur qui soupire. - - LE PÊCHEUR, _à soi-même_. - - Le souffle de la nuit veut que je me retire. - Ah! cessons d'amorcer tous nos vains hameçons, - Et levons mon filet, vide encor de poissons. - Les eaux grondent ... ployons ma voile misérable! - Je jette avec ennui mon ancre sur le sable; - Mes enfants chercheront, hélas! à mon retour, - Le produit de ma pêche, attendu chaque jour... - Perfide mer! avant que le soleil arrive - Je viens sonder ton lit et cotoyer ta rive; - Sur ton sein immobile et pur comme un miroir, - Je fixe mon esquif, mon œil et mon espoir: - Voici l'ombre; ton calme a trompé mon attente. - Eh bien! que cette nuit l'orage te tourmente, - Mer fatale aux pêcheurs, dangereuse aux nochers, - Plains-toi, rugis, aboie, hurle sous tes rochers, - Capricieuse, avare, infidèle, traîtresse..! - - DAVE. - - Ecoutez les clameurs qu'à la mer il adresse. - Le pauvre est sans raison quand il est courroucé. - - AGATHÉMI. - - L'opulent roi Xerxès était-il plus sensé - Quand il fouetta l'Euxin à ses flottes rebelle? - L'homme est par-tout semblable et faible de cervelle. - Holà, pêcheur! ce soir tu grondes en tes dents. - - LE PÊCHEUR. - - Hélas! comment nourrir mes trois pauvres enfants? - Mes filets aujourd'hui n'ont fait nulle capture... - J'ai bien maudit la mer depuis mon aventure. - En songe, l'autre nuit, Jésus vint, brillant d'or, - M'avertir que sur l'eau flottait un grand trésor. - Je cours, et du matin je devance l'étoile; - Rien sur l'eau, rien au bord: mais, auprès de leur voile - Etaient deux compagnons dans leur barque assoupis: - Ils s'éveillent; du ciel je leur conte l'avis. - «Voguons, me dirent-ils, nous aurons chance heureuse.» - Notre pêche bientôt fut si miraculeuse, - Qu'ayant fait de poissons un troupeau prisonnier - Nous nommions le plus gros notre François-premier. - Vous riez!... il était beau, doré, grand de taille, - C'était un roi des flots, tout cuirassé d'écaille. - Nous bénissions le sort, contents de l'avoir pris: - Avec moi l'un des deux en disputait le prix; - Il me suit chez le juge; et, pour clorre l'affaire, - L'autre, qui le gardait, nous l'enlève en corsaire. - - AGATHÉMI. - - Seigneur, qu'en dites-vous? c'est ainsi qu'un grand roi - A Pesquaire, à Bourbon, fut ravi par Lannoy. - Les petits et les grands ont les mêmes querelles: - Tous ont l'amour du gain, et des ruses cruelles. - (Au pêcheur.) - Tiens, prends ce peu d'argent, bonhomme. - - LE PÊCHEUR. - - Grand merci! - - AGATHÉMI. - - L'entendez-vous qui siffle et marche sans souci? - Au moins dans son état peu de chose console. - - DAVE. - - La paix de la chaumière est une triste idole. - Je ne vis qu'à la cour. - - AGATHÉMI. - - Moi, je respire aux champs. - - DAVE. - - J'escorte les seigneurs. - - AGATHÉMI. - - J'évite les méchants. - - DAVE. - - J'apprends l'art de régner. - - AGATHÉMI. - - Moi, l'industrie agreste. - - DAVE. - - Je vois des lambris d'or. - - AGATHÉMI. - - Et moi, l'azur céleste. - - DAVE. - - J'ai de pompeux banquets. - - AGATHÉMI. - - Moi, de prompts appétits. - - DAVE. - - J'ai la faveur des grands. - - AGATHÉMI. - - J'ai l'amour des petits. - - DAVE. - - J'éblouis par mon faste, et soumets Vénus même. - - AGATHÉMI. - - Moi, quand on m'aime un peu, c'est pour moi seul qu'on m'aime. - - DAVE. - - Je marche décoré. - - AGATHÉMI. - - Moi, sans vain appareil. - - DAVE. - - Je vois lever le roi. - - AGATHÉMI. - - Moi, lever le soleil. - - DAVE. - - Mes pieds foulent la pourpre. - - AGATHÉMI. - - Et les miens, la verdure. - - DAVE. - - Je parle aux souverains. - - AGATHÉMI. - - J'écoute la nature. - - DAVE. - - J'entends les bruits publics; j'admire les héros. - - AGATHÉMI. - - J'entends murmurer l'onde, et vois s'enfler les flots. - - DAVE. - - Tu t'endors sans honneur au sein de la paresse. - - AGATHÉMI. - - Je veille à conserver une libre sagesse. - - DAVE. - - Dédaignes-tu la gloire où je suis parvenu? - - AGATHÉMI. - - Qui de nous, dans mille ans, sera le plus connu? - - DAVE. - - Tu n'es jaloux de rien!... comment es-tu si sage? - - AGATHÉMI. - - En regardant toujours les hommes au visage. - - DAVE. - - Adieu! je m'en vais lire au front des souverains. - - AGATHÉMI. - - Adieu! moi, je vais lire au front des cieux sereins. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT SIXIÈME. - - -SOMMAIRE DU SIXIÈME CHANT. - - Dialogue de l'_Honneur_ et de la _Politique_. Soulèvement du - parterre des démons dans la salle infernale. Entretien de - _François-Premier_ et du _Chagrin_. Visite de _Charles-Quint_ - au lit du roi de France. Guérison de ce prince. Dialogue de la - _Nuit_ et du _Lendemain_. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT SIXIÈME. - - TOLÈDE et son château dominent un rocher - En des bois où long-temps l'Espagne vit cacher - Des vierges, tendres fleurs, tribut offert au Maure, - Tel qu'en payait la Crète au fatal Minotaure. - C'est là que Charles-Quint s'est venu retirer: - Il préside un conseil. L'Honneur y veut entrer; - La sombre Politique, en Cerbère, à la porte - Se présente, et retient le zèle qui l'emporte. - - -L'HONNEUR, ET LA POLITIQUE. - - LA POLITIQUE. - - Qui de mon cabinet ose heurter le seuil? - Ah! c'est toi, vieil Honneur. - - L'HONNEUR. - - Je te demande accueil; - Et veux à l'empereur, parlant sous tes auspices, - Donner quelques avis généreux et propices. - - LA POLITIQUE. - - C'est prétendre beaucoup: les avis généreux - Jamais pour qui les suit n'ont des effets heureux. - Ma prudence a pour lui de plus sûres maximes - Que tes élans de cœur et tes vœux magnanimes. - - L'HONNEUR. - - O Politique! ô toi, dont l'esprit assuré - Marche dans l'univers d'un pas si mesuré, - Est-ce à toi de tomber dans cette erreur fatale? - Ah! sois mon alliée et non pas ma rivale. - Tu sais que des humains notre seule union - Fit long-temps admirer la noble ambition: - La gloire est l'heureux fruit de notre hymen illustre; - L'antique droit des gens en reçut tout son lustre: - Sans moi, la vile intrigue abaisse ta grandeur, - Sans toi, mon feu s'exhale en impuissante ardeur. - Marchons par-tout ensemble ainsi qu'aux premiers âges, - Beaux temps, où nous guidions ces chefs, ces rois si sages, - Qui, dignes fondateurs, qui, rivaux des Cyrus, - Virent par l'équité leurs empires accrus! - Sont-ils donc arrivés par des routes obliques - Jusqu'au plus haut sommet des grandeurs héroïques? - - LA POLITIQUE. - - Laisse tout ce phébus à l'art des romanciers! - Les poëtes, charmés des demi-dieux guerriers, - Leur prêtent comme toi des traits imaginaires: - Moi, j'ai touché le tuf, et vu net aux affaires. - Ces héros, qui du monde ont conquis le tribut, - Sans choisir leur sentier allaient droit à leur but. - De tous leurs ennemis ravir les héritages, - De leur soumission retirer des ôtages, - Fouler le plus puissant une fois abattu, - Ce fut là leur étude et leur noble vertu. - - L'HONNEUR. - - Oublierais-tu l'éclat dont Alexandre brille; - Comment de Darius il traita la famille? - - LA POLITIQUE. - - Il fut fier d'honorer un roi qui n'était plus, - Et d'usurper son trône, en châtiant Bessus. - Pour l'ennemi qui meurt, ne sied-il pas de feindre - Un généreux penchant dont on n'a rien à craindre? - - L'HONNEUR. - - Faut-il qu'un autre exemple éclaire ton erreur? - François est prisonnier de ton fier empereur: - Sans rançon à son trône il est beau de le rendre. - Que ce nouveau Porus trouve un autre Alexandre; - Et pour en enchaîner l'inviolable foi, - Disons à Charles-Quint de le traiter en roi. - - LA POLITIQUE. - - Ne cite point Porus, faible roi tributaire, - Des biens qu'on lui rendit alors dépositaire, - Dont la fidélité régna pour le vainqueur, - Qui le fit son sujet en conquérant son cœur. - François dans l'occident est un roi formidable, - De Charles-Quint émule et rival implacable, - Et qui, de ses liens une fois échappé, - Se vengera du coup dont le sort l'a frappé. - Mon aigle, dont la serre arrêta cette proie, - S'il lui permet de vivre, et jamais la renvoie, - Doit, prévenant sa rage et son essor futur, - Sucer en la plumant tout son sang le plus pur. - - L'HONNEUR. - - Du malheur de Valois qu'espère ta furie? - Les états de Milan, de Naple, et de l'Ombrie, - Ses domaines rendus au rebelle Bourbon, - Sont les biens dont à Charle il promet l'abandon: - Sa mère jure encore, à l'aide de la France, - De lui soumettre Rome, et Venise, et Florence. - - LA POLITIQUE. - - Digne traité des rois! dépouillés aujourd'hui, - Et prodigues vendeurs des domaines d'autrui! - Charles-Quint prise peu les chimères des princes: - Il veut de son captif l'argent et les provinces. - Si tes beaux sentiments ont cru le dominer, - Vieil Honneur, d'où tu viens, tu peux t'en retourner. - - L'HONNEUR. - - Arrête ... il m'entendra: si l'intérêt l'anime, - Eh bien! de l'univers il doit briguer l'estime, - Et ne pas, sous ses pieds écrasant le malheur, - Des princes indignés irriter la valeur. - - LA POLITIQUE. - - Tous les princes muets dans l'Europe étonnée, - Du plus puissant d'entre eux voyant la destinée, - Tremblant d'un sort pareil, et tristement soumis, - N'oseront du vaincu s'avouer les amis. - La pitié dans les cours n'a que peu d'influence: - L'estime à qui peut tout est de mince importance: - Que Charles-Quint haï soit craint des potentats; - Il suffit de ce point pour régir les états. - - L'HONNEUR. - - L'événement confond ce dangereux systême: - A ses yeux, au mépris de son ordre suprême, - Les grands, à son captif témoignant leur pitié, - Condamnent de leur chef la dure inimitié. - Sa cour plus généreuse, et noblement rebelle, - A François qu'elle plaint forme une cour nouvelle. - Sa sœur même, sa sœur, l'illustre Éléonor, - A ses adversités plus attendrie encor, - Sans rougir qu'à son lit tes soins l'aient destinée, - Sourit à son amour qui parle d'hyménée: - Les bras de la beauté sont ses tendres appuis: - Les plaisirs sont ligués pour tromper ses ennuis: - Et le respect touchant que son courage inspire, - Relevant son malheur, exerce un tel empire - Que, chez son ennemi ce monarque enchaîné - De ses propres sujets paraît environné; - Et l'Espagne, admirant sa fierté magnanime, - Semble même braver son vainqueur qui l'opprime. - - LA POLITIQUE. - - Ah! ne t'abuse pas: les danses et l'amour, - Ministres du vainqueur, s'empressant tour-à-tour - A consoler Valois, à calmer sa furie, - Tendent un piège adroit à sa galanterie: - Ainsi de ses secrets se rendant possesseur, - Charles-Quint le séduit par les yeux de sa sœur. - Les femmes, déités des Français idolâtres, - A ses graves desseins prêtent leurs jeux folâtres; - En flattant son captif découvrent ses penchants, - Amollissent son cœur à leurs discours touchants; - Et l'indiscrétion, prix de leur sacrifices, - Est le fruit espéré de ces doux artifices. - L'hymen, ce dieu si saint, n'obéit qu'à ma voix; - Et chez les grands lui-même esclave de mon choix, - Rapprochant les états par les nœuds des familles, - Donne à mon gré son joug aux plus illustres filles: - Il va d'Eléonor, si je le trouve bon, - Vendre à François la couche engagée à Bourbon. - Ainsi je pèse tout: Charles-Quint, mon élève, - Ne règle rien sans moi, guerre, ni paix, ni trève; - Et des plus vains plaisirs calculant les écarts, - Ne marche dirigé que par mes froids regards. - Je l'avertirai donc que, loin d'être domptée, - Chaque jour de Valois l'âme plus irritée, - Se confiant aux soins de nos séductions, - En rehausse l'espoir de ses présomptions. - Où la douceur échoue il faut la violence. - J'ai proscrit de sa cour la vaine complaisance, - Et, pour le surmonter, je le livre au Chagrin. - - L'HONNEUR. - - Il bravera ses traits; je l'ai couvert d'airain: - Mais dût-il être en bute aux plus vives atteintes, - Je l'ai mis au-dessus des douleurs et des craintes. - Où tendent tes rigueurs? crois-tu que ses sujets, - S'il vendait leur patrie, obéiraient en paix, - Et que le noble orgueil dont j'anime la France - Pourrait à Charles-Quint jurer obéissance? - - LA POLITIQUE. - - Eh oui! tous les humains sont lâches, ou pervers: - L'avarice et la peur maîtrisent l'univers. - L'argent de l'empereur décorant ses esclaves, - Subjuguerait le peuple et ses chefs les plus braves; - Et des vrais courageux les affronts ou la mort - A leurs imitateurs feraient craindre leur sort. - Quand les ministres vils de ses rigueurs extrêmes - Souleveraient la haine, il les tuerait eux-mêmes; - Et les peuples alors, vengés de leurs bourreaux, - Béniraient Charles-Quint sur l'autel des héros. - Qui lui résisterait? des oisifs imbécilles, - Des justes, offensés de ces respects serviles, - Prophètes de malheur dont on ne fait nul cas, - Cœurs sans ambition, esprits grossiers, ou bas. - - L'HONNEUR. - - Ah! tais-toi, décrépite! avec plus de noblesse - Parle de ces mortels si chers à ta jeunesse. - Apprends que leur dédain pour ta subtilité, - Vertu qu'on traite en eux d'opiniâtreté, - Est une forte égide, abri que leur droiture - Oppose aux mouvements de ta souple imposture. - Tel dont la probité, sous le toit paternel, - N'a pour sobre aliment que le pain et le sel, - Cache sous les dehors dont une cour se raille - Un bon sens, qui confond l'opulente canaille, - Dès que le sort, aux grands le montrant tel qu'il est, - Fait voir qu'il s'est roidi pour n'être pas valet. - Tu révérais jadis les citoyens austères - Qui savaient conquérir et labourer leurs terres. - - LA POLITIQUE. - - D'où viens-tu me sonner ces propos rebattus - Sur le ton d'Aristide et de Cincinnatus? - Triste Honneur! D'autres temps veulent d'autres coutumes; - Les vertus sont de mode ainsi que les costumes. - Aux allures du siècle il faut s'accoutumer; - Et le Goth en Romain ne peut se transformer. - Ton antique héroïsme est aujourd'hui burlesque: - Qu'a-t-il fait de François? un preux chevaleresque, - Honteux de reculer, fondant sans savoir où, - Qui sur un rude écueil se heurtant comme un fou, - Contre un rival prudent suit l'orgueil qui le guide, - Et de ta fausse gloire est la dupe candide. - Moins en butte aux hasards, Charles-Quint que j'instruis, - De mon adresse heureuse a recueilli les fruits; - Dans toutes les cités il souffle des querelles, - Pour entrer dans leurs murs, arbitre élu par elles: - Envahisseur rapide, actif avec lenteur, - Il ne prend de Thémis qu'un masque protecteur: - Cruel, peu scrupuleux aux traités qu'il proclame, - Il sait trahir la foi que de tous il réclame: - Le talent de corrompre est son recours secret; - Et son amitié tourne au vent de l'intérêt. - Si mon art est d'agir par la force et la ruse, - C'est donc l'art d'opprimer, de tromper; il en use: - Et par lui, tu le vois, cet empereur fameux - Au trône des Césars s'est aggrandi comme eux. - Réussir est ma loi. - - L'HONNEUR. - - Magicienne usée, - Ah! ce siècle de fer t'a métamorphosée! - L'onzième des Louis, qui, né sombre tyran, - Égalait en noirceur l'idole de Séjan, - Le pontife Alexandre, infection des temples, - Sont donc tes favoris, tes sublimes exemples! - Qui t'a changée ainsi, ton fils, Machiavel, - Qui du noir Borgia fait un prince immortel? - Compare aux nobles chefs de la Grèce et de Rome - Le modèle ignoré que son livre te nomme; - C'est un brigand qu'il raille; où, s'il put l'admirer, - Par là son court esprit se laisse mesurer: - Juge si des mortels vraiment grands dans l'histoire, - L'affreux Valentinois atteindra la mémoire. - On hait du crime heureux la sombre profondeur, - Et l'on pleure un martyr revêtu de splendeur. - Au seul bruit des succès si la gloire était due, - Socrate avec orgueil eût-il bu la ciguë? - Régulus et Caton, libres de fuir leur sort, - Auraient-ils accompli leur serment à la mort? - Que dis-je? l'Homme-Dieu, modèle inimitable, - Aurait-il cru pour lui la croix inévitable, - Et présenté son front, d'épines couronné, - Aux bourreaux de Pilate, oppresseur consterné? - Son supplice est sa gloire, et le monde l'adore. - Mais j'ai de quoi te vaincre et t'étonner encore, - Par les prospérités de ces fortunés rois, - Alphonse, Charlemagne, Alfred, auteurs des lois, - Qui surent employer la guerre et l'industrie - A la seule grandeur utile à leur patrie. - Si j'ai terni l'éclat du vainqueur de Caton, - De ton nouveau César je souillerai le nom: - Qu'il soit, tel que le veut ton écrivain si sage, - Du lion, du renard, un difforme assemblage; - Les routes dont il prend le fil embarrassé - Le mèneront enfin à périr insensé: - Et moi, qui, dans l'esprit laissant mes nobles marques, - Rends Guesclin et Bayard égaux aux grands monarques, - Je veux dans l'avenir qu'il trouve pour vainqueur - Mon loyal roi des lys, qui ne suit que son cœur; - Et témoigner par-là que ma seule prouesse - T'enlève tout le gain de ta scélératesse. - Adieu, fourbe! - - LA POLITIQUE, _à soi-même_. - - Endurons ces outrageants éclats: - Je punis qui m'offense; et ne m'irrite pas. - Rentrons dans le conseil d'où mon crédit l'évince; - Mais j'y redoute Osma, confesseur de mon prince: - Son zèle véhément a pour autorité - La parole du Christ et de la charité... - Étouffons avec soin la ferveur qui l'anime. - Le juste, prêchant seul, de tous est la victime: - Sa voie crie au désert dans les lieux où je suis; - Ou bien, j'ai pour vengeurs les poisons et les nuits. - - * * * * * - - A ces mots, des enfers le prince despotique. - Las d'entendre avilir l'auguste Politique, - Et rabaisser son art, qui lui semble infini, - Au métier que la corde et la roue ont puni, - Ému, mais comprimé par sa dignité grave, - Soulève du sourcil une cabale esclave. - Aussitôt se dressant, mille serpents obscurs - Sifflent les derniers vers qui lui paraissaient durs. - Ce bruit est le signal d'une prompte tempête. - Un parti veut ici que le drame s'arrête; - Un autre veut qu'il marche; et tous les spectateurs - D'une scène imprévue eux-mêmes sont acteurs. - L'hydre de la critique, à vaincre difficile, - Crie, A bas! mauvais goût! plat sujet! méchant style! - A la pièce, à l'auteur prodiguant mille affronts, - Allongeant mille mains, mille cols, mille fronts, - Elle appelle à son aide une séche harpie, - La Grammaire, toujours dans un coin accroupie, - Qui, des mots épluchés digérant mal le sens, - Revomit sa syntaxe, et lutte sur les bancs. - Des démons, barbouillés d'encre de son école, - Tirant à l'alambic les termes qu'elle isole, - Et déplaçant les mots de leur figure exclus, - Jugent ainsi des vers, qui dès-lors n'en sont plus. - Si l'accord de deux mots qu'allia le génie, - D'une expression neuve enfante l'harmonie, - De cet hymen fécond leur pudeur s'alarmant - En trouve monstrueux le vif accouplement. - Le cours rapide et clair des ellipses nouvelles, - A la pensée en vain semble prêter des ailes; - Mille aveugles esprits, vengeant leur cécité, - En niaient le vol prompt et la lucidité. - Un diable, à l'œil de porc, à la gueule de dogue, - Bondissait en hurlant: «Barbare! néologue! - «Qui, frondant le bon goût, s'efforce d'allier - «Le simple au figuré, le noble au familier, - «Qui mêle chaque genre, et la fable, et l'histoire! - «Des lettres ici-bas il va perdre la gloire! - «Mais c'est peu: quel scandale! il prétend attaquer - «La Politique même, et la veut démasquer! - «Elle qui nous gouverne, et dont le ministère - «Couronna plus d'un diable en régnant sur la terre, - «Fit les cœurs des tyrans ou nous nous renfermons, - «Et qui, sous la tiare a béni des démons! - «L'auteur, amant du vrai, s'appelle Mimopeste. - «Je dénonce aux enfers un esprit si funeste, - «Qui, s'il offrait son drame aux regards des humains, - «Ruinerait notre art chez tous les souverains; - «Et qui, rendant bientôt les princes philosophes...» - Il disait; lorsqu'un flot d'amères apostrophes - Tout-à-coup assaillit l'orateur indiscret - Du débat littéraire éventant le secret. - Un autre diable accourt, érudit, sec, et blême, - Des langues de Babel sachant à fond le thême. - C'est lui de qui le fouet, chez nos rhéteurs ardents, - Imprime son latin sur le cu des pédants: - Sa mémoire est un puits, sa tête est sans lumières; - Et de ses yeux jaunis il brûla les paupières - Sur de vastes feuillets, pleins de noms inconnus, - En ik, en uk, en ak, en ôs, en ès, en us. - Pour tirer du chaos de vieux hiéroglyphes, - Sur un livre éternel l'ont suspendu ses griffes; - Et son corps de dragon, sans ailes et sans chair, - Durant un siècle entier ne s'en put détacher. - Il s'imbut de doctrine en flottant dans le vide: - Telle pend à sa proie une sangsue avide. - On dit que ce démon tomba chassé du ciel, - Au jour que par l'envie empoisonné de fiel, - Son orgueil, trop jaloux, irrité des louanges - Qu'obtint la poésie en un concert des anges, - Proscrivit son langage affranchi dans ses tours - Des liens où languit le vulgaire discours: - De l'Olympe il roula dans la poudre classique. - Là, pour juste supplice épousant la Critique, - Le solécisme obscur, le barbarisme affreux, - Fantômes de ses nuits, troublaient son cerveau creux: - Les verbes mal d'accord soulevaient ses scrupules; - Il se sentait piqué de points et de virgules; - Et tout style concis, vif, et riche en couleurs, - Excitait en ses yeux de cuisantes douleurs. - Sa race, à la férule, aux verges aguerrie, - En bourdonnant essaim de mouches en furie, - Fond, murmure au parterre; et de longs farfadets - Sont de la queue au bec transformés en sifflets: - Embouchés par les vents, une harmonie aiguë - De leurs anneaux gonflés fait vibrer l'étendue. - - Cependant l'ergoteur, zoïle de l'enfer, - Glapissait d'une voix qu'on ne put étouffer: - «Ah! d'un drame incorrect interrompons la suite! - «S'il en faut condamner le fonds et la conduite, - «Mon cornet va répandre, à perpétuité, - «Des préceptes connus de toute antiquité. - «Habile à déchirer, inhabile à produire, - «J'ignore l'art de faire, et sais l'art de détruire; - «Et premier scribe un jour des charniers infernaux, - «Je serai pamphlétaire, et vendrai des journaux.» - L'impuissant a parlé. Les diablesses en loges - Admirent son crédit, effet des sots éloges: - On veut ouïr l'oracle; un troupeau qui le suit, - Réclame le silence en redoublant le bruit. - Vains efforts! le Destin, tout-puissant, invincible, - Avait écrit ces mots, d'un burin inflexible: - «Curieux de juger les mystères de tout, - «Le parterre entendra l'œuvre jusques au bout. - «Son goût sera gâté; mais s'il s'en rit, qu'importe! - «Est-ce un mal que l'enfer, s'amusant de la sorte, - «Raille la politique, en respect aux humains, - «Petit jeu, dont je tiens les dez entre mes mains? - «Dieu veut des noirs esprits soulager le supplice; - «La pièce est commencée, il faut qu'elle finisse: - «Mais d'horribles combats ces jeux seront mêlés. - «Les démons n'ont jamais que des plaisirs troublés.» - Ma muse, que n'as-tu l'organe d'un Homère, - Pour chanter ce théâtre, où le feu de la guerre - A cent taureaux ailés, à cent dragons volants, - L'un par l'autre assaillis, hurlants, sifflants, beuglants, - Inspira les transports d'une ivresse exécrable! - Oui, des cirques romains tout le peuple innombrable, - Rugissant alentour de ses gladiateurs, - A moins frappé le ciel d'accents provocateurs. - Du parquet jusqu'au cintre on se divise en groupe, - L'abyme entier s'émeut: l'un, blessé sur la croupe, - Fesse au vol un griffon, de qui l'ongle d'airain - D'un grand âne pelé vient d'arracher le crin: - L'autre, entamé des dents du lutin qui le serre, - D'un puissant bras de plomb assomme sa colère. - Tels qu'on peint la Gorgone aux regards flamboyants, - Ceux-ci lancent de l'œil mille éclairs foudroyants; - Ceux-là dressent en coqs un crête hardie: - Que de tristes fureurs pour une comédie! - Par-tout, de sphère en sphère un tel choc résonna, - Qu'il émut notre globe, et qu'il ouvrit l'Etna. - - Les princes cependant se voilent dans leurs niches: - Le débat fut si long pour de vains hémistiches, - Que de ce choc bruyant, le diable le plus fin - Eût méconnu la cause, oubliée à la fin. - Mais la paix se rassied dans la foule rangée; - On suit le fil de l'acte, et la scène est changée. - - * * * * * - - François-Premier languit, dans sa couche étendu; - Sur son chevet assis veille un monstre assidu, - Le Chagrin, qui, bouillant d'ardeur atrabilaire, - Ote à son court sommeil le repos salutaire, - Soulève tout son corps et par sauts et par bonds, - Et le livre au tourment des songes vagabonds. - Sa rigueur, comme on sait, n'épargnant pas les princes, - N'est pas moins rude aux rois qu'aux sujets les plus minces. - - -FRANÇOIS-PREMIER ET LE CHAGRIN. - - LE CHAGRIN. - - Homme, holà! ne dors plus. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Laisse-moi donc en paix! - Pourquoi rouvrir mes yeux fatigués de tes traits? - - LE CHAGRIN. - - Ne les revois-tu pas en des rêves terribles? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Au moment du réveil ils me sont plus horribles. - C'est peu que ta noirceur m'ait fait sécher, maigrir; - Et dans le désespoir je suis prêt à mourir. - Achève donc! qu'au moins je dorme dans la tombe. - - LE CHAGRIN. - - Alors que dans mes mains une victime tombe, - Je dévore sa chair et les jours et les nuits, - La suçant jusqu'aux os, enfin je la détruis. - Me fuit-on sur les mers, je m'attache au navire: - Dans les champs, des saisons j'attriste le sourire: - Dans les palais, je règne en lugubre appareil: - Je fais redouter l'ombre et haïr le soleil: - De mes premiers accès ou croit dompter la rage; - Mais, accrus par le temps, ils usent le courage. - Dis-moi, fameux héros, si la force de Mars - Vaut la ferme vertu qui résiste à mes dards? - Certes, la patience a droit à plus de gloire - Qu'un belliqueux transport qui court à la victoire. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Pour triompher de toi n'ai-je pas fait assez? - - LE CHAGRIN. - - De quelques mois d'efforts tes membres sont lassés, - Et tu t'enorgueillis de tes vertus sublimes! - Ah! dans les rangs obscurs regarde mes victimes: - L'une, indigente et nue au sortir du berceau, - Traîne sa pauvreté jusqu'au lit du tombeau, - Sans que le vil besoin, piége de l'innocence, - La contraigne à céder au poids de la souffrance: - L'autre, en un lieu creusé sous d'affreux soupiraux, - N'acceptera la paix que du fer des bourreaux, - Plutôt que de trahir un honneur, que lui nie - Le monde qui la raille, et qui la calomnie: - L'autre, sans toit, sans pain, entend ses fils crier, - Et vend ses jours pour eux au joug d'un maître altier. - Homme, que te dirai-je? Il faut te bien convaincre - Qu'avant toi, mieux que toi, mille autres m'ont su vaincre. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Né roi, jadis vainqueur, maintenant dans les fers; - Nul de ceux qu'ont pressés tes maux long-temps soufferts, - N'eut tant à regretter, à déplorer, à craindre! - - LE CHAGRIN. - - Toujours qui je poursuis se croit le plus à plaindre. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Mon rival, insensible à mon affliction, - Fonde sur mon tombeau son usurpation. - Ne l'aperçois-je pas s'asseyant sur mon trône? - - LE CHAGRIN. - - Que t'importe ton rang si le jour t'abandonne. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Il flétrira mon règne en trompant mes sujets: - J'aurai perdu mon sceptre et jusqu'à leurs regrets. - J'entends ma propre cour applaudir ses mensonges. - - LE CHAGRIN. - - Eh bien! entre au cercueil: là, finiront tes songes. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Bourbon, de ma famille ennemi factieux, - Va livrer mon royaume aux chocs séditieux. - Par quel hideux sourire il insulte à ma cendre! - - LE CHAGRIN. - - Ta haine chez les morts veut-elle encor descendre? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Tous ces arcs triomphaux, à mes palmes dressés, - Sous la main des Français s'écroulent renversés. - Louis, qui de l'Égypte a sauvé sa mémoire, - Revit du moins la France, et vivra dans l'histoire. - Moi!... - - LE CHAGRIN. - - Si tu meurs, péris obscur en ta prison! - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Ces femmes, dont ma gloire égarait la raison, - Fières de mon amour qui les a possédées, - Rougissent des faveurs qu'elles m'ont accordées. - Leur amant couronné, vaincu dans un combat, - N'est plus à leurs regards qu'un imprudent soldat. - - LE CHAGRIN. - - Te sied-il de songer au cœur de tes maîtresses? - Les rides sur ton front ont gravé tes détresses. - Ce miroir t'apprendra que mes âpres douleurs - De ton jeune visage ont desséché les fleurs. - Mais cède à Charles-Quint, et sors de ta misère: - Tu reverras tes fils. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - J'avilirais leur père. - - LE CHAGRIN. - - Tourne-toi donc vers Dieu, suprême espoir des morts, - Dont la sainte onction vient d'arroser ton corps. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Malheureux! de sa croix la présence sacrée - N'a pu rendre le calme à mon ame égarée. - - LE CHAGRIN. - - Celui de qui l'orgueil et les soucis d'un rang - Agitent encor l'ame en un corps expirant, - Aveugle au bord du gouffre où chaque heure l'entraîne, - Aux avis de la mort ouvre l'oreille à peine. - Tu n'imploras l'hostie avec solennité - Que par soin politique et non par piété. - Il n'est que les mourants libres du joug du monde, - A qui l'aspect du ciel rende une paix profonde, - Sans qu'un rite et qu'un prêtre, au moment du trépas, - Leur rappellent un Dieu, qu'ils n'oublièrent pas. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - On ouvre: on entre ici. - - LE CHAGRIN. - - C'est l'empereur lui-même! - Il redoute l'effet de ta faiblesse extrême; - Et t'a fait demander de te rendre aujourd'hui - La visite qu'en vain tu demandas de lui. - Maintenant qu'à tes maux sa vue est un remède, - Alarmé de ton sort, il accourt de Tolède: - Et ses doux traitements vont guérir mon poison, - De peur qu'enfin la mort n'emporte ta rançon. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - L'oserai-je augurer?.... le plus cruel supplice - Est d'embrasser l'espoir s'il faut qu'il nous trahisse. - - LE CHAGRIN. - - Charle et deux confidents s'approchent de ton lit. - Ta pâleur les étonne, et lui-même en pâlit. - - -CHARLES-QUINT, FRANÇOIS-PREMIER, COURTISANS. - - FRANÇOIS-PREMIER, _à soi-même_. - - Son regard attentif sur ma couche s'arrête. - Le superbe s'incline et découvre sa tête!.... - Un trouble involontaire a-t-il saisi son cœur? - Ah! plutôt, l'hypocrite affecte la douceur. - (A Charles-Quint.) - De votre prisonnier venez voir la misère. - - CHARLES-QUINT. - - Non, je viens embrasser mon digne ami, mon frère! - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Après tant de retards, au moins, graces aux cieux, - Près d'aller chez les morts je reçois vos adieux. - - CHARLES-QUINT. - - De mille soins pressants la triste dépendance - D'un court trajet pour moi prolongeait la distance: - Libre un moment, j'accours soulager vos ennuis. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Vous seul m'eussiez tiré de l'état où je suis! - Le voulez-vous changer? - - CHARLES-QUINT. - - Que ne suis-je Esculape! - Je vaincrais tout d'un coup la douleur qui vous frappe. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Ah! de votre grand cœur je connais l'amitié: - Vous êtes généreux: votre noble pitié - Vient rendre le repos à mon ame, à la France? - - CHARLES-QUINT. - - De votre corps, mon frère, appaisons la souffrance. - L'esprit flotte incertain quand les sens sont troublés: - Nos justes intérêts nous sont alors voilés: - Souvent même, l'effort des organes débiles - Rompt le fil de nos jours, tant nous sommes fragiles! - Ne réglons rien encor: raffermissez-vous bien; - Et pour votre salut bornons cet entretien. - Revenu dans Madrid, mes visites prochaines - De mon frère chéri termineront les peines. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - La mort peut m'empêcher, hélas! de vous revoir. - Que d'un heureux traité j'emporte au moins l'espoir... - - CHARLES-QUINT. - - Quel discours, ô mon frère!... Ah! chassez ce présage, - Et de votre santé vous reprendrez l'usage. - Que j'examine encor vos lèvres et vos yeux.... - Votre force renaît: demain vous serez mieux. - Mon frère, embrassons-nous: sommeillez plus paisible. - Adieu! - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Qu'à ce baiser votre frère est sensible! - (A soi-même.) - Il sort le scélérat, que rien ne peut toucher! - Ses regards sur mes traits semblaient ne s'attacher - Que pour voir si, domptant l'ennui qui me dévore, - Mon ame à ses rigueurs résisterait encore. - Qui croirait qu'un grand prince, en effet si pervers, - Approchât son captif sans en rompre les fers; - Et qu'après sa visite, objet de mon attente, - Il laissât ma faiblesse en ses doutes flottante? - - UN COURTISAN, _à la suite de Charles_. - - Annonçons en tous lieux par des courriers certains - Quel charme à se revoir goûtaient ces souverains; - Comment notre empereur, de qui la renommée - Connaît peu la bonté sincère, accoutumée, - A plaint son prisonnier, et calmé ses tourments; - Et que le temps qui court est gros d'événements. - - * * * * * - - Ils sortent: et les jours, se succédant sans cesse, - Autour du lit du roi passent avec vîtesse. - Ceux-ci peignent son teint d'un vermillon nouveau; - Ceux-là chassent l'ennui qui rongeait son cerveau: - Les autres le levaient, et de sa marche lente - Soutenaient la langueur bientôt moins chancelante; - Ou plus réparateurs, aiguillonnant sa faim, - Rendaient son cœur plus fort, rendaient son corps plus sain: - Cependant en ces mots, tout remplis de tristesse, - Au Lendemain changeant la sombre Nuit s'adresse. - - -LA NUIT ET LE LENDEMAIN. - - LA NUIT. - - Fantôme aux pieds ailés, perfide Lendemain, - Pourquoi t'offrir toujours au triste cœur humain, - Et corrompant les fruits du jour et de la veille, - Troubler l'homme en mon sein, même quand il sommeille? - Fils de l'aube, apprends-moi par quel malin plaisir - Tu trompes si souvent sa crainte et son desir. - Tu n'es qu'un faux Prothée, et ta mobile image - Se montre rarement pareille à ton visage. - - LE LENDEMAIN. - - Il est vrai, comme toi je m'avance voilé; - L'homme qui croit me voir d'un prisme est aveuglé: - Et mon retour dément, par mille expériences, - Des horoscopes vains toutes les presciences: - Mais ainsi Dieu l'ordonne, et Dieu veut le punir - De perdre le présent pour chercher l'avenir. - Malheureux, se peint-il ma figure effrayante? - J'arrive en l'égayant par ma face riante: - Trop heureux, m'attend-il pour s'enivrer d'orgueil? - J'accours l'humilier, et suis vêtu de deuil. - Que ne vit-il en paix sans forger des mensonges - Qui me prêtent un masque aussi vain que tes songes! - L'heure qui fuit l'entraîne, et, hâtant son trépas, - L'avertit que peut-être il ne m'atteindra pas: - Mais, toujours poursuivant ma forme imaginaire, - L'homme est sa propre dupe, et né visionnaire. - O nuit! l'ignores-tu? l'absence du soleil - Te permet à son lit d'appeler le sommeil: - Eh bien! sans profiter de ta douceur paisible, - Toi-même si propice, il te peint si terrible, - Qu'il croit te voir ouvrir les portes du tombeau, - Et t'escorter d'objets, monstres de son cerveau. - Ses lampes et ses feux repoussent tes ténèbres, - Tant leurs obscurités lui paraissent funèbres! - Tel espace où, le jour, il se voit isolé, - Lui semble à ta faveur d'assassins tout peuplé: - Ta lune, astre charmant, lui verse la tristesse; - Et les rêves, s'il dort, le tourmentent sans cesse. - Ne m'accuse donc pas si, courant après moi, - Son esprit inquiet l'emporte hors de soi. - Se créer des erreurs, voilà sa destinée. - - LA NUIT. - - Hélas! c'est donc en vain qu'au bout de la journée - Sur les yeux des mortels fatigués de travaux - J'épanche la vertu de mes plus frais pavots! - De l'homme vainement je répare la force, - S'il l'épuise à courir vers ta trompeuse amorce. - - LE LENDEMAIN. - - Dis-lui qu'en philosophe il m'attende sans soins, - Qu'il se confie au ciel, et m'envisage moins. - Aussi-bien, en son cœur, la crainte et l'espérance - Ne produisent de moi qu'une fausse apparence: - Je change incessamment de maintien et de traits, - Et tel qu'on me prévit je ne reviens jamais. - François, aux premiers jours de sa mélancolie, - Crut qu'avec moi la mort suivrait sa maladie; - De sa fièvre pourtant j'arrêtai la fureur: - Bientôt j'ai dans sa chambre attiré l'empereur. - Il redoutait le poids de son ennui funeste; - Bientôt de ses langueurs j'ai dissipé le reste: - Il craignait l'abandon; bientôt je vins encor - Rendre à ses yeux épris l'aimable Éléonor. - Voici que du matin les lumières dorées - Percent de son château les vitres colorées..... - Va-t'en: je lui rendrai plus de sérénité - Que du flambeau des cieux n'en répand la clarté. - Marguerite, sa sœur, ô visite imprévue! - Belle comme l'aurore, apparaît à sa vue. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT SEPTIÈME. - - -SOMMAIRE DU SEPTIÈME CHANT. - - Entretien de _François-premier_ et de _Marguerite_ sa sœur. - Conseil secret de _Charles-Quint_, qui pèse la rançon du roi - dans les balances de la _Politique_, après avoir reçu les avis - du monstre ailé de la diplomatie. Leçon de _Charles-Quint_ à son - chancelier. Réjouissance du peuple à la nouvelle de la délivrance - de _François-Premier_. Assemblée des notables, où l'_Honneur_ - et la _Monarchie_ réclament pour les droits de la Bourgogne - contre l'ambassadeur de _Charles-Quint_. Intermède: fêtes de - chevalerie; tournois présidés par _François-Premier_. Dialogue - entre l'_Honneur_ et _Marguerite_. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT SEPTIÈME. - -FRANÇOIS-PREMIER, ET MARGUERITE. - - MARGUERITE. - - ENFIN je vous revois!... douce faveur des cieux! - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Marguerite, c'est vous! Marguerite en ces lieux! - - MARGUERITE. - - Après tant de regrets votre sœur vous embrasse! - Du plaisir que je sens, ô Dieu! je te rends grace. - Mon frère est sur mon sein. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Que dites-vous? hélas! - Votre frère, illustré par de vaillants combats, - Fut assis avec gloire au trône de la France: - Suis-je rien dans Madrid qu'un captif sans défense? - Un roi vainqueur peut-il se reconnaître en moi? - Vous n'avez plus de frère, et je ne suis plus roi. - - MARGUERITE. - - Sur le trône des lys oubliez-vous, mon frère, - Que vous seul commandez par la voix de ma mère, - Et qu'au loin vos arrêts, par nos lèvres dictés, - Sont dans votre royaume encor exécutés? - Qui vous atteste mieux votre entière puissance - Que de voir votre nom régner dans votre absence? - De l'Europe sur vous tous les regards fixés, - Tant de grands souverains pour vous intéressés, - Les pleurs d'un peuple, et ceux que répand ma tendresse, - Ce que pour vous servir tente ici ma faiblesse, - Ne témoignent-ils pas, mieux que tous les discours, - Que François est mon frère, et qu'il règne toujours? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Marguerite, en mes maux que ne puis-je vous croire! - Mon sceptre m'est resté, mais j'ai perdu ma gloire; - Et, plus éclate en vous la magnanimité, - Plus j'ai honte à vos yeux de mon adversité. - - MARGUERITE. - - Un revers ne flétrit qu'alors qu'on le mérite. - Jusques au fond du cœur connaissez Marguerite: - Le faible d'Alençon a fui vos étendards. - Lorsque je le revis, échappé des hasards, - En cet indigne époux je ne pus reconnaître - Ni les droits de son lit, ni son rang, ni mon maître; - Hélas! et trop livrée à mon premier transport, - Mes reproches, peut-être, ont avancé sa mort. - Oui, si la même fuite eût sauvé votre vie, - Vous n'auriez plus de sœur. Mais, vaincu sous Pavie, - Vos coups ont fait payer votre chûte au vainqueur; - Et d'un prince français j'ai reconnu le cœur. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Ce cœur est bien déchu de sa fière constance: - Lassé d'une inutile et triste résistance, - Il succombe au chagrin..... Mais, sans doute, ma sœur - De quelque espoir nouveau m'apporte la douceur? - - MARGUERITE. - - Vous êtes un héros, non un prince vulgaire; - Ainsi de vos malheurs je n'ai rien à vous taire: - Ils sont au plus haut point; Charles-Quint m'a parlé: - Son caractère affreux s'est enfin dévoilé. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Qu'entends-je?... - - MARGUERITE. - - Hélas! pour vous la régente affligée - De vos traités secrets m'avait seule chargée, - Afin que l'empereur, séduit à mon aspect, - Pour vos nobles destins gardât plus de respect. - Il m'a reçue: en vain l'amitié fraternelle - De sa vive éloquence appuyait tout mon zèle; - En vain je lui peignis l'opprobre dangereux - Dont le pourraient souiller vos fers trop rigoureux; - Tour-à-tour, employant la louange et l'outrage, - En vain j'ai su piquer son orgueil, son courage; - Et même, surmontant ma haine et la pudeur, - Par l'offre de ma main j'ai tenté sa grandeur; - Ah! rien n'a du cruel désarmé l'injustice. - Non que, pour m'abuser, son galant artifice - N'ait, à l'aide des fleurs d'un esprit gracieux, - Coloré ses refus de motifs spécieux: - Mais, dans ses volontés le trouvant inflexible, - J'ai pu sonder le cœur de ce monstre insensible, - Que l'honneur généreux, et que mon peu d'attraits - Ne détourneront point d'avares intérêts; - Et qui, pour seul profit d'un pénible voyage, - Me laisse dans vos bras pleurer votre esclavage. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Ma sœur, de mon destin subissons les arrêts. - - MARGUERITE. - - Quel courroux imprévu s'allume dans vos traits? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Ne vous l'ai-je pas dit? - - MARGUERITE. - - Calmez tant de colère..... - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Non, je ne suis plus roi! vous n'avez plus de frère. - - MARGUERITE. - - Que me répétez-vous, et quel transport nouveau?... - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Cette infâme prison, n'est-ce pas mon tombeau? - Parle; sied-il, du fond de leur demeure sombre, - A des morts oubliés, ensevelis dans l'ombre, - De gouverner en rois les états attristés, - Et de faire aux vivants ouïr leurs volontés? - Du sein de mon néant m'arroger quelque empire, - De tous les droits humains c'est lâchement me rire. - Parle; subir le joug d'un tyran odieux, - En attendre son sort, le lire dans ses yeux, - Souffrir que son caprice et vous joue, et vous brave, - Est-ce exister en roi? Non, mais en humble esclave. - Vil, et sans liberté, je ne suis désormais - Ni ton frère, crois-moi, ni le roi des Français. - - MARGUERITE. - - Est-ce qu'à la douleur votre raison succombe? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Le Dieu qui parle aux morts, m'éclaire dans ma tombe: - Entendez le décret qu'il dicte par ma voix. - Le sceptre des Français, dépôt transmis aux rois, - Et qui de mains en mains en leur famille passe, - Quand le prince finit, vit toujours en sa race. - Que mon fils, héritier de Valois qui n'est plus, - Prenne donc ma couronne et tous ses attributs; - Et, de mon ennemi détruisant l'espérance, - Rendant, pour le combattre, un monarque à la France, - Disons à l'univers, par le deuil de ma cour, - Que les murs de Pavie ont vu mon dernier jour. - - MARGUERITE. - - Ah! que proposez-vous? - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Porte pour ma vengeance - Cet écrit que mes mains ont tracé par avance, - Titre que je ne puis confier qu'à ton sein; - Titre qui dans mon rang élève le dauphin; - Salutaire abandon de tous mes droits au trône. - - MARGUERITE. - - Sacrifice admirable, et grandeur qui m'étonne, - Qui désarme un tyran, fier de vous effrayer, - Et contraint un accord qu'il vous eût fait payer! - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Ce n'est pas là, ma sœur, un piége que je dresse; - Je mourrai dans les fers où mon vainqueur me laisse. - Qu'à jamais oublié, ma famille..... - - MARGUERITE. - - Ah! sachez - Combien de vos revers tous les cœurs sont touchés. - Votre nom respecté passe de bouche en bouche. - Plus de votre ennemi la vengeance est farouche, - Plus nos dignes Français, du noble honneur épris, - En tous leurs vœux pour vous lui marquent de mépris. - On parle de vos fers moins que de vos blessures, - De vos exploits nombreux plus que de vos injures; - L'aiguille, nuançant les plus sombres couleurs, - Brode sur nos tissus le sujet de nos pleurs: - Vos faits et Marignan, plus chers à la mémoire, - Du chant des troubadours font revivre la gloire: - Et chaque mère, hélas! et chaque femme, en vous - Semble redemander son fils et son époux. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - O douce expression d'un regret qui m'honore! - O touchante pitié, te mérité-je encore? - Mais, ma sœur, ne dis pas qu'une affreuse pâleur - Dément ma fermeté sous le poids du malheur; - Que, m'offrant à ma garde avec des yeux sans larmes, - Mon lit, seul confident d'un roi rempli d'alarmes, - Me voit de ma fierté me dépouiller le soir, - Et n'être plus qu'un homme en proie au désespoir. - Instruis mes seuls enfants par mon cruel exemple, - Afin que nul orgueil... On rentre, on nous contemple; - Et l'argus qu'on renvoie en mon appartement - De ce court entretien mesure le moment. - Adieu donc! sur mon sort pleure au sein de ma mère: - J'ai cessé d'être roi, je suis toujours ton frère! - - * * * * * - - Tout change: on aperçoit dans leur sombre atelier - Charle, et la Politique, et son bas chancelier; - Leurs poids, leurs sceaux menteurs, leur bourbeuse écritoire, - Sont les vieux instruments de ce laboratoire: - En perroquet jaseur, en vigilant faucon, - S'y perche à leurs côtés le Diplomagriffon, - Animal aux cent yeux, aux cent becs, aux cent ailes, - Qui mue en écoutant, et pique les nouvelles, - Et, suivant la saison, discret ou babillard, - De son riche plumage éblouit le regard. - - -CHARLES-QUINT, LA POLITIQUE, DIPLOMAGRIFFON, MERCURE-GATTINAT. - - LA POLITIQUE. - - Çà, monstre clairvoyant, espion de la terre, - Viens dire à Charles-Quint ce que dit l'Angleterre. - - LE DIPLOMAGRIFFON. - - Elle abjure en secret ses traités avec lui: - A François qu'il opprime elle offre son appui; - Et Volsay, qu'il trompa dans sa haute espérance, - Pousse Henri son prince à seconder la France. - - LA POLITIQUE. - - Que fait-on au saint-siége, où tu planes souvent? - - LE DIPLOMAGRIFFON. - - Sa girouette sainte a tourné sous le vent; - La régente Louise au pontife s'allie. - Hérétique et zélé, tout se réconcilie; - Et du seul Charles-Quint, dans chaque nation, - On accuse l'audace et l'usurpation. - Invisible, et volant de Madrid à Venise, - De l'Éridan au Rhin, du Tibre à la Tamise, - J'ai tout vu; croyez-moi, l'orage se grossit; - Et..... - - LA POLITIQUE. - - Que regardes-tu? qui suspend ton récit? - - LE DIPLOMAGRIFFON. - - J'aperçois Marguerite, héroïque amazone, - De votre prisonnier emportant la couronne. - Son coursier, qui des monts franchit les hauts sommets, - Déja touche aux confins de l'empire français. - - CHARLES-QUINT. - - O rapport trop tardif! ô perfide entrevue!... - Quoi? malgré tes cent yeux on a trompé ta vue! - - LA POLITIQUE. - - Que ne l'arrêtiez-vous, malgré le droit des gens? - - LE DIPLOMAGRIFFON. - - L'ordre en était parti. - - CHARLES-QUINT. - - Ne perdons plus de temps; - Vole la cajoler de-là les Pyrénées. - Toi, Politique, enfin pesons nos destinées; - Et puisqu'il faut tirer François de sa prison, - Prends soudain ta balance, et compte sa rançon. - - LA POLITIQUE. - - Pose dans ce bassin la valeur du monarque: - Mets dans l'autre ce poids. - - CHARLES-QUINT. - - Et quelle en est la marque? - - LA POLITIQUE. - - Naple. - - CHARLES-QUINT. - - Il ne suffit pas, et son titre léger - Sous des princes divers est sujet à changer. - Quel autre poids en sus nous convient-il de prendre? - - LA POLITIQUE. - - Rachat du vasselage en tes cités de Flandre. - - CHARLES-QUINT. - - Les vassaux tels que moi n'ont plus de suzerain. - Passons: quel poids nouveau dépose ici ta main? - - LA POLITIQUE. - - Le duché de Milan, objet de ta querelle. - - CHARLES-QUINT. - - Sforce n'en peut long-temps garder la citadelle: - Nous l'en dépouillerons; à quoi bon l'acheter? - Son titre est d'un haut prix, mais trop à contester. - Accrois donc cette masse. - - LA POLITIQUE. - - Allons, nulle vergogne. - Celui-ci..... - - CHARLES-QUINT. - - Quel est-il? - - LA POLITIQUE. - - Le duché de Bourgogne. - - CHARLES-QUINT. - - Mets. - - LA POLITIQUE. - - Ah! le roi vaut moins: ce poids l'a soulevé. - Romps ses fers, si de lui ce pacte est approuvé: - Mais de sa foi jurée il faut peser les gages. - Prends ses plus grands guerriers ou ses fils en ôtages; - Et réclame de plus l'hymen d'Éléonor. - - CHARLES-QUINT. - - Que valent ses enfants? - - LA POLITIQUE. - - Deux millions en or. - - CHARLES-QUINT. - - S'il offre douze preux, vaudront-ils ces deux princes? - - LA POLITIQUE. - - Pèse, pèse les pleurs, le sang de ses provinces, - Que leur perte à ton gré ferait couler soudain. - - CHARLES-QUINT. - - Bon! scellons ce marché. - - MERCURE-GATTINAT. - - Mon noble souverain, - J'ai peur que de faux poids la Politique n'use. - Souffrez qu'à ces traités votre sceau se refuse. - - CHARLES-QUINT, _sévèrement_. - - Eh bien, rendez-le moi. - - MERCURE-GATTINAT, _à soi-même_. - - Dieu! quelle est ma terreur! - J'ai d'un scrupule sot offensé l'empereur! - A quoi bon lui prouver quelque délicatesse? - Que servent les conseils? La droiture le blesse. - Mes entrailles, mon cœur, et tous mes sens émus, - Déja.... - - CHARLES-QUINT, _en souriant_. - - Reprends les sceaux; mais ne raisonne plus. - - LA POLITIQUE. - - Excellente leçon! par là tu le consternes, - Et changes en muets ces agents subalternes. - Il faut que ses pareils, en brutes agissants, - Feignent d'être aveuglés, rampent obéissants. - Car, si tu contestais, la raison importune - Peut-être sentirait que ton ame est commune, - Et qu'en lâche caprice, en orgueilleuse erreur, - Aux plus petites gens s'égale un empereur. - Maintiens donc l'appareil de ta majesté fausse: - Tu ne leur parais grand que parce qu'il te hausse. - - CHARLES-QUINT. - - Oui, tout doit être en nous faux mystère et replis. - Allons briser les fers du monarque des lys. - Ouvre tes magasins: revêts tes mascarades: - Joie et farces de cour, perfides embrassades, - Paix feintes, au-dehors se colorant de fard, - Jeux et ris simulés et plâtrés avec art, - Accourez! Prends, Hymen, une torche enflammée! - Brillez, feux d'artifice! emportez en fumée - De nos divisions les sanglants résultats, - Et que tout chante et danse en nos heureux états! - C'est ainsi qu'en vapeurs s'exhalent les tempêtes: - Les guerres ne sont rien qu'un prélude à nos fêtes. - - * * * * * - - Sur les bords où François a reçu la clarté, - L'urne de la Charente arrose une cité, - Qui retentit au bruit d'une fête publique: - Là, ne circule pas un concours magnifique, - Mais un bon peuple, ému du retour de son roi, - Et sautant de plaisir, sans trop savoir pourquoi. - Des seuls peintres flamands les riantes magies - Du lustre des couleurs relèvent ces orgies, - Et charment, à l'éclat de rayons purs et vrais, - L'œil le plus dédaigneux de leurs naïfs portraits. - Van-Hostade, et Téniers, en grotesques images, - Animeraient la joie échauffant les visages, - Le seuil des cabarets couronné de lauriers, - Le tambourin pressant la Danse aux pas grossiers, - Les claques et les ris des fécondes commères, - Les baisers hasardeux rendant les filles mères, - Les Entelles du port, les Darès villageois, - Lutteurs, qui d'une meute excitent les abois, - Par le jus de Cognac leur face réjouie, - Leurs combats égayés, et leur vue éblouie, - Les guirlandes aux murs tapissés en dehors, - Et les châsses des saints découvrant leurs trésors. - Là, mettant dans un broc sa raison à l'épreuve, - Près d'un sonneur ivrogne un artilleur s'abreuve. - - -L'ARTILLEUR ET LE SONNEUR. - - L'ARTILLEUR. - - Au bon retour du roi! je l'ai bien canonné. - - LE SONNEUR. - - Au bon retour du roi! moi, je l'ai bien sonné. - - L'ARTILLEUR. - - Vos joyeux carillons, au milieu de la nue, - Semblent du Dieu du ciel chômer la bien-venue. - - LE SONNEUR. - - Nos cloches ont tinté pour Dieu seul autrefois; - Ensuite pour les saints; maintenant pour les rois: - Aussi, dit le Curé, l'Église dégénère. - - L'ARTILLEUR. - - Entends sur le rempart gronder notre tonnerre: - Jadis il ne rendait honneur qu'au Souverain. - En tous lieux aujourd'hui nous promenons son train, - Et brûlons aux moineaux une poudre inutile - Pour le moindre faquin, gouverneur d'une ville. - - LE SONNEUR. - - Mieux vaut de coups en l'air produire un vain fracas, - Que de carillonner de lugubres trépas. - Le canon et la cloche ont ce rapport ensemble - Qu'à leur bruit, tour-à-tour, on s'égaie, ou l'on tremble. - - L'ARTILLEUR. - - Ce jour par l'un et l'autre a droit d'être fêté. - Vive notre héros!... un coup à sa santé! - - LE SONNEUR. - - Buvons!... on va bientôt nous soulager des tailles. - - L'ARTILLEUR. - - Buvons!... nous n'aurons plus qu'à plumer des volailles. - - LE SONNEUR. - - Blé, vin, chair, et poisson, se donneront pour rien. - - L'ARTILLEUR. - - Tout allait mal; le roi fera tout aller bien. - - LE SONNEUR. - - Pintons en son honneur! - - L'ARTILLEUR. - - Verse, mon camarade! - - LE SONNEUR. - - Trinquons pour ce grand prince! - - L'ARTILLEUR. - - Encore une rasade! - - LE SONNEUR. - - Encor! Jamais, mordieu, je ne l'ai tant chéri! - - L'ARTILLEUR. - - Encor! Jamais mon cœur ne fut plus attendri! - - LE SONNEUR. - - Au diantre les lourdauds qui me brisent mon verre... - Quel vacarme! - - L'ARTILLEUR. - - Arrêtez!... Ils m'ont roulé par terre. - - LA FOULE DES HABITANTS. - - Gare! gare!--C'est lui!--De ce côté...--Par-là... - C'est lui qui passe!--Eh non.--Oui.--Le roi!--Le voilà! - Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'ame. - Au voleur!..--Insolent, respectez une femme..! - --On m'étouffe!..--Poussons! enfonçons!..--Je le voi! - Vivat!--Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi. - --Moi, j'en étais tout proche.--Et moi, je puis vous dire - Qu'il a toutes ses dents; car nous l'avons fait rire. - --Moi, j'ai donné, reçu mille coups tour-à-tour.... - --Moi, je suis tout en sang...--Vivat! ô le beau jour! - - * * * * * - - Tout l'Enfer reconnut dans cette populace - Se faisant échiner autour d'un roi, qui passe, - Même instinct qu'à la cour où de cuisants regrets - Font payer cher l'orgueil de l'avoir vu de près, - - Du théâtre mouvant les ressorts admirables - Composent un conseil d'automates notables: - François, avec les Pairs, assis dans sa grandeur, - Du puissant Charles-Quint reçoit l'ambassadeur. - L'Honneur, génie heureux qui sur la France veille, - Au roi, qu'il raffermit, soudain parle à l'oreille. - - -FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LA MONARCHIE, LES GRANDS, LES DÉPUTÉS DE -BOURGOGNE, LANNOY, SUITE DE L'AMBASSADEUR. - - L'HONNEUR, _au roi_. - - Te voilà de retour; et ma seule vertu - A dompté le chagrin qui t'aurait abattu. - N'avais-je pas prédit que l'Honneur héroïque - Saurait dans ses calculs tromper la Politique? - Et la priver des fruits qu'elle a cru retirer - Du traité que son joug te força de jurer? - Je crains pourtant qu'un jour des bouches indiscrètes - N'accusent de ton cœur les faiblesses secrètes: - Charge donc les États de dégager ta foi. - La Monarchie à tous va répondre pour toi; - Et le Nonce romain, si sa voix le réclame, - De tes serments forcés délivrera ton âme. - (A l'ambassadeur.) - Vous, Lannoy, j'interroge en secret votre sein: - Quel pacte lie un homme avec un assassin, - Quand le fer meurtrier, qui sur sa gorge brille, - En obtient l'abandon des biens de sa famille? - L'espoir de votre maître est un folle erreur. - - LANNOY, _à François-Premier_. - - Sire, avant de parler au nom de l'Empereur, - Souffrez qu'en votre cour vos vertus magnanimes - Reçoivent de Lannoy les tributs légitimes, - Et qu'un soldat, admis devant François-Premier, - En ce grand roi, d'abord, salue un grand guerrier. - Mes yeux ont vu de près votre illustre constance; - Et j'en dois hautement témoignage à la France. - Maintenant à mon prince il me faut obéir. - Deux nobles souverains ne sauraient se haïr; - Et j'accours aujourd'hui rendre plus solennelle - Leur paix qui fut troublée, et doit être éternelle. - Comblez donc tous nos vœux: hâtez-vous de signer - Les traités consentis qui la feront régner; - Et l'Univers, plus calme en toutes ses provinces, - Bénira le pouvoir de deux augustes princes - Qui, vaillants, généreux, adorés des humains, - Toujours de l'équité suivirent les chemins. - - LA MONARCHIE. - - Sire, au nom des États convoqués vers la Saône, - Laissez-moi réclamer l'intégrité du trône. - Je joignis, dès le temps des neveux de Clovis, - Le sceptre bourguignon au faisceau de mes lis: - Dès-lors il m'appartint: d'un bien héréditaire - Vous êtes possesseur moins que dépositaire: - Est-ce à vous de le vendre? Ah! je lie à jamais - Les sujets à leur prince, et le prince aux sujets. - Sans leur commun aveu, mon pacte indestructible - Oppose à vos serments un obstacle invincible; - Et la France, appuyant la Bourgogne et ses droits, - Ne sert en vous qu'un maître esclave de mes lois. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Au ciel plus qu'à moi-même elle a lieu de se plaindre - Si je blesse un devoir que je gémis d'enfreindre. - Un serment, commandé par la nécessité, - M'arrache la Bourgogne ou bien la liberté; - Et, si je ne la cède, il faut qu'à ma parole, - Retourné dans Madrid, moi-même je m'immole. - Mes généreux sujets doivent donc acquitter - Le triste engagement qu'on m'a fait contracter: - Et, sous leur nouveau prince, en des temps plus tranquilles, - Thémis protégera tous les droits de leurs villes. - - LA MONARCHIE. - - Quoi! nos engagements n'ont-ils pas devancé - Le serment qu'à Madrid vous avez prononcé? - S'il est une promesse inviolable et sainte, - C'est celle qu'autrefois je reçus, sans contrainte, - Aux autels où sur vous la divine onction - Dans vos mains consacra ma domination. - Pouvez-vous, séparant votre intérêt du nôtre, - Détruire, parjurer ce serment pour un autre, - Avilir votre foi par ces renversements, - Et de mes libertés sapper les fondements? - La France, de ses biens, de son honneur jalouse, - La France aime ses rois; la France est leur épouse; - Non pour voir déchirer ses membres en lambeaux, - Et sans pudeur passer à des maîtres nouveaux: - Mais pour être toujours noblement protégée, - Toute au juste héritier, et jamais partagée. - Si vous trompez sa foi, si vous abandonnez - Les fils que vers la Saône elle vous a donnés, - Je cesserai dès-lors de mettre en ma balance - Tout ce qu'ils doivent rendre à mon obéissance: - Affranchis de mon joug, méconnaissant la voix - D'un monarque étranger que n'a point fait leur choix, - Au mépris du devoir laissés par vous sans maître, - Libres au même instant, ils pourront toujours l'être. - Ma loi, qui les soumit à votre autorité, - Veut du père aux enfants même fidélité. - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Lannoy, vous entendez avec quelle noblesse - La Bourgogne constante à son maître s'adresse: - Et vous êtes témoin qu'il ne m'est pas permis - De trahir des sujets que leur choix m'a soumis. - Sur les bords où s'accrut ma tige souveraine, - Plus que je ne suis roi, la Monarchie est reine: - Votre Empereur lui-même aurait bien du prévoir - Qu'il engageait ma foi, par de là mon pouvoir. - De sa rigueur aveugle, hélas! telle est la suite. - Que cet exemple serve à régler sa conduite: - Qu'il suive en son bonheur des conseils généreux, - Et respecte du moins ses rivaux malheureux. - Je ne le cèle point; j'éprouve quelque joie - Du secours imprévu qu'un Dieu vengeur m'envoie. - L'amour de ce royaume à mon sceptre attaché - Me donne un gage heureux dont mon cœur est touché. - Est-ce à moi de punir d'une guerre cruelle - Une rebellion qui m'atteste son zèle? - Livrerai-je un État, de qui je suis aimé, - Aux fers d'un souverain qui m'a tant opprimé? - Comment de Charles-Quint leur vanter la clémence? - Lui, dont l'inimitié, poussée à la démence, - Traita leur prince, aux yeux de l'univers entier, - Non comme un roi chrétien, mais en vil prisonnier! - Lui, qui retient encor mes deux fils en otages! - Lui, qui, dans une barque entraînant ces chers gages, - Défendit qu'en passant tout proche de mes yeux - Un baiser de leur père adoucît leurs adieux! - Voilà, voilà les fruits de sa cruauté vaine. - Tout le fuit: tout évite et redoute sa chaîne. - La Saône et ses enfants ont trop d'effroi de lui: - Tous les chefs de l'Europe, alliés aujourd'hui, - Prétendent arrêter l'Autriche impérieuse - Dont s'emporte sans frein l'audace ambitieuse, - Et s'unissent pour rendre à l'Italie en paix - Un maître qui tous deux nous en chasse à jamais. - Dites à l'Empereur d'entrer en cette ligue, - Barrière à tout orgueil, obstacle à toute brigue: - Mais s'il veut mon secours pour de justes exploits, - Je suis prêt: qu'au croissant il oppose la croix; - Et qu'enfin Soliman, qui nous menace encore, - Aille au fond des rochers rugir loin du Bosphore. - Ces belliqueux projets sont seuls dignes de nous. - Allez donc, et vers lui chargé de soins plus doux, - Dites-lui qu'à sa sœur ma main reste donnée, - Et que Paris l'attend pour fêter l'hyménée. - - * * * * * - - Il dit: le grand conseil se tait avec respect: - Il sort; La cour le suit; et tout change d'aspect. - - Le spectacle infernal, sans règle dramatique, - De tout un long sujet compose un acte unique; - Et la pièce, qu'ici notre art suspend cinq fois, - Là-bas, va d'un seul jet: autres lieux, autres lois. - Que d'arrêts érudits, que de justes remarques - Cet abus coûterait à nos grands Aristarques! - Et qu'il me semble heureux qu'évitant le bourbier, - Parmi nous chaque auteur marche en bon routinier! - En vain répondrait-on qu'un intermède utile - Coupe le dialogue et rompt l'ennui du style, - Et prêtant à la scène un lustre merveilleux, - Quand l'esprit se fatigue amuse encor les yeux; - Cet acte sans repos, trop fécond assemblage, - Leur paraîtrait folie: ils ont le goût si sage! - A peine seulement voudront-ils écouter - Le récit des tournois que tu vas leur chanter, - Ma muse: trace donc, pour des gens sans lecture, - A juger par leur sens instruits par la nature, - L'enceinte où les Démons, vieux amis du chaos, - Se complurent à voir jouter mille héros. - Dans le sein de Paris, les tambours et les flûtes, - Appellent tous les preux à de brillantes luttes: - Les murs sont revêtus de tapis éclatants, - De festons enlacés, et de drapeaux flottants: - De guirlandes par-tout les fenêtres ornées, - De chêne, de laurier, les portes couronnées, - Le concours enjoué des peuples curieux, - Tant de seigneurs si fiers de passer sous leurs yeux, - Des groupes de beautés, ceintes de pierreries, - Décorant les balcons des vastes galeries, - Et semant les chemins de rubans et de lis - Jetés aux palefrois des vaillants Amadis: - Et là, de mains en mains des corbeilles errantes - Qui jonchent le pavé de feuilles odorantes; - Tout annonce aux petits que, pour les éblouir, - Les grands daignent paraître, et vont les réjouir. - On admire l'éclat dont ce beau jour décore - La sœur de Charles-Quint, la tendre Éléonore, - Qui de François-Premier adoucit la prison; - Et qui, par un hymen allégeant sa rançon, - Conduite dans un lit à ses feux redevable, - Ne trouva pas, dit-on, le monarque insolvable. - Sur de riches brocards siégent à ses côtés - De son nouvel époux les enfants rachetés: - La maîtresse du roi, D'Heilly, sur son visage - D'un lendemain de noce aperçoit tout l'outrage, - Et d'un crédit rival méditant le malheur, - De la publique joie elle fait sa douleur: - Son œil à son héros jette dans cette lice - Un regard, souriant d'amoureuse malice; - Et cache le dépit d'un secret déshonneur, - Qui ferait fuir sa cour, fidèle au seul bonheur. - Ceux que de plaire au maître un soin jaloux tourmente, - N'osant trop encenser l'épouse ni l'amante, - Tournent tous leurs respects vers l'auguste appareil - Du roi, leur grave centre, et leur brillant soleil. - Déja le clairon sonne; un feu roulant pétille: - Les rangs des escadrons opposés en quadrille - Sous la barrière encore attendent les signaux - Tout près d'ouvrir l'arène, à la voix des héraults. - - Roi d'armes en ce jour, Montmorenci commande: - Des chevaliers français nulle tige plus grande - N'a de l'honneur des preux si haut porté l'essor; - Bovine la vit croître, et Marignan encor: - Sa gloire l'annonçait mieux que les arquebuses, - Qui saluaient les noms des bannières confuses, - Dont le dénombrement fatiguerait cent voix - Jalouses d'imiter les Muses d'autrefois, - Et d'user doctement toute leur énergie - A s'enfler d'un orgueil de généalogie. - Eh! qu'importe aux splendeurs de l'effet théâtral - Quels sont ces cavaliers, champions de métal, - A qui leurs gantelets, et leur cuirasse énorme, - Leurs brassards, leur visière, ôtent l'humaine forme; - Armes, dont l'attirail appesantit leur corps - Non moins que leur esprit si rude en ses ressorts; - Que dis-je? leur esprit! créatures grossières, - Ils ont l'instinct brutal des bêtes carnassières: - Tels sont pourtant ces chefs des nobles carrousels, - Par les dames fêtés, chantés des ménestrels; - Lutteurs bien au-dessous de l'élite héroïque - Qui traversait jadis la poussière olympique, - Combattants demi-nus qui, debout sur des chars, - Laissaient lire en leurs traits leurs belliqueux hasards, - Et livraient à-la-fois, sous la voûte céleste, - Leurs fronts aux traits du jour, leur sein aux coups du ceste. - Dames et Troubadours ne les ont pas connus; - Hélas! ils n'ont charmé qu'Homère et que Vénus. - - Tous les Juges du camp lèvent leurs caducées. - Les mannequins de fer courent, têtes baissées; - La pique sur la pique, et l'écu sur l'écu, - Chaque géant renverse un géant sur le cu. - Un affreux cliquetis, musique des batailles, - Fait voler en éclats armets, cottes, et mailles, - Heaumes, hauberts, cuissards, panaches et cimiers.... - Que d'exploits pour un chantre, aimant les faits guerriers, - Et qui du fer, de l'or, des arçons, et des selles, - Saurait en vers brillants tirer mille étincelles! - Oh! que ma muse a tort de prendre un ton moqueur - Dès qu'un grave sujet ne dit rien à son cœur! - Cependant, en ce choc d'armures si pesantes, - Se heurtent les amants de Princesses galantes; - Et, sous le dur acier, les amours éperdus - S'alarment des efforts de leurs membres tendus, - Frémissant que la dague ou l'épieu qui les touche - Ne mutile un Hercule, athlète de leur couche. - L'illustre Marguerite, aimable sœur du roi, - Chroniqueuse de cour, se rit de leur effroi: - Chaste, mais se créant mille folles peintures - Des preux dont sa gaîté traça les aventures, - Elle juge, aux grands coups des émules d'Artus, - Les regrets de leur dame, et leurs fermes vertus. - La foule, à contenir en tout temps mal aisée, - Poursuit l'un de louange et l'autre de risée: - Sur les fiers concurrents un étendard s'abat; - Et les monstres d'airain suspendent leur combat. - La lice est transformée en un salon magique: - La Danse y renouvelle un cercle magnifique - D'illettrés paladins, galants avec roideur, - Du bout de leur épée appuyant leur grandeur, - Annonçant par leur chiffre et leurs devises fades - Moins des cœurs amoureux que des cerveaux malades, - Et, des belles du siècle, éprises de romans, - Nommés les Ferragus et les fiers Agramants. - Leur esprit n'exaltait en gothique langage - Que myrtes, nœuds d'amour, tendres fers et servage; - Et tous les faux respects de ces vassaux altiers, - Aux femmes déguisaient des mœurs de muletiers. - Mais tandis qu'un Renaud, couronné dans ces joûtes, - Est baisé d'une Armide, et rebaisé de toutes; - Et des mains de la reine, ô précieux trésor! - Reçoit un casque, un glaive, et des éperons d'or, - L'Honneur, le franc Honneur s'adresse à Marguerite, - Qui, nouvelle Pallas, était sa favorite. - - -L'HONNEUR, ET MARGUERITE. - - L'HONNEUR. - - Qui me reconnaîtrait en d'insensés tournois - Où l'on m'a travesti sous un pesant harnois? - Les dehors belliqueux dont cet âge me pare - N'étalent en mon nom qu'un appareil barbare; - Et vous riez de voir tant de palmes coëffer - Un Rodomont sans cœur s'il n'est bardé de fer, - Et si toujours ses mains, dans l'escrime exercées, - N'ont pas contre la mort rassuré ses pensées. - - MARGUERITE. - - Noble Honneur, il est vrai; ce siècle fanfaron - Affermit sous l'acier plus d'un homme poltron: - Ton maintien est singé par la chevalerie, - Comme le tendre amour par la galanterie. - Mais nous aimons mieux voir nos polis écuyers - Triompher en ces jeux sur de prompts destriers, - Que d'affliger notre œil aux combats téméraires - Où s'égorgent les preux et leurs auxiliaires, - Et qui placent un brave, appelé par ta voix, - Entre l'affront du blâme et le mépris des lois. - - L'HONNEUR. - - Non, l'Honneur, l'Honneur vrai, compagnon du courage, - Ne veut pas qu'on s'immole au soupçon d'un outrage, - Ni que des alliés, partenaires fougueux, - Quand se battent deux fous, se battent avec eux, - Ni que pour toute femme, ou laide, ou vieille, ou naine, - On coure en un champ-clos rompre une lance vaine: - Mais il veut que toujours on serve avec ardeur - L'intérêt de l'état, l'amitié, la pudeur, - La douce liberté, de tout grand cœur chérie, - Les lois, appui du peuple, et sur-tout la patrie. - Tous vils gladiateurs, tous lâches assassins, - Devant lui sont au rang des adroits spadassins; - Et subir un pardon, oublier une offense, - Part de plus de vertu qu'un vaillant coup de lance. - - MARGUERITE. - - Tu n'approuves donc pas les aveugles duels - Allant de jour en jour décocher leurs cartels? - - L'HONNEUR. - - Si peu, que j'abandonne aux railleurs de la terre - Les défis que se font l'empereur et ton frère, - Et ces graves conseils jugeant leurs démentis..... - - MARGUERITE. - - Chut! dans le souvenir ces bruits sont amortis; - Des traités de Madrid efface au moins l'histoire: - Arrachons cette page, Honneur, pour notre gloire! - - * * * * * - - Elle dit; tout s'éclipse: aux fêtes de la cour - Succède une autre scène, en un autre séjour. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT HUITIÈME. - - -SOMMAIRE DU HUITIÈME CHANT. - - La scène est transportée au Vatican: dialogue du peintre - _Michel-Ange_ et de l'_Hypocrisie_. Retraite de _Luther_ chez - l'électeur de Saxe; sa querelle avec le _Diable_; son entrevue - et son souper avec _Catherine-Bore_, nonne qu'il avait séduite - et épousée. Entretien des deux interlocuteurs avec l'_Hérésie_ - leur fille. Monologue de _Catherine-Bore_. Siége de _Rome_ par - le connétable de _Bourbon_ et les Luthériens. La mort frappe le - transfuge sur les murs de _Rome_. Lamentations de la ville en - proie aux assiégeants victorieux. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT HUITIÈME. - - UN palais se découvre, où règnent en idoles - Ceux qui d'une humble foi nous prêchent les paroles; - Temple du souverain des temples des chrétiens, - Sacrés murs, enrichis par les arts des païens, - D'où la France amena sur le char de la guerre - Le superbe Apollon, seul dieu du Belvédère, - Et cet Antinoüs, dont les contours si beaux - Changeaient en Adriens les zélés cardinaux; - Le Vatican enfin, orgueil de cette ville, - Qui, jadis en Brutus, en Cicérons fertile, - L'est en prédicateurs, en abbés avilis, - Qui, moins faits pour la toge, endossent des surplis. - Là, du simple et du grand cherchant l'heureux mélange, - Errait l'infatigable et docte Michel-Ange; - Peintre et sculpteur fameux, dont les travaux divers - Ont rempli de son nom le moderne univers. - L'Hypocrisie alors, monstre ecclésiastique, - L'aborde sous l'habit du fervent Dominique. - - -L'HYPOCRISIE, ET MICHEL-ANGE. - - L'HYPOCRISIE. - - Michel-Ange, salut! - - MICHEL-ANGE. - - Salut, mon frère en Dieu!... - Non, je te reconnais, patronne de ce lieu. - Un peintre est un argus, et rien ne nous échappe: - Revêts donc la cuirasse, ou la robe, ou la chape, - En vain, Hypocrisie, à mes yeux pénétrants - Veux-tu donner le change ainsi qu'aux ignorants; - Je te vois mêmes traits sous diverses étoffes. - La pourpre, le manteau des rois, des philosophes, - Au temps des Phidias dérobaient tes contours; - Le lin sacerdotal te déguise en nos jours: - Mais notre œil sait juger comment tu te varies, - Et, pour saisir le nu, lève les draperies. - - L'HYPOCRISIE. - - Aussi n'est-ce pas toi que je veux abuser, - Grand homme, que les arts ont su diviniser, - Dont l'esprit, rayonnant d'une vive lumière, - Pénètre au sein profond de la Nature entière, - Notre imposture même a de secrets rapports: - Nous colorons tous deux mille trompeurs dehors; - Et des chastes martyrs les ressemblances peintes - Frappent autant les cœurs que mes chastetés feintes. - Les saints en tes portraits revivent pour toujours: - Tu mens par tes pinceaux, et moi par mes discours. - Ainsi, toujours chéris des princes et des prêtres, - Nos services du monde ont secondé les maîtres. - - MICHEL-ANGE. - - Ne nous comparons pas: les pinceaux innocents - De prestiges heureux n'abusent que les sens. - Le paradis du Christ, et l'olympe des fables - M'offrent des fictions que je rends vraisemblables; - Et mon art avertit la contemplation - De l'erreur qui la jette en son illusion: - Mais toi, qui ne feins rien que pour tromper les ames, - Tu venges sans pitié par le fer et les flammes, - De tes fausses vertus les dehors figurés, - Mensonges dangereux que tu nous rends sacrés. - Que ne t'ai-je tracée, à l'exemple du Dante, - De plomb doré vêtue, et gravement rampante! - Par-là j'eusse fait voir aux petits comme aux grands, - Qu'un vrai peintre à regret vend sa toile aux tyrans, - Que souvent il gémit, quand l'aveugle fortune, - Opposant à sa gloire une entrave importune, - Le force à consacrer, par d'immenses travaux, - Les rêves d'un apôtre et des siècles dévots, - Et l'excite à chercher l'espace imaginaire - D'un Enfer ténébreux, et d'un triste Calvaire. - - L'HYPOCRISIE. - - Tu dois t'en applaudir; c'est là que j'ai trouvé - Pour payer tes beaux arts un trésor réservé: - L'Église en cette source a puisé ses dépenses; - Et du fond des enfers tirant ses indulgences, - Je les vends de ma main au péché pénitent: - Leur prix fait sa richesse, et t'enrichit d'autant. - Mais apprends aujourd'hui l'embarras où nous sommes; - Luther, fléau du pape, ose instruire les hommes, - Et nos rémissions, qui s'achetaient si bien, - En ces temps endurcis ne nous valent plus rien. - Déja le saint trafic allait le mieux du monde: - Aux plus infames lieux où je faisais ma ronde, - Trouvais-je un libertin fourvoyé dans la chair; - «Ah! disais-je en pleurant, tu te damnes, mon cher. - «Du brasier éternel ainsi donc tu te joues - «Sur ce sein, sur ce dos, et sur ces belles joues!... - «--Hélas! répondait-il, père dominicain, - «L'enfer est bien douteux, et le plaisir certain: - «Près de ce tendre objet mon corps est sur la braise. - «--Eh bien, paie un pardon, et prends-en à ton aise. - «--Quoi! par-là, disait-il, le péché m'est permis? - «Payons tous deux, ma sœur; vîte, qu'il soit remis.» - Parlais-je au cabaret à quelque ivrogne indigne: - «Du Seigneur, lui disais-je arrosez donc la vigne, - «Puisqu'ainsi, dans le vin aimant à vous noyer, - «Votre langue en priant ne peut que bégayer.» - Visitais-je les cours, où les mœurs sont les mêmes; - Des dévotes levant les scrupules extrêmes, - La grace des pardons disposait largement - Leur faible conscience à tout événement. - Un grand s'escrimait-il, encor chaud du carnage, - Aux combats de la table et du concubinage; - Ruinait-il l'état au gré de ses valets: - «Mon frère, lui disais-je, au moins dormez en paix; - «Acquérez pour le ciel des passe-ports sans nombre.» - De là, dans nos couvents je retournais, à l'ombre, - Essayer les hasards des cartes et des dés, - Et jouer mes pardons, si bien achalandés! - Mais des faveurs du ciel l'abondance est tarie. - Habile homme, aide-moi de ta haute industrie: - Pierre te confia la clé du firmament; - Tu pressentis le jour du dernier jugement, - Tu nous réalisas les archanges célèbres, - L'empire des clartés, l'abyme des ténèbres; - Toi donc, qui des enfers imprimas la terreur, - Des superstitions renouvelle l'horreur: - Épouvante nos yeux des maux du purgatoire. - - MICHEL-ANGE. - - Ce lieu, dont on se forme une image si noire, - Ce passage de l'ame aux cieux pour elle ouverts, - Apprends que c'est la vie et ce triste univers. - Fixe ton regard louche, et que ton œil s'épure; - Emprunte mes rayons, contemple la nature, - Et perce, en nouveau lynx, aidé de mes clartés, - Les enceintes, les murs de toutes les cités. - Aperçois-tu dans l'ombre un homme qui se traîne, - Sans fers, comme accablé de la plus lourde chaîne, - Croupissant dans la fange, et d'insectes rongé? - - L'HYPOCRISIE. - - Quel est-il! - - MICHEL-ANGE. - - Un oisif, de soi-même chargé; - Et qui jamais vers Dieu ne levera sa face, - Que son ame n'échappe à sa terrestre masse. - Innocent envers tous, mais coupable envers lui, - Sa peine est la misère, et la honte, et l'ennui. - - L'HYPOCRISIE. - - Dans mes cloîtres ainsi s'engourdit plus d'un moine, - Propre à manger du gland en compagnon d'Antoine. - - MICHEL-ANGE. - - Cet homme aux larges reins, au ventre monstrueux, - Son col paraît gonflé d'un sang impétueux; - Sa face luit de pourpre, et son souffle est un râle: - Juge de sa souffrance aux soupirs qu'il exhale. - - L'HYPOCRISIE. - - Ainsi de leurs festins sortent les gros prélats. - - MICHEL-ANGE. - - Eh oui! c'est un gourmand qui subit ses repas: - Il n'aura de long-temps le corps ni l'esprit libre, - Si la sobriété ne lui rend l'équilibre. - Suis à l'écart les pas de ce jeune effréné; - Son front, avant les ans de rides sillonné, - Porte des longs chagrins l'empreinte manifeste; - Son œil farouche luit sous un sourcil funeste; - Et la fièvre, inégale en sa lente fureur, - A creusé de ses traits la livide maigreur. - - L'HYPOCRISIE. - - Jamais l'orgueil dévot, sous un humble cilice, - N'a, par tant de pâleur, fait plaindre son supplice. - - MICHEL-ANGE. - - C'est un amant, épris d'un fantôme charnel, - Et que dévore un feu qu'il croit être éternel: - Sa maîtresse, éloignée, à d'autres feux en proie, - Rebut de son rival, dans les larmes se noie; - Leurs maux à l'un et l'autre apprendront quelque jour - Que Dieu peut seul payer un immortel amour. - Lis au sein inquiet de ce flatteur docile - Qui circule à la cour en venimeux reptile: - Sous son maître qui tombe il gémit écrasé, - Comme un lierre ployant sous un chêne brisé: - Son supplice est, hélas! pour un intérêt mince - De suspendre son ame aux lèvres de son prince. - - L'HYPOCRISIE. - - Je connais ce tourment, que fait subir l'orgueil. - - MICHEL-ANGE. - - Voici, parmi la foule, et le bruit, et le deuil, - Un insensé, qu'emporte une ardeur vagabonde - Sur les deux continents, sur les gouffres de l'onde. - Son cœur, en ses replis vainement enfermé, - Laisse éclater l'effroi sur son front tout armé: - Son souris, démentant l'ennui qui le dévore, - Rend ce damné hideux à la cour qui l'adore. - - L'HYPOCRISIE. - - Ah! je le reconnais, c'est un ambitieux, - Avanturier que j'aide à s'égaler aux dieux. - - MICHEL-ANGE. - - Regarde ce railleur; la joie immodérée - Agite de ses traits la malice abhorrée; - L'interminable accès d'un rire douloureux - A l'émail de ses dents prête un éclat affreux: - Son délire t'apprend que son ame est punie - Par l'aiguillon cruel de l'ardente ironie: - Ce fiel le brûlera, tant que la charité - Ne le purgera point de sa malignité. - - L'HYPOCRISIE. - - Oui, telle est la fureur des bouffons satiriques, - Dont j'évite par-tout les grimaces comiques. - - MICHEL-ANGE. - - Ce cadavre vivant, sur des livres penché, - Est le corps d'un mortel à l'étude attaché; - Pâle et froid, de son sang la course est arrêtée: - Son ame dans les cieux a suivi Prométhée; - Et riche de larcins, rapporte à son retour - Un feu, qui de son foie est l'éternel vautour, - Le feu de la science, ardeur qui le consume, - Et que pour son tourment en lui l'orgueil allume, - Jusqu'à ce qu'un rayon de la divinité - Confonde pour jamais sa curiosité. - - L'HYPOCRISIE. - - L'amour de la doctrine est en lui plus sincère - Qu'en ce pédant, à qui j'inspire un ton sévère, - Et qui doit à sa barbe, à ses graves rabats, - Le renom si coûteux d'un savoir qu'il n'a pas. - - MICHEL-ANGE. - - Plains l'avare usurier, sous de triples murailles - Couvant son or au fond des terrestres entrailles, - Jusqu'à l'heure où la Mort, qui nous fait tout quitter, - Vient, loin de son dépôt, lui-même l'emporter. - Les folles vanités, et les coquetteries, - Du sexe le plus doux sont les pâles Furies, - Et fanent sa beauté qu'avertit un miroir - Des outrages du temps qui détruit son pouvoir. - Ce malade, blessé des serpents de l'Envie, - Cède au plus grand des maux de notre courte vie: - L'humeur de la vipère a remplacé son sang, - Et glace son visage et son corps jaunissant: - Ses yeux tout offusqués, et clignant leurs paupières, - Craignent le luxe heureux et les hautes lumières: - Erostrate et Zoïle éprouvaient ses tourments: - Vois de ses dents de fer les tristes grincements. - Mes marbres immortels ont bravé ses morsures; - Sa rage a vainement cru ternir mes peintures; - Son sort est de rougir par la gloire irrité. - Voilà les châtiments de ce monde agité: - Ces maux, où des humains s'éprouve le courage, - Pour arriver au ciel sont leur commun passage: - Leur spectacle, toujours présent à mon regard, - Féconda seul en moi tous les fruits de mon art. - De même qu'un goût pur et les couleurs du style - Distinguent faiblement l'art d'un poëte habile, - Si son génie, instruit du jeu des passions, - Ne comble la hauteur de ses inventions; - De même les beautés d'un dessin qu'on admire - Ont de ma renommée étendu moins l'empire, - Que mon docte examen de tous les sentiments - Qui du vaste univers règlent les mouvements. - Telle est la vérité. J'ai trop peint de mensonges: - N'attends donc plus de moi l'image de vains songes: - J'ai pu complaire aux grands pour me rendre fameux; - Je m'appartiens enfin, devenu plus grand qu'eux. - Au Vatican déja rejetant mon salaire, - Je travaille en artiste, et non en mercenaire. - - L'HYPOCRISIE. - - Parle moins fièrement, ou je t'en punirai. - - MICHEL-ANGE. - - J'ai des pinceaux vengeurs; tremble! je te peindrai. - Elle fuit à ces mots, craignant que le génie - N'éternisât les trais de son ignominie. - - * * * * * - - Cependant tout se meut; un nouveau changement - Présente de Luther le sombre appartement, - Séjour, où de la Saxe un électeur-monarque - Fit une citadelle à cet hérésiarque: - L'ardent moine y médite, en son schisme affermi, - Près de testaments grecs entendus à demi, - D'un crucifix d'ivoire, et d'une bible ouverte - Que des commentateurs noircit la plume experte. - Les paisibles rideaux ombrageant son réduit - Laissent douter d'abord s'il y fait jour ou nuit. - L'eau, le pain, et le sel, sa seule nourriture, - Changent son corps pesant en substance plus pure; - Mais de son ventre à jeun, comme celui des saints, - Montent à son cerveau des vertiges mal sains, - Qui, troublant de vapeurs son esprit variable, - Le poussent dans le vague où l'attaque le Diable. - - -LUTHER ET LE DIABLE. - - LUTHER. - - Quoi donc? malin Satan, que j'avais cru chasser, - D'arguments éternels me reviens-tu presser? - - LE DIABLE. - - Pauvre moine, tu crois, voyageant dans les limbes, - Régner avec les saints couronnés de leurs nimbes; - Mais du troisième ciel redescends ici-bas, - Et prépare ton ame à de nouveaux combats. - Confesse-moi d'abord qu'à l'Église rebelle - La vanité t'inspire et non pas un vrai zèle: - Ainsi tu m'appartiens, et, dans les feux jeté, - Tu seras sur mon gril durant l'éternité. - - LUTHER. - - Non, subtil ennemi de la droiture sainte; - Tu veux de l'Évangile effacer toute empreinte, - Et, secondant le pape à corrompre la foi, - Dans la cité de Dieu le proclamer en roi; - Et moi, renouvellant la première doctrine, - Je veux, de sa hauteur recherchant l'origine, - Éclairer les enfants de la communion - Sur l'Invination, et l'Impanation, - Et par mon _In-sub-cum_ montrer que le Messie - Est, pour en parler clair, avec et sous l'hostie. - - LE DIABLE. - - Eh! que t'importerait que le crucifié - Fut joint à la substance, ou transubstancié, - Si la foi pure, et non la dispute insensée, - Pour la raison divine allumait ta pensée: - Mais follement épris de tous ces graves riens - Qu'à soufflés mon école aux Théologiens, - Fier de rendre piquant l'esprit fin dont tu brilles, - De ta métaphysique affilant les aiguilles, - Tu te montres jaloux d'un triomphe érudit, - Plus que de terrasser le mensonge en crédit; - Et des textes nombreux la lecture funeste - Devint de ton orgueil l'aliment indigeste. - - LUTHER. - - Il faut dans son langage à son siècle parler: - On m'entendrait moins bien si je parlais plus clair; - Et des rhéteurs chrétiens la ferveur scholastique - Se plaît à mon jargon théo-métaphysique. - Par là j'ouvris la lice, et je pris les devants - Sur Léon écrasé de mes dogmes savants. - Si j'avais, en ami de la vérité nue, - Déclaré que de Dieu la grandeur inconnue, - Remplissant le passé, le présent, l'avenir, - Se fait sentir aux cœurs, et non pas définir; - L'Église, loin des yeux de la foule éblouie, - M'eût rejeté dans l'ombre en philosophe impie: - Mais, saisi du flambeau des prophètes sacrés, - J'embrase les esprits à mon schisme attirés. - Mes sermons ont déja, dans toutes les provinces, - Plus détruit de couvents que les armes des princes; - Et, de Rome ennemi, je ne puis qu'ébranler - Son trône qu'après moi d'autres feront crouler. - - LE DIABLE. - - Tu mens; et ce projet si beau, si magnanime, - De ton stérile sein n'est pas le fruit sublime: - Frère des Augustins, si l'on t'avait chargé - De vendre à leur profit les graces du clergé, - Tu déclamerais peu contre les indulgences - Dont les Dominicains vendent les assurances. - Les papes qu'aujourd'hui tu nommes en courroux - Papelins, papelards, papes-sots, papes-foux, - Souverains-Ante-Christ, prêtres Satanissimes, - Furent traités par toi de révérentissimes. - Tu les craignais alors et les as respectés: - Mais dès qu'à tes abois les peuples ameutés - Des moines enrichis pillèrent les cellules, - On brûla tes sermons, et tu brûlas les bulles; - Et les seigneurs, jaloux des trésors des reclus, - T'ont mieux servi depuis que tes cris superflus. - C'est pourquoi ton cerveau, rêvant la renommée, - Creusé par un long jeûne, ivre de sa fumée, - Repaît ta vanité de l'espoir si flatteur - D'être de l'avenir le grand réformateur. - - LUTHER. - - Du Démon envieux c'est bien là le génie! - A qui produit le bon toujours il le lui nie; - Et ne souffre jamais que, de la gloire épris, - Son véritable auteur en reçoive le prix. - N'ai-je donc pas, du zèle apôtre téméraire, - Fait tonner ma vertu des hauteurs de la chaire? - N'ai-je pas, d'un courage au martyre aguerri, - Défié les bûchers où Jean-Hus a péri? - Et devant l'empereur, les guerriers, et les prêtres, - Opposé mon front calme aux fureurs de mes maîtres? - N'ai-je pas su prouver que, du ciel inspiré, - Je m'assure en Dieu seul qui m'a seul éclairé, - Que la paisible étude et la retraite obscure - N'ont point intimidé ma fidèle droiture, - Et que d'un humble habit la modeste pudeur - Des somptueux prélats efface la splendeur? - Pour l'exemple de tous que pouvais-je mieux faire? - - LE DIABLE. - - Moins livrer le pontife au rire du vulgaire, - En sarcasmes grossiers moins verser ton venin, - Fangeuse obscénité qui souille ton latin. - - LUTHER. - - Eh! feins-tu d'ignorer, père de la malice, - Que le ris populaire est un vengeur propice, - Et qu'un fol enjouement, aux vieux respects fatal, - Ne naît que des gros mots d'un style trivial, - Par qui dans tous les rangs la lumière circule - Mieux qu'en de purs écrits dictés par le scrupule? - - LE DIABLE. - - Tu crois légitimer par ces raisonnements - Les erreurs du caprice et tes emportements: - Je connaîs mieux que toi la chaleur de ta bile: - En soulever l'aigreur ne m'est pas difficile; - Et je me plais moi-même, afin de te damner, - A voir tes sens fougueux si mal se gouverner. - Ainsi j'en attisai l'ardente convoitise - Qui d'un bizarre hymen t'inspira la sottise - Et j'ai ri des motifs dont j'appuyais _ad hoc_ - Ton acte marital consommé sous le froc. - - LUTHER. - - O Diable, de ton nom le plus digne peut-être! - En quarante ans entiers te rendis-tu mon maître? - Et lorsque de la chair les mordants aiguillons - De mon sang jeune et vif excitaient les bouillons, - Si, quand mon feu croissait par trop de continence, - Une chaste ferveur maintint mon abstinence, - Et me fit d'Augustin garder l'étroite loi, - Près des filles de Dieu, qui brûlaient comme moi, - Le monde croira-t-il que je n'épousai Bore - Qu'afin de soulager l'ardeur qui me dévore, - Et que pour obtenir les baisers familiers - Qui de tout Wittemberg charmaient les écoliers? - Non, esprit tentateur: mais, en beaucoup d'épreuves, - De la faiblesse humaine ayant acquis les preuves, - J'ai voulu des cloîtrés, las d'un joug rigoureux, - Rompre en me mariant les ridicules vœux, - Par qui tous mes pareils, abondants en mérites, - Sont de tant de bâtards les pères hypocrites. - - LE DIABLE. - - Courage! applaudis-toi, loin de te repentir: - De tous les mauvais pas un dévot peut sortir. - Je veux que l'intérêt de ta réforme sage - Te force d'approuver jusqu'au concubinage. - Les hommes, non sans rire, entendront tes docteurs, - Ménageant un Landgrave entre leurs protecteurs, - Se demander en corps si par la bigamie - Il a droit de calmer sa luxure ennemie. - - LUTHER. - - Tu prétends..... - - LE DIABLE. - - Son salut rend ses motifs puissants: - Sa table est succulente et soulève ses sens: - Sa compagne n'est pas comme sa forteresse - Redoutant peu le choc du bélier qui la blesse: - Le lit d'une autre femme au moins l'adoucira: - Agar, sous Abraham, a secondé Sara: - Bel exemple à citer! l'écriture à ton aide - Contre Asmodée ainsi fournit plus d'un remède. - - LUTHER. - - Monstre! qu'oses-tu dire?.. Ah! c'est trop m'attaquer.. - De colère, d'horreur je me sens suffoquer! - Va-t-en! crains les clartés que l'Esprit-Saint m'envoie.. - N'attends pas que jamais ta torche me fourvoie... - Aux yeux de l'univers que j'illuminerai, - Comme l'ange Michel, je te terrasserai. - Fuis, Dragon, fuis les traits de ma vive lumière... - Méditation, jeûne, exercice, prière, - De mes ravissements soutenez la hauteur, - Joignez la créature à son suprême auteur!..... - Oui, l'auréole enfin couronnera ma tête! - Oui, j'instruirai le monde, et me voilà Prophète! - - * * * * * - - Il retombe, à ces mots, rêveur en son fauteuil. - Bore, qui de sa porte avait heurté le seuil, - Et qui depuis trois jours ne put le voir une heure, - Faisant sauter les gonds, pénètre en sa demeure; - Cette compagne sainte embrasse son héros, - Absorbé comme Jean dans l'île de Pathmos. - - -BORE ET LUTHER. - - LUTHER. - - Viens-tu, pour me troubler, te joindre au mauvais ange? - - BORE. - - Tout saint homme qu'on soit, il faut pourtant qu'on mange. - C'est trop faire carême à l'ombre de ce trou: - Je crains que mon Luther n'en meure, on n'en soit fou. - - LUTHER. - - L'esprit, sanctifié par le jeûne et les veilles, - De Dieu plus nettement aperçoit les merveilles: - Il croit sentir qu'aux cieux le vol des séraphins - Ravit tous ses pensers plus légers et plus fins, - Et comme dégagé du limon qui le souille, - Il oublie ici-bas sa mortelle dépouille. - - BORE. - - Lèvres d'un Augustin, laisse-moi donc puiser - Une éloquente ardeur en un tendre baiser. - - LUTHER. - - Chère épouse, goûtons de plus chastes délices: - Mes sens, mortifiés par de longs sacrifices, - N'ont plus rien de terrestre, et l'œuvre de la chair - Par ses grossiers plaisirs ne saurait les toucher: - En un état si pur, que reste-t-il de l'homme? - - BORE. - - Eve a séduit Adam par l'offre d'une pomme; - Et moi, de ce soupé qu'ont disposé mes soins, - Sur le cœur d'un époux je n'espère pas moins. - Allons, ranime-toi: ta pâleur m'épouvante: - Rêve à table en mangeant; je serai ta servante. - - LUTHER. - - Faible nature humaine! hélas! notre appétit - De notre infirmité trop tôt nous avertit. - - BORE. - - D'un cœur humble et docile il faut donc s'y soumettre. - Tu parais défaillant.... bois donc pour te remettre..... - Prends de cet agneau tendre, arrosé de son jus... - En ton sépulcre obscur trois jours entiers reclus, - Ressuscite, et fais Pâque.... il me semble un fantôme! - Les ermites de Thèbe, et l'abstinent Jérôme, - N'offrirent pas des traits si blêmes, si flétris..... - Un coup de ce vin vieux! une de ces perdrix!... - Il ne me répond rien, tant la faim le tourmente!... - Quelle ardeur! plus tu bois, et plus ta soif augmente!... - Les murs de ce pâté recèlent un jambon.... - - LUTHER. - - Un Juif en aurait peur; mais un fidèle, non. - Les enfants de l'Église écoutent de sots rêves - Lorsque, nous prescrivant les herbes et les fèves, - Leur superstition n'ose à table souffrir - La chair des animaux, créés pour les nourrir. - La chair soutient la chair; Dieu même ainsi l'ordonne. - Ce n'est point un péché d'user de ce qu'il donne. - «O mon Dieu! fournis-moi, cent ans, à mes repas, - Moutons, bœufs, et gibier, poulets, et cochons gras; - Gloire éternelle! _amen!_» tu sais que ma syntaxe, - Dicta cette prière, et qu'elle court la Saxe, - Égayant les docteurs des universités, - Qu'elle affranchit du joug des prélats dépités. - - BORE. - - L'enjouement te revient; ta force est rajeunie! - - LUTHER. - - O liqueur de Noé, sois à jamais bénie! - C'est toi de qui les flots raniment notre cœur, - Quand le diable l'abat et le jette en langueur. - Jamais, depuis l'instant que j'attaquai la messe, - Il n'a de plus d'assauts fatigué ma faiblesse. - Verse en ma large coupe, et que le feu du vin - Inspire à mon ivresse un cantique divin! - David chantait, dansait, festinait devant l'arche; - Imitons les transports de ce roi patriarche. - - BORE. - - Enfin, mon bon Martin, ton front s'est éclairci. - - LUTHER. - - De mes combats pieux j'écarte le souci... - O toi, que je sauvai du joug de Babylone! - O fille de Sion! ma bienheureuse nonne! - Ma Bore! un saint amour embrase ton époux! - - BORE. - - Eh bien!... holà ... sitôt!... la porte est sans verroux... - - LUTHER. - - Le Créateur veut-il qu'une étroite clôture - En d'inutiles feux sèche sa créature? - Il forma notre chair, et nous dit de jouir - De la fleur de nos sens, prête à s'évanouir. - - BORE. - - Que fais-tu?... - - LUTHER. - - J'obéis à sa loi fécondante... - L'amour est un effet de sa grace abondante. - Aimer est la leçon qu'Augustin nous prescrit... - - BORE. - - Quel feu matériel pour un divin esprit! - - LUTHER. - - Dieu même s'incarna dans le sein d'une femme. - - BORE. - - D'une vierge: et le suis-je? - - LUTHER. - - Eh! suis-je un Dieu, madame? - Non, bonne Catherine; à mon humanité - Il suffit des douceurs de ta maternité. - Viens donc, ma Sulamite!... oh! comme tu m'embrases! - Adorable union! ravissantes extases! - - * * * * * - - Il dit: et de la sorte était née autrefois - La bruyante Hérésie, organe de leurs lois; - Et qui, des vœux rompus par sa mère et son père, - Alla multiplier l'exemple si prospère. - La voici qui revient d'un pas tout triomphant. - - -LUTHER, BORE, ET L'HÉRÉSIE. - - LUTHER. - - O mon heureuse fille! - - BORE. - - O notre chère enfant! - - LUTHER. - - Ma fille, as-tu déja fait le tour de l'Europe. - - L'HÉRÉSIE. - - Oui; ma taille, en marchant, croît et se développe. - Dans un âge si tendre, on s'étonne de voir - Mes progrès merveilleux surpasser votre espoir. - - BORE. - - De la faveur du ciel n'est-ce pas un miracle? - - L'HÉRÉSIE. - - Mon doux instituteur, Mélancton, votre oracle, - M'annonce, me présente à chaque souverain; - Et des rives de l'Elbe à tous les bords du Rhin, - Les peuples m'ont reçue, enchantés de m'entendre. - Pour maîtresse déja les rois m'ont voulu prendre: - Nous triomphons, mon père... Ah! qu'il m'est glorieux - D'ouïr au loin porter votre nom jusqu'aux cieux! - Devenu des humains le modèle sévère, - Votre règle par-tout est la loi qu'on révère: - Vos travaux assidus, vos mœurs, votre maintien, - Sont du monde attentif l'éternel entretien: - De vos moindres secrets la nouvelle semée - Passe aux rois curieux de votre renommée; - On va jusqu'à chercher de quel pain se nourrit - Ce Prophète, homme étrange et de corps et d'esprit. - Interdits devant moi, vos ennemis vous craignent: - Le sacerdoce tremble, et ses foudres s'éteignent: - En tous lieux on redit que, terrassant l'erreur, - Debout, dans un conseil, bravant un empereur, - Vous avez confondu l'imposture idolâtre. - Des brebis d'Israël on vous nomme le pâtre. - Mais quel jeu du destin! les rois, mal assurés, - Attaquant vos écrits, les ont même illustrés: - L'Anglais, qui condamna votre sainte entreprise, - Pour épouser Boulen, divorce avec l'église; - Ce caprice, changeant les dogmes d'Albion, - Ote au pape un soutien de sa communion: - De la foi des humains, ô pitoyable cause! - La Suède, plaignant tout le sang qui l'arrose, - Lasse du joug béni des prélats, ses tyrans, - Électeurs achetés par ses rois différents, - Liés aux Christierns, qui la rendaient esclave, - M'assied sous les drapeaux du valeureux Gustave. - Le métal des clochers, de la paix ennemis, - Coule en monnaie utile, et m'acquiert des amis: - La Hollande en grossit les trésors du commerce; - Avec la liberté notre influence y perce: - Et tout présage enfin l'entier soulèvement - De la haute Helvétie, et des flots du Léman. - En céleste fléau des chefs du Capitole, - Un pasteur, conformant sa vie à sa parole, - Zélé, rigide et pur, votre émule Calvin, - Purge aussi les troupeaux et le bercail divin: - Que dis-je, en ce moment Charles-Quint nous seconde. - Quel spectacle nos jours vont-ils donner au monde! - Le pontife Clément, son infidèle appui, - Marchant de ruse en ruse entre François et lui, - Désormais sans secours, entouré d'adversaires, - Voit marcher contre lui les Germains mes sectaires, - Que le cruel Bourbon n'ayant pu soudoyer, - Du pillage de Rome a promis de payer. - C'en est fait, tout nous cède; et de l'église avare - Les peuples à leurs pieds fouleront la tiare. - - LUTHER. - - Ma fille, l'univers sent donc ce que tu vaux: - Sa liberté sera le prix de mes travaux. - - BORE. - - Qu'elle débite bien son nouveau catéchisme! - - LUTHER. - - Lisons l'écrit d'Érasme, intimidé d'un schisme: - Avant de m'endormir, il me faut rétorquer - Les arguments cornus dont il veut me piquer. - - -BORE, _seule_. - - BORE. - - Épouse de Luther, jadis religieuse, - Voilà que de la nuit l'heure silencieuse - Te commande d'entrer dans le lit conjugal: - Rester vierge était triste; être femme, est-ce un mal? - Je ne me repens pas d'avoir quitté le voile: - On m'en blâme; et pourquoi? chacun suit son étoile. - Faisant de ma jeunesse une longue douleur, - La discipline austère en desséchait la fleur; - Mes sens, par-fois tentés des délices du monde, - Emportaient loin de Dieu mon ame vagabonde: - J'aurais failli plus tard; ainsi que font toujours - Les Lucrèces du siècle écartant les amours, - Et qui, de leur orgueil déshonorant l'ouvrage, - En leur maturité prennent un cœur volage, - Et que le vif regret d'avoir perdu leur temps - Précipite sans frein au déclin des beaux ans. - Mais peut-être pour moi la règle moins cruelle - Eût enfin à son joug soumis mon cœur fidèle.... - O cloche! dont le son frappe les airs lointains, - Tu rappelles mon ame à ses premiers destins! - Ta voix, pendant la nuit, signal de la prière, - Sous les voûtes du cloître où j'étais prisonnière, - Me tirait de ma couche, et traînait ma langueur - Devant l'autel d'un Dieu, seul époux de mon cœur! - Ce devoir partagé de mes chastes rivales, - Ces cierges qui perçaient des ombres sépulcrales, - Ces élans d'un amour né de vagues desirs, - Hélas! je m'en souviens, me donnaient des plaisirs. - Mon esprit s'échauffait d'une plus pure flamme; - Mon corps, libre de soins, vivait moins que mon ame: - Vers un ciel consolant je la sentais errer, - Quand mes jalouses sœurs me faisaient soupirer. - Mais dans la vie active où le monde m'entraîne, - De soucis en soucis chaque moment s'enchaîne; - On mange sur la terre un pain trempé de fiel, - On y porte sa croix sans espérer le ciel; - Et l'on quitte le jour, au bout de sa carrière, - Sans avoir pu goûter et bénir sa lumière. - - * * * * * - - Elle dit: au parterre où l'on aime le bruit, - On regarde en pitié quel regret la poursuit: - Car les Diables, brûlés par une humeur caustique, - N'ont, dans leur esprit sec, rien de mélancolique. - Mais un spectacle affreux, plus doux à leurs regards, - C'est Rome, dont le sac promis à des soudards - Attire sur les pas de Bourbon qui l'assiège, - Tant de luthériens, ennemis du saint-siége. - Vêtu de la blancheur d'un corset argenté, - Le hardi connétable, avec célérité, - D'un mur déja croulant surmonte les ruines: - Tel que brille au matin, levé sur des collines, - Entre les flancs noircis d'un nuage orageux, - Lucifer, non voilé, serein et lumineux, - Qui regarde sous lui le désastre et la guerre - Fondre au loin dans les cieux ébranlés du tonnerre. - Tel, devançant le jour, Bourbon impatient - Préside la tempête, et l'éclaire en riant. - Par-tout la Conscience, ardente, vengeresse, - Jura de le poursuivre, et lui tient sa promesse. - - -BOURBON, LA CONSCIENCE, ET LA MORT. - - LA CONSCIENCE. - - Ici, triomphe ou meurs, ô connétable altier! - Trahi de Charles-Quint, traître à François-Premier, - Bientôt, sans autre nom que celui de transfuge, - Un trône sur la terre est ton dernier refuge: - Échappe, en y montant, aux coups de l'avenir, - Et fais-toi redouter de qui veut te punir. - Le joug d'un premier crime est le dur esclavage - Qui t'enchaîne au succès d'un criminel ouvrage; - Et d'avance en ton cœur j'ai corrompu le fruit - Des glorieux travaux que ton remords produit. - Je te condamne à fuir de conquête en conquête - Le juste châtiment qui menace ta tête: - D'un degré qui t'assure atteins donc la hauteur; - Traître, pour te sauver, deviens usurpateur. - C'est moi qui, te traînant au pied de ces murailles, - Te fis à tes soldats, avides de batailles, - Par les chants, les bons mots, en riant fantassin, - Déguiser le poison qui fermente en ton sein: - Leur versant à longs traits ta belliqueuse ivresse, - En buvant avec eux, ton orgueil les caresse: - Mets leur zèle à profit pour décider le sort, - Parle, et cours dans leurs rangs, pousse-les à la mort... - Mais on quitte la brèche, on t'abandonne ... ah! tremble... - Voilà tes défenseurs qui reculent ensemble... - Ils te déchireront, si tu n'es pas vainqueur. - - BOURBON. - - Mes frères! mes amis! allons, ferme, du cœur! - Héros à qui jamais la victoire n'échappe, - Céderez-vous la palme aux vils soldats du pape? - Aurons-nous donc sans fruit, en dépit des hivers, - Franchi les Apennins, de neige tout couverts, - Traversé l'Italie, épuisés d'indigence, - Fait frémir, en passant, et Bologne, et Florence? - Rome est là sous nos yeux, pleine d'argent et d'or, - Rome, de l'univers le plus riche trésor! - Eh quoi! lâcherons-nous une proie aussi belle? - Non, périssons plutôt... A moi donc cette échelle! - A moi, mes compagnons! j'y monte le premier. - - LA MORT. - - Où s'élance cet homme, intrépide guerrier? - Tous ses traits sont émus par des chaleurs soudaines; - La vertu de son sang bouillonne dans ses veines... - Quelque intérêt durable allume ses fureurs.... - Quels efforts! quel courage!... Un plomb siffle... - - BOURBON. - - Ah! je meurs. - - LA MORT. - - Il tombe, abandonné du souffle de la vie; - Ainsi que tout-à-coup s'affaisse et se replie, - Lasse d'avoir gonflé son sein tout irrité, - La voile d'un vaisseau que le vent a quitté. - - BOURBON. - - Dérobez aux soldats ma dépouille fumante... - - LA CONSCIENCE. - - Laisse, laisse, orgueilleux, le soin qui te tourmente! - Vois le terme commun des petites grandeurs... - De l'éternel oubli sonde les profondeurs, - Et descends dans le gouffre où dorment terrassées - L'espérance lointaine, et les hautes pensées. - - LA MORT. - - Pourquoi sur son cadavre étendre ce manteau?... - Soldats, qui de Bourbon suivîtes le drapeau, - Votre chef est tombé: publiez votre perte! - Vengez-la!... que par-tout Rome, de sang couverte, - Apprenne qu'en poussant votre guide au trépas, - J'enflammai votre rage, et ne l'arrêtai pas! - Et toi, fière cité! frémis, hurle ... tes portes - S'ouvrent avec fracas au torrent des cohortes. - - -ROME. - - O Dieu, Dieu protecteur! les Germains, les Gaulois, - Vont me fouler aux pieds pour la dernière fois! - O ville si long-temps souveraine du monde, - Bientôt, anéantie en ta chûte profonde, - Il ne restera plus de Rome que son nom. - As-tu des dieux, des lois, des vengeurs? Hélas non! - Mars de ton Capitole a quitté la colline; - Thémis, Vesta, n'ont plus leur puissance divine; - Tu n'as plus de Camille et de prompt Décius - Arrachant la victoire à tes vainqueurs déçus! - Quel secours implorer contre tant d'adversaires? - Où seront les Narsès, les vaillants Bélisaires, - Qui te déroberont aux sacrilèges mains - Des Vandales, des Goths, tes bourreaux inhumains? - Du Dieu de tes martyrs le vicaire timide - T'abandonne aux couteaux d'une horde homicide: - Son infaillible voix n'ose rien prononcer; - Il n'a plus maintenant de foudres à lancer. - Pontife, cardinaux, augustes sacriléges, - Fuyez! l'autel menteur n'a plus de priviléges. - Vous qui ne croyez point, que vous sert de prier? - Un rempart est le Dieu qui peut vous appuyer. - Saint-Ange assied ses murs au sommet d'une roche; - Que du ciel invoqué ce château vous rapproche: - Hypocrites, fuyez! abandonnez aux coups - Les peuples de la terre, hélas! punis pour vous. - Quel tumulte! quels cris!... Oh! quels flots de barbares!.. - Oh! quel débordement de meurtriers avares!... - Venez, dépouillez-moi, vous êtes triomphants: - Mais pourquoi sur le marbre écraser ces enfants? - Leur jeune âge si pur est innocent de crimes... - Ah! du moins épargnez de si tendres victimes... - Ciel! où fuir, où marcher sur ces pavés sanglants?... - Mères, filles, sortez de mes palais brûlants: - Échappez aux fureurs du rapide incendie... - Ah! plutôt reculez ... cette troupe hardie - Qu'enflamme votre aspect d'une insolente ardeur, - Accourt, l'épée en main, vaincre votre pudeur... - Frémissez! leurs plaisirs sont suivis du carnage. - O mes fils, rachetez vos foyers du pillage! - Prodiguez vos trésors à ces fiers ravisseurs; - Dérobez à leurs yeux vos femmes et vos sœurs... - Vos pères vers le ciel tendent leurs mains sans armes, - Sauvez-les ... entendez les menaces, les larmes, - Et les chevaux hennir dans mes temples fumants, - Et les profanateurs briser mes monuments. - O désastre! ô regrets! vous êtes abattues, - Idoles de mes yeux, admirables statues, - Que, pour m'environner de respects plus constants, - Mon amour préserva de l'outrage des temps! - Et de qui les beautés, défendant mes rivages, - Ont vaincu tant de fois les conquérants sauvages, - Attestant en effet que la main des beaux-arts - Protège les cités non moins que les remparts! - - * * * * * - - Ainsi se lamentait Rome tout éplorée, - Par le fer des soldats, par le feu dévorée; - Et l'effrayant tableau de mille embrasements - Présentait à l'Enfer l'aspect de ses tourments. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT NEUVIÈME. - - -SOMMAIRE DU NEUVIÈME CHANT. - - Dialogue entre _saint Pierre_, _l'Église_, _et l'Esprit des - Conciles_. Cet entretien présente le développement de la - politique ecclésiastique depuis son origine jusqu'à nos temps. - Continuation du sac de _Rome_. Aventure de _Candor_ et de - _Pulcrine_: mort de cette italienne et de son enfant, qu'elle - noie dans le Tibre avec elle. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT NEUVIEME. - - SUR la colline où dort l'empereur Adrien, - Espace où descendit un ange aërien - Qui, rendant au fourreau sa menaçante épée, - Sauva Rome qu'un jour la peste avait frappée, - Le pontife Grégoire a fait dresser des tours: - Cet asyle à Clément offre un dernier recours. - Plus effrayé pour soi que pour le saint collége, - Il parle aux cardinaux, restes de son cortége, - Vieux princes du conclave, apôtres décorés, - Qui tous, par la terreur alors défigurés, - Penchant leurs fronts usés à méditer des crimes, - De leur espoir en Dieu démentaient les maximes. - Sous leur calotte rouge et leurs sacrés chapeaux, - Mille desseins roulaient en leurs larges cerveaux, - Magasin d'artifice et de noirs stratagêmes, - Et de poisons empreints sur leurs visages blêmes. - L'effroi plombait le teint de ces menteurs bénis, - De l'or du Vatican fabricateurs jaunis. - Mais tandis qu'ils tremblaient pour la reine des villes, - Pierre, et la sainte Église, et l'Esprit des Conciles, - Planaient au-dessus d'eux; ainsi qu'au mont Thabor, - Jésus transfiguré, dans son divin essor, - Loin des yeux des humains gémissants sur la terre, - Entretint ses élus de son céleste Père: - Tableau dont la grandeur visible à Raphaël - Devint de ses pinceaux le miracle éternel! - - -SAINT PIERRE, L'ÉGLISE, L'ESPRIT DES CONCILES. - - L'ÉGLISE. - - O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle, - A du nom de Céphas payé le cœur fidèle, - Titre saint de ta foi, solide fondement, - Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument; - Toi, le premier élu, de qui la main pieuse - Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse, - Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs; - Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs; - Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise, - Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église. - Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin, - Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin? - De l'empire éternel où tu me fis prétendre, - Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre? - Et par l'âge emportée en souvenirs confus, - Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus? - Comme dans l'univers sont passés les royaumes, - Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes, - Moi qui, riche en effet des biens les plus constants, - Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps? - Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie - Pleure Sion en proie à la flamme ennemie, - Et la haine écrasant les orphelins épars - Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars! - Aux portes de mon temple entends crier la foule... - On renverse nos murs, et notre autel s'écroule... - Hélas! contre le choc du désordre effréné, - Que peut en ses remparts Clément emprisonné? - Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême: - L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même; - Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther, - Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer. - Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées - Protégerait toujours mes enceintes fermées; - Et que des loups cruels, et des lions grondants, - Toujours en mon bercail je briserais les dents? - Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée? - O Céphas! ton Église expire terrassée. - Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver, - Et que ta main encor l'aide à se relever. - - SAINT PIERRE. - - Que me demandes-tu, malheureuse infidèle! - Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle, - Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil, - Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil? - Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse, - Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse? - Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté - Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité. - Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles, - Ton ame abandonna les graces éternelles, - Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner, - Descendit des hauteurs où je te fis régner. - Que nous dit de Jésus l'autorité suprême? - «Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.» - Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi: - «Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!» - J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère, - Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre. - Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité, - Que j'assis de ta loi l'auguste majesté: - Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres; - La croix, en éclairant les bords les plus célèbres, - Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux, - Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux. - Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste - D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste; - Il ne les revêt point de superbes dehors: - Mais, sous leur nudité riche de ses trésors, - Il fait, pour éclipser toute mortelle idole, - Reluire dans leur cœur sa vivante parole: - Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit, - Les épines, les maux, couronnent leur esprit. - Voilà comment d'abord mon zèle secourable - Accrut ta nation maintenant innombrable. - Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs - Furent du peuple en deuil les saints consolateurs. - Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes, - Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces; - Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux, - Ta main ne recueillait les moissons que pour eux. - Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie - D'une richesse vaine ici-bas enfouie: - De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné, - Et ta basse avarice aux enfers l'a donné. - De ton législateur qu'ont produit les merveilles? - Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles. - Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux, - Nourri comme le sont les innocents oiseaux, - Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes, - Et marcha confiant à ses hautes conquêtes. - Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter! - Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter - Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées - Devaient être à jamais les pierres animées, - Et de son sanctuaire inaccessible à tous, - Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux: - Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance, - Tu disputes aux grands leur étroite puissance: - Pour des honneurs mondains tu trahis les autels: - Pour de vils intérêts tu combats les mortels; - Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice, - De succomber sans gloire en cette infâme lice. - Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats - Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats. - Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe: - Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe, - Se lève le matin, et tombe avant la nuit. - Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit. - Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière - Qui pour seule arme enfin te laisse la prière, - Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts, - Sur les âmes régner, et non pas sur les corps; - Et qui force un pontife, en martyr pacifique, - A recourir aux cieux, ton héritage unique. - Dans l'univers entier qui te fit prévaloir? - Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir. - De tes ambitions que l'erreur se dissipe; - Et pour durer sans fin remonte à ton principe. - - L'ÉGLISE. - - Tu t'abuses, Céphas: né des faibles ruisseaux, - Un fleuve accroît son lit en recueillant leurs eaux; - Et de son urne enfin l'abondance s'arrête - S'il ne peut sur la terre étendre sa conquête: - La source de ma vie, humble en mes premiers jours, - Dut s'augmenter d'abord pour prolonger son cours. - Si les hommes grossiers, pour seul prix de mes peines, - N'eussent vu que mes cloux, mes cilices, mes chaînes, - En mes labeurs obscurs leur courage abattu - De fol emportement eût traité ma vertu. - Notre gloire éternelle, invisible salaire, - N'eût point à ses appâts amorcé le vulgaire, - Et le peu de zélés sortis d'un rang abject - Ne m'aurait pu des grands conquérir le respect. - Il fallut, pour leur faire honorer mes supplices, - Joindre à l'espoir futur les présentes délices: - Il fallut que les arts et les purs orateurs - Charmassent dans les cours mes fiers persécuteurs: - Pour fléchir mes bourreaux, m'acheter des ministres, - M'asservir des tyrans les conseillers sinistres, - L'or me devint utile; et, fondant mon trésor, - Il me fallut du fer pour conserver mon or. - Ainsi, m'environnant d'une pompe mondaine, - Alliant à ma foi la politique humaine, - Dans les états nombreux où je portai ma croix, - Je me fis des sujets nourris par tous les rois, - Et courbai sous mon joug les têtes couronnées - Par ma tiare auguste en tous lieux dominées. - Dès-lors, mes citoyens, les élus de Sion, - Défendirent leurs droits sous ma protection: - Des peuples et des chefs mon oreille maîtresse - Par de secrets aveux me rassura sans cesse: - Ma voix emplit la chaire; et, sous mon appareil, - La gloire de mon temple effaça le soleil. - - L'ESPRIT DES CONCILES. - - Tu ne dois qu'à moi seul, république sacrée, - La liberté des lois dont tu fus illustrée: - Tant que de tes prélats le saint gouvernement - De leur égalité garda le sentiment, - Tant que de tes degrés la juste hiérarchie - Régla ton ministère, et non ta monarchie, - Et que l'esprit zélé des conciles nombreux - En ton sein maternel unit tes fils entre eux, - L'unanime intérêt, d'un hémisphère à l'autre, - Nommait le digne élu, successeur de l'apôtre: - Alors la même voix, parlant de tous côtés, - Soulevait ton grand corps dans toutes les cités: - Le mérite éprouvé, la foi qui le rehausse, - Désignaient sans combats l'appui du sacerdoce; - Et, formant tes conseils, un immense concours - Te faisait révérer des peuples et des cours. - Qu'un tyran apostat conjurât ta ruine, - Qu'un schisme ténébreux obscurcît ta doctrine, - Qu'un poison infectât tes membres languissants, - J'opposais à tes maux des remèdes puissants; - Et réveillant ta force en quelque heureuse lutte, - Quand tes pieds chancelaient, je prévenais ta chûte. - Mais depuis que le chef, assis au Vatican, - Se proclame Infaillible, et gouverne en tyran, - Que des princes du siècle il imite l'exemple, - Qu'il consacre à sa cour tout le luxe du temple, - S'immole tes brebis qu'il promet de nourrir, - Et boit jusqu'à ton sang tout près de se tarir; - Depuis qu'un titre, un nom, des richesses, des brigues, - Ont usurpé ton siége, et le vendent aux ligues, - Et qu'un conclave impur choisit dans le saint lieu - L'homme des potentats, et non l'homme de Dieu; - Tes avares enfants respectent ce seul maître, - Et de l'autel souillé n'encensent que le prêtre. - Sion, dépouille-toi! rends, devant l'éternel, - L'égalité première au troupeau fraternel. - - L'ÉGLISE. - - O fanatique esprit des turbulents conciles! - Que souhaitent de moi tes chagrins indociles? - Qu'en populaire état changeant ma royauté, - J'abaisse à ton niveau la fière papauté! - A mes libres statuts est-elle si contraire? - Le sceptre qu'elle tient n'est point héréditaire: - Son choix renouvelé, sans nul égard au sang, - Du dernier rang élève un chef au premier rang, - Et l'âge du mortel que je prends soin d'élire - Lui laisse peu le temps de troubler mon empire. - Au pouvoir après lui ses sujets prétendant - Pour les droits de son titre ont un respect prudent; - Et, toujours occupé, mon trône, sans régence, - Est le centre puissant de ma vaste influence. - Ce sceptre qui courba l'univers asservi, - Est-ce pour le briser que je te l'ai ravi? - Non, je te l'arrachai, par tant d'art et de peines, - Pour imposer silence à tes querelles vaines. - Fol esprit des chrétiens assemblés par la loi, - Que prétends-tu? souvent le schisme est né de toi. - Tantôt l'orgueil naissant d'une bouche éloquente - Fait frémir l'orthodoxe aux erreurs qu'elle enfante: - Tantôt le nom des grands, le poids de leurs trésors, - Balancent tes avis, rompent mes vieux ressorts; - Et les partis, armés par la haine et les doutes, - Joignent mille fléaux à ceux que tu redoutes. - Tel est, tel est le sort trop commun aux états - Où la foule est livrée à d'orageux débats! - L'empire de l'Église a des lois plus certaines; - C'est pour le mieux guider qu'un homme en tient les rênes, - Et seul, pour mes enfants gardant mes biens entiers, - Il a des successeurs, et n'a point d'héritiers: - Libre des nœuds du sang, ma famille est la sienne: - Le salut, l'intérêt de la cité chrétienne, - Sur tous mes ennemis tiennent ses yeux ouverts. - Quel autre eût au croissant disputé l'univers? - L'Europe encenserait un prophète barbare, - Si je n'eusse au turban opposé la tiare, - Et fait, en roi des rois, marcher les potentats, - Qui sont les humbles chefs de mes pieux soldats. - Les aveugles Païens, les farouches Vandales, - Les Musulmans, zélés pour des erreurs fatales, - Tout a fléchi devant le souverain sacré - Qui de mon arbre antique est le tronc adoré. - Va, ne t'ombrage plus de sa hauteur suprême. - Ah! loin de dégrader mon triple diadême, - Suscitons en tous lieux pour ses grands intérêts - Le peuple des cloîtrés, mes défenseurs secrets. - - L'ESPRIT DES CONCILES. - - Quoi! ces lourds favoris couchés dans la mollesse, - Dont ta grace féconde a béni la paresse! - Église aveugle, au sein des périls que tu cours, - As-tu lieu d'en attendre un effort, un secours? - Hélas! leur privilége excite trop d'envie; - Et c'est pour les punir qu'on menace ta vie. - - L'ÉGLISE. - - Connais ma sainte armée: apprends que leurs langueurs - Sont les plus forts liens qui m'attachent les cœurs. - Le charme des loisirs et des joyeuses tables - Les rend de qui me hait ennemis implacables; - Et leurs esprits flatteurs, doctement exercés, - Gagnent à mon parti les héros insensés. - C'est peu: de tous les cœurs observant les caprices, - J'ai su multiplier mes pieuses milices. - Les uns, poussés au loin par de tristes penchants, - Sur les rocs et les mers me font plaindre en leurs chants: - Les autres, du remords étalant les misères, - Font de ma pénitence adorer les mystères: - Des vierges, embrassant mes chastes voluptés, - Goûtent la solitude au milieu des cités: - Hameaux, villes, déserts, et profonds hermitages, - Des sons de mon airain frapperont tous les âges: - Et tandis que ceux-là, dans l'étude plongés, - De la poudre arrachant mes faux titres rongés, - Disent en leurs écrits que ma loi consacrée, - Produite avec le monde, en aura la durée; - Ceux-ci, de mon pouvoir ministres agissants, - Organes de la foi, dans l'Espagne naissants, - Dirigent à mon gré la jeunesse ignorante; - Et si, dans l'univers leur mission errante, - Aux deux mondes conquis étendait ses travaux, - Mon glaive planerait sur les rois mes rivaux; - Et l'Inquisition, mon alliée ardente, - Vaincrait des nations la révolte imprudente. - - L'ESPRIT DES CONCILES. - - Tremble!... d'horreur émus, les peuples et les rois - Pour t'écraser un jour s'uniront à-la-fois. - - L'ÉGLISE. - - Non, je reviens du coup qui m'a d'abord surprise: - Forte ou faible ici-bas, je suis toujours l'Église. - Ma prière en tous temps armera les mortels; - Sur leurs inimitiés j'ai fondé mes autels: - Qu'un peuple les abjure, un roi prend leur défense; - Un état veut ma perte, un autre ma vengeance; - Leurs discordes pour moi sont d'éternels secours; - Et dans leurs mouvements, immuable toujours, - Mon pouvoir, épanchant leur sang pour mes querelles, - Semble un miracle antique aux regards des fidèles, - Qui raniment sans cesse, en relevant ma croix, - La vie impérissable accordée à mes lois. - - SAINT PIERRE. - - O cieux! t'affermis-tu, dans tes liens durables, - Par la désunion des états déplorables, - Toi, que créa ton Dieu pour inspirer la paix, - Et qui dois de lui seul attendre tes succès! - Ah! crois-en le martyr de l'évangile auguste, - Tu quittes les sentiers que te traça le Juste, - Qui prêchait aux humains, en paroles de miel, - L'amour entre leurs fils, nés égaux sous le ciel, - Qui, vainqueur des tourments, plein d'une foi profonde, - A rompu par sa mort l'esclavage du monde, - Et que l'homme innocent, qui craint plus Dieu qu'un roi, - Sent au fond de son cœur, et connaît mieux que toi; - Toi, qui deviens terrestre et qui n'es plus divine, - Tu te corromps: ta fin dément ton origine. - - * * * * * - - Il dit: et monte aux cieux en plaignant les humains. - - Cependant Rome cède à de profanes mains - Les biens de ses autels, l'honneur de ses vestales; - Et la flamme répand mille horreurs infernales. - Mais du prompt incendie un palais respecté - Par de jeunes époux est encore habité. - Ici, nouveaux objets; le théâtre mobile - De leur appartement offre l'aspect tranquille. - Auprès de leur enfant leur vieux père est assis, - Et ses pleurs échappés mouillent son petit-fils. - Là, Pulcrine et Candor, inconnus de l'histoire, - Et trop sages toujours pour briguer nulle gloire, - Amants, époux heureux jusqu'à ce jour d'horreur, - En leur dernier réduit s'exprimaient leur terreur. - - -CANDOR, PULCRINE, L'ENFANT, ET LE VIEILLARD. - - PULCRINE. - - Abaisse les rideaux devant cette croisée - Que rougit la lueur de la ville embrasée: - Ces sanglantes clartés, qui tremblent devant moi, - Consternent mes regards, les remplissent d'effroi. - - CANDOR. - - Que de ton sein troublé la frayeur se tempère, - Et n'épouvante pas mon fils et ton vieux père. - - L'ENFANT. - - Les cris qui s'éloignaient se rapprochent de nous... - O mon Dieu! ces méchants nous égorgeront tous. - - CANDOR. - - Mon fils, dans les périls s'exerce le courage: - Tu seras homme, un jour ... soutiens donc cet orage; - Et, sans frémir ainsi, tâche de rassurer - Ta mère qui s'effraie, et que tu fais pleurer. - - LE VIEILLARD. - - Ah! de ce tendre enfant ne retiens point les larmes... - Faible contre un tel choc, frappé de tant d'alarmes, - Si jeune, je le plains d'approcher du trépas... - Moi, qui vers le tombeau n'ai plus qu'à faire un pas, - Si ma tête blanchie est soudain abattue, - Ce coup m'importe peu ... qu'on entre, et qu'on me tue. - - CANDOR. - - Mon père, à votre gendre épargnez ce discours. - Mes jours paîront plutôt le dernier de vos jours - Que de souffrir, vivant, qu'un barbare assassine - L'aïeul de mon cher fils, le père de Pulcrine. - - PULCRINE. - - Hélas! que produirait ton impuissant effort? - - CANDOR. - - J'ai des armes, je t'aime, et je suis jeune et fort. - - PULCRINE. - - Ces armes, en tes mains pures du sang des hommes, - Nous préserveraient mal du danger où nous sommes. - Elles ne t'ont servi qu'à chasser dans les bois - Les lièvres fugitifs et les cerfs aux abois. - Pour vaincre il faut du meurtre un dur apprentissage. - Ta force, ta jeunesse est un faux avantage - Contre d'affreux soldats, à l'homicide instruits, - Enivrés par la rage, et par la mort conduits. - Tu passais mollement tes heureuses journées, - Par les jeux, la musique, et l'amour enchaînées, - A cultiver les lois, les muses et les arts: - Tu n'as point de la guerre éprouvé les hasards. - - CANDOR. - - Combattre est-il l'effet d'une rare industrie? - C'est l'art qu'aux animaux inspire leur furie: - J'en fis trop peu de cas pour m'enrégimenter... - Mais contre des brigands s'il faut ici lutter, - Tu verras, sur le seuil de notre doux asyle, - Se changer en lion un citoyen tranquille; - Et je ne céderai ma maison au vainqueur - Que si, vaincu du nombre, on me perce le cœur. - Cher enfant! tendre épouse! et toi, vertueux père! - Quels intérêts pour moi plus sacrés sur la terre - Auraient droit de m'armer, hélas! tant que mes yeux - Demeureront ouverts à la clarté des cieux? - C'est à vous, doux objets, mon unique richesse, - Que j'attachai mes soins, mon amour, ma tendresse; - Et ta pudeur sincère, unie à mille appas, - Est le premier des biens que défendrait mon bras. - O ma Pulcrine! ô toi, mes délices, ma vie!... - Qu'entends-je?... - - PULCRINE. - - Vers la porte une troupe s'écrie... - - LE VIEILLARD. - - Quels coups heurtent le seuil!... - - L'ENFANT. - - O mon père, arme-toi!... - - PULCRINE, _à Candor_. - - Ciel! devant ces bourreaux vas-tu t'offrir sans moi? - - CANDOR. - - Tous trois, à ce foyer, restez dans le silence. - - PULCRINE. - - Ah! comme des clameurs s'accroît la violence! - - L'ENFANT. - - Quel bruit!... - - CANDOR. - - Nos serviteurs appellent mes secours... - - PULCRINE. - - Je ne te quitte pas... - - LE VIEILLARD. - - C'en est fait de nos jours! - - PULCRINE. - - La force m'abandonne... Ah, Candor!... il me laisse. - (Candor disparaît.) - - LE VIEILLARD. - - Contre tant d'assassins que pourra ma vieillesse? - Mes enfants ... à genoux! prions, prions les cieux! - Rendons-nous l'Éternel miséricordieux! - - L'ENFANT. - - O ciel! pour mes parents exauce ma prière! - - LE VIEILLARD. - - Dieu! ne prive que moi de la douce lumière. - L'âge a rendu mes jours ténébreux, incertains; - Et mes enfants ont droit à de plus longs destins. - - PULCRINE. - - Quel tumulte!... on se bat ... force-t-on les passages? - Va, mon fils, va jeter les yeux sur ces vitrages... - Peut-être mon époux, dans la lutte engagé... - - L'ENFANT. - - Voici de notre seuil le portier égorgé; - Des hommes demi-nus, d'autres sous la cuirasse, - Ma nourrice à leurs pieds, qui leur demande grace. - - PULCRINE. - - Viens, mon fils... - - LE VIEILLARD. - - O ma fille! où cours-tu sans appui?... - - PULCRINE. - - Je vais sauver Candor, ou mourir avec lui. - - LE VIEILLARD. - - M'abandonneras-tu? ma chère fille!... arrête! - Hélas! n'expose encor ni ton fils, ni ta tête... - On accourt ... c'est mon gendre! - (Candor reparaît.) - - PULCRINE. - - Il n'est point immolé! - - L'ENFANT. - - Comme il revient ici, terrible, échevelé!... - - CANDOR. - - Tout est fini pour nous, si Dieu ne nous seconde. - De tous ces meurtriers la horde vagabonde - S'avance, et fait sauter gonds, portes, et verroux. - J'ai, leur offrant mon or, cru vaincre leur courroux: - Leurs coups m'ont répondu: regardez cette épée... - Au sang de deux brigands je l'ai déja trempée; - Mais poussant devant moi chaises, tables, débris, - J'ai, pour voler à vous, fui leur rage et leurs cris. - Barricadons la porte, et si l'on nous assiége... - Il n'est plus temps. - - PULCRINE. - - Grand Dieu! que ta main nous protége. - - -LES MÊMES, ET DES SOLDATS ARMÉS. - - LES SOLDATS. - - Point de pitié! massacre! et vengeance à Bourbon! - - LE VIEILLARD. - - Ah, par mes cheveux blancs!... - - LES SOLDATS. - - Hors de là, vieux barbon! - - LE VIEILLARD. - - Non, je reste à vos pieds ... n'avez-vous pas un père? - Ah! d'un vainqueur peut-être arrêtant la colère, - Un jour il lui tendra de suppliantes mains, - Méritez qu'on l'épargne, et devenez humains. - - UN SOLDAT. - - Mon père est enterré: va le joindre, bon homme. - - PULCRINE. - - Bourreaux! tigres! comment faut-il que je vous nomme?... - Immolez-nous ensemble. - - LES SOLDATS. - - Armes bas, ou la mort! - - CANDOR, _à sa famille_. - - Attachez-vous à moi ... Dieu! rends mon bras plus fort - (Aux soldats.) - Non, non, n'espérez pas que l'effroi nous sépare... - Voilà ton lot, brigand! voici le tien, barbare! - Mords la poussière, infâme! expire ici, bourreau! - - PULCRINE. - - O cher époux! ton sang jaillit sous leur couteau... - - LES SOLDATS. - - Courage! baîllonnons son insolente bouche, - Amis, et qu'en trophée on le lie à sa couche; - Et qu'il raconte aux morts les consolations - Que va goûter sa veuve en ses afflictions. - Nous, soupons à ses frais! buvons à nos prouesses! - Et vivent les Tarquins de toutes les Lucrèces! - - * * * * * - - Un voile alors cacha le courroux allumé - De la pudeur luttant contre un Mars enfumé; - Scène dont les humains raillent l'horreur extrême, - Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même. - La féroce Ironie, en des plaisirs affreux, - Mêlait le sang au vin, les cruautés aux jeux, - Et Rome, en tous ses murs ouverts à la rapine, - Étalait les horreurs des foyers de Pulcrine. - Déja par-tout le feu, qui court de seuil en seuil, - Vole au sein de la nuit, teint de pourpre son deuil: - Et de la triste Rome illuminant les rues, - Éclairant des vainqueurs les légions accrues, - Sa lueur sur le Tibre ondoie avec les flots. - - Une femme accourait, poussant mille sanglots; - Sa main guide un enfant: elle a fui sa demeure, - Et sur l'arc d'un vieux pont, marche, s'arrête, et pleure. - C'est Pulcrine et son fils, d'un pas épouvanté - Traversant les débris de la vaste cité; - Pulcrine, qui fuyant et bourreaux et victimes, - Lève ses yeux, frappés de l'image des crimes, - Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs, - Paraît une ombre pâle, échappant aux enfers. - - -PULCRINE ET SON ENFANT. - - L'ENFANT. - - Ma mère, où nous sauver? la ville est toute en flamme... - D'où vient que tu souris? - - PULCRINE. - - Quel trouble émeut ton ame? - Le seuil de nos foyers, qui rassurait nos cœurs, - Ne fut pas un abri respectable aux vainqueurs: - N'en ont-ils pas rompu la barrière sacrée? - A quels dangers plus grands serais-je ici livrée? - Où verrai-je mon père, où verras-tu le tien? - Tous deux percés de coups ... tous deux mourants... Eh bien! - Au milieu du carnage on épargna nos têtes... - Ne redoute que moi ... mes mains sont toutes prêtes - A te ravir encor ta mère, ton appui... - Dieu! qu'osé-je penser?... O cruelle!... Va, fui! - Évite une insensée, et fuis mes violences, - Cher petit enfant! - - L'ENFANT. - - Dieu! quels regards tu me lances!... - Tes yeux toujours si doux, si caressants, hélas! - M'ont plus épouvanté que les yeux des soldats. - - PULCRINE. - - Ne pleure pas ... tes pleurs importunent ta mère... - Va, va te consoler dans les bras de ton père: - Il t'aime, il nous sourit; son aimable bonté - Jamais pour tes erreurs n'eut de sévérité: - C'est pour nous rendre heureux qu'il agit, qu'il respire; - Et quand nous soupirons sa tendresse en soupire... - N'est-il pas vrai, Candor, modèle de vertu? - Cher époux, réponds-moi... - - L'ENFANT. - - Ma mère, ou le vois-tu? - - PULCRINE. - - Oui, Candor, hâtons-nous de sortir de la ville: - Ta fidèle équité cherche un séjour tranquille... - La guerre menaçante approche de ces murs; - Nous trouverons aux champs des asyles plus sûrs: - Des mœurs de l'âge d'or nous reverrons la trace. - Tu te plais à Tibur, où se plaisait Horace: - L'amour, la poésie, et le doux soin des fleurs, - Sous d'agrestes abris enchanteront nos cœurs. - Viens ... faisons à mon père approuver ce voyage; - Les vieillards à leur toit sont attachés par l'âge. - - L'ENFANT. - - A qui parles-tu donc? - - PULCRINE. - - A ton père... - - L'ENFANT. - - Il est mort. - - PULCRINE. - - Mort! qui?... perds-tu l'esprit?... Non, mon enfant, il dort. - Regarde ... pour jamais il dort sur la poussière... - Son corps est tout sanglant, et ses yeux sans lumière, - Ses yeux, hélas! témoins de mon horrible affront... - Misérable! où cacher l'opprobre de mon front?... - Candor, en expirant tu reçus ma promesse... - Je ne trahirai point ma gloire et ta tendresse. - L'outrage qui me souille est ignoré de tous; - Et victime après toi de ton amour jaloux, - Dans l'éternel oubli dérobant notre injure... - Vois ces ondes ... entends le Tibre qui murmure... - La Mort, qui sous ce pont roule au milieu des flots, - M'ouvre leur vaste lit... C'est là qu'est le repos. - - L'ENFANT. - - Ah! pourquoi coupes-tu ta belle chevelure, - Ma mère? - - PULCRINE. - - O longs cheveux! inutile parure! - La main de mon époux se plut à vous tresser; - C'est autour de mon fils qu'il faut vous enlacer... - Liez d'un nœud fatal et l'enfant et la mère... - Pourquoi vivrions-nous? pour traîner sur la terre - Les hideux souvenirs d'un père assassiné, - D'un époux expirant, et d'un lit profané; - Pour craindre de nos nuits la solitude sombre, - Pour détester nos jours plus que l'horreur de l'ombre.. - Que suis-je? que serai-je? et mon fils malheureux, - Pourquoi vit-il?... Tout fut, tout sera sans nous deux. - O fleuve, dans ton cours emporte notre vie! - - L'ENFANT. - - Vas-tu donc te jeter?... ciel! en as-tu l'envie?... - Sur le bord de ce pont ne t'incline donc pas... - Tu m'entraînes ... je tremble... - - PULCRINE. - - Ah! reste entre mes bras, - Reste, mon pauvre enfant! qu'est-ce qui t'épouvante? - - L'ENFANT. - - Ce pont, cette eau profonde, et ta voix gémissante. - - PULCRINE. - - Ce bord te fait frémir ... viens, viens t'asseoir ici... - Tu recules!... - - L'ENFANT. - - Mon Dieu! ne souris pas ainsi. - - PULCRINE. - - Moi, sourire! Eh pourquoi? quand l'horreur m'environne. - Vois cet embrasement qui sur les eaux rayonne... - Il dévore nos biens, nos temples, nos palais... - O mon mari! mon père! ô douleurs! ô forfaits! - Pardonne, cher Candor! mais je ne peux te suivre: - L'amour de notre enfant me force encore à vivre... - Mais non, je te rejoins, j'obéis à ta voix! - Le sein de l'Éternel nous recevra tous trois. - - L'ENFANT. - - Arrête!... oh! par pitié!... - - PULCRINE. - - Ton père nous appelle. - - * * * * * - - Elle dit, prend sa course, et, mère trop cruelle, - Dans le fleuve avec lui tout-à-coup s'élançant, - Pousse un cri vers les cieux, et tombe en l'embrassant. - On vit long-temps sa robe, en flottant sur les ondes, - Les soutenir luttant sur les vagues profondes, - Leurs mains battre les flots rougis des feux lointains, - Disparaître; et le Tibre engloutit leurs destins. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT DIXIÈME. - - -SOMMAIRE DU DIXIÈME CHANT. - - Entretiens des chefs de l'armée Luthérienne dans les environs du - château Saint-Ange. Mort d'une vieille femme, que pousse sa - dévotion à porter des aliments au Pape, qu'elle croit affamé - dans le fort gardé par les soldats de _Bourbon_. Soulèvement du - parterre infernal: apparition de _Xiphorane_, envoyé aux démons - spectateurs par _Théose_, suprême ordonnateur du monde. Dialogue - entre le sage _Agathémi_ et _André Doria_, sur les côtes de - _Gênes_. Liberté rendue à cette ville par le héros qui en fut - nommé prince. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT DIXIÈME. - - CEPENDANT le temps vole; et la scène qui change - Présente un double aspect au pied du fort Saint-Ange: - Au sein d'un pavillon, qui s'ouvre d'un côté, - D'un festin militaire éclate la gaîté: - L'autre part du théâtre offre une large place - Dont les travaux d'un camp cernent au loin l'espace: - Cette publique enceinte est le marché mouvant, - Où la troupe et le peuple à toute heure arrivant, - Au gré de leurs besoins achetent les denrées. - Un long pieu qui suspend des toiles déchirées - Est l'abri d'une vieille, humble et simple d'esprit, - Mais qui des maux du temps porte un cœur tout contrit. - Assise dans un coin, sous des palais superbes, - Pour substanter sa vie elle vend quelques herbes: - Fille d'un artisan, qu'a nourri son métier, - Cette veuve eut deux fils d'un époux ouvrier; - L'un, pour quelques liards, est mort dans les batailles; - L'autre, en un hôpital, périt sans funérailles: - Seule, âgée, en des murs dévastés par la mort, - Sa tranquille vertu confie à Dieu son sort: - Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière. - Un manuel des saints, recueil de la prière, - D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux; - Mais depuis qu'un long âge a fatigué ses yeux, - Sa mémoire retrace à ses pensers fidèles - Les psaumes qu'elle chante et l'éclat des chapelles. - L'accent qu'adresse aux cieux sa tremblotante voix - N'y monte pas moins haut que l'_oremus_ des rois; - Et dans son rang abject, des hommes oubliée, - Aux anges du Seigneur elle se sent liée. - Non loin de cet objet triste et religieux, - Sous leur tente dressée, en leur banquet joyeux, - Des chevaliers buveurs, fêtant leur table ronde, - Se vantaient leurs exploits, sources des pleurs du monde. - Alarçon est entre eux, scélérat sans terreur, - N'adorant d'autre Dieu que l'or et l'empereur, - Et qui, geolier cruel des captifs de son maître, - De Rome, en sa prison, tient aujourd'hui le prêtre: - Lui seul, dur instrument, mérita qu'autrefois - Charles-Quint lui remît la garde de François: - Tel, veillant sur la proie aux chasseurs assurée, - Un chien féroce attend sa part de la curée. - - -ALARÇON, OFFICIERS ALLEMANDS ET ITALIENS, UNE VIEILLE FEMME. - - PREMIER OFFICIER. - - Que fait dans son château le bon pape Clément? - - ALARÇON. - - Ce vicaire infaillible est un homme qui ment. - - DEUXIÈME OFFICIER. - - Tu parles sur ce ton du prince de l'église! - - ALARÇON. - - Clément est un vrai saint, si la peur canonise: - Car jamais nul chrétien, devant les empereurs, - Ne fut mortifié par autant de terreurs. - Ses cardinaux et lui font les dignes apôtres: - Mais le dieu de Madrid, sourd à leurs patenôtres, - Charle, est pour eux le diable, et j'en suis le suppôt. - - TROISIÈME OFFICIER. - - Vous vous trompez: au fond Charles-Quint est dévot; - Et, contrit des malheurs du pape qu'on assiége, - Fait des processions pour que Dieu le protège, - Et que l'aide des cieux délivre ses élus - Des fers.... - - ALARÇON. - - Qu'un mot de lui soudain aurait rompus. - Notre empereur auguste est rusé politique: - Il veut punir Clément de sa démarche oblique, - Et retirer sur-tout du prix de sa rançon - De quoi payer nos gens qui l'ont mis en prison: - Ainsi tout le trésor des dîmes, des croisades, - Va solder à ses frais nous et nos camarades. - - QUATRIÈME OFFICIER. - - Les voyez-vous là-bas, montés sur des tréteaux, - Se réjouir, couverts d'habits sacerdotaux? - Les uns portant l'aumusse, et les autres l'étole, - Des acteurs de la messe entre eux jouer le rôle, - Et répandre à grands flots des bénédictions - Sur un peuple qui rit de leurs immersions? - - ALARÇON. - - Ces hommes-là, du moins, se font prêtres pour rire: - J'aime leur bonne foi. - - CINQUIÈME OFFICIER. - - Pour Clément quel martyre - S'il voit, la crosse en main, de chapes habillés, - Les soldats travestis devant les saints raillés. - - ALARÇON. - - Ce n'est pas d'aujourd'hui que la mitre, et le casque, - Sont sur les mêmes fronts: chaque temps, chaque masque. - - SIXIÈME OFFICIER. - - Quel objet enchâssé montre-t-on en passant - Aux femmes que je vois sourire en rougissant? - De quelque anachorète est-ce un cordon qui brille? - Cette mère qui fuit en écarte sa fille; - Et les moins chastes sœurs n'osent le regarder: - Qu'a donc cet attribut pour les intimider? - - SEPTIÈME OFFICIER. - - L'Eglise étale ainsi des reliques secrètes - A la crédulité qui grossit ses recettes. - - ALARÇON. - - Elle a, par-dieu, raison! Clément nous paîra mieux. - La disette le presse, et, grace à mes bons yeux, - Il n'échappera pas à notre surveillance - Qu'il n'ait de notre armée acquitté la dépense. - - * * * * * - - Ils disaient, et riaient: près du réduit guerrier, - Pour son pape martyr la vieille est à prier: - Sur la foi des récits elle croit qu'on l'affame, - Et prend tout à la lettre, étant du peuple, et femme. - - -LA VIEILLE FEMME, LE PAPE CLÉMENT, ALARÇON, ET DES SOLDATS. - - LA VIEILLE. - - Si mon cœur charitable, en mon abaissement, - Aux regards du Très-Haut a su plaire un moment, - Daigne, ô vierge éternelle! ô toi, que Dieu fit mère, - Et toi, leur doux Jésus, délivrer le saint-père! - Qu'il était noble et beau, quand, debout aux autels, - Il célébrait vos noms en des jours solennels! - Dans les fers maintenant la famine le tue. - Mettons en ce panier des fruits, une laitue; - Et s'il vient nous bénir du haut de ses remparts, - Rodons, et par un signe attirons ses regards.... - Si la garde me prend, voici ma dernière heure.... - Mais, en servant le ciel, qu'importe que je meure! - Mon Dieu! dans les périls que j'ose ici tenter, - Dirige ma faiblesse et daigne m'assister! - On court ... ah! la frayeur me trouble les entrailles.... - C'est le pape!.... à l'écart glissons sous les murailles. - - CLÉMENT, _sur les remparts_. - - Mes doigts bénis n'ont plus d'effet sur les soldats. - Ah! que vois-je? quelqu'un nous fait signe d'en-bas... - C'est une pauvre vieille.... on use de son zèle - Pour m'adresser peut-être une heureuse nouvelle.... - Jetez-lui quelque fil vers ce mur écarté.... - Bon! tirez son panier.... Ciel! on l'avait guetté, - On le saisit. - - UN SOLDAT, _en bas, à la vieille_. - - Coquine! - - LA VIEILLE. - - Ah, Dieu!... miséricorde! - - LE SOLDAT. - - Vieille bigote, viens! ce fil sera ta corde. - - ALARÇON, _dans sa tente_. - - Quelle clameur entends-je?... et qui peut dans ces lieux - Faire entrer ces soldats armés et furieux? - - LE SOLDAT. - - Commandant, cette femme a bravé la consigne. - Sous les murs assiégés elle a passé la ligne, - Pour offrir saintement à votre prisonnier - Le légume et les fruits saisis dans ce panier. - - ALARÇON. - - Ah! maraude, reçois le prix de ton offrande. - - LA VIEILLE. - - Grace, grace, seigneur! mon âge.... - - ALARÇON. - - Qu'on la pende. - Et n'interrompez plus notre joyeux repas. - - LA VIEILLE. - - O Dieu, mort sur la croix, ne m'abandonne pas! - - CLÉMENT, _du haut du fort Saint-Ange_. - - On sort du pavillon.... C'est elle qu'on ramène... - Je vois, je reconnais le soldat qui la traîne.... - Cette pauvre dévote est dupe de sa foi, - Et pour monter au ciel se fait pendre pour moi. - Mais peut-être il nous faut cette victime à Rome. - Pour qu'au rang des martyrs la légende la nomme: - Parfois un tel exemple, en exaltant les cœurs, - A soulevé lui seul mille poignards vainqueurs. - - * * * * * - - Par ces mots inhumains la voix pontificale - Tout à coup suscita la rumeur infernale: - On n'écouta plus rien; et la colère aigrit - Les Démons, inventeurs du catholique esprit: - Ils craignirent qu'un trait du tableau satirique - Ne fît trop mépriser l'ouvrage œcuménique; - Et contre les acteurs le bruit recommençant - Fit du cirque un chaos par-tout retentissant. - Le noir gouvernement des princes de l'abyme - Déchaîna ses vengeurs: «O blasphêmes! ô crime! - «Quoi! s'écria l'un d'eux, c'est peu que d'endurer - «Un style âpre et méchant, propre à nous torturer, - «Le sacrilége auteur de la pièce nouvelle - «De nos productions raille ici la plus belle, - «La papauté! Veut-on, qu'irrité de ce jeu, - «Dieu redouble aux enfers les supplices du feu? - «Nous ne croyons à rien, mais nous voulons qu'on croie. - «De l'Inquisition que le gril se déploie; - «Et brûlons Mimopeste, écrivain inspiré - «Pour avilir le pape et le culte sacré. - «Oui, même à l'Éternel son drame fait injure... - «Comment put-il tromper l'inquiète Censure, - «Dont, pour le bien de tous, les rigoureux ciseaux - «Devaient d'un acte infâme ôter tant de morceaux? - «Quel excès de licence épouvantable, impie! - «Et jusques à ce jour ici même inouie! - «Craignons que cent carreaux ne tombent à-la-fois; - «Démons, prosternons-nous, signons-nous d'une croix!» - Les seigneurs infernaux, monstres d'hypocrisie, - Les diablesses sur-tout, tombant en frénésie, - Et qui, faibles d'esprit, mais robustes de corps, - Aiment tant à passer des péchés aux remords, - Dévotes par vapeurs, chrétiennes par vengeance, - Tous de l'auteur alors demandaient la sentence. - Mais, ô cris! le théâtre, aussitôt agité, - Ouvre à grand bruit au jour sa vaste sommité; - Et blanchissant le gouffre, une vive lumière - Décolora le cirque et l'assemblée entière. - Tel qu'on voit se ternir et se défigurer, - (Si le petit au grand se laisse comparer) - Un concours de Phrynés, que la nuit et la danse - Rassemblent aux flambeaux, brillantes d'élégance; - Quand l'aurore se lève, accourt, et fait glisser - Un rayon du matin, prompt à les éclipser, - Tous les apprêts fleuris des trompeuses bergères - Tombent; l'aube fanant leurs roses mensongères, - Sur leurs fronts abattus de lascives fureurs - De leur fard qui s'écoule efface les couleurs: - Tel cet éclat, perçant les voûtes de la salle, - Rendant son or plus triste, et son lustre plus pâle, - Et des lampions morts effaçant la splendeur, - Des princesses d'enfer mit à nu la laideur. - - Par THÉOSE envoyé, cependant Xiphorane, - Ministre ailé, descend; et son front diaphane - Rayonne couronné d'un azur lumineux; - De la nacre et de l'or ses ailes ont les feux: - C'est lui qui, des mortels tranchant les destinées, - Frappe de coups subits les ames étonnées. - «O noirs Démons, dit-il, en votre nuit plongés, - «Des querelles de Dieu qui vous a donc chargés? - «Son règne est au-dessus des traits de la satire. - «En vos dépits amers il permet qu'un vain rire - «Console follement votre malignité - «Du pouvoir éternel de sa divinité. - «Eh! que sont devant lui les dogmes de la terre? - «Des voiles mensongers, où sa splendeur s'altère. - «Le Sacerdoce aveugle et son zèle imposteur - «Le cache à la Raison, qui le révèle au cœur. - «Aux plus grossiers humains la Nature l'atteste - «Mieux que la chaire antique aux peuples si funeste; - «Et l'image formée au gré de vains discours - «Ne figura jamais CELUI QUI FUT TOUJOURS. - «Raillez vos cultes faux; le pape est votre ouvrage. - «Vos jeux au Créateur ne font aucun ombrage: - «Il les voit de trop haut; et vous ne pourriez pas, - «Vils esprits de l'enfer, l'atteindre de si bas.» - - Il dit: et le parterre, à ces hautes paroles, - Sentit avec chagrin que ses drames frivoles - Ne sauraient alarmer le suprême pouvoir - Du grand dominateur qu'on ne peut émouvoir. - L'esprit qui suscitait la Censure invoquée - Vit sa fausse rigueur honteusement moquée: - Et Xiphorane alors, remontant vers le jour, - Referma le sommet du nocturne séjour. - Mais, blessés du rayon qui perça leurs ténèbres, - Les Démons quelque temps, sous leurs voûtes funèbres, - Restèrent sans oreille, et sans yeux, et sans voix: - Le grand THÉOSE, auteur du monde et de ses lois, - Qui, dans l'espace immense, anime et pulvérise, - Rappela l'épouvante en leur ame surprise. - Ainsi, quand tout-à-coup l'atteinte d'un fléau - Nous glace, et tourne enfin notre œil vers le tombeau, - Si de l'éternité la lumière soudaine - Éclaire le néant de notre vie humaine, - Nous frémissons d'abord; mais tant d'objets pressants - Nous rendent aux erreurs dont nous flattent nos sens, - Qu'à nous-mêmes ravis, nous nous livrons encore - Au plaisir d'oublier que le temps nous dévore: - Ainsi de leur effroi la morne impression - Arrêta peu le cours de leur illusion, - Puissance qui charma l'assemblée idolâtre - Par les nouveaux effets des ressorts du théâtre. - - Où sont-ils transportés? au pied des Apennins, - Lieux où coulent en paix les vertueux destins - Du libre Agathémi, dont la sagesse extrême - Pour empire a l'espace, et pour dais le ciel même. - Sa grotte est sur des bords que vient de traverser - Un héros voyageur, accourant l'embrasser: - C'était André Dorie, homme de qui ce sage - Prévit un jour la gloire en voyant son visage; - Intrépide guerrier, habile sur les mers - A dompter du destin les orages divers; - Et selon qu'il servit ou l'Espagne, ou la France, - De leur sort à son gré décidant la balance: - Génois indépendant, qui, fier en ses discours, - Fut trop républicain pour être aimé des cours; - Mais qui, par son génie errant toujours sur l'onde, - Conquit sa liberté, bien si rare en ce monde! - - -ANDRÉ DORIE, AGATHÉMI. - - ANDRÉ DORIE. - - Heureux Agathémi, tranquille sur ces monts, - Exempt des soins nombreux où nous nous consumons, - Des hauteurs de la cime où le ciel vous éclaire, - Vous regardez en paix les fureurs du vulgaire, - Et n'êtes plus ému des troubles des cités. - - AGATHÉMI. - - Ah! trop sensible encore à leurs adversités, - Je ne suis point un sage; et les malheurs de Rome - M'ont tristement prouvé que je ne suis qu'un homme. - Zélé, compatissant, je crus les prévenir; - Inutile pitié, dont on m'a su punir! - - ANDRÉ DORIE. - - Expliquez-vous. - - AGATHÉMI. - - Hélas! un peu d'expérience - Des maux de l'avenir m'a donné la science; - Clarté de la raison, et qui me rend devin, - Sans miracle, et sans être un prophète divin. - Mes yeux contemplaient Rome, et prévirent l'orage. - Eh! qui, sans apporter nul obstacle au ravage, - Verrait d'un feu subit l'étincelle partir - Sur des murs, à ses yeux, prêts à s'anéantir? - J'ai couru, j'ai crié, présagé les désastres: - On m'a cru le jouet du délire et des astres, - Et, jeté dans les fers, l'ombre d'une prison - A soudain étouffé la voix de ma raison. - Mais trop tôt les vainqueurs détrompèrent la ville! - D'Orange, me tirant de mon obscur asyle, - Me présenta de l'or, qui ne put me toucher, - Me demanda mon nom, que je voulus cacher; - Heureux qu'on m'ignorât, fier de ne pas me vendre. - Hélas! à mes rochers je revins donc me rendre, - Pour jamais convaincu par mes oracles vains - Que sans fruit la sagesse avertit les humains. - - ANDRÉ DORIE. - - C'est ainsi que, dit-on, le front couvert de cendre, - On voyait d'Israël les inspirés descendre, - Prédisant à Sion l'ange exterminateur; - Et l'organe de Dieu semblait toujours menteur. - Sans doute votre foi, dans ces monts retirée, - N'a pu voir sans horreur fouler l'arche sacrée, - Et son prêtre investi par des soldats cruels? - - AGATHÉMI. - - Non, je n'ai pas frémi pour de trompeurs autels: - Le pape n'est qu'un prince, et n'est plus un apôtre; - Grand du monde, il s'expose aux revers comme un autre. - Je n'ai craint que pour Rome et pour tous ses enfants, - Près d'être encore en proie à des Goths triomphants. - - ANDRÉ DORIE. - - Je vous croyais un saint, caché dans ce refuge. - - AGATHÉMI. - - Sachez quelle est ma foi; je vous en rends le juge. - Souvent je méditai, dans le calme des nuits, - Le Dieu qui créa tout, et qui fait que je suis. - Ce vrai Dieu, quel est-il, disais-je, et quel mystère - L'offre sous tant de noms aux peuples de la terre? - Soudain, un feu rapide enlevant mes esprits, - Me porta dans les cieux de l'antique Osiris: - Surpris de sa grandeur, j'adorais sa statue; - Mais j'en touchai la base, elle fut abattue; - Et sur les bords du Nil volant de tous côtés, - Je renversai d'un choc trente divinités: - Ce n'est qu'erreur, me dis-je, en fuyant ces images. - Sous le ciel de l'Asie, emporté par deux mages, - Je révérai le feu, crus Bélus immortel; - Lorsque je vis crouler sa table et son autel. - Je revolai plus loin: toujours mêmes exemples. - Lama, le grand Lama périt même en ses temples. - Mais, toujours parcourant l'empire de l'Éther, - Dans l'Olympe des Grecs j'aperçus Jupiter: - J'approche, et sur l'Ida vois se réduire en poudre - L'amant de Ganymède, et son aigle, et sa foudre. - Fatigué, je m'abats sur de noires forêts; - J'y trouve un dieu guerrier, le puissant Theutatès: - Ma main ose sonder ce colosse homicide; - Il se brise, et son chêne écrase le druide. - Fausse idole! me dis-je, en échappant des bois. - Montons à ce Calvaire, où rayonne une croix; - Mon esprit s'éclaira; je vis, à sa lumière, - Se pourrir des débris qui tombaient en poussière, - Et, frappé d'une voix, dans les airs j'entendis: - «Nul mortel n'a reçu la clef du paradis.» - Éperdu dans ma course, et l'ame épouvantée, - Je revins à ma fange, et rampais en athée: - La raison me cria: «Les superstitions - «Cachent un Dieu, présent dans ses créations. - «Les sphères, les soleils, ouvrages périssables, - «L'homme, les animaux, divinités des fables, - «N'ont aucun de ses traits inconnus en tout lieu. - «Tu ne peux te connaître; et veux connaître Dieu! - «Ah! pour le mesurer que peut ton court génie, - «Imperceptible anneau de la chaîne infinie?» - Le savoir et le vrai m'ont prêté leur appui: - Sans comprendre mon Dieu, je comprends jusqu'à lui: - Et, mon esprit planant au-dessus des idoles - Que nous peint le mensonge en de vaines paroles, - Devant le Créateur, plein d'amour et d'effroi, - J'abaisse mon orgueil, je me tais, et je croi. - - ANDRÉ DORIE. - - Ah! cultivez long-temps, sans qu'aucun soin vous presse, - Ces augustes pensers, doux prix de la sagesse: - Vous ferez envier votre noble repos - Aux hommes tels que moi, qu'on appelle héros; - Et qui, s'embarrassant de respects misérables, - Ne servent pour seuls dieux que des rois leurs semblables; - Et de leur inclémence éprouvant le danger, - De culte chaque jour sont contraints à changer. - - AGATHÉMI. - - J'ai su que des jaloux, vous nommant un rebelle, - Privent François-Premier du fruit de votre zèle, - Et qu'à son ennemi vous portez vos secours. - Le mérite est en butte aux intrigues des cours. - - ANDRÉ DORIE. - - Ma vengeance s'apprête; et ma voix souveraine - Contre le joug français demain soulève Gêne: - Au nom de Charles-Quint, en prince fortuné, - Je ferai refleurir les murs où je suis né. - - AGATHÉMI. - - De votre noble cœur ce dessein est bien digne; - Mais faites plus; rendez votre nom plus insigne: - Foulez aux pieds les rangs; et dans votre cité - Rappelez en ces jours l'antique Liberté; - Et que, de l'Italie étonnant les provinces, - Un tel bienfait vous place au-dessus des grands princes. - - ANDRÉ DORIE. - - Une ville si faible, entre tant d'ennemis, - Défendrait peu les droits qui lui seraient remis. - - AGATHÉMI. - - Au sein d'un vaste état, votre effroi chimérique - Aurait d'autres motifs contre la république: - Et des cœurs les plus droits les principes douteux - Ainsi chassent toujours la Liberté loin d'eux. - La nuit descend des monts: couchez dans ma demeure; - Et lorsque du matin luira la première heure, - Vous partirez, ému d'un espoir bien plus grand, - Que celui dont s'enivre un prince, un conquérant. - Vous les surpasserez; croyez-en mon présage: - Mon œil juge du cœur sur l'aspect du visage. - - * * * * * - - Tels que d'un voyageur mille aspects variés - Ravissent chaque jour les regards égayés; - Tel de l'acte qui court le rapide passage - Sans cesse au spectateur produit une autre image. - Il admire à cette heure un des beaux monuments, - De la superbe Gêne antiques ornements, - Un port, où se miraient des galères rangées, - Fières de cent lauriers dont elles sont chargées. - Le généreux Dorie, assemblant les soldats, - Les nobles, et le peuple, et les vieux magistrats, - Maintenant souverain des murs qui l'ont vu naître, - En chassa les Français, et seul y parle en maître. - Parmi les habitants dont il reçoit l'accueil, - Vrai héros, son maintien n'affecte aucun orgueil. - Déja les courtisans, dont il est l'espérance, - Le caressent des yeux, se courbent par avance: - D'autres lui souriant, plus timides flatteurs, - Des mouvements de tous ne sont qu'imitateurs; - Quelques-uns, désertant leurs partis avec peine, - Le vantent d'autant plus qu'ils couvent plus de haine; - Et le peuple, en tous temps jouet des factieux, - De ses destins futurs alarmé, curieux, - Applaudit en espoir aux décrets que vient rendre - Le vainqueur, dont enfin la voix se fait entendre. - - ANDRÉ DORIE. - - O citoyens! Dorie est issu parmi vous: - A l'enfant de vos murs vos hommages sont doux. - Je ne veux point, ingrat à mes destins propices, - Par mon ambition avilir mes services, - Et, pour un titre altier vous vendant mes exploits, - Fonder l'orgueil d'un trône, et non l'honneur des lois. - La douce liberté, seule loi naturelle, - De tous les cœurs humains est la pente éternelle: - L'erreur même en est chère, et j'en ai pour garants - Tant d'autels érigés aux fléaux des tyrans. - La voix des temps passés répète à notre oreille: - «L'homme est toujours divers, Thémis toujours pareille.» - Qu'à l'homme donc jamais vos droits ne soient remis; - Et qu'ils restent fixés dans la main de Thémis. - Hardis navigateurs, craignez-vous les naufrages? - Dans une république il est beaucoup d'orages: - On y craint les partis dont la haine et l'amour - De tous leurs chocs bruyants ont pour témoin le jour. - Mais, sous les fers d'un seul, comptez, comptez le nombre - Des victimes d'état qu'on étouffe dans l'ombre. - Opposez donc toujours, sous vos fiers étendards, - Aux ennemis le glaive, aux tyrans les poignards. - Soyez libres, Génois! et préférez pour l'être - La pauvreté, la mort, au joug honteux d'un maître; - Et j'aurai de ma tombe, heureux libérateur, - Fait un sinistre écueil à tout usurpateur. - - * * * * * - - Dans Gênes, à ces mots, la voix de la patrie - Frappa les cieux, les mers, du grand nom de Dorie: - Et sur un vieil amas de cent chaînes de fer, - S'assit la Vertu libre. Elle étonna l'enfer. - - - - - LA PANHYPOCRISIADE. - - CHANT ONZIEME. - - -SOMMAIRE DU ONZIÈME CHANT. - - Tableau de l'intérieur des mers. Entretiens de la _Méditerranée_ - et d'un _Phoque_. Dialogue d'un _Requin_ et d'un _Esquinéis_, - qui le conduit sur les bords Algériens, où se livre une bataille - navale. Repas des monstres marins, qui se nourrissent de la chair - des soldats de _Charles-Quint_ et de _Barberousse_. La scène - change de face, et le festin des poissons devient la cause du - triomphe de l'empereur: ce spectacle remplit l'intermède, à la - suite d'un dialogue entre la _Méditerranée_ et la _Métempsycose_. - Scène satirique de _Pasquin_ et de _Marphorius_ à ce sujet. Rome - disparaît. Les côteaux de Meudon présentent aux spectateurs la - demeure de _Rabelais_, qui, visité par la _Raison_, lui offre, - dans ses miroirs magiques, l'image des extravagances du siècle. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT ONZIÈME. - - SOUVENT l'illusion produite en nos théâtres, - En promenant nos yeux sur les ondes bleuâtres, - Les amuse à l'aspect des écueils menaçants, - De la vague qui roule en bouillons blanchissants, - Et de l'humide plaine, empire des orages, - Où les vaisseaux guerriers conjurent leurs naufrages; - Jusqu'ici nul tableau de l'abyme des mers - N'a plongé nos regards au sein des flots amers, - Et dans leur nuit verdâtre, à demi-transparente, - Montré le fond du gouffre et son eau dévorante - Rongeant avec lenteur ces rochers écumants, - Du grand corps de la terre antiques ossements, - Appuis long-temps creusés par des masses liquides, - Où flottent en suspens ses entrailles avides, - Et qui, brisés, fondus, en ses flancs sulfureux - Entraînent des cités et des états nombreux. - C'est donc là, c'est au fond du maritime empire, - Qu'un nouvel intérêt agit, marche, et respire. - La Méditerranée, en un palais d'azur, - Tapissé de rubis, et de nacre, et d'or pur, - Fille de l'Océan, épouse du Bosphore, - Dont l'hymen l'enrichit des tributs de l'aurore, - Inquiète, voit fuir tout son peuple nageant. - Ses poissons, revêtus d'émeraude et d'argent, - Soufflent de leurs nazeaux l'onde élevée en gerbes: - Les uns, en déployant leurs avirons superbes, - Imbus des feux du jour qui frappe leur émail, - Éclairaient les berceaux de l'algue et du corail; - Les autres serpentaient sous des torrents de fange - Dont cent fleuves troublés versent l'affreux mélange, - Et de leur lit obscur sondant la profondeur, - D'une croupe luisante éteignaient la splendeur: - Mille autres se plongeaient dans les plus noires urnes - Que recèlent des mers les cavernes nocturnes. - Poursuivi d'un requin, un phoque monstrueux, - Lui-même épouvanté, portait l'horreur entre eux. - - -LA MÉDITERRANÉE, LE PHOQUE, LE REQUIN ET L'ESQUINÉIS. - - LA MÉDITERRANÉE. - - Pourquoi viens-tu troubler les peuples de mon onde, - Phoque étranger? où tend ta course vagabonde? - Nul enfant de ta race, aussi grand que tu l'es, - N'avait encor touché le seuil de mes palais. - - LE PHOQUE. - - Je suis né sous le pôle, où d'éternelles glaces - Couvrent des mers du nord les immobiles faces: - Mais la guerre, la faim, les harpons des pêcheurs, - De ma froide patrie ont accru les rigueurs: - J'ai fui, j'ai traversé la région humide, - De l'onde hyperborée à l'onde où l'Atlantide, - Terre qui nourrissait des animaux humains, - Sur ses écroulements nous fraya des chemins. - Je ne te dirai pas, secourable déesse, - Quels périls en nageant m'ont attaqué sans cesse, - De quels dragons hideux l'essaim vint m'assiéger, - Comment de gouffre en gouffre il m'a fallu plonger, - Et traversant des eaux l'abyme sans mesure, - Fuir la dent ennemie, ou chercher ma pâture. - Allais-je, quand les vents brisaient les flots moins clairs - Jouïr sur quelque bord de l'aspect des éclairs, - M'échauffer au soleil qui dorait un rivage; - Bientôt l'homme, accourant, me chassait de la plage. - Tu sais de leur compagne, et de leurs jeunes fils, - Combien tous mes pareils sont tendrement épris: - La mienne me suivait: un tourbillon avide - Tous deux nous saisissant d'une force rapide, - L'a jettée au plus bas de ces lits souterrains - Où grondent les volcans sous les gouffres marins, - Où des monstres, rampant sous la vague profonde, - Dorment appesantis au sein caché du monde. - Moi, dans les grands déserts de l'humide séjour, - Seul, errant, je tentais mille écueils chaque jour. - J'abordai ces grands rocs, jadis impénétrables, - Que rompit l'Océan de ses pieds redoutables, - Lorsque de ton royaume il ouvrit les sentiers, - Et divisa d'un choc les continents entiers, - Portes de l'occident, ton antique passage: - Là, heurté d'un requin, affamé, plein de rage, - J'ai vu se présenter la mort entre ses dents.... - Il me suit.... le voilà qui fend les flots grondants! - Déesse! sauve-moi dans tes grottes obscures. - - L'ESQUINÉÏS. - - Ce phoque aura trouvé quelques retraites sûres; - Croyez en votre guide: allons, seigneur Requin, - Chercher quelque autre proie, et nous repaître enfin. - - LE REQUIN. - - O chétif animal! ta fausse clairvoyance - A par trop de détours lassé ma patience, - Et la proie échappée à nos empressements - De mon ample estomac irrite les tourments. - L'immensité des mers est-elle dépeuplée? - Toi-même crains ma gueule à six rangs dentelée. - - L'ESQUINÉÏS. - - Près de votre grandeur sous qui tremblent les eaux, - Seigneur Requin, je suis au rang des vermisseaux: - Mais j'éclaire pour vous les routes de l'abyme: - Si votre abord les trouble, est-ce donc là mon crime? - Quand de son grand œil creux ce phoque vous a vu, - Il a fui le trépas qu'il a soudain prévu: - Ses rames et ses pieds ont triplé de vîtesse. - La force est votre lot; le mien est la souplesse; - Et vous vous perdriez, mon puissant protecteur, - En arrachant la vie à votre conducteur. - Aux aveugles transports de vos besoins voraces - Je sers d'avant-coureur dans ces vastes espaces, - Où brillent devant vous, en fanal radieux, - Mon dos rayé d'azur, et l'iris de mes yeux. - - LE REQUIN. - - Tais-toi, flatteur; et plonge. On ne voit que reptiles - S'unir aux grands poissons, et se prétendre utiles. - Fille de l'Océan, j'implore tes secours! - Mes entrailles à jeûn grondent depuis deux jours. - - LA MÉDITERRANÉE. - - Colosse dévorant, si tes larges nageoires, - Si le vaste museau recouvrant tes mâchoires, - Si ta masse pesante, en flottant avec bruit, - N'annonçaient pas la mort à tout ce qui te fuit, - Insatiable au fond des eaux que tu traverses, - Tu détruirais des mers les familles diverses. - Mais cours où tes pareils sont déja réunis, - Tourne tes yeux ardents vers Alger et Tunis, - Des bipèdes guerriers, rois, empereurs, corsaires, - Terrestres animaux, l'un de l'autre adversaires, - En foule sous mes eaux se jettent demi-morts. - - LE REQUIN. - - Allons boire leur sang! Allons manger leurs corps! - - LA MÉDITERRANÉE. - - Tiens! reconnais la route à ces sanglantes marques.... - Revois déja ton phoque alentour de ces barques: - Nourris-toi: laisse-lui sa part à ces festins. - L'homme combat là-haut; paix à vos intestins. - - * * * * * - - En achevant ces mots, la sombre Mer le pousse - Aux bords où les rameurs du fameux Barberousse, - Opposés aux rameurs du puissant Charles-Quint, - Préparaient un repas au grand peuple requin. - - -LE REQUIN, L'ESQUINEIS, ET LE PHOQUE. - - L'ESQUINÉÏS. - - Ici, par-là, Seigneur!... fondez sur ce navire - Qui, plein d'hommes vivants, sur les écueils chavire. - Avalez ces gens-ci qui, déployant leurs bras, - Droit en votre gosier nagent la tête en bas. - - LE REQUIN. - - Mes frères, les Requins! souffrez, ne vous déplaise, - Que j'assiste au banquet, et les gobe à mon aise. - Ceux qui sont chauds et nus sont plus appétissants; - Les autres, vrais poissons écailleux en tous sens, - Sous leurs lames d'airain, d'acier qui s'entrechoque, - Résistent en passant à la dent qui les croque. - - LE PHOQUE. - - Oh! quel amas de chair! je me sens étouffer. - - LE REQUIN. - - Descendez en nos flancs: nous digérons le fer. - - * * * * * - - Cependant, au milieu des débris du carnage, - De morses, des dauphins la multitude nage: - Ces monstres comme nous se déchirent enfin, - Voyant d'un œil jaloux la part de leur voisin. - Mais tandis que la proie en leurs gueules arrive, - La Mer, la triste Mer, pousse une voix plaintive; - Hélas! sur tous ses bords, jusqu'au dernier des jours, - Un lamentable ennui l'agitera toujours; - Et des destructions se demandant la cause, - Elle gémit; et parle à la Métempsycose. - - -LA MÉTEMPSYCOSE ET LA MÉDITERRANÉE. - - LA MÉDITERRANÉE. - - D'où vient que dans mes eaux à jamais abymés, - Se dévorent ainsi tant d'êtres animés, - Que mon lit est sans cesse enrichi de naufrages, - Et que mes flots rongeurs, creusant tous les rivages, - Vers l'occident poussés d'un éternel penchant, - Menacent pas à pas tout le globe en marchant? - La vie est fugitive en tout ce qui respire, - Comme le cours de l'onde en mon sein qui soupire, - Où chaque vague, enflée au gré de mes reflux, - Semble dire, je suis! tombe, et déja n'est plus. - Quoi? des créations, si tout est périssable, - Le néant fut-il donc le but inévitable? - - LA MÉTEMPSYCOSE. - - Contemple l'univers dont le double ressort, - Principe de durée, est la vie et la mort, - Il n'est point de néant; rien ne périt; tout change. - Tous les êtres, dans l'ordre où leur chaîne les range, - Objets des mêmes soins en leurs instants divers, - Aux yeux de la Nature également sont chers. - Elle fait circuler le feu dont elle est pleine - Du ver à l'éléphant, de l'huître à la baleine; - Et l'animal, nourri des sucs du végétal, - A la plante à son tour rend l'aliment vital. - Ainsi se variant, l'ame, ni la matière, - Ne consument jamais leur essence première. - Du fond de l'Océan au centre du soleil, - L'une, au gré d'un pouvoir à sa masse pareil, - S'attire, se transforme et ne peut se détruire: - L'autre, enflammant les corps prompts à se reproduire, - Prodigue sa vertu, dans les airs, sous les eaux, - Du dernier des poissons au premier des oiseaux, - De l'humble insecte à l'homme; et ce constant miracle - D'un cercle sans repos présente le spectacle. - Comme en tous temps les nuits succéderont aux jours, - Sur le globe amenés par les mêmes retours; - Comme on voit les saisons, qui s'entraînent sans cesse, - A la terre enlever et rendre sa jeunesse, - Et le même flambeau, qui mesure le temps, - Distribuer l'ardeur de ses rayons constants; - On voit la même flamme, abondante, infinie, - Source d'intelligence à la matière unie, - Passer aux animaux, qui passent à jamais, - Images de leur race immortelle en ses traits, - Et prêter la chaleur aux organes sensibles - Des êtres expirés moules indestructibles. - Ces immuables lois des atômes mouvants - Font naître de la mort tous les germes vivants: - Voilà comment toujours, et semblable, et nouvelle, - Ne s'épuisant jamais, la Nature éternelle, - Dévorante à toute heure, et féconde en tout lieu, - Attestera sans fin la puissance d'un Dieu! - Le plus sublime esprit qu'ait vu le monde encore, - Qui le croirait? un homme; oui, jadis Pythagore, - Réfléchit, révéla ces pures vérités: - Mais les fables, les temps ont voilé ses clartés; - Et la transmission de l'ame universelle - Ne parut qu'un vain rêve au préjugé rebelle. - Sans doute qu'arrêtant les regards indiscrets, - Le divin Créateur veut cacher ses secrets, - Et soulève l'erreur contre la créature - Dont l'œil hardi se plonge au sein de la Nature. - - * * * * * - - Ce discours élevé, peu fait pour nos esprits, - Des démons, nés savants, fut clairement compris; - Et l'applaudissement couvrant la scène entière - De ce brillant systême accueillit la lumière. - Cependant le théâtre, image de nos jours, - En spectacles changeants si varié toujours, - Reproduit aux regards Rome jadis sanglante, - Où du grand Charles-Quint la pompe triomphante - Fournit un intermède au drame suspendu - Dont au gré des démons le fil est détendu. - - Au bruit de la trompette et de la mousquetade, - Paraît de Charles-Quint la noble cavalcade. - Des temples jour et nuit passant dans les palais, - Des bords siciliens porté de dais en dais, - Il revient, orgueilleux du nombre de victimes - Dont sa flotte engraissa les monstres des abymes, - Faire admirer à tous sa magnanimité - En héros de la paix et de l'humanité. - La foule à rangs épais s'étend sur son passage, - Où des arcs triomphaux l'immense échafaudage - Élève jusqu'aux cieux mille emblêmes flatteurs - Arrachés aux cerveaux des Apollons menteurs. - Les géants terrassés par le dieu des tempêtes, - Les Alcides, les Mars, les aigles à deux têtes, - Thémis assise encor sur le trône des lois, - L'Afrique dans les fers pleurant sur son carquois, - Proserpine et Cérès apportant leurs offrandes, - L'abondance et les ris couronnés de guirlandes, - Et les distiques vains par les muses tracés, - Sont les lâches tributs des arts intéressés. - Eux, chargeant de festons des planches et des toiles, - Y peignirent l'olympe, et mille et mille étoiles, - Qui ne trompaient pas mieux que les inscriptions - Où l'empereur se dit l'amour des nations, - L'honneur du monde entier, son soleil, et sa gloire, - Et le premier des dieux consacrés par l'histoire; - Épuisant tous les noms que pourront obtenir - Tous les héros futurs des flatteurs à venir, - Et condamnant ainsi la foule adulatrice - A n'être en les louant que basse imitatrice. - En ordre se suivaient les troupeaux de guerriers, - Blêmes, et las du faix de leurs poudreux lauriers; - Les traits secs et bronzés de leur mâle visage - Attestaient les travaux subis par leur courage; - Et ces tigres, ces ours, nés pour tout ravager, - S'avançaient en moutons soumis à leur berger. - Les chefs, sur des coursiers les plus beaux de la troupe, - Argentés au poitrail, argentés à la croupe, - Caracolaient entre eux, s'admirant plus que tous, - Et fiers de leurs plumets comme les paons jaloux. - Chacun, se rappelant quelques hameaux en cendre, - Croyait sur Bucéphale être un autre Alexandre; - Et de loin leur orgueil saluait d'un souris - Les balcons où venaient s'offrir leurs Thalestris. - Des nombreux fantassins les phalanges plus lentes - Portaient de vingt pays les enseignes sanglantes: - Leurs pas se mesuraient au bruit de leurs tambours. - De la cérémonie augmentant le concours, - Les captifs africains, sous leurs habits mauresques, - Relevaient ces aspects rendus plus pittoresques. - Derrière eux, cheminaient les esclaves chrétiens, - Dont avec trop d'éclat on brisa les liens: - Des veuves saintement portant des croix, des cierges, - Et des filles de Dieu, que l'homme croyait vierges, - Bénissant le vainqueur, s'unissaient pour chanter - Ses modestes vertus qui se laissaient vanter. - Sur des chars qui traînaient d'élégantes altesses, - Squillace, la plus belle au milieu des princesses, - Montrait les lys d'un sein de joie épanoui, - Trésor dont l'empereur avait, dit-on, joui. - Un brillant équipage attirait après elle - L'aimable Bisignan, trahie, et non moins belle; - Épouse d'un vieux prince, elle sut galamment - De son jeune empereur faire un heureux amant: - Mais de lui négligée, et refusant d'y croire, - Du rang de sa rivale elle affecte la gloire, - Et, sur ses diamants, dans ses amples velours, - Semble éclater le prix de ses libres amours. - Un cortége empressé qui suit la favorite - Précède avec splendeur celui de Marguerite, - Fille de Charles-Quint, fruit des baisers secrets - Qui d'une mère pauvre ont souillé les attraits; - L'orpheline Vangest, belle et dans l'indigence, - Chez un comte flamand cachait son innocence: - Son bienfaiteur pervers, courtisan assidu, - Se voulut enrichir aux frais de sa vertu: - Charles-Quint sur ses pas la vit dans une fête, - Et charmé, la voulut revoir en tête-à-tête: - Marguerite naquit de leur lit clandestin, - Et l'illustre empereur illustra son destin: - Mille bouches aussi répétaient à la ronde; - «Hommage à la vertu de ce maître du monde!» - Alarçon et Dugast, de leurs crimes honteux, - Révélaient le salaire en leur luxe pompeux. - Le prince Bisignan, plein d'orgueil en son ame, - Marchait, levant un front rehaussé par sa femme; - Et son génie actif n'attribuait qu'à soi - Tant de gouvernements qu'il obtint de son roi. - Les grands, les chanceliers, les chambellans dociles, - Portaient le globe d'or, le pain, les clés des villes. - Apôtres du seigneur, confessez qu'en ce lieu - Vous rendiez à César ce qu'on ne doit qu'à Dieu: - Marchiez-vous sous le lin, humbles de contenance? - Non, sous des chapes d'or, fiers de votre opulence; - Crossés et mitrés d'or, vous guidiez pesamment - Votre grave empereur comme un Saint-Sacrement. - Les princes de l'état, vos rivaux hypocrites, - Étalaient sous les yeux deux couronnes bénites; - L'une de fer, jadis l'orgueil des rois lombards; - L'autre d'argent, non moins respectable aux regards, - Bandeau que d'âge en âge un vieux glaive accompagne, - Et qu'autrefois, dans Aix, consacra Charlemagne. - Une couronne d'or les suit; mais sa splendeur - Du front de Charles-Quint décore la grandeur. - Sous le damas et l'or d'un haut dais magnifique, - Charles, sur un coursier, fils bouillant de l'Afrique, - Dont le col, et le frein, et les pieds brillants d'or, - Rélèvent une housse où l'or éclate encor, - Tenant un sceptre, enflé de pourpre impériale, - Affectait dans son port la clémence royale. - Il marchait entouré de nobles chevaliers - Que de la toison d'or surchargeaient les colliers, - Et qui, du riche dais soutenant l'étalage, - Formaient sous le harnois son superbe attelage. - Quatre seigneurs tenaient la bride et l'étrier: - Le sot peuple en chacun voit un palefrenier: - Trop vil, des nobles rangs sait-il quelle est la marque, - Que plus les grands sont bas, plus grand est le monarque, - Et que ces nobles, fiers de leur servilité, - Pour s'arracher la bride avaient deux mois lutté? - Le vulgaire, ébloui du train des équipages, - Confondait en passant les valets et les pages, - Adonis galonnés, que les dames de cour - Pour le même service épuisaient tour-à-tour. - Vingt prêtres sur leur mule, ô quel pieux exemple! - Conduisent Charles-Quint jusqu'aux parvis du temple: - Il entre; et mille feux, jaillissant en éclats, - Sur les arcs triomphaux croulants avec fracas, - Se consument dans l'air en astres phosphoriques, - Et ne laissent, au lieu de ces marbres antiques, - Fondement des palais érigés autrefois, - Que des amas poudreux de cartons et de bois, - Reste décoloré de ces vains artifices - Pour qui sont des Titus tombés les édifices. - Un voile, se roulant devant les spectateurs, - Du sanctuaire enfin découvre les acteurs. - Au son des instruments déja les voix unies - Remplissent tout le chœur de saintes harmonies: - Et lorsque l'empereur, courbé sur un coussin, - Du pape couronné sur un trône voisin - Eut, en baisant son pied, scellé les impostures, - On vit, en s'embrassant, rire ces grands augures. - - -PASQUIN ET MARPHORIUS. - - PASQUIN. - - Entends ce _Te Deum_; conviens, Marphorius, - Qu'il vaudrait mieux chanter _Diabolum laudamus!_ - - MARPHORIUS. - - Pasquin, es-tu surpris que l'église de Rome - Brûle un encens divin au plus infernal homme, - Et qu'un servile amour pour ce tyran fêté, - Fasse braire son peuple, âne qu'il a bâté? - - PASQUIN. - - Non, je sais trop qu'aux yeux de la foule éblouie - La splendeur des pétards efface un incendie; - Et que sur nos pavés la poussière des chars - Couvre bientôt le sang versé par nos Césars: - C'est pourquoi je voudrais que l'Église équitable - Ne rendît pas à Dieu l'honneur qu'on doit au diable. - - MARPHORIUS. - - C'est l'œuvre du démon le plus docte en ce lieu - De consacrer toujours le mal au nom de Dieu. - - PASQUIN. - - Afin qu'au temps futur la véridique histoire - Offre les imposteurs en modèles de gloire. - - MARPHORIUS. - - A quoi bon te fâcher de ce que les humains - Vendent aux conquérants leurs langues et leurs mains? - Pourquoi, leur enviant des suffrages, qu'ils paient, - Et les soumissions des villes, qu'ils effraient, - Verser, comme un pédant, ton humeur en grands mots - Sur l'appareil plâtré qui masque les héros? - - PASQUIN. - - Non, rions-en plutôt: et que mes pasquinades - Soient l'éternel effroi de ces charlequinades. - - * * * * * - - En achevant ces mots, déja sont disparus - Les masques de Pasquin et de Marphorius: - Et, poursuivant son fil, l'intérêt de la scène - Passe des bords du Tibre aux rives de la Seine, - Entre ces verds coteaux dont les antiques bois - Du hameau de Meudon couvraient les premiers toits; - Lieux reculés, charmants, asyle solitaire - D'un grand magicien, hôte d'un presbytère, - D'où ses yeux dominaient sur les vallons fleuris - Qui s'étendaient au loin jusqu'aux murs de Paris. - Cet enchanteur fameux n'a point l'ame noircie - Des apparitions de la nécromancie; - Mais, pour frapper gaîment tous les cerveaux émus, - Le rire lui prêta la verge de Momus. - Un bonnet doctoral ombrage sa tonsure; - Habile en tous métiers, il en sait l'imposture: - Père de l'enjouement, Rabelais est son nom. - Chez lui, sous des grelots, apparaît la Raison. - - -RABELAIS, ET LA RAISON. - - RABELAIS. - - Oh! oh! que te voilà plaisamment habillée, - Ma vieille amie! Oh! oh! qui t'a donc dépouillée - De la toge à longs plis, des lourds manteaux flottants - Qui te paraient aux yeux des sages du vieux temps? - - LA RAISON. - - Moi-même: lasse enfin que mon grave étalage - Ne m'attirât par-tout qu'affronts et persifflage, - Voyant que la Folie, un bandeau sur les yeux, - A guider les humains réussissait bien mieux, - Au moment quelle entrait chez Erasme, que j'aime, - Et qui raille les fous par son éloge même, - Pour animer ici tes joyeux entretiens, - J'empruntai ses dehors en lui prêtant les miens, - Et lui laissant ma robe et mon ton pédantesque, - Me voici, Rabelais, sous son habit grotesque. - - RABELAIS. - - Ma naïve compagne! égayons-nous céans; - Arrive qui pourra de nos petits géants! - Foin des papes, des rois, et de qui les conseille! - Faisons mousser la verve!... Haut le cul, la bouteille! - Trousse ta jupe immense, incommode attirail! - Trémousse cette queue ouverte en éventail! - Redresse ta couronne en crête enorgueillie! - Sonnez grelots, clinquant, huppes de la Folie! - Sautez, sceptres! craquez, rubans et parchemins! - Raison, amusons-nous à ces drelin, din, dins! - Ah! ah! ah! quoi l'orgueil s'enflamme, s'évertue, - Pour ces colifichets dont tu t'es revêtue! - Oh! oh! oh! j'en ris tant que je me sens peter - La cervelle... Oui, voilà de quoi me dérater. - - LA RAISON. - - De grace, en tes propos un peu plus de réserve... - - RABELAIS. - - Ouais! ferais-tu la prude? allons, gai, ma Minerve! - Le peuple est attristé des refrains du Missel, - Mais savoure à plaisir les bons mots à gros sel: - Et mes joyeux rébus, que tout bas on répète, - Poussent même à la cour le bons sens en cachette. - - LA RAISON. - - Certes, le plus grand mal est par tout l'univers, - De voir les faits honteux de décence couverts; - Et des fausses grandeurs on détruirait les causes, - Si tout franc par leurs noms on appelait les choses. - Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants? - - RABELAIS. - - De magiques miroirs aux princes de nos temps: - Là, se verra mon siècle; et gaîment, après boire, - Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire. - Vois-tu ces ogres-là s'ébattre et festoyer? - - LA RAISON. - - Oui. - - RABELAIS. - - C'est Gargantua, sorti de Grand-Gousier; - Race en gloutonnerie opérant des merveilles: - Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles, - Mangeant hommes vivants, bœufs, et porcs, et moutons, - Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons; - Leur généalogie, aux yeux d'un docte juge, - Où remonte si haut, au mépris du déluge, - Un aïeul, enjambé sur l'arche de Noé; - Beau titre, qu'un Cyrus n'eut pas désavoué; - Les arpents de velours, de soie, et d'aiguillettes, - Étoffant, galonnant leur chausse et leurs braguettes: - Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants, - Et leurs vents intestins toujours barytonnants, - Doivent, en ces miroirs, te faire reconnaître - D'insatiables rois que l'on ne peut repaître. - - LA RAISON. - - Quelle haute jument monte Gargantua? - - RABELAIS. - - C'est la dame d'Heilly: vois quel amble elle va; - Et que sur son chemin elle a, de lieue en lieue, - Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue. - - LA RAISON. - - C'est bien frayer sa route en maîtresse de rois, - Que d'abattre en passant les forêts et les toits. - Mais tourne ce miroir par-devant la justice. - - RABELAIS. - - Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice; - Et ses gros chats, fourrés de diverse toison, - Miaulant près de lui, flairent la venaison: - Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes, - Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes. - - LA RAISON. - - Je reconnais sans peine, à ces vils animaux, - Juges, clercs, et greffiers, pères de tous les maux. - - RABELAIS. - - Vois-tu ces Chicanoux? vois-tu ce vieux Bride-oie, - Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie, - Et qui, ses dés en mains, au bout des longs procès, - Tire pour jugement le sort de ses cornets? - - LA RAISON. - - Quel est ce long corps sec qui se géantifie? - - RABELAIS. - - C'est Carême-prenant, que l'orgueil mortifie: - Son peuple, ichtyophage, efflanqué, vaporeux, - A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux. - Envisage non loin ces zélés Papimanes, - Qui, sur l'amour divin, sont plus forts que des ânes, - Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens, - Rôtissent mainte andouille et maints luthériens. - Ris de la nation des moines gastrolâtres: - Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres? - Ce colosse arrondi, grondant, sourd, et sans yeux, - Premier auteur des arts cultivés sous les cieux, - Seul roi des volontés, tyran des consciences, - Et maître ingénieux de toutes les sciences, - C'est le ventre! le ventre! Oui, messire gaster - Des hommes de tout temps fut le grand magister, - Et toujours se vautra la canaille insensée - Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée. - J'en pleure et ris ensemble; et tour-à-tour je croi - Retrouver Héraclite et Démocrite en moi. - Hu! hu! dis-je en pleurant, quoi? ce dieu qui digère; - Quoi! tant d'effets si beaux, le ventre les opère! - Hu! hu! lamentons-nous! hu! quels honteux destins, - De nous tant agiter pour nos seuls intestins! - Hu! hu! hu! de l'esprit quel pitoyable centre! - L'homme en tous ses travaux a donc pour but le ventre! - Mais tel que Grand-Gousier pleurant sur Badebec, - Se tournant vers son fils sent ses larmes à sec; - Hi! hi! dis-je en riant, hi! hi! hi! quel prodige! - Qu'ainsi depuis Adam le ventre nous oblige - A labourer, semer, moissonner, vendanger, - Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviger, - Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre, - Alambiquer, peser les riens, l'air et la poudre, - Etre prédicateurs, poëtes, avocats, - Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas, - Nous lier à leur cour comme à l'unique centre, - Hi! hi! tout cela, tout, hi! hi! hi! pour le ventre! - - LA RAISON. - - Il est d'autres objets où tend l'humanité. - - RABELAIS. - - Qui peut nous en instruire, hélas! - - LA RAISON. - - La vérité. - - RABELAIS. - - Mon Panurge, qui court en lui tendant l'oreille, - La cherche sous la terre au fond d'une bouteille; - La bouteille divine, oracle du caveau, - Épanouit les sens, dilate le cerveau, - Purge le cœur de fiel, désopile la rate, - Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte, - Redresse ... quoi? l'esprit. C'est assez: buvons frais, - Et, s'il se peut, allons en riant, _ad patres_! - - * * * * * - - Du parterre aussitôt la malice avisée - Fit à ces mots bouffons éclater sa risée. - De menus farfadets en blâmaient l'impudeur: - Mais les diables ardents, goûtant peu la fadeur, - Sentaient que pour le peuple, accroupi sous les trônes, - Les propos du curé valaient la fleur des prônes, - Et que ses quolibets, par leur obscénité, - Salissaient mieux des rangs la fausse dignité. - - Tandis que l'enchanteur tient son joyeux langage, - S'efface tout-à-coup son vineux hermitage. - - - - - LA PANHYPOCRISIADE. - - CHANT DOUZIÈME. - - -SOMMAIRE DU DOUZIÈME CHANT. - - _Rincon_ et _Frégose_, envoyés de _François-Premier_, l'un à - Venise et l'autre à Constantinople, sont tués en naviguant sur - le Pô. Des brigands instruits de ce meurtre craignent d'en être - accusés. La justice fait des perquisitions, et ces voleurs de - grands chemins sont arrêtés. Au moment où leur procès commence, - et où ils jurent qu'ils sont innocents du meurtre des deux - ambassadeurs, un émissaire secret de _Charles-Quint_ interrompt - la poursuite de l'information, et renvoie ces assassins chez - _Dugast_, les prenant pour ceux que l'empereur avait chargés du - coup dont on les soupçonne. Ceux-ci, délivrés par cette méprise, - en profitent pour s'échapper, et leur chef réfléchit que son - métier de brigand le met en parallèle avec celui de potentat, - puisque ses crimes et ceux de _Charles-Quint_ sont les mêmes. - - -LA PANHYPOCRISIADE - -CHANT DOUZIÈME. - - ON apperçoit des bords, ceints d'ombrages touffus, - Où pleurèrent jadis Lampétie et Cygnus. - L'Éridan souriait à de promptes nacelles - Que portaient vers la mer ses ondes éternelles; - Et calme, et rafraîchi par l'haleine du soir, - Montrait aux voyageurs l'éclat de son miroir. - - -L'ÉRIDAN, FRÉGOSE ET RINCON. - -L'ÉRIDAN. - - Passagers, de votre âme écartez les nuages; - Suspendez vos soucis; admirez mes rivages; - Prêtez l'oreille aux flots; voguez en paix: vos jours - S'écoulent emportés aussi prompts que mon cours. - - FRÉGOSE. - - Rincon! - - RINCON. - - Frégose! - - FRÉGOSE. - - Eh bien! le sort nous favorise: - Le prince de Bysance, et le chef de Venise, - Nous verront sans péril, adroits ambassadeurs, - Au nom de notre cour saluer leurs grandeurs. - Charles-Quint ne pourra, malgré sa vigilance, - Soustraire à Soliman les lettres de la France; - Et l'Orient, ligué par mon roi plus prudent, - D'un perfide empereur défendra l'Occident. - - RINCON. - - Au puissant roi des lys veuille le ciel encore - Me faire signaler un zèle qui m'honore; - Et que je puisse enfin, sans trouble et sans rivaux, - Riche d'heureux loisirs, fruits d'assidus travaux, - Content, libre, achever d'arrondir plus à l'aise - Mon embonpoint précoce à qui l'intrigue pèse, - Et courtiser gaîment, en un château sans bruit, - Quelques muses le jour, quelques nymphes la nuit! - C'est pour cet avenir, espoir de ma vieillesse, - Que je cours les hasards et dompte ma paresse. - - FRÉGOSE. - - Oh! je déclare, moi, que je veux à la cour - Blanchir en m'illustrant jusqu'à mon dernier jour. - Des intrigues d'état le zèle ardent me mine. - Émule de Joinville, et rival de Comine, - Confident de mes rois, je veux des temps passés - Transmettre à nos neveux des portraits bien tracés; - Et de tant de complots je toucherai la trame, - A tant de grands ressorts j'appliquerai mon ame, - Que, comblé de crédit, monté par tous les rangs, - Je serai la lumière et l'oracle des grands. - - L'ÉRIDAN. - - Ils traversent, hélas! sans vue et sans oreilles - Le crystal de mes eaux, le jour, et ses merveilles! - Un cercle d'intérêts qui remplit leurs cerveaux - Leur voile l'univers sous mille épais rideaux: - Et si leurs yeux distraits s'ouvrent sur la nature, - Ils goûtent faiblement sa splendeur la plus pure. - Que vois-je!... Quels combats se livrent sur mes flots!... - Des rochers de mes bords j'entends les longs échos - Se renvoyer des cris de douleur et de rage.... - Une barque assaillie est tout près du naufrage. - - RINCON. - - Ah! sauve, si tu peux, les lettres de ton roi, - Frégose.... je me meurs! - - FRÉGOSE. - - Rincon!.., j'expire, moi! - - L'ÉRIDAN. - - Roulez, mes tristes flots, ces victimes humaines. - Mortels pleins d'espérance ou de terreurs lointaines, - Émissaires des cours, vous ne prévoyiez pas - Que vous ramiez tous deux si voisins du trépas! - Ah! plus heureux que vous l'habitant de ma rive - Qui, nourri de la pêche, ou des fruits qu'il cultive, - Suit comme moi sa pente, erre libre en tous lieux, - Et réfléchit en soi la nature et les cieux! - - * * * * * - - Il dit; tout disparaît. D'un feu livide et terne - Une lampe rayonne au sein d'une caverne, - Noir palais souterrain, assis sur des piliers, - Taillés des mains du temps en des marbres grossiers: - C'est là qu'au fond d'un bois règne un brigand terrible: - Long-temps il a rendu son antre inaccessible; - Héros des grands chemins, le pillage est sa loi; - Et ses fiers compagnons l'ont proclamé leur roi. - Vingt femmes, dont sans prêtre il célébra la noce, - Composent le serrail de ce sultan féroce: - De l'ivresse à la crainte il passe tour-à-tour: - Maintenant il frémit, et tout tremble à sa cour. - - -FORBANTE, SCÉLESTINE, ESCORTE DE BRIGANDS. - - FORBANTE. - - Tu te flattes en vain, ma chère Scélestine, - De fléchir ma justice, et notre discipline. - N'avais-je pas prescrit à leur soumission - D'épargner au passage et Frégose, et Rincon? - Messagers d'un grand roi, leur mort nous est contraire; - Et rien aux magistrats ne pourra nous soustraire. - On cherche par quels coups purent être immolés - Ces deux ambassadeurs, en tout lieu signalés: - Des troupes qu'on rassemble investissent les routes, - Et de notre demeure on percera les voûtes. - N'était-ce pas assez d'attaquer sur ces bords - Les voyageurs sans nom, chargés de leurs trésors, - De fouiller les ballots, de détrousser la femme - Des marchands étrangers qu'à peine l'on réclame, - Sans toucher aux mortels dont les distinctions - Commandent le respect du droit des nations? - Violer ce droit saint est le dernier des crimes! - Et je dois en venger les règles légitimes. - - SCÉLESTINE. - - Cher Forbante! je crains qu'un excès de rigueur - De tes amis blessés ne révolte le cœur. - - FORBANTE. - - De tant d'esprits mutins crains plutôt la licence, - Si j'enhardis un peu leur désobéissance, - Et si je ne punis d'un soudain châtiment - Le coup qu'ils ont porté sans mon commandement. - Déja même, fraudant le traité du partage, - Dérobant au trésor le gain de leur pillage, - Ils m'ont osé nier leur meurtre injurieux! - En vain, par un supplice effroyable à leurs yeux, - J'ai voulu, confondant toutes les impostures, - En tirer des aveux qu'arrachent les tortures: - Tout se tait, me résiste; et leur complicité - Affronte ma vengeance et mon autorité. - - SCÉLESTINE. - - Quels aveux obtiendraient tes rigueurs impuissantes, - Si des meurtres commis leurs mains sont innocentes? - - FORBANTE. - - Eh! quels autres voleurs, quels autres assassins, - Habitent ce rivage et les pays voisins? - Ma troupe est sur ces bords si nombreuse et si forte - Que nous y portons seuls tous les coups qu'on y porte. - De vulgaires filoux, de novices bandits - N'eussent commis jamais des meurtres si hardis: - Des deux ambassadeurs l'égorgement funeste - Ne part que de mes gens: la chose est manifeste. - Mais voici nos amis.... Eh bien! ont-ils parlé? - - UN DES BRIGANDS. - - A force de tourments ils ont tout révélé. - Leur bouche s'est d'abord obstinée au silence: - Mais ils n'ont pu du gril souffrir la violence, - Et ceux que des charbons approchaient les ardeurs - Ont confessé la mort des deux ambassadeurs. - - FORBANTE. - - Dressez les chevalets; consommez leurs supplices. - - SCÉLESTINE. - - Grace, grace au plus jeune! - - FORBANTE. - - Il suivra ses complices: - Je commande, et je dois même justice à tous. - - SCÉLESTINE. - - Il a le port si noble, et les regards si doux! - Sa femme qui l'adore.... - - FORBANTE. - - Oser frapper les têtes - De deux ambassadeurs!... Non, en vain tu m'arrêtes.... - L'aveu que de leur sein nous avons fait sortir - N'est dû qu'à la torture et non au repentir. - Si je pardonne à l'un, il faut tous les absoudre; - Et dès-lors, plus de foi: nos nœuds vont se dissoudre: - Notre séjour bientôt n'aura plus de rempart: - Et du trésor public chacun prenant sa part, - Tuant à son profit, et volant pour son compte, - Ira sur l'échafaud porter enfin sa honte. - Non, il faut un exemple; et ma sévérité - Doit veiller au salut de la société. - - SCÉLESTINE. - - Ah! cède à mes conseils! penche vers l'indulgence. - Déja grand par tes faits, sois grand par la clémence. - Vois ces femmes en pleurs.... Accourez! jetons-nous - Aux pieds de notre maître! embrassons ses genoux! - Hélas! des condamnés rends la vie à nos larmes.... - Sois auguste et clément.... - - FORBANTE. - - Quel bruit entends-je?... - - TOUS. - - Aux armes! - On nous a découverts: nos bois sont investis. - - FORBANTE. - - Les voilà ces dangers que j'avais pressentis! - Des deux agents titrés le meurtre plein d'audace - A de nos pas obscurs fait rechercher la trace.... - Allons vaincre! Thémis nous destine aux bourreaux; - Nous sommes des brigands; sauvons-nous en héros! - - * * * * * - - Ils sortent: des démons l'unanime suffrage - De tous ces scélérats applaudit le courage. - Tels on voit des cités les rois les plus pervers, - A d'horribles exploits forcés par des revers, - Couvrir mille forfaits d'un éclat de victoire, - Et, tout trempés de sang, briller de plus de gloire. - Bientôt, hormis leur chef, ils reparaissent tous, - En de vastes prisons, sous de triples verroux; - L'un, serré d'une chaîne au pied d'une muraille, - Répond d'un ris sinistre au voisin qui le raille; - L'autre, vil et méchant, baigné de pleurs honteux, - Baisse vers son fumier un front blême et hideux: - Ceux-ci, fabricateurs d'impudents artifices, - Sur leur visage infâme où sont écrits leurs vices, - D'un repos innocent affectent les dehors; - Ceux-là pour noirs bourreaux ont déja les remords: - D'autres enfin, couverts de récentes blessures, - Sont livrés par avance à de justes tortures. - - -LA JUSTICE HUMAINE ET LES BRIGANDS. - - PREMIER BRIGAND. - - Eh! pourquoi nous charger de ces fers inhumains? - Frégose, ni Rincon n'ont péri sous nos mains. - J'ai cru qu'on nous payait de nos autres prouesses. - - DEUXIÈME BRIGAND. - - Au milieu des tourments, d'où vient que vos faiblesses - De ce meurtre à Forbante ont prononcé l'aveu? - - PREMIER BRIGAND. - - J'étais las d'endurer la tenaille et le feu: - Mes compagnons et moi nous cédions aux souffrances. - - TROISIÈME BRIGAND. - - J'ai de tous nos amis sondé les consciences: - Aucun n'a répandu le sang qu'on veut venger. - Qui donc?... chut! Thémis vient pour nous interroger. - - LA JUSTICE HUMAINE. - - La justice sévère, intègre, impartiale, - Traînant dans vos prisons sa robe magistrale, - Cherche la vérité sur vos assassinats - Plus faciles peut-être à déclarer tout bas: - Si les regards publics vous inspirent la crainte, - Confiez en mon sein tous vos secrets sans feinte. - La sincérité pure, en m'ouvrant votre cœur, - Peut seule de ma loi désarmer la rigueur. - Les routes de Milan ne sont plus assurées - Depuis qu'on vous a vus infestant ces contrées. - Tantôt, on vous entend aux bois des environs, - La coignée à la main, siffler en bûcherons; - Et tantôt, en soldats, qui n'avez pour casernes - Que d'obscurs cabarets et de sombres cavernes, - Déguisés, et cachant vos exploits inhumains, - Vous buvez et mangez tout ce qu'ont pris vos mains. - Quelquefois, revêtus de frocs et de soutanes, - Attristant les hameaux de vos bandes profanes, - Vous emportez au loin, dans vos processions, - Des trésors arrachés par les confessions: - D'autres fois, sous le masque, en charlatans de place, - De vos magots bouffons charmant la populace, - Vos larcins dans les jeux soulèvent des rumeurs; - Et toujours travestis, changeant d'habits, de mœurs, - Par le meurtre en tous lieux signalant votre course, - Vous ôtez aux passants la vie avec la bourse. - Misérables! quel sang crie enfin contre vous?... - Les messagers d'un roi sont tombés sous vos coups! - Mais n'importe: un aveu peut réparer vos crimes: - Rendez-moi les écrits que portaient vos victimes; - L'intérêt de l'état veut qu'ils me soient remis. - Déclarez tout sans peur: vous fléchirez Thémis. - - LES BRIGANDS. - - Nous sommes innocents. - - LA JUSTICE HUMAINE. - - Vous, effrontés infâmes! - L'aiguillon des douleurs sondera mieux vos ames.... - Frémissez! mes bourreaux sauront vous arracher - Quelque aveu des forfaits que vous pensez cacher. - - UN DES BRIGANDS. - - Folle justice humaine! ah! tes clous et tes barres - Ne sont contre l'erreur que des recours barbares. - Tel qu'aura fait céder l'âpreté d'un tourment, - Innocent d'un forfait, s'en accuse, et te ment; - Et tel, dont la vigueur surmonte les supplices, - Peut de ses attentats nier jusqu'aux indices: - Et tu frappes ainsi par d'aveugles arrêts - La faiblesse toujours, et le crime jamais. - Cruelle! abjure donc ton horrible industrie. - - LA JUSTICE HUMAINE. - - Non, coupables! en vain l'humanité s'écrie; - Et les ambassadeurs lâchement égorgés - Pour le salut public doivent être vengés.... - Mais Charles-Quint m'envoie un secret émissaire! - - UN ENVOYÉ. - - De ce procès, Thémis, étouffe le mystère. - Absous les accusés, et reçois ces présents: - Tends ta balance. - - LA JUSTICE HUMAINE, _aux brigands_. - - Allez! sortez tous innocents. - - L'ENVOYÉ, _aux mêmes_. - - Gouverneur de Milan, Dugast, en sa demeure, - Pour vous récompenser vous attend d'heure en heure; - Hâtez vos pas, amis: on est content de vous. - Mais, de par l'empereur, silence sur vos coups. - - * * * * * - - Tout change; et l'on revoit Scélestine et Forbante - Poursuivre en des forêts leur carrière sanglante: - Échappés à Thémis, leurs compagnons affreux - Ont rejoint leur escorte et marchent derrière eux. - - -FORBANTE ET SCÉLESTINE. - - SCÉLESTINE. - - Eh bien! à tes fureurs tu t'es livré sans cause: - Tes gens n'avaient frappé ni Rincon, ni Frégose; - Et le crime imprévu qui sème ici l'horreur, - Politique attentat, partait de l'empereur. - Devais-tu, sur la foi de vaines apparences, - Livrer sans examen tes amis aux souffrances? - Si Dugast, à leur aide envoyant des soutiens, - N'eût sauvé tes agents, les prenant pour les siens; - Si l'indiscrète erreur de son messager même - N'eût détrompé la tienne en ce désordre extrême, - Rien n'aurait éclairé tes injustes soupçons; - Tu chercherais encor un fil de trahisons: - Ah! crains, si désormais tu n'es plus équitable, - Que de tes défenseurs le courroux ne t'accable. - - FORBANTE. - - Abusé d'une erreur, si je les jugeai mal, - Thémis n'y voit pas mieux devant son tribunal. - En passant par ses mains gagneraient-ils au change? - Non, non, de ma rigueur ne crois pas qu'on se venge: - Pour fuir les échafauds par-tout les menaçant, - Tous ont de mon génie un besoin trop pressant. - Mon esprit les dirige en leur route effrayante; - Et je suis de leur corps la tête prévoyante. - - SCÉLESTINE. - - Ton orgueil est, vraiment, risible en ton métier! - - FORBANTE. - - Que ferais-je de plus, roi d'un empire entier? - Tu vois de Charles-Quint les serviteurs fidèles - Sur deux ambassadeurs porter leurs mains cruelles; - Et sur les grands chemins, pour de vils intérêts, - Les rois assassiner leurs envoyés secrets. - Les chefs du brigandage et les chefs des conquêtes - Ont des moyens égaux et de pareilles têtes. - Compare leurs desseins, leurs ressorts, et leur but. - Le conquérant, paré d'un superbe attribut, - Et dieu de la terreur dans les murs pleins d'alarmes, - Consternant les mortels au seul bruit de ses armes, - S'il était délaissé de ses héros nombreux, - Ne serait qu'un voleur, qu'un assassin heureux: - Le brigand, secondé de sa petite escorte, - Redevable à lui seul des succès qu'il remporte, - Sans peur bravant par-tout le glaive de la loi, - Entouré d'une cour, serait nommé grand roi. - Qu'admirent ces humains en leurs vainqueurs barbares? - Quel courage si ferme, et quels talents si rares, - Surpassent les vertus auxquelles nous tendons? - Leur peuple les défend; seuls, nous nous défendons: - L'univers les soutient, on adore leur trace; - On poursuit tous nos pas, l'univers nous menace: - Ils ont peu de repos; nous errons sans sommeil: - Ils courent tous les bords qu'éclaire le soleil; - Et nous, nous promenons nos fureurs vagabondes - Sans armée et sans flotte aux rives des deux mondes. - Prêts à tout, dominant les préjugés humains, - Pirates, ou soldats, nous frayant des chemins, - De tous les tribunaux perçant les labyrintes, - Nous rions des périls et répandons les craintes: - Ainsi de l'héroïsme émules dans nos rangs, - Des brigands tels que nous valent des conquérants. - - * * * * * - - Il dit; et ces rapports tristement véritables - D'une maligne joie enivrèrent les Diables, - Charmés qu'un vagabond eût tous les sentiments - Des nobles Charles-Quints et des fiers Solimans: - Mais du Héros joué l'ame pleine de rage, - Au rang des spectateurs, siffla sa propre image. - - - - - LA PANHYPOCRISIADE. - - CHANT TREIZIÈME. - - -SOMMAIRE DU TREIZIÈME CHANT. - - L'époux de la belle _Ferronnière_ veut l'emmener dans un asyle - champêtre éloigné de la cour, où _François-Premier_ l'a vue - pendant une fête. Cette femme a fait avertir le roi, qui la - surprend chez elle, et qui, ayant passé la nuit dans sa maison, - change cette demeure en un riche hôtel, meublé magnifiquement, - par un coup magique de son sceptre. L'époux désespéré va consoler - ses chagrins chez des filles de joie, où l'entraîne l'_Ivresse_. - Il revient au lit de son épouse adultère, et la fatale - _Syphilite_, qui l'a suivi, prépare ses vengeances en la dévorant - de son poison secret. Le roi, qui en est atteint ensuite, périt - misérablement. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT TREIZIÈME. - - AUX démons spectateurs se découvre l'asyle - D'un couple heureux long-temps de son destin tranquille; - La belle Ferronnière est avec son époux, - Organe du barreau, dont l'esprit noble et doux - Crut par son éloquence attacher l'infidèle - Jusqu'à s'en faire aimer d'une amour immortelle: - Mais un roi l'aperçut; et ce hasard fatal - Au nouveau Cicéron donne un puissant rival. - Du beau François-Premier la belle Ferronnière - Est en espoir déja la favorite altière; - Et son miroir lui dit que trop d'obscurité - Dans le lit conjugal a voilé sa beauté. - Un seul flambeau, qui luit près d'une alcove sombre, - Astre de ses foyers, éclaire au sein de l'ombre - Le lustre de son teint, et l'azur de ses yeux, - Et l'adorable éclat de son col gracieux. - A peine tous les lys qu'on prête à Cythérée - Égalent de son sein la blancheur épurée. - Son époux la gourmande, et, tout prêt à partir, - Veut l'enlever au roi qu'elle a fait avertir. - - -LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX. - - LA FERRONNIÈRE. - - La nuit nous environne, attendez une autre heure. - - L'ÉPOUX. - - Non, non, si vous m'aimez, fuyons notre demeure. - - LA FERRONNIÈRE. - - Rejetez des soupçons cruels, envenimés: - Demeurez calme ici. - - L'ÉPOUX. - - Fuyons, si vous m'aimez. - - LA FERRONNIÈRE. - - Dérobez vos esprits à ce délire extrême.... - - L'ÉPOUX. - - Si tu m'aimes, fuyons, te dis-je, un roi qui t'aime. - - LA FERRONNIÈRE. - - Hélas! ignorez-vous que le cœur d'un grand roi - A des soins plus pressants que de songer à moi, - Et que mon peu d'attraits n'aurait pas la puissance - De distraire un héros qu'idolâtre la France? - Ma beauté peut suffire à votre obscur bonheur, - Mais ne mérite pas ce haut degré d'honneur. - - L'ÉPOUX. - - Comment? vous semble-t-il si glorieux, madame, - D'être élevée au rang d'une maîtresse infâme?.... - Mais ô ciel! j'interprète avec trop de rigueur - Un mot dit au hasard et démenti du cœur. - Je sais qu'à tes appas la pudeur est unie: - Mais je crains que la ruse ou que la tyrannie - N'altère de nos jours l'aimable pureté. - Je crains mon propre cœur par ses feux emporté, - Qui, jaloux de toi seule, oserait te défendre - Contre tout ce qu'un roi pourrait même entreprendre, - Et qui, s'il m'outrageait, saurait lui rappeler - Qu'il doit suivre les lois, et non les violer, - Et laisser aux Tarquins, aux Nérons impudiques, - Le crime de souiller les vertus domestiques. - - LA FERRONNIÈRE. - - En quel transport vous jette un chimérique effroi? - Déja comme un tyran vous traitez votre roi. - Sur quel pressentiment fondez-vous tant d'alarmes? - Sur ce qu'en une fête il me vit quelques charmes, - Qu'il daigna m'aborder, me présenter des fleurs, - Simple bouquet lié d'un nœud de ses couleurs, - Et sur quelques récits qu'en rivales coquettes - Ont semés de la cour les femmes inquiètes, - Depuis que tour-à-tour les grands ont cru devoir - Flatter leur souverain en accourant me voir. - - L'ÉPOUX. - - Eh bien! je reconnais qu'il faut que tu l'évites, - Aux soins des favoris, aux cris des favorites; - L'œil de la flatterie et des rivalités - De l'amour soupçonneux a toutes les clartés. - Ah! si trop idolâtre, et devenu farouche, - Je sens mon ame errer sur tes yeux, sur ta bouche, - Si de tous mes amis épiant les regards, - J'accuse en mes soupçons les plus simples égards, - Juge combien d'un roi, trop séduit par ta vue, - Me consterne pour nous la faveur imprévue, - Et ce concours des grands attachés sur tes pas, - De ses suprêmes vœux interprètes si bas! - Pardonne, ô ma compagne! ô mon bien! ô ma vie! - Existerais-je encor si tu m'étais ravie? - Ton époux te préfère à la clarté du jour, - Et serait moins jaloux s'il avait moins d'amour. - Partons, éloignons-nous. - - LA FERRONNIÈRE. - - Est-il quelque distance - Qui m'écartât du roi mieux que ma résistance, - S'il fallait repousser l'injure de ses feux? - - L'ÉPOUX. - - Ta pudeur, je le crois, rejetterait ses vœux: - Mais quoi? les souverains sont prompts à tout enfreindre; - S'ils ne se font aimer, ils se font bientôt craindre: - Je sais que la vertu, leur résistant d'abord, - Contre leurs vains desirs tente un rebelle effort; - Mais enfin leur discours revient à la pensée: - On rappelle chez soi la fortune chassée; - D'un rang privé d'honneurs on est bientôt confus; - On se peint les dangers d'un scrupuleux refus, - Tous les biens, la splendeur, et la magnificence, - Qui d'un tendre retour suivraient la complaisance; - Et ces nobles rigueurs qu'inspirait la fierté - Ne paraissent qu'orgueil, ou puérilité. - Alors se renouvelle une offre séductrice; - On cède; et pour jamais victime d'un caprice, - Aux regards du public on flétrit sa beauté - Qui du fidèle hymen parait la chasteté, - Et l'époux malheureux, que le chagrin surmonte, - En un luxe outrageant voit reluire sa honte. - Ah! fuyons! mon amour te le commande enfin. - - LA FERRONNIÈRE. - - La nuit m'effraye.... Attends le retour du matin. - - L'ÉPOUX. - - Les astres de la nuit, autrefois nos complices, - Ont de nos premiers feux protégé les délices: - Nouvelle épouse encor, sans peur à mes côtés, - Tu traversais son ombre en des bois écartés. - Depuis quand la crains-tu? depuis quand, si timide, - As-tu lieu de frémir alors que je te guide? - - LA FERRONNIÈRE. - - Où voulez-vous aller? - - L'ÉPOUX. - - En ces foyers charmants, - Domicile champêtre où nous fûmes amants, - Où nos cœurs s'adoraient, libres d'inquiétude. - - LA FERRONNIÈRE. - - Qui? moi! m'ensevelir dans cette solitude! - Quoi? pour jouir encor de nœuds tendres et chers, - Est-il besoin de fuir au milieu des déserts? - - L'ÉPOUX. - - Est-ce un désert qu'un lieu peuplé par ta famille, - Entouré de hameaux où l'innocence brille, - Dominant des vergers et de riants coteaux, - Où, tandis que ma main plantait mille arbrisseaux - Tu semblais avec moi prendre un plaisir extrême - A cultiver des fleurs moins belles que toi-même? - De quels ravissements nos cœurs étaient saisis, - Lorsque sous un beau ciel, en une barque assis, - Nous embrassant tous deux, abandonnant les rames, - Nous cédions au penchant de l'onde et de nos ames, - Et que souvent la nuit, sans troubler nos transports, - Nous voyait jusqu'à l'aube errer aux mêmes bords! - Viens! l'ombre dans les champs n'est pas si redoutable - Que d'un roi sans pudeur la flamme détestable. - - LA FERRONNIÈRE. - - Notre monarque est-il un monstre menaçant! - - L'ÉPOUX. - - A-t-il pour tes regards un attrait si puissant, - Que, ne respectant plus ma tendre jalousie.... - - LA FERRONNIÈRE. - - Je n'ai point de respect pour une frénésie; - Et n'imiterai pas cette folle d'honneur - Qu'effraya tellement un accueil suborneur, - Quand sur les bords du Rhône un père trop peu sage - A notre roi galant l'offrit sur son passage, - Que, dès le lendemain, elle lui fit revoir - Ses traits, qu'avait brûlés son chaste désespoir. - - L'ÉPOUX. - - Plains, et ne raille pas ce vertueux modèle - Qui laissa de son ame une image plus belle - Que les plus beaux contours par notre œil admirés; - Traits fugitifs, que l'âge aurait défigurés: - Elle sut, dépouillant sa forme peu durable, - Montrer de sa pudeur l'éclat inaltérable, - Et seule apprit aux grands, mieux que tous les censeurs, - A voir d'un œil glacé nos femmes et nos sœurs. - Mais, viens: ne tardons plus: que demain l'on ignore - En quels lieux tes appas seront vus par l'aurore. - Obéis; je le veux. - - LA FERRONNIÈRE. - - Moi, je veux appaiser - Tes sentiments jaloux. - - L'ÉPOUX. - - Comment? - - LA FERRONNIÈRE. - - Par ce baiser. - - * * * * * - - Elle dit, en riant; et ses lèvres trompeuses, - Calmant de son amour les craintes soupçonneuses, - L'enflamment d'un baiser, vain gage de sa foi; - Lorsqu'une voix s'écrie: «Ouvrez, de par le Roi.» - La porte est à grands coups au même instant heurtée: - Il pâlit: la fureur de son ame agitée - Fait trois fois à son front remonter la couleur, - Et, trois fois le glaçant, en accroît la paleur. - Mais elle: - - LA FERRONNIÈRE. - - O mon ami! ne faites rien paraître: - Comptez sur moi: sachez ce que veut notre maître. - - * * * * * - - Il sort, muet de rage; et tout l'enfer surpris - A l'acteur pathétique applaudit par des cris. - - LA FERRONNIÈRE, _seule_. - - Le roi n'a contre lui nul sujet de colère: - Qu'ai-je à craindre? il envoye un ordre salutaire - Suspendre de ces lieux mon triste enlèvement.... - L'ordre a bientôt suivi mon avertissement! - Mais si de mon époux la violence extrême.... - - -FRANÇOIS-PREMIER ET LA FERRONNIÈRE. - - LA FERRONNIÈRE. - - On entre ... ô Dieu! que vois-je? ah! c'est le roi lui-même. - Me trompé-je? le roi! qui l'amène?... - - FRANÇOIS-PREMIER. - - L'amour. - - LA FERRONNIÈRE. - - Ah! sire.... - - FRANÇOIS-PREMIER. - - Oui, pour vous voir il a quitté sa cour: - Vous vaincre est à ses yeux la gloire la plus chère. - - LA FERRONNIÈRE. - - Eh sire!... qui vous peut résister sur la terre?... - - * * * * * - - A ces mots, qu'en tremblant elle a balbutiés, - Le roi, que le respect prosternait à ses pieds, - Se relève ardemment, et vers l'alcove entraîne - La belle, entre ses mains se défendant à peine; - Toute émue, et roulant ses beaux yeux aveuglés, - Par l'orgueil, la surprise, et la frayeur troublés; - Palpitante aux assauts du héros téméraire: - Ainsi l'autour ravit la colombe en sa serre. - Les Démons, égayés de son doux embarras, - Près du hardi vainqueur la pressant dans ses bras, - Admiraient les effets si prompts, si manifestes, - Le quelques mots confus qu'éclaircissaient des gestes. - Sitôt! se disaient-ils; elle se rend! eh quoi? - Est-ce éblouissement, magie, amour, effroi? - Mais sur le couple heureux des rideaux se fermèrent: - La scène resta vide; et les ris éclatèrent. - La foule s'attendait, les voyant s'éclipser, - Que de nouveaux acteurs viendraient les remplacer; - Mais l'auteur, voilant tout en sa folle licence, - Pour comique ressort présenta leur absence. - Les Diables, qui d'abord en rirent étonnés, - Regardèrent enfin les diablesses au nez: - Leur sexe plein d'ardeur se peint tout en images: - Tout le feu des enfers colora leurs visages. - Déja les vieux Démons, si zélés pour les mœurs, - Opposaient leur murmure à cent lutins rimeurs, - Beaux-esprits farfadets, dont la troupe idolâtre - Toujours chante Vénus, ses lys, et son albâtre, - Et que faisait pâmer le voile ingénieux - Qui laissait entrevoir ce qu'il cachait aux yeux. - C'est ainsi qu'un grand art montre ce qu'il dérobe; - Tel on sent mieux le nu sous les plis d'une robe: - Tel, disait-on encore, un habile pinceau - Traçant Agamemnon le voila d'un manteau, - Ne sachant pas quels pleurs prêterait le génie - A ce père, témoin du sort d'Iphigénie. - Le silence animé ne se prolongea pas: - Les plaisirs des mortels sont rapides, hélas! - Nul monarque en amour n'a de pouvoir suprême: - La belle reparut, vermeille, et le roi, blême. - Mais avant de quitter ces lieux, encore obscurs, - Le héros, de son sceptre, avait touché les murs: - O miracle soudain! la tendre Ferronnière - Vit son toit se changer en palais de lumière. - Les lambris, les plafonds, revêtus de cristaux, - Réfléchirent l'éclat des plus rares métaux; - De candélabres d'or ses foyers rayonnèrent; - De velours argentés ses fenêtres s'ornèrent; - De glands d'or soutenu, son lit, chargé d'un dais, - Devint un sanctuaire à ses divins attraits; - De riches diamants ses écrins se garnirent; - En ses vastes haras trente étalons hénnirent; - Salaire des baisers que, d'un cœur délicat, - Le monarque ravit à l'époux avocat. - La novice Phryné, trop facile conquête, - Sentit mille vapeurs gonfler sa jeune tête; - Son orgueil éventé s'entoura de valets, - Et monta sur un char, pour fuir les camouflets. - - Cependant son époux, en proie au chagrin sombre, - Erra deux jours, deux nuits, grondant encor dans l'ombre; - Il traîne un corps maigri, faible, et sans aliments: - Son désordre éperdu signale ses tourments: - Immobile, debout, l'œil sans vue, il soupire, - Tel qu'un homme frappé d'un aveugle délire. - - -L'ÉPOUX DE LA FERRONNIÈRE. - - O crime qui m'accable autant qu'il m'avilit! - Un autre est en ses bras! un autre est en mon lit! - Mon cœur, tout comprimé de rage et de colère, - Se gonfle de sanglots et soudain se resserre. - Je sens de mes chagrins l'orage s'amasser, - Et je n'ai point de pleurs que je puisse verser. - Ah! pour moi nul espoir n'aurait autant de charmes, - Hélas! que le plaisir de répandre des larmes. - Malheureux! de ton sexe as-tu perdu l'orgueil? - Quand tes cris de ta porte ont fatigué le seuil, - Ont-ils calmé tes maux? non, et de la parjure - Mes propres lâchetés n'ont fait qu'aigrir l'injure: - Je me suis dit trop tôt qu'ivre de son amant - L'infidèle peut-être a ri de mon tourment. - Tu me connais bien mal, ô criminelle femme! - Si tu ris de la plaie ouverte dans mon ame. - Des vanités d'époux je sens peu l'aiguillon: - Que m'importe une ville, insensé tourbillon, - Où le bruit de ma honte a grossi les scandales - Emportés dans le cours des galantes annales! - Qu'importent des regards plus lâches que malins - Dans les cercles étroits de mes obscurs voisins! - C'est ma félicité cruellement ravie, - C'est l'erreur d'un amour, chimère de ma vie, - C'est un long avenir corrompu par l'ennui, - C'est mon bonheur perdu, que je plains aujourd'hui. - Je plains de ma candeur les douces imprudences - En un cœur mal jugé versant mes confidences. - Je regrette ces jours sereins et radieux, - Qui semblaient pour moi seul éclairés par ses yeux, - Quand ma timide épouse, en foulant les prairies, - Suivait de mon amour les tendres rêveries! - Je fondais sans orgueil l'espoir d'un sort heureux - Sur la paix, sur les biens d'un hymen vertueux! - Mon hymen, ma vertu, font mon ignominie. - Il n'est donc nul recours contre la tyrannie, - Puisque les rois, nommés les protecteurs des lois, - Pour usurper nos lits pénètrent sous nos toits; - Et rendent périlleux à la foi conjugale - D'éviter de leur or l'influence fatale! - A quoi, près d'eux, le cœur ose-t-il se lier? - Honneur, amour, il faut tout leur sacrifier. - Crédule, je pensais, dérobant ma fortune, - Parmi les rangs cachés de la foule commune, - Prouver, en cultivant une chaste union, - Qu'un mortel vit heureux, libre d'ambition: - Ah! que n'ai-je plutôt, distrait par milles intrigues, - Fait de ma lâche épouse un instrument de brigues! - Plus redouté peut-être, on m'aurait épargné: - Ou, renonçant moi-même à mon lit dédaigné, - Je n'eusse été jaloux que du regard des princes, - Et jouirais des biens volés sur les provinces. - Où m'a réduit l'amour et la loi du devoir? - A mourir seul au monde, en proie au désespoir. - Tyran, qui te complais en des bras infidèles, - Voilà, tyran, le fruit de tes leçons cruelles! - Et, si j'armais mon bras, tu me ferais jeter - Sur l'indigne échafaud où tu devrais monter, - Toi, qui pour un caprice insolemment profanes - Une épouse rangée au rang des courtisanes, - Et pour jamais détruis la paix d'un citoyen - Qui n'a que son amour et sa foi pour tout bien! - Seul, trahi, sur la terre ai-je même un asyle? - La parjure a souillé mon heureux domicile: - Oserais-je y rentrer? pourrai-je soutenir - L'aspect d'un lieu rempli du triste souvenir - De tant de voluptés et de jours d'alégresse, - Dont ma couche et nos murs me parleraient sans cesse? - Irai-je en ces hameaux, où près de moi souvent - Le soleil la voyait briller en se levant; - Où l'écho de la nuit se plaisait à répandre - Nos amoureux serments, qu'il ne doit plus entendre? - L'aube, le soir, les bois, les plaines, et les eaux, - En m'offrant sa présence irriteraient mes maux: - Tout, dans la ville, aux champs, la rend à ma pensée: - Où fuir? où me soustraire à ma rage insensée! - Où m'éviter moi même?... ô supplice!.... comment - Endurer de mon cœur l'affreux déchirement?... - Mais qu'entends-je? que vois-je?... une retraite impure - Où dansent follement l'ivresse et la luxure. - Ces amants insensés d'un aveugle plaisir - Ont-ils quelques chagrins qui les viennent saisir? - Non; écoutons leurs chants et leur joie effrénée.... - Ici, point de pudeur: ici, point d'hyménée: - En ce sérail le vice achète les amours.... - Eh bien! plus de vertu: suivons les mœurs des cours; - Et noyons dans le vin ma démence jalouse. - Parmi de vils objets, moins vils que mon épouse: - En un brutal sommeil peut-être enseveli, - Mes cuisantes douleurs céderont à l'oubli. - - * * * * * - - Il entre en ce séjour plein de nymphes bachiques, - Où les aimables Grecs, cerveaux si poétiques, - Eussent cru voir Cypris, et le dieu des festins, - Et Priape, éclatant de la pourpre des vins: - Car du libertinage, et de l'ivrognerie, - Ils se créaient des dieux, grace à l'allégorie, - Froide pour les esprits nés sans inventions, - Mais seule animant tout au gré des fictions; - Et de noms adoucis, et de riantes faces, - Aux objets odieux prêtant même des graces: - Elle a peuplé l'olympe; et fait parler ici - L'Ivresse, aux yeux troublés, et libre de souci. - - -L'IVRESSE, L'ÉPOUX, ET DEUX COURTISANES. - - L'IVRESSE. - - Noie, époux affligé, tes chagrins dans ma coupe. - Les consolations sont mon aimable troupe! - Avec elles toujours parcourant l'univers, - J'allége des humains les ennuis et les fers. - De l'orgueil d'Alexandre, au milieu de l'Asie, - J'ai même soulagé la longue frénésie. - En mes philtres joyeux j'ai su par-fois, dit-on, - Tremper le cœur de fer du malheureux Caton. - C'est peu que des héros j'aie adouci les peines; - Je déride le peuple attristé de ses chaînes, - Et qui, de ses bourreaux se délivrant enfin, - S'abreuverait de sang s'il ne buvait du vin. - L'eau du Léthé se mêle au doux jus de la treille. - Vois, à travers mon prisme, Hébé fraîche et vermeille, - Qui, le verre à la main, riante à tes côtés, - Vers toi de son beau corps penche les nudités. - Bois, chante, ris, folâtre, obéis aux caprices - Qu'inspirent tour-à-tour ces folles mérétrices. - Tes yeux sont éblouis.... quitte la table.... eh-bien! - Le bandeau de l'amour vaut-il mieux que le mien! - - PREMIÈRE COURTISANE. - - Retire-toi, ma sœur; et laisse ta compagne - Faire avec lui mousser le nectar de Champagne. - - DEUXIÈME COURTISANE. - - Non, j'aime ce jeune homme et ses emportements: - Pourquoi l'enlève-t-elle à mes embrassements? - - PREMIÈRE COURTISANE. - - Son âge a peu besoin du secours de tes charmes: - Réserve à ton vieillard tes appas et tes armes! - - DEUXIÈME COURTISANE. - - Ses mains ont beaucoup d'or: mais ses riches présents - Font-ils aimer son front argenté par les ans? - Ce barbon édenté, goutteux sexagénaire, - Vil objet de dégoûts, a-t-il de quoi me plaire? - Son seul aspect suffit pour nous humilier - D'un sort qui du plaisir nous a fait un métier. - - PREMIÈRE COURTISANE. - - Ma sœur, j'ai vu le monde, et je suis ton aînée. - D'une dame autrefois compagne fortunée, - Un méchant séducteur m'enleva de son toit, - Et m'abandonna mère aux lieux où l'on nous voit. - Ce monde, il m'en souvient et j'en garde l'image, - De ton respect, crois-moi, mérite peu l'hommage. - Les avares parents, les intérêts jaloux, - A de jeunes beautés donnent de vieux époux; - Et par-fois, sans remords, un père de famille - A la plus riche dot vend la fleur de sa fille; - Fleur que souvent l'amour a fait épanouir, - Mais que rajeunit l'art pour qui veut en jouir. - - DEUXIÈME COURTISANE. - - Celles dont nul pouvoir n'a gêné les tendresses, - Épouses qu'on honore, au moins sont leurs maîtresses; - Et libres de leur choix, ne font pas comme nous - Un infâme trafic des baisers les plus doux. - - PREMIÈRE COURTISANE. - - L'amour du jeu, ma sœur, l'orgueil d'un équipage, - Et les atours coquets, ruineux étalage, - Réduisent leur misère aux emprunts délicats - Qu'aux frais de leur pudeur acquittent leurs appas. - Les ministres, les grands, dispensateurs des places, - Leur cèdent la faveur que marchandent leurs graces; - Et, pour les attirer, leur soin industrieux - Fait ce qu'en nos réduits nous ne faisons pas mieux. - - DEUXIÈME COURTISANE. - - L'amour, en occupant le loisir de leurs heures, - Vient brûler son encens dans leurs propres demeures, - Sans que la faim, rouvrant leur porte à tous moments, - Les appelle au dehors pour quêter des amants, - Et les force, en un jour trente fois rajustées, - A reprendre à l'envi leurs parures quittées, - Et feignant la jeunesse avec des traits usés, - A pétrir de leur teint les lys recomposés. - - PREMIÈRE COURTISANE. - - Détrompe-toi, ma sœur.... ah! de leurs tristes rides - J'ai vu le fard discret souvent masquer les vides; - Et, grace à beaucoup d'art, quarante ans rajeunis - Offrent une Vénus aux jeunes Adonis. - Leurs bains mystérieux, leurs toilettes rivales, - Du soir jusqu'à la nuit les montrent nos égales; - Et dans les lieux publics leurs jupes vont briller - Aux yeux de l'homme ardent à les en dépouiller. - Heureuses quand leur front, étincelant d'aigrettes, - D'un loyer de bijoux ne grossit pas leur dettes! - Car ces vaines beautés en leur cercle aujourd'hui - Se parent comme nous des diamants d'autrui. - - DEUXIÈME COURTISANE. - - Oh! n'assimile pas nos mœurs que l'on méprise - Aux mœurs sages d'un monde, où chaque femme éprise - Reçoit d'un homme seul mille soins assidus, - Sans profaner son lit et ses baisers vendus. - - PREMIÈRE COURTISANE. - - Innocente! eh, vraiment, tu penses en vestale! - Apprends que chaque épouse à l'ardeur maritale - Joint toujours en secret le feu de quelque amant, - Second mari lui-même, et trompé décemment; - Et par-fois un rival, en oiseau de passage, - Dérobe aux deux amis quelque tendre partage. - Moquons-nous donc, ma sœur, de ces femmes de bien: - Leur commerce est facile et ne nous cède en rien. - Nous, filles de plaisir, et sans hypocrisie, - Des hommes trompons-nous la foi, la jalousie? - Plus que nous ne valons nous ne nous prisons pas; - Et ce n'est point aux cœurs que nous tendons nos lacs. - Crois-moi donc; fuis, ma sœur, l'indigence importune: - Sans honte, et sans dégoûts, travaille à ta fortune. - L'or établit les rangs dans la société: - Si tu n'en acquiers point, la dure pauvreté, - Aux vents des carrefours exposant ta jeunesse, - Hâtera sur tes fleurs l'hiver de la vieillesse: - Mais si tu t'enrichis, long-temps fraîche aux regards, - Couchée en des palais, et roulée en des chars, - Nous te verrons passer en brillant météore; - Et cet organe heureux du plaisir qu'on adore, - De tes prospérités instrument féminin, - Nous semblera, lui seul, comme un ressort divin, - Soutenir dans Paris tes splendeurs souveraines, - Et de tes prompts coursiers les élégantes rênes: - Et l'hymen te pourra transformer quelque jour - De catin à la ville en duchesse à la cour. - - TROISIÈME COURTISANE, _accourant_. - - Fuyons! fuyons! - - PREMIÈRE COURTISANE. - - D'où naît la crainte ou tu te livres?... - Quel bruit!.... - - TROISIÈME COURTISANE. - - Entendez-vous ces capitaines ivres, - Brisant meubles, miroirs, criant, blasphémant Dieu?... - Je fuis tremblante, et nue.... - - TOUTES. - - Au vol! au meurtre! au feu!... - - * * * * * - - A ces cris se relève, étonné du tumulte, - Le mari qui venait d'oublier son insulte. - La porte est enfoncée: on entre; on se débat: - Mais la scène changeant dérobe le combat. - - On voit la Ferronnière en sa chambre nouvelle: - Une riche splendeur ne la rend que plus belle; - Et ses yeux, non encor du faste détrompés, - Brillent de plus de feux par son éclat frappés. - Hélas! qui, devant elle, ose encor reparaître? - C'est son mari: vient-il se venger de son maître? - - -LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX. - - L'ÉPOUX. - - Madame, est-il au moins permis à votre époux - D'entrer en ce séjour et d'approcher de vous? - Et l'orgueil d'avoir pu soumettre un diadême - Vous fait-il oublier tout devoir et moi-même? - Non, non, il vous souvient, peut-être avec terreur, - Que je vous adorai jusques à la fureur: - C'est donc en furieux qu'ici je viens vous dire - Que sur moi la raison a perdu tout empire. - L'outrage le plus noir qui me doive toucher - De mon cœur malheureux n'a pu vous arracher. - Je ne me connais plus depuis votre inconstance, - Parjure! et contre vous, faible, sans résistance, - Au hasard en tous lieux je porte en soupirant - Mes cruels souvenirs, mon désespoir errant, - Et de vos traits encor l'image ineffaçable - Vous ramène ici même un époux implacable. - Mais je m'en punirai, mais je dois vous punir.... - Eh, quoi donc? loin de vous ne me puis-je bannir? - L'espace où vous vivez n'est qu'un point sur la terre: - Il est d'autres climats que le soleil éclaire: - Il est par-tout des cieux, des jours, des nuits pour moi. - Mais est-il une femme aussi belle que toi? - Perfide! où donc fuirai-je? où réparer ma perte? - De mes regrets par-tout l'image m'est offerte. - Ma vie est attachée aux seuls lieux où tu vis. - Si mes pas dans la tombe étaient par toi suivis, - La mort te ravirait au tyran qui m'offense.... - Oui, c'est mon dernier vœu: ce sera ma vengeance.... - Vois ce couteau levé ... tremble!... - - LA FERRONNIÈRE. - - O dieux! quel courroux!... - Épargnez-moi.... je tombe en pleurs à vos genoux.... - - L'ÉPOUX. - - Tu ne fléchiras point mon cœur inexorable. - Infidèle! quel crime au tien est comparable? - La pudeur colorait les roses de ton front; - Tu semblais chaste et pure, et m'as couvert d'affront. - Si tes yeux ont brillé d'une fausse innocence, - Si de tes traits charmants la trompeuse décence, - Si ta bouche, et ton sein que glace ma rigueur, - Respira l'imposture et mentit à mon cœur, - Quel homme goûtera l'aimable confiance, - Danger, dont mon amour fit trop d'expérience? - L'effet le plus cruel des lâches trahisons - Est de remplir les cœurs de doute et de poisons, - Et, prêtant aux vertus l'apparence des crimes, - De livrer aux soupçons les plus pures victimes. - Subis donc sans murmure un juste châtiment. - Que notre sang se mêle aux yeux de ton amant, - Qu'il teigne ces habits, ton indigne parure.... - Ornements fastueux, gages de mon injure, - Ah! tombez en lambeaux par mes mains déchirés.... - O ciel!... la mort se peint dans ses traits altérés.... - La couleur à son front tout-à-coup est ravie.... - Sa gorge palpitante.... ah! reviens à la vie!.... - Modère tes sanglots! cesse de t'effrayer.... - Non, ton mari n'est point un affreux meurtrier. - Sur ton corps demi-nu mes lèvres enflammées.... - Renais à tant d'ardeurs en mes sens allumées.... - Que fais-je?.... de son œil quels éclairs sont sortis!.... - O transports que jamais je n'avais ressentis! - Du courroux au pardon incroyable passage! - Baisers trempés de pleurs, plaisirs mêlés de rage, - Achevez, embrasez un mortel éperdu!.... - - * * * * * - - Il l'embrasse, il succombe, et n'est plus entendu: - Un court silence règne; et l'épouse pâmée, - Aux baisers d'un époux doucement ranimée, - Souriant au superbe en sa couche abattu, - Dit à voix basse: - - LA FERRONNIÈRE. - - Eh bien! m'assassineras-tu? - - * * * * * - - Mais lui, se relevant: - - L'ÉPOUX. - - Non, plus honteux encore, - Sans retour je te fuis! désormais je t'abhorre. - Adieu! non moins perfide à l'époux qu'à l'amant, - Je te laisse au mépris: c'est le plus long tourment. - - * * * * * - - Il dit, et sort: mais toi, toi, pâle Syphilite, - Monstre du nouveau monde, et fille d'Aphrodite, - De la volage en pleurs tu viens troubler le sang: - Tel un reptile impur sous les fleurs s'élançant, - Infecte de son dard la bergère amoureuse - Qui les osa cueillir d'une main malheureuse. - Au sortir du sérail, asyle empoisonné, - Le monstre, qui suivit l'époux abandonné, - Toucha la Ferronnière, et pour le venger d'elle - Son aspect flétrissant consterna l'infidèle. - - SYPHILITE. - - Beauté, si fière encor de tes brillants attraits, - Sens-tu mes doigts de plomb s'imprimer sur tes traits? - Sens-tu se dépouiller l'or de ta chevelure? - Pleure de ton beau col la flottante parure! - Pleure tes lys tombés au printemps de tes jours! - Ton jeune âge se ride et fait fuir les amours. - Des plaisirs criminels fatale corruptrice, - Reconnais-moi: mon fiel en tes veines se glisse. - Tu n'oseras pourtant de ton sein attristé, - Confuse, repousser un amant redouté; - Et perdus l'un par l'autre, et punis de vos crimes, - Tous deux vous périrez mes illustres victimes. - Pleure! tu vas mourir; et lui, vers le tombeau - Courbant son corps, hélas! triste et honteux fardeau, - Long-temps plein de langueur, penchera sur son trône - Un front pesant et las du poids de sa couronne; - Et lui-même abhorrant l'opprobre de son sort, - Pour le salut de tous implorera sa mort. - Qu'un tel exemple apprenne aux souverains du monde - A fuir les voluptés, de qui la source immonde - Épanche un noir venin dans tous leurs sens flétris, - Et même éteint le feu des plus nobles esprits! - Puisse enfin ton trépas effrayer les épouses - Qui se vendent au luxe, aux vanités jalouses! - Car l'amour ne fut pas ton séducteur fatal: - C'est le vil Chrysophis, c'est ce dieu de métal, - C'est l'or qui t'a charmée, et qui, souillant ta couche, - Mit un infâme prix aux baisers de ta bouche: - Nouvelle Eve, éblouie au serpent adoré, - Du Pérou, du Mexique, en Europe attiré, - Monstre, que, pour tout fruit de leur conquête avare, - Traînèrent à ma suite et Cortez et Pizarre. - - * * * * * - - Syphilite en ces mots parle de Chrysophis; - Et leur victime en pleurs fuit, en poussant des cris. - - - - - LA PANHYPOCRISIADE. - - CHANT QUATORZIÈME. - - -SOMMAIRE DU QUATORZIÈME CHANT. - - _Chrysophis_, ou le dragon d'or, reproche à _Magnégine_, divinité - de l'aimant, d'avoir conduit dans le nouveau-monde les Européens, - qui, pour leur malheur, sont venus le retirer des mines, où - sa colère leur adressa des menaces prophétiques. _Magnégine_ - s'excuse de l'abus que les hommes ont fait des secours qu'elle - prêta au génie de _Christophe-Colomb_, dont elle lui raconte - les travaux et les adversités. Une nouvelle décoration présente - l'aspect de deux temples, où sont reçus séparément les héros de - la Gloire et ceux de la Renommée. _Charles-Quint_ est accueilli - dans le second par la _Louange_, qui lui promet la monarchie - universelle. La _Vérité_ le retient au passage, et lui annonce - que sa raison va s'égarer. Dialogue entre la _Vérité_ et la - _Louange_. Jugement de la _Thémis Séculaire_ sur les vrais et les - faux grands-hommes. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT QUATORZIÈME. - - LES murs sont disparus: le globe de la terre - Présente dans l'azur l'arc de notre hémisphère: - Le monstre Chrysophis le parcourt en rampant: - Tel on vit dans Eden un tortueux serpent, - D'abord en humble ver suivre une obscure trace, - Et du monde en ses plis envelopper la masse. - Tel en reptile abject, en hydre immense encor, - Se déroule à son gré le nouveau dragon d'or. - Il parle en ce moment à l'amante du pôle, - De qui l'art des nochers emprunta la boussole, - La prompte Magnégine, épouse de Sider, - Puissantes déités de l'aimant et du fer. - - -CHRYSOPHIS ET MAGNÉGINE. - - CHRYSOPHIS. - - Contemple les malheurs dont tu devins la cause - En guidant l'avarice aux mines du Potose, - Subtile Magnégine! eh bien? quand sur les eaux - Le dieu fatal du fer arma quelques vaisseaux, - Présageais-tu qu'ici par mon pouvoir suprême, - Moi, brillant dieu de l'or, je le vaincrais moi-même, - Et qu'en tyran des cœurs je saurais gouverner - Les cités de l'Europe où tu me fis traîner? - Elle te confia ses flottes intrépides: - Tu dirigeas vers moi les Castillans cupides, - Que protégeait Sider, ton inflexible époux, - Le fer cruel, de l'or ennemi si jaloux, - Qui, pour me conquérir, vint par-delà les ondes - De la terre fouiller les entrailles profondes. - Un dieu qui me celait aux regards des humains - M'ordonna de punir ce crime de leurs mains: - Instruit par ses décrets de leurs futurs supplices, - En vain je menaçai Pizarre et ses complices: - Je m'en souviens encore.... il entra, tout armé, - Au séjour ténébreux où j'étais enfermé: - Les torches que portait sa troupe criminelle - Avaient jauni le sein de la nuit éternelle; - Lorsqu'à leur pâle éclat mon corps se déroulant, - «O monstre! quel es-tu? dit-il en reculant, - «Ton front d'or qui reluit dans l'ombre où je me plonge, - «Décèle un gouffre immense où ta croupe s'allonge. - «Réponds-nous: du Potose es-tu le riche dieu - «Que la terre jalouse enchaîna dans ce lieu? - «--Fuis! m'écriais-je alors; fuis, étranger barbare, - «Ce monde que du tien la vaste mer sépare! - «Malheur aux conquérants qui doivent m'arracher - «Des prisons où le sort prit soin de me cacher! - «Laissez d'heureux Incas ignorant ma richesse - «Bénir en paix leurs jours pleins d'innocente ivresse: - «Quittez mon antre infect, inconnu de leurs fils. - «Sortez! redoutez-moi: mon nom est Chrysophis. - «--Ah! c'est toi, repart-il, qu'au sein de ces contrées - «Nous cherchions, en coupant les vagues azurées! - «Cède aux mains des soldats appuyés de Sider.» - Mes flancs à ce discours furent atteints du fer. - Un oracle, funeste à la Castille avare, - Me donnait à ce dieu qui secondait Pizarre: - Hélas! il me fallut céder au fer vainqueur: - Mais ces sinistres mots sortirent de mon cœur, - Au moment qu'arraché de ma caverne humide, - J'attirai l'œil du jour sur ma crête livide. - «Tremblez, vous que séduit mon trésor tentateur! - «Le fer, long-temps guerrier, long-temps agriculteur, - «Vous a soumis la terre, abondante nourrice: - «Mais depuis qu'en sa rage armant votre avarice, - «Il me force à quitter le lit où je dormais, - «Chrysophis et Sider combattront à jamais, - «Et l'un l'autre animés d'une envie éternelle - «Troubleront vos neveux de leur longue querelle. - «Suivis des trahisons et des assassinats, - «Jaloux de s'asservir par de sanglants combats, - «Ils baigneront l'Europe en des flots de carnage: - «Et si, du monde un jour méditant l'esclavage, - «Le fer s'unit à l'or, vous pleurerez vos droits, - «Vos vertus, vos hymens, et vos antiques lois. - «Nous flatterons l'orgueil de vos épouses vaines, - «Nous corromprons vos cœurs; nous forgerons vos chaînes; - «Nous appesantirons les trônes détestés, - «Et nous couronnerons les vices effrontés. - «Ah! prévenez vos maux et des forfaits sans nombre! - «Ah! laissez-moi rentrer au sein profond de l'ombre, - «Où, si je ne fus pas trompé d'un bruit menteur, - «Vespuce, de ce monde avide explorateur, - «Aux doux Péruviens, aux enfants du Mexique, - «Fera payer le nom qu'il donne à l'Amérique! - «Gloire, que l'Éternel devait, en son courroux, - «Ravir au précurseur de brigands tels que vous.» - - MAGNÉGINE. - - Que dis-tu, Chrysophis, et quelle erreur t'abuse? - Ce faux lustre, succès d'une perfide ruse, - De Vespuce à jamais est l'avilissement, - Et des faits de Colomb l'éternel monument. - Jamais nul des larcins qu'on put faire au génie - N'appauvrit le trésor de sa gloire infinie: - Les siècles, qui des prix sont les dispensateurs, - Trompent les vœux jaloux de ses imitateurs. - Vespuce, qui suivit d'une ame intéressée - La route que Colomb avait déja tracée, - Aux bords qu'il atteignit ne recherchait que l'or: - Colomb, plus fier, briguait un plus noble trésor, - Le nom de demi-dieu, révélateur d'un monde: - Et sur l'aspect des temps, d'Uranie et de l'onde, - Prophète audacieux de son propre destin, - Il jura sa conquête, et l'accomplit enfin. - Que l'univers le sache: apprends sa gloire; écoute, - Et crois en Magnégine; elle éclaira sa route. - Aux bords liguriens, parmi des matelots, - Il me vint en naissant consulter sur les flots: - J'écartai des écueils sa jeunesse agitée: - Je remis dans ses mains mon aiguille aimantée, - Gage de mon hymen avec le dieu du fer: - Pour moi, sœur d'Électrone, invisible dans l'air, - Nul homme avant ces nœuds ne m'avait dévoilée. - Je lui dis qu'en secret au pôle rappelée, - Sous le joug de Sider le regardant toujours, - Je ne tends qu'à l'objet de mes premiers amours. - Instruit de mon penchant par cette confidence, - Son soin observateur m'attesta sa prudence. - Je lui voulus payer en bienfaits renommés - Les loisirs qu'à m'entendre il avait consumés. - Un jour que soupirait ce disciple d'Euclide - Tourné devant les mers qui couvrent l'Atlantide; - «Les mortels, me dit-il, moins courageux que moi, - «N'osent tenter la sphère et voguer sur ta foi: - «Mais ce ciel où ma vue a compté tant d'aurores, - «Ce colosse debout dans les îles Açores, - «Son bras levé qui semble aux bords occidentaux - «Me montrer un chemin vers des pays nouveaux, - «Ah! s'ils me promettaient les tributs du commerce - «Dont la source enrichit la Syrie et la Perse! - «Tentons plus que n'ont fait les héros les plus grands. - «La science aux yeux d'aigle a ses prompts conquérants, - «Qui de ceux de la guerre, environnés d'alarmes, - «Surpassent les exploits, sans tumulte, et sans armes. - «Ouvrons, ô Magnégine! ô ma divinité! - «Ces mers dont on n'osa fendre l'immensité.» - Il dit, et j'assurai mon aide à son audace. - Mais du rare génie ordinaire disgrace! - Le vulgaire, trop bas près de si hauts esprits, - N'atteint pas aux objets que leurs yeux ont surpris: - Et huit ans de dédains, sans lasser son courage, - Ont de ses beaux succès démenti le présage. - Enfin, domptant la brigue et l'incrédulité, - Loin de tout bord terrestre il s'est précipité. - Oh! comme ses nochers rappelaient le rivage, - Quand sur le vaste gouffre, empire de l'orage, - Chaque jour, allongeant leur liquide chemin, - Ne montrait plus qu'un ciel et qu'une mer sans fin! - Lui, calme, tint sur moi son regard immobile: - Mes seuls balancements glaçaient son cœur tranquille. - Combien je fremissais en mes doutes flottants! - En vain déguisait-il son trajet et le temps: - Ses amis, éperdus entre les vents et l'onde, - Jurent de l'engloutir sous la vague profonde; - Quand, fixant à deux jours le terme de son sort, - Intrépide, il promet sa conquête, ou sa mort. - Et sur quoi cependant plane son espérance? - Sur une mer déserte; abyme affreux, immense! - Mais le vol d'un oiseau, né sous de nouveaux cieux, - Augure favorable, étonne tous les yeux: - Mais une herbe, qui cède au torrent qui l'envoie, - Est reçue en signal de victoire et de joie. - Sur l'humide horizon les regards sont tendus. - Nuit dernière, par toi les aspects confondus - Laissent poindre en ton sein une clarté lointaine: - Les nochers attentifs sont sans voix, sans haleine: - Cependant Lampélie, aux traits d'un doux rayon, - Divinité du jour et fille d'Hélion, - Du soleil immobile éternelle courrière, - Révèle un continent que frappe sa lumière: - «Gloire à Colomb! dit-elle; et, le bénissant tous, - «Terre! voici la terre! un monde vient à nous!» - Tel est le cri perçant que, sur chaque navire, - Pousse la foule en pleurs vers Colomb qu'elle admire. - Rivages d'Haïti, vos hôtes innocents - Reçurent ces héros comme des dieux puissants; - Et pour leur consacrer les trésors de la terre - Ils n'attendirent pas les coups de leur tonnerre! - Colomb victorieux, Colomb, fier cette fois - D'aller frapper l'Europe au bruit de ses exploits, - Jaloux qu'on reconnût ce rêveur en délire - Qu'insultait l'ignorance et le malin sourire, - Colomb rendit sa voile à des vents ennemis. - Un fortuné retour lui sera-t-il permis? - Non, soulevés du choc des tempêtes cruelles, - Les flots, plus mutinés que ses soldats rebelles, - Rugissent de fureur et brisent ses vaisseaux. - «Eh quoi, les cieux, la foudre, et les vents, et les eaux, - «Veulent, s'écria-t-il, engloutir ma mémoire...! - «Eh bien! grand Océan, hérite de ma gloire. - «Puisqu'à jamais privé de revoir mon foyer, - «Mes destins dans l'oubli sont prêts à se noyer, - «Reçois dans tes torrents, arrache à la tempête - «Le secret de ma route, admirable conquête, - «Et porte vers l'Europe, alors que je péris, - «L'espoir du nouveau monde, et mes travaux écrits.» - Il jette alors son titre, auguste caractère, - Au terrible Océan, son dernier légataire. - Mais du sein bouillonnant de son gouffre profond - Le dieu sort, blanc d'écume, et soudain lui répond: - «Va, Colomb, ne crains pas que la mer te dévore: - «Va retrouver les cours, plus perfides encore, - «Où des vents plus jaloux et non moins furieux - «Te feront aux enfers tomber du haut des cieux. - «Quel salaire y reçoit le génie et ses peines! - «Je te reverrai nu, le corps meurtri de chaînes, - «Attester que l'abyme où gronde au loin ma voix - «Est plus calme et plus sûr que le palais des rois. - «Mais tel que sont liés le pôle et Magnégine, - «Marche, attiré, conduit par ta vertu divine!» - Le dieu ne lui dit pas que mon époux Sider - Livrerait sa conquête à l'empire du fer, - Ni que la bouche en feu du grondant Pyrotone - Des brigands de l'Europe y fonderait le trône: - Le dieu ne lui dit pas qu'un indigne bonheur - De ses faits à Vespuce attacherait l'honneur. - - CHRYSOPHIS. - - Il est vrai; tout héros, que hait la jalousie, - N'est vanté dans les cours que par l'hypocrisie: - Les princes ombrageux paraissent s'effrayer - Du mérite éminent que l'or ne peut payer. - Voilà comme, traînant sa pourpre accoutumée, - Charles-Quint que je sers court à la renommée: - Aux talents imposteurs accordant son appui, - Et voulant au respect ne présenter que lui: - Voilà comme en un âge éclatant en prodiges - Il croit tout éclipser à force de prestiges: - Vois outrager Colomb, et courir les mortels - Aux pieds de l'oppresseur qui me doit ses autels. - - * * * * * - - En deux temples déja la scène est ranimée, - L'un à la gloire ouvert, l'autre à la renommée: - Dans l'un sont les héros, martyrs de leurs vertus, - Qui, relevant Thémis et les arts abattus, - Servaient la piété, les lois, et la patrie; - Ceux qui rivaux d'Alcide ont, d'une ame aguerrie, - Opposé la constance unie à la valeur, - Aux monstres, aux tyrans, et sur-tout au malheur: - Les sages qu'abreuva la coupe de Socrate; - Les doctes bienfaiteurs, disciples d'Hippocrate, - Qui, donnant aux humains des jours nombreux et doux, - En bravant les fléaux les écartaient de tous, - Et qui, des morts hideux fouillant la sépulture, - Pour y chercher la vie ont vaincu la nature; - Là, sont Euclide, Hipparque, hommes de qui les yeux - Mesurèrent l'espace et les orbes des cieux; - Et tristes compagnons et d'Homère et d'Alcée, - Tous deux chantant des rois la colère insensée, - Ces poëtes nés fiers, indigents illustrés, - Qui, dédaigneux des grands, aux peuples sont sacrés. - Dans l'autre temple étaient les favoris du monde, - Assis sur les degrés que l'illusion fonde; - Ce concours insensé que dans le sein du bruit - La louange et le blâme au hasard ont produit; - Ces singes des Bacchus, des Ammons, des Hercules; - Ces brigands, d'Érostrate exécrables émules, - Qui, tels que les Xerxès et les fougueux Timurs, - Ont fondé leurs honneurs en détruisant des murs. - On y voit tous les fous chers à la renommée, - Ceux même dont l'ivresse au meurtre accoutumée - S'illustrait en riant des publiques douleurs; - Un vil Sardanapale, un Néron ceint de fleurs: - Là, brillent le caprice et les sectes nouvelles; - Et, parmi des lueurs qui semblent éternelles, - Figurent ces talents faux et présomptueux, - Des muses et des arts avortons monstrueux; - Là, de folles beautés, sur l'autel d'Aspasie, - Divinisent enfin jusqu'à leur frénésie, - Consacrant les banquets et les galants tributs - Ou d'un Alcibiade, ou d'un Apicius; - Montrant par-tout l'orgueil de leurs têtes huppées, - Des peuples trop enfants immortelles poupées. - La Louange, tenant l'encensoir à la main, - De Charles-Quint alors parfumant le chemin, - Le conduit au travers d'innombrables images, - Simulacres des dieux, des demi-dieux, des sages, - Masques ternis, concours d'infidèles portraits, - Qui du vainqueur flatté relèvent tous les traits. - Il monte au sanctuaire en acteur héroïque; - Et bientôt, exhaussé sur un trône magique, - Semble, en levant des yeux pleins de sécurité, - Soi-même s'admirer dans la postérité. - - -CHARLES-QUINT, LA LOUANGE, ET LA VÉRITÉ. - - LA LOUANGE. - - Je ne sais plus à qui te comparer, grand homme, - Entre tous les héros que la mémoire nomme. - Sésostris et Cyrus me semblent fabuleux; - Le divin Alexandre eut le cœur trop fougueux: - César fut grand, mais froid; Constantin, hypocrite; - Attila, sacrilège; et ta gloire mérite - D'effacer Charlemagne, aussi-bien que Clovis, - Princes dignes des Goths dont ils furent suivis: - Tous jetaient des clartés moins brillantes que rares - En d'incultes pays, en des siècles barbares, - Chez des peuples sans lois, ou trop efféminés - Pour repousser les fers qui les ont étonnés: - Aisément dans l'Asie on sema l'épouvante; - Mais toi, dominateur de l'Europe savante, - Toi, fameux Charles-Quint, en un temps éclairé, - Tu luis sur l'occident comme un astre épuré. - La terre ouvre pour toi ses mamelles fécondes; - Ton nom, l'effroi des mers, retentit aux deux mondes: - Toi seul enfin es tout, conquérant, fondateur, - Dieu pacificateur, et même créateur. - - CHARLES-QUINT. - - Tais-toi: je ne veux pas que l'on me déïfie: - La Louange est flatteuse, et mon cœur s'en défie. - - LA LOUANGE. - - Tu t'élèves encor par tes humbles discours: - Mais quoi? des nations démens-tu le concours? - Et les arts à ma voix consacrant tes batailles, - Et tes lois se gravant sur de nobles médailles, - Et ta statue équestre en toutes les cités - Multipliant ta vue et tes faits récités? - - CHARLES-QUINT. - - La haine, après un temps, flétrira mes images, - Et dira que mes dons ont payé tes hommages. - J'entendrai chez les morts cent reproches amers - D'avoir suivi, trompé tant de partis divers; - Et penchant tour-à-tour vers Luther ou l'Église, - Immolé l'un et l'autre à ma haute entreprise. - - LA LOUANGE. - - L'histoire à l'avenir ne prouvera que mieux - Que tu parus dévot, et ne fus point pieux. - Un héros tel que toi, que le génie éclaire, - Se rit des préjugés qu'il inspire au vulgaire. - Poëtes! unissez vos luths à mes accents! - Thurifères, trépieds, accablez-le d'encens; - A ce triomphateur présentez vos offrandes, - Filles, femmes, enfants, que j'ornai de guirlandes!.... - Son œil déja s'enflamme, et les destins obscurs - S'éclaircissent pour lui, soleil des temps futurs. - Enivré de mon hymne, et du concert des âges, - Et de tant de parfums qui montent en nuages, - Le voilà qui s'agite...! Il voit sur mon autel - L'Europe enfin lui tendre un sceptre universel. - - CHARLES-QUINT. - - Oui, j'atteindrai ce prix, qu'on croit inaccessible... - Désormais à mon bras est-il rien d'impossible? - M'abusé-je d'un songe, ou d'un tableau trompeur - Que de ces flots d'encens produirait la vapeur? - Non, ma tête affermie est sans trouble et sans rêve. - Seul, je puis tout régir; plus de paix ni de trève: - Il faut que sous mon joug l'univers n'ait qu'un roi, - Ainsi qu'il n'a qu'un Dieu, qu'un centre, et qu'une loi. - Sortons, accomplissons mon grand dessein. - - LA VÉRITÉ. - - Arrête! - Un excès de fumée a surchargé ta tête; - Et je dois, en passant, t'avertir que l'orgueil - Frappera ton cerveau, près de ce même seuil. - - CHARLES-QUINT. - - Comment? qu'a donc mon vœu qui soit déraisonnable? - François-Premier n'est plus; Henri, peu redoutable, - En désastres verra se changer les succès - Dont son règne naissant éblouit les Français: - Un fils, de ma couronne héritier chez l'Ibère, - Par son utile hymen m'asservit l'Angleterre; - Vainement Albion, qu'alarment ses projets, - Veut au pouvoir de Rome enlever ses sujets; - Philippe inquisiteur, par son zèle inflexible, - M'assure le pontife, à mes rivaux terrible: - L'Église parle, au nom du ciel et de l'enfer, - Contre les libertés que proclama Luther; - Elle enchaîne à mon joug toute la Germanie: - Qui la disputerait à ma race bannie? - Serait-ce Ferdinand, ce frère que mes mains - Ont couronné lui-même, et fait roi des Romains? - Il ne peut refuser, pour le but où j'aspire, - De céder à mon fils le trône de l'empire, - Si contre Soliman je soutiens son effort: - Et, ma seule maison régnante après ma mort, - L'Europe sous mes lois florissante, enrichie, - Ne sera qu'une immense et stable monarchie. - Alors, qui retiendra mon aigle en son essor? - De Bysance en Asie il peut voler encor, - Planer sur le Liban, où la croix fut plantée, - Remonter de Gengis la route ensanglantée; - Et, donnant à la Chine un nouvel empereur, - Aux mers de la Corée essayer sans terreur - De m'ouvrir quelque voie inconnue au Tartare, - Vers ce monde récent que m'a conquis Pizarre: - Et je verrais enfin, abordant au Pérou, - Le globe entier soumis. - - LA VÉRITÉ. - - Grand roi, tu n'es qu'un fou. - - LA LOUANGE. - - Divinité fâcheuse à la haute puissance, - Que tu mérites bien le dédaigneux silence - De ce fier empereur qui te tourne le dos! - - LA VÉRITÉ. - - C'est l'adieu que souvent je reçus des héros. - - LA LOUANGE. - - Quelle chaleur te pousse à dire tes pensées? - - LA VÉRITÉ. - - L'espoir de prévenir leurs fureurs insensées. - - LA LOUANGE. - - Mentir est profitable, et ton langage est vain. - - LA VÉRITÉ. - - Je parle pour instruire, et sans l'espoir du gain. - - LA LOUANGE. - - On ne te croit jamais; tu n'enrichis personne. - - LA VÉRITÉ. - - On t'évalue au poids de l'argent qu'on te donne. - - LA LOUANGE. - - Où voit-on estimer tes tristes sectateurs? - Les biens et le crédit comblent mes orateurs. - Qui sont les mendiants? ce sont tes interprètes. - Qui marche sur tes pas? des aveugles poëtes, - Chantant pour les oisifs, une tasse à la main; - Des pédants sans manteau, sans chaussure, et sans pain. - Ces pauvres confidents de la Nature immense, - Savent peu mes secrets pour chasser l'indigence. - Mais vois les favoris qu'emmiellent mes discours; - Vêtus de pourpre, ils sont les idoles des cours. - Ton Homère si gueux, ton Phocion si rustre, - Ont-ils jeté l'éclat de mon Séjan illustre? - - LA VÉRITÉ. - - Tu fais des rois plus vils que des bêtes sans lois, - Et je fais d'Épictète un égal des grands rois. - - LA LOUANGE. - - Va, va, sors de ce monde! on ne t'écoute guère. - - LA VÉRITÉ. - - Aussi voit-on durer l'injustice et la guerre. - - LA LOUANGE. - - Lie au moins ta droiture à mon art captieux. - - LA VÉRITÉ. - - J'aime mieux fuir la terre, et m'exiler aux cieux. - - - Mais entends-tu, là-haut, la Thémis séculaire - Aux crimes, aux vertus, dispenser leur salaire; - Et sur tes favoris, sa voix, qui te dément, - Renouveler encor l'antique jugement? - - -LA THÉMIS DES SIÈCLES, LES VRAIS ET LES FAUX GRANDS HOMMES. - - PYTHAGORE. - - J'éclairai les mortels. - - HOMÈRE. - - J'éternisai leur gloire. - - ÉPAMINONDAS. - - La vertu fut ma loi. - - ALEXANDRE. - - Ma loi fut la victoire. - - NUMA. - - Rome eut par moi des mœurs. - - BRUTUS L'ANCIEN. - - Je brisai ses liens. - - ATTILA. - - J'ai fait frémir les rois. - - SYLLA. - - Et moi, les citoyens. - - ARCHIMÈDE. - - Je pesai l'univers. - - PLINE. - - J'en burinai l'histoire. - - OMAR. - - Je brûlai les écrits. - - TIBÈRE. - - Je bravai leur mémoire. - - COLOMB. - - J'acquis un nouveau monde. - - CÉSAR. - - Et j'ai mis l'autre aux fers. - - LA THÉMIS DES SIÈCLES. - - Vous donc, volez aux cieux! Vous, tombez aux enfers. - - CÉSAR. - - Quoi! César même! - - LA THÉMIS DES SIÈCLES. - - Oui, toi, dont la gloire usurpée - A fait céder la toge au pouvoir de l'épée; - Toi qui, dans l'univers, né pour tout subjuguer, - Tuant la liberté que tu lui pus léguer, - Laissas par ton exemple, en sanglant héritage, - L'empire à des Nérons qu'adora l'esclavage. - - - - - LA PANHYPOCRISIADE. - - CHANT QUINZIÈME. - - -SOMMAIRE DU QUINZIÈME CHANT. - - Le sultan _Soliman_ s'entretient avec un muphti de la démence - qui vient de saisir l'empereur _Charles-Quint_; et de sa - reclusion volontaire au monastère de Saint-Just. Retraite de - _Charles-Quint_: son dialogue avec un moine _Jéronimite_. - L'orgueil lui inspire dans la solitude le desir de surmonter la - gloire des saints par ses austérités; mais saint _Jérôme_, saint - _Augustin_ et saint _Bernard_ lui apparaissent, et confondent ses - vanités. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT QUINZIÈME. - - ICI paraît Bysance, et les jardins charmants - Consacrés aux loisirs des princes ottomans, - Colline où du cyprès la verdure éternelle - De leur divin sérail couvre l'enclos fidèle, - Et dont la pente, riche en brillants minarets, - En bassins couronnés d'ombrages toujours frais, - S'incline vers la rive où mugit le Bosphore, - Amphithéâtre ouvert aux rayons de l'aurore, - D'où l'œil se plaît à voir, des bouts de l'univers, - Le commerce appelé par les vents de deux mers. - C'est là que, relevant sa moustache épaissie - Qu'une pipe enfumait des parfums de l'Asie, - Couché parmi des fleurs, au sortir du divan, - Parle avec un Muphti l'auguste Soliman. - - -SOLIMAN, ET LE MUPHTI. - - SOLIMAN. - - Assis dans ces beaux lieux, ministre du prophète, - Quels pensers près de moi te roulent dans la tête? - - LE MUPHTI. - - Je songe à ton pouvoir, ô mon souverain bien! - - SOLIMAN. - - Muphti, Dieu seul est grand! les princes ne sont rien. - - LE MUPHTI. - - Est-ce au fier Soliman qu'il convient de le croire? - - SOLIMAN. - - Vois l'immense horizon où Dieu montre sa gloire: - Lui seul imprime un ordre immuable et certain: - Dieu seul gouverne tout; nos cœurs sont en sa main. - - LE MUPHTI. - - Son prophète remet aux sultans de la terre - Sa règle invariable et son puissant tonnerre. - - SOLIMAN. - - De l'aurore au couchant s'il n'est plus de rival - Qui soutienne ma vue et marche mon égal; - A qui le dois-je? au Dieu dont les flèches lancées - Ont de mon fier émule abattu les pensées: - La veille, il disputait l'Europe à ma grandeur; - Le lendemain, du trône il a fui la splendeur. - De l'altier Charles-Quint mémorable caprice! - - LE MUPHTI. - - Les chrétiens sont jaloux, superbes, sans justice; - Et le ciel a permis, malgré ses faits passés, - Que ce héros tombât au rang des insensés. - D'où part ce changement? de son orgueil avare. - Voulant à sa couronne ajouter la tiare, - Il osait plus tenter que n'ose un vrai sultan - Qui, du seul glaive armé, nous laisse l'Alcoran; - Et qui, sans renverser les lois qui l'ont vu naître, - Est le chef des croyants et n'en est pas le prêtre. - Voilà pourquoi l'ennui, triste enfant de l'orgueil, - L'a fait tomber du trône et jeté dans le deuil. - - SOLIMAN. - - Non, Muphti, ce dessein que lui prête la haine, - N'a jamais pu troubler sa raison souveraine. - Cet empereur savait que, bornés dans leurs droits, - Les pontifes toujours sont au-dessous des rois. - La voix des cultes saints dirige le vulgaire - Suivant qu'un potentat la fait parler ou taire. - Il n'eut donc pas besoin, pour combler son pouvoir, - Que sa main réunît le sceptre et l'encensoir. - Si Charles-Quint est las des pompes qu'on envie, - C'est qu'il se crut lui-même artisan de sa vie, - Et que de sa sagesse osant se prévaloir, - Resserré dans ses droits moindres que son espoir, - Impie, et n'ayant plus que soi pour vaine idole, - Perfide à ses traités, parjure à sa parole, - En ses propres complots enfin enveloppé, - Des grands revers du sort il s'est senti frappé; - Et de ses vœux hautains n'atteignant pas le faîte, - L'ambition le plonge au fond de la retraite. - - LE MUPHTI. - - On dit qu'il se repent de sa témérité - Qui ploya son église à son autorité. - Pour vous, ô Soliman, dont la rare prudence - Souffre de nos docteurs la sainte indépendance, - Votre cœur, mieux instruit par le grand Mahomet, - A notre auguste foi lui-même se soumet. - - SOLIMAN. - - J'obéis à Dieu seul, non à ton ministère: - Si des prêtres s'armaient de leur sacré mystère, - Ce Dieu, qui m'a conduit, prompt à les condamner, - M'inspirerait l'ardeur de les exterminer. - - LE MUPHTI. - - Ah! des lois des sultans fidèles émissaires, - Ils ont, sous votre aïeul, béni vos janissaires, - Et de ce vaste empire étendu le confin - Du Danube à l'Euphrate, et du Nil à l'Euxin. - Notre ange qui vous guide exauce leurs prières. - - SOLIMAN. - - Sois vrai: pourquoi, Muphti, nous voiler nos lumières? - A l'âge où tous les deux nous voici parvenus, - Peu de secrets d'état nous restent inconnus. - De tant de nations la diverse doctrine - D'un même espoir en Dieu tire son origine. - Les antiques respects des sages Indiens, - Les temples musulmans, et les autels chrétiens, - N'encensent que l'auteur, maître de tous les maîtres, - Que croiront nos neveux, que croyaient nos ancêtres: - Les cultes sont nombreux, le Dieu n'est qu'un pour tous. - Les rois et les sultans de leur gloire jaloux - Souvent ont sans remords uni Rome et Bysance. - Mon croissant qui s'allie à la croix de la France - Prouve que mes pareils aux volontés du sort - Des fanatismes vains soumettent le ressort. - Moi-même enfin, dans Rhode ouverte à ma vaillance, - Aux tentes des chrétiens accordant ma présence, - J'allai d'un preux vieillard, chevalier de sa foi, - Honorer la valeur si terrible pour moi: - Qui me poussait? Dieu seul, qui d'un amour sincère - M'émeut pour la vertu même d'un adversaire. - Docile au créateur de la terre et des cieux, - Sans superstition je porte un cœur pieux. - Crois-tu que néanmoins de regrets attaquée - Ma vieillesse s'enferme au sein d'une mosquée, - Ainsi que mon rival dans un cloître ignoré - Se cache à l'Occident dont il fut adoré? - Non, le ciel me créa pour livrer des batailles: - Je mourrai combattant sous d'illustres murailles; - Et s'il eût à la meule enchaîné mon destin, - J'aurais en paix subi cet autre arrêt divin. - Instrument de la loi qui règle tous les hommes, - Dont la fatalité nous fit ce que nous sommes, - J'ai mis en feu Belgrade, empli Vienne d'effroi, - Vaincu les Mamelus asservis à ma loi; - Et moi, si redouté jusque dans Ecbatane, - L'amour m'a fait trembler aux pieds de Roxelane! - Hélas! que sommes-nous, vains jouets des hasards? - Du triste Charles-Quint plaignons donc les écarts. - Que notre ame jamais ne soit enorgueillie - De sa fausse raison, si près de la folie. - Frémissons, à l'aspect d'un morne aveuglement, - De la fragilité de notre jugement. - Ce céleste flambeau de notre intelligence, - Qu'est-ce? un rayon qu'un souffle ôte à l'esprit qui pense. - Cette horreur me présente un abyme d'ennui.... - Va, n'espérons qu'en Dieu, notre suprême appui. - Lis-moi notre Alcoran, tout plein de son génie. - L'oreille que chatouille une vague harmonie, - Porte aux sens enchantés moins de douce langueur, - Que ce sublime écrit n'en inspire à mon cœur. - - * * * * * - - Ainsi de l'Orient parlait l'auguste maître. - - - Des murs de Constantin qu'on a vus disparaître, - La scène est transportée en ce paisible lieu - Où Charles-Quint au monde a dit enfin adieu! - Le voilà seul, errant en un long vestibule, - Où les tristes lueurs du premier crépuscule, - Nuançant leurs reflets sous les vitrages peints, - Doublent sur le plancher les figures des saints. - Appelant dans le chœur tous les révérends pères, - Sa voix avant la cloche éveille ses confrères. - Oh! quel rire élevé du parterre infernal - Accueillit tout-à-coup son zèle matinal! - Pâle encor de sommeil, un froid jéronimite - Sort, et réprime ainsi la chaleur qui l'excite. - - -CHARLES-QUINT, ET LE JÉRONIMITE. - - LE JÉRONIMITE. - - Toi, qui troublas le monde, enfin lassé du bruit, - Ne permettras-tu pas qu'on dorme ici la nuit? - - CHARLES-QUINT. - - Est-ce pour sommeiller que l'homme est sur la terre? - Attends-tu que l'aurore ait blanchi l'hémisphère, - Pour traîner aux autels ton languissant amour - Vers le Dieu dont la main va rallumer le jour? - Faut-il que du matin le prompt oiseau devance - Les chants religieux de ta reconnaissance? - - LE JÉRONIMITE. - - A la force toujours mesurant le devoir, - Dieu ne commande rien qui passe le pouvoir: - Il divisa le temps par l'ombre et la lumière, - Afin que le repos suspendît la prière. - - CHARLES-QUINT. - - De tous temps on m'a vu, moi, chef du monde entier, - Aux offices pieux m'empresser le premier. - - LE JÉRONIMITE. - - Seigneur, la vanité de s'offrir pour modèle - Aux labeurs diligents pousse autant qu'un vrai zèle. - La simple humilité ne se distingue pas. - Mais quoi! l'ambition eut pour vous tant d'appas, - Que dans le sein obscur de votre monastère - Vous en portez toujours l'orgueilleux caractère. - - CHARLES-QUINT. - - Toi, qui si hautement me parles sans terreur, - As-tu donc oublié que je fus empereur? - - LE JÉRONIMITE. - - N'avez-vous pas du siècle abjuré les maximes? - - CHARLES-QUINT. - - On me rend en ces murs des respects légitimes: - Tes compagnons pour moi n'ont pas ces fiers dédains. - - LE JÉRONIMITE. - - C'est qu'exilés du monde, ils ont des cœurs mondains; - Et qu'ils fondent l'espoir de leur vaine prudence - Sur des appuis de chair, non sur la providence. - - CHARLES-QUINT. - - De quel vil intérêt les peut-on soupçonner? - Sans sceptre, je n'ai plus de biens à leur donner. - - LE JÉRONIMITE. - - Vous imaginez donc, sans or ni diadême, - Que, parfait en tous points, en vous c'est vous qu'on aime? - Ah! reconnaissez là le piége le plus fin - Qu'à vos présomptions tende l'esprit malin. - Si de tous vos flatteurs vous reste un petit nombre, - De vos honneurs quittés c'est qu'on encense l'ombre. - Les titres, les succès, et les exploits vainqueurs, - Gravent un souvenir dont s'étonnent les cœurs. - Un homme qu'une fois ont admiré les hommes, - S'abaisse faussement dans les rangs où nous sommes; - Son renom qu'il y porte, et qu'il feint d'y cacher, - De son aspect jamais ne peut se détacher. - Née en lui d'un revers, ou de sa fantaisie, - Son humilité même accroît la jalousie: - Même entre les reclus, peu de sages mortels - Pour se voir tous égaux ont des yeux fraternels. - L'un, qui suit tous vos pas mieux que ceux de l'apôtre, - Rend sa retraite illustre en écrivant la vôtre: - L'autre, espère qu'à Rome un jour sera redit - Son éloge, appuyé de votre haut crédit, - Et que l'épiscopat, le tirant du chapitre, - Changera, devant tous, son capuchon en mitre. - Les disciples d'Ignace, épiant vos discours, - Se façonnent dans l'art d'intriguer près des cours, - De bénir les complots, d'étouffer les scrupules, - Et de saisir des grands les oreilles crédules. - Ceux qu'instruisit Pacôme à se mortifier, - Ardents en leur ferveur pour s'en glorifier, - Des ermites de Thèbe imitant les merveilles, - Disputant de maigreur, de jeûnes et de veilles, - Tâtant leurs os, leur chair, au défaut du miroir, - S'efforcent de pâlir les traits qu'ils vous font voir. - Ceux-là, de vos destins affectant l'ignorance, - Fiers que vous subissiez leur feinte indifférence, - Appliquent, en passant, un soin minutieux - A vous sembler distraits quand vous cherchez leurs yeux. - A quoi bon tant de peine où leur orgueil succombe, - Pour descendre avec Job et nous deux, sous la tombe? - - CHARLES-QUINT. - - Moine altier, te crois-tu le seul sage ici-bas? - - LE JÉRONIMITE. - - Non, mon infirmité ne m'enorgueillit pas. - - CHARLES-QUINT. - - Qui donc a tes respects? - - LE JÉRONIMITE. - - Tout homme époux et père, - Qui vit d'un art utile, ou cultive la terre: - Ce mortel est béni de sa race et de Dieu. - - CHARLES-QUINT. - - Apprends-moi.... - - LE JÉRONIMITE. - - L'airain sonne; allons prier: adieu! - - CHARLES-QUINT, _seul_. - - Quel esprit saint remplit ce jeune homme inflexible! - Le silence profond, et l'étude paisible, - Comme deux anges saints l'écartant du péril, - Ont-ils instruit son cœur en son pieux exil, - Et bornant ses regards aux murs d'un monastère, - Et vers Dieu seul tournant son ame solitaire, - Tellement éclairé sa méditation - Qu'il ait vu le néant de toute ambition! - A ses traits, à son œil, pleins d'une ardente flamme, - On n'accusera pas le sommeil de son ame: - Ainsi donc sa vertu comme une aigle a plané - Par-dessus l'univers qu'enfin j'ai dominé; - Et, venu sans fatigue à ce point où j'arrive, - Il foule aux pieds l'orgueil, et rien ne le captive. - Quel exemple! ma gloire a sujet d'en rougir. - Vain jouet des humains que je pensais régir, - Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves, - Être esclave du joug reçu par mes esclaves.... - Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits - Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids; - Et vous, larges parvis, et degrés des portiques, - Usés par mon cortège en des fêtes publiques, - Vous, enceintes des camps où, malheureux acteur, - Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur, - Dites quels noirs chagrins dévorés en silence - Démentaient de mon front la pénible insolence! - Combien, sous les dehors de ma sérénité, - D'orages menaçants mon cœur a palpité! - Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres! - Sans repos consumés près d'assidus ministres; - Terres, fleuves, et mers! dites combien de fois - Je vous ai traversés, et j'ai changé vos lois! - Afrique, parle! Europe, as-tu quelques rivages - Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages? - Eh bien! de ces labeurs quels ont été les fruits? - Des troubles pour le monde, et pour moi des ennuis. - Tant de peuples charmés, courant de ville en ville - Aux décorations de mon faste inutile, - Admirent du même œil mes ingrats successeurs, - De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs. - Heureux si pour tout prix, mon siècle, tu m'égales - Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales, - Et si je ne me perds sous tous les monuments - Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans! - Ai-je assez fait déja pour éclipser leur gloire?.... - Non, non, quittons ce cloître où languit ma mémoire. - Reprenons la couronne; et que mes cheveux blancs - Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants!... - Obtenons un triomphe à mon fils, à mon frère, - Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre.... - Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas - Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats, - Tes débiles esprits, tes forces épuisées, - Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées... - Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau.... - Du trône descendu, marche en paix au tombeau. - Mais pourquoi sans honneur, prêt à fuir la lumière, - Suivre encore un modèle en quittant ma carrière? - Second Dioclétien parmi les empereurs, - Mourrai-je à son exemple en arrosant des fleurs? - Qu'une palme nouvelle orne ma sépulture. - Ici l'orgueil en froc est humble sous la bure: - Dans l'ombre il se conquiert le respect des humains: - J'ai vaincu des héros; je veux vaincre les saints; - Et, de ma pénitence illustrant le supplice, - Faire autant que ma pourpre adorer mon cilice. - - * * * * * - - Il dit: l'enfer s'émut du projet que l'orgueil - Soufflait à l'insensé, méditant son cercueil. - On le vit tout-à-coup, muet, sourd, et stupide, - L'œil et les mains au ciel, courbant un front timide, - De derniers ornements prompt à se dépouiller, - En face de la croix allant s'agenouiller. - Parmi les changements que l'intermède entraîne, - Son même aspect, toujours reproduit sur la scène, - Aux démons sans pitié rend un rire inhumain. - Il entre au chœur du temple, un missel à la main; - Et jusqu'au soir unit ses accents hypocrites - Aux longs psaumes hurlés par cent gueules bénites. - Ses entrailles à jeun alors ont beau crier, - Devant la table sainte il s'obstine à prier. - Les moines cependant, zélés en gourmandise, - Assis au réfectoire, amour de leur église, - Ont laissé ce martyr, le chapelet au cou, - Seul, errant dans la nef, et canonisé fou. - - O du théâtre alors enchantement extrême! - Du sanctuaire ouvert le spectacle est le même; - Et le seul mouvement qu'un art divin produit - Est le dernier combat du soir et de la nuit. - Plus des murs spacieux les ténèbres noircissent, - Des cierges rougissants plus les feux s'éclaircissent; - Et tandis qu'aux piliers l'ombre ôte la couleur, - L'or aux flambeaux reluit avec moins de pâleur. - Les stalles dans le deuil s'ensevelissent toutes: - Et sous les jets croisés et les hauts arcs des voûtes, - Les fenêtres du chœur entr'ouvrent d'un côté - Aux rayons de la lune un passage argenté: - Son disque, honneur du ciel, blanchit quelques nuages. - Le cœur de Charles-Quint, plein de confus orages, - Soupire; et, frissonnant dans le temple profond, - Des portiques au loin l'écho sourd lui répond. - Voici qu'une vapeur s'abattant sous le dôme, - Porte à l'autel trois saints; le fulminant Jérôme, - Et le tendre Augustin, et le zélé Bernard; - Leur lin sacerdotal se déploie au regard. - - -CHARLES-QUINT, SAINT JÉROME, SAINT AUGUSTIN, ET SAINT BERNARD. - - CHARLES-QUINT. - - O pères de Sion! docteurs saints! graves ombres! - Est-ce vous qui, sortis de vos sépulcres sombres, - Sur les hauteurs du ciel avez pu vous placer? - En votre noble essor je veux vous surpasser, - Et qu'un nimbe étoilé succède à la couronne - Qu'à mes vains héritiers mon mépris abandonne. - - SAINT JÉRÔME. - - O roi jaloux des saints! eh! quoi donc? prétends-tu - Faire monter l'orgueil où monta la vertu? - Équitable aux humains, l'arbitre tutélaire - Accorde à leurs travaux un différent salaire: - Héros, ceins ton laurier; la palme est notre prix. - Tu régnas sur les corps, et nous sur les esprits: - Ton empire est la terre, et le ciel est le nôtre. - Un trône t'appuyait; nous, le cri d'un apôtre. - On te nommait un dieu dans tes palais dorés: - Nous bravions tes pareils dans les cours adorés. - Les hommes égorgés te servaient de victimes; - Nous pleurions sous la croix les meurtres et les crimes. - Ta politique aux rangs immolait l'équité; - Nos fraternelles voix prêchaient l'égalité: - Nous disions que les grands ne sont bientôt que cendre, - Que de tous leurs degrés la Mort les fait descendre; - Et que seul ferme et libre, en tous temps, en tout lieu, - Le juste clairvoyant craint les rois moins que Dieu. - Ta fierté despotique eût proscrit notre vie: - D'où vient que notre gloire allume ton envie? - Crois-tu qu'il te suffise, au terme de tes ans, - De vouer aux autels tes loisirs impuissants, - D'achever ta vieillesse en un cloître sévère, - Pour t'égaler aux saints que le monde révère? - Tel paraîtrait moins grand, s'il n'eût, jusqu'au trépas, - Traîné durant un siècle un sort obscur et bas, - Et repoussé des cours les faveurs corruptrices, - Pour marcher, pauvre et nu, vainqueur de leurs délices, - Et laisser aux mortels qu'enfle leur vanité - L'exemple patient de son humilité. - Sais-tu quel fut Jérôme, et comment sa doctrine - Consacra dans ces murs son nom, sa discipline? - Né fier, ardent, subtil, instruit dans tous les arts, - Dont le charme étonnait la ville des Césars, - Du monde, en sa jeunesse, écartant les amorces, - En d'austères ferveurs il consuma ses forces. - S'en vint-il comme toi, de fatigue épuisé, - A l'amour du désert offrir un cœur usé? - Au fond de la Syrie, où Dieu fut son étude, - Avec zèle embrassant la triste solitude, - Sous des antres brûlants, disciple des lions, - Il apprit à rugir contre ses passions. - Ce fut là que, couché sans luxe et sans mollesse, - De sa nudité même il connut la richesse: - Ce fut là que ses sens, émus d'objets impurs, - Des beaux cirques de Rome oublièrent les murs; - Et qu'assailli des traits de ses Vénus infâmes, - De ses membres séchés il éteignit les flammes. - Oui, dès-lors proclamant la liberté, la foi, - Il devint plus fameux et plus puissant que toi. - Des sublimes hauteurs où la vertu se fonde, - J'abaissai mes regards sur les pompes du monde; - Comme un pasteur, debout au sommet des rochers, - Voit à ses pieds l'abyme où luttent les nochers. - Qu'ai-je vu? des honneurs, toujours près du naufrage, - Moins grands que la vertu qui se rit de l'orage: - Un crédit et des biens, dignes de peu d'égards, - Ou donnés, ou ravis par le jeu des hasards: - Le seul juste en son cœur a des trésors durables. - Qu'ai-je vu? des cités un moment admirables, - Que l'affreuse misère ou les coups des fléaux, - Que la discorde atroce aiguisant ses couteaux, - Que l'effroi des prisons, l'horreur des funérailles, - Soulevaient, déchiraient jusque dans leurs entrailles; - Tandis qu'inébranlable entre tous leurs enfants, - Le seul juste résiste aux bourreaux triomphants. - Qu'ai-je vu? des banquets, des théâtres, des danses, - Dont le peuple adorait les fausses jouissances; - Spectacles que payaient son pain ou ses affronts, - Que suspendait souvent un seul mot des Nérons, - Et peu fait pour séduire à leur splendeur funeste - Le juste qu'éblouit l'éternité céleste. - Qu'ai-je vu? des mortels, fantômes-empereurs, - Maîtrisant leurs soldats, non leurs propres fureurs; - Un Goth, un vil Gainas, la terreur d'un royaume, - Redoutable à son prince, et non à Chrysostôme, - Qui prouva que le juste est seul fort contre tous - Pour rompre les conseils des intérêts jaloux, - Et que l'ombre et les bois sont la profonde école - D'où sort avec éclat l'invincible parole. - Qu'ai-je vu? des rhéteurs, des sophistes rivaux, - Par la brigue emportant les prix dus aux travaux, - Et confondus chacun en leur science impie - Par un Dieu méconnu, qui leur ôte la vie. - Qu'ai-je vu? de Thémis les magistrats honteux - Au gré des souverains pesant le droit douteux; - Et que le juste seul, observant la balance, - Retient comme assiégés par sa noble présence. - Qu'ai-je vu? cette terre encline à s'abymer, - Gouffre, où tout s'engloutit comme au sein d'une mer; - Et dont les tremblements, pires que les tempêtes, - Renversent de vos toits les plus superbes faîtes. - Enfin, qu'ai-je donc vu, dans les jours, dans les nuits? - Des pervers qui, semant de formidables bruits, - En leur lit désarmés, quand leur fureur sommeille, - Dorment comme au cercueil, lorsque le juste veille. - Je n'ai donc craint que Dieu, je n'ai cherché qu'en lui - Ma gloire, mes trésors, mon véritable appui; - Et je ne daignai pas, en héros sanguinaire, - Briguer de tes grandeurs le comble imaginaire. - Tout chaste, et vraiment saint, plus épuré que l'or, - Sur des ailes de flamme élevant mon essor, - J'ai, libre de ma chair que brûlait l'abstinence, - Vécu par la pensée, et tout intelligence, - Ravi sur les sommets d'où ce globe n'est rien, - Où la vie est un songe, et la mort même un bien. - Toi donc, monstre affamé du miel de la louange, - Nabuchodonosor, qui régnas sur ta fange, - N'espère pas briller entre les aigles saints - Aux cieux qu'habite l'ame, et les anges sereins. - - SAINT AUGUSTIN. - - Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes, - En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes, - Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour, - Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour. - Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie. - Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie: - Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur - D'un prince ivre de soi, politique vainqueur? - Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même! - Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême: - Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit: - Il prodigue le sang pour venger un dépit: - Il amasse les biens d'une main criminelle: - Il arrache à Naboth sa vigne paternelle, - Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts, - Et s'estime le dieu, centre de l'univers. - Qui produit en son cœur ce désordre coupable? - C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable, - L'amour qui nous égare alors que fol et vain - Il n'a point un objet éternel et divin; - L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames, - L'amour, alimenté par de célestes flammes, - Plus solide, plus pur, en ses liens charmants, - Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants; - L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères, - Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères! - Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour: - Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour; - Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice, - Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice; - Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur, - Et du bonheur de tous compose son bonheur. - L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère: - Si des femmes qu'il voit la beauté passagère - Se relève d'atours et s'anime de fard, - Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art, - Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane - Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane. - Voit-il une indigente et muette beauté - Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité, - Semble orner le malheur empreint sur son visage? - Les consolations, piège où l'ame s'engage, - Ne captiveront pas son cœur sanctifié: - Toute humaine douleur a droit à sa pitié. - Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques? - Graver par-tout son nom en lettres magnifiques? - Non; l'aumône en secret, les charitables soins, - Feront de sa bonté parler mille témoins, - Monuments animés, et voix impérissables, - Qui rediront son zèle aux âges innombrables. - Que les schismes trompeurs et les séditions - Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations; - Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse - Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse; - Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan - Il osera fermer le saint temple au tyran. - Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide? - Contemple le maintien d'une vierge timide: - Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité, - Son scrupule frémit d'une infidélité: - La flamme du jeune âge errante dans ses veines - Allume dans ses sens des rebellions vaines; - Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux, - Traverse noblement les épines, les feux: - Tel un ange sans corps marche dans sa carrière: - Mais d'un front où reluit une pure lumière, - S'il faut, (triste courage en un objet si doux!) - Qu'elle brave la mort pour son divin époux, - Elle court au martyre; et, de regrets suivie, - Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie. - Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux, - Nous aide à surpasser la vertu des héros, - Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone - Juge si c'est à toi d'envier la couronne! - - SAINT-BERNARD. - - Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger, - Bernard veut à son tour ici t'interroger. - Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme, - Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame; - Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer, - Avec nos saints exploits ose les comparer. - Comment as-tu conquis les villes alarmées? - Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées. - Comment séduisais-tu les peuples éblouis? - Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis. - Comment consternais-tu les états et leurs ligues? - Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues. - Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts! - Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors, - Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire; - Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire, - De la cité de Dieu levant les étendards, - Conquérant plus d'états que les fameux Césars, - Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie, - Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie, - Et de tous ses guerriers grossi la légion - Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion. - Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance? - Ce fut de ma cellule et de mon indigence. - A ton art politique aurais-je pu devoir - De si profonds secrets, un si vaste pouvoir? - L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire - Se sent victorieux des maîtres de la terre, - Si son ame en effet, droite en sa fermeté, - Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté. - Notre corps peut agir parmi la multitude, - Si l'ame en soi toujours garde sa solitude: - Les pensers, au-dessus des vulgaires humains, - Nous en séparent mieux que les déserts lointains, - Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges, - Nous font sur l'univers planer avec les anges. - La pauvreté qu'on aime est riche en liberté: - Elle soutient sans peur l'auguste vérité, - Du vain appât de l'or ne se sent point captive, - Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive, - Des pontifes, des rois, menace l'appareil, - Ne voit rien de constant que le cours du soleil, - Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière, - En méprisant la mort, passe intrépide et fière. - Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint; - Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint, - M'attira sur la terre un encens préférable - Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable. - Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel - Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel. - Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres, - Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres? - - CHARLES-QUINT. - - J'aurais par mes soldats châtié vos pareils, - Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils. - J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable, - Si, quittant son désert, apôtre déplorable, - Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour - Paru couvert de cendre, et censuré ma cour. - J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures, - Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures? - Tantôt le zèle altier de votre apostolat - Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat, - Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque, - De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque: - Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix, - Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois, - Et, rampant au travers de tortueuses routes, - Fuyait les dignités pour les dominer toutes. - Vous subissiez le jeûne au milieu des festins, - Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins: - Vous vantiez le silence et la paix des retraites; - Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes: - Austères avec faste, à l'ombre relâchés, - Vos haines s'accusaient de cent vices cachés: - Et, de vos saints docteurs calomniant la vie, - Un faux mépris de tous décelait votre envie. - Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien: - Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien. - - SAINT-JÉRÔME. - - Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire. - Augustin, revolons à notre heureux empire. - Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir, - Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir. - - * * * * * - - Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore - Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore, - Suivit d'un œil si sot leur noble ascension, - Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision. - - - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT SEIZIÈME. - - -SOMMAIRE DU SEIZIÈME CHANT. - - _Charles-Quint_, accablé par la _Tristesse_, cherche en vain les - distractions que lui peuvent offrir les diverses heures du jour: - la _Tristesse_, qui égare sa raison, lui inspire le projet de - faire célébrer ses propres obsèques avant de mourir. Tableau du - temple où les démons, acteurs de la scène, paraissent en habits - sacerdotaux, et chantent la messe mortuaire de _Charles-Quint_. - La _Tristesse_ et la _Mort_ achèvent d'épouvanter l'empereur - couché dans sa bière: une fièvre ardente le saisit, et la - _Mort_ l'enlève. Fin du drame. A peine la toile est tombée, que - le parterre infernal se divise en deux partis; l'un, contre - _Mimopeste_, auteur de la pièce; l'autre, en sa faveur. Le - théâtre, détruit par l'_Anarchie_, s'écroule enfin dans l'abyme. - - -LA PANHYPOCRISIADE. - -CHANT SEIZIÈME. - - DEVANT les spectateurs vont se changer sans cesse - Les lieux où Charles-Quint marche avec la Tristesse. - Que l'oreille attentive au fil de ses discours - Des tableaux qu'ils peindront poursuive donc le cours. - Il s'avance, au milieu des chimères, des ombres; - La fille de l'ennui, la Tristesse aux yeux sombres, - L'entraîne hors du temple où des pâles flambeaux - Éclairaient sous ses pieds les marbres des tombeaux. - - -CHARLES-QUINT ET LA TRISTESSE. - - LA TRISTESSE. - - Hélas! tu te flattais que l'aurore nouvelle - Retirerait tes sens de leur langueur mortelle: - Te voilà de retour au paisible réduit, - Voisin du temple auguste où tu veillas la nuit. - Tes soins ont décoré cette cellule obscure - En berceau verdoyant d'où te rit la nature; - De là, sur les côteaux, un ciel plein de clarté - Du front épais des bois découvre la beauté; - De là, des prés charmants, où Zéphire, en ses courses, - Mêle ses doux soupirs aux murmures des sources, - Exhalant dans les airs comme un divin encens - Les parfums de leurs fleurs pour enivrer tes sens.... - Mais hélas! tout est vain: l'ombre et le jour te blesse. - - CHARLES-QUINT. - - N'offusque pas mon ame, importune Tristesse! - Et je pourrai me plaire au spectacle riant - Qu'étale sous mes yeux l'éclat de l'Orient. - - LA TRISTESSE. - - La terre encor dans l'ombre est à demi-plongée; - Ton ame de son deuil est comme elle chargée: - Attends que le soleil, se levant pour vous deux, - Dissipe tes vapeurs d'un rayon moins douteux. - Les brouillards du matin, voilant les paysages, - Compriment ton cerveau de leurs pesants nuages: - A peine, en leurs bosquets, les oiseaux matineux - De premiers sons encor percent les airs brumeux: - Attends leur doux réveil et que leur chant salue - L'astre dont la splendeur va réjouir ta vue. - L'aurore inspire à l'ame un attendrissement - Qui de tes souvenirs redouble le tourment. - - CHARLES-QUINT. - - A cette heure autrefois, devancé du tonnerre, - Mon coursier hennissait; et, bouillant pour la guerre, - M'emportait sur les monts ou j'allais méditer - Les coups dont l'Occident devait s'épouvanter: - Maintenant seul, oisif, je m'égaie au ramage - De deux chantres ailés qu'emprisonne leur cage. - - LA TRISTESSE. - - Tu ne les nourris donc que pour les désoler? - Ils respireraient mieux aux vastes champs de l'air: - Ne sois pas leur tyran, et qu'aux cieux ils revolent. - - CHARLES-QUINT. - - Je crains que les vautours bientôt ne les immolent: - Dès le nid de leur mère élevés par mes soins, - Nés captifs, sauraient-ils pourvoir à leurs besoins? - - LA TRISTESSE. - - Ainsi tu préparas la longue dépendance - Des hommes, à ton joug façonnés dès l'enfance, - Et qui, si tant d'erreurs n'assiégeaient leurs berceaux, - Vivraient libres au monde ainsi que les oiseaux. - - CHARLES-QUINT. - - Oui, mon orgueil dément la vérité suprême, - En niant aux humains que leur liberté même - Accroît leur industrie, ajoute à leur vigueur, - Quand leur vertu native est laissée en leur cœur. - Hélas! par cet orgueil de gouverner la terre, - J'ai dans mes longs travaux subi plus de misère - Que tous ces bûcherons qui, vers le sol penchés, - Amassent les rameaux que l'hiver a séchés. - Le soleil resplendit, ô Tristesse! et sa flamme - N'éclaircit point encor les ombres de mon ame... - N'entends-je pas sonner l'heure de mon repas? - - LA TRISTESSE. - - Ah! remportez ces mets qu'il ne goûtera pas; - Otez ces vins, pour lui trop mêlés d'amertume. - Valets, n'aigrissez pas l'ennui qui le consume: - Respectez sa retraite... Et toi, parcours des yeux - Ces vallons émaillés par les rayons des cieux, - Ces ruisseaux bouillonnants sous les roches voisines... - - CHARLES-QUINT. - - Toujours des cieux, des eaux, des champs et des collines... - Quel monotone aspect, Tristesse, m'offres-tu? - - LA TRISTESSE. - - Tu disais autrefois, sous la pourpre abattu, - Toujours des camps, un trône, une cour importune... - Quel spectacle accablant dans ma noble fortune! - - CHARLES-QUINT. - - Hélas! - - LA TRISTESSE. - - Pourquoi gémir en ce riant séjour? - - CHARLES-QUINT. - - Je me sens fatigué de la splendeur du jour. - - LA TRISTESSE. - - Jamais des nations les trop superbes maîtres - Ne retrouvent le calme aux demeures champêtres. - L'oisiveté te pèse en ces champs producteurs, - Où le travail nourrit d'heureux cultivateurs: - Tes yeux sont ignorants des richesses agrestes; - Tu méprises les fleurs, et les présents célestes; - Et, bien que las du faste et des soins des héros, - Tu hais ta solitude et maudis ton repos. - Mais, privé d'aliments, la faiblesse t'accable... - L'airain encor t'appelle aux plaisirs de la table. - - CHARLES-QUINT. - - Ah! j'en suis écarté par un dégoût affreux; - Et ce corps que je traîne est un poids douloureux. - - LA TRISTESSE. - - Peut-être que du soir l'agréable influence - Te fera mieux goûter la paix et le silence, - Moment, où je me plais moi-même à soupirer. - Au doux sein de la nuit tout s'apprête à rentrer: - Entends le pâtre au loin fermant les bergeries, - L'aboi des chiens frappant le seuil des métairies, - Le chant du rossignol attendrir les forêts, - Et sous les noirs buissons frissonner un vent frais. - - CHARLES-QUINT. - - Suis-je amant, ou poëte? et ma mélancolie - Cède-t-elle aux accès de leur tendre folie? - Non, Vesper et la lune ont des effets plus lents - Sur mes yeux endurcis aux spectacles sanglants. - - LA TRISTESSE. - - Eh bien! trouble-toi donc d'un plus sombre délire. - Orgueilleux conquérant, long-temps chef d'un empire, - Un ver à tes pieds rampe autour du saint parvis; - Je lui prête une voix ... médite ses avis. - - CHARLES-QUINT. - - Qu'es-tu devant un prince, ô créature vile? - - LE VER. - - Moi, je ne suis qu'un ver, misérable reptile; - Mais rampant sur la fange où tu sommeilleras, - Je dis à l'aigle altier: «Je t'attends ici-bas.» - - LA TRISTESSE. - - Cet insecte abandonne une tête mortelle - Dont le crâne enfermait la plus docte cervelle: - Il te vient avertir qu'au tombeau dont il sort, - Il rongera ta chair, pâture de la mort. - Toi donc qui, des grandeurs quittant la folle envie, - Abdiquas la couronne, abdique aussi la vie. - Tu tiens encor au monde après t'en être exclus, - Fuis-le plus loin encor; va-t'en où l'on n'est plus. - Mais, avec faste orné des habits funéraires, - Ne pars point froid et nu, comme les morts vulgaires; - Et préside, vivant, de l'oreille et de l'œil - Aux chants de ton trépas, aux pompes de ton deuil, - Spectateur animé des larmes que, peut-être, - Feindront tes serviteurs aux cendres de leur maître. - - * * * * * - - Ainsi dit la Tristesse au fragile empereur - Mais le drame infernal ici change d'horreur; - Et, par d'affreux ressorts que la magie invente, - La scène, au dénouement, se noircit d'épouvante. - - D'innombrables Démons marchent en saints prélats - Dans le temple qui s'ouvre et qui reçoit leurs pas. - Les crêpes de la nuit, sépulcrale tenture, - Du dôme et des piliers couvrent l'architecture; - Des dragons enlacés font reluire en tous lieux, - Tels que des lampes d'or, leurs gueules et leurs yeux: - Ils éclairent la nef, le chœur, et sa barrière; - Et d'une croix de feu la sanglante lumière - Domine un sarcophage, où des titres d'orgueil - Argentent les velours, ornements du cercueil, - Édifice paré d'emblêmes héroïques - Dont le néant s'inscrit en lettres magnifiques. - Une chapelle ardente, au haut de cent degrés, - Porte un Diable servi par des diables mitrés: - Sa messe fait répondre en son chant mortuaire - Dix mille diables noirs, échos du sanctuaire, - Qui poussent, au-delà d'un triple paradis, - Les lugubres clameurs d'un bas De profundis. - Cependant Charles-Quint, livide, l'œil farouche, - S'étend au lit de plomb, froide et dernière couche, - Où, près d'un grand linceul, psalmodiant soudain, - La Tristesse et la Mort, une torche à la main, - Exposent la pâleur des traits de la victime, - Qu'un vaste deuil isole, et suspend dans l'abyme; - Et le serpent sonore, et l'orgue aux voix de fer, - D'une ample symphonie ébranle tout l'Enfer. - - -CHARLES-QUINT, LA TRISTESSE, ET LA MORT. - - LA TRISTESSE. - - Homme! des rois ainsi finit la race entière. - - LA MORT. - - De la poussière né, retourne à la poussière. - - LA TRISTESSE. - - La Mort te paraissait loin de toi; la voici. - - LA MORT. - - Héros qui me bravais, pourquoi frémir ici? - - CHARLES-QUINT. - - Me pouvais-je alarmer d'un futur anathême! - Je ne crus point en Dieu. - - LA MORT. - - Tu t'es donc fait toi-même? - - LA TRISTESSE. - - Sage et puissant mortel, ton esprit connut-il - Comment ta faible vie a prolongé son fil? - - LA MORT. - - Tremble qu'en le coupant je ne te précipite - En quelque espace, horrible à ton cœur qui palpite. - - CHARLES-QUINT. - - Je me suis dit que l'homme, au néant destiné, - Redevient à sa fin tel qu'avant d'être né. - - LA TRISTESSE. - - Je l'ignore, et te laisse au tourment de ce doute. - - LA MORT. - - Ame coupable! viens: sais-tu quelle est ta route? - Sors du sang et des os qu'il est temps de quitter. - - CHARLES-QUINT. - - J'en tressaille en mes flancs. - - LA TRISTESSE. - - Que peux-tu regretter? - Tourne tes propres yeux sur ta vile dépouille. - Le trouble qui l'émeut, la sueur qui la souille, - De sa fragilité sont les signes certains. - - CHARLES-QUINT. - - Hélas! dans tout le cours de mes errants destins, - Brûlante d'une ardeur en mes veines cachée, - Ainsi qu'un fumier vil ma chair s'est desséchée! - Mes jours évanouis ont emporté sa fleur. - Las du monde, en ces murs j'ai traîné ma douleur... - Pourquoi seul m'enfoncé-je aux bois voisins du Tage, - En hibou lamentable, en pélican sauvage? - Pourquoi naguère assis au trône des cités? - Pourquoi dans ce linceul, terme des vanités? - De tous ces mouvements quelle raison décide? - Qu'étais-je? hélas! que suis-je? et qu'est-ce qui nous guide? - Ces hommes, ces concerts, que j'entends, que je voi, - Tous ces objets sont-ils en mes sens, hors de moi? - Espace, éternité, qu'êtes-vous? quelle flamme - Trop vive aux yeux du corps, luit pour les yeux de l'ame? - Est-ce que mes terreurs peuplent de visions - Ces cercles infinis, sphères d'illusions? - L'esprit de la lumière, en des cieux sans limite, - Règne ... il ouvre l'enfer à la race maudite... - Devant son tribunal quel sera mon appui? - Trônes, puissance, rangs, tout croule devant lui. - - LA TRISTESSE. - - Est-il vrai que toujours les morts en paix sommeillent? - La trompette a sonné ... les voilà qui s'éveillent! - La terre voit par-tout les tombes se briser ... - Que d'hommes se levant tout prêts à t'accuser! - Les uns, trempés encor des ruisseaux de leurs larmes, - Te présentent leurs fils mutilés par les armes: - Les autres, par leur sang qu'ont versé tes arrêts - Inscrivent les horreurs de tes ordres secrets. - Roi guerrier, vaincras-tu les nombreuses phalanges - Des ames qui, planant sur les ailes des anges, - S'élancent de la nuit pour t'accabler d'effroi, - Et crier dans le ciel: Anathême sur toi! - Juge inique! réponds au seul juge suprême... - L'univers est présent, et tous les siècles même. - Tant de peuples jamais, ni tant de majesté, - N'entourèrent le trône où tu fus écouté. - Parle, déploie au jour ta noble conscience... - Pourquoi balbutier? où donc est ta science? - Quoi! tu restes honteux, muet, et sans couleur! - Ici trop de lumière, éclairant ta pâleur, - Révèle de tes traits les bassesses obscures, - Et des plis de ton cœur les profondes souillures. - Fuis donc! fuis, si tu peux, même le souvenir; - Et cherche le néant, ton dernier avenir. - - CHARLES-QUINT. - - O ciel! ô Dieu du ciel! prends pitié de mon ame! - - LA MORT. - - Regarde ces torrents de l'infernale flamme...! - Les cieux, qui sous tes pieds se roulent à grand bruit, - T'abandonnent au gouffre où mon vol te poursuit. - Telles qu'une hydre ouvrant ses gueules avec joie, - Les bouches de l'abyme, affamé de sa proie, - T'engloutissent parmi les brigands couronnés, - Qu'aux yeux des nations ma faulx a détrônés. - - CHARLES-QUINT. - - Arrête, affreuse mort!... - - LA MORT. - - Non, mes mains rigoureuses - Vont punir, lâche acteur, tes obsèques menteuses. - Ne t'aperçois-tu pas que, resté sans témoin, - La foule, en te raillant, s'est écoulée au loin? - Et qu'enlevé déja de tes linceuls funestes, - On t'a mis en un lit ... où je veux que tu restes. - - CHARLES-QUINT. - - Où suis-je?... ô songe horrible! ah! je m'éveille enfin... - Doux éclat!... je revois les rayons du matin... - - LA MORT. - - Que dis-tu? la nuit règne, et l'hémisphère est sombre. - - CHARLES-QUINT. - - Non, mes yeux sont ouverts... - - LA MORT. - - Sous les voiles de l'ombre - Le délire t'aveugle, et porte en ton cerveau - Un faux jour, et l'horreur d'un désordre nouveau: - Des organes troublés effroyable chimère! - Meurs donc, meurs! il est temps, roi fou, que je t'enterre. - - * * * * * - - Elle arrache aussitôt l'ame à ce noble corps, - Qui n'est plus rien: Dieu seul sait ce qu'il fait des morts. - - - Ici la toile tombe, et finit l'acte immense. - Mais au parterre ému quelle guerre commence! - - Que je compare au bruit des torrents et des airs - Les applaudissements, les sifflets des enfers; - Que je rappelle ici les volcans, les tempêtes, - En éternel écho des poétiques têtes, - Mes vers ne feront pas ouïr à l'auditeur - Ce cirque furieux, tout vociférateur. - Oh! c'est en cet instant, Muse, que je t'invoque! - Prête, prête à mon luth un son perçant et rauque, - Qui plaise à la discorde et l'imite en ses cris; - Et non ces doux accents dont les cœurs sont épris, - Qui charment les humains de langueurs si touchantes, - Et font aimer la paix, alors que tu la chantes. - Le tumulte confus du cirque ténébreux - Long-temps de tous les bruits ne fit qu'un bruit affreux: - Mais comme, sous les flots d'une épaisse fumée, - Au faîte d'une ville en des feux abymée, - Se perd dans un chaos la face des objets, - Jusqu'à l'heure où, lançant quelques lumineux jets, - La flamme en ces vapeurs éclaire enfin la vue: - Ainsi, lorsque la foule applaudit, siffle, et hue, - Tout se confond d'abord; mais enfin les clameurs - Distinguent deux partis au milieu des rumeurs: - L'un, s'écriant, bravo! veut voir l'auteur paraître, - L'autre, criant, à bas! frémit de le connaître. - Le rideau cependant remonte; et mille voix - Font trembler les piliers et le cintre à-la-fois. - - Sans frayeur de l'orage, apparaît au théâtre - L'acteur, encor sali de carmin et de plâtre, - Qui, dépouillé des traits de Charles-Quint joué, - Et du manteau tragique aussitôt secoué, - A repris des Démons les gigantesques formes, - Et leurs mains, et leurs pieds, armés d'ongles énormes. - Ce mime est de l'enfer, où son art s'enflamma, - Le sublime Lekain, le terrible Talma; - Sensible et déchirant, nul ne fut plus habile - A peindre l'ame humaine en sa face mobile; - Son vaste sein, foyer d'un cœur tout véhément, - De pathétique empli, l'épanche largement: - S'il imite l'effroi, le remords sur le trône, - Son front pâle ressemble au front de la Gorgone: - S'il veut des passions exhaler les douleurs, - Brisée en longs sanglots, sa voix se fond en pleurs: - Le parterre, frappé de sa magie extrême, - Pense, au malheur qu'il feint, voir le malheur lui-même. - L'acteur ouvrit la bouche, et crut, par ses accents, - Surmonter la hauteur des bruits retentissants: - Mais ses lèvres formaient des paroles perdues. - Ainsi des noirs hivers quand les neiges fondues - Sur les flancs des rochers tombent avec fracas, - Si, du torrent grossi traversant les éclats, - Les voix de deux pasteurs s'appellent des deux rives, - Son cours emporte et rompt leurs clameurs fugitives. - La fureur des Démons, et huppés, et titrés, - Descend de loge en loge aux plus bas des degrés: - Là, des derniers lutins l'épaisse populace - Autour des cabaleurs, et se rue, et s'entasse. - Ainsi, lorsque les grands accordent aux petits - Ces jeux, payés si cher, qu'on leur donne _gratis_, - Du plus vil peuple on voit la multitude immense - Couvrir un cirque entier, sali de sa présence: - Ainsi l'amas infect de Diables tout fangeux - Formait le centre obscur du parterre orageux. - Ce sont bandits, experts en tous métiers perfides: - Les uns, noirs recruteurs, sont fumants d'homicides; - D'autres, en plein marché, vendeurs non scrupuleux, - Ont des litres menteurs, et des poids frauduleux: - Ceux-là chez nos Thémis s'inscrivent en faussaires; - Ceux-ci, sur leurs fourneaux, impurs apothicaires, - Dosent leur arsenic en de coupables mains, - Et de l'humeur de vivre ils purgent les humains. - D'autres, fatals Hermès, altèrent la monnaie; - D'autres sont croque-morts, le sépulcre les paie: - Apprentis carabins, ceux-là, d'un coup mortel, - Hâtent l'agonisant, convoité du scalpel. - Huissiers, greffiers, et clercs, engeance de vampires, - Ivrognes, débauchés, filoux, escrocs et sbires, - Sirènes des égoûts, harangères Vénus, - Sous les bourgeons en fleurs vendant leurs charmes nus; - Des enfers, en un mot, la plus vile canaille - Tout-à-coup se déchaîne, et hue, et siffle, et braille. - Elle garda long-temps un silence hébété, - Muette d'ignorance et de stupidité: - Ces ressorts que chez nous le vulgaire idolâtre, - Les éclatants décors, les beaux coups de théâtre, - Et le lustre étoilé des princes histrions, - Avaient conquis, ravi ses admirations: - Mais, répondant aux cris des nobles galeries, - Jusqu'aux voûtes monta le cri de ses furies. - Telle, quand des états les chefs ambitieux - Donnent le premier branle aux partis factieux, - L'écume des ruisseaux, la plèbe enorgueillie - Gronde, fait bouillonner sa plus infâme lie, - S'emporte, se déborde; et, sous le joug des lois, - De la démagogie hurlent toutes les voix: - Telle, de ces damnés la cohue insolente - Au vaste amphithéâtre imprime l'épouvante. - Tout rugit: cependant le Stentor des Démons - Fait sortir ce discours de ses larges poumons; - Perché sur un haut banc, en épervier farouche, - Qu'attache un pied crochu sur une vieille souche: - «Par un juste suffrage accueillons notre acteur,» - Dit-il, «mais que du drame il nous taise l'auteur. - «Son ouvrage sans goût, sans règle, sans morale, - «N'a qu'une vérité hideuse ou triviale. - «J'ai frémi, mais d'horreur; j'ai ri, mais de pitié. - «Le monstre qui le fit doit être châtié, - «Écorché, scié, cuit ... il faut que sur la claie - «On le traîne, percé d'une éternelle plaie; - «Ou qu'il soit à l'oubli condamné sans retour: - «L'orgueil est d'un auteur le plus cruel vautour. - «Mais non, de notre enfer déchaînons la critique; - «Qu'il se torde à jamais sous sa dent satirique, - «Et que, de tous les sens en lambeaux déchiré, - «Il rende au noir chaos ce qu'il en a tiré.» - - Il dit, roulant un œil où pétille sa rage, - Qui des autres lutins recherche le suffrage: - Mais l'un des plus bouillants, qui veut lui répliquer, - Sentant à ses esprits les paroles manquer, - Pour mieux humilier sa critique verbeuse, - Lui tire, en grimaçant, une langue moqueuse. - Celui-ci, pour punir ce dédain trivial, - Se tourne, en lui montrant son anti-facial. - Le bruit s'accroît. Voici qu'un autre Diable grimpe, - Ami du nourrisson de l'infernal Olympe: - Son aigre voix glapit sur le vacarme entier. - Tel entre des tambours perce un fifre guerrier. - - «Est-ce en vain qu'en ces vers, peintre de la nature, - «Le poëte, arrachant tout masque à l'imposture, - «Produit, s'écria-t-il, sans peur, sans préjugé, - «Du fécond univers un vivant abrégé? - «L'abandonnera-t-on aux cris de la cabale? - «Comment du goût, des mœurs, est-il donc le scandale? - «Il ne saurait blesser les règles des rhéteurs, - «Étant hors de la loi des classiques auteurs; - «Non moins original que le furent eux-mêmes - «Ces hardis inventeurs de nos doctes systêmes, - «On les siffla jadis; on le hue à son tour: - «De l'avenir peut-être il deviendra l'amour. - «Son style, en descendant du ton noble au vulgaire, - «Évite mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire. - «A quoi bon asservir l'esprit, né dans son sein, - «Au modèle idéal de l'antique dessin? - «La nature est diverse, immense, affreuse, et belle: - «Son tableau grand, bizarre, et varié comme elle, - «Alliant tous les tons, rompant chaque unité, - «Échappe à la froideur de l'uniformité. - «Les peuples, qu'instruirait le cours d'un tel ouvrage, - «Voyant périr deux rois, les plus grands de leur âge, - «L'un, en cerveau brûlé, l'autre, d'un mal impur, - «Sentiraient que des lois le seul empire est sûr. - «N'est-ce rien que d'avoir calculé dans sa tête - «Ce vaste plan moral? l'auteur est-il si bête? - «Sa fable, dites-vous, mérite un châtiment: - «Que peint-il? ce qu'au monde on fait impunément. - «Ne frémissons-nous pas, tout damnés que nous sommes, - «Lorsqu'il nous faut, témoins des cruautés des hommes, - «Voir les tigres, les ours, orner leurs écussons, - «Et leur gloire nourrir et corbeaux et poissons? - «Voir les peuples agneaux immolés en hosties; - «Le crime sur l'autel asseoir ses dynasties; - «Haine, avarice, orgueil, sous de saints capuchons, - «Dans nos ardents brasiers attiser les brandons; - «Voir le rire apprêter la corde aux calvinistes, - «Et la pudeur en proie au viol des papistes; - «Voir baptiser de sang d'incrédules beautés, - «Dont la Luxure en froc fouette les nudités: - «Des bibles, des missels, voir les sinets mystiques - «Cousus, d'un doigt railleur, aux fesses hérétiques, - «Par d'enjoués bourreaux, par de gais assassins... - «Ah! nous-mêmes, près d'eux, nous serions de vrais saints! - «Osons dire tout...! Non. Notre pudeur m'arrête; - «Je vous ferais dresser les cornes sur la tête! - «L'antropophage impie, en son acharnement, - «Ne fait pas ce qu'ils font, religieusement. - «Quoi! ces hommes, d'un Dieu se prétendant l'image, - «L'un par l'autre écrasés, n'écoutent que leur rage! - «Quoi! ces monstres pourront, dans leurs hideux transports, - «Percer de traits aigus les ames et les corps, - «Et viendront nous chanter ces mots, Indépendance, - «Charité, Sainteté, Chasteté, Tolérance! - «Oh! préférons l'horreur de nos punitions - «A ce qu'ont inventé leurs noires passions! - «Souffrons donc qu'un spectacle aux enfers nous retrace - «Les vices que sur terre on envisage en face. - «Craignez-vous que, honteux d'être moqué de nous, - «L'homme ne se corrige?... Ah! tranquillisez-vous; - «Ses mœurs seront toujours criminelles, infâmes, - «Dût-on, chez les mortels, jouer même nos drames. - «Là, qui les jugerait? un famélique essaim, - «Vendant le fiel jaloux qui bouillonne en son sein, - «Dont l'immoralité, ne prêchant que morale, - «Noie honneur et bon sens dans son encre vénale. - «Qui les écouterait? des spectateurs légers, - «Faibles cerveaux, émus par des traits passagers, - «Et de qui la mémoire, en sa marche incertaine, - «Oublie où s'attacha le long fil d'une scène; - «Peu faits pour mesurer par quels puissants efforts - «Vers un seul but profond tendent de grands ressorts. - «Honneur à ce travail! il est digne d'un Diable. - «Craignons que la colère injuste, impitoyable, - «Comme chez les humains, ne dicte nos arrêts, - «Dont l'affront éternel nous flétrisse à jamais. - «Un ouvrage a, par-fois, les beautés qu'on lui nie. - «Gare au sot tribunal qui proscrit le génie!» - A ce mot, ô discorde! ô désordre! ô terreur! - Le cirque est une arène où combat la fureur. - - Les princes infernaux lancent dans le parterre - Trente griffons armés, pour terminer la guerre: - La rage s'en accroît; on mugit autour d'eux. - Les Diablesses, fuyant ce spectacle hideux, - Volent, jetant des cris en nocturnes chouettes. - Des loges et du cintre on perce les retraites; - Et se précipitant des plus hauts des balcons - Sur les derniers des bancs roulent mille Démons. - Tous ceux de qui la foudre avait brûlé les ailes, - Titans, demi-roués en leurs chûtes cruelles, - Bondissent en tombant: telle, d'un pesant choc, - Si du sommet d'un mont le temps détache un roc, - Sa masse retentit sur la plaine ébranlée. - - Figure, si tu peux, cette horrible mêlée, - O Muse! aide ma vue à mesurer le tour - Du parquet infernal éclairé d'un faux jour, - Plus vaste que ne sont les abymes stériles - Des ardents souterrains, dévorateurs des villes; - Et non moins spacieux que le cercle étoilé - Qu'embrasse un esprit docte, à qui rien n'est voilé; - Hauteur, d'où les humains, bornés dans leurs limites, - Paraissent à son œil des mouches et des mites. - - Misérables damnés! votre dernier loisir - S'écoule en ces fureurs promptes à vous saisir: - L'inflexible Destin déja commande aux Heures - De vous rendre aux tourments de vos tristes demeures. - - Xiphorane descend, et s'écriant trois fois: - «ANARCHIE!» Oh! quel monstre apparut à sa voix! - Hydre informe et sans yeux, de ses mains furieuses, - Elle-même abattant ses têtes odieuses, - En nourrit une seule; et d'un bandeau sanglant - Sur ses propres débris la couronne en hurlant: - Cette tête aggrandie, et d'elle encor frappée, - Tombe, et l'hydre renaît de sang toujours trempée. - Tel est le monstre. «Accours, épouse du Chaos, - «Toi qui souffles la guerre, et qui hais le repos, - «Des équitables lois ennemie éternelle, - «Dans tes cent mains, dit-il, que la flamme étincelle.» - L'hydre aveugle l'entend, plane, et d'un vague essor - S'abat des hauts plafonds sur les balustres d'or: - Des décorations la rougeâtre lumière - Allume tout-à-coup sa torche incendiaire. - Sous vingt trombes de feu, piliers, voûtes, lambris, - Croulent sur les démons embrasés et meurtris; - Et, tel qu'un puits sans fond, le gouffre à ces ruines - Ouvre, en les entraînant, ses routes intestines. - Leur immense théâtre en cendres se réduit, - Et ne laisse après soi que le vide et la nuit. - - Sauve-moi de leur gouffre, ô Dieu vengeur du crime! - Dieu, pour qui notre monde est un point dans l'abyme! - THÉOSE! être éternel, présent à l'infini! - A tout ce qui se meut ton mystère est uni. - Être que tout ignore, et que pourtant mon ame - Invoque, et sent par-tout quand s'élève sa flamme! - Dieu, principe sans forme, inaccessible à tous, - Créateur des soleils qui rayonnent sur nous, - Auteur de tant de cieux inconnus de la terre, - Tu formas les tissus de la mouche éphémère; - Tu n'as pas négligé le ressort palpitant - De son corps invisible, atôme d'un instant; - Et la moindre vapeur, globule de rosée, - Suit ta loi souveraine aux sphères imposée. - Tout n'est que profondeur qui cache ton pouvoir. - Toi, que j'ose implorer, te puis-je concevoir? - Sais-je ce que je suis? pourquoi j'entends et pense? - Si ton souffle bientôt retire ma présence - Du théâtre vivant où chacun est acteur, - Ah! que de l'ordre au moins un moment spectateur, - Je voie, avant ma mort, l'homme sincère et libre, - Des lois, reines du monde, observer l'équilibre, - Saper du fol orgueil l'édifice abattu, - N'aspirer qu'aux grandeurs de la noble vertu, - Gouverner par Thémis république ou royaume, - Juger d'un œil égal le palais et le chaume, - Ouvrir son toit, son cœur, à l'humble adversité, - Ne plus, d'un joug sanglant, fouler l'humanité, - Enrichir par le fer la seule agriculture, - Paisible conquérant, explorer la Nature, - Et des Arts, du Commerce, étendant le pouvoir, - Envahir hardiment les trésors du savoir! - Dieu! qu'au néant, enfin, rentre l'Hypocrisie, - Qui change en un enfer le trajet de la vie; - Et je rendrai sans peine, au sein de l'univers, - Cette ame qui te cherche, et qui dicta mes vers. - - -FIN. - - - - -ON TROUVE DU MÊME AUTEUR, - -_Chez BARBA, libraire, galerie du Palais-Royal, derriere le -Théâtre-Français._ - - _Agamemnon_ } - _Ophis_ } - _Isule et Orovèse_ } tragédies en 5 actes. - _Charlemagne_ } - _Pinto_, ou _la journée d'une conspiration_, comédie historique, en - 5 actes et en prose. - _Le Frère et la Sœur jumeaux_, } - _Le faux Bon-Homme_, } comédies en 3 actes. - _Le Complot domestique,_ } - _Les Ages Français_, poëme en strophes et en 15 chants. - - -_Chez NEPVEU, libraire, passage des Panoramas, nº 26._ - - _L'Atlantiade_, ou _la Théogonie Newtonnienne_, poëme en 6 chants. - _Homère_, } - _Alexandre_, } poëmes en 4 chants. - _L'Homme renouvelé_, récit moral, en vers. - _Agar et Ismaël_, scène orientale. - _La Méroveïde_, poëme héroï-comique, en octaves, et en 14 chants. - _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_, - comédie-épique, en 16 chants. - _Cours analytique de Littérature générale_, prononcé à l'Athénée de - Paris, 4 vol. in-8º. - - -_Chez LALOY, libraire, rue de Richelieu, vis-à-vis la rue Feydeau._ - -_Les quatre Métamorphoses_, poëmes. - - -_Chez FIRMIN-DIDOT, imprimeur du Roi, de l'Institut, et de la Marine, -rue Jacob, nº 24._ - - _La Méroveïde_. - _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_. - - * * * * * - -Les Éditions de _Plaute_ et de _Christophe-Colomb_, comédies en 3 actes -et en vers, et de _Baudouin_, _empereur_, tragédie en 3 actes, sont à -refaire, ayant été détruites dans un incendie. - - - - -Corrections. - -La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction: - -p. 256: - - LA VIELLE. - LA VIEILLE. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle -infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE *** - -***** This file should be named 53950-0.txt or 53950-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/9/5/53950/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Lemercier. - </title> -<link rel="coverpage" href="images/titlepage.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body {margin: auto 25%;} - - h1,h2 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both;} - -h3,h4 {text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; page-break-before: avoid;} -p {margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em;} - -.p2 {margin-top: 2em;} - -.hang {text-indent: -1em; margin-left: 1em;} -hr.tb {width: 30%; margin-left: 30%; margin-right: 30%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em; visibility: visible; - border-bottom: thin solid black; border-top: none; border-right: none; border-left: none} - -hr.chap {width: 65%; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em; visibility: hidden; -page-break-before: always;} - -hr.chappoem {width: 40%; page-break-before: always; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em; visibility: visible; - border-bottom: thin solid black; border-top: none; border-right: none; border-left: none; page-break-after: always;} - -hr.full {width: 95%; margin-top: 6em; margin-bottom: 6em; visibility: hidden;} - -hr.small {width: 30%; margin-left: 35%; margin-right: 35%; margin-top: 0.5em; -margin-bottom: 0.5em; visibility: visible; border-bottom: dotted black; border-top: none; border-right: none; border-left: none} - -hr.smallpoem {width: 30%; margin-left: 35%; margin-right: 35%; margin-top: 0.5em; -margin-bottom: 0.5em; visibility: visible; border-bottom: thin solid black; border-top: none; border-right: none; border-left: none} - -big {font-size: 250%;} -.large {font-size: 200%;} -ul { list-style-type: none; } - -table {margin-left: auto; - margin-right: auto;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ -/* visibility: hidden; */ /* define the position */ -position: absolute; right: 3%; margin-right: 0em; -text-align: right; /* remove any special formating that could be inherited */ -font-style: normal; font-weight: normal; font-variant: normal; -letter-spacing: 0em; text-decoration: none; text-indent: 0em; -font-size: x-small; /* never wrap this */ white-space: nowrap;} -.pagenum span { /* do not show text that is meant for non-css version*/ -visibility: hidden;} -.pagenum a {display: inline-block; color: #808080; border: 1px solid silver; -padding: 1px 4px 1px 4px;} - -.bt {border-top: dotted; padding: 2em;} - -.bupdown {border-top: solid 1px; border-bottom: solid 1px; width: 15%; -text-align: right; margin-left: 60%; } -.character {text-align: left; font-size: 90%;} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} -.err {border-bottom: thin dotted red;} -.figcenter {margin-top: 2em; margin-bottom: 2em; margin-left: auto; -margin-right: auto; clear: both; max-width: 100%; /* div no wider than -screen, even when screen is narrow */ text-align: center;} - -img {max-width: 100%; border: none} - -.combination {display: inline; font-size: 100%; white-space: nowrap;} -.above {position: relative; margin: 0; padding-right: 0.5em; vertical-align: 0.5em; font-size: 100%;} -.belowb {position: relative; margin-left: -5.3em; padding-right: 0.5em; vertical-align: -0.5em; font-size: 100%;} - -.moustache {font-size: 180%; vertical-align: -0.2em; } - -.poem {display: inline-block; - margin: auto; } - -.poem .stanza {margin: 1em auto;} - .poem .i0 {padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - .poem .i12 {padding-left: 3em; text-indent: 3em; } - .poem .i2 {padding-left: 3em; text-indent: -2em;} - .poem .i4 {padding-left: 3em; text-indent: -1em;} - .poem .i5 {padding-left: 3em; text-indent: -1.5em;} - .poem .i6 {padding-left: 2em; text-indent: 0em;} - .poem .i9 {padding-left: 3em; text-indent: 2em;} -.poem .i8 {padding-left: 3em; text-indent: 1em;} -.poem .right {padding-left: 3em; text-indent: -3em; text-align: right;} - -.transnote {background-color: #E6E6FA; margin-left: 10%; margin-right: 10%; - color: black; font-size: .9em; padding: 0.5em; - margin-bottom: 5em; font-family:sans-serif, serif; } - -@media handheld -{ - -body {margin-left: 2%; margin-right: 2%; margin-top: 1%; margin-bottom: 1%;} -p { margin-top: 0em; margin-bottom: 0em; -text-align: justify; text-indent: 2em; } -.pagenum {display: none;} -} - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle -infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle - -Author: Népomucène L. Lemercier - -Release Date: January 12, 2017 [EBook #53950] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<div class="transnote"> -<h3>Note sur la Transcription:</h3> - -<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une <a href="#Corrections">liste</a> d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - -<h1> -LA<br /> -PANHYPOCRISIADE, -<br /> -<small>OU</small> - <br /> -LE SPECTACLE INFERNAL <br /> -<small>DU SEIZIÈME SIÈCLE.</small> -</h1> - -<hr class="chap" /> - -<p class="center"> -SE TROUVE A PARIS</p> - <table summary="places"> -<tr><td rowspan="3"><span class="smcap">Chez</span></td> -<td rowspan="3" class="center"><big>{</big></td> - - <td><span class="smcap">Firmin Didot</span>, rue Jacob, nº 24.</td></tr> - <tr><td><span class="smcap">Nepveu</span>, passage des Panoramas, nº 26.</td> -</tr> - <tr><td><span class="smcap">Barba</span>, galeries du Palais-Royal, près du théâtre Français. -</td> </tr> -</table> - -<hr class="chap" /> - -<p class="center"> -<span class="large">LA PANHYPOCRISIADE,</span><br /> -ou<br /> -LE SPECTACLE INFERNAL<br /> -DU SEIZIÈME SIÈCLE.</p> -<p class="center p2"> -COMÉDIE ÉPIQUE.</p> -<p class="center p2"> -<span class="smcap">Par Népomucène L. LEMERCIER</span>,<br /> -MEMBRE DE L'INSTITUT DE FRANCE. -</p> -<p class="right bupdown">Incedo per ignes.</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/003.jpg" width="200" height="190" alt="illustration" /> -</div> - -<p class="center"><span class="large">A PARIS</span>,<br /> -DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,<br /> -IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT DE FRANCE,<br /> -RUE JACOB, Nº 24.</p> -<hr class="smallpoem" /> -<p class="center"> -M. D. CCC. XIX. -</p> - -<hr class="full" /> - -<h2>ÉPITRE<br /> - -<small>A DANTE ALIGHIERI</small>.</h2> - -<p> -<span class="smcap">Impérissable Dante</span>, -</p> - -<p class="p2">Ou recevras-tu ma lettre? Quels lieux habites-tu, -depuis que tu n'es plus dans ce monde vicieux -où, de jour en jour, nous sentons que ton génie -vengeur nous manque? Mon envoi ne te parviendra -dans aucun des cercles qui forment l'immense -spirale de ton enfer; ils ne sont que l'allégorie -des horribles réalités de la vie humaine: -ni dans les circuits de ton purgatoire; ils ne -figurent que le labyrinthe où nous égarent nos -erreurs passionnées, avant que nous arrivions au -repos: ni dans les limbes de ton paradis; tableau -poétique d'une béatitude et d'une gloire que tes -rêves nous ont tracées. Je t'adresse donc cet écrit -dans les régions inconnues, séjour ouvert par -l'immortalité aux ames sublimes d'Homère, de -Lucrèce, de Virgile, d'Arioste, de Camoëns, de -Tasse, de Milton, de Klopstock, et de Voltaire. -<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">vi</a></span> -Une messagère ailée, l'Imagination, te le portera -dans l'espace où tu planes avec eux.</p> - -<p>Il faut que je me confesse à toi, profond -scrutateur des consciences: car je rougirais du -moindre scrupule, devant ta redoutable ironie.</p> - -<p>J'ai découvert, sous les décombres d'un vieux -sanctuaire de la Vérité, le manuscrit d'un poëte -nommé <em>Mimopeste</em>, c'est-à-dire, fatal aux mimes. -Je publie son travail comme étant le mien. Son -poëme, dont je m'attribue l'honneur, est intitulé -<em>Panhypocrisiade</em>; ce qui, conformément au -caractère satirique de son auteur, et à l'étymologie -grecque, signifie <small>POEME SUR TOUTE HYPOCRISIE</small>.</p> - -<p>Il paraît que l'auteur avait ajouté dans son -esprit à cette ancienne maxime de l'ecclésiaste, -<em>vanité des vanités! tout est vanité!</em> un axiôme -non moins général sur notre pauvre terre; <em>hypocrisie -des hypocrisies, tout est hypocrisie</em>.</p> - -<p>Il a vu les humains tels qu'ils sont: il les a -peints tels qu'il les a vus. S'en fâcheront-ils? -non: parce qu'il n'a pas, comme tu l'as fait si -courageusement, marqué d'un sceau réprobateur -le front de ses ennemis personnels; parce qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">vii</a></span> -n'a pas, en égalant ton audace, pris la liberté -de mettre dans son enfer des princes, des cardinaux -et des papes vivants; mais qu'au lieu d'y -jeter ses contemporains, il n'y a placé que les -morts du seizième âge; et qu'il n'y a point représenté -les hommes qui existent encore. Ceux-ci -respirent la franchise; ils sont la sincérité -même, grâce à notre perfectibilité prouvée, et à -nos lumières progressives qui leur ont démontré -combien il est superflu de mentir et de porter -des masques!</p> - -<p>J'avais dérobé avec tant de plaisir, au poëte -que je vole encore, l'idée d'une théogonie nouvelle, -dont je fis agir les divinités qui figurèrent -les phénomènes de la nature dévoilée par nos -sciences dans mon <em>Atlantiade</em>, que je n'ai pu -résister à l'envie de commettre ce nouveau larcin. -Tu trouveras ici quelques-uns des mêmes -dieux qu'il a créés, d'après son systême newtonien. -Il les introduit dans cet autre ouvrage hardi -qu'il a qualifié du titre de <em>comédie épique</em>.</p> - -<p>Si j'eusse voulu l'accompagner de commentaires -et de scholies, il m'eût fallu composer un -gros in-folio de bénédictin, sur tout ce qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">viii</a></span> -renferme de relatif à la fable et à l'histoire politique, -ecclésiastique et militaire, sur toutes les -curiosités qu'il a extraites des mémoires. Mais il -vaut mieux que j'imite adroitement certain auteur -d'une défense des Jésuites, qui en publia la -première édition sans notes, afin, dit-il plaisamment, -que les rats de la critique qui le voudront -éplucher et ronger, viennent se prendre dans la -souricière de leur ignorance.</p> - -<p>Ta mâle philosophie saura saisir le plan moral -qu'a suivi le poëte. Ton siècle t'inspira l'image -des tourments de l'Enfer: le sien lui a inspiré la -peinture de ses joyeux divertissements.</p> - -<p>Il aurait eu matière à peindre aussi largement -le nôtre, qui lui eût fourni des scènes non moins -terribles que ridicules, et dont voici le principal -sujet, résumé dans quelques vers épigrammatiques.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Notre beau siècle, en France, ayant planté</div> -<div class="i0">Chêne civique, arbre de liberté,</div> -<div class="i0">Prophétisa que son ombre immortelle</div> -<div class="i0">Étoufferait tiges de royauté:</div> -<div class="i0">Puis, en védette, il y mit sentinelle.</div> -<div class="i0">Mais vint au poste un rusé bûcheron,</div> -<div class="i0">Tourneur expert; or, trompant l'horoscope.</div><span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">ix</a></span> -<div class="i0">Sa main coupa les branches et le tronc,</div> -<div class="i0">Sceptres en fit, à revendre en Europe;</div> -<div class="i0">Et le beau siècle enrichit le larron:</div> -<div class="i0">Mais la racine est restée, et tient bon.</div> -</div></div> - -<p>Tu me demanderas comment on a souffert -qu'on y portât sitôt la coignée; le dixain suivant -va te répondre.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nos fiers tribuns, déclamant pour leurs droits,</div> -<div class="i0">Foulaient aux pieds couronnes, armoiries;</div> -<div class="i0">Nos fiers seigneurs, vantant leurs rêveries,</div> -<div class="i0">Juraient amour au pur sang de leurs rois:</div> -<div class="i0">Que firent donc tant de grands fanatiques,</div> -<div class="i0">Dès qu'un enfant des troubles politiques</div> -<div class="i0">S'érigea maître?... Ah! saluant son char,</div> -<div class="i0">De royauté les serviteurs antiques</div> -<div class="i0">Se sont unis, en lestes domestiques,</div> -<div class="i0">A nos Brutus, bons valets de César.</div> -</div></div> - -<p>Un Aristophane n'eût-il pas vu là tout le fonds -d'une ample et forte comédie? mais était-il possible -qu'on la jouât sous la censure oppressive -que maintenait à cette époque la tyrannie dont -le ciel nous a délivrés?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Un pâle trio d'Aristarques,</div> -<div class="i0">De ses froids ciseaux coupant tout,</div> -<div class="i0">Eut sur le génie et le goût</div> -<div class="i0">Le ministère des trois Parques.</div> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">x</a></span> -Ces temps ont déja fui: la noble liberté des -lettres et de la pensée revivra sous le règne des -lois.</p> - -<p>Montre ce nouveau poëme, quand tu l'auras -lu tout entier, à <em>Michel-Ange</em>, à <em>Shakespeare</em>, -et même au bon <em>Rabelais</em>; et, si l'originalité -de cette sorte d'épopée théâtrale leur paraît en -accord avec vos inventions gigantesques, et avec -l'indépendance de vos génies, consulte-les sur -sa durée. Peut-être, se riant dans leur barbe des -jugements de nos modernes docteurs, augureront-ils -qu'avant un siècle encore, c'est-à-dire -un de vos jours, en style d'immortels, on l'imprimera -plus de vingt fois, quoique étant hors -du code des classiques.</p> - -<p>La haute et mordante raillerie qui l'anime n'est -point celle de la méchanceté, mais d'une vive -indignation de la vertu contre le vice.</p> - -<p>Adieu, Dante! je me distrais avec les Muses -du spectacle des tristes discordes. Ainsi que toi, -je soupire après les lois stables, fondamentalement -constitutionnelles, qui seules assureraient -le bonheur et l'illustration de ma patrie. Tu fus -<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">xi</a></span> -tour-à-tour poursuivi des Guelfes et des Gibelins -pour t'être précipité trop aveuglément dans -leurs factions: ils proscrivirent ta tête, rasèrent -ta maison, t'accablèrent de calomnies, et tâchèrent -d'ensevelir ton nom en décriant tes poésies, -en te réduisant à défendre seul la gloire de tes -propres œuvres; et moi, qu'instruisit ton exemple -à m'écarter des partis pour ne soutenir -qu'une juste cause, comment n'ai-je pu me préserver -des attaques perfides, et d'une part des -mêmes misères que tu as endurées? Les hommes -punissent donc le refus constant de servir leurs -fureurs, comme l'ardente énergie qui s'efforce -à les dompter, le fer à la main! Ah! la perspective -de toute paix est détruite pour les citoyens, -lorsque s'ouvrent une fois les gouffres des révolutions; -et c'est sur-tout à leur entrée que me -semblent applicables ces menaces de tes portes -infernales:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><em>Per me si va nella città dolente,</em></div> -<div class="i0"><em>Per me si va nell' eterno dolore,</em></div> -<div class="i0"><em>Per me si va tra la perduta gente.</em></div> - -<hr class="small" /> - -<div class="i0"><em>Lasciate ogni speranza, voi che'ntrate!</em></div> -</div></div> - -<p>Adieu donc! puisse ma mémoire être protégée<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">xii</a></span> -de la tienne, et ne pas périr! La vie de l'esprit -est ici-bas aussi incertaine que la vie du corps. -Toi, qui nous quittas au quatorzième siècle, tu -es plus sûr de durer que moi qui transcrivais -ceci, pour l'avenir, pendant les premières années -du dix-neuvième.</p> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE,<br /> - -<small>POËME.</small></h2> - -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU PREMIER CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">Exposition du sujet. Le Poëte veut chanter une fête que se donnent -les démons au moment où leurs supplices sont suspendus. -Lieu de l'enfer dans une comète lancée au travers de l'étendue -et de l'obscurité. Description des plaisirs que goûtent les -démons, de leur théâtre, et de la foule qui vient assister au -drame tragi-comique de la vie de <em>Charles-Quint</em>, et des révolutions -de son siècle. Peintures de la toile qui couvre l'avant-scène. Là -sont représentées toutes les superstitions du monde terrestre. -La toile se lève, <em>la Terre</em> et <em>Copernic</em> apparaissent. <em>Copernic</em> instruit -celle-ci sur son propre mouvement autour du soleil. Dialogue -<em>du Temps</em>, <em>de l'Espace</em>, et <em>de la Terre</em>, dont les entretiens terminent -le prologue qui prépare le sujet du drame infernal. Une -seconde toile s'abaisse sur le théâtre, et présente aux spectateurs -le tableau de la fausse renommée des héros sanguinaires. Le -drame est prêt à commencer.</p> - -<hr class="chap" /> -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="smallpoem" /> -<h3>CHANT PREMIER.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Ma</span> muse, qui du monde a vu les tragédies</div> -<div class="i0">Aux esprits immortels servir de comédies,</div> -<div class="i0">Du ciel et de l'enfer va chanter les acteurs,</div> -<div class="i0">Les drames, le théâtre, et tous les spectateurs.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i2">Dieu permit qu'une fois, dans l'empire des diables,</div> -<div class="i0">Succédassent les jeux à leurs maux effroyables;</div> -<div class="i0">Les carreaux et les fouets restèrent suspendus,</div> -<div class="i0">Et de longs cris joyeux y furent entendus.</div> -<div class="i0">Je veux, d'un pinceau neuf, essayer les peintures</div> -<div class="i0">Des plaisirs de l'enfer, et non de ses tortures.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Dans l'Ether sans limite, il est des profondeurs</div> -<div class="i0">Où des traits du soleil se bornent les splendeurs:</div> -<div class="i0">L'espace est traversé par des sphères sans nombre,</div> -<div class="i0">Et la lumière au loin le partage avec l'ombre.</div> -<div class="i0">D'un côté, sous le deuil, et de l'autre, sous l'or,</div> -<div class="i0">Là, règne Lampélie, et là, règne Ennuctor.</div> -<div class="i0">De l'astre pur des jours Lampélie est la fille;</div> -<div class="i0">Et loin de la carrière où sa présence brille,</div><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> -<div class="i0">Le sceptre d'Ennuctor, dieu de l'obscurité,</div> -<div class="i0">Des ténèbres régit l'abyme redouté.</div> -<div class="i0">Dans son empire affreux, par-delà notre monde,</div> -<div class="i0">Une ardente comète, à jamais vagabonde,</div> -<div class="i0">Roule au milieu des nuits, et de son épaisseur</div> -<div class="i0">Le seul feu des volcans éclaire la noirceur.</div> -<div class="i0">C'est là que sont déchus ces démons si terribles,</div> -<div class="i0">Ces hauts titans, l'horreur des fables et des bibles:</div> -<div class="i0">Leurs tourments trop chantés ne sont plus inouis;</div> -<div class="i0">O muse! chante donc les diables réjouis;</div> -<div class="i0">Dis les feux de l'abyme illuminant ses routes,</div> -<div class="i0">Les torches en festons pendantes à ses voûtes,</div> -<div class="i0">Les phosphores roulant en soleils colorés,</div> -<div class="i0">Et les métaux fondus en miroirs épurés:</div> -<div class="i0">Dis l'éclat des banquets, et les pompes qu'étale</div> -<div class="i0">Dans un gouffre enflammé la cohue infernale.</div> -<div class="i0">Spectacle comparable au fol aspect des cours,</div> -<div class="i0">Où des fêtes sans joie assemblent un concours</div> -<div class="i0">D'hommes blêmes d'ennuis, et de femmes flétries,</div> -<div class="i0">Qui rampent, enchaînés d'or et de pierreries;</div> -<div class="i0">S'efforçant, à l'envi, de dérider leur front,</div> -<div class="i0">Qu'attriste la mémoire ou la peur d'un affront.</div> -<div class="i0">Tels sont les noirs esprits, en leur palais funeste:</div> -<div class="i0">Ils ne jouissent plus de la clarté céleste;</div> -<div class="i0">Des lampions fumants sont leurs astres menteurs;</div> -<div class="i0">Leurs faux jardins sont pleins de bouquets imposteurs:</div> -<div class="i0">Les lambris lumineux de leurs grands édifices,</div> -<div class="i0">Brûlent leurs yeux lassés de brillants artifices;</div> -<div class="i0">Et tout ce riche éclat, fatigant appareil,</div> -<div class="i0">Les jaunit, les rougit, comme un ardent soleil.</div><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> -<div class="i0">Leurs plaisirs les plus vifs sont les jeux du théâtre.</div> -<div class="i2">Sous d'énormes piliers est un amphithéâtre,</div> -<div class="i0">Qu'inondent les démons à flots tumultueux,</div> -<div class="i0">Accourant applaudir des drames monstrueux.</div> -<div class="i0">Leur art, qui de la scène élargit la carrière,</div> -<div class="i0">Y fait d'un personnage entrer la vie entière;</div> -<div class="i0">Peu jaloux qu'un seul lieu, dans son étroit contour,</div> -<div class="i0">Resserre une action terminée en un jour.</div> -<div class="i0">De leurs yeux immortels la vue est peu bornée:</div> -<div class="i0">Devant eux, comme un point passe une destinée;</div> -<div class="i0">Et leur regard saisit avec rapidité,</div> -<div class="i0">L'enfance d'un héros, et sa caducité.</div> -<div class="i0">Pour nous mieux figurer, tout grossiers que nous sommes,</div> -<div class="i0">Ils rapprochent d'instincts les bêtes et les hommes;</div> -<div class="i0">De l'œuvre du grand-tout curieux amateurs,</div> -<div class="i0">La nature animée a pour eux mille acteurs;</div> -<div class="i0">Et parmi les bergers, les rois, les chefs suprêmes,</div> -<div class="i0">Ils font intervenir les divinités mêmes.</div> -<div class="i2">Ce qui ravit sur-tout leur cœur enclin au mal,</div> -<div class="i0">Ce sont les vils tyrans, nés d'un germe infernal,</div> -<div class="i0">Dont la noirceur, charmant leur goût diabolique,</div> -<div class="i0">Leur semble un rare effet de haute politique;</div> -<div class="i0">Bien que des assassins les caractères bas</div> -<div class="i0">Montrent les mêmes traits que ces grands scélérats.</div> -<div class="i2">Leur dialogue en vers est plaisant et tragique,</div> -<div class="i0">Descend à la satire, et s'élève à l'épique;</div> -<div class="i0">Et chacun des acteurs, en leurs mœurs ou leurs rangs,</div> -<div class="i0">A son propre langage et ses tons différents.</div> -<div class="i2">Les démons, au-dessus des plus savants artistes,</div> -<div class="i0">Dédaignent les ressorts de nos vains machinistes;</div><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> -<div class="i0">Leurs décorations, en tous leurs changements,</div> -<div class="i0">Sont un effet divin de prompts enchantements.</div> -<div class="i0">On y voit des hameaux, illusions vivantes,</div> -<div class="i0">Des bois, des eaux, des cieux, les images mouvantes,</div> -<div class="i0">De magiques châteaux, et de trompeuses fleurs,</div> -<div class="i0">Et des feux qui de l'aube imitent les pâleurs.</div> -<div class="i0">Faut-il offrir l'aspect du châtiment des crimes,</div> -<div class="i0">Ils lèvent le rideau qui cache leurs abymes;</div> -<div class="i0">Et leur regard encor s'effraie à pénétrer</div> -<div class="i0">Des gouffres, des volcans qu'il ne peut mesurer.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Déja s'ouvre le cirque à l'innombrable foule:</div> -<div class="i0">Tous fondent sur les bancs comme un torrent qui roule,</div> -<div class="i0">Et leur plaisir rugit non moins que la douleur.</div> -<div class="i2">Sur un mince clinquant de sanglante couleur,</div> -<div class="i0">L'œil, en lettres de feu, lit: «<em>la Charlequinade</em>,</div> -<div class="i0">«Ou <em>l'orgueil couronné par un siècle malade</em>;</div> -<div class="i0">«Pièce comi-tragique, à divertissements,</div> -<div class="i0">«Et tournois, et combats, et grands embrasements.»</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Un nébuleux rideau couvrant d'abord la scène,</div> -<div class="i0">Offre, en mille portraits, à l'œil qui s'y promène,</div> -<div class="i0">Les masques différents dont l'Erreur en tout lieu</div> -<div class="i0">Déguisa de tout temps la face du vrai dieu;</div> -<div class="i0">Tableau dont les couleurs charment l'Hypocrisie,</div> -<div class="i0">Qui de tant de faux dieux bénit la fantaisie.</div> -<div class="i2">Là, sont tous les chaos d'où les religions</div> -<div class="i0">Tirèrent de la nuit leurs superstitions.</div> -<div class="i0">Comme autant de soleils, au centre de leurs mondes,</div> -<div class="i0">En ce rideau, sortant des ténèbres profondes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> -<div class="i0">Mille divinités, partageant l'univers,</div> -<div class="i0">Ont leurs trônes, leurs cieux, leurs olympes divers.</div> -<div class="i2">Un monstre gigantesque, à cinq têtes énormes,</div> -<div class="i0">D'un ventre sans mesure étale ici les formes;</div> -<div class="i0">C'est le puissant Brama, que la crédulité</div> -<div class="i0">Fait passer dans un fleuve à l'immortalité:</div> -<div class="i0">De son sein, de ses flancs, et de ses pieds fertiles,</div> -<div class="i0">S'écoulent les tribus des hameaux et des villes.</div> -<div class="i2">Là, ce divin monarque, honoré dans Babel,</div> -<div class="i0">Nourrit le feu, du monde élément éternel:</div> -<div class="i0">La flamme, sur son front, rayonne en diadême</div> -<div class="i0">Et l'astre pur des jours, son lumineux emblême,</div> -<div class="i0">Aux hommes éblouis cachant leur créateur,</div> -<div class="i0">Sous l'éclat de l'ouvrage en éclipse l'auteur.</div> -<div class="i2">Plus loin, brille Mithra dans l'azur diaphane,</div> -<div class="i0">Près du doux Oromase et du triste Arimane;</div> -<div class="i0">Triple divinité, dont le pouvoir égal</div> -<div class="i0">Balance dans le monde et le bien et le mal:</div> -<div class="i0">D'un côté sont les cieux, le jour et la science;</div> -<div class="i0">De l'autre les enfers, la nuit et l'ignorance.</div> -<div class="i2">La grande Isis est là, cherchant son Osiris,</div> -<div class="i0">Dont Typhon dispersait les membres en débris:</div> -<div class="i0">On lui voit retirer de l'ombre sépulcrale</div> -<div class="i0">Ses restes qu'elle assemble, et dresser un haut phalle,</div> -<div class="i0">Simulacre fécond, qu'elle veut conserver</div> -<div class="i0">De ce que son amour n'en a pu retrouver.</div> -<div class="i0">La lune la revêt de parures nouvelles,</div> -<div class="i0">Et vers son fils Horus pendent ses huit mamelles.</div> -<div class="i0">Le bœuf, le crocodile, et le sphinx, et l'Ibis,</div> -<div class="i0">Et le bouc de Mendès, et le chien Anubis,</div><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> -<div class="i0">Sont peints dans le troupeau des bêtes consacrées</div> -<div class="i0">Par un peuple brutal à sa suite adorées.</div> -<div class="i0">Son époux, nouveau dieu de cent peuples vaincus,</div> -<div class="i0">Semble ressuscité sous les traits de Bacchus:</div> -<div class="i0">Le lotus sur sa tête en un lierre se change;</div> -<div class="i0">Il ne sort plus du Nil, il redescend du Gange,</div> -<div class="i0">Tenant pour sceptre un thyrse, et jaloux d'assister</div> -<div class="i0">Aux banquets de l'Ida, séjour de Jupiter.</div> -<div class="i2">Du trône olympien, le grand fils de Saturne,</div> -<div class="i0">Versant les biens, les maux, qu'il puisait dans son urne,</div> -<div class="i0">Tonnait, se transformait en aigle impérieux,</div> -<div class="i0">En taureau mugissant, en cygne gracieux:</div> -<div class="i0">Ses frères, son épouse, et ses fils et ses filles,</div> -<div class="i0">Peuplaient tout l'univers de divines familles.</div> -<div class="i2">Mais en un plus haut ciel Jéhova s'aperçoit,</div> -<div class="i0">Disant au premier jour: «Que la lumière soit.»</div> -<div class="i0">Il n'était que splendeur, que gloire, et la lumière</div> -<div class="i0">Sous un brûlant éclat voilait sa face entière.</div> -<div class="i2">Enfin sur un berceau, mystérieux trésor,</div> -<div class="i0">Un pigeon enflammé suspendait son essor,</div> -<div class="i0">Tandis que dans les bras d'une mère indigente,</div> -<div class="i0">Mère qui paraît vierge à sa grâce innocente,</div> -<div class="i0">Dormait l'enfant sauveur, né d'un dieu paternel:</div> -<div class="i0">Triple unité, que peint un triangle éternel.</div> -<div class="i2">Retracerai-je aux yeux ces légions d'idoles,</div> -<div class="i0">Ces pagodes au loin présentant leurs symboles;</div> -<div class="i0">Depuis le vieux Lama, l'objet d'honneurs si vains,</div> -<div class="i0">Payant l'encens des rois en excréments divins,</div> -<div class="i0">Jusqu'au dur Theutatès, si fier de sa massue,</div> -<div class="i0">Et de la chaîne d'or à ses lèvres pendue?</div><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> -<div class="i0">Chimères, qui cédaient à celles de la croix,</div> -<div class="i0">Pour qui, le fer en main, on criait: «Meurs, ou crois!»</div> -<div class="i2">Ces peintures montraient notre sphère embrasée</div> -<div class="i0">Sous un glaive sanglant en deux parts divisée.</div> -<div class="i2">Des califes géants ouvraient leur paradis</div> -<div class="i0">Aux élus forcenés combattant les maudits;</div> -<div class="i0">Et les temps, la nature, en traits allégoriques,</div> -<div class="i0">Aux peuples éblouis offraient cent dieux antiques.</div> -<div class="i0">Les pals et les bûchers qui bordaient ce tableau,</div> -<div class="i0">Surchargeaient d'ornements ce mystique rideau.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Debout, sur ses ergots, le peuple du parterre</div> -<div class="i0">Gronde et siffle à l'égal des vents et du tonnerre.</div> -<div class="i0">Les princes de l'abyme, empire d'Ennuctor,</div> -<div class="i0">Sont dans leur loge assis, derrière un balcon d'or.</div> -<div class="i0">Les plus grands, qu'un vain sceptre et que la pourpre accable,</div> -<div class="i0">Roidissant par orgueil leur maintien misérable,</div> -<div class="i0">Présentent lourdement leur fausse majesté</div> -<div class="i0">En spectacle risible à la malignité.</div> -<div class="i0">D'autres, de leur écaille étalant la richesse,</div> -<div class="i0">Masquent leur front abject d'une feinte noblesse:</div> -<div class="i0">Des manteaux étoilés couvrent leurs dos flétris</div> -<div class="i0">Par la honte des coups dont ils furent meurtris.</div> -<div class="i0">Ceux-ci, moins insolents, sur leur visage infâme</div> -<div class="i0">Portent, en traits confus, l'opprobre de leur ame;</div> -<div class="i0">Un noir fiel rend amer leur pénible souris.</div> -<div class="i0">Ceux-là, de leur splendeur sont gênés et surpris,</div> -<div class="i0">Ils n'osent déployer leurs ailes diaprées,</div> -<div class="i0">Et déguisent leur queue et leurs griffes dorées.</div> -<div class="i2">Non loin de ces démons cornus et soucieux,</div><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> -<div class="i0">Entre elles se rongeant et s'épluchant des yeux,</div> -<div class="i0">Leurs épouses dressaient, diablesses arrogantes,</div> -<div class="i0">Des aigrettes de feu, des crêtes élégantes:</div> -<div class="i0">Leur cœur de jalousie était envenimé;</div> -<div class="i0">Leurs lèvres se séchaient d'un dépit enflammé,</div> -<div class="i0">Sitôt qu'une rivale, à leurs yeux rayonnante,</div> -<div class="i0">Déroulait plus d'émail sur sa croupe traînante;</div> -<div class="i0">Ou que, sous ses cheveux, tressés de serpents verts,</div> -<div class="i0">Son diadême au loin envoyait plus d'éclairs:</div> -<div class="i0">A son tour, celle-ci pâlissait consternée</div> -<div class="i0">Quand d'un éclat voisin elle était dominée.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Cependant un orchestre interrompt les clameurs</div> -<div class="i0">De tout le cirque ému par de folles rumeurs.</div> -<div class="i0">D'un triple rang d'archets la profonde harmonie,</div> -<div class="i0">Que seconde des cors la douceur infinie,</div> -<div class="i0">Elève des sons purs, mélodieux, touchants,</div> -<div class="i0">Dont tressaillaient les cœurs, tendres échos des chants:</div> -<div class="i0">Tantôt ses longs accords soupirent une plainte,</div> -<div class="i0">Tantôt en bruits guerriers elle répand la crainte,</div> -<div class="i0">Porte les voluptés, la langueur dans les sens,</div> -<div class="i0">Et pénètre dans l'ame en aiguillons perçants.</div> -<div class="i2">Mais des princes d'enfer la cour est arrivée;</div> -<div class="i0">Tous les acteurs sont prêts, et la toile est levée.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Notre globe apparaît dans un ciel étendu;</div> -<div class="i0">Là, plane Copernic, astronome assidu,</div> -<div class="i0">Portant sa vue au loin de lunettes armée,</div> -<div class="i0">Pour mieux vaincre l'erreur des yeux de Ptolomée.</div> -<div class="i2">Ce prologue au sujet sert de commencement;</div> -<div class="i0">Ainsi qu'un haut portique ouvre un grand monument.</div> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p> - -<h4>COPERNIC ET LA TERRE.</h4> - -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Terre, sur le soleil c'est toi qui fais la roue:</div> -<div class="i0">Cet astre est ton essieu.</div> -</div></div> - -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Mortel, né de ma boue,</div> -<div class="i0">Homme, frêle animal, es-tu si curieux</div> -<div class="i0">Que d'oser sur ma sphère interroger les cieux?</div> -<div class="i0">Tu dois si peu de temps ramper à ma surface!</div> -<div class="i0">En toi-même plutôt cherche ce qui se passe.</div> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh! peut-on y voir clair? mon bonnet de docteur</div> -<div class="i0">Atteste qu'un scalpel, sous mon œil scrutateur,</div> -<div class="i0">A trop souvent, au sein d'une victime humaine,</div> -<div class="i0">Cherché par où l'artère est unie à la veine,</div> -<div class="i0">Et comment le poumon y forme un sang pourpré</div> -<div class="i0">Qui se change en sang noir dans sa course altéré.</div> -<div class="i0">Lorsqu'épiant les nerfs, j'ai vu les tiges fines</div> -<div class="i0">Des troncs dont le cerveau reçoit tant de racines,</div> -<div class="i0">Quand j'ai sondé le crâne où fermente si fort</div> -<div class="i0">L'ardeur des passions, qu'éteint sitôt la mort;</div> -<div class="i0">Et l'écho du rocher frappé du son qui vole,</div> -<div class="i0">Et le souple larynx, route de la parole,</div> -<div class="i0">Et du cœur enflammé ce trépied véhément</div> -<div class="i0">Qui, partageant le corps en un double fragment,</div> -<div class="i0">Soulève en son courroux les voûtes ébranlées</div> -<div class="i0">Dont la secousse émeut les entrailles troublées;</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> -<div class="i0">Quand j'ai percé l'horreur des replis intestins,</div> -<div class="i0">Où se perd et se rompt le fil de nos destins;</div> -<div class="i0">Ce foie où la tristesse et le fiel semblent fondre,</div> -<div class="i0">Et le sombre embarras du fatal hypocondre:</div> -<div class="i0">Je n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé,</div> -<div class="i0">Qu'un labyrinthe obscur où je m'étais souillé.</div> -<div class="i0">J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même;</div> -<div class="i0">Et me refugiant vers la raison suprême,</div> -<div class="i0">Honteux de demander, après un vain effort,</div> -<div class="i0">Le secret de la vie à la muette mort,</div> -<div class="i0">Ma pensée aussitôt recouvrit ces viscères</div> -<div class="i0">Dont, trop long-temps encor m'étalant les mystères,</div> -<div class="i0">L'image, en tout mortel, m'offrait même souvent</div> -<div class="i0">L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encor vivant.</div> -<div class="i0">Respectant les tissus où la sage nature</div> -<div class="i0">Cache de nos ressorts la fragile structure,</div> -<div class="i0">Etonné que des yeux le liquide crystal</div> -<div class="i0">Des rayons éthérés fût le mouvant canal,</div> -<div class="i0">Vers les grands corps des cieux je levai ma paupière;</div> -<div class="i0">Et fier de réfléchir leurs torrents de lumière,</div> -<div class="i0">Mon esprit reconnut, planant de toutes parts,</div> -<div class="i0">Que plus loin que mon œil il étend ses regards;</div> -<div class="i0">Et j'ai vu ma grandeur, en cette intelligence</div> -<div class="i0">Qui de la bête à l'homme établit la distance.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Superbe insecte! eh quoi! tu prétends donc savoir</div> -<div class="i0">L'ordre de l'univers, ce qui le fait mouvoir?</div> -<div class="i0">Toi, de qui la faiblesse aux erreurs asservie,</div> -<div class="i0">N'a pu voir quel principe est l'agent de ta vie!</div><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je sais que tu te meus; mais, ignorant pourquoi,</div> -<div class="i0">J'en sais sur toi du moins tout autant que sur moi.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A quoi bon t'enquérir, pour guider ton ménage,</div> -<div class="i0">Si le soleil ou moi nous faisons un voyage?</div> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce savoir, inutile à l'étroite raison</div> -<div class="i0">Des mortels concentrés au soin de leur maison,</div> -<div class="i0">Sert aux explorateurs des bords de nos deux mondes</div> -<div class="i0">A nombrer tous leurs pas sur le sol et les ondes,</div> -<div class="i0">Et soumet, à l'aspect des astres mieux suivis,</div> -<div class="i0">Les terrestres labeurs aux célestes avis.</div> -<div class="i2">Si je n'avais connu sur quel axe inclinée</div> -<div class="i0">Tu tournes doublement par jour et par année,</div> -<div class="i0">Du zodiaque ardent comptant mal les retours,</div> -<div class="i0">Je n'eusse pu prévoir les saisons ni les jours,</div> -<div class="i0">Ni quand d'un astre, au loin précédant ta planète,</div> -<div class="i0">L'apparence changée ou recule, ou s'arrête;</div> -<div class="i0">Ni quand, sous l'écliptique ombragée en passant,</div> -<div class="i0">La lune cachera son disque brunissant,</div> -<div class="i0">Ni combien le soleil se baissant vers ta ligne,</div> -<div class="i0">Des jours égaux aux nuits hâte en un an le signe;</div> -<div class="i0">Et l'homme ignorerait du midi jusqu'au nord,</div> -<div class="i0">Quels mois viendront ouvrir son sillon ou son port.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Va, subtil raisonneur, dès avant Ptolomée,</div> -<div class="i0">Qui me laissa jadis sa relique embaumée,</div> -<div class="i0">On mangeait, on buvait, sans regarder si haut.</div> -<div class="i0">Chaque animal pour vivre en sait autant qu'il faut.</div><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Chacun suit son instinct et remplit sa carrière:</div> -<div class="i0">Le nôtre est de sonder le monde et la matière:</div> -<div class="i0">Et l'esprit qui te pèse et mesure tes pas,</div> -<div class="i0">Est plus noble que toi, qui ne te connais pas.</div> -<div class="i2">Je préfère un rayon de science profonde</div> -<div class="i0">A l'éclat des dehors couvrant ta sphère immonde:</div> -<div class="i0">Tu cesses de briller quand la clarté te fuit;</div> -<div class="i0">La pensée est la flamme, et veille dans la nuit.</div> -<div class="i0">Cette lampe immortelle éclaira Pythagore</div> -<div class="i0">Sur l'immobilité du soleil qui te dore.</div> -<div class="i0">Déja les temps passés m'ont dit que Nicétas</div> -<div class="i0">Te vit sous le soleil variant tes climats,</div> -<div class="i0">De ses feux vers l'aurore aller puiser la source</div> -<div class="i0">Qu'on croyait au couchant apportés par sa course.</div> -<div class="i2">Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert.</div> -<div class="i0">Ton étroit diamètre eût-il rien découvert?</div> -<div class="i0">Celui de ta carrière est l'immense mesure,</div> -<div class="i0">Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre</div> -<div class="i0">Touche, au sommet d'un angle, un monde errant dans l'air,</div> -<div class="i0">Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther,</div> -<div class="i0">Où les astres lointains d'un ciel inaccessible</div> -<div class="i0">Cachent dans l'infini leur orbite insensible.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ainsi tu brises donc l'antique firmament,</div> -<div class="i0">Ceintre de crystal pur, voûte de diamant,</div> -<div class="i0">Dont les clous d'or.....</div> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">Erreurs! songes de l'ignorance!</div> -<div class="i0">Vains prestiges des sens dupes de l'apparence!</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Crois-tu les détromper?</div> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">L'homme apprendra de moi</div> -<div class="i0">Que son soleil si lourd, immense au prix de toi,</div> -<div class="i0">Ne peut, pour éclairer ta ronde petitesse,</div> -<div class="i0">Au cercle de tes jours rouler avec vîtesse;</div> -<div class="i0">Tandis que, pour t'offrir à ses traits éclatants,</div> -<div class="i0">En pivotant sur toi, tu tournes moins de temps.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'homme ne croira pas qu'un transport si commode</div> -<div class="i0">De lui-même, le soir, le rende l'antipode.</div> -<div class="i0">Les oiseaux, dira-t-on, du nadir au zénith,</div> -<div class="i0">De vue, en fendant l'air, perdraient soudain leur nid.</div> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On saura qu'avec toi l'atmosphère qui roule,</div> -<div class="i0">Entraîne en cheminant ce qui vit sur ta boule;</div> -<div class="i0">Comme sur un navire, où tous ceux qu'il conduit</div> -<div class="i0">S'imaginent voir fuir tous les objets qu'il fuit.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au mortel indolent qui se sent immobile,</div> -<div class="i0">Affirme que sans cesse il court de mille en mille,</div> -<div class="i0">Et qu'il voyage autant, sans s'en apercevoir,</div> -<div class="i0">Que Charles-Quint, toujours fier de se faire voir:</div> -<div class="i0">L'ellébore sera le prix de ta remarque,</div> -<div class="i0">Elève d'Hippocrate, et beau vainqueur d'Hipparque.</div> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je ne m'empresse pas de proclamer à tous</div> -<div class="i0">Les lois de ma raison, car les humains sont fous;</div> -<div class="i0">Et des contemporains toujours l'ingratitude</div><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> -<div class="i0">Proscrit la vérité conquise par l'étude.</div> -<div class="i2">D'Euclide et d'Archimède astronome appuyé,</div> -<div class="i0">Je m'avance à pas lents, de doutes effrayé:</div> -<div class="i0">Si mon art faisait luire entre les deux solstices</div> -<div class="i0">La face des Césars, le poil des Bérénices,</div> -<div class="i0">Astrologue menteur, si mes vagues discours</div> -<div class="i0">Semblaient mettre d'accord les cieux avec les cours,</div> -<div class="i0">Si, dans l'ombre observant mille intrigues secrètes</div> -<div class="i0">J'en étais le devin, ainsi que des comètes,</div> -<div class="i0">Mon siècle, aimant la fourbe et l'ostentation,</div> -<div class="i0">Me nommerait des grands la constellation:</div> -<div class="i0">Mais, ne tendant qu'au vrai, je n'ai que Dieu pour maître,</div> -<div class="i0">Ce n'est que du tombeau que ma gloire peut naître,</div> -<div class="i0">Après les vains fracas qu'on entend éclater</div> -<div class="i0">Au nom de tous nos rois, du pape et de Luther.</div> -<div class="i0">Retiré loin du bruit, l'ignorance et l'église</div> -<div class="i0">Ne sacrifieront point Copernic à Moïse.</div> -<div class="i0">Je lègue mon systême à quelque zélateur</div> -<div class="i0">Qui sera condamné d'un saint inquisiteur</div> -<div class="i0">A renier sa foi sur le cours de la terre:</div> -<div class="i0">Tant la vérité plaît aux prêtres de ta sphère!</div> -<div class="i2">Adieu. Je crois sentir qu'en fuyant d'ici-bas</div> -<div class="i0">L'ame, à son apogée, ignore leurs débats.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Crains ce périhélie où son feu la dévore.</div> -</div></div> -<p class="character">COPERNIC.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je suis dans le soleil, et je te mire encore.</div> - -<div class="right">(Il disparaît.)</div> -</div></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p> - -<h4>LA TERRE, L'ESPACE ET LE TEMPS.</h4> - -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De quels maîtres divins en a donc tant appris</div> -<div class="i0">Cet animal pensant, de la lumière épris?</div> -<div class="i0">Qui de mes mouvements lui découvrit la trace?</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPACE ET LE TEMPS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nous.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Qui donc êtes-vous?</div> -</div></div> -<p class="character">LE TEMPS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">Moi, le Temps.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPACE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Moi, l'Espace.</div> -</div></div> -<p class="character">LE TEMPS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule en main,</div> -<div class="i0">Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPACE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est moi qui de la voûte où chaque étoile brille</div> -<div class="i0">Forme un cadran immense à l'éternelle aiguille.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je reconnais ta voix, ô Temps fallacieux,</div> -<div class="i0">Qui, par ta double face, à-la-fois jeune et vieux,</div> -<div class="i0">Regardes, emportant les mondes sous ton aile,</div> -<div class="i0">Le passé qui me fuit, l'avenir qui m'appelle:</div> -<div class="i0">Toi, je te reconnais aux cercles azurés</div> -<div class="i0">Où sont de tes grandeurs marqués tous les degrés.</div><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> -</div></div> -<p class="character">L'ESPACE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Fils de l'éternité, le temps produit chaque âge;</div> -<div class="i0">Fils de l'immensité, l'espace la partage;</div> -<div class="i0">L'immobile infini qu'on ne peut concevoir,</div> -<div class="i0">En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir;</div> -<div class="i0">On ne saisit qu'en nous les lieux et la durée;</div> -<div class="i0">Et par notre puissance, avec art mesurée,</div> -<div class="i0">L'esprit, qui tient de nous ses doctes éléments,</div> -<div class="i0">De nos rapports unis tire ses jugements.</div> -<div class="i0">Ce fut par nos leçons que l'humaine industrie</div> -<div class="i0">Te soumit aux calculs de sa géométrie.</div> -<div class="i2">Sans l'espace, le temps serait inaperçu;</div> -<div class="i0">Sans le temps, de l'espace on n'eût jamais rien su.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je ne te comprends pas.</div> -</div></div> -<p class="character">LE TEMPS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Trop ignorante masse!</div> -<div class="i0">Sentirais-tu dans l'air toujours changer ta place,</div> -<div class="i0">Si tu n'apercevais de moments en moments</div> -<div class="i0">Des astres d'alentour les divers changements?</div> -<div class="i0">Le terme de leur cours, leur vîtesse inégale,</div> -<div class="i0">Ne t'instruisent-ils pas par leur double intervalle?</div> -<div class="i0">C'est ainsi qu'un chasseur, en décochant deux traits,</div> -<div class="i0">Les juge lents ou prompts d'autant que loin ou près</div> -<div class="i0">Vers le but de leur vol un même instant les porte:</div> -<div class="i0">Et tout ce qui se meut s'estime de la sorte.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPACE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, des corps circulant dans ma capacité,</div> -<div class="i0">La pesanteur s'égale à leur vélocité;</div><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> -<div class="i0">C'est par nos seuls avis que l'homme qui te sonde</div> -<div class="i0">Sait que ta lune agit sur les reflux de l'onde,</div> -<div class="i0">Et connaît que ton pôle en sa nutation</div> -<div class="i0">Borne à vingt-cinq mille ans sa révolution:</div> -<div class="i0">C'est peu que de prévoir les phases des planètes,</div> -<div class="i0">Il suit dans notre sein les retours des comètes,</div> -<div class="i0">Trace la parabole où leurs feux sont perdus,</div> -<div class="i0">Et prédit aux mortels qu'ils ne les verront plus.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce petit être-là reçut un haut génie!</div> -</div></div> -<p class="character">LE TEMPS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, le temps éternel, l'étendue infinie,</div> -<div class="i0">Où le temps mesurable et l'espace apparent</div> -<div class="i0">Emportent l'univers et passent en courant,</div> -<div class="i0">Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre;</div> -<div class="i0">Son esprit jusque-là ne put jamais s'étendre;</div> -<div class="i0">Et n'attachant à tout qu'un sens matériel,</div> -<div class="i0">Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel.</div> -<div class="i0">Il faut que des moments, des lieux et des figures,</div> -<div class="i0">Pour être comparés, lui prêtent leurs mesures;</div> -<div class="i0">Et le temps fixe et vrai, le vide illimité,</div> -<div class="i0">Se cache autant à lui que la divinité.</div> -<div class="i0">Que de choses pourtant, véritables mystères,</div> -<div class="i0">Que sa science ignore, et nomme des chimères!</div> -<div class="i0">Dieu même, à sa faiblesse invisible en tout point,</div> -<div class="i0">Parce qu'il est voilé, lui semble n'être point.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPACE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh! l'homme, qui toujours examine et compare,</div> -<div class="i0">Médite peu le fond, et son esprit s'égare.</div><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> -<div class="i0">Par le temps et l'espace il compte les instants,</div> -<div class="i0">Et ne sait ce que c'est que l'espace et le temps.</div> -<div class="i0">Un an est un long siècle à son impatience;</div> -<div class="i0">Un siècle n'est qu'un jour pour sa vaine espérance:</div> -<div class="i0">Son orgueil ne voit pas que tout son avenir</div> -<div class="i0">Dans le passé rapide est tout près de finir.</div> -<div class="i0">Terre, un quart de ton globe, inutile domaine,</div> -<div class="i0">Aux mortels couronnés paraît suffire à peine;</div> -<div class="i0">Tandis que leurs sujets, n'arpentant qu'un jardin,</div> -<div class="i0">S'étonnent des grandeurs de son étroit confin.</div> -<div class="i0">Ainsi, toujours trompé sur tout ce qu'il embrasse,</div> -<div class="i0">L'homme se croit durable et sans borne en sa place;</div> -<div class="i0">La mort vient, le dépouille, et je reprends sur lui</div> -<div class="i0">Jusqu'au lieu resserré d'où son corps même a fui:</div> -<div class="i0">Car, tout passe en mon sein, emporté par les âges;</div> -<div class="i0">Le monde en doit sortir, et même ses images.</div> -</div></div> -<p class="character">LE TEMPS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Un drame néanmoins va montrer aux démons</div> -<div class="i0">Ce que font les mortels pour leurs rangs et leurs noms,</div> -<div class="i0">Et l'âge où Charles-Quint, en fatiguant sa vie,</div> -<div class="i0">A cru s'éterniser sur ta superficie.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Où donc est le théâtre où ses traits sont offerts?</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPACE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Aux enfers.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">En quels lieux sont cachés les enfers?</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPACE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'erreur se les figure au centre de ton globe:</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> -<div class="i0">Une comète au loin dans la nuit les dérobe,</div> -<div class="i0">Monde errant, embrasé, plus vaste que le tien;</div> -<div class="i0">Car, dans l'immensité, ton orbe entier n'est rien.</div> -<div class="i0">Tu le sais: dans le vide il est tant de demeures!</div> -<div class="i0">Adieu! poursuis ta route, et roule au gré des heures.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Là finit le prologue, on voit tout s'éclipser;</div> -<div class="i0">L'acte, image du siècle, enfin va commencer.</div> -<div class="i0">Mais sur la scène encor s'abaisse un second voile:</div> -<div class="i0">La fausse renommée y brille en une toile</div> -<div class="i0">Où le pinceau traça le triomphe des chars,</div> -<div class="i0">Au temple de mémoire entraînant les Césars.</div> -<div class="i0">Quelques sages, témoins de leurs superbes rôles,</div> -<div class="i0">Soit dédain, soit pitié qui haussât leurs épaules,</div> -<div class="i0">Courrouçaient d'un souris les centaures d'acier</div> -<div class="i0">Qui de leur sabre nu croyaient les effrayer.</div> -<div class="i0">On voyait des grandeurs les cimes orageuses</div> -<div class="i0">Sur des remparts en feu, qu'en ses courses fangeuses</div> -<div class="i0">Entourait de replis un long fleuve sanglant.</div> -<div class="i0">Les noirs torrents du Styx, le Phlégéton brûlant,</div> -<div class="i0">Dont l'horreur fabuleuse épouvante les ames,</div> -<div class="i0">N'ont rien de plus affreux, dans leurs eaux, dans leurs flammes,</div> -<div class="i0">Qu'un cours de sang humain, roulant à gros bouillons,</div> -<div class="i0">Où surnagent encor, en proie aux tourbillons,</div> -<div class="i0">Des pieds, des corps tronqués, des mains, de pâles têtes.</div> -<div class="i2">Cependant le vainqueur, dont les palmes sont prêtes,</div> -<div class="i0">Traverse le carnage; et, rougi de ce sang,</div> -<div class="i0">L'affreux jour qui s'y plonge en s'y réfléchissant</div><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> -<div class="i0">Fait reluire au passage une pourpre enflammée,</div> -<div class="i0">Vêtement du héros cher à la renommée;</div> -<div class="i0">Tandis qu'un peuple aveugle entend de toutes parts</div> -<div class="i0">Les trompettes, les chants, les cris, et les pétards.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i2">L'enfer se plaît à voir que du sang qui s'étale</div> -<div class="i0">La lueur rejaillit en pourpre triomphale.</div> -<div class="i0">Le peintre est applaudi par les noirs spectateurs.</div> -<div class="i0">La toile enfin remonte, et fait place aux acteurs.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2> -LA PANHYPOCRISIADE.<br /> - -<small>CHANT DEUXIEME.</small> -</h2> - -<hr class="chap" /> -<h3>SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">La toile se lève. Description du lieu de la scène. L'amiral <em>Bonnivet</em>, -endormi dans sa tente, aperçoit l'image de sa maîtresse, qui lui -reproche d'avoir entraîné les Français en Italie, moins pour leur -gloire que par le desir de la revoir à Milan. Entretien de -<em>Clément Marot</em> et de l'amiral. Apparition de l'ombre <em>de Bayard</em> -au pied d'un chêne, devant le <em>Connétable de Bourbon</em>, qu'il -laisse avec la <em>Conscience</em>. Scène entre <em>la Conscience</em> et <em>le Connétable</em> -transfuge. Dialogue de la <em>Mort</em> et d'une <em>Fourmi</em>. Pressentiment -que s'exprime à soi-même <em>le chêne</em> antique sous lequel apparut -Bayard. Histoire et chûte de ce vieux arbre, arraché par des -soldats.</p> - -<hr class="chap" /> -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT DEUXIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Le</span> théâtre présente, en un château gothique,</div> -<div class="i0">Une chambre, que pare un lit non moins antique:</div> -<div class="i0">La nuit y règne encor sous deux rideaux épais</div> -<div class="i0">Brodés à larges fleurs, surmontés par un dais.</div> -<div class="i0">Là, s'agite en dormant un chef plein de vaillance,</div> -<div class="i0">Qui pour François-Premier a manié la lance,</div> -<div class="i0">Bonnivet, dont le camp siége au bord du Tésin:</div> -<div class="i0">Les vîtraux sont blanchis des rayons du matin.</div> -<div class="i0">Vers le lit du guerrier une image se glisse;</div> -<div class="i0">Fille du souvenir, c'est la belle Clérice.</div> -</div></div> - -<h4>BONNIVET ET L'IMAGE DE CLÉRICE.</h4> - -<p class="character">L'IMAGE DE CLÉRICE.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu languis, amiral! n'est-ce donc pas pour moi</div> -<div class="i0">Que tu fis traverser les Alpes à ton roi?</div> -<div class="i0">Si j'en crois les baisers et les mots de ta bouche,</div> -<div class="i0">Milan n'eut rien pour toi de plus doux que ma couche.</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> -Moi, folle Italienne, ardente en mon amour,</div> -<div class="i0">Je te fis oublier tes Lucrèces de cour:</div> -<div class="i0">D'autant plus préférable à ces illustres belles,</div> -<div class="i0">Qu'alors qu'on les subjugue on est fatigué d'elles;</div> -<div class="i0">Tandis que sans façon me laissant obtenir,</div> -<div class="i0">Quand on sort de mes bras, on veut y revenir.</div> -<div class="i0">L'abandon inquiet de vos prudes maîtresses</div> -<div class="i0">Ne vaut pas les transports de mes vives caresses,</div> -<div class="i0">Et leur triste scrupule, et leurs plaisirs gênés</div> -<div class="i0">Embrasent moins vos sens que mes sens effrénés.</div> -<div class="i0">Mon port a-t-il perdu ses graces attrayantes?</div> -<div class="i0">Ai-je les yeux moins vifs, les lèvres moins riantes,</div> -<div class="i0">Le col moins blanc, le sein moins ferme et moins poli,</div> -<div class="i0">Le bras, le pied, le..... quoi? qu'ai-je de moins joli?</div> -<div class="i0">Ah! mon cher Bonnivet! tu brûles, tu soupires,</div> -<div class="i0">Et l'ardeur qui t'émeut dit ce que tu desires.....</div> -<div class="i0">Viens donc.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">O ma Clérice! objet aimable et beau!</div> -<div class="i0">Déja tu m'apparus vers ce double ruisseau</div> -<div class="i0">Qui, mêlant ses tributs pour former la Durance,</div> -<div class="i0">Des rocs de Briançon coule avec abondance.</div> -<div class="i0">Là, dans ma couche ainsi réveillant mes desirs,</div> -<div class="i0">Tu me vins de Milan retracer les plaisirs:</div> -<div class="i0">Tes appas demi-nus me ravirent en songe;</div> -<div class="i0">Et quand de tes baisers je goûtais le mensonge,</div> -<div class="i0">Tu semblas t'échapper comme une ombre sans corps,</div> -<div class="i0">Loin du lit qu'en désordre avaient mis tes transports.</div> -</div></div> -<p class="character">L'IMAGE DE CLÉRICE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte,</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> -Au sein de l'Italie à tes armes rouverte,</div> -<div class="i0">T'attirer doucement par le secret pouvoir</div> -<div class="i0">Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir.</div> -<div class="i0">Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte,</div> -<div class="i0">Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte,</div> -<div class="i0">Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons,</div> -<div class="i0">Tu poussas son armée à repasser les monts.</div> -<div class="i0">Ah! de ton éloquence héroïque, suprême,</div> -<div class="i0">Ma flamme était la source inconnue à toi-même.</div> -<div class="i0">Tu crus, en confondant les plus sages guerriers,</div> -<div class="i0">N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers;</div> -<div class="i0">Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie</div> -<div class="i0">Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie.</div> -<div class="i0">Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi</div> -<div class="i0">Au milieu des périls entraînât, sur ta foi,</div> -<div class="i0">Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille,</div> -<div class="i0">Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille?</div> -<div class="i0">Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus</div> -<div class="i0">Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus.</div> -<div class="right">(L'image disparaît.)</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET, <em>s'éveillant</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne.</div> -<div class="i0">Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne.....</div> -<div class="i0">Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil.</div> -<div class="i0">Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil?</div> -<div class="i0">A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!....</div> -<div class="i0">Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie!</div> -<div class="i0">Non, non, dans les périls dont je me sens pressé,</div> -<div class="i0">Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé:</div> -<div class="i0">Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène;</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> -Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène.</div> -<div class="i0">Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois;</div> -<div class="i0">Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits,</div> -<div class="i0">Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes,</div> -<div class="i0">Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes,</div> -<div class="i0">Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux</div> -<div class="i0">Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux.</div> -<div class="i0">Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices,</div> -<div class="i0">Mettre une armée entière au bord des précipices,</div> -<div class="i0">Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats;</div> -<div class="i0">Les conduire en aveugle à de lointains combats!</div> -<div class="i0">Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire?</div> -<div class="i0">Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire;</div> -<div class="i0">Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part,</div> -<div class="i0">Je vins ici venger nos affronts et Bayard.</div> -</div></div> - -<h4>CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET.</h4> - -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore!</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore;</div> -<div class="i0">Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux,</div> -<div class="i0">Quand l'heure matinale attèle ses chevaux.</div> -<div class="i0">J'aime à voir de son char la lumière vermeille</div> -<div class="i0">Luire au camp des Français, que le clairon éveille;</div> -<div class="i0">Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer</div> -<div class="i0">Emailler les vallons étincelants de fer.</div> -</div></div> -<p class="character"> -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> -BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes,</div> -<div class="i0">Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour</div> -<div class="i0">Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses,</div> -<div class="i0">Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour,</div> -<div class="i0">Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique,</div> -<div class="i0">Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon,</div> -<div class="i0">Protège en moi du Pinde un humble nourrisson:</div> -<div class="i0">Je l'aide quelquefois des avis de ma muse</div> -<div class="i0">A tourner plaisamment un conte qui l'amuse.</div> -<div class="i0">Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit,</div> -<div class="i0">Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve?</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La Pallas de nos jours doit être ma Minerve.</div> -<div class="i0">Est-ce un sujet de glose aux malins envieux?</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que fait donc votre muse, absente de ses yeux? -</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT. -<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> -</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Brave rimeur, courage! A quand votre épopée?</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer</div> -<div class="i0">Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser.</div> -<div class="i0">Un poëme renaît sur d'héroïques cendres.</div> -<div class="i0">Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres!</div> -<div class="i0">N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours,</div> -<div class="i0">Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées</div> -<div class="i0">Votre docte Phébus élève nos trophées.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements</div> -<div class="i0">Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! les héros outrés et la fiction pure,</div> -<div class="i0">Des œuvres d'Apollon sont la seule parure;</div> -<div class="i0">Et de grands mots, tirés du latin et du grec,</div> -<div class="i0">Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec.</div> -<div class="i0">Voilà ce qui soutient les vaines renommées</div> -<div class="i0">Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Si je connais votre art ainsi que vous le mien,</div> -<div class="i0">Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien.</div> -<div class="i0">Chacun notre métier: perdons la frénésie</div> -<div class="i0">Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie.</div> -<div class="i0">Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert,</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> -Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd;</div> -<div class="i0">Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage,</div> -<div class="i0">Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge.</div> -<div class="i2">Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil.</div> -<div class="i0">L'Europe ne doit plus voir un double soleil:</div> -<div class="i0">Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">S'il m'écoute, il vaincra.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Que Dieu vous soit en aide!</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant,</div> -<div class="i0">Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent</div> -<div class="i0">Recevront mes soudards comme révérends pères.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats,</div> -<div class="i0">Que la virginité, dévolue aux prélats,</div> -<div class="i0">Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches:</div> -<div class="i0">Car de l'honneur dévot le diable aime les taches.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés.</div> -<div class="i0">La scène offre aux regards des chemins isolés;</div> -<div class="i0">Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine:</div> -<div class="i0">Sur de larges vallons Pavie au loin domine.</div> -<div class="i0">Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts</div> -<div class="i0">Des arbres dont le soir déja noircit les troncs:</div> - -<div class="i0"> -<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> -Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge.</div> -<div class="i2">Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge,</div> -<div class="i0">Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux,</div> -<div class="i0">Transfuge de la France, et proscrit belliqueux.</div> -<div class="i2">C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes;</div> -<div class="i0">Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes,</div> -<div class="i0">Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois,</div> -<div class="i0">Et remplissent les airs de murmurantes voix.</div> -<div class="i0">Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre;</div> -<div class="i0">Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir:</div> -<div class="i0">L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir;</div> -<div class="i0">Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée</div> -<div class="i0">Cédera pour sa honte à ma gloire offensée.</div> -<div class="i0">Heureux François-Premier, tremble d'être puni</div> -<div class="i0">Par ce même mortel que ta haine a banni.</div> -<div class="i0">Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître,</div> -<div class="i0">Des brigues de ta cour me vengera peut-être;</div> -<div class="i0">Et je te convaincrai, plaisir digne de moi!</div> -<div class="i0">Qu'un sujet outragé peut avilir un roi.</div> -<div class="i0">Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?...</div> -<div class="i0">Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?.....</div> -<div class="i0">C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné,</div> -<div class="i0">Me jeter en mourant un regard indigné!</div> -<div class="i0">C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature,</div> -<div class="i0">Sa longue épée en croix, et sa pesante armure.....</div> -<div class="i0">Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....!</div> -<div class="i0">Pour m'arracher la bride il étend une main....!</div> -<div class="i0">Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je....</div> - -<div class="i0"> -<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> -Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige!</div> -<div class="i0">Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu......</div> -<div class="i0">Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu?</div> -<div class="i0">Rentre au lit de la mort, ou cette lance.....</div> -</div></div> -<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Approche.</div> -<div class="i0">Je suis le chevalier sans peur et sans reproche.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui t'a fait du tombeau quitter la froide nuit?</div> -</div></div> -<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bayard vient consterner l'orgueil qui te conduit.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ton roi, dont l'amitié t'honora dans ta vie,</div> -<div class="i0">Humilia souvent ma vertu poursuivie:</div> -<div class="i0">Lui dûmes-nous tous deux garder la même foi?</div> -</div></div> -<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'honneur pour nos pareils n'a qu'une même loi.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'abhorrais d'un tyran l'injustice hautaine.</div> -</div></div> -<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Lorsqu'il daigna de moi, modeste capitaine,</div> -<div class="i0">Recevoir l'accolade, aux champs de Marignan,</div> -<div class="i0">Valois s'annonca-t-il en superbe tyran,</div> -<div class="i0">Lui qui devant l'honneur de la chevalerie</div> -<div class="i0">Courba sa tête auguste, espoir de la patrie?</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il voulut d'un prestige exalter nos vertus,</div> -<div class="i0">Pour vaincre ses rivaux par nos mains abattus.</div> -</div></div> -<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu les sers contre lui, Connétable perfide!</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> -Regarde à tes côtés cette vierge rigide:</div> -<div class="i0">Elle te redira qu'on doit au lit d'honneur</div> -<div class="i0">Mourir pour son pays sans reproche et sans peur.</div> -<div class="i0">Adieu! va, déloyal! ton vil triomphe approche:</div> -<div class="i0">Mais tu n'éviteras la peur ni le reproche.</div> -<div class="right">(L'ombre disparaît.)</div> -</div></div> - -<h4>BOURBON ET LA CONSCIENCE.</h4> - -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Où suis-je?... Oracle affreux qui confond mon orgueil!</div> -<div class="i0">O spectre tout armé, déserteur du cercueil,</div> -<div class="i0">Serais-tu des enfers l'organe et le ministre?</div> -<div class="i0">Arrête, ombre sévère!... Ah! quel adieu sinistre!...</div> -<div class="i0">Il s'enfonce à travers l'épaisseur des forêts,</div> -<div class="i0">Silencieux comme elle, et sombre en tous ses traits...</div> -<div class="i0">Il fuit.... il a soufflé le désordre en mon ame....</div> -<div class="i0">O mânes redoutés!... Mais toi, maligne femme,</div> -<div class="i0">Toi, parle; que veux-tu? l'horreur de cet instant</div> -<div class="i0">Doit-elle provoquer ton sourire insultant?</div> -<div class="i0">Pourquoi, d'un blanc si pur couverte tout entière,</div> -<div class="i0">Me blesser dans la nuit par ta vive lumière?</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Traître! la Conscience enfin te veut parler.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Importune! à mon camp laisse moi revoler.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'ombre du preux Bayard m'ordonna de te suivre:</div> -<div class="i0">N'attends pas que de moi nul effort te délivre.</div> -<div class="i0">Je ne te quitte plus.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Eh bien, suis mon coursier. -<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai des ailes: sur toi je fonds en épervier.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Crois-tu m'épouvanter comme un enfant timide?</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma présence a glacé plus d'un cœur intrépide.</div> -<div class="i0">Je te rendrai la paix, si tu me fais juger</div> -<div class="i0">Que sans crime tu vends ton bras à l'étranger.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">N'ai-je pas de Valois, par un zélé service,</div> -<div class="i0">Conquis et mérité la faveur protectrice?</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Du rang de connétable il paya tes exploits,</div> -<div class="i0">Et son amitié tendre aggrandit tes emplois.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bientôt l'ingrat lui-même, en brisant son ouvrage,</div> -<div class="i0">Ne m'a-t-il pas ravi jusqu'à mon héritage?</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ta fière indépendance, ambitieux soldat,</div> -<div class="i0">Dans l'état prétendait s'ériger un état.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sa mère m'y forçait: Louise, à qui la France</div> -<div class="i0">Laisse aujourd'hui porter le poids de la régence,</div> -<div class="i0">Calomniait par-tout mes projets soupçonnés;</div> -<div class="i0">Depuis que, méprisant ses amours surannés,</div> -<div class="i0">Je refusai mes sens et mon jeune veuvage</div> -<div class="i0">A l'offre de son lit dont m'écartait son âge.</div> -<div class="i0">Une vieille coquette, implacable en ce point,</div> -<div class="i0">Poursuit qui la dédaigne, et ne pardonne point.</div> -<div class="i0">Elle me dépouilla de mon bien légitime:</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> -Fallait-il au couteau me livrer en victime?</div> -<div class="i0">Elle, sa cour, son fils, ne m'opprimaient-ils pas?</div> -<div class="i0">Quel vil principe ont eu nos illustres débats!</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Toujours d'un beau prétexte on se farde à soi-même</div> -<div class="i0">Ses petites noirceurs, son infamie extrême:</div> -<div class="i0">Mais, démentant au fond les dehors affectés,</div> -<div class="i0">J'éclaire les méchants sur leurs difformités.</div> -<div class="i0">Il valait mieux attendre, et détromper ton maître,</div> -<div class="i0">Que d'encourir sa haine, et devenir un traître.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pour les peuples ingrats et les rois insolents,</div> -<div class="i0">Des traîtres tels que moi sont des Coriolans.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">S'appuyer de grands noms aux pervers est facile:</div> -<div class="i0">Si tu fais le Romain, imite donc Camille:</div> -<div class="i0">Proscrit des sénateurs, exilé généreux,</div> -<div class="i0">Il ne s'en est vengé qu'en triomphant pour eux:</div> -<div class="i0">Et si Coriolan a droit qu'on le révère,</div> -<div class="i0">C'est par son repentir, né des pleurs d'une mère.</div> -<div class="i0">Cesse donc, en rival d'un malheureux héros,</div> -<div class="i0">D'embraser ton pays au prix de ton repos:</div> -<div class="i0">Ou si son noble exemple a pour toi quelques charmes,</div> -<div class="i0">La patrie est ta mère; eh bien! rends lui les armes.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Chacun dirait bientôt que faible, irrésolu,</div> -<div class="i0">Je ne n'ai rien su jamais de ce que j'ai voulu,</div> -<div class="i0">Que, tour-à-tour quittant l'empereur et la France,</div> -<div class="i0">J'ai doublement trahi l'une et l'autre puissance;</div> -<div class="i0">Et qu'entre ces partis, homme toujours douteux,</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> -<div class="i0">Je mérite à-la-fois le mépris de tous deux.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est donc la vanité qui seule t'aiguillonne</div> -<div class="i0">Dans le chemin du crime où ton cœur s'abandonne?</div> -<div class="i0">Insensé! ton orgueil a-t-il moins à souffrir</div> -<div class="i0">Parmi ces étrangers à qui tu vins t'offrir?</div> -<div class="i0">Les rivaux, dont ta gloire excite le murmure,</div> -<div class="i0">Te disputent ta place en te nommant parjure:</div> -<div class="i0">L'ombrageux Charles-Quint soupçonne qu'aujourd'hui</div> -<div class="i0">Perfide envers ton roi, tu peux l'être envers lui.</div> -<div class="i0">Il repaît ton espoir de promesses frivoles:</div> -<div class="i0">Tu le sers par des faits, il s'acquitte en paroles;</div> -<div class="i0">Et Pesquaire, et Lannoy, tes compagnons guerriers,</div> -<div class="i0">D'un sourcil dédaigneux insultent tes lauriers:</div> -<div class="i0">Le regard des soldats et leur malin sourire</div> -<div class="i0">Te dit ce que leur bouche a besoin de te dire;</div> -<div class="i0">Et ton crime t'expose à l'affront que tu fuis,</div> -<div class="i0">Chez ceux que tu quittas, et chez ceux que tu suis.</div> -<div class="i0">Ah! qu'il eût mieux valu, recherchant la retraite,</div> -<div class="i0">Dévorant, loin des cours, une douleur muette,</div> -<div class="i0">Te montrer au-dessus de tes fiers ennemis,</div> -<div class="i0">Et digne des grandeurs où le sort t'eût remis!</div> -<div class="i0">Que produit en ces lieux ton courage inutile?</div> -<div class="i0">Tout transfuge est à charge à qui lui donne asyle;</div> -<div class="i0">Un mépris défiant accueille ses secours.</div> -<div class="i0">Je te plains: le dépit t'agite à mes discours;</div> -<div class="i0">Ils pénètrent ton cœur non moins que les morsures</div> -<div class="i0">D'un aspic dont le fiel irrite les piqûres.....</div> -<div class="i0">Où vas-tu donc? pourquoi tes éperons sanglants</div> -<div class="i0">D'un innocent cheval déchirent-ils les flancs?...</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> -Tu reviens malgré toi sous ces rameaux funèbres,</div> -<div class="i0">Sous ce chêne, où Bayard est sorti des ténèbres:</div> -<div class="i0">Ses traits, ses derniers mots t'ont frappé de terreur.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Conscience, tais-toi! tu n'es rien qu'une erreur,</div> -<div class="i0">Des sens désordonnés un vaporeux prestige.....</div> -<div class="i0">A te craindre, à t'ouïr, quelle force m'oblige?</div> -<div class="i0">Peux-tu m'ôter mes biens, mon crédit et mon rang?</div> -<div class="i0">Peux-tu blesser ma chair, et répandre mon sang?</div> -<div class="i0">As-tu, pour m'attaquer, une pique, une épée?.....</div> -<div class="i0">Menteuse vision de toute ame trompée,</div> -<div class="i0">Tes scrupules craintifs alarment les dévots,</div> -<div class="i0">Les femmes, les mourants, et non pas les héros.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Superbe! à ma rigueur ne crois pas te soustraire:</div> -<div class="i0">Je punis tes pareils ainsi que le vulgaire.</div> -<div class="i0">Inévitable, prompte à condamner le mal,</div> -<div class="i0">Tout coupable frémit devant mon tribunal.</div> -<div class="i0">On ne me voit en main le glaive ni la lance:</div> -<div class="i0">Mais de mon équité l'invisible vengeance</div> -<div class="i0">S'arme de traits aigus dont je perce le cœur</div> -<div class="i0">De tel qui me bravait par un discours moqueur.</div> -<div class="i0">C'est moi qui fais rougir l'altière courtisane</div> -<div class="i0">De l'or dont l'enrichit l'amour qu'elle profane;</div> -<div class="i0">C'est moi qui, trahissant les voleurs les plus fins,</div> -<div class="i0">Par-fois, sur leur visage écrivis leurs larcins.</div> -<div class="i0">Souvent pour le forçat échappé de la chaîne</div> -<div class="i0">Mon secret jugement est la plus rude gêne:</div> -<div class="i0">Au meurtrier obscur comme au noble brigand,</div> -<div class="i0">Je montre, à tous les coins, l'échafaud qui l'attend.</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> -J'humilie à ma voix plus d'un Séjan illustre,</div> -<div class="i0">Devant l'homme qui n'a que sa vertu pour lustre:</div> -<div class="i0">Je pince nuit et jour les vils Amphitryons</div> -<div class="i0">Qui laissent Jupiter aggrandir leurs maisons;</div> -<div class="i0">Je mords la Danaé qui l'appelle à son aide;</div> -<div class="i0">Et ma verge en courroux fouette son Ganymède.</div> -<div class="i2">Pour toi, héros de titre et non héros de fait,</div> -<div class="i0">Je te ferai sentir qu'on te fuit, qu'on te hait,</div> -<div class="i0">Que, te rendant la vie à toi-même importune,</div> -<div class="i0">Tourmenté sur la roue où te mit la fortune,</div> -<div class="i0">Sans retour arraché des routes du devoir,</div> -<div class="i0">Ton audace est en toi l'effet du désespoir.</div> -<div class="i0">Pars donc! rejoins ton camp; va singer le grand homme.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Laisse-moi.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Je te suis.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Quoi! toujours?</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Jusqu'à Rome.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Elle dit: mais Bourbon, lançant un œil hagard</div> -<div class="i0">Autour du sombre chêne où reparut Bayard,</div> -<div class="i0">Pique de l'éperon; et du pied, en arrière,</div> -<div class="i0">Son coursier en partant touche une fourmillière,</div> -<div class="i0">Populeuse cité, qu'écrase en un moment</div> -<div class="i0">De ses amples greniers l'entier écroulement.</div> -<div class="i2">Les démons, dont la vue est perçante et divine,</div> -<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> -Pleins d'un vif intérêt contemplent sa ruine:</div> -<div class="i0">Des rangs les plus lointains de leur cirque étendu,</div> -<div class="i0">Ils attachent leurs yeux sur ce peuple éperdu,</div> -<div class="i0">Dont se sauve à grand'peine une fourmi tremblante,</div> -<div class="i0">Qui, grimpant au travers de l'arène roulante,</div> -<div class="i0">Dans le commun naufrage enfin trouvant un port,</div> -<div class="i0">Atteint le haut d'une herbe; et là, parle à la Mort.</div> -</div></div> - -<h4>LA FOURMI ET LA MORT.</h4> - -<p class="character">LA FOURMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Où fuirai-je? ô désastre! ah! tout tombe en poussière...</div> -<div class="i0">Quel gouffre ensevelit ma nation entière?</div> -<div class="i0">Eh quoi! la terre, hélas! ébranlant ses soutiens,</div> -<div class="i0">Engloutit nos travaux, nos familles, nos biens...</div> -<div class="i0">Ciel! protège la cime où je fuis la tempête;</div> -<div class="i0">O Mort! épargne-moi: cruelle Mort! arrête.</div> -<div class="i0">Je suis seule échappée aux abymes ouverts.....</div> -<div class="i0">Prétends-tu qu'avec moi finisse l'univers?</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que dis-tu, faible insecte, et quelle est ta pensée?</div> -<div class="i0">Toute ta république à jamais renversée</div> -<div class="i0">Changera seulement ton étroit horizon:</div> -<div class="i0">L'ordre de l'univers en souffrira-t-il? Non.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FOURMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! Dieu qui fit pour nous l'ombre, la clarté pure,</div> -<div class="i0">Les eaux, les fleurs, les fruits, et toute la nature,</div> -<div class="i0">Ne t'a pas commandé de nous exterminer.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le Dieu qui fit vos jours m'a dit de les borner. -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></div> -<div class="i0">Ce Dieu fit tout pour vous comme pour chaque race</div> -<div class="i0">Dont la foule innombrable arrive au monde, et passe.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FOURMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O triste Mort! fléau de la création!</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Moi! je la reproduis par la destruction.</div> -<div class="i0">Chaque individu meurt, l'espèce est éternelle:</div> -<div class="i0">Je dois les frapper tous, et ne puis rien sur elle.</div> -<div class="i0">Quand je viens les saisir, Dieu qui sait bien pourquoi</div> -<div class="i0">Ne voit pas que la mort ait rien de triste en soi.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FOURMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ainsi donc, sans pitié tu m'ôteras la vie,</div> -<div class="i0">Comme à ce peuple, hélas! tu l'as déja ravie!</div> -<div class="i0">Eh! qu'avions-nous besoin d'établir nos maisons,</div> -<div class="i0">D'y nourrir nos enfants à l'abri des saisons,</div> -<div class="i0">Et de tant signaler notre active industrie,</div> -<div class="i0">Nos politiques lois, nos soins pour la patrie?</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ces mœurs sont votre instinct jusqu'au temps du trépas;</div> -<div class="i0">Par elles vous viviez, ne les déplorez pas.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FOURMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Après l'ébranlement de tout notre hémisphère,</div> -<div class="i0">Des êtres tels que nous restent-ils sur la terre?</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pauvre fourmi! le choc a brouillé ton cerveau.</div> -<div class="i0">A quelques pas d'ici cherche un abri nouveau:</div> -<div class="i0">Tes yeux y trouveront des peuplades semblables</div> -<div class="i0">A celle qui périt sous un monceau de sables;</div> -<div class="i0">Bientôt, vers le butin courant par millions,</div> -<div class="i0">Elles vont t'enrôler en leurs noirs bataillons. -<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></div> -</div></div> -<p class="character">LA FOURMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel pouvoir a, du sol agitant la surface,</div> -<div class="i0">Subverti nos états et la terrestre masse?</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le pied d'un animal, et non le bras d'un Dieu,</div> -<div class="i0">Renversa votre empire en traversant ce lieu.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FOURMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel colosse puissant!</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Ce colosse superbe</div> -<div class="i0">N'est qu'un cheval mortel, qui foule et qui paît l'herbe.</div> -<div class="i0">Aveugles l'un pour l'autre, et d'instinct séparés,</div> -<div class="i0">Vous existez ensemble et vous vous ignorez:</div> -<div class="i0">Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrême;</div> -<div class="i0">Ta petitesse aux siens te dérobe de même.</div> -<div class="i0">Ainsi tant d'animaux, diversement produits,</div> -<div class="i0">Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits:</div> -<div class="i0">Tour-à-tour l'un de l'autre utile nourriture,</div> -<div class="i0">A tous également je les livre en pâture;</div> -<div class="i0">Et, les cédant sans choix aux rongeants appétits,</div> -<div class="i0">L'aigle est en proie au ver, et les forts aux petits.</div> -<div class="i2">Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible,</div> -<div class="i0">Au long dos écaillé d'émeraude flexible,</div> -<div class="i0">Ce lézard, dont la gueule effrayait vos cités?</div> -<div class="i0">Un serpent en dîna dans ses trous écartés.</div> -<div class="i0">Ce pivert, qui dardait une langue afilée</div> -<div class="i0">Sur votre colonie à sa faim immolée,</div> -<div class="i0">Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueur</div> -<div class="i0">Fut pris d'un épervier, qui lui rongea le cœur.</div> -<div class="i0">Cet ennemi si prompt, ignoré de ta vue, -<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></div> -<div class="i0">Craint d'autres ennemis dont la serre le tue.</div> -<div class="i0">Tous vivent de carnage; et, rebelles au sort,</div> -<div class="i0">Tous, quand vient leur instant, se plaignent de la mort.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FOURMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ces créatures-là n'ont pas des destinées</div> -<div class="i0">Si tristes que la nôtre et sitôt terminées?</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Etonne-toi bien moins de tes destins si courts,</div> -<div class="i0">Que de naître si faible, et de compter des jours.</div> -<div class="i0">Effet prodigieux de la toute-puissance,</div> -<div class="i0">Qui, d'organes si fins protégeant l'existence,</div> -<div class="i0">Défend à mille chocs de rompre les ressorts</div> -<div class="i0">Par qui ton cœur palpite en un si frêle corps!</div> -<div class="i0">Que peut contre mes dards ta fragile cuirasse?</div> -<div class="i0">Comment affermis-tu ton regard dans l'espace,</div> -<div class="i0">Et respires-tu l'air, souvent pernicieux</div> -<div class="i0">Au plus robuste oiseau né pour braver les cieux?</div> -<div class="i0">Ne murmure donc plus si ton destin s'arrête.</div> -<div class="i0">L'herbe qui maintenant te porte sur son faîte,</div> -<div class="i0">Doit-elle autant durer que ce chêne au longs bras,</div> -<div class="i0">Grand être, encor vivant, que tu ne connais pas?</div> -<div class="i0">Ce géant des forêts va sous ma faulx encore</div> -<div class="i0">Gémir, atteint des coups d'un être qu'il ignore;</div> -<div class="i0">Cet être enfin, c'est l'homme, orgueilleux animal.</div> -<div class="i0">Et des lieux qu'il parcourt tyran le plus fatal. -<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">La Mort avait parlé: du creux de l'arbre antique,</div> -<div class="i0">Un hibou fit ouïr son cri mélancolique:</div> -<div class="i0">Au présage annoncé par sa sinistre voix</div> -<div class="i0">Le chêne à part se dit, en langage des bois:</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHÊNE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Malheureux arbre! En moi quel tumulte s'élève!</div> -<div class="i0">Je sens que vers mon cœur se retire ma sève:</div> -<div class="i0">Mes membres ont tremblé, comme ils tremblent souvent</div> -<div class="i0">Du frisson qui les glace à l'approche du vent.</div> -<div class="i0">Cependant la fraîcheur et la paix m'environne:</div> -<div class="i0">Nul choc ne m'avertit qu'il pleuve ni qu'il tonne:</div> -<div class="i0">De tous les points divers de l'espace éthéré</div> -<div class="i0">La nuit souffle sur moi l'air le plus épuré.</div> -<div class="i0">Quel noir pressentiment m'épouvante, me glace?</div> -<div class="i0">M'annonce-t-il ma fin? moi, dont l'antique race</div> -<div class="i0">A peuplé l'univers de tant d'arbres fameux!</div> -<div class="i0">La nature me dit que je suis grand comme eux:</div> -<div class="i0">En mon accroissement nul voisin ne m'arrête:</div> -<div class="i0">Je sens loin de mon tronc se balancer ma tête:</div> -<div class="i0">Je sens mes bras des cieux mesurer la hauteur,</div> -<div class="i0">Et mes pieds des enfers sonder la profondeur.</div> -<div class="i0">Ah, qu'importe! La mort va m'entraîner peut-être.....</div> -<div class="i0">Sais-je comment, pourquoi, je commençai de naître?</div> -<div class="i0">Sais-je comment, pourquoi, sitôt je périrai?</div> -<div class="i0">Immobile sur terre, en moi seul retiré,</div> -<div class="i0">Je ne vois ni n'entends: aucune voix n'exhale</div> -<div class="i0">Le trouble qui saisit mon ame végétale;</div> -<div class="i0">Mais sensible aux objets qui me viennent saisir,</div> -<div class="i0">Non moins que la douleur j'éprouve le plaisir.</div> -<div class="i0">Cent hivers, m'arrachant ma robe de verdure, -<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></div> -<div class="i0">M'ont déja fait subir leur piquante froidure,</div> -<div class="i0">Et, glaçant mes rameaux comprimés et roidis,</div> -<div class="i0">Ont chargé de frimas mes membres engourdis:</div> -<div class="i0">Mais lorsque du printemps les ailes caressantes</div> -<div class="i0">Revenaient protéger mes feuilles renaissantes,</div> -<div class="i0">Quel charme de sentir sa main me délivrer,</div> -<div class="i0">Ma sève plus active en mes veines errer,</div> -<div class="i0">La force déployer mes tiges vigoureuses,</div> -<div class="i0">Le germe entrer au sein de mes fleurs amoureuses,</div> -<div class="i0">Et se multipliant par mille extrémités,</div> -<div class="i0">Rapporter à mon cœur toutes leurs voluptés!</div> -<div class="i0">Quelle douceur je goûte à boire la rosée,</div> -<div class="i0">Et les sucs de la terre à mes pieds arrosée,</div> -<div class="i0">Lorsque des chauds étés les feux étincelants</div> -<div class="i0">Brûlent ma chevelure et desséchent mes flancs!</div> -<div class="i0">Dans le recueillement du nocturne silence,</div> -<div class="i0">De mon secret sommeil paisible jouissance,</div> -<div class="i0">Que semblent respecter le mouvement des airs</div> -<div class="i0">Et les hôtes nourris sous mes ombrages verts,</div> -<div class="i0">J'attends l'heure où par-tout les chantres de l'aurore</div> -<div class="i0">Font tendrement frémir mon écorce sonore.</div> -<div class="i0">Si j'ai peine à dompter les vents et leurs fureurs,</div> -<div class="i0">Des torrents de la pluie affreux avant-coureurs;</div> -<div class="i0">Si la foudre, sur moi gravant des cicatrices,</div> -<div class="i0">M'a déja de la mort annoncé les supplices;</div> -<div class="i0">N'ai-je donc pas, ô Dieu! sujet de redouter</div> -<div class="i0">La perte des plaisirs qu'elle viendra m'ôter?</div> -<div class="i0">Encor plein de verdeur, mon feu va-t-il s'éteindre?</div> -<div class="i0">Je jouis de la vie; ô Mort, je dois te craindre.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il dit: on aperçoit quelques soldats épars: -<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></div> -<div class="i0">De hauts bonnets velus ombrageaient leurs regards:</div> -<div class="i0">Leurs mains portaient un càble, et leur dos une hache:</div> -<div class="i0">Leur visage fendu par leur double moustache,</div> -<div class="i0">Leur teint où de la vigne a bourgeonné la fleur,</div> -<div class="i0">D'un prêtre qui les suit relevaient la pâleur;</div> -<div class="i0">C'était leur aumônier; et, cousu d'aiguillettes,</div> -<div class="i0">Leur commandant, tout fier de jeunes épaulettes,</div> -<div class="i0">En Céphale nouveau, devançait le matin:</div> -<div class="i0">Armé d'un court fusil, il poursuit le butin;</div> -<div class="i0">Et chassant les oiseaux, familles bocagères,</div> -<div class="i0">S'exerce en les tuant à mieux tuer ses frères.</div> -</div></div> - -<h4>UN AUMONIER, UN CAPITAINE, UN OFFICIER, -ET QUELQUES SOLDATS.</h4> - -<p class="character">LE CAPITAINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Voici le lieu marqué pour nos détachements:</div> -<div class="i0">Ces bois nous serviront de bons retranchements:</div> -<div class="i0">Faites-en sur la route un abattis en forme.</div> -</div></div> -<p class="character">L'OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Camarades, holà! coupez cet arbre énorme.</div> -</div></div> -<p class="character">L'AUMÔNIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La parole de Dieu s'accomplit en nos temps,</div> -<div class="i0">Messieurs: tout est fauché comme l'herbe des champs:</div> -<div class="i0">L'orgueilleux dont le front est voisin de la nue,</div> -<div class="i0">Tombe, et meurt à jamais quand son heure est venue.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CAPITAINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quoi! votre charité s'étend-elle à ces bois,</div> -<div class="i0">L'abbé? vous en parlez comme on parle des rois! -<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></div> -</div></div> -<p class="character">L'AUMÔNIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cet arbre est né comme eux superbe et périssable.</div> -<div class="i0">Que lui sert aujourd'hui que l'histoire ou la fable</div> -<div class="i0">De son antique honneur ait rempli l'univers?</div> -<div class="i0">Car si nous en croyons tous les siècles divers,</div> -<div class="i0">La plaine de Membré vit son aïeul auguste</div> -<div class="i0">Protéger de ses bras la famille d'un juste.</div> -<div class="i0">Les chênes, ses parents, quoique sourds et sans yeux,</div> -<div class="i0">Devenus à Dodone organes des faux dieux,</div> -<div class="i0">Exhalaient de leur tronc une voix prophétique,</div> -<div class="i0">Oracle interrogé des confins de l'Attique.</div> -<div class="i0">La dryade, au sortir de leur sein verdoyant,</div> -<div class="i0">Aux voyageurs divins montrait un front riant;</div> -<div class="i0">Et leur feuille ondoyante en couronnes civiques</div> -<div class="i0">Ceignait dans les cités les têtes héroïques.</div> -<div class="i0">De la Tamise au Rhône, et du Rhin à l'Oder,</div> -<div class="i0">Gaulois, Germains, frappant des boucliers de fer,</div> -<div class="i0">Ont de sanglants autels honoré ses ancêtres:</div> -<div class="i0">On vit, la serpe en main, leurs homicides prêtres,</div> -<div class="i0">Perçant les airs de chants mêlés aux sons du cor,</div> -<div class="i0">De son gui consacré couper les bourgeons d'or.</div> -<div class="i0">Son corps, depuis ce temps, a recelé des fées:</div> -<div class="i0">Ses bras des chevaliers portèrent les trophées;</div> -<div class="i0">Et, de fragiles nœuds durables monuments,</div> -<div class="i0">Ses flancs en leur écorce ont reçu les serments</div> -<div class="i0">Des amours plus légers que les oiseaux sans nombre</div> -<div class="i0">Peuple ailé qui voltige et bâtit sous son ombre.</div> -<div class="i0">Eh bien! tant d'attributs ne préserveront pas</div> -<div class="i0">Ce vieux roi des forêts de pourrir ici-bas. -<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span></div> -</div></div> -<p class="character">L'OFFICIER, <em>aux soldats</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Frappez, sciez, taillez, sappez, fouillez la terre.</div> -</div></div> -<p class="character">L'AUMÔNIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Rien n'est donc à l'abri des fleaux de la guerre!</div> -<div class="i0">Combien tous ces soldats et leur chef rugissant</div> -<div class="i0">Signalent de courroux contre un arbre innocent!</div> -<div class="i0">Hier, contre un moulin ils écumaient de rage;</div> -<div class="i0">Et demain leur fureur va brûler un village.</div> -<div class="i0">Sot délire!</div> -</div></div> -<p class="character">UN SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Voyez ce chat-huant qui fuit!.....</div> -</div></div> -<p class="character">LE CAPITAINE, <em>tirant sur l'oiseau</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pour ton œil faux et louche il n'est plus assez nuit....</div> -<div class="i0">A bas! tu n'iras plus, quand l'ombre tend ses voiles,</div> -<div class="i0">Chasser dans la campagne aux lueurs des étoiles.</div> -</div></div> -<p class="character">L'AUMÔNIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel luxe de plumage en son obscurité!</div> -<div class="i0">De la création riche diversité!....</div> -</div></div> -<p class="character">LE SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Une taupe en ces trous?.. tiens, meurs en ton coin sombre.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CAPITAINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La taupe dans son nid, le hibou dans son ombre,</div> -<div class="i0">Ont subi le destin de tant d'hommes peureux</div> -<div class="i0">Souvent frappés de mort dans leur lit ténébreux.</div> -</div></div> -<p class="character">L'AUMÔNIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les dangers sont par-tout: il n'est d'autre science</div> -<div class="i0">Que de mettre en Dieu seul toute sa confiance.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHÊNE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quelle force m'ébranle?.... -<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ah! tu gémis en vain.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHÊNE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je chancelle....</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">Il est temps de céder à ma main:</div> -<div class="i0">Du sol qui t'a nourri j'arrache ta racine,</div> -<div class="i0">Tombe, et remplis le ciel du bruit de ta ruine!</div> -<div class="i0">Adieu! j'entends de Mars le bronze au loin tonner,</div> -<div class="i0">Et sur des bords sanglants ma fureur va planer.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i2">L'arbre alors se renverse, et tout le voisinage</div> -<div class="i0">Perd à jamais sa vue et son antique ombrage.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT TROISIÈME</small>.</h2> - -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU TROISIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">Description des camps retranchés de <em>François-Premier</em> sous Pavie, -et de ceux de <em>Bourbon</em>, <em>Lannoi</em> et <em>Pesquaire</em>. Discours des -chefs qui haranguent leurs soldats avant la bataille. <em>Les Vents.</em> -Dialogue du chevalier <em>la Trimouille</em> et de la <em>Mort</em>. Combat. -Dialogue de la <em>Peur</em>, de la <em>Honte</em>, et du duc <em>d'Alençon</em>. Mort -de l'amiral <em>Bonnivet</em> et de <em>la Trimouille</em>. Entretien de <em>François-Premier</em> -vaincu; discours et mort de son cheval. Invocation -du roi au soleil, témoin de sa défaite. Discours d'<em>Hélion</em>, dieu -du soleil. Applaudissements des démons, spectateurs de ces -différentes scènes.</p> -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT TROISIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Le</span> théâtre changé soudain offre aux regards</div> -<div class="i0">Les plaines où Pavie élève ses remparts:</div> -<div class="i0">Des escadrons par-tout, rangés sous leurs bannières,</div> -<div class="i0">Bordent les champs lointains d'éclatantes barrières;</div> -<div class="i0">Les piques, hérissant les épais bataillons,</div> -<div class="i0">Forment des murs d'acier, lancent mille rayons.</div> -<div class="i0">Sur leurs foudres ici par des chevaux traînées,</div> -<div class="i0">Chantent, le verre en main, de fumants Salmonées:</div> -<div class="i0">Là, des soldats vont boire en des brocs de liqueurs</div> -<div class="i0">Le mépris des dangers dont s'enivrent leurs cœurs;</div> -<div class="i0">Là, se hâte l'adieu d'ardentes vivandières,</div> -<div class="i0">Veuves deux fois le jour, et Ménades grossières.</div> -<div class="i0">Non loin, à triples rangs marchent des corps nombreux;</div> -<div class="i0">Les fifres, le tambour, guident leurs pieds poudreux;</div> -<div class="i0">Et le clairon aigu, les sonores tymbales,</div> -<div class="i0">Répondent aux canons, tonnant par intervalles.</div> -<div class="i2">D'un côté c'est Bourbon, qui, plein du feu de Mars,</div> -<div class="i0">Conduit de Charles-Quint les flottants étendards;</div> -<div class="i0">Lannoy partage ici l'armée avec Pesquaire:</div><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> -<div class="i0">De l'autre, impatient des hasards de la guerre,</div> -<div class="i0">François-Premier commande à ses preux chevaliers:</div> -<div class="i0">Sa vive Salamandre et l'or de ses colliers,</div> -<div class="i0">Sa plume, d'un beau front décorant la jeunesse,</div> -<div class="i0">Ses cheveux demi-ras, sa longue barbe épaisse,</div> -<div class="i0">La candeur de ses traits, la hauteur de son port,</div> -<div class="i0">Sur tous les autres chefs le signalent d'abord:</div> -<div class="i0">Il leur parle de lui moins que de la patrie.</div> -<div class="i0">Henri-d'Albret est là, de qui l'ame aguerrie</div> -<div class="i0">Dispute à Charles-Quint le sceptre Navarois:</div> -<div class="i0">Son sang, d'où sortira le plus aimé des rois,</div> -<div class="i0">D'une ardeur martiale enflamme son visage.</div> -<div class="i0">Après lui vient Saint-Pol, son émule en courage,</div> -<div class="i0">Favori de Valois, dans sa cour sans rival;</div> -<div class="i0">A son port, à son luxe, on le croit son égal.</div> -<div class="i0">Plus loin, avec lenteur s'avance la Trimouille;</div> -<div class="i0">Il courbe un front pensif que l'âge enfin dépouille:</div> -<div class="i0">Treize lustres passés le virent chez trois rois</div> -<div class="i0">Blanchir sous le fardeau d'un belliqueux harnois;</div> -<div class="i0">Vieux, son vieux corselet atteste un long service.</div> -<div class="i0">A ses côtés paraît le noble la Palisse,</div> -<div class="i0">Sage ami de Bayard, plus froid, non moins vaillant;</div> -<div class="i0">Sous un maintien tranquille il cache un cœur bouillant.</div> -<div class="i2">Bonnivet, ton coursier hennit devant ta troupe;</div> -<div class="i0">L'image de Clérice alors montée en croupe</div> -<div class="i0">Te presse; et l'on distingue et Lambesc, et Brion,</div> -<div class="i0">Parmi vingt chefs brillants et d'armure et de nom.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">L'Imprévoyance accourt, et d'un aile étourdie</div> -<div class="i0">Plane autour d'eux, levant une tête hardie,</div><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> -<div class="i0">Prête à les aveugler d'un magique bandeau</div> -<div class="i0">Dont le prisme éblouit, et change tout en beau.</div> -<div class="i2">Les Vents poussent des cris d'orgueil et de colère;</div> -<div class="i0">Et de ses premiers feux l'astre du jour éclaire</div> -<div class="i0">Ces atômes guerriers, se disputant un coin</div> -<div class="i0">Sur le globe terrestre où lui seul brille au loin.</div> -</div></div> - -<h4>PESQUAIRE, SES SOLDATS, ET LES VENTS.</h4> - -<p class="character">PESQUAIRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Amis de la fortune et de la renommée,</div> -<div class="i0">Soldats! portons secours à Pavie affamée.</div> -<div class="i0">L'ennemi, dans son camp faussement attaqué,</div> -<div class="i0">S'épouvante déja de s'y voir provoqué:</div> -<div class="i0">S'ils nous cèdent la route, allons sauver Pavie;</div> -<div class="i0">S'ils arrêtent nos pas, arrachons-leur la vie.</div> -<div class="i0">Croyez-en et Pesquaire, et Bourbon, et Lannoy;</div> -<div class="i0">Méprisez les Français et leur superbe roi.</div> -<div class="i0">L'Italie, aisément par leurs armes surprise,</div> -<div class="i0">Fut de tout temps perdue aussitôt que conquise:</div> -<div class="i0">Légers, impatients, non moins que hasardeux,</div> -<div class="i0">Quand leur fougue est à bout, on ne craint plus rien d'eux.</div> -<div class="i0">Les longs travaux d'un siége, épuisant leur armée,</div> -<div class="i0">Ont ralenti leur force à demi consumée:</div> -<div class="i0">Leur prince est loin d'avoir en ses rangs complétés</div> -<div class="i0">Tous les soldats qu'il paie et qui lui sont comptés:</div> -<div class="i0">Las, faibles, appauvris de garnisons lointaines,</div> -<div class="i0">Trahis des alliés, désertant par centaines,</div> -<div class="i0">Ces troupeaux de Gaulois vont fuir devant le char</div> -<div class="i0">De l'heureux Charles-Quint, notre nouveau César.</div><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> -<div class="i0">Vive notre empereur! mort à cette canaille!</div> -</div></div> -<p class="character">LES SOLDATS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vive notre empereur! oui, livrons la bataille!</div> -</div></div> -<p class="character">LES VENTS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quelles clameurs, mon frère! ah! je fuis plein d'horreur...</div> -<div class="i0">—La mer ne hurle pas avec tant de fureur.</div> -<div class="i0">—Vers le camp des Français tes ailes sont tendues,</div> -<div class="i0">Va, porte-leur ces voix dans les airs répandues.</div> -<div class="i0">—Mon frère, je venais sur les bords du Tésin</div> -<div class="i0">Semer l'esprit des fleurs qui parfumaient mon sein,</div> -<div class="i0">Agiter doucement les cloches matinales:</div> -<div class="i0">Hélas! faut-il, percé du sifflement des balles,</div> -<div class="i0">Souffler l'odeur du sang et la poudre à canon,</div> -<div class="i0">Des mousquets tout le jour vomir l'horrible son,</div> -<div class="i0">Et, rapides courriers de subites alarmes,</div> -<div class="i0">Faire au loin retentir la tempête des armes?</div> -<div class="i0">—Eh bien! renvoyons-nous tous les bruits des combats,</div> -<div class="i0">Frappons dans les deux camps l'oreille des soldats,</div> -<div class="i0">Et, chassant coup-sur-coup la grêle meurtrière,</div> -<div class="i0">Volons chargés de cris, de flamme, et de poussière.</div> -</div></div> - -<h4>FRANÇOIS-PREMIER, LES CHEFS, LES SOLDATS -DE SON ARMÉE, L'IMPRÉVOYANCE, LA MORT, -LES VENTS, ET LES HEURES.</h4> - -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Dignes vengeurs des lys, voici l'heure et le jour</div> -<div class="i0">De signaler pour eux votre honorable amour.</div> -<div class="i0">On ose rallumer autour de nos enceintes</div> -<div class="i0">Des foudres qu'à jamais nous devions croire éteintes;</div><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> -<div class="i0">Entendez nos rivaux dans nos camps insultés</div> -<div class="i0">Braver de Marignan les vainqueurs redoutés!</div> -<div class="i0">C'est peu que ce combat soit nommé par l'histoire</div> -<div class="i0">Le combat des Géants, titre immortel de gloire!...</div> -<div class="i0">Ah! s'ils l'ont oublié, réprimons leur transport:</div> -<div class="i0">Leur attaque a donné le signal de leur mort.</div> -<div class="i0">Marchons! et vous saurez contre leur insolence</div> -<div class="i0">Ce que peut votre zèle aidé par ma présence.</div> -<div class="i0">Sied-il que votre roi, moins digne de son nom,</div> -<div class="i0">Tarde encor à punir le transfuge Bourbon?</div> -<div class="i0">Sied-il qu'un déserteur, qu'un ingrat, qu'un rebelle,</div> -<div class="i0">Nous force à reculer vers quelque citadelle?</div> -<div class="i0">Que servit notre essor, qui, s'ouvrant des chemins,</div> -<div class="i0">Surprit au haut des monts l'aigle altier des Germains,</div> -<div class="i0">S'il nous faut, reployant nos ailes inutiles,</div> -<div class="i0">Sous les Alpes ramper, fuir en lâches reptiles?</div> -<div class="i0">Non; ces monts éternels, gardant mon souvenir,</div> -<div class="i0">Ne diront point ma honte aux âges à venir:</div> -<div class="i0">Je ne repasserai sur leurs têtes blanchies</div> -<div class="i0">Qu'en des routes encore avec honneur franchies.....</div> -<div class="i0">Il semble que du ciel je les entends crier:</div> -<div class="i0">«Vos ennemis sont là; courez les foudroyer,</div> -<div class="i0">«Soldats! vos premiers coups, dont la France se vante,</div> -<div class="i0">«Font devant vos drapeaux élancer l'épouvante:</div> -<div class="i0">«Le bruit par-tout semé de tant d'exploits heureux</div> -<div class="i0">«D'avance les terrasse, et gronde encor sur eux.»</div> -<div class="i0">Ne balançons donc pas, et terminons la guerre.</div> -<div class="i0">Frappons, foulons aux pieds Lannoy, Bourbon, Pesquaire.</div> -<div class="i0">Mon rival apprendra que ses fiers généraux</div> -<div class="i0">Sur le bord du Tésin ont trouvé nos héros;</div><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> -<div class="i0">Et qu'à jamais rentré dans mes mains souveraines,</div> -<div class="i0">Le duché de Milan est un de mes domaines.</div> -</div></div> -<p class="character">UN CAPITAINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Gloire à notre Alexandre! et feu sur tout coquin</div> -<div class="i0">Osant nommer César le pâle Charles-Quint!</div> -</div></div> -<p class="character">SOLDATS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vive, vive le roi! mort à cette canaille!</div> -</div></div> -<p class="character">L'IMPRÉVOYANCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Grand roi! l'heure est propice à livrer la bataille.</div> -<div class="i0">Ceins mon divin bandeau: marche, et vois rayonner</div> -<div class="i0">Les palmes que ta main s'apprête à moissonner.</div> -<div class="i0">L'empereur, lent et sombre, est né pour les désastres:</div> -<div class="i0">Toi, prompt, fier et hardi, tu vas toucher les astres.</div> -</div></div> -<p class="character">HENRI-D'ALBRET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O Chabanne, voyez que, malgré vous et moi,</div> -<div class="i0">La folle Imprévoyance aveugle votre roi.</div> -</div></div> -<p class="character">LA PALISSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! quiconque à la guerre est jaloux de la gloire,</div> -<div class="i0">N'a qu'un but devant lui, ce but est la victoire.</div> -<div class="i0">La constance n'est point l'opiniâtreté.</div> -<div class="i0">«Laissons, disais-je au roi, ce siége en vain tenté:</div> -<div class="i0">«Ecartons-nous plutôt de la ville investie</div> -<div class="i0">«Que de perdre en un coup le gain de la partie.</div> -<div class="i0">«Nos rivaux, épuisés par la route et la faim,</div> -<div class="i0">«D'eux-mêmes en marchant se détruiront enfin:</div> -<div class="i0">«Sire, alors paraissons; et les villes charmées</div> -<div class="i0">«Vous apportant leurs clés, s'ouvrant à vos armées,</div> -<div class="i0">«Admireront comment, arbitre des hasards,</div> -<div class="i0">«Vous hâtez vos succès par de sages retards.»</div> -<div class="i0">Tels étaient nos avis: l'instant de le convaincre</div><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> -<div class="i0">Est passé maintenant. On canonne ... allons vaincre!</div> -</div></div> -<p class="character">HENRI-D'ALBRET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au feu, mes compagnons! fondons sur ces gens-ci;</div> -<div class="i0">Vous n'avez nul péril à redouter ici:</div> -<div class="i0">La victoire est à nous; leur mort est assurée.</div> -</div></div> -<p class="character">LA PALISSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au feu, vaillants soldats! allons à la curée.</div> -<div class="i0">Nous sommes les plus forts: ces gens vont devant nous</div> -<div class="i0">Fuir comme les moutons à l'approche des loups.</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT-POL.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mes amis, ce sont là les pillards du Mexique:</div> -<div class="i0">Tuons-les! empochons tout l'or de l'Amérique.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oh! comme du butin ces guerriers trop jaloux</div> -<div class="i0">Courent, bride abattue, au-devant de mes coups!</div> -<div class="i0">Agitez tous leurs sens d'une rage insensée,</div> -<div class="i0">Tambour, fifre, trompette; ôtez-leur la pensée.</div> - -<div class="i2">Vieux la Trimouille, toi, parmi tes escadrons</div> -<div class="i0">Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée</div> -<div class="i0">M'avertit que ta faulx sur ma tête est levée.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs?</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Me fais-tu peur?</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Malgré les dehors que tu prends,</div> -<div class="i0">Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas envie?</div><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, je sais préférer mon honneur à ma vie.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu te roidis, brave homme: hélas! qu'en ce moment</div> -<div class="i0">Ton courage affecté me sourit tristement!</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai toujours sans effroi contemplé ton image.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage:</div> -<div class="i0">Mais lorsque les regards m'envisagent de près,</div> -<div class="i0">Mon aspect fait frémir: conviens-en.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Moi! jamais.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée</div> -<div class="i0">De lauriers éclatants se montre couronnée;</div> -<div class="i0">La gloire, de son voile, aux regards des héros</div> -<div class="i0">Cache les vers hideux qui me rongent les os:</div> -<div class="i0">On vante mes cyprès. Cependant ma présence</div> -<div class="i0">Hier à la retraite exhortait ta prudence:</div> -<div class="i0">Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux;</div> -<div class="i0">Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux;</div> -<div class="i0">Et ton coursier, l'œil morne, et baissant la crinière,</div> -<div class="i0">Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière.</div> -<div class="i0">C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain,</div> -<div class="i0">Ne pourront de ma faulx parer le coup certain.</div> -<div class="i0">Va te faire immoler... Un jour, ta vieille armure</div> -<div class="i0">Sera de ton château l'honorable parure!</div> -<div class="i0">Mais quand de tes périls je t'accours avertir,</div><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> -<div class="i0">Aux crédules soldats oseras-tu mentir;</div> -<div class="i0">Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse</div> -<div class="i0">Ces jeunes campagnards, milice valeureuse?</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Laisse-moi les guider, ne les consterne pas.</div> -<div class="i0">Avancez, mes enfants! et signalez vos bras!</div> -<div class="i0">Je vous parle en bon père, et vous le dis sans feindre;</div> -<div class="i0">Ici tout à gagner, et nulle perte à craindre.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bien, mon vieux chevalier! c'est parler comme il faut.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nous mentons en damnés; ce jour-ci sera chaud.</div> -<div class="i0">Je te l'ai dit.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ami, que rien ne t'effarouche:</div> -<div class="i0">Nous vaincrons.</div> -</div></div> -<p class="character">L'IMAGE DE CLÉRICE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Bonnivet, ce soir, viens dans ma couche!</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ai-je temps d'y songer dans ce bruyant conflit?</div> -<div class="i0">Gare ici que la mort me creuse un autre lit.</div> -</div></div> -<p class="character">L'IMAGE DE CLÉRICE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Souviens-toi qu'à ces bords j'attachai ta constance:</div> -<div class="i0">J'ai dans l'événement plus de part qu'on ne pense.</div> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Folle image! va-t'en..... mes braves canonniers,</div> -<div class="i0">Là-bas, de l'ennemi les bataillons entiers</div> -<div class="i0">Des portes de Pavie ont tenté le passage.....</div> -<div class="i0">De nos feux sur leur route allez grossir l'orage;</div> -<div class="i0">Et dirigeant contre eux vos tonnerres roulants,</div><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> -<div class="i0">Faites pleuvoir le fer et le plomb sur leurs flancs.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel tumulte!... La foule et se disperse et crie.....</div> -<div class="i0">Déchargez la fureur de votre artillerie!</div> -<div class="i0">Redoublez, éclatez, mousquetades, obus!</div> -<div class="i0">Voilà, voilà les rangs entr'ouverts et rompus....</div> -<div class="i0">Les escadrons ployant sous le feu qui les perce;</div> -<div class="i0">Chevaux et fantassins, tout tombe, se renverse.....</div> -<div class="i0">Têtes, jambes et bras, affreux lambeaux, volez!</div> -<div class="i0">Plumets, bonnets sanglants, casques vides, roulez!</div> -<div class="i0">Grondez, bouches d'airain, mes organes fidèles,</div> -<div class="i0">Vomissez la terreur et mes flèches cruelles.....</div> -<div class="i0">Bourbon, soutiens le choc... Ah! ah! je m'aperçois</div> -<div class="i0">Que ton front a pâli pour la première fois.....</div> -<div class="i0">Pesquaire, de bien près j'ai passé sur ta tête...</div> -<div class="i0">Toi, qui viens si fougueux, l'arquebuse t'arrête,</div> -<div class="i0">Jeune officier buveur, qui te battais si bien!</div> -<div class="i0">Tu dédaignais l'hymen, la paix du citoyen;</div> -<div class="i0">Où t'a conduit l'orgueil d'une ardeur martiale?</div> -<div class="i0">Dans ton bel âge, atteint d'une homicide balle,</div> -<div class="i0">Tu n'es plus! ton œil fier ne verra plus le ciel.</div> -<div class="i0">Et vous, qui, sur les monts, nourris de lait, de miel,</div> -<div class="i0">Innocents, respiriez dans la libre Helvétie;</div> -<div class="i0">Et vous, pauvres enfants de l'âpre Carinthie,</div> -<div class="i0">Qui vendîtes vos jours au prix de quelques sous,</div> -<div class="i0">Troupeaux que j'achetai, tombez donc sous mes coups.</div> -<div class="i0">Quoi donc? vous reculez, trop timides recrues!</div> -<div class="i0">Ah! jamais tant d'horreurs ne vous sont apparues;</div> -<div class="i0">La mort est inflexible à vos cris qu'elle entend.</div> -<div class="i0">«Mon vieux père, dis-tu, dans ses vignes m'attend...»</div><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> -<div class="i0">Tu ne fouleras plus la pourpre des vendanges,</div> -<div class="i0">Rougis tes pieds au sang qui fume dans les fanges.</div> -<div class="i0">«Moi, ma femme au hameau compte sur mon retour..»</div> -<div class="i0">Elle peut dans ton lit soudain changer d'amour:</div> -<div class="i0">Son sein fécondera les baisers d'un autre homme.</div> -<div class="i0">Toi donc, que je t'égorge, et toi, que je t'assomme!</div> -<div class="i0">Je cours à pas plus prompts que le pied des fuyards..</div> -<div class="i0">Mais quoi! vous franchissez vos fossés, vos remparts,</div> -<div class="i0">Français!... De vos rivaux j'ai fait un long carnage:</div> -<div class="i0">Eh bien, dans votre sang il faut donc que je nage;</div> -<div class="i0">Et que, trompant le sort, je tourne mes rigueurs</div> -<div class="i0">Sur vous et votre roi qui vous croyez vainqueurs.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Amis! sonnez la chasse, et forçons dans l'arène</div> -<div class="i0">Tous ces timides cerfs nous fuyant par la plaine.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sire, hors de ce camp pourquoi vous élancer?</div> -<div class="i0">Entre eux et vos canons c'est trop mal vous placer.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Suivons de Marignan le héros tutélaire!</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT-POL.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui connaît les périls n'est pas si téméraire:</div> -<div class="i0">Qui n'en courut jamais s'y lance trop avant.</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui les prévoit le moins en sort le plus souvent.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quoi! Marot tient l'épée ainsi que la trompette!</div> -</div></div> -<p class="character">MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sire, on n'est pas poltron parce qu'on est poëte:</div> -<div class="i0">Tyrthée, Eschyle, Alcée, ont bravé les hasards.</div><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> -<div class="i0">Un vrai fils d'Apollon n'a jamais peur de Mars.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A moi, mes défenseurs! au butin! à la gloire!</div> -<div class="i0">Partons.</div> -</div></div> -<p class="character">LES SOLDATS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">Vive le roi!... Mort! Massacre! Victoire!</div> -</div></div> -<p class="character">LES VENTS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! d'horreur et de bruit quel effroyable cours!</div> -<div class="i0">O rage!... il nous suffoque.... il rend les échos sourds...</div> -<div class="i0">Mais les bronzes français sont réduits à se taire....</div> -<div class="i0">La force a rallié les troupes de Pesquaire....</div> -<div class="i0">Vole, à toi ce salpêtre!...—A toi, bombes, boulets!</div> -<div class="i0">—Tremblez, clochers lointains, ponts, remparts, et palais!</div> -<div class="i0">—Eh bien? nos promptes sœurs, eh bien, filles ailées,</div> -<div class="i0">Avez-vous du canon pu compter les volées,</div> -<div class="i0">Heures, qui vous hâtez de rappeler Vesper?</div> -<div class="i0">Précipitez ce jour, rendez la paix à l'air.</div> -<div class="i0">Nous, aux quartiers voisins où Montmorenci veille,</div> -<div class="i0">Portons de ce combat l'avis à son oreille.</div> -</div> -</div> -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ils volent: un prestige incroyable à nos yeux</div> -<div class="i0">Rend soudain les démons présents à d'autres lieux,</div> -<div class="i0">Et plus prompt que les vents les transporte en des plaines</div> -<div class="i0">Où d'un camp retranché siégeaient les capitaines.</div> -</div></div> - -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> - -LE DUC D'ALENÇON, MONTMORENCI, -ET LES HEURES.</h4> - -<p class="character">MONTMORENCI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oh! quel bruit sourd ... des airs entendez-vous le son?</div> -<div class="i0">Votre frère combat, noble duc d'Alençon!</div> -</div></div> -<p class="character">D'ALENÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, des Vents empressés je reçois le message.</div> -<div class="i0">Le roi cueillera-t-il des lauriers sans partage?</div> -<div class="i0">Courons de Charles-Quint punir les vils agents;</div> -<div class="i0">Passons leur sur le ventre, écrasons tous ses gens.</div> -<div class="i0">Les malheurs de Lautrec au sein de l'Italie</div> -<div class="i0">De leur superbe audace exaltaient la folie:</div> -<div class="i0">Maintenant nos soldats ont de fermes appuis;</div> -<div class="i0">Mon frère est dans l'armée, et moi-même j'y suis.</div> -</div></div> -<p class="character">MONTMORENCI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Commandez, monseigneur: les voilà tous en selle.</div> -</div></div> -<p class="character">LES HEURES.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nous t'amenons, ô Mort, une troupe nouvelle:</div> -<div class="i0">Esclaves du destin, ministres de sa loi,</div> -<div class="i0">Pourquoi nous soumet-il à ce funeste emploi?</div> -<div class="i0">Ah? qu'il nous plairait mieux, riantes, fortunées,</div> -<div class="i0">De guider pas à pas d'agréables journées,</div> -<div class="i0">De rouler mollement un cercle de plaisirs</div> -<div class="i0">Qui des heureux humains charmât tous les loisirs,</div> -<div class="i0">Jusqu'au temps où l'ennui de leur vieillesse éteinte</div> -<div class="i0">Verrait de jours sans pleurs le doux terme sans crainte!</div> -</div> -</div> -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> - -<div class="i2">A peine d'Alençon arrivent les soldats</div> -<div class="i0">Aux bords ensanglantés par les premier combats,</div> -<div class="i0">Qu'une horrible Déesse au tumulte échappée</div> -<div class="i0">Pousse à grands cris vers eux sa voix entrecoupée.</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR, <em>aux soldats du duc d'Alençon</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Fuyez! tout est perdu! sauvez-vous, malheureux!...</div> -<div class="i0">Vos nombreux ennemis sont des Géants affreux...</div> -<div class="i0">Ici frappe le sabre et d'estoc et de taille...</div> -<div class="i0">Ici la lance brille, et là pleut la mitraille....</div> -<div class="i0">Au froid de mes frissons c'est résister assez....</div> -<div class="i0">Vos fronts pâles, vos yeux hagards, vos poils dressés,</div> -<div class="i0">Vous rendent l'un à l'autre un spectacle effroyable...</div> -<div class="i0">Fuyez, fût-ce en enfer! laissez la gloire au diable!</div> -<div class="i2">Mais quoi? ne vois-je pas d'Alençon arrivé,</div> -<div class="i0">Tout coloré d'orgueil, marchant le nez levé?</div> -<div class="i0">De ces fanfarons-là l'audace est passagère:</div> -<div class="i0">Son œil flottant trahit son douteux caractère:</div> -<div class="i0">Brave, et non courageux, plein de fausse chaleur,</div> -<div class="i0">Quand sa fougue le quitte, il reste sans valeur:</div> -<div class="i0">Son teint, dès qu'on lui parle, et s'altère et varie;</div> -<div class="i0">Et mon souffle imprévu va glacer sa furie.</div> -</div></div> - -<h4>D'ALENÇON, LA PEUR, ET LA HONTE.</h4> - -<p class="character">D'ALENÇON, <em>à ses soldats</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Comment, lâches fuyards, la terreur vous abat?</div> -<div class="i0">Poltrons, où courez-vous? retournez au combat.</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah, prince! il n'est plus temps!...</div> -</div></div> -<p class="character">D'ALENÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">L'honneur, sa loi suprême.</div><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> -<div class="i0">Commande.... Eh quoi, Français? vous fuyez!</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Fuis toi-même.</div> -</div></div> -<p class="character">D'ALENÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que fait le roi mon frère?</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">On l'ignore: va, fuis.</div> -</div></div> -<p class="character">D'ALENÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quoi? les chefs? Quoi? les grands?...</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Le fer les a détruits:</div> -<div class="i0">Allemands, Espagnols, les ont pressés en foule...</div> -<div class="i0">Regarde ce désordre et tout le sang qui coule.</div> -<div class="i0">Fuis, te dis-je.</div> -</div></div> -<p class="character">LA HONTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Toi, fuir! Prince, songe à ton rang.</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ne songe plus qu'à vivre, et regarde ce sang!</div> -</div></div> -<p class="character">LA HONTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Infâme Peur, tais-toi.</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Tais-toi, gênante Honte.</div> -</div></div> -<p class="character">LA HONTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon pouvoir te vaincra.</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Mon horreur te surmonte.</div> -</div></div> -<p class="character">LA HONTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Beau-frère d'un grand roi, n'écoute point la peur!</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Homme, iras-tu mourir par un orgueil trompeur?</div><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA HONTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A sa fuite aujourd'hui sa dignité s'oppose:</div> -<div class="i0">N'est-il pas prince?</div> -</div></div> -<p class="character">LA PEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Eh bien! je le métamorphose.</div> -<div class="i0">Tel que devant l'autour fuirait un passereau,</div> -<div class="i0">Le prince disparu s'envole en prompt oiseau:</div> -<div class="i0">Frémissant de tomber en des serres cruelles,</div> -<div class="i0">Le voilà, plein de crainte, emporté par des ailes,</div> -<div class="i0">Qui des Alpes franchit la cime en palpitant,</div> -<div class="i0">Et déja dans Lyon rentre au nid qui l'attend.</div> -</div></div> -<p class="character">LA HONTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Va, je l'y poursuivrai pour son ignominie:</div> -<div class="i0">Et là, d'un repentir sa lâcheté punie</div> -<div class="i0">Apprendra s'il devait, trop prompt à s'alarmer,</div> -<div class="i0">En oiseau fugitif, se laisser transformer.</div> -<div class="i0">Là, redevenant homme, un fond de bile noire</div> -<div class="i0">Dans son lit agité l'étouffera sans gloire,</div> -<div class="i0">Méprisé d'une épouse, inflexible Pallas,</div> -<div class="i0">Pour avoir fuit la mort, qu'il n'évitera pas.</div> -<div class="i0">Telle est la fin du lâche, abhorré de soi-même.</div> -<div class="i2">D'où revient Bonnivet, sanglant, poudreux et blême?</div> -<div class="i0">Aux deux flancs de l'armée en vain te montres-tu?</div> -<div class="i0">En vain ton fier courage a par-tout combattu,</div> -<div class="i0">L'image de Clérice et ta folle imprudence</div> -<div class="i0">Ont ruiné ta gloire, et ton prince, et la France.</div> -<div class="i0">Vois ces morts entassés, vois tes derniers amis,</div> -<div class="i0">Victimes des hasards à qui tu les soumis.</div> -<div class="i0">Rougis donc, insensé.... Tu lèves ta visière!</div> -<div class="i0">Essaie, essaie encore à souffrir la lumière.</div><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> -</div></div> -<p class="character">BONNIVET.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, non, je l'ai trop vue ... affrontons le vainqueur:</div> -<div class="i0">Qu'il connaisse mes traits, et me perce le cœur.</div> -<div class="i0">Je dois, sans rechercher ni secours ni retraite,</div> -<div class="i0">Sauvant au moins ma gloire, expier ma défaite.</div> -<div class="i0">Lansquenets, Castillans, je ris de vos clameurs:</div> -<div class="i0">Mourez, ou tuez-moi.... Dieu! j'expire....</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Tu meurs,</div> -<div class="i0">Obstiné Bonnivet! ma vieille expérience</div> -<div class="i0">Eût mérité peut-être un peu de confiance.</div> -<div class="i0">Dans le conseil du roi ta voix m'a repoussé:</div> -<div class="i0">Tu te flattais.... ô Dieu! Dieu! quel plomb m'a blessé!</div> -<div class="i0">Le sang à gros bouillons coule sur mon visage...</div> -<div class="i0">Ici finit pour moi la course d'un long âge!</div> -<div class="i0">Ma valeur t'a bravée au déclin de mes ans,</div> -<div class="i0">O mort!... tu n'as pas fait dresser mes cheveux blancs...</div> -<div class="i0">Quel nouveau coup m'atteint! la force m'est ravie....</div> -<div class="i0">Hélas!... adieu, mon roi, ma famille, et la vie!</div> -</div></div> -<p class="character">CASTALDO.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Buzarto, laisse-moi mon noble prisonnier.</div> -</div></div> -<p class="character">BUZARTO.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Castaldo, j'ai tué moi-même son coursier.</div> -</div></div> -<p class="character">CASTALDO.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Français, parle, réponds, qui de nous est ton maître.</div> -</div></div> -<p class="character">LA PALISSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De l'ami de Bayard nul de vous ne peut l'être.</div> -<div class="i0">Sous mon cheval mourant, dans la poudre tombé,</div> -<div class="i0">Dieu seul me désarma, lorsque je succombai.</div><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> -</div></div> -<p class="character">BUZARTO.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nul de nous ne l'aura: terminons la querelle.</div> -</div></div> -<p class="character">CASTALDO.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah, scélérat!...</div> -</div></div> -<p class="character">BUZARTO.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Du coup vois jaillir sa cervelle.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O Galéas! ô toi, qui péris le dernier,</div> -<div class="i0">De ton roi vainement tu fus le bouclier.</div> -<div class="i0">Tu tombes, malheureux! qui pourrait me défendre?..</div> -<div class="i0">A me saisir vivant oserait-on prétendre?</div> -<div class="i0">D'avance par la mort dépouillé d'attributs,</div> -<div class="i0">Roi sans armée, hélas! on ne me connaît plus.</div> -<div class="i0">Je n'ai plus d'autre espoir qu'un trépas qui m'honore....</div> -<div class="i0">En ce gros d'assaillants tout prêt à fondre encore,</div> -<div class="i0">O mon vaillant coursier! jetons-nous tous les deux..</div> -<div class="i0">Quoi? m'abandonnes-tu, compagnon belliqueux?</div> -</div></div> -<p class="character">LE COURSIER DU ROI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon maître, n'ai-je pas, secondant ton courage,</div> -<div class="i0">Tout le jour, écumé de fatigue et de rage?</div> -<div class="i0">Le sang baigne mes flancs, le sang rougit mon frein:</div> -<div class="i0">Percé de mille coups sous mon harnois d'airain,</div> -<div class="i0">Lassé d'avoir bondi sur les morts et les armes,</div> -<div class="i0">Je sens mon feu s'éteindre, et je verse des larmes..</div> -<div class="i0">Crains d'être dans ma chûte entraîné sous mon poids.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">D'un dernier serviteur ô merveilleuse voix!</div> -</div></div> -<p class="character">LE COURSIER DU ROI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Orgueilleux de la main qui daignait me conduire,</div><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> -<div class="i0">Sous la pourpre et sous l'or toujours fier de reluire,</div> -<div class="i0">J'espérais, trop superbe, encor plein de vigueur,</div> -<div class="i0">Ramener aux Français leur monarque vainqueur,</div> -<div class="i0">Et, dans tes beaux haras et tes gras pâturages,</div> -<div class="i0">Charmer long-temps les yeux des belles et des pages..</div> -<div class="i0">Mais, hélas! c'en est fait! et ma chair et mes os</div> -<div class="i0">Resteront sur ces bords, pâture des oiseaux.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Trop docile animal! te voilà sans haleine,</div> -<div class="i0">Parmi tous les humains que ma fortune entraîne!</div> -<div class="i0">Que t'importaient mes droits au duché de Milan,</div> -<div class="i0">Pour en mourir victime ainsi qu'un courtisan!</div> -<div class="i0">Tu fus non moins aveugle en ton obéissance,</div> -<div class="i0">Et reçois aujourd'hui la même récompense.</div> -<div class="i0">Que puis-je maintenant, sans hommes, ni chevaux?</div> -<div class="i0">Mortel qu'on nomme roi, sens le peu que tu vaux!</div> -</div></div> -<p class="character">POMPÉRANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sire, avec vous encor je soutiendrai l'orage.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Guerrier, dis-moi ton nom, montre-moi ton visage:</div> -<div class="i0">Sous ta visière en vain je tâche à découvrir</div> -<div class="i0">Quel digne chevalier accourt me secourir.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Victoire, de la mort parcours l'affreux théâtre!</div> -</div></div> -<p class="character">LANNOY.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Accablons des Français ce reste opiniâtre.</div> -</div></div> -<p class="character">PESQUAIRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ces chevaliers encor tiennent le glaive en main.</div> -<div class="i0">Qu'ils se rendent à nous, ou qu'ils tombent soudain.</div><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> -</div></div> -<p class="character">POMPÉRANT, <em>au roi</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On vient! on fond sur nous!.. je me ferai connaître</div> -<div class="i0">A mes derniers efforts pour défendre mon maître.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, cruels ennemis, vous ne l'abattrez pas.</div> -<div class="i0">Pour vous exterminer il me prête son bras....</div> -<div class="i0">De quelle ardeur sur lui chacun se précipite!</div> -<div class="i0">Reste des nobles preux qui formaient son élite,</div> -<div class="i0">Frappez ces assaillants accrus de toutes parts,</div> -<div class="i0">Et de corps expirés faites-lui des remparts.</div> -<div class="i0">Quel carnage!... Vautours, corbeaux, criez de joie,</div> -<div class="i0">Venez tous.</div> -</div></div> -<p class="character">LES VAUTOURS, <em>dans les airs</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">A la proie!</div> -</div></div> -<p class="character">LES CORBEAUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">A la proie! à la proie!</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT-POL.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sommes-nous sous le feu de volcans en fureur?</div> -</div></div> -<p class="character">POMPÉRANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O jour! en ce moment recules-tu d'horreur?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Soleil! par ces torrents de fumée épaissie</div> -<div class="i0">Ta lumière à jamais serait-elle obscurcie?</div> -<div class="i0">Je n'entrevois plus rien qu'aux lueurs des éclairs</div> -<div class="i0">Que mes aveugles coups font jaillir dans les airs.</div> -<div class="i0">Astre, qui tant de fois éclairas ma vaillance,</div> -<div class="i0">Cache, en te dérobant, mes revers à la France!</div> -</div></div> -<p class="character">LE SOLEIL.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Fixe, et tranquille au sein de tout mon univers,</div><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> -<div class="i0">Que je répands d'éclat sur les mondes divers!</div> -<div class="i0">Que j'aime à contempler la constante harmonie</div> -<div class="i0">Des sphères, traversant l'étendue infinie!</div> -<div class="i0">Que mes rayons sont doux à ces globes heureux,</div> -<div class="i0">M'empruntant la splendeur qu'ils se rendent entre eux!</div> -<div class="i0">Comme en paix dans l'ellipse où leur cours les attire,</div> -<div class="i0">De l'espace éternel ils partagent l'empire!</div> -<div class="i0">Comme je dois charmer par mes sérénités</div> -<div class="i0">Tous les êtres vivants dont ils sont habités!</div> -<div class="i0">Dieu! grand Dieu! mon auteur, conserve tes ouvrages.</div> -<div class="i0">Il est, il est prédit qu'en des millions d'âges,</div> -<div class="i0">Me chassant loin du centre, et rompant mon ressort,</div> -<div class="i0">Tu dois soumettre enfin le Soleil à la mort:</div> -<div class="i0">Mondes, vous combattrez...! Que deviendra la Terre?</div> -<div class="i0">Et toi, Lune, après elle à mes regards si chère?</div> -<div class="i0">Ah! la Discorde affreuse, et fille du chaos,</div> -<div class="i0">De tous vos éléments troublera le repos,</div> -<div class="i0">Si Dieu, dans sa fureur, laissant chacune libre,</div> -<div class="i0">Tarde à renouveler leur premier équilibre.</div> -</div> -</div> -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">A ces mots d'Hélion, divin astre des jours,</div> -<div class="i0">Un applaudissement, redoublé dans son cours,</div> -<div class="i0">Du bas fond du parquet monta jusques aux voûtes.</div> -<div class="i0">Les Autans, soulevés sur les liquides routes,</div> -<div class="i0">Font avec moins de bruit rugir les vastes mers:</div> -<div class="i0">Nul volcan n'égala ce fracas des enfers.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Les démons plus qu'humains, hors du point où nous sommes,</div> -<div class="i0">Sont mieux saisis du beau que ne le sont les hommes.</div><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> -<div class="i0">D'un coup-d'œil, ce tableau leur faisant mesurer</div> -<div class="i0">Tant d'êtres sur la scène offerts à comparer,</div> -<div class="i0">Ils se plurent à voir en leurs causes profondes</div> -<div class="i0">Nos petits chocs de haine et les grands chocs des mondes;</div> -<div class="i0">Et la Mort tour-à-tour frappant de coups pareils</div> -<div class="i0">Les chênes, les fourmis, les rois, et les soleils.</div> -<div class="i2">La foule des acteurs en ce drame introduite</div> -<div class="i0">Du dialogue en vain reprit deux fois la suite:</div> -<div class="i0">Mais les chœurs de bravos! toujours plus éclatants,</div> -<div class="i0">Tinrent le divin acte interrompu long-temps;</div> -<div class="i0">Et l'Envie oublia d'éveiller la colère</div> -<div class="i0">Des serpents infernaux qui sifflent au parterre.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT QUATRIÈME</small>.</h2> -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU QUATRIÈME CHANT.</h3> -<hr class="small" /> -<p class="hang"><em>François-Premier</em> est fait prisonnier, et rend son épée à <em>Lannoy</em>. -On le conduit au camp ennemi avec honneur. Dialogue des -soldats qui enterrent les morts et les dépouillent. <em>Clément-Marot</em>, -blessé, gémit sur les horreurs de la guerre. Entrevue -du roi de France et du connétable de <em>Bourbon</em>. Réflexions de -<em>François-Premier</em> dans la solitude. Le théâtre représente l'intérieur -d'un château de Madrid. Dialogue de <em>Charles-Quint</em> et -de la <em>Politique</em>. Audience qu'il donne aux seigneurs de sa cour -et à ses différents ministres. Il reçoit la nouvelle de la victoire -de Pavie. Conseils de la <em>Politique</em>.</p> -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT QUATRIEME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Tel</span> que d'une tempête en un épais feuillage</div> -<div class="i0">Un sourd frémissement suit long-temps le passage,</div> -<div class="i0">Avant que les oiseaux, dans l'air déja calmé,</div> -<div class="i0">Raniment leurs concerts dont le bois est charmé:</div> -<div class="i0">Tel aux vives clameurs un bruit léger succède;</div> -<div class="i0">L'acte reprend son cours, et le tumulte cède.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Cependant, au mépris de la flamme et du fer,</div> -<div class="i0">Le roi des lys, vaincu, semble encor triompher:</div> -<div class="i0">Rien ne l'abat: à fuir il ne peut se résoudre.</div> -<div class="i0">Son corselet d'argent, noir de sang et de poudre,</div> -<div class="i0">Fut reconnu d'un chef qui devançait Lannoy:</div> -<div class="i0">Soudain aux assaillants il cria, «C'est le roi!»</div> -</div></div> -<p class="character">LES SOLDATS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le roi! lui!... qu'il se rende.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">A Bourbon! à ce traître!</div> -</div></div> -<p class="character">POMPÉRANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je fus non moins perfide, et je cesse de l'être:</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> -<div class="i0">Oui, sire, à vos genoux j'implore mon pardon:</div> -<div class="i0">Revoyez Pompérant, complice de Bourbon:</div> -<div class="i0">Je vins sous cet armet seconder votre épée....</div> -<div class="i0">Heureux, pour vous sauver, si ma tête est frappée!</div> -<div class="i0">Mais de lutter encor quittez le vain projet.</div> -</div></div> - -<h4>L'HONNEUR, ET LES MÊMES.</h4> - -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Roi, te dois-tu remettre aux mains de ton sujet?</div> -<div class="i0">L'Honneur, ton seul appui, ta derniere espérance,</div> -<div class="i0">T'a prêté dans ce choc une mâle assurance:</div> -<div class="i0">Vaincu, je t'ai couvert du sang de tes vainqueurs.</div> -<div class="i0">Je te reste; du sort méprise les rigueurs.</div> -<div class="i0">Commande que Bourbon t'épargne sa présence,</div> -<div class="i0">Et rends ta noble épée à Lannoy qui s'avance,</div> -<div class="i0">Et qui, par ton abord lui-même confondu,</div> -<div class="i0">De cheval humblement est déja descendu.</div> -</div></div> -<p class="character">LANNOY.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je me jette à vos pieds, seigneur, et vous supplie</div> -<div class="i0">En me rendant ce glaive, effroi de l'Italie,</div> -<div class="i0">D'accuser moins Lannoy, qui sait vous respecter,</div> -<div class="i0">Que l'injuste destin qui seul put vous dompter.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Lannoy, recevez-la cette fidèle épée</div> -<div class="i0">Qu'au sang de mes rivaux j'ai noblement trempée.</div> -</div></div> -<p class="character">LANNOY.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Prenez, sire, en échange, un glaive que mon bras</div> -<div class="i0">N'a rougi qu'à regret du sang de vos soldats.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">D'une auguste pitié source encore inconnue!</div><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> -<div class="i0">Regarde tes vainqueurs, marchant la tête nue,</div> -<div class="i0">Te comblant, roi captif, de leurs soins généreux,</div> -<div class="i0">Et plaignant ta défaite, et leurs coups trop heureux.</div> -<div class="i0">Traîne ton corps blessé parmi leur grand cortège:</div> -<div class="i0">N'en rougis point; l'Honneur te suit et te protège.</div> -<div class="i0">De ton armure entre eux partage les débris;</div> -<div class="i0">Un jour en leurs foyers les braves attendris,</div> -<div class="i0">Baisant tes éperons et ton fer teint de rouille,</div> -<div class="i0">Montreront à leurs fils ton illustre dépouille.</div> -<div class="i2">O Vents fougueux, pourquoi déchirer ces drapeaux,</div> -<div class="i0">Que les mains des soldats suspendent en faisceaux,</div> -<div class="i0">Seul abri de ce roi sous des torrents de pluie?</div> -</div></div> -<p class="character">LES VENTS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nous soufflons un orage, il faut bien qu'il l'essuie.</div> -<div class="i0">Libres enfants des airs, les Vents impétueux</div> -<div class="i0">Respectent-ils des rois les fronts majestueux?</div> -<div class="i0">Sur la terre et les eaux désolant leurs empires,</div> -<div class="i0">Nous brisons sans égard leurs dais, et leurs navires.</div> -<div class="i0">Que sont-ils sous le ciel?—Mes frères, calmons-nous.</div> -<div class="i0">Moins gros de rage enfin, planons d'un vol plus doux;</div> -<div class="i0">Le tourbillon s'abaisse; et les foudres roulantes</div> -<div class="i0">Se retirent de loin sur les routes sanglantes.</div> -<div class="i0">Laissons donc ce cortège entraîner après soi</div> -<div class="i0">Les clairons, les tambours, fiers d'escorter un roi.</div> -<div class="i2">La nuit vient, l'air gémit: répondons sur ces rives</div> -<div class="i0">Aux soupirs des blessés, à leurs clameurs plaintives,</div> -<div class="i0">Et rappelons les cœurs des amis, des parents,</div> -<div class="i0">Sur les chemins couverts d'infortunés mourants.</div> -</div></div> -<p class="character">UN OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cachons dans ces fossés les pertes de la guerre.</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> -<div class="i0">Tôt, dépouillez ces morts; vîte, qu'on les enterre:</div> -<div class="i0">Sur le nez de chacun un peu de sable mis,</div> -<div class="i0">Nous ne penserons plus qu'ils furent nos amis;</div> -<div class="i0">Et demain, oubliant les fureurs de la veille,</div> -<div class="i0">Avec leurs meurtriers nous viderons bouteille.</div> -</div></div> -<p class="character">UN SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Comme ils nagent ensemble en un bain de leur sang!</div> -<div class="i0">Colonel si brutal, et si vain de ton rang,</div> -<div class="i0">Un coup de sabre a donc, rabattant ton ivresse,</div> -<div class="i0">A côté d'un goujat étalé ta noblesse.</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Camarade, je tiens son brillant compagnon:</div> -<div class="i0">D'un prince ou d'un évêque était-il le mignon?</div> -<div class="i0">La blancheur de sa peau plus douce que l'hermine.....</div> -<div class="i0">Qu'aperçois-je? un portrait gardé sur sa poitrine...</div> -<div class="i0">Sa maîtresse...! Ah! madame, en votre lit paré</div> -<div class="i0">Avait-il ce cœur froid, ce teint décoloré?</div> -<div class="i0">Pourquoi souriez-vous sur ce cadavre blême?</div> -<div class="i0">Songez-vous qu'en ce lit vous dormirez vous-même...?</div> -<div class="i0">Tendre ami, cède-moi médaillon, et bijou!</div> -<div class="i0">Un fat n'a pas besoin de briller en ce trou.</div> -</div></div> -<p class="character">TROISIÈME SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Laisse, laisse à l'écart ce jeune capitaine:</div> -<div class="i0">Fouillons l'autre; sa poche est d'argent toute pleine!</div> -<div class="i0">Cet avare en nos mains va payer son écot.</div> -</div></div> -<p class="character">QUATRIÈME SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Amassait-il pour vivre? il n'est plus: qu'il fut sot!</div> -</div></div> -<p class="character">UN OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas! entre ces morts, hélas! cherchez mon père!</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! déterrez mon fils!</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> -</div></div> -<p class="character">TROISIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">Ah! retrouvez mon frère!</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sur ces ravins sanglants apportez un flambeau...</div> -<div class="i0">Ta mère de ses mains te broda ton manteau,</div> -<div class="i0">Tes jeunes sœurs, mon fils, de ton honneur éprises</div> -<div class="i0">Tracèrent alentour de touchantes devises....</div> -<div class="i0">Avançons.... je frémis.... Ah! ce tronc mutilé...</div> -<div class="i0">C'est lui! ciel!... où sa tête a-t-elle donc roulé?</div> -<div class="i0">Triste père! ô des ans mensongère promesse!</div> -<div class="i0">Vieux, je vis; et tu meurs en ta verte jeunesse.</div> -</div></div> -<p class="character">QUATRIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Retourne ce grand corps sur le ventre étendu,</div> -<div class="i0">Soldat; lave le sang sur ses traits répandu....</div> -<div class="i0">Reconnais Castriot à cette noble marque....</div> -<div class="i0">Ce coup, que des Français lui porta le monarque,</div> -<div class="i0">Fera voler son nom jusque dans l'avenir:</div> -<div class="i0">Sous le glaive d'un roi qu'il est beau de finir!</div> -<div class="i0">Ce héros n'est pas fait pour engraisser la plaine,</div> -<div class="i0">Parmi les os des gueux, pressés à la douzaine:</div> -<div class="i0">Les siens iront blanchir sous un tombeau doré,</div> -<div class="i0">De la niche d'un saint ornement admiré:</div> -<div class="i0">Les passants y liront, ne fût-il en sa vie</div> -<div class="i0">Qu'un ivrogne effronté, qu'un brigand, qu'un impie:</div> -<div class="i0">«Ci-gît un chevalier plein de foi, sobre, humain,</div> -<div class="i0">«Qui, sous Pavie, est mort d'une royale main.»</div> -<div class="i0">Quant à ces fantassins, miliciens imberbes,</div> -<div class="i0">Leurs corps, fumier des champs, se leveront en gerbes.</div> -</div></div> -<p class="character">UN BLESSÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! que votre pitié termine mes destins!</div><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> -</div></div> -<p class="character">AUTRE BLESSÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O Dieu! mon flanc ouvert vomit mes intestins.</div> -</div></div> -<p class="character">AUTRE BLESSÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O cuisante douleur de ma plaie embrasée!</div> -</div></div> -<p class="character">AUTRE BLESSÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O perte de ma jambe en ses deux os brisée!</div> -</div></div> -<p class="character">CHIRURGIENS-MAJORS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tranchez ces membres-ci,—trépanez ces gens-là.—</div> -<div class="i0">Leurs langes sont tout prêts: leurs brancards, les voilà.</div> -<div class="i0">Des soins des hôpitaux sommes-nous donc avares!</div> -<div class="i0">Sont-ils si malheureux? les rois sont-ils barbares?</div> -</div></div> -<p class="character">UN SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Entre ces buissons, moi, loin de tout envieux,</div> -<div class="i0">Dépouillons de ce mort les habits précieux.</div> -<div class="i0">Plus brillant qu'un prélat devant une chapelle,</div> -<div class="i0">Son cramoisy, brodé d'un fil d'or en dentelle,</div> -<div class="i0">Est d'un velours trop beau pour un enterrement:</div> -<div class="i0">Riche aubaine! à son doigt reluit un diamant!</div> -<div class="i0">Lâche-moi cet anneau... Mordieu! comme il résiste!</div> -<div class="i0">Avec un doigt de moins un mort n'est pas plus triste:</div> -<div class="i0">Coupons ce doigt soudain; la bague le suivra....</div> -<div class="i0">Oh diantre!... il rouvre l'œil.... est-ce qu'il me verra?</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT-POL.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Où suis-je?... prête-moi ton secours charitable,</div> -<div class="i0">Mon ami! ce bienfait te sera profitable....</div> -<div class="i0">Je suis Saint-Pol.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Saint-Pol! le favori du roi!</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT-POL.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ami, cache mon nom! je me livre à ta foi.</div><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> -<div class="i0">Ote-moi ces joyaux; crains qu'on ne m'emprisonne</div> -<div class="i0">Avec tous ces captifs que le vainqueur rançonne.</div> -<div class="i0">Va, ta fortune est faite.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Ah! j'agis pour l'honneur:</div> -<div class="i0">Mon seul desir était de sauver monseigneur.</div> -</div></div> -<p class="character">CLÉMENT MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Toi qui de ce combat augurais un miracle,</div> -<div class="i0">Le vainqueur sous ses pieds t'a foulé sans obstacle,</div> -<div class="i0">Aveugle Bonnivet, qui, l'esprit à l'envers,</div> -<div class="i0">Fis la guerre aussi mal que tu parlas de vers.</div> -<div class="i0">Apollon t'a puni de railler ma vaillance:</div> -<div class="i0">Que ne vois-tu mon bras blessé par une lance!...</div> -<div class="i2">Quel homme dans ce coin entends-je soupirer?</div> -<div class="i0">C'est un pauvre sergent, hélas! près d'expirer.</div> -<div class="i0">Combien de coups de feu! combien de coups de pique!</div> -<div class="i0">Quel diable animait donc ta valeur frénétique?</div> -</div></div> -<p class="character">LE MOURANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La gloire de me battre, et l'espoir d'arriver</div> -<div class="i0">Dans un poste éminent où je veux m'élever,</div> -<div class="i0">L'honneur d'être connu dans le rang des grands hommes.</div> -</div></div> -<p class="character">CLÉMENT-MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu l'as bien acheté: dis comment tu te nommes.</div> -</div></div> -<p class="character">LE MOURANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon nom.... mon nom....</div> -</div></div> -<p class="character">CLÉMENT-MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Achève....</div> -</div></div> -<p class="character">LE MOURANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ah! malheureux!... je meurs.</div><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> -</div></div> -<p class="character">CLÉMENT-MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh bien? qu'auront produit ses vaillantes fureurs?</div> -<div class="i0">Il voulait que son nom fût cité dans l'histoire:</div> -<div class="i0">Qui le saura? personne. O la trompeuse gloire!</div> -<div class="right">(A des soldats.)</div> -<div class="i0">Amis, sur quel objet s'attachent vos regards?</div> -</div></div> -<p class="character">UN SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Voyez.</div> -</div></div> -<p class="character">CLÉMENT-MAROT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">C'est un écu du temps des rois lombards.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il brilla sous nos mains qui fossoyaient la terre.</div> -</div></div> -<p class="character">CLÉMENT-MAROT, <em>à soi-même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Des mots y sont gravés, monument d'une guerre.</div> -<div class="i0">Les Goths jadis aux Francs disputaient donc ces lieux</div> -<div class="i0">Que disputent nos rois ainsi que leurs aïeux!</div> -<div class="i0">Enragés potentats, plus fous que les poëtes,</div> -<div class="i0">Quel fruit retirez-vous de vos courtes conquêtes?</div> -<div class="i0">Vos palmes, et vos droits, et vos sceptres altiers,</div> -<div class="i0">Passent de race en race à d'autres héritiers.</div> -<div class="i0">Ne nommez plus amour de l'ordre politique</div> -<div class="i0">L'instinct d'inimitié dont l'aiguillon vous pique:</div> -<div class="i0">Battez-vous sans orgueil, si vous êtes rivaux,</div> -<div class="i0">Comme font les buveurs qu'égarent leurs cerveaux.</div> -<div class="i2">A quoi bon, comme vous, plein de fureur brutale,</div> -<div class="i0">Ai-je ici respiré l'ivresse martiale?</div> -<div class="i0">Pour le plaisir si vain de briguer les honneurs</div> -<div class="i0">D'une audace, vertu qu'ont les chiens des veneurs.</div> -<div class="i0">Ah! que, souillé de sang, je hais ma frénésie!</div> -<div class="i0">Tire-moi de ces lieux, ô douce poésie!</div><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> -<div class="i0">Loin de Mars, apprends-moi l'art de tes favoris,</div> -<div class="i0">Apprends-moi les combats dignes des grands esprits,</div> -<div class="i0">A détruire l'erreur et sa rage insensée,</div> -<div class="i0">A tout vaincre, en luttant par la seule pensée:</div> -<div class="i0">Va peindre, en vers discrets, à la sœur de mon roi</div> -<div class="i0">Le destin de ce jour, qu'avec horreur je voi.</div> -<div class="i0">Dis-lui que, sans l'amour qui m'enchaîne à son frère,</div> -<div class="i0">Sur-tout sans notre ardeur à son ame si chère,</div> -<div class="i0">Je n'eusse point armé d'un glaive furieux</div> -<div class="i0">La main qui touche un luth aimé d'elle et des cieux.</div> -<div class="i2">Mais, que vois-je?.... ô Tésin! dans ton urne agitée</div> -<div class="i0">Hâte-toi de laver ta robe ensanglantée;</div> -<div class="i0">Ne retiens plus ces morts, glacés dans tes roseaux,</div> -<div class="i0">Sur le sein frémissant des Nymphes de tes eaux.</div> -<div class="i0">Ton courroux s'est vengé, défenseur de Pavie,</div> -<div class="i0">Le jour où ta Naïade, à son penchant ravie,</div> -<div class="i0">Prisonnière un moment, nous permit d'assiéger</div> -<div class="i0">La ville que tes bras aiment à protéger.</div> -<div class="i2">Fuyons ces bords, leur deuil, et ma mélancolie!</div> -<div class="i0">Tout poëte est, dit-on, enclin à la folie;</div> -<div class="i0">Et souvent méconnue en un fils d'Apollon,</div> -<div class="i0">Sa sagesse est nommée aveugle déraison.</div> -</div> -</div> -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Aux murs d'une Chartreuse élégamment bâtie,</div> -<div class="i0">Assis dans une salle, antique sacristie,</div> -<div class="i0">François-Premier reçoit la cour de ses argus,</div> -<div class="i0">Espions, affectant des respects assidus.</div> -<div class="i0">Son front pâle, mais fier, du sort dément l'outrage:</div> -<div class="i0">Ses sujets, compagnons de son triste esclavage,</div><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> -<div class="i0">Considèrent debout, silencieux témoins,</div> -<div class="i0">Ceux d'entre ses vainqueurs qui l'offensent le moins.</div> -<div class="i2">L'Honneur, qui de son ame est le franc interprète,</div> -<div class="i0">L'Honneur, au fier sourcil, à ses côtés s'arrête:</div> -<div class="i0">Sur son flanc chatouilleux brille un glaive éclatant,</div> -<div class="i0">Dont, au premier appel, son bras s'arme à l'instant.</div> -</div></div> - -<h4>FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LANNOY, -COURTISANS.</h4> - -<p class="character">LANNOY.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sire, les mains de l'art, secourables et sûres,</div> -<div class="i0">Ont-elles bien fermé vos nombreuses blessures;</div> -<div class="i0">Et les ruisseaux d'un sang à tous si précieux</div> -<div class="i0">N'affligeront-ils plus vos sujets et nos yeux?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De vos soins attentifs mon cœur vous remercie.</div> -<div class="i0">Mon sang fournit encor aux sources de ma vie:</div> -<div class="i0">Que n'ai-je, l'épuisant en nos jours de combats,</div> -<div class="i0">Racheté de ce prix celui de mes soldats!</div> -</div></div> -<p class="character">LANNOY.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oserai-je de vous implorer une grace?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mes vainqueurs, ordonnez ce qu'il faut que je fasse.</div> -</div></div> -<p class="character">LANNOY.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bourbon à vos regards peut-il se présenter?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">François à vos desirs ne veut pas résister.</div> -<div class="i0">Cet asyle de paix me défend toute haine:</div> -<div class="i0">Il m'est sacré, Lannoy. Je consens qu'on l'amène.</div> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> - -<h4>LA CONSCIENCE, L'HONNEUR, FRANÇOIS-PREMIER, -PESQUAIRE, BOURBON, LANNOY, -ET LEUR SUITE.</h4> - -<p class="character">L'HONNEUR, <em>à François-Premier</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il entre avec Pesquaire ... observe-les tous deux:</div> -<div class="i0">L'un est vêtu de deuil, l'autre d'habits pompeux.</div> -<div class="i0">L'un semble à son captif déguiser sa victoire,</div> -<div class="i0">L'autre à son prince aux fers montre une infâme gloire;</div> -<div class="i0">Et leur double maintien signale, en ces rivaux,</div> -<div class="i0">Un orgueilleux rebelle, un modeste héros.</div> -<div class="i0">Des sentiments divers devant toi les conduisent:</div> -<div class="i0">Que des égards divers tous les deux les instruisent</div> -<div class="i0">Qu'avec un même accueil, en dépit des revers,</div> -<div class="i0">François n'aborde pas le bon et le pervers;</div> -<div class="i0">Et que des lâches cours ce vulgaire artifice</div> -<div class="i0">Te paraît dégrader ton trône et la justice.</div> -</div></div> -<p class="character">PESQUAIRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sire.....</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">Approchez, Pesquaire: hommage à vos lauriers!</div> -<div class="i0">Rendons-nous l'accolade en dignes chevaliers.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! sire.....</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Près de moi, Pesquaire, prenez place.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE, <em>à Bourbon</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Muet pour toi, Pesquaire est le seul qu'il embrasse.</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></div> -</div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Conscience, sur lui venge ici mon pouvoir.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le prince et le sujet souffrent à se revoir:</div> -<div class="i0">Une égale rougeur sur leurs visages monte,</div> -<div class="i0">Là, d'éclatant courroux, là, de secrète honte.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sforce de son duché ne doit plus s'éloigner:</div> -<div class="i0">Charles, votre empereur, le laissera régner,</div> -<div class="i0">Messieurs? Il m'accusait d'envahir ses domaines:</div> -<div class="i0">Il va de ses états lui remettre les rênes;</div> -<div class="i0">Et sans doute prouver, en triomphant de moi,</div> -<div class="i0">Qu'il n'agit que pour Sforce, et n'agit point pour soi:</div> -<div class="i0">Et, qu'heureux de borner ma puissance affaiblie,</div> -<div class="i0">Il ne veut pas en maître usurper l'Italie.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Votre majesté....., sire.....</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER, <em>à Bourbon</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">A Pesquaire, à Lannoy,</div> -<div class="i0">Je dois rendre justice..... ils ont servi leur roi.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce mot perce ton cœur, perfide connétable!</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mes larmes à vos pieds, sire.....</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Ami trop coupable!</div> -<div class="i0">Viens, reviens en mes bras! plus de ressentiment.</div> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE, <em>à Bourbon</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tout se tait: sa bonté devient ton châtiment...</div><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> -<div class="i0">Courtisans attentifs, terminez cette scène;</div> -<div class="i0">Hâtez-vous donc de rompre un cercle qui vous gêne:</div> -<div class="i0">Sortez de l'étiquette, où l'œil vous croit glacés,</div> -<div class="i0">Pour exhaler le feu de vos cœurs courroucés:</div> -<div class="i0">Et, loin des yeux français, que ta victoire outrage,</div> -<div class="i0">Toi, Bourbon, va gémir, et va cacher ta rage.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR, <em>à François-Premier.</em></p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Roi malheureux! l'éclat que j'imprime en tes traits</div> -<div class="i0">Touchera tes vainqueurs non moins que tes sujets:</div> -<div class="i0">A table, ils serviront ta majesté sacrée;</div> -<div class="i0">Leur foule avec respect s'est déja retirée.</div> -<div class="i0">Soupire seul; et moi, pour excuser tes fers,</div> -<div class="i0">Courrier, dans tes états, du bruit de tes revers,</div> -<div class="i0">Je vais, de Charles-Quint réprimant l'espérance,</div> -<div class="i0">Rallier en mon nom les vertus de la France,</div> -<div class="i0">Prévenir des méchants le souffle empoisonneur,</div> -<div class="i0">Dire à ta mère: «Il a tout perdu, fors l'honneur:»</div> -<div class="i0">Et mes nobles conseils t'illustreront encore</div> -<div class="i0">A l'égal de Louis racheté dans Massore.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER, <em>seul</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Où suis-je? ô désespoir! que vais-je devenir?</div> -<div class="i0">En quel abaissement mon sort doit-il finir?</div> -<div class="i0">Insolent Charles-Quint! je me dépeins ta joie:</div> -<div class="i0">Serpent, dont les replis vont entourer ta proie,</div> -<div class="i0">Je ne t'échapperai qu'affaibli, dépouillé,</div> -<div class="i0">De tes plus noirs venins peut-être tout souillé:</div> -<div class="i0">J'éprouvai ta souplesse et tes lâches morsures,</div> -<div class="i0">Plus cruelles pour moi que toutes mes blessures:</div> -<div class="i0">Je te connais trop bien, ô monstre enclin au mal!</div> -<div class="i0">De quoi triomphes-tu, présomptueux rival?</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> -<div class="i0">As-tu marché vers moi pour affronter mes armes!</div> -<div class="i0">Non, au sein de Madrid, tes timides alarmes</div> -<div class="i0">Sans doute en ce moment, où je suis dans tes fers,</div> -<div class="i0">N'attendent que le bruit de tes propres revers.</div> -<div class="i0">Que dira néanmoins ta perfide arrogance?</div> -<div class="i0">«Tel est le piége où tombe une folle vaillance!</div> -<div class="i0">«Valois, et son armée, et ses projets détruits,</div> -<div class="i0">«Sont vaincus par les chefs que mon art a conduits:</div> -<div class="i0">«Ils m'amènent ce roi dont la fierté me brave;</div> -<div class="i0">«Et son propre sujet en a fait mon esclave.»</div> -<div class="i0">Va, je saurai punir tes outrageants discours!</div> -<div class="i0">A la France rendu, plus fort de ses secours,</div> -<div class="i0">Je veux, rentrant au sein de ton triple royaume,</div> -<div class="i0">Te disputer bientôt jusqu'à l'abri d'un chaume.....</div> -<div class="i0">Mais, captif, désarmé, je menace un vainqueur!</div> -<div class="i0">Insensé! quoi! l'orgueil rentre encor dans mon cœur!</div> -<div class="i2">Ces derniers jours m'ont vu, noble chef d'une armée</div> -<div class="i0">Au milieu de la foule à me suivre animée,</div> -<div class="i0">Superbe, et par ma voix dirigeant mille efforts,</div> -<div class="i0">Au seul bruit de mes pas effrayer tous ces bords:</div> -<div class="i0">Et cette nuit m'entend, noirci d'un chagrin sombre,</div> -<div class="i0">Sans cour et sans soldats, soupirer dans son ombre.</div> -<div class="i0">Ici, dans l'abandon..... Que dis-je? abandonné!</div> -<div class="i0">On surveille tes pas, monarque emprisonné.</div> -<div class="i0">Est-ce pour t'obéir qu'une garde attentive</div> -<div class="i0">Veille au seuil qui retient ta majesté captive!</div> -<div class="i0">Ah! le sort, ternissant l'éclat de mes hauts faits,</div> -<div class="i0">En un lieu d'esclavage a changé mon palais!</div> -<div class="i0">Et j'ai, comme David, sous la rigueur céleste,</div> -<div class="i0">En entrant dans ce temple où l'espoir seul me reste,</div><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> -<div class="i0">Mêlé ma voix, touché d'un saint respect de Dieu,</div> -<div class="i0">Aux hymnes que chantaient les prêtres de ce lieu.</div> -<div class="i0">Ciel! ô ciel! ô mon peuple! ô Louise, ma mère!</div> -<div class="i0">Marguerite, ma sœur, digne d'un autre frère!</div> -<div class="i0">O vous! qui condamniez ma belliqueuse ardeur,</div> -<div class="i0">Qui me vantiez la paix, utile à ma grandeur,</div> -<div class="i0">Vous, chefs de mon conseil, que j'avais cru confondre,</div> -<div class="i0">Dans l'opprobre où je suis, qu'aurai-je à vous répondre?</div> -<div class="i0">Mais pleurons nos soldats, plus triste objet de deuil!</div> -<div class="i0">Quel soin m'occupe ici!... Quoi! toujours mon orgueil!</div> -<div class="i0">A l'excuser jamais me sied-il de prétendre?</div> -<div class="i0">De son pouvoir enfin cherchons à me défendre:</div> -<div class="i0">Regardons, en ces jours flétrissants pour les lys,</div> -<div class="i0">Quels rois tombés aux fers sont les moins avilis:</div> -<div class="i0">A la loi du vainqueur ne cédons rien d'injuste.</div> -<div class="i0">La noble fermeté rend le malheur auguste.</div> -<div class="i0">Lassons par ma constance un altier empereur,</div> -<div class="i0">Que perdra de ses vœux l'ambitieuse erreur.</div> -<div class="i0">Pensons au bien de tous, et non à ma vengeance.</div> -<div class="i0">Ciel! aux mains de Louise assure la régence:</div> -<div class="i0">Mes sujets à ses lois voudront-ils obéir?</div> -<div class="i0">Mon sort leur a donné le droit de la haïr.</div> -<div class="i0">Elle arrêta Lautrec dans l'Italie ouverte;</div> -<div class="i0">Elle perdit Bourbon, artisan de ma perte:</div> -<div class="i0">Moi, d'or et de soldats j'épuisai leur pays.</div> -<div class="i0">Quelles mères pour nous feront marcher leurs fils?</div> -<div class="i0">Nos amis, nos parents sont morts pour vos querelles,</div> -<div class="i0">S'écrîront à-la-fois les traîtres, les rebelles,</div> -<div class="i0">Qui, m enviant le sceptre en ma race affermi</div> -<div class="i0">Le vendront lâchement à mon fier ennemi.</div><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> -<div class="i0">O du sort qui m'opprime ignominie affreuse!</div> -<div class="i0">Des mortels couronnés ô peine rigoureuse!</div> -<div class="i0">Leur intérêt émeut tant d'intérêts divers</div> -<div class="i0">Que l'affront qui les souille est vu de l'univers.</div> -<div class="i0">C'est là sur-tout, c'est là, j'en ai honte en moi-même,</div> -<div class="i0">Ce qui de mes douleurs rend l'amertume extrême!</div> -<div class="i0">La mort de tant d'amis frappés autour de moi</div> -<div class="i0">Semble m'affliger moins que de n'être plus roi.</div> -<div class="i0">Même, ah, me croirait-on cet excès de faiblesse!</div> -<div class="i0">Je crains mon infamie aux yeux d'une maîtresse......</div> -<div class="i0">La peur de ton mépris, en mon sort malheureux,</div> -<div class="i0">Belle d'Heilly, se mêle à mes regrets sur eux;</div> -<div class="i0">Oui, prompt à me voiler leur perte irréparable,</div> -<div class="i0">Mon seul orgueil gémit de sa plaie incurable.</div> -<div class="i0">Je sens que, devant tous étouffant mes sanglots,</div> -<div class="i0">Ce même orgueil me force au maintien des héros.....</div> -<div class="i0">Que suis-je? le martyr, l'esclave d'une gloire,</div> -<div class="i0">Néant qu'à nos tombeaux dispute encor l'histoire!</div> -<div class="i0">Renom des conquérants! titre des potentats!</div> -<div class="i0">Grandeurs! ah! sans l'orgueil, qu'êtes-vous ici bas!</div> -</div> -</div> -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Il dit: on admirait quelles leçons prospères</div> -<div class="i0">Le malheur donne aux grands qu'abusent les chimères.</div> -<div class="i0">Un revers imprévu confond leur vanité</div> -<div class="i0">Mieux que la voix du sage et de la vérité.</div> -<div class="i0">Des seuls amis du ciel la raison peu commune,</div> -<div class="i0">Dans l'un et l'autre sort, se rit de la fortune.</div> -<div class="i2">Le théâtre se change: en un salon bruni,</div><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> -<div class="i0">Orné de bas-reliefs sous un plafond terni,</div> -<div class="i0">De Madrid apparaît le prince redoutable:</div> -<div class="i0">Là, des siéges dorés entourent une table,</div> -<div class="i0">Où sont de vingt pays les dessins crayonnés,</div> -<div class="i0">Vague image des camps d'avance examinés;</div> -<div class="i0">Chaque trait y rappelle à la mémoire errante</div> -<div class="i0">Les bords qui nourriront la guerre dévorante.</div> -<div class="i2">Près du fier Charles-Quint, pensif en un fauteuil,</div> -<div class="i0">La Politique est là, ministre de l'orgueil,</div> -<div class="i0">Sibylle au triple front, vieille comme la terre:</div> -<div class="i0">Tantôt aigle, ou colombe, ou lion, ou vipère;</div> -<div class="i0">Tantôt femme, et parant sa trompeuse beauté</div> -<div class="i0">Du luxe de l'église et de la royauté.</div> -<div class="i0">Elle se repaît d'or, boit le sang et les larmes;</div> -<div class="i0">Lois, bulles, fer, poison, tour-à-tour sont ses armes:</div> -<div class="i0">Mille brillants hochets éclatent dans ses mains,</div> -<div class="i0">Magiques talismans pour charmer les humains:</div> -<div class="i0">Terrible, ou caressante, en sa noirceur profonde,</div> -<div class="i0">Cette fée infernale est la reine du monde.</div> -<div class="i2">Elle se plaît à voir son fils idolâtré,</div> -<div class="i0">Magnifique empereur, de blazons chamarré:</div> -<div class="i0">Elle épuise pour lui ses leçons de souplesse;</div> -<div class="i0">Ainsi Momus ravi guide en leurs tours d'adresse</div> -<div class="i0">Ces mimes, d'une place effrontés charlatans,</div> -<div class="i0">Tout sonnants de grelots, et rayés de rubans.</div> -</div></div> -<hr class="tb" /> - -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> - -LA POLITIQUE, CHARLES-QUINT, MERCURE-GATTINAT, -AMBASSADEURS, <small>ET</small> COURTISANS.</h4> - -<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Homme né pour ma gloire et pour la tyrannie,</div> -<div class="i0">En qui de Ferdinand j'ai soufflé le génie,</div> -<div class="i0">Qui, de la tête aux pieds réglant ton faux maintien,</div> -<div class="i0">Te formas pour tromper le Turc et le Chrétien;</div> -<div class="i0">Et, mieux que ces larrons que la galère assemble,</div> -<div class="i0">Peux mentir à-la-fois en dix langues ensemble,</div> -<div class="i0">Regarde bien les gens à qui tu dois parler;</div> -<div class="i0">Tes moindres mots redits sont prêts à revoler:</div> -<div class="i0">Ton coup-d'œil, ton sourire, et tes graves postures,</div> -<div class="i0">Font de tous les cerveaux jaillir les conjectures:</div> -<div class="i0">Pénètre donc, soulève, interroge en secret,</div> -<div class="i0">Le phlegme taciturne, et le sang indiscret.</div> -<div class="i0">Parle à cet orthodoxe en zélé catholique,</div> -<div class="i0">A ce luthérien en style évangélique;</div> -<div class="i0">Rabats l'homme soldat devant l'homme civil;</div> -<div class="i0">Lui, devant le guerrier; et, brouillant chaque fil,</div> -<div class="i0">Ris, devant l'orateur, de l'art si lent d'écrire;</div> -<div class="i0">Déprise à l'écrivain l'art fougueux de bien dire;</div> -<div class="i0">Vante aux muses l'audace, et la règle au pédant:</div> -<div class="i0">Et chacun satisfait, bien dupé cependant,</div> -<div class="i0">Croyant même avoir lu le fond de tes pensées,</div> -<div class="i0">Rebattra ta louange aux oreilles dressées:</div> -<div class="i0">Ou du moins tes flatteurs, de ton babil surpris,</div> -<div class="i0">Diront qu'en toi le ciel a mis tous les esprits.</div> -<div class="i2">Mais crains ce sage obscur dont la vue est subtile.</div><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> -<div class="i0">Et ce médecin prompt à démêler la bile;</div> -<div class="i0">Leur savoir a toujours sa balance et ses poids,</div> -<div class="i0">Et prise à leur valeur les pâtres et les rois.</div> -<div class="i0">Tes basses profondeurs sont pour eux éclaircies;</div> -<div class="i0">Et le mince appareil de tes superficies</div> -<div class="i0">Leur déguise si mal un misérable fond,</div> -<div class="i0">Que sous leurs yeux perçants ton orgueil se confond.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à un Légat</em>.</p> - <div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cardinal, un message envoyé du saint-père</div> -<div class="i0">M'annonce qu'incertain du succès de la guerre,</div> -<div class="i0">Valois toujours s'efforce à l'attirer vers lui:</div> -<div class="i0">Mais à mon zèle pur qu'il garde un saint appui,</div> -<div class="i0">Bientôt, libre des soins où m'engage la France,</div> -<div class="i0">Des sectes de Jean-Hus j'extirperai l'engeance;</div> -<div class="i0">Et, d'une bulle encor s'il veut les foudroyer,</div> -<div class="i0">On brûlera Luther comme son devancier.</div> -<div class="i2">L'Église, de tout temps première monarchie,</div> -<div class="i0">Fut la clé de la voûte en notre hiérarchie:</div> -<div class="i0">Les hardis novateurs ne pourront m'ébranler</div> -<div class="i0">Jusqu'à laisser sur tous l'édifice crouler:</div> -<div class="i0">Je veux que sur la terre il soit dit que mon trône</div> -<div class="i0">En devint sous le ciel la plus ferme colonne.</div> -<div class="i0">L'ame d'un empereur n'a point ces sots mépris</div> -<div class="i0">Que pour la cour de Rome ont quelques bas esprits.</div> -</div></div> -<p class="character">LE LÉGAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De votre majesté l'ardent catholicisme</div> -<div class="i0">Vous rend bien cher au pape, et bien terrible au schisme.</div> -<div class="i0">Ma cour saura le but de vos secrets desseins.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à George Spalatin</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les évêques, monsieur, vont donc être des saints,</div><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> -<div class="i0">Si Frédéric, en Saxe, accueillant la réforme,</div> -<div class="i0">Veut qu'ils tiennent au fond ce que promet la forme!</div> -<div class="i2">Mon nœud avec le pape, ennemi des Français,</div> -<div class="i0">Rend pour votre électeur mes penchants plus secrets:</div> -<div class="i0">Mais l'Église jadis, république première,</div> -<div class="i0">Soumit à d'humbles lois l'héritier de saint Pierre;</div> -<div class="i0">Et le pape, en effet, semble un fils de Satan,</div> -<div class="i0">Quand des biens de l'empire il dispose en tyran.</div> -<div class="i0">De la sainte cité foudres spirituelles,</div> -<div class="i0">Leurs bulles, en troublant les villes temporelles,</div> -<div class="i0">Doivent en nos états se faire dédaigner</div> -<div class="i0">Des princes clairvoyants et jaloux de régner.</div> -<div class="i2">Un jour, ce secret-là, qu'on se dit à l'oreille,</div> -<div class="i0">Se dira haut.</div> -</div></div> -<p class="character">SPALATIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Grand roi, c'est penser à merveille.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à Muncer, anabaptiste</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Monsieur, n'outrez-vous pas les dogmes de Luther?</div> -</div></div> -<p class="character">MUNCER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nemrod à l'homme libre a mis un joug de fer:</div> -<div class="i0">Le Dieu mourant s'explique en parabole obscure</div> -<div class="i0">S'il ne vint racheter notre égalité pure.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cet apôtre est farouche, et sent un peu la hart:</div> -<div class="i0">Croyant rendre à César ce qu'on doit à César,</div> -<div class="i0">Pour les biens en commun sa charité divine</div> -<div class="i0">Brûle de te plonger un fer dans la poitrine.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il peut de mes rivaux soulever les états.</div><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Flatte donc son avis; mais parle-lui bien bas.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à l'anabaptiste</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les hommes sont égaux pour la philosophie:</div> -<div class="i0">Mais de quelque ascendant qu'un chef se glorifie,</div> -<div class="i0">Quel moyen de fonder leur niveau solennel?</div> -<div class="i0">C'est pour le genre humain un problême éternel.</div> -</div></div> -<p class="character">MUNCER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dieu saura le résoudre.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à l'anabaptiste</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Ah! qu'il daigne le faire!</div> -</div></div> -<p class="character">MUNCER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vos desirs sont d'un prince au-dessus du vulgaire.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>aux grands d'Espagne</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vainqueurs du nouveau monde, est-il rien de plus doux</div> -<div class="i0">Que de vivre et régner dans Madrid et sur vous?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De leur orgueil flatté leur sourire est le gage:</div> -<div class="i0">A tes peuples du nord tiens un pareil langage.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>aux envoyés d'Allemagne et des Pays-Bas</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dites, nobles vassaux, à tous vos souverains</div> -<div class="i0">Que mes plus chers sujets sont Flamands et Germains.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De ces barons épais vois la reconnaissance</div> -<div class="i0">Peinte en leur large face émue en ta présence:</div> -<div class="i0">L'Allemand est muet par lente pesanteur,</div> -<div class="i0">Non moins que l'Espagnol par sa grave hauteur.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à l'un de ses hommes d'armes</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bientôt, mon général, les fous anabaptistes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> -<div class="i0">Les vains luthériens, les crédules papistes,</div> -<div class="i0">Se tairont, grace à vous; ou bien, de vos canons</div> -<div class="i0">La bouche leur dira mes dernières raisons.</div> -<div class="i0">Ils n'ont point d'arguments contre cette éloquence.</div> -</div></div> -<p class="character">LE GUERRIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le fer n'a jamais tort.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à Pintianus</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Colonne de science,</div> -<div class="i0">Docte mortel, plaignez mon illustre métier.</div> -<div class="i0">Entouré de soldats, peuple dur et grossier,</div> -<div class="i0">Je vis loin du flambeau dont la clarté vous guide.</div> -<div class="i0">Savent-ils qu'un Milon est moins fort qu'un Euclide?</div> -<div class="i0">Nos artilleurs brutaux ignorent très-souvent</div> -<div class="i0">Que s'enflamma leur poudre au cerveau d'un savant,</div> -<div class="i0">Et que Colomb obtint de l'étude profonde</div> -<div class="i0">La révélation d'une moitié du monde.</div> -<div class="i0">Sous le toit d'un grenier, tel, par d'heureux secrets,</div> -<div class="i0">A mu tout l'univers mieux qu'un roi sous le dais.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SAVANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les grands princes toujours ont de hautes maximes.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à Titien</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Titien, mon Apelle, à vos pinceaux sublimes</div> -<div class="i0">Je me veux confier pour vivre aux yeux surpris</div> -<div class="i0">En d'aimables tableaux, riches de coloris.</div> -<div class="i0">Sciences, qu'êtes-vous près des arts et des muses!</div> -<div class="i0">Poésie ou peinture, est-ce que tu m'abuses?</div> -<div class="i0">Les êtres que tu feins, idéales beautés,</div> -<div class="i0">Ont un pouvoir réel sur les cœurs enchantés.</div> -<div class="i0">Tu fixes à nos yeux les choses passagères:</div> -<div class="i0">Les froids calculateurs ignorent tes mystères,</div><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> -<div class="i0">Et comment Michel-Ange, et comment Raphaël</div> -<div class="i0">Au héros qui n'est plus rend un corps immortel.</div> -<div class="i0">Dans les temps à jamais nos chars et nos visages</div> -<div class="i0">Se perdraient, sans votre art qui marque leurs passages;</div> -<div class="i0">Et, comme vos portraits, nos grandes passions,</div> -<div class="i0">Tableaux pour l'avenir, ne sont qu'illusions.</div> -<div class="i4">(à Horta.)</div> -<div class="i0">Eh bien! mon Esculape, en mes travaux sans terme</div> -<div class="i0">Vos avis m'ont rendu le corps, l'esprit plus ferme:</div> -<div class="i0">Jour et nuit quelquefois j'en soutiens l'action.</div> -</div></div> -<p class="character">LE MÉDECIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tout homme est tel qu'il est par sa complexion;</div> -<div class="i0">Et j'ai vu, fatigués en leurs veilles cruelles,</div> -<div class="i0">De malheureux courriers, de pauvres sentinelles,</div> -<div class="i0">Surpasser les travaux dans les cours si vantés,</div> -<div class="i0">Et par ces durs labeurs affermir leurs santés.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à son chancelier</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mercure, notre argent plaît-il au docte Érasme?</div> -</div></div> -<p class="character">MERCURE-GATTINAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pour sa folle équité trop plein d'enthousiasme,</div> -<div class="i0">Il craint de l'empereur les généreux présents,</div> -<div class="i0">Et tremble de tenir au joug des courtisans.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>au même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ces philosophes-là, qu'entravent leurs scrupules,</div> -<div class="i0">Ont pour leur liberté des respects ridicules.</div> -<div class="i0">L'indigent orgueilleux se sent par-tout lier:</div> -<div class="i0">Qu'ils sont dupes et sots! Parlez, mon chancelier;</div> -<div class="i0">Il serait bon qu'on sût que la seule opulence</div> -<div class="i0">A vous et vos amis promet l'indépendance.</div><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Poursuis, ô Charles-Quint! mets ton baume à haut prix;</div> -<div class="i0">Les hommes te croiront, hors quelques fiers esprits.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qu'entends-je?... on marche, on ouvre.....</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">On accourt te remettre</div> -<div class="i0">De ton camp sous Pavie une importante lettre.....</div> -<div class="i0">Prends garde en la lisant: romps ce cachet au loin,</div> -<div class="i0">Ou cèle tes transports contenus avec soin.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à soi-même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vient-on me confirmer le bruit que je redoute?...</div> -<div class="i0">M'annonce-t-on des miens la fatale déroute?</div> -<div class="i0">Si le roi des Français, nouveau duc de Milan,</div> -<div class="i0">Joint encor des lauriers à ceux de Marignan,</div> -<div class="i0">De tous mes alliés j'ai prévu la retraite,</div> -<div class="i0">Et sur quel plan la paix commande que je traite.....</div> -<div class="i0">Qu'ai-je lu?.. qui?.. François dans mes mains prisonnier!</div> -<div class="i0">Fortune, je serai maître du monde entier!</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Silence, homme profond! que ton cœur se reploie;</div> -<div class="i0">Un mal aigu surprend moins qu'une vive joie.</div> -<div class="i0">De ton sein agité le prompt soulèvement</div> -<div class="i0">Troublerait ton maintien: reste sans mouvement.</div> -<div class="i2">De ton esprit calmé promène la lumière</div> -<div class="i0">Sur le tableau changeant qu'offre l'Europe entière:</div> -<div class="i0">Pèse ton gain immense, et ce que tu perdras,</div> -<div class="i0">Et débrouille du temps les futurs embarras.</div> -<div class="i0">Valois est dans tes fers: le sort qui le ravale,</div><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> -<div class="i0">De l'Autriche soumet l'éternelle rivale;</div> -<div class="i0">Et la France, long-temps sans monarque et sans or,</div> -<div class="i0">Ne peut plus de ton aigle interrompre l'essor.</div> -<div class="i0">Ton poids attirera la flottante Venise,</div> -<div class="i0">La mobile Italie, et le chef de l'Église.</div> -<div class="i0">Sforce, dont j'affectais de venger la maison,</div> -<div class="i0">Languira dans ta cour qui sera sa prison.</div> -<div class="i0">L'infidèle sujet, qui, rêvant son royaume,</div> -<div class="i0">De ta haute faveur a servi le fantôme,</div> -<div class="i0">Bourbon, déshonoré, dépouillé de ses droits,</div> -<div class="i0">Saura qu'on est puni quand on trahit ses rois.</div> -<div class="i0">Seule entre l'Italie, et l'Autriche, et la France,</div> -<div class="i0">L'Helvétie est en vain rebelle à ta puissance;</div> -<div class="i0">Et tes dons à ses yeux n'ayant que trop d'appas,</div> -<div class="i0">Ses villes te vendront son sang et leurs sénats.</div> -<div class="i0">Par le sombre Henri faiblement gouvernée,</div> -<div class="i0">Qu'importe l'Angleterre, en ses mers confinée!</div> -<div class="i0">Triomphe! Il est donc vrai, qu'arbitre souverain</div> -<div class="i0">Ton œil au loin parcourt un horizon serein!</div> -<div class="i0">Mais crains que ton orgueil, soudain portant ombrage,</div> -<div class="i0">Par ses folles vapeurs n'élève quelque orage,</div> -<div class="i0">Que les princes, jaloux de tes sceptres nombreux,</div> -<div class="i0">Loin de fléchir sous toi ne se liguent entre eux;</div> -<div class="i0">Et qu'envers ton captif une rigueur hautaine</div> -<div class="i0">N'éveille dans les cœurs la pitié de sa chaîne.</div> -<div class="i0">Qu'un souffle heureux du sort n'enfle pas ta fierté,</div> -<div class="i0">Et parais au-dessus de ta prospérité.</div> -<div class="i2">Que feras-tu du roi que le destin te livre?...</div> -<div class="i0">Ton sang bouillonne encor..... l'allégresse t'enivre.....</div> -<div class="i0">Tiens tes projets, tes vœux, tes ordres suspendus.</div><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> -<div class="i0">Laisse au temps démêler tes desirs confondus:</div> -<div class="i0">Laisse les intérêts pour tous les diadêmes</div> -<div class="i0">Signaler les partis, et se trahir eux-mêmes.</div> -<div class="i0">La joie ou la fureur, dont les sens sont ravis,</div> -<div class="i0">En leurs premiers transports donnent de faux avis.</div> -<div class="i0">Tel qu'au milieu des mers, sous des cieux sans étoiles,</div> -<div class="i0">Long-temps dans la tempête ayant ployé ses voiles,</div> -<div class="i0">Un nocher, pour les rendre à des vents assurés,</div> -<div class="i0">Attend que devant lui les airs soient épurés;</div> -<div class="i0">Ote à l'émotion en ton ame produite</div> -<div class="i0">Le dangereux pouvoir d'égarer ta conduite.</div> -</div></div> -<p class="character">TITIEN, <em>à soi-même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Son corps d'une statue a l'immobilité;</div> -<div class="i0">Mais un trouble dément sa froide gravité.</div> -<div class="i0">Je pourrai, sur ma toile imprimant ce visage,</div> -<div class="i0">Des contraintes des rois peindre une sombre image.</div> -<div class="i0">Charles-Quint ne sait pas qu'avec des yeux perçants</div> -<div class="i0">Notre art lit dans son cœur mieux que ses courtisans.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à la cour qui l'environne</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Votre empereur, Messieurs, reçoit une nouvelle</div> -<div class="i0">Qui pour nous à-la-fois est heureuse et cruelle.</div> -<div class="i0">L'illustre roi des lys, François, a succombé:</div> -<div class="i0">Même, ce fier vainqueur dans mes fers est tombé.</div> -<div class="i0">Proclamez nos succès en tout mon vaste empire;</div> -<div class="i0">Mais des transports du peuple arrêtez le délire.</div> -<div class="i0">Votre maître affligé ne saurait comme un bien</div> -<div class="i0">Regarder le malheur du plus grand chef chrétien.</div> -<div class="i0">Point de feux allumés ni de fêtes publiques.</div> -<div class="i2">Qu'on fasse ouvrir le temple; et, par de saints cantiques,</div> -<div class="i0">Rendons graces au Dieu, seul monarque éternel,</div><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> -<div class="i0">Qui nous signale à tous dans ce jour solennel</div> -<div class="i0">Que sa main, disposant de nos grandeurs suprêmes,</div> -<div class="i0">A son gré donne, enlève, et rend les diadêmes.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Il dit, rêvant ses coups sur son vaste échiquier,</div> -<div class="i0">Comme un joueur pensif, qui, l'œil sur son damier,</div> -<div class="i0">Calcule ses pions et les marches soudaines</div> -<div class="i0">Où se perdent les fous, et les rois, et les reines.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT CINQUIÈME</small>.</h2> -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHANT.</h3> -<hr class="small" /> -<p class="hang">Épouvante et révolte de la ville de <em>Paris</em> au bruit de la défaite -du roi. Dialogue de <em>Paris</em> et du <em>Parlement</em>. Soirée de la cour -transportée à <em>Lyon</em>. Assemblée des notables tenue en cette ville; -discours de la régente <em>Louise</em>, du président <em>de Selve</em>, et du -chancelier <em>Duprat</em>: édit somptuaire. Entretien d'un sage et -d'un courtisan aux environs du port de <em>Gênes</em>, et leur scène -avec un pauvre pêcheur.</p> -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE</p> -<hr class="smallpoem" /> -<h3>CHANT CINQUIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Madrid</span> a disparu: les spectateurs surpris</div> -<div class="i0">Aux bords d'une rivière aperçoivent Paris;</div> -<div class="i0">Paris, qui de Lutèce est l'éclatante fille:</div> -<div class="i0">Au crystal de la Seine elle se mire et brille.</div> -<div class="i0">Fières des ornements à son peuple si chers,</div> -<div class="i0">Le front coiffé de tours, de dômes, de clochers,</div> -<div class="i0">A grand bruit s'agitant, elle frappa la vue</div> -<div class="i0">Des démons infernaux dont elle est si connue.</div> -<div class="i0">Alors, nouvelle Hécate, au coin des carrefours,</div> -<div class="i0">Elle appelait ses fils, du centre et des faubourgs.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Enfants! cette nouvelle, ô ciel! est-elle vraie?</div> -<div class="i0">A-t-on vu le courrier? est-ce à tort qu'on m'effraie?</div> -<div class="i0">Notre armée est battue, et le roi même est pris....!</div> -<div class="i0">Ah! l'on répand cela pour exciter mes cris!</div> -<div class="i0">Sans cesse des braillards, que l'étranger soudoie,</div> -<div class="i0">Trompettes de malheur, viennent troubler ma joie.</div> -<div class="i0">Tous mes bons citadins, qu'on prend pour des badauds,</div> -<div class="i0">Devraient les faire taire et leur tourner le dos.</div> -<div class="i0">Viens-çà, toi! sers un peu d'exemple à la canaille.....</div><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> -<div class="i0">Que la main du bourreau l'étrille, le tenaille.....</div> -<div class="i0">La corde à ces coquins, et la roue, et le feu!</div> -<div class="i0">Ces bruits, où sont-ils nés? dans les antres du jeu,</div> -<div class="i0">Aux cabarets, du vice immondes habitacles,</div> -<div class="i0">Des oisifs et des sots dangereux réceptacles;</div> -<div class="i0">Là, l'esprit cuve un feu d'enivrante liqueur;</div> -<div class="i0">Là, des vieillards chagrins fermente encor le cœur:</div> -<div class="i0">Des états, en buvant, ils tirent l'horoscope;</div> -<div class="i0">Et la peur, qui toujours eut l'œil en microscope,</div> -<div class="i0">Autour d'elle voyant tous les objets grossis,</div> -<div class="i0">Des nains fait des géants à qui croit ses récits.</div> -<div class="i0">Non, je le gage, non, un écu contre quatre!</div> -<div class="i0">Marignan, ton héros n'a pu se faire battre;</div> -<div class="i0">Il reçut trop d'argent et de secours de moi:</div> -<div class="i0">Il doit être vainqueur; il l'est! Vive le Roi!</div> -<div class="i0">Vive le Roi!... comment? vous jurez sa défaite!</div> -<div class="i0">En tous lieux, dites-vous, ce bruit-là se répète,</div> -<div class="i0">Au milieu des salons! à la cour! au palais!</div> -<div class="i0">Lui, prisonnier! ce roi si fier, si grand!... Jamais.</div> -<div class="i0">Qui? lui! subir le joug du tyran de l'Autriche!</div> -<div class="i0">Écoutons ces tambours ... paix! lisons cette affiche.....</div> -<div class="i0">Dieu! que m'annonce-t-on?... Eh quoi! nos magistrats</div> -<div class="i0">Veulent qu'un tel revers ne me soulève pas!</div> -<div class="i0">Le roi captif!... ô rage!... eh! quelle folle envie</div> -<div class="i0">Avec tant de Français l'entraîna sous Pavie?</div> -<div class="i0">Ecervelé monarque!... ah! qu'il revienne encor</div> -<div class="i0">Me sucer tout mon sang, me manger tout mon or.....</div> -<div class="i0">Eh bien! quand vos impôts excitaient nos murmures,</div> -<div class="i0">D'échos de cabarets vous traitiez nos augures:</div> -<div class="i0">Nos cabarets, messieurs, sont pleins d'esprits très-nets,</div><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> -<div class="i0">Exercés à voir clair au fond des cabinets;</div> -<div class="i0">Et de vos conseillers les voix toujours fatales</div> -<div class="i0">Parlent moins vrai que moi sous les piliers des halles.</div> -<div class="i0">L'horreur, concitoyens, fait dresser vos cheveux...</div> -<div class="i0">Nos pères, nos époux, nos fils, et nos neveux,</div> -<div class="i0">Nos frères.... ils sont morts!... ah! l'ennemi s'avance...</div> -<div class="i0">La frontière est livrée, et nos murs sans défense.....</div> -<div class="i0">Quels seront nos appuis? des catins, des bourreaux,</div> -<div class="i0">Titrés de majestés et du nom de héros;</div> -<div class="i0">Un chancelier Duprat, dont l'industrie infâme</div> -<div class="i0">Nous vend à la régente, ambitieuse femme,</div> -<div class="i0">Qui croit à sa quenouille assujettir mes fils!</div> -<div class="i0">On sait ce que je peux, on sait ce que je fis</div> -<div class="i0">Sous l'époux insensé d'Isabeau de Bavière!</div> -<div class="i0">Au nez de plus d'un roi j'ai fermé ma barrière.</div> -<div class="i0">A bas donc les tyrans, la cour, l'autorité!</div> -<div class="i0">Aux armes! sauvons-nous! Vive la Liberté!</div> -<div class="i0">Pillons les arsenaux..... jetez par les fenêtres,</div> -<div class="i0">Décapitez, pendez, écartelez les traîtres.....</div> -<div class="i0">Où courez-vous par-là, vous tous, hommes armés?</div> -<div class="i0">Pourquoi ces cris, ces yeux de colère allumés!...</div> -<div class="i0">Vous réclamez Bourbon ... oui, ce vaillant transfuge</div> -<div class="i0">Victime de la brigue eut la haine pour juge.....</div> -<div class="i0">Bourbon nous défendrait contre la trahison...</div> -<div class="i0">Rappelons ce héros: Vive, vive Bourbon!</div> -<div class="i0">Mais quoi! de ce côté quelle autre foule crie?...</div> -<div class="i0">Bourbon à l'empereur a vendu la patrie.....</div> -<div class="i0">Qui trahit son pays n'est qu'un vil scélérat.....</div> -<div class="i0">Mais par qui remplacer la régente et Duprat?</div> -<div class="i0">Vendôme est né d'un sang le plus beau du royaume,</div><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> -<div class="i0">Brave, puissant ... d'accord: Vive à jamais Vendôme!</div> -<div class="i0">Suppôts de Charles-Quint, il vous fera frémir.</div> -<div class="i0">Ah! le jour fuit ... je cède au besoin de dormir...</div> -<div class="i0">Illuminez, veillez, patrouillez sans paresse,</div> -<div class="i0">Patrouillez en tous lieux, et patrouillez sans cesse.</div> -<div class="i0">Qui va là?... Dieu! quel bruit? c'est un coup de mousquet!</div> -<div class="i0">On enfonce une porte ... on a fait fuir le guet.....</div> -<div class="i0">Gardez ce pont ... j'entends noyer les sentinelles...</div> -<div class="i0">Au secours!... arrêtez ces hordes criminelles</div> -<div class="i0">Dont les cris de fureur et sur-tout les chansons</div> -<div class="i0">Epouvantent, la nuit, le seuil de nos maisons:</div> -<div class="i0">Les murs tremblent..... combien de barques reparues</div> -<div class="i0">Amènent de brigands, la terreur de mes rues!</div> -<div class="i0">Où vont, la torche en main, ces bandits vagabonds?...</div> -<div class="i0">Leur bacchanal nocturne éclaire vos balcons,</div> -<div class="i0">Drôlesses! couchez-vous..... Au mépris du scandale,</div> -<div class="i0">Quel desir de les voir à leurs yeux vous étale?</div> -<div class="i0">N'avez-vous rien de mieux à faire entre vos draps?...</div> -<div class="i0">Marchands, sages bourgeois, n'ouvrez, ne sortez pas:</div> -<div class="i0">Des filous sont mêlés parmi ces frénétiques;</div> -<div class="i0">Verrouillez vos logis et barrez vos boutiques....</div> -<div class="i0">On sonne le tocsin ... à qui suis-je? est-ce au roi?</div> -<div class="i0">A Bourbon? à Vendôme? à la régente? à quoi?</div> -<div class="i0">Plus de paix, ni de trève ... argus de la police,</div> -<div class="i0">Parlement, prévôt, maire, ah! main forte et justice!</div> -</div></div> -<hr class="tb" /> -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> - -PARIS, ET LE PARLEMENT.</h4> - -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Grande et sage cité, modérez ces clameurs.</div> -<div class="i0">Votre vieux Parlement vient mettre ordre aux rumeurs.</div> -<div class="i0">Sa voix procédera contre les forfaitures.</div> -<div class="i0">Mon chaperon doré, mes mortiers, mes fourrures,</div> -<div class="i0">Mon manteau, qu'a rougi la pourpre de nos rois,</div> -<div class="i0">Attestent que je veille aux archives des droits.</div> -<div class="i0">Exposez les griefs: Thémis tient la balance.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sauve, ô grand Parlement, tout mon peuple et la France!</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Soit: au nom du roi, donc...</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Parle au nom de la loi.</div> -<div class="i0">Un roi mis dans les fers ne règne plus sur moi.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Paix-là! n'êtes-vous plus Paris, sa bonne ville?</div> -<div class="i0">Vous pourrai-je sauver si vous n'êtes tranquille?</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non; je dois t'obéir.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Votre roi valeureux</div> -<div class="i0">Trahi par la fortune est assez malheureux:</div> -<div class="i0">N'ajoutez pas aux maux d'un prince qui vous aime.</div> -<div class="i0">Tel qu'un simple soldat il s'est battu lui-même.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oh, oui! c'est un lion que ce François-Premier:</div> -<div class="i0">Mon amour le plaindrait s'il n'était dépensier.</div><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> -<div class="i0">La chair, le vin, le sel, les tailles, les amendes....</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il faut de grands impôts quand les guerres sont grandes.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je ne l'accuse pas: son conseil l'a perdu.</div> -<div class="i0">Louise a fait le mal; que Duprat soit pendu.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La régente est du roi la mère respectable;</div> -<div class="i0">Duprat, son grand ministre, un homme redoutable:</div> -<div class="i0">A leur double pouvoir cesser d'être soumis</div> -<div class="i0">C'est ouvrir de vos mains la porte aux ennemis.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Craignez-vous de risquer l'argent de vos offices?</div> -<div class="i0">Car on taxa vos droits de tripler les épices,</div> -<div class="i0">Intègres opinants, de par la cour élus!</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Paix-là, paix! bonne ville!... On ne se vendra plus.</div> -<div class="i0">Vous plaiderez sans frais; nos arrêts seront justes.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Enregistrez donc bien vos promesses augustes.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, ce qu'on signe au greffe est au moins constaté.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Inscris donc, comme acquis, le droit illimité</div> -<div class="i0">Que délégue en tes mains, dans la grand'chambre ouverte,</div> -<div class="i0">Paris, très-bonne ville, et capitale experte.</div> -<div class="i0">Maintenant fais de moi tout ce que tu voudras:</div> -<div class="i0">Je jure confiance à mes purs magistrats.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Or, vous vous soumettrez à nos lois, sans murmures?</div><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i5">Que dans les bureaux, dans les manufactures</div> -<div class="i0">Rentrent donc ces commis et tous ces artisans,</div> -<div class="i0">Des affaires d'état en tumulte jasans.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pourquoi cela? chacun dissertait dans Athènes,</div> -<div class="i0">Et la place publique a fait des Démosthènes.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le décret est rendu: paix-là! plus de raisons.</div> -<div class="i0">Silence aux orateurs! qu'on les mène aux prisons.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est nous tyranniser qu'en agir de la sorte.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au retour de la nuit qu'on ferme chaque porte:</div> -<div class="i0">Qu'aux barrières le jour n'en ouvre plus que cinq.</div> -<div class="i0">Fouillez les voyageurs, agents de Charles-Quint.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh mais! c'est étouffer dans une étroite enceinte</div> -<div class="i0">Mes enfants consternés de tristesse et de crainte:</div> -<div class="i0">C'est gêner le commerce, entraver le plaisir:</div> -<div class="i0">Il me faut respirer, rire et boire à loisir.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On vous fera murer, si vous êtes mutine.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! de nos oppresseurs suivrais-tu la routine?</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bourgeois, montez la garde! et prenez l'ordre ici</div> -<div class="i0">Du président de Selve et de Montmorenci.</div><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mes bourgeois casaniers sont mauvais satellites;</div> -<div class="i0">Et, déja sur les dents, ronflent dans leurs guérites.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Soldez les régiments qui vont les remplacer.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quoi! paîrai-je toujours pour me faire rosser?</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Payez: au Parlement ne faites plus outrage;</div> -<div class="i0">La garnison est là.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Bon dieu! quel esclavage!</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Çà, versez désormais le trésor dans ma main.</div> -<div class="i4">(à soi-même.)</div> -<div class="i0">Suprême Parlement, te voilà souverain!</div> -<div class="i0">Fils du notariat, les rois ont fait ton lustre:</div> -<div class="i0">Accrois à leurs dépens ton privilége illustre;</div> -<div class="i0">Et convainc gravement le peuple sans savoir</div> -<div class="i0">Qu'en toi du triple état réside le pouvoir.</div> -<div class="i0">Opposons à Paris la cour et la régence:</div> -<div class="i0">Opposons à la cour la ville et sa vengeance:</div> -<div class="i0">Je resterai seul maître.</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ah! je vois tes projets.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PARLEMENT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tout est pour votre bien: paix, bonne ville, paix!</div> -</div></div> -<p class="character">PARIS, <em>à soi-même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Comme on me traite!... hélas! que n'ai-je pas à craindre!</div> -<div class="i0">Si je me plains sans cesse ai-je tort de me plaindre?</div><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> -<div class="i0">Quand je cède à mes rois, je me sens ruiner:</div> -<div class="i0">Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner?</div> -<div class="i0">Ceux que j'appelle à moi sont espions ou traîtres,</div> -<div class="i0">Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres.</div> -<div class="i0">L'hydre que je nourris, épouvante de tous,</div> -<div class="i0">S'apprivoise au premier qui caresse ses goûts:</div> -<div class="i0">On le soûle de vin, de lard, et de saucisses,</div> -<div class="i0">On l'attire béant à des feux d'artifices.</div> -<div class="i0">Je prévois leurs complots et n'y peux échapper,</div> -<div class="i0">Et passe ainsi pour folle, ou facile à duper.</div> -<div class="i0">Voilà, dans mes chagrins dont j'affecte de rire,</div> -<div class="i0">Ce qui soulève en moi mon levain de satire,</div> -<div class="i0">Et pourquoi je chansonne en de malins couplets</div> -<div class="i0">Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets.</div> -<div class="i2">Si l'on prêtait l'oreille à l'esprit qui m'éclaire,</div> -<div class="i0">On préviendrait ma haine et ma sourde colère.</div> -<div class="i0">Mais Dieu, sans doute, veut que mes cris irrités</div> -<div class="i0">Forcent par-fois mes chefs à de justes traités;</div> -<div class="i0">Et m'inspira souvent de bons accès de rage,</div> -<div class="i0">Pour secouer le joug qui m'accable et m'outrage.</div> -<div class="i2">Le Parlement bientôt, complice de mes torts,</div> -<div class="i0">S'appuyant de moi-même appuiera mes efforts;</div> -<div class="i0">Et la régente ou lui craignant leur propre chûte,</div> -<div class="i0">Quelque soulagement naîtra de cette lutte.</div> -<div class="i0">Ressort heureux du ciel! qui, faisant tout mouvoir,</div> -<div class="i0">Des corps entre eux ainsi balance le pouvoir,</div> -<div class="i0">Et sans qui monterait au comble de l'audace</div> -<div class="i0">L'aveuglement des chefs ou de la populace!</div> -<div class="i0">Je raisonne, et défends mon peu de liberté,</div> -<div class="i0">Comme le fit toujours chaque haute cité.</div><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> -<div class="i0">La vieille Babylone eut un babil extrême;</div> -<div class="i0">Memphis, Palmyre, Athêne ont babillé de même:</div> -<div class="i0">Leur esprit, accusé par leurs contemporains,</div> -<div class="i0">Leur a valu pourtant des honneurs souverains.</div> -<div class="i0">Ah! lorsque, sur ce bord, comme elles enterrée,</div> -<div class="i0">Le destin aura mis un terme à ma durée,</div> -<div class="i0">Puisse le philosophe, en cherchant mes débris,</div> -<div class="i0">Lire: «Tous les tyrans ont redouté Paris;</div> -<div class="i0">«Et les muses, les arts, la science hardie,</div> -<div class="i0">«L'avaient ceinte de gloire, et l'avaient aggrandie.»</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La scène se transporte, en variant d'acteurs,</div> -<div class="i0">Aux lieux où de Paris l'une des riches sœurs,</div> -<div class="i0">Lyon, s'enorgueillit de l'hymen de la Saône,</div> -<div class="i0">Que presse en mugissant l'azur des flancs du Rhône.</div> -<div class="i2">Le soir a réuni sous l'abri d'un palais,</div> -<div class="i0">Et la mère et la sœur du monarque français.</div> -<div class="i0">Tout se passe en silence et n'est que pantomimes.</div> -<div class="i0">Éminences sont là, près des Sérénissimes;</div> -<div class="i0">Et vingt nobles seigneurs y frappent les regards,</div> -<div class="i0">En singes transformés, quelques-uns en renards.</div> -<div class="i2">Le parterre jugeait, aux muscles de leurs faces,</div> -<div class="i0">Le jeu des sentiments sous le jeu des grimaces.</div> -<div class="i0">D'abord, une princesse avait-elle souri,</div> -<div class="i0">Bientôt le cercle singe avait doucement ri.</div> -<div class="i0">L'infortune d'un fils, l'esclavage d'un frère,</div> -<div class="i0">Avaient-ils contristé l'Altesse ou sœur, ou mère,</div> -<div class="i0">Soudain les longs museaux brunissaient de son deuil.</div> -<div class="i0">Les notables bourgeois, honorés d'un accueil,</div><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> -<div class="i0">Novices peu soumis à ces métamorphoses,</div> -<div class="i0">De leurs pudiques fronts sentant rougir les roses,</div> -<div class="i0">Restaient seuls étrangers à tous ces changements,</div> -<div class="i0">Et roulaient de leurs yeux les grands étonnements.</div> -<div class="i0">Les moins lourds s'efforçaient, en suant sous leurs linges,</div> -<div class="i0">D'être aussi des renards, et de singer les singes:</div> -<div class="i0">D'autres, d'un sang plus vif, changés en étourneaux,</div> -<div class="i0">Par le trouble aveuglés, heurtaient tous les panneaux.</div> -<div class="i2">La crainte cependant des publiques tempêtes</div> -<div class="i0">Amasse les soucis dans les augustes têtes:</div> -<div class="i0">Mais, des cartes en main, on joue; et le babil</div> -<div class="i0">Couvre un fond sérieux d'enjoûment puéril.</div> -<div class="i0">—Votre perle est du monde une des sept merveilles!</div> -<div class="i0">—L'admirable velours!—Les beaux pendants-d'oreilles!</div> -<div class="i0">Ce sont là les seuls mots qu'on se répète en chœur,</div> -<div class="i0">Tandis qu'en chuchottant on ouvre un peu son cœur.</div> -<div class="i2">La régente, ce soir, sous un air d'assurance,</div> -<div class="i0">Déguise du matin la longue défaillance:</div> -<div class="i0">Tandis que dans Lyon son corps paraît assis,</div> -<div class="i0">Son ame vers Madrid voyage avec son fils;</div> -<div class="i0">Louise a déja su le piége qui l'attire:</div> -<div class="i0">Sa fille Marguerite, éprouvant son martyre,</div> -<div class="i0">Sous un dehors distrait pense, non sans terreur,</div> -<div class="i0">Au soin d'aller ravir son frère à l'empereur.</div> -<div class="i0">Charles-Quint, se dit-on, n'est qu'un monstre effroyable;</div> -<div class="i0">Pour son ambassadeur on en est plus affable.</div> -<div class="i0">Duprat sait que l'état par sa faute est perdu,</div> -<div class="i0">Que la France et Paris veulent qu'il soit pendu;</div> -<div class="i0">Demain le parlement vient, l'accuse, et réclame:</div> -<div class="i0">Ministres, conseillers, tous ont la mort dans l'ame;</div><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> -<div class="i0">Et chacun d'eux pourtant ne s'en montre pas moins</div> -<div class="i0">Calme, silencieux, et vide de tous soins.</div> -<div class="i2">O noirs esprits d'enfer, du mensonge idolâtres,</div> -<div class="i0">Envoyez vos acteurs jouer sur nos théâtres!</div> -<div class="i0">Jamais, avec tant d'art, nul mime en ses portraits</div> -<div class="i0">N'a fait, par sa couleur et ses mobiles traits,</div> -<div class="i0">Mieux ressortir un masque, et parler le silence;</div> -<div class="i0">Et des rôles muets exprimé l'éloquence.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Le lendemain présente en auguste appareil</div> -<div class="i0">La cour au Parlement ouvrant son grand conseil.</div> -<div class="i2">Siéges, tabourets, bancs, parquet, hauteur, distance,</div> -<div class="i0">Sont au lieu qu'a fixé la grave Préséance,</div> -<div class="i0">Dont l'orgueil mesuré n'est pas plus la grandeur</div> -<div class="i0">Que le point-d'honneur faux n'est le sincère honneur.</div> -<div class="i0">Des degrés compassés le spectacle la touche.</div> -<div class="i0">Tel, en cérémonie, un maître de la bouche</div> -<div class="i0">Voit se ranger la table, et suivre à tous les plats</div> -<div class="i0">L'ordre immémorial prescrit aux estomacs:</div> -<div class="i0">Qu'on l'osât subvertir, la cuisine funeste</div> -<div class="i0">Ferait des aliments un chaos indigeste:</div> -<div class="i0">Ni chef, ni marmiton, ne saurait plus quels mets</div> -<div class="i0">Auraient droit les premiers d'arriver aux banquets:</div> -<div class="i0">Elle fait donc passer dans la foule introduite,</div> -<div class="i0">Les gros poissons d'abord, et le fretin ensuite.</div> -<div class="i2">La Préséance est vieille; et les dictons des Goths</div> -<div class="i0">Lui confirment toujours que les peuples sont sots:</div> -<div class="i0">J'en appelle aux plus grands, s'abuse-t-elle encore?</div> -<div class="i0">Et croit-on qu'en ce jour la bonne dame ignore</div> -<div class="i0">Qu'en Espagne Léva vieillit sous son drapeau,</div><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> -<div class="i0">Pour s'asseoir près des pairs sans ôter son chapeau?</div> -<div class="i0">O digne ambition de fous tels que nous sommes!</div> -<div class="i2">La Préséance classe avec soin tous les hommes;</div> -<div class="i0">Et prévient les procès pour les rangs mal gardés,</div> -<div class="i0">Pour les dais, les fauteuils par elle échafaudés.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Du Parlement, la nuit, de peur d'un choc sinistre,</div> -<div class="i0">Le premier-président vit le premier-ministre.</div> -<div class="i0">Ce qui dans le secret s'est déja dit sans fard,</div> -<div class="i0">Va devant le public se redire avec art;</div> -<div class="i0">Et, jouet de la scène, il n'aura plus nul doute</div> -<div class="i0">Que le Parlement gronde, et que la Cour l'écoute.</div> -<div class="i2">Les dames cependant, présentes aux débats,</div> -<div class="i0">Viennent des deux partis juger les avocats;</div> -<div class="i0">Et cette noble farce, amusement pour elles,</div> -<div class="i0">Les surcharge d'un poids de graves bagatelles.</div> -</div></div> - -<h4>LA RÉGENTE, LE PRÉSIDENT DE SELVE, -MARGUERITE, DUPRAT, COURTISANS, -ET TÉMOINS DES DEUX SEXES.</h4> - -<p class="character">LE PRÉSIDENT DE SELVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Organes d'équité, ministres de Thémis,</div> -<div class="i0">Par votre ordre suprême au pied du trône admis,</div> -<div class="i0">Notre seule présence est un signal propice</div> -<div class="i0">Du zèle que la cour montre pour la justice.</div> -<div class="i0">Comment craindrions-nous, mère auguste du roi,</div> -<div class="i0">D'élever nos accents pour appuyer la loi;</div> -<div class="i0">De déplorer ici les désordres sans nombre</div> -<div class="i0">Qu'un voile d'imposture a couverts de son ombre,</div><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> -<div class="i0">Et qu'à votre vertu dénonceraient assez</div> -<div class="i0">Les revers si nombreux dont nous sommes pressés?</div> -<div class="i0">Le plus grand des fléaux, sans doute, est l'hérésie,</div> -<div class="i0">Dont, malgré nos bûchers, s'accroît la frénésie:</div> -<div class="i0">Mais comment l'arrêter dans ses emportements</div> -<div class="i0">Si toujours sa fureur trouve des aliments?</div> -<div class="i0">Si les prêtres sans foi, se souillant par des crimes,</div> -<div class="i0">Prêtent à ses erreurs des armes légitimes?</div> -<div class="i0">Si l'amour scrupuleux d'un fatal concordat</div> -<div class="i0">Transporte au Vatican les tributs de l'état?</div> -<div class="i0">Si, du clergé français gênant l'indépendance,</div> -<div class="i0">De ses élections enchaînant la prudence,</div> -<div class="i0">A la brigue étrangère, aux présents corrupteurs,</div> -<div class="i0">Sont vendus les troupeaux, et le choix des pasteurs?</div> -<div class="i0">Vainement aux abus s'opposent nos entraves;</div> -<div class="i0">Toute digue est rompue, et les lois sont esclaves:</div> -<div class="i0">Leurs plus sages arrêts, au conseil évoqués,</div> -<div class="i0">N'atteignent point les grands par elles attaqués.</div> -<div class="i0">Des faibles dépouillés où seraient les refuges?</div> -<div class="i0">Leurs vils accusateurs sont proclamés leurs juges:</div> -<div class="i0">Et, ce que sans frémir on n'ose publier,</div> -<div class="i0">Leur arbitre est souvent leur futur héritier!</div> -<div class="i0">Ainsi, rendus jaloux de leurs biens qu'ils se volent,</div> -<div class="i0">L'un de l'autre ennemis, les citoyens s'immolent.</div> -<div class="i0">A des bourreaux gagés notre glaive est remis:</div> -<div class="i0">Les premiers tribunaux aux derniers sont soumis,</div> -<div class="i0">Et combattent en vain la foule mercenaire</div> -<div class="i0">Que la vénalité pousse en leur sanctuaire.</div> -<div class="i0">Ah! madame, empêchez que Thémis voie encor</div> -<div class="i0">Sa balance en nos mains pencher au poids de l'or.</div><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> -<div class="i0">Ah! qu'en deux factions ne soit plus séparée</div> -<div class="i0">Des justes magistrats la chambre révérée.</div> -<div class="i0">Proscrivez le trafic de nos dignes emplois:</div> -<div class="i0">Qu'on ne partage plus le domaine des rois.</div> -<div class="i0">Que d'avares flatteurs, trop comblés de largesses,</div> -<div class="i0">Aux sources de l'état rendent tant de richesses:</div> -<div class="i0">Qu'ils cessent d'engraisser leurs lâches favoris</div> -<div class="i0">Du fruit de tant d'impôts que le peuple a souscrits:</div> -<div class="i0">Ces trésors suffiront, sans de nouveaux subsides,</div> -<div class="i0">A racheter le roi de ses vainqueurs avides.</div> -<div class="i0">Les soldats, non payés, malheureux déserteurs,</div> -<div class="i0">N'iront plus, désolant les bons cultivateurs</div> -<div class="i0">Qu'écrasent à-la-fois la taille et le pillage,</div> -<div class="i0">Se nourrir en nos champs d'un affreux brigandage.</div> -<div class="i0">Non, non, si tant de chefs, qu'on ne surveillait pas,</div> -<div class="i0">N'eussent point dévoré l'aliment des soldats,</div> -<div class="i0">Notre roi n'eût point vu son armée appauvrie</div> -<div class="i0">L'abandonner captif loin de notre patrie!</div> -<div class="i0">Et cependant, hélas! quel âge désastreux</div> -<div class="i0">Foula jamais l'état de poids plus onéreux!</div> -<div class="i0">Comparez du trésor les antiques registres.....</div> -<div class="i0">Mais quoi? jettez plutôt les yeux sur ses ministres:</div> -<div class="i0">Quel fut leur héritage, et quels sont leurs grands biens!</div> -<div class="i0">A leur faste naissant qui prête des soutiens?</div> -<div class="i0">Est-ce que la pudeur, seule dot de leurs filles,</div> -<div class="i0">Fut l'attrait qui charma les plus hautes familles?</div> -<div class="i0">Non: mais le seul amour d'un superflu pompeux</div> -<div class="i0">Dégrade la noblesse alliée avec eux:</div> -<div class="i0">Ses titres et leur or font un coupable échange;</div> -<div class="i0">Et les besoins du luxe ont forcé ce mélange.</div><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> -<div class="i0">Ainsi tout se confond; et l'exemple des grands</div> -<div class="i0">D'un ruineux orgueil agite tous les rangs.</div> -<div class="i0">Réprimez-le, madame: et si notre influence</div> -<div class="i0">Donne à des yeux jaloux un peu de méfiance,</div> -<div class="i0">En dépit des pervers écartés ou punis,</div> -<div class="i0">Convoquez de l'état les trois ordres unis.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE, <em>bas à ses femmes</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Convoquer les états!... Ah! prétentions folles!</div> -</div></div> -<p class="character">UNE DES DAMES.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Leur remontrance est faite en très-belles paroles!</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE, <em>de même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tant que la politique aura le même cours,</div> -<div class="i0">Sur ce fonds-là sans peine on brodera toujours;</div> -<div class="i0">Et tant que les humains auront des cœurs, des langues,</div> -<div class="i0">Se suivront des faits vils, et de nobles harangues.</div> -<div class="i0">Admirez dans son coin l'impassibilité</div> -<div class="i0">De Duprat, dont leur voix blesse l'autorité.</div> -<div class="i0">Le sujet du débat naît de sa folle envie</div> -<div class="i0">De donner, à son choix, une grasse abbaye:</div> -<div class="i0">Les moines ont ligué messieurs du parlement,</div> -<div class="i0">Et ce grief les sert dans leur ressentiment.</div> -<div class="i0">On couvre tous ces riens de grands mots qu'on prononce.</div> -<div class="i0">Ma mère va parler.... écoutons sa réponse.</div> -</div></div> -<p class="character">LA RÉGENTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le plus sacré devoir des princes et des rois</div> -<div class="i0">Est de prêter l'oreille aux organes des lois;</div> -<div class="i0">Et je croirais trahir la puissance suprême</div> -<div class="i0">Que mon fils, en partant, ne remit qu'à moi-même,</div> -<div class="i0">Si je ne pesais pas vos avis importants,</div> -<div class="i0">Salutaire secours au malheur de nos temps.</div><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> -<div class="i0">Il est, j'en fais l'aveu, des abus innombrables:</div> -<div class="i0">Mais de tous à mes yeux les plus considérables</div> -<div class="i0">Naissent dans un royaume où les séditieux</div> -<div class="i0">Divisent le pouvoir en partis factieux.</div> -<div class="i0">Des ordres assemblés quelque appui qu'on attende,</div> -<div class="i0">Ils rendraient de nos lys l'adversité plus grande.</div> -<div class="i0">Le timon de l'empire est un fardeau pesant:</div> -<div class="i0">Mais dois-je le céder quand mon fils est absent;</div> -<div class="i0">Et déposant du roi le sceptre respectable</div> -<div class="i0">Vous livrer un trésor dont il me fit comptable?</div> -<div class="i0">Mon sexe et ma faiblesse ont excité l'effroi:</div> -<div class="i0">Je l'ai su: de vains bruits sont venus jusqu'à moi:</div> -<div class="i0">Mais ai-je témoigné la moindre négligence</div> -<div class="i0">Pour tous les intérêts liés à ma régence?</div> -<div class="i0">Le succès de mes soins n'en est-il pas le prix?</div> -<div class="i0">N'ai-je pas dans nos ports recueilli nos débris,</div> -<div class="i0">Depuis que votre roi, trahi des destinées,</div> -<div class="i0">A sous Pavie, hélas! vu ses mains enchaînées?</div> -<div class="i0">Que dis-je? triste mère! il m'eût été permis</div> -<div class="i0">De pleurer les malheurs où le sort l'a soumis:</div> -<div class="i0">Mais le péril de tous a suspendu mes larmes.</div> -<div class="i0">Nos voisins détrompés nous promettant leurs armes,</div> -<div class="i0">Henri de l'empereur détachant Albion,</div> -<div class="i0">Et de Rome avec moi la nouvelle union,</div> -<div class="i0">Tout vous atteste enfin que de ma vigilance</div> -<div class="i0">J'ai porté les effets au-delà de la France.</div> -<div class="i0">Quel effort tentiez-vous dans le commun danger?</div> -<div class="i0">Ce prince généreux qu'ici l'on voit siéger,</div> -<div class="i0">Vendôme, ce héros, à mes côtés fidèle,</div> -<div class="i0">Avait reçu de vous l'offre de la tutelle;</div><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> -<div class="i0">Et vous autorisiez vos nocturnes travaux</div> -<div class="i0">Du cri de tout le peuple accablé de fardeaux.</div> -<div class="i0">Le calme cependant des villes, des frontières,</div> -<div class="i0">Qu'a-t-il coûté de plus que de saintes prières?</div> -<div class="i0">Ah! cessez de vous plaindre: et, comme vos aïeux,</div> -<div class="i0">De l'enceinte des lois protecteurs studieux,</div> -<div class="i0">Vivez loin de la brigue à la cour si funeste.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE, <em>à ses femmes</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le chancelier se lève, et leur dira le reste.</div> -</div></div> -<p class="character">DUPRAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel spectacle à-la-fois touchant et solennel,</div> -<div class="i0">Qu'une régente, ouvrant un cœur si maternel</div> -<div class="i0">Aux plaintes des sujets que des lois trop muettes</div> -<div class="i0">Lui viennent exprimer les doctes interprètes!</div> -<div class="i0">Heureux si le passé, couvert d'un crêpe obscur,</div> -<div class="i0">Laissait en bien présent changer l'espoir futur.</div> -<div class="i0">Mais ce qu'on fit jadis règle ce qu'il faut faire.</div> -<div class="i0">Briser le concordat peut sembler salutaire:</div> -<div class="i0">Mais on doit respecter l'œuvre du souverain,</div> -<div class="i0">Et ménager en tout le pontife romain.</div> -<div class="i0">Des chefs du parlement on connaît la sagesse:</div> -<div class="i0">Louise d'Angoulême, équitable duchesse,</div> -<div class="i0">Du trafic de leur charge a plaint comme eux l'affront:</div> -<div class="i0">Mais au retour du roi tous ces maux finiront.</div> -<div class="i0">L'excès du faste exige un édit somptuaire:</div> -<div class="i0">La régente a prévu qu'il serait nécessaire:</div> -<div class="i0">J'en tiens là, sous le sceau, les utiles décrets:</div> -<div class="i0">Enregistrez; et tous concourons à la paix.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE, <em>à ses femmes</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De ce haut verbiage enfin me voilà quitte!</div><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> -<div class="i0">Et Paris de la cour recevra l'eau bénite.</div> -<div class="i0">Le premier-président qu'on nomme ambassadeur</div> -<div class="i0">De sa ligue à ce prix a refroidi l'ardeur:</div> -<div class="i0">Hier on l'a gagné: leur beau zèle est chimère.</div> -<div class="i0">Mesdames, au passage allons joindre ma mère.</div> -</div></div> -<p class="character">LA RÉGENTE, <em>à Marguerite</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! ma fille!... sortons, je me sens toute en feu...</div> -<div class="i0">Si d'avance un long bain ne m'eût calmée un peu,</div> -<div class="i0">Je n'aurais pu vraiment soutenir un tel rôle.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel charme dans votre air et dans votre parole!</div> -<div class="i0">Votre ton respirait la douce majesté.</div> -</div></div> -<p class="character">LA RÉGENTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je n'ai presque rien dit comme on me l'a dicté.</div> -</div></div> -<p class="character">DUPRAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Votre cœur vous poussait: de là, tant d'éloquence.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PRÉSIDENT DE SELVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au nom du parlement, j'ai parlé d'abondance.</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIER CONSEILLER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! comme un Démosthène.</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME CONSEILLER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ah! comme un Cicéron.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PRÉSIDENT DE SELVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Messieurs, épargnez-moi toute comparaison:</div> -<div class="i0">Ma modestie en souffre.... il suffit qu'on publie</div> -<div class="i0">Que la France est sauvée, et ma tâche remplie.</div> -</div></div> -<p class="character">UNE DAME D'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De leur péroraison qu'auront-ils obtenu?</div> -</div></div> -<p class="character">LA RÉGENTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Un édit contre un luxe au comble parvenu,</div><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> -<div class="i0">Une défense expresse aux femmes de la ville</div> -<div class="i0">De traîner à leur robe une queue inutile;</div> -<div class="i0">Ornement, dont le poids les doit embarrasser,</div> -<div class="i0">Attirail de princesse, et qu'il faut nous laisser.</div> -<div class="i0">Je prescris désormais que ni velours ni soie,</div> -<div class="i0">N'habille la roture et la fille de joie:</div> -<div class="i0">La laine et les couleurs sombres, tristes à l'œil,</div> -<div class="i0">Pour la prison du roi marqueront mieux le deuil;</div> -<div class="i0">Et par mon réglement il faut que les coquettes</div> -<div class="i0">Baissent leurs chaperons, leur huppe et leurs cornettes.</div> -</div></div> -<p class="character">LA DAME D'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sage Altesse! l'état ne se peut mieux régir!</div> -<div class="i0">Les dames de la cour, (c'était de quoi rougir,)</div> -<div class="i0">Sentaient, comme on le dit, les filles d'une lieue:</div> -<div class="i0">Mais seules maintenant nous prendrons une queue.</div> -<div class="i0">On nous distinguera de ces femmes de rien,</div> -<div class="i0">Qui.... fi! grâce au décret, enfin tout ira bien.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le conseil se sépare; et les diables de rire!</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Tout change; et vers les bords dont Gênes tient l'empire,</div> -<div class="i0">Est une humble cabane, au dos des Apennins,</div> -<div class="i0">Où serpente une route entre de vieux sapins.</div> -<div class="i0">Au nord, s'ouvrent des monts les sauvages entrées;</div> -<div class="i0">A l'orient, paraît sur les mers azurées</div> -<div class="i0">Le port lointain, séjour des vaisseaux voyageurs;</div> -<div class="i0">Au midi, sont épars quelques toits de pêcheurs,</div> -<div class="i0">Seuls hôtes indigents d'une arène étendue,</div> -<div class="i0">Devant qui l'onde immense, applanie à la vue,</div> -<div class="i0">Termine l'horizon, et borne l'occident</div><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> -<div class="i0">Où le soleil alors plongeait son disque ardent:</div> -<div class="i0">Sa pourpre qui reluit sur le gouffre bleuâtre</div> -<div class="i0">Des hauts sommets voisins rougit l'amphithéâtre:</div> -<div class="i0">Et là, sous de beaux cieux, le sage Agathémi</div> -<div class="i0">Guidait un passager, autrefois son ami.</div> -</div></div> - -<h4>AGATHÉMI, DAVE, UN PÊCHEUR.</h4> - -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pourquoi ce nom de Dave, et ce mince équipage?</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pour déguiser mon rang et mon secret message:</div> -<div class="i0">Je m'en vais de ma cour transmettre les rapports</div> -<div class="i0">Au noble André-Dorie, amiral dans ces ports.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vous volez donc toujours en oiseau diplomate?</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Et toi, toujours en paix, tu rêves en Socrate.</div> -<div class="i0">Je naquis agissant: trop heureux mon métier,</div> -<div class="i0">S'il m'acquiert la faveur du grand François-Premier.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De complaire à ses rois l'homme eut toujours l'envie:</div> -<div class="i0">L'amour de s'élever qui consume sa vie</div> -<div class="i0">Est sans cesse attisé par les regards jaloux</div> -<div class="i0">Qu'il porte sur les grands, non moins petits que nous:</div> -<div class="i0">Moi, jugeant la valeur sous les vaines surfaces,</div> -<div class="i0">Je mesure leur taille et non pas leurs échasses;</div> -<div class="i0">Et pour n'être ébloui ni des titres d'honneur,</div> -<div class="i0">Ni par l'éclat de l'or, ni par un faux bonheur,</div> -<div class="i0">J'ai toujours des humains regardé le visage;</div> -<div class="i0">Et mon seul maître est Dieu, qui règne d'âge en âge.</div><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je confesse avec vous qu'il est le roi des rois,</div> -<div class="i0">Si j'en juge au destin du malheureux Valois.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le bruit de son désastre a percé ma montagne.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Lannoy dans ce moment le conduit en Espagne.</div> -<div class="i0">Aux pieds de son vainqueur il se laisse attirer</div> -<div class="i0">Pour sortir de ses fers, que l'on va resserrer.</div> -<div class="i0">Si l'on m'eût écouté, certes, la Ligurie</div> -<div class="i0">Le garderait encor aux vœux de sa patrie.</div> -<div class="i0">Songeant à réparer ses crimes envers lui,</div> -<div class="i0">Bourbon fût devenu son invincible appui;</div> -<div class="i0">Et déja, de son prince achetant la clémence,</div> -<div class="i0">Il voulait à Milan rétablir sa puissance:</div> -<div class="i0">Pesquaire, qui dans Naple eût pu se couronner,</div> -<div class="i0">Mécontent de la cour, jaloux de dominer,</div> -<div class="i0">Oubliait de Bourbon les rivalités vaines,</div> -<div class="i0">Et du roi, leur espoir, tous deux brisaient les chaînes:</div> -<div class="i0">Quand Lannoy plus rusé, (peignez-vous leur fureur,)</div> -<div class="i0">Leur enlevant leur proie, a fui chez l'empereur.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! prince infortuné, que la brigue environne!</div> -<div class="i0">On se vend ta faveur, et même ta personne.</div> -<div class="i0">Qui croirait qu'un monarque ait ce honteux destin</div> -<div class="i0">De se voir disputé, ravi comme un butin?</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qu'entends-je sur les flots?</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Un pêcheur qui soupire.</div><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> -</div></div> -<p class="character">LE PÊCHEUR, <em>à soi-même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le souffle de la nuit veut que je me retire.</div> -<div class="i0">Ah! cessons d'amorcer tous nos vains hameçons,</div> -<div class="i0">Et levons mon filet, vide encor de poissons.</div> -<div class="i0">Les eaux grondent ... ployons ma voile misérable!</div> -<div class="i0">Je jette avec ennui mon ancre sur le sable;</div> -<div class="i0">Mes enfants chercheront, hélas! à mon retour,</div> -<div class="i0">Le produit de ma pêche, attendu chaque jour...</div> -<div class="i0">Perfide mer! avant que le soleil arrive</div> -<div class="i0">Je viens sonder ton lit et cotoyer ta rive;</div> -<div class="i0">Sur ton sein immobile et pur comme un miroir,</div> -<div class="i0">Je fixe mon esquif, mon œil et mon espoir:</div> -<div class="i0">Voici l'ombre; ton calme a trompé mon attente.</div> -<div class="i0">Eh bien! que cette nuit l'orage te tourmente,</div> -<div class="i0">Mer fatale aux pêcheurs, dangereuse aux nochers,</div> -<div class="i0">Plains-toi, rugis, aboie, hurle sous tes rochers,</div> -<div class="i0">Capricieuse, avare, infidèle, traîtresse..!</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ecoutez les clameurs qu'à la mer il adresse.</div> -<div class="i0">Le pauvre est sans raison quand il est courroucé.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'opulent roi Xerxès était-il plus sensé</div> -<div class="i0">Quand il fouetta l'Euxin à ses flottes rebelle?</div> -<div class="i0">L'homme est par-tout semblable et faible de cervelle.</div> -<div class="i0">Holà, pêcheur! ce soir tu grondes en tes dents.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PÊCHEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas! comment nourrir mes trois pauvres enfants?</div> -<div class="i0">Mes filets aujourd'hui n'ont fait nulle capture...</div><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> -<div class="i0">J'ai bien maudit la mer depuis mon aventure.</div> -<div class="i0">En songe, l'autre nuit, Jésus vint, brillant d'or,</div> -<div class="i0">M'avertir que sur l'eau flottait un grand trésor.</div> -<div class="i0">Je cours, et du matin je devance l'étoile;</div> -<div class="i0">Rien sur l'eau, rien au bord: mais, auprès de leur voile</div> -<div class="i0">Etaient deux compagnons dans leur barque assoupis:</div> -<div class="i0">Ils s'éveillent; du ciel je leur conte l'avis.</div> -<div class="i0">«Voguons, me dirent-ils, nous aurons chance heureuse.»</div> -<div class="i0">Notre pêche bientôt fut si miraculeuse,</div> -<div class="i0">Qu'ayant fait de poissons un troupeau prisonnier</div> -<div class="i0">Nous nommions le plus gros notre François-premier.</div> -<div class="i0">Vous riez!... il était beau, doré, grand de taille,</div> -<div class="i0">C'était un roi des flots, tout cuirassé d'écaille.</div> -<div class="i0">Nous bénissions le sort, contents de l'avoir pris:</div> -<div class="i0">Avec moi l'un des deux en disputait le prix;</div> -<div class="i0">Il me suit chez le juge; et, pour clorre l'affaire,</div> -<div class="i0">L'autre, qui le gardait, nous l'enlève en corsaire.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Seigneur, qu'en dites-vous? c'est ainsi qu'un grand roi</div> -<div class="i0">A Pesquaire, à Bourbon, fut ravi par Lannoy.</div> -<div class="i0">Les petits et les grands ont les mêmes querelles:</div> -<div class="i0">Tous ont l'amour du gain, et des ruses cruelles.</div> -<div class="i4">(Au pêcheur.)</div> -<div class="i0">Tiens, prends ce peu d'argent, bonhomme.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PÊCHEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Grand merci!</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'entendez-vous qui siffle et marche sans souci?</div> -<div class="i0">Au moins dans son état peu de chose console.</div><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La paix de la chaumière est une triste idole.</div> -<div class="i0">Je ne vis qu'à la cour.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Moi, je respire aux champs.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'escorte les seigneurs.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">J'évite les méchants.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'apprends l'art de régner.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Moi, l'industrie agreste.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je vois des lambris d'or.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Et moi, l'azur céleste.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai de pompeux banquets.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Moi, de prompts appétits.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai la faveur des grands.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">J'ai l'amour des petits.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'éblouis par mon faste, et soumets Vénus même.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Moi, quand on m'aime un peu, c'est pour moi seul qu'on m'aime.</div><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je marche décoré.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Moi, sans vain appareil.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je vois lever le roi.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Moi, lever le soleil.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mes pieds foulent la pourpre.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Et les miens, la verdure.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je parle aux souverains.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">J'écoute la nature.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'entends les bruits publics; j'admire les héros.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'entends murmurer l'onde, et vois s'enfler les flots.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu t'endors sans honneur au sein de la paresse.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je veille à conserver une libre sagesse.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dédaignes-tu la gloire où je suis parvenu?</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui de nous, dans mille ans, sera le plus connu?</div><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu n'es jaloux de rien!... comment es-tu si sage?</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">En regardant toujours les hommes au visage.</div> -</div></div> -<p class="character">DAVE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Adieu! je m'en vais lire au front des souverains.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Adieu! moi, je vais lire au front des cieux sereins.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT SIXIÈME</small>.</h2> - -<hr class="chap" /> -<h3>SOMMAIRE DU SIXIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">Dialogue de l'<em>Honneur</em> et de la <em>Politique</em>. Soulèvement du parterre -des démons dans la salle infernale. Entretien de <em>François-Premier</em> -et du <em>Chagrin</em>. Visite de <em>Charles-Quint</em> au lit du roi de -France. Guérison de ce prince. Dialogue de la <em>Nuit</em> et du -<em>Lendemain</em>.</p> - -<hr class="chap" /> -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT SIXIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Tolède</span> et son château dominent un rocher</div> -<div class="i0">En des bois où long-temps l'Espagne vit cacher</div> -<div class="i0">Des vierges, tendres fleurs, tribut offert au Maure,</div> -<div class="i0">Tel qu'en payait la Crète au fatal Minotaure.</div> -<div class="i0">C'est là que Charles-Quint s'est venu retirer:</div> -<div class="i0">Il préside un conseil. L'Honneur y veut entrer;</div> -<div class="i0">La sombre Politique, en Cerbère, à la porte</div> -<div class="i0">Se présente, et retient le zèle qui l'emporte.</div> -</div></div> - -<h4>L'HONNEUR, ET LA POLITIQUE.</h4> - -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui de mon cabinet ose heurter le seuil?</div> -<div class="i0">Ah! c'est toi, vieil Honneur.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Je te demande accueil;</div> -<div class="i0">Et veux à l'empereur, parlant sous tes auspices,</div> -<div class="i0">Donner quelques avis généreux et propices.</div><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est prétendre beaucoup: les avis généreux</div> -<div class="i0">Jamais pour qui les suit n'ont des effets heureux.</div> -<div class="i0">Ma prudence a pour lui de plus sûres maximes</div> -<div class="i0">Que tes élans de cœur et tes vœux magnanimes.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O Politique! ô toi, dont l'esprit assuré</div> -<div class="i0">Marche dans l'univers d'un pas si mesuré,</div> -<div class="i0">Est-ce à toi de tomber dans cette erreur fatale?</div> -<div class="i0">Ah! sois mon alliée et non pas ma rivale.</div> -<div class="i0">Tu sais que des humains notre seule union</div> -<div class="i0">Fit long-temps admirer la noble ambition:</div> -<div class="i0">La gloire est l'heureux fruit de notre hymen illustre;</div> -<div class="i0">L'antique droit des gens en reçut tout son lustre:</div> -<div class="i0">Sans moi, la vile intrigue abaisse ta grandeur,</div> -<div class="i0">Sans toi, mon feu s'exhale en impuissante ardeur.</div> -<div class="i0">Marchons par-tout ensemble ainsi qu'aux premiers âges,</div> -<div class="i0">Beaux temps, où nous guidions ces chefs, ces rois si sages,</div> -<div class="i0">Qui, dignes fondateurs, qui, rivaux des Cyrus,</div> -<div class="i0">Virent par l'équité leurs empires accrus!</div> -<div class="i0">Sont-ils donc arrivés par des routes obliques</div> -<div class="i0">Jusqu'au plus haut sommet des grandeurs héroïques?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Laisse tout ce phébus à l'art des romanciers!</div> -<div class="i0">Les poëtes, charmés des demi-dieux guerriers,</div> -<div class="i0">Leur prêtent comme toi des traits imaginaires:</div> -<div class="i0">Moi, j'ai touché le tuf, et vu net aux affaires.</div> -<div class="i2">Ces héros, qui du monde ont conquis le tribut,</div> -<div class="i0">Sans choisir leur sentier allaient droit à leur but.</div> -<div class="i0">De tous leurs ennemis ravir les héritages,</div><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> -<div class="i0">De leur soumission retirer des ôtages,</div> -<div class="i0">Fouler le plus puissant une fois abattu,</div> -<div class="i0">Ce fut là leur étude et leur noble vertu.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oublierais-tu l'éclat dont Alexandre brille;</div> -<div class="i0">Comment de Darius il traita la famille?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il fut fier d'honorer un roi qui n'était plus,</div> -<div class="i0">Et d'usurper son trône, en châtiant Bessus.</div> -<div class="i0">Pour l'ennemi qui meurt, ne sied-il pas de feindre</div> -<div class="i0">Un généreux penchant dont on n'a rien à craindre?</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Faut-il qu'un autre exemple éclaire ton erreur?</div> -<div class="i0">François est prisonnier de ton fier empereur:</div> -<div class="i0">Sans rançon à son trône il est beau de le rendre.</div> -<div class="i0">Que ce nouveau Porus trouve un autre Alexandre;</div> -<div class="i0">Et pour en enchaîner l'inviolable foi,</div> -<div class="i0">Disons à Charles-Quint de le traiter en roi.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ne cite point Porus, faible roi tributaire,</div> -<div class="i0">Des biens qu'on lui rendit alors dépositaire,</div> -<div class="i0">Dont la fidélité régna pour le vainqueur,</div> -<div class="i0">Qui le fit son sujet en conquérant son cœur.</div> -<div class="i0">François dans l'occident est un roi formidable,</div> -<div class="i0">De Charles-Quint émule et rival implacable,</div> -<div class="i0">Et qui, de ses liens une fois échappé,</div> -<div class="i0">Se vengera du coup dont le sort l'a frappé.</div> -<div class="i0">Mon aigle, dont la serre arrêta cette proie,</div> -<div class="i0">S'il lui permet de vivre, et jamais la renvoie,</div><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> -<div class="i0">Doit, prévenant sa rage et son essor futur,</div> -<div class="i0">Sucer en la plumant tout son sang le plus pur.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Du malheur de Valois qu'espère ta furie?</div> -<div class="i0">Les états de Milan, de Naple, et de l'Ombrie,</div> -<div class="i0">Ses domaines rendus au rebelle Bourbon,</div> -<div class="i0">Sont les biens dont à Charle il promet l'abandon:</div> -<div class="i0">Sa mère jure encore, à l'aide de la France,</div> -<div class="i0">De lui soumettre Rome, et Venise, et Florence.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Digne traité des rois! dépouillés aujourd'hui,</div> -<div class="i0">Et prodigues vendeurs des domaines d'autrui!</div> -<div class="i0">Charles-Quint prise peu les chimères des princes:</div> -<div class="i0">Il veut de son captif l'argent et les provinces.</div> -<div class="i0">Si tes beaux sentiments ont cru le dominer,</div> -<div class="i0">Vieil Honneur, d'où tu viens, tu peux t'en retourner.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Arrête... il m'entendra: si l'intérêt l'anime,</div> -<div class="i0">Eh bien! de l'univers il doit briguer l'estime,</div> -<div class="i0">Et ne pas, sous ses pieds écrasant le malheur,</div> -<div class="i0">Des princes indignés irriter la valeur.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tous les princes muets dans l'Europe étonnée,</div> -<div class="i0">Du plus puissant d'entre eux voyant la destinée,</div> -<div class="i0">Tremblant d'un sort pareil, et tristement soumis,</div> -<div class="i0">N'oseront du vaincu s'avouer les amis.</div> -<div class="i0">La pitié dans les cours n'a que peu d'influence:</div> -<div class="i0">L'estime à qui peut tout est de mince importance:</div> -<div class="i0">Que Charles-Quint haï soit craint des potentats;</div><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> -<div class="i0">Il suffit de ce point pour régir les états.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'événement confond ce dangereux systême:</div> -<div class="i0">A ses yeux, au mépris de son ordre suprême,</div> -<div class="i0">Les grands, à son captif témoignant leur pitié,</div> -<div class="i0">Condamnent de leur chef la dure inimitié.</div> -<div class="i0">Sa cour plus généreuse, et noblement rebelle,</div> -<div class="i0">A François qu'elle plaint forme une cour nouvelle.</div> -<div class="i0">Sa sœur même, sa sœur, l'illustre Éléonor,</div> -<div class="i0">A ses adversités plus attendrie encor,</div> -<div class="i0">Sans rougir qu'à son lit tes soins l'aient destinée,</div> -<div class="i0">Sourit à son amour qui parle d'hyménée:</div> -<div class="i0">Les bras de la beauté sont ses tendres appuis:</div> -<div class="i0">Les plaisirs sont ligués pour tromper ses ennuis:</div> -<div class="i0">Et le respect touchant que son courage inspire,</div> -<div class="i0">Relevant son malheur, exerce un tel empire</div> -<div class="i0">Que, chez son ennemi ce monarque enchaîné</div> -<div class="i0">De ses propres sujets paraît environné;</div> -<div class="i0">Et l'Espagne, admirant sa fierté magnanime,</div> -<div class="i0">Semble même braver son vainqueur qui l'opprime.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! ne t'abuse pas: les danses et l'amour,</div> -<div class="i0">Ministres du vainqueur, s'empressant tour-à-tour</div> -<div class="i0">A consoler Valois, à calmer sa furie,</div> -<div class="i0">Tendent un piège adroit à sa galanterie:</div> -<div class="i0">Ainsi de ses secrets se rendant possesseur,</div> -<div class="i0">Charles-Quint le séduit par les yeux de sa sœur.</div> -<div class="i0">Les femmes, déités des Français idolâtres,</div> -<div class="i0">A ses graves desseins prêtent leurs jeux folâtres;</div> -<div class="i0">En flattant son captif découvrent ses penchants,</div><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> -<div class="i0">Amollissent son cœur à leurs discours touchants;</div> -<div class="i0">Et l'indiscrétion, prix de leur sacrifices,</div> -<div class="i0">Est le fruit espéré de ces doux artifices.</div> -<div class="i0">L'hymen, ce dieu si saint, n'obéit qu'à ma voix;</div> -<div class="i0">Et chez les grands lui-même esclave de mon choix,</div> -<div class="i0">Rapprochant les états par les nœuds des familles,</div> -<div class="i0">Donne à mon gré son joug aux plus illustres filles:</div> -<div class="i0">Il va d'Eléonor, si je le trouve bon,</div> -<div class="i0">Vendre à François la couche engagée à Bourbon.</div> -<div class="i0">Ainsi je pèse tout: Charles-Quint, mon élève,</div> -<div class="i0">Ne règle rien sans moi, guerre, ni paix, ni trève;</div> -<div class="i0">Et des plus vains plaisirs calculant les écarts,</div> -<div class="i0">Ne marche dirigé que par mes froids regards.</div> -<div class="i0">Je l'avertirai donc que, loin d'être domptée,</div> -<div class="i0">Chaque jour de Valois l'âme plus irritée,</div> -<div class="i0">Se confiant aux soins de nos séductions,</div> -<div class="i0">En rehausse l'espoir de ses présomptions.</div> -<div class="i0">Où la douceur échoue il faut la violence.</div> -<div class="i0">J'ai proscrit de sa cour la vaine complaisance,</div> -<div class="i0">Et, pour le surmonter, je le livre au Chagrin.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il bravera ses traits; je l'ai couvert d'airain:</div> -<div class="i0">Mais dût-il être en bute aux plus vives atteintes,</div> -<div class="i0">Je l'ai mis au-dessus des douleurs et des craintes.</div> -<div class="i0">Où tendent tes rigueurs? crois-tu que ses sujets,</div> -<div class="i0">S'il vendait leur patrie, obéiraient en paix,</div> -<div class="i0">Et que le noble orgueil dont j'anime la France</div> -<div class="i0">Pourrait à Charles-Quint jurer obéissance?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh oui! tous les humains sont lâches, ou pervers:</div><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> -<div class="i0">L'avarice et la peur maîtrisent l'univers.</div> -<div class="i0">L'argent de l'empereur décorant ses esclaves,</div> -<div class="i0">Subjuguerait le peuple et ses chefs les plus braves;</div> -<div class="i0">Et des vrais courageux les affronts ou la mort</div> -<div class="i0">A leurs imitateurs feraient craindre leur sort.</div> -<div class="i0">Quand les ministres vils de ses rigueurs extrêmes</div> -<div class="i0">Souleveraient la haine, il les tuerait eux-mêmes;</div> -<div class="i0">Et les peuples alors, vengés de leurs bourreaux,</div> -<div class="i0">Béniraient Charles-Quint sur l'autel des héros.</div> -<div class="i0">Qui lui résisterait? des oisifs imbécilles,</div> -<div class="i0">Des justes, offensés de ces respects serviles,</div> -<div class="i0">Prophètes de malheur dont on ne fait nul cas,</div> -<div class="i0">Cœurs sans ambition, esprits grossiers, ou bas.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! tais-toi, décrépite! avec plus de noblesse</div> -<div class="i0">Parle de ces mortels si chers à ta jeunesse.</div> -<div class="i0">Apprends que leur dédain pour ta subtilité,</div> -<div class="i0">Vertu qu'on traite en eux d'opiniâtreté,</div> -<div class="i0">Est une forte égide, abri que leur droiture</div> -<div class="i0">Oppose aux mouvements de ta souple imposture.</div> -<div class="i0">Tel dont la probité, sous le toit paternel,</div> -<div class="i0">N'a pour sobre aliment que le pain et le sel,</div> -<div class="i0">Cache sous les dehors dont une cour se raille</div> -<div class="i0">Un bon sens, qui confond l'opulente canaille,</div> -<div class="i0">Dès que le sort, aux grands le montrant tel qu'il est,</div> -<div class="i0">Fait voir qu'il s'est roidi pour n'être pas valet.</div> -<div class="i0">Tu révérais jadis les citoyens austères</div> -<div class="i0">Qui savaient conquérir et labourer leurs terres.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">D'où viens-tu me sonner ces propos rebattus</div><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> -<div class="i0">Sur le ton d'Aristide et de Cincinnatus?</div> -<div class="i0">Triste Honneur! D'autres temps veulent d'autres coutumes;</div> -<div class="i0">Les vertus sont de mode ainsi que les costumes.</div> -<div class="i0">Aux allures du siècle il faut s'accoutumer;</div> -<div class="i0">Et le Goth en Romain ne peut se transformer.</div> -<div class="i0">Ton antique héroïsme est aujourd'hui burlesque:</div> -<div class="i0">Qu'a-t-il fait de François? un preux chevaleresque,</div> -<div class="i0">Honteux de reculer, fondant sans savoir où,</div> -<div class="i0">Qui sur un rude écueil se heurtant comme un fou,</div> -<div class="i0">Contre un rival prudent suit l'orgueil qui le guide,</div> -<div class="i0">Et de ta fausse gloire est la dupe candide.</div> -<div class="i0">Moins en butte aux hasards, Charles-Quint que j'instruis,</div> -<div class="i0">De mon adresse heureuse a recueilli les fruits;</div> -<div class="i0">Dans toutes les cités il souffle des querelles,</div> -<div class="i0">Pour entrer dans leurs murs, arbitre élu par elles:</div> -<div class="i0">Envahisseur rapide, actif avec lenteur,</div> -<div class="i0">Il ne prend de Thémis qu'un masque protecteur:</div> -<div class="i0">Cruel, peu scrupuleux aux traités qu'il proclame,</div> -<div class="i0">Il sait trahir la foi que de tous il réclame:</div> -<div class="i0">Le talent de corrompre est son recours secret;</div> -<div class="i0">Et son amitié tourne au vent de l'intérêt.</div> -<div class="i0">Si mon art est d'agir par la force et la ruse,</div> -<div class="i0">C'est donc l'art d'opprimer, de tromper; il en use:</div> -<div class="i0">Et par lui, tu le vois, cet empereur fameux</div> -<div class="i0">Au trône des Césars s'est aggrandi comme eux.</div> -<div class="i0">Réussir est ma loi.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Magicienne usée,</div> -<div class="i0">Ah! ce siècle de fer t'a métamorphosée!</div> -<div class="i0">L'onzième des Louis, qui, né sombre tyran,</div><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> -<div class="i0">Égalait en noirceur l'idole de Séjan,</div> -<div class="i0">Le pontife Alexandre, infection des temples,</div> -<div class="i0">Sont donc tes favoris, tes sublimes exemples!</div> -<div class="i0">Qui t'a changée ainsi, ton fils, Machiavel,</div> -<div class="i0">Qui du noir Borgia fait un prince immortel?</div> -<div class="i0">Compare aux nobles chefs de la Grèce et de Rome</div> -<div class="i0">Le modèle ignoré que son livre te nomme;</div> -<div class="i0">C'est un brigand qu'il raille; où, s'il put l'admirer,</div> -<div class="i0">Par là son court esprit se laisse mesurer:</div> -<div class="i0">Juge si des mortels vraiment grands dans l'histoire,</div> -<div class="i0">L'affreux Valentinois atteindra la mémoire.</div> -<div class="i2">On hait du crime heureux la sombre profondeur,</div> -<div class="i0">Et l'on pleure un martyr revêtu de splendeur.</div> -<div class="i0">Au seul bruit des succès si la gloire était due,</div> -<div class="i0">Socrate avec orgueil eût-il bu la ciguë?</div> -<div class="i0">Régulus et Caton, libres de fuir leur sort,</div> -<div class="i0">Auraient-ils accompli leur serment à la mort?</div> -<div class="i0">Que dis-je? l'Homme-Dieu, modèle inimitable,</div> -<div class="i0">Aurait-il cru pour lui la croix inévitable,</div> -<div class="i0">Et présenté son front, d'épines couronné,</div> -<div class="i0">Aux bourreaux de Pilate, oppresseur consterné?</div> -<div class="i0">Son supplice est sa gloire, et le monde l'adore.</div> -<div class="i0">Mais j'ai de quoi te vaincre et t'étonner encore,</div> -<div class="i0">Par les prospérités de ces fortunés rois,</div> -<div class="i0">Alphonse, Charlemagne, Alfred, auteurs des lois,</div> -<div class="i0">Qui surent employer la guerre et l'industrie</div> -<div class="i0">A la seule grandeur utile à leur patrie.</div> -<div class="i2">Si j'ai terni l'éclat du vainqueur de Caton,</div> -<div class="i0">De ton nouveau César je souillerai le nom:</div> -<div class="i0">Qu'il soit, tel que le veut ton écrivain si sage,</div><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> -<div class="i0">Du lion, du renard, un difforme assemblage;</div> -<div class="i0">Les routes dont il prend le fil embarrassé</div> -<div class="i0">Le mèneront enfin à périr insensé:</div> -<div class="i0">Et moi, qui, dans l'esprit laissant mes nobles marques,</div> -<div class="i0">Rends Guesclin et Bayard égaux aux grands monarques,</div> -<div class="i0">Je veux dans l'avenir qu'il trouve pour vainqueur</div> -<div class="i0">Mon loyal roi des lys, qui ne suit que son cœur;</div> -<div class="i0">Et témoigner par-là que ma seule prouesse</div> -<div class="i0">T'enlève tout le gain de ta scélératesse.</div> -<div class="i0">Adieu, fourbe!</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à soi-même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Endurons ces outrageants éclats:</div> -<div class="i0">Je punis qui m'offense; et ne m'irrite pas.</div> -<div class="i0">Rentrons dans le conseil d'où mon crédit l'évince;</div> -<div class="i0">Mais j'y redoute Osma, confesseur de mon prince:</div> -<div class="i0">Son zèle véhément a pour autorité</div> -<div class="i0">La parole du Christ et de la charité...</div> -<div class="i0">Étouffons avec soin la ferveur qui l'anime.</div> -<div class="i0">Le juste, prêchant seul, de tous est la victime:</div> -<div class="i0">Sa voie crie au désert dans les lieux où je suis;</div> -<div class="i0">Ou bien, j'ai pour vengeurs les poisons et les nuits.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">A ces mots, des enfers le prince despotique.</div> -<div class="i0">Las d'entendre avilir l'auguste Politique,</div> -<div class="i0">Et rabaisser son art, qui lui semble infini,</div> -<div class="i0">Au métier que la corde et la roue ont puni,</div> -<div class="i0">Ému, mais comprimé par sa dignité grave,</div> -<div class="i0">Soulève du sourcil une cabale esclave.</div> -<div class="i2">Aussitôt se dressant, mille serpents obscurs</div><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> -<div class="i0">Sifflent les derniers vers qui lui paraissaient durs.</div> -<div class="i0">Ce bruit est le signal d'une prompte tempête.</div> -<div class="i0">Un parti veut ici que le drame s'arrête;</div> -<div class="i0">Un autre veut qu'il marche; et tous les spectateurs</div> -<div class="i0">D'une scène imprévue eux-mêmes sont acteurs.</div> -<div class="i2">L'hydre de la critique, à vaincre difficile,</div> -<div class="i0">Crie, A bas! mauvais goût! plat sujet! méchant style!</div> -<div class="i0">A la pièce, à l'auteur prodiguant mille affronts,</div> -<div class="i0">Allongeant mille mains, mille cols, mille fronts,</div> -<div class="i0">Elle appelle à son aide une séche harpie,</div> -<div class="i0">La Grammaire, toujours dans un coin accroupie,</div> -<div class="i0">Qui, des mots épluchés digérant mal le sens,</div> -<div class="i0">Revomit sa syntaxe, et lutte sur les bancs.</div> -<div class="i0">Des démons, barbouillés d'encre de son école,</div> -<div class="i0">Tirant à l'alambic les termes qu'elle isole,</div> -<div class="i0">Et déplaçant les mots de leur figure exclus,</div> -<div class="i0">Jugent ainsi des vers, qui dès-lors n'en sont plus.</div> -<div class="i0">Si l'accord de deux mots qu'allia le génie,</div> -<div class="i0">D'une expression neuve enfante l'harmonie,</div> -<div class="i0">De cet hymen fécond leur pudeur s'alarmant</div> -<div class="i0">En trouve monstrueux le vif accouplement.</div> -<div class="i0">Le cours rapide et clair des ellipses nouvelles,</div> -<div class="i0">A la pensée en vain semble prêter des ailes;</div> -<div class="i0">Mille aveugles esprits, vengeant leur cécité,</div> -<div class="i0">En niaient le vol prompt et la lucidité.</div> -<div class="i0">Un diable, à l'œil de porc, à la gueule de dogue,</div> -<div class="i0">Bondissait en hurlant: «Barbare! néologue!</div> -<div class="i0">«Qui, frondant le bon goût, s'efforce d'allier</div> -<div class="i0">«Le simple au figuré, le noble au familier,</div> -<div class="i0">«Qui mêle chaque genre, et la fable, et l'histoire!</div><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> -<div class="i0">«Des lettres ici-bas il va perdre la gloire!</div> -<div class="i0">«Mais c'est peu: quel scandale! il prétend attaquer</div> -<div class="i0">«La Politique même, et la veut démasquer!</div> -<div class="i0">«Elle qui nous gouverne, et dont le ministère</div> -<div class="i0">«Couronna plus d'un diable en régnant sur la terre,</div> -<div class="i0">«Fit les cœurs des tyrans ou nous nous renfermons,</div> -<div class="i0">«Et qui, sous la tiare a béni des démons!</div> -<div class="i0">«L'auteur, amant du vrai, s'appelle Mimopeste.</div> -<div class="i0">«Je dénonce aux enfers un esprit si funeste,</div> -<div class="i0">«Qui, s'il offrait son drame aux regards des humains,</div> -<div class="i0">«Ruinerait notre art chez tous les souverains;</div> -<div class="i0">«Et qui, rendant bientôt les princes philosophes...»</div> -<div class="i0">Il disait; lorsqu'un flot d'amères apostrophes</div> -<div class="i0">Tout-à-coup assaillit l'orateur indiscret</div> -<div class="i0">Du débat littéraire éventant le secret.</div> -<div class="i2">Un autre diable accourt, érudit, sec, et blême,</div> -<div class="i0">Des langues de Babel sachant à fond le thême.</div> -<div class="i0">C'est lui de qui le fouet, chez nos rhéteurs ardents,</div> -<div class="i0">Imprime son latin sur le cu des pédants:</div> -<div class="i0">Sa mémoire est un puits, sa tête est sans lumières;</div> -<div class="i0">Et de ses yeux jaunis il brûla les paupières</div> -<div class="i0">Sur de vastes feuillets, pleins de noms inconnus,</div> -<div class="i0">En ik, en uk, en ak, en ôs, en ès, en us.</div> -<div class="i0">Pour tirer du chaos de vieux hiéroglyphes,</div> -<div class="i0">Sur un livre éternel l'ont suspendu ses griffes;</div> -<div class="i0">Et son corps de dragon, sans ailes et sans chair,</div> -<div class="i0">Durant un siècle entier ne s'en put détacher.</div> -<div class="i0">Il s'imbut de doctrine en flottant dans le vide:</div> -<div class="i0">Telle pend à sa proie une sangsue avide.</div> -<div class="i2">On dit que ce démon tomba chassé du ciel,</div><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> -<div class="i0">Au jour que par l'envie empoisonné de fiel,</div> -<div class="i0">Son orgueil, trop jaloux, irrité des louanges</div> -<div class="i0">Qu'obtint la poésie en un concert des anges,</div> -<div class="i0">Proscrivit son langage affranchi dans ses tours</div> -<div class="i0">Des liens où languit le vulgaire discours:</div> -<div class="i0">De l'Olympe il roula dans la poudre classique.</div> -<div class="i0">Là, pour juste supplice épousant la Critique,</div> -<div class="i0">Le solécisme obscur, le barbarisme affreux,</div> -<div class="i0">Fantômes de ses nuits, troublaient son cerveau creux:</div> -<div class="i0">Les verbes mal d'accord soulevaient ses scrupules;</div> -<div class="i0">Il se sentait piqué de points et de virgules;</div> -<div class="i0">Et tout style concis, vif, et riche en couleurs,</div> -<div class="i0">Excitait en ses yeux de cuisantes douleurs.</div> -<div class="i0">Sa race, à la férule, aux verges aguerrie,</div> -<div class="i0">En bourdonnant essaim de mouches en furie,</div> -<div class="i0">Fond, murmure au parterre; et de longs farfadets</div> -<div class="i0">Sont de la queue au bec transformés en sifflets:</div> -<div class="i0">Embouchés par les vents, une harmonie aiguë</div> -<div class="i0">De leurs anneaux gonflés fait vibrer l'étendue.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Cependant l'ergoteur, zoïle de l'enfer,</div> -<div class="i0">Glapissait d'une voix qu'on ne put étouffer:</div> -<div class="i0">«Ah! d'un drame incorrect interrompons la suite!</div> -<div class="i0">«S'il en faut condamner le fonds et la conduite,</div> -<div class="i0">«Mon cornet va répandre, à perpétuité,</div> -<div class="i0">«Des préceptes connus de toute antiquité.</div> -<div class="i0">«Habile à déchirer, inhabile à produire,</div> -<div class="i0">«J'ignore l'art de faire, et sais l'art de détruire;</div> -<div class="i0">«Et premier scribe un jour des charniers infernaux,</div> -<div class="i0">«Je serai pamphlétaire, et vendrai des journaux.»</div><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> -<div class="i0">L'impuissant a parlé. Les diablesses en loges</div> -<div class="i0">Admirent son crédit, effet des sots éloges:</div> -<div class="i0">On veut ouïr l'oracle; un troupeau qui le suit,</div> -<div class="i0">Réclame le silence en redoublant le bruit.</div> -<div class="i0">Vains efforts! le Destin, tout-puissant, invincible,</div> -<div class="i0">Avait écrit ces mots, d'un burin inflexible:</div> -<div class="i0">«Curieux de juger les mystères de tout,</div> -<div class="i0">«Le parterre entendra l'œuvre jusques au bout.</div> -<div class="i0">«Son goût sera gâté; mais s'il s'en rit, qu'importe!</div> -<div class="i0">«Est-ce un mal que l'enfer, s'amusant de la sorte,</div> -<div class="i0">«Raille la politique, en respect aux humains,</div> -<div class="i0">«Petit jeu, dont je tiens les dez entre mes mains?</div> -<div class="i0">«Dieu veut des noirs esprits soulager le supplice;</div> -<div class="i0">«La pièce est commencée, il faut qu'elle finisse:</div> -<div class="i0">«Mais d'horribles combats ces jeux seront mêlés.</div> -<div class="i0">«Les démons n'ont jamais que des plaisirs troublés.»</div> -<div class="i2">Ma muse, que n'as-tu l'organe d'un Homère,</div> -<div class="i0">Pour chanter ce théâtre, où le feu de la guerre</div> -<div class="i0">A cent taureaux ailés, à cent dragons volants,</div> -<div class="i0">L'un par l'autre assaillis, hurlants, sifflants, beuglants,</div> -<div class="i0">Inspira les transports d'une ivresse exécrable!</div> -<div class="i0">Oui, des cirques romains tout le peuple innombrable,</div> -<div class="i0">Rugissant alentour de ses gladiateurs,</div> -<div class="i0">A moins frappé le ciel d'accents provocateurs.</div> -<div class="i2">Du parquet jusqu'au cintre on se divise en groupe,</div> -<div class="i0">L'abyme entier s'émeut: l'un, blessé sur la croupe,</div> -<div class="i0">Fesse au vol un griffon, de qui l'ongle d'airain</div> -<div class="i0">D'un grand âne pelé vient d'arracher le crin:</div> -<div class="i0">L'autre, entamé des dents du lutin qui le serre,</div> -<div class="i0">D'un puissant bras de plomb assomme sa colère.</div><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> -<div class="i0">Tels qu'on peint la Gorgone aux regards flamboyants,</div> -<div class="i0">Ceux-ci lancent de l'œil mille éclairs foudroyants;</div> -<div class="i0">Ceux-là dressent en coqs un crête hardie:</div> -<div class="i0">Que de tristes fureurs pour une comédie!</div> -<div class="i0">Par-tout, de sphère en sphère un tel choc résonna,</div> -<div class="i0">Qu'il émut notre globe, et qu'il ouvrit l'Etna.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Les princes cependant se voilent dans leurs niches:</div> -<div class="i0">Le débat fut si long pour de vains hémistiches,</div> -<div class="i0">Que de ce choc bruyant, le diable le plus fin</div> -<div class="i0">Eût méconnu la cause, oubliée à la fin.</div> -<div class="i0">Mais la paix se rassied dans la foule rangée;</div> -<div class="i0">On suit le fil de l'acte, et la scène est changée.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">François-Premier languit, dans sa couche étendu;</div> -<div class="i0">Sur son chevet assis veille un monstre assidu,</div> -<div class="i0">Le Chagrin, qui, bouillant d'ardeur atrabilaire,</div> -<div class="i0">Ote à son court sommeil le repos salutaire,</div> -<div class="i0">Soulève tout son corps et par sauts et par bonds,</div> -<div class="i0">Et le livre au tourment des songes vagabonds.</div> -<div class="i0">Sa rigueur, comme on sait, n'épargnant pas les princes,</div> -<div class="i0">N'est pas moins rude aux rois qu'aux sujets les plus minces.</div> -</div></div> - -<h4>FRANÇOIS-PREMIER <small>ET LE</small> CHAGRIN.</h4> - -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Homme, holà! ne dors plus.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Laisse-moi donc en paix!</div> -<div class="i0">Pourquoi rouvrir mes yeux fatigués de tes traits?</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ne les revois-tu pas en des rêves terribles?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au moment du réveil ils me sont plus horribles.</div> -<div class="i0">C'est peu que ta noirceur m'ait fait sécher, maigrir;</div> -<div class="i0">Et dans le désespoir je suis prêt à mourir.</div> -<div class="i0">Achève donc! qu'au moins je dorme dans la tombe.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Alors que dans mes mains une victime tombe,</div> -<div class="i0">Je dévore sa chair et les jours et les nuits,</div> -<div class="i0">La suçant jusqu'aux os, enfin je la détruis.</div> -<div class="i0">Me fuit-on sur les mers, je m'attache au navire:</div> -<div class="i0">Dans les champs, des saisons j'attriste le sourire:</div> -<div class="i0">Dans les palais, je règne en lugubre appareil:</div> -<div class="i0">Je fais redouter l'ombre et haïr le soleil:</div> -<div class="i0">De mes premiers accès ou croit dompter la rage;</div> -<div class="i0">Mais, accrus par le temps, ils usent le courage.</div> -<div class="i0">Dis-moi, fameux héros, si la force de Mars</div> -<div class="i0">Vaut la ferme vertu qui résiste à mes dards?</div> -<div class="i0">Certes, la patience a droit à plus de gloire</div> -<div class="i0">Qu'un belliqueux transport qui court à la victoire.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pour triompher de toi n'ai-je pas fait assez?</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De quelques mois d'efforts tes membres sont lassés,</div> -<div class="i0">Et tu t'enorgueillis de tes vertus sublimes!</div> -<div class="i0">Ah! dans les rangs obscurs regarde mes victimes:</div> -<div class="i0">L'une, indigente et nue au sortir du berceau,</div> -<div class="i0">Traîne sa pauvreté jusqu'au lit du tombeau,</div> -<div class="i0">Sans que le vil besoin, piége de l'innocence,</div><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> -<div class="i0">La contraigne à céder au poids de la souffrance:</div> -<div class="i0">L'autre, en un lieu creusé sous d'affreux soupiraux,</div> -<div class="i0">N'acceptera la paix que du fer des bourreaux,</div> -<div class="i0">Plutôt que de trahir un honneur, que lui nie</div> -<div class="i0">Le monde qui la raille, et qui la calomnie:</div> -<div class="i0">L'autre, sans toit, sans pain, entend ses fils crier,</div> -<div class="i0">Et vend ses jours pour eux au joug d'un maître altier.</div> -<div class="i0">Homme, que te dirai-je? Il faut te bien convaincre</div> -<div class="i0">Qu'avant toi, mieux que toi, mille autres m'ont su vaincre.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Né roi, jadis vainqueur, maintenant dans les fers;</div> -<div class="i0">Nul de ceux qu'ont pressés tes maux long-temps soufferts,</div> -<div class="i0">N'eut tant à regretter, à déplorer, à craindre!</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Toujours qui je poursuis se croit le plus à plaindre.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon rival, insensible à mon affliction,</div> -<div class="i0">Fonde sur mon tombeau son usurpation.</div> -<div class="i0">Ne l'aperçois-je pas s'asseyant sur mon trône?</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que t'importe ton rang si le jour t'abandonne.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il flétrira mon règne en trompant mes sujets:</div> -<div class="i0">J'aurai perdu mon sceptre et jusqu'à leurs regrets.</div> -<div class="i0">J'entends ma propre cour applaudir ses mensonges.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh bien! entre au cercueil: là, finiront tes songes.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bourbon, de ma famille ennemi factieux,</div><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> -<div class="i0">Va livrer mon royaume aux chocs séditieux.</div> -<div class="i0">Par quel hideux sourire il insulte à ma cendre!</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ta haine chez les morts veut-elle encor descendre?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tous ces arcs triomphaux, à mes palmes dressés,</div> -<div class="i0">Sous la main des Français s'écroulent renversés.</div> -<div class="i0">Louis, qui de l'Égypte a sauvé sa mémoire,</div> -<div class="i0">Revit du moins la France, et vivra dans l'histoire.</div> -<div class="i0">Moi!...</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Si tu meurs, péris obscur en ta prison!</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ces femmes, dont ma gloire égarait la raison,</div> -<div class="i0">Fières de mon amour qui les a possédées,</div> -<div class="i0">Rougissent des faveurs qu'elles m'ont accordées.</div> -<div class="i0">Leur amant couronné, vaincu dans un combat,</div> -<div class="i0">N'est plus à leurs regards qu'un imprudent soldat.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Te sied-il de songer au cœur de tes maîtresses?</div> -<div class="i0">Les rides sur ton front ont gravé tes détresses.</div> -<div class="i0">Ce miroir t'apprendra que mes âpres douleurs</div> -<div class="i0">De ton jeune visage ont desséché les fleurs.</div> -<div class="i0">Mais cède à Charles-Quint, et sors de ta misère:</div> -<div class="i0">Tu reverras tes fils.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">J'avilirais leur père.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tourne-toi donc vers Dieu, suprême espoir des morts,</div><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> -<div class="i0">Dont la sainte onction vient d'arroser ton corps.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Malheureux! de sa croix la présence sacrée</div> -<div class="i0">N'a pu rendre le calme à mon ame égarée.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Celui de qui l'orgueil et les soucis d'un rang</div> -<div class="i0">Agitent encor l'ame en un corps expirant,</div> -<div class="i0">Aveugle au bord du gouffre où chaque heure l'entraîne,</div> -<div class="i0">Aux avis de la mort ouvre l'oreille à peine.</div> -<div class="i0">Tu n'imploras l'hostie avec solennité</div> -<div class="i0">Que par soin politique et non par piété.</div> -<div class="i0">Il n'est que les mourants libres du joug du monde,</div> -<div class="i0">A qui l'aspect du ciel rende une paix profonde,</div> -<div class="i0">Sans qu'un rite et qu'un prêtre, au moment du trépas,</div> -<div class="i0">Leur rappellent un Dieu, qu'ils n'oublièrent pas.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On ouvre: on entre ici.</div> -</div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">C'est l'empereur lui-même!</div> -<div class="i0">Il redoute l'effet de ta faiblesse extrême;</div> -<div class="i0">Et t'a fait demander de te rendre aujourd'hui</div> -<div class="i0">La visite qu'en vain tu demandas de lui.</div> -<div class="i0">Maintenant qu'à tes maux sa vue est un remède,</div> -<div class="i0">Alarmé de ton sort, il accourt de Tolède:</div> -<div class="i0">Et ses doux traitements vont guérir mon poison,</div> -<div class="i0">De peur qu'enfin la mort n'emporte ta rançon.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'oserai-je augurer?.... le plus cruel supplice</div> -<div class="i0">Est d'embrasser l'espoir s'il faut qu'il nous trahisse.</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></div></div> -<p class="character">LE CHAGRIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Charle et deux confidents s'approchent de ton lit.</div> -<div class="i0">Ta pâleur les étonne, et lui-même en pâlit.</div> -</div></div> - -<h4>CHARLES-QUINT, FRANÇOIS-PREMIER, -COURTISANS.</h4> - -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER, <em>à soi-même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Son regard attentif sur ma couche s'arrête.</div> -<div class="i0">Le superbe s'incline et découvre sa tête!....</div> -<div class="i0">Un trouble involontaire a-t-il saisi son cœur?</div> -<div class="i0">Ah! plutôt, l'hypocrite affecte la douceur.</div> -<div class="i4">(A Charles-Quint.)</div> -<div class="i0">De votre prisonnier venez voir la misère.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, je viens embrasser mon digne ami, mon frère!</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Après tant de retards, au moins, graces aux cieux,</div> -<div class="i0">Près d'aller chez les morts je reçois vos adieux.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De mille soins pressants la triste dépendance</div> -<div class="i0">D'un court trajet pour moi prolongeait la distance:</div> -<div class="i0">Libre un moment, j'accours soulager vos ennuis.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vous seul m'eussiez tiré de l'état où je suis!</div> -<div class="i0">Le voulez-vous changer?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Que ne suis-je Esculape!</div> -<div class="i0">Je vaincrais tout d'un coup la douleur qui vous frappe.</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></div> -</div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! de votre grand cœur je connais l'amitié:</div> -<div class="i0">Vous êtes généreux: votre noble pitié</div> -<div class="i0">Vient rendre le repos à mon ame, à la France?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De votre corps, mon frère, appaisons la souffrance.</div> -<div class="i0">L'esprit flotte incertain quand les sens sont troublés:</div> -<div class="i0">Nos justes intérêts nous sont alors voilés:</div> -<div class="i0">Souvent même, l'effort des organes débiles</div> -<div class="i0">Rompt le fil de nos jours, tant nous sommes fragiles!</div> -<div class="i0">Ne réglons rien encor: raffermissez-vous bien;</div> -<div class="i0">Et pour votre salut bornons cet entretien.</div> -<div class="i0">Revenu dans Madrid, mes visites prochaines</div> -<div class="i0">De mon frère chéri termineront les peines.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La mort peut m'empêcher, hélas! de vous revoir.</div> -<div class="i0">Que d'un heureux traité j'emporte au moins l'espoir...</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel discours, ô mon frère!... Ah! chassez ce présage,</div> -<div class="i0">Et de votre santé vous reprendrez l'usage.</div> -<div class="i0">Que j'examine encor vos lèvres et vos yeux....</div> -<div class="i0">Votre force renaît: demain vous serez mieux.</div> -<div class="i0">Mon frère, embrassons-nous: sommeillez plus paisible.</div> -<div class="i0">Adieu!</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Qu'à ce baiser votre frère est sensible!</div> -<div class="i4">(A soi-même.)</div> -<div class="i0">Il sort le scélérat, que rien ne peut toucher!</div> -<div class="i0">Ses regards sur mes traits semblaient ne s'attacher</div> -<div class="i0">Que pour voir si, domptant l'ennui qui me dévore,</div><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> -<div class="i0">Mon ame à ses rigueurs résisterait encore.</div> -<div class="i0">Qui croirait qu'un grand prince, en effet si pervers,</div> -<div class="i0">Approchât son captif sans en rompre les fers;</div> -<div class="i0">Et qu'après sa visite, objet de mon attente,</div> -<div class="i0">Il laissât ma faiblesse en ses doutes flottante?</div> -</div></div> -<p class="character">UN COURTISAN, <em>à la suite de Charles</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Annonçons en tous lieux par des courriers certains</div> -<div class="i0">Quel charme à se revoir goûtaient ces souverains;</div> -<div class="i0">Comment notre empereur, de qui la renommée</div> -<div class="i0">Connaît peu la bonté sincère, accoutumée,</div> -<div class="i0">A plaint son prisonnier, et calmé ses tourments;</div> -<div class="i0">Et que le temps qui court est gros d'événements.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Ils sortent: et les jours, se succédant sans cesse,</div> -<div class="i0">Autour du lit du roi passent avec vîtesse.</div> -<div class="i0">Ceux-ci peignent son teint d'un vermillon nouveau;</div> -<div class="i0">Ceux-là chassent l'ennui qui rongeait son cerveau:</div> -<div class="i0">Les autres le levaient, et de sa marche lente</div> -<div class="i0">Soutenaient la langueur bientôt moins chancelante;</div> -<div class="i0">Ou plus réparateurs, aiguillonnant sa faim,</div> -<div class="i0">Rendaient son cœur plus fort, rendaient son corps plus sain:</div> -<div class="i0">Cependant en ces mots, tout remplis de tristesse,</div> -<div class="i0">Au Lendemain changeant la sombre Nuit s'adresse.</div> -</div></div> - -<h4>LA NUIT <small>ET</small> LE LENDEMAIN.</h4> - -<p class="character">LA NUIT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Fantôme aux pieds ailés, perfide Lendemain,</div> -<div class="i0">Pourquoi t'offrir toujours au triste cœur humain,</div><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> -<div class="i0">Et corrompant les fruits du jour et de la veille,</div> -<div class="i0">Troubler l'homme en mon sein, même quand il sommeille?</div> -<div class="i0">Fils de l'aube, apprends-moi par quel malin plaisir</div> -<div class="i0">Tu trompes si souvent sa crainte et son desir.</div> -<div class="i0">Tu n'es qu'un faux Prothée, et ta mobile image</div> -<div class="i0">Se montre rarement pareille à ton visage.</div> -</div></div> -<p class="character">LE LENDEMAIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il est vrai, comme toi je m'avance voilé;</div> -<div class="i0">L'homme qui croit me voir d'un prisme est aveuglé:</div> -<div class="i0">Et mon retour dément, par mille expériences,</div> -<div class="i0">Des horoscopes vains toutes les presciences:</div> -<div class="i0">Mais ainsi Dieu l'ordonne, et Dieu veut le punir</div> -<div class="i0">De perdre le présent pour chercher l'avenir.</div> -<div class="i0">Malheureux, se peint-il ma figure effrayante?</div> -<div class="i0">J'arrive en l'égayant par ma face riante:</div> -<div class="i0">Trop heureux, m'attend-il pour s'enivrer d'orgueil?</div> -<div class="i0">J'accours l'humilier, et suis vêtu de deuil.</div> -<div class="i0">Que ne vit-il en paix sans forger des mensonges</div> -<div class="i0">Qui me prêtent un masque aussi vain que tes songes!</div> -<div class="i0">L'heure qui fuit l'entraîne, et, hâtant son trépas,</div> -<div class="i0">L'avertit que peut-être il ne m'atteindra pas:</div> -<div class="i0">Mais, toujours poursuivant ma forme imaginaire,</div> -<div class="i0">L'homme est sa propre dupe, et né visionnaire.</div> -<div class="i0">O nuit! l'ignores-tu? l'absence du soleil</div> -<div class="i0">Te permet à son lit d'appeler le sommeil:</div> -<div class="i0">Eh bien! sans profiter de ta douceur paisible,</div> -<div class="i0">Toi-même si propice, il te peint si terrible,</div> -<div class="i0">Qu'il croit te voir ouvrir les portes du tombeau,</div> -<div class="i0">Et t'escorter d'objets, monstres de son cerveau.</div> -<div class="i0">Ses lampes et ses feux repoussent tes ténèbres,</div><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> -<div class="i0">Tant leurs obscurités lui paraissent funèbres!</div> -<div class="i0">Tel espace où, le jour, il se voit isolé,</div> -<div class="i0">Lui semble à ta faveur d'assassins tout peuplé:</div> -<div class="i0">Ta lune, astre charmant, lui verse la tristesse;</div> -<div class="i0">Et les rêves, s'il dort, le tourmentent sans cesse.</div> -<div class="i0">Ne m'accuse donc pas si, courant après moi,</div> -<div class="i0">Son esprit inquiet l'emporte hors de soi.</div> -<div class="i0">Se créer des erreurs, voilà sa destinée.</div> -</div></div> -<p class="character">LA NUIT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas! c'est donc en vain qu'au bout de la journée</div> -<div class="i0">Sur les yeux des mortels fatigués de travaux</div> -<div class="i0">J'épanche la vertu de mes plus frais pavots!</div> -<div class="i0">De l'homme vainement je répare la force,</div> -<div class="i0">S'il l'épuise à courir vers ta trompeuse amorce.</div> -</div></div> -<p class="character">LE LENDEMAIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dis-lui qu'en philosophe il m'attende sans soins,</div> -<div class="i0">Qu'il se confie au ciel, et m'envisage moins.</div> -<div class="i0">Aussi-bien, en son cœur, la crainte et l'espérance</div> -<div class="i0">Ne produisent de moi qu'une fausse apparence:</div> -<div class="i0">Je change incessamment de maintien et de traits,</div> -<div class="i0">Et tel qu'on me prévit je ne reviens jamais.</div> -<div class="i2">François, aux premiers jours de sa mélancolie,</div> -<div class="i0">Crut qu'avec moi la mort suivrait sa maladie;</div> -<div class="i0">De sa fièvre pourtant j'arrêtai la fureur:</div> -<div class="i0">Bientôt j'ai dans sa chambre attiré l'empereur.</div> -<div class="i0">Il redoutait le poids de son ennui funeste;</div> -<div class="i0">Bientôt de ses langueurs j'ai dissipé le reste:</div> -<div class="i0">Il craignait l'abandon; bientôt je vins encor</div> -<div class="i0">Rendre à ses yeux épris l'aimable Éléonor.</div> -<div class="i0">Voici que du matin les lumières dorées</div><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> -<div class="i0">Percent de son château les vitres colorées.....</div> -<div class="i0">Va-t'en: je lui rendrai plus de sérénité</div> -<div class="i0">Que du flambeau des cieux n'en répand la clarté.</div> -<div class="i0">Marguerite, sa sœur, ô visite imprévue!</div> -<div class="i0">Belle comme l'aurore, apparaît à sa vue.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE.<br /> -<small>CHANT SEPTIÈME</small>.</h2> -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU SEPTIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">Entretien de <em>François-premier</em> et de <em>Marguerite</em> sa sœur. Conseil -secret de <em>Charles-Quint</em>, qui pèse la rançon du roi dans les -balances de la <em>Politique</em>, après avoir reçu les avis du monstre -ailé de la diplomatie. Leçon de <em>Charles-Quint</em> à son chancelier. -Réjouissance du peuple à la nouvelle de la délivrance de -<em>François-Premier</em>. Assemblée des notables, où l'<em>Honneur</em> et la -<em>Monarchie</em> réclament pour les droits de la Bourgogne contre -l'ambassadeur de <em>Charles-Quint</em>. Intermède: fêtes de chevalerie; -tournois présidés par <em>François-Premier</em>. Dialogue entre l'<em>Honneur</em> -et <em>Marguerite</em>.</p> -<hr class="chap" /> -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="smallpoem" /> -<h3>CHANT SEPTIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<h4>FRANÇOIS-PREMIER, ET MARGUERITE.</h4> - -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Enfin</span> je vous revois!... douce faveur des cieux!</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Marguerite, c'est vous! Marguerite en ces lieux!</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Après tant de regrets votre sœur vous embrasse!</div> -<div class="i0">Du plaisir que je sens, ô Dieu! je te rends grace.</div> -<div class="i0">Mon frère est sur mon sein.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Que dites-vous? hélas!</div> -<div class="i0">Votre frère, illustré par de vaillants combats,</div> -<div class="i0">Fut assis avec gloire au trône de la France:</div> -<div class="i0">Suis-je rien dans Madrid qu'un captif sans défense?</div> -<div class="i0">Un roi vainqueur peut-il se reconnaître en moi?</div> -<div class="i0">Vous n'avez plus de frère, et je ne suis plus roi.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sur le trône des lys oubliez-vous, mon frère,</div> -<div class="i0">Que vous seul commandez par la voix de ma mère,</div><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> -<div class="i0">Et qu'au loin vos arrêts, par nos lèvres dictés,</div> -<div class="i0">Sont dans votre royaume encor exécutés?</div> -<div class="i0">Qui vous atteste mieux votre entière puissance</div> -<div class="i0">Que de voir votre nom régner dans votre absence?</div> -<div class="i0">De l'Europe sur vous tous les regards fixés,</div> -<div class="i0">Tant de grands souverains pour vous intéressés,</div> -<div class="i0">Les pleurs d'un peuple, et ceux que répand ma tendresse,</div> -<div class="i0">Ce que pour vous servir tente ici ma faiblesse,</div> -<div class="i0">Ne témoignent-ils pas, mieux que tous les discours,</div> -<div class="i0">Que François est mon frère, et qu'il règne toujours?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Marguerite, en mes maux que ne puis-je vous croire!</div> -<div class="i0">Mon sceptre m'est resté, mais j'ai perdu ma gloire;</div> -<div class="i0">Et, plus éclate en vous la magnanimité,</div> -<div class="i0">Plus j'ai honte à vos yeux de mon adversité.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Un revers ne flétrit qu'alors qu'on le mérite.</div> -<div class="i0">Jusques au fond du cœur connaissez Marguerite:</div> -<div class="i0">Le faible d'Alençon a fui vos étendards.</div> -<div class="i0">Lorsque je le revis, échappé des hasards,</div> -<div class="i0">En cet indigne époux je ne pus reconnaître</div> -<div class="i0">Ni les droits de son lit, ni son rang, ni mon maître;</div> -<div class="i0">Hélas! et trop livrée à mon premier transport,</div> -<div class="i0">Mes reproches, peut-être, ont avancé sa mort.</div> -<div class="i0">Oui, si la même fuite eût sauvé votre vie,</div> -<div class="i0">Vous n'auriez plus de sœur. Mais, vaincu sous Pavie,</div> -<div class="i0">Vos coups ont fait payer votre chûte au vainqueur;</div> -<div class="i0">Et d'un prince français j'ai reconnu le cœur.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce cœur est bien déchu de sa fière constance:</div><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> -<div class="i0">Lassé d'une inutile et triste résistance,</div> -<div class="i0">Il succombe au chagrin..... Mais, sans doute, ma sœur</div> -<div class="i0">De quelque espoir nouveau m'apporte la douceur?</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vous êtes un héros, non un prince vulgaire;</div> -<div class="i0">Ainsi de vos malheurs je n'ai rien à vous taire:</div> -<div class="i0">Ils sont au plus haut point; Charles-Quint m'a parlé:</div> -<div class="i0">Son caractère affreux s'est enfin dévoilé.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qu'entends-je?...</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Hélas! pour vous la régente affligée</div> -<div class="i0">De vos traités secrets m'avait seule chargée,</div> -<div class="i0">Afin que l'empereur, séduit à mon aspect,</div> -<div class="i0">Pour vos nobles destins gardât plus de respect.</div> -<div class="i0">Il m'a reçue: en vain l'amitié fraternelle</div> -<div class="i0">De sa vive éloquence appuyait tout mon zèle;</div> -<div class="i0">En vain je lui peignis l'opprobre dangereux</div> -<div class="i0">Dont le pourraient souiller vos fers trop rigoureux;</div> -<div class="i0">Tour-à-tour, employant la louange et l'outrage,</div> -<div class="i0">En vain j'ai su piquer son orgueil, son courage;</div> -<div class="i0">Et même, surmontant ma haine et la pudeur,</div> -<div class="i0">Par l'offre de ma main j'ai tenté sa grandeur;</div> -<div class="i0">Ah! rien n'a du cruel désarmé l'injustice.</div> -<div class="i0">Non que, pour m'abuser, son galant artifice</div> -<div class="i0">N'ait, à l'aide des fleurs d'un esprit gracieux,</div> -<div class="i0">Coloré ses refus de motifs spécieux:</div> -<div class="i0">Mais, dans ses volontés le trouvant inflexible,</div> -<div class="i0">J'ai pu sonder le cœur de ce monstre insensible,</div><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> -<div class="i0">Que l'honneur généreux, et que mon peu d'attraits</div> -<div class="i0">Ne détourneront point d'avares intérêts;</div> -<div class="i0">Et qui, pour seul profit d'un pénible voyage,</div> -<div class="i0">Me laisse dans vos bras pleurer votre esclavage.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma sœur, de mon destin subissons les arrêts.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel courroux imprévu s'allume dans vos traits?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ne vous l'ai-je pas dit?</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Calmez tant de colère.....</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, je ne suis plus roi! vous n'avez plus de frère.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que me répétez-vous, et quel transport nouveau?...</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cette infâme prison, n'est-ce pas mon tombeau?</div> -<div class="i0">Parle; sied-il, du fond de leur demeure sombre,</div> -<div class="i0">A des morts oubliés, ensevelis dans l'ombre,</div> -<div class="i0">De gouverner en rois les états attristés,</div> -<div class="i0">Et de faire aux vivants ouïr leurs volontés?</div> -<div class="i0">Du sein de mon néant m'arroger quelque empire,</div> -<div class="i0">De tous les droits humains c'est lâchement me rire.</div> -<div class="i0">Parle; subir le joug d'un tyran odieux,</div> -<div class="i0">En attendre son sort, le lire dans ses yeux,</div> -<div class="i0">Souffrir que son caprice et vous joue, et vous brave,</div> -<div class="i0">Est-ce exister en roi? Non, mais en humble esclave.</div> -<div class="i0">Vil, et sans liberté, je ne suis désormais</div><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> -<div class="i0">Ni ton frère, crois-moi, ni le roi des Français.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Est-ce qu'à la douleur votre raison succombe?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le Dieu qui parle aux morts, m'éclaire dans ma tombe:</div> -<div class="i0">Entendez le décret qu'il dicte par ma voix.</div> -<div class="i0">Le sceptre des Français, dépôt transmis aux rois,</div> -<div class="i0">Et qui de mains en mains en leur famille passe,</div> -<div class="i0">Quand le prince finit, vit toujours en sa race.</div> -<div class="i0">Que mon fils, héritier de Valois qui n'est plus,</div> -<div class="i0">Prenne donc ma couronne et tous ses attributs;</div> -<div class="i0">Et, de mon ennemi détruisant l'espérance,</div> -<div class="i0">Rendant, pour le combattre, un monarque à la France,</div> -<div class="i0">Disons à l'univers, par le deuil de ma cour,</div> -<div class="i0">Que les murs de Pavie ont vu mon dernier jour.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! que proposez-vous?</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Porte pour ma vengeance</div> -<div class="i0">Cet écrit que mes mains ont tracé par avance,</div> -<div class="i0">Titre que je ne puis confier qu'à ton sein;</div> -<div class="i0">Titre qui dans mon rang élève le dauphin;</div> -<div class="i0">Salutaire abandon de tous mes droits au trône.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sacrifice admirable, et grandeur qui m'étonne,</div> -<div class="i0">Qui désarme un tyran, fier de vous effrayer,</div> -<div class="i0">Et contraint un accord qu'il vous eût fait payer!</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce n'est pas là, ma sœur, un piége que je dresse;</div><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> -<div class="i0">Je mourrai dans les fers où mon vainqueur me laisse.</div> -<div class="i0">Qu'à jamais oublié, ma famille.....</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Ah! sachez</div> -<div class="i0">Combien de vos revers tous les cœurs sont touchés.</div> -<div class="i0">Votre nom respecté passe de bouche en bouche.</div> -<div class="i0">Plus de votre ennemi la vengeance est farouche,</div> -<div class="i0">Plus nos dignes Français, du noble honneur épris,</div> -<div class="i0">En tous leurs vœux pour vous lui marquent de mépris.</div> -<div class="i0">On parle de vos fers moins que de vos blessures,</div> -<div class="i0">De vos exploits nombreux plus que de vos injures;</div> -<div class="i0">L'aiguille, nuançant les plus sombres couleurs,</div> -<div class="i0">Brode sur nos tissus le sujet de nos pleurs:</div> -<div class="i0">Vos faits et Marignan, plus chers à la mémoire,</div> -<div class="i0">Du chant des troubadours font revivre la gloire:</div> -<div class="i0">Et chaque mère, hélas! et chaque femme, en vous</div> -<div class="i0">Semble redemander son fils et son époux.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O douce expression d'un regret qui m'honore!</div> -<div class="i0">O touchante pitié, te mérité-je encore?</div> -<div class="i0">Mais, ma sœur, ne dis pas qu'une affreuse pâleur</div> -<div class="i0">Dément ma fermeté sous le poids du malheur;</div> -<div class="i0">Que, m'offrant à ma garde avec des yeux sans larmes,</div> -<div class="i0">Mon lit, seul confident d'un roi rempli d'alarmes,</div> -<div class="i0">Me voit de ma fierté me dépouiller le soir,</div> -<div class="i0">Et n'être plus qu'un homme en proie au désespoir.</div> -<div class="i0">Instruis mes seuls enfants par mon cruel exemple,</div> -<div class="i0">Afin que nul orgueil... On rentre, on nous contemple;</div> -<div class="i0">Et l'argus qu'on renvoie en mon appartement</div><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> -<div class="i0">De ce court entretien mesure le moment.</div> -<div class="i0">Adieu donc! sur mon sort pleure au sein de ma mère:</div> -<div class="i0">J'ai cessé d'être roi, je suis toujours ton frère!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Tout change: on aperçoit dans leur sombre atelier</div> -<div class="i0">Charle, et la Politique, et son bas chancelier;</div> -<div class="i0">Leurs poids, leurs sceaux menteurs, leur bourbeuse écritoire,</div> -<div class="i0">Sont les vieux instruments de ce laboratoire:</div> -<div class="i0">En perroquet jaseur, en vigilant faucon,</div> -<div class="i0">S'y perche à leurs côtés le Diplomagriffon,</div> -<div class="i0">Animal aux cent yeux, aux cent becs, aux cent ailes,</div> -<div class="i0">Qui mue en écoutant, et pique les nouvelles,</div> -<div class="i0">Et, suivant la saison, discret ou babillard,</div> -<div class="i0">De son riche plumage éblouit le regard.</div> -</div></div> - -<h4>CHARLES-QUINT, LA POLITIQUE, DIPLOMAGRIFFON, -MERCURE-GATTINAT.</h4> - -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Çà, monstre clairvoyant, espion de la terre,</div> -<div class="i0">Viens dire à Charles-Quint ce que dit l'Angleterre.</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIPLOMAGRIFFON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Elle abjure en secret ses traités avec lui:</div> -<div class="i0">A François qu'il opprime elle offre son appui;</div> -<div class="i0">Et Volsay, qu'il trompa dans sa haute espérance,</div> -<div class="i0">Pousse Henri son prince à seconder la France.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que fait-on au saint-siége, où tu planes souvent?</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIPLOMAGRIFFON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sa girouette sainte a tourné sous le vent;</div><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> -<div class="i0">La régente Louise au pontife s'allie.</div> -<div class="i0">Hérétique et zélé, tout se réconcilie;</div> -<div class="i0">Et du seul Charles-Quint, dans chaque nation,</div> -<div class="i0">On accuse l'audace et l'usurpation.</div> -<div class="i0">Invisible, et volant de Madrid à Venise,</div> -<div class="i0">De l'Éridan au Rhin, du Tibre à la Tamise,</div> -<div class="i0">J'ai tout vu; croyez-moi, l'orage se grossit;</div> -<div class="i0">Et.....</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Que regardes-tu? qui suspend ton récit?</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIPLOMAGRIFFON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'aperçois Marguerite, héroïque amazone,</div> -<div class="i0">De votre prisonnier emportant la couronne.</div> -<div class="i0">Son coursier, qui des monts franchit les hauts sommets,</div> -<div class="i0">Déja touche aux confins de l'empire français.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O rapport trop tardif! ô perfide entrevue!...</div> -<div class="i0">Quoi? malgré tes cent yeux on a trompé ta vue!</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que ne l'arrêtiez-vous, malgré le droit des gens?</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIPLOMAGRIFFON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'ordre en était parti.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Ne perdons plus de temps;</div> -<div class="i0">Vole la cajoler de-là les Pyrénées.</div> -<div class="i0">Toi, Politique, enfin pesons nos destinées;</div> -<div class="i0">Et puisqu'il faut tirer François de sa prison,</div> -<div class="i0">Prends soudain ta balance, et compte sa rançon.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pose dans ce bassin la valeur du monarque:</div><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> -<div class="i0">Mets dans l'autre ce poids.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Et quelle en est la marque?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Naple.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Il ne suffit pas, et son titre léger</div> -<div class="i0">Sous des princes divers est sujet à changer.</div> -<div class="i0">Quel autre poids en sus nous convient-il de prendre?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Rachat du vasselage en tes cités de Flandre.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les vassaux tels que moi n'ont plus de suzerain.</div> -<div class="i0">Passons: quel poids nouveau dépose ici ta main?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le duché de Milan, objet de ta querelle.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sforce n'en peut long-temps garder la citadelle:</div> -<div class="i0">Nous l'en dépouillerons; à quoi bon l'acheter?</div> -<div class="i0">Son titre est d'un haut prix, mais trop à contester.</div> -<div class="i0">Accrois donc cette masse.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Allons, nulle vergogne.</div> -<div class="i0">Celui-ci.....</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Quel est-il?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Le duché de Bourgogne.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mets.</div><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Ah! le roi vaut moins: ce poids l'a soulevé.</div> -<div class="i0">Romps ses fers, si de lui ce pacte est approuvé:</div> -<div class="i0">Mais de sa foi jurée il faut peser les gages.</div> -<div class="i0">Prends ses plus grands guerriers ou ses fils en ôtages;</div> -<div class="i0">Et réclame de plus l'hymen d'Éléonor.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que valent ses enfants?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Deux millions en or.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">S'il offre douze preux, vaudront-ils ces deux princes?</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pèse, pèse les pleurs, le sang de ses provinces,</div> -<div class="i0">Que leur perte à ton gré ferait couler soudain.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bon! scellons ce marché.</div> -</div></div> -<p class="character">MERCURE-GATTINAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Mon noble souverain,</div> -<div class="i0">J'ai peur que de faux poids la Politique n'use.</div> -<div class="i0">Souffrez qu'à ces traités votre sceau se refuse.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>sévèrement</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh bien, rendez-le moi.</div> -</div></div> -<p class="character">MERCURE-GATTINAT, <em>à soi-même</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Dieu! quelle est ma terreur!</div> -<div class="i0">J'ai d'un scrupule sot offensé l'empereur!</div> -<div class="i0">A quoi bon lui prouver quelque délicatesse?</div> -<div class="i0">Que servent les conseils? La droiture le blesse.</div> -<div class="i0">Mes entrailles, mon cœur, et tous mes sens émus,</div> -<div class="i0">Déja....</div><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>en souriant</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i4">Reprends les sceaux; mais ne raisonne plus.</div> -</div></div> -<p class="character">LA POLITIQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Excellente leçon! par là tu le consternes,</div> -<div class="i0">Et changes en muets ces agents subalternes.</div> -<div class="i0">Il faut que ses pareils, en brutes agissants,</div> -<div class="i0">Feignent d'être aveuglés, rampent obéissants.</div> -<div class="i0">Car, si tu contestais, la raison importune</div> -<div class="i0">Peut-être sentirait que ton ame est commune,</div> -<div class="i0">Et qu'en lâche caprice, en orgueilleuse erreur,</div> -<div class="i0">Aux plus petites gens s'égale un empereur.</div> -<div class="i0">Maintiens donc l'appareil de ta majesté fausse:</div> -<div class="i0">Tu ne leur parais grand que parce qu'il te hausse.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, tout doit être en nous faux mystère et replis.</div> -<div class="i0">Allons briser les fers du monarque des lys.</div> -<div class="i0">Ouvre tes magasins: revêts tes mascarades:</div> -<div class="i0">Joie et farces de cour, perfides embrassades,</div> -<div class="i0">Paix feintes, au-dehors se colorant de fard,</div> -<div class="i0">Jeux et ris simulés et plâtrés avec art,</div> -<div class="i0">Accourez! Prends, Hymen, une torche enflammée!</div> -<div class="i0">Brillez, feux d'artifice! emportez en fumée</div> -<div class="i0">De nos divisions les sanglants résultats,</div> -<div class="i0">Et que tout chante et danse en nos heureux états!</div> -<div class="i0">C'est ainsi qu'en vapeurs s'exhalent les tempêtes:</div> -<div class="i0">Les guerres ne sont rien qu'un prélude à nos fêtes.</div> -</div> -</div> -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Sur les bords où François a reçu la clarté,</div> -<div class="i0">L'urne de la Charente arrose une cité,</div><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> -<div class="i0">Qui retentit au bruit d'une fête publique:</div> -<div class="i0">Là, ne circule pas un concours magnifique,</div> -<div class="i0">Mais un bon peuple, ému du retour de son roi,</div> -<div class="i0">Et sautant de plaisir, sans trop savoir pourquoi.</div> -<div class="i2">Des seuls peintres flamands les riantes magies</div> -<div class="i0">Du lustre des couleurs relèvent ces orgies,</div> -<div class="i0">Et charment, à l'éclat de rayons purs et vrais,</div> -<div class="i0">L'œil le plus dédaigneux de leurs naïfs portraits.</div> -<div class="i0">Van-Hostade, et Téniers, en grotesques images,</div> -<div class="i0">Animeraient la joie échauffant les visages,</div> -<div class="i0">Le seuil des cabarets couronné de lauriers,</div> -<div class="i0">Le tambourin pressant la Danse aux pas grossiers,</div> -<div class="i0">Les claques et les ris des fécondes commères,</div> -<div class="i0">Les baisers hasardeux rendant les filles mères,</div> -<div class="i0">Les Entelles du port, les Darès villageois,</div> -<div class="i0">Lutteurs, qui d'une meute excitent les abois,</div> -<div class="i0">Par le jus de Cognac leur face réjouie,</div> -<div class="i0">Leurs combats égayés, et leur vue éblouie,</div> -<div class="i0">Les guirlandes aux murs tapissés en dehors,</div> -<div class="i0">Et les châsses des saints découvrant leurs trésors.</div> -<div class="i2">Là, mettant dans un broc sa raison à l'épreuve,</div> -<div class="i0">Près d'un sonneur ivrogne un artilleur s'abreuve.</div> -</div></div> - -<h4>L'ARTILLEUR <span class="smcap">et le</span> SONNEUR.</h4> - -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au bon retour du roi! je l'ai bien canonné.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au bon retour du roi! moi, je l'ai bien sonné.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vos joyeux carillons, au milieu de la nue,</div><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> -<div class="i0">Semblent du Dieu du ciel chômer la bien-venue.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nos cloches ont tinté pour Dieu seul autrefois;</div> -<div class="i0">Ensuite pour les saints; maintenant pour les rois:</div> -<div class="i0">Aussi, dit le Curé, l'Église dégénère.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Entends sur le rempart gronder notre tonnerre:</div> -<div class="i0">Jadis il ne rendait honneur qu'au Souverain.</div> -<div class="i0">En tous lieux aujourd'hui nous promenons son train,</div> -<div class="i0">Et brûlons aux moineaux une poudre inutile</div> -<div class="i0">Pour le moindre faquin, gouverneur d'une ville.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mieux vaut de coups en l'air produire un vain fracas,</div> -<div class="i0">Que de carillonner de lugubres trépas.</div> -<div class="i0">Le canon et la cloche ont ce rapport ensemble</div> -<div class="i0">Qu'à leur bruit, tour-à-tour, on s'égaie, ou l'on tremble.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce jour par l'un et l'autre a droit d'être fêté.</div> -<div class="i0">Vive notre héros!... un coup à sa santé!</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Buvons!... on va bientôt nous soulager des tailles.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Buvons!... nous n'aurons plus qu'à plumer des volailles.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Blé, vin, chair, et poisson, se donneront pour rien.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tout allait mal; le roi fera tout aller bien.</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pintons en son honneur!</div><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Verse, mon camarade!</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Trinquons pour ce grand prince!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Encore une rasade!</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Encor! Jamais, mordieu, je ne l'ai tant chéri!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Encor! Jamais mon cœur ne fut plus attendri!</div> -</div></div> -<p class="character">LE SONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au diantre les lourdauds qui me brisent mon verre...</div> -<div class="i0">Quel vacarme!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ARTILLEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Arrêtez!... Ils m'ont roulé par terre.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FOULE DES HABITANTS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Gare! gare!—C'est lui!—De ce côté...—Par-là...</div> -<div class="i0">C'est lui qui passe!—Eh non.—Oui.—Le roi!—Le voilà!</div> -<div class="i0">Rangez-vous! place! place!—Holà! ciel!—Je rends l'ame.</div> -<div class="i0">Au voleur!..—Insolent, respectez une femme..!</div> -<div class="i0">—On m'étouffe!..—Poussons! enfonçons!..—Je le voi!</div> -<div class="i0">Vivat!—Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.</div> -<div class="i0">—Moi, j'en étais tout proche.—Et moi, je puis vous dire</div> -<div class="i0">Qu'il a toutes ses dents; car nous l'avons fait rire.</div> -<div class="i0">—Moi, j'ai donné, reçu mille coups tour-à-tour....</div> -<div class="i0">—Moi, je suis tout en sang...—Vivat! ô le beau jour!</div><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> -</div> -</div> -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Tout l'Enfer reconnut dans cette populace</div> -<div class="i0">Se faisant échiner autour d'un roi, qui passe,</div> -<div class="i0">Même instinct qu'à la cour où de cuisants regrets</div> -<div class="i0">Font payer cher l'orgueil de l'avoir vu de près,</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Du théâtre mouvant les ressorts admirables</div> -<div class="i0">Composent un conseil d'automates notables:</div> -<div class="i0">François, avec les Pairs, assis dans sa grandeur,</div> -<div class="i0">Du puissant Charles-Quint reçoit l'ambassadeur.</div> -<div class="i0">L'Honneur, génie heureux qui sur la France veille,</div> -<div class="i0">Au roi, qu'il raffermit, soudain parle à l'oreille.</div> -</div></div> - -<h4>FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LA -MONARCHIE, LES GRANDS, LES DÉPUTÉS -DE BOURGOGNE, LANNOY, -SUITE DE L'AMBASSADEUR.</h4> - -<p class="character">L'HONNEUR, <em>au roi</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Te voilà de retour; et ma seule vertu</div> -<div class="i0">A dompté le chagrin qui t'aurait abattu.</div> -<div class="i0">N'avais-je pas prédit que l'Honneur héroïque</div> -<div class="i0">Saurait dans ses calculs tromper la Politique?</div> -<div class="i0">Et la priver des fruits qu'elle a cru retirer</div> -<div class="i0">Du traité que son joug te força de jurer?</div> -<div class="i0">Je crains pourtant qu'un jour des bouches indiscrètes</div> -<div class="i0">N'accusent de ton cœur les faiblesses secrètes:</div> -<div class="i0">Charge donc les États de dégager ta foi.</div> -<div class="i0">La Monarchie à tous va répondre pour toi;</div> -<div class="i0">Et le Nonce romain, si sa voix le réclame,</div> -<div class="i0">De tes serments forcés délivrera ton âme.</div><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> -<div class="right">(A l'ambassadeur.)</div> -<div class="i0">Vous, Lannoy, j'interroge en secret votre sein:</div> -<div class="i0">Quel pacte lie un homme avec un assassin,</div> -<div class="i0">Quand le fer meurtrier, qui sur sa gorge brille,</div> -<div class="i0">En obtient l'abandon des biens de sa famille?</div> -<div class="i0">L'espoir de votre maître est un folle erreur.</div> -</div></div> -<p class="character">LANNOY, <em>à François-Premier</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sire, avant de parler au nom de l'Empereur,</div> -<div class="i0">Souffrez qu'en votre cour vos vertus magnanimes</div> -<div class="i0">Reçoivent de Lannoy les tributs légitimes,</div> -<div class="i0">Et qu'un soldat, admis devant François-Premier,</div> -<div class="i0">En ce grand roi, d'abord, salue un grand guerrier.</div> -<div class="i0">Mes yeux ont vu de près votre illustre constance;</div> -<div class="i0">Et j'en dois hautement témoignage à la France.</div> -<div class="i0">Maintenant à mon prince il me faut obéir.</div> -<div class="i0">Deux nobles souverains ne sauraient se haïr;</div> -<div class="i0">Et j'accours aujourd'hui rendre plus solennelle</div> -<div class="i0">Leur paix qui fut troublée, et doit être éternelle.</div> -<div class="i0">Comblez donc tous nos vœux: hâtez-vous de signer</div> -<div class="i0">Les traités consentis qui la feront régner;</div> -<div class="i0">Et l'Univers, plus calme en toutes ses provinces,</div> -<div class="i0">Bénira le pouvoir de deux augustes princes</div> -<div class="i0">Qui, vaillants, généreux, adorés des humains,</div> -<div class="i0">Toujours de l'équité suivirent les chemins.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MONARCHIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sire, au nom des États convoqués vers la Saône,</div> -<div class="i0">Laissez-moi réclamer l'intégrité du trône.</div> -<div class="i0">Je joignis, dès le temps des neveux de Clovis,</div> -<div class="i0">Le sceptre bourguignon au faisceau de mes lis:</div> -<div class="i0">Dès-lors il m'appartint: d'un bien héréditaire</div><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> -<div class="i0">Vous êtes possesseur moins que dépositaire:</div> -<div class="i0">Est-ce à vous de le vendre? Ah! je lie à jamais</div> -<div class="i0">Les sujets à leur prince, et le prince aux sujets.</div> -<div class="i0">Sans leur commun aveu, mon pacte indestructible</div> -<div class="i0">Oppose à vos serments un obstacle invincible;</div> -<div class="i0">Et la France, appuyant la Bourgogne et ses droits,</div> -<div class="i0">Ne sert en vous qu'un maître esclave de mes lois.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au ciel plus qu'à moi-même elle a lieu de se plaindre</div> -<div class="i0">Si je blesse un devoir que je gémis d'enfreindre.</div> -<div class="i0">Un serment, commandé par la nécessité,</div> -<div class="i0">M'arrache la Bourgogne ou bien la liberté;</div> -<div class="i0">Et, si je ne la cède, il faut qu'à ma parole,</div> -<div class="i0">Retourné dans Madrid, moi-même je m'immole.</div> -<div class="i0">Mes généreux sujets doivent donc acquitter</div> -<div class="i0">Le triste engagement qu'on m'a fait contracter:</div> -<div class="i0">Et, sous leur nouveau prince, en des temps plus tranquilles,</div> -<div class="i0">Thémis protégera tous les droits de leurs villes.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MONARCHIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quoi! nos engagements n'ont-ils pas devancé</div> -<div class="i0">Le serment qu'à Madrid vous avez prononcé?</div> -<div class="i0">S'il est une promesse inviolable et sainte,</div> -<div class="i0">C'est celle qu'autrefois je reçus, sans contrainte,</div> -<div class="i0">Aux autels où sur vous la divine onction</div> -<div class="i0">Dans vos mains consacra ma domination.</div> -<div class="i0">Pouvez-vous, séparant votre intérêt du nôtre,</div> -<div class="i0">Détruire, parjurer ce serment pour un autre,</div> -<div class="i0">Avilir votre foi par ces renversements,</div> -<div class="i0">Et de mes libertés sapper les fondements?</div> -<div class="i0">La France, de ses biens, de son honneur jalouse,</div><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> -<div class="i0">La France aime ses rois; la France est leur épouse;</div> -<div class="i0">Non pour voir déchirer ses membres en lambeaux,</div> -<div class="i0">Et sans pudeur passer à des maîtres nouveaux:</div> -<div class="i0">Mais pour être toujours noblement protégée,</div> -<div class="i0">Toute au juste héritier, et jamais partagée.</div> -<div class="i0">Si vous trompez sa foi, si vous abandonnez</div> -<div class="i0">Les fils que vers la Saône elle vous a donnés,</div> -<div class="i0">Je cesserai dès-lors de mettre en ma balance</div> -<div class="i0">Tout ce qu'ils doivent rendre à mon obéissance:</div> -<div class="i0">Affranchis de mon joug, méconnaissant la voix</div> -<div class="i0">D'un monarque étranger que n'a point fait leur choix,</div> -<div class="i0">Au mépris du devoir laissés par vous sans maître,</div> -<div class="i0">Libres au même instant, ils pourront toujours l'être.</div> -<div class="i0">Ma loi, qui les soumit à votre autorité,</div> -<div class="i0">Veut du père aux enfants même fidélité.</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Lannoy, vous entendez avec quelle noblesse</div> -<div class="i0">La Bourgogne constante à son maître s'adresse:</div> -<div class="i0">Et vous êtes témoin qu'il ne m'est pas permis</div> -<div class="i0">De trahir des sujets que leur choix m'a soumis.</div> -<div class="i0">Sur les bords où s'accrut ma tige souveraine,</div> -<div class="i0">Plus que je ne suis roi, la Monarchie est reine:</div> -<div class="i0">Votre Empereur lui-même aurait bien du prévoir</div> -<div class="i0">Qu'il engageait ma foi, par de là mon pouvoir.</div> -<div class="i0">De sa rigueur aveugle, hélas! telle est la suite.</div> -<div class="i0">Que cet exemple serve à régler sa conduite:</div> -<div class="i0">Qu'il suive en son bonheur des conseils généreux,</div> -<div class="i0">Et respecte du moins ses rivaux malheureux.</div> -<div class="i0">Je ne le cèle point; j'éprouve quelque joie</div> -<div class="i0">Du secours imprévu qu'un Dieu vengeur m'envoie.</div><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> -<div class="i0">L'amour de ce royaume à mon sceptre attaché</div> -<div class="i0">Me donne un gage heureux dont mon cœur est touché.</div> -<div class="i0">Est-ce à moi de punir d'une guerre cruelle</div> -<div class="i0">Une rebellion qui m'atteste son zèle?</div> -<div class="i0">Livrerai-je un État, de qui je suis aimé,</div> -<div class="i0">Aux fers d'un souverain qui m'a tant opprimé?</div> -<div class="i0">Comment de Charles-Quint leur vanter la clémence?</div> -<div class="i0">Lui, dont l'inimitié, poussée à la démence,</div> -<div class="i0">Traita leur prince, aux yeux de l'univers entier,</div> -<div class="i0">Non comme un roi chrétien, mais en vil prisonnier!</div> -<div class="i0">Lui, qui retient encor mes deux fils en otages!</div> -<div class="i0">Lui, qui, dans une barque entraînant ces chers gages,</div> -<div class="i0">Défendit qu'en passant tout proche de mes yeux</div> -<div class="i0">Un baiser de leur père adoucît leurs adieux!</div> -<div class="i0">Voilà, voilà les fruits de sa cruauté vaine.</div> -<div class="i0">Tout le fuit: tout évite et redoute sa chaîne.</div> -<div class="i0">La Saône et ses enfants ont trop d'effroi de lui:</div> -<div class="i0">Tous les chefs de l'Europe, alliés aujourd'hui,</div> -<div class="i0">Prétendent arrêter l'Autriche impérieuse</div> -<div class="i0">Dont s'emporte sans frein l'audace ambitieuse,</div> -<div class="i0">Et s'unissent pour rendre à l'Italie en paix</div> -<div class="i0">Un maître qui tous deux nous en chasse à jamais.</div> -<div class="i0">Dites à l'Empereur d'entrer en cette ligue,</div> -<div class="i0">Barrière à tout orgueil, obstacle à toute brigue:</div> -<div class="i0">Mais s'il veut mon secours pour de justes exploits,</div> -<div class="i0">Je suis prêt: qu'au croissant il oppose la croix;</div> -<div class="i0">Et qu'enfin Soliman, qui nous menace encore,</div> -<div class="i0">Aille au fond des rochers rugir loin du Bosphore.</div> -<div class="i0">Ces belliqueux projets sont seuls dignes de nous.</div> -<div class="i0">Allez donc, et vers lui chargé de soins plus doux,</div><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> -<div class="i0">Dites-lui qu'à sa sœur ma main reste donnée,</div> -<div class="i0">Et que Paris l'attend pour fêter l'hyménée.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Il dit: le grand conseil se tait avec respect:</div> -<div class="i0">Il sort; La cour le suit; et tout change d'aspect.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Le spectacle infernal, sans règle dramatique,</div> -<div class="i0">De tout un long sujet compose un acte unique;</div> -<div class="i0">Et la pièce, qu'ici notre art suspend cinq fois,</div> -<div class="i0">Là-bas, va d'un seul jet: autres lieux, autres lois.</div> -<div class="i0">Que d'arrêts érudits, que de justes remarques</div> -<div class="i0">Cet abus coûterait à nos grands Aristarques!</div> -<div class="i0">Et qu'il me semble heureux qu'évitant le bourbier,</div> -<div class="i0">Parmi nous chaque auteur marche en bon routinier!</div> -<div class="i0">En vain répondrait-on qu'un intermède utile</div> -<div class="i0">Coupe le dialogue et rompt l'ennui du style,</div> -<div class="i0">Et prêtant à la scène un lustre merveilleux,</div> -<div class="i0">Quand l'esprit se fatigue amuse encor les yeux;</div> -<div class="i0">Cet acte sans repos, trop fécond assemblage,</div> -<div class="i0">Leur paraîtrait folie: ils ont le goût si sage!</div> -<div class="i0">A peine seulement voudront-ils écouter</div> -<div class="i0">Le récit des tournois que tu vas leur chanter,</div> -<div class="i0">Ma muse: trace donc, pour des gens sans lecture,</div> -<div class="i0">A juger par leur sens instruits par la nature,</div> -<div class="i0">L'enceinte où les Démons, vieux amis du chaos,</div> -<div class="i0">Se complurent à voir jouter mille héros.</div> -<div class="i2">Dans le sein de Paris, les tambours et les flûtes,</div> -<div class="i0">Appellent tous les preux à de brillantes luttes:</div> -<div class="i0">Les murs sont revêtus de tapis éclatants,</div><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> -<div class="i0">De festons enlacés, et de drapeaux flottants:</div> -<div class="i0">De guirlandes par-tout les fenêtres ornées,</div> -<div class="i0">De chêne, de laurier, les portes couronnées,</div> -<div class="i0">Le concours enjoué des peuples curieux,</div> -<div class="i0">Tant de seigneurs si fiers de passer sous leurs yeux,</div> -<div class="i0">Des groupes de beautés, ceintes de pierreries,</div> -<div class="i0">Décorant les balcons des vastes galeries,</div> -<div class="i0">Et semant les chemins de rubans et de lis</div> -<div class="i0">Jetés aux palefrois des vaillants Amadis:</div> -<div class="i0">Et là, de mains en mains des corbeilles errantes</div> -<div class="i0">Qui jonchent le pavé de feuilles odorantes;</div> -<div class="i0">Tout annonce aux petits que, pour les éblouir,</div> -<div class="i0">Les grands daignent paraître, et vont les réjouir.</div> -<div class="i2">On admire l'éclat dont ce beau jour décore</div> -<div class="i0">La sœur de Charles-Quint, la tendre Éléonore,</div> -<div class="i0">Qui de François-Premier adoucit la prison;</div> -<div class="i0">Et qui, par un hymen allégeant sa rançon,</div> -<div class="i0">Conduite dans un lit à ses feux redevable,</div> -<div class="i0">Ne trouva pas, dit-on, le monarque insolvable.</div> -<div class="i2">Sur de riches brocards siégent à ses côtés</div> -<div class="i0">De son nouvel époux les enfants rachetés:</div> -<div class="i0">La maîtresse du roi, D'Heilly, sur son visage</div> -<div class="i0">D'un lendemain de noce aperçoit tout l'outrage,</div> -<div class="i0">Et d'un crédit rival méditant le malheur,</div> -<div class="i0">De la publique joie elle fait sa douleur:</div> -<div class="i0">Son œil à son héros jette dans cette lice</div> -<div class="i0">Un regard, souriant d'amoureuse malice;</div> -<div class="i0">Et cache le dépit d'un secret déshonneur,</div> -<div class="i0">Qui ferait fuir sa cour, fidèle au seul bonheur.</div> -<div class="i2">Ceux que de plaire au maître un soin jaloux tourmente,</div><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> -<div class="i0">N'osant trop encenser l'épouse ni l'amante,</div> -<div class="i0">Tournent tous leurs respects vers l'auguste appareil</div> -<div class="i0">Du roi, leur grave centre, et leur brillant soleil.</div> -<div class="i2">Déja le clairon sonne; un feu roulant pétille:</div> -<div class="i0">Les rangs des escadrons opposés en quadrille</div> -<div class="i0">Sous la barrière encore attendent les signaux</div> -<div class="i0">Tout près d'ouvrir l'arène, à la voix des héraults.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Roi d'armes en ce jour, Montmorenci commande:</div> -<div class="i0">Des chevaliers français nulle tige plus grande</div> -<div class="i0">N'a de l'honneur des preux si haut porté l'essor;</div> -<div class="i0">Bovine la vit croître, et Marignan encor:</div> -<div class="i0">Sa gloire l'annonçait mieux que les arquebuses,</div> -<div class="i0">Qui saluaient les noms des bannières confuses,</div> -<div class="i0">Dont le dénombrement fatiguerait cent voix</div> -<div class="i0">Jalouses d'imiter les Muses d'autrefois,</div> -<div class="i0">Et d'user doctement toute leur énergie</div> -<div class="i0">A s'enfler d'un orgueil de généalogie.</div> -<div class="i0">Eh! qu'importe aux splendeurs de l'effet théâtral</div> -<div class="i0">Quels sont ces cavaliers, champions de métal,</div> -<div class="i0">A qui leurs gantelets, et leur cuirasse énorme,</div> -<div class="i0">Leurs brassards, leur visière, ôtent l'humaine forme;</div> -<div class="i0">Armes, dont l'attirail appesantit leur corps</div> -<div class="i0">Non moins que leur esprit si rude en ses ressorts;</div> -<div class="i0">Que dis-je? leur esprit! créatures grossières,</div> -<div class="i0">Ils ont l'instinct brutal des bêtes carnassières:</div> -<div class="i0">Tels sont pourtant ces chefs des nobles carrousels,</div> -<div class="i0">Par les dames fêtés, chantés des ménestrels;</div> -<div class="i0">Lutteurs bien au-dessous de l'élite héroïque</div> -<div class="i0">Qui traversait jadis la poussière olympique,</div><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> -<div class="i0">Combattants demi-nus qui, debout sur des chars,</div> -<div class="i0">Laissaient lire en leurs traits leurs belliqueux hasards,</div> -<div class="i0">Et livraient à-la-fois, sous la voûte céleste,</div> -<div class="i0">Leurs fronts aux traits du jour, leur sein aux coups du ceste.</div> -<div class="i0">Dames et Troubadours ne les ont pas connus;</div> -<div class="i0">Hélas! ils n'ont charmé qu'Homère et que Vénus.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Tous les Juges du camp lèvent leurs caducées.</div> -<div class="i0">Les mannequins de fer courent, têtes baissées;</div> -<div class="i0">La pique sur la pique, et l'écu sur l'écu,</div> -<div class="i0">Chaque géant renverse un géant sur le cu.</div> -<div class="i0">Un affreux cliquetis, musique des batailles,</div> -<div class="i0">Fait voler en éclats armets, cottes, et mailles,</div> -<div class="i0">Heaumes, hauberts, cuissards, panaches et cimiers....</div> -<div class="i0">Que d'exploits pour un chantre, aimant les faits guerriers,</div> -<div class="i0">Et qui du fer, de l'or, des arçons, et des selles,</div> -<div class="i0">Saurait en vers brillants tirer mille étincelles!</div> -<div class="i0">Oh! que ma muse a tort de prendre un ton moqueur</div> -<div class="i0">Dès qu'un grave sujet ne dit rien à son cœur!</div> -<div class="i2">Cependant, en ce choc d'armures si pesantes,</div> -<div class="i0">Se heurtent les amants de Princesses galantes;</div> -<div class="i0">Et, sous le dur acier, les amours éperdus</div> -<div class="i0">S'alarment des efforts de leurs membres tendus,</div> -<div class="i0">Frémissant que la dague ou l'épieu qui les touche</div> -<div class="i0">Ne mutile un Hercule, athlète de leur couche.</div> -<div class="i2">L'illustre Marguerite, aimable sœur du roi,</div> -<div class="i0">Chroniqueuse de cour, se rit de leur effroi:</div> -<div class="i0">Chaste, mais se créant mille folles peintures</div> -<div class="i0">Des preux dont sa gaîté traça les aventures,</div> -<div class="i0">Elle juge, aux grands coups des émules d'Artus,</div><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> -<div class="i0">Les regrets de leur dame, et leurs fermes vertus.</div> -<div class="i2">La foule, à contenir en tout temps mal aisée,</div> -<div class="i0">Poursuit l'un de louange et l'autre de risée:</div> -<div class="i0">Sur les fiers concurrents un étendard s'abat;</div> -<div class="i0">Et les monstres d'airain suspendent leur combat.</div> -<div class="i2">La lice est transformée en un salon magique:</div> -<div class="i0">La Danse y renouvelle un cercle magnifique</div> -<div class="i0">D'illettrés paladins, galants avec roideur,</div> -<div class="i0">Du bout de leur épée appuyant leur grandeur,</div> -<div class="i0">Annonçant par leur chiffre et leurs devises fades</div> -<div class="i0">Moins des cœurs amoureux que des cerveaux malades,</div> -<div class="i0">Et, des belles du siècle, éprises de romans,</div> -<div class="i0">Nommés les Ferragus et les fiers Agramants.</div> -<div class="i0">Leur esprit n'exaltait en gothique langage</div> -<div class="i0">Que myrtes, nœuds d'amour, tendres fers et servage;</div> -<div class="i0">Et tous les faux respects de ces vassaux altiers,</div> -<div class="i0">Aux femmes déguisaient des mœurs de muletiers.</div> -<div class="i2">Mais tandis qu'un Renaud, couronné dans ces joûtes,</div> -<div class="i0">Est baisé d'une Armide, et rebaisé de toutes;</div> -<div class="i0">Et des mains de la reine, ô précieux trésor!</div> -<div class="i0">Reçoit un casque, un glaive, et des éperons d'or,</div> -<div class="i0">L'Honneur, le franc Honneur s'adresse à Marguerite,</div> -<div class="i0">Qui, nouvelle Pallas, était sa favorite.</div> -</div></div> - -<h4>L'HONNEUR, ET MARGUERITE.</h4> - -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui me reconnaîtrait en d'insensés tournois</div> -<div class="i0">Où l'on m'a travesti sous un pesant harnois?</div> -<div class="i0">Les dehors belliqueux dont cet âge me pare</div> -<div class="i0">N'étalent en mon nom qu'un appareil barbare;</div><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> -<div class="i0">Et vous riez de voir tant de palmes coëffer</div> -<div class="i0">Un Rodomont sans cœur s'il n'est bardé de fer,</div> -<div class="i0">Et si toujours ses mains, dans l'escrime exercées,</div> -<div class="i0">N'ont pas contre la mort rassuré ses pensées.</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Noble Honneur, il est vrai; ce siècle fanfaron</div> -<div class="i0">Affermit sous l'acier plus d'un homme poltron:</div> -<div class="i0">Ton maintien est singé par la chevalerie,</div> -<div class="i0">Comme le tendre amour par la galanterie.</div> -<div class="i0">Mais nous aimons mieux voir nos polis écuyers</div> -<div class="i0">Triompher en ces jeux sur de prompts destriers,</div> -<div class="i0">Que d'affliger notre œil aux combats téméraires</div> -<div class="i0">Où s'égorgent les preux et leurs auxiliaires,</div> -<div class="i0">Et qui placent un brave, appelé par ta voix,</div> -<div class="i0">Entre l'affront du blâme et le mépris des lois.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, l'Honneur, l'Honneur vrai, compagnon du courage,</div> -<div class="i0">Ne veut pas qu'on s'immole au soupçon d'un outrage,</div> -<div class="i0">Ni que des alliés, partenaires fougueux,</div> -<div class="i0">Quand se battent deux fous, se battent avec eux,</div> -<div class="i0">Ni que pour toute femme, ou laide, ou vieille, ou naine,</div> -<div class="i0">On coure en un champ-clos rompre une lance vaine:</div> -<div class="i0">Mais il veut que toujours on serve avec ardeur</div> -<div class="i0">L'intérêt de l'état, l'amitié, la pudeur,</div> -<div class="i0">La douce liberté, de tout grand cœur chérie,</div> -<div class="i0">Les lois, appui du peuple, et sur-tout la patrie.</div> -<div class="i0">Tous vils gladiateurs, tous lâches assassins,</div> -<div class="i0">Devant lui sont au rang des adroits spadassins;</div> -<div class="i0">Et subir un pardon, oublier une offense,</div> -<div class="i0">Part de plus de vertu qu'un vaillant coup de lance. -<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu n'approuves donc pas les aveugles duels</div> -<div class="i0">Allant de jour en jour décocher leurs cartels?</div> -</div></div> -<p class="character">L'HONNEUR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Si peu, que j'abandonne aux railleurs de la terre</div> -<div class="i0">Les défis que se font l'empereur et ton frère,</div> -<div class="i0">Et ces graves conseils jugeant leurs démentis.....</div> -</div></div> -<p class="character">MARGUERITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Chut! dans le souvenir ces bruits sont amortis;</div> -<div class="i0">Des traités de Madrid efface au moins l'histoire:</div> -<div class="i0">Arrachons cette page, Honneur, pour notre gloire!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Elle dit; tout s'éclipse: aux fêtes de la cour</div> -<div class="i0">Succède une autre scène, en un autre séjour.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT HUITIÈME</small>.</h2> -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU HUITIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">La scène est transportée au Vatican: dialogue du peintre <em>Michel-Ange</em> -et de l'<em>Hypocrisie</em>. Retraite de <em>Luther</em> chez l'électeur de -Saxe; sa querelle avec le <em>Diable</em>; son entrevue et son souper -avec <em>Catherine-Bore</em>, nonne qu'il avait séduite et épousée. Entretien -des deux interlocuteurs avec l'<em>Hérésie</em> leur fille. Monologue -de <em>Catherine-Bore</em>. Siége de <em>Rome</em> par le connétable de -<em>Bourbon</em> et les Luthériens. La mort frappe le transfuge sur les -murs de <em>Rome</em>. Lamentations de la ville en proie aux assiégeants -victorieux.</p> -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT HUITIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Un</span> palais se découvre, où règnent en idoles</div> -<div class="i0">Ceux qui d'une humble foi nous prêchent les paroles;</div> -<div class="i0">Temple du souverain des temples des chrétiens,</div> -<div class="i0">Sacrés murs, enrichis par les arts des païens,</div> -<div class="i0">D'où la France amena sur le char de la guerre</div> -<div class="i0">Le superbe Apollon, seul dieu du Belvédère,</div> -<div class="i0">Et cet Antinoüs, dont les contours si beaux</div> -<div class="i0">Changeaient en Adriens les zélés cardinaux;</div> -<div class="i0">Le Vatican enfin, orgueil de cette ville,</div> -<div class="i0">Qui, jadis en Brutus, en Cicérons fertile,</div> -<div class="i0">L'est en prédicateurs, en abbés avilis,</div> -<div class="i0">Qui, moins faits pour la toge, endossent des surplis.</div> -<div class="i2">Là, du simple et du grand cherchant l'heureux mélange,</div> -<div class="i0">Errait l'infatigable et docte Michel-Ange;</div> -<div class="i0">Peintre et sculpteur fameux, dont les travaux divers</div> -<div class="i0">Ont rempli de son nom le moderne univers.</div> -<div class="i2">L'Hypocrisie alors, monstre ecclésiastique,</div> -<div class="i0">L'aborde sous l'habit du fervent Dominique.</div> -</div></div> -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> - -L'HYPOCRISIE, ET MICHEL-ANGE.</h4> - -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Michel-Ange, salut!</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Salut, mon frère en Dieu!...</div> -<div class="i0">Non, je te reconnais, patronne de ce lieu.</div> -<div class="i0">Un peintre est un argus, et rien ne nous échappe:</div> -<div class="i0">Revêts donc la cuirasse, ou la robe, ou la chape,</div> -<div class="i0">En vain, Hypocrisie, à mes yeux pénétrants</div> -<div class="i0">Veux-tu donner le change ainsi qu'aux ignorants;</div> -<div class="i0">Je te vois mêmes traits sous diverses étoffes.</div> -<div class="i0">La pourpre, le manteau des rois, des philosophes,</div> -<div class="i0">Au temps des Phidias dérobaient tes contours;</div> -<div class="i0">Le lin sacerdotal te déguise en nos jours:</div> -<div class="i0">Mais notre œil sait juger comment tu te varies,</div> -<div class="i0">Et, pour saisir le nu, lève les draperies.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Aussi n'est-ce pas toi que je veux abuser,</div> -<div class="i0">Grand homme, que les arts ont su diviniser,</div> -<div class="i0">Dont l'esprit, rayonnant d'une vive lumière,</div> -<div class="i0">Pénètre au sein profond de la Nature entière,</div> -<div class="i0">Notre imposture même a de secrets rapports:</div> -<div class="i0">Nous colorons tous deux mille trompeurs dehors;</div> -<div class="i0">Et des chastes martyrs les ressemblances peintes</div> -<div class="i0">Frappent autant les cœurs que mes chastetés feintes.</div> -<div class="i0">Les saints en tes portraits revivent pour toujours:</div> -<div class="i0">Tu mens par tes pinceaux, et moi par mes discours.</div> -<div class="i0">Ainsi, toujours chéris des princes et des prêtres,</div><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> -<div class="i0">Nos services du monde ont secondé les maîtres.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ne nous comparons pas: les pinceaux innocents</div> -<div class="i0">De prestiges heureux n'abusent que les sens.</div> -<div class="i0">Le paradis du Christ, et l'olympe des fables</div> -<div class="i0">M'offrent des fictions que je rends vraisemblables;</div> -<div class="i0">Et mon art avertit la contemplation</div> -<div class="i0">De l'erreur qui la jette en son illusion:</div> -<div class="i0">Mais toi, qui ne feins rien que pour tromper les ames,</div> -<div class="i0">Tu venges sans pitié par le fer et les flammes,</div> -<div class="i0">De tes fausses vertus les dehors figurés,</div> -<div class="i0">Mensonges dangereux que tu nous rends sacrés.</div> -<div class="i0">Que ne t'ai-je tracée, à l'exemple du Dante,</div> -<div class="i0">De plomb doré vêtue, et gravement rampante!</div> -<div class="i0">Par-là j'eusse fait voir aux petits comme aux grands,</div> -<div class="i0">Qu'un vrai peintre à regret vend sa toile aux tyrans,</div> -<div class="i0">Que souvent il gémit, quand l'aveugle fortune,</div> -<div class="i0">Opposant à sa gloire une entrave importune,</div> -<div class="i0">Le force à consacrer, par d'immenses travaux,</div> -<div class="i0">Les rêves d'un apôtre et des siècles dévots,</div> -<div class="i0">Et l'excite à chercher l'espace imaginaire</div> -<div class="i0">D'un Enfer ténébreux, et d'un triste Calvaire.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu dois t'en applaudir; c'est là que j'ai trouvé</div> -<div class="i0">Pour payer tes beaux arts un trésor réservé:</div> -<div class="i0">L'Église en cette source a puisé ses dépenses;</div> -<div class="i0">Et du fond des enfers tirant ses indulgences,</div> -<div class="i0">Je les vends de ma main au péché pénitent:</div> -<div class="i0">Leur prix fait sa richesse, et t'enrichit d'autant.</div> -<div class="i0">Mais apprends aujourd'hui l'embarras où nous sommes;</div><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> -<div class="i0">Luther, fléau du pape, ose instruire les hommes,</div> -<div class="i0">Et nos rémissions, qui s'achetaient si bien,</div> -<div class="i0">En ces temps endurcis ne nous valent plus rien.</div> -<div class="i0">Déja le saint trafic allait le mieux du monde:</div> -<div class="i0">Aux plus infames lieux où je faisais ma ronde,</div> -<div class="i0">Trouvais-je un libertin fourvoyé dans la chair;</div> -<div class="i0">«Ah! disais-je en pleurant, tu te damnes, mon cher.</div> -<div class="i0">«Du brasier éternel ainsi donc tu te joues</div> -<div class="i0">«Sur ce sein, sur ce dos, et sur ces belles joues!...</div> -<div class="i0">«—Hélas! répondait-il, père dominicain,</div> -<div class="i0">«L'enfer est bien douteux, et le plaisir certain:</div> -<div class="i0">«Près de ce tendre objet mon corps est sur la braise.</div> -<div class="i0">«—Eh bien, paie un pardon, et prends-en à ton aise.</div> -<div class="i0">«—Quoi! par-là, disait-il, le péché m'est permis?</div> -<div class="i0">«Payons tous deux, ma sœur; vîte, qu'il soit remis.»</div> -<div class="i0">Parlais-je au cabaret à quelque ivrogne indigne:</div> -<div class="i0">«Du Seigneur, lui disais-je arrosez donc la vigne,</div> -<div class="i0">«Puisqu'ainsi, dans le vin aimant à vous noyer,</div> -<div class="i0">«Votre langue en priant ne peut que bégayer.»</div> -<div class="i0">Visitais-je les cours, où les mœurs sont les mêmes;</div> -<div class="i0">Des dévotes levant les scrupules extrêmes,</div> -<div class="i0">La grace des pardons disposait largement</div> -<div class="i0">Leur faible conscience à tout événement.</div> -<div class="i0">Un grand s'escrimait-il, encor chaud du carnage,</div> -<div class="i0">Aux combats de la table et du concubinage;</div> -<div class="i0">Ruinait-il l'état au gré de ses valets:</div> -<div class="i0">«Mon frère, lui disais-je, au moins dormez en paix;</div> -<div class="i0">«Acquérez pour le ciel des passe-ports sans nombre.»</div> -<div class="i0">De là, dans nos couvents je retournais, à l'ombre,</div> -<div class="i0">Essayer les hasards des cartes et des dés,</div><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> -<div class="i0">Et jouer mes pardons, si bien achalandés!</div> -<div class="i0">Mais des faveurs du ciel l'abondance est tarie.</div> -<div class="i0">Habile homme, aide-moi de ta haute industrie:</div> -<div class="i0">Pierre te confia la clé du firmament;</div> -<div class="i0">Tu pressentis le jour du dernier jugement,</div> -<div class="i0">Tu nous réalisas les archanges célèbres,</div> -<div class="i0">L'empire des clartés, l'abyme des ténèbres;</div> -<div class="i0">Toi donc, qui des enfers imprimas la terreur,</div> -<div class="i0">Des superstitions renouvelle l'horreur:</div> -<div class="i0">Épouvante nos yeux des maux du purgatoire.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce lieu, dont on se forme une image si noire,</div> -<div class="i0">Ce passage de l'ame aux cieux pour elle ouverts,</div> -<div class="i0">Apprends que c'est la vie et ce triste univers.</div> -<div class="i2">Fixe ton regard louche, et que ton œil s'épure;</div> -<div class="i0">Emprunte mes rayons, contemple la nature,</div> -<div class="i0">Et perce, en nouveau lynx, aidé de mes clartés,</div> -<div class="i0">Les enceintes, les murs de toutes les cités.</div> -<div class="i2">Aperçois-tu dans l'ombre un homme qui se traîne,</div> -<div class="i0">Sans fers, comme accablé de la plus lourde chaîne,</div> -<div class="i0">Croupissant dans la fange, et d'insectes rongé?</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel est-il!</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Un oisif, de soi-même chargé;</div> -<div class="i0">Et qui jamais vers Dieu ne levera sa face,</div> -<div class="i0">Que son ame n'échappe à sa terrestre masse.</div> -<div class="i0">Innocent envers tous, mais coupable envers lui,</div> -<div class="i0">Sa peine est la misère, et la honte, et l'ennui.</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dans mes cloîtres ainsi s'engourdit plus d'un moine,</div> -<div class="i0">Propre à manger du gland en compagnon d'Antoine.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cet homme aux larges reins, au ventre monstrueux,</div> -<div class="i0">Son col paraît gonflé d'un sang impétueux;</div> -<div class="i0">Sa face luit de pourpre, et son souffle est un râle:</div> -<div class="i0">Juge de sa souffrance aux soupirs qu'il exhale.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ainsi de leurs festins sortent les gros prélats.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh oui! c'est un gourmand qui subit ses repas:</div> -<div class="i0">Il n'aura de long-temps le corps ni l'esprit libre,</div> -<div class="i0">Si la sobriété ne lui rend l'équilibre.</div> -<div class="i2">Suis à l'écart les pas de ce jeune effréné;</div> -<div class="i0">Son front, avant les ans de rides sillonné,</div> -<div class="i0">Porte des longs chagrins l'empreinte manifeste;</div> -<div class="i0">Son œil farouche luit sous un sourcil funeste;</div> -<div class="i0">Et la fièvre, inégale en sa lente fureur,</div> -<div class="i0">A creusé de ses traits la livide maigreur.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Jamais l'orgueil dévot, sous un humble cilice,</div> -<div class="i0">N'a, par tant de pâleur, fait plaindre son supplice.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est un amant, épris d'un fantôme charnel,</div> -<div class="i0">Et que dévore un feu qu'il croit être éternel:</div> -<div class="i0">Sa maîtresse, éloignée, à d'autres feux en proie,</div> -<div class="i0">Rebut de son rival, dans les larmes se noie;</div> -<div class="i0">Leurs maux à l'un et l'autre apprendront quelque jour</div> -<div class="i0">Que Dieu peut seul payer un immortel amour.</div><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> -<div class="i0">Lis au sein inquiet de ce flatteur docile</div> -<div class="i0">Qui circule à la cour en venimeux reptile:</div> -<div class="i0">Sous son maître qui tombe il gémit écrasé,</div> -<div class="i0">Comme un lierre ployant sous un chêne brisé:</div> -<div class="i0">Son supplice est, hélas! pour un intérêt mince</div> -<div class="i0">De suspendre son ame aux lèvres de son prince.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je connais ce tourment, que fait subir l'orgueil.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Voici, parmi la foule, et le bruit, et le deuil,</div> -<div class="i0">Un insensé, qu'emporte une ardeur vagabonde</div> -<div class="i0">Sur les deux continents, sur les gouffres de l'onde.</div> -<div class="i0">Son cœur, en ses replis vainement enfermé,</div> -<div class="i0">Laisse éclater l'effroi sur son front tout armé:</div> -<div class="i0">Son souris, démentant l'ennui qui le dévore,</div> -<div class="i0">Rend ce damné hideux à la cour qui l'adore.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! je le reconnais, c'est un ambitieux,</div> -<div class="i0">Avanturier que j'aide à s'égaler aux dieux.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Regarde ce railleur; la joie immodérée</div> -<div class="i0">Agite de ses traits la malice abhorrée;</div> -<div class="i0">L'interminable accès d'un rire douloureux</div> -<div class="i0">A l'émail de ses dents prête un éclat affreux:</div> -<div class="i0">Son délire t'apprend que son ame est punie</div> -<div class="i0">Par l'aiguillon cruel de l'ardente ironie:</div> -<div class="i0">Ce fiel le brûlera, tant que la charité</div> -<div class="i0">Ne le purgera point de sa malignité.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, telle est la fureur des bouffons satiriques,</div><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> -<div class="i0">Dont j'évite par-tout les grimaces comiques.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce cadavre vivant, sur des livres penché,</div> -<div class="i0">Est le corps d'un mortel à l'étude attaché;</div> -<div class="i0">Pâle et froid, de son sang la course est arrêtée:</div> -<div class="i0">Son ame dans les cieux a suivi Prométhée;</div> -<div class="i0">Et riche de larcins, rapporte à son retour</div> -<div class="i0">Un feu, qui de son foie est l'éternel vautour,</div> -<div class="i0">Le feu de la science, ardeur qui le consume,</div> -<div class="i0">Et que pour son tourment en lui l'orgueil allume,</div> -<div class="i0">Jusqu'à ce qu'un rayon de la divinité</div> -<div class="i0">Confonde pour jamais sa curiosité.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'amour de la doctrine est en lui plus sincère</div> -<div class="i0">Qu'en ce pédant, à qui j'inspire un ton sévère,</div> -<div class="i0">Et qui doit à sa barbe, à ses graves rabats,</div> -<div class="i0">Le renom si coûteux d'un savoir qu'il n'a pas.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Plains l'avare usurier, sous de triples murailles</div> -<div class="i0">Couvant son or au fond des terrestres entrailles,</div> -<div class="i0">Jusqu'à l'heure où la Mort, qui nous fait tout quitter,</div> -<div class="i0">Vient, loin de son dépôt, lui-même l'emporter.</div> -<div class="i2">Les folles vanités, et les coquetteries,</div> -<div class="i0">Du sexe le plus doux sont les pâles Furies,</div> -<div class="i0">Et fanent sa beauté qu'avertit un miroir</div> -<div class="i0">Des outrages du temps qui détruit son pouvoir.</div> -<div class="i2">Ce malade, blessé des serpents de l'Envie,</div> -<div class="i0">Cède au plus grand des maux de notre courte vie:</div> -<div class="i0">L'humeur de la vipère a remplacé son sang,</div> -<div class="i0">Et glace son visage et son corps jaunissant:</div><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> -<div class="i0">Ses yeux tout offusqués, et clignant leurs paupières,</div> -<div class="i0">Craignent le luxe heureux et les hautes lumières:</div> -<div class="i0">Erostrate et Zoïle éprouvaient ses tourments:</div> -<div class="i0">Vois de ses dents de fer les tristes grincements.</div> -<div class="i0">Mes marbres immortels ont bravé ses morsures;</div> -<div class="i0">Sa rage a vainement cru ternir mes peintures;</div> -<div class="i0">Son sort est de rougir par la gloire irrité.</div> -<div class="i2">Voilà les châtiments de ce monde agité:</div> -<div class="i0">Ces maux, où des humains s'éprouve le courage,</div> -<div class="i0">Pour arriver au ciel sont leur commun passage:</div> -<div class="i0">Leur spectacle, toujours présent à mon regard,</div> -<div class="i0">Féconda seul en moi tous les fruits de mon art.</div> -<div class="i0">De même qu'un goût pur et les couleurs du style</div> -<div class="i0">Distinguent faiblement l'art d'un poëte habile,</div> -<div class="i0">Si son génie, instruit du jeu des passions,</div> -<div class="i0">Ne comble la hauteur de ses inventions;</div> -<div class="i0">De même les beautés d'un dessin qu'on admire</div> -<div class="i0">Ont de ma renommée étendu moins l'empire,</div> -<div class="i0">Que mon docte examen de tous les sentiments</div> -<div class="i0">Qui du vaste univers règlent les mouvements.</div> -<div class="i0">Telle est la vérité. J'ai trop peint de mensonges:</div> -<div class="i0">N'attends donc plus de moi l'image de vains songes:</div> -<div class="i0">J'ai pu complaire aux grands pour me rendre fameux;</div> -<div class="i0">Je m'appartiens enfin, devenu plus grand qu'eux.</div> -<div class="i0">Au Vatican déja rejetant mon salaire,</div> -<div class="i0">Je travaille en artiste, et non en mercenaire.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Parle moins fièrement, ou je t'en punirai.</div> -</div></div> -<p class="character">MICHEL-ANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai des pinceaux vengeurs; tremble! je te peindrai.</div> -<div class="i2">Elle fuit à ces mots, craignant que le génie</div><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> -<div class="i0">N'éternisât les trais de son ignominie.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Cependant tout se meut; un nouveau changement</div> -<div class="i0">Présente de Luther le sombre appartement,</div> -<div class="i0">Séjour, où de la Saxe un électeur-monarque</div> -<div class="i0">Fit une citadelle à cet hérésiarque:</div> -<div class="i0">L'ardent moine y médite, en son schisme affermi,</div> -<div class="i0">Près de testaments grecs entendus à demi,</div> -<div class="i0">D'un crucifix d'ivoire, et d'une bible ouverte</div> -<div class="i0">Que des commentateurs noircit la plume experte.</div> -<div class="i0">Les paisibles rideaux ombrageant son réduit</div> -<div class="i0">Laissent douter d'abord s'il y fait jour ou nuit.</div> -<div class="i0">L'eau, le pain, et le sel, sa seule nourriture,</div> -<div class="i0">Changent son corps pesant en substance plus pure;</div> -<div class="i0">Mais de son ventre à jeun, comme celui des saints,</div> -<div class="i0">Montent à son cerveau des vertiges mal sains,</div> -<div class="i0">Qui, troublant de vapeurs son esprit variable,</div> -<div class="i0">Le poussent dans le vague où l'attaque le Diable.</div> -</div></div> - -<h4>LUTHER ET LE DIABLE.</h4> - -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quoi donc? malin Satan, que j'avais cru chasser,</div> -<div class="i0">D'arguments éternels me reviens-tu presser?</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIABLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pauvre moine, tu crois, voyageant dans les limbes,</div> -<div class="i0">Régner avec les saints couronnés de leurs nimbes;</div> -<div class="i0">Mais du troisième ciel redescends ici-bas,</div><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> -<div class="i0">Et prépare ton ame à de nouveaux combats.</div> -<div class="i0">Confesse-moi d'abord qu'à l'Église rebelle</div> -<div class="i0">La vanité t'inspire et non pas un vrai zèle:</div> -<div class="i0">Ainsi tu m'appartiens, et, dans les feux jeté,</div> -<div class="i0">Tu seras sur mon gril durant l'éternité.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, subtil ennemi de la droiture sainte;</div> -<div class="i0">Tu veux de l'Évangile effacer toute empreinte,</div> -<div class="i0">Et, secondant le pape à corrompre la foi,</div> -<div class="i0">Dans la cité de Dieu le proclamer en roi;</div> -<div class="i0">Et moi, renouvellant la première doctrine,</div> -<div class="i0">Je veux, de sa hauteur recherchant l'origine,</div> -<div class="i0">Éclairer les enfants de la communion</div> -<div class="i0">Sur l'Invination, et l'Impanation,</div> -<div class="i0">Et par mon <em>In-sub-cum</em> montrer que le Messie</div> -<div class="i0">Est, pour en parler clair, avec et sous l'hostie.</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIABLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh! que t'importerait que le crucifié</div> -<div class="i0">Fut joint à la substance, ou transubstancié,</div> -<div class="i0">Si la foi pure, et non la dispute insensée,</div> -<div class="i0">Pour la raison divine allumait ta pensée:</div> -<div class="i0">Mais follement épris de tous ces graves riens</div> -<div class="i0">Qu'à soufflés mon école aux Théologiens,</div> -<div class="i0">Fier de rendre piquant l'esprit fin dont tu brilles,</div> -<div class="i0">De ta métaphysique affilant les aiguilles,</div> -<div class="i0">Tu te montres jaloux d'un triomphe érudit,</div> -<div class="i0">Plus que de terrasser le mensonge en crédit;</div> -<div class="i0">Et des textes nombreux la lecture funeste</div> -<div class="i0">Devint de ton orgueil l'aliment indigeste.</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il faut dans son langage à son siècle parler:</div> -<div class="i0">On m'entendrait moins bien si je parlais plus clair;</div> -<div class="i0">Et des rhéteurs chrétiens la ferveur scholastique</div> -<div class="i0">Se plaît à mon jargon théo-métaphysique.</div> -<div class="i0">Par là j'ouvris la lice, et je pris les devants</div> -<div class="i0">Sur Léon écrasé de mes dogmes savants.</div> -<div class="i0">Si j'avais, en ami de la vérité nue,</div> -<div class="i0">Déclaré que de Dieu la grandeur inconnue,</div> -<div class="i0">Remplissant le passé, le présent, l'avenir,</div> -<div class="i0">Se fait sentir aux cœurs, et non pas définir;</div> -<div class="i0">L'Église, loin des yeux de la foule éblouie,</div> -<div class="i0">M'eût rejeté dans l'ombre en philosophe impie:</div> -<div class="i0">Mais, saisi du flambeau des prophètes sacrés,</div> -<div class="i0">J'embrase les esprits à mon schisme attirés.</div> -<div class="i0">Mes sermons ont déja, dans toutes les provinces,</div> -<div class="i0">Plus détruit de couvents que les armes des princes;</div> -<div class="i0">Et, de Rome ennemi, je ne puis qu'ébranler</div> -<div class="i0">Son trône qu'après moi d'autres feront crouler.</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIABLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu mens; et ce projet si beau, si magnanime,</div> -<div class="i0">De ton stérile sein n'est pas le fruit sublime:</div> -<div class="i0">Frère des Augustins, si l'on t'avait chargé</div> -<div class="i0">De vendre à leur profit les graces du clergé,</div> -<div class="i0">Tu déclamerais peu contre les indulgences</div> -<div class="i0">Dont les Dominicains vendent les assurances.</div> -<div class="i0">Les papes qu'aujourd'hui tu nommes en courroux</div> -<div class="i0">Papelins, papelards, papes-sots, papes-foux,</div> -<div class="i0">Souverains-Ante-Christ, prêtres Satanissimes,</div> -<div class="i0">Furent traités par toi de révérentissimes.</div><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> -<div class="i0">Tu les craignais alors et les as respectés:</div> -<div class="i0">Mais dès qu'à tes abois les peuples ameutés</div> -<div class="i0">Des moines enrichis pillèrent les cellules,</div> -<div class="i0">On brûla tes sermons, et tu brûlas les bulles;</div> -<div class="i0">Et les seigneurs, jaloux des trésors des reclus,</div> -<div class="i0">T'ont mieux servi depuis que tes cris superflus.</div> -<div class="i0">C'est pourquoi ton cerveau, rêvant la renommée,</div> -<div class="i0">Creusé par un long jeûne, ivre de sa fumée,</div> -<div class="i0">Repaît ta vanité de l'espoir si flatteur</div> -<div class="i0">D'être de l'avenir le grand réformateur.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Du Démon envieux c'est bien là le génie!</div> -<div class="i0">A qui produit le bon toujours il le lui nie;</div> -<div class="i0">Et ne souffre jamais que, de la gloire épris,</div> -<div class="i0">Son véritable auteur en reçoive le prix.</div> -<div class="i0">N'ai-je donc pas, du zèle apôtre téméraire,</div> -<div class="i0">Fait tonner ma vertu des hauteurs de la chaire?</div> -<div class="i0">N'ai-je pas, d'un courage au martyre aguerri,</div> -<div class="i0">Défié les bûchers où Jean-Hus a péri?</div> -<div class="i0">Et devant l'empereur, les guerriers, et les prêtres,</div> -<div class="i0">Opposé mon front calme aux fureurs de mes maîtres?</div> -<div class="i0">N'ai-je pas su prouver que, du ciel inspiré,</div> -<div class="i0">Je m'assure en Dieu seul qui m'a seul éclairé,</div> -<div class="i0">Que la paisible étude et la retraite obscure</div> -<div class="i0">N'ont point intimidé ma fidèle droiture,</div> -<div class="i0">Et que d'un humble habit la modeste pudeur</div> -<div class="i0">Des somptueux prélats efface la splendeur?</div> -<div class="i0">Pour l'exemple de tous que pouvais-je mieux faire?</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIABLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Moins livrer le pontife au rire du vulgaire,</div><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> -<div class="i0">En sarcasmes grossiers moins verser ton venin,</div> -<div class="i0">Fangeuse obscénité qui souille ton latin.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh! feins-tu d'ignorer, père de la malice,</div> -<div class="i0">Que le ris populaire est un vengeur propice,</div> -<div class="i0">Et qu'un fol enjouement, aux vieux respects fatal,</div> -<div class="i0">Ne naît que des gros mots d'un style trivial,</div> -<div class="i0">Par qui dans tous les rangs la lumière circule</div> -<div class="i0">Mieux qu'en de purs écrits dictés par le scrupule?</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIABLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu crois légitimer par ces raisonnements</div> -<div class="i0">Les erreurs du caprice et tes emportements:</div> -<div class="i0">Je connaîs mieux que toi la chaleur de ta bile:</div> -<div class="i0">En soulever l'aigreur ne m'est pas difficile;</div> -<div class="i0">Et je me plais moi-même, afin de te damner,</div> -<div class="i0">A voir tes sens fougueux si mal se gouverner.</div> -<div class="i0">Ainsi j'en attisai l'ardente convoitise</div> -<div class="i0">Qui d'un bizarre hymen t'inspira la sottise</div> -<div class="i0">Et j'ai ri des motifs dont j'appuyais <em>ad hoc</em></div> -<div class="i0">Ton acte marital consommé sous le froc.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O Diable, de ton nom le plus digne peut-être!</div> -<div class="i0">En quarante ans entiers te rendis-tu mon maître?</div> -<div class="i0">Et lorsque de la chair les mordants aiguillons</div> -<div class="i0">De mon sang jeune et vif excitaient les bouillons,</div> -<div class="i0">Si, quand mon feu croissait par trop de continence,</div> -<div class="i0">Une chaste ferveur maintint mon abstinence,</div> -<div class="i0">Et me fit d'Augustin garder l'étroite loi,</div> -<div class="i0">Près des filles de Dieu, qui brûlaient comme moi,</div> -<div class="i0">Le monde croira-t-il que je n'épousai Bore</div><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> -<div class="i0">Qu'afin de soulager l'ardeur qui me dévore,</div> -<div class="i0">Et que pour obtenir les baisers familiers</div> -<div class="i0">Qui de tout Wittemberg charmaient les écoliers?</div> -<div class="i0">Non, esprit tentateur: mais, en beaucoup d'épreuves,</div> -<div class="i0">De la faiblesse humaine ayant acquis les preuves,</div> -<div class="i0">J'ai voulu des cloîtrés, las d'un joug rigoureux,</div> -<div class="i0">Rompre en me mariant les ridicules vœux,</div> -<div class="i0">Par qui tous mes pareils, abondants en mérites,</div> -<div class="i0">Sont de tant de bâtards les pères hypocrites.</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIABLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Courage! applaudis-toi, loin de te repentir:</div> -<div class="i0">De tous les mauvais pas un dévot peut sortir.</div> -<div class="i0">Je veux que l'intérêt de ta réforme sage</div> -<div class="i0">Te force d'approuver jusqu'au concubinage.</div> -<div class="i0">Les hommes, non sans rire, entendront tes docteurs,</div> -<div class="i0">Ménageant un Landgrave entre leurs protecteurs,</div> -<div class="i0">Se demander en corps si par la bigamie</div> -<div class="i0">Il a droit de calmer sa luxure ennemie.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu prétends.....</div> -</div></div> -<p class="character">LE DIABLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Son salut rend ses motifs puissants:</div> -<div class="i0">Sa table est succulente et soulève ses sens:</div> -<div class="i0">Sa compagne n'est pas comme sa forteresse</div> -<div class="i0">Redoutant peu le choc du bélier qui la blesse:</div> -<div class="i0">Le lit d'une autre femme au moins l'adoucira:</div> -<div class="i0">Agar, sous Abraham, a secondé Sara:</div> -<div class="i0">Bel exemple à citer! l'écriture à ton aide</div> -<div class="i0">Contre Asmodée ainsi fournit plus d'un remède.</div><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Monstre! qu'oses-tu dire?.. Ah! c'est trop m'attaquer..</div> -<div class="i0">De colère, d'horreur je me sens suffoquer!</div> -<div class="i0">Va-t-en! crains les clartés que l'Esprit-Saint m'envoie..</div> -<div class="i0">N'attends pas que jamais ta torche me fourvoie...</div> -<div class="i0">Aux yeux de l'univers que j'illuminerai,</div> -<div class="i0">Comme l'ange Michel, je te terrasserai.</div> -<div class="i0">Fuis, Dragon, fuis les traits de ma vive lumière...</div> -<div class="i0">Méditation, jeûne, exercice, prière,</div> -<div class="i0">De mes ravissements soutenez la hauteur,</div> -<div class="i0">Joignez la créature à son suprême auteur!.....</div> -<div class="i0">Oui, l'auréole enfin couronnera ma tête!</div> -<div class="i0">Oui, j'instruirai le monde, et me voilà Prophète!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il retombe, à ces mots, rêveur en son fauteuil.</div> -<div class="i0">Bore, qui de sa porte avait heurté le seuil,</div> -<div class="i0">Et qui depuis trois jours ne put le voir une heure,</div> -<div class="i0">Faisant sauter les gonds, pénètre en sa demeure;</div> -<div class="i0">Cette compagne sainte embrasse son héros,</div> -<div class="i0">Absorbé comme Jean dans l'île de Pathmos.</div> -</div></div> - -<h4>BORE ET LUTHER.</h4> - -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Viens-tu, pour me troubler, te joindre au mauvais ange?</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tout saint homme qu'on soit, il faut pourtant qu'on mange.</div> -<div class="i0">C'est trop faire carême à l'ombre de ce trou:</div><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> -<div class="i0">Je crains que mon Luther n'en meure, on n'en soit fou.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'esprit, sanctifié par le jeûne et les veilles,</div> -<div class="i0">De Dieu plus nettement aperçoit les merveilles:</div> -<div class="i0">Il croit sentir qu'aux cieux le vol des séraphins</div> -<div class="i0">Ravit tous ses pensers plus légers et plus fins,</div> -<div class="i0">Et comme dégagé du limon qui le souille,</div> -<div class="i0">Il oublie ici-bas sa mortelle dépouille.</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Lèvres d'un Augustin, laisse-moi donc puiser</div> -<div class="i0">Une éloquente ardeur en un tendre baiser.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Chère épouse, goûtons de plus chastes délices:</div> -<div class="i0">Mes sens, mortifiés par de longs sacrifices,</div> -<div class="i0">N'ont plus rien de terrestre, et l'œuvre de la chair</div> -<div class="i0">Par ses grossiers plaisirs ne saurait les toucher:</div> -<div class="i0">En un état si pur, que reste-t-il de l'homme?</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eve a séduit Adam par l'offre d'une pomme;</div> -<div class="i0">Et moi, de ce soupé qu'ont disposé mes soins,</div> -<div class="i0">Sur le cœur d'un époux je n'espère pas moins.</div> -<div class="i0">Allons, ranime-toi: ta pâleur m'épouvante:</div> -<div class="i0">Rêve à table en mangeant; je serai ta servante.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Faible nature humaine! hélas! notre appétit</div> -<div class="i0">De notre infirmité trop tôt nous avertit.</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">D'un cœur humble et docile il faut donc s'y soumettre.</div> -<div class="i0">Tu parais défaillant.... bois donc pour te remettre.....</div> -<div class="i0">Prends de cet agneau tendre, arrosé de son jus...</div><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> -<div class="i0">En ton sépulcre obscur trois jours entiers reclus,</div> -<div class="i0">Ressuscite, et fais Pâque.... il me semble un fantôme!</div> -<div class="i0">Les ermites de Thèbe, et l'abstinent Jérôme,</div> -<div class="i0">N'offrirent pas des traits si blêmes, si flétris.....</div> -<div class="i0">Un coup de ce vin vieux! une de ces perdrix!...</div> -<div class="i0">Il ne me répond rien, tant la faim le tourmente!...</div> -<div class="i0">Quelle ardeur! plus tu bois, et plus ta soif augmente!...</div> -<div class="i0">Les murs de ce pâté recèlent un jambon....</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Un Juif en aurait peur; mais un fidèle, non.</div> -<div class="i0">Les enfants de l'Église écoutent de sots rêves</div> -<div class="i0">Lorsque, nous prescrivant les herbes et les fèves,</div> -<div class="i0">Leur superstition n'ose à table souffrir</div> -<div class="i0">La chair des animaux, créés pour les nourrir.</div> -<div class="i0">La chair soutient la chair; Dieu même ainsi l'ordonne.</div> -<div class="i0">Ce n'est point un péché d'user de ce qu'il donne.</div> -<div class="i0">«O mon Dieu! fournis-moi, cent ans, à mes repas,</div> -<div class="i0">Moutons, bœufs, et gibier, poulets, et cochons gras;</div> -<div class="i0">Gloire éternelle! <em>amen!</em>» tu sais que ma syntaxe,</div> -<div class="i0">Dicta cette prière, et qu'elle court la Saxe,</div> -<div class="i0">Égayant les docteurs des universités,</div> -<div class="i0">Qu'elle affranchit du joug des prélats dépités.</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'enjouement te revient; ta force est rajeunie!</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O liqueur de Noé, sois à jamais bénie!</div> -<div class="i0">C'est toi de qui les flots raniment notre cœur,</div> -<div class="i0">Quand le diable l'abat et le jette en langueur.</div> -<div class="i0">Jamais, depuis l'instant que j'attaquai la messe,</div> -<div class="i0">Il n'a de plus d'assauts fatigué ma faiblesse.</div><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> -<div class="i0">Verse en ma large coupe, et que le feu du vin</div> -<div class="i0">Inspire à mon ivresse un cantique divin!</div> -<div class="i0">David chantait, dansait, festinait devant l'arche;</div> -<div class="i0">Imitons les transports de ce roi patriarche.</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Enfin, mon bon Martin, ton front s'est éclairci.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De mes combats pieux j'écarte le souci...</div> -<div class="i0">O toi, que je sauvai du joug de Babylone!</div> -<div class="i0">O fille de Sion! ma bienheureuse nonne!</div> -<div class="i0">Ma Bore! un saint amour embrase ton époux!</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh bien!... holà ... sitôt!... la porte est sans verroux...</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le Créateur veut-il qu'une étroite clôture</div> -<div class="i0">En d'inutiles feux sèche sa créature?</div> -<div class="i0">Il forma notre chair, et nous dit de jouir</div> -<div class="i0">De la fleur de nos sens, prête à s'évanouir.</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que fais-tu?...</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">J'obéis à sa loi fécondante...</div> -<div class="i0">L'amour est un effet de sa grace abondante.</div> -<div class="i0">Aimer est la leçon qu'Augustin nous prescrit...</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel feu matériel pour un divin esprit!</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dieu même s'incarna dans le sein d'une femme.</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">D'une vierge: et le suis-je?</div><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Eh! suis-je un Dieu, madame?</div> -<div class="i0">Non, bonne Catherine; à mon humanité</div> -<div class="i0">Il suffit des douceurs de ta maternité.</div> -<div class="i0">Viens donc, ma Sulamite!... oh! comme tu m'embrases!</div> -<div class="i0">Adorable union! ravissantes extases!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il dit: et de la sorte était née autrefois</div> -<div class="i0">La bruyante Hérésie, organe de leurs lois;</div> -<div class="i0">Et qui, des vœux rompus par sa mère et son père,</div> -<div class="i0">Alla multiplier l'exemple si prospère.</div> -<div class="i0">La voici qui revient d'un pas tout triomphant.</div> -</div></div> - -<h4>LUTHER, BORE, ET L'HÉRÉSIE.</h4> - -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O mon heureuse fille!</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">O notre chère enfant!</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma fille, as-tu déja fait le tour de l'Europe.</div> -</div></div> -<p class="character">L'HÉRÉSIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui; ma taille, en marchant, croît et se développe.</div> -<div class="i0">Dans un âge si tendre, on s'étonne de voir</div> -<div class="i0">Mes progrès merveilleux surpasser votre espoir.</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De la faveur du ciel n'est-ce pas un miracle?</div> -</div></div> -<p class="character">L'HÉRÉSIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon doux instituteur, Mélancton, votre oracle,</div> -<div class="i0">M'annonce, me présente à chaque souverain;</div><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> -<div class="i0">Et des rives de l'Elbe à tous les bords du Rhin,</div> -<div class="i0">Les peuples m'ont reçue, enchantés de m'entendre.</div> -<div class="i0">Pour maîtresse déja les rois m'ont voulu prendre:</div> -<div class="i0">Nous triomphons, mon père... Ah! qu'il m'est glorieux</div> -<div class="i0">D'ouïr au loin porter votre nom jusqu'aux cieux!</div> -<div class="i0">Devenu des humains le modèle sévère,</div> -<div class="i0">Votre règle par-tout est la loi qu'on révère:</div> -<div class="i0">Vos travaux assidus, vos mœurs, votre maintien,</div> -<div class="i0">Sont du monde attentif l'éternel entretien:</div> -<div class="i0">De vos moindres secrets la nouvelle semée</div> -<div class="i0">Passe aux rois curieux de votre renommée;</div> -<div class="i0">On va jusqu'à chercher de quel pain se nourrit</div> -<div class="i0">Ce Prophète, homme étrange et de corps et d'esprit.</div> -<div class="i0">Interdits devant moi, vos ennemis vous craignent:</div> -<div class="i0">Le sacerdoce tremble, et ses foudres s'éteignent:</div> -<div class="i0">En tous lieux on redit que, terrassant l'erreur,</div> -<div class="i0">Debout, dans un conseil, bravant un empereur,</div> -<div class="i0">Vous avez confondu l'imposture idolâtre.</div> -<div class="i0">Des brebis d'Israël on vous nomme le pâtre.</div> -<div class="i0">Mais quel jeu du destin! les rois, mal assurés,</div> -<div class="i0">Attaquant vos écrits, les ont même illustrés:</div> -<div class="i0">L'Anglais, qui condamna votre sainte entreprise,</div> -<div class="i0">Pour épouser Boulen, divorce avec l'église;</div> -<div class="i0">Ce caprice, changeant les dogmes d'Albion,</div> -<div class="i0">Ote au pape un soutien de sa communion:</div> -<div class="i0">De la foi des humains, ô pitoyable cause!</div> -<div class="i0">La Suède, plaignant tout le sang qui l'arrose,</div> -<div class="i0">Lasse du joug béni des prélats, ses tyrans,</div> -<div class="i0">Électeurs achetés par ses rois différents,</div> -<div class="i0">Liés aux Christierns, qui la rendaient esclave,</div><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> -<div class="i0">M'assied sous les drapeaux du valeureux Gustave.</div> -<div class="i0">Le métal des clochers, de la paix ennemis,</div> -<div class="i0">Coule en monnaie utile, et m'acquiert des amis:</div> -<div class="i0">La Hollande en grossit les trésors du commerce;</div> -<div class="i0">Avec la liberté notre influence y perce:</div> -<div class="i0">Et tout présage enfin l'entier soulèvement</div> -<div class="i0">De la haute Helvétie, et des flots du Léman.</div> -<div class="i0">En céleste fléau des chefs du Capitole,</div> -<div class="i0">Un pasteur, conformant sa vie à sa parole,</div> -<div class="i0">Zélé, rigide et pur, votre émule Calvin,</div> -<div class="i0">Purge aussi les troupeaux et le bercail divin:</div> -<div class="i0">Que dis-je, en ce moment Charles-Quint nous seconde.</div> -<div class="i0">Quel spectacle nos jours vont-ils donner au monde!</div> -<div class="i0">Le pontife Clément, son infidèle appui,</div> -<div class="i0">Marchant de ruse en ruse entre François et lui,</div> -<div class="i0">Désormais sans secours, entouré d'adversaires,</div> -<div class="i0">Voit marcher contre lui les Germains mes sectaires,</div> -<div class="i0">Que le cruel Bourbon n'ayant pu soudoyer,</div> -<div class="i0">Du pillage de Rome a promis de payer.</div> -<div class="i0">C'en est fait, tout nous cède; et de l'église avare</div> -<div class="i0">Les peuples à leurs pieds fouleront la tiare.</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma fille, l'univers sent donc ce que tu vaux:</div> -<div class="i0">Sa liberté sera le prix de mes travaux.</div> -</div></div> -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qu'elle débite bien son nouveau catéchisme!</div> -</div></div> -<p class="character">LUTHER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Lisons l'écrit d'Érasme, intimidé d'un schisme:</div> -<div class="i0">Avant de m'endormir, il me faut rétorquer</div> -<div class="i0">Les arguments cornus dont il veut me piquer.</div> -</div></div> - -<h4> -<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> - -BORE, <em>seule</em>.</h4> - -<p class="character">BORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Épouse de Luther, jadis religieuse,</div> -<div class="i0">Voilà que de la nuit l'heure silencieuse</div> -<div class="i0">Te commande d'entrer dans le lit conjugal:</div> -<div class="i0">Rester vierge était triste; être femme, est-ce un mal?</div> -<div class="i0">Je ne me repens pas d'avoir quitté le voile:</div> -<div class="i0">On m'en blâme; et pourquoi? chacun suit son étoile.</div> -<div class="i0">Faisant de ma jeunesse une longue douleur,</div> -<div class="i0">La discipline austère en desséchait la fleur;</div> -<div class="i0">Mes sens, par-fois tentés des délices du monde,</div> -<div class="i0">Emportaient loin de Dieu mon ame vagabonde:</div> -<div class="i0">J'aurais failli plus tard; ainsi que font toujours</div> -<div class="i0">Les Lucrèces du siècle écartant les amours,</div> -<div class="i0">Et qui, de leur orgueil déshonorant l'ouvrage,</div> -<div class="i0">En leur maturité prennent un cœur volage,</div> -<div class="i0">Et que le vif regret d'avoir perdu leur temps</div> -<div class="i0">Précipite sans frein au déclin des beaux ans.</div> -<div class="i0">Mais peut-être pour moi la règle moins cruelle</div> -<div class="i0">Eût enfin à son joug soumis mon cœur fidèle....</div> -<div class="i0">O cloche! dont le son frappe les airs lointains,</div> -<div class="i0">Tu rappelles mon ame à ses premiers destins!</div> -<div class="i0">Ta voix, pendant la nuit, signal de la prière,</div> -<div class="i0">Sous les voûtes du cloître où j'étais prisonnière,</div> -<div class="i0">Me tirait de ma couche, et traînait ma langueur</div> -<div class="i0">Devant l'autel d'un Dieu, seul époux de mon cœur!</div> -<div class="i0">Ce devoir partagé de mes chastes rivales,</div> -<div class="i0">Ces cierges qui perçaient des ombres sépulcrales,</div> -<div class="i0">Ces élans d'un amour né de vagues desirs,</div><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> -<div class="i0">Hélas! je m'en souviens, me donnaient des plaisirs.</div> -<div class="i0">Mon esprit s'échauffait d'une plus pure flamme;</div> -<div class="i0">Mon corps, libre de soins, vivait moins que mon ame:</div> -<div class="i0">Vers un ciel consolant je la sentais errer,</div> -<div class="i0">Quand mes jalouses sœurs me faisaient soupirer.</div> -<div class="i0">Mais dans la vie active où le monde m'entraîne,</div> -<div class="i0">De soucis en soucis chaque moment s'enchaîne;</div> -<div class="i0">On mange sur la terre un pain trempé de fiel,</div> -<div class="i0">On y porte sa croix sans espérer le ciel;</div> -<div class="i0">Et l'on quitte le jour, au bout de sa carrière,</div> -<div class="i0">Sans avoir pu goûter et bénir sa lumière.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Elle dit: au parterre où l'on aime le bruit,</div> -<div class="i0">On regarde en pitié quel regret la poursuit:</div> -<div class="i0">Car les Diables, brûlés par une humeur caustique,</div> -<div class="i0">N'ont, dans leur esprit sec, rien de mélancolique.</div> -<div class="i2">Mais un spectacle affreux, plus doux à leurs regards,</div> -<div class="i0">C'est Rome, dont le sac promis à des soudards</div> -<div class="i0">Attire sur les pas de Bourbon qui l'assiège,</div> -<div class="i0">Tant de luthériens, ennemis du saint-siége.</div> -<div class="i2">Vêtu de la blancheur d'un corset argenté,</div> -<div class="i0">Le hardi connétable, avec célérité,</div> -<div class="i0">D'un mur déja croulant surmonte les ruines:</div> -<div class="i0">Tel que brille au matin, levé sur des collines,</div> -<div class="i0">Entre les flancs noircis d'un nuage orageux,</div> -<div class="i0">Lucifer, non voilé, serein et lumineux,</div> -<div class="i0">Qui regarde sous lui le désastre et la guerre</div> -<div class="i0">Fondre au loin dans les cieux ébranlés du tonnerre.</div> -<div class="i0">Tel, devançant le jour, Bourbon impatient</div><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> -<div class="i0">Préside la tempête, et l'éclaire en riant.</div> -<div class="i2">Par-tout la Conscience, ardente, vengeresse,</div> -<div class="i0">Jura de le poursuivre, et lui tient sa promesse.</div> -</div></div> - -<h4>BOURBON, LA CONSCIENCE, ET LA MORT.</h4> - -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ici, triomphe ou meurs, ô connétable altier!</div> -<div class="i0">Trahi de Charles-Quint, traître à François-Premier,</div> -<div class="i0">Bientôt, sans autre nom que celui de transfuge,</div> -<div class="i0">Un trône sur la terre est ton dernier refuge:</div> -<div class="i0">Échappe, en y montant, aux coups de l'avenir,</div> -<div class="i0">Et fais-toi redouter de qui veut te punir.</div> -<div class="i0">Le joug d'un premier crime est le dur esclavage</div> -<div class="i0">Qui t'enchaîne au succès d'un criminel ouvrage;</div> -<div class="i0">Et d'avance en ton cœur j'ai corrompu le fruit</div> -<div class="i0">Des glorieux travaux que ton remords produit.</div> -<div class="i0">Je te condamne à fuir de conquête en conquête</div> -<div class="i0">Le juste châtiment qui menace ta tête:</div> -<div class="i0">D'un degré qui t'assure atteins donc la hauteur;</div> -<div class="i0">Traître, pour te sauver, deviens usurpateur.</div> -<div class="i2">C'est moi qui, te traînant au pied de ces murailles,</div> -<div class="i0">Te fis à tes soldats, avides de batailles,</div> -<div class="i0">Par les chants, les bons mots, en riant fantassin,</div> -<div class="i0">Déguiser le poison qui fermente en ton sein:</div> -<div class="i0">Leur versant à longs traits ta belliqueuse ivresse,</div> -<div class="i0">En buvant avec eux, ton orgueil les caresse:</div> -<div class="i0">Mets leur zèle à profit pour décider le sort,</div> -<div class="i0">Parle, et cours dans leurs rangs, pousse-les à la mort...</div> -<div class="i0">Mais on quitte la brèche, on t'abandonne ... ah! tremble...</div><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> -<div class="i0">Voilà tes défenseurs qui reculent ensemble...</div> -<div class="i0">Ils te déchireront, si tu n'es pas vainqueur.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mes frères! mes amis! allons, ferme, du cœur!</div> -<div class="i0">Héros à qui jamais la victoire n'échappe,</div> -<div class="i0">Céderez-vous la palme aux vils soldats du pape?</div> -<div class="i0">Aurons-nous donc sans fruit, en dépit des hivers,</div> -<div class="i0">Franchi les Apennins, de neige tout couverts,</div> -<div class="i0">Traversé l'Italie, épuisés d'indigence,</div> -<div class="i0">Fait frémir, en passant, et Bologne, et Florence?</div> -<div class="i0">Rome est là sous nos yeux, pleine d'argent et d'or,</div> -<div class="i0">Rome, de l'univers le plus riche trésor!</div> -<div class="i0">Eh quoi! lâcherons-nous une proie aussi belle?</div> -<div class="i0">Non, périssons plutôt... A moi donc cette échelle!</div> -<div class="i0">A moi, mes compagnons! j'y monte le premier.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Où s'élance cet homme, intrépide guerrier?</div> -<div class="i0">Tous ses traits sont émus par des chaleurs soudaines;</div> -<div class="i0">La vertu de son sang bouillonne dans ses veines...</div> -<div class="i0">Quelque intérêt durable allume ses fureurs....</div> -<div class="i0">Quels efforts! quel courage!... Un plomb siffle...</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ah! je meurs.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il tombe, abandonné du souffle de la vie;</div> -<div class="i0">Ainsi que tout-à-coup s'affaisse et se replie,</div> -<div class="i0">Lasse d'avoir gonflé son sein tout irrité,</div> -<div class="i0">La voile d'un vaisseau que le vent a quitté.</div> -</div></div> -<p class="character">BOURBON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dérobez aux soldats ma dépouille fumante...</div><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA CONSCIENCE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Laisse, laisse, orgueilleux, le soin qui te tourmente!</div> -<div class="i0">Vois le terme commun des petites grandeurs...</div> -<div class="i0">De l'éternel oubli sonde les profondeurs,</div> -<div class="i0">Et descends dans le gouffre où dorment terrassées</div> -<div class="i0">L'espérance lointaine, et les hautes pensées.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pourquoi sur son cadavre étendre ce manteau?...</div> -<div class="i0">Soldats, qui de Bourbon suivîtes le drapeau,</div> -<div class="i0">Votre chef est tombé: publiez votre perte!</div> -<div class="i0">Vengez-la!... que par-tout Rome, de sang couverte,</div> -<div class="i0">Apprenne qu'en poussant votre guide au trépas,</div> -<div class="i0">J'enflammai votre rage, et ne l'arrêtai pas!</div> -<div class="i0">Et toi, fière cité! frémis, hurle ... tes portes</div> -<div class="i0">S'ouvrent avec fracas au torrent des cohortes.</div> -</div></div> - -<p class="character">ROME.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O Dieu, Dieu protecteur! les Germains, les Gaulois,</div> -<div class="i0">Vont me fouler aux pieds pour la dernière fois!</div> -<div class="i0">O ville si long-temps souveraine du monde,</div> -<div class="i0">Bientôt, anéantie en ta chûte profonde,</div> -<div class="i0">Il ne restera plus de Rome que son nom.</div> -<div class="i0">As-tu des dieux, des lois, des vengeurs? Hélas non!</div> -<div class="i0">Mars de ton Capitole a quitté la colline;</div> -<div class="i0">Thémis, Vesta, n'ont plus leur puissance divine;</div> -<div class="i0">Tu n'as plus de Camille et de prompt Décius</div> -<div class="i0">Arrachant la victoire à tes vainqueurs déçus!</div> -<div class="i0">Quel secours implorer contre tant d'adversaires?</div> -<div class="i0">Où seront les Narsès, les vaillants Bélisaires,</div> -<div class="i0">Qui te déroberont aux sacrilèges mains</div><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> -<div class="i0">Des Vandales, des Goths, tes bourreaux inhumains?</div> -<div class="i0">Du Dieu de tes martyrs le vicaire timide</div> -<div class="i0">T'abandonne aux couteaux d'une horde homicide:</div> -<div class="i0">Son infaillible voix n'ose rien prononcer;</div> -<div class="i0">Il n'a plus maintenant de foudres à lancer.</div> -<div class="i0">Pontife, cardinaux, augustes sacriléges,</div> -<div class="i0">Fuyez! l'autel menteur n'a plus de priviléges.</div> -<div class="i0">Vous qui ne croyez point, que vous sert de prier?</div> -<div class="i0">Un rempart est le Dieu qui peut vous appuyer.</div> -<div class="i0">Saint-Ange assied ses murs au sommet d'une roche;</div> -<div class="i0">Que du ciel invoqué ce château vous rapproche:</div> -<div class="i0">Hypocrites, fuyez! abandonnez aux coups</div> -<div class="i0">Les peuples de la terre, hélas! punis pour vous.</div> -<div class="i0">Quel tumulte! quels cris!... Oh! quels flots de barbares!..</div> -<div class="i0">Oh! quel débordement de meurtriers avares!...</div> -<div class="i0">Venez, dépouillez-moi, vous êtes triomphants:</div> -<div class="i0">Mais pourquoi sur le marbre écraser ces enfants?</div> -<div class="i0">Leur jeune âge si pur est innocent de crimes...</div> -<div class="i0">Ah! du moins épargnez de si tendres victimes...</div> -<div class="i0">Ciel! où fuir, où marcher sur ces pavés sanglants?...</div> -<div class="i0">Mères, filles, sortez de mes palais brûlants:</div> -<div class="i0">Échappez aux fureurs du rapide incendie...</div> -<div class="i0">Ah! plutôt reculez ... cette troupe hardie</div> -<div class="i0">Qu'enflamme votre aspect d'une insolente ardeur,</div> -<div class="i0">Accourt, l'épée en main, vaincre votre pudeur...</div> -<div class="i0">Frémissez! leurs plaisirs sont suivis du carnage.</div> -<div class="i0">O mes fils, rachetez vos foyers du pillage!</div> -<div class="i0">Prodiguez vos trésors à ces fiers ravisseurs;</div> -<div class="i0">Dérobez à leurs yeux vos femmes et vos sœurs...</div> -<div class="i0">Vos pères vers le ciel tendent leurs mains sans armes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> -<div class="i0">Sauvez-les ... entendez les menaces, les larmes,</div> -<div class="i0">Et les chevaux hennir dans mes temples fumants,</div> -<div class="i0">Et les profanateurs briser mes monuments.</div> -<div class="i0">O désastre! ô regrets! vous êtes abattues,</div> -<div class="i0">Idoles de mes yeux, admirables statues,</div> -<div class="i0">Que, pour m'environner de respects plus constants,</div> -<div class="i0">Mon amour préserva de l'outrage des temps!</div> -<div class="i0">Et de qui les beautés, défendant mes rivages,</div> -<div class="i0">Ont vaincu tant de fois les conquérants sauvages,</div> -<div class="i0">Attestant en effet que la main des beaux-arts</div> -<div class="i0">Protège les cités non moins que les remparts!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Ainsi se lamentait Rome tout éplorée,</div> -<div class="i0">Par le fer des soldats, par le feu dévorée;</div> -<div class="i0">Et l'effrayant tableau de mille embrasements</div> -<div class="i0">Présentait à l'Enfer l'aspect de ses tourments.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT NEUVIÈME</small>.</h2> - -<hr class="chap" /> -<h3>SOMMAIRE DU NEUVIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">Dialogue entre <em>saint Pierre</em>, <em>l'Église</em>, <em>et l'Esprit des Conciles</em>. Cet entretien -présente le développement de la politique ecclésiastique -depuis son origine jusqu'à nos temps. Continuation du sac de -<em>Rome</em>. Aventure de <em>Candor</em> et de <em>Pulcrine</em>: mort de cette italienne -et de son enfant, qu'elle noie dans le Tibre avec elle.</p> -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT NEUVIEME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Sur</span> la colline où dort l'empereur Adrien,</div> -<div class="i0">Espace où descendit un ange aërien</div> -<div class="i0">Qui, rendant au fourreau sa menaçante épée,</div> -<div class="i0">Sauva Rome qu'un jour la peste avait frappée,</div> -<div class="i0">Le pontife Grégoire a fait dresser des tours:</div> -<div class="i0">Cet asyle à Clément offre un dernier recours.</div> -<div class="i0">Plus effrayé pour soi que pour le saint collége,</div> -<div class="i0">Il parle aux cardinaux, restes de son cortége,</div> -<div class="i0">Vieux princes du conclave, apôtres décorés,</div> -<div class="i0">Qui tous, par la terreur alors défigurés,</div> -<div class="i0">Penchant leurs fronts usés à méditer des crimes,</div> -<div class="i0">De leur espoir en Dieu démentaient les maximes.</div> -<div class="i0">Sous leur calotte rouge et leurs sacrés chapeaux,</div> -<div class="i0">Mille desseins roulaient en leurs larges cerveaux,</div> -<div class="i0">Magasin d'artifice et de noirs stratagêmes,</div> -<div class="i0">Et de poisons empreints sur leurs visages blêmes.</div> -<div class="i0">L'effroi plombait le teint de ces menteurs bénis,</div> -<div class="i0">De l'or du Vatican fabricateurs jaunis.</div> -<div class="i2">Mais tandis qu'ils tremblaient pour la reine des villes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> -<div class="i0">Pierre, et la sainte Église, et l'Esprit des Conciles,</div> -<div class="i0">Planaient au-dessus d'eux; ainsi qu'au mont Thabor,</div> -<div class="i0">Jésus transfiguré, dans son divin essor,</div> -<div class="i0">Loin des yeux des humains gémissants sur la terre,</div> -<div class="i0">Entretint ses élus de son céleste Père:</div> -<div class="i0">Tableau dont la grandeur visible à Raphaël</div> -<div class="i0">Devint de ses pinceaux le miracle éternel!</div> -</div></div> - -<h4>SAINT PIERRE, L'ÉGLISE, L'ESPRIT DES -CONCILES.</h4> - -<p class="character">L'ÉGLISE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle,</div> -<div class="i0">A du nom de Céphas payé le cœur fidèle,</div> -<div class="i0">Titre saint de ta foi, solide fondement,</div> -<div class="i0">Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument;</div> -<div class="i0">Toi, le premier élu, de qui la main pieuse</div> -<div class="i0">Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse,</div> -<div class="i0">Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs;</div> -<div class="i0">Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs;</div> -<div class="i0">Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise,</div> -<div class="i0">Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église.</div> -<div class="i0">Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin,</div> -<div class="i0">Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin?</div> -<div class="i0">De l'empire éternel où tu me fis prétendre,</div> -<div class="i0">Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre?</div> -<div class="i0">Et par l'âge emportée en souvenirs confus,</div> -<div class="i0">Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus?</div> -<div class="i0">Comme dans l'univers sont passés les royaumes,</div> -<div class="i0">Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> -<div class="i0">Moi qui, riche en effet des biens les plus constants,</div> -<div class="i0">Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps?</div> -<div class="i0">Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie</div> -<div class="i0">Pleure Sion en proie à la flamme ennemie,</div> -<div class="i0">Et la haine écrasant les orphelins épars</div> -<div class="i0">Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars!</div> -<div class="i0">Aux portes de mon temple entends crier la foule...</div> -<div class="i0">On renverse nos murs, et notre autel s'écroule...</div> -<div class="i0">Hélas! contre le choc du désordre effréné,</div> -<div class="i0">Que peut en ses remparts Clément emprisonné?</div> -<div class="i0">Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême:</div> -<div class="i0">L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même;</div> -<div class="i0">Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther,</div> -<div class="i0">Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer.</div> -<div class="i0">Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées</div> -<div class="i0">Protégerait toujours mes enceintes fermées;</div> -<div class="i0">Et que des loups cruels, et des lions grondants,</div> -<div class="i0">Toujours en mon bercail je briserais les dents?</div> -<div class="i0">Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée?</div> -<div class="i0">O Céphas! ton Église expire terrassée.</div> -<div class="i0">Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver,</div> -<div class="i0">Et que ta main encor l'aide à se relever.</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT PIERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que me demandes-tu, malheureuse infidèle!</div> -<div class="i0">Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle,</div> -<div class="i0">Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil,</div> -<div class="i0">Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil?</div> -<div class="i0">Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse,</div> -<div class="i0">Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse?</div> -<div class="i0">Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté</div><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> -<div class="i0">Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité.</div> -<div class="i0">Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles,</div> -<div class="i0">Ton ame abandonna les graces éternelles,</div> -<div class="i0">Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner,</div> -<div class="i0">Descendit des hauteurs où je te fis régner.</div> -<div class="i0">Que nous dit de Jésus l'autorité suprême?</div> -<div class="i0">«Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.»</div> -<div class="i0">Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi:</div> -<div class="i0">«Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!»</div> -<div class="i0">J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère,</div> -<div class="i0">Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre.</div> -<div class="i2">Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité,</div> -<div class="i0">Que j'assis de ta loi l'auguste majesté:</div> -<div class="i0">Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres;</div> -<div class="i0">La croix, en éclairant les bords les plus célèbres,</div> -<div class="i0">Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux,</div> -<div class="i0">Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux.</div> -<div class="i0">Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste</div> -<div class="i0">D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste;</div> -<div class="i0">Il ne les revêt point de superbes dehors:</div> -<div class="i0">Mais, sous leur nudité riche de ses trésors,</div> -<div class="i0">Il fait, pour éclipser toute mortelle idole,</div> -<div class="i0">Reluire dans leur cœur sa vivante parole:</div> -<div class="i0">Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit,</div> -<div class="i0">Les épines, les maux, couronnent leur esprit.</div> -<div class="i0">Voilà comment d'abord mon zèle secourable</div> -<div class="i0">Accrut ta nation maintenant innombrable.</div> -<div class="i0">Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs</div> -<div class="i0">Furent du peuple en deuil les saints consolateurs.</div> -<div class="i0">Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> -<div class="i0">Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces;</div> -<div class="i0">Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux,</div> -<div class="i0">Ta main ne recueillait les moissons que pour eux.</div> -<div class="i2">Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie</div> -<div class="i0">D'une richesse vaine ici-bas enfouie:</div> -<div class="i0">De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné,</div> -<div class="i0">Et ta basse avarice aux enfers l'a donné.</div> -<div class="i0">De ton législateur qu'ont produit les merveilles?</div> -<div class="i0">Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles.</div> -<div class="i0">Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux,</div> -<div class="i0">Nourri comme le sont les innocents oiseaux,</div> -<div class="i0">Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes,</div> -<div class="i0">Et marcha confiant à ses hautes conquêtes.</div> -<div class="i0">Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter!</div> -<div class="i0">Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter</div> -<div class="i0">Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées</div> -<div class="i0">Devaient être à jamais les pierres animées,</div> -<div class="i0">Et de son sanctuaire inaccessible à tous,</div> -<div class="i0">Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux:</div> -<div class="i0">Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance,</div> -<div class="i0">Tu disputes aux grands leur étroite puissance:</div> -<div class="i0">Pour des honneurs mondains tu trahis les autels:</div> -<div class="i0">Pour de vils intérêts tu combats les mortels;</div> -<div class="i0">Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice,</div> -<div class="i0">De succomber sans gloire en cette infâme lice.</div> -<div class="i0">Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats</div> -<div class="i0">Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats.</div> -<div class="i0">Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe:</div> -<div class="i0">Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe,</div> -<div class="i0">Se lève le matin, et tombe avant la nuit.</div><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> -<div class="i0">Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit.</div> -<div class="i2">Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière</div> -<div class="i0">Qui pour seule arme enfin te laisse la prière,</div> -<div class="i0">Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts,</div> -<div class="i0">Sur les âmes régner, et non pas sur les corps;</div> -<div class="i0">Et qui force un pontife, en martyr pacifique,</div> -<div class="i0">A recourir aux cieux, ton héritage unique.</div> -<div class="i2">Dans l'univers entier qui te fit prévaloir?</div> -<div class="i0">Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir.</div> -<div class="i0">De tes ambitions que l'erreur se dissipe;</div> -<div class="i0">Et pour durer sans fin remonte à ton principe.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉGLISE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu t'abuses, Céphas: né des faibles ruisseaux,</div> -<div class="i0">Un fleuve accroît son lit en recueillant leurs eaux;</div> -<div class="i0">Et de son urne enfin l'abondance s'arrête</div> -<div class="i0">S'il ne peut sur la terre étendre sa conquête:</div> -<div class="i0">La source de ma vie, humble en mes premiers jours,</div> -<div class="i0">Dut s'augmenter d'abord pour prolonger son cours.</div> -<div class="i2">Si les hommes grossiers, pour seul prix de mes peines,</div> -<div class="i0">N'eussent vu que mes cloux, mes cilices, mes chaînes,</div> -<div class="i0">En mes labeurs obscurs leur courage abattu</div> -<div class="i0">De fol emportement eût traité ma vertu.</div> -<div class="i0">Notre gloire éternelle, invisible salaire,</div> -<div class="i0">N'eût point à ses appâts amorcé le vulgaire,</div> -<div class="i0">Et le peu de zélés sortis d'un rang abject</div> -<div class="i0">Ne m'aurait pu des grands conquérir le respect.</div> -<div class="i0">Il fallut, pour leur faire honorer mes supplices,</div> -<div class="i0">Joindre à l'espoir futur les présentes délices:</div> -<div class="i0">Il fallut que les arts et les purs orateurs</div> -<div class="i0">Charmassent dans les cours mes fiers persécuteurs:</div><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> -<div class="i0">Pour fléchir mes bourreaux, m'acheter des ministres,</div> -<div class="i0">M'asservir des tyrans les conseillers sinistres,</div> -<div class="i0">L'or me devint utile; et, fondant mon trésor,</div> -<div class="i0">Il me fallut du fer pour conserver mon or.</div> -<div class="i2">Ainsi, m'environnant d'une pompe mondaine,</div> -<div class="i0">Alliant à ma foi la politique humaine,</div> -<div class="i0">Dans les états nombreux où je portai ma croix,</div> -<div class="i0">Je me fis des sujets nourris par tous les rois,</div> -<div class="i0">Et courbai sous mon joug les têtes couronnées</div> -<div class="i0">Par ma tiare auguste en tous lieux dominées.</div> -<div class="i0">Dès-lors, mes citoyens, les élus de Sion,</div> -<div class="i0">Défendirent leurs droits sous ma protection:</div> -<div class="i0">Des peuples et des chefs mon oreille maîtresse</div> -<div class="i0">Par de secrets aveux me rassura sans cesse:</div> -<div class="i0">Ma voix emplit la chaire; et, sous mon appareil,</div> -<div class="i0">La gloire de mon temple effaça le soleil.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPRIT DES CONCILES.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu ne dois qu'à moi seul, république sacrée,</div> -<div class="i0">La liberté des lois dont tu fus illustrée:</div> -<div class="i0">Tant que de tes prélats le saint gouvernement</div> -<div class="i0">De leur égalité garda le sentiment,</div> -<div class="i0">Tant que de tes degrés la juste hiérarchie</div> -<div class="i0">Régla ton ministère, et non ta monarchie,</div> -<div class="i0">Et que l'esprit zélé des conciles nombreux</div> -<div class="i0">En ton sein maternel unit tes fils entre eux,</div> -<div class="i0">L'unanime intérêt, d'un hémisphère à l'autre,</div> -<div class="i0">Nommait le digne élu, successeur de l'apôtre:</div> -<div class="i0">Alors la même voix, parlant de tous côtés,</div> -<div class="i0">Soulevait ton grand corps dans toutes les cités:</div> -<div class="i0">Le mérite éprouvé, la foi qui le rehausse,</div><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> -<div class="i0">Désignaient sans combats l'appui du sacerdoce;</div> -<div class="i0">Et, formant tes conseils, un immense concours</div> -<div class="i0">Te faisait révérer des peuples et des cours.</div> -<div class="i0">Qu'un tyran apostat conjurât ta ruine,</div> -<div class="i0">Qu'un schisme ténébreux obscurcît ta doctrine,</div> -<div class="i0">Qu'un poison infectât tes membres languissants,</div> -<div class="i0">J'opposais à tes maux des remèdes puissants;</div> -<div class="i0">Et réveillant ta force en quelque heureuse lutte,</div> -<div class="i0">Quand tes pieds chancelaient, je prévenais ta chûte.</div> -<div class="i0">Mais depuis que le chef, assis au Vatican,</div> -<div class="i0">Se proclame Infaillible, et gouverne en tyran,</div> -<div class="i0">Que des princes du siècle il imite l'exemple,</div> -<div class="i0">Qu'il consacre à sa cour tout le luxe du temple,</div> -<div class="i0">S'immole tes brebis qu'il promet de nourrir,</div> -<div class="i0">Et boit jusqu'à ton sang tout près de se tarir;</div> -<div class="i0">Depuis qu'un titre, un nom, des richesses, des brigues,</div> -<div class="i0">Ont usurpé ton siége, et le vendent aux ligues,</div> -<div class="i0">Et qu'un conclave impur choisit dans le saint lieu</div> -<div class="i0">L'homme des potentats, et non l'homme de Dieu;</div> -<div class="i0">Tes avares enfants respectent ce seul maître,</div> -<div class="i0">Et de l'autel souillé n'encensent que le prêtre.</div> -<div class="i0">Sion, dépouille-toi! rends, devant l'éternel,</div> -<div class="i0">L'égalité première au troupeau fraternel.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉGLISE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O fanatique esprit des turbulents conciles!</div> -<div class="i0">Que souhaitent de moi tes chagrins indociles?</div> -<div class="i0">Qu'en populaire état changeant ma royauté,</div> -<div class="i0">J'abaisse à ton niveau la fière papauté!</div> -<div class="i0">A mes libres statuts est-elle si contraire?</div> -<div class="i0">Le sceptre qu'elle tient n'est point héréditaire:</div><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> -<div class="i0">Son choix renouvelé, sans nul égard au sang,</div> -<div class="i0">Du dernier rang élève un chef au premier rang,</div> -<div class="i0">Et l'âge du mortel que je prends soin d'élire</div> -<div class="i0">Lui laisse peu le temps de troubler mon empire.</div> -<div class="i0">Au pouvoir après lui ses sujets prétendant</div> -<div class="i0">Pour les droits de son titre ont un respect prudent;</div> -<div class="i0">Et, toujours occupé, mon trône, sans régence,</div> -<div class="i0">Est le centre puissant de ma vaste influence.</div> -<div class="i0">Ce sceptre qui courba l'univers asservi,</div> -<div class="i0">Est-ce pour le briser que je te l'ai ravi?</div> -<div class="i0">Non, je te l'arrachai, par tant d'art et de peines,</div> -<div class="i0">Pour imposer silence à tes querelles vaines.</div> -<div class="i0">Fol esprit des chrétiens assemblés par la loi,</div> -<div class="i0">Que prétends-tu? souvent le schisme est né de toi.</div> -<div class="i0">Tantôt l'orgueil naissant d'une bouche éloquente</div> -<div class="i0">Fait frémir l'orthodoxe aux erreurs qu'elle enfante:</div> -<div class="i0">Tantôt le nom des grands, le poids de leurs trésors,</div> -<div class="i0">Balancent tes avis, rompent mes vieux ressorts;</div> -<div class="i0">Et les partis, armés par la haine et les doutes,</div> -<div class="i0">Joignent mille fléaux à ceux que tu redoutes.</div> -<div class="i0">Tel est, tel est le sort trop commun aux états</div> -<div class="i0">Où la foule est livrée à d'orageux débats!</div> -<div class="i0">L'empire de l'Église a des lois plus certaines;</div> -<div class="i0">C'est pour le mieux guider qu'un homme en tient les rênes,</div> -<div class="i0">Et seul, pour mes enfants gardant mes biens entiers,</div> -<div class="i0">Il a des successeurs, et n'a point d'héritiers:</div> -<div class="i0">Libre des nœuds du sang, ma famille est la sienne:</div> -<div class="i0">Le salut, l'intérêt de la cité chrétienne,</div> -<div class="i0">Sur tous mes ennemis tiennent ses yeux ouverts.</div> -<div class="i0">Quel autre eût au croissant disputé l'univers?</div><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> -<div class="i0">L'Europe encenserait un prophète barbare,</div> -<div class="i0">Si je n'eusse au turban opposé la tiare,</div> -<div class="i0">Et fait, en roi des rois, marcher les potentats,</div> -<div class="i0">Qui sont les humbles chefs de mes pieux soldats.</div> -<div class="i0">Les aveugles Païens, les farouches Vandales,</div> -<div class="i0">Les Musulmans, zélés pour des erreurs fatales,</div> -<div class="i0">Tout a fléchi devant le souverain sacré</div> -<div class="i0">Qui de mon arbre antique est le tronc adoré.</div> -<div class="i0">Va, ne t'ombrage plus de sa hauteur suprême.</div> -<div class="i0">Ah! loin de dégrader mon triple diadême,</div> -<div class="i0">Suscitons en tous lieux pour ses grands intérêts</div> -<div class="i0">Le peuple des cloîtrés, mes défenseurs secrets.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPRIT DES CONCILES.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quoi! ces lourds favoris couchés dans la mollesse,</div> -<div class="i0">Dont ta grace féconde a béni la paresse!</div> -<div class="i0">Église aveugle, au sein des périls que tu cours,</div> -<div class="i0">As-tu lieu d'en attendre un effort, un secours?</div> -<div class="i0">Hélas! leur privilége excite trop d'envie;</div> -<div class="i0">Et c'est pour les punir qu'on menace ta vie.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉGLISE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Connais ma sainte armée: apprends que leurs langueurs</div> -<div class="i0">Sont les plus forts liens qui m'attachent les cœurs.</div> -<div class="i0">Le charme des loisirs et des joyeuses tables</div> -<div class="i0">Les rend de qui me hait ennemis implacables;</div> -<div class="i0">Et leurs esprits flatteurs, doctement exercés,</div> -<div class="i0">Gagnent à mon parti les héros insensés.</div> -<div class="i0">C'est peu: de tous les cœurs observant les caprices,</div> -<div class="i0">J'ai su multiplier mes pieuses milices.</div> -<div class="i2">Les uns, poussés au loin par de tristes penchants,</div> -<div class="i0">Sur les rocs et les mers me font plaindre en leurs chants:</div><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> -<div class="i0">Les autres, du remords étalant les misères,</div> -<div class="i0">Font de ma pénitence adorer les mystères:</div> -<div class="i0">Des vierges, embrassant mes chastes voluptés,</div> -<div class="i0">Goûtent la solitude au milieu des cités:</div> -<div class="i0">Hameaux, villes, déserts, et profonds hermitages,</div> -<div class="i0">Des sons de mon airain frapperont tous les âges:</div> -<div class="i0">Et tandis que ceux-là, dans l'étude plongés,</div> -<div class="i0">De la poudre arrachant mes faux titres rongés,</div> -<div class="i0">Disent en leurs écrits que ma loi consacrée,</div> -<div class="i0">Produite avec le monde, en aura la durée;</div> -<div class="i0">Ceux-ci, de mon pouvoir ministres agissants,</div> -<div class="i0">Organes de la foi, dans l'Espagne naissants,</div> -<div class="i0">Dirigent à mon gré la jeunesse ignorante;</div> -<div class="i0">Et si, dans l'univers leur mission errante,</div> -<div class="i0">Aux deux mondes conquis étendait ses travaux,</div> -<div class="i0">Mon glaive planerait sur les rois mes rivaux;</div> -<div class="i0">Et l'Inquisition, mon alliée ardente,</div> -<div class="i0">Vaincrait des nations la révolte imprudente.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESPRIT DES CONCILES.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tremble!... d'horreur émus, les peuples et les rois</div> -<div class="i0">Pour t'écraser un jour s'uniront à-la-fois.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉGLISE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, je reviens du coup qui m'a d'abord surprise:</div> -<div class="i0">Forte ou faible ici-bas, je suis toujours l'Église.</div> -<div class="i0">Ma prière en tous temps armera les mortels;</div> -<div class="i0">Sur leurs inimitiés j'ai fondé mes autels:</div> -<div class="i0">Qu'un peuple les abjure, un roi prend leur défense;</div> -<div class="i0">Un état veut ma perte, un autre ma vengeance;</div> -<div class="i0">Leurs discordes pour moi sont d'éternels secours;</div> -<div class="i0">Et dans leurs mouvements, immuable toujours,</div><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> -<div class="i0">Mon pouvoir, épanchant leur sang pour mes querelles,</div> -<div class="i0">Semble un miracle antique aux regards des fidèles,</div> -<div class="i0">Qui raniment sans cesse, en relevant ma croix,</div> -<div class="i0">La vie impérissable accordée à mes lois.</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT PIERRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O cieux! t'affermis-tu, dans tes liens durables,</div> -<div class="i0">Par la désunion des états déplorables,</div> -<div class="i0">Toi, que créa ton Dieu pour inspirer la paix,</div> -<div class="i0">Et qui dois de lui seul attendre tes succès!</div> -<div class="i0">Ah! crois-en le martyr de l'évangile auguste,</div> -<div class="i0">Tu quittes les sentiers que te traça le Juste,</div> -<div class="i0">Qui prêchait aux humains, en paroles de miel,</div> -<div class="i0">L'amour entre leurs fils, nés égaux sous le ciel,</div> -<div class="i0">Qui, vainqueur des tourments, plein d'une foi profonde,</div> -<div class="i0">A rompu par sa mort l'esclavage du monde,</div> -<div class="i0">Et que l'homme innocent, qui craint plus Dieu qu'un roi,</div> -<div class="i0">Sent au fond de son cœur, et connaît mieux que toi;</div> -<div class="i0">Toi, qui deviens terrestre et qui n'es plus divine,</div> -<div class="i0">Tu te corromps: ta fin dément ton origine.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il dit: et monte aux cieux en plaignant les humains.</div> -</div><div class="stanza"> -<div class="i0">Cependant Rome cède à de profanes mains</div> -<div class="i0">Les biens de ses autels, l'honneur de ses vestales;</div> -<div class="i0">Et la flamme répand mille horreurs infernales.</div> -<div class="i2">Mais du prompt incendie un palais respecté</div> -<div class="i0">Par de jeunes époux est encore habité.</div> -<div class="i0">Ici, nouveaux objets; le théâtre mobile</div> -<div class="i0">De leur appartement offre l'aspect tranquille.</div><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> -<div class="i0">Auprès de leur enfant leur vieux père est assis,</div> -<div class="i0">Et ses pleurs échappés mouillent son petit-fils.</div> -<div class="i0">Là, Pulcrine et Candor, inconnus de l'histoire,</div> -<div class="i0">Et trop sages toujours pour briguer nulle gloire,</div> -<div class="i0">Amants, époux heureux jusqu'à ce jour d'horreur,</div> -<div class="i0">En leur dernier réduit s'exprimaient leur terreur.</div> -</div></div> - -<h4>CANDOR, PULCRINE, L'ENFANT, ET LE -VIEILLARD.</h4> - -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Abaisse les rideaux devant cette croisée</div> -<div class="i0">Que rougit la lueur de la ville embrasée:</div> -<div class="i0">Ces sanglantes clartés, qui tremblent devant moi,</div> -<div class="i0">Consternent mes regards, les remplissent d'effroi.</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que de ton sein troublé la frayeur se tempère,</div> -<div class="i0">Et n'épouvante pas mon fils et ton vieux père.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les cris qui s'éloignaient se rapprochent de nous...</div> -<div class="i0">O mon Dieu! ces méchants nous égorgeront tous.</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon fils, dans les périls s'exerce le courage:</div> -<div class="i0">Tu seras homme, un jour ... soutiens donc cet orage;</div> -<div class="i0">Et, sans frémir ainsi, tâche de rassurer</div> -<div class="i0">Ta mère qui s'effraie, et que tu fais pleurer.</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! de ce tendre enfant ne retiens point les larmes...</div> -<div class="i0">Faible contre un tel choc, frappé de tant d'alarmes,</div> -<div class="i0">Si jeune, je le plains d'approcher du trépas...</div><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> -<div class="i0">Moi, qui vers le tombeau n'ai plus qu'à faire un pas,</div> -<div class="i0">Si ma tête blanchie est soudain abattue,</div> -<div class="i0">Ce coup m'importe peu ... qu'on entre, et qu'on me tue.</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon père, à votre gendre épargnez ce discours.</div> -<div class="i0">Mes jours paîront plutôt le dernier de vos jours</div> -<div class="i0">Que de souffrir, vivant, qu'un barbare assassine</div> -<div class="i0">L'aïeul de mon cher fils, le père de Pulcrine.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas! que produirait ton impuissant effort?</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai des armes, je t'aime, et je suis jeune et fort.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ces armes, en tes mains pures du sang des hommes,</div> -<div class="i0">Nous préserveraient mal du danger où nous sommes.</div> -<div class="i0">Elles ne t'ont servi qu'à chasser dans les bois</div> -<div class="i0">Les lièvres fugitifs et les cerfs aux abois.</div> -<div class="i0">Pour vaincre il faut du meurtre un dur apprentissage.</div> -<div class="i0">Ta force, ta jeunesse est un faux avantage</div> -<div class="i0">Contre d'affreux soldats, à l'homicide instruits,</div> -<div class="i0">Enivrés par la rage, et par la mort conduits.</div> -<div class="i0">Tu passais mollement tes heureuses journées,</div> -<div class="i0">Par les jeux, la musique, et l'amour enchaînées,</div> -<div class="i0">A cultiver les lois, les muses et les arts:</div> -<div class="i0">Tu n'as point de la guerre éprouvé les hasards.</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Combattre est-il l'effet d'une rare industrie?</div> -<div class="i0">C'est l'art qu'aux animaux inspire leur furie:</div> -<div class="i0">J'en fis trop peu de cas pour m'enrégimenter...</div> -<div class="i0">Mais contre des brigands s'il faut ici lutter,</div><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> -<div class="i0">Tu verras, sur le seuil de notre doux asyle,</div> -<div class="i0">Se changer en lion un citoyen tranquille;</div> -<div class="i0">Et je ne céderai ma maison au vainqueur</div> -<div class="i0">Que si, vaincu du nombre, on me perce le cœur.</div> -<div class="i0">Cher enfant! tendre épouse! et toi, vertueux père!</div> -<div class="i0">Quels intérêts pour moi plus sacrés sur la terre</div> -<div class="i0">Auraient droit de m'armer, hélas! tant que mes yeux</div> -<div class="i0">Demeureront ouverts à la clarté des cieux?</div> -<div class="i0">C'est à vous, doux objets, mon unique richesse,</div> -<div class="i0">Que j'attachai mes soins, mon amour, ma tendresse;</div> -<div class="i0">Et ta pudeur sincère, unie à mille appas,</div> -<div class="i0">Est le premier des biens que défendrait mon bras.</div> -<div class="i0">O ma Pulcrine! ô toi, mes délices, ma vie!...</div> -<div class="i0">Qu'entends-je?...</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Vers la porte une troupe s'écrie...</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quels coups heurtent le seuil!...</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">O mon père, arme-toi!...</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE, <em>à Candor</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ciel! devant ces bourreaux vas-tu t'offrir sans moi?</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tous trois, à ce foyer, restez dans le silence.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! comme des clameurs s'accroît la violence!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel bruit!...</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Nos serviteurs appellent mes secours...</div><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je ne te quitte pas...</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">C'en est fait de nos jours!</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La force m'abandonne... Ah, Candor!... il me laisse.</div> -<div class="i4">(Candor disparaît.)</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Contre tant d'assassins que pourra ma vieillesse?</div> -<div class="i0">Mes enfants ... à genoux! prions, prions les cieux!</div> -<div class="i0">Rendons-nous l'Éternel miséricordieux!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O ciel! pour mes parents exauce ma prière!</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dieu! ne prive que moi de la douce lumière.</div> -<div class="i0">L'âge a rendu mes jours ténébreux, incertains;</div> -<div class="i0">Et mes enfants ont droit à de plus longs destins.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel tumulte!... on se bat ... force-t-on les passages?</div> -<div class="i0">Va, mon fils, va jeter les yeux sur ces vitrages...</div> -<div class="i0">Peut-être mon époux, dans la lutte engagé...</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Voici de notre seuil le portier égorgé;</div> -<div class="i0">Des hommes demi-nus, d'autres sous la cuirasse,</div> -<div class="i0">Ma nourrice à leurs pieds, qui leur demande grace.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Viens, mon fils...</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">O ma fille! où cours-tu sans appui?...</div><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je vais sauver Candor, ou mourir avec lui.</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">M'abandonneras-tu? ma chère fille!... arrête!</div> -<div class="i0">Hélas! n'expose encor ni ton fils, ni ta tête...</div> -<div class="i0">On accourt ... c'est mon gendre!</div> -<div class="right">(Candor reparaît.)</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Il n'est point immolé!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Comme il revient ici, terrible, échevelé!...</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tout est fini pour nous, si Dieu ne nous seconde.</div> -<div class="i0">De tous ces meurtriers la horde vagabonde</div> -<div class="i0">S'avance, et fait sauter gonds, portes, et verroux.</div> -<div class="i0">J'ai, leur offrant mon or, cru vaincre leur courroux:</div> -<div class="i0">Leurs coups m'ont répondu: regardez cette épée...</div> -<div class="i0">Au sang de deux brigands je l'ai déja trempée;</div> -<div class="i0">Mais poussant devant moi chaises, tables, débris,</div> -<div class="i0">J'ai, pour voler à vous, fui leur rage et leurs cris.</div> -<div class="i0">Barricadons la porte, et si l'on nous assiége...</div> -<div class="i0">Il n'est plus temps.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Grand Dieu! que ta main nous protége.</div> -</div></div> - -<h4>LES MÊMES, ET DES SOLDATS ARMÉS.</h4> - -<p class="character">LES SOLDATS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Point de pitié! massacre! et vengeance à Bourbon!</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah, par mes cheveux blancs!...</div> -<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> -</div></div> -<p class="character">LES SOLDATS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Hors de là, vieux barbon!</div> -</div></div> -<p class="character">LE VIEILLARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, je reste à vos pieds ... n'avez-vous pas un père?</div> -<div class="i0">Ah! d'un vainqueur peut-être arrêtant la colère,</div> -<div class="i0">Un jour il lui tendra de suppliantes mains,</div> -<div class="i0">Méritez qu'on l'épargne, et devenez humains.</div> -</div></div> -<p class="character">UN SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon père est enterré: va le joindre, bon homme.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Bourreaux! tigres! comment faut-il que je vous nomme?...</div> -<div class="i0">Immolez-nous ensemble.</div> -</div></div> -<p class="character">LES SOLDATS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Armes bas, ou la mort!</div> -</div></div> -<p class="character">CANDOR, <em>à sa famille</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Attachez-vous à moi ... Dieu! rends mon bras plus fort</div> -<div class="i2">(Aux soldats.)</div> -<div class="i0">Non, non, n'espérez pas que l'effroi nous sépare...</div> -<div class="i0">Voilà ton lot, brigand! voici le tien, barbare!</div> -<div class="i0">Mords la poussière, infâme! expire ici, bourreau!</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O cher époux! ton sang jaillit sous leur couteau...</div> -</div></div> -<p class="character">LES SOLDATS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Courage! baîllonnons son insolente bouche,</div> -<div class="i0">Amis, et qu'en trophée on le lie à sa couche;</div> -<div class="i0">Et qu'il raconte aux morts les consolations</div> -<div class="i0">Que va goûter sa veuve en ses afflictions.</div> -<div class="i0">Nous, soupons à ses frais! buvons à nos prouesses!</div> -<div class="i0">Et vivent les Tarquins de toutes les Lucrèces!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> -<div class="i2">Un voile alors cacha le courroux allumé</div> -<div class="i0">De la pudeur luttant contre un Mars enfumé;</div> -<div class="i0">Scène dont les humains raillent l'horreur extrême,</div> -<div class="i0">Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même.</div> -<div class="i2">La féroce Ironie, en des plaisirs affreux,</div> -<div class="i0">Mêlait le sang au vin, les cruautés aux jeux,</div> -<div class="i0">Et Rome, en tous ses murs ouverts à la rapine,</div> -<div class="i0">Étalait les horreurs des foyers de Pulcrine.</div> -<div class="i2">Déja par-tout le feu, qui court de seuil en seuil,</div> -<div class="i0">Vole au sein de la nuit, teint de pourpre son deuil:</div> -<div class="i0">Et de la triste Rome illuminant les rues,</div> -<div class="i0">Éclairant des vainqueurs les légions accrues,</div> -<div class="i0">Sa lueur sur le Tibre ondoie avec les flots.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Une femme accourait, poussant mille sanglots;</div> -<div class="i0">Sa main guide un enfant: elle a fui sa demeure,</div> -<div class="i0">Et sur l'arc d'un vieux pont, marche, s'arrête, et pleure.</div> -<div class="i0">C'est Pulcrine et son fils, d'un pas épouvanté</div> -<div class="i0">Traversant les débris de la vaste cité;</div> -<div class="i0">Pulcrine, qui fuyant et bourreaux et victimes,</div> -<div class="i0">Lève ses yeux, frappés de l'image des crimes,</div> -<div class="i0">Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs,</div> -<div class="i0">Paraît une ombre pâle, échappant aux enfers.</div> -</div></div> - -<h4>PULCRINE ET SON ENFANT.</h4> - -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma mère, où nous sauver? la ville est toute en flamme...</div> -<div class="i0">D'où vient que tu souris?</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Quel trouble émeut ton ame?</div><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> -<div class="i0">Le seuil de nos foyers, qui rassurait nos cœurs,</div> -<div class="i0">Ne fut pas un abri respectable aux vainqueurs:</div> -<div class="i0">N'en ont-ils pas rompu la barrière sacrée?</div> -<div class="i0">A quels dangers plus grands serais-je ici livrée?</div> -<div class="i0">Où verrai-je mon père, où verras-tu le tien?</div> -<div class="i0">Tous deux percés de coups ... tous deux mourants... Eh bien!</div> -<div class="i0">Au milieu du carnage on épargna nos têtes...</div> -<div class="i0">Ne redoute que moi ... mes mains sont toutes prêtes</div> -<div class="i0">A te ravir encor ta mère, ton appui...</div> -<div class="i0">Dieu! qu'osé-je penser?... O cruelle!... Va, fui!</div> -<div class="i0">Évite une insensée, et fuis mes violences,</div> -<div class="i0">Cher petit enfant!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Dieu! quels regards tu me lances!...</div> -<div class="i0">Tes yeux toujours si doux, si caressants, hélas!</div> -<div class="i0">M'ont plus épouvanté que les yeux des soldats.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ne pleure pas ... tes pleurs importunent ta mère...</div> -<div class="i0">Va, va te consoler dans les bras de ton père:</div> -<div class="i0">Il t'aime, il nous sourit; son aimable bonté</div> -<div class="i0">Jamais pour tes erreurs n'eut de sévérité:</div> -<div class="i0">C'est pour nous rendre heureux qu'il agit, qu'il respire;</div> -<div class="i0">Et quand nous soupirons sa tendresse en soupire...</div> -<div class="i0">N'est-il pas vrai, Candor, modèle de vertu?</div> -<div class="i0">Cher époux, réponds-moi...</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ma mère, ou le vois-tu?</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, Candor, hâtons-nous de sortir de la ville:</div> -<div class="i0">Ta fidèle équité cherche un séjour tranquille...</div><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> -<div class="i0">La guerre menaçante approche de ces murs;</div> -<div class="i0">Nous trouverons aux champs des asyles plus sûrs:</div> -<div class="i0">Des mœurs de l'âge d'or nous reverrons la trace.</div> -<div class="i0">Tu te plais à Tibur, où se plaisait Horace:</div> -<div class="i0">L'amour, la poésie, et le doux soin des fleurs,</div> -<div class="i0">Sous d'agrestes abris enchanteront nos cœurs.</div> -<div class="i0">Viens ... faisons à mon père approuver ce voyage;</div> -<div class="i0">Les vieillards à leur toit sont attachés par l'âge.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A qui parles-tu donc?</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">A ton père...</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Il est mort.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mort! qui?... perds-tu l'esprit?... Non, mon enfant, il dort.</div> -<div class="i0">Regarde ... pour jamais il dort sur la poussière...</div> -<div class="i0">Son corps est tout sanglant, et ses yeux sans lumière,</div> -<div class="i0">Ses yeux, hélas! témoins de mon horrible affront...</div> -<div class="i0">Misérable! où cacher l'opprobre de mon front?...</div> -<div class="i0">Candor, en expirant tu reçus ma promesse...</div> -<div class="i0">Je ne trahirai point ma gloire et ta tendresse.</div> -<div class="i0">L'outrage qui me souille est ignoré de tous;</div> -<div class="i0">Et victime après toi de ton amour jaloux,</div> -<div class="i0">Dans l'éternel oubli dérobant notre injure...</div> -<div class="i0">Vois ces ondes ... entends le Tibre qui murmure...</div> -<div class="i0">La Mort, qui sous ce pont roule au milieu des flots,</div> -<div class="i0">M'ouvre leur vaste lit... C'est là qu'est le repos.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! pourquoi coupes-tu ta belle chevelure,</div><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> -<div class="i0">Ma mère?</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">O longs cheveux! inutile parure!</div> -<div class="i0">La main de mon époux se plut à vous tresser;</div> -<div class="i0">C'est autour de mon fils qu'il faut vous enlacer...</div> -<div class="i0">Liez d'un nœud fatal et l'enfant et la mère...</div> -<div class="i0">Pourquoi vivrions-nous? pour traîner sur la terre</div> -<div class="i0">Les hideux souvenirs d'un père assassiné,</div> -<div class="i0">D'un époux expirant, et d'un lit profané;</div> -<div class="i0">Pour craindre de nos nuits la solitude sombre,</div> -<div class="i0">Pour détester nos jours plus que l'horreur de l'ombre..</div> -<div class="i0">Que suis-je? que serai-je? et mon fils malheureux,</div> -<div class="i0">Pourquoi vit-il?... Tout fut, tout sera sans nous deux.</div> -<div class="i0">O fleuve, dans ton cours emporte notre vie!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vas-tu donc te jeter?... ciel! en as-tu l'envie?...</div> -<div class="i0">Sur le bord de ce pont ne t'incline donc pas...</div> -<div class="i0">Tu m'entraînes ... je tremble...</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Ah! reste entre mes bras,</div> -<div class="i0">Reste, mon pauvre enfant! qu'est-ce qui t'épouvante?</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce pont, cette eau profonde, et ta voix gémissante.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce bord te fait frémir ... viens, viens t'asseoir ici...</div> -<div class="i0">Tu recules!...</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Mon Dieu! ne souris pas ainsi.</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Moi, sourire! Eh pourquoi? quand l'horreur m'environne.</div><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> -<div class="i0">Vois cet embrasement qui sur les eaux rayonne...</div> -<div class="i0">Il dévore nos biens, nos temples, nos palais...</div> -<div class="i0">O mon mari! mon père! ô douleurs! ô forfaits!</div> -<div class="i0">Pardonne, cher Candor! mais je ne peux te suivre:</div> -<div class="i0">L'amour de notre enfant me force encore à vivre...</div> -<div class="i0">Mais non, je te rejoins, j'obéis à ta voix!</div> -<div class="i0">Le sein de l'Éternel nous recevra tous trois.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENFANT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Arrête!... oh! par pitié!...</div> -</div></div> -<p class="character">PULCRINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ton père nous appelle.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Elle dit, prend sa course, et, mère trop cruelle,</div> -<div class="i0">Dans le fleuve avec lui tout-à-coup s'élançant,</div> -<div class="i0">Pousse un cri vers les cieux, et tombe en l'embrassant.</div> -<div class="i2">On vit long-temps sa robe, en flottant sur les ondes,</div> -<div class="i0">Les soutenir luttant sur les vagues profondes,</div> -<div class="i0">Leurs mains battre les flots rougis des feux lointains,</div> -<div class="i0">Disparaître; et le Tibre engloutit leurs destins.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT DIXIÈME</small>.</h2> - -<hr class="chap" /> -<h3>SOMMAIRE DU DIXIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">Entretiens des chefs de l'armée Luthérienne dans les environs du -château Saint-Ange. Mort d'une vieille femme, que pousse sa -dévotion à porter des aliments au Pape, qu'elle croit affamé -dans le fort gardé par les soldats de <em>Bourbon</em>. Soulèvement du -parterre infernal: apparition de <em>Xiphorane</em>, envoyé aux démons -spectateurs par <em>Théose</em>, suprême ordonnateur du monde. Dialogue -entre le sage <em>Agathémi</em> et <em>André Doria</em>, sur les côtes de -<em>Gênes</em>. Liberté rendue à cette ville par le héros qui en fut -nommé prince.</p> -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="smallpoem" /> -<h3>CHANT DIXIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Cependant</span> le temps vole; et la scène qui change</div> -<div class="i0">Présente un double aspect au pied du fort Saint-Ange:</div> -<div class="i0">Au sein d'un pavillon, qui s'ouvre d'un côté,</div> -<div class="i0">D'un festin militaire éclate la gaîté:</div> -<div class="i0">L'autre part du théâtre offre une large place</div> -<div class="i0">Dont les travaux d'un camp cernent au loin l'espace:</div> -<div class="i0">Cette publique enceinte est le marché mouvant,</div> -<div class="i0">Où la troupe et le peuple à toute heure arrivant,</div> -<div class="i0">Au gré de leurs besoins achetent les denrées.</div> -<div class="i0">Un long pieu qui suspend des toiles déchirées</div> -<div class="i0">Est l'abri d'une vieille, humble et simple d'esprit,</div> -<div class="i0">Mais qui des maux du temps porte un cœur tout contrit.</div> -<div class="i0">Assise dans un coin, sous des palais superbes,</div> -<div class="i0">Pour substanter sa vie elle vend quelques herbes:</div> -<div class="i0">Fille d'un artisan, qu'a nourri son métier,</div> -<div class="i0">Cette veuve eut deux fils d'un époux ouvrier;</div> -<div class="i0">L'un, pour quelques liards, est mort dans les batailles;</div> -<div class="i0">L'autre, en un hôpital, périt sans funérailles:</div> -<div class="i0">Seule, âgée, en des murs dévastés par la mort,</div> -<div class="i0">Sa tranquille vertu confie à Dieu son sort:</div><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> -<div class="i0">Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière.</div> -<div class="i2">Un manuel des saints, recueil de la prière,</div> -<div class="i0">D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux;</div> -<div class="i0">Mais depuis qu'un long âge a fatigué ses yeux,</div> -<div class="i0">Sa mémoire retrace à ses pensers fidèles</div> -<div class="i0">Les psaumes qu'elle chante et l'éclat des chapelles.</div> -<div class="i0">L'accent qu'adresse aux cieux sa tremblotante voix</div> -<div class="i0">N'y monte pas moins haut que l'<em>oremus</em> des rois;</div> -<div class="i0">Et dans son rang abject, des hommes oubliée,</div> -<div class="i0">Aux anges du Seigneur elle se sent liée.</div> -<div class="i2">Non loin de cet objet triste et religieux,</div> -<div class="i0">Sous leur tente dressée, en leur banquet joyeux,</div> -<div class="i0">Des chevaliers buveurs, fêtant leur table ronde,</div> -<div class="i0">Se vantaient leurs exploits, sources des pleurs du monde.</div> -<div class="i0">Alarçon est entre eux, scélérat sans terreur,</div> -<div class="i0">N'adorant d'autre Dieu que l'or et l'empereur,</div> -<div class="i0">Et qui, geolier cruel des captifs de son maître,</div> -<div class="i0">De Rome, en sa prison, tient aujourd'hui le prêtre:</div> -<div class="i0">Lui seul, dur instrument, mérita qu'autrefois</div> -<div class="i0">Charles-Quint lui remît la garde de François:</div> -<div class="i0">Tel, veillant sur la proie aux chasseurs assurée,</div> -<div class="i0">Un chien féroce attend sa part de la curée.</div> -</div></div> - -<h4>ALARÇON, OFFICIERS ALLEMANDS ET -ITALIENS, UNE VIEILLE FEMME.</h4> - -<p class="character">PREMIER OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que fait dans son château le bon pape Clément?</div> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce vicaire infaillible est un homme qui ment.</div><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu parles sur ce ton du prince de l'église!</div> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Clément est un vrai saint, si la peur canonise:</div> -<div class="i0">Car jamais nul chrétien, devant les empereurs,</div> -<div class="i0">Ne fut mortifié par autant de terreurs.</div> -<div class="i0">Ses cardinaux et lui font les dignes apôtres:</div> -<div class="i0">Mais le dieu de Madrid, sourd à leurs patenôtres,</div> -<div class="i0">Charle, est pour eux le diable, et j'en suis le suppôt.</div> -</div></div> -<p class="character">TROISIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vous vous trompez: au fond Charles-Quint est dévot;</div> -<div class="i0">Et, contrit des malheurs du pape qu'on assiége,</div> -<div class="i0">Fait des processions pour que Dieu le protège,</div> -<div class="i0">Et que l'aide des cieux délivre ses élus</div> -<div class="i0">Des fers....</div> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Qu'un mot de lui soudain aurait rompus.</div> -<div class="i0">Notre empereur auguste est rusé politique:</div> -<div class="i0">Il veut punir Clément de sa démarche oblique,</div> -<div class="i0">Et retirer sur-tout du prix de sa rançon</div> -<div class="i0">De quoi payer nos gens qui l'ont mis en prison:</div> -<div class="i0">Ainsi tout le trésor des dîmes, des croisades,</div> -<div class="i0">Va solder à ses frais nous et nos camarades.</div> -</div></div> -<p class="character">QUATRIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les voyez-vous là-bas, montés sur des tréteaux,</div> -<div class="i0">Se réjouir, couverts d'habits sacerdotaux?</div> -<div class="i0">Les uns portant l'aumusse, et les autres l'étole,</div> -<div class="i0">Des acteurs de la messe entre eux jouer le rôle,</div> -<div class="i0">Et répandre à grands flots des bénédictions</div> -<div class="i0">Sur un peuple qui rit de leurs immersions?</div><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ces hommes-là, du moins, se font prêtres pour rire:</div> -<div class="i0">J'aime leur bonne foi.</div> -</div></div> -<p class="character">CINQUIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Pour Clément quel martyre</div> -<div class="i0">S'il voit, la crosse en main, de chapes habillés,</div> -<div class="i0">Les soldats travestis devant les saints raillés.</div> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce n'est pas d'aujourd'hui que la mitre, et le casque,</div> -<div class="i0">Sont sur les mêmes fronts: chaque temps, chaque masque.</div> -</div></div> -<p class="character">SIXIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel objet enchâssé montre-t-on en passant</div> -<div class="i0">Aux femmes que je vois sourire en rougissant?</div> -<div class="i0">De quelque anachorète est-ce un cordon qui brille?</div> -<div class="i0">Cette mère qui fuit en écarte sa fille;</div> -<div class="i0">Et les moins chastes sœurs n'osent le regarder:</div> -<div class="i0">Qu'a donc cet attribut pour les intimider?</div> -</div></div> -<p class="character">SEPTIÈME OFFICIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'Eglise étale ainsi des reliques secrètes</div> -<div class="i0">A la crédulité qui grossit ses recettes.</div> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Elle a, par-dieu, raison! Clément nous paîra mieux.</div> -<div class="i0">La disette le presse, et, grace à mes bons yeux,</div> -<div class="i0">Il n'échappera pas à notre surveillance</div> -<div class="i0">Qu'il n'ait de notre armée acquitté la dépense.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ils disaient, et riaient: près du réduit guerrier,</div> -<div class="i0">Pour son pape martyr la vieille est à prier:</div> -<div class="i0">Sur la foi des récits elle croit qu'on l'affame,</div> -<div class="i0">Et prend tout à la lettre, étant du peuple, et femme.</div> -</div></div> -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> - -LA VIEILLE FEMME, LE PAPE CLÉMENT, -ALARÇON, ET DES SOLDATS.</h4> - -<p class="character">LA VIEILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Si mon cœur charitable, en mon abaissement,</div> -<div class="i0">Aux regards du Très-Haut a su plaire un moment,</div> -<div class="i0">Daigne, ô vierge éternelle! ô toi, que Dieu fit mère,</div> -<div class="i0">Et toi, leur doux Jésus, délivrer le saint-père!</div> -<div class="i0">Qu'il était noble et beau, quand, debout aux autels,</div> -<div class="i0">Il célébrait vos noms en des jours solennels!</div> -<div class="i0">Dans les fers maintenant la famine le tue.</div> -<div class="i0">Mettons en ce panier des fruits, une laitue;</div> -<div class="i0">Et s'il vient nous bénir du haut de ses remparts,</div> -<div class="i0">Rodons, et par un signe attirons ses regards....</div> -<div class="i0">Si la garde me prend, voici ma dernière heure....</div> -<div class="i0">Mais, en servant le ciel, qu'importe que je meure!</div> -<div class="i0">Mon Dieu! dans les périls que j'ose ici tenter,</div> -<div class="i0">Dirige ma faiblesse et daigne m'assister!</div> -<div class="i0">On court ... ah! la frayeur me trouble les entrailles....</div> -<div class="i0">C'est le pape!.... à l'écart glissons sous les murailles.</div> -</div></div> -<p class="character">CLÉMENT, <em>sur les remparts</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mes doigts bénis n'ont plus d'effet sur les soldats.</div> -<div class="i0">Ah! que vois-je? quelqu'un nous fait signe d'en-bas...</div> -<div class="i0">C'est une pauvre vieille.... on use de son zèle</div> -<div class="i0">Pour m'adresser peut-être une heureuse nouvelle....</div> -<div class="i0">Jetez-lui quelque fil vers ce mur écarté....</div> -<div class="i0">Bon! tirez son panier.... Ciel! on l'avait guetté,</div> -<div class="i0">On le saisit.</div><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> -</div></div> -<p class="character">UN SOLDAT, <em>en bas, à la vieille</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Coquine!</div> -</div></div> -<p class="character"><span class="err" title="original: LA VIELLE.">LA VIEILLE.</span></p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ah, Dieu!... miséricorde!</div> -</div></div> -<p class="character">LE SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vieille bigote, viens! ce fil sera ta corde.</div> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON, <em>dans sa tente</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quelle clameur entends-je?... et qui peut dans ces lieux</div> -<div class="i0">Faire entrer ces soldats armés et furieux?</div> -</div></div> -<p class="character">LE SOLDAT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Commandant, cette femme a bravé la consigne.</div> -<div class="i0">Sous les murs assiégés elle a passé la ligne,</div> -<div class="i0">Pour offrir saintement à votre prisonnier</div> -<div class="i0">Le légume et les fruits saisis dans ce panier.</div> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! maraude, reçois le prix de ton offrande.</div> -</div></div> -<p class="character">LA VIEILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Grace, grace, seigneur! mon âge....</div> -</div></div> -<p class="character">ALARÇON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Qu'on la pende.</div> -<div class="i0">Et n'interrompez plus notre joyeux repas.</div> -</div></div> -<p class="character">LA VIEILLE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O Dieu, mort sur la croix, ne m'abandonne pas!</div> -</div></div> -<p class="character">CLÉMENT, <em>du haut du fort Saint-Ange</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On sort du pavillon.... C'est elle qu'on ramène...</div> -<div class="i0">Je vois, je reconnais le soldat qui la traîne....</div> -<div class="i0">Cette pauvre dévote est dupe de sa foi,</div> -<div class="i0">Et pour monter au ciel se fait pendre pour moi.</div> -<div class="i0">Mais peut-être il nous faut cette victime à Rome.</div><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> -<div class="i0">Pour qu'au rang des martyrs la légende la nomme:</div> -<div class="i0">Parfois un tel exemple, en exaltant les cœurs,</div> -<div class="i0">A soulevé lui seul mille poignards vainqueurs.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Par ces mots inhumains la voix pontificale</div> -<div class="i0">Tout à coup suscita la rumeur infernale:</div> -<div class="i0">On n'écouta plus rien; et la colère aigrit</div> -<div class="i0">Les Démons, inventeurs du catholique esprit:</div> -<div class="i0">Ils craignirent qu'un trait du tableau satirique</div> -<div class="i0">Ne fît trop mépriser l'ouvrage œcuménique;</div> -<div class="i0">Et contre les acteurs le bruit recommençant</div> -<div class="i0">Fit du cirque un chaos par-tout retentissant.</div> -<div class="i2">Le noir gouvernement des princes de l'abyme</div> -<div class="i0">Déchaîna ses vengeurs: «O blasphêmes! ô crime!</div> -<div class="i0">«Quoi! s'écria l'un d'eux, c'est peu que d'endurer</div> -<div class="i0">«Un style âpre et méchant, propre à nous torturer,</div> -<div class="i0">«Le sacrilége auteur de la pièce nouvelle</div> -<div class="i0">«De nos productions raille ici la plus belle,</div> -<div class="i0">«La papauté! Veut-on, qu'irrité de ce jeu,</div> -<div class="i0">«Dieu redouble aux enfers les supplices du feu?</div> -<div class="i0">«Nous ne croyons à rien, mais nous voulons qu'on croie.</div> -<div class="i2">«De l'Inquisition que le gril se déploie;</div> -<div class="i0">«Et brûlons Mimopeste, écrivain inspiré</div> -<div class="i0">«Pour avilir le pape et le culte sacré.</div> -<div class="i0">«Oui, même à l'Éternel son drame fait injure...</div> -<div class="i0">«Comment put-il tromper l'inquiète Censure,</div> -<div class="i0">«Dont, pour le bien de tous, les rigoureux ciseaux</div> -<div class="i0">«Devaient d'un acte infâme ôter tant de morceaux?</div> -<div class="i0">«Quel excès de licence épouvantable, impie!</div><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> -<div class="i0">«Et jusques à ce jour ici même inouie!</div> -<div class="i0">«Craignons que cent carreaux ne tombent à-la-fois;</div> -<div class="i0">«Démons, prosternons-nous, signons-nous d'une croix!»</div> -<div class="i0">Les seigneurs infernaux, monstres d'hypocrisie,</div> -<div class="i0">Les diablesses sur-tout, tombant en frénésie,</div> -<div class="i0">Et qui, faibles d'esprit, mais robustes de corps,</div> -<div class="i0">Aiment tant à passer des péchés aux remords,</div> -<div class="i0">Dévotes par vapeurs, chrétiennes par vengeance,</div> -<div class="i0">Tous de l'auteur alors demandaient la sentence.</div> -<div class="i0">Mais, ô cris! le théâtre, aussitôt agité,</div> -<div class="i0">Ouvre à grand bruit au jour sa vaste sommité;</div> -<div class="i0">Et blanchissant le gouffre, une vive lumière</div> -<div class="i0">Décolora le cirque et l'assemblée entière.</div> -<div class="i0">Tel qu'on voit se ternir et se défigurer,</div> -<div class="i0">(Si le petit au grand se laisse comparer)</div> -<div class="i0">Un concours de Phrynés, que la nuit et la danse</div> -<div class="i0">Rassemblent aux flambeaux, brillantes d'élégance;</div> -<div class="i0">Quand l'aurore se lève, accourt, et fait glisser</div> -<div class="i0">Un rayon du matin, prompt à les éclipser,</div> -<div class="i0">Tous les apprêts fleuris des trompeuses bergères</div> -<div class="i0">Tombent; l'aube fanant leurs roses mensongères,</div> -<div class="i0">Sur leurs fronts abattus de lascives fureurs</div> -<div class="i0">De leur fard qui s'écoule efface les couleurs:</div> -<div class="i0">Tel cet éclat, perçant les voûtes de la salle,</div> -<div class="i0">Rendant son or plus triste, et son lustre plus pâle,</div> -<div class="i0">Et des lampions morts effaçant la splendeur,</div> -<div class="i0">Des princesses d'enfer mit à nu la laideur.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Par <span class="smcap">Théose</span> envoyé, cependant Xiphorane,</div> -<div class="i0">Ministre ailé, descend; et son front diaphane</div><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> -<div class="i0">Rayonne couronné d'un azur lumineux;</div> -<div class="i0">De la nacre et de l'or ses ailes ont les feux:</div> -<div class="i0">C'est lui qui, des mortels tranchant les destinées,</div> -<div class="i0">Frappe de coups subits les ames étonnées.</div> -<div class="i0">«O noirs Démons, dit-il, en votre nuit plongés,</div> -<div class="i0">«Des querelles de Dieu qui vous a donc chargés?</div> -<div class="i0">«Son règne est au-dessus des traits de la satire.</div> -<div class="i0">«En vos dépits amers il permet qu'un vain rire</div> -<div class="i0">«Console follement votre malignité</div> -<div class="i0">«Du pouvoir éternel de sa divinité.</div> -<div class="i0">«Eh! que sont devant lui les dogmes de la terre?</div> -<div class="i0">«Des voiles mensongers, où sa splendeur s'altère.</div> -<div class="i0">«Le Sacerdoce aveugle et son zèle imposteur</div> -<div class="i0">«Le cache à la Raison, qui le révèle au cœur.</div> -<div class="i0">«Aux plus grossiers humains la Nature l'atteste</div> -<div class="i0">«Mieux que la chaire antique aux peuples si funeste;</div> -<div class="i0">«Et l'image formée au gré de vains discours</div> -<div class="i0">«Ne figura jamais <small>CELUI QUI FUT TOUJOURS</small>.</div> -<div class="i0">«Raillez vos cultes faux; le pape est votre ouvrage.</div> -<div class="i0">«Vos jeux au Créateur ne font aucun ombrage:</div> -<div class="i0">«Il les voit de trop haut; et vous ne pourriez pas,</div> -<div class="i0">«Vils esprits de l'enfer, l'atteindre de si bas.»</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Il dit: et le parterre, à ces hautes paroles,</div> -<div class="i0">Sentit avec chagrin que ses drames frivoles</div> -<div class="i0">Ne sauraient alarmer le suprême pouvoir</div> -<div class="i0">Du grand dominateur qu'on ne peut émouvoir.</div> -<div class="i2">L'esprit qui suscitait la Censure invoquée</div> -<div class="i0">Vit sa fausse rigueur honteusement moquée:</div> -<div class="i0">Et Xiphorane alors, remontant vers le jour,</div><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> -<div class="i0">Referma le sommet du nocturne séjour.</div> -<div class="i0">Mais, blessés du rayon qui perça leurs ténèbres,</div> -<div class="i0">Les Démons quelque temps, sous leurs voûtes funèbres,</div> -<div class="i0">Restèrent sans oreille, et sans yeux, et sans voix:</div> -<div class="i0">Le grand <span class="smcap">Théose</span>, auteur du monde et de ses lois,</div> -<div class="i0">Qui, dans l'espace immense, anime et pulvérise,</div> -<div class="i0">Rappela l'épouvante en leur ame surprise.</div> -<div class="i2">Ainsi, quand tout-à-coup l'atteinte d'un fléau</div> -<div class="i0">Nous glace, et tourne enfin notre œil vers le tombeau,</div> -<div class="i0">Si de l'éternité la lumière soudaine</div> -<div class="i0">Éclaire le néant de notre vie humaine,</div> -<div class="i0">Nous frémissons d'abord; mais tant d'objets pressants</div> -<div class="i0">Nous rendent aux erreurs dont nous flattent nos sens,</div> -<div class="i0">Qu'à nous-mêmes ravis, nous nous livrons encore</div> -<div class="i0">Au plaisir d'oublier que le temps nous dévore:</div> -<div class="i0">Ainsi de leur effroi la morne impression</div> -<div class="i0">Arrêta peu le cours de leur illusion,</div> -<div class="i0">Puissance qui charma l'assemblée idolâtre</div> -<div class="i0">Par les nouveaux effets des ressorts du théâtre.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Où sont-ils transportés? au pied des Apennins,</div> -<div class="i0">Lieux où coulent en paix les vertueux destins</div> -<div class="i0">Du libre Agathémi, dont la sagesse extrême</div> -<div class="i0">Pour empire a l'espace, et pour dais le ciel même.</div> -<div class="i2">Sa grotte est sur des bords que vient de traverser</div> -<div class="i0">Un héros voyageur, accourant l'embrasser:</div> -<div class="i0">C'était André Dorie, homme de qui ce sage</div> -<div class="i0">Prévit un jour la gloire en voyant son visage;</div> -<div class="i0">Intrépide guerrier, habile sur les mers</div> -<div class="i0">A dompter du destin les orages divers;</div><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> -<div class="i0">Et selon qu'il servit ou l'Espagne, ou la France,</div> -<div class="i0">De leur sort à son gré décidant la balance:</div> -<div class="i0">Génois indépendant, qui, fier en ses discours,</div> -<div class="i0">Fut trop républicain pour être aimé des cours;</div> -<div class="i0">Mais qui, par son génie errant toujours sur l'onde,</div> -<div class="i0">Conquit sa liberté, bien si rare en ce monde!</div> -</div></div> - -<h4>ANDRÉ DORIE, AGATHÉMI.</h4> - -<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Heureux Agathémi, tranquille sur ces monts,</div> -<div class="i0">Exempt des soins nombreux où nous nous consumons,</div> -<div class="i0">Des hauteurs de la cime où le ciel vous éclaire,</div> -<div class="i0">Vous regardez en paix les fureurs du vulgaire,</div> -<div class="i0">Et n'êtes plus ému des troubles des cités.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! trop sensible encore à leurs adversités,</div> -<div class="i0">Je ne suis point un sage; et les malheurs de Rome</div> -<div class="i0">M'ont tristement prouvé que je ne suis qu'un homme.</div> -<div class="i0">Zélé, compatissant, je crus les prévenir;</div> -<div class="i0">Inutile pitié, dont on m'a su punir!</div> -</div></div> -<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Expliquez-vous.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Hélas! un peu d'expérience</div> -<div class="i0">Des maux de l'avenir m'a donné la science;</div> -<div class="i0">Clarté de la raison, et qui me rend devin,</div> -<div class="i0">Sans miracle, et sans être un prophète divin.</div> -<div class="i2">Mes yeux contemplaient Rome, et prévirent l'orage.</div> -<div class="i0">Eh! qui, sans apporter nul obstacle au ravage,</div><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> -<div class="i0">Verrait d'un feu subit l'étincelle partir</div> -<div class="i0">Sur des murs, à ses yeux, prêts à s'anéantir?</div> -<div class="i0">J'ai couru, j'ai crié, présagé les désastres:</div> -<div class="i0">On m'a cru le jouet du délire et des astres,</div> -<div class="i0">Et, jeté dans les fers, l'ombre d'une prison</div> -<div class="i0">A soudain étouffé la voix de ma raison.</div> -<div class="i0">Mais trop tôt les vainqueurs détrompèrent la ville!</div> -<div class="i0">D'Orange, me tirant de mon obscur asyle,</div> -<div class="i0">Me présenta de l'or, qui ne put me toucher,</div> -<div class="i0">Me demanda mon nom, que je voulus cacher;</div> -<div class="i0">Heureux qu'on m'ignorât, fier de ne pas me vendre.</div> -<div class="i0">Hélas! à mes rochers je revins donc me rendre,</div> -<div class="i0">Pour jamais convaincu par mes oracles vains</div> -<div class="i0">Que sans fruit la sagesse avertit les humains.</div> -</div></div> -<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est ainsi que, dit-on, le front couvert de cendre,</div> -<div class="i0">On voyait d'Israël les inspirés descendre,</div> -<div class="i0">Prédisant à Sion l'ange exterminateur;</div> -<div class="i0">Et l'organe de Dieu semblait toujours menteur.</div> -<div class="i0">Sans doute votre foi, dans ces monts retirée,</div> -<div class="i0">N'a pu voir sans horreur fouler l'arche sacrée,</div> -<div class="i0">Et son prêtre investi par des soldats cruels?</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, je n'ai pas frémi pour de trompeurs autels:</div> -<div class="i0">Le pape n'est qu'un prince, et n'est plus un apôtre;</div> -<div class="i0">Grand du monde, il s'expose aux revers comme un autre.</div> -<div class="i0">Je n'ai craint que pour Rome et pour tous ses enfants,</div> -<div class="i0">Près d'être encore en proie à des Goths triomphants.</div> -</div></div> -<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je vous croyais un saint, caché dans ce refuge.</div><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sachez quelle est ma foi; je vous en rends le juge.</div> -<div class="i2">Souvent je méditai, dans le calme des nuits,</div> -<div class="i0">Le Dieu qui créa tout, et qui fait que je suis.</div> -<div class="i0">Ce vrai Dieu, quel est-il, disais-je, et quel mystère</div> -<div class="i0">L'offre sous tant de noms aux peuples de la terre?</div> -<div class="i0">Soudain, un feu rapide enlevant mes esprits,</div> -<div class="i0">Me porta dans les cieux de l'antique Osiris:</div> -<div class="i0">Surpris de sa grandeur, j'adorais sa statue;</div> -<div class="i0">Mais j'en touchai la base, elle fut abattue;</div> -<div class="i0">Et sur les bords du Nil volant de tous côtés,</div> -<div class="i0">Je renversai d'un choc trente divinités:</div> -<div class="i0">Ce n'est qu'erreur, me dis-je, en fuyant ces images.</div> -<div class="i2">Sous le ciel de l'Asie, emporté par deux mages,</div> -<div class="i0">Je révérai le feu, crus Bélus immortel;</div> -<div class="i0">Lorsque je vis crouler sa table et son autel.</div> -<div class="i0">Je revolai plus loin: toujours mêmes exemples.</div> -<div class="i0">Lama, le grand Lama périt même en ses temples.</div> -<div class="i0">Mais, toujours parcourant l'empire de l'Éther,</div> -<div class="i0">Dans l'Olympe des Grecs j'aperçus Jupiter:</div> -<div class="i0">J'approche, et sur l'Ida vois se réduire en poudre</div> -<div class="i0">L'amant de Ganymède, et son aigle, et sa foudre.</div> -<div class="i2">Fatigué, je m'abats sur de noires forêts;</div> -<div class="i0">J'y trouve un dieu guerrier, le puissant Theutatès:</div> -<div class="i0">Ma main ose sonder ce colosse homicide;</div> -<div class="i0">Il se brise, et son chêne écrase le druide.</div> -<div class="i0">Fausse idole! me dis-je, en échappant des bois.</div> -<div class="i0">Montons à ce Calvaire, où rayonne une croix;</div> -<div class="i0">Mon esprit s'éclaira; je vis, à sa lumière,</div> -<div class="i0">Se pourrir des débris qui tombaient en poussière,</div><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> -<div class="i0">Et, frappé d'une voix, dans les airs j'entendis:</div> -<div class="i0">«Nul mortel n'a reçu la clef du paradis.»</div> -<div class="i0">Éperdu dans ma course, et l'ame épouvantée,</div> -<div class="i0">Je revins à ma fange, et rampais en athée:</div> -<div class="i0">La raison me cria: «Les superstitions</div> -<div class="i0">«Cachent un Dieu, présent dans ses créations.</div> -<div class="i0">«Les sphères, les soleils, ouvrages périssables,</div> -<div class="i0">«L'homme, les animaux, divinités des fables,</div> -<div class="i0">«N'ont aucun de ses traits inconnus en tout lieu.</div> -<div class="i0">«Tu ne peux te connaître; et veux connaître Dieu!</div> -<div class="i0">«Ah! pour le mesurer que peut ton court génie,</div> -<div class="i0">«Imperceptible anneau de la chaîne infinie?»</div> -<div class="i0">Le savoir et le vrai m'ont prêté leur appui:</div> -<div class="i0">Sans comprendre mon Dieu, je comprends jusqu'à lui:</div> -<div class="i0">Et, mon esprit planant au-dessus des idoles</div> -<div class="i0">Que nous peint le mensonge en de vaines paroles,</div> -<div class="i0">Devant le Créateur, plein d'amour et d'effroi,</div> -<div class="i0">J'abaisse mon orgueil, je me tais, et je croi.</div> -</div></div> -<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! cultivez long-temps, sans qu'aucun soin vous presse,</div> -<div class="i0">Ces augustes pensers, doux prix de la sagesse:</div> -<div class="i0">Vous ferez envier votre noble repos</div> -<div class="i0">Aux hommes tels que moi, qu'on appelle héros;</div> -<div class="i0">Et qui, s'embarrassant de respects misérables,</div> -<div class="i0">Ne servent pour seuls dieux que des rois leurs semblables;</div> -<div class="i0">Et de leur inclémence éprouvant le danger,</div> -<div class="i0">De culte chaque jour sont contraints à changer.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai su que des jaloux, vous nommant un rebelle,</div> -<div class="i0">Privent François-Premier du fruit de votre zèle,</div><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> -<div class="i0">Et qu'à son ennemi vous portez vos secours.</div> -<div class="i0">Le mérite est en butte aux intrigues des cours.</div> -</div></div> -<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma vengeance s'apprête; et ma voix souveraine</div> -<div class="i0">Contre le joug français demain soulève Gêne:</div> -<div class="i0">Au nom de Charles-Quint, en prince fortuné,</div> -<div class="i0">Je ferai refleurir les murs où je suis né.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De votre noble cœur ce dessein est bien digne;</div> -<div class="i0">Mais faites plus; rendez votre nom plus insigne:</div> -<div class="i0">Foulez aux pieds les rangs; et dans votre cité</div> -<div class="i0">Rappelez en ces jours l'antique Liberté;</div> -<div class="i0">Et que, de l'Italie étonnant les provinces,</div> -<div class="i0">Un tel bienfait vous place au-dessus des grands princes.</div> -</div></div> -<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Une ville si faible, entre tant d'ennemis,</div> -<div class="i0">Défendrait peu les droits qui lui seraient remis.</div> -</div></div> -<p class="character">AGATHÉMI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au sein d'un vaste état, votre effroi chimérique</div> -<div class="i0">Aurait d'autres motifs contre la république:</div> -<div class="i0">Et des cœurs les plus droits les principes douteux</div> -<div class="i0">Ainsi chassent toujours la Liberté loin d'eux.</div> - -<div class="i2">La nuit descend des monts: couchez dans ma demeure;</div> -<div class="i0">Et lorsque du matin luira la première heure,</div> -<div class="i0">Vous partirez, ému d'un espoir bien plus grand,</div> -<div class="i0">Que celui dont s'enivre un prince, un conquérant.</div> -<div class="i0">Vous les surpasserez; croyez-en mon présage:</div> -<div class="i0">Mon œil juge du cœur sur l'aspect du visage.</div> -</div> -</div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> - -<div class="i2">Tels que d'un voyageur mille aspects variés</div> -<div class="i0">Ravissent chaque jour les regards égayés;</div> -<div class="i0">Tel de l'acte qui court le rapide passage</div> -<div class="i0">Sans cesse au spectateur produit une autre image.</div> -<div class="i0">Il admire à cette heure un des beaux monuments,</div> -<div class="i0">De la superbe Gêne antiques ornements,</div> -<div class="i0">Un port, où se miraient des galères rangées,</div> -<div class="i0">Fières de cent lauriers dont elles sont chargées.</div> -<div class="i2">Le généreux Dorie, assemblant les soldats,</div> -<div class="i0">Les nobles, et le peuple, et les vieux magistrats,</div> -<div class="i0">Maintenant souverain des murs qui l'ont vu naître,</div> -<div class="i0">En chassa les Français, et seul y parle en maître.</div> -<div class="i0">Parmi les habitants dont il reçoit l'accueil,</div> -<div class="i0">Vrai héros, son maintien n'affecte aucun orgueil.</div> -<div class="i0">Déja les courtisans, dont il est l'espérance,</div> -<div class="i0">Le caressent des yeux, se courbent par avance:</div> -<div class="i0">D'autres lui souriant, plus timides flatteurs,</div> -<div class="i0">Des mouvements de tous ne sont qu'imitateurs;</div> -<div class="i0">Quelques-uns, désertant leurs partis avec peine,</div> -<div class="i0">Le vantent d'autant plus qu'ils couvent plus de haine;</div> -<div class="i0">Et le peuple, en tous temps jouet des factieux,</div> -<div class="i0">De ses destins futurs alarmé, curieux,</div> -<div class="i0">Applaudit en espoir aux décrets que vient rendre</div> -<div class="i0">Le vainqueur, dont enfin la voix se fait entendre.</div> -</div></div> -<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O citoyens! Dorie est issu parmi vous:</div> -<div class="i0">A l'enfant de vos murs vos hommages sont doux.</div> -<div class="i0">Je ne veux point, ingrat à mes destins propices,</div> -<div class="i0">Par mon ambition avilir mes services,</div> -<div class="i0">Et, pour un titre altier vous vendant mes exploits,</div><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> -<div class="i0">Fonder l'orgueil d'un trône, et non l'honneur des lois.</div> -<div class="i0">La douce liberté, seule loi naturelle,</div> -<div class="i0">De tous les cœurs humains est la pente éternelle:</div> -<div class="i0">L'erreur même en est chère, et j'en ai pour garants</div> -<div class="i0">Tant d'autels érigés aux fléaux des tyrans.</div> -<div class="i0">La voix des temps passés répète à notre oreille:</div> -<div class="i0">«L'homme est toujours divers, Thémis toujours pareille.»</div> -<div class="i0">Qu'à l'homme donc jamais vos droits ne soient remis;</div> -<div class="i0">Et qu'ils restent fixés dans la main de Thémis.</div> -<div class="i0">Hardis navigateurs, craignez-vous les naufrages?</div> -<div class="i0">Dans une république il est beaucoup d'orages:</div> -<div class="i0">On y craint les partis dont la haine et l'amour</div> -<div class="i0">De tous leurs chocs bruyants ont pour témoin le jour.</div> -<div class="i0">Mais, sous les fers d'un seul, comptez, comptez le nombre</div> -<div class="i0">Des victimes d'état qu'on étouffe dans l'ombre.</div> -<div class="i0">Opposez donc toujours, sous vos fiers étendards,</div> -<div class="i0">Aux ennemis le glaive, aux tyrans les poignards.</div> -<div class="i0">Soyez libres, Génois! et préférez pour l'être</div> -<div class="i0">La pauvreté, la mort, au joug honteux d'un maître;</div> -<div class="i0">Et j'aurai de ma tombe, heureux libérateur,</div> -<div class="i0">Fait un sinistre écueil à tout usurpateur.</div> -</div> -</div> -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Dans Gênes, à ces mots, la voix de la patrie</div> -<div class="i0">Frappa les cieux, les mers, du grand nom de Dorie:</div> -<div class="i0">Et sur un vieil amas de cent chaînes de fer,</div> -<div class="i0">S'assit la Vertu libre. Elle étonna l'enfer.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT ONZIEME</small>.</h2> - -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU ONZIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">Tableau de l'intérieur des mers. Entretiens de la <em>Méditerranée</em> et -d'un <em>Phoque</em>. Dialogue d'un <em>Requin</em> et d'un <em>Esquinéis</em>, qui le conduit -sur les bords Algériens, où se livre une bataille navale. -Repas des monstres marins, qui se nourrissent de la chair des -soldats de <em>Charles-Quint</em> et de <em>Barberousse</em>. La scène change de -face, et le festin des poissons devient la cause du triomphe de -l'empereur: ce spectacle remplit l'intermède, à la suite d'un -dialogue entre la <em>Méditerranée</em> et la <em>Métempsycose</em>. Scène satirique -de <em>Pasquin</em> et de <em>Marphorius</em> à ce sujet. Rome disparaît. Les -côteaux de Meudon présentent aux spectateurs la demeure de -<em>Rabelais</em>, qui, visité par la <em>Raison</em>, lui offre, dans ses miroirs -magiques, l'image des extravagances du siècle.</p> - -<hr class="chap" /> -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT ONZIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Souvent</span> l'illusion produite en nos théâtres,</div> -<div class="i0">En promenant nos yeux sur les ondes bleuâtres,</div> -<div class="i0">Les amuse à l'aspect des écueils menaçants,</div> -<div class="i0">De la vague qui roule en bouillons blanchissants,</div> -<div class="i0">Et de l'humide plaine, empire des orages,</div> -<div class="i0">Où les vaisseaux guerriers conjurent leurs naufrages;</div> -<div class="i0">Jusqu'ici nul tableau de l'abyme des mers</div> -<div class="i0">N'a plongé nos regards au sein des flots amers,</div> -<div class="i0">Et dans leur nuit verdâtre, à demi-transparente,</div> -<div class="i0">Montré le fond du gouffre et son eau dévorante</div> -<div class="i0">Rongeant avec lenteur ces rochers écumants,</div> -<div class="i0">Du grand corps de la terre antiques ossements,</div> -<div class="i0">Appuis long-temps creusés par des masses liquides,</div> -<div class="i0">Où flottent en suspens ses entrailles avides,</div> -<div class="i0">Et qui, brisés, fondus, en ses flancs sulfureux</div> -<div class="i0">Entraînent des cités et des états nombreux.</div> -<div class="i2">C'est donc là, c'est au fond du maritime empire,</div> -<div class="i0">Qu'un nouvel intérêt agit, marche, et respire.</div> -<div class="i2">La Méditerranée, en un palais d'azur,</div><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> -<div class="i0">Tapissé de rubis, et de nacre, et d'or pur,</div> -<div class="i0">Fille de l'Océan, épouse du Bosphore,</div> -<div class="i0">Dont l'hymen l'enrichit des tributs de l'aurore,</div> -<div class="i0">Inquiète, voit fuir tout son peuple nageant.</div> -<div class="i2">Ses poissons, revêtus d'émeraude et d'argent,</div> -<div class="i0">Soufflent de leurs nazeaux l'onde élevée en gerbes:</div> -<div class="i0">Les uns, en déployant leurs avirons superbes,</div> -<div class="i0">Imbus des feux du jour qui frappe leur émail,</div> -<div class="i0">Éclairaient les berceaux de l'algue et du corail;</div> -<div class="i0">Les autres serpentaient sous des torrents de fange</div> -<div class="i0">Dont cent fleuves troublés versent l'affreux mélange,</div> -<div class="i0">Et de leur lit obscur sondant la profondeur,</div> -<div class="i0">D'une croupe luisante éteignaient la splendeur:</div> -<div class="i0">Mille autres se plongeaient dans les plus noires urnes</div> -<div class="i0">Que recèlent des mers les cavernes nocturnes.</div> -<div class="i2">Poursuivi d'un requin, un phoque monstrueux,</div> -<div class="i0">Lui-même épouvanté, portait l'horreur entre eux.</div> -</div></div> - -<h4>LA MÉDITERRANÉE, LE PHOQUE, LE -REQUIN ET L'ESQUINÉIS.</h4> - -<p class="character">LA MÉDITERRANÉE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pourquoi viens-tu troubler les peuples de mon onde,</div> -<div class="i0">Phoque étranger? où tend ta course vagabonde?</div> -<div class="i0">Nul enfant de ta race, aussi grand que tu l'es,</div> -<div class="i0">N'avait encor touché le seuil de mes palais.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PHOQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je suis né sous le pôle, où d'éternelles glaces</div> -<div class="i0">Couvrent des mers du nord les immobiles faces:</div> -<div class="i0">Mais la guerre, la faim, les harpons des pêcheurs,</div><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> -<div class="i0">De ma froide patrie ont accru les rigueurs:</div> -<div class="i0">J'ai fui, j'ai traversé la région humide,</div> -<div class="i0">De l'onde hyperborée à l'onde où l'Atlantide,</div> -<div class="i0">Terre qui nourrissait des animaux humains,</div> -<div class="i0">Sur ses écroulements nous fraya des chemins.</div> -<div class="i0">Je ne te dirai pas, secourable déesse,</div> -<div class="i0">Quels périls en nageant m'ont attaqué sans cesse,</div> -<div class="i0">De quels dragons hideux l'essaim vint m'assiéger,</div> -<div class="i0">Comment de gouffre en gouffre il m'a fallu plonger,</div> -<div class="i0">Et traversant des eaux l'abyme sans mesure,</div> -<div class="i0">Fuir la dent ennemie, ou chercher ma pâture.</div> -<div class="i0">Allais-je, quand les vents brisaient les flots moins clairs</div> -<div class="i0">Jouïr sur quelque bord de l'aspect des éclairs,</div> -<div class="i0">M'échauffer au soleil qui dorait un rivage;</div> -<div class="i0">Bientôt l'homme, accourant, me chassait de la plage.</div> -<div class="i0">Tu sais de leur compagne, et de leurs jeunes fils,</div> -<div class="i0">Combien tous mes pareils sont tendrement épris:</div> -<div class="i0">La mienne me suivait: un tourbillon avide</div> -<div class="i0">Tous deux nous saisissant d'une force rapide,</div> -<div class="i0">L'a jettée au plus bas de ces lits souterrains</div> -<div class="i0">Où grondent les volcans sous les gouffres marins,</div> -<div class="i0">Où des monstres, rampant sous la vague profonde,</div> -<div class="i0">Dorment appesantis au sein caché du monde.</div> -<div class="i0">Moi, dans les grands déserts de l'humide séjour,</div> -<div class="i0">Seul, errant, je tentais mille écueils chaque jour.</div> -<div class="i0">J'abordai ces grands rocs, jadis impénétrables,</div> -<div class="i0">Que rompit l'Océan de ses pieds redoutables,</div> -<div class="i0">Lorsque de ton royaume il ouvrit les sentiers,</div> -<div class="i0">Et divisa d'un choc les continents entiers,</div> -<div class="i0">Portes de l'occident, ton antique passage:</div><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> -<div class="i0">Là, heurté d'un requin, affamé, plein de rage,</div> -<div class="i0">J'ai vu se présenter la mort entre ses dents....</div> -<div class="i0">Il me suit.... le voilà qui fend les flots grondants!</div> -<div class="i0">Déesse! sauve-moi dans tes grottes obscures.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESQUINÉÏS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ce phoque aura trouvé quelques retraites sûres;</div> -<div class="i0">Croyez en votre guide: allons, seigneur Requin,</div> -<div class="i0">Chercher quelque autre proie, et nous repaître enfin.</div> -</div></div> -<p class="character">LE REQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O chétif animal! ta fausse clairvoyance</div> -<div class="i0">A par trop de détours lassé ma patience,</div> -<div class="i0">Et la proie échappée à nos empressements</div> -<div class="i0">De mon ample estomac irrite les tourments.</div> -<div class="i0">L'immensité des mers est-elle dépeuplée?</div> -<div class="i0">Toi-même crains ma gueule à six rangs dentelée.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ESQUINÉÏS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Près de votre grandeur sous qui tremblent les eaux,</div> -<div class="i0">Seigneur Requin, je suis au rang des vermisseaux:</div> -<div class="i0">Mais j'éclaire pour vous les routes de l'abyme:</div> -<div class="i0">Si votre abord les trouble, est-ce donc là mon crime?</div> -<div class="i0">Quand de son grand œil creux ce phoque vous a vu,</div> -<div class="i0">Il a fui le trépas qu'il a soudain prévu:</div> -<div class="i0">Ses rames et ses pieds ont triplé de vîtesse.</div> -<div class="i0">La force est votre lot; le mien est la souplesse;</div> -<div class="i0">Et vous vous perdriez, mon puissant protecteur,</div> -<div class="i0">En arrachant la vie à votre conducteur.</div> -<div class="i0">Aux aveugles transports de vos besoins voraces</div> -<div class="i0">Je sers d'avant-coureur dans ces vastes espaces,</div> -<div class="i0">Où brillent devant vous, en fanal radieux,</div> -<div class="i0">Mon dos rayé d'azur, et l'iris de mes yeux.</div><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> -</div></div> -<p class="character">LE REQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tais-toi, flatteur; et plonge. On ne voit que reptiles</div> -<div class="i0">S'unir aux grands poissons, et se prétendre utiles.</div> -<div class="i0">Fille de l'Océan, j'implore tes secours!</div> -<div class="i0">Mes entrailles à jeûn grondent depuis deux jours.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MÉDITERRANÉE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Colosse dévorant, si tes larges nageoires,</div> -<div class="i0">Si le vaste museau recouvrant tes mâchoires,</div> -<div class="i0">Si ta masse pesante, en flottant avec bruit,</div> -<div class="i0">N'annonçaient pas la mort à tout ce qui te fuit,</div> -<div class="i0">Insatiable au fond des eaux que tu traverses,</div> -<div class="i0">Tu détruirais des mers les familles diverses.</div> -<div class="i0">Mais cours où tes pareils sont déja réunis,</div> -<div class="i0">Tourne tes yeux ardents vers Alger et Tunis,</div> -<div class="i0">Des bipèdes guerriers, rois, empereurs, corsaires,</div> -<div class="i0">Terrestres animaux, l'un de l'autre adversaires,</div> -<div class="i0">En foule sous mes eaux se jettent demi-morts.</div> -</div></div> -<p class="character">LE REQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Allons boire leur sang! Allons manger leurs corps!</div> -</div></div> -<p class="character">LA MÉDITERRANÉE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tiens! reconnais la route à ces sanglantes marques....</div> -<div class="i0">Revois déja ton phoque alentour de ces barques:</div> -<div class="i0">Nourris-toi: laisse-lui sa part à ces festins.</div> -<div class="i0">L'homme combat là-haut; paix à vos intestins.</div> -</div> -</div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">En achevant ces mots, la sombre Mer le pousse</div> -<div class="i0">Aux bords où les rameurs du fameux Barberousse,</div> -<div class="i0">Opposés aux rameurs du puissant Charles-Quint,</div> -<div class="i0">Préparaient un repas au grand peuple requin.</div> -</div></div> -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> - -LE REQUIN, L'ESQUINEIS, <span class="smcap">et le</span> PHOQUE.</h4> - -<p class="character">L'ESQUINÉÏS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ici, par-là, Seigneur!... fondez sur ce navire</div> -<div class="i0">Qui, plein d'hommes vivants, sur les écueils chavire.</div> -<div class="i0">Avalez ces gens-ci qui, déployant leurs bras,</div> -<div class="i0">Droit en votre gosier nagent la tête en bas.</div> -</div></div> -<p class="character">LE REQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mes frères, les Requins! souffrez, ne vous déplaise,</div> -<div class="i0">Que j'assiste au banquet, et les gobe à mon aise.</div> -<div class="i0">Ceux qui sont chauds et nus sont plus appétissants;</div> -<div class="i0">Les autres, vrais poissons écailleux en tous sens,</div> -<div class="i0">Sous leurs lames d'airain, d'acier qui s'entrechoque,</div> -<div class="i0">Résistent en passant à la dent qui les croque.</div> -</div></div> -<p class="character">LE PHOQUE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oh! quel amas de chair! je me sens étouffer.</div> -</div></div> -<p class="character">LE REQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Descendez en nos flancs: nous digérons le fer.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cependant, au milieu des débris du carnage,</div> -<div class="i0">De morses, des dauphins la multitude nage:</div> -<div class="i0">Ces monstres comme nous se déchirent enfin,</div> -<div class="i0">Voyant d'un œil jaloux la part de leur voisin.</div> -<div class="i0">Mais tandis que la proie en leurs gueules arrive,</div> -<div class="i0">La Mer, la triste Mer, pousse une voix plaintive;</div> -<div class="i0">Hélas! sur tous ses bords, jusqu'au dernier des jours,</div> -<div class="i0">Un lamentable ennui l'agitera toujours;</div> -<div class="i0">Et des destructions se demandant la cause,</div> -<div class="i0">Elle gémit; et parle à la Métempsycose.</div> -</div></div> -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> - -LA MÉTEMPSYCOSE <span class="smcap">et la</span> MÉDITERRANÉE.</h4> - -<p class="character">LA MÉDITERRANÉE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">D'où vient que dans mes eaux à jamais abymés,</div> -<div class="i0">Se dévorent ainsi tant d'êtres animés,</div> -<div class="i0">Que mon lit est sans cesse enrichi de naufrages,</div> -<div class="i0">Et que mes flots rongeurs, creusant tous les rivages,</div> -<div class="i0">Vers l'occident poussés d'un éternel penchant,</div> -<div class="i0">Menacent pas à pas tout le globe en marchant?</div> -<div class="i0">La vie est fugitive en tout ce qui respire,</div> -<div class="i0">Comme le cours de l'onde en mon sein qui soupire,</div> -<div class="i0">Où chaque vague, enflée au gré de mes reflux,</div> -<div class="i0">Semble dire, je suis! tombe, et déja n'est plus.</div> -<div class="i0">Quoi? des créations, si tout est périssable,</div> -<div class="i0">Le néant fut-il donc le but inévitable?</div> -</div></div> -<p class="character">LA MÉTEMPSYCOSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Contemple l'univers dont le double ressort,</div> -<div class="i0">Principe de durée, est la vie et la mort,</div> -<div class="i0">Il n'est point de néant; rien ne périt; tout change.</div> -<div class="i0">Tous les êtres, dans l'ordre où leur chaîne les range,</div> -<div class="i0">Objets des mêmes soins en leurs instants divers,</div> -<div class="i0">Aux yeux de la Nature également sont chers.</div> -<div class="i0">Elle fait circuler le feu dont elle est pleine</div> -<div class="i0">Du ver à l'éléphant, de l'huître à la baleine;</div> -<div class="i0">Et l'animal, nourri des sucs du végétal,</div> -<div class="i0">A la plante à son tour rend l'aliment vital.</div> -<div class="i0">Ainsi se variant, l'ame, ni la matière,</div> -<div class="i0">Ne consument jamais leur essence première.</div> -<div class="i0">Du fond de l'Océan au centre du soleil,</div> -<div class="i0">L'une, au gré d'un pouvoir à sa masse pareil,</div><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> -<div class="i0">S'attire, se transforme et ne peut se détruire:</div> -<div class="i0">L'autre, enflammant les corps prompts à se reproduire,</div> -<div class="i0">Prodigue sa vertu, dans les airs, sous les eaux,</div> -<div class="i0">Du dernier des poissons au premier des oiseaux,</div> -<div class="i0">De l'humble insecte à l'homme; et ce constant miracle</div> -<div class="i0">D'un cercle sans repos présente le spectacle.</div> -<div class="i0">Comme en tous temps les nuits succéderont aux jours,</div> -<div class="i0">Sur le globe amenés par les mêmes retours;</div> -<div class="i0">Comme on voit les saisons, qui s'entraînent sans cesse,</div> -<div class="i0">A la terre enlever et rendre sa jeunesse,</div> -<div class="i0">Et le même flambeau, qui mesure le temps,</div> -<div class="i0">Distribuer l'ardeur de ses rayons constants;</div> -<div class="i0">On voit la même flamme, abondante, infinie,</div> -<div class="i0">Source d'intelligence à la matière unie,</div> -<div class="i0">Passer aux animaux, qui passent à jamais,</div> -<div class="i0">Images de leur race immortelle en ses traits,</div> -<div class="i0">Et prêter la chaleur aux organes sensibles</div> -<div class="i0">Des êtres expirés moules indestructibles.</div> -<div class="i2">Ces immuables lois des atômes mouvants</div> -<div class="i0">Font naître de la mort tous les germes vivants:</div> -<div class="i0">Voilà comment toujours, et semblable, et nouvelle,</div> -<div class="i0">Ne s'épuisant jamais, la Nature éternelle,</div> -<div class="i0">Dévorante à toute heure, et féconde en tout lieu,</div> -<div class="i0">Attestera sans fin la puissance d'un Dieu!</div> -<div class="i2">Le plus sublime esprit qu'ait vu le monde encore,</div> -<div class="i0">Qui le croirait? un homme; oui, jadis Pythagore,</div> -<div class="i0">Réfléchit, révéla ces pures vérités:</div> -<div class="i0">Mais les fables, les temps ont voilé ses clartés;</div> -<div class="i0">Et la transmission de l'ame universelle</div> -<div class="i0">Ne parut qu'un vain rêve au préjugé rebelle.</div><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> -<div class="i0">Sans doute qu'arrêtant les regards indiscrets,</div> -<div class="i0">Le divin Créateur veut cacher ses secrets,</div> -<div class="i0">Et soulève l'erreur contre la créature</div> -<div class="i0">Dont l'œil hardi se plonge au sein de la Nature.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Ce discours élevé, peu fait pour nos esprits,</div> -<div class="i0">Des démons, nés savants, fut clairement compris;</div> -<div class="i0">Et l'applaudissement couvrant la scène entière</div> -<div class="i0">De ce brillant systême accueillit la lumière.</div> -<div class="i2">Cependant le théâtre, image de nos jours,</div> -<div class="i0">En spectacles changeants si varié toujours,</div> -<div class="i0">Reproduit aux regards Rome jadis sanglante,</div> -<div class="i0">Où du grand Charles-Quint la pompe triomphante</div> -<div class="i0">Fournit un intermède au drame suspendu</div> -<div class="i0">Dont au gré des démons le fil est détendu.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Au bruit de la trompette et de la mousquetade,</div> -<div class="i0">Paraît de Charles-Quint la noble cavalcade.</div> -<div class="i0">Des temples jour et nuit passant dans les palais,</div> -<div class="i0">Des bords siciliens porté de dais en dais,</div> -<div class="i0">Il revient, orgueilleux du nombre de victimes</div> -<div class="i0">Dont sa flotte engraissa les monstres des abymes,</div> -<div class="i0">Faire admirer à tous sa magnanimité</div> -<div class="i0">En héros de la paix et de l'humanité.</div> -<div class="i0">La foule à rangs épais s'étend sur son passage,</div> -<div class="i0">Où des arcs triomphaux l'immense échafaudage</div> -<div class="i0">Élève jusqu'aux cieux mille emblêmes flatteurs</div> -<div class="i0">Arrachés aux cerveaux des Apollons menteurs.</div> -<div class="i0">Les géants terrassés par le dieu des tempêtes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> -<div class="i0">Les Alcides, les Mars, les aigles à deux têtes,</div> -<div class="i0">Thémis assise encor sur le trône des lois,</div> -<div class="i0">L'Afrique dans les fers pleurant sur son carquois,</div> -<div class="i0">Proserpine et Cérès apportant leurs offrandes,</div> -<div class="i0">L'abondance et les ris couronnés de guirlandes,</div> -<div class="i0">Et les distiques vains par les muses tracés,</div> -<div class="i0">Sont les lâches tributs des arts intéressés.</div> -<div class="i0">Eux, chargeant de festons des planches et des toiles,</div> -<div class="i0">Y peignirent l'olympe, et mille et mille étoiles,</div> -<div class="i0">Qui ne trompaient pas mieux que les inscriptions</div> -<div class="i0">Où l'empereur se dit l'amour des nations,</div> -<div class="i0">L'honneur du monde entier, son soleil, et sa gloire,</div> -<div class="i0">Et le premier des dieux consacrés par l'histoire;</div> -<div class="i0">Épuisant tous les noms que pourront obtenir</div> -<div class="i0">Tous les héros futurs des flatteurs à venir,</div> -<div class="i0">Et condamnant ainsi la foule adulatrice</div> -<div class="i0">A n'être en les louant que basse imitatrice.</div> -<div class="i2">En ordre se suivaient les troupeaux de guerriers,</div> -<div class="i0">Blêmes, et las du faix de leurs poudreux lauriers;</div> -<div class="i0">Les traits secs et bronzés de leur mâle visage</div> -<div class="i0">Attestaient les travaux subis par leur courage;</div> -<div class="i0">Et ces tigres, ces ours, nés pour tout ravager,</div> -<div class="i0">S'avançaient en moutons soumis à leur berger.</div> -<div class="i2">Les chefs, sur des coursiers les plus beaux de la troupe,</div> -<div class="i0">Argentés au poitrail, argentés à la croupe,</div> -<div class="i0">Caracolaient entre eux, s'admirant plus que tous,</div> -<div class="i0">Et fiers de leurs plumets comme les paons jaloux.</div> -<div class="i0">Chacun, se rappelant quelques hameaux en cendre,</div> -<div class="i0">Croyait sur Bucéphale être un autre Alexandre;</div> -<div class="i0">Et de loin leur orgueil saluait d'un souris</div><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> -<div class="i0">Les balcons où venaient s'offrir leurs Thalestris.</div> -<div class="i2">Des nombreux fantassins les phalanges plus lentes</div> -<div class="i0">Portaient de vingt pays les enseignes sanglantes:</div> -<div class="i0">Leurs pas se mesuraient au bruit de leurs tambours.</div> -<div class="i2">De la cérémonie augmentant le concours,</div> -<div class="i0">Les captifs africains, sous leurs habits mauresques,</div> -<div class="i0">Relevaient ces aspects rendus plus pittoresques.</div> -<div class="i2">Derrière eux, cheminaient les esclaves chrétiens,</div> -<div class="i0">Dont avec trop d'éclat on brisa les liens:</div> -<div class="i0">Des veuves saintement portant des croix, des cierges,</div> -<div class="i0">Et des filles de Dieu, que l'homme croyait vierges,</div> -<div class="i0">Bénissant le vainqueur, s'unissaient pour chanter</div> -<div class="i0">Ses modestes vertus qui se laissaient vanter.</div> -<div class="i2">Sur des chars qui traînaient d'élégantes altesses,</div> -<div class="i0">Squillace, la plus belle au milieu des princesses,</div> -<div class="i0">Montrait les lys d'un sein de joie épanoui,</div> -<div class="i0">Trésor dont l'empereur avait, dit-on, joui.</div> -<div class="i2">Un brillant équipage attirait après elle</div> -<div class="i0">L'aimable Bisignan, trahie, et non moins belle;</div> -<div class="i0">Épouse d'un vieux prince, elle sut galamment</div> -<div class="i0">De son jeune empereur faire un heureux amant:</div> -<div class="i0">Mais de lui négligée, et refusant d'y croire,</div> -<div class="i0">Du rang de sa rivale elle affecte la gloire,</div> -<div class="i0">Et, sur ses diamants, dans ses amples velours,</div> -<div class="i0">Semble éclater le prix de ses libres amours.</div> -<div class="i2">Un cortége empressé qui suit la favorite</div> -<div class="i0">Précède avec splendeur celui de Marguerite,</div> -<div class="i0">Fille de Charles-Quint, fruit des baisers secrets</div> -<div class="i0">Qui d'une mère pauvre ont souillé les attraits;</div> -<div class="i0">L'orpheline Vangest, belle et dans l'indigence,</div><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> -<div class="i0">Chez un comte flamand cachait son innocence:</div> -<div class="i0">Son bienfaiteur pervers, courtisan assidu,</div> -<div class="i0">Se voulut enrichir aux frais de sa vertu:</div> -<div class="i0">Charles-Quint sur ses pas la vit dans une fête,</div> -<div class="i0">Et charmé, la voulut revoir en tête-à-tête:</div> -<div class="i0">Marguerite naquit de leur lit clandestin,</div> -<div class="i0">Et l'illustre empereur illustra son destin:</div> -<div class="i0">Mille bouches aussi répétaient à la ronde;</div> -<div class="i0">«Hommage à la vertu de ce maître du monde!»</div> -<div class="i2">Alarçon et Dugast, de leurs crimes honteux,</div> -<div class="i0">Révélaient le salaire en leur luxe pompeux.</div> -<div class="i2">Le prince Bisignan, plein d'orgueil en son ame,</div> -<div class="i0">Marchait, levant un front rehaussé par sa femme;</div> -<div class="i0">Et son génie actif n'attribuait qu'à soi</div> -<div class="i0">Tant de gouvernements qu'il obtint de son roi.</div> -<div class="i2">Les grands, les chanceliers, les chambellans dociles,</div> -<div class="i0">Portaient le globe d'or, le pain, les clés des villes.</div> -<div class="i2">Apôtres du seigneur, confessez qu'en ce lieu</div> -<div class="i0">Vous rendiez à César ce qu'on ne doit qu'à Dieu:</div> -<div class="i0">Marchiez-vous sous le lin, humbles de contenance?</div> -<div class="i0">Non, sous des chapes d'or, fiers de votre opulence;</div> -<div class="i0">Crossés et mitrés d'or, vous guidiez pesamment</div> -<div class="i0">Votre grave empereur comme un Saint-Sacrement.</div> -<div class="i0">Les princes de l'état, vos rivaux hypocrites,</div> -<div class="i0">Étalaient sous les yeux deux couronnes bénites;</div> -<div class="i0">L'une de fer, jadis l'orgueil des rois lombards;</div> -<div class="i0">L'autre d'argent, non moins respectable aux regards,</div> -<div class="i0">Bandeau que d'âge en âge un vieux glaive accompagne,</div> -<div class="i0">Et qu'autrefois, dans Aix, consacra Charlemagne.</div> -<div class="i0">Une couronne d'or les suit; mais sa splendeur</div><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> -<div class="i0">Du front de Charles-Quint décore la grandeur.</div> -<div class="i2">Sous le damas et l'or d'un haut dais magnifique,</div> -<div class="i0">Charles, sur un coursier, fils bouillant de l'Afrique,</div> -<div class="i0">Dont le col, et le frein, et les pieds brillants d'or,</div> -<div class="i0">Rélèvent une housse où l'or éclate encor,</div> -<div class="i0">Tenant un sceptre, enflé de pourpre impériale,</div> -<div class="i0">Affectait dans son port la clémence royale.</div> -<div class="i0">Il marchait entouré de nobles chevaliers</div> -<div class="i0">Que de la toison d'or surchargeaient les colliers,</div> -<div class="i0">Et qui, du riche dais soutenant l'étalage,</div> -<div class="i0">Formaient sous le harnois son superbe attelage.</div> -<div class="i2">Quatre seigneurs tenaient la bride et l'étrier:</div> -<div class="i0">Le sot peuple en chacun voit un palefrenier:</div> -<div class="i0">Trop vil, des nobles rangs sait-il quelle est la marque,</div> -<div class="i0">Que plus les grands sont bas, plus grand est le monarque,</div> -<div class="i0">Et que ces nobles, fiers de leur servilité,</div> -<div class="i0">Pour s'arracher la bride avaient deux mois lutté?</div> -<div class="i2">Le vulgaire, ébloui du train des équipages,</div> -<div class="i0">Confondait en passant les valets et les pages,</div> -<div class="i0">Adonis galonnés, que les dames de cour</div> -<div class="i0">Pour le même service épuisaient tour-à-tour.</div> -<div class="i2">Vingt prêtres sur leur mule, ô quel pieux exemple!</div> -<div class="i0">Conduisent Charles-Quint jusqu'aux parvis du temple:</div> -<div class="i0">Il entre; et mille feux, jaillissant en éclats,</div> -<div class="i0">Sur les arcs triomphaux croulants avec fracas,</div> -<div class="i0">Se consument dans l'air en astres phosphoriques,</div> -<div class="i0">Et ne laissent, au lieu de ces marbres antiques,</div> -<div class="i0">Fondement des palais érigés autrefois,</div> -<div class="i0">Que des amas poudreux de cartons et de bois,</div> -<div class="i0">Reste décoloré de ces vains artifices</div><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> -<div class="i0">Pour qui sont des Titus tombés les édifices.</div> -<div class="i2">Un voile, se roulant devant les spectateurs,</div> -<div class="i0">Du sanctuaire enfin découvre les acteurs.</div> -<div class="i2">Au son des instruments déja les voix unies</div> -<div class="i0">Remplissent tout le chœur de saintes harmonies:</div> -<div class="i0">Et lorsque l'empereur, courbé sur un coussin,</div> -<div class="i0">Du pape couronné sur un trône voisin</div> -<div class="i0">Eut, en baisant son pied, scellé les impostures,</div> -<div class="i0">On vit, en s'embrassant, rire ces grands augures.</div> -</div></div> - -<h4>PASQUIN ET MARPHORIUS.</h4> - -<p class="character">PASQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Entends ce <em>Te Deum</em>; conviens, Marphorius,</div> -<div class="i0">Qu'il vaudrait mieux chanter <em>Diabolum laudamus!</em></div> -</div></div> -<p class="character">MARPHORIUS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Pasquin, es-tu surpris que l'église de Rome</div> -<div class="i0">Brûle un encens divin au plus infernal homme,</div> -<div class="i0">Et qu'un servile amour pour ce tyran fêté,</div> -<div class="i0">Fasse braire son peuple, âne qu'il a bâté?</div> -</div></div> -<p class="character">PASQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, je sais trop qu'aux yeux de la foule éblouie</div> -<div class="i0">La splendeur des pétards efface un incendie;</div> -<div class="i0">Et que sur nos pavés la poussière des chars</div> -<div class="i0">Couvre bientôt le sang versé par nos Césars:</div> -<div class="i0">C'est pourquoi je voudrais que l'Église équitable</div> -<div class="i0">Ne rendît pas à Dieu l'honneur qu'on doit au diable.</div> -</div></div> -<p class="character">MARPHORIUS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est l'œuvre du démon le plus docte en ce lieu</div> -<div class="i0">De consacrer toujours le mal au nom de Dieu.</div><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> -</div></div> -<p class="character">PASQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Afin qu'au temps futur la véridique histoire</div> -<div class="i0">Offre les imposteurs en modèles de gloire.</div> -</div></div> -<p class="character">MARPHORIUS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A quoi bon te fâcher de ce que les humains</div> -<div class="i0">Vendent aux conquérants leurs langues et leurs mains?</div> -<div class="i0">Pourquoi, leur enviant des suffrages, qu'ils paient,</div> -<div class="i0">Et les soumissions des villes, qu'ils effraient,</div> -<div class="i0">Verser, comme un pédant, ton humeur en grands mots</div> -<div class="i0">Sur l'appareil plâtré qui masque les héros?</div> -</div></div> -<p class="character">PASQUIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, rions-en plutôt: et que mes pasquinades</div> -<div class="i0">Soient l'éternel effroi de ces charlequinades.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">En achevant ces mots, déja sont disparus</div> -<div class="i0">Les masques de Pasquin et de Marphorius:</div> -<div class="i0">Et, poursuivant son fil, l'intérêt de la scène</div> -<div class="i0">Passe des bords du Tibre aux rives de la Seine,</div> -<div class="i0">Entre ces verds coteaux dont les antiques bois</div> -<div class="i0">Du hameau de Meudon couvraient les premiers toits;</div> -<div class="i0">Lieux reculés, charmants, asyle solitaire</div> -<div class="i0">D'un grand magicien, hôte d'un presbytère,</div> -<div class="i0">D'où ses yeux dominaient sur les vallons fleuris</div> -<div class="i0">Qui s'étendaient au loin jusqu'aux murs de Paris.</div> -<div class="i0">Cet enchanteur fameux n'a point l'ame noircie</div> -<div class="i0">Des apparitions de la nécromancie;</div> -<div class="i0">Mais, pour frapper gaîment tous les cerveaux émus,</div> -<div class="i0">Le rire lui prêta la verge de Momus.</div> -<div class="i2">Un bonnet doctoral ombrage sa tonsure;</div><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> -<div class="i0">Habile en tous métiers, il en sait l'imposture:</div> -<div class="i0">Père de l'enjouement, Rabelais est son nom.</div> -<div class="i0">Chez lui, sous des grelots, apparaît la Raison.</div> -</div></div> - -<h4>RABELAIS, ET LA RAISON.</h4> - -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oh! oh! que te voilà plaisamment habillée,</div> -<div class="i0">Ma vieille amie! Oh! oh! qui t'a donc dépouillée</div> -<div class="i0">De la toge à longs plis, des lourds manteaux flottants</div> -<div class="i0">Qui te paraient aux yeux des sages du vieux temps?</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Moi-même: lasse enfin que mon grave étalage</div> -<div class="i0">Ne m'attirât par-tout qu'affronts et persifflage,</div> -<div class="i0">Voyant que la Folie, un bandeau sur les yeux,</div> -<div class="i0">A guider les humains réussissait bien mieux,</div> -<div class="i0">Au moment quelle entrait chez Erasme, que j'aime,</div> -<div class="i0">Et qui raille les fous par son éloge même,</div> -<div class="i0">Pour animer ici tes joyeux entretiens,</div> -<div class="i0">J'empruntai ses dehors en lui prêtant les miens,</div> -<div class="i0">Et lui laissant ma robe et mon ton pédantesque,</div> -<div class="i0">Me voici, Rabelais, sous son habit grotesque.</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma naïve compagne! égayons-nous céans;</div> -<div class="i0">Arrive qui pourra de nos petits géants!</div> -<div class="i0">Foin des papes, des rois, et de qui les conseille!</div> -<div class="i0">Faisons mousser la verve!... Haut le cul, la bouteille!</div> -<div class="i0">Trousse ta jupe immense, incommode attirail!</div> -<div class="i0">Trémousse cette queue ouverte en éventail!</div> -<div class="i0">Redresse ta couronne en crête enorgueillie!</div><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> -<div class="i0">Sonnez grelots, clinquant, huppes de la Folie!</div> -<div class="i0">Sautez, sceptres! craquez, rubans et parchemins!</div> -<div class="i0">Raison, amusons-nous à ces drelin, din, dins!</div> -<div class="i0">Ah! ah! ah! quoi l'orgueil s'enflamme, s'évertue,</div> -<div class="i0">Pour ces colifichets dont tu t'es revêtue!</div> -<div class="i0">Oh! oh! oh! j'en ris tant que je me sens peter</div> -<div class="i0">La cervelle... Oui, voilà de quoi me dérater.</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De grace, en tes propos un peu plus de réserve...</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ouais! ferais-tu la prude? allons, gai, ma Minerve!</div> -<div class="i0">Le peuple est attristé des refrains du Missel,</div> -<div class="i0">Mais savoure à plaisir les bons mots à gros sel:</div> -<div class="i0">Et mes joyeux rébus, que tout bas on répète,</div> -<div class="i0">Poussent même à la cour le bons sens en cachette.</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Certes, le plus grand mal est par tout l'univers,</div> -<div class="i0">De voir les faits honteux de décence couverts;</div> -<div class="i0">Et des fausses grandeurs on détruirait les causes,</div> -<div class="i0">Si tout franc par leurs noms on appelait les choses.</div> -<div class="i0">Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants?</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De magiques miroirs aux princes de nos temps:</div> -<div class="i0">Là, se verra mon siècle; et gaîment, après boire,</div> -<div class="i0">Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire.</div> -<div class="i0">Vois-tu ces ogres-là s'ébattre et festoyer?</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui.</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i5">C'est Gargantua, sorti de Grand-Gousier;</div><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> -<div class="i0">Race en gloutonnerie opérant des merveilles:</div> -<div class="i0">Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles,</div> -<div class="i0">Mangeant hommes vivants, bœufs, et porcs, et moutons,</div> -<div class="i0">Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons;</div> -<div class="i0">Leur généalogie, aux yeux d'un docte juge,</div> -<div class="i0">Où remonte si haut, au mépris du déluge,</div> -<div class="i0">Un aïeul, enjambé sur l'arche de Noé;</div> -<div class="i0">Beau titre, qu'un Cyrus n'eut pas désavoué;</div> -<div class="i0">Les arpents de velours, de soie, et d'aiguillettes,</div> -<div class="i0">Étoffant, galonnant leur chausse et leurs braguettes:</div> -<div class="i0">Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants,</div> -<div class="i0">Et leurs vents intestins toujours barytonnants,</div> -<div class="i0">Doivent, en ces miroirs, te faire reconnaître</div> -<div class="i0">D'insatiables rois que l'on ne peut repaître.</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quelle haute jument monte Gargantua?</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est la dame d'Heilly: vois quel amble elle va;</div> -<div class="i0">Et que sur son chemin elle a, de lieue en lieue,</div> -<div class="i0">Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue.</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est bien frayer sa route en maîtresse de rois,</div> -<div class="i0">Que d'abattre en passant les forêts et les toits.</div> -<div class="i0">Mais tourne ce miroir par-devant la justice.</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice;</div> -<div class="i0">Et ses gros chats, fourrés de diverse toison,</div> -<div class="i0">Miaulant près de lui, flairent la venaison:</div> -<div class="i0">Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes,</div> -<div class="i0">Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes.</div><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je reconnais sans peine, à ces vils animaux,</div> -<div class="i0">Juges, clercs, et greffiers, pères de tous les maux.</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vois-tu ces Chicanoux? vois-tu ce vieux Bride-oie,</div> -<div class="i0">Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie,</div> -<div class="i0">Et qui, ses dés en mains, au bout des longs procès,</div> -<div class="i0">Tire pour jugement le sort de ses cornets?</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel est ce long corps sec qui se géantifie?</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est Carême-prenant, que l'orgueil mortifie:</div> -<div class="i0">Son peuple, ichtyophage, efflanqué, vaporeux,</div> -<div class="i0">A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux.</div> -<div class="i0">Envisage non loin ces zélés Papimanes,</div> -<div class="i0">Qui, sur l'amour divin, sont plus forts que des ânes,</div> -<div class="i0">Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens,</div> -<div class="i0">Rôtissent mainte andouille et maints luthériens.</div> -<div class="i0">Ris de la nation des moines gastrolâtres:</div> -<div class="i0">Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres?</div> -<div class="i0">Ce colosse arrondi, grondant, sourd, et sans yeux,</div> -<div class="i0">Premier auteur des arts cultivés sous les cieux,</div> -<div class="i0">Seul roi des volontés, tyran des consciences,</div> -<div class="i0">Et maître ingénieux de toutes les sciences,</div> -<div class="i0">C'est le ventre! le ventre! Oui, messire gaster</div> -<div class="i0">Des hommes de tout temps fut le grand magister,</div> -<div class="i0">Et toujours se vautra la canaille insensée</div> -<div class="i0">Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée.</div> -<div class="i0">J'en pleure et ris ensemble; et tour-à-tour je croi</div> -<div class="i0">Retrouver Héraclite et Démocrite en moi.</div><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> -<div class="i0">Hu! hu! dis-je en pleurant, quoi? ce dieu qui digère;</div> -<div class="i0">Quoi! tant d'effets si beaux, le ventre les opère!</div> -<div class="i0">Hu! hu! lamentons-nous! hu! quels honteux destins,</div> -<div class="i0">De nous tant agiter pour nos seuls intestins!</div> -<div class="i0">Hu! hu! hu! de l'esprit quel pitoyable centre!</div> -<div class="i0">L'homme en tous ses travaux a donc pour but le ventre!</div> -<div class="i0">Mais tel que Grand-Gousier pleurant sur Badebec,</div> -<div class="i0">Se tournant vers son fils sent ses larmes à sec;</div> -<div class="i0">Hi! hi! dis-je en riant, hi! hi! hi! quel prodige!</div> -<div class="i0">Qu'ainsi depuis Adam le ventre nous oblige</div> -<div class="i0">A labourer, semer, moissonner, vendanger,</div> -<div class="i0">Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviger,</div> -<div class="i0">Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre,</div> -<div class="i0">Alambiquer, peser les riens, l'air et la poudre,</div> -<div class="i0">Etre prédicateurs, poëtes, avocats,</div> -<div class="i0">Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas,</div> -<div class="i0">Nous lier à leur cour comme à l'unique centre,</div> -<div class="i0">Hi! hi! tout cela, tout, hi! hi! hi! pour le ventre!</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il est d'autres objets où tend l'humanité.</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui peut nous en instruire, hélas!</div> -</div></div> -<p class="character">LA RAISON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">La vérité.</div> -</div></div> -<p class="character">RABELAIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mon Panurge, qui court en lui tendant l'oreille,</div> -<div class="i0">La cherche sous la terre au fond d'une bouteille;</div> -<div class="i0">La bouteille divine, oracle du caveau,</div> -<div class="i0">Épanouit les sens, dilate le cerveau,</div> -<div class="i0">Purge le cœur de fiel, désopile la rate,</div><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> -<div class="i0">Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte,</div> -<div class="i0">Redresse ... quoi? l'esprit. C'est assez: buvons frais,</div> -<div class="i0">Et, s'il se peut, allons en riant, <em>ad patres</em>!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Du parterre aussitôt la malice avisée</div> -<div class="i0">Fit à ces mots bouffons éclater sa risée.</div> -<div class="i0">De menus farfadets en blâmaient l'impudeur:</div> -<div class="i0">Mais les diables ardents, goûtant peu la fadeur,</div> -<div class="i0">Sentaient que pour le peuple, accroupi sous les trônes,</div> -<div class="i0">Les propos du curé valaient la fleur des prônes,</div> -<div class="i0">Et que ses quolibets, par leur obscénité,</div> -<div class="i0">Salissaient mieux des rangs la fausse dignité.</div> -</div> -<div class="stanza"> -<div class="i2">Tandis que l'enchanteur tient son joyeux langage,</div> -<div class="i0">S'efface tout-à-coup son vineux hermitage.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT DOUZIÈME</small>.</h2> -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU DOUZIÈME CHANT.</h3> -<hr class="small" /> -<p class="hang"><em>Rincon</em> et <em>Frégose</em>, envoyés de <em>François-Premier</em>, l'un à Venise et -l'autre à Constantinople, sont tués en naviguant sur le Pô. Des -brigands instruits de ce meurtre craignent d'en être accusés. -La justice fait des perquisitions, et ces voleurs de grands chemins -sont arrêtés. Au moment où leur procès commence, et où -ils jurent qu'ils sont innocents du meurtre des deux ambassadeurs, -un émissaire secret de <em>Charles-Quint</em> interrompt la poursuite -de l'information, et renvoie ces assassins chez <em>Dugast</em>, les -prenant pour ceux que l'empereur avait chargés du coup dont -on les soupçonne. Ceux-ci, délivrés par cette méprise, en profitent -pour s'échapper, et leur chef réfléchit que son métier de -brigand le met en parallèle avec celui de potentat, puisque ses -crimes et ceux de <em>Charles-Quint</em> sont les mêmes.</p> -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE</p> -<hr class="smallpoem" /> -<h3>CHANT DOUZIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">On</span> apperçoit des bords, ceints d'ombrages touffus,</div> -<div class="i0">Où pleurèrent jadis Lampétie et Cygnus.</div> -<div class="i2">L'Éridan souriait à de promptes nacelles</div> -<div class="i0">Que portaient vers la mer ses ondes éternelles;</div> -<div class="i0">Et calme, et rafraîchi par l'haleine du soir,</div> -<div class="i0">Montrait aux voyageurs l'éclat de son miroir.</div> -</div></div> - -<h4>L'ÉRIDAN, FRÉGOSE <small>ET</small> RINCON.</h4> - -<p class="character">L'ÉRIDAN.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Passagers, de votre âme écartez les nuages;</div> -<div class="i0">Suspendez vos soucis; admirez mes rivages;</div> -<div class="i0">Prêtez l'oreille aux flots; voguez en paix: vos jours</div> -<div class="i0">S'écoulent emportés aussi prompts que mon cours.</div> -</div></div> -<p class="character">FRÉGOSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Rincon!</div> -</div></div> -<p class="character">RINCON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Frégose!</div> -</div></div> -<p class="character">FRÉGOSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Eh bien! le sort nous favorise:</div> -<div class="i0">Le prince de Bysance, et le chef de Venise,</div><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> -<div class="i0">Nous verront sans péril, adroits ambassadeurs,</div> -<div class="i0">Au nom de notre cour saluer leurs grandeurs.</div> -<div class="i0">Charles-Quint ne pourra, malgré sa vigilance,</div> -<div class="i0">Soustraire à Soliman les lettres de la France;</div> -<div class="i0">Et l'Orient, ligué par mon roi plus prudent,</div> -<div class="i0">D'un perfide empereur défendra l'Occident.</div> -</div></div> -<p class="character">RINCON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au puissant roi des lys veuille le ciel encore</div> -<div class="i0">Me faire signaler un zèle qui m'honore;</div> -<div class="i0">Et que je puisse enfin, sans trouble et sans rivaux,</div> -<div class="i0">Riche d'heureux loisirs, fruits d'assidus travaux,</div> -<div class="i0">Content, libre, achever d'arrondir plus à l'aise</div> -<div class="i0">Mon embonpoint précoce à qui l'intrigue pèse,</div> -<div class="i0">Et courtiser gaîment, en un château sans bruit,</div> -<div class="i0">Quelques muses le jour, quelques nymphes la nuit!</div> -<div class="i0">C'est pour cet avenir, espoir de ma vieillesse,</div> -<div class="i0">Que je cours les hasards et dompte ma paresse.</div> -</div></div> -<p class="character">FRÉGOSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oh! je déclare, moi, que je veux à la cour</div> -<div class="i0">Blanchir en m'illustrant jusqu'à mon dernier jour.</div> -<div class="i0">Des intrigues d'état le zèle ardent me mine.</div> -<div class="i0">Émule de Joinville, et rival de Comine,</div> -<div class="i0">Confident de mes rois, je veux des temps passés</div> -<div class="i0">Transmettre à nos neveux des portraits bien tracés;</div> -<div class="i0">Et de tant de complots je toucherai la trame,</div> -<div class="i0">A tant de grands ressorts j'appliquerai mon ame,</div> -<div class="i0">Que, comblé de crédit, monté par tous les rangs,</div> -<div class="i0">Je serai la lumière et l'oracle des grands.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉRIDAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ils traversent, hélas! sans vue et sans oreilles</div><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> -<div class="i0">Le crystal de mes eaux, le jour, et ses merveilles!</div> -<div class="i0">Un cercle d'intérêts qui remplit leurs cerveaux</div> -<div class="i0">Leur voile l'univers sous mille épais rideaux:</div> -<div class="i0">Et si leurs yeux distraits s'ouvrent sur la nature,</div> -<div class="i0">Ils goûtent faiblement sa splendeur la plus pure.</div> -<div class="i0">Que vois-je!... Quels combats se livrent sur mes flots!...</div> -<div class="i0">Des rochers de mes bords j'entends les longs échos</div> -<div class="i0">Se renvoyer des cris de douleur et de rage....</div> -<div class="i0">Une barque assaillie est tout près du naufrage.</div> -</div></div> -<p class="character">RINCON.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! sauve, si tu peux, les lettres de ton roi,</div> -<div class="i0">Frégose.... je me meurs!</div> -</div></div> -<p class="character">FRÉGOSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Rincon!.., j'expire, moi!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉRIDAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Roulez, mes tristes flots, ces victimes humaines.</div> -<div class="i0">Mortels pleins d'espérance ou de terreurs lointaines,</div> -<div class="i0">Émissaires des cours, vous ne prévoyiez pas</div> -<div class="i0">Que vous ramiez tous deux si voisins du trépas!</div> -<div class="i0">Ah! plus heureux que vous l'habitant de ma rive</div> -<div class="i0">Qui, nourri de la pêche, ou des fruits qu'il cultive,</div> -<div class="i0">Suit comme moi sa pente, erre libre en tous lieux,</div> -<div class="i0">Et réfléchit en soi la nature et les cieux!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il dit; tout disparaît. D'un feu livide et terne</div> -<div class="i0">Une lampe rayonne au sein d'une caverne,</div> -<div class="i0">Noir palais souterrain, assis sur des piliers,</div> -<div class="i0">Taillés des mains du temps en des marbres grossiers:</div> -<div class="i0">C'est là qu'au fond d'un bois règne un brigand terrible:</div><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> -<div class="i0">Long-temps il a rendu son antre inaccessible;</div> -<div class="i0">Héros des grands chemins, le pillage est sa loi;</div> -<div class="i0">Et ses fiers compagnons l'ont proclamé leur roi.</div> -<div class="i0">Vingt femmes, dont sans prêtre il célébra la noce,</div> -<div class="i0">Composent le serrail de ce sultan féroce:</div> -<div class="i0">De l'ivresse à la crainte il passe tour-à-tour:</div> -<div class="i0">Maintenant il frémit, et tout tremble à sa cour.</div> -</div></div> - -<h4>FORBANTE, SCÉLESTINE, ESCORTE DE -BRIGANDS.</h4> - -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu te flattes en vain, ma chère Scélestine,</div> -<div class="i0">De fléchir ma justice, et notre discipline.</div> -<div class="i0">N'avais-je pas prescrit à leur soumission</div> -<div class="i0">D'épargner au passage et Frégose, et Rincon?</div> -<div class="i0">Messagers d'un grand roi, leur mort nous est contraire;</div> -<div class="i0">Et rien aux magistrats ne pourra nous soustraire.</div> -<div class="i0">On cherche par quels coups purent être immolés</div> -<div class="i0">Ces deux ambassadeurs, en tout lieu signalés:</div> -<div class="i0">Des troupes qu'on rassemble investissent les routes,</div> -<div class="i0">Et de notre demeure on percera les voûtes.</div> -<div class="i0">N'était-ce pas assez d'attaquer sur ces bords</div> -<div class="i0">Les voyageurs sans nom, chargés de leurs trésors,</div> -<div class="i0">De fouiller les ballots, de détrousser la femme</div> -<div class="i0">Des marchands étrangers qu'à peine l'on réclame,</div> -<div class="i0">Sans toucher aux mortels dont les distinctions</div> -<div class="i0">Commandent le respect du droit des nations?</div> -<div class="i0">Violer ce droit saint est le dernier des crimes!</div> -<div class="i0">Et je dois en venger les règles légitimes.</div><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> -</div></div> -<p class="character">SCÉLESTINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cher Forbante! je crains qu'un excès de rigueur</div> -<div class="i0">De tes amis blessés ne révolte le cœur.</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De tant d'esprits mutins crains plutôt la licence,</div> -<div class="i0">Si j'enhardis un peu leur désobéissance,</div> -<div class="i0">Et si je ne punis d'un soudain châtiment</div> -<div class="i0">Le coup qu'ils ont porté sans mon commandement.</div> -<div class="i0">Déja même, fraudant le traité du partage,</div> -<div class="i0">Dérobant au trésor le gain de leur pillage,</div> -<div class="i0">Ils m'ont osé nier leur meurtre injurieux!</div> -<div class="i0">En vain, par un supplice effroyable à leurs yeux,</div> -<div class="i0">J'ai voulu, confondant toutes les impostures,</div> -<div class="i0">En tirer des aveux qu'arrachent les tortures:</div> -<div class="i0">Tout se tait, me résiste; et leur complicité</div> -<div class="i0">Affronte ma vengeance et mon autorité.</div> -</div></div> -<p class="character">SCÉLESTINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quels aveux obtiendraient tes rigueurs impuissantes,</div> -<div class="i0">Si des meurtres commis leurs mains sont innocentes?</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh! quels autres voleurs, quels autres assassins,</div> -<div class="i0">Habitent ce rivage et les pays voisins?</div> -<div class="i0">Ma troupe est sur ces bords si nombreuse et si forte</div> -<div class="i0">Que nous y portons seuls tous les coups qu'on y porte.</div> -<div class="i0">De vulgaires filoux, de novices bandits</div> -<div class="i0">N'eussent commis jamais des meurtres si hardis:</div> -<div class="i0">Des deux ambassadeurs l'égorgement funeste</div> -<div class="i0">Ne part que de mes gens: la chose est manifeste.</div> -<div class="i0">Mais voici nos amis.... Eh bien! ont-ils parlé?</div><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> -</div></div> -<p class="character">UN DES BRIGANDS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A force de tourments ils ont tout révélé.</div> -<div class="i0">Leur bouche s'est d'abord obstinée au silence:</div> -<div class="i0">Mais ils n'ont pu du gril souffrir la violence,</div> -<div class="i0">Et ceux que des charbons approchaient les ardeurs</div> -<div class="i0">Ont confessé la mort des deux ambassadeurs.</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dressez les chevalets; consommez leurs supplices.</div> -</div></div> -<p class="character">SCÉLESTINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Grace, grace au plus jeune!</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Il suivra ses complices:</div> -<div class="i0">Je commande, et je dois même justice à tous.</div> -</div></div> -<p class="character">SCÉLESTINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il a le port si noble, et les regards si doux!</div> -<div class="i0">Sa femme qui l'adore....</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Oser frapper les têtes</div> -<div class="i0">De deux ambassadeurs!... Non, en vain tu m'arrêtes....</div> -<div class="i0">L'aveu que de leur sein nous avons fait sortir</div> -<div class="i0">N'est dû qu'à la torture et non au repentir.</div> -<div class="i0">Si je pardonne à l'un, il faut tous les absoudre;</div> -<div class="i0">Et dès-lors, plus de foi: nos nœuds vont se dissoudre:</div> -<div class="i0">Notre séjour bientôt n'aura plus de rempart:</div> -<div class="i0">Et du trésor public chacun prenant sa part,</div> -<div class="i0">Tuant à son profit, et volant pour son compte,</div> -<div class="i0">Ira sur l'échafaud porter enfin sa honte.</div> -<div class="i0">Non, il faut un exemple; et ma sévérité</div> -<div class="i0">Doit veiller au salut de la société.</div><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> -</div></div> -<p class="character">SCÉLESTINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! cède à mes conseils! penche vers l'indulgence.</div> -<div class="i0">Déja grand par tes faits, sois grand par la clémence.</div> -<div class="i0">Vois ces femmes en pleurs.... Accourez! jetons-nous</div> -<div class="i0">Aux pieds de notre maître! embrassons ses genoux!</div> -<div class="i0">Hélas! des condamnés rends la vie à nos larmes....</div> -<div class="i0">Sois auguste et clément....</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Quel bruit entends-je?...</div> -</div></div> -<p class="character">TOUS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Aux armes!</div> -<div class="i0">On nous a découverts: nos bois sont investis.</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les voilà ces dangers que j'avais pressentis!</div> -<div class="i0">Des deux agents titrés le meurtre plein d'audace</div> -<div class="i0">A de nos pas obscurs fait rechercher la trace....</div> -<div class="i0">Allons vaincre! Thémis nous destine aux bourreaux;</div> -<div class="i0">Nous sommes des brigands; sauvons-nous en héros!</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ils sortent: des démons l'unanime suffrage</div> -<div class="i0">De tous ces scélérats applaudit le courage.</div> -<div class="i0">Tels on voit des cités les rois les plus pervers,</div> -<div class="i0">A d'horribles exploits forcés par des revers,</div> -<div class="i0">Couvrir mille forfaits d'un éclat de victoire,</div> -<div class="i0">Et, tout trempés de sang, briller de plus de gloire.</div> -<div class="i2">Bientôt, hormis leur chef, ils reparaissent tous,</div> -<div class="i0">En de vastes prisons, sous de triples verroux;</div> -<div class="i0">L'un, serré d'une chaîne au pied d'une muraille,</div> -<div class="i0">Répond d'un ris sinistre au voisin qui le raille;</div><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> -<div class="i0">L'autre, vil et méchant, baigné de pleurs honteux,</div> -<div class="i0">Baisse vers son fumier un front blême et hideux:</div> -<div class="i0">Ceux-ci, fabricateurs d'impudents artifices,</div> -<div class="i0">Sur leur visage infâme où sont écrits leurs vices,</div> -<div class="i0">D'un repos innocent affectent les dehors;</div> -<div class="i0">Ceux-là pour noirs bourreaux ont déja les remords:</div> -<div class="i0">D'autres enfin, couverts de récentes blessures,</div> -<div class="i0">Sont livrés par avance à de justes tortures.</div> -</div></div> - -<h4>LA JUSTICE HUMAINE ET LES BRIGANDS.</h4> - -<p class="character">PREMIER BRIGAND.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh! pourquoi nous charger de ces fers inhumains?</div> -<div class="i0">Frégose, ni Rincon n'ont péri sous nos mains.</div> -<div class="i0">J'ai cru qu'on nous payait de nos autres prouesses.</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME BRIGAND.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Au milieu des tourments, d'où vient que vos faiblesses</div> -<div class="i0">De ce meurtre à Forbante ont prononcé l'aveu?</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIER BRIGAND.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'étais las d'endurer la tenaille et le feu:</div> -<div class="i0">Mes compagnons et moi nous cédions aux souffrances.</div> -</div></div> -<p class="character">TROISIÈME BRIGAND.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai de tous nos amis sondé les consciences:</div> -<div class="i0">Aucun n'a répandu le sang qu'on veut venger.</div> -<div class="i0">Qui donc?... chut! Thémis vient pour nous interroger.</div> -</div></div> -<p class="character">LA JUSTICE HUMAINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La justice sévère, intègre, impartiale,</div> -<div class="i0">Traînant dans vos prisons sa robe magistrale,</div> -<div class="i0">Cherche la vérité sur vos assassinats</div> -<div class="i0">Plus faciles peut-être à déclarer tout bas:</div><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> -<div class="i0">Si les regards publics vous inspirent la crainte,</div> -<div class="i0">Confiez en mon sein tous vos secrets sans feinte.</div> -<div class="i0">La sincérité pure, en m'ouvrant votre cœur,</div> -<div class="i0">Peut seule de ma loi désarmer la rigueur.</div> -<div class="i2">Les routes de Milan ne sont plus assurées</div> -<div class="i0">Depuis qu'on vous a vus infestant ces contrées.</div> -<div class="i0">Tantôt, on vous entend aux bois des environs,</div> -<div class="i0">La coignée à la main, siffler en bûcherons;</div> -<div class="i0">Et tantôt, en soldats, qui n'avez pour casernes</div> -<div class="i0">Que d'obscurs cabarets et de sombres cavernes,</div> -<div class="i0">Déguisés, et cachant vos exploits inhumains,</div> -<div class="i0">Vous buvez et mangez tout ce qu'ont pris vos mains.</div> -<div class="i0">Quelquefois, revêtus de frocs et de soutanes,</div> -<div class="i0">Attristant les hameaux de vos bandes profanes,</div> -<div class="i0">Vous emportez au loin, dans vos processions,</div> -<div class="i0">Des trésors arrachés par les confessions:</div> -<div class="i0">D'autres fois, sous le masque, en charlatans de place,</div> -<div class="i0">De vos magots bouffons charmant la populace,</div> -<div class="i0">Vos larcins dans les jeux soulèvent des rumeurs;</div> -<div class="i0">Et toujours travestis, changeant d'habits, de mœurs,</div> -<div class="i0">Par le meurtre en tous lieux signalant votre course,</div> -<div class="i0">Vous ôtez aux passants la vie avec la bourse.</div> -<div class="i0">Misérables! quel sang crie enfin contre vous?...</div> -<div class="i0">Les messagers d'un roi sont tombés sous vos coups!</div> -<div class="i0">Mais n'importe: un aveu peut réparer vos crimes:</div> -<div class="i0">Rendez-moi les écrits que portaient vos victimes;</div> -<div class="i0">L'intérêt de l'état veut qu'ils me soient remis.</div> -<div class="i0">Déclarez tout sans peur: vous fléchirez Thémis.</div> -</div></div> -<p class="character">LES BRIGANDS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Nous sommes innocents.</div><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA JUSTICE HUMAINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Vous, effrontés infâmes!</div> -<div class="i0">L'aiguillon des douleurs sondera mieux vos ames....</div> -<div class="i0">Frémissez! mes bourreaux sauront vous arracher</div> -<div class="i0">Quelque aveu des forfaits que vous pensez cacher.</div> -</div></div> -<p class="character">UN DES BRIGANDS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Folle justice humaine! ah! tes clous et tes barres</div> -<div class="i0">Ne sont contre l'erreur que des recours barbares.</div> -<div class="i0">Tel qu'aura fait céder l'âpreté d'un tourment,</div> -<div class="i0">Innocent d'un forfait, s'en accuse, et te ment;</div> -<div class="i0">Et tel, dont la vigueur surmonte les supplices,</div> -<div class="i0">Peut de ses attentats nier jusqu'aux indices:</div> -<div class="i0">Et tu frappes ainsi par d'aveugles arrêts</div> -<div class="i0">La faiblesse toujours, et le crime jamais.</div> -<div class="i0">Cruelle! abjure donc ton horrible industrie.</div> -</div></div> -<p class="character">LA JUSTICE HUMAINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, coupables! en vain l'humanité s'écrie;</div> -<div class="i0">Et les ambassadeurs lâchement égorgés</div> -<div class="i0">Pour le salut public doivent être vengés....</div> -<div class="i0">Mais Charles-Quint m'envoie un secret émissaire!</div> -</div></div> -<p class="character">UN ENVOYÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De ce procès, Thémis, étouffe le mystère.</div> -<div class="i0">Absous les accusés, et reçois ces présents:</div> -<div class="i0">Tends ta balance.</div> -</div></div> -<p class="character">LA JUSTICE HUMAINE, <em>aux brigands</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">Allez! sortez tous innocents.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ENVOYÉ, <em>aux mêmes</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Gouverneur de Milan, Dugast, en sa demeure,</div> -<div class="i0">Pour vous récompenser vous attend d'heure en heure;</div><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> -<div class="i0">Hâtez vos pas, amis: on est content de vous.</div> -<div class="i0">Mais, de par l'empereur, silence sur vos coups.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tout change; et l'on revoit Scélestine et Forbante</div> -<div class="i0">Poursuivre en des forêts leur carrière sanglante:</div> -<div class="i0">Échappés à Thémis, leurs compagnons affreux</div> -<div class="i0">Ont rejoint leur escorte et marchent derrière eux.</div> -</div></div> - -<h4>FORBANTE <small>ET</small> SCÉLESTINE.</h4> - -<p class="character">SCÉLESTINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh bien! à tes fureurs tu t'es livré sans cause:</div> -<div class="i0">Tes gens n'avaient frappé ni Rincon, ni Frégose;</div> -<div class="i0">Et le crime imprévu qui sème ici l'horreur,</div> -<div class="i0">Politique attentat, partait de l'empereur.</div> -<div class="i0">Devais-tu, sur la foi de vaines apparences,</div> -<div class="i0">Livrer sans examen tes amis aux souffrances?</div> -<div class="i0">Si Dugast, à leur aide envoyant des soutiens,</div> -<div class="i0">N'eût sauvé tes agents, les prenant pour les siens;</div> -<div class="i0">Si l'indiscrète erreur de son messager même</div> -<div class="i0">N'eût détrompé la tienne en ce désordre extrême,</div> -<div class="i0">Rien n'aurait éclairé tes injustes soupçons;</div> -<div class="i0">Tu chercherais encor un fil de trahisons:</div> -<div class="i0">Ah! crains, si désormais tu n'es plus équitable,</div> -<div class="i0">Que de tes défenseurs le courroux ne t'accable.</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Abusé d'une erreur, si je les jugeai mal,</div> -<div class="i0">Thémis n'y voit pas mieux devant son tribunal.</div> -<div class="i0">En passant par ses mains gagneraient-ils au change?</div><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> -<div class="i0">Non, non, de ma rigueur ne crois pas qu'on se venge:</div> -<div class="i0">Pour fuir les échafauds par-tout les menaçant,</div> -<div class="i0">Tous ont de mon génie un besoin trop pressant.</div> -<div class="i0">Mon esprit les dirige en leur route effrayante;</div> -<div class="i0">Et je suis de leur corps la tête prévoyante.</div> -</div></div> -<p class="character">SCÉLESTINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ton orgueil est, vraiment, risible en ton métier!</div> -</div></div> -<p class="character">FORBANTE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que ferais-je de plus, roi d'un empire entier?</div> -<div class="i0">Tu vois de Charles-Quint les serviteurs fidèles</div> -<div class="i0">Sur deux ambassadeurs porter leurs mains cruelles;</div> -<div class="i0">Et sur les grands chemins, pour de vils intérêts,</div> -<div class="i0">Les rois assassiner leurs envoyés secrets.</div> -<div class="i0">Les chefs du brigandage et les chefs des conquêtes</div> -<div class="i0">Ont des moyens égaux et de pareilles têtes.</div> -<div class="i0">Compare leurs desseins, leurs ressorts, et leur but.</div> -<div class="i0">Le conquérant, paré d'un superbe attribut,</div> -<div class="i0">Et dieu de la terreur dans les murs pleins d'alarmes,</div> -<div class="i0">Consternant les mortels au seul bruit de ses armes,</div> -<div class="i0">S'il était délaissé de ses héros nombreux,</div> -<div class="i0">Ne serait qu'un voleur, qu'un assassin heureux:</div> -<div class="i0">Le brigand, secondé de sa petite escorte,</div> -<div class="i0">Redevable à lui seul des succès qu'il remporte,</div> -<div class="i0">Sans peur bravant par-tout le glaive de la loi,</div> -<div class="i0">Entouré d'une cour, serait nommé grand roi.</div> -<div class="i2">Qu'admirent ces humains en leurs vainqueurs barbares?</div> -<div class="i0">Quel courage si ferme, et quels talents si rares,</div> -<div class="i0">Surpassent les vertus auxquelles nous tendons?</div> -<div class="i0">Leur peuple les défend; seuls, nous nous défendons:</div> -<div class="i0">L'univers les soutient, on adore leur trace;</div><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> -<div class="i0">On poursuit tous nos pas, l'univers nous menace:</div> -<div class="i0">Ils ont peu de repos; nous errons sans sommeil:</div> -<div class="i0">Ils courent tous les bords qu'éclaire le soleil;</div> -<div class="i0">Et nous, nous promenons nos fureurs vagabondes</div> -<div class="i0">Sans armée et sans flotte aux rives des deux mondes.</div> -<div class="i0">Prêts à tout, dominant les préjugés humains,</div> -<div class="i0">Pirates, ou soldats, nous frayant des chemins,</div> -<div class="i0">De tous les tribunaux perçant les labyrintes,</div> -<div class="i0">Nous rions des périls et répandons les craintes:</div> -<div class="i0">Ainsi de l'héroïsme émules dans nos rangs,</div> -<div class="i0">Des brigands tels que nous valent des conquérants.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il dit; et ces rapports tristement véritables</div> -<div class="i0">D'une maligne joie enivrèrent les Diables,</div> -<div class="i0">Charmés qu'un vagabond eût tous les sentiments</div> -<div class="i0">Des nobles Charles-Quints et des fiers Solimans:</div> -<div class="i0">Mais du Héros joué l'ame pleine de rage,</div> -<div class="i0">Au rang des spectateurs, siffla sa propre image.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT TREIZIÈME</small>.</h2> - -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU TREIZIÈME CHANT.</h3> -<hr class="small" /> - -<p class="hang">L'époux de la belle <em>Ferronnière</em> veut l'emmener dans un asyle champêtre -éloigné de la cour, où <em>François-Premier</em> l'a vue pendant -une fête. Cette femme a fait avertir le roi, qui la surprend chez -elle, et qui, ayant passé la nuit dans sa maison, change cette -demeure en un riche hôtel, meublé magnifiquement, par un -coup magique de son sceptre. L'époux désespéré va consoler -ses chagrins chez des filles de joie, où l'entraîne l'<em>Ivresse</em>. Il -revient au lit de son épouse adultère, et la fatale <em>Syphilite</em>, qui -l'a suivi, prépare ses vengeances en la dévorant de son poison -secret. Le roi, qui en est atteint ensuite, périt misérablement.</p> -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT TREIZIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Aux</span> démons spectateurs se découvre l'asyle</div> -<div class="i0">D'un couple heureux long-temps de son destin tranquille;</div> -<div class="i0">La belle Ferronnière est avec son époux,</div> -<div class="i0">Organe du barreau, dont l'esprit noble et doux</div> -<div class="i0">Crut par son éloquence attacher l'infidèle</div> -<div class="i0">Jusqu'à s'en faire aimer d'une amour immortelle:</div> -<div class="i0">Mais un roi l'aperçut; et ce hasard fatal</div> -<div class="i0">Au nouveau Cicéron donne un puissant rival.</div> -<div class="i2">Du beau François-Premier la belle Ferronnière</div> -<div class="i0">Est en espoir déja la favorite altière;</div> -<div class="i0">Et son miroir lui dit que trop d'obscurité</div> -<div class="i0">Dans le lit conjugal a voilé sa beauté.</div> -<div class="i2">Un seul flambeau, qui luit près d'une alcove sombre,</div> -<div class="i0">Astre de ses foyers, éclaire au sein de l'ombre</div> -<div class="i0">Le lustre de son teint, et l'azur de ses yeux,</div> -<div class="i0">Et l'adorable éclat de son col gracieux.</div> -<div class="i0">A peine tous les lys qu'on prête à Cythérée</div> -<div class="i0">Égalent de son sein la blancheur épurée.</div> -<div class="i0">Son époux la gourmande, et, tout prêt à partir,</div> -<div class="i0">Veut l'enlever au roi qu'elle a fait avertir.</div> -</div></div> -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> - -LA FERRONNIÈRE <small>ET</small> SON ÉPOUX.</h4> - -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La nuit nous environne, attendez une autre heure.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, non, si vous m'aimez, fuyons notre demeure.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Rejetez des soupçons cruels, envenimés:</div> -<div class="i0">Demeurez calme ici.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Fuyons, si vous m'aimez.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Dérobez vos esprits à ce délire extrême....</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Si tu m'aimes, fuyons, te dis-je, un roi qui t'aime.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas! ignorez-vous que le cœur d'un grand roi</div> -<div class="i0">A des soins plus pressants que de songer à moi,</div> -<div class="i0">Et que mon peu d'attraits n'aurait pas la puissance</div> -<div class="i0">De distraire un héros qu'idolâtre la France?</div> -<div class="i0">Ma beauté peut suffire à votre obscur bonheur,</div> -<div class="i0">Mais ne mérite pas ce haut degré d'honneur.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Comment? vous semble-t-il si glorieux, madame,</div> -<div class="i0">D'être élevée au rang d'une maîtresse infâme?....</div> -<div class="i0">Mais ô ciel! j'interprète avec trop de rigueur</div> -<div class="i0">Un mot dit au hasard et démenti du cœur.</div> -<div class="i0">Je sais qu'à tes appas la pudeur est unie:</div> -<div class="i0">Mais je crains que la ruse ou que la tyrannie</div> -<div class="i0">N'altère de nos jours l'aimable pureté.</div><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> -<div class="i0">Je crains mon propre cœur par ses feux emporté,</div> -<div class="i0">Qui, jaloux de toi seule, oserait te défendre</div> -<div class="i0">Contre tout ce qu'un roi pourrait même entreprendre,</div> -<div class="i0">Et qui, s'il m'outrageait, saurait lui rappeler</div> -<div class="i0">Qu'il doit suivre les lois, et non les violer,</div> -<div class="i0">Et laisser aux Tarquins, aux Nérons impudiques,</div> -<div class="i0">Le crime de souiller les vertus domestiques.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">En quel transport vous jette un chimérique effroi?</div> -<div class="i0">Déja comme un tyran vous traitez votre roi.</div> -<div class="i0">Sur quel pressentiment fondez-vous tant d'alarmes?</div> -<div class="i0">Sur ce qu'en une fête il me vit quelques charmes,</div> -<div class="i0">Qu'il daigna m'aborder, me présenter des fleurs,</div> -<div class="i0">Simple bouquet lié d'un nœud de ses couleurs,</div> -<div class="i0">Et sur quelques récits qu'en rivales coquettes</div> -<div class="i0">Ont semés de la cour les femmes inquiètes,</div> -<div class="i0">Depuis que tour-à-tour les grands ont cru devoir</div> -<div class="i0">Flatter leur souverain en accourant me voir.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh bien! je reconnais qu'il faut que tu l'évites,</div> -<div class="i0">Aux soins des favoris, aux cris des favorites;</div> -<div class="i0">L'œil de la flatterie et des rivalités</div> -<div class="i0">De l'amour soupçonneux a toutes les clartés.</div> -<div class="i0">Ah! si trop idolâtre, et devenu farouche,</div> -<div class="i0">Je sens mon ame errer sur tes yeux, sur ta bouche,</div> -<div class="i0">Si de tous mes amis épiant les regards,</div> -<div class="i0">J'accuse en mes soupçons les plus simples égards,</div> -<div class="i0">Juge combien d'un roi, trop séduit par ta vue,</div> -<div class="i0">Me consterne pour nous la faveur imprévue,</div> -<div class="i0">Et ce concours des grands attachés sur tes pas,</div><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> -<div class="i0">De ses suprêmes vœux interprètes si bas!</div> -<div class="i0">Pardonne, ô ma compagne! ô mon bien! ô ma vie!</div> -<div class="i0">Existerais-je encor si tu m'étais ravie?</div> -<div class="i0">Ton époux te préfère à la clarté du jour,</div> -<div class="i0">Et serait moins jaloux s'il avait moins d'amour.</div> -<div class="i0">Partons, éloignons-nous.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Est-il quelque distance</div> -<div class="i0">Qui m'écartât du roi mieux que ma résistance,</div> -<div class="i0">S'il fallait repousser l'injure de ses feux?</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ta pudeur, je le crois, rejetterait ses vœux:</div> -<div class="i0">Mais quoi? les souverains sont prompts à tout enfreindre;</div> -<div class="i0">S'ils ne se font aimer, ils se font bientôt craindre:</div> -<div class="i0">Je sais que la vertu, leur résistant d'abord,</div> -<div class="i0">Contre leurs vains desirs tente un rebelle effort;</div> -<div class="i0">Mais enfin leur discours revient à la pensée:</div> -<div class="i0">On rappelle chez soi la fortune chassée;</div> -<div class="i0">D'un rang privé d'honneurs on est bientôt confus;</div> -<div class="i0">On se peint les dangers d'un scrupuleux refus,</div> -<div class="i0">Tous les biens, la splendeur, et la magnificence,</div> -<div class="i0">Qui d'un tendre retour suivraient la complaisance;</div> -<div class="i0">Et ces nobles rigueurs qu'inspirait la fierté</div> -<div class="i0">Ne paraissent qu'orgueil, ou puérilité.</div> -<div class="i0">Alors se renouvelle une offre séductrice;</div> -<div class="i0">On cède; et pour jamais victime d'un caprice,</div> -<div class="i0">Aux regards du public on flétrit sa beauté</div> -<div class="i0">Qui du fidèle hymen parait la chasteté,</div> -<div class="i0">Et l'époux malheureux, que le chagrin surmonte,</div> -<div class="i0">En un luxe outrageant voit reluire sa honte.</div><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> -<div class="i0">Ah! fuyons! mon amour te le commande enfin.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La nuit m'effraye.... Attends le retour du matin.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les astres de la nuit, autrefois nos complices,</div> -<div class="i0">Ont de nos premiers feux protégé les délices:</div> -<div class="i0">Nouvelle épouse encor, sans peur à mes côtés,</div> -<div class="i0">Tu traversais son ombre en des bois écartés.</div> -<div class="i0">Depuis quand la crains-tu? depuis quand, si timide,</div> -<div class="i0">As-tu lieu de frémir alors que je te guide?</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Où voulez-vous aller?</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">En ces foyers charmants,</div> -<div class="i0">Domicile champêtre où nous fûmes amants,</div> -<div class="i0">Où nos cœurs s'adoraient, libres d'inquiétude.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui? moi! m'ensevelir dans cette solitude!</div> -<div class="i0">Quoi? pour jouir encor de nœuds tendres et chers,</div> -<div class="i0">Est-il besoin de fuir au milieu des déserts?</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Est-ce un désert qu'un lieu peuplé par ta famille,</div> -<div class="i0">Entouré de hameaux où l'innocence brille,</div> -<div class="i0">Dominant des vergers et de riants coteaux,</div> -<div class="i0">Où, tandis que ma main plantait mille arbrisseaux</div> -<div class="i0">Tu semblais avec moi prendre un plaisir extrême</div> -<div class="i0">A cultiver des fleurs moins belles que toi-même?</div> -<div class="i0">De quels ravissements nos cœurs étaient saisis,</div> -<div class="i0">Lorsque sous un beau ciel, en une barque assis,</div> -<div class="i0">Nous embrassant tous deux, abandonnant les rames,</div><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> -<div class="i0">Nous cédions au penchant de l'onde et de nos ames,</div> -<div class="i0">Et que souvent la nuit, sans troubler nos transports,</div> -<div class="i0">Nous voyait jusqu'à l'aube errer aux mêmes bords!</div> -<div class="i0">Viens! l'ombre dans les champs n'est pas si redoutable</div> -<div class="i0">Que d'un roi sans pudeur la flamme détestable.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Notre monarque est-il un monstre menaçant!</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A-t-il pour tes regards un attrait si puissant,</div> -<div class="i0">Que, ne respectant plus ma tendre jalousie....</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je n'ai point de respect pour une frénésie;</div> -<div class="i0">Et n'imiterai pas cette folle d'honneur</div> -<div class="i0">Qu'effraya tellement un accueil suborneur,</div> -<div class="i0">Quand sur les bords du Rhône un père trop peu sage</div> -<div class="i0">A notre roi galant l'offrit sur son passage,</div> -<div class="i0">Que, dès le lendemain, elle lui fit revoir</div> -<div class="i0">Ses traits, qu'avait brûlés son chaste désespoir.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Plains, et ne raille pas ce vertueux modèle</div> -<div class="i0">Qui laissa de son ame une image plus belle</div> -<div class="i0">Que les plus beaux contours par notre œil admirés;</div> -<div class="i0">Traits fugitifs, que l'âge aurait défigurés:</div> -<div class="i0">Elle sut, dépouillant sa forme peu durable,</div> -<div class="i0">Montrer de sa pudeur l'éclat inaltérable,</div> -<div class="i0">Et seule apprit aux grands, mieux que tous les censeurs,</div> -<div class="i0">A voir d'un œil glacé nos femmes et nos sœurs.</div> -<div class="i2">Mais, viens: ne tardons plus: que demain l'on ignore</div> -<div class="i0">En quels lieux tes appas seront vus par l'aurore.</div> -<div class="i0">Obéis; je le veux.</div><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i9">Moi, je veux appaiser</div> -<div class="i0">Tes sentiments jaloux.</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i5">Comment?</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Par ce baiser.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Elle dit, en riant; et ses lèvres trompeuses,</div> -<div class="i0">Calmant de son amour les craintes soupçonneuses,</div> -<div class="i0">L'enflamment d'un baiser, vain gage de sa foi;</div> -<div class="i0">Lorsqu'une voix s'écrie: «Ouvrez, de par le Roi.»</div> -<div class="i0">La porte est à grands coups au même instant heurtée:</div> -<div class="i0">Il pâlit: la fureur de son ame agitée</div> -<div class="i0">Fait trois fois à son front remonter la couleur,</div> -<div class="i0">Et, trois fois le glaçant, en accroît la paleur.</div> -<div class="i0">Mais elle:</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">O mon ami! ne faites rien paraître:</div> -<div class="i0">Comptez sur moi: sachez ce que veut notre maître.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Il sort, muet de rage; et tout l'enfer surpris</div> -<div class="i0">A l'acteur pathétique applaudit par des cris.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE, <em>seule</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Le roi n'a contre lui nul sujet de colère:</div> -<div class="i0">Qu'ai-je à craindre? il envoye un ordre salutaire</div> -<div class="i0">Suspendre de ces lieux mon triste enlèvement....</div> -<div class="i0">L'ordre a bientôt suivi mon avertissement!</div> -<div class="i0">Mais si de mon époux la violence extrême....</div> -</div></div> -<h4><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> - -FRANÇOIS-PREMIER ET LA FERRONNIÈRE.</h4> - -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On entre ... ô Dieu! que vois-je? ah! c'est le roi lui-même.</div> -<div class="i0">Me trompé-je? le roi! qui l'amène?...</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">L'amour.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! sire....</div> -</div></div> -<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Oui, pour vous voir il a quitté sa cour:</div> -<div class="i0">Vous vaincre est à ses yeux la gloire la plus chère.</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh sire!... qui vous peut résister sur la terre?...</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">A ces mots, qu'en tremblant elle a balbutiés,</div> -<div class="i0">Le roi, que le respect prosternait à ses pieds,</div> -<div class="i0">Se relève ardemment, et vers l'alcove entraîne</div> -<div class="i0">La belle, entre ses mains se défendant à peine;</div> -<div class="i0">Toute émue, et roulant ses beaux yeux aveuglés,</div> -<div class="i0">Par l'orgueil, la surprise, et la frayeur troublés;</div> -<div class="i0">Palpitante aux assauts du héros téméraire:</div> -<div class="i0">Ainsi l'autour ravit la colombe en sa serre.</div> -<div class="i2">Les Démons, égayés de son doux embarras,</div> -<div class="i0">Près du hardi vainqueur la pressant dans ses bras,</div> -<div class="i0">Admiraient les effets si prompts, si manifestes,</div> -<div class="i0">Le quelques mots confus qu'éclaircissaient des gestes.</div> -<div class="i0">Sitôt! se disaient-ils; elle se rend! eh quoi?</div> -<div class="i0">Est-ce éblouissement, magie, amour, effroi?</div><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> -<div class="i0">Mais sur le couple heureux des rideaux se fermèrent:</div> -<div class="i0">La scène resta vide; et les ris éclatèrent.</div> -<div class="i2">La foule s'attendait, les voyant s'éclipser,</div> -<div class="i0">Que de nouveaux acteurs viendraient les remplacer;</div> -<div class="i0">Mais l'auteur, voilant tout en sa folle licence,</div> -<div class="i0">Pour comique ressort présenta leur absence.</div> -<div class="i2">Les Diables, qui d'abord en rirent étonnés,</div> -<div class="i0">Regardèrent enfin les diablesses au nez:</div> -<div class="i0">Leur sexe plein d'ardeur se peint tout en images:</div> -<div class="i0">Tout le feu des enfers colora leurs visages.</div> -<div class="i0">Déja les vieux Démons, si zélés pour les mœurs,</div> -<div class="i0">Opposaient leur murmure à cent lutins rimeurs,</div> -<div class="i0">Beaux-esprits farfadets, dont la troupe idolâtre</div> -<div class="i0">Toujours chante Vénus, ses lys, et son albâtre,</div> -<div class="i0">Et que faisait pâmer le voile ingénieux</div> -<div class="i0">Qui laissait entrevoir ce qu'il cachait aux yeux.</div> -<div class="i0">C'est ainsi qu'un grand art montre ce qu'il dérobe;</div> -<div class="i0">Tel on sent mieux le nu sous les plis d'une robe:</div> -<div class="i0">Tel, disait-on encore, un habile pinceau</div> -<div class="i0">Traçant Agamemnon le voila d'un manteau,</div> -<div class="i0">Ne sachant pas quels pleurs prêterait le génie</div> -<div class="i0">A ce père, témoin du sort d'Iphigénie.</div> -<div class="i2">Le silence animé ne se prolongea pas:</div> -<div class="i0">Les plaisirs des mortels sont rapides, hélas!</div> -<div class="i0">Nul monarque en amour n'a de pouvoir suprême:</div> -<div class="i0">La belle reparut, vermeille, et le roi, blême.</div> -<div class="i2">Mais avant de quitter ces lieux, encore obscurs,</div> -<div class="i0">Le héros, de son sceptre, avait touché les murs:</div> -<div class="i0">O miracle soudain! la tendre Ferronnière</div> -<div class="i0">Vit son toit se changer en palais de lumière.</div><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> -<div class="i0">Les lambris, les plafonds, revêtus de cristaux,</div> -<div class="i0">Réfléchirent l'éclat des plus rares métaux;</div> -<div class="i0">De candélabres d'or ses foyers rayonnèrent;</div> -<div class="i0">De velours argentés ses fenêtres s'ornèrent;</div> -<div class="i0">De glands d'or soutenu, son lit, chargé d'un dais,</div> -<div class="i0">Devint un sanctuaire à ses divins attraits;</div> -<div class="i0">De riches diamants ses écrins se garnirent;</div> -<div class="i0">En ses vastes haras trente étalons hénnirent;</div> -<div class="i0">Salaire des baisers que, d'un cœur délicat,</div> -<div class="i0">Le monarque ravit à l'époux avocat.</div> -<div class="i2">La novice Phryné, trop facile conquête,</div> -<div class="i0">Sentit mille vapeurs gonfler sa jeune tête;</div> -<div class="i0">Son orgueil éventé s'entoura de valets,</div> -<div class="i0">Et monta sur un char, pour fuir les camouflets.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Cependant son époux, en proie au chagrin sombre,</div> -<div class="i0">Erra deux jours, deux nuits, grondant encor dans l'ombre;</div> -<div class="i0">Il traîne un corps maigri, faible, et sans aliments:</div> -<div class="i0">Son désordre éperdu signale ses tourments:</div> -<div class="i0">Immobile, debout, l'œil sans vue, il soupire,</div> -<div class="i0">Tel qu'un homme frappé d'un aveugle délire.</div> -</div></div> - -<h4>L'ÉPOUX DE LA FERRONNIÈRE.</h4> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O crime qui m'accable autant qu'il m'avilit!</div> -<div class="i0">Un autre est en ses bras! un autre est en mon lit!</div> -<div class="i0">Mon cœur, tout comprimé de rage et de colère,</div> -<div class="i0">Se gonfle de sanglots et soudain se resserre.</div> -<div class="i0">Je sens de mes chagrins l'orage s'amasser,</div> -<div class="i0">Et je n'ai point de pleurs que je puisse verser.</div><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> -<div class="i0">Ah! pour moi nul espoir n'aurait autant de charmes,</div> -<div class="i0">Hélas! que le plaisir de répandre des larmes.</div> -<div class="i0">Malheureux! de ton sexe as-tu perdu l'orgueil?</div> -<div class="i0">Quand tes cris de ta porte ont fatigué le seuil,</div> -<div class="i0">Ont-ils calmé tes maux? non, et de la parjure</div> -<div class="i0">Mes propres lâchetés n'ont fait qu'aigrir l'injure:</div> -<div class="i0">Je me suis dit trop tôt qu'ivre de son amant</div> -<div class="i0">L'infidèle peut-être a ri de mon tourment.</div> -<div class="i0">Tu me connais bien mal, ô criminelle femme!</div> -<div class="i0">Si tu ris de la plaie ouverte dans mon ame.</div> -<div class="i0">Des vanités d'époux je sens peu l'aiguillon:</div> -<div class="i0">Que m'importe une ville, insensé tourbillon,</div> -<div class="i0">Où le bruit de ma honte a grossi les scandales</div> -<div class="i0">Emportés dans le cours des galantes annales!</div> -<div class="i0">Qu'importent des regards plus lâches que malins</div> -<div class="i0">Dans les cercles étroits de mes obscurs voisins!</div> -<div class="i0">C'est ma félicité cruellement ravie,</div> -<div class="i0">C'est l'erreur d'un amour, chimère de ma vie,</div> -<div class="i0">C'est un long avenir corrompu par l'ennui,</div> -<div class="i0">C'est mon bonheur perdu, que je plains aujourd'hui.</div> -<div class="i0">Je plains de ma candeur les douces imprudences</div> -<div class="i0">En un cœur mal jugé versant mes confidences.</div> -<div class="i0">Je regrette ces jours sereins et radieux,</div> -<div class="i0">Qui semblaient pour moi seul éclairés par ses yeux,</div> -<div class="i0">Quand ma timide épouse, en foulant les prairies,</div> -<div class="i0">Suivait de mon amour les tendres rêveries!</div> -<div class="i0">Je fondais sans orgueil l'espoir d'un sort heureux</div> -<div class="i0">Sur la paix, sur les biens d'un hymen vertueux!</div> -<div class="i0">Mon hymen, ma vertu, font mon ignominie.</div> -<div class="i0">Il n'est donc nul recours contre la tyrannie,</div><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> -<div class="i0">Puisque les rois, nommés les protecteurs des lois,</div> -<div class="i0">Pour usurper nos lits pénètrent sous nos toits;</div> -<div class="i0">Et rendent périlleux à la foi conjugale</div> -<div class="i0">D'éviter de leur or l'influence fatale!</div> -<div class="i0">A quoi, près d'eux, le cœur ose-t-il se lier?</div> -<div class="i0">Honneur, amour, il faut tout leur sacrifier.</div> -<div class="i0">Crédule, je pensais, dérobant ma fortune,</div> -<div class="i0">Parmi les rangs cachés de la foule commune,</div> -<div class="i0">Prouver, en cultivant une chaste union,</div> -<div class="i0">Qu'un mortel vit heureux, libre d'ambition:</div> -<div class="i0">Ah! que n'ai-je plutôt, distrait par milles intrigues,</div> -<div class="i0">Fait de ma lâche épouse un instrument de brigues!</div> -<div class="i0">Plus redouté peut-être, on m'aurait épargné:</div> -<div class="i0">Ou, renonçant moi-même à mon lit dédaigné,</div> -<div class="i0">Je n'eusse été jaloux que du regard des princes,</div> -<div class="i0">Et jouirais des biens volés sur les provinces.</div> -<div class="i0">Où m'a réduit l'amour et la loi du devoir?</div> -<div class="i0">A mourir seul au monde, en proie au désespoir.</div> -<div class="i0">Tyran, qui te complais en des bras infidèles,</div> -<div class="i0">Voilà, tyran, le fruit de tes leçons cruelles!</div> -<div class="i0">Et, si j'armais mon bras, tu me ferais jeter</div> -<div class="i0">Sur l'indigne échafaud où tu devrais monter,</div> -<div class="i0">Toi, qui pour un caprice insolemment profanes</div> -<div class="i0">Une épouse rangée au rang des courtisanes,</div> -<div class="i0">Et pour jamais détruis la paix d'un citoyen</div> -<div class="i0">Qui n'a que son amour et sa foi pour tout bien!</div> -<div class="i0">Seul, trahi, sur la terre ai-je même un asyle?</div> -<div class="i0">La parjure a souillé mon heureux domicile:</div> -<div class="i0">Oserais-je y rentrer? pourrai-je soutenir</div> -<div class="i0">L'aspect d'un lieu rempli du triste souvenir</div><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> -<div class="i0">De tant de voluptés et de jours d'alégresse,</div> -<div class="i0">Dont ma couche et nos murs me parleraient sans cesse?</div> -<div class="i0">Irai-je en ces hameaux, où près de moi souvent</div> -<div class="i0">Le soleil la voyait briller en se levant;</div> -<div class="i0">Où l'écho de la nuit se plaisait à répandre</div> -<div class="i0">Nos amoureux serments, qu'il ne doit plus entendre?</div> -<div class="i0">L'aube, le soir, les bois, les plaines, et les eaux,</div> -<div class="i0">En m'offrant sa présence irriteraient mes maux:</div> -<div class="i0">Tout, dans la ville, aux champs, la rend à ma pensée:</div> -<div class="i0">Où fuir? où me soustraire à ma rage insensée!</div> -<div class="i0">Où m'éviter moi même?... ô supplice!.... comment</div> -<div class="i0">Endurer de mon cœur l'affreux déchirement?...</div> -<div class="i0">Mais qu'entends-je? que vois-je?... une retraite impure</div> -<div class="i0">Où dansent follement l'ivresse et la luxure.</div> -<div class="i0">Ces amants insensés d'un aveugle plaisir</div> -<div class="i0">Ont-ils quelques chagrins qui les viennent saisir?</div> -<div class="i0">Non; écoutons leurs chants et leur joie effrénée....</div> -<div class="i0">Ici, point de pudeur: ici, point d'hyménée:</div> -<div class="i0">En ce sérail le vice achète les amours....</div> -<div class="i0">Eh bien! plus de vertu: suivons les mœurs des cours;</div> -<div class="i0">Et noyons dans le vin ma démence jalouse.</div> -<div class="i0">Parmi de vils objets, moins vils que mon épouse:</div> -<div class="i0">En un brutal sommeil peut-être enseveli,</div> -<div class="i0">Mes cuisantes douleurs céderont à l'oubli.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Il entre en ce séjour plein de nymphes bachiques,</div> -<div class="i0">Où les aimables Grecs, cerveaux si poétiques,</div> -<div class="i0">Eussent cru voir Cypris, et le dieu des festins,</div> -<div class="i0">Et Priape, éclatant de la pourpre des vins:</div><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> -<div class="i0">Car du libertinage, et de l'ivrognerie,</div> -<div class="i0">Ils se créaient des dieux, grace à l'allégorie,</div> -<div class="i0">Froide pour les esprits nés sans inventions,</div> -<div class="i0">Mais seule animant tout au gré des fictions;</div> -<div class="i0">Et de noms adoucis, et de riantes faces,</div> -<div class="i0">Aux objets odieux prêtant même des graces:</div> -<div class="i0">Elle a peuplé l'olympe; et fait parler ici</div> -<div class="i0">L'Ivresse, aux yeux troublés, et libre de souci.</div> -</div></div> - -<h4>L'IVRESSE, L'ÉPOUX, ET DEUX COURTISANES.</h4> - -<p class="character">L'IVRESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Noie, époux affligé, tes chagrins dans ma coupe.</div> -<div class="i0">Les consolations sont mon aimable troupe!</div> -<div class="i0">Avec elles toujours parcourant l'univers,</div> -<div class="i0">J'allége des humains les ennuis et les fers.</div> -<div class="i0">De l'orgueil d'Alexandre, au milieu de l'Asie,</div> -<div class="i0">J'ai même soulagé la longue frénésie.</div> -<div class="i0">En mes philtres joyeux j'ai su par-fois, dit-on,</div> -<div class="i0">Tremper le cœur de fer du malheureux Caton.</div> -<div class="i0">C'est peu que des héros j'aie adouci les peines;</div> -<div class="i0">Je déride le peuple attristé de ses chaînes,</div> -<div class="i0">Et qui, de ses bourreaux se délivrant enfin,</div> -<div class="i0">S'abreuverait de sang s'il ne buvait du vin.</div> -<div class="i0">L'eau du Léthé se mêle au doux jus de la treille.</div> -<div class="i0">Vois, à travers mon prisme, Hébé fraîche et vermeille,</div> -<div class="i0">Qui, le verre à la main, riante à tes côtés,</div> -<div class="i0">Vers toi de son beau corps penche les nudités.</div> -<div class="i0">Bois, chante, ris, folâtre, obéis aux caprices</div> -<div class="i0">Qu'inspirent tour-à-tour ces folles mérétrices.</div><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> -<div class="i0">Tes yeux sont éblouis.... quitte la table.... eh-bien!</div> -<div class="i0">Le bandeau de l'amour vaut-il mieux que le mien!</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Retire-toi, ma sœur; et laisse ta compagne</div> -<div class="i0">Faire avec lui mousser le nectar de Champagne.</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, j'aime ce jeune homme et ses emportements:</div> -<div class="i0">Pourquoi l'enlève-t-elle à mes embrassements?</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Son âge a peu besoin du secours de tes charmes:</div> -<div class="i0">Réserve à ton vieillard tes appas et tes armes!</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ses mains ont beaucoup d'or: mais ses riches présents</div> -<div class="i0">Font-ils aimer son front argenté par les ans?</div> -<div class="i0">Ce barbon édenté, goutteux sexagénaire,</div> -<div class="i0">Vil objet de dégoûts, a-t-il de quoi me plaire?</div> -<div class="i0">Son seul aspect suffit pour nous humilier</div> -<div class="i0">D'un sort qui du plaisir nous a fait un métier.</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ma sœur, j'ai vu le monde, et je suis ton aînée.</div> -<div class="i0">D'une dame autrefois compagne fortunée,</div> -<div class="i0">Un méchant séducteur m'enleva de son toit,</div> -<div class="i0">Et m'abandonna mère aux lieux où l'on nous voit.</div> -<div class="i0">Ce monde, il m'en souvient et j'en garde l'image,</div> -<div class="i0">De ton respect, crois-moi, mérite peu l'hommage.</div> -<div class="i0">Les avares parents, les intérêts jaloux,</div> -<div class="i0">A de jeunes beautés donnent de vieux époux;</div> -<div class="i0">Et par-fois, sans remords, un père de famille</div> -<div class="i0">A la plus riche dot vend la fleur de sa fille;</div> -<div class="i0">Fleur que souvent l'amour a fait épanouir,</div><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> -<div class="i0">Mais que rajeunit l'art pour qui veut en jouir.</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Celles dont nul pouvoir n'a gêné les tendresses,</div> -<div class="i0">Épouses qu'on honore, au moins sont leurs maîtresses;</div> -<div class="i0">Et libres de leur choix, ne font pas comme nous</div> -<div class="i0">Un infâme trafic des baisers les plus doux.</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'amour du jeu, ma sœur, l'orgueil d'un équipage,</div> -<div class="i0">Et les atours coquets, ruineux étalage,</div> -<div class="i0">Réduisent leur misère aux emprunts délicats</div> -<div class="i0">Qu'aux frais de leur pudeur acquittent leurs appas.</div> -<div class="i0">Les ministres, les grands, dispensateurs des places,</div> -<div class="i0">Leur cèdent la faveur que marchandent leurs graces;</div> -<div class="i0">Et, pour les attirer, leur soin industrieux</div> -<div class="i0">Fait ce qu'en nos réduits nous ne faisons pas mieux.</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'amour, en occupant le loisir de leurs heures,</div> -<div class="i0">Vient brûler son encens dans leurs propres demeures,</div> -<div class="i0">Sans que la faim, rouvrant leur porte à tous moments,</div> -<div class="i0">Les appelle au dehors pour quêter des amants,</div> -<div class="i0">Et les force, en un jour trente fois rajustées,</div> -<div class="i0">A reprendre à l'envi leurs parures quittées,</div> -<div class="i0">Et feignant la jeunesse avec des traits usés,</div> -<div class="i0">A pétrir de leur teint les lys recomposés.</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Détrompe-toi, ma sœur.... ah! de leurs tristes rides</div> -<div class="i0">J'ai vu le fard discret souvent masquer les vides;</div> -<div class="i0">Et, grace à beaucoup d'art, quarante ans rajeunis</div> -<div class="i0">Offrent une Vénus aux jeunes Adonis.</div> -<div class="i0">Leurs bains mystérieux, leurs toilettes rivales,</div><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> -<div class="i0">Du soir jusqu'à la nuit les montrent nos égales;</div> -<div class="i0">Et dans les lieux publics leurs jupes vont briller</div> -<div class="i0">Aux yeux de l'homme ardent à les en dépouiller.</div> -<div class="i0">Heureuses quand leur front, étincelant d'aigrettes,</div> -<div class="i0">D'un loyer de bijoux ne grossit pas leur dettes!</div> -<div class="i0">Car ces vaines beautés en leur cercle aujourd'hui</div> -<div class="i0">Se parent comme nous des diamants d'autrui.</div> -</div></div> -<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oh! n'assimile pas nos mœurs que l'on méprise</div> -<div class="i0">Aux mœurs sages d'un monde, où chaque femme éprise</div> -<div class="i0">Reçoit d'un homme seul mille soins assidus,</div> -<div class="i0">Sans profaner son lit et ses baisers vendus.</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Innocente! eh, vraiment, tu penses en vestale!</div> -<div class="i0">Apprends que chaque épouse à l'ardeur maritale</div> -<div class="i0">Joint toujours en secret le feu de quelque amant,</div> -<div class="i0">Second mari lui-même, et trompé décemment;</div> -<div class="i0">Et par-fois un rival, en oiseau de passage,</div> -<div class="i0">Dérobe aux deux amis quelque tendre partage.</div> -<div class="i2">Moquons-nous donc, ma sœur, de ces femmes de bien:</div> -<div class="i0">Leur commerce est facile et ne nous cède en rien.</div> -<div class="i0">Nous, filles de plaisir, et sans hypocrisie,</div> -<div class="i0">Des hommes trompons-nous la foi, la jalousie?</div> -<div class="i0">Plus que nous ne valons nous ne nous prisons pas;</div> -<div class="i0">Et ce n'est point aux cœurs que nous tendons nos lacs.</div> -<div class="i2">Crois-moi donc; fuis, ma sœur, l'indigence importune:</div> -<div class="i0">Sans honte, et sans dégoûts, travaille à ta fortune.</div> -<div class="i0">L'or établit les rangs dans la société:</div> -<div class="i0">Si tu n'en acquiers point, la dure pauvreté,</div> -<div class="i0">Aux vents des carrefours exposant ta jeunesse,</div><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> -<div class="i0">Hâtera sur tes fleurs l'hiver de la vieillesse:</div> -<div class="i0">Mais si tu t'enrichis, long-temps fraîche aux regards,</div> -<div class="i0">Couchée en des palais, et roulée en des chars,</div> -<div class="i0">Nous te verrons passer en brillant météore;</div> -<div class="i0">Et cet organe heureux du plaisir qu'on adore,</div> -<div class="i0">De tes prospérités instrument féminin,</div> -<div class="i0">Nous semblera, lui seul, comme un ressort divin,</div> -<div class="i0">Soutenir dans Paris tes splendeurs souveraines,</div> -<div class="i0">Et de tes prompts coursiers les élégantes rênes:</div> -<div class="i0">Et l'hymen te pourra transformer quelque jour</div> -<div class="i0">De catin à la ville en duchesse à la cour.</div> -</div></div> -<p class="character">TROISIÈME COURTISANE, <em>accourant</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Fuyons! fuyons!</div> -</div></div> -<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">D'où naît la crainte ou tu te livres?...</div> -<div class="i0">Quel bruit!....</div> -</div></div> -<p class="character">TROISIÈME COURTISANE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Entendez-vous ces capitaines ivres,</div> -<div class="i0">Brisant meubles, miroirs, criant, blasphémant Dieu?...</div> -<div class="i0">Je fuis tremblante, et nue....</div> -</div></div> -<p class="character">TOUTES.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Au vol! au meurtre! au feu!...</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">A ces cris se relève, étonné du tumulte,</div> -<div class="i0">Le mari qui venait d'oublier son insulte.</div> -<div class="i0">La porte est enfoncée: on entre; on se débat:</div> -<div class="i0">Mais la scène changeant dérobe le combat.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">On voit la Ferronnière en sa chambre nouvelle:</div><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> -<div class="i0">Une riche splendeur ne la rend que plus belle;</div> -<div class="i0">Et ses yeux, non encor du faste détrompés,</div> -<div class="i0">Brillent de plus de feux par son éclat frappés.</div> -<div class="i0">Hélas! qui, devant elle, ose encor reparaître?</div> -<div class="i0">C'est son mari: vient-il se venger de son maître?</div> -</div></div> - -<h4>LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.</h4> - -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Madame, est-il au moins permis à votre époux</div> -<div class="i0">D'entrer en ce séjour et d'approcher de vous?</div> -<div class="i0">Et l'orgueil d'avoir pu soumettre un diadême</div> -<div class="i0">Vous fait-il oublier tout devoir et moi-même?</div> -<div class="i0">Non, non, il vous souvient, peut-être avec terreur,</div> -<div class="i0">Que je vous adorai jusques à la fureur:</div> -<div class="i0">C'est donc en furieux qu'ici je viens vous dire</div> -<div class="i0">Que sur moi la raison a perdu tout empire.</div> -<div class="i0">L'outrage le plus noir qui me doive toucher</div> -<div class="i0">De mon cœur malheureux n'a pu vous arracher.</div> -<div class="i0">Je ne me connais plus depuis votre inconstance,</div> -<div class="i0">Parjure! et contre vous, faible, sans résistance,</div> -<div class="i0">Au hasard en tous lieux je porte en soupirant</div> -<div class="i0">Mes cruels souvenirs, mon désespoir errant,</div> -<div class="i0">Et de vos traits encor l'image ineffaçable</div> -<div class="i0">Vous ramène ici même un époux implacable.</div> -<div class="i0">Mais je m'en punirai, mais je dois vous punir....</div> -<div class="i0">Eh, quoi donc? loin de vous ne me puis-je bannir?</div> -<div class="i0">L'espace où vous vivez n'est qu'un point sur la terre:</div> -<div class="i0">Il est d'autres climats que le soleil éclaire:</div> -<div class="i0">Il est par-tout des cieux, des jours, des nuits pour moi.</div> -<div class="i0">Mais est-il une femme aussi belle que toi?</div><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> -<div class="i0">Perfide! où donc fuirai-je? où réparer ma perte?</div> -<div class="i0">De mes regrets par-tout l'image m'est offerte.</div> -<div class="i0">Ma vie est attachée aux seuls lieux où tu vis.</div> -<div class="i0">Si mes pas dans la tombe étaient par toi suivis,</div> -<div class="i0">La mort te ravirait au tyran qui m'offense....</div> -<div class="i0">Oui, c'est mon dernier vœu: ce sera ma vengeance....</div> -<div class="i0">Vois ce couteau levé... tremble!...</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">O dieux! quel courroux!...</div> -<div class="i0">Épargnez-moi.... je tombe en pleurs à vos genoux....</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu ne fléchiras point mon cœur inexorable.</div> -<div class="i0">Infidèle! quel crime au tien est comparable?</div> -<div class="i0">La pudeur colorait les roses de ton front;</div> -<div class="i0">Tu semblais chaste et pure, et m'as couvert d'affront.</div> -<div class="i0">Si tes yeux ont brillé d'une fausse innocence,</div> -<div class="i0">Si de tes traits charmants la trompeuse décence,</div> -<div class="i0">Si ta bouche, et ton sein que glace ma rigueur,</div> -<div class="i0">Respira l'imposture et mentit à mon cœur,</div> -<div class="i0">Quel homme goûtera l'aimable confiance,</div> -<div class="i0">Danger, dont mon amour fit trop d'expérience?</div> -<div class="i0">L'effet le plus cruel des lâches trahisons</div> -<div class="i0">Est de remplir les cœurs de doute et de poisons,</div> -<div class="i0">Et, prêtant aux vertus l'apparence des crimes,</div> -<div class="i0">De livrer aux soupçons les plus pures victimes.</div> -<div class="i0">Subis donc sans murmure un juste châtiment.</div> -<div class="i0">Que notre sang se mêle aux yeux de ton amant,</div> -<div class="i0">Qu'il teigne ces habits, ton indigne parure....</div> -<div class="i0">Ornements fastueux, gages de mon injure,</div> -<div class="i0">Ah! tombez en lambeaux par mes mains déchirés....</div><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> -<div class="i0">O ciel!... la mort se peint dans ses traits altérés....</div> -<div class="i0">La couleur à son front tout-à-coup est ravie....</div> -<div class="i0">Sa gorge palpitante.... ah! reviens à la vie!....</div> -<div class="i0">Modère tes sanglots! cesse de t'effrayer....</div> -<div class="i0">Non, ton mari n'est point un affreux meurtrier.</div> -<div class="i0">Sur ton corps demi-nu mes lèvres enflammées....</div> -<div class="i0">Renais à tant d'ardeurs en mes sens allumées....</div> -<div class="i0">Que fais-je?.... de son œil quels éclairs sont sortis!....</div> -<div class="i0">O transports que jamais je n'avais ressentis!</div> -<div class="i0">Du courroux au pardon incroyable passage!</div> -<div class="i0">Baisers trempés de pleurs, plaisirs mêlés de rage,</div> -<div class="i0">Achevez, embrasez un mortel éperdu!....</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il l'embrasse, il succombe, et n'est plus entendu:</div> -<div class="i0">Un court silence règne; et l'épouse pâmée,</div> -<div class="i0">Aux baisers d'un époux doucement ranimée,</div> -<div class="i0">Souriant au superbe en sa couche abattu,</div> -<div class="i0">Dit à voix basse:</div> -</div></div> -<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Eh bien! m'assassineras-tu?</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mais lui, se relevant:</div> -</div></div> -<p class="character">L'ÉPOUX.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Non, plus honteux encore,</div> -<div class="i0">Sans retour je te fuis! désormais je t'abhorre.</div> -<div class="i0">Adieu! non moins perfide à l'époux qu'à l'amant,</div> -<div class="i0">Je te laisse au mépris: c'est le plus long tourment.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> - -<div class="i2">Il dit, et sort: mais toi, toi, pâle Syphilite,</div> -<div class="i0">Monstre du nouveau monde, et fille d'Aphrodite,</div> -<div class="i0">De la volage en pleurs tu viens troubler le sang:</div> -<div class="i0">Tel un reptile impur sous les fleurs s'élançant,</div> -<div class="i0">Infecte de son dard la bergère amoureuse</div> -<div class="i0">Qui les osa cueillir d'une main malheureuse.</div> -<div class="i2">Au sortir du sérail, asyle empoisonné,</div> -<div class="i0">Le monstre, qui suivit l'époux abandonné,</div> -<div class="i0">Toucha la Ferronnière, et pour le venger d'elle</div> -<div class="i0">Son aspect flétrissant consterna l'infidèle.</div> -</div></div> -<p class="character">SYPHILITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Beauté, si fière encor de tes brillants attraits,</div> -<div class="i0">Sens-tu mes doigts de plomb s'imprimer sur tes traits?</div> -<div class="i0">Sens-tu se dépouiller l'or de ta chevelure?</div> -<div class="i0">Pleure de ton beau col la flottante parure!</div> -<div class="i0">Pleure tes lys tombés au printemps de tes jours!</div> -<div class="i0">Ton jeune âge se ride et fait fuir les amours.</div> -<div class="i0">Des plaisirs criminels fatale corruptrice,</div> -<div class="i0">Reconnais-moi: mon fiel en tes veines se glisse.</div> -<div class="i0">Tu n'oseras pourtant de ton sein attristé,</div> -<div class="i0">Confuse, repousser un amant redouté;</div> -<div class="i0">Et perdus l'un par l'autre, et punis de vos crimes,</div> -<div class="i0">Tous deux vous périrez mes illustres victimes.</div> -<div class="i0">Pleure! tu vas mourir; et lui, vers le tombeau</div> -<div class="i0">Courbant son corps, hélas! triste et honteux fardeau,</div> -<div class="i0">Long-temps plein de langueur, penchera sur son trône</div> -<div class="i0">Un front pesant et las du poids de sa couronne;</div> -<div class="i0">Et lui-même abhorrant l'opprobre de son sort,</div> -<div class="i0">Pour le salut de tous implorera sa mort.</div> -<div class="i2">Qu'un tel exemple apprenne aux souverains du monde</div><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> -<div class="i0">A fuir les voluptés, de qui la source immonde</div> -<div class="i0">Épanche un noir venin dans tous leurs sens flétris,</div> -<div class="i0">Et même éteint le feu des plus nobles esprits!</div> -<div class="i0">Puisse enfin ton trépas effrayer les épouses</div> -<div class="i0">Qui se vendent au luxe, aux vanités jalouses!</div> -<div class="i0">Car l'amour ne fut pas ton séducteur fatal:</div> -<div class="i0">C'est le vil Chrysophis, c'est ce dieu de métal,</div> -<div class="i0">C'est l'or qui t'a charmée, et qui, souillant ta couche,</div> -<div class="i0">Mit un infâme prix aux baisers de ta bouche:</div> -<div class="i0">Nouvelle Eve, éblouie au serpent adoré,</div> -<div class="i0">Du Pérou, du Mexique, en Europe attiré,</div> -<div class="i0">Monstre, que, pour tout fruit de leur conquête avare,</div> -<div class="i0">Traînèrent à ma suite et Cortez et Pizarre.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Syphilite en ces mots parle de Chrysophis;</div> -<div class="i0">Et leur victime en pleurs fuit, en poussant des cris.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT QUATORZIÈME</small>.</h2> - -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU QUATORZIÈME CHANT.</h3> -<hr class="small" /> -<p class="hang"><em>Chrysophis</em>, ou le dragon d'or, reproche à <em>Magnégine</em>, divinité de -l'aimant, d'avoir conduit dans le nouveau-monde les Européens, -qui, pour leur malheur, sont venus le retirer des mines, où -sa colère leur adressa des menaces prophétiques. <em>Magnégine</em> -s'excuse de l'abus que les hommes ont fait des secours qu'elle -prêta au génie de <em>Christophe-Colomb</em>, dont elle lui raconte les -travaux et les adversités. Une nouvelle décoration présente -l'aspect de deux temples, où sont reçus séparément les héros -de la Gloire et ceux de la Renommée. <em>Charles-Quint</em> est accueilli -dans le second par la <em>Louange</em>, qui lui promet la monarchie -universelle. La <em>Vérité</em> le retient au passage, et lui annonce que -sa raison va s'égarer. Dialogue entre la <em>Vérité</em> et la <em>Louange</em>. -Jugement de la <em>Thémis Séculaire</em> sur les vrais et les faux grands-hommes.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT QUATORZIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Les</span> murs sont disparus: le globe de la terre</div> -<div class="i0">Présente dans l'azur l'arc de notre hémisphère:</div> -<div class="i0">Le monstre Chrysophis le parcourt en rampant:</div> -<div class="i0">Tel on vit dans Eden un tortueux serpent,</div> -<div class="i0">D'abord en humble ver suivre une obscure trace,</div> -<div class="i0">Et du monde en ses plis envelopper la masse.</div> -<div class="i0">Tel en reptile abject, en hydre immense encor,</div> -<div class="i0">Se déroule à son gré le nouveau dragon d'or.</div> -<div class="i2">Il parle en ce moment à l'amante du pôle,</div> -<div class="i0">De qui l'art des nochers emprunta la boussole,</div> -<div class="i0">La prompte Magnégine, épouse de Sider,</div> -<div class="i0">Puissantes déités de l'aimant et du fer.</div> -</div></div> - -<h4>CHRYSOPHIS ET MAGNÉGINE.</h4> - -<p class="character">CHRYSOPHIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Contemple les malheurs dont tu devins la cause</div> -<div class="i0">En guidant l'avarice aux mines du Potose,</div> -<div class="i0">Subtile Magnégine! eh bien? quand sur les eaux</div><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> -<div class="i0">Le dieu fatal du fer arma quelques vaisseaux,</div> -<div class="i0">Présageais-tu qu'ici par mon pouvoir suprême,</div> -<div class="i0">Moi, brillant dieu de l'or, je le vaincrais moi-même,</div> -<div class="i0">Et qu'en tyran des cœurs je saurais gouverner</div> -<div class="i0">Les cités de l'Europe où tu me fis traîner?</div> -<div class="i0">Elle te confia ses flottes intrépides:</div> -<div class="i0">Tu dirigeas vers moi les Castillans cupides,</div> -<div class="i0">Que protégeait Sider, ton inflexible époux,</div> -<div class="i0">Le fer cruel, de l'or ennemi si jaloux,</div> -<div class="i0">Qui, pour me conquérir, vint par-delà les ondes</div> -<div class="i0">De la terre fouiller les entrailles profondes.</div> -<div class="i2">Un dieu qui me celait aux regards des humains</div> -<div class="i0">M'ordonna de punir ce crime de leurs mains:</div> -<div class="i0">Instruit par ses décrets de leurs futurs supplices,</div> -<div class="i0">En vain je menaçai Pizarre et ses complices:</div> -<div class="i0">Je m'en souviens encore.... il entra, tout armé,</div> -<div class="i0">Au séjour ténébreux où j'étais enfermé:</div> -<div class="i0">Les torches que portait sa troupe criminelle</div> -<div class="i0">Avaient jauni le sein de la nuit éternelle;</div> -<div class="i0">Lorsqu'à leur pâle éclat mon corps se déroulant,</div> -<div class="i0">«O monstre! quel es-tu? dit-il en reculant,</div> -<div class="i0">«Ton front d'or qui reluit dans l'ombre où je me plonge,</div> -<div class="i0">«Décèle un gouffre immense où ta croupe s'allonge.</div> -<div class="i0">«Réponds-nous: du Potose es-tu le riche dieu</div> -<div class="i0">«Que la terre jalouse enchaîna dans ce lieu?</div> -<div class="i2">«—Fuis! m'écriais-je alors; fuis, étranger barbare,</div> -<div class="i0">«Ce monde que du tien la vaste mer sépare!</div> -<div class="i0">«Malheur aux conquérants qui doivent m'arracher</div> -<div class="i0">«Des prisons où le sort prit soin de me cacher!</div> -<div class="i0">«Laissez d'heureux Incas ignorant ma richesse</div><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> -<div class="i0">«Bénir en paix leurs jours pleins d'innocente ivresse:</div> -<div class="i0">«Quittez mon antre infect, inconnu de leurs fils.</div> -<div class="i0">«Sortez! redoutez-moi: mon nom est Chrysophis.</div> -<div class="i0">«—Ah! c'est toi, repart-il, qu'au sein de ces contrées</div> -<div class="i0">«Nous cherchions, en coupant les vagues azurées!</div> -<div class="i0">«Cède aux mains des soldats appuyés de Sider.»</div> -<div class="i2">Mes flancs à ce discours furent atteints du fer.</div> -<div class="i0">Un oracle, funeste à la Castille avare,</div> -<div class="i0">Me donnait à ce dieu qui secondait Pizarre:</div> -<div class="i0">Hélas! il me fallut céder au fer vainqueur:</div> -<div class="i0">Mais ces sinistres mots sortirent de mon cœur,</div> -<div class="i0">Au moment qu'arraché de ma caverne humide,</div> -<div class="i0">J'attirai l'œil du jour sur ma crête livide.</div> -<div class="i2">«Tremblez, vous que séduit mon trésor tentateur!</div> -<div class="i0">«Le fer, long-temps guerrier, long-temps agriculteur,</div> -<div class="i0">«Vous a soumis la terre, abondante nourrice:</div> -<div class="i0">«Mais depuis qu'en sa rage armant votre avarice,</div> -<div class="i0">«Il me force à quitter le lit où je dormais,</div> -<div class="i0">«Chrysophis et Sider combattront à jamais,</div> -<div class="i0">«Et l'un l'autre animés d'une envie éternelle</div> -<div class="i0">«Troubleront vos neveux de leur longue querelle.</div> -<div class="i0">«Suivis des trahisons et des assassinats,</div> -<div class="i0">«Jaloux de s'asservir par de sanglants combats,</div> -<div class="i0">«Ils baigneront l'Europe en des flots de carnage:</div> -<div class="i0">«Et si, du monde un jour méditant l'esclavage,</div> -<div class="i0">«Le fer s'unit à l'or, vous pleurerez vos droits,</div> -<div class="i0">«Vos vertus, vos hymens, et vos antiques lois.</div> -<div class="i0">«Nous flatterons l'orgueil de vos épouses vaines,</div> -<div class="i0">«Nous corromprons vos cœurs; nous forgerons vos chaînes;</div> -<div class="i0">«Nous appesantirons les trônes détestés,</div><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> -<div class="i0">«Et nous couronnerons les vices effrontés.</div> -<div class="i2">«Ah! prévenez vos maux et des forfaits sans nombre!</div> -<div class="i0">«Ah! laissez-moi rentrer au sein profond de l'ombre,</div> -<div class="i0">«Où, si je ne fus pas trompé d'un bruit menteur,</div> -<div class="i0">«Vespuce, de ce monde avide explorateur,</div> -<div class="i0">«Aux doux Péruviens, aux enfants du Mexique,</div> -<div class="i0">«Fera payer le nom qu'il donne à l'Amérique!</div> -<div class="i0">«Gloire, que l'Éternel devait, en son courroux,</div> -<div class="i0">«Ravir au précurseur de brigands tels que vous.»</div> -</div></div> -<p class="character">MAGNÉGINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que dis-tu, Chrysophis, et quelle erreur t'abuse?</div> -<div class="i0">Ce faux lustre, succès d'une perfide ruse,</div> -<div class="i0">De Vespuce à jamais est l'avilissement,</div> -<div class="i0">Et des faits de Colomb l'éternel monument.</div> -<div class="i0">Jamais nul des larcins qu'on put faire au génie</div> -<div class="i0">N'appauvrit le trésor de sa gloire infinie:</div> -<div class="i0">Les siècles, qui des prix sont les dispensateurs,</div> -<div class="i0">Trompent les vœux jaloux de ses imitateurs.</div> -<div class="i2">Vespuce, qui suivit d'une ame intéressée</div> -<div class="i0">La route que Colomb avait déja tracée,</div> -<div class="i0">Aux bords qu'il atteignit ne recherchait que l'or:</div> -<div class="i0">Colomb, plus fier, briguait un plus noble trésor,</div> -<div class="i0">Le nom de demi-dieu, révélateur d'un monde:</div> -<div class="i0">Et sur l'aspect des temps, d'Uranie et de l'onde,</div> -<div class="i0">Prophète audacieux de son propre destin,</div> -<div class="i0">Il jura sa conquête, et l'accomplit enfin.</div> -<div class="i0">Que l'univers le sache: apprends sa gloire; écoute,</div> -<div class="i0">Et crois en Magnégine; elle éclaira sa route.</div> -<div class="i2">Aux bords liguriens, parmi des matelots,</div> -<div class="i0">Il me vint en naissant consulter sur les flots:</div><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> -<div class="i0">J'écartai des écueils sa jeunesse agitée:</div> -<div class="i0">Je remis dans ses mains mon aiguille aimantée,</div> -<div class="i0">Gage de mon hymen avec le dieu du fer:</div> -<div class="i0">Pour moi, sœur d'Électrone, invisible dans l'air,</div> -<div class="i0">Nul homme avant ces nœuds ne m'avait dévoilée.</div> -<div class="i0">Je lui dis qu'en secret au pôle rappelée,</div> -<div class="i0">Sous le joug de Sider le regardant toujours,</div> -<div class="i0">Je ne tends qu'à l'objet de mes premiers amours.</div> -<div class="i0">Instruit de mon penchant par cette confidence,</div> -<div class="i0">Son soin observateur m'attesta sa prudence.</div> -<div class="i0">Je lui voulus payer en bienfaits renommés</div> -<div class="i0">Les loisirs qu'à m'entendre il avait consumés.</div> -<div class="i0">Un jour que soupirait ce disciple d'Euclide</div> -<div class="i0">Tourné devant les mers qui couvrent l'Atlantide;</div> -<div class="i0">«Les mortels, me dit-il, moins courageux que moi,</div> -<div class="i0">«N'osent tenter la sphère et voguer sur ta foi:</div> -<div class="i0">«Mais ce ciel où ma vue a compté tant d'aurores,</div> -<div class="i0">«Ce colosse debout dans les îles Açores,</div> -<div class="i0">«Son bras levé qui semble aux bords occidentaux</div> -<div class="i0">«Me montrer un chemin vers des pays nouveaux,</div> -<div class="i0">«Ah! s'ils me promettaient les tributs du commerce</div> -<div class="i0">«Dont la source enrichit la Syrie et la Perse!</div> -<div class="i0">«Tentons plus que n'ont fait les héros les plus grands.</div> -<div class="i0">«La science aux yeux d'aigle a ses prompts conquérants,</div> -<div class="i0">«Qui de ceux de la guerre, environnés d'alarmes,</div> -<div class="i0">«Surpassent les exploits, sans tumulte, et sans armes.</div> -<div class="i0">«Ouvrons, ô Magnégine! ô ma divinité!</div> -<div class="i0">«Ces mers dont on n'osa fendre l'immensité.»</div> -<div class="i0">Il dit, et j'assurai mon aide à son audace.</div> -<div class="i0">Mais du rare génie ordinaire disgrace!</div><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> -<div class="i0">Le vulgaire, trop bas près de si hauts esprits,</div> -<div class="i0">N'atteint pas aux objets que leurs yeux ont surpris:</div> -<div class="i0">Et huit ans de dédains, sans lasser son courage,</div> -<div class="i0">Ont de ses beaux succès démenti le présage.</div> -<div class="i0">Enfin, domptant la brigue et l'incrédulité,</div> -<div class="i0">Loin de tout bord terrestre il s'est précipité.</div> -<div class="i0">Oh! comme ses nochers rappelaient le rivage,</div> -<div class="i0">Quand sur le vaste gouffre, empire de l'orage,</div> -<div class="i0">Chaque jour, allongeant leur liquide chemin,</div> -<div class="i0">Ne montrait plus qu'un ciel et qu'une mer sans fin!</div> -<div class="i0">Lui, calme, tint sur moi son regard immobile:</div> -<div class="i0">Mes seuls balancements glaçaient son cœur tranquille.</div> -<div class="i0">Combien je fremissais en mes doutes flottants!</div> -<div class="i0">En vain déguisait-il son trajet et le temps:</div> -<div class="i0">Ses amis, éperdus entre les vents et l'onde,</div> -<div class="i0">Jurent de l'engloutir sous la vague profonde;</div> -<div class="i0">Quand, fixant à deux jours le terme de son sort,</div> -<div class="i0">Intrépide, il promet sa conquête, ou sa mort.</div> -<div class="i0">Et sur quoi cependant plane son espérance?</div> -<div class="i0">Sur une mer déserte; abyme affreux, immense!</div> -<div class="i0">Mais le vol d'un oiseau, né sous de nouveaux cieux,</div> -<div class="i0">Augure favorable, étonne tous les yeux:</div> -<div class="i0">Mais une herbe, qui cède au torrent qui l'envoie,</div> -<div class="i0">Est reçue en signal de victoire et de joie.</div> -<div class="i0">Sur l'humide horizon les regards sont tendus.</div> -<div class="i0">Nuit dernière, par toi les aspects confondus</div> -<div class="i0">Laissent poindre en ton sein une clarté lointaine:</div> -<div class="i0">Les nochers attentifs sont sans voix, sans haleine:</div> -<div class="i0">Cependant Lampélie, aux traits d'un doux rayon,</div> -<div class="i0">Divinité du jour et fille d'Hélion,</div><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> -<div class="i0">Du soleil immobile éternelle courrière,</div> -<div class="i0">Révèle un continent que frappe sa lumière:</div> -<div class="i0">«Gloire à Colomb! dit-elle; et, le bénissant tous,</div> -<div class="i0">«Terre! voici la terre! un monde vient à nous!»</div> -<div class="i0">Tel est le cri perçant que, sur chaque navire,</div> -<div class="i0">Pousse la foule en pleurs vers Colomb qu'elle admire.</div> -<div class="i2">Rivages d'Haïti, vos hôtes innocents</div> -<div class="i0">Reçurent ces héros comme des dieux puissants;</div> -<div class="i0">Et pour leur consacrer les trésors de la terre</div> -<div class="i0">Ils n'attendirent pas les coups de leur tonnerre!</div> -<div class="i2">Colomb victorieux, Colomb, fier cette fois</div> -<div class="i0">D'aller frapper l'Europe au bruit de ses exploits,</div> -<div class="i0">Jaloux qu'on reconnût ce rêveur en délire</div> -<div class="i0">Qu'insultait l'ignorance et le malin sourire,</div> -<div class="i0">Colomb rendit sa voile à des vents ennemis.</div> -<div class="i0">Un fortuné retour lui sera-t-il permis?</div> -<div class="i0">Non, soulevés du choc des tempêtes cruelles,</div> -<div class="i0">Les flots, plus mutinés que ses soldats rebelles,</div> -<div class="i0">Rugissent de fureur et brisent ses vaisseaux.</div> -<div class="i0">«Eh quoi, les cieux, la foudre, et les vents, et les eaux,</div> -<div class="i0">«Veulent, s'écria-t-il, engloutir ma mémoire...!</div> -<div class="i0">«Eh bien! grand Océan, hérite de ma gloire.</div> -<div class="i0">«Puisqu'à jamais privé de revoir mon foyer,</div> -<div class="i0">«Mes destins dans l'oubli sont prêts à se noyer,</div> -<div class="i0">«Reçois dans tes torrents, arrache à la tempête</div> -<div class="i0">«Le secret de ma route, admirable conquête,</div> -<div class="i0">«Et porte vers l'Europe, alors que je péris,</div> -<div class="i0">«L'espoir du nouveau monde, et mes travaux écrits.»</div> -<div class="i0">Il jette alors son titre, auguste caractère,</div> -<div class="i0">Au terrible Océan, son dernier légataire.</div><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> -<div class="i0">Mais du sein bouillonnant de son gouffre profond</div> -<div class="i0">Le dieu sort, blanc d'écume, et soudain lui répond:</div> -<div class="i0">«Va, Colomb, ne crains pas que la mer te dévore:</div> -<div class="i0">«Va retrouver les cours, plus perfides encore,</div> -<div class="i0">«Où des vents plus jaloux et non moins furieux</div> -<div class="i0">«Te feront aux enfers tomber du haut des cieux.</div> -<div class="i0">«Quel salaire y reçoit le génie et ses peines!</div> -<div class="i0">«Je te reverrai nu, le corps meurtri de chaînes,</div> -<div class="i0">«Attester que l'abyme où gronde au loin ma voix</div> -<div class="i0">«Est plus calme et plus sûr que le palais des rois.</div> -<div class="i0">«Mais tel que sont liés le pôle et Magnégine,</div> -<div class="i0">«Marche, attiré, conduit par ta vertu divine!»</div> -<div class="i2">Le dieu ne lui dit pas que mon époux Sider</div> -<div class="i0">Livrerait sa conquête à l'empire du fer,</div> -<div class="i0">Ni que la bouche en feu du grondant Pyrotone</div> -<div class="i0">Des brigands de l'Europe y fonderait le trône:</div> -<div class="i0">Le dieu ne lui dit pas qu'un indigne bonheur</div> -<div class="i0">De ses faits à Vespuce attacherait l'honneur.</div> -</div></div> -<p class="character">CHRYSOPHIS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il est vrai; tout héros, que hait la jalousie,</div> -<div class="i0">N'est vanté dans les cours que par l'hypocrisie:</div> -<div class="i0">Les princes ombrageux paraissent s'effrayer</div> -<div class="i0">Du mérite éminent que l'or ne peut payer.</div> -<div class="i0">Voilà comme, traînant sa pourpre accoutumée,</div> -<div class="i0">Charles-Quint que je sers court à la renommée:</div> -<div class="i0">Aux talents imposteurs accordant son appui,</div> -<div class="i0">Et voulant au respect ne présenter que lui:</div> -<div class="i0">Voilà comme en un âge éclatant en prodiges</div> -<div class="i0">Il croit tout éclipser à force de prestiges:</div> -<div class="i0">Vois outrager Colomb, et courir les mortels</div><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> -<div class="i0">Aux pieds de l'oppresseur qui me doit ses autels.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">En deux temples déja la scène est ranimée,</div> -<div class="i0">L'un à la gloire ouvert, l'autre à la renommée:</div> -<div class="i0">Dans l'un sont les héros, martyrs de leurs vertus,</div> -<div class="i0">Qui, relevant Thémis et les arts abattus,</div> -<div class="i0">Servaient la piété, les lois, et la patrie;</div> -<div class="i0">Ceux qui rivaux d'Alcide ont, d'une ame aguerrie,</div> -<div class="i0">Opposé la constance unie à la valeur,</div> -<div class="i0">Aux monstres, aux tyrans, et sur-tout au malheur:</div> -<div class="i0">Les sages qu'abreuva la coupe de Socrate;</div> -<div class="i0">Les doctes bienfaiteurs, disciples d'Hippocrate,</div> -<div class="i0">Qui, donnant aux humains des jours nombreux et doux,</div> -<div class="i0">En bravant les fléaux les écartaient de tous,</div> -<div class="i0">Et qui, des morts hideux fouillant la sépulture,</div> -<div class="i0">Pour y chercher la vie ont vaincu la nature;</div> -<div class="i0">Là, sont Euclide, Hipparque, hommes de qui les yeux</div> -<div class="i0">Mesurèrent l'espace et les orbes des cieux;</div> -<div class="i0">Et tristes compagnons et d'Homère et d'Alcée,</div> -<div class="i0">Tous deux chantant des rois la colère insensée,</div> -<div class="i0">Ces poëtes nés fiers, indigents illustrés,</div> -<div class="i0">Qui, dédaigneux des grands, aux peuples sont sacrés.</div> -<div class="i2">Dans l'autre temple étaient les favoris du monde,</div> -<div class="i0">Assis sur les degrés que l'illusion fonde;</div> -<div class="i0">Ce concours insensé que dans le sein du bruit</div> -<div class="i0">La louange et le blâme au hasard ont produit;</div> -<div class="i0">Ces singes des Bacchus, des Ammons, des Hercules;</div> -<div class="i0">Ces brigands, d'Érostrate exécrables émules,</div> -<div class="i0">Qui, tels que les Xerxès et les fougueux Timurs,</div> -<div class="i0">Ont fondé leurs honneurs en détruisant des murs.</div><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> -<div class="i0">On y voit tous les fous chers à la renommée,</div> -<div class="i0">Ceux même dont l'ivresse au meurtre accoutumée</div> -<div class="i0">S'illustrait en riant des publiques douleurs;</div> -<div class="i0">Un vil Sardanapale, un Néron ceint de fleurs:</div> -<div class="i0">Là, brillent le caprice et les sectes nouvelles;</div> -<div class="i0">Et, parmi des lueurs qui semblent éternelles,</div> -<div class="i0">Figurent ces talents faux et présomptueux,</div> -<div class="i0">Des muses et des arts avortons monstrueux;</div> -<div class="i0">Là, de folles beautés, sur l'autel d'Aspasie,</div> -<div class="i0">Divinisent enfin jusqu'à leur frénésie,</div> -<div class="i0">Consacrant les banquets et les galants tributs</div> -<div class="i0">Ou d'un Alcibiade, ou d'un Apicius;</div> -<div class="i0">Montrant par-tout l'orgueil de leurs têtes huppées,</div> -<div class="i0">Des peuples trop enfants immortelles poupées.</div> -<div class="i2">La Louange, tenant l'encensoir à la main,</div> -<div class="i0">De Charles-Quint alors parfumant le chemin,</div> -<div class="i0">Le conduit au travers d'innombrables images,</div> -<div class="i0">Simulacres des dieux, des demi-dieux, des sages,</div> -<div class="i0">Masques ternis, concours d'infidèles portraits,</div> -<div class="i0">Qui du vainqueur flatté relèvent tous les traits.</div> -<div class="i2">Il monte au sanctuaire en acteur héroïque;</div> -<div class="i0">Et bientôt, exhaussé sur un trône magique,</div> -<div class="i0">Semble, en levant des yeux pleins de sécurité,</div> -<div class="i0">Soi-même s'admirer dans la postérité.</div> -</div></div> - -<h4>CHARLES-QUINT, LA LOUANGE, ET LA -VÉRITÉ.</h4> - -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je ne sais plus à qui te comparer, grand homme,</div> -<div class="i0">Entre tous les héros que la mémoire nomme.</div><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> -<div class="i0">Sésostris et Cyrus me semblent fabuleux;</div> -<div class="i0">Le divin Alexandre eut le cœur trop fougueux:</div> -<div class="i0">César fut grand, mais froid; Constantin, hypocrite;</div> -<div class="i0">Attila, sacrilège; et ta gloire mérite</div> -<div class="i0">D'effacer Charlemagne, aussi-bien que Clovis,</div> -<div class="i0">Princes dignes des Goths dont ils furent suivis:</div> -<div class="i0">Tous jetaient des clartés moins brillantes que rares</div> -<div class="i0">En d'incultes pays, en des siècles barbares,</div> -<div class="i0">Chez des peuples sans lois, ou trop efféminés</div> -<div class="i0">Pour repousser les fers qui les ont étonnés:</div> -<div class="i0">Aisément dans l'Asie on sema l'épouvante;</div> -<div class="i0">Mais toi, dominateur de l'Europe savante,</div> -<div class="i0">Toi, fameux Charles-Quint, en un temps éclairé,</div> -<div class="i0">Tu luis sur l'occident comme un astre épuré.</div> -<div class="i0">La terre ouvre pour toi ses mamelles fécondes;</div> -<div class="i0">Ton nom, l'effroi des mers, retentit aux deux mondes:</div> -<div class="i0">Toi seul enfin es tout, conquérant, fondateur,</div> -<div class="i0">Dieu pacificateur, et même créateur.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tais-toi: je ne veux pas que l'on me déïfie:</div> -<div class="i0">La Louange est flatteuse, et mon cœur s'en défie.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu t'élèves encor par tes humbles discours:</div> -<div class="i0">Mais quoi? des nations démens-tu le concours?</div> -<div class="i0">Et les arts à ma voix consacrant tes batailles,</div> -<div class="i0">Et tes lois se gravant sur de nobles médailles,</div> -<div class="i0">Et ta statue équestre en toutes les cités</div> -<div class="i0">Multipliant ta vue et tes faits récités?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La haine, après un temps, flétrira mes images,</div><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> -<div class="i0">Et dira que mes dons ont payé tes hommages.</div> -<div class="i0">J'entendrai chez les morts cent reproches amers</div> -<div class="i0">D'avoir suivi, trompé tant de partis divers;</div> -<div class="i0">Et penchant tour-à-tour vers Luther ou l'Église,</div> -<div class="i0">Immolé l'un et l'autre à ma haute entreprise.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'histoire à l'avenir ne prouvera que mieux</div> -<div class="i0">Que tu parus dévot, et ne fus point pieux.</div> -<div class="i0">Un héros tel que toi, que le génie éclaire,</div> -<div class="i0">Se rit des préjugés qu'il inspire au vulgaire.</div> -<div class="i2">Poëtes! unissez vos luths à mes accents!</div> -<div class="i0">Thurifères, trépieds, accablez-le d'encens;</div> -<div class="i0">A ce triomphateur présentez vos offrandes,</div> -<div class="i0">Filles, femmes, enfants, que j'ornai de guirlandes!....</div> -<div class="i0">Son œil déja s'enflamme, et les destins obscurs</div> -<div class="i0">S'éclaircissent pour lui, soleil des temps futurs.</div> -<div class="i0">Enivré de mon hymne, et du concert des âges,</div> -<div class="i0">Et de tant de parfums qui montent en nuages,</div> -<div class="i0">Le voilà qui s'agite...! Il voit sur mon autel</div> -<div class="i0">L'Europe enfin lui tendre un sceptre universel.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, j'atteindrai ce prix, qu'on croit inaccessible...</div> -<div class="i0">Désormais à mon bras est-il rien d'impossible?</div> -<div class="i0">M'abusé-je d'un songe, ou d'un tableau trompeur</div> -<div class="i0">Que de ces flots d'encens produirait la vapeur?</div> -<div class="i0">Non, ma tête affermie est sans trouble et sans rêve.</div> -<div class="i0">Seul, je puis tout régir; plus de paix ni de trève:</div> -<div class="i0">Il faut que sous mon joug l'univers n'ait qu'un roi,</div> -<div class="i0">Ainsi qu'il n'a qu'un Dieu, qu'un centre, et qu'une loi.</div> -<div class="i0">Sortons, accomplissons mon grand dessein.</div><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Arrête!</div> -<div class="i0">Un excès de fumée a surchargé ta tête;</div> -<div class="i0">Et je dois, en passant, t'avertir que l'orgueil</div> -<div class="i0">Frappera ton cerveau, près de ce même seuil.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Comment? qu'a donc mon vœu qui soit déraisonnable?</div> -<div class="i0">François-Premier n'est plus; Henri, peu redoutable,</div> -<div class="i0">En désastres verra se changer les succès</div> -<div class="i0">Dont son règne naissant éblouit les Français:</div> -<div class="i0">Un fils, de ma couronne héritier chez l'Ibère,</div> -<div class="i0">Par son utile hymen m'asservit l'Angleterre;</div> -<div class="i0">Vainement Albion, qu'alarment ses projets,</div> -<div class="i0">Veut au pouvoir de Rome enlever ses sujets;</div> -<div class="i0">Philippe inquisiteur, par son zèle inflexible,</div> -<div class="i0">M'assure le pontife, à mes rivaux terrible:</div> -<div class="i0">L'Église parle, au nom du ciel et de l'enfer,</div> -<div class="i0">Contre les libertés que proclama Luther;</div> -<div class="i0">Elle enchaîne à mon joug toute la Germanie:</div> -<div class="i0">Qui la disputerait à ma race bannie?</div> -<div class="i0">Serait-ce Ferdinand, ce frère que mes mains</div> -<div class="i0">Ont couronné lui-même, et fait roi des Romains?</div> -<div class="i0">Il ne peut refuser, pour le but où j'aspire,</div> -<div class="i0">De céder à mon fils le trône de l'empire,</div> -<div class="i0">Si contre Soliman je soutiens son effort:</div> -<div class="i0">Et, ma seule maison régnante après ma mort,</div> -<div class="i0">L'Europe sous mes lois florissante, enrichie,</div> -<div class="i0">Ne sera qu'une immense et stable monarchie.</div> -<div class="i2">Alors, qui retiendra mon aigle en son essor?</div> -<div class="i0">De Bysance en Asie il peut voler encor,</div><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> -<div class="i0">Planer sur le Liban, où la croix fut plantée,</div> -<div class="i0">Remonter de Gengis la route ensanglantée;</div> -<div class="i0">Et, donnant à la Chine un nouvel empereur,</div> -<div class="i0">Aux mers de la Corée essayer sans terreur</div> -<div class="i0">De m'ouvrir quelque voie inconnue au Tartare,</div> -<div class="i0">Vers ce monde récent que m'a conquis Pizarre:</div> -<div class="i0">Et je verrais enfin, abordant au Pérou,</div> -<div class="i0">Le globe entier soumis.</div> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Grand roi, tu n'es qu'un fou.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Divinité fâcheuse à la haute puissance,</div> -<div class="i0">Que tu mérites bien le dédaigneux silence</div> -<div class="i0">De ce fier empereur qui te tourne le dos!</div> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est l'adieu que souvent je reçus des héros.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quelle chaleur te pousse à dire tes pensées?</div> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">L'espoir de prévenir leurs fureurs insensées.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Mentir est profitable, et ton langage est vain.</div> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je parle pour instruire, et sans l'espoir du gain.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On ne te croit jamais; tu n'enrichis personne.</div> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On t'évalue au poids de l'argent qu'on te donne.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Où voit-on estimer tes tristes sectateurs?</div><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> -<div class="i0">Les biens et le crédit comblent mes orateurs.</div> -<div class="i0">Qui sont les mendiants? ce sont tes interprètes.</div> -<div class="i0">Qui marche sur tes pas? des aveugles poëtes,</div> -<div class="i0">Chantant pour les oisifs, une tasse à la main;</div> -<div class="i0">Des pédants sans manteau, sans chaussure, et sans pain.</div> -<div class="i0">Ces pauvres confidents de la Nature immense,</div> -<div class="i0">Savent peu mes secrets pour chasser l'indigence.</div> -<div class="i0">Mais vois les favoris qu'emmiellent mes discours;</div> -<div class="i0">Vêtus de pourpre, ils sont les idoles des cours.</div> -<div class="i0">Ton Homère si gueux, ton Phocion si rustre,</div> -<div class="i0">Ont-ils jeté l'éclat de mon Séjan illustre?</div> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu fais des rois plus vils que des bêtes sans lois,</div> -<div class="i0">Et je fais d'Épictète un égal des grands rois.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Va, va, sors de ce monde! on ne t'écoute guère.</div> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Aussi voit-on durer l'injustice et la guerre.</div> -</div></div> -<p class="character">LA LOUANGE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Lie au moins ta droiture à mon art captieux.</div> -</div></div> -<p class="character">LA VÉRITÉ.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'aime mieux fuir la terre, et m'exiler aux cieux.</div> -</div> -<div class="stanza"> - -<div class="i2">Mais entends-tu, là-haut, la Thémis séculaire</div> -<div class="i0">Aux crimes, aux vertus, dispenser leur salaire;</div> -<div class="i0">Et sur tes favoris, sa voix, qui te dément,</div> -<div class="i0">Renouveler encor l'antique jugement?</div> -</div></div> -<hr class="tb" /> -<h4> -<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> - -LA THÉMIS DES SIÈCLES, LES VRAIS -ET LES FAUX GRANDS HOMMES.</h4> - -<p class="character">PYTHAGORE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'éclairai les mortels.</div> -</div></div> -<p class="character">HOMÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">J'éternisai leur gloire.</div> -</div></div> -<p class="character">ÉPAMINONDAS.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La vertu fut ma loi.</div> -</div></div> -<p class="character">ALEXANDRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Ma loi fut la victoire.</div> -</div></div> -<p class="character">NUMA.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Rome eut par moi des mœurs.</div> -</div></div> -<p class="character">BRUTUS L'ANCIEN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Je brisai ses liens.</div> -</div></div> -<p class="character">ATTILA.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'ai fait frémir les rois.</div> -</div></div> -<p class="character">SYLLA.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Et moi, les citoyens.</div> -</div></div> -<p class="character">ARCHIMÈDE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je pesai l'univers.</div> -</div></div> -<p class="character">PLINE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">J'en burinai l'histoire.</div> -</div></div> -<p class="character">OMAR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je brûlai les écrits.</div> -</div></div> -<p class="character">TIBÈRE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Je bravai leur mémoire.</div><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span> -</div></div> -<p class="character">COLOMB.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'acquis un nouveau monde.</div> -</div></div> -<p class="character">CÉSAR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Et j'ai mis l'autre aux fers.</div> -</div></div> -<p class="character">LA THÉMIS DES SIÈCLES.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vous donc, volez aux cieux! Vous, tombez aux enfers.</div> -</div></div> -<p class="character">CÉSAR.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quoi! César même!</div> -</div></div> -<p class="character">LA THÉMIS DES SIÈCLES.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Oui, toi, dont la gloire usurpée</div> -<div class="i0">A fait céder la toge au pouvoir de l'épée;</div> -<div class="i0">Toi qui, dans l'univers, né pour tout subjuguer,</div> -<div class="i0">Tuant la liberté que tu lui pus léguer,</div> -<div class="i0">Laissas par ton exemple, en sanglant héritage,</div> -<div class="i0">L'empire à des Nérons qu'adora l'esclavage.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT QUINZIÈME</small>.</h2> - -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU QUINZIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang">Le sultan <em>Soliman</em> s'entretient avec un muphti de la démence qui -vient de saisir l'empereur <em>Charles-Quint</em>; et de sa reclusion volontaire -au monastère de Saint-Just. Retraite de <em>Charles-Quint</em>: -son dialogue avec un moine <em>Jéronimite</em>. L'orgueil lui inspire dans -la solitude le desir de surmonter la gloire des saints par ses -austérités; mais saint <em>Jérôme</em>, saint <em>Augustin</em> et saint <em>Bernard</em> lui -apparaissent, et confondent ses vanités.</p> - -<hr class="chap" /> -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="smallpoem" /> -<h3>CHANT QUINZIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Ici</span> paraît Bysance, et les jardins charmants</div> -<div class="i0">Consacrés aux loisirs des princes ottomans,</div> -<div class="i0">Colline où du cyprès la verdure éternelle</div> -<div class="i0">De leur divin sérail couvre l'enclos fidèle,</div> -<div class="i0">Et dont la pente, riche en brillants minarets,</div> -<div class="i0">En bassins couronnés d'ombrages toujours frais,</div> -<div class="i0">S'incline vers la rive où mugit le Bosphore,</div> -<div class="i0">Amphithéâtre ouvert aux rayons de l'aurore,</div> -<div class="i0">D'où l'œil se plaît à voir, des bouts de l'univers,</div> -<div class="i0">Le commerce appelé par les vents de deux mers.</div> -<div class="i0">C'est là que, relevant sa moustache épaissie</div> -<div class="i0">Qu'une pipe enfumait des parfums de l'Asie,</div> -<div class="i0">Couché parmi des fleurs, au sortir du divan,</div> -<div class="i0">Parle avec un Muphti l'auguste Soliman.</div> -</div></div> - -<h4>SOLIMAN, ET LE MUPHTI.</h4> - -<p class="character">SOLIMAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Assis dans ces beaux lieux, ministre du prophète,</div> -<div class="i0">Quels pensers près de moi te roulent dans la tête?</div><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> -</div></div> -<p class="character">LE MUPHTI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je songe à ton pouvoir, ô mon souverain bien!</div> -</div></div> -<p class="character">SOLIMAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Muphti, Dieu seul est grand! les princes ne sont rien.</div> -</div></div> -<p class="character">LE MUPHTI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Est-ce au fier Soliman qu'il convient de le croire?</div> -</div></div> -<p class="character">SOLIMAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vois l'immense horizon où Dieu montre sa gloire:</div> -<div class="i0">Lui seul imprime un ordre immuable et certain:</div> -<div class="i0">Dieu seul gouverne tout; nos cœurs sont en sa main.</div> -</div></div> -<p class="character">LE MUPHTI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Son prophète remet aux sultans de la terre</div> -<div class="i0">Sa règle invariable et son puissant tonnerre.</div> -</div></div> -<p class="character">SOLIMAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De l'aurore au couchant s'il n'est plus de rival</div> -<div class="i0">Qui soutienne ma vue et marche mon égal;</div> -<div class="i0">A qui le dois-je? au Dieu dont les flèches lancées</div> -<div class="i0">Ont de mon fier émule abattu les pensées:</div> -<div class="i0">La veille, il disputait l'Europe à ma grandeur;</div> -<div class="i0">Le lendemain, du trône il a fui la splendeur.</div> -<div class="i0">De l'altier Charles-Quint mémorable caprice!</div> -</div></div> -<p class="character">LE MUPHTI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Les chrétiens sont jaloux, superbes, sans justice;</div> -<div class="i0">Et le ciel a permis, malgré ses faits passés,</div> -<div class="i0">Que ce héros tombât au rang des insensés.</div> -<div class="i0">D'où part ce changement? de son orgueil avare.</div> -<div class="i0">Voulant à sa couronne ajouter la tiare,</div> -<div class="i0">Il osait plus tenter que n'ose un vrai sultan</div> -<div class="i0">Qui, du seul glaive armé, nous laisse l'Alcoran;</div> -<div class="i0">Et qui, sans renverser les lois qui l'ont vu naître,</div><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> -<div class="i0">Est le chef des croyants et n'en est pas le prêtre.</div> -<div class="i0">Voilà pourquoi l'ennui, triste enfant de l'orgueil,</div> -<div class="i0">L'a fait tomber du trône et jeté dans le deuil.</div> -</div></div> -<p class="character">SOLIMAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, Muphti, ce dessein que lui prête la haine,</div> -<div class="i0">N'a jamais pu troubler sa raison souveraine.</div> -<div class="i0">Cet empereur savait que, bornés dans leurs droits,</div> -<div class="i0">Les pontifes toujours sont au-dessous des rois.</div> -<div class="i0">La voix des cultes saints dirige le vulgaire</div> -<div class="i0">Suivant qu'un potentat la fait parler ou taire.</div> -<div class="i0">Il n'eut donc pas besoin, pour combler son pouvoir,</div> -<div class="i0">Que sa main réunît le sceptre et l'encensoir.</div> -<div class="i0">Si Charles-Quint est las des pompes qu'on envie,</div> -<div class="i0">C'est qu'il se crut lui-même artisan de sa vie,</div> -<div class="i0">Et que de sa sagesse osant se prévaloir,</div> -<div class="i0">Resserré dans ses droits moindres que son espoir,</div> -<div class="i0">Impie, et n'ayant plus que soi pour vaine idole,</div> -<div class="i0">Perfide à ses traités, parjure à sa parole,</div> -<div class="i0">En ses propres complots enfin enveloppé,</div> -<div class="i0">Des grands revers du sort il s'est senti frappé;</div> -<div class="i0">Et de ses vœux hautains n'atteignant pas le faîte,</div> -<div class="i0">L'ambition le plonge au fond de la retraite.</div> -</div></div> -<p class="character">LE MUPHTI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On dit qu'il se repent de sa témérité</div> -<div class="i0">Qui ploya son église à son autorité.</div> -<div class="i0">Pour vous, ô Soliman, dont la rare prudence</div> -<div class="i0">Souffre de nos docteurs la sainte indépendance,</div> -<div class="i0">Votre cœur, mieux instruit par le grand Mahomet,</div> -<div class="i0">A notre auguste foi lui-même se soumet.</div><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span> -</div></div> -<p class="character">SOLIMAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'obéis à Dieu seul, non à ton ministère:</div> -<div class="i0">Si des prêtres s'armaient de leur sacré mystère,</div> -<div class="i0">Ce Dieu, qui m'a conduit, prompt à les condamner,</div> -<div class="i0">M'inspirerait l'ardeur de les exterminer.</div> -</div></div> -<p class="character">LE MUPHTI.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! des lois des sultans fidèles émissaires,</div> -<div class="i0">Ils ont, sous votre aïeul, béni vos janissaires,</div> -<div class="i0">Et de ce vaste empire étendu le confin</div> -<div class="i0">Du Danube à l'Euphrate, et du Nil à l'Euxin.</div> -<div class="i0">Notre ange qui vous guide exauce leurs prières.</div> -</div></div> -<p class="character">SOLIMAN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sois vrai: pourquoi, Muphti, nous voiler nos lumières?</div> -<div class="i0">A l'âge où tous les deux nous voici parvenus,</div> -<div class="i0">Peu de secrets d'état nous restent inconnus.</div> -<div class="i0">De tant de nations la diverse doctrine</div> -<div class="i0">D'un même espoir en Dieu tire son origine.</div> -<div class="i0">Les antiques respects des sages Indiens,</div> -<div class="i0">Les temples musulmans, et les autels chrétiens,</div> -<div class="i0">N'encensent que l'auteur, maître de tous les maîtres,</div> -<div class="i0">Que croiront nos neveux, que croyaient nos ancêtres:</div> -<div class="i0">Les cultes sont nombreux, le Dieu n'est qu'un pour tous.</div> -<div class="i0">Les rois et les sultans de leur gloire jaloux</div> -<div class="i0">Souvent ont sans remords uni Rome et Bysance.</div> -<div class="i0">Mon croissant qui s'allie à la croix de la France</div> -<div class="i0">Prouve que mes pareils aux volontés du sort</div> -<div class="i0">Des fanatismes vains soumettent le ressort.</div> -<div class="i0">Moi-même enfin, dans Rhode ouverte à ma vaillance,</div> -<div class="i0">Aux tentes des chrétiens accordant ma présence,</div><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span> -<div class="i0">J'allai d'un preux vieillard, chevalier de sa foi,</div> -<div class="i0">Honorer la valeur si terrible pour moi:</div> -<div class="i0">Qui me poussait? Dieu seul, qui d'un amour sincère</div> -<div class="i0">M'émeut pour la vertu même d'un adversaire.</div> -<div class="i0">Docile au créateur de la terre et des cieux,</div> -<div class="i0">Sans superstition je porte un cœur pieux.</div> -<div class="i0">Crois-tu que néanmoins de regrets attaquée</div> -<div class="i0">Ma vieillesse s'enferme au sein d'une mosquée,</div> -<div class="i0">Ainsi que mon rival dans un cloître ignoré</div> -<div class="i0">Se cache à l'Occident dont il fut adoré?</div> -<div class="i0">Non, le ciel me créa pour livrer des batailles:</div> -<div class="i0">Je mourrai combattant sous d'illustres murailles;</div> -<div class="i0">Et s'il eût à la meule enchaîné mon destin,</div> -<div class="i0">J'aurais en paix subi cet autre arrêt divin.</div> -<div class="i0">Instrument de la loi qui règle tous les hommes,</div> -<div class="i0">Dont la fatalité nous fit ce que nous sommes,</div> -<div class="i0">J'ai mis en feu Belgrade, empli Vienne d'effroi,</div> -<div class="i0">Vaincu les Mamelus asservis à ma loi;</div> -<div class="i0">Et moi, si redouté jusque dans Ecbatane,</div> -<div class="i0">L'amour m'a fait trembler aux pieds de Roxelane!</div> -<div class="i0">Hélas! que sommes-nous, vains jouets des hasards?</div> -<div class="i0">Du triste Charles-Quint plaignons donc les écarts.</div> -<div class="i0">Que notre ame jamais ne soit enorgueillie</div> -<div class="i0">De sa fausse raison, si près de la folie.</div> -<div class="i0">Frémissons, à l'aspect d'un morne aveuglement,</div> -<div class="i0">De la fragilité de notre jugement.</div> -<div class="i0">Ce céleste flambeau de notre intelligence,</div> -<div class="i0">Qu'est-ce? un rayon qu'un souffle ôte à l'esprit qui pense.</div> -<div class="i0">Cette horreur me présente un abyme d'ennui....</div> -<div class="i0">Va, n'espérons qu'en Dieu, notre suprême appui.</div><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span> -<div class="i2">Lis-moi notre Alcoran, tout plein de son génie.</div> -<div class="i0">L'oreille que chatouille une vague harmonie,</div> -<div class="i0">Porte aux sens enchantés moins de douce langueur,</div> -<div class="i0">Que ce sublime écrit n'en inspire à mon cœur.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ainsi de l'Orient parlait l'auguste maître.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Des murs de Constantin qu'on a vus disparaître,</div> -<div class="i0">La scène est transportée en ce paisible lieu</div> -<div class="i0">Où Charles-Quint au monde a dit enfin adieu!</div> -<div class="i2">Le voilà seul, errant en un long vestibule,</div> -<div class="i0">Où les tristes lueurs du premier crépuscule,</div> -<div class="i0">Nuançant leurs reflets sous les vitrages peints,</div> -<div class="i0">Doublent sur le plancher les figures des saints.</div> -<div class="i0">Appelant dans le chœur tous les révérends pères,</div> -<div class="i0">Sa voix avant la cloche éveille ses confrères.</div> -<div class="i2">Oh! quel rire élevé du parterre infernal</div> -<div class="i0">Accueillit tout-à-coup son zèle matinal!</div> -<div class="i0">Pâle encor de sommeil, un froid jéronimite</div> -<div class="i0">Sort, et réprime ainsi la chaleur qui l'excite.</div> -</div></div> - -<h4>CHARLES-QUINT, ET LE JÉRONIMITE.</h4> - -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Toi, qui troublas le monde, enfin lassé du bruit,</div> -<div class="i0">Ne permettras-tu pas qu'on dorme ici la nuit?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Est-ce pour sommeiller que l'homme est sur la terre?</div> -<div class="i0">Attends-tu que l'aurore ait blanchi l'hémisphère,</div><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> -<div class="i0">Pour traîner aux autels ton languissant amour</div> -<div class="i0">Vers le Dieu dont la main va rallumer le jour?</div> -<div class="i0">Faut-il que du matin le prompt oiseau devance</div> -<div class="i0">Les chants religieux de ta reconnaissance?</div> -</div></div> -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A la force toujours mesurant le devoir,</div> -<div class="i0">Dieu ne commande rien qui passe le pouvoir:</div> -<div class="i0">Il divisa le temps par l'ombre et la lumière,</div> -<div class="i0">Afin que le repos suspendît la prière.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De tous temps on m'a vu, moi, chef du monde entier,</div> -<div class="i0">Aux offices pieux m'empresser le premier.</div> -</div></div> -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Seigneur, la vanité de s'offrir pour modèle</div> -<div class="i0">Aux labeurs diligents pousse autant qu'un vrai zèle.</div> -<div class="i0">La simple humilité ne se distingue pas.</div> -<div class="i0">Mais quoi! l'ambition eut pour vous tant d'appas,</div> -<div class="i0">Que dans le sein obscur de votre monastère</div> -<div class="i0">Vous en portez toujours l'orgueilleux caractère.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Toi, qui si hautement me parles sans terreur,</div> -<div class="i0">As-tu donc oublié que je fus empereur?</div> -</div></div> -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">N'avez-vous pas du siècle abjuré les maximes?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">On me rend en ces murs des respects légitimes:</div> -<div class="i0">Tes compagnons pour moi n'ont pas ces fiers dédains.</div> -</div></div> -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">C'est qu'exilés du monde, ils ont des cœurs mondains;</div> -<div class="i0">Et qu'ils fondent l'espoir de leur vaine prudence</div><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> -<div class="i0">Sur des appuis de chair, non sur la providence.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De quel vil intérêt les peut-on soupçonner?</div> -<div class="i0">Sans sceptre, je n'ai plus de biens à leur donner.</div> -</div></div> -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Vous imaginez donc, sans or ni diadême,</div> -<div class="i0">Que, parfait en tous points, en vous c'est vous qu'on aime?</div> -<div class="i0">Ah! reconnaissez là le piége le plus fin</div> -<div class="i0">Qu'à vos présomptions tende l'esprit malin.</div> -<div class="i0">Si de tous vos flatteurs vous reste un petit nombre,</div> -<div class="i0">De vos honneurs quittés c'est qu'on encense l'ombre.</div> -<div class="i0">Les titres, les succès, et les exploits vainqueurs,</div> -<div class="i0">Gravent un souvenir dont s'étonnent les cœurs.</div> -<div class="i0">Un homme qu'une fois ont admiré les hommes,</div> -<div class="i0">S'abaisse faussement dans les rangs où nous sommes;</div> -<div class="i0">Son renom qu'il y porte, et qu'il feint d'y cacher,</div> -<div class="i0">De son aspect jamais ne peut se détacher.</div> -<div class="i0">Née en lui d'un revers, ou de sa fantaisie,</div> -<div class="i0">Son humilité même accroît la jalousie:</div> -<div class="i0">Même entre les reclus, peu de sages mortels</div> -<div class="i0">Pour se voir tous égaux ont des yeux fraternels.</div> -<div class="i0">L'un, qui suit tous vos pas mieux que ceux de l'apôtre,</div> -<div class="i0">Rend sa retraite illustre en écrivant la vôtre:</div> -<div class="i0">L'autre, espère qu'à Rome un jour sera redit</div> -<div class="i0">Son éloge, appuyé de votre haut crédit,</div> -<div class="i0">Et que l'épiscopat, le tirant du chapitre,</div> -<div class="i0">Changera, devant tous, son capuchon en mitre.</div> -<div class="i0">Les disciples d'Ignace, épiant vos discours,</div> -<div class="i0">Se façonnent dans l'art d'intriguer près des cours,</div> -<div class="i0">De bénir les complots, d'étouffer les scrupules,</div><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> -<div class="i0">Et de saisir des grands les oreilles crédules.</div> -<div class="i0">Ceux qu'instruisit Pacôme à se mortifier,</div> -<div class="i0">Ardents en leur ferveur pour s'en glorifier,</div> -<div class="i0">Des ermites de Thèbe imitant les merveilles,</div> -<div class="i0">Disputant de maigreur, de jeûnes et de veilles,</div> -<div class="i0">Tâtant leurs os, leur chair, au défaut du miroir,</div> -<div class="i0">S'efforcent de pâlir les traits qu'ils vous font voir.</div> -<div class="i0">Ceux-là, de vos destins affectant l'ignorance,</div> -<div class="i0">Fiers que vous subissiez leur feinte indifférence,</div> -<div class="i0">Appliquent, en passant, un soin minutieux</div> -<div class="i0">A vous sembler distraits quand vous cherchez leurs yeux.</div> -<div class="i0">A quoi bon tant de peine où leur orgueil succombe,</div> -<div class="i0">Pour descendre avec Job et nous deux, sous la tombe?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Moine altier, te crois-tu le seul sage ici-bas?</div> -</div></div> -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, mon infirmité ne m'enorgueillit pas.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qui donc a tes respects?</div> -</div></div> -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Tout homme époux et père,</div> -<div class="i0">Qui vit d'un art utile, ou cultive la terre:</div> -<div class="i0">Ce mortel est béni de sa race et de Dieu.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Apprends-moi....</div> -</div></div> -<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i8">L'airain sonne; allons prier: adieu!</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>seul</em>.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Quel esprit saint remplit ce jeune homme inflexible!</div> -<div class="i0">Le silence profond, et l'étude paisible,</div><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span> -<div class="i0">Comme deux anges saints l'écartant du péril,</div> -<div class="i0">Ont-ils instruit son cœur en son pieux exil,</div> -<div class="i0">Et bornant ses regards aux murs d'un monastère,</div> -<div class="i0">Et vers Dieu seul tournant son ame solitaire,</div> -<div class="i0">Tellement éclairé sa méditation</div> -<div class="i0">Qu'il ait vu le néant de toute ambition!</div> -<div class="i0">A ses traits, à son œil, pleins d'une ardente flamme,</div> -<div class="i0">On n'accusera pas le sommeil de son ame:</div> -<div class="i0">Ainsi donc sa vertu comme une aigle a plané</div> -<div class="i0">Par-dessus l'univers qu'enfin j'ai dominé;</div> -<div class="i0">Et, venu sans fatigue à ce point où j'arrive,</div> -<div class="i0">Il foule aux pieds l'orgueil, et rien ne le captive.</div> -<div class="i0">Quel exemple! ma gloire a sujet d'en rougir.</div> -<div class="i0">Vain jouet des humains que je pensais régir,</div> -<div class="i0">Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves,</div> -<div class="i0">Être esclave du joug reçu par mes esclaves....</div> -<div class="i0">Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits</div> -<div class="i0">Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids;</div> -<div class="i0">Et vous, larges parvis, et degrés des portiques,</div> -<div class="i0">Usés par mon cortège en des fêtes publiques,</div> -<div class="i0">Vous, enceintes des camps où, malheureux acteur,</div> -<div class="i0">Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur,</div> -<div class="i0">Dites quels noirs chagrins dévorés en silence</div> -<div class="i0">Démentaient de mon front la pénible insolence!</div> -<div class="i0">Combien, sous les dehors de ma sérénité,</div> -<div class="i0">D'orages menaçants mon cœur a palpité!</div> -<div class="i0">Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres!</div> -<div class="i0">Sans repos consumés près d'assidus ministres;</div> -<div class="i0">Terres, fleuves, et mers! dites combien de fois</div> -<div class="i0">Je vous ai traversés, et j'ai changé vos lois!</div><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> -<div class="i0">Afrique, parle! Europe, as-tu quelques rivages</div> -<div class="i0">Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages?</div> -<div class="i0">Eh bien! de ces labeurs quels ont été les fruits?</div> -<div class="i0">Des troubles pour le monde, et pour moi des ennuis.</div> -<div class="i0">Tant de peuples charmés, courant de ville en ville</div> -<div class="i0">Aux décorations de mon faste inutile,</div> -<div class="i0">Admirent du même œil mes ingrats successeurs,</div> -<div class="i0">De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs.</div> -<div class="i0">Heureux si pour tout prix, mon siècle, tu m'égales</div> -<div class="i0">Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales,</div> -<div class="i0">Et si je ne me perds sous tous les monuments</div> -<div class="i0">Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans!</div> -<div class="i0">Ai-je assez fait déja pour éclipser leur gloire?....</div> -<div class="i0">Non, non, quittons ce cloître où languit ma mémoire.</div> -<div class="i0">Reprenons la couronne; et que mes cheveux blancs</div> -<div class="i0">Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants!...</div> -<div class="i0">Obtenons un triomphe à mon fils, à mon frère,</div> -<div class="i0">Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre....</div> -<div class="i0">Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas</div> -<div class="i0">Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats,</div> -<div class="i0">Tes débiles esprits, tes forces épuisées,</div> -<div class="i0">Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées...</div> -<div class="i0">Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau....</div> -<div class="i0">Du trône descendu, marche en paix au tombeau.</div> -<div class="i0">Mais pourquoi sans honneur, prêt à fuir la lumière,</div> -<div class="i0">Suivre encore un modèle en quittant ma carrière?</div> -<div class="i0">Second Dioclétien parmi les empereurs,</div> -<div class="i0">Mourrai-je à son exemple en arrosant des fleurs?</div> -<div class="i0">Qu'une palme nouvelle orne ma sépulture.</div> -<div class="i0">Ici l'orgueil en froc est humble sous la bure:</div><span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span> -<div class="i0">Dans l'ombre il se conquiert le respect des humains:</div> -<div class="i0">J'ai vaincu des héros; je veux vaincre les saints;</div> -<div class="i0">Et, de ma pénitence illustrant le supplice,</div> -<div class="i0">Faire autant que ma pourpre adorer mon cilice.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Il dit: l'enfer s'émut du projet que l'orgueil</div> -<div class="i0">Soufflait à l'insensé, méditant son cercueil.</div> -<div class="i0">On le vit tout-à-coup, muet, sourd, et stupide,</div> -<div class="i0">L'œil et les mains au ciel, courbant un front timide,</div> -<div class="i0">De derniers ornements prompt à se dépouiller,</div> -<div class="i0">En face de la croix allant s'agenouiller.</div> -<div class="i2">Parmi les changements que l'intermède entraîne,</div> -<div class="i0">Son même aspect, toujours reproduit sur la scène,</div> -<div class="i0">Aux démons sans pitié rend un rire inhumain.</div> -<div class="i2">Il entre au chœur du temple, un missel à la main;</div> -<div class="i0">Et jusqu'au soir unit ses accents hypocrites</div> -<div class="i0">Aux longs psaumes hurlés par cent gueules bénites.</div> -<div class="i0">Ses entrailles à jeun alors ont beau crier,</div> -<div class="i0">Devant la table sainte il s'obstine à prier.</div> -<div class="i2">Les moines cependant, zélés en gourmandise,</div> -<div class="i0">Assis au réfectoire, amour de leur église,</div> -<div class="i0">Ont laissé ce martyr, le chapelet au cou,</div> -<div class="i0">Seul, errant dans la nef, et canonisé fou.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">O du théâtre alors enchantement extrême!</div> -<div class="i0">Du sanctuaire ouvert le spectacle est le même;</div> -<div class="i0">Et le seul mouvement qu'un art divin produit</div> -<div class="i0">Est le dernier combat du soir et de la nuit.</div> -<div class="i2">Plus des murs spacieux les ténèbres noircissent,</div><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> -<div class="i0">Des cierges rougissants plus les feux s'éclaircissent;</div> -<div class="i0">Et tandis qu'aux piliers l'ombre ôte la couleur,</div> -<div class="i0">L'or aux flambeaux reluit avec moins de pâleur.</div> -<div class="i0">Les stalles dans le deuil s'ensevelissent toutes:</div> -<div class="i0">Et sous les jets croisés et les hauts arcs des voûtes,</div> -<div class="i0">Les fenêtres du chœur entr'ouvrent d'un côté</div> -<div class="i0">Aux rayons de la lune un passage argenté:</div> -<div class="i0">Son disque, honneur du ciel, blanchit quelques nuages.</div> -<div class="i2">Le cœur de Charles-Quint, plein de confus orages,</div> -<div class="i0">Soupire; et, frissonnant dans le temple profond,</div> -<div class="i0">Des portiques au loin l'écho sourd lui répond.</div> -<div class="i2">Voici qu'une vapeur s'abattant sous le dôme,</div> -<div class="i0">Porte à l'autel trois saints; le fulminant Jérôme,</div> -<div class="i0">Et le tendre Augustin, et le zélé Bernard;</div> -<div class="i0">Leur lin sacerdotal se déploie au regard.</div> -</div></div> - -<h4>CHARLES-QUINT, SAINT JÉROME, SAINT -AUGUSTIN, ET SAINT BERNARD.</h4> - -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O pères de Sion! docteurs saints! graves ombres!</div> -<div class="i0">Est-ce vous qui, sortis de vos sépulcres sombres,</div> -<div class="i0">Sur les hauteurs du ciel avez pu vous placer?</div> -<div class="i0">En votre noble essor je veux vous surpasser,</div> -<div class="i0">Et qu'un nimbe étoilé succède à la couronne</div> -<div class="i0">Qu'à mes vains héritiers mon mépris abandonne.</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT JÉRÔME.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O roi jaloux des saints! eh! quoi donc? prétends-tu</div> -<div class="i0">Faire monter l'orgueil où monta la vertu?</div> -<div class="i0">Équitable aux humains, l'arbitre tutélaire</div><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span> -<div class="i0">Accorde à leurs travaux un différent salaire:</div> -<div class="i0">Héros, ceins ton laurier; la palme est notre prix.</div> -<div class="i0">Tu régnas sur les corps, et nous sur les esprits:</div> -<div class="i0">Ton empire est la terre, et le ciel est le nôtre.</div> -<div class="i0">Un trône t'appuyait; nous, le cri d'un apôtre.</div> -<div class="i0">On te nommait un dieu dans tes palais dorés:</div> -<div class="i0">Nous bravions tes pareils dans les cours adorés.</div> -<div class="i0">Les hommes égorgés te servaient de victimes;</div> -<div class="i0">Nous pleurions sous la croix les meurtres et les crimes.</div> -<div class="i0">Ta politique aux rangs immolait l'équité;</div> -<div class="i0">Nos fraternelles voix prêchaient l'égalité:</div> -<div class="i0">Nous disions que les grands ne sont bientôt que cendre,</div> -<div class="i0">Que de tous leurs degrés la Mort les fait descendre;</div> -<div class="i0">Et que seul ferme et libre, en tous temps, en tout lieu,</div> -<div class="i0">Le juste clairvoyant craint les rois moins que Dieu.</div> -<div class="i0">Ta fierté despotique eût proscrit notre vie:</div> -<div class="i0">D'où vient que notre gloire allume ton envie?</div> -<div class="i2">Crois-tu qu'il te suffise, au terme de tes ans,</div> -<div class="i0">De vouer aux autels tes loisirs impuissants,</div> -<div class="i0">D'achever ta vieillesse en un cloître sévère,</div> -<div class="i0">Pour t'égaler aux saints que le monde révère?</div> -<div class="i2">Tel paraîtrait moins grand, s'il n'eût, jusqu'au trépas,</div> -<div class="i0">Traîné durant un siècle un sort obscur et bas,</div> -<div class="i0">Et repoussé des cours les faveurs corruptrices,</div> -<div class="i0">Pour marcher, pauvre et nu, vainqueur de leurs délices,</div> -<div class="i0">Et laisser aux mortels qu'enfle leur vanité</div> -<div class="i0">L'exemple patient de son humilité.</div> -<div class="i2">Sais-tu quel fut Jérôme, et comment sa doctrine</div> -<div class="i0">Consacra dans ces murs son nom, sa discipline?</div> -<div class="i0">Né fier, ardent, subtil, instruit dans tous les arts,</div><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> -<div class="i0">Dont le charme étonnait la ville des Césars,</div> -<div class="i0">Du monde, en sa jeunesse, écartant les amorces,</div> -<div class="i0">En d'austères ferveurs il consuma ses forces.</div> -<div class="i0">S'en vint-il comme toi, de fatigue épuisé,</div> -<div class="i0">A l'amour du désert offrir un cœur usé?</div> -<div class="i0">Au fond de la Syrie, où Dieu fut son étude,</div> -<div class="i0">Avec zèle embrassant la triste solitude,</div> -<div class="i0">Sous des antres brûlants, disciple des lions,</div> -<div class="i0">Il apprit à rugir contre ses passions.</div> -<div class="i0">Ce fut là que, couché sans luxe et sans mollesse,</div> -<div class="i0">De sa nudité même il connut la richesse:</div> -<div class="i0">Ce fut là que ses sens, émus d'objets impurs,</div> -<div class="i0">Des beaux cirques de Rome oublièrent les murs;</div> -<div class="i0">Et qu'assailli des traits de ses Vénus infâmes,</div> -<div class="i0">De ses membres séchés il éteignit les flammes.</div> -<div class="i0">Oui, dès-lors proclamant la liberté, la foi,</div> -<div class="i0">Il devint plus fameux et plus puissant que toi.</div> -<div class="i2">Des sublimes hauteurs où la vertu se fonde,</div> -<div class="i0">J'abaissai mes regards sur les pompes du monde;</div> -<div class="i0">Comme un pasteur, debout au sommet des rochers,</div> -<div class="i0">Voit à ses pieds l'abyme où luttent les nochers.</div> -<div class="i0">Qu'ai-je vu? des honneurs, toujours près du naufrage,</div> -<div class="i0">Moins grands que la vertu qui se rit de l'orage:</div> -<div class="i0">Un crédit et des biens, dignes de peu d'égards,</div> -<div class="i0">Ou donnés, ou ravis par le jeu des hasards:</div> -<div class="i0">Le seul juste en son cœur a des trésors durables.</div> -<div class="i0">Qu'ai-je vu? des cités un moment admirables,</div> -<div class="i0">Que l'affreuse misère ou les coups des fléaux,</div> -<div class="i0">Que la discorde atroce aiguisant ses couteaux,</div> -<div class="i0">Que l'effroi des prisons, l'horreur des funérailles,</div><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span> -<div class="i0">Soulevaient, déchiraient jusque dans leurs entrailles;</div> -<div class="i0">Tandis qu'inébranlable entre tous leurs enfants,</div> -<div class="i0">Le seul juste résiste aux bourreaux triomphants.</div> -<div class="i0">Qu'ai-je vu? des banquets, des théâtres, des danses,</div> -<div class="i0">Dont le peuple adorait les fausses jouissances;</div> -<div class="i0">Spectacles que payaient son pain ou ses affronts,</div> -<div class="i0">Que suspendait souvent un seul mot des Nérons,</div> -<div class="i0">Et peu fait pour séduire à leur splendeur funeste</div> -<div class="i0">Le juste qu'éblouit l'éternité céleste.</div> -<div class="i0">Qu'ai-je vu? des mortels, fantômes-empereurs,</div> -<div class="i0">Maîtrisant leurs soldats, non leurs propres fureurs;</div> -<div class="i0">Un Goth, un vil Gainas, la terreur d'un royaume,</div> -<div class="i0">Redoutable à son prince, et non à Chrysostôme,</div> -<div class="i0">Qui prouva que le juste est seul fort contre tous</div> -<div class="i0">Pour rompre les conseils des intérêts jaloux,</div> -<div class="i0">Et que l'ombre et les bois sont la profonde école</div> -<div class="i0">D'où sort avec éclat l'invincible parole.</div> -<div class="i0">Qu'ai-je vu? des rhéteurs, des sophistes rivaux,</div> -<div class="i0">Par la brigue emportant les prix dus aux travaux,</div> -<div class="i0">Et confondus chacun en leur science impie</div> -<div class="i0">Par un Dieu méconnu, qui leur ôte la vie.</div> -<div class="i0">Qu'ai-je vu? de Thémis les magistrats honteux</div> -<div class="i0">Au gré des souverains pesant le droit douteux;</div> -<div class="i0">Et que le juste seul, observant la balance,</div> -<div class="i0">Retient comme assiégés par sa noble présence.</div> -<div class="i0">Qu'ai-je vu? cette terre encline à s'abymer,</div> -<div class="i0">Gouffre, où tout s'engloutit comme au sein d'une mer;</div> -<div class="i0">Et dont les tremblements, pires que les tempêtes,</div> -<div class="i0">Renversent de vos toits les plus superbes faîtes.</div> -<div class="i0">Enfin, qu'ai-je donc vu, dans les jours, dans les nuits?</div><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span> -<div class="i0">Des pervers qui, semant de formidables bruits,</div> -<div class="i0">En leur lit désarmés, quand leur fureur sommeille,</div> -<div class="i0">Dorment comme au cercueil, lorsque le juste veille.</div> -<div class="i0">Je n'ai donc craint que Dieu, je n'ai cherché qu'en lui</div> -<div class="i0">Ma gloire, mes trésors, mon véritable appui;</div> -<div class="i0">Et je ne daignai pas, en héros sanguinaire,</div> -<div class="i0">Briguer de tes grandeurs le comble imaginaire.</div> -<div class="i2">Tout chaste, et vraiment saint, plus épuré que l'or,</div> -<div class="i0">Sur des ailes de flamme élevant mon essor,</div> -<div class="i0">J'ai, libre de ma chair que brûlait l'abstinence,</div> -<div class="i0">Vécu par la pensée, et tout intelligence,</div> -<div class="i0">Ravi sur les sommets d'où ce globe n'est rien,</div> -<div class="i0">Où la vie est un songe, et la mort même un bien.</div> -<div class="i2">Toi donc, monstre affamé du miel de la louange,</div> -<div class="i0">Nabuchodonosor, qui régnas sur ta fange,</div> -<div class="i0">N'espère pas briller entre les aigles saints</div> -<div class="i0">Aux cieux qu'habite l'ame, et les anges sereins.</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT AUGUSTIN.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes,</div> -<div class="i0">En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes,</div> -<div class="i0">Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour,</div> -<div class="i0">Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour.</div> -<div class="i0">Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie.</div> -<div class="i0">Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie:</div> -<div class="i0">Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur</div> -<div class="i0">D'un prince ivre de soi, politique vainqueur?</div> -<div class="i0">Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même!</div> -<div class="i0">Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême:</div> -<div class="i0">Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit:</div> -<div class="i0">Il prodigue le sang pour venger un dépit:</div><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span> -<div class="i0">Il amasse les biens d'une main criminelle:</div> -<div class="i0">Il arrache à Naboth sa vigne paternelle,</div> -<div class="i0">Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts,</div> -<div class="i0">Et s'estime le dieu, centre de l'univers.</div> -<div class="i0">Qui produit en son cœur ce désordre coupable?</div> -<div class="i0">C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable,</div> -<div class="i0">L'amour qui nous égare alors que fol et vain</div> -<div class="i0">Il n'a point un objet éternel et divin;</div> -<div class="i0">L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames,</div> -<div class="i0">L'amour, alimenté par de célestes flammes,</div> -<div class="i0">Plus solide, plus pur, en ses liens charmants,</div> -<div class="i0">Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants;</div> -<div class="i0">L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères,</div> -<div class="i0">Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères!</div> -<div class="i0">Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour:</div> -<div class="i0">Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour;</div> -<div class="i0">Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice,</div> -<div class="i0">Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice;</div> -<div class="i0">Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur,</div> -<div class="i0">Et du bonheur de tous compose son bonheur.</div> -<div class="i0">L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère:</div> -<div class="i0">Si des femmes qu'il voit la beauté passagère</div> -<div class="i0">Se relève d'atours et s'anime de fard,</div> -<div class="i0">Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art,</div> -<div class="i0">Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane</div> -<div class="i0">Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane.</div> -<div class="i0">Voit-il une indigente et muette beauté</div> -<div class="i0">Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité,</div> -<div class="i0">Semble orner le malheur empreint sur son visage?</div> -<div class="i0">Les consolations, piège où l'ame s'engage,</div><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span> -<div class="i0">Ne captiveront pas son cœur sanctifié:</div> -<div class="i0">Toute humaine douleur a droit à sa pitié.</div> -<div class="i0">Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques?</div> -<div class="i0">Graver par-tout son nom en lettres magnifiques?</div> -<div class="i0">Non; l'aumône en secret, les charitables soins,</div> -<div class="i0">Feront de sa bonté parler mille témoins,</div> -<div class="i0">Monuments animés, et voix impérissables,</div> -<div class="i0">Qui rediront son zèle aux âges innombrables.</div> -<div class="i0">Que les schismes trompeurs et les séditions</div> -<div class="i0">Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations;</div> -<div class="i0">Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse</div> -<div class="i0">Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse;</div> -<div class="i0">Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan</div> -<div class="i0">Il osera fermer le saint temple au tyran.</div> -<div class="i0">Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide?</div> -<div class="i0">Contemple le maintien d'une vierge timide:</div> -<div class="i0">Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité,</div> -<div class="i0">Son scrupule frémit d'une infidélité:</div> -<div class="i0">La flamme du jeune âge errante dans ses veines</div> -<div class="i0">Allume dans ses sens des rebellions vaines;</div> -<div class="i0">Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux,</div> -<div class="i0">Traverse noblement les épines, les feux:</div> -<div class="i0">Tel un ange sans corps marche dans sa carrière:</div> -<div class="i0">Mais d'un front où reluit une pure lumière,</div> -<div class="i0">S'il faut, (triste courage en un objet si doux!)</div> -<div class="i0">Qu'elle brave la mort pour son divin époux,</div> -<div class="i0">Elle court au martyre; et, de regrets suivie,</div> -<div class="i0">Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie.</div> -<div class="i2">Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux,</div><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> -<div class="i0">Nous aide à surpasser la vertu des héros,</div> -<div class="i0">Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone</div> -<div class="i0">Juge si c'est à toi d'envier la couronne!</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT-BERNARD.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger,</div> -<div class="i0">Bernard veut à son tour ici t'interroger.</div> -<div class="i2">Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme,</div> -<div class="i0">Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame;</div> -<div class="i0">Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer,</div> -<div class="i0">Avec nos saints exploits ose les comparer.</div> -<div class="i0">Comment as-tu conquis les villes alarmées?</div> -<div class="i0">Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées.</div> -<div class="i0">Comment séduisais-tu les peuples éblouis?</div> -<div class="i0">Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis.</div> -<div class="i0">Comment consternais-tu les états et leurs ligues?</div> -<div class="i0">Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues.</div> -<div class="i0">Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts!</div> -<div class="i0">Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors,</div> -<div class="i0">Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire;</div> -<div class="i0">Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire,</div> -<div class="i0">De la cité de Dieu levant les étendards,</div> -<div class="i0">Conquérant plus d'états que les fameux Césars,</div> -<div class="i0">Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie,</div> -<div class="i0">Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie,</div> -<div class="i0">Et de tous ses guerriers grossi la légion</div> -<div class="i0">Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion.</div> -<div class="i0">Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance?</div> -<div class="i0">Ce fut de ma cellule et de mon indigence.</div> -<div class="i0">A ton art politique aurais-je pu devoir</div><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span> -<div class="i0">De si profonds secrets, un si vaste pouvoir?</div> -<div class="i2">L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire</div> -<div class="i0">Se sent victorieux des maîtres de la terre,</div> -<div class="i0">Si son ame en effet, droite en sa fermeté,</div> -<div class="i0">Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté.</div> -<div class="i0">Notre corps peut agir parmi la multitude,</div> -<div class="i0">Si l'ame en soi toujours garde sa solitude:</div> -<div class="i0">Les pensers, au-dessus des vulgaires humains,</div> -<div class="i0">Nous en séparent mieux que les déserts lointains,</div> -<div class="i0">Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges,</div> -<div class="i0">Nous font sur l'univers planer avec les anges.</div> -<div class="i0">La pauvreté qu'on aime est riche en liberté:</div> -<div class="i0">Elle soutient sans peur l'auguste vérité,</div> -<div class="i0">Du vain appât de l'or ne se sent point captive,</div> -<div class="i0">Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive,</div> -<div class="i0">Des pontifes, des rois, menace l'appareil,</div> -<div class="i0">Ne voit rien de constant que le cours du soleil,</div> -<div class="i0">Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière,</div> -<div class="i0">En méprisant la mort, passe intrépide et fière.</div> -<div class="i0">Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint;</div> -<div class="i0">Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint,</div> -<div class="i0">M'attira sur la terre un encens préférable</div> -<div class="i0">Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable.</div> -<div class="i0">Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel</div> -<div class="i0">Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel.</div> -<div class="i0">Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres,</div> -<div class="i0">Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'aurais par mes soldats châtié vos pareils,</div><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span> -<div class="i0">Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils.</div> -<div class="i0">J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable,</div> -<div class="i0">Si, quittant son désert, apôtre déplorable,</div> -<div class="i0">Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour</div> -<div class="i0">Paru couvert de cendre, et censuré ma cour.</div> -<div class="i0">J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures,</div> -<div class="i0">Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures?</div> -<div class="i0">Tantôt le zèle altier de votre apostolat</div> -<div class="i0">Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat,</div> -<div class="i0">Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque,</div> -<div class="i0">De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque:</div> -<div class="i0">Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix,</div> -<div class="i0">Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois,</div> -<div class="i0">Et, rampant au travers de tortueuses routes,</div> -<div class="i0">Fuyait les dignités pour les dominer toutes.</div> -<div class="i0">Vous subissiez le jeûne au milieu des festins,</div> -<div class="i0">Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins:</div> -<div class="i0">Vous vantiez le silence et la paix des retraites;</div> -<div class="i0">Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes:</div> -<div class="i0">Austères avec faste, à l'ombre relâchés,</div> -<div class="i0">Vos haines s'accusaient de cent vices cachés:</div> -<div class="i0">Et, de vos saints docteurs calomniant la vie,</div> -<div class="i0">Un faux mépris de tous décelait votre envie.</div> -<div class="i0">Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien:</div> -<div class="i0">Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien.</div> -</div></div> -<p class="character">SAINT-JÉRÔME.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire.</div> -<div class="i0">Augustin, revolons à notre heureux empire.</div> -<div class="i0">Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir,</div><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span> -<div class="i0">Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore</div> -<div class="i0">Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore,</div> -<div class="i0">Suivit d'un œil si sot leur noble ascension,</div> -<div class="i0">Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision.</div> -</div></div> - -<hr class="chappoem" /> - -<h2>LA PANHYPOCRISIADE. -<br /> -<small>CHANT SEIZIÈME</small>.</h2> -<hr class="chap" /> - -<h3>SOMMAIRE DU SEIZIÈME CHANT.</h3> - -<hr class="small" /> - -<p class="hang"><em>Charles-Quint</em>, accablé par la <em>Tristesse</em>, cherche en vain les distractions -que lui peuvent offrir les diverses heures du jour: la -<em>Tristesse</em>, qui égare sa raison, lui inspire le projet de faire célébrer -ses propres obsèques avant de mourir. Tableau du temple -où les démons, acteurs de la scène, paraissent en habits sacerdotaux, -et chantent la messe mortuaire de <em>Charles-Quint</em>. La <em>Tristesse</em> -et la <em>Mort</em> achèvent d'épouvanter l'empereur couché dans -sa bière: une fièvre ardente le saisit, et la <em>Mort</em> l'enlève. Fin -du drame. A peine la toile est tombée, que le parterre infernal -se divise en deux partis; l'un, contre <em>Mimopeste</em>, auteur de la -pièce; l'autre, en sa faveur. Le théâtre, détruit par l'<em>Anarchie</em>, -s'écroule enfin dans l'abyme.</p> - -<hr class="chap" /> -<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p> -<hr class="small" /> -<h3>CHANT SEIZIÈME.</h3> -<hr class="smallpoem" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0"><span class="smcap">Devant</span> les spectateurs vont se changer sans cesse</div> -<div class="i0">Les lieux où Charles-Quint marche avec la Tristesse.</div> -<div class="i0">Que l'oreille attentive au fil de ses discours</div> -<div class="i0">Des tableaux qu'ils peindront poursuive donc le cours.</div> -<div class="i2">Il s'avance, au milieu des chimères, des ombres;</div> -<div class="i0">La fille de l'ennui, la Tristesse aux yeux sombres,</div> -<div class="i0">L'entraîne hors du temple où des pâles flambeaux</div> -<div class="i0">Éclairaient sous ses pieds les marbres des tombeaux.</div> -</div></div> - -<h4>CHARLES-QUINT ET LA TRISTESSE.</h4> - -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas! tu te flattais que l'aurore nouvelle</div> -<div class="i0">Retirerait tes sens de leur langueur mortelle:</div> -<div class="i0">Te voilà de retour au paisible réduit,</div> -<div class="i0">Voisin du temple auguste où tu veillas la nuit.</div> -<div class="i0">Tes soins ont décoré cette cellule obscure</div> -<div class="i0">En berceau verdoyant d'où te rit la nature;</div> -<div class="i0">De là, sur les côteaux, un ciel plein de clarté</div> -<div class="i0">Du front épais des bois découvre la beauté;</div> -<div class="i0">De là, des prés charmants, où Zéphire, en ses courses,</div><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span> -<div class="i0">Mêle ses doux soupirs aux murmures des sources,</div> -<div class="i0">Exhalant dans les airs comme un divin encens</div> -<div class="i0">Les parfums de leurs fleurs pour enivrer tes sens....</div> -<div class="i0">Mais hélas! tout est vain: l'ombre et le jour te blesse.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">N'offusque pas mon ame, importune Tristesse!</div> -<div class="i0">Et je pourrai me plaire au spectacle riant</div> -<div class="i0">Qu'étale sous mes yeux l'éclat de l'Orient.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La terre encor dans l'ombre est à demi-plongée;</div> -<div class="i0">Ton ame de son deuil est comme elle chargée:</div> -<div class="i0">Attends que le soleil, se levant pour vous deux,</div> -<div class="i0">Dissipe tes vapeurs d'un rayon moins douteux.</div> -<div class="i0">Les brouillards du matin, voilant les paysages,</div> -<div class="i0">Compriment ton cerveau de leurs pesants nuages:</div> -<div class="i0">A peine, en leurs bosquets, les oiseaux matineux</div> -<div class="i0">De premiers sons encor percent les airs brumeux:</div> -<div class="i0">Attends leur doux réveil et que leur chant salue</div> -<div class="i0">L'astre dont la splendeur va réjouir ta vue.</div> -<div class="i0">L'aurore inspire à l'ame un attendrissement</div> -<div class="i0">Qui de tes souvenirs redouble le tourment.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">A cette heure autrefois, devancé du tonnerre,</div> -<div class="i0">Mon coursier hennissait; et, bouillant pour la guerre,</div> -<div class="i0">M'emportait sur les monts ou j'allais méditer</div> -<div class="i0">Les coups dont l'Occident devait s'épouvanter:</div> -<div class="i0">Maintenant seul, oisif, je m'égaie au ramage</div> -<div class="i0">De deux chantres ailés qu'emprisonne leur cage.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu ne les nourris donc que pour les désoler?</div><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span> -<div class="i0">Ils respireraient mieux aux vastes champs de l'air:</div> -<div class="i0">Ne sois pas leur tyran, et qu'aux cieux ils revolent.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je crains que les vautours bientôt ne les immolent:</div> -<div class="i0">Dès le nid de leur mère élevés par mes soins,</div> -<div class="i0">Nés captifs, sauraient-ils pourvoir à leurs besoins?</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ainsi tu préparas la longue dépendance</div> -<div class="i0">Des hommes, à ton joug façonnés dès l'enfance,</div> -<div class="i0">Et qui, si tant d'erreurs n'assiégeaient leurs berceaux,</div> -<div class="i0">Vivraient libres au monde ainsi que les oiseaux.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Oui, mon orgueil dément la vérité suprême,</div> -<div class="i0">En niant aux humains que leur liberté même</div> -<div class="i0">Accroît leur industrie, ajoute à leur vigueur,</div> -<div class="i0">Quand leur vertu native est laissée en leur cœur.</div> -<div class="i0">Hélas! par cet orgueil de gouverner la terre,</div> -<div class="i0">J'ai dans mes longs travaux subi plus de misère</div> -<div class="i0">Que tous ces bûcherons qui, vers le sol penchés,</div> -<div class="i0">Amassent les rameaux que l'hiver a séchés.</div> -<div class="i0">Le soleil resplendit, ô Tristesse! et sa flamme</div> -<div class="i0">N'éclaircit point encor les ombres de mon ame...</div> -<div class="i0">N'entends-je pas sonner l'heure de mon repas?</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! remportez ces mets qu'il ne goûtera pas;</div> -<div class="i0">Otez ces vins, pour lui trop mêlés d'amertume.</div> -<div class="i0">Valets, n'aigrissez pas l'ennui qui le consume:</div> -<div class="i0">Respectez sa retraite... Et toi, parcours des yeux</div> -<div class="i0">Ces vallons émaillés par les rayons des cieux,</div> -<div class="i0">Ces ruisseaux bouillonnants sous les roches voisines...</div><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Toujours des cieux, des eaux, des champs et des collines...</div> -<div class="i0">Quel monotone aspect, Tristesse, m'offres-tu?</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tu disais autrefois, sous la pourpre abattu,</div> -<div class="i0">Toujours des camps, un trône, une cour importune...</div> -<div class="i0">Quel spectacle accablant dans ma noble fortune!</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas!</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i6">Pourquoi gémir en ce riant séjour?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je me sens fatigué de la splendeur du jour.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Jamais des nations les trop superbes maîtres</div> -<div class="i0">Ne retrouvent le calme aux demeures champêtres.</div> -<div class="i0">L'oisiveté te pèse en ces champs producteurs,</div> -<div class="i0">Où le travail nourrit d'heureux cultivateurs:</div> -<div class="i0">Tes yeux sont ignorants des richesses agrestes;</div> -<div class="i0">Tu méprises les fleurs, et les présents célestes;</div> -<div class="i0">Et, bien que las du faste et des soins des héros,</div> -<div class="i0">Tu hais ta solitude et maudis ton repos.</div> -<div class="i0">Mais, privé d'aliments, la faiblesse t'accable...</div> -<div class="i0">L'airain encor t'appelle aux plaisirs de la table.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ah! j'en suis écarté par un dégoût affreux;</div> -<div class="i0">Et ce corps que je traîne est un poids douloureux.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Peut-être que du soir l'agréable influence</div> -<div class="i0">Te fera mieux goûter la paix et le silence,</div><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span> -<div class="i0">Moment, où je me plais moi-même à soupirer.</div> -<div class="i0">Au doux sein de la nuit tout s'apprête à rentrer:</div> -<div class="i0">Entends le pâtre au loin fermant les bergeries,</div> -<div class="i0">L'aboi des chiens frappant le seuil des métairies,</div> -<div class="i0">Le chant du rossignol attendrir les forêts,</div> -<div class="i0">Et sous les noirs buissons frissonner un vent frais.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Suis-je amant, ou poëte? et ma mélancolie</div> -<div class="i0">Cède-t-elle aux accès de leur tendre folie?</div> -<div class="i0">Non, Vesper et la lune ont des effets plus lents</div> -<div class="i0">Sur mes yeux endurcis aux spectacles sanglants.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Eh bien! trouble-toi donc d'un plus sombre délire.</div> -<div class="i0">Orgueilleux conquérant, long-temps chef d'un empire,</div> -<div class="i0">Un ver à tes pieds rampe autour du saint parvis;</div> -<div class="i0">Je lui prête une voix ... médite ses avis.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Qu'es-tu devant un prince, ô créature vile?</div> -</div></div> -<p class="character">LE VER.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Moi, je ne suis qu'un ver, misérable reptile;</div> -<div class="i0">Mais rampant sur la fange où tu sommeilleras,</div> -<div class="i0">Je dis à l'aigle altier: «Je t'attends ici-bas.»</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Cet insecte abandonne une tête mortelle</div> -<div class="i0">Dont le crâne enfermait la plus docte cervelle:</div> -<div class="i0">Il te vient avertir qu'au tombeau dont il sort,</div> -<div class="i0">Il rongera ta chair, pâture de la mort.</div> -<div class="i0">Toi donc qui, des grandeurs quittant la folle envie,</div> -<div class="i0">Abdiquas la couronne, abdique aussi la vie.</div> -<div class="i0">Tu tiens encor au monde après t'en être exclus,</div><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> -<div class="i0">Fuis-le plus loin encor; va-t'en où l'on n'est plus.</div> -<div class="i0">Mais, avec faste orné des habits funéraires,</div> -<div class="i0">Ne pars point froid et nu, comme les morts vulgaires;</div> -<div class="i0">Et préside, vivant, de l'oreille et de l'œil</div> -<div class="i0">Aux chants de ton trépas, aux pompes de ton deuil,</div> -<div class="i0">Spectateur animé des larmes que, peut-être,</div> -<div class="i0">Feindront tes serviteurs aux cendres de leur maître.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Ainsi dit la Tristesse au fragile empereur</div> -<div class="i0">Mais le drame infernal ici change d'horreur;</div> -<div class="i0">Et, par d'affreux ressorts que la magie invente,</div> -<div class="i0">La scène, au dénouement, se noircit d'épouvante.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">D'innombrables Démons marchent en saints prélats</div> -<div class="i0">Dans le temple qui s'ouvre et qui reçoit leurs pas.</div> -<div class="i2">Les crêpes de la nuit, sépulcrale tenture,</div> -<div class="i0">Du dôme et des piliers couvrent l'architecture;</div> -<div class="i0">Des dragons enlacés font reluire en tous lieux,</div> -<div class="i0">Tels que des lampes d'or, leurs gueules et leurs yeux:</div> -<div class="i0">Ils éclairent la nef, le chœur, et sa barrière;</div> -<div class="i0">Et d'une croix de feu la sanglante lumière</div> -<div class="i0">Domine un sarcophage, où des titres d'orgueil</div> -<div class="i0">Argentent les velours, ornements du cercueil,</div> -<div class="i0">Édifice paré d'emblêmes héroïques</div> -<div class="i0">Dont le néant s'inscrit en lettres magnifiques.</div> -<div class="i0">Une chapelle ardente, au haut de cent degrés,</div> -<div class="i0">Porte un Diable servi par des diables mitrés:</div> -<div class="i0">Sa messe fait répondre en son chant mortuaire</div> -<div class="i0">Dix mille diables noirs, échos du sanctuaire,</div><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> -<div class="i0">Qui poussent, au-delà d'un triple paradis,</div> -<div class="i0">Les lugubres clameurs d'un bas De profundis.</div> -<div class="i2">Cependant Charles-Quint, livide, l'œil farouche,</div> -<div class="i0">S'étend au lit de plomb, froide et dernière couche,</div> -<div class="i0">Où, près d'un grand linceul, psalmodiant soudain,</div> -<div class="i0">La Tristesse et la Mort, une torche à la main,</div> -<div class="i0">Exposent la pâleur des traits de la victime,</div> -<div class="i0">Qu'un vaste deuil isole, et suspend dans l'abyme;</div> -<div class="i0">Et le serpent sonore, et l'orgue aux voix de fer,</div> -<div class="i0">D'une ample symphonie ébranle tout l'Enfer.</div> -</div></div> - -<h4>CHARLES-QUINT, LA TRISTESSE, ET LA MORT.</h4> - -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Homme! des rois ainsi finit la race entière.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">De la poussière né, retourne à la poussière.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">La Mort te paraissait loin de toi; la voici.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Héros qui me bravais, pourquoi frémir ici?</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Me pouvais-je alarmer d'un futur anathême!</div> -<div class="i0">Je ne crus point en Dieu.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i12">Tu t'es donc fait toi-même?</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Sage et puissant mortel, ton esprit connut-il</div> -<div class="i0">Comment ta faible vie a prolongé son fil?</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Tremble qu'en le coupant je ne te précipite</div><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span> -<div class="i0">En quelque espace, horrible à ton cœur qui palpite.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je me suis dit que l'homme, au néant destiné,</div> -<div class="i0">Redevient à sa fin tel qu'avant d'être né.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Je l'ignore, et te laisse au tourment de ce doute.</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Ame coupable! viens: sais-tu quelle est ta route?</div> -<div class="i0">Sors du sang et des os qu'il est temps de quitter.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">J'en tressaille en mes flancs.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Que peux-tu regretter?</div> -<div class="i0">Tourne tes propres yeux sur ta vile dépouille.</div> -<div class="i0">Le trouble qui l'émeut, la sueur qui la souille,</div> -<div class="i0">De sa fragilité sont les signes certains.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Hélas! dans tout le cours de mes errants destins,</div> -<div class="i0">Brûlante d'une ardeur en mes veines cachée,</div> -<div class="i0">Ainsi qu'un fumier vil ma chair s'est desséchée!</div> -<div class="i0">Mes jours évanouis ont emporté sa fleur.</div> -<div class="i0">Las du monde, en ces murs j'ai traîné ma douleur...</div> -<div class="i0">Pourquoi seul m'enfoncé-je aux bois voisins du Tage,</div> -<div class="i0">En hibou lamentable, en pélican sauvage?</div> -<div class="i0">Pourquoi naguère assis au trône des cités?</div> -<div class="i0">Pourquoi dans ce linceul, terme des vanités?</div> -<div class="i0">De tous ces mouvements quelle raison décide?</div> -<div class="i0">Qu'étais-je? hélas! que suis-je? et qu'est-ce qui nous guide?</div> -<div class="i0">Ces hommes, ces concerts, que j'entends, que je voi,</div> -<div class="i0">Tous ces objets sont-ils en mes sens, hors de moi?</div><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span> -<div class="i0">Espace, éternité, qu'êtes-vous? quelle flamme</div> -<div class="i0">Trop vive aux yeux du corps, luit pour les yeux de l'ame?</div> -<div class="i0">Est-ce que mes terreurs peuplent de visions</div> -<div class="i0">Ces cercles infinis, sphères d'illusions?</div> -<div class="i0">L'esprit de la lumière, en des cieux sans limite,</div> -<div class="i0">Règne ... il ouvre l'enfer à la race maudite...</div> -<div class="i0">Devant son tribunal quel sera mon appui?</div> -<div class="i0">Trônes, puissance, rangs, tout croule devant lui.</div> -</div></div> -<p class="character">LA TRISTESSE.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Est-il vrai que toujours les morts en paix sommeillent?</div> -<div class="i0">La trompette a sonné ... les voilà qui s'éveillent!</div> -<div class="i0">La terre voit par-tout les tombes se briser...</div> -<div class="i0">Que d'hommes se levant tout prêts à t'accuser!</div> -<div class="i0">Les uns, trempés encor des ruisseaux de leurs larmes,</div> -<div class="i0">Te présentent leurs fils mutilés par les armes:</div> -<div class="i0">Les autres, par leur sang qu'ont versé tes arrêts</div> -<div class="i0">Inscrivent les horreurs de tes ordres secrets.</div> -<div class="i0">Roi guerrier, vaincras-tu les nombreuses phalanges</div> -<div class="i0">Des ames qui, planant sur les ailes des anges,</div> -<div class="i0">S'élancent de la nuit pour t'accabler d'effroi,</div> -<div class="i0">Et crier dans le ciel: Anathême sur toi!</div> -<div class="i0">Juge inique! réponds au seul juge suprême...</div> -<div class="i0">L'univers est présent, et tous les siècles même.</div> -<div class="i0">Tant de peuples jamais, ni tant de majesté,</div> -<div class="i0">N'entourèrent le trône où tu fus écouté.</div> -<div class="i0">Parle, déploie au jour ta noble conscience...</div> -<div class="i0">Pourquoi balbutier? où donc est ta science?</div> -<div class="i0">Quoi! tu restes honteux, muet, et sans couleur!</div> -<div class="i0">Ici trop de lumière, éclairant ta pâleur,</div> -<div class="i0">Révèle de tes traits les bassesses obscures,</div><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> -<div class="i0">Et des plis de ton cœur les profondes souillures.</div> -<div class="i0">Fuis donc! fuis, si tu peux, même le souvenir;</div> -<div class="i0">Et cherche le néant, ton dernier avenir.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">O ciel! ô Dieu du ciel! prends pitié de mon ame!</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Regarde ces torrents de l'infernale flamme...!</div> -<div class="i0">Les cieux, qui sous tes pieds se roulent à grand bruit,</div> -<div class="i0">T'abandonnent au gouffre où mon vol te poursuit.</div> -<div class="i0">Telles qu'une hydre ouvrant ses gueules avec joie,</div> -<div class="i0">Les bouches de l'abyme, affamé de sa proie,</div> -<div class="i0">T'engloutissent parmi les brigands couronnés,</div> -<div class="i0">Qu'aux yeux des nations ma faulx a détrônés.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Arrête, affreuse mort!...</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Non, mes mains rigoureuses</div> -<div class="i0">Vont punir, lâche acteur, tes obsèques menteuses.</div> -<div class="i0">Ne t'aperçois-tu pas que, resté sans témoin,</div> -<div class="i0">La foule, en te raillant, s'est écoulée au loin?</div> -<div class="i0">Et qu'enlevé déja de tes linceuls funestes,</div> -<div class="i0">On t'a mis en un lit ... où je veux que tu restes.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Où suis-je?... ô songe horrible! ah! je m'éveille enfin...</div> -<div class="i0">Doux éclat!... je revois les rayons du matin...</div> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Que dis-tu? la nuit règne, et l'hémisphère est sombre.</div> -</div></div> -<p class="character">CHARLES-QUINT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i0">Non, mes yeux sont ouverts...</div><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span> -</div></div> -<p class="character">LA MORT.</p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="right">Sous les voiles de l'ombre</div> -<div class="i0">Le délire t'aveugle, et porte en ton cerveau</div> -<div class="i0">Un faux jour, et l'horreur d'un désordre nouveau:</div> -<div class="i0">Des organes troublés effroyable chimère!</div> -<div class="i0">Meurs donc, meurs! il est temps, roi fou, que je t'enterre.</div> -</div></div> - -<hr class="tb" /> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<div class="i2">Elle arrache aussitôt l'ame à ce noble corps,</div> -<div class="i0">Qui n'est plus rien: Dieu seul sait ce qu'il fait des morts.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Ici la toile tombe, et finit l'acte immense.</div> -<div class="i0">Mais au parterre ému quelle guerre commence!</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Que je compare au bruit des torrents et des airs</div> -<div class="i0">Les applaudissements, les sifflets des enfers;</div> -<div class="i0">Que je rappelle ici les volcans, les tempêtes,</div> -<div class="i0">En éternel écho des poétiques têtes,</div> -<div class="i0">Mes vers ne feront pas ouïr à l'auditeur</div> -<div class="i0">Ce cirque furieux, tout vociférateur.</div> -<div class="i0">Oh! c'est en cet instant, Muse, que je t'invoque!</div> -<div class="i0">Prête, prête à mon luth un son perçant et rauque,</div> -<div class="i0">Qui plaise à la discorde et l'imite en ses cris;</div> -<div class="i0">Et non ces doux accents dont les cœurs sont épris,</div> -<div class="i0">Qui charment les humains de langueurs si touchantes,</div> -<div class="i0">Et font aimer la paix, alors que tu la chantes.</div> -<div class="i2">Le tumulte confus du cirque ténébreux</div> -<div class="i0">Long-temps de tous les bruits ne fit qu'un bruit affreux:</div> -<div class="i0">Mais comme, sous les flots d'une épaisse fumée,</div> -<div class="i0">Au faîte d'une ville en des feux abymée,</div> - -<div class="i0"> -<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span> -Se perd dans un chaos la face des objets,</div> -<div class="i0">Jusqu'à l'heure où, lançant quelques lumineux jets,</div> -<div class="i0">La flamme en ces vapeurs éclaire enfin la vue:</div> -<div class="i0">Ainsi, lorsque la foule applaudit, siffle, et hue,</div> -<div class="i0">Tout se confond d'abord; mais enfin les clameurs</div> -<div class="i0">Distinguent deux partis au milieu des rumeurs:</div> -<div class="i0">L'un, s'écriant, bravo! veut voir l'auteur paraître,</div> -<div class="i0">L'autre, criant, à bas! frémit de le connaître.</div> -<div class="i0">Le rideau cependant remonte; et mille voix</div> -<div class="i0">Font trembler les piliers et le cintre à-la-fois.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Sans frayeur de l'orage, apparaît au théâtre</div> -<div class="i0">L'acteur, encor sali de carmin et de plâtre,</div> -<div class="i0">Qui, dépouillé des traits de Charles-Quint joué,</div> -<div class="i0">Et du manteau tragique aussitôt secoué,</div> -<div class="i0">A repris des Démons les gigantesques formes,</div> -<div class="i0">Et leurs mains, et leurs pieds, armés d'ongles énormes.</div> -<div class="i0">Ce mime est de l'enfer, où son art s'enflamma,</div> -<div class="i0">Le sublime Lekain, le terrible Talma;</div> -<div class="i0">Sensible et déchirant, nul ne fut plus habile</div> -<div class="i0">A peindre l'ame humaine en sa face mobile;</div> -<div class="i0">Son vaste sein, foyer d'un cœur tout véhément,</div> -<div class="i0">De pathétique empli, l'épanche largement:</div> -<div class="i0">S'il imite l'effroi, le remords sur le trône,</div> -<div class="i0">Son front pâle ressemble au front de la Gorgone:</div> -<div class="i0">S'il veut des passions exhaler les douleurs,</div> -<div class="i0">Brisée en longs sanglots, sa voix se fond en pleurs:</div> -<div class="i0">Le parterre, frappé de sa magie extrême,</div> -<div class="i0">Pense, au malheur qu'il feint, voir le malheur lui-même.</div> -<div class="i2">L'acteur ouvrit la bouche, et crut, par ses accents,</div><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span> -<div class="i0">Surmonter la hauteur des bruits retentissants:</div> -<div class="i0">Mais ses lèvres formaient des paroles perdues.</div> -<div class="i0">Ainsi des noirs hivers quand les neiges fondues</div> -<div class="i0">Sur les flancs des rochers tombent avec fracas,</div> -<div class="i0">Si, du torrent grossi traversant les éclats,</div> -<div class="i0">Les voix de deux pasteurs s'appellent des deux rives,</div> -<div class="i0">Son cours emporte et rompt leurs clameurs fugitives.</div> -<div class="i2">La fureur des Démons, et huppés, et titrés,</div> -<div class="i0">Descend de loge en loge aux plus bas des degrés:</div> -<div class="i0">Là, des derniers lutins l'épaisse populace</div> -<div class="i0">Autour des cabaleurs, et se rue, et s'entasse.</div> -<div class="i0">Ainsi, lorsque les grands accordent aux petits</div> -<div class="i0">Ces jeux, payés si cher, qu'on leur donne <em>gratis</em>,</div> -<div class="i0">Du plus vil peuple on voit la multitude immense</div> -<div class="i0">Couvrir un cirque entier, sali de sa présence:</div> -<div class="i0">Ainsi l'amas infect de Diables tout fangeux</div> -<div class="i0">Formait le centre obscur du parterre orageux.</div> -<div class="i0">Ce sont bandits, experts en tous métiers perfides:</div> -<div class="i0">Les uns, noirs recruteurs, sont fumants d'homicides;</div> -<div class="i0">D'autres, en plein marché, vendeurs non scrupuleux,</div> -<div class="i0">Ont des litres menteurs, et des poids frauduleux:</div> -<div class="i0">Ceux-là chez nos Thémis s'inscrivent en faussaires;</div> -<div class="i0">Ceux-ci, sur leurs fourneaux, impurs apothicaires,</div> -<div class="i0">Dosent leur arsenic en de coupables mains,</div> -<div class="i0">Et de l'humeur de vivre ils purgent les humains.</div> -<div class="i0">D'autres, fatals Hermès, altèrent la monnaie;</div> -<div class="i0">D'autres sont croque-morts, le sépulcre les paie:</div> -<div class="i0">Apprentis carabins, ceux-là, d'un coup mortel,</div> -<div class="i0">Hâtent l'agonisant, convoité du scalpel.</div> -<div class="i0">Huissiers, greffiers, et clercs, engeance de vampires,</div><span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span> -<div class="i0">Ivrognes, débauchés, filoux, escrocs et sbires,</div> -<div class="i0">Sirènes des égoûts, harangères Vénus,</div> -<div class="i0">Sous les bourgeons en fleurs vendant leurs charmes nus;</div> -<div class="i0">Des enfers, en un mot, la plus vile canaille</div> -<div class="i0">Tout-à-coup se déchaîne, et hue, et siffle, et braille.</div> -<div class="i0">Elle garda long-temps un silence hébété,</div> -<div class="i0">Muette d'ignorance et de stupidité:</div> -<div class="i0">Ces ressorts que chez nous le vulgaire idolâtre,</div> -<div class="i0">Les éclatants décors, les beaux coups de théâtre,</div> -<div class="i0">Et le lustre étoilé des princes histrions,</div> -<div class="i0">Avaient conquis, ravi ses admirations:</div> -<div class="i0">Mais, répondant aux cris des nobles galeries,</div> -<div class="i0">Jusqu'aux voûtes monta le cri de ses furies.</div> -<div class="i0">Telle, quand des états les chefs ambitieux</div> -<div class="i0">Donnent le premier branle aux partis factieux,</div> -<div class="i0">L'écume des ruisseaux, la plèbe enorgueillie</div> -<div class="i0">Gronde, fait bouillonner sa plus infâme lie,</div> -<div class="i0">S'emporte, se déborde; et, sous le joug des lois,</div> -<div class="i0">De la démagogie hurlent toutes les voix:</div> -<div class="i0">Telle, de ces damnés la cohue insolente</div> -<div class="i0">Au vaste amphithéâtre imprime l'épouvante.</div> -<div class="i2">Tout rugit: cependant le Stentor des Démons</div> -<div class="i0">Fait sortir ce discours de ses larges poumons;</div> -<div class="i0">Perché sur un haut banc, en épervier farouche,</div> -<div class="i0">Qu'attache un pied crochu sur une vieille souche:</div> -<div class="i2">«Par un juste suffrage accueillons notre acteur,»</div> -<div class="i0">Dit-il, «mais que du drame il nous taise l'auteur.</div> -<div class="i0">«Son ouvrage sans goût, sans règle, sans morale,</div> -<div class="i0">«N'a qu'une vérité hideuse ou triviale.</div> -<div class="i0">«J'ai frémi, mais d'horreur; j'ai ri, mais de pitié.</div><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span> -<div class="i0">«Le monstre qui le fit doit être châtié,</div> -<div class="i0">«Écorché, scié, cuit ... il faut que sur la claie</div> -<div class="i0">«On le traîne, percé d'une éternelle plaie;</div> -<div class="i0">«Ou qu'il soit à l'oubli condamné sans retour:</div> -<div class="i0">«L'orgueil est d'un auteur le plus cruel vautour.</div> -<div class="i0">«Mais non, de notre enfer déchaînons la critique;</div> -<div class="i0">«Qu'il se torde à jamais sous sa dent satirique,</div> -<div class="i0">«Et que, de tous les sens en lambeaux déchiré,</div> -<div class="i0">«Il rende au noir chaos ce qu'il en a tiré.»</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Il dit, roulant un œil où pétille sa rage,</div> -<div class="i0">Qui des autres lutins recherche le suffrage:</div> -<div class="i0">Mais l'un des plus bouillants, qui veut lui répliquer,</div> -<div class="i0">Sentant à ses esprits les paroles manquer,</div> -<div class="i0">Pour mieux humilier sa critique verbeuse,</div> -<div class="i0">Lui tire, en grimaçant, une langue moqueuse.</div> -<div class="i0">Celui-ci, pour punir ce dédain trivial,</div> -<div class="i0">Se tourne, en lui montrant son anti-facial.</div> -<div class="i0">Le bruit s'accroît. Voici qu'un autre Diable grimpe,</div> -<div class="i0">Ami du nourrisson de l'infernal Olympe:</div> -<div class="i0">Son aigre voix glapit sur le vacarme entier.</div> -<div class="i0">Tel entre des tambours perce un fifre guerrier.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">«Est-ce en vain qu'en ces vers, peintre de la nature,</div> -<div class="i0">«Le poëte, arrachant tout masque à l'imposture,</div> -<div class="i0">«Produit, s'écria-t-il, sans peur, sans préjugé,</div> -<div class="i0">«Du fécond univers un vivant abrégé?</div> -<div class="i0">«L'abandonnera-t-on aux cris de la cabale?</div> -<div class="i0">«Comment du goût, des mœurs, est-il donc le scandale?</div> -<div class="i0">«Il ne saurait blesser les règles des rhéteurs,</div><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span> -<div class="i0">«Étant hors de la loi des classiques auteurs;</div> -<div class="i0">«Non moins original que le furent eux-mêmes</div> -<div class="i0">«Ces hardis inventeurs de nos doctes systêmes,</div> -<div class="i0">«On les siffla jadis; on le hue à son tour:</div> -<div class="i0">«De l'avenir peut-être il deviendra l'amour.</div> -<div class="i0">«Son style, en descendant du ton noble au vulgaire,</div> -<div class="i0">«Évite mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire.</div> -<div class="i0">«A quoi bon asservir l'esprit, né dans son sein,</div> -<div class="i0">«Au modèle idéal de l'antique dessin?</div> -<div class="i0">«La nature est diverse, immense, affreuse, et belle:</div> -<div class="i0">«Son tableau grand, bizarre, et varié comme elle,</div> -<div class="i0">«Alliant tous les tons, rompant chaque unité,</div> -<div class="i0">«Échappe à la froideur de l'uniformité.</div> -<div class="i0">«Les peuples, qu'instruirait le cours d'un tel ouvrage,</div> -<div class="i0">«Voyant périr deux rois, les plus grands de leur âge,</div> -<div class="i0">«L'un, en cerveau brûlé, l'autre, d'un mal impur,</div> -<div class="i0">«Sentiraient que des lois le seul empire est sûr.</div> -<div class="i0">«N'est-ce rien que d'avoir calculé dans sa tête</div> -<div class="i0">«Ce vaste plan moral? l'auteur est-il si bête?</div> -<div class="i0">«Sa fable, dites-vous, mérite un châtiment:</div> -<div class="i0">«Que peint-il? ce qu'au monde on fait impunément.</div> -<div class="i0">«Ne frémissons-nous pas, tout damnés que nous sommes,</div> -<div class="i0">«Lorsqu'il nous faut, témoins des cruautés des hommes,</div> -<div class="i0">«Voir les tigres, les ours, orner leurs écussons,</div> -<div class="i0">«Et leur gloire nourrir et corbeaux et poissons?</div> -<div class="i0">«Voir les peuples agneaux immolés en hosties;</div> -<div class="i0">«Le crime sur l'autel asseoir ses dynasties;</div> -<div class="i0">«Haine, avarice, orgueil, sous de saints capuchons,</div> -<div class="i0">«Dans nos ardents brasiers attiser les brandons;</div> -<div class="i0">«Voir le rire apprêter la corde aux calvinistes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span> -<div class="i0">«Et la pudeur en proie au viol des papistes;</div> -<div class="i0">«Voir baptiser de sang d'incrédules beautés,</div> -<div class="i0">«Dont la Luxure en froc fouette les nudités:</div> -<div class="i0">«Des bibles, des missels, voir les sinets mystiques</div> -<div class="i0">«Cousus, d'un doigt railleur, aux fesses hérétiques,</div> -<div class="i0">«Par d'enjoués bourreaux, par de gais assassins...</div> -<div class="i0">«Ah! nous-mêmes, près d'eux, nous serions de vrais saints!</div> -<div class="i0">«Osons dire tout...! Non. Notre pudeur m'arrête;</div> -<div class="i0">«Je vous ferais dresser les cornes sur la tête!</div> -<div class="i0">«L'antropophage impie, en son acharnement,</div> -<div class="i0">«Ne fait pas ce qu'ils font, religieusement.</div> -<div class="i0">«Quoi! ces hommes, d'un Dieu se prétendant l'image,</div> -<div class="i0">«L'un par l'autre écrasés, n'écoutent que leur rage!</div> -<div class="i0">«Quoi! ces monstres pourront, dans leurs hideux transports,</div> -<div class="i0">«Percer de traits aigus les ames et les corps,</div> -<div class="i0">«Et viendront nous chanter ces mots, Indépendance,</div> -<div class="i0">«Charité, Sainteté, Chasteté, Tolérance!</div> -<div class="i0">«Oh! préférons l'horreur de nos punitions</div> -<div class="i0">«A ce qu'ont inventé leurs noires passions!</div> -<div class="i0">«Souffrons donc qu'un spectacle aux enfers nous retrace</div> -<div class="i0">«Les vices que sur terre on envisage en face.</div> -<div class="i0">«Craignez-vous que, honteux d'être moqué de nous,</div> -<div class="i0">«L'homme ne se corrige?... Ah! tranquillisez-vous;</div> -<div class="i0">«Ses mœurs seront toujours criminelles, infâmes,</div> -<div class="i0">«Dût-on, chez les mortels, jouer même nos drames.</div> -<div class="i0">«Là, qui les jugerait? un famélique essaim,</div> -<div class="i0">«Vendant le fiel jaloux qui bouillonne en son sein,</div> -<div class="i0">«Dont l'immoralité, ne prêchant que morale,</div> -<div class="i0">«Noie honneur et bon sens dans son encre vénale.</div> -<div class="i0">«Qui les écouterait? des spectateurs légers,</div><span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span> -<div class="i0">«Faibles cerveaux, émus par des traits passagers,</div> -<div class="i0">«Et de qui la mémoire, en sa marche incertaine,</div> -<div class="i0">«Oublie où s'attacha le long fil d'une scène;</div> -<div class="i0">«Peu faits pour mesurer par quels puissants efforts</div> -<div class="i0">«Vers un seul but profond tendent de grands ressorts.</div> -<div class="i0">«Honneur à ce travail! il est digne d'un Diable.</div> -<div class="i0">«Craignons que la colère injuste, impitoyable,</div> -<div class="i0">«Comme chez les humains, ne dicte nos arrêts,</div> -<div class="i0">«Dont l'affront éternel nous flétrisse à jamais.</div> -<div class="i0">«Un ouvrage a, par-fois, les beautés qu'on lui nie.</div> -<div class="i0">«Gare au sot tribunal qui proscrit le génie!»</div> -<div class="i0">A ce mot, ô discorde! ô désordre! ô terreur!</div> -<div class="i0">Le cirque est une arène où combat la fureur.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Les princes infernaux lancent dans le parterre</div> -<div class="i0">Trente griffons armés, pour terminer la guerre:</div> -<div class="i0">La rage s'en accroît; on mugit autour d'eux.</div> -<div class="i0">Les Diablesses, fuyant ce spectacle hideux,</div> -<div class="i0">Volent, jetant des cris en nocturnes chouettes.</div> -<div class="i0">Des loges et du cintre on perce les retraites;</div> -<div class="i0">Et se précipitant des plus hauts des balcons</div> -<div class="i0">Sur les derniers des bancs roulent mille Démons.</div> -<div class="i2">Tous ceux de qui la foudre avait brûlé les ailes,</div> -<div class="i0">Titans, demi-roués en leurs chûtes cruelles,</div> -<div class="i0">Bondissent en tombant: telle, d'un pesant choc,</div> -<div class="i0">Si du sommet d'un mont le temps détache un roc,</div> -<div class="i0">Sa masse retentit sur la plaine ébranlée.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Figure, si tu peux, cette horrible mêlée,</div> -<div class="i0">O Muse! aide ma vue à mesurer le tour</div><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span> -<div class="i0">Du parquet infernal éclairé d'un faux jour,</div> -<div class="i0">Plus vaste que ne sont les abymes stériles</div> -<div class="i0">Des ardents souterrains, dévorateurs des villes;</div> -<div class="i0">Et non moins spacieux que le cercle étoilé</div> -<div class="i0">Qu'embrasse un esprit docte, à qui rien n'est voilé;</div> -<div class="i0">Hauteur, d'où les humains, bornés dans leurs limites,</div> -<div class="i0">Paraissent à son œil des mouches et des mites.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Misérables damnés! votre dernier loisir</div> -<div class="i0">S'écoule en ces fureurs promptes à vous saisir:</div> -<div class="i0">L'inflexible Destin déja commande aux Heures</div> -<div class="i0">De vous rendre aux tourments de vos tristes demeures.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Xiphorane descend, et s'écriant trois fois:</div> -<div class="i0">«<span class="smcap">Anarchie!</span>» Oh! quel monstre apparut à sa voix!</div> -<div class="i0">Hydre informe et sans yeux, de ses mains furieuses,</div> -<div class="i0">Elle-même abattant ses têtes odieuses,</div> -<div class="i0">En nourrit une seule; et d'un bandeau sanglant</div> -<div class="i0">Sur ses propres débris la couronne en hurlant:</div> -<div class="i0">Cette tête aggrandie, et d'elle encor frappée,</div> -<div class="i0">Tombe, et l'hydre renaît de sang toujours trempée.</div> -<div class="i0">Tel est le monstre. «Accours, épouse du Chaos,</div> -<div class="i0">«Toi qui souffles la guerre, et qui hais le repos,</div> -<div class="i0">«Des équitables lois ennemie éternelle,</div> -<div class="i0">«Dans tes cent mains, dit-il, que la flamme étincelle.»</div> -<div class="i0">L'hydre aveugle l'entend, plane, et d'un vague essor</div> -<div class="i0">S'abat des hauts plafonds sur les balustres d'or:</div> -<div class="i0">Des décorations la rougeâtre lumière</div> -<div class="i0">Allume tout-à-coup sa torche incendiaire.</div> -<div class="i0">Sous vingt trombes de feu, piliers, voûtes, lambris,</div><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span> -<div class="i0">Croulent sur les démons embrasés et meurtris;</div> -<div class="i0">Et, tel qu'un puits sans fond, le gouffre à ces ruines</div> -<div class="i0">Ouvre, en les entraînant, ses routes intestines.</div> -<div class="i0">Leur immense théâtre en cendres se réduit,</div> -<div class="i0">Et ne laisse après soi que le vide et la nuit.</div> -</div><div class="stanza"> - -<div class="i2">Sauve-moi de leur gouffre, ô Dieu vengeur du crime!</div> -<div class="i0">Dieu, pour qui notre monde est un point dans l'abyme!</div> -<div class="i0"><span class="smcap">Théose!</span> être éternel, présent à l'infini!</div> -<div class="i0">A tout ce qui se meut ton mystère est uni.</div> -<div class="i0">Être que tout ignore, et que pourtant mon ame</div> -<div class="i0">Invoque, et sent par-tout quand s'élève sa flamme!</div> -<div class="i0">Dieu, principe sans forme, inaccessible à tous,</div> -<div class="i0">Créateur des soleils qui rayonnent sur nous,</div> -<div class="i0">Auteur de tant de cieux inconnus de la terre,</div> -<div class="i0">Tu formas les tissus de la mouche éphémère;</div> -<div class="i0">Tu n'as pas négligé le ressort palpitant</div> -<div class="i0">De son corps invisible, atôme d'un instant;</div> -<div class="i0">Et la moindre vapeur, globule de rosée,</div> -<div class="i0">Suit ta loi souveraine aux sphères imposée.</div> -<div class="i0">Tout n'est que profondeur qui cache ton pouvoir.</div> -<div class="i0">Toi, que j'ose implorer, te puis-je concevoir?</div> -<div class="i0">Sais-je ce que je suis? pourquoi j'entends et pense?</div> -<div class="i2">Si ton souffle bientôt retire ma présence</div> -<div class="i0">Du théâtre vivant où chacun est acteur,</div> -<div class="i0">Ah! que de l'ordre au moins un moment spectateur,</div> -<div class="i0">Je voie, avant ma mort, l'homme sincère et libre,</div> -<div class="i0">Des lois, reines du monde, observer l'équilibre,</div> -<div class="i0">Saper du fol orgueil l'édifice abattu,</div> -<div class="i0">N'aspirer qu'aux grandeurs de la noble vertu,</div><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span> -<div class="i0">Gouverner par Thémis république ou royaume,</div> -<div class="i0">Juger d'un œil égal le palais et le chaume,</div> -<div class="i0">Ouvrir son toit, son cœur, à l'humble adversité,</div> -<div class="i0">Ne plus, d'un joug sanglant, fouler l'humanité,</div> -<div class="i0">Enrichir par le fer la seule agriculture,</div> -<div class="i0">Paisible conquérant, explorer la Nature,</div> -<div class="i0">Et des Arts, du Commerce, étendant le pouvoir,</div> -<div class="i0">Envahir hardiment les trésors du savoir!</div> -<div class="i0">Dieu! qu'au néant, enfin, rentre l'Hypocrisie,</div> -<div class="i0">Qui change en un enfer le trajet de la vie;</div> -<div class="i0">Et je rendrai sans peine, au sein de l'univers,</div> -<div class="i0">Cette ame qui te cherche, et qui dicta mes vers.</div> -</div></div> - -<p class="center p2">FIN.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p class="center">ON TROUVE DU MÊME AUTEUR,</p> - -<p><em>Chez BARBA, libraire, galerie du Palais-Royal, derriere le Théâtre-Français.</em></p> - -<table summary="liste"> -<tr><td><em>Agamemnon</em></td> -<td rowspan="4"><big>}</big></td> -<td rowspan="4">tragédies en 5 actes.</td></tr> -<tr><td><em>Ophis</em></td></tr> -<tr><td><em>Isule et Orovèse</em></td></tr> -<tr> -<td><em>Charlemagne</em></td></tr> -<tr> -<td colspan="3"><em>Pinto</em>, ou <em>la journée d'une conspiration</em>, comédie historique, en 5 actes et en prose.<br /> -</td></tr> -<tr><td><em>Le Frère et la Sœur jumeaux</em>,</td> -<td rowspan="3"><big>}</big></td> -<td rowspan="3">comédies en 3 actes.</td></tr> -<tr><td><em>Le faux Bon-Homme</em>,</td></tr> -<tr><td><em>Le Complot domestique,</em> </td> </tr> -<tr><td colspan="3"><em>Les Ages Français</em>, poëme en strophes et en 15 chants. -</td> -</tr> -</table> -<p><em>Chez NEPVEU, libraire, passage des Panoramas, nº 26.</em></p> - -<ul> -<li><em>L'Atlantiade</em>, ou <em>la Théogonie Newtonnienne</em>, poëme en 6 chants.</li> -<li><span class="combination"><span class="above"><em>Homère</em>,</span> -<span class="moustache">}</span> -<span class="belowb"><em>Alexandre</em>,</span> poëmes en 4 chants.</span></li> -<li><em>L'Homme renouvelé</em>, récit moral, en vers.</li> -<li><em>Agar et Ismaël</em>, scène orientale.</li> -<li><em>La Méroveïde</em>, poëme héroï-comique, en octaves, et en 14 chants.</li> -<li><em>La Panhypocrisiade</em>, ou <em>le Spectacle infernal du seizième siècle</em>, comédie-épique, en 16 chants. -</li> -<li><em>Cours analytique de Littérature générale</em>, prononcé à l'Athénée de Paris, 4 vol. in-8º. -</li> -</ul> - -<p><em>Chez LALOY, libraire, rue de Richelieu, vis-à-vis la rue Feydeau.</em></p> - -<p><em>Les quatre Métamorphoses</em>, poëmes.</p> - -<p><em>Chez FIRMIN-DIDOT, imprimeur du Roi, de l'Institut, et de la Marine, rue Jacob, nº 24.</em></p> - -<ul> -<li><em>La Méroveïde</em>.</li> -<li><em>La Panhypocrisiade</em>, ou <em>le Spectacle infernal du seizième siècle</em>. -</li> -</ul> -<hr class="tb" /> - -<p>Les Éditions de <em>Plaute</em> et de <em>Christophe-Colomb</em>, comédies en 3 actes -et en vers, et de <em>Baudouin</em>, <em>empereur</em>, tragédie en 3 actes, sont à -refaire, ayant été détruites dans un incendie.</p> - -<hr class="full" /> - -<div class="transnote"><h2><a id="Corrections"></a>Corrections.</h2> - -<p>La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:</p> - -<p>p. <a href="#Page_256">256</a>:</p> -<ul> -<li>LA VIELLE.</li> - -<li><span class="u">LA VIEILLE.</span></li></ul></div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle -infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE *** - -***** This file should be named 53950-h.htm or 53950-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/9/5/53950/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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