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-The Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle
-infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
-
-Author: Népomucène L. Lemercier
-
-Release Date: January 12, 2017 [EBook #53950]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-Note sur la Transcription:
-
-Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-
-Marquage: _mots en italique_
-
-
-
-
- LA
- PANHYPOCRISIADE,
- OU
- LE SPECTACLE INFERNAL
- DU SEIZIÈME SIÈCLE.
-
-
-
-
- SE TROUVE A PARIS
-
- { FIRMIN DIDOT, rue Jacob, nº 24.
- CHEZ { NEPVEU, passage des Panoramas, nº 26.
- { BARBA, galeries du Palais-Royal, près du théâtre Français.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE,
- ou
- LE SPECTACLE INFERNAL
- DU SEIZIÈME SIÈCLE.
-
- COMÉDIE ÉPIQUE.
-
- PAR NÉPOMUCÈNE L. LEMERCIER,
- MEMBRE DE L'INSTITUT DE FRANCE.
-
- Incedo per ignes.
-
- [Illustration]
-
- A PARIS,
- DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
- IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT DE FRANCE,
- RUE JACOB, Nº 24.
-
- M. D. CCC. XIX.
-
-
-
-
-ÉPITRE
-
-A DANTE ALIGHIERI.
-
-
-IMPÉRISSABLE DANTE,
-
-Ou recevras-tu ma lettre? Quels lieux habites-tu, depuis que tu n'es
-plus dans ce monde vicieux où, de jour en jour, nous sentons que ton
-génie vengeur nous manque? Mon envoi ne te parviendra dans aucun des
-cercles qui forment l'immense spirale de ton enfer; ils ne sont que
-l'allégorie des horribles réalités de la vie humaine: ni dans les
-circuits de ton purgatoire; ils ne figurent que le labyrinthe où nous
-égarent nos erreurs passionnées, avant que nous arrivions au repos:
-ni dans les limbes de ton paradis; tableau poétique d'une béatitude
-et d'une gloire que tes rêves nous ont tracées. Je t'adresse donc cet
-écrit dans les régions inconnues, séjour ouvert par l'immortalité aux
-ames sublimes d'Homère, de Lucrèce, de Virgile, d'Arioste, de Camoëns,
-de Tasse, de Milton, de Klopstock, et de Voltaire. Une messagère
-ailée, l'Imagination, te le portera dans l'espace où tu planes avec eux.
-
-Il faut que je me confesse à toi, profond scrutateur des consciences:
-car je rougirais du moindre scrupule, devant ta redoutable ironie.
-
-J'ai découvert, sous les décombres d'un vieux sanctuaire de la Vérité,
-le manuscrit d'un poëte nommé _Mimopeste_, c'est-à-dire, fatal aux
-mimes. Je publie son travail comme étant le mien. Son poëme, dont
-je m'attribue l'honneur, est intitulé _Panhypocrisiade_; ce qui,
-conformément au caractère satirique de son auteur, et à l'étymologie
-grecque, signifie POEME SUR TOUTE HYPOCRISIE.
-
-Il paraît que l'auteur avait ajouté dans son esprit à cette ancienne
-maxime de l'ecclésiaste, _vanité des vanités! tout est vanité!_ un
-axiôme non moins général sur notre pauvre terre; _hypocrisie des
-hypocrisies, tout est hypocrisie_.
-
-Il a vu les humains tels qu'ils sont: il les a peints tels qu'il les
-a vus. S'en fâcheront-ils? non: parce qu'il n'a pas, comme tu l'as
-fait si courageusement, marqué d'un sceau réprobateur le front de ses
-ennemis personnels; parce qu'il n'a pas, en égalant ton audace, pris
-la liberté de mettre dans son enfer des princes, des cardinaux et des
-papes vivants; mais qu'au lieu d'y jeter ses contemporains, il n'y a
-placé que les morts du seizième âge; et qu'il n'y a point représenté
-les hommes qui existent encore. Ceux-ci respirent la franchise; ils
-sont la sincérité même, grâce à notre perfectibilité prouvée, et à nos
-lumières progressives qui leur ont démontré combien il est superflu de
-mentir et de porter des masques!
-
-J'avais dérobé avec tant de plaisir, au poëte que je vole encore,
-l'idée d'une théogonie nouvelle, dont je fis agir les divinités qui
-figurèrent les phénomènes de la nature dévoilée par nos sciences dans
-mon _Atlantiade_, que je n'ai pu résister à l'envie de commettre ce
-nouveau larcin. Tu trouveras ici quelques-uns des mêmes dieux qu'il a
-créés, d'après son systême newtonien. Il les introduit dans cet autre
-ouvrage hardi qu'il a qualifié du titre de _comédie épique_.
-
-Si j'eusse voulu l'accompagner de commentaires et de scholies, il
-m'eût fallu composer un gros in-folio de bénédictin, sur tout ce
-qu'il renferme de relatif à la fable et à l'histoire politique,
-ecclésiastique et militaire, sur toutes les curiosités qu'il a
-extraites des mémoires. Mais il vaut mieux que j'imite adroitement
-certain auteur d'une défense des Jésuites, qui en publia la première
-édition sans notes, afin, dit-il plaisamment, que les rats de la
-critique qui le voudront éplucher et ronger, viennent se prendre dans
-la souricière de leur ignorance.
-
-Ta mâle philosophie saura saisir le plan moral qu'a suivi le poëte.
-Ton siècle t'inspira l'image des tourments de l'Enfer: le sien lui a
-inspiré la peinture de ses joyeux divertissements.
-
-Il aurait eu matière à peindre aussi largement le nôtre, qui lui eût
-fourni des scènes non moins terribles que ridicules, et dont voici le
-principal sujet, résumé dans quelques vers épigrammatiques.
-
- Notre beau siècle, en France, ayant planté
- Chêne civique, arbre de liberté,
- Prophétisa que son ombre immortelle
- Étoufferait tiges de royauté:
- Puis, en védette, il y mit sentinelle.
- Mais vint au poste un rusé bûcheron,
- Tourneur expert; or, trompant l'horoscope.
- Sa main coupa les branches et le tronc,
- Sceptres en fit, à revendre en Europe;
- Et le beau siècle enrichit le larron:
- Mais la racine est restée, et tient bon.
-
-Tu me demanderas comment on a souffert qu'on y portât sitôt la coignée;
-le dixain suivant va te répondre.
-
- Nos fiers tribuns, déclamant pour leurs droits,
- Foulaient aux pieds couronnes, armoiries;
- Nos fiers seigneurs, vantant leurs rêveries,
- Juraient amour au pur sang de leurs rois:
- Que firent donc tant de grands fanatiques,
- Dès qu'un enfant des troubles politiques
- S'érigea maître?... Ah! saluant son char,
- De royauté les serviteurs antiques
- Se sont unis, en lestes domestiques,
- A nos Brutus, bons valets de César.
-
-Un Aristophane n'eût-il pas vu là tout le fonds d'une ample et forte
-comédie? mais était-il possible qu'on la jouât sous la censure
-oppressive que maintenait à cette époque la tyrannie dont le ciel nous
-a délivrés?
-
- Un pâle trio d'Aristarques,
- De ses froids ciseaux coupant tout,
- Eut sur le génie et le goût
- Le ministère des trois Parques.
-
-Ces temps ont déja fui: la noble liberté des lettres et de la pensée
-revivra sous le règne des lois.
-
-Montre ce nouveau poëme, quand tu l'auras lu tout entier, à
-_Michel-Ange_, à _Shakespeare_, et même au bon _Rabelais_; et, si
-l'originalité de cette sorte d'épopée théâtrale leur paraît en accord
-avec vos inventions gigantesques, et avec l'indépendance de vos
-génies, consulte-les sur sa durée. Peut-être, se riant dans leur barbe
-des jugements de nos modernes docteurs, augureront-ils qu'avant un
-siècle encore, c'est-à-dire un de vos jours, en style d'immortels,
-on l'imprimera plus de vingt fois, quoique étant hors du code des
-classiques.
-
-La haute et mordante raillerie qui l'anime n'est point celle de la
-méchanceté, mais d'une vive indignation de la vertu contre le vice.
-
-Adieu, Dante! je me distrais avec les Muses du spectacle des tristes
-discordes. Ainsi que toi, je soupire après les lois stables,
-fondamentalement constitutionnelles, qui seules assureraient le
-bonheur et l'illustration de ma patrie. Tu fus tour-à-tour poursuivi
-des Guelfes et des Gibelins pour t'être précipité trop aveuglément
-dans leurs factions: ils proscrivirent ta tête, rasèrent ta maison,
-t'accablèrent de calomnies, et tâchèrent d'ensevelir ton nom en
-décriant tes poésies, en te réduisant à défendre seul la gloire de
-tes propres œuvres; et moi, qu'instruisit ton exemple à m'écarter des
-partis pour ne soutenir qu'une juste cause, comment n'ai-je pu me
-préserver des attaques perfides, et d'une part des mêmes misères que
-tu as endurées? Les hommes punissent donc le refus constant de servir
-leurs fureurs, comme l'ardente énergie qui s'efforce à les dompter, le
-fer à la main! Ah! la perspective de toute paix est détruite pour les
-citoyens, lorsque s'ouvrent une fois les gouffres des révolutions; et
-c'est sur-tout à leur entrée que me semblent applicables ces menaces de
-tes portes infernales:
-
- _Per me si va nella città dolente,_
- _Per me si va nell' eterno dolore,_
- _Per me si va tra la perduta gente._
-
- * * * * *
-
- _Lasciate ogni speranza, voi che'ntrate!_
-
-Adieu donc! puisse ma mémoire être protégée de la tienne, et ne pas
-périr! La vie de l'esprit est ici-bas aussi incertaine que la vie du
-corps. Toi, qui nous quittas au quatorzième siècle, tu es plus sûr
-de durer que moi qui transcrivais ceci, pour l'avenir, pendant les
-premières années du dix-neuvième.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE, POËME.
-
-
-SOMMAIRE DU PREMIER CHANT.
-
- Exposition du sujet. Le Poëte veut chanter une fête que se donnent
- les démons au moment où leurs supplices sont suspendus. Lieu de
- l'enfer dans une comète lancée au travers de l'étendue et de
- l'obscurité. Description des plaisirs que goûtent les démons,
- de leur théâtre, et de la foule qui vient assister au drame
- tragi-comique de la vie de _Charles-Quint_, et des révolutions de
- son siècle. Peintures de la toile qui couvre l'avant-scène. Là
- sont représentées toutes les superstitions du monde terrestre. La
- toile se lève, _la Terre_ et _Copernic_ apparaissent. _Copernic_
- instruit celle-ci sur son propre mouvement autour du soleil.
- Dialogue _du Temps_, _de l'Espace_, et _de la Terre_, dont les
- entretiens terminent le prologue qui prépare le sujet du drame
- infernal. Une seconde toile s'abaisse sur le théâtre, et présente
- aux spectateurs le tableau de la fausse renommée des héros
- sanguinaires. Le drame est prêt à commencer.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT PREMIER.
-
- MA muse, qui du monde a vu les tragédies
- Aux esprits immortels servir de comédies,
- Du ciel et de l'enfer va chanter les acteurs,
- Les drames, le théâtre, et tous les spectateurs.
-
- Dieu permit qu'une fois, dans l'empire des diables,
- Succédassent les jeux à leurs maux effroyables;
- Les carreaux et les fouets restèrent suspendus,
- Et de longs cris joyeux y furent entendus.
- Je veux, d'un pinceau neuf, essayer les peintures
- Des plaisirs de l'enfer, et non de ses tortures.
-
- Dans l'Ether sans limite, il est des profondeurs
- Où des traits du soleil se bornent les splendeurs:
- L'espace est traversé par des sphères sans nombre,
- Et la lumière au loin le partage avec l'ombre.
- D'un côté, sous le deuil, et de l'autre, sous l'or,
- Là, règne Lampélie, et là, règne Ennuctor.
- De l'astre pur des jours Lampélie est la fille;
- Et loin de la carrière où sa présence brille,
- Le sceptre d'Ennuctor, dieu de l'obscurité,
- Des ténèbres régit l'abyme redouté.
- Dans son empire affreux, par-delà notre monde,
- Une ardente comète, à jamais vagabonde,
- Roule au milieu des nuits, et de son épaisseur
- Le seul feu des volcans éclaire la noirceur.
- C'est là que sont déchus ces démons si terribles,
- Ces hauts titans, l'horreur des fables et des bibles:
- Leurs tourments trop chantés ne sont plus inouis;
- O muse! chante donc les diables réjouis;
- Dis les feux de l'abyme illuminant ses routes,
- Les torches en festons pendantes à ses voûtes,
- Les phosphores roulant en soleils colorés,
- Et les métaux fondus en miroirs épurés:
- Dis l'éclat des banquets, et les pompes qu'étale
- Dans un gouffre enflammé la cohue infernale.
- Spectacle comparable au fol aspect des cours,
- Où des fêtes sans joie assemblent un concours
- D'hommes blêmes d'ennuis, et de femmes flétries,
- Qui rampent, enchaînés d'or et de pierreries;
- S'efforçant, à l'envi, de dérider leur front,
- Qu'attriste la mémoire ou la peur d'un affront.
- Tels sont les noirs esprits, en leur palais funeste:
- Ils ne jouissent plus de la clarté céleste;
- Des lampions fumants sont leurs astres menteurs;
- Leurs faux jardins sont pleins de bouquets imposteurs:
- Les lambris lumineux de leurs grands édifices,
- Brûlent leurs yeux lassés de brillants artifices;
- Et tout ce riche éclat, fatigant appareil,
- Les jaunit, les rougit, comme un ardent soleil.
- Leurs plaisirs les plus vifs sont les jeux du théâtre.
- Sous d'énormes piliers est un amphithéâtre,
- Qu'inondent les démons à flots tumultueux,
- Accourant applaudir des drames monstrueux.
- Leur art, qui de la scène élargit la carrière,
- Y fait d'un personnage entrer la vie entière;
- Peu jaloux qu'un seul lieu, dans son étroit contour,
- Resserre une action terminée en un jour.
- De leurs yeux immortels la vue est peu bornée:
- Devant eux, comme un point passe une destinée;
- Et leur regard saisit avec rapidité,
- L'enfance d'un héros, et sa caducité.
- Pour nous mieux figurer, tout grossiers que nous sommes,
- Ils rapprochent d'instincts les bêtes et les hommes;
- De l'œuvre du grand-tout curieux amateurs,
- La nature animée a pour eux mille acteurs;
- Et parmi les bergers, les rois, les chefs suprêmes,
- Ils font intervenir les divinités mêmes.
- Ce qui ravit sur-tout leur cœur enclin au mal,
- Ce sont les vils tyrans, nés d'un germe infernal,
- Dont la noirceur, charmant leur goût diabolique,
- Leur semble un rare effet de haute politique;
- Bien que des assassins les caractères bas
- Montrent les mêmes traits que ces grands scélérats.
- Leur dialogue en vers est plaisant et tragique,
- Descend à la satire, et s'élève à l'épique;
- Et chacun des acteurs, en leurs mœurs ou leurs rangs,
- A son propre langage et ses tons différents.
- Les démons, au-dessus des plus savants artistes,
- Dédaignent les ressorts de nos vains machinistes;
- Leurs décorations, en tous leurs changements,
- Sont un effet divin de prompts enchantements.
- On y voit des hameaux, illusions vivantes,
- Des bois, des eaux, des cieux, les images mouvantes,
- De magiques châteaux, et de trompeuses fleurs,
- Et des feux qui de l'aube imitent les pâleurs.
- Faut-il offrir l'aspect du châtiment des crimes,
- Ils lèvent le rideau qui cache leurs abymes;
- Et leur regard encor s'effraie à pénétrer
- Des gouffres, des volcans qu'il ne peut mesurer.
-
- Déja s'ouvre le cirque à l'innombrable foule:
- Tous fondent sur les bancs comme un torrent qui roule,
- Et leur plaisir rugit non moins que la douleur.
- Sur un mince clinquant de sanglante couleur,
- L'œil, en lettres de feu, lit: «_la Charlequinade_,
- «Ou _l'orgueil couronné par un siècle malade_;
- «Pièce comi-tragique, à divertissements,
- «Et tournois, et combats, et grands embrasements.»
-
- Un nébuleux rideau couvrant d'abord la scène,
- Offre, en mille portraits, à l'œil qui s'y promène,
- Les masques différents dont l'Erreur en tout lieu
- Déguisa de tout temps la face du vrai dieu;
- Tableau dont les couleurs charment l'Hypocrisie,
- Qui de tant de faux dieux bénit la fantaisie.
- Là, sont tous les chaos d'où les religions
- Tirèrent de la nuit leurs superstitions.
- Comme autant de soleils, au centre de leurs mondes,
- En ce rideau, sortant des ténèbres profondes,
- Mille divinités, partageant l'univers,
- Ont leurs trônes, leurs cieux, leurs olympes divers.
- Un monstre gigantesque, à cinq têtes énormes,
- D'un ventre sans mesure étale ici les formes;
- C'est le puissant Brama, que la crédulité
- Fait passer dans un fleuve à l'immortalité:
- De son sein, de ses flancs, et de ses pieds fertiles,
- S'écoulent les tribus des hameaux et des villes.
- Là, ce divin monarque, honoré dans Babel,
- Nourrit le feu, du monde élément éternel:
- La flamme, sur son front, rayonne en diadême
- Et l'astre pur des jours, son lumineux emblême,
- Aux hommes éblouis cachant leur créateur,
- Sous l'éclat de l'ouvrage en éclipse l'auteur.
- Plus loin, brille Mithra dans l'azur diaphane,
- Près du doux Oromase et du triste Arimane;
- Triple divinité, dont le pouvoir égal
- Balance dans le monde et le bien et le mal:
- D'un côté sont les cieux, le jour et la science;
- De l'autre les enfers, la nuit et l'ignorance.
- La grande Isis est là, cherchant son Osiris,
- Dont Typhon dispersait les membres en débris:
- On lui voit retirer de l'ombre sépulcrale
- Ses restes qu'elle assemble, et dresser un haut phalle,
- Simulacre fécond, qu'elle veut conserver
- De ce que son amour n'en a pu retrouver.
- La lune la revêt de parures nouvelles,
- Et vers son fils Horus pendent ses huit mamelles.
- Le bœuf, le crocodile, et le sphinx, et l'Ibis,
- Et le bouc de Mendès, et le chien Anubis,
- Sont peints dans le troupeau des bêtes consacrées
- Par un peuple brutal à sa suite adorées.
- Son époux, nouveau dieu de cent peuples vaincus,
- Semble ressuscité sous les traits de Bacchus:
- Le lotus sur sa tête en un lierre se change;
- Il ne sort plus du Nil, il redescend du Gange,
- Tenant pour sceptre un thyrse, et jaloux d'assister
- Aux banquets de l'Ida, séjour de Jupiter.
- Du trône olympien, le grand fils de Saturne,
- Versant les biens, les maux, qu'il puisait dans son urne,
- Tonnait, se transformait en aigle impérieux,
- En taureau mugissant, en cygne gracieux:
- Ses frères, son épouse, et ses fils et ses filles,
- Peuplaient tout l'univers de divines familles.
- Mais en un plus haut ciel Jéhova s'aperçoit,
- Disant au premier jour: «Que la lumière soit.»
- Il n'était que splendeur, que gloire, et la lumière
- Sous un brûlant éclat voilait sa face entière.
- Enfin sur un berceau, mystérieux trésor,
- Un pigeon enflammé suspendait son essor,
- Tandis que dans les bras d'une mère indigente,
- Mère qui paraît vierge à sa grâce innocente,
- Dormait l'enfant sauveur, né d'un dieu paternel:
- Triple unité, que peint un triangle éternel.
- Retracerai-je aux yeux ces légions d'idoles,
- Ces pagodes au loin présentant leurs symboles;
- Depuis le vieux Lama, l'objet d'honneurs si vains,
- Payant l'encens des rois en excréments divins,
- Jusqu'au dur Theutatès, si fier de sa massue,
- Et de la chaîne d'or à ses lèvres pendue?
- Chimères, qui cédaient à celles de la croix,
- Pour qui, le fer en main, on criait: «Meurs, ou crois!»
- Ces peintures montraient notre sphère embrasée
- Sous un glaive sanglant en deux parts divisée.
- Des califes géants ouvraient leur paradis
- Aux élus forcenés combattant les maudits;
- Et les temps, la nature, en traits allégoriques,
- Aux peuples éblouis offraient cent dieux antiques.
- Les pals et les bûchers qui bordaient ce tableau,
- Surchargeaient d'ornements ce mystique rideau.
-
- Debout, sur ses ergots, le peuple du parterre
- Gronde et siffle à l'égal des vents et du tonnerre.
- Les princes de l'abyme, empire d'Ennuctor,
- Sont dans leur loge assis, derrière un balcon d'or.
- Les plus grands, qu'un vain sceptre et que la pourpre accable,
- Roidissant par orgueil leur maintien misérable,
- Présentent lourdement leur fausse majesté
- En spectacle risible à la malignité.
- D'autres, de leur écaille étalant la richesse,
- Masquent leur front abject d'une feinte noblesse:
- Des manteaux étoilés couvrent leurs dos flétris
- Par la honte des coups dont ils furent meurtris.
- Ceux-ci, moins insolents, sur leur visage infâme
- Portent, en traits confus, l'opprobre de leur ame;
- Un noir fiel rend amer leur pénible souris.
- Ceux-là, de leur splendeur sont gênés et surpris,
- Ils n'osent déployer leurs ailes diaprées,
- Et déguisent leur queue et leurs griffes dorées.
- Non loin de ces démons cornus et soucieux,
- Entre elles se rongeant et s'épluchant des yeux,
- Leurs épouses dressaient, diablesses arrogantes,
- Des aigrettes de feu, des crêtes élégantes:
- Leur cœur de jalousie était envenimé;
- Leurs lèvres se séchaient d'un dépit enflammé,
- Sitôt qu'une rivale, à leurs yeux rayonnante,
- Déroulait plus d'émail sur sa croupe traînante;
- Ou que, sous ses cheveux, tressés de serpents verts,
- Son diadême au loin envoyait plus d'éclairs:
- A son tour, celle-ci pâlissait consternée
- Quand d'un éclat voisin elle était dominée.
-
- Cependant un orchestre interrompt les clameurs
- De tout le cirque ému par de folles rumeurs.
- D'un triple rang d'archets la profonde harmonie,
- Que seconde des cors la douceur infinie,
- Elève des sons purs, mélodieux, touchants,
- Dont tressaillaient les cœurs, tendres échos des chants:
- Tantôt ses longs accords soupirent une plainte,
- Tantôt en bruits guerriers elle répand la crainte,
- Porte les voluptés, la langueur dans les sens,
- Et pénètre dans l'ame en aiguillons perçants.
- Mais des princes d'enfer la cour est arrivée;
- Tous les acteurs sont prêts, et la toile est levée.
-
- Notre globe apparaît dans un ciel étendu;
- Là, plane Copernic, astronome assidu,
- Portant sa vue au loin de lunettes armée,
- Pour mieux vaincre l'erreur des yeux de Ptolomée.
- Ce prologue au sujet sert de commencement;
- Ainsi qu'un haut portique ouvre un grand monument.
-
-
-COPERNIC ET LA TERRE.
-
- COPERNIC.
-
- Terre, sur le soleil c'est toi qui fais la roue:
- Cet astre est ton essieu.
-
- LA TERRE.
-
- Mortel, né de ma boue,
- Homme, frêle animal, es-tu si curieux
- Que d'oser sur ma sphère interroger les cieux?
- Tu dois si peu de temps ramper à ma surface!
- En toi-même plutôt cherche ce qui se passe.
-
- COPERNIC.
-
- Eh! peut-on y voir clair? mon bonnet de docteur
- Atteste qu'un scalpel, sous mon œil scrutateur,
- A trop souvent, au sein d'une victime humaine,
- Cherché par où l'artère est unie à la veine,
- Et comment le poumon y forme un sang pourpré
- Qui se change en sang noir dans sa course altéré.
- Lorsqu'épiant les nerfs, j'ai vu les tiges fines
- Des troncs dont le cerveau reçoit tant de racines,
- Quand j'ai sondé le crâne où fermente si fort
- L'ardeur des passions, qu'éteint sitôt la mort;
- Et l'écho du rocher frappé du son qui vole,
- Et le souple larynx, route de la parole,
- Et du cœur enflammé ce trépied véhément
- Qui, partageant le corps en un double fragment,
- Soulève en son courroux les voûtes ébranlées
- Dont la secousse émeut les entrailles troublées;
- Quand j'ai percé l'horreur des replis intestins,
- Où se perd et se rompt le fil de nos destins;
- Ce foie où la tristesse et le fiel semblent fondre,
- Et le sombre embarras du fatal hypocondre:
- Je n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé,
- Qu'un labyrinthe obscur où je m'étais souillé.
- J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même;
- Et me refugiant vers la raison suprême,
- Honteux de demander, après un vain effort,
- Le secret de la vie à la muette mort,
- Ma pensée aussitôt recouvrit ces viscères
- Dont, trop long-temps encor m'étalant les mystères,
- L'image, en tout mortel, m'offrait même souvent
- L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encor vivant.
- Respectant les tissus où la sage nature
- Cache de nos ressorts la fragile structure,
- Etonné que des yeux le liquide crystal
- Des rayons éthérés fût le mouvant canal,
- Vers les grands corps des cieux je levai ma paupière;
- Et fier de réfléchir leurs torrents de lumière,
- Mon esprit reconnut, planant de toutes parts,
- Que plus loin que mon œil il étend ses regards;
- Et j'ai vu ma grandeur, en cette intelligence
- Qui de la bête à l'homme établit la distance.
-
- LA TERRE.
-
- Superbe insecte! eh quoi! tu prétends donc savoir
- L'ordre de l'univers, ce qui le fait mouvoir?
- Toi, de qui la faiblesse aux erreurs asservie,
- N'a pu voir quel principe est l'agent de ta vie!
-
- COPERNIC.
-
- Je sais que tu te meus; mais, ignorant pourquoi,
- J'en sais sur toi du moins tout autant que sur moi.
-
- LA TERRE.
-
- A quoi bon t'enquérir, pour guider ton ménage,
- Si le soleil ou moi nous faisons un voyage?
-
- COPERNIC.
-
- Ce savoir, inutile à l'étroite raison
- Des mortels concentrés au soin de leur maison,
- Sert aux explorateurs des bords de nos deux mondes
- A nombrer tous leurs pas sur le sol et les ondes,
- Et soumet, à l'aspect des astres mieux suivis,
- Les terrestres labeurs aux célestes avis.
- Si je n'avais connu sur quel axe inclinée
- Tu tournes doublement par jour et par année,
- Du zodiaque ardent comptant mal les retours,
- Je n'eusse pu prévoir les saisons ni les jours,
- Ni quand d'un astre, au loin précédant ta planète,
- L'apparence changée ou recule, ou s'arrête;
- Ni quand, sous l'écliptique ombragée en passant,
- La lune cachera son disque brunissant,
- Ni combien le soleil se baissant vers ta ligne,
- Des jours égaux aux nuits hâte en un an le signe;
- Et l'homme ignorerait du midi jusqu'au nord,
- Quels mois viendront ouvrir son sillon ou son port.
-
- LA TERRE.
-
- Va, subtil raisonneur, dès avant Ptolomée,
- Qui me laissa jadis sa relique embaumée,
- On mangeait, on buvait, sans regarder si haut.
- Chaque animal pour vivre en sait autant qu'il faut.
-
- COPERNIC.
-
- Chacun suit son instinct et remplit sa carrière:
- Le nôtre est de sonder le monde et la matière:
- Et l'esprit qui te pèse et mesure tes pas,
- Est plus noble que toi, qui ne te connais pas.
- Je préfère un rayon de science profonde
- A l'éclat des dehors couvrant ta sphère immonde:
- Tu cesses de briller quand la clarté te fuit;
- La pensée est la flamme, et veille dans la nuit.
- Cette lampe immortelle éclaira Pythagore
- Sur l'immobilité du soleil qui te dore.
- Déja les temps passés m'ont dit que Nicétas
- Te vit sous le soleil variant tes climats,
- De ses feux vers l'aurore aller puiser la source
- Qu'on croyait au couchant apportés par sa course.
- Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert.
- Ton étroit diamètre eût-il rien découvert?
- Celui de ta carrière est l'immense mesure,
- Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre
- Touche, au sommet d'un angle, un monde errant dans l'air,
- Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther,
- Où les astres lointains d'un ciel inaccessible
- Cachent dans l'infini leur orbite insensible.
-
- LA TERRE.
-
- Ainsi tu brises donc l'antique firmament,
- Ceintre de crystal pur, voûte de diamant,
- Dont les clous d'or.....
-
- COPERNIC.
-
- Erreurs! songes de l'ignorance!
- Vains prestiges des sens dupes de l'apparence!
-
- LA TERRE.
-
- Crois-tu les détromper?
-
- COPERNIC.
-
- L'homme apprendra de moi
- Que son soleil si lourd, immense au prix de toi,
- Ne peut, pour éclairer ta ronde petitesse,
- Au cercle de tes jours rouler avec vîtesse;
- Tandis que, pour t'offrir à ses traits éclatants,
- En pivotant sur toi, tu tournes moins de temps.
-
- LA TERRE.
-
- L'homme ne croira pas qu'un transport si commode
- De lui-même, le soir, le rende l'antipode.
- Les oiseaux, dira-t-on, du nadir au zénith,
- De vue, en fendant l'air, perdraient soudain leur nid.
-
- COPERNIC.
-
- On saura qu'avec toi l'atmosphère qui roule,
- Entraîne en cheminant ce qui vit sur ta boule;
- Comme sur un navire, où tous ceux qu'il conduit
- S'imaginent voir fuir tous les objets qu'il fuit.
-
- LA TERRE.
-
- Au mortel indolent qui se sent immobile,
- Affirme que sans cesse il court de mille en mille,
- Et qu'il voyage autant, sans s'en apercevoir,
- Que Charles-Quint, toujours fier de se faire voir:
- L'ellébore sera le prix de ta remarque,
- Elève d'Hippocrate, et beau vainqueur d'Hipparque.
-
- COPERNIC.
-
- Je ne m'empresse pas de proclamer à tous
- Les lois de ma raison, car les humains sont fous;
- Et des contemporains toujours l'ingratitude
- Proscrit la vérité conquise par l'étude.
- D'Euclide et d'Archimède astronome appuyé,
- Je m'avance à pas lents, de doutes effrayé:
- Si mon art faisait luire entre les deux solstices
- La face des Césars, le poil des Bérénices,
- Astrologue menteur, si mes vagues discours
- Semblaient mettre d'accord les cieux avec les cours,
- Si, dans l'ombre observant mille intrigues secrètes
- J'en étais le devin, ainsi que des comètes,
- Mon siècle, aimant la fourbe et l'ostentation,
- Me nommerait des grands la constellation:
- Mais, ne tendant qu'au vrai, je n'ai que Dieu pour maître,
- Ce n'est que du tombeau que ma gloire peut naître,
- Après les vains fracas qu'on entend éclater
- Au nom de tous nos rois, du pape et de Luther.
- Retiré loin du bruit, l'ignorance et l'église
- Ne sacrifieront point Copernic à Moïse.
- Je lègue mon systême à quelque zélateur
- Qui sera condamné d'un saint inquisiteur
- A renier sa foi sur le cours de la terre:
- Tant la vérité plaît aux prêtres de ta sphère!
- Adieu. Je crois sentir qu'en fuyant d'ici-bas
- L'ame, à son apogée, ignore leurs débats.
-
- LA TERRE.
-
- Crains ce périhélie où son feu la dévore.
-
- COPERNIC.
-
- Je suis dans le soleil, et je te mire encore.
- (Il disparaît.)
-
-
-LA TERRE, L'ESPACE ET LE TEMPS.
-
- LA TERRE.
-
- De quels maîtres divins en a donc tant appris
- Cet animal pensant, de la lumière épris?
- Qui de mes mouvements lui découvrit la trace?
-
- L'ESPACE ET LE TEMPS.
-
- Nous.
-
- LA TERRE.
-
- Qui donc êtes-vous?
-
- LE TEMPS.
-
- Moi, le Temps.
-
- L'ESPACE.
-
- Moi, l'Espace.
-
- LE TEMPS.
-
- Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule en main,
- Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin.
-
- L'ESPACE.
-
- C'est moi qui de la voûte où chaque étoile brille
- Forme un cadran immense à l'éternelle aiguille.
-
- LA TERRE.
-
- Je reconnais ta voix, ô Temps fallacieux,
- Qui, par ta double face, à-la-fois jeune et vieux,
- Regardes, emportant les mondes sous ton aile,
- Le passé qui me fuit, l'avenir qui m'appelle:
- Toi, je te reconnais aux cercles azurés
- Où sont de tes grandeurs marqués tous les degrés.
-
- L'ESPACE.
-
- Fils de l'éternité, le temps produit chaque âge;
- Fils de l'immensité, l'espace la partage;
- L'immobile infini qu'on ne peut concevoir,
- En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir;
- On ne saisit qu'en nous les lieux et la durée;
- Et par notre puissance, avec art mesurée,
- L'esprit, qui tient de nous ses doctes éléments,
- De nos rapports unis tire ses jugements.
- Ce fut par nos leçons que l'humaine industrie
- Te soumit aux calculs de sa géométrie.
- Sans l'espace, le temps serait inaperçu;
- Sans le temps, de l'espace on n'eût jamais rien su.
-
- LA TERRE.
-
- Je ne te comprends pas.
-
- LE TEMPS.
-
- Trop ignorante masse!
- Sentirais-tu dans l'air toujours changer ta place,
- Si tu n'apercevais de moments en moments
- Des astres d'alentour les divers changements?
- Le terme de leur cours, leur vîtesse inégale,
- Ne t'instruisent-ils pas par leur double intervalle?
- C'est ainsi qu'un chasseur, en décochant deux traits,
- Les juge lents ou prompts d'autant que loin ou près
- Vers le but de leur vol un même instant les porte:
- Et tout ce qui se meut s'estime de la sorte.
-
- L'ESPACE.
-
- Oui, des corps circulant dans ma capacité,
- La pesanteur s'égale à leur vélocité;
- C'est par nos seuls avis que l'homme qui te sonde
- Sait que ta lune agit sur les reflux de l'onde,
- Et connaît que ton pôle en sa nutation
- Borne à vingt-cinq mille ans sa révolution:
- C'est peu que de prévoir les phases des planètes,
- Il suit dans notre sein les retours des comètes,
- Trace la parabole où leurs feux sont perdus,
- Et prédit aux mortels qu'ils ne les verront plus.
-
- LA TERRE.
-
- Ce petit être-là reçut un haut génie!
-
- LE TEMPS.
-
- Non, le temps éternel, l'étendue infinie,
- Où le temps mesurable et l'espace apparent
- Emportent l'univers et passent en courant,
- Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre;
- Son esprit jusque-là ne put jamais s'étendre;
- Et n'attachant à tout qu'un sens matériel,
- Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel.
- Il faut que des moments, des lieux et des figures,
- Pour être comparés, lui prêtent leurs mesures;
- Et le temps fixe et vrai, le vide illimité,
- Se cache autant à lui que la divinité.
- Que de choses pourtant, véritables mystères,
- Que sa science ignore, et nomme des chimères!
- Dieu même, à sa faiblesse invisible en tout point,
- Parce qu'il est voilé, lui semble n'être point.
-
- L'ESPACE.
-
- Eh! l'homme, qui toujours examine et compare,
- Médite peu le fond, et son esprit s'égare.
- Par le temps et l'espace il compte les instants,
- Et ne sait ce que c'est que l'espace et le temps.
- Un an est un long siècle à son impatience;
- Un siècle n'est qu'un jour pour sa vaine espérance:
- Son orgueil ne voit pas que tout son avenir
- Dans le passé rapide est tout près de finir.
- Terre, un quart de ton globe, inutile domaine,
- Aux mortels couronnés paraît suffire à peine;
- Tandis que leurs sujets, n'arpentant qu'un jardin,
- S'étonnent des grandeurs de son étroit confin.
- Ainsi, toujours trompé sur tout ce qu'il embrasse,
- L'homme se croit durable et sans borne en sa place;
- La mort vient, le dépouille, et je reprends sur lui
- Jusqu'au lieu resserré d'où son corps même a fui:
- Car, tout passe en mon sein, emporté par les âges;
- Le monde en doit sortir, et même ses images.
-
- LE TEMPS.
-
- Un drame néanmoins va montrer aux démons
- Ce que font les mortels pour leurs rangs et leurs noms,
- Et l'âge où Charles-Quint, en fatiguant sa vie,
- A cru s'éterniser sur ta superficie.
-
- LA TERRE.
-
- Où donc est le théâtre où ses traits sont offerts?
-
- L'ESPACE.
-
- Aux enfers.
-
- LA TERRE.
-
- En quels lieux sont cachés les enfers?
-
- L'ESPACE.
-
- L'erreur se les figure au centre de ton globe:
- Une comète au loin dans la nuit les dérobe,
- Monde errant, embrasé, plus vaste que le tien;
- Car, dans l'immensité, ton orbe entier n'est rien.
- Tu le sais: dans le vide il est tant de demeures!
- Adieu! poursuis ta route, et roule au gré des heures.
-
- * * * * *
-
- Là finit le prologue, on voit tout s'éclipser;
- L'acte, image du siècle, enfin va commencer.
- Mais sur la scène encor s'abaisse un second voile:
- La fausse renommée y brille en une toile
- Où le pinceau traça le triomphe des chars,
- Au temple de mémoire entraînant les Césars.
- Quelques sages, témoins de leurs superbes rôles,
- Soit dédain, soit pitié qui haussât leurs épaules,
- Courrouçaient d'un souris les centaures d'acier
- Qui de leur sabre nu croyaient les effrayer.
- On voyait des grandeurs les cimes orageuses
- Sur des remparts en feu, qu'en ses courses fangeuses
- Entourait de replis un long fleuve sanglant.
- Les noirs torrents du Styx, le Phlégéton brûlant,
- Dont l'horreur fabuleuse épouvante les ames,
- N'ont rien de plus affreux, dans leurs eaux, dans leurs flammes,
- Qu'un cours de sang humain, roulant à gros bouillons,
- Où surnagent encor, en proie aux tourbillons,
- Des pieds, des corps tronqués, des mains, de pâles têtes.
- Cependant le vainqueur, dont les palmes sont prêtes,
- Traverse le carnage; et, rougi de ce sang,
- L'affreux jour qui s'y plonge en s'y réfléchissant
- Fait reluire au passage une pourpre enflammée,
- Vêtement du héros cher à la renommée;
- Tandis qu'un peuple aveugle entend de toutes parts
- Les trompettes, les chants, les cris, et les pétards.
-
- L'enfer se plaît à voir que du sang qui s'étale
- La lueur rejaillit en pourpre triomphale.
- Le peintre est applaudi par les noirs spectateurs.
- La toile enfin remonte, et fait place aux acteurs.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT DEUXIEME.
-
-
-SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHANT.
-
- La toile se lève. Description du lieu de la scène. L'amiral
- _Bonnivet_, endormi dans sa tente, aperçoit l'image de sa
- maîtresse, qui lui reproche d'avoir entraîné les Français en
- Italie, moins pour leur gloire que par le desir de la revoir à
- Milan. Entretien de _Clément Marot_ et de l'amiral. Apparition
- de l'ombre _de Bayard_ au pied d'un chêne, devant le _Connétable
- de Bourbon_, qu'il laisse avec la _Conscience_. Scène entre _la
- Conscience_ et _le Connétable_ transfuge. Dialogue de la _Mort_
- et d'une _Fourmi_. Pressentiment que s'exprime à soi-même _le
- chêne_ antique sous lequel apparut Bayard. Histoire et chûte de
- ce vieux arbre, arraché par des soldats.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT DEUXIÈME.
-
- LE théâtre présente, en un château gothique,
- Une chambre, que pare un lit non moins antique:
- La nuit y règne encor sous deux rideaux épais
- Brodés à larges fleurs, surmontés par un dais.
- Là, s'agite en dormant un chef plein de vaillance,
- Qui pour François-Premier a manié la lance,
- Bonnivet, dont le camp siége au bord du Tésin:
- Les vîtraux sont blanchis des rayons du matin.
- Vers le lit du guerrier une image se glisse;
- Fille du souvenir, c'est la belle Clérice.
-
-
-BONNIVET ET L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
-L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
- Tu languis, amiral! n'est-ce donc pas pour moi
- Que tu fis traverser les Alpes à ton roi?
- Si j'en crois les baisers et les mots de ta bouche,
- Milan n'eut rien pour toi de plus doux que ma couche.
- Moi, folle Italienne, ardente en mon amour,
- Je te fis oublier tes Lucrèces de cour:
- D'autant plus préférable à ces illustres belles,
- Qu'alors qu'on les subjugue on est fatigué d'elles;
- Tandis que sans façon me laissant obtenir,
- Quand on sort de mes bras, on veut y revenir.
- L'abandon inquiet de vos prudes maîtresses
- Ne vaut pas les transports de mes vives caresses,
- Et leur triste scrupule, et leurs plaisirs gênés
- Embrasent moins vos sens que mes sens effrénés.
- Mon port a-t-il perdu ses graces attrayantes?
- Ai-je les yeux moins vifs, les lèvres moins riantes,
- Le col moins blanc, le sein moins ferme et moins poli,
- Le bras, le pied, le..... quoi? qu'ai-je de moins joli?
- Ah! mon cher Bonnivet! tu brûles, tu soupires,
- Et l'ardeur qui t'émeut dit ce que tu desires.....
- Viens donc.
-
- BONNIVET.
-
- O ma Clérice! objet aimable et beau!
- Déja tu m'apparus vers ce double ruisseau
- Qui, mêlant ses tributs pour former la Durance,
- Des rocs de Briançon coule avec abondance.
- Là, dans ma couche ainsi réveillant mes desirs,
- Tu me vins de Milan retracer les plaisirs:
- Tes appas demi-nus me ravirent en songe;
- Et quand de tes baisers je goûtais le mensonge,
- Tu semblas t'échapper comme une ombre sans corps,
- Loin du lit qu'en désordre avaient mis tes transports.
-
- L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
- J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte,
- Au sein de l'Italie à tes armes rouverte,
- T'attirer doucement par le secret pouvoir
- Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir.
- Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte,
- Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte,
- Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons,
- Tu poussas son armée à repasser les monts.
- Ah! de ton éloquence héroïque, suprême,
- Ma flamme était la source inconnue à toi-même.
- Tu crus, en confondant les plus sages guerriers,
- N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers;
- Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie
- Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie.
- Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi
- Au milieu des périls entraînât, sur ta foi,
- Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille,
- Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille?
- Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus
- Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus.
- (L'image disparaît.)
-
- BONNIVET, _s'éveillant_.
-
- Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne.
- Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne.....
- Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil.
- Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil?
- A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!....
- Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie!
- Non, non, dans les périls dont je me sens pressé,
- Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé:
- Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène;
- Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène.
- Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois;
- Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits,
- Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes,
- Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes,
- Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux
- Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux.
- Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices,
- Mettre une armée entière au bord des précipices,
- Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats;
- Les conduire en aveugle à de lointains combats!
- Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire?
- Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire;
- Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part,
- Je vins ici venger nos affronts et Bayard.
-
-
-CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET.
-
- BONNIVET.
-
- C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore!
-
- MAROT.
-
- Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore;
- Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux,
- Quand l'heure matinale attèle ses chevaux.
- J'aime à voir de son char la lumière vermeille
- Luire au camp des Français, que le clairon éveille;
- Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer
- Emailler les vallons étincelants de fer.
-
- BONNIVET.
-
- Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes,
- Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes.
-
- MAROT.
-
- Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour
- Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour.
-
- BONNIVET.
-
- Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses,
- Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses.
-
- MAROT.
-
- Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour,
- Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour.
-
- BONNIVET.
-
- La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique,
- Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique.
-
- MAROT.
-
- La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon,
- Protège en moi du Pinde un humble nourrisson:
- Je l'aide quelquefois des avis de ma muse
- A tourner plaisamment un conte qui l'amuse.
- Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit,
- Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit.
-
- BONNIVET.
-
- Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve?
-
- MAROT.
-
- La Pallas de nos jours doit être ma Minerve.
- Est-ce un sujet de glose aux malins envieux?
-
- BONNIVET.
-
- Que fait donc votre muse, absente de ses yeux?
-
- MAROT.
-
- Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée.
-
- BONNIVET.
-
- Brave rimeur, courage! A quand votre épopée?
-
- MAROT.
-
- Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer
- Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser.
- Un poëme renaît sur d'héroïques cendres.
- Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres!
- N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours,
- Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours.
-
- BONNIVET.
-
- Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées
- Votre docte Phébus élève nos trophées.
-
- MAROT.
-
- Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements
- Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements.
-
- BONNIVET.
-
- Ah! les héros outrés et la fiction pure,
- Des œuvres d'Apollon sont la seule parure;
- Et de grands mots, tirés du latin et du grec,
- Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec.
- Voilà ce qui soutient les vaines renommées
- Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées.
-
- MAROT.
-
- Si je connais votre art ainsi que vous le mien,
- Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien.
- Chacun notre métier: perdons la frénésie
- Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie.
- Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert,
- Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd;
- Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage,
- Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge.
- Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil.
- L'Europe ne doit plus voir un double soleil:
- Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède.
-
- BONNIVET.
-
- S'il m'écoute, il vaincra.
-
- MAROT.
-
- Que Dieu vous soit en aide!
-
- BONNIVET.
-
- Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant,
- Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent
- Recevront mes soudards comme révérends pères.
-
- MAROT.
-
- Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères.
-
- * * * * *
-
- Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats,
- Que la virginité, dévolue aux prélats,
- Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches:
- Car de l'honneur dévot le diable aime les taches.
-
- Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés.
- La scène offre aux regards des chemins isolés;
- Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine:
- Sur de larges vallons Pavie au loin domine.
- Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts
- Des arbres dont le soir déja noircit les troncs:
- Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge.
- Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge,
- Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux,
- Transfuge de la France, et proscrit belliqueux.
- C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes;
- Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes,
- Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois,
- Et remplissent les airs de murmurantes voix.
- Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre;
- Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre.
-
- BOURBON.
-
- Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir:
- L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir;
- Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée
- Cédera pour sa honte à ma gloire offensée.
- Heureux François-Premier, tremble d'être puni
- Par ce même mortel que ta haine a banni.
- Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître,
- Des brigues de ta cour me vengera peut-être;
- Et je te convaincrai, plaisir digne de moi!
- Qu'un sujet outragé peut avilir un roi.
- Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?...
- Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?.....
- C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné,
- Me jeter en mourant un regard indigné!
- C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature,
- Sa longue épée en croix, et sa pesante armure.....
- Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....!
- Pour m'arracher la bride il étend une main....!
- Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je....
- Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige!
- Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu......
- Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu?
- Rentre au lit de la mort, ou cette lance.....
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- Approche.
- Je suis le chevalier sans peur et sans reproche.
-
- BOURBON.
-
- Qui t'a fait du tombeau quitter la froide nuit?
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- Bayard vient consterner l'orgueil qui te conduit.
-
- BOURBON.
-
- Ton roi, dont l'amitié t'honora dans ta vie,
- Humilia souvent ma vertu poursuivie:
- Lui dûmes-nous tous deux garder la même foi?
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- L'honneur pour nos pareils n'a qu'une même loi.
-
- BOURBON.
-
- J'abhorrais d'un tyran l'injustice hautaine.
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- Lorsqu'il daigna de moi, modeste capitaine,
- Recevoir l'accolade, aux champs de Marignan,
- Valois s'annonca-t-il en superbe tyran,
- Lui qui devant l'honneur de la chevalerie
- Courba sa tête auguste, espoir de la patrie?
-
- BOURBON.
-
- Il voulut d'un prestige exalter nos vertus,
- Pour vaincre ses rivaux par nos mains abattus.
-
- L'OMBRE DE BAYARD.
-
- Tu les sers contre lui, Connétable perfide!
- Regarde à tes côtés cette vierge rigide:
- Elle te redira qu'on doit au lit d'honneur
- Mourir pour son pays sans reproche et sans peur.
- Adieu! va, déloyal! ton vil triomphe approche:
- Mais tu n'éviteras la peur ni le reproche.
- (L'ombre disparaît.)
-
-
- BOURBON ET LA CONSCIENCE.
-
- BOURBON.
-
- Où suis-je?... Oracle affreux qui confond mon orgueil!
- O spectre tout armé, déserteur du cercueil,
- Serais-tu des enfers l'organe et le ministre?
- Arrête, ombre sévère!... Ah! quel adieu sinistre!...
- Il s'enfonce à travers l'épaisseur des forêts,
- Silencieux comme elle, et sombre en tous ses traits...
- Il fuit.... il a soufflé le désordre en mon ame....
- O mânes redoutés!... Mais toi, maligne femme,
- Toi, parle; que veux-tu? l'horreur de cet instant
- Doit-elle provoquer ton sourire insultant?
- Pourquoi, d'un blanc si pur couverte tout entière,
- Me blesser dans la nuit par ta vive lumière?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Traître! la Conscience enfin te veut parler.
-
- BOURBON.
-
- Importune! à mon camp laisse moi revoler.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- L'ombre du preux Bayard m'ordonna de te suivre:
- N'attends pas que de moi nul effort te délivre.
- Je ne te quitte plus.
-
- BOURBON.
-
- Eh bien, suis mon coursier.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- J'ai des ailes: sur toi je fonds en épervier.
-
- BOURBON.
-
- Crois-tu m'épouvanter comme un enfant timide?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Ma présence a glacé plus d'un cœur intrépide.
- Je te rendrai la paix, si tu me fais juger
- Que sans crime tu vends ton bras à l'étranger.
-
- BOURBON.
-
- N'ai-je pas de Valois, par un zélé service,
- Conquis et mérité la faveur protectrice?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Du rang de connétable il paya tes exploits,
- Et son amitié tendre aggrandit tes emplois.
-
- BOURBON.
-
- Bientôt l'ingrat lui-même, en brisant son ouvrage,
- Ne m'a-t-il pas ravi jusqu'à mon héritage?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Ta fière indépendance, ambitieux soldat,
- Dans l'état prétendait s'ériger un état.
-
- BOURBON.
-
- Sa mère m'y forçait: Louise, à qui la France
- Laisse aujourd'hui porter le poids de la régence,
- Calomniait par-tout mes projets soupçonnés;
- Depuis que, méprisant ses amours surannés,
- Je refusai mes sens et mon jeune veuvage
- A l'offre de son lit dont m'écartait son âge.
- Une vieille coquette, implacable en ce point,
- Poursuit qui la dédaigne, et ne pardonne point.
- Elle me dépouilla de mon bien légitime:
- Fallait-il au couteau me livrer en victime?
- Elle, sa cour, son fils, ne m'opprimaient-ils pas?
- Quel vil principe ont eu nos illustres débats!
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Toujours d'un beau prétexte on se farde à soi-même
- Ses petites noirceurs, son infamie extrême:
- Mais, démentant au fond les dehors affectés,
- J'éclaire les méchants sur leurs difformités.
- Il valait mieux attendre, et détromper ton maître,
- Que d'encourir sa haine, et devenir un traître.
-
- BOURBON.
-
- Pour les peuples ingrats et les rois insolents,
- Des traîtres tels que moi sont des Coriolans.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- S'appuyer de grands noms aux pervers est facile:
- Si tu fais le Romain, imite donc Camille:
- Proscrit des sénateurs, exilé généreux,
- Il ne s'en est vengé qu'en triomphant pour eux:
- Et si Coriolan a droit qu'on le révère,
- C'est par son repentir, né des pleurs d'une mère.
- Cesse donc, en rival d'un malheureux héros,
- D'embraser ton pays au prix de ton repos:
- Ou si son noble exemple a pour toi quelques charmes,
- La patrie est ta mère; eh bien! rends lui les armes.
-
- BOURBON.
-
- Chacun dirait bientôt que faible, irrésolu,
- Je ne n'ai rien su jamais de ce que j'ai voulu,
- Que, tour-à-tour quittant l'empereur et la France,
- J'ai doublement trahi l'une et l'autre puissance;
- Et qu'entre ces partis, homme toujours douteux,
- Je mérite à-la-fois le mépris de tous deux.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- C'est donc la vanité qui seule t'aiguillonne
- Dans le chemin du crime où ton cœur s'abandonne?
- Insensé! ton orgueil a-t-il moins à souffrir
- Parmi ces étrangers à qui tu vins t'offrir?
- Les rivaux, dont ta gloire excite le murmure,
- Te disputent ta place en te nommant parjure:
- L'ombrageux Charles-Quint soupçonne qu'aujourd'hui
- Perfide envers ton roi, tu peux l'être envers lui.
- Il repaît ton espoir de promesses frivoles:
- Tu le sers par des faits, il s'acquitte en paroles;
- Et Pesquaire, et Lannoy, tes compagnons guerriers,
- D'un sourcil dédaigneux insultent tes lauriers:
- Le regard des soldats et leur malin sourire
- Te dit ce que leur bouche a besoin de te dire;
- Et ton crime t'expose à l'affront que tu fuis,
- Chez ceux que tu quittas, et chez ceux que tu suis.
- Ah! qu'il eût mieux valu, recherchant la retraite,
- Dévorant, loin des cours, une douleur muette,
- Te montrer au-dessus de tes fiers ennemis,
- Et digne des grandeurs où le sort t'eût remis!
- Que produit en ces lieux ton courage inutile?
- Tout transfuge est à charge à qui lui donne asyle;
- Un mépris défiant accueille ses secours.
- Je te plains: le dépit t'agite à mes discours;
- Ils pénètrent ton cœur non moins que les morsures
- D'un aspic dont le fiel irrite les piqûres.....
- Où vas-tu donc? pourquoi tes éperons sanglants
- D'un innocent cheval déchirent-ils les flancs?...
- Tu reviens malgré toi sous ces rameaux funèbres,
- Sous ce chêne, où Bayard est sorti des ténèbres:
- Ses traits, ses derniers mots t'ont frappé de terreur.
-
- BOURBON.
-
- Conscience, tais-toi! tu n'es rien qu'une erreur,
- Des sens désordonnés un vaporeux prestige.....
- A te craindre, à t'ouïr, quelle force m'oblige?
- Peux-tu m'ôter mes biens, mon crédit et mon rang?
- Peux-tu blesser ma chair, et répandre mon sang?
- As-tu, pour m'attaquer, une pique, une épée?.....
- Menteuse vision de toute ame trompée,
- Tes scrupules craintifs alarment les dévots,
- Les femmes, les mourants, et non pas les héros.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Superbe! à ma rigueur ne crois pas te soustraire:
- Je punis tes pareils ainsi que le vulgaire.
- Inévitable, prompte à condamner le mal,
- Tout coupable frémit devant mon tribunal.
- On ne me voit en main le glaive ni la lance:
- Mais de mon équité l'invisible vengeance
- S'arme de traits aigus dont je perce le cœur
- De tel qui me bravait par un discours moqueur.
- C'est moi qui fais rougir l'altière courtisane
- De l'or dont l'enrichit l'amour qu'elle profane;
- C'est moi qui, trahissant les voleurs les plus fins,
- Par-fois, sur leur visage écrivis leurs larcins.
- Souvent pour le forçat échappé de la chaîne
- Mon secret jugement est la plus rude gêne:
- Au meurtrier obscur comme au noble brigand,
- Je montre, à tous les coins, l'échafaud qui l'attend.
- J'humilie à ma voix plus d'un Séjan illustre,
- Devant l'homme qui n'a que sa vertu pour lustre:
- Je pince nuit et jour les vils Amphitryons
- Qui laissent Jupiter aggrandir leurs maisons;
- Je mords la Danaé qui l'appelle à son aide;
- Et ma verge en courroux fouette son Ganymède.
- Pour toi, héros de titre et non héros de fait,
- Je te ferai sentir qu'on te fuit, qu'on te hait,
- Que, te rendant la vie à toi-même importune,
- Tourmenté sur la roue où te mit la fortune,
- Sans retour arraché des routes du devoir,
- Ton audace est en toi l'effet du désespoir.
- Pars donc! rejoins ton camp; va singer le grand homme.
-
- BOURBON.
-
- Laisse-moi.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Je te suis.
-
- BOURBON.
-
- Quoi! toujours?
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Jusqu'à Rome.
-
- * * * * *
-
- Elle dit: mais Bourbon, lançant un œil hagard
- Autour du sombre chêne où reparut Bayard,
- Pique de l'éperon; et du pied, en arrière,
- Son coursier en partant touche une fourmillière,
- Populeuse cité, qu'écrase en un moment
- De ses amples greniers l'entier écroulement.
- Les démons, dont la vue est perçante et divine,
- Pleins d'un vif intérêt contemplent sa ruine:
- Des rangs les plus lointains de leur cirque étendu,
- Ils attachent leurs yeux sur ce peuple éperdu,
- Dont se sauve à grand'peine une fourmi tremblante,
- Qui, grimpant au travers de l'arène roulante,
- Dans le commun naufrage enfin trouvant un port,
- Atteint le haut d'une herbe; et là, parle à la Mort.
-
-
-LA FOURMI ET LA MORT.
-
- LA FOURMI.
-
- Où fuirai-je? ô désastre! ah! tout tombe en poussière...
- Quel gouffre ensevelit ma nation entière?
- Eh quoi! la terre, hélas! ébranlant ses soutiens,
- Engloutit nos travaux, nos familles, nos biens...
- Ciel! protège la cime où je fuis la tempête;
- O Mort! épargne-moi: cruelle Mort! arrête.
- Je suis seule échappée aux abymes ouverts.....
- Prétends-tu qu'avec moi finisse l'univers?
-
- LA MORT.
-
- Que dis-tu, faible insecte, et quelle est ta pensée?
- Toute ta république à jamais renversée
- Changera seulement ton étroit horizon:
- L'ordre de l'univers en souffrira-t-il? Non.
-
- LA FOURMI.
-
- Ah! Dieu qui fit pour nous l'ombre, la clarté pure,
- Les eaux, les fleurs, les fruits, et toute la nature,
- Ne t'a pas commandé de nous exterminer.
-
- LA MORT.
-
- Le Dieu qui fit vos jours m'a dit de les borner.
- Ce Dieu fit tout pour vous comme pour chaque race
- Dont la foule innombrable arrive au monde, et passe.
-
- LA FOURMI.
-
- O triste Mort! fléau de la création!
-
- LA MORT.
-
- Moi! je la reproduis par la destruction.
- Chaque individu meurt, l'espèce est éternelle:
- Je dois les frapper tous, et ne puis rien sur elle.
- Quand je viens les saisir, Dieu qui sait bien pourquoi
- Ne voit pas que la mort ait rien de triste en soi.
-
- LA FOURMI.
-
- Ainsi donc, sans pitié tu m'ôteras la vie,
- Comme à ce peuple, hélas! tu l'as déja ravie!
- Eh! qu'avions-nous besoin d'établir nos maisons,
- D'y nourrir nos enfants à l'abri des saisons,
- Et de tant signaler notre active industrie,
- Nos politiques lois, nos soins pour la patrie?
-
- LA MORT.
-
- Ces mœurs sont votre instinct jusqu'au temps du trépas;
- Par elles vous viviez, ne les déplorez pas.
-
- LA FOURMI.
-
- Après l'ébranlement de tout notre hémisphère,
- Des êtres tels que nous restent-ils sur la terre?
-
- LA MORT.
-
- Pauvre fourmi! le choc a brouillé ton cerveau.
- A quelques pas d'ici cherche un abri nouveau:
- Tes yeux y trouveront des peuplades semblables
- A celle qui périt sous un monceau de sables;
- Bientôt, vers le butin courant par millions,
- Elles vont t'enrôler en leurs noirs bataillons.
-
- LA FOURMI.
-
- Quel pouvoir a, du sol agitant la surface,
- Subverti nos états et la terrestre masse?
-
- LA MORT.
-
- Le pied d'un animal, et non le bras d'un Dieu,
- Renversa votre empire en traversant ce lieu.
-
- LA FOURMI.
-
- Quel colosse puissant!
-
- LA MORT.
-
- Ce colosse superbe
- N'est qu'un cheval mortel, qui foule et qui paît l'herbe.
- Aveugles l'un pour l'autre, et d'instinct séparés,
- Vous existez ensemble et vous vous ignorez:
- Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrême;
- Ta petitesse aux siens te dérobe de même.
- Ainsi tant d'animaux, diversement produits,
- Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits:
- Tour-à-tour l'un de l'autre utile nourriture,
- A tous également je les livre en pâture;
- Et, les cédant sans choix aux rongeants appétits,
- L'aigle est en proie au ver, et les forts aux petits.
- Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible,
- Au long dos écaillé d'émeraude flexible,
- Ce lézard, dont la gueule effrayait vos cités?
- Un serpent en dîna dans ses trous écartés.
- Ce pivert, qui dardait une langue afilée
- Sur votre colonie à sa faim immolée,
- Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueur
- Fut pris d'un épervier, qui lui rongea le cœur.
- Cet ennemi si prompt, ignoré de ta vue,
- Craint d'autres ennemis dont la serre le tue.
- Tous vivent de carnage; et, rebelles au sort,
- Tous, quand vient leur instant, se plaignent de la mort.
-
- LA FOURMI.
-
- Ces créatures-là n'ont pas des destinées
- Si tristes que la nôtre et sitôt terminées?
-
- LA MORT.
-
- Etonne-toi bien moins de tes destins si courts,
- Que de naître si faible, et de compter des jours.
- Effet prodigieux de la toute-puissance,
- Qui, d'organes si fins protégeant l'existence,
- Défend à mille chocs de rompre les ressorts
- Par qui ton cœur palpite en un si frêle corps!
- Que peut contre mes dards ta fragile cuirasse?
- Comment affermis-tu ton regard dans l'espace,
- Et respires-tu l'air, souvent pernicieux
- Au plus robuste oiseau né pour braver les cieux?
- Ne murmure donc plus si ton destin s'arrête.
- L'herbe qui maintenant te porte sur son faîte,
- Doit-elle autant durer que ce chêne au longs bras,
- Grand être, encor vivant, que tu ne connais pas?
- Ce géant des forêts va sous ma faulx encore
- Gémir, atteint des coups d'un être qu'il ignore;
- Cet être enfin, c'est l'homme, orgueilleux animal.
- Et des lieux qu'il parcourt tyran le plus fatal.
-
- * * * * *
-
- La Mort avait parlé: du creux de l'arbre antique,
- Un hibou fit ouïr son cri mélancolique:
- Au présage annoncé par sa sinistre voix
- Le chêne à part se dit, en langage des bois:
-
- LE CHÊNE.
-
- Malheureux arbre! En moi quel tumulte s'élève!
- Je sens que vers mon cœur se retire ma sève:
- Mes membres ont tremblé, comme ils tremblent souvent
- Du frisson qui les glace à l'approche du vent.
- Cependant la fraîcheur et la paix m'environne:
- Nul choc ne m'avertit qu'il pleuve ni qu'il tonne:
- De tous les points divers de l'espace éthéré
- La nuit souffle sur moi l'air le plus épuré.
- Quel noir pressentiment m'épouvante, me glace?
- M'annonce-t-il ma fin? moi, dont l'antique race
- A peuplé l'univers de tant d'arbres fameux!
- La nature me dit que je suis grand comme eux:
- En mon accroissement nul voisin ne m'arrête:
- Je sens loin de mon tronc se balancer ma tête:
- Je sens mes bras des cieux mesurer la hauteur,
- Et mes pieds des enfers sonder la profondeur.
- Ah, qu'importe! La mort va m'entraîner peut-être.....
- Sais-je comment, pourquoi, je commençai de naître?
- Sais-je comment, pourquoi, sitôt je périrai?
- Immobile sur terre, en moi seul retiré,
- Je ne vois ni n'entends: aucune voix n'exhale
- Le trouble qui saisit mon ame végétale;
- Mais sensible aux objets qui me viennent saisir,
- Non moins que la douleur j'éprouve le plaisir.
- Cent hivers, m'arrachant ma robe de verdure,
- M'ont déja fait subir leur piquante froidure,
- Et, glaçant mes rameaux comprimés et roidis,
- Ont chargé de frimas mes membres engourdis:
- Mais lorsque du printemps les ailes caressantes
- Revenaient protéger mes feuilles renaissantes,
- Quel charme de sentir sa main me délivrer,
- Ma sève plus active en mes veines errer,
- La force déployer mes tiges vigoureuses,
- Le germe entrer au sein de mes fleurs amoureuses,
- Et se multipliant par mille extrémités,
- Rapporter à mon cœur toutes leurs voluptés!
- Quelle douceur je goûte à boire la rosée,
- Et les sucs de la terre à mes pieds arrosée,
- Lorsque des chauds étés les feux étincelants
- Brûlent ma chevelure et desséchent mes flancs!
- Dans le recueillement du nocturne silence,
- De mon secret sommeil paisible jouissance,
- Que semblent respecter le mouvement des airs
- Et les hôtes nourris sous mes ombrages verts,
- J'attends l'heure où par-tout les chantres de l'aurore
- Font tendrement frémir mon écorce sonore.
- Si j'ai peine à dompter les vents et leurs fureurs,
- Des torrents de la pluie affreux avant-coureurs;
- Si la foudre, sur moi gravant des cicatrices,
- M'a déja de la mort annoncé les supplices;
- N'ai-je donc pas, ô Dieu! sujet de redouter
- La perte des plaisirs qu'elle viendra m'ôter?
- Encor plein de verdeur, mon feu va-t-il s'éteindre?
- Je jouis de la vie; ô Mort, je dois te craindre.
-
- * * * * *
-
- Il dit: on aperçoit quelques soldats épars:
- De hauts bonnets velus ombrageaient leurs regards:
- Leurs mains portaient un càble, et leur dos une hache:
- Leur visage fendu par leur double moustache,
- Leur teint où de la vigne a bourgeonné la fleur,
- D'un prêtre qui les suit relevaient la pâleur;
- C'était leur aumônier; et, cousu d'aiguillettes,
- Leur commandant, tout fier de jeunes épaulettes,
- En Céphale nouveau, devançait le matin:
- Armé d'un court fusil, il poursuit le butin;
- Et chassant les oiseaux, familles bocagères,
- S'exerce en les tuant à mieux tuer ses frères.
-
-
-UN AUMONIER, UN CAPITAINE, UN OFFICIER, ET QUELQUES SOLDATS.
-
- LE CAPITAINE.
-
- Voici le lieu marqué pour nos détachements:
- Ces bois nous serviront de bons retranchements:
- Faites-en sur la route un abattis en forme.
-
- L'OFFICIER.
-
- Camarades, holà! coupez cet arbre énorme.
-
- L'AUMÔNIER.
-
- La parole de Dieu s'accomplit en nos temps,
- Messieurs: tout est fauché comme l'herbe des champs:
- L'orgueilleux dont le front est voisin de la nue,
- Tombe, et meurt à jamais quand son heure est venue.
-
- LE CAPITAINE.
-
- Quoi! votre charité s'étend-elle à ces bois,
- L'abbé? vous en parlez comme on parle des rois!
-
- L'AUMÔNIER.
-
- Cet arbre est né comme eux superbe et périssable.
- Que lui sert aujourd'hui que l'histoire ou la fable
- De son antique honneur ait rempli l'univers?
- Car si nous en croyons tous les siècles divers,
- La plaine de Membré vit son aïeul auguste
- Protéger de ses bras la famille d'un juste.
- Les chênes, ses parents, quoique sourds et sans yeux,
- Devenus à Dodone organes des faux dieux,
- Exhalaient de leur tronc une voix prophétique,
- Oracle interrogé des confins de l'Attique.
- La dryade, au sortir de leur sein verdoyant,
- Aux voyageurs divins montrait un front riant;
- Et leur feuille ondoyante en couronnes civiques
- Ceignait dans les cités les têtes héroïques.
- De la Tamise au Rhône, et du Rhin à l'Oder,
- Gaulois, Germains, frappant des boucliers de fer,
- Ont de sanglants autels honoré ses ancêtres:
- On vit, la serpe en main, leurs homicides prêtres,
- Perçant les airs de chants mêlés aux sons du cor,
- De son gui consacré couper les bourgeons d'or.
- Son corps, depuis ce temps, a recelé des fées:
- Ses bras des chevaliers portèrent les trophées;
- Et, de fragiles nœuds durables monuments,
- Ses flancs en leur écorce ont reçu les serments
- Des amours plus légers que les oiseaux sans nombre
- Peuple ailé qui voltige et bâtit sous son ombre.
- Eh bien! tant d'attributs ne préserveront pas
- Ce vieux roi des forêts de pourrir ici-bas.
-
- L'OFFICIER, _aux soldats_.
-
- Frappez, sciez, taillez, sappez, fouillez la terre.
-
- L'AUMÔNIER.
-
- Rien n'est donc à l'abri des fleaux de la guerre!
- Combien tous ces soldats et leur chef rugissant
- Signalent de courroux contre un arbre innocent!
- Hier, contre un moulin ils écumaient de rage;
- Et demain leur fureur va brûler un village.
- Sot délire!
-
- UN SOLDAT.
-
- Voyez ce chat-huant qui fuit!.....
-
- LE CAPITAINE, _tirant sur l'oiseau_.
-
- Pour ton œil faux et louche il n'est plus assez nuit....
- A bas! tu n'iras plus, quand l'ombre tend ses voiles,
- Chasser dans la campagne aux lueurs des étoiles.
-
- L'AUMÔNIER.
-
- Quel luxe de plumage en son obscurité!
- De la création riche diversité!....
-
- LE SOLDAT.
-
- Une taupe en ces trous?.. tiens, meurs en ton coin sombre.
-
- LE CAPITAINE.
-
- La taupe dans son nid, le hibou dans son ombre,
- Ont subi le destin de tant d'hommes peureux
- Souvent frappés de mort dans leur lit ténébreux.
-
- L'AUMÔNIER.
-
- Les dangers sont par-tout: il n'est d'autre science
- Que de mettre en Dieu seul toute sa confiance.
-
- LE CHÊNE.
-
- Quelle force m'ébranle?....
-
- LA MORT.
-
- Ah! tu gémis en vain.
-
- LE CHÊNE.
-
- Je chancelle....
-
- LA MORT.
-
- Il est temps de céder à ma main:
- Du sol qui t'a nourri j'arrache ta racine,
- Tombe, et remplis le ciel du bruit de ta ruine!
- Adieu! j'entends de Mars le bronze au loin tonner,
- Et sur des bords sanglants ma fureur va planer.
-
- L'arbre alors se renverse, et tout le voisinage
- Perd à jamais sa vue et son antique ombrage.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT TROISIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU TROISIÈME CHANT.
-
- Description des camps retranchés de _François-Premier_ sous Pavie,
- et de ceux de _Bourbon_, _Lannoi_ et _Pesquaire_. Discours
- des chefs qui haranguent leurs soldats avant la bataille.
- _Les Vents._ Dialogue du chevalier _la Trimouille_ et de la
- _Mort_. Combat. Dialogue de la _Peur_, de la _Honte_, et du duc
- _d'Alençon_. Mort de l'amiral _Bonnivet_ et de _la Trimouille_.
- Entretien de _François-Premier_ vaincu; discours et mort de
- son cheval. Invocation du roi au soleil, témoin de sa défaite.
- Discours d'_Hélion_, dieu du soleil. Applaudissements des démons,
- spectateurs de ces différentes scènes.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT TROISIÈME.
-
- LE théâtre changé soudain offre aux regards
- Les plaines où Pavie élève ses remparts:
- Des escadrons par-tout, rangés sous leurs bannières,
- Bordent les champs lointains d'éclatantes barrières;
- Les piques, hérissant les épais bataillons,
- Forment des murs d'acier, lancent mille rayons.
- Sur leurs foudres ici par des chevaux traînées,
- Chantent, le verre en main, de fumants Salmonées:
- Là, des soldats vont boire en des brocs de liqueurs
- Le mépris des dangers dont s'enivrent leurs cœurs;
- Là, se hâte l'adieu d'ardentes vivandières,
- Veuves deux fois le jour, et Ménades grossières.
- Non loin, à triples rangs marchent des corps nombreux;
- Les fifres, le tambour, guident leurs pieds poudreux;
- Et le clairon aigu, les sonores tymbales,
- Répondent aux canons, tonnant par intervalles.
- D'un côté c'est Bourbon, qui, plein du feu de Mars,
- Conduit de Charles-Quint les flottants étendards;
- Lannoy partage ici l'armée avec Pesquaire:
- De l'autre, impatient des hasards de la guerre,
- François-Premier commande à ses preux chevaliers:
- Sa vive Salamandre et l'or de ses colliers,
- Sa plume, d'un beau front décorant la jeunesse,
- Ses cheveux demi-ras, sa longue barbe épaisse,
- La candeur de ses traits, la hauteur de son port,
- Sur tous les autres chefs le signalent d'abord:
- Il leur parle de lui moins que de la patrie.
- Henri-d'Albret est là, de qui l'ame aguerrie
- Dispute à Charles-Quint le sceptre Navarois:
- Son sang, d'où sortira le plus aimé des rois,
- D'une ardeur martiale enflamme son visage.
- Après lui vient Saint-Pol, son émule en courage,
- Favori de Valois, dans sa cour sans rival;
- A son port, à son luxe, on le croit son égal.
- Plus loin, avec lenteur s'avance la Trimouille;
- Il courbe un front pensif que l'âge enfin dépouille:
- Treize lustres passés le virent chez trois rois
- Blanchir sous le fardeau d'un belliqueux harnois;
- Vieux, son vieux corselet atteste un long service.
- A ses côtés paraît le noble la Palisse,
- Sage ami de Bayard, plus froid, non moins vaillant;
- Sous un maintien tranquille il cache un cœur bouillant.
- Bonnivet, ton coursier hennit devant ta troupe;
- L'image de Clérice alors montée en croupe
- Te presse; et l'on distingue et Lambesc, et Brion,
- Parmi vingt chefs brillants et d'armure et de nom.
-
- L'Imprévoyance accourt, et d'un aile étourdie
- Plane autour d'eux, levant une tête hardie,
- Prête à les aveugler d'un magique bandeau
- Dont le prisme éblouit, et change tout en beau.
- Les Vents poussent des cris d'orgueil et de colère;
- Et de ses premiers feux l'astre du jour éclaire
- Ces atômes guerriers, se disputant un coin
- Sur le globe terrestre où lui seul brille au loin.
-
-
-PESQUAIRE, SES SOLDATS, ET LES VENTS.
-
- PESQUAIRE.
-
- Amis de la fortune et de la renommée,
- Soldats! portons secours à Pavie affamée.
- L'ennemi, dans son camp faussement attaqué,
- S'épouvante déja de s'y voir provoqué:
- S'ils nous cèdent la route, allons sauver Pavie;
- S'ils arrêtent nos pas, arrachons-leur la vie.
- Croyez-en et Pesquaire, et Bourbon, et Lannoy;
- Méprisez les Français et leur superbe roi.
- L'Italie, aisément par leurs armes surprise,
- Fut de tout temps perdue aussitôt que conquise:
- Légers, impatients, non moins que hasardeux,
- Quand leur fougue est à bout, on ne craint plus rien d'eux.
- Les longs travaux d'un siége, épuisant leur armée,
- Ont ralenti leur force à demi consumée:
- Leur prince est loin d'avoir en ses rangs complétés
- Tous les soldats qu'il paie et qui lui sont comptés:
- Las, faibles, appauvris de garnisons lointaines,
- Trahis des alliés, désertant par centaines,
- Ces troupeaux de Gaulois vont fuir devant le char
- De l'heureux Charles-Quint, notre nouveau César.
- Vive notre empereur! mort à cette canaille!
-
- LES SOLDATS.
-
- Vive notre empereur! oui, livrons la bataille!
-
- LES VENTS.
-
- Quelles clameurs, mon frère! ah! je fuis plein d'horreur...
- --La mer ne hurle pas avec tant de fureur.
- --Vers le camp des Français tes ailes sont tendues,
- Va, porte-leur ces voix dans les airs répandues.
- --Mon frère, je venais sur les bords du Tésin
- Semer l'esprit des fleurs qui parfumaient mon sein,
- Agiter doucement les cloches matinales:
- Hélas! faut-il, percé du sifflement des balles,
- Souffler l'odeur du sang et la poudre à canon,
- Des mousquets tout le jour vomir l'horrible son,
- Et, rapides courriers de subites alarmes,
- Faire au loin retentir la tempête des armes?
- --Eh bien! renvoyons-nous tous les bruits des combats,
- Frappons dans les deux camps l'oreille des soldats,
- Et, chassant coup-sur-coup la grêle meurtrière,
- Volons chargés de cris, de flamme, et de poussière.
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER, LES CHEFS, LES SOLDATS DE SON ARMÉE, L'IMPRÉVOYANCE,
-LA MORT, LES VENTS, ET LES HEURES.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Dignes vengeurs des lys, voici l'heure et le jour
- De signaler pour eux votre honorable amour.
- On ose rallumer autour de nos enceintes
- Des foudres qu'à jamais nous devions croire éteintes;
- Entendez nos rivaux dans nos camps insultés
- Braver de Marignan les vainqueurs redoutés!
- C'est peu que ce combat soit nommé par l'histoire
- Le combat des Géants, titre immortel de gloire!...
- Ah! s'ils l'ont oublié, réprimons leur transport:
- Leur attaque a donné le signal de leur mort.
- Marchons! et vous saurez contre leur insolence
- Ce que peut votre zèle aidé par ma présence.
- Sied-il que votre roi, moins digne de son nom,
- Tarde encor à punir le transfuge Bourbon?
- Sied-il qu'un déserteur, qu'un ingrat, qu'un rebelle,
- Nous force à reculer vers quelque citadelle?
- Que servit notre essor, qui, s'ouvrant des chemins,
- Surprit au haut des monts l'aigle altier des Germains,
- S'il nous faut, reployant nos ailes inutiles,
- Sous les Alpes ramper, fuir en lâches reptiles?
- Non; ces monts éternels, gardant mon souvenir,
- Ne diront point ma honte aux âges à venir:
- Je ne repasserai sur leurs têtes blanchies
- Qu'en des routes encore avec honneur franchies.....
- Il semble que du ciel je les entends crier:
- «Vos ennemis sont là; courez les foudroyer,
- «Soldats! vos premiers coups, dont la France se vante,
- «Font devant vos drapeaux élancer l'épouvante:
- «Le bruit par-tout semé de tant d'exploits heureux
- «D'avance les terrasse, et gronde encor sur eux.»
- Ne balançons donc pas, et terminons la guerre.
- Frappons, foulons aux pieds Lannoy, Bourbon, Pesquaire.
- Mon rival apprendra que ses fiers généraux
- Sur le bord du Tésin ont trouvé nos héros;
- Et qu'à jamais rentré dans mes mains souveraines,
- Le duché de Milan est un de mes domaines.
-
- UN CAPITAINE.
-
- Gloire à notre Alexandre! et feu sur tout coquin
- Osant nommer César le pâle Charles-Quint!
-
- SOLDATS.
-
- Vive, vive le roi! mort à cette canaille!
-
- L'IMPRÉVOYANCE.
-
- Grand roi! l'heure est propice à livrer la bataille.
- Ceins mon divin bandeau: marche, et vois rayonner
- Les palmes que ta main s'apprête à moissonner.
- L'empereur, lent et sombre, est né pour les désastres:
- Toi, prompt, fier et hardi, tu vas toucher les astres.
-
- HENRI-D'ALBRET.
-
- O Chabanne, voyez que, malgré vous et moi,
- La folle Imprévoyance aveugle votre roi.
-
- LA PALISSE.
-
- Ah! quiconque à la guerre est jaloux de la gloire,
- N'a qu'un but devant lui, ce but est la victoire.
- La constance n'est point l'opiniâtreté.
- «Laissons, disais-je au roi, ce siége en vain tenté:
- «Ecartons-nous plutôt de la ville investie
- «Que de perdre en un coup le gain de la partie.
- «Nos rivaux, épuisés par la route et la faim,
- «D'eux-mêmes en marchant se détruiront enfin:
- «Sire, alors paraissons; et les villes charmées
- «Vous apportant leurs clés, s'ouvrant à vos armées,
- «Admireront comment, arbitre des hasards,
- «Vous hâtez vos succès par de sages retards.»
- Tels étaient nos avis: l'instant de le convaincre
- Est passé maintenant. On canonne ... allons vaincre!
-
- HENRI-D'ALBRET.
-
- Au feu, mes compagnons! fondons sur ces gens-ci;
- Vous n'avez nul péril à redouter ici:
- La victoire est à nous; leur mort est assurée.
-
- LA PALISSE.
-
- Au feu, vaillants soldats! allons à la curée.
- Nous sommes les plus forts: ces gens vont devant nous
- Fuir comme les moutons à l'approche des loups.
-
- SAINT-POL.
-
- Mes amis, ce sont là les pillards du Mexique:
- Tuons-les! empochons tout l'or de l'Amérique.
-
- LA MORT.
-
- Oh! comme du butin ces guerriers trop jaloux
- Courent, bride abattue, au-devant de mes coups!
- Agitez tous leurs sens d'une rage insensée,
- Tambour, fifre, trompette; ôtez-leur la pensée.
-
- Vieux la Trimouille, toi, parmi tes escadrons
- Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts.
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée
- M'avertit que ta faulx sur ma tête est levée.
-
- LA MORT.
-
- Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs?
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Me fais-tu peur?
-
- LA MORT.
-
- Malgré les dehors que tu prends,
- Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas envie?
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Non, je sais préférer mon honneur à ma vie.
-
- LA MORT.
-
- Tu te roidis, brave homme: hélas! qu'en ce moment
- Ton courage affecté me sourit tristement!
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- J'ai toujours sans effroi contemplé ton image.
-
- LA MORT.
-
- Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage:
- Mais lorsque les regards m'envisagent de près,
- Mon aspect fait frémir: conviens-en.
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Moi! jamais.
-
- LA MORT.
-
- Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée
- De lauriers éclatants se montre couronnée;
- La gloire, de son voile, aux regards des héros
- Cache les vers hideux qui me rongent les os:
- On vante mes cyprès. Cependant ma présence
- Hier à la retraite exhortait ta prudence:
- Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux;
- Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux;
- Et ton coursier, l'œil morne, et baissant la crinière,
- Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière.
- C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain,
- Ne pourront de ma faulx parer le coup certain.
- Va te faire immoler... Un jour, ta vieille armure
- Sera de ton château l'honorable parure!
- Mais quand de tes périls je t'accours avertir,
- Aux crédules soldats oseras-tu mentir;
- Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse
- Ces jeunes campagnards, milice valeureuse?
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Laisse-moi les guider, ne les consterne pas.
- Avancez, mes enfants! et signalez vos bras!
- Je vous parle en bon père, et vous le dis sans feindre;
- Ici tout à gagner, et nulle perte à craindre.
-
- BONNIVET.
-
- Bien, mon vieux chevalier! c'est parler comme il faut.
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Nous mentons en damnés; ce jour-ci sera chaud.
- Je te l'ai dit.
-
- BONNIVET.
-
- Ami, que rien ne t'effarouche:
- Nous vaincrons.
-
- L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
- Bonnivet, ce soir, viens dans ma couche!
-
- BONNIVET.
-
- Ai-je temps d'y songer dans ce bruyant conflit?
- Gare ici que la mort me creuse un autre lit.
-
- L'IMAGE DE CLÉRICE.
-
- Souviens-toi qu'à ces bords j'attachai ta constance:
- J'ai dans l'événement plus de part qu'on ne pense.
-
- BONNIVET.
-
- Folle image! va-t'en..... mes braves canonniers,
- Là-bas, de l'ennemi les bataillons entiers
- Des portes de Pavie ont tenté le passage.....
- De nos feux sur leur route allez grossir l'orage;
- Et dirigeant contre eux vos tonnerres roulants,
- Faites pleuvoir le fer et le plomb sur leurs flancs.
-
- LA MORT.
-
- Quel tumulte!... La foule et se disperse et crie.....
- Déchargez la fureur de votre artillerie!
- Redoublez, éclatez, mousquetades, obus!
- Voilà, voilà les rangs entr'ouverts et rompus....
- Les escadrons ployant sous le feu qui les perce;
- Chevaux et fantassins, tout tombe, se renverse.....
- Têtes, jambes et bras, affreux lambeaux, volez!
- Plumets, bonnets sanglants, casques vides, roulez!
- Grondez, bouches d'airain, mes organes fidèles,
- Vomissez la terreur et mes flèches cruelles.....
- Bourbon, soutiens le choc... Ah! ah! je m'aperçois
- Que ton front a pâli pour la première fois.....
- Pesquaire, de bien près j'ai passé sur ta tête...
- Toi, qui viens si fougueux, l'arquebuse t'arrête,
- Jeune officier buveur, qui te battais si bien!
- Tu dédaignais l'hymen, la paix du citoyen;
- Où t'a conduit l'orgueil d'une ardeur martiale?
- Dans ton bel âge, atteint d'une homicide balle,
- Tu n'es plus! ton œil fier ne verra plus le ciel.
- Et vous, qui, sur les monts, nourris de lait, de miel,
- Innocents, respiriez dans la libre Helvétie;
- Et vous, pauvres enfants de l'âpre Carinthie,
- Qui vendîtes vos jours au prix de quelques sous,
- Troupeaux que j'achetai, tombez donc sous mes coups.
- Quoi donc? vous reculez, trop timides recrues!
- Ah! jamais tant d'horreurs ne vous sont apparues;
- La mort est inflexible à vos cris qu'elle entend.
- «Mon vieux père, dis-tu, dans ses vignes m'attend...»
- Tu ne fouleras plus la pourpre des vendanges,
- Rougis tes pieds au sang qui fume dans les fanges.
- «Moi, ma femme au hameau compte sur mon retour..»
- Elle peut dans ton lit soudain changer d'amour:
- Son sein fécondera les baisers d'un autre homme.
- Toi donc, que je t'égorge, et toi, que je t'assomme!
- Je cours à pas plus prompts que le pied des fuyards..
- Mais quoi! vous franchissez vos fossés, vos remparts,
- Français!... De vos rivaux j'ai fait un long carnage:
- Eh bien, dans votre sang il faut donc que je nage;
- Et que, trompant le sort, je tourne mes rigueurs
- Sur vous et votre roi qui vous croyez vainqueurs.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Amis! sonnez la chasse, et forçons dans l'arène
- Tous ces timides cerfs nous fuyant par la plaine.
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Sire, hors de ce camp pourquoi vous élancer?
- Entre eux et vos canons c'est trop mal vous placer.
-
- MAROT.
-
- Suivons de Marignan le héros tutélaire!
-
- SAINT-POL.
-
- Qui connaît les périls n'est pas si téméraire:
- Qui n'en courut jamais s'y lance trop avant.
-
- MAROT.
-
- Qui les prévoit le moins en sort le plus souvent.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Quoi! Marot tient l'épée ainsi que la trompette!
-
- MAROT.
-
- Sire, on n'est pas poltron parce qu'on est poëte:
- Tyrthée, Eschyle, Alcée, ont bravé les hasards.
- Un vrai fils d'Apollon n'a jamais peur de Mars.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- A moi, mes défenseurs! au butin! à la gloire!
- Partons.
-
- LES SOLDATS.
-
- Vive le roi!... Mort! Massacre! Victoire!
-
- LES VENTS.
-
- Ah! d'horreur et de bruit quel effroyable cours!
- O rage!... il nous suffoque.... il rend les échos sourds...
- Mais les bronzes français sont réduits à se taire....
- La force a rallié les troupes de Pesquaire....
- Vole, à toi ce salpêtre!...--A toi, bombes, boulets!
- --Tremblez, clochers lointains, ponts, remparts, et palais!
- --Eh bien? nos promptes sœurs, eh bien, filles ailées,
- Avez-vous du canon pu compter les volées,
- Heures, qui vous hâtez de rappeler Vesper?
- Précipitez ce jour, rendez la paix à l'air.
- Nous, aux quartiers voisins où Montmorenci veille,
- Portons de ce combat l'avis à son oreille.
-
- * * * * *
-
- Ils volent: un prestige incroyable à nos yeux
- Rend soudain les démons présents à d'autres lieux,
- Et plus prompt que les vents les transporte en des plaines
- Où d'un camp retranché siégeaient les capitaines.
-
-
-LE DUC D'ALENÇON, MONTMORENCI, ET LES HEURES.
-
- MONTMORENCI.
-
- Oh! quel bruit sourd ... des airs entendez-vous le son?
- Votre frère combat, noble duc d'Alençon!
-
- D'ALENÇON.
-
- Oui, des Vents empressés je reçois le message.
- Le roi cueillera-t-il des lauriers sans partage?
- Courons de Charles-Quint punir les vils agents;
- Passons leur sur le ventre, écrasons tous ses gens.
- Les malheurs de Lautrec au sein de l'Italie
- De leur superbe audace exaltaient la folie:
- Maintenant nos soldats ont de fermes appuis;
- Mon frère est dans l'armée, et moi-même j'y suis.
-
- MONTMORENCI.
-
- Commandez, monseigneur: les voilà tous en selle.
-
- LES HEURES.
-
- Nous t'amenons, ô Mort, une troupe nouvelle:
- Esclaves du destin, ministres de sa loi,
- Pourquoi nous soumet-il à ce funeste emploi?
- Ah? qu'il nous plairait mieux, riantes, fortunées,
- De guider pas à pas d'agréables journées,
- De rouler mollement un cercle de plaisirs
- Qui des heureux humains charmât tous les loisirs,
- Jusqu'au temps où l'ennui de leur vieillesse éteinte
- Verrait de jours sans pleurs le doux terme sans crainte!
-
- * * * * *
-
- A peine d'Alençon arrivent les soldats
- Aux bords ensanglantés par les premier combats,
- Qu'une horrible Déesse au tumulte échappée
- Pousse à grands cris vers eux sa voix entrecoupée.
-
- LA PEUR, _aux soldats du duc d'Alençon_.
-
- Fuyez! tout est perdu! sauvez-vous, malheureux!...
- Vos nombreux ennemis sont des Géants affreux...
- Ici frappe le sabre et d'estoc et de taille...
- Ici la lance brille, et là pleut la mitraille....
- Au froid de mes frissons c'est résister assez....
- Vos fronts pâles, vos yeux hagards, vos poils dressés,
- Vous rendent l'un à l'autre un spectacle effroyable...
- Fuyez, fût-ce en enfer! laissez la gloire au diable!
- Mais quoi? ne vois-je pas d'Alençon arrivé,
- Tout coloré d'orgueil, marchant le nez levé?
- De ces fanfarons-là l'audace est passagère:
- Son œil flottant trahit son douteux caractère:
- Brave, et non courageux, plein de fausse chaleur,
- Quand sa fougue le quitte, il reste sans valeur:
- Son teint, dès qu'on lui parle, et s'altère et varie;
- Et mon souffle imprévu va glacer sa furie.
-
-
-D'ALENÇON, LA PEUR, ET LA HONTE.
-
- D'ALENÇON, _à ses soldats_.
-
- Comment, lâches fuyards, la terreur vous abat?
- Poltrons, où courez-vous? retournez au combat.
-
- LA PEUR.
-
- Ah, prince! il n'est plus temps!...
-
- D'ALENÇON.
-
- L'honneur, sa loi suprême.
- Commande.... Eh quoi, Français? vous fuyez!
-
- LA PEUR.
-
- Fuis toi-même.
-
- D'ALENÇON.
-
- Que fait le roi mon frère?
-
- LA PEUR.
-
- On l'ignore: va, fuis.
-
- D'ALENÇON.
-
- Quoi? les chefs? Quoi? les grands?...
-
- LA PEUR.
-
- Le fer les a détruits:
- Allemands, Espagnols, les ont pressés en foule...
- Regarde ce désordre et tout le sang qui coule.
- Fuis, te dis-je.
-
- LA HONTE.
-
- Toi, fuir! Prince, songe à ton rang.
-
- LA PEUR.
-
- Ne songe plus qu'à vivre, et regarde ce sang!
-
- LA HONTE.
-
- Infâme Peur, tais-toi.
-
- LA PEUR.
-
- Tais-toi, gênante Honte.
-
- LA HONTE.
-
- Mon pouvoir te vaincra.
-
- LA PEUR.
-
- Mon horreur te surmonte.
-
- LA HONTE.
-
- Beau-frère d'un grand roi, n'écoute point la peur!
-
- LA PEUR.
-
- Homme, iras-tu mourir par un orgueil trompeur?
-
- LA HONTE.
-
- A sa fuite aujourd'hui sa dignité s'oppose:
- N'est-il pas prince?
-
- LA PEUR.
-
- Eh bien! je le métamorphose.
- Tel que devant l'autour fuirait un passereau,
- Le prince disparu s'envole en prompt oiseau:
- Frémissant de tomber en des serres cruelles,
- Le voilà, plein de crainte, emporté par des ailes,
- Qui des Alpes franchit la cime en palpitant,
- Et déja dans Lyon rentre au nid qui l'attend.
-
- LA HONTE.
-
- Va, je l'y poursuivrai pour son ignominie:
- Et là, d'un repentir sa lâcheté punie
- Apprendra s'il devait, trop prompt à s'alarmer,
- En oiseau fugitif, se laisser transformer.
- Là, redevenant homme, un fond de bile noire
- Dans son lit agité l'étouffera sans gloire,
- Méprisé d'une épouse, inflexible Pallas,
- Pour avoir fuit la mort, qu'il n'évitera pas.
- Telle est la fin du lâche, abhorré de soi-même.
- D'où revient Bonnivet, sanglant, poudreux et blême?
- Aux deux flancs de l'armée en vain te montres-tu?
- En vain ton fier courage a par-tout combattu,
- L'image de Clérice et ta folle imprudence
- Ont ruiné ta gloire, et ton prince, et la France.
- Vois ces morts entassés, vois tes derniers amis,
- Victimes des hasards à qui tu les soumis.
- Rougis donc, insensé.... Tu lèves ta visière!
- Essaie, essaie encore à souffrir la lumière.
-
- BONNIVET.
-
- Non, non, je l'ai trop vue ... affrontons le vainqueur:
- Qu'il connaisse mes traits, et me perce le cœur.
- Je dois, sans rechercher ni secours ni retraite,
- Sauvant au moins ma gloire, expier ma défaite.
- Lansquenets, Castillans, je ris de vos clameurs:
- Mourez, ou tuez-moi.... Dieu! j'expire....
-
- LA TRIMOUILLE.
-
- Tu meurs,
- Obstiné Bonnivet! ma vieille expérience
- Eût mérité peut-être un peu de confiance.
- Dans le conseil du roi ta voix m'a repoussé:
- Tu te flattais.... ô Dieu! Dieu! quel plomb m'a blessé!
- Le sang à gros bouillons coule sur mon visage...
- Ici finit pour moi la course d'un long âge!
- Ma valeur t'a bravée au déclin de mes ans,
- O mort!... tu n'as pas fait dresser mes cheveux blancs...
- Quel nouveau coup m'atteint! la force m'est ravie....
- Hélas!... adieu, mon roi, ma famille, et la vie!
-
- CASTALDO.
-
- Buzarto, laisse-moi mon noble prisonnier.
-
- BUZARTO.
-
- Castaldo, j'ai tué moi-même son coursier.
-
- CASTALDO.
-
- Français, parle, réponds, qui de nous est ton maître.
-
- LA PALISSE.
-
- De l'ami de Bayard nul de vous ne peut l'être.
- Sous mon cheval mourant, dans la poudre tombé,
- Dieu seul me désarma, lorsque je succombai.
-
- BUZARTO.
-
- Nul de nous ne l'aura: terminons la querelle.
-
- CASTALDO.
-
- Ah, scélérat!...
-
- BUZARTO.
-
- Du coup vois jaillir sa cervelle.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- O Galéas! ô toi, qui péris le dernier,
- De ton roi vainement tu fus le bouclier.
- Tu tombes, malheureux! qui pourrait me défendre?..
- A me saisir vivant oserait-on prétendre?
- D'avance par la mort dépouillé d'attributs,
- Roi sans armée, hélas! on ne me connaît plus.
- Je n'ai plus d'autre espoir qu'un trépas qui m'honore....
- En ce gros d'assaillants tout prêt à fondre encore,
- O mon vaillant coursier! jetons-nous tous les deux..
- Quoi? m'abandonnes-tu, compagnon belliqueux?
-
- LE COURSIER DU ROI.
-
- Mon maître, n'ai-je pas, secondant ton courage,
- Tout le jour, écumé de fatigue et de rage?
- Le sang baigne mes flancs, le sang rougit mon frein:
- Percé de mille coups sous mon harnois d'airain,
- Lassé d'avoir bondi sur les morts et les armes,
- Je sens mon feu s'éteindre, et je verse des larmes..
- Crains d'être dans ma chûte entraîné sous mon poids.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- D'un dernier serviteur ô merveilleuse voix!
-
- LE COURSIER DU ROI.
-
- Orgueilleux de la main qui daignait me conduire,
- Sous la pourpre et sous l'or toujours fier de reluire,
- J'espérais, trop superbe, encor plein de vigueur,
- Ramener aux Français leur monarque vainqueur,
- Et, dans tes beaux haras et tes gras pâturages,
- Charmer long-temps les yeux des belles et des pages..
- Mais, hélas! c'en est fait! et ma chair et mes os
- Resteront sur ces bords, pâture des oiseaux.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Trop docile animal! te voilà sans haleine,
- Parmi tous les humains que ma fortune entraîne!
- Que t'importaient mes droits au duché de Milan,
- Pour en mourir victime ainsi qu'un courtisan!
- Tu fus non moins aveugle en ton obéissance,
- Et reçois aujourd'hui la même récompense.
- Que puis-je maintenant, sans hommes, ni chevaux?
- Mortel qu'on nomme roi, sens le peu que tu vaux!
-
- POMPÉRANT.
-
- Sire, avec vous encor je soutiendrai l'orage.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Guerrier, dis-moi ton nom, montre-moi ton visage:
- Sous ta visière en vain je tâche à découvrir
- Quel digne chevalier accourt me secourir.
-
- BOURBON.
-
- Victoire, de la mort parcours l'affreux théâtre!
-
- LANNOY.
-
- Accablons des Français ce reste opiniâtre.
-
- PESQUAIRE.
-
- Ces chevaliers encor tiennent le glaive en main.
- Qu'ils se rendent à nous, ou qu'ils tombent soudain.
-
- POMPÉRANT, _au roi_.
-
- On vient! on fond sur nous!.. je me ferai connaître
- A mes derniers efforts pour défendre mon maître.
-
- LA MORT.
-
- Non, cruels ennemis, vous ne l'abattrez pas.
- Pour vous exterminer il me prête son bras....
- De quelle ardeur sur lui chacun se précipite!
- Reste des nobles preux qui formaient son élite,
- Frappez ces assaillants accrus de toutes parts,
- Et de corps expirés faites-lui des remparts.
- Quel carnage!... Vautours, corbeaux, criez de joie,
- Venez tous.
-
- LES VAUTOURS, _dans les airs_.
-
- A la proie!
-
- LES CORBEAUX.
-
- A la proie! à la proie!
-
- SAINT-POL.
-
- Sommes-nous sous le feu de volcans en fureur?
-
- POMPÉRANT.
-
- O jour! en ce moment recules-tu d'horreur?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Soleil! par ces torrents de fumée épaissie
- Ta lumière à jamais serait-elle obscurcie?
- Je n'entrevois plus rien qu'aux lueurs des éclairs
- Que mes aveugles coups font jaillir dans les airs.
- Astre, qui tant de fois éclairas ma vaillance,
- Cache, en te dérobant, mes revers à la France!
-
- LE SOLEIL.
-
- Fixe, et tranquille au sein de tout mon univers,
- Que je répands d'éclat sur les mondes divers!
- Que j'aime à contempler la constante harmonie
- Des sphères, traversant l'étendue infinie!
- Que mes rayons sont doux à ces globes heureux,
- M'empruntant la splendeur qu'ils se rendent entre eux!
- Comme en paix dans l'ellipse où leur cours les attire,
- De l'espace éternel ils partagent l'empire!
- Comme je dois charmer par mes sérénités
- Tous les êtres vivants dont ils sont habités!
- Dieu! grand Dieu! mon auteur, conserve tes ouvrages.
- Il est, il est prédit qu'en des millions d'âges,
- Me chassant loin du centre, et rompant mon ressort,
- Tu dois soumettre enfin le Soleil à la mort:
- Mondes, vous combattrez...! Que deviendra la Terre?
- Et toi, Lune, après elle à mes regards si chère?
- Ah! la Discorde affreuse, et fille du chaos,
- De tous vos éléments troublera le repos,
- Si Dieu, dans sa fureur, laissant chacune libre,
- Tarde à renouveler leur premier équilibre.
-
- * * * * *
-
- A ces mots d'Hélion, divin astre des jours,
- Un applaudissement, redoublé dans son cours,
- Du bas fond du parquet monta jusques aux voûtes.
- Les Autans, soulevés sur les liquides routes,
- Font avec moins de bruit rugir les vastes mers:
- Nul volcan n'égala ce fracas des enfers.
-
- Les démons plus qu'humains, hors du point où nous sommes,
- Sont mieux saisis du beau que ne le sont les hommes.
- D'un coup-d'œil, ce tableau leur faisant mesurer
- Tant d'êtres sur la scène offerts à comparer,
- Ils se plurent à voir en leurs causes profondes
- Nos petits chocs de haine et les grands chocs des mondes;
- Et la Mort tour-à-tour frappant de coups pareils
- Les chênes, les fourmis, les rois, et les soleils.
- La foule des acteurs en ce drame introduite
- Du dialogue en vain reprit deux fois la suite:
- Mais les chœurs de bravos! toujours plus éclatants,
- Tinrent le divin acte interrompu long-temps;
- Et l'Envie oublia d'éveiller la colère
- Des serpents infernaux qui sifflent au parterre.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT QUATRIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU QUATRIÈME CHANT.
-
- _François-Premier_ est fait prisonnier, et rend son épée à
- _Lannoy_. On le conduit au camp ennemi avec honneur. Dialogue
- des soldats qui enterrent les morts et les dépouillent.
- _Clément-Marot_, blessé, gémit sur les horreurs de la guerre.
- Entrevue du roi de France et du connétable de _Bourbon_.
- Réflexions de _François-Premier_ dans la solitude. Le théâtre
- représente l'intérieur d'un château de Madrid. Dialogue de
- _Charles-Quint_ et de la _Politique_. Audience qu'il donne aux
- seigneurs de sa cour et à ses différents ministres. Il reçoit la
- nouvelle de la victoire de Pavie. Conseils de la _Politique_.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT QUATRIEME.
-
- TEL que d'une tempête en un épais feuillage
- Un sourd frémissement suit long-temps le passage,
- Avant que les oiseaux, dans l'air déja calmé,
- Raniment leurs concerts dont le bois est charmé:
- Tel aux vives clameurs un bruit léger succède;
- L'acte reprend son cours, et le tumulte cède.
-
- Cependant, au mépris de la flamme et du fer,
- Le roi des lys, vaincu, semble encor triompher:
- Rien ne l'abat: à fuir il ne peut se résoudre.
- Son corselet d'argent, noir de sang et de poudre,
- Fut reconnu d'un chef qui devançait Lannoy:
- Soudain aux assaillants il cria, «C'est le roi!»
-
- LES SOLDATS.
-
- Le roi! lui!... qu'il se rende.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- A Bourbon! à ce traître!
-
- POMPÉRANT.
-
- Je fus non moins perfide, et je cesse de l'être:
- Oui, sire, à vos genoux j'implore mon pardon:
- Revoyez Pompérant, complice de Bourbon:
- Je vins sous cet armet seconder votre épée....
- Heureux, pour vous sauver, si ma tête est frappée!
- Mais de lutter encor quittez le vain projet.
-
-
-L'HONNEUR, ET LES MÊMES.
-
- L'HONNEUR.
-
- Roi, te dois-tu remettre aux mains de ton sujet?
- L'Honneur, ton seul appui, ta derniere espérance,
- T'a prêté dans ce choc une mâle assurance:
- Vaincu, je t'ai couvert du sang de tes vainqueurs.
- Je te reste; du sort méprise les rigueurs.
- Commande que Bourbon t'épargne sa présence,
- Et rends ta noble épée à Lannoy qui s'avance,
- Et qui, par ton abord lui-même confondu,
- De cheval humblement est déja descendu.
-
- LANNOY.
-
- Je me jette à vos pieds, seigneur, et vous supplie
- En me rendant ce glaive, effroi de l'Italie,
- D'accuser moins Lannoy, qui sait vous respecter,
- Que l'injuste destin qui seul put vous dompter.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Lannoy, recevez-la cette fidèle épée
- Qu'au sang de mes rivaux j'ai noblement trempée.
-
- LANNOY.
-
- Prenez, sire, en échange, un glaive que mon bras
- N'a rougi qu'à regret du sang de vos soldats.
-
- L'HONNEUR.
-
- D'une auguste pitié source encore inconnue!
- Regarde tes vainqueurs, marchant la tête nue,
- Te comblant, roi captif, de leurs soins généreux,
- Et plaignant ta défaite, et leurs coups trop heureux.
- Traîne ton corps blessé parmi leur grand cortège:
- N'en rougis point; l'Honneur te suit et te protège.
- De ton armure entre eux partage les débris;
- Un jour en leurs foyers les braves attendris,
- Baisant tes éperons et ton fer teint de rouille,
- Montreront à leurs fils ton illustre dépouille.
- O Vents fougueux, pourquoi déchirer ces drapeaux,
- Que les mains des soldats suspendent en faisceaux,
- Seul abri de ce roi sous des torrents de pluie?
-
- LES VENTS.
-
- Nous soufflons un orage, il faut bien qu'il l'essuie.
- Libres enfants des airs, les Vents impétueux
- Respectent-ils des rois les fronts majestueux?
- Sur la terre et les eaux désolant leurs empires,
- Nous brisons sans égard leurs dais, et leurs navires.
- Que sont-ils sous le ciel?--Mes frères, calmons-nous.
- Moins gros de rage enfin, planons d'un vol plus doux;
- Le tourbillon s'abaisse; et les foudres roulantes
- Se retirent de loin sur les routes sanglantes.
- Laissons donc ce cortège entraîner après soi
- Les clairons, les tambours, fiers d'escorter un roi.
- La nuit vient, l'air gémit: répondons sur ces rives
- Aux soupirs des blessés, à leurs clameurs plaintives,
- Et rappelons les cœurs des amis, des parents,
- Sur les chemins couverts d'infortunés mourants.
-
- UN OFFICIER.
-
- Cachons dans ces fossés les pertes de la guerre.
- Tôt, dépouillez ces morts; vîte, qu'on les enterre:
- Sur le nez de chacun un peu de sable mis,
- Nous ne penserons plus qu'ils furent nos amis;
- Et demain, oubliant les fureurs de la veille,
- Avec leurs meurtriers nous viderons bouteille.
-
- UN SOLDAT.
-
- Comme ils nagent ensemble en un bain de leur sang!
- Colonel si brutal, et si vain de ton rang,
- Un coup de sabre a donc, rabattant ton ivresse,
- A côté d'un goujat étalé ta noblesse.
-
- DEUXIÈME SOLDAT.
-
- Camarade, je tiens son brillant compagnon:
- D'un prince ou d'un évêque était-il le mignon?
- La blancheur de sa peau plus douce que l'hermine.....
- Qu'aperçois-je? un portrait gardé sur sa poitrine...
- Sa maîtresse...! Ah! madame, en votre lit paré
- Avait-il ce cœur froid, ce teint décoloré?
- Pourquoi souriez-vous sur ce cadavre blême?
- Songez-vous qu'en ce lit vous dormirez vous-même...?
- Tendre ami, cède-moi médaillon, et bijou!
- Un fat n'a pas besoin de briller en ce trou.
-
- TROISIÈME SOLDAT.
-
- Laisse, laisse à l'écart ce jeune capitaine:
- Fouillons l'autre; sa poche est d'argent toute pleine!
- Cet avare en nos mains va payer son écot.
-
- QUATRIÈME SOLDAT.
-
- Amassait-il pour vivre? il n'est plus: qu'il fut sot!
-
- UN OFFICIER.
-
- Hélas! entre ces morts, hélas! cherchez mon père!
-
- DEUXIÈME OFFICIER.
-
- Ah! déterrez mon fils!
-
- TROISIÈME OFFICIER.
-
- Ah! retrouvez mon frère!
-
- DEUXIÈME OFFICIER.
-
- Sur ces ravins sanglants apportez un flambeau...
- Ta mère de ses mains te broda ton manteau,
- Tes jeunes sœurs, mon fils, de ton honneur éprises
- Tracèrent alentour de touchantes devises....
- Avançons.... je frémis.... Ah! ce tronc mutilé...
- C'est lui! ciel!... où sa tête a-t-elle donc roulé?
- Triste père! ô des ans mensongère promesse!
- Vieux, je vis; et tu meurs en ta verte jeunesse.
-
- QUATRIÈME OFFICIER.
-
- Retourne ce grand corps sur le ventre étendu,
- Soldat; lave le sang sur ses traits répandu....
- Reconnais Castriot à cette noble marque....
- Ce coup, que des Français lui porta le monarque,
- Fera voler son nom jusque dans l'avenir:
- Sous le glaive d'un roi qu'il est beau de finir!
- Ce héros n'est pas fait pour engraisser la plaine,
- Parmi les os des gueux, pressés à la douzaine:
- Les siens iront blanchir sous un tombeau doré,
- De la niche d'un saint ornement admiré:
- Les passants y liront, ne fût-il en sa vie
- Qu'un ivrogne effronté, qu'un brigand, qu'un impie:
- «Ci-gît un chevalier plein de foi, sobre, humain,
- «Qui, sous Pavie, est mort d'une royale main.»
- Quant à ces fantassins, miliciens imberbes,
- Leurs corps, fumier des champs, se leveront en gerbes.
-
- UN BLESSÉ.
-
- Ah! que votre pitié termine mes destins!
-
- AUTRE BLESSÉ.
-
- O Dieu! mon flanc ouvert vomit mes intestins.
-
- AUTRE BLESSÉ.
-
- O cuisante douleur de ma plaie embrasée!
-
- AUTRE BLESSÉ.
-
- O perte de ma jambe en ses deux os brisée!
-
- CHIRURGIENS-MAJORS.
-
- Tranchez ces membres-ci,--trépanez ces gens-là.--
- Leurs langes sont tout prêts: leurs brancards, les voilà.
- Des soins des hôpitaux sommes-nous donc avares!
- Sont-ils si malheureux? les rois sont-ils barbares?
-
- UN SOLDAT.
-
- Entre ces buissons, moi, loin de tout envieux,
- Dépouillons de ce mort les habits précieux.
- Plus brillant qu'un prélat devant une chapelle,
- Son cramoisy, brodé d'un fil d'or en dentelle,
- Est d'un velours trop beau pour un enterrement:
- Riche aubaine! à son doigt reluit un diamant!
- Lâche-moi cet anneau... Mordieu! comme il résiste!
- Avec un doigt de moins un mort n'est pas plus triste:
- Coupons ce doigt soudain; la bague le suivra....
- Oh diantre!... il rouvre l'œil.... est-ce qu'il me verra?
-
- SAINT-POL.
-
- Où suis-je?... prête-moi ton secours charitable,
- Mon ami! ce bienfait te sera profitable....
- Je suis Saint-Pol.
-
- LE SOLDAT.
-
- Saint-Pol! le favori du roi!
-
- SAINT-POL.
-
- Ami, cache mon nom! je me livre à ta foi.
- Ote-moi ces joyaux; crains qu'on ne m'emprisonne
- Avec tous ces captifs que le vainqueur rançonne.
- Va, ta fortune est faite.
-
- LE SOLDAT.
-
- Ah! j'agis pour l'honneur:
- Mon seul desir était de sauver monseigneur.
-
- CLÉMENT MAROT.
-
- Toi qui de ce combat augurais un miracle,
- Le vainqueur sous ses pieds t'a foulé sans obstacle,
- Aveugle Bonnivet, qui, l'esprit à l'envers,
- Fis la guerre aussi mal que tu parlas de vers.
- Apollon t'a puni de railler ma vaillance:
- Que ne vois-tu mon bras blessé par une lance!...
- Quel homme dans ce coin entends-je soupirer?
- C'est un pauvre sergent, hélas! près d'expirer.
- Combien de coups de feu! combien de coups de pique!
- Quel diable animait donc ta valeur frénétique?
-
- LE MOURANT.
-
- La gloire de me battre, et l'espoir d'arriver
- Dans un poste éminent où je veux m'élever,
- L'honneur d'être connu dans le rang des grands hommes.
-
- CLÉMENT-MAROT.
-
- Tu l'as bien acheté: dis comment tu te nommes.
-
- LE MOURANT.
-
- Mon nom.... mon nom....
-
- CLÉMENT-MAROT.
-
- Achève....
-
- LE MOURANT.
-
- Ah! malheureux!... je meurs.
-
- CLÉMENT-MAROT.
-
- Eh bien? qu'auront produit ses vaillantes fureurs?
- Il voulait que son nom fût cité dans l'histoire:
- Qui le saura? personne. O la trompeuse gloire!
- (A des soldats.)
- Amis, sur quel objet s'attachent vos regards?
-
- UN SOLDAT.
-
- Voyez.
-
- CLÉMENT-MAROT.
-
- C'est un écu du temps des rois lombards.
-
- LE SOLDAT.
-
- Il brilla sous nos mains qui fossoyaient la terre.
-
- CLÉMENT-MAROT, _à soi-même_.
-
- Des mots y sont gravés, monument d'une guerre.
- Les Goths jadis aux Francs disputaient donc ces lieux
- Que disputent nos rois ainsi que leurs aïeux!
- Enragés potentats, plus fous que les poëtes,
- Quel fruit retirez-vous de vos courtes conquêtes?
- Vos palmes, et vos droits, et vos sceptres altiers,
- Passent de race en race à d'autres héritiers.
- Ne nommez plus amour de l'ordre politique
- L'instinct d'inimitié dont l'aiguillon vous pique:
- Battez-vous sans orgueil, si vous êtes rivaux,
- Comme font les buveurs qu'égarent leurs cerveaux.
- A quoi bon, comme vous, plein de fureur brutale,
- Ai-je ici respiré l'ivresse martiale?
- Pour le plaisir si vain de briguer les honneurs
- D'une audace, vertu qu'ont les chiens des veneurs.
- Ah! que, souillé de sang, je hais ma frénésie!
- Tire-moi de ces lieux, ô douce poésie!
- Loin de Mars, apprends-moi l'art de tes favoris,
- Apprends-moi les combats dignes des grands esprits,
- A détruire l'erreur et sa rage insensée,
- A tout vaincre, en luttant par la seule pensée:
- Va peindre, en vers discrets, à la sœur de mon roi
- Le destin de ce jour, qu'avec horreur je voi.
- Dis-lui que, sans l'amour qui m'enchaîne à son frère,
- Sur-tout sans notre ardeur à son ame si chère,
- Je n'eusse point armé d'un glaive furieux
- La main qui touche un luth aimé d'elle et des cieux.
- Mais, que vois-je?.... ô Tésin! dans ton urne agitée
- Hâte-toi de laver ta robe ensanglantée;
- Ne retiens plus ces morts, glacés dans tes roseaux,
- Sur le sein frémissant des Nymphes de tes eaux.
- Ton courroux s'est vengé, défenseur de Pavie,
- Le jour où ta Naïade, à son penchant ravie,
- Prisonnière un moment, nous permit d'assiéger
- La ville que tes bras aiment à protéger.
- Fuyons ces bords, leur deuil, et ma mélancolie!
- Tout poëte est, dit-on, enclin à la folie;
- Et souvent méconnue en un fils d'Apollon,
- Sa sagesse est nommée aveugle déraison.
-
- * * * * *
-
- Aux murs d'une Chartreuse élégamment bâtie,
- Assis dans une salle, antique sacristie,
- François-Premier reçoit la cour de ses argus,
- Espions, affectant des respects assidus.
- Son front pâle, mais fier, du sort dément l'outrage:
- Ses sujets, compagnons de son triste esclavage,
- Considèrent debout, silencieux témoins,
- Ceux d'entre ses vainqueurs qui l'offensent le moins.
- L'Honneur, qui de son ame est le franc interprète,
- L'Honneur, au fier sourcil, à ses côtés s'arrête:
- Sur son flanc chatouilleux brille un glaive éclatant,
- Dont, au premier appel, son bras s'arme à l'instant.
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LANNOY, COURTISANS.
-
- LANNOY.
-
- Sire, les mains de l'art, secourables et sûres,
- Ont-elles bien fermé vos nombreuses blessures;
- Et les ruisseaux d'un sang à tous si précieux
- N'affligeront-ils plus vos sujets et nos yeux?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- De vos soins attentifs mon cœur vous remercie.
- Mon sang fournit encor aux sources de ma vie:
- Que n'ai-je, l'épuisant en nos jours de combats,
- Racheté de ce prix celui de mes soldats!
-
- LANNOY.
-
- Oserai-je de vous implorer une grace?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Mes vainqueurs, ordonnez ce qu'il faut que je fasse.
-
- LANNOY.
-
- Bourbon à vos regards peut-il se présenter?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- François à vos desirs ne veut pas résister.
- Cet asyle de paix me défend toute haine:
- Il m'est sacré, Lannoy. Je consens qu'on l'amène.
-
-
-LA CONSCIENCE, L'HONNEUR, FRANÇOIS-PREMIER, PESQUAIRE, BOURBON, LANNOY,
-ET LEUR SUITE.
-
- L'HONNEUR, _à François-Premier_.
-
- Il entre avec Pesquaire ... observe-les tous deux:
- L'un est vêtu de deuil, l'autre d'habits pompeux.
- L'un semble à son captif déguiser sa victoire,
- L'autre à son prince aux fers montre une infâme gloire;
- Et leur double maintien signale, en ces rivaux,
- Un orgueilleux rebelle, un modeste héros.
- Des sentiments divers devant toi les conduisent:
- Que des égards divers tous les deux les instruisent
- Qu'avec un même accueil, en dépit des revers,
- François n'aborde pas le bon et le pervers;
- Et que des lâches cours ce vulgaire artifice
- Te paraît dégrader ton trône et la justice.
-
- PESQUAIRE.
-
- Sire.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Approchez, Pesquaire: hommage à vos lauriers!
- Rendons-nous l'accolade en dignes chevaliers.
-
- BOURBON.
-
- Ah! sire.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Près de moi, Pesquaire, prenez place.
-
- LA CONSCIENCE, _à Bourbon_.
-
- Muet pour toi, Pesquaire est le seul qu'il embrasse.
-
- L'HONNEUR.
-
- Conscience, sur lui venge ici mon pouvoir.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Le prince et le sujet souffrent à se revoir:
- Une égale rougeur sur leurs visages monte,
- Là, d'éclatant courroux, là, de secrète honte.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Sforce de son duché ne doit plus s'éloigner:
- Charles, votre empereur, le laissera régner,
- Messieurs? Il m'accusait d'envahir ses domaines:
- Il va de ses états lui remettre les rênes;
- Et sans doute prouver, en triomphant de moi,
- Qu'il n'agit que pour Sforce, et n'agit point pour soi:
- Et, qu'heureux de borner ma puissance affaiblie,
- Il ne veut pas en maître usurper l'Italie.
-
- BOURBON.
-
- Votre majesté....., sire.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER, _à Bourbon_.
-
- A Pesquaire, à Lannoy,
- Je dois rendre justice..... ils ont servi leur roi.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Ce mot perce ton cœur, perfide connétable!
-
- BOURBON.
-
- Mes larmes à vos pieds, sire.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ami trop coupable!
- Viens, reviens en mes bras! plus de ressentiment.
-
- LA CONSCIENCE, _à Bourbon_.
-
- Tout se tait: sa bonté devient ton châtiment...
- Courtisans attentifs, terminez cette scène;
- Hâtez-vous donc de rompre un cercle qui vous gêne:
- Sortez de l'étiquette, où l'œil vous croit glacés,
- Pour exhaler le feu de vos cœurs courroucés:
- Et, loin des yeux français, que ta victoire outrage,
- Toi, Bourbon, va gémir, et va cacher ta rage.
-
- L'HONNEUR, _à François-Premier._
-
- Roi malheureux! l'éclat que j'imprime en tes traits
- Touchera tes vainqueurs non moins que tes sujets:
- A table, ils serviront ta majesté sacrée;
- Leur foule avec respect s'est déja retirée.
- Soupire seul; et moi, pour excuser tes fers,
- Courrier, dans tes états, du bruit de tes revers,
- Je vais, de Charles-Quint réprimant l'espérance,
- Rallier en mon nom les vertus de la France,
- Prévenir des méchants le souffle empoisonneur,
- Dire à ta mère: «Il a tout perdu, fors l'honneur:»
- Et mes nobles conseils t'illustreront encore
- A l'égal de Louis racheté dans Massore.
-
- FRANÇOIS-PREMIER, _seul_.
-
- Où suis-je? ô désespoir! que vais-je devenir?
- En quel abaissement mon sort doit-il finir?
- Insolent Charles-Quint! je me dépeins ta joie:
- Serpent, dont les replis vont entourer ta proie,
- Je ne t'échapperai qu'affaibli, dépouillé,
- De tes plus noirs venins peut-être tout souillé:
- J'éprouvai ta souplesse et tes lâches morsures,
- Plus cruelles pour moi que toutes mes blessures:
- Je te connais trop bien, ô monstre enclin au mal!
- De quoi triomphes-tu, présomptueux rival?
- As-tu marché vers moi pour affronter mes armes!
- Non, au sein de Madrid, tes timides alarmes
- Sans doute en ce moment, où je suis dans tes fers,
- N'attendent que le bruit de tes propres revers.
- Que dira néanmoins ta perfide arrogance?
- «Tel est le piége où tombe une folle vaillance!
- «Valois, et son armée, et ses projets détruits,
- «Sont vaincus par les chefs que mon art a conduits:
- «Ils m'amènent ce roi dont la fierté me brave;
- «Et son propre sujet en a fait mon esclave.»
- Va, je saurai punir tes outrageants discours!
- A la France rendu, plus fort de ses secours,
- Je veux, rentrant au sein de ton triple royaume,
- Te disputer bientôt jusqu'à l'abri d'un chaume.....
- Mais, captif, désarmé, je menace un vainqueur!
- Insensé! quoi! l'orgueil rentre encor dans mon cœur!
- Ces derniers jours m'ont vu, noble chef d'une armée
- Au milieu de la foule à me suivre animée,
- Superbe, et par ma voix dirigeant mille efforts,
- Au seul bruit de mes pas effrayer tous ces bords:
- Et cette nuit m'entend, noirci d'un chagrin sombre,
- Sans cour et sans soldats, soupirer dans son ombre.
- Ici, dans l'abandon..... Que dis-je? abandonné!
- On surveille tes pas, monarque emprisonné.
- Est-ce pour t'obéir qu'une garde attentive
- Veille au seuil qui retient ta majesté captive!
- Ah! le sort, ternissant l'éclat de mes hauts faits,
- En un lieu d'esclavage a changé mon palais!
- Et j'ai, comme David, sous la rigueur céleste,
- En entrant dans ce temple où l'espoir seul me reste,
- Mêlé ma voix, touché d'un saint respect de Dieu,
- Aux hymnes que chantaient les prêtres de ce lieu.
- Ciel! ô ciel! ô mon peuple! ô Louise, ma mère!
- Marguerite, ma sœur, digne d'un autre frère!
- O vous! qui condamniez ma belliqueuse ardeur,
- Qui me vantiez la paix, utile à ma grandeur,
- Vous, chefs de mon conseil, que j'avais cru confondre,
- Dans l'opprobre où je suis, qu'aurai-je à vous répondre?
- Mais pleurons nos soldats, plus triste objet de deuil!
- Quel soin m'occupe ici!... Quoi! toujours mon orgueil!
- A l'excuser jamais me sied-il de prétendre?
- De son pouvoir enfin cherchons à me défendre:
- Regardons, en ces jours flétrissants pour les lys,
- Quels rois tombés aux fers sont les moins avilis:
- A la loi du vainqueur ne cédons rien d'injuste.
- La noble fermeté rend le malheur auguste.
- Lassons par ma constance un altier empereur,
- Que perdra de ses vœux l'ambitieuse erreur.
- Pensons au bien de tous, et non à ma vengeance.
- Ciel! aux mains de Louise assure la régence:
- Mes sujets à ses lois voudront-ils obéir?
- Mon sort leur a donné le droit de la haïr.
- Elle arrêta Lautrec dans l'Italie ouverte;
- Elle perdit Bourbon, artisan de ma perte:
- Moi, d'or et de soldats j'épuisai leur pays.
- Quelles mères pour nous feront marcher leurs fils?
- Nos amis, nos parents sont morts pour vos querelles,
- S'écrîront à-la-fois les traîtres, les rebelles,
- Qui, m enviant le sceptre en ma race affermi
- Le vendront lâchement à mon fier ennemi.
- O du sort qui m'opprime ignominie affreuse!
- Des mortels couronnés ô peine rigoureuse!
- Leur intérêt émeut tant d'intérêts divers
- Que l'affront qui les souille est vu de l'univers.
- C'est là sur-tout, c'est là, j'en ai honte en moi-même,
- Ce qui de mes douleurs rend l'amertume extrême!
- La mort de tant d'amis frappés autour de moi
- Semble m'affliger moins que de n'être plus roi.
- Même, ah, me croirait-on cet excès de faiblesse!
- Je crains mon infamie aux yeux d'une maîtresse......
- La peur de ton mépris, en mon sort malheureux,
- Belle d'Heilly, se mêle à mes regrets sur eux;
- Oui, prompt à me voiler leur perte irréparable,
- Mon seul orgueil gémit de sa plaie incurable.
- Je sens que, devant tous étouffant mes sanglots,
- Ce même orgueil me force au maintien des héros.....
- Que suis-je? le martyr, l'esclave d'une gloire,
- Néant qu'à nos tombeaux dispute encor l'histoire!
- Renom des conquérants! titre des potentats!
- Grandeurs! ah! sans l'orgueil, qu'êtes-vous ici bas!
-
- * * * * *
-
- Il dit: on admirait quelles leçons prospères
- Le malheur donne aux grands qu'abusent les chimères.
- Un revers imprévu confond leur vanité
- Mieux que la voix du sage et de la vérité.
- Des seuls amis du ciel la raison peu commune,
- Dans l'un et l'autre sort, se rit de la fortune.
- Le théâtre se change: en un salon bruni,
- Orné de bas-reliefs sous un plafond terni,
- De Madrid apparaît le prince redoutable:
- Là, des siéges dorés entourent une table,
- Où sont de vingt pays les dessins crayonnés,
- Vague image des camps d'avance examinés;
- Chaque trait y rappelle à la mémoire errante
- Les bords qui nourriront la guerre dévorante.
- Près du fier Charles-Quint, pensif en un fauteuil,
- La Politique est là, ministre de l'orgueil,
- Sibylle au triple front, vieille comme la terre:
- Tantôt aigle, ou colombe, ou lion, ou vipère;
- Tantôt femme, et parant sa trompeuse beauté
- Du luxe de l'église et de la royauté.
- Elle se repaît d'or, boit le sang et les larmes;
- Lois, bulles, fer, poison, tour-à-tour sont ses armes:
- Mille brillants hochets éclatent dans ses mains,
- Magiques talismans pour charmer les humains:
- Terrible, ou caressante, en sa noirceur profonde,
- Cette fée infernale est la reine du monde.
- Elle se plaît à voir son fils idolâtré,
- Magnifique empereur, de blazons chamarré:
- Elle épuise pour lui ses leçons de souplesse;
- Ainsi Momus ravi guide en leurs tours d'adresse
- Ces mimes, d'une place effrontés charlatans,
- Tout sonnants de grelots, et rayés de rubans.
-
-
-LA POLITIQUE, CHARLES-QUINT, MERCURE-GATTINAT, AMBASSADEURS, ET
-COURTISANS.
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- Homme né pour ma gloire et pour la tyrannie,
- En qui de Ferdinand j'ai soufflé le génie,
- Qui, de la tête aux pieds réglant ton faux maintien,
- Te formas pour tromper le Turc et le Chrétien;
- Et, mieux que ces larrons que la galère assemble,
- Peux mentir à-la-fois en dix langues ensemble,
- Regarde bien les gens à qui tu dois parler;
- Tes moindres mots redits sont prêts à revoler:
- Ton coup-d'œil, ton sourire, et tes graves postures,
- Font de tous les cerveaux jaillir les conjectures:
- Pénètre donc, soulève, interroge en secret,
- Le phlegme taciturne, et le sang indiscret.
- Parle à cet orthodoxe en zélé catholique,
- A ce luthérien en style évangélique;
- Rabats l'homme soldat devant l'homme civil;
- Lui, devant le guerrier; et, brouillant chaque fil,
- Ris, devant l'orateur, de l'art si lent d'écrire;
- Déprise à l'écrivain l'art fougueux de bien dire;
- Vante aux muses l'audace, et la règle au pédant:
- Et chacun satisfait, bien dupé cependant,
- Croyant même avoir lu le fond de tes pensées,
- Rebattra ta louange aux oreilles dressées:
- Ou du moins tes flatteurs, de ton babil surpris,
- Diront qu'en toi le ciel a mis tous les esprits.
- Mais crains ce sage obscur dont la vue est subtile.
- Et ce médecin prompt à démêler la bile;
- Leur savoir a toujours sa balance et ses poids,
- Et prise à leur valeur les pâtres et les rois.
- Tes basses profondeurs sont pour eux éclaircies;
- Et le mince appareil de tes superficies
- Leur déguise si mal un misérable fond,
- Que sous leurs yeux perçants ton orgueil se confond.
-
- CHARLES-QUINT, _à un Légat_.
-
- Cardinal, un message envoyé du saint-père
- M'annonce qu'incertain du succès de la guerre,
- Valois toujours s'efforce à l'attirer vers lui:
- Mais à mon zèle pur qu'il garde un saint appui,
- Bientôt, libre des soins où m'engage la France,
- Des sectes de Jean-Hus j'extirperai l'engeance;
- Et, d'une bulle encor s'il veut les foudroyer,
- On brûlera Luther comme son devancier.
- L'Église, de tout temps première monarchie,
- Fut la clé de la voûte en notre hiérarchie:
- Les hardis novateurs ne pourront m'ébranler
- Jusqu'à laisser sur tous l'édifice crouler:
- Je veux que sur la terre il soit dit que mon trône
- En devint sous le ciel la plus ferme colonne.
- L'ame d'un empereur n'a point ces sots mépris
- Que pour la cour de Rome ont quelques bas esprits.
-
- LE LÉGAT.
-
- De votre majesté l'ardent catholicisme
- Vous rend bien cher au pape, et bien terrible au schisme.
- Ma cour saura le but de vos secrets desseins.
-
- CHARLES-QUINT, _à George Spalatin_.
-
- Les évêques, monsieur, vont donc être des saints,
- Si Frédéric, en Saxe, accueillant la réforme,
- Veut qu'ils tiennent au fond ce que promet la forme!
- Mon nœud avec le pape, ennemi des Français,
- Rend pour votre électeur mes penchants plus secrets:
- Mais l'Église jadis, république première,
- Soumit à d'humbles lois l'héritier de saint Pierre;
- Et le pape, en effet, semble un fils de Satan,
- Quand des biens de l'empire il dispose en tyran.
- De la sainte cité foudres spirituelles,
- Leurs bulles, en troublant les villes temporelles,
- Doivent en nos états se faire dédaigner
- Des princes clairvoyants et jaloux de régner.
- Un jour, ce secret-là, qu'on se dit à l'oreille,
- Se dira haut.
-
- SPALATIN.
-
- Grand roi, c'est penser à merveille.
-
- CHARLES-QUINT, _à Muncer, anabaptiste_.
-
- Monsieur, n'outrez-vous pas les dogmes de Luther?
-
- MUNCER.
-
- Nemrod à l'homme libre a mis un joug de fer:
- Le Dieu mourant s'explique en parabole obscure
- S'il ne vint racheter notre égalité pure.
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- Cet apôtre est farouche, et sent un peu la hart:
- Croyant rendre à César ce qu'on doit à César,
- Pour les biens en commun sa charité divine
- Brûle de te plonger un fer dans la poitrine.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Il peut de mes rivaux soulever les états.
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- Flatte donc son avis; mais parle-lui bien bas.
-
- CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_.
-
- Les hommes sont égaux pour la philosophie:
- Mais de quelque ascendant qu'un chef se glorifie,
- Quel moyen de fonder leur niveau solennel?
- C'est pour le genre humain un problême éternel.
-
- MUNCER.
-
- Dieu saura le résoudre.
-
- CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_.
-
- Ah! qu'il daigne le faire!
-
- MUNCER.
-
- Vos desirs sont d'un prince au-dessus du vulgaire.
-
- CHARLES-QUINT, _aux grands d'Espagne_.
-
- Vainqueurs du nouveau monde, est-il rien de plus doux
- Que de vivre et régner dans Madrid et sur vous?
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- De leur orgueil flatté leur sourire est le gage:
- A tes peuples du nord tiens un pareil langage.
-
- CHARLES-QUINT, _aux envoyés d'Allemagne et des Pays-Bas_.
-
- Dites, nobles vassaux, à tous vos souverains
- Que mes plus chers sujets sont Flamands et Germains.
-
- LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
-
- De ces barons épais vois la reconnaissance
- Peinte en leur large face émue en ta présence:
- L'Allemand est muet par lente pesanteur,
- Non moins que l'Espagnol par sa grave hauteur.
-
- CHARLES-QUINT, _à l'un de ses hommes d'armes_.
-
- Bientôt, mon général, les fous anabaptistes,
- Les vains luthériens, les crédules papistes,
- Se tairont, grace à vous; ou bien, de vos canons
- La bouche leur dira mes dernières raisons.
- Ils n'ont point d'arguments contre cette éloquence.
-
- LE GUERRIER.
-
- Le fer n'a jamais tort.
-
- CHARLES-QUINT, _à Pintianus_.
-
- Colonne de science,
- Docte mortel, plaignez mon illustre métier.
- Entouré de soldats, peuple dur et grossier,
- Je vis loin du flambeau dont la clarté vous guide.
- Savent-ils qu'un Milon est moins fort qu'un Euclide?
- Nos artilleurs brutaux ignorent très-souvent
- Que s'enflamma leur poudre au cerveau d'un savant,
- Et que Colomb obtint de l'étude profonde
- La révélation d'une moitié du monde.
- Sous le toit d'un grenier, tel, par d'heureux secrets,
- A mu tout l'univers mieux qu'un roi sous le dais.
-
- LE SAVANT.
-
- Les grands princes toujours ont de hautes maximes.
-
- CHARLES-QUINT, _à Titien_.
-
- Titien, mon Apelle, à vos pinceaux sublimes
- Je me veux confier pour vivre aux yeux surpris
- En d'aimables tableaux, riches de coloris.
- Sciences, qu'êtes-vous près des arts et des muses!
- Poésie ou peinture, est-ce que tu m'abuses?
- Les êtres que tu feins, idéales beautés,
- Ont un pouvoir réel sur les cœurs enchantés.
- Tu fixes à nos yeux les choses passagères:
- Les froids calculateurs ignorent tes mystères,
- Et comment Michel-Ange, et comment Raphaël
- Au héros qui n'est plus rend un corps immortel.
- Dans les temps à jamais nos chars et nos visages
- Se perdraient, sans votre art qui marque leurs passages;
- Et, comme vos portraits, nos grandes passions,
- Tableaux pour l'avenir, ne sont qu'illusions.
- (à Horta.)
- Eh bien! mon Esculape, en mes travaux sans terme
- Vos avis m'ont rendu le corps, l'esprit plus ferme:
- Jour et nuit quelquefois j'en soutiens l'action.
-
- LE MÉDECIN.
-
- Tout homme est tel qu'il est par sa complexion;
- Et j'ai vu, fatigués en leurs veilles cruelles,
- De malheureux courriers, de pauvres sentinelles,
- Surpasser les travaux dans les cours si vantés,
- Et par ces durs labeurs affermir leurs santés.
-
- CHARLES-QUINT, _à son chancelier_.
-
- Mercure, notre argent plaît-il au docte Érasme?
-
- MERCURE-GATTINAT.
-
- Pour sa folle équité trop plein d'enthousiasme,
- Il craint de l'empereur les généreux présents,
- Et tremble de tenir au joug des courtisans.
-
- CHARLES-QUINT, _au même_.
-
- Ces philosophes-là, qu'entravent leurs scrupules,
- Ont pour leur liberté des respects ridicules.
- L'indigent orgueilleux se sent par-tout lier:
- Qu'ils sont dupes et sots! Parlez, mon chancelier;
- Il serait bon qu'on sût que la seule opulence
- A vous et vos amis promet l'indépendance.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Poursuis, ô Charles-Quint! mets ton baume à haut prix;
- Les hommes te croiront, hors quelques fiers esprits.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Qu'entends-je?... on marche, on ouvre.....
-
- LA POLITIQUE.
-
- On accourt te remettre
- De ton camp sous Pavie une importante lettre.....
- Prends garde en la lisant: romps ce cachet au loin,
- Ou cèle tes transports contenus avec soin.
-
- CHARLES-QUINT, _à soi-même_.
-
- Vient-on me confirmer le bruit que je redoute?...
- M'annonce-t-on des miens la fatale déroute?
- Si le roi des Français, nouveau duc de Milan,
- Joint encor des lauriers à ceux de Marignan,
- De tous mes alliés j'ai prévu la retraite,
- Et sur quel plan la paix commande que je traite.....
- Qu'ai-je lu?.. qui?.. François dans mes mains prisonnier!
- Fortune, je serai maître du monde entier!
-
- LA POLITIQUE.
-
- Silence, homme profond! que ton cœur se reploie;
- Un mal aigu surprend moins qu'une vive joie.
- De ton sein agité le prompt soulèvement
- Troublerait ton maintien: reste sans mouvement.
- De ton esprit calmé promène la lumière
- Sur le tableau changeant qu'offre l'Europe entière:
- Pèse ton gain immense, et ce que tu perdras,
- Et débrouille du temps les futurs embarras.
- Valois est dans tes fers: le sort qui le ravale,
- De l'Autriche soumet l'éternelle rivale;
- Et la France, long-temps sans monarque et sans or,
- Ne peut plus de ton aigle interrompre l'essor.
- Ton poids attirera la flottante Venise,
- La mobile Italie, et le chef de l'Église.
- Sforce, dont j'affectais de venger la maison,
- Languira dans ta cour qui sera sa prison.
- L'infidèle sujet, qui, rêvant son royaume,
- De ta haute faveur a servi le fantôme,
- Bourbon, déshonoré, dépouillé de ses droits,
- Saura qu'on est puni quand on trahit ses rois.
- Seule entre l'Italie, et l'Autriche, et la France,
- L'Helvétie est en vain rebelle à ta puissance;
- Et tes dons à ses yeux n'ayant que trop d'appas,
- Ses villes te vendront son sang et leurs sénats.
- Par le sombre Henri faiblement gouvernée,
- Qu'importe l'Angleterre, en ses mers confinée!
- Triomphe! Il est donc vrai, qu'arbitre souverain
- Ton œil au loin parcourt un horizon serein!
- Mais crains que ton orgueil, soudain portant ombrage,
- Par ses folles vapeurs n'élève quelque orage,
- Que les princes, jaloux de tes sceptres nombreux,
- Loin de fléchir sous toi ne se liguent entre eux;
- Et qu'envers ton captif une rigueur hautaine
- N'éveille dans les cœurs la pitié de sa chaîne.
- Qu'un souffle heureux du sort n'enfle pas ta fierté,
- Et parais au-dessus de ta prospérité.
- Que feras-tu du roi que le destin te livre?...
- Ton sang bouillonne encor..... l'allégresse t'enivre.....
- Tiens tes projets, tes vœux, tes ordres suspendus.
- Laisse au temps démêler tes desirs confondus:
- Laisse les intérêts pour tous les diadêmes
- Signaler les partis, et se trahir eux-mêmes.
- La joie ou la fureur, dont les sens sont ravis,
- En leurs premiers transports donnent de faux avis.
- Tel qu'au milieu des mers, sous des cieux sans étoiles,
- Long-temps dans la tempête ayant ployé ses voiles,
- Un nocher, pour les rendre à des vents assurés,
- Attend que devant lui les airs soient épurés;
- Ote à l'émotion en ton ame produite
- Le dangereux pouvoir d'égarer ta conduite.
-
- TITIEN, _à soi-même_.
-
- Son corps d'une statue a l'immobilité;
- Mais un trouble dément sa froide gravité.
- Je pourrai, sur ma toile imprimant ce visage,
- Des contraintes des rois peindre une sombre image.
- Charles-Quint ne sait pas qu'avec des yeux perçants
- Notre art lit dans son cœur mieux que ses courtisans.
-
- CHARLES-QUINT, _à la cour qui l'environne_.
-
- Votre empereur, Messieurs, reçoit une nouvelle
- Qui pour nous à-la-fois est heureuse et cruelle.
- L'illustre roi des lys, François, a succombé:
- Même, ce fier vainqueur dans mes fers est tombé.
- Proclamez nos succès en tout mon vaste empire;
- Mais des transports du peuple arrêtez le délire.
- Votre maître affligé ne saurait comme un bien
- Regarder le malheur du plus grand chef chrétien.
- Point de feux allumés ni de fêtes publiques.
- Qu'on fasse ouvrir le temple; et, par de saints cantiques,
- Rendons graces au Dieu, seul monarque éternel,
- Qui nous signale à tous dans ce jour solennel
- Que sa main, disposant de nos grandeurs suprêmes,
- A son gré donne, enlève, et rend les diadêmes.
-
- * * * * *
-
- Il dit, rêvant ses coups sur son vaste échiquier,
- Comme un joueur pensif, qui, l'œil sur son damier,
- Calcule ses pions et les marches soudaines
- Où se perdent les fous, et les rois, et les reines.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT CINQUIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHANT.
-
- Épouvante et révolte de la ville de _Paris_ au bruit de la défaite
- du roi. Dialogue de _Paris_ et du _Parlement_. Soirée de la cour
- transportée à _Lyon_. Assemblée des notables tenue en cette
- ville; discours de la régente _Louise_, du président _de Selve_,
- et du chancelier _Duprat_: édit somptuaire. Entretien d'un sage
- et d'un courtisan aux environs du port de _Gênes_, et leur scène
- avec un pauvre pêcheur.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE
-
-CHANT CINQUIÈME.
-
- MADRID a disparu: les spectateurs surpris
- Aux bords d'une rivière aperçoivent Paris;
- Paris, qui de Lutèce est l'éclatante fille:
- Au crystal de la Seine elle se mire et brille.
- Fières des ornements à son peuple si chers,
- Le front coiffé de tours, de dômes, de clochers,
- A grand bruit s'agitant, elle frappa la vue
- Des démons infernaux dont elle est si connue.
- Alors, nouvelle Hécate, au coin des carrefours,
- Elle appelait ses fils, du centre et des faubourgs.
-
- PARIS.
-
- Enfants! cette nouvelle, ô ciel! est-elle vraie?
- A-t-on vu le courrier? est-ce à tort qu'on m'effraie?
- Notre armée est battue, et le roi même est pris....!
- Ah! l'on répand cela pour exciter mes cris!
- Sans cesse des braillards, que l'étranger soudoie,
- Trompettes de malheur, viennent troubler ma joie.
- Tous mes bons citadins, qu'on prend pour des badauds,
- Devraient les faire taire et leur tourner le dos.
- Viens-çà, toi! sers un peu d'exemple à la canaille.....
- Que la main du bourreau l'étrille, le tenaille.....
- La corde à ces coquins, et la roue, et le feu!
- Ces bruits, où sont-ils nés? dans les antres du jeu,
- Aux cabarets, du vice immondes habitacles,
- Des oisifs et des sots dangereux réceptacles;
- Là, l'esprit cuve un feu d'enivrante liqueur;
- Là, des vieillards chagrins fermente encor le cœur:
- Des états, en buvant, ils tirent l'horoscope;
- Et la peur, qui toujours eut l'œil en microscope,
- Autour d'elle voyant tous les objets grossis,
- Des nains fait des géants à qui croit ses récits.
- Non, je le gage, non, un écu contre quatre!
- Marignan, ton héros n'a pu se faire battre;
- Il reçut trop d'argent et de secours de moi:
- Il doit être vainqueur; il l'est! Vive le Roi!
- Vive le Roi!... comment? vous jurez sa défaite!
- En tous lieux, dites-vous, ce bruit-là se répète,
- Au milieu des salons! à la cour! au palais!
- Lui, prisonnier! ce roi si fier, si grand!... Jamais.
- Qui? lui! subir le joug du tyran de l'Autriche!
- Écoutons ces tambours ... paix! lisons cette affiche.....
- Dieu! que m'annonce-t-on?... Eh quoi! nos magistrats
- Veulent qu'un tel revers ne me soulève pas!
- Le roi captif!... ô rage!... eh! quelle folle envie
- Avec tant de Français l'entraîna sous Pavie?
- Ecervelé monarque!... ah! qu'il revienne encor
- Me sucer tout mon sang, me manger tout mon or.....
- Eh bien! quand vos impôts excitaient nos murmures,
- D'échos de cabarets vous traitiez nos augures:
- Nos cabarets, messieurs, sont pleins d'esprits très-nets,
- Exercés à voir clair au fond des cabinets;
- Et de vos conseillers les voix toujours fatales
- Parlent moins vrai que moi sous les piliers des halles.
- L'horreur, concitoyens, fait dresser vos cheveux...
- Nos pères, nos époux, nos fils, et nos neveux,
- Nos frères.... ils sont morts!... ah! l'ennemi s'avance...
- La frontière est livrée, et nos murs sans défense.....
- Quels seront nos appuis? des catins, des bourreaux,
- Titrés de majestés et du nom de héros;
- Un chancelier Duprat, dont l'industrie infâme
- Nous vend à la régente, ambitieuse femme,
- Qui croit à sa quenouille assujettir mes fils!
- On sait ce que je peux, on sait ce que je fis
- Sous l'époux insensé d'Isabeau de Bavière!
- Au nez de plus d'un roi j'ai fermé ma barrière.
- A bas donc les tyrans, la cour, l'autorité!
- Aux armes! sauvons-nous! Vive la Liberté!
- Pillons les arsenaux..... jetez par les fenêtres,
- Décapitez, pendez, écartelez les traîtres.....
- Où courez-vous par-là, vous tous, hommes armés?
- Pourquoi ces cris, ces yeux de colère allumés!...
- Vous réclamez Bourbon ... oui, ce vaillant transfuge
- Victime de la brigue eut la haine pour juge.....
- Bourbon nous défendrait contre la trahison...
- Rappelons ce héros: Vive, vive Bourbon!
- Mais quoi! de ce côté quelle autre foule crie?...
- Bourbon à l'empereur a vendu la patrie.....
- Qui trahit son pays n'est qu'un vil scélérat.....
- Mais par qui remplacer la régente et Duprat?
- Vendôme est né d'un sang le plus beau du royaume,
- Brave, puissant ... d'accord: Vive à jamais Vendôme!
- Suppôts de Charles-Quint, il vous fera frémir.
- Ah! le jour fuit ... je cède au besoin de dormir...
- Illuminez, veillez, patrouillez sans paresse,
- Patrouillez en tous lieux, et patrouillez sans cesse.
- Qui va là?... Dieu! quel bruit? c'est un coup de mousquet!
- On enfonce une porte ... on a fait fuir le guet.....
- Gardez ce pont ... j'entends noyer les sentinelles...
- Au secours!... arrêtez ces hordes criminelles
- Dont les cris de fureur et sur-tout les chansons
- Epouvantent, la nuit, le seuil de nos maisons:
- Les murs tremblent..... combien de barques reparues
- Amènent de brigands, la terreur de mes rues!
- Où vont, la torche en main, ces bandits vagabonds?...
- Leur bacchanal nocturne éclaire vos balcons,
- Drôlesses! couchez-vous..... Au mépris du scandale,
- Quel desir de les voir à leurs yeux vous étale?
- N'avez-vous rien de mieux à faire entre vos draps?...
- Marchands, sages bourgeois, n'ouvrez, ne sortez pas:
- Des filous sont mêlés parmi ces frénétiques;
- Verrouillez vos logis et barrez vos boutiques....
- On sonne le tocsin ... à qui suis-je? est-ce au roi?
- A Bourbon? à Vendôme? à la régente? à quoi?
- Plus de paix, ni de trève ... argus de la police,
- Parlement, prévôt, maire, ah! main forte et justice!
-
-
-PARIS, ET LE PARLEMENT.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Grande et sage cité, modérez ces clameurs.
- Votre vieux Parlement vient mettre ordre aux rumeurs.
- Sa voix procédera contre les forfaitures.
- Mon chaperon doré, mes mortiers, mes fourrures,
- Mon manteau, qu'a rougi la pourpre de nos rois,
- Attestent que je veille aux archives des droits.
- Exposez les griefs: Thémis tient la balance.
-
- PARIS.
-
- Sauve, ô grand Parlement, tout mon peuple et la France!
-
- LE PARLEMENT.
-
- Soit: au nom du roi, donc...
-
- PARIS.
-
- Parle au nom de la loi.
- Un roi mis dans les fers ne règne plus sur moi.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Paix-là! n'êtes-vous plus Paris, sa bonne ville?
- Vous pourrai-je sauver si vous n'êtes tranquille?
-
- PARIS.
-
- Non; je dois t'obéir.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Votre roi valeureux
- Trahi par la fortune est assez malheureux:
- N'ajoutez pas aux maux d'un prince qui vous aime.
- Tel qu'un simple soldat il s'est battu lui-même.
-
- PARIS.
-
- Oh, oui! c'est un lion que ce François-Premier:
- Mon amour le plaindrait s'il n'était dépensier.
- La chair, le vin, le sel, les tailles, les amendes....
-
- LE PARLEMENT.
-
- Il faut de grands impôts quand les guerres sont grandes.
-
- PARIS.
-
- Je ne l'accuse pas: son conseil l'a perdu.
- Louise a fait le mal; que Duprat soit pendu.
-
- LE PARLEMENT.
-
- La régente est du roi la mère respectable;
- Duprat, son grand ministre, un homme redoutable:
- A leur double pouvoir cesser d'être soumis
- C'est ouvrir de vos mains la porte aux ennemis.
-
- PARIS.
-
- Craignez-vous de risquer l'argent de vos offices?
- Car on taxa vos droits de tripler les épices,
- Intègres opinants, de par la cour élus!
-
- LE PARLEMENT.
-
- Paix-là, paix! bonne ville!... On ne se vendra plus.
- Vous plaiderez sans frais; nos arrêts seront justes.
-
- PARIS.
-
- Enregistrez donc bien vos promesses augustes.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Oui, ce qu'on signe au greffe est au moins constaté.
-
- PARIS.
-
- Inscris donc, comme acquis, le droit illimité
- Que délégue en tes mains, dans la grand'chambre ouverte,
- Paris, très-bonne ville, et capitale experte.
- Maintenant fais de moi tout ce que tu voudras:
- Je jure confiance à mes purs magistrats.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Or, vous vous soumettrez à nos lois, sans murmures?
-
- PARIS.
-
- Oui.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Que dans les bureaux, dans les manufactures
- Rentrent donc ces commis et tous ces artisans,
- Des affaires d'état en tumulte jasans.
-
- PARIS.
-
- Pourquoi cela? chacun dissertait dans Athènes,
- Et la place publique a fait des Démosthènes.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Le décret est rendu: paix-là! plus de raisons.
- Silence aux orateurs! qu'on les mène aux prisons.
-
- PARIS.
-
- C'est nous tyranniser qu'en agir de la sorte.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Au retour de la nuit qu'on ferme chaque porte:
- Qu'aux barrières le jour n'en ouvre plus que cinq.
- Fouillez les voyageurs, agents de Charles-Quint.
-
- PARIS.
-
- Eh mais! c'est étouffer dans une étroite enceinte
- Mes enfants consternés de tristesse et de crainte:
- C'est gêner le commerce, entraver le plaisir:
- Il me faut respirer, rire et boire à loisir.
-
- LE PARLEMENT.
-
- On vous fera murer, si vous êtes mutine.
-
- PARIS.
-
- Ah! de nos oppresseurs suivrais-tu la routine?
-
- LE PARLEMENT.
-
- Bourgeois, montez la garde! et prenez l'ordre ici
- Du président de Selve et de Montmorenci.
-
- PARIS.
-
- Mes bourgeois casaniers sont mauvais satellites;
- Et, déja sur les dents, ronflent dans leurs guérites.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Soldez les régiments qui vont les remplacer.
-
- PARIS.
-
- Quoi! paîrai-je toujours pour me faire rosser?
-
- LE PARLEMENT.
-
- Payez: au Parlement ne faites plus outrage;
- La garnison est là.
-
- PARIS.
-
- Bon dieu! quel esclavage!
-
- LE PARLEMENT.
-
- Çà, versez désormais le trésor dans ma main.
- (à soi-même.)
- Suprême Parlement, te voilà souverain!
- Fils du notariat, les rois ont fait ton lustre:
- Accrois à leurs dépens ton privilége illustre;
- Et convainc gravement le peuple sans savoir
- Qu'en toi du triple état réside le pouvoir.
- Opposons à Paris la cour et la régence:
- Opposons à la cour la ville et sa vengeance:
- Je resterai seul maître.
-
- PARIS.
-
- Ah! je vois tes projets.
-
- LE PARLEMENT.
-
- Tout est pour votre bien: paix, bonne ville, paix!
-
- PARIS, _à soi-même_.
-
- Comme on me traite!... hélas! que n'ai-je pas à craindre!
- Si je me plains sans cesse ai-je tort de me plaindre?
- Quand je cède à mes rois, je me sens ruiner:
- Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner?
- Ceux que j'appelle à moi sont espions ou traîtres,
- Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres.
- L'hydre que je nourris, épouvante de tous,
- S'apprivoise au premier qui caresse ses goûts:
- On le soûle de vin, de lard, et de saucisses,
- On l'attire béant à des feux d'artifices.
- Je prévois leurs complots et n'y peux échapper,
- Et passe ainsi pour folle, ou facile à duper.
- Voilà, dans mes chagrins dont j'affecte de rire,
- Ce qui soulève en moi mon levain de satire,
- Et pourquoi je chansonne en de malins couplets
- Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets.
- Si l'on prêtait l'oreille à l'esprit qui m'éclaire,
- On préviendrait ma haine et ma sourde colère.
- Mais Dieu, sans doute, veut que mes cris irrités
- Forcent par-fois mes chefs à de justes traités;
- Et m'inspira souvent de bons accès de rage,
- Pour secouer le joug qui m'accable et m'outrage.
- Le Parlement bientôt, complice de mes torts,
- S'appuyant de moi-même appuiera mes efforts;
- Et la régente ou lui craignant leur propre chûte,
- Quelque soulagement naîtra de cette lutte.
- Ressort heureux du ciel! qui, faisant tout mouvoir,
- Des corps entre eux ainsi balance le pouvoir,
- Et sans qui monterait au comble de l'audace
- L'aveuglement des chefs ou de la populace!
- Je raisonne, et défends mon peu de liberté,
- Comme le fit toujours chaque haute cité.
- La vieille Babylone eut un babil extrême;
- Memphis, Palmyre, Athêne ont babillé de même:
- Leur esprit, accusé par leurs contemporains,
- Leur a valu pourtant des honneurs souverains.
- Ah! lorsque, sur ce bord, comme elles enterrée,
- Le destin aura mis un terme à ma durée,
- Puisse le philosophe, en cherchant mes débris,
- Lire: «Tous les tyrans ont redouté Paris;
- «Et les muses, les arts, la science hardie,
- «L'avaient ceinte de gloire, et l'avaient aggrandie.»
-
- * * * * *
-
- La scène se transporte, en variant d'acteurs,
- Aux lieux où de Paris l'une des riches sœurs,
- Lyon, s'enorgueillit de l'hymen de la Saône,
- Que presse en mugissant l'azur des flancs du Rhône.
- Le soir a réuni sous l'abri d'un palais,
- Et la mère et la sœur du monarque français.
- Tout se passe en silence et n'est que pantomimes.
- Éminences sont là, près des Sérénissimes;
- Et vingt nobles seigneurs y frappent les regards,
- En singes transformés, quelques-uns en renards.
- Le parterre jugeait, aux muscles de leurs faces,
- Le jeu des sentiments sous le jeu des grimaces.
- D'abord, une princesse avait-elle souri,
- Bientôt le cercle singe avait doucement ri.
- L'infortune d'un fils, l'esclavage d'un frère,
- Avaient-ils contristé l'Altesse ou sœur, ou mère,
- Soudain les longs museaux brunissaient de son deuil.
- Les notables bourgeois, honorés d'un accueil,
- Novices peu soumis à ces métamorphoses,
- De leurs pudiques fronts sentant rougir les roses,
- Restaient seuls étrangers à tous ces changements,
- Et roulaient de leurs yeux les grands étonnements.
- Les moins lourds s'efforçaient, en suant sous leurs linges,
- D'être aussi des renards, et de singer les singes:
- D'autres, d'un sang plus vif, changés en étourneaux,
- Par le trouble aveuglés, heurtaient tous les panneaux.
- La crainte cependant des publiques tempêtes
- Amasse les soucis dans les augustes têtes:
- Mais, des cartes en main, on joue; et le babil
- Couvre un fond sérieux d'enjoûment puéril.
- --Votre perle est du monde une des sept merveilles!
- --L'admirable velours!--Les beaux pendants-d'oreilles!
- Ce sont là les seuls mots qu'on se répète en chœur,
- Tandis qu'en chuchottant on ouvre un peu son cœur.
- La régente, ce soir, sous un air d'assurance,
- Déguise du matin la longue défaillance:
- Tandis que dans Lyon son corps paraît assis,
- Son ame vers Madrid voyage avec son fils;
- Louise a déja su le piége qui l'attire:
- Sa fille Marguerite, éprouvant son martyre,
- Sous un dehors distrait pense, non sans terreur,
- Au soin d'aller ravir son frère à l'empereur.
- Charles-Quint, se dit-on, n'est qu'un monstre effroyable;
- Pour son ambassadeur on en est plus affable.
- Duprat sait que l'état par sa faute est perdu,
- Que la France et Paris veulent qu'il soit pendu;
- Demain le parlement vient, l'accuse, et réclame:
- Ministres, conseillers, tous ont la mort dans l'ame;
- Et chacun d'eux pourtant ne s'en montre pas moins
- Calme, silencieux, et vide de tous soins.
- O noirs esprits d'enfer, du mensonge idolâtres,
- Envoyez vos acteurs jouer sur nos théâtres!
- Jamais, avec tant d'art, nul mime en ses portraits
- N'a fait, par sa couleur et ses mobiles traits,
- Mieux ressortir un masque, et parler le silence;
- Et des rôles muets exprimé l'éloquence.
-
- Le lendemain présente en auguste appareil
- La cour au Parlement ouvrant son grand conseil.
- Siéges, tabourets, bancs, parquet, hauteur, distance,
- Sont au lieu qu'a fixé la grave Préséance,
- Dont l'orgueil mesuré n'est pas plus la grandeur
- Que le point-d'honneur faux n'est le sincère honneur.
- Des degrés compassés le spectacle la touche.
- Tel, en cérémonie, un maître de la bouche
- Voit se ranger la table, et suivre à tous les plats
- L'ordre immémorial prescrit aux estomacs:
- Qu'on l'osât subvertir, la cuisine funeste
- Ferait des aliments un chaos indigeste:
- Ni chef, ni marmiton, ne saurait plus quels mets
- Auraient droit les premiers d'arriver aux banquets:
- Elle fait donc passer dans la foule introduite,
- Les gros poissons d'abord, et le fretin ensuite.
- La Préséance est vieille; et les dictons des Goths
- Lui confirment toujours que les peuples sont sots:
- J'en appelle aux plus grands, s'abuse-t-elle encore?
- Et croit-on qu'en ce jour la bonne dame ignore
- Qu'en Espagne Léva vieillit sous son drapeau,
- Pour s'asseoir près des pairs sans ôter son chapeau?
- O digne ambition de fous tels que nous sommes!
- La Préséance classe avec soin tous les hommes;
- Et prévient les procès pour les rangs mal gardés,
- Pour les dais, les fauteuils par elle échafaudés.
-
- Du Parlement, la nuit, de peur d'un choc sinistre,
- Le premier-président vit le premier-ministre.
- Ce qui dans le secret s'est déja dit sans fard,
- Va devant le public se redire avec art;
- Et, jouet de la scène, il n'aura plus nul doute
- Que le Parlement gronde, et que la Cour l'écoute.
- Les dames cependant, présentes aux débats,
- Viennent des deux partis juger les avocats;
- Et cette noble farce, amusement pour elles,
- Les surcharge d'un poids de graves bagatelles.
-
-
-LA RÉGENTE, LE PRÉSIDENT DE SELVE, MARGUERITE, DUPRAT, COURTISANS, ET
-TÉMOINS DES DEUX SEXES.
-
- LE PRÉSIDENT DE SELVE.
-
- Organes d'équité, ministres de Thémis,
- Par votre ordre suprême au pied du trône admis,
- Notre seule présence est un signal propice
- Du zèle que la cour montre pour la justice.
- Comment craindrions-nous, mère auguste du roi,
- D'élever nos accents pour appuyer la loi;
- De déplorer ici les désordres sans nombre
- Qu'un voile d'imposture a couverts de son ombre,
- Et qu'à votre vertu dénonceraient assez
- Les revers si nombreux dont nous sommes pressés?
- Le plus grand des fléaux, sans doute, est l'hérésie,
- Dont, malgré nos bûchers, s'accroît la frénésie:
- Mais comment l'arrêter dans ses emportements
- Si toujours sa fureur trouve des aliments?
- Si les prêtres sans foi, se souillant par des crimes,
- Prêtent à ses erreurs des armes légitimes?
- Si l'amour scrupuleux d'un fatal concordat
- Transporte au Vatican les tributs de l'état?
- Si, du clergé français gênant l'indépendance,
- De ses élections enchaînant la prudence,
- A la brigue étrangère, aux présents corrupteurs,
- Sont vendus les troupeaux, et le choix des pasteurs?
- Vainement aux abus s'opposent nos entraves;
- Toute digue est rompue, et les lois sont esclaves:
- Leurs plus sages arrêts, au conseil évoqués,
- N'atteignent point les grands par elles attaqués.
- Des faibles dépouillés où seraient les refuges?
- Leurs vils accusateurs sont proclamés leurs juges:
- Et, ce que sans frémir on n'ose publier,
- Leur arbitre est souvent leur futur héritier!
- Ainsi, rendus jaloux de leurs biens qu'ils se volent,
- L'un de l'autre ennemis, les citoyens s'immolent.
- A des bourreaux gagés notre glaive est remis:
- Les premiers tribunaux aux derniers sont soumis,
- Et combattent en vain la foule mercenaire
- Que la vénalité pousse en leur sanctuaire.
- Ah! madame, empêchez que Thémis voie encor
- Sa balance en nos mains pencher au poids de l'or.
- Ah! qu'en deux factions ne soit plus séparée
- Des justes magistrats la chambre révérée.
- Proscrivez le trafic de nos dignes emplois:
- Qu'on ne partage plus le domaine des rois.
- Que d'avares flatteurs, trop comblés de largesses,
- Aux sources de l'état rendent tant de richesses:
- Qu'ils cessent d'engraisser leurs lâches favoris
- Du fruit de tant d'impôts que le peuple a souscrits:
- Ces trésors suffiront, sans de nouveaux subsides,
- A racheter le roi de ses vainqueurs avides.
- Les soldats, non payés, malheureux déserteurs,
- N'iront plus, désolant les bons cultivateurs
- Qu'écrasent à-la-fois la taille et le pillage,
- Se nourrir en nos champs d'un affreux brigandage.
- Non, non, si tant de chefs, qu'on ne surveillait pas,
- N'eussent point dévoré l'aliment des soldats,
- Notre roi n'eût point vu son armée appauvrie
- L'abandonner captif loin de notre patrie!
- Et cependant, hélas! quel âge désastreux
- Foula jamais l'état de poids plus onéreux!
- Comparez du trésor les antiques registres.....
- Mais quoi? jettez plutôt les yeux sur ses ministres:
- Quel fut leur héritage, et quels sont leurs grands biens!
- A leur faste naissant qui prête des soutiens?
- Est-ce que la pudeur, seule dot de leurs filles,
- Fut l'attrait qui charma les plus hautes familles?
- Non: mais le seul amour d'un superflu pompeux
- Dégrade la noblesse alliée avec eux:
- Ses titres et leur or font un coupable échange;
- Et les besoins du luxe ont forcé ce mélange.
- Ainsi tout se confond; et l'exemple des grands
- D'un ruineux orgueil agite tous les rangs.
- Réprimez-le, madame: et si notre influence
- Donne à des yeux jaloux un peu de méfiance,
- En dépit des pervers écartés ou punis,
- Convoquez de l'état les trois ordres unis.
-
- MARGUERITE, _bas à ses femmes_.
-
- Convoquer les états!... Ah! prétentions folles!
-
- UNE DES DAMES.
-
- Leur remontrance est faite en très-belles paroles!
-
- MARGUERITE, _de même_.
-
- Tant que la politique aura le même cours,
- Sur ce fonds-là sans peine on brodera toujours;
- Et tant que les humains auront des cœurs, des langues,
- Se suivront des faits vils, et de nobles harangues.
- Admirez dans son coin l'impassibilité
- De Duprat, dont leur voix blesse l'autorité.
- Le sujet du débat naît de sa folle envie
- De donner, à son choix, une grasse abbaye:
- Les moines ont ligué messieurs du parlement,
- Et ce grief les sert dans leur ressentiment.
- On couvre tous ces riens de grands mots qu'on prononce.
- Ma mère va parler.... écoutons sa réponse.
-
- LA RÉGENTE.
-
- Le plus sacré devoir des princes et des rois
- Est de prêter l'oreille aux organes des lois;
- Et je croirais trahir la puissance suprême
- Que mon fils, en partant, ne remit qu'à moi-même,
- Si je ne pesais pas vos avis importants,
- Salutaire secours au malheur de nos temps.
- Il est, j'en fais l'aveu, des abus innombrables:
- Mais de tous à mes yeux les plus considérables
- Naissent dans un royaume où les séditieux
- Divisent le pouvoir en partis factieux.
- Des ordres assemblés quelque appui qu'on attende,
- Ils rendraient de nos lys l'adversité plus grande.
- Le timon de l'empire est un fardeau pesant:
- Mais dois-je le céder quand mon fils est absent;
- Et déposant du roi le sceptre respectable
- Vous livrer un trésor dont il me fit comptable?
- Mon sexe et ma faiblesse ont excité l'effroi:
- Je l'ai su: de vains bruits sont venus jusqu'à moi:
- Mais ai-je témoigné la moindre négligence
- Pour tous les intérêts liés à ma régence?
- Le succès de mes soins n'en est-il pas le prix?
- N'ai-je pas dans nos ports recueilli nos débris,
- Depuis que votre roi, trahi des destinées,
- A sous Pavie, hélas! vu ses mains enchaînées?
- Que dis-je? triste mère! il m'eût été permis
- De pleurer les malheurs où le sort l'a soumis:
- Mais le péril de tous a suspendu mes larmes.
- Nos voisins détrompés nous promettant leurs armes,
- Henri de l'empereur détachant Albion,
- Et de Rome avec moi la nouvelle union,
- Tout vous atteste enfin que de ma vigilance
- J'ai porté les effets au-delà de la France.
- Quel effort tentiez-vous dans le commun danger?
- Ce prince généreux qu'ici l'on voit siéger,
- Vendôme, ce héros, à mes côtés fidèle,
- Avait reçu de vous l'offre de la tutelle;
- Et vous autorisiez vos nocturnes travaux
- Du cri de tout le peuple accablé de fardeaux.
- Le calme cependant des villes, des frontières,
- Qu'a-t-il coûté de plus que de saintes prières?
- Ah! cessez de vous plaindre: et, comme vos aïeux,
- De l'enceinte des lois protecteurs studieux,
- Vivez loin de la brigue à la cour si funeste.
-
- MARGUERITE, _à ses femmes_.
-
- Le chancelier se lève, et leur dira le reste.
-
- DUPRAT.
-
- Quel spectacle à-la-fois touchant et solennel,
- Qu'une régente, ouvrant un cœur si maternel
- Aux plaintes des sujets que des lois trop muettes
- Lui viennent exprimer les doctes interprètes!
- Heureux si le passé, couvert d'un crêpe obscur,
- Laissait en bien présent changer l'espoir futur.
- Mais ce qu'on fit jadis règle ce qu'il faut faire.
- Briser le concordat peut sembler salutaire:
- Mais on doit respecter l'œuvre du souverain,
- Et ménager en tout le pontife romain.
- Des chefs du parlement on connaît la sagesse:
- Louise d'Angoulême, équitable duchesse,
- Du trafic de leur charge a plaint comme eux l'affront:
- Mais au retour du roi tous ces maux finiront.
- L'excès du faste exige un édit somptuaire:
- La régente a prévu qu'il serait nécessaire:
- J'en tiens là, sous le sceau, les utiles décrets:
- Enregistrez; et tous concourons à la paix.
-
- MARGUERITE, _à ses femmes_.
-
- De ce haut verbiage enfin me voilà quitte!
- Et Paris de la cour recevra l'eau bénite.
- Le premier-président qu'on nomme ambassadeur
- De sa ligue à ce prix a refroidi l'ardeur:
- Hier on l'a gagné: leur beau zèle est chimère.
- Mesdames, au passage allons joindre ma mère.
-
- LA RÉGENTE, _à Marguerite_.
-
- Ah! ma fille!... sortons, je me sens toute en feu...
- Si d'avance un long bain ne m'eût calmée un peu,
- Je n'aurais pu vraiment soutenir un tel rôle.
-
- MARGUERITE.
-
- Quel charme dans votre air et dans votre parole!
- Votre ton respirait la douce majesté.
-
- LA RÉGENTE.
-
- Je n'ai presque rien dit comme on me l'a dicté.
-
- DUPRAT.
-
- Votre cœur vous poussait: de là, tant d'éloquence.
-
- LE PRÉSIDENT DE SELVE.
-
- Au nom du parlement, j'ai parlé d'abondance.
-
- PREMIER CONSEILLER.
-
- Ah! comme un Démosthène.
-
- DEUXIÈME CONSEILLER.
-
- Ah! comme un Cicéron.
-
- LE PRÉSIDENT DE SELVE.
-
- Messieurs, épargnez-moi toute comparaison:
- Ma modestie en souffre.... il suffit qu'on publie
- Que la France est sauvée, et ma tâche remplie.
-
- UNE DAME D'HONNEUR.
-
- De leur péroraison qu'auront-ils obtenu?
-
- LA RÉGENTE.
-
- Un édit contre un luxe au comble parvenu,
- Une défense expresse aux femmes de la ville
- De traîner à leur robe une queue inutile;
- Ornement, dont le poids les doit embarrasser,
- Attirail de princesse, et qu'il faut nous laisser.
- Je prescris désormais que ni velours ni soie,
- N'habille la roture et la fille de joie:
- La laine et les couleurs sombres, tristes à l'œil,
- Pour la prison du roi marqueront mieux le deuil;
- Et par mon réglement il faut que les coquettes
- Baissent leurs chaperons, leur huppe et leurs cornettes.
-
- LA DAME D'HONNEUR.
-
- Sage Altesse! l'état ne se peut mieux régir!
- Les dames de la cour, (c'était de quoi rougir,)
- Sentaient, comme on le dit, les filles d'une lieue:
- Mais seules maintenant nous prendrons une queue.
- On nous distinguera de ces femmes de rien,
- Qui.... fi! grâce au décret, enfin tout ira bien.
-
- * * * * *
-
- Le conseil se sépare; et les diables de rire!
-
-
- Tout change; et vers les bords dont Gênes tient l'empire,
- Est une humble cabane, au dos des Apennins,
- Où serpente une route entre de vieux sapins.
- Au nord, s'ouvrent des monts les sauvages entrées;
- A l'orient, paraît sur les mers azurées
- Le port lointain, séjour des vaisseaux voyageurs;
- Au midi, sont épars quelques toits de pêcheurs,
- Seuls hôtes indigents d'une arène étendue,
- Devant qui l'onde immense, applanie à la vue,
- Termine l'horizon, et borne l'occident
- Où le soleil alors plongeait son disque ardent:
- Sa pourpre qui reluit sur le gouffre bleuâtre
- Des hauts sommets voisins rougit l'amphithéâtre:
- Et là, sous de beaux cieux, le sage Agathémi
- Guidait un passager, autrefois son ami.
-
-
-AGATHÉMI, DAVE, UN PÊCHEUR.
-
- AGATHÉMI.
-
- Pourquoi ce nom de Dave, et ce mince équipage?
-
- DAVE.
-
- Pour déguiser mon rang et mon secret message:
- Je m'en vais de ma cour transmettre les rapports
- Au noble André-Dorie, amiral dans ces ports.
-
- AGATHÉMI.
-
- Vous volez donc toujours en oiseau diplomate?
-
- DAVE.
-
- Et toi, toujours en paix, tu rêves en Socrate.
- Je naquis agissant: trop heureux mon métier,
- S'il m'acquiert la faveur du grand François-Premier.
-
- AGATHÉMI.
-
- De complaire à ses rois l'homme eut toujours l'envie:
- L'amour de s'élever qui consume sa vie
- Est sans cesse attisé par les regards jaloux
- Qu'il porte sur les grands, non moins petits que nous:
- Moi, jugeant la valeur sous les vaines surfaces,
- Je mesure leur taille et non pas leurs échasses;
- Et pour n'être ébloui ni des titres d'honneur,
- Ni par l'éclat de l'or, ni par un faux bonheur,
- J'ai toujours des humains regardé le visage;
- Et mon seul maître est Dieu, qui règne d'âge en âge.
-
- DAVE.
-
- Je confesse avec vous qu'il est le roi des rois,
- Si j'en juge au destin du malheureux Valois.
-
- AGATHÉMI.
-
- Le bruit de son désastre a percé ma montagne.
-
- DAVE.
-
- Lannoy dans ce moment le conduit en Espagne.
- Aux pieds de son vainqueur il se laisse attirer
- Pour sortir de ses fers, que l'on va resserrer.
- Si l'on m'eût écouté, certes, la Ligurie
- Le garderait encor aux vœux de sa patrie.
- Songeant à réparer ses crimes envers lui,
- Bourbon fût devenu son invincible appui;
- Et déja, de son prince achetant la clémence,
- Il voulait à Milan rétablir sa puissance:
- Pesquaire, qui dans Naple eût pu se couronner,
- Mécontent de la cour, jaloux de dominer,
- Oubliait de Bourbon les rivalités vaines,
- Et du roi, leur espoir, tous deux brisaient les chaînes:
- Quand Lannoy plus rusé, (peignez-vous leur fureur,)
- Leur enlevant leur proie, a fui chez l'empereur.
-
- AGATHÉMI.
-
- Ah! prince infortuné, que la brigue environne!
- On se vend ta faveur, et même ta personne.
- Qui croirait qu'un monarque ait ce honteux destin
- De se voir disputé, ravi comme un butin?
-
- DAVE.
-
- Qu'entends-je sur les flots?
-
- AGATHÉMI.
-
- Un pêcheur qui soupire.
-
- LE PÊCHEUR, _à soi-même_.
-
- Le souffle de la nuit veut que je me retire.
- Ah! cessons d'amorcer tous nos vains hameçons,
- Et levons mon filet, vide encor de poissons.
- Les eaux grondent ... ployons ma voile misérable!
- Je jette avec ennui mon ancre sur le sable;
- Mes enfants chercheront, hélas! à mon retour,
- Le produit de ma pêche, attendu chaque jour...
- Perfide mer! avant que le soleil arrive
- Je viens sonder ton lit et cotoyer ta rive;
- Sur ton sein immobile et pur comme un miroir,
- Je fixe mon esquif, mon œil et mon espoir:
- Voici l'ombre; ton calme a trompé mon attente.
- Eh bien! que cette nuit l'orage te tourmente,
- Mer fatale aux pêcheurs, dangereuse aux nochers,
- Plains-toi, rugis, aboie, hurle sous tes rochers,
- Capricieuse, avare, infidèle, traîtresse..!
-
- DAVE.
-
- Ecoutez les clameurs qu'à la mer il adresse.
- Le pauvre est sans raison quand il est courroucé.
-
- AGATHÉMI.
-
- L'opulent roi Xerxès était-il plus sensé
- Quand il fouetta l'Euxin à ses flottes rebelle?
- L'homme est par-tout semblable et faible de cervelle.
- Holà, pêcheur! ce soir tu grondes en tes dents.
-
- LE PÊCHEUR.
-
- Hélas! comment nourrir mes trois pauvres enfants?
- Mes filets aujourd'hui n'ont fait nulle capture...
- J'ai bien maudit la mer depuis mon aventure.
- En songe, l'autre nuit, Jésus vint, brillant d'or,
- M'avertir que sur l'eau flottait un grand trésor.
- Je cours, et du matin je devance l'étoile;
- Rien sur l'eau, rien au bord: mais, auprès de leur voile
- Etaient deux compagnons dans leur barque assoupis:
- Ils s'éveillent; du ciel je leur conte l'avis.
- «Voguons, me dirent-ils, nous aurons chance heureuse.»
- Notre pêche bientôt fut si miraculeuse,
- Qu'ayant fait de poissons un troupeau prisonnier
- Nous nommions le plus gros notre François-premier.
- Vous riez!... il était beau, doré, grand de taille,
- C'était un roi des flots, tout cuirassé d'écaille.
- Nous bénissions le sort, contents de l'avoir pris:
- Avec moi l'un des deux en disputait le prix;
- Il me suit chez le juge; et, pour clorre l'affaire,
- L'autre, qui le gardait, nous l'enlève en corsaire.
-
- AGATHÉMI.
-
- Seigneur, qu'en dites-vous? c'est ainsi qu'un grand roi
- A Pesquaire, à Bourbon, fut ravi par Lannoy.
- Les petits et les grands ont les mêmes querelles:
- Tous ont l'amour du gain, et des ruses cruelles.
- (Au pêcheur.)
- Tiens, prends ce peu d'argent, bonhomme.
-
- LE PÊCHEUR.
-
- Grand merci!
-
- AGATHÉMI.
-
- L'entendez-vous qui siffle et marche sans souci?
- Au moins dans son état peu de chose console.
-
- DAVE.
-
- La paix de la chaumière est une triste idole.
- Je ne vis qu'à la cour.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, je respire aux champs.
-
- DAVE.
-
- J'escorte les seigneurs.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'évite les méchants.
-
- DAVE.
-
- J'apprends l'art de régner.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, l'industrie agreste.
-
- DAVE.
-
- Je vois des lambris d'or.
-
- AGATHÉMI.
-
- Et moi, l'azur céleste.
-
- DAVE.
-
- J'ai de pompeux banquets.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, de prompts appétits.
-
- DAVE.
-
- J'ai la faveur des grands.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'ai l'amour des petits.
-
- DAVE.
-
- J'éblouis par mon faste, et soumets Vénus même.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, quand on m'aime un peu, c'est pour moi seul qu'on m'aime.
-
- DAVE.
-
- Je marche décoré.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, sans vain appareil.
-
- DAVE.
-
- Je vois lever le roi.
-
- AGATHÉMI.
-
- Moi, lever le soleil.
-
- DAVE.
-
- Mes pieds foulent la pourpre.
-
- AGATHÉMI.
-
- Et les miens, la verdure.
-
- DAVE.
-
- Je parle aux souverains.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'écoute la nature.
-
- DAVE.
-
- J'entends les bruits publics; j'admire les héros.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'entends murmurer l'onde, et vois s'enfler les flots.
-
- DAVE.
-
- Tu t'endors sans honneur au sein de la paresse.
-
- AGATHÉMI.
-
- Je veille à conserver une libre sagesse.
-
- DAVE.
-
- Dédaignes-tu la gloire où je suis parvenu?
-
- AGATHÉMI.
-
- Qui de nous, dans mille ans, sera le plus connu?
-
- DAVE.
-
- Tu n'es jaloux de rien!... comment es-tu si sage?
-
- AGATHÉMI.
-
- En regardant toujours les hommes au visage.
-
- DAVE.
-
- Adieu! je m'en vais lire au front des souverains.
-
- AGATHÉMI.
-
- Adieu! moi, je vais lire au front des cieux sereins.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SIXIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU SIXIÈME CHANT.
-
- Dialogue de l'_Honneur_ et de la _Politique_. Soulèvement du
- parterre des démons dans la salle infernale. Entretien de
- _François-Premier_ et du _Chagrin_. Visite de _Charles-Quint_
- au lit du roi de France. Guérison de ce prince. Dialogue de la
- _Nuit_ et du _Lendemain_.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SIXIÈME.
-
- TOLÈDE et son château dominent un rocher
- En des bois où long-temps l'Espagne vit cacher
- Des vierges, tendres fleurs, tribut offert au Maure,
- Tel qu'en payait la Crète au fatal Minotaure.
- C'est là que Charles-Quint s'est venu retirer:
- Il préside un conseil. L'Honneur y veut entrer;
- La sombre Politique, en Cerbère, à la porte
- Se présente, et retient le zèle qui l'emporte.
-
-
-L'HONNEUR, ET LA POLITIQUE.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Qui de mon cabinet ose heurter le seuil?
- Ah! c'est toi, vieil Honneur.
-
- L'HONNEUR.
-
- Je te demande accueil;
- Et veux à l'empereur, parlant sous tes auspices,
- Donner quelques avis généreux et propices.
-
- LA POLITIQUE.
-
- C'est prétendre beaucoup: les avis généreux
- Jamais pour qui les suit n'ont des effets heureux.
- Ma prudence a pour lui de plus sûres maximes
- Que tes élans de cœur et tes vœux magnanimes.
-
- L'HONNEUR.
-
- O Politique! ô toi, dont l'esprit assuré
- Marche dans l'univers d'un pas si mesuré,
- Est-ce à toi de tomber dans cette erreur fatale?
- Ah! sois mon alliée et non pas ma rivale.
- Tu sais que des humains notre seule union
- Fit long-temps admirer la noble ambition:
- La gloire est l'heureux fruit de notre hymen illustre;
- L'antique droit des gens en reçut tout son lustre:
- Sans moi, la vile intrigue abaisse ta grandeur,
- Sans toi, mon feu s'exhale en impuissante ardeur.
- Marchons par-tout ensemble ainsi qu'aux premiers âges,
- Beaux temps, où nous guidions ces chefs, ces rois si sages,
- Qui, dignes fondateurs, qui, rivaux des Cyrus,
- Virent par l'équité leurs empires accrus!
- Sont-ils donc arrivés par des routes obliques
- Jusqu'au plus haut sommet des grandeurs héroïques?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Laisse tout ce phébus à l'art des romanciers!
- Les poëtes, charmés des demi-dieux guerriers,
- Leur prêtent comme toi des traits imaginaires:
- Moi, j'ai touché le tuf, et vu net aux affaires.
- Ces héros, qui du monde ont conquis le tribut,
- Sans choisir leur sentier allaient droit à leur but.
- De tous leurs ennemis ravir les héritages,
- De leur soumission retirer des ôtages,
- Fouler le plus puissant une fois abattu,
- Ce fut là leur étude et leur noble vertu.
-
- L'HONNEUR.
-
- Oublierais-tu l'éclat dont Alexandre brille;
- Comment de Darius il traita la famille?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Il fut fier d'honorer un roi qui n'était plus,
- Et d'usurper son trône, en châtiant Bessus.
- Pour l'ennemi qui meurt, ne sied-il pas de feindre
- Un généreux penchant dont on n'a rien à craindre?
-
- L'HONNEUR.
-
- Faut-il qu'un autre exemple éclaire ton erreur?
- François est prisonnier de ton fier empereur:
- Sans rançon à son trône il est beau de le rendre.
- Que ce nouveau Porus trouve un autre Alexandre;
- Et pour en enchaîner l'inviolable foi,
- Disons à Charles-Quint de le traiter en roi.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Ne cite point Porus, faible roi tributaire,
- Des biens qu'on lui rendit alors dépositaire,
- Dont la fidélité régna pour le vainqueur,
- Qui le fit son sujet en conquérant son cœur.
- François dans l'occident est un roi formidable,
- De Charles-Quint émule et rival implacable,
- Et qui, de ses liens une fois échappé,
- Se vengera du coup dont le sort l'a frappé.
- Mon aigle, dont la serre arrêta cette proie,
- S'il lui permet de vivre, et jamais la renvoie,
- Doit, prévenant sa rage et son essor futur,
- Sucer en la plumant tout son sang le plus pur.
-
- L'HONNEUR.
-
- Du malheur de Valois qu'espère ta furie?
- Les états de Milan, de Naple, et de l'Ombrie,
- Ses domaines rendus au rebelle Bourbon,
- Sont les biens dont à Charle il promet l'abandon:
- Sa mère jure encore, à l'aide de la France,
- De lui soumettre Rome, et Venise, et Florence.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Digne traité des rois! dépouillés aujourd'hui,
- Et prodigues vendeurs des domaines d'autrui!
- Charles-Quint prise peu les chimères des princes:
- Il veut de son captif l'argent et les provinces.
- Si tes beaux sentiments ont cru le dominer,
- Vieil Honneur, d'où tu viens, tu peux t'en retourner.
-
- L'HONNEUR.
-
- Arrête ... il m'entendra: si l'intérêt l'anime,
- Eh bien! de l'univers il doit briguer l'estime,
- Et ne pas, sous ses pieds écrasant le malheur,
- Des princes indignés irriter la valeur.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Tous les princes muets dans l'Europe étonnée,
- Du plus puissant d'entre eux voyant la destinée,
- Tremblant d'un sort pareil, et tristement soumis,
- N'oseront du vaincu s'avouer les amis.
- La pitié dans les cours n'a que peu d'influence:
- L'estime à qui peut tout est de mince importance:
- Que Charles-Quint haï soit craint des potentats;
- Il suffit de ce point pour régir les états.
-
- L'HONNEUR.
-
- L'événement confond ce dangereux systême:
- A ses yeux, au mépris de son ordre suprême,
- Les grands, à son captif témoignant leur pitié,
- Condamnent de leur chef la dure inimitié.
- Sa cour plus généreuse, et noblement rebelle,
- A François qu'elle plaint forme une cour nouvelle.
- Sa sœur même, sa sœur, l'illustre Éléonor,
- A ses adversités plus attendrie encor,
- Sans rougir qu'à son lit tes soins l'aient destinée,
- Sourit à son amour qui parle d'hyménée:
- Les bras de la beauté sont ses tendres appuis:
- Les plaisirs sont ligués pour tromper ses ennuis:
- Et le respect touchant que son courage inspire,
- Relevant son malheur, exerce un tel empire
- Que, chez son ennemi ce monarque enchaîné
- De ses propres sujets paraît environné;
- Et l'Espagne, admirant sa fierté magnanime,
- Semble même braver son vainqueur qui l'opprime.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Ah! ne t'abuse pas: les danses et l'amour,
- Ministres du vainqueur, s'empressant tour-à-tour
- A consoler Valois, à calmer sa furie,
- Tendent un piège adroit à sa galanterie:
- Ainsi de ses secrets se rendant possesseur,
- Charles-Quint le séduit par les yeux de sa sœur.
- Les femmes, déités des Français idolâtres,
- A ses graves desseins prêtent leurs jeux folâtres;
- En flattant son captif découvrent ses penchants,
- Amollissent son cœur à leurs discours touchants;
- Et l'indiscrétion, prix de leur sacrifices,
- Est le fruit espéré de ces doux artifices.
- L'hymen, ce dieu si saint, n'obéit qu'à ma voix;
- Et chez les grands lui-même esclave de mon choix,
- Rapprochant les états par les nœuds des familles,
- Donne à mon gré son joug aux plus illustres filles:
- Il va d'Eléonor, si je le trouve bon,
- Vendre à François la couche engagée à Bourbon.
- Ainsi je pèse tout: Charles-Quint, mon élève,
- Ne règle rien sans moi, guerre, ni paix, ni trève;
- Et des plus vains plaisirs calculant les écarts,
- Ne marche dirigé que par mes froids regards.
- Je l'avertirai donc que, loin d'être domptée,
- Chaque jour de Valois l'âme plus irritée,
- Se confiant aux soins de nos séductions,
- En rehausse l'espoir de ses présomptions.
- Où la douceur échoue il faut la violence.
- J'ai proscrit de sa cour la vaine complaisance,
- Et, pour le surmonter, je le livre au Chagrin.
-
- L'HONNEUR.
-
- Il bravera ses traits; je l'ai couvert d'airain:
- Mais dût-il être en bute aux plus vives atteintes,
- Je l'ai mis au-dessus des douleurs et des craintes.
- Où tendent tes rigueurs? crois-tu que ses sujets,
- S'il vendait leur patrie, obéiraient en paix,
- Et que le noble orgueil dont j'anime la France
- Pourrait à Charles-Quint jurer obéissance?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Eh oui! tous les humains sont lâches, ou pervers:
- L'avarice et la peur maîtrisent l'univers.
- L'argent de l'empereur décorant ses esclaves,
- Subjuguerait le peuple et ses chefs les plus braves;
- Et des vrais courageux les affronts ou la mort
- A leurs imitateurs feraient craindre leur sort.
- Quand les ministres vils de ses rigueurs extrêmes
- Souleveraient la haine, il les tuerait eux-mêmes;
- Et les peuples alors, vengés de leurs bourreaux,
- Béniraient Charles-Quint sur l'autel des héros.
- Qui lui résisterait? des oisifs imbécilles,
- Des justes, offensés de ces respects serviles,
- Prophètes de malheur dont on ne fait nul cas,
- Cœurs sans ambition, esprits grossiers, ou bas.
-
- L'HONNEUR.
-
- Ah! tais-toi, décrépite! avec plus de noblesse
- Parle de ces mortels si chers à ta jeunesse.
- Apprends que leur dédain pour ta subtilité,
- Vertu qu'on traite en eux d'opiniâtreté,
- Est une forte égide, abri que leur droiture
- Oppose aux mouvements de ta souple imposture.
- Tel dont la probité, sous le toit paternel,
- N'a pour sobre aliment que le pain et le sel,
- Cache sous les dehors dont une cour se raille
- Un bon sens, qui confond l'opulente canaille,
- Dès que le sort, aux grands le montrant tel qu'il est,
- Fait voir qu'il s'est roidi pour n'être pas valet.
- Tu révérais jadis les citoyens austères
- Qui savaient conquérir et labourer leurs terres.
-
- LA POLITIQUE.
-
- D'où viens-tu me sonner ces propos rebattus
- Sur le ton d'Aristide et de Cincinnatus?
- Triste Honneur! D'autres temps veulent d'autres coutumes;
- Les vertus sont de mode ainsi que les costumes.
- Aux allures du siècle il faut s'accoutumer;
- Et le Goth en Romain ne peut se transformer.
- Ton antique héroïsme est aujourd'hui burlesque:
- Qu'a-t-il fait de François? un preux chevaleresque,
- Honteux de reculer, fondant sans savoir où,
- Qui sur un rude écueil se heurtant comme un fou,
- Contre un rival prudent suit l'orgueil qui le guide,
- Et de ta fausse gloire est la dupe candide.
- Moins en butte aux hasards, Charles-Quint que j'instruis,
- De mon adresse heureuse a recueilli les fruits;
- Dans toutes les cités il souffle des querelles,
- Pour entrer dans leurs murs, arbitre élu par elles:
- Envahisseur rapide, actif avec lenteur,
- Il ne prend de Thémis qu'un masque protecteur:
- Cruel, peu scrupuleux aux traités qu'il proclame,
- Il sait trahir la foi que de tous il réclame:
- Le talent de corrompre est son recours secret;
- Et son amitié tourne au vent de l'intérêt.
- Si mon art est d'agir par la force et la ruse,
- C'est donc l'art d'opprimer, de tromper; il en use:
- Et par lui, tu le vois, cet empereur fameux
- Au trône des Césars s'est aggrandi comme eux.
- Réussir est ma loi.
-
- L'HONNEUR.
-
- Magicienne usée,
- Ah! ce siècle de fer t'a métamorphosée!
- L'onzième des Louis, qui, né sombre tyran,
- Égalait en noirceur l'idole de Séjan,
- Le pontife Alexandre, infection des temples,
- Sont donc tes favoris, tes sublimes exemples!
- Qui t'a changée ainsi, ton fils, Machiavel,
- Qui du noir Borgia fait un prince immortel?
- Compare aux nobles chefs de la Grèce et de Rome
- Le modèle ignoré que son livre te nomme;
- C'est un brigand qu'il raille; où, s'il put l'admirer,
- Par là son court esprit se laisse mesurer:
- Juge si des mortels vraiment grands dans l'histoire,
- L'affreux Valentinois atteindra la mémoire.
- On hait du crime heureux la sombre profondeur,
- Et l'on pleure un martyr revêtu de splendeur.
- Au seul bruit des succès si la gloire était due,
- Socrate avec orgueil eût-il bu la ciguë?
- Régulus et Caton, libres de fuir leur sort,
- Auraient-ils accompli leur serment à la mort?
- Que dis-je? l'Homme-Dieu, modèle inimitable,
- Aurait-il cru pour lui la croix inévitable,
- Et présenté son front, d'épines couronné,
- Aux bourreaux de Pilate, oppresseur consterné?
- Son supplice est sa gloire, et le monde l'adore.
- Mais j'ai de quoi te vaincre et t'étonner encore,
- Par les prospérités de ces fortunés rois,
- Alphonse, Charlemagne, Alfred, auteurs des lois,
- Qui surent employer la guerre et l'industrie
- A la seule grandeur utile à leur patrie.
- Si j'ai terni l'éclat du vainqueur de Caton,
- De ton nouveau César je souillerai le nom:
- Qu'il soit, tel que le veut ton écrivain si sage,
- Du lion, du renard, un difforme assemblage;
- Les routes dont il prend le fil embarrassé
- Le mèneront enfin à périr insensé:
- Et moi, qui, dans l'esprit laissant mes nobles marques,
- Rends Guesclin et Bayard égaux aux grands monarques,
- Je veux dans l'avenir qu'il trouve pour vainqueur
- Mon loyal roi des lys, qui ne suit que son cœur;
- Et témoigner par-là que ma seule prouesse
- T'enlève tout le gain de ta scélératesse.
- Adieu, fourbe!
-
- LA POLITIQUE, _à soi-même_.
-
- Endurons ces outrageants éclats:
- Je punis qui m'offense; et ne m'irrite pas.
- Rentrons dans le conseil d'où mon crédit l'évince;
- Mais j'y redoute Osma, confesseur de mon prince:
- Son zèle véhément a pour autorité
- La parole du Christ et de la charité...
- Étouffons avec soin la ferveur qui l'anime.
- Le juste, prêchant seul, de tous est la victime:
- Sa voie crie au désert dans les lieux où je suis;
- Ou bien, j'ai pour vengeurs les poisons et les nuits.
-
- * * * * *
-
- A ces mots, des enfers le prince despotique.
- Las d'entendre avilir l'auguste Politique,
- Et rabaisser son art, qui lui semble infini,
- Au métier que la corde et la roue ont puni,
- Ému, mais comprimé par sa dignité grave,
- Soulève du sourcil une cabale esclave.
- Aussitôt se dressant, mille serpents obscurs
- Sifflent les derniers vers qui lui paraissaient durs.
- Ce bruit est le signal d'une prompte tempête.
- Un parti veut ici que le drame s'arrête;
- Un autre veut qu'il marche; et tous les spectateurs
- D'une scène imprévue eux-mêmes sont acteurs.
- L'hydre de la critique, à vaincre difficile,
- Crie, A bas! mauvais goût! plat sujet! méchant style!
- A la pièce, à l'auteur prodiguant mille affronts,
- Allongeant mille mains, mille cols, mille fronts,
- Elle appelle à son aide une séche harpie,
- La Grammaire, toujours dans un coin accroupie,
- Qui, des mots épluchés digérant mal le sens,
- Revomit sa syntaxe, et lutte sur les bancs.
- Des démons, barbouillés d'encre de son école,
- Tirant à l'alambic les termes qu'elle isole,
- Et déplaçant les mots de leur figure exclus,
- Jugent ainsi des vers, qui dès-lors n'en sont plus.
- Si l'accord de deux mots qu'allia le génie,
- D'une expression neuve enfante l'harmonie,
- De cet hymen fécond leur pudeur s'alarmant
- En trouve monstrueux le vif accouplement.
- Le cours rapide et clair des ellipses nouvelles,
- A la pensée en vain semble prêter des ailes;
- Mille aveugles esprits, vengeant leur cécité,
- En niaient le vol prompt et la lucidité.
- Un diable, à l'œil de porc, à la gueule de dogue,
- Bondissait en hurlant: «Barbare! néologue!
- «Qui, frondant le bon goût, s'efforce d'allier
- «Le simple au figuré, le noble au familier,
- «Qui mêle chaque genre, et la fable, et l'histoire!
- «Des lettres ici-bas il va perdre la gloire!
- «Mais c'est peu: quel scandale! il prétend attaquer
- «La Politique même, et la veut démasquer!
- «Elle qui nous gouverne, et dont le ministère
- «Couronna plus d'un diable en régnant sur la terre,
- «Fit les cœurs des tyrans ou nous nous renfermons,
- «Et qui, sous la tiare a béni des démons!
- «L'auteur, amant du vrai, s'appelle Mimopeste.
- «Je dénonce aux enfers un esprit si funeste,
- «Qui, s'il offrait son drame aux regards des humains,
- «Ruinerait notre art chez tous les souverains;
- «Et qui, rendant bientôt les princes philosophes...»
- Il disait; lorsqu'un flot d'amères apostrophes
- Tout-à-coup assaillit l'orateur indiscret
- Du débat littéraire éventant le secret.
- Un autre diable accourt, érudit, sec, et blême,
- Des langues de Babel sachant à fond le thême.
- C'est lui de qui le fouet, chez nos rhéteurs ardents,
- Imprime son latin sur le cu des pédants:
- Sa mémoire est un puits, sa tête est sans lumières;
- Et de ses yeux jaunis il brûla les paupières
- Sur de vastes feuillets, pleins de noms inconnus,
- En ik, en uk, en ak, en ôs, en ès, en us.
- Pour tirer du chaos de vieux hiéroglyphes,
- Sur un livre éternel l'ont suspendu ses griffes;
- Et son corps de dragon, sans ailes et sans chair,
- Durant un siècle entier ne s'en put détacher.
- Il s'imbut de doctrine en flottant dans le vide:
- Telle pend à sa proie une sangsue avide.
- On dit que ce démon tomba chassé du ciel,
- Au jour que par l'envie empoisonné de fiel,
- Son orgueil, trop jaloux, irrité des louanges
- Qu'obtint la poésie en un concert des anges,
- Proscrivit son langage affranchi dans ses tours
- Des liens où languit le vulgaire discours:
- De l'Olympe il roula dans la poudre classique.
- Là, pour juste supplice épousant la Critique,
- Le solécisme obscur, le barbarisme affreux,
- Fantômes de ses nuits, troublaient son cerveau creux:
- Les verbes mal d'accord soulevaient ses scrupules;
- Il se sentait piqué de points et de virgules;
- Et tout style concis, vif, et riche en couleurs,
- Excitait en ses yeux de cuisantes douleurs.
- Sa race, à la férule, aux verges aguerrie,
- En bourdonnant essaim de mouches en furie,
- Fond, murmure au parterre; et de longs farfadets
- Sont de la queue au bec transformés en sifflets:
- Embouchés par les vents, une harmonie aiguë
- De leurs anneaux gonflés fait vibrer l'étendue.
-
- Cependant l'ergoteur, zoïle de l'enfer,
- Glapissait d'une voix qu'on ne put étouffer:
- «Ah! d'un drame incorrect interrompons la suite!
- «S'il en faut condamner le fonds et la conduite,
- «Mon cornet va répandre, à perpétuité,
- «Des préceptes connus de toute antiquité.
- «Habile à déchirer, inhabile à produire,
- «J'ignore l'art de faire, et sais l'art de détruire;
- «Et premier scribe un jour des charniers infernaux,
- «Je serai pamphlétaire, et vendrai des journaux.»
- L'impuissant a parlé. Les diablesses en loges
- Admirent son crédit, effet des sots éloges:
- On veut ouïr l'oracle; un troupeau qui le suit,
- Réclame le silence en redoublant le bruit.
- Vains efforts! le Destin, tout-puissant, invincible,
- Avait écrit ces mots, d'un burin inflexible:
- «Curieux de juger les mystères de tout,
- «Le parterre entendra l'œuvre jusques au bout.
- «Son goût sera gâté; mais s'il s'en rit, qu'importe!
- «Est-ce un mal que l'enfer, s'amusant de la sorte,
- «Raille la politique, en respect aux humains,
- «Petit jeu, dont je tiens les dez entre mes mains?
- «Dieu veut des noirs esprits soulager le supplice;
- «La pièce est commencée, il faut qu'elle finisse:
- «Mais d'horribles combats ces jeux seront mêlés.
- «Les démons n'ont jamais que des plaisirs troublés.»
- Ma muse, que n'as-tu l'organe d'un Homère,
- Pour chanter ce théâtre, où le feu de la guerre
- A cent taureaux ailés, à cent dragons volants,
- L'un par l'autre assaillis, hurlants, sifflants, beuglants,
- Inspira les transports d'une ivresse exécrable!
- Oui, des cirques romains tout le peuple innombrable,
- Rugissant alentour de ses gladiateurs,
- A moins frappé le ciel d'accents provocateurs.
- Du parquet jusqu'au cintre on se divise en groupe,
- L'abyme entier s'émeut: l'un, blessé sur la croupe,
- Fesse au vol un griffon, de qui l'ongle d'airain
- D'un grand âne pelé vient d'arracher le crin:
- L'autre, entamé des dents du lutin qui le serre,
- D'un puissant bras de plomb assomme sa colère.
- Tels qu'on peint la Gorgone aux regards flamboyants,
- Ceux-ci lancent de l'œil mille éclairs foudroyants;
- Ceux-là dressent en coqs un crête hardie:
- Que de tristes fureurs pour une comédie!
- Par-tout, de sphère en sphère un tel choc résonna,
- Qu'il émut notre globe, et qu'il ouvrit l'Etna.
-
- Les princes cependant se voilent dans leurs niches:
- Le débat fut si long pour de vains hémistiches,
- Que de ce choc bruyant, le diable le plus fin
- Eût méconnu la cause, oubliée à la fin.
- Mais la paix se rassied dans la foule rangée;
- On suit le fil de l'acte, et la scène est changée.
-
- * * * * *
-
- François-Premier languit, dans sa couche étendu;
- Sur son chevet assis veille un monstre assidu,
- Le Chagrin, qui, bouillant d'ardeur atrabilaire,
- Ote à son court sommeil le repos salutaire,
- Soulève tout son corps et par sauts et par bonds,
- Et le livre au tourment des songes vagabonds.
- Sa rigueur, comme on sait, n'épargnant pas les princes,
- N'est pas moins rude aux rois qu'aux sujets les plus minces.
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER ET LE CHAGRIN.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Homme, holà! ne dors plus.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Laisse-moi donc en paix!
- Pourquoi rouvrir mes yeux fatigués de tes traits?
-
- LE CHAGRIN.
-
- Ne les revois-tu pas en des rêves terribles?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Au moment du réveil ils me sont plus horribles.
- C'est peu que ta noirceur m'ait fait sécher, maigrir;
- Et dans le désespoir je suis prêt à mourir.
- Achève donc! qu'au moins je dorme dans la tombe.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Alors que dans mes mains une victime tombe,
- Je dévore sa chair et les jours et les nuits,
- La suçant jusqu'aux os, enfin je la détruis.
- Me fuit-on sur les mers, je m'attache au navire:
- Dans les champs, des saisons j'attriste le sourire:
- Dans les palais, je règne en lugubre appareil:
- Je fais redouter l'ombre et haïr le soleil:
- De mes premiers accès ou croit dompter la rage;
- Mais, accrus par le temps, ils usent le courage.
- Dis-moi, fameux héros, si la force de Mars
- Vaut la ferme vertu qui résiste à mes dards?
- Certes, la patience a droit à plus de gloire
- Qu'un belliqueux transport qui court à la victoire.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Pour triompher de toi n'ai-je pas fait assez?
-
- LE CHAGRIN.
-
- De quelques mois d'efforts tes membres sont lassés,
- Et tu t'enorgueillis de tes vertus sublimes!
- Ah! dans les rangs obscurs regarde mes victimes:
- L'une, indigente et nue au sortir du berceau,
- Traîne sa pauvreté jusqu'au lit du tombeau,
- Sans que le vil besoin, piége de l'innocence,
- La contraigne à céder au poids de la souffrance:
- L'autre, en un lieu creusé sous d'affreux soupiraux,
- N'acceptera la paix que du fer des bourreaux,
- Plutôt que de trahir un honneur, que lui nie
- Le monde qui la raille, et qui la calomnie:
- L'autre, sans toit, sans pain, entend ses fils crier,
- Et vend ses jours pour eux au joug d'un maître altier.
- Homme, que te dirai-je? Il faut te bien convaincre
- Qu'avant toi, mieux que toi, mille autres m'ont su vaincre.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Né roi, jadis vainqueur, maintenant dans les fers;
- Nul de ceux qu'ont pressés tes maux long-temps soufferts,
- N'eut tant à regretter, à déplorer, à craindre!
-
- LE CHAGRIN.
-
- Toujours qui je poursuis se croit le plus à plaindre.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Mon rival, insensible à mon affliction,
- Fonde sur mon tombeau son usurpation.
- Ne l'aperçois-je pas s'asseyant sur mon trône?
-
- LE CHAGRIN.
-
- Que t'importe ton rang si le jour t'abandonne.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Il flétrira mon règne en trompant mes sujets:
- J'aurai perdu mon sceptre et jusqu'à leurs regrets.
- J'entends ma propre cour applaudir ses mensonges.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Eh bien! entre au cercueil: là, finiront tes songes.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Bourbon, de ma famille ennemi factieux,
- Va livrer mon royaume aux chocs séditieux.
- Par quel hideux sourire il insulte à ma cendre!
-
- LE CHAGRIN.
-
- Ta haine chez les morts veut-elle encor descendre?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Tous ces arcs triomphaux, à mes palmes dressés,
- Sous la main des Français s'écroulent renversés.
- Louis, qui de l'Égypte a sauvé sa mémoire,
- Revit du moins la France, et vivra dans l'histoire.
- Moi!...
-
- LE CHAGRIN.
-
- Si tu meurs, péris obscur en ta prison!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ces femmes, dont ma gloire égarait la raison,
- Fières de mon amour qui les a possédées,
- Rougissent des faveurs qu'elles m'ont accordées.
- Leur amant couronné, vaincu dans un combat,
- N'est plus à leurs regards qu'un imprudent soldat.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Te sied-il de songer au cœur de tes maîtresses?
- Les rides sur ton front ont gravé tes détresses.
- Ce miroir t'apprendra que mes âpres douleurs
- De ton jeune visage ont desséché les fleurs.
- Mais cède à Charles-Quint, et sors de ta misère:
- Tu reverras tes fils.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- J'avilirais leur père.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Tourne-toi donc vers Dieu, suprême espoir des morts,
- Dont la sainte onction vient d'arroser ton corps.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Malheureux! de sa croix la présence sacrée
- N'a pu rendre le calme à mon ame égarée.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Celui de qui l'orgueil et les soucis d'un rang
- Agitent encor l'ame en un corps expirant,
- Aveugle au bord du gouffre où chaque heure l'entraîne,
- Aux avis de la mort ouvre l'oreille à peine.
- Tu n'imploras l'hostie avec solennité
- Que par soin politique et non par piété.
- Il n'est que les mourants libres du joug du monde,
- A qui l'aspect du ciel rende une paix profonde,
- Sans qu'un rite et qu'un prêtre, au moment du trépas,
- Leur rappellent un Dieu, qu'ils n'oublièrent pas.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- On ouvre: on entre ici.
-
- LE CHAGRIN.
-
- C'est l'empereur lui-même!
- Il redoute l'effet de ta faiblesse extrême;
- Et t'a fait demander de te rendre aujourd'hui
- La visite qu'en vain tu demandas de lui.
- Maintenant qu'à tes maux sa vue est un remède,
- Alarmé de ton sort, il accourt de Tolède:
- Et ses doux traitements vont guérir mon poison,
- De peur qu'enfin la mort n'emporte ta rançon.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- L'oserai-je augurer?.... le plus cruel supplice
- Est d'embrasser l'espoir s'il faut qu'il nous trahisse.
-
- LE CHAGRIN.
-
- Charle et deux confidents s'approchent de ton lit.
- Ta pâleur les étonne, et lui-même en pâlit.
-
-
-CHARLES-QUINT, FRANÇOIS-PREMIER, COURTISANS.
-
- FRANÇOIS-PREMIER, _à soi-même_.
-
- Son regard attentif sur ma couche s'arrête.
- Le superbe s'incline et découvre sa tête!....
- Un trouble involontaire a-t-il saisi son cœur?
- Ah! plutôt, l'hypocrite affecte la douceur.
- (A Charles-Quint.)
- De votre prisonnier venez voir la misère.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Non, je viens embrasser mon digne ami, mon frère!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Après tant de retards, au moins, graces aux cieux,
- Près d'aller chez les morts je reçois vos adieux.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- De mille soins pressants la triste dépendance
- D'un court trajet pour moi prolongeait la distance:
- Libre un moment, j'accours soulager vos ennuis.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Vous seul m'eussiez tiré de l'état où je suis!
- Le voulez-vous changer?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Que ne suis-je Esculape!
- Je vaincrais tout d'un coup la douleur qui vous frappe.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ah! de votre grand cœur je connais l'amitié:
- Vous êtes généreux: votre noble pitié
- Vient rendre le repos à mon ame, à la France?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- De votre corps, mon frère, appaisons la souffrance.
- L'esprit flotte incertain quand les sens sont troublés:
- Nos justes intérêts nous sont alors voilés:
- Souvent même, l'effort des organes débiles
- Rompt le fil de nos jours, tant nous sommes fragiles!
- Ne réglons rien encor: raffermissez-vous bien;
- Et pour votre salut bornons cet entretien.
- Revenu dans Madrid, mes visites prochaines
- De mon frère chéri termineront les peines.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- La mort peut m'empêcher, hélas! de vous revoir.
- Que d'un heureux traité j'emporte au moins l'espoir...
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Quel discours, ô mon frère!... Ah! chassez ce présage,
- Et de votre santé vous reprendrez l'usage.
- Que j'examine encor vos lèvres et vos yeux....
- Votre force renaît: demain vous serez mieux.
- Mon frère, embrassons-nous: sommeillez plus paisible.
- Adieu!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Qu'à ce baiser votre frère est sensible!
- (A soi-même.)
- Il sort le scélérat, que rien ne peut toucher!
- Ses regards sur mes traits semblaient ne s'attacher
- Que pour voir si, domptant l'ennui qui me dévore,
- Mon ame à ses rigueurs résisterait encore.
- Qui croirait qu'un grand prince, en effet si pervers,
- Approchât son captif sans en rompre les fers;
- Et qu'après sa visite, objet de mon attente,
- Il laissât ma faiblesse en ses doutes flottante?
-
- UN COURTISAN, _à la suite de Charles_.
-
- Annonçons en tous lieux par des courriers certains
- Quel charme à se revoir goûtaient ces souverains;
- Comment notre empereur, de qui la renommée
- Connaît peu la bonté sincère, accoutumée,
- A plaint son prisonnier, et calmé ses tourments;
- Et que le temps qui court est gros d'événements.
-
- * * * * *
-
- Ils sortent: et les jours, se succédant sans cesse,
- Autour du lit du roi passent avec vîtesse.
- Ceux-ci peignent son teint d'un vermillon nouveau;
- Ceux-là chassent l'ennui qui rongeait son cerveau:
- Les autres le levaient, et de sa marche lente
- Soutenaient la langueur bientôt moins chancelante;
- Ou plus réparateurs, aiguillonnant sa faim,
- Rendaient son cœur plus fort, rendaient son corps plus sain:
- Cependant en ces mots, tout remplis de tristesse,
- Au Lendemain changeant la sombre Nuit s'adresse.
-
-
-LA NUIT ET LE LENDEMAIN.
-
- LA NUIT.
-
- Fantôme aux pieds ailés, perfide Lendemain,
- Pourquoi t'offrir toujours au triste cœur humain,
- Et corrompant les fruits du jour et de la veille,
- Troubler l'homme en mon sein, même quand il sommeille?
- Fils de l'aube, apprends-moi par quel malin plaisir
- Tu trompes si souvent sa crainte et son desir.
- Tu n'es qu'un faux Prothée, et ta mobile image
- Se montre rarement pareille à ton visage.
-
- LE LENDEMAIN.
-
- Il est vrai, comme toi je m'avance voilé;
- L'homme qui croit me voir d'un prisme est aveuglé:
- Et mon retour dément, par mille expériences,
- Des horoscopes vains toutes les presciences:
- Mais ainsi Dieu l'ordonne, et Dieu veut le punir
- De perdre le présent pour chercher l'avenir.
- Malheureux, se peint-il ma figure effrayante?
- J'arrive en l'égayant par ma face riante:
- Trop heureux, m'attend-il pour s'enivrer d'orgueil?
- J'accours l'humilier, et suis vêtu de deuil.
- Que ne vit-il en paix sans forger des mensonges
- Qui me prêtent un masque aussi vain que tes songes!
- L'heure qui fuit l'entraîne, et, hâtant son trépas,
- L'avertit que peut-être il ne m'atteindra pas:
- Mais, toujours poursuivant ma forme imaginaire,
- L'homme est sa propre dupe, et né visionnaire.
- O nuit! l'ignores-tu? l'absence du soleil
- Te permet à son lit d'appeler le sommeil:
- Eh bien! sans profiter de ta douceur paisible,
- Toi-même si propice, il te peint si terrible,
- Qu'il croit te voir ouvrir les portes du tombeau,
- Et t'escorter d'objets, monstres de son cerveau.
- Ses lampes et ses feux repoussent tes ténèbres,
- Tant leurs obscurités lui paraissent funèbres!
- Tel espace où, le jour, il se voit isolé,
- Lui semble à ta faveur d'assassins tout peuplé:
- Ta lune, astre charmant, lui verse la tristesse;
- Et les rêves, s'il dort, le tourmentent sans cesse.
- Ne m'accuse donc pas si, courant après moi,
- Son esprit inquiet l'emporte hors de soi.
- Se créer des erreurs, voilà sa destinée.
-
- LA NUIT.
-
- Hélas! c'est donc en vain qu'au bout de la journée
- Sur les yeux des mortels fatigués de travaux
- J'épanche la vertu de mes plus frais pavots!
- De l'homme vainement je répare la force,
- S'il l'épuise à courir vers ta trompeuse amorce.
-
- LE LENDEMAIN.
-
- Dis-lui qu'en philosophe il m'attende sans soins,
- Qu'il se confie au ciel, et m'envisage moins.
- Aussi-bien, en son cœur, la crainte et l'espérance
- Ne produisent de moi qu'une fausse apparence:
- Je change incessamment de maintien et de traits,
- Et tel qu'on me prévit je ne reviens jamais.
- François, aux premiers jours de sa mélancolie,
- Crut qu'avec moi la mort suivrait sa maladie;
- De sa fièvre pourtant j'arrêtai la fureur:
- Bientôt j'ai dans sa chambre attiré l'empereur.
- Il redoutait le poids de son ennui funeste;
- Bientôt de ses langueurs j'ai dissipé le reste:
- Il craignait l'abandon; bientôt je vins encor
- Rendre à ses yeux épris l'aimable Éléonor.
- Voici que du matin les lumières dorées
- Percent de son château les vitres colorées.....
- Va-t'en: je lui rendrai plus de sérénité
- Que du flambeau des cieux n'en répand la clarté.
- Marguerite, sa sœur, ô visite imprévue!
- Belle comme l'aurore, apparaît à sa vue.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SEPTIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU SEPTIÈME CHANT.
-
- Entretien de _François-premier_ et de _Marguerite_ sa sœur.
- Conseil secret de _Charles-Quint_, qui pèse la rançon du roi
- dans les balances de la _Politique_, après avoir reçu les avis
- du monstre ailé de la diplomatie. Leçon de _Charles-Quint_ à son
- chancelier. Réjouissance du peuple à la nouvelle de la délivrance
- de _François-Premier_. Assemblée des notables, où l'_Honneur_
- et la _Monarchie_ réclament pour les droits de la Bourgogne
- contre l'ambassadeur de _Charles-Quint_. Intermède: fêtes de
- chevalerie; tournois présidés par _François-Premier_. Dialogue
- entre l'_Honneur_ et _Marguerite_.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SEPTIÈME.
-
-FRANÇOIS-PREMIER, ET MARGUERITE.
-
- MARGUERITE.
-
- ENFIN je vous revois!... douce faveur des cieux!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Marguerite, c'est vous! Marguerite en ces lieux!
-
- MARGUERITE.
-
- Après tant de regrets votre sœur vous embrasse!
- Du plaisir que je sens, ô Dieu! je te rends grace.
- Mon frère est sur mon sein.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Que dites-vous? hélas!
- Votre frère, illustré par de vaillants combats,
- Fut assis avec gloire au trône de la France:
- Suis-je rien dans Madrid qu'un captif sans défense?
- Un roi vainqueur peut-il se reconnaître en moi?
- Vous n'avez plus de frère, et je ne suis plus roi.
-
- MARGUERITE.
-
- Sur le trône des lys oubliez-vous, mon frère,
- Que vous seul commandez par la voix de ma mère,
- Et qu'au loin vos arrêts, par nos lèvres dictés,
- Sont dans votre royaume encor exécutés?
- Qui vous atteste mieux votre entière puissance
- Que de voir votre nom régner dans votre absence?
- De l'Europe sur vous tous les regards fixés,
- Tant de grands souverains pour vous intéressés,
- Les pleurs d'un peuple, et ceux que répand ma tendresse,
- Ce que pour vous servir tente ici ma faiblesse,
- Ne témoignent-ils pas, mieux que tous les discours,
- Que François est mon frère, et qu'il règne toujours?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Marguerite, en mes maux que ne puis-je vous croire!
- Mon sceptre m'est resté, mais j'ai perdu ma gloire;
- Et, plus éclate en vous la magnanimité,
- Plus j'ai honte à vos yeux de mon adversité.
-
- MARGUERITE.
-
- Un revers ne flétrit qu'alors qu'on le mérite.
- Jusques au fond du cœur connaissez Marguerite:
- Le faible d'Alençon a fui vos étendards.
- Lorsque je le revis, échappé des hasards,
- En cet indigne époux je ne pus reconnaître
- Ni les droits de son lit, ni son rang, ni mon maître;
- Hélas! et trop livrée à mon premier transport,
- Mes reproches, peut-être, ont avancé sa mort.
- Oui, si la même fuite eût sauvé votre vie,
- Vous n'auriez plus de sœur. Mais, vaincu sous Pavie,
- Vos coups ont fait payer votre chûte au vainqueur;
- Et d'un prince français j'ai reconnu le cœur.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ce cœur est bien déchu de sa fière constance:
- Lassé d'une inutile et triste résistance,
- Il succombe au chagrin..... Mais, sans doute, ma sœur
- De quelque espoir nouveau m'apporte la douceur?
-
- MARGUERITE.
-
- Vous êtes un héros, non un prince vulgaire;
- Ainsi de vos malheurs je n'ai rien à vous taire:
- Ils sont au plus haut point; Charles-Quint m'a parlé:
- Son caractère affreux s'est enfin dévoilé.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Qu'entends-je?...
-
- MARGUERITE.
-
- Hélas! pour vous la régente affligée
- De vos traités secrets m'avait seule chargée,
- Afin que l'empereur, séduit à mon aspect,
- Pour vos nobles destins gardât plus de respect.
- Il m'a reçue: en vain l'amitié fraternelle
- De sa vive éloquence appuyait tout mon zèle;
- En vain je lui peignis l'opprobre dangereux
- Dont le pourraient souiller vos fers trop rigoureux;
- Tour-à-tour, employant la louange et l'outrage,
- En vain j'ai su piquer son orgueil, son courage;
- Et même, surmontant ma haine et la pudeur,
- Par l'offre de ma main j'ai tenté sa grandeur;
- Ah! rien n'a du cruel désarmé l'injustice.
- Non que, pour m'abuser, son galant artifice
- N'ait, à l'aide des fleurs d'un esprit gracieux,
- Coloré ses refus de motifs spécieux:
- Mais, dans ses volontés le trouvant inflexible,
- J'ai pu sonder le cœur de ce monstre insensible,
- Que l'honneur généreux, et que mon peu d'attraits
- Ne détourneront point d'avares intérêts;
- Et qui, pour seul profit d'un pénible voyage,
- Me laisse dans vos bras pleurer votre esclavage.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ma sœur, de mon destin subissons les arrêts.
-
- MARGUERITE.
-
- Quel courroux imprévu s'allume dans vos traits?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ne vous l'ai-je pas dit?
-
- MARGUERITE.
-
- Calmez tant de colère.....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Non, je ne suis plus roi! vous n'avez plus de frère.
-
- MARGUERITE.
-
- Que me répétez-vous, et quel transport nouveau?...
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Cette infâme prison, n'est-ce pas mon tombeau?
- Parle; sied-il, du fond de leur demeure sombre,
- A des morts oubliés, ensevelis dans l'ombre,
- De gouverner en rois les états attristés,
- Et de faire aux vivants ouïr leurs volontés?
- Du sein de mon néant m'arroger quelque empire,
- De tous les droits humains c'est lâchement me rire.
- Parle; subir le joug d'un tyran odieux,
- En attendre son sort, le lire dans ses yeux,
- Souffrir que son caprice et vous joue, et vous brave,
- Est-ce exister en roi? Non, mais en humble esclave.
- Vil, et sans liberté, je ne suis désormais
- Ni ton frère, crois-moi, ni le roi des Français.
-
- MARGUERITE.
-
- Est-ce qu'à la douleur votre raison succombe?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Le Dieu qui parle aux morts, m'éclaire dans ma tombe:
- Entendez le décret qu'il dicte par ma voix.
- Le sceptre des Français, dépôt transmis aux rois,
- Et qui de mains en mains en leur famille passe,
- Quand le prince finit, vit toujours en sa race.
- Que mon fils, héritier de Valois qui n'est plus,
- Prenne donc ma couronne et tous ses attributs;
- Et, de mon ennemi détruisant l'espérance,
- Rendant, pour le combattre, un monarque à la France,
- Disons à l'univers, par le deuil de ma cour,
- Que les murs de Pavie ont vu mon dernier jour.
-
- MARGUERITE.
-
- Ah! que proposez-vous?
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Porte pour ma vengeance
- Cet écrit que mes mains ont tracé par avance,
- Titre que je ne puis confier qu'à ton sein;
- Titre qui dans mon rang élève le dauphin;
- Salutaire abandon de tous mes droits au trône.
-
- MARGUERITE.
-
- Sacrifice admirable, et grandeur qui m'étonne,
- Qui désarme un tyran, fier de vous effrayer,
- Et contraint un accord qu'il vous eût fait payer!
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Ce n'est pas là, ma sœur, un piége que je dresse;
- Je mourrai dans les fers où mon vainqueur me laisse.
- Qu'à jamais oublié, ma famille.....
-
- MARGUERITE.
-
- Ah! sachez
- Combien de vos revers tous les cœurs sont touchés.
- Votre nom respecté passe de bouche en bouche.
- Plus de votre ennemi la vengeance est farouche,
- Plus nos dignes Français, du noble honneur épris,
- En tous leurs vœux pour vous lui marquent de mépris.
- On parle de vos fers moins que de vos blessures,
- De vos exploits nombreux plus que de vos injures;
- L'aiguille, nuançant les plus sombres couleurs,
- Brode sur nos tissus le sujet de nos pleurs:
- Vos faits et Marignan, plus chers à la mémoire,
- Du chant des troubadours font revivre la gloire:
- Et chaque mère, hélas! et chaque femme, en vous
- Semble redemander son fils et son époux.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- O douce expression d'un regret qui m'honore!
- O touchante pitié, te mérité-je encore?
- Mais, ma sœur, ne dis pas qu'une affreuse pâleur
- Dément ma fermeté sous le poids du malheur;
- Que, m'offrant à ma garde avec des yeux sans larmes,
- Mon lit, seul confident d'un roi rempli d'alarmes,
- Me voit de ma fierté me dépouiller le soir,
- Et n'être plus qu'un homme en proie au désespoir.
- Instruis mes seuls enfants par mon cruel exemple,
- Afin que nul orgueil... On rentre, on nous contemple;
- Et l'argus qu'on renvoie en mon appartement
- De ce court entretien mesure le moment.
- Adieu donc! sur mon sort pleure au sein de ma mère:
- J'ai cessé d'être roi, je suis toujours ton frère!
-
- * * * * *
-
- Tout change: on aperçoit dans leur sombre atelier
- Charle, et la Politique, et son bas chancelier;
- Leurs poids, leurs sceaux menteurs, leur bourbeuse écritoire,
- Sont les vieux instruments de ce laboratoire:
- En perroquet jaseur, en vigilant faucon,
- S'y perche à leurs côtés le Diplomagriffon,
- Animal aux cent yeux, aux cent becs, aux cent ailes,
- Qui mue en écoutant, et pique les nouvelles,
- Et, suivant la saison, discret ou babillard,
- De son riche plumage éblouit le regard.
-
-
-CHARLES-QUINT, LA POLITIQUE, DIPLOMAGRIFFON, MERCURE-GATTINAT.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Çà, monstre clairvoyant, espion de la terre,
- Viens dire à Charles-Quint ce que dit l'Angleterre.
-
- LE DIPLOMAGRIFFON.
-
- Elle abjure en secret ses traités avec lui:
- A François qu'il opprime elle offre son appui;
- Et Volsay, qu'il trompa dans sa haute espérance,
- Pousse Henri son prince à seconder la France.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Que fait-on au saint-siége, où tu planes souvent?
-
- LE DIPLOMAGRIFFON.
-
- Sa girouette sainte a tourné sous le vent;
- La régente Louise au pontife s'allie.
- Hérétique et zélé, tout se réconcilie;
- Et du seul Charles-Quint, dans chaque nation,
- On accuse l'audace et l'usurpation.
- Invisible, et volant de Madrid à Venise,
- De l'Éridan au Rhin, du Tibre à la Tamise,
- J'ai tout vu; croyez-moi, l'orage se grossit;
- Et.....
-
- LA POLITIQUE.
-
- Que regardes-tu? qui suspend ton récit?
-
- LE DIPLOMAGRIFFON.
-
- J'aperçois Marguerite, héroïque amazone,
- De votre prisonnier emportant la couronne.
- Son coursier, qui des monts franchit les hauts sommets,
- Déja touche aux confins de l'empire français.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- O rapport trop tardif! ô perfide entrevue!...
- Quoi? malgré tes cent yeux on a trompé ta vue!
-
- LA POLITIQUE.
-
- Que ne l'arrêtiez-vous, malgré le droit des gens?
-
- LE DIPLOMAGRIFFON.
-
- L'ordre en était parti.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Ne perdons plus de temps;
- Vole la cajoler de-là les Pyrénées.
- Toi, Politique, enfin pesons nos destinées;
- Et puisqu'il faut tirer François de sa prison,
- Prends soudain ta balance, et compte sa rançon.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Pose dans ce bassin la valeur du monarque:
- Mets dans l'autre ce poids.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Et quelle en est la marque?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Naple.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Il ne suffit pas, et son titre léger
- Sous des princes divers est sujet à changer.
- Quel autre poids en sus nous convient-il de prendre?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Rachat du vasselage en tes cités de Flandre.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Les vassaux tels que moi n'ont plus de suzerain.
- Passons: quel poids nouveau dépose ici ta main?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Le duché de Milan, objet de ta querelle.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Sforce n'en peut long-temps garder la citadelle:
- Nous l'en dépouillerons; à quoi bon l'acheter?
- Son titre est d'un haut prix, mais trop à contester.
- Accrois donc cette masse.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Allons, nulle vergogne.
- Celui-ci.....
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Quel est-il?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Le duché de Bourgogne.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Mets.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Ah! le roi vaut moins: ce poids l'a soulevé.
- Romps ses fers, si de lui ce pacte est approuvé:
- Mais de sa foi jurée il faut peser les gages.
- Prends ses plus grands guerriers ou ses fils en ôtages;
- Et réclame de plus l'hymen d'Éléonor.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Que valent ses enfants?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Deux millions en or.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- S'il offre douze preux, vaudront-ils ces deux princes?
-
- LA POLITIQUE.
-
- Pèse, pèse les pleurs, le sang de ses provinces,
- Que leur perte à ton gré ferait couler soudain.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Bon! scellons ce marché.
-
- MERCURE-GATTINAT.
-
- Mon noble souverain,
- J'ai peur que de faux poids la Politique n'use.
- Souffrez qu'à ces traités votre sceau se refuse.
-
- CHARLES-QUINT, _sévèrement_.
-
- Eh bien, rendez-le moi.
-
- MERCURE-GATTINAT, _à soi-même_.
-
- Dieu! quelle est ma terreur!
- J'ai d'un scrupule sot offensé l'empereur!
- A quoi bon lui prouver quelque délicatesse?
- Que servent les conseils? La droiture le blesse.
- Mes entrailles, mon cœur, et tous mes sens émus,
- Déja....
-
- CHARLES-QUINT, _en souriant_.
-
- Reprends les sceaux; mais ne raisonne plus.
-
- LA POLITIQUE.
-
- Excellente leçon! par là tu le consternes,
- Et changes en muets ces agents subalternes.
- Il faut que ses pareils, en brutes agissants,
- Feignent d'être aveuglés, rampent obéissants.
- Car, si tu contestais, la raison importune
- Peut-être sentirait que ton ame est commune,
- Et qu'en lâche caprice, en orgueilleuse erreur,
- Aux plus petites gens s'égale un empereur.
- Maintiens donc l'appareil de ta majesté fausse:
- Tu ne leur parais grand que parce qu'il te hausse.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Oui, tout doit être en nous faux mystère et replis.
- Allons briser les fers du monarque des lys.
- Ouvre tes magasins: revêts tes mascarades:
- Joie et farces de cour, perfides embrassades,
- Paix feintes, au-dehors se colorant de fard,
- Jeux et ris simulés et plâtrés avec art,
- Accourez! Prends, Hymen, une torche enflammée!
- Brillez, feux d'artifice! emportez en fumée
- De nos divisions les sanglants résultats,
- Et que tout chante et danse en nos heureux états!
- C'est ainsi qu'en vapeurs s'exhalent les tempêtes:
- Les guerres ne sont rien qu'un prélude à nos fêtes.
-
- * * * * *
-
- Sur les bords où François a reçu la clarté,
- L'urne de la Charente arrose une cité,
- Qui retentit au bruit d'une fête publique:
- Là, ne circule pas un concours magnifique,
- Mais un bon peuple, ému du retour de son roi,
- Et sautant de plaisir, sans trop savoir pourquoi.
- Des seuls peintres flamands les riantes magies
- Du lustre des couleurs relèvent ces orgies,
- Et charment, à l'éclat de rayons purs et vrais,
- L'œil le plus dédaigneux de leurs naïfs portraits.
- Van-Hostade, et Téniers, en grotesques images,
- Animeraient la joie échauffant les visages,
- Le seuil des cabarets couronné de lauriers,
- Le tambourin pressant la Danse aux pas grossiers,
- Les claques et les ris des fécondes commères,
- Les baisers hasardeux rendant les filles mères,
- Les Entelles du port, les Darès villageois,
- Lutteurs, qui d'une meute excitent les abois,
- Par le jus de Cognac leur face réjouie,
- Leurs combats égayés, et leur vue éblouie,
- Les guirlandes aux murs tapissés en dehors,
- Et les châsses des saints découvrant leurs trésors.
- Là, mettant dans un broc sa raison à l'épreuve,
- Près d'un sonneur ivrogne un artilleur s'abreuve.
-
-
-L'ARTILLEUR ET LE SONNEUR.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Au bon retour du roi! je l'ai bien canonné.
-
- LE SONNEUR.
-
- Au bon retour du roi! moi, je l'ai bien sonné.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Vos joyeux carillons, au milieu de la nue,
- Semblent du Dieu du ciel chômer la bien-venue.
-
- LE SONNEUR.
-
- Nos cloches ont tinté pour Dieu seul autrefois;
- Ensuite pour les saints; maintenant pour les rois:
- Aussi, dit le Curé, l'Église dégénère.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Entends sur le rempart gronder notre tonnerre:
- Jadis il ne rendait honneur qu'au Souverain.
- En tous lieux aujourd'hui nous promenons son train,
- Et brûlons aux moineaux une poudre inutile
- Pour le moindre faquin, gouverneur d'une ville.
-
- LE SONNEUR.
-
- Mieux vaut de coups en l'air produire un vain fracas,
- Que de carillonner de lugubres trépas.
- Le canon et la cloche ont ce rapport ensemble
- Qu'à leur bruit, tour-à-tour, on s'égaie, ou l'on tremble.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Ce jour par l'un et l'autre a droit d'être fêté.
- Vive notre héros!... un coup à sa santé!
-
- LE SONNEUR.
-
- Buvons!... on va bientôt nous soulager des tailles.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Buvons!... nous n'aurons plus qu'à plumer des volailles.
-
- LE SONNEUR.
-
- Blé, vin, chair, et poisson, se donneront pour rien.
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Tout allait mal; le roi fera tout aller bien.
-
- LE SONNEUR.
-
- Pintons en son honneur!
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Verse, mon camarade!
-
- LE SONNEUR.
-
- Trinquons pour ce grand prince!
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Encore une rasade!
-
- LE SONNEUR.
-
- Encor! Jamais, mordieu, je ne l'ai tant chéri!
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Encor! Jamais mon cœur ne fut plus attendri!
-
- LE SONNEUR.
-
- Au diantre les lourdauds qui me brisent mon verre...
- Quel vacarme!
-
- L'ARTILLEUR.
-
- Arrêtez!... Ils m'ont roulé par terre.
-
- LA FOULE DES HABITANTS.
-
- Gare! gare!--C'est lui!--De ce côté...--Par-là...
- C'est lui qui passe!--Eh non.--Oui.--Le roi!--Le voilà!
- Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'ame.
- Au voleur!..--Insolent, respectez une femme..!
- --On m'étouffe!..--Poussons! enfonçons!..--Je le voi!
- Vivat!--Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.
- --Moi, j'en étais tout proche.--Et moi, je puis vous dire
- Qu'il a toutes ses dents; car nous l'avons fait rire.
- --Moi, j'ai donné, reçu mille coups tour-à-tour....
- --Moi, je suis tout en sang...--Vivat! ô le beau jour!
-
- * * * * *
-
- Tout l'Enfer reconnut dans cette populace
- Se faisant échiner autour d'un roi, qui passe,
- Même instinct qu'à la cour où de cuisants regrets
- Font payer cher l'orgueil de l'avoir vu de près,
-
- Du théâtre mouvant les ressorts admirables
- Composent un conseil d'automates notables:
- François, avec les Pairs, assis dans sa grandeur,
- Du puissant Charles-Quint reçoit l'ambassadeur.
- L'Honneur, génie heureux qui sur la France veille,
- Au roi, qu'il raffermit, soudain parle à l'oreille.
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LA MONARCHIE, LES GRANDS, LES DÉPUTÉS DE
-BOURGOGNE, LANNOY, SUITE DE L'AMBASSADEUR.
-
- L'HONNEUR, _au roi_.
-
- Te voilà de retour; et ma seule vertu
- A dompté le chagrin qui t'aurait abattu.
- N'avais-je pas prédit que l'Honneur héroïque
- Saurait dans ses calculs tromper la Politique?
- Et la priver des fruits qu'elle a cru retirer
- Du traité que son joug te força de jurer?
- Je crains pourtant qu'un jour des bouches indiscrètes
- N'accusent de ton cœur les faiblesses secrètes:
- Charge donc les États de dégager ta foi.
- La Monarchie à tous va répondre pour toi;
- Et le Nonce romain, si sa voix le réclame,
- De tes serments forcés délivrera ton âme.
- (A l'ambassadeur.)
- Vous, Lannoy, j'interroge en secret votre sein:
- Quel pacte lie un homme avec un assassin,
- Quand le fer meurtrier, qui sur sa gorge brille,
- En obtient l'abandon des biens de sa famille?
- L'espoir de votre maître est un folle erreur.
-
- LANNOY, _à François-Premier_.
-
- Sire, avant de parler au nom de l'Empereur,
- Souffrez qu'en votre cour vos vertus magnanimes
- Reçoivent de Lannoy les tributs légitimes,
- Et qu'un soldat, admis devant François-Premier,
- En ce grand roi, d'abord, salue un grand guerrier.
- Mes yeux ont vu de près votre illustre constance;
- Et j'en dois hautement témoignage à la France.
- Maintenant à mon prince il me faut obéir.
- Deux nobles souverains ne sauraient se haïr;
- Et j'accours aujourd'hui rendre plus solennelle
- Leur paix qui fut troublée, et doit être éternelle.
- Comblez donc tous nos vœux: hâtez-vous de signer
- Les traités consentis qui la feront régner;
- Et l'Univers, plus calme en toutes ses provinces,
- Bénira le pouvoir de deux augustes princes
- Qui, vaillants, généreux, adorés des humains,
- Toujours de l'équité suivirent les chemins.
-
- LA MONARCHIE.
-
- Sire, au nom des États convoqués vers la Saône,
- Laissez-moi réclamer l'intégrité du trône.
- Je joignis, dès le temps des neveux de Clovis,
- Le sceptre bourguignon au faisceau de mes lis:
- Dès-lors il m'appartint: d'un bien héréditaire
- Vous êtes possesseur moins que dépositaire:
- Est-ce à vous de le vendre? Ah! je lie à jamais
- Les sujets à leur prince, et le prince aux sujets.
- Sans leur commun aveu, mon pacte indestructible
- Oppose à vos serments un obstacle invincible;
- Et la France, appuyant la Bourgogne et ses droits,
- Ne sert en vous qu'un maître esclave de mes lois.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Au ciel plus qu'à moi-même elle a lieu de se plaindre
- Si je blesse un devoir que je gémis d'enfreindre.
- Un serment, commandé par la nécessité,
- M'arrache la Bourgogne ou bien la liberté;
- Et, si je ne la cède, il faut qu'à ma parole,
- Retourné dans Madrid, moi-même je m'immole.
- Mes généreux sujets doivent donc acquitter
- Le triste engagement qu'on m'a fait contracter:
- Et, sous leur nouveau prince, en des temps plus tranquilles,
- Thémis protégera tous les droits de leurs villes.
-
- LA MONARCHIE.
-
- Quoi! nos engagements n'ont-ils pas devancé
- Le serment qu'à Madrid vous avez prononcé?
- S'il est une promesse inviolable et sainte,
- C'est celle qu'autrefois je reçus, sans contrainte,
- Aux autels où sur vous la divine onction
- Dans vos mains consacra ma domination.
- Pouvez-vous, séparant votre intérêt du nôtre,
- Détruire, parjurer ce serment pour un autre,
- Avilir votre foi par ces renversements,
- Et de mes libertés sapper les fondements?
- La France, de ses biens, de son honneur jalouse,
- La France aime ses rois; la France est leur épouse;
- Non pour voir déchirer ses membres en lambeaux,
- Et sans pudeur passer à des maîtres nouveaux:
- Mais pour être toujours noblement protégée,
- Toute au juste héritier, et jamais partagée.
- Si vous trompez sa foi, si vous abandonnez
- Les fils que vers la Saône elle vous a donnés,
- Je cesserai dès-lors de mettre en ma balance
- Tout ce qu'ils doivent rendre à mon obéissance:
- Affranchis de mon joug, méconnaissant la voix
- D'un monarque étranger que n'a point fait leur choix,
- Au mépris du devoir laissés par vous sans maître,
- Libres au même instant, ils pourront toujours l'être.
- Ma loi, qui les soumit à votre autorité,
- Veut du père aux enfants même fidélité.
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Lannoy, vous entendez avec quelle noblesse
- La Bourgogne constante à son maître s'adresse:
- Et vous êtes témoin qu'il ne m'est pas permis
- De trahir des sujets que leur choix m'a soumis.
- Sur les bords où s'accrut ma tige souveraine,
- Plus que je ne suis roi, la Monarchie est reine:
- Votre Empereur lui-même aurait bien du prévoir
- Qu'il engageait ma foi, par de là mon pouvoir.
- De sa rigueur aveugle, hélas! telle est la suite.
- Que cet exemple serve à régler sa conduite:
- Qu'il suive en son bonheur des conseils généreux,
- Et respecte du moins ses rivaux malheureux.
- Je ne le cèle point; j'éprouve quelque joie
- Du secours imprévu qu'un Dieu vengeur m'envoie.
- L'amour de ce royaume à mon sceptre attaché
- Me donne un gage heureux dont mon cœur est touché.
- Est-ce à moi de punir d'une guerre cruelle
- Une rebellion qui m'atteste son zèle?
- Livrerai-je un État, de qui je suis aimé,
- Aux fers d'un souverain qui m'a tant opprimé?
- Comment de Charles-Quint leur vanter la clémence?
- Lui, dont l'inimitié, poussée à la démence,
- Traita leur prince, aux yeux de l'univers entier,
- Non comme un roi chrétien, mais en vil prisonnier!
- Lui, qui retient encor mes deux fils en otages!
- Lui, qui, dans une barque entraînant ces chers gages,
- Défendit qu'en passant tout proche de mes yeux
- Un baiser de leur père adoucît leurs adieux!
- Voilà, voilà les fruits de sa cruauté vaine.
- Tout le fuit: tout évite et redoute sa chaîne.
- La Saône et ses enfants ont trop d'effroi de lui:
- Tous les chefs de l'Europe, alliés aujourd'hui,
- Prétendent arrêter l'Autriche impérieuse
- Dont s'emporte sans frein l'audace ambitieuse,
- Et s'unissent pour rendre à l'Italie en paix
- Un maître qui tous deux nous en chasse à jamais.
- Dites à l'Empereur d'entrer en cette ligue,
- Barrière à tout orgueil, obstacle à toute brigue:
- Mais s'il veut mon secours pour de justes exploits,
- Je suis prêt: qu'au croissant il oppose la croix;
- Et qu'enfin Soliman, qui nous menace encore,
- Aille au fond des rochers rugir loin du Bosphore.
- Ces belliqueux projets sont seuls dignes de nous.
- Allez donc, et vers lui chargé de soins plus doux,
- Dites-lui qu'à sa sœur ma main reste donnée,
- Et que Paris l'attend pour fêter l'hyménée.
-
- * * * * *
-
- Il dit: le grand conseil se tait avec respect:
- Il sort; La cour le suit; et tout change d'aspect.
-
- Le spectacle infernal, sans règle dramatique,
- De tout un long sujet compose un acte unique;
- Et la pièce, qu'ici notre art suspend cinq fois,
- Là-bas, va d'un seul jet: autres lieux, autres lois.
- Que d'arrêts érudits, que de justes remarques
- Cet abus coûterait à nos grands Aristarques!
- Et qu'il me semble heureux qu'évitant le bourbier,
- Parmi nous chaque auteur marche en bon routinier!
- En vain répondrait-on qu'un intermède utile
- Coupe le dialogue et rompt l'ennui du style,
- Et prêtant à la scène un lustre merveilleux,
- Quand l'esprit se fatigue amuse encor les yeux;
- Cet acte sans repos, trop fécond assemblage,
- Leur paraîtrait folie: ils ont le goût si sage!
- A peine seulement voudront-ils écouter
- Le récit des tournois que tu vas leur chanter,
- Ma muse: trace donc, pour des gens sans lecture,
- A juger par leur sens instruits par la nature,
- L'enceinte où les Démons, vieux amis du chaos,
- Se complurent à voir jouter mille héros.
- Dans le sein de Paris, les tambours et les flûtes,
- Appellent tous les preux à de brillantes luttes:
- Les murs sont revêtus de tapis éclatants,
- De festons enlacés, et de drapeaux flottants:
- De guirlandes par-tout les fenêtres ornées,
- De chêne, de laurier, les portes couronnées,
- Le concours enjoué des peuples curieux,
- Tant de seigneurs si fiers de passer sous leurs yeux,
- Des groupes de beautés, ceintes de pierreries,
- Décorant les balcons des vastes galeries,
- Et semant les chemins de rubans et de lis
- Jetés aux palefrois des vaillants Amadis:
- Et là, de mains en mains des corbeilles errantes
- Qui jonchent le pavé de feuilles odorantes;
- Tout annonce aux petits que, pour les éblouir,
- Les grands daignent paraître, et vont les réjouir.
- On admire l'éclat dont ce beau jour décore
- La sœur de Charles-Quint, la tendre Éléonore,
- Qui de François-Premier adoucit la prison;
- Et qui, par un hymen allégeant sa rançon,
- Conduite dans un lit à ses feux redevable,
- Ne trouva pas, dit-on, le monarque insolvable.
- Sur de riches brocards siégent à ses côtés
- De son nouvel époux les enfants rachetés:
- La maîtresse du roi, D'Heilly, sur son visage
- D'un lendemain de noce aperçoit tout l'outrage,
- Et d'un crédit rival méditant le malheur,
- De la publique joie elle fait sa douleur:
- Son œil à son héros jette dans cette lice
- Un regard, souriant d'amoureuse malice;
- Et cache le dépit d'un secret déshonneur,
- Qui ferait fuir sa cour, fidèle au seul bonheur.
- Ceux que de plaire au maître un soin jaloux tourmente,
- N'osant trop encenser l'épouse ni l'amante,
- Tournent tous leurs respects vers l'auguste appareil
- Du roi, leur grave centre, et leur brillant soleil.
- Déja le clairon sonne; un feu roulant pétille:
- Les rangs des escadrons opposés en quadrille
- Sous la barrière encore attendent les signaux
- Tout près d'ouvrir l'arène, à la voix des héraults.
-
- Roi d'armes en ce jour, Montmorenci commande:
- Des chevaliers français nulle tige plus grande
- N'a de l'honneur des preux si haut porté l'essor;
- Bovine la vit croître, et Marignan encor:
- Sa gloire l'annonçait mieux que les arquebuses,
- Qui saluaient les noms des bannières confuses,
- Dont le dénombrement fatiguerait cent voix
- Jalouses d'imiter les Muses d'autrefois,
- Et d'user doctement toute leur énergie
- A s'enfler d'un orgueil de généalogie.
- Eh! qu'importe aux splendeurs de l'effet théâtral
- Quels sont ces cavaliers, champions de métal,
- A qui leurs gantelets, et leur cuirasse énorme,
- Leurs brassards, leur visière, ôtent l'humaine forme;
- Armes, dont l'attirail appesantit leur corps
- Non moins que leur esprit si rude en ses ressorts;
- Que dis-je? leur esprit! créatures grossières,
- Ils ont l'instinct brutal des bêtes carnassières:
- Tels sont pourtant ces chefs des nobles carrousels,
- Par les dames fêtés, chantés des ménestrels;
- Lutteurs bien au-dessous de l'élite héroïque
- Qui traversait jadis la poussière olympique,
- Combattants demi-nus qui, debout sur des chars,
- Laissaient lire en leurs traits leurs belliqueux hasards,
- Et livraient à-la-fois, sous la voûte céleste,
- Leurs fronts aux traits du jour, leur sein aux coups du ceste.
- Dames et Troubadours ne les ont pas connus;
- Hélas! ils n'ont charmé qu'Homère et que Vénus.
-
- Tous les Juges du camp lèvent leurs caducées.
- Les mannequins de fer courent, têtes baissées;
- La pique sur la pique, et l'écu sur l'écu,
- Chaque géant renverse un géant sur le cu.
- Un affreux cliquetis, musique des batailles,
- Fait voler en éclats armets, cottes, et mailles,
- Heaumes, hauberts, cuissards, panaches et cimiers....
- Que d'exploits pour un chantre, aimant les faits guerriers,
- Et qui du fer, de l'or, des arçons, et des selles,
- Saurait en vers brillants tirer mille étincelles!
- Oh! que ma muse a tort de prendre un ton moqueur
- Dès qu'un grave sujet ne dit rien à son cœur!
- Cependant, en ce choc d'armures si pesantes,
- Se heurtent les amants de Princesses galantes;
- Et, sous le dur acier, les amours éperdus
- S'alarment des efforts de leurs membres tendus,
- Frémissant que la dague ou l'épieu qui les touche
- Ne mutile un Hercule, athlète de leur couche.
- L'illustre Marguerite, aimable sœur du roi,
- Chroniqueuse de cour, se rit de leur effroi:
- Chaste, mais se créant mille folles peintures
- Des preux dont sa gaîté traça les aventures,
- Elle juge, aux grands coups des émules d'Artus,
- Les regrets de leur dame, et leurs fermes vertus.
- La foule, à contenir en tout temps mal aisée,
- Poursuit l'un de louange et l'autre de risée:
- Sur les fiers concurrents un étendard s'abat;
- Et les monstres d'airain suspendent leur combat.
- La lice est transformée en un salon magique:
- La Danse y renouvelle un cercle magnifique
- D'illettrés paladins, galants avec roideur,
- Du bout de leur épée appuyant leur grandeur,
- Annonçant par leur chiffre et leurs devises fades
- Moins des cœurs amoureux que des cerveaux malades,
- Et, des belles du siècle, éprises de romans,
- Nommés les Ferragus et les fiers Agramants.
- Leur esprit n'exaltait en gothique langage
- Que myrtes, nœuds d'amour, tendres fers et servage;
- Et tous les faux respects de ces vassaux altiers,
- Aux femmes déguisaient des mœurs de muletiers.
- Mais tandis qu'un Renaud, couronné dans ces joûtes,
- Est baisé d'une Armide, et rebaisé de toutes;
- Et des mains de la reine, ô précieux trésor!
- Reçoit un casque, un glaive, et des éperons d'or,
- L'Honneur, le franc Honneur s'adresse à Marguerite,
- Qui, nouvelle Pallas, était sa favorite.
-
-
-L'HONNEUR, ET MARGUERITE.
-
- L'HONNEUR.
-
- Qui me reconnaîtrait en d'insensés tournois
- Où l'on m'a travesti sous un pesant harnois?
- Les dehors belliqueux dont cet âge me pare
- N'étalent en mon nom qu'un appareil barbare;
- Et vous riez de voir tant de palmes coëffer
- Un Rodomont sans cœur s'il n'est bardé de fer,
- Et si toujours ses mains, dans l'escrime exercées,
- N'ont pas contre la mort rassuré ses pensées.
-
- MARGUERITE.
-
- Noble Honneur, il est vrai; ce siècle fanfaron
- Affermit sous l'acier plus d'un homme poltron:
- Ton maintien est singé par la chevalerie,
- Comme le tendre amour par la galanterie.
- Mais nous aimons mieux voir nos polis écuyers
- Triompher en ces jeux sur de prompts destriers,
- Que d'affliger notre œil aux combats téméraires
- Où s'égorgent les preux et leurs auxiliaires,
- Et qui placent un brave, appelé par ta voix,
- Entre l'affront du blâme et le mépris des lois.
-
- L'HONNEUR.
-
- Non, l'Honneur, l'Honneur vrai, compagnon du courage,
- Ne veut pas qu'on s'immole au soupçon d'un outrage,
- Ni que des alliés, partenaires fougueux,
- Quand se battent deux fous, se battent avec eux,
- Ni que pour toute femme, ou laide, ou vieille, ou naine,
- On coure en un champ-clos rompre une lance vaine:
- Mais il veut que toujours on serve avec ardeur
- L'intérêt de l'état, l'amitié, la pudeur,
- La douce liberté, de tout grand cœur chérie,
- Les lois, appui du peuple, et sur-tout la patrie.
- Tous vils gladiateurs, tous lâches assassins,
- Devant lui sont au rang des adroits spadassins;
- Et subir un pardon, oublier une offense,
- Part de plus de vertu qu'un vaillant coup de lance.
-
- MARGUERITE.
-
- Tu n'approuves donc pas les aveugles duels
- Allant de jour en jour décocher leurs cartels?
-
- L'HONNEUR.
-
- Si peu, que j'abandonne aux railleurs de la terre
- Les défis que se font l'empereur et ton frère,
- Et ces graves conseils jugeant leurs démentis.....
-
- MARGUERITE.
-
- Chut! dans le souvenir ces bruits sont amortis;
- Des traités de Madrid efface au moins l'histoire:
- Arrachons cette page, Honneur, pour notre gloire!
-
- * * * * *
-
- Elle dit; tout s'éclipse: aux fêtes de la cour
- Succède une autre scène, en un autre séjour.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT HUITIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU HUITIÈME CHANT.
-
- La scène est transportée au Vatican: dialogue du peintre
- _Michel-Ange_ et de l'_Hypocrisie_. Retraite de _Luther_ chez
- l'électeur de Saxe; sa querelle avec le _Diable_; son entrevue
- et son souper avec _Catherine-Bore_, nonne qu'il avait séduite
- et épousée. Entretien des deux interlocuteurs avec l'_Hérésie_
- leur fille. Monologue de _Catherine-Bore_. Siége de _Rome_ par
- le connétable de _Bourbon_ et les Luthériens. La mort frappe le
- transfuge sur les murs de _Rome_. Lamentations de la ville en
- proie aux assiégeants victorieux.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT HUITIÈME.
-
- UN palais se découvre, où règnent en idoles
- Ceux qui d'une humble foi nous prêchent les paroles;
- Temple du souverain des temples des chrétiens,
- Sacrés murs, enrichis par les arts des païens,
- D'où la France amena sur le char de la guerre
- Le superbe Apollon, seul dieu du Belvédère,
- Et cet Antinoüs, dont les contours si beaux
- Changeaient en Adriens les zélés cardinaux;
- Le Vatican enfin, orgueil de cette ville,
- Qui, jadis en Brutus, en Cicérons fertile,
- L'est en prédicateurs, en abbés avilis,
- Qui, moins faits pour la toge, endossent des surplis.
- Là, du simple et du grand cherchant l'heureux mélange,
- Errait l'infatigable et docte Michel-Ange;
- Peintre et sculpteur fameux, dont les travaux divers
- Ont rempli de son nom le moderne univers.
- L'Hypocrisie alors, monstre ecclésiastique,
- L'aborde sous l'habit du fervent Dominique.
-
-
-L'HYPOCRISIE, ET MICHEL-ANGE.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Michel-Ange, salut!
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Salut, mon frère en Dieu!...
- Non, je te reconnais, patronne de ce lieu.
- Un peintre est un argus, et rien ne nous échappe:
- Revêts donc la cuirasse, ou la robe, ou la chape,
- En vain, Hypocrisie, à mes yeux pénétrants
- Veux-tu donner le change ainsi qu'aux ignorants;
- Je te vois mêmes traits sous diverses étoffes.
- La pourpre, le manteau des rois, des philosophes,
- Au temps des Phidias dérobaient tes contours;
- Le lin sacerdotal te déguise en nos jours:
- Mais notre œil sait juger comment tu te varies,
- Et, pour saisir le nu, lève les draperies.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Aussi n'est-ce pas toi que je veux abuser,
- Grand homme, que les arts ont su diviniser,
- Dont l'esprit, rayonnant d'une vive lumière,
- Pénètre au sein profond de la Nature entière,
- Notre imposture même a de secrets rapports:
- Nous colorons tous deux mille trompeurs dehors;
- Et des chastes martyrs les ressemblances peintes
- Frappent autant les cœurs que mes chastetés feintes.
- Les saints en tes portraits revivent pour toujours:
- Tu mens par tes pinceaux, et moi par mes discours.
- Ainsi, toujours chéris des princes et des prêtres,
- Nos services du monde ont secondé les maîtres.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Ne nous comparons pas: les pinceaux innocents
- De prestiges heureux n'abusent que les sens.
- Le paradis du Christ, et l'olympe des fables
- M'offrent des fictions que je rends vraisemblables;
- Et mon art avertit la contemplation
- De l'erreur qui la jette en son illusion:
- Mais toi, qui ne feins rien que pour tromper les ames,
- Tu venges sans pitié par le fer et les flammes,
- De tes fausses vertus les dehors figurés,
- Mensonges dangereux que tu nous rends sacrés.
- Que ne t'ai-je tracée, à l'exemple du Dante,
- De plomb doré vêtue, et gravement rampante!
- Par-là j'eusse fait voir aux petits comme aux grands,
- Qu'un vrai peintre à regret vend sa toile aux tyrans,
- Que souvent il gémit, quand l'aveugle fortune,
- Opposant à sa gloire une entrave importune,
- Le force à consacrer, par d'immenses travaux,
- Les rêves d'un apôtre et des siècles dévots,
- Et l'excite à chercher l'espace imaginaire
- D'un Enfer ténébreux, et d'un triste Calvaire.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Tu dois t'en applaudir; c'est là que j'ai trouvé
- Pour payer tes beaux arts un trésor réservé:
- L'Église en cette source a puisé ses dépenses;
- Et du fond des enfers tirant ses indulgences,
- Je les vends de ma main au péché pénitent:
- Leur prix fait sa richesse, et t'enrichit d'autant.
- Mais apprends aujourd'hui l'embarras où nous sommes;
- Luther, fléau du pape, ose instruire les hommes,
- Et nos rémissions, qui s'achetaient si bien,
- En ces temps endurcis ne nous valent plus rien.
- Déja le saint trafic allait le mieux du monde:
- Aux plus infames lieux où je faisais ma ronde,
- Trouvais-je un libertin fourvoyé dans la chair;
- «Ah! disais-je en pleurant, tu te damnes, mon cher.
- «Du brasier éternel ainsi donc tu te joues
- «Sur ce sein, sur ce dos, et sur ces belles joues!...
- «--Hélas! répondait-il, père dominicain,
- «L'enfer est bien douteux, et le plaisir certain:
- «Près de ce tendre objet mon corps est sur la braise.
- «--Eh bien, paie un pardon, et prends-en à ton aise.
- «--Quoi! par-là, disait-il, le péché m'est permis?
- «Payons tous deux, ma sœur; vîte, qu'il soit remis.»
- Parlais-je au cabaret à quelque ivrogne indigne:
- «Du Seigneur, lui disais-je arrosez donc la vigne,
- «Puisqu'ainsi, dans le vin aimant à vous noyer,
- «Votre langue en priant ne peut que bégayer.»
- Visitais-je les cours, où les mœurs sont les mêmes;
- Des dévotes levant les scrupules extrêmes,
- La grace des pardons disposait largement
- Leur faible conscience à tout événement.
- Un grand s'escrimait-il, encor chaud du carnage,
- Aux combats de la table et du concubinage;
- Ruinait-il l'état au gré de ses valets:
- «Mon frère, lui disais-je, au moins dormez en paix;
- «Acquérez pour le ciel des passe-ports sans nombre.»
- De là, dans nos couvents je retournais, à l'ombre,
- Essayer les hasards des cartes et des dés,
- Et jouer mes pardons, si bien achalandés!
- Mais des faveurs du ciel l'abondance est tarie.
- Habile homme, aide-moi de ta haute industrie:
- Pierre te confia la clé du firmament;
- Tu pressentis le jour du dernier jugement,
- Tu nous réalisas les archanges célèbres,
- L'empire des clartés, l'abyme des ténèbres;
- Toi donc, qui des enfers imprimas la terreur,
- Des superstitions renouvelle l'horreur:
- Épouvante nos yeux des maux du purgatoire.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Ce lieu, dont on se forme une image si noire,
- Ce passage de l'ame aux cieux pour elle ouverts,
- Apprends que c'est la vie et ce triste univers.
- Fixe ton regard louche, et que ton œil s'épure;
- Emprunte mes rayons, contemple la nature,
- Et perce, en nouveau lynx, aidé de mes clartés,
- Les enceintes, les murs de toutes les cités.
- Aperçois-tu dans l'ombre un homme qui se traîne,
- Sans fers, comme accablé de la plus lourde chaîne,
- Croupissant dans la fange, et d'insectes rongé?
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Quel est-il!
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Un oisif, de soi-même chargé;
- Et qui jamais vers Dieu ne levera sa face,
- Que son ame n'échappe à sa terrestre masse.
- Innocent envers tous, mais coupable envers lui,
- Sa peine est la misère, et la honte, et l'ennui.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Dans mes cloîtres ainsi s'engourdit plus d'un moine,
- Propre à manger du gland en compagnon d'Antoine.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Cet homme aux larges reins, au ventre monstrueux,
- Son col paraît gonflé d'un sang impétueux;
- Sa face luit de pourpre, et son souffle est un râle:
- Juge de sa souffrance aux soupirs qu'il exhale.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Ainsi de leurs festins sortent les gros prélats.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Eh oui! c'est un gourmand qui subit ses repas:
- Il n'aura de long-temps le corps ni l'esprit libre,
- Si la sobriété ne lui rend l'équilibre.
- Suis à l'écart les pas de ce jeune effréné;
- Son front, avant les ans de rides sillonné,
- Porte des longs chagrins l'empreinte manifeste;
- Son œil farouche luit sous un sourcil funeste;
- Et la fièvre, inégale en sa lente fureur,
- A creusé de ses traits la livide maigreur.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Jamais l'orgueil dévot, sous un humble cilice,
- N'a, par tant de pâleur, fait plaindre son supplice.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- C'est un amant, épris d'un fantôme charnel,
- Et que dévore un feu qu'il croit être éternel:
- Sa maîtresse, éloignée, à d'autres feux en proie,
- Rebut de son rival, dans les larmes se noie;
- Leurs maux à l'un et l'autre apprendront quelque jour
- Que Dieu peut seul payer un immortel amour.
- Lis au sein inquiet de ce flatteur docile
- Qui circule à la cour en venimeux reptile:
- Sous son maître qui tombe il gémit écrasé,
- Comme un lierre ployant sous un chêne brisé:
- Son supplice est, hélas! pour un intérêt mince
- De suspendre son ame aux lèvres de son prince.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Je connais ce tourment, que fait subir l'orgueil.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Voici, parmi la foule, et le bruit, et le deuil,
- Un insensé, qu'emporte une ardeur vagabonde
- Sur les deux continents, sur les gouffres de l'onde.
- Son cœur, en ses replis vainement enfermé,
- Laisse éclater l'effroi sur son front tout armé:
- Son souris, démentant l'ennui qui le dévore,
- Rend ce damné hideux à la cour qui l'adore.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Ah! je le reconnais, c'est un ambitieux,
- Avanturier que j'aide à s'égaler aux dieux.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Regarde ce railleur; la joie immodérée
- Agite de ses traits la malice abhorrée;
- L'interminable accès d'un rire douloureux
- A l'émail de ses dents prête un éclat affreux:
- Son délire t'apprend que son ame est punie
- Par l'aiguillon cruel de l'ardente ironie:
- Ce fiel le brûlera, tant que la charité
- Ne le purgera point de sa malignité.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Oui, telle est la fureur des bouffons satiriques,
- Dont j'évite par-tout les grimaces comiques.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Ce cadavre vivant, sur des livres penché,
- Est le corps d'un mortel à l'étude attaché;
- Pâle et froid, de son sang la course est arrêtée:
- Son ame dans les cieux a suivi Prométhée;
- Et riche de larcins, rapporte à son retour
- Un feu, qui de son foie est l'éternel vautour,
- Le feu de la science, ardeur qui le consume,
- Et que pour son tourment en lui l'orgueil allume,
- Jusqu'à ce qu'un rayon de la divinité
- Confonde pour jamais sa curiosité.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- L'amour de la doctrine est en lui plus sincère
- Qu'en ce pédant, à qui j'inspire un ton sévère,
- Et qui doit à sa barbe, à ses graves rabats,
- Le renom si coûteux d'un savoir qu'il n'a pas.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- Plains l'avare usurier, sous de triples murailles
- Couvant son or au fond des terrestres entrailles,
- Jusqu'à l'heure où la Mort, qui nous fait tout quitter,
- Vient, loin de son dépôt, lui-même l'emporter.
- Les folles vanités, et les coquetteries,
- Du sexe le plus doux sont les pâles Furies,
- Et fanent sa beauté qu'avertit un miroir
- Des outrages du temps qui détruit son pouvoir.
- Ce malade, blessé des serpents de l'Envie,
- Cède au plus grand des maux de notre courte vie:
- L'humeur de la vipère a remplacé son sang,
- Et glace son visage et son corps jaunissant:
- Ses yeux tout offusqués, et clignant leurs paupières,
- Craignent le luxe heureux et les hautes lumières:
- Erostrate et Zoïle éprouvaient ses tourments:
- Vois de ses dents de fer les tristes grincements.
- Mes marbres immortels ont bravé ses morsures;
- Sa rage a vainement cru ternir mes peintures;
- Son sort est de rougir par la gloire irrité.
- Voilà les châtiments de ce monde agité:
- Ces maux, où des humains s'éprouve le courage,
- Pour arriver au ciel sont leur commun passage:
- Leur spectacle, toujours présent à mon regard,
- Féconda seul en moi tous les fruits de mon art.
- De même qu'un goût pur et les couleurs du style
- Distinguent faiblement l'art d'un poëte habile,
- Si son génie, instruit du jeu des passions,
- Ne comble la hauteur de ses inventions;
- De même les beautés d'un dessin qu'on admire
- Ont de ma renommée étendu moins l'empire,
- Que mon docte examen de tous les sentiments
- Qui du vaste univers règlent les mouvements.
- Telle est la vérité. J'ai trop peint de mensonges:
- N'attends donc plus de moi l'image de vains songes:
- J'ai pu complaire aux grands pour me rendre fameux;
- Je m'appartiens enfin, devenu plus grand qu'eux.
- Au Vatican déja rejetant mon salaire,
- Je travaille en artiste, et non en mercenaire.
-
- L'HYPOCRISIE.
-
- Parle moins fièrement, ou je t'en punirai.
-
- MICHEL-ANGE.
-
- J'ai des pinceaux vengeurs; tremble! je te peindrai.
- Elle fuit à ces mots, craignant que le génie
- N'éternisât les trais de son ignominie.
-
- * * * * *
-
- Cependant tout se meut; un nouveau changement
- Présente de Luther le sombre appartement,
- Séjour, où de la Saxe un électeur-monarque
- Fit une citadelle à cet hérésiarque:
- L'ardent moine y médite, en son schisme affermi,
- Près de testaments grecs entendus à demi,
- D'un crucifix d'ivoire, et d'une bible ouverte
- Que des commentateurs noircit la plume experte.
- Les paisibles rideaux ombrageant son réduit
- Laissent douter d'abord s'il y fait jour ou nuit.
- L'eau, le pain, et le sel, sa seule nourriture,
- Changent son corps pesant en substance plus pure;
- Mais de son ventre à jeun, comme celui des saints,
- Montent à son cerveau des vertiges mal sains,
- Qui, troublant de vapeurs son esprit variable,
- Le poussent dans le vague où l'attaque le Diable.
-
-
-LUTHER ET LE DIABLE.
-
- LUTHER.
-
- Quoi donc? malin Satan, que j'avais cru chasser,
- D'arguments éternels me reviens-tu presser?
-
- LE DIABLE.
-
- Pauvre moine, tu crois, voyageant dans les limbes,
- Régner avec les saints couronnés de leurs nimbes;
- Mais du troisième ciel redescends ici-bas,
- Et prépare ton ame à de nouveaux combats.
- Confesse-moi d'abord qu'à l'Église rebelle
- La vanité t'inspire et non pas un vrai zèle:
- Ainsi tu m'appartiens, et, dans les feux jeté,
- Tu seras sur mon gril durant l'éternité.
-
- LUTHER.
-
- Non, subtil ennemi de la droiture sainte;
- Tu veux de l'Évangile effacer toute empreinte,
- Et, secondant le pape à corrompre la foi,
- Dans la cité de Dieu le proclamer en roi;
- Et moi, renouvellant la première doctrine,
- Je veux, de sa hauteur recherchant l'origine,
- Éclairer les enfants de la communion
- Sur l'Invination, et l'Impanation,
- Et par mon _In-sub-cum_ montrer que le Messie
- Est, pour en parler clair, avec et sous l'hostie.
-
- LE DIABLE.
-
- Eh! que t'importerait que le crucifié
- Fut joint à la substance, ou transubstancié,
- Si la foi pure, et non la dispute insensée,
- Pour la raison divine allumait ta pensée:
- Mais follement épris de tous ces graves riens
- Qu'à soufflés mon école aux Théologiens,
- Fier de rendre piquant l'esprit fin dont tu brilles,
- De ta métaphysique affilant les aiguilles,
- Tu te montres jaloux d'un triomphe érudit,
- Plus que de terrasser le mensonge en crédit;
- Et des textes nombreux la lecture funeste
- Devint de ton orgueil l'aliment indigeste.
-
- LUTHER.
-
- Il faut dans son langage à son siècle parler:
- On m'entendrait moins bien si je parlais plus clair;
- Et des rhéteurs chrétiens la ferveur scholastique
- Se plaît à mon jargon théo-métaphysique.
- Par là j'ouvris la lice, et je pris les devants
- Sur Léon écrasé de mes dogmes savants.
- Si j'avais, en ami de la vérité nue,
- Déclaré que de Dieu la grandeur inconnue,
- Remplissant le passé, le présent, l'avenir,
- Se fait sentir aux cœurs, et non pas définir;
- L'Église, loin des yeux de la foule éblouie,
- M'eût rejeté dans l'ombre en philosophe impie:
- Mais, saisi du flambeau des prophètes sacrés,
- J'embrase les esprits à mon schisme attirés.
- Mes sermons ont déja, dans toutes les provinces,
- Plus détruit de couvents que les armes des princes;
- Et, de Rome ennemi, je ne puis qu'ébranler
- Son trône qu'après moi d'autres feront crouler.
-
- LE DIABLE.
-
- Tu mens; et ce projet si beau, si magnanime,
- De ton stérile sein n'est pas le fruit sublime:
- Frère des Augustins, si l'on t'avait chargé
- De vendre à leur profit les graces du clergé,
- Tu déclamerais peu contre les indulgences
- Dont les Dominicains vendent les assurances.
- Les papes qu'aujourd'hui tu nommes en courroux
- Papelins, papelards, papes-sots, papes-foux,
- Souverains-Ante-Christ, prêtres Satanissimes,
- Furent traités par toi de révérentissimes.
- Tu les craignais alors et les as respectés:
- Mais dès qu'à tes abois les peuples ameutés
- Des moines enrichis pillèrent les cellules,
- On brûla tes sermons, et tu brûlas les bulles;
- Et les seigneurs, jaloux des trésors des reclus,
- T'ont mieux servi depuis que tes cris superflus.
- C'est pourquoi ton cerveau, rêvant la renommée,
- Creusé par un long jeûne, ivre de sa fumée,
- Repaît ta vanité de l'espoir si flatteur
- D'être de l'avenir le grand réformateur.
-
- LUTHER.
-
- Du Démon envieux c'est bien là le génie!
- A qui produit le bon toujours il le lui nie;
- Et ne souffre jamais que, de la gloire épris,
- Son véritable auteur en reçoive le prix.
- N'ai-je donc pas, du zèle apôtre téméraire,
- Fait tonner ma vertu des hauteurs de la chaire?
- N'ai-je pas, d'un courage au martyre aguerri,
- Défié les bûchers où Jean-Hus a péri?
- Et devant l'empereur, les guerriers, et les prêtres,
- Opposé mon front calme aux fureurs de mes maîtres?
- N'ai-je pas su prouver que, du ciel inspiré,
- Je m'assure en Dieu seul qui m'a seul éclairé,
- Que la paisible étude et la retraite obscure
- N'ont point intimidé ma fidèle droiture,
- Et que d'un humble habit la modeste pudeur
- Des somptueux prélats efface la splendeur?
- Pour l'exemple de tous que pouvais-je mieux faire?
-
- LE DIABLE.
-
- Moins livrer le pontife au rire du vulgaire,
- En sarcasmes grossiers moins verser ton venin,
- Fangeuse obscénité qui souille ton latin.
-
- LUTHER.
-
- Eh! feins-tu d'ignorer, père de la malice,
- Que le ris populaire est un vengeur propice,
- Et qu'un fol enjouement, aux vieux respects fatal,
- Ne naît que des gros mots d'un style trivial,
- Par qui dans tous les rangs la lumière circule
- Mieux qu'en de purs écrits dictés par le scrupule?
-
- LE DIABLE.
-
- Tu crois légitimer par ces raisonnements
- Les erreurs du caprice et tes emportements:
- Je connaîs mieux que toi la chaleur de ta bile:
- En soulever l'aigreur ne m'est pas difficile;
- Et je me plais moi-même, afin de te damner,
- A voir tes sens fougueux si mal se gouverner.
- Ainsi j'en attisai l'ardente convoitise
- Qui d'un bizarre hymen t'inspira la sottise
- Et j'ai ri des motifs dont j'appuyais _ad hoc_
- Ton acte marital consommé sous le froc.
-
- LUTHER.
-
- O Diable, de ton nom le plus digne peut-être!
- En quarante ans entiers te rendis-tu mon maître?
- Et lorsque de la chair les mordants aiguillons
- De mon sang jeune et vif excitaient les bouillons,
- Si, quand mon feu croissait par trop de continence,
- Une chaste ferveur maintint mon abstinence,
- Et me fit d'Augustin garder l'étroite loi,
- Près des filles de Dieu, qui brûlaient comme moi,
- Le monde croira-t-il que je n'épousai Bore
- Qu'afin de soulager l'ardeur qui me dévore,
- Et que pour obtenir les baisers familiers
- Qui de tout Wittemberg charmaient les écoliers?
- Non, esprit tentateur: mais, en beaucoup d'épreuves,
- De la faiblesse humaine ayant acquis les preuves,
- J'ai voulu des cloîtrés, las d'un joug rigoureux,
- Rompre en me mariant les ridicules vœux,
- Par qui tous mes pareils, abondants en mérites,
- Sont de tant de bâtards les pères hypocrites.
-
- LE DIABLE.
-
- Courage! applaudis-toi, loin de te repentir:
- De tous les mauvais pas un dévot peut sortir.
- Je veux que l'intérêt de ta réforme sage
- Te force d'approuver jusqu'au concubinage.
- Les hommes, non sans rire, entendront tes docteurs,
- Ménageant un Landgrave entre leurs protecteurs,
- Se demander en corps si par la bigamie
- Il a droit de calmer sa luxure ennemie.
-
- LUTHER.
-
- Tu prétends.....
-
- LE DIABLE.
-
- Son salut rend ses motifs puissants:
- Sa table est succulente et soulève ses sens:
- Sa compagne n'est pas comme sa forteresse
- Redoutant peu le choc du bélier qui la blesse:
- Le lit d'une autre femme au moins l'adoucira:
- Agar, sous Abraham, a secondé Sara:
- Bel exemple à citer! l'écriture à ton aide
- Contre Asmodée ainsi fournit plus d'un remède.
-
- LUTHER.
-
- Monstre! qu'oses-tu dire?.. Ah! c'est trop m'attaquer..
- De colère, d'horreur je me sens suffoquer!
- Va-t-en! crains les clartés que l'Esprit-Saint m'envoie..
- N'attends pas que jamais ta torche me fourvoie...
- Aux yeux de l'univers que j'illuminerai,
- Comme l'ange Michel, je te terrasserai.
- Fuis, Dragon, fuis les traits de ma vive lumière...
- Méditation, jeûne, exercice, prière,
- De mes ravissements soutenez la hauteur,
- Joignez la créature à son suprême auteur!.....
- Oui, l'auréole enfin couronnera ma tête!
- Oui, j'instruirai le monde, et me voilà Prophète!
-
- * * * * *
-
- Il retombe, à ces mots, rêveur en son fauteuil.
- Bore, qui de sa porte avait heurté le seuil,
- Et qui depuis trois jours ne put le voir une heure,
- Faisant sauter les gonds, pénètre en sa demeure;
- Cette compagne sainte embrasse son héros,
- Absorbé comme Jean dans l'île de Pathmos.
-
-
-BORE ET LUTHER.
-
- LUTHER.
-
- Viens-tu, pour me troubler, te joindre au mauvais ange?
-
- BORE.
-
- Tout saint homme qu'on soit, il faut pourtant qu'on mange.
- C'est trop faire carême à l'ombre de ce trou:
- Je crains que mon Luther n'en meure, on n'en soit fou.
-
- LUTHER.
-
- L'esprit, sanctifié par le jeûne et les veilles,
- De Dieu plus nettement aperçoit les merveilles:
- Il croit sentir qu'aux cieux le vol des séraphins
- Ravit tous ses pensers plus légers et plus fins,
- Et comme dégagé du limon qui le souille,
- Il oublie ici-bas sa mortelle dépouille.
-
- BORE.
-
- Lèvres d'un Augustin, laisse-moi donc puiser
- Une éloquente ardeur en un tendre baiser.
-
- LUTHER.
-
- Chère épouse, goûtons de plus chastes délices:
- Mes sens, mortifiés par de longs sacrifices,
- N'ont plus rien de terrestre, et l'œuvre de la chair
- Par ses grossiers plaisirs ne saurait les toucher:
- En un état si pur, que reste-t-il de l'homme?
-
- BORE.
-
- Eve a séduit Adam par l'offre d'une pomme;
- Et moi, de ce soupé qu'ont disposé mes soins,
- Sur le cœur d'un époux je n'espère pas moins.
- Allons, ranime-toi: ta pâleur m'épouvante:
- Rêve à table en mangeant; je serai ta servante.
-
- LUTHER.
-
- Faible nature humaine! hélas! notre appétit
- De notre infirmité trop tôt nous avertit.
-
- BORE.
-
- D'un cœur humble et docile il faut donc s'y soumettre.
- Tu parais défaillant.... bois donc pour te remettre.....
- Prends de cet agneau tendre, arrosé de son jus...
- En ton sépulcre obscur trois jours entiers reclus,
- Ressuscite, et fais Pâque.... il me semble un fantôme!
- Les ermites de Thèbe, et l'abstinent Jérôme,
- N'offrirent pas des traits si blêmes, si flétris.....
- Un coup de ce vin vieux! une de ces perdrix!...
- Il ne me répond rien, tant la faim le tourmente!...
- Quelle ardeur! plus tu bois, et plus ta soif augmente!...
- Les murs de ce pâté recèlent un jambon....
-
- LUTHER.
-
- Un Juif en aurait peur; mais un fidèle, non.
- Les enfants de l'Église écoutent de sots rêves
- Lorsque, nous prescrivant les herbes et les fèves,
- Leur superstition n'ose à table souffrir
- La chair des animaux, créés pour les nourrir.
- La chair soutient la chair; Dieu même ainsi l'ordonne.
- Ce n'est point un péché d'user de ce qu'il donne.
- «O mon Dieu! fournis-moi, cent ans, à mes repas,
- Moutons, bœufs, et gibier, poulets, et cochons gras;
- Gloire éternelle! _amen!_» tu sais que ma syntaxe,
- Dicta cette prière, et qu'elle court la Saxe,
- Égayant les docteurs des universités,
- Qu'elle affranchit du joug des prélats dépités.
-
- BORE.
-
- L'enjouement te revient; ta force est rajeunie!
-
- LUTHER.
-
- O liqueur de Noé, sois à jamais bénie!
- C'est toi de qui les flots raniment notre cœur,
- Quand le diable l'abat et le jette en langueur.
- Jamais, depuis l'instant que j'attaquai la messe,
- Il n'a de plus d'assauts fatigué ma faiblesse.
- Verse en ma large coupe, et que le feu du vin
- Inspire à mon ivresse un cantique divin!
- David chantait, dansait, festinait devant l'arche;
- Imitons les transports de ce roi patriarche.
-
- BORE.
-
- Enfin, mon bon Martin, ton front s'est éclairci.
-
- LUTHER.
-
- De mes combats pieux j'écarte le souci...
- O toi, que je sauvai du joug de Babylone!
- O fille de Sion! ma bienheureuse nonne!
- Ma Bore! un saint amour embrase ton époux!
-
- BORE.
-
- Eh bien!... holà ... sitôt!... la porte est sans verroux...
-
- LUTHER.
-
- Le Créateur veut-il qu'une étroite clôture
- En d'inutiles feux sèche sa créature?
- Il forma notre chair, et nous dit de jouir
- De la fleur de nos sens, prête à s'évanouir.
-
- BORE.
-
- Que fais-tu?...
-
- LUTHER.
-
- J'obéis à sa loi fécondante...
- L'amour est un effet de sa grace abondante.
- Aimer est la leçon qu'Augustin nous prescrit...
-
- BORE.
-
- Quel feu matériel pour un divin esprit!
-
- LUTHER.
-
- Dieu même s'incarna dans le sein d'une femme.
-
- BORE.
-
- D'une vierge: et le suis-je?
-
- LUTHER.
-
- Eh! suis-je un Dieu, madame?
- Non, bonne Catherine; à mon humanité
- Il suffit des douceurs de ta maternité.
- Viens donc, ma Sulamite!... oh! comme tu m'embrases!
- Adorable union! ravissantes extases!
-
- * * * * *
-
- Il dit: et de la sorte était née autrefois
- La bruyante Hérésie, organe de leurs lois;
- Et qui, des vœux rompus par sa mère et son père,
- Alla multiplier l'exemple si prospère.
- La voici qui revient d'un pas tout triomphant.
-
-
-LUTHER, BORE, ET L'HÉRÉSIE.
-
- LUTHER.
-
- O mon heureuse fille!
-
- BORE.
-
- O notre chère enfant!
-
- LUTHER.
-
- Ma fille, as-tu déja fait le tour de l'Europe.
-
- L'HÉRÉSIE.
-
- Oui; ma taille, en marchant, croît et se développe.
- Dans un âge si tendre, on s'étonne de voir
- Mes progrès merveilleux surpasser votre espoir.
-
- BORE.
-
- De la faveur du ciel n'est-ce pas un miracle?
-
- L'HÉRÉSIE.
-
- Mon doux instituteur, Mélancton, votre oracle,
- M'annonce, me présente à chaque souverain;
- Et des rives de l'Elbe à tous les bords du Rhin,
- Les peuples m'ont reçue, enchantés de m'entendre.
- Pour maîtresse déja les rois m'ont voulu prendre:
- Nous triomphons, mon père... Ah! qu'il m'est glorieux
- D'ouïr au loin porter votre nom jusqu'aux cieux!
- Devenu des humains le modèle sévère,
- Votre règle par-tout est la loi qu'on révère:
- Vos travaux assidus, vos mœurs, votre maintien,
- Sont du monde attentif l'éternel entretien:
- De vos moindres secrets la nouvelle semée
- Passe aux rois curieux de votre renommée;
- On va jusqu'à chercher de quel pain se nourrit
- Ce Prophète, homme étrange et de corps et d'esprit.
- Interdits devant moi, vos ennemis vous craignent:
- Le sacerdoce tremble, et ses foudres s'éteignent:
- En tous lieux on redit que, terrassant l'erreur,
- Debout, dans un conseil, bravant un empereur,
- Vous avez confondu l'imposture idolâtre.
- Des brebis d'Israël on vous nomme le pâtre.
- Mais quel jeu du destin! les rois, mal assurés,
- Attaquant vos écrits, les ont même illustrés:
- L'Anglais, qui condamna votre sainte entreprise,
- Pour épouser Boulen, divorce avec l'église;
- Ce caprice, changeant les dogmes d'Albion,
- Ote au pape un soutien de sa communion:
- De la foi des humains, ô pitoyable cause!
- La Suède, plaignant tout le sang qui l'arrose,
- Lasse du joug béni des prélats, ses tyrans,
- Électeurs achetés par ses rois différents,
- Liés aux Christierns, qui la rendaient esclave,
- M'assied sous les drapeaux du valeureux Gustave.
- Le métal des clochers, de la paix ennemis,
- Coule en monnaie utile, et m'acquiert des amis:
- La Hollande en grossit les trésors du commerce;
- Avec la liberté notre influence y perce:
- Et tout présage enfin l'entier soulèvement
- De la haute Helvétie, et des flots du Léman.
- En céleste fléau des chefs du Capitole,
- Un pasteur, conformant sa vie à sa parole,
- Zélé, rigide et pur, votre émule Calvin,
- Purge aussi les troupeaux et le bercail divin:
- Que dis-je, en ce moment Charles-Quint nous seconde.
- Quel spectacle nos jours vont-ils donner au monde!
- Le pontife Clément, son infidèle appui,
- Marchant de ruse en ruse entre François et lui,
- Désormais sans secours, entouré d'adversaires,
- Voit marcher contre lui les Germains mes sectaires,
- Que le cruel Bourbon n'ayant pu soudoyer,
- Du pillage de Rome a promis de payer.
- C'en est fait, tout nous cède; et de l'église avare
- Les peuples à leurs pieds fouleront la tiare.
-
- LUTHER.
-
- Ma fille, l'univers sent donc ce que tu vaux:
- Sa liberté sera le prix de mes travaux.
-
- BORE.
-
- Qu'elle débite bien son nouveau catéchisme!
-
- LUTHER.
-
- Lisons l'écrit d'Érasme, intimidé d'un schisme:
- Avant de m'endormir, il me faut rétorquer
- Les arguments cornus dont il veut me piquer.
-
-
-BORE, _seule_.
-
- BORE.
-
- Épouse de Luther, jadis religieuse,
- Voilà que de la nuit l'heure silencieuse
- Te commande d'entrer dans le lit conjugal:
- Rester vierge était triste; être femme, est-ce un mal?
- Je ne me repens pas d'avoir quitté le voile:
- On m'en blâme; et pourquoi? chacun suit son étoile.
- Faisant de ma jeunesse une longue douleur,
- La discipline austère en desséchait la fleur;
- Mes sens, par-fois tentés des délices du monde,
- Emportaient loin de Dieu mon ame vagabonde:
- J'aurais failli plus tard; ainsi que font toujours
- Les Lucrèces du siècle écartant les amours,
- Et qui, de leur orgueil déshonorant l'ouvrage,
- En leur maturité prennent un cœur volage,
- Et que le vif regret d'avoir perdu leur temps
- Précipite sans frein au déclin des beaux ans.
- Mais peut-être pour moi la règle moins cruelle
- Eût enfin à son joug soumis mon cœur fidèle....
- O cloche! dont le son frappe les airs lointains,
- Tu rappelles mon ame à ses premiers destins!
- Ta voix, pendant la nuit, signal de la prière,
- Sous les voûtes du cloître où j'étais prisonnière,
- Me tirait de ma couche, et traînait ma langueur
- Devant l'autel d'un Dieu, seul époux de mon cœur!
- Ce devoir partagé de mes chastes rivales,
- Ces cierges qui perçaient des ombres sépulcrales,
- Ces élans d'un amour né de vagues desirs,
- Hélas! je m'en souviens, me donnaient des plaisirs.
- Mon esprit s'échauffait d'une plus pure flamme;
- Mon corps, libre de soins, vivait moins que mon ame:
- Vers un ciel consolant je la sentais errer,
- Quand mes jalouses sœurs me faisaient soupirer.
- Mais dans la vie active où le monde m'entraîne,
- De soucis en soucis chaque moment s'enchaîne;
- On mange sur la terre un pain trempé de fiel,
- On y porte sa croix sans espérer le ciel;
- Et l'on quitte le jour, au bout de sa carrière,
- Sans avoir pu goûter et bénir sa lumière.
-
- * * * * *
-
- Elle dit: au parterre où l'on aime le bruit,
- On regarde en pitié quel regret la poursuit:
- Car les Diables, brûlés par une humeur caustique,
- N'ont, dans leur esprit sec, rien de mélancolique.
- Mais un spectacle affreux, plus doux à leurs regards,
- C'est Rome, dont le sac promis à des soudards
- Attire sur les pas de Bourbon qui l'assiège,
- Tant de luthériens, ennemis du saint-siége.
- Vêtu de la blancheur d'un corset argenté,
- Le hardi connétable, avec célérité,
- D'un mur déja croulant surmonte les ruines:
- Tel que brille au matin, levé sur des collines,
- Entre les flancs noircis d'un nuage orageux,
- Lucifer, non voilé, serein et lumineux,
- Qui regarde sous lui le désastre et la guerre
- Fondre au loin dans les cieux ébranlés du tonnerre.
- Tel, devançant le jour, Bourbon impatient
- Préside la tempête, et l'éclaire en riant.
- Par-tout la Conscience, ardente, vengeresse,
- Jura de le poursuivre, et lui tient sa promesse.
-
-
-BOURBON, LA CONSCIENCE, ET LA MORT.
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Ici, triomphe ou meurs, ô connétable altier!
- Trahi de Charles-Quint, traître à François-Premier,
- Bientôt, sans autre nom que celui de transfuge,
- Un trône sur la terre est ton dernier refuge:
- Échappe, en y montant, aux coups de l'avenir,
- Et fais-toi redouter de qui veut te punir.
- Le joug d'un premier crime est le dur esclavage
- Qui t'enchaîne au succès d'un criminel ouvrage;
- Et d'avance en ton cœur j'ai corrompu le fruit
- Des glorieux travaux que ton remords produit.
- Je te condamne à fuir de conquête en conquête
- Le juste châtiment qui menace ta tête:
- D'un degré qui t'assure atteins donc la hauteur;
- Traître, pour te sauver, deviens usurpateur.
- C'est moi qui, te traînant au pied de ces murailles,
- Te fis à tes soldats, avides de batailles,
- Par les chants, les bons mots, en riant fantassin,
- Déguiser le poison qui fermente en ton sein:
- Leur versant à longs traits ta belliqueuse ivresse,
- En buvant avec eux, ton orgueil les caresse:
- Mets leur zèle à profit pour décider le sort,
- Parle, et cours dans leurs rangs, pousse-les à la mort...
- Mais on quitte la brèche, on t'abandonne ... ah! tremble...
- Voilà tes défenseurs qui reculent ensemble...
- Ils te déchireront, si tu n'es pas vainqueur.
-
- BOURBON.
-
- Mes frères! mes amis! allons, ferme, du cœur!
- Héros à qui jamais la victoire n'échappe,
- Céderez-vous la palme aux vils soldats du pape?
- Aurons-nous donc sans fruit, en dépit des hivers,
- Franchi les Apennins, de neige tout couverts,
- Traversé l'Italie, épuisés d'indigence,
- Fait frémir, en passant, et Bologne, et Florence?
- Rome est là sous nos yeux, pleine d'argent et d'or,
- Rome, de l'univers le plus riche trésor!
- Eh quoi! lâcherons-nous une proie aussi belle?
- Non, périssons plutôt... A moi donc cette échelle!
- A moi, mes compagnons! j'y monte le premier.
-
- LA MORT.
-
- Où s'élance cet homme, intrépide guerrier?
- Tous ses traits sont émus par des chaleurs soudaines;
- La vertu de son sang bouillonne dans ses veines...
- Quelque intérêt durable allume ses fureurs....
- Quels efforts! quel courage!... Un plomb siffle...
-
- BOURBON.
-
- Ah! je meurs.
-
- LA MORT.
-
- Il tombe, abandonné du souffle de la vie;
- Ainsi que tout-à-coup s'affaisse et se replie,
- Lasse d'avoir gonflé son sein tout irrité,
- La voile d'un vaisseau que le vent a quitté.
-
- BOURBON.
-
- Dérobez aux soldats ma dépouille fumante...
-
- LA CONSCIENCE.
-
- Laisse, laisse, orgueilleux, le soin qui te tourmente!
- Vois le terme commun des petites grandeurs...
- De l'éternel oubli sonde les profondeurs,
- Et descends dans le gouffre où dorment terrassées
- L'espérance lointaine, et les hautes pensées.
-
- LA MORT.
-
- Pourquoi sur son cadavre étendre ce manteau?...
- Soldats, qui de Bourbon suivîtes le drapeau,
- Votre chef est tombé: publiez votre perte!
- Vengez-la!... que par-tout Rome, de sang couverte,
- Apprenne qu'en poussant votre guide au trépas,
- J'enflammai votre rage, et ne l'arrêtai pas!
- Et toi, fière cité! frémis, hurle ... tes portes
- S'ouvrent avec fracas au torrent des cohortes.
-
-
-ROME.
-
- O Dieu, Dieu protecteur! les Germains, les Gaulois,
- Vont me fouler aux pieds pour la dernière fois!
- O ville si long-temps souveraine du monde,
- Bientôt, anéantie en ta chûte profonde,
- Il ne restera plus de Rome que son nom.
- As-tu des dieux, des lois, des vengeurs? Hélas non!
- Mars de ton Capitole a quitté la colline;
- Thémis, Vesta, n'ont plus leur puissance divine;
- Tu n'as plus de Camille et de prompt Décius
- Arrachant la victoire à tes vainqueurs déçus!
- Quel secours implorer contre tant d'adversaires?
- Où seront les Narsès, les vaillants Bélisaires,
- Qui te déroberont aux sacrilèges mains
- Des Vandales, des Goths, tes bourreaux inhumains?
- Du Dieu de tes martyrs le vicaire timide
- T'abandonne aux couteaux d'une horde homicide:
- Son infaillible voix n'ose rien prononcer;
- Il n'a plus maintenant de foudres à lancer.
- Pontife, cardinaux, augustes sacriléges,
- Fuyez! l'autel menteur n'a plus de priviléges.
- Vous qui ne croyez point, que vous sert de prier?
- Un rempart est le Dieu qui peut vous appuyer.
- Saint-Ange assied ses murs au sommet d'une roche;
- Que du ciel invoqué ce château vous rapproche:
- Hypocrites, fuyez! abandonnez aux coups
- Les peuples de la terre, hélas! punis pour vous.
- Quel tumulte! quels cris!... Oh! quels flots de barbares!..
- Oh! quel débordement de meurtriers avares!...
- Venez, dépouillez-moi, vous êtes triomphants:
- Mais pourquoi sur le marbre écraser ces enfants?
- Leur jeune âge si pur est innocent de crimes...
- Ah! du moins épargnez de si tendres victimes...
- Ciel! où fuir, où marcher sur ces pavés sanglants?...
- Mères, filles, sortez de mes palais brûlants:
- Échappez aux fureurs du rapide incendie...
- Ah! plutôt reculez ... cette troupe hardie
- Qu'enflamme votre aspect d'une insolente ardeur,
- Accourt, l'épée en main, vaincre votre pudeur...
- Frémissez! leurs plaisirs sont suivis du carnage.
- O mes fils, rachetez vos foyers du pillage!
- Prodiguez vos trésors à ces fiers ravisseurs;
- Dérobez à leurs yeux vos femmes et vos sœurs...
- Vos pères vers le ciel tendent leurs mains sans armes,
- Sauvez-les ... entendez les menaces, les larmes,
- Et les chevaux hennir dans mes temples fumants,
- Et les profanateurs briser mes monuments.
- O désastre! ô regrets! vous êtes abattues,
- Idoles de mes yeux, admirables statues,
- Que, pour m'environner de respects plus constants,
- Mon amour préserva de l'outrage des temps!
- Et de qui les beautés, défendant mes rivages,
- Ont vaincu tant de fois les conquérants sauvages,
- Attestant en effet que la main des beaux-arts
- Protège les cités non moins que les remparts!
-
- * * * * *
-
- Ainsi se lamentait Rome tout éplorée,
- Par le fer des soldats, par le feu dévorée;
- Et l'effrayant tableau de mille embrasements
- Présentait à l'Enfer l'aspect de ses tourments.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT NEUVIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU NEUVIÈME CHANT.
-
- Dialogue entre _saint Pierre_, _l'Église_, _et l'Esprit des
- Conciles_. Cet entretien présente le développement de la
- politique ecclésiastique depuis son origine jusqu'à nos temps.
- Continuation du sac de _Rome_. Aventure de _Candor_ et de
- _Pulcrine_: mort de cette italienne et de son enfant, qu'elle
- noie dans le Tibre avec elle.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT NEUVIEME.
-
- SUR la colline où dort l'empereur Adrien,
- Espace où descendit un ange aërien
- Qui, rendant au fourreau sa menaçante épée,
- Sauva Rome qu'un jour la peste avait frappée,
- Le pontife Grégoire a fait dresser des tours:
- Cet asyle à Clément offre un dernier recours.
- Plus effrayé pour soi que pour le saint collége,
- Il parle aux cardinaux, restes de son cortége,
- Vieux princes du conclave, apôtres décorés,
- Qui tous, par la terreur alors défigurés,
- Penchant leurs fronts usés à méditer des crimes,
- De leur espoir en Dieu démentaient les maximes.
- Sous leur calotte rouge et leurs sacrés chapeaux,
- Mille desseins roulaient en leurs larges cerveaux,
- Magasin d'artifice et de noirs stratagêmes,
- Et de poisons empreints sur leurs visages blêmes.
- L'effroi plombait le teint de ces menteurs bénis,
- De l'or du Vatican fabricateurs jaunis.
- Mais tandis qu'ils tremblaient pour la reine des villes,
- Pierre, et la sainte Église, et l'Esprit des Conciles,
- Planaient au-dessus d'eux; ainsi qu'au mont Thabor,
- Jésus transfiguré, dans son divin essor,
- Loin des yeux des humains gémissants sur la terre,
- Entretint ses élus de son céleste Père:
- Tableau dont la grandeur visible à Raphaël
- Devint de ses pinceaux le miracle éternel!
-
-
-SAINT PIERRE, L'ÉGLISE, L'ESPRIT DES CONCILES.
-
- L'ÉGLISE.
-
- O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle,
- A du nom de Céphas payé le cœur fidèle,
- Titre saint de ta foi, solide fondement,
- Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument;
- Toi, le premier élu, de qui la main pieuse
- Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse,
- Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs;
- Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs;
- Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise,
- Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église.
- Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin,
- Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin?
- De l'empire éternel où tu me fis prétendre,
- Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre?
- Et par l'âge emportée en souvenirs confus,
- Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus?
- Comme dans l'univers sont passés les royaumes,
- Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes,
- Moi qui, riche en effet des biens les plus constants,
- Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps?
- Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie
- Pleure Sion en proie à la flamme ennemie,
- Et la haine écrasant les orphelins épars
- Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars!
- Aux portes de mon temple entends crier la foule...
- On renverse nos murs, et notre autel s'écroule...
- Hélas! contre le choc du désordre effréné,
- Que peut en ses remparts Clément emprisonné?
- Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême:
- L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même;
- Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther,
- Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer.
- Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées
- Protégerait toujours mes enceintes fermées;
- Et que des loups cruels, et des lions grondants,
- Toujours en mon bercail je briserais les dents?
- Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée?
- O Céphas! ton Église expire terrassée.
- Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver,
- Et que ta main encor l'aide à se relever.
-
- SAINT PIERRE.
-
- Que me demandes-tu, malheureuse infidèle!
- Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle,
- Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil,
- Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil?
- Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse,
- Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse?
- Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté
- Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité.
- Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles,
- Ton ame abandonna les graces éternelles,
- Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner,
- Descendit des hauteurs où je te fis régner.
- Que nous dit de Jésus l'autorité suprême?
- «Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.»
- Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi:
- «Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!»
- J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère,
- Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre.
- Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité,
- Que j'assis de ta loi l'auguste majesté:
- Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres;
- La croix, en éclairant les bords les plus célèbres,
- Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux,
- Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux.
- Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste
- D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste;
- Il ne les revêt point de superbes dehors:
- Mais, sous leur nudité riche de ses trésors,
- Il fait, pour éclipser toute mortelle idole,
- Reluire dans leur cœur sa vivante parole:
- Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit,
- Les épines, les maux, couronnent leur esprit.
- Voilà comment d'abord mon zèle secourable
- Accrut ta nation maintenant innombrable.
- Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs
- Furent du peuple en deuil les saints consolateurs.
- Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes,
- Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces;
- Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux,
- Ta main ne recueillait les moissons que pour eux.
- Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie
- D'une richesse vaine ici-bas enfouie:
- De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné,
- Et ta basse avarice aux enfers l'a donné.
- De ton législateur qu'ont produit les merveilles?
- Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles.
- Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux,
- Nourri comme le sont les innocents oiseaux,
- Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes,
- Et marcha confiant à ses hautes conquêtes.
- Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter!
- Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter
- Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées
- Devaient être à jamais les pierres animées,
- Et de son sanctuaire inaccessible à tous,
- Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux:
- Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance,
- Tu disputes aux grands leur étroite puissance:
- Pour des honneurs mondains tu trahis les autels:
- Pour de vils intérêts tu combats les mortels;
- Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice,
- De succomber sans gloire en cette infâme lice.
- Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats
- Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats.
- Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe:
- Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe,
- Se lève le matin, et tombe avant la nuit.
- Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit.
- Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière
- Qui pour seule arme enfin te laisse la prière,
- Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts,
- Sur les âmes régner, et non pas sur les corps;
- Et qui force un pontife, en martyr pacifique,
- A recourir aux cieux, ton héritage unique.
- Dans l'univers entier qui te fit prévaloir?
- Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir.
- De tes ambitions que l'erreur se dissipe;
- Et pour durer sans fin remonte à ton principe.
-
- L'ÉGLISE.
-
- Tu t'abuses, Céphas: né des faibles ruisseaux,
- Un fleuve accroît son lit en recueillant leurs eaux;
- Et de son urne enfin l'abondance s'arrête
- S'il ne peut sur la terre étendre sa conquête:
- La source de ma vie, humble en mes premiers jours,
- Dut s'augmenter d'abord pour prolonger son cours.
- Si les hommes grossiers, pour seul prix de mes peines,
- N'eussent vu que mes cloux, mes cilices, mes chaînes,
- En mes labeurs obscurs leur courage abattu
- De fol emportement eût traité ma vertu.
- Notre gloire éternelle, invisible salaire,
- N'eût point à ses appâts amorcé le vulgaire,
- Et le peu de zélés sortis d'un rang abject
- Ne m'aurait pu des grands conquérir le respect.
- Il fallut, pour leur faire honorer mes supplices,
- Joindre à l'espoir futur les présentes délices:
- Il fallut que les arts et les purs orateurs
- Charmassent dans les cours mes fiers persécuteurs:
- Pour fléchir mes bourreaux, m'acheter des ministres,
- M'asservir des tyrans les conseillers sinistres,
- L'or me devint utile; et, fondant mon trésor,
- Il me fallut du fer pour conserver mon or.
- Ainsi, m'environnant d'une pompe mondaine,
- Alliant à ma foi la politique humaine,
- Dans les états nombreux où je portai ma croix,
- Je me fis des sujets nourris par tous les rois,
- Et courbai sous mon joug les têtes couronnées
- Par ma tiare auguste en tous lieux dominées.
- Dès-lors, mes citoyens, les élus de Sion,
- Défendirent leurs droits sous ma protection:
- Des peuples et des chefs mon oreille maîtresse
- Par de secrets aveux me rassura sans cesse:
- Ma voix emplit la chaire; et, sous mon appareil,
- La gloire de mon temple effaça le soleil.
-
- L'ESPRIT DES CONCILES.
-
- Tu ne dois qu'à moi seul, république sacrée,
- La liberté des lois dont tu fus illustrée:
- Tant que de tes prélats le saint gouvernement
- De leur égalité garda le sentiment,
- Tant que de tes degrés la juste hiérarchie
- Régla ton ministère, et non ta monarchie,
- Et que l'esprit zélé des conciles nombreux
- En ton sein maternel unit tes fils entre eux,
- L'unanime intérêt, d'un hémisphère à l'autre,
- Nommait le digne élu, successeur de l'apôtre:
- Alors la même voix, parlant de tous côtés,
- Soulevait ton grand corps dans toutes les cités:
- Le mérite éprouvé, la foi qui le rehausse,
- Désignaient sans combats l'appui du sacerdoce;
- Et, formant tes conseils, un immense concours
- Te faisait révérer des peuples et des cours.
- Qu'un tyran apostat conjurât ta ruine,
- Qu'un schisme ténébreux obscurcît ta doctrine,
- Qu'un poison infectât tes membres languissants,
- J'opposais à tes maux des remèdes puissants;
- Et réveillant ta force en quelque heureuse lutte,
- Quand tes pieds chancelaient, je prévenais ta chûte.
- Mais depuis que le chef, assis au Vatican,
- Se proclame Infaillible, et gouverne en tyran,
- Que des princes du siècle il imite l'exemple,
- Qu'il consacre à sa cour tout le luxe du temple,
- S'immole tes brebis qu'il promet de nourrir,
- Et boit jusqu'à ton sang tout près de se tarir;
- Depuis qu'un titre, un nom, des richesses, des brigues,
- Ont usurpé ton siége, et le vendent aux ligues,
- Et qu'un conclave impur choisit dans le saint lieu
- L'homme des potentats, et non l'homme de Dieu;
- Tes avares enfants respectent ce seul maître,
- Et de l'autel souillé n'encensent que le prêtre.
- Sion, dépouille-toi! rends, devant l'éternel,
- L'égalité première au troupeau fraternel.
-
- L'ÉGLISE.
-
- O fanatique esprit des turbulents conciles!
- Que souhaitent de moi tes chagrins indociles?
- Qu'en populaire état changeant ma royauté,
- J'abaisse à ton niveau la fière papauté!
- A mes libres statuts est-elle si contraire?
- Le sceptre qu'elle tient n'est point héréditaire:
- Son choix renouvelé, sans nul égard au sang,
- Du dernier rang élève un chef au premier rang,
- Et l'âge du mortel que je prends soin d'élire
- Lui laisse peu le temps de troubler mon empire.
- Au pouvoir après lui ses sujets prétendant
- Pour les droits de son titre ont un respect prudent;
- Et, toujours occupé, mon trône, sans régence,
- Est le centre puissant de ma vaste influence.
- Ce sceptre qui courba l'univers asservi,
- Est-ce pour le briser que je te l'ai ravi?
- Non, je te l'arrachai, par tant d'art et de peines,
- Pour imposer silence à tes querelles vaines.
- Fol esprit des chrétiens assemblés par la loi,
- Que prétends-tu? souvent le schisme est né de toi.
- Tantôt l'orgueil naissant d'une bouche éloquente
- Fait frémir l'orthodoxe aux erreurs qu'elle enfante:
- Tantôt le nom des grands, le poids de leurs trésors,
- Balancent tes avis, rompent mes vieux ressorts;
- Et les partis, armés par la haine et les doutes,
- Joignent mille fléaux à ceux que tu redoutes.
- Tel est, tel est le sort trop commun aux états
- Où la foule est livrée à d'orageux débats!
- L'empire de l'Église a des lois plus certaines;
- C'est pour le mieux guider qu'un homme en tient les rênes,
- Et seul, pour mes enfants gardant mes biens entiers,
- Il a des successeurs, et n'a point d'héritiers:
- Libre des nœuds du sang, ma famille est la sienne:
- Le salut, l'intérêt de la cité chrétienne,
- Sur tous mes ennemis tiennent ses yeux ouverts.
- Quel autre eût au croissant disputé l'univers?
- L'Europe encenserait un prophète barbare,
- Si je n'eusse au turban opposé la tiare,
- Et fait, en roi des rois, marcher les potentats,
- Qui sont les humbles chefs de mes pieux soldats.
- Les aveugles Païens, les farouches Vandales,
- Les Musulmans, zélés pour des erreurs fatales,
- Tout a fléchi devant le souverain sacré
- Qui de mon arbre antique est le tronc adoré.
- Va, ne t'ombrage plus de sa hauteur suprême.
- Ah! loin de dégrader mon triple diadême,
- Suscitons en tous lieux pour ses grands intérêts
- Le peuple des cloîtrés, mes défenseurs secrets.
-
- L'ESPRIT DES CONCILES.
-
- Quoi! ces lourds favoris couchés dans la mollesse,
- Dont ta grace féconde a béni la paresse!
- Église aveugle, au sein des périls que tu cours,
- As-tu lieu d'en attendre un effort, un secours?
- Hélas! leur privilége excite trop d'envie;
- Et c'est pour les punir qu'on menace ta vie.
-
- L'ÉGLISE.
-
- Connais ma sainte armée: apprends que leurs langueurs
- Sont les plus forts liens qui m'attachent les cœurs.
- Le charme des loisirs et des joyeuses tables
- Les rend de qui me hait ennemis implacables;
- Et leurs esprits flatteurs, doctement exercés,
- Gagnent à mon parti les héros insensés.
- C'est peu: de tous les cœurs observant les caprices,
- J'ai su multiplier mes pieuses milices.
- Les uns, poussés au loin par de tristes penchants,
- Sur les rocs et les mers me font plaindre en leurs chants:
- Les autres, du remords étalant les misères,
- Font de ma pénitence adorer les mystères:
- Des vierges, embrassant mes chastes voluptés,
- Goûtent la solitude au milieu des cités:
- Hameaux, villes, déserts, et profonds hermitages,
- Des sons de mon airain frapperont tous les âges:
- Et tandis que ceux-là, dans l'étude plongés,
- De la poudre arrachant mes faux titres rongés,
- Disent en leurs écrits que ma loi consacrée,
- Produite avec le monde, en aura la durée;
- Ceux-ci, de mon pouvoir ministres agissants,
- Organes de la foi, dans l'Espagne naissants,
- Dirigent à mon gré la jeunesse ignorante;
- Et si, dans l'univers leur mission errante,
- Aux deux mondes conquis étendait ses travaux,
- Mon glaive planerait sur les rois mes rivaux;
- Et l'Inquisition, mon alliée ardente,
- Vaincrait des nations la révolte imprudente.
-
- L'ESPRIT DES CONCILES.
-
- Tremble!... d'horreur émus, les peuples et les rois
- Pour t'écraser un jour s'uniront à-la-fois.
-
- L'ÉGLISE.
-
- Non, je reviens du coup qui m'a d'abord surprise:
- Forte ou faible ici-bas, je suis toujours l'Église.
- Ma prière en tous temps armera les mortels;
- Sur leurs inimitiés j'ai fondé mes autels:
- Qu'un peuple les abjure, un roi prend leur défense;
- Un état veut ma perte, un autre ma vengeance;
- Leurs discordes pour moi sont d'éternels secours;
- Et dans leurs mouvements, immuable toujours,
- Mon pouvoir, épanchant leur sang pour mes querelles,
- Semble un miracle antique aux regards des fidèles,
- Qui raniment sans cesse, en relevant ma croix,
- La vie impérissable accordée à mes lois.
-
- SAINT PIERRE.
-
- O cieux! t'affermis-tu, dans tes liens durables,
- Par la désunion des états déplorables,
- Toi, que créa ton Dieu pour inspirer la paix,
- Et qui dois de lui seul attendre tes succès!
- Ah! crois-en le martyr de l'évangile auguste,
- Tu quittes les sentiers que te traça le Juste,
- Qui prêchait aux humains, en paroles de miel,
- L'amour entre leurs fils, nés égaux sous le ciel,
- Qui, vainqueur des tourments, plein d'une foi profonde,
- A rompu par sa mort l'esclavage du monde,
- Et que l'homme innocent, qui craint plus Dieu qu'un roi,
- Sent au fond de son cœur, et connaît mieux que toi;
- Toi, qui deviens terrestre et qui n'es plus divine,
- Tu te corromps: ta fin dément ton origine.
-
- * * * * *
-
- Il dit: et monte aux cieux en plaignant les humains.
-
- Cependant Rome cède à de profanes mains
- Les biens de ses autels, l'honneur de ses vestales;
- Et la flamme répand mille horreurs infernales.
- Mais du prompt incendie un palais respecté
- Par de jeunes époux est encore habité.
- Ici, nouveaux objets; le théâtre mobile
- De leur appartement offre l'aspect tranquille.
- Auprès de leur enfant leur vieux père est assis,
- Et ses pleurs échappés mouillent son petit-fils.
- Là, Pulcrine et Candor, inconnus de l'histoire,
- Et trop sages toujours pour briguer nulle gloire,
- Amants, époux heureux jusqu'à ce jour d'horreur,
- En leur dernier réduit s'exprimaient leur terreur.
-
-
-CANDOR, PULCRINE, L'ENFANT, ET LE VIEILLARD.
-
- PULCRINE.
-
- Abaisse les rideaux devant cette croisée
- Que rougit la lueur de la ville embrasée:
- Ces sanglantes clartés, qui tremblent devant moi,
- Consternent mes regards, les remplissent d'effroi.
-
- CANDOR.
-
- Que de ton sein troublé la frayeur se tempère,
- Et n'épouvante pas mon fils et ton vieux père.
-
- L'ENFANT.
-
- Les cris qui s'éloignaient se rapprochent de nous...
- O mon Dieu! ces méchants nous égorgeront tous.
-
- CANDOR.
-
- Mon fils, dans les périls s'exerce le courage:
- Tu seras homme, un jour ... soutiens donc cet orage;
- Et, sans frémir ainsi, tâche de rassurer
- Ta mère qui s'effraie, et que tu fais pleurer.
-
- LE VIEILLARD.
-
- Ah! de ce tendre enfant ne retiens point les larmes...
- Faible contre un tel choc, frappé de tant d'alarmes,
- Si jeune, je le plains d'approcher du trépas...
- Moi, qui vers le tombeau n'ai plus qu'à faire un pas,
- Si ma tête blanchie est soudain abattue,
- Ce coup m'importe peu ... qu'on entre, et qu'on me tue.
-
- CANDOR.
-
- Mon père, à votre gendre épargnez ce discours.
- Mes jours paîront plutôt le dernier de vos jours
- Que de souffrir, vivant, qu'un barbare assassine
- L'aïeul de mon cher fils, le père de Pulcrine.
-
- PULCRINE.
-
- Hélas! que produirait ton impuissant effort?
-
- CANDOR.
-
- J'ai des armes, je t'aime, et je suis jeune et fort.
-
- PULCRINE.
-
- Ces armes, en tes mains pures du sang des hommes,
- Nous préserveraient mal du danger où nous sommes.
- Elles ne t'ont servi qu'à chasser dans les bois
- Les lièvres fugitifs et les cerfs aux abois.
- Pour vaincre il faut du meurtre un dur apprentissage.
- Ta force, ta jeunesse est un faux avantage
- Contre d'affreux soldats, à l'homicide instruits,
- Enivrés par la rage, et par la mort conduits.
- Tu passais mollement tes heureuses journées,
- Par les jeux, la musique, et l'amour enchaînées,
- A cultiver les lois, les muses et les arts:
- Tu n'as point de la guerre éprouvé les hasards.
-
- CANDOR.
-
- Combattre est-il l'effet d'une rare industrie?
- C'est l'art qu'aux animaux inspire leur furie:
- J'en fis trop peu de cas pour m'enrégimenter...
- Mais contre des brigands s'il faut ici lutter,
- Tu verras, sur le seuil de notre doux asyle,
- Se changer en lion un citoyen tranquille;
- Et je ne céderai ma maison au vainqueur
- Que si, vaincu du nombre, on me perce le cœur.
- Cher enfant! tendre épouse! et toi, vertueux père!
- Quels intérêts pour moi plus sacrés sur la terre
- Auraient droit de m'armer, hélas! tant que mes yeux
- Demeureront ouverts à la clarté des cieux?
- C'est à vous, doux objets, mon unique richesse,
- Que j'attachai mes soins, mon amour, ma tendresse;
- Et ta pudeur sincère, unie à mille appas,
- Est le premier des biens que défendrait mon bras.
- O ma Pulcrine! ô toi, mes délices, ma vie!...
- Qu'entends-je?...
-
- PULCRINE.
-
- Vers la porte une troupe s'écrie...
-
- LE VIEILLARD.
-
- Quels coups heurtent le seuil!...
-
- L'ENFANT.
-
- O mon père, arme-toi!...
-
- PULCRINE, _à Candor_.
-
- Ciel! devant ces bourreaux vas-tu t'offrir sans moi?
-
- CANDOR.
-
- Tous trois, à ce foyer, restez dans le silence.
-
- PULCRINE.
-
- Ah! comme des clameurs s'accroît la violence!
-
- L'ENFANT.
-
- Quel bruit!...
-
- CANDOR.
-
- Nos serviteurs appellent mes secours...
-
- PULCRINE.
-
- Je ne te quitte pas...
-
- LE VIEILLARD.
-
- C'en est fait de nos jours!
-
- PULCRINE.
-
- La force m'abandonne... Ah, Candor!... il me laisse.
- (Candor disparaît.)
-
- LE VIEILLARD.
-
- Contre tant d'assassins que pourra ma vieillesse?
- Mes enfants ... à genoux! prions, prions les cieux!
- Rendons-nous l'Éternel miséricordieux!
-
- L'ENFANT.
-
- O ciel! pour mes parents exauce ma prière!
-
- LE VIEILLARD.
-
- Dieu! ne prive que moi de la douce lumière.
- L'âge a rendu mes jours ténébreux, incertains;
- Et mes enfants ont droit à de plus longs destins.
-
- PULCRINE.
-
- Quel tumulte!... on se bat ... force-t-on les passages?
- Va, mon fils, va jeter les yeux sur ces vitrages...
- Peut-être mon époux, dans la lutte engagé...
-
- L'ENFANT.
-
- Voici de notre seuil le portier égorgé;
- Des hommes demi-nus, d'autres sous la cuirasse,
- Ma nourrice à leurs pieds, qui leur demande grace.
-
- PULCRINE.
-
- Viens, mon fils...
-
- LE VIEILLARD.
-
- O ma fille! où cours-tu sans appui?...
-
- PULCRINE.
-
- Je vais sauver Candor, ou mourir avec lui.
-
- LE VIEILLARD.
-
- M'abandonneras-tu? ma chère fille!... arrête!
- Hélas! n'expose encor ni ton fils, ni ta tête...
- On accourt ... c'est mon gendre!
- (Candor reparaît.)
-
- PULCRINE.
-
- Il n'est point immolé!
-
- L'ENFANT.
-
- Comme il revient ici, terrible, échevelé!...
-
- CANDOR.
-
- Tout est fini pour nous, si Dieu ne nous seconde.
- De tous ces meurtriers la horde vagabonde
- S'avance, et fait sauter gonds, portes, et verroux.
- J'ai, leur offrant mon or, cru vaincre leur courroux:
- Leurs coups m'ont répondu: regardez cette épée...
- Au sang de deux brigands je l'ai déja trempée;
- Mais poussant devant moi chaises, tables, débris,
- J'ai, pour voler à vous, fui leur rage et leurs cris.
- Barricadons la porte, et si l'on nous assiége...
- Il n'est plus temps.
-
- PULCRINE.
-
- Grand Dieu! que ta main nous protége.
-
-
-LES MÊMES, ET DES SOLDATS ARMÉS.
-
- LES SOLDATS.
-
- Point de pitié! massacre! et vengeance à Bourbon!
-
- LE VIEILLARD.
-
- Ah, par mes cheveux blancs!...
-
- LES SOLDATS.
-
- Hors de là, vieux barbon!
-
- LE VIEILLARD.
-
- Non, je reste à vos pieds ... n'avez-vous pas un père?
- Ah! d'un vainqueur peut-être arrêtant la colère,
- Un jour il lui tendra de suppliantes mains,
- Méritez qu'on l'épargne, et devenez humains.
-
- UN SOLDAT.
-
- Mon père est enterré: va le joindre, bon homme.
-
- PULCRINE.
-
- Bourreaux! tigres! comment faut-il que je vous nomme?...
- Immolez-nous ensemble.
-
- LES SOLDATS.
-
- Armes bas, ou la mort!
-
- CANDOR, _à sa famille_.
-
- Attachez-vous à moi ... Dieu! rends mon bras plus fort
- (Aux soldats.)
- Non, non, n'espérez pas que l'effroi nous sépare...
- Voilà ton lot, brigand! voici le tien, barbare!
- Mords la poussière, infâme! expire ici, bourreau!
-
- PULCRINE.
-
- O cher époux! ton sang jaillit sous leur couteau...
-
- LES SOLDATS.
-
- Courage! baîllonnons son insolente bouche,
- Amis, et qu'en trophée on le lie à sa couche;
- Et qu'il raconte aux morts les consolations
- Que va goûter sa veuve en ses afflictions.
- Nous, soupons à ses frais! buvons à nos prouesses!
- Et vivent les Tarquins de toutes les Lucrèces!
-
- * * * * *
-
- Un voile alors cacha le courroux allumé
- De la pudeur luttant contre un Mars enfumé;
- Scène dont les humains raillent l'horreur extrême,
- Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même.
- La féroce Ironie, en des plaisirs affreux,
- Mêlait le sang au vin, les cruautés aux jeux,
- Et Rome, en tous ses murs ouverts à la rapine,
- Étalait les horreurs des foyers de Pulcrine.
- Déja par-tout le feu, qui court de seuil en seuil,
- Vole au sein de la nuit, teint de pourpre son deuil:
- Et de la triste Rome illuminant les rues,
- Éclairant des vainqueurs les légions accrues,
- Sa lueur sur le Tibre ondoie avec les flots.
-
- Une femme accourait, poussant mille sanglots;
- Sa main guide un enfant: elle a fui sa demeure,
- Et sur l'arc d'un vieux pont, marche, s'arrête, et pleure.
- C'est Pulcrine et son fils, d'un pas épouvanté
- Traversant les débris de la vaste cité;
- Pulcrine, qui fuyant et bourreaux et victimes,
- Lève ses yeux, frappés de l'image des crimes,
- Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs,
- Paraît une ombre pâle, échappant aux enfers.
-
-
-PULCRINE ET SON ENFANT.
-
- L'ENFANT.
-
- Ma mère, où nous sauver? la ville est toute en flamme...
- D'où vient que tu souris?
-
- PULCRINE.
-
- Quel trouble émeut ton ame?
- Le seuil de nos foyers, qui rassurait nos cœurs,
- Ne fut pas un abri respectable aux vainqueurs:
- N'en ont-ils pas rompu la barrière sacrée?
- A quels dangers plus grands serais-je ici livrée?
- Où verrai-je mon père, où verras-tu le tien?
- Tous deux percés de coups ... tous deux mourants... Eh bien!
- Au milieu du carnage on épargna nos têtes...
- Ne redoute que moi ... mes mains sont toutes prêtes
- A te ravir encor ta mère, ton appui...
- Dieu! qu'osé-je penser?... O cruelle!... Va, fui!
- Évite une insensée, et fuis mes violences,
- Cher petit enfant!
-
- L'ENFANT.
-
- Dieu! quels regards tu me lances!...
- Tes yeux toujours si doux, si caressants, hélas!
- M'ont plus épouvanté que les yeux des soldats.
-
- PULCRINE.
-
- Ne pleure pas ... tes pleurs importunent ta mère...
- Va, va te consoler dans les bras de ton père:
- Il t'aime, il nous sourit; son aimable bonté
- Jamais pour tes erreurs n'eut de sévérité:
- C'est pour nous rendre heureux qu'il agit, qu'il respire;
- Et quand nous soupirons sa tendresse en soupire...
- N'est-il pas vrai, Candor, modèle de vertu?
- Cher époux, réponds-moi...
-
- L'ENFANT.
-
- Ma mère, ou le vois-tu?
-
- PULCRINE.
-
- Oui, Candor, hâtons-nous de sortir de la ville:
- Ta fidèle équité cherche un séjour tranquille...
- La guerre menaçante approche de ces murs;
- Nous trouverons aux champs des asyles plus sûrs:
- Des mœurs de l'âge d'or nous reverrons la trace.
- Tu te plais à Tibur, où se plaisait Horace:
- L'amour, la poésie, et le doux soin des fleurs,
- Sous d'agrestes abris enchanteront nos cœurs.
- Viens ... faisons à mon père approuver ce voyage;
- Les vieillards à leur toit sont attachés par l'âge.
-
- L'ENFANT.
-
- A qui parles-tu donc?
-
- PULCRINE.
-
- A ton père...
-
- L'ENFANT.
-
- Il est mort.
-
- PULCRINE.
-
- Mort! qui?... perds-tu l'esprit?... Non, mon enfant, il dort.
- Regarde ... pour jamais il dort sur la poussière...
- Son corps est tout sanglant, et ses yeux sans lumière,
- Ses yeux, hélas! témoins de mon horrible affront...
- Misérable! où cacher l'opprobre de mon front?...
- Candor, en expirant tu reçus ma promesse...
- Je ne trahirai point ma gloire et ta tendresse.
- L'outrage qui me souille est ignoré de tous;
- Et victime après toi de ton amour jaloux,
- Dans l'éternel oubli dérobant notre injure...
- Vois ces ondes ... entends le Tibre qui murmure...
- La Mort, qui sous ce pont roule au milieu des flots,
- M'ouvre leur vaste lit... C'est là qu'est le repos.
-
- L'ENFANT.
-
- Ah! pourquoi coupes-tu ta belle chevelure,
- Ma mère?
-
- PULCRINE.
-
- O longs cheveux! inutile parure!
- La main de mon époux se plut à vous tresser;
- C'est autour de mon fils qu'il faut vous enlacer...
- Liez d'un nœud fatal et l'enfant et la mère...
- Pourquoi vivrions-nous? pour traîner sur la terre
- Les hideux souvenirs d'un père assassiné,
- D'un époux expirant, et d'un lit profané;
- Pour craindre de nos nuits la solitude sombre,
- Pour détester nos jours plus que l'horreur de l'ombre..
- Que suis-je? que serai-je? et mon fils malheureux,
- Pourquoi vit-il?... Tout fut, tout sera sans nous deux.
- O fleuve, dans ton cours emporte notre vie!
-
- L'ENFANT.
-
- Vas-tu donc te jeter?... ciel! en as-tu l'envie?...
- Sur le bord de ce pont ne t'incline donc pas...
- Tu m'entraînes ... je tremble...
-
- PULCRINE.
-
- Ah! reste entre mes bras,
- Reste, mon pauvre enfant! qu'est-ce qui t'épouvante?
-
- L'ENFANT.
-
- Ce pont, cette eau profonde, et ta voix gémissante.
-
- PULCRINE.
-
- Ce bord te fait frémir ... viens, viens t'asseoir ici...
- Tu recules!...
-
- L'ENFANT.
-
- Mon Dieu! ne souris pas ainsi.
-
- PULCRINE.
-
- Moi, sourire! Eh pourquoi? quand l'horreur m'environne.
- Vois cet embrasement qui sur les eaux rayonne...
- Il dévore nos biens, nos temples, nos palais...
- O mon mari! mon père! ô douleurs! ô forfaits!
- Pardonne, cher Candor! mais je ne peux te suivre:
- L'amour de notre enfant me force encore à vivre...
- Mais non, je te rejoins, j'obéis à ta voix!
- Le sein de l'Éternel nous recevra tous trois.
-
- L'ENFANT.
-
- Arrête!... oh! par pitié!...
-
- PULCRINE.
-
- Ton père nous appelle.
-
- * * * * *
-
- Elle dit, prend sa course, et, mère trop cruelle,
- Dans le fleuve avec lui tout-à-coup s'élançant,
- Pousse un cri vers les cieux, et tombe en l'embrassant.
- On vit long-temps sa robe, en flottant sur les ondes,
- Les soutenir luttant sur les vagues profondes,
- Leurs mains battre les flots rougis des feux lointains,
- Disparaître; et le Tibre engloutit leurs destins.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT DIXIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU DIXIÈME CHANT.
-
- Entretiens des chefs de l'armée Luthérienne dans les environs du
- château Saint-Ange. Mort d'une vieille femme, que pousse sa
- dévotion à porter des aliments au Pape, qu'elle croit affamé
- dans le fort gardé par les soldats de _Bourbon_. Soulèvement du
- parterre infernal: apparition de _Xiphorane_, envoyé aux démons
- spectateurs par _Théose_, suprême ordonnateur du monde. Dialogue
- entre le sage _Agathémi_ et _André Doria_, sur les côtes de
- _Gênes_. Liberté rendue à cette ville par le héros qui en fut
- nommé prince.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT DIXIÈME.
-
- CEPENDANT le temps vole; et la scène qui change
- Présente un double aspect au pied du fort Saint-Ange:
- Au sein d'un pavillon, qui s'ouvre d'un côté,
- D'un festin militaire éclate la gaîté:
- L'autre part du théâtre offre une large place
- Dont les travaux d'un camp cernent au loin l'espace:
- Cette publique enceinte est le marché mouvant,
- Où la troupe et le peuple à toute heure arrivant,
- Au gré de leurs besoins achetent les denrées.
- Un long pieu qui suspend des toiles déchirées
- Est l'abri d'une vieille, humble et simple d'esprit,
- Mais qui des maux du temps porte un cœur tout contrit.
- Assise dans un coin, sous des palais superbes,
- Pour substanter sa vie elle vend quelques herbes:
- Fille d'un artisan, qu'a nourri son métier,
- Cette veuve eut deux fils d'un époux ouvrier;
- L'un, pour quelques liards, est mort dans les batailles;
- L'autre, en un hôpital, périt sans funérailles:
- Seule, âgée, en des murs dévastés par la mort,
- Sa tranquille vertu confie à Dieu son sort:
- Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière.
- Un manuel des saints, recueil de la prière,
- D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux;
- Mais depuis qu'un long âge a fatigué ses yeux,
- Sa mémoire retrace à ses pensers fidèles
- Les psaumes qu'elle chante et l'éclat des chapelles.
- L'accent qu'adresse aux cieux sa tremblotante voix
- N'y monte pas moins haut que l'_oremus_ des rois;
- Et dans son rang abject, des hommes oubliée,
- Aux anges du Seigneur elle se sent liée.
- Non loin de cet objet triste et religieux,
- Sous leur tente dressée, en leur banquet joyeux,
- Des chevaliers buveurs, fêtant leur table ronde,
- Se vantaient leurs exploits, sources des pleurs du monde.
- Alarçon est entre eux, scélérat sans terreur,
- N'adorant d'autre Dieu que l'or et l'empereur,
- Et qui, geolier cruel des captifs de son maître,
- De Rome, en sa prison, tient aujourd'hui le prêtre:
- Lui seul, dur instrument, mérita qu'autrefois
- Charles-Quint lui remît la garde de François:
- Tel, veillant sur la proie aux chasseurs assurée,
- Un chien féroce attend sa part de la curée.
-
-
-ALARÇON, OFFICIERS ALLEMANDS ET ITALIENS, UNE VIEILLE FEMME.
-
- PREMIER OFFICIER.
-
- Que fait dans son château le bon pape Clément?
-
- ALARÇON.
-
- Ce vicaire infaillible est un homme qui ment.
-
- DEUXIÈME OFFICIER.
-
- Tu parles sur ce ton du prince de l'église!
-
- ALARÇON.
-
- Clément est un vrai saint, si la peur canonise:
- Car jamais nul chrétien, devant les empereurs,
- Ne fut mortifié par autant de terreurs.
- Ses cardinaux et lui font les dignes apôtres:
- Mais le dieu de Madrid, sourd à leurs patenôtres,
- Charle, est pour eux le diable, et j'en suis le suppôt.
-
- TROISIÈME OFFICIER.
-
- Vous vous trompez: au fond Charles-Quint est dévot;
- Et, contrit des malheurs du pape qu'on assiége,
- Fait des processions pour que Dieu le protège,
- Et que l'aide des cieux délivre ses élus
- Des fers....
-
- ALARÇON.
-
- Qu'un mot de lui soudain aurait rompus.
- Notre empereur auguste est rusé politique:
- Il veut punir Clément de sa démarche oblique,
- Et retirer sur-tout du prix de sa rançon
- De quoi payer nos gens qui l'ont mis en prison:
- Ainsi tout le trésor des dîmes, des croisades,
- Va solder à ses frais nous et nos camarades.
-
- QUATRIÈME OFFICIER.
-
- Les voyez-vous là-bas, montés sur des tréteaux,
- Se réjouir, couverts d'habits sacerdotaux?
- Les uns portant l'aumusse, et les autres l'étole,
- Des acteurs de la messe entre eux jouer le rôle,
- Et répandre à grands flots des bénédictions
- Sur un peuple qui rit de leurs immersions?
-
- ALARÇON.
-
- Ces hommes-là, du moins, se font prêtres pour rire:
- J'aime leur bonne foi.
-
- CINQUIÈME OFFICIER.
-
- Pour Clément quel martyre
- S'il voit, la crosse en main, de chapes habillés,
- Les soldats travestis devant les saints raillés.
-
- ALARÇON.
-
- Ce n'est pas d'aujourd'hui que la mitre, et le casque,
- Sont sur les mêmes fronts: chaque temps, chaque masque.
-
- SIXIÈME OFFICIER.
-
- Quel objet enchâssé montre-t-on en passant
- Aux femmes que je vois sourire en rougissant?
- De quelque anachorète est-ce un cordon qui brille?
- Cette mère qui fuit en écarte sa fille;
- Et les moins chastes sœurs n'osent le regarder:
- Qu'a donc cet attribut pour les intimider?
-
- SEPTIÈME OFFICIER.
-
- L'Eglise étale ainsi des reliques secrètes
- A la crédulité qui grossit ses recettes.
-
- ALARÇON.
-
- Elle a, par-dieu, raison! Clément nous paîra mieux.
- La disette le presse, et, grace à mes bons yeux,
- Il n'échappera pas à notre surveillance
- Qu'il n'ait de notre armée acquitté la dépense.
-
- * * * * *
-
- Ils disaient, et riaient: près du réduit guerrier,
- Pour son pape martyr la vieille est à prier:
- Sur la foi des récits elle croit qu'on l'affame,
- Et prend tout à la lettre, étant du peuple, et femme.
-
-
-LA VIEILLE FEMME, LE PAPE CLÉMENT, ALARÇON, ET DES SOLDATS.
-
- LA VIEILLE.
-
- Si mon cœur charitable, en mon abaissement,
- Aux regards du Très-Haut a su plaire un moment,
- Daigne, ô vierge éternelle! ô toi, que Dieu fit mère,
- Et toi, leur doux Jésus, délivrer le saint-père!
- Qu'il était noble et beau, quand, debout aux autels,
- Il célébrait vos noms en des jours solennels!
- Dans les fers maintenant la famine le tue.
- Mettons en ce panier des fruits, une laitue;
- Et s'il vient nous bénir du haut de ses remparts,
- Rodons, et par un signe attirons ses regards....
- Si la garde me prend, voici ma dernière heure....
- Mais, en servant le ciel, qu'importe que je meure!
- Mon Dieu! dans les périls que j'ose ici tenter,
- Dirige ma faiblesse et daigne m'assister!
- On court ... ah! la frayeur me trouble les entrailles....
- C'est le pape!.... à l'écart glissons sous les murailles.
-
- CLÉMENT, _sur les remparts_.
-
- Mes doigts bénis n'ont plus d'effet sur les soldats.
- Ah! que vois-je? quelqu'un nous fait signe d'en-bas...
- C'est une pauvre vieille.... on use de son zèle
- Pour m'adresser peut-être une heureuse nouvelle....
- Jetez-lui quelque fil vers ce mur écarté....
- Bon! tirez son panier.... Ciel! on l'avait guetté,
- On le saisit.
-
- UN SOLDAT, _en bas, à la vieille_.
-
- Coquine!
-
- LA VIEILLE.
-
- Ah, Dieu!... miséricorde!
-
- LE SOLDAT.
-
- Vieille bigote, viens! ce fil sera ta corde.
-
- ALARÇON, _dans sa tente_.
-
- Quelle clameur entends-je?... et qui peut dans ces lieux
- Faire entrer ces soldats armés et furieux?
-
- LE SOLDAT.
-
- Commandant, cette femme a bravé la consigne.
- Sous les murs assiégés elle a passé la ligne,
- Pour offrir saintement à votre prisonnier
- Le légume et les fruits saisis dans ce panier.
-
- ALARÇON.
-
- Ah! maraude, reçois le prix de ton offrande.
-
- LA VIEILLE.
-
- Grace, grace, seigneur! mon âge....
-
- ALARÇON.
-
- Qu'on la pende.
- Et n'interrompez plus notre joyeux repas.
-
- LA VIEILLE.
-
- O Dieu, mort sur la croix, ne m'abandonne pas!
-
- CLÉMENT, _du haut du fort Saint-Ange_.
-
- On sort du pavillon.... C'est elle qu'on ramène...
- Je vois, je reconnais le soldat qui la traîne....
- Cette pauvre dévote est dupe de sa foi,
- Et pour monter au ciel se fait pendre pour moi.
- Mais peut-être il nous faut cette victime à Rome.
- Pour qu'au rang des martyrs la légende la nomme:
- Parfois un tel exemple, en exaltant les cœurs,
- A soulevé lui seul mille poignards vainqueurs.
-
- * * * * *
-
- Par ces mots inhumains la voix pontificale
- Tout à coup suscita la rumeur infernale:
- On n'écouta plus rien; et la colère aigrit
- Les Démons, inventeurs du catholique esprit:
- Ils craignirent qu'un trait du tableau satirique
- Ne fît trop mépriser l'ouvrage œcuménique;
- Et contre les acteurs le bruit recommençant
- Fit du cirque un chaos par-tout retentissant.
- Le noir gouvernement des princes de l'abyme
- Déchaîna ses vengeurs: «O blasphêmes! ô crime!
- «Quoi! s'écria l'un d'eux, c'est peu que d'endurer
- «Un style âpre et méchant, propre à nous torturer,
- «Le sacrilége auteur de la pièce nouvelle
- «De nos productions raille ici la plus belle,
- «La papauté! Veut-on, qu'irrité de ce jeu,
- «Dieu redouble aux enfers les supplices du feu?
- «Nous ne croyons à rien, mais nous voulons qu'on croie.
- «De l'Inquisition que le gril se déploie;
- «Et brûlons Mimopeste, écrivain inspiré
- «Pour avilir le pape et le culte sacré.
- «Oui, même à l'Éternel son drame fait injure...
- «Comment put-il tromper l'inquiète Censure,
- «Dont, pour le bien de tous, les rigoureux ciseaux
- «Devaient d'un acte infâme ôter tant de morceaux?
- «Quel excès de licence épouvantable, impie!
- «Et jusques à ce jour ici même inouie!
- «Craignons que cent carreaux ne tombent à-la-fois;
- «Démons, prosternons-nous, signons-nous d'une croix!»
- Les seigneurs infernaux, monstres d'hypocrisie,
- Les diablesses sur-tout, tombant en frénésie,
- Et qui, faibles d'esprit, mais robustes de corps,
- Aiment tant à passer des péchés aux remords,
- Dévotes par vapeurs, chrétiennes par vengeance,
- Tous de l'auteur alors demandaient la sentence.
- Mais, ô cris! le théâtre, aussitôt agité,
- Ouvre à grand bruit au jour sa vaste sommité;
- Et blanchissant le gouffre, une vive lumière
- Décolora le cirque et l'assemblée entière.
- Tel qu'on voit se ternir et se défigurer,
- (Si le petit au grand se laisse comparer)
- Un concours de Phrynés, que la nuit et la danse
- Rassemblent aux flambeaux, brillantes d'élégance;
- Quand l'aurore se lève, accourt, et fait glisser
- Un rayon du matin, prompt à les éclipser,
- Tous les apprêts fleuris des trompeuses bergères
- Tombent; l'aube fanant leurs roses mensongères,
- Sur leurs fronts abattus de lascives fureurs
- De leur fard qui s'écoule efface les couleurs:
- Tel cet éclat, perçant les voûtes de la salle,
- Rendant son or plus triste, et son lustre plus pâle,
- Et des lampions morts effaçant la splendeur,
- Des princesses d'enfer mit à nu la laideur.
-
- Par THÉOSE envoyé, cependant Xiphorane,
- Ministre ailé, descend; et son front diaphane
- Rayonne couronné d'un azur lumineux;
- De la nacre et de l'or ses ailes ont les feux:
- C'est lui qui, des mortels tranchant les destinées,
- Frappe de coups subits les ames étonnées.
- «O noirs Démons, dit-il, en votre nuit plongés,
- «Des querelles de Dieu qui vous a donc chargés?
- «Son règne est au-dessus des traits de la satire.
- «En vos dépits amers il permet qu'un vain rire
- «Console follement votre malignité
- «Du pouvoir éternel de sa divinité.
- «Eh! que sont devant lui les dogmes de la terre?
- «Des voiles mensongers, où sa splendeur s'altère.
- «Le Sacerdoce aveugle et son zèle imposteur
- «Le cache à la Raison, qui le révèle au cœur.
- «Aux plus grossiers humains la Nature l'atteste
- «Mieux que la chaire antique aux peuples si funeste;
- «Et l'image formée au gré de vains discours
- «Ne figura jamais CELUI QUI FUT TOUJOURS.
- «Raillez vos cultes faux; le pape est votre ouvrage.
- «Vos jeux au Créateur ne font aucun ombrage:
- «Il les voit de trop haut; et vous ne pourriez pas,
- «Vils esprits de l'enfer, l'atteindre de si bas.»
-
- Il dit: et le parterre, à ces hautes paroles,
- Sentit avec chagrin que ses drames frivoles
- Ne sauraient alarmer le suprême pouvoir
- Du grand dominateur qu'on ne peut émouvoir.
- L'esprit qui suscitait la Censure invoquée
- Vit sa fausse rigueur honteusement moquée:
- Et Xiphorane alors, remontant vers le jour,
- Referma le sommet du nocturne séjour.
- Mais, blessés du rayon qui perça leurs ténèbres,
- Les Démons quelque temps, sous leurs voûtes funèbres,
- Restèrent sans oreille, et sans yeux, et sans voix:
- Le grand THÉOSE, auteur du monde et de ses lois,
- Qui, dans l'espace immense, anime et pulvérise,
- Rappela l'épouvante en leur ame surprise.
- Ainsi, quand tout-à-coup l'atteinte d'un fléau
- Nous glace, et tourne enfin notre œil vers le tombeau,
- Si de l'éternité la lumière soudaine
- Éclaire le néant de notre vie humaine,
- Nous frémissons d'abord; mais tant d'objets pressants
- Nous rendent aux erreurs dont nous flattent nos sens,
- Qu'à nous-mêmes ravis, nous nous livrons encore
- Au plaisir d'oublier que le temps nous dévore:
- Ainsi de leur effroi la morne impression
- Arrêta peu le cours de leur illusion,
- Puissance qui charma l'assemblée idolâtre
- Par les nouveaux effets des ressorts du théâtre.
-
- Où sont-ils transportés? au pied des Apennins,
- Lieux où coulent en paix les vertueux destins
- Du libre Agathémi, dont la sagesse extrême
- Pour empire a l'espace, et pour dais le ciel même.
- Sa grotte est sur des bords que vient de traverser
- Un héros voyageur, accourant l'embrasser:
- C'était André Dorie, homme de qui ce sage
- Prévit un jour la gloire en voyant son visage;
- Intrépide guerrier, habile sur les mers
- A dompter du destin les orages divers;
- Et selon qu'il servit ou l'Espagne, ou la France,
- De leur sort à son gré décidant la balance:
- Génois indépendant, qui, fier en ses discours,
- Fut trop républicain pour être aimé des cours;
- Mais qui, par son génie errant toujours sur l'onde,
- Conquit sa liberté, bien si rare en ce monde!
-
-
-ANDRÉ DORIE, AGATHÉMI.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Heureux Agathémi, tranquille sur ces monts,
- Exempt des soins nombreux où nous nous consumons,
- Des hauteurs de la cime où le ciel vous éclaire,
- Vous regardez en paix les fureurs du vulgaire,
- Et n'êtes plus ému des troubles des cités.
-
- AGATHÉMI.
-
- Ah! trop sensible encore à leurs adversités,
- Je ne suis point un sage; et les malheurs de Rome
- M'ont tristement prouvé que je ne suis qu'un homme.
- Zélé, compatissant, je crus les prévenir;
- Inutile pitié, dont on m'a su punir!
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Expliquez-vous.
-
- AGATHÉMI.
-
- Hélas! un peu d'expérience
- Des maux de l'avenir m'a donné la science;
- Clarté de la raison, et qui me rend devin,
- Sans miracle, et sans être un prophète divin.
- Mes yeux contemplaient Rome, et prévirent l'orage.
- Eh! qui, sans apporter nul obstacle au ravage,
- Verrait d'un feu subit l'étincelle partir
- Sur des murs, à ses yeux, prêts à s'anéantir?
- J'ai couru, j'ai crié, présagé les désastres:
- On m'a cru le jouet du délire et des astres,
- Et, jeté dans les fers, l'ombre d'une prison
- A soudain étouffé la voix de ma raison.
- Mais trop tôt les vainqueurs détrompèrent la ville!
- D'Orange, me tirant de mon obscur asyle,
- Me présenta de l'or, qui ne put me toucher,
- Me demanda mon nom, que je voulus cacher;
- Heureux qu'on m'ignorât, fier de ne pas me vendre.
- Hélas! à mes rochers je revins donc me rendre,
- Pour jamais convaincu par mes oracles vains
- Que sans fruit la sagesse avertit les humains.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- C'est ainsi que, dit-on, le front couvert de cendre,
- On voyait d'Israël les inspirés descendre,
- Prédisant à Sion l'ange exterminateur;
- Et l'organe de Dieu semblait toujours menteur.
- Sans doute votre foi, dans ces monts retirée,
- N'a pu voir sans horreur fouler l'arche sacrée,
- Et son prêtre investi par des soldats cruels?
-
- AGATHÉMI.
-
- Non, je n'ai pas frémi pour de trompeurs autels:
- Le pape n'est qu'un prince, et n'est plus un apôtre;
- Grand du monde, il s'expose aux revers comme un autre.
- Je n'ai craint que pour Rome et pour tous ses enfants,
- Près d'être encore en proie à des Goths triomphants.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Je vous croyais un saint, caché dans ce refuge.
-
- AGATHÉMI.
-
- Sachez quelle est ma foi; je vous en rends le juge.
- Souvent je méditai, dans le calme des nuits,
- Le Dieu qui créa tout, et qui fait que je suis.
- Ce vrai Dieu, quel est-il, disais-je, et quel mystère
- L'offre sous tant de noms aux peuples de la terre?
- Soudain, un feu rapide enlevant mes esprits,
- Me porta dans les cieux de l'antique Osiris:
- Surpris de sa grandeur, j'adorais sa statue;
- Mais j'en touchai la base, elle fut abattue;
- Et sur les bords du Nil volant de tous côtés,
- Je renversai d'un choc trente divinités:
- Ce n'est qu'erreur, me dis-je, en fuyant ces images.
- Sous le ciel de l'Asie, emporté par deux mages,
- Je révérai le feu, crus Bélus immortel;
- Lorsque je vis crouler sa table et son autel.
- Je revolai plus loin: toujours mêmes exemples.
- Lama, le grand Lama périt même en ses temples.
- Mais, toujours parcourant l'empire de l'Éther,
- Dans l'Olympe des Grecs j'aperçus Jupiter:
- J'approche, et sur l'Ida vois se réduire en poudre
- L'amant de Ganymède, et son aigle, et sa foudre.
- Fatigué, je m'abats sur de noires forêts;
- J'y trouve un dieu guerrier, le puissant Theutatès:
- Ma main ose sonder ce colosse homicide;
- Il se brise, et son chêne écrase le druide.
- Fausse idole! me dis-je, en échappant des bois.
- Montons à ce Calvaire, où rayonne une croix;
- Mon esprit s'éclaira; je vis, à sa lumière,
- Se pourrir des débris qui tombaient en poussière,
- Et, frappé d'une voix, dans les airs j'entendis:
- «Nul mortel n'a reçu la clef du paradis.»
- Éperdu dans ma course, et l'ame épouvantée,
- Je revins à ma fange, et rampais en athée:
- La raison me cria: «Les superstitions
- «Cachent un Dieu, présent dans ses créations.
- «Les sphères, les soleils, ouvrages périssables,
- «L'homme, les animaux, divinités des fables,
- «N'ont aucun de ses traits inconnus en tout lieu.
- «Tu ne peux te connaître; et veux connaître Dieu!
- «Ah! pour le mesurer que peut ton court génie,
- «Imperceptible anneau de la chaîne infinie?»
- Le savoir et le vrai m'ont prêté leur appui:
- Sans comprendre mon Dieu, je comprends jusqu'à lui:
- Et, mon esprit planant au-dessus des idoles
- Que nous peint le mensonge en de vaines paroles,
- Devant le Créateur, plein d'amour et d'effroi,
- J'abaisse mon orgueil, je me tais, et je croi.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Ah! cultivez long-temps, sans qu'aucun soin vous presse,
- Ces augustes pensers, doux prix de la sagesse:
- Vous ferez envier votre noble repos
- Aux hommes tels que moi, qu'on appelle héros;
- Et qui, s'embarrassant de respects misérables,
- Ne servent pour seuls dieux que des rois leurs semblables;
- Et de leur inclémence éprouvant le danger,
- De culte chaque jour sont contraints à changer.
-
- AGATHÉMI.
-
- J'ai su que des jaloux, vous nommant un rebelle,
- Privent François-Premier du fruit de votre zèle,
- Et qu'à son ennemi vous portez vos secours.
- Le mérite est en butte aux intrigues des cours.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Ma vengeance s'apprête; et ma voix souveraine
- Contre le joug français demain soulève Gêne:
- Au nom de Charles-Quint, en prince fortuné,
- Je ferai refleurir les murs où je suis né.
-
- AGATHÉMI.
-
- De votre noble cœur ce dessein est bien digne;
- Mais faites plus; rendez votre nom plus insigne:
- Foulez aux pieds les rangs; et dans votre cité
- Rappelez en ces jours l'antique Liberté;
- Et que, de l'Italie étonnant les provinces,
- Un tel bienfait vous place au-dessus des grands princes.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- Une ville si faible, entre tant d'ennemis,
- Défendrait peu les droits qui lui seraient remis.
-
- AGATHÉMI.
-
- Au sein d'un vaste état, votre effroi chimérique
- Aurait d'autres motifs contre la république:
- Et des cœurs les plus droits les principes douteux
- Ainsi chassent toujours la Liberté loin d'eux.
- La nuit descend des monts: couchez dans ma demeure;
- Et lorsque du matin luira la première heure,
- Vous partirez, ému d'un espoir bien plus grand,
- Que celui dont s'enivre un prince, un conquérant.
- Vous les surpasserez; croyez-en mon présage:
- Mon œil juge du cœur sur l'aspect du visage.
-
- * * * * *
-
- Tels que d'un voyageur mille aspects variés
- Ravissent chaque jour les regards égayés;
- Tel de l'acte qui court le rapide passage
- Sans cesse au spectateur produit une autre image.
- Il admire à cette heure un des beaux monuments,
- De la superbe Gêne antiques ornements,
- Un port, où se miraient des galères rangées,
- Fières de cent lauriers dont elles sont chargées.
- Le généreux Dorie, assemblant les soldats,
- Les nobles, et le peuple, et les vieux magistrats,
- Maintenant souverain des murs qui l'ont vu naître,
- En chassa les Français, et seul y parle en maître.
- Parmi les habitants dont il reçoit l'accueil,
- Vrai héros, son maintien n'affecte aucun orgueil.
- Déja les courtisans, dont il est l'espérance,
- Le caressent des yeux, se courbent par avance:
- D'autres lui souriant, plus timides flatteurs,
- Des mouvements de tous ne sont qu'imitateurs;
- Quelques-uns, désertant leurs partis avec peine,
- Le vantent d'autant plus qu'ils couvent plus de haine;
- Et le peuple, en tous temps jouet des factieux,
- De ses destins futurs alarmé, curieux,
- Applaudit en espoir aux décrets que vient rendre
- Le vainqueur, dont enfin la voix se fait entendre.
-
- ANDRÉ DORIE.
-
- O citoyens! Dorie est issu parmi vous:
- A l'enfant de vos murs vos hommages sont doux.
- Je ne veux point, ingrat à mes destins propices,
- Par mon ambition avilir mes services,
- Et, pour un titre altier vous vendant mes exploits,
- Fonder l'orgueil d'un trône, et non l'honneur des lois.
- La douce liberté, seule loi naturelle,
- De tous les cœurs humains est la pente éternelle:
- L'erreur même en est chère, et j'en ai pour garants
- Tant d'autels érigés aux fléaux des tyrans.
- La voix des temps passés répète à notre oreille:
- «L'homme est toujours divers, Thémis toujours pareille.»
- Qu'à l'homme donc jamais vos droits ne soient remis;
- Et qu'ils restent fixés dans la main de Thémis.
- Hardis navigateurs, craignez-vous les naufrages?
- Dans une république il est beaucoup d'orages:
- On y craint les partis dont la haine et l'amour
- De tous leurs chocs bruyants ont pour témoin le jour.
- Mais, sous les fers d'un seul, comptez, comptez le nombre
- Des victimes d'état qu'on étouffe dans l'ombre.
- Opposez donc toujours, sous vos fiers étendards,
- Aux ennemis le glaive, aux tyrans les poignards.
- Soyez libres, Génois! et préférez pour l'être
- La pauvreté, la mort, au joug honteux d'un maître;
- Et j'aurai de ma tombe, heureux libérateur,
- Fait un sinistre écueil à tout usurpateur.
-
- * * * * *
-
- Dans Gênes, à ces mots, la voix de la patrie
- Frappa les cieux, les mers, du grand nom de Dorie:
- Et sur un vieil amas de cent chaînes de fer,
- S'assit la Vertu libre. Elle étonna l'enfer.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT ONZIEME.
-
-
-SOMMAIRE DU ONZIÈME CHANT.
-
- Tableau de l'intérieur des mers. Entretiens de la _Méditerranée_
- et d'un _Phoque_. Dialogue d'un _Requin_ et d'un _Esquinéis_,
- qui le conduit sur les bords Algériens, où se livre une bataille
- navale. Repas des monstres marins, qui se nourrissent de la chair
- des soldats de _Charles-Quint_ et de _Barberousse_. La scène
- change de face, et le festin des poissons devient la cause du
- triomphe de l'empereur: ce spectacle remplit l'intermède, à la
- suite d'un dialogue entre la _Méditerranée_ et la _Métempsycose_.
- Scène satirique de _Pasquin_ et de _Marphorius_ à ce sujet. Rome
- disparaît. Les côteaux de Meudon présentent aux spectateurs la
- demeure de _Rabelais_, qui, visité par la _Raison_, lui offre,
- dans ses miroirs magiques, l'image des extravagances du siècle.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT ONZIÈME.
-
- SOUVENT l'illusion produite en nos théâtres,
- En promenant nos yeux sur les ondes bleuâtres,
- Les amuse à l'aspect des écueils menaçants,
- De la vague qui roule en bouillons blanchissants,
- Et de l'humide plaine, empire des orages,
- Où les vaisseaux guerriers conjurent leurs naufrages;
- Jusqu'ici nul tableau de l'abyme des mers
- N'a plongé nos regards au sein des flots amers,
- Et dans leur nuit verdâtre, à demi-transparente,
- Montré le fond du gouffre et son eau dévorante
- Rongeant avec lenteur ces rochers écumants,
- Du grand corps de la terre antiques ossements,
- Appuis long-temps creusés par des masses liquides,
- Où flottent en suspens ses entrailles avides,
- Et qui, brisés, fondus, en ses flancs sulfureux
- Entraînent des cités et des états nombreux.
- C'est donc là, c'est au fond du maritime empire,
- Qu'un nouvel intérêt agit, marche, et respire.
- La Méditerranée, en un palais d'azur,
- Tapissé de rubis, et de nacre, et d'or pur,
- Fille de l'Océan, épouse du Bosphore,
- Dont l'hymen l'enrichit des tributs de l'aurore,
- Inquiète, voit fuir tout son peuple nageant.
- Ses poissons, revêtus d'émeraude et d'argent,
- Soufflent de leurs nazeaux l'onde élevée en gerbes:
- Les uns, en déployant leurs avirons superbes,
- Imbus des feux du jour qui frappe leur émail,
- Éclairaient les berceaux de l'algue et du corail;
- Les autres serpentaient sous des torrents de fange
- Dont cent fleuves troublés versent l'affreux mélange,
- Et de leur lit obscur sondant la profondeur,
- D'une croupe luisante éteignaient la splendeur:
- Mille autres se plongeaient dans les plus noires urnes
- Que recèlent des mers les cavernes nocturnes.
- Poursuivi d'un requin, un phoque monstrueux,
- Lui-même épouvanté, portait l'horreur entre eux.
-
-
-LA MÉDITERRANÉE, LE PHOQUE, LE REQUIN ET L'ESQUINÉIS.
-
- LA MÉDITERRANÉE.
-
- Pourquoi viens-tu troubler les peuples de mon onde,
- Phoque étranger? où tend ta course vagabonde?
- Nul enfant de ta race, aussi grand que tu l'es,
- N'avait encor touché le seuil de mes palais.
-
- LE PHOQUE.
-
- Je suis né sous le pôle, où d'éternelles glaces
- Couvrent des mers du nord les immobiles faces:
- Mais la guerre, la faim, les harpons des pêcheurs,
- De ma froide patrie ont accru les rigueurs:
- J'ai fui, j'ai traversé la région humide,
- De l'onde hyperborée à l'onde où l'Atlantide,
- Terre qui nourrissait des animaux humains,
- Sur ses écroulements nous fraya des chemins.
- Je ne te dirai pas, secourable déesse,
- Quels périls en nageant m'ont attaqué sans cesse,
- De quels dragons hideux l'essaim vint m'assiéger,
- Comment de gouffre en gouffre il m'a fallu plonger,
- Et traversant des eaux l'abyme sans mesure,
- Fuir la dent ennemie, ou chercher ma pâture.
- Allais-je, quand les vents brisaient les flots moins clairs
- Jouïr sur quelque bord de l'aspect des éclairs,
- M'échauffer au soleil qui dorait un rivage;
- Bientôt l'homme, accourant, me chassait de la plage.
- Tu sais de leur compagne, et de leurs jeunes fils,
- Combien tous mes pareils sont tendrement épris:
- La mienne me suivait: un tourbillon avide
- Tous deux nous saisissant d'une force rapide,
- L'a jettée au plus bas de ces lits souterrains
- Où grondent les volcans sous les gouffres marins,
- Où des monstres, rampant sous la vague profonde,
- Dorment appesantis au sein caché du monde.
- Moi, dans les grands déserts de l'humide séjour,
- Seul, errant, je tentais mille écueils chaque jour.
- J'abordai ces grands rocs, jadis impénétrables,
- Que rompit l'Océan de ses pieds redoutables,
- Lorsque de ton royaume il ouvrit les sentiers,
- Et divisa d'un choc les continents entiers,
- Portes de l'occident, ton antique passage:
- Là, heurté d'un requin, affamé, plein de rage,
- J'ai vu se présenter la mort entre ses dents....
- Il me suit.... le voilà qui fend les flots grondants!
- Déesse! sauve-moi dans tes grottes obscures.
-
- L'ESQUINÉÏS.
-
- Ce phoque aura trouvé quelques retraites sûres;
- Croyez en votre guide: allons, seigneur Requin,
- Chercher quelque autre proie, et nous repaître enfin.
-
- LE REQUIN.
-
- O chétif animal! ta fausse clairvoyance
- A par trop de détours lassé ma patience,
- Et la proie échappée à nos empressements
- De mon ample estomac irrite les tourments.
- L'immensité des mers est-elle dépeuplée?
- Toi-même crains ma gueule à six rangs dentelée.
-
- L'ESQUINÉÏS.
-
- Près de votre grandeur sous qui tremblent les eaux,
- Seigneur Requin, je suis au rang des vermisseaux:
- Mais j'éclaire pour vous les routes de l'abyme:
- Si votre abord les trouble, est-ce donc là mon crime?
- Quand de son grand œil creux ce phoque vous a vu,
- Il a fui le trépas qu'il a soudain prévu:
- Ses rames et ses pieds ont triplé de vîtesse.
- La force est votre lot; le mien est la souplesse;
- Et vous vous perdriez, mon puissant protecteur,
- En arrachant la vie à votre conducteur.
- Aux aveugles transports de vos besoins voraces
- Je sers d'avant-coureur dans ces vastes espaces,
- Où brillent devant vous, en fanal radieux,
- Mon dos rayé d'azur, et l'iris de mes yeux.
-
- LE REQUIN.
-
- Tais-toi, flatteur; et plonge. On ne voit que reptiles
- S'unir aux grands poissons, et se prétendre utiles.
- Fille de l'Océan, j'implore tes secours!
- Mes entrailles à jeûn grondent depuis deux jours.
-
- LA MÉDITERRANÉE.
-
- Colosse dévorant, si tes larges nageoires,
- Si le vaste museau recouvrant tes mâchoires,
- Si ta masse pesante, en flottant avec bruit,
- N'annonçaient pas la mort à tout ce qui te fuit,
- Insatiable au fond des eaux que tu traverses,
- Tu détruirais des mers les familles diverses.
- Mais cours où tes pareils sont déja réunis,
- Tourne tes yeux ardents vers Alger et Tunis,
- Des bipèdes guerriers, rois, empereurs, corsaires,
- Terrestres animaux, l'un de l'autre adversaires,
- En foule sous mes eaux se jettent demi-morts.
-
- LE REQUIN.
-
- Allons boire leur sang! Allons manger leurs corps!
-
- LA MÉDITERRANÉE.
-
- Tiens! reconnais la route à ces sanglantes marques....
- Revois déja ton phoque alentour de ces barques:
- Nourris-toi: laisse-lui sa part à ces festins.
- L'homme combat là-haut; paix à vos intestins.
-
- * * * * *
-
- En achevant ces mots, la sombre Mer le pousse
- Aux bords où les rameurs du fameux Barberousse,
- Opposés aux rameurs du puissant Charles-Quint,
- Préparaient un repas au grand peuple requin.
-
-
-LE REQUIN, L'ESQUINEIS, ET LE PHOQUE.
-
- L'ESQUINÉÏS.
-
- Ici, par-là, Seigneur!... fondez sur ce navire
- Qui, plein d'hommes vivants, sur les écueils chavire.
- Avalez ces gens-ci qui, déployant leurs bras,
- Droit en votre gosier nagent la tête en bas.
-
- LE REQUIN.
-
- Mes frères, les Requins! souffrez, ne vous déplaise,
- Que j'assiste au banquet, et les gobe à mon aise.
- Ceux qui sont chauds et nus sont plus appétissants;
- Les autres, vrais poissons écailleux en tous sens,
- Sous leurs lames d'airain, d'acier qui s'entrechoque,
- Résistent en passant à la dent qui les croque.
-
- LE PHOQUE.
-
- Oh! quel amas de chair! je me sens étouffer.
-
- LE REQUIN.
-
- Descendez en nos flancs: nous digérons le fer.
-
- * * * * *
-
- Cependant, au milieu des débris du carnage,
- De morses, des dauphins la multitude nage:
- Ces monstres comme nous se déchirent enfin,
- Voyant d'un œil jaloux la part de leur voisin.
- Mais tandis que la proie en leurs gueules arrive,
- La Mer, la triste Mer, pousse une voix plaintive;
- Hélas! sur tous ses bords, jusqu'au dernier des jours,
- Un lamentable ennui l'agitera toujours;
- Et des destructions se demandant la cause,
- Elle gémit; et parle à la Métempsycose.
-
-
-LA MÉTEMPSYCOSE ET LA MÉDITERRANÉE.
-
- LA MÉDITERRANÉE.
-
- D'où vient que dans mes eaux à jamais abymés,
- Se dévorent ainsi tant d'êtres animés,
- Que mon lit est sans cesse enrichi de naufrages,
- Et que mes flots rongeurs, creusant tous les rivages,
- Vers l'occident poussés d'un éternel penchant,
- Menacent pas à pas tout le globe en marchant?
- La vie est fugitive en tout ce qui respire,
- Comme le cours de l'onde en mon sein qui soupire,
- Où chaque vague, enflée au gré de mes reflux,
- Semble dire, je suis! tombe, et déja n'est plus.
- Quoi? des créations, si tout est périssable,
- Le néant fut-il donc le but inévitable?
-
- LA MÉTEMPSYCOSE.
-
- Contemple l'univers dont le double ressort,
- Principe de durée, est la vie et la mort,
- Il n'est point de néant; rien ne périt; tout change.
- Tous les êtres, dans l'ordre où leur chaîne les range,
- Objets des mêmes soins en leurs instants divers,
- Aux yeux de la Nature également sont chers.
- Elle fait circuler le feu dont elle est pleine
- Du ver à l'éléphant, de l'huître à la baleine;
- Et l'animal, nourri des sucs du végétal,
- A la plante à son tour rend l'aliment vital.
- Ainsi se variant, l'ame, ni la matière,
- Ne consument jamais leur essence première.
- Du fond de l'Océan au centre du soleil,
- L'une, au gré d'un pouvoir à sa masse pareil,
- S'attire, se transforme et ne peut se détruire:
- L'autre, enflammant les corps prompts à se reproduire,
- Prodigue sa vertu, dans les airs, sous les eaux,
- Du dernier des poissons au premier des oiseaux,
- De l'humble insecte à l'homme; et ce constant miracle
- D'un cercle sans repos présente le spectacle.
- Comme en tous temps les nuits succéderont aux jours,
- Sur le globe amenés par les mêmes retours;
- Comme on voit les saisons, qui s'entraînent sans cesse,
- A la terre enlever et rendre sa jeunesse,
- Et le même flambeau, qui mesure le temps,
- Distribuer l'ardeur de ses rayons constants;
- On voit la même flamme, abondante, infinie,
- Source d'intelligence à la matière unie,
- Passer aux animaux, qui passent à jamais,
- Images de leur race immortelle en ses traits,
- Et prêter la chaleur aux organes sensibles
- Des êtres expirés moules indestructibles.
- Ces immuables lois des atômes mouvants
- Font naître de la mort tous les germes vivants:
- Voilà comment toujours, et semblable, et nouvelle,
- Ne s'épuisant jamais, la Nature éternelle,
- Dévorante à toute heure, et féconde en tout lieu,
- Attestera sans fin la puissance d'un Dieu!
- Le plus sublime esprit qu'ait vu le monde encore,
- Qui le croirait? un homme; oui, jadis Pythagore,
- Réfléchit, révéla ces pures vérités:
- Mais les fables, les temps ont voilé ses clartés;
- Et la transmission de l'ame universelle
- Ne parut qu'un vain rêve au préjugé rebelle.
- Sans doute qu'arrêtant les regards indiscrets,
- Le divin Créateur veut cacher ses secrets,
- Et soulève l'erreur contre la créature
- Dont l'œil hardi se plonge au sein de la Nature.
-
- * * * * *
-
- Ce discours élevé, peu fait pour nos esprits,
- Des démons, nés savants, fut clairement compris;
- Et l'applaudissement couvrant la scène entière
- De ce brillant systême accueillit la lumière.
- Cependant le théâtre, image de nos jours,
- En spectacles changeants si varié toujours,
- Reproduit aux regards Rome jadis sanglante,
- Où du grand Charles-Quint la pompe triomphante
- Fournit un intermède au drame suspendu
- Dont au gré des démons le fil est détendu.
-
- Au bruit de la trompette et de la mousquetade,
- Paraît de Charles-Quint la noble cavalcade.
- Des temples jour et nuit passant dans les palais,
- Des bords siciliens porté de dais en dais,
- Il revient, orgueilleux du nombre de victimes
- Dont sa flotte engraissa les monstres des abymes,
- Faire admirer à tous sa magnanimité
- En héros de la paix et de l'humanité.
- La foule à rangs épais s'étend sur son passage,
- Où des arcs triomphaux l'immense échafaudage
- Élève jusqu'aux cieux mille emblêmes flatteurs
- Arrachés aux cerveaux des Apollons menteurs.
- Les géants terrassés par le dieu des tempêtes,
- Les Alcides, les Mars, les aigles à deux têtes,
- Thémis assise encor sur le trône des lois,
- L'Afrique dans les fers pleurant sur son carquois,
- Proserpine et Cérès apportant leurs offrandes,
- L'abondance et les ris couronnés de guirlandes,
- Et les distiques vains par les muses tracés,
- Sont les lâches tributs des arts intéressés.
- Eux, chargeant de festons des planches et des toiles,
- Y peignirent l'olympe, et mille et mille étoiles,
- Qui ne trompaient pas mieux que les inscriptions
- Où l'empereur se dit l'amour des nations,
- L'honneur du monde entier, son soleil, et sa gloire,
- Et le premier des dieux consacrés par l'histoire;
- Épuisant tous les noms que pourront obtenir
- Tous les héros futurs des flatteurs à venir,
- Et condamnant ainsi la foule adulatrice
- A n'être en les louant que basse imitatrice.
- En ordre se suivaient les troupeaux de guerriers,
- Blêmes, et las du faix de leurs poudreux lauriers;
- Les traits secs et bronzés de leur mâle visage
- Attestaient les travaux subis par leur courage;
- Et ces tigres, ces ours, nés pour tout ravager,
- S'avançaient en moutons soumis à leur berger.
- Les chefs, sur des coursiers les plus beaux de la troupe,
- Argentés au poitrail, argentés à la croupe,
- Caracolaient entre eux, s'admirant plus que tous,
- Et fiers de leurs plumets comme les paons jaloux.
- Chacun, se rappelant quelques hameaux en cendre,
- Croyait sur Bucéphale être un autre Alexandre;
- Et de loin leur orgueil saluait d'un souris
- Les balcons où venaient s'offrir leurs Thalestris.
- Des nombreux fantassins les phalanges plus lentes
- Portaient de vingt pays les enseignes sanglantes:
- Leurs pas se mesuraient au bruit de leurs tambours.
- De la cérémonie augmentant le concours,
- Les captifs africains, sous leurs habits mauresques,
- Relevaient ces aspects rendus plus pittoresques.
- Derrière eux, cheminaient les esclaves chrétiens,
- Dont avec trop d'éclat on brisa les liens:
- Des veuves saintement portant des croix, des cierges,
- Et des filles de Dieu, que l'homme croyait vierges,
- Bénissant le vainqueur, s'unissaient pour chanter
- Ses modestes vertus qui se laissaient vanter.
- Sur des chars qui traînaient d'élégantes altesses,
- Squillace, la plus belle au milieu des princesses,
- Montrait les lys d'un sein de joie épanoui,
- Trésor dont l'empereur avait, dit-on, joui.
- Un brillant équipage attirait après elle
- L'aimable Bisignan, trahie, et non moins belle;
- Épouse d'un vieux prince, elle sut galamment
- De son jeune empereur faire un heureux amant:
- Mais de lui négligée, et refusant d'y croire,
- Du rang de sa rivale elle affecte la gloire,
- Et, sur ses diamants, dans ses amples velours,
- Semble éclater le prix de ses libres amours.
- Un cortége empressé qui suit la favorite
- Précède avec splendeur celui de Marguerite,
- Fille de Charles-Quint, fruit des baisers secrets
- Qui d'une mère pauvre ont souillé les attraits;
- L'orpheline Vangest, belle et dans l'indigence,
- Chez un comte flamand cachait son innocence:
- Son bienfaiteur pervers, courtisan assidu,
- Se voulut enrichir aux frais de sa vertu:
- Charles-Quint sur ses pas la vit dans une fête,
- Et charmé, la voulut revoir en tête-à-tête:
- Marguerite naquit de leur lit clandestin,
- Et l'illustre empereur illustra son destin:
- Mille bouches aussi répétaient à la ronde;
- «Hommage à la vertu de ce maître du monde!»
- Alarçon et Dugast, de leurs crimes honteux,
- Révélaient le salaire en leur luxe pompeux.
- Le prince Bisignan, plein d'orgueil en son ame,
- Marchait, levant un front rehaussé par sa femme;
- Et son génie actif n'attribuait qu'à soi
- Tant de gouvernements qu'il obtint de son roi.
- Les grands, les chanceliers, les chambellans dociles,
- Portaient le globe d'or, le pain, les clés des villes.
- Apôtres du seigneur, confessez qu'en ce lieu
- Vous rendiez à César ce qu'on ne doit qu'à Dieu:
- Marchiez-vous sous le lin, humbles de contenance?
- Non, sous des chapes d'or, fiers de votre opulence;
- Crossés et mitrés d'or, vous guidiez pesamment
- Votre grave empereur comme un Saint-Sacrement.
- Les princes de l'état, vos rivaux hypocrites,
- Étalaient sous les yeux deux couronnes bénites;
- L'une de fer, jadis l'orgueil des rois lombards;
- L'autre d'argent, non moins respectable aux regards,
- Bandeau que d'âge en âge un vieux glaive accompagne,
- Et qu'autrefois, dans Aix, consacra Charlemagne.
- Une couronne d'or les suit; mais sa splendeur
- Du front de Charles-Quint décore la grandeur.
- Sous le damas et l'or d'un haut dais magnifique,
- Charles, sur un coursier, fils bouillant de l'Afrique,
- Dont le col, et le frein, et les pieds brillants d'or,
- Rélèvent une housse où l'or éclate encor,
- Tenant un sceptre, enflé de pourpre impériale,
- Affectait dans son port la clémence royale.
- Il marchait entouré de nobles chevaliers
- Que de la toison d'or surchargeaient les colliers,
- Et qui, du riche dais soutenant l'étalage,
- Formaient sous le harnois son superbe attelage.
- Quatre seigneurs tenaient la bride et l'étrier:
- Le sot peuple en chacun voit un palefrenier:
- Trop vil, des nobles rangs sait-il quelle est la marque,
- Que plus les grands sont bas, plus grand est le monarque,
- Et que ces nobles, fiers de leur servilité,
- Pour s'arracher la bride avaient deux mois lutté?
- Le vulgaire, ébloui du train des équipages,
- Confondait en passant les valets et les pages,
- Adonis galonnés, que les dames de cour
- Pour le même service épuisaient tour-à-tour.
- Vingt prêtres sur leur mule, ô quel pieux exemple!
- Conduisent Charles-Quint jusqu'aux parvis du temple:
- Il entre; et mille feux, jaillissant en éclats,
- Sur les arcs triomphaux croulants avec fracas,
- Se consument dans l'air en astres phosphoriques,
- Et ne laissent, au lieu de ces marbres antiques,
- Fondement des palais érigés autrefois,
- Que des amas poudreux de cartons et de bois,
- Reste décoloré de ces vains artifices
- Pour qui sont des Titus tombés les édifices.
- Un voile, se roulant devant les spectateurs,
- Du sanctuaire enfin découvre les acteurs.
- Au son des instruments déja les voix unies
- Remplissent tout le chœur de saintes harmonies:
- Et lorsque l'empereur, courbé sur un coussin,
- Du pape couronné sur un trône voisin
- Eut, en baisant son pied, scellé les impostures,
- On vit, en s'embrassant, rire ces grands augures.
-
-
-PASQUIN ET MARPHORIUS.
-
- PASQUIN.
-
- Entends ce _Te Deum_; conviens, Marphorius,
- Qu'il vaudrait mieux chanter _Diabolum laudamus!_
-
- MARPHORIUS.
-
- Pasquin, es-tu surpris que l'église de Rome
- Brûle un encens divin au plus infernal homme,
- Et qu'un servile amour pour ce tyran fêté,
- Fasse braire son peuple, âne qu'il a bâté?
-
- PASQUIN.
-
- Non, je sais trop qu'aux yeux de la foule éblouie
- La splendeur des pétards efface un incendie;
- Et que sur nos pavés la poussière des chars
- Couvre bientôt le sang versé par nos Césars:
- C'est pourquoi je voudrais que l'Église équitable
- Ne rendît pas à Dieu l'honneur qu'on doit au diable.
-
- MARPHORIUS.
-
- C'est l'œuvre du démon le plus docte en ce lieu
- De consacrer toujours le mal au nom de Dieu.
-
- PASQUIN.
-
- Afin qu'au temps futur la véridique histoire
- Offre les imposteurs en modèles de gloire.
-
- MARPHORIUS.
-
- A quoi bon te fâcher de ce que les humains
- Vendent aux conquérants leurs langues et leurs mains?
- Pourquoi, leur enviant des suffrages, qu'ils paient,
- Et les soumissions des villes, qu'ils effraient,
- Verser, comme un pédant, ton humeur en grands mots
- Sur l'appareil plâtré qui masque les héros?
-
- PASQUIN.
-
- Non, rions-en plutôt: et que mes pasquinades
- Soient l'éternel effroi de ces charlequinades.
-
- * * * * *
-
- En achevant ces mots, déja sont disparus
- Les masques de Pasquin et de Marphorius:
- Et, poursuivant son fil, l'intérêt de la scène
- Passe des bords du Tibre aux rives de la Seine,
- Entre ces verds coteaux dont les antiques bois
- Du hameau de Meudon couvraient les premiers toits;
- Lieux reculés, charmants, asyle solitaire
- D'un grand magicien, hôte d'un presbytère,
- D'où ses yeux dominaient sur les vallons fleuris
- Qui s'étendaient au loin jusqu'aux murs de Paris.
- Cet enchanteur fameux n'a point l'ame noircie
- Des apparitions de la nécromancie;
- Mais, pour frapper gaîment tous les cerveaux émus,
- Le rire lui prêta la verge de Momus.
- Un bonnet doctoral ombrage sa tonsure;
- Habile en tous métiers, il en sait l'imposture:
- Père de l'enjouement, Rabelais est son nom.
- Chez lui, sous des grelots, apparaît la Raison.
-
-
-RABELAIS, ET LA RAISON.
-
- RABELAIS.
-
- Oh! oh! que te voilà plaisamment habillée,
- Ma vieille amie! Oh! oh! qui t'a donc dépouillée
- De la toge à longs plis, des lourds manteaux flottants
- Qui te paraient aux yeux des sages du vieux temps?
-
- LA RAISON.
-
- Moi-même: lasse enfin que mon grave étalage
- Ne m'attirât par-tout qu'affronts et persifflage,
- Voyant que la Folie, un bandeau sur les yeux,
- A guider les humains réussissait bien mieux,
- Au moment quelle entrait chez Erasme, que j'aime,
- Et qui raille les fous par son éloge même,
- Pour animer ici tes joyeux entretiens,
- J'empruntai ses dehors en lui prêtant les miens,
- Et lui laissant ma robe et mon ton pédantesque,
- Me voici, Rabelais, sous son habit grotesque.
-
- RABELAIS.
-
- Ma naïve compagne! égayons-nous céans;
- Arrive qui pourra de nos petits géants!
- Foin des papes, des rois, et de qui les conseille!
- Faisons mousser la verve!... Haut le cul, la bouteille!
- Trousse ta jupe immense, incommode attirail!
- Trémousse cette queue ouverte en éventail!
- Redresse ta couronne en crête enorgueillie!
- Sonnez grelots, clinquant, huppes de la Folie!
- Sautez, sceptres! craquez, rubans et parchemins!
- Raison, amusons-nous à ces drelin, din, dins!
- Ah! ah! ah! quoi l'orgueil s'enflamme, s'évertue,
- Pour ces colifichets dont tu t'es revêtue!
- Oh! oh! oh! j'en ris tant que je me sens peter
- La cervelle... Oui, voilà de quoi me dérater.
-
- LA RAISON.
-
- De grace, en tes propos un peu plus de réserve...
-
- RABELAIS.
-
- Ouais! ferais-tu la prude? allons, gai, ma Minerve!
- Le peuple est attristé des refrains du Missel,
- Mais savoure à plaisir les bons mots à gros sel:
- Et mes joyeux rébus, que tout bas on répète,
- Poussent même à la cour le bons sens en cachette.
-
- LA RAISON.
-
- Certes, le plus grand mal est par tout l'univers,
- De voir les faits honteux de décence couverts;
- Et des fausses grandeurs on détruirait les causes,
- Si tout franc par leurs noms on appelait les choses.
- Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants?
-
- RABELAIS.
-
- De magiques miroirs aux princes de nos temps:
- Là, se verra mon siècle; et gaîment, après boire,
- Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire.
- Vois-tu ces ogres-là s'ébattre et festoyer?
-
- LA RAISON.
-
- Oui.
-
- RABELAIS.
-
- C'est Gargantua, sorti de Grand-Gousier;
- Race en gloutonnerie opérant des merveilles:
- Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles,
- Mangeant hommes vivants, bœufs, et porcs, et moutons,
- Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons;
- Leur généalogie, aux yeux d'un docte juge,
- Où remonte si haut, au mépris du déluge,
- Un aïeul, enjambé sur l'arche de Noé;
- Beau titre, qu'un Cyrus n'eut pas désavoué;
- Les arpents de velours, de soie, et d'aiguillettes,
- Étoffant, galonnant leur chausse et leurs braguettes:
- Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants,
- Et leurs vents intestins toujours barytonnants,
- Doivent, en ces miroirs, te faire reconnaître
- D'insatiables rois que l'on ne peut repaître.
-
- LA RAISON.
-
- Quelle haute jument monte Gargantua?
-
- RABELAIS.
-
- C'est la dame d'Heilly: vois quel amble elle va;
- Et que sur son chemin elle a, de lieue en lieue,
- Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue.
-
- LA RAISON.
-
- C'est bien frayer sa route en maîtresse de rois,
- Que d'abattre en passant les forêts et les toits.
- Mais tourne ce miroir par-devant la justice.
-
- RABELAIS.
-
- Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice;
- Et ses gros chats, fourrés de diverse toison,
- Miaulant près de lui, flairent la venaison:
- Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes,
- Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes.
-
- LA RAISON.
-
- Je reconnais sans peine, à ces vils animaux,
- Juges, clercs, et greffiers, pères de tous les maux.
-
- RABELAIS.
-
- Vois-tu ces Chicanoux? vois-tu ce vieux Bride-oie,
- Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie,
- Et qui, ses dés en mains, au bout des longs procès,
- Tire pour jugement le sort de ses cornets?
-
- LA RAISON.
-
- Quel est ce long corps sec qui se géantifie?
-
- RABELAIS.
-
- C'est Carême-prenant, que l'orgueil mortifie:
- Son peuple, ichtyophage, efflanqué, vaporeux,
- A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux.
- Envisage non loin ces zélés Papimanes,
- Qui, sur l'amour divin, sont plus forts que des ânes,
- Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens,
- Rôtissent mainte andouille et maints luthériens.
- Ris de la nation des moines gastrolâtres:
- Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres?
- Ce colosse arrondi, grondant, sourd, et sans yeux,
- Premier auteur des arts cultivés sous les cieux,
- Seul roi des volontés, tyran des consciences,
- Et maître ingénieux de toutes les sciences,
- C'est le ventre! le ventre! Oui, messire gaster
- Des hommes de tout temps fut le grand magister,
- Et toujours se vautra la canaille insensée
- Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée.
- J'en pleure et ris ensemble; et tour-à-tour je croi
- Retrouver Héraclite et Démocrite en moi.
- Hu! hu! dis-je en pleurant, quoi? ce dieu qui digère;
- Quoi! tant d'effets si beaux, le ventre les opère!
- Hu! hu! lamentons-nous! hu! quels honteux destins,
- De nous tant agiter pour nos seuls intestins!
- Hu! hu! hu! de l'esprit quel pitoyable centre!
- L'homme en tous ses travaux a donc pour but le ventre!
- Mais tel que Grand-Gousier pleurant sur Badebec,
- Se tournant vers son fils sent ses larmes à sec;
- Hi! hi! dis-je en riant, hi! hi! hi! quel prodige!
- Qu'ainsi depuis Adam le ventre nous oblige
- A labourer, semer, moissonner, vendanger,
- Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviger,
- Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre,
- Alambiquer, peser les riens, l'air et la poudre,
- Etre prédicateurs, poëtes, avocats,
- Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas,
- Nous lier à leur cour comme à l'unique centre,
- Hi! hi! tout cela, tout, hi! hi! hi! pour le ventre!
-
- LA RAISON.
-
- Il est d'autres objets où tend l'humanité.
-
- RABELAIS.
-
- Qui peut nous en instruire, hélas!
-
- LA RAISON.
-
- La vérité.
-
- RABELAIS.
-
- Mon Panurge, qui court en lui tendant l'oreille,
- La cherche sous la terre au fond d'une bouteille;
- La bouteille divine, oracle du caveau,
- Épanouit les sens, dilate le cerveau,
- Purge le cœur de fiel, désopile la rate,
- Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte,
- Redresse ... quoi? l'esprit. C'est assez: buvons frais,
- Et, s'il se peut, allons en riant, _ad patres_!
-
- * * * * *
-
- Du parterre aussitôt la malice avisée
- Fit à ces mots bouffons éclater sa risée.
- De menus farfadets en blâmaient l'impudeur:
- Mais les diables ardents, goûtant peu la fadeur,
- Sentaient que pour le peuple, accroupi sous les trônes,
- Les propos du curé valaient la fleur des prônes,
- Et que ses quolibets, par leur obscénité,
- Salissaient mieux des rangs la fausse dignité.
-
- Tandis que l'enchanteur tient son joyeux langage,
- S'efface tout-à-coup son vineux hermitage.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT DOUZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU DOUZIÈME CHANT.
-
- _Rincon_ et _Frégose_, envoyés de _François-Premier_, l'un à
- Venise et l'autre à Constantinople, sont tués en naviguant sur
- le Pô. Des brigands instruits de ce meurtre craignent d'en être
- accusés. La justice fait des perquisitions, et ces voleurs de
- grands chemins sont arrêtés. Au moment où leur procès commence,
- et où ils jurent qu'ils sont innocents du meurtre des deux
- ambassadeurs, un émissaire secret de _Charles-Quint_ interrompt
- la poursuite de l'information, et renvoie ces assassins chez
- _Dugast_, les prenant pour ceux que l'empereur avait chargés du
- coup dont on les soupçonne. Ceux-ci, délivrés par cette méprise,
- en profitent pour s'échapper, et leur chef réfléchit que son
- métier de brigand le met en parallèle avec celui de potentat,
- puisque ses crimes et ceux de _Charles-Quint_ sont les mêmes.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE
-
-CHANT DOUZIÈME.
-
- ON apperçoit des bords, ceints d'ombrages touffus,
- Où pleurèrent jadis Lampétie et Cygnus.
- L'Éridan souriait à de promptes nacelles
- Que portaient vers la mer ses ondes éternelles;
- Et calme, et rafraîchi par l'haleine du soir,
- Montrait aux voyageurs l'éclat de son miroir.
-
-
-L'ÉRIDAN, FRÉGOSE ET RINCON.
-
-L'ÉRIDAN.
-
- Passagers, de votre âme écartez les nuages;
- Suspendez vos soucis; admirez mes rivages;
- Prêtez l'oreille aux flots; voguez en paix: vos jours
- S'écoulent emportés aussi prompts que mon cours.
-
- FRÉGOSE.
-
- Rincon!
-
- RINCON.
-
- Frégose!
-
- FRÉGOSE.
-
- Eh bien! le sort nous favorise:
- Le prince de Bysance, et le chef de Venise,
- Nous verront sans péril, adroits ambassadeurs,
- Au nom de notre cour saluer leurs grandeurs.
- Charles-Quint ne pourra, malgré sa vigilance,
- Soustraire à Soliman les lettres de la France;
- Et l'Orient, ligué par mon roi plus prudent,
- D'un perfide empereur défendra l'Occident.
-
- RINCON.
-
- Au puissant roi des lys veuille le ciel encore
- Me faire signaler un zèle qui m'honore;
- Et que je puisse enfin, sans trouble et sans rivaux,
- Riche d'heureux loisirs, fruits d'assidus travaux,
- Content, libre, achever d'arrondir plus à l'aise
- Mon embonpoint précoce à qui l'intrigue pèse,
- Et courtiser gaîment, en un château sans bruit,
- Quelques muses le jour, quelques nymphes la nuit!
- C'est pour cet avenir, espoir de ma vieillesse,
- Que je cours les hasards et dompte ma paresse.
-
- FRÉGOSE.
-
- Oh! je déclare, moi, que je veux à la cour
- Blanchir en m'illustrant jusqu'à mon dernier jour.
- Des intrigues d'état le zèle ardent me mine.
- Émule de Joinville, et rival de Comine,
- Confident de mes rois, je veux des temps passés
- Transmettre à nos neveux des portraits bien tracés;
- Et de tant de complots je toucherai la trame,
- A tant de grands ressorts j'appliquerai mon ame,
- Que, comblé de crédit, monté par tous les rangs,
- Je serai la lumière et l'oracle des grands.
-
- L'ÉRIDAN.
-
- Ils traversent, hélas! sans vue et sans oreilles
- Le crystal de mes eaux, le jour, et ses merveilles!
- Un cercle d'intérêts qui remplit leurs cerveaux
- Leur voile l'univers sous mille épais rideaux:
- Et si leurs yeux distraits s'ouvrent sur la nature,
- Ils goûtent faiblement sa splendeur la plus pure.
- Que vois-je!... Quels combats se livrent sur mes flots!...
- Des rochers de mes bords j'entends les longs échos
- Se renvoyer des cris de douleur et de rage....
- Une barque assaillie est tout près du naufrage.
-
- RINCON.
-
- Ah! sauve, si tu peux, les lettres de ton roi,
- Frégose.... je me meurs!
-
- FRÉGOSE.
-
- Rincon!.., j'expire, moi!
-
- L'ÉRIDAN.
-
- Roulez, mes tristes flots, ces victimes humaines.
- Mortels pleins d'espérance ou de terreurs lointaines,
- Émissaires des cours, vous ne prévoyiez pas
- Que vous ramiez tous deux si voisins du trépas!
- Ah! plus heureux que vous l'habitant de ma rive
- Qui, nourri de la pêche, ou des fruits qu'il cultive,
- Suit comme moi sa pente, erre libre en tous lieux,
- Et réfléchit en soi la nature et les cieux!
-
- * * * * *
-
- Il dit; tout disparaît. D'un feu livide et terne
- Une lampe rayonne au sein d'une caverne,
- Noir palais souterrain, assis sur des piliers,
- Taillés des mains du temps en des marbres grossiers:
- C'est là qu'au fond d'un bois règne un brigand terrible:
- Long-temps il a rendu son antre inaccessible;
- Héros des grands chemins, le pillage est sa loi;
- Et ses fiers compagnons l'ont proclamé leur roi.
- Vingt femmes, dont sans prêtre il célébra la noce,
- Composent le serrail de ce sultan féroce:
- De l'ivresse à la crainte il passe tour-à-tour:
- Maintenant il frémit, et tout tremble à sa cour.
-
-
-FORBANTE, SCÉLESTINE, ESCORTE DE BRIGANDS.
-
- FORBANTE.
-
- Tu te flattes en vain, ma chère Scélestine,
- De fléchir ma justice, et notre discipline.
- N'avais-je pas prescrit à leur soumission
- D'épargner au passage et Frégose, et Rincon?
- Messagers d'un grand roi, leur mort nous est contraire;
- Et rien aux magistrats ne pourra nous soustraire.
- On cherche par quels coups purent être immolés
- Ces deux ambassadeurs, en tout lieu signalés:
- Des troupes qu'on rassemble investissent les routes,
- Et de notre demeure on percera les voûtes.
- N'était-ce pas assez d'attaquer sur ces bords
- Les voyageurs sans nom, chargés de leurs trésors,
- De fouiller les ballots, de détrousser la femme
- Des marchands étrangers qu'à peine l'on réclame,
- Sans toucher aux mortels dont les distinctions
- Commandent le respect du droit des nations?
- Violer ce droit saint est le dernier des crimes!
- Et je dois en venger les règles légitimes.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Cher Forbante! je crains qu'un excès de rigueur
- De tes amis blessés ne révolte le cœur.
-
- FORBANTE.
-
- De tant d'esprits mutins crains plutôt la licence,
- Si j'enhardis un peu leur désobéissance,
- Et si je ne punis d'un soudain châtiment
- Le coup qu'ils ont porté sans mon commandement.
- Déja même, fraudant le traité du partage,
- Dérobant au trésor le gain de leur pillage,
- Ils m'ont osé nier leur meurtre injurieux!
- En vain, par un supplice effroyable à leurs yeux,
- J'ai voulu, confondant toutes les impostures,
- En tirer des aveux qu'arrachent les tortures:
- Tout se tait, me résiste; et leur complicité
- Affronte ma vengeance et mon autorité.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Quels aveux obtiendraient tes rigueurs impuissantes,
- Si des meurtres commis leurs mains sont innocentes?
-
- FORBANTE.
-
- Eh! quels autres voleurs, quels autres assassins,
- Habitent ce rivage et les pays voisins?
- Ma troupe est sur ces bords si nombreuse et si forte
- Que nous y portons seuls tous les coups qu'on y porte.
- De vulgaires filoux, de novices bandits
- N'eussent commis jamais des meurtres si hardis:
- Des deux ambassadeurs l'égorgement funeste
- Ne part que de mes gens: la chose est manifeste.
- Mais voici nos amis.... Eh bien! ont-ils parlé?
-
- UN DES BRIGANDS.
-
- A force de tourments ils ont tout révélé.
- Leur bouche s'est d'abord obstinée au silence:
- Mais ils n'ont pu du gril souffrir la violence,
- Et ceux que des charbons approchaient les ardeurs
- Ont confessé la mort des deux ambassadeurs.
-
- FORBANTE.
-
- Dressez les chevalets; consommez leurs supplices.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Grace, grace au plus jeune!
-
- FORBANTE.
-
- Il suivra ses complices:
- Je commande, et je dois même justice à tous.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Il a le port si noble, et les regards si doux!
- Sa femme qui l'adore....
-
- FORBANTE.
-
- Oser frapper les têtes
- De deux ambassadeurs!... Non, en vain tu m'arrêtes....
- L'aveu que de leur sein nous avons fait sortir
- N'est dû qu'à la torture et non au repentir.
- Si je pardonne à l'un, il faut tous les absoudre;
- Et dès-lors, plus de foi: nos nœuds vont se dissoudre:
- Notre séjour bientôt n'aura plus de rempart:
- Et du trésor public chacun prenant sa part,
- Tuant à son profit, et volant pour son compte,
- Ira sur l'échafaud porter enfin sa honte.
- Non, il faut un exemple; et ma sévérité
- Doit veiller au salut de la société.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Ah! cède à mes conseils! penche vers l'indulgence.
- Déja grand par tes faits, sois grand par la clémence.
- Vois ces femmes en pleurs.... Accourez! jetons-nous
- Aux pieds de notre maître! embrassons ses genoux!
- Hélas! des condamnés rends la vie à nos larmes....
- Sois auguste et clément....
-
- FORBANTE.
-
- Quel bruit entends-je?...
-
- TOUS.
-
- Aux armes!
- On nous a découverts: nos bois sont investis.
-
- FORBANTE.
-
- Les voilà ces dangers que j'avais pressentis!
- Des deux agents titrés le meurtre plein d'audace
- A de nos pas obscurs fait rechercher la trace....
- Allons vaincre! Thémis nous destine aux bourreaux;
- Nous sommes des brigands; sauvons-nous en héros!
-
- * * * * *
-
- Ils sortent: des démons l'unanime suffrage
- De tous ces scélérats applaudit le courage.
- Tels on voit des cités les rois les plus pervers,
- A d'horribles exploits forcés par des revers,
- Couvrir mille forfaits d'un éclat de victoire,
- Et, tout trempés de sang, briller de plus de gloire.
- Bientôt, hormis leur chef, ils reparaissent tous,
- En de vastes prisons, sous de triples verroux;
- L'un, serré d'une chaîne au pied d'une muraille,
- Répond d'un ris sinistre au voisin qui le raille;
- L'autre, vil et méchant, baigné de pleurs honteux,
- Baisse vers son fumier un front blême et hideux:
- Ceux-ci, fabricateurs d'impudents artifices,
- Sur leur visage infâme où sont écrits leurs vices,
- D'un repos innocent affectent les dehors;
- Ceux-là pour noirs bourreaux ont déja les remords:
- D'autres enfin, couverts de récentes blessures,
- Sont livrés par avance à de justes tortures.
-
-
-LA JUSTICE HUMAINE ET LES BRIGANDS.
-
- PREMIER BRIGAND.
-
- Eh! pourquoi nous charger de ces fers inhumains?
- Frégose, ni Rincon n'ont péri sous nos mains.
- J'ai cru qu'on nous payait de nos autres prouesses.
-
- DEUXIÈME BRIGAND.
-
- Au milieu des tourments, d'où vient que vos faiblesses
- De ce meurtre à Forbante ont prononcé l'aveu?
-
- PREMIER BRIGAND.
-
- J'étais las d'endurer la tenaille et le feu:
- Mes compagnons et moi nous cédions aux souffrances.
-
- TROISIÈME BRIGAND.
-
- J'ai de tous nos amis sondé les consciences:
- Aucun n'a répandu le sang qu'on veut venger.
- Qui donc?... chut! Thémis vient pour nous interroger.
-
- LA JUSTICE HUMAINE.
-
- La justice sévère, intègre, impartiale,
- Traînant dans vos prisons sa robe magistrale,
- Cherche la vérité sur vos assassinats
- Plus faciles peut-être à déclarer tout bas:
- Si les regards publics vous inspirent la crainte,
- Confiez en mon sein tous vos secrets sans feinte.
- La sincérité pure, en m'ouvrant votre cœur,
- Peut seule de ma loi désarmer la rigueur.
- Les routes de Milan ne sont plus assurées
- Depuis qu'on vous a vus infestant ces contrées.
- Tantôt, on vous entend aux bois des environs,
- La coignée à la main, siffler en bûcherons;
- Et tantôt, en soldats, qui n'avez pour casernes
- Que d'obscurs cabarets et de sombres cavernes,
- Déguisés, et cachant vos exploits inhumains,
- Vous buvez et mangez tout ce qu'ont pris vos mains.
- Quelquefois, revêtus de frocs et de soutanes,
- Attristant les hameaux de vos bandes profanes,
- Vous emportez au loin, dans vos processions,
- Des trésors arrachés par les confessions:
- D'autres fois, sous le masque, en charlatans de place,
- De vos magots bouffons charmant la populace,
- Vos larcins dans les jeux soulèvent des rumeurs;
- Et toujours travestis, changeant d'habits, de mœurs,
- Par le meurtre en tous lieux signalant votre course,
- Vous ôtez aux passants la vie avec la bourse.
- Misérables! quel sang crie enfin contre vous?...
- Les messagers d'un roi sont tombés sous vos coups!
- Mais n'importe: un aveu peut réparer vos crimes:
- Rendez-moi les écrits que portaient vos victimes;
- L'intérêt de l'état veut qu'ils me soient remis.
- Déclarez tout sans peur: vous fléchirez Thémis.
-
- LES BRIGANDS.
-
- Nous sommes innocents.
-
- LA JUSTICE HUMAINE.
-
- Vous, effrontés infâmes!
- L'aiguillon des douleurs sondera mieux vos ames....
- Frémissez! mes bourreaux sauront vous arracher
- Quelque aveu des forfaits que vous pensez cacher.
-
- UN DES BRIGANDS.
-
- Folle justice humaine! ah! tes clous et tes barres
- Ne sont contre l'erreur que des recours barbares.
- Tel qu'aura fait céder l'âpreté d'un tourment,
- Innocent d'un forfait, s'en accuse, et te ment;
- Et tel, dont la vigueur surmonte les supplices,
- Peut de ses attentats nier jusqu'aux indices:
- Et tu frappes ainsi par d'aveugles arrêts
- La faiblesse toujours, et le crime jamais.
- Cruelle! abjure donc ton horrible industrie.
-
- LA JUSTICE HUMAINE.
-
- Non, coupables! en vain l'humanité s'écrie;
- Et les ambassadeurs lâchement égorgés
- Pour le salut public doivent être vengés....
- Mais Charles-Quint m'envoie un secret émissaire!
-
- UN ENVOYÉ.
-
- De ce procès, Thémis, étouffe le mystère.
- Absous les accusés, et reçois ces présents:
- Tends ta balance.
-
- LA JUSTICE HUMAINE, _aux brigands_.
-
- Allez! sortez tous innocents.
-
- L'ENVOYÉ, _aux mêmes_.
-
- Gouverneur de Milan, Dugast, en sa demeure,
- Pour vous récompenser vous attend d'heure en heure;
- Hâtez vos pas, amis: on est content de vous.
- Mais, de par l'empereur, silence sur vos coups.
-
- * * * * *
-
- Tout change; et l'on revoit Scélestine et Forbante
- Poursuivre en des forêts leur carrière sanglante:
- Échappés à Thémis, leurs compagnons affreux
- Ont rejoint leur escorte et marchent derrière eux.
-
-
-FORBANTE ET SCÉLESTINE.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Eh bien! à tes fureurs tu t'es livré sans cause:
- Tes gens n'avaient frappé ni Rincon, ni Frégose;
- Et le crime imprévu qui sème ici l'horreur,
- Politique attentat, partait de l'empereur.
- Devais-tu, sur la foi de vaines apparences,
- Livrer sans examen tes amis aux souffrances?
- Si Dugast, à leur aide envoyant des soutiens,
- N'eût sauvé tes agents, les prenant pour les siens;
- Si l'indiscrète erreur de son messager même
- N'eût détrompé la tienne en ce désordre extrême,
- Rien n'aurait éclairé tes injustes soupçons;
- Tu chercherais encor un fil de trahisons:
- Ah! crains, si désormais tu n'es plus équitable,
- Que de tes défenseurs le courroux ne t'accable.
-
- FORBANTE.
-
- Abusé d'une erreur, si je les jugeai mal,
- Thémis n'y voit pas mieux devant son tribunal.
- En passant par ses mains gagneraient-ils au change?
- Non, non, de ma rigueur ne crois pas qu'on se venge:
- Pour fuir les échafauds par-tout les menaçant,
- Tous ont de mon génie un besoin trop pressant.
- Mon esprit les dirige en leur route effrayante;
- Et je suis de leur corps la tête prévoyante.
-
- SCÉLESTINE.
-
- Ton orgueil est, vraiment, risible en ton métier!
-
- FORBANTE.
-
- Que ferais-je de plus, roi d'un empire entier?
- Tu vois de Charles-Quint les serviteurs fidèles
- Sur deux ambassadeurs porter leurs mains cruelles;
- Et sur les grands chemins, pour de vils intérêts,
- Les rois assassiner leurs envoyés secrets.
- Les chefs du brigandage et les chefs des conquêtes
- Ont des moyens égaux et de pareilles têtes.
- Compare leurs desseins, leurs ressorts, et leur but.
- Le conquérant, paré d'un superbe attribut,
- Et dieu de la terreur dans les murs pleins d'alarmes,
- Consternant les mortels au seul bruit de ses armes,
- S'il était délaissé de ses héros nombreux,
- Ne serait qu'un voleur, qu'un assassin heureux:
- Le brigand, secondé de sa petite escorte,
- Redevable à lui seul des succès qu'il remporte,
- Sans peur bravant par-tout le glaive de la loi,
- Entouré d'une cour, serait nommé grand roi.
- Qu'admirent ces humains en leurs vainqueurs barbares?
- Quel courage si ferme, et quels talents si rares,
- Surpassent les vertus auxquelles nous tendons?
- Leur peuple les défend; seuls, nous nous défendons:
- L'univers les soutient, on adore leur trace;
- On poursuit tous nos pas, l'univers nous menace:
- Ils ont peu de repos; nous errons sans sommeil:
- Ils courent tous les bords qu'éclaire le soleil;
- Et nous, nous promenons nos fureurs vagabondes
- Sans armée et sans flotte aux rives des deux mondes.
- Prêts à tout, dominant les préjugés humains,
- Pirates, ou soldats, nous frayant des chemins,
- De tous les tribunaux perçant les labyrintes,
- Nous rions des périls et répandons les craintes:
- Ainsi de l'héroïsme émules dans nos rangs,
- Des brigands tels que nous valent des conquérants.
-
- * * * * *
-
- Il dit; et ces rapports tristement véritables
- D'une maligne joie enivrèrent les Diables,
- Charmés qu'un vagabond eût tous les sentiments
- Des nobles Charles-Quints et des fiers Solimans:
- Mais du Héros joué l'ame pleine de rage,
- Au rang des spectateurs, siffla sa propre image.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT TREIZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU TREIZIÈME CHANT.
-
- L'époux de la belle _Ferronnière_ veut l'emmener dans un asyle
- champêtre éloigné de la cour, où _François-Premier_ l'a vue
- pendant une fête. Cette femme a fait avertir le roi, qui la
- surprend chez elle, et qui, ayant passé la nuit dans sa maison,
- change cette demeure en un riche hôtel, meublé magnifiquement,
- par un coup magique de son sceptre. L'époux désespéré va consoler
- ses chagrins chez des filles de joie, où l'entraîne l'_Ivresse_.
- Il revient au lit de son épouse adultère, et la fatale
- _Syphilite_, qui l'a suivi, prépare ses vengeances en la dévorant
- de son poison secret. Le roi, qui en est atteint ensuite, périt
- misérablement.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT TREIZIÈME.
-
- AUX démons spectateurs se découvre l'asyle
- D'un couple heureux long-temps de son destin tranquille;
- La belle Ferronnière est avec son époux,
- Organe du barreau, dont l'esprit noble et doux
- Crut par son éloquence attacher l'infidèle
- Jusqu'à s'en faire aimer d'une amour immortelle:
- Mais un roi l'aperçut; et ce hasard fatal
- Au nouveau Cicéron donne un puissant rival.
- Du beau François-Premier la belle Ferronnière
- Est en espoir déja la favorite altière;
- Et son miroir lui dit que trop d'obscurité
- Dans le lit conjugal a voilé sa beauté.
- Un seul flambeau, qui luit près d'une alcove sombre,
- Astre de ses foyers, éclaire au sein de l'ombre
- Le lustre de son teint, et l'azur de ses yeux,
- Et l'adorable éclat de son col gracieux.
- A peine tous les lys qu'on prête à Cythérée
- Égalent de son sein la blancheur épurée.
- Son époux la gourmande, et, tout prêt à partir,
- Veut l'enlever au roi qu'elle a fait avertir.
-
-
-LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- La nuit nous environne, attendez une autre heure.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Non, non, si vous m'aimez, fuyons notre demeure.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Rejetez des soupçons cruels, envenimés:
- Demeurez calme ici.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Fuyons, si vous m'aimez.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Dérobez vos esprits à ce délire extrême....
-
- L'ÉPOUX.
-
- Si tu m'aimes, fuyons, te dis-je, un roi qui t'aime.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Hélas! ignorez-vous que le cœur d'un grand roi
- A des soins plus pressants que de songer à moi,
- Et que mon peu d'attraits n'aurait pas la puissance
- De distraire un héros qu'idolâtre la France?
- Ma beauté peut suffire à votre obscur bonheur,
- Mais ne mérite pas ce haut degré d'honneur.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Comment? vous semble-t-il si glorieux, madame,
- D'être élevée au rang d'une maîtresse infâme?....
- Mais ô ciel! j'interprète avec trop de rigueur
- Un mot dit au hasard et démenti du cœur.
- Je sais qu'à tes appas la pudeur est unie:
- Mais je crains que la ruse ou que la tyrannie
- N'altère de nos jours l'aimable pureté.
- Je crains mon propre cœur par ses feux emporté,
- Qui, jaloux de toi seule, oserait te défendre
- Contre tout ce qu'un roi pourrait même entreprendre,
- Et qui, s'il m'outrageait, saurait lui rappeler
- Qu'il doit suivre les lois, et non les violer,
- Et laisser aux Tarquins, aux Nérons impudiques,
- Le crime de souiller les vertus domestiques.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- En quel transport vous jette un chimérique effroi?
- Déja comme un tyran vous traitez votre roi.
- Sur quel pressentiment fondez-vous tant d'alarmes?
- Sur ce qu'en une fête il me vit quelques charmes,
- Qu'il daigna m'aborder, me présenter des fleurs,
- Simple bouquet lié d'un nœud de ses couleurs,
- Et sur quelques récits qu'en rivales coquettes
- Ont semés de la cour les femmes inquiètes,
- Depuis que tour-à-tour les grands ont cru devoir
- Flatter leur souverain en accourant me voir.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Eh bien! je reconnais qu'il faut que tu l'évites,
- Aux soins des favoris, aux cris des favorites;
- L'œil de la flatterie et des rivalités
- De l'amour soupçonneux a toutes les clartés.
- Ah! si trop idolâtre, et devenu farouche,
- Je sens mon ame errer sur tes yeux, sur ta bouche,
- Si de tous mes amis épiant les regards,
- J'accuse en mes soupçons les plus simples égards,
- Juge combien d'un roi, trop séduit par ta vue,
- Me consterne pour nous la faveur imprévue,
- Et ce concours des grands attachés sur tes pas,
- De ses suprêmes vœux interprètes si bas!
- Pardonne, ô ma compagne! ô mon bien! ô ma vie!
- Existerais-je encor si tu m'étais ravie?
- Ton époux te préfère à la clarté du jour,
- Et serait moins jaloux s'il avait moins d'amour.
- Partons, éloignons-nous.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Est-il quelque distance
- Qui m'écartât du roi mieux que ma résistance,
- S'il fallait repousser l'injure de ses feux?
-
- L'ÉPOUX.
-
- Ta pudeur, je le crois, rejetterait ses vœux:
- Mais quoi? les souverains sont prompts à tout enfreindre;
- S'ils ne se font aimer, ils se font bientôt craindre:
- Je sais que la vertu, leur résistant d'abord,
- Contre leurs vains desirs tente un rebelle effort;
- Mais enfin leur discours revient à la pensée:
- On rappelle chez soi la fortune chassée;
- D'un rang privé d'honneurs on est bientôt confus;
- On se peint les dangers d'un scrupuleux refus,
- Tous les biens, la splendeur, et la magnificence,
- Qui d'un tendre retour suivraient la complaisance;
- Et ces nobles rigueurs qu'inspirait la fierté
- Ne paraissent qu'orgueil, ou puérilité.
- Alors se renouvelle une offre séductrice;
- On cède; et pour jamais victime d'un caprice,
- Aux regards du public on flétrit sa beauté
- Qui du fidèle hymen parait la chasteté,
- Et l'époux malheureux, que le chagrin surmonte,
- En un luxe outrageant voit reluire sa honte.
- Ah! fuyons! mon amour te le commande enfin.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- La nuit m'effraye.... Attends le retour du matin.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Les astres de la nuit, autrefois nos complices,
- Ont de nos premiers feux protégé les délices:
- Nouvelle épouse encor, sans peur à mes côtés,
- Tu traversais son ombre en des bois écartés.
- Depuis quand la crains-tu? depuis quand, si timide,
- As-tu lieu de frémir alors que je te guide?
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Où voulez-vous aller?
-
- L'ÉPOUX.
-
- En ces foyers charmants,
- Domicile champêtre où nous fûmes amants,
- Où nos cœurs s'adoraient, libres d'inquiétude.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Qui? moi! m'ensevelir dans cette solitude!
- Quoi? pour jouir encor de nœuds tendres et chers,
- Est-il besoin de fuir au milieu des déserts?
-
- L'ÉPOUX.
-
- Est-ce un désert qu'un lieu peuplé par ta famille,
- Entouré de hameaux où l'innocence brille,
- Dominant des vergers et de riants coteaux,
- Où, tandis que ma main plantait mille arbrisseaux
- Tu semblais avec moi prendre un plaisir extrême
- A cultiver des fleurs moins belles que toi-même?
- De quels ravissements nos cœurs étaient saisis,
- Lorsque sous un beau ciel, en une barque assis,
- Nous embrassant tous deux, abandonnant les rames,
- Nous cédions au penchant de l'onde et de nos ames,
- Et que souvent la nuit, sans troubler nos transports,
- Nous voyait jusqu'à l'aube errer aux mêmes bords!
- Viens! l'ombre dans les champs n'est pas si redoutable
- Que d'un roi sans pudeur la flamme détestable.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Notre monarque est-il un monstre menaçant!
-
- L'ÉPOUX.
-
- A-t-il pour tes regards un attrait si puissant,
- Que, ne respectant plus ma tendre jalousie....
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Je n'ai point de respect pour une frénésie;
- Et n'imiterai pas cette folle d'honneur
- Qu'effraya tellement un accueil suborneur,
- Quand sur les bords du Rhône un père trop peu sage
- A notre roi galant l'offrit sur son passage,
- Que, dès le lendemain, elle lui fit revoir
- Ses traits, qu'avait brûlés son chaste désespoir.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Plains, et ne raille pas ce vertueux modèle
- Qui laissa de son ame une image plus belle
- Que les plus beaux contours par notre œil admirés;
- Traits fugitifs, que l'âge aurait défigurés:
- Elle sut, dépouillant sa forme peu durable,
- Montrer de sa pudeur l'éclat inaltérable,
- Et seule apprit aux grands, mieux que tous les censeurs,
- A voir d'un œil glacé nos femmes et nos sœurs.
- Mais, viens: ne tardons plus: que demain l'on ignore
- En quels lieux tes appas seront vus par l'aurore.
- Obéis; je le veux.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Moi, je veux appaiser
- Tes sentiments jaloux.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Comment?
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Par ce baiser.
-
- * * * * *
-
- Elle dit, en riant; et ses lèvres trompeuses,
- Calmant de son amour les craintes soupçonneuses,
- L'enflamment d'un baiser, vain gage de sa foi;
- Lorsqu'une voix s'écrie: «Ouvrez, de par le Roi.»
- La porte est à grands coups au même instant heurtée:
- Il pâlit: la fureur de son ame agitée
- Fait trois fois à son front remonter la couleur,
- Et, trois fois le glaçant, en accroît la paleur.
- Mais elle:
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- O mon ami! ne faites rien paraître:
- Comptez sur moi: sachez ce que veut notre maître.
-
- * * * * *
-
- Il sort, muet de rage; et tout l'enfer surpris
- A l'acteur pathétique applaudit par des cris.
-
- LA FERRONNIÈRE, _seule_.
-
- Le roi n'a contre lui nul sujet de colère:
- Qu'ai-je à craindre? il envoye un ordre salutaire
- Suspendre de ces lieux mon triste enlèvement....
- L'ordre a bientôt suivi mon avertissement!
- Mais si de mon époux la violence extrême....
-
-
-FRANÇOIS-PREMIER ET LA FERRONNIÈRE.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- On entre ... ô Dieu! que vois-je? ah! c'est le roi lui-même.
- Me trompé-je? le roi! qui l'amène?...
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- L'amour.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Ah! sire....
-
- FRANÇOIS-PREMIER.
-
- Oui, pour vous voir il a quitté sa cour:
- Vous vaincre est à ses yeux la gloire la plus chère.
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Eh sire!... qui vous peut résister sur la terre?...
-
- * * * * *
-
- A ces mots, qu'en tremblant elle a balbutiés,
- Le roi, que le respect prosternait à ses pieds,
- Se relève ardemment, et vers l'alcove entraîne
- La belle, entre ses mains se défendant à peine;
- Toute émue, et roulant ses beaux yeux aveuglés,
- Par l'orgueil, la surprise, et la frayeur troublés;
- Palpitante aux assauts du héros téméraire:
- Ainsi l'autour ravit la colombe en sa serre.
- Les Démons, égayés de son doux embarras,
- Près du hardi vainqueur la pressant dans ses bras,
- Admiraient les effets si prompts, si manifestes,
- Le quelques mots confus qu'éclaircissaient des gestes.
- Sitôt! se disaient-ils; elle se rend! eh quoi?
- Est-ce éblouissement, magie, amour, effroi?
- Mais sur le couple heureux des rideaux se fermèrent:
- La scène resta vide; et les ris éclatèrent.
- La foule s'attendait, les voyant s'éclipser,
- Que de nouveaux acteurs viendraient les remplacer;
- Mais l'auteur, voilant tout en sa folle licence,
- Pour comique ressort présenta leur absence.
- Les Diables, qui d'abord en rirent étonnés,
- Regardèrent enfin les diablesses au nez:
- Leur sexe plein d'ardeur se peint tout en images:
- Tout le feu des enfers colora leurs visages.
- Déja les vieux Démons, si zélés pour les mœurs,
- Opposaient leur murmure à cent lutins rimeurs,
- Beaux-esprits farfadets, dont la troupe idolâtre
- Toujours chante Vénus, ses lys, et son albâtre,
- Et que faisait pâmer le voile ingénieux
- Qui laissait entrevoir ce qu'il cachait aux yeux.
- C'est ainsi qu'un grand art montre ce qu'il dérobe;
- Tel on sent mieux le nu sous les plis d'une robe:
- Tel, disait-on encore, un habile pinceau
- Traçant Agamemnon le voila d'un manteau,
- Ne sachant pas quels pleurs prêterait le génie
- A ce père, témoin du sort d'Iphigénie.
- Le silence animé ne se prolongea pas:
- Les plaisirs des mortels sont rapides, hélas!
- Nul monarque en amour n'a de pouvoir suprême:
- La belle reparut, vermeille, et le roi, blême.
- Mais avant de quitter ces lieux, encore obscurs,
- Le héros, de son sceptre, avait touché les murs:
- O miracle soudain! la tendre Ferronnière
- Vit son toit se changer en palais de lumière.
- Les lambris, les plafonds, revêtus de cristaux,
- Réfléchirent l'éclat des plus rares métaux;
- De candélabres d'or ses foyers rayonnèrent;
- De velours argentés ses fenêtres s'ornèrent;
- De glands d'or soutenu, son lit, chargé d'un dais,
- Devint un sanctuaire à ses divins attraits;
- De riches diamants ses écrins se garnirent;
- En ses vastes haras trente étalons hénnirent;
- Salaire des baisers que, d'un cœur délicat,
- Le monarque ravit à l'époux avocat.
- La novice Phryné, trop facile conquête,
- Sentit mille vapeurs gonfler sa jeune tête;
- Son orgueil éventé s'entoura de valets,
- Et monta sur un char, pour fuir les camouflets.
-
- Cependant son époux, en proie au chagrin sombre,
- Erra deux jours, deux nuits, grondant encor dans l'ombre;
- Il traîne un corps maigri, faible, et sans aliments:
- Son désordre éperdu signale ses tourments:
- Immobile, debout, l'œil sans vue, il soupire,
- Tel qu'un homme frappé d'un aveugle délire.
-
-
-L'ÉPOUX DE LA FERRONNIÈRE.
-
- O crime qui m'accable autant qu'il m'avilit!
- Un autre est en ses bras! un autre est en mon lit!
- Mon cœur, tout comprimé de rage et de colère,
- Se gonfle de sanglots et soudain se resserre.
- Je sens de mes chagrins l'orage s'amasser,
- Et je n'ai point de pleurs que je puisse verser.
- Ah! pour moi nul espoir n'aurait autant de charmes,
- Hélas! que le plaisir de répandre des larmes.
- Malheureux! de ton sexe as-tu perdu l'orgueil?
- Quand tes cris de ta porte ont fatigué le seuil,
- Ont-ils calmé tes maux? non, et de la parjure
- Mes propres lâchetés n'ont fait qu'aigrir l'injure:
- Je me suis dit trop tôt qu'ivre de son amant
- L'infidèle peut-être a ri de mon tourment.
- Tu me connais bien mal, ô criminelle femme!
- Si tu ris de la plaie ouverte dans mon ame.
- Des vanités d'époux je sens peu l'aiguillon:
- Que m'importe une ville, insensé tourbillon,
- Où le bruit de ma honte a grossi les scandales
- Emportés dans le cours des galantes annales!
- Qu'importent des regards plus lâches que malins
- Dans les cercles étroits de mes obscurs voisins!
- C'est ma félicité cruellement ravie,
- C'est l'erreur d'un amour, chimère de ma vie,
- C'est un long avenir corrompu par l'ennui,
- C'est mon bonheur perdu, que je plains aujourd'hui.
- Je plains de ma candeur les douces imprudences
- En un cœur mal jugé versant mes confidences.
- Je regrette ces jours sereins et radieux,
- Qui semblaient pour moi seul éclairés par ses yeux,
- Quand ma timide épouse, en foulant les prairies,
- Suivait de mon amour les tendres rêveries!
- Je fondais sans orgueil l'espoir d'un sort heureux
- Sur la paix, sur les biens d'un hymen vertueux!
- Mon hymen, ma vertu, font mon ignominie.
- Il n'est donc nul recours contre la tyrannie,
- Puisque les rois, nommés les protecteurs des lois,
- Pour usurper nos lits pénètrent sous nos toits;
- Et rendent périlleux à la foi conjugale
- D'éviter de leur or l'influence fatale!
- A quoi, près d'eux, le cœur ose-t-il se lier?
- Honneur, amour, il faut tout leur sacrifier.
- Crédule, je pensais, dérobant ma fortune,
- Parmi les rangs cachés de la foule commune,
- Prouver, en cultivant une chaste union,
- Qu'un mortel vit heureux, libre d'ambition:
- Ah! que n'ai-je plutôt, distrait par milles intrigues,
- Fait de ma lâche épouse un instrument de brigues!
- Plus redouté peut-être, on m'aurait épargné:
- Ou, renonçant moi-même à mon lit dédaigné,
- Je n'eusse été jaloux que du regard des princes,
- Et jouirais des biens volés sur les provinces.
- Où m'a réduit l'amour et la loi du devoir?
- A mourir seul au monde, en proie au désespoir.
- Tyran, qui te complais en des bras infidèles,
- Voilà, tyran, le fruit de tes leçons cruelles!
- Et, si j'armais mon bras, tu me ferais jeter
- Sur l'indigne échafaud où tu devrais monter,
- Toi, qui pour un caprice insolemment profanes
- Une épouse rangée au rang des courtisanes,
- Et pour jamais détruis la paix d'un citoyen
- Qui n'a que son amour et sa foi pour tout bien!
- Seul, trahi, sur la terre ai-je même un asyle?
- La parjure a souillé mon heureux domicile:
- Oserais-je y rentrer? pourrai-je soutenir
- L'aspect d'un lieu rempli du triste souvenir
- De tant de voluptés et de jours d'alégresse,
- Dont ma couche et nos murs me parleraient sans cesse?
- Irai-je en ces hameaux, où près de moi souvent
- Le soleil la voyait briller en se levant;
- Où l'écho de la nuit se plaisait à répandre
- Nos amoureux serments, qu'il ne doit plus entendre?
- L'aube, le soir, les bois, les plaines, et les eaux,
- En m'offrant sa présence irriteraient mes maux:
- Tout, dans la ville, aux champs, la rend à ma pensée:
- Où fuir? où me soustraire à ma rage insensée!
- Où m'éviter moi même?... ô supplice!.... comment
- Endurer de mon cœur l'affreux déchirement?...
- Mais qu'entends-je? que vois-je?... une retraite impure
- Où dansent follement l'ivresse et la luxure.
- Ces amants insensés d'un aveugle plaisir
- Ont-ils quelques chagrins qui les viennent saisir?
- Non; écoutons leurs chants et leur joie effrénée....
- Ici, point de pudeur: ici, point d'hyménée:
- En ce sérail le vice achète les amours....
- Eh bien! plus de vertu: suivons les mœurs des cours;
- Et noyons dans le vin ma démence jalouse.
- Parmi de vils objets, moins vils que mon épouse:
- En un brutal sommeil peut-être enseveli,
- Mes cuisantes douleurs céderont à l'oubli.
-
- * * * * *
-
- Il entre en ce séjour plein de nymphes bachiques,
- Où les aimables Grecs, cerveaux si poétiques,
- Eussent cru voir Cypris, et le dieu des festins,
- Et Priape, éclatant de la pourpre des vins:
- Car du libertinage, et de l'ivrognerie,
- Ils se créaient des dieux, grace à l'allégorie,
- Froide pour les esprits nés sans inventions,
- Mais seule animant tout au gré des fictions;
- Et de noms adoucis, et de riantes faces,
- Aux objets odieux prêtant même des graces:
- Elle a peuplé l'olympe; et fait parler ici
- L'Ivresse, aux yeux troublés, et libre de souci.
-
-
-L'IVRESSE, L'ÉPOUX, ET DEUX COURTISANES.
-
- L'IVRESSE.
-
- Noie, époux affligé, tes chagrins dans ma coupe.
- Les consolations sont mon aimable troupe!
- Avec elles toujours parcourant l'univers,
- J'allége des humains les ennuis et les fers.
- De l'orgueil d'Alexandre, au milieu de l'Asie,
- J'ai même soulagé la longue frénésie.
- En mes philtres joyeux j'ai su par-fois, dit-on,
- Tremper le cœur de fer du malheureux Caton.
- C'est peu que des héros j'aie adouci les peines;
- Je déride le peuple attristé de ses chaînes,
- Et qui, de ses bourreaux se délivrant enfin,
- S'abreuverait de sang s'il ne buvait du vin.
- L'eau du Léthé se mêle au doux jus de la treille.
- Vois, à travers mon prisme, Hébé fraîche et vermeille,
- Qui, le verre à la main, riante à tes côtés,
- Vers toi de son beau corps penche les nudités.
- Bois, chante, ris, folâtre, obéis aux caprices
- Qu'inspirent tour-à-tour ces folles mérétrices.
- Tes yeux sont éblouis.... quitte la table.... eh-bien!
- Le bandeau de l'amour vaut-il mieux que le mien!
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Retire-toi, ma sœur; et laisse ta compagne
- Faire avec lui mousser le nectar de Champagne.
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- Non, j'aime ce jeune homme et ses emportements:
- Pourquoi l'enlève-t-elle à mes embrassements?
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Son âge a peu besoin du secours de tes charmes:
- Réserve à ton vieillard tes appas et tes armes!
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- Ses mains ont beaucoup d'or: mais ses riches présents
- Font-ils aimer son front argenté par les ans?
- Ce barbon édenté, goutteux sexagénaire,
- Vil objet de dégoûts, a-t-il de quoi me plaire?
- Son seul aspect suffit pour nous humilier
- D'un sort qui du plaisir nous a fait un métier.
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Ma sœur, j'ai vu le monde, et je suis ton aînée.
- D'une dame autrefois compagne fortunée,
- Un méchant séducteur m'enleva de son toit,
- Et m'abandonna mère aux lieux où l'on nous voit.
- Ce monde, il m'en souvient et j'en garde l'image,
- De ton respect, crois-moi, mérite peu l'hommage.
- Les avares parents, les intérêts jaloux,
- A de jeunes beautés donnent de vieux époux;
- Et par-fois, sans remords, un père de famille
- A la plus riche dot vend la fleur de sa fille;
- Fleur que souvent l'amour a fait épanouir,
- Mais que rajeunit l'art pour qui veut en jouir.
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- Celles dont nul pouvoir n'a gêné les tendresses,
- Épouses qu'on honore, au moins sont leurs maîtresses;
- Et libres de leur choix, ne font pas comme nous
- Un infâme trafic des baisers les plus doux.
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- L'amour du jeu, ma sœur, l'orgueil d'un équipage,
- Et les atours coquets, ruineux étalage,
- Réduisent leur misère aux emprunts délicats
- Qu'aux frais de leur pudeur acquittent leurs appas.
- Les ministres, les grands, dispensateurs des places,
- Leur cèdent la faveur que marchandent leurs graces;
- Et, pour les attirer, leur soin industrieux
- Fait ce qu'en nos réduits nous ne faisons pas mieux.
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- L'amour, en occupant le loisir de leurs heures,
- Vient brûler son encens dans leurs propres demeures,
- Sans que la faim, rouvrant leur porte à tous moments,
- Les appelle au dehors pour quêter des amants,
- Et les force, en un jour trente fois rajustées,
- A reprendre à l'envi leurs parures quittées,
- Et feignant la jeunesse avec des traits usés,
- A pétrir de leur teint les lys recomposés.
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Détrompe-toi, ma sœur.... ah! de leurs tristes rides
- J'ai vu le fard discret souvent masquer les vides;
- Et, grace à beaucoup d'art, quarante ans rajeunis
- Offrent une Vénus aux jeunes Adonis.
- Leurs bains mystérieux, leurs toilettes rivales,
- Du soir jusqu'à la nuit les montrent nos égales;
- Et dans les lieux publics leurs jupes vont briller
- Aux yeux de l'homme ardent à les en dépouiller.
- Heureuses quand leur front, étincelant d'aigrettes,
- D'un loyer de bijoux ne grossit pas leur dettes!
- Car ces vaines beautés en leur cercle aujourd'hui
- Se parent comme nous des diamants d'autrui.
-
- DEUXIÈME COURTISANE.
-
- Oh! n'assimile pas nos mœurs que l'on méprise
- Aux mœurs sages d'un monde, où chaque femme éprise
- Reçoit d'un homme seul mille soins assidus,
- Sans profaner son lit et ses baisers vendus.
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- Innocente! eh, vraiment, tu penses en vestale!
- Apprends que chaque épouse à l'ardeur maritale
- Joint toujours en secret le feu de quelque amant,
- Second mari lui-même, et trompé décemment;
- Et par-fois un rival, en oiseau de passage,
- Dérobe aux deux amis quelque tendre partage.
- Moquons-nous donc, ma sœur, de ces femmes de bien:
- Leur commerce est facile et ne nous cède en rien.
- Nous, filles de plaisir, et sans hypocrisie,
- Des hommes trompons-nous la foi, la jalousie?
- Plus que nous ne valons nous ne nous prisons pas;
- Et ce n'est point aux cœurs que nous tendons nos lacs.
- Crois-moi donc; fuis, ma sœur, l'indigence importune:
- Sans honte, et sans dégoûts, travaille à ta fortune.
- L'or établit les rangs dans la société:
- Si tu n'en acquiers point, la dure pauvreté,
- Aux vents des carrefours exposant ta jeunesse,
- Hâtera sur tes fleurs l'hiver de la vieillesse:
- Mais si tu t'enrichis, long-temps fraîche aux regards,
- Couchée en des palais, et roulée en des chars,
- Nous te verrons passer en brillant météore;
- Et cet organe heureux du plaisir qu'on adore,
- De tes prospérités instrument féminin,
- Nous semblera, lui seul, comme un ressort divin,
- Soutenir dans Paris tes splendeurs souveraines,
- Et de tes prompts coursiers les élégantes rênes:
- Et l'hymen te pourra transformer quelque jour
- De catin à la ville en duchesse à la cour.
-
- TROISIÈME COURTISANE, _accourant_.
-
- Fuyons! fuyons!
-
- PREMIÈRE COURTISANE.
-
- D'où naît la crainte ou tu te livres?...
- Quel bruit!....
-
- TROISIÈME COURTISANE.
-
- Entendez-vous ces capitaines ivres,
- Brisant meubles, miroirs, criant, blasphémant Dieu?...
- Je fuis tremblante, et nue....
-
- TOUTES.
-
- Au vol! au meurtre! au feu!...
-
- * * * * *
-
- A ces cris se relève, étonné du tumulte,
- Le mari qui venait d'oublier son insulte.
- La porte est enfoncée: on entre; on se débat:
- Mais la scène changeant dérobe le combat.
-
- On voit la Ferronnière en sa chambre nouvelle:
- Une riche splendeur ne la rend que plus belle;
- Et ses yeux, non encor du faste détrompés,
- Brillent de plus de feux par son éclat frappés.
- Hélas! qui, devant elle, ose encor reparaître?
- C'est son mari: vient-il se venger de son maître?
-
-
-LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.
-
- L'ÉPOUX.
-
- Madame, est-il au moins permis à votre époux
- D'entrer en ce séjour et d'approcher de vous?
- Et l'orgueil d'avoir pu soumettre un diadême
- Vous fait-il oublier tout devoir et moi-même?
- Non, non, il vous souvient, peut-être avec terreur,
- Que je vous adorai jusques à la fureur:
- C'est donc en furieux qu'ici je viens vous dire
- Que sur moi la raison a perdu tout empire.
- L'outrage le plus noir qui me doive toucher
- De mon cœur malheureux n'a pu vous arracher.
- Je ne me connais plus depuis votre inconstance,
- Parjure! et contre vous, faible, sans résistance,
- Au hasard en tous lieux je porte en soupirant
- Mes cruels souvenirs, mon désespoir errant,
- Et de vos traits encor l'image ineffaçable
- Vous ramène ici même un époux implacable.
- Mais je m'en punirai, mais je dois vous punir....
- Eh, quoi donc? loin de vous ne me puis-je bannir?
- L'espace où vous vivez n'est qu'un point sur la terre:
- Il est d'autres climats que le soleil éclaire:
- Il est par-tout des cieux, des jours, des nuits pour moi.
- Mais est-il une femme aussi belle que toi?
- Perfide! où donc fuirai-je? où réparer ma perte?
- De mes regrets par-tout l'image m'est offerte.
- Ma vie est attachée aux seuls lieux où tu vis.
- Si mes pas dans la tombe étaient par toi suivis,
- La mort te ravirait au tyran qui m'offense....
- Oui, c'est mon dernier vœu: ce sera ma vengeance....
- Vois ce couteau levé ... tremble!...
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- O dieux! quel courroux!...
- Épargnez-moi.... je tombe en pleurs à vos genoux....
-
- L'ÉPOUX.
-
- Tu ne fléchiras point mon cœur inexorable.
- Infidèle! quel crime au tien est comparable?
- La pudeur colorait les roses de ton front;
- Tu semblais chaste et pure, et m'as couvert d'affront.
- Si tes yeux ont brillé d'une fausse innocence,
- Si de tes traits charmants la trompeuse décence,
- Si ta bouche, et ton sein que glace ma rigueur,
- Respira l'imposture et mentit à mon cœur,
- Quel homme goûtera l'aimable confiance,
- Danger, dont mon amour fit trop d'expérience?
- L'effet le plus cruel des lâches trahisons
- Est de remplir les cœurs de doute et de poisons,
- Et, prêtant aux vertus l'apparence des crimes,
- De livrer aux soupçons les plus pures victimes.
- Subis donc sans murmure un juste châtiment.
- Que notre sang se mêle aux yeux de ton amant,
- Qu'il teigne ces habits, ton indigne parure....
- Ornements fastueux, gages de mon injure,
- Ah! tombez en lambeaux par mes mains déchirés....
- O ciel!... la mort se peint dans ses traits altérés....
- La couleur à son front tout-à-coup est ravie....
- Sa gorge palpitante.... ah! reviens à la vie!....
- Modère tes sanglots! cesse de t'effrayer....
- Non, ton mari n'est point un affreux meurtrier.
- Sur ton corps demi-nu mes lèvres enflammées....
- Renais à tant d'ardeurs en mes sens allumées....
- Que fais-je?.... de son œil quels éclairs sont sortis!....
- O transports que jamais je n'avais ressentis!
- Du courroux au pardon incroyable passage!
- Baisers trempés de pleurs, plaisirs mêlés de rage,
- Achevez, embrasez un mortel éperdu!....
-
- * * * * *
-
- Il l'embrasse, il succombe, et n'est plus entendu:
- Un court silence règne; et l'épouse pâmée,
- Aux baisers d'un époux doucement ranimée,
- Souriant au superbe en sa couche abattu,
- Dit à voix basse:
-
- LA FERRONNIÈRE.
-
- Eh bien! m'assassineras-tu?
-
- * * * * *
-
- Mais lui, se relevant:
-
- L'ÉPOUX.
-
- Non, plus honteux encore,
- Sans retour je te fuis! désormais je t'abhorre.
- Adieu! non moins perfide à l'époux qu'à l'amant,
- Je te laisse au mépris: c'est le plus long tourment.
-
- * * * * *
-
- Il dit, et sort: mais toi, toi, pâle Syphilite,
- Monstre du nouveau monde, et fille d'Aphrodite,
- De la volage en pleurs tu viens troubler le sang:
- Tel un reptile impur sous les fleurs s'élançant,
- Infecte de son dard la bergère amoureuse
- Qui les osa cueillir d'une main malheureuse.
- Au sortir du sérail, asyle empoisonné,
- Le monstre, qui suivit l'époux abandonné,
- Toucha la Ferronnière, et pour le venger d'elle
- Son aspect flétrissant consterna l'infidèle.
-
- SYPHILITE.
-
- Beauté, si fière encor de tes brillants attraits,
- Sens-tu mes doigts de plomb s'imprimer sur tes traits?
- Sens-tu se dépouiller l'or de ta chevelure?
- Pleure de ton beau col la flottante parure!
- Pleure tes lys tombés au printemps de tes jours!
- Ton jeune âge se ride et fait fuir les amours.
- Des plaisirs criminels fatale corruptrice,
- Reconnais-moi: mon fiel en tes veines se glisse.
- Tu n'oseras pourtant de ton sein attristé,
- Confuse, repousser un amant redouté;
- Et perdus l'un par l'autre, et punis de vos crimes,
- Tous deux vous périrez mes illustres victimes.
- Pleure! tu vas mourir; et lui, vers le tombeau
- Courbant son corps, hélas! triste et honteux fardeau,
- Long-temps plein de langueur, penchera sur son trône
- Un front pesant et las du poids de sa couronne;
- Et lui-même abhorrant l'opprobre de son sort,
- Pour le salut de tous implorera sa mort.
- Qu'un tel exemple apprenne aux souverains du monde
- A fuir les voluptés, de qui la source immonde
- Épanche un noir venin dans tous leurs sens flétris,
- Et même éteint le feu des plus nobles esprits!
- Puisse enfin ton trépas effrayer les épouses
- Qui se vendent au luxe, aux vanités jalouses!
- Car l'amour ne fut pas ton séducteur fatal:
- C'est le vil Chrysophis, c'est ce dieu de métal,
- C'est l'or qui t'a charmée, et qui, souillant ta couche,
- Mit un infâme prix aux baisers de ta bouche:
- Nouvelle Eve, éblouie au serpent adoré,
- Du Pérou, du Mexique, en Europe attiré,
- Monstre, que, pour tout fruit de leur conquête avare,
- Traînèrent à ma suite et Cortez et Pizarre.
-
- * * * * *
-
- Syphilite en ces mots parle de Chrysophis;
- Et leur victime en pleurs fuit, en poussant des cris.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT QUATORZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU QUATORZIÈME CHANT.
-
- _Chrysophis_, ou le dragon d'or, reproche à _Magnégine_, divinité
- de l'aimant, d'avoir conduit dans le nouveau-monde les Européens,
- qui, pour leur malheur, sont venus le retirer des mines, où
- sa colère leur adressa des menaces prophétiques. _Magnégine_
- s'excuse de l'abus que les hommes ont fait des secours qu'elle
- prêta au génie de _Christophe-Colomb_, dont elle lui raconte
- les travaux et les adversités. Une nouvelle décoration présente
- l'aspect de deux temples, où sont reçus séparément les héros de
- la Gloire et ceux de la Renommée. _Charles-Quint_ est accueilli
- dans le second par la _Louange_, qui lui promet la monarchie
- universelle. La _Vérité_ le retient au passage, et lui annonce
- que sa raison va s'égarer. Dialogue entre la _Vérité_ et la
- _Louange_. Jugement de la _Thémis Séculaire_ sur les vrais et les
- faux grands-hommes.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT QUATORZIÈME.
-
- LES murs sont disparus: le globe de la terre
- Présente dans l'azur l'arc de notre hémisphère:
- Le monstre Chrysophis le parcourt en rampant:
- Tel on vit dans Eden un tortueux serpent,
- D'abord en humble ver suivre une obscure trace,
- Et du monde en ses plis envelopper la masse.
- Tel en reptile abject, en hydre immense encor,
- Se déroule à son gré le nouveau dragon d'or.
- Il parle en ce moment à l'amante du pôle,
- De qui l'art des nochers emprunta la boussole,
- La prompte Magnégine, épouse de Sider,
- Puissantes déités de l'aimant et du fer.
-
-
-CHRYSOPHIS ET MAGNÉGINE.
-
- CHRYSOPHIS.
-
- Contemple les malheurs dont tu devins la cause
- En guidant l'avarice aux mines du Potose,
- Subtile Magnégine! eh bien? quand sur les eaux
- Le dieu fatal du fer arma quelques vaisseaux,
- Présageais-tu qu'ici par mon pouvoir suprême,
- Moi, brillant dieu de l'or, je le vaincrais moi-même,
- Et qu'en tyran des cœurs je saurais gouverner
- Les cités de l'Europe où tu me fis traîner?
- Elle te confia ses flottes intrépides:
- Tu dirigeas vers moi les Castillans cupides,
- Que protégeait Sider, ton inflexible époux,
- Le fer cruel, de l'or ennemi si jaloux,
- Qui, pour me conquérir, vint par-delà les ondes
- De la terre fouiller les entrailles profondes.
- Un dieu qui me celait aux regards des humains
- M'ordonna de punir ce crime de leurs mains:
- Instruit par ses décrets de leurs futurs supplices,
- En vain je menaçai Pizarre et ses complices:
- Je m'en souviens encore.... il entra, tout armé,
- Au séjour ténébreux où j'étais enfermé:
- Les torches que portait sa troupe criminelle
- Avaient jauni le sein de la nuit éternelle;
- Lorsqu'à leur pâle éclat mon corps se déroulant,
- «O monstre! quel es-tu? dit-il en reculant,
- «Ton front d'or qui reluit dans l'ombre où je me plonge,
- «Décèle un gouffre immense où ta croupe s'allonge.
- «Réponds-nous: du Potose es-tu le riche dieu
- «Que la terre jalouse enchaîna dans ce lieu?
- «--Fuis! m'écriais-je alors; fuis, étranger barbare,
- «Ce monde que du tien la vaste mer sépare!
- «Malheur aux conquérants qui doivent m'arracher
- «Des prisons où le sort prit soin de me cacher!
- «Laissez d'heureux Incas ignorant ma richesse
- «Bénir en paix leurs jours pleins d'innocente ivresse:
- «Quittez mon antre infect, inconnu de leurs fils.
- «Sortez! redoutez-moi: mon nom est Chrysophis.
- «--Ah! c'est toi, repart-il, qu'au sein de ces contrées
- «Nous cherchions, en coupant les vagues azurées!
- «Cède aux mains des soldats appuyés de Sider.»
- Mes flancs à ce discours furent atteints du fer.
- Un oracle, funeste à la Castille avare,
- Me donnait à ce dieu qui secondait Pizarre:
- Hélas! il me fallut céder au fer vainqueur:
- Mais ces sinistres mots sortirent de mon cœur,
- Au moment qu'arraché de ma caverne humide,
- J'attirai l'œil du jour sur ma crête livide.
- «Tremblez, vous que séduit mon trésor tentateur!
- «Le fer, long-temps guerrier, long-temps agriculteur,
- «Vous a soumis la terre, abondante nourrice:
- «Mais depuis qu'en sa rage armant votre avarice,
- «Il me force à quitter le lit où je dormais,
- «Chrysophis et Sider combattront à jamais,
- «Et l'un l'autre animés d'une envie éternelle
- «Troubleront vos neveux de leur longue querelle.
- «Suivis des trahisons et des assassinats,
- «Jaloux de s'asservir par de sanglants combats,
- «Ils baigneront l'Europe en des flots de carnage:
- «Et si, du monde un jour méditant l'esclavage,
- «Le fer s'unit à l'or, vous pleurerez vos droits,
- «Vos vertus, vos hymens, et vos antiques lois.
- «Nous flatterons l'orgueil de vos épouses vaines,
- «Nous corromprons vos cœurs; nous forgerons vos chaînes;
- «Nous appesantirons les trônes détestés,
- «Et nous couronnerons les vices effrontés.
- «Ah! prévenez vos maux et des forfaits sans nombre!
- «Ah! laissez-moi rentrer au sein profond de l'ombre,
- «Où, si je ne fus pas trompé d'un bruit menteur,
- «Vespuce, de ce monde avide explorateur,
- «Aux doux Péruviens, aux enfants du Mexique,
- «Fera payer le nom qu'il donne à l'Amérique!
- «Gloire, que l'Éternel devait, en son courroux,
- «Ravir au précurseur de brigands tels que vous.»
-
- MAGNÉGINE.
-
- Que dis-tu, Chrysophis, et quelle erreur t'abuse?
- Ce faux lustre, succès d'une perfide ruse,
- De Vespuce à jamais est l'avilissement,
- Et des faits de Colomb l'éternel monument.
- Jamais nul des larcins qu'on put faire au génie
- N'appauvrit le trésor de sa gloire infinie:
- Les siècles, qui des prix sont les dispensateurs,
- Trompent les vœux jaloux de ses imitateurs.
- Vespuce, qui suivit d'une ame intéressée
- La route que Colomb avait déja tracée,
- Aux bords qu'il atteignit ne recherchait que l'or:
- Colomb, plus fier, briguait un plus noble trésor,
- Le nom de demi-dieu, révélateur d'un monde:
- Et sur l'aspect des temps, d'Uranie et de l'onde,
- Prophète audacieux de son propre destin,
- Il jura sa conquête, et l'accomplit enfin.
- Que l'univers le sache: apprends sa gloire; écoute,
- Et crois en Magnégine; elle éclaira sa route.
- Aux bords liguriens, parmi des matelots,
- Il me vint en naissant consulter sur les flots:
- J'écartai des écueils sa jeunesse agitée:
- Je remis dans ses mains mon aiguille aimantée,
- Gage de mon hymen avec le dieu du fer:
- Pour moi, sœur d'Électrone, invisible dans l'air,
- Nul homme avant ces nœuds ne m'avait dévoilée.
- Je lui dis qu'en secret au pôle rappelée,
- Sous le joug de Sider le regardant toujours,
- Je ne tends qu'à l'objet de mes premiers amours.
- Instruit de mon penchant par cette confidence,
- Son soin observateur m'attesta sa prudence.
- Je lui voulus payer en bienfaits renommés
- Les loisirs qu'à m'entendre il avait consumés.
- Un jour que soupirait ce disciple d'Euclide
- Tourné devant les mers qui couvrent l'Atlantide;
- «Les mortels, me dit-il, moins courageux que moi,
- «N'osent tenter la sphère et voguer sur ta foi:
- «Mais ce ciel où ma vue a compté tant d'aurores,
- «Ce colosse debout dans les îles Açores,
- «Son bras levé qui semble aux bords occidentaux
- «Me montrer un chemin vers des pays nouveaux,
- «Ah! s'ils me promettaient les tributs du commerce
- «Dont la source enrichit la Syrie et la Perse!
- «Tentons plus que n'ont fait les héros les plus grands.
- «La science aux yeux d'aigle a ses prompts conquérants,
- «Qui de ceux de la guerre, environnés d'alarmes,
- «Surpassent les exploits, sans tumulte, et sans armes.
- «Ouvrons, ô Magnégine! ô ma divinité!
- «Ces mers dont on n'osa fendre l'immensité.»
- Il dit, et j'assurai mon aide à son audace.
- Mais du rare génie ordinaire disgrace!
- Le vulgaire, trop bas près de si hauts esprits,
- N'atteint pas aux objets que leurs yeux ont surpris:
- Et huit ans de dédains, sans lasser son courage,
- Ont de ses beaux succès démenti le présage.
- Enfin, domptant la brigue et l'incrédulité,
- Loin de tout bord terrestre il s'est précipité.
- Oh! comme ses nochers rappelaient le rivage,
- Quand sur le vaste gouffre, empire de l'orage,
- Chaque jour, allongeant leur liquide chemin,
- Ne montrait plus qu'un ciel et qu'une mer sans fin!
- Lui, calme, tint sur moi son regard immobile:
- Mes seuls balancements glaçaient son cœur tranquille.
- Combien je fremissais en mes doutes flottants!
- En vain déguisait-il son trajet et le temps:
- Ses amis, éperdus entre les vents et l'onde,
- Jurent de l'engloutir sous la vague profonde;
- Quand, fixant à deux jours le terme de son sort,
- Intrépide, il promet sa conquête, ou sa mort.
- Et sur quoi cependant plane son espérance?
- Sur une mer déserte; abyme affreux, immense!
- Mais le vol d'un oiseau, né sous de nouveaux cieux,
- Augure favorable, étonne tous les yeux:
- Mais une herbe, qui cède au torrent qui l'envoie,
- Est reçue en signal de victoire et de joie.
- Sur l'humide horizon les regards sont tendus.
- Nuit dernière, par toi les aspects confondus
- Laissent poindre en ton sein une clarté lointaine:
- Les nochers attentifs sont sans voix, sans haleine:
- Cependant Lampélie, aux traits d'un doux rayon,
- Divinité du jour et fille d'Hélion,
- Du soleil immobile éternelle courrière,
- Révèle un continent que frappe sa lumière:
- «Gloire à Colomb! dit-elle; et, le bénissant tous,
- «Terre! voici la terre! un monde vient à nous!»
- Tel est le cri perçant que, sur chaque navire,
- Pousse la foule en pleurs vers Colomb qu'elle admire.
- Rivages d'Haïti, vos hôtes innocents
- Reçurent ces héros comme des dieux puissants;
- Et pour leur consacrer les trésors de la terre
- Ils n'attendirent pas les coups de leur tonnerre!
- Colomb victorieux, Colomb, fier cette fois
- D'aller frapper l'Europe au bruit de ses exploits,
- Jaloux qu'on reconnût ce rêveur en délire
- Qu'insultait l'ignorance et le malin sourire,
- Colomb rendit sa voile à des vents ennemis.
- Un fortuné retour lui sera-t-il permis?
- Non, soulevés du choc des tempêtes cruelles,
- Les flots, plus mutinés que ses soldats rebelles,
- Rugissent de fureur et brisent ses vaisseaux.
- «Eh quoi, les cieux, la foudre, et les vents, et les eaux,
- «Veulent, s'écria-t-il, engloutir ma mémoire...!
- «Eh bien! grand Océan, hérite de ma gloire.
- «Puisqu'à jamais privé de revoir mon foyer,
- «Mes destins dans l'oubli sont prêts à se noyer,
- «Reçois dans tes torrents, arrache à la tempête
- «Le secret de ma route, admirable conquête,
- «Et porte vers l'Europe, alors que je péris,
- «L'espoir du nouveau monde, et mes travaux écrits.»
- Il jette alors son titre, auguste caractère,
- Au terrible Océan, son dernier légataire.
- Mais du sein bouillonnant de son gouffre profond
- Le dieu sort, blanc d'écume, et soudain lui répond:
- «Va, Colomb, ne crains pas que la mer te dévore:
- «Va retrouver les cours, plus perfides encore,
- «Où des vents plus jaloux et non moins furieux
- «Te feront aux enfers tomber du haut des cieux.
- «Quel salaire y reçoit le génie et ses peines!
- «Je te reverrai nu, le corps meurtri de chaînes,
- «Attester que l'abyme où gronde au loin ma voix
- «Est plus calme et plus sûr que le palais des rois.
- «Mais tel que sont liés le pôle et Magnégine,
- «Marche, attiré, conduit par ta vertu divine!»
- Le dieu ne lui dit pas que mon époux Sider
- Livrerait sa conquête à l'empire du fer,
- Ni que la bouche en feu du grondant Pyrotone
- Des brigands de l'Europe y fonderait le trône:
- Le dieu ne lui dit pas qu'un indigne bonheur
- De ses faits à Vespuce attacherait l'honneur.
-
- CHRYSOPHIS.
-
- Il est vrai; tout héros, que hait la jalousie,
- N'est vanté dans les cours que par l'hypocrisie:
- Les princes ombrageux paraissent s'effrayer
- Du mérite éminent que l'or ne peut payer.
- Voilà comme, traînant sa pourpre accoutumée,
- Charles-Quint que je sers court à la renommée:
- Aux talents imposteurs accordant son appui,
- Et voulant au respect ne présenter que lui:
- Voilà comme en un âge éclatant en prodiges
- Il croit tout éclipser à force de prestiges:
- Vois outrager Colomb, et courir les mortels
- Aux pieds de l'oppresseur qui me doit ses autels.
-
- * * * * *
-
- En deux temples déja la scène est ranimée,
- L'un à la gloire ouvert, l'autre à la renommée:
- Dans l'un sont les héros, martyrs de leurs vertus,
- Qui, relevant Thémis et les arts abattus,
- Servaient la piété, les lois, et la patrie;
- Ceux qui rivaux d'Alcide ont, d'une ame aguerrie,
- Opposé la constance unie à la valeur,
- Aux monstres, aux tyrans, et sur-tout au malheur:
- Les sages qu'abreuva la coupe de Socrate;
- Les doctes bienfaiteurs, disciples d'Hippocrate,
- Qui, donnant aux humains des jours nombreux et doux,
- En bravant les fléaux les écartaient de tous,
- Et qui, des morts hideux fouillant la sépulture,
- Pour y chercher la vie ont vaincu la nature;
- Là, sont Euclide, Hipparque, hommes de qui les yeux
- Mesurèrent l'espace et les orbes des cieux;
- Et tristes compagnons et d'Homère et d'Alcée,
- Tous deux chantant des rois la colère insensée,
- Ces poëtes nés fiers, indigents illustrés,
- Qui, dédaigneux des grands, aux peuples sont sacrés.
- Dans l'autre temple étaient les favoris du monde,
- Assis sur les degrés que l'illusion fonde;
- Ce concours insensé que dans le sein du bruit
- La louange et le blâme au hasard ont produit;
- Ces singes des Bacchus, des Ammons, des Hercules;
- Ces brigands, d'Érostrate exécrables émules,
- Qui, tels que les Xerxès et les fougueux Timurs,
- Ont fondé leurs honneurs en détruisant des murs.
- On y voit tous les fous chers à la renommée,
- Ceux même dont l'ivresse au meurtre accoutumée
- S'illustrait en riant des publiques douleurs;
- Un vil Sardanapale, un Néron ceint de fleurs:
- Là, brillent le caprice et les sectes nouvelles;
- Et, parmi des lueurs qui semblent éternelles,
- Figurent ces talents faux et présomptueux,
- Des muses et des arts avortons monstrueux;
- Là, de folles beautés, sur l'autel d'Aspasie,
- Divinisent enfin jusqu'à leur frénésie,
- Consacrant les banquets et les galants tributs
- Ou d'un Alcibiade, ou d'un Apicius;
- Montrant par-tout l'orgueil de leurs têtes huppées,
- Des peuples trop enfants immortelles poupées.
- La Louange, tenant l'encensoir à la main,
- De Charles-Quint alors parfumant le chemin,
- Le conduit au travers d'innombrables images,
- Simulacres des dieux, des demi-dieux, des sages,
- Masques ternis, concours d'infidèles portraits,
- Qui du vainqueur flatté relèvent tous les traits.
- Il monte au sanctuaire en acteur héroïque;
- Et bientôt, exhaussé sur un trône magique,
- Semble, en levant des yeux pleins de sécurité,
- Soi-même s'admirer dans la postérité.
-
-
-CHARLES-QUINT, LA LOUANGE, ET LA VÉRITÉ.
-
- LA LOUANGE.
-
- Je ne sais plus à qui te comparer, grand homme,
- Entre tous les héros que la mémoire nomme.
- Sésostris et Cyrus me semblent fabuleux;
- Le divin Alexandre eut le cœur trop fougueux:
- César fut grand, mais froid; Constantin, hypocrite;
- Attila, sacrilège; et ta gloire mérite
- D'effacer Charlemagne, aussi-bien que Clovis,
- Princes dignes des Goths dont ils furent suivis:
- Tous jetaient des clartés moins brillantes que rares
- En d'incultes pays, en des siècles barbares,
- Chez des peuples sans lois, ou trop efféminés
- Pour repousser les fers qui les ont étonnés:
- Aisément dans l'Asie on sema l'épouvante;
- Mais toi, dominateur de l'Europe savante,
- Toi, fameux Charles-Quint, en un temps éclairé,
- Tu luis sur l'occident comme un astre épuré.
- La terre ouvre pour toi ses mamelles fécondes;
- Ton nom, l'effroi des mers, retentit aux deux mondes:
- Toi seul enfin es tout, conquérant, fondateur,
- Dieu pacificateur, et même créateur.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Tais-toi: je ne veux pas que l'on me déïfie:
- La Louange est flatteuse, et mon cœur s'en défie.
-
- LA LOUANGE.
-
- Tu t'élèves encor par tes humbles discours:
- Mais quoi? des nations démens-tu le concours?
- Et les arts à ma voix consacrant tes batailles,
- Et tes lois se gravant sur de nobles médailles,
- Et ta statue équestre en toutes les cités
- Multipliant ta vue et tes faits récités?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- La haine, après un temps, flétrira mes images,
- Et dira que mes dons ont payé tes hommages.
- J'entendrai chez les morts cent reproches amers
- D'avoir suivi, trompé tant de partis divers;
- Et penchant tour-à-tour vers Luther ou l'Église,
- Immolé l'un et l'autre à ma haute entreprise.
-
- LA LOUANGE.
-
- L'histoire à l'avenir ne prouvera que mieux
- Que tu parus dévot, et ne fus point pieux.
- Un héros tel que toi, que le génie éclaire,
- Se rit des préjugés qu'il inspire au vulgaire.
- Poëtes! unissez vos luths à mes accents!
- Thurifères, trépieds, accablez-le d'encens;
- A ce triomphateur présentez vos offrandes,
- Filles, femmes, enfants, que j'ornai de guirlandes!....
- Son œil déja s'enflamme, et les destins obscurs
- S'éclaircissent pour lui, soleil des temps futurs.
- Enivré de mon hymne, et du concert des âges,
- Et de tant de parfums qui montent en nuages,
- Le voilà qui s'agite...! Il voit sur mon autel
- L'Europe enfin lui tendre un sceptre universel.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Oui, j'atteindrai ce prix, qu'on croit inaccessible...
- Désormais à mon bras est-il rien d'impossible?
- M'abusé-je d'un songe, ou d'un tableau trompeur
- Que de ces flots d'encens produirait la vapeur?
- Non, ma tête affermie est sans trouble et sans rêve.
- Seul, je puis tout régir; plus de paix ni de trève:
- Il faut que sous mon joug l'univers n'ait qu'un roi,
- Ainsi qu'il n'a qu'un Dieu, qu'un centre, et qu'une loi.
- Sortons, accomplissons mon grand dessein.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Arrête!
- Un excès de fumée a surchargé ta tête;
- Et je dois, en passant, t'avertir que l'orgueil
- Frappera ton cerveau, près de ce même seuil.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Comment? qu'a donc mon vœu qui soit déraisonnable?
- François-Premier n'est plus; Henri, peu redoutable,
- En désastres verra se changer les succès
- Dont son règne naissant éblouit les Français:
- Un fils, de ma couronne héritier chez l'Ibère,
- Par son utile hymen m'asservit l'Angleterre;
- Vainement Albion, qu'alarment ses projets,
- Veut au pouvoir de Rome enlever ses sujets;
- Philippe inquisiteur, par son zèle inflexible,
- M'assure le pontife, à mes rivaux terrible:
- L'Église parle, au nom du ciel et de l'enfer,
- Contre les libertés que proclama Luther;
- Elle enchaîne à mon joug toute la Germanie:
- Qui la disputerait à ma race bannie?
- Serait-ce Ferdinand, ce frère que mes mains
- Ont couronné lui-même, et fait roi des Romains?
- Il ne peut refuser, pour le but où j'aspire,
- De céder à mon fils le trône de l'empire,
- Si contre Soliman je soutiens son effort:
- Et, ma seule maison régnante après ma mort,
- L'Europe sous mes lois florissante, enrichie,
- Ne sera qu'une immense et stable monarchie.
- Alors, qui retiendra mon aigle en son essor?
- De Bysance en Asie il peut voler encor,
- Planer sur le Liban, où la croix fut plantée,
- Remonter de Gengis la route ensanglantée;
- Et, donnant à la Chine un nouvel empereur,
- Aux mers de la Corée essayer sans terreur
- De m'ouvrir quelque voie inconnue au Tartare,
- Vers ce monde récent que m'a conquis Pizarre:
- Et je verrais enfin, abordant au Pérou,
- Le globe entier soumis.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Grand roi, tu n'es qu'un fou.
-
- LA LOUANGE.
-
- Divinité fâcheuse à la haute puissance,
- Que tu mérites bien le dédaigneux silence
- De ce fier empereur qui te tourne le dos!
-
- LA VÉRITÉ.
-
- C'est l'adieu que souvent je reçus des héros.
-
- LA LOUANGE.
-
- Quelle chaleur te pousse à dire tes pensées?
-
- LA VÉRITÉ.
-
- L'espoir de prévenir leurs fureurs insensées.
-
- LA LOUANGE.
-
- Mentir est profitable, et ton langage est vain.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Je parle pour instruire, et sans l'espoir du gain.
-
- LA LOUANGE.
-
- On ne te croit jamais; tu n'enrichis personne.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- On t'évalue au poids de l'argent qu'on te donne.
-
- LA LOUANGE.
-
- Où voit-on estimer tes tristes sectateurs?
- Les biens et le crédit comblent mes orateurs.
- Qui sont les mendiants? ce sont tes interprètes.
- Qui marche sur tes pas? des aveugles poëtes,
- Chantant pour les oisifs, une tasse à la main;
- Des pédants sans manteau, sans chaussure, et sans pain.
- Ces pauvres confidents de la Nature immense,
- Savent peu mes secrets pour chasser l'indigence.
- Mais vois les favoris qu'emmiellent mes discours;
- Vêtus de pourpre, ils sont les idoles des cours.
- Ton Homère si gueux, ton Phocion si rustre,
- Ont-ils jeté l'éclat de mon Séjan illustre?
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Tu fais des rois plus vils que des bêtes sans lois,
- Et je fais d'Épictète un égal des grands rois.
-
- LA LOUANGE.
-
- Va, va, sors de ce monde! on ne t'écoute guère.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- Aussi voit-on durer l'injustice et la guerre.
-
- LA LOUANGE.
-
- Lie au moins ta droiture à mon art captieux.
-
- LA VÉRITÉ.
-
- J'aime mieux fuir la terre, et m'exiler aux cieux.
-
-
- Mais entends-tu, là-haut, la Thémis séculaire
- Aux crimes, aux vertus, dispenser leur salaire;
- Et sur tes favoris, sa voix, qui te dément,
- Renouveler encor l'antique jugement?
-
-
-LA THÉMIS DES SIÈCLES, LES VRAIS ET LES FAUX GRANDS HOMMES.
-
- PYTHAGORE.
-
- J'éclairai les mortels.
-
- HOMÈRE.
-
- J'éternisai leur gloire.
-
- ÉPAMINONDAS.
-
- La vertu fut ma loi.
-
- ALEXANDRE.
-
- Ma loi fut la victoire.
-
- NUMA.
-
- Rome eut par moi des mœurs.
-
- BRUTUS L'ANCIEN.
-
- Je brisai ses liens.
-
- ATTILA.
-
- J'ai fait frémir les rois.
-
- SYLLA.
-
- Et moi, les citoyens.
-
- ARCHIMÈDE.
-
- Je pesai l'univers.
-
- PLINE.
-
- J'en burinai l'histoire.
-
- OMAR.
-
- Je brûlai les écrits.
-
- TIBÈRE.
-
- Je bravai leur mémoire.
-
- COLOMB.
-
- J'acquis un nouveau monde.
-
- CÉSAR.
-
- Et j'ai mis l'autre aux fers.
-
- LA THÉMIS DES SIÈCLES.
-
- Vous donc, volez aux cieux! Vous, tombez aux enfers.
-
- CÉSAR.
-
- Quoi! César même!
-
- LA THÉMIS DES SIÈCLES.
-
- Oui, toi, dont la gloire usurpée
- A fait céder la toge au pouvoir de l'épée;
- Toi qui, dans l'univers, né pour tout subjuguer,
- Tuant la liberté que tu lui pus léguer,
- Laissas par ton exemple, en sanglant héritage,
- L'empire à des Nérons qu'adora l'esclavage.
-
-
-
-
- LA PANHYPOCRISIADE.
-
- CHANT QUINZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU QUINZIÈME CHANT.
-
- Le sultan _Soliman_ s'entretient avec un muphti de la démence
- qui vient de saisir l'empereur _Charles-Quint_; et de sa
- reclusion volontaire au monastère de Saint-Just. Retraite de
- _Charles-Quint_: son dialogue avec un moine _Jéronimite_.
- L'orgueil lui inspire dans la solitude le desir de surmonter la
- gloire des saints par ses austérités; mais saint _Jérôme_, saint
- _Augustin_ et saint _Bernard_ lui apparaissent, et confondent ses
- vanités.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT QUINZIÈME.
-
- ICI paraît Bysance, et les jardins charmants
- Consacrés aux loisirs des princes ottomans,
- Colline où du cyprès la verdure éternelle
- De leur divin sérail couvre l'enclos fidèle,
- Et dont la pente, riche en brillants minarets,
- En bassins couronnés d'ombrages toujours frais,
- S'incline vers la rive où mugit le Bosphore,
- Amphithéâtre ouvert aux rayons de l'aurore,
- D'où l'œil se plaît à voir, des bouts de l'univers,
- Le commerce appelé par les vents de deux mers.
- C'est là que, relevant sa moustache épaissie
- Qu'une pipe enfumait des parfums de l'Asie,
- Couché parmi des fleurs, au sortir du divan,
- Parle avec un Muphti l'auguste Soliman.
-
-
-SOLIMAN, ET LE MUPHTI.
-
- SOLIMAN.
-
- Assis dans ces beaux lieux, ministre du prophète,
- Quels pensers près de moi te roulent dans la tête?
-
- LE MUPHTI.
-
- Je songe à ton pouvoir, ô mon souverain bien!
-
- SOLIMAN.
-
- Muphti, Dieu seul est grand! les princes ne sont rien.
-
- LE MUPHTI.
-
- Est-ce au fier Soliman qu'il convient de le croire?
-
- SOLIMAN.
-
- Vois l'immense horizon où Dieu montre sa gloire:
- Lui seul imprime un ordre immuable et certain:
- Dieu seul gouverne tout; nos cœurs sont en sa main.
-
- LE MUPHTI.
-
- Son prophète remet aux sultans de la terre
- Sa règle invariable et son puissant tonnerre.
-
- SOLIMAN.
-
- De l'aurore au couchant s'il n'est plus de rival
- Qui soutienne ma vue et marche mon égal;
- A qui le dois-je? au Dieu dont les flèches lancées
- Ont de mon fier émule abattu les pensées:
- La veille, il disputait l'Europe à ma grandeur;
- Le lendemain, du trône il a fui la splendeur.
- De l'altier Charles-Quint mémorable caprice!
-
- LE MUPHTI.
-
- Les chrétiens sont jaloux, superbes, sans justice;
- Et le ciel a permis, malgré ses faits passés,
- Que ce héros tombât au rang des insensés.
- D'où part ce changement? de son orgueil avare.
- Voulant à sa couronne ajouter la tiare,
- Il osait plus tenter que n'ose un vrai sultan
- Qui, du seul glaive armé, nous laisse l'Alcoran;
- Et qui, sans renverser les lois qui l'ont vu naître,
- Est le chef des croyants et n'en est pas le prêtre.
- Voilà pourquoi l'ennui, triste enfant de l'orgueil,
- L'a fait tomber du trône et jeté dans le deuil.
-
- SOLIMAN.
-
- Non, Muphti, ce dessein que lui prête la haine,
- N'a jamais pu troubler sa raison souveraine.
- Cet empereur savait que, bornés dans leurs droits,
- Les pontifes toujours sont au-dessous des rois.
- La voix des cultes saints dirige le vulgaire
- Suivant qu'un potentat la fait parler ou taire.
- Il n'eut donc pas besoin, pour combler son pouvoir,
- Que sa main réunît le sceptre et l'encensoir.
- Si Charles-Quint est las des pompes qu'on envie,
- C'est qu'il se crut lui-même artisan de sa vie,
- Et que de sa sagesse osant se prévaloir,
- Resserré dans ses droits moindres que son espoir,
- Impie, et n'ayant plus que soi pour vaine idole,
- Perfide à ses traités, parjure à sa parole,
- En ses propres complots enfin enveloppé,
- Des grands revers du sort il s'est senti frappé;
- Et de ses vœux hautains n'atteignant pas le faîte,
- L'ambition le plonge au fond de la retraite.
-
- LE MUPHTI.
-
- On dit qu'il se repent de sa témérité
- Qui ploya son église à son autorité.
- Pour vous, ô Soliman, dont la rare prudence
- Souffre de nos docteurs la sainte indépendance,
- Votre cœur, mieux instruit par le grand Mahomet,
- A notre auguste foi lui-même se soumet.
-
- SOLIMAN.
-
- J'obéis à Dieu seul, non à ton ministère:
- Si des prêtres s'armaient de leur sacré mystère,
- Ce Dieu, qui m'a conduit, prompt à les condamner,
- M'inspirerait l'ardeur de les exterminer.
-
- LE MUPHTI.
-
- Ah! des lois des sultans fidèles émissaires,
- Ils ont, sous votre aïeul, béni vos janissaires,
- Et de ce vaste empire étendu le confin
- Du Danube à l'Euphrate, et du Nil à l'Euxin.
- Notre ange qui vous guide exauce leurs prières.
-
- SOLIMAN.
-
- Sois vrai: pourquoi, Muphti, nous voiler nos lumières?
- A l'âge où tous les deux nous voici parvenus,
- Peu de secrets d'état nous restent inconnus.
- De tant de nations la diverse doctrine
- D'un même espoir en Dieu tire son origine.
- Les antiques respects des sages Indiens,
- Les temples musulmans, et les autels chrétiens,
- N'encensent que l'auteur, maître de tous les maîtres,
- Que croiront nos neveux, que croyaient nos ancêtres:
- Les cultes sont nombreux, le Dieu n'est qu'un pour tous.
- Les rois et les sultans de leur gloire jaloux
- Souvent ont sans remords uni Rome et Bysance.
- Mon croissant qui s'allie à la croix de la France
- Prouve que mes pareils aux volontés du sort
- Des fanatismes vains soumettent le ressort.
- Moi-même enfin, dans Rhode ouverte à ma vaillance,
- Aux tentes des chrétiens accordant ma présence,
- J'allai d'un preux vieillard, chevalier de sa foi,
- Honorer la valeur si terrible pour moi:
- Qui me poussait? Dieu seul, qui d'un amour sincère
- M'émeut pour la vertu même d'un adversaire.
- Docile au créateur de la terre et des cieux,
- Sans superstition je porte un cœur pieux.
- Crois-tu que néanmoins de regrets attaquée
- Ma vieillesse s'enferme au sein d'une mosquée,
- Ainsi que mon rival dans un cloître ignoré
- Se cache à l'Occident dont il fut adoré?
- Non, le ciel me créa pour livrer des batailles:
- Je mourrai combattant sous d'illustres murailles;
- Et s'il eût à la meule enchaîné mon destin,
- J'aurais en paix subi cet autre arrêt divin.
- Instrument de la loi qui règle tous les hommes,
- Dont la fatalité nous fit ce que nous sommes,
- J'ai mis en feu Belgrade, empli Vienne d'effroi,
- Vaincu les Mamelus asservis à ma loi;
- Et moi, si redouté jusque dans Ecbatane,
- L'amour m'a fait trembler aux pieds de Roxelane!
- Hélas! que sommes-nous, vains jouets des hasards?
- Du triste Charles-Quint plaignons donc les écarts.
- Que notre ame jamais ne soit enorgueillie
- De sa fausse raison, si près de la folie.
- Frémissons, à l'aspect d'un morne aveuglement,
- De la fragilité de notre jugement.
- Ce céleste flambeau de notre intelligence,
- Qu'est-ce? un rayon qu'un souffle ôte à l'esprit qui pense.
- Cette horreur me présente un abyme d'ennui....
- Va, n'espérons qu'en Dieu, notre suprême appui.
- Lis-moi notre Alcoran, tout plein de son génie.
- L'oreille que chatouille une vague harmonie,
- Porte aux sens enchantés moins de douce langueur,
- Que ce sublime écrit n'en inspire à mon cœur.
-
- * * * * *
-
- Ainsi de l'Orient parlait l'auguste maître.
-
-
- Des murs de Constantin qu'on a vus disparaître,
- La scène est transportée en ce paisible lieu
- Où Charles-Quint au monde a dit enfin adieu!
- Le voilà seul, errant en un long vestibule,
- Où les tristes lueurs du premier crépuscule,
- Nuançant leurs reflets sous les vitrages peints,
- Doublent sur le plancher les figures des saints.
- Appelant dans le chœur tous les révérends pères,
- Sa voix avant la cloche éveille ses confrères.
- Oh! quel rire élevé du parterre infernal
- Accueillit tout-à-coup son zèle matinal!
- Pâle encor de sommeil, un froid jéronimite
- Sort, et réprime ainsi la chaleur qui l'excite.
-
-
-CHARLES-QUINT, ET LE JÉRONIMITE.
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Toi, qui troublas le monde, enfin lassé du bruit,
- Ne permettras-tu pas qu'on dorme ici la nuit?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Est-ce pour sommeiller que l'homme est sur la terre?
- Attends-tu que l'aurore ait blanchi l'hémisphère,
- Pour traîner aux autels ton languissant amour
- Vers le Dieu dont la main va rallumer le jour?
- Faut-il que du matin le prompt oiseau devance
- Les chants religieux de ta reconnaissance?
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- A la force toujours mesurant le devoir,
- Dieu ne commande rien qui passe le pouvoir:
- Il divisa le temps par l'ombre et la lumière,
- Afin que le repos suspendît la prière.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- De tous temps on m'a vu, moi, chef du monde entier,
- Aux offices pieux m'empresser le premier.
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Seigneur, la vanité de s'offrir pour modèle
- Aux labeurs diligents pousse autant qu'un vrai zèle.
- La simple humilité ne se distingue pas.
- Mais quoi! l'ambition eut pour vous tant d'appas,
- Que dans le sein obscur de votre monastère
- Vous en portez toujours l'orgueilleux caractère.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Toi, qui si hautement me parles sans terreur,
- As-tu donc oublié que je fus empereur?
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- N'avez-vous pas du siècle abjuré les maximes?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- On me rend en ces murs des respects légitimes:
- Tes compagnons pour moi n'ont pas ces fiers dédains.
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- C'est qu'exilés du monde, ils ont des cœurs mondains;
- Et qu'ils fondent l'espoir de leur vaine prudence
- Sur des appuis de chair, non sur la providence.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- De quel vil intérêt les peut-on soupçonner?
- Sans sceptre, je n'ai plus de biens à leur donner.
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Vous imaginez donc, sans or ni diadême,
- Que, parfait en tous points, en vous c'est vous qu'on aime?
- Ah! reconnaissez là le piége le plus fin
- Qu'à vos présomptions tende l'esprit malin.
- Si de tous vos flatteurs vous reste un petit nombre,
- De vos honneurs quittés c'est qu'on encense l'ombre.
- Les titres, les succès, et les exploits vainqueurs,
- Gravent un souvenir dont s'étonnent les cœurs.
- Un homme qu'une fois ont admiré les hommes,
- S'abaisse faussement dans les rangs où nous sommes;
- Son renom qu'il y porte, et qu'il feint d'y cacher,
- De son aspect jamais ne peut se détacher.
- Née en lui d'un revers, ou de sa fantaisie,
- Son humilité même accroît la jalousie:
- Même entre les reclus, peu de sages mortels
- Pour se voir tous égaux ont des yeux fraternels.
- L'un, qui suit tous vos pas mieux que ceux de l'apôtre,
- Rend sa retraite illustre en écrivant la vôtre:
- L'autre, espère qu'à Rome un jour sera redit
- Son éloge, appuyé de votre haut crédit,
- Et que l'épiscopat, le tirant du chapitre,
- Changera, devant tous, son capuchon en mitre.
- Les disciples d'Ignace, épiant vos discours,
- Se façonnent dans l'art d'intriguer près des cours,
- De bénir les complots, d'étouffer les scrupules,
- Et de saisir des grands les oreilles crédules.
- Ceux qu'instruisit Pacôme à se mortifier,
- Ardents en leur ferveur pour s'en glorifier,
- Des ermites de Thèbe imitant les merveilles,
- Disputant de maigreur, de jeûnes et de veilles,
- Tâtant leurs os, leur chair, au défaut du miroir,
- S'efforcent de pâlir les traits qu'ils vous font voir.
- Ceux-là, de vos destins affectant l'ignorance,
- Fiers que vous subissiez leur feinte indifférence,
- Appliquent, en passant, un soin minutieux
- A vous sembler distraits quand vous cherchez leurs yeux.
- A quoi bon tant de peine où leur orgueil succombe,
- Pour descendre avec Job et nous deux, sous la tombe?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Moine altier, te crois-tu le seul sage ici-bas?
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Non, mon infirmité ne m'enorgueillit pas.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Qui donc a tes respects?
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- Tout homme époux et père,
- Qui vit d'un art utile, ou cultive la terre:
- Ce mortel est béni de sa race et de Dieu.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Apprends-moi....
-
- LE JÉRONIMITE.
-
- L'airain sonne; allons prier: adieu!
-
- CHARLES-QUINT, _seul_.
-
- Quel esprit saint remplit ce jeune homme inflexible!
- Le silence profond, et l'étude paisible,
- Comme deux anges saints l'écartant du péril,
- Ont-ils instruit son cœur en son pieux exil,
- Et bornant ses regards aux murs d'un monastère,
- Et vers Dieu seul tournant son ame solitaire,
- Tellement éclairé sa méditation
- Qu'il ait vu le néant de toute ambition!
- A ses traits, à son œil, pleins d'une ardente flamme,
- On n'accusera pas le sommeil de son ame:
- Ainsi donc sa vertu comme une aigle a plané
- Par-dessus l'univers qu'enfin j'ai dominé;
- Et, venu sans fatigue à ce point où j'arrive,
- Il foule aux pieds l'orgueil, et rien ne le captive.
- Quel exemple! ma gloire a sujet d'en rougir.
- Vain jouet des humains que je pensais régir,
- Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves,
- Être esclave du joug reçu par mes esclaves....
- Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits
- Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids;
- Et vous, larges parvis, et degrés des portiques,
- Usés par mon cortège en des fêtes publiques,
- Vous, enceintes des camps où, malheureux acteur,
- Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur,
- Dites quels noirs chagrins dévorés en silence
- Démentaient de mon front la pénible insolence!
- Combien, sous les dehors de ma sérénité,
- D'orages menaçants mon cœur a palpité!
- Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres!
- Sans repos consumés près d'assidus ministres;
- Terres, fleuves, et mers! dites combien de fois
- Je vous ai traversés, et j'ai changé vos lois!
- Afrique, parle! Europe, as-tu quelques rivages
- Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages?
- Eh bien! de ces labeurs quels ont été les fruits?
- Des troubles pour le monde, et pour moi des ennuis.
- Tant de peuples charmés, courant de ville en ville
- Aux décorations de mon faste inutile,
- Admirent du même œil mes ingrats successeurs,
- De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs.
- Heureux si pour tout prix, mon siècle, tu m'égales
- Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales,
- Et si je ne me perds sous tous les monuments
- Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans!
- Ai-je assez fait déja pour éclipser leur gloire?....
- Non, non, quittons ce cloître où languit ma mémoire.
- Reprenons la couronne; et que mes cheveux blancs
- Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants!...
- Obtenons un triomphe à mon fils, à mon frère,
- Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre....
- Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas
- Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats,
- Tes débiles esprits, tes forces épuisées,
- Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées...
- Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau....
- Du trône descendu, marche en paix au tombeau.
- Mais pourquoi sans honneur, prêt à fuir la lumière,
- Suivre encore un modèle en quittant ma carrière?
- Second Dioclétien parmi les empereurs,
- Mourrai-je à son exemple en arrosant des fleurs?
- Qu'une palme nouvelle orne ma sépulture.
- Ici l'orgueil en froc est humble sous la bure:
- Dans l'ombre il se conquiert le respect des humains:
- J'ai vaincu des héros; je veux vaincre les saints;
- Et, de ma pénitence illustrant le supplice,
- Faire autant que ma pourpre adorer mon cilice.
-
- * * * * *
-
- Il dit: l'enfer s'émut du projet que l'orgueil
- Soufflait à l'insensé, méditant son cercueil.
- On le vit tout-à-coup, muet, sourd, et stupide,
- L'œil et les mains au ciel, courbant un front timide,
- De derniers ornements prompt à se dépouiller,
- En face de la croix allant s'agenouiller.
- Parmi les changements que l'intermède entraîne,
- Son même aspect, toujours reproduit sur la scène,
- Aux démons sans pitié rend un rire inhumain.
- Il entre au chœur du temple, un missel à la main;
- Et jusqu'au soir unit ses accents hypocrites
- Aux longs psaumes hurlés par cent gueules bénites.
- Ses entrailles à jeun alors ont beau crier,
- Devant la table sainte il s'obstine à prier.
- Les moines cependant, zélés en gourmandise,
- Assis au réfectoire, amour de leur église,
- Ont laissé ce martyr, le chapelet au cou,
- Seul, errant dans la nef, et canonisé fou.
-
- O du théâtre alors enchantement extrême!
- Du sanctuaire ouvert le spectacle est le même;
- Et le seul mouvement qu'un art divin produit
- Est le dernier combat du soir et de la nuit.
- Plus des murs spacieux les ténèbres noircissent,
- Des cierges rougissants plus les feux s'éclaircissent;
- Et tandis qu'aux piliers l'ombre ôte la couleur,
- L'or aux flambeaux reluit avec moins de pâleur.
- Les stalles dans le deuil s'ensevelissent toutes:
- Et sous les jets croisés et les hauts arcs des voûtes,
- Les fenêtres du chœur entr'ouvrent d'un côté
- Aux rayons de la lune un passage argenté:
- Son disque, honneur du ciel, blanchit quelques nuages.
- Le cœur de Charles-Quint, plein de confus orages,
- Soupire; et, frissonnant dans le temple profond,
- Des portiques au loin l'écho sourd lui répond.
- Voici qu'une vapeur s'abattant sous le dôme,
- Porte à l'autel trois saints; le fulminant Jérôme,
- Et le tendre Augustin, et le zélé Bernard;
- Leur lin sacerdotal se déploie au regard.
-
-
-CHARLES-QUINT, SAINT JÉROME, SAINT AUGUSTIN, ET SAINT BERNARD.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- O pères de Sion! docteurs saints! graves ombres!
- Est-ce vous qui, sortis de vos sépulcres sombres,
- Sur les hauteurs du ciel avez pu vous placer?
- En votre noble essor je veux vous surpasser,
- Et qu'un nimbe étoilé succède à la couronne
- Qu'à mes vains héritiers mon mépris abandonne.
-
- SAINT JÉRÔME.
-
- O roi jaloux des saints! eh! quoi donc? prétends-tu
- Faire monter l'orgueil où monta la vertu?
- Équitable aux humains, l'arbitre tutélaire
- Accorde à leurs travaux un différent salaire:
- Héros, ceins ton laurier; la palme est notre prix.
- Tu régnas sur les corps, et nous sur les esprits:
- Ton empire est la terre, et le ciel est le nôtre.
- Un trône t'appuyait; nous, le cri d'un apôtre.
- On te nommait un dieu dans tes palais dorés:
- Nous bravions tes pareils dans les cours adorés.
- Les hommes égorgés te servaient de victimes;
- Nous pleurions sous la croix les meurtres et les crimes.
- Ta politique aux rangs immolait l'équité;
- Nos fraternelles voix prêchaient l'égalité:
- Nous disions que les grands ne sont bientôt que cendre,
- Que de tous leurs degrés la Mort les fait descendre;
- Et que seul ferme et libre, en tous temps, en tout lieu,
- Le juste clairvoyant craint les rois moins que Dieu.
- Ta fierté despotique eût proscrit notre vie:
- D'où vient que notre gloire allume ton envie?
- Crois-tu qu'il te suffise, au terme de tes ans,
- De vouer aux autels tes loisirs impuissants,
- D'achever ta vieillesse en un cloître sévère,
- Pour t'égaler aux saints que le monde révère?
- Tel paraîtrait moins grand, s'il n'eût, jusqu'au trépas,
- Traîné durant un siècle un sort obscur et bas,
- Et repoussé des cours les faveurs corruptrices,
- Pour marcher, pauvre et nu, vainqueur de leurs délices,
- Et laisser aux mortels qu'enfle leur vanité
- L'exemple patient de son humilité.
- Sais-tu quel fut Jérôme, et comment sa doctrine
- Consacra dans ces murs son nom, sa discipline?
- Né fier, ardent, subtil, instruit dans tous les arts,
- Dont le charme étonnait la ville des Césars,
- Du monde, en sa jeunesse, écartant les amorces,
- En d'austères ferveurs il consuma ses forces.
- S'en vint-il comme toi, de fatigue épuisé,
- A l'amour du désert offrir un cœur usé?
- Au fond de la Syrie, où Dieu fut son étude,
- Avec zèle embrassant la triste solitude,
- Sous des antres brûlants, disciple des lions,
- Il apprit à rugir contre ses passions.
- Ce fut là que, couché sans luxe et sans mollesse,
- De sa nudité même il connut la richesse:
- Ce fut là que ses sens, émus d'objets impurs,
- Des beaux cirques de Rome oublièrent les murs;
- Et qu'assailli des traits de ses Vénus infâmes,
- De ses membres séchés il éteignit les flammes.
- Oui, dès-lors proclamant la liberté, la foi,
- Il devint plus fameux et plus puissant que toi.
- Des sublimes hauteurs où la vertu se fonde,
- J'abaissai mes regards sur les pompes du monde;
- Comme un pasteur, debout au sommet des rochers,
- Voit à ses pieds l'abyme où luttent les nochers.
- Qu'ai-je vu? des honneurs, toujours près du naufrage,
- Moins grands que la vertu qui se rit de l'orage:
- Un crédit et des biens, dignes de peu d'égards,
- Ou donnés, ou ravis par le jeu des hasards:
- Le seul juste en son cœur a des trésors durables.
- Qu'ai-je vu? des cités un moment admirables,
- Que l'affreuse misère ou les coups des fléaux,
- Que la discorde atroce aiguisant ses couteaux,
- Que l'effroi des prisons, l'horreur des funérailles,
- Soulevaient, déchiraient jusque dans leurs entrailles;
- Tandis qu'inébranlable entre tous leurs enfants,
- Le seul juste résiste aux bourreaux triomphants.
- Qu'ai-je vu? des banquets, des théâtres, des danses,
- Dont le peuple adorait les fausses jouissances;
- Spectacles que payaient son pain ou ses affronts,
- Que suspendait souvent un seul mot des Nérons,
- Et peu fait pour séduire à leur splendeur funeste
- Le juste qu'éblouit l'éternité céleste.
- Qu'ai-je vu? des mortels, fantômes-empereurs,
- Maîtrisant leurs soldats, non leurs propres fureurs;
- Un Goth, un vil Gainas, la terreur d'un royaume,
- Redoutable à son prince, et non à Chrysostôme,
- Qui prouva que le juste est seul fort contre tous
- Pour rompre les conseils des intérêts jaloux,
- Et que l'ombre et les bois sont la profonde école
- D'où sort avec éclat l'invincible parole.
- Qu'ai-je vu? des rhéteurs, des sophistes rivaux,
- Par la brigue emportant les prix dus aux travaux,
- Et confondus chacun en leur science impie
- Par un Dieu méconnu, qui leur ôte la vie.
- Qu'ai-je vu? de Thémis les magistrats honteux
- Au gré des souverains pesant le droit douteux;
- Et que le juste seul, observant la balance,
- Retient comme assiégés par sa noble présence.
- Qu'ai-je vu? cette terre encline à s'abymer,
- Gouffre, où tout s'engloutit comme au sein d'une mer;
- Et dont les tremblements, pires que les tempêtes,
- Renversent de vos toits les plus superbes faîtes.
- Enfin, qu'ai-je donc vu, dans les jours, dans les nuits?
- Des pervers qui, semant de formidables bruits,
- En leur lit désarmés, quand leur fureur sommeille,
- Dorment comme au cercueil, lorsque le juste veille.
- Je n'ai donc craint que Dieu, je n'ai cherché qu'en lui
- Ma gloire, mes trésors, mon véritable appui;
- Et je ne daignai pas, en héros sanguinaire,
- Briguer de tes grandeurs le comble imaginaire.
- Tout chaste, et vraiment saint, plus épuré que l'or,
- Sur des ailes de flamme élevant mon essor,
- J'ai, libre de ma chair que brûlait l'abstinence,
- Vécu par la pensée, et tout intelligence,
- Ravi sur les sommets d'où ce globe n'est rien,
- Où la vie est un songe, et la mort même un bien.
- Toi donc, monstre affamé du miel de la louange,
- Nabuchodonosor, qui régnas sur ta fange,
- N'espère pas briller entre les aigles saints
- Aux cieux qu'habite l'ame, et les anges sereins.
-
- SAINT AUGUSTIN.
-
- Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes,
- En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes,
- Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour,
- Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour.
- Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie.
- Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie:
- Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur
- D'un prince ivre de soi, politique vainqueur?
- Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même!
- Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême:
- Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit:
- Il prodigue le sang pour venger un dépit:
- Il amasse les biens d'une main criminelle:
- Il arrache à Naboth sa vigne paternelle,
- Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts,
- Et s'estime le dieu, centre de l'univers.
- Qui produit en son cœur ce désordre coupable?
- C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable,
- L'amour qui nous égare alors que fol et vain
- Il n'a point un objet éternel et divin;
- L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames,
- L'amour, alimenté par de célestes flammes,
- Plus solide, plus pur, en ses liens charmants,
- Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants;
- L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères,
- Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères!
- Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour:
- Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour;
- Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice,
- Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice;
- Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur,
- Et du bonheur de tous compose son bonheur.
- L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère:
- Si des femmes qu'il voit la beauté passagère
- Se relève d'atours et s'anime de fard,
- Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art,
- Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane
- Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane.
- Voit-il une indigente et muette beauté
- Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité,
- Semble orner le malheur empreint sur son visage?
- Les consolations, piège où l'ame s'engage,
- Ne captiveront pas son cœur sanctifié:
- Toute humaine douleur a droit à sa pitié.
- Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques?
- Graver par-tout son nom en lettres magnifiques?
- Non; l'aumône en secret, les charitables soins,
- Feront de sa bonté parler mille témoins,
- Monuments animés, et voix impérissables,
- Qui rediront son zèle aux âges innombrables.
- Que les schismes trompeurs et les séditions
- Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations;
- Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse
- Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse;
- Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan
- Il osera fermer le saint temple au tyran.
- Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide?
- Contemple le maintien d'une vierge timide:
- Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité,
- Son scrupule frémit d'une infidélité:
- La flamme du jeune âge errante dans ses veines
- Allume dans ses sens des rebellions vaines;
- Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux,
- Traverse noblement les épines, les feux:
- Tel un ange sans corps marche dans sa carrière:
- Mais d'un front où reluit une pure lumière,
- S'il faut, (triste courage en un objet si doux!)
- Qu'elle brave la mort pour son divin époux,
- Elle court au martyre; et, de regrets suivie,
- Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie.
- Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux,
- Nous aide à surpasser la vertu des héros,
- Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone
- Juge si c'est à toi d'envier la couronne!
-
- SAINT-BERNARD.
-
- Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger,
- Bernard veut à son tour ici t'interroger.
- Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme,
- Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame;
- Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer,
- Avec nos saints exploits ose les comparer.
- Comment as-tu conquis les villes alarmées?
- Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées.
- Comment séduisais-tu les peuples éblouis?
- Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis.
- Comment consternais-tu les états et leurs ligues?
- Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues.
- Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts!
- Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors,
- Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire;
- Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire,
- De la cité de Dieu levant les étendards,
- Conquérant plus d'états que les fameux Césars,
- Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie,
- Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie,
- Et de tous ses guerriers grossi la légion
- Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion.
- Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance?
- Ce fut de ma cellule et de mon indigence.
- A ton art politique aurais-je pu devoir
- De si profonds secrets, un si vaste pouvoir?
- L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire
- Se sent victorieux des maîtres de la terre,
- Si son ame en effet, droite en sa fermeté,
- Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté.
- Notre corps peut agir parmi la multitude,
- Si l'ame en soi toujours garde sa solitude:
- Les pensers, au-dessus des vulgaires humains,
- Nous en séparent mieux que les déserts lointains,
- Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges,
- Nous font sur l'univers planer avec les anges.
- La pauvreté qu'on aime est riche en liberté:
- Elle soutient sans peur l'auguste vérité,
- Du vain appât de l'or ne se sent point captive,
- Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive,
- Des pontifes, des rois, menace l'appareil,
- Ne voit rien de constant que le cours du soleil,
- Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière,
- En méprisant la mort, passe intrépide et fière.
- Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint;
- Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint,
- M'attira sur la terre un encens préférable
- Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable.
- Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel
- Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel.
- Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres,
- Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- J'aurais par mes soldats châtié vos pareils,
- Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils.
- J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable,
- Si, quittant son désert, apôtre déplorable,
- Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour
- Paru couvert de cendre, et censuré ma cour.
- J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures,
- Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures?
- Tantôt le zèle altier de votre apostolat
- Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat,
- Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque,
- De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque:
- Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix,
- Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois,
- Et, rampant au travers de tortueuses routes,
- Fuyait les dignités pour les dominer toutes.
- Vous subissiez le jeûne au milieu des festins,
- Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins:
- Vous vantiez le silence et la paix des retraites;
- Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes:
- Austères avec faste, à l'ombre relâchés,
- Vos haines s'accusaient de cent vices cachés:
- Et, de vos saints docteurs calomniant la vie,
- Un faux mépris de tous décelait votre envie.
- Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien:
- Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien.
-
- SAINT-JÉRÔME.
-
- Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire.
- Augustin, revolons à notre heureux empire.
- Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir,
- Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir.
-
- * * * * *
-
- Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore
- Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore,
- Suivit d'un œil si sot leur noble ascension,
- Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision.
-
-
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SEIZIÈME.
-
-
-SOMMAIRE DU SEIZIÈME CHANT.
-
- _Charles-Quint_, accablé par la _Tristesse_, cherche en vain les
- distractions que lui peuvent offrir les diverses heures du jour:
- la _Tristesse_, qui égare sa raison, lui inspire le projet de
- faire célébrer ses propres obsèques avant de mourir. Tableau du
- temple où les démons, acteurs de la scène, paraissent en habits
- sacerdotaux, et chantent la messe mortuaire de _Charles-Quint_.
- La _Tristesse_ et la _Mort_ achèvent d'épouvanter l'empereur
- couché dans sa bière: une fièvre ardente le saisit, et la
- _Mort_ l'enlève. Fin du drame. A peine la toile est tombée, que
- le parterre infernal se divise en deux partis; l'un, contre
- _Mimopeste_, auteur de la pièce; l'autre, en sa faveur. Le
- théâtre, détruit par l'_Anarchie_, s'écroule enfin dans l'abyme.
-
-
-LA PANHYPOCRISIADE.
-
-CHANT SEIZIÈME.
-
- DEVANT les spectateurs vont se changer sans cesse
- Les lieux où Charles-Quint marche avec la Tristesse.
- Que l'oreille attentive au fil de ses discours
- Des tableaux qu'ils peindront poursuive donc le cours.
- Il s'avance, au milieu des chimères, des ombres;
- La fille de l'ennui, la Tristesse aux yeux sombres,
- L'entraîne hors du temple où des pâles flambeaux
- Éclairaient sous ses pieds les marbres des tombeaux.
-
-
-CHARLES-QUINT ET LA TRISTESSE.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Hélas! tu te flattais que l'aurore nouvelle
- Retirerait tes sens de leur langueur mortelle:
- Te voilà de retour au paisible réduit,
- Voisin du temple auguste où tu veillas la nuit.
- Tes soins ont décoré cette cellule obscure
- En berceau verdoyant d'où te rit la nature;
- De là, sur les côteaux, un ciel plein de clarté
- Du front épais des bois découvre la beauté;
- De là, des prés charmants, où Zéphire, en ses courses,
- Mêle ses doux soupirs aux murmures des sources,
- Exhalant dans les airs comme un divin encens
- Les parfums de leurs fleurs pour enivrer tes sens....
- Mais hélas! tout est vain: l'ombre et le jour te blesse.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- N'offusque pas mon ame, importune Tristesse!
- Et je pourrai me plaire au spectacle riant
- Qu'étale sous mes yeux l'éclat de l'Orient.
-
- LA TRISTESSE.
-
- La terre encor dans l'ombre est à demi-plongée;
- Ton ame de son deuil est comme elle chargée:
- Attends que le soleil, se levant pour vous deux,
- Dissipe tes vapeurs d'un rayon moins douteux.
- Les brouillards du matin, voilant les paysages,
- Compriment ton cerveau de leurs pesants nuages:
- A peine, en leurs bosquets, les oiseaux matineux
- De premiers sons encor percent les airs brumeux:
- Attends leur doux réveil et que leur chant salue
- L'astre dont la splendeur va réjouir ta vue.
- L'aurore inspire à l'ame un attendrissement
- Qui de tes souvenirs redouble le tourment.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- A cette heure autrefois, devancé du tonnerre,
- Mon coursier hennissait; et, bouillant pour la guerre,
- M'emportait sur les monts ou j'allais méditer
- Les coups dont l'Occident devait s'épouvanter:
- Maintenant seul, oisif, je m'égaie au ramage
- De deux chantres ailés qu'emprisonne leur cage.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Tu ne les nourris donc que pour les désoler?
- Ils respireraient mieux aux vastes champs de l'air:
- Ne sois pas leur tyran, et qu'aux cieux ils revolent.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Je crains que les vautours bientôt ne les immolent:
- Dès le nid de leur mère élevés par mes soins,
- Nés captifs, sauraient-ils pourvoir à leurs besoins?
-
- LA TRISTESSE.
-
- Ainsi tu préparas la longue dépendance
- Des hommes, à ton joug façonnés dès l'enfance,
- Et qui, si tant d'erreurs n'assiégeaient leurs berceaux,
- Vivraient libres au monde ainsi que les oiseaux.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Oui, mon orgueil dément la vérité suprême,
- En niant aux humains que leur liberté même
- Accroît leur industrie, ajoute à leur vigueur,
- Quand leur vertu native est laissée en leur cœur.
- Hélas! par cet orgueil de gouverner la terre,
- J'ai dans mes longs travaux subi plus de misère
- Que tous ces bûcherons qui, vers le sol penchés,
- Amassent les rameaux que l'hiver a séchés.
- Le soleil resplendit, ô Tristesse! et sa flamme
- N'éclaircit point encor les ombres de mon ame...
- N'entends-je pas sonner l'heure de mon repas?
-
- LA TRISTESSE.
-
- Ah! remportez ces mets qu'il ne goûtera pas;
- Otez ces vins, pour lui trop mêlés d'amertume.
- Valets, n'aigrissez pas l'ennui qui le consume:
- Respectez sa retraite... Et toi, parcours des yeux
- Ces vallons émaillés par les rayons des cieux,
- Ces ruisseaux bouillonnants sous les roches voisines...
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Toujours des cieux, des eaux, des champs et des collines...
- Quel monotone aspect, Tristesse, m'offres-tu?
-
- LA TRISTESSE.
-
- Tu disais autrefois, sous la pourpre abattu,
- Toujours des camps, un trône, une cour importune...
- Quel spectacle accablant dans ma noble fortune!
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Hélas!
-
- LA TRISTESSE.
-
- Pourquoi gémir en ce riant séjour?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Je me sens fatigué de la splendeur du jour.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Jamais des nations les trop superbes maîtres
- Ne retrouvent le calme aux demeures champêtres.
- L'oisiveté te pèse en ces champs producteurs,
- Où le travail nourrit d'heureux cultivateurs:
- Tes yeux sont ignorants des richesses agrestes;
- Tu méprises les fleurs, et les présents célestes;
- Et, bien que las du faste et des soins des héros,
- Tu hais ta solitude et maudis ton repos.
- Mais, privé d'aliments, la faiblesse t'accable...
- L'airain encor t'appelle aux plaisirs de la table.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Ah! j'en suis écarté par un dégoût affreux;
- Et ce corps que je traîne est un poids douloureux.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Peut-être que du soir l'agréable influence
- Te fera mieux goûter la paix et le silence,
- Moment, où je me plais moi-même à soupirer.
- Au doux sein de la nuit tout s'apprête à rentrer:
- Entends le pâtre au loin fermant les bergeries,
- L'aboi des chiens frappant le seuil des métairies,
- Le chant du rossignol attendrir les forêts,
- Et sous les noirs buissons frissonner un vent frais.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Suis-je amant, ou poëte? et ma mélancolie
- Cède-t-elle aux accès de leur tendre folie?
- Non, Vesper et la lune ont des effets plus lents
- Sur mes yeux endurcis aux spectacles sanglants.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Eh bien! trouble-toi donc d'un plus sombre délire.
- Orgueilleux conquérant, long-temps chef d'un empire,
- Un ver à tes pieds rampe autour du saint parvis;
- Je lui prête une voix ... médite ses avis.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Qu'es-tu devant un prince, ô créature vile?
-
- LE VER.
-
- Moi, je ne suis qu'un ver, misérable reptile;
- Mais rampant sur la fange où tu sommeilleras,
- Je dis à l'aigle altier: «Je t'attends ici-bas.»
-
- LA TRISTESSE.
-
- Cet insecte abandonne une tête mortelle
- Dont le crâne enfermait la plus docte cervelle:
- Il te vient avertir qu'au tombeau dont il sort,
- Il rongera ta chair, pâture de la mort.
- Toi donc qui, des grandeurs quittant la folle envie,
- Abdiquas la couronne, abdique aussi la vie.
- Tu tiens encor au monde après t'en être exclus,
- Fuis-le plus loin encor; va-t'en où l'on n'est plus.
- Mais, avec faste orné des habits funéraires,
- Ne pars point froid et nu, comme les morts vulgaires;
- Et préside, vivant, de l'oreille et de l'œil
- Aux chants de ton trépas, aux pompes de ton deuil,
- Spectateur animé des larmes que, peut-être,
- Feindront tes serviteurs aux cendres de leur maître.
-
- * * * * *
-
- Ainsi dit la Tristesse au fragile empereur
- Mais le drame infernal ici change d'horreur;
- Et, par d'affreux ressorts que la magie invente,
- La scène, au dénouement, se noircit d'épouvante.
-
- D'innombrables Démons marchent en saints prélats
- Dans le temple qui s'ouvre et qui reçoit leurs pas.
- Les crêpes de la nuit, sépulcrale tenture,
- Du dôme et des piliers couvrent l'architecture;
- Des dragons enlacés font reluire en tous lieux,
- Tels que des lampes d'or, leurs gueules et leurs yeux:
- Ils éclairent la nef, le chœur, et sa barrière;
- Et d'une croix de feu la sanglante lumière
- Domine un sarcophage, où des titres d'orgueil
- Argentent les velours, ornements du cercueil,
- Édifice paré d'emblêmes héroïques
- Dont le néant s'inscrit en lettres magnifiques.
- Une chapelle ardente, au haut de cent degrés,
- Porte un Diable servi par des diables mitrés:
- Sa messe fait répondre en son chant mortuaire
- Dix mille diables noirs, échos du sanctuaire,
- Qui poussent, au-delà d'un triple paradis,
- Les lugubres clameurs d'un bas De profundis.
- Cependant Charles-Quint, livide, l'œil farouche,
- S'étend au lit de plomb, froide et dernière couche,
- Où, près d'un grand linceul, psalmodiant soudain,
- La Tristesse et la Mort, une torche à la main,
- Exposent la pâleur des traits de la victime,
- Qu'un vaste deuil isole, et suspend dans l'abyme;
- Et le serpent sonore, et l'orgue aux voix de fer,
- D'une ample symphonie ébranle tout l'Enfer.
-
-
-CHARLES-QUINT, LA TRISTESSE, ET LA MORT.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Homme! des rois ainsi finit la race entière.
-
- LA MORT.
-
- De la poussière né, retourne à la poussière.
-
- LA TRISTESSE.
-
- La Mort te paraissait loin de toi; la voici.
-
- LA MORT.
-
- Héros qui me bravais, pourquoi frémir ici?
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Me pouvais-je alarmer d'un futur anathême!
- Je ne crus point en Dieu.
-
- LA MORT.
-
- Tu t'es donc fait toi-même?
-
- LA TRISTESSE.
-
- Sage et puissant mortel, ton esprit connut-il
- Comment ta faible vie a prolongé son fil?
-
- LA MORT.
-
- Tremble qu'en le coupant je ne te précipite
- En quelque espace, horrible à ton cœur qui palpite.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Je me suis dit que l'homme, au néant destiné,
- Redevient à sa fin tel qu'avant d'être né.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Je l'ignore, et te laisse au tourment de ce doute.
-
- LA MORT.
-
- Ame coupable! viens: sais-tu quelle est ta route?
- Sors du sang et des os qu'il est temps de quitter.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- J'en tressaille en mes flancs.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Que peux-tu regretter?
- Tourne tes propres yeux sur ta vile dépouille.
- Le trouble qui l'émeut, la sueur qui la souille,
- De sa fragilité sont les signes certains.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Hélas! dans tout le cours de mes errants destins,
- Brûlante d'une ardeur en mes veines cachée,
- Ainsi qu'un fumier vil ma chair s'est desséchée!
- Mes jours évanouis ont emporté sa fleur.
- Las du monde, en ces murs j'ai traîné ma douleur...
- Pourquoi seul m'enfoncé-je aux bois voisins du Tage,
- En hibou lamentable, en pélican sauvage?
- Pourquoi naguère assis au trône des cités?
- Pourquoi dans ce linceul, terme des vanités?
- De tous ces mouvements quelle raison décide?
- Qu'étais-je? hélas! que suis-je? et qu'est-ce qui nous guide?
- Ces hommes, ces concerts, que j'entends, que je voi,
- Tous ces objets sont-ils en mes sens, hors de moi?
- Espace, éternité, qu'êtes-vous? quelle flamme
- Trop vive aux yeux du corps, luit pour les yeux de l'ame?
- Est-ce que mes terreurs peuplent de visions
- Ces cercles infinis, sphères d'illusions?
- L'esprit de la lumière, en des cieux sans limite,
- Règne ... il ouvre l'enfer à la race maudite...
- Devant son tribunal quel sera mon appui?
- Trônes, puissance, rangs, tout croule devant lui.
-
- LA TRISTESSE.
-
- Est-il vrai que toujours les morts en paix sommeillent?
- La trompette a sonné ... les voilà qui s'éveillent!
- La terre voit par-tout les tombes se briser ...
- Que d'hommes se levant tout prêts à t'accuser!
- Les uns, trempés encor des ruisseaux de leurs larmes,
- Te présentent leurs fils mutilés par les armes:
- Les autres, par leur sang qu'ont versé tes arrêts
- Inscrivent les horreurs de tes ordres secrets.
- Roi guerrier, vaincras-tu les nombreuses phalanges
- Des ames qui, planant sur les ailes des anges,
- S'élancent de la nuit pour t'accabler d'effroi,
- Et crier dans le ciel: Anathême sur toi!
- Juge inique! réponds au seul juge suprême...
- L'univers est présent, et tous les siècles même.
- Tant de peuples jamais, ni tant de majesté,
- N'entourèrent le trône où tu fus écouté.
- Parle, déploie au jour ta noble conscience...
- Pourquoi balbutier? où donc est ta science?
- Quoi! tu restes honteux, muet, et sans couleur!
- Ici trop de lumière, éclairant ta pâleur,
- Révèle de tes traits les bassesses obscures,
- Et des plis de ton cœur les profondes souillures.
- Fuis donc! fuis, si tu peux, même le souvenir;
- Et cherche le néant, ton dernier avenir.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- O ciel! ô Dieu du ciel! prends pitié de mon ame!
-
- LA MORT.
-
- Regarde ces torrents de l'infernale flamme...!
- Les cieux, qui sous tes pieds se roulent à grand bruit,
- T'abandonnent au gouffre où mon vol te poursuit.
- Telles qu'une hydre ouvrant ses gueules avec joie,
- Les bouches de l'abyme, affamé de sa proie,
- T'engloutissent parmi les brigands couronnés,
- Qu'aux yeux des nations ma faulx a détrônés.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Arrête, affreuse mort!...
-
- LA MORT.
-
- Non, mes mains rigoureuses
- Vont punir, lâche acteur, tes obsèques menteuses.
- Ne t'aperçois-tu pas que, resté sans témoin,
- La foule, en te raillant, s'est écoulée au loin?
- Et qu'enlevé déja de tes linceuls funestes,
- On t'a mis en un lit ... où je veux que tu restes.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Où suis-je?... ô songe horrible! ah! je m'éveille enfin...
- Doux éclat!... je revois les rayons du matin...
-
- LA MORT.
-
- Que dis-tu? la nuit règne, et l'hémisphère est sombre.
-
- CHARLES-QUINT.
-
- Non, mes yeux sont ouverts...
-
- LA MORT.
-
- Sous les voiles de l'ombre
- Le délire t'aveugle, et porte en ton cerveau
- Un faux jour, et l'horreur d'un désordre nouveau:
- Des organes troublés effroyable chimère!
- Meurs donc, meurs! il est temps, roi fou, que je t'enterre.
-
- * * * * *
-
- Elle arrache aussitôt l'ame à ce noble corps,
- Qui n'est plus rien: Dieu seul sait ce qu'il fait des morts.
-
-
- Ici la toile tombe, et finit l'acte immense.
- Mais au parterre ému quelle guerre commence!
-
- Que je compare au bruit des torrents et des airs
- Les applaudissements, les sifflets des enfers;
- Que je rappelle ici les volcans, les tempêtes,
- En éternel écho des poétiques têtes,
- Mes vers ne feront pas ouïr à l'auditeur
- Ce cirque furieux, tout vociférateur.
- Oh! c'est en cet instant, Muse, que je t'invoque!
- Prête, prête à mon luth un son perçant et rauque,
- Qui plaise à la discorde et l'imite en ses cris;
- Et non ces doux accents dont les cœurs sont épris,
- Qui charment les humains de langueurs si touchantes,
- Et font aimer la paix, alors que tu la chantes.
- Le tumulte confus du cirque ténébreux
- Long-temps de tous les bruits ne fit qu'un bruit affreux:
- Mais comme, sous les flots d'une épaisse fumée,
- Au faîte d'une ville en des feux abymée,
- Se perd dans un chaos la face des objets,
- Jusqu'à l'heure où, lançant quelques lumineux jets,
- La flamme en ces vapeurs éclaire enfin la vue:
- Ainsi, lorsque la foule applaudit, siffle, et hue,
- Tout se confond d'abord; mais enfin les clameurs
- Distinguent deux partis au milieu des rumeurs:
- L'un, s'écriant, bravo! veut voir l'auteur paraître,
- L'autre, criant, à bas! frémit de le connaître.
- Le rideau cependant remonte; et mille voix
- Font trembler les piliers et le cintre à-la-fois.
-
- Sans frayeur de l'orage, apparaît au théâtre
- L'acteur, encor sali de carmin et de plâtre,
- Qui, dépouillé des traits de Charles-Quint joué,
- Et du manteau tragique aussitôt secoué,
- A repris des Démons les gigantesques formes,
- Et leurs mains, et leurs pieds, armés d'ongles énormes.
- Ce mime est de l'enfer, où son art s'enflamma,
- Le sublime Lekain, le terrible Talma;
- Sensible et déchirant, nul ne fut plus habile
- A peindre l'ame humaine en sa face mobile;
- Son vaste sein, foyer d'un cœur tout véhément,
- De pathétique empli, l'épanche largement:
- S'il imite l'effroi, le remords sur le trône,
- Son front pâle ressemble au front de la Gorgone:
- S'il veut des passions exhaler les douleurs,
- Brisée en longs sanglots, sa voix se fond en pleurs:
- Le parterre, frappé de sa magie extrême,
- Pense, au malheur qu'il feint, voir le malheur lui-même.
- L'acteur ouvrit la bouche, et crut, par ses accents,
- Surmonter la hauteur des bruits retentissants:
- Mais ses lèvres formaient des paroles perdues.
- Ainsi des noirs hivers quand les neiges fondues
- Sur les flancs des rochers tombent avec fracas,
- Si, du torrent grossi traversant les éclats,
- Les voix de deux pasteurs s'appellent des deux rives,
- Son cours emporte et rompt leurs clameurs fugitives.
- La fureur des Démons, et huppés, et titrés,
- Descend de loge en loge aux plus bas des degrés:
- Là, des derniers lutins l'épaisse populace
- Autour des cabaleurs, et se rue, et s'entasse.
- Ainsi, lorsque les grands accordent aux petits
- Ces jeux, payés si cher, qu'on leur donne _gratis_,
- Du plus vil peuple on voit la multitude immense
- Couvrir un cirque entier, sali de sa présence:
- Ainsi l'amas infect de Diables tout fangeux
- Formait le centre obscur du parterre orageux.
- Ce sont bandits, experts en tous métiers perfides:
- Les uns, noirs recruteurs, sont fumants d'homicides;
- D'autres, en plein marché, vendeurs non scrupuleux,
- Ont des litres menteurs, et des poids frauduleux:
- Ceux-là chez nos Thémis s'inscrivent en faussaires;
- Ceux-ci, sur leurs fourneaux, impurs apothicaires,
- Dosent leur arsenic en de coupables mains,
- Et de l'humeur de vivre ils purgent les humains.
- D'autres, fatals Hermès, altèrent la monnaie;
- D'autres sont croque-morts, le sépulcre les paie:
- Apprentis carabins, ceux-là, d'un coup mortel,
- Hâtent l'agonisant, convoité du scalpel.
- Huissiers, greffiers, et clercs, engeance de vampires,
- Ivrognes, débauchés, filoux, escrocs et sbires,
- Sirènes des égoûts, harangères Vénus,
- Sous les bourgeons en fleurs vendant leurs charmes nus;
- Des enfers, en un mot, la plus vile canaille
- Tout-à-coup se déchaîne, et hue, et siffle, et braille.
- Elle garda long-temps un silence hébété,
- Muette d'ignorance et de stupidité:
- Ces ressorts que chez nous le vulgaire idolâtre,
- Les éclatants décors, les beaux coups de théâtre,
- Et le lustre étoilé des princes histrions,
- Avaient conquis, ravi ses admirations:
- Mais, répondant aux cris des nobles galeries,
- Jusqu'aux voûtes monta le cri de ses furies.
- Telle, quand des états les chefs ambitieux
- Donnent le premier branle aux partis factieux,
- L'écume des ruisseaux, la plèbe enorgueillie
- Gronde, fait bouillonner sa plus infâme lie,
- S'emporte, se déborde; et, sous le joug des lois,
- De la démagogie hurlent toutes les voix:
- Telle, de ces damnés la cohue insolente
- Au vaste amphithéâtre imprime l'épouvante.
- Tout rugit: cependant le Stentor des Démons
- Fait sortir ce discours de ses larges poumons;
- Perché sur un haut banc, en épervier farouche,
- Qu'attache un pied crochu sur une vieille souche:
- «Par un juste suffrage accueillons notre acteur,»
- Dit-il, «mais que du drame il nous taise l'auteur.
- «Son ouvrage sans goût, sans règle, sans morale,
- «N'a qu'une vérité hideuse ou triviale.
- «J'ai frémi, mais d'horreur; j'ai ri, mais de pitié.
- «Le monstre qui le fit doit être châtié,
- «Écorché, scié, cuit ... il faut que sur la claie
- «On le traîne, percé d'une éternelle plaie;
- «Ou qu'il soit à l'oubli condamné sans retour:
- «L'orgueil est d'un auteur le plus cruel vautour.
- «Mais non, de notre enfer déchaînons la critique;
- «Qu'il se torde à jamais sous sa dent satirique,
- «Et que, de tous les sens en lambeaux déchiré,
- «Il rende au noir chaos ce qu'il en a tiré.»
-
- Il dit, roulant un œil où pétille sa rage,
- Qui des autres lutins recherche le suffrage:
- Mais l'un des plus bouillants, qui veut lui répliquer,
- Sentant à ses esprits les paroles manquer,
- Pour mieux humilier sa critique verbeuse,
- Lui tire, en grimaçant, une langue moqueuse.
- Celui-ci, pour punir ce dédain trivial,
- Se tourne, en lui montrant son anti-facial.
- Le bruit s'accroît. Voici qu'un autre Diable grimpe,
- Ami du nourrisson de l'infernal Olympe:
- Son aigre voix glapit sur le vacarme entier.
- Tel entre des tambours perce un fifre guerrier.
-
- «Est-ce en vain qu'en ces vers, peintre de la nature,
- «Le poëte, arrachant tout masque à l'imposture,
- «Produit, s'écria-t-il, sans peur, sans préjugé,
- «Du fécond univers un vivant abrégé?
- «L'abandonnera-t-on aux cris de la cabale?
- «Comment du goût, des mœurs, est-il donc le scandale?
- «Il ne saurait blesser les règles des rhéteurs,
- «Étant hors de la loi des classiques auteurs;
- «Non moins original que le furent eux-mêmes
- «Ces hardis inventeurs de nos doctes systêmes,
- «On les siffla jadis; on le hue à son tour:
- «De l'avenir peut-être il deviendra l'amour.
- «Son style, en descendant du ton noble au vulgaire,
- «Évite mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire.
- «A quoi bon asservir l'esprit, né dans son sein,
- «Au modèle idéal de l'antique dessin?
- «La nature est diverse, immense, affreuse, et belle:
- «Son tableau grand, bizarre, et varié comme elle,
- «Alliant tous les tons, rompant chaque unité,
- «Échappe à la froideur de l'uniformité.
- «Les peuples, qu'instruirait le cours d'un tel ouvrage,
- «Voyant périr deux rois, les plus grands de leur âge,
- «L'un, en cerveau brûlé, l'autre, d'un mal impur,
- «Sentiraient que des lois le seul empire est sûr.
- «N'est-ce rien que d'avoir calculé dans sa tête
- «Ce vaste plan moral? l'auteur est-il si bête?
- «Sa fable, dites-vous, mérite un châtiment:
- «Que peint-il? ce qu'au monde on fait impunément.
- «Ne frémissons-nous pas, tout damnés que nous sommes,
- «Lorsqu'il nous faut, témoins des cruautés des hommes,
- «Voir les tigres, les ours, orner leurs écussons,
- «Et leur gloire nourrir et corbeaux et poissons?
- «Voir les peuples agneaux immolés en hosties;
- «Le crime sur l'autel asseoir ses dynasties;
- «Haine, avarice, orgueil, sous de saints capuchons,
- «Dans nos ardents brasiers attiser les brandons;
- «Voir le rire apprêter la corde aux calvinistes,
- «Et la pudeur en proie au viol des papistes;
- «Voir baptiser de sang d'incrédules beautés,
- «Dont la Luxure en froc fouette les nudités:
- «Des bibles, des missels, voir les sinets mystiques
- «Cousus, d'un doigt railleur, aux fesses hérétiques,
- «Par d'enjoués bourreaux, par de gais assassins...
- «Ah! nous-mêmes, près d'eux, nous serions de vrais saints!
- «Osons dire tout...! Non. Notre pudeur m'arrête;
- «Je vous ferais dresser les cornes sur la tête!
- «L'antropophage impie, en son acharnement,
- «Ne fait pas ce qu'ils font, religieusement.
- «Quoi! ces hommes, d'un Dieu se prétendant l'image,
- «L'un par l'autre écrasés, n'écoutent que leur rage!
- «Quoi! ces monstres pourront, dans leurs hideux transports,
- «Percer de traits aigus les ames et les corps,
- «Et viendront nous chanter ces mots, Indépendance,
- «Charité, Sainteté, Chasteté, Tolérance!
- «Oh! préférons l'horreur de nos punitions
- «A ce qu'ont inventé leurs noires passions!
- «Souffrons donc qu'un spectacle aux enfers nous retrace
- «Les vices que sur terre on envisage en face.
- «Craignez-vous que, honteux d'être moqué de nous,
- «L'homme ne se corrige?... Ah! tranquillisez-vous;
- «Ses mœurs seront toujours criminelles, infâmes,
- «Dût-on, chez les mortels, jouer même nos drames.
- «Là, qui les jugerait? un famélique essaim,
- «Vendant le fiel jaloux qui bouillonne en son sein,
- «Dont l'immoralité, ne prêchant que morale,
- «Noie honneur et bon sens dans son encre vénale.
- «Qui les écouterait? des spectateurs légers,
- «Faibles cerveaux, émus par des traits passagers,
- «Et de qui la mémoire, en sa marche incertaine,
- «Oublie où s'attacha le long fil d'une scène;
- «Peu faits pour mesurer par quels puissants efforts
- «Vers un seul but profond tendent de grands ressorts.
- «Honneur à ce travail! il est digne d'un Diable.
- «Craignons que la colère injuste, impitoyable,
- «Comme chez les humains, ne dicte nos arrêts,
- «Dont l'affront éternel nous flétrisse à jamais.
- «Un ouvrage a, par-fois, les beautés qu'on lui nie.
- «Gare au sot tribunal qui proscrit le génie!»
- A ce mot, ô discorde! ô désordre! ô terreur!
- Le cirque est une arène où combat la fureur.
-
- Les princes infernaux lancent dans le parterre
- Trente griffons armés, pour terminer la guerre:
- La rage s'en accroît; on mugit autour d'eux.
- Les Diablesses, fuyant ce spectacle hideux,
- Volent, jetant des cris en nocturnes chouettes.
- Des loges et du cintre on perce les retraites;
- Et se précipitant des plus hauts des balcons
- Sur les derniers des bancs roulent mille Démons.
- Tous ceux de qui la foudre avait brûlé les ailes,
- Titans, demi-roués en leurs chûtes cruelles,
- Bondissent en tombant: telle, d'un pesant choc,
- Si du sommet d'un mont le temps détache un roc,
- Sa masse retentit sur la plaine ébranlée.
-
- Figure, si tu peux, cette horrible mêlée,
- O Muse! aide ma vue à mesurer le tour
- Du parquet infernal éclairé d'un faux jour,
- Plus vaste que ne sont les abymes stériles
- Des ardents souterrains, dévorateurs des villes;
- Et non moins spacieux que le cercle étoilé
- Qu'embrasse un esprit docte, à qui rien n'est voilé;
- Hauteur, d'où les humains, bornés dans leurs limites,
- Paraissent à son œil des mouches et des mites.
-
- Misérables damnés! votre dernier loisir
- S'écoule en ces fureurs promptes à vous saisir:
- L'inflexible Destin déja commande aux Heures
- De vous rendre aux tourments de vos tristes demeures.
-
- Xiphorane descend, et s'écriant trois fois:
- «ANARCHIE!» Oh! quel monstre apparut à sa voix!
- Hydre informe et sans yeux, de ses mains furieuses,
- Elle-même abattant ses têtes odieuses,
- En nourrit une seule; et d'un bandeau sanglant
- Sur ses propres débris la couronne en hurlant:
- Cette tête aggrandie, et d'elle encor frappée,
- Tombe, et l'hydre renaît de sang toujours trempée.
- Tel est le monstre. «Accours, épouse du Chaos,
- «Toi qui souffles la guerre, et qui hais le repos,
- «Des équitables lois ennemie éternelle,
- «Dans tes cent mains, dit-il, que la flamme étincelle.»
- L'hydre aveugle l'entend, plane, et d'un vague essor
- S'abat des hauts plafonds sur les balustres d'or:
- Des décorations la rougeâtre lumière
- Allume tout-à-coup sa torche incendiaire.
- Sous vingt trombes de feu, piliers, voûtes, lambris,
- Croulent sur les démons embrasés et meurtris;
- Et, tel qu'un puits sans fond, le gouffre à ces ruines
- Ouvre, en les entraînant, ses routes intestines.
- Leur immense théâtre en cendres se réduit,
- Et ne laisse après soi que le vide et la nuit.
-
- Sauve-moi de leur gouffre, ô Dieu vengeur du crime!
- Dieu, pour qui notre monde est un point dans l'abyme!
- THÉOSE! être éternel, présent à l'infini!
- A tout ce qui se meut ton mystère est uni.
- Être que tout ignore, et que pourtant mon ame
- Invoque, et sent par-tout quand s'élève sa flamme!
- Dieu, principe sans forme, inaccessible à tous,
- Créateur des soleils qui rayonnent sur nous,
- Auteur de tant de cieux inconnus de la terre,
- Tu formas les tissus de la mouche éphémère;
- Tu n'as pas négligé le ressort palpitant
- De son corps invisible, atôme d'un instant;
- Et la moindre vapeur, globule de rosée,
- Suit ta loi souveraine aux sphères imposée.
- Tout n'est que profondeur qui cache ton pouvoir.
- Toi, que j'ose implorer, te puis-je concevoir?
- Sais-je ce que je suis? pourquoi j'entends et pense?
- Si ton souffle bientôt retire ma présence
- Du théâtre vivant où chacun est acteur,
- Ah! que de l'ordre au moins un moment spectateur,
- Je voie, avant ma mort, l'homme sincère et libre,
- Des lois, reines du monde, observer l'équilibre,
- Saper du fol orgueil l'édifice abattu,
- N'aspirer qu'aux grandeurs de la noble vertu,
- Gouverner par Thémis république ou royaume,
- Juger d'un œil égal le palais et le chaume,
- Ouvrir son toit, son cœur, à l'humble adversité,
- Ne plus, d'un joug sanglant, fouler l'humanité,
- Enrichir par le fer la seule agriculture,
- Paisible conquérant, explorer la Nature,
- Et des Arts, du Commerce, étendant le pouvoir,
- Envahir hardiment les trésors du savoir!
- Dieu! qu'au néant, enfin, rentre l'Hypocrisie,
- Qui change en un enfer le trajet de la vie;
- Et je rendrai sans peine, au sein de l'univers,
- Cette ame qui te cherche, et qui dicta mes vers.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-ON TROUVE DU MÊME AUTEUR,
-
-_Chez BARBA, libraire, galerie du Palais-Royal, derriere le
-Théâtre-Français._
-
- _Agamemnon_ }
- _Ophis_ }
- _Isule et Orovèse_ } tragédies en 5 actes.
- _Charlemagne_ }
- _Pinto_, ou _la journée d'une conspiration_, comédie historique, en
- 5 actes et en prose.
- _Le Frère et la Sœur jumeaux_, }
- _Le faux Bon-Homme_, } comédies en 3 actes.
- _Le Complot domestique,_ }
- _Les Ages Français_, poëme en strophes et en 15 chants.
-
-
-_Chez NEPVEU, libraire, passage des Panoramas, nº 26._
-
- _L'Atlantiade_, ou _la Théogonie Newtonnienne_, poëme en 6 chants.
- _Homère_, }
- _Alexandre_, } poëmes en 4 chants.
- _L'Homme renouvelé_, récit moral, en vers.
- _Agar et Ismaël_, scène orientale.
- _La Méroveïde_, poëme héroï-comique, en octaves, et en 14 chants.
- _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_,
- comédie-épique, en 16 chants.
- _Cours analytique de Littérature générale_, prononcé à l'Athénée de
- Paris, 4 vol. in-8º.
-
-
-_Chez LALOY, libraire, rue de Richelieu, vis-à-vis la rue Feydeau._
-
-_Les quatre Métamorphoses_, poëmes.
-
-
-_Chez FIRMIN-DIDOT, imprimeur du Roi, de l'Institut, et de la Marine,
-rue Jacob, nº 24._
-
- _La Méroveïde_.
- _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_.
-
- * * * * *
-
-Les Éditions de _Plaute_ et de _Christophe-Colomb_, comédies en 3 actes
-et en vers, et de _Baudouin_, _empereur_, tragédie en 3 actes, sont à
-refaire, ayant été détruites dans un incendie.
-
-
-
-
-Corrections.
-
-La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:
-
-p. 256:
-
- LA VIELLE.
- LA VIEILLE.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle
-infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE ***
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- The Project Gutenberg eBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal
-du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier.
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle
-infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
-
-Author: Népomucène L. Lemercier
-
-Release Date: January 12, 2017 [EBook #53950]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="transnote">
-<h3>Note sur la Transcription:</h3>
-
-<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Une <a href="#Corrections">liste</a> d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<h1>
-LA<br />
-PANHYPOCRISIADE,
-<br />
-<small>OU</small>
- <br />
-LE SPECTACLE INFERNAL <br />
-<small>DU SEIZIÈME SIÈCLE.</small>
-</h1>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center">
-SE TROUVE A PARIS</p>
- <table summary="places">
-<tr><td rowspan="3"><span class="smcap">Chez</span></td>
-<td rowspan="3" class="center"><big>{</big></td>
-
- <td><span class="smcap">Firmin Didot</span>, rue Jacob, nº 24.</td></tr>
- <tr><td><span class="smcap">Nepveu</span>, passage des Panoramas, nº 26.</td>
-</tr>
- <tr><td><span class="smcap">Barba</span>, galeries du Palais-Royal, près du théâtre Français.
-</td> </tr>
-</table>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center">
-<span class="large">LA PANHYPOCRISIADE,</span><br />
-ou<br />
-LE SPECTACLE INFERNAL<br />
-DU SEIZIÈME SIÈCLE.</p>
-<p class="center p2">
-COMÉDIE ÉPIQUE.</p>
-<p class="center p2">
-<span class="smcap">Par Népomucène L. LEMERCIER</span>,<br />
-MEMBRE DE L'INSTITUT DE FRANCE.
-</p>
-<p class="right bupdown">Incedo per ignes.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/003.jpg" width="200" height="190" alt="illustration" />
-</div>
-
-<p class="center"><span class="large">A PARIS</span>,<br />
-DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,<br />
-IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT DE FRANCE,<br />
-RUE JACOB, Nº 24.</p>
-<hr class="smallpoem" />
-<p class="center">
-M. D. CCC. XIX.
-</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<h2>ÉPITRE<br />
-
-<small>A DANTE ALIGHIERI</small>.</h2>
-
-<p>
-<span class="smcap">Impérissable Dante</span>,
-</p>
-
-<p class="p2">Ou recevras-tu ma lettre? Quels lieux habites-tu,
-depuis que tu n'es plus dans ce monde vicieux
-où, de jour en jour, nous sentons que ton génie
-vengeur nous manque? Mon envoi ne te parviendra
-dans aucun des cercles qui forment l'immense
-spirale de ton enfer; ils ne sont que l'allégorie
-des horribles réalités de la vie humaine:
-ni dans les circuits de ton purgatoire; ils ne
-figurent que le labyrinthe où nous égarent nos
-erreurs passionnées, avant que nous arrivions au
-repos: ni dans les limbes de ton paradis; tableau
-poétique d'une béatitude et d'une gloire que tes
-rêves nous ont tracées. Je t'adresse donc cet écrit
-dans les régions inconnues, séjour ouvert par
-l'immortalité aux ames sublimes d'Homère, de
-Lucrèce, de Virgile, d'Arioste, de Camoëns, de
-Tasse, de Milton, de Klopstock, et de Voltaire.
-<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">vi</a></span>
-Une messagère ailée, l'Imagination, te le portera
-dans l'espace où tu planes avec eux.</p>
-
-<p>Il faut que je me confesse à toi, profond
-scrutateur des consciences: car je rougirais du
-moindre scrupule, devant ta redoutable ironie.</p>
-
-<p>J'ai découvert, sous les décombres d'un vieux
-sanctuaire de la Vérité, le manuscrit d'un poëte
-nommé <em>Mimopeste</em>, c'est-à-dire, fatal aux mimes.
-Je publie son travail comme étant le mien. Son
-poëme, dont je m'attribue l'honneur, est intitulé
-<em>Panhypocrisiade</em>; ce qui, conformément au
-caractère satirique de son auteur, et à l'étymologie
-grecque, signifie <small>POEME SUR TOUTE HYPOCRISIE</small>.</p>
-
-<p>Il paraît que l'auteur avait ajouté dans son
-esprit à cette ancienne maxime de l'ecclésiaste,
-<em>vanité des vanités! tout est vanité!</em> un axiôme
-non moins général sur notre pauvre terre; <em>hypocrisie
-des hypocrisies, tout est hypocrisie</em>.</p>
-
-<p>Il a vu les humains tels qu'ils sont: il les a
-peints tels qu'il les a vus. S'en fâcheront-ils?
-non: parce qu'il n'a pas, comme tu l'as fait si
-courageusement, marqué d'un sceau réprobateur
-le front de ses ennemis personnels; parce qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">vii</a></span>
-n'a pas, en égalant ton audace, pris la liberté
-de mettre dans son enfer des princes, des cardinaux
-et des papes vivants; mais qu'au lieu d'y
-jeter ses contemporains, il n'y a placé que les
-morts du seizième âge; et qu'il n'y a point représenté
-les hommes qui existent encore. Ceux-ci
-respirent la franchise; ils sont la sincérité
-même, grâce à notre perfectibilité prouvée, et à
-nos lumières progressives qui leur ont démontré
-combien il est superflu de mentir et de porter
-des masques!</p>
-
-<p>J'avais dérobé avec tant de plaisir, au poëte
-que je vole encore, l'idée d'une théogonie nouvelle,
-dont je fis agir les divinités qui figurèrent
-les phénomènes de la nature dévoilée par nos
-sciences dans mon <em>Atlantiade</em>, que je n'ai pu
-résister à l'envie de commettre ce nouveau larcin.
-Tu trouveras ici quelques-uns des mêmes
-dieux qu'il a créés, d'après son systême newtonien.
-Il les introduit dans cet autre ouvrage hardi
-qu'il a qualifié du titre de <em>comédie épique</em>.</p>
-
-<p>Si j'eusse voulu l'accompagner de commentaires
-et de scholies, il m'eût fallu composer un
-gros in-folio de bénédictin, sur tout ce qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">viii</a></span>
-renferme de relatif à la fable et à l'histoire politique,
-ecclésiastique et militaire, sur toutes les
-curiosités qu'il a extraites des mémoires. Mais il
-vaut mieux que j'imite adroitement certain auteur
-d'une défense des Jésuites, qui en publia la
-première édition sans notes, afin, dit-il plaisamment,
-que les rats de la critique qui le voudront
-éplucher et ronger, viennent se prendre dans la
-souricière de leur ignorance.</p>
-
-<p>Ta mâle philosophie saura saisir le plan moral
-qu'a suivi le poëte. Ton siècle t'inspira l'image
-des tourments de l'Enfer: le sien lui a inspiré la
-peinture de ses joyeux divertissements.</p>
-
-<p>Il aurait eu matière à peindre aussi largement
-le nôtre, qui lui eût fourni des scènes non moins
-terribles que ridicules, et dont voici le principal
-sujet, résumé dans quelques vers épigrammatiques.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Notre beau siècle, en France, ayant planté</div>
-<div class="i0">Chêne civique, arbre de liberté,</div>
-<div class="i0">Prophétisa que son ombre immortelle</div>
-<div class="i0">Étoufferait tiges de royauté:</div>
-<div class="i0">Puis, en védette, il y mit sentinelle.</div>
-<div class="i0">Mais vint au poste un rusé bûcheron,</div>
-<div class="i0">Tourneur expert; or, trompant l'horoscope.</div><span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">ix</a></span>
-<div class="i0">Sa main coupa les branches et le tronc,</div>
-<div class="i0">Sceptres en fit, à revendre en Europe;</div>
-<div class="i0">Et le beau siècle enrichit le larron:</div>
-<div class="i0">Mais la racine est restée, et tient bon.</div>
-</div></div>
-
-<p>Tu me demanderas comment on a souffert
-qu'on y portât sitôt la coignée; le dixain suivant
-va te répondre.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nos fiers tribuns, déclamant pour leurs droits,</div>
-<div class="i0">Foulaient aux pieds couronnes, armoiries;</div>
-<div class="i0">Nos fiers seigneurs, vantant leurs rêveries,</div>
-<div class="i0">Juraient amour au pur sang de leurs rois:</div>
-<div class="i0">Que firent donc tant de grands fanatiques,</div>
-<div class="i0">Dès qu'un enfant des troubles politiques</div>
-<div class="i0">S'érigea maître?... Ah! saluant son char,</div>
-<div class="i0">De royauté les serviteurs antiques</div>
-<div class="i0">Se sont unis, en lestes domestiques,</div>
-<div class="i0">A nos Brutus, bons valets de César.</div>
-</div></div>
-
-<p>Un Aristophane n'eût-il pas vu là tout le fonds
-d'une ample et forte comédie? mais était-il possible
-qu'on la jouât sous la censure oppressive
-que maintenait à cette époque la tyrannie dont
-le ciel nous a délivrés?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Un pâle trio d'Aristarques,</div>
-<div class="i0">De ses froids ciseaux coupant tout,</div>
-<div class="i0">Eut sur le génie et le goût</div>
-<div class="i0">Le ministère des trois Parques.</div>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">x</a></span>
-Ces temps ont déja fui: la noble liberté des
-lettres et de la pensée revivra sous le règne des
-lois.</p>
-
-<p>Montre ce nouveau poëme, quand tu l'auras
-lu tout entier, à <em>Michel-Ange</em>, à <em>Shakespeare</em>,
-et même au bon <em>Rabelais</em>; et, si l'originalité
-de cette sorte d'épopée théâtrale leur paraît en
-accord avec vos inventions gigantesques, et avec
-l'indépendance de vos génies, consulte-les sur
-sa durée. Peut-être, se riant dans leur barbe des
-jugements de nos modernes docteurs, augureront-ils
-qu'avant un siècle encore, c'est-à-dire
-un de vos jours, en style d'immortels, on l'imprimera
-plus de vingt fois, quoique étant hors
-du code des classiques.</p>
-
-<p>La haute et mordante raillerie qui l'anime n'est
-point celle de la méchanceté, mais d'une vive
-indignation de la vertu contre le vice.</p>
-
-<p>Adieu, Dante! je me distrais avec les Muses
-du spectacle des tristes discordes. Ainsi que toi,
-je soupire après les lois stables, fondamentalement
-constitutionnelles, qui seules assureraient
-le bonheur et l'illustration de ma patrie. Tu fus
-<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">xi</a></span>
-tour-à-tour poursuivi des Guelfes et des Gibelins
-pour t'être précipité trop aveuglément dans
-leurs factions: ils proscrivirent ta tête, rasèrent
-ta maison, t'accablèrent de calomnies, et tâchèrent
-d'ensevelir ton nom en décriant tes poésies,
-en te réduisant à défendre seul la gloire de tes
-propres œuvres; et moi, qu'instruisit ton exemple
-à m'écarter des partis pour ne soutenir
-qu'une juste cause, comment n'ai-je pu me préserver
-des attaques perfides, et d'une part des
-mêmes misères que tu as endurées? Les hommes
-punissent donc le refus constant de servir leurs
-fureurs, comme l'ardente énergie qui s'efforce
-à les dompter, le fer à la main! Ah! la perspective
-de toute paix est détruite pour les citoyens,
-lorsque s'ouvrent une fois les gouffres des révolutions;
-et c'est sur-tout à leur entrée que me
-semblent applicables ces menaces de tes portes
-infernales:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><em>Per me si va nella città dolente,</em></div>
-<div class="i0"><em>Per me si va nell' eterno dolore,</em></div>
-<div class="i0"><em>Per me si va tra la perduta gente.</em></div>
-
-<hr class="small" />
-
-<div class="i0"><em>Lasciate ogni speranza, voi che'ntrate!</em></div>
-</div></div>
-
-<p>Adieu donc! puisse ma mémoire être protégée<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">xii</a></span>
-de la tienne, et ne pas périr! La vie de l'esprit
-est ici-bas aussi incertaine que la vie du corps.
-Toi, qui nous quittas au quatorzième siècle, tu
-es plus sûr de durer que moi qui transcrivais
-ceci, pour l'avenir, pendant les premières années
-du dix-neuvième.</p>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE,<br />
-
-<small>POËME.</small></h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU PREMIER CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">Exposition du sujet. Le Poëte veut chanter une fête que se donnent
-les démons au moment où leurs supplices sont suspendus.
-Lieu de l'enfer dans une comète lancée au travers de l'étendue
-et de l'obscurité. Description des plaisirs que goûtent les
-démons, de leur théâtre, et de la foule qui vient assister au
-drame tragi-comique de la vie de <em>Charles-Quint</em>, et des révolutions
-de son siècle. Peintures de la toile qui couvre l'avant-scène. Là
-sont représentées toutes les superstitions du monde terrestre.
-La toile se lève, <em>la Terre</em> et <em>Copernic</em> apparaissent. <em>Copernic</em> instruit
-celle-ci sur son propre mouvement autour du soleil. Dialogue
-<em>du Temps</em>, <em>de l'Espace</em>, et <em>de la Terre</em>, dont les entretiens terminent
-le prologue qui prépare le sujet du drame infernal. Une
-seconde toile s'abaisse sur le théâtre, et présente aux spectateurs
-le tableau de la fausse renommée des héros sanguinaires. Le
-drame est prêt à commencer.</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="smallpoem" />
-<h3>CHANT PREMIER.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Ma</span> muse, qui du monde a vu les tragédies</div>
-<div class="i0">Aux esprits immortels servir de comédies,</div>
-<div class="i0">Du ciel et de l'enfer va chanter les acteurs,</div>
-<div class="i0">Les drames, le théâtre, et tous les spectateurs.</div>
-</div><div class="stanza">
-<div class="i2">Dieu permit qu'une fois, dans l'empire des diables,</div>
-<div class="i0">Succédassent les jeux à leurs maux effroyables;</div>
-<div class="i0">Les carreaux et les fouets restèrent suspendus,</div>
-<div class="i0">Et de longs cris joyeux y furent entendus.</div>
-<div class="i0">Je veux, d'un pinceau neuf, essayer les peintures</div>
-<div class="i0">Des plaisirs de l'enfer, et non de ses tortures.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Dans l'Ether sans limite, il est des profondeurs</div>
-<div class="i0">Où des traits du soleil se bornent les splendeurs:</div>
-<div class="i0">L'espace est traversé par des sphères sans nombre,</div>
-<div class="i0">Et la lumière au loin le partage avec l'ombre.</div>
-<div class="i0">D'un côté, sous le deuil, et de l'autre, sous l'or,</div>
-<div class="i0">Là, règne Lampélie, et là, règne Ennuctor.</div>
-<div class="i0">De l'astre pur des jours Lampélie est la fille;</div>
-<div class="i0">Et loin de la carrière où sa présence brille,</div><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
-<div class="i0">Le sceptre d'Ennuctor, dieu de l'obscurité,</div>
-<div class="i0">Des ténèbres régit l'abyme redouté.</div>
-<div class="i0">Dans son empire affreux, par-delà notre monde,</div>
-<div class="i0">Une ardente comète, à jamais vagabonde,</div>
-<div class="i0">Roule au milieu des nuits, et de son épaisseur</div>
-<div class="i0">Le seul feu des volcans éclaire la noirceur.</div>
-<div class="i0">C'est là que sont déchus ces démons si terribles,</div>
-<div class="i0">Ces hauts titans, l'horreur des fables et des bibles:</div>
-<div class="i0">Leurs tourments trop chantés ne sont plus inouis;</div>
-<div class="i0">O muse! chante donc les diables réjouis;</div>
-<div class="i0">Dis les feux de l'abyme illuminant ses routes,</div>
-<div class="i0">Les torches en festons pendantes à ses voûtes,</div>
-<div class="i0">Les phosphores roulant en soleils colorés,</div>
-<div class="i0">Et les métaux fondus en miroirs épurés:</div>
-<div class="i0">Dis l'éclat des banquets, et les pompes qu'étale</div>
-<div class="i0">Dans un gouffre enflammé la cohue infernale.</div>
-<div class="i0">Spectacle comparable au fol aspect des cours,</div>
-<div class="i0">Où des fêtes sans joie assemblent un concours</div>
-<div class="i0">D'hommes blêmes d'ennuis, et de femmes flétries,</div>
-<div class="i0">Qui rampent, enchaînés d'or et de pierreries;</div>
-<div class="i0">S'efforçant, à l'envi, de dérider leur front,</div>
-<div class="i0">Qu'attriste la mémoire ou la peur d'un affront.</div>
-<div class="i0">Tels sont les noirs esprits, en leur palais funeste:</div>
-<div class="i0">Ils ne jouissent plus de la clarté céleste;</div>
-<div class="i0">Des lampions fumants sont leurs astres menteurs;</div>
-<div class="i0">Leurs faux jardins sont pleins de bouquets imposteurs:</div>
-<div class="i0">Les lambris lumineux de leurs grands édifices,</div>
-<div class="i0">Brûlent leurs yeux lassés de brillants artifices;</div>
-<div class="i0">Et tout ce riche éclat, fatigant appareil,</div>
-<div class="i0">Les jaunit, les rougit, comme un ardent soleil.</div><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
-<div class="i0">Leurs plaisirs les plus vifs sont les jeux du théâtre.</div>
-<div class="i2">Sous d'énormes piliers est un amphithéâtre,</div>
-<div class="i0">Qu'inondent les démons à flots tumultueux,</div>
-<div class="i0">Accourant applaudir des drames monstrueux.</div>
-<div class="i0">Leur art, qui de la scène élargit la carrière,</div>
-<div class="i0">Y fait d'un personnage entrer la vie entière;</div>
-<div class="i0">Peu jaloux qu'un seul lieu, dans son étroit contour,</div>
-<div class="i0">Resserre une action terminée en un jour.</div>
-<div class="i0">De leurs yeux immortels la vue est peu bornée:</div>
-<div class="i0">Devant eux, comme un point passe une destinée;</div>
-<div class="i0">Et leur regard saisit avec rapidité,</div>
-<div class="i0">L'enfance d'un héros, et sa caducité.</div>
-<div class="i0">Pour nous mieux figurer, tout grossiers que nous sommes,</div>
-<div class="i0">Ils rapprochent d'instincts les bêtes et les hommes;</div>
-<div class="i0">De l'œuvre du grand-tout curieux amateurs,</div>
-<div class="i0">La nature animée a pour eux mille acteurs;</div>
-<div class="i0">Et parmi les bergers, les rois, les chefs suprêmes,</div>
-<div class="i0">Ils font intervenir les divinités mêmes.</div>
-<div class="i2">Ce qui ravit sur-tout leur cœur enclin au mal,</div>
-<div class="i0">Ce sont les vils tyrans, nés d'un germe infernal,</div>
-<div class="i0">Dont la noirceur, charmant leur goût diabolique,</div>
-<div class="i0">Leur semble un rare effet de haute politique;</div>
-<div class="i0">Bien que des assassins les caractères bas</div>
-<div class="i0">Montrent les mêmes traits que ces grands scélérats.</div>
-<div class="i2">Leur dialogue en vers est plaisant et tragique,</div>
-<div class="i0">Descend à la satire, et s'élève à l'épique;</div>
-<div class="i0">Et chacun des acteurs, en leurs mœurs ou leurs rangs,</div>
-<div class="i0">A son propre langage et ses tons différents.</div>
-<div class="i2">Les démons, au-dessus des plus savants artistes,</div>
-<div class="i0">Dédaignent les ressorts de nos vains machinistes;</div><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
-<div class="i0">Leurs décorations, en tous leurs changements,</div>
-<div class="i0">Sont un effet divin de prompts enchantements.</div>
-<div class="i0">On y voit des hameaux, illusions vivantes,</div>
-<div class="i0">Des bois, des eaux, des cieux, les images mouvantes,</div>
-<div class="i0">De magiques châteaux, et de trompeuses fleurs,</div>
-<div class="i0">Et des feux qui de l'aube imitent les pâleurs.</div>
-<div class="i0">Faut-il offrir l'aspect du châtiment des crimes,</div>
-<div class="i0">Ils lèvent le rideau qui cache leurs abymes;</div>
-<div class="i0">Et leur regard encor s'effraie à pénétrer</div>
-<div class="i0">Des gouffres, des volcans qu'il ne peut mesurer.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Déja s'ouvre le cirque à l'innombrable foule:</div>
-<div class="i0">Tous fondent sur les bancs comme un torrent qui roule,</div>
-<div class="i0">Et leur plaisir rugit non moins que la douleur.</div>
-<div class="i2">Sur un mince clinquant de sanglante couleur,</div>
-<div class="i0">L'œil, en lettres de feu, lit: «<em>la Charlequinade</em>,</div>
-<div class="i0">«Ou <em>l'orgueil couronné par un siècle malade</em>;</div>
-<div class="i0">«Pièce comi-tragique, à divertissements,</div>
-<div class="i0">«Et tournois, et combats, et grands embrasements.»</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Un nébuleux rideau couvrant d'abord la scène,</div>
-<div class="i0">Offre, en mille portraits, à l'œil qui s'y promène,</div>
-<div class="i0">Les masques différents dont l'Erreur en tout lieu</div>
-<div class="i0">Déguisa de tout temps la face du vrai dieu;</div>
-<div class="i0">Tableau dont les couleurs charment l'Hypocrisie,</div>
-<div class="i0">Qui de tant de faux dieux bénit la fantaisie.</div>
-<div class="i2">Là, sont tous les chaos d'où les religions</div>
-<div class="i0">Tirèrent de la nuit leurs superstitions.</div>
-<div class="i0">Comme autant de soleils, au centre de leurs mondes,</div>
-<div class="i0">En ce rideau, sortant des ténèbres profondes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
-<div class="i0">Mille divinités, partageant l'univers,</div>
-<div class="i0">Ont leurs trônes, leurs cieux, leurs olympes divers.</div>
-<div class="i2">Un monstre gigantesque, à cinq têtes énormes,</div>
-<div class="i0">D'un ventre sans mesure étale ici les formes;</div>
-<div class="i0">C'est le puissant Brama, que la crédulité</div>
-<div class="i0">Fait passer dans un fleuve à l'immortalité:</div>
-<div class="i0">De son sein, de ses flancs, et de ses pieds fertiles,</div>
-<div class="i0">S'écoulent les tribus des hameaux et des villes.</div>
-<div class="i2">Là, ce divin monarque, honoré dans Babel,</div>
-<div class="i0">Nourrit le feu, du monde élément éternel:</div>
-<div class="i0">La flamme, sur son front, rayonne en diadême</div>
-<div class="i0">Et l'astre pur des jours, son lumineux emblême,</div>
-<div class="i0">Aux hommes éblouis cachant leur créateur,</div>
-<div class="i0">Sous l'éclat de l'ouvrage en éclipse l'auteur.</div>
-<div class="i2">Plus loin, brille Mithra dans l'azur diaphane,</div>
-<div class="i0">Près du doux Oromase et du triste Arimane;</div>
-<div class="i0">Triple divinité, dont le pouvoir égal</div>
-<div class="i0">Balance dans le monde et le bien et le mal:</div>
-<div class="i0">D'un côté sont les cieux, le jour et la science;</div>
-<div class="i0">De l'autre les enfers, la nuit et l'ignorance.</div>
-<div class="i2">La grande Isis est là, cherchant son Osiris,</div>
-<div class="i0">Dont Typhon dispersait les membres en débris:</div>
-<div class="i0">On lui voit retirer de l'ombre sépulcrale</div>
-<div class="i0">Ses restes qu'elle assemble, et dresser un haut phalle,</div>
-<div class="i0">Simulacre fécond, qu'elle veut conserver</div>
-<div class="i0">De ce que son amour n'en a pu retrouver.</div>
-<div class="i0">La lune la revêt de parures nouvelles,</div>
-<div class="i0">Et vers son fils Horus pendent ses huit mamelles.</div>
-<div class="i0">Le bœuf, le crocodile, et le sphinx, et l'Ibis,</div>
-<div class="i0">Et le bouc de Mendès, et le chien Anubis,</div><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
-<div class="i0">Sont peints dans le troupeau des bêtes consacrées</div>
-<div class="i0">Par un peuple brutal à sa suite adorées.</div>
-<div class="i0">Son époux, nouveau dieu de cent peuples vaincus,</div>
-<div class="i0">Semble ressuscité sous les traits de Bacchus:</div>
-<div class="i0">Le lotus sur sa tête en un lierre se change;</div>
-<div class="i0">Il ne sort plus du Nil, il redescend du Gange,</div>
-<div class="i0">Tenant pour sceptre un thyrse, et jaloux d'assister</div>
-<div class="i0">Aux banquets de l'Ida, séjour de Jupiter.</div>
-<div class="i2">Du trône olympien, le grand fils de Saturne,</div>
-<div class="i0">Versant les biens, les maux, qu'il puisait dans son urne,</div>
-<div class="i0">Tonnait, se transformait en aigle impérieux,</div>
-<div class="i0">En taureau mugissant, en cygne gracieux:</div>
-<div class="i0">Ses frères, son épouse, et ses fils et ses filles,</div>
-<div class="i0">Peuplaient tout l'univers de divines familles.</div>
-<div class="i2">Mais en un plus haut ciel Jéhova s'aperçoit,</div>
-<div class="i0">Disant au premier jour: «Que la lumière soit.»</div>
-<div class="i0">Il n'était que splendeur, que gloire, et la lumière</div>
-<div class="i0">Sous un brûlant éclat voilait sa face entière.</div>
-<div class="i2">Enfin sur un berceau, mystérieux trésor,</div>
-<div class="i0">Un pigeon enflammé suspendait son essor,</div>
-<div class="i0">Tandis que dans les bras d'une mère indigente,</div>
-<div class="i0">Mère qui paraît vierge à sa grâce innocente,</div>
-<div class="i0">Dormait l'enfant sauveur, né d'un dieu paternel:</div>
-<div class="i0">Triple unité, que peint un triangle éternel.</div>
-<div class="i2">Retracerai-je aux yeux ces légions d'idoles,</div>
-<div class="i0">Ces pagodes au loin présentant leurs symboles;</div>
-<div class="i0">Depuis le vieux Lama, l'objet d'honneurs si vains,</div>
-<div class="i0">Payant l'encens des rois en excréments divins,</div>
-<div class="i0">Jusqu'au dur Theutatès, si fier de sa massue,</div>
-<div class="i0">Et de la chaîne d'or à ses lèvres pendue?</div><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
-<div class="i0">Chimères, qui cédaient à celles de la croix,</div>
-<div class="i0">Pour qui, le fer en main, on criait: «Meurs, ou crois!»</div>
-<div class="i2">Ces peintures montraient notre sphère embrasée</div>
-<div class="i0">Sous un glaive sanglant en deux parts divisée.</div>
-<div class="i2">Des califes géants ouvraient leur paradis</div>
-<div class="i0">Aux élus forcenés combattant les maudits;</div>
-<div class="i0">Et les temps, la nature, en traits allégoriques,</div>
-<div class="i0">Aux peuples éblouis offraient cent dieux antiques.</div>
-<div class="i0">Les pals et les bûchers qui bordaient ce tableau,</div>
-<div class="i0">Surchargeaient d'ornements ce mystique rideau.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Debout, sur ses ergots, le peuple du parterre</div>
-<div class="i0">Gronde et siffle à l'égal des vents et du tonnerre.</div>
-<div class="i0">Les princes de l'abyme, empire d'Ennuctor,</div>
-<div class="i0">Sont dans leur loge assis, derrière un balcon d'or.</div>
-<div class="i0">Les plus grands, qu'un vain sceptre et que la pourpre accable,</div>
-<div class="i0">Roidissant par orgueil leur maintien misérable,</div>
-<div class="i0">Présentent lourdement leur fausse majesté</div>
-<div class="i0">En spectacle risible à la malignité.</div>
-<div class="i0">D'autres, de leur écaille étalant la richesse,</div>
-<div class="i0">Masquent leur front abject d'une feinte noblesse:</div>
-<div class="i0">Des manteaux étoilés couvrent leurs dos flétris</div>
-<div class="i0">Par la honte des coups dont ils furent meurtris.</div>
-<div class="i0">Ceux-ci, moins insolents, sur leur visage infâme</div>
-<div class="i0">Portent, en traits confus, l'opprobre de leur ame;</div>
-<div class="i0">Un noir fiel rend amer leur pénible souris.</div>
-<div class="i0">Ceux-là, de leur splendeur sont gênés et surpris,</div>
-<div class="i0">Ils n'osent déployer leurs ailes diaprées,</div>
-<div class="i0">Et déguisent leur queue et leurs griffes dorées.</div>
-<div class="i2">Non loin de ces démons cornus et soucieux,</div><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
-<div class="i0">Entre elles se rongeant et s'épluchant des yeux,</div>
-<div class="i0">Leurs épouses dressaient, diablesses arrogantes,</div>
-<div class="i0">Des aigrettes de feu, des crêtes élégantes:</div>
-<div class="i0">Leur cœur de jalousie était envenimé;</div>
-<div class="i0">Leurs lèvres se séchaient d'un dépit enflammé,</div>
-<div class="i0">Sitôt qu'une rivale, à leurs yeux rayonnante,</div>
-<div class="i0">Déroulait plus d'émail sur sa croupe traînante;</div>
-<div class="i0">Ou que, sous ses cheveux, tressés de serpents verts,</div>
-<div class="i0">Son diadême au loin envoyait plus d'éclairs:</div>
-<div class="i0">A son tour, celle-ci pâlissait consternée</div>
-<div class="i0">Quand d'un éclat voisin elle était dominée.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Cependant un orchestre interrompt les clameurs</div>
-<div class="i0">De tout le cirque ému par de folles rumeurs.</div>
-<div class="i0">D'un triple rang d'archets la profonde harmonie,</div>
-<div class="i0">Que seconde des cors la douceur infinie,</div>
-<div class="i0">Elève des sons purs, mélodieux, touchants,</div>
-<div class="i0">Dont tressaillaient les cœurs, tendres échos des chants:</div>
-<div class="i0">Tantôt ses longs accords soupirent une plainte,</div>
-<div class="i0">Tantôt en bruits guerriers elle répand la crainte,</div>
-<div class="i0">Porte les voluptés, la langueur dans les sens,</div>
-<div class="i0">Et pénètre dans l'ame en aiguillons perçants.</div>
-<div class="i2">Mais des princes d'enfer la cour est arrivée;</div>
-<div class="i0">Tous les acteurs sont prêts, et la toile est levée.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Notre globe apparaît dans un ciel étendu;</div>
-<div class="i0">Là, plane Copernic, astronome assidu,</div>
-<div class="i0">Portant sa vue au loin de lunettes armée,</div>
-<div class="i0">Pour mieux vaincre l'erreur des yeux de Ptolomée.</div>
-<div class="i2">Ce prologue au sujet sert de commencement;</div>
-<div class="i0">Ainsi qu'un haut portique ouvre un grand monument.</div>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
-
-<h4>COPERNIC ET LA TERRE.</h4>
-
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Terre, sur le soleil c'est toi qui fais la roue:</div>
-<div class="i0">Cet astre est ton essieu.</div>
-</div></div>
-
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Mortel, né de ma boue,</div>
-<div class="i0">Homme, frêle animal, es-tu si curieux</div>
-<div class="i0">Que d'oser sur ma sphère interroger les cieux?</div>
-<div class="i0">Tu dois si peu de temps ramper à ma surface!</div>
-<div class="i0">En toi-même plutôt cherche ce qui se passe.</div>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh! peut-on y voir clair? mon bonnet de docteur</div>
-<div class="i0">Atteste qu'un scalpel, sous mon œil scrutateur,</div>
-<div class="i0">A trop souvent, au sein d'une victime humaine,</div>
-<div class="i0">Cherché par où l'artère est unie à la veine,</div>
-<div class="i0">Et comment le poumon y forme un sang pourpré</div>
-<div class="i0">Qui se change en sang noir dans sa course altéré.</div>
-<div class="i0">Lorsqu'épiant les nerfs, j'ai vu les tiges fines</div>
-<div class="i0">Des troncs dont le cerveau reçoit tant de racines,</div>
-<div class="i0">Quand j'ai sondé le crâne où fermente si fort</div>
-<div class="i0">L'ardeur des passions, qu'éteint sitôt la mort;</div>
-<div class="i0">Et l'écho du rocher frappé du son qui vole,</div>
-<div class="i0">Et le souple larynx, route de la parole,</div>
-<div class="i0">Et du cœur enflammé ce trépied véhément</div>
-<div class="i0">Qui, partageant le corps en un double fragment,</div>
-<div class="i0">Soulève en son courroux les voûtes ébranlées</div>
-<div class="i0">Dont la secousse émeut les entrailles troublées;</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
-<div class="i0">Quand j'ai percé l'horreur des replis intestins,</div>
-<div class="i0">Où se perd et se rompt le fil de nos destins;</div>
-<div class="i0">Ce foie où la tristesse et le fiel semblent fondre,</div>
-<div class="i0">Et le sombre embarras du fatal hypocondre:</div>
-<div class="i0">Je n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé,</div>
-<div class="i0">Qu'un labyrinthe obscur où je m'étais souillé.</div>
-<div class="i0">J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même;</div>
-<div class="i0">Et me refugiant vers la raison suprême,</div>
-<div class="i0">Honteux de demander, après un vain effort,</div>
-<div class="i0">Le secret de la vie à la muette mort,</div>
-<div class="i0">Ma pensée aussitôt recouvrit ces viscères</div>
-<div class="i0">Dont, trop long-temps encor m'étalant les mystères,</div>
-<div class="i0">L'image, en tout mortel, m'offrait même souvent</div>
-<div class="i0">L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encor vivant.</div>
-<div class="i0">Respectant les tissus où la sage nature</div>
-<div class="i0">Cache de nos ressorts la fragile structure,</div>
-<div class="i0">Etonné que des yeux le liquide crystal</div>
-<div class="i0">Des rayons éthérés fût le mouvant canal,</div>
-<div class="i0">Vers les grands corps des cieux je levai ma paupière;</div>
-<div class="i0">Et fier de réfléchir leurs torrents de lumière,</div>
-<div class="i0">Mon esprit reconnut, planant de toutes parts,</div>
-<div class="i0">Que plus loin que mon œil il étend ses regards;</div>
-<div class="i0">Et j'ai vu ma grandeur, en cette intelligence</div>
-<div class="i0">Qui de la bête à l'homme établit la distance.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Superbe insecte! eh quoi! tu prétends donc savoir</div>
-<div class="i0">L'ordre de l'univers, ce qui le fait mouvoir?</div>
-<div class="i0">Toi, de qui la faiblesse aux erreurs asservie,</div>
-<div class="i0">N'a pu voir quel principe est l'agent de ta vie!</div><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je sais que tu te meus; mais, ignorant pourquoi,</div>
-<div class="i0">J'en sais sur toi du moins tout autant que sur moi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A quoi bon t'enquérir, pour guider ton ménage,</div>
-<div class="i0">Si le soleil ou moi nous faisons un voyage?</div>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce savoir, inutile à l'étroite raison</div>
-<div class="i0">Des mortels concentrés au soin de leur maison,</div>
-<div class="i0">Sert aux explorateurs des bords de nos deux mondes</div>
-<div class="i0">A nombrer tous leurs pas sur le sol et les ondes,</div>
-<div class="i0">Et soumet, à l'aspect des astres mieux suivis,</div>
-<div class="i0">Les terrestres labeurs aux célestes avis.</div>
-<div class="i2">Si je n'avais connu sur quel axe inclinée</div>
-<div class="i0">Tu tournes doublement par jour et par année,</div>
-<div class="i0">Du zodiaque ardent comptant mal les retours,</div>
-<div class="i0">Je n'eusse pu prévoir les saisons ni les jours,</div>
-<div class="i0">Ni quand d'un astre, au loin précédant ta planète,</div>
-<div class="i0">L'apparence changée ou recule, ou s'arrête;</div>
-<div class="i0">Ni quand, sous l'écliptique ombragée en passant,</div>
-<div class="i0">La lune cachera son disque brunissant,</div>
-<div class="i0">Ni combien le soleil se baissant vers ta ligne,</div>
-<div class="i0">Des jours égaux aux nuits hâte en un an le signe;</div>
-<div class="i0">Et l'homme ignorerait du midi jusqu'au nord,</div>
-<div class="i0">Quels mois viendront ouvrir son sillon ou son port.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Va, subtil raisonneur, dès avant Ptolomée,</div>
-<div class="i0">Qui me laissa jadis sa relique embaumée,</div>
-<div class="i0">On mangeait, on buvait, sans regarder si haut.</div>
-<div class="i0">Chaque animal pour vivre en sait autant qu'il faut.</div><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Chacun suit son instinct et remplit sa carrière:</div>
-<div class="i0">Le nôtre est de sonder le monde et la matière:</div>
-<div class="i0">Et l'esprit qui te pèse et mesure tes pas,</div>
-<div class="i0">Est plus noble que toi, qui ne te connais pas.</div>
-<div class="i2">Je préfère un rayon de science profonde</div>
-<div class="i0">A l'éclat des dehors couvrant ta sphère immonde:</div>
-<div class="i0">Tu cesses de briller quand la clarté te fuit;</div>
-<div class="i0">La pensée est la flamme, et veille dans la nuit.</div>
-<div class="i0">Cette lampe immortelle éclaira Pythagore</div>
-<div class="i0">Sur l'immobilité du soleil qui te dore.</div>
-<div class="i0">Déja les temps passés m'ont dit que Nicétas</div>
-<div class="i0">Te vit sous le soleil variant tes climats,</div>
-<div class="i0">De ses feux vers l'aurore aller puiser la source</div>
-<div class="i0">Qu'on croyait au couchant apportés par sa course.</div>
-<div class="i2">Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert.</div>
-<div class="i0">Ton étroit diamètre eût-il rien découvert?</div>
-<div class="i0">Celui de ta carrière est l'immense mesure,</div>
-<div class="i0">Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre</div>
-<div class="i0">Touche, au sommet d'un angle, un monde errant dans l'air,</div>
-<div class="i0">Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther,</div>
-<div class="i0">Où les astres lointains d'un ciel inaccessible</div>
-<div class="i0">Cachent dans l'infini leur orbite insensible.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ainsi tu brises donc l'antique firmament,</div>
-<div class="i0">Ceintre de crystal pur, voûte de diamant,</div>
-<div class="i0">Dont les clous d'or.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">Erreurs! songes de l'ignorance!</div>
-<div class="i0">Vains prestiges des sens dupes de l'apparence!</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Crois-tu les détromper?</div>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">L'homme apprendra de moi</div>
-<div class="i0">Que son soleil si lourd, immense au prix de toi,</div>
-<div class="i0">Ne peut, pour éclairer ta ronde petitesse,</div>
-<div class="i0">Au cercle de tes jours rouler avec vîtesse;</div>
-<div class="i0">Tandis que, pour t'offrir à ses traits éclatants,</div>
-<div class="i0">En pivotant sur toi, tu tournes moins de temps.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'homme ne croira pas qu'un transport si commode</div>
-<div class="i0">De lui-même, le soir, le rende l'antipode.</div>
-<div class="i0">Les oiseaux, dira-t-on, du nadir au zénith,</div>
-<div class="i0">De vue, en fendant l'air, perdraient soudain leur nid.</div>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On saura qu'avec toi l'atmosphère qui roule,</div>
-<div class="i0">Entraîne en cheminant ce qui vit sur ta boule;</div>
-<div class="i0">Comme sur un navire, où tous ceux qu'il conduit</div>
-<div class="i0">S'imaginent voir fuir tous les objets qu'il fuit.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au mortel indolent qui se sent immobile,</div>
-<div class="i0">Affirme que sans cesse il court de mille en mille,</div>
-<div class="i0">Et qu'il voyage autant, sans s'en apercevoir,</div>
-<div class="i0">Que Charles-Quint, toujours fier de se faire voir:</div>
-<div class="i0">L'ellébore sera le prix de ta remarque,</div>
-<div class="i0">Elève d'Hippocrate, et beau vainqueur d'Hipparque.</div>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je ne m'empresse pas de proclamer à tous</div>
-<div class="i0">Les lois de ma raison, car les humains sont fous;</div>
-<div class="i0">Et des contemporains toujours l'ingratitude</div><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
-<div class="i0">Proscrit la vérité conquise par l'étude.</div>
-<div class="i2">D'Euclide et d'Archimède astronome appuyé,</div>
-<div class="i0">Je m'avance à pas lents, de doutes effrayé:</div>
-<div class="i0">Si mon art faisait luire entre les deux solstices</div>
-<div class="i0">La face des Césars, le poil des Bérénices,</div>
-<div class="i0">Astrologue menteur, si mes vagues discours</div>
-<div class="i0">Semblaient mettre d'accord les cieux avec les cours,</div>
-<div class="i0">Si, dans l'ombre observant mille intrigues secrètes</div>
-<div class="i0">J'en étais le devin, ainsi que des comètes,</div>
-<div class="i0">Mon siècle, aimant la fourbe et l'ostentation,</div>
-<div class="i0">Me nommerait des grands la constellation:</div>
-<div class="i0">Mais, ne tendant qu'au vrai, je n'ai que Dieu pour maître,</div>
-<div class="i0">Ce n'est que du tombeau que ma gloire peut naître,</div>
-<div class="i0">Après les vains fracas qu'on entend éclater</div>
-<div class="i0">Au nom de tous nos rois, du pape et de Luther.</div>
-<div class="i0">Retiré loin du bruit, l'ignorance et l'église</div>
-<div class="i0">Ne sacrifieront point Copernic à Moïse.</div>
-<div class="i0">Je lègue mon systême à quelque zélateur</div>
-<div class="i0">Qui sera condamné d'un saint inquisiteur</div>
-<div class="i0">A renier sa foi sur le cours de la terre:</div>
-<div class="i0">Tant la vérité plaît aux prêtres de ta sphère!</div>
-<div class="i2">Adieu. Je crois sentir qu'en fuyant d'ici-bas</div>
-<div class="i0">L'ame, à son apogée, ignore leurs débats.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Crains ce périhélie où son feu la dévore.</div>
-</div></div>
-<p class="character">COPERNIC.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je suis dans le soleil, et je te mire encore.</div>
-
-<div class="right">(Il disparaît.)</div>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p>
-
-<h4>LA TERRE, L'ESPACE ET LE TEMPS.</h4>
-
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De quels maîtres divins en a donc tant appris</div>
-<div class="i0">Cet animal pensant, de la lumière épris?</div>
-<div class="i0">Qui de mes mouvements lui découvrit la trace?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPACE ET LE TEMPS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nous.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Qui donc êtes-vous?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE TEMPS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">Moi, le Temps.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPACE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Moi, l'Espace.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE TEMPS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule en main,</div>
-<div class="i0">Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPACE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est moi qui de la voûte où chaque étoile brille</div>
-<div class="i0">Forme un cadran immense à l'éternelle aiguille.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je reconnais ta voix, ô Temps fallacieux,</div>
-<div class="i0">Qui, par ta double face, à-la-fois jeune et vieux,</div>
-<div class="i0">Regardes, emportant les mondes sous ton aile,</div>
-<div class="i0">Le passé qui me fuit, l'avenir qui m'appelle:</div>
-<div class="i0">Toi, je te reconnais aux cercles azurés</div>
-<div class="i0">Où sont de tes grandeurs marqués tous les degrés.</div><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPACE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Fils de l'éternité, le temps produit chaque âge;</div>
-<div class="i0">Fils de l'immensité, l'espace la partage;</div>
-<div class="i0">L'immobile infini qu'on ne peut concevoir,</div>
-<div class="i0">En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir;</div>
-<div class="i0">On ne saisit qu'en nous les lieux et la durée;</div>
-<div class="i0">Et par notre puissance, avec art mesurée,</div>
-<div class="i0">L'esprit, qui tient de nous ses doctes éléments,</div>
-<div class="i0">De nos rapports unis tire ses jugements.</div>
-<div class="i0">Ce fut par nos leçons que l'humaine industrie</div>
-<div class="i0">Te soumit aux calculs de sa géométrie.</div>
-<div class="i2">Sans l'espace, le temps serait inaperçu;</div>
-<div class="i0">Sans le temps, de l'espace on n'eût jamais rien su.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je ne te comprends pas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE TEMPS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Trop ignorante masse!</div>
-<div class="i0">Sentirais-tu dans l'air toujours changer ta place,</div>
-<div class="i0">Si tu n'apercevais de moments en moments</div>
-<div class="i0">Des astres d'alentour les divers changements?</div>
-<div class="i0">Le terme de leur cours, leur vîtesse inégale,</div>
-<div class="i0">Ne t'instruisent-ils pas par leur double intervalle?</div>
-<div class="i0">C'est ainsi qu'un chasseur, en décochant deux traits,</div>
-<div class="i0">Les juge lents ou prompts d'autant que loin ou près</div>
-<div class="i0">Vers le but de leur vol un même instant les porte:</div>
-<div class="i0">Et tout ce qui se meut s'estime de la sorte.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPACE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, des corps circulant dans ma capacité,</div>
-<div class="i0">La pesanteur s'égale à leur vélocité;</div><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
-<div class="i0">C'est par nos seuls avis que l'homme qui te sonde</div>
-<div class="i0">Sait que ta lune agit sur les reflux de l'onde,</div>
-<div class="i0">Et connaît que ton pôle en sa nutation</div>
-<div class="i0">Borne à vingt-cinq mille ans sa révolution:</div>
-<div class="i0">C'est peu que de prévoir les phases des planètes,</div>
-<div class="i0">Il suit dans notre sein les retours des comètes,</div>
-<div class="i0">Trace la parabole où leurs feux sont perdus,</div>
-<div class="i0">Et prédit aux mortels qu'ils ne les verront plus.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce petit être-là reçut un haut génie!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE TEMPS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, le temps éternel, l'étendue infinie,</div>
-<div class="i0">Où le temps mesurable et l'espace apparent</div>
-<div class="i0">Emportent l'univers et passent en courant,</div>
-<div class="i0">Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre;</div>
-<div class="i0">Son esprit jusque-là ne put jamais s'étendre;</div>
-<div class="i0">Et n'attachant à tout qu'un sens matériel,</div>
-<div class="i0">Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel.</div>
-<div class="i0">Il faut que des moments, des lieux et des figures,</div>
-<div class="i0">Pour être comparés, lui prêtent leurs mesures;</div>
-<div class="i0">Et le temps fixe et vrai, le vide illimité,</div>
-<div class="i0">Se cache autant à lui que la divinité.</div>
-<div class="i0">Que de choses pourtant, véritables mystères,</div>
-<div class="i0">Que sa science ignore, et nomme des chimères!</div>
-<div class="i0">Dieu même, à sa faiblesse invisible en tout point,</div>
-<div class="i0">Parce qu'il est voilé, lui semble n'être point.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPACE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh! l'homme, qui toujours examine et compare,</div>
-<div class="i0">Médite peu le fond, et son esprit s'égare.</div><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
-<div class="i0">Par le temps et l'espace il compte les instants,</div>
-<div class="i0">Et ne sait ce que c'est que l'espace et le temps.</div>
-<div class="i0">Un an est un long siècle à son impatience;</div>
-<div class="i0">Un siècle n'est qu'un jour pour sa vaine espérance:</div>
-<div class="i0">Son orgueil ne voit pas que tout son avenir</div>
-<div class="i0">Dans le passé rapide est tout près de finir.</div>
-<div class="i0">Terre, un quart de ton globe, inutile domaine,</div>
-<div class="i0">Aux mortels couronnés paraît suffire à peine;</div>
-<div class="i0">Tandis que leurs sujets, n'arpentant qu'un jardin,</div>
-<div class="i0">S'étonnent des grandeurs de son étroit confin.</div>
-<div class="i0">Ainsi, toujours trompé sur tout ce qu'il embrasse,</div>
-<div class="i0">L'homme se croit durable et sans borne en sa place;</div>
-<div class="i0">La mort vient, le dépouille, et je reprends sur lui</div>
-<div class="i0">Jusqu'au lieu resserré d'où son corps même a fui:</div>
-<div class="i0">Car, tout passe en mon sein, emporté par les âges;</div>
-<div class="i0">Le monde en doit sortir, et même ses images.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE TEMPS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Un drame néanmoins va montrer aux démons</div>
-<div class="i0">Ce que font les mortels pour leurs rangs et leurs noms,</div>
-<div class="i0">Et l'âge où Charles-Quint, en fatiguant sa vie,</div>
-<div class="i0">A cru s'éterniser sur ta superficie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Où donc est le théâtre où ses traits sont offerts?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPACE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Aux enfers.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">En quels lieux sont cachés les enfers?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPACE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'erreur se les figure au centre de ton globe:</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
-<div class="i0">Une comète au loin dans la nuit les dérobe,</div>
-<div class="i0">Monde errant, embrasé, plus vaste que le tien;</div>
-<div class="i0">Car, dans l'immensité, ton orbe entier n'est rien.</div>
-<div class="i0">Tu le sais: dans le vide il est tant de demeures!</div>
-<div class="i0">Adieu! poursuis ta route, et roule au gré des heures.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Là finit le prologue, on voit tout s'éclipser;</div>
-<div class="i0">L'acte, image du siècle, enfin va commencer.</div>
-<div class="i0">Mais sur la scène encor s'abaisse un second voile:</div>
-<div class="i0">La fausse renommée y brille en une toile</div>
-<div class="i0">Où le pinceau traça le triomphe des chars,</div>
-<div class="i0">Au temple de mémoire entraînant les Césars.</div>
-<div class="i0">Quelques sages, témoins de leurs superbes rôles,</div>
-<div class="i0">Soit dédain, soit pitié qui haussât leurs épaules,</div>
-<div class="i0">Courrouçaient d'un souris les centaures d'acier</div>
-<div class="i0">Qui de leur sabre nu croyaient les effrayer.</div>
-<div class="i0">On voyait des grandeurs les cimes orageuses</div>
-<div class="i0">Sur des remparts en feu, qu'en ses courses fangeuses</div>
-<div class="i0">Entourait de replis un long fleuve sanglant.</div>
-<div class="i0">Les noirs torrents du Styx, le Phlégéton brûlant,</div>
-<div class="i0">Dont l'horreur fabuleuse épouvante les ames,</div>
-<div class="i0">N'ont rien de plus affreux, dans leurs eaux, dans leurs flammes,</div>
-<div class="i0">Qu'un cours de sang humain, roulant à gros bouillons,</div>
-<div class="i0">Où surnagent encor, en proie aux tourbillons,</div>
-<div class="i0">Des pieds, des corps tronqués, des mains, de pâles têtes.</div>
-<div class="i2">Cependant le vainqueur, dont les palmes sont prêtes,</div>
-<div class="i0">Traverse le carnage; et, rougi de ce sang,</div>
-<div class="i0">L'affreux jour qui s'y plonge en s'y réfléchissant</div><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
-<div class="i0">Fait reluire au passage une pourpre enflammée,</div>
-<div class="i0">Vêtement du héros cher à la renommée;</div>
-<div class="i0">Tandis qu'un peuple aveugle entend de toutes parts</div>
-<div class="i0">Les trompettes, les chants, les cris, et les pétards.</div>
-</div><div class="stanza">
-<div class="i2">L'enfer se plaît à voir que du sang qui s'étale</div>
-<div class="i0">La lueur rejaillit en pourpre triomphale.</div>
-<div class="i0">Le peintre est applaudi par les noirs spectateurs.</div>
-<div class="i0">La toile enfin remonte, et fait place aux acteurs.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>
-LA PANHYPOCRISIADE.<br />
-
-<small>CHANT DEUXIEME.</small>
-</h2>
-
-<hr class="chap" />
-<h3>SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">La toile se lève. Description du lieu de la scène. L'amiral <em>Bonnivet</em>,
-endormi dans sa tente, aperçoit l'image de sa maîtresse, qui lui
-reproche d'avoir entraîné les Français en Italie, moins pour leur
-gloire que par le desir de la revoir à Milan. Entretien de
-<em>Clément Marot</em> et de l'amiral. Apparition de l'ombre <em>de Bayard</em>
-au pied d'un chêne, devant le <em>Connétable de Bourbon</em>, qu'il
-laisse avec la <em>Conscience</em>. Scène entre <em>la Conscience</em> et <em>le Connétable</em>
-transfuge. Dialogue de la <em>Mort</em> et d'une <em>Fourmi</em>. Pressentiment
-que s'exprime à soi-même <em>le chêne</em> antique sous lequel apparut
-Bayard. Histoire et chûte de ce vieux arbre, arraché par des
-soldats.</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT DEUXIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Le</span> théâtre présente, en un château gothique,</div>
-<div class="i0">Une chambre, que pare un lit non moins antique:</div>
-<div class="i0">La nuit y règne encor sous deux rideaux épais</div>
-<div class="i0">Brodés à larges fleurs, surmontés par un dais.</div>
-<div class="i0">Là, s'agite en dormant un chef plein de vaillance,</div>
-<div class="i0">Qui pour François-Premier a manié la lance,</div>
-<div class="i0">Bonnivet, dont le camp siége au bord du Tésin:</div>
-<div class="i0">Les vîtraux sont blanchis des rayons du matin.</div>
-<div class="i0">Vers le lit du guerrier une image se glisse;</div>
-<div class="i0">Fille du souvenir, c'est la belle Clérice.</div>
-</div></div>
-
-<h4>BONNIVET ET L'IMAGE DE CLÉRICE.</h4>
-
-<p class="character">L'IMAGE DE CLÉRICE.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu languis, amiral! n'est-ce donc pas pour moi</div>
-<div class="i0">Que tu fis traverser les Alpes à ton roi?</div>
-<div class="i0">Si j'en crois les baisers et les mots de ta bouche,</div>
-<div class="i0">Milan n'eut rien pour toi de plus doux que ma couche.</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
-Moi, folle Italienne, ardente en mon amour,</div>
-<div class="i0">Je te fis oublier tes Lucrèces de cour:</div>
-<div class="i0">D'autant plus préférable à ces illustres belles,</div>
-<div class="i0">Qu'alors qu'on les subjugue on est fatigué d'elles;</div>
-<div class="i0">Tandis que sans façon me laissant obtenir,</div>
-<div class="i0">Quand on sort de mes bras, on veut y revenir.</div>
-<div class="i0">L'abandon inquiet de vos prudes maîtresses</div>
-<div class="i0">Ne vaut pas les transports de mes vives caresses,</div>
-<div class="i0">Et leur triste scrupule, et leurs plaisirs gênés</div>
-<div class="i0">Embrasent moins vos sens que mes sens effrénés.</div>
-<div class="i0">Mon port a-t-il perdu ses graces attrayantes?</div>
-<div class="i0">Ai-je les yeux moins vifs, les lèvres moins riantes,</div>
-<div class="i0">Le col moins blanc, le sein moins ferme et moins poli,</div>
-<div class="i0">Le bras, le pied, le..... quoi? qu'ai-je de moins joli?</div>
-<div class="i0">Ah! mon cher Bonnivet! tu brûles, tu soupires,</div>
-<div class="i0">Et l'ardeur qui t'émeut dit ce que tu desires.....</div>
-<div class="i0">Viens donc.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">O ma Clérice! objet aimable et beau!</div>
-<div class="i0">Déja tu m'apparus vers ce double ruisseau</div>
-<div class="i0">Qui, mêlant ses tributs pour former la Durance,</div>
-<div class="i0">Des rocs de Briançon coule avec abondance.</div>
-<div class="i0">Là, dans ma couche ainsi réveillant mes desirs,</div>
-<div class="i0">Tu me vins de Milan retracer les plaisirs:</div>
-<div class="i0">Tes appas demi-nus me ravirent en songe;</div>
-<div class="i0">Et quand de tes baisers je goûtais le mensonge,</div>
-<div class="i0">Tu semblas t'échapper comme une ombre sans corps,</div>
-<div class="i0">Loin du lit qu'en désordre avaient mis tes transports.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'IMAGE DE CLÉRICE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte,</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
-Au sein de l'Italie à tes armes rouverte,</div>
-<div class="i0">T'attirer doucement par le secret pouvoir</div>
-<div class="i0">Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir.</div>
-<div class="i0">Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte,</div>
-<div class="i0">Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte,</div>
-<div class="i0">Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons,</div>
-<div class="i0">Tu poussas son armée à repasser les monts.</div>
-<div class="i0">Ah! de ton éloquence héroïque, suprême,</div>
-<div class="i0">Ma flamme était la source inconnue à toi-même.</div>
-<div class="i0">Tu crus, en confondant les plus sages guerriers,</div>
-<div class="i0">N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers;</div>
-<div class="i0">Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie</div>
-<div class="i0">Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie.</div>
-<div class="i0">Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi</div>
-<div class="i0">Au milieu des périls entraînât, sur ta foi,</div>
-<div class="i0">Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille,</div>
-<div class="i0">Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille?</div>
-<div class="i0">Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus</div>
-<div class="i0">Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus.</div>
-<div class="right">(L'image disparaît.)</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET, <em>s'éveillant</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne.</div>
-<div class="i0">Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne.....</div>
-<div class="i0">Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil.</div>
-<div class="i0">Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil?</div>
-<div class="i0">A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!....</div>
-<div class="i0">Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie!</div>
-<div class="i0">Non, non, dans les périls dont je me sens pressé,</div>
-<div class="i0">Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé:</div>
-<div class="i0">Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène;</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
-Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène.</div>
-<div class="i0">Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois;</div>
-<div class="i0">Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits,</div>
-<div class="i0">Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes,</div>
-<div class="i0">Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes,</div>
-<div class="i0">Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux</div>
-<div class="i0">Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux.</div>
-<div class="i0">Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices,</div>
-<div class="i0">Mettre une armée entière au bord des précipices,</div>
-<div class="i0">Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats;</div>
-<div class="i0">Les conduire en aveugle à de lointains combats!</div>
-<div class="i0">Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire?</div>
-<div class="i0">Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire;</div>
-<div class="i0">Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part,</div>
-<div class="i0">Je vins ici venger nos affronts et Bayard.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET.</h4>
-
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore!</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore;</div>
-<div class="i0">Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux,</div>
-<div class="i0">Quand l'heure matinale attèle ses chevaux.</div>
-<div class="i0">J'aime à voir de son char la lumière vermeille</div>
-<div class="i0">Luire au camp des Français, que le clairon éveille;</div>
-<div class="i0">Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer</div>
-<div class="i0">Emailler les vallons étincelants de fer.</div>
-</div></div>
-<p class="character">
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
-BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes,</div>
-<div class="i0">Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour</div>
-<div class="i0">Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses,</div>
-<div class="i0">Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour,</div>
-<div class="i0">Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique,</div>
-<div class="i0">Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon,</div>
-<div class="i0">Protège en moi du Pinde un humble nourrisson:</div>
-<div class="i0">Je l'aide quelquefois des avis de ma muse</div>
-<div class="i0">A tourner plaisamment un conte qui l'amuse.</div>
-<div class="i0">Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit,</div>
-<div class="i0">Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve?</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La Pallas de nos jours doit être ma Minerve.</div>
-<div class="i0">Est-ce un sujet de glose aux malins envieux?</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que fait donc votre muse, absente de ses yeux?
-</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.
-<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
-</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Brave rimeur, courage! A quand votre épopée?</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer</div>
-<div class="i0">Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser.</div>
-<div class="i0">Un poëme renaît sur d'héroïques cendres.</div>
-<div class="i0">Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres!</div>
-<div class="i0">N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours,</div>
-<div class="i0">Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées</div>
-<div class="i0">Votre docte Phébus élève nos trophées.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements</div>
-<div class="i0">Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! les héros outrés et la fiction pure,</div>
-<div class="i0">Des œuvres d'Apollon sont la seule parure;</div>
-<div class="i0">Et de grands mots, tirés du latin et du grec,</div>
-<div class="i0">Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec.</div>
-<div class="i0">Voilà ce qui soutient les vaines renommées</div>
-<div class="i0">Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Si je connais votre art ainsi que vous le mien,</div>
-<div class="i0">Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien.</div>
-<div class="i0">Chacun notre métier: perdons la frénésie</div>
-<div class="i0">Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie.</div>
-<div class="i0">Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert,</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
-Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd;</div>
-<div class="i0">Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage,</div>
-<div class="i0">Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge.</div>
-<div class="i2">Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil.</div>
-<div class="i0">L'Europe ne doit plus voir un double soleil:</div>
-<div class="i0">Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">S'il m'écoute, il vaincra.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Que Dieu vous soit en aide!</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant,</div>
-<div class="i0">Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent</div>
-<div class="i0">Recevront mes soudards comme révérends pères.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats,</div>
-<div class="i0">Que la virginité, dévolue aux prélats,</div>
-<div class="i0">Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches:</div>
-<div class="i0">Car de l'honneur dévot le diable aime les taches.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés.</div>
-<div class="i0">La scène offre aux regards des chemins isolés;</div>
-<div class="i0">Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine:</div>
-<div class="i0">Sur de larges vallons Pavie au loin domine.</div>
-<div class="i0">Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts</div>
-<div class="i0">Des arbres dont le soir déja noircit les troncs:</div>
-
-<div class="i0">
-<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
-Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge.</div>
-<div class="i2">Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge,</div>
-<div class="i0">Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux,</div>
-<div class="i0">Transfuge de la France, et proscrit belliqueux.</div>
-<div class="i2">C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes;</div>
-<div class="i0">Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes,</div>
-<div class="i0">Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois,</div>
-<div class="i0">Et remplissent les airs de murmurantes voix.</div>
-<div class="i0">Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre;</div>
-<div class="i0">Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir:</div>
-<div class="i0">L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir;</div>
-<div class="i0">Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée</div>
-<div class="i0">Cédera pour sa honte à ma gloire offensée.</div>
-<div class="i0">Heureux François-Premier, tremble d'être puni</div>
-<div class="i0">Par ce même mortel que ta haine a banni.</div>
-<div class="i0">Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître,</div>
-<div class="i0">Des brigues de ta cour me vengera peut-être;</div>
-<div class="i0">Et je te convaincrai, plaisir digne de moi!</div>
-<div class="i0">Qu'un sujet outragé peut avilir un roi.</div>
-<div class="i0">Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?...</div>
-<div class="i0">Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?.....</div>
-<div class="i0">C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné,</div>
-<div class="i0">Me jeter en mourant un regard indigné!</div>
-<div class="i0">C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature,</div>
-<div class="i0">Sa longue épée en croix, et sa pesante armure.....</div>
-<div class="i0">Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....!</div>
-<div class="i0">Pour m'arracher la bride il étend une main....!</div>
-<div class="i0">Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je....</div>
-
-<div class="i0">
-<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
-Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige!</div>
-<div class="i0">Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu......</div>
-<div class="i0">Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu?</div>
-<div class="i0">Rentre au lit de la mort, ou cette lance.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Approche.</div>
-<div class="i0">Je suis le chevalier sans peur et sans reproche.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui t'a fait du tombeau quitter la froide nuit?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bayard vient consterner l'orgueil qui te conduit.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ton roi, dont l'amitié t'honora dans ta vie,</div>
-<div class="i0">Humilia souvent ma vertu poursuivie:</div>
-<div class="i0">Lui dûmes-nous tous deux garder la même foi?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'honneur pour nos pareils n'a qu'une même loi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'abhorrais d'un tyran l'injustice hautaine.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Lorsqu'il daigna de moi, modeste capitaine,</div>
-<div class="i0">Recevoir l'accolade, aux champs de Marignan,</div>
-<div class="i0">Valois s'annonca-t-il en superbe tyran,</div>
-<div class="i0">Lui qui devant l'honneur de la chevalerie</div>
-<div class="i0">Courba sa tête auguste, espoir de la patrie?</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il voulut d'un prestige exalter nos vertus,</div>
-<div class="i0">Pour vaincre ses rivaux par nos mains abattus.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'OMBRE DE BAYARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu les sers contre lui, Connétable perfide!</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
-Regarde à tes côtés cette vierge rigide:</div>
-<div class="i0">Elle te redira qu'on doit au lit d'honneur</div>
-<div class="i0">Mourir pour son pays sans reproche et sans peur.</div>
-<div class="i0">Adieu! va, déloyal! ton vil triomphe approche:</div>
-<div class="i0">Mais tu n'éviteras la peur ni le reproche.</div>
-<div class="right">(L'ombre disparaît.)</div>
-</div></div>
-
-<h4>BOURBON ET LA CONSCIENCE.</h4>
-
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Où suis-je?... Oracle affreux qui confond mon orgueil!</div>
-<div class="i0">O spectre tout armé, déserteur du cercueil,</div>
-<div class="i0">Serais-tu des enfers l'organe et le ministre?</div>
-<div class="i0">Arrête, ombre sévère!... Ah! quel adieu sinistre!...</div>
-<div class="i0">Il s'enfonce à travers l'épaisseur des forêts,</div>
-<div class="i0">Silencieux comme elle, et sombre en tous ses traits...</div>
-<div class="i0">Il fuit.... il a soufflé le désordre en mon ame....</div>
-<div class="i0">O mânes redoutés!... Mais toi, maligne femme,</div>
-<div class="i0">Toi, parle; que veux-tu? l'horreur de cet instant</div>
-<div class="i0">Doit-elle provoquer ton sourire insultant?</div>
-<div class="i0">Pourquoi, d'un blanc si pur couverte tout entière,</div>
-<div class="i0">Me blesser dans la nuit par ta vive lumière?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Traître! la Conscience enfin te veut parler.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Importune! à mon camp laisse moi revoler.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'ombre du preux Bayard m'ordonna de te suivre:</div>
-<div class="i0">N'attends pas que de moi nul effort te délivre.</div>
-<div class="i0">Je ne te quitte plus.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Eh bien, suis mon coursier.
-<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai des ailes: sur toi je fonds en épervier.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Crois-tu m'épouvanter comme un enfant timide?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ma présence a glacé plus d'un cœur intrépide.</div>
-<div class="i0">Je te rendrai la paix, si tu me fais juger</div>
-<div class="i0">Que sans crime tu vends ton bras à l'étranger.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">N'ai-je pas de Valois, par un zélé service,</div>
-<div class="i0">Conquis et mérité la faveur protectrice?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Du rang de connétable il paya tes exploits,</div>
-<div class="i0">Et son amitié tendre aggrandit tes emplois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bientôt l'ingrat lui-même, en brisant son ouvrage,</div>
-<div class="i0">Ne m'a-t-il pas ravi jusqu'à mon héritage?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ta fière indépendance, ambitieux soldat,</div>
-<div class="i0">Dans l'état prétendait s'ériger un état.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sa mère m'y forçait: Louise, à qui la France</div>
-<div class="i0">Laisse aujourd'hui porter le poids de la régence,</div>
-<div class="i0">Calomniait par-tout mes projets soupçonnés;</div>
-<div class="i0">Depuis que, méprisant ses amours surannés,</div>
-<div class="i0">Je refusai mes sens et mon jeune veuvage</div>
-<div class="i0">A l'offre de son lit dont m'écartait son âge.</div>
-<div class="i0">Une vieille coquette, implacable en ce point,</div>
-<div class="i0">Poursuit qui la dédaigne, et ne pardonne point.</div>
-<div class="i0">Elle me dépouilla de mon bien légitime:</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
-Fallait-il au couteau me livrer en victime?</div>
-<div class="i0">Elle, sa cour, son fils, ne m'opprimaient-ils pas?</div>
-<div class="i0">Quel vil principe ont eu nos illustres débats!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Toujours d'un beau prétexte on se farde à soi-même</div>
-<div class="i0">Ses petites noirceurs, son infamie extrême:</div>
-<div class="i0">Mais, démentant au fond les dehors affectés,</div>
-<div class="i0">J'éclaire les méchants sur leurs difformités.</div>
-<div class="i0">Il valait mieux attendre, et détromper ton maître,</div>
-<div class="i0">Que d'encourir sa haine, et devenir un traître.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pour les peuples ingrats et les rois insolents,</div>
-<div class="i0">Des traîtres tels que moi sont des Coriolans.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">S'appuyer de grands noms aux pervers est facile:</div>
-<div class="i0">Si tu fais le Romain, imite donc Camille:</div>
-<div class="i0">Proscrit des sénateurs, exilé généreux,</div>
-<div class="i0">Il ne s'en est vengé qu'en triomphant pour eux:</div>
-<div class="i0">Et si Coriolan a droit qu'on le révère,</div>
-<div class="i0">C'est par son repentir, né des pleurs d'une mère.</div>
-<div class="i0">Cesse donc, en rival d'un malheureux héros,</div>
-<div class="i0">D'embraser ton pays au prix de ton repos:</div>
-<div class="i0">Ou si son noble exemple a pour toi quelques charmes,</div>
-<div class="i0">La patrie est ta mère; eh bien! rends lui les armes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Chacun dirait bientôt que faible, irrésolu,</div>
-<div class="i0">Je ne n'ai rien su jamais de ce que j'ai voulu,</div>
-<div class="i0">Que, tour-à-tour quittant l'empereur et la France,</div>
-<div class="i0">J'ai doublement trahi l'une et l'autre puissance;</div>
-<div class="i0">Et qu'entre ces partis, homme toujours douteux,</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
-<div class="i0">Je mérite à-la-fois le mépris de tous deux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est donc la vanité qui seule t'aiguillonne</div>
-<div class="i0">Dans le chemin du crime où ton cœur s'abandonne?</div>
-<div class="i0">Insensé! ton orgueil a-t-il moins à souffrir</div>
-<div class="i0">Parmi ces étrangers à qui tu vins t'offrir?</div>
-<div class="i0">Les rivaux, dont ta gloire excite le murmure,</div>
-<div class="i0">Te disputent ta place en te nommant parjure:</div>
-<div class="i0">L'ombrageux Charles-Quint soupçonne qu'aujourd'hui</div>
-<div class="i0">Perfide envers ton roi, tu peux l'être envers lui.</div>
-<div class="i0">Il repaît ton espoir de promesses frivoles:</div>
-<div class="i0">Tu le sers par des faits, il s'acquitte en paroles;</div>
-<div class="i0">Et Pesquaire, et Lannoy, tes compagnons guerriers,</div>
-<div class="i0">D'un sourcil dédaigneux insultent tes lauriers:</div>
-<div class="i0">Le regard des soldats et leur malin sourire</div>
-<div class="i0">Te dit ce que leur bouche a besoin de te dire;</div>
-<div class="i0">Et ton crime t'expose à l'affront que tu fuis,</div>
-<div class="i0">Chez ceux que tu quittas, et chez ceux que tu suis.</div>
-<div class="i0">Ah! qu'il eût mieux valu, recherchant la retraite,</div>
-<div class="i0">Dévorant, loin des cours, une douleur muette,</div>
-<div class="i0">Te montrer au-dessus de tes fiers ennemis,</div>
-<div class="i0">Et digne des grandeurs où le sort t'eût remis!</div>
-<div class="i0">Que produit en ces lieux ton courage inutile?</div>
-<div class="i0">Tout transfuge est à charge à qui lui donne asyle;</div>
-<div class="i0">Un mépris défiant accueille ses secours.</div>
-<div class="i0">Je te plains: le dépit t'agite à mes discours;</div>
-<div class="i0">Ils pénètrent ton cœur non moins que les morsures</div>
-<div class="i0">D'un aspic dont le fiel irrite les piqûres.....</div>
-<div class="i0">Où vas-tu donc? pourquoi tes éperons sanglants</div>
-<div class="i0">D'un innocent cheval déchirent-ils les flancs?...</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
-Tu reviens malgré toi sous ces rameaux funèbres,</div>
-<div class="i0">Sous ce chêne, où Bayard est sorti des ténèbres:</div>
-<div class="i0">Ses traits, ses derniers mots t'ont frappé de terreur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Conscience, tais-toi! tu n'es rien qu'une erreur,</div>
-<div class="i0">Des sens désordonnés un vaporeux prestige.....</div>
-<div class="i0">A te craindre, à t'ouïr, quelle force m'oblige?</div>
-<div class="i0">Peux-tu m'ôter mes biens, mon crédit et mon rang?</div>
-<div class="i0">Peux-tu blesser ma chair, et répandre mon sang?</div>
-<div class="i0">As-tu, pour m'attaquer, une pique, une épée?.....</div>
-<div class="i0">Menteuse vision de toute ame trompée,</div>
-<div class="i0">Tes scrupules craintifs alarment les dévots,</div>
-<div class="i0">Les femmes, les mourants, et non pas les héros.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Superbe! à ma rigueur ne crois pas te soustraire:</div>
-<div class="i0">Je punis tes pareils ainsi que le vulgaire.</div>
-<div class="i0">Inévitable, prompte à condamner le mal,</div>
-<div class="i0">Tout coupable frémit devant mon tribunal.</div>
-<div class="i0">On ne me voit en main le glaive ni la lance:</div>
-<div class="i0">Mais de mon équité l'invisible vengeance</div>
-<div class="i0">S'arme de traits aigus dont je perce le cœur</div>
-<div class="i0">De tel qui me bravait par un discours moqueur.</div>
-<div class="i0">C'est moi qui fais rougir l'altière courtisane</div>
-<div class="i0">De l'or dont l'enrichit l'amour qu'elle profane;</div>
-<div class="i0">C'est moi qui, trahissant les voleurs les plus fins,</div>
-<div class="i0">Par-fois, sur leur visage écrivis leurs larcins.</div>
-<div class="i0">Souvent pour le forçat échappé de la chaîne</div>
-<div class="i0">Mon secret jugement est la plus rude gêne:</div>
-<div class="i0">Au meurtrier obscur comme au noble brigand,</div>
-<div class="i0">Je montre, à tous les coins, l'échafaud qui l'attend.</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
-J'humilie à ma voix plus d'un Séjan illustre,</div>
-<div class="i0">Devant l'homme qui n'a que sa vertu pour lustre:</div>
-<div class="i0">Je pince nuit et jour les vils Amphitryons</div>
-<div class="i0">Qui laissent Jupiter aggrandir leurs maisons;</div>
-<div class="i0">Je mords la Danaé qui l'appelle à son aide;</div>
-<div class="i0">Et ma verge en courroux fouette son Ganymède.</div>
-<div class="i2">Pour toi, héros de titre et non héros de fait,</div>
-<div class="i0">Je te ferai sentir qu'on te fuit, qu'on te hait,</div>
-<div class="i0">Que, te rendant la vie à toi-même importune,</div>
-<div class="i0">Tourmenté sur la roue où te mit la fortune,</div>
-<div class="i0">Sans retour arraché des routes du devoir,</div>
-<div class="i0">Ton audace est en toi l'effet du désespoir.</div>
-<div class="i0">Pars donc! rejoins ton camp; va singer le grand homme.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Laisse-moi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Je te suis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Quoi! toujours?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Jusqu'à Rome.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Elle dit: mais Bourbon, lançant un œil hagard</div>
-<div class="i0">Autour du sombre chêne où reparut Bayard,</div>
-<div class="i0">Pique de l'éperon; et du pied, en arrière,</div>
-<div class="i0">Son coursier en partant touche une fourmillière,</div>
-<div class="i0">Populeuse cité, qu'écrase en un moment</div>
-<div class="i0">De ses amples greniers l'entier écroulement.</div>
-<div class="i2">Les démons, dont la vue est perçante et divine,</div>
-<div class="i0"><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
-Pleins d'un vif intérêt contemplent sa ruine:</div>
-<div class="i0">Des rangs les plus lointains de leur cirque étendu,</div>
-<div class="i0">Ils attachent leurs yeux sur ce peuple éperdu,</div>
-<div class="i0">Dont se sauve à grand'peine une fourmi tremblante,</div>
-<div class="i0">Qui, grimpant au travers de l'arène roulante,</div>
-<div class="i0">Dans le commun naufrage enfin trouvant un port,</div>
-<div class="i0">Atteint le haut d'une herbe; et là, parle à la Mort.</div>
-</div></div>
-
-<h4>LA FOURMI ET LA MORT.</h4>
-
-<p class="character">LA FOURMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Où fuirai-je? ô désastre! ah! tout tombe en poussière...</div>
-<div class="i0">Quel gouffre ensevelit ma nation entière?</div>
-<div class="i0">Eh quoi! la terre, hélas! ébranlant ses soutiens,</div>
-<div class="i0">Engloutit nos travaux, nos familles, nos biens...</div>
-<div class="i0">Ciel! protège la cime où je fuis la tempête;</div>
-<div class="i0">O Mort! épargne-moi: cruelle Mort! arrête.</div>
-<div class="i0">Je suis seule échappée aux abymes ouverts.....</div>
-<div class="i0">Prétends-tu qu'avec moi finisse l'univers?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que dis-tu, faible insecte, et quelle est ta pensée?</div>
-<div class="i0">Toute ta république à jamais renversée</div>
-<div class="i0">Changera seulement ton étroit horizon:</div>
-<div class="i0">L'ordre de l'univers en souffrira-t-il? Non.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FOURMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! Dieu qui fit pour nous l'ombre, la clarté pure,</div>
-<div class="i0">Les eaux, les fleurs, les fruits, et toute la nature,</div>
-<div class="i0">Ne t'a pas commandé de nous exterminer.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le Dieu qui fit vos jours m'a dit de les borner.
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></div>
-<div class="i0">Ce Dieu fit tout pour vous comme pour chaque race</div>
-<div class="i0">Dont la foule innombrable arrive au monde, et passe.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FOURMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O triste Mort! fléau de la création!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Moi! je la reproduis par la destruction.</div>
-<div class="i0">Chaque individu meurt, l'espèce est éternelle:</div>
-<div class="i0">Je dois les frapper tous, et ne puis rien sur elle.</div>
-<div class="i0">Quand je viens les saisir, Dieu qui sait bien pourquoi</div>
-<div class="i0">Ne voit pas que la mort ait rien de triste en soi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FOURMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ainsi donc, sans pitié tu m'ôteras la vie,</div>
-<div class="i0">Comme à ce peuple, hélas! tu l'as déja ravie!</div>
-<div class="i0">Eh! qu'avions-nous besoin d'établir nos maisons,</div>
-<div class="i0">D'y nourrir nos enfants à l'abri des saisons,</div>
-<div class="i0">Et de tant signaler notre active industrie,</div>
-<div class="i0">Nos politiques lois, nos soins pour la patrie?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ces mœurs sont votre instinct jusqu'au temps du trépas;</div>
-<div class="i0">Par elles vous viviez, ne les déplorez pas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FOURMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Après l'ébranlement de tout notre hémisphère,</div>
-<div class="i0">Des êtres tels que nous restent-ils sur la terre?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pauvre fourmi! le choc a brouillé ton cerveau.</div>
-<div class="i0">A quelques pas d'ici cherche un abri nouveau:</div>
-<div class="i0">Tes yeux y trouveront des peuplades semblables</div>
-<div class="i0">A celle qui périt sous un monceau de sables;</div>
-<div class="i0">Bientôt, vers le butin courant par millions,</div>
-<div class="i0">Elles vont t'enrôler en leurs noirs bataillons.
-<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span></div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FOURMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel pouvoir a, du sol agitant la surface,</div>
-<div class="i0">Subverti nos états et la terrestre masse?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le pied d'un animal, et non le bras d'un Dieu,</div>
-<div class="i0">Renversa votre empire en traversant ce lieu.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FOURMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel colosse puissant!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Ce colosse superbe</div>
-<div class="i0">N'est qu'un cheval mortel, qui foule et qui paît l'herbe.</div>
-<div class="i0">Aveugles l'un pour l'autre, et d'instinct séparés,</div>
-<div class="i0">Vous existez ensemble et vous vous ignorez:</div>
-<div class="i0">Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrême;</div>
-<div class="i0">Ta petitesse aux siens te dérobe de même.</div>
-<div class="i0">Ainsi tant d'animaux, diversement produits,</div>
-<div class="i0">Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits:</div>
-<div class="i0">Tour-à-tour l'un de l'autre utile nourriture,</div>
-<div class="i0">A tous également je les livre en pâture;</div>
-<div class="i0">Et, les cédant sans choix aux rongeants appétits,</div>
-<div class="i0">L'aigle est en proie au ver, et les forts aux petits.</div>
-<div class="i2">Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible,</div>
-<div class="i0">Au long dos écaillé d'émeraude flexible,</div>
-<div class="i0">Ce lézard, dont la gueule effrayait vos cités?</div>
-<div class="i0">Un serpent en dîna dans ses trous écartés.</div>
-<div class="i0">Ce pivert, qui dardait une langue afilée</div>
-<div class="i0">Sur votre colonie à sa faim immolée,</div>
-<div class="i0">Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueur</div>
-<div class="i0">Fut pris d'un épervier, qui lui rongea le cœur.</div>
-<div class="i0">Cet ennemi si prompt, ignoré de ta vue,
-<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></div>
-<div class="i0">Craint d'autres ennemis dont la serre le tue.</div>
-<div class="i0">Tous vivent de carnage; et, rebelles au sort,</div>
-<div class="i0">Tous, quand vient leur instant, se plaignent de la mort.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FOURMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ces créatures-là n'ont pas des destinées</div>
-<div class="i0">Si tristes que la nôtre et sitôt terminées?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Etonne-toi bien moins de tes destins si courts,</div>
-<div class="i0">Que de naître si faible, et de compter des jours.</div>
-<div class="i0">Effet prodigieux de la toute-puissance,</div>
-<div class="i0">Qui, d'organes si fins protégeant l'existence,</div>
-<div class="i0">Défend à mille chocs de rompre les ressorts</div>
-<div class="i0">Par qui ton cœur palpite en un si frêle corps!</div>
-<div class="i0">Que peut contre mes dards ta fragile cuirasse?</div>
-<div class="i0">Comment affermis-tu ton regard dans l'espace,</div>
-<div class="i0">Et respires-tu l'air, souvent pernicieux</div>
-<div class="i0">Au plus robuste oiseau né pour braver les cieux?</div>
-<div class="i0">Ne murmure donc plus si ton destin s'arrête.</div>
-<div class="i0">L'herbe qui maintenant te porte sur son faîte,</div>
-<div class="i0">Doit-elle autant durer que ce chêne au longs bras,</div>
-<div class="i0">Grand être, encor vivant, que tu ne connais pas?</div>
-<div class="i0">Ce géant des forêts va sous ma faulx encore</div>
-<div class="i0">Gémir, atteint des coups d'un être qu'il ignore;</div>
-<div class="i0">Cet être enfin, c'est l'homme, orgueilleux animal.</div>
-<div class="i0">Et des lieux qu'il parcourt tyran le plus fatal.
-<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">La Mort avait parlé: du creux de l'arbre antique,</div>
-<div class="i0">Un hibou fit ouïr son cri mélancolique:</div>
-<div class="i0">Au présage annoncé par sa sinistre voix</div>
-<div class="i0">Le chêne à part se dit, en langage des bois:</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHÊNE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Malheureux arbre! En moi quel tumulte s'élève!</div>
-<div class="i0">Je sens que vers mon cœur se retire ma sève:</div>
-<div class="i0">Mes membres ont tremblé, comme ils tremblent souvent</div>
-<div class="i0">Du frisson qui les glace à l'approche du vent.</div>
-<div class="i0">Cependant la fraîcheur et la paix m'environne:</div>
-<div class="i0">Nul choc ne m'avertit qu'il pleuve ni qu'il tonne:</div>
-<div class="i0">De tous les points divers de l'espace éthéré</div>
-<div class="i0">La nuit souffle sur moi l'air le plus épuré.</div>
-<div class="i0">Quel noir pressentiment m'épouvante, me glace?</div>
-<div class="i0">M'annonce-t-il ma fin? moi, dont l'antique race</div>
-<div class="i0">A peuplé l'univers de tant d'arbres fameux!</div>
-<div class="i0">La nature me dit que je suis grand comme eux:</div>
-<div class="i0">En mon accroissement nul voisin ne m'arrête:</div>
-<div class="i0">Je sens loin de mon tronc se balancer ma tête:</div>
-<div class="i0">Je sens mes bras des cieux mesurer la hauteur,</div>
-<div class="i0">Et mes pieds des enfers sonder la profondeur.</div>
-<div class="i0">Ah, qu'importe! La mort va m'entraîner peut-être.....</div>
-<div class="i0">Sais-je comment, pourquoi, je commençai de naître?</div>
-<div class="i0">Sais-je comment, pourquoi, sitôt je périrai?</div>
-<div class="i0">Immobile sur terre, en moi seul retiré,</div>
-<div class="i0">Je ne vois ni n'entends: aucune voix n'exhale</div>
-<div class="i0">Le trouble qui saisit mon ame végétale;</div>
-<div class="i0">Mais sensible aux objets qui me viennent saisir,</div>
-<div class="i0">Non moins que la douleur j'éprouve le plaisir.</div>
-<div class="i0">Cent hivers, m'arrachant ma robe de verdure,
-<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></div>
-<div class="i0">M'ont déja fait subir leur piquante froidure,</div>
-<div class="i0">Et, glaçant mes rameaux comprimés et roidis,</div>
-<div class="i0">Ont chargé de frimas mes membres engourdis:</div>
-<div class="i0">Mais lorsque du printemps les ailes caressantes</div>
-<div class="i0">Revenaient protéger mes feuilles renaissantes,</div>
-<div class="i0">Quel charme de sentir sa main me délivrer,</div>
-<div class="i0">Ma sève plus active en mes veines errer,</div>
-<div class="i0">La force déployer mes tiges vigoureuses,</div>
-<div class="i0">Le germe entrer au sein de mes fleurs amoureuses,</div>
-<div class="i0">Et se multipliant par mille extrémités,</div>
-<div class="i0">Rapporter à mon cœur toutes leurs voluptés!</div>
-<div class="i0">Quelle douceur je goûte à boire la rosée,</div>
-<div class="i0">Et les sucs de la terre à mes pieds arrosée,</div>
-<div class="i0">Lorsque des chauds étés les feux étincelants</div>
-<div class="i0">Brûlent ma chevelure et desséchent mes flancs!</div>
-<div class="i0">Dans le recueillement du nocturne silence,</div>
-<div class="i0">De mon secret sommeil paisible jouissance,</div>
-<div class="i0">Que semblent respecter le mouvement des airs</div>
-<div class="i0">Et les hôtes nourris sous mes ombrages verts,</div>
-<div class="i0">J'attends l'heure où par-tout les chantres de l'aurore</div>
-<div class="i0">Font tendrement frémir mon écorce sonore.</div>
-<div class="i0">Si j'ai peine à dompter les vents et leurs fureurs,</div>
-<div class="i0">Des torrents de la pluie affreux avant-coureurs;</div>
-<div class="i0">Si la foudre, sur moi gravant des cicatrices,</div>
-<div class="i0">M'a déja de la mort annoncé les supplices;</div>
-<div class="i0">N'ai-je donc pas, ô Dieu! sujet de redouter</div>
-<div class="i0">La perte des plaisirs qu'elle viendra m'ôter?</div>
-<div class="i0">Encor plein de verdeur, mon feu va-t-il s'éteindre?</div>
-<div class="i0">Je jouis de la vie; ô Mort, je dois te craindre.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il dit: on aperçoit quelques soldats épars:
-<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></div>
-<div class="i0">De hauts bonnets velus ombrageaient leurs regards:</div>
-<div class="i0">Leurs mains portaient un càble, et leur dos une hache:</div>
-<div class="i0">Leur visage fendu par leur double moustache,</div>
-<div class="i0">Leur teint où de la vigne a bourgeonné la fleur,</div>
-<div class="i0">D'un prêtre qui les suit relevaient la pâleur;</div>
-<div class="i0">C'était leur aumônier; et, cousu d'aiguillettes,</div>
-<div class="i0">Leur commandant, tout fier de jeunes épaulettes,</div>
-<div class="i0">En Céphale nouveau, devançait le matin:</div>
-<div class="i0">Armé d'un court fusil, il poursuit le butin;</div>
-<div class="i0">Et chassant les oiseaux, familles bocagères,</div>
-<div class="i0">S'exerce en les tuant à mieux tuer ses frères.</div>
-</div></div>
-
-<h4>UN AUMONIER, UN CAPITAINE, UN OFFICIER,
-ET QUELQUES SOLDATS.</h4>
-
-<p class="character">LE CAPITAINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Voici le lieu marqué pour nos détachements:</div>
-<div class="i0">Ces bois nous serviront de bons retranchements:</div>
-<div class="i0">Faites-en sur la route un abattis en forme.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Camarades, holà! coupez cet arbre énorme.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'AUMÔNIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La parole de Dieu s'accomplit en nos temps,</div>
-<div class="i0">Messieurs: tout est fauché comme l'herbe des champs:</div>
-<div class="i0">L'orgueilleux dont le front est voisin de la nue,</div>
-<div class="i0">Tombe, et meurt à jamais quand son heure est venue.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CAPITAINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quoi! votre charité s'étend-elle à ces bois,</div>
-<div class="i0">L'abbé? vous en parlez comme on parle des rois!
-<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></div>
-</div></div>
-<p class="character">L'AUMÔNIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cet arbre est né comme eux superbe et périssable.</div>
-<div class="i0">Que lui sert aujourd'hui que l'histoire ou la fable</div>
-<div class="i0">De son antique honneur ait rempli l'univers?</div>
-<div class="i0">Car si nous en croyons tous les siècles divers,</div>
-<div class="i0">La plaine de Membré vit son aïeul auguste</div>
-<div class="i0">Protéger de ses bras la famille d'un juste.</div>
-<div class="i0">Les chênes, ses parents, quoique sourds et sans yeux,</div>
-<div class="i0">Devenus à Dodone organes des faux dieux,</div>
-<div class="i0">Exhalaient de leur tronc une voix prophétique,</div>
-<div class="i0">Oracle interrogé des confins de l'Attique.</div>
-<div class="i0">La dryade, au sortir de leur sein verdoyant,</div>
-<div class="i0">Aux voyageurs divins montrait un front riant;</div>
-<div class="i0">Et leur feuille ondoyante en couronnes civiques</div>
-<div class="i0">Ceignait dans les cités les têtes héroïques.</div>
-<div class="i0">De la Tamise au Rhône, et du Rhin à l'Oder,</div>
-<div class="i0">Gaulois, Germains, frappant des boucliers de fer,</div>
-<div class="i0">Ont de sanglants autels honoré ses ancêtres:</div>
-<div class="i0">On vit, la serpe en main, leurs homicides prêtres,</div>
-<div class="i0">Perçant les airs de chants mêlés aux sons du cor,</div>
-<div class="i0">De son gui consacré couper les bourgeons d'or.</div>
-<div class="i0">Son corps, depuis ce temps, a recelé des fées:</div>
-<div class="i0">Ses bras des chevaliers portèrent les trophées;</div>
-<div class="i0">Et, de fragiles nœuds durables monuments,</div>
-<div class="i0">Ses flancs en leur écorce ont reçu les serments</div>
-<div class="i0">Des amours plus légers que les oiseaux sans nombre</div>
-<div class="i0">Peuple ailé qui voltige et bâtit sous son ombre.</div>
-<div class="i0">Eh bien! tant d'attributs ne préserveront pas</div>
-<div class="i0">Ce vieux roi des forêts de pourrir ici-bas.
-<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span></div>
-</div></div>
-<p class="character">L'OFFICIER, <em>aux soldats</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Frappez, sciez, taillez, sappez, fouillez la terre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'AUMÔNIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Rien n'est donc à l'abri des fleaux de la guerre!</div>
-<div class="i0">Combien tous ces soldats et leur chef rugissant</div>
-<div class="i0">Signalent de courroux contre un arbre innocent!</div>
-<div class="i0">Hier, contre un moulin ils écumaient de rage;</div>
-<div class="i0">Et demain leur fureur va brûler un village.</div>
-<div class="i0">Sot délire!</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Voyez ce chat-huant qui fuit!.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CAPITAINE, <em>tirant sur l'oiseau</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pour ton œil faux et louche il n'est plus assez nuit....</div>
-<div class="i0">A bas! tu n'iras plus, quand l'ombre tend ses voiles,</div>
-<div class="i0">Chasser dans la campagne aux lueurs des étoiles.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'AUMÔNIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel luxe de plumage en son obscurité!</div>
-<div class="i0">De la création riche diversité!....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Une taupe en ces trous?.. tiens, meurs en ton coin sombre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CAPITAINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La taupe dans son nid, le hibou dans son ombre,</div>
-<div class="i0">Ont subi le destin de tant d'hommes peureux</div>
-<div class="i0">Souvent frappés de mort dans leur lit ténébreux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'AUMÔNIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les dangers sont par-tout: il n'est d'autre science</div>
-<div class="i0">Que de mettre en Dieu seul toute sa confiance.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHÊNE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quelle force m'ébranle?....
-<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ah! tu gémis en vain.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHÊNE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je chancelle....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">Il est temps de céder à ma main:</div>
-<div class="i0">Du sol qui t'a nourri j'arrache ta racine,</div>
-<div class="i0">Tombe, et remplis le ciel du bruit de ta ruine!</div>
-<div class="i0">Adieu! j'entends de Mars le bronze au loin tonner,</div>
-<div class="i0">Et sur des bords sanglants ma fureur va planer.</div>
-</div><div class="stanza">
-<div class="i2">L'arbre alors se renverse, et tout le voisinage</div>
-<div class="i0">Perd à jamais sa vue et son antique ombrage.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT TROISIÈME</small>.</h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU TROISIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">Description des camps retranchés de <em>François-Premier</em> sous Pavie,
-et de ceux de <em>Bourbon</em>, <em>Lannoi</em> et <em>Pesquaire</em>. Discours des
-chefs qui haranguent leurs soldats avant la bataille. <em>Les Vents.</em>
-Dialogue du chevalier <em>la Trimouille</em> et de la <em>Mort</em>. Combat.
-Dialogue de la <em>Peur</em>, de la <em>Honte</em>, et du duc <em>d'Alençon</em>. Mort
-de l'amiral <em>Bonnivet</em> et de <em>la Trimouille</em>. Entretien de <em>François-Premier</em>
-vaincu; discours et mort de son cheval. Invocation
-du roi au soleil, témoin de sa défaite. Discours d'<em>Hélion</em>, dieu
-du soleil. Applaudissements des démons, spectateurs de ces
-différentes scènes.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT TROISIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Le</span> théâtre changé soudain offre aux regards</div>
-<div class="i0">Les plaines où Pavie élève ses remparts:</div>
-<div class="i0">Des escadrons par-tout, rangés sous leurs bannières,</div>
-<div class="i0">Bordent les champs lointains d'éclatantes barrières;</div>
-<div class="i0">Les piques, hérissant les épais bataillons,</div>
-<div class="i0">Forment des murs d'acier, lancent mille rayons.</div>
-<div class="i0">Sur leurs foudres ici par des chevaux traînées,</div>
-<div class="i0">Chantent, le verre en main, de fumants Salmonées:</div>
-<div class="i0">Là, des soldats vont boire en des brocs de liqueurs</div>
-<div class="i0">Le mépris des dangers dont s'enivrent leurs cœurs;</div>
-<div class="i0">Là, se hâte l'adieu d'ardentes vivandières,</div>
-<div class="i0">Veuves deux fois le jour, et Ménades grossières.</div>
-<div class="i0">Non loin, à triples rangs marchent des corps nombreux;</div>
-<div class="i0">Les fifres, le tambour, guident leurs pieds poudreux;</div>
-<div class="i0">Et le clairon aigu, les sonores tymbales,</div>
-<div class="i0">Répondent aux canons, tonnant par intervalles.</div>
-<div class="i2">D'un côté c'est Bourbon, qui, plein du feu de Mars,</div>
-<div class="i0">Conduit de Charles-Quint les flottants étendards;</div>
-<div class="i0">Lannoy partage ici l'armée avec Pesquaire:</div><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
-<div class="i0">De l'autre, impatient des hasards de la guerre,</div>
-<div class="i0">François-Premier commande à ses preux chevaliers:</div>
-<div class="i0">Sa vive Salamandre et l'or de ses colliers,</div>
-<div class="i0">Sa plume, d'un beau front décorant la jeunesse,</div>
-<div class="i0">Ses cheveux demi-ras, sa longue barbe épaisse,</div>
-<div class="i0">La candeur de ses traits, la hauteur de son port,</div>
-<div class="i0">Sur tous les autres chefs le signalent d'abord:</div>
-<div class="i0">Il leur parle de lui moins que de la patrie.</div>
-<div class="i0">Henri-d'Albret est là, de qui l'ame aguerrie</div>
-<div class="i0">Dispute à Charles-Quint le sceptre Navarois:</div>
-<div class="i0">Son sang, d'où sortira le plus aimé des rois,</div>
-<div class="i0">D'une ardeur martiale enflamme son visage.</div>
-<div class="i0">Après lui vient Saint-Pol, son émule en courage,</div>
-<div class="i0">Favori de Valois, dans sa cour sans rival;</div>
-<div class="i0">A son port, à son luxe, on le croit son égal.</div>
-<div class="i0">Plus loin, avec lenteur s'avance la Trimouille;</div>
-<div class="i0">Il courbe un front pensif que l'âge enfin dépouille:</div>
-<div class="i0">Treize lustres passés le virent chez trois rois</div>
-<div class="i0">Blanchir sous le fardeau d'un belliqueux harnois;</div>
-<div class="i0">Vieux, son vieux corselet atteste un long service.</div>
-<div class="i0">A ses côtés paraît le noble la Palisse,</div>
-<div class="i0">Sage ami de Bayard, plus froid, non moins vaillant;</div>
-<div class="i0">Sous un maintien tranquille il cache un cœur bouillant.</div>
-<div class="i2">Bonnivet, ton coursier hennit devant ta troupe;</div>
-<div class="i0">L'image de Clérice alors montée en croupe</div>
-<div class="i0">Te presse; et l'on distingue et Lambesc, et Brion,</div>
-<div class="i0">Parmi vingt chefs brillants et d'armure et de nom.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">L'Imprévoyance accourt, et d'un aile étourdie</div>
-<div class="i0">Plane autour d'eux, levant une tête hardie,</div><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
-<div class="i0">Prête à les aveugler d'un magique bandeau</div>
-<div class="i0">Dont le prisme éblouit, et change tout en beau.</div>
-<div class="i2">Les Vents poussent des cris d'orgueil et de colère;</div>
-<div class="i0">Et de ses premiers feux l'astre du jour éclaire</div>
-<div class="i0">Ces atômes guerriers, se disputant un coin</div>
-<div class="i0">Sur le globe terrestre où lui seul brille au loin.</div>
-</div></div>
-
-<h4>PESQUAIRE, SES SOLDATS, ET LES VENTS.</h4>
-
-<p class="character">PESQUAIRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Amis de la fortune et de la renommée,</div>
-<div class="i0">Soldats! portons secours à Pavie affamée.</div>
-<div class="i0">L'ennemi, dans son camp faussement attaqué,</div>
-<div class="i0">S'épouvante déja de s'y voir provoqué:</div>
-<div class="i0">S'ils nous cèdent la route, allons sauver Pavie;</div>
-<div class="i0">S'ils arrêtent nos pas, arrachons-leur la vie.</div>
-<div class="i0">Croyez-en et Pesquaire, et Bourbon, et Lannoy;</div>
-<div class="i0">Méprisez les Français et leur superbe roi.</div>
-<div class="i0">L'Italie, aisément par leurs armes surprise,</div>
-<div class="i0">Fut de tout temps perdue aussitôt que conquise:</div>
-<div class="i0">Légers, impatients, non moins que hasardeux,</div>
-<div class="i0">Quand leur fougue est à bout, on ne craint plus rien d'eux.</div>
-<div class="i0">Les longs travaux d'un siége, épuisant leur armée,</div>
-<div class="i0">Ont ralenti leur force à demi consumée:</div>
-<div class="i0">Leur prince est loin d'avoir en ses rangs complétés</div>
-<div class="i0">Tous les soldats qu'il paie et qui lui sont comptés:</div>
-<div class="i0">Las, faibles, appauvris de garnisons lointaines,</div>
-<div class="i0">Trahis des alliés, désertant par centaines,</div>
-<div class="i0">Ces troupeaux de Gaulois vont fuir devant le char</div>
-<div class="i0">De l'heureux Charles-Quint, notre nouveau César.</div><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
-<div class="i0">Vive notre empereur! mort à cette canaille!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES SOLDATS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vive notre empereur! oui, livrons la bataille!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES VENTS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quelles clameurs, mon frère! ah! je fuis plein d'horreur...</div>
-<div class="i0">&mdash;La mer ne hurle pas avec tant de fureur.</div>
-<div class="i0">&mdash;Vers le camp des Français tes ailes sont tendues,</div>
-<div class="i0">Va, porte-leur ces voix dans les airs répandues.</div>
-<div class="i0">&mdash;Mon frère, je venais sur les bords du Tésin</div>
-<div class="i0">Semer l'esprit des fleurs qui parfumaient mon sein,</div>
-<div class="i0">Agiter doucement les cloches matinales:</div>
-<div class="i0">Hélas! faut-il, percé du sifflement des balles,</div>
-<div class="i0">Souffler l'odeur du sang et la poudre à canon,</div>
-<div class="i0">Des mousquets tout le jour vomir l'horrible son,</div>
-<div class="i0">Et, rapides courriers de subites alarmes,</div>
-<div class="i0">Faire au loin retentir la tempête des armes?</div>
-<div class="i0">&mdash;Eh bien! renvoyons-nous tous les bruits des combats,</div>
-<div class="i0">Frappons dans les deux camps l'oreille des soldats,</div>
-<div class="i0">Et, chassant coup-sur-coup la grêle meurtrière,</div>
-<div class="i0">Volons chargés de cris, de flamme, et de poussière.</div>
-</div></div>
-
-<h4>FRANÇOIS-PREMIER, LES CHEFS, LES SOLDATS
-DE SON ARMÉE, L'IMPRÉVOYANCE, LA MORT,
-LES VENTS, ET LES HEURES.</h4>
-
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Dignes vengeurs des lys, voici l'heure et le jour</div>
-<div class="i0">De signaler pour eux votre honorable amour.</div>
-<div class="i0">On ose rallumer autour de nos enceintes</div>
-<div class="i0">Des foudres qu'à jamais nous devions croire éteintes;</div><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
-<div class="i0">Entendez nos rivaux dans nos camps insultés</div>
-<div class="i0">Braver de Marignan les vainqueurs redoutés!</div>
-<div class="i0">C'est peu que ce combat soit nommé par l'histoire</div>
-<div class="i0">Le combat des Géants, titre immortel de gloire!...</div>
-<div class="i0">Ah! s'ils l'ont oublié, réprimons leur transport:</div>
-<div class="i0">Leur attaque a donné le signal de leur mort.</div>
-<div class="i0">Marchons! et vous saurez contre leur insolence</div>
-<div class="i0">Ce que peut votre zèle aidé par ma présence.</div>
-<div class="i0">Sied-il que votre roi, moins digne de son nom,</div>
-<div class="i0">Tarde encor à punir le transfuge Bourbon?</div>
-<div class="i0">Sied-il qu'un déserteur, qu'un ingrat, qu'un rebelle,</div>
-<div class="i0">Nous force à reculer vers quelque citadelle?</div>
-<div class="i0">Que servit notre essor, qui, s'ouvrant des chemins,</div>
-<div class="i0">Surprit au haut des monts l'aigle altier des Germains,</div>
-<div class="i0">S'il nous faut, reployant nos ailes inutiles,</div>
-<div class="i0">Sous les Alpes ramper, fuir en lâches reptiles?</div>
-<div class="i0">Non; ces monts éternels, gardant mon souvenir,</div>
-<div class="i0">Ne diront point ma honte aux âges à venir:</div>
-<div class="i0">Je ne repasserai sur leurs têtes blanchies</div>
-<div class="i0">Qu'en des routes encore avec honneur franchies.....</div>
-<div class="i0">Il semble que du ciel je les entends crier:</div>
-<div class="i0">«Vos ennemis sont là; courez les foudroyer,</div>
-<div class="i0">«Soldats! vos premiers coups, dont la France se vante,</div>
-<div class="i0">«Font devant vos drapeaux élancer l'épouvante:</div>
-<div class="i0">«Le bruit par-tout semé de tant d'exploits heureux</div>
-<div class="i0">«D'avance les terrasse, et gronde encor sur eux.»</div>
-<div class="i0">Ne balançons donc pas, et terminons la guerre.</div>
-<div class="i0">Frappons, foulons aux pieds Lannoy, Bourbon, Pesquaire.</div>
-<div class="i0">Mon rival apprendra que ses fiers généraux</div>
-<div class="i0">Sur le bord du Tésin ont trouvé nos héros;</div><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
-<div class="i0">Et qu'à jamais rentré dans mes mains souveraines,</div>
-<div class="i0">Le duché de Milan est un de mes domaines.</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN CAPITAINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Gloire à notre Alexandre! et feu sur tout coquin</div>
-<div class="i0">Osant nommer César le pâle Charles-Quint!</div>
-</div></div>
-<p class="character">SOLDATS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vive, vive le roi! mort à cette canaille!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'IMPRÉVOYANCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Grand roi! l'heure est propice à livrer la bataille.</div>
-<div class="i0">Ceins mon divin bandeau: marche, et vois rayonner</div>
-<div class="i0">Les palmes que ta main s'apprête à moissonner.</div>
-<div class="i0">L'empereur, lent et sombre, est né pour les désastres:</div>
-<div class="i0">Toi, prompt, fier et hardi, tu vas toucher les astres.</div>
-</div></div>
-<p class="character">HENRI-D'ALBRET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O Chabanne, voyez que, malgré vous et moi,</div>
-<div class="i0">La folle Imprévoyance aveugle votre roi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PALISSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! quiconque à la guerre est jaloux de la gloire,</div>
-<div class="i0">N'a qu'un but devant lui, ce but est la victoire.</div>
-<div class="i0">La constance n'est point l'opiniâtreté.</div>
-<div class="i0">«Laissons, disais-je au roi, ce siége en vain tenté:</div>
-<div class="i0">«Ecartons-nous plutôt de la ville investie</div>
-<div class="i0">«Que de perdre en un coup le gain de la partie.</div>
-<div class="i0">«Nos rivaux, épuisés par la route et la faim,</div>
-<div class="i0">«D'eux-mêmes en marchant se détruiront enfin:</div>
-<div class="i0">«Sire, alors paraissons; et les villes charmées</div>
-<div class="i0">«Vous apportant leurs clés, s'ouvrant à vos armées,</div>
-<div class="i0">«Admireront comment, arbitre des hasards,</div>
-<div class="i0">«Vous hâtez vos succès par de sages retards.»</div>
-<div class="i0">Tels étaient nos avis: l'instant de le convaincre</div><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
-<div class="i0">Est passé maintenant. On canonne ... allons vaincre!</div>
-</div></div>
-<p class="character">HENRI-D'ALBRET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au feu, mes compagnons! fondons sur ces gens-ci;</div>
-<div class="i0">Vous n'avez nul péril à redouter ici:</div>
-<div class="i0">La victoire est à nous; leur mort est assurée.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PALISSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au feu, vaillants soldats! allons à la curée.</div>
-<div class="i0">Nous sommes les plus forts: ces gens vont devant nous</div>
-<div class="i0">Fuir comme les moutons à l'approche des loups.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT-POL.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mes amis, ce sont là les pillards du Mexique:</div>
-<div class="i0">Tuons-les! empochons tout l'or de l'Amérique.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oh! comme du butin ces guerriers trop jaloux</div>
-<div class="i0">Courent, bride abattue, au-devant de mes coups!</div>
-<div class="i0">Agitez tous leurs sens d'une rage insensée,</div>
-<div class="i0">Tambour, fifre, trompette; ôtez-leur la pensée.</div>
-
-<div class="i2">Vieux la Trimouille, toi, parmi tes escadrons</div>
-<div class="i0">Au péril qui t'attend tu vas à pas moins prompts.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est que tu m'apparais; et mon heure arrivée</div>
-<div class="i0">M'avertit que ta faulx sur ma tête est levée.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Si tu pressens mes coups, que ne sors-tu des rangs?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Me fais-tu peur?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Malgré les dehors que tu prends,</div>
-<div class="i0">Vieillard, de m'éviter n'aurais-tu pas envie?</div><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, je sais préférer mon honneur à ma vie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu te roidis, brave homme: hélas! qu'en ce moment</div>
-<div class="i0">Ton courage affecté me sourit tristement!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai toujours sans effroi contemplé ton image.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, telle qu'un fantôme au travers d'un nuage:</div>
-<div class="i0">Mais lorsque les regards m'envisagent de près,</div>
-<div class="i0">Mon aspect fait frémir: conviens-en.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Moi! jamais.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je sais qu'à tes pareils ma tête décharnée</div>
-<div class="i0">De lauriers éclatants se montre couronnée;</div>
-<div class="i0">La gloire, de son voile, aux regards des héros</div>
-<div class="i0">Cache les vers hideux qui me rongent les os:</div>
-<div class="i0">On vante mes cyprès. Cependant ma présence</div>
-<div class="i0">Hier à la retraite exhortait ta prudence:</div>
-<div class="i0">Je t'ai glacé, la nuit, d'un présage odieux;</div>
-<div class="i0">Ton chien hurlant sembla t'adresser des adieux;</div>
-<div class="i0">Et ton coursier, l'œil morne, et baissant la crinière,</div>
-<div class="i0">Sent qu'il conduit son maître au bout de sa carrière.</div>
-<div class="i0">C'en est fait! tes brassards, ta cuirasse d'airain,</div>
-<div class="i0">Ne pourront de ma faulx parer le coup certain.</div>
-<div class="i0">Va te faire immoler... Un jour, ta vieille armure</div>
-<div class="i0">Sera de ton château l'honorable parure!</div>
-<div class="i0">Mais quand de tes périls je t'accours avertir,</div><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
-<div class="i0">Aux crédules soldats oseras-tu mentir;</div>
-<div class="i0">Et mener sans pitié sous la mitraille affreuse</div>
-<div class="i0">Ces jeunes campagnards, milice valeureuse?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Laisse-moi les guider, ne les consterne pas.</div>
-<div class="i0">Avancez, mes enfants! et signalez vos bras!</div>
-<div class="i0">Je vous parle en bon père, et vous le dis sans feindre;</div>
-<div class="i0">Ici tout à gagner, et nulle perte à craindre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bien, mon vieux chevalier! c'est parler comme il faut.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nous mentons en damnés; ce jour-ci sera chaud.</div>
-<div class="i0">Je te l'ai dit.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ami, que rien ne t'effarouche:</div>
-<div class="i0">Nous vaincrons.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'IMAGE DE CLÉRICE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Bonnivet, ce soir, viens dans ma couche!</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ai-je temps d'y songer dans ce bruyant conflit?</div>
-<div class="i0">Gare ici que la mort me creuse un autre lit.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'IMAGE DE CLÉRICE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Souviens-toi qu'à ces bords j'attachai ta constance:</div>
-<div class="i0">J'ai dans l'événement plus de part qu'on ne pense.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Folle image! va-t'en..... mes braves canonniers,</div>
-<div class="i0">Là-bas, de l'ennemi les bataillons entiers</div>
-<div class="i0">Des portes de Pavie ont tenté le passage.....</div>
-<div class="i0">De nos feux sur leur route allez grossir l'orage;</div>
-<div class="i0">Et dirigeant contre eux vos tonnerres roulants,</div><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
-<div class="i0">Faites pleuvoir le fer et le plomb sur leurs flancs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel tumulte!... La foule et se disperse et crie.....</div>
-<div class="i0">Déchargez la fureur de votre artillerie!</div>
-<div class="i0">Redoublez, éclatez, mousquetades, obus!</div>
-<div class="i0">Voilà, voilà les rangs entr'ouverts et rompus....</div>
-<div class="i0">Les escadrons ployant sous le feu qui les perce;</div>
-<div class="i0">Chevaux et fantassins, tout tombe, se renverse.....</div>
-<div class="i0">Têtes, jambes et bras, affreux lambeaux, volez!</div>
-<div class="i0">Plumets, bonnets sanglants, casques vides, roulez!</div>
-<div class="i0">Grondez, bouches d'airain, mes organes fidèles,</div>
-<div class="i0">Vomissez la terreur et mes flèches cruelles.....</div>
-<div class="i0">Bourbon, soutiens le choc... Ah! ah! je m'aperçois</div>
-<div class="i0">Que ton front a pâli pour la première fois.....</div>
-<div class="i0">Pesquaire, de bien près j'ai passé sur ta tête...</div>
-<div class="i0">Toi, qui viens si fougueux, l'arquebuse t'arrête,</div>
-<div class="i0">Jeune officier buveur, qui te battais si bien!</div>
-<div class="i0">Tu dédaignais l'hymen, la paix du citoyen;</div>
-<div class="i0">Où t'a conduit l'orgueil d'une ardeur martiale?</div>
-<div class="i0">Dans ton bel âge, atteint d'une homicide balle,</div>
-<div class="i0">Tu n'es plus! ton œil fier ne verra plus le ciel.</div>
-<div class="i0">Et vous, qui, sur les monts, nourris de lait, de miel,</div>
-<div class="i0">Innocents, respiriez dans la libre Helvétie;</div>
-<div class="i0">Et vous, pauvres enfants de l'âpre Carinthie,</div>
-<div class="i0">Qui vendîtes vos jours au prix de quelques sous,</div>
-<div class="i0">Troupeaux que j'achetai, tombez donc sous mes coups.</div>
-<div class="i0">Quoi donc? vous reculez, trop timides recrues!</div>
-<div class="i0">Ah! jamais tant d'horreurs ne vous sont apparues;</div>
-<div class="i0">La mort est inflexible à vos cris qu'elle entend.</div>
-<div class="i0">«Mon vieux père, dis-tu, dans ses vignes m'attend...»</div><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
-<div class="i0">Tu ne fouleras plus la pourpre des vendanges,</div>
-<div class="i0">Rougis tes pieds au sang qui fume dans les fanges.</div>
-<div class="i0">«Moi, ma femme au hameau compte sur mon retour..»</div>
-<div class="i0">Elle peut dans ton lit soudain changer d'amour:</div>
-<div class="i0">Son sein fécondera les baisers d'un autre homme.</div>
-<div class="i0">Toi donc, que je t'égorge, et toi, que je t'assomme!</div>
-<div class="i0">Je cours à pas plus prompts que le pied des fuyards..</div>
-<div class="i0">Mais quoi! vous franchissez vos fossés, vos remparts,</div>
-<div class="i0">Français!... De vos rivaux j'ai fait un long carnage:</div>
-<div class="i0">Eh bien, dans votre sang il faut donc que je nage;</div>
-<div class="i0">Et que, trompant le sort, je tourne mes rigueurs</div>
-<div class="i0">Sur vous et votre roi qui vous croyez vainqueurs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Amis! sonnez la chasse, et forçons dans l'arène</div>
-<div class="i0">Tous ces timides cerfs nous fuyant par la plaine.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sire, hors de ce camp pourquoi vous élancer?</div>
-<div class="i0">Entre eux et vos canons c'est trop mal vous placer.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Suivons de Marignan le héros tutélaire!</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT-POL.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui connaît les périls n'est pas si téméraire:</div>
-<div class="i0">Qui n'en courut jamais s'y lance trop avant.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui les prévoit le moins en sort le plus souvent.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quoi! Marot tient l'épée ainsi que la trompette!</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sire, on n'est pas poltron parce qu'on est poëte:</div>
-<div class="i0">Tyrthée, Eschyle, Alcée, ont bravé les hasards.</div><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
-<div class="i0">Un vrai fils d'Apollon n'a jamais peur de Mars.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A moi, mes défenseurs! au butin! à la gloire!</div>
-<div class="i0">Partons.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES SOLDATS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">Vive le roi!... Mort! Massacre! Victoire!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES VENTS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! d'horreur et de bruit quel effroyable cours!</div>
-<div class="i0">O rage!... il nous suffoque.... il rend les échos sourds...</div>
-<div class="i0">Mais les bronzes français sont réduits à se taire....</div>
-<div class="i0">La force a rallié les troupes de Pesquaire....</div>
-<div class="i0">Vole, à toi ce salpêtre!...&mdash;A toi, bombes, boulets!</div>
-<div class="i0">&mdash;Tremblez, clochers lointains, ponts, remparts, et palais!</div>
-<div class="i0">&mdash;Eh bien? nos promptes sœurs, eh bien, filles ailées,</div>
-<div class="i0">Avez-vous du canon pu compter les volées,</div>
-<div class="i0">Heures, qui vous hâtez de rappeler Vesper?</div>
-<div class="i0">Précipitez ce jour, rendez la paix à l'air.</div>
-<div class="i0">Nous, aux quartiers voisins où Montmorenci veille,</div>
-<div class="i0">Portons de ce combat l'avis à son oreille.</div>
-</div>
-</div>
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ils volent: un prestige incroyable à nos yeux</div>
-<div class="i0">Rend soudain les démons présents à d'autres lieux,</div>
-<div class="i0">Et plus prompt que les vents les transporte en des plaines</div>
-<div class="i0">Où d'un camp retranché siégeaient les capitaines.</div>
-</div></div>
-
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
-
-LE DUC D'ALENÇON, MONTMORENCI,
-ET LES HEURES.</h4>
-
-<p class="character">MONTMORENCI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oh! quel bruit sourd ... des airs entendez-vous le son?</div>
-<div class="i0">Votre frère combat, noble duc d'Alençon!</div>
-</div></div>
-<p class="character">D'ALENÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, des Vents empressés je reçois le message.</div>
-<div class="i0">Le roi cueillera-t-il des lauriers sans partage?</div>
-<div class="i0">Courons de Charles-Quint punir les vils agents;</div>
-<div class="i0">Passons leur sur le ventre, écrasons tous ses gens.</div>
-<div class="i0">Les malheurs de Lautrec au sein de l'Italie</div>
-<div class="i0">De leur superbe audace exaltaient la folie:</div>
-<div class="i0">Maintenant nos soldats ont de fermes appuis;</div>
-<div class="i0">Mon frère est dans l'armée, et moi-même j'y suis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MONTMORENCI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Commandez, monseigneur: les voilà tous en selle.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES HEURES.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nous t'amenons, ô Mort, une troupe nouvelle:</div>
-<div class="i0">Esclaves du destin, ministres de sa loi,</div>
-<div class="i0">Pourquoi nous soumet-il à ce funeste emploi?</div>
-<div class="i0">Ah? qu'il nous plairait mieux, riantes, fortunées,</div>
-<div class="i0">De guider pas à pas d'agréables journées,</div>
-<div class="i0">De rouler mollement un cercle de plaisirs</div>
-<div class="i0">Qui des heureux humains charmât tous les loisirs,</div>
-<div class="i0">Jusqu'au temps où l'ennui de leur vieillesse éteinte</div>
-<div class="i0">Verrait de jours sans pleurs le doux terme sans crainte!</div>
-</div>
-</div>
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
-
-<div class="i2">A peine d'Alençon arrivent les soldats</div>
-<div class="i0">Aux bords ensanglantés par les premier combats,</div>
-<div class="i0">Qu'une horrible Déesse au tumulte échappée</div>
-<div class="i0">Pousse à grands cris vers eux sa voix entrecoupée.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR, <em>aux soldats du duc d'Alençon</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Fuyez! tout est perdu! sauvez-vous, malheureux!...</div>
-<div class="i0">Vos nombreux ennemis sont des Géants affreux...</div>
-<div class="i0">Ici frappe le sabre et d'estoc et de taille...</div>
-<div class="i0">Ici la lance brille, et là pleut la mitraille....</div>
-<div class="i0">Au froid de mes frissons c'est résister assez....</div>
-<div class="i0">Vos fronts pâles, vos yeux hagards, vos poils dressés,</div>
-<div class="i0">Vous rendent l'un à l'autre un spectacle effroyable...</div>
-<div class="i0">Fuyez, fût-ce en enfer! laissez la gloire au diable!</div>
-<div class="i2">Mais quoi? ne vois-je pas d'Alençon arrivé,</div>
-<div class="i0">Tout coloré d'orgueil, marchant le nez levé?</div>
-<div class="i0">De ces fanfarons-là l'audace est passagère:</div>
-<div class="i0">Son œil flottant trahit son douteux caractère:</div>
-<div class="i0">Brave, et non courageux, plein de fausse chaleur,</div>
-<div class="i0">Quand sa fougue le quitte, il reste sans valeur:</div>
-<div class="i0">Son teint, dès qu'on lui parle, et s'altère et varie;</div>
-<div class="i0">Et mon souffle imprévu va glacer sa furie.</div>
-</div></div>
-
-<h4>D'ALENÇON, LA PEUR, ET LA HONTE.</h4>
-
-<p class="character">D'ALENÇON, <em>à ses soldats</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Comment, lâches fuyards, la terreur vous abat?</div>
-<div class="i0">Poltrons, où courez-vous? retournez au combat.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah, prince! il n'est plus temps!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">D'ALENÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">L'honneur, sa loi suprême.</div><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
-<div class="i0">Commande.... Eh quoi, Français? vous fuyez!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Fuis toi-même.</div>
-</div></div>
-<p class="character">D'ALENÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que fait le roi mon frère?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">On l'ignore: va, fuis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">D'ALENÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quoi? les chefs? Quoi? les grands?...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Le fer les a détruits:</div>
-<div class="i0">Allemands, Espagnols, les ont pressés en foule...</div>
-<div class="i0">Regarde ce désordre et tout le sang qui coule.</div>
-<div class="i0">Fuis, te dis-je.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA HONTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Toi, fuir! Prince, songe à ton rang.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ne songe plus qu'à vivre, et regarde ce sang!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA HONTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Infâme Peur, tais-toi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Tais-toi, gênante Honte.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA HONTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon pouvoir te vaincra.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Mon horreur te surmonte.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA HONTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Beau-frère d'un grand roi, n'écoute point la peur!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Homme, iras-tu mourir par un orgueil trompeur?</div><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA HONTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A sa fuite aujourd'hui sa dignité s'oppose:</div>
-<div class="i0">N'est-il pas prince?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Eh bien! je le métamorphose.</div>
-<div class="i0">Tel que devant l'autour fuirait un passereau,</div>
-<div class="i0">Le prince disparu s'envole en prompt oiseau:</div>
-<div class="i0">Frémissant de tomber en des serres cruelles,</div>
-<div class="i0">Le voilà, plein de crainte, emporté par des ailes,</div>
-<div class="i0">Qui des Alpes franchit la cime en palpitant,</div>
-<div class="i0">Et déja dans Lyon rentre au nid qui l'attend.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA HONTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Va, je l'y poursuivrai pour son ignominie:</div>
-<div class="i0">Et là, d'un repentir sa lâcheté punie</div>
-<div class="i0">Apprendra s'il devait, trop prompt à s'alarmer,</div>
-<div class="i0">En oiseau fugitif, se laisser transformer.</div>
-<div class="i0">Là, redevenant homme, un fond de bile noire</div>
-<div class="i0">Dans son lit agité l'étouffera sans gloire,</div>
-<div class="i0">Méprisé d'une épouse, inflexible Pallas,</div>
-<div class="i0">Pour avoir fuit la mort, qu'il n'évitera pas.</div>
-<div class="i0">Telle est la fin du lâche, abhorré de soi-même.</div>
-<div class="i2">D'où revient Bonnivet, sanglant, poudreux et blême?</div>
-<div class="i0">Aux deux flancs de l'armée en vain te montres-tu?</div>
-<div class="i0">En vain ton fier courage a par-tout combattu,</div>
-<div class="i0">L'image de Clérice et ta folle imprudence</div>
-<div class="i0">Ont ruiné ta gloire, et ton prince, et la France.</div>
-<div class="i0">Vois ces morts entassés, vois tes derniers amis,</div>
-<div class="i0">Victimes des hasards à qui tu les soumis.</div>
-<div class="i0">Rougis donc, insensé.... Tu lèves ta visière!</div>
-<div class="i0">Essaie, essaie encore à souffrir la lumière.</div><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">BONNIVET.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, non, je l'ai trop vue ... affrontons le vainqueur:</div>
-<div class="i0">Qu'il connaisse mes traits, et me perce le cœur.</div>
-<div class="i0">Je dois, sans rechercher ni secours ni retraite,</div>
-<div class="i0">Sauvant au moins ma gloire, expier ma défaite.</div>
-<div class="i0">Lansquenets, Castillans, je ris de vos clameurs:</div>
-<div class="i0">Mourez, ou tuez-moi.... Dieu! j'expire....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRIMOUILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Tu meurs,</div>
-<div class="i0">Obstiné Bonnivet! ma vieille expérience</div>
-<div class="i0">Eût mérité peut-être un peu de confiance.</div>
-<div class="i0">Dans le conseil du roi ta voix m'a repoussé:</div>
-<div class="i0">Tu te flattais.... ô Dieu! Dieu! quel plomb m'a blessé!</div>
-<div class="i0">Le sang à gros bouillons coule sur mon visage...</div>
-<div class="i0">Ici finit pour moi la course d'un long âge!</div>
-<div class="i0">Ma valeur t'a bravée au déclin de mes ans,</div>
-<div class="i0">O mort!... tu n'as pas fait dresser mes cheveux blancs...</div>
-<div class="i0">Quel nouveau coup m'atteint! la force m'est ravie....</div>
-<div class="i0">Hélas!... adieu, mon roi, ma famille, et la vie!</div>
-</div></div>
-<p class="character">CASTALDO.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Buzarto, laisse-moi mon noble prisonnier.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BUZARTO.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Castaldo, j'ai tué moi-même son coursier.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CASTALDO.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Français, parle, réponds, qui de nous est ton maître.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA PALISSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De l'ami de Bayard nul de vous ne peut l'être.</div>
-<div class="i0">Sous mon cheval mourant, dans la poudre tombé,</div>
-<div class="i0">Dieu seul me désarma, lorsque je succombai.</div><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">BUZARTO.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nul de nous ne l'aura: terminons la querelle.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CASTALDO.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah, scélérat!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">BUZARTO.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Du coup vois jaillir sa cervelle.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O Galéas! ô toi, qui péris le dernier,</div>
-<div class="i0">De ton roi vainement tu fus le bouclier.</div>
-<div class="i0">Tu tombes, malheureux! qui pourrait me défendre?..</div>
-<div class="i0">A me saisir vivant oserait-on prétendre?</div>
-<div class="i0">D'avance par la mort dépouillé d'attributs,</div>
-<div class="i0">Roi sans armée, hélas! on ne me connaît plus.</div>
-<div class="i0">Je n'ai plus d'autre espoir qu'un trépas qui m'honore....</div>
-<div class="i0">En ce gros d'assaillants tout prêt à fondre encore,</div>
-<div class="i0">O mon vaillant coursier! jetons-nous tous les deux..</div>
-<div class="i0">Quoi? m'abandonnes-tu, compagnon belliqueux?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE COURSIER DU ROI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon maître, n'ai-je pas, secondant ton courage,</div>
-<div class="i0">Tout le jour, écumé de fatigue et de rage?</div>
-<div class="i0">Le sang baigne mes flancs, le sang rougit mon frein:</div>
-<div class="i0">Percé de mille coups sous mon harnois d'airain,</div>
-<div class="i0">Lassé d'avoir bondi sur les morts et les armes,</div>
-<div class="i0">Je sens mon feu s'éteindre, et je verse des larmes..</div>
-<div class="i0">Crains d'être dans ma chûte entraîné sous mon poids.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">D'un dernier serviteur ô merveilleuse voix!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE COURSIER DU ROI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Orgueilleux de la main qui daignait me conduire,</div><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
-<div class="i0">Sous la pourpre et sous l'or toujours fier de reluire,</div>
-<div class="i0">J'espérais, trop superbe, encor plein de vigueur,</div>
-<div class="i0">Ramener aux Français leur monarque vainqueur,</div>
-<div class="i0">Et, dans tes beaux haras et tes gras pâturages,</div>
-<div class="i0">Charmer long-temps les yeux des belles et des pages..</div>
-<div class="i0">Mais, hélas! c'en est fait! et ma chair et mes os</div>
-<div class="i0">Resteront sur ces bords, pâture des oiseaux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Trop docile animal! te voilà sans haleine,</div>
-<div class="i0">Parmi tous les humains que ma fortune entraîne!</div>
-<div class="i0">Que t'importaient mes droits au duché de Milan,</div>
-<div class="i0">Pour en mourir victime ainsi qu'un courtisan!</div>
-<div class="i0">Tu fus non moins aveugle en ton obéissance,</div>
-<div class="i0">Et reçois aujourd'hui la même récompense.</div>
-<div class="i0">Que puis-je maintenant, sans hommes, ni chevaux?</div>
-<div class="i0">Mortel qu'on nomme roi, sens le peu que tu vaux!</div>
-</div></div>
-<p class="character">POMPÉRANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sire, avec vous encor je soutiendrai l'orage.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Guerrier, dis-moi ton nom, montre-moi ton visage:</div>
-<div class="i0">Sous ta visière en vain je tâche à découvrir</div>
-<div class="i0">Quel digne chevalier accourt me secourir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Victoire, de la mort parcours l'affreux théâtre!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LANNOY.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Accablons des Français ce reste opiniâtre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PESQUAIRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ces chevaliers encor tiennent le glaive en main.</div>
-<div class="i0">Qu'ils se rendent à nous, ou qu'ils tombent soudain.</div><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">POMPÉRANT, <em>au roi</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On vient! on fond sur nous!.. je me ferai connaître</div>
-<div class="i0">A mes derniers efforts pour défendre mon maître.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, cruels ennemis, vous ne l'abattrez pas.</div>
-<div class="i0">Pour vous exterminer il me prête son bras....</div>
-<div class="i0">De quelle ardeur sur lui chacun se précipite!</div>
-<div class="i0">Reste des nobles preux qui formaient son élite,</div>
-<div class="i0">Frappez ces assaillants accrus de toutes parts,</div>
-<div class="i0">Et de corps expirés faites-lui des remparts.</div>
-<div class="i0">Quel carnage!... Vautours, corbeaux, criez de joie,</div>
-<div class="i0">Venez tous.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES VAUTOURS, <em>dans les airs</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">A la proie!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES CORBEAUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">A la proie! à la proie!</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT-POL.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sommes-nous sous le feu de volcans en fureur?</div>
-</div></div>
-<p class="character">POMPÉRANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O jour! en ce moment recules-tu d'horreur?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Soleil! par ces torrents de fumée épaissie</div>
-<div class="i0">Ta lumière à jamais serait-elle obscurcie?</div>
-<div class="i0">Je n'entrevois plus rien qu'aux lueurs des éclairs</div>
-<div class="i0">Que mes aveugles coups font jaillir dans les airs.</div>
-<div class="i0">Astre, qui tant de fois éclairas ma vaillance,</div>
-<div class="i0">Cache, en te dérobant, mes revers à la France!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SOLEIL.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Fixe, et tranquille au sein de tout mon univers,</div><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
-<div class="i0">Que je répands d'éclat sur les mondes divers!</div>
-<div class="i0">Que j'aime à contempler la constante harmonie</div>
-<div class="i0">Des sphères, traversant l'étendue infinie!</div>
-<div class="i0">Que mes rayons sont doux à ces globes heureux,</div>
-<div class="i0">M'empruntant la splendeur qu'ils se rendent entre eux!</div>
-<div class="i0">Comme en paix dans l'ellipse où leur cours les attire,</div>
-<div class="i0">De l'espace éternel ils partagent l'empire!</div>
-<div class="i0">Comme je dois charmer par mes sérénités</div>
-<div class="i0">Tous les êtres vivants dont ils sont habités!</div>
-<div class="i0">Dieu! grand Dieu! mon auteur, conserve tes ouvrages.</div>
-<div class="i0">Il est, il est prédit qu'en des millions d'âges,</div>
-<div class="i0">Me chassant loin du centre, et rompant mon ressort,</div>
-<div class="i0">Tu dois soumettre enfin le Soleil à la mort:</div>
-<div class="i0">Mondes, vous combattrez...! Que deviendra la Terre?</div>
-<div class="i0">Et toi, Lune, après elle à mes regards si chère?</div>
-<div class="i0">Ah! la Discorde affreuse, et fille du chaos,</div>
-<div class="i0">De tous vos éléments troublera le repos,</div>
-<div class="i0">Si Dieu, dans sa fureur, laissant chacune libre,</div>
-<div class="i0">Tarde à renouveler leur premier équilibre.</div>
-</div>
-</div>
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">A ces mots d'Hélion, divin astre des jours,</div>
-<div class="i0">Un applaudissement, redoublé dans son cours,</div>
-<div class="i0">Du bas fond du parquet monta jusques aux voûtes.</div>
-<div class="i0">Les Autans, soulevés sur les liquides routes,</div>
-<div class="i0">Font avec moins de bruit rugir les vastes mers:</div>
-<div class="i0">Nul volcan n'égala ce fracas des enfers.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Les démons plus qu'humains, hors du point où nous sommes,</div>
-<div class="i0">Sont mieux saisis du beau que ne le sont les hommes.</div><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
-<div class="i0">D'un coup-d'œil, ce tableau leur faisant mesurer</div>
-<div class="i0">Tant d'êtres sur la scène offerts à comparer,</div>
-<div class="i0">Ils se plurent à voir en leurs causes profondes</div>
-<div class="i0">Nos petits chocs de haine et les grands chocs des mondes;</div>
-<div class="i0">Et la Mort tour-à-tour frappant de coups pareils</div>
-<div class="i0">Les chênes, les fourmis, les rois, et les soleils.</div>
-<div class="i2">La foule des acteurs en ce drame introduite</div>
-<div class="i0">Du dialogue en vain reprit deux fois la suite:</div>
-<div class="i0">Mais les chœurs de bravos! toujours plus éclatants,</div>
-<div class="i0">Tinrent le divin acte interrompu long-temps;</div>
-<div class="i0">Et l'Envie oublia d'éveiller la colère</div>
-<div class="i0">Des serpents infernaux qui sifflent au parterre.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT QUATRIÈME</small>.</h2>
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU QUATRIÈME CHANT.</h3>
-<hr class="small" />
-<p class="hang"><em>François-Premier</em> est fait prisonnier, et rend son épée à <em>Lannoy</em>.
-On le conduit au camp ennemi avec honneur. Dialogue des
-soldats qui enterrent les morts et les dépouillent. <em>Clément-Marot</em>,
-blessé, gémit sur les horreurs de la guerre. Entrevue
-du roi de France et du connétable de <em>Bourbon</em>. Réflexions de
-<em>François-Premier</em> dans la solitude. Le théâtre représente l'intérieur
-d'un château de Madrid. Dialogue de <em>Charles-Quint</em> et
-de la <em>Politique</em>. Audience qu'il donne aux seigneurs de sa cour
-et à ses différents ministres. Il reçoit la nouvelle de la victoire
-de Pavie. Conseils de la <em>Politique</em>.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT QUATRIEME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Tel</span> que d'une tempête en un épais feuillage</div>
-<div class="i0">Un sourd frémissement suit long-temps le passage,</div>
-<div class="i0">Avant que les oiseaux, dans l'air déja calmé,</div>
-<div class="i0">Raniment leurs concerts dont le bois est charmé:</div>
-<div class="i0">Tel aux vives clameurs un bruit léger succède;</div>
-<div class="i0">L'acte reprend son cours, et le tumulte cède.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Cependant, au mépris de la flamme et du fer,</div>
-<div class="i0">Le roi des lys, vaincu, semble encor triompher:</div>
-<div class="i0">Rien ne l'abat: à fuir il ne peut se résoudre.</div>
-<div class="i0">Son corselet d'argent, noir de sang et de poudre,</div>
-<div class="i0">Fut reconnu d'un chef qui devançait Lannoy:</div>
-<div class="i0">Soudain aux assaillants il cria, «C'est le roi!»</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES SOLDATS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le roi! lui!... qu'il se rende.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">A Bourbon! à ce traître!</div>
-</div></div>
-<p class="character">POMPÉRANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je fus non moins perfide, et je cesse de l'être:</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
-<div class="i0">Oui, sire, à vos genoux j'implore mon pardon:</div>
-<div class="i0">Revoyez Pompérant, complice de Bourbon:</div>
-<div class="i0">Je vins sous cet armet seconder votre épée....</div>
-<div class="i0">Heureux, pour vous sauver, si ma tête est frappée!</div>
-<div class="i0">Mais de lutter encor quittez le vain projet.</div>
-</div></div>
-
-<h4>L'HONNEUR, ET LES MÊMES.</h4>
-
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Roi, te dois-tu remettre aux mains de ton sujet?</div>
-<div class="i0">L'Honneur, ton seul appui, ta derniere espérance,</div>
-<div class="i0">T'a prêté dans ce choc une mâle assurance:</div>
-<div class="i0">Vaincu, je t'ai couvert du sang de tes vainqueurs.</div>
-<div class="i0">Je te reste; du sort méprise les rigueurs.</div>
-<div class="i0">Commande que Bourbon t'épargne sa présence,</div>
-<div class="i0">Et rends ta noble épée à Lannoy qui s'avance,</div>
-<div class="i0">Et qui, par ton abord lui-même confondu,</div>
-<div class="i0">De cheval humblement est déja descendu.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LANNOY.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je me jette à vos pieds, seigneur, et vous supplie</div>
-<div class="i0">En me rendant ce glaive, effroi de l'Italie,</div>
-<div class="i0">D'accuser moins Lannoy, qui sait vous respecter,</div>
-<div class="i0">Que l'injuste destin qui seul put vous dompter.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Lannoy, recevez-la cette fidèle épée</div>
-<div class="i0">Qu'au sang de mes rivaux j'ai noblement trempée.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LANNOY.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Prenez, sire, en échange, un glaive que mon bras</div>
-<div class="i0">N'a rougi qu'à regret du sang de vos soldats.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">D'une auguste pitié source encore inconnue!</div><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
-<div class="i0">Regarde tes vainqueurs, marchant la tête nue,</div>
-<div class="i0">Te comblant, roi captif, de leurs soins généreux,</div>
-<div class="i0">Et plaignant ta défaite, et leurs coups trop heureux.</div>
-<div class="i0">Traîne ton corps blessé parmi leur grand cortège:</div>
-<div class="i0">N'en rougis point; l'Honneur te suit et te protège.</div>
-<div class="i0">De ton armure entre eux partage les débris;</div>
-<div class="i0">Un jour en leurs foyers les braves attendris,</div>
-<div class="i0">Baisant tes éperons et ton fer teint de rouille,</div>
-<div class="i0">Montreront à leurs fils ton illustre dépouille.</div>
-<div class="i2">O Vents fougueux, pourquoi déchirer ces drapeaux,</div>
-<div class="i0">Que les mains des soldats suspendent en faisceaux,</div>
-<div class="i0">Seul abri de ce roi sous des torrents de pluie?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES VENTS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nous soufflons un orage, il faut bien qu'il l'essuie.</div>
-<div class="i0">Libres enfants des airs, les Vents impétueux</div>
-<div class="i0">Respectent-ils des rois les fronts majestueux?</div>
-<div class="i0">Sur la terre et les eaux désolant leurs empires,</div>
-<div class="i0">Nous brisons sans égard leurs dais, et leurs navires.</div>
-<div class="i0">Que sont-ils sous le ciel?&mdash;Mes frères, calmons-nous.</div>
-<div class="i0">Moins gros de rage enfin, planons d'un vol plus doux;</div>
-<div class="i0">Le tourbillon s'abaisse; et les foudres roulantes</div>
-<div class="i0">Se retirent de loin sur les routes sanglantes.</div>
-<div class="i0">Laissons donc ce cortège entraîner après soi</div>
-<div class="i0">Les clairons, les tambours, fiers d'escorter un roi.</div>
-<div class="i2">La nuit vient, l'air gémit: répondons sur ces rives</div>
-<div class="i0">Aux soupirs des blessés, à leurs clameurs plaintives,</div>
-<div class="i0">Et rappelons les cœurs des amis, des parents,</div>
-<div class="i0">Sur les chemins couverts d'infortunés mourants.</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cachons dans ces fossés les pertes de la guerre.</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
-<div class="i0">Tôt, dépouillez ces morts; vîte, qu'on les enterre:</div>
-<div class="i0">Sur le nez de chacun un peu de sable mis,</div>
-<div class="i0">Nous ne penserons plus qu'ils furent nos amis;</div>
-<div class="i0">Et demain, oubliant les fureurs de la veille,</div>
-<div class="i0">Avec leurs meurtriers nous viderons bouteille.</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Comme ils nagent ensemble en un bain de leur sang!</div>
-<div class="i0">Colonel si brutal, et si vain de ton rang,</div>
-<div class="i0">Un coup de sabre a donc, rabattant ton ivresse,</div>
-<div class="i0">A côté d'un goujat étalé ta noblesse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Camarade, je tiens son brillant compagnon:</div>
-<div class="i0">D'un prince ou d'un évêque était-il le mignon?</div>
-<div class="i0">La blancheur de sa peau plus douce que l'hermine.....</div>
-<div class="i0">Qu'aperçois-je? un portrait gardé sur sa poitrine...</div>
-<div class="i0">Sa maîtresse...! Ah! madame, en votre lit paré</div>
-<div class="i0">Avait-il ce cœur froid, ce teint décoloré?</div>
-<div class="i0">Pourquoi souriez-vous sur ce cadavre blême?</div>
-<div class="i0">Songez-vous qu'en ce lit vous dormirez vous-même...?</div>
-<div class="i0">Tendre ami, cède-moi médaillon, et bijou!</div>
-<div class="i0">Un fat n'a pas besoin de briller en ce trou.</div>
-</div></div>
-<p class="character">TROISIÈME SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Laisse, laisse à l'écart ce jeune capitaine:</div>
-<div class="i0">Fouillons l'autre; sa poche est d'argent toute pleine!</div>
-<div class="i0">Cet avare en nos mains va payer son écot.</div>
-</div></div>
-<p class="character">QUATRIÈME SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Amassait-il pour vivre? il n'est plus: qu'il fut sot!</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Hélas! entre ces morts, hélas! cherchez mon père!</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! déterrez mon fils!</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">TROISIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">Ah! retrouvez mon frère!</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sur ces ravins sanglants apportez un flambeau...</div>
-<div class="i0">Ta mère de ses mains te broda ton manteau,</div>
-<div class="i0">Tes jeunes sœurs, mon fils, de ton honneur éprises</div>
-<div class="i0">Tracèrent alentour de touchantes devises....</div>
-<div class="i0">Avançons.... je frémis.... Ah! ce tronc mutilé...</div>
-<div class="i0">C'est lui! ciel!... où sa tête a-t-elle donc roulé?</div>
-<div class="i0">Triste père! ô des ans mensongère promesse!</div>
-<div class="i0">Vieux, je vis; et tu meurs en ta verte jeunesse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">QUATRIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Retourne ce grand corps sur le ventre étendu,</div>
-<div class="i0">Soldat; lave le sang sur ses traits répandu....</div>
-<div class="i0">Reconnais Castriot à cette noble marque....</div>
-<div class="i0">Ce coup, que des Français lui porta le monarque,</div>
-<div class="i0">Fera voler son nom jusque dans l'avenir:</div>
-<div class="i0">Sous le glaive d'un roi qu'il est beau de finir!</div>
-<div class="i0">Ce héros n'est pas fait pour engraisser la plaine,</div>
-<div class="i0">Parmi les os des gueux, pressés à la douzaine:</div>
-<div class="i0">Les siens iront blanchir sous un tombeau doré,</div>
-<div class="i0">De la niche d'un saint ornement admiré:</div>
-<div class="i0">Les passants y liront, ne fût-il en sa vie</div>
-<div class="i0">Qu'un ivrogne effronté, qu'un brigand, qu'un impie:</div>
-<div class="i0">«Ci-gît un chevalier plein de foi, sobre, humain,</div>
-<div class="i0">«Qui, sous Pavie, est mort d'une royale main.»</div>
-<div class="i0">Quant à ces fantassins, miliciens imberbes,</div>
-<div class="i0">Leurs corps, fumier des champs, se leveront en gerbes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN BLESSÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! que votre pitié termine mes destins!</div><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">AUTRE BLESSÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O Dieu! mon flanc ouvert vomit mes intestins.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AUTRE BLESSÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O cuisante douleur de ma plaie embrasée!</div>
-</div></div>
-<p class="character">AUTRE BLESSÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O perte de ma jambe en ses deux os brisée!</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHIRURGIENS-MAJORS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tranchez ces membres-ci,&mdash;trépanez ces gens-là.&mdash;</div>
-<div class="i0">Leurs langes sont tout prêts: leurs brancards, les voilà.</div>
-<div class="i0">Des soins des hôpitaux sommes-nous donc avares!</div>
-<div class="i0">Sont-ils si malheureux? les rois sont-ils barbares?</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Entre ces buissons, moi, loin de tout envieux,</div>
-<div class="i0">Dépouillons de ce mort les habits précieux.</div>
-<div class="i0">Plus brillant qu'un prélat devant une chapelle,</div>
-<div class="i0">Son cramoisy, brodé d'un fil d'or en dentelle,</div>
-<div class="i0">Est d'un velours trop beau pour un enterrement:</div>
-<div class="i0">Riche aubaine! à son doigt reluit un diamant!</div>
-<div class="i0">Lâche-moi cet anneau... Mordieu! comme il résiste!</div>
-<div class="i0">Avec un doigt de moins un mort n'est pas plus triste:</div>
-<div class="i0">Coupons ce doigt soudain; la bague le suivra....</div>
-<div class="i0">Oh diantre!... il rouvre l'œil.... est-ce qu'il me verra?</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT-POL.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Où suis-je?... prête-moi ton secours charitable,</div>
-<div class="i0">Mon ami! ce bienfait te sera profitable....</div>
-<div class="i0">Je suis Saint-Pol.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Saint-Pol! le favori du roi!</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT-POL.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ami, cache mon nom! je me livre à ta foi.</div><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
-<div class="i0">Ote-moi ces joyaux; crains qu'on ne m'emprisonne</div>
-<div class="i0">Avec tous ces captifs que le vainqueur rançonne.</div>
-<div class="i0">Va, ta fortune est faite.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Ah! j'agis pour l'honneur:</div>
-<div class="i0">Mon seul desir était de sauver monseigneur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CLÉMENT MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Toi qui de ce combat augurais un miracle,</div>
-<div class="i0">Le vainqueur sous ses pieds t'a foulé sans obstacle,</div>
-<div class="i0">Aveugle Bonnivet, qui, l'esprit à l'envers,</div>
-<div class="i0">Fis la guerre aussi mal que tu parlas de vers.</div>
-<div class="i0">Apollon t'a puni de railler ma vaillance:</div>
-<div class="i0">Que ne vois-tu mon bras blessé par une lance!...</div>
-<div class="i2">Quel homme dans ce coin entends-je soupirer?</div>
-<div class="i0">C'est un pauvre sergent, hélas! près d'expirer.</div>
-<div class="i0">Combien de coups de feu! combien de coups de pique!</div>
-<div class="i0">Quel diable animait donc ta valeur frénétique?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MOURANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La gloire de me battre, et l'espoir d'arriver</div>
-<div class="i0">Dans un poste éminent où je veux m'élever,</div>
-<div class="i0">L'honneur d'être connu dans le rang des grands hommes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CLÉMENT-MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu l'as bien acheté: dis comment tu te nommes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MOURANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon nom.... mon nom....</div>
-</div></div>
-<p class="character">CLÉMENT-MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Achève....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MOURANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ah! malheureux!... je meurs.</div><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">CLÉMENT-MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh bien? qu'auront produit ses vaillantes fureurs?</div>
-<div class="i0">Il voulait que son nom fût cité dans l'histoire:</div>
-<div class="i0">Qui le saura? personne. O la trompeuse gloire!</div>
-<div class="right">(A des soldats.)</div>
-<div class="i0">Amis, sur quel objet s'attachent vos regards?</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Voyez.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CLÉMENT-MAROT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">C'est un écu du temps des rois lombards.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il brilla sous nos mains qui fossoyaient la terre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CLÉMENT-MAROT, <em>à soi-même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Des mots y sont gravés, monument d'une guerre.</div>
-<div class="i0">Les Goths jadis aux Francs disputaient donc ces lieux</div>
-<div class="i0">Que disputent nos rois ainsi que leurs aïeux!</div>
-<div class="i0">Enragés potentats, plus fous que les poëtes,</div>
-<div class="i0">Quel fruit retirez-vous de vos courtes conquêtes?</div>
-<div class="i0">Vos palmes, et vos droits, et vos sceptres altiers,</div>
-<div class="i0">Passent de race en race à d'autres héritiers.</div>
-<div class="i0">Ne nommez plus amour de l'ordre politique</div>
-<div class="i0">L'instinct d'inimitié dont l'aiguillon vous pique:</div>
-<div class="i0">Battez-vous sans orgueil, si vous êtes rivaux,</div>
-<div class="i0">Comme font les buveurs qu'égarent leurs cerveaux.</div>
-<div class="i2">A quoi bon, comme vous, plein de fureur brutale,</div>
-<div class="i0">Ai-je ici respiré l'ivresse martiale?</div>
-<div class="i0">Pour le plaisir si vain de briguer les honneurs</div>
-<div class="i0">D'une audace, vertu qu'ont les chiens des veneurs.</div>
-<div class="i0">Ah! que, souillé de sang, je hais ma frénésie!</div>
-<div class="i0">Tire-moi de ces lieux, ô douce poésie!</div><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
-<div class="i0">Loin de Mars, apprends-moi l'art de tes favoris,</div>
-<div class="i0">Apprends-moi les combats dignes des grands esprits,</div>
-<div class="i0">A détruire l'erreur et sa rage insensée,</div>
-<div class="i0">A tout vaincre, en luttant par la seule pensée:</div>
-<div class="i0">Va peindre, en vers discrets, à la sœur de mon roi</div>
-<div class="i0">Le destin de ce jour, qu'avec horreur je voi.</div>
-<div class="i0">Dis-lui que, sans l'amour qui m'enchaîne à son frère,</div>
-<div class="i0">Sur-tout sans notre ardeur à son ame si chère,</div>
-<div class="i0">Je n'eusse point armé d'un glaive furieux</div>
-<div class="i0">La main qui touche un luth aimé d'elle et des cieux.</div>
-<div class="i2">Mais, que vois-je?.... ô Tésin! dans ton urne agitée</div>
-<div class="i0">Hâte-toi de laver ta robe ensanglantée;</div>
-<div class="i0">Ne retiens plus ces morts, glacés dans tes roseaux,</div>
-<div class="i0">Sur le sein frémissant des Nymphes de tes eaux.</div>
-<div class="i0">Ton courroux s'est vengé, défenseur de Pavie,</div>
-<div class="i0">Le jour où ta Naïade, à son penchant ravie,</div>
-<div class="i0">Prisonnière un moment, nous permit d'assiéger</div>
-<div class="i0">La ville que tes bras aiment à protéger.</div>
-<div class="i2">Fuyons ces bords, leur deuil, et ma mélancolie!</div>
-<div class="i0">Tout poëte est, dit-on, enclin à la folie;</div>
-<div class="i0">Et souvent méconnue en un fils d'Apollon,</div>
-<div class="i0">Sa sagesse est nommée aveugle déraison.</div>
-</div>
-</div>
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Aux murs d'une Chartreuse élégamment bâtie,</div>
-<div class="i0">Assis dans une salle, antique sacristie,</div>
-<div class="i0">François-Premier reçoit la cour de ses argus,</div>
-<div class="i0">Espions, affectant des respects assidus.</div>
-<div class="i0">Son front pâle, mais fier, du sort dément l'outrage:</div>
-<div class="i0">Ses sujets, compagnons de son triste esclavage,</div><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
-<div class="i0">Considèrent debout, silencieux témoins,</div>
-<div class="i0">Ceux d'entre ses vainqueurs qui l'offensent le moins.</div>
-<div class="i2">L'Honneur, qui de son ame est le franc interprète,</div>
-<div class="i0">L'Honneur, au fier sourcil, à ses côtés s'arrête:</div>
-<div class="i0">Sur son flanc chatouilleux brille un glaive éclatant,</div>
-<div class="i0">Dont, au premier appel, son bras s'arme à l'instant.</div>
-</div></div>
-
-<h4>FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LANNOY,
-COURTISANS.</h4>
-
-<p class="character">LANNOY.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sire, les mains de l'art, secourables et sûres,</div>
-<div class="i0">Ont-elles bien fermé vos nombreuses blessures;</div>
-<div class="i0">Et les ruisseaux d'un sang à tous si précieux</div>
-<div class="i0">N'affligeront-ils plus vos sujets et nos yeux?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De vos soins attentifs mon cœur vous remercie.</div>
-<div class="i0">Mon sang fournit encor aux sources de ma vie:</div>
-<div class="i0">Que n'ai-je, l'épuisant en nos jours de combats,</div>
-<div class="i0">Racheté de ce prix celui de mes soldats!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LANNOY.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oserai-je de vous implorer une grace?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mes vainqueurs, ordonnez ce qu'il faut que je fasse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LANNOY.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bourbon à vos regards peut-il se présenter?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">François à vos desirs ne veut pas résister.</div>
-<div class="i0">Cet asyle de paix me défend toute haine:</div>
-<div class="i0">Il m'est sacré, Lannoy. Je consens qu'on l'amène.</div>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
-
-<h4>LA CONSCIENCE, L'HONNEUR, FRANÇOIS-PREMIER,
-PESQUAIRE, BOURBON, LANNOY,
-ET LEUR SUITE.</h4>
-
-<p class="character">L'HONNEUR, <em>à François-Premier</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il entre avec Pesquaire ... observe-les tous deux:</div>
-<div class="i0">L'un est vêtu de deuil, l'autre d'habits pompeux.</div>
-<div class="i0">L'un semble à son captif déguiser sa victoire,</div>
-<div class="i0">L'autre à son prince aux fers montre une infâme gloire;</div>
-<div class="i0">Et leur double maintien signale, en ces rivaux,</div>
-<div class="i0">Un orgueilleux rebelle, un modeste héros.</div>
-<div class="i0">Des sentiments divers devant toi les conduisent:</div>
-<div class="i0">Que des égards divers tous les deux les instruisent</div>
-<div class="i0">Qu'avec un même accueil, en dépit des revers,</div>
-<div class="i0">François n'aborde pas le bon et le pervers;</div>
-<div class="i0">Et que des lâches cours ce vulgaire artifice</div>
-<div class="i0">Te paraît dégrader ton trône et la justice.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PESQUAIRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sire.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">Approchez, Pesquaire: hommage à vos lauriers!</div>
-<div class="i0">Rendons-nous l'accolade en dignes chevaliers.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! sire.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Près de moi, Pesquaire, prenez place.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE, <em>à Bourbon</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Muet pour toi, Pesquaire est le seul qu'il embrasse.</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></div>
-</div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Conscience, sur lui venge ici mon pouvoir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le prince et le sujet souffrent à se revoir:</div>
-<div class="i0">Une égale rougeur sur leurs visages monte,</div>
-<div class="i0">Là, d'éclatant courroux, là, de secrète honte.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sforce de son duché ne doit plus s'éloigner:</div>
-<div class="i0">Charles, votre empereur, le laissera régner,</div>
-<div class="i0">Messieurs? Il m'accusait d'envahir ses domaines:</div>
-<div class="i0">Il va de ses états lui remettre les rênes;</div>
-<div class="i0">Et sans doute prouver, en triomphant de moi,</div>
-<div class="i0">Qu'il n'agit que pour Sforce, et n'agit point pour soi:</div>
-<div class="i0">Et, qu'heureux de borner ma puissance affaiblie,</div>
-<div class="i0">Il ne veut pas en maître usurper l'Italie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Votre majesté....., sire.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER, <em>à Bourbon</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">A Pesquaire, à Lannoy,</div>
-<div class="i0">Je dois rendre justice..... ils ont servi leur roi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce mot perce ton cœur, perfide connétable!</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mes larmes à vos pieds, sire.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Ami trop coupable!</div>
-<div class="i0">Viens, reviens en mes bras! plus de ressentiment.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE, <em>à Bourbon</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tout se tait: sa bonté devient ton châtiment...</div><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
-<div class="i0">Courtisans attentifs, terminez cette scène;</div>
-<div class="i0">Hâtez-vous donc de rompre un cercle qui vous gêne:</div>
-<div class="i0">Sortez de l'étiquette, où l'œil vous croit glacés,</div>
-<div class="i0">Pour exhaler le feu de vos cœurs courroucés:</div>
-<div class="i0">Et, loin des yeux français, que ta victoire outrage,</div>
-<div class="i0">Toi, Bourbon, va gémir, et va cacher ta rage.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR, <em>à François-Premier.</em></p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Roi malheureux! l'éclat que j'imprime en tes traits</div>
-<div class="i0">Touchera tes vainqueurs non moins que tes sujets:</div>
-<div class="i0">A table, ils serviront ta majesté sacrée;</div>
-<div class="i0">Leur foule avec respect s'est déja retirée.</div>
-<div class="i0">Soupire seul; et moi, pour excuser tes fers,</div>
-<div class="i0">Courrier, dans tes états, du bruit de tes revers,</div>
-<div class="i0">Je vais, de Charles-Quint réprimant l'espérance,</div>
-<div class="i0">Rallier en mon nom les vertus de la France,</div>
-<div class="i0">Prévenir des méchants le souffle empoisonneur,</div>
-<div class="i0">Dire à ta mère: «Il a tout perdu, fors l'honneur:»</div>
-<div class="i0">Et mes nobles conseils t'illustreront encore</div>
-<div class="i0">A l'égal de Louis racheté dans Massore.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER, <em>seul</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Où suis-je? ô désespoir! que vais-je devenir?</div>
-<div class="i0">En quel abaissement mon sort doit-il finir?</div>
-<div class="i0">Insolent Charles-Quint! je me dépeins ta joie:</div>
-<div class="i0">Serpent, dont les replis vont entourer ta proie,</div>
-<div class="i0">Je ne t'échapperai qu'affaibli, dépouillé,</div>
-<div class="i0">De tes plus noirs venins peut-être tout souillé:</div>
-<div class="i0">J'éprouvai ta souplesse et tes lâches morsures,</div>
-<div class="i0">Plus cruelles pour moi que toutes mes blessures:</div>
-<div class="i0">Je te connais trop bien, ô monstre enclin au mal!</div>
-<div class="i0">De quoi triomphes-tu, présomptueux rival?</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
-<div class="i0">As-tu marché vers moi pour affronter mes armes!</div>
-<div class="i0">Non, au sein de Madrid, tes timides alarmes</div>
-<div class="i0">Sans doute en ce moment, où je suis dans tes fers,</div>
-<div class="i0">N'attendent que le bruit de tes propres revers.</div>
-<div class="i0">Que dira néanmoins ta perfide arrogance?</div>
-<div class="i0">«Tel est le piége où tombe une folle vaillance!</div>
-<div class="i0">«Valois, et son armée, et ses projets détruits,</div>
-<div class="i0">«Sont vaincus par les chefs que mon art a conduits:</div>
-<div class="i0">«Ils m'amènent ce roi dont la fierté me brave;</div>
-<div class="i0">«Et son propre sujet en a fait mon esclave.»</div>
-<div class="i0">Va, je saurai punir tes outrageants discours!</div>
-<div class="i0">A la France rendu, plus fort de ses secours,</div>
-<div class="i0">Je veux, rentrant au sein de ton triple royaume,</div>
-<div class="i0">Te disputer bientôt jusqu'à l'abri d'un chaume.....</div>
-<div class="i0">Mais, captif, désarmé, je menace un vainqueur!</div>
-<div class="i0">Insensé! quoi! l'orgueil rentre encor dans mon cœur!</div>
-<div class="i2">Ces derniers jours m'ont vu, noble chef d'une armée</div>
-<div class="i0">Au milieu de la foule à me suivre animée,</div>
-<div class="i0">Superbe, et par ma voix dirigeant mille efforts,</div>
-<div class="i0">Au seul bruit de mes pas effrayer tous ces bords:</div>
-<div class="i0">Et cette nuit m'entend, noirci d'un chagrin sombre,</div>
-<div class="i0">Sans cour et sans soldats, soupirer dans son ombre.</div>
-<div class="i0">Ici, dans l'abandon..... Que dis-je? abandonné!</div>
-<div class="i0">On surveille tes pas, monarque emprisonné.</div>
-<div class="i0">Est-ce pour t'obéir qu'une garde attentive</div>
-<div class="i0">Veille au seuil qui retient ta majesté captive!</div>
-<div class="i0">Ah! le sort, ternissant l'éclat de mes hauts faits,</div>
-<div class="i0">En un lieu d'esclavage a changé mon palais!</div>
-<div class="i0">Et j'ai, comme David, sous la rigueur céleste,</div>
-<div class="i0">En entrant dans ce temple où l'espoir seul me reste,</div><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
-<div class="i0">Mêlé ma voix, touché d'un saint respect de Dieu,</div>
-<div class="i0">Aux hymnes que chantaient les prêtres de ce lieu.</div>
-<div class="i0">Ciel! ô ciel! ô mon peuple! ô Louise, ma mère!</div>
-<div class="i0">Marguerite, ma sœur, digne d'un autre frère!</div>
-<div class="i0">O vous! qui condamniez ma belliqueuse ardeur,</div>
-<div class="i0">Qui me vantiez la paix, utile à ma grandeur,</div>
-<div class="i0">Vous, chefs de mon conseil, que j'avais cru confondre,</div>
-<div class="i0">Dans l'opprobre où je suis, qu'aurai-je à vous répondre?</div>
-<div class="i0">Mais pleurons nos soldats, plus triste objet de deuil!</div>
-<div class="i0">Quel soin m'occupe ici!... Quoi! toujours mon orgueil!</div>
-<div class="i0">A l'excuser jamais me sied-il de prétendre?</div>
-<div class="i0">De son pouvoir enfin cherchons à me défendre:</div>
-<div class="i0">Regardons, en ces jours flétrissants pour les lys,</div>
-<div class="i0">Quels rois tombés aux fers sont les moins avilis:</div>
-<div class="i0">A la loi du vainqueur ne cédons rien d'injuste.</div>
-<div class="i0">La noble fermeté rend le malheur auguste.</div>
-<div class="i0">Lassons par ma constance un altier empereur,</div>
-<div class="i0">Que perdra de ses vœux l'ambitieuse erreur.</div>
-<div class="i0">Pensons au bien de tous, et non à ma vengeance.</div>
-<div class="i0">Ciel! aux mains de Louise assure la régence:</div>
-<div class="i0">Mes sujets à ses lois voudront-ils obéir?</div>
-<div class="i0">Mon sort leur a donné le droit de la haïr.</div>
-<div class="i0">Elle arrêta Lautrec dans l'Italie ouverte;</div>
-<div class="i0">Elle perdit Bourbon, artisan de ma perte:</div>
-<div class="i0">Moi, d'or et de soldats j'épuisai leur pays.</div>
-<div class="i0">Quelles mères pour nous feront marcher leurs fils?</div>
-<div class="i0">Nos amis, nos parents sont morts pour vos querelles,</div>
-<div class="i0">S'écrîront à-la-fois les traîtres, les rebelles,</div>
-<div class="i0">Qui, m enviant le sceptre en ma race affermi</div>
-<div class="i0">Le vendront lâchement à mon fier ennemi.</div><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
-<div class="i0">O du sort qui m'opprime ignominie affreuse!</div>
-<div class="i0">Des mortels couronnés ô peine rigoureuse!</div>
-<div class="i0">Leur intérêt émeut tant d'intérêts divers</div>
-<div class="i0">Que l'affront qui les souille est vu de l'univers.</div>
-<div class="i0">C'est là sur-tout, c'est là, j'en ai honte en moi-même,</div>
-<div class="i0">Ce qui de mes douleurs rend l'amertume extrême!</div>
-<div class="i0">La mort de tant d'amis frappés autour de moi</div>
-<div class="i0">Semble m'affliger moins que de n'être plus roi.</div>
-<div class="i0">Même, ah, me croirait-on cet excès de faiblesse!</div>
-<div class="i0">Je crains mon infamie aux yeux d'une maîtresse......</div>
-<div class="i0">La peur de ton mépris, en mon sort malheureux,</div>
-<div class="i0">Belle d'Heilly, se mêle à mes regrets sur eux;</div>
-<div class="i0">Oui, prompt à me voiler leur perte irréparable,</div>
-<div class="i0">Mon seul orgueil gémit de sa plaie incurable.</div>
-<div class="i0">Je sens que, devant tous étouffant mes sanglots,</div>
-<div class="i0">Ce même orgueil me force au maintien des héros.....</div>
-<div class="i0">Que suis-je? le martyr, l'esclave d'une gloire,</div>
-<div class="i0">Néant qu'à nos tombeaux dispute encor l'histoire!</div>
-<div class="i0">Renom des conquérants! titre des potentats!</div>
-<div class="i0">Grandeurs! ah! sans l'orgueil, qu'êtes-vous ici bas!</div>
-</div>
-</div>
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Il dit: on admirait quelles leçons prospères</div>
-<div class="i0">Le malheur donne aux grands qu'abusent les chimères.</div>
-<div class="i0">Un revers imprévu confond leur vanité</div>
-<div class="i0">Mieux que la voix du sage et de la vérité.</div>
-<div class="i0">Des seuls amis du ciel la raison peu commune,</div>
-<div class="i0">Dans l'un et l'autre sort, se rit de la fortune.</div>
-<div class="i2">Le théâtre se change: en un salon bruni,</div><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
-<div class="i0">Orné de bas-reliefs sous un plafond terni,</div>
-<div class="i0">De Madrid apparaît le prince redoutable:</div>
-<div class="i0">Là, des siéges dorés entourent une table,</div>
-<div class="i0">Où sont de vingt pays les dessins crayonnés,</div>
-<div class="i0">Vague image des camps d'avance examinés;</div>
-<div class="i0">Chaque trait y rappelle à la mémoire errante</div>
-<div class="i0">Les bords qui nourriront la guerre dévorante.</div>
-<div class="i2">Près du fier Charles-Quint, pensif en un fauteuil,</div>
-<div class="i0">La Politique est là, ministre de l'orgueil,</div>
-<div class="i0">Sibylle au triple front, vieille comme la terre:</div>
-<div class="i0">Tantôt aigle, ou colombe, ou lion, ou vipère;</div>
-<div class="i0">Tantôt femme, et parant sa trompeuse beauté</div>
-<div class="i0">Du luxe de l'église et de la royauté.</div>
-<div class="i0">Elle se repaît d'or, boit le sang et les larmes;</div>
-<div class="i0">Lois, bulles, fer, poison, tour-à-tour sont ses armes:</div>
-<div class="i0">Mille brillants hochets éclatent dans ses mains,</div>
-<div class="i0">Magiques talismans pour charmer les humains:</div>
-<div class="i0">Terrible, ou caressante, en sa noirceur profonde,</div>
-<div class="i0">Cette fée infernale est la reine du monde.</div>
-<div class="i2">Elle se plaît à voir son fils idolâtré,</div>
-<div class="i0">Magnifique empereur, de blazons chamarré:</div>
-<div class="i0">Elle épuise pour lui ses leçons de souplesse;</div>
-<div class="i0">Ainsi Momus ravi guide en leurs tours d'adresse</div>
-<div class="i0">Ces mimes, d'une place effrontés charlatans,</div>
-<div class="i0">Tout sonnants de grelots, et rayés de rubans.</div>
-</div></div>
-<hr class="tb" />
-
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
-
-LA POLITIQUE, CHARLES-QUINT, MERCURE-GATTINAT,
-AMBASSADEURS, <small>ET</small> COURTISANS.</h4>
-
-<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Homme né pour ma gloire et pour la tyrannie,</div>
-<div class="i0">En qui de Ferdinand j'ai soufflé le génie,</div>
-<div class="i0">Qui, de la tête aux pieds réglant ton faux maintien,</div>
-<div class="i0">Te formas pour tromper le Turc et le Chrétien;</div>
-<div class="i0">Et, mieux que ces larrons que la galère assemble,</div>
-<div class="i0">Peux mentir à-la-fois en dix langues ensemble,</div>
-<div class="i0">Regarde bien les gens à qui tu dois parler;</div>
-<div class="i0">Tes moindres mots redits sont prêts à revoler:</div>
-<div class="i0">Ton coup-d'œil, ton sourire, et tes graves postures,</div>
-<div class="i0">Font de tous les cerveaux jaillir les conjectures:</div>
-<div class="i0">Pénètre donc, soulève, interroge en secret,</div>
-<div class="i0">Le phlegme taciturne, et le sang indiscret.</div>
-<div class="i0">Parle à cet orthodoxe en zélé catholique,</div>
-<div class="i0">A ce luthérien en style évangélique;</div>
-<div class="i0">Rabats l'homme soldat devant l'homme civil;</div>
-<div class="i0">Lui, devant le guerrier; et, brouillant chaque fil,</div>
-<div class="i0">Ris, devant l'orateur, de l'art si lent d'écrire;</div>
-<div class="i0">Déprise à l'écrivain l'art fougueux de bien dire;</div>
-<div class="i0">Vante aux muses l'audace, et la règle au pédant:</div>
-<div class="i0">Et chacun satisfait, bien dupé cependant,</div>
-<div class="i0">Croyant même avoir lu le fond de tes pensées,</div>
-<div class="i0">Rebattra ta louange aux oreilles dressées:</div>
-<div class="i0">Ou du moins tes flatteurs, de ton babil surpris,</div>
-<div class="i0">Diront qu'en toi le ciel a mis tous les esprits.</div>
-<div class="i2">Mais crains ce sage obscur dont la vue est subtile.</div><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
-<div class="i0">Et ce médecin prompt à démêler la bile;</div>
-<div class="i0">Leur savoir a toujours sa balance et ses poids,</div>
-<div class="i0">Et prise à leur valeur les pâtres et les rois.</div>
-<div class="i0">Tes basses profondeurs sont pour eux éclaircies;</div>
-<div class="i0">Et le mince appareil de tes superficies</div>
-<div class="i0">Leur déguise si mal un misérable fond,</div>
-<div class="i0">Que sous leurs yeux perçants ton orgueil se confond.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à un Légat</em>.</p>
- <div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cardinal, un message envoyé du saint-père</div>
-<div class="i0">M'annonce qu'incertain du succès de la guerre,</div>
-<div class="i0">Valois toujours s'efforce à l'attirer vers lui:</div>
-<div class="i0">Mais à mon zèle pur qu'il garde un saint appui,</div>
-<div class="i0">Bientôt, libre des soins où m'engage la France,</div>
-<div class="i0">Des sectes de Jean-Hus j'extirperai l'engeance;</div>
-<div class="i0">Et, d'une bulle encor s'il veut les foudroyer,</div>
-<div class="i0">On brûlera Luther comme son devancier.</div>
-<div class="i2">L'Église, de tout temps première monarchie,</div>
-<div class="i0">Fut la clé de la voûte en notre hiérarchie:</div>
-<div class="i0">Les hardis novateurs ne pourront m'ébranler</div>
-<div class="i0">Jusqu'à laisser sur tous l'édifice crouler:</div>
-<div class="i0">Je veux que sur la terre il soit dit que mon trône</div>
-<div class="i0">En devint sous le ciel la plus ferme colonne.</div>
-<div class="i0">L'ame d'un empereur n'a point ces sots mépris</div>
-<div class="i0">Que pour la cour de Rome ont quelques bas esprits.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE LÉGAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De votre majesté l'ardent catholicisme</div>
-<div class="i0">Vous rend bien cher au pape, et bien terrible au schisme.</div>
-<div class="i0">Ma cour saura le but de vos secrets desseins.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à George Spalatin</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les évêques, monsieur, vont donc être des saints,</div><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
-<div class="i0">Si Frédéric, en Saxe, accueillant la réforme,</div>
-<div class="i0">Veut qu'ils tiennent au fond ce que promet la forme!</div>
-<div class="i2">Mon nœud avec le pape, ennemi des Français,</div>
-<div class="i0">Rend pour votre électeur mes penchants plus secrets:</div>
-<div class="i0">Mais l'Église jadis, république première,</div>
-<div class="i0">Soumit à d'humbles lois l'héritier de saint Pierre;</div>
-<div class="i0">Et le pape, en effet, semble un fils de Satan,</div>
-<div class="i0">Quand des biens de l'empire il dispose en tyran.</div>
-<div class="i0">De la sainte cité foudres spirituelles,</div>
-<div class="i0">Leurs bulles, en troublant les villes temporelles,</div>
-<div class="i0">Doivent en nos états se faire dédaigner</div>
-<div class="i0">Des princes clairvoyants et jaloux de régner.</div>
-<div class="i2">Un jour, ce secret-là, qu'on se dit à l'oreille,</div>
-<div class="i0">Se dira haut.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SPALATIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Grand roi, c'est penser à merveille.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à Muncer, anabaptiste</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Monsieur, n'outrez-vous pas les dogmes de Luther?</div>
-</div></div>
-<p class="character">MUNCER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nemrod à l'homme libre a mis un joug de fer:</div>
-<div class="i0">Le Dieu mourant s'explique en parabole obscure</div>
-<div class="i0">S'il ne vint racheter notre égalité pure.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cet apôtre est farouche, et sent un peu la hart:</div>
-<div class="i0">Croyant rendre à César ce qu'on doit à César,</div>
-<div class="i0">Pour les biens en commun sa charité divine</div>
-<div class="i0">Brûle de te plonger un fer dans la poitrine.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il peut de mes rivaux soulever les états.</div><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Flatte donc son avis; mais parle-lui bien bas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à l'anabaptiste</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les hommes sont égaux pour la philosophie:</div>
-<div class="i0">Mais de quelque ascendant qu'un chef se glorifie,</div>
-<div class="i0">Quel moyen de fonder leur niveau solennel?</div>
-<div class="i0">C'est pour le genre humain un problême éternel.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MUNCER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dieu saura le résoudre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à l'anabaptiste</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Ah! qu'il daigne le faire!</div>
-</div></div>
-<p class="character">MUNCER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vos desirs sont d'un prince au-dessus du vulgaire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>aux grands d'Espagne</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vainqueurs du nouveau monde, est-il rien de plus doux</div>
-<div class="i0">Que de vivre et régner dans Madrid et sur vous?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De leur orgueil flatté leur sourire est le gage:</div>
-<div class="i0">A tes peuples du nord tiens un pareil langage.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>aux envoyés d'Allemagne et des Pays-Bas</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dites, nobles vassaux, à tous vos souverains</div>
-<div class="i0">Que mes plus chers sujets sont Flamands et Germains.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à Charles-Quint</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De ces barons épais vois la reconnaissance</div>
-<div class="i0">Peinte en leur large face émue en ta présence:</div>
-<div class="i0">L'Allemand est muet par lente pesanteur,</div>
-<div class="i0">Non moins que l'Espagnol par sa grave hauteur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à l'un de ses hommes d'armes</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bientôt, mon général, les fous anabaptistes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
-<div class="i0">Les vains luthériens, les crédules papistes,</div>
-<div class="i0">Se tairont, grace à vous; ou bien, de vos canons</div>
-<div class="i0">La bouche leur dira mes dernières raisons.</div>
-<div class="i0">Ils n'ont point d'arguments contre cette éloquence.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE GUERRIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le fer n'a jamais tort.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à Pintianus</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Colonne de science,</div>
-<div class="i0">Docte mortel, plaignez mon illustre métier.</div>
-<div class="i0">Entouré de soldats, peuple dur et grossier,</div>
-<div class="i0">Je vis loin du flambeau dont la clarté vous guide.</div>
-<div class="i0">Savent-ils qu'un Milon est moins fort qu'un Euclide?</div>
-<div class="i0">Nos artilleurs brutaux ignorent très-souvent</div>
-<div class="i0">Que s'enflamma leur poudre au cerveau d'un savant,</div>
-<div class="i0">Et que Colomb obtint de l'étude profonde</div>
-<div class="i0">La révélation d'une moitié du monde.</div>
-<div class="i0">Sous le toit d'un grenier, tel, par d'heureux secrets,</div>
-<div class="i0">A mu tout l'univers mieux qu'un roi sous le dais.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SAVANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les grands princes toujours ont de hautes maximes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à Titien</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Titien, mon Apelle, à vos pinceaux sublimes</div>
-<div class="i0">Je me veux confier pour vivre aux yeux surpris</div>
-<div class="i0">En d'aimables tableaux, riches de coloris.</div>
-<div class="i0">Sciences, qu'êtes-vous près des arts et des muses!</div>
-<div class="i0">Poésie ou peinture, est-ce que tu m'abuses?</div>
-<div class="i0">Les êtres que tu feins, idéales beautés,</div>
-<div class="i0">Ont un pouvoir réel sur les cœurs enchantés.</div>
-<div class="i0">Tu fixes à nos yeux les choses passagères:</div>
-<div class="i0">Les froids calculateurs ignorent tes mystères,</div><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
-<div class="i0">Et comment Michel-Ange, et comment Raphaël</div>
-<div class="i0">Au héros qui n'est plus rend un corps immortel.</div>
-<div class="i0">Dans les temps à jamais nos chars et nos visages</div>
-<div class="i0">Se perdraient, sans votre art qui marque leurs passages;</div>
-<div class="i0">Et, comme vos portraits, nos grandes passions,</div>
-<div class="i0">Tableaux pour l'avenir, ne sont qu'illusions.</div>
-<div class="i4">(à Horta.)</div>
-<div class="i0">Eh bien! mon Esculape, en mes travaux sans terme</div>
-<div class="i0">Vos avis m'ont rendu le corps, l'esprit plus ferme:</div>
-<div class="i0">Jour et nuit quelquefois j'en soutiens l'action.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MÉDECIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tout homme est tel qu'il est par sa complexion;</div>
-<div class="i0">Et j'ai vu, fatigués en leurs veilles cruelles,</div>
-<div class="i0">De malheureux courriers, de pauvres sentinelles,</div>
-<div class="i0">Surpasser les travaux dans les cours si vantés,</div>
-<div class="i0">Et par ces durs labeurs affermir leurs santés.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à son chancelier</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mercure, notre argent plaît-il au docte Érasme?</div>
-</div></div>
-<p class="character">MERCURE-GATTINAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pour sa folle équité trop plein d'enthousiasme,</div>
-<div class="i0">Il craint de l'empereur les généreux présents,</div>
-<div class="i0">Et tremble de tenir au joug des courtisans.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>au même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ces philosophes-là, qu'entravent leurs scrupules,</div>
-<div class="i0">Ont pour leur liberté des respects ridicules.</div>
-<div class="i0">L'indigent orgueilleux se sent par-tout lier:</div>
-<div class="i0">Qu'ils sont dupes et sots! Parlez, mon chancelier;</div>
-<div class="i0">Il serait bon qu'on sût que la seule opulence</div>
-<div class="i0">A vous et vos amis promet l'indépendance.</div><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Poursuis, ô Charles-Quint! mets ton baume à haut prix;</div>
-<div class="i0">Les hommes te croiront, hors quelques fiers esprits.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qu'entends-je?... on marche, on ouvre.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">On accourt te remettre</div>
-<div class="i0">De ton camp sous Pavie une importante lettre.....</div>
-<div class="i0">Prends garde en la lisant: romps ce cachet au loin,</div>
-<div class="i0">Ou cèle tes transports contenus avec soin.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à soi-même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vient-on me confirmer le bruit que je redoute?...</div>
-<div class="i0">M'annonce-t-on des miens la fatale déroute?</div>
-<div class="i0">Si le roi des Français, nouveau duc de Milan,</div>
-<div class="i0">Joint encor des lauriers à ceux de Marignan,</div>
-<div class="i0">De tous mes alliés j'ai prévu la retraite,</div>
-<div class="i0">Et sur quel plan la paix commande que je traite.....</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je lu?.. qui?.. François dans mes mains prisonnier!</div>
-<div class="i0">Fortune, je serai maître du monde entier!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Silence, homme profond! que ton cœur se reploie;</div>
-<div class="i0">Un mal aigu surprend moins qu'une vive joie.</div>
-<div class="i0">De ton sein agité le prompt soulèvement</div>
-<div class="i0">Troublerait ton maintien: reste sans mouvement.</div>
-<div class="i2">De ton esprit calmé promène la lumière</div>
-<div class="i0">Sur le tableau changeant qu'offre l'Europe entière:</div>
-<div class="i0">Pèse ton gain immense, et ce que tu perdras,</div>
-<div class="i0">Et débrouille du temps les futurs embarras.</div>
-<div class="i0">Valois est dans tes fers: le sort qui le ravale,</div><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
-<div class="i0">De l'Autriche soumet l'éternelle rivale;</div>
-<div class="i0">Et la France, long-temps sans monarque et sans or,</div>
-<div class="i0">Ne peut plus de ton aigle interrompre l'essor.</div>
-<div class="i0">Ton poids attirera la flottante Venise,</div>
-<div class="i0">La mobile Italie, et le chef de l'Église.</div>
-<div class="i0">Sforce, dont j'affectais de venger la maison,</div>
-<div class="i0">Languira dans ta cour qui sera sa prison.</div>
-<div class="i0">L'infidèle sujet, qui, rêvant son royaume,</div>
-<div class="i0">De ta haute faveur a servi le fantôme,</div>
-<div class="i0">Bourbon, déshonoré, dépouillé de ses droits,</div>
-<div class="i0">Saura qu'on est puni quand on trahit ses rois.</div>
-<div class="i0">Seule entre l'Italie, et l'Autriche, et la France,</div>
-<div class="i0">L'Helvétie est en vain rebelle à ta puissance;</div>
-<div class="i0">Et tes dons à ses yeux n'ayant que trop d'appas,</div>
-<div class="i0">Ses villes te vendront son sang et leurs sénats.</div>
-<div class="i0">Par le sombre Henri faiblement gouvernée,</div>
-<div class="i0">Qu'importe l'Angleterre, en ses mers confinée!</div>
-<div class="i0">Triomphe! Il est donc vrai, qu'arbitre souverain</div>
-<div class="i0">Ton œil au loin parcourt un horizon serein!</div>
-<div class="i0">Mais crains que ton orgueil, soudain portant ombrage,</div>
-<div class="i0">Par ses folles vapeurs n'élève quelque orage,</div>
-<div class="i0">Que les princes, jaloux de tes sceptres nombreux,</div>
-<div class="i0">Loin de fléchir sous toi ne se liguent entre eux;</div>
-<div class="i0">Et qu'envers ton captif une rigueur hautaine</div>
-<div class="i0">N'éveille dans les cœurs la pitié de sa chaîne.</div>
-<div class="i0">Qu'un souffle heureux du sort n'enfle pas ta fierté,</div>
-<div class="i0">Et parais au-dessus de ta prospérité.</div>
-<div class="i2">Que feras-tu du roi que le destin te livre?...</div>
-<div class="i0">Ton sang bouillonne encor..... l'allégresse t'enivre.....</div>
-<div class="i0">Tiens tes projets, tes vœux, tes ordres suspendus.</div><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
-<div class="i0">Laisse au temps démêler tes desirs confondus:</div>
-<div class="i0">Laisse les intérêts pour tous les diadêmes</div>
-<div class="i0">Signaler les partis, et se trahir eux-mêmes.</div>
-<div class="i0">La joie ou la fureur, dont les sens sont ravis,</div>
-<div class="i0">En leurs premiers transports donnent de faux avis.</div>
-<div class="i0">Tel qu'au milieu des mers, sous des cieux sans étoiles,</div>
-<div class="i0">Long-temps dans la tempête ayant ployé ses voiles,</div>
-<div class="i0">Un nocher, pour les rendre à des vents assurés,</div>
-<div class="i0">Attend que devant lui les airs soient épurés;</div>
-<div class="i0">Ote à l'émotion en ton ame produite</div>
-<div class="i0">Le dangereux pouvoir d'égarer ta conduite.</div>
-</div></div>
-<p class="character">TITIEN, <em>à soi-même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Son corps d'une statue a l'immobilité;</div>
-<div class="i0">Mais un trouble dément sa froide gravité.</div>
-<div class="i0">Je pourrai, sur ma toile imprimant ce visage,</div>
-<div class="i0">Des contraintes des rois peindre une sombre image.</div>
-<div class="i0">Charles-Quint ne sait pas qu'avec des yeux perçants</div>
-<div class="i0">Notre art lit dans son cœur mieux que ses courtisans.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>à la cour qui l'environne</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Votre empereur, Messieurs, reçoit une nouvelle</div>
-<div class="i0">Qui pour nous à-la-fois est heureuse et cruelle.</div>
-<div class="i0">L'illustre roi des lys, François, a succombé:</div>
-<div class="i0">Même, ce fier vainqueur dans mes fers est tombé.</div>
-<div class="i0">Proclamez nos succès en tout mon vaste empire;</div>
-<div class="i0">Mais des transports du peuple arrêtez le délire.</div>
-<div class="i0">Votre maître affligé ne saurait comme un bien</div>
-<div class="i0">Regarder le malheur du plus grand chef chrétien.</div>
-<div class="i0">Point de feux allumés ni de fêtes publiques.</div>
-<div class="i2">Qu'on fasse ouvrir le temple; et, par de saints cantiques,</div>
-<div class="i0">Rendons graces au Dieu, seul monarque éternel,</div><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
-<div class="i0">Qui nous signale à tous dans ce jour solennel</div>
-<div class="i0">Que sa main, disposant de nos grandeurs suprêmes,</div>
-<div class="i0">A son gré donne, enlève, et rend les diadêmes.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Il dit, rêvant ses coups sur son vaste échiquier,</div>
-<div class="i0">Comme un joueur pensif, qui, l'œil sur son damier,</div>
-<div class="i0">Calcule ses pions et les marches soudaines</div>
-<div class="i0">Où se perdent les fous, et les rois, et les reines.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT CINQUIÈME</small>.</h2>
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHANT.</h3>
-<hr class="small" />
-<p class="hang">Épouvante et révolte de la ville de <em>Paris</em> au bruit de la défaite
-du roi. Dialogue de <em>Paris</em> et du <em>Parlement</em>. Soirée de la cour
-transportée à <em>Lyon</em>. Assemblée des notables tenue en cette ville;
-discours de la régente <em>Louise</em>, du président <em>de Selve</em>, et du
-chancelier <em>Duprat</em>: édit somptuaire. Entretien d'un sage et
-d'un courtisan aux environs du port de <em>Gênes</em>, et leur scène
-avec un pauvre pêcheur.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE</p>
-<hr class="smallpoem" />
-<h3>CHANT CINQUIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Madrid</span> a disparu: les spectateurs surpris</div>
-<div class="i0">Aux bords d'une rivière aperçoivent Paris;</div>
-<div class="i0">Paris, qui de Lutèce est l'éclatante fille:</div>
-<div class="i0">Au crystal de la Seine elle se mire et brille.</div>
-<div class="i0">Fières des ornements à son peuple si chers,</div>
-<div class="i0">Le front coiffé de tours, de dômes, de clochers,</div>
-<div class="i0">A grand bruit s'agitant, elle frappa la vue</div>
-<div class="i0">Des démons infernaux dont elle est si connue.</div>
-<div class="i0">Alors, nouvelle Hécate, au coin des carrefours,</div>
-<div class="i0">Elle appelait ses fils, du centre et des faubourgs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Enfants! cette nouvelle, ô ciel! est-elle vraie?</div>
-<div class="i0">A-t-on vu le courrier? est-ce à tort qu'on m'effraie?</div>
-<div class="i0">Notre armée est battue, et le roi même est pris....!</div>
-<div class="i0">Ah! l'on répand cela pour exciter mes cris!</div>
-<div class="i0">Sans cesse des braillards, que l'étranger soudoie,</div>
-<div class="i0">Trompettes de malheur, viennent troubler ma joie.</div>
-<div class="i0">Tous mes bons citadins, qu'on prend pour des badauds,</div>
-<div class="i0">Devraient les faire taire et leur tourner le dos.</div>
-<div class="i0">Viens-çà, toi! sers un peu d'exemple à la canaille.....</div><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
-<div class="i0">Que la main du bourreau l'étrille, le tenaille.....</div>
-<div class="i0">La corde à ces coquins, et la roue, et le feu!</div>
-<div class="i0">Ces bruits, où sont-ils nés? dans les antres du jeu,</div>
-<div class="i0">Aux cabarets, du vice immondes habitacles,</div>
-<div class="i0">Des oisifs et des sots dangereux réceptacles;</div>
-<div class="i0">Là, l'esprit cuve un feu d'enivrante liqueur;</div>
-<div class="i0">Là, des vieillards chagrins fermente encor le cœur:</div>
-<div class="i0">Des états, en buvant, ils tirent l'horoscope;</div>
-<div class="i0">Et la peur, qui toujours eut l'œil en microscope,</div>
-<div class="i0">Autour d'elle voyant tous les objets grossis,</div>
-<div class="i0">Des nains fait des géants à qui croit ses récits.</div>
-<div class="i0">Non, je le gage, non, un écu contre quatre!</div>
-<div class="i0">Marignan, ton héros n'a pu se faire battre;</div>
-<div class="i0">Il reçut trop d'argent et de secours de moi:</div>
-<div class="i0">Il doit être vainqueur; il l'est! Vive le Roi!</div>
-<div class="i0">Vive le Roi!... comment? vous jurez sa défaite!</div>
-<div class="i0">En tous lieux, dites-vous, ce bruit-là se répète,</div>
-<div class="i0">Au milieu des salons! à la cour! au palais!</div>
-<div class="i0">Lui, prisonnier! ce roi si fier, si grand!... Jamais.</div>
-<div class="i0">Qui? lui! subir le joug du tyran de l'Autriche!</div>
-<div class="i0">Écoutons ces tambours ... paix! lisons cette affiche.....</div>
-<div class="i0">Dieu! que m'annonce-t-on?... Eh quoi! nos magistrats</div>
-<div class="i0">Veulent qu'un tel revers ne me soulève pas!</div>
-<div class="i0">Le roi captif!... ô rage!... eh! quelle folle envie</div>
-<div class="i0">Avec tant de Français l'entraîna sous Pavie?</div>
-<div class="i0">Ecervelé monarque!... ah! qu'il revienne encor</div>
-<div class="i0">Me sucer tout mon sang, me manger tout mon or.....</div>
-<div class="i0">Eh bien! quand vos impôts excitaient nos murmures,</div>
-<div class="i0">D'échos de cabarets vous traitiez nos augures:</div>
-<div class="i0">Nos cabarets, messieurs, sont pleins d'esprits très-nets,</div><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
-<div class="i0">Exercés à voir clair au fond des cabinets;</div>
-<div class="i0">Et de vos conseillers les voix toujours fatales</div>
-<div class="i0">Parlent moins vrai que moi sous les piliers des halles.</div>
-<div class="i0">L'horreur, concitoyens, fait dresser vos cheveux...</div>
-<div class="i0">Nos pères, nos époux, nos fils, et nos neveux,</div>
-<div class="i0">Nos frères.... ils sont morts!... ah! l'ennemi s'avance...</div>
-<div class="i0">La frontière est livrée, et nos murs sans défense.....</div>
-<div class="i0">Quels seront nos appuis? des catins, des bourreaux,</div>
-<div class="i0">Titrés de majestés et du nom de héros;</div>
-<div class="i0">Un chancelier Duprat, dont l'industrie infâme</div>
-<div class="i0">Nous vend à la régente, ambitieuse femme,</div>
-<div class="i0">Qui croit à sa quenouille assujettir mes fils!</div>
-<div class="i0">On sait ce que je peux, on sait ce que je fis</div>
-<div class="i0">Sous l'époux insensé d'Isabeau de Bavière!</div>
-<div class="i0">Au nez de plus d'un roi j'ai fermé ma barrière.</div>
-<div class="i0">A bas donc les tyrans, la cour, l'autorité!</div>
-<div class="i0">Aux armes! sauvons-nous! Vive la Liberté!</div>
-<div class="i0">Pillons les arsenaux..... jetez par les fenêtres,</div>
-<div class="i0">Décapitez, pendez, écartelez les traîtres.....</div>
-<div class="i0">Où courez-vous par-là, vous tous, hommes armés?</div>
-<div class="i0">Pourquoi ces cris, ces yeux de colère allumés!...</div>
-<div class="i0">Vous réclamez Bourbon ... oui, ce vaillant transfuge</div>
-<div class="i0">Victime de la brigue eut la haine pour juge.....</div>
-<div class="i0">Bourbon nous défendrait contre la trahison...</div>
-<div class="i0">Rappelons ce héros: Vive, vive Bourbon!</div>
-<div class="i0">Mais quoi! de ce côté quelle autre foule crie?...</div>
-<div class="i0">Bourbon à l'empereur a vendu la patrie.....</div>
-<div class="i0">Qui trahit son pays n'est qu'un vil scélérat.....</div>
-<div class="i0">Mais par qui remplacer la régente et Duprat?</div>
-<div class="i0">Vendôme est né d'un sang le plus beau du royaume,</div><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
-<div class="i0">Brave, puissant ... d'accord: Vive à jamais Vendôme!</div>
-<div class="i0">Suppôts de Charles-Quint, il vous fera frémir.</div>
-<div class="i0">Ah! le jour fuit ... je cède au besoin de dormir...</div>
-<div class="i0">Illuminez, veillez, patrouillez sans paresse,</div>
-<div class="i0">Patrouillez en tous lieux, et patrouillez sans cesse.</div>
-<div class="i0">Qui va là?... Dieu! quel bruit? c'est un coup de mousquet!</div>
-<div class="i0">On enfonce une porte ... on a fait fuir le guet.....</div>
-<div class="i0">Gardez ce pont ... j'entends noyer les sentinelles...</div>
-<div class="i0">Au secours!... arrêtez ces hordes criminelles</div>
-<div class="i0">Dont les cris de fureur et sur-tout les chansons</div>
-<div class="i0">Epouvantent, la nuit, le seuil de nos maisons:</div>
-<div class="i0">Les murs tremblent..... combien de barques reparues</div>
-<div class="i0">Amènent de brigands, la terreur de mes rues!</div>
-<div class="i0">Où vont, la torche en main, ces bandits vagabonds?...</div>
-<div class="i0">Leur bacchanal nocturne éclaire vos balcons,</div>
-<div class="i0">Drôlesses! couchez-vous..... Au mépris du scandale,</div>
-<div class="i0">Quel desir de les voir à leurs yeux vous étale?</div>
-<div class="i0">N'avez-vous rien de mieux à faire entre vos draps?...</div>
-<div class="i0">Marchands, sages bourgeois, n'ouvrez, ne sortez pas:</div>
-<div class="i0">Des filous sont mêlés parmi ces frénétiques;</div>
-<div class="i0">Verrouillez vos logis et barrez vos boutiques....</div>
-<div class="i0">On sonne le tocsin ... à qui suis-je? est-ce au roi?</div>
-<div class="i0">A Bourbon? à Vendôme? à la régente? à quoi?</div>
-<div class="i0">Plus de paix, ni de trève ... argus de la police,</div>
-<div class="i0">Parlement, prévôt, maire, ah! main forte et justice!</div>
-</div></div>
-<hr class="tb" />
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
-
-PARIS, ET LE PARLEMENT.</h4>
-
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Grande et sage cité, modérez ces clameurs.</div>
-<div class="i0">Votre vieux Parlement vient mettre ordre aux rumeurs.</div>
-<div class="i0">Sa voix procédera contre les forfaitures.</div>
-<div class="i0">Mon chaperon doré, mes mortiers, mes fourrures,</div>
-<div class="i0">Mon manteau, qu'a rougi la pourpre de nos rois,</div>
-<div class="i0">Attestent que je veille aux archives des droits.</div>
-<div class="i0">Exposez les griefs: Thémis tient la balance.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sauve, ô grand Parlement, tout mon peuple et la France!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Soit: au nom du roi, donc...</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Parle au nom de la loi.</div>
-<div class="i0">Un roi mis dans les fers ne règne plus sur moi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Paix-là! n'êtes-vous plus Paris, sa bonne ville?</div>
-<div class="i0">Vous pourrai-je sauver si vous n'êtes tranquille?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non; je dois t'obéir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Votre roi valeureux</div>
-<div class="i0">Trahi par la fortune est assez malheureux:</div>
-<div class="i0">N'ajoutez pas aux maux d'un prince qui vous aime.</div>
-<div class="i0">Tel qu'un simple soldat il s'est battu lui-même.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oh, oui! c'est un lion que ce François-Premier:</div>
-<div class="i0">Mon amour le plaindrait s'il n'était dépensier.</div><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
-<div class="i0">La chair, le vin, le sel, les tailles, les amendes....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il faut de grands impôts quand les guerres sont grandes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je ne l'accuse pas: son conseil l'a perdu.</div>
-<div class="i0">Louise a fait le mal; que Duprat soit pendu.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La régente est du roi la mère respectable;</div>
-<div class="i0">Duprat, son grand ministre, un homme redoutable:</div>
-<div class="i0">A leur double pouvoir cesser d'être soumis</div>
-<div class="i0">C'est ouvrir de vos mains la porte aux ennemis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Craignez-vous de risquer l'argent de vos offices?</div>
-<div class="i0">Car on taxa vos droits de tripler les épices,</div>
-<div class="i0">Intègres opinants, de par la cour élus!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Paix-là, paix! bonne ville!... On ne se vendra plus.</div>
-<div class="i0">Vous plaiderez sans frais; nos arrêts seront justes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Enregistrez donc bien vos promesses augustes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, ce qu'on signe au greffe est au moins constaté.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Inscris donc, comme acquis, le droit illimité</div>
-<div class="i0">Que délégue en tes mains, dans la grand'chambre ouverte,</div>
-<div class="i0">Paris, très-bonne ville, et capitale experte.</div>
-<div class="i0">Maintenant fais de moi tout ce que tu voudras:</div>
-<div class="i0">Je jure confiance à mes purs magistrats.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Or, vous vous soumettrez à nos lois, sans murmures?</div><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i5">Que dans les bureaux, dans les manufactures</div>
-<div class="i0">Rentrent donc ces commis et tous ces artisans,</div>
-<div class="i0">Des affaires d'état en tumulte jasans.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pourquoi cela? chacun dissertait dans Athènes,</div>
-<div class="i0">Et la place publique a fait des Démosthènes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le décret est rendu: paix-là! plus de raisons.</div>
-<div class="i0">Silence aux orateurs! qu'on les mène aux prisons.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est nous tyranniser qu'en agir de la sorte.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au retour de la nuit qu'on ferme chaque porte:</div>
-<div class="i0">Qu'aux barrières le jour n'en ouvre plus que cinq.</div>
-<div class="i0">Fouillez les voyageurs, agents de Charles-Quint.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh mais! c'est étouffer dans une étroite enceinte</div>
-<div class="i0">Mes enfants consternés de tristesse et de crainte:</div>
-<div class="i0">C'est gêner le commerce, entraver le plaisir:</div>
-<div class="i0">Il me faut respirer, rire et boire à loisir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On vous fera murer, si vous êtes mutine.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! de nos oppresseurs suivrais-tu la routine?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bourgeois, montez la garde! et prenez l'ordre ici</div>
-<div class="i0">Du président de Selve et de Montmorenci.</div><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mes bourgeois casaniers sont mauvais satellites;</div>
-<div class="i0">Et, déja sur les dents, ronflent dans leurs guérites.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Soldez les régiments qui vont les remplacer.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quoi! paîrai-je toujours pour me faire rosser?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Payez: au Parlement ne faites plus outrage;</div>
-<div class="i0">La garnison est là.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Bon dieu! quel esclavage!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Çà, versez désormais le trésor dans ma main.</div>
-<div class="i4">(à soi-même.)</div>
-<div class="i0">Suprême Parlement, te voilà souverain!</div>
-<div class="i0">Fils du notariat, les rois ont fait ton lustre:</div>
-<div class="i0">Accrois à leurs dépens ton privilége illustre;</div>
-<div class="i0">Et convainc gravement le peuple sans savoir</div>
-<div class="i0">Qu'en toi du triple état réside le pouvoir.</div>
-<div class="i0">Opposons à Paris la cour et la régence:</div>
-<div class="i0">Opposons à la cour la ville et sa vengeance:</div>
-<div class="i0">Je resterai seul maître.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ah! je vois tes projets.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PARLEMENT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tout est pour votre bien: paix, bonne ville, paix!</div>
-</div></div>
-<p class="character">PARIS, <em>à soi-même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Comme on me traite!... hélas! que n'ai-je pas à craindre!</div>
-<div class="i0">Si je me plains sans cesse ai-je tort de me plaindre?</div><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
-<div class="i0">Quand je cède à mes rois, je me sens ruiner:</div>
-<div class="i0">Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner?</div>
-<div class="i0">Ceux que j'appelle à moi sont espions ou traîtres,</div>
-<div class="i0">Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres.</div>
-<div class="i0">L'hydre que je nourris, épouvante de tous,</div>
-<div class="i0">S'apprivoise au premier qui caresse ses goûts:</div>
-<div class="i0">On le soûle de vin, de lard, et de saucisses,</div>
-<div class="i0">On l'attire béant à des feux d'artifices.</div>
-<div class="i0">Je prévois leurs complots et n'y peux échapper,</div>
-<div class="i0">Et passe ainsi pour folle, ou facile à duper.</div>
-<div class="i0">Voilà, dans mes chagrins dont j'affecte de rire,</div>
-<div class="i0">Ce qui soulève en moi mon levain de satire,</div>
-<div class="i0">Et pourquoi je chansonne en de malins couplets</div>
-<div class="i0">Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets.</div>
-<div class="i2">Si l'on prêtait l'oreille à l'esprit qui m'éclaire,</div>
-<div class="i0">On préviendrait ma haine et ma sourde colère.</div>
-<div class="i0">Mais Dieu, sans doute, veut que mes cris irrités</div>
-<div class="i0">Forcent par-fois mes chefs à de justes traités;</div>
-<div class="i0">Et m'inspira souvent de bons accès de rage,</div>
-<div class="i0">Pour secouer le joug qui m'accable et m'outrage.</div>
-<div class="i2">Le Parlement bientôt, complice de mes torts,</div>
-<div class="i0">S'appuyant de moi-même appuiera mes efforts;</div>
-<div class="i0">Et la régente ou lui craignant leur propre chûte,</div>
-<div class="i0">Quelque soulagement naîtra de cette lutte.</div>
-<div class="i0">Ressort heureux du ciel! qui, faisant tout mouvoir,</div>
-<div class="i0">Des corps entre eux ainsi balance le pouvoir,</div>
-<div class="i0">Et sans qui monterait au comble de l'audace</div>
-<div class="i0">L'aveuglement des chefs ou de la populace!</div>
-<div class="i0">Je raisonne, et défends mon peu de liberté,</div>
-<div class="i0">Comme le fit toujours chaque haute cité.</div><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
-<div class="i0">La vieille Babylone eut un babil extrême;</div>
-<div class="i0">Memphis, Palmyre, Athêne ont babillé de même:</div>
-<div class="i0">Leur esprit, accusé par leurs contemporains,</div>
-<div class="i0">Leur a valu pourtant des honneurs souverains.</div>
-<div class="i0">Ah! lorsque, sur ce bord, comme elles enterrée,</div>
-<div class="i0">Le destin aura mis un terme à ma durée,</div>
-<div class="i0">Puisse le philosophe, en cherchant mes débris,</div>
-<div class="i0">Lire: «Tous les tyrans ont redouté Paris;</div>
-<div class="i0">«Et les muses, les arts, la science hardie,</div>
-<div class="i0">«L'avaient ceinte de gloire, et l'avaient aggrandie.»</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La scène se transporte, en variant d'acteurs,</div>
-<div class="i0">Aux lieux où de Paris l'une des riches sœurs,</div>
-<div class="i0">Lyon, s'enorgueillit de l'hymen de la Saône,</div>
-<div class="i0">Que presse en mugissant l'azur des flancs du Rhône.</div>
-<div class="i2">Le soir a réuni sous l'abri d'un palais,</div>
-<div class="i0">Et la mère et la sœur du monarque français.</div>
-<div class="i0">Tout se passe en silence et n'est que pantomimes.</div>
-<div class="i0">Éminences sont là, près des Sérénissimes;</div>
-<div class="i0">Et vingt nobles seigneurs y frappent les regards,</div>
-<div class="i0">En singes transformés, quelques-uns en renards.</div>
-<div class="i2">Le parterre jugeait, aux muscles de leurs faces,</div>
-<div class="i0">Le jeu des sentiments sous le jeu des grimaces.</div>
-<div class="i0">D'abord, une princesse avait-elle souri,</div>
-<div class="i0">Bientôt le cercle singe avait doucement ri.</div>
-<div class="i0">L'infortune d'un fils, l'esclavage d'un frère,</div>
-<div class="i0">Avaient-ils contristé l'Altesse ou sœur, ou mère,</div>
-<div class="i0">Soudain les longs museaux brunissaient de son deuil.</div>
-<div class="i0">Les notables bourgeois, honorés d'un accueil,</div><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
-<div class="i0">Novices peu soumis à ces métamorphoses,</div>
-<div class="i0">De leurs pudiques fronts sentant rougir les roses,</div>
-<div class="i0">Restaient seuls étrangers à tous ces changements,</div>
-<div class="i0">Et roulaient de leurs yeux les grands étonnements.</div>
-<div class="i0">Les moins lourds s'efforçaient, en suant sous leurs linges,</div>
-<div class="i0">D'être aussi des renards, et de singer les singes:</div>
-<div class="i0">D'autres, d'un sang plus vif, changés en étourneaux,</div>
-<div class="i0">Par le trouble aveuglés, heurtaient tous les panneaux.</div>
-<div class="i2">La crainte cependant des publiques tempêtes</div>
-<div class="i0">Amasse les soucis dans les augustes têtes:</div>
-<div class="i0">Mais, des cartes en main, on joue; et le babil</div>
-<div class="i0">Couvre un fond sérieux d'enjoûment puéril.</div>
-<div class="i0">&mdash;Votre perle est du monde une des sept merveilles!</div>
-<div class="i0">&mdash;L'admirable velours!&mdash;Les beaux pendants-d'oreilles!</div>
-<div class="i0">Ce sont là les seuls mots qu'on se répète en chœur,</div>
-<div class="i0">Tandis qu'en chuchottant on ouvre un peu son cœur.</div>
-<div class="i2">La régente, ce soir, sous un air d'assurance,</div>
-<div class="i0">Déguise du matin la longue défaillance:</div>
-<div class="i0">Tandis que dans Lyon son corps paraît assis,</div>
-<div class="i0">Son ame vers Madrid voyage avec son fils;</div>
-<div class="i0">Louise a déja su le piége qui l'attire:</div>
-<div class="i0">Sa fille Marguerite, éprouvant son martyre,</div>
-<div class="i0">Sous un dehors distrait pense, non sans terreur,</div>
-<div class="i0">Au soin d'aller ravir son frère à l'empereur.</div>
-<div class="i0">Charles-Quint, se dit-on, n'est qu'un monstre effroyable;</div>
-<div class="i0">Pour son ambassadeur on en est plus affable.</div>
-<div class="i0">Duprat sait que l'état par sa faute est perdu,</div>
-<div class="i0">Que la France et Paris veulent qu'il soit pendu;</div>
-<div class="i0">Demain le parlement vient, l'accuse, et réclame:</div>
-<div class="i0">Ministres, conseillers, tous ont la mort dans l'ame;</div><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
-<div class="i0">Et chacun d'eux pourtant ne s'en montre pas moins</div>
-<div class="i0">Calme, silencieux, et vide de tous soins.</div>
-<div class="i2">O noirs esprits d'enfer, du mensonge idolâtres,</div>
-<div class="i0">Envoyez vos acteurs jouer sur nos théâtres!</div>
-<div class="i0">Jamais, avec tant d'art, nul mime en ses portraits</div>
-<div class="i0">N'a fait, par sa couleur et ses mobiles traits,</div>
-<div class="i0">Mieux ressortir un masque, et parler le silence;</div>
-<div class="i0">Et des rôles muets exprimé l'éloquence.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Le lendemain présente en auguste appareil</div>
-<div class="i0">La cour au Parlement ouvrant son grand conseil.</div>
-<div class="i2">Siéges, tabourets, bancs, parquet, hauteur, distance,</div>
-<div class="i0">Sont au lieu qu'a fixé la grave Préséance,</div>
-<div class="i0">Dont l'orgueil mesuré n'est pas plus la grandeur</div>
-<div class="i0">Que le point-d'honneur faux n'est le sincère honneur.</div>
-<div class="i0">Des degrés compassés le spectacle la touche.</div>
-<div class="i0">Tel, en cérémonie, un maître de la bouche</div>
-<div class="i0">Voit se ranger la table, et suivre à tous les plats</div>
-<div class="i0">L'ordre immémorial prescrit aux estomacs:</div>
-<div class="i0">Qu'on l'osât subvertir, la cuisine funeste</div>
-<div class="i0">Ferait des aliments un chaos indigeste:</div>
-<div class="i0">Ni chef, ni marmiton, ne saurait plus quels mets</div>
-<div class="i0">Auraient droit les premiers d'arriver aux banquets:</div>
-<div class="i0">Elle fait donc passer dans la foule introduite,</div>
-<div class="i0">Les gros poissons d'abord, et le fretin ensuite.</div>
-<div class="i2">La Préséance est vieille; et les dictons des Goths</div>
-<div class="i0">Lui confirment toujours que les peuples sont sots:</div>
-<div class="i0">J'en appelle aux plus grands, s'abuse-t-elle encore?</div>
-<div class="i0">Et croit-on qu'en ce jour la bonne dame ignore</div>
-<div class="i0">Qu'en Espagne Léva vieillit sous son drapeau,</div><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
-<div class="i0">Pour s'asseoir près des pairs sans ôter son chapeau?</div>
-<div class="i0">O digne ambition de fous tels que nous sommes!</div>
-<div class="i2">La Préséance classe avec soin tous les hommes;</div>
-<div class="i0">Et prévient les procès pour les rangs mal gardés,</div>
-<div class="i0">Pour les dais, les fauteuils par elle échafaudés.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Du Parlement, la nuit, de peur d'un choc sinistre,</div>
-<div class="i0">Le premier-président vit le premier-ministre.</div>
-<div class="i0">Ce qui dans le secret s'est déja dit sans fard,</div>
-<div class="i0">Va devant le public se redire avec art;</div>
-<div class="i0">Et, jouet de la scène, il n'aura plus nul doute</div>
-<div class="i0">Que le Parlement gronde, et que la Cour l'écoute.</div>
-<div class="i2">Les dames cependant, présentes aux débats,</div>
-<div class="i0">Viennent des deux partis juger les avocats;</div>
-<div class="i0">Et cette noble farce, amusement pour elles,</div>
-<div class="i0">Les surcharge d'un poids de graves bagatelles.</div>
-</div></div>
-
-<h4>LA RÉGENTE, LE PRÉSIDENT DE SELVE,
-MARGUERITE, DUPRAT, COURTISANS,
-ET TÉMOINS DES DEUX SEXES.</h4>
-
-<p class="character">LE PRÉSIDENT DE SELVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Organes d'équité, ministres de Thémis,</div>
-<div class="i0">Par votre ordre suprême au pied du trône admis,</div>
-<div class="i0">Notre seule présence est un signal propice</div>
-<div class="i0">Du zèle que la cour montre pour la justice.</div>
-<div class="i0">Comment craindrions-nous, mère auguste du roi,</div>
-<div class="i0">D'élever nos accents pour appuyer la loi;</div>
-<div class="i0">De déplorer ici les désordres sans nombre</div>
-<div class="i0">Qu'un voile d'imposture a couverts de son ombre,</div><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
-<div class="i0">Et qu'à votre vertu dénonceraient assez</div>
-<div class="i0">Les revers si nombreux dont nous sommes pressés?</div>
-<div class="i0">Le plus grand des fléaux, sans doute, est l'hérésie,</div>
-<div class="i0">Dont, malgré nos bûchers, s'accroît la frénésie:</div>
-<div class="i0">Mais comment l'arrêter dans ses emportements</div>
-<div class="i0">Si toujours sa fureur trouve des aliments?</div>
-<div class="i0">Si les prêtres sans foi, se souillant par des crimes,</div>
-<div class="i0">Prêtent à ses erreurs des armes légitimes?</div>
-<div class="i0">Si l'amour scrupuleux d'un fatal concordat</div>
-<div class="i0">Transporte au Vatican les tributs de l'état?</div>
-<div class="i0">Si, du clergé français gênant l'indépendance,</div>
-<div class="i0">De ses élections enchaînant la prudence,</div>
-<div class="i0">A la brigue étrangère, aux présents corrupteurs,</div>
-<div class="i0">Sont vendus les troupeaux, et le choix des pasteurs?</div>
-<div class="i0">Vainement aux abus s'opposent nos entraves;</div>
-<div class="i0">Toute digue est rompue, et les lois sont esclaves:</div>
-<div class="i0">Leurs plus sages arrêts, au conseil évoqués,</div>
-<div class="i0">N'atteignent point les grands par elles attaqués.</div>
-<div class="i0">Des faibles dépouillés où seraient les refuges?</div>
-<div class="i0">Leurs vils accusateurs sont proclamés leurs juges:</div>
-<div class="i0">Et, ce que sans frémir on n'ose publier,</div>
-<div class="i0">Leur arbitre est souvent leur futur héritier!</div>
-<div class="i0">Ainsi, rendus jaloux de leurs biens qu'ils se volent,</div>
-<div class="i0">L'un de l'autre ennemis, les citoyens s'immolent.</div>
-<div class="i0">A des bourreaux gagés notre glaive est remis:</div>
-<div class="i0">Les premiers tribunaux aux derniers sont soumis,</div>
-<div class="i0">Et combattent en vain la foule mercenaire</div>
-<div class="i0">Que la vénalité pousse en leur sanctuaire.</div>
-<div class="i0">Ah! madame, empêchez que Thémis voie encor</div>
-<div class="i0">Sa balance en nos mains pencher au poids de l'or.</div><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
-<div class="i0">Ah! qu'en deux factions ne soit plus séparée</div>
-<div class="i0">Des justes magistrats la chambre révérée.</div>
-<div class="i0">Proscrivez le trafic de nos dignes emplois:</div>
-<div class="i0">Qu'on ne partage plus le domaine des rois.</div>
-<div class="i0">Que d'avares flatteurs, trop comblés de largesses,</div>
-<div class="i0">Aux sources de l'état rendent tant de richesses:</div>
-<div class="i0">Qu'ils cessent d'engraisser leurs lâches favoris</div>
-<div class="i0">Du fruit de tant d'impôts que le peuple a souscrits:</div>
-<div class="i0">Ces trésors suffiront, sans de nouveaux subsides,</div>
-<div class="i0">A racheter le roi de ses vainqueurs avides.</div>
-<div class="i0">Les soldats, non payés, malheureux déserteurs,</div>
-<div class="i0">N'iront plus, désolant les bons cultivateurs</div>
-<div class="i0">Qu'écrasent à-la-fois la taille et le pillage,</div>
-<div class="i0">Se nourrir en nos champs d'un affreux brigandage.</div>
-<div class="i0">Non, non, si tant de chefs, qu'on ne surveillait pas,</div>
-<div class="i0">N'eussent point dévoré l'aliment des soldats,</div>
-<div class="i0">Notre roi n'eût point vu son armée appauvrie</div>
-<div class="i0">L'abandonner captif loin de notre patrie!</div>
-<div class="i0">Et cependant, hélas! quel âge désastreux</div>
-<div class="i0">Foula jamais l'état de poids plus onéreux!</div>
-<div class="i0">Comparez du trésor les antiques registres.....</div>
-<div class="i0">Mais quoi? jettez plutôt les yeux sur ses ministres:</div>
-<div class="i0">Quel fut leur héritage, et quels sont leurs grands biens!</div>
-<div class="i0">A leur faste naissant qui prête des soutiens?</div>
-<div class="i0">Est-ce que la pudeur, seule dot de leurs filles,</div>
-<div class="i0">Fut l'attrait qui charma les plus hautes familles?</div>
-<div class="i0">Non: mais le seul amour d'un superflu pompeux</div>
-<div class="i0">Dégrade la noblesse alliée avec eux:</div>
-<div class="i0">Ses titres et leur or font un coupable échange;</div>
-<div class="i0">Et les besoins du luxe ont forcé ce mélange.</div><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
-<div class="i0">Ainsi tout se confond; et l'exemple des grands</div>
-<div class="i0">D'un ruineux orgueil agite tous les rangs.</div>
-<div class="i0">Réprimez-le, madame: et si notre influence</div>
-<div class="i0">Donne à des yeux jaloux un peu de méfiance,</div>
-<div class="i0">En dépit des pervers écartés ou punis,</div>
-<div class="i0">Convoquez de l'état les trois ordres unis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE, <em>bas à ses femmes</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Convoquer les états!... Ah! prétentions folles!</div>
-</div></div>
-<p class="character">UNE DES DAMES.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Leur remontrance est faite en très-belles paroles!</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE, <em>de même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tant que la politique aura le même cours,</div>
-<div class="i0">Sur ce fonds-là sans peine on brodera toujours;</div>
-<div class="i0">Et tant que les humains auront des cœurs, des langues,</div>
-<div class="i0">Se suivront des faits vils, et de nobles harangues.</div>
-<div class="i0">Admirez dans son coin l'impassibilité</div>
-<div class="i0">De Duprat, dont leur voix blesse l'autorité.</div>
-<div class="i0">Le sujet du débat naît de sa folle envie</div>
-<div class="i0">De donner, à son choix, une grasse abbaye:</div>
-<div class="i0">Les moines ont ligué messieurs du parlement,</div>
-<div class="i0">Et ce grief les sert dans leur ressentiment.</div>
-<div class="i0">On couvre tous ces riens de grands mots qu'on prononce.</div>
-<div class="i0">Ma mère va parler.... écoutons sa réponse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RÉGENTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le plus sacré devoir des princes et des rois</div>
-<div class="i0">Est de prêter l'oreille aux organes des lois;</div>
-<div class="i0">Et je croirais trahir la puissance suprême</div>
-<div class="i0">Que mon fils, en partant, ne remit qu'à moi-même,</div>
-<div class="i0">Si je ne pesais pas vos avis importants,</div>
-<div class="i0">Salutaire secours au malheur de nos temps.</div><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
-<div class="i0">Il est, j'en fais l'aveu, des abus innombrables:</div>
-<div class="i0">Mais de tous à mes yeux les plus considérables</div>
-<div class="i0">Naissent dans un royaume où les séditieux</div>
-<div class="i0">Divisent le pouvoir en partis factieux.</div>
-<div class="i0">Des ordres assemblés quelque appui qu'on attende,</div>
-<div class="i0">Ils rendraient de nos lys l'adversité plus grande.</div>
-<div class="i0">Le timon de l'empire est un fardeau pesant:</div>
-<div class="i0">Mais dois-je le céder quand mon fils est absent;</div>
-<div class="i0">Et déposant du roi le sceptre respectable</div>
-<div class="i0">Vous livrer un trésor dont il me fit comptable?</div>
-<div class="i0">Mon sexe et ma faiblesse ont excité l'effroi:</div>
-<div class="i0">Je l'ai su: de vains bruits sont venus jusqu'à moi:</div>
-<div class="i0">Mais ai-je témoigné la moindre négligence</div>
-<div class="i0">Pour tous les intérêts liés à ma régence?</div>
-<div class="i0">Le succès de mes soins n'en est-il pas le prix?</div>
-<div class="i0">N'ai-je pas dans nos ports recueilli nos débris,</div>
-<div class="i0">Depuis que votre roi, trahi des destinées,</div>
-<div class="i0">A sous Pavie, hélas! vu ses mains enchaînées?</div>
-<div class="i0">Que dis-je? triste mère! il m'eût été permis</div>
-<div class="i0">De pleurer les malheurs où le sort l'a soumis:</div>
-<div class="i0">Mais le péril de tous a suspendu mes larmes.</div>
-<div class="i0">Nos voisins détrompés nous promettant leurs armes,</div>
-<div class="i0">Henri de l'empereur détachant Albion,</div>
-<div class="i0">Et de Rome avec moi la nouvelle union,</div>
-<div class="i0">Tout vous atteste enfin que de ma vigilance</div>
-<div class="i0">J'ai porté les effets au-delà de la France.</div>
-<div class="i0">Quel effort tentiez-vous dans le commun danger?</div>
-<div class="i0">Ce prince généreux qu'ici l'on voit siéger,</div>
-<div class="i0">Vendôme, ce héros, à mes côtés fidèle,</div>
-<div class="i0">Avait reçu de vous l'offre de la tutelle;</div><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
-<div class="i0">Et vous autorisiez vos nocturnes travaux</div>
-<div class="i0">Du cri de tout le peuple accablé de fardeaux.</div>
-<div class="i0">Le calme cependant des villes, des frontières,</div>
-<div class="i0">Qu'a-t-il coûté de plus que de saintes prières?</div>
-<div class="i0">Ah! cessez de vous plaindre: et, comme vos aïeux,</div>
-<div class="i0">De l'enceinte des lois protecteurs studieux,</div>
-<div class="i0">Vivez loin de la brigue à la cour si funeste.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE, <em>à ses femmes</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le chancelier se lève, et leur dira le reste.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DUPRAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel spectacle à-la-fois touchant et solennel,</div>
-<div class="i0">Qu'une régente, ouvrant un cœur si maternel</div>
-<div class="i0">Aux plaintes des sujets que des lois trop muettes</div>
-<div class="i0">Lui viennent exprimer les doctes interprètes!</div>
-<div class="i0">Heureux si le passé, couvert d'un crêpe obscur,</div>
-<div class="i0">Laissait en bien présent changer l'espoir futur.</div>
-<div class="i0">Mais ce qu'on fit jadis règle ce qu'il faut faire.</div>
-<div class="i0">Briser le concordat peut sembler salutaire:</div>
-<div class="i0">Mais on doit respecter l'œuvre du souverain,</div>
-<div class="i0">Et ménager en tout le pontife romain.</div>
-<div class="i0">Des chefs du parlement on connaît la sagesse:</div>
-<div class="i0">Louise d'Angoulême, équitable duchesse,</div>
-<div class="i0">Du trafic de leur charge a plaint comme eux l'affront:</div>
-<div class="i0">Mais au retour du roi tous ces maux finiront.</div>
-<div class="i0">L'excès du faste exige un édit somptuaire:</div>
-<div class="i0">La régente a prévu qu'il serait nécessaire:</div>
-<div class="i0">J'en tiens là, sous le sceau, les utiles décrets:</div>
-<div class="i0">Enregistrez; et tous concourons à la paix.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE, <em>à ses femmes</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De ce haut verbiage enfin me voilà quitte!</div><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
-<div class="i0">Et Paris de la cour recevra l'eau bénite.</div>
-<div class="i0">Le premier-président qu'on nomme ambassadeur</div>
-<div class="i0">De sa ligue à ce prix a refroidi l'ardeur:</div>
-<div class="i0">Hier on l'a gagné: leur beau zèle est chimère.</div>
-<div class="i0">Mesdames, au passage allons joindre ma mère.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RÉGENTE, <em>à Marguerite</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! ma fille!... sortons, je me sens toute en feu...</div>
-<div class="i0">Si d'avance un long bain ne m'eût calmée un peu,</div>
-<div class="i0">Je n'aurais pu vraiment soutenir un tel rôle.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel charme dans votre air et dans votre parole!</div>
-<div class="i0">Votre ton respirait la douce majesté.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RÉGENTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je n'ai presque rien dit comme on me l'a dicté.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DUPRAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Votre cœur vous poussait: de là, tant d'éloquence.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PRÉSIDENT DE SELVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au nom du parlement, j'ai parlé d'abondance.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIER CONSEILLER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! comme un Démosthène.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME CONSEILLER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ah! comme un Cicéron.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PRÉSIDENT DE SELVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Messieurs, épargnez-moi toute comparaison:</div>
-<div class="i0">Ma modestie en souffre.... il suffit qu'on publie</div>
-<div class="i0">Que la France est sauvée, et ma tâche remplie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">UNE DAME D'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De leur péroraison qu'auront-ils obtenu?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RÉGENTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Un édit contre un luxe au comble parvenu,</div><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
-<div class="i0">Une défense expresse aux femmes de la ville</div>
-<div class="i0">De traîner à leur robe une queue inutile;</div>
-<div class="i0">Ornement, dont le poids les doit embarrasser,</div>
-<div class="i0">Attirail de princesse, et qu'il faut nous laisser.</div>
-<div class="i0">Je prescris désormais que ni velours ni soie,</div>
-<div class="i0">N'habille la roture et la fille de joie:</div>
-<div class="i0">La laine et les couleurs sombres, tristes à l'œil,</div>
-<div class="i0">Pour la prison du roi marqueront mieux le deuil;</div>
-<div class="i0">Et par mon réglement il faut que les coquettes</div>
-<div class="i0">Baissent leurs chaperons, leur huppe et leurs cornettes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA DAME D'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sage Altesse! l'état ne se peut mieux régir!</div>
-<div class="i0">Les dames de la cour, (c'était de quoi rougir,)</div>
-<div class="i0">Sentaient, comme on le dit, les filles d'une lieue:</div>
-<div class="i0">Mais seules maintenant nous prendrons une queue.</div>
-<div class="i0">On nous distinguera de ces femmes de rien,</div>
-<div class="i0">Qui.... fi! grâce au décret, enfin tout ira bien.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le conseil se sépare; et les diables de rire!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Tout change; et vers les bords dont Gênes tient l'empire,</div>
-<div class="i0">Est une humble cabane, au dos des Apennins,</div>
-<div class="i0">Où serpente une route entre de vieux sapins.</div>
-<div class="i0">Au nord, s'ouvrent des monts les sauvages entrées;</div>
-<div class="i0">A l'orient, paraît sur les mers azurées</div>
-<div class="i0">Le port lointain, séjour des vaisseaux voyageurs;</div>
-<div class="i0">Au midi, sont épars quelques toits de pêcheurs,</div>
-<div class="i0">Seuls hôtes indigents d'une arène étendue,</div>
-<div class="i0">Devant qui l'onde immense, applanie à la vue,</div>
-<div class="i0">Termine l'horizon, et borne l'occident</div><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
-<div class="i0">Où le soleil alors plongeait son disque ardent:</div>
-<div class="i0">Sa pourpre qui reluit sur le gouffre bleuâtre</div>
-<div class="i0">Des hauts sommets voisins rougit l'amphithéâtre:</div>
-<div class="i0">Et là, sous de beaux cieux, le sage Agathémi</div>
-<div class="i0">Guidait un passager, autrefois son ami.</div>
-</div></div>
-
-<h4>AGATHÉMI, DAVE, UN PÊCHEUR.</h4>
-
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pourquoi ce nom de Dave, et ce mince équipage?</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pour déguiser mon rang et mon secret message:</div>
-<div class="i0">Je m'en vais de ma cour transmettre les rapports</div>
-<div class="i0">Au noble André-Dorie, amiral dans ces ports.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vous volez donc toujours en oiseau diplomate?</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Et toi, toujours en paix, tu rêves en Socrate.</div>
-<div class="i0">Je naquis agissant: trop heureux mon métier,</div>
-<div class="i0">S'il m'acquiert la faveur du grand François-Premier.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De complaire à ses rois l'homme eut toujours l'envie:</div>
-<div class="i0">L'amour de s'élever qui consume sa vie</div>
-<div class="i0">Est sans cesse attisé par les regards jaloux</div>
-<div class="i0">Qu'il porte sur les grands, non moins petits que nous:</div>
-<div class="i0">Moi, jugeant la valeur sous les vaines surfaces,</div>
-<div class="i0">Je mesure leur taille et non pas leurs échasses;</div>
-<div class="i0">Et pour n'être ébloui ni des titres d'honneur,</div>
-<div class="i0">Ni par l'éclat de l'or, ni par un faux bonheur,</div>
-<div class="i0">J'ai toujours des humains regardé le visage;</div>
-<div class="i0">Et mon seul maître est Dieu, qui règne d'âge en âge.</div><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je confesse avec vous qu'il est le roi des rois,</div>
-<div class="i0">Si j'en juge au destin du malheureux Valois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le bruit de son désastre a percé ma montagne.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Lannoy dans ce moment le conduit en Espagne.</div>
-<div class="i0">Aux pieds de son vainqueur il se laisse attirer</div>
-<div class="i0">Pour sortir de ses fers, que l'on va resserrer.</div>
-<div class="i0">Si l'on m'eût écouté, certes, la Ligurie</div>
-<div class="i0">Le garderait encor aux vœux de sa patrie.</div>
-<div class="i0">Songeant à réparer ses crimes envers lui,</div>
-<div class="i0">Bourbon fût devenu son invincible appui;</div>
-<div class="i0">Et déja, de son prince achetant la clémence,</div>
-<div class="i0">Il voulait à Milan rétablir sa puissance:</div>
-<div class="i0">Pesquaire, qui dans Naple eût pu se couronner,</div>
-<div class="i0">Mécontent de la cour, jaloux de dominer,</div>
-<div class="i0">Oubliait de Bourbon les rivalités vaines,</div>
-<div class="i0">Et du roi, leur espoir, tous deux brisaient les chaînes:</div>
-<div class="i0">Quand Lannoy plus rusé, (peignez-vous leur fureur,)</div>
-<div class="i0">Leur enlevant leur proie, a fui chez l'empereur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! prince infortuné, que la brigue environne!</div>
-<div class="i0">On se vend ta faveur, et même ta personne.</div>
-<div class="i0">Qui croirait qu'un monarque ait ce honteux destin</div>
-<div class="i0">De se voir disputé, ravi comme un butin?</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qu'entends-je sur les flots?</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Un pêcheur qui soupire.</div><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LE PÊCHEUR, <em>à soi-même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le souffle de la nuit veut que je me retire.</div>
-<div class="i0">Ah! cessons d'amorcer tous nos vains hameçons,</div>
-<div class="i0">Et levons mon filet, vide encor de poissons.</div>
-<div class="i0">Les eaux grondent ... ployons ma voile misérable!</div>
-<div class="i0">Je jette avec ennui mon ancre sur le sable;</div>
-<div class="i0">Mes enfants chercheront, hélas! à mon retour,</div>
-<div class="i0">Le produit de ma pêche, attendu chaque jour...</div>
-<div class="i0">Perfide mer! avant que le soleil arrive</div>
-<div class="i0">Je viens sonder ton lit et cotoyer ta rive;</div>
-<div class="i0">Sur ton sein immobile et pur comme un miroir,</div>
-<div class="i0">Je fixe mon esquif, mon œil et mon espoir:</div>
-<div class="i0">Voici l'ombre; ton calme a trompé mon attente.</div>
-<div class="i0">Eh bien! que cette nuit l'orage te tourmente,</div>
-<div class="i0">Mer fatale aux pêcheurs, dangereuse aux nochers,</div>
-<div class="i0">Plains-toi, rugis, aboie, hurle sous tes rochers,</div>
-<div class="i0">Capricieuse, avare, infidèle, traîtresse..!</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ecoutez les clameurs qu'à la mer il adresse.</div>
-<div class="i0">Le pauvre est sans raison quand il est courroucé.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'opulent roi Xerxès était-il plus sensé</div>
-<div class="i0">Quand il fouetta l'Euxin à ses flottes rebelle?</div>
-<div class="i0">L'homme est par-tout semblable et faible de cervelle.</div>
-<div class="i0">Holà, pêcheur! ce soir tu grondes en tes dents.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PÊCHEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Hélas! comment nourrir mes trois pauvres enfants?</div>
-<div class="i0">Mes filets aujourd'hui n'ont fait nulle capture...</div><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
-<div class="i0">J'ai bien maudit la mer depuis mon aventure.</div>
-<div class="i0">En songe, l'autre nuit, Jésus vint, brillant d'or,</div>
-<div class="i0">M'avertir que sur l'eau flottait un grand trésor.</div>
-<div class="i0">Je cours, et du matin je devance l'étoile;</div>
-<div class="i0">Rien sur l'eau, rien au bord: mais, auprès de leur voile</div>
-<div class="i0">Etaient deux compagnons dans leur barque assoupis:</div>
-<div class="i0">Ils s'éveillent; du ciel je leur conte l'avis.</div>
-<div class="i0">«Voguons, me dirent-ils, nous aurons chance heureuse.»</div>
-<div class="i0">Notre pêche bientôt fut si miraculeuse,</div>
-<div class="i0">Qu'ayant fait de poissons un troupeau prisonnier</div>
-<div class="i0">Nous nommions le plus gros notre François-premier.</div>
-<div class="i0">Vous riez!... il était beau, doré, grand de taille,</div>
-<div class="i0">C'était un roi des flots, tout cuirassé d'écaille.</div>
-<div class="i0">Nous bénissions le sort, contents de l'avoir pris:</div>
-<div class="i0">Avec moi l'un des deux en disputait le prix;</div>
-<div class="i0">Il me suit chez le juge; et, pour clorre l'affaire,</div>
-<div class="i0">L'autre, qui le gardait, nous l'enlève en corsaire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Seigneur, qu'en dites-vous? c'est ainsi qu'un grand roi</div>
-<div class="i0">A Pesquaire, à Bourbon, fut ravi par Lannoy.</div>
-<div class="i0">Les petits et les grands ont les mêmes querelles:</div>
-<div class="i0">Tous ont l'amour du gain, et des ruses cruelles.</div>
-<div class="i4">(Au pêcheur.)</div>
-<div class="i0">Tiens, prends ce peu d'argent, bonhomme.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PÊCHEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Grand merci!</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'entendez-vous qui siffle et marche sans souci?</div>
-<div class="i0">Au moins dans son état peu de chose console.</div><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La paix de la chaumière est une triste idole.</div>
-<div class="i0">Je ne vis qu'à la cour.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Moi, je respire aux champs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'escorte les seigneurs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">J'évite les méchants.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'apprends l'art de régner.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Moi, l'industrie agreste.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je vois des lambris d'or.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Et moi, l'azur céleste.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai de pompeux banquets.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Moi, de prompts appétits.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai la faveur des grands.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">J'ai l'amour des petits.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'éblouis par mon faste, et soumets Vénus même.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Moi, quand on m'aime un peu, c'est pour moi seul qu'on m'aime.</div><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je marche décoré.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Moi, sans vain appareil.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je vois lever le roi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Moi, lever le soleil.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mes pieds foulent la pourpre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Et les miens, la verdure.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je parle aux souverains.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">J'écoute la nature.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'entends les bruits publics; j'admire les héros.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'entends murmurer l'onde, et vois s'enfler les flots.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu t'endors sans honneur au sein de la paresse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je veille à conserver une libre sagesse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dédaignes-tu la gloire où je suis parvenu?</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui de nous, dans mille ans, sera le plus connu?</div><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu n'es jaloux de rien!... comment es-tu si sage?</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">En regardant toujours les hommes au visage.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DAVE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Adieu! je m'en vais lire au front des souverains.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Adieu! moi, je vais lire au front des cieux sereins.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT SIXIÈME</small>.</h2>
-
-<hr class="chap" />
-<h3>SOMMAIRE DU SIXIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">Dialogue de l'<em>Honneur</em> et de la <em>Politique</em>. Soulèvement du parterre
-des démons dans la salle infernale. Entretien de <em>François-Premier</em>
-et du <em>Chagrin</em>. Visite de <em>Charles-Quint</em> au lit du roi de
-France. Guérison de ce prince. Dialogue de la <em>Nuit</em> et du
-<em>Lendemain</em>.</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT SIXIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Tolède</span> et son château dominent un rocher</div>
-<div class="i0">En des bois où long-temps l'Espagne vit cacher</div>
-<div class="i0">Des vierges, tendres fleurs, tribut offert au Maure,</div>
-<div class="i0">Tel qu'en payait la Crète au fatal Minotaure.</div>
-<div class="i0">C'est là que Charles-Quint s'est venu retirer:</div>
-<div class="i0">Il préside un conseil. L'Honneur y veut entrer;</div>
-<div class="i0">La sombre Politique, en Cerbère, à la porte</div>
-<div class="i0">Se présente, et retient le zèle qui l'emporte.</div>
-</div></div>
-
-<h4>L'HONNEUR, ET LA POLITIQUE.</h4>
-
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui de mon cabinet ose heurter le seuil?</div>
-<div class="i0">Ah! c'est toi, vieil Honneur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Je te demande accueil;</div>
-<div class="i0">Et veux à l'empereur, parlant sous tes auspices,</div>
-<div class="i0">Donner quelques avis généreux et propices.</div><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est prétendre beaucoup: les avis généreux</div>
-<div class="i0">Jamais pour qui les suit n'ont des effets heureux.</div>
-<div class="i0">Ma prudence a pour lui de plus sûres maximes</div>
-<div class="i0">Que tes élans de cœur et tes vœux magnanimes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O Politique! ô toi, dont l'esprit assuré</div>
-<div class="i0">Marche dans l'univers d'un pas si mesuré,</div>
-<div class="i0">Est-ce à toi de tomber dans cette erreur fatale?</div>
-<div class="i0">Ah! sois mon alliée et non pas ma rivale.</div>
-<div class="i0">Tu sais que des humains notre seule union</div>
-<div class="i0">Fit long-temps admirer la noble ambition:</div>
-<div class="i0">La gloire est l'heureux fruit de notre hymen illustre;</div>
-<div class="i0">L'antique droit des gens en reçut tout son lustre:</div>
-<div class="i0">Sans moi, la vile intrigue abaisse ta grandeur,</div>
-<div class="i0">Sans toi, mon feu s'exhale en impuissante ardeur.</div>
-<div class="i0">Marchons par-tout ensemble ainsi qu'aux premiers âges,</div>
-<div class="i0">Beaux temps, où nous guidions ces chefs, ces rois si sages,</div>
-<div class="i0">Qui, dignes fondateurs, qui, rivaux des Cyrus,</div>
-<div class="i0">Virent par l'équité leurs empires accrus!</div>
-<div class="i0">Sont-ils donc arrivés par des routes obliques</div>
-<div class="i0">Jusqu'au plus haut sommet des grandeurs héroïques?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Laisse tout ce phébus à l'art des romanciers!</div>
-<div class="i0">Les poëtes, charmés des demi-dieux guerriers,</div>
-<div class="i0">Leur prêtent comme toi des traits imaginaires:</div>
-<div class="i0">Moi, j'ai touché le tuf, et vu net aux affaires.</div>
-<div class="i2">Ces héros, qui du monde ont conquis le tribut,</div>
-<div class="i0">Sans choisir leur sentier allaient droit à leur but.</div>
-<div class="i0">De tous leurs ennemis ravir les héritages,</div><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
-<div class="i0">De leur soumission retirer des ôtages,</div>
-<div class="i0">Fouler le plus puissant une fois abattu,</div>
-<div class="i0">Ce fut là leur étude et leur noble vertu.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oublierais-tu l'éclat dont Alexandre brille;</div>
-<div class="i0">Comment de Darius il traita la famille?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il fut fier d'honorer un roi qui n'était plus,</div>
-<div class="i0">Et d'usurper son trône, en châtiant Bessus.</div>
-<div class="i0">Pour l'ennemi qui meurt, ne sied-il pas de feindre</div>
-<div class="i0">Un généreux penchant dont on n'a rien à craindre?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Faut-il qu'un autre exemple éclaire ton erreur?</div>
-<div class="i0">François est prisonnier de ton fier empereur:</div>
-<div class="i0">Sans rançon à son trône il est beau de le rendre.</div>
-<div class="i0">Que ce nouveau Porus trouve un autre Alexandre;</div>
-<div class="i0">Et pour en enchaîner l'inviolable foi,</div>
-<div class="i0">Disons à Charles-Quint de le traiter en roi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ne cite point Porus, faible roi tributaire,</div>
-<div class="i0">Des biens qu'on lui rendit alors dépositaire,</div>
-<div class="i0">Dont la fidélité régna pour le vainqueur,</div>
-<div class="i0">Qui le fit son sujet en conquérant son cœur.</div>
-<div class="i0">François dans l'occident est un roi formidable,</div>
-<div class="i0">De Charles-Quint émule et rival implacable,</div>
-<div class="i0">Et qui, de ses liens une fois échappé,</div>
-<div class="i0">Se vengera du coup dont le sort l'a frappé.</div>
-<div class="i0">Mon aigle, dont la serre arrêta cette proie,</div>
-<div class="i0">S'il lui permet de vivre, et jamais la renvoie,</div><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
-<div class="i0">Doit, prévenant sa rage et son essor futur,</div>
-<div class="i0">Sucer en la plumant tout son sang le plus pur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Du malheur de Valois qu'espère ta furie?</div>
-<div class="i0">Les états de Milan, de Naple, et de l'Ombrie,</div>
-<div class="i0">Ses domaines rendus au rebelle Bourbon,</div>
-<div class="i0">Sont les biens dont à Charle il promet l'abandon:</div>
-<div class="i0">Sa mère jure encore, à l'aide de la France,</div>
-<div class="i0">De lui soumettre Rome, et Venise, et Florence.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Digne traité des rois! dépouillés aujourd'hui,</div>
-<div class="i0">Et prodigues vendeurs des domaines d'autrui!</div>
-<div class="i0">Charles-Quint prise peu les chimères des princes:</div>
-<div class="i0">Il veut de son captif l'argent et les provinces.</div>
-<div class="i0">Si tes beaux sentiments ont cru le dominer,</div>
-<div class="i0">Vieil Honneur, d'où tu viens, tu peux t'en retourner.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Arrête... il m'entendra: si l'intérêt l'anime,</div>
-<div class="i0">Eh bien! de l'univers il doit briguer l'estime,</div>
-<div class="i0">Et ne pas, sous ses pieds écrasant le malheur,</div>
-<div class="i0">Des princes indignés irriter la valeur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tous les princes muets dans l'Europe étonnée,</div>
-<div class="i0">Du plus puissant d'entre eux voyant la destinée,</div>
-<div class="i0">Tremblant d'un sort pareil, et tristement soumis,</div>
-<div class="i0">N'oseront du vaincu s'avouer les amis.</div>
-<div class="i0">La pitié dans les cours n'a que peu d'influence:</div>
-<div class="i0">L'estime à qui peut tout est de mince importance:</div>
-<div class="i0">Que Charles-Quint haï soit craint des potentats;</div><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
-<div class="i0">Il suffit de ce point pour régir les états.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'événement confond ce dangereux systême:</div>
-<div class="i0">A ses yeux, au mépris de son ordre suprême,</div>
-<div class="i0">Les grands, à son captif témoignant leur pitié,</div>
-<div class="i0">Condamnent de leur chef la dure inimitié.</div>
-<div class="i0">Sa cour plus généreuse, et noblement rebelle,</div>
-<div class="i0">A François qu'elle plaint forme une cour nouvelle.</div>
-<div class="i0">Sa sœur même, sa sœur, l'illustre Éléonor,</div>
-<div class="i0">A ses adversités plus attendrie encor,</div>
-<div class="i0">Sans rougir qu'à son lit tes soins l'aient destinée,</div>
-<div class="i0">Sourit à son amour qui parle d'hyménée:</div>
-<div class="i0">Les bras de la beauté sont ses tendres appuis:</div>
-<div class="i0">Les plaisirs sont ligués pour tromper ses ennuis:</div>
-<div class="i0">Et le respect touchant que son courage inspire,</div>
-<div class="i0">Relevant son malheur, exerce un tel empire</div>
-<div class="i0">Que, chez son ennemi ce monarque enchaîné</div>
-<div class="i0">De ses propres sujets paraît environné;</div>
-<div class="i0">Et l'Espagne, admirant sa fierté magnanime,</div>
-<div class="i0">Semble même braver son vainqueur qui l'opprime.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! ne t'abuse pas: les danses et l'amour,</div>
-<div class="i0">Ministres du vainqueur, s'empressant tour-à-tour</div>
-<div class="i0">A consoler Valois, à calmer sa furie,</div>
-<div class="i0">Tendent un piège adroit à sa galanterie:</div>
-<div class="i0">Ainsi de ses secrets se rendant possesseur,</div>
-<div class="i0">Charles-Quint le séduit par les yeux de sa sœur.</div>
-<div class="i0">Les femmes, déités des Français idolâtres,</div>
-<div class="i0">A ses graves desseins prêtent leurs jeux folâtres;</div>
-<div class="i0">En flattant son captif découvrent ses penchants,</div><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
-<div class="i0">Amollissent son cœur à leurs discours touchants;</div>
-<div class="i0">Et l'indiscrétion, prix de leur sacrifices,</div>
-<div class="i0">Est le fruit espéré de ces doux artifices.</div>
-<div class="i0">L'hymen, ce dieu si saint, n'obéit qu'à ma voix;</div>
-<div class="i0">Et chez les grands lui-même esclave de mon choix,</div>
-<div class="i0">Rapprochant les états par les nœuds des familles,</div>
-<div class="i0">Donne à mon gré son joug aux plus illustres filles:</div>
-<div class="i0">Il va d'Eléonor, si je le trouve bon,</div>
-<div class="i0">Vendre à François la couche engagée à Bourbon.</div>
-<div class="i0">Ainsi je pèse tout: Charles-Quint, mon élève,</div>
-<div class="i0">Ne règle rien sans moi, guerre, ni paix, ni trève;</div>
-<div class="i0">Et des plus vains plaisirs calculant les écarts,</div>
-<div class="i0">Ne marche dirigé que par mes froids regards.</div>
-<div class="i0">Je l'avertirai donc que, loin d'être domptée,</div>
-<div class="i0">Chaque jour de Valois l'âme plus irritée,</div>
-<div class="i0">Se confiant aux soins de nos séductions,</div>
-<div class="i0">En rehausse l'espoir de ses présomptions.</div>
-<div class="i0">Où la douceur échoue il faut la violence.</div>
-<div class="i0">J'ai proscrit de sa cour la vaine complaisance,</div>
-<div class="i0">Et, pour le surmonter, je le livre au Chagrin.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il bravera ses traits; je l'ai couvert d'airain:</div>
-<div class="i0">Mais dût-il être en bute aux plus vives atteintes,</div>
-<div class="i0">Je l'ai mis au-dessus des douleurs et des craintes.</div>
-<div class="i0">Où tendent tes rigueurs? crois-tu que ses sujets,</div>
-<div class="i0">S'il vendait leur patrie, obéiraient en paix,</div>
-<div class="i0">Et que le noble orgueil dont j'anime la France</div>
-<div class="i0">Pourrait à Charles-Quint jurer obéissance?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh oui! tous les humains sont lâches, ou pervers:</div><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
-<div class="i0">L'avarice et la peur maîtrisent l'univers.</div>
-<div class="i0">L'argent de l'empereur décorant ses esclaves,</div>
-<div class="i0">Subjuguerait le peuple et ses chefs les plus braves;</div>
-<div class="i0">Et des vrais courageux les affronts ou la mort</div>
-<div class="i0">A leurs imitateurs feraient craindre leur sort.</div>
-<div class="i0">Quand les ministres vils de ses rigueurs extrêmes</div>
-<div class="i0">Souleveraient la haine, il les tuerait eux-mêmes;</div>
-<div class="i0">Et les peuples alors, vengés de leurs bourreaux,</div>
-<div class="i0">Béniraient Charles-Quint sur l'autel des héros.</div>
-<div class="i0">Qui lui résisterait? des oisifs imbécilles,</div>
-<div class="i0">Des justes, offensés de ces respects serviles,</div>
-<div class="i0">Prophètes de malheur dont on ne fait nul cas,</div>
-<div class="i0">Cœurs sans ambition, esprits grossiers, ou bas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! tais-toi, décrépite! avec plus de noblesse</div>
-<div class="i0">Parle de ces mortels si chers à ta jeunesse.</div>
-<div class="i0">Apprends que leur dédain pour ta subtilité,</div>
-<div class="i0">Vertu qu'on traite en eux d'opiniâtreté,</div>
-<div class="i0">Est une forte égide, abri que leur droiture</div>
-<div class="i0">Oppose aux mouvements de ta souple imposture.</div>
-<div class="i0">Tel dont la probité, sous le toit paternel,</div>
-<div class="i0">N'a pour sobre aliment que le pain et le sel,</div>
-<div class="i0">Cache sous les dehors dont une cour se raille</div>
-<div class="i0">Un bon sens, qui confond l'opulente canaille,</div>
-<div class="i0">Dès que le sort, aux grands le montrant tel qu'il est,</div>
-<div class="i0">Fait voir qu'il s'est roidi pour n'être pas valet.</div>
-<div class="i0">Tu révérais jadis les citoyens austères</div>
-<div class="i0">Qui savaient conquérir et labourer leurs terres.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">D'où viens-tu me sonner ces propos rebattus</div><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
-<div class="i0">Sur le ton d'Aristide et de Cincinnatus?</div>
-<div class="i0">Triste Honneur! D'autres temps veulent d'autres coutumes;</div>
-<div class="i0">Les vertus sont de mode ainsi que les costumes.</div>
-<div class="i0">Aux allures du siècle il faut s'accoutumer;</div>
-<div class="i0">Et le Goth en Romain ne peut se transformer.</div>
-<div class="i0">Ton antique héroïsme est aujourd'hui burlesque:</div>
-<div class="i0">Qu'a-t-il fait de François? un preux chevaleresque,</div>
-<div class="i0">Honteux de reculer, fondant sans savoir où,</div>
-<div class="i0">Qui sur un rude écueil se heurtant comme un fou,</div>
-<div class="i0">Contre un rival prudent suit l'orgueil qui le guide,</div>
-<div class="i0">Et de ta fausse gloire est la dupe candide.</div>
-<div class="i0">Moins en butte aux hasards, Charles-Quint que j'instruis,</div>
-<div class="i0">De mon adresse heureuse a recueilli les fruits;</div>
-<div class="i0">Dans toutes les cités il souffle des querelles,</div>
-<div class="i0">Pour entrer dans leurs murs, arbitre élu par elles:</div>
-<div class="i0">Envahisseur rapide, actif avec lenteur,</div>
-<div class="i0">Il ne prend de Thémis qu'un masque protecteur:</div>
-<div class="i0">Cruel, peu scrupuleux aux traités qu'il proclame,</div>
-<div class="i0">Il sait trahir la foi que de tous il réclame:</div>
-<div class="i0">Le talent de corrompre est son recours secret;</div>
-<div class="i0">Et son amitié tourne au vent de l'intérêt.</div>
-<div class="i0">Si mon art est d'agir par la force et la ruse,</div>
-<div class="i0">C'est donc l'art d'opprimer, de tromper; il en use:</div>
-<div class="i0">Et par lui, tu le vois, cet empereur fameux</div>
-<div class="i0">Au trône des Césars s'est aggrandi comme eux.</div>
-<div class="i0">Réussir est ma loi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Magicienne usée,</div>
-<div class="i0">Ah! ce siècle de fer t'a métamorphosée!</div>
-<div class="i0">L'onzième des Louis, qui, né sombre tyran,</div><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
-<div class="i0">Égalait en noirceur l'idole de Séjan,</div>
-<div class="i0">Le pontife Alexandre, infection des temples,</div>
-<div class="i0">Sont donc tes favoris, tes sublimes exemples!</div>
-<div class="i0">Qui t'a changée ainsi, ton fils, Machiavel,</div>
-<div class="i0">Qui du noir Borgia fait un prince immortel?</div>
-<div class="i0">Compare aux nobles chefs de la Grèce et de Rome</div>
-<div class="i0">Le modèle ignoré que son livre te nomme;</div>
-<div class="i0">C'est un brigand qu'il raille; où, s'il put l'admirer,</div>
-<div class="i0">Par là son court esprit se laisse mesurer:</div>
-<div class="i0">Juge si des mortels vraiment grands dans l'histoire,</div>
-<div class="i0">L'affreux Valentinois atteindra la mémoire.</div>
-<div class="i2">On hait du crime heureux la sombre profondeur,</div>
-<div class="i0">Et l'on pleure un martyr revêtu de splendeur.</div>
-<div class="i0">Au seul bruit des succès si la gloire était due,</div>
-<div class="i0">Socrate avec orgueil eût-il bu la ciguë?</div>
-<div class="i0">Régulus et Caton, libres de fuir leur sort,</div>
-<div class="i0">Auraient-ils accompli leur serment à la mort?</div>
-<div class="i0">Que dis-je? l'Homme-Dieu, modèle inimitable,</div>
-<div class="i0">Aurait-il cru pour lui la croix inévitable,</div>
-<div class="i0">Et présenté son front, d'épines couronné,</div>
-<div class="i0">Aux bourreaux de Pilate, oppresseur consterné?</div>
-<div class="i0">Son supplice est sa gloire, et le monde l'adore.</div>
-<div class="i0">Mais j'ai de quoi te vaincre et t'étonner encore,</div>
-<div class="i0">Par les prospérités de ces fortunés rois,</div>
-<div class="i0">Alphonse, Charlemagne, Alfred, auteurs des lois,</div>
-<div class="i0">Qui surent employer la guerre et l'industrie</div>
-<div class="i0">A la seule grandeur utile à leur patrie.</div>
-<div class="i2">Si j'ai terni l'éclat du vainqueur de Caton,</div>
-<div class="i0">De ton nouveau César je souillerai le nom:</div>
-<div class="i0">Qu'il soit, tel que le veut ton écrivain si sage,</div><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
-<div class="i0">Du lion, du renard, un difforme assemblage;</div>
-<div class="i0">Les routes dont il prend le fil embarrassé</div>
-<div class="i0">Le mèneront enfin à périr insensé:</div>
-<div class="i0">Et moi, qui, dans l'esprit laissant mes nobles marques,</div>
-<div class="i0">Rends Guesclin et Bayard égaux aux grands monarques,</div>
-<div class="i0">Je veux dans l'avenir qu'il trouve pour vainqueur</div>
-<div class="i0">Mon loyal roi des lys, qui ne suit que son cœur;</div>
-<div class="i0">Et témoigner par-là que ma seule prouesse</div>
-<div class="i0">T'enlève tout le gain de ta scélératesse.</div>
-<div class="i0">Adieu, fourbe!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE, <em>à soi-même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Endurons ces outrageants éclats:</div>
-<div class="i0">Je punis qui m'offense; et ne m'irrite pas.</div>
-<div class="i0">Rentrons dans le conseil d'où mon crédit l'évince;</div>
-<div class="i0">Mais j'y redoute Osma, confesseur de mon prince:</div>
-<div class="i0">Son zèle véhément a pour autorité</div>
-<div class="i0">La parole du Christ et de la charité...</div>
-<div class="i0">Étouffons avec soin la ferveur qui l'anime.</div>
-<div class="i0">Le juste, prêchant seul, de tous est la victime:</div>
-<div class="i0">Sa voie crie au désert dans les lieux où je suis;</div>
-<div class="i0">Ou bien, j'ai pour vengeurs les poisons et les nuits.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">A ces mots, des enfers le prince despotique.</div>
-<div class="i0">Las d'entendre avilir l'auguste Politique,</div>
-<div class="i0">Et rabaisser son art, qui lui semble infini,</div>
-<div class="i0">Au métier que la corde et la roue ont puni,</div>
-<div class="i0">Ému, mais comprimé par sa dignité grave,</div>
-<div class="i0">Soulève du sourcil une cabale esclave.</div>
-<div class="i2">Aussitôt se dressant, mille serpents obscurs</div><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
-<div class="i0">Sifflent les derniers vers qui lui paraissaient durs.</div>
-<div class="i0">Ce bruit est le signal d'une prompte tempête.</div>
-<div class="i0">Un parti veut ici que le drame s'arrête;</div>
-<div class="i0">Un autre veut qu'il marche; et tous les spectateurs</div>
-<div class="i0">D'une scène imprévue eux-mêmes sont acteurs.</div>
-<div class="i2">L'hydre de la critique, à vaincre difficile,</div>
-<div class="i0">Crie, A bas! mauvais goût! plat sujet! méchant style!</div>
-<div class="i0">A la pièce, à l'auteur prodiguant mille affronts,</div>
-<div class="i0">Allongeant mille mains, mille cols, mille fronts,</div>
-<div class="i0">Elle appelle à son aide une séche harpie,</div>
-<div class="i0">La Grammaire, toujours dans un coin accroupie,</div>
-<div class="i0">Qui, des mots épluchés digérant mal le sens,</div>
-<div class="i0">Revomit sa syntaxe, et lutte sur les bancs.</div>
-<div class="i0">Des démons, barbouillés d'encre de son école,</div>
-<div class="i0">Tirant à l'alambic les termes qu'elle isole,</div>
-<div class="i0">Et déplaçant les mots de leur figure exclus,</div>
-<div class="i0">Jugent ainsi des vers, qui dès-lors n'en sont plus.</div>
-<div class="i0">Si l'accord de deux mots qu'allia le génie,</div>
-<div class="i0">D'une expression neuve enfante l'harmonie,</div>
-<div class="i0">De cet hymen fécond leur pudeur s'alarmant</div>
-<div class="i0">En trouve monstrueux le vif accouplement.</div>
-<div class="i0">Le cours rapide et clair des ellipses nouvelles,</div>
-<div class="i0">A la pensée en vain semble prêter des ailes;</div>
-<div class="i0">Mille aveugles esprits, vengeant leur cécité,</div>
-<div class="i0">En niaient le vol prompt et la lucidité.</div>
-<div class="i0">Un diable, à l'œil de porc, à la gueule de dogue,</div>
-<div class="i0">Bondissait en hurlant: «Barbare! néologue!</div>
-<div class="i0">«Qui, frondant le bon goût, s'efforce d'allier</div>
-<div class="i0">«Le simple au figuré, le noble au familier,</div>
-<div class="i0">«Qui mêle chaque genre, et la fable, et l'histoire!</div><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
-<div class="i0">«Des lettres ici-bas il va perdre la gloire!</div>
-<div class="i0">«Mais c'est peu: quel scandale! il prétend attaquer</div>
-<div class="i0">«La Politique même, et la veut démasquer!</div>
-<div class="i0">«Elle qui nous gouverne, et dont le ministère</div>
-<div class="i0">«Couronna plus d'un diable en régnant sur la terre,</div>
-<div class="i0">«Fit les cœurs des tyrans ou nous nous renfermons,</div>
-<div class="i0">«Et qui, sous la tiare a béni des démons!</div>
-<div class="i0">«L'auteur, amant du vrai, s'appelle Mimopeste.</div>
-<div class="i0">«Je dénonce aux enfers un esprit si funeste,</div>
-<div class="i0">«Qui, s'il offrait son drame aux regards des humains,</div>
-<div class="i0">«Ruinerait notre art chez tous les souverains;</div>
-<div class="i0">«Et qui, rendant bientôt les princes philosophes...»</div>
-<div class="i0">Il disait; lorsqu'un flot d'amères apostrophes</div>
-<div class="i0">Tout-à-coup assaillit l'orateur indiscret</div>
-<div class="i0">Du débat littéraire éventant le secret.</div>
-<div class="i2">Un autre diable accourt, érudit, sec, et blême,</div>
-<div class="i0">Des langues de Babel sachant à fond le thême.</div>
-<div class="i0">C'est lui de qui le fouet, chez nos rhéteurs ardents,</div>
-<div class="i0">Imprime son latin sur le cu des pédants:</div>
-<div class="i0">Sa mémoire est un puits, sa tête est sans lumières;</div>
-<div class="i0">Et de ses yeux jaunis il brûla les paupières</div>
-<div class="i0">Sur de vastes feuillets, pleins de noms inconnus,</div>
-<div class="i0">En ik, en uk, en ak, en ôs, en ès, en us.</div>
-<div class="i0">Pour tirer du chaos de vieux hiéroglyphes,</div>
-<div class="i0">Sur un livre éternel l'ont suspendu ses griffes;</div>
-<div class="i0">Et son corps de dragon, sans ailes et sans chair,</div>
-<div class="i0">Durant un siècle entier ne s'en put détacher.</div>
-<div class="i0">Il s'imbut de doctrine en flottant dans le vide:</div>
-<div class="i0">Telle pend à sa proie une sangsue avide.</div>
-<div class="i2">On dit que ce démon tomba chassé du ciel,</div><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
-<div class="i0">Au jour que par l'envie empoisonné de fiel,</div>
-<div class="i0">Son orgueil, trop jaloux, irrité des louanges</div>
-<div class="i0">Qu'obtint la poésie en un concert des anges,</div>
-<div class="i0">Proscrivit son langage affranchi dans ses tours</div>
-<div class="i0">Des liens où languit le vulgaire discours:</div>
-<div class="i0">De l'Olympe il roula dans la poudre classique.</div>
-<div class="i0">Là, pour juste supplice épousant la Critique,</div>
-<div class="i0">Le solécisme obscur, le barbarisme affreux,</div>
-<div class="i0">Fantômes de ses nuits, troublaient son cerveau creux:</div>
-<div class="i0">Les verbes mal d'accord soulevaient ses scrupules;</div>
-<div class="i0">Il se sentait piqué de points et de virgules;</div>
-<div class="i0">Et tout style concis, vif, et riche en couleurs,</div>
-<div class="i0">Excitait en ses yeux de cuisantes douleurs.</div>
-<div class="i0">Sa race, à la férule, aux verges aguerrie,</div>
-<div class="i0">En bourdonnant essaim de mouches en furie,</div>
-<div class="i0">Fond, murmure au parterre; et de longs farfadets</div>
-<div class="i0">Sont de la queue au bec transformés en sifflets:</div>
-<div class="i0">Embouchés par les vents, une harmonie aiguë</div>
-<div class="i0">De leurs anneaux gonflés fait vibrer l'étendue.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Cependant l'ergoteur, zoïle de l'enfer,</div>
-<div class="i0">Glapissait d'une voix qu'on ne put étouffer:</div>
-<div class="i0">«Ah! d'un drame incorrect interrompons la suite!</div>
-<div class="i0">«S'il en faut condamner le fonds et la conduite,</div>
-<div class="i0">«Mon cornet va répandre, à perpétuité,</div>
-<div class="i0">«Des préceptes connus de toute antiquité.</div>
-<div class="i0">«Habile à déchirer, inhabile à produire,</div>
-<div class="i0">«J'ignore l'art de faire, et sais l'art de détruire;</div>
-<div class="i0">«Et premier scribe un jour des charniers infernaux,</div>
-<div class="i0">«Je serai pamphlétaire, et vendrai des journaux.»</div><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
-<div class="i0">L'impuissant a parlé. Les diablesses en loges</div>
-<div class="i0">Admirent son crédit, effet des sots éloges:</div>
-<div class="i0">On veut ouïr l'oracle; un troupeau qui le suit,</div>
-<div class="i0">Réclame le silence en redoublant le bruit.</div>
-<div class="i0">Vains efforts! le Destin, tout-puissant, invincible,</div>
-<div class="i0">Avait écrit ces mots, d'un burin inflexible:</div>
-<div class="i0">«Curieux de juger les mystères de tout,</div>
-<div class="i0">«Le parterre entendra l'œuvre jusques au bout.</div>
-<div class="i0">«Son goût sera gâté; mais s'il s'en rit, qu'importe!</div>
-<div class="i0">«Est-ce un mal que l'enfer, s'amusant de la sorte,</div>
-<div class="i0">«Raille la politique, en respect aux humains,</div>
-<div class="i0">«Petit jeu, dont je tiens les dez entre mes mains?</div>
-<div class="i0">«Dieu veut des noirs esprits soulager le supplice;</div>
-<div class="i0">«La pièce est commencée, il faut qu'elle finisse:</div>
-<div class="i0">«Mais d'horribles combats ces jeux seront mêlés.</div>
-<div class="i0">«Les démons n'ont jamais que des plaisirs troublés.»</div>
-<div class="i2">Ma muse, que n'as-tu l'organe d'un Homère,</div>
-<div class="i0">Pour chanter ce théâtre, où le feu de la guerre</div>
-<div class="i0">A cent taureaux ailés, à cent dragons volants,</div>
-<div class="i0">L'un par l'autre assaillis, hurlants, sifflants, beuglants,</div>
-<div class="i0">Inspira les transports d'une ivresse exécrable!</div>
-<div class="i0">Oui, des cirques romains tout le peuple innombrable,</div>
-<div class="i0">Rugissant alentour de ses gladiateurs,</div>
-<div class="i0">A moins frappé le ciel d'accents provocateurs.</div>
-<div class="i2">Du parquet jusqu'au cintre on se divise en groupe,</div>
-<div class="i0">L'abyme entier s'émeut: l'un, blessé sur la croupe,</div>
-<div class="i0">Fesse au vol un griffon, de qui l'ongle d'airain</div>
-<div class="i0">D'un grand âne pelé vient d'arracher le crin:</div>
-<div class="i0">L'autre, entamé des dents du lutin qui le serre,</div>
-<div class="i0">D'un puissant bras de plomb assomme sa colère.</div><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
-<div class="i0">Tels qu'on peint la Gorgone aux regards flamboyants,</div>
-<div class="i0">Ceux-ci lancent de l'œil mille éclairs foudroyants;</div>
-<div class="i0">Ceux-là dressent en coqs un crête hardie:</div>
-<div class="i0">Que de tristes fureurs pour une comédie!</div>
-<div class="i0">Par-tout, de sphère en sphère un tel choc résonna,</div>
-<div class="i0">Qu'il émut notre globe, et qu'il ouvrit l'Etna.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Les princes cependant se voilent dans leurs niches:</div>
-<div class="i0">Le débat fut si long pour de vains hémistiches,</div>
-<div class="i0">Que de ce choc bruyant, le diable le plus fin</div>
-<div class="i0">Eût méconnu la cause, oubliée à la fin.</div>
-<div class="i0">Mais la paix se rassied dans la foule rangée;</div>
-<div class="i0">On suit le fil de l'acte, et la scène est changée.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">François-Premier languit, dans sa couche étendu;</div>
-<div class="i0">Sur son chevet assis veille un monstre assidu,</div>
-<div class="i0">Le Chagrin, qui, bouillant d'ardeur atrabilaire,</div>
-<div class="i0">Ote à son court sommeil le repos salutaire,</div>
-<div class="i0">Soulève tout son corps et par sauts et par bonds,</div>
-<div class="i0">Et le livre au tourment des songes vagabonds.</div>
-<div class="i0">Sa rigueur, comme on sait, n'épargnant pas les princes,</div>
-<div class="i0">N'est pas moins rude aux rois qu'aux sujets les plus minces.</div>
-</div></div>
-
-<h4>FRANÇOIS-PREMIER <small>ET LE</small> CHAGRIN.</h4>
-
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Homme, holà! ne dors plus.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Laisse-moi donc en paix!</div>
-<div class="i0">Pourquoi rouvrir mes yeux fatigués de tes traits?</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span></div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ne les revois-tu pas en des rêves terribles?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au moment du réveil ils me sont plus horribles.</div>
-<div class="i0">C'est peu que ta noirceur m'ait fait sécher, maigrir;</div>
-<div class="i0">Et dans le désespoir je suis prêt à mourir.</div>
-<div class="i0">Achève donc! qu'au moins je dorme dans la tombe.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Alors que dans mes mains une victime tombe,</div>
-<div class="i0">Je dévore sa chair et les jours et les nuits,</div>
-<div class="i0">La suçant jusqu'aux os, enfin je la détruis.</div>
-<div class="i0">Me fuit-on sur les mers, je m'attache au navire:</div>
-<div class="i0">Dans les champs, des saisons j'attriste le sourire:</div>
-<div class="i0">Dans les palais, je règne en lugubre appareil:</div>
-<div class="i0">Je fais redouter l'ombre et haïr le soleil:</div>
-<div class="i0">De mes premiers accès ou croit dompter la rage;</div>
-<div class="i0">Mais, accrus par le temps, ils usent le courage.</div>
-<div class="i0">Dis-moi, fameux héros, si la force de Mars</div>
-<div class="i0">Vaut la ferme vertu qui résiste à mes dards?</div>
-<div class="i0">Certes, la patience a droit à plus de gloire</div>
-<div class="i0">Qu'un belliqueux transport qui court à la victoire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pour triompher de toi n'ai-je pas fait assez?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De quelques mois d'efforts tes membres sont lassés,</div>
-<div class="i0">Et tu t'enorgueillis de tes vertus sublimes!</div>
-<div class="i0">Ah! dans les rangs obscurs regarde mes victimes:</div>
-<div class="i0">L'une, indigente et nue au sortir du berceau,</div>
-<div class="i0">Traîne sa pauvreté jusqu'au lit du tombeau,</div>
-<div class="i0">Sans que le vil besoin, piége de l'innocence,</div><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
-<div class="i0">La contraigne à céder au poids de la souffrance:</div>
-<div class="i0">L'autre, en un lieu creusé sous d'affreux soupiraux,</div>
-<div class="i0">N'acceptera la paix que du fer des bourreaux,</div>
-<div class="i0">Plutôt que de trahir un honneur, que lui nie</div>
-<div class="i0">Le monde qui la raille, et qui la calomnie:</div>
-<div class="i0">L'autre, sans toit, sans pain, entend ses fils crier,</div>
-<div class="i0">Et vend ses jours pour eux au joug d'un maître altier.</div>
-<div class="i0">Homme, que te dirai-je? Il faut te bien convaincre</div>
-<div class="i0">Qu'avant toi, mieux que toi, mille autres m'ont su vaincre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Né roi, jadis vainqueur, maintenant dans les fers;</div>
-<div class="i0">Nul de ceux qu'ont pressés tes maux long-temps soufferts,</div>
-<div class="i0">N'eut tant à regretter, à déplorer, à craindre!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Toujours qui je poursuis se croit le plus à plaindre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon rival, insensible à mon affliction,</div>
-<div class="i0">Fonde sur mon tombeau son usurpation.</div>
-<div class="i0">Ne l'aperçois-je pas s'asseyant sur mon trône?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que t'importe ton rang si le jour t'abandonne.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il flétrira mon règne en trompant mes sujets:</div>
-<div class="i0">J'aurai perdu mon sceptre et jusqu'à leurs regrets.</div>
-<div class="i0">J'entends ma propre cour applaudir ses mensonges.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh bien! entre au cercueil: là, finiront tes songes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bourbon, de ma famille ennemi factieux,</div><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
-<div class="i0">Va livrer mon royaume aux chocs séditieux.</div>
-<div class="i0">Par quel hideux sourire il insulte à ma cendre!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ta haine chez les morts veut-elle encor descendre?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tous ces arcs triomphaux, à mes palmes dressés,</div>
-<div class="i0">Sous la main des Français s'écroulent renversés.</div>
-<div class="i0">Louis, qui de l'Égypte a sauvé sa mémoire,</div>
-<div class="i0">Revit du moins la France, et vivra dans l'histoire.</div>
-<div class="i0">Moi!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Si tu meurs, péris obscur en ta prison!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ces femmes, dont ma gloire égarait la raison,</div>
-<div class="i0">Fières de mon amour qui les a possédées,</div>
-<div class="i0">Rougissent des faveurs qu'elles m'ont accordées.</div>
-<div class="i0">Leur amant couronné, vaincu dans un combat,</div>
-<div class="i0">N'est plus à leurs regards qu'un imprudent soldat.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Te sied-il de songer au cœur de tes maîtresses?</div>
-<div class="i0">Les rides sur ton front ont gravé tes détresses.</div>
-<div class="i0">Ce miroir t'apprendra que mes âpres douleurs</div>
-<div class="i0">De ton jeune visage ont desséché les fleurs.</div>
-<div class="i0">Mais cède à Charles-Quint, et sors de ta misère:</div>
-<div class="i0">Tu reverras tes fils.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">J'avilirais leur père.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tourne-toi donc vers Dieu, suprême espoir des morts,</div><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
-<div class="i0">Dont la sainte onction vient d'arroser ton corps.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Malheureux! de sa croix la présence sacrée</div>
-<div class="i0">N'a pu rendre le calme à mon ame égarée.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Celui de qui l'orgueil et les soucis d'un rang</div>
-<div class="i0">Agitent encor l'ame en un corps expirant,</div>
-<div class="i0">Aveugle au bord du gouffre où chaque heure l'entraîne,</div>
-<div class="i0">Aux avis de la mort ouvre l'oreille à peine.</div>
-<div class="i0">Tu n'imploras l'hostie avec solennité</div>
-<div class="i0">Que par soin politique et non par piété.</div>
-<div class="i0">Il n'est que les mourants libres du joug du monde,</div>
-<div class="i0">A qui l'aspect du ciel rende une paix profonde,</div>
-<div class="i0">Sans qu'un rite et qu'un prêtre, au moment du trépas,</div>
-<div class="i0">Leur rappellent un Dieu, qu'ils n'oublièrent pas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On ouvre: on entre ici.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">C'est l'empereur lui-même!</div>
-<div class="i0">Il redoute l'effet de ta faiblesse extrême;</div>
-<div class="i0">Et t'a fait demander de te rendre aujourd'hui</div>
-<div class="i0">La visite qu'en vain tu demandas de lui.</div>
-<div class="i0">Maintenant qu'à tes maux sa vue est un remède,</div>
-<div class="i0">Alarmé de ton sort, il accourt de Tolède:</div>
-<div class="i0">Et ses doux traitements vont guérir mon poison,</div>
-<div class="i0">De peur qu'enfin la mort n'emporte ta rançon.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'oserai-je augurer?.... le plus cruel supplice</div>
-<div class="i0">Est d'embrasser l'espoir s'il faut qu'il nous trahisse.</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></div></div>
-<p class="character">LE CHAGRIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Charle et deux confidents s'approchent de ton lit.</div>
-<div class="i0">Ta pâleur les étonne, et lui-même en pâlit.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CHARLES-QUINT, FRANÇOIS-PREMIER,
-COURTISANS.</h4>
-
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER, <em>à soi-même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Son regard attentif sur ma couche s'arrête.</div>
-<div class="i0">Le superbe s'incline et découvre sa tête!....</div>
-<div class="i0">Un trouble involontaire a-t-il saisi son cœur?</div>
-<div class="i0">Ah! plutôt, l'hypocrite affecte la douceur.</div>
-<div class="i4">(A Charles-Quint.)</div>
-<div class="i0">De votre prisonnier venez voir la misère.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, je viens embrasser mon digne ami, mon frère!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Après tant de retards, au moins, graces aux cieux,</div>
-<div class="i0">Près d'aller chez les morts je reçois vos adieux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De mille soins pressants la triste dépendance</div>
-<div class="i0">D'un court trajet pour moi prolongeait la distance:</div>
-<div class="i0">Libre un moment, j'accours soulager vos ennuis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vous seul m'eussiez tiré de l'état où je suis!</div>
-<div class="i0">Le voulez-vous changer?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Que ne suis-je Esculape!</div>
-<div class="i0">Je vaincrais tout d'un coup la douleur qui vous frappe.</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></div>
-</div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! de votre grand cœur je connais l'amitié:</div>
-<div class="i0">Vous êtes généreux: votre noble pitié</div>
-<div class="i0">Vient rendre le repos à mon ame, à la France?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De votre corps, mon frère, appaisons la souffrance.</div>
-<div class="i0">L'esprit flotte incertain quand les sens sont troublés:</div>
-<div class="i0">Nos justes intérêts nous sont alors voilés:</div>
-<div class="i0">Souvent même, l'effort des organes débiles</div>
-<div class="i0">Rompt le fil de nos jours, tant nous sommes fragiles!</div>
-<div class="i0">Ne réglons rien encor: raffermissez-vous bien;</div>
-<div class="i0">Et pour votre salut bornons cet entretien.</div>
-<div class="i0">Revenu dans Madrid, mes visites prochaines</div>
-<div class="i0">De mon frère chéri termineront les peines.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La mort peut m'empêcher, hélas! de vous revoir.</div>
-<div class="i0">Que d'un heureux traité j'emporte au moins l'espoir...</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel discours, ô mon frère!... Ah! chassez ce présage,</div>
-<div class="i0">Et de votre santé vous reprendrez l'usage.</div>
-<div class="i0">Que j'examine encor vos lèvres et vos yeux....</div>
-<div class="i0">Votre force renaît: demain vous serez mieux.</div>
-<div class="i0">Mon frère, embrassons-nous: sommeillez plus paisible.</div>
-<div class="i0">Adieu!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Qu'à ce baiser votre frère est sensible!</div>
-<div class="i4">(A soi-même.)</div>
-<div class="i0">Il sort le scélérat, que rien ne peut toucher!</div>
-<div class="i0">Ses regards sur mes traits semblaient ne s'attacher</div>
-<div class="i0">Que pour voir si, domptant l'ennui qui me dévore,</div><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
-<div class="i0">Mon ame à ses rigueurs résisterait encore.</div>
-<div class="i0">Qui croirait qu'un grand prince, en effet si pervers,</div>
-<div class="i0">Approchât son captif sans en rompre les fers;</div>
-<div class="i0">Et qu'après sa visite, objet de mon attente,</div>
-<div class="i0">Il laissât ma faiblesse en ses doutes flottante?</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN COURTISAN, <em>à la suite de Charles</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Annonçons en tous lieux par des courriers certains</div>
-<div class="i0">Quel charme à se revoir goûtaient ces souverains;</div>
-<div class="i0">Comment notre empereur, de qui la renommée</div>
-<div class="i0">Connaît peu la bonté sincère, accoutumée,</div>
-<div class="i0">A plaint son prisonnier, et calmé ses tourments;</div>
-<div class="i0">Et que le temps qui court est gros d'événements.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Ils sortent: et les jours, se succédant sans cesse,</div>
-<div class="i0">Autour du lit du roi passent avec vîtesse.</div>
-<div class="i0">Ceux-ci peignent son teint d'un vermillon nouveau;</div>
-<div class="i0">Ceux-là chassent l'ennui qui rongeait son cerveau:</div>
-<div class="i0">Les autres le levaient, et de sa marche lente</div>
-<div class="i0">Soutenaient la langueur bientôt moins chancelante;</div>
-<div class="i0">Ou plus réparateurs, aiguillonnant sa faim,</div>
-<div class="i0">Rendaient son cœur plus fort, rendaient son corps plus sain:</div>
-<div class="i0">Cependant en ces mots, tout remplis de tristesse,</div>
-<div class="i0">Au Lendemain changeant la sombre Nuit s'adresse.</div>
-</div></div>
-
-<h4>LA NUIT <small>ET</small> LE LENDEMAIN.</h4>
-
-<p class="character">LA NUIT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Fantôme aux pieds ailés, perfide Lendemain,</div>
-<div class="i0">Pourquoi t'offrir toujours au triste cœur humain,</div><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
-<div class="i0">Et corrompant les fruits du jour et de la veille,</div>
-<div class="i0">Troubler l'homme en mon sein, même quand il sommeille?</div>
-<div class="i0">Fils de l'aube, apprends-moi par quel malin plaisir</div>
-<div class="i0">Tu trompes si souvent sa crainte et son desir.</div>
-<div class="i0">Tu n'es qu'un faux Prothée, et ta mobile image</div>
-<div class="i0">Se montre rarement pareille à ton visage.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE LENDEMAIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il est vrai, comme toi je m'avance voilé;</div>
-<div class="i0">L'homme qui croit me voir d'un prisme est aveuglé:</div>
-<div class="i0">Et mon retour dément, par mille expériences,</div>
-<div class="i0">Des horoscopes vains toutes les presciences:</div>
-<div class="i0">Mais ainsi Dieu l'ordonne, et Dieu veut le punir</div>
-<div class="i0">De perdre le présent pour chercher l'avenir.</div>
-<div class="i0">Malheureux, se peint-il ma figure effrayante?</div>
-<div class="i0">J'arrive en l'égayant par ma face riante:</div>
-<div class="i0">Trop heureux, m'attend-il pour s'enivrer d'orgueil?</div>
-<div class="i0">J'accours l'humilier, et suis vêtu de deuil.</div>
-<div class="i0">Que ne vit-il en paix sans forger des mensonges</div>
-<div class="i0">Qui me prêtent un masque aussi vain que tes songes!</div>
-<div class="i0">L'heure qui fuit l'entraîne, et, hâtant son trépas,</div>
-<div class="i0">L'avertit que peut-être il ne m'atteindra pas:</div>
-<div class="i0">Mais, toujours poursuivant ma forme imaginaire,</div>
-<div class="i0">L'homme est sa propre dupe, et né visionnaire.</div>
-<div class="i0">O nuit! l'ignores-tu? l'absence du soleil</div>
-<div class="i0">Te permet à son lit d'appeler le sommeil:</div>
-<div class="i0">Eh bien! sans profiter de ta douceur paisible,</div>
-<div class="i0">Toi-même si propice, il te peint si terrible,</div>
-<div class="i0">Qu'il croit te voir ouvrir les portes du tombeau,</div>
-<div class="i0">Et t'escorter d'objets, monstres de son cerveau.</div>
-<div class="i0">Ses lampes et ses feux repoussent tes ténèbres,</div><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
-<div class="i0">Tant leurs obscurités lui paraissent funèbres!</div>
-<div class="i0">Tel espace où, le jour, il se voit isolé,</div>
-<div class="i0">Lui semble à ta faveur d'assassins tout peuplé:</div>
-<div class="i0">Ta lune, astre charmant, lui verse la tristesse;</div>
-<div class="i0">Et les rêves, s'il dort, le tourmentent sans cesse.</div>
-<div class="i0">Ne m'accuse donc pas si, courant après moi,</div>
-<div class="i0">Son esprit inquiet l'emporte hors de soi.</div>
-<div class="i0">Se créer des erreurs, voilà sa destinée.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA NUIT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Hélas! c'est donc en vain qu'au bout de la journée</div>
-<div class="i0">Sur les yeux des mortels fatigués de travaux</div>
-<div class="i0">J'épanche la vertu de mes plus frais pavots!</div>
-<div class="i0">De l'homme vainement je répare la force,</div>
-<div class="i0">S'il l'épuise à courir vers ta trompeuse amorce.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE LENDEMAIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dis-lui qu'en philosophe il m'attende sans soins,</div>
-<div class="i0">Qu'il se confie au ciel, et m'envisage moins.</div>
-<div class="i0">Aussi-bien, en son cœur, la crainte et l'espérance</div>
-<div class="i0">Ne produisent de moi qu'une fausse apparence:</div>
-<div class="i0">Je change incessamment de maintien et de traits,</div>
-<div class="i0">Et tel qu'on me prévit je ne reviens jamais.</div>
-<div class="i2">François, aux premiers jours de sa mélancolie,</div>
-<div class="i0">Crut qu'avec moi la mort suivrait sa maladie;</div>
-<div class="i0">De sa fièvre pourtant j'arrêtai la fureur:</div>
-<div class="i0">Bientôt j'ai dans sa chambre attiré l'empereur.</div>
-<div class="i0">Il redoutait le poids de son ennui funeste;</div>
-<div class="i0">Bientôt de ses langueurs j'ai dissipé le reste:</div>
-<div class="i0">Il craignait l'abandon; bientôt je vins encor</div>
-<div class="i0">Rendre à ses yeux épris l'aimable Éléonor.</div>
-<div class="i0">Voici que du matin les lumières dorées</div><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
-<div class="i0">Percent de son château les vitres colorées.....</div>
-<div class="i0">Va-t'en: je lui rendrai plus de sérénité</div>
-<div class="i0">Que du flambeau des cieux n'en répand la clarté.</div>
-<div class="i0">Marguerite, sa sœur, ô visite imprévue!</div>
-<div class="i0">Belle comme l'aurore, apparaît à sa vue.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.<br />
-<small>CHANT SEPTIÈME</small>.</h2>
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU SEPTIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">Entretien de <em>François-premier</em> et de <em>Marguerite</em> sa sœur. Conseil
-secret de <em>Charles-Quint</em>, qui pèse la rançon du roi dans les
-balances de la <em>Politique</em>, après avoir reçu les avis du monstre
-ailé de la diplomatie. Leçon de <em>Charles-Quint</em> à son chancelier.
-Réjouissance du peuple à la nouvelle de la délivrance de
-<em>François-Premier</em>. Assemblée des notables, où l'<em>Honneur</em> et la
-<em>Monarchie</em> réclament pour les droits de la Bourgogne contre
-l'ambassadeur de <em>Charles-Quint</em>. Intermède: fêtes de chevalerie;
-tournois présidés par <em>François-Premier</em>. Dialogue entre l'<em>Honneur</em>
-et <em>Marguerite</em>.</p>
-<hr class="chap" />
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="smallpoem" />
-<h3>CHANT SEPTIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<h4>FRANÇOIS-PREMIER, ET MARGUERITE.</h4>
-
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Enfin</span> je vous revois!... douce faveur des cieux!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Marguerite, c'est vous! Marguerite en ces lieux!</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Après tant de regrets votre sœur vous embrasse!</div>
-<div class="i0">Du plaisir que je sens, ô Dieu! je te rends grace.</div>
-<div class="i0">Mon frère est sur mon sein.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Que dites-vous? hélas!</div>
-<div class="i0">Votre frère, illustré par de vaillants combats,</div>
-<div class="i0">Fut assis avec gloire au trône de la France:</div>
-<div class="i0">Suis-je rien dans Madrid qu'un captif sans défense?</div>
-<div class="i0">Un roi vainqueur peut-il se reconnaître en moi?</div>
-<div class="i0">Vous n'avez plus de frère, et je ne suis plus roi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sur le trône des lys oubliez-vous, mon frère,</div>
-<div class="i0">Que vous seul commandez par la voix de ma mère,</div><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
-<div class="i0">Et qu'au loin vos arrêts, par nos lèvres dictés,</div>
-<div class="i0">Sont dans votre royaume encor exécutés?</div>
-<div class="i0">Qui vous atteste mieux votre entière puissance</div>
-<div class="i0">Que de voir votre nom régner dans votre absence?</div>
-<div class="i0">De l'Europe sur vous tous les regards fixés,</div>
-<div class="i0">Tant de grands souverains pour vous intéressés,</div>
-<div class="i0">Les pleurs d'un peuple, et ceux que répand ma tendresse,</div>
-<div class="i0">Ce que pour vous servir tente ici ma faiblesse,</div>
-<div class="i0">Ne témoignent-ils pas, mieux que tous les discours,</div>
-<div class="i0">Que François est mon frère, et qu'il règne toujours?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Marguerite, en mes maux que ne puis-je vous croire!</div>
-<div class="i0">Mon sceptre m'est resté, mais j'ai perdu ma gloire;</div>
-<div class="i0">Et, plus éclate en vous la magnanimité,</div>
-<div class="i0">Plus j'ai honte à vos yeux de mon adversité.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Un revers ne flétrit qu'alors qu'on le mérite.</div>
-<div class="i0">Jusques au fond du cœur connaissez Marguerite:</div>
-<div class="i0">Le faible d'Alençon a fui vos étendards.</div>
-<div class="i0">Lorsque je le revis, échappé des hasards,</div>
-<div class="i0">En cet indigne époux je ne pus reconnaître</div>
-<div class="i0">Ni les droits de son lit, ni son rang, ni mon maître;</div>
-<div class="i0">Hélas! et trop livrée à mon premier transport,</div>
-<div class="i0">Mes reproches, peut-être, ont avancé sa mort.</div>
-<div class="i0">Oui, si la même fuite eût sauvé votre vie,</div>
-<div class="i0">Vous n'auriez plus de sœur. Mais, vaincu sous Pavie,</div>
-<div class="i0">Vos coups ont fait payer votre chûte au vainqueur;</div>
-<div class="i0">Et d'un prince français j'ai reconnu le cœur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce cœur est bien déchu de sa fière constance:</div><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
-<div class="i0">Lassé d'une inutile et triste résistance,</div>
-<div class="i0">Il succombe au chagrin..... Mais, sans doute, ma sœur</div>
-<div class="i0">De quelque espoir nouveau m'apporte la douceur?</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vous êtes un héros, non un prince vulgaire;</div>
-<div class="i0">Ainsi de vos malheurs je n'ai rien à vous taire:</div>
-<div class="i0">Ils sont au plus haut point; Charles-Quint m'a parlé:</div>
-<div class="i0">Son caractère affreux s'est enfin dévoilé.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qu'entends-je?...</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Hélas! pour vous la régente affligée</div>
-<div class="i0">De vos traités secrets m'avait seule chargée,</div>
-<div class="i0">Afin que l'empereur, séduit à mon aspect,</div>
-<div class="i0">Pour vos nobles destins gardât plus de respect.</div>
-<div class="i0">Il m'a reçue: en vain l'amitié fraternelle</div>
-<div class="i0">De sa vive éloquence appuyait tout mon zèle;</div>
-<div class="i0">En vain je lui peignis l'opprobre dangereux</div>
-<div class="i0">Dont le pourraient souiller vos fers trop rigoureux;</div>
-<div class="i0">Tour-à-tour, employant la louange et l'outrage,</div>
-<div class="i0">En vain j'ai su piquer son orgueil, son courage;</div>
-<div class="i0">Et même, surmontant ma haine et la pudeur,</div>
-<div class="i0">Par l'offre de ma main j'ai tenté sa grandeur;</div>
-<div class="i0">Ah! rien n'a du cruel désarmé l'injustice.</div>
-<div class="i0">Non que, pour m'abuser, son galant artifice</div>
-<div class="i0">N'ait, à l'aide des fleurs d'un esprit gracieux,</div>
-<div class="i0">Coloré ses refus de motifs spécieux:</div>
-<div class="i0">Mais, dans ses volontés le trouvant inflexible,</div>
-<div class="i0">J'ai pu sonder le cœur de ce monstre insensible,</div><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
-<div class="i0">Que l'honneur généreux, et que mon peu d'attraits</div>
-<div class="i0">Ne détourneront point d'avares intérêts;</div>
-<div class="i0">Et qui, pour seul profit d'un pénible voyage,</div>
-<div class="i0">Me laisse dans vos bras pleurer votre esclavage.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ma sœur, de mon destin subissons les arrêts.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel courroux imprévu s'allume dans vos traits?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ne vous l'ai-je pas dit?</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Calmez tant de colère.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, je ne suis plus roi! vous n'avez plus de frère.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que me répétez-vous, et quel transport nouveau?...</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cette infâme prison, n'est-ce pas mon tombeau?</div>
-<div class="i0">Parle; sied-il, du fond de leur demeure sombre,</div>
-<div class="i0">A des morts oubliés, ensevelis dans l'ombre,</div>
-<div class="i0">De gouverner en rois les états attristés,</div>
-<div class="i0">Et de faire aux vivants ouïr leurs volontés?</div>
-<div class="i0">Du sein de mon néant m'arroger quelque empire,</div>
-<div class="i0">De tous les droits humains c'est lâchement me rire.</div>
-<div class="i0">Parle; subir le joug d'un tyran odieux,</div>
-<div class="i0">En attendre son sort, le lire dans ses yeux,</div>
-<div class="i0">Souffrir que son caprice et vous joue, et vous brave,</div>
-<div class="i0">Est-ce exister en roi? Non, mais en humble esclave.</div>
-<div class="i0">Vil, et sans liberté, je ne suis désormais</div><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
-<div class="i0">Ni ton frère, crois-moi, ni le roi des Français.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Est-ce qu'à la douleur votre raison succombe?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le Dieu qui parle aux morts, m'éclaire dans ma tombe:</div>
-<div class="i0">Entendez le décret qu'il dicte par ma voix.</div>
-<div class="i0">Le sceptre des Français, dépôt transmis aux rois,</div>
-<div class="i0">Et qui de mains en mains en leur famille passe,</div>
-<div class="i0">Quand le prince finit, vit toujours en sa race.</div>
-<div class="i0">Que mon fils, héritier de Valois qui n'est plus,</div>
-<div class="i0">Prenne donc ma couronne et tous ses attributs;</div>
-<div class="i0">Et, de mon ennemi détruisant l'espérance,</div>
-<div class="i0">Rendant, pour le combattre, un monarque à la France,</div>
-<div class="i0">Disons à l'univers, par le deuil de ma cour,</div>
-<div class="i0">Que les murs de Pavie ont vu mon dernier jour.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! que proposez-vous?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Porte pour ma vengeance</div>
-<div class="i0">Cet écrit que mes mains ont tracé par avance,</div>
-<div class="i0">Titre que je ne puis confier qu'à ton sein;</div>
-<div class="i0">Titre qui dans mon rang élève le dauphin;</div>
-<div class="i0">Salutaire abandon de tous mes droits au trône.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sacrifice admirable, et grandeur qui m'étonne,</div>
-<div class="i0">Qui désarme un tyran, fier de vous effrayer,</div>
-<div class="i0">Et contraint un accord qu'il vous eût fait payer!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce n'est pas là, ma sœur, un piége que je dresse;</div><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
-<div class="i0">Je mourrai dans les fers où mon vainqueur me laisse.</div>
-<div class="i0">Qu'à jamais oublié, ma famille.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Ah! sachez</div>
-<div class="i0">Combien de vos revers tous les cœurs sont touchés.</div>
-<div class="i0">Votre nom respecté passe de bouche en bouche.</div>
-<div class="i0">Plus de votre ennemi la vengeance est farouche,</div>
-<div class="i0">Plus nos dignes Français, du noble honneur épris,</div>
-<div class="i0">En tous leurs vœux pour vous lui marquent de mépris.</div>
-<div class="i0">On parle de vos fers moins que de vos blessures,</div>
-<div class="i0">De vos exploits nombreux plus que de vos injures;</div>
-<div class="i0">L'aiguille, nuançant les plus sombres couleurs,</div>
-<div class="i0">Brode sur nos tissus le sujet de nos pleurs:</div>
-<div class="i0">Vos faits et Marignan, plus chers à la mémoire,</div>
-<div class="i0">Du chant des troubadours font revivre la gloire:</div>
-<div class="i0">Et chaque mère, hélas! et chaque femme, en vous</div>
-<div class="i0">Semble redemander son fils et son époux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O douce expression d'un regret qui m'honore!</div>
-<div class="i0">O touchante pitié, te mérité-je encore?</div>
-<div class="i0">Mais, ma sœur, ne dis pas qu'une affreuse pâleur</div>
-<div class="i0">Dément ma fermeté sous le poids du malheur;</div>
-<div class="i0">Que, m'offrant à ma garde avec des yeux sans larmes,</div>
-<div class="i0">Mon lit, seul confident d'un roi rempli d'alarmes,</div>
-<div class="i0">Me voit de ma fierté me dépouiller le soir,</div>
-<div class="i0">Et n'être plus qu'un homme en proie au désespoir.</div>
-<div class="i0">Instruis mes seuls enfants par mon cruel exemple,</div>
-<div class="i0">Afin que nul orgueil... On rentre, on nous contemple;</div>
-<div class="i0">Et l'argus qu'on renvoie en mon appartement</div><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
-<div class="i0">De ce court entretien mesure le moment.</div>
-<div class="i0">Adieu donc! sur mon sort pleure au sein de ma mère:</div>
-<div class="i0">J'ai cessé d'être roi, je suis toujours ton frère!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Tout change: on aperçoit dans leur sombre atelier</div>
-<div class="i0">Charle, et la Politique, et son bas chancelier;</div>
-<div class="i0">Leurs poids, leurs sceaux menteurs, leur bourbeuse écritoire,</div>
-<div class="i0">Sont les vieux instruments de ce laboratoire:</div>
-<div class="i0">En perroquet jaseur, en vigilant faucon,</div>
-<div class="i0">S'y perche à leurs côtés le Diplomagriffon,</div>
-<div class="i0">Animal aux cent yeux, aux cent becs, aux cent ailes,</div>
-<div class="i0">Qui mue en écoutant, et pique les nouvelles,</div>
-<div class="i0">Et, suivant la saison, discret ou babillard,</div>
-<div class="i0">De son riche plumage éblouit le regard.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CHARLES-QUINT, LA POLITIQUE, DIPLOMAGRIFFON,
-MERCURE-GATTINAT.</h4>
-
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Çà, monstre clairvoyant, espion de la terre,</div>
-<div class="i0">Viens dire à Charles-Quint ce que dit l'Angleterre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIPLOMAGRIFFON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Elle abjure en secret ses traités avec lui:</div>
-<div class="i0">A François qu'il opprime elle offre son appui;</div>
-<div class="i0">Et Volsay, qu'il trompa dans sa haute espérance,</div>
-<div class="i0">Pousse Henri son prince à seconder la France.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que fait-on au saint-siége, où tu planes souvent?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIPLOMAGRIFFON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sa girouette sainte a tourné sous le vent;</div><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
-<div class="i0">La régente Louise au pontife s'allie.</div>
-<div class="i0">Hérétique et zélé, tout se réconcilie;</div>
-<div class="i0">Et du seul Charles-Quint, dans chaque nation,</div>
-<div class="i0">On accuse l'audace et l'usurpation.</div>
-<div class="i0">Invisible, et volant de Madrid à Venise,</div>
-<div class="i0">De l'Éridan au Rhin, du Tibre à la Tamise,</div>
-<div class="i0">J'ai tout vu; croyez-moi, l'orage se grossit;</div>
-<div class="i0">Et.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Que regardes-tu? qui suspend ton récit?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIPLOMAGRIFFON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'aperçois Marguerite, héroïque amazone,</div>
-<div class="i0">De votre prisonnier emportant la couronne.</div>
-<div class="i0">Son coursier, qui des monts franchit les hauts sommets,</div>
-<div class="i0">Déja touche aux confins de l'empire français.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O rapport trop tardif! ô perfide entrevue!...</div>
-<div class="i0">Quoi? malgré tes cent yeux on a trompé ta vue!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que ne l'arrêtiez-vous, malgré le droit des gens?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIPLOMAGRIFFON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'ordre en était parti.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Ne perdons plus de temps;</div>
-<div class="i0">Vole la cajoler de-là les Pyrénées.</div>
-<div class="i0">Toi, Politique, enfin pesons nos destinées;</div>
-<div class="i0">Et puisqu'il faut tirer François de sa prison,</div>
-<div class="i0">Prends soudain ta balance, et compte sa rançon.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pose dans ce bassin la valeur du monarque:</div><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
-<div class="i0">Mets dans l'autre ce poids.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Et quelle en est la marque?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Naple.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Il ne suffit pas, et son titre léger</div>
-<div class="i0">Sous des princes divers est sujet à changer.</div>
-<div class="i0">Quel autre poids en sus nous convient-il de prendre?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Rachat du vasselage en tes cités de Flandre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les vassaux tels que moi n'ont plus de suzerain.</div>
-<div class="i0">Passons: quel poids nouveau dépose ici ta main?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le duché de Milan, objet de ta querelle.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sforce n'en peut long-temps garder la citadelle:</div>
-<div class="i0">Nous l'en dépouillerons; à quoi bon l'acheter?</div>
-<div class="i0">Son titre est d'un haut prix, mais trop à contester.</div>
-<div class="i0">Accrois donc cette masse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Allons, nulle vergogne.</div>
-<div class="i0">Celui-ci.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Quel est-il?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Le duché de Bourgogne.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mets.</div><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Ah! le roi vaut moins: ce poids l'a soulevé.</div>
-<div class="i0">Romps ses fers, si de lui ce pacte est approuvé:</div>
-<div class="i0">Mais de sa foi jurée il faut peser les gages.</div>
-<div class="i0">Prends ses plus grands guerriers ou ses fils en ôtages;</div>
-<div class="i0">Et réclame de plus l'hymen d'Éléonor.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que valent ses enfants?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Deux millions en or.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">S'il offre douze preux, vaudront-ils ces deux princes?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pèse, pèse les pleurs, le sang de ses provinces,</div>
-<div class="i0">Que leur perte à ton gré ferait couler soudain.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bon! scellons ce marché.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MERCURE-GATTINAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Mon noble souverain,</div>
-<div class="i0">J'ai peur que de faux poids la Politique n'use.</div>
-<div class="i0">Souffrez qu'à ces traités votre sceau se refuse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>sévèrement</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh bien, rendez-le moi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MERCURE-GATTINAT, <em>à soi-même</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Dieu! quelle est ma terreur!</div>
-<div class="i0">J'ai d'un scrupule sot offensé l'empereur!</div>
-<div class="i0">A quoi bon lui prouver quelque délicatesse?</div>
-<div class="i0">Que servent les conseils? La droiture le blesse.</div>
-<div class="i0">Mes entrailles, mon cœur, et tous mes sens émus,</div>
-<div class="i0">Déja....</div><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>en souriant</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i4">Reprends les sceaux; mais ne raisonne plus.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA POLITIQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Excellente leçon! par là tu le consternes,</div>
-<div class="i0">Et changes en muets ces agents subalternes.</div>
-<div class="i0">Il faut que ses pareils, en brutes agissants,</div>
-<div class="i0">Feignent d'être aveuglés, rampent obéissants.</div>
-<div class="i0">Car, si tu contestais, la raison importune</div>
-<div class="i0">Peut-être sentirait que ton ame est commune,</div>
-<div class="i0">Et qu'en lâche caprice, en orgueilleuse erreur,</div>
-<div class="i0">Aux plus petites gens s'égale un empereur.</div>
-<div class="i0">Maintiens donc l'appareil de ta majesté fausse:</div>
-<div class="i0">Tu ne leur parais grand que parce qu'il te hausse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, tout doit être en nous faux mystère et replis.</div>
-<div class="i0">Allons briser les fers du monarque des lys.</div>
-<div class="i0">Ouvre tes magasins: revêts tes mascarades:</div>
-<div class="i0">Joie et farces de cour, perfides embrassades,</div>
-<div class="i0">Paix feintes, au-dehors se colorant de fard,</div>
-<div class="i0">Jeux et ris simulés et plâtrés avec art,</div>
-<div class="i0">Accourez! Prends, Hymen, une torche enflammée!</div>
-<div class="i0">Brillez, feux d'artifice! emportez en fumée</div>
-<div class="i0">De nos divisions les sanglants résultats,</div>
-<div class="i0">Et que tout chante et danse en nos heureux états!</div>
-<div class="i0">C'est ainsi qu'en vapeurs s'exhalent les tempêtes:</div>
-<div class="i0">Les guerres ne sont rien qu'un prélude à nos fêtes.</div>
-</div>
-</div>
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Sur les bords où François a reçu la clarté,</div>
-<div class="i0">L'urne de la Charente arrose une cité,</div><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
-<div class="i0">Qui retentit au bruit d'une fête publique:</div>
-<div class="i0">Là, ne circule pas un concours magnifique,</div>
-<div class="i0">Mais un bon peuple, ému du retour de son roi,</div>
-<div class="i0">Et sautant de plaisir, sans trop savoir pourquoi.</div>
-<div class="i2">Des seuls peintres flamands les riantes magies</div>
-<div class="i0">Du lustre des couleurs relèvent ces orgies,</div>
-<div class="i0">Et charment, à l'éclat de rayons purs et vrais,</div>
-<div class="i0">L'œil le plus dédaigneux de leurs naïfs portraits.</div>
-<div class="i0">Van-Hostade, et Téniers, en grotesques images,</div>
-<div class="i0">Animeraient la joie échauffant les visages,</div>
-<div class="i0">Le seuil des cabarets couronné de lauriers,</div>
-<div class="i0">Le tambourin pressant la Danse aux pas grossiers,</div>
-<div class="i0">Les claques et les ris des fécondes commères,</div>
-<div class="i0">Les baisers hasardeux rendant les filles mères,</div>
-<div class="i0">Les Entelles du port, les Darès villageois,</div>
-<div class="i0">Lutteurs, qui d'une meute excitent les abois,</div>
-<div class="i0">Par le jus de Cognac leur face réjouie,</div>
-<div class="i0">Leurs combats égayés, et leur vue éblouie,</div>
-<div class="i0">Les guirlandes aux murs tapissés en dehors,</div>
-<div class="i0">Et les châsses des saints découvrant leurs trésors.</div>
-<div class="i2">Là, mettant dans un broc sa raison à l'épreuve,</div>
-<div class="i0">Près d'un sonneur ivrogne un artilleur s'abreuve.</div>
-</div></div>
-
-<h4>L'ARTILLEUR <span class="smcap">et le</span> SONNEUR.</h4>
-
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au bon retour du roi! je l'ai bien canonné.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au bon retour du roi! moi, je l'ai bien sonné.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vos joyeux carillons, au milieu de la nue,</div><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
-<div class="i0">Semblent du Dieu du ciel chômer la bien-venue.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nos cloches ont tinté pour Dieu seul autrefois;</div>
-<div class="i0">Ensuite pour les saints; maintenant pour les rois:</div>
-<div class="i0">Aussi, dit le Curé, l'Église dégénère.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Entends sur le rempart gronder notre tonnerre:</div>
-<div class="i0">Jadis il ne rendait honneur qu'au Souverain.</div>
-<div class="i0">En tous lieux aujourd'hui nous promenons son train,</div>
-<div class="i0">Et brûlons aux moineaux une poudre inutile</div>
-<div class="i0">Pour le moindre faquin, gouverneur d'une ville.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mieux vaut de coups en l'air produire un vain fracas,</div>
-<div class="i0">Que de carillonner de lugubres trépas.</div>
-<div class="i0">Le canon et la cloche ont ce rapport ensemble</div>
-<div class="i0">Qu'à leur bruit, tour-à-tour, on s'égaie, ou l'on tremble.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce jour par l'un et l'autre a droit d'être fêté.</div>
-<div class="i0">Vive notre héros!... un coup à sa santé!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Buvons!... on va bientôt nous soulager des tailles.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Buvons!... nous n'aurons plus qu'à plumer des volailles.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Blé, vin, chair, et poisson, se donneront pour rien.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tout allait mal; le roi fera tout aller bien.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pintons en son honneur!</div><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Verse, mon camarade!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Trinquons pour ce grand prince!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Encore une rasade!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Encor! Jamais, mordieu, je ne l'ai tant chéri!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Encor! Jamais mon cœur ne fut plus attendri!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au diantre les lourdauds qui me brisent mon verre...</div>
-<div class="i0">Quel vacarme!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ARTILLEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Arrêtez!... Ils m'ont roulé par terre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FOULE DES HABITANTS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Gare! gare!&mdash;C'est lui!&mdash;De ce côté...&mdash;Par-là...</div>
-<div class="i0">C'est lui qui passe!&mdash;Eh non.&mdash;Oui.&mdash;Le roi!&mdash;Le voilà!</div>
-<div class="i0">Rangez-vous! place! place!&mdash;Holà! ciel!&mdash;Je rends l'ame.</div>
-<div class="i0">Au voleur!..&mdash;Insolent, respectez une femme..!</div>
-<div class="i0">&mdash;On m'étouffe!..&mdash;Poussons! enfonçons!..&mdash;Je le voi!</div>
-<div class="i0">Vivat!&mdash;Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi.</div>
-<div class="i0">&mdash;Moi, j'en étais tout proche.&mdash;Et moi, je puis vous dire</div>
-<div class="i0">Qu'il a toutes ses dents; car nous l'avons fait rire.</div>
-<div class="i0">&mdash;Moi, j'ai donné, reçu mille coups tour-à-tour....</div>
-<div class="i0">&mdash;Moi, je suis tout en sang...&mdash;Vivat! ô le beau jour!</div><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
-</div>
-</div>
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Tout l'Enfer reconnut dans cette populace</div>
-<div class="i0">Se faisant échiner autour d'un roi, qui passe,</div>
-<div class="i0">Même instinct qu'à la cour où de cuisants regrets</div>
-<div class="i0">Font payer cher l'orgueil de l'avoir vu de près,</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Du théâtre mouvant les ressorts admirables</div>
-<div class="i0">Composent un conseil d'automates notables:</div>
-<div class="i0">François, avec les Pairs, assis dans sa grandeur,</div>
-<div class="i0">Du puissant Charles-Quint reçoit l'ambassadeur.</div>
-<div class="i0">L'Honneur, génie heureux qui sur la France veille,</div>
-<div class="i0">Au roi, qu'il raffermit, soudain parle à l'oreille.</div>
-</div></div>
-
-<h4>FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LA
-MONARCHIE, LES GRANDS, LES DÉPUTÉS
-DE BOURGOGNE, LANNOY,
-SUITE DE L'AMBASSADEUR.</h4>
-
-<p class="character">L'HONNEUR, <em>au roi</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Te voilà de retour; et ma seule vertu</div>
-<div class="i0">A dompté le chagrin qui t'aurait abattu.</div>
-<div class="i0">N'avais-je pas prédit que l'Honneur héroïque</div>
-<div class="i0">Saurait dans ses calculs tromper la Politique?</div>
-<div class="i0">Et la priver des fruits qu'elle a cru retirer</div>
-<div class="i0">Du traité que son joug te força de jurer?</div>
-<div class="i0">Je crains pourtant qu'un jour des bouches indiscrètes</div>
-<div class="i0">N'accusent de ton cœur les faiblesses secrètes:</div>
-<div class="i0">Charge donc les États de dégager ta foi.</div>
-<div class="i0">La Monarchie à tous va répondre pour toi;</div>
-<div class="i0">Et le Nonce romain, si sa voix le réclame,</div>
-<div class="i0">De tes serments forcés délivrera ton âme.</div><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
-<div class="right">(A l'ambassadeur.)</div>
-<div class="i0">Vous, Lannoy, j'interroge en secret votre sein:</div>
-<div class="i0">Quel pacte lie un homme avec un assassin,</div>
-<div class="i0">Quand le fer meurtrier, qui sur sa gorge brille,</div>
-<div class="i0">En obtient l'abandon des biens de sa famille?</div>
-<div class="i0">L'espoir de votre maître est un folle erreur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LANNOY, <em>à François-Premier</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sire, avant de parler au nom de l'Empereur,</div>
-<div class="i0">Souffrez qu'en votre cour vos vertus magnanimes</div>
-<div class="i0">Reçoivent de Lannoy les tributs légitimes,</div>
-<div class="i0">Et qu'un soldat, admis devant François-Premier,</div>
-<div class="i0">En ce grand roi, d'abord, salue un grand guerrier.</div>
-<div class="i0">Mes yeux ont vu de près votre illustre constance;</div>
-<div class="i0">Et j'en dois hautement témoignage à la France.</div>
-<div class="i0">Maintenant à mon prince il me faut obéir.</div>
-<div class="i0">Deux nobles souverains ne sauraient se haïr;</div>
-<div class="i0">Et j'accours aujourd'hui rendre plus solennelle</div>
-<div class="i0">Leur paix qui fut troublée, et doit être éternelle.</div>
-<div class="i0">Comblez donc tous nos vœux: hâtez-vous de signer</div>
-<div class="i0">Les traités consentis qui la feront régner;</div>
-<div class="i0">Et l'Univers, plus calme en toutes ses provinces,</div>
-<div class="i0">Bénira le pouvoir de deux augustes princes</div>
-<div class="i0">Qui, vaillants, généreux, adorés des humains,</div>
-<div class="i0">Toujours de l'équité suivirent les chemins.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MONARCHIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sire, au nom des États convoqués vers la Saône,</div>
-<div class="i0">Laissez-moi réclamer l'intégrité du trône.</div>
-<div class="i0">Je joignis, dès le temps des neveux de Clovis,</div>
-<div class="i0">Le sceptre bourguignon au faisceau de mes lis:</div>
-<div class="i0">Dès-lors il m'appartint: d'un bien héréditaire</div><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
-<div class="i0">Vous êtes possesseur moins que dépositaire:</div>
-<div class="i0">Est-ce à vous de le vendre? Ah! je lie à jamais</div>
-<div class="i0">Les sujets à leur prince, et le prince aux sujets.</div>
-<div class="i0">Sans leur commun aveu, mon pacte indestructible</div>
-<div class="i0">Oppose à vos serments un obstacle invincible;</div>
-<div class="i0">Et la France, appuyant la Bourgogne et ses droits,</div>
-<div class="i0">Ne sert en vous qu'un maître esclave de mes lois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au ciel plus qu'à moi-même elle a lieu de se plaindre</div>
-<div class="i0">Si je blesse un devoir que je gémis d'enfreindre.</div>
-<div class="i0">Un serment, commandé par la nécessité,</div>
-<div class="i0">M'arrache la Bourgogne ou bien la liberté;</div>
-<div class="i0">Et, si je ne la cède, il faut qu'à ma parole,</div>
-<div class="i0">Retourné dans Madrid, moi-même je m'immole.</div>
-<div class="i0">Mes généreux sujets doivent donc acquitter</div>
-<div class="i0">Le triste engagement qu'on m'a fait contracter:</div>
-<div class="i0">Et, sous leur nouveau prince, en des temps plus tranquilles,</div>
-<div class="i0">Thémis protégera tous les droits de leurs villes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MONARCHIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quoi! nos engagements n'ont-ils pas devancé</div>
-<div class="i0">Le serment qu'à Madrid vous avez prononcé?</div>
-<div class="i0">S'il est une promesse inviolable et sainte,</div>
-<div class="i0">C'est celle qu'autrefois je reçus, sans contrainte,</div>
-<div class="i0">Aux autels où sur vous la divine onction</div>
-<div class="i0">Dans vos mains consacra ma domination.</div>
-<div class="i0">Pouvez-vous, séparant votre intérêt du nôtre,</div>
-<div class="i0">Détruire, parjurer ce serment pour un autre,</div>
-<div class="i0">Avilir votre foi par ces renversements,</div>
-<div class="i0">Et de mes libertés sapper les fondements?</div>
-<div class="i0">La France, de ses biens, de son honneur jalouse,</div><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
-<div class="i0">La France aime ses rois; la France est leur épouse;</div>
-<div class="i0">Non pour voir déchirer ses membres en lambeaux,</div>
-<div class="i0">Et sans pudeur passer à des maîtres nouveaux:</div>
-<div class="i0">Mais pour être toujours noblement protégée,</div>
-<div class="i0">Toute au juste héritier, et jamais partagée.</div>
-<div class="i0">Si vous trompez sa foi, si vous abandonnez</div>
-<div class="i0">Les fils que vers la Saône elle vous a donnés,</div>
-<div class="i0">Je cesserai dès-lors de mettre en ma balance</div>
-<div class="i0">Tout ce qu'ils doivent rendre à mon obéissance:</div>
-<div class="i0">Affranchis de mon joug, méconnaissant la voix</div>
-<div class="i0">D'un monarque étranger que n'a point fait leur choix,</div>
-<div class="i0">Au mépris du devoir laissés par vous sans maître,</div>
-<div class="i0">Libres au même instant, ils pourront toujours l'être.</div>
-<div class="i0">Ma loi, qui les soumit à votre autorité,</div>
-<div class="i0">Veut du père aux enfants même fidélité.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Lannoy, vous entendez avec quelle noblesse</div>
-<div class="i0">La Bourgogne constante à son maître s'adresse:</div>
-<div class="i0">Et vous êtes témoin qu'il ne m'est pas permis</div>
-<div class="i0">De trahir des sujets que leur choix m'a soumis.</div>
-<div class="i0">Sur les bords où s'accrut ma tige souveraine,</div>
-<div class="i0">Plus que je ne suis roi, la Monarchie est reine:</div>
-<div class="i0">Votre Empereur lui-même aurait bien du prévoir</div>
-<div class="i0">Qu'il engageait ma foi, par de là mon pouvoir.</div>
-<div class="i0">De sa rigueur aveugle, hélas! telle est la suite.</div>
-<div class="i0">Que cet exemple serve à régler sa conduite:</div>
-<div class="i0">Qu'il suive en son bonheur des conseils généreux,</div>
-<div class="i0">Et respecte du moins ses rivaux malheureux.</div>
-<div class="i0">Je ne le cèle point; j'éprouve quelque joie</div>
-<div class="i0">Du secours imprévu qu'un Dieu vengeur m'envoie.</div><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
-<div class="i0">L'amour de ce royaume à mon sceptre attaché</div>
-<div class="i0">Me donne un gage heureux dont mon cœur est touché.</div>
-<div class="i0">Est-ce à moi de punir d'une guerre cruelle</div>
-<div class="i0">Une rebellion qui m'atteste son zèle?</div>
-<div class="i0">Livrerai-je un État, de qui je suis aimé,</div>
-<div class="i0">Aux fers d'un souverain qui m'a tant opprimé?</div>
-<div class="i0">Comment de Charles-Quint leur vanter la clémence?</div>
-<div class="i0">Lui, dont l'inimitié, poussée à la démence,</div>
-<div class="i0">Traita leur prince, aux yeux de l'univers entier,</div>
-<div class="i0">Non comme un roi chrétien, mais en vil prisonnier!</div>
-<div class="i0">Lui, qui retient encor mes deux fils en otages!</div>
-<div class="i0">Lui, qui, dans une barque entraînant ces chers gages,</div>
-<div class="i0">Défendit qu'en passant tout proche de mes yeux</div>
-<div class="i0">Un baiser de leur père adoucît leurs adieux!</div>
-<div class="i0">Voilà, voilà les fruits de sa cruauté vaine.</div>
-<div class="i0">Tout le fuit: tout évite et redoute sa chaîne.</div>
-<div class="i0">La Saône et ses enfants ont trop d'effroi de lui:</div>
-<div class="i0">Tous les chefs de l'Europe, alliés aujourd'hui,</div>
-<div class="i0">Prétendent arrêter l'Autriche impérieuse</div>
-<div class="i0">Dont s'emporte sans frein l'audace ambitieuse,</div>
-<div class="i0">Et s'unissent pour rendre à l'Italie en paix</div>
-<div class="i0">Un maître qui tous deux nous en chasse à jamais.</div>
-<div class="i0">Dites à l'Empereur d'entrer en cette ligue,</div>
-<div class="i0">Barrière à tout orgueil, obstacle à toute brigue:</div>
-<div class="i0">Mais s'il veut mon secours pour de justes exploits,</div>
-<div class="i0">Je suis prêt: qu'au croissant il oppose la croix;</div>
-<div class="i0">Et qu'enfin Soliman, qui nous menace encore,</div>
-<div class="i0">Aille au fond des rochers rugir loin du Bosphore.</div>
-<div class="i0">Ces belliqueux projets sont seuls dignes de nous.</div>
-<div class="i0">Allez donc, et vers lui chargé de soins plus doux,</div><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
-<div class="i0">Dites-lui qu'à sa sœur ma main reste donnée,</div>
-<div class="i0">Et que Paris l'attend pour fêter l'hyménée.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Il dit: le grand conseil se tait avec respect:</div>
-<div class="i0">Il sort; La cour le suit; et tout change d'aspect.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Le spectacle infernal, sans règle dramatique,</div>
-<div class="i0">De tout un long sujet compose un acte unique;</div>
-<div class="i0">Et la pièce, qu'ici notre art suspend cinq fois,</div>
-<div class="i0">Là-bas, va d'un seul jet: autres lieux, autres lois.</div>
-<div class="i0">Que d'arrêts érudits, que de justes remarques</div>
-<div class="i0">Cet abus coûterait à nos grands Aristarques!</div>
-<div class="i0">Et qu'il me semble heureux qu'évitant le bourbier,</div>
-<div class="i0">Parmi nous chaque auteur marche en bon routinier!</div>
-<div class="i0">En vain répondrait-on qu'un intermède utile</div>
-<div class="i0">Coupe le dialogue et rompt l'ennui du style,</div>
-<div class="i0">Et prêtant à la scène un lustre merveilleux,</div>
-<div class="i0">Quand l'esprit se fatigue amuse encor les yeux;</div>
-<div class="i0">Cet acte sans repos, trop fécond assemblage,</div>
-<div class="i0">Leur paraîtrait folie: ils ont le goût si sage!</div>
-<div class="i0">A peine seulement voudront-ils écouter</div>
-<div class="i0">Le récit des tournois que tu vas leur chanter,</div>
-<div class="i0">Ma muse: trace donc, pour des gens sans lecture,</div>
-<div class="i0">A juger par leur sens instruits par la nature,</div>
-<div class="i0">L'enceinte où les Démons, vieux amis du chaos,</div>
-<div class="i0">Se complurent à voir jouter mille héros.</div>
-<div class="i2">Dans le sein de Paris, les tambours et les flûtes,</div>
-<div class="i0">Appellent tous les preux à de brillantes luttes:</div>
-<div class="i0">Les murs sont revêtus de tapis éclatants,</div><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
-<div class="i0">De festons enlacés, et de drapeaux flottants:</div>
-<div class="i0">De guirlandes par-tout les fenêtres ornées,</div>
-<div class="i0">De chêne, de laurier, les portes couronnées,</div>
-<div class="i0">Le concours enjoué des peuples curieux,</div>
-<div class="i0">Tant de seigneurs si fiers de passer sous leurs yeux,</div>
-<div class="i0">Des groupes de beautés, ceintes de pierreries,</div>
-<div class="i0">Décorant les balcons des vastes galeries,</div>
-<div class="i0">Et semant les chemins de rubans et de lis</div>
-<div class="i0">Jetés aux palefrois des vaillants Amadis:</div>
-<div class="i0">Et là, de mains en mains des corbeilles errantes</div>
-<div class="i0">Qui jonchent le pavé de feuilles odorantes;</div>
-<div class="i0">Tout annonce aux petits que, pour les éblouir,</div>
-<div class="i0">Les grands daignent paraître, et vont les réjouir.</div>
-<div class="i2">On admire l'éclat dont ce beau jour décore</div>
-<div class="i0">La sœur de Charles-Quint, la tendre Éléonore,</div>
-<div class="i0">Qui de François-Premier adoucit la prison;</div>
-<div class="i0">Et qui, par un hymen allégeant sa rançon,</div>
-<div class="i0">Conduite dans un lit à ses feux redevable,</div>
-<div class="i0">Ne trouva pas, dit-on, le monarque insolvable.</div>
-<div class="i2">Sur de riches brocards siégent à ses côtés</div>
-<div class="i0">De son nouvel époux les enfants rachetés:</div>
-<div class="i0">La maîtresse du roi, D'Heilly, sur son visage</div>
-<div class="i0">D'un lendemain de noce aperçoit tout l'outrage,</div>
-<div class="i0">Et d'un crédit rival méditant le malheur,</div>
-<div class="i0">De la publique joie elle fait sa douleur:</div>
-<div class="i0">Son œil à son héros jette dans cette lice</div>
-<div class="i0">Un regard, souriant d'amoureuse malice;</div>
-<div class="i0">Et cache le dépit d'un secret déshonneur,</div>
-<div class="i0">Qui ferait fuir sa cour, fidèle au seul bonheur.</div>
-<div class="i2">Ceux que de plaire au maître un soin jaloux tourmente,</div><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
-<div class="i0">N'osant trop encenser l'épouse ni l'amante,</div>
-<div class="i0">Tournent tous leurs respects vers l'auguste appareil</div>
-<div class="i0">Du roi, leur grave centre, et leur brillant soleil.</div>
-<div class="i2">Déja le clairon sonne; un feu roulant pétille:</div>
-<div class="i0">Les rangs des escadrons opposés en quadrille</div>
-<div class="i0">Sous la barrière encore attendent les signaux</div>
-<div class="i0">Tout près d'ouvrir l'arène, à la voix des héraults.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Roi d'armes en ce jour, Montmorenci commande:</div>
-<div class="i0">Des chevaliers français nulle tige plus grande</div>
-<div class="i0">N'a de l'honneur des preux si haut porté l'essor;</div>
-<div class="i0">Bovine la vit croître, et Marignan encor:</div>
-<div class="i0">Sa gloire l'annonçait mieux que les arquebuses,</div>
-<div class="i0">Qui saluaient les noms des bannières confuses,</div>
-<div class="i0">Dont le dénombrement fatiguerait cent voix</div>
-<div class="i0">Jalouses d'imiter les Muses d'autrefois,</div>
-<div class="i0">Et d'user doctement toute leur énergie</div>
-<div class="i0">A s'enfler d'un orgueil de généalogie.</div>
-<div class="i0">Eh! qu'importe aux splendeurs de l'effet théâtral</div>
-<div class="i0">Quels sont ces cavaliers, champions de métal,</div>
-<div class="i0">A qui leurs gantelets, et leur cuirasse énorme,</div>
-<div class="i0">Leurs brassards, leur visière, ôtent l'humaine forme;</div>
-<div class="i0">Armes, dont l'attirail appesantit leur corps</div>
-<div class="i0">Non moins que leur esprit si rude en ses ressorts;</div>
-<div class="i0">Que dis-je? leur esprit! créatures grossières,</div>
-<div class="i0">Ils ont l'instinct brutal des bêtes carnassières:</div>
-<div class="i0">Tels sont pourtant ces chefs des nobles carrousels,</div>
-<div class="i0">Par les dames fêtés, chantés des ménestrels;</div>
-<div class="i0">Lutteurs bien au-dessous de l'élite héroïque</div>
-<div class="i0">Qui traversait jadis la poussière olympique,</div><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
-<div class="i0">Combattants demi-nus qui, debout sur des chars,</div>
-<div class="i0">Laissaient lire en leurs traits leurs belliqueux hasards,</div>
-<div class="i0">Et livraient à-la-fois, sous la voûte céleste,</div>
-<div class="i0">Leurs fronts aux traits du jour, leur sein aux coups du ceste.</div>
-<div class="i0">Dames et Troubadours ne les ont pas connus;</div>
-<div class="i0">Hélas! ils n'ont charmé qu'Homère et que Vénus.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Tous les Juges du camp lèvent leurs caducées.</div>
-<div class="i0">Les mannequins de fer courent, têtes baissées;</div>
-<div class="i0">La pique sur la pique, et l'écu sur l'écu,</div>
-<div class="i0">Chaque géant renverse un géant sur le cu.</div>
-<div class="i0">Un affreux cliquetis, musique des batailles,</div>
-<div class="i0">Fait voler en éclats armets, cottes, et mailles,</div>
-<div class="i0">Heaumes, hauberts, cuissards, panaches et cimiers....</div>
-<div class="i0">Que d'exploits pour un chantre, aimant les faits guerriers,</div>
-<div class="i0">Et qui du fer, de l'or, des arçons, et des selles,</div>
-<div class="i0">Saurait en vers brillants tirer mille étincelles!</div>
-<div class="i0">Oh! que ma muse a tort de prendre un ton moqueur</div>
-<div class="i0">Dès qu'un grave sujet ne dit rien à son cœur!</div>
-<div class="i2">Cependant, en ce choc d'armures si pesantes,</div>
-<div class="i0">Se heurtent les amants de Princesses galantes;</div>
-<div class="i0">Et, sous le dur acier, les amours éperdus</div>
-<div class="i0">S'alarment des efforts de leurs membres tendus,</div>
-<div class="i0">Frémissant que la dague ou l'épieu qui les touche</div>
-<div class="i0">Ne mutile un Hercule, athlète de leur couche.</div>
-<div class="i2">L'illustre Marguerite, aimable sœur du roi,</div>
-<div class="i0">Chroniqueuse de cour, se rit de leur effroi:</div>
-<div class="i0">Chaste, mais se créant mille folles peintures</div>
-<div class="i0">Des preux dont sa gaîté traça les aventures,</div>
-<div class="i0">Elle juge, aux grands coups des émules d'Artus,</div><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
-<div class="i0">Les regrets de leur dame, et leurs fermes vertus.</div>
-<div class="i2">La foule, à contenir en tout temps mal aisée,</div>
-<div class="i0">Poursuit l'un de louange et l'autre de risée:</div>
-<div class="i0">Sur les fiers concurrents un étendard s'abat;</div>
-<div class="i0">Et les monstres d'airain suspendent leur combat.</div>
-<div class="i2">La lice est transformée en un salon magique:</div>
-<div class="i0">La Danse y renouvelle un cercle magnifique</div>
-<div class="i0">D'illettrés paladins, galants avec roideur,</div>
-<div class="i0">Du bout de leur épée appuyant leur grandeur,</div>
-<div class="i0">Annonçant par leur chiffre et leurs devises fades</div>
-<div class="i0">Moins des cœurs amoureux que des cerveaux malades,</div>
-<div class="i0">Et, des belles du siècle, éprises de romans,</div>
-<div class="i0">Nommés les Ferragus et les fiers Agramants.</div>
-<div class="i0">Leur esprit n'exaltait en gothique langage</div>
-<div class="i0">Que myrtes, nœuds d'amour, tendres fers et servage;</div>
-<div class="i0">Et tous les faux respects de ces vassaux altiers,</div>
-<div class="i0">Aux femmes déguisaient des mœurs de muletiers.</div>
-<div class="i2">Mais tandis qu'un Renaud, couronné dans ces joûtes,</div>
-<div class="i0">Est baisé d'une Armide, et rebaisé de toutes;</div>
-<div class="i0">Et des mains de la reine, ô précieux trésor!</div>
-<div class="i0">Reçoit un casque, un glaive, et des éperons d'or,</div>
-<div class="i0">L'Honneur, le franc Honneur s'adresse à Marguerite,</div>
-<div class="i0">Qui, nouvelle Pallas, était sa favorite.</div>
-</div></div>
-
-<h4>L'HONNEUR, ET MARGUERITE.</h4>
-
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui me reconnaîtrait en d'insensés tournois</div>
-<div class="i0">Où l'on m'a travesti sous un pesant harnois?</div>
-<div class="i0">Les dehors belliqueux dont cet âge me pare</div>
-<div class="i0">N'étalent en mon nom qu'un appareil barbare;</div><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
-<div class="i0">Et vous riez de voir tant de palmes coëffer</div>
-<div class="i0">Un Rodomont sans cœur s'il n'est bardé de fer,</div>
-<div class="i0">Et si toujours ses mains, dans l'escrime exercées,</div>
-<div class="i0">N'ont pas contre la mort rassuré ses pensées.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Noble Honneur, il est vrai; ce siècle fanfaron</div>
-<div class="i0">Affermit sous l'acier plus d'un homme poltron:</div>
-<div class="i0">Ton maintien est singé par la chevalerie,</div>
-<div class="i0">Comme le tendre amour par la galanterie.</div>
-<div class="i0">Mais nous aimons mieux voir nos polis écuyers</div>
-<div class="i0">Triompher en ces jeux sur de prompts destriers,</div>
-<div class="i0">Que d'affliger notre œil aux combats téméraires</div>
-<div class="i0">Où s'égorgent les preux et leurs auxiliaires,</div>
-<div class="i0">Et qui placent un brave, appelé par ta voix,</div>
-<div class="i0">Entre l'affront du blâme et le mépris des lois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, l'Honneur, l'Honneur vrai, compagnon du courage,</div>
-<div class="i0">Ne veut pas qu'on s'immole au soupçon d'un outrage,</div>
-<div class="i0">Ni que des alliés, partenaires fougueux,</div>
-<div class="i0">Quand se battent deux fous, se battent avec eux,</div>
-<div class="i0">Ni que pour toute femme, ou laide, ou vieille, ou naine,</div>
-<div class="i0">On coure en un champ-clos rompre une lance vaine:</div>
-<div class="i0">Mais il veut que toujours on serve avec ardeur</div>
-<div class="i0">L'intérêt de l'état, l'amitié, la pudeur,</div>
-<div class="i0">La douce liberté, de tout grand cœur chérie,</div>
-<div class="i0">Les lois, appui du peuple, et sur-tout la patrie.</div>
-<div class="i0">Tous vils gladiateurs, tous lâches assassins,</div>
-<div class="i0">Devant lui sont au rang des adroits spadassins;</div>
-<div class="i0">Et subir un pardon, oublier une offense,</div>
-<div class="i0">Part de plus de vertu qu'un vaillant coup de lance.
-<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu n'approuves donc pas les aveugles duels</div>
-<div class="i0">Allant de jour en jour décocher leurs cartels?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HONNEUR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Si peu, que j'abandonne aux railleurs de la terre</div>
-<div class="i0">Les défis que se font l'empereur et ton frère,</div>
-<div class="i0">Et ces graves conseils jugeant leurs démentis.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARGUERITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Chut! dans le souvenir ces bruits sont amortis;</div>
-<div class="i0">Des traités de Madrid efface au moins l'histoire:</div>
-<div class="i0">Arrachons cette page, Honneur, pour notre gloire!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Elle dit; tout s'éclipse: aux fêtes de la cour</div>
-<div class="i0">Succède une autre scène, en un autre séjour.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT HUITIÈME</small>.</h2>
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU HUITIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">La scène est transportée au Vatican: dialogue du peintre <em>Michel-Ange</em>
-et de l'<em>Hypocrisie</em>. Retraite de <em>Luther</em> chez l'électeur de
-Saxe; sa querelle avec le <em>Diable</em>; son entrevue et son souper
-avec <em>Catherine-Bore</em>, nonne qu'il avait séduite et épousée. Entretien
-des deux interlocuteurs avec l'<em>Hérésie</em> leur fille. Monologue
-de <em>Catherine-Bore</em>. Siége de <em>Rome</em> par le connétable de
-<em>Bourbon</em> et les Luthériens. La mort frappe le transfuge sur les
-murs de <em>Rome</em>. Lamentations de la ville en proie aux assiégeants
-victorieux.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT HUITIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Un</span> palais se découvre, où règnent en idoles</div>
-<div class="i0">Ceux qui d'une humble foi nous prêchent les paroles;</div>
-<div class="i0">Temple du souverain des temples des chrétiens,</div>
-<div class="i0">Sacrés murs, enrichis par les arts des païens,</div>
-<div class="i0">D'où la France amena sur le char de la guerre</div>
-<div class="i0">Le superbe Apollon, seul dieu du Belvédère,</div>
-<div class="i0">Et cet Antinoüs, dont les contours si beaux</div>
-<div class="i0">Changeaient en Adriens les zélés cardinaux;</div>
-<div class="i0">Le Vatican enfin, orgueil de cette ville,</div>
-<div class="i0">Qui, jadis en Brutus, en Cicérons fertile,</div>
-<div class="i0">L'est en prédicateurs, en abbés avilis,</div>
-<div class="i0">Qui, moins faits pour la toge, endossent des surplis.</div>
-<div class="i2">Là, du simple et du grand cherchant l'heureux mélange,</div>
-<div class="i0">Errait l'infatigable et docte Michel-Ange;</div>
-<div class="i0">Peintre et sculpteur fameux, dont les travaux divers</div>
-<div class="i0">Ont rempli de son nom le moderne univers.</div>
-<div class="i2">L'Hypocrisie alors, monstre ecclésiastique,</div>
-<div class="i0">L'aborde sous l'habit du fervent Dominique.</div>
-</div></div>
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
-
-L'HYPOCRISIE, ET MICHEL-ANGE.</h4>
-
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Michel-Ange, salut!</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Salut, mon frère en Dieu!...</div>
-<div class="i0">Non, je te reconnais, patronne de ce lieu.</div>
-<div class="i0">Un peintre est un argus, et rien ne nous échappe:</div>
-<div class="i0">Revêts donc la cuirasse, ou la robe, ou la chape,</div>
-<div class="i0">En vain, Hypocrisie, à mes yeux pénétrants</div>
-<div class="i0">Veux-tu donner le change ainsi qu'aux ignorants;</div>
-<div class="i0">Je te vois mêmes traits sous diverses étoffes.</div>
-<div class="i0">La pourpre, le manteau des rois, des philosophes,</div>
-<div class="i0">Au temps des Phidias dérobaient tes contours;</div>
-<div class="i0">Le lin sacerdotal te déguise en nos jours:</div>
-<div class="i0">Mais notre œil sait juger comment tu te varies,</div>
-<div class="i0">Et, pour saisir le nu, lève les draperies.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Aussi n'est-ce pas toi que je veux abuser,</div>
-<div class="i0">Grand homme, que les arts ont su diviniser,</div>
-<div class="i0">Dont l'esprit, rayonnant d'une vive lumière,</div>
-<div class="i0">Pénètre au sein profond de la Nature entière,</div>
-<div class="i0">Notre imposture même a de secrets rapports:</div>
-<div class="i0">Nous colorons tous deux mille trompeurs dehors;</div>
-<div class="i0">Et des chastes martyrs les ressemblances peintes</div>
-<div class="i0">Frappent autant les cœurs que mes chastetés feintes.</div>
-<div class="i0">Les saints en tes portraits revivent pour toujours:</div>
-<div class="i0">Tu mens par tes pinceaux, et moi par mes discours.</div>
-<div class="i0">Ainsi, toujours chéris des princes et des prêtres,</div><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
-<div class="i0">Nos services du monde ont secondé les maîtres.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ne nous comparons pas: les pinceaux innocents</div>
-<div class="i0">De prestiges heureux n'abusent que les sens.</div>
-<div class="i0">Le paradis du Christ, et l'olympe des fables</div>
-<div class="i0">M'offrent des fictions que je rends vraisemblables;</div>
-<div class="i0">Et mon art avertit la contemplation</div>
-<div class="i0">De l'erreur qui la jette en son illusion:</div>
-<div class="i0">Mais toi, qui ne feins rien que pour tromper les ames,</div>
-<div class="i0">Tu venges sans pitié par le fer et les flammes,</div>
-<div class="i0">De tes fausses vertus les dehors figurés,</div>
-<div class="i0">Mensonges dangereux que tu nous rends sacrés.</div>
-<div class="i0">Que ne t'ai-je tracée, à l'exemple du Dante,</div>
-<div class="i0">De plomb doré vêtue, et gravement rampante!</div>
-<div class="i0">Par-là j'eusse fait voir aux petits comme aux grands,</div>
-<div class="i0">Qu'un vrai peintre à regret vend sa toile aux tyrans,</div>
-<div class="i0">Que souvent il gémit, quand l'aveugle fortune,</div>
-<div class="i0">Opposant à sa gloire une entrave importune,</div>
-<div class="i0">Le force à consacrer, par d'immenses travaux,</div>
-<div class="i0">Les rêves d'un apôtre et des siècles dévots,</div>
-<div class="i0">Et l'excite à chercher l'espace imaginaire</div>
-<div class="i0">D'un Enfer ténébreux, et d'un triste Calvaire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu dois t'en applaudir; c'est là que j'ai trouvé</div>
-<div class="i0">Pour payer tes beaux arts un trésor réservé:</div>
-<div class="i0">L'Église en cette source a puisé ses dépenses;</div>
-<div class="i0">Et du fond des enfers tirant ses indulgences,</div>
-<div class="i0">Je les vends de ma main au péché pénitent:</div>
-<div class="i0">Leur prix fait sa richesse, et t'enrichit d'autant.</div>
-<div class="i0">Mais apprends aujourd'hui l'embarras où nous sommes;</div><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
-<div class="i0">Luther, fléau du pape, ose instruire les hommes,</div>
-<div class="i0">Et nos rémissions, qui s'achetaient si bien,</div>
-<div class="i0">En ces temps endurcis ne nous valent plus rien.</div>
-<div class="i0">Déja le saint trafic allait le mieux du monde:</div>
-<div class="i0">Aux plus infames lieux où je faisais ma ronde,</div>
-<div class="i0">Trouvais-je un libertin fourvoyé dans la chair;</div>
-<div class="i0">«Ah! disais-je en pleurant, tu te damnes, mon cher.</div>
-<div class="i0">«Du brasier éternel ainsi donc tu te joues</div>
-<div class="i0">«Sur ce sein, sur ce dos, et sur ces belles joues!...</div>
-<div class="i0">«&mdash;Hélas! répondait-il, père dominicain,</div>
-<div class="i0">«L'enfer est bien douteux, et le plaisir certain:</div>
-<div class="i0">«Près de ce tendre objet mon corps est sur la braise.</div>
-<div class="i0">«&mdash;Eh bien, paie un pardon, et prends-en à ton aise.</div>
-<div class="i0">«&mdash;Quoi! par-là, disait-il, le péché m'est permis?</div>
-<div class="i0">«Payons tous deux, ma sœur; vîte, qu'il soit remis.»</div>
-<div class="i0">Parlais-je au cabaret à quelque ivrogne indigne:</div>
-<div class="i0">«Du Seigneur, lui disais-je arrosez donc la vigne,</div>
-<div class="i0">«Puisqu'ainsi, dans le vin aimant à vous noyer,</div>
-<div class="i0">«Votre langue en priant ne peut que bégayer.»</div>
-<div class="i0">Visitais-je les cours, où les mœurs sont les mêmes;</div>
-<div class="i0">Des dévotes levant les scrupules extrêmes,</div>
-<div class="i0">La grace des pardons disposait largement</div>
-<div class="i0">Leur faible conscience à tout événement.</div>
-<div class="i0">Un grand s'escrimait-il, encor chaud du carnage,</div>
-<div class="i0">Aux combats de la table et du concubinage;</div>
-<div class="i0">Ruinait-il l'état au gré de ses valets:</div>
-<div class="i0">«Mon frère, lui disais-je, au moins dormez en paix;</div>
-<div class="i0">«Acquérez pour le ciel des passe-ports sans nombre.»</div>
-<div class="i0">De là, dans nos couvents je retournais, à l'ombre,</div>
-<div class="i0">Essayer les hasards des cartes et des dés,</div><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
-<div class="i0">Et jouer mes pardons, si bien achalandés!</div>
-<div class="i0">Mais des faveurs du ciel l'abondance est tarie.</div>
-<div class="i0">Habile homme, aide-moi de ta haute industrie:</div>
-<div class="i0">Pierre te confia la clé du firmament;</div>
-<div class="i0">Tu pressentis le jour du dernier jugement,</div>
-<div class="i0">Tu nous réalisas les archanges célèbres,</div>
-<div class="i0">L'empire des clartés, l'abyme des ténèbres;</div>
-<div class="i0">Toi donc, qui des enfers imprimas la terreur,</div>
-<div class="i0">Des superstitions renouvelle l'horreur:</div>
-<div class="i0">Épouvante nos yeux des maux du purgatoire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce lieu, dont on se forme une image si noire,</div>
-<div class="i0">Ce passage de l'ame aux cieux pour elle ouverts,</div>
-<div class="i0">Apprends que c'est la vie et ce triste univers.</div>
-<div class="i2">Fixe ton regard louche, et que ton œil s'épure;</div>
-<div class="i0">Emprunte mes rayons, contemple la nature,</div>
-<div class="i0">Et perce, en nouveau lynx, aidé de mes clartés,</div>
-<div class="i0">Les enceintes, les murs de toutes les cités.</div>
-<div class="i2">Aperçois-tu dans l'ombre un homme qui se traîne,</div>
-<div class="i0">Sans fers, comme accablé de la plus lourde chaîne,</div>
-<div class="i0">Croupissant dans la fange, et d'insectes rongé?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel est-il!</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Un oisif, de soi-même chargé;</div>
-<div class="i0">Et qui jamais vers Dieu ne levera sa face,</div>
-<div class="i0">Que son ame n'échappe à sa terrestre masse.</div>
-<div class="i0">Innocent envers tous, mais coupable envers lui,</div>
-<div class="i0">Sa peine est la misère, et la honte, et l'ennui.</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dans mes cloîtres ainsi s'engourdit plus d'un moine,</div>
-<div class="i0">Propre à manger du gland en compagnon d'Antoine.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cet homme aux larges reins, au ventre monstrueux,</div>
-<div class="i0">Son col paraît gonflé d'un sang impétueux;</div>
-<div class="i0">Sa face luit de pourpre, et son souffle est un râle:</div>
-<div class="i0">Juge de sa souffrance aux soupirs qu'il exhale.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ainsi de leurs festins sortent les gros prélats.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh oui! c'est un gourmand qui subit ses repas:</div>
-<div class="i0">Il n'aura de long-temps le corps ni l'esprit libre,</div>
-<div class="i0">Si la sobriété ne lui rend l'équilibre.</div>
-<div class="i2">Suis à l'écart les pas de ce jeune effréné;</div>
-<div class="i0">Son front, avant les ans de rides sillonné,</div>
-<div class="i0">Porte des longs chagrins l'empreinte manifeste;</div>
-<div class="i0">Son œil farouche luit sous un sourcil funeste;</div>
-<div class="i0">Et la fièvre, inégale en sa lente fureur,</div>
-<div class="i0">A creusé de ses traits la livide maigreur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Jamais l'orgueil dévot, sous un humble cilice,</div>
-<div class="i0">N'a, par tant de pâleur, fait plaindre son supplice.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est un amant, épris d'un fantôme charnel,</div>
-<div class="i0">Et que dévore un feu qu'il croit être éternel:</div>
-<div class="i0">Sa maîtresse, éloignée, à d'autres feux en proie,</div>
-<div class="i0">Rebut de son rival, dans les larmes se noie;</div>
-<div class="i0">Leurs maux à l'un et l'autre apprendront quelque jour</div>
-<div class="i0">Que Dieu peut seul payer un immortel amour.</div><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
-<div class="i0">Lis au sein inquiet de ce flatteur docile</div>
-<div class="i0">Qui circule à la cour en venimeux reptile:</div>
-<div class="i0">Sous son maître qui tombe il gémit écrasé,</div>
-<div class="i0">Comme un lierre ployant sous un chêne brisé:</div>
-<div class="i0">Son supplice est, hélas! pour un intérêt mince</div>
-<div class="i0">De suspendre son ame aux lèvres de son prince.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je connais ce tourment, que fait subir l'orgueil.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Voici, parmi la foule, et le bruit, et le deuil,</div>
-<div class="i0">Un insensé, qu'emporte une ardeur vagabonde</div>
-<div class="i0">Sur les deux continents, sur les gouffres de l'onde.</div>
-<div class="i0">Son cœur, en ses replis vainement enfermé,</div>
-<div class="i0">Laisse éclater l'effroi sur son front tout armé:</div>
-<div class="i0">Son souris, démentant l'ennui qui le dévore,</div>
-<div class="i0">Rend ce damné hideux à la cour qui l'adore.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! je le reconnais, c'est un ambitieux,</div>
-<div class="i0">Avanturier que j'aide à s'égaler aux dieux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Regarde ce railleur; la joie immodérée</div>
-<div class="i0">Agite de ses traits la malice abhorrée;</div>
-<div class="i0">L'interminable accès d'un rire douloureux</div>
-<div class="i0">A l'émail de ses dents prête un éclat affreux:</div>
-<div class="i0">Son délire t'apprend que son ame est punie</div>
-<div class="i0">Par l'aiguillon cruel de l'ardente ironie:</div>
-<div class="i0">Ce fiel le brûlera, tant que la charité</div>
-<div class="i0">Ne le purgera point de sa malignité.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, telle est la fureur des bouffons satiriques,</div><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
-<div class="i0">Dont j'évite par-tout les grimaces comiques.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce cadavre vivant, sur des livres penché,</div>
-<div class="i0">Est le corps d'un mortel à l'étude attaché;</div>
-<div class="i0">Pâle et froid, de son sang la course est arrêtée:</div>
-<div class="i0">Son ame dans les cieux a suivi Prométhée;</div>
-<div class="i0">Et riche de larcins, rapporte à son retour</div>
-<div class="i0">Un feu, qui de son foie est l'éternel vautour,</div>
-<div class="i0">Le feu de la science, ardeur qui le consume,</div>
-<div class="i0">Et que pour son tourment en lui l'orgueil allume,</div>
-<div class="i0">Jusqu'à ce qu'un rayon de la divinité</div>
-<div class="i0">Confonde pour jamais sa curiosité.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'amour de la doctrine est en lui plus sincère</div>
-<div class="i0">Qu'en ce pédant, à qui j'inspire un ton sévère,</div>
-<div class="i0">Et qui doit à sa barbe, à ses graves rabats,</div>
-<div class="i0">Le renom si coûteux d'un savoir qu'il n'a pas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Plains l'avare usurier, sous de triples murailles</div>
-<div class="i0">Couvant son or au fond des terrestres entrailles,</div>
-<div class="i0">Jusqu'à l'heure où la Mort, qui nous fait tout quitter,</div>
-<div class="i0">Vient, loin de son dépôt, lui-même l'emporter.</div>
-<div class="i2">Les folles vanités, et les coquetteries,</div>
-<div class="i0">Du sexe le plus doux sont les pâles Furies,</div>
-<div class="i0">Et fanent sa beauté qu'avertit un miroir</div>
-<div class="i0">Des outrages du temps qui détruit son pouvoir.</div>
-<div class="i2">Ce malade, blessé des serpents de l'Envie,</div>
-<div class="i0">Cède au plus grand des maux de notre courte vie:</div>
-<div class="i0">L'humeur de la vipère a remplacé son sang,</div>
-<div class="i0">Et glace son visage et son corps jaunissant:</div><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
-<div class="i0">Ses yeux tout offusqués, et clignant leurs paupières,</div>
-<div class="i0">Craignent le luxe heureux et les hautes lumières:</div>
-<div class="i0">Erostrate et Zoïle éprouvaient ses tourments:</div>
-<div class="i0">Vois de ses dents de fer les tristes grincements.</div>
-<div class="i0">Mes marbres immortels ont bravé ses morsures;</div>
-<div class="i0">Sa rage a vainement cru ternir mes peintures;</div>
-<div class="i0">Son sort est de rougir par la gloire irrité.</div>
-<div class="i2">Voilà les châtiments de ce monde agité:</div>
-<div class="i0">Ces maux, où des humains s'éprouve le courage,</div>
-<div class="i0">Pour arriver au ciel sont leur commun passage:</div>
-<div class="i0">Leur spectacle, toujours présent à mon regard,</div>
-<div class="i0">Féconda seul en moi tous les fruits de mon art.</div>
-<div class="i0">De même qu'un goût pur et les couleurs du style</div>
-<div class="i0">Distinguent faiblement l'art d'un poëte habile,</div>
-<div class="i0">Si son génie, instruit du jeu des passions,</div>
-<div class="i0">Ne comble la hauteur de ses inventions;</div>
-<div class="i0">De même les beautés d'un dessin qu'on admire</div>
-<div class="i0">Ont de ma renommée étendu moins l'empire,</div>
-<div class="i0">Que mon docte examen de tous les sentiments</div>
-<div class="i0">Qui du vaste univers règlent les mouvements.</div>
-<div class="i0">Telle est la vérité. J'ai trop peint de mensonges:</div>
-<div class="i0">N'attends donc plus de moi l'image de vains songes:</div>
-<div class="i0">J'ai pu complaire aux grands pour me rendre fameux;</div>
-<div class="i0">Je m'appartiens enfin, devenu plus grand qu'eux.</div>
-<div class="i0">Au Vatican déja rejetant mon salaire,</div>
-<div class="i0">Je travaille en artiste, et non en mercenaire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HYPOCRISIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Parle moins fièrement, ou je t'en punirai.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MICHEL-ANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai des pinceaux vengeurs; tremble! je te peindrai.</div>
-<div class="i2">Elle fuit à ces mots, craignant que le génie</div><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
-<div class="i0">N'éternisât les trais de son ignominie.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Cependant tout se meut; un nouveau changement</div>
-<div class="i0">Présente de Luther le sombre appartement,</div>
-<div class="i0">Séjour, où de la Saxe un électeur-monarque</div>
-<div class="i0">Fit une citadelle à cet hérésiarque:</div>
-<div class="i0">L'ardent moine y médite, en son schisme affermi,</div>
-<div class="i0">Près de testaments grecs entendus à demi,</div>
-<div class="i0">D'un crucifix d'ivoire, et d'une bible ouverte</div>
-<div class="i0">Que des commentateurs noircit la plume experte.</div>
-<div class="i0">Les paisibles rideaux ombrageant son réduit</div>
-<div class="i0">Laissent douter d'abord s'il y fait jour ou nuit.</div>
-<div class="i0">L'eau, le pain, et le sel, sa seule nourriture,</div>
-<div class="i0">Changent son corps pesant en substance plus pure;</div>
-<div class="i0">Mais de son ventre à jeun, comme celui des saints,</div>
-<div class="i0">Montent à son cerveau des vertiges mal sains,</div>
-<div class="i0">Qui, troublant de vapeurs son esprit variable,</div>
-<div class="i0">Le poussent dans le vague où l'attaque le Diable.</div>
-</div></div>
-
-<h4>LUTHER ET LE DIABLE.</h4>
-
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quoi donc? malin Satan, que j'avais cru chasser,</div>
-<div class="i0">D'arguments éternels me reviens-tu presser?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIABLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pauvre moine, tu crois, voyageant dans les limbes,</div>
-<div class="i0">Régner avec les saints couronnés de leurs nimbes;</div>
-<div class="i0">Mais du troisième ciel redescends ici-bas,</div><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
-<div class="i0">Et prépare ton ame à de nouveaux combats.</div>
-<div class="i0">Confesse-moi d'abord qu'à l'Église rebelle</div>
-<div class="i0">La vanité t'inspire et non pas un vrai zèle:</div>
-<div class="i0">Ainsi tu m'appartiens, et, dans les feux jeté,</div>
-<div class="i0">Tu seras sur mon gril durant l'éternité.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, subtil ennemi de la droiture sainte;</div>
-<div class="i0">Tu veux de l'Évangile effacer toute empreinte,</div>
-<div class="i0">Et, secondant le pape à corrompre la foi,</div>
-<div class="i0">Dans la cité de Dieu le proclamer en roi;</div>
-<div class="i0">Et moi, renouvellant la première doctrine,</div>
-<div class="i0">Je veux, de sa hauteur recherchant l'origine,</div>
-<div class="i0">Éclairer les enfants de la communion</div>
-<div class="i0">Sur l'Invination, et l'Impanation,</div>
-<div class="i0">Et par mon <em>In-sub-cum</em> montrer que le Messie</div>
-<div class="i0">Est, pour en parler clair, avec et sous l'hostie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIABLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh! que t'importerait que le crucifié</div>
-<div class="i0">Fut joint à la substance, ou transubstancié,</div>
-<div class="i0">Si la foi pure, et non la dispute insensée,</div>
-<div class="i0">Pour la raison divine allumait ta pensée:</div>
-<div class="i0">Mais follement épris de tous ces graves riens</div>
-<div class="i0">Qu'à soufflés mon école aux Théologiens,</div>
-<div class="i0">Fier de rendre piquant l'esprit fin dont tu brilles,</div>
-<div class="i0">De ta métaphysique affilant les aiguilles,</div>
-<div class="i0">Tu te montres jaloux d'un triomphe érudit,</div>
-<div class="i0">Plus que de terrasser le mensonge en crédit;</div>
-<div class="i0">Et des textes nombreux la lecture funeste</div>
-<div class="i0">Devint de ton orgueil l'aliment indigeste.</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il faut dans son langage à son siècle parler:</div>
-<div class="i0">On m'entendrait moins bien si je parlais plus clair;</div>
-<div class="i0">Et des rhéteurs chrétiens la ferveur scholastique</div>
-<div class="i0">Se plaît à mon jargon théo-métaphysique.</div>
-<div class="i0">Par là j'ouvris la lice, et je pris les devants</div>
-<div class="i0">Sur Léon écrasé de mes dogmes savants.</div>
-<div class="i0">Si j'avais, en ami de la vérité nue,</div>
-<div class="i0">Déclaré que de Dieu la grandeur inconnue,</div>
-<div class="i0">Remplissant le passé, le présent, l'avenir,</div>
-<div class="i0">Se fait sentir aux cœurs, et non pas définir;</div>
-<div class="i0">L'Église, loin des yeux de la foule éblouie,</div>
-<div class="i0">M'eût rejeté dans l'ombre en philosophe impie:</div>
-<div class="i0">Mais, saisi du flambeau des prophètes sacrés,</div>
-<div class="i0">J'embrase les esprits à mon schisme attirés.</div>
-<div class="i0">Mes sermons ont déja, dans toutes les provinces,</div>
-<div class="i0">Plus détruit de couvents que les armes des princes;</div>
-<div class="i0">Et, de Rome ennemi, je ne puis qu'ébranler</div>
-<div class="i0">Son trône qu'après moi d'autres feront crouler.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIABLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu mens; et ce projet si beau, si magnanime,</div>
-<div class="i0">De ton stérile sein n'est pas le fruit sublime:</div>
-<div class="i0">Frère des Augustins, si l'on t'avait chargé</div>
-<div class="i0">De vendre à leur profit les graces du clergé,</div>
-<div class="i0">Tu déclamerais peu contre les indulgences</div>
-<div class="i0">Dont les Dominicains vendent les assurances.</div>
-<div class="i0">Les papes qu'aujourd'hui tu nommes en courroux</div>
-<div class="i0">Papelins, papelards, papes-sots, papes-foux,</div>
-<div class="i0">Souverains-Ante-Christ, prêtres Satanissimes,</div>
-<div class="i0">Furent traités par toi de révérentissimes.</div><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
-<div class="i0">Tu les craignais alors et les as respectés:</div>
-<div class="i0">Mais dès qu'à tes abois les peuples ameutés</div>
-<div class="i0">Des moines enrichis pillèrent les cellules,</div>
-<div class="i0">On brûla tes sermons, et tu brûlas les bulles;</div>
-<div class="i0">Et les seigneurs, jaloux des trésors des reclus,</div>
-<div class="i0">T'ont mieux servi depuis que tes cris superflus.</div>
-<div class="i0">C'est pourquoi ton cerveau, rêvant la renommée,</div>
-<div class="i0">Creusé par un long jeûne, ivre de sa fumée,</div>
-<div class="i0">Repaît ta vanité de l'espoir si flatteur</div>
-<div class="i0">D'être de l'avenir le grand réformateur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Du Démon envieux c'est bien là le génie!</div>
-<div class="i0">A qui produit le bon toujours il le lui nie;</div>
-<div class="i0">Et ne souffre jamais que, de la gloire épris,</div>
-<div class="i0">Son véritable auteur en reçoive le prix.</div>
-<div class="i0">N'ai-je donc pas, du zèle apôtre téméraire,</div>
-<div class="i0">Fait tonner ma vertu des hauteurs de la chaire?</div>
-<div class="i0">N'ai-je pas, d'un courage au martyre aguerri,</div>
-<div class="i0">Défié les bûchers où Jean-Hus a péri?</div>
-<div class="i0">Et devant l'empereur, les guerriers, et les prêtres,</div>
-<div class="i0">Opposé mon front calme aux fureurs de mes maîtres?</div>
-<div class="i0">N'ai-je pas su prouver que, du ciel inspiré,</div>
-<div class="i0">Je m'assure en Dieu seul qui m'a seul éclairé,</div>
-<div class="i0">Que la paisible étude et la retraite obscure</div>
-<div class="i0">N'ont point intimidé ma fidèle droiture,</div>
-<div class="i0">Et que d'un humble habit la modeste pudeur</div>
-<div class="i0">Des somptueux prélats efface la splendeur?</div>
-<div class="i0">Pour l'exemple de tous que pouvais-je mieux faire?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIABLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Moins livrer le pontife au rire du vulgaire,</div><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
-<div class="i0">En sarcasmes grossiers moins verser ton venin,</div>
-<div class="i0">Fangeuse obscénité qui souille ton latin.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh! feins-tu d'ignorer, père de la malice,</div>
-<div class="i0">Que le ris populaire est un vengeur propice,</div>
-<div class="i0">Et qu'un fol enjouement, aux vieux respects fatal,</div>
-<div class="i0">Ne naît que des gros mots d'un style trivial,</div>
-<div class="i0">Par qui dans tous les rangs la lumière circule</div>
-<div class="i0">Mieux qu'en de purs écrits dictés par le scrupule?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIABLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu crois légitimer par ces raisonnements</div>
-<div class="i0">Les erreurs du caprice et tes emportements:</div>
-<div class="i0">Je connaîs mieux que toi la chaleur de ta bile:</div>
-<div class="i0">En soulever l'aigreur ne m'est pas difficile;</div>
-<div class="i0">Et je me plais moi-même, afin de te damner,</div>
-<div class="i0">A voir tes sens fougueux si mal se gouverner.</div>
-<div class="i0">Ainsi j'en attisai l'ardente convoitise</div>
-<div class="i0">Qui d'un bizarre hymen t'inspira la sottise</div>
-<div class="i0">Et j'ai ri des motifs dont j'appuyais <em>ad hoc</em></div>
-<div class="i0">Ton acte marital consommé sous le froc.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O Diable, de ton nom le plus digne peut-être!</div>
-<div class="i0">En quarante ans entiers te rendis-tu mon maître?</div>
-<div class="i0">Et lorsque de la chair les mordants aiguillons</div>
-<div class="i0">De mon sang jeune et vif excitaient les bouillons,</div>
-<div class="i0">Si, quand mon feu croissait par trop de continence,</div>
-<div class="i0">Une chaste ferveur maintint mon abstinence,</div>
-<div class="i0">Et me fit d'Augustin garder l'étroite loi,</div>
-<div class="i0">Près des filles de Dieu, qui brûlaient comme moi,</div>
-<div class="i0">Le monde croira-t-il que je n'épousai Bore</div><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
-<div class="i0">Qu'afin de soulager l'ardeur qui me dévore,</div>
-<div class="i0">Et que pour obtenir les baisers familiers</div>
-<div class="i0">Qui de tout Wittemberg charmaient les écoliers?</div>
-<div class="i0">Non, esprit tentateur: mais, en beaucoup d'épreuves,</div>
-<div class="i0">De la faiblesse humaine ayant acquis les preuves,</div>
-<div class="i0">J'ai voulu des cloîtrés, las d'un joug rigoureux,</div>
-<div class="i0">Rompre en me mariant les ridicules vœux,</div>
-<div class="i0">Par qui tous mes pareils, abondants en mérites,</div>
-<div class="i0">Sont de tant de bâtards les pères hypocrites.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIABLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Courage! applaudis-toi, loin de te repentir:</div>
-<div class="i0">De tous les mauvais pas un dévot peut sortir.</div>
-<div class="i0">Je veux que l'intérêt de ta réforme sage</div>
-<div class="i0">Te force d'approuver jusqu'au concubinage.</div>
-<div class="i0">Les hommes, non sans rire, entendront tes docteurs,</div>
-<div class="i0">Ménageant un Landgrave entre leurs protecteurs,</div>
-<div class="i0">Se demander en corps si par la bigamie</div>
-<div class="i0">Il a droit de calmer sa luxure ennemie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu prétends.....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE DIABLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Son salut rend ses motifs puissants:</div>
-<div class="i0">Sa table est succulente et soulève ses sens:</div>
-<div class="i0">Sa compagne n'est pas comme sa forteresse</div>
-<div class="i0">Redoutant peu le choc du bélier qui la blesse:</div>
-<div class="i0">Le lit d'une autre femme au moins l'adoucira:</div>
-<div class="i0">Agar, sous Abraham, a secondé Sara:</div>
-<div class="i0">Bel exemple à citer! l'écriture à ton aide</div>
-<div class="i0">Contre Asmodée ainsi fournit plus d'un remède.</div><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Monstre! qu'oses-tu dire?.. Ah! c'est trop m'attaquer..</div>
-<div class="i0">De colère, d'horreur je me sens suffoquer!</div>
-<div class="i0">Va-t-en! crains les clartés que l'Esprit-Saint m'envoie..</div>
-<div class="i0">N'attends pas que jamais ta torche me fourvoie...</div>
-<div class="i0">Aux yeux de l'univers que j'illuminerai,</div>
-<div class="i0">Comme l'ange Michel, je te terrasserai.</div>
-<div class="i0">Fuis, Dragon, fuis les traits de ma vive lumière...</div>
-<div class="i0">Méditation, jeûne, exercice, prière,</div>
-<div class="i0">De mes ravissements soutenez la hauteur,</div>
-<div class="i0">Joignez la créature à son suprême auteur!.....</div>
-<div class="i0">Oui, l'auréole enfin couronnera ma tête!</div>
-<div class="i0">Oui, j'instruirai le monde, et me voilà Prophète!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il retombe, à ces mots, rêveur en son fauteuil.</div>
-<div class="i0">Bore, qui de sa porte avait heurté le seuil,</div>
-<div class="i0">Et qui depuis trois jours ne put le voir une heure,</div>
-<div class="i0">Faisant sauter les gonds, pénètre en sa demeure;</div>
-<div class="i0">Cette compagne sainte embrasse son héros,</div>
-<div class="i0">Absorbé comme Jean dans l'île de Pathmos.</div>
-</div></div>
-
-<h4>BORE ET LUTHER.</h4>
-
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Viens-tu, pour me troubler, te joindre au mauvais ange?</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tout saint homme qu'on soit, il faut pourtant qu'on mange.</div>
-<div class="i0">C'est trop faire carême à l'ombre de ce trou:</div><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
-<div class="i0">Je crains que mon Luther n'en meure, on n'en soit fou.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'esprit, sanctifié par le jeûne et les veilles,</div>
-<div class="i0">De Dieu plus nettement aperçoit les merveilles:</div>
-<div class="i0">Il croit sentir qu'aux cieux le vol des séraphins</div>
-<div class="i0">Ravit tous ses pensers plus légers et plus fins,</div>
-<div class="i0">Et comme dégagé du limon qui le souille,</div>
-<div class="i0">Il oublie ici-bas sa mortelle dépouille.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Lèvres d'un Augustin, laisse-moi donc puiser</div>
-<div class="i0">Une éloquente ardeur en un tendre baiser.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Chère épouse, goûtons de plus chastes délices:</div>
-<div class="i0">Mes sens, mortifiés par de longs sacrifices,</div>
-<div class="i0">N'ont plus rien de terrestre, et l'œuvre de la chair</div>
-<div class="i0">Par ses grossiers plaisirs ne saurait les toucher:</div>
-<div class="i0">En un état si pur, que reste-t-il de l'homme?</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eve a séduit Adam par l'offre d'une pomme;</div>
-<div class="i0">Et moi, de ce soupé qu'ont disposé mes soins,</div>
-<div class="i0">Sur le cœur d'un époux je n'espère pas moins.</div>
-<div class="i0">Allons, ranime-toi: ta pâleur m'épouvante:</div>
-<div class="i0">Rêve à table en mangeant; je serai ta servante.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Faible nature humaine! hélas! notre appétit</div>
-<div class="i0">De notre infirmité trop tôt nous avertit.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">D'un cœur humble et docile il faut donc s'y soumettre.</div>
-<div class="i0">Tu parais défaillant.... bois donc pour te remettre.....</div>
-<div class="i0">Prends de cet agneau tendre, arrosé de son jus...</div><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
-<div class="i0">En ton sépulcre obscur trois jours entiers reclus,</div>
-<div class="i0">Ressuscite, et fais Pâque.... il me semble un fantôme!</div>
-<div class="i0">Les ermites de Thèbe, et l'abstinent Jérôme,</div>
-<div class="i0">N'offrirent pas des traits si blêmes, si flétris.....</div>
-<div class="i0">Un coup de ce vin vieux! une de ces perdrix!...</div>
-<div class="i0">Il ne me répond rien, tant la faim le tourmente!...</div>
-<div class="i0">Quelle ardeur! plus tu bois, et plus ta soif augmente!...</div>
-<div class="i0">Les murs de ce pâté recèlent un jambon....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Un Juif en aurait peur; mais un fidèle, non.</div>
-<div class="i0">Les enfants de l'Église écoutent de sots rêves</div>
-<div class="i0">Lorsque, nous prescrivant les herbes et les fèves,</div>
-<div class="i0">Leur superstition n'ose à table souffrir</div>
-<div class="i0">La chair des animaux, créés pour les nourrir.</div>
-<div class="i0">La chair soutient la chair; Dieu même ainsi l'ordonne.</div>
-<div class="i0">Ce n'est point un péché d'user de ce qu'il donne.</div>
-<div class="i0">«O mon Dieu! fournis-moi, cent ans, à mes repas,</div>
-<div class="i0">Moutons, bœufs, et gibier, poulets, et cochons gras;</div>
-<div class="i0">Gloire éternelle! <em>amen!</em>» tu sais que ma syntaxe,</div>
-<div class="i0">Dicta cette prière, et qu'elle court la Saxe,</div>
-<div class="i0">Égayant les docteurs des universités,</div>
-<div class="i0">Qu'elle affranchit du joug des prélats dépités.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'enjouement te revient; ta force est rajeunie!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O liqueur de Noé, sois à jamais bénie!</div>
-<div class="i0">C'est toi de qui les flots raniment notre cœur,</div>
-<div class="i0">Quand le diable l'abat et le jette en langueur.</div>
-<div class="i0">Jamais, depuis l'instant que j'attaquai la messe,</div>
-<div class="i0">Il n'a de plus d'assauts fatigué ma faiblesse.</div><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
-<div class="i0">Verse en ma large coupe, et que le feu du vin</div>
-<div class="i0">Inspire à mon ivresse un cantique divin!</div>
-<div class="i0">David chantait, dansait, festinait devant l'arche;</div>
-<div class="i0">Imitons les transports de ce roi patriarche.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Enfin, mon bon Martin, ton front s'est éclairci.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De mes combats pieux j'écarte le souci...</div>
-<div class="i0">O toi, que je sauvai du joug de Babylone!</div>
-<div class="i0">O fille de Sion! ma bienheureuse nonne!</div>
-<div class="i0">Ma Bore! un saint amour embrase ton époux!</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh bien!... holà ... sitôt!... la porte est sans verroux...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le Créateur veut-il qu'une étroite clôture</div>
-<div class="i0">En d'inutiles feux sèche sa créature?</div>
-<div class="i0">Il forma notre chair, et nous dit de jouir</div>
-<div class="i0">De la fleur de nos sens, prête à s'évanouir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que fais-tu?...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">J'obéis à sa loi fécondante...</div>
-<div class="i0">L'amour est un effet de sa grace abondante.</div>
-<div class="i0">Aimer est la leçon qu'Augustin nous prescrit...</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel feu matériel pour un divin esprit!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dieu même s'incarna dans le sein d'une femme.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">D'une vierge: et le suis-je?</div><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Eh! suis-je un Dieu, madame?</div>
-<div class="i0">Non, bonne Catherine; à mon humanité</div>
-<div class="i0">Il suffit des douceurs de ta maternité.</div>
-<div class="i0">Viens donc, ma Sulamite!... oh! comme tu m'embrases!</div>
-<div class="i0">Adorable union! ravissantes extases!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il dit: et de la sorte était née autrefois</div>
-<div class="i0">La bruyante Hérésie, organe de leurs lois;</div>
-<div class="i0">Et qui, des vœux rompus par sa mère et son père,</div>
-<div class="i0">Alla multiplier l'exemple si prospère.</div>
-<div class="i0">La voici qui revient d'un pas tout triomphant.</div>
-</div></div>
-
-<h4>LUTHER, BORE, ET L'HÉRÉSIE.</h4>
-
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O mon heureuse fille!</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">O notre chère enfant!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ma fille, as-tu déja fait le tour de l'Europe.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HÉRÉSIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui; ma taille, en marchant, croît et se développe.</div>
-<div class="i0">Dans un âge si tendre, on s'étonne de voir</div>
-<div class="i0">Mes progrès merveilleux surpasser votre espoir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De la faveur du ciel n'est-ce pas un miracle?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'HÉRÉSIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon doux instituteur, Mélancton, votre oracle,</div>
-<div class="i0">M'annonce, me présente à chaque souverain;</div><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
-<div class="i0">Et des rives de l'Elbe à tous les bords du Rhin,</div>
-<div class="i0">Les peuples m'ont reçue, enchantés de m'entendre.</div>
-<div class="i0">Pour maîtresse déja les rois m'ont voulu prendre:</div>
-<div class="i0">Nous triomphons, mon père... Ah! qu'il m'est glorieux</div>
-<div class="i0">D'ouïr au loin porter votre nom jusqu'aux cieux!</div>
-<div class="i0">Devenu des humains le modèle sévère,</div>
-<div class="i0">Votre règle par-tout est la loi qu'on révère:</div>
-<div class="i0">Vos travaux assidus, vos mœurs, votre maintien,</div>
-<div class="i0">Sont du monde attentif l'éternel entretien:</div>
-<div class="i0">De vos moindres secrets la nouvelle semée</div>
-<div class="i0">Passe aux rois curieux de votre renommée;</div>
-<div class="i0">On va jusqu'à chercher de quel pain se nourrit</div>
-<div class="i0">Ce Prophète, homme étrange et de corps et d'esprit.</div>
-<div class="i0">Interdits devant moi, vos ennemis vous craignent:</div>
-<div class="i0">Le sacerdoce tremble, et ses foudres s'éteignent:</div>
-<div class="i0">En tous lieux on redit que, terrassant l'erreur,</div>
-<div class="i0">Debout, dans un conseil, bravant un empereur,</div>
-<div class="i0">Vous avez confondu l'imposture idolâtre.</div>
-<div class="i0">Des brebis d'Israël on vous nomme le pâtre.</div>
-<div class="i0">Mais quel jeu du destin! les rois, mal assurés,</div>
-<div class="i0">Attaquant vos écrits, les ont même illustrés:</div>
-<div class="i0">L'Anglais, qui condamna votre sainte entreprise,</div>
-<div class="i0">Pour épouser Boulen, divorce avec l'église;</div>
-<div class="i0">Ce caprice, changeant les dogmes d'Albion,</div>
-<div class="i0">Ote au pape un soutien de sa communion:</div>
-<div class="i0">De la foi des humains, ô pitoyable cause!</div>
-<div class="i0">La Suède, plaignant tout le sang qui l'arrose,</div>
-<div class="i0">Lasse du joug béni des prélats, ses tyrans,</div>
-<div class="i0">Électeurs achetés par ses rois différents,</div>
-<div class="i0">Liés aux Christierns, qui la rendaient esclave,</div><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
-<div class="i0">M'assied sous les drapeaux du valeureux Gustave.</div>
-<div class="i0">Le métal des clochers, de la paix ennemis,</div>
-<div class="i0">Coule en monnaie utile, et m'acquiert des amis:</div>
-<div class="i0">La Hollande en grossit les trésors du commerce;</div>
-<div class="i0">Avec la liberté notre influence y perce:</div>
-<div class="i0">Et tout présage enfin l'entier soulèvement</div>
-<div class="i0">De la haute Helvétie, et des flots du Léman.</div>
-<div class="i0">En céleste fléau des chefs du Capitole,</div>
-<div class="i0">Un pasteur, conformant sa vie à sa parole,</div>
-<div class="i0">Zélé, rigide et pur, votre émule Calvin,</div>
-<div class="i0">Purge aussi les troupeaux et le bercail divin:</div>
-<div class="i0">Que dis-je, en ce moment Charles-Quint nous seconde.</div>
-<div class="i0">Quel spectacle nos jours vont-ils donner au monde!</div>
-<div class="i0">Le pontife Clément, son infidèle appui,</div>
-<div class="i0">Marchant de ruse en ruse entre François et lui,</div>
-<div class="i0">Désormais sans secours, entouré d'adversaires,</div>
-<div class="i0">Voit marcher contre lui les Germains mes sectaires,</div>
-<div class="i0">Que le cruel Bourbon n'ayant pu soudoyer,</div>
-<div class="i0">Du pillage de Rome a promis de payer.</div>
-<div class="i0">C'en est fait, tout nous cède; et de l'église avare</div>
-<div class="i0">Les peuples à leurs pieds fouleront la tiare.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ma fille, l'univers sent donc ce que tu vaux:</div>
-<div class="i0">Sa liberté sera le prix de mes travaux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qu'elle débite bien son nouveau catéchisme!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LUTHER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Lisons l'écrit d'Érasme, intimidé d'un schisme:</div>
-<div class="i0">Avant de m'endormir, il me faut rétorquer</div>
-<div class="i0">Les arguments cornus dont il veut me piquer.</div>
-</div></div>
-
-<h4>
-<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
-
-BORE, <em>seule</em>.</h4>
-
-<p class="character">BORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Épouse de Luther, jadis religieuse,</div>
-<div class="i0">Voilà que de la nuit l'heure silencieuse</div>
-<div class="i0">Te commande d'entrer dans le lit conjugal:</div>
-<div class="i0">Rester vierge était triste; être femme, est-ce un mal?</div>
-<div class="i0">Je ne me repens pas d'avoir quitté le voile:</div>
-<div class="i0">On m'en blâme; et pourquoi? chacun suit son étoile.</div>
-<div class="i0">Faisant de ma jeunesse une longue douleur,</div>
-<div class="i0">La discipline austère en desséchait la fleur;</div>
-<div class="i0">Mes sens, par-fois tentés des délices du monde,</div>
-<div class="i0">Emportaient loin de Dieu mon ame vagabonde:</div>
-<div class="i0">J'aurais failli plus tard; ainsi que font toujours</div>
-<div class="i0">Les Lucrèces du siècle écartant les amours,</div>
-<div class="i0">Et qui, de leur orgueil déshonorant l'ouvrage,</div>
-<div class="i0">En leur maturité prennent un cœur volage,</div>
-<div class="i0">Et que le vif regret d'avoir perdu leur temps</div>
-<div class="i0">Précipite sans frein au déclin des beaux ans.</div>
-<div class="i0">Mais peut-être pour moi la règle moins cruelle</div>
-<div class="i0">Eût enfin à son joug soumis mon cœur fidèle....</div>
-<div class="i0">O cloche! dont le son frappe les airs lointains,</div>
-<div class="i0">Tu rappelles mon ame à ses premiers destins!</div>
-<div class="i0">Ta voix, pendant la nuit, signal de la prière,</div>
-<div class="i0">Sous les voûtes du cloître où j'étais prisonnière,</div>
-<div class="i0">Me tirait de ma couche, et traînait ma langueur</div>
-<div class="i0">Devant l'autel d'un Dieu, seul époux de mon cœur!</div>
-<div class="i0">Ce devoir partagé de mes chastes rivales,</div>
-<div class="i0">Ces cierges qui perçaient des ombres sépulcrales,</div>
-<div class="i0">Ces élans d'un amour né de vagues desirs,</div><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
-<div class="i0">Hélas! je m'en souviens, me donnaient des plaisirs.</div>
-<div class="i0">Mon esprit s'échauffait d'une plus pure flamme;</div>
-<div class="i0">Mon corps, libre de soins, vivait moins que mon ame:</div>
-<div class="i0">Vers un ciel consolant je la sentais errer,</div>
-<div class="i0">Quand mes jalouses sœurs me faisaient soupirer.</div>
-<div class="i0">Mais dans la vie active où le monde m'entraîne,</div>
-<div class="i0">De soucis en soucis chaque moment s'enchaîne;</div>
-<div class="i0">On mange sur la terre un pain trempé de fiel,</div>
-<div class="i0">On y porte sa croix sans espérer le ciel;</div>
-<div class="i0">Et l'on quitte le jour, au bout de sa carrière,</div>
-<div class="i0">Sans avoir pu goûter et bénir sa lumière.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Elle dit: au parterre où l'on aime le bruit,</div>
-<div class="i0">On regarde en pitié quel regret la poursuit:</div>
-<div class="i0">Car les Diables, brûlés par une humeur caustique,</div>
-<div class="i0">N'ont, dans leur esprit sec, rien de mélancolique.</div>
-<div class="i2">Mais un spectacle affreux, plus doux à leurs regards,</div>
-<div class="i0">C'est Rome, dont le sac promis à des soudards</div>
-<div class="i0">Attire sur les pas de Bourbon qui l'assiège,</div>
-<div class="i0">Tant de luthériens, ennemis du saint-siége.</div>
-<div class="i2">Vêtu de la blancheur d'un corset argenté,</div>
-<div class="i0">Le hardi connétable, avec célérité,</div>
-<div class="i0">D'un mur déja croulant surmonte les ruines:</div>
-<div class="i0">Tel que brille au matin, levé sur des collines,</div>
-<div class="i0">Entre les flancs noircis d'un nuage orageux,</div>
-<div class="i0">Lucifer, non voilé, serein et lumineux,</div>
-<div class="i0">Qui regarde sous lui le désastre et la guerre</div>
-<div class="i0">Fondre au loin dans les cieux ébranlés du tonnerre.</div>
-<div class="i0">Tel, devançant le jour, Bourbon impatient</div><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
-<div class="i0">Préside la tempête, et l'éclaire en riant.</div>
-<div class="i2">Par-tout la Conscience, ardente, vengeresse,</div>
-<div class="i0">Jura de le poursuivre, et lui tient sa promesse.</div>
-</div></div>
-
-<h4>BOURBON, LA CONSCIENCE, ET LA MORT.</h4>
-
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ici, triomphe ou meurs, ô connétable altier!</div>
-<div class="i0">Trahi de Charles-Quint, traître à François-Premier,</div>
-<div class="i0">Bientôt, sans autre nom que celui de transfuge,</div>
-<div class="i0">Un trône sur la terre est ton dernier refuge:</div>
-<div class="i0">Échappe, en y montant, aux coups de l'avenir,</div>
-<div class="i0">Et fais-toi redouter de qui veut te punir.</div>
-<div class="i0">Le joug d'un premier crime est le dur esclavage</div>
-<div class="i0">Qui t'enchaîne au succès d'un criminel ouvrage;</div>
-<div class="i0">Et d'avance en ton cœur j'ai corrompu le fruit</div>
-<div class="i0">Des glorieux travaux que ton remords produit.</div>
-<div class="i0">Je te condamne à fuir de conquête en conquête</div>
-<div class="i0">Le juste châtiment qui menace ta tête:</div>
-<div class="i0">D'un degré qui t'assure atteins donc la hauteur;</div>
-<div class="i0">Traître, pour te sauver, deviens usurpateur.</div>
-<div class="i2">C'est moi qui, te traînant au pied de ces murailles,</div>
-<div class="i0">Te fis à tes soldats, avides de batailles,</div>
-<div class="i0">Par les chants, les bons mots, en riant fantassin,</div>
-<div class="i0">Déguiser le poison qui fermente en ton sein:</div>
-<div class="i0">Leur versant à longs traits ta belliqueuse ivresse,</div>
-<div class="i0">En buvant avec eux, ton orgueil les caresse:</div>
-<div class="i0">Mets leur zèle à profit pour décider le sort,</div>
-<div class="i0">Parle, et cours dans leurs rangs, pousse-les à la mort...</div>
-<div class="i0">Mais on quitte la brèche, on t'abandonne ... ah! tremble...</div><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
-<div class="i0">Voilà tes défenseurs qui reculent ensemble...</div>
-<div class="i0">Ils te déchireront, si tu n'es pas vainqueur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mes frères! mes amis! allons, ferme, du cœur!</div>
-<div class="i0">Héros à qui jamais la victoire n'échappe,</div>
-<div class="i0">Céderez-vous la palme aux vils soldats du pape?</div>
-<div class="i0">Aurons-nous donc sans fruit, en dépit des hivers,</div>
-<div class="i0">Franchi les Apennins, de neige tout couverts,</div>
-<div class="i0">Traversé l'Italie, épuisés d'indigence,</div>
-<div class="i0">Fait frémir, en passant, et Bologne, et Florence?</div>
-<div class="i0">Rome est là sous nos yeux, pleine d'argent et d'or,</div>
-<div class="i0">Rome, de l'univers le plus riche trésor!</div>
-<div class="i0">Eh quoi! lâcherons-nous une proie aussi belle?</div>
-<div class="i0">Non, périssons plutôt... A moi donc cette échelle!</div>
-<div class="i0">A moi, mes compagnons! j'y monte le premier.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Où s'élance cet homme, intrépide guerrier?</div>
-<div class="i0">Tous ses traits sont émus par des chaleurs soudaines;</div>
-<div class="i0">La vertu de son sang bouillonne dans ses veines...</div>
-<div class="i0">Quelque intérêt durable allume ses fureurs....</div>
-<div class="i0">Quels efforts! quel courage!... Un plomb siffle...</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ah! je meurs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il tombe, abandonné du souffle de la vie;</div>
-<div class="i0">Ainsi que tout-à-coup s'affaisse et se replie,</div>
-<div class="i0">Lasse d'avoir gonflé son sein tout irrité,</div>
-<div class="i0">La voile d'un vaisseau que le vent a quitté.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BOURBON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dérobez aux soldats ma dépouille fumante...</div><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA CONSCIENCE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Laisse, laisse, orgueilleux, le soin qui te tourmente!</div>
-<div class="i0">Vois le terme commun des petites grandeurs...</div>
-<div class="i0">De l'éternel oubli sonde les profondeurs,</div>
-<div class="i0">Et descends dans le gouffre où dorment terrassées</div>
-<div class="i0">L'espérance lointaine, et les hautes pensées.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pourquoi sur son cadavre étendre ce manteau?...</div>
-<div class="i0">Soldats, qui de Bourbon suivîtes le drapeau,</div>
-<div class="i0">Votre chef est tombé: publiez votre perte!</div>
-<div class="i0">Vengez-la!... que par-tout Rome, de sang couverte,</div>
-<div class="i0">Apprenne qu'en poussant votre guide au trépas,</div>
-<div class="i0">J'enflammai votre rage, et ne l'arrêtai pas!</div>
-<div class="i0">Et toi, fière cité! frémis, hurle ... tes portes</div>
-<div class="i0">S'ouvrent avec fracas au torrent des cohortes.</div>
-</div></div>
-
-<p class="character">ROME.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O Dieu, Dieu protecteur! les Germains, les Gaulois,</div>
-<div class="i0">Vont me fouler aux pieds pour la dernière fois!</div>
-<div class="i0">O ville si long-temps souveraine du monde,</div>
-<div class="i0">Bientôt, anéantie en ta chûte profonde,</div>
-<div class="i0">Il ne restera plus de Rome que son nom.</div>
-<div class="i0">As-tu des dieux, des lois, des vengeurs? Hélas non!</div>
-<div class="i0">Mars de ton Capitole a quitté la colline;</div>
-<div class="i0">Thémis, Vesta, n'ont plus leur puissance divine;</div>
-<div class="i0">Tu n'as plus de Camille et de prompt Décius</div>
-<div class="i0">Arrachant la victoire à tes vainqueurs déçus!</div>
-<div class="i0">Quel secours implorer contre tant d'adversaires?</div>
-<div class="i0">Où seront les Narsès, les vaillants Bélisaires,</div>
-<div class="i0">Qui te déroberont aux sacrilèges mains</div><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
-<div class="i0">Des Vandales, des Goths, tes bourreaux inhumains?</div>
-<div class="i0">Du Dieu de tes martyrs le vicaire timide</div>
-<div class="i0">T'abandonne aux couteaux d'une horde homicide:</div>
-<div class="i0">Son infaillible voix n'ose rien prononcer;</div>
-<div class="i0">Il n'a plus maintenant de foudres à lancer.</div>
-<div class="i0">Pontife, cardinaux, augustes sacriléges,</div>
-<div class="i0">Fuyez! l'autel menteur n'a plus de priviléges.</div>
-<div class="i0">Vous qui ne croyez point, que vous sert de prier?</div>
-<div class="i0">Un rempart est le Dieu qui peut vous appuyer.</div>
-<div class="i0">Saint-Ange assied ses murs au sommet d'une roche;</div>
-<div class="i0">Que du ciel invoqué ce château vous rapproche:</div>
-<div class="i0">Hypocrites, fuyez! abandonnez aux coups</div>
-<div class="i0">Les peuples de la terre, hélas! punis pour vous.</div>
-<div class="i0">Quel tumulte! quels cris!... Oh! quels flots de barbares!..</div>
-<div class="i0">Oh! quel débordement de meurtriers avares!...</div>
-<div class="i0">Venez, dépouillez-moi, vous êtes triomphants:</div>
-<div class="i0">Mais pourquoi sur le marbre écraser ces enfants?</div>
-<div class="i0">Leur jeune âge si pur est innocent de crimes...</div>
-<div class="i0">Ah! du moins épargnez de si tendres victimes...</div>
-<div class="i0">Ciel! où fuir, où marcher sur ces pavés sanglants?...</div>
-<div class="i0">Mères, filles, sortez de mes palais brûlants:</div>
-<div class="i0">Échappez aux fureurs du rapide incendie...</div>
-<div class="i0">Ah! plutôt reculez ... cette troupe hardie</div>
-<div class="i0">Qu'enflamme votre aspect d'une insolente ardeur,</div>
-<div class="i0">Accourt, l'épée en main, vaincre votre pudeur...</div>
-<div class="i0">Frémissez! leurs plaisirs sont suivis du carnage.</div>
-<div class="i0">O mes fils, rachetez vos foyers du pillage!</div>
-<div class="i0">Prodiguez vos trésors à ces fiers ravisseurs;</div>
-<div class="i0">Dérobez à leurs yeux vos femmes et vos sœurs...</div>
-<div class="i0">Vos pères vers le ciel tendent leurs mains sans armes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
-<div class="i0">Sauvez-les ... entendez les menaces, les larmes,</div>
-<div class="i0">Et les chevaux hennir dans mes temples fumants,</div>
-<div class="i0">Et les profanateurs briser mes monuments.</div>
-<div class="i0">O désastre! ô regrets! vous êtes abattues,</div>
-<div class="i0">Idoles de mes yeux, admirables statues,</div>
-<div class="i0">Que, pour m'environner de respects plus constants,</div>
-<div class="i0">Mon amour préserva de l'outrage des temps!</div>
-<div class="i0">Et de qui les beautés, défendant mes rivages,</div>
-<div class="i0">Ont vaincu tant de fois les conquérants sauvages,</div>
-<div class="i0">Attestant en effet que la main des beaux-arts</div>
-<div class="i0">Protège les cités non moins que les remparts!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Ainsi se lamentait Rome tout éplorée,</div>
-<div class="i0">Par le fer des soldats, par le feu dévorée;</div>
-<div class="i0">Et l'effrayant tableau de mille embrasements</div>
-<div class="i0">Présentait à l'Enfer l'aspect de ses tourments.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT NEUVIÈME</small>.</h2>
-
-<hr class="chap" />
-<h3>SOMMAIRE DU NEUVIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">Dialogue entre <em>saint Pierre</em>, <em>l'Église</em>, <em>et l'Esprit des Conciles</em>. Cet entretien
-présente le développement de la politique ecclésiastique
-depuis son origine jusqu'à nos temps. Continuation du sac de
-<em>Rome</em>. Aventure de <em>Candor</em> et de <em>Pulcrine</em>: mort de cette italienne
-et de son enfant, qu'elle noie dans le Tibre avec elle.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT NEUVIEME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Sur</span> la colline où dort l'empereur Adrien,</div>
-<div class="i0">Espace où descendit un ange aërien</div>
-<div class="i0">Qui, rendant au fourreau sa menaçante épée,</div>
-<div class="i0">Sauva Rome qu'un jour la peste avait frappée,</div>
-<div class="i0">Le pontife Grégoire a fait dresser des tours:</div>
-<div class="i0">Cet asyle à Clément offre un dernier recours.</div>
-<div class="i0">Plus effrayé pour soi que pour le saint collége,</div>
-<div class="i0">Il parle aux cardinaux, restes de son cortége,</div>
-<div class="i0">Vieux princes du conclave, apôtres décorés,</div>
-<div class="i0">Qui tous, par la terreur alors défigurés,</div>
-<div class="i0">Penchant leurs fronts usés à méditer des crimes,</div>
-<div class="i0">De leur espoir en Dieu démentaient les maximes.</div>
-<div class="i0">Sous leur calotte rouge et leurs sacrés chapeaux,</div>
-<div class="i0">Mille desseins roulaient en leurs larges cerveaux,</div>
-<div class="i0">Magasin d'artifice et de noirs stratagêmes,</div>
-<div class="i0">Et de poisons empreints sur leurs visages blêmes.</div>
-<div class="i0">L'effroi plombait le teint de ces menteurs bénis,</div>
-<div class="i0">De l'or du Vatican fabricateurs jaunis.</div>
-<div class="i2">Mais tandis qu'ils tremblaient pour la reine des villes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
-<div class="i0">Pierre, et la sainte Église, et l'Esprit des Conciles,</div>
-<div class="i0">Planaient au-dessus d'eux; ainsi qu'au mont Thabor,</div>
-<div class="i0">Jésus transfiguré, dans son divin essor,</div>
-<div class="i0">Loin des yeux des humains gémissants sur la terre,</div>
-<div class="i0">Entretint ses élus de son céleste Père:</div>
-<div class="i0">Tableau dont la grandeur visible à Raphaël</div>
-<div class="i0">Devint de ses pinceaux le miracle éternel!</div>
-</div></div>
-
-<h4>SAINT PIERRE, L'ÉGLISE, L'ESPRIT DES
-CONCILES.</h4>
-
-<p class="character">L'ÉGLISE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle,</div>
-<div class="i0">A du nom de Céphas payé le cœur fidèle,</div>
-<div class="i0">Titre saint de ta foi, solide fondement,</div>
-<div class="i0">Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument;</div>
-<div class="i0">Toi, le premier élu, de qui la main pieuse</div>
-<div class="i0">Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse,</div>
-<div class="i0">Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs;</div>
-<div class="i0">Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs;</div>
-<div class="i0">Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise,</div>
-<div class="i0">Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église.</div>
-<div class="i0">Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin,</div>
-<div class="i0">Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin?</div>
-<div class="i0">De l'empire éternel où tu me fis prétendre,</div>
-<div class="i0">Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre?</div>
-<div class="i0">Et par l'âge emportée en souvenirs confus,</div>
-<div class="i0">Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus?</div>
-<div class="i0">Comme dans l'univers sont passés les royaumes,</div>
-<div class="i0">Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
-<div class="i0">Moi qui, riche en effet des biens les plus constants,</div>
-<div class="i0">Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps?</div>
-<div class="i0">Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie</div>
-<div class="i0">Pleure Sion en proie à la flamme ennemie,</div>
-<div class="i0">Et la haine écrasant les orphelins épars</div>
-<div class="i0">Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars!</div>
-<div class="i0">Aux portes de mon temple entends crier la foule...</div>
-<div class="i0">On renverse nos murs, et notre autel s'écroule...</div>
-<div class="i0">Hélas! contre le choc du désordre effréné,</div>
-<div class="i0">Que peut en ses remparts Clément emprisonné?</div>
-<div class="i0">Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême:</div>
-<div class="i0">L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même;</div>
-<div class="i0">Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther,</div>
-<div class="i0">Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer.</div>
-<div class="i0">Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées</div>
-<div class="i0">Protégerait toujours mes enceintes fermées;</div>
-<div class="i0">Et que des loups cruels, et des lions grondants,</div>
-<div class="i0">Toujours en mon bercail je briserais les dents?</div>
-<div class="i0">Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée?</div>
-<div class="i0">O Céphas! ton Église expire terrassée.</div>
-<div class="i0">Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver,</div>
-<div class="i0">Et que ta main encor l'aide à se relever.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT PIERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que me demandes-tu, malheureuse infidèle!</div>
-<div class="i0">Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle,</div>
-<div class="i0">Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil,</div>
-<div class="i0">Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil?</div>
-<div class="i0">Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse,</div>
-<div class="i0">Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse?</div>
-<div class="i0">Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté</div><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
-<div class="i0">Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité.</div>
-<div class="i0">Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles,</div>
-<div class="i0">Ton ame abandonna les graces éternelles,</div>
-<div class="i0">Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner,</div>
-<div class="i0">Descendit des hauteurs où je te fis régner.</div>
-<div class="i0">Que nous dit de Jésus l'autorité suprême?</div>
-<div class="i0">«Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.»</div>
-<div class="i0">Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi:</div>
-<div class="i0">«Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!»</div>
-<div class="i0">J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère,</div>
-<div class="i0">Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre.</div>
-<div class="i2">Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité,</div>
-<div class="i0">Que j'assis de ta loi l'auguste majesté:</div>
-<div class="i0">Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres;</div>
-<div class="i0">La croix, en éclairant les bords les plus célèbres,</div>
-<div class="i0">Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux,</div>
-<div class="i0">Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux.</div>
-<div class="i0">Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste</div>
-<div class="i0">D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste;</div>
-<div class="i0">Il ne les revêt point de superbes dehors:</div>
-<div class="i0">Mais, sous leur nudité riche de ses trésors,</div>
-<div class="i0">Il fait, pour éclipser toute mortelle idole,</div>
-<div class="i0">Reluire dans leur cœur sa vivante parole:</div>
-<div class="i0">Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit,</div>
-<div class="i0">Les épines, les maux, couronnent leur esprit.</div>
-<div class="i0">Voilà comment d'abord mon zèle secourable</div>
-<div class="i0">Accrut ta nation maintenant innombrable.</div>
-<div class="i0">Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs</div>
-<div class="i0">Furent du peuple en deuil les saints consolateurs.</div>
-<div class="i0">Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
-<div class="i0">Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces;</div>
-<div class="i0">Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux,</div>
-<div class="i0">Ta main ne recueillait les moissons que pour eux.</div>
-<div class="i2">Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie</div>
-<div class="i0">D'une richesse vaine ici-bas enfouie:</div>
-<div class="i0">De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné,</div>
-<div class="i0">Et ta basse avarice aux enfers l'a donné.</div>
-<div class="i0">De ton législateur qu'ont produit les merveilles?</div>
-<div class="i0">Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles.</div>
-<div class="i0">Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux,</div>
-<div class="i0">Nourri comme le sont les innocents oiseaux,</div>
-<div class="i0">Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes,</div>
-<div class="i0">Et marcha confiant à ses hautes conquêtes.</div>
-<div class="i0">Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter!</div>
-<div class="i0">Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter</div>
-<div class="i0">Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées</div>
-<div class="i0">Devaient être à jamais les pierres animées,</div>
-<div class="i0">Et de son sanctuaire inaccessible à tous,</div>
-<div class="i0">Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux:</div>
-<div class="i0">Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance,</div>
-<div class="i0">Tu disputes aux grands leur étroite puissance:</div>
-<div class="i0">Pour des honneurs mondains tu trahis les autels:</div>
-<div class="i0">Pour de vils intérêts tu combats les mortels;</div>
-<div class="i0">Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice,</div>
-<div class="i0">De succomber sans gloire en cette infâme lice.</div>
-<div class="i0">Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats</div>
-<div class="i0">Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats.</div>
-<div class="i0">Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe:</div>
-<div class="i0">Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe,</div>
-<div class="i0">Se lève le matin, et tombe avant la nuit.</div><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
-<div class="i0">Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit.</div>
-<div class="i2">Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière</div>
-<div class="i0">Qui pour seule arme enfin te laisse la prière,</div>
-<div class="i0">Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts,</div>
-<div class="i0">Sur les âmes régner, et non pas sur les corps;</div>
-<div class="i0">Et qui force un pontife, en martyr pacifique,</div>
-<div class="i0">A recourir aux cieux, ton héritage unique.</div>
-<div class="i2">Dans l'univers entier qui te fit prévaloir?</div>
-<div class="i0">Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir.</div>
-<div class="i0">De tes ambitions que l'erreur se dissipe;</div>
-<div class="i0">Et pour durer sans fin remonte à ton principe.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉGLISE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu t'abuses, Céphas: né des faibles ruisseaux,</div>
-<div class="i0">Un fleuve accroît son lit en recueillant leurs eaux;</div>
-<div class="i0">Et de son urne enfin l'abondance s'arrête</div>
-<div class="i0">S'il ne peut sur la terre étendre sa conquête:</div>
-<div class="i0">La source de ma vie, humble en mes premiers jours,</div>
-<div class="i0">Dut s'augmenter d'abord pour prolonger son cours.</div>
-<div class="i2">Si les hommes grossiers, pour seul prix de mes peines,</div>
-<div class="i0">N'eussent vu que mes cloux, mes cilices, mes chaînes,</div>
-<div class="i0">En mes labeurs obscurs leur courage abattu</div>
-<div class="i0">De fol emportement eût traité ma vertu.</div>
-<div class="i0">Notre gloire éternelle, invisible salaire,</div>
-<div class="i0">N'eût point à ses appâts amorcé le vulgaire,</div>
-<div class="i0">Et le peu de zélés sortis d'un rang abject</div>
-<div class="i0">Ne m'aurait pu des grands conquérir le respect.</div>
-<div class="i0">Il fallut, pour leur faire honorer mes supplices,</div>
-<div class="i0">Joindre à l'espoir futur les présentes délices:</div>
-<div class="i0">Il fallut que les arts et les purs orateurs</div>
-<div class="i0">Charmassent dans les cours mes fiers persécuteurs:</div><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
-<div class="i0">Pour fléchir mes bourreaux, m'acheter des ministres,</div>
-<div class="i0">M'asservir des tyrans les conseillers sinistres,</div>
-<div class="i0">L'or me devint utile; et, fondant mon trésor,</div>
-<div class="i0">Il me fallut du fer pour conserver mon or.</div>
-<div class="i2">Ainsi, m'environnant d'une pompe mondaine,</div>
-<div class="i0">Alliant à ma foi la politique humaine,</div>
-<div class="i0">Dans les états nombreux où je portai ma croix,</div>
-<div class="i0">Je me fis des sujets nourris par tous les rois,</div>
-<div class="i0">Et courbai sous mon joug les têtes couronnées</div>
-<div class="i0">Par ma tiare auguste en tous lieux dominées.</div>
-<div class="i0">Dès-lors, mes citoyens, les élus de Sion,</div>
-<div class="i0">Défendirent leurs droits sous ma protection:</div>
-<div class="i0">Des peuples et des chefs mon oreille maîtresse</div>
-<div class="i0">Par de secrets aveux me rassura sans cesse:</div>
-<div class="i0">Ma voix emplit la chaire; et, sous mon appareil,</div>
-<div class="i0">La gloire de mon temple effaça le soleil.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPRIT DES CONCILES.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu ne dois qu'à moi seul, république sacrée,</div>
-<div class="i0">La liberté des lois dont tu fus illustrée:</div>
-<div class="i0">Tant que de tes prélats le saint gouvernement</div>
-<div class="i0">De leur égalité garda le sentiment,</div>
-<div class="i0">Tant que de tes degrés la juste hiérarchie</div>
-<div class="i0">Régla ton ministère, et non ta monarchie,</div>
-<div class="i0">Et que l'esprit zélé des conciles nombreux</div>
-<div class="i0">En ton sein maternel unit tes fils entre eux,</div>
-<div class="i0">L'unanime intérêt, d'un hémisphère à l'autre,</div>
-<div class="i0">Nommait le digne élu, successeur de l'apôtre:</div>
-<div class="i0">Alors la même voix, parlant de tous côtés,</div>
-<div class="i0">Soulevait ton grand corps dans toutes les cités:</div>
-<div class="i0">Le mérite éprouvé, la foi qui le rehausse,</div><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
-<div class="i0">Désignaient sans combats l'appui du sacerdoce;</div>
-<div class="i0">Et, formant tes conseils, un immense concours</div>
-<div class="i0">Te faisait révérer des peuples et des cours.</div>
-<div class="i0">Qu'un tyran apostat conjurât ta ruine,</div>
-<div class="i0">Qu'un schisme ténébreux obscurcît ta doctrine,</div>
-<div class="i0">Qu'un poison infectât tes membres languissants,</div>
-<div class="i0">J'opposais à tes maux des remèdes puissants;</div>
-<div class="i0">Et réveillant ta force en quelque heureuse lutte,</div>
-<div class="i0">Quand tes pieds chancelaient, je prévenais ta chûte.</div>
-<div class="i0">Mais depuis que le chef, assis au Vatican,</div>
-<div class="i0">Se proclame Infaillible, et gouverne en tyran,</div>
-<div class="i0">Que des princes du siècle il imite l'exemple,</div>
-<div class="i0">Qu'il consacre à sa cour tout le luxe du temple,</div>
-<div class="i0">S'immole tes brebis qu'il promet de nourrir,</div>
-<div class="i0">Et boit jusqu'à ton sang tout près de se tarir;</div>
-<div class="i0">Depuis qu'un titre, un nom, des richesses, des brigues,</div>
-<div class="i0">Ont usurpé ton siége, et le vendent aux ligues,</div>
-<div class="i0">Et qu'un conclave impur choisit dans le saint lieu</div>
-<div class="i0">L'homme des potentats, et non l'homme de Dieu;</div>
-<div class="i0">Tes avares enfants respectent ce seul maître,</div>
-<div class="i0">Et de l'autel souillé n'encensent que le prêtre.</div>
-<div class="i0">Sion, dépouille-toi! rends, devant l'éternel,</div>
-<div class="i0">L'égalité première au troupeau fraternel.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉGLISE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O fanatique esprit des turbulents conciles!</div>
-<div class="i0">Que souhaitent de moi tes chagrins indociles?</div>
-<div class="i0">Qu'en populaire état changeant ma royauté,</div>
-<div class="i0">J'abaisse à ton niveau la fière papauté!</div>
-<div class="i0">A mes libres statuts est-elle si contraire?</div>
-<div class="i0">Le sceptre qu'elle tient n'est point héréditaire:</div><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
-<div class="i0">Son choix renouvelé, sans nul égard au sang,</div>
-<div class="i0">Du dernier rang élève un chef au premier rang,</div>
-<div class="i0">Et l'âge du mortel que je prends soin d'élire</div>
-<div class="i0">Lui laisse peu le temps de troubler mon empire.</div>
-<div class="i0">Au pouvoir après lui ses sujets prétendant</div>
-<div class="i0">Pour les droits de son titre ont un respect prudent;</div>
-<div class="i0">Et, toujours occupé, mon trône, sans régence,</div>
-<div class="i0">Est le centre puissant de ma vaste influence.</div>
-<div class="i0">Ce sceptre qui courba l'univers asservi,</div>
-<div class="i0">Est-ce pour le briser que je te l'ai ravi?</div>
-<div class="i0">Non, je te l'arrachai, par tant d'art et de peines,</div>
-<div class="i0">Pour imposer silence à tes querelles vaines.</div>
-<div class="i0">Fol esprit des chrétiens assemblés par la loi,</div>
-<div class="i0">Que prétends-tu? souvent le schisme est né de toi.</div>
-<div class="i0">Tantôt l'orgueil naissant d'une bouche éloquente</div>
-<div class="i0">Fait frémir l'orthodoxe aux erreurs qu'elle enfante:</div>
-<div class="i0">Tantôt le nom des grands, le poids de leurs trésors,</div>
-<div class="i0">Balancent tes avis, rompent mes vieux ressorts;</div>
-<div class="i0">Et les partis, armés par la haine et les doutes,</div>
-<div class="i0">Joignent mille fléaux à ceux que tu redoutes.</div>
-<div class="i0">Tel est, tel est le sort trop commun aux états</div>
-<div class="i0">Où la foule est livrée à d'orageux débats!</div>
-<div class="i0">L'empire de l'Église a des lois plus certaines;</div>
-<div class="i0">C'est pour le mieux guider qu'un homme en tient les rênes,</div>
-<div class="i0">Et seul, pour mes enfants gardant mes biens entiers,</div>
-<div class="i0">Il a des successeurs, et n'a point d'héritiers:</div>
-<div class="i0">Libre des nœuds du sang, ma famille est la sienne:</div>
-<div class="i0">Le salut, l'intérêt de la cité chrétienne,</div>
-<div class="i0">Sur tous mes ennemis tiennent ses yeux ouverts.</div>
-<div class="i0">Quel autre eût au croissant disputé l'univers?</div><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
-<div class="i0">L'Europe encenserait un prophète barbare,</div>
-<div class="i0">Si je n'eusse au turban opposé la tiare,</div>
-<div class="i0">Et fait, en roi des rois, marcher les potentats,</div>
-<div class="i0">Qui sont les humbles chefs de mes pieux soldats.</div>
-<div class="i0">Les aveugles Païens, les farouches Vandales,</div>
-<div class="i0">Les Musulmans, zélés pour des erreurs fatales,</div>
-<div class="i0">Tout a fléchi devant le souverain sacré</div>
-<div class="i0">Qui de mon arbre antique est le tronc adoré.</div>
-<div class="i0">Va, ne t'ombrage plus de sa hauteur suprême.</div>
-<div class="i0">Ah! loin de dégrader mon triple diadême,</div>
-<div class="i0">Suscitons en tous lieux pour ses grands intérêts</div>
-<div class="i0">Le peuple des cloîtrés, mes défenseurs secrets.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPRIT DES CONCILES.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quoi! ces lourds favoris couchés dans la mollesse,</div>
-<div class="i0">Dont ta grace féconde a béni la paresse!</div>
-<div class="i0">Église aveugle, au sein des périls que tu cours,</div>
-<div class="i0">As-tu lieu d'en attendre un effort, un secours?</div>
-<div class="i0">Hélas! leur privilége excite trop d'envie;</div>
-<div class="i0">Et c'est pour les punir qu'on menace ta vie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉGLISE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Connais ma sainte armée: apprends que leurs langueurs</div>
-<div class="i0">Sont les plus forts liens qui m'attachent les cœurs.</div>
-<div class="i0">Le charme des loisirs et des joyeuses tables</div>
-<div class="i0">Les rend de qui me hait ennemis implacables;</div>
-<div class="i0">Et leurs esprits flatteurs, doctement exercés,</div>
-<div class="i0">Gagnent à mon parti les héros insensés.</div>
-<div class="i0">C'est peu: de tous les cœurs observant les caprices,</div>
-<div class="i0">J'ai su multiplier mes pieuses milices.</div>
-<div class="i2">Les uns, poussés au loin par de tristes penchants,</div>
-<div class="i0">Sur les rocs et les mers me font plaindre en leurs chants:</div><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
-<div class="i0">Les autres, du remords étalant les misères,</div>
-<div class="i0">Font de ma pénitence adorer les mystères:</div>
-<div class="i0">Des vierges, embrassant mes chastes voluptés,</div>
-<div class="i0">Goûtent la solitude au milieu des cités:</div>
-<div class="i0">Hameaux, villes, déserts, et profonds hermitages,</div>
-<div class="i0">Des sons de mon airain frapperont tous les âges:</div>
-<div class="i0">Et tandis que ceux-là, dans l'étude plongés,</div>
-<div class="i0">De la poudre arrachant mes faux titres rongés,</div>
-<div class="i0">Disent en leurs écrits que ma loi consacrée,</div>
-<div class="i0">Produite avec le monde, en aura la durée;</div>
-<div class="i0">Ceux-ci, de mon pouvoir ministres agissants,</div>
-<div class="i0">Organes de la foi, dans l'Espagne naissants,</div>
-<div class="i0">Dirigent à mon gré la jeunesse ignorante;</div>
-<div class="i0">Et si, dans l'univers leur mission errante,</div>
-<div class="i0">Aux deux mondes conquis étendait ses travaux,</div>
-<div class="i0">Mon glaive planerait sur les rois mes rivaux;</div>
-<div class="i0">Et l'Inquisition, mon alliée ardente,</div>
-<div class="i0">Vaincrait des nations la révolte imprudente.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESPRIT DES CONCILES.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tremble!... d'horreur émus, les peuples et les rois</div>
-<div class="i0">Pour t'écraser un jour s'uniront à-la-fois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉGLISE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, je reviens du coup qui m'a d'abord surprise:</div>
-<div class="i0">Forte ou faible ici-bas, je suis toujours l'Église.</div>
-<div class="i0">Ma prière en tous temps armera les mortels;</div>
-<div class="i0">Sur leurs inimitiés j'ai fondé mes autels:</div>
-<div class="i0">Qu'un peuple les abjure, un roi prend leur défense;</div>
-<div class="i0">Un état veut ma perte, un autre ma vengeance;</div>
-<div class="i0">Leurs discordes pour moi sont d'éternels secours;</div>
-<div class="i0">Et dans leurs mouvements, immuable toujours,</div><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
-<div class="i0">Mon pouvoir, épanchant leur sang pour mes querelles,</div>
-<div class="i0">Semble un miracle antique aux regards des fidèles,</div>
-<div class="i0">Qui raniment sans cesse, en relevant ma croix,</div>
-<div class="i0">La vie impérissable accordée à mes lois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT PIERRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O cieux! t'affermis-tu, dans tes liens durables,</div>
-<div class="i0">Par la désunion des états déplorables,</div>
-<div class="i0">Toi, que créa ton Dieu pour inspirer la paix,</div>
-<div class="i0">Et qui dois de lui seul attendre tes succès!</div>
-<div class="i0">Ah! crois-en le martyr de l'évangile auguste,</div>
-<div class="i0">Tu quittes les sentiers que te traça le Juste,</div>
-<div class="i0">Qui prêchait aux humains, en paroles de miel,</div>
-<div class="i0">L'amour entre leurs fils, nés égaux sous le ciel,</div>
-<div class="i0">Qui, vainqueur des tourments, plein d'une foi profonde,</div>
-<div class="i0">A rompu par sa mort l'esclavage du monde,</div>
-<div class="i0">Et que l'homme innocent, qui craint plus Dieu qu'un roi,</div>
-<div class="i0">Sent au fond de son cœur, et connaît mieux que toi;</div>
-<div class="i0">Toi, qui deviens terrestre et qui n'es plus divine,</div>
-<div class="i0">Tu te corromps: ta fin dément ton origine.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il dit: et monte aux cieux en plaignant les humains.</div>
-</div><div class="stanza">
-<div class="i0">Cependant Rome cède à de profanes mains</div>
-<div class="i0">Les biens de ses autels, l'honneur de ses vestales;</div>
-<div class="i0">Et la flamme répand mille horreurs infernales.</div>
-<div class="i2">Mais du prompt incendie un palais respecté</div>
-<div class="i0">Par de jeunes époux est encore habité.</div>
-<div class="i0">Ici, nouveaux objets; le théâtre mobile</div>
-<div class="i0">De leur appartement offre l'aspect tranquille.</div><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
-<div class="i0">Auprès de leur enfant leur vieux père est assis,</div>
-<div class="i0">Et ses pleurs échappés mouillent son petit-fils.</div>
-<div class="i0">Là, Pulcrine et Candor, inconnus de l'histoire,</div>
-<div class="i0">Et trop sages toujours pour briguer nulle gloire,</div>
-<div class="i0">Amants, époux heureux jusqu'à ce jour d'horreur,</div>
-<div class="i0">En leur dernier réduit s'exprimaient leur terreur.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CANDOR, PULCRINE, L'ENFANT, ET LE
-VIEILLARD.</h4>
-
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Abaisse les rideaux devant cette croisée</div>
-<div class="i0">Que rougit la lueur de la ville embrasée:</div>
-<div class="i0">Ces sanglantes clartés, qui tremblent devant moi,</div>
-<div class="i0">Consternent mes regards, les remplissent d'effroi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que de ton sein troublé la frayeur se tempère,</div>
-<div class="i0">Et n'épouvante pas mon fils et ton vieux père.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les cris qui s'éloignaient se rapprochent de nous...</div>
-<div class="i0">O mon Dieu! ces méchants nous égorgeront tous.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon fils, dans les périls s'exerce le courage:</div>
-<div class="i0">Tu seras homme, un jour ... soutiens donc cet orage;</div>
-<div class="i0">Et, sans frémir ainsi, tâche de rassurer</div>
-<div class="i0">Ta mère qui s'effraie, et que tu fais pleurer.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! de ce tendre enfant ne retiens point les larmes...</div>
-<div class="i0">Faible contre un tel choc, frappé de tant d'alarmes,</div>
-<div class="i0">Si jeune, je le plains d'approcher du trépas...</div><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
-<div class="i0">Moi, qui vers le tombeau n'ai plus qu'à faire un pas,</div>
-<div class="i0">Si ma tête blanchie est soudain abattue,</div>
-<div class="i0">Ce coup m'importe peu ... qu'on entre, et qu'on me tue.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon père, à votre gendre épargnez ce discours.</div>
-<div class="i0">Mes jours paîront plutôt le dernier de vos jours</div>
-<div class="i0">Que de souffrir, vivant, qu'un barbare assassine</div>
-<div class="i0">L'aïeul de mon cher fils, le père de Pulcrine.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Hélas! que produirait ton impuissant effort?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai des armes, je t'aime, et je suis jeune et fort.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ces armes, en tes mains pures du sang des hommes,</div>
-<div class="i0">Nous préserveraient mal du danger où nous sommes.</div>
-<div class="i0">Elles ne t'ont servi qu'à chasser dans les bois</div>
-<div class="i0">Les lièvres fugitifs et les cerfs aux abois.</div>
-<div class="i0">Pour vaincre il faut du meurtre un dur apprentissage.</div>
-<div class="i0">Ta force, ta jeunesse est un faux avantage</div>
-<div class="i0">Contre d'affreux soldats, à l'homicide instruits,</div>
-<div class="i0">Enivrés par la rage, et par la mort conduits.</div>
-<div class="i0">Tu passais mollement tes heureuses journées,</div>
-<div class="i0">Par les jeux, la musique, et l'amour enchaînées,</div>
-<div class="i0">A cultiver les lois, les muses et les arts:</div>
-<div class="i0">Tu n'as point de la guerre éprouvé les hasards.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Combattre est-il l'effet d'une rare industrie?</div>
-<div class="i0">C'est l'art qu'aux animaux inspire leur furie:</div>
-<div class="i0">J'en fis trop peu de cas pour m'enrégimenter...</div>
-<div class="i0">Mais contre des brigands s'il faut ici lutter,</div><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
-<div class="i0">Tu verras, sur le seuil de notre doux asyle,</div>
-<div class="i0">Se changer en lion un citoyen tranquille;</div>
-<div class="i0">Et je ne céderai ma maison au vainqueur</div>
-<div class="i0">Que si, vaincu du nombre, on me perce le cœur.</div>
-<div class="i0">Cher enfant! tendre épouse! et toi, vertueux père!</div>
-<div class="i0">Quels intérêts pour moi plus sacrés sur la terre</div>
-<div class="i0">Auraient droit de m'armer, hélas! tant que mes yeux</div>
-<div class="i0">Demeureront ouverts à la clarté des cieux?</div>
-<div class="i0">C'est à vous, doux objets, mon unique richesse,</div>
-<div class="i0">Que j'attachai mes soins, mon amour, ma tendresse;</div>
-<div class="i0">Et ta pudeur sincère, unie à mille appas,</div>
-<div class="i0">Est le premier des biens que défendrait mon bras.</div>
-<div class="i0">O ma Pulcrine! ô toi, mes délices, ma vie!...</div>
-<div class="i0">Qu'entends-je?...</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Vers la porte une troupe s'écrie...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quels coups heurtent le seuil!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">O mon père, arme-toi!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE, <em>à Candor</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ciel! devant ces bourreaux vas-tu t'offrir sans moi?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tous trois, à ce foyer, restez dans le silence.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! comme des clameurs s'accroît la violence!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel bruit!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Nos serviteurs appellent mes secours...</div><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je ne te quitte pas...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">C'en est fait de nos jours!</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La force m'abandonne... Ah, Candor!... il me laisse.</div>
-<div class="i4">(Candor disparaît.)</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Contre tant d'assassins que pourra ma vieillesse?</div>
-<div class="i0">Mes enfants ... à genoux! prions, prions les cieux!</div>
-<div class="i0">Rendons-nous l'Éternel miséricordieux!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O ciel! pour mes parents exauce ma prière!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dieu! ne prive que moi de la douce lumière.</div>
-<div class="i0">L'âge a rendu mes jours ténébreux, incertains;</div>
-<div class="i0">Et mes enfants ont droit à de plus longs destins.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel tumulte!... on se bat ... force-t-on les passages?</div>
-<div class="i0">Va, mon fils, va jeter les yeux sur ces vitrages...</div>
-<div class="i0">Peut-être mon époux, dans la lutte engagé...</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Voici de notre seuil le portier égorgé;</div>
-<div class="i0">Des hommes demi-nus, d'autres sous la cuirasse,</div>
-<div class="i0">Ma nourrice à leurs pieds, qui leur demande grace.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Viens, mon fils...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">O ma fille! où cours-tu sans appui?...</div><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je vais sauver Candor, ou mourir avec lui.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">M'abandonneras-tu? ma chère fille!... arrête!</div>
-<div class="i0">Hélas! n'expose encor ni ton fils, ni ta tête...</div>
-<div class="i0">On accourt ... c'est mon gendre!</div>
-<div class="right">(Candor reparaît.)</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Il n'est point immolé!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Comme il revient ici, terrible, échevelé!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tout est fini pour nous, si Dieu ne nous seconde.</div>
-<div class="i0">De tous ces meurtriers la horde vagabonde</div>
-<div class="i0">S'avance, et fait sauter gonds, portes, et verroux.</div>
-<div class="i0">J'ai, leur offrant mon or, cru vaincre leur courroux:</div>
-<div class="i0">Leurs coups m'ont répondu: regardez cette épée...</div>
-<div class="i0">Au sang de deux brigands je l'ai déja trempée;</div>
-<div class="i0">Mais poussant devant moi chaises, tables, débris,</div>
-<div class="i0">J'ai, pour voler à vous, fui leur rage et leurs cris.</div>
-<div class="i0">Barricadons la porte, et si l'on nous assiége...</div>
-<div class="i0">Il n'est plus temps.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Grand Dieu! que ta main nous protége.</div>
-</div></div>
-
-<h4>LES MÊMES, ET DES SOLDATS ARMÉS.</h4>
-
-<p class="character">LES SOLDATS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Point de pitié! massacre! et vengeance à Bourbon!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah, par mes cheveux blancs!...</div>
-<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LES SOLDATS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Hors de là, vieux barbon!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VIEILLARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, je reste à vos pieds ... n'avez-vous pas un père?</div>
-<div class="i0">Ah! d'un vainqueur peut-être arrêtant la colère,</div>
-<div class="i0">Un jour il lui tendra de suppliantes mains,</div>
-<div class="i0">Méritez qu'on l'épargne, et devenez humains.</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon père est enterré: va le joindre, bon homme.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Bourreaux! tigres! comment faut-il que je vous nomme?...</div>
-<div class="i0">Immolez-nous ensemble.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES SOLDATS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Armes bas, ou la mort!</div>
-</div></div>
-<p class="character">CANDOR, <em>à sa famille</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Attachez-vous à moi ... Dieu! rends mon bras plus fort</div>
-<div class="i2">(Aux soldats.)</div>
-<div class="i0">Non, non, n'espérez pas que l'effroi nous sépare...</div>
-<div class="i0">Voilà ton lot, brigand! voici le tien, barbare!</div>
-<div class="i0">Mords la poussière, infâme! expire ici, bourreau!</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O cher époux! ton sang jaillit sous leur couteau...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES SOLDATS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Courage! baîllonnons son insolente bouche,</div>
-<div class="i0">Amis, et qu'en trophée on le lie à sa couche;</div>
-<div class="i0">Et qu'il raconte aux morts les consolations</div>
-<div class="i0">Que va goûter sa veuve en ses afflictions.</div>
-<div class="i0">Nous, soupons à ses frais! buvons à nos prouesses!</div>
-<div class="i0">Et vivent les Tarquins de toutes les Lucrèces!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
-<div class="i2">Un voile alors cacha le courroux allumé</div>
-<div class="i0">De la pudeur luttant contre un Mars enfumé;</div>
-<div class="i0">Scène dont les humains raillent l'horreur extrême,</div>
-<div class="i0">Et dont l'aspect hideux révolta l'enfer même.</div>
-<div class="i2">La féroce Ironie, en des plaisirs affreux,</div>
-<div class="i0">Mêlait le sang au vin, les cruautés aux jeux,</div>
-<div class="i0">Et Rome, en tous ses murs ouverts à la rapine,</div>
-<div class="i0">Étalait les horreurs des foyers de Pulcrine.</div>
-<div class="i2">Déja par-tout le feu, qui court de seuil en seuil,</div>
-<div class="i0">Vole au sein de la nuit, teint de pourpre son deuil:</div>
-<div class="i0">Et de la triste Rome illuminant les rues,</div>
-<div class="i0">Éclairant des vainqueurs les légions accrues,</div>
-<div class="i0">Sa lueur sur le Tibre ondoie avec les flots.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Une femme accourait, poussant mille sanglots;</div>
-<div class="i0">Sa main guide un enfant: elle a fui sa demeure,</div>
-<div class="i0">Et sur l'arc d'un vieux pont, marche, s'arrête, et pleure.</div>
-<div class="i0">C'est Pulcrine et son fils, d'un pas épouvanté</div>
-<div class="i0">Traversant les débris de la vaste cité;</div>
-<div class="i0">Pulcrine, qui fuyant et bourreaux et victimes,</div>
-<div class="i0">Lève ses yeux, frappés de l'image des crimes,</div>
-<div class="i0">Et sous l'affreux éclat répandu dans les airs,</div>
-<div class="i0">Paraît une ombre pâle, échappant aux enfers.</div>
-</div></div>
-
-<h4>PULCRINE ET SON ENFANT.</h4>
-
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ma mère, où nous sauver? la ville est toute en flamme...</div>
-<div class="i0">D'où vient que tu souris?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Quel trouble émeut ton ame?</div><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
-<div class="i0">Le seuil de nos foyers, qui rassurait nos cœurs,</div>
-<div class="i0">Ne fut pas un abri respectable aux vainqueurs:</div>
-<div class="i0">N'en ont-ils pas rompu la barrière sacrée?</div>
-<div class="i0">A quels dangers plus grands serais-je ici livrée?</div>
-<div class="i0">Où verrai-je mon père, où verras-tu le tien?</div>
-<div class="i0">Tous deux percés de coups ... tous deux mourants... Eh bien!</div>
-<div class="i0">Au milieu du carnage on épargna nos têtes...</div>
-<div class="i0">Ne redoute que moi ... mes mains sont toutes prêtes</div>
-<div class="i0">A te ravir encor ta mère, ton appui...</div>
-<div class="i0">Dieu! qu'osé-je penser?... O cruelle!... Va, fui!</div>
-<div class="i0">Évite une insensée, et fuis mes violences,</div>
-<div class="i0">Cher petit enfant!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Dieu! quels regards tu me lances!...</div>
-<div class="i0">Tes yeux toujours si doux, si caressants, hélas!</div>
-<div class="i0">M'ont plus épouvanté que les yeux des soldats.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ne pleure pas ... tes pleurs importunent ta mère...</div>
-<div class="i0">Va, va te consoler dans les bras de ton père:</div>
-<div class="i0">Il t'aime, il nous sourit; son aimable bonté</div>
-<div class="i0">Jamais pour tes erreurs n'eut de sévérité:</div>
-<div class="i0">C'est pour nous rendre heureux qu'il agit, qu'il respire;</div>
-<div class="i0">Et quand nous soupirons sa tendresse en soupire...</div>
-<div class="i0">N'est-il pas vrai, Candor, modèle de vertu?</div>
-<div class="i0">Cher époux, réponds-moi...</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ma mère, ou le vois-tu?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, Candor, hâtons-nous de sortir de la ville:</div>
-<div class="i0">Ta fidèle équité cherche un séjour tranquille...</div><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
-<div class="i0">La guerre menaçante approche de ces murs;</div>
-<div class="i0">Nous trouverons aux champs des asyles plus sûrs:</div>
-<div class="i0">Des mœurs de l'âge d'or nous reverrons la trace.</div>
-<div class="i0">Tu te plais à Tibur, où se plaisait Horace:</div>
-<div class="i0">L'amour, la poésie, et le doux soin des fleurs,</div>
-<div class="i0">Sous d'agrestes abris enchanteront nos cœurs.</div>
-<div class="i0">Viens ... faisons à mon père approuver ce voyage;</div>
-<div class="i0">Les vieillards à leur toit sont attachés par l'âge.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A qui parles-tu donc?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">A ton père...</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Il est mort.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mort! qui?... perds-tu l'esprit?... Non, mon enfant, il dort.</div>
-<div class="i0">Regarde ... pour jamais il dort sur la poussière...</div>
-<div class="i0">Son corps est tout sanglant, et ses yeux sans lumière,</div>
-<div class="i0">Ses yeux, hélas! témoins de mon horrible affront...</div>
-<div class="i0">Misérable! où cacher l'opprobre de mon front?...</div>
-<div class="i0">Candor, en expirant tu reçus ma promesse...</div>
-<div class="i0">Je ne trahirai point ma gloire et ta tendresse.</div>
-<div class="i0">L'outrage qui me souille est ignoré de tous;</div>
-<div class="i0">Et victime après toi de ton amour jaloux,</div>
-<div class="i0">Dans l'éternel oubli dérobant notre injure...</div>
-<div class="i0">Vois ces ondes ... entends le Tibre qui murmure...</div>
-<div class="i0">La Mort, qui sous ce pont roule au milieu des flots,</div>
-<div class="i0">M'ouvre leur vaste lit... C'est là qu'est le repos.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! pourquoi coupes-tu ta belle chevelure,</div><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
-<div class="i0">Ma mère?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">O longs cheveux! inutile parure!</div>
-<div class="i0">La main de mon époux se plut à vous tresser;</div>
-<div class="i0">C'est autour de mon fils qu'il faut vous enlacer...</div>
-<div class="i0">Liez d'un nœud fatal et l'enfant et la mère...</div>
-<div class="i0">Pourquoi vivrions-nous? pour traîner sur la terre</div>
-<div class="i0">Les hideux souvenirs d'un père assassiné,</div>
-<div class="i0">D'un époux expirant, et d'un lit profané;</div>
-<div class="i0">Pour craindre de nos nuits la solitude sombre,</div>
-<div class="i0">Pour détester nos jours plus que l'horreur de l'ombre..</div>
-<div class="i0">Que suis-je? que serai-je? et mon fils malheureux,</div>
-<div class="i0">Pourquoi vit-il?... Tout fut, tout sera sans nous deux.</div>
-<div class="i0">O fleuve, dans ton cours emporte notre vie!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vas-tu donc te jeter?... ciel! en as-tu l'envie?...</div>
-<div class="i0">Sur le bord de ce pont ne t'incline donc pas...</div>
-<div class="i0">Tu m'entraînes ... je tremble...</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Ah! reste entre mes bras,</div>
-<div class="i0">Reste, mon pauvre enfant! qu'est-ce qui t'épouvante?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce pont, cette eau profonde, et ta voix gémissante.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce bord te fait frémir ... viens, viens t'asseoir ici...</div>
-<div class="i0">Tu recules!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Mon Dieu! ne souris pas ainsi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Moi, sourire! Eh pourquoi? quand l'horreur m'environne.</div><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
-<div class="i0">Vois cet embrasement qui sur les eaux rayonne...</div>
-<div class="i0">Il dévore nos biens, nos temples, nos palais...</div>
-<div class="i0">O mon mari! mon père! ô douleurs! ô forfaits!</div>
-<div class="i0">Pardonne, cher Candor! mais je ne peux te suivre:</div>
-<div class="i0">L'amour de notre enfant me force encore à vivre...</div>
-<div class="i0">Mais non, je te rejoins, j'obéis à ta voix!</div>
-<div class="i0">Le sein de l'Éternel nous recevra tous trois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENFANT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Arrête!... oh! par pitié!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">PULCRINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ton père nous appelle.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Elle dit, prend sa course, et, mère trop cruelle,</div>
-<div class="i0">Dans le fleuve avec lui tout-à-coup s'élançant,</div>
-<div class="i0">Pousse un cri vers les cieux, et tombe en l'embrassant.</div>
-<div class="i2">On vit long-temps sa robe, en flottant sur les ondes,</div>
-<div class="i0">Les soutenir luttant sur les vagues profondes,</div>
-<div class="i0">Leurs mains battre les flots rougis des feux lointains,</div>
-<div class="i0">Disparaître; et le Tibre engloutit leurs destins.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT DIXIÈME</small>.</h2>
-
-<hr class="chap" />
-<h3>SOMMAIRE DU DIXIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">Entretiens des chefs de l'armée Luthérienne dans les environs du
-château Saint-Ange. Mort d'une vieille femme, que pousse sa
-dévotion à porter des aliments au Pape, qu'elle croit affamé
-dans le fort gardé par les soldats de <em>Bourbon</em>. Soulèvement du
-parterre infernal: apparition de <em>Xiphorane</em>, envoyé aux démons
-spectateurs par <em>Théose</em>, suprême ordonnateur du monde. Dialogue
-entre le sage <em>Agathémi</em> et <em>André Doria</em>, sur les côtes de
-<em>Gênes</em>. Liberté rendue à cette ville par le héros qui en fut
-nommé prince.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="smallpoem" />
-<h3>CHANT DIXIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Cependant</span> le temps vole; et la scène qui change</div>
-<div class="i0">Présente un double aspect au pied du fort Saint-Ange:</div>
-<div class="i0">Au sein d'un pavillon, qui s'ouvre d'un côté,</div>
-<div class="i0">D'un festin militaire éclate la gaîté:</div>
-<div class="i0">L'autre part du théâtre offre une large place</div>
-<div class="i0">Dont les travaux d'un camp cernent au loin l'espace:</div>
-<div class="i0">Cette publique enceinte est le marché mouvant,</div>
-<div class="i0">Où la troupe et le peuple à toute heure arrivant,</div>
-<div class="i0">Au gré de leurs besoins achetent les denrées.</div>
-<div class="i0">Un long pieu qui suspend des toiles déchirées</div>
-<div class="i0">Est l'abri d'une vieille, humble et simple d'esprit,</div>
-<div class="i0">Mais qui des maux du temps porte un cœur tout contrit.</div>
-<div class="i0">Assise dans un coin, sous des palais superbes,</div>
-<div class="i0">Pour substanter sa vie elle vend quelques herbes:</div>
-<div class="i0">Fille d'un artisan, qu'a nourri son métier,</div>
-<div class="i0">Cette veuve eut deux fils d'un époux ouvrier;</div>
-<div class="i0">L'un, pour quelques liards, est mort dans les batailles;</div>
-<div class="i0">L'autre, en un hôpital, périt sans funérailles:</div>
-<div class="i0">Seule, âgée, en des murs dévastés par la mort,</div>
-<div class="i0">Sa tranquille vertu confie à Dieu son sort:</div><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
-<div class="i0">Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière.</div>
-<div class="i2">Un manuel des saints, recueil de la prière,</div>
-<div class="i0">D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux;</div>
-<div class="i0">Mais depuis qu'un long âge a fatigué ses yeux,</div>
-<div class="i0">Sa mémoire retrace à ses pensers fidèles</div>
-<div class="i0">Les psaumes qu'elle chante et l'éclat des chapelles.</div>
-<div class="i0">L'accent qu'adresse aux cieux sa tremblotante voix</div>
-<div class="i0">N'y monte pas moins haut que l'<em>oremus</em> des rois;</div>
-<div class="i0">Et dans son rang abject, des hommes oubliée,</div>
-<div class="i0">Aux anges du Seigneur elle se sent liée.</div>
-<div class="i2">Non loin de cet objet triste et religieux,</div>
-<div class="i0">Sous leur tente dressée, en leur banquet joyeux,</div>
-<div class="i0">Des chevaliers buveurs, fêtant leur table ronde,</div>
-<div class="i0">Se vantaient leurs exploits, sources des pleurs du monde.</div>
-<div class="i0">Alarçon est entre eux, scélérat sans terreur,</div>
-<div class="i0">N'adorant d'autre Dieu que l'or et l'empereur,</div>
-<div class="i0">Et qui, geolier cruel des captifs de son maître,</div>
-<div class="i0">De Rome, en sa prison, tient aujourd'hui le prêtre:</div>
-<div class="i0">Lui seul, dur instrument, mérita qu'autrefois</div>
-<div class="i0">Charles-Quint lui remît la garde de François:</div>
-<div class="i0">Tel, veillant sur la proie aux chasseurs assurée,</div>
-<div class="i0">Un chien féroce attend sa part de la curée.</div>
-</div></div>
-
-<h4>ALARÇON, OFFICIERS ALLEMANDS ET
-ITALIENS, UNE VIEILLE FEMME.</h4>
-
-<p class="character">PREMIER OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que fait dans son château le bon pape Clément?</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce vicaire infaillible est un homme qui ment.</div><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu parles sur ce ton du prince de l'église!</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Clément est un vrai saint, si la peur canonise:</div>
-<div class="i0">Car jamais nul chrétien, devant les empereurs,</div>
-<div class="i0">Ne fut mortifié par autant de terreurs.</div>
-<div class="i0">Ses cardinaux et lui font les dignes apôtres:</div>
-<div class="i0">Mais le dieu de Madrid, sourd à leurs patenôtres,</div>
-<div class="i0">Charle, est pour eux le diable, et j'en suis le suppôt.</div>
-</div></div>
-<p class="character">TROISIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vous vous trompez: au fond Charles-Quint est dévot;</div>
-<div class="i0">Et, contrit des malheurs du pape qu'on assiége,</div>
-<div class="i0">Fait des processions pour que Dieu le protège,</div>
-<div class="i0">Et que l'aide des cieux délivre ses élus</div>
-<div class="i0">Des fers....</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Qu'un mot de lui soudain aurait rompus.</div>
-<div class="i0">Notre empereur auguste est rusé politique:</div>
-<div class="i0">Il veut punir Clément de sa démarche oblique,</div>
-<div class="i0">Et retirer sur-tout du prix de sa rançon</div>
-<div class="i0">De quoi payer nos gens qui l'ont mis en prison:</div>
-<div class="i0">Ainsi tout le trésor des dîmes, des croisades,</div>
-<div class="i0">Va solder à ses frais nous et nos camarades.</div>
-</div></div>
-<p class="character">QUATRIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les voyez-vous là-bas, montés sur des tréteaux,</div>
-<div class="i0">Se réjouir, couverts d'habits sacerdotaux?</div>
-<div class="i0">Les uns portant l'aumusse, et les autres l'étole,</div>
-<div class="i0">Des acteurs de la messe entre eux jouer le rôle,</div>
-<div class="i0">Et répandre à grands flots des bénédictions</div>
-<div class="i0">Sur un peuple qui rit de leurs immersions?</div><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ces hommes-là, du moins, se font prêtres pour rire:</div>
-<div class="i0">J'aime leur bonne foi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CINQUIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Pour Clément quel martyre</div>
-<div class="i0">S'il voit, la crosse en main, de chapes habillés,</div>
-<div class="i0">Les soldats travestis devant les saints raillés.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce n'est pas d'aujourd'hui que la mitre, et le casque,</div>
-<div class="i0">Sont sur les mêmes fronts: chaque temps, chaque masque.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SIXIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel objet enchâssé montre-t-on en passant</div>
-<div class="i0">Aux femmes que je vois sourire en rougissant?</div>
-<div class="i0">De quelque anachorète est-ce un cordon qui brille?</div>
-<div class="i0">Cette mère qui fuit en écarte sa fille;</div>
-<div class="i0">Et les moins chastes sœurs n'osent le regarder:</div>
-<div class="i0">Qu'a donc cet attribut pour les intimider?</div>
-</div></div>
-<p class="character">SEPTIÈME OFFICIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'Eglise étale ainsi des reliques secrètes</div>
-<div class="i0">A la crédulité qui grossit ses recettes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Elle a, par-dieu, raison! Clément nous paîra mieux.</div>
-<div class="i0">La disette le presse, et, grace à mes bons yeux,</div>
-<div class="i0">Il n'échappera pas à notre surveillance</div>
-<div class="i0">Qu'il n'ait de notre armée acquitté la dépense.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ils disaient, et riaient: près du réduit guerrier,</div>
-<div class="i0">Pour son pape martyr la vieille est à prier:</div>
-<div class="i0">Sur la foi des récits elle croit qu'on l'affame,</div>
-<div class="i0">Et prend tout à la lettre, étant du peuple, et femme.</div>
-</div></div>
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
-
-LA VIEILLE FEMME, LE PAPE CLÉMENT,
-ALARÇON, ET DES SOLDATS.</h4>
-
-<p class="character">LA VIEILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Si mon cœur charitable, en mon abaissement,</div>
-<div class="i0">Aux regards du Très-Haut a su plaire un moment,</div>
-<div class="i0">Daigne, ô vierge éternelle! ô toi, que Dieu fit mère,</div>
-<div class="i0">Et toi, leur doux Jésus, délivrer le saint-père!</div>
-<div class="i0">Qu'il était noble et beau, quand, debout aux autels,</div>
-<div class="i0">Il célébrait vos noms en des jours solennels!</div>
-<div class="i0">Dans les fers maintenant la famine le tue.</div>
-<div class="i0">Mettons en ce panier des fruits, une laitue;</div>
-<div class="i0">Et s'il vient nous bénir du haut de ses remparts,</div>
-<div class="i0">Rodons, et par un signe attirons ses regards....</div>
-<div class="i0">Si la garde me prend, voici ma dernière heure....</div>
-<div class="i0">Mais, en servant le ciel, qu'importe que je meure!</div>
-<div class="i0">Mon Dieu! dans les périls que j'ose ici tenter,</div>
-<div class="i0">Dirige ma faiblesse et daigne m'assister!</div>
-<div class="i0">On court ... ah! la frayeur me trouble les entrailles....</div>
-<div class="i0">C'est le pape!.... à l'écart glissons sous les murailles.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CLÉMENT, <em>sur les remparts</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mes doigts bénis n'ont plus d'effet sur les soldats.</div>
-<div class="i0">Ah! que vois-je? quelqu'un nous fait signe d'en-bas...</div>
-<div class="i0">C'est une pauvre vieille.... on use de son zèle</div>
-<div class="i0">Pour m'adresser peut-être une heureuse nouvelle....</div>
-<div class="i0">Jetez-lui quelque fil vers ce mur écarté....</div>
-<div class="i0">Bon! tirez son panier.... Ciel! on l'avait guetté,</div>
-<div class="i0">On le saisit.</div><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">UN SOLDAT, <em>en bas, à la vieille</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Coquine!</div>
-</div></div>
-<p class="character"><span class="err" title="original: LA VIELLE.">LA VIEILLE.</span></p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ah, Dieu!... miséricorde!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vieille bigote, viens! ce fil sera ta corde.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON, <em>dans sa tente</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quelle clameur entends-je?... et qui peut dans ces lieux</div>
-<div class="i0">Faire entrer ces soldats armés et furieux?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE SOLDAT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Commandant, cette femme a bravé la consigne.</div>
-<div class="i0">Sous les murs assiégés elle a passé la ligne,</div>
-<div class="i0">Pour offrir saintement à votre prisonnier</div>
-<div class="i0">Le légume et les fruits saisis dans ce panier.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! maraude, reçois le prix de ton offrande.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VIEILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Grace, grace, seigneur! mon âge....</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALARÇON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Qu'on la pende.</div>
-<div class="i0">Et n'interrompez plus notre joyeux repas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VIEILLE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O Dieu, mort sur la croix, ne m'abandonne pas!</div>
-</div></div>
-<p class="character">CLÉMENT, <em>du haut du fort Saint-Ange</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On sort du pavillon.... C'est elle qu'on ramène...</div>
-<div class="i0">Je vois, je reconnais le soldat qui la traîne....</div>
-<div class="i0">Cette pauvre dévote est dupe de sa foi,</div>
-<div class="i0">Et pour monter au ciel se fait pendre pour moi.</div>
-<div class="i0">Mais peut-être il nous faut cette victime à Rome.</div><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
-<div class="i0">Pour qu'au rang des martyrs la légende la nomme:</div>
-<div class="i0">Parfois un tel exemple, en exaltant les cœurs,</div>
-<div class="i0">A soulevé lui seul mille poignards vainqueurs.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Par ces mots inhumains la voix pontificale</div>
-<div class="i0">Tout à coup suscita la rumeur infernale:</div>
-<div class="i0">On n'écouta plus rien; et la colère aigrit</div>
-<div class="i0">Les Démons, inventeurs du catholique esprit:</div>
-<div class="i0">Ils craignirent qu'un trait du tableau satirique</div>
-<div class="i0">Ne fît trop mépriser l'ouvrage œcuménique;</div>
-<div class="i0">Et contre les acteurs le bruit recommençant</div>
-<div class="i0">Fit du cirque un chaos par-tout retentissant.</div>
-<div class="i2">Le noir gouvernement des princes de l'abyme</div>
-<div class="i0">Déchaîna ses vengeurs: «O blasphêmes! ô crime!</div>
-<div class="i0">«Quoi! s'écria l'un d'eux, c'est peu que d'endurer</div>
-<div class="i0">«Un style âpre et méchant, propre à nous torturer,</div>
-<div class="i0">«Le sacrilége auteur de la pièce nouvelle</div>
-<div class="i0">«De nos productions raille ici la plus belle,</div>
-<div class="i0">«La papauté! Veut-on, qu'irrité de ce jeu,</div>
-<div class="i0">«Dieu redouble aux enfers les supplices du feu?</div>
-<div class="i0">«Nous ne croyons à rien, mais nous voulons qu'on croie.</div>
-<div class="i2">«De l'Inquisition que le gril se déploie;</div>
-<div class="i0">«Et brûlons Mimopeste, écrivain inspiré</div>
-<div class="i0">«Pour avilir le pape et le culte sacré.</div>
-<div class="i0">«Oui, même à l'Éternel son drame fait injure...</div>
-<div class="i0">«Comment put-il tromper l'inquiète Censure,</div>
-<div class="i0">«Dont, pour le bien de tous, les rigoureux ciseaux</div>
-<div class="i0">«Devaient d'un acte infâme ôter tant de morceaux?</div>
-<div class="i0">«Quel excès de licence épouvantable, impie!</div><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
-<div class="i0">«Et jusques à ce jour ici même inouie!</div>
-<div class="i0">«Craignons que cent carreaux ne tombent à-la-fois;</div>
-<div class="i0">«Démons, prosternons-nous, signons-nous d'une croix!»</div>
-<div class="i0">Les seigneurs infernaux, monstres d'hypocrisie,</div>
-<div class="i0">Les diablesses sur-tout, tombant en frénésie,</div>
-<div class="i0">Et qui, faibles d'esprit, mais robustes de corps,</div>
-<div class="i0">Aiment tant à passer des péchés aux remords,</div>
-<div class="i0">Dévotes par vapeurs, chrétiennes par vengeance,</div>
-<div class="i0">Tous de l'auteur alors demandaient la sentence.</div>
-<div class="i0">Mais, ô cris! le théâtre, aussitôt agité,</div>
-<div class="i0">Ouvre à grand bruit au jour sa vaste sommité;</div>
-<div class="i0">Et blanchissant le gouffre, une vive lumière</div>
-<div class="i0">Décolora le cirque et l'assemblée entière.</div>
-<div class="i0">Tel qu'on voit se ternir et se défigurer,</div>
-<div class="i0">(Si le petit au grand se laisse comparer)</div>
-<div class="i0">Un concours de Phrynés, que la nuit et la danse</div>
-<div class="i0">Rassemblent aux flambeaux, brillantes d'élégance;</div>
-<div class="i0">Quand l'aurore se lève, accourt, et fait glisser</div>
-<div class="i0">Un rayon du matin, prompt à les éclipser,</div>
-<div class="i0">Tous les apprêts fleuris des trompeuses bergères</div>
-<div class="i0">Tombent; l'aube fanant leurs roses mensongères,</div>
-<div class="i0">Sur leurs fronts abattus de lascives fureurs</div>
-<div class="i0">De leur fard qui s'écoule efface les couleurs:</div>
-<div class="i0">Tel cet éclat, perçant les voûtes de la salle,</div>
-<div class="i0">Rendant son or plus triste, et son lustre plus pâle,</div>
-<div class="i0">Et des lampions morts effaçant la splendeur,</div>
-<div class="i0">Des princesses d'enfer mit à nu la laideur.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Par <span class="smcap">Théose</span> envoyé, cependant Xiphorane,</div>
-<div class="i0">Ministre ailé, descend; et son front diaphane</div><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
-<div class="i0">Rayonne couronné d'un azur lumineux;</div>
-<div class="i0">De la nacre et de l'or ses ailes ont les feux:</div>
-<div class="i0">C'est lui qui, des mortels tranchant les destinées,</div>
-<div class="i0">Frappe de coups subits les ames étonnées.</div>
-<div class="i0">«O noirs Démons, dit-il, en votre nuit plongés,</div>
-<div class="i0">«Des querelles de Dieu qui vous a donc chargés?</div>
-<div class="i0">«Son règne est au-dessus des traits de la satire.</div>
-<div class="i0">«En vos dépits amers il permet qu'un vain rire</div>
-<div class="i0">«Console follement votre malignité</div>
-<div class="i0">«Du pouvoir éternel de sa divinité.</div>
-<div class="i0">«Eh! que sont devant lui les dogmes de la terre?</div>
-<div class="i0">«Des voiles mensongers, où sa splendeur s'altère.</div>
-<div class="i0">«Le Sacerdoce aveugle et son zèle imposteur</div>
-<div class="i0">«Le cache à la Raison, qui le révèle au cœur.</div>
-<div class="i0">«Aux plus grossiers humains la Nature l'atteste</div>
-<div class="i0">«Mieux que la chaire antique aux peuples si funeste;</div>
-<div class="i0">«Et l'image formée au gré de vains discours</div>
-<div class="i0">«Ne figura jamais <small>CELUI QUI FUT TOUJOURS</small>.</div>
-<div class="i0">«Raillez vos cultes faux; le pape est votre ouvrage.</div>
-<div class="i0">«Vos jeux au Créateur ne font aucun ombrage:</div>
-<div class="i0">«Il les voit de trop haut; et vous ne pourriez pas,</div>
-<div class="i0">«Vils esprits de l'enfer, l'atteindre de si bas.»</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Il dit: et le parterre, à ces hautes paroles,</div>
-<div class="i0">Sentit avec chagrin que ses drames frivoles</div>
-<div class="i0">Ne sauraient alarmer le suprême pouvoir</div>
-<div class="i0">Du grand dominateur qu'on ne peut émouvoir.</div>
-<div class="i2">L'esprit qui suscitait la Censure invoquée</div>
-<div class="i0">Vit sa fausse rigueur honteusement moquée:</div>
-<div class="i0">Et Xiphorane alors, remontant vers le jour,</div><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
-<div class="i0">Referma le sommet du nocturne séjour.</div>
-<div class="i0">Mais, blessés du rayon qui perça leurs ténèbres,</div>
-<div class="i0">Les Démons quelque temps, sous leurs voûtes funèbres,</div>
-<div class="i0">Restèrent sans oreille, et sans yeux, et sans voix:</div>
-<div class="i0">Le grand <span class="smcap">Théose</span>, auteur du monde et de ses lois,</div>
-<div class="i0">Qui, dans l'espace immense, anime et pulvérise,</div>
-<div class="i0">Rappela l'épouvante en leur ame surprise.</div>
-<div class="i2">Ainsi, quand tout-à-coup l'atteinte d'un fléau</div>
-<div class="i0">Nous glace, et tourne enfin notre œil vers le tombeau,</div>
-<div class="i0">Si de l'éternité la lumière soudaine</div>
-<div class="i0">Éclaire le néant de notre vie humaine,</div>
-<div class="i0">Nous frémissons d'abord; mais tant d'objets pressants</div>
-<div class="i0">Nous rendent aux erreurs dont nous flattent nos sens,</div>
-<div class="i0">Qu'à nous-mêmes ravis, nous nous livrons encore</div>
-<div class="i0">Au plaisir d'oublier que le temps nous dévore:</div>
-<div class="i0">Ainsi de leur effroi la morne impression</div>
-<div class="i0">Arrêta peu le cours de leur illusion,</div>
-<div class="i0">Puissance qui charma l'assemblée idolâtre</div>
-<div class="i0">Par les nouveaux effets des ressorts du théâtre.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Où sont-ils transportés? au pied des Apennins,</div>
-<div class="i0">Lieux où coulent en paix les vertueux destins</div>
-<div class="i0">Du libre Agathémi, dont la sagesse extrême</div>
-<div class="i0">Pour empire a l'espace, et pour dais le ciel même.</div>
-<div class="i2">Sa grotte est sur des bords que vient de traverser</div>
-<div class="i0">Un héros voyageur, accourant l'embrasser:</div>
-<div class="i0">C'était André Dorie, homme de qui ce sage</div>
-<div class="i0">Prévit un jour la gloire en voyant son visage;</div>
-<div class="i0">Intrépide guerrier, habile sur les mers</div>
-<div class="i0">A dompter du destin les orages divers;</div><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
-<div class="i0">Et selon qu'il servit ou l'Espagne, ou la France,</div>
-<div class="i0">De leur sort à son gré décidant la balance:</div>
-<div class="i0">Génois indépendant, qui, fier en ses discours,</div>
-<div class="i0">Fut trop républicain pour être aimé des cours;</div>
-<div class="i0">Mais qui, par son génie errant toujours sur l'onde,</div>
-<div class="i0">Conquit sa liberté, bien si rare en ce monde!</div>
-</div></div>
-
-<h4>ANDRÉ DORIE, AGATHÉMI.</h4>
-
-<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Heureux Agathémi, tranquille sur ces monts,</div>
-<div class="i0">Exempt des soins nombreux où nous nous consumons,</div>
-<div class="i0">Des hauteurs de la cime où le ciel vous éclaire,</div>
-<div class="i0">Vous regardez en paix les fureurs du vulgaire,</div>
-<div class="i0">Et n'êtes plus ému des troubles des cités.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! trop sensible encore à leurs adversités,</div>
-<div class="i0">Je ne suis point un sage; et les malheurs de Rome</div>
-<div class="i0">M'ont tristement prouvé que je ne suis qu'un homme.</div>
-<div class="i0">Zélé, compatissant, je crus les prévenir;</div>
-<div class="i0">Inutile pitié, dont on m'a su punir!</div>
-</div></div>
-<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Expliquez-vous.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Hélas! un peu d'expérience</div>
-<div class="i0">Des maux de l'avenir m'a donné la science;</div>
-<div class="i0">Clarté de la raison, et qui me rend devin,</div>
-<div class="i0">Sans miracle, et sans être un prophète divin.</div>
-<div class="i2">Mes yeux contemplaient Rome, et prévirent l'orage.</div>
-<div class="i0">Eh! qui, sans apporter nul obstacle au ravage,</div><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
-<div class="i0">Verrait d'un feu subit l'étincelle partir</div>
-<div class="i0">Sur des murs, à ses yeux, prêts à s'anéantir?</div>
-<div class="i0">J'ai couru, j'ai crié, présagé les désastres:</div>
-<div class="i0">On m'a cru le jouet du délire et des astres,</div>
-<div class="i0">Et, jeté dans les fers, l'ombre d'une prison</div>
-<div class="i0">A soudain étouffé la voix de ma raison.</div>
-<div class="i0">Mais trop tôt les vainqueurs détrompèrent la ville!</div>
-<div class="i0">D'Orange, me tirant de mon obscur asyle,</div>
-<div class="i0">Me présenta de l'or, qui ne put me toucher,</div>
-<div class="i0">Me demanda mon nom, que je voulus cacher;</div>
-<div class="i0">Heureux qu'on m'ignorât, fier de ne pas me vendre.</div>
-<div class="i0">Hélas! à mes rochers je revins donc me rendre,</div>
-<div class="i0">Pour jamais convaincu par mes oracles vains</div>
-<div class="i0">Que sans fruit la sagesse avertit les humains.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est ainsi que, dit-on, le front couvert de cendre,</div>
-<div class="i0">On voyait d'Israël les inspirés descendre,</div>
-<div class="i0">Prédisant à Sion l'ange exterminateur;</div>
-<div class="i0">Et l'organe de Dieu semblait toujours menteur.</div>
-<div class="i0">Sans doute votre foi, dans ces monts retirée,</div>
-<div class="i0">N'a pu voir sans horreur fouler l'arche sacrée,</div>
-<div class="i0">Et son prêtre investi par des soldats cruels?</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, je n'ai pas frémi pour de trompeurs autels:</div>
-<div class="i0">Le pape n'est qu'un prince, et n'est plus un apôtre;</div>
-<div class="i0">Grand du monde, il s'expose aux revers comme un autre.</div>
-<div class="i0">Je n'ai craint que pour Rome et pour tous ses enfants,</div>
-<div class="i0">Près d'être encore en proie à des Goths triomphants.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je vous croyais un saint, caché dans ce refuge.</div><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sachez quelle est ma foi; je vous en rends le juge.</div>
-<div class="i2">Souvent je méditai, dans le calme des nuits,</div>
-<div class="i0">Le Dieu qui créa tout, et qui fait que je suis.</div>
-<div class="i0">Ce vrai Dieu, quel est-il, disais-je, et quel mystère</div>
-<div class="i0">L'offre sous tant de noms aux peuples de la terre?</div>
-<div class="i0">Soudain, un feu rapide enlevant mes esprits,</div>
-<div class="i0">Me porta dans les cieux de l'antique Osiris:</div>
-<div class="i0">Surpris de sa grandeur, j'adorais sa statue;</div>
-<div class="i0">Mais j'en touchai la base, elle fut abattue;</div>
-<div class="i0">Et sur les bords du Nil volant de tous côtés,</div>
-<div class="i0">Je renversai d'un choc trente divinités:</div>
-<div class="i0">Ce n'est qu'erreur, me dis-je, en fuyant ces images.</div>
-<div class="i2">Sous le ciel de l'Asie, emporté par deux mages,</div>
-<div class="i0">Je révérai le feu, crus Bélus immortel;</div>
-<div class="i0">Lorsque je vis crouler sa table et son autel.</div>
-<div class="i0">Je revolai plus loin: toujours mêmes exemples.</div>
-<div class="i0">Lama, le grand Lama périt même en ses temples.</div>
-<div class="i0">Mais, toujours parcourant l'empire de l'Éther,</div>
-<div class="i0">Dans l'Olympe des Grecs j'aperçus Jupiter:</div>
-<div class="i0">J'approche, et sur l'Ida vois se réduire en poudre</div>
-<div class="i0">L'amant de Ganymède, et son aigle, et sa foudre.</div>
-<div class="i2">Fatigué, je m'abats sur de noires forêts;</div>
-<div class="i0">J'y trouve un dieu guerrier, le puissant Theutatès:</div>
-<div class="i0">Ma main ose sonder ce colosse homicide;</div>
-<div class="i0">Il se brise, et son chêne écrase le druide.</div>
-<div class="i0">Fausse idole! me dis-je, en échappant des bois.</div>
-<div class="i0">Montons à ce Calvaire, où rayonne une croix;</div>
-<div class="i0">Mon esprit s'éclaira; je vis, à sa lumière,</div>
-<div class="i0">Se pourrir des débris qui tombaient en poussière,</div><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
-<div class="i0">Et, frappé d'une voix, dans les airs j'entendis:</div>
-<div class="i0">«Nul mortel n'a reçu la clef du paradis.»</div>
-<div class="i0">Éperdu dans ma course, et l'ame épouvantée,</div>
-<div class="i0">Je revins à ma fange, et rampais en athée:</div>
-<div class="i0">La raison me cria: «Les superstitions</div>
-<div class="i0">«Cachent un Dieu, présent dans ses créations.</div>
-<div class="i0">«Les sphères, les soleils, ouvrages périssables,</div>
-<div class="i0">«L'homme, les animaux, divinités des fables,</div>
-<div class="i0">«N'ont aucun de ses traits inconnus en tout lieu.</div>
-<div class="i0">«Tu ne peux te connaître; et veux connaître Dieu!</div>
-<div class="i0">«Ah! pour le mesurer que peut ton court génie,</div>
-<div class="i0">«Imperceptible anneau de la chaîne infinie?»</div>
-<div class="i0">Le savoir et le vrai m'ont prêté leur appui:</div>
-<div class="i0">Sans comprendre mon Dieu, je comprends jusqu'à lui:</div>
-<div class="i0">Et, mon esprit planant au-dessus des idoles</div>
-<div class="i0">Que nous peint le mensonge en de vaines paroles,</div>
-<div class="i0">Devant le Créateur, plein d'amour et d'effroi,</div>
-<div class="i0">J'abaisse mon orgueil, je me tais, et je croi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! cultivez long-temps, sans qu'aucun soin vous presse,</div>
-<div class="i0">Ces augustes pensers, doux prix de la sagesse:</div>
-<div class="i0">Vous ferez envier votre noble repos</div>
-<div class="i0">Aux hommes tels que moi, qu'on appelle héros;</div>
-<div class="i0">Et qui, s'embarrassant de respects misérables,</div>
-<div class="i0">Ne servent pour seuls dieux que des rois leurs semblables;</div>
-<div class="i0">Et de leur inclémence éprouvant le danger,</div>
-<div class="i0">De culte chaque jour sont contraints à changer.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai su que des jaloux, vous nommant un rebelle,</div>
-<div class="i0">Privent François-Premier du fruit de votre zèle,</div><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
-<div class="i0">Et qu'à son ennemi vous portez vos secours.</div>
-<div class="i0">Le mérite est en butte aux intrigues des cours.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ma vengeance s'apprête; et ma voix souveraine</div>
-<div class="i0">Contre le joug français demain soulève Gêne:</div>
-<div class="i0">Au nom de Charles-Quint, en prince fortuné,</div>
-<div class="i0">Je ferai refleurir les murs où je suis né.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De votre noble cœur ce dessein est bien digne;</div>
-<div class="i0">Mais faites plus; rendez votre nom plus insigne:</div>
-<div class="i0">Foulez aux pieds les rangs; et dans votre cité</div>
-<div class="i0">Rappelez en ces jours l'antique Liberté;</div>
-<div class="i0">Et que, de l'Italie étonnant les provinces,</div>
-<div class="i0">Un tel bienfait vous place au-dessus des grands princes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Une ville si faible, entre tant d'ennemis,</div>
-<div class="i0">Défendrait peu les droits qui lui seraient remis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">AGATHÉMI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au sein d'un vaste état, votre effroi chimérique</div>
-<div class="i0">Aurait d'autres motifs contre la république:</div>
-<div class="i0">Et des cœurs les plus droits les principes douteux</div>
-<div class="i0">Ainsi chassent toujours la Liberté loin d'eux.</div>
-
-<div class="i2">La nuit descend des monts: couchez dans ma demeure;</div>
-<div class="i0">Et lorsque du matin luira la première heure,</div>
-<div class="i0">Vous partirez, ému d'un espoir bien plus grand,</div>
-<div class="i0">Que celui dont s'enivre un prince, un conquérant.</div>
-<div class="i0">Vous les surpasserez; croyez-en mon présage:</div>
-<div class="i0">Mon œil juge du cœur sur l'aspect du visage.</div>
-</div>
-</div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
-
-<div class="i2">Tels que d'un voyageur mille aspects variés</div>
-<div class="i0">Ravissent chaque jour les regards égayés;</div>
-<div class="i0">Tel de l'acte qui court le rapide passage</div>
-<div class="i0">Sans cesse au spectateur produit une autre image.</div>
-<div class="i0">Il admire à cette heure un des beaux monuments,</div>
-<div class="i0">De la superbe Gêne antiques ornements,</div>
-<div class="i0">Un port, où se miraient des galères rangées,</div>
-<div class="i0">Fières de cent lauriers dont elles sont chargées.</div>
-<div class="i2">Le généreux Dorie, assemblant les soldats,</div>
-<div class="i0">Les nobles, et le peuple, et les vieux magistrats,</div>
-<div class="i0">Maintenant souverain des murs qui l'ont vu naître,</div>
-<div class="i0">En chassa les Français, et seul y parle en maître.</div>
-<div class="i0">Parmi les habitants dont il reçoit l'accueil,</div>
-<div class="i0">Vrai héros, son maintien n'affecte aucun orgueil.</div>
-<div class="i0">Déja les courtisans, dont il est l'espérance,</div>
-<div class="i0">Le caressent des yeux, se courbent par avance:</div>
-<div class="i0">D'autres lui souriant, plus timides flatteurs,</div>
-<div class="i0">Des mouvements de tous ne sont qu'imitateurs;</div>
-<div class="i0">Quelques-uns, désertant leurs partis avec peine,</div>
-<div class="i0">Le vantent d'autant plus qu'ils couvent plus de haine;</div>
-<div class="i0">Et le peuple, en tous temps jouet des factieux,</div>
-<div class="i0">De ses destins futurs alarmé, curieux,</div>
-<div class="i0">Applaudit en espoir aux décrets que vient rendre</div>
-<div class="i0">Le vainqueur, dont enfin la voix se fait entendre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ANDRÉ DORIE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O citoyens! Dorie est issu parmi vous:</div>
-<div class="i0">A l'enfant de vos murs vos hommages sont doux.</div>
-<div class="i0">Je ne veux point, ingrat à mes destins propices,</div>
-<div class="i0">Par mon ambition avilir mes services,</div>
-<div class="i0">Et, pour un titre altier vous vendant mes exploits,</div><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
-<div class="i0">Fonder l'orgueil d'un trône, et non l'honneur des lois.</div>
-<div class="i0">La douce liberté, seule loi naturelle,</div>
-<div class="i0">De tous les cœurs humains est la pente éternelle:</div>
-<div class="i0">L'erreur même en est chère, et j'en ai pour garants</div>
-<div class="i0">Tant d'autels érigés aux fléaux des tyrans.</div>
-<div class="i0">La voix des temps passés répète à notre oreille:</div>
-<div class="i0">«L'homme est toujours divers, Thémis toujours pareille.»</div>
-<div class="i0">Qu'à l'homme donc jamais vos droits ne soient remis;</div>
-<div class="i0">Et qu'ils restent fixés dans la main de Thémis.</div>
-<div class="i0">Hardis navigateurs, craignez-vous les naufrages?</div>
-<div class="i0">Dans une république il est beaucoup d'orages:</div>
-<div class="i0">On y craint les partis dont la haine et l'amour</div>
-<div class="i0">De tous leurs chocs bruyants ont pour témoin le jour.</div>
-<div class="i0">Mais, sous les fers d'un seul, comptez, comptez le nombre</div>
-<div class="i0">Des victimes d'état qu'on étouffe dans l'ombre.</div>
-<div class="i0">Opposez donc toujours, sous vos fiers étendards,</div>
-<div class="i0">Aux ennemis le glaive, aux tyrans les poignards.</div>
-<div class="i0">Soyez libres, Génois! et préférez pour l'être</div>
-<div class="i0">La pauvreté, la mort, au joug honteux d'un maître;</div>
-<div class="i0">Et j'aurai de ma tombe, heureux libérateur,</div>
-<div class="i0">Fait un sinistre écueil à tout usurpateur.</div>
-</div>
-</div>
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Dans Gênes, à ces mots, la voix de la patrie</div>
-<div class="i0">Frappa les cieux, les mers, du grand nom de Dorie:</div>
-<div class="i0">Et sur un vieil amas de cent chaînes de fer,</div>
-<div class="i0">S'assit la Vertu libre. Elle étonna l'enfer.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT ONZIEME</small>.</h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU ONZIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">Tableau de l'intérieur des mers. Entretiens de la <em>Méditerranée</em> et
-d'un <em>Phoque</em>. Dialogue d'un <em>Requin</em> et d'un <em>Esquinéis</em>, qui le conduit
-sur les bords Algériens, où se livre une bataille navale.
-Repas des monstres marins, qui se nourrissent de la chair des
-soldats de <em>Charles-Quint</em> et de <em>Barberousse</em>. La scène change de
-face, et le festin des poissons devient la cause du triomphe de
-l'empereur: ce spectacle remplit l'intermède, à la suite d'un
-dialogue entre la <em>Méditerranée</em> et la <em>Métempsycose</em>. Scène satirique
-de <em>Pasquin</em> et de <em>Marphorius</em> à ce sujet. Rome disparaît. Les
-côteaux de Meudon présentent aux spectateurs la demeure de
-<em>Rabelais</em>, qui, visité par la <em>Raison</em>, lui offre, dans ses miroirs
-magiques, l'image des extravagances du siècle.</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT ONZIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Souvent</span> l'illusion produite en nos théâtres,</div>
-<div class="i0">En promenant nos yeux sur les ondes bleuâtres,</div>
-<div class="i0">Les amuse à l'aspect des écueils menaçants,</div>
-<div class="i0">De la vague qui roule en bouillons blanchissants,</div>
-<div class="i0">Et de l'humide plaine, empire des orages,</div>
-<div class="i0">Où les vaisseaux guerriers conjurent leurs naufrages;</div>
-<div class="i0">Jusqu'ici nul tableau de l'abyme des mers</div>
-<div class="i0">N'a plongé nos regards au sein des flots amers,</div>
-<div class="i0">Et dans leur nuit verdâtre, à demi-transparente,</div>
-<div class="i0">Montré le fond du gouffre et son eau dévorante</div>
-<div class="i0">Rongeant avec lenteur ces rochers écumants,</div>
-<div class="i0">Du grand corps de la terre antiques ossements,</div>
-<div class="i0">Appuis long-temps creusés par des masses liquides,</div>
-<div class="i0">Où flottent en suspens ses entrailles avides,</div>
-<div class="i0">Et qui, brisés, fondus, en ses flancs sulfureux</div>
-<div class="i0">Entraînent des cités et des états nombreux.</div>
-<div class="i2">C'est donc là, c'est au fond du maritime empire,</div>
-<div class="i0">Qu'un nouvel intérêt agit, marche, et respire.</div>
-<div class="i2">La Méditerranée, en un palais d'azur,</div><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
-<div class="i0">Tapissé de rubis, et de nacre, et d'or pur,</div>
-<div class="i0">Fille de l'Océan, épouse du Bosphore,</div>
-<div class="i0">Dont l'hymen l'enrichit des tributs de l'aurore,</div>
-<div class="i0">Inquiète, voit fuir tout son peuple nageant.</div>
-<div class="i2">Ses poissons, revêtus d'émeraude et d'argent,</div>
-<div class="i0">Soufflent de leurs nazeaux l'onde élevée en gerbes:</div>
-<div class="i0">Les uns, en déployant leurs avirons superbes,</div>
-<div class="i0">Imbus des feux du jour qui frappe leur émail,</div>
-<div class="i0">Éclairaient les berceaux de l'algue et du corail;</div>
-<div class="i0">Les autres serpentaient sous des torrents de fange</div>
-<div class="i0">Dont cent fleuves troublés versent l'affreux mélange,</div>
-<div class="i0">Et de leur lit obscur sondant la profondeur,</div>
-<div class="i0">D'une croupe luisante éteignaient la splendeur:</div>
-<div class="i0">Mille autres se plongeaient dans les plus noires urnes</div>
-<div class="i0">Que recèlent des mers les cavernes nocturnes.</div>
-<div class="i2">Poursuivi d'un requin, un phoque monstrueux,</div>
-<div class="i0">Lui-même épouvanté, portait l'horreur entre eux.</div>
-</div></div>
-
-<h4>LA MÉDITERRANÉE, LE PHOQUE, LE
-REQUIN ET L'ESQUINÉIS.</h4>
-
-<p class="character">LA MÉDITERRANÉE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pourquoi viens-tu troubler les peuples de mon onde,</div>
-<div class="i0">Phoque étranger? où tend ta course vagabonde?</div>
-<div class="i0">Nul enfant de ta race, aussi grand que tu l'es,</div>
-<div class="i0">N'avait encor touché le seuil de mes palais.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PHOQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je suis né sous le pôle, où d'éternelles glaces</div>
-<div class="i0">Couvrent des mers du nord les immobiles faces:</div>
-<div class="i0">Mais la guerre, la faim, les harpons des pêcheurs,</div><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
-<div class="i0">De ma froide patrie ont accru les rigueurs:</div>
-<div class="i0">J'ai fui, j'ai traversé la région humide,</div>
-<div class="i0">De l'onde hyperborée à l'onde où l'Atlantide,</div>
-<div class="i0">Terre qui nourrissait des animaux humains,</div>
-<div class="i0">Sur ses écroulements nous fraya des chemins.</div>
-<div class="i0">Je ne te dirai pas, secourable déesse,</div>
-<div class="i0">Quels périls en nageant m'ont attaqué sans cesse,</div>
-<div class="i0">De quels dragons hideux l'essaim vint m'assiéger,</div>
-<div class="i0">Comment de gouffre en gouffre il m'a fallu plonger,</div>
-<div class="i0">Et traversant des eaux l'abyme sans mesure,</div>
-<div class="i0">Fuir la dent ennemie, ou chercher ma pâture.</div>
-<div class="i0">Allais-je, quand les vents brisaient les flots moins clairs</div>
-<div class="i0">Jouïr sur quelque bord de l'aspect des éclairs,</div>
-<div class="i0">M'échauffer au soleil qui dorait un rivage;</div>
-<div class="i0">Bientôt l'homme, accourant, me chassait de la plage.</div>
-<div class="i0">Tu sais de leur compagne, et de leurs jeunes fils,</div>
-<div class="i0">Combien tous mes pareils sont tendrement épris:</div>
-<div class="i0">La mienne me suivait: un tourbillon avide</div>
-<div class="i0">Tous deux nous saisissant d'une force rapide,</div>
-<div class="i0">L'a jettée au plus bas de ces lits souterrains</div>
-<div class="i0">Où grondent les volcans sous les gouffres marins,</div>
-<div class="i0">Où des monstres, rampant sous la vague profonde,</div>
-<div class="i0">Dorment appesantis au sein caché du monde.</div>
-<div class="i0">Moi, dans les grands déserts de l'humide séjour,</div>
-<div class="i0">Seul, errant, je tentais mille écueils chaque jour.</div>
-<div class="i0">J'abordai ces grands rocs, jadis impénétrables,</div>
-<div class="i0">Que rompit l'Océan de ses pieds redoutables,</div>
-<div class="i0">Lorsque de ton royaume il ouvrit les sentiers,</div>
-<div class="i0">Et divisa d'un choc les continents entiers,</div>
-<div class="i0">Portes de l'occident, ton antique passage:</div><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
-<div class="i0">Là, heurté d'un requin, affamé, plein de rage,</div>
-<div class="i0">J'ai vu se présenter la mort entre ses dents....</div>
-<div class="i0">Il me suit.... le voilà qui fend les flots grondants!</div>
-<div class="i0">Déesse! sauve-moi dans tes grottes obscures.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESQUINÉÏS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ce phoque aura trouvé quelques retraites sûres;</div>
-<div class="i0">Croyez en votre guide: allons, seigneur Requin,</div>
-<div class="i0">Chercher quelque autre proie, et nous repaître enfin.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE REQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O chétif animal! ta fausse clairvoyance</div>
-<div class="i0">A par trop de détours lassé ma patience,</div>
-<div class="i0">Et la proie échappée à nos empressements</div>
-<div class="i0">De mon ample estomac irrite les tourments.</div>
-<div class="i0">L'immensité des mers est-elle dépeuplée?</div>
-<div class="i0">Toi-même crains ma gueule à six rangs dentelée.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ESQUINÉÏS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Près de votre grandeur sous qui tremblent les eaux,</div>
-<div class="i0">Seigneur Requin, je suis au rang des vermisseaux:</div>
-<div class="i0">Mais j'éclaire pour vous les routes de l'abyme:</div>
-<div class="i0">Si votre abord les trouble, est-ce donc là mon crime?</div>
-<div class="i0">Quand de son grand œil creux ce phoque vous a vu,</div>
-<div class="i0">Il a fui le trépas qu'il a soudain prévu:</div>
-<div class="i0">Ses rames et ses pieds ont triplé de vîtesse.</div>
-<div class="i0">La force est votre lot; le mien est la souplesse;</div>
-<div class="i0">Et vous vous perdriez, mon puissant protecteur,</div>
-<div class="i0">En arrachant la vie à votre conducteur.</div>
-<div class="i0">Aux aveugles transports de vos besoins voraces</div>
-<div class="i0">Je sers d'avant-coureur dans ces vastes espaces,</div>
-<div class="i0">Où brillent devant vous, en fanal radieux,</div>
-<div class="i0">Mon dos rayé d'azur, et l'iris de mes yeux.</div><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LE REQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tais-toi, flatteur; et plonge. On ne voit que reptiles</div>
-<div class="i0">S'unir aux grands poissons, et se prétendre utiles.</div>
-<div class="i0">Fille de l'Océan, j'implore tes secours!</div>
-<div class="i0">Mes entrailles à jeûn grondent depuis deux jours.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MÉDITERRANÉE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Colosse dévorant, si tes larges nageoires,</div>
-<div class="i0">Si le vaste museau recouvrant tes mâchoires,</div>
-<div class="i0">Si ta masse pesante, en flottant avec bruit,</div>
-<div class="i0">N'annonçaient pas la mort à tout ce qui te fuit,</div>
-<div class="i0">Insatiable au fond des eaux que tu traverses,</div>
-<div class="i0">Tu détruirais des mers les familles diverses.</div>
-<div class="i0">Mais cours où tes pareils sont déja réunis,</div>
-<div class="i0">Tourne tes yeux ardents vers Alger et Tunis,</div>
-<div class="i0">Des bipèdes guerriers, rois, empereurs, corsaires,</div>
-<div class="i0">Terrestres animaux, l'un de l'autre adversaires,</div>
-<div class="i0">En foule sous mes eaux se jettent demi-morts.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE REQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Allons boire leur sang! Allons manger leurs corps!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MÉDITERRANÉE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tiens! reconnais la route à ces sanglantes marques....</div>
-<div class="i0">Revois déja ton phoque alentour de ces barques:</div>
-<div class="i0">Nourris-toi: laisse-lui sa part à ces festins.</div>
-<div class="i0">L'homme combat là-haut; paix à vos intestins.</div>
-</div>
-</div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">En achevant ces mots, la sombre Mer le pousse</div>
-<div class="i0">Aux bords où les rameurs du fameux Barberousse,</div>
-<div class="i0">Opposés aux rameurs du puissant Charles-Quint,</div>
-<div class="i0">Préparaient un repas au grand peuple requin.</div>
-</div></div>
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
-
-LE REQUIN, L'ESQUINEIS, <span class="smcap">et le</span> PHOQUE.</h4>
-
-<p class="character">L'ESQUINÉÏS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ici, par-là, Seigneur!... fondez sur ce navire</div>
-<div class="i0">Qui, plein d'hommes vivants, sur les écueils chavire.</div>
-<div class="i0">Avalez ces gens-ci qui, déployant leurs bras,</div>
-<div class="i0">Droit en votre gosier nagent la tête en bas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE REQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mes frères, les Requins! souffrez, ne vous déplaise,</div>
-<div class="i0">Que j'assiste au banquet, et les gobe à mon aise.</div>
-<div class="i0">Ceux qui sont chauds et nus sont plus appétissants;</div>
-<div class="i0">Les autres, vrais poissons écailleux en tous sens,</div>
-<div class="i0">Sous leurs lames d'airain, d'acier qui s'entrechoque,</div>
-<div class="i0">Résistent en passant à la dent qui les croque.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE PHOQUE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oh! quel amas de chair! je me sens étouffer.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE REQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Descendez en nos flancs: nous digérons le fer.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cependant, au milieu des débris du carnage,</div>
-<div class="i0">De morses, des dauphins la multitude nage:</div>
-<div class="i0">Ces monstres comme nous se déchirent enfin,</div>
-<div class="i0">Voyant d'un œil jaloux la part de leur voisin.</div>
-<div class="i0">Mais tandis que la proie en leurs gueules arrive,</div>
-<div class="i0">La Mer, la triste Mer, pousse une voix plaintive;</div>
-<div class="i0">Hélas! sur tous ses bords, jusqu'au dernier des jours,</div>
-<div class="i0">Un lamentable ennui l'agitera toujours;</div>
-<div class="i0">Et des destructions se demandant la cause,</div>
-<div class="i0">Elle gémit; et parle à la Métempsycose.</div>
-</div></div>
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
-
-LA MÉTEMPSYCOSE <span class="smcap">et la</span> MÉDITERRANÉE.</h4>
-
-<p class="character">LA MÉDITERRANÉE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">D'où vient que dans mes eaux à jamais abymés,</div>
-<div class="i0">Se dévorent ainsi tant d'êtres animés,</div>
-<div class="i0">Que mon lit est sans cesse enrichi de naufrages,</div>
-<div class="i0">Et que mes flots rongeurs, creusant tous les rivages,</div>
-<div class="i0">Vers l'occident poussés d'un éternel penchant,</div>
-<div class="i0">Menacent pas à pas tout le globe en marchant?</div>
-<div class="i0">La vie est fugitive en tout ce qui respire,</div>
-<div class="i0">Comme le cours de l'onde en mon sein qui soupire,</div>
-<div class="i0">Où chaque vague, enflée au gré de mes reflux,</div>
-<div class="i0">Semble dire, je suis! tombe, et déja n'est plus.</div>
-<div class="i0">Quoi? des créations, si tout est périssable,</div>
-<div class="i0">Le néant fut-il donc le but inévitable?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MÉTEMPSYCOSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Contemple l'univers dont le double ressort,</div>
-<div class="i0">Principe de durée, est la vie et la mort,</div>
-<div class="i0">Il n'est point de néant; rien ne périt; tout change.</div>
-<div class="i0">Tous les êtres, dans l'ordre où leur chaîne les range,</div>
-<div class="i0">Objets des mêmes soins en leurs instants divers,</div>
-<div class="i0">Aux yeux de la Nature également sont chers.</div>
-<div class="i0">Elle fait circuler le feu dont elle est pleine</div>
-<div class="i0">Du ver à l'éléphant, de l'huître à la baleine;</div>
-<div class="i0">Et l'animal, nourri des sucs du végétal,</div>
-<div class="i0">A la plante à son tour rend l'aliment vital.</div>
-<div class="i0">Ainsi se variant, l'ame, ni la matière,</div>
-<div class="i0">Ne consument jamais leur essence première.</div>
-<div class="i0">Du fond de l'Océan au centre du soleil,</div>
-<div class="i0">L'une, au gré d'un pouvoir à sa masse pareil,</div><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
-<div class="i0">S'attire, se transforme et ne peut se détruire:</div>
-<div class="i0">L'autre, enflammant les corps prompts à se reproduire,</div>
-<div class="i0">Prodigue sa vertu, dans les airs, sous les eaux,</div>
-<div class="i0">Du dernier des poissons au premier des oiseaux,</div>
-<div class="i0">De l'humble insecte à l'homme; et ce constant miracle</div>
-<div class="i0">D'un cercle sans repos présente le spectacle.</div>
-<div class="i0">Comme en tous temps les nuits succéderont aux jours,</div>
-<div class="i0">Sur le globe amenés par les mêmes retours;</div>
-<div class="i0">Comme on voit les saisons, qui s'entraînent sans cesse,</div>
-<div class="i0">A la terre enlever et rendre sa jeunesse,</div>
-<div class="i0">Et le même flambeau, qui mesure le temps,</div>
-<div class="i0">Distribuer l'ardeur de ses rayons constants;</div>
-<div class="i0">On voit la même flamme, abondante, infinie,</div>
-<div class="i0">Source d'intelligence à la matière unie,</div>
-<div class="i0">Passer aux animaux, qui passent à jamais,</div>
-<div class="i0">Images de leur race immortelle en ses traits,</div>
-<div class="i0">Et prêter la chaleur aux organes sensibles</div>
-<div class="i0">Des êtres expirés moules indestructibles.</div>
-<div class="i2">Ces immuables lois des atômes mouvants</div>
-<div class="i0">Font naître de la mort tous les germes vivants:</div>
-<div class="i0">Voilà comment toujours, et semblable, et nouvelle,</div>
-<div class="i0">Ne s'épuisant jamais, la Nature éternelle,</div>
-<div class="i0">Dévorante à toute heure, et féconde en tout lieu,</div>
-<div class="i0">Attestera sans fin la puissance d'un Dieu!</div>
-<div class="i2">Le plus sublime esprit qu'ait vu le monde encore,</div>
-<div class="i0">Qui le croirait? un homme; oui, jadis Pythagore,</div>
-<div class="i0">Réfléchit, révéla ces pures vérités:</div>
-<div class="i0">Mais les fables, les temps ont voilé ses clartés;</div>
-<div class="i0">Et la transmission de l'ame universelle</div>
-<div class="i0">Ne parut qu'un vain rêve au préjugé rebelle.</div><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
-<div class="i0">Sans doute qu'arrêtant les regards indiscrets,</div>
-<div class="i0">Le divin Créateur veut cacher ses secrets,</div>
-<div class="i0">Et soulève l'erreur contre la créature</div>
-<div class="i0">Dont l'œil hardi se plonge au sein de la Nature.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Ce discours élevé, peu fait pour nos esprits,</div>
-<div class="i0">Des démons, nés savants, fut clairement compris;</div>
-<div class="i0">Et l'applaudissement couvrant la scène entière</div>
-<div class="i0">De ce brillant systême accueillit la lumière.</div>
-<div class="i2">Cependant le théâtre, image de nos jours,</div>
-<div class="i0">En spectacles changeants si varié toujours,</div>
-<div class="i0">Reproduit aux regards Rome jadis sanglante,</div>
-<div class="i0">Où du grand Charles-Quint la pompe triomphante</div>
-<div class="i0">Fournit un intermède au drame suspendu</div>
-<div class="i0">Dont au gré des démons le fil est détendu.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Au bruit de la trompette et de la mousquetade,</div>
-<div class="i0">Paraît de Charles-Quint la noble cavalcade.</div>
-<div class="i0">Des temples jour et nuit passant dans les palais,</div>
-<div class="i0">Des bords siciliens porté de dais en dais,</div>
-<div class="i0">Il revient, orgueilleux du nombre de victimes</div>
-<div class="i0">Dont sa flotte engraissa les monstres des abymes,</div>
-<div class="i0">Faire admirer à tous sa magnanimité</div>
-<div class="i0">En héros de la paix et de l'humanité.</div>
-<div class="i0">La foule à rangs épais s'étend sur son passage,</div>
-<div class="i0">Où des arcs triomphaux l'immense échafaudage</div>
-<div class="i0">Élève jusqu'aux cieux mille emblêmes flatteurs</div>
-<div class="i0">Arrachés aux cerveaux des Apollons menteurs.</div>
-<div class="i0">Les géants terrassés par le dieu des tempêtes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>
-<div class="i0">Les Alcides, les Mars, les aigles à deux têtes,</div>
-<div class="i0">Thémis assise encor sur le trône des lois,</div>
-<div class="i0">L'Afrique dans les fers pleurant sur son carquois,</div>
-<div class="i0">Proserpine et Cérès apportant leurs offrandes,</div>
-<div class="i0">L'abondance et les ris couronnés de guirlandes,</div>
-<div class="i0">Et les distiques vains par les muses tracés,</div>
-<div class="i0">Sont les lâches tributs des arts intéressés.</div>
-<div class="i0">Eux, chargeant de festons des planches et des toiles,</div>
-<div class="i0">Y peignirent l'olympe, et mille et mille étoiles,</div>
-<div class="i0">Qui ne trompaient pas mieux que les inscriptions</div>
-<div class="i0">Où l'empereur se dit l'amour des nations,</div>
-<div class="i0">L'honneur du monde entier, son soleil, et sa gloire,</div>
-<div class="i0">Et le premier des dieux consacrés par l'histoire;</div>
-<div class="i0">Épuisant tous les noms que pourront obtenir</div>
-<div class="i0">Tous les héros futurs des flatteurs à venir,</div>
-<div class="i0">Et condamnant ainsi la foule adulatrice</div>
-<div class="i0">A n'être en les louant que basse imitatrice.</div>
-<div class="i2">En ordre se suivaient les troupeaux de guerriers,</div>
-<div class="i0">Blêmes, et las du faix de leurs poudreux lauriers;</div>
-<div class="i0">Les traits secs et bronzés de leur mâle visage</div>
-<div class="i0">Attestaient les travaux subis par leur courage;</div>
-<div class="i0">Et ces tigres, ces ours, nés pour tout ravager,</div>
-<div class="i0">S'avançaient en moutons soumis à leur berger.</div>
-<div class="i2">Les chefs, sur des coursiers les plus beaux de la troupe,</div>
-<div class="i0">Argentés au poitrail, argentés à la croupe,</div>
-<div class="i0">Caracolaient entre eux, s'admirant plus que tous,</div>
-<div class="i0">Et fiers de leurs plumets comme les paons jaloux.</div>
-<div class="i0">Chacun, se rappelant quelques hameaux en cendre,</div>
-<div class="i0">Croyait sur Bucéphale être un autre Alexandre;</div>
-<div class="i0">Et de loin leur orgueil saluait d'un souris</div><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
-<div class="i0">Les balcons où venaient s'offrir leurs Thalestris.</div>
-<div class="i2">Des nombreux fantassins les phalanges plus lentes</div>
-<div class="i0">Portaient de vingt pays les enseignes sanglantes:</div>
-<div class="i0">Leurs pas se mesuraient au bruit de leurs tambours.</div>
-<div class="i2">De la cérémonie augmentant le concours,</div>
-<div class="i0">Les captifs africains, sous leurs habits mauresques,</div>
-<div class="i0">Relevaient ces aspects rendus plus pittoresques.</div>
-<div class="i2">Derrière eux, cheminaient les esclaves chrétiens,</div>
-<div class="i0">Dont avec trop d'éclat on brisa les liens:</div>
-<div class="i0">Des veuves saintement portant des croix, des cierges,</div>
-<div class="i0">Et des filles de Dieu, que l'homme croyait vierges,</div>
-<div class="i0">Bénissant le vainqueur, s'unissaient pour chanter</div>
-<div class="i0">Ses modestes vertus qui se laissaient vanter.</div>
-<div class="i2">Sur des chars qui traînaient d'élégantes altesses,</div>
-<div class="i0">Squillace, la plus belle au milieu des princesses,</div>
-<div class="i0">Montrait les lys d'un sein de joie épanoui,</div>
-<div class="i0">Trésor dont l'empereur avait, dit-on, joui.</div>
-<div class="i2">Un brillant équipage attirait après elle</div>
-<div class="i0">L'aimable Bisignan, trahie, et non moins belle;</div>
-<div class="i0">Épouse d'un vieux prince, elle sut galamment</div>
-<div class="i0">De son jeune empereur faire un heureux amant:</div>
-<div class="i0">Mais de lui négligée, et refusant d'y croire,</div>
-<div class="i0">Du rang de sa rivale elle affecte la gloire,</div>
-<div class="i0">Et, sur ses diamants, dans ses amples velours,</div>
-<div class="i0">Semble éclater le prix de ses libres amours.</div>
-<div class="i2">Un cortége empressé qui suit la favorite</div>
-<div class="i0">Précède avec splendeur celui de Marguerite,</div>
-<div class="i0">Fille de Charles-Quint, fruit des baisers secrets</div>
-<div class="i0">Qui d'une mère pauvre ont souillé les attraits;</div>
-<div class="i0">L'orpheline Vangest, belle et dans l'indigence,</div><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
-<div class="i0">Chez un comte flamand cachait son innocence:</div>
-<div class="i0">Son bienfaiteur pervers, courtisan assidu,</div>
-<div class="i0">Se voulut enrichir aux frais de sa vertu:</div>
-<div class="i0">Charles-Quint sur ses pas la vit dans une fête,</div>
-<div class="i0">Et charmé, la voulut revoir en tête-à-tête:</div>
-<div class="i0">Marguerite naquit de leur lit clandestin,</div>
-<div class="i0">Et l'illustre empereur illustra son destin:</div>
-<div class="i0">Mille bouches aussi répétaient à la ronde;</div>
-<div class="i0">«Hommage à la vertu de ce maître du monde!»</div>
-<div class="i2">Alarçon et Dugast, de leurs crimes honteux,</div>
-<div class="i0">Révélaient le salaire en leur luxe pompeux.</div>
-<div class="i2">Le prince Bisignan, plein d'orgueil en son ame,</div>
-<div class="i0">Marchait, levant un front rehaussé par sa femme;</div>
-<div class="i0">Et son génie actif n'attribuait qu'à soi</div>
-<div class="i0">Tant de gouvernements qu'il obtint de son roi.</div>
-<div class="i2">Les grands, les chanceliers, les chambellans dociles,</div>
-<div class="i0">Portaient le globe d'or, le pain, les clés des villes.</div>
-<div class="i2">Apôtres du seigneur, confessez qu'en ce lieu</div>
-<div class="i0">Vous rendiez à César ce qu'on ne doit qu'à Dieu:</div>
-<div class="i0">Marchiez-vous sous le lin, humbles de contenance?</div>
-<div class="i0">Non, sous des chapes d'or, fiers de votre opulence;</div>
-<div class="i0">Crossés et mitrés d'or, vous guidiez pesamment</div>
-<div class="i0">Votre grave empereur comme un Saint-Sacrement.</div>
-<div class="i0">Les princes de l'état, vos rivaux hypocrites,</div>
-<div class="i0">Étalaient sous les yeux deux couronnes bénites;</div>
-<div class="i0">L'une de fer, jadis l'orgueil des rois lombards;</div>
-<div class="i0">L'autre d'argent, non moins respectable aux regards,</div>
-<div class="i0">Bandeau que d'âge en âge un vieux glaive accompagne,</div>
-<div class="i0">Et qu'autrefois, dans Aix, consacra Charlemagne.</div>
-<div class="i0">Une couronne d'or les suit; mais sa splendeur</div><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
-<div class="i0">Du front de Charles-Quint décore la grandeur.</div>
-<div class="i2">Sous le damas et l'or d'un haut dais magnifique,</div>
-<div class="i0">Charles, sur un coursier, fils bouillant de l'Afrique,</div>
-<div class="i0">Dont le col, et le frein, et les pieds brillants d'or,</div>
-<div class="i0">Rélèvent une housse où l'or éclate encor,</div>
-<div class="i0">Tenant un sceptre, enflé de pourpre impériale,</div>
-<div class="i0">Affectait dans son port la clémence royale.</div>
-<div class="i0">Il marchait entouré de nobles chevaliers</div>
-<div class="i0">Que de la toison d'or surchargeaient les colliers,</div>
-<div class="i0">Et qui, du riche dais soutenant l'étalage,</div>
-<div class="i0">Formaient sous le harnois son superbe attelage.</div>
-<div class="i2">Quatre seigneurs tenaient la bride et l'étrier:</div>
-<div class="i0">Le sot peuple en chacun voit un palefrenier:</div>
-<div class="i0">Trop vil, des nobles rangs sait-il quelle est la marque,</div>
-<div class="i0">Que plus les grands sont bas, plus grand est le monarque,</div>
-<div class="i0">Et que ces nobles, fiers de leur servilité,</div>
-<div class="i0">Pour s'arracher la bride avaient deux mois lutté?</div>
-<div class="i2">Le vulgaire, ébloui du train des équipages,</div>
-<div class="i0">Confondait en passant les valets et les pages,</div>
-<div class="i0">Adonis galonnés, que les dames de cour</div>
-<div class="i0">Pour le même service épuisaient tour-à-tour.</div>
-<div class="i2">Vingt prêtres sur leur mule, ô quel pieux exemple!</div>
-<div class="i0">Conduisent Charles-Quint jusqu'aux parvis du temple:</div>
-<div class="i0">Il entre; et mille feux, jaillissant en éclats,</div>
-<div class="i0">Sur les arcs triomphaux croulants avec fracas,</div>
-<div class="i0">Se consument dans l'air en astres phosphoriques,</div>
-<div class="i0">Et ne laissent, au lieu de ces marbres antiques,</div>
-<div class="i0">Fondement des palais érigés autrefois,</div>
-<div class="i0">Que des amas poudreux de cartons et de bois,</div>
-<div class="i0">Reste décoloré de ces vains artifices</div><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
-<div class="i0">Pour qui sont des Titus tombés les édifices.</div>
-<div class="i2">Un voile, se roulant devant les spectateurs,</div>
-<div class="i0">Du sanctuaire enfin découvre les acteurs.</div>
-<div class="i2">Au son des instruments déja les voix unies</div>
-<div class="i0">Remplissent tout le chœur de saintes harmonies:</div>
-<div class="i0">Et lorsque l'empereur, courbé sur un coussin,</div>
-<div class="i0">Du pape couronné sur un trône voisin</div>
-<div class="i0">Eut, en baisant son pied, scellé les impostures,</div>
-<div class="i0">On vit, en s'embrassant, rire ces grands augures.</div>
-</div></div>
-
-<h4>PASQUIN ET MARPHORIUS.</h4>
-
-<p class="character">PASQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Entends ce <em>Te Deum</em>; conviens, Marphorius,</div>
-<div class="i0">Qu'il vaudrait mieux chanter <em>Diabolum laudamus!</em></div>
-</div></div>
-<p class="character">MARPHORIUS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Pasquin, es-tu surpris que l'église de Rome</div>
-<div class="i0">Brûle un encens divin au plus infernal homme,</div>
-<div class="i0">Et qu'un servile amour pour ce tyran fêté,</div>
-<div class="i0">Fasse braire son peuple, âne qu'il a bâté?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PASQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, je sais trop qu'aux yeux de la foule éblouie</div>
-<div class="i0">La splendeur des pétards efface un incendie;</div>
-<div class="i0">Et que sur nos pavés la poussière des chars</div>
-<div class="i0">Couvre bientôt le sang versé par nos Césars:</div>
-<div class="i0">C'est pourquoi je voudrais que l'Église équitable</div>
-<div class="i0">Ne rendît pas à Dieu l'honneur qu'on doit au diable.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARPHORIUS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est l'œuvre du démon le plus docte en ce lieu</div>
-<div class="i0">De consacrer toujours le mal au nom de Dieu.</div><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">PASQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Afin qu'au temps futur la véridique histoire</div>
-<div class="i0">Offre les imposteurs en modèles de gloire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">MARPHORIUS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A quoi bon te fâcher de ce que les humains</div>
-<div class="i0">Vendent aux conquérants leurs langues et leurs mains?</div>
-<div class="i0">Pourquoi, leur enviant des suffrages, qu'ils paient,</div>
-<div class="i0">Et les soumissions des villes, qu'ils effraient,</div>
-<div class="i0">Verser, comme un pédant, ton humeur en grands mots</div>
-<div class="i0">Sur l'appareil plâtré qui masque les héros?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PASQUIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, rions-en plutôt: et que mes pasquinades</div>
-<div class="i0">Soient l'éternel effroi de ces charlequinades.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">En achevant ces mots, déja sont disparus</div>
-<div class="i0">Les masques de Pasquin et de Marphorius:</div>
-<div class="i0">Et, poursuivant son fil, l'intérêt de la scène</div>
-<div class="i0">Passe des bords du Tibre aux rives de la Seine,</div>
-<div class="i0">Entre ces verds coteaux dont les antiques bois</div>
-<div class="i0">Du hameau de Meudon couvraient les premiers toits;</div>
-<div class="i0">Lieux reculés, charmants, asyle solitaire</div>
-<div class="i0">D'un grand magicien, hôte d'un presbytère,</div>
-<div class="i0">D'où ses yeux dominaient sur les vallons fleuris</div>
-<div class="i0">Qui s'étendaient au loin jusqu'aux murs de Paris.</div>
-<div class="i0">Cet enchanteur fameux n'a point l'ame noircie</div>
-<div class="i0">Des apparitions de la nécromancie;</div>
-<div class="i0">Mais, pour frapper gaîment tous les cerveaux émus,</div>
-<div class="i0">Le rire lui prêta la verge de Momus.</div>
-<div class="i2">Un bonnet doctoral ombrage sa tonsure;</div><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
-<div class="i0">Habile en tous métiers, il en sait l'imposture:</div>
-<div class="i0">Père de l'enjouement, Rabelais est son nom.</div>
-<div class="i0">Chez lui, sous des grelots, apparaît la Raison.</div>
-</div></div>
-
-<h4>RABELAIS, ET LA RAISON.</h4>
-
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oh! oh! que te voilà plaisamment habillée,</div>
-<div class="i0">Ma vieille amie! Oh! oh! qui t'a donc dépouillée</div>
-<div class="i0">De la toge à longs plis, des lourds manteaux flottants</div>
-<div class="i0">Qui te paraient aux yeux des sages du vieux temps?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Moi-même: lasse enfin que mon grave étalage</div>
-<div class="i0">Ne m'attirât par-tout qu'affronts et persifflage,</div>
-<div class="i0">Voyant que la Folie, un bandeau sur les yeux,</div>
-<div class="i0">A guider les humains réussissait bien mieux,</div>
-<div class="i0">Au moment quelle entrait chez Erasme, que j'aime,</div>
-<div class="i0">Et qui raille les fous par son éloge même,</div>
-<div class="i0">Pour animer ici tes joyeux entretiens,</div>
-<div class="i0">J'empruntai ses dehors en lui prêtant les miens,</div>
-<div class="i0">Et lui laissant ma robe et mon ton pédantesque,</div>
-<div class="i0">Me voici, Rabelais, sous son habit grotesque.</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ma naïve compagne! égayons-nous céans;</div>
-<div class="i0">Arrive qui pourra de nos petits géants!</div>
-<div class="i0">Foin des papes, des rois, et de qui les conseille!</div>
-<div class="i0">Faisons mousser la verve!... Haut le cul, la bouteille!</div>
-<div class="i0">Trousse ta jupe immense, incommode attirail!</div>
-<div class="i0">Trémousse cette queue ouverte en éventail!</div>
-<div class="i0">Redresse ta couronne en crête enorgueillie!</div><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
-<div class="i0">Sonnez grelots, clinquant, huppes de la Folie!</div>
-<div class="i0">Sautez, sceptres! craquez, rubans et parchemins!</div>
-<div class="i0">Raison, amusons-nous à ces drelin, din, dins!</div>
-<div class="i0">Ah! ah! ah! quoi l'orgueil s'enflamme, s'évertue,</div>
-<div class="i0">Pour ces colifichets dont tu t'es revêtue!</div>
-<div class="i0">Oh! oh! oh! j'en ris tant que je me sens peter</div>
-<div class="i0">La cervelle... Oui, voilà de quoi me dérater.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De grace, en tes propos un peu plus de réserve...</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ouais! ferais-tu la prude? allons, gai, ma Minerve!</div>
-<div class="i0">Le peuple est attristé des refrains du Missel,</div>
-<div class="i0">Mais savoure à plaisir les bons mots à gros sel:</div>
-<div class="i0">Et mes joyeux rébus, que tout bas on répète,</div>
-<div class="i0">Poussent même à la cour le bons sens en cachette.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Certes, le plus grand mal est par tout l'univers,</div>
-<div class="i0">De voir les faits honteux de décence couverts;</div>
-<div class="i0">Et des fausses grandeurs on détruirait les causes,</div>
-<div class="i0">Si tout franc par leurs noms on appelait les choses.</div>
-<div class="i0">Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants?</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De magiques miroirs aux princes de nos temps:</div>
-<div class="i0">Là, se verra mon siècle; et gaîment, après boire,</div>
-<div class="i0">Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire.</div>
-<div class="i0">Vois-tu ces ogres-là s'ébattre et festoyer?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui.</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i5">C'est Gargantua, sorti de Grand-Gousier;</div><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
-<div class="i0">Race en gloutonnerie opérant des merveilles:</div>
-<div class="i0">Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles,</div>
-<div class="i0">Mangeant hommes vivants, bœufs, et porcs, et moutons,</div>
-<div class="i0">Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons;</div>
-<div class="i0">Leur généalogie, aux yeux d'un docte juge,</div>
-<div class="i0">Où remonte si haut, au mépris du déluge,</div>
-<div class="i0">Un aïeul, enjambé sur l'arche de Noé;</div>
-<div class="i0">Beau titre, qu'un Cyrus n'eut pas désavoué;</div>
-<div class="i0">Les arpents de velours, de soie, et d'aiguillettes,</div>
-<div class="i0">Étoffant, galonnant leur chausse et leurs braguettes:</div>
-<div class="i0">Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants,</div>
-<div class="i0">Et leurs vents intestins toujours barytonnants,</div>
-<div class="i0">Doivent, en ces miroirs, te faire reconnaître</div>
-<div class="i0">D'insatiables rois que l'on ne peut repaître.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quelle haute jument monte Gargantua?</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est la dame d'Heilly: vois quel amble elle va;</div>
-<div class="i0">Et que sur son chemin elle a, de lieue en lieue,</div>
-<div class="i0">Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est bien frayer sa route en maîtresse de rois,</div>
-<div class="i0">Que d'abattre en passant les forêts et les toits.</div>
-<div class="i0">Mais tourne ce miroir par-devant la justice.</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice;</div>
-<div class="i0">Et ses gros chats, fourrés de diverse toison,</div>
-<div class="i0">Miaulant près de lui, flairent la venaison:</div>
-<div class="i0">Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes,</div>
-<div class="i0">Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes.</div><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je reconnais sans peine, à ces vils animaux,</div>
-<div class="i0">Juges, clercs, et greffiers, pères de tous les maux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vois-tu ces Chicanoux? vois-tu ce vieux Bride-oie,</div>
-<div class="i0">Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie,</div>
-<div class="i0">Et qui, ses dés en mains, au bout des longs procès,</div>
-<div class="i0">Tire pour jugement le sort de ses cornets?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel est ce long corps sec qui se géantifie?</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est Carême-prenant, que l'orgueil mortifie:</div>
-<div class="i0">Son peuple, ichtyophage, efflanqué, vaporeux,</div>
-<div class="i0">A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux.</div>
-<div class="i0">Envisage non loin ces zélés Papimanes,</div>
-<div class="i0">Qui, sur l'amour divin, sont plus forts que des ânes,</div>
-<div class="i0">Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens,</div>
-<div class="i0">Rôtissent mainte andouille et maints luthériens.</div>
-<div class="i0">Ris de la nation des moines gastrolâtres:</div>
-<div class="i0">Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres?</div>
-<div class="i0">Ce colosse arrondi, grondant, sourd, et sans yeux,</div>
-<div class="i0">Premier auteur des arts cultivés sous les cieux,</div>
-<div class="i0">Seul roi des volontés, tyran des consciences,</div>
-<div class="i0">Et maître ingénieux de toutes les sciences,</div>
-<div class="i0">C'est le ventre! le ventre! Oui, messire gaster</div>
-<div class="i0">Des hommes de tout temps fut le grand magister,</div>
-<div class="i0">Et toujours se vautra la canaille insensée</div>
-<div class="i0">Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée.</div>
-<div class="i0">J'en pleure et ris ensemble; et tour-à-tour je croi</div>
-<div class="i0">Retrouver Héraclite et Démocrite en moi.</div><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>
-<div class="i0">Hu! hu! dis-je en pleurant, quoi? ce dieu qui digère;</div>
-<div class="i0">Quoi! tant d'effets si beaux, le ventre les opère!</div>
-<div class="i0">Hu! hu! lamentons-nous! hu! quels honteux destins,</div>
-<div class="i0">De nous tant agiter pour nos seuls intestins!</div>
-<div class="i0">Hu! hu! hu! de l'esprit quel pitoyable centre!</div>
-<div class="i0">L'homme en tous ses travaux a donc pour but le ventre!</div>
-<div class="i0">Mais tel que Grand-Gousier pleurant sur Badebec,</div>
-<div class="i0">Se tournant vers son fils sent ses larmes à sec;</div>
-<div class="i0">Hi! hi! dis-je en riant, hi! hi! hi! quel prodige!</div>
-<div class="i0">Qu'ainsi depuis Adam le ventre nous oblige</div>
-<div class="i0">A labourer, semer, moissonner, vendanger,</div>
-<div class="i0">Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviger,</div>
-<div class="i0">Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre,</div>
-<div class="i0">Alambiquer, peser les riens, l'air et la poudre,</div>
-<div class="i0">Etre prédicateurs, poëtes, avocats,</div>
-<div class="i0">Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas,</div>
-<div class="i0">Nous lier à leur cour comme à l'unique centre,</div>
-<div class="i0">Hi! hi! tout cela, tout, hi! hi! hi! pour le ventre!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il est d'autres objets où tend l'humanité.</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui peut nous en instruire, hélas!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA RAISON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">La vérité.</div>
-</div></div>
-<p class="character">RABELAIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mon Panurge, qui court en lui tendant l'oreille,</div>
-<div class="i0">La cherche sous la terre au fond d'une bouteille;</div>
-<div class="i0">La bouteille divine, oracle du caveau,</div>
-<div class="i0">Épanouit les sens, dilate le cerveau,</div>
-<div class="i0">Purge le cœur de fiel, désopile la rate,</div><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>
-<div class="i0">Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte,</div>
-<div class="i0">Redresse ... quoi? l'esprit. C'est assez: buvons frais,</div>
-<div class="i0">Et, s'il se peut, allons en riant, <em>ad patres</em>!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Du parterre aussitôt la malice avisée</div>
-<div class="i0">Fit à ces mots bouffons éclater sa risée.</div>
-<div class="i0">De menus farfadets en blâmaient l'impudeur:</div>
-<div class="i0">Mais les diables ardents, goûtant peu la fadeur,</div>
-<div class="i0">Sentaient que pour le peuple, accroupi sous les trônes,</div>
-<div class="i0">Les propos du curé valaient la fleur des prônes,</div>
-<div class="i0">Et que ses quolibets, par leur obscénité,</div>
-<div class="i0">Salissaient mieux des rangs la fausse dignité.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-<div class="i2">Tandis que l'enchanteur tient son joyeux langage,</div>
-<div class="i0">S'efface tout-à-coup son vineux hermitage.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT DOUZIÈME</small>.</h2>
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU DOUZIÈME CHANT.</h3>
-<hr class="small" />
-<p class="hang"><em>Rincon</em> et <em>Frégose</em>, envoyés de <em>François-Premier</em>, l'un à Venise et
-l'autre à Constantinople, sont tués en naviguant sur le Pô. Des
-brigands instruits de ce meurtre craignent d'en être accusés.
-La justice fait des perquisitions, et ces voleurs de grands chemins
-sont arrêtés. Au moment où leur procès commence, et où
-ils jurent qu'ils sont innocents du meurtre des deux ambassadeurs,
-un émissaire secret de <em>Charles-Quint</em> interrompt la poursuite
-de l'information, et renvoie ces assassins chez <em>Dugast</em>, les
-prenant pour ceux que l'empereur avait chargés du coup dont
-on les soupçonne. Ceux-ci, délivrés par cette méprise, en profitent
-pour s'échapper, et leur chef réfléchit que son métier de
-brigand le met en parallèle avec celui de potentat, puisque ses
-crimes et ceux de <em>Charles-Quint</em> sont les mêmes.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE</p>
-<hr class="smallpoem" />
-<h3>CHANT DOUZIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">On</span> apperçoit des bords, ceints d'ombrages touffus,</div>
-<div class="i0">Où pleurèrent jadis Lampétie et Cygnus.</div>
-<div class="i2">L'Éridan souriait à de promptes nacelles</div>
-<div class="i0">Que portaient vers la mer ses ondes éternelles;</div>
-<div class="i0">Et calme, et rafraîchi par l'haleine du soir,</div>
-<div class="i0">Montrait aux voyageurs l'éclat de son miroir.</div>
-</div></div>
-
-<h4>L'ÉRIDAN, FRÉGOSE <small>ET</small> RINCON.</h4>
-
-<p class="character">L'ÉRIDAN.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Passagers, de votre âme écartez les nuages;</div>
-<div class="i0">Suspendez vos soucis; admirez mes rivages;</div>
-<div class="i0">Prêtez l'oreille aux flots; voguez en paix: vos jours</div>
-<div class="i0">S'écoulent emportés aussi prompts que mon cours.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRÉGOSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Rincon!</div>
-</div></div>
-<p class="character">RINCON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Frégose!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRÉGOSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Eh bien! le sort nous favorise:</div>
-<div class="i0">Le prince de Bysance, et le chef de Venise,</div><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>
-<div class="i0">Nous verront sans péril, adroits ambassadeurs,</div>
-<div class="i0">Au nom de notre cour saluer leurs grandeurs.</div>
-<div class="i0">Charles-Quint ne pourra, malgré sa vigilance,</div>
-<div class="i0">Soustraire à Soliman les lettres de la France;</div>
-<div class="i0">Et l'Orient, ligué par mon roi plus prudent,</div>
-<div class="i0">D'un perfide empereur défendra l'Occident.</div>
-</div></div>
-<p class="character">RINCON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au puissant roi des lys veuille le ciel encore</div>
-<div class="i0">Me faire signaler un zèle qui m'honore;</div>
-<div class="i0">Et que je puisse enfin, sans trouble et sans rivaux,</div>
-<div class="i0">Riche d'heureux loisirs, fruits d'assidus travaux,</div>
-<div class="i0">Content, libre, achever d'arrondir plus à l'aise</div>
-<div class="i0">Mon embonpoint précoce à qui l'intrigue pèse,</div>
-<div class="i0">Et courtiser gaîment, en un château sans bruit,</div>
-<div class="i0">Quelques muses le jour, quelques nymphes la nuit!</div>
-<div class="i0">C'est pour cet avenir, espoir de ma vieillesse,</div>
-<div class="i0">Que je cours les hasards et dompte ma paresse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRÉGOSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oh! je déclare, moi, que je veux à la cour</div>
-<div class="i0">Blanchir en m'illustrant jusqu'à mon dernier jour.</div>
-<div class="i0">Des intrigues d'état le zèle ardent me mine.</div>
-<div class="i0">Émule de Joinville, et rival de Comine,</div>
-<div class="i0">Confident de mes rois, je veux des temps passés</div>
-<div class="i0">Transmettre à nos neveux des portraits bien tracés;</div>
-<div class="i0">Et de tant de complots je toucherai la trame,</div>
-<div class="i0">A tant de grands ressorts j'appliquerai mon ame,</div>
-<div class="i0">Que, comblé de crédit, monté par tous les rangs,</div>
-<div class="i0">Je serai la lumière et l'oracle des grands.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉRIDAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ils traversent, hélas! sans vue et sans oreilles</div><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>
-<div class="i0">Le crystal de mes eaux, le jour, et ses merveilles!</div>
-<div class="i0">Un cercle d'intérêts qui remplit leurs cerveaux</div>
-<div class="i0">Leur voile l'univers sous mille épais rideaux:</div>
-<div class="i0">Et si leurs yeux distraits s'ouvrent sur la nature,</div>
-<div class="i0">Ils goûtent faiblement sa splendeur la plus pure.</div>
-<div class="i0">Que vois-je!... Quels combats se livrent sur mes flots!...</div>
-<div class="i0">Des rochers de mes bords j'entends les longs échos</div>
-<div class="i0">Se renvoyer des cris de douleur et de rage....</div>
-<div class="i0">Une barque assaillie est tout près du naufrage.</div>
-</div></div>
-<p class="character">RINCON.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! sauve, si tu peux, les lettres de ton roi,</div>
-<div class="i0">Frégose.... je me meurs!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRÉGOSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Rincon!.., j'expire, moi!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉRIDAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Roulez, mes tristes flots, ces victimes humaines.</div>
-<div class="i0">Mortels pleins d'espérance ou de terreurs lointaines,</div>
-<div class="i0">Émissaires des cours, vous ne prévoyiez pas</div>
-<div class="i0">Que vous ramiez tous deux si voisins du trépas!</div>
-<div class="i0">Ah! plus heureux que vous l'habitant de ma rive</div>
-<div class="i0">Qui, nourri de la pêche, ou des fruits qu'il cultive,</div>
-<div class="i0">Suit comme moi sa pente, erre libre en tous lieux,</div>
-<div class="i0">Et réfléchit en soi la nature et les cieux!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il dit; tout disparaît. D'un feu livide et terne</div>
-<div class="i0">Une lampe rayonne au sein d'une caverne,</div>
-<div class="i0">Noir palais souterrain, assis sur des piliers,</div>
-<div class="i0">Taillés des mains du temps en des marbres grossiers:</div>
-<div class="i0">C'est là qu'au fond d'un bois règne un brigand terrible:</div><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span>
-<div class="i0">Long-temps il a rendu son antre inaccessible;</div>
-<div class="i0">Héros des grands chemins, le pillage est sa loi;</div>
-<div class="i0">Et ses fiers compagnons l'ont proclamé leur roi.</div>
-<div class="i0">Vingt femmes, dont sans prêtre il célébra la noce,</div>
-<div class="i0">Composent le serrail de ce sultan féroce:</div>
-<div class="i0">De l'ivresse à la crainte il passe tour-à-tour:</div>
-<div class="i0">Maintenant il frémit, et tout tremble à sa cour.</div>
-</div></div>
-
-<h4>FORBANTE, SCÉLESTINE, ESCORTE DE
-BRIGANDS.</h4>
-
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu te flattes en vain, ma chère Scélestine,</div>
-<div class="i0">De fléchir ma justice, et notre discipline.</div>
-<div class="i0">N'avais-je pas prescrit à leur soumission</div>
-<div class="i0">D'épargner au passage et Frégose, et Rincon?</div>
-<div class="i0">Messagers d'un grand roi, leur mort nous est contraire;</div>
-<div class="i0">Et rien aux magistrats ne pourra nous soustraire.</div>
-<div class="i0">On cherche par quels coups purent être immolés</div>
-<div class="i0">Ces deux ambassadeurs, en tout lieu signalés:</div>
-<div class="i0">Des troupes qu'on rassemble investissent les routes,</div>
-<div class="i0">Et de notre demeure on percera les voûtes.</div>
-<div class="i0">N'était-ce pas assez d'attaquer sur ces bords</div>
-<div class="i0">Les voyageurs sans nom, chargés de leurs trésors,</div>
-<div class="i0">De fouiller les ballots, de détrousser la femme</div>
-<div class="i0">Des marchands étrangers qu'à peine l'on réclame,</div>
-<div class="i0">Sans toucher aux mortels dont les distinctions</div>
-<div class="i0">Commandent le respect du droit des nations?</div>
-<div class="i0">Violer ce droit saint est le dernier des crimes!</div>
-<div class="i0">Et je dois en venger les règles légitimes.</div><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">SCÉLESTINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cher Forbante! je crains qu'un excès de rigueur</div>
-<div class="i0">De tes amis blessés ne révolte le cœur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De tant d'esprits mutins crains plutôt la licence,</div>
-<div class="i0">Si j'enhardis un peu leur désobéissance,</div>
-<div class="i0">Et si je ne punis d'un soudain châtiment</div>
-<div class="i0">Le coup qu'ils ont porté sans mon commandement.</div>
-<div class="i0">Déja même, fraudant le traité du partage,</div>
-<div class="i0">Dérobant au trésor le gain de leur pillage,</div>
-<div class="i0">Ils m'ont osé nier leur meurtre injurieux!</div>
-<div class="i0">En vain, par un supplice effroyable à leurs yeux,</div>
-<div class="i0">J'ai voulu, confondant toutes les impostures,</div>
-<div class="i0">En tirer des aveux qu'arrachent les tortures:</div>
-<div class="i0">Tout se tait, me résiste; et leur complicité</div>
-<div class="i0">Affronte ma vengeance et mon autorité.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SCÉLESTINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quels aveux obtiendraient tes rigueurs impuissantes,</div>
-<div class="i0">Si des meurtres commis leurs mains sont innocentes?</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh! quels autres voleurs, quels autres assassins,</div>
-<div class="i0">Habitent ce rivage et les pays voisins?</div>
-<div class="i0">Ma troupe est sur ces bords si nombreuse et si forte</div>
-<div class="i0">Que nous y portons seuls tous les coups qu'on y porte.</div>
-<div class="i0">De vulgaires filoux, de novices bandits</div>
-<div class="i0">N'eussent commis jamais des meurtres si hardis:</div>
-<div class="i0">Des deux ambassadeurs l'égorgement funeste</div>
-<div class="i0">Ne part que de mes gens: la chose est manifeste.</div>
-<div class="i0">Mais voici nos amis.... Eh bien! ont-ils parlé?</div><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">UN DES BRIGANDS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A force de tourments ils ont tout révélé.</div>
-<div class="i0">Leur bouche s'est d'abord obstinée au silence:</div>
-<div class="i0">Mais ils n'ont pu du gril souffrir la violence,</div>
-<div class="i0">Et ceux que des charbons approchaient les ardeurs</div>
-<div class="i0">Ont confessé la mort des deux ambassadeurs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dressez les chevalets; consommez leurs supplices.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SCÉLESTINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Grace, grace au plus jeune!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Il suivra ses complices:</div>
-<div class="i0">Je commande, et je dois même justice à tous.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SCÉLESTINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il a le port si noble, et les regards si doux!</div>
-<div class="i0">Sa femme qui l'adore....</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Oser frapper les têtes</div>
-<div class="i0">De deux ambassadeurs!... Non, en vain tu m'arrêtes....</div>
-<div class="i0">L'aveu que de leur sein nous avons fait sortir</div>
-<div class="i0">N'est dû qu'à la torture et non au repentir.</div>
-<div class="i0">Si je pardonne à l'un, il faut tous les absoudre;</div>
-<div class="i0">Et dès-lors, plus de foi: nos nœuds vont se dissoudre:</div>
-<div class="i0">Notre séjour bientôt n'aura plus de rempart:</div>
-<div class="i0">Et du trésor public chacun prenant sa part,</div>
-<div class="i0">Tuant à son profit, et volant pour son compte,</div>
-<div class="i0">Ira sur l'échafaud porter enfin sa honte.</div>
-<div class="i0">Non, il faut un exemple; et ma sévérité</div>
-<div class="i0">Doit veiller au salut de la société.</div><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">SCÉLESTINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! cède à mes conseils! penche vers l'indulgence.</div>
-<div class="i0">Déja grand par tes faits, sois grand par la clémence.</div>
-<div class="i0">Vois ces femmes en pleurs.... Accourez! jetons-nous</div>
-<div class="i0">Aux pieds de notre maître! embrassons ses genoux!</div>
-<div class="i0">Hélas! des condamnés rends la vie à nos larmes....</div>
-<div class="i0">Sois auguste et clément....</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Quel bruit entends-je?...</div>
-</div></div>
-<p class="character">TOUS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Aux armes!</div>
-<div class="i0">On nous a découverts: nos bois sont investis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les voilà ces dangers que j'avais pressentis!</div>
-<div class="i0">Des deux agents titrés le meurtre plein d'audace</div>
-<div class="i0">A de nos pas obscurs fait rechercher la trace....</div>
-<div class="i0">Allons vaincre! Thémis nous destine aux bourreaux;</div>
-<div class="i0">Nous sommes des brigands; sauvons-nous en héros!</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ils sortent: des démons l'unanime suffrage</div>
-<div class="i0">De tous ces scélérats applaudit le courage.</div>
-<div class="i0">Tels on voit des cités les rois les plus pervers,</div>
-<div class="i0">A d'horribles exploits forcés par des revers,</div>
-<div class="i0">Couvrir mille forfaits d'un éclat de victoire,</div>
-<div class="i0">Et, tout trempés de sang, briller de plus de gloire.</div>
-<div class="i2">Bientôt, hormis leur chef, ils reparaissent tous,</div>
-<div class="i0">En de vastes prisons, sous de triples verroux;</div>
-<div class="i0">L'un, serré d'une chaîne au pied d'une muraille,</div>
-<div class="i0">Répond d'un ris sinistre au voisin qui le raille;</div><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>
-<div class="i0">L'autre, vil et méchant, baigné de pleurs honteux,</div>
-<div class="i0">Baisse vers son fumier un front blême et hideux:</div>
-<div class="i0">Ceux-ci, fabricateurs d'impudents artifices,</div>
-<div class="i0">Sur leur visage infâme où sont écrits leurs vices,</div>
-<div class="i0">D'un repos innocent affectent les dehors;</div>
-<div class="i0">Ceux-là pour noirs bourreaux ont déja les remords:</div>
-<div class="i0">D'autres enfin, couverts de récentes blessures,</div>
-<div class="i0">Sont livrés par avance à de justes tortures.</div>
-</div></div>
-
-<h4>LA JUSTICE HUMAINE ET LES BRIGANDS.</h4>
-
-<p class="character">PREMIER BRIGAND.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh! pourquoi nous charger de ces fers inhumains?</div>
-<div class="i0">Frégose, ni Rincon n'ont péri sous nos mains.</div>
-<div class="i0">J'ai cru qu'on nous payait de nos autres prouesses.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME BRIGAND.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Au milieu des tourments, d'où vient que vos faiblesses</div>
-<div class="i0">De ce meurtre à Forbante ont prononcé l'aveu?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIER BRIGAND.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'étais las d'endurer la tenaille et le feu:</div>
-<div class="i0">Mes compagnons et moi nous cédions aux souffrances.</div>
-</div></div>
-<p class="character">TROISIÈME BRIGAND.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai de tous nos amis sondé les consciences:</div>
-<div class="i0">Aucun n'a répandu le sang qu'on veut venger.</div>
-<div class="i0">Qui donc?... chut! Thémis vient pour nous interroger.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA JUSTICE HUMAINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La justice sévère, intègre, impartiale,</div>
-<div class="i0">Traînant dans vos prisons sa robe magistrale,</div>
-<div class="i0">Cherche la vérité sur vos assassinats</div>
-<div class="i0">Plus faciles peut-être à déclarer tout bas:</div><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>
-<div class="i0">Si les regards publics vous inspirent la crainte,</div>
-<div class="i0">Confiez en mon sein tous vos secrets sans feinte.</div>
-<div class="i0">La sincérité pure, en m'ouvrant votre cœur,</div>
-<div class="i0">Peut seule de ma loi désarmer la rigueur.</div>
-<div class="i2">Les routes de Milan ne sont plus assurées</div>
-<div class="i0">Depuis qu'on vous a vus infestant ces contrées.</div>
-<div class="i0">Tantôt, on vous entend aux bois des environs,</div>
-<div class="i0">La coignée à la main, siffler en bûcherons;</div>
-<div class="i0">Et tantôt, en soldats, qui n'avez pour casernes</div>
-<div class="i0">Que d'obscurs cabarets et de sombres cavernes,</div>
-<div class="i0">Déguisés, et cachant vos exploits inhumains,</div>
-<div class="i0">Vous buvez et mangez tout ce qu'ont pris vos mains.</div>
-<div class="i0">Quelquefois, revêtus de frocs et de soutanes,</div>
-<div class="i0">Attristant les hameaux de vos bandes profanes,</div>
-<div class="i0">Vous emportez au loin, dans vos processions,</div>
-<div class="i0">Des trésors arrachés par les confessions:</div>
-<div class="i0">D'autres fois, sous le masque, en charlatans de place,</div>
-<div class="i0">De vos magots bouffons charmant la populace,</div>
-<div class="i0">Vos larcins dans les jeux soulèvent des rumeurs;</div>
-<div class="i0">Et toujours travestis, changeant d'habits, de mœurs,</div>
-<div class="i0">Par le meurtre en tous lieux signalant votre course,</div>
-<div class="i0">Vous ôtez aux passants la vie avec la bourse.</div>
-<div class="i0">Misérables! quel sang crie enfin contre vous?...</div>
-<div class="i0">Les messagers d'un roi sont tombés sous vos coups!</div>
-<div class="i0">Mais n'importe: un aveu peut réparer vos crimes:</div>
-<div class="i0">Rendez-moi les écrits que portaient vos victimes;</div>
-<div class="i0">L'intérêt de l'état veut qu'ils me soient remis.</div>
-<div class="i0">Déclarez tout sans peur: vous fléchirez Thémis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LES BRIGANDS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Nous sommes innocents.</div><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA JUSTICE HUMAINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Vous, effrontés infâmes!</div>
-<div class="i0">L'aiguillon des douleurs sondera mieux vos ames....</div>
-<div class="i0">Frémissez! mes bourreaux sauront vous arracher</div>
-<div class="i0">Quelque aveu des forfaits que vous pensez cacher.</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN DES BRIGANDS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Folle justice humaine! ah! tes clous et tes barres</div>
-<div class="i0">Ne sont contre l'erreur que des recours barbares.</div>
-<div class="i0">Tel qu'aura fait céder l'âpreté d'un tourment,</div>
-<div class="i0">Innocent d'un forfait, s'en accuse, et te ment;</div>
-<div class="i0">Et tel, dont la vigueur surmonte les supplices,</div>
-<div class="i0">Peut de ses attentats nier jusqu'aux indices:</div>
-<div class="i0">Et tu frappes ainsi par d'aveugles arrêts</div>
-<div class="i0">La faiblesse toujours, et le crime jamais.</div>
-<div class="i0">Cruelle! abjure donc ton horrible industrie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA JUSTICE HUMAINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, coupables! en vain l'humanité s'écrie;</div>
-<div class="i0">Et les ambassadeurs lâchement égorgés</div>
-<div class="i0">Pour le salut public doivent être vengés....</div>
-<div class="i0">Mais Charles-Quint m'envoie un secret émissaire!</div>
-</div></div>
-<p class="character">UN ENVOYÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De ce procès, Thémis, étouffe le mystère.</div>
-<div class="i0">Absous les accusés, et reçois ces présents:</div>
-<div class="i0">Tends ta balance.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA JUSTICE HUMAINE, <em>aux brigands</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">Allez! sortez tous innocents.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ENVOYÉ, <em>aux mêmes</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Gouverneur de Milan, Dugast, en sa demeure,</div>
-<div class="i0">Pour vous récompenser vous attend d'heure en heure;</div><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>
-<div class="i0">Hâtez vos pas, amis: on est content de vous.</div>
-<div class="i0">Mais, de par l'empereur, silence sur vos coups.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tout change; et l'on revoit Scélestine et Forbante</div>
-<div class="i0">Poursuivre en des forêts leur carrière sanglante:</div>
-<div class="i0">Échappés à Thémis, leurs compagnons affreux</div>
-<div class="i0">Ont rejoint leur escorte et marchent derrière eux.</div>
-</div></div>
-
-<h4>FORBANTE <small>ET</small> SCÉLESTINE.</h4>
-
-<p class="character">SCÉLESTINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh bien! à tes fureurs tu t'es livré sans cause:</div>
-<div class="i0">Tes gens n'avaient frappé ni Rincon, ni Frégose;</div>
-<div class="i0">Et le crime imprévu qui sème ici l'horreur,</div>
-<div class="i0">Politique attentat, partait de l'empereur.</div>
-<div class="i0">Devais-tu, sur la foi de vaines apparences,</div>
-<div class="i0">Livrer sans examen tes amis aux souffrances?</div>
-<div class="i0">Si Dugast, à leur aide envoyant des soutiens,</div>
-<div class="i0">N'eût sauvé tes agents, les prenant pour les siens;</div>
-<div class="i0">Si l'indiscrète erreur de son messager même</div>
-<div class="i0">N'eût détrompé la tienne en ce désordre extrême,</div>
-<div class="i0">Rien n'aurait éclairé tes injustes soupçons;</div>
-<div class="i0">Tu chercherais encor un fil de trahisons:</div>
-<div class="i0">Ah! crains, si désormais tu n'es plus équitable,</div>
-<div class="i0">Que de tes défenseurs le courroux ne t'accable.</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Abusé d'une erreur, si je les jugeai mal,</div>
-<div class="i0">Thémis n'y voit pas mieux devant son tribunal.</div>
-<div class="i0">En passant par ses mains gagneraient-ils au change?</div><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>
-<div class="i0">Non, non, de ma rigueur ne crois pas qu'on se venge:</div>
-<div class="i0">Pour fuir les échafauds par-tout les menaçant,</div>
-<div class="i0">Tous ont de mon génie un besoin trop pressant.</div>
-<div class="i0">Mon esprit les dirige en leur route effrayante;</div>
-<div class="i0">Et je suis de leur corps la tête prévoyante.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SCÉLESTINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ton orgueil est, vraiment, risible en ton métier!</div>
-</div></div>
-<p class="character">FORBANTE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que ferais-je de plus, roi d'un empire entier?</div>
-<div class="i0">Tu vois de Charles-Quint les serviteurs fidèles</div>
-<div class="i0">Sur deux ambassadeurs porter leurs mains cruelles;</div>
-<div class="i0">Et sur les grands chemins, pour de vils intérêts,</div>
-<div class="i0">Les rois assassiner leurs envoyés secrets.</div>
-<div class="i0">Les chefs du brigandage et les chefs des conquêtes</div>
-<div class="i0">Ont des moyens égaux et de pareilles têtes.</div>
-<div class="i0">Compare leurs desseins, leurs ressorts, et leur but.</div>
-<div class="i0">Le conquérant, paré d'un superbe attribut,</div>
-<div class="i0">Et dieu de la terreur dans les murs pleins d'alarmes,</div>
-<div class="i0">Consternant les mortels au seul bruit de ses armes,</div>
-<div class="i0">S'il était délaissé de ses héros nombreux,</div>
-<div class="i0">Ne serait qu'un voleur, qu'un assassin heureux:</div>
-<div class="i0">Le brigand, secondé de sa petite escorte,</div>
-<div class="i0">Redevable à lui seul des succès qu'il remporte,</div>
-<div class="i0">Sans peur bravant par-tout le glaive de la loi,</div>
-<div class="i0">Entouré d'une cour, serait nommé grand roi.</div>
-<div class="i2">Qu'admirent ces humains en leurs vainqueurs barbares?</div>
-<div class="i0">Quel courage si ferme, et quels talents si rares,</div>
-<div class="i0">Surpassent les vertus auxquelles nous tendons?</div>
-<div class="i0">Leur peuple les défend; seuls, nous nous défendons:</div>
-<div class="i0">L'univers les soutient, on adore leur trace;</div><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
-<div class="i0">On poursuit tous nos pas, l'univers nous menace:</div>
-<div class="i0">Ils ont peu de repos; nous errons sans sommeil:</div>
-<div class="i0">Ils courent tous les bords qu'éclaire le soleil;</div>
-<div class="i0">Et nous, nous promenons nos fureurs vagabondes</div>
-<div class="i0">Sans armée et sans flotte aux rives des deux mondes.</div>
-<div class="i0">Prêts à tout, dominant les préjugés humains,</div>
-<div class="i0">Pirates, ou soldats, nous frayant des chemins,</div>
-<div class="i0">De tous les tribunaux perçant les labyrintes,</div>
-<div class="i0">Nous rions des périls et répandons les craintes:</div>
-<div class="i0">Ainsi de l'héroïsme émules dans nos rangs,</div>
-<div class="i0">Des brigands tels que nous valent des conquérants.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il dit; et ces rapports tristement véritables</div>
-<div class="i0">D'une maligne joie enivrèrent les Diables,</div>
-<div class="i0">Charmés qu'un vagabond eût tous les sentiments</div>
-<div class="i0">Des nobles Charles-Quints et des fiers Solimans:</div>
-<div class="i0">Mais du Héros joué l'ame pleine de rage,</div>
-<div class="i0">Au rang des spectateurs, siffla sa propre image.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT TREIZIÈME</small>.</h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU TREIZIÈME CHANT.</h3>
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">L'époux de la belle <em>Ferronnière</em> veut l'emmener dans un asyle champêtre
-éloigné de la cour, où <em>François-Premier</em> l'a vue pendant
-une fête. Cette femme a fait avertir le roi, qui la surprend chez
-elle, et qui, ayant passé la nuit dans sa maison, change cette
-demeure en un riche hôtel, meublé magnifiquement, par un
-coup magique de son sceptre. L'époux désespéré va consoler
-ses chagrins chez des filles de joie, où l'entraîne l'<em>Ivresse</em>. Il
-revient au lit de son épouse adultère, et la fatale <em>Syphilite</em>, qui
-l'a suivi, prépare ses vengeances en la dévorant de son poison
-secret. Le roi, qui en est atteint ensuite, périt misérablement.</p>
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT TREIZIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Aux</span> démons spectateurs se découvre l'asyle</div>
-<div class="i0">D'un couple heureux long-temps de son destin tranquille;</div>
-<div class="i0">La belle Ferronnière est avec son époux,</div>
-<div class="i0">Organe du barreau, dont l'esprit noble et doux</div>
-<div class="i0">Crut par son éloquence attacher l'infidèle</div>
-<div class="i0">Jusqu'à s'en faire aimer d'une amour immortelle:</div>
-<div class="i0">Mais un roi l'aperçut; et ce hasard fatal</div>
-<div class="i0">Au nouveau Cicéron donne un puissant rival.</div>
-<div class="i2">Du beau François-Premier la belle Ferronnière</div>
-<div class="i0">Est en espoir déja la favorite altière;</div>
-<div class="i0">Et son miroir lui dit que trop d'obscurité</div>
-<div class="i0">Dans le lit conjugal a voilé sa beauté.</div>
-<div class="i2">Un seul flambeau, qui luit près d'une alcove sombre,</div>
-<div class="i0">Astre de ses foyers, éclaire au sein de l'ombre</div>
-<div class="i0">Le lustre de son teint, et l'azur de ses yeux,</div>
-<div class="i0">Et l'adorable éclat de son col gracieux.</div>
-<div class="i0">A peine tous les lys qu'on prête à Cythérée</div>
-<div class="i0">Égalent de son sein la blancheur épurée.</div>
-<div class="i0">Son époux la gourmande, et, tout prêt à partir,</div>
-<div class="i0">Veut l'enlever au roi qu'elle a fait avertir.</div>
-</div></div>
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span>
-
-LA FERRONNIÈRE <small>ET</small> SON ÉPOUX.</h4>
-
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La nuit nous environne, attendez une autre heure.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, non, si vous m'aimez, fuyons notre demeure.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Rejetez des soupçons cruels, envenimés:</div>
-<div class="i0">Demeurez calme ici.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Fuyons, si vous m'aimez.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Dérobez vos esprits à ce délire extrême....</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Si tu m'aimes, fuyons, te dis-je, un roi qui t'aime.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Hélas! ignorez-vous que le cœur d'un grand roi</div>
-<div class="i0">A des soins plus pressants que de songer à moi,</div>
-<div class="i0">Et que mon peu d'attraits n'aurait pas la puissance</div>
-<div class="i0">De distraire un héros qu'idolâtre la France?</div>
-<div class="i0">Ma beauté peut suffire à votre obscur bonheur,</div>
-<div class="i0">Mais ne mérite pas ce haut degré d'honneur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Comment? vous semble-t-il si glorieux, madame,</div>
-<div class="i0">D'être élevée au rang d'une maîtresse infâme?....</div>
-<div class="i0">Mais ô ciel! j'interprète avec trop de rigueur</div>
-<div class="i0">Un mot dit au hasard et démenti du cœur.</div>
-<div class="i0">Je sais qu'à tes appas la pudeur est unie:</div>
-<div class="i0">Mais je crains que la ruse ou que la tyrannie</div>
-<div class="i0">N'altère de nos jours l'aimable pureté.</div><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>
-<div class="i0">Je crains mon propre cœur par ses feux emporté,</div>
-<div class="i0">Qui, jaloux de toi seule, oserait te défendre</div>
-<div class="i0">Contre tout ce qu'un roi pourrait même entreprendre,</div>
-<div class="i0">Et qui, s'il m'outrageait, saurait lui rappeler</div>
-<div class="i0">Qu'il doit suivre les lois, et non les violer,</div>
-<div class="i0">Et laisser aux Tarquins, aux Nérons impudiques,</div>
-<div class="i0">Le crime de souiller les vertus domestiques.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">En quel transport vous jette un chimérique effroi?</div>
-<div class="i0">Déja comme un tyran vous traitez votre roi.</div>
-<div class="i0">Sur quel pressentiment fondez-vous tant d'alarmes?</div>
-<div class="i0">Sur ce qu'en une fête il me vit quelques charmes,</div>
-<div class="i0">Qu'il daigna m'aborder, me présenter des fleurs,</div>
-<div class="i0">Simple bouquet lié d'un nœud de ses couleurs,</div>
-<div class="i0">Et sur quelques récits qu'en rivales coquettes</div>
-<div class="i0">Ont semés de la cour les femmes inquiètes,</div>
-<div class="i0">Depuis que tour-à-tour les grands ont cru devoir</div>
-<div class="i0">Flatter leur souverain en accourant me voir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh bien! je reconnais qu'il faut que tu l'évites,</div>
-<div class="i0">Aux soins des favoris, aux cris des favorites;</div>
-<div class="i0">L'œil de la flatterie et des rivalités</div>
-<div class="i0">De l'amour soupçonneux a toutes les clartés.</div>
-<div class="i0">Ah! si trop idolâtre, et devenu farouche,</div>
-<div class="i0">Je sens mon ame errer sur tes yeux, sur ta bouche,</div>
-<div class="i0">Si de tous mes amis épiant les regards,</div>
-<div class="i0">J'accuse en mes soupçons les plus simples égards,</div>
-<div class="i0">Juge combien d'un roi, trop séduit par ta vue,</div>
-<div class="i0">Me consterne pour nous la faveur imprévue,</div>
-<div class="i0">Et ce concours des grands attachés sur tes pas,</div><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>
-<div class="i0">De ses suprêmes vœux interprètes si bas!</div>
-<div class="i0">Pardonne, ô ma compagne! ô mon bien! ô ma vie!</div>
-<div class="i0">Existerais-je encor si tu m'étais ravie?</div>
-<div class="i0">Ton époux te préfère à la clarté du jour,</div>
-<div class="i0">Et serait moins jaloux s'il avait moins d'amour.</div>
-<div class="i0">Partons, éloignons-nous.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Est-il quelque distance</div>
-<div class="i0">Qui m'écartât du roi mieux que ma résistance,</div>
-<div class="i0">S'il fallait repousser l'injure de ses feux?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ta pudeur, je le crois, rejetterait ses vœux:</div>
-<div class="i0">Mais quoi? les souverains sont prompts à tout enfreindre;</div>
-<div class="i0">S'ils ne se font aimer, ils se font bientôt craindre:</div>
-<div class="i0">Je sais que la vertu, leur résistant d'abord,</div>
-<div class="i0">Contre leurs vains desirs tente un rebelle effort;</div>
-<div class="i0">Mais enfin leur discours revient à la pensée:</div>
-<div class="i0">On rappelle chez soi la fortune chassée;</div>
-<div class="i0">D'un rang privé d'honneurs on est bientôt confus;</div>
-<div class="i0">On se peint les dangers d'un scrupuleux refus,</div>
-<div class="i0">Tous les biens, la splendeur, et la magnificence,</div>
-<div class="i0">Qui d'un tendre retour suivraient la complaisance;</div>
-<div class="i0">Et ces nobles rigueurs qu'inspirait la fierté</div>
-<div class="i0">Ne paraissent qu'orgueil, ou puérilité.</div>
-<div class="i0">Alors se renouvelle une offre séductrice;</div>
-<div class="i0">On cède; et pour jamais victime d'un caprice,</div>
-<div class="i0">Aux regards du public on flétrit sa beauté</div>
-<div class="i0">Qui du fidèle hymen parait la chasteté,</div>
-<div class="i0">Et l'époux malheureux, que le chagrin surmonte,</div>
-<div class="i0">En un luxe outrageant voit reluire sa honte.</div><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span>
-<div class="i0">Ah! fuyons! mon amour te le commande enfin.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La nuit m'effraye.... Attends le retour du matin.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les astres de la nuit, autrefois nos complices,</div>
-<div class="i0">Ont de nos premiers feux protégé les délices:</div>
-<div class="i0">Nouvelle épouse encor, sans peur à mes côtés,</div>
-<div class="i0">Tu traversais son ombre en des bois écartés.</div>
-<div class="i0">Depuis quand la crains-tu? depuis quand, si timide,</div>
-<div class="i0">As-tu lieu de frémir alors que je te guide?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Où voulez-vous aller?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">En ces foyers charmants,</div>
-<div class="i0">Domicile champêtre où nous fûmes amants,</div>
-<div class="i0">Où nos cœurs s'adoraient, libres d'inquiétude.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui? moi! m'ensevelir dans cette solitude!</div>
-<div class="i0">Quoi? pour jouir encor de nœuds tendres et chers,</div>
-<div class="i0">Est-il besoin de fuir au milieu des déserts?</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Est-ce un désert qu'un lieu peuplé par ta famille,</div>
-<div class="i0">Entouré de hameaux où l'innocence brille,</div>
-<div class="i0">Dominant des vergers et de riants coteaux,</div>
-<div class="i0">Où, tandis que ma main plantait mille arbrisseaux</div>
-<div class="i0">Tu semblais avec moi prendre un plaisir extrême</div>
-<div class="i0">A cultiver des fleurs moins belles que toi-même?</div>
-<div class="i0">De quels ravissements nos cœurs étaient saisis,</div>
-<div class="i0">Lorsque sous un beau ciel, en une barque assis,</div>
-<div class="i0">Nous embrassant tous deux, abandonnant les rames,</div><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span>
-<div class="i0">Nous cédions au penchant de l'onde et de nos ames,</div>
-<div class="i0">Et que souvent la nuit, sans troubler nos transports,</div>
-<div class="i0">Nous voyait jusqu'à l'aube errer aux mêmes bords!</div>
-<div class="i0">Viens! l'ombre dans les champs n'est pas si redoutable</div>
-<div class="i0">Que d'un roi sans pudeur la flamme détestable.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Notre monarque est-il un monstre menaçant!</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A-t-il pour tes regards un attrait si puissant,</div>
-<div class="i0">Que, ne respectant plus ma tendre jalousie....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je n'ai point de respect pour une frénésie;</div>
-<div class="i0">Et n'imiterai pas cette folle d'honneur</div>
-<div class="i0">Qu'effraya tellement un accueil suborneur,</div>
-<div class="i0">Quand sur les bords du Rhône un père trop peu sage</div>
-<div class="i0">A notre roi galant l'offrit sur son passage,</div>
-<div class="i0">Que, dès le lendemain, elle lui fit revoir</div>
-<div class="i0">Ses traits, qu'avait brûlés son chaste désespoir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Plains, et ne raille pas ce vertueux modèle</div>
-<div class="i0">Qui laissa de son ame une image plus belle</div>
-<div class="i0">Que les plus beaux contours par notre œil admirés;</div>
-<div class="i0">Traits fugitifs, que l'âge aurait défigurés:</div>
-<div class="i0">Elle sut, dépouillant sa forme peu durable,</div>
-<div class="i0">Montrer de sa pudeur l'éclat inaltérable,</div>
-<div class="i0">Et seule apprit aux grands, mieux que tous les censeurs,</div>
-<div class="i0">A voir d'un œil glacé nos femmes et nos sœurs.</div>
-<div class="i2">Mais, viens: ne tardons plus: que demain l'on ignore</div>
-<div class="i0">En quels lieux tes appas seront vus par l'aurore.</div>
-<div class="i0">Obéis; je le veux.</div><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i9">Moi, je veux appaiser</div>
-<div class="i0">Tes sentiments jaloux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i5">Comment?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Par ce baiser.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Elle dit, en riant; et ses lèvres trompeuses,</div>
-<div class="i0">Calmant de son amour les craintes soupçonneuses,</div>
-<div class="i0">L'enflamment d'un baiser, vain gage de sa foi;</div>
-<div class="i0">Lorsqu'une voix s'écrie: «Ouvrez, de par le Roi.»</div>
-<div class="i0">La porte est à grands coups au même instant heurtée:</div>
-<div class="i0">Il pâlit: la fureur de son ame agitée</div>
-<div class="i0">Fait trois fois à son front remonter la couleur,</div>
-<div class="i0">Et, trois fois le glaçant, en accroît la paleur.</div>
-<div class="i0">Mais elle:</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">O mon ami! ne faites rien paraître:</div>
-<div class="i0">Comptez sur moi: sachez ce que veut notre maître.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Il sort, muet de rage; et tout l'enfer surpris</div>
-<div class="i0">A l'acteur pathétique applaudit par des cris.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE, <em>seule</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Le roi n'a contre lui nul sujet de colère:</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je à craindre? il envoye un ordre salutaire</div>
-<div class="i0">Suspendre de ces lieux mon triste enlèvement....</div>
-<div class="i0">L'ordre a bientôt suivi mon avertissement!</div>
-<div class="i0">Mais si de mon époux la violence extrême....</div>
-</div></div>
-<h4><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span>
-
-FRANÇOIS-PREMIER ET LA FERRONNIÈRE.</h4>
-
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On entre ... ô Dieu! que vois-je? ah! c'est le roi lui-même.</div>
-<div class="i0">Me trompé-je? le roi! qui l'amène?...</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">L'amour.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! sire....</div>
-</div></div>
-<p class="character">FRANÇOIS-PREMIER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Oui, pour vous voir il a quitté sa cour:</div>
-<div class="i0">Vous vaincre est à ses yeux la gloire la plus chère.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh sire!... qui vous peut résister sur la terre?...</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">A ces mots, qu'en tremblant elle a balbutiés,</div>
-<div class="i0">Le roi, que le respect prosternait à ses pieds,</div>
-<div class="i0">Se relève ardemment, et vers l'alcove entraîne</div>
-<div class="i0">La belle, entre ses mains se défendant à peine;</div>
-<div class="i0">Toute émue, et roulant ses beaux yeux aveuglés,</div>
-<div class="i0">Par l'orgueil, la surprise, et la frayeur troublés;</div>
-<div class="i0">Palpitante aux assauts du héros téméraire:</div>
-<div class="i0">Ainsi l'autour ravit la colombe en sa serre.</div>
-<div class="i2">Les Démons, égayés de son doux embarras,</div>
-<div class="i0">Près du hardi vainqueur la pressant dans ses bras,</div>
-<div class="i0">Admiraient les effets si prompts, si manifestes,</div>
-<div class="i0">Le quelques mots confus qu'éclaircissaient des gestes.</div>
-<div class="i0">Sitôt! se disaient-ils; elle se rend! eh quoi?</div>
-<div class="i0">Est-ce éblouissement, magie, amour, effroi?</div><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span>
-<div class="i0">Mais sur le couple heureux des rideaux se fermèrent:</div>
-<div class="i0">La scène resta vide; et les ris éclatèrent.</div>
-<div class="i2">La foule s'attendait, les voyant s'éclipser,</div>
-<div class="i0">Que de nouveaux acteurs viendraient les remplacer;</div>
-<div class="i0">Mais l'auteur, voilant tout en sa folle licence,</div>
-<div class="i0">Pour comique ressort présenta leur absence.</div>
-<div class="i2">Les Diables, qui d'abord en rirent étonnés,</div>
-<div class="i0">Regardèrent enfin les diablesses au nez:</div>
-<div class="i0">Leur sexe plein d'ardeur se peint tout en images:</div>
-<div class="i0">Tout le feu des enfers colora leurs visages.</div>
-<div class="i0">Déja les vieux Démons, si zélés pour les mœurs,</div>
-<div class="i0">Opposaient leur murmure à cent lutins rimeurs,</div>
-<div class="i0">Beaux-esprits farfadets, dont la troupe idolâtre</div>
-<div class="i0">Toujours chante Vénus, ses lys, et son albâtre,</div>
-<div class="i0">Et que faisait pâmer le voile ingénieux</div>
-<div class="i0">Qui laissait entrevoir ce qu'il cachait aux yeux.</div>
-<div class="i0">C'est ainsi qu'un grand art montre ce qu'il dérobe;</div>
-<div class="i0">Tel on sent mieux le nu sous les plis d'une robe:</div>
-<div class="i0">Tel, disait-on encore, un habile pinceau</div>
-<div class="i0">Traçant Agamemnon le voila d'un manteau,</div>
-<div class="i0">Ne sachant pas quels pleurs prêterait le génie</div>
-<div class="i0">A ce père, témoin du sort d'Iphigénie.</div>
-<div class="i2">Le silence animé ne se prolongea pas:</div>
-<div class="i0">Les plaisirs des mortels sont rapides, hélas!</div>
-<div class="i0">Nul monarque en amour n'a de pouvoir suprême:</div>
-<div class="i0">La belle reparut, vermeille, et le roi, blême.</div>
-<div class="i2">Mais avant de quitter ces lieux, encore obscurs,</div>
-<div class="i0">Le héros, de son sceptre, avait touché les murs:</div>
-<div class="i0">O miracle soudain! la tendre Ferronnière</div>
-<div class="i0">Vit son toit se changer en palais de lumière.</div><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>
-<div class="i0">Les lambris, les plafonds, revêtus de cristaux,</div>
-<div class="i0">Réfléchirent l'éclat des plus rares métaux;</div>
-<div class="i0">De candélabres d'or ses foyers rayonnèrent;</div>
-<div class="i0">De velours argentés ses fenêtres s'ornèrent;</div>
-<div class="i0">De glands d'or soutenu, son lit, chargé d'un dais,</div>
-<div class="i0">Devint un sanctuaire à ses divins attraits;</div>
-<div class="i0">De riches diamants ses écrins se garnirent;</div>
-<div class="i0">En ses vastes haras trente étalons hénnirent;</div>
-<div class="i0">Salaire des baisers que, d'un cœur délicat,</div>
-<div class="i0">Le monarque ravit à l'époux avocat.</div>
-<div class="i2">La novice Phryné, trop facile conquête,</div>
-<div class="i0">Sentit mille vapeurs gonfler sa jeune tête;</div>
-<div class="i0">Son orgueil éventé s'entoura de valets,</div>
-<div class="i0">Et monta sur un char, pour fuir les camouflets.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Cependant son époux, en proie au chagrin sombre,</div>
-<div class="i0">Erra deux jours, deux nuits, grondant encor dans l'ombre;</div>
-<div class="i0">Il traîne un corps maigri, faible, et sans aliments:</div>
-<div class="i0">Son désordre éperdu signale ses tourments:</div>
-<div class="i0">Immobile, debout, l'œil sans vue, il soupire,</div>
-<div class="i0">Tel qu'un homme frappé d'un aveugle délire.</div>
-</div></div>
-
-<h4>L'ÉPOUX DE LA FERRONNIÈRE.</h4>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O crime qui m'accable autant qu'il m'avilit!</div>
-<div class="i0">Un autre est en ses bras! un autre est en mon lit!</div>
-<div class="i0">Mon cœur, tout comprimé de rage et de colère,</div>
-<div class="i0">Se gonfle de sanglots et soudain se resserre.</div>
-<div class="i0">Je sens de mes chagrins l'orage s'amasser,</div>
-<div class="i0">Et je n'ai point de pleurs que je puisse verser.</div><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span>
-<div class="i0">Ah! pour moi nul espoir n'aurait autant de charmes,</div>
-<div class="i0">Hélas! que le plaisir de répandre des larmes.</div>
-<div class="i0">Malheureux! de ton sexe as-tu perdu l'orgueil?</div>
-<div class="i0">Quand tes cris de ta porte ont fatigué le seuil,</div>
-<div class="i0">Ont-ils calmé tes maux? non, et de la parjure</div>
-<div class="i0">Mes propres lâchetés n'ont fait qu'aigrir l'injure:</div>
-<div class="i0">Je me suis dit trop tôt qu'ivre de son amant</div>
-<div class="i0">L'infidèle peut-être a ri de mon tourment.</div>
-<div class="i0">Tu me connais bien mal, ô criminelle femme!</div>
-<div class="i0">Si tu ris de la plaie ouverte dans mon ame.</div>
-<div class="i0">Des vanités d'époux je sens peu l'aiguillon:</div>
-<div class="i0">Que m'importe une ville, insensé tourbillon,</div>
-<div class="i0">Où le bruit de ma honte a grossi les scandales</div>
-<div class="i0">Emportés dans le cours des galantes annales!</div>
-<div class="i0">Qu'importent des regards plus lâches que malins</div>
-<div class="i0">Dans les cercles étroits de mes obscurs voisins!</div>
-<div class="i0">C'est ma félicité cruellement ravie,</div>
-<div class="i0">C'est l'erreur d'un amour, chimère de ma vie,</div>
-<div class="i0">C'est un long avenir corrompu par l'ennui,</div>
-<div class="i0">C'est mon bonheur perdu, que je plains aujourd'hui.</div>
-<div class="i0">Je plains de ma candeur les douces imprudences</div>
-<div class="i0">En un cœur mal jugé versant mes confidences.</div>
-<div class="i0">Je regrette ces jours sereins et radieux,</div>
-<div class="i0">Qui semblaient pour moi seul éclairés par ses yeux,</div>
-<div class="i0">Quand ma timide épouse, en foulant les prairies,</div>
-<div class="i0">Suivait de mon amour les tendres rêveries!</div>
-<div class="i0">Je fondais sans orgueil l'espoir d'un sort heureux</div>
-<div class="i0">Sur la paix, sur les biens d'un hymen vertueux!</div>
-<div class="i0">Mon hymen, ma vertu, font mon ignominie.</div>
-<div class="i0">Il n'est donc nul recours contre la tyrannie,</div><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
-<div class="i0">Puisque les rois, nommés les protecteurs des lois,</div>
-<div class="i0">Pour usurper nos lits pénètrent sous nos toits;</div>
-<div class="i0">Et rendent périlleux à la foi conjugale</div>
-<div class="i0">D'éviter de leur or l'influence fatale!</div>
-<div class="i0">A quoi, près d'eux, le cœur ose-t-il se lier?</div>
-<div class="i0">Honneur, amour, il faut tout leur sacrifier.</div>
-<div class="i0">Crédule, je pensais, dérobant ma fortune,</div>
-<div class="i0">Parmi les rangs cachés de la foule commune,</div>
-<div class="i0">Prouver, en cultivant une chaste union,</div>
-<div class="i0">Qu'un mortel vit heureux, libre d'ambition:</div>
-<div class="i0">Ah! que n'ai-je plutôt, distrait par milles intrigues,</div>
-<div class="i0">Fait de ma lâche épouse un instrument de brigues!</div>
-<div class="i0">Plus redouté peut-être, on m'aurait épargné:</div>
-<div class="i0">Ou, renonçant moi-même à mon lit dédaigné,</div>
-<div class="i0">Je n'eusse été jaloux que du regard des princes,</div>
-<div class="i0">Et jouirais des biens volés sur les provinces.</div>
-<div class="i0">Où m'a réduit l'amour et la loi du devoir?</div>
-<div class="i0">A mourir seul au monde, en proie au désespoir.</div>
-<div class="i0">Tyran, qui te complais en des bras infidèles,</div>
-<div class="i0">Voilà, tyran, le fruit de tes leçons cruelles!</div>
-<div class="i0">Et, si j'armais mon bras, tu me ferais jeter</div>
-<div class="i0">Sur l'indigne échafaud où tu devrais monter,</div>
-<div class="i0">Toi, qui pour un caprice insolemment profanes</div>
-<div class="i0">Une épouse rangée au rang des courtisanes,</div>
-<div class="i0">Et pour jamais détruis la paix d'un citoyen</div>
-<div class="i0">Qui n'a que son amour et sa foi pour tout bien!</div>
-<div class="i0">Seul, trahi, sur la terre ai-je même un asyle?</div>
-<div class="i0">La parjure a souillé mon heureux domicile:</div>
-<div class="i0">Oserais-je y rentrer? pourrai-je soutenir</div>
-<div class="i0">L'aspect d'un lieu rempli du triste souvenir</div><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span>
-<div class="i0">De tant de voluptés et de jours d'alégresse,</div>
-<div class="i0">Dont ma couche et nos murs me parleraient sans cesse?</div>
-<div class="i0">Irai-je en ces hameaux, où près de moi souvent</div>
-<div class="i0">Le soleil la voyait briller en se levant;</div>
-<div class="i0">Où l'écho de la nuit se plaisait à répandre</div>
-<div class="i0">Nos amoureux serments, qu'il ne doit plus entendre?</div>
-<div class="i0">L'aube, le soir, les bois, les plaines, et les eaux,</div>
-<div class="i0">En m'offrant sa présence irriteraient mes maux:</div>
-<div class="i0">Tout, dans la ville, aux champs, la rend à ma pensée:</div>
-<div class="i0">Où fuir? où me soustraire à ma rage insensée!</div>
-<div class="i0">Où m'éviter moi même?... ô supplice!.... comment</div>
-<div class="i0">Endurer de mon cœur l'affreux déchirement?...</div>
-<div class="i0">Mais qu'entends-je? que vois-je?... une retraite impure</div>
-<div class="i0">Où dansent follement l'ivresse et la luxure.</div>
-<div class="i0">Ces amants insensés d'un aveugle plaisir</div>
-<div class="i0">Ont-ils quelques chagrins qui les viennent saisir?</div>
-<div class="i0">Non; écoutons leurs chants et leur joie effrénée....</div>
-<div class="i0">Ici, point de pudeur: ici, point d'hyménée:</div>
-<div class="i0">En ce sérail le vice achète les amours....</div>
-<div class="i0">Eh bien! plus de vertu: suivons les mœurs des cours;</div>
-<div class="i0">Et noyons dans le vin ma démence jalouse.</div>
-<div class="i0">Parmi de vils objets, moins vils que mon épouse:</div>
-<div class="i0">En un brutal sommeil peut-être enseveli,</div>
-<div class="i0">Mes cuisantes douleurs céderont à l'oubli.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Il entre en ce séjour plein de nymphes bachiques,</div>
-<div class="i0">Où les aimables Grecs, cerveaux si poétiques,</div>
-<div class="i0">Eussent cru voir Cypris, et le dieu des festins,</div>
-<div class="i0">Et Priape, éclatant de la pourpre des vins:</div><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span>
-<div class="i0">Car du libertinage, et de l'ivrognerie,</div>
-<div class="i0">Ils se créaient des dieux, grace à l'allégorie,</div>
-<div class="i0">Froide pour les esprits nés sans inventions,</div>
-<div class="i0">Mais seule animant tout au gré des fictions;</div>
-<div class="i0">Et de noms adoucis, et de riantes faces,</div>
-<div class="i0">Aux objets odieux prêtant même des graces:</div>
-<div class="i0">Elle a peuplé l'olympe; et fait parler ici</div>
-<div class="i0">L'Ivresse, aux yeux troublés, et libre de souci.</div>
-</div></div>
-
-<h4>L'IVRESSE, L'ÉPOUX, ET DEUX COURTISANES.</h4>
-
-<p class="character">L'IVRESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Noie, époux affligé, tes chagrins dans ma coupe.</div>
-<div class="i0">Les consolations sont mon aimable troupe!</div>
-<div class="i0">Avec elles toujours parcourant l'univers,</div>
-<div class="i0">J'allége des humains les ennuis et les fers.</div>
-<div class="i0">De l'orgueil d'Alexandre, au milieu de l'Asie,</div>
-<div class="i0">J'ai même soulagé la longue frénésie.</div>
-<div class="i0">En mes philtres joyeux j'ai su par-fois, dit-on,</div>
-<div class="i0">Tremper le cœur de fer du malheureux Caton.</div>
-<div class="i0">C'est peu que des héros j'aie adouci les peines;</div>
-<div class="i0">Je déride le peuple attristé de ses chaînes,</div>
-<div class="i0">Et qui, de ses bourreaux se délivrant enfin,</div>
-<div class="i0">S'abreuverait de sang s'il ne buvait du vin.</div>
-<div class="i0">L'eau du Léthé se mêle au doux jus de la treille.</div>
-<div class="i0">Vois, à travers mon prisme, Hébé fraîche et vermeille,</div>
-<div class="i0">Qui, le verre à la main, riante à tes côtés,</div>
-<div class="i0">Vers toi de son beau corps penche les nudités.</div>
-<div class="i0">Bois, chante, ris, folâtre, obéis aux caprices</div>
-<div class="i0">Qu'inspirent tour-à-tour ces folles mérétrices.</div><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span>
-<div class="i0">Tes yeux sont éblouis.... quitte la table.... eh-bien!</div>
-<div class="i0">Le bandeau de l'amour vaut-il mieux que le mien!</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Retire-toi, ma sœur; et laisse ta compagne</div>
-<div class="i0">Faire avec lui mousser le nectar de Champagne.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, j'aime ce jeune homme et ses emportements:</div>
-<div class="i0">Pourquoi l'enlève-t-elle à mes embrassements?</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Son âge a peu besoin du secours de tes charmes:</div>
-<div class="i0">Réserve à ton vieillard tes appas et tes armes!</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ses mains ont beaucoup d'or: mais ses riches présents</div>
-<div class="i0">Font-ils aimer son front argenté par les ans?</div>
-<div class="i0">Ce barbon édenté, goutteux sexagénaire,</div>
-<div class="i0">Vil objet de dégoûts, a-t-il de quoi me plaire?</div>
-<div class="i0">Son seul aspect suffit pour nous humilier</div>
-<div class="i0">D'un sort qui du plaisir nous a fait un métier.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ma sœur, j'ai vu le monde, et je suis ton aînée.</div>
-<div class="i0">D'une dame autrefois compagne fortunée,</div>
-<div class="i0">Un méchant séducteur m'enleva de son toit,</div>
-<div class="i0">Et m'abandonna mère aux lieux où l'on nous voit.</div>
-<div class="i0">Ce monde, il m'en souvient et j'en garde l'image,</div>
-<div class="i0">De ton respect, crois-moi, mérite peu l'hommage.</div>
-<div class="i0">Les avares parents, les intérêts jaloux,</div>
-<div class="i0">A de jeunes beautés donnent de vieux époux;</div>
-<div class="i0">Et par-fois, sans remords, un père de famille</div>
-<div class="i0">A la plus riche dot vend la fleur de sa fille;</div>
-<div class="i0">Fleur que souvent l'amour a fait épanouir,</div><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>
-<div class="i0">Mais que rajeunit l'art pour qui veut en jouir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Celles dont nul pouvoir n'a gêné les tendresses,</div>
-<div class="i0">Épouses qu'on honore, au moins sont leurs maîtresses;</div>
-<div class="i0">Et libres de leur choix, ne font pas comme nous</div>
-<div class="i0">Un infâme trafic des baisers les plus doux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'amour du jeu, ma sœur, l'orgueil d'un équipage,</div>
-<div class="i0">Et les atours coquets, ruineux étalage,</div>
-<div class="i0">Réduisent leur misère aux emprunts délicats</div>
-<div class="i0">Qu'aux frais de leur pudeur acquittent leurs appas.</div>
-<div class="i0">Les ministres, les grands, dispensateurs des places,</div>
-<div class="i0">Leur cèdent la faveur que marchandent leurs graces;</div>
-<div class="i0">Et, pour les attirer, leur soin industrieux</div>
-<div class="i0">Fait ce qu'en nos réduits nous ne faisons pas mieux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'amour, en occupant le loisir de leurs heures,</div>
-<div class="i0">Vient brûler son encens dans leurs propres demeures,</div>
-<div class="i0">Sans que la faim, rouvrant leur porte à tous moments,</div>
-<div class="i0">Les appelle au dehors pour quêter des amants,</div>
-<div class="i0">Et les force, en un jour trente fois rajustées,</div>
-<div class="i0">A reprendre à l'envi leurs parures quittées,</div>
-<div class="i0">Et feignant la jeunesse avec des traits usés,</div>
-<div class="i0">A pétrir de leur teint les lys recomposés.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Détrompe-toi, ma sœur.... ah! de leurs tristes rides</div>
-<div class="i0">J'ai vu le fard discret souvent masquer les vides;</div>
-<div class="i0">Et, grace à beaucoup d'art, quarante ans rajeunis</div>
-<div class="i0">Offrent une Vénus aux jeunes Adonis.</div>
-<div class="i0">Leurs bains mystérieux, leurs toilettes rivales,</div><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span>
-<div class="i0">Du soir jusqu'à la nuit les montrent nos égales;</div>
-<div class="i0">Et dans les lieux publics leurs jupes vont briller</div>
-<div class="i0">Aux yeux de l'homme ardent à les en dépouiller.</div>
-<div class="i0">Heureuses quand leur front, étincelant d'aigrettes,</div>
-<div class="i0">D'un loyer de bijoux ne grossit pas leur dettes!</div>
-<div class="i0">Car ces vaines beautés en leur cercle aujourd'hui</div>
-<div class="i0">Se parent comme nous des diamants d'autrui.</div>
-</div></div>
-<p class="character">DEUXIÈME COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oh! n'assimile pas nos mœurs que l'on méprise</div>
-<div class="i0">Aux mœurs sages d'un monde, où chaque femme éprise</div>
-<div class="i0">Reçoit d'un homme seul mille soins assidus,</div>
-<div class="i0">Sans profaner son lit et ses baisers vendus.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Innocente! eh, vraiment, tu penses en vestale!</div>
-<div class="i0">Apprends que chaque épouse à l'ardeur maritale</div>
-<div class="i0">Joint toujours en secret le feu de quelque amant,</div>
-<div class="i0">Second mari lui-même, et trompé décemment;</div>
-<div class="i0">Et par-fois un rival, en oiseau de passage,</div>
-<div class="i0">Dérobe aux deux amis quelque tendre partage.</div>
-<div class="i2">Moquons-nous donc, ma sœur, de ces femmes de bien:</div>
-<div class="i0">Leur commerce est facile et ne nous cède en rien.</div>
-<div class="i0">Nous, filles de plaisir, et sans hypocrisie,</div>
-<div class="i0">Des hommes trompons-nous la foi, la jalousie?</div>
-<div class="i0">Plus que nous ne valons nous ne nous prisons pas;</div>
-<div class="i0">Et ce n'est point aux cœurs que nous tendons nos lacs.</div>
-<div class="i2">Crois-moi donc; fuis, ma sœur, l'indigence importune:</div>
-<div class="i0">Sans honte, et sans dégoûts, travaille à ta fortune.</div>
-<div class="i0">L'or établit les rangs dans la société:</div>
-<div class="i0">Si tu n'en acquiers point, la dure pauvreté,</div>
-<div class="i0">Aux vents des carrefours exposant ta jeunesse,</div><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
-<div class="i0">Hâtera sur tes fleurs l'hiver de la vieillesse:</div>
-<div class="i0">Mais si tu t'enrichis, long-temps fraîche aux regards,</div>
-<div class="i0">Couchée en des palais, et roulée en des chars,</div>
-<div class="i0">Nous te verrons passer en brillant météore;</div>
-<div class="i0">Et cet organe heureux du plaisir qu'on adore,</div>
-<div class="i0">De tes prospérités instrument féminin,</div>
-<div class="i0">Nous semblera, lui seul, comme un ressort divin,</div>
-<div class="i0">Soutenir dans Paris tes splendeurs souveraines,</div>
-<div class="i0">Et de tes prompts coursiers les élégantes rênes:</div>
-<div class="i0">Et l'hymen te pourra transformer quelque jour</div>
-<div class="i0">De catin à la ville en duchesse à la cour.</div>
-</div></div>
-<p class="character">TROISIÈME COURTISANE, <em>accourant</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Fuyons! fuyons!</div>
-</div></div>
-<p class="character">PREMIÈRE COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">D'où naît la crainte ou tu te livres?...</div>
-<div class="i0">Quel bruit!....</div>
-</div></div>
-<p class="character">TROISIÈME COURTISANE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Entendez-vous ces capitaines ivres,</div>
-<div class="i0">Brisant meubles, miroirs, criant, blasphémant Dieu?...</div>
-<div class="i0">Je fuis tremblante, et nue....</div>
-</div></div>
-<p class="character">TOUTES.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Au vol! au meurtre! au feu!...</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">A ces cris se relève, étonné du tumulte,</div>
-<div class="i0">Le mari qui venait d'oublier son insulte.</div>
-<div class="i0">La porte est enfoncée: on entre; on se débat:</div>
-<div class="i0">Mais la scène changeant dérobe le combat.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">On voit la Ferronnière en sa chambre nouvelle:</div><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>
-<div class="i0">Une riche splendeur ne la rend que plus belle;</div>
-<div class="i0">Et ses yeux, non encor du faste détrompés,</div>
-<div class="i0">Brillent de plus de feux par son éclat frappés.</div>
-<div class="i0">Hélas! qui, devant elle, ose encor reparaître?</div>
-<div class="i0">C'est son mari: vient-il se venger de son maître?</div>
-</div></div>
-
-<h4>LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.</h4>
-
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Madame, est-il au moins permis à votre époux</div>
-<div class="i0">D'entrer en ce séjour et d'approcher de vous?</div>
-<div class="i0">Et l'orgueil d'avoir pu soumettre un diadême</div>
-<div class="i0">Vous fait-il oublier tout devoir et moi-même?</div>
-<div class="i0">Non, non, il vous souvient, peut-être avec terreur,</div>
-<div class="i0">Que je vous adorai jusques à la fureur:</div>
-<div class="i0">C'est donc en furieux qu'ici je viens vous dire</div>
-<div class="i0">Que sur moi la raison a perdu tout empire.</div>
-<div class="i0">L'outrage le plus noir qui me doive toucher</div>
-<div class="i0">De mon cœur malheureux n'a pu vous arracher.</div>
-<div class="i0">Je ne me connais plus depuis votre inconstance,</div>
-<div class="i0">Parjure! et contre vous, faible, sans résistance,</div>
-<div class="i0">Au hasard en tous lieux je porte en soupirant</div>
-<div class="i0">Mes cruels souvenirs, mon désespoir errant,</div>
-<div class="i0">Et de vos traits encor l'image ineffaçable</div>
-<div class="i0">Vous ramène ici même un époux implacable.</div>
-<div class="i0">Mais je m'en punirai, mais je dois vous punir....</div>
-<div class="i0">Eh, quoi donc? loin de vous ne me puis-je bannir?</div>
-<div class="i0">L'espace où vous vivez n'est qu'un point sur la terre:</div>
-<div class="i0">Il est d'autres climats que le soleil éclaire:</div>
-<div class="i0">Il est par-tout des cieux, des jours, des nuits pour moi.</div>
-<div class="i0">Mais est-il une femme aussi belle que toi?</div><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span>
-<div class="i0">Perfide! où donc fuirai-je? où réparer ma perte?</div>
-<div class="i0">De mes regrets par-tout l'image m'est offerte.</div>
-<div class="i0">Ma vie est attachée aux seuls lieux où tu vis.</div>
-<div class="i0">Si mes pas dans la tombe étaient par toi suivis,</div>
-<div class="i0">La mort te ravirait au tyran qui m'offense....</div>
-<div class="i0">Oui, c'est mon dernier vœu: ce sera ma vengeance....</div>
-<div class="i0">Vois ce couteau levé... tremble!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">O dieux! quel courroux!...</div>
-<div class="i0">Épargnez-moi.... je tombe en pleurs à vos genoux....</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu ne fléchiras point mon cœur inexorable.</div>
-<div class="i0">Infidèle! quel crime au tien est comparable?</div>
-<div class="i0">La pudeur colorait les roses de ton front;</div>
-<div class="i0">Tu semblais chaste et pure, et m'as couvert d'affront.</div>
-<div class="i0">Si tes yeux ont brillé d'une fausse innocence,</div>
-<div class="i0">Si de tes traits charmants la trompeuse décence,</div>
-<div class="i0">Si ta bouche, et ton sein que glace ma rigueur,</div>
-<div class="i0">Respira l'imposture et mentit à mon cœur,</div>
-<div class="i0">Quel homme goûtera l'aimable confiance,</div>
-<div class="i0">Danger, dont mon amour fit trop d'expérience?</div>
-<div class="i0">L'effet le plus cruel des lâches trahisons</div>
-<div class="i0">Est de remplir les cœurs de doute et de poisons,</div>
-<div class="i0">Et, prêtant aux vertus l'apparence des crimes,</div>
-<div class="i0">De livrer aux soupçons les plus pures victimes.</div>
-<div class="i0">Subis donc sans murmure un juste châtiment.</div>
-<div class="i0">Que notre sang se mêle aux yeux de ton amant,</div>
-<div class="i0">Qu'il teigne ces habits, ton indigne parure....</div>
-<div class="i0">Ornements fastueux, gages de mon injure,</div>
-<div class="i0">Ah! tombez en lambeaux par mes mains déchirés....</div><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span>
-<div class="i0">O ciel!... la mort se peint dans ses traits altérés....</div>
-<div class="i0">La couleur à son front tout-à-coup est ravie....</div>
-<div class="i0">Sa gorge palpitante.... ah! reviens à la vie!....</div>
-<div class="i0">Modère tes sanglots! cesse de t'effrayer....</div>
-<div class="i0">Non, ton mari n'est point un affreux meurtrier.</div>
-<div class="i0">Sur ton corps demi-nu mes lèvres enflammées....</div>
-<div class="i0">Renais à tant d'ardeurs en mes sens allumées....</div>
-<div class="i0">Que fais-je?.... de son œil quels éclairs sont sortis!....</div>
-<div class="i0">O transports que jamais je n'avais ressentis!</div>
-<div class="i0">Du courroux au pardon incroyable passage!</div>
-<div class="i0">Baisers trempés de pleurs, plaisirs mêlés de rage,</div>
-<div class="i0">Achevez, embrasez un mortel éperdu!....</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il l'embrasse, il succombe, et n'est plus entendu:</div>
-<div class="i0">Un court silence règne; et l'épouse pâmée,</div>
-<div class="i0">Aux baisers d'un époux doucement ranimée,</div>
-<div class="i0">Souriant au superbe en sa couche abattu,</div>
-<div class="i0">Dit à voix basse:</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA FERRONNIÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Eh bien! m'assassineras-tu?</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mais lui, se relevant:</div>
-</div></div>
-<p class="character">L'ÉPOUX.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Non, plus honteux encore,</div>
-<div class="i0">Sans retour je te fuis! désormais je t'abhorre.</div>
-<div class="i0">Adieu! non moins perfide à l'époux qu'à l'amant,</div>
-<div class="i0">Je te laisse au mépris: c'est le plus long tourment.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span>
-
-<div class="i2">Il dit, et sort: mais toi, toi, pâle Syphilite,</div>
-<div class="i0">Monstre du nouveau monde, et fille d'Aphrodite,</div>
-<div class="i0">De la volage en pleurs tu viens troubler le sang:</div>
-<div class="i0">Tel un reptile impur sous les fleurs s'élançant,</div>
-<div class="i0">Infecte de son dard la bergère amoureuse</div>
-<div class="i0">Qui les osa cueillir d'une main malheureuse.</div>
-<div class="i2">Au sortir du sérail, asyle empoisonné,</div>
-<div class="i0">Le monstre, qui suivit l'époux abandonné,</div>
-<div class="i0">Toucha la Ferronnière, et pour le venger d'elle</div>
-<div class="i0">Son aspect flétrissant consterna l'infidèle.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SYPHILITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Beauté, si fière encor de tes brillants attraits,</div>
-<div class="i0">Sens-tu mes doigts de plomb s'imprimer sur tes traits?</div>
-<div class="i0">Sens-tu se dépouiller l'or de ta chevelure?</div>
-<div class="i0">Pleure de ton beau col la flottante parure!</div>
-<div class="i0">Pleure tes lys tombés au printemps de tes jours!</div>
-<div class="i0">Ton jeune âge se ride et fait fuir les amours.</div>
-<div class="i0">Des plaisirs criminels fatale corruptrice,</div>
-<div class="i0">Reconnais-moi: mon fiel en tes veines se glisse.</div>
-<div class="i0">Tu n'oseras pourtant de ton sein attristé,</div>
-<div class="i0">Confuse, repousser un amant redouté;</div>
-<div class="i0">Et perdus l'un par l'autre, et punis de vos crimes,</div>
-<div class="i0">Tous deux vous périrez mes illustres victimes.</div>
-<div class="i0">Pleure! tu vas mourir; et lui, vers le tombeau</div>
-<div class="i0">Courbant son corps, hélas! triste et honteux fardeau,</div>
-<div class="i0">Long-temps plein de langueur, penchera sur son trône</div>
-<div class="i0">Un front pesant et las du poids de sa couronne;</div>
-<div class="i0">Et lui-même abhorrant l'opprobre de son sort,</div>
-<div class="i0">Pour le salut de tous implorera sa mort.</div>
-<div class="i2">Qu'un tel exemple apprenne aux souverains du monde</div><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>
-<div class="i0">A fuir les voluptés, de qui la source immonde</div>
-<div class="i0">Épanche un noir venin dans tous leurs sens flétris,</div>
-<div class="i0">Et même éteint le feu des plus nobles esprits!</div>
-<div class="i0">Puisse enfin ton trépas effrayer les épouses</div>
-<div class="i0">Qui se vendent au luxe, aux vanités jalouses!</div>
-<div class="i0">Car l'amour ne fut pas ton séducteur fatal:</div>
-<div class="i0">C'est le vil Chrysophis, c'est ce dieu de métal,</div>
-<div class="i0">C'est l'or qui t'a charmée, et qui, souillant ta couche,</div>
-<div class="i0">Mit un infâme prix aux baisers de ta bouche:</div>
-<div class="i0">Nouvelle Eve, éblouie au serpent adoré,</div>
-<div class="i0">Du Pérou, du Mexique, en Europe attiré,</div>
-<div class="i0">Monstre, que, pour tout fruit de leur conquête avare,</div>
-<div class="i0">Traînèrent à ma suite et Cortez et Pizarre.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Syphilite en ces mots parle de Chrysophis;</div>
-<div class="i0">Et leur victime en pleurs fuit, en poussant des cris.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT QUATORZIÈME</small>.</h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU QUATORZIÈME CHANT.</h3>
-<hr class="small" />
-<p class="hang"><em>Chrysophis</em>, ou le dragon d'or, reproche à <em>Magnégine</em>, divinité de
-l'aimant, d'avoir conduit dans le nouveau-monde les Européens,
-qui, pour leur malheur, sont venus le retirer des mines, où
-sa colère leur adressa des menaces prophétiques. <em>Magnégine</em>
-s'excuse de l'abus que les hommes ont fait des secours qu'elle
-prêta au génie de <em>Christophe-Colomb</em>, dont elle lui raconte les
-travaux et les adversités. Une nouvelle décoration présente
-l'aspect de deux temples, où sont reçus séparément les héros
-de la Gloire et ceux de la Renommée. <em>Charles-Quint</em> est accueilli
-dans le second par la <em>Louange</em>, qui lui promet la monarchie
-universelle. La <em>Vérité</em> le retient au passage, et lui annonce que
-sa raison va s'égarer. Dialogue entre la <em>Vérité</em> et la <em>Louange</em>.
-Jugement de la <em>Thémis Séculaire</em> sur les vrais et les faux grands-hommes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT QUATORZIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Les</span> murs sont disparus: le globe de la terre</div>
-<div class="i0">Présente dans l'azur l'arc de notre hémisphère:</div>
-<div class="i0">Le monstre Chrysophis le parcourt en rampant:</div>
-<div class="i0">Tel on vit dans Eden un tortueux serpent,</div>
-<div class="i0">D'abord en humble ver suivre une obscure trace,</div>
-<div class="i0">Et du monde en ses plis envelopper la masse.</div>
-<div class="i0">Tel en reptile abject, en hydre immense encor,</div>
-<div class="i0">Se déroule à son gré le nouveau dragon d'or.</div>
-<div class="i2">Il parle en ce moment à l'amante du pôle,</div>
-<div class="i0">De qui l'art des nochers emprunta la boussole,</div>
-<div class="i0">La prompte Magnégine, épouse de Sider,</div>
-<div class="i0">Puissantes déités de l'aimant et du fer.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CHRYSOPHIS ET MAGNÉGINE.</h4>
-
-<p class="character">CHRYSOPHIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Contemple les malheurs dont tu devins la cause</div>
-<div class="i0">En guidant l'avarice aux mines du Potose,</div>
-<div class="i0">Subtile Magnégine! eh bien? quand sur les eaux</div><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
-<div class="i0">Le dieu fatal du fer arma quelques vaisseaux,</div>
-<div class="i0">Présageais-tu qu'ici par mon pouvoir suprême,</div>
-<div class="i0">Moi, brillant dieu de l'or, je le vaincrais moi-même,</div>
-<div class="i0">Et qu'en tyran des cœurs je saurais gouverner</div>
-<div class="i0">Les cités de l'Europe où tu me fis traîner?</div>
-<div class="i0">Elle te confia ses flottes intrépides:</div>
-<div class="i0">Tu dirigeas vers moi les Castillans cupides,</div>
-<div class="i0">Que protégeait Sider, ton inflexible époux,</div>
-<div class="i0">Le fer cruel, de l'or ennemi si jaloux,</div>
-<div class="i0">Qui, pour me conquérir, vint par-delà les ondes</div>
-<div class="i0">De la terre fouiller les entrailles profondes.</div>
-<div class="i2">Un dieu qui me celait aux regards des humains</div>
-<div class="i0">M'ordonna de punir ce crime de leurs mains:</div>
-<div class="i0">Instruit par ses décrets de leurs futurs supplices,</div>
-<div class="i0">En vain je menaçai Pizarre et ses complices:</div>
-<div class="i0">Je m'en souviens encore.... il entra, tout armé,</div>
-<div class="i0">Au séjour ténébreux où j'étais enfermé:</div>
-<div class="i0">Les torches que portait sa troupe criminelle</div>
-<div class="i0">Avaient jauni le sein de la nuit éternelle;</div>
-<div class="i0">Lorsqu'à leur pâle éclat mon corps se déroulant,</div>
-<div class="i0">«O monstre! quel es-tu? dit-il en reculant,</div>
-<div class="i0">«Ton front d'or qui reluit dans l'ombre où je me plonge,</div>
-<div class="i0">«Décèle un gouffre immense où ta croupe s'allonge.</div>
-<div class="i0">«Réponds-nous: du Potose es-tu le riche dieu</div>
-<div class="i0">«Que la terre jalouse enchaîna dans ce lieu?</div>
-<div class="i2">«&mdash;Fuis! m'écriais-je alors; fuis, étranger barbare,</div>
-<div class="i0">«Ce monde que du tien la vaste mer sépare!</div>
-<div class="i0">«Malheur aux conquérants qui doivent m'arracher</div>
-<div class="i0">«Des prisons où le sort prit soin de me cacher!</div>
-<div class="i0">«Laissez d'heureux Incas ignorant ma richesse</div><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span>
-<div class="i0">«Bénir en paix leurs jours pleins d'innocente ivresse:</div>
-<div class="i0">«Quittez mon antre infect, inconnu de leurs fils.</div>
-<div class="i0">«Sortez! redoutez-moi: mon nom est Chrysophis.</div>
-<div class="i0">«&mdash;Ah! c'est toi, repart-il, qu'au sein de ces contrées</div>
-<div class="i0">«Nous cherchions, en coupant les vagues azurées!</div>
-<div class="i0">«Cède aux mains des soldats appuyés de Sider.»</div>
-<div class="i2">Mes flancs à ce discours furent atteints du fer.</div>
-<div class="i0">Un oracle, funeste à la Castille avare,</div>
-<div class="i0">Me donnait à ce dieu qui secondait Pizarre:</div>
-<div class="i0">Hélas! il me fallut céder au fer vainqueur:</div>
-<div class="i0">Mais ces sinistres mots sortirent de mon cœur,</div>
-<div class="i0">Au moment qu'arraché de ma caverne humide,</div>
-<div class="i0">J'attirai l'œil du jour sur ma crête livide.</div>
-<div class="i2">«Tremblez, vous que séduit mon trésor tentateur!</div>
-<div class="i0">«Le fer, long-temps guerrier, long-temps agriculteur,</div>
-<div class="i0">«Vous a soumis la terre, abondante nourrice:</div>
-<div class="i0">«Mais depuis qu'en sa rage armant votre avarice,</div>
-<div class="i0">«Il me force à quitter le lit où je dormais,</div>
-<div class="i0">«Chrysophis et Sider combattront à jamais,</div>
-<div class="i0">«Et l'un l'autre animés d'une envie éternelle</div>
-<div class="i0">«Troubleront vos neveux de leur longue querelle.</div>
-<div class="i0">«Suivis des trahisons et des assassinats,</div>
-<div class="i0">«Jaloux de s'asservir par de sanglants combats,</div>
-<div class="i0">«Ils baigneront l'Europe en des flots de carnage:</div>
-<div class="i0">«Et si, du monde un jour méditant l'esclavage,</div>
-<div class="i0">«Le fer s'unit à l'or, vous pleurerez vos droits,</div>
-<div class="i0">«Vos vertus, vos hymens, et vos antiques lois.</div>
-<div class="i0">«Nous flatterons l'orgueil de vos épouses vaines,</div>
-<div class="i0">«Nous corromprons vos cœurs; nous forgerons vos chaînes;</div>
-<div class="i0">«Nous appesantirons les trônes détestés,</div><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span>
-<div class="i0">«Et nous couronnerons les vices effrontés.</div>
-<div class="i2">«Ah! prévenez vos maux et des forfaits sans nombre!</div>
-<div class="i0">«Ah! laissez-moi rentrer au sein profond de l'ombre,</div>
-<div class="i0">«Où, si je ne fus pas trompé d'un bruit menteur,</div>
-<div class="i0">«Vespuce, de ce monde avide explorateur,</div>
-<div class="i0">«Aux doux Péruviens, aux enfants du Mexique,</div>
-<div class="i0">«Fera payer le nom qu'il donne à l'Amérique!</div>
-<div class="i0">«Gloire, que l'Éternel devait, en son courroux,</div>
-<div class="i0">«Ravir au précurseur de brigands tels que vous.»</div>
-</div></div>
-<p class="character">MAGNÉGINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que dis-tu, Chrysophis, et quelle erreur t'abuse?</div>
-<div class="i0">Ce faux lustre, succès d'une perfide ruse,</div>
-<div class="i0">De Vespuce à jamais est l'avilissement,</div>
-<div class="i0">Et des faits de Colomb l'éternel monument.</div>
-<div class="i0">Jamais nul des larcins qu'on put faire au génie</div>
-<div class="i0">N'appauvrit le trésor de sa gloire infinie:</div>
-<div class="i0">Les siècles, qui des prix sont les dispensateurs,</div>
-<div class="i0">Trompent les vœux jaloux de ses imitateurs.</div>
-<div class="i2">Vespuce, qui suivit d'une ame intéressée</div>
-<div class="i0">La route que Colomb avait déja tracée,</div>
-<div class="i0">Aux bords qu'il atteignit ne recherchait que l'or:</div>
-<div class="i0">Colomb, plus fier, briguait un plus noble trésor,</div>
-<div class="i0">Le nom de demi-dieu, révélateur d'un monde:</div>
-<div class="i0">Et sur l'aspect des temps, d'Uranie et de l'onde,</div>
-<div class="i0">Prophète audacieux de son propre destin,</div>
-<div class="i0">Il jura sa conquête, et l'accomplit enfin.</div>
-<div class="i0">Que l'univers le sache: apprends sa gloire; écoute,</div>
-<div class="i0">Et crois en Magnégine; elle éclaira sa route.</div>
-<div class="i2">Aux bords liguriens, parmi des matelots,</div>
-<div class="i0">Il me vint en naissant consulter sur les flots:</div><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span>
-<div class="i0">J'écartai des écueils sa jeunesse agitée:</div>
-<div class="i0">Je remis dans ses mains mon aiguille aimantée,</div>
-<div class="i0">Gage de mon hymen avec le dieu du fer:</div>
-<div class="i0">Pour moi, sœur d'Électrone, invisible dans l'air,</div>
-<div class="i0">Nul homme avant ces nœuds ne m'avait dévoilée.</div>
-<div class="i0">Je lui dis qu'en secret au pôle rappelée,</div>
-<div class="i0">Sous le joug de Sider le regardant toujours,</div>
-<div class="i0">Je ne tends qu'à l'objet de mes premiers amours.</div>
-<div class="i0">Instruit de mon penchant par cette confidence,</div>
-<div class="i0">Son soin observateur m'attesta sa prudence.</div>
-<div class="i0">Je lui voulus payer en bienfaits renommés</div>
-<div class="i0">Les loisirs qu'à m'entendre il avait consumés.</div>
-<div class="i0">Un jour que soupirait ce disciple d'Euclide</div>
-<div class="i0">Tourné devant les mers qui couvrent l'Atlantide;</div>
-<div class="i0">«Les mortels, me dit-il, moins courageux que moi,</div>
-<div class="i0">«N'osent tenter la sphère et voguer sur ta foi:</div>
-<div class="i0">«Mais ce ciel où ma vue a compté tant d'aurores,</div>
-<div class="i0">«Ce colosse debout dans les îles Açores,</div>
-<div class="i0">«Son bras levé qui semble aux bords occidentaux</div>
-<div class="i0">«Me montrer un chemin vers des pays nouveaux,</div>
-<div class="i0">«Ah! s'ils me promettaient les tributs du commerce</div>
-<div class="i0">«Dont la source enrichit la Syrie et la Perse!</div>
-<div class="i0">«Tentons plus que n'ont fait les héros les plus grands.</div>
-<div class="i0">«La science aux yeux d'aigle a ses prompts conquérants,</div>
-<div class="i0">«Qui de ceux de la guerre, environnés d'alarmes,</div>
-<div class="i0">«Surpassent les exploits, sans tumulte, et sans armes.</div>
-<div class="i0">«Ouvrons, ô Magnégine! ô ma divinité!</div>
-<div class="i0">«Ces mers dont on n'osa fendre l'immensité.»</div>
-<div class="i0">Il dit, et j'assurai mon aide à son audace.</div>
-<div class="i0">Mais du rare génie ordinaire disgrace!</div><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
-<div class="i0">Le vulgaire, trop bas près de si hauts esprits,</div>
-<div class="i0">N'atteint pas aux objets que leurs yeux ont surpris:</div>
-<div class="i0">Et huit ans de dédains, sans lasser son courage,</div>
-<div class="i0">Ont de ses beaux succès démenti le présage.</div>
-<div class="i0">Enfin, domptant la brigue et l'incrédulité,</div>
-<div class="i0">Loin de tout bord terrestre il s'est précipité.</div>
-<div class="i0">Oh! comme ses nochers rappelaient le rivage,</div>
-<div class="i0">Quand sur le vaste gouffre, empire de l'orage,</div>
-<div class="i0">Chaque jour, allongeant leur liquide chemin,</div>
-<div class="i0">Ne montrait plus qu'un ciel et qu'une mer sans fin!</div>
-<div class="i0">Lui, calme, tint sur moi son regard immobile:</div>
-<div class="i0">Mes seuls balancements glaçaient son cœur tranquille.</div>
-<div class="i0">Combien je fremissais en mes doutes flottants!</div>
-<div class="i0">En vain déguisait-il son trajet et le temps:</div>
-<div class="i0">Ses amis, éperdus entre les vents et l'onde,</div>
-<div class="i0">Jurent de l'engloutir sous la vague profonde;</div>
-<div class="i0">Quand, fixant à deux jours le terme de son sort,</div>
-<div class="i0">Intrépide, il promet sa conquête, ou sa mort.</div>
-<div class="i0">Et sur quoi cependant plane son espérance?</div>
-<div class="i0">Sur une mer déserte; abyme affreux, immense!</div>
-<div class="i0">Mais le vol d'un oiseau, né sous de nouveaux cieux,</div>
-<div class="i0">Augure favorable, étonne tous les yeux:</div>
-<div class="i0">Mais une herbe, qui cède au torrent qui l'envoie,</div>
-<div class="i0">Est reçue en signal de victoire et de joie.</div>
-<div class="i0">Sur l'humide horizon les regards sont tendus.</div>
-<div class="i0">Nuit dernière, par toi les aspects confondus</div>
-<div class="i0">Laissent poindre en ton sein une clarté lointaine:</div>
-<div class="i0">Les nochers attentifs sont sans voix, sans haleine:</div>
-<div class="i0">Cependant Lampélie, aux traits d'un doux rayon,</div>
-<div class="i0">Divinité du jour et fille d'Hélion,</div><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span>
-<div class="i0">Du soleil immobile éternelle courrière,</div>
-<div class="i0">Révèle un continent que frappe sa lumière:</div>
-<div class="i0">«Gloire à Colomb! dit-elle; et, le bénissant tous,</div>
-<div class="i0">«Terre! voici la terre! un monde vient à nous!»</div>
-<div class="i0">Tel est le cri perçant que, sur chaque navire,</div>
-<div class="i0">Pousse la foule en pleurs vers Colomb qu'elle admire.</div>
-<div class="i2">Rivages d'Haïti, vos hôtes innocents</div>
-<div class="i0">Reçurent ces héros comme des dieux puissants;</div>
-<div class="i0">Et pour leur consacrer les trésors de la terre</div>
-<div class="i0">Ils n'attendirent pas les coups de leur tonnerre!</div>
-<div class="i2">Colomb victorieux, Colomb, fier cette fois</div>
-<div class="i0">D'aller frapper l'Europe au bruit de ses exploits,</div>
-<div class="i0">Jaloux qu'on reconnût ce rêveur en délire</div>
-<div class="i0">Qu'insultait l'ignorance et le malin sourire,</div>
-<div class="i0">Colomb rendit sa voile à des vents ennemis.</div>
-<div class="i0">Un fortuné retour lui sera-t-il permis?</div>
-<div class="i0">Non, soulevés du choc des tempêtes cruelles,</div>
-<div class="i0">Les flots, plus mutinés que ses soldats rebelles,</div>
-<div class="i0">Rugissent de fureur et brisent ses vaisseaux.</div>
-<div class="i0">«Eh quoi, les cieux, la foudre, et les vents, et les eaux,</div>
-<div class="i0">«Veulent, s'écria-t-il, engloutir ma mémoire...!</div>
-<div class="i0">«Eh bien! grand Océan, hérite de ma gloire.</div>
-<div class="i0">«Puisqu'à jamais privé de revoir mon foyer,</div>
-<div class="i0">«Mes destins dans l'oubli sont prêts à se noyer,</div>
-<div class="i0">«Reçois dans tes torrents, arrache à la tempête</div>
-<div class="i0">«Le secret de ma route, admirable conquête,</div>
-<div class="i0">«Et porte vers l'Europe, alors que je péris,</div>
-<div class="i0">«L'espoir du nouveau monde, et mes travaux écrits.»</div>
-<div class="i0">Il jette alors son titre, auguste caractère,</div>
-<div class="i0">Au terrible Océan, son dernier légataire.</div><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span>
-<div class="i0">Mais du sein bouillonnant de son gouffre profond</div>
-<div class="i0">Le dieu sort, blanc d'écume, et soudain lui répond:</div>
-<div class="i0">«Va, Colomb, ne crains pas que la mer te dévore:</div>
-<div class="i0">«Va retrouver les cours, plus perfides encore,</div>
-<div class="i0">«Où des vents plus jaloux et non moins furieux</div>
-<div class="i0">«Te feront aux enfers tomber du haut des cieux.</div>
-<div class="i0">«Quel salaire y reçoit le génie et ses peines!</div>
-<div class="i0">«Je te reverrai nu, le corps meurtri de chaînes,</div>
-<div class="i0">«Attester que l'abyme où gronde au loin ma voix</div>
-<div class="i0">«Est plus calme et plus sûr que le palais des rois.</div>
-<div class="i0">«Mais tel que sont liés le pôle et Magnégine,</div>
-<div class="i0">«Marche, attiré, conduit par ta vertu divine!»</div>
-<div class="i2">Le dieu ne lui dit pas que mon époux Sider</div>
-<div class="i0">Livrerait sa conquête à l'empire du fer,</div>
-<div class="i0">Ni que la bouche en feu du grondant Pyrotone</div>
-<div class="i0">Des brigands de l'Europe y fonderait le trône:</div>
-<div class="i0">Le dieu ne lui dit pas qu'un indigne bonheur</div>
-<div class="i0">De ses faits à Vespuce attacherait l'honneur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHRYSOPHIS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il est vrai; tout héros, que hait la jalousie,</div>
-<div class="i0">N'est vanté dans les cours que par l'hypocrisie:</div>
-<div class="i0">Les princes ombrageux paraissent s'effrayer</div>
-<div class="i0">Du mérite éminent que l'or ne peut payer.</div>
-<div class="i0">Voilà comme, traînant sa pourpre accoutumée,</div>
-<div class="i0">Charles-Quint que je sers court à la renommée:</div>
-<div class="i0">Aux talents imposteurs accordant son appui,</div>
-<div class="i0">Et voulant au respect ne présenter que lui:</div>
-<div class="i0">Voilà comme en un âge éclatant en prodiges</div>
-<div class="i0">Il croit tout éclipser à force de prestiges:</div>
-<div class="i0">Vois outrager Colomb, et courir les mortels</div><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span>
-<div class="i0">Aux pieds de l'oppresseur qui me doit ses autels.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">En deux temples déja la scène est ranimée,</div>
-<div class="i0">L'un à la gloire ouvert, l'autre à la renommée:</div>
-<div class="i0">Dans l'un sont les héros, martyrs de leurs vertus,</div>
-<div class="i0">Qui, relevant Thémis et les arts abattus,</div>
-<div class="i0">Servaient la piété, les lois, et la patrie;</div>
-<div class="i0">Ceux qui rivaux d'Alcide ont, d'une ame aguerrie,</div>
-<div class="i0">Opposé la constance unie à la valeur,</div>
-<div class="i0">Aux monstres, aux tyrans, et sur-tout au malheur:</div>
-<div class="i0">Les sages qu'abreuva la coupe de Socrate;</div>
-<div class="i0">Les doctes bienfaiteurs, disciples d'Hippocrate,</div>
-<div class="i0">Qui, donnant aux humains des jours nombreux et doux,</div>
-<div class="i0">En bravant les fléaux les écartaient de tous,</div>
-<div class="i0">Et qui, des morts hideux fouillant la sépulture,</div>
-<div class="i0">Pour y chercher la vie ont vaincu la nature;</div>
-<div class="i0">Là, sont Euclide, Hipparque, hommes de qui les yeux</div>
-<div class="i0">Mesurèrent l'espace et les orbes des cieux;</div>
-<div class="i0">Et tristes compagnons et d'Homère et d'Alcée,</div>
-<div class="i0">Tous deux chantant des rois la colère insensée,</div>
-<div class="i0">Ces poëtes nés fiers, indigents illustrés,</div>
-<div class="i0">Qui, dédaigneux des grands, aux peuples sont sacrés.</div>
-<div class="i2">Dans l'autre temple étaient les favoris du monde,</div>
-<div class="i0">Assis sur les degrés que l'illusion fonde;</div>
-<div class="i0">Ce concours insensé que dans le sein du bruit</div>
-<div class="i0">La louange et le blâme au hasard ont produit;</div>
-<div class="i0">Ces singes des Bacchus, des Ammons, des Hercules;</div>
-<div class="i0">Ces brigands, d'Érostrate exécrables émules,</div>
-<div class="i0">Qui, tels que les Xerxès et les fougueux Timurs,</div>
-<div class="i0">Ont fondé leurs honneurs en détruisant des murs.</div><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span>
-<div class="i0">On y voit tous les fous chers à la renommée,</div>
-<div class="i0">Ceux même dont l'ivresse au meurtre accoutumée</div>
-<div class="i0">S'illustrait en riant des publiques douleurs;</div>
-<div class="i0">Un vil Sardanapale, un Néron ceint de fleurs:</div>
-<div class="i0">Là, brillent le caprice et les sectes nouvelles;</div>
-<div class="i0">Et, parmi des lueurs qui semblent éternelles,</div>
-<div class="i0">Figurent ces talents faux et présomptueux,</div>
-<div class="i0">Des muses et des arts avortons monstrueux;</div>
-<div class="i0">Là, de folles beautés, sur l'autel d'Aspasie,</div>
-<div class="i0">Divinisent enfin jusqu'à leur frénésie,</div>
-<div class="i0">Consacrant les banquets et les galants tributs</div>
-<div class="i0">Ou d'un Alcibiade, ou d'un Apicius;</div>
-<div class="i0">Montrant par-tout l'orgueil de leurs têtes huppées,</div>
-<div class="i0">Des peuples trop enfants immortelles poupées.</div>
-<div class="i2">La Louange, tenant l'encensoir à la main,</div>
-<div class="i0">De Charles-Quint alors parfumant le chemin,</div>
-<div class="i0">Le conduit au travers d'innombrables images,</div>
-<div class="i0">Simulacres des dieux, des demi-dieux, des sages,</div>
-<div class="i0">Masques ternis, concours d'infidèles portraits,</div>
-<div class="i0">Qui du vainqueur flatté relèvent tous les traits.</div>
-<div class="i2">Il monte au sanctuaire en acteur héroïque;</div>
-<div class="i0">Et bientôt, exhaussé sur un trône magique,</div>
-<div class="i0">Semble, en levant des yeux pleins de sécurité,</div>
-<div class="i0">Soi-même s'admirer dans la postérité.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CHARLES-QUINT, LA LOUANGE, ET LA
-VÉRITÉ.</h4>
-
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je ne sais plus à qui te comparer, grand homme,</div>
-<div class="i0">Entre tous les héros que la mémoire nomme.</div><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span>
-<div class="i0">Sésostris et Cyrus me semblent fabuleux;</div>
-<div class="i0">Le divin Alexandre eut le cœur trop fougueux:</div>
-<div class="i0">César fut grand, mais froid; Constantin, hypocrite;</div>
-<div class="i0">Attila, sacrilège; et ta gloire mérite</div>
-<div class="i0">D'effacer Charlemagne, aussi-bien que Clovis,</div>
-<div class="i0">Princes dignes des Goths dont ils furent suivis:</div>
-<div class="i0">Tous jetaient des clartés moins brillantes que rares</div>
-<div class="i0">En d'incultes pays, en des siècles barbares,</div>
-<div class="i0">Chez des peuples sans lois, ou trop efféminés</div>
-<div class="i0">Pour repousser les fers qui les ont étonnés:</div>
-<div class="i0">Aisément dans l'Asie on sema l'épouvante;</div>
-<div class="i0">Mais toi, dominateur de l'Europe savante,</div>
-<div class="i0">Toi, fameux Charles-Quint, en un temps éclairé,</div>
-<div class="i0">Tu luis sur l'occident comme un astre épuré.</div>
-<div class="i0">La terre ouvre pour toi ses mamelles fécondes;</div>
-<div class="i0">Ton nom, l'effroi des mers, retentit aux deux mondes:</div>
-<div class="i0">Toi seul enfin es tout, conquérant, fondateur,</div>
-<div class="i0">Dieu pacificateur, et même créateur.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tais-toi: je ne veux pas que l'on me déïfie:</div>
-<div class="i0">La Louange est flatteuse, et mon cœur s'en défie.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu t'élèves encor par tes humbles discours:</div>
-<div class="i0">Mais quoi? des nations démens-tu le concours?</div>
-<div class="i0">Et les arts à ma voix consacrant tes batailles,</div>
-<div class="i0">Et tes lois se gravant sur de nobles médailles,</div>
-<div class="i0">Et ta statue équestre en toutes les cités</div>
-<div class="i0">Multipliant ta vue et tes faits récités?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La haine, après un temps, flétrira mes images,</div><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span>
-<div class="i0">Et dira que mes dons ont payé tes hommages.</div>
-<div class="i0">J'entendrai chez les morts cent reproches amers</div>
-<div class="i0">D'avoir suivi, trompé tant de partis divers;</div>
-<div class="i0">Et penchant tour-à-tour vers Luther ou l'Église,</div>
-<div class="i0">Immolé l'un et l'autre à ma haute entreprise.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'histoire à l'avenir ne prouvera que mieux</div>
-<div class="i0">Que tu parus dévot, et ne fus point pieux.</div>
-<div class="i0">Un héros tel que toi, que le génie éclaire,</div>
-<div class="i0">Se rit des préjugés qu'il inspire au vulgaire.</div>
-<div class="i2">Poëtes! unissez vos luths à mes accents!</div>
-<div class="i0">Thurifères, trépieds, accablez-le d'encens;</div>
-<div class="i0">A ce triomphateur présentez vos offrandes,</div>
-<div class="i0">Filles, femmes, enfants, que j'ornai de guirlandes!....</div>
-<div class="i0">Son œil déja s'enflamme, et les destins obscurs</div>
-<div class="i0">S'éclaircissent pour lui, soleil des temps futurs.</div>
-<div class="i0">Enivré de mon hymne, et du concert des âges,</div>
-<div class="i0">Et de tant de parfums qui montent en nuages,</div>
-<div class="i0">Le voilà qui s'agite...! Il voit sur mon autel</div>
-<div class="i0">L'Europe enfin lui tendre un sceptre universel.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, j'atteindrai ce prix, qu'on croit inaccessible...</div>
-<div class="i0">Désormais à mon bras est-il rien d'impossible?</div>
-<div class="i0">M'abusé-je d'un songe, ou d'un tableau trompeur</div>
-<div class="i0">Que de ces flots d'encens produirait la vapeur?</div>
-<div class="i0">Non, ma tête affermie est sans trouble et sans rêve.</div>
-<div class="i0">Seul, je puis tout régir; plus de paix ni de trève:</div>
-<div class="i0">Il faut que sous mon joug l'univers n'ait qu'un roi,</div>
-<div class="i0">Ainsi qu'il n'a qu'un Dieu, qu'un centre, et qu'une loi.</div>
-<div class="i0">Sortons, accomplissons mon grand dessein.</div><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Arrête!</div>
-<div class="i0">Un excès de fumée a surchargé ta tête;</div>
-<div class="i0">Et je dois, en passant, t'avertir que l'orgueil</div>
-<div class="i0">Frappera ton cerveau, près de ce même seuil.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Comment? qu'a donc mon vœu qui soit déraisonnable?</div>
-<div class="i0">François-Premier n'est plus; Henri, peu redoutable,</div>
-<div class="i0">En désastres verra se changer les succès</div>
-<div class="i0">Dont son règne naissant éblouit les Français:</div>
-<div class="i0">Un fils, de ma couronne héritier chez l'Ibère,</div>
-<div class="i0">Par son utile hymen m'asservit l'Angleterre;</div>
-<div class="i0">Vainement Albion, qu'alarment ses projets,</div>
-<div class="i0">Veut au pouvoir de Rome enlever ses sujets;</div>
-<div class="i0">Philippe inquisiteur, par son zèle inflexible,</div>
-<div class="i0">M'assure le pontife, à mes rivaux terrible:</div>
-<div class="i0">L'Église parle, au nom du ciel et de l'enfer,</div>
-<div class="i0">Contre les libertés que proclama Luther;</div>
-<div class="i0">Elle enchaîne à mon joug toute la Germanie:</div>
-<div class="i0">Qui la disputerait à ma race bannie?</div>
-<div class="i0">Serait-ce Ferdinand, ce frère que mes mains</div>
-<div class="i0">Ont couronné lui-même, et fait roi des Romains?</div>
-<div class="i0">Il ne peut refuser, pour le but où j'aspire,</div>
-<div class="i0">De céder à mon fils le trône de l'empire,</div>
-<div class="i0">Si contre Soliman je soutiens son effort:</div>
-<div class="i0">Et, ma seule maison régnante après ma mort,</div>
-<div class="i0">L'Europe sous mes lois florissante, enrichie,</div>
-<div class="i0">Ne sera qu'une immense et stable monarchie.</div>
-<div class="i2">Alors, qui retiendra mon aigle en son essor?</div>
-<div class="i0">De Bysance en Asie il peut voler encor,</div><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span>
-<div class="i0">Planer sur le Liban, où la croix fut plantée,</div>
-<div class="i0">Remonter de Gengis la route ensanglantée;</div>
-<div class="i0">Et, donnant à la Chine un nouvel empereur,</div>
-<div class="i0">Aux mers de la Corée essayer sans terreur</div>
-<div class="i0">De m'ouvrir quelque voie inconnue au Tartare,</div>
-<div class="i0">Vers ce monde récent que m'a conquis Pizarre:</div>
-<div class="i0">Et je verrais enfin, abordant au Pérou,</div>
-<div class="i0">Le globe entier soumis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Grand roi, tu n'es qu'un fou.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Divinité fâcheuse à la haute puissance,</div>
-<div class="i0">Que tu mérites bien le dédaigneux silence</div>
-<div class="i0">De ce fier empereur qui te tourne le dos!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est l'adieu que souvent je reçus des héros.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quelle chaleur te pousse à dire tes pensées?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">L'espoir de prévenir leurs fureurs insensées.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Mentir est profitable, et ton langage est vain.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je parle pour instruire, et sans l'espoir du gain.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On ne te croit jamais; tu n'enrichis personne.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On t'évalue au poids de l'argent qu'on te donne.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Où voit-on estimer tes tristes sectateurs?</div><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span>
-<div class="i0">Les biens et le crédit comblent mes orateurs.</div>
-<div class="i0">Qui sont les mendiants? ce sont tes interprètes.</div>
-<div class="i0">Qui marche sur tes pas? des aveugles poëtes,</div>
-<div class="i0">Chantant pour les oisifs, une tasse à la main;</div>
-<div class="i0">Des pédants sans manteau, sans chaussure, et sans pain.</div>
-<div class="i0">Ces pauvres confidents de la Nature immense,</div>
-<div class="i0">Savent peu mes secrets pour chasser l'indigence.</div>
-<div class="i0">Mais vois les favoris qu'emmiellent mes discours;</div>
-<div class="i0">Vêtus de pourpre, ils sont les idoles des cours.</div>
-<div class="i0">Ton Homère si gueux, ton Phocion si rustre,</div>
-<div class="i0">Ont-ils jeté l'éclat de mon Séjan illustre?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu fais des rois plus vils que des bêtes sans lois,</div>
-<div class="i0">Et je fais d'Épictète un égal des grands rois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Va, va, sors de ce monde! on ne t'écoute guère.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Aussi voit-on durer l'injustice et la guerre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA LOUANGE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Lie au moins ta droiture à mon art captieux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA VÉRITÉ.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'aime mieux fuir la terre, et m'exiler aux cieux.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
-
-<div class="i2">Mais entends-tu, là-haut, la Thémis séculaire</div>
-<div class="i0">Aux crimes, aux vertus, dispenser leur salaire;</div>
-<div class="i0">Et sur tes favoris, sa voix, qui te dément,</div>
-<div class="i0">Renouveler encor l'antique jugement?</div>
-</div></div>
-<hr class="tb" />
-<h4>
-<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span>
-
-LA THÉMIS DES SIÈCLES, LES VRAIS
-ET LES FAUX GRANDS HOMMES.</h4>
-
-<p class="character">PYTHAGORE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'éclairai les mortels.</div>
-</div></div>
-<p class="character">HOMÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">J'éternisai leur gloire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ÉPAMINONDAS.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La vertu fut ma loi.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ALEXANDRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Ma loi fut la victoire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">NUMA.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Rome eut par moi des mœurs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">BRUTUS L'ANCIEN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Je brisai ses liens.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ATTILA.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'ai fait frémir les rois.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SYLLA.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Et moi, les citoyens.</div>
-</div></div>
-<p class="character">ARCHIMÈDE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je pesai l'univers.</div>
-</div></div>
-<p class="character">PLINE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">J'en burinai l'histoire.</div>
-</div></div>
-<p class="character">OMAR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je brûlai les écrits.</div>
-</div></div>
-<p class="character">TIBÈRE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Je bravai leur mémoire.</div><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">COLOMB.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'acquis un nouveau monde.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CÉSAR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Et j'ai mis l'autre aux fers.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA THÉMIS DES SIÈCLES.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vous donc, volez aux cieux! Vous, tombez aux enfers.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CÉSAR.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quoi! César même!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA THÉMIS DES SIÈCLES.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Oui, toi, dont la gloire usurpée</div>
-<div class="i0">A fait céder la toge au pouvoir de l'épée;</div>
-<div class="i0">Toi qui, dans l'univers, né pour tout subjuguer,</div>
-<div class="i0">Tuant la liberté que tu lui pus léguer,</div>
-<div class="i0">Laissas par ton exemple, en sanglant héritage,</div>
-<div class="i0">L'empire à des Nérons qu'adora l'esclavage.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT QUINZIÈME</small>.</h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU QUINZIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang">Le sultan <em>Soliman</em> s'entretient avec un muphti de la démence qui
-vient de saisir l'empereur <em>Charles-Quint</em>; et de sa reclusion volontaire
-au monastère de Saint-Just. Retraite de <em>Charles-Quint</em>:
-son dialogue avec un moine <em>Jéronimite</em>. L'orgueil lui inspire dans
-la solitude le desir de surmonter la gloire des saints par ses
-austérités; mais saint <em>Jérôme</em>, saint <em>Augustin</em> et saint <em>Bernard</em> lui
-apparaissent, et confondent ses vanités.</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="smallpoem" />
-<h3>CHANT QUINZIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Ici</span> paraît Bysance, et les jardins charmants</div>
-<div class="i0">Consacrés aux loisirs des princes ottomans,</div>
-<div class="i0">Colline où du cyprès la verdure éternelle</div>
-<div class="i0">De leur divin sérail couvre l'enclos fidèle,</div>
-<div class="i0">Et dont la pente, riche en brillants minarets,</div>
-<div class="i0">En bassins couronnés d'ombrages toujours frais,</div>
-<div class="i0">S'incline vers la rive où mugit le Bosphore,</div>
-<div class="i0">Amphithéâtre ouvert aux rayons de l'aurore,</div>
-<div class="i0">D'où l'œil se plaît à voir, des bouts de l'univers,</div>
-<div class="i0">Le commerce appelé par les vents de deux mers.</div>
-<div class="i0">C'est là que, relevant sa moustache épaissie</div>
-<div class="i0">Qu'une pipe enfumait des parfums de l'Asie,</div>
-<div class="i0">Couché parmi des fleurs, au sortir du divan,</div>
-<div class="i0">Parle avec un Muphti l'auguste Soliman.</div>
-</div></div>
-
-<h4>SOLIMAN, ET LE MUPHTI.</h4>
-
-<p class="character">SOLIMAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Assis dans ces beaux lieux, ministre du prophète,</div>
-<div class="i0">Quels pensers près de moi te roulent dans la tête?</div><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LE MUPHTI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je songe à ton pouvoir, ô mon souverain bien!</div>
-</div></div>
-<p class="character">SOLIMAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Muphti, Dieu seul est grand! les princes ne sont rien.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MUPHTI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Est-ce au fier Soliman qu'il convient de le croire?</div>
-</div></div>
-<p class="character">SOLIMAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vois l'immense horizon où Dieu montre sa gloire:</div>
-<div class="i0">Lui seul imprime un ordre immuable et certain:</div>
-<div class="i0">Dieu seul gouverne tout; nos cœurs sont en sa main.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MUPHTI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Son prophète remet aux sultans de la terre</div>
-<div class="i0">Sa règle invariable et son puissant tonnerre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SOLIMAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De l'aurore au couchant s'il n'est plus de rival</div>
-<div class="i0">Qui soutienne ma vue et marche mon égal;</div>
-<div class="i0">A qui le dois-je? au Dieu dont les flèches lancées</div>
-<div class="i0">Ont de mon fier émule abattu les pensées:</div>
-<div class="i0">La veille, il disputait l'Europe à ma grandeur;</div>
-<div class="i0">Le lendemain, du trône il a fui la splendeur.</div>
-<div class="i0">De l'altier Charles-Quint mémorable caprice!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MUPHTI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Les chrétiens sont jaloux, superbes, sans justice;</div>
-<div class="i0">Et le ciel a permis, malgré ses faits passés,</div>
-<div class="i0">Que ce héros tombât au rang des insensés.</div>
-<div class="i0">D'où part ce changement? de son orgueil avare.</div>
-<div class="i0">Voulant à sa couronne ajouter la tiare,</div>
-<div class="i0">Il osait plus tenter que n'ose un vrai sultan</div>
-<div class="i0">Qui, du seul glaive armé, nous laisse l'Alcoran;</div>
-<div class="i0">Et qui, sans renverser les lois qui l'ont vu naître,</div><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span>
-<div class="i0">Est le chef des croyants et n'en est pas le prêtre.</div>
-<div class="i0">Voilà pourquoi l'ennui, triste enfant de l'orgueil,</div>
-<div class="i0">L'a fait tomber du trône et jeté dans le deuil.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SOLIMAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, Muphti, ce dessein que lui prête la haine,</div>
-<div class="i0">N'a jamais pu troubler sa raison souveraine.</div>
-<div class="i0">Cet empereur savait que, bornés dans leurs droits,</div>
-<div class="i0">Les pontifes toujours sont au-dessous des rois.</div>
-<div class="i0">La voix des cultes saints dirige le vulgaire</div>
-<div class="i0">Suivant qu'un potentat la fait parler ou taire.</div>
-<div class="i0">Il n'eut donc pas besoin, pour combler son pouvoir,</div>
-<div class="i0">Que sa main réunît le sceptre et l'encensoir.</div>
-<div class="i0">Si Charles-Quint est las des pompes qu'on envie,</div>
-<div class="i0">C'est qu'il se crut lui-même artisan de sa vie,</div>
-<div class="i0">Et que de sa sagesse osant se prévaloir,</div>
-<div class="i0">Resserré dans ses droits moindres que son espoir,</div>
-<div class="i0">Impie, et n'ayant plus que soi pour vaine idole,</div>
-<div class="i0">Perfide à ses traités, parjure à sa parole,</div>
-<div class="i0">En ses propres complots enfin enveloppé,</div>
-<div class="i0">Des grands revers du sort il s'est senti frappé;</div>
-<div class="i0">Et de ses vœux hautains n'atteignant pas le faîte,</div>
-<div class="i0">L'ambition le plonge au fond de la retraite.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MUPHTI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On dit qu'il se repent de sa témérité</div>
-<div class="i0">Qui ploya son église à son autorité.</div>
-<div class="i0">Pour vous, ô Soliman, dont la rare prudence</div>
-<div class="i0">Souffre de nos docteurs la sainte indépendance,</div>
-<div class="i0">Votre cœur, mieux instruit par le grand Mahomet,</div>
-<div class="i0">A notre auguste foi lui-même se soumet.</div><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">SOLIMAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'obéis à Dieu seul, non à ton ministère:</div>
-<div class="i0">Si des prêtres s'armaient de leur sacré mystère,</div>
-<div class="i0">Ce Dieu, qui m'a conduit, prompt à les condamner,</div>
-<div class="i0">M'inspirerait l'ardeur de les exterminer.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE MUPHTI.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! des lois des sultans fidèles émissaires,</div>
-<div class="i0">Ils ont, sous votre aïeul, béni vos janissaires,</div>
-<div class="i0">Et de ce vaste empire étendu le confin</div>
-<div class="i0">Du Danube à l'Euphrate, et du Nil à l'Euxin.</div>
-<div class="i0">Notre ange qui vous guide exauce leurs prières.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SOLIMAN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sois vrai: pourquoi, Muphti, nous voiler nos lumières?</div>
-<div class="i0">A l'âge où tous les deux nous voici parvenus,</div>
-<div class="i0">Peu de secrets d'état nous restent inconnus.</div>
-<div class="i0">De tant de nations la diverse doctrine</div>
-<div class="i0">D'un même espoir en Dieu tire son origine.</div>
-<div class="i0">Les antiques respects des sages Indiens,</div>
-<div class="i0">Les temples musulmans, et les autels chrétiens,</div>
-<div class="i0">N'encensent que l'auteur, maître de tous les maîtres,</div>
-<div class="i0">Que croiront nos neveux, que croyaient nos ancêtres:</div>
-<div class="i0">Les cultes sont nombreux, le Dieu n'est qu'un pour tous.</div>
-<div class="i0">Les rois et les sultans de leur gloire jaloux</div>
-<div class="i0">Souvent ont sans remords uni Rome et Bysance.</div>
-<div class="i0">Mon croissant qui s'allie à la croix de la France</div>
-<div class="i0">Prouve que mes pareils aux volontés du sort</div>
-<div class="i0">Des fanatismes vains soumettent le ressort.</div>
-<div class="i0">Moi-même enfin, dans Rhode ouverte à ma vaillance,</div>
-<div class="i0">Aux tentes des chrétiens accordant ma présence,</div><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span>
-<div class="i0">J'allai d'un preux vieillard, chevalier de sa foi,</div>
-<div class="i0">Honorer la valeur si terrible pour moi:</div>
-<div class="i0">Qui me poussait? Dieu seul, qui d'un amour sincère</div>
-<div class="i0">M'émeut pour la vertu même d'un adversaire.</div>
-<div class="i0">Docile au créateur de la terre et des cieux,</div>
-<div class="i0">Sans superstition je porte un cœur pieux.</div>
-<div class="i0">Crois-tu que néanmoins de regrets attaquée</div>
-<div class="i0">Ma vieillesse s'enferme au sein d'une mosquée,</div>
-<div class="i0">Ainsi que mon rival dans un cloître ignoré</div>
-<div class="i0">Se cache à l'Occident dont il fut adoré?</div>
-<div class="i0">Non, le ciel me créa pour livrer des batailles:</div>
-<div class="i0">Je mourrai combattant sous d'illustres murailles;</div>
-<div class="i0">Et s'il eût à la meule enchaîné mon destin,</div>
-<div class="i0">J'aurais en paix subi cet autre arrêt divin.</div>
-<div class="i0">Instrument de la loi qui règle tous les hommes,</div>
-<div class="i0">Dont la fatalité nous fit ce que nous sommes,</div>
-<div class="i0">J'ai mis en feu Belgrade, empli Vienne d'effroi,</div>
-<div class="i0">Vaincu les Mamelus asservis à ma loi;</div>
-<div class="i0">Et moi, si redouté jusque dans Ecbatane,</div>
-<div class="i0">L'amour m'a fait trembler aux pieds de Roxelane!</div>
-<div class="i0">Hélas! que sommes-nous, vains jouets des hasards?</div>
-<div class="i0">Du triste Charles-Quint plaignons donc les écarts.</div>
-<div class="i0">Que notre ame jamais ne soit enorgueillie</div>
-<div class="i0">De sa fausse raison, si près de la folie.</div>
-<div class="i0">Frémissons, à l'aspect d'un morne aveuglement,</div>
-<div class="i0">De la fragilité de notre jugement.</div>
-<div class="i0">Ce céleste flambeau de notre intelligence,</div>
-<div class="i0">Qu'est-ce? un rayon qu'un souffle ôte à l'esprit qui pense.</div>
-<div class="i0">Cette horreur me présente un abyme d'ennui....</div>
-<div class="i0">Va, n'espérons qu'en Dieu, notre suprême appui.</div><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span>
-<div class="i2">Lis-moi notre Alcoran, tout plein de son génie.</div>
-<div class="i0">L'oreille que chatouille une vague harmonie,</div>
-<div class="i0">Porte aux sens enchantés moins de douce langueur,</div>
-<div class="i0">Que ce sublime écrit n'en inspire à mon cœur.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ainsi de l'Orient parlait l'auguste maître.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Des murs de Constantin qu'on a vus disparaître,</div>
-<div class="i0">La scène est transportée en ce paisible lieu</div>
-<div class="i0">Où Charles-Quint au monde a dit enfin adieu!</div>
-<div class="i2">Le voilà seul, errant en un long vestibule,</div>
-<div class="i0">Où les tristes lueurs du premier crépuscule,</div>
-<div class="i0">Nuançant leurs reflets sous les vitrages peints,</div>
-<div class="i0">Doublent sur le plancher les figures des saints.</div>
-<div class="i0">Appelant dans le chœur tous les révérends pères,</div>
-<div class="i0">Sa voix avant la cloche éveille ses confrères.</div>
-<div class="i2">Oh! quel rire élevé du parterre infernal</div>
-<div class="i0">Accueillit tout-à-coup son zèle matinal!</div>
-<div class="i0">Pâle encor de sommeil, un froid jéronimite</div>
-<div class="i0">Sort, et réprime ainsi la chaleur qui l'excite.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CHARLES-QUINT, ET LE JÉRONIMITE.</h4>
-
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Toi, qui troublas le monde, enfin lassé du bruit,</div>
-<div class="i0">Ne permettras-tu pas qu'on dorme ici la nuit?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Est-ce pour sommeiller que l'homme est sur la terre?</div>
-<div class="i0">Attends-tu que l'aurore ait blanchi l'hémisphère,</div><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span>
-<div class="i0">Pour traîner aux autels ton languissant amour</div>
-<div class="i0">Vers le Dieu dont la main va rallumer le jour?</div>
-<div class="i0">Faut-il que du matin le prompt oiseau devance</div>
-<div class="i0">Les chants religieux de ta reconnaissance?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A la force toujours mesurant le devoir,</div>
-<div class="i0">Dieu ne commande rien qui passe le pouvoir:</div>
-<div class="i0">Il divisa le temps par l'ombre et la lumière,</div>
-<div class="i0">Afin que le repos suspendît la prière.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De tous temps on m'a vu, moi, chef du monde entier,</div>
-<div class="i0">Aux offices pieux m'empresser le premier.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Seigneur, la vanité de s'offrir pour modèle</div>
-<div class="i0">Aux labeurs diligents pousse autant qu'un vrai zèle.</div>
-<div class="i0">La simple humilité ne se distingue pas.</div>
-<div class="i0">Mais quoi! l'ambition eut pour vous tant d'appas,</div>
-<div class="i0">Que dans le sein obscur de votre monastère</div>
-<div class="i0">Vous en portez toujours l'orgueilleux caractère.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Toi, qui si hautement me parles sans terreur,</div>
-<div class="i0">As-tu donc oublié que je fus empereur?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">N'avez-vous pas du siècle abjuré les maximes?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">On me rend en ces murs des respects légitimes:</div>
-<div class="i0">Tes compagnons pour moi n'ont pas ces fiers dédains.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">C'est qu'exilés du monde, ils ont des cœurs mondains;</div>
-<div class="i0">Et qu'ils fondent l'espoir de leur vaine prudence</div><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span>
-<div class="i0">Sur des appuis de chair, non sur la providence.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De quel vil intérêt les peut-on soupçonner?</div>
-<div class="i0">Sans sceptre, je n'ai plus de biens à leur donner.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Vous imaginez donc, sans or ni diadême,</div>
-<div class="i0">Que, parfait en tous points, en vous c'est vous qu'on aime?</div>
-<div class="i0">Ah! reconnaissez là le piége le plus fin</div>
-<div class="i0">Qu'à vos présomptions tende l'esprit malin.</div>
-<div class="i0">Si de tous vos flatteurs vous reste un petit nombre,</div>
-<div class="i0">De vos honneurs quittés c'est qu'on encense l'ombre.</div>
-<div class="i0">Les titres, les succès, et les exploits vainqueurs,</div>
-<div class="i0">Gravent un souvenir dont s'étonnent les cœurs.</div>
-<div class="i0">Un homme qu'une fois ont admiré les hommes,</div>
-<div class="i0">S'abaisse faussement dans les rangs où nous sommes;</div>
-<div class="i0">Son renom qu'il y porte, et qu'il feint d'y cacher,</div>
-<div class="i0">De son aspect jamais ne peut se détacher.</div>
-<div class="i0">Née en lui d'un revers, ou de sa fantaisie,</div>
-<div class="i0">Son humilité même accroît la jalousie:</div>
-<div class="i0">Même entre les reclus, peu de sages mortels</div>
-<div class="i0">Pour se voir tous égaux ont des yeux fraternels.</div>
-<div class="i0">L'un, qui suit tous vos pas mieux que ceux de l'apôtre,</div>
-<div class="i0">Rend sa retraite illustre en écrivant la vôtre:</div>
-<div class="i0">L'autre, espère qu'à Rome un jour sera redit</div>
-<div class="i0">Son éloge, appuyé de votre haut crédit,</div>
-<div class="i0">Et que l'épiscopat, le tirant du chapitre,</div>
-<div class="i0">Changera, devant tous, son capuchon en mitre.</div>
-<div class="i0">Les disciples d'Ignace, épiant vos discours,</div>
-<div class="i0">Se façonnent dans l'art d'intriguer près des cours,</div>
-<div class="i0">De bénir les complots, d'étouffer les scrupules,</div><span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span>
-<div class="i0">Et de saisir des grands les oreilles crédules.</div>
-<div class="i0">Ceux qu'instruisit Pacôme à se mortifier,</div>
-<div class="i0">Ardents en leur ferveur pour s'en glorifier,</div>
-<div class="i0">Des ermites de Thèbe imitant les merveilles,</div>
-<div class="i0">Disputant de maigreur, de jeûnes et de veilles,</div>
-<div class="i0">Tâtant leurs os, leur chair, au défaut du miroir,</div>
-<div class="i0">S'efforcent de pâlir les traits qu'ils vous font voir.</div>
-<div class="i0">Ceux-là, de vos destins affectant l'ignorance,</div>
-<div class="i0">Fiers que vous subissiez leur feinte indifférence,</div>
-<div class="i0">Appliquent, en passant, un soin minutieux</div>
-<div class="i0">A vous sembler distraits quand vous cherchez leurs yeux.</div>
-<div class="i0">A quoi bon tant de peine où leur orgueil succombe,</div>
-<div class="i0">Pour descendre avec Job et nous deux, sous la tombe?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Moine altier, te crois-tu le seul sage ici-bas?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, mon infirmité ne m'enorgueillit pas.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qui donc a tes respects?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Tout homme époux et père,</div>
-<div class="i0">Qui vit d'un art utile, ou cultive la terre:</div>
-<div class="i0">Ce mortel est béni de sa race et de Dieu.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Apprends-moi....</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE JÉRONIMITE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i8">L'airain sonne; allons prier: adieu!</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT, <em>seul</em>.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Quel esprit saint remplit ce jeune homme inflexible!</div>
-<div class="i0">Le silence profond, et l'étude paisible,</div><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span>
-<div class="i0">Comme deux anges saints l'écartant du péril,</div>
-<div class="i0">Ont-ils instruit son cœur en son pieux exil,</div>
-<div class="i0">Et bornant ses regards aux murs d'un monastère,</div>
-<div class="i0">Et vers Dieu seul tournant son ame solitaire,</div>
-<div class="i0">Tellement éclairé sa méditation</div>
-<div class="i0">Qu'il ait vu le néant de toute ambition!</div>
-<div class="i0">A ses traits, à son œil, pleins d'une ardente flamme,</div>
-<div class="i0">On n'accusera pas le sommeil de son ame:</div>
-<div class="i0">Ainsi donc sa vertu comme une aigle a plané</div>
-<div class="i0">Par-dessus l'univers qu'enfin j'ai dominé;</div>
-<div class="i0">Et, venu sans fatigue à ce point où j'arrive,</div>
-<div class="i0">Il foule aux pieds l'orgueil, et rien ne le captive.</div>
-<div class="i0">Quel exemple! ma gloire a sujet d'en rougir.</div>
-<div class="i0">Vain jouet des humains que je pensais régir,</div>
-<div class="i0">Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves,</div>
-<div class="i0">Être esclave du joug reçu par mes esclaves....</div>
-<div class="i0">Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits</div>
-<div class="i0">Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids;</div>
-<div class="i0">Et vous, larges parvis, et degrés des portiques,</div>
-<div class="i0">Usés par mon cortège en des fêtes publiques,</div>
-<div class="i0">Vous, enceintes des camps où, malheureux acteur,</div>
-<div class="i0">Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur,</div>
-<div class="i0">Dites quels noirs chagrins dévorés en silence</div>
-<div class="i0">Démentaient de mon front la pénible insolence!</div>
-<div class="i0">Combien, sous les dehors de ma sérénité,</div>
-<div class="i0">D'orages menaçants mon cœur a palpité!</div>
-<div class="i0">Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres!</div>
-<div class="i0">Sans repos consumés près d'assidus ministres;</div>
-<div class="i0">Terres, fleuves, et mers! dites combien de fois</div>
-<div class="i0">Je vous ai traversés, et j'ai changé vos lois!</div><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span>
-<div class="i0">Afrique, parle! Europe, as-tu quelques rivages</div>
-<div class="i0">Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages?</div>
-<div class="i0">Eh bien! de ces labeurs quels ont été les fruits?</div>
-<div class="i0">Des troubles pour le monde, et pour moi des ennuis.</div>
-<div class="i0">Tant de peuples charmés, courant de ville en ville</div>
-<div class="i0">Aux décorations de mon faste inutile,</div>
-<div class="i0">Admirent du même œil mes ingrats successeurs,</div>
-<div class="i0">De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs.</div>
-<div class="i0">Heureux si pour tout prix, mon siècle, tu m'égales</div>
-<div class="i0">Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales,</div>
-<div class="i0">Et si je ne me perds sous tous les monuments</div>
-<div class="i0">Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans!</div>
-<div class="i0">Ai-je assez fait déja pour éclipser leur gloire?....</div>
-<div class="i0">Non, non, quittons ce cloître où languit ma mémoire.</div>
-<div class="i0">Reprenons la couronne; et que mes cheveux blancs</div>
-<div class="i0">Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants!...</div>
-<div class="i0">Obtenons un triomphe à mon fils, à mon frère,</div>
-<div class="i0">Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre....</div>
-<div class="i0">Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas</div>
-<div class="i0">Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats,</div>
-<div class="i0">Tes débiles esprits, tes forces épuisées,</div>
-<div class="i0">Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées...</div>
-<div class="i0">Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau....</div>
-<div class="i0">Du trône descendu, marche en paix au tombeau.</div>
-<div class="i0">Mais pourquoi sans honneur, prêt à fuir la lumière,</div>
-<div class="i0">Suivre encore un modèle en quittant ma carrière?</div>
-<div class="i0">Second Dioclétien parmi les empereurs,</div>
-<div class="i0">Mourrai-je à son exemple en arrosant des fleurs?</div>
-<div class="i0">Qu'une palme nouvelle orne ma sépulture.</div>
-<div class="i0">Ici l'orgueil en froc est humble sous la bure:</div><span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span>
-<div class="i0">Dans l'ombre il se conquiert le respect des humains:</div>
-<div class="i0">J'ai vaincu des héros; je veux vaincre les saints;</div>
-<div class="i0">Et, de ma pénitence illustrant le supplice,</div>
-<div class="i0">Faire autant que ma pourpre adorer mon cilice.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Il dit: l'enfer s'émut du projet que l'orgueil</div>
-<div class="i0">Soufflait à l'insensé, méditant son cercueil.</div>
-<div class="i0">On le vit tout-à-coup, muet, sourd, et stupide,</div>
-<div class="i0">L'œil et les mains au ciel, courbant un front timide,</div>
-<div class="i0">De derniers ornements prompt à se dépouiller,</div>
-<div class="i0">En face de la croix allant s'agenouiller.</div>
-<div class="i2">Parmi les changements que l'intermède entraîne,</div>
-<div class="i0">Son même aspect, toujours reproduit sur la scène,</div>
-<div class="i0">Aux démons sans pitié rend un rire inhumain.</div>
-<div class="i2">Il entre au chœur du temple, un missel à la main;</div>
-<div class="i0">Et jusqu'au soir unit ses accents hypocrites</div>
-<div class="i0">Aux longs psaumes hurlés par cent gueules bénites.</div>
-<div class="i0">Ses entrailles à jeun alors ont beau crier,</div>
-<div class="i0">Devant la table sainte il s'obstine à prier.</div>
-<div class="i2">Les moines cependant, zélés en gourmandise,</div>
-<div class="i0">Assis au réfectoire, amour de leur église,</div>
-<div class="i0">Ont laissé ce martyr, le chapelet au cou,</div>
-<div class="i0">Seul, errant dans la nef, et canonisé fou.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">O du théâtre alors enchantement extrême!</div>
-<div class="i0">Du sanctuaire ouvert le spectacle est le même;</div>
-<div class="i0">Et le seul mouvement qu'un art divin produit</div>
-<div class="i0">Est le dernier combat du soir et de la nuit.</div>
-<div class="i2">Plus des murs spacieux les ténèbres noircissent,</div><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span>
-<div class="i0">Des cierges rougissants plus les feux s'éclaircissent;</div>
-<div class="i0">Et tandis qu'aux piliers l'ombre ôte la couleur,</div>
-<div class="i0">L'or aux flambeaux reluit avec moins de pâleur.</div>
-<div class="i0">Les stalles dans le deuil s'ensevelissent toutes:</div>
-<div class="i0">Et sous les jets croisés et les hauts arcs des voûtes,</div>
-<div class="i0">Les fenêtres du chœur entr'ouvrent d'un côté</div>
-<div class="i0">Aux rayons de la lune un passage argenté:</div>
-<div class="i0">Son disque, honneur du ciel, blanchit quelques nuages.</div>
-<div class="i2">Le cœur de Charles-Quint, plein de confus orages,</div>
-<div class="i0">Soupire; et, frissonnant dans le temple profond,</div>
-<div class="i0">Des portiques au loin l'écho sourd lui répond.</div>
-<div class="i2">Voici qu'une vapeur s'abattant sous le dôme,</div>
-<div class="i0">Porte à l'autel trois saints; le fulminant Jérôme,</div>
-<div class="i0">Et le tendre Augustin, et le zélé Bernard;</div>
-<div class="i0">Leur lin sacerdotal se déploie au regard.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CHARLES-QUINT, SAINT JÉROME, SAINT
-AUGUSTIN, ET SAINT BERNARD.</h4>
-
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O pères de Sion! docteurs saints! graves ombres!</div>
-<div class="i0">Est-ce vous qui, sortis de vos sépulcres sombres,</div>
-<div class="i0">Sur les hauteurs du ciel avez pu vous placer?</div>
-<div class="i0">En votre noble essor je veux vous surpasser,</div>
-<div class="i0">Et qu'un nimbe étoilé succède à la couronne</div>
-<div class="i0">Qu'à mes vains héritiers mon mépris abandonne.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT JÉRÔME.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O roi jaloux des saints! eh! quoi donc? prétends-tu</div>
-<div class="i0">Faire monter l'orgueil où monta la vertu?</div>
-<div class="i0">Équitable aux humains, l'arbitre tutélaire</div><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span>
-<div class="i0">Accorde à leurs travaux un différent salaire:</div>
-<div class="i0">Héros, ceins ton laurier; la palme est notre prix.</div>
-<div class="i0">Tu régnas sur les corps, et nous sur les esprits:</div>
-<div class="i0">Ton empire est la terre, et le ciel est le nôtre.</div>
-<div class="i0">Un trône t'appuyait; nous, le cri d'un apôtre.</div>
-<div class="i0">On te nommait un dieu dans tes palais dorés:</div>
-<div class="i0">Nous bravions tes pareils dans les cours adorés.</div>
-<div class="i0">Les hommes égorgés te servaient de victimes;</div>
-<div class="i0">Nous pleurions sous la croix les meurtres et les crimes.</div>
-<div class="i0">Ta politique aux rangs immolait l'équité;</div>
-<div class="i0">Nos fraternelles voix prêchaient l'égalité:</div>
-<div class="i0">Nous disions que les grands ne sont bientôt que cendre,</div>
-<div class="i0">Que de tous leurs degrés la Mort les fait descendre;</div>
-<div class="i0">Et que seul ferme et libre, en tous temps, en tout lieu,</div>
-<div class="i0">Le juste clairvoyant craint les rois moins que Dieu.</div>
-<div class="i0">Ta fierté despotique eût proscrit notre vie:</div>
-<div class="i0">D'où vient que notre gloire allume ton envie?</div>
-<div class="i2">Crois-tu qu'il te suffise, au terme de tes ans,</div>
-<div class="i0">De vouer aux autels tes loisirs impuissants,</div>
-<div class="i0">D'achever ta vieillesse en un cloître sévère,</div>
-<div class="i0">Pour t'égaler aux saints que le monde révère?</div>
-<div class="i2">Tel paraîtrait moins grand, s'il n'eût, jusqu'au trépas,</div>
-<div class="i0">Traîné durant un siècle un sort obscur et bas,</div>
-<div class="i0">Et repoussé des cours les faveurs corruptrices,</div>
-<div class="i0">Pour marcher, pauvre et nu, vainqueur de leurs délices,</div>
-<div class="i0">Et laisser aux mortels qu'enfle leur vanité</div>
-<div class="i0">L'exemple patient de son humilité.</div>
-<div class="i2">Sais-tu quel fut Jérôme, et comment sa doctrine</div>
-<div class="i0">Consacra dans ces murs son nom, sa discipline?</div>
-<div class="i0">Né fier, ardent, subtil, instruit dans tous les arts,</div><span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span>
-<div class="i0">Dont le charme étonnait la ville des Césars,</div>
-<div class="i0">Du monde, en sa jeunesse, écartant les amorces,</div>
-<div class="i0">En d'austères ferveurs il consuma ses forces.</div>
-<div class="i0">S'en vint-il comme toi, de fatigue épuisé,</div>
-<div class="i0">A l'amour du désert offrir un cœur usé?</div>
-<div class="i0">Au fond de la Syrie, où Dieu fut son étude,</div>
-<div class="i0">Avec zèle embrassant la triste solitude,</div>
-<div class="i0">Sous des antres brûlants, disciple des lions,</div>
-<div class="i0">Il apprit à rugir contre ses passions.</div>
-<div class="i0">Ce fut là que, couché sans luxe et sans mollesse,</div>
-<div class="i0">De sa nudité même il connut la richesse:</div>
-<div class="i0">Ce fut là que ses sens, émus d'objets impurs,</div>
-<div class="i0">Des beaux cirques de Rome oublièrent les murs;</div>
-<div class="i0">Et qu'assailli des traits de ses Vénus infâmes,</div>
-<div class="i0">De ses membres séchés il éteignit les flammes.</div>
-<div class="i0">Oui, dès-lors proclamant la liberté, la foi,</div>
-<div class="i0">Il devint plus fameux et plus puissant que toi.</div>
-<div class="i2">Des sublimes hauteurs où la vertu se fonde,</div>
-<div class="i0">J'abaissai mes regards sur les pompes du monde;</div>
-<div class="i0">Comme un pasteur, debout au sommet des rochers,</div>
-<div class="i0">Voit à ses pieds l'abyme où luttent les nochers.</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je vu? des honneurs, toujours près du naufrage,</div>
-<div class="i0">Moins grands que la vertu qui se rit de l'orage:</div>
-<div class="i0">Un crédit et des biens, dignes de peu d'égards,</div>
-<div class="i0">Ou donnés, ou ravis par le jeu des hasards:</div>
-<div class="i0">Le seul juste en son cœur a des trésors durables.</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je vu? des cités un moment admirables,</div>
-<div class="i0">Que l'affreuse misère ou les coups des fléaux,</div>
-<div class="i0">Que la discorde atroce aiguisant ses couteaux,</div>
-<div class="i0">Que l'effroi des prisons, l'horreur des funérailles,</div><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span>
-<div class="i0">Soulevaient, déchiraient jusque dans leurs entrailles;</div>
-<div class="i0">Tandis qu'inébranlable entre tous leurs enfants,</div>
-<div class="i0">Le seul juste résiste aux bourreaux triomphants.</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je vu? des banquets, des théâtres, des danses,</div>
-<div class="i0">Dont le peuple adorait les fausses jouissances;</div>
-<div class="i0">Spectacles que payaient son pain ou ses affronts,</div>
-<div class="i0">Que suspendait souvent un seul mot des Nérons,</div>
-<div class="i0">Et peu fait pour séduire à leur splendeur funeste</div>
-<div class="i0">Le juste qu'éblouit l'éternité céleste.</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je vu? des mortels, fantômes-empereurs,</div>
-<div class="i0">Maîtrisant leurs soldats, non leurs propres fureurs;</div>
-<div class="i0">Un Goth, un vil Gainas, la terreur d'un royaume,</div>
-<div class="i0">Redoutable à son prince, et non à Chrysostôme,</div>
-<div class="i0">Qui prouva que le juste est seul fort contre tous</div>
-<div class="i0">Pour rompre les conseils des intérêts jaloux,</div>
-<div class="i0">Et que l'ombre et les bois sont la profonde école</div>
-<div class="i0">D'où sort avec éclat l'invincible parole.</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je vu? des rhéteurs, des sophistes rivaux,</div>
-<div class="i0">Par la brigue emportant les prix dus aux travaux,</div>
-<div class="i0">Et confondus chacun en leur science impie</div>
-<div class="i0">Par un Dieu méconnu, qui leur ôte la vie.</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je vu? de Thémis les magistrats honteux</div>
-<div class="i0">Au gré des souverains pesant le droit douteux;</div>
-<div class="i0">Et que le juste seul, observant la balance,</div>
-<div class="i0">Retient comme assiégés par sa noble présence.</div>
-<div class="i0">Qu'ai-je vu? cette terre encline à s'abymer,</div>
-<div class="i0">Gouffre, où tout s'engloutit comme au sein d'une mer;</div>
-<div class="i0">Et dont les tremblements, pires que les tempêtes,</div>
-<div class="i0">Renversent de vos toits les plus superbes faîtes.</div>
-<div class="i0">Enfin, qu'ai-je donc vu, dans les jours, dans les nuits?</div><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span>
-<div class="i0">Des pervers qui, semant de formidables bruits,</div>
-<div class="i0">En leur lit désarmés, quand leur fureur sommeille,</div>
-<div class="i0">Dorment comme au cercueil, lorsque le juste veille.</div>
-<div class="i0">Je n'ai donc craint que Dieu, je n'ai cherché qu'en lui</div>
-<div class="i0">Ma gloire, mes trésors, mon véritable appui;</div>
-<div class="i0">Et je ne daignai pas, en héros sanguinaire,</div>
-<div class="i0">Briguer de tes grandeurs le comble imaginaire.</div>
-<div class="i2">Tout chaste, et vraiment saint, plus épuré que l'or,</div>
-<div class="i0">Sur des ailes de flamme élevant mon essor,</div>
-<div class="i0">J'ai, libre de ma chair que brûlait l'abstinence,</div>
-<div class="i0">Vécu par la pensée, et tout intelligence,</div>
-<div class="i0">Ravi sur les sommets d'où ce globe n'est rien,</div>
-<div class="i0">Où la vie est un songe, et la mort même un bien.</div>
-<div class="i2">Toi donc, monstre affamé du miel de la louange,</div>
-<div class="i0">Nabuchodonosor, qui régnas sur ta fange,</div>
-<div class="i0">N'espère pas briller entre les aigles saints</div>
-<div class="i0">Aux cieux qu'habite l'ame, et les anges sereins.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT AUGUSTIN.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes,</div>
-<div class="i0">En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes,</div>
-<div class="i0">Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour,</div>
-<div class="i0">Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour.</div>
-<div class="i0">Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie.</div>
-<div class="i0">Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie:</div>
-<div class="i0">Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur</div>
-<div class="i0">D'un prince ivre de soi, politique vainqueur?</div>
-<div class="i0">Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même!</div>
-<div class="i0">Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême:</div>
-<div class="i0">Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit:</div>
-<div class="i0">Il prodigue le sang pour venger un dépit:</div><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span>
-<div class="i0">Il amasse les biens d'une main criminelle:</div>
-<div class="i0">Il arrache à Naboth sa vigne paternelle,</div>
-<div class="i0">Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts,</div>
-<div class="i0">Et s'estime le dieu, centre de l'univers.</div>
-<div class="i0">Qui produit en son cœur ce désordre coupable?</div>
-<div class="i0">C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable,</div>
-<div class="i0">L'amour qui nous égare alors que fol et vain</div>
-<div class="i0">Il n'a point un objet éternel et divin;</div>
-<div class="i0">L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames,</div>
-<div class="i0">L'amour, alimenté par de célestes flammes,</div>
-<div class="i0">Plus solide, plus pur, en ses liens charmants,</div>
-<div class="i0">Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants;</div>
-<div class="i0">L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères,</div>
-<div class="i0">Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères!</div>
-<div class="i0">Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour:</div>
-<div class="i0">Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour;</div>
-<div class="i0">Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice,</div>
-<div class="i0">Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice;</div>
-<div class="i0">Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur,</div>
-<div class="i0">Et du bonheur de tous compose son bonheur.</div>
-<div class="i0">L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère:</div>
-<div class="i0">Si des femmes qu'il voit la beauté passagère</div>
-<div class="i0">Se relève d'atours et s'anime de fard,</div>
-<div class="i0">Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art,</div>
-<div class="i0">Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane</div>
-<div class="i0">Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane.</div>
-<div class="i0">Voit-il une indigente et muette beauté</div>
-<div class="i0">Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité,</div>
-<div class="i0">Semble orner le malheur empreint sur son visage?</div>
-<div class="i0">Les consolations, piège où l'ame s'engage,</div><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span>
-<div class="i0">Ne captiveront pas son cœur sanctifié:</div>
-<div class="i0">Toute humaine douleur a droit à sa pitié.</div>
-<div class="i0">Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques?</div>
-<div class="i0">Graver par-tout son nom en lettres magnifiques?</div>
-<div class="i0">Non; l'aumône en secret, les charitables soins,</div>
-<div class="i0">Feront de sa bonté parler mille témoins,</div>
-<div class="i0">Monuments animés, et voix impérissables,</div>
-<div class="i0">Qui rediront son zèle aux âges innombrables.</div>
-<div class="i0">Que les schismes trompeurs et les séditions</div>
-<div class="i0">Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations;</div>
-<div class="i0">Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse</div>
-<div class="i0">Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse;</div>
-<div class="i0">Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan</div>
-<div class="i0">Il osera fermer le saint temple au tyran.</div>
-<div class="i0">Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide?</div>
-<div class="i0">Contemple le maintien d'une vierge timide:</div>
-<div class="i0">Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité,</div>
-<div class="i0">Son scrupule frémit d'une infidélité:</div>
-<div class="i0">La flamme du jeune âge errante dans ses veines</div>
-<div class="i0">Allume dans ses sens des rebellions vaines;</div>
-<div class="i0">Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux,</div>
-<div class="i0">Traverse noblement les épines, les feux:</div>
-<div class="i0">Tel un ange sans corps marche dans sa carrière:</div>
-<div class="i0">Mais d'un front où reluit une pure lumière,</div>
-<div class="i0">S'il faut, (triste courage en un objet si doux!)</div>
-<div class="i0">Qu'elle brave la mort pour son divin époux,</div>
-<div class="i0">Elle court au martyre; et, de regrets suivie,</div>
-<div class="i0">Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie.</div>
-<div class="i2">Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux,</div><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span>
-<div class="i0">Nous aide à surpasser la vertu des héros,</div>
-<div class="i0">Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone</div>
-<div class="i0">Juge si c'est à toi d'envier la couronne!</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT-BERNARD.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger,</div>
-<div class="i0">Bernard veut à son tour ici t'interroger.</div>
-<div class="i2">Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme,</div>
-<div class="i0">Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame;</div>
-<div class="i0">Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer,</div>
-<div class="i0">Avec nos saints exploits ose les comparer.</div>
-<div class="i0">Comment as-tu conquis les villes alarmées?</div>
-<div class="i0">Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées.</div>
-<div class="i0">Comment séduisais-tu les peuples éblouis?</div>
-<div class="i0">Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis.</div>
-<div class="i0">Comment consternais-tu les états et leurs ligues?</div>
-<div class="i0">Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues.</div>
-<div class="i0">Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts!</div>
-<div class="i0">Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors,</div>
-<div class="i0">Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire;</div>
-<div class="i0">Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire,</div>
-<div class="i0">De la cité de Dieu levant les étendards,</div>
-<div class="i0">Conquérant plus d'états que les fameux Césars,</div>
-<div class="i0">Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie,</div>
-<div class="i0">Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie,</div>
-<div class="i0">Et de tous ses guerriers grossi la légion</div>
-<div class="i0">Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion.</div>
-<div class="i0">Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance?</div>
-<div class="i0">Ce fut de ma cellule et de mon indigence.</div>
-<div class="i0">A ton art politique aurais-je pu devoir</div><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span>
-<div class="i0">De si profonds secrets, un si vaste pouvoir?</div>
-<div class="i2">L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire</div>
-<div class="i0">Se sent victorieux des maîtres de la terre,</div>
-<div class="i0">Si son ame en effet, droite en sa fermeté,</div>
-<div class="i0">Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté.</div>
-<div class="i0">Notre corps peut agir parmi la multitude,</div>
-<div class="i0">Si l'ame en soi toujours garde sa solitude:</div>
-<div class="i0">Les pensers, au-dessus des vulgaires humains,</div>
-<div class="i0">Nous en séparent mieux que les déserts lointains,</div>
-<div class="i0">Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges,</div>
-<div class="i0">Nous font sur l'univers planer avec les anges.</div>
-<div class="i0">La pauvreté qu'on aime est riche en liberté:</div>
-<div class="i0">Elle soutient sans peur l'auguste vérité,</div>
-<div class="i0">Du vain appât de l'or ne se sent point captive,</div>
-<div class="i0">Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive,</div>
-<div class="i0">Des pontifes, des rois, menace l'appareil,</div>
-<div class="i0">Ne voit rien de constant que le cours du soleil,</div>
-<div class="i0">Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière,</div>
-<div class="i0">En méprisant la mort, passe intrépide et fière.</div>
-<div class="i0">Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint;</div>
-<div class="i0">Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint,</div>
-<div class="i0">M'attira sur la terre un encens préférable</div>
-<div class="i0">Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable.</div>
-<div class="i0">Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel</div>
-<div class="i0">Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel.</div>
-<div class="i0">Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres,</div>
-<div class="i0">Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'aurais par mes soldats châtié vos pareils,</div><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span>
-<div class="i0">Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils.</div>
-<div class="i0">J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable,</div>
-<div class="i0">Si, quittant son désert, apôtre déplorable,</div>
-<div class="i0">Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour</div>
-<div class="i0">Paru couvert de cendre, et censuré ma cour.</div>
-<div class="i0">J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures,</div>
-<div class="i0">Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures?</div>
-<div class="i0">Tantôt le zèle altier de votre apostolat</div>
-<div class="i0">Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat,</div>
-<div class="i0">Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque,</div>
-<div class="i0">De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque:</div>
-<div class="i0">Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix,</div>
-<div class="i0">Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois,</div>
-<div class="i0">Et, rampant au travers de tortueuses routes,</div>
-<div class="i0">Fuyait les dignités pour les dominer toutes.</div>
-<div class="i0">Vous subissiez le jeûne au milieu des festins,</div>
-<div class="i0">Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins:</div>
-<div class="i0">Vous vantiez le silence et la paix des retraites;</div>
-<div class="i0">Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes:</div>
-<div class="i0">Austères avec faste, à l'ombre relâchés,</div>
-<div class="i0">Vos haines s'accusaient de cent vices cachés:</div>
-<div class="i0">Et, de vos saints docteurs calomniant la vie,</div>
-<div class="i0">Un faux mépris de tous décelait votre envie.</div>
-<div class="i0">Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien:</div>
-<div class="i0">Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien.</div>
-</div></div>
-<p class="character">SAINT-JÉRÔME.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire.</div>
-<div class="i0">Augustin, revolons à notre heureux empire.</div>
-<div class="i0">Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir,</div><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span>
-<div class="i0">Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore</div>
-<div class="i0">Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore,</div>
-<div class="i0">Suivit d'un œil si sot leur noble ascension,</div>
-<div class="i0">Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="chappoem" />
-
-<h2>LA PANHYPOCRISIADE.
-<br />
-<small>CHANT SEIZIÈME</small>.</h2>
-<hr class="chap" />
-
-<h3>SOMMAIRE DU SEIZIÈME CHANT.</h3>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="hang"><em>Charles-Quint</em>, accablé par la <em>Tristesse</em>, cherche en vain les distractions
-que lui peuvent offrir les diverses heures du jour: la
-<em>Tristesse</em>, qui égare sa raison, lui inspire le projet de faire célébrer
-ses propres obsèques avant de mourir. Tableau du temple
-où les démons, acteurs de la scène, paraissent en habits sacerdotaux,
-et chantent la messe mortuaire de <em>Charles-Quint</em>. La <em>Tristesse</em>
-et la <em>Mort</em> achèvent d'épouvanter l'empereur couché dans
-sa bière: une fièvre ardente le saisit, et la <em>Mort</em> l'enlève. Fin
-du drame. A peine la toile est tombée, que le parterre infernal
-se divise en deux partis; l'un, contre <em>Mimopeste</em>, auteur de la
-pièce; l'autre, en sa faveur. Le théâtre, détruit par l'<em>Anarchie</em>,
-s'écroule enfin dans l'abyme.</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p class="center bt">LA PANHYPOCRISIADE.</p>
-<hr class="small" />
-<h3>CHANT SEIZIÈME.</h3>
-<hr class="smallpoem" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0"><span class="smcap">Devant</span> les spectateurs vont se changer sans cesse</div>
-<div class="i0">Les lieux où Charles-Quint marche avec la Tristesse.</div>
-<div class="i0">Que l'oreille attentive au fil de ses discours</div>
-<div class="i0">Des tableaux qu'ils peindront poursuive donc le cours.</div>
-<div class="i2">Il s'avance, au milieu des chimères, des ombres;</div>
-<div class="i0">La fille de l'ennui, la Tristesse aux yeux sombres,</div>
-<div class="i0">L'entraîne hors du temple où des pâles flambeaux</div>
-<div class="i0">Éclairaient sous ses pieds les marbres des tombeaux.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CHARLES-QUINT ET LA TRISTESSE.</h4>
-
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Hélas! tu te flattais que l'aurore nouvelle</div>
-<div class="i0">Retirerait tes sens de leur langueur mortelle:</div>
-<div class="i0">Te voilà de retour au paisible réduit,</div>
-<div class="i0">Voisin du temple auguste où tu veillas la nuit.</div>
-<div class="i0">Tes soins ont décoré cette cellule obscure</div>
-<div class="i0">En berceau verdoyant d'où te rit la nature;</div>
-<div class="i0">De là, sur les côteaux, un ciel plein de clarté</div>
-<div class="i0">Du front épais des bois découvre la beauté;</div>
-<div class="i0">De là, des prés charmants, où Zéphire, en ses courses,</div><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span>
-<div class="i0">Mêle ses doux soupirs aux murmures des sources,</div>
-<div class="i0">Exhalant dans les airs comme un divin encens</div>
-<div class="i0">Les parfums de leurs fleurs pour enivrer tes sens....</div>
-<div class="i0">Mais hélas! tout est vain: l'ombre et le jour te blesse.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">N'offusque pas mon ame, importune Tristesse!</div>
-<div class="i0">Et je pourrai me plaire au spectacle riant</div>
-<div class="i0">Qu'étale sous mes yeux l'éclat de l'Orient.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La terre encor dans l'ombre est à demi-plongée;</div>
-<div class="i0">Ton ame de son deuil est comme elle chargée:</div>
-<div class="i0">Attends que le soleil, se levant pour vous deux,</div>
-<div class="i0">Dissipe tes vapeurs d'un rayon moins douteux.</div>
-<div class="i0">Les brouillards du matin, voilant les paysages,</div>
-<div class="i0">Compriment ton cerveau de leurs pesants nuages:</div>
-<div class="i0">A peine, en leurs bosquets, les oiseaux matineux</div>
-<div class="i0">De premiers sons encor percent les airs brumeux:</div>
-<div class="i0">Attends leur doux réveil et que leur chant salue</div>
-<div class="i0">L'astre dont la splendeur va réjouir ta vue.</div>
-<div class="i0">L'aurore inspire à l'ame un attendrissement</div>
-<div class="i0">Qui de tes souvenirs redouble le tourment.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">A cette heure autrefois, devancé du tonnerre,</div>
-<div class="i0">Mon coursier hennissait; et, bouillant pour la guerre,</div>
-<div class="i0">M'emportait sur les monts ou j'allais méditer</div>
-<div class="i0">Les coups dont l'Occident devait s'épouvanter:</div>
-<div class="i0">Maintenant seul, oisif, je m'égaie au ramage</div>
-<div class="i0">De deux chantres ailés qu'emprisonne leur cage.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu ne les nourris donc que pour les désoler?</div><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span>
-<div class="i0">Ils respireraient mieux aux vastes champs de l'air:</div>
-<div class="i0">Ne sois pas leur tyran, et qu'aux cieux ils revolent.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je crains que les vautours bientôt ne les immolent:</div>
-<div class="i0">Dès le nid de leur mère élevés par mes soins,</div>
-<div class="i0">Nés captifs, sauraient-ils pourvoir à leurs besoins?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ainsi tu préparas la longue dépendance</div>
-<div class="i0">Des hommes, à ton joug façonnés dès l'enfance,</div>
-<div class="i0">Et qui, si tant d'erreurs n'assiégeaient leurs berceaux,</div>
-<div class="i0">Vivraient libres au monde ainsi que les oiseaux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Oui, mon orgueil dément la vérité suprême,</div>
-<div class="i0">En niant aux humains que leur liberté même</div>
-<div class="i0">Accroît leur industrie, ajoute à leur vigueur,</div>
-<div class="i0">Quand leur vertu native est laissée en leur cœur.</div>
-<div class="i0">Hélas! par cet orgueil de gouverner la terre,</div>
-<div class="i0">J'ai dans mes longs travaux subi plus de misère</div>
-<div class="i0">Que tous ces bûcherons qui, vers le sol penchés,</div>
-<div class="i0">Amassent les rameaux que l'hiver a séchés.</div>
-<div class="i0">Le soleil resplendit, ô Tristesse! et sa flamme</div>
-<div class="i0">N'éclaircit point encor les ombres de mon ame...</div>
-<div class="i0">N'entends-je pas sonner l'heure de mon repas?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! remportez ces mets qu'il ne goûtera pas;</div>
-<div class="i0">Otez ces vins, pour lui trop mêlés d'amertume.</div>
-<div class="i0">Valets, n'aigrissez pas l'ennui qui le consume:</div>
-<div class="i0">Respectez sa retraite... Et toi, parcours des yeux</div>
-<div class="i0">Ces vallons émaillés par les rayons des cieux,</div>
-<div class="i0">Ces ruisseaux bouillonnants sous les roches voisines...</div><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Toujours des cieux, des eaux, des champs et des collines...</div>
-<div class="i0">Quel monotone aspect, Tristesse, m'offres-tu?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tu disais autrefois, sous la pourpre abattu,</div>
-<div class="i0">Toujours des camps, un trône, une cour importune...</div>
-<div class="i0">Quel spectacle accablant dans ma noble fortune!</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Hélas!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i6">Pourquoi gémir en ce riant séjour?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je me sens fatigué de la splendeur du jour.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Jamais des nations les trop superbes maîtres</div>
-<div class="i0">Ne retrouvent le calme aux demeures champêtres.</div>
-<div class="i0">L'oisiveté te pèse en ces champs producteurs,</div>
-<div class="i0">Où le travail nourrit d'heureux cultivateurs:</div>
-<div class="i0">Tes yeux sont ignorants des richesses agrestes;</div>
-<div class="i0">Tu méprises les fleurs, et les présents célestes;</div>
-<div class="i0">Et, bien que las du faste et des soins des héros,</div>
-<div class="i0">Tu hais ta solitude et maudis ton repos.</div>
-<div class="i0">Mais, privé d'aliments, la faiblesse t'accable...</div>
-<div class="i0">L'airain encor t'appelle aux plaisirs de la table.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ah! j'en suis écarté par un dégoût affreux;</div>
-<div class="i0">Et ce corps que je traîne est un poids douloureux.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Peut-être que du soir l'agréable influence</div>
-<div class="i0">Te fera mieux goûter la paix et le silence,</div><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span>
-<div class="i0">Moment, où je me plais moi-même à soupirer.</div>
-<div class="i0">Au doux sein de la nuit tout s'apprête à rentrer:</div>
-<div class="i0">Entends le pâtre au loin fermant les bergeries,</div>
-<div class="i0">L'aboi des chiens frappant le seuil des métairies,</div>
-<div class="i0">Le chant du rossignol attendrir les forêts,</div>
-<div class="i0">Et sous les noirs buissons frissonner un vent frais.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Suis-je amant, ou poëte? et ma mélancolie</div>
-<div class="i0">Cède-t-elle aux accès de leur tendre folie?</div>
-<div class="i0">Non, Vesper et la lune ont des effets plus lents</div>
-<div class="i0">Sur mes yeux endurcis aux spectacles sanglants.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Eh bien! trouble-toi donc d'un plus sombre délire.</div>
-<div class="i0">Orgueilleux conquérant, long-temps chef d'un empire,</div>
-<div class="i0">Un ver à tes pieds rampe autour du saint parvis;</div>
-<div class="i0">Je lui prête une voix ... médite ses avis.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Qu'es-tu devant un prince, ô créature vile?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LE VER.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Moi, je ne suis qu'un ver, misérable reptile;</div>
-<div class="i0">Mais rampant sur la fange où tu sommeilleras,</div>
-<div class="i0">Je dis à l'aigle altier: «Je t'attends ici-bas.»</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Cet insecte abandonne une tête mortelle</div>
-<div class="i0">Dont le crâne enfermait la plus docte cervelle:</div>
-<div class="i0">Il te vient avertir qu'au tombeau dont il sort,</div>
-<div class="i0">Il rongera ta chair, pâture de la mort.</div>
-<div class="i0">Toi donc qui, des grandeurs quittant la folle envie,</div>
-<div class="i0">Abdiquas la couronne, abdique aussi la vie.</div>
-<div class="i0">Tu tiens encor au monde après t'en être exclus,</div><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span>
-<div class="i0">Fuis-le plus loin encor; va-t'en où l'on n'est plus.</div>
-<div class="i0">Mais, avec faste orné des habits funéraires,</div>
-<div class="i0">Ne pars point froid et nu, comme les morts vulgaires;</div>
-<div class="i0">Et préside, vivant, de l'oreille et de l'œil</div>
-<div class="i0">Aux chants de ton trépas, aux pompes de ton deuil,</div>
-<div class="i0">Spectateur animé des larmes que, peut-être,</div>
-<div class="i0">Feindront tes serviteurs aux cendres de leur maître.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Ainsi dit la Tristesse au fragile empereur</div>
-<div class="i0">Mais le drame infernal ici change d'horreur;</div>
-<div class="i0">Et, par d'affreux ressorts que la magie invente,</div>
-<div class="i0">La scène, au dénouement, se noircit d'épouvante.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">D'innombrables Démons marchent en saints prélats</div>
-<div class="i0">Dans le temple qui s'ouvre et qui reçoit leurs pas.</div>
-<div class="i2">Les crêpes de la nuit, sépulcrale tenture,</div>
-<div class="i0">Du dôme et des piliers couvrent l'architecture;</div>
-<div class="i0">Des dragons enlacés font reluire en tous lieux,</div>
-<div class="i0">Tels que des lampes d'or, leurs gueules et leurs yeux:</div>
-<div class="i0">Ils éclairent la nef, le chœur, et sa barrière;</div>
-<div class="i0">Et d'une croix de feu la sanglante lumière</div>
-<div class="i0">Domine un sarcophage, où des titres d'orgueil</div>
-<div class="i0">Argentent les velours, ornements du cercueil,</div>
-<div class="i0">Édifice paré d'emblêmes héroïques</div>
-<div class="i0">Dont le néant s'inscrit en lettres magnifiques.</div>
-<div class="i0">Une chapelle ardente, au haut de cent degrés,</div>
-<div class="i0">Porte un Diable servi par des diables mitrés:</div>
-<div class="i0">Sa messe fait répondre en son chant mortuaire</div>
-<div class="i0">Dix mille diables noirs, échos du sanctuaire,</div><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span>
-<div class="i0">Qui poussent, au-delà d'un triple paradis,</div>
-<div class="i0">Les lugubres clameurs d'un bas De profundis.</div>
-<div class="i2">Cependant Charles-Quint, livide, l'œil farouche,</div>
-<div class="i0">S'étend au lit de plomb, froide et dernière couche,</div>
-<div class="i0">Où, près d'un grand linceul, psalmodiant soudain,</div>
-<div class="i0">La Tristesse et la Mort, une torche à la main,</div>
-<div class="i0">Exposent la pâleur des traits de la victime,</div>
-<div class="i0">Qu'un vaste deuil isole, et suspend dans l'abyme;</div>
-<div class="i0">Et le serpent sonore, et l'orgue aux voix de fer,</div>
-<div class="i0">D'une ample symphonie ébranle tout l'Enfer.</div>
-</div></div>
-
-<h4>CHARLES-QUINT, LA TRISTESSE, ET LA MORT.</h4>
-
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Homme! des rois ainsi finit la race entière.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">De la poussière né, retourne à la poussière.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">La Mort te paraissait loin de toi; la voici.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Héros qui me bravais, pourquoi frémir ici?</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Me pouvais-je alarmer d'un futur anathême!</div>
-<div class="i0">Je ne crus point en Dieu.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i12">Tu t'es donc fait toi-même?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Sage et puissant mortel, ton esprit connut-il</div>
-<div class="i0">Comment ta faible vie a prolongé son fil?</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Tremble qu'en le coupant je ne te précipite</div><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span>
-<div class="i0">En quelque espace, horrible à ton cœur qui palpite.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je me suis dit que l'homme, au néant destiné,</div>
-<div class="i0">Redevient à sa fin tel qu'avant d'être né.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Je l'ignore, et te laisse au tourment de ce doute.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Ame coupable! viens: sais-tu quelle est ta route?</div>
-<div class="i0">Sors du sang et des os qu'il est temps de quitter.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">J'en tressaille en mes flancs.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Que peux-tu regretter?</div>
-<div class="i0">Tourne tes propres yeux sur ta vile dépouille.</div>
-<div class="i0">Le trouble qui l'émeut, la sueur qui la souille,</div>
-<div class="i0">De sa fragilité sont les signes certains.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Hélas! dans tout le cours de mes errants destins,</div>
-<div class="i0">Brûlante d'une ardeur en mes veines cachée,</div>
-<div class="i0">Ainsi qu'un fumier vil ma chair s'est desséchée!</div>
-<div class="i0">Mes jours évanouis ont emporté sa fleur.</div>
-<div class="i0">Las du monde, en ces murs j'ai traîné ma douleur...</div>
-<div class="i0">Pourquoi seul m'enfoncé-je aux bois voisins du Tage,</div>
-<div class="i0">En hibou lamentable, en pélican sauvage?</div>
-<div class="i0">Pourquoi naguère assis au trône des cités?</div>
-<div class="i0">Pourquoi dans ce linceul, terme des vanités?</div>
-<div class="i0">De tous ces mouvements quelle raison décide?</div>
-<div class="i0">Qu'étais-je? hélas! que suis-je? et qu'est-ce qui nous guide?</div>
-<div class="i0">Ces hommes, ces concerts, que j'entends, que je voi,</div>
-<div class="i0">Tous ces objets sont-ils en mes sens, hors de moi?</div><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span>
-<div class="i0">Espace, éternité, qu'êtes-vous? quelle flamme</div>
-<div class="i0">Trop vive aux yeux du corps, luit pour les yeux de l'ame?</div>
-<div class="i0">Est-ce que mes terreurs peuplent de visions</div>
-<div class="i0">Ces cercles infinis, sphères d'illusions?</div>
-<div class="i0">L'esprit de la lumière, en des cieux sans limite,</div>
-<div class="i0">Règne ... il ouvre l'enfer à la race maudite...</div>
-<div class="i0">Devant son tribunal quel sera mon appui?</div>
-<div class="i0">Trônes, puissance, rangs, tout croule devant lui.</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA TRISTESSE.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Est-il vrai que toujours les morts en paix sommeillent?</div>
-<div class="i0">La trompette a sonné ... les voilà qui s'éveillent!</div>
-<div class="i0">La terre voit par-tout les tombes se briser...</div>
-<div class="i0">Que d'hommes se levant tout prêts à t'accuser!</div>
-<div class="i0">Les uns, trempés encor des ruisseaux de leurs larmes,</div>
-<div class="i0">Te présentent leurs fils mutilés par les armes:</div>
-<div class="i0">Les autres, par leur sang qu'ont versé tes arrêts</div>
-<div class="i0">Inscrivent les horreurs de tes ordres secrets.</div>
-<div class="i0">Roi guerrier, vaincras-tu les nombreuses phalanges</div>
-<div class="i0">Des ames qui, planant sur les ailes des anges,</div>
-<div class="i0">S'élancent de la nuit pour t'accabler d'effroi,</div>
-<div class="i0">Et crier dans le ciel: Anathême sur toi!</div>
-<div class="i0">Juge inique! réponds au seul juge suprême...</div>
-<div class="i0">L'univers est présent, et tous les siècles même.</div>
-<div class="i0">Tant de peuples jamais, ni tant de majesté,</div>
-<div class="i0">N'entourèrent le trône où tu fus écouté.</div>
-<div class="i0">Parle, déploie au jour ta noble conscience...</div>
-<div class="i0">Pourquoi balbutier? où donc est ta science?</div>
-<div class="i0">Quoi! tu restes honteux, muet, et sans couleur!</div>
-<div class="i0">Ici trop de lumière, éclairant ta pâleur,</div>
-<div class="i0">Révèle de tes traits les bassesses obscures,</div><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span>
-<div class="i0">Et des plis de ton cœur les profondes souillures.</div>
-<div class="i0">Fuis donc! fuis, si tu peux, même le souvenir;</div>
-<div class="i0">Et cherche le néant, ton dernier avenir.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">O ciel! ô Dieu du ciel! prends pitié de mon ame!</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Regarde ces torrents de l'infernale flamme...!</div>
-<div class="i0">Les cieux, qui sous tes pieds se roulent à grand bruit,</div>
-<div class="i0">T'abandonnent au gouffre où mon vol te poursuit.</div>
-<div class="i0">Telles qu'une hydre ouvrant ses gueules avec joie,</div>
-<div class="i0">Les bouches de l'abyme, affamé de sa proie,</div>
-<div class="i0">T'engloutissent parmi les brigands couronnés,</div>
-<div class="i0">Qu'aux yeux des nations ma faulx a détrônés.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Arrête, affreuse mort!...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Non, mes mains rigoureuses</div>
-<div class="i0">Vont punir, lâche acteur, tes obsèques menteuses.</div>
-<div class="i0">Ne t'aperçois-tu pas que, resté sans témoin,</div>
-<div class="i0">La foule, en te raillant, s'est écoulée au loin?</div>
-<div class="i0">Et qu'enlevé déja de tes linceuls funestes,</div>
-<div class="i0">On t'a mis en un lit ... où je veux que tu restes.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Où suis-je?... ô songe horrible! ah! je m'éveille enfin...</div>
-<div class="i0">Doux éclat!... je revois les rayons du matin...</div>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Que dis-tu? la nuit règne, et l'hémisphère est sombre.</div>
-</div></div>
-<p class="character">CHARLES-QUINT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i0">Non, mes yeux sont ouverts...</div><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span>
-</div></div>
-<p class="character">LA MORT.</p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="right">Sous les voiles de l'ombre</div>
-<div class="i0">Le délire t'aveugle, et porte en ton cerveau</div>
-<div class="i0">Un faux jour, et l'horreur d'un désordre nouveau:</div>
-<div class="i0">Des organes troublés effroyable chimère!</div>
-<div class="i0">Meurs donc, meurs! il est temps, roi fou, que je t'enterre.</div>
-</div></div>
-
-<hr class="tb" />
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<div class="i2">Elle arrache aussitôt l'ame à ce noble corps,</div>
-<div class="i0">Qui n'est plus rien: Dieu seul sait ce qu'il fait des morts.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Ici la toile tombe, et finit l'acte immense.</div>
-<div class="i0">Mais au parterre ému quelle guerre commence!</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Que je compare au bruit des torrents et des airs</div>
-<div class="i0">Les applaudissements, les sifflets des enfers;</div>
-<div class="i0">Que je rappelle ici les volcans, les tempêtes,</div>
-<div class="i0">En éternel écho des poétiques têtes,</div>
-<div class="i0">Mes vers ne feront pas ouïr à l'auditeur</div>
-<div class="i0">Ce cirque furieux, tout vociférateur.</div>
-<div class="i0">Oh! c'est en cet instant, Muse, que je t'invoque!</div>
-<div class="i0">Prête, prête à mon luth un son perçant et rauque,</div>
-<div class="i0">Qui plaise à la discorde et l'imite en ses cris;</div>
-<div class="i0">Et non ces doux accents dont les cœurs sont épris,</div>
-<div class="i0">Qui charment les humains de langueurs si touchantes,</div>
-<div class="i0">Et font aimer la paix, alors que tu la chantes.</div>
-<div class="i2">Le tumulte confus du cirque ténébreux</div>
-<div class="i0">Long-temps de tous les bruits ne fit qu'un bruit affreux:</div>
-<div class="i0">Mais comme, sous les flots d'une épaisse fumée,</div>
-<div class="i0">Au faîte d'une ville en des feux abymée,</div>
-
-<div class="i0">
-<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span>
-Se perd dans un chaos la face des objets,</div>
-<div class="i0">Jusqu'à l'heure où, lançant quelques lumineux jets,</div>
-<div class="i0">La flamme en ces vapeurs éclaire enfin la vue:</div>
-<div class="i0">Ainsi, lorsque la foule applaudit, siffle, et hue,</div>
-<div class="i0">Tout se confond d'abord; mais enfin les clameurs</div>
-<div class="i0">Distinguent deux partis au milieu des rumeurs:</div>
-<div class="i0">L'un, s'écriant, bravo! veut voir l'auteur paraître,</div>
-<div class="i0">L'autre, criant, à bas! frémit de le connaître.</div>
-<div class="i0">Le rideau cependant remonte; et mille voix</div>
-<div class="i0">Font trembler les piliers et le cintre à-la-fois.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Sans frayeur de l'orage, apparaît au théâtre</div>
-<div class="i0">L'acteur, encor sali de carmin et de plâtre,</div>
-<div class="i0">Qui, dépouillé des traits de Charles-Quint joué,</div>
-<div class="i0">Et du manteau tragique aussitôt secoué,</div>
-<div class="i0">A repris des Démons les gigantesques formes,</div>
-<div class="i0">Et leurs mains, et leurs pieds, armés d'ongles énormes.</div>
-<div class="i0">Ce mime est de l'enfer, où son art s'enflamma,</div>
-<div class="i0">Le sublime Lekain, le terrible Talma;</div>
-<div class="i0">Sensible et déchirant, nul ne fut plus habile</div>
-<div class="i0">A peindre l'ame humaine en sa face mobile;</div>
-<div class="i0">Son vaste sein, foyer d'un cœur tout véhément,</div>
-<div class="i0">De pathétique empli, l'épanche largement:</div>
-<div class="i0">S'il imite l'effroi, le remords sur le trône,</div>
-<div class="i0">Son front pâle ressemble au front de la Gorgone:</div>
-<div class="i0">S'il veut des passions exhaler les douleurs,</div>
-<div class="i0">Brisée en longs sanglots, sa voix se fond en pleurs:</div>
-<div class="i0">Le parterre, frappé de sa magie extrême,</div>
-<div class="i0">Pense, au malheur qu'il feint, voir le malheur lui-même.</div>
-<div class="i2">L'acteur ouvrit la bouche, et crut, par ses accents,</div><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span>
-<div class="i0">Surmonter la hauteur des bruits retentissants:</div>
-<div class="i0">Mais ses lèvres formaient des paroles perdues.</div>
-<div class="i0">Ainsi des noirs hivers quand les neiges fondues</div>
-<div class="i0">Sur les flancs des rochers tombent avec fracas,</div>
-<div class="i0">Si, du torrent grossi traversant les éclats,</div>
-<div class="i0">Les voix de deux pasteurs s'appellent des deux rives,</div>
-<div class="i0">Son cours emporte et rompt leurs clameurs fugitives.</div>
-<div class="i2">La fureur des Démons, et huppés, et titrés,</div>
-<div class="i0">Descend de loge en loge aux plus bas des degrés:</div>
-<div class="i0">Là, des derniers lutins l'épaisse populace</div>
-<div class="i0">Autour des cabaleurs, et se rue, et s'entasse.</div>
-<div class="i0">Ainsi, lorsque les grands accordent aux petits</div>
-<div class="i0">Ces jeux, payés si cher, qu'on leur donne <em>gratis</em>,</div>
-<div class="i0">Du plus vil peuple on voit la multitude immense</div>
-<div class="i0">Couvrir un cirque entier, sali de sa présence:</div>
-<div class="i0">Ainsi l'amas infect de Diables tout fangeux</div>
-<div class="i0">Formait le centre obscur du parterre orageux.</div>
-<div class="i0">Ce sont bandits, experts en tous métiers perfides:</div>
-<div class="i0">Les uns, noirs recruteurs, sont fumants d'homicides;</div>
-<div class="i0">D'autres, en plein marché, vendeurs non scrupuleux,</div>
-<div class="i0">Ont des litres menteurs, et des poids frauduleux:</div>
-<div class="i0">Ceux-là chez nos Thémis s'inscrivent en faussaires;</div>
-<div class="i0">Ceux-ci, sur leurs fourneaux, impurs apothicaires,</div>
-<div class="i0">Dosent leur arsenic en de coupables mains,</div>
-<div class="i0">Et de l'humeur de vivre ils purgent les humains.</div>
-<div class="i0">D'autres, fatals Hermès, altèrent la monnaie;</div>
-<div class="i0">D'autres sont croque-morts, le sépulcre les paie:</div>
-<div class="i0">Apprentis carabins, ceux-là, d'un coup mortel,</div>
-<div class="i0">Hâtent l'agonisant, convoité du scalpel.</div>
-<div class="i0">Huissiers, greffiers, et clercs, engeance de vampires,</div><span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span>
-<div class="i0">Ivrognes, débauchés, filoux, escrocs et sbires,</div>
-<div class="i0">Sirènes des égoûts, harangères Vénus,</div>
-<div class="i0">Sous les bourgeons en fleurs vendant leurs charmes nus;</div>
-<div class="i0">Des enfers, en un mot, la plus vile canaille</div>
-<div class="i0">Tout-à-coup se déchaîne, et hue, et siffle, et braille.</div>
-<div class="i0">Elle garda long-temps un silence hébété,</div>
-<div class="i0">Muette d'ignorance et de stupidité:</div>
-<div class="i0">Ces ressorts que chez nous le vulgaire idolâtre,</div>
-<div class="i0">Les éclatants décors, les beaux coups de théâtre,</div>
-<div class="i0">Et le lustre étoilé des princes histrions,</div>
-<div class="i0">Avaient conquis, ravi ses admirations:</div>
-<div class="i0">Mais, répondant aux cris des nobles galeries,</div>
-<div class="i0">Jusqu'aux voûtes monta le cri de ses furies.</div>
-<div class="i0">Telle, quand des états les chefs ambitieux</div>
-<div class="i0">Donnent le premier branle aux partis factieux,</div>
-<div class="i0">L'écume des ruisseaux, la plèbe enorgueillie</div>
-<div class="i0">Gronde, fait bouillonner sa plus infâme lie,</div>
-<div class="i0">S'emporte, se déborde; et, sous le joug des lois,</div>
-<div class="i0">De la démagogie hurlent toutes les voix:</div>
-<div class="i0">Telle, de ces damnés la cohue insolente</div>
-<div class="i0">Au vaste amphithéâtre imprime l'épouvante.</div>
-<div class="i2">Tout rugit: cependant le Stentor des Démons</div>
-<div class="i0">Fait sortir ce discours de ses larges poumons;</div>
-<div class="i0">Perché sur un haut banc, en épervier farouche,</div>
-<div class="i0">Qu'attache un pied crochu sur une vieille souche:</div>
-<div class="i2">«Par un juste suffrage accueillons notre acteur,»</div>
-<div class="i0">Dit-il, «mais que du drame il nous taise l'auteur.</div>
-<div class="i0">«Son ouvrage sans goût, sans règle, sans morale,</div>
-<div class="i0">«N'a qu'une vérité hideuse ou triviale.</div>
-<div class="i0">«J'ai frémi, mais d'horreur; j'ai ri, mais de pitié.</div><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span>
-<div class="i0">«Le monstre qui le fit doit être châtié,</div>
-<div class="i0">«Écorché, scié, cuit ... il faut que sur la claie</div>
-<div class="i0">«On le traîne, percé d'une éternelle plaie;</div>
-<div class="i0">«Ou qu'il soit à l'oubli condamné sans retour:</div>
-<div class="i0">«L'orgueil est d'un auteur le plus cruel vautour.</div>
-<div class="i0">«Mais non, de notre enfer déchaînons la critique;</div>
-<div class="i0">«Qu'il se torde à jamais sous sa dent satirique,</div>
-<div class="i0">«Et que, de tous les sens en lambeaux déchiré,</div>
-<div class="i0">«Il rende au noir chaos ce qu'il en a tiré.»</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Il dit, roulant un œil où pétille sa rage,</div>
-<div class="i0">Qui des autres lutins recherche le suffrage:</div>
-<div class="i0">Mais l'un des plus bouillants, qui veut lui répliquer,</div>
-<div class="i0">Sentant à ses esprits les paroles manquer,</div>
-<div class="i0">Pour mieux humilier sa critique verbeuse,</div>
-<div class="i0">Lui tire, en grimaçant, une langue moqueuse.</div>
-<div class="i0">Celui-ci, pour punir ce dédain trivial,</div>
-<div class="i0">Se tourne, en lui montrant son anti-facial.</div>
-<div class="i0">Le bruit s'accroît. Voici qu'un autre Diable grimpe,</div>
-<div class="i0">Ami du nourrisson de l'infernal Olympe:</div>
-<div class="i0">Son aigre voix glapit sur le vacarme entier.</div>
-<div class="i0">Tel entre des tambours perce un fifre guerrier.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">«Est-ce en vain qu'en ces vers, peintre de la nature,</div>
-<div class="i0">«Le poëte, arrachant tout masque à l'imposture,</div>
-<div class="i0">«Produit, s'écria-t-il, sans peur, sans préjugé,</div>
-<div class="i0">«Du fécond univers un vivant abrégé?</div>
-<div class="i0">«L'abandonnera-t-on aux cris de la cabale?</div>
-<div class="i0">«Comment du goût, des mœurs, est-il donc le scandale?</div>
-<div class="i0">«Il ne saurait blesser les règles des rhéteurs,</div><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span>
-<div class="i0">«Étant hors de la loi des classiques auteurs;</div>
-<div class="i0">«Non moins original que le furent eux-mêmes</div>
-<div class="i0">«Ces hardis inventeurs de nos doctes systêmes,</div>
-<div class="i0">«On les siffla jadis; on le hue à son tour:</div>
-<div class="i0">«De l'avenir peut-être il deviendra l'amour.</div>
-<div class="i0">«Son style, en descendant du ton noble au vulgaire,</div>
-<div class="i0">«Évite mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire.</div>
-<div class="i0">«A quoi bon asservir l'esprit, né dans son sein,</div>
-<div class="i0">«Au modèle idéal de l'antique dessin?</div>
-<div class="i0">«La nature est diverse, immense, affreuse, et belle:</div>
-<div class="i0">«Son tableau grand, bizarre, et varié comme elle,</div>
-<div class="i0">«Alliant tous les tons, rompant chaque unité,</div>
-<div class="i0">«Échappe à la froideur de l'uniformité.</div>
-<div class="i0">«Les peuples, qu'instruirait le cours d'un tel ouvrage,</div>
-<div class="i0">«Voyant périr deux rois, les plus grands de leur âge,</div>
-<div class="i0">«L'un, en cerveau brûlé, l'autre, d'un mal impur,</div>
-<div class="i0">«Sentiraient que des lois le seul empire est sûr.</div>
-<div class="i0">«N'est-ce rien que d'avoir calculé dans sa tête</div>
-<div class="i0">«Ce vaste plan moral? l'auteur est-il si bête?</div>
-<div class="i0">«Sa fable, dites-vous, mérite un châtiment:</div>
-<div class="i0">«Que peint-il? ce qu'au monde on fait impunément.</div>
-<div class="i0">«Ne frémissons-nous pas, tout damnés que nous sommes,</div>
-<div class="i0">«Lorsqu'il nous faut, témoins des cruautés des hommes,</div>
-<div class="i0">«Voir les tigres, les ours, orner leurs écussons,</div>
-<div class="i0">«Et leur gloire nourrir et corbeaux et poissons?</div>
-<div class="i0">«Voir les peuples agneaux immolés en hosties;</div>
-<div class="i0">«Le crime sur l'autel asseoir ses dynasties;</div>
-<div class="i0">«Haine, avarice, orgueil, sous de saints capuchons,</div>
-<div class="i0">«Dans nos ardents brasiers attiser les brandons;</div>
-<div class="i0">«Voir le rire apprêter la corde aux calvinistes,</div><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span>
-<div class="i0">«Et la pudeur en proie au viol des papistes;</div>
-<div class="i0">«Voir baptiser de sang d'incrédules beautés,</div>
-<div class="i0">«Dont la Luxure en froc fouette les nudités:</div>
-<div class="i0">«Des bibles, des missels, voir les sinets mystiques</div>
-<div class="i0">«Cousus, d'un doigt railleur, aux fesses hérétiques,</div>
-<div class="i0">«Par d'enjoués bourreaux, par de gais assassins...</div>
-<div class="i0">«Ah! nous-mêmes, près d'eux, nous serions de vrais saints!</div>
-<div class="i0">«Osons dire tout...! Non. Notre pudeur m'arrête;</div>
-<div class="i0">«Je vous ferais dresser les cornes sur la tête!</div>
-<div class="i0">«L'antropophage impie, en son acharnement,</div>
-<div class="i0">«Ne fait pas ce qu'ils font, religieusement.</div>
-<div class="i0">«Quoi! ces hommes, d'un Dieu se prétendant l'image,</div>
-<div class="i0">«L'un par l'autre écrasés, n'écoutent que leur rage!</div>
-<div class="i0">«Quoi! ces monstres pourront, dans leurs hideux transports,</div>
-<div class="i0">«Percer de traits aigus les ames et les corps,</div>
-<div class="i0">«Et viendront nous chanter ces mots, Indépendance,</div>
-<div class="i0">«Charité, Sainteté, Chasteté, Tolérance!</div>
-<div class="i0">«Oh! préférons l'horreur de nos punitions</div>
-<div class="i0">«A ce qu'ont inventé leurs noires passions!</div>
-<div class="i0">«Souffrons donc qu'un spectacle aux enfers nous retrace</div>
-<div class="i0">«Les vices que sur terre on envisage en face.</div>
-<div class="i0">«Craignez-vous que, honteux d'être moqué de nous,</div>
-<div class="i0">«L'homme ne se corrige?... Ah! tranquillisez-vous;</div>
-<div class="i0">«Ses mœurs seront toujours criminelles, infâmes,</div>
-<div class="i0">«Dût-on, chez les mortels, jouer même nos drames.</div>
-<div class="i0">«Là, qui les jugerait? un famélique essaim,</div>
-<div class="i0">«Vendant le fiel jaloux qui bouillonne en son sein,</div>
-<div class="i0">«Dont l'immoralité, ne prêchant que morale,</div>
-<div class="i0">«Noie honneur et bon sens dans son encre vénale.</div>
-<div class="i0">«Qui les écouterait? des spectateurs légers,</div><span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span>
-<div class="i0">«Faibles cerveaux, émus par des traits passagers,</div>
-<div class="i0">«Et de qui la mémoire, en sa marche incertaine,</div>
-<div class="i0">«Oublie où s'attacha le long fil d'une scène;</div>
-<div class="i0">«Peu faits pour mesurer par quels puissants efforts</div>
-<div class="i0">«Vers un seul but profond tendent de grands ressorts.</div>
-<div class="i0">«Honneur à ce travail! il est digne d'un Diable.</div>
-<div class="i0">«Craignons que la colère injuste, impitoyable,</div>
-<div class="i0">«Comme chez les humains, ne dicte nos arrêts,</div>
-<div class="i0">«Dont l'affront éternel nous flétrisse à jamais.</div>
-<div class="i0">«Un ouvrage a, par-fois, les beautés qu'on lui nie.</div>
-<div class="i0">«Gare au sot tribunal qui proscrit le génie!»</div>
-<div class="i0">A ce mot, ô discorde! ô désordre! ô terreur!</div>
-<div class="i0">Le cirque est une arène où combat la fureur.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Les princes infernaux lancent dans le parterre</div>
-<div class="i0">Trente griffons armés, pour terminer la guerre:</div>
-<div class="i0">La rage s'en accroît; on mugit autour d'eux.</div>
-<div class="i0">Les Diablesses, fuyant ce spectacle hideux,</div>
-<div class="i0">Volent, jetant des cris en nocturnes chouettes.</div>
-<div class="i0">Des loges et du cintre on perce les retraites;</div>
-<div class="i0">Et se précipitant des plus hauts des balcons</div>
-<div class="i0">Sur les derniers des bancs roulent mille Démons.</div>
-<div class="i2">Tous ceux de qui la foudre avait brûlé les ailes,</div>
-<div class="i0">Titans, demi-roués en leurs chûtes cruelles,</div>
-<div class="i0">Bondissent en tombant: telle, d'un pesant choc,</div>
-<div class="i0">Si du sommet d'un mont le temps détache un roc,</div>
-<div class="i0">Sa masse retentit sur la plaine ébranlée.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Figure, si tu peux, cette horrible mêlée,</div>
-<div class="i0">O Muse! aide ma vue à mesurer le tour</div><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span>
-<div class="i0">Du parquet infernal éclairé d'un faux jour,</div>
-<div class="i0">Plus vaste que ne sont les abymes stériles</div>
-<div class="i0">Des ardents souterrains, dévorateurs des villes;</div>
-<div class="i0">Et non moins spacieux que le cercle étoilé</div>
-<div class="i0">Qu'embrasse un esprit docte, à qui rien n'est voilé;</div>
-<div class="i0">Hauteur, d'où les humains, bornés dans leurs limites,</div>
-<div class="i0">Paraissent à son œil des mouches et des mites.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Misérables damnés! votre dernier loisir</div>
-<div class="i0">S'écoule en ces fureurs promptes à vous saisir:</div>
-<div class="i0">L'inflexible Destin déja commande aux Heures</div>
-<div class="i0">De vous rendre aux tourments de vos tristes demeures.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Xiphorane descend, et s'écriant trois fois:</div>
-<div class="i0">«<span class="smcap">Anarchie!</span>» Oh! quel monstre apparut à sa voix!</div>
-<div class="i0">Hydre informe et sans yeux, de ses mains furieuses,</div>
-<div class="i0">Elle-même abattant ses têtes odieuses,</div>
-<div class="i0">En nourrit une seule; et d'un bandeau sanglant</div>
-<div class="i0">Sur ses propres débris la couronne en hurlant:</div>
-<div class="i0">Cette tête aggrandie, et d'elle encor frappée,</div>
-<div class="i0">Tombe, et l'hydre renaît de sang toujours trempée.</div>
-<div class="i0">Tel est le monstre. «Accours, épouse du Chaos,</div>
-<div class="i0">«Toi qui souffles la guerre, et qui hais le repos,</div>
-<div class="i0">«Des équitables lois ennemie éternelle,</div>
-<div class="i0">«Dans tes cent mains, dit-il, que la flamme étincelle.»</div>
-<div class="i0">L'hydre aveugle l'entend, plane, et d'un vague essor</div>
-<div class="i0">S'abat des hauts plafonds sur les balustres d'or:</div>
-<div class="i0">Des décorations la rougeâtre lumière</div>
-<div class="i0">Allume tout-à-coup sa torche incendiaire.</div>
-<div class="i0">Sous vingt trombes de feu, piliers, voûtes, lambris,</div><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span>
-<div class="i0">Croulent sur les démons embrasés et meurtris;</div>
-<div class="i0">Et, tel qu'un puits sans fond, le gouffre à ces ruines</div>
-<div class="i0">Ouvre, en les entraînant, ses routes intestines.</div>
-<div class="i0">Leur immense théâtre en cendres se réduit,</div>
-<div class="i0">Et ne laisse après soi que le vide et la nuit.</div>
-</div><div class="stanza">
-
-<div class="i2">Sauve-moi de leur gouffre, ô Dieu vengeur du crime!</div>
-<div class="i0">Dieu, pour qui notre monde est un point dans l'abyme!</div>
-<div class="i0"><span class="smcap">Théose!</span> être éternel, présent à l'infini!</div>
-<div class="i0">A tout ce qui se meut ton mystère est uni.</div>
-<div class="i0">Être que tout ignore, et que pourtant mon ame</div>
-<div class="i0">Invoque, et sent par-tout quand s'élève sa flamme!</div>
-<div class="i0">Dieu, principe sans forme, inaccessible à tous,</div>
-<div class="i0">Créateur des soleils qui rayonnent sur nous,</div>
-<div class="i0">Auteur de tant de cieux inconnus de la terre,</div>
-<div class="i0">Tu formas les tissus de la mouche éphémère;</div>
-<div class="i0">Tu n'as pas négligé le ressort palpitant</div>
-<div class="i0">De son corps invisible, atôme d'un instant;</div>
-<div class="i0">Et la moindre vapeur, globule de rosée,</div>
-<div class="i0">Suit ta loi souveraine aux sphères imposée.</div>
-<div class="i0">Tout n'est que profondeur qui cache ton pouvoir.</div>
-<div class="i0">Toi, que j'ose implorer, te puis-je concevoir?</div>
-<div class="i0">Sais-je ce que je suis? pourquoi j'entends et pense?</div>
-<div class="i2">Si ton souffle bientôt retire ma présence</div>
-<div class="i0">Du théâtre vivant où chacun est acteur,</div>
-<div class="i0">Ah! que de l'ordre au moins un moment spectateur,</div>
-<div class="i0">Je voie, avant ma mort, l'homme sincère et libre,</div>
-<div class="i0">Des lois, reines du monde, observer l'équilibre,</div>
-<div class="i0">Saper du fol orgueil l'édifice abattu,</div>
-<div class="i0">N'aspirer qu'aux grandeurs de la noble vertu,</div><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span>
-<div class="i0">Gouverner par Thémis république ou royaume,</div>
-<div class="i0">Juger d'un œil égal le palais et le chaume,</div>
-<div class="i0">Ouvrir son toit, son cœur, à l'humble adversité,</div>
-<div class="i0">Ne plus, d'un joug sanglant, fouler l'humanité,</div>
-<div class="i0">Enrichir par le fer la seule agriculture,</div>
-<div class="i0">Paisible conquérant, explorer la Nature,</div>
-<div class="i0">Et des Arts, du Commerce, étendant le pouvoir,</div>
-<div class="i0">Envahir hardiment les trésors du savoir!</div>
-<div class="i0">Dieu! qu'au néant, enfin, rentre l'Hypocrisie,</div>
-<div class="i0">Qui change en un enfer le trajet de la vie;</div>
-<div class="i0">Et je rendrai sans peine, au sein de l'univers,</div>
-<div class="i0">Cette ame qui te cherche, et qui dicta mes vers.</div>
-</div></div>
-
-<p class="center p2">FIN.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center">ON TROUVE DU MÊME AUTEUR,</p>
-
-<p><em>Chez BARBA, libraire, galerie du Palais-Royal, derriere le Théâtre-Français.</em></p>
-
-<table summary="liste">
-<tr><td><em>Agamemnon</em></td>
-<td rowspan="4"><big>}</big></td>
-<td rowspan="4">tragédies en 5 actes.</td></tr>
-<tr><td><em>Ophis</em></td></tr>
-<tr><td><em>Isule et Orovèse</em></td></tr>
-<tr>
-<td><em>Charlemagne</em></td></tr>
-<tr>
-<td colspan="3"><em>Pinto</em>, ou <em>la journée d'une conspiration</em>, comédie historique, en 5 actes et en prose.<br />
-</td></tr>
-<tr><td><em>Le Frère et la Sœur jumeaux</em>,</td>
-<td rowspan="3"><big>}</big></td>
-<td rowspan="3">comédies en 3 actes.</td></tr>
-<tr><td><em>Le faux Bon-Homme</em>,</td></tr>
-<tr><td><em>Le Complot domestique,</em> </td> </tr>
-<tr><td colspan="3"><em>Les Ages Français</em>, poëme en strophes et en 15 chants.
-</td>
-</tr>
-</table>
-<p><em>Chez NEPVEU, libraire, passage des Panoramas, nº 26.</em></p>
-
-<ul>
-<li><em>L'Atlantiade</em>, ou <em>la Théogonie Newtonnienne</em>, poëme en 6 chants.</li>
-<li><span class="combination"><span class="above"><em>Homère</em>,</span>
-<span class="moustache">}</span>
-<span class="belowb"><em>Alexandre</em>,</span> poëmes en 4 chants.</span></li>
-<li><em>L'Homme renouvelé</em>, récit moral, en vers.</li>
-<li><em>Agar et Ismaël</em>, scène orientale.</li>
-<li><em>La Méroveïde</em>, poëme héroï-comique, en octaves, et en 14 chants.</li>
-<li><em>La Panhypocrisiade</em>, ou <em>le Spectacle infernal du seizième siècle</em>, comédie-épique, en 16 chants.
-</li>
-<li><em>Cours analytique de Littérature générale</em>, prononcé à l'Athénée de Paris, 4 vol. in-8º.
-</li>
-</ul>
-
-<p><em>Chez LALOY, libraire, rue de Richelieu, vis-à-vis la rue Feydeau.</em></p>
-
-<p><em>Les quatre Métamorphoses</em>, poëmes.</p>
-
-<p><em>Chez FIRMIN-DIDOT, imprimeur du Roi, de l'Institut, et de la Marine, rue Jacob, nº 24.</em></p>
-
-<ul>
-<li><em>La Méroveïde</em>.</li>
-<li><em>La Panhypocrisiade</em>, ou <em>le Spectacle infernal du seizième siècle</em>.
-</li>
-</ul>
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les Éditions de <em>Plaute</em> et de <em>Christophe-Colomb</em>, comédies en 3 actes
-et en vers, et de <em>Baudouin</em>, <em>empereur</em>, tragédie en 3 actes, sont à
-refaire, ayant été détruites dans un incendie.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-<div class="transnote"><h2><a id="Corrections"></a>Corrections.</h2>
-
-<p>La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:</p>
-
-<p>p. <a href="#Page_256">256</a>:</p>
-<ul>
-<li>LA VIELLE.</li>
-
-<li><span class="u">LA VIEILLE.</span></li></ul></div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Panhypocrisiade, ou le spectacle
-infernal du seizième siècle, by Népomucène L. Lemercier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANHYPOCRISIADE ***
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