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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle - -Author: François Génin - -Release Date: October 21, 2016 [EBook #53331] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEXIQUE COMPARÉ DE LA LANGUE *** - - - - -Produced by Anna Tuinman, Hugo Voisard, Hans Pieterse and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, - et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques - erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. La liste de ces corrections se trouve à la fin du - texte. - - Également les corrections de l'Errata on été effectuées, la - ponctuation a été corrigée par endroits, et les accents manquants - sur les E majuscules ont été rétablis. - - Les notes ont été renumérotées de 1 à 104 et placées après le - paragraphe auquel elles se rapportent. - - - - - LEXIQUE COMPARÉ - - DE LA - - LANGUE DE MOLIÈRE. - - - - - PARIS.--TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, - RUE JACOB, 56. - - - - - LEXIQUE COMPARÉ - DE LA - LANGUE DE MOLIÈRE - ET DES - ÉCRIVAINS DU XVIIe SIÈCLE, - - SUIVI D’UNE LETTRE - A M. A. F. DIDOT, - SUR QUELQUES POINTS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE, - - PAR F. GÉNIN, - PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE STRASBOURG. - - - PARIS, - LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, - IMPRIMEURS DE L’INSTITUT, - RUE JACOB, 56. - - 1846. - - - - - A - - J.P. DE BÉRANGER. - - -Voici un livre sur la langue du plus admirable écrivain qui jamais ait -fait parler la raison et l’esprit en français. On vit chez lui, de -niveau, le caractère de l’homme et le génie du poëte. La dédicace de -cet ouvrage revenait de droit au dernier et plus proche parent de celui -qui en a fourni la matière. Recevez-la donc, mon cher Béranger, comme -l’hommage d’une sincère admiration et de l’affection la plus dévouée. - - F. GÉNIN. - - Du Bignon, 1er Octobre 1846. - - - - - PRÉFACE. - - -Notre langue française présente une particularité curieuse, que je -doute qui se rencontre dans aucune autre langue moderne: c’est qu’elle -a été formée deux fois sur le même type, en suivant chaque fois un -procédé différent. Depuis sa naissance, vers le Xe siècle, jusqu’à -la fin du XVe, le français se transforma lentement du latin, par des -règles constantes que j’ai essayé d’entrevoir ailleurs, et qui sans -doute finiront par être saisies et mises complétement à découvert. -Au XVIe siècle, la ferveur de la renaissance méconnut, rejeta -dédaigneusement tout ce qui s’était produit jusqu’alors; et l’esprit -d’érudition, pour ne rien dire de pis, recommença la langue, mais sans -garder aucune des règles et des lois qui avaient présidé jadis à sa -naissance. Les savants renversèrent brusquement toutes les digues, pour -laisser le latin et le grec faire irruption chez nous. Le déluge, à -leur gré, ne pouvait jamais être assez prompt ni assez considérable. Ce -flot turbulent jeta le désordre dans notre langue jusque-là si calme -et si reposée; et elle éprouva de cette secousse un dérangement si -profond, que jamais elle ne put reprendre son cours dans la direction -précise où elle l’avait commencé. - -Mais le peuple, qui n’a point l’impétuosité des savants; le peuple, -qui s’était fabriqué, à force de sens et d’expérience, un langage -excellent, plein d’unité, de logique, approprié surtout aux -délicatesses de l’oreille et rompu à celles de la pensée, le peuple -demeura fidèle à ses habitudes: il continua de parler comme par -le passé, et laissa les savants écrire à leur guise; de là deux -espèces de langue française. Celle du peuple était la meilleure et -la mieux faite, je n’en doute pas; mais celle des savants était la -plus complète: et comme après tout c’est la classe lettrée qui fait -marcher les idées, il fallut bien, en recevant l’idée, recevoir aussi -l’expression. Mais la résistance aux nouveautés ne cède chez le -peuple qu’à la dernière extrémité, et tout ce qu’il a pu soustraire à -l’influence moderne, il le retient, et refuse encore à cette heure de -s’en dessaisir. Les lettrés eux-mêmes ont été, sur bien des points, -obligés de plier à l’obstination du peuple, et de laisser debout, au -milieu de leur langue reconstruite, une foule de vestiges de l’ancien -usage. Ces débris isolés, ruinés, noircis par l’âge, n’offrent plus de -sens aux générations modernes, qui passent et repassent sans y faire -attention, ou n’y prennent garde que pour en rire et les mépriser: la -sagesse des pères est devenue folie aux yeux de leurs enfants. Cette -espèce d’impiété filiale traîne avec soi son châtiment: l’ignorance -orgueilleuse de notre propre idiome. Et le mal n’est pas près de -cesser: la tradition, qui perpétue les expressions de la première -langue française, créée uniquement par ceux qui parlaient, tend chaque -jour à s’affaiblir par l’influence de ceux qui écrivent. C’est un vrai -malheur, car le génie natif du français est avec le peuple, et non avec -les lettrés. Le XVIIe siècle, comme plus voisin que nous de la vieille -et saine tradition, la laisse aussi paraître davantage dans ses œuvres, -indépendamment du talent individuel des auteurs. Cela est si vrai, -que, même les écrivains de second et de troisième ordre, portent dans -leur style je ne sais quelle saveur particulière qui en révèle tout -de suite la date. C’est ce que prétendait Courier lorsqu’il soutenait, -avec une hyperbole évidente, que la cuisinière de madame de Sévigné -écrivait mieux que pas un académicien de nos jours. - -Mais on ne saurait le nier: ce que, par une heureuse expression, M. -Nisard appelle l’excès de l’esprit académique, appauvrit notre langue -sous prétexte d’élégance, l’enchaîne sous prétexte de correction, et -l’enroidit sous prétexte de dignité. Les grammairiens se mêlant de -l’affaire, ont achevé de tout gâter avec leurs décisions arbitraires, -leurs distinctions, leurs finesses, et, s’il faut tout dire, en -appelant sans cesse leur triste imagination au secours de leur -ignorance, pour expliquer, définir, motiver ce qu’ils ne soupçonnent -pas. - -Il est donc urgent de retremper notre langue à ses sources antiques et -populaires, si nous voulons sauver son génie agonisant. Pour nous y -préparer, le premier soin à prendre, c’est de substituer à l’autorité -usurpée des puristes qui ne sont pas autre chose, l’autorité des -grands écrivains qui n’étaient pas puristes. Avec le même zèle que le -XVIIe siècle mettait à réclamer les libertés gallicanes, réclamons -les libertés de style du XVIIe siècle: les unes comme les autres sont -fondées sur le droit et la raison. - -C’est la pensée qui a inspiré ce Lexique: l’auteur s’y est proposé de -recueillir toutes les expressions et les tournures qui constituent -la langue de Molière; de les relever, non pas une seule fois, mais -autant de fois qu’elles se rencontrent. Cette méthode a paru nécessaire -pour constater l’habitude ou l’intention du grand écrivain, et pour -déterminer la portée réelle de son exemple. - -L’autorité étant l’esprit de ce travail, j’ai cru devoir fortifier -à l’occasion celle de Molière par celle de ses plus illustres -contemporains, la Fontaine, Pascal, Racine, Bossuet, la Bruyère; et je -n’ai pas craint de les appuyer tous sur Montaigne, Rabelais, et les -poëtes du moyen âge. - -_Obsequium vestrum sit rationabile._ C’est pour me conformer à ce -précepte de saint Paul, que je n’ai point négligé la discussion -de l’autorité; car l’autorité ne mérite la confiance, mère de la -soumission, qu’autant qu’elle représente la raison et la justice. - -C’est pourquoi, aussi souvent que je l’ai pu, j’ai tâché de lui -procurer ces deux bases solides dans les origines de notre langue et -jusqu’au sein de la langue latine. J’ai poursuivi dans cet ouvrage le -développement et la preuve des idées émises dans mon essai sur _les -Variations du langage français_. J’aurais pu borner mon travail à une -simple nomenclature; mais la discussion critique de divers points de -philologie obscurs ou mal connus m’a semblé indispensable pour donner à -ce livre toute son utilité. La question n’est pas seulement de savoir -comment a parlé Molière, mais pourquoi il a parlé de la sorte, et quel -droit il en avait. Le résultat doit montrer qu’il nous faut reprendre -certaines tournures, certaines expressions; en bannir certaines autres -ou les corriger, conformément à l’usage primitif. Le but de cet ouvrage -est de seconder ceux qui déplorent de voir se resserrer chaque jour -le domaine de notre langue et voudraient lui restituer ses anciennes -limites. En un mot, de Molière comme d’un point central et culminant, -j’essaye de porter le regard sur toute l’étendue de la langue -française. Cette contemplation attentive ne saurait, je m’assure, -produire que d’heureux effets. - -Ce travail, fruit d’une admiration bien vive pour l’auteur de _Tartufe_ -et du _Misanthrope_, pourrait cependant devenir une arme offensive -aux mains d’un ennemi de Molière; j’entends un ennemi de mauvaise foi -(Molière en peut-il avoir d’autres?). En effet, je n’éclaire que la -partie de son style ou défectueuse ou douteuse: ce sont des archaïsmes, -des négligences, des expressions risquées, de mauvaises métaphores, -des fautes à lui particulières, ou communes à toute son époque, etc., -etc. Mais tant de sublimes beautés dont il foisonne n’obtiennent ici -aucune mention; la raison en est bien simple: le premier mérite de ces -beautés, c’est d’être parfaitement correctes; dès lors elles ne sont -plus de mon domaine: la rhétorique peut les faire admirer, la grammaire -n’a rien à y voir. - -Ce qu’il y a de beau dans Molière frappe d’abord tous les regards; au -contraire, il faut un commentateur pour vous arrêter, sur les endroits -qui prêtent à l’épilogue. Mais il serait injuste d’en rien conclure ni -contre Molière ni contre ce commentateur, de ne supposer dans l’un que -des fautes, et dans l’autre que le sentiment de ces fautes. - - -Je me suis servi, pour mon travail, de plusieurs éditions, en ayant -soin de les conférer avec les éditions originales des pièces séparées -qui existent soit à la bibliothèque du Roi, soit dans celle de M. -Ambroise-Firmin Didot, à qui j’en offre ici mes remercîments. Aussi ne -devra-t-on pas s’étonner que certaines leçons données comme variantes -n’aient pas été consignées dans ce recueil. Ce n’est point omission, ou -qu’on ait méconnu l’importance de ces variantes: c’est qu’elles ne sont -pas authentiques. Deux exemples suffiront. - -Dans la fameuse scène du second acte des _Fourberies de Scapin_, M. -Auger a reçu partout dans son texte cette leçon: «Que diable allait-il -faire A _cette galère_?» et il met au bas de la page: «Variante: DANS -_cette galère_,» sans indiquer d’où est prise la nouvelle leçon qu’il -adopte. Mais on doit la supposer certaine, puisque, dans sa préface, -M. Auger assure qu’il a donné partout le texte vrai, _le texte des -éditions originales_[1]. - - [1] «Un point sur lequel je m’exprimerai avec une entière - assurance, parce qu’il est un pur objet de patience et - d’exactitude, c’est la correction du texte.......... J’ai suivi - ces éditions originales avec une exactitude scrupuleuse.» - (_Avertissement_, p. XVIII et XXII.) - -_Les Fourberies de Scapin_ furent représentées pour la première fois en -1671, le 24 mai. L’édition originale donnée par l’auteur est de la même -année, chez Pierre Lemonnier. On lit à la suite du privilége: «Achevé -d’imprimer le 18 aoust 1671.» On ne peut douter que ce ne soit bien -là la première édition. Eh bien! dans la scène dont il s’agit, il y a -partout, DANS _cette galère_[2]. - - [2] Cette pièce est fort rare; la bibliothèque du Roi ne la - possède pas. Je dois à l’obligeance de M. A. F. Didot d’avoir - pu faire cette vérification, et beaucoup d’autres non moins - importantes. - - -Dans _Tartufe_, acte V, scène 1re: - - ORGON. - - Quoi! _sur_ un beau semblant de ferveur si touchante, - Cacher un cœur si double, une âme si méchante! - -«Toutes les éditions, dit M. Auger, toutes les éditions _sans -exception_ portent _sur un beau semblant_. Cependant, _cacher un cœur -double_ SUR _un beau semblant_ est une figure si peu exacte dans les -termes, et il était si naturel d’écrire SOUS _un beau semblant_, qu’il -est impossible de ne pas supposer une faute d’impression.» - -La première édition de _l’Imposteur_ est de 1669, et le titre porte -cette note: _Imprimé aux despens de l’autheur_[3]. Ainsi, pour le -remarquer en passant, ce chef-d’œuvre du génie humain, qui devait faire -la gloire éternelle de la France et la fortune de tant de libraires, -_Tartufe_, à son apparition, ne put trouver un éditeur! l’auteur -fut obligé de l’imprimer à ses dépens. Le trait m’a semblé digne -d’être recueilli, ne fût-ce que pour la consolation de tant d’auteurs -contemporains, qui, ayant déjà ce point de commun avec Molière, -pourront rêver le reste, et se promettre dans la postérité l’achèvement -de la ressemblance. - - [3] De la bibliothèque de M. A. F. Didot. - -Je n’ai point examiné toutes les autres éditions de _Tartufe_; sur le -témoignage de M. Auger, je crois volontiers qu’elles portent _sur un -beau semblant_; mais je puis affirmer que l’édition de 1669, l’édition -originale, donne sous _un beau semblant_. - -Si j’ai relevé ces deux erreurs, ce n’est pas pour accuser mon -prochain, mais plutôt pour me faire un droit à l’indulgence, en -montrant combien, dans le travail même le plus soigné et le plus -consciencieux, il est difficile de se garantir de toute inexactitude. - - -Les exemples ont été disposés dans l’ordre chronologique des pièces, -afin qu’on puisse remarquer les progrès du style de Molière. J’ai pris -soin d’indiquer le nom du personnage qui parle, toutes les fois que -son caractère ou sa condition pouvait suggérer quelque doute sur la -pureté de son langage, par exemple, si c’est un valet, un pédant, une -précieuse, etc. - -Pour faciliter les vérifications, je dois prévenir que lorsque je cite -les œuvres de Voltaire, tel volume, telle page, il s’agit de l’édition -de M. Beuchot; - -Les _Pensées_ de Pascal, c’est le texte donné par M. Cousin, et suivi -d’un petit lexique qui m’a servi d’un utile auxiliaire; - -Les fabliaux de Barbazan, c’est l’édition originale, en trois volumes -in-12, et non celle de M. Meon, en quatre volumes in-8°; - -Montaigne, c’est l’édition _Variorum_ du Panthéon littéraire. - -J’ai rencontré souvent l’occasion de toucher à des théories exposées -dans mes _Variations du langage français_, soit pour m’en appuyer, soit -pour les fortifier. Ces théories ne se trouvant point ailleurs, on me -pardonnera, j’espère, comme une nécessité de position, d’y renvoyer -quelquefois. Ce n’est pas pour la satisfaction puérile de me citer -moi-même; c’est pour épargner le temps du lecteur. - - - - - VIE DE MOLIÈRE. - - - - - CHAPITRE PREMIER. - - Naissance de Molière.--Ses études.--Il se fait comédien - ambulant.--Il débute à Paris par _les Précieuses ridicules_. - - -L’histoire des grands écrivains est l’histoire de leurs ouvrages. C’est -là que viennent se refléter, comme en un miroir, leur cœur et leur -esprit, tout ce qu’il importe de connaître d’un homme. - -Jean-Baptiste Poquelin, qui prit plus tard le nom de Molière, fut -baptisé à Paris, dans l’église de Saint-Eustache, le 15 janvier -1622[4]. Le public, qui attache un grand prix aux circonstances -matérielles de la vie des hommes illustres, a longtemps répété que -Molière naquit sous les piliers des Halles. Des découvertes récentes -constatent qu’en 1622 le père de Molière, tapissier, habitait, au coin -de la rue des Vieilles-Étuves et de la rue Saint-Honoré, une maison -appelée la maison ou le pavillon des Singes, à cause d’un poteau -sculpté placé à l’encoignure, et représentant des singes grimpés sur -un pommier. Les amateurs de rapprochements et de présages ne perdront -rien à transporter le berceau de notre poëte comique de la maison des -Halles à la maison des Singes. Au reste, cette maison est aujourd’hui -démolie, et une partie de l’emplacement a servi à élargir la voie -publique. Cela n’empêche pas qu’une inscription officielle ne désigne -comme maison natale de Molière une maison de la rue de la Tonnellerie. -De même, dans le cimetière de l’Est, vous verrez un sarcophage décoré -du nom de Molière, et un autre du nom de la Fontaine, bien que depuis -longtemps les cendres de Molière et celles de la Fontaine aient été -égarées ou dispersées. Ces monuments trompeurs sont destinés à amuser -la curiosité publique; c’est, si l’on veut, une sorte d’hommage à -d’illustres mémoires: mais, si l’on prend les choses au sérieux, il ne -faut chercher à Paris ni le berceau ni la tombe de Molière. - - [4] On n’a point la date positive de la naissance de Molière, - mais on a l’acte de mariage de ses père et mère, du 27 avril - 1621. Tous les anciens biographes de Molière le font naître, par - une erreur manifeste, en 1620 ou 1621. Il est probable qu’il fut - baptisé le jour même de sa naissance; s’il en était autrement, - l’acte de baptême l’indiquerait, selon l’usage constant du - dix-septième siècle. - -Les Poquelin étaient tapissiers de père en fils, et même, depuis Louis -XIII, tapissiers valets de chambre du roi. Jean-Baptiste, comme l’aîné -de dix enfants, était réservé à ce glorieux héritage; il s’en créa par -son génie un plus glorieux encore. Cependant, comme on ne peut, quelque -chemin qu’on prenne, éviter complétement sa destinée, Molière porta -plus tard le titre de valet de chambre du roi; seulement il n’en fut -pas tapissier. - -A cette époque, l’instruction était l’apanage exclusif de la noblesse -et du clergé; les bourgeois, voués au commerce, n’étudiaient point. -Le génie de Molière ne s’accommoda pas de l’ignorance traditionnelle; -le besoin impérieux d’apprendre ne tarda pas à se révéler en lui, et -M. Poquelin le père vit avec horreur, comme la famille Boileau, dans -la poussière de sa boutique, _un poëte naissant_. Il fallut céder -toutefois, et Jean Poquelin consentit à ce que son fils Jean-Baptiste -fréquentât comme externe le collége de Clermont. Autre sujet de -rapprochement: l’auteur futur de _Tartufe_ étudiant chez les jésuites! - -Molière à dix ans était orphelin de mère, et n’avait pour le _gâter_ -que son aïeul Nicolas Poquelin. De fortune, il se trouva que ce -grand-père aimait le théâtre, et conduisait volontiers son petit-fils à -la comédie. On la jouait à l’hôtel de Bourgogne, et les grands acteurs -comiques de ce temps-là étaient Gautier-Garguille, Gros-Guillaume, et -Turlupin. Les poëtes en renom s’appelaient Monchrétien, Hardy, Baro, -Scudéry, Desmarets; et à leur suite, fort éloigné de pouvoir lutter -contre de tels maîtres, un jeune homme, natif de Rouen, nommé Pierre -Corneille: mais celui-ci ne comptait pas. Ce fut l’école où Molière -allait étudier l’art dramatique, et qui, sans doute, éveilla dans son -sein les premières ardeurs du génie. - -Il terminait en même temps de solides études. Son cours de philosophie, -qu’il fit sous Gassendi avec Bernier, Hénault, Chapelle et Cyrano de -Bergerac, eut cet avantage, observe Voltaire, que les élèves du bon -prêtre de Digne échappèrent du moins à la barbarie scolastique. Molière -étudia ensuite le droit et même la théologie, si l’on en croit le -témoignage de Tallemant des Réaux. Tallemant veut que Molière, destiné -par sa famille à l’état ecclésiastique, ait déserté la Sorbonne, et se -soit fait comédien de campagne pour suivre la Béjart, dont il était -amoureux. Mais c’est là une _historiette_ au moins suspecte, comme bon -nombre d’autres recueillies par le même auteur. - -Le cardinal de Richelieu, passionné pour le théâtre, en avait -généralement répandu le goût: la comédie bourgeoise était à la mode. -Au commencement de la régence, nous retrouvons Molière à la tête -d’un théâtre de société qui avait pris le nom pompeux de l’_Illustre -Théâtre_. Bientôt les troubles politiques obligèrent les acteurs de cet -_illustre théâtre_ à quitter Paris, et à courir la province. Molière -mena quelques années cette vie nomade et aventureuse, si plaisamment -dépeinte par Scarron. A Bordeaux, il fait jouer une tragédie de sa -façon, _la Thébaïde_, dont plus tard il donnera le sujet au petit -Racine; à Nantes, il lutte avec désavantage contre les marionnettes -d’un Vénitien; Vienne le console par des applaudissements fructueux; -puis il revient à Paris, et va faire la révérence au prince de Conti, -son ancien camarade du collége de Clermont, désormais son fidèle -protecteur; puis il repart pour Lyon, auteur, acteur, directeur, et, -par-dessus le marché, amant tantôt heureux, tantôt rebuté, de Madeleine -Béjart, de mademoiselle du Parc, et de mademoiselle de Brie. Il visite -Avignon, Béziers, Pézénas, Narbonne, Montpellier, où il a l’honneur -de divertir les états de Languedoc, tenus par le prince de Conti. -Il échappe au poste éminent de secrétaire de son altesse, il garde -son indépendance, qu’il promène d’Avignon à Rouen avec des fortunes -diverses, sifflé dans un endroit, accueilli dans un autre, souvent -malaisé, et toujours honnête homme. - -Contre les écueils dont une pareille vie est semée, combien eussent -fait naufrage! Molière en sortit sain et sauf, parce que le ciel lui -avait départi une droiture et une probité aussi extraordinaires que son -génie. Grâce à cette libéralité peu commune de la nature, Molière se -donna impunément la meilleure éducation que puisse recevoir un poëte -comique: il eut de bonne heure l’expérience de la vie, et à peu près -gratis, puisqu’il n’en coûta rien à son caractère, ni à ses mœurs. - -Dans cette pratique de la philosophie qu’il avait apprise chez -Gassendi, il atteignait la quarantaine. C’est alors qu’il rentra -à Paris pour s’y fixer, pour utiliser son abondante récolte -d’observations, et commencer cette éclatante carrière qui aurait pu se -prolonger un demi-siècle, et qui se ferma au bout de treize ans! - -Molière, arrivé à trente-huit ans, n’avait encore produit que quelques -canevas informes, _le Docteur amoureux_, _la Jalousie de Barbouillé_, -_le Grand benêt de fils_, et deux comédies régulières, _l’Étourdi_ -et _le Dépit amoureux_, toutes deux calquées sur les _imbroglios_ -italiens, mais où se font déjà remarquer des traits précieux de vérité -qui décèlent Molière. La comédie moderne n’existait pas, ou n’existait -que comme une imitation de la comédie antique, soit que cette imitation -fût directe, soit qu’elle passât par l’intermédiaire de l’Espagne ou de -l’Italie. Les poëtes, depuis la renaissance, avaient toujours tenu les -yeux attachés sur les Romains et les Grecs; personne ne s’était encore -avisé de regarder ses contemporains. Le poëte doué de l’originalité la -plus puissante, Molière, à son début, suivit la route commune: il imita. - -_Les Précieuses ridicules_ (1659) ouvrirent une ère nouvelle. A partir -de ce moment, Molière sentit qu’il avait trouvé sa voie. «Je n’ai plus -que faire, dit-il, d’étudier Aristophane, Térence, ni Plaute.» Il -n’avait, sans porter si loin ses regards, qu’à copier les ridicules -qui vivaient et se mouvaient autour de lui. Désormais les anciens lui -fourniront encore quelques détails accessoires, quelques procédés -dramatiques, mais ils ne seront plus ses modèles. Ses modèles seront -pris dans la société contemporaine. - -Il est certain, quoi qu’en aient dit Voltaire et M. Rœderer après -lui, que _les Précieuses_ furent composées à Paris, et représentées -pour la première fois à Paris. Il ne s’agit point là d’un ridicule de -province, mais du ridicule de l’hôtel de Rambouillet. M. Rœderer, dans -son _Histoire de la société polie_, a beaucoup insisté sur l’injustice -prétendue de Molière, et sur les éminents services rendus au langage -par la coterie de madame de Rambouillet. Cette thèse a fait fortune, -par un air piquant et paradoxal. Que l’hôtel de Rambouillet ait exercé -une grande influence sur la langue française, je ne prétends pas le -nier; mais que cette influence ait été salutaire, c’est ce qui est -très-contestable. Pour moi, je suis d’un avis opposé. Ce n’est pas ici -le lieu de discuter ce point: je me contenterai de dire en bref que -les précieuses ont réformé ce que, les trois quarts du temps, elles -ne comprenaient pas; et qu’à la franche allure, à l’ampleur native de -notre langue, elles ont substitué un esprit de circonspection étroite, -des habitudes guindées, maniérées, en un mot, une _préciosité_ qui est -devenue son caractère essentiel, et dont il est à craindre qu’elle -ne puisse jamais se débarrasser. C’est payer bien cher une douzaine -de mots dont les précieuses ont enrichi le dictionnaire. Molière en -écrivant s’est constamment affranchi de leur joug; autant en a fait la -Fontaine: mais qui oserait aujourd’hui écrire la langue de la Fontaine -et de Molière? Celle de Rabelais ou de Montaigne, il n’en faut point -parler: ce sont trésors à jamais fermés; nous sommes condamnés à les -admirer de loin sans en pouvoir approcher, condamnés à écrire et à -parler _précieux_. - -Molière, dans son instinct de vieux Gaulois, avait parfaitement senti -la portée de cette _société polie_ et de son œuvre. Il l’attaqua dès -son premier pas dans la lice; et lorsque la mort vint le surprendre, -elle le trouva encore occupé à combattre les précieuses ou les femmes -savantes[5]. - - [5] _Les Précieuses ridicules_ sont de 1659; _les Femmes - savantes_, de 1672. Molière mourut au commencement de 1673. - - - - - CHAPITRE II. - - Mariage de Molière.--Molière se brouille avec Racine.--Il est - accusé d’inceste.--Louis XIV le protége. - - -Le 20 février 1662, qui était le jour du lundi gras de cette -année, à la paroisse de Saint-Germain l’Auxerrois, Molière épousa -Armande-Gresinde-Claire-Élisabeth Béjart, sœur et non pas fille de -Madeleine Béjart, avec qui il avait entretenu une longue et intime -liaison. Molière avait quarante ans, et sa femme dix-sept! Elle était -charmante, remplie de grâces et de talents, chantant à merveille -le français et l’italien; excellente actrice, et sachant animer la -scène lors même qu’elle ne faisait qu’écouter; mais d’une coquetterie -indomptable, qui fit le désespoir et le malheur de Molière, car il en -fut, jusqu’à la fin de sa vie, éperdument amoureux. Madame ou plutôt -mademoiselle Molière, comme l’on disait alors, n’était pas cependant -une beauté accomplie: mademoiselle Poisson nous la représente petite, -avec une très-grande bouche et de très-petits yeux[6]. Il est vrai -que mademoiselle Poisson était la camarade de mademoiselle Molière; -mais Molière a tracé de sa femme le même portrait, dans une scène du -_Bourgeois gentilhomme_: - - «COVIELLE. Vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes - de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.--CLÉONTE. Cela - est vrai, elle a les yeux petits; mais elle les a pleins - de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, et - les plus touchants qu’on puisse voir.--Elle a la bouche - grande.--Oui; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point - aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire - des désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du - monde.--Pour sa taille, elle n’est pas grande.--Non, mais elle - est aisée et bien prise[7], etc., etc.» - - C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême - Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime. - - [6] _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière_, dans le - _Mercure_ de mai 1740. - - [7] Acte III, scène 9. - -Molière, comme l’on voit, avait pour l’objet de son amour d’aussi -bons yeux qu’Alceste en a pour Célimène. Son malheur était de voir sa -faiblesse, d’en rougir, et de ne pouvoir la surmonter. Toutes les fois -qu’il peint des scènes de tendresse, de jalousie, de brouille et de -raccommodement, c’est sa femme qu’il regarde, c’est sa propre histoire -qu’il retrace. Il ne faut donc pas s’étonner de la vérité du tableau, -mais plaindre le malheureux artiste. - -Les torts d’Armande Béjart furent si répétés et ses infidélités si -publiques, qu’après trois ans de mariage et la naissance de leur -second enfant, il fallut en venir à une séparation. Seulement, par -égard pour les bienséances, Molière exigea que sa femme n’allât point -demeurer dans un autre logis que le sien; mais ils ne se voyaient -plus qu’au théâtre. Molière avait une petite maison à Auteuil, où il -se réfugiait, au milieu de ses amis, contre le bruit de la ville et -les chagrins domestiques. C’est dans une de ces réunions qu’eut lieu -l’anecdote si connue du souper, attestée par Racine fils, qui la tenait -de son père. Nous voyons qu’à cette époque déjà la santé de Molière -était altérée, puisqu’il était au régime du lait pour sa poitrine, -et dut à cette circonstance d’échapper à l’ivresse générale de ses -convives. - - -_L’École des maris_, _les Fâcheux_, _l’École des femmes_, qui se -succédèrent rapidement, avaient placé Molière très-haut dans l’estime -du public, et commencé de lui donner part dans l’amitié du roi, cette -amitié qui lui fut si utile, et lui servit de bouclier contre la rage -envenimée de ses ennemis. Molière, bien venu à la cour, bien venu -du surintendant Fouquet, lié avec Racine, Boileau, Chapelle et la -Fontaine; Molière, admiré, fêté, il n’en fallait pas la moitié tant -pour déchaîner l’envie. Molière jouait au Palais-Royal: Montfleury, -l’homme important de la troupe rivale, qui jouait à l’hôtel de -Bourgogne, osa présenter au roi une requête dans laquelle il accusait -Molière d’avoir _épousé sa propre fille_! Molière n’eut pas de peine -à repousser cette infâme calomnie, à laquelle personne n’ajouta foi -un seul instant. Racine, pour qui Molière avait été un bienfaiteur, -Racine, brouillé avec Molière pour un intérêt d’amour-propre, une -misérable querelle de coulisses, Racine, écrivant cette indignité à son -fils, ajoute froidement: _Mais Montfleury n’est pas écouté à la cour_. -Il est triste d’être obligé de le dire, Racine n’avait pas une de ces -âmes énergiquement trempées à la façon de Corneille ou de Molière; il -n’était pas susceptible d’éprouver - - ..... ces haines vigoureuses - Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. - -On sait comment il se retourna contre ses maîtres de Port-Royal. -Racine était dévot et courtisan: dévot sincère, je le veux croire; et -courtisan malhabile, cela est évident. En cette occasion, il ne devina -pas la pensée du roi. Louis XIV ferma la bouche aux calomniateurs, en -tenant sur les fonts de baptême le premier enfant de Molière; madame -Henriette fut la marraine[8]. - - [8] Le roi fut représenté par le duc de Créquy, premier - gentilhomme de la chambre, ambassadeur à Rome; madame de - Choiseul, maréchale du Plessis, représenta madame Henriette. - L’acte est du 28 février 1664; il est rapporté dans l’_Histoire - de la vie et des ouvrages de Molière_, par M. J. Taschereau, 3e - édit., p. 237. - -Louis XIV ne manqua jamais l’occasion de témoigner l’estime qu’il -faisait de Molière. Il l’honorait d’une familiarité publique; il lui -avait accordé les petites entrées; un jour il le fit manger dans sa -chambre, et dit aux courtisans survenus: «Vous me voyez occupé de faire -manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie -pour eux.» On sait que le roi avait dansé un rôle d’Égyptien dans le -ballet du _Mariage forcé_. Une autre fois il tança vertement le duc de -la Feuillade, son impertinent favori, qui s’était permis envers Molière -un outrage brutal. Enfin, Louis XIV aimait Molière, cela soit dit à -l’éternel honneur de l’un et de l’autre; il l’aimait non par égoïsme, -comme on l’a voulu dire, et pour le plaisir d’en être flatté. Si la -vanité du monarque eût seule inspiré son affection, on l’eût vu en -montrer une pareille à Lulli, à Racine, à tant d’autres, plus empressés -courtisans que Molière; et il est certain que de tous les grands -hommes de ce règne aucun ne posséda au même degré que Molière l’amitié -de Louis XIV. Ne cherchons pas à rabaisser par une interprétation -malveillante le prix d’un noble sentiment: Louis XIV aimait Molière en -vertu de cette sympathie qui rapproche invinciblement les grandes âmes. -Le roi s’est honoré en protégeant le poëte; aujourd’hui qu’ils sont -entrés l’un et l’autre dans la postérité, les rôles sont intervertis, -et c’est la mémoire du grand poëte qui protége à son tour la mémoire du -grand roi. - -Le moment est arrivé où Molière va le plus avoir besoin de l’appui -de Louis XIV. Tourner en ridicule les petits marquis, c’était déjà -passablement audacieux; mais attaquer les hypocrites!... Nous allons -voir Molière préluder au coup terrible qu’il leur porta dans _Tartufe_. - - - - - CHAPITRE III. - - Le _Don Juan_ de Tirso de Molina et celui de Molière.--Fureur - des hypocrites en voyant les _Provinciales_ transportées sur le - théâtre. - - -On jouait alors sur tous les théâtres de Paris, sans en excepter -celui des Marionnettes, _le Festin de Pierre_, traduit ou imité de -l’espagnol, de Tirso de Molina. Le héros de cette pièce, don Juan -Tenorio, a véritablement existé. Les chroniques de Séville en font -mention; il siégeait parmi ces magistrats ou administrateurs publics -qu’on appelait les vingt-quatre; il enleva réellement doña Anna, -et lui tua son père, sans qu’il fût possible à la famille outragée -d’obtenir justice. Les franciscains résolurent de délivrer Séville d’un -homme qui était l’effroi général. Ils trouvèrent moyen, par l’appât -d’un rendez-vous, d’attirer don Juan, le soir, dans leur église, où -était enterré le commandeur. Don Juan ne reparut jamais. Les moines -répandirent sur son compte cette terrible et merveilleuse légende, qui -est devenue la source de tant de poésie. - -Un religieux de la Merci, Fray-Gabriel Tellez, qui, sous le nom -de Tirso de Molina, a enrichi la scène espagnole de plusieurs -chefs-d’œuvre, envisagea le sujet de don Juan avec l’œil du génie. -Son drame est profondément empreint d’une horreur religieuse. Les -scènes de la statue avec le débauché, le souper dans le sépulcre du -commandeur, sont de nature à faire frissonner un auditoire populaire, -surtout un auditoire espagnol. Çà et là étincellent de grands traits, -des mots sublimes; je n’en citerai qu’un. Dans la première scène entre -don Juan et la statue du commandeur, le meurtrier demande à sa victime -en quel état la mort l’a surpris, quel est son sort dans l’autre vie, -en un mot s’il est sauvé ou damné. Le spectre ne répond pas à cette -question; mais à la fin de cette terrible scène, lorsque don Juan -prend une bougie pour reconduire le commandeur, celui-ci l’arrête, -et dit solennellement: «Ne m’éclaire pas; JE SUIS EN ÉTAT DE GRACE!» -Quel mot! et comme, après cette longue anxiété, l’auditoire catholique -devait respirer! Dans Molière la statue dit aussi: «On n’a pas besoin -de lumière quand on est conduit par le ciel.» Mais ici la révélation -est indifférente et la phrase sans portée, parce qu’elle ne répond à -rien. C’est une froide équivoque sur le mot _lumière_, une maxime aussi -convenable dans la bouche d’un philosophe que dans celle d’un revenant. -Le don Juan espagnol n’a donc que les semblants de l’incrédulité; c’est -un fanfaron d’athéisme, et il n’en est que plus dramatique. Molière, -pressé par sa troupe, qui voulait avoir aussi son _Festin de Pierre_, -ne pouvait accepter complétement la donnée de Tirso. L’imagination -n’était pas le caractère du XVIIe siècle, encore moins l’imagination -fantastique: c’est la raison, tantôt austère, tantôt embellie, par -les charmes du langage, mais toujours la raison. Molière refit donc le -caractère de don Juan; c’est Molière qui a créé le don Juan adopté par -les arts, sceptique universel, railleur de toutes choses, incrédule -en amour comme en religion et en médecine; type du vice élégant et -spirituel, qui cependant intéresse et s’élève à force d’orgueil et -d’énergie, comme le Satan de Milton. - -Il répandit ainsi une couleur philosophique sur sa pièce, et y -intercala deux scènes excellentes: celle du pauvre et celle de M. -Dimanche. La première fut jugée trop hardie, et supprimée à la seconde -représentation; l’autre est d’un comique si parfait et si vrai, qu’on -n’a pas le courage d’observer qu’elle est tout à fait hors des mœurs -espagnoles, hors surtout du caractère altier de don Juan. Don Juan -se transforme tout à coup ici en un marquis de la cour de Louis XIV, -contraint de ruser et de s’assouplir devant un créancier importun. Mais -M. Dimanche et son petit chien Brusquet sont demeurés proverbes. - -Malheureusement cette philosophie et ces peintures de la société ne -font que mettre mieux en relief l’absurdité de la fantasmagorie finale. -Au moins dans le monde de Tirso tout est poétique, tout est impossible -depuis le commencement jusqu’à la fin, actions et personnages: il -y a unité. Le poëte ne demande à son spectateur que la foi, la foi -aveugle. Molière demande au sien la foi et la raison tout ensemble. -Il passe brusquement du monde réel et prosaïque, dans le domaine de -l’imagination et de la poésie. C’est là le vice radical de sa pièce: -aussi son malaise est-il sensible, et s’empresse-t-il de tourner court, -lorsqu’après quatre actes d’une portée toute morale et philosophique, -il lui faut se servir d’un dénoûment qui ne va qu’aux idées -religieuses de Tirso. On a hasardé ces remarques pour montrer que les -plus admirables natures ne sauraient s’affranchir de certaines règles -dictées par le bon sens vulgaire et l’expérience. Cela n’empêche pas -que le _don Juan_ ne soit une des plus fortes conceptions de Molière, -et de celles qui font le plus d’honneur à son génie. - -Ce don Juan a tous les vices. Remarquez la progression: il est -débauché, esprit fort, impie, enfin hypocrite. Lisez, dans la seconde -scène du cinquième acte, cette longue tirade de don Juan en faveur de -l’hypocrisie: «Il n’y a plus de honte maintenant à cela: l’hypocrisie -est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. -La profession d’hypocrite a de merveilleux avantages, etc....» Quelle -vigueur de coloris! quelle verve! quelle éloquence! Cléante n’en a pas -davantage. «O ciel! s’écrie le bonhomme Sganarelle, qu’entends-je ici? -Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite pour vous achever de -tout point; et voilà le comble des abominations!» Maintenant, si vous -voulez savoir à qui tout cela s’adresse, tournez le feuillet: voyez -dans la scène suivante don Juan, pressé par don Carlos, lui alléguer, -pour toute réponse et toute explication, le ciel, l’intérêt du ciel! -puis, lorsque don Carlos poussé à bout fait entendre quelques paroles -de menaces, voyez de quel style don Juan le provoque en duel:--«Vous -ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque pas de cœur, -et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m’en vais -passer tout à l’heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand -couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n’est point moi qui -me veux battre: le ciel m’en défend la pensée! et si vous m’attaquez, -nous verrons ce qui en arrivera.»--N’y êtes-vous pas encore? Eh bien! -voyez donc dans la septième _Provinciale_ en quels termes, et par -quels artifices de direction d’intention, le grand Hurtado de Mendoza -autorise l’acceptation du duel, «en se promenant armé dans un champ -en attendant un homme, sauf à se défendre si l’on est attaqué... Et -ainsi l’on ne pèche en aucune manière, puisque ce n’est point du tout -accepter un duel, ayant l’intention dirigée à d’autres circonstances. -Car l’acceptation du duel consiste en l’intention expresse de se -battre, laquelle celui-ci n’a pas.» - -Il est évident que Molière, en écrivant la scène de don Juan avec don -Carlos, avait présent à la mémoire ce passage de Pascal. L’allusion ne -pouvait échapper à personne. On ne sera donc pas étonné, connaissant -ceux dont il s’agit, que des clameurs furibondes aient accueilli _le -Festin de Pierre_. Un libelliste du parti osa implorer hautement -l’autorité du roi contre _un farceur qui fait plaisanterie de la -religion, et tient école de libertinage, contre ce monstre de Molière, -qui est l’original de don Juan_. - -Leur rage s’augmentait encore de la rumeur occasionnée par _le -Tartufe_. Molière n’en avait encore composé que trois actes, qui -avaient été joués au Raincy, chez le duc d’Orléans. Louis XIV, assailli -de toutes parts, s’était vu forcé d’interdire ces représentations -jusqu’à plus ample informé; mais il s’empressa de dédommager Molière en -accordant à sa troupe le titre de comédiens du roi, avec une pension de -sept mille livres. Molière avait d’ailleurs la permission de lire tant -qu’il voulait _Tartufe_ dans les sociétés, et, dit Boileau dans une -note de ses Satires, tout le monde le voulait avoir. - -La guerre était déclarée entre Molière et les hypocrites. Les -hostilités furent suspendues (de son côté, non du leur) par les -représentations du _Misanthrope_, joué le 4 juin 1666. Molière avait -alors quarante-quatre ans; son génie était dans toute sa vigueur, les -chefs-d’œuvre se succédaient à de courts intervalles: on vit paraître -en 1665 _Don Juan_; en 1666, _le Misanthrope_; en 1667, _Tartufe_; en -1668, _l’Avare_; sans compter les petites pièces d’un ordre inférieur, -_l’Amour médecin_, _le Médecin malgré lui_, _la Princesse d’Élide_, _le -Sicilien_, _Mélicerte_, et _la Pastorale comique_. - - - - - CHAPITRE IV. - - _Le Misanthrope_;--critiqué par J. J. Rousseau.--Le _Timon_ de - Shakspeare. - - -La chute du _Misanthrope_ à la première représentation est une anecdote -reproduite par tous les commentateurs. Ce n’en est pas moins une -erreur. Il paraît avéré que le public fut en effet la dupe du sonnet -d’Oronte; mais que son dépit soit allé jusqu’à faire tomber la pièce, -c’est une de ces fables dont les anciens biographes de Molière se sont -plu à embellir leur récit. Les registres de la Comédie constatent -que _le Misanthrope_, seul, sans petite pièce qui l’accompagnât, fut -représenté vingt et une fois de suite, succès extraordinaire pour le -temps, et procura d’excellentes recettes. - -J. J. Rousseau, dans sa _Lettre à d’Alembert_, veut établir que le -théâtre corrompt les mœurs. Prenons, dit-il, la meilleure de toutes les -comédies, la plus morale; je vous prouverai qu’elle attaque la vertu, -et il s’ensuivra _à fortiori_ que toutes les autres sont également ou -plus dangereuses, corruptrices et perverses. Il choisit pour cette -expérience _le Misanthrope_. Pourquoi pas _Tartufe_? C’est qu’il eût -fallu prendre le parti des hypocrites contre la piété sincère; et, -avec tout son talent pour le paradoxe, le citoyen de Genève aurait pu -s’y trouver embarrassé. Au contraire, _le Misanthrope_ lui fournit -l’occasion d’entretenir le public de lui-même. Il s’identifie avec -Alceste, et peu s’en faut qu’il ne regarde la pièce de Molière comme -une personnalité contre Jean-Jacques. Sa longue argumentation n’est -qu’un tissu de sophismes, de contradictions et de puérilités. Molière a -composé _le Misanthrope_ «pour faire rire aux dépens de la vertu,--pour -avilir la vertu;» et cette intention, Molière ne l’a pas eue seulement -dans _le Misanthrope_, mais _le Misanthrope_ «nous découvre la -véritable vue dans laquelle Molière a composé _tout son théâtre_.»--«On -ne peut nier, dit-il, que le théâtre de Molière ne soit _une école de -vices et de mauvaises mœurs_, plus dangereuse que les livres mêmes où -l’on fait profession de les enseigner.» Peut-être, en écrivant ces -dernières paroles, la pensée de Rousseau se reportait à _la Nouvelle -Héloïse_. Qu’il y pensât ou non, la flétrissure est plus applicable à -ce roman qu’au _Misanthrope_ et à tout le théâtre de Molière. - -Deux pages plus loin, vous lisez:--«Dans toutes les autres pièces de -Molière,..... _on sent pour lui au fond du cœur un respect_..., etc.» -Du respect pour un professeur de vices et de mauvaises mœurs! pour -celui qui tâche constamment d’_avilir la vertu_! Jean-Jacques n’y -pensait pas! - -Si Molière a voulu, dans le personnage d’Alceste, avilir la vertu, il a -bien mal réussi; car il n’est pas d’honnête homme qui, comme, le duc de -Montausier, ne fût charmé de ressembler au Misanthrope. - -Le portrait que Rousseau se complaît à tracer du véritable Misanthrope -est évidemment, dans son intention, le portrait de Jean-Jacques, -c’est-à-dire, de l’homme parfait. «Le tort de Molière est d’avoir donné -au Misanthrope des fureurs puériles sur des sujets qui ne devraient -pas même l’émouvoir.» Eh! Jean-Jacques, rappelez-vous un peu la scène -ridicule que vous-même vous jouâtes dans le salon du baron d’Holbach, -lorsque le curé de Montchauvet y vint lire sa tragédie de _Balthazar_! -Vous n’auriez pas dû vous émouvoir non plus des éloges perfides donnés -à cet autre Oronte: cependant vous vous mîtes en fureur comme Alceste, -et plus que lui; car, à partir de ce jour, vous rompîtes avec vos -anciens amis, et ne voulûtes jamais les revoir. Avouez qu’Alceste est -moins extrême et plus raisonnable. Mais c’est justement en quoi il vous -déplaît. Vous vous plaignez de ses ménagements envers Oronte; vous -voudriez qu’il lui parlât comme vous fîtes à l’auteur de _Balthazar_: -«Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance; tous -ces messieurs se moquent de vous. Sortez d’ici, et retournez vicarier -dans votre village[9].» En un mot, il aurait fallu que Molière devinât -Rousseau, et fît son apologie anticipée en cinq actes; qu’au lieu -d’Alceste et de Célimène, il peignît Jean-Jacques et Thérèse. C’est -peut-être exiger beaucoup. - - [9] _Mémoires_ de l’abbé Morellet, II, 271. - -Shakspeare a fait, dans _Timon d’Athènes_, un misanthrope selon le cœur -et le goût de Rousseau. Il nous montre d’abord Timon dans son palais, -environné de luxe et d’un peuple de faux amis. Timon, ayant fini par -les apprécier, les invite à un grand festin. On sert sur la table -quantité de plats, tous remplis d’eau et de fumée. Tout à coup Timon se -lève, les convives croient que c’est pour découper; point du tout! il -leur jette les plats à la tête, en criant: «Fatale maison, que le feu -te consume! Péris, Athènes, péris; et que désormais l’homme et tout ce -qui a la figure humaine soit haï de Timon!» Ce disant, il se sauve au -fond des bois, et plante là ses convives, fort mal édifiés. - -Dans la forêt, Timon rencontre un philosophe de son espèce. Ils ont -ensemble une longue scène. Timon dit à Apémantus: «Tu es trop sale -pour qu’on te crache au visage; que la peste t’étouffe!--APÉMANTUS. -Tu es trop vil pour qu’on te maudisse.--TIMON. Hors d’ici; enfant -d’un chien galeux. La colère me transporte de te voir vivant. Ta vue -me soulève le cœur.--APÉMANTUS. Je voudrais te voir crever.--TIMON. -Hors d’ici, ennuyeux importun. Je ne veux pas perdre une pierre -après toi.--APÉMANTUS. Bête sauvage!--TIMON. Esclave!--APÉMANTUS. -Crapaud!--TIMON. Coquin! coquin! coquin[10]!...» M. W. A. Schlegel -appelle cela _une scène incomparable_[11]; mais il trouve _le -Misanthrope_ de Molière, sinon tout à fait mauvais, au moins bien -médiocre! - - [10] Acte IV, scène 3. - - [11] _Cours de littérature dramatique_, tome III, page 90. - -Il est clair que le Timon de Shakspeare a le cerveau dérangé; dès lors -ce qu’il dit comme ce qu’il fait est sans portée morale. Alceste, au -contraire, est assez sage pour se juger lui-même intérieurement: la -preuve, c’est qu’avec Oronte, comme dans la scène des portraits, il -fait des efforts inouïs pour se contenir, et ne s’échappe que poussé à -bout. Tout l’effet comique et l’effet moral du rôle consistent dans ce -tempérament de caractère. - -Mais le coup de maître est d’avoir fait Alceste amoureux, d’avoir -courbé cette âme indomptée sous le joug de la passion, et montré par -là surtout que le plus sage ne peut être complétement sage, - - Et que dans tous les cœurs il est toujours de l’homme. - -Ce vers renferme toute la pièce. - -Avant Molière, on n’avait présenté l’amour sur la scène qu’à -l’espagnole, c’est-à-dire, comme une vertu héroïque qui grandit les -personnages. C’est ainsi que Corneille l’a employé dans _le Cid_, dans -_Cinna_, partout. Molière le premier, d’après sa triste expérience, a -peint l’amour comme une faiblesse d’un grand cœur. De là des luttes qui -peuvent s’élever jusqu’au tragique; et Molière y touche dans la scène -du billet: _Ah! ne plaisantez pas; il n’est pas temps de rire_, etc. - -Racine tira de cette admirable scène une importante leçon. Il n’avait -encore donné que _la Thébaïde_ et _Alexandre_, et, dans ces deux -pièces, il avait traité l’amour suivant le procédé de Corneille; mais, -après avoir vu _le Misanthrope_, il rompit sans retour avec l’amour -romanesque, et abandonna la convention pour la nature, que Molière -lui avait fait sentir. Un an juste après _le Misanthrope_ parut -_Andromaque_, qui commence l’ère véritable du génie de Racine. Il y a -plus: la position de Pyrrhus et d’Hermione n’est pas sans analogie avec -celle d’Alceste et de Célimène. Quand Voltaire dit, «C’est peut-être à -Molière que nous devons Racine,» il ne songeait qu’aux encouragements -pécuniaires[12] et aux conseils dont le premier aida le second; mais ce -mot peut encore être vrai dans un sens plus étendu. - - [12] Racine, arrivant d’Uzès, vint soumettre à Molière son - premier essai de tragédie, _Théagène et Chariclée_; Molière lui - donna cent louis, et le sujet de _la Thébaïde_. - - - - - CHAPITRE V. - - _Tartufe._ - - -Beaucoup de critiques d’une autorité imposante ont proclamé _le -Misanthrope_ le chef-d’œuvre de la scène française: on prend ici la -liberté de n’être pas de leur avis. Quelque prodigieuse que soit cette -œuvre, où Molière s’était fait comme à plaisir un sujet stérile et -dénué d’action pour triompher ensuite des obstacles, _Tartufe_, soit -que l’on considère le mérite de la difficulté vaincue, la perfection -du style, ou la hauteur du but et l’importance du résultat, me paraît -l’emporter sur _le Misanthrope_. Prenez-le philosophiquement, prenez-le -au point de vue dramatique ou au point de vue purement littéraire, -_Tartufe_ est le dernier effort du génie. - -Quelle admirable combinaison de caractères! Deux morales sont mises en -présence: la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans -Tartufe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour -séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de -bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême -et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du -drame repose sur ces trois personnages. A côté d’eux paraissent les -aimables figures de Marianne et de Valère; la piquante et malicieuse -Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame -Pernelle en représente l’entêtement; Damis, l’ardeur juvénile qui, -s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se -brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur; Elmire enfin, -toute charmante de décence, quoiqu’elle aille _vêtue ainsi qu’une -princesse_. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère -d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard! Si Molière l’eût -faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou -invraisemblable: la résistance d’Elmire perdait de son mérite; Elmire -était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. -Point: - - Une femme se rit de sottises pareilles, - Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles. - -Elle n’éprouve pour Tartufe pas plus de haine que de sympathie; elle -le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver -à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages -d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé -des hommes, de Tartufe. _Amour, Amour, quand tu nous tiens!....._ -s’écrie le fabuliste. - -Il n’est pas jusqu’à M. Loyal qui ne soit utile au tableau. M. Loyal, -tout confit en patelinage, en bénignité doucereuse et dévote, est -un reflet de ce bon M. Tartufe. Gageons que M. Tartufe a été son -directeur? Derrière M. Loyal, j’aperçois Laurent: _Laurent, serrez ma -haire avec ma discipline_. C’est une perspective d’hypocrisie à perte -de vue. Molière fait entrevoir à quelle profondeur s’étendent les -ramifications de la _société_, comme dit Pascal, de la _cabale_, comme -l’appelle Cléante. - -_Tartufe_ parut dans un moment de crise. Aux guerres de la Fronde -avaient succédé les querelles religieuses. Deux sectes célèbres -étaient en lutte: Jansénius, accusé de schisme et d’hérésie; Molina, -de relâchement et d’ambition. La morale de Port-Royal était austère -avec sincérité, peut-être même avec excès; la morale des jésuites, -au fond relâchée et sophistiquée, n’avait de la sévérité que les -apparences. De quel côté pencherait un jeune roi, emporté par le goût -des voluptés? L’éducation qu’il avait reçue de Mazarin n’était pas -rassurante. Par les soins d’une politique corrompue, Louis XIV avait -été élevé dans un oubli complet de ses devoirs, mais dans l’habitude de -toutes les pratiques extérieures de la religion. Livré à l’ignorance -et à ses passions, un moyen naturel s’offrait à lui de tout concilier, -de satisfaire à la fois la vieille cour et la nouvelle: l’hypocrisie -lui tendait les bras, il n’avait qu’à s’y jeter. En ce péril, Molière -se dévoua pour sauver le roi et la nation. Le comédien entreprit -de démasquer publiquement l’hypocrisie, à la veille peut-être de -monter sur le trône; il résolut d’éclairer cette hideuse figure d’une -telle lumière, qu’elle fît naître en même temps l’effroi, le dégoût, -et l’envie de rire. Quel problème d’art! Car il n’est peut-être -pas, l’ingrat excepté, un seul caractère plus opposé que celui de -l’hypocrite aux mœurs de la comédie; et l’ingrat et l’hypocrite sont -réunis dans le Tartufe. - -L’audace vertueuse de Molière n’eut peur de rien, ne déguisa rien. -Lorsque Cléante presse Tartufe de remettre en grâce Damis avec son -père, et lui rappelle que la religion prescrit le pardon des injures, -Tartufe échappe à l’argument par la direction d’intention: _Hélas! -je le voudrais, quant à moi, de bon cœur_, etc. La même théorie lui -fournit un prétexte pour enlever à un fils son héritage: c’est de peur -_que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains_. Vous retrouvez -la maxime favorite de Loyola: La fin justifie les moyens. Quand -Elmire oppose le ciel aux vœux de Tartufe: _Si ce n’est que le ciel!_ -répond-il. Et tout de suite il lui développe cette précieuse doctrine -de la direction d’intention: - - Selon divers besoins, il est une science - D’étendre les liens de notre conscience, - Et de rectifier le mal de l’action - Avec la pureté de notre intention. - -Il semble qu’on lise la neuvième Provinciale, fortifiée du charme -d’une versification nerveuse et facile. Et pourquoi Orgon a-t-il confié -aux mains de Tartufe la cassette compromettante d’Argas? Il vous le -dit: c’est par suite de la doctrine des restrictions mentales, - - Afin que pour nier, en cas de quelque enquête, - J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête, - Par où ma conscience eût pleine sûreté - A faire des serments contre la vérité. - -Orgon n’a point à se plaindre: il est puni par où il a péché. La -société humaine ne subsiste que par la bonne foi: donc l’hypocrisie -attaque la société dans sa base. C’est la moralité évidente de la pièce. - -Ensuite Molière fait appel à tous les nobles instincts de la grande -âme de Louis XIV; il sollicite son amour de la gloire et de la -louange. Au dénoûment, cet éloge du roi, que Voltaire a blâmé comme -un hors-d’œuvre[13], est tout ce qu’il y a de plus adroit et de plus -équitable. Adroit, en ce que le conseil se glisse sous la forme de -la louange, et que le poëte, par de fines allusions, lie, pour ainsi -dire, le monarque, et lui fait contracter l’obligation de réprimer -l’hypocrisie et de châtier les hypocrites. Équitable; sans Louis XIV -est-ce que _Tartufe_ eût jamais été représenté? Et qui sauva Molière -en butte aux saintes fureurs de ceux qu’il dévoilait? Contre ce -torrent d’injures, d’anathèmes, d’intrigues, de libelles, quel autre -bras s’opposa que le bras de Louis XIV? quel autre s’y fût opposé -efficacement? Une reconnaissance légitime, une affection réciproque -excuserait encore Molière, s’il se fût avancé trop loin; mais Molière -n’a pas besoin d’excuse: il n’a jamais loué dans Louis XIV que ce qui -était louable. - - [13] Voyez dans _le Lexique_ l’article IL. - -Aujourd’hui que le retour des mêmes intérêts nous fait assister aux -mêmes violences, il est encore impossible de se figurer jusqu’où -fut porté le déchaînement contre l’auteur du _Tartufe_. Un curé de -Paris publia un libelle où il appelle Molière «un démon vêtu de -chair, habillé en homme; un libertin, un impie _digne d’être brûlé -publiquement_.» Il serait dommage que la postérité ne sût pas le nom -de ce bon prêtre; elle en aura l’obligation à M. J. Taschereau, qui a -découvert qu’il se nommait Pierre Roullès, curé de Saint-Barthélemy; -digne, comme on voit, de desservir l’autel placé sous cette invocation -sinistre. - -L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, prêtre indigne, dont -les mœurs dissolues déshonoraient publiquement le sacerdoce, donna un -mandement dans lequel il _excommunie_ quiconque lirait ou verrait jouer -_Tartufe_; en quoi il faut avouer qu’il agit moins par ressentiment -personnel que par esprit de corps, car il ne se donnait même pas la -peine d’être hypocrite. C’est de lui que Fénelon écrivait à Louis XIV: -«Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, -malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les -gens de bien. Vous vous en accommodez, parce qu’il ne songe qu’à vous -plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu’en prostituant -son honneur, il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens -de bien, et lui laissez tyranniser l’Église[14].» Voilà le saint -personnage qui lance l’anathème contre Molière, parce que sa comédie, -«sous prétexte de condamner la fausse dévotion et l’hypocrisie, donne -lieu d’en accuser ceux qui font profession de la plus solide piété, et -les expose aux railleries des libertins.» Le père Bourdaloue ne rougit -pas de prêcher en chaire contre Molière, ce qui revient à prendre en -main la cause de Tartufe et de ses pareils. L’argument du jésuite est -celui de l’archevêque: «Comme la véritable et la fausse dévotion ont un -grand nombre d’actions qui leur sont communes, et comme les dehors de -l’une et de l’autre sont presque tout semblables, les traits dont on -peint celle-ci _défigurent celle-là_[15].» - - [14] Lettre de Fénelon à Louis XIV, p. 32, éd. de M. Renouard. - - [15] _Sermon_ pour le septième dimanche après Pâques. - -Nullement. Molière, qui avait prévu et ce danger et ce reproche, s’est -appliqué à les éviter, en traçant avec un soin religieux la ligne de -démarcation entre le vrai et le faux zèle. C’est là, je le répète, le -but principal de ce rôle éloquent de Cléante. Mais on veut l’ignorer, -pour se ménager un prétexte de déclamations, et se livrer à son aise à -des alarmes affectées. - -Ainsi voilà, par le raisonnement de Bourdaloue, la plus cruelle ennemie -de la piété, l’hypocrisie, rendue inviolable au nom de la religion! Il -faudra, suivant Bourdaloue, ne toucher à aucun abus, de peur de nuire à -l’usage, et respecter le mensonge par égard pour la vérité! Désormais -le sanctuaire abritera au même titre les saints confondus avec les -impies, ou plutôt les impies seront ceux qui tâchent de discerner les -boucs des brebis, le crime de la vertu, l’hypocrisie de la piété! Parce -qu’il y a des hommes qui aiment Dieu et veulent faire prospérer son -culte, il faut assurer, non-seulement l’impunité, mais les honneurs de -la vertu à ceux dont la conduite ferait détester la religion, et tend -à la ruine du culte! C’est pourtant là l’argument unique que, depuis -un siècle et demi, l’on veut faire prévaloir contre la comédie de -Molière et les adversaires de la _tartuferie_! Combien plus sensé et -plus judicieux est celui qui écrit:--«L’hypocrite est le plus dangereux -des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus -se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des -peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et -leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang -de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie après avoir -violé tous leurs serments.»--Je reconnais le langage d’un honnête homme -et d’un chrétien: c’est celui de Fénelon[16]. - - [16] _Télémaque_, livre XVIII. - -Aussi Fénelon prit-il ouvertement le parti de Molière et de sa -comédie. Il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue: -«Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartufe; mais ses ennemis diront -qu’il est jésuite[17].» Le mot est dur pour les jésuites. - - [17] D’ALEMBERT, _Eloge de Fénelon_. - -On vit alors ce qui s’est renouvelé depuis, la violence avec les dévots -agresseurs, et la modération avec les laïques offensés. Molière ne -répondit que par ses _Placets_ au roi, et peut-être par la _Lettre sur -l’Imposteur_, où brille une si profonde entente de la scène, qu’il -est permis de la lui attribuer, malgré les incorrections probablement -préméditées d’un style qui se déguise. - -_Tartufe_ obtint un succès immense. Il est humiliant pour l’esprit -humain que _la Femme juge et partie_ l’ait contre-balancé par un succès -égal, et que Montfleury ait brillé un instant au niveau de Molière. -Ces égarements de l’opinion publique ne durent pas. L’unique suffrage -littéraire qui ait manqué au _Tartufe_, est celui de la Bruyère; -mais, tandis que Tartufe soulève encore d’implacables ressentiments, -l’Onuphre de la Bruyère n’a jamais offensé personne. - -Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense -qu’il venait de recevoir de représenter _Tartufe_? _M. le premier -président ne veut pas qu’on le joue._ Le fait est aussi faux qu’il est -accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, -un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un -magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté -impuni: Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France -le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler -des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de -Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière, a été ramassé -dans les _Anas_ espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon, -au sujet d’une comédie de _l’Alcade_: _L’alcade ne veut pas qu’on le -joue_. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à -Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes -est remplie de ces impertinences: c’est le devoir de la critique de les -signaler, et d’en obtenir justice. - - - - - CHAPITRE VI. - - _Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare_.--Les farces de - Molière.--Ses derniers ouvrages. - - -_Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare_, parurent l’année suivante. -De ces trois comédies, les deux premières ont encouru le reproche -d’immoralité, et, toujours emporté par son amour du paradoxe, -Jean-Jacques ne l’a pas épargné même à la troisième, à cause d’un -mot: «_Je n’ai que faire de vos dons_.» Cette ironie de Cléante est -criminelle, d’accord; Molière l’entend bien ainsi: il veut montrer -comment un père avare amène son fils à lui manquer de respect. Personne -ne peut s’y méprendre. S’il était dit sérieusement, c’est alors que le -mot serait immoral. C’est ce que M. Saint-Marc Girardin fait toucher -avec autant de bon sens que de finesse, en traduisant _je n’ai que -faire de vos dons_ en style du drame moderne: «HARPAGON. Je te maudis! -CLÉANTE (_gravement_). Vous n’en avez plus le droit. Maudire, cela -est d’un père; vous êtes mon rival. Maudire, cela est d’un prêtre; -mais où sont en vous les signes du prêtre, la colère vaincue et les -passions domptées? Vous n’êtes ni père ni prêtre: (_avec solennité et -intention_) JE N’ACCEPTE PAS VOTRE MALÉDICTION!» - - «Quel est, demande ensuite M. Saint-Marc Girardin, quel est - de ces deux mots le plus corrupteur? Lequel met le plus en - discussion le mystère de l’autorité paternelle?» - - (_Cours de littérature dramatique_, page 325.) - -Dans _Amphitryon_, l’éloignement des temps, des lieux, la différence -des mœurs grecques avec les nôtres, l’intervention des personnages -mythologiques, la banalité d’une légende connue même des enfants, mille -circonstances, écartent le danger. _Amphitryon_ est une étude d’après -l’antique, et n’est pas plus immoral que la Diane chasseresse ou -l’Apollon du Belvédère ne sont indécents. - -_George Dandin_, c’est autre chose: «La coquetterie de la femme, -dit Voltaire, n’est que la punition de la sottise que fait George -Dandin d’épouser la fille d’un gentilhomme ridicule.» Soit; mais, en -attendant, le vice d’Angélique joue le rôle avantageux, il triomphe, et -les conséquences de ce vice sont plus funestes à la société que celles -de la sottise de George Dandin. Toutefois, ce n’est pas à Rousseau à -se plaindre et à déclamer si haut; car la récrimination serait facile -contre lui. L’adultère de madame de Wolmar est d’un pire exemple que -celui d’Angélique. Le vice d’Angélique n’est que spirituel; dans Julie, -il est intéressant, ennobli par la passion; il emprunte les dehors de -la vertu, tout au plus est-il présenté comme une faiblesse rachetable. -On ne peut s’empêcher de mépriser Angélique; mais Rousseau prétend -faire estimer Julie, Julie qui n’a pas, comme Angélique, l’excuse d’un -mari sot, d’un George Dandin. Enfin, quand on a ri à la comédie de -Molière, toutes les conséquences, ou à peu près, en sont épuisées, il -n’en reste guère de trace; au contraire, _la Nouvelle Héloïse_ a fondé -cette école de l’adultère sentimental, qui, de nos jours, a envahi le -roman, le théâtre, et jusqu’à certaines théories philosophiques. - -Mais _George Dandin_ offre aussi son côté moral. Les bourgeois, en -1668, sont pris d’une manie qui va devenir épidémique: ils veulent -sortir de leur sphère, monter, contracter de grandes alliances et de -grandes amitiés; ils se hissent sur leur coffre-fort pour atteindre -jusqu’à l’aristocratie et s’y mêler. De son côté, l’aristocratie est -fort disposée à se baisser, à descendre, à se mêler familièrement -aux bourgeois pour puiser dans leur caisse, tout en raillant et -en méprisant ceux qu’elle pressure. La roture opulente passant un -marché avec la noblesse besoigneuse, cette donnée qui a défrayé tout -le théâtre de Dancourt et quelques-unes des meilleures comédies du -dix-huitième siècle, c’est Molière qui le premier l’a trouvée. Molière, -avant le Sage et d’Allainval, a châtié la sotte vanité des uns et -la cupidité avilissante des autres. George Dandin et M. Jourdain -sont les types du ridicule des bourgeois, et le marquis Dorante -personnifie la bassesse de certains gentilshommes d’alors. Seulement -M. Jourdain possède un travers de plus que le rustique Dandin: à -l’ambition de la noblesse, il joint celle des belles manières et -du savoir. Molière semble l’avoir créé tout exprès pour servir de -preuve et de commentaire à la pensée de Montaigne: «La sotte chose -qu’un vieillard abecedaire! on peut continuer en tout temps l’estude, -mais non pas l’escholage.» Les trois premiers actes du _Bourgeois -gentilhomme_ égalent ce que Molière a produit de meilleur: quel dommage -que l’impatience et les ordres de Louis XIV aient précipité les deux -derniers dans la farce! Au reste, cette farce joyeuse n’est pas si loin -de la vérité qu’elle le paraît. L’abbé de Saint-Martin, célèbre dans -ce temps-là, justifie la réception du Mamamouchi: on lui fit accroire -que le roi de Siam l’avait créé mandarin et marquis de Miskou, et il -apposa sa signature à ces deux diplômes[18]. Molière n’est jamais sorti -de la nature; ce n’est pas sa faute si le vrai n’est pas toujours -vraisemblable. - - [18] On publia en trois volumes le récit de cette plaisanterie, - sous le titre d’_Histoire comique du mandarinat de l’abbé de - Saint-Martin_. - -Ceux qui cultivent les lettres ou les arts ont souvent à lutter -contre des préjugés et des obstacles dont la postérité ne peut se -faire d’idée. Croirait-on, par exemple, que l’emploi de la prose, -dans une comédie de caractère en cinq actes, compromit gravement le -succès de _l’Avare_? Le témoignage des contemporains, en particulier -de Grimarest, confirmé par Voltaire, ne permet pas d’en douter. Quant -aux inculpations plus graves de Rousseau, Marmontel y a répondu; et un -sens droit, à défaut de Marmontel, en eût fait justice. J’aime mieux -invoquer en faveur de la comédie de Molière le mot connu d’un confrère -d’Harpagon: «Il y a beaucoup à profiter dans cette pièce: on y peut -prendre d’_excellentes leçons d’économie_[19].» - - [19] Grandménil, qui jouait Harpagon au naturel, trouvait - aussi la pièce fort bonne: il y avait pourtant remarqué une - faute.--Laquelle? C’est au sujet du diamant qu’au nom de son père - Éraste fait accepter à Élise. Plus tard, au dénoûment, le mariage - d’Harpagon est rompu, c’est Éraste qui épouse Élise, et il n’est - plus question de ce diamant! Harpagon devrait le réclamer.--L’art - a beau être habile, la nature garde toujours sa supériorité. - -Diderot, avec son exagération habituelle, dit quelque part: «Si -l’on croit qu’il y ait beaucoup plus d’hommes capables de faire -_Pourceaugnac_ que de faire _Tartufe_ ou _le Misanthrope_, on -se trompe.» Sans aller si loin, on peut dire que _Monsieur de -Pourceaugnac_, _les Fourberies de Scapin_ et _le Malade imaginaire_ -sont des farces où abondent des scènes de haute comédie, des farces -remplies de verve, de sel, d’une intarissable gaieté, telles enfin -qu’un génie supérieur pouvait seul les composer. Il faut se rappeler -que Molière était directeur de spectacle, obligé, comme il le disait, -de donner du pain à tant de pauvres gens, et que les connaisseurs au -goût pur et austère ne forment, dans tous les temps, qu’une très-petite -minorité. - -Molière termina sa carrière comme il l’avait commencée, en immolant les -précieuses, les pédants et les pédantes. _Les Femmes savantes_ furent -son dernier chef-d’œuvre, comparable au _Misanthrope_ et au _Tartufe_, -sinon par l’élévation du but, au moins par le style, par les détails, -et l’art de féconder, d’étendre un sujet ingrat, stérile et borné. -On a reproché à Molière d’avoir joué l’abbé Cotin en plein théâtre; -Cotin, dit-on, en mourut de chagrin. On a prétendu de même que les -satires de Boileau avaient rendu fou l’abbé Cassagne. Ces rumeurs ont -été accueillies par Voltaire mal à propos. Il est prouvé que Cassagne -mourut en pleine jouissance de son bon sens, tel que Dieu le lui avait -départi, et que l’abbé Cotin survécut dix ans aux _Femmes savantes_. -Il n’est pas moins prouvé que ces deux hommes avaient fait tout leur -possible pour nuire à Despréaux et à Molière, et s’étaient attiré le -rude châtiment auquel ils doivent d’être immortels. - - - - - CHAPITRE VII. - - Caractère privé de Molière.--Sa mort.--Son talent comme auteur. - - -Qui jugerait du caractère des auteurs par celui de leurs ouvrages -s’exposerait à des erreurs étranges. Les plus folles comédies de -Molière furent composées à la fin de sa vie, lorsqu’il était tourmenté -de souffrances morales. Molière réunissait deux dispositions d’esprit -en apparence contradictoires, et que néanmoins on trouve souvent -associées, l’enjouement des paroles et la mélancolie de l’âme: l’un -résulte de la vivacité de l’esprit, l’autre de la tendresse du cœur. -Personne ne fut meilleur que Molière, personne peut-être ne fut -plus malheureux intérieurement. Il était très-porté à l’amour: sa -passion pour Armande Béjart, passion qui sembla s’accroître par le -mariage, empoisonna son existence. Les galanteries de mademoiselle -Molière étaient publiques, tantôt avec Lauzun, tantôt avec le duc -de Guiche, tantôt, avec un autre grand seigneur; car du moins elle -n’_encanaillait_ pas ses amours. Sa coquetterie ne se contint pas -même devant le fils adoptif de Molière, le jeune Baron, que Molière -chérissait paternellement, et se plaisait à former. Les bienfaits -de cet infortuné grand homme tournaient contre lui: c’est ainsi -qu’il s’était vu trahi par Racine, mais d’une façon pourtant moins -sensible et cruelle. _La Fameuse comédienne_, biographie satirique de -mademoiselle Molière, rapporte une longue conversation entre Molière et -Chapelle, dans laquelle le premier expose à son ami la vivacité et la -tyrannie de ce funeste amour. Les traits en sont désespérés, et cette -peinture est à la fois si naïve et si véhémente, qu’il n’est guère -possible qu’elle ne soit vraie.--«Mes bontés, dit le pauvre Molière, -ne l’ont point changée. Je me suis donc déterminé à vivre avec elle -comme si elle n’était point ma femme; mais si vous saviez ce que je -souffre, vous auriez pitié de moi! Ma passion est venue à un tel point, -qu’elle va jusqu’à entrer avec compassion dans ses intérêts; et quand -je considère combien il m’est impossible de vaincre ce que je sens pour -elle, je me dis en même temps qu’elle a peut-être la même difficulté à -détruire le penchant qu’elle a d’être coquette, et je me trouve plus -de disposition à la plaindre qu’à la blâmer. Vous me direz sans doute -qu’il faut être poëte pour aimer de cette manière; mais, pour moi, je -crois qu’il n’y a qu’une sorte d’amour, et que les gens qui n’ont point -senti de semblables délicatesses n’ont jamais aimé véritablement... -Quand je la vois, une émotion qu’on peut sentir, mais qu’on ne saurait -exprimer, m’ôte l’usage de la réflexion. Je n’ai plus d’yeux pour ses -défauts: il m’en reste seulement pour ce qu’elle a d’aimable.» C’est -exactement l’amour d’Alceste pour Célimène. Molière, devant ce même -public qu’il avait tant réjoui aux dépens des maris trompés, voulut une -fois épancher noblement la douleur qui navrait son âme. De là vient que -_le Misanthrope_, sans action, est si intéressant: c’est le cœur du -poëte qui s’ouvre, c’est dans le cœur de Molière que vous lisez, sans -vous en douter; tout cet esprit si fin, cette délicatesse élevée, cette -jalousie vigilante et confuse d’elle-même, cette fière vertu rebelle à -la passion qui la dompte, c’est Molière, c’est lui qui se plaint, qui -se débat, qui s’indigne; c’est lui que vous aimez, que vous admirez, de -qui vous riez d’un rire si plein de bienveillance et de respect. Quel -homme que celui qui, pour créer un tel chef-d’œuvre, n’a eu besoin -que de se peindre au naturel! Et quel spectacle quand Molière jouait -Alceste, et mademoiselle Molière Célimène! Ce n’était plus l’illusion, -c’était la réalité. Lorsque vous verrez _le Misanthrope_, songez à -Molière, à son infortune profonde; persuadez-vous bien que, sous le -nom d’Alceste, c’est lui-même que vous avez devant les yeux, et vous -sentirez quelle douleur amère se cache au fond de ce charmant plaisir. - -Le cœur se serre de tristesse quand on entend Molière dire à son ami -Rohault, le célèbre physicien: «Oui, mon cher monsieur Rohault, je suis -le plus malheureux des hommes, et je n’ai que ce que je mérite[20].» - - [20] Grimarest, _Vie de Molière_. - -On lit toujours avec plaisir deux traits qui peignent la générosité du -cœur de Molière. - -Un pauvre comédien de campagne appelé Mondorge, qui avait jadis fait -partie de la troupe de Molière, n’osant, à cause de son extrême misère, -se présenter devant lui, fit solliciter par Baron quelques secours, -afin de pouvoir rejoindre sa troupe. Molière, qui ne perdait pas une -occasion d’exercer son élève, lui demande combien il fallait donner. -Baron répond au hasard: «Quatre pistoles.--Donnez-lui, dit Molière, -ces quatre pistoles pour moi; mais en voilà vingt qu’il faut que vous -lui donniez pour vous, car je veux qu’il vous ait l’obligation de ce -service.» Ce qui fut exécuté. Molière ne s’en tint pas là: il voulut -voir son ancien camarade; il le consola et l’embrassa, dit Laserre[21], -et mit le comble à ce bon accueil par le cadeau d’un magnifique habit -de théâtre. - - [21] _Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière._ - -Une autre fois, un mendiant lui demanda l’aumône. Molière, qui était -fort charitable, lui jette une pièce de monnaie; le mendiant court -après la voiture où Molière s’entretenait avec Charpentier, qui composa -la musique du _Malade imaginaire_: «Monsieur, dit le pauvre, vous -n’aviez probablement pas dessein de me donner un louis d’or; je viens -vous le rendre.--Tiens, mon ami, dit Molière, en voilà un autre.» Et -comme son génie était continuellement en sentinelle, il s’écria: «Où la -vertu va-t-elle se nicher!» - -Molière était taciturne, comme Corneille; Boileau l’avait surnommé -_le contemplateur_. Avec cette humeur sérieuse, il était obligé de -représenter les personnages comiques ou ridicules, où il était, dit-on, -incomparable. Ses rôles habituels étaient Mascarille, George Dandin, -Scapin, Sganarelle, Pourceaugnac: il se dédommageait par des rôles -d’un comique plus relevé, dans Arnolphe, Orgon, Harpagon, surtout dans -Alceste et le bonhomme Chrysale; mais peignez-vous le grave Molière -jouant Sosie dans _Amphitryon_, Zéphire dans _Psyché_, ou Moron de -_la Princesse d’Élide_! Encore s’il n’eût joué que ses ouvrages! mais -il était obligé de faire valoir en conscience toutes les platitudes, -soit en vers, soit en prose, dont les auteurs ses rivaux voulaient -bien gratifier son théâtre. Il est plus que probable que lorsqu’on -représentait _Don Japhet_, _l’Héritier ridicule_ et les _Jodelet_ -de Scarron, Molière remplissait le principal rôle de ces ignobles -comédies, qui avaient encore l’honneur d’être jouées à la cour devant -le roi. Apparemment aussi ces rôles donnèrent lieu à une foule de -particularités concernant Molière, qui nous sembleraient bien piquantes -si nous pouvions les savoir. Une seule anecdote, conservée par -Grimarest, servira d’échantillon. Molière jouait Sancho dans le _Don -Quichotte_ de Guérin du Bouscal, et se tenait dans la coulisse, monté -sur son âne, guettant le moment d’entrer. «Mais l’âne, qui ne savait -pas son rôle par cœur, n’observa point ce moment, et dès qu’il fut dans -la coulisse il voulut entrer en scène, quelques efforts que Molière -employât pour qu’il n’en fît rien. Molière tirait le licou de toute sa -force; l’âne n’obéissait point, et voulait paraître. Molière appelait: -_Baron! Laforêt! à moi!... ce maudit âne veut entrer!_ Cette femme -était dans la coulisse opposée, d’où elle ne pouvait passer par-dessus -le théâtre pour arrêter l’âne; et elle riait de tout son cœur de voir -son maître renversé sur le derrière de cet animal, tant il mettait de -force à tirer le licou pour le retenir. Enfin, destitué de tout secours -et désespérant de vaincre l’opiniâtreté de son âne, il prit le parti -de se retenir aux ailes du théâtre, et de laisser glisser l’animal -entre ses jambes, pour aller faire telle scène qu’il jugerait à propos. -Quand on fait réflexion au caractère d’esprit de Molière, à la gravité -de sa conversation, il est risible que ce philosophe fût exposé à de -pareilles aventures, et prît sur lui les personnages les plus comiques.» - -Ce genre de vie, qui avait été la vocation de sa jeunesse, était devenu -l’affliction de son âge mûr. Grimarest rapporte qu’un jour, s’en -expliquant à un de ses amis: «Ne me plaignez-vous pas, lui dit-il, -d’être d’une profession si opposée à l’humeur et aux sentiments que -j’ai maintenant? J’aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par -une infinité de détails communs et turbulents sur lesquels je n’avais -pas compté, et auxquels il faut que je me livre tout entier.» Et comme -cet ami cherchait à lui faire envisager certains côtés moins tristes -de sa condition, Molière ajouta: «Vous croyez peut-être qu’elle a ses -agréments? vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence -recherchés des grands seigneurs; mais ils nous assujettissent à leurs -plaisirs, et c’est la plus triste de toutes les situations que d’être -l’esclave de leurs fantaisies. Le reste du monde nous regarde comme des -gens perdus, et nous méprise!» - -Mais puisque Molière était si désenchanté de la comédie, que ne la -quittait-il? Il l’aurait pu: sa fortune, sans être considérable, le -lui aurait permis; sa santé délabrée se joignait à son goût pour -l’engager au repos. L’Académie offrait même un fauteuil à l’auteur du -_Misanthrope_, s’il voulait renoncer au métier de comédien. Boileau -insistant sur cette nécessité, Molière lui objecta le point d’honneur: -«Plaisant point d’honneur! s’écria le satirique, qui consiste à se -barbouiller d’une moustache de Sganarelle, et à recevoir des coups de -bâton!» Molière avait un motif plus sérieux, qu’il ne dit pas cette -fois-là; mais, le jour de la quatrième représentation du _Malade -imaginaire_, Molière, qui faisait Argan, se trouvait si véritablement -malade, que Baron et quelques autres personnes le pressaient de ne -point jouer. «Et comment voulez-vous que je fasse? répondit Molière. Il -y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre: -que feront-ils, si on ne joue pas? Je me reprocherais d’avoir négligé -de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.» - -Voilà ce qui le retenait au théâtre: l’humanité. - -Il joua donc, non sans de grandes douleurs et de grands efforts pour -achever son rôle. Dans la cérémonie, en prononçant le _Juro_, il -éprouva une convulsion qu’il parvint à déguiser. Rentré chez lui, sa -toux le prit si violemment qu’il se vit en danger, et réclama les -secours de la religion. Deux prêtres de Saint-Eustache refusèrent de -venir; un troisième ecclésiastique, mieux instruit de ses devoirs, -arriva lorsque Molière avait perdu l’usage de la parole. Il s’était -rompu un vaisseau dans la poitrine, et il expira suffoqué par le sang, -à dix heures du soir, le 17 février 1673, anniversaire de la mort -de Madeleine Béjart, sa belle-sœur et son premier amour; il avait -cinquante et un ans. - -Le pieux Harlay de Champvallon ne manqua pas de s’opposer à ce que -Molière fût inhumé en terre sainte. Un comédien! La veuve du comédien -présenta humblement requête au prélat _ennemi de toute vertu_, à qui -Louis XIV _livrait les gens de bien, et laissait tyranniser l’Église_. -Il ne fallut rien de moins qu’un ordre du roi; Louis XIV donna cet -ordre, et l’archevêque voulut bien y consentir, à condition que la -cérémonie aurait lieu de nuit, et que le convoi ne serait pas escorté -de plus de deux prêtres. Il s’y joignit une centaine de personnes, amis -ou connaissances du défunt, chacune portant une torche. Molière fut -enterré au coin de la rue Montmartre et de la rue Saint-Joseph, où est -à présent le marché; c’était alors un cimetière. Quant à l’archevêque, -lorsque son tour vint, «il fut enterré pompeusement au son de toutes -les cloches, avec toutes les belles cérémonies qui conduisent -infailliblement l’âme d’un archevêque dans l’Empyrée[22].». Il est vrai -qu’il avait béni le mariage clandestin de Louis XIV avec madame de -Maintenon; cela valait mieux que d’avoir fait _le Misanthrope_ et _les -Femmes savantes_. - - [22] Voltaire, lettre à Chamfort, du 27 septembre 1769. Harlay - de Champvallon mourut à Conflans en août 1695, _assisté_ de Mme - de Lesdiguières, comme plus tard le régent, de la duchesse de - Phalaris. - -L’histoire et les arts ont consacré le souvenir des deux sœurs -de charité qui assistèrent Molière au moment suprême. Ces bonnes -religieuses venaient tous les ans quêter à Paris à la même époque, et -l’hospitalité leur était assurée chez l’auteur de _Tartufe_; mais, -dans cette scène touchante et solennelle, il n’est pas question de -sa femme. Bussy-Rabutin nous apprend que cette indigne épouse reparut -sur le théâtre _treize jours après la mort de son mari_! Molière avait -eu d’elle trois enfants: deux garçons et une fille[23]. Les garçons -moururent en bas âge; la fille, après la mort de son père, épousa M. de -Montalant, par qui elle avait été enlevée. Ils ne laissèrent point de -postérité. - - [23] Louis, filleul du roi, né en 1664, l’année de la première - apparition de _Tartufe_;--Esprit-Madeleine, née le 4 août 1665, - qui fut madame de Montalant;--et Jean-Baptiste-Armand, né en - septembre 1672, l’année des _Femmes savantes_, cinq mois avant la - mort de son père. Cet enfant, fruit d’un raccommodement tardif, - ne vécut qu’un mois. - -A la mort de Molière, son théâtre ferma pendant _six jours_: on rouvrit -par _le Misanthrope_; Baron remplaça Molière dans le rôle d’Alceste. - -On sera bien aise de connaître le portrait de Molière tracé dans -le _Mercure de France_ par une actrice de sa troupe, mademoiselle -Poisson:--«Il n’était ni trop gras, ni trop maigre; il avait la taille -plus grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait -gravement, avait l’air très-sérieux, le nez gros; la bouche grande, -les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et -les divers mouvements qu’il leur donnait lui rendaient la physionomie -extrêmement comique.» - -_Le Mercure galant_, appréciant le jeu de Molière, le met au-dessus de -Roscius:--«Il méritait le premier rang: il était tout comédien depuis -les pieds jusqu’à la tête. Il semblait qu’il eût plusieurs voix: tout -parlait en lui, et d’un pas, d’un sourire, d’un clin d’œil et d’un -remuement de tête, il faisait plus concevoir de choses que le plus -grand parleur n’aurait pu en dire une heure.» - -Ce témoignage, rendu sur la tombe récente de Molière, ne doit -s’entendre sans doute que de l’acteur comique. Mais Molière jouait -aussi la tragédie, pour laquelle il eut toute sa vie une singulière -affection: cependant il n’y réussit jamais. Il jouait lui-même son _Don -Garcie_, et y fut sifflé; il faisait Nicomède; César, dans _la Mort de -Pompée_. Montfleury le fils l’a peint en caricature dans ce rôle: il le -compare à ces héros qu’on voit dans les tapisseries: - - Il est fait tout de même! il vient, le nez au vent, - Les pieds en parenthèse et l’épaule en avant; - Sa perruque qui suit le côté qu’il avance, - Plus pleine de lauriers qu’un jambon de Mayence; - Les mains sur les côtés, d’un air peu négligé; - La tête sur le dos, comme un mulet chargé; - Les yeux fort égarés; puis, débitant ses rôles, - D’un hoquet éternel sépare ses paroles. - - (_L’Impromptu de l’hôtel Condé._) - -On sent la main d’un ennemi; cependant il peut y avoir du vrai dans -ces détails. Le hoquet, par exemple, est mentionné par tous les -historiens du théâtre. Molière, dit Grimarest, avait contracté ce tic -en s’efforçant de maîtriser une excessive volubilité de prononciation; -mais, dans la comédie, il dissimulait ce défaut à force d’art[24]. -Molière, en récitant des vers, n’employait pas cette espèce de mélopée -si fort en honneur dans le XVIIIe siècle; son débit était simple, sans -affectation, et devait offrir beaucoup d’analogie avec la manière de -Talma, autant du moins qu’on en peut juger par celle de Baron, élève -de Molière. «Baron, dit Collé, ne déclamait jamais, même dans le plus -grand tragique; et il rompait la mesure de telle sorte que l’on ne -sentait pas l’insupportable monotonie du vers alexandrin.» Sans doute -Baron tenait ce système de Molière, et c’est peut-être ce passage de -Collé qui l’a transmis à Talma. - - [24] Voyez M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et des ouvrages - de Molière_, page 55, 3e édition. - -Molière, dans sa jeunesse, avait traduit en vers le poëme de Lucrèce, -_De la nature des choses_. Il est certain que cette traduction existait -encore, en 1664; elle est aujourd’hui perdue. Les papiers de Molière, -parmi lesquels devaient se trouver des esquisses et des fragments de -comédies inachevées, ont été vendus et dispersés avec la bibliothèque -du comédien Lagrange, héritier des manuscrits de son illustre camarade. -On assure pourtant qu’en 1799, la Comédie française possédait encore -quelques-uns de ces cahiers, mais qu’ils ont péri dans l’incendie de -l’Odéon; en sorte que l’on ne connaît aujourd’hui de la main de Molière -que sa signature au bas d’un acte. - - - - - CHAPITRE VIII. - - Du génie dramatique de Molière.--Du style de Molière. - - -Les comédies de Molière sont à présent, et, tout en réservant les -chances de l’avenir, on peut croire qu’elles resteront le plus grand -monument de la littérature française, l’éternel honneur du siècle et -du pays qui les a vues naître. Personne n’est descendu plus avant que -Molière dans le cœur humain. Il n’y a point de vices, de travers, de -ridicules, auxquels il n’ait au moins touché, sur lesquels il n’ait -laissé l’empreinte de sa main puissante; en sorte qu’il semble avoir -confisqué par anticipation l’originalité de tous ses successeurs. - -On a tenté d’amoindrir la sienne en recherchant les sources où il avait -puisé, en faisant voir qu’il avait emprunté une idée tantôt à Térence, -tantôt à Aristophane; un caractère ou un bon mot à Plaute; à Cyrano -le fond de deux scènes; _le Médecin malgré lui_ à un fabliau du XIIIe -siècle; _la Princesse d’Élide_ à Augustin Moreto (il eût mieux fait de -la lui laisser); un trait de _Tartufe_ à Scarron. Et qu’importe? tout -cela était enfoui, inconnu, méprisé, sans valeur. Reprocheriez-vous à -un alchimiste d’avoir ramassé dans la rue un morceau de plomb, pour le -changer en or? Ce que Molière a pris à tout le monde, personne ne le -reprendra sur lui, et l’on ne lui arrachera pas davantage ce qu’il n’a -pris à personne. - -Il était toujours à la piste de la vérité, et, dans l’ardente recherche -qu’il en faisait, il ne dédaignait pas d’aller s’asseoir au théâtre -de Polichinelle, ni de s’arrêter devant les tréteaux de Tabarin; il -en rapporta un jour la fameuse scène du sac, que Boileau lui a tant -reprochée. Il furetait également les livres italiens et espagnols, -romans, recueils de bons mots, facéties, etc. «Il n’est, dit l’auteur -de _la Guerre comique_, _point de bouquin qui se sauve de ses mains_; -mais le bon usage qu’il fait de ces choses le rend encore plus -louable.» Et de Visé, dans sa rapsodie de _Zélinde_, dirigée cependant -contre Molière: «Pour réussir, il faut prendre la manière de Molière: -lire tous les livres satiriques, prendre dans l’espagnol, prendre dans -l’italien, et _lire tous les vieux bouquins_. Il faut avouer que c’est -un galant homme, et qu’il est louable de se servir de tout ce qu’il lit -de bon[25].» - - [25] _Zélinde_, ou _la véritable critique de l’École des femmes_, - acte Ier, scène 7.--_La Guerre comique_ ou _la Défense de l’École - des femmes_, par le sieur de Lacroix (1664), se compose d’un - dialogue entre Apollon et Momus, suivi de quatre _Disputes_. Dans - la dernière dispute on voit figurer le personnage de la Rancune, - du _Roman comique_. - -Le génie de Molière était si éminemment dramatique, qu’il a employé -toutes les formes du drame, y compris celles que l’on croirait plus -modernes; tous les tons et toutes les nuances de la comédie, cela -va sans dire; la tragédie et le drame héroïque dans _Don Garcie de -Navarre_, dont les meilleures scènes ont enrichi _le Misanthrope_; la -tragédie lyrique dans _Psyché_; l’opéra-ballet dans _Mélicerte_, dans -_la Princesse d’Élide_, et dans les nombreux intermèdes de ses autres -pièces; et jusqu’à l’opéra-comique dans _le Sicilien_, qui peut à bon -droit passer pour le premier essai du genre. - -Voltaire a reproché à Molière des dénoûments postiches et peu naturels, -et cette opinion a trouvé de nombreux échos. Cette question, examinée -de près, atteste, je crois, l’étude profonde que Molière avait faite -de la nature et de l’art. En effet, il n’y a point de dénoûments dans -la nature: j’entends de ces péripéties qui tout d’un coup placent un -nombre donné de personnages, tous en même temps, dans une situation -arrêtée, définitive, et qui ne laisse plus à s’enquérir de rien sur -leur compte. Par rapport à l’art, une pièce de théâtre n’est point -faite pour le dénoûment; au contraire, le dénoûment n’est qu’un -prétexte pour faire la pièce. Quand vous sortez pour vous promener, -est-ce le terme de la promenade qui en est l’objet véritable? -Nullement: le vrai but, c’est de parcourir lentement, curieusement, -le chemin. L’art consiste à vous faire avancer par des sentiers dont -les sinuosités et les retours ont été savamment calculés, embellis à -droite et à gauche de toutes sortes de fleurs et d’agréments qui vous -attirent: c’est là votre plaisir, et l’artifice du jardinier ou du -poëte. Mais ce que vous trouverez à la fin, vous le savez d’avance, et -c’est votre moindre souci. La preuve que la curiosité n’est ici pour -rien, c’est que l’on reverra cent fois la même pièce. Il n’y a au -théâtre que deux dénoûments: la mort dans la tragédie, dans la comédie -le mariage. Le talent du poëte est d’accumuler au-devant des obstacles -en apparence invincibles; et quand il les a fait disparaître un à un, -ce qu’il a de mieux à faire, c’est de tourner court, et de disparaître -lui-même. Il vous a donné ce que vous lui demandiez: le plaisir de -la promenade. Quelles sont donc les conditions rigoureuses d’un bon -dénoûment? C’est de satisfaire la raison, le jugement, les sympathies -ou les antipathies excitées dans le cours de l’ouvrage; l’imagination -n’a rien à y réclamer, elle a eu sa part. Considérés de ce point de -vue, les dénoûments de Molière n’offrent plus rien à reprendre. - -L’arrêt porté par Boileau est d’une sévérité qui va jusqu’à l’injustice: - - C’est par là que Molière, illustrant ses écrits, - Peut-être de son art eût remporté le prix, - Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures - Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures, - Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin, - Et sans honte à Térence allié Tabarin. - Dans ce sac ridicule où Scapin l’enveloppe, - Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope. - -Que vous le reconnaissiez ou non, il n’en est pas moins cet auteur. -Quand il s’agit d’apprécier et de classer définitivement un écrivain, -on doit considérer non le point où il est descendu, mais le point où il -s’est élevé. La raison en est simple: les bons ouvrages avancent l’art; -les mauvais ne le font pas reculer. La postérité ne voit de Corneille -que _le Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_; quant à _Théodore_, -_Agésilas_, _Attila_, _Suréna_, elle les ignore ou les oublie. - -Boileau était le maître de choisir son public; il ne s’embarrassa -de plaire qu’à Louis XIV, à un duc de Beauvilliers, à un duc de -Montausier, à Guilleragues, à Seignelay, aux esprits d’élite. C’est -pour eux qu’il écrit, pour eux seuls. Molière subissait des conditions -tout à fait différentes: il a travaillé tantôt pour la cour, tantôt -pour le peuple, et il est arrivé que ses ouvrages ont été goûtés -universellement. Est-il juste de lui en faire un crime? Mais, au -contraire, cette austérité inflexible, ce puritanisme de goût qui -bannit une certaine variété, sera toujours, aux yeux de beaucoup de -gens, un titre d’exclusion contre Boileau. - -Enfin, si Molière n’emporte pas le prix dans son art, qui l’emportera? -à qui réserve-t-on ce prix? - -A Shakspeare, à Caldéron, répond Schlegel. Nous n’opposerons à -l’adoption de cette sentence qu’une petite difficulté: Schlegel, qui -condamne Racine et méprise Molière, ne les entend pas assez; et il -entend trop Caldéron et Shakspeare. - -Saint-Évremond, cet esprit si fin, si juste, et en même temps si sobre -dans l’expression, me paraît avoir, en deux lignes, jugé Molière mieux -et plus complétement que personne: «Molière a pris les anciens pour -modèles, inimitable à ceux qu’il a imités, s’ils vivaient encore.» - -Le style de Molière a été déprécié par deux juges d’une autorité -imposante: la Bruyère et Fénelon. Voici d’abord l’opinion de l’auteur -du _Télémaque_, qui, fidèle à son caractère de mansuétude, s’exprime -avec moins de dureté que l’auteur des _Caractères_. - - «En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases - les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en - quatre mots, avec la plus grande simplicité, ce que celui-ci - ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du - galimatias. J’aime bien mieux sa prose que ses vers. _L’Avare_, - par exemple, est moins mal écrit que les pièces qui sont en - vers. Il est vrai que la versification française l’a gêné... - Mais, en général, il me paraît jusque dans sa prose ne point - parler assez simplement pour exprimer toutes les passions.» - - (_Lettre sur l’Éloquence._) - -La Bruyère ne fait que résumer ce jugement, en exagérant les termes -presque jusqu’à l’injure: - - «Il n’a manqué à Molière que d’éviter _le jargon et le - barbarisme_, et d’écrire purement.» - - (_Des ouvrages de l’esprit._) - -Incorrection, jargon, et barbarisme, voilà, suivant la Bruyère, les -caractères du style de notre grand comique. Il ne laisse, lui, aucun -refuge à Molière; il ne distingue pas entre la prose et les vers, et -ne s’avise pas de demander aux difficultés de la versification une -circonstance atténuante; il est impitoyable et brutal: _La mort, sans -phrases_! - -Sur cette distinction entre la prose et les vers de Molière, laissons -parler d’abord un troisième juge, dont la compétence en matière de goût -et de style est irrécusable: - - «On s’est piqué à l’envi, dans quelques dictionnaires nouveaux, - de décrier les vers de Molière en faveur de sa prose, sur la - parole de l’archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en effet - donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui - avait ses raisons pour n’aimer que la prose poétique: mais - Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir que, à quelques - négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière - est plein de vers admirables, qui s’impriment facilement - dans la mémoire. _Le Misanthrope_, _les Femmes savantes_, - _le Tartufe_, sont écrits comme les satires de Boileau; - _l’Amphitryon_ est un recueil d’épigrammes et de madrigaux - faits avec un art qu’on n’a point imité depuis. La poésie est à - la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble, - ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs - sont à des dessins au crayon.» - - (VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.) - -A cette réponse sans réplique, on pourrait ajouter une autre -observation, à quoi Fénelon ni Voltaire n’ont pris garde: c’est que -_l’Avare_, comme plusieurs autres comédies en prose de Molière, est -presque tout entier en vers blancs[26]. Le rhythme et la mesure y sont -déjà; il n’y manque plus que la rime. Une telle prose assurément ne -peut se dire affranchie des contraintes de la versification, auxquelles -Fénelon attribue le méchant style des vers de Molière. Ainsi l’exemple -de _l’Avare_ est très-malheureusement choisi; ce qu’il aurait fallu -citer comme modèle de belle et franche prose, c’était le _Don Juan_, -_la Critique de l’École des femmes_, ou _le Malade imaginaire_. - - [26] Voyez l’article _VERS BLANCS_, du Lexique. - -J’espère montrer, contre l’opinion de Fénelon et même de Voltaire, -que beaucoup d’expressions des vers de Molière, qu’on regarde comme -suggérées par le besoin de la rime ou de la mesure, parce qu’elles sont -aujourd’hui hors d’usage, étaient alors du langage commun; et l’on n’en -doutera point, lorsqu’on les retrouvera dans la prose de Pascal et dans -celle de Bossuet. - -Il ne s’agit point de comparer Molière à Térence, et de décider si -le français de l’un est moins élégant et moins pur que le latin de -l’autre. Térence, quand Fénelon lui donnait le prix, avait l’avantage -d’être mort depuis longtemps, et aussi sa langue. Il est à craindre que -l’heureux imitateur d’Homère n’ait trop cédé à ses préoccupations en -faveur des anciens. Nous devons croire à l’élégance et à la pureté de -Térence, dont il y a tant de bons témoins; mais y croire d’une manière -absolue, et sans nous mêler de faire concourir le poëte latin avec les -écrivains d’un autre idiome. Nous avons un mémorable exemple du danger -où nous nous exposerions, puisque le sentiment excessif des mérites de -Térence a pu faire paraître _le Misanthrope_, _Tartufe_, et _les Femmes -savantes_, des pièces _mal écrites_: «_L’Avare est moins mal écrit_ -que les pièces qui sont en vers.» Il faut ranger cette proposition de -l’archevêque de Cambrai parmi les _Maximes des saints_, qui ne sont -point orthodoxes. - -Je ne sais si la simplicité des termes, et l’absence ou l’humilité des -figures, est le caractère essentiel du langage des passions. J’en doute -fort quand je lis Eschyle, Sophocle, et Homère lui-même. Je demanderai -quelles passions Molière a mal exprimées, pour leur avoir prêté un -langage trop chargé de figures: est-ce l’avarice, l’amour, la jalousie? - -Sortons un peu des accusations vagues et des termes généraux. Molière, -dit Fénelon, pense bien, mais il parle mal. C’est quelque chose déjà -que de bien penser; et j’ajoute qu’il est rare, quand la pensée est -juste, que l’expression soit fausse. Mais enfin, depuis Fénelon et -la Bruyère, on a souvent fait à Molière ce reproche de ne pas écrire -purement. Il ne faut qu’une délicatesse de goût médiocre et une -attention superficielle pour sentir, dans le style de Molière, une -différence avec les autres grands écrivains du XVIIe siècle, Racine, -Boileau, Fénelon, la Bruyère, etc. Mais cette différence est-elle de -l’incorrection? - -Nous sommes accoutumés, nous qui regardons déjà de loin cette époque, à -confondre un peu les plans du tableau, et à mêler les personnages: sous -prétexte qu’ils ont vécu ensemble, nous faisons Molière absolument -contemporain de Boileau, de Racine, de Bossuet et de Fénelon; et ce que -nous donnent les uns, nous pensons avoir le droit de l’exiger aussi de -l’autre. C’est mal à propos. Molière enseigna tout ce monde, et les -seuls vraiment grands écrivains dont l’exemple put lui servir furent -Corneille et Pascal. Songez que Molière écrivit de 1653 à 1672, de -l’âge de vingt et un ans à celui de cinquante. Durant cette période -de vingt-neuf années, que se produisit-il? Corneille était fini: -_l’Étourdi_ naquit la même année que _Pertharite_; _Œdipe_ en tombant -vit le succès des _Précieuses_. Molière s’avança dans la carrière tout -seul, ou à peu près, jusqu’en 1667, que Racine fit son véritable début -dans _Andromaque_. La Fontaine venait de publier le premier recueil -de ses contes; on avait de Boileau son _Discours au roi_, plusieurs -satires, et de la Rochefoucauld, le livre des _Maximes_. Voilà tout. -Et Molière, où en était-il, lui? Il avait déjà donné à la littérature -française _Don Juan_, _le Misanthrope_, et _Tartufe_! De ce point -jusqu’au moment où la tombe l’engloutit dans toute la force de son -génie, Racine donna _les Plaideurs_, _Britannicus_, _Bérénice_, et -_Bajazet_; la Fontaine, un second volume de contes et les premiers -livres de ses fables; Boileau, trois épîtres; Bossuet, deux oraisons -funèbres: celle de la reine d’Angleterre, et celle de la duchesse -d’Orléans. - -La Bruyère, Fénelon, madame de Sévigné, Fontenelle, n’avaient point -encore paru. - -C’est seulement après la mort de Molière que nous voyons éclore tous -ces illustres chefs-d’œuvre du XVIIe siècle: _Mithridate_, _Iphigénie_, -_Phèdre_, _Esther_, et _Athalie_; les six derniers livres des fables -de la Fontaine; les épîtres de Boileau, ses deux meilleures satires -(X et XI), _l’Art poétique_, et _le Lutrin_; dans un autre genre, -l’oraison funèbre du prince de Condé, l’_Histoire des Variations_, et -le _Discours sur l’histoire universelle_. Entre la mort de Molière et -_Télémaque_, il y a neuf ans; et, pour aller jusqu’aux _Caractères_ -de la Bruyère, il y en a quatorze. Durant cet intervalle, la langue -française changea beaucoup. - -Je ne vois, dans le XVIIe siècle, que quatre hommes qui aient parlé la -même langue: Pascal, la Fontaine, Molière, et Bossuet. - -Le caractère essentiel de cette langue, c’est une indépendance -complète, un esprit d’initiative très-hardi, sous la surveillance -d’une logique rigoureuse. Le premier devoir de cette langue, c’est de -traduire la pensée; le second, de satisfaire la grammaire: aujourd’hui -la grammaire passe devant, et souvent contraint la pensée à plier. Du -temps de Molière, l’esprit géométrique ne s’était pas encore rendu -maître de la langue: elle ne souffrait d’être gouvernée que par son -génie natif, reconnaissant les engagements pris à l’origine, mais aussi -leur laissant leur plein effet. On écrivait le français alors avec la -liberté de Rabelais et de Montaigne. Mais bientôt cette liberté reçut -des entraves, qui chaque jour allèrent se resserrant; on accepta des -lois tyranniques et des distinctions arbitraires: l’emploi de telle -construction fut admis avec tel mot et proscrit avec tel autre, sans -qu’on sût pourquoi: la langue tendait à se mettre en formules. On -n’examina point si une locution était juste et utile; on dit: Elle est -vieille, nous la rejetons! Quantité de détails, dont on ne comprenait -plus l’usage, eurent le même sort. Il fallut aux femmes et aux beaux -esprits des modes nouvelles, où le caprice remplaçait la raison. Je -ne dis pas qu’à ces épurations le style n’ait absolument rien gagné, -mais je suis persuadé qu’en somme la langue y a perdu. Eh! que peut-on -gagner qui vaille l’indépendance? quels galons, fussent-ils d’or, -compensent la perte de la liberté? - -Cependant la Bruyère félicite la langue de ses progrès. Le passage vaut -d’être cité: «On écrit régulièrement _depuis vingt années_; on est -esclave de la construction; on a enrichi la langue de nouveaux mots, -secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement -française. On a _presque_ retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac -avaient les premiers rencontré, et que tant d’auteurs depuis eux ont -laissé perdre; on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la -netteté dont il est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de -l’esprit.» - -On sent au fond de cette apologie la satisfaction d’une bonne -conscience; mais la sincérité n’exclut pas l’erreur. Il paraît un peu -dur de prétendre qu’on n’écrivait pas régulièrement avant 1667, et de -reléguer ainsi, parmi les ouvrages d’un style irrégulier, les _Lettres -provinciales_, _l’École des maris_, _l’École des femmes_, _Don Juan_, -et même _Tartufe_, dont les trois premiers actes furent joués en 1664. -La langue française étant une transformation de la latine, ne peut -abjurer le génie de sa mère sans anéantir le sien. Ces mots, _réduire -le style à la phrase purement française_[27], n’offrent donc point de -sens; et cela est si vrai, que Bossuet, Fénelon et Racine sont remplis -de latinismes. _On est esclave de la construction_, cela signifie qu’on -emploie des constructions beaucoup moins variées; que l’inversion, par -exemple, a été supprimée, dont nos vieux écrivains savaient tirer -de si grands avantages. C’est ce que la Bruyère appelle l’ordre et -la netteté du discours, qui conduisent insensiblement à y mettre _de -l’esprit_. Ce dernier trait est vraiment admirable! Avant 1667, il -n’y avait dans le discours ni ordre, ni netteté, ni par conséquent -d’esprit; les écrivains n’ont commencé d’avoir de l’esprit que depuis -1667. - - [27] Cette expression semble bizarre, surtout au moment où la - Bruyère se glorifie de la _netteté_ de son discours. Comment - peut-on réduire le _style_, qui est un terme général, à - _la phrase_, qui est un terme particulier? Le contraire se - comprendrait mieux: on ramena la phrase au style français. C’est - ce qu’a voulu dire la Bruyère. - -Relisez maintenant cet éloge, et vous verrez qu’il ne s’applique -exactement qu’au style d’un seul écrivain: c’est la Bruyère. Il n’en -est pas un trait qui convienne aux quatre grands modèles, Pascal, -Molière, la Fontaine et Bossuet. Il semble plutôt que ce soit une -attaque voilée contre leur manière. Tout en paraissant louer son -époque, la Bruyère ne loue en effet que les allures sèches et uniformes -du style de la Bruyère. On donne trop d’autorité aux décisions de cet -écrivain. Si le livre était lu davantage, l’auteur n’eût pas joui sans -trouble, jusqu’à présent, d’une réputation consacrée par l’habitude, -et protégée par l’indifférence. Pourquoi a-t-on crié tant et si fort -contre Boileau? C’est que Boileau est dans toutes les mémoires. Je -suis contraint de reconnaître avec ses ennemis, qu’il n’a point mis de -sensibilité dans ses satires; et c’est une grande lacune sans doute. -Mais je ne pense pas que le cœur se montre davantage dans la Bruyère, -que personne pourtant n’a jamais inquiété pour ce fait. - -Fénelon reproche à Molière des métaphores voisines du galimatias; la -Bruyère, enchérissant sur Fénelon, l’accuse de jargon et de barbarisme. -Il serait bien étrange que celui qui a passé sa vie à poursuivre le -galimatias des pédants et le jargon des précieuses, eût été, à l’insu -de tout le monde, atteint de la même maladie! Comment tant d’ennemis de -Molière n’ont-ils pas su relever, dans ses œuvres, un ridicule qu’il -relevait si bien dans les leurs? C’est que rien n’est plus opposé que -le jargon et le galimatias au génie franc et naïf de Molière. Je ne -prétends pas nier qu’on ne rencontre çà et là chez lui de mauvaises -métaphores, quelque expression obscure ou peu naturelle. Moi-même j’ai -pris soin de les signaler[28], car, malgré son divin génie, Molière -après tout n’était qu’un homme: il a pu quelquefois se tromper au choix -de ses sujets; et quand, par exemple, il se mit à _Don Garcie_, il -n’eut pas le don d’habiller d’expressions vraies des sentiments faux -et des aventures romanesques[29]. Quand un ordre du roi l’attachait à -des arguments tels que _Psyché_ ou _Mélicerte_, ou bien lui faisait -brusquer les deux derniers actes du _Bourgeois gentilhomme_, le désir -de plaire à Louis XIV ne parvint pas toujours à suppléer au manque de -temps, ni à l’ingratitude de la donnée. Mais il est souverainement -injuste d’aller rechercher quelques détails perdus, pour en faire -un caractère général de l’ensemble. La Bruyère n’a pas été plus -heureux à juger le style de Molière qu’à refaire _Tartufe_ sous le -nom d’_Onuphre_. Un peintre de mœurs qui estime Tartufe un caractère -manqué, où Molière a pris justement le contre-pied de la vérité, et -qui entreprend de le rétablir au naturel, je ne veux pas affirmer que -ce peintre-là soit aveuglé par la jalousie; mais que ce soit par la -jalousie ou autrement, il m’est désormais impossible de croire à la -justesse de sa vue, ni à l’infaillibilité de ses oracles. - - [28] Voyez les articles MÉTAPHORES VICIEUSES; IL; ON. - - [29] Mais aussi voyez, au milieu de ses erreurs, quand il - rencontre un filon de vérité, comment il en tire parti! La scène - de jalousie de _Don Garcie_ a passé dans _le Misanthrope_, où - elle brille. - -Qu’entend-il, lorsqu’il regrette que Molière n’ait pas évité le -barbarisme? Est-ce à dire qu’il y a des barbarismes dans Molière, -ou que Molière écrit d’un style barbare? Ni l’un ni l’autre n’est -soutenable. La Bruyère se sauve ici par le laconisme. Quand le -chartreux dom Bonaventure d’Argonne l’accusa lui-même de néologisme -et de solécismes, à l’appui de ses assertions il cita des exemples -qui permirent de vérifier sa critique, et d’en reconnaître, sinon la -justesse constante, au moins la bonne foi. C’est tout ce qu’on peut -exiger. - -J’espère que je sens comme un autre le mérite des _Caractères_, et -que l’injustice de la Bruyère envers Molière ne me rend point à mon -tour injuste envers la Bruyère. Je rends pleine justice à la finesse -des vues, et à la parfaite convenance du style avec les pensées. Tout -cela ne m’empêchera point de dire que ce style est plus remarquable -par l’absence des défauts que par la présence de grandes qualités; -tandis que c’est précisément l’inverse dans Molière. En pareil cas, le -choix n’est pas douteux: le style de la Bruyère est le beau idéal de -la réforme accomplie par les précieuses de l’hôtel de Rambouillet[30]; -réforme étroite et mesquine, ayant pour point de départ le mépris, -c’est-à-dire, l’ignorance de la vieille langue, et qui résume et -absorbe toutes les qualités en une misérable et vétilleuse correction. -C’est dans cette école qu’on supprime une bonne pensée, quand on -ne lui trouve pas une brillante vêture; mais, au contraire, on -n’hésite pas à lancer une pensée fausse, quand elle s’enveloppe d’une -phrase coquette et bien tirée; en sorte que ce qu’on peut souhaiter -de mieux, c’est que la phrase soit vide. De l’abondance autre que -celle des mots, de l’élévation, du mouvement, de l’originalité, -n’en demandez pas à cette école: ce sont choses qui troublent et -risqueraient de déranger l’équilibre et la symétrie; voyez plutôt -Bossuet! quel écrivain incorrect! Molière n’est pas pire, ni Pascal, ni -Montaigne, ni Rabelais. Or, figurez-vous par plaisir ces esprits vifs, -soudains, énergiques, obligés de se révéler dans cette belle langue -perfectionnée, qui est esclave de la correction, qui a secoué le joug -du latinisme, et qui réduit le style à la phrase purement française; -figurez-vous Rabelais, Montaigne, Pascal et Molière, n’ayant à leur -service d’autre instrument que cette langue effacée, délavée, cette -langue de bégueule et de pédante: croyez-vous, avec la Bruyère, qu’elle -les eût conduits _insensiblement_ à mettre plus d’esprit dans leurs -ouvrages? - - [30] Aussi l’historien de la société, c’est-à-dire, le - panégyriste des _Précieuses_, met-il sans hésiter la Bruyère - fort au-dessus de Molière: «Supérieur à Molière par l’étendue, - la profondeur, la diversité, la sagacité, la moralité de ses - observations, il est son émule dans l’art d’écrire et de décrire; - et son talent de peindre est si parfait, qu’il n’a pas besoin - de comédien pour vous imprimer dans l’esprit la figure et le - mouvement de ses personnages.» (_Hist. de la soc. pol._ p. 414, - 415.) - - On ne discute pas de tels jugements, encore moins les combat-on; - il suffit de les exposer. Pour avoir osé écrire celui-là, il faut - que M. R. ait trouvé de grands rapports entre son propre talent - et celui de la Bruyère. - -Nous avions autrefois une langue riche et souple, diverse et ondoyante, -docile à recevoir l’empreinte de chaque génie, et fidèle à la -conserver. Mais depuis que les grammairiens, progéniture de l’hôtel de -Rambouillet, nous ont mis cette langue en équations, tous les styles -se ressemblent. On croit assister à cet ancien bal de l’Opéra, célèbre -pour sa monotonie, où tous les masques étaient affublés du même domino -noir; moyennant quoi Thersite ne se distinguait pas de l’Apollon du -Belvédère. - -La langue des précieuses est meilleure pour l’étiquette; celle de -Molière est meilleure pour les passions. La première a été une réaction -contre la seconde: n’est-il pas temps que la seconde rentre dans ses -droits, pour n’en plus être dépossédée? n’est-il pas temps que ce qu’on -appelle _la langue française_, ce soit la langue des grands écrivains -de la France? - -Je demande pardon de la témérité de cette idée. - - - - - CHAPITRE IX. - - De la moralité des comédies de Molière.--Attaques de - Bossuet.--Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens. - - -La portée morale des comédies de Molière a été diversement estimée. -J. J. Rousseau écrit en termes formels: «Les comédies de Molière -sont l’école des «mauvaises mœurs;» mais comme, un peu avant ou un -peu après, il affirme qu’on ne peut les lire sans se sentir «pénétré -de respect pour l’auteur,» ces deux propositions se neutralisent -réciproquement, et ce n’est pas la peine de s’y arrêter. - -Mais il est une opinion trop importante pour qu’il soit permis de la -passer sous silence: c’est celle de Bossuet. - -En 1686, treize ans après la mort de Molière, le père Caffaro, théatin, -publia une dissertation en faveur de la comédie. Il déclarait ce -plaisir innocent, d’autant que jamais, par la confession, il n’y avait -reconnu aucun danger. Le scandale fut grand parmi les théologiens. -On retira les pouvoirs au père Caffaro; Bossuet saisit sa redoutable -plume, et s’en servit contre le théatin avec plus d’éloquence que de -charité. Le pauvre père Caffaro se hâta de donner une rétractation -empreinte de terreur. «J’assure Votre Grandeur, devant Dieu, dit-il -à Bossuet, que je n’ai jamais lu aucune comédie ni de Racine, ni de -Molière, ni de Corneille; _ou au moins je n’en ai jamais lu une tout -entière_. J’en ai lu quelques-unes de Boursault, de celles qui sont -plaisantes, etc.» Peut-être le bon théatin croyait-il ingénument la -lecture de Boursault une expiation suffisante de la lecture de Molière. - -L’évêque de Meaux étendit la substance de sa lettre, et en fit ses -_Maximes et réflexions sur la comédie_. Rarement Bossuet a porté plus -loin l’éloquence et la vigueur; mais être fort ne dispense pas d’être -juste, et souvent rien n’est plus éloquent que la passion aveuglée -par son propre excès. Ce traité, qu’on lira toujours pour admirer la -puissance et l’énergie de l’auteur, offre partout une virulence de -langage, une intolérance extraordinaire chez un homme de soixante et un -ans, chez un prélat. S’il parle de la profession de comédien, il dit -_leur infâme métier_; il déclare Corneille et Racine _dangereux à la -pudeur_; leurs ouvrages sont «_des infamies_, qui, selon saint Paul, ne -doivent pas même être nommées parmi les chrétiens.» Si saint Paul avait -pu lire _Athalie_, _Esther_, _Polyeucte_, et même _Iphigénie_, il est -permis de douter qu’il leur eût appliqué de telles expressions. Bossuet -se révolte et s’indigne contre l’emploi de l’amour dans les ouvrages -dramatiques. Dites-moi, s’écrie le fougueux prélat, que veut UN -_Corneille_ dans son _Cid_? etc.; il ne tolère pas même «l’inclination -pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal;» et voici son motif, -sur lequel il insiste, et qu’il reproduit sous vingt formes: «La -passion ne saisit que son objet, et la sensualité est seule excitée.» -Le mariage final n’atténue pas le danger, parce que «le mariage -présuppose la concupiscence, etc., etc.» - -Après ces rigoureuses maximes, rien n’est plus fait pour surprendre que -la correspondance de Bossuet avec la sœur Cornuau de Saint-Bénigne, -où elles sont continuellement mises de côté. Ces lettres sont pleines -d’un mysticisme aussi exalté que celui de Fénelon et de madame Guyon; -il y est question sans cesse de l’époux, de s’abandonner aux désirs -de l’époux, de baisers, d’embrassements, de caresses de l’époux, de -pâmoisons amoureuses, etc. Bossuet conseille à sa pénitente de lire -_le Cantique des cantiques_, et il lui écrit: «Ma chère sœur, laissez -vaguer votre imagination.» La recommandation était superflue; sœur -Cornuau la suivit si bien, qu’elle commença à avoir des extases, des -visions. Elle rédigea par écrit celle de l’_Amour divin_[31], et -l’adressa à Bossuet: ce n’est pas autre chose qu’une série d’images -excessivement passionnées et voluptueuses, car rien ne ressemble -à l’amour impur comme cet amour pur, rien n’est sensuel comme ce -mysticisme. Cependant nous voyons Bossuet approuver l’écrit de la -sœur Cornuau, et, peu de temps après, fulminer l’anathème contre -le théâtre et les auteurs de comédies. Veut-on dire que ces écarts -d’imagination soient excusés par le nom de Jésus-Christ? Le père -Caffaro essayait aussi de justifier l’emploi de l’_amour épuré_ dans -la comédie; mais Bossuet lui répondait: «Croyez-vous que la subtile -contagion d’un mal dangereux demande toujours un objet grossier?... -Vous vous trompez..., la représentation des passions agréables porte -naturellement au péché, puisqu’elle nourrit la concupiscence, qui en -est le principe.» Ces réflexions ne peuvent frapper Corneille, Racine -et Molière, sans frapper en même temps Bossuet et la sœur Cornuau; et -plus fortement, j’ose le dire, car on voit tout de suite combien le -danger est plus grand d’une passion traitée dans une correspondance -secrète, mystérieuse, que d’un amour banal, exposé en théâtre public -aux regards de plusieurs milliers de spectateurs. - - [31] Voyez ce curieux morceau dans le tome XI des _Œuvres de - Bossuet_, in-quarto. - -Bossuet ne peut donc échapper au reproche d’inconséquence. - -Il invoque contre la comédie l’autorité de Platon, qui bannit de sa -république tous les poëtes, sans en excepter le divin Homère. Je ne -sais si Platon y aurait souffert des mystiques comme la sœur Cornuau; -en tout cas, l’autorité de Platon ne conclut rien, parce qu’on fait -dire à Platon, comme à Aristote, tout ce qu’on veut. Platon fournira -cent arguments en faveur de la comédie, quand on voudra les lui -demander; par exemple, ce passage des _Lois_.--«On ne peut connaître -les choses honnêtes et sérieuses, si l’on ne connaît les choses -malhonnêtes et risibles; et, pour acquérir la prudence et la sagesse, -il faut connaître les contraires, etc.» - -Il est malheureusement trop clair que la rigueur de Bossuet contre le -théâtre prend sa source dans les comédies de Molière. Sans Molière, -Corneille et Racine seraient moins coupables; on ne pouvait séparer -leurs causes: _Tartufe_ a fait condamner le _Cid_. C’est surtout contre -Molière que se déploie l’animosité de l’évêque de Meaux; c’est surtout -à Molière qu’il en revient.--«Il faudra donc que nous passions pour -honnêtes _les infamies et les impiétés_ dont sont pleines les comédies -de Molière!» Était-ce à Bossuet à tomber dans ces exagérations, qui, si -elles n’étaient de la passion, seraient de la mauvaise foi? était-ce -à lui à voir dans _Tartufe_, dans la censure de l’hypocrisie, une -impiété?--«Il faudra bannir du milieu des chrétiens les _prostitutions_ -qu’on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière; on -réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce -grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses, -étale cependant au plus grand jour les avantages d’une infâme tolérance -dans les maris, et sollicite les femmes à de honteuses vengeances -contre leurs jaloux.» Cela passe les bornes du zèle légitime. On doit -supposer que Bossuet, avant de condamner Molière si impitoyablement, -avait pris la peine de le lire: où a-t-il vu Molière exposer les -avantages d’une infâme tolérance de la part des maris, et provoquer les -femmes à se venger de leurs jaloux? Ce n’est pas dans _George Dandin_, -car George Dandin est si loin de se prêter à son déshonneur, que c’est, -au contraire, son désespoir et ses combats qui font le sujet de la -pièce; ce n’est pas dans _l’École des maris_, ni dans _l’École des -femmes_, puisque Isabelle non plus qu’Agnès n’est mariée à son jaloux. -Ce n’est ni là, ni ailleurs. J’ai regret de le dire, mais les dignités -ecclésiastiques ne doivent pas offusquer la vérité: Bossuet a calomnié -Molière. - -Les canons des marquis, les mines des précieuses, dignes objets -de l’aigreur et de l’ironie du dernier Père de l’Église! Mais, -la haine se prend à tout ce qu’elle rencontre. Celle de Bossuet, -longtemps mal contenue, éclate enfin dans ces paroles odieuses et -antichrétiennes:--«La postérité saura peut-être la fin de ce poëte -comédien, qui, en jouant son _Malade imaginaire_ ou son _Médecin par -force_[32], reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu -d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles -il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit: -_Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez!_» Oui, Monseigneur, la -postérité saura la fin déplorable de Molière, de ce poëte comédien, -comme l’appelle Votre Grandeur; et elle saura aussi que l’évêque de -Meaux, ce grand Bossuet, pouvait haïr jusqu’à souhaiter l’enfer au -malheureux objet de sa haine, ou du moins triompher, du haut de la -chaire évangélique, à l’idée de le voir éternellement damné. - - [32] L’incertitude de Bossuet était-elle sincère? Était-il si - mal instruit de ce qui concernait la personne et les œuvres de - Molière? Molière n’a point fait de _Médecin par force_; Bossuet - ignorait-il le titre du _Médecin malgré lui_? - -Au langage fanatique de l’évêque de Meaux opposons celui d’un homme qui -fut aussi un prélat célèbre, et l’égal de Bossuet en vertu, sinon en -génie. - - «Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la - comédie, et s’emportent contre un divertissement qui peut être - indifférent lorsqu’il est dans la bienséance. Je n’ai pas la - même ardeur que les Pères de l’Église ont témoignée contre les - comédies anciennes, qui, selon saint Augustin, faisaient une - partie de la religion des païens, et qui étaient accompagnées - de certains spectacles qui offensaient la pureté chrétienne. - Aussi je ne crois pas qu’il faille mesurer les comédiens comme - nos ancêtres et les Romains, qui les méprisèrent, en les - privant de toute sorte d’honneurs, et en les séparant même du - rang des tribus.... Je leur pardonne même de n’être pas trop - bons acteurs, pourvu qu’ils ne jouent pas indifféremment tout - ce qui leur tombe entre les mains, et qu’ils n’offensent ni la - société, ni l’honnêteté civile[33].» - - [33] FLÉCHIER, _Mémoires sur les Grands Jours_ de 1665. - - Voilà mes gens! voilà comme il faut en user! - -Il n’est personne qui ne voie combien l’opinion de Fléchier est -non-seulement plus humaine et plus sensée, mais même plus chrétienne -que celle de Bossuet. Une seule façon d’agir eût été plus chrétienne -encore: c’était de prier Dieu pour celui qu’on supposait en avoir tant -besoin. C’est ce que fit sans doute Fénelon, sans orgueil et sans bruit. - -Saint-Évremond, après une longue vie passée tout entière dans le plus -dur scepticisme, Saint-Évremond mourant écrit à un de ses amis:--«Je -ne sais comment on a pu empêcher si longtemps la représentation de -_Tartufe_. _Si je me sauve, je lui devrai mon salut._ La dévotion est -si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à -toute ma philosophie; et les faux dévots sont si bien dépeints, que -la honte de leur peinture les fera renoncer à toute leur hypocrisie. -Sainte piété, que de bien vous allez apporter au monde[34]!» - - [34] Voyez _le Conservateur_, avril 1758. - -Ne semble-t-il pas que ce langage soit celui du prélat, et que les -violences de Bossuet sortent de la bouche du vieil incrédule? - -Molière a répondu d’avance à Bossuet dans cette admirable préface de -_Tartufe_, où la question morale du théâtre est traitée solidement, -complétement, et qui suffirait seule pour mettre Molière au premier -rang de nos écrivains. La réfutation est si exacte, qu’on dirait que -l’auteur avait sous les yeux le plan de son adversaire. Entendons-le à -son tour: - - «Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut - souffrir aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont - les plus dangereuses, que les passions qu’on y dépeint sont - d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que - les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je - ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la - vue d’une passion honnête. C’est un haut étage de vertu que - cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre - âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces - de la nature humaine, et je ne sais s’il n’est pas mieux de - travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes, que - de vouloir les retrancher entièrement.» - -Voilà, en dix lignes, toute la question. Le génie impétueux de Bossuet -poursuit, en foulant aux pieds tous les obstacles, un résultat -chimérique: la perfection absolue de l’homme par la religion. Molière -ne demande aux hommes qu’une perfection relative, et tâche à tirer -d’eux le meilleur parti possible par les leçons du théâtre. - - - - - CHAPITRE X. - - D’une opinion très-particulière de l’historien de la société - polie. - - -Qui croirait que, parmi nos contemporains, Molière a rencontré en -France un censeur plus sévère, un adversaire à lui seul plus rigoureux -que Bossuet, Bourdaloue et Jean-Jacques réunis? Dans un livre où les -faits et les personnages du XVIIe siècle sont violentés, torturés de -la manière la plus étrange, sous prétexte de faire l’histoire de la -société polie, M. Rœderer n’a pas entrepris moins que la réhabilitation -complète des _précieuses_ et de l’hôtel de Rambouillet. Il fausse -librement toutes les vues, toutes les données de l’histoire, pour les -faire cadrer à son bizarre système. En voici un aperçu: - -Selon M. Rœderer, la société polie ce sont les précieuses; la -préciosité, la morale et la vertu, c’est tout un. Or M. Rœderer imagine -un complot de quatre poëtes, ou plutôt quatre scélérats, ligués contre -la morale publique et la vertu: ce sont Molière, Boileau, Racine, et -la Fontaine. Dans quel intérêt, direz-vous? Dans l’intérêt, répond M. -Rœderer, de plaire à Louis XIV en flattant ses penchants vicieux. Ces -quatre poëtes travaillant sous la protection du roi, c’est ce que M. -Rœderer appelle «_le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis -XIV_.» Je ne m’étonne plus de la sympathie de M. Rœderer pour les -précieuses. M. Rœderer nous peint les membres du _quatrumvirat_ réunis, -et de concert «pour favoriser les mœurs de la cour, célébrer les -maîtresses, exalter sous le nom de munificence royale des profusions -ruineuses, au grand préjudice des mœurs générales. On faisait tomber -des ridicules, mais on les immolait au vice; et l’honnêteté des femmes -était traitée d’hypocrisie, comme si le désordre eût été une règle sans -exception.» (_Société polie_, p. 206.) - -Je ne voudrais pas jurer que M. Rœderer n’ait retrouvé le contrat -d’association, tant il paraît sûr de son fait. Vainement lui ferait-on -observer que Molière et Racine sont restés brouillés depuis la -représentation d’_Andromaque_; c’est-à-dire, depuis le véritable début -de Racine; que Louis XIV, loin de protéger la Fontaine, témoigna -toujours contre le fabuliste et contre ses ouvrages une invincible -antipathie; M. Rœderer ne s’arrête pas à si peu: - - «Le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis XIV obtint - une victoire facile sur le ridicule; mais il succomba devant - l’honnêteté, parce qu’elle était appuyée sur la haute société, - qui joignait le bon goût à la délicatesse des mœurs. Cette - société faisait cause commune avec la cour contre le mauvais - langage et les mauvaises manières, et eut peut-être la plus - grande part à _leur réprobation_; mais elle faisait cause - commune avec les bonnes mœurs de la préciosité contre la - licence de la cour et contre celle des écrivains nouveaux, et - elle eut la plus grande part à leur défaite.» (P. 24.) - -Certes, avant M. Rœderer personne n’avait soupçonné ni cette -association de Molière, Boileau, la Fontaine et Racine contre les -bonnes mœurs et l’honnêteté, ni surtout la défaite du _quatrumvirat_. -Molière et Boileau défaits par les précieuses! Ceux qui aiment le -nouveau, quoi qu’il coûte, auront ici lieu d’être satisfaits. - -Et quel but pensez-vous que se proposât Molière dans _le Misanthrope_? -Peindre la vertu, et la faire estimer et chérir jusque dans les excès -comiques où elle peut s’emporter? Point du tout! La véritable intention -de Molière était de servir les maîtresses de Louis XIV; et en cela il -était soufflé par Louis XIV lui-même. Préparer le triomphe du vice, tel -est le sens mystérieux du caractère d’Alceste: - - «En considérant la position de Molière et le plaisir que le roi - prenait à diriger son talent, on se persuaderait sans peine - qu’en approchant l’oreille des rideaux du roi, on surprendrait - quelques paroles dites à demi-voix pour désigner à Molière ce - caractère qui, bien que respecté au fond du cœur, avait quelque - chose d’importun pour les maîtresses, et pour les femmes qui - aspiraient à le devenir.» (P. 219.) - -Vous en seriez-vous douté? Non. C’est que vous n’avez pas, comme M. -Rœderer, approché l’oreille des rideaux de Louis XIV. - -Et _Amphitryon_? Vous croyez bonnement que c’est une imitation de -Plaute; que les personnages de cette comédie sont Jupiter, Alcmène -et Amphitryon? Pauvres gens! vues bornées! détrompez-vous: apprenez -de M. Rœderer qu’il faut entendre sous ces noms Louis XIV, madame de -Montespan, et M. de Montespan; dès lors vous comprenez la malice de ces -vers: - - Un partage avec Jupiter - N’a rien du tout qui déshonore. - -C’est ingénieux, n’est-ce pas? M. Rœderer fait des découvertes -admirables dans les pièces de Molière! Mais ce n’est pas tout, et voyez -jusqu’où va son talent: cet Amphitryon si gai, si comique, M. Rœderer -trouve le moyen de le tourner à la tragédie; il mêle là-dedans la -mort de madame de Montausier, et veut en rendre Molière responsable. -Comment? madame de Montausier serait-elle morte de rire à _Amphitryon_? -Nullement; elle mourut des suites d’une frayeur causée par une -vision, une apparition en plein jour. Saint-Simon et mademoiselle de -Montpensier s’accordent sur cette histoire: «Madame de Montausier -étant dans un passage, derrière la chambre de la reine, où l’on met -ordinairement un flambeau en plein jour, elle vit une grande femme qui -venait droit à elle, et qui, lorsqu’elle en fut proche, disparut à ses -yeux; ce qui lui fit une si grande impression dans la tête et une si -grande crainte, qu’elle en tomba malade.» (_Mémoires de Mademoiselle._) - -Saint-Simon ajoute que la grande femme était mal mise, qu’elle parla -à l’oreille de madame de Montausier; et que celle-ci étant sujette à -certains dérangements de cerveau, l’on ne sut jamais ce qu’il y avait -de réel ou de fantastique dans cette scène. - -Vous n’apercevez, je gage, aucun rapport entre cette aventure lugubre -et _Amphitryon_? C’est que vous n’avez pas les yeux de lynx de M. -Rœderer. - -M. Rœderer, avec une sagacité nonpareille, devine et affirme sans -hésiter que le fantôme inconnu n’était autre que M. de Montespan, -déguisé en grande femme mal mise, pour, à l’aide de ce costume, -pénétrer plus facilement dans les appartements de la reine, et faire à -madame de Montausier de sanglants reproches sur sa complaisance pour -les amours adultères du roi et de la marquise. Or, comme madame de -Montausier mourut de cette affaire, c’est-à-dire de l’effroi d’avoir vu -M. de Montespan en grande femme mal mise; et d’autre part Molière ayant -composé _Amphitryon_ dans une vue favorable à l’adultère du roi, tout -cela donne à M. Rœderer le droit de s’écrier: - - «Combien cette mort fait perdre de son esprit et de sa gaieté à - l’_Amphitryon_ de Molière! et quelle condamnation la pure vertu - dont la société de Rambouillet avait été l’école prononça par - cette mort sur la conduite de Louis XIV!» (P. 135.) - -La beauté de l’expression répond à la justesse des pensées. - -Mais voici le chef-d’œuvre de l’immoralité de Molière, l’ouvrage où -se montre en plein son intention perverse de protéger le vice et de -faire triompher les mauvaises mœurs, toujours sous les créneaux de -Louis XIV, bien entendu. Vous vous hasardez à nommer _Tartufe_: point! -vous n’y êtes pas. C’est _les Femmes savantes_; _Tartufe_ n’attaque -pas les précieuses. Il n’y avait point de précieuses ridicules, point -de pédantes; il n’y en a jamais eu; Philaminte et Bélise n’ont jamais -existé. Mais il y avait des femmes d’une éclatante vertu, dont la -conduite immaculée protestait contre la conduite scandaleuse de madame -de Montespan. «C’étaient là les femmes dont les mœurs inquiétaient -Molière et offensaient la cour; c’étaient ces femmes-là que le poëte -voulait attaquer sous le nom de femmes savantes.» (P. 306-307.) - -Pour en venir à bout, Molière profita perfidement d’une circonstance -favorable à son dessein. C’est que ces femmes vertueuses -«s’appliquaient à l’étude du grec et du latin, à la métaphysique de -Descartes, aux sciences physiques et mathématiques; quelques-unes -particulièrement à l’astronomie.» (P. 306.) Molière eut la méchanceté -noire d’employer ce hasard pour faire illusion au public et masquer son -but affreux; mais il n’a pu tromper l’œil vigilant de M. Rœderer. - - «Cependant Molière, qui voyait le train de la cour continuer, - l’amour du roi et de madame de Montespan braver le scandale, - _imagina d’infliger un surcroît de ridicule aux femmes dont les - mœurs chastes et l’esprit délicat étaient la censure muette, - mais profonde et continue, de la dissolution de la cour_. Il - ne doutait pas que ce ne fût un moyen de plaire au roi et à - madame de Montespan..... La pièce des _Femmes savantes_ est - une dernière malice de Molière à double fin: d’abord pour se - défendre de la réprobation de quelques mots de son langage - et de quelques erreurs de sa morale; ensuite _pour servir - les amours du roi et de madame de Montespan_, qui blessaient - tous les gens de bien, et dont la mort récente de madame de - Montausier était une éclatante condamnation.» (P. 305-306.) - -Que de révélations inattendues coup sur coup! Molière défendant son -propre langage et les erreurs de sa morale, Molière sapant les bonnes -mœurs dans _les Femmes savantes_! - - Le voilà donc connu ce secret plein d’horreur! - - «Il est _évident_ par le travail de cette comédie qu’elle n’a - été inspirée ni par le spectacle de la société, ni avouée - par l’art: c’est une œuvre de combinaison politique, _invita - Minerva_.» (P. 309.) - -Quoi! _les Femmes savantes_ ont été faites _malgré Minerve_? Ah! M. -Rœderer, je n’y tiens plus; et, comme dit Sganarelle à don Juan: «Cette -dernière m’emporte!» Il faut que la défense des précieuses soit une -entreprise bien difficile, puisqu’elle réduit à de telles extrémités! - -Le zèle de M. Rœderer pour les précieuses et les précieux ne recule -devant aucune tâche, ne s’effraye d’aucun obstacle: il va jusqu’à -embrasser l’apologie de l’abbé Cotin! On sait que l’abbé Cotin avait -insulté Molière et Boileau dans un libelle rimé, où, parmi cent -platitudes atroces, il leur reprochait de ne reconnaître ni Dieu, ni -foi, ni loi; d’être des bateleurs, des turlupins, mendiant un dîner -qu’ils payaient en grimaces, après s’y être enivrés jusqu’à tomber sous -la table[35]. La scène de Vadius et de Trissotin s’était passée chez -Mademoiselle, entre Cotin et Ménage, justement à l’occasion du fameux -sonnet à la princesse Uranie; et, pour preuve, Saint-Évremond avant -Molière avait reproduit cette scène dans sa comédie des _Académistes_. -Ce sonnet à Uranie, et le madrigal sur un carrosse de couleur amarante, -sont imprimés dans le recueil de Cotin; Trissotin s’appela _Tricotin_, -c’est-à-dire, triple Cotin, jusqu’à la douzième représentation. Ménage -même ajoute que Molière, pour rendre son intention encore plus -sensible, avait songé d’affubler l’acteur d’un vieil habit de Cotin. Ce -sont là des raisons de quelque poids sans doute, mais non pas pour M. -Rœderer. M. Rœderer s’indigne de l’idée qu’on ait pu voir Cotin dans -Trissotin. Cette fois, le crime lui paraît si énorme qu’il refuse d’en -charger même Molière! Il s’en prend aux commentateurs: - -«De nos jours, des commentateurs ont osé (quelle audace!) ce dont les -écrits du temps de Molière se sont abstenus, ce à quoi _la volonté -de Molière a été de ne donner ni occasion, ni prétexte_..... Ils -veulent que le Trissotin des _Femmes savantes_ soit précisément l’abbé -Cotin!..... Mais Trissotin est un homme à marier qui veut attraper -une honnête famille, et Cotin était ecclésiastique; Trissotin est un -malhonnête homme, et l’abbé Cotin avait une réputation intacte. Un -coquin ne prêche pas _dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame_!» Voilà -ce qui s’appelle un argument! L’abbé Cotin a prêché dix-sept carêmes -de suite à Notre-Dame, donc il ne pouvait être un poëte ridicule, et -Molière n’a pu le jouer en cette qualité. J’ose dire que le livre de -M. Rœderer est raisonné d’un bout à l’autre avec la même puissance de -logique. - - [35] Despréaux sans argent, crotté jusqu’à l’échine, - S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine; - Son Turlupin l’assiste, et, jouant de son nez, - Chez le sot campagnard gagne de bons dîners, etc..... - - Ce même Cotin fit contre son ancien ami Ménage une satire - intitulée _la Ménagerie_. On voit qu’il ne se contentait pas - d’être un méchant poëte; il était encore un méchant homme. - -A l’occasion de Trissotin, M. Rœderer s’élève contre l’impertinence des -faiseurs de _clefs_. Je suis de son avis; mais pourquoi nous a-t-il -donné tout à l’heure une _clef_ de l’_Amphitryon_? pourquoi prend-il -sur lui d’affirmer que, sous le nom de _Madelon_, Molière a voulu jouer -mademoiselle de Scudéry, qui s’appelait _Madeleine_? Il s’appuie d’un -passage du discours de réception de la Bruyère à l’Académie; il aurait -dû s’en souvenir plus tôt. La clef du _Gargantua_ et du _Pantagruel_, -celle des _Caractères_, sont beaucoup plus innocentes que celle qu’il -forge pour _Amphitryon_; c’est l’histoire de la poutre et du fétu de -l’Évangile. - -Enfin Molière mourut! Dès ce moment le _quatrumvirat_ dont il était -l’âme fut considérablement affaibli. A la vérité, Racine, tout -faible qu’il était, fit encore _Iphigénie_, _Phèdre_, _Esther_, et -_Athalie_; la Fontaine publia ses meilleures fables, et ses derniers -contes; Boileau, ses _Épîtres_, _le Lutrin_, et _l’Art poétique_; -mais il n’importe: _le parti honorable_, _la société d’élite_, comme -l’appelle M. Rœderer (p. 215), commença dès lors à respirer. Le parti -honorable, ce sont les précieuses, par opposition au parti déshonorant -ou déshonoré, représenté par Molière, Boileau, Racine et la Fontaine, -Louis XIV en tête. Peu s’en faut que M. Rœderer ne se réjouisse de la -mort de Molière; et, à tout prendre, on ne saurait lui en vouloir, -puisque la morale est plus nécessaire que l’esprit, et que «la mort de -Molière marqua un terme à la protection que les lettres donnaient à la -société licencieuse contre la société d’élite.» (P. 329.) Cette mort -fit un bien infini, car avec Molière disparurent _les mots grossiers -qu’il protégeait_, et tout rentra dans l’ordre: les rois n’eurent plus -de maîtresses; il n’y eut plus de profusions ruineuses, sous le nom de -munificence royale; les mœurs publiques se purifièrent, et devinrent -aussi irréprochables que celles même de l’hôtel de Rambouillet; en un -mot, le temps de la régence fut l’âge d’or de la morale et de la vertu. -Évidemment tout le mal tenait à Molière et aux mots grossiers. - - -S’arrêter une seule minute à combattre les assertions de M. Rœderer, -ce serait insulter à la fois la mémoire de Molière et le bon sens -du lecteur. Il a suffi d’exposer ces rêveries; encore ne l’eût-on -pas fait si longuement, si le livre qui les contient eût été publié -comme les autres livres; mais l’auteur a pris la précaution de ne le -pas laisser vendre: il s’est contenté d’en prodiguer de tous côtés -les exemplaires en pur don. Par cet ingénieux moyen, il a échappé à -l’examen de la critique, ou bien, si quelqu’un en a parlé quelque part, -ç’a été pour acquitter en éloges la dette de la reconnaissance ou de -l’amitié; en sorte que, depuis tantôt dix ans, les accusations les -plus graves, et, disons le mot, les plus calomnieuses, circulent en -France, au sein de la _société polie_, sur le compte des plus nobles -caractères et du plus beau génie dont notre nation s’honore. Celui qui -a répandu la gloire de notre littérature dans tous les coins du monde -civilisé, et l’y maintiendra encore après que la langue française aura -cessé d’être une langue vivante, c’est celui-là que M. Rœderer a choisi -pour en faire le chef de je ne sais quelle officine ténébreuse, où, -sous l’espoir d’un salaire, les quatre premiers poëtes du dix-septième -siècle deviendraient les courtisans des courtisanes, les adversaires -de l’honnêteté, et les destructeurs de la morale! Tant de frais pour -réhabiliter les précieuses ridicules et l’abbé Cotin[36]! - - [36] M. Rœderer met toujours _Cottin_ par deux _t_. Il défigure - le nom de son héros, comme ceux de _la Fare_ et de _Roberval_, - qu’il écrit _Lafarre_, et _Robervalle_. Ce sont de petits - détails, mais non pas sans importance dans un livre qui prétend - surtout tirer sa valeur de l’exactitude parfaite des petits - détails. - - En voici de plus essentiels: - - M. Rœderer (p. 195) fait la Fontaine plus jeune que Molière, dont - il place la naissance en 1620. L’acte de naissance authentique de - Molière, publié en 1821, prouve que Molière est né en 1622, et - donne raison à Bret, qui avait indiqué cette date. Ainsi Molière - était d’un an plus jeune que la Fontaine. - - (P. 28.) Il ne devrait plus être permis de répéter le conte du - génie de la Fontaine, éveillé en sursaut à vingt-six ans par la - lecture d’une ode de Malherbe. L’ouvrage de M. Walckenaer, fort - antérieur à celui de M. Rœderer, a démontré la fausseté de cette - historiette. - - M. Rœderer donne comme un fait notoire et au-dessus de tout - examen la représentation des _Précieuses ridicules_ en province - en 1654, c’est-à-dire, cinq ans avant la représentation à Paris. - Il affirme, sans aucune preuve, que cette comédie fut jouée à - Béziers, durant les états de Provence. C’est là, dit-il, un - fait _indubitable_ que personne n’a jamais contredit. Il a été - contredit par Somaise, par de Visé, par les frères Parfaict, - et après eux par Bret et par M. Taschereau. Il est surtout - démenti de la manière la plus formelle par le registre de la - Comédie, écrit de la main de la Grange, où il est dit, page 3, - que _l’Étourdi_ et _le Dépit_ avaient été joués en province, et, - page 12, que _les Précieuses_ étaient _une pièce nouvelle_; et - la Grange, qui y créa le rôle de Jodelet, a répété ce témoignage - dans son édition des œuvres de Molière: «En 1659, M. de Molière - FIT _les Précieuses ridicules_.» - - Ces preuves avaient été rassemblées dans l’estimable travail de - M. Taschereau, que M. Rœderer qualifie d’_absurde_ et d’_odieux_, - parce qu’il contrarie son système sur _les Précieuses_. Il eût - mieux fait de le lire que de l’injurier. - - Enfin, M. Rœderer (p. 10) combat l’opinion de ceux qui attribuent - à Molière, à Racine, à Boileau, et aux écrivains de leur temps, - le perfectionnement de la langue française; et, parmi les auteurs - à qui il attribue réellement ce mérite, et qui écrivaient, - dit-il, longtemps avant le siècle de Louis XIV, il cite madame de - Sévigné entre Regnier, Corneille et Malherbe. - - D’abord, ni la langue de Malherbe et de Regnier, ni même la - langue de Corneille, n’est celle de Racine et de Boileau. - - Ensuite le recueil des lettres de madame de Sévigné ne - commence qu’en 1671. Il est vrai que nous n’avons pas toute - sa correspondance; mais il faut être aussi prévenu et aussi - intrépide que M. Rœderer pour se faire un argument de ces - lettres perdues, dont on ignore et le nombre et la date: «_Une - multitude d’autres_ sont perdues. On pourrait assurer, _sans les - connaître_, que ce sont les plus curieuses, les plus variées, - les plus charmantes.» Tout est possible à M. Rœderer, hormis de - dissimuler sa passion. A chaque page de son livre on reconnaît - l’homme qui discute avec un parti pris, et ne se fait aucun - scrupule d’altérer, de mutiler l’histoire, pour la plier à ses - idées. - - Quant à dire que Cathos et Madelon sont «des bourgeoises _presque - canailles_;» que Tallemant parle de madame de Sablé «comme - d’une intrigante fieffée et d’une _insigne catin_ (p. 240); ces - expressions et beaucoup d’autres pareilles, semblent indiquer que - l’auteur n’était pas né pour être l’historien de la société polie. - - Au reste, cette prétendue histoire de la société polie se résume - en trois points: éloge de l’hôtel de Rambouillet; invectives - contre Molière; amours de Louis XIV avec Mlle de la Vallière, - Mme de Montespan, Mme de Maintenon, Mme de Ludre, Mme de Gramont - et Mlle de Fontanges. Sur trente-sept chapitres, les intrigues - galantes de Louis XIV en remplissent treize, qui font plus de la - moitié du volume. L’auteur prétend que «le triomphe de Mme de - Maintenon est celui de la société polie.»--«On sait, dit-il, que - le mariage de Mme de Maintenon fut une longue partie d’échecs, où - la veuve Scarron fit son adversaire mat en avançant opiniâtrement - la religion.» M. Rœderer disserte là-dessus en docteur qui aurait - pris ses degrés dans les cours d’amour, et son style cette fois - est tout à fait digne de l’hôtel de Rambouillet: «La main du roi - fut sollicitée par la religion en faveur de l’amour; l’amour - l’aurait peut-être donnée sans elle, et elle ne l’aurait pas - donnée sans lui.» (P. 464.) L’abbé Cotin ou l’abbé de Pure n’eût - pas rencontré mieux. - -Aujourd’hui ces orages sont passés, ces flots de haine, ces torrents -d’injures sont écoulés, et Molière est debout. Vivant, il fut -vilipendé par les fanatiques et les hypocrites; on se fût scandalisé de -l’idée seule de l’admettre à l’Académie française: un comédien! A sa -mort le peuple fut ameuté devant sa maison, et sa veuve se vit obligée -de jeter de l’argent par les fenêtres, pour qu’on le laissât prendre -possession de ce petit coin de terre _obtenu par prière_. Cent ans -après, l’Académie française mettait l’éloge de Molière au concours; il -fallut cent autres années pour qu’on osât saisir l’occasion d’élever -la première statue de Molière, sur une fontaine, contre un pignon, -à l’angle de deux rues fangeuses. Encore un siècle de patience, et -Molière obtiendra peut-être sur une place publique de Paris un monument -sans partage, digne de lui et de nous. La justice de la postérité est -lente, mais elle est sûre, et d’autant plus complète qu’elle s’est fait -davantage attendre. Sachons gré à Louis XIV de l’avoir devancée. Elle -a commencé enfin pour Molière, celui de tous les génies français qui -représente le mieux la France. Ce que Cicéron promettait à Auguste, -on peut le promettre bien plus sûrement à Molière: _Nulla unquam ætas -de laudibus suis conticescet_, Aucune époque ne tarira jamais sur tes -louanges[37]. - - [37] La vie de Molière a été souvent écrite. Parmi ses - historiens, les plus célèbres sont Grimarest et Voltaire; c’est - la source où sont allés puiser tous les autres. Le livre de - Grimarest a l’avantage d’être le plus rapproché des faits qu’il - expose; mais il manque de critique et de style. L’écrit de - Voltaire fourmille d’inexactitudes et de négligences; il n’est - digne ni de Voltaire ni de Molière. L’auteur, travaillant pour - obliger un libraire, attachait à son œuvre une importance fort - médiocre: il comptait en rejeter la responsabilité, et s’évader - par l’anonyme. Mais Voltaire aurait dû se rendre plus de justice, - et sentir que tout lui serait possible en littérature, hormis de - se cacher. Dans ces derniers temps, des découvertes importantes, - dues en partie à M. de Beffara, ont révélé des faits jusqu’ici - inconnus, et mis à même de rectifier des erreurs graves. En sorte - que, pour l’abondance des renseignements comme pour la sûreté de - la critique, rien n’approche du travail de M. Jules Taschereau, - _Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_, souvent cité - dans cette notice. C’est un monument durable, élevé par une main - habile et pieuse à la gloire du père de la comédie française. - - - - - TABLE. - - - Pages. - - Préface. III - - CHAPITRE Ier. Naissance de Molière.--Ses études.--Il se fait - comédien ambulant.--Il débute à Paris par - _les Précieuses ridicules_. XI - - ---- II. Mariage de Molière.--Molière se brouille avec - Racine.--Il est accusé d’inceste.--Louis XIV - le protége. XVII - - ---- III. Le _Don Juan_ de Tirso de Molina et celui de - Molière.--Fureur des hypocrites en voyant - _les Provinciales_ sur le théâtre. XXI - - ---- IV. _Le Misanthrope_;--critiqué par J. J. Rousseau. - Le _Timon_ de Shakspeare. XXVI - - ---- V. _Tartufe_;--attaqué par Bourdaloue, défendu par - Fénelon. XXXI - - ---- VI. _Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare._--Les - farces de Molière.--Ses derniers ouvrages. XXXVIII - - ---- VII. Caractère privé de Molière.--Sa mort.--Son - talent comme auteur. XLIII - - ---- VIII. Du génie dramatique de Molière.--Du style de - Molière. LII - - ---- IX. De la moralité des comédies de Molière. - Attaques de Bossuet.--Sentiment de Fléchier - sur la comédie et les comédiens. LXVII - - ---- X. D’une opinion très-particulière de l’historien - de la société polie. LXXIV - - Errata. LXXXIX - - Lexique de la langue de Molière. 1 - - Lettre à M. A. F. Didot, sur quelques points de philologie - française. 425 - - - - - ERRATA. - - - Page 51, lig. 14: on se contente du simple _c_ devant _o_ et _n_; - lisez: devant _o_ et _a_. - - Page 134, lig. 21: - - Nel puet nommer et _ne porquant_ - Balbié l’a en souglotant. - - lisez en seul mot _neporquant_, ou en trois mots _ne por quant_ - (neque per quantum, non pas même pour autant, nonobstant cela). - Il n’y a point de motif de séparer une des trois racines. - - Pag. 166, lig. 9: le sepulchre u li _bom_ huem fud enseveliz; - lisez: u li _bons_ huem. - - - - - LEXIQUE - - DE LA - - LANGUE DE MOLIÈRE. - - -A, devant un infinitif, propre à, capable de, de force ou de nature -à.... - - Cherchons une maison _à vous mettre_ en repos. - - (_L’Ét._ V. 3.) - - Je me sens un cœur _à aimer_ toute la terre. - - (_D. Juan._ I. 2.) - - Je n’ai point un courroux _à s’exhaler_ en paroles vaines. - - (_Ibid._ I. 3.) - - Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût - _A juger_ sans étude et raisonner de tout, - _A faire_ aux nouveautés, dont je suis idolâtre, - Figure de savant sur les bancs d’un théâtre. - - (_Mis._ III. 1.) - - Et la cour et la ville - Ne m’offrent rien qu’objets _à m’échauffer_ la bile. - - (_Ibid._ I. 1.) - - Monsieur n’est point une personne _à faire rire_. - - (_Pourc._ I. 5.) - - Des ennuis _à ne finir_ que par la mort. - - (_Am. Magn._ I. 1.) - ---A, devant un infinitif, pour _en_ suivi d’un participe présent: - - On ne devient guère si riche _à être_ honnêtes gens. - - (_B. Gent._ III. 12.) - -En étant honnêtes gens. - - L’allégresse du cœur s’augmente _à la répandre_. - - (_Éc. des fem._ IV. 6.) - -En la répandant, lorsqu’on la répand. - -Cette tournure correspond au gérondif en _do_, ou au supin en _u_ des -Latins, qui n’est lui-même qu’un datif ou un ablatif, l’un et l’autre -marqués en français par _à_: _vires acquirit eundo_; _diffunditur -auditu_. - - Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, - Et nous faisons contre eux _à leur être indulgents_. - - (_Éc. des f._ V. 7.) - -En leur étant indulgents. - - Votre choix est tel, - Qu’_à_ vous rien _reprocher_ je serois criminel. - - (_Sgan._ 20.) - -En vous reprochant rien, si je vous reprochais rien. - ---A, devant un infinitif, marque le but: - - ... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose - _A mériter_ l’affront où ton mépris l’expose. - - (_Sgan._ 16.) - -Pour mériter, tendant à mériter. - - Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos - coudées franches _à vous en faire la justice_ à bons coups de - bâton. - - (_G. D. I._ 3.) - - Lorsque si généreusement on vous vit prêter votre témoignage _à - faire pendre_ ces deux personnes qui ne l’avoient pas mérité. - - (_Pourc._ I. 3.) - - Ah! c’est ici le coup le plus cruel de tous, - Et dont _à s’assurer_ trembloit mon feu jaloux. - - (_Amph._ II. 2.) - - La chose quelquefois est fâcheuse à connoître, - Et _je tremble à la demander_. - - (_Ibid._ II. 2.) - ---A, devant un infinitif, au point de, jusqu’à: - - La curiosité qui vous presse est bien forte, - M’amie, _à nous venir écouter_ de la sorte! - - (_Tart._ II. 2.) - ---A, devant un infinitif, par le moyen de: - - Et que deviendra lors cette publique estime - Qui te vante partout pour un fourbe sublime, - Et que tu t’es acquise en tant d’occasions, - _A ne t’être_ jamais vu court d’inventions! - - (_L’Ét._ III. 1.) - ---A _supprimé_. - -Voyez PRÉPOSITION supprimée. - ---A datif, redoublé surabondamment: - - Et je le donnerois _à_ bien d’autres qu’_à_ moi, - De se voir sans chagrin au point où je me voi. - - (_Sgan._ 16.) - - Que de son cuisinier il s’est fait un mérite, - Et que c’est _à_ sa table _à qui_ l’on rend visite. - - (_Mis._ II. 5.) - -L’on prescrit aujourd’hui de dire _à bien d’autres que moi.... C’est -à sa table que l’on rend visite_, sous prétexte que les deux datifs -font double emploi; mais cette façon de parler est originelle dans -notre langue, et nous vient du latin, où cette symétrie des cas est -rigoureusement observée entre le substantif et son pronom relatif. - -Boileau a dit de même: - - «C’est _à vous_, mon esprit, _à qui_ je veux parler.» - - (_Sat._ IX.) - -Vers qu’il lui eût été facile de changer, et qu’il voulut maintenir, -avec raison; car ce pléonasme est dans le génie et la tradition de la -langue: - - LE DRAPIER. - - «Par la croix où Dieu s’estendy, - «C’est _à vous à qui_ je vendy - «Six aulnes de drap, maistre Pierre.» - - (_Pathelin._) - -Voyez DE redoublé surabondamment. - ---A VOUS, où nous ne mettons plus que _vous_. - - Voilà un homme qui veut _parler à vous_. - - (_Mal. im._ II. 2.) - ---A datif, marquant la perte ou le profit. - -ÊTRE AMI A QUELQU’UN: - - Mais, quelque ami que vous _lui_ soyez... - - (_D. Juan._ III. 4.) - -Cette tournure vient des Latins, qui l’avaient empruntée aux Grecs. - ---A (un substantif) devant, en présence de... - - _A l’orgueil_ de ce traître, - De mes ressentiments je n’ai pas été maître. - - (_Tart._ V. 3.) - - _A cette audace_ étrange, - J’ai peine à me tenir, et la main me démange. - - (_Ibid._ V. 4.) - ---A pour _de_; _essayer à_, _manquer à_, _tâcher à_... - - _Essayez_, un peu, par plaisir, _à_ m’envoyer des ambassades, - _à_ m’écrire secrètement de petits billets doux, _à_ épier les - moments que mon mari n’y sera pas.... - - (_G. D._ I. 6.) - - Manquez un peu, _manquez à_ le bien recevoir. - - (_Sgan._ 1.) - - Depuis assez longtemps _je tâche à_ le comprendre. - - (_Ibid._ III. 5.) - ---A pour _en_, _dans_: SE METTRE QUELQUE CHOSE A LA TÊTE: - - Pensez-vous..... - Et, quand _nous nous mettons quelque chose à la tête_, - Que l’homme le plus fin ne soit pas une bête? - - (_Éc. des Mar._ I, 2.) - ---A pour _contre_; CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE: - - Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir, - Je n’y _changerois pas_ le bonheur de vous voir. - - (_Mélicerte._ II. 2.) - - «Ce jour même, ce jour, l’heureuse Bérénice - «_Change le nom de reine au nom_ d’impératrice.» - - (RACINE, _Bérén._) - ---A pour _sur_, _d’après_; A MON SERMENT: - - Je n’en serai point cru _à mon serment_, et l’on dira que je rêve. - - (_G. D._ II. 8.) - - _A mon serment_ l’on peut m’en croire. - - (_Amph._ II. 1.) - ---A dans le sens de _par_, SE LAISSER SÉDUIRE A....: - - Et ne vous laissez point _séduire à vos bontés_. - - (_Fem. sav._ V. 2.) - - .... Et que j’aurois cette faiblesse d’âme - De me laisser mener par le nez _à_ ma femme? - - (_Ibid._ V. 2.) - -Il est clair que Molière a voulu éviter la répétition de _par_. _A_ se -construit avec _laisser_; _par_ se construirait avec _mener_. - -Voyez A CAUSE QUE,--A CE COUP,--A CETTE FOIS,--A CRÉDIT,--A LA -CONSIDÉRATION,--A L’ENTOUR DE,--A L’HEURE,--A MA SUPPRESSION,--A -PLEIN,--A SAVOIR,--AU ET AUX. - - -ABANDONNER. ABANDONNER SON CŒUR A..., suivi d’un infinitif: - - Aussi n’aurois-je pas - _Abandonné mon cœur à suivre_ ses appas.... - - (_Éc. des Mar._ II. 9.) - - -ABOYER, métaphoriquement; ABOYER APRÈS QUELQU’UN, en parlant des -créanciers: - - Nous avons de tous côtés des gens qui _aboient après nous_. - - (_Scap._ I. 7.) - - -ABSENT. ABSENT DE QUELQU’UN: - - Et qu’un rival, _absent de vos divins appas_..... - - (_D. Garcie._ I. 3.) - - «Nul heur, nul bien ne me contente, - «Absent de ma divinité.» - - (FRANÇOIS Ier.) - -C’est un latinisme: _abesse ab_. - - -A CAUSE QUE. - - Vous ne lui voulez mal, et ne le rebutez - Qu’_à cause qu_’il vous dit à tous vos vérités. - - (_Tart._ I. 1.) - - Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas, - _A cause qu_’elle manque à parler Vaugelas. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - - «Ceux qu’on nomme chercheurs, _à cause que_, dix-sept cents - ans après J. C., ils cherchent encore la religion.» - - (BOSSUET. _Or. fun. de la R. d’A._) - - -ACCESSOIRE. EN UN TEL ACCESSOIRE, en pareille circonstance: - - Et tout ce qu’elle a pu, _dans un tel accessoire_, - C’est de me renfermer dans une grande armoire. - - (_Éc. des f._ IV. 6.) - -_Accessoire_ paraît un mot impropre, suggéré par le besoin de rimer. -On voit, à la plénitude du sens et à la fermeté habituelle de -l’expression, que Molière avait, comme Boileau, l’usage de s’assurer -d’abord de son second vers. De là vient que souvent le second -hémistiche du premier tient de la cheville, comme en cette occasion. -(Voyez CHEVILLES.) - - -ACCOISER, calmer: - - Ier MÉDECIN. Adoucissons, lénifions et _accoisons_ l’aigreur de - ses esprits. - - (_Pourc._ I. 2.) - -L’orthographe primitive est _quoi_, _quoie_, de _quietus_: on devrait -donc écrire aussi _aquoiser_; mais l’écriture s’applique à saisir les -sons plutôt qu’à garder les étymologies. C’est une des causes qui -transforment les mots. - -_Accoiser_ était du langage usuel; Bossuet s’en est servi dans sa -_Connaissance de Dieu_; les éditeurs modernes ont changé mal à propos -cette expression. Voici le passage tel qu’on le lit dans l’édition -originale donnée par l’auteur: - - «Si les couleurs semblent vaguer au milieu de l’air, si elles - s’affoiblissent peu à peu, si enfin elles se dissipent, - c’est que le coup que donnoit l’objet présent ayant cessé, - le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe, qu’il se - ralentit, et enfin s’_accoise_ tout à fait.» - -On a substitué _qu’il cesse tout à fait_. (P. 93, éd. de 1846.) - - -ACCOMMODÉ pour _à l’aise_, _opulent_: - - J’ai découvert sous main qu’elles ne sont pas fort _accommodées_. - - (_L’Av._ I. 2.) - - Le seigneur Anselme est....... un gentilhomme qui est noble, - doux, posé, sage, et _fort accommodé_. - - (_Ibid._ I. 7.) - - «Mon pere estoit des premiers et des plus _accommodez_ de son - village.» - - (SCARRON, _Rom. com._, 1e p., ch. XIII.) - -Trévoux dit: - - «Un homme riche et _accommodé_, _dives_.» «Un homme assez - _accommodé des biens de la fortune_.» - - (MASCARON.) - -Cette locution _accommodé des biens de la fortune_ paraissant trop -longue, on a fini par dire simplement _accommodé_. Mais ce qui est -plus singulier, c’est de trouver _incommodé_ aussi absolument et sans -régime, pour signifier _pauvre, dans la gêne ou la misère_. - - «Revenons donc aux personnes _incommodées_, pour le soulagement - desquelles nos pères... assurent qu’il est permis de dérober, - non-seulement dans une extrême nécessité....» - - (PASCAL, 8e _Prov._) - -(Voyez INCOMMODÉ.) - ---ACCOMMODÉ DE TOUTES PIÈCES: - - Est-ce qu’on n’en voit pas de toutes les espèces, - Qui sont _accommodés_ chez eux _de toutes pièces_? - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - On ne sauroit aller nulle part, où l’on ne vous entende - _accommoder de toutes pièces_. - - (_L’Av._ III. 5.) - - L’on vous _accommode de toutes pièces_, sans que vous puissiez - vous venger. - - (_G. D._ I. 3.) - -Cette métaphore, _de toutes pièces_, nous reporte au temps de la -chevalerie. Un chevalier, accommodé de toutes les pièces de son armure, -était accommodé aussi complétement que possible; il n’y manquait rien. - - J’ai en main de quoi vous faire voir comme elle _m’accommode_. - - (_G. D._ II. 9.) - ---ACCOMMODER A LA COMPOTE: - - Il me prend des tentations d’_accommoder tout son visage à la - compote_... - - (_G. D._ II. 4.) - - -ACCORD. ÊTRE D’ACCORD DE, convenir, reconnaître: - - Autant qu’_il est d’accord de vous avoir aimé_. - - (_Amph._ II. 6.) - - Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être, - Lui-même _soit d’accord du sang_ qui m’a fait naître. - - (_Ib._ III. 5.) - ---ALLER AUX ACCORDS, être conciliant; accommoder les choses: - - Argatiphontidas _ne va point aux accords_. - - (_Amph._ III. 8.) - - -ACCOUTUMÉ; AVOIR ACCOUTUMÉ, avoir coutume: - - Allez, monsieur, on voit bien que _vous n’avez pas accoutumé_ - de parler à des visages. - - (_Mal. im._ III. 6.) - - -ACCROCHÉ, ACCROCHÉ A QUELQU’UN: - - Mais aux hommes par trop _vous êtes accrochées_. - - (_Amph._ II. 5.) - -Sur cette locution _par trop_, je ferai observer que c’est un des plus -anciens débris de la langue française primitive. _Par_ s’y construit, -non avec _trop_, mais avec l’adjectif ou le participe qui le suit, -et qui se trouve ainsi élevé à la puissance du superlatif. C’est -une imitation de l’emploi de _per_ chez les Latins: _pergrandis_, -_pergratus_. Cette formule se pratiquait en français avec la tmèse -de _par_; c’était comme si l’on eût dit sans tmèse: Vous êtes _trop -paraccrochées_ aux hommes. - -_Par_ se construisait de même avec les verbes: _parfaire_, -_parachever_, _parcourir_, _parbouillir_, _pargagner_: - - Pourtant, et s’il eust barguigné - Plus fort, il eust _par_ bien _gaigné_ - Un escu d’or. - - (_Le nouveau Pathelin._) - -S’il eût marchandé, il eût bien pargagné un écu d’or. - -(Voyez _Des Variations du langage français_, p. 236.) - - -A CE COUP: - - Voyons si votre diable aura bien le pouvoir - De détruire, _à ce coup_, un si solide espoir. - - (_L’Ét._ V. 16.) - -(Voyez A CETTE FOIS.) - - -A CETTE FOIS: - - Mais _à cette fois_, Dieu merci! les choses vont être éclaircies. - - (_G. D._ III. 8.) - -Racine a dit pareillement: - - «La frayeur les emporte, et, sourds _à cette fois_, - «Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.» - - (_Phèdre._ V. 6.) - -_A cette fois_ était la seule façon de parler admise originairement: - - «Je ne say plus que vous mander - «_A cette fois_, ne mes que tant - «Que je di: a Dieu vous commant.» - - (_Rom. de Coucy._ v. 3184.) - -A se mettait pour marquer le temps, où nous mettons aujourd’hui sans -prépositions un véritable ablatif absolu; cependant nous disons encore -_à toujours_, _à jamais_, comme dans le Roman du _Châtelain de Coucy_: - - «Vostre serois _à tousjours mais_...» - - (_Coucy._ v. 5357.) - - «_A une aultre fois_, ils (les Espagnols) meirent brusler pour - un coup, en mesme feu, quatre cents soixante hommes touts vifs.» - - (MONT. III. 6.) - -Nous dirions: _une autre fois_. - - «En quoy (à bien employer les richesses de l’État) le pape - Gregoire treizieme laissa sa memoire recommandable _à long - temps_; et en quoy nostre royne Catherine tesmoigneroit _à - longues années_ sa liberalité naturelle et munificence, si les - moyens suffisoient à son affection.» - - (MONT. _Ibid._) - -Bossuet dit toujours _à cette fois_: - - «Mais, _à cette dernière fois_, la valeur et le grand nom de - Cyrus fit que..... etc.» - - (_Hist. Un._ IIIe p. § 4.) - - -ACHEMINER QUELQU’UN A UNE JOIE: - - Ah! Frosine, la joie _où vous m’acheminez_..... - - (_Dép. am._ V. 5.) - - -ACOQUINER QUELQU’UN A QUELQUE CHOSE: - - Et je crois, tout de bon, que nous les verrions (les femmes) - nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions _où les - hommes les acoquinent_. - - (_Pr. d’Él._ III. 3.) - - Mon Dieu, qu’_à tes appas je suis acoquiné_! - - (_Dép. am._ IV. 4.) - - «.... tant les hommes sont _accoquinez à leur estre miserable_!» - - (MONTAIGNE. II. 37.) - -COQUIN, au moyen âge, signifiait un mendiant paresseux; d’où l’on est -passé à l’idée de malfaiteur ou de voleur dissimulé. - - «Lesquels jeunes hommes, venant de la ville de Roches en la - ville de Rueil, ou chemin trouvèrent un homme en habit de - _quoquin_.....» - - (_Lettres de rémission_ de 1375.) - - «Un homme querant et demandant l’aumosne, qui estoit vestu - d’un manteau tout plain de paletaux, comme un _coquin_ ou - caimant[38].» - - (_Lettres_ de 1392.) - - «Pierre Perreau, homme plain d’oisiveté... alant _mendiant et - coquinant_ par le pays.» - - (_Lettres_ de 1460.) - - [38] De _caimant_ il nous reste _quémander_. - -Dans les Actes de la vie de saint Jean, il est question d’un jeune -homme qui insultait le saint: - - «Vocando ipsum _coquinum_ et truantem.» - - (DUCANGE, _in Coquinus_.) - -_S’acoquiner_ est donc s’attacher comme fait un mendiant importun à -celui qu’il sollicite. - -L’étymologie la plus probable dérive _coquin_ de _coquina_, cuisine, -lieu que les coquins hantent volontiers. On voit déjà dans Plaute que -_cuisinier_ était synonyme de voleur: - - Mihi omnis angulos - Furum implevisti in ædibus misero mihi, - Qui intromisisti in ædes quingentos _coquos_. - - (_Aulul._) - - Forum coquinum qui vocant stulte vocant; - Nam non _coquinum_, verum _furinum_ est forum. - - (_Pseudol._) - -Voyez Du Cange, aux mots _coquinus_ et _cociones_. - -Nicot, au mot _accoquiner_, dit sans autorité que _coquin_ signifiait -_privé_, _familier_. - - -A CRÉDIT, gratuitement: MISÉRABLE A CRÉDIT: - - C’est jouer en amour un mauvais personnage, - Et se rendre, après tout, _misérable à crédit_. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - -ADIEU VOUS DIS, sorte d’adverbe composé: - - Adieu vous dis mes soins pour l’espoir qui vous flatte. - - (_L’Ét._ II. 1.) - -Il faut considérer _adieu vous dis_, ancienne formule, comme _adieu_ -tout simplement, sans tenir compte du _vous_ ni du verbe _dire_: _Adieu -mes soins_ pour l’espoir qui vous flatte. - -L’édition de P. Didot ponctue, d’après celle de 1770: - - Adieu, vous dis, mes soins pour l’espoir qui vous flatte. - -Où l’on voit que l’éditeur prend _vous dis_ pour _vous dis-je_:--Adieu -mes soins, _vous dis-je_... Ce n’est pas le sens. _Vous dis_ ne -s’adresse point à l’interlocuteur de Mascarille, pas plus que ce n’est -une apostrophe: _adieu vous dis_, ô mes soins! C’est tout simplement: -_Adieu mes soins_. - - -A DIRE VÉRITÉ, _pour dire la vérité_: - - Mais il vaut beaucoup mieux, _à dire vérité_, - Que la femme qu’on a pèche de ce côté. - - (_Éc. des fem._ III. 3.) - - -ADMETTRE CHEZ QUELQU’UN, introduire: - - En vous le produisant, je ne crains point le blâme - D’avoir _admis chez vous_ un profane, madame. - - (_Fem. sav._ III. 5.) - - -ADMIRER DE (un infinitif): - - _J’admire de le voir_ au point où le voilà. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - - Et _j’admire de voir_ cette lettre ajustée - Avec le sens des mots et la pierre jetée. - - (_Ibid._ III. 4.) - ---ADMIRER COMME....: - - J’_admire comme_ le ciel a pu former deux âmes aussi semblables - en tout que les nôtres..... - - (_Pr. d’Él._ IV. 1.) - -Pascal a dit _j’admire que_: - - «Car qui n’_admirera que_ notre corps.... soit à présent un - colosse, un monde, etc.» - - (_Pensées_, p. 282.) - - «Vous _admirerez que_ la dévotion qui étonnoit tout le monde - ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence, - que....., etc.» - - (9e. _Prov._) - - «Il faudroit _admirer qu’elle_ (cette doctrine) ne produisît - pas cette licence.» - - (14e _Prov._) - - -ADRESSES, au pluriel: - - Enfin, j’ai vu le monde et j’en sais les finesses: - Il faudra que mon homme ait de _grandes adresses_, - Si message ou poulet de sa part peut entrer. - - (_Éc. des fem._ IV. 5.) - - -ADRESSER, diriger, faire arriver: - - Mon esprit, il est vrai, trouve une étrange voie - Pour _adresser mes vœux_ au comble de leur joie. - - (_L’Ét._ IV. 2.) - - -AFFECTER, affectionner; rechercher avec affection. - ---MONTRER D’AFFECTER, étaler de l’affection ou la laisser paraître: - - Vous buviez sur son reste, et _montriez d’affecter_ - Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter. - - (_L’Ét._ IV. 5.) - ---AFFECTER L’EXEMPLE DE QUELQU’UN: - - Diane même, _dont vous affectez tant l’exemple_, n’a pas rougi - de pousser des soupirs d’amour. - - (_Pr. d’Él._ II. 1.) - - -AFFOLER, v. a. ÊTRE AFFOLÉ DE QUELQU’UN, figurément en être épris: - - Vous ne sauriez croire comme elle est _affolée de ce Léandre_. - - (_Méd. malgré lui._ III. 7.) - -_Affoler_ ne signifie pas rendre fou, comme l’explique le Suppl. -au. Dict. de l’Acad., mais _blesser_, au propre et au figuré. C’est -le verbe _fouler_ composé avec a, marquant le progrès d’une action, -comme dans _alentir_, _apetisser_, _agrandir_, _amaladir_. _Elle en est -affolée_, elle en est férue. - - «Ha! le brigand! il m’a tout _affolée_.» - - (LA FONT. _Le diable de Pap._) - -Rendre fou se disait _affolir_ (racines, _fol_, _folle_, et _a_). -Montaigne a bien gardé la différence de ces deux mots: - - «Et leur sembloit que c’estoit affoler les mystères de Venus, - que de les oster du retiré sacraire de son temple.» (II, 12.) - _Lædere mysteria Veneris._ - - «Il y a non-seulement du plaisir, mais de la gloire encores, - d’affolir ceste molle doulceur et ceste pudeur enfantine.» - - (MONT. II. 15.) - -On avait composé aussi de _foler_ (_fouler_) _gourfoler_ ou -_gourfouler_. (Voyez DU CANGE, au mot _affolare_.) - -Ce qui aura conduit à confondre les deux formes de l’infinitif, c’est -qu’en effet le présent de l’indicatif est le même: le berger Aignelet, -à qui son avocat recommande de ne répondre à toutes les questions autre -chose sinon _bée_, s’y engage: - - «Dites hardiment que j’_affole_, - «Si je dis huy autre parole.» - - (_Pathelin._) - -On remarque de plus, dans cet exemple, _affolir_ employé au sens -neutre, pour _devenir fou_. - -De même, un peu plus loin, quand le drapier brouille son drap et ses -moutons, Pathelin s’écrie vers le juge: - - «Je regny sainct Pierre de Rome, - «S’il n’est fin fol, ou il _affole_.» - -Il est fou, ou il le devient. - - -AFFRONTER QUELQU’UN, le tromper effrontément, jusqu’à l’outrager et -s’exposer à sa vengeance: - - Ah! vous me faites tort! S’il faut qu’on vous _affronte_, - Croyez qu’il m’a trompé le premier à ce conte. - - (_L’Ét._ IV. 7.) - - Courons-le donc chercher, ce pendant qui m’_affronte_. - - (_Sgan._ 17.) - - Si j’y retombe plus, je veux bien qu’on m’_affronte_. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - - «A votre avis, le Mogol est-il homme - Que l’on osât de la sorte _affronter_?» - - (LA FONT., _la Mandr._) - ---AFFRONTER UN CŒUR: - - _Un cœur_ ne pèse rien, alors que l’on l’_affronte_. - - (_Dép. am._ II. 4.) - - -AGRÉER QUE...: - - _Agréez_, monsieur, _que je vous félicite_ de votre mariage. - - (_Mar. for. 12._) - - -AGROUPÉ: - - Les contrastes savants des membres _agroupés_, - Grands, nobles, étendus, et bien développés. - - (_La Gloire du Val de Grâce._) - -Trévoux le donne comme un terme technique en peinture, et cite cette -phrase de Félibien: «Il faut que les membres soient _agroupés_ aussi -bien que les corps.» - -Sur l’_a_ initial des verbes composés, voyez ASSAVOIR. - - -AHEURTÉ A QUELQUE CHOSE: - - De tout temps elle a été _aheurtée à cela_. - - (_Mal. im._ I. 5.) - -Nicot donne pour exemple: - - «Un aheurté plaideur, un homme confit en procès, un plaidereau.» - -Selon Trévoux, il se dit aussi absolument: c’est un homme qui -s’_aheurte_, un homme _aheurté_. - - -AIENT en deux syllabes: - - Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux, - Dont ils n’_aient_ pris soin de réparer la perte. - - (_Psyché._ II. 1.) - - -AIGREUR, ressentiment: - - El l’_aigreur_ de la dame, à ces sortes d’outrages - Dont la plaint doucement le complaisant témoin, - Est un champ à pousser les choses assez loin. - - (_Éc. des m._ I. 6.) - -On a peine à concevoir une _aigreur_ qui est un _champ_. - - -AIMER (S’) QUELQUE PART, s’y plaire: - - Pourquoi me chasses-tu?--Pourquoi fuis-tu mes pas? - --Tu me plais loin de moi.--_Je m’aime où tu n’es pas._ - - (_Mélicerte._ I. 1.) - - -AIR, façon, manière, AGIR D’UN AIR..... TRAITER D’UN AIR....: - - Au contraire, j’_agis d’un air tout différent_. - - (_L’Ét._ V. 13.) - - Et _traitent du même air_ l’honnête homme et le fat. - - (_Mis._ I. 1.) - - Et je me vis contrainte à demeurer d’accord - Que l’_air_ dont vous viviez vous faisoit un peu tort. - - (_Ibid._ III. 5.) - - Parlez, don Juan, et voyons _de quel air_ vous saurez vous - justifier. - - (_D. Juan._ I. 3.) - ---AVOIR DE L’AIR DE.... ressembler à....: - - Et ses effets soudains[39] _ont de l’air des miracles_. - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - - [39] Les effets de l’amour. - - -AJUSTER (S’) A: - - Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour _nous - ajuster aux visions_ de votre mari......? - - (_B. gent._ V. 7.) - ---AU TEMPS: - - Suivons, suivons l’exemple, _ajustons-nous au temps_. - - (_Psyché._ I. 1.) - -On remarquera dans ce verbe, _s’ajuster à_..., le pléonasme du datif -qui s’y montre à l’état libre et dans la composition, preuve que le -datif redoublé n’est pas plus contraire au génie de la langue française -que ne l’est en latin, le redoublement analogue de la préposition -_adspirar ad_, _addere ad_. - -On trouve dans la version des _Rois_, _se juster à_ et _s’ajuster à_. - -La même observation s’applique à l’expression _s’amuser à_, qui -renferme deux fois le même datif. Le verbe simple est _muser_; _muser à -quelque chose_, _s’amuser_. - - -AJUSTER L’ÉCHINE; voyez ÉCHINE. - - -A LA CONSIDÉRATION DE... voyez CONSIDÉRATION. - - -ALAMBIQUER (S’), être ingénieux à se tourmenter: - - Pour moi, j’ai déjà vu cent contes de la sorte. - Sans _nous alambiquer_, servons-nous-en: qu’importe? - - (_L’Ét._ IV. 1.) - - -ALENTIR, ralentir: - - Et notre passion, _alentissant_ son cours, - Après ces bonnes nuits donne de mauvais jours. - - (_L’Ét._ IV. 4.) - - Je veux de son rival _alentir_ les transports. - - (_Ibid._ III. 4.) - -(Voyez ASSAVOIR.) - - -A L’ENTOUR DE: - - MORON. - - Les voilà tous _à l’entour de lui_; courage! ferme! - - (_La Pr. d’Él. Intermède 1er_; sc. 4.) - -On ne voit pas pourquoi cette locution a été proscrite, ni sur quelle -autorité suffisante. _Entour_ est un substantif, puisqu’il a un -pluriel: les _entours_ de quelqu’un. _A l’entour_, soit qu’on l’écrive -en deux mots ou en un, n’est pas plus un adverbe que _à la hauteur_, _à -la veille_, etc. - - «Le malheureux lion se déchire lui-même, - «Fait résonner sa queue _à l’entour de ses flancs_.» - - (LA FONTAINE.) - -Mais M. Boniface interdit ce complément. (_Gramm. fr._, n° 674.) - - -A L’HEURE, pour _tout à l’heure_: - - _A l’heure_ même encor, nous avons eu querelle - Sur l’hymen d’Hippolyte, où je le vois rebelle. - - (_L’Ét._ I. 9.) - ---A L’HEURE QUE: - - _A l’heure que je parle_, un jeune Égyptien.... - - (_L’Ét._ IV. 9.) - ---A L’HEURE, sur l’heure, à l’instant même: - - Et je souhaite fort, pour ne rien reculer, - Qu’_à l’heure_, de ma part, tu l’ailles appeler. - - (_Fâcheux._ I. 10.) - - -ALLÉGEANCE: - - Et quand ses déplaisirs auront quelque _allégeance_, - J’aurai soin de tirer de lui votre assurance. - - (_L’Ét._ II. 4.) - - -ALLER, construit avec un participe: - - Il _va vêtu_ d’une façon extravagante. - - (_Méd. malgré lui._ I. 5.) - -Ici _il va_ signifie _il sort_, _il se montre_. _Aller_, construit avec -le participe présent, marque d’ordinaire une action en progrès, comme -dans cette phrase de Pascal: «Les opinions probables _vont toujours en -mûrissant_.» (_12e Prov._) - ---ALLER, lié à un autre verbe à l’infinitif: - -Molière en fait toujours un verbe réfléchi construit avec _en_: - - Je m’_en vais la traiter_ du mieux qu’il me sera possible. - - (_Sicilien._ 19.) - - La voici qui _s’en va venir_. - - (_Ibid._ 18.) - - Le jour s’_en va paraître_. - - (_Éc. des fem._ V. 1.) - ---ALLER A, au sens moral, aspirer à, tendre vers...: - - Il ne faut mettre ici nulle force en usage, - Messieurs; et si vos vœux _ne vont qu’au mariage_, - Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser. - - (_Éc. des mar._ III. 6.) - - Tous mes vœux les plus doux - _Vont à m’en rendre maître_ en dépit du jaloux. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - - Et, comme je vous dis, toute l’habileté Ne _va qu’à_ le savoir - tourner du bon côté[40]. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - [40] Le cocuage. - - Je gagerois presque que l’affaire _va là_. - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Notre honneur _ne va point à_ vouloir cacher notre honte. - - (_Ibid._ III. 4.) - - Il _ne va pas à moins_ qu’à vous déshonorer. - - (_Tart._ III. 5.) - - Et toute mon inquiétude - Ne doit _aller qu’à_ me venger. - - (_Amph._ III. 3.) - - Argatiphontidas _ne va point_ aux accords. - - (_Ibid._ III. 8.) - - Ce n’est qu’_à l’esprit_ seul que _vont_ tous les transports. - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - - «De quelque manière qu’il pallie ses maximes, celles que j’ai - à vous dire _ne vont_ en effet _qu’à_ favoriser les juges - corrompus, les usuriers, les banqueroutiers, les larrons, les - femmes perdues, etc.» - - (PASCAL. _8e Prov._) - ---ALLER DANS LA DOUCEUR, voy. DANS LA DOUCEUR. - - -ALTÉRÉ, troublé, ému: - - Un tel discours n’a rien dont je sois _altéré_. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - - -AMBIGU, substantif, UN AMBIGU: - - C’est _un ambigu_ de précieuse et de coquette que leur personne. - - (_Préc. rid._ I.) - - -AME QUI FLOTTE SUR DES SOUPÇONS: - - Et je veux qu’un amant, pour me prouver sa flamme, - _Sur d’éternels soupçons laisse flotter son âme_. - - (_Fâcheux_, II. 4.) - - -AMI, ÊTRE AMI A QUELQU’UN: - - Mais, quelque _ami que vous lui soyez_. - - (_Don Juan._ III. 4) - ---AMIS D’ÉPÉE: - - Vous êtes de l’humeur de ces _amis d’épée_, - Que l’on trouve toujours plus prompts à dégaîner - Qu’à tirer un teston s’il le falloit donner. - - (_L’Ét._ III. 5.) - - -AMITIÉ TUANTE: - - Leur _tuante amitié_ de tous côtés m’arrête. - - (_Amph._ III. 1.) - - -A MOINS QUE, suivi d’un infinitif, sans _de_: - - Le moyen d’en rien croire, _à moins qu’être insensé_? - - (_Amph._ II. 1.) - - -A MOINS QUE DE: - - _A moins que de cela_, l’eussé-je soupçonné? - - (_L’Ét._ I. 10.) - - -AMOUR, féminin: - - Il disait qu’il m’aimoit d’une amour sans _seconde_. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - - Vous ne pouvez aimer que _d’une amour grossière_. - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - -Pourquoi _amour_ est-il aujourd’hui du masculin au singulier, et du -féminin au pluriel? Cette inconséquence est toute moderne, et l’on n’en -voit pas le prétexte. _Un amour_ est un petit Cupidon; _une amour_ est -une affection de l’âme; on aurait dû y maintenir la même différence -qu’entre _un satyre_ et _une satire_. _Amour_ est demeuré féminin -depuis l’origine de la langue jusqu’à la fin du XVIIe siècle. - - «Qu’une _première amour est belle_! - «Qu’on a peine à s’en dégager! - «Et qu’on doit plaindre un cœur fidèle - «Quand il est réduit à changer!» - - (QUINAULT. _Atys._) - -C’est comme le mot _orgue_, qui est aussi masculin au singulier et -féminin au pluriel. Qu’y a-t-on gagné? d’être obligé de dire: C’est -_un_ des plus _belles_ orgues du monde. - - -AMOUREUSEMENT, en parlant de la tendresse filiale: - - Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant - _amoureusement_ sur le corps de cette mourante, qu’elle - appeloit sa chère mère. - - (_Scapin._ I. 2.) - -Pascal, parlant d’un enfant que veulent ravir des voleurs, et que sa -mère s’efforce de retenir: - - «Il ne doit pas accuser de la violence qu’il souffre la mère - qui le retient _amoureusement_, mais ses injustes ravisseurs.» - - (8e _Prov._) - - -_AMPHIBOLOGIE:_ - - Et de même qu’à vous je ne lui suis pas chère. - - (_Mélicerte._ II. 3.) - -Il semble que Mélicerte veuille dire: Je ne suis chère ni à lui, ni à -vous; et sa pensée est au contraire: Je ne suis pas chère à votre père -comme _je le suis_ à vous. L’ellipse combinée avec l’inversion produit -cette équivoque, car sans l’inversion la phrase serait encore assez -claire: Je ne lui suis pas chère comme à vous, ou de même qu’à vous. - - -AMPLEMENT AJUSTÉ, paré fastueusement: - - Quand un carrosse fait de superbe manière, - Et comblé de laquais et devant et derrière, - S’est avec grand fracas devant nous arrêté, - D’où sortant un jeune homme _amplement ajusté_...... - - (_Les Fâcheux_, I. 1.) - - -AMUSEMENT, dans le sens où l’on dit _amuser quelqu’un_, _s’amuser à_: - - Tu prends d’un feint courroux le vain _amusement_. - - (_Sgan._ 6.) - ---Perte de temps, retard: - - Moi, je l’attends ici, pour moins d’_amusement_. - - (_Tart._ I. 3.) - -Pour m’arrêter moins longtemps. - - Le moindre _amusement_ vous peut être fatal. - - (_Ibid._ V. 6.) - - N’est-il point là quelqu’un?--Ah que d’_amusement_! - Veux-tu parler? - - (_Mis._ IV. 4.) - - Mais plus d’_amusement_ et plus d’incertitude. - - (_Ibid._ V. 2.) - - Amphitryon, c’est trop pousser l’_amusement_! - Finissons cette raillerie. - - (_Amph._ II. 2.) - - Henriette, entre, nous est un _amusement_, - Un voilé ingénieux, un prétexte, mon frère, - A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère. - - (_Fem. sav._ II. 3.) - -La Fontaine a dit _amusette_ dans le sens de _joujou_: - - «Le fermier vient, le prend, l’encage bien et beau, - «Le donne à ses enfants pour servir d’_amusette_.» - - (_Le Corbeau voulant imiter l’Aigle._) - - -ANCRER (S’) CHEZ QUELQU’UN, se mettre avant dans sa faveur: - - A ma suppression _il s’est ancré chez elle_. - - (_Éc. des fem._ III. 5.) - - -ANES BIEN FAITS, bien véritables, ânes de tout point: - - Ma foi, de tels savants sont _des ânes bien faits_! - - (_Fâcheux._ III. 2.) - - -ANGER, verbe actif: - - Votre père se moque-t-il de vouloir vous _anger_ de son avocat - de Limoges? - - (_M. de Pourc._ I. 1.) - -Ce mot vient du latin _augere_, par la confusion, autrefois -très-fréquente de l’_n_ et de l’_u_. De l’italien _montone_ est venu -_mouton_; de _monasterium_, par syncope _monstier_ et _moustier_, de -_conventus_, _convent_ et _couvent_, etc. - - «Il les _angea_ de petits Mazillons, - «Desquels on fit de petits moinillons.» - - (LA FONTAINE, _Mazet_.) - -_Auxit eas._ De l’idée d’augmentation à l’idée d’embarras il n’y a -presque pas de distance. Mais M. Auger se trompe trois fois quand il -dit que _anger_ n’est pas dans Nicot, qu’il vient du latin _angere_, et -qu’il signifie _incommoder_. - -_Anger_ est dans Nicot, mais écrit par un _e_: _enger_. Cette -orthographe vicieuse a prévalu, et persiste encore dans _engeance_, -dont le sens prouve bien l’étymologie _augere_. C’est _angoisse_ qui -vient d’_angere_. - -Trévoux se trompe encore plus gravement quand il fait venir _enger_ du -latin _ingignere_. - -_Anger_ était à la fois verbe actif et verbe neutre, absolument comme -_augere_ en latin. Voici les exemples cités par Nicot: - - «L’ambassadeur Nicot _a engé la France_ de l’herbe nicotiane,» - -où l’on voit que _enger_ n’implique pas une idée de blâme. - - «La peste _enge_ fort;...... ceste dartre _enge_ grandement, - c’est-à-dire, croist, se dilate, se multiplie.» _Auget._ - - -ANGUILLE SOUS ROCHE: - - NICOLE. Je crois qu’il y a quelque _anguille sous roche_. - - (_B. gent._ III. 7.) - -Quelque mystère caché. - - -ANIMALES, au féminin: - - Quelques provinciales, - Aux personnes de cour fâcheuses _animales_. - - (_Fâcheux._ II. 3.) - - -A PLEIN, VOIR A PLEIN, pleinement: - - Au travers de son masque on _voit à plein_ le traître. - - (_Mis._ I. 1.) - - «Qui voudra connoître _à plein_ la vanité de l’homme.» - - (PASCAL. _Pensées_, p. 195.) - ---A PLEINS TRANSPORTS: - - Goûter _à pleins transports_ ce bonheur éclatant. - - (_D. Garc._ III. 4.) - - -APPAS, D’INDIGNES APPAS, au figuré: - - Mais l’argent, dont on voit tant de gens faire cas, - Pour un vrai philosophe a _d’indignes appas_. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - ---APPAS, au singulier, appât: - - Qui dort en sûreté sur un _pareil appas_, - Et le plaint, ce galant, des soins qu’il ne perd pas. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - -Bossuet écrit de même: - - «Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude - par l’_appas_ de sa liberté...» - - (_Or. fun. de la R. d’Angl._) - - -APPAT, SOUS L’APPAT DE...: - - Ce marchand déguisé, - Introduit _sous l’appât d’un conte supposé_. - - (_L’Ét._ IV. 7.) - - -APPLICATION, FAIRE UNE APPLICATION, appliquer un soufflet ou un coup de -poing: - - Chien d’homme! oh! que je suis tenté d’étrange sorte - De _faire_ sur ce mufle _une application_! - - (_Dép. am._ II. 7.) - - -APPRÊTER A RIRE: - - _N’apprêtons point à rire_ aux hommes, - En nous disant nos vérités. - - (_Amph._ prol.) - - -APPROCHE, proximité, rapprochement: - - Et quelle force il faut aux objets mis en place, - Que l’_approche_ distingue, et le lointain efface. - - (_La Gloire du Val de Grâce._) - ---APPROCHE D’UN AIR: - - L’_approche de l’air de la cour_ a donné à son ridicule de - nouveaux agréments. - - (_Comtesse d’Esc._) - - -APRÈS, préposition, recevant un complément direct: - - Attaché dessus vous comme un joueur de boule - _Après le mouvement_ de la sienne qui roule. - - (_L’Ét._ IV. 5.) - - Si bien donc que done Elvire..... s’est mise en campagne _après - nous_? - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Plusieurs médecins ont déjà épuisé leur science _après elle_. - - (_Méd. m. lui._ I. 5.) - - La pendarde s’est retirée, voyant qu’elle ne gagnoit rien - _après moi_, ni par prières, ni par menaces. - - (_G. D._ III. 10.) - - Ils _étoient_ une douzaine de possédés _après mes chausses_. - - (_Pourc._ II. 4.) - - J’ai mis vingt garçons _après votre habit_. - - (_B. g._ II. 8.) - - Il veut envoyer la justice en mer _après la galère du Turc_. - - (_Scapin._ III. 3.) - - -APRÈS-DINÉE, féminin: - - _L’après-dînée_ m’a semblé fort _longue_.--Et moi je l’ai - trouvée fort _courte_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ I.) - -La Fontaine emploie _la dînée_ sans _après_: «Mais dès la _dînée_ le -panier fut entamé.» (_Vie d’Ésope._) - -Ce mot, _la dînée_, se rapporte au lieu et à l’heure où l’on mange _le -dîner_, plutôt qu’au dîner lui-même. - ---APRÈS-SOUPÉE, par deux _e_, comme _après-dînée_: - - Si je ne vous croyois l’âme trop occupée, - J’irois parfois chez vous passer l’_après-soupée_. - - (_Éc. des mar._ I. 5.) - - Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée, - Le divertissement de notre _après-soupée_. - - (_Ibid._ II. 9.) - - -ARDEURS, vif désir: - - J’avois _toutes les ardeurs du monde_ d’entrer dans votre - alliance. - - (_Pourc._ III. 9.) - - -ARDEZ, par apocope, regardez: - - MARINETTE. - - _Ardez_ le beau museau, - Pour nous donner envie encore de sa peau! - - (_Dép. am._ IV. 4.) - - -ARRÊTER, neutre, pour _s’arrêter_: - - Mais, moi, mon jugement, sans qu’aux marques j’_arrête_, - Fut qu’il n’étoit que cerf à sa seconde tête. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - - Autant qu’il vous plaira vous pouvez _arrêter_, - Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter. - - (_Mis._ III. 5.) - -Nos aïeux paraissent avoir exprimé ou supprimé arbitrairement le pronom -des verbes réfléchis. Dans la version des _Rois_, on lit presque -toujours _en aller_ pour s’en aller: - - «Goliath ki _en vint_ de l’ost as Philistiens.» (P. 64.) - --«Samuel od Saul _en alad_.» (P. 57.) - -_Plaindre_ pour _se plaindre_: - - «Cume deus dameiseles vinrent _plaindre_ ad rei Salomum.» - - (P. 235.) - - «Pur ço _en va_ e destruis Amalech.» - - (P. 53.) - -_Arrêter_ était dans les mêmes conditions; et même aujourd’hui l’on ne -dit pas _arrête-toi_, _arrêtez-vous_, mais _arrête! arrêtez!_ - -Cette faculté de prendre ou de laisser le pronom a été cause que -beaucoup de verbes sont devenus exclusivement neutres ou actifs, qui -dans l’origine étaient réfléchis. Car cette forme réfléchie plaisait à -nos pères, pour les verbes exprimant une action dont l’auteur pouvait -être aussi l’objet. Ainsi ils disaient _se dormir_, _se disner_, _se -combattre à quelqu’un_, _se fuir_ (d’où reste _s’enfuir_), _se mourir_, -_se jouer_, etc.; quelques verbes sont restés dans l’indécision, comme -_arrêter_ ou _s’arrêter_. - - «Car pour moi j’ai certaine affaire - «Qui ne me permet pas d’_arrêter_ en chemin.» - - (LA FONTAINE. _Le Renard et le Bouc._) - ---ARRÊTER AVEC SOI: - - Si tu veux me servir, je t’_arrête avec moi_. - - (_L’Ét._ II. 9.) - -Nous dirions aujourd’hui simplement: _Je t’arrête_. - - -ARTICLE mis où nous avons coutume de l’omettre, FAIRE LA JUSTICE: - - Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos - coudées franches à vous en faire _la_ justice à bons coups de - bâton. - - (_G. D._ I. 3.) - - Nous serons les premiers, sa mère et moi, à vous en faire _la_ - justice. - - (_Ibid._ I. 4.) - ---Mis en correspondance de _un_, _une_: - - George Dandin, George Dandin, vous avez fait _une_ sottise _la_ - plus grande du monde. - - (_Ibid._ I. 1.) - - Elle se prend d’_un_ air _le_ plus charmant du monde aux choses - qu’elle fait. - - (_L’Av._ I. 2.) - ---Article supprimé où nous le répétons: - - Dis si _les_ plus cruels _et plus durs_ sentiments - Ont rien d’impénétrable à des traits si charmants. - - (_L’Ét._ I. 2.) - - Il nous faut _le_ mener en quelque hôtellerie, - _Et faire_ sur les pots décharger sa furie. - - (_Ibid._ I. 11.) - -Le mener.... le faire décharger sa furie. - - Les querelles, _procès, faim, soif et maladie_, - Troublent-ils pas assez le repos de la vie? - - (_Sgan._ 17.) - -Les quatre derniers substantifs sont embrassés dans l’article pluriel, -placé une fois pour toutes devant le premier. - -Cet emploi de l’article était une tradition du XVIe siècle. Au -XVIe siècle, on n’exprimait qu’une fois l’article devant plusieurs -substantifs, même de genres différents, pourvu qu’ils fussent au même -nombre, c’est-à-dire, tous au pluriel ou tous au singulier: - - «Quant à _la hardiesse et courage_, quant à _la fermeté, - constance et resolution_ contre les douleurs, etc.» - - (MONTAIGNE. III. 6.) - - «Qui ne participe _au hasard et difficulté_ ne peult pretendre - interest _à l’honneur et plaisir_ qui suit les actions - hasardeuses.» - - (_Id._ III. 7.) - -La même règle s’appliquait au pronom possessif: - - «Nostre royne Catherine tesmoigneroist _sa liberalité et - munificence_.» - - (_Id._ III. 6.) - - «Madame Katerine, ma sœur......, est partie avecques _ma - litiere et cheval_.......» - - (LA REINE DE NAVARRE. _Lettres._ I. p. 290.) - -Notre vieille langue avait si fort le goût de l’ellipse, qu’elle -s’empressait de l’admettre dès qu’il n’en résultait pas le danger -d’être obscur ou équivoque. _Le plus_, marque du superlatif, ne se -répétait pas aussi devant plusieurs adjectifs. La première fois servait -pour toute la suite: - - «...... Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, - tant de millions de peuples passés au fil de l’espée, et _la - plus riche et belle_ partie du monde bouleversée pour la - negociation des perles et du poivre.» - - (MONTAIGNE. III. 6.) - -Que gagnons-nous à répéter toujours l’article? ce n’est ni de la -clarté, ni de la rapidité. - - -A SAVOIR, voy. ASSAVOIR. - - -AS DE PIQUE, langue piquante, mauvaise langue: - - O la fine pratique, - Un mari confident! - - MARINETTE. - - Taisez-vous, _as de pique_! - - (_Dép. am._ V. 9.) - -Jeu de mots sur le sens figuré du verbe _piquer_. - - -ASSASSINANT, adjectif; RIGUEUR ASSASSINANTE: - - Et dans le procédé des dieux, - Dont tu veux que je me contente, - Une _rigueur assassinante_ - Ne paroît-elle pas aux yeux? - - (_Psyché._ II. 1.) - -(Voyez AMITIÉ TUANTE.) - - -ASSAVOIR: - - Le bal et la grand’bande, _assavoir_ deux musettes. - - (_Tart._ II. 3.) - -Toutes les éditions portent mal à propos _à savoir_ en deux mots. Il ne -faut point d’_à_; c’est l’ancien infinitif _assavoir_. L’usage permet -aussi bien de dire: _savoir_, _deux musettes_, non qu’alors on supprime -l’_à_, mais on substitue à l’ancienne forme la nouvelle. _Faire à -savoir_ n’a point de sens. - -Dans l’origine, l’_a_ était employé comme affixe au-devant de certains -verbes: _asavoir_, _alogier_, _apetisser_, _asasier_, _alentir_, etc.; -on ne sait pourquoi les trois derniers ont pris l’_r_: _rapetisser_, -_rassasier_, _ralentir_: - - «Dame, je vos fais _asavoir_ - «Que j’ai esté et main et soir - «Vos homs, vo serfs, vo chevaliers.» - - (_Roman de Coucy._) - - «Israel se fud _alogied_ sur une fontaine.» - - (_Rois_, p. 112.) - -Se logea sur une fontaine. - - «Li sages est cil qui met en bones gens ce qu’il pot soufrir, - sans _apetisser_ et sans acquerre malvaisement.» - - (_Beaumanoir._ I. 22.) - - «Li cueur avariscieus ne pot estre _assasiez_ d’avoir.» - - (_Ibid._ p. 21.) - -Pascal, dans la première _Provinciale_: - - «Si j’avois du crédit en France, je ferois publier à son de - trompe: _On fait à savoir_ (_sic_) que quand les jacobins - disent que la grâce suffisante est donnée à tous, ils entendent - que tous n’ont pas la grâce qui suffit effectivement.» - -Cette formule de publication s’est transmise, par la tradition orale, -du fond du moyen âge; je l’ai encore entendue dans quelques villes de -province. Mais quand on l’écrit, il faut mettre _assavoir_. - - -ASSEZ BONNE HEURE, de bonne heure: - - Ah! pour cela toujours il est _assez bonne heure_. - - (_Dép. am._ IV. 1.) - -Si Molière eût jugé cette expression incorrecte, il lui était aisé de -mettre: _Il est d’assez bonne heure_. - - -ASSIGNER SUR: - - Les dettes que vous avez _assignées sur_ le mariage de ma fille. - - (_Pourc._ II. 7.) - -On dirait aujourd’hui: _hypothéquées_ sur le mariage de ma fille. - - -ASSOUVIR (S’), absolument comme _se satisfaire_: - - Laissez-moi _m’assouvir_ dans mon couroux extrême. - - (_Amph._ III. 5.) - - -ASSURANCE SUR (PRENDRE): - - Ne m’abusez-vous point d’un faux espoir, et puis-je _prendre - quelque assurance sur_ la nouveauté surprenante d’une telle - conversion? - - (_D. Juan._ V. 1.) - - -ASSURÉ, absolument, hardi, intrépide: - - Est-il possible qu’un homme si _assuré_ dans la guerre soit si - timide en amour? - - (_Am. Magn._ I. 1.) - ---ASSURER QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN: - - Pour moi, contre chacun je pris votre défense, - Et _leur assurai_ fort que c’étoit médisance. - - (_Mis._ III. 5.) - ---ASSURER QUELQU’UN DE SES SERVICES: - - Dites-lui un peu que monsieur et madame sont des personnes de - grande qualité qui lui viennent faire la révérence comme mes - amis, et l’_assurer de leurs services_. - - (_B. gent._ V. 5.) - ---ASSURER (S’), absolument, prendre sécurité, confiance; se rassurer: - - A moins que Valère se pende, - Bagatelle! son cœur _ne s’assurera point_. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Moins on mérite un bien qu’on nous fait espérer, - Plus notre âme a de peine à pouvoir _s’assurer_. - - (_D. Garcie._ II. 6.) - - Quelque chien enragé l’a mordu, _je m’assure_. - - (_Éc. des fem._ II. 2.) - - Ce n’est pas assez pour _m’assurer_, entièrement, que ce qu’il - vient de faire. - - (_Scapin._ III. 1.) - - «On ne peut _s’assurer_, et l’on est toujours dans la défiance.» - - (PASCAL. _Pensées_, p. 406.) - - «Voyant trop pour nier et trop peu pour _m’assurer_.» - - (_Ibid._ p. 210.) - - «_Je m’assure_, mes pères, que ces exemples sacrés suffisent - pour vous faire entendre... etc.» - - (PASCAL. 11e _Prov._) - - «On lui a envoyé les dix premières lettres (à Escobar): vous - pouviez aussi lui envoyer votre objection, et _je m’assure_ - qu’il y eût bien répondu.» - - (_Id._ 12e _Prov._) - ---ASSURER (S’) A...: - - Faut-il que _je m’assure au rapport_ de mes yeux? - - (_D. Garcie._ IV. 7.) - - Et n’est-il pas coupable en ne _s’assurant pas - A_ ce qu’on ne dit point qu’après de grands combats? - - (_Mis._ IV. 3.) - ---ASSURER (S’) DE.... prendre sécurité, compter certitude sur....: - - Pour mon cœur, vous pouvez _vous assurer de lui_. - - (_Fem. sav._ IV. 7.) - ---ASSURER (S’) EN QUELQU’UN, EN QUELQUE CHOSE: - - Du sort dont vous parlez je le garantis, moi, - S’il faut que par l’hymen il reçoive ma foi: - Il _s’en peut assurer_. - - (_Éc. des mar._ I. 3.) - - C’est conscience à ceux qui _s’assurent en nous_. - - (_Ibid._) - ---ASSURER (S’) SUR: - - C’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme - malheureuse, de ne pouvoir point _s’assurer sur_ toute la - prudence et toute l’honnêteté de sa conduite. - - (_D. Juan._ III. 4.) - - Nos vœux _sur des discours_ ont peine à _s’assurer_. - - (_Tart._ IV. 5.) - - -ATTACHE, subst. fém., attachement, ATTACHE A...: - - Et sa puissante _attache aux choses éternelles_. - - (_Tart._ II. 2.) - - «Pour moi, je n’ai pu y prendre d’_attache_.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 115.) - - -ATTAQUER QUELQU’UN D’AMITIÉ, D’AMOUR: - - ZERBINETTE. - - Je ne suis point personne à reculer lorsqu’on _m’attaque - d’amitié_. - - SCAPIN. - - Et lorsque c’est _d’amour_ qu’on _vous attaque_? - - (_Scapin._ III. 1.) - -Zerbinette veut dire: Lorsqu’on me prévient en m’offrant son amitié, -comme vient de le faire Hyacinthe. - - -AU, AUX, dans le, dans les, relativement à: - - Je ne me trompe guère _aux_ choses que je pense. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Je ne sais si quelqu’un blâmera ma conduite - _Au_ secret que j’ai fait d’une telle visite; - Mais je sais qu’_aux_ projets qui veulent la clarté, - Prince, je n’ai jamais cherché l’obscurité. - - (_D. Garcie._ III. 3.) - - L’endurcissement _au péché_ traîne une mort funeste. - - (_D. Juan._ V. 6.) - - Comment?--Je vois ma faute _aux_ choses qu’il me dit. - - (_Tart._ IV. 8.) - - Et qu’_au dû de ma charge_ on ne me trouble en rien. - - (_Ibid._ V. 4.) - - Je trouve dans votre personne de quoi avoir raison _aux choses_ - que je fais pour vous. - - (_L’Av._ I. 1.) - - Elle se prend d’un air le plus charmant du monde _aux_ choses - qu’elle fait. - - (_L’Av._ I. 2.) - - Et laver mon affront _au_ sang d’un scélérat. - - (_Amph._ III. 5.) - - On souffre _aux entretiens_ ces sortes de combats. - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - - Je ne m’étonne pas, _au combat_ que j’essuie, - De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie. - - (_Ibid._) - -Molière emploie volontiers _aux_ dans la première partie de la phrase, -et _dans les_ dans la seconde. - - Nous saurons toutes deux imiter notre mère - .......................................... - .......................................... - Vous, _aux productions_ d’esprit et de lumière, - Moi, _dans celles_, ma sœur, qui sont de la matière. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - _Aux ballades_ surtout vous êtes admirable. - --Et _dans les bouts-rimés_ je vous trouve adorable. - - (_Ibid._ III. 5.) - -Cet emploi du datif, qui communique au discours tant de rapidité, était -régulier dans le XVIe et le XVIIe siècle. - - «De toutes les absurdités la plus absurde _aux epicuriens_ est - desadvouer la force et l’effect des sens.» - - (MONTAIGNE. II. ch. 12.) - - «C’est à l’adventure quelque sens particulier qui..... advertit - les poulets de la qualité hostile qui est _au chat_ contre eux.» - - (_Id._ I. 1.) - - «Il n’est rien qui nous jecte tant _aux dangiers_ qu’une faim - inconsiderée de nous en mettre hors.» - - (_Id._ III. 6.) - - «Je ne craindray point d’opposer les exemples que je trouveray - parmi eulx (les sauvages américains), aux plus fameux exemples - anciens que nous ayons _aux mémoires_ de nostre monde par deçà.» - - (_Id. ibid._) - -L’origine et la justification de cet emploi du datif se voient toutes -seules: c’est un latinisme. Le datif représente ici l’ablatif avec ou -sans préposition. - -Pascal a dit, par un latinisme analogue: - - «Il étoit naturel à Adam et _juste à son innocence_...» - - (_Pensées._ p. 323.) - -Mais ici le datif dépend plutôt de l’adjectif. Cette expression revient -très-souvent dans les _Provinciales_: _au sens de_, c’est-à-dire, _dans -le sens de_: - - «.... Je lui dis au hasard: Je l’entends _au sens des - molinistes_.» - - (1re _Prov._) - ---AUX, sur les; FAIRE UNE ÉPREUVE A QUELQU’UN: - - J’approuve la pensée, et nous avons matière - D’en _faire l’épreuve_ première - _Aux deux princes_ qui sont les derniers arrivés. - - (_Psyché._ I. 1.) - -(Voyez DATIF.) - - -AUCUN, quelque, le moindre: - - Sans me nommer pourtant en _aucune_ manière, - Ni faire _aucun_ semblant que je serai derrière. - - (_Éc. des fem._ IV. 9.) - - -AUDIENCE AVIDE: - - Et je vois sa raison - D’une _audience avide_ avaler ce poison. - - (_D. Garcie._ II. 1.) - -_Avaler d’une audience_ est une expression inadmissible, et qui touche -au galimatias. Les Latins, plus hardis que nous, disaient bien _densum -humeris bibit aure vulgus_; mais le français ne souffre pas l’image -d’un homme qui avale par l’oreille. - - -AUNE, TOUT DU LONG DE L’AUNE: - - Mme PERNELLE. - - C’est véritablement la tour de Babylone, - Car chacun y babille, et _tout du long de l’aune_. - - (_Tart._ I. 1.) - -Jusqu’au bout, sans omettre un seul point. - -Il est superflu sans doute d’avertir que cette locution est triviale; -on est assez prévenu par le caractère de celle qui l’emploie. - - -AUPARAVANT QUE DE, archaïsme: - - JEANNOT. - - C’est M. le conseiller, madame, qui vous souhaite le bonjour, - et, _auparavant que de_ venir, vous envoie des poires de son - jardin. - - (_C{sse} d’Esc._ 13.) - -_Par avant_ est une expression composée, que l’on traitait comme un -substantif: _le par-avant_, _du par-avant_, _au par-avant_; c’est le -datif, ou plutôt l’ablatif absolu des Latins, et l’on construisait -comme _avant_. (Voyez AVANT QUE DE.) - - -AUPRÈS, adverbe: - - Monsieur, si vous n’êtes _auprès_, - Nous aurons de la peine à retenir Agnès. - - (_Éc. des fem._ V. 8.) - - -AUQUEL pour _où_: - - Et c’est assez, je crois, pour remettre ton cœur - Dans l’état _auquel_ il doit être. - - (_Amph._ III. 11.) - - -AU PRIX DE, en comparaison de: - - Tout ce qu’il a touché jusqu’ici n’est que bagatelle, _au prix - de_ ce qui reste. - - (_Impromptu._ 3. 1663.) - -Comparé à la valeur de ce qui reste. - - «Elles filoient si bien, que les sœurs filandières - «Ne faisoient que brouiller _au prix de celles-ci_.» - - (LA FONT. _La Vieille et ses Servantes._) - - «..... Il n’étoit _au prix d’elle_ - «Qu’un franc dissipateur, un parfait débauché.» - - (BOILEAU. _Sat._ X.) - - -AU RETOUR DE, en retour de...: - - Et j’en ai refusé cent pistoles, crois-moi, - _Au retour d’un cheval_ amené pour le roi. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - - -AUSSI, pour _non plus_, dans une phrase négative: - - Ma foi, je n’irai pas. - --Je n’irai pas _aussi_. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - Si je n’approuve pas ces amis des galants, - Je ne suis pas _aussi_ pour ces gens turbulents.... - - (_Ibid._ IV. 8.) - - L’action que vous avez faite n’est pas d’un gentilhomme, et ce - n’est pas en gentilhomme _aussi_ que je veux vous traiter. - - (_G. D._ II. 10.) - -La tournure moderne pour employer _aussi_, serait: _aussi_ n’est-ce pas -en gentilhomme, etc.... - -Mais le XVIIe siècle conservait _aussi_ même après la négation -exprimée, qui aujourd’hui commande _non plus_. - - --«Ragotin fit entendre à la Rancune qu’une des comédiennes - luy plaisoit infiniment. Et laquelle? dit la Rancune. Le petit - homme estoit si troublé d’en avoir tant dit, qu’il respondit: - Je ne sçay.--_Ny moy aussy_, dit la Rancune.» - - (SCARRON. _Rom. com._ 1re p. ch. XI.) - - «Ces paroles ne peuvent donc servir qu’à vous convaincre - vous-même d’imposture, et elles _ne_ servent pas _aussi_ - davantage pour justifier Vasquez.» - - (PASCAL. 12e _provinc._) - -L’étymologie d’_aussi_ est _etiam_. On disait dans l’origine _essi_, -d’où l’on fit aisément _ossi_, et l’on écrivit par corruption _aussi_. -Sylvius, dans sa grammaire imprimée chez Robert Estienne, en 1531, dit: -«_Etiam_, _eci_ vel _oci_; corrupte _aussi_.» (P. 145.) - - -AUTANT; IL N’EN FAUT PLUS QU’AUTANT, pour dire _il ne s’en faut guère_: - - On la croyoit morte, et ce n’étoit rien. - _Il n’en faut plus qu’autant_, elle se porte bien. - - (_Sgan._ 6.) - - -AVALER L’USAGE DE QUELQUE CHOSE, s’y soumettre bon gré malgré: - - De ces femmes aux beaux et louables talents, - Qui savent accabler leurs maris de tendresses, - Pour leur faire _avaler l’usage des galants_! - - (_Amph._ I. 4.) - - -AVANCÉ: PAROLE AVANCÉE, donnée: - - Me tiendrez-vous au moins la _parole avancée_? - - (_Mélicerte._ II. 5.) - - -AVANT, adverbe, pour _auparavant_: - - Mais _avant_, pour pouvoir mieux feindre ce trépas, - J’ai fait que vers sa grange il a porté ses pas. - - (_L’Ét._ II. 1.) - ---AVANT JOUR, préposition, avant le jour: - - Je veux savoir de toi, traître, - Ce que tu fais, d’où tu viens _avant jour_. - - (_Amph._ I. 2.) - ---AVANT QUE (un infinitif), sans _de_: - - Ne me demandez rien _avant que regarder_ - Ce qu’à mes sentiments vous devez demander. - - (_D. Garcie._ III. 2.) - - Il faut, _avant que voir_ ma femme, - Que je débrouille ici cette confusion. - - (_Amph._ II. 1.) - -Molière emploie indifféremment ces trois formes: _avant de_, _avant -que_, _avant que de_, suivis d’un verbe à l’infinitif. - ---AVANT QUE, sans _ne_: - - Allons, courons _avant que_ d’avec eux _il sorte_. - - (_Amph._ III. 5.) - - «_Avant qu’on l’ouvrît_ (la cédule), les amis du prince - soutinrent que, _etc._...» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - - «Toutes vos fables pouvoient vous servir _avant qu’on sût_ vos - principes.» - - (PASCAL. 15e _Prov._) - -La question de _ne_, exprimé ou supprimé après _avant que_, a été fort -controversée. M. François de Neufchâteau, dans une lettre au _Mercure -de France_ du 26 août 1809, admet la négation _quelquefois_. On lui -répondit par une lettre signée VALANT, où quantité d’exemples sont -accumulés, ensuite d’une longue discussion théorique, pour démontrer -qu’il ne faut _jamais_ de négation entre _avant que_ et le verbe -subséquent; et c’est aussi l’opinion de l’Académie, fondée sur l’usage -invariable du XVIIe siècle. Pascal, la Bruyère, la Fontaine, Boileau, -Racine, Molière, Regnard, etc., etc., n’emploient pas la négation. - -Marmontel l’a employée, mais c’est Marmontel. - ---AVANT QUE DE....: - - Si l’auteur lui eût montré sa comédie _avant que de_ la faire - voir au public, il l’eût trouvée la plus belle du monde. - - (_Crit. de l’Éc. des f._ 6.) - - _Avant que de_ passer plus avant, je voudrois bien agiter à - fond cette matière. - - (_Mar. for._ 5.) - - Je les conjure de tout mon cœur de ne point condamner les - choses _avant que de les voir_. - - (_Préf. de Tartufe_.) - - «_Avant que de les mener_ sur la place, il fit habiller les - deux premiers le plus proprement qu’il put.» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - -(Voyez DE _supprimé_ après _avant que_.) - - «_Avant que de répondre_ aux reproches que vous me faites, je - commencerai par l’éclaircissement de votre doctrine à ce sujet.» - - (PASCAL. 12e _Prov._) - - -AVECQUE, archaïsme: - - Vous êtes romanesque _avecque_ vos chimères. - - (_Ibid._ I. 2.) - - Les dettes aujourd’hui, quelque soin qu’on emploie, - Sont comme les enfants, que l’on conçoit en joie, - Et dont _avecque_ peine on fait l’accouchement. - - (_Ibid._ I. 6.) - - Si je pouvois parler _avecque_ hardiesse. - - (_Ibid._ 9.) - - Et m’en vais tout mon soûl pleurer _avecque_ lui. - - (_Ibid._ II. 4.) - - L’union de Valère _avecque_ Marianne. - - (_Tart._ III. 1.) - - Et qu’_avecque_ le cœur d’un perfide vaurien - Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien. - - (_Ibid._ V. 1.) - -Cette forme est si fréquente dans Molière, qu’il a paru inutile d’en -rapporter plus d’exemples. - - -AVENANT QUE, participe absolu, c’est-à-dire, dans le cas où....: - - Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines, - Dont, _avenant que Dieu de ce monde m’ôtât_, - J’entendois tout de bon que lui seul héritât. - - (_L’Ét._ IV. 2.) - - -AVIOMMES; patois; pour _avions_: - - PIERROT. - - Tout gros monsieur qu’il est, il seroit par ma fiqué nayé, si - je _n’aviomme_ été là. - - (_D. Juan._ II. 1.) - -Cette forme est primitive. L’_m_ à la terminaison caractérise en latin -les premières personnes du pluriel, _habemus_, _amamus_; _vidissemus_, -_audivimus_, etc. Aussi les plus anciens textes, par exemple le -livre des Rois, ne manquent jamais d’écrire _nous attendrum_, _nous -manderum_, _nous renderum_. - -Quand le mot suivant avait pour initiale une voyelle, l’_m_ finale s’y -détachait: - - «.... Salvez seiez de Deu - «Li glorius que _devum aurer_.» - - (_Roland._ st. 32.) - - «Que devome aourer» (_adorer_). - -Mais s’il suivait une consonne, il fallait bien, pour n’en pas -articuler deux consécutives (ce qui ne se faisait jamais), éteindre -l’_m_ et la changer en _n_. Par exemple: - - «Le matin à vos _vendrum_, e en vostre merci nus _mettrum_.» - - (_Rois._ p. 37.) - -On prononçait _vendrome_ et _mettrons_. - -La dernière forme a supplanté l’autre, et s’est établie exclusivement -pour tous les cas. - -Mais auparavant l’autre avait régné, et avait été sur le point de -triompher aussi; car, pour la fixer, on écrivit longtemps les premières -personnes en _omes_. Marsile parlant de Roland: - - «Seit ki l’ocie, tute pais puis _auriomes_.» - - (_Roland._ st. 28.) - - «Qu’en avez fait, ce dit fromons li viez? - «--Sire, en ce bois _l’avoumes_ nous laissie.» - - (_Garin._ t. II. p. 243.) - - --«Se nous _demenomes_ ensi li uns les aultres, et _alomes_ - rancunant, bien voi que nous _reperdrons_ toute la tiere, et - nous meismes _seromes_ perdu.» - - (VILLEHARDHOIN. p. 199. éd. P. Paris.) - -On remarquera dans ce passage la forme moderne _nous reperdrons_ -au milieu des formes primitives en _omes_, qui sont celles que -Villehardhoin affectionne. - -Qui pourra dire ce qui a déterminé le triomphe définitif de l’une -plutôt que de l’autre? Le langage est plein de ces mystères -insondables, pareils à ceux de la conception et de la génération -humaine: on les suit jusqu’à une certaine limite, où soudain la nature -se cache, et disparaît derrière un voile que tous les efforts de la -philosophie, aidée de la science, ne parviendront pas à soulever. - -Sur l’union du pronom singulier au verbe pluriel, _je n’aviomme_, voyez -à JE. - - -AVIS FAISABLE, exécutable: - - Enfin c’est un _avis_ d’un gain inconcevable, - Et que du premier mot on trouvera _faisable_. - - (_Fâcheux._ III. 3.) - - -AVISER, actif; AVISER QUELQU’UN DE, le faire songer à...: - - _De ta femme_ il fallut moi-même _t’aviser_. - - (_Amph._ II. 3.) - ---Neutre, pour _s’aviser_: - - Sans aller de surcroît _aviser_ sottement - De se faire un chagrin qui n’a nul fondement. - - (_Coc. im._ 17.) - - Selon la coutume de certains impertinents de laquais qui - viennent provoquer les gens, _et les faire aviser_ de boire - lorsqu’ils n’y songent pas. - - (_L’Av._ III. 2.) - - Je vais vite consulter un avocat, _et aviser_ des biais que - j’ai à prendre. - - (_Scapin._ II. 1.) - -Réfléchir ou prendre avis touchant les biais que, etc. - - -AVOIR, auxiliaire, pour _être_: - - Et _j’ai_ pour vous trouver _rentré_ par l’autre porte. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - _J’ai monté_ pour vous dire, et d’un cœur véritable... - - (_Mis._ I. 2.) - - Au reste, vous saurez - Que _je n’ai demeuré_ qu’un quart d’heure à le faire. - - (_Ibid._) - -Pareillement dans la Fontaine: - - «Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence - «Autant de jugement que de barbe au menton, - «Tu _n’aurois_ pas à la légère - «_Descendu_ dans ce puits.» - - (_Le Renard et le Bouc._) - ---AVOIR, N’AVOIR PAS POUR UN.... voyez POUR. - ---AVOIR DE COUTUME: - - Oui, monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ôter - l’envie de nous faire courir toutes les nuits, comme vous - _aviez de coutume_. - - (_Scapin._ II. 5.) - ---AVOIR DES CONJECTURES DE QUELQUE CHOSE: - - La cabale s’est réveillée aux simples _conjectures_ qu’ils ont - pu _avoir de la chose_. - - (2e _Placet au R._) - ---AVOIR EN MAIN: - - _J’avois_ pour de tels coups certaine vieille _en main_. - - (_Éc. des f._ III. 4.) - ---AVOIR FAMILIARITÉ AVEC QUELQU’UN: - - _Tu as donc familiarité_, Moron, _avec le prince_ d’Ithaque? - - (_Pr. d’Él._ III. 3.) - ---AVOIR PEINE DE (un infinitif), avoir peine à....: - - J’ai peur, si le logis du roi fait ma demeure, - De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure, - Que _j’aie peine_ aussi _d’en sortir_ par après. - - (_L’Ét._ III. 5.) - - Cet amas d’actions indignes dont _on a peine.... d’adoucir_ le - mauvais visage. - - (_D. Juan._ IV. 6.) - -On ne dirait plus aujourd’hui le visage d’une action; mais le -Dictionnaire de l’Académie (1694) cite comme exemple: _Cette affaire a -deux visages_; et l’on dira bien encore: _envisager une affaire_ sous -tel ou tel aspect. - ---AVOIR POUR AGRÉABLE: - - Et je vous supplierai d’_avoir pour agréable_ - Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt. - - (_Mis._ I. 1.) - -Cette façon de parler est très-fréquente dans _Gil Blas_. - ---AVOIR QUELQU’UN QUI... QUE...: - - Et quand _on a quelqu’un qu’_on hait ou _qui_ déplaît, - Lui doit-on déclarer la chose comme elle est? - - (_Mis._ I. 1.) - -Cette façon de parler paraît embarrassée et pénible; cependant elle -n’a pas été suggérée à Molière par la difficulté de la mesure, car il -l’emploie en prose: - - _Vous avez_, monsieur, _un certain monsieur de Pourceaugnac - qui_ doit épouser votre fille. - - (_Pourc._ II. 2.) - - -AVOUER LA DETTE, figurément, ne pas dissimuler: - - Ma foi, madame, _avouons la dette_: vous voudriez qu’il fût à - vous. - - (_ Pr. d’Él._ IV. 6.) - -Regnard, dans le _Distrait_: - - «Parlons à cœur ouvert, et _confessons la dette_: - «Je suis un peu coquet, tu n’es pas mal coquette.» - - (IV. 3.) - - -AYE, ou AY, monosyllabe: - - Dans cette joie...--_Aye, ay!_ doucement, je vous prie. - - (_L’Ét._ V. 15.) - -AÏE, par l’introduction du _d_, _aïde_ ou _aide_, selon la -prononciation moderne, syncope d’_adjutorium_. _Aye, aye!_ -c’est-à-dire, à l’aide, à l’aide! - - «Certes, nous ne vous faudrons mie: - «Tous jours serons en vostre _aïe_.» - - (_R. de Coucy._ v. 766.) - - «... Quant ele vit Arabis si cunfundre, - «A halte voix s’escrie: _Aïez_ nous, mahum!» - - (_Roland._ st. 266.) - - -BABYLONE; LA TOUR DE BABYLONE, comme qui dirait la tour du babil: - - C’est véritablement _la tour de Babylone_, - Car chacun y babille, et tout du long de l’aune. - - (_Tart._ I. 1.) - - «Le Père Caussin, jésuite, dit, dans sa _Cour sainte_, que _les - hommes ont fondé la tour de Babel, et les femmes la tour de - babil_. Ce quolibet du jésuite n’aurait-il pas donné l’idée de - celui que Molière met dans la bouche de madame Pernelle? et le - père Caussin ne serait-il pas le docteur dont parle la vieille - dévote?» - - (M. AUGER.) - - -BAIE: - - C’est une _baie_ - Qui sert sans doute aux feux dont l’ingrate _le paie_. - - (_Dép. am._ I. 5.) - -Cette expression, _payer d’une baie_, nous reporte à la farce de -Pathelin, dont la première édition est de 1490. Le prodigieux succès -de ce _Pathelin_ fit passer en proverbe plusieurs mots de cette pièce; -nous disons encore: _revenir à ses moutons_. _Payer d’une baie_ est -une allusion à cette autre scène excellente, où le berger, acquitté du -meurtre des moutons, paye son avocat en lui disant _Bée_, comme il a -fait au juge; et la fourberie retombe sur son auteur. - - _Messire_ JEHAN. - - «Et comme quoi? - - PATHELIN. - - «Pour ce qu’_en bée_ - «_Il me paya_ subtilement.» - - (_Le Testament de Pathelin._) - ---BAIE (DONNER LA): - - Le sort a bien _donné la baie_ à mon espoir. - - (_L’Ét._ II. 13.) - - -BAILLER, archaïsme, donner: - - Un sergent _baillera_ de faux exploits, sur quoi vous serez - condamné sans que vous le sachiez. - - (_Scapin._ II. 8.) - -_Bailler un exploit_ était le terme consacré en style d’huissier; -Molière n’avait garde de changer le mot technique. - - -BAISSEMENT DE TÊTE: - - Quelque _baissement de tête_, un soupir mortifié, deux - roulements d’yeux, rajustent dans le monde tout ce qu’ils (les - scélérats) peuvent faire. - - (_D. Juan._ V. 2.) - - -BALANCER QUELQUE CHOSE: - - Un homme qui..... et _ne balance aucune chose_. - - (_Mal. im._ III. 3.) - -Qui ne pèse rien. - - -BALLE, RIMEUR DE BALLE: - - Allez, _rimeur de balle_, opprobre du métier. - - (_Fem. sav._ III. 5.) - - «_Balle_, en termes d’agriculture, est une petite paille, - capsule ou gousse, qui sert d’enveloppe au grain dans l’épi.» - - (TRÉVOUX.) - -Si _balle_ est ici dans ce sens, _rimeur de balle_ serait une métaphore -prise d’un objet qui, devant être rembourré de plume ou de crin, ne -l’est que de _balle_, et ainsi d’une valeur réelle très-inférieure à -l’apparence; mais cela paraît forcé. - -Trévoux explique _rimeur de balle_, par allusion à la _balle_ des -marchands forains: «On appelle _rimeur de balle_ un poëte dont les vers -sont si mauvais, qu’ils ne servent qu’à envelopper des marchandises.» -C’est ainsi qu’on dit _poëte des halles_. - - -BARBARISMES DE BON GOUT, en matière de bon goût: - - Des incongruités de bonne chère et des _barbarismes de bon - goût_. - - (_B. gent._ IV. 1.) - -(Voyez SOLÉCISMES EN CONDUITE.) - - -BARGUIGNER: - - A quoi bon tant _barguigner_ et tant tourner autour du pot? - - (_Pourc._ I. 7.) - -_Barguigner_ signifie _marchander_ en vieux français; racine _bargain_, -que les Anglais nous ont pris et conservent encore. - - «Estagiers de Paris puent _barguignier_ et achater bled, ou - marchié de Paris.» - - (_Livre des mestiers._ p. 17.) - -Le sire de Coucy, déguisé en mercier ambulant, ouvre sa balle; toute la -maison y accourt, et la châtelaine de Fayel elle-même: - - «Iluec trouverent le mercier, - «E lor dame qui remuoit - «Les joiaus, et les _bargignoit_. - «Aulcuns aussy de la mesnie - «Ont mainte chose _bargignie_.... - «Et quant rien plus ne _bargigna_, - «Sa marchandise appareilla, - «Et prist son fardel à trousser..... - - (_Roman de Coucy._) - - «La dame dist à son valet: - «Faites demourer sans long plait - «Ce povre home, marchand estragne. - «Cilz respont, sans faire _bargagne_: - «Gentilz dame, Dieus le vous mire.» - - (_Ibid._) - -Elle _marchandait_ les joyaux;--et quand on ne _marchanda_ plus -rien...;--il répond _sans marchander_. _Barguigner_ n’a plus -aujourd’hui que le sens figuré de _marchander_. - - -BASTE, de l’italien _basta_, suffit: - - _Baste!_ songez à vous dans ce nouveau dessein. - - (_L’Ét._ IV. 1.) - - _Baste!_ laissons là ce chapitre. - - (_Méd. m. lui._ I. 1.) - - -BATIR SUR DES ATTRAITS....: - - Mon cœur aura _bâti sur ses attraits naissants_. - - (_Éc. des fem._ IV. 1.) - -C’est l’abrégé d’une expression métaphorique: bâtir, fonder un espoir -sur..... - - -BATTEUR: - - Oui, je te ferai voir, _batteur_ que Dieu confonde, - Que ce n’est pas pour rien qu’il faut rouer le monde. - - (_L’Ét._ II. 9.) - - -BEAU, au sens métaphorique de _pur_: - - SGANARELLE. - - Vous vous taisez exprès, et me laissez parler _par belle - malice_! - - (_D. Juan._ III. 1.) - - -BEAUCOUP devant un adjectif ou un partic. passé: - - Je vous suis _beaucoup obligé_. - - (_Pourc._ III. 9.) - - Leur savoir à la France est _beaucoup nécessaire_! - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - - -BÉCARRE; DU BÉCARRE, terme technique, aujourd’hui inusité: - - Ah! monsieur, _c’est du beau bécarre_! - - (_Le Sicilien._ 2.) - - Et là-dessus vient un berger, berger joyeux, avec _un bécarre - admirable_, qui se moque de leur foiblesse. - - (_Ibid._) - -Cela veut dire que la musique passe du mode mineur au majeur. - - -BÉCASSE BRIDÉE: - - Ma foi, monsieur, _la bécasse est bridée_; et vous avez cru - faire un jeu qui demeure une vérité. - - (_Am. méd._ III. 9.) - - «Cela se dit figurément, à cause d’une chasse que les paysans - font aux bécasses avec des lacets et collets qu’ils tendent, où - elles se brident elles-mêmes.» - - (TRÉVOUX.) - - -BEC CORNU, ou mieux BECQUE CORNU: - - Et sans doute il faut bien qu’à ce _becque cornu_ - Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu. - - (_Éc. des fem._ IV. 6.) - - Que maudit soit le _bec cornu_ de notaire qui m’a fait signer - ma ruine! - - (_Méd. m. lui._ I. 2.) - -_Becque_ est formé de l’italien _becco_, _un bouc_, mot qui reçoit deux -sens métaphoriques, injurieux l’un et l’autre. _Becco_ est un lourdaud, -ou un homme que déshonore l’inconduite de sa femme ou de sa sœur -(_Trésor des trois langues_). L’épithète _cornu_ s’explique d’elle-même. - - -BÉJAUNE, erreur grossière: - - C’est fort bien fait d’apprendre à vivre aux gens, et de leur - montrer leur _béjaune_. - - (_Am. méd._ II. 3.) - - Monsieur, souffrez que je lui montre son _béjaune_, et le tire - d’erreur. - - (_Mal. im._ III. 16.) - -Les jeunes oiseaux ont le bec garni d’une sorte de frange jaune. Ainsi, -par métaphore, avoir le bec jaune, c’est manquer d’expérience, être -dupe. Molière a écrit aussi _bec jaune_; conformément à l’étymologie: - - Oui, Mathurine, je veux que monsieur vous montre votre _bec - jaune_. - - (_D. Juan._ II. 5.) - - «Ce sont six aulnes.... ne sont mie? - «Et non sont; que je suis _bec jaulne_!» - - (_Pathelin._) - -Dans l’origine, les consonnes finales étant muettes lorsque suivait une -consonne; on prononçait pour _bec_, _mer_, _fer_, _bé_, _mé_, _fé_. - - (_Des variations du langage français_, p. 44.) - - -BESOIN, FAIRE BESOIN, être nécessaire: - - Aussi bien _nous fera-t-il ici besoin_ pour apprêter le souper. - - (_L’Av._ III. 5.) - - -BIAIS, dissyllabe: - - Nous n’aurions pas besoin maintenant de rêver - A chercher les _biais_ que nous devons trouver. - - (_L’Ét._ I. 2.) - - Des _biais_ qu’on doit prendre à terminer vos feux. - - (_Ibid._ IV. 1.) - - Il faut voir maintenant quel _biais_ je prendrai. - - (_Ibid._ IV. 8.) - - Pour tâcher de trouver un _biais_ salutaire. - - (_Ibid._ V. 12.) - - Et du _biais_ qu’il faut vous prenez cette affaire. - - (_Sgan._ 21.) - - Le pousser est encor grande imprudence à vous, - Et vous deviez chercher quelque _biais_ plus doux. - - (_Tart._ V. I.) - ---Monosyllabe: - - J’ai donc cherché longtemps _un biais_ de vous donner - La beauté que les ans ne peuvent moissonner. - - (_Fem. sav._ III. 6.) - ---SAVOIR LE BIAIS DE FAIRE QUELQUE CHOSE: - - Mais, encore une fois, madame, _je ne sais point le biais de - faire entrer_ ici des vérités si éclatantes. - - (_Ép. dédic. de la Critique de l’Éc. des fem._) - - -BICÊTRE, voyez BISSÊTRE. - - -BIEN; AVOIR LE BIEN DE... le plaisir, l’avantage de...: - - ... _J’ai le bien d’être_ de vos voisins. - - (_Éc. des mar._ I. 5.) - - Il s’est dit grand chasseur, et nous a prié tous - Qu’il pût _avoir le bien de courir_ avec nous. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - - -BIEN ET BEAU: - - Cependant arrivé, vous sortez _bien et beau_, - Sans prendre de repos ni manger un morceau. - - (_Sgan._ 7.) - -Remarquez _beau_, employé comme adverbe. C’était originairement le -privilége de tous les adjectifs. Il nous en reste encore de nombreux -exemples: voir _clair_, frapper _ferme_, parler _haut_, partir -_soudain_, parler _net_, etc., etc., pour _clairement_, _fermement_, -_hautement_, _soudainement_, _nettement_. - - «Le fermier vient, le prend, l’encage _bien et beau_, - «Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.» - - (LA FONTAINE. _Le Corbeau voulant imiter l’Aigle._) - - -BIENSÉANCE; ÊTRE EN LA BIENSÉANCE DE QUELQU’UN, c’est-à-dire, à sa -disposition: - - Cette maison meublée _est en ma bienséance_; - Je puis en disposer avec grande licence. - - (_L’Ét._ V. 2.) - - -BISSÊTRE; malheur résultant d’une fatalité. FAIRE UN BISSÊTRE: - - Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître? - Il nous va _faire_ encor _quelque nouveau bissêtre_. - - (_L’Ét._ V. 7.) - -L’orthographe est _bissêtre_, et non _bicêtre_; le mot primitif est -_bissexte_. Du Cange, au mot _Bissextus_, l’explique _infortunium_, -_malum superveniens_. La mauvaise influence de l’an et du jour -bissextile était proverbiale au moyen âge: - - «Cette année-là étoit bissextile, et le _bissexte_ tomba de - fait sur les traistres.» - - (_Orderic Vital._ lib. XIII. p. 882.) - - «Cette tumultueuse année fut bissextile.... et le _bissexte_ - tomba sur le roi et sur son peuple, tant en Angleterre qu’en - Normandie.» - - (_Id._ lib. XIII. p. 905.) - -C’était une locution populaire: le _bissexte_ est tombé sur telle -affaire, pour dire qu’elle avait mal tourné. Nous voyons déjà paraître -la forme corrompue _bissextre_ dans Molinet: - - «Pour ce que bissextre eschiet, - «L’an en sera tout desbauchiet.» - - (_Le Calendrier._) - -L’_x_ s’éteignait dans la prononciation, et laissait prévaloir le _t_, -par la règle des consonnes consécutives. On prononçait donc _bissête_, -et, par l’intercalation euphonique de l’_r_, _bissêtre_. - -La superstition du jour bissextile remontait aux Romains. Voyez -là-dessus le témoignage de Macrobe, au livre Ier, chapitre 13, des -_Saturnales_. - -Molière rappelle donc ici, par l’emploi du mot _bicêtre_, une -expression et une superstition du moyen âge. - -Le vice d’orthographe tendrait à confondre le _bissêtre_ avec le -château de _Bicestre_ ou de _Bicêtre_. Celui-ci a une tout autre -origine: la grange aux Gueux, qui appartenait, en 1290, à l’évêque de -Paris, passa plus tard à Jean, évêque de _Wincestre_, dont le nom, -transformé en _Bicestre_, est resté attaché à cette demeure. - -Le peuple dit d’un enfant méchant et tapageur: C’est un _bicêtre_; -ah! le petit _bicêtre_! Trévoux veut que ce soit par allusion à la -prison de _Bicêtre_; mais ne serait-ce pas plutôt un vestige de la -superstition du _bissêtre_? Ah! le maudit enfant! le petit malheureux! -né le jour du _bissêtre_, sur qui est tombé le _bissêtre_! - -On lit dans le _Roman bourgeois_, de Furetière: - - «Si j’ai _fait_ ici _quelque bissêtre_;» - -Et dans la _Noce de village_, de Brécourt: - - «Avant, je veux _faire bissêtre_.» - - -BLANCHIR, NE FAIRE QUE BLANCHIR; au sens métaphorique: - - Les douceurs _ne feront que blanchir_ contre moi. - - (_Dép. am._ V. 9.) - - Et nos enseignements _ne font là que blanchir_. - - (_Éc. des fem._ III. 3.) - - LE MARQUIS.--Voilà des raisons qui ne valent rien. - - CLIMÈNE.--Tout cela _ne fait que blanchir_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - -Bien que cette expression se trouve dans la bouche de Climène, il ne -s’ensuit pas que Molière ait prétendu la blâmer. - -Voici comment Furetière expose l’origine de cette métaphore: - -«BLANCHIR se dit aussi des coups de canon qui ne font qu’effleurer une -muraille, et y laissent une marque blanche. En ce sens, on dit, au -figuré, de ceux qui entreprennent d’attaquer ou de persuader quelqu’un, -et dont tous les efforts sont inutiles, que tout ce qu’ils ont fait, -tout ce qu’ils ont dit, n’a fait que _blanchir_ devant cet homme ferme -et opiniâtre.» - - -BOIRE LA CHOSE; métaphoriquement, se résigner: - - Mon frère, doucement il faut _boire la chose_. - - (_Éc. des mar._ III. 10.) - -Molière a dit, par la même figure: _Avaler l’usage des galants_. - ---BOIRE SUR LE RESTE DE QUELQU’UN: - - Vous _buviez sur son reste_, et montriez d’affecter - Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter. - - (_L’Ét._ IV. 5.) - - -BON, BONNE, ironiquement: - - Hé, _la bonne effrontée_! - - (_Sgan._ 6.) - - Parbleu! _le voilà bon_, avec son habit d’empereur romain! - - (_D. Juan._ III. 6.) - - D’où viens-tu, _bon pendard_? - - (_G. D._ III. 11.) - - Taisez-vous, _bonne pièce_! - - (_Ibid._ I. 6.) - - Oses-tu bien paroître devant mes yeux, après tes _bons - déportements_? - - (_Scapin._ I. 4.) - ---BON A FAIRE A....: - - Refuser ce qu’on donne est _bon à faire aux fous_. - - (_Dép. am._ I. 2.) - ---BON ARGENT (PRENDRE POUR DE), prendre au sérieux: - - Quoi! _tu prends pour de bon argent_ ce que je viens de dire? - - (_D. Juan._ V. 2.) - -Métaphore tirée de la fausse monnaie. - ---AVOIR LE CŒUR BON, c’est-à-dire, en style moderne, _bien placé_: - - Sachez que j’ai _le cœur trop bon_ pour me parer de quelque - chose qui ne soit point à moi. - - (_L’Av._ V. 5.) - ---LE BON DU CŒUR, substantivement: - - Et _du bon de mon cœur_ à cela je m’engage. - - (_Mis._ III. 1.) - -Du meilleur de mon cœur. - ---BONS JOURS, jours de fête, jours solennels: - - Que d’une serge honnête elle ait son vêtement, - Et ne porte le noir qu’aux _bons jours_ seulement. - - (_Éc. des mar._ I. 2.) - - -BOUCHE. BOUCHE COUSUE, adverbialement, pour recommander la discrétion: - - Adieu. _Bouche cousue_, au moins! Gardez bien le secret, que le - mari ne le sache pas! - - (_G. D._ I. 2.) - ---LAISSER SUR LA BONNE BOUCHE: - - Vous n’en tâterez plus, et _je vous laisse sur la bonne bouche_. - - (_Ib._ II. 7.) - ---DANS MA BOUCHE, DANS LEURS BOUCHES, c’est-à-dire d’après mes paroles, -à les entendre: - - _Dans ma bouche_, une nuit, cet amant trop aimable - Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable. - - (_Dép. am._ II. 1.) - -Il n’y a pas moyen d’approuver cette façon de parler. - -Ascagne veut dire qu’elle se fit passer pour Lucile, parla comme -si elle eût été Lucile. Cette expression étrange paraît tenir à -l’inexpérience de Molière, quand il fit le _Dépit_; mais on est surpris -de la retrouver, mieux construite, il est vrai, dans la préface du -_Tartufe_. Il s’agit des hypocrites: - - Le _Tartufe_, _dans leur bouche_, est une pièce qui offense la - piété. - -Molière s’exprimerait-il autrement s’il voulait dire que les -hypocrites, par leur manière de réciter _Tartufe_, d’en accentuer les -vers, dénaturent la pensée de l’auteur, et font d’un ouvrage innocent -un ouvrage impie? - -(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.) - - -BOUCHON ET BOUCHONNER: - - Hai, hai, mon petit nez, pauvre petit _bouchon_! - - (_Éc. des m._ II. 14.) - - Je te _bouchonnerai_, baiserai, mangerai. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - -_Bouchon_ est ici le diminutif de _bouche_. Il ne faut pas s’arrêter -à ce que cette terminaison _on_, _one_, est en italien la marque d’un -augmentatif; il est certain qu’en français elle a reçu un emploi -opposé, comme de _Pierre_, _Pierron_ ou _Pierrot_; de _Charles_, -_Charlon_ ou _Charlot_, de _Gothe_, _Gothon_; de _Marie_, _Marion_, -etc. Et dans les noms communs, _bestion_ (de beste), _valeton_ (valet), -_luiton_ (lutin), _tetton_ (tette), _peton_ (pied), _chaton_ (chat), -_poupon_ (poupe, poupée, etc.) - -Voici l’article de Furetière: «BOUCHON est aussi un nom de cajollerie -qu’on donne aux petits enfants, aux jeunes filles de basse condition: -Mon petit cœur, mon petit _bouchon_.» - - -BOUGER (SE), verbe réfléchi, pour _bouger_, neutre: - - Et personne, monsieur, qui _se_ veuille _bouger_ - Pour retenir des gens qui se vont égorger! - - (_Dép. am._ V. 7.) - - -BOURLE, de l’italien _burla_, _moquerie_, FAIRE UNE BOURLE: - - Une certaine mascarade..... que je prétends faire entrer dans - une _bourle_ que je veux faire à notre ridicule. - - (_Bourg. gent._ III. 14.) - -C’est la leçon de l’édition de 1670, qui est la première. Les éditions -modernes mettent _bourde_, qui est la forme corrompue, aujourd’hui -adoptée. _Bourle_ n’est dans aucun dictionnaire; ils donnent tous -_bourde_. - - -BRANLER LE MENTON, manger: - - MASCARILLE. - - Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron. - --Soit, pourvu que toujours _je branle le menton_. - - (_Dép. am._ V. 1.) - - -BRAS, SE METTRE...... SUR LES BRAS: - - Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et - que j’allasse, en vous retenant, _me mettre le ciel sur les - bras_? - - (_D. Juan._ I. 5.) - - Qui en touche un (hypocrite), _se les attire tous sur les bras_. - - (_Ib._ V. 2.) - ---SE JETER.... SUR LES BRAS, même sens; - - Et je _me jetterois_ cent choses _sur les bras_. - - (_Mis._ V. 1.) - - -BRAVADE, FAIRE BRAVADE A QUELQU’UN: - - Moi, je serois cocu?--Vous voilà bien malade! - Mille gens le sont bien, _sans vous faire bravade_, - Qui, de mine, de cœur, de biens et de maison, - Ne feroient avec vous nulle comparaison. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - -Sans vous insulter. - ---BRAVADE D’UN DISCOURS: - - Je ne sais qui me tient qu’avec une gourmade - Ma main _de ce discours_ ne venge la _bravade_. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - -BRAVE en ajustements: - - Ta forte passion est d’être _brave_ et leste. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - Est-ce que tu es jalouse de quelqu’une de tes compagnes que tu - voies plus _brave_ que toi? - - (_Am. méd._ I. 2.) - - -BRAVERIE, parure: - - LA GRANGE.--Vite, qu’on les dépouille sur-le-champ. - - JODELET.--Adieu, notre _braverie_! - - (_Préc. rid._ 16.) - - Pour moi, je tiens que _la braverie_, que l’ajustement est la - chose qui réjouit le plus les filles. - - (_Am. méd._ I. 1.) - - -BRIDER D’UN ZÈLE: - - _D’un zèle simulé j’ai bridé_ le bon sire. - - (_L’Ét._ IV. 1.) - - -BRILLANTS; qualités brillantes: - - Comme par son esprit et ses autres _brillants_ - Il rompt l’ordre commun et devance le temps.... - - (_Mélicerte._ I. 4.) - ---LES BRILLANTS DES YEUX: - - Mais, voyant _de ses yeux tous les brillants baisser_. - - (_Tart._ I. 1.) - - Et si je rends hommage _aux brillants de leurs yeux_, - De leur esprit aussi j’honore les lumières. - - (_Fem sav._ III. 2.) - ---LES BRILLANTS D’UNE VICTOIRE: - - Ne vous enflez donc point d’une si grande gloire, - Pour les petits _brillants_ d’une faible victoire. - - (_Mis._ III. 5.) - - -BROUILLER: - - Que nous _brouilles-tu_ ici de ma fille? - - (_L’Av._ V. 3.) - ---DESTIN BROUILLÉ, embrouillé: - - Fut-il jamais destin plus _brouillé_ que le nôtre? - - (_L’Ét._ IV. 9.) - - -BRUIRE. FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX, métaphoriquement, faire tapage: - - Le vin émétique _fait bruire ses fuseaux_. - - (_D. Juan._ III. 1.) - - -BRUIT. Bruit répandu, ouï-dire: - - J’ai rencontré un orfévre qui, sur le _bruit_ que vous - cherchiez quelque beau diamant en bague.... - - (_Mar. for._ 5.) - ---AVOIR UN BRUIT DE, avoir la réputation de: - - Hé! là, là, madame la Nuit, - Un peu doucement, je vous prie; - _Vous avez_ dans le monde _un bruit_ - De n’être pas si renchérie. - - (_Amph._ prol.) - - «Elle _eut le bruit_, à la cour, de n’avoir pas sa pareille.» - - (LA REINE DE NAV. _Hept._ nouv. 15.) - -On disait de même, _donner un bruit à quelqu’un_. - -Bonnivet, au témoignage de la reine de Navarre, - - «Estoit des dames mieulx voulu que ne feut oncques François, - tant par sa beauté, bonne grace et parole, que pour _le bruit - que chacun luy donnoit_ d’estre l’un des plus adroits et hardis - aux armes qui feust de son tems.» - - (_Heptaméron._ nouvelle 14e.) - - «Elle connoissoit le contraire du _faux bruit que l’on donnoit - aux François_, car ils estoient plus sages, etc.» - - (_Ibidem._) - -(Voyez la note au mot DONNER UN CRIME.) - ---A PETIT BRUIT: - - Je me divertirai _à petit bruit_. - - (_D. Juan._ V. 2.) - -BRULER SES LIVRES A QUELQUE CHOSE: - - J’_y brûlerai mes livres_, ou je romprai ce mariage. - - (_Pourc._ I. 3.) - -Chicaneau dit pareillement: - - CHICANEAU. - - «Vous plaidez? - - LA COMTESSE. - - Plût à Dieu! - - CHICANEAU. - - _J’y brûlerai mes livres!_» - - (_Les Plaideurs._ I. 7.) - - -BRUTALITÉ DE SENS COMMUN ET DE RAISON: - - Un homme qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur - de confiance, une _brutalité de sens commun et de raison_, - donne au travers des purgations et des saignées. - - (_Mal. im._ III. 3.) - - -BUTER A QUELQUE CHOSE, prendre cette chose pour but: - - Toutes mes volontés _ne butent qu’à vous plaire_. - - (_L’Ét._ V. 3.) - - -BUTIN, au lieu de _proie_, dans le sens métaphorique: - - D. ELVIRE. - - On ne me verra point _le butin_ de vos feux. - - (_D. Garcie._ III. 3.) - -Je ne crois pas qu’on trouve en français un second exemple de cette -façon de parler bizarre. Dans une métaphore consacrée, on n’a pas le -droit de substituer un synonyme au mot qui fait la figure; autrement -cet Anglais aurait bien parlé, qui écrivait à Fénelon: «Monseigneur, -vous avez pour moi _des boyaux de père_,» car _entrailles_ et _boyaux_ -sont synonymes, comme _proie_ et _butin_. - - -CABALE, pour signifier le parti des faux dévots: - - Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, - prendre mes intérêts à toute _la cabale_. - - (_D. Juan._ V. 2.) - -Pascal, dans les _Provinciales_, emploie ce mot dans le même sens. - - -CACHE, cachette: - - On n’est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison - une _cache_ fidèle. - - (_L’Av._ I. 4.) - - «Et qui vous a cette _cache_ montrée?» - - (LA FONTAINE.) - - -CACHEMENT DE VISAGE: - - Leurs détournements de tête et leurs _cachements de visage_ - firent dire cent sottises de leur conduite. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.) - - -CADEAU, dîner en partie de campagne, dont on régale quelqu’un. Molière -l’explique lui-même dans ce passage: - - Des promenades du temps, - Ou dîners qu’on donne aux champs, - Il ne faut point qu’elle essaye: - Selon les prudents cerveaux, - Le mari, dans ces _cadeaux_, - Est toujours celui qui paye. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - -Des maris benins qui: - - De leurs femmes toujours vont citant les galants, - ................................................ - Témoignent avec eux d’étroites sympathies, - Sont de tous leurs _cadeaux_, de toutes leurs parties. - - (_Ib._ IV. 8.) - - J’aime le jeu, les visites, les assemblées, _les cadeaux_, et - les promenades.... - - (_Mar. forc._ 4.) - - Le diamant qu’elle a reçu de votre part, et le _cadeau_ que - vous lui préparez.... - - (_Bourg. g._ III. 6.) - - Les déclarations ont entraîné les sérénades et les _cadeaux_, - que les présents ont suivis. - - (_Ibid._ III. 18.) - -«_Cadeau_ se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, et -particulièrement à la campagne. Les femmes coquettes ruinent leurs -galants à force de leur faire faire des _cadeaux_. En ce sens il -vieillit.» - - (FURETIÈRE.) - ---DONNER UN CADEAU: - - Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et _leur - donnerions un cadeau_. - - (_Préc. rid._ 10.) - - Je l’ai fait consentir enfin au _cadeau_ que vous lui voulez - _donner_. - - (_B. gent._ III. 6.) - ---CADEAU DE MUSIQUE, DE DANSE: - - Elles y ont reçu _des cadeaux_ merveilleux _de musique et de - danse_. - - (_Am. magn._ I. 1.) - - -CAJOLER, verbe neutre: - - Tudieu! comme avec lui votre langue _cajole_! - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - -CALOMNIER A QUELQU’UN, c’est-à-dire, DANS QUELQU’UN, sa vertu: - - Vous osez sur Célie attacher vos morsures, - Et _lui calomnier_ la plus rare vertu - Qui puisse faire éclat sous un sort abattu? - - (_L’Ét._ III. 4.) - -Et calomnier en elle. Cet exemple se rapporte au datif de perte ou de -profit. (Voyez DATIF.) - - -ÇAMON: - - _Çamon_ vraiment! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles. - - (_B. gent._ III. 3.) - - _Çamon_, ma foi! j’en suis d’avis, après ce que je me suis fait. - - (_Mal. im._ I. 2.) - -On ne trouve indiqués nulle part le sens précis ni l’origine de cette -expression, qui est évidemment une sorte d’exclamation affirmative. - -Elle est formée de trois racines, _ce a mon_, que l’on trouve ainsi -divisées dans les plus anciens textes. La reine de Navarre parlant d’un -prêcheur: - - «Si l’on disoit, en oyant un sermon, - «Il a bien dit; je répondrois: _Ce a mon_.» - - (_Le Miroir de l’âme péch._) - -Il _a ce_, c’est-à-dire, bien dit. On sous-entend dans la réponse le -verbe exprimé dans la demande. - -Quand ce verbe dans la demande est accompagné d’une négation, la -négation se glisse dans la formule de la réponse, ce qui achève d’en -découvrir le sens. - - «Or, n’i a fors que del huchier - «Nos voisins.--Certes, _ce n’a mon_.» - - (_De sire Hains et dame Anieuse._ BARBAZ. III. 45.) - -Il n’y a que d’appeler nos voisins.--Certes, _il n’y a que ce_ (à -faire). _Ce_, c’est-à-dire, appeler nos voisins. - -Reste à expliquer le mot _mon_. - -Il se présente souvent séparé de la formule que j’analyse, et joint -au verbe _savoir_, mis pour _chose_ à _savoir_. Par exemple, dans -Montaigne: - - «Sçavoir _mon_ si Ptolémée s’y est aussy trompé aultre foys.» - - (MONTAIGNE. _Essais._ II. 12.) - -_Mon_ paraît une transformation de _num_. Du grec μῶν, _est-ce que_, -les Latins avaient fait _num_: pourquoi, par une disposition d’organe -réciproque, du latin _num_ les Français, à leur tour, n’auraient-ils -pas refait _mon_? _Cum_, _numerus_, changent de même leur _u_ en _o_: _comme_, -_nombre_. - -_Mon_ garde la valeur de _num_ et de μῶν, et répond à _n’est-ce -pas_, _pas vrai_, qui s’emploient familièrement dans un sens moitié -interrogatif, moitié affirmatif: savoir, _n’est-ce pas_, si Ptolémée -jadis ne s’y est pas trompé?--Je répondrais: Il a bien prêché, _pas -vrai_? - -Par suite de l’usage, les trois racines se sont fondues en un seul mot, -qui a pris pour acception la valeur affirmative de la dernière racine: -Il y a tant à gagner avec votre noblesse, _n’est-ce pas_!--J’en suis -d’avis, _n’est-ce pas_, ou _en vérité_, après ce que je me suis fait! - -A l’appui de l’étymologie que je propose, je ne dois pas omettre de -faire observer que _um_, en latin, au moyen âge, se prononçait _on_. -Voyez ce point développé au mot MATRIMONION. - - -CAMUS (RENDRE), métaphoriquement, _casser le nez_, rendre confus: - - MATHURINE. - - Oui, Charlotte; je veux que monsieur _vous rende un peu camuse_. - - (_D. Juan._ II. 5.) - -Vous remarquerez que l’on emploie à rendre la même pensée deux images -contraires: _être camus_ et _avoir un pied de nez_. - - -CAPRIOLER, cabrioler: - - Parbleu! si grande joie à l’heure me transporte, - Que mes jambes sur l’heure en _caprioleroient_, - Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient. - - (_Sgan._ 18.) - - -CARACTÈRE, talisman: - - Oui, c’est un enchanteur qui porte un _caractère_ - Pour ressembler aux maîtres des maisons. - - (_Amph._ III. 5.) - - On dit qu’il a _un caractère_ pour se faire aimer de toutes les - femmes. - - (_Pourc._ III. 8.) - -Le Crispin des _Folies amoureuses_ se dit grand chimiste, qui passait -même pour un peu sorcier: - - «On m’a même accusé d’avoir _un caractère_.» - - (_Fol. am._ I. 5.) - -«_Caractère_ se dit aussi de certains billets que donnent des -charlatans ou sorciers, et qui sont marqués de figures talismaniques ou -de simples cachets.» (TRÉVOUX.) - - -CARÊME-PRENANT, mardi gras, qui touche au mercredi des cendres, jour où -prend le carême: - - On diroit qu’il est céans _carême-prenant_ tous les jours. - - (_B. gent._ III. 2.) - -_Un carême-prenant_ est un masque du mardi gras: - - On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à _un - carême-prenant_? - - (_Ibid._ V. 7.) - - -CARESSE, UN PEU DE CARESSE, au singulier: - - Cela se passera avec _un peu de caresse_ que vous lui ferez. - - (_G. D._ II. 12.) - - -CARNE, angle d’une table, d’un volet, etc.: - - Je me suis donné un grand coup à la tête contre _la carne d’un - volet_. - - (_Mal. im._ I. 2.) - -_Carne_ est le mot simple, dont on rencontre souvent au moyen âge -le diminutif _carenon_ (on écrivait _carreignon_ ou _quarreignon_); -la racine est _carré_, _quarré_, _quarre_, qui existe encore dans -_bécarre_, c’est-à-dire _B carré_. - -Dans les Vosges on dit: _à la carre du bois_; c’est _à l’angle_. -_L’équerre_, instrument qui fait _la carre_. - -Le _quarreignon_ était une mesure d’une _quarte_; c’était aussi un -coin, un cachet de lettre. - - «Blanchandrin fist un brief escrire, - Puis mist le _carregnon_ en cire.» - - (DU CANGE, _in Ceraculum_.) - - -CAROGNE, c’est-à-dire _charogne_; la grossièreté du mot étant un peu -dissimulée par la différence de prononciation: - - Voilà nos _carognes_ de femmes! - - (_G. D._ III. 5.) - -Ce mot est fréquent dans Molière comme imprécation: _ah, carogne!_ - -Primitivement le _ch_ sonnait dur, comme le _k_. De _carnem_ on fit -_carn_, _karn_ ou _charn_, et dans la forme moderne _chair_. _Carogne_ -témoigne de l’ancienne prononciation. - -J’observe que le CH est entré dans l’orthographe pour un service -diamétralement opposé à celui qu’il y fait aujourd’hui. L’_h_, signe -d’aspiration, empêchait le _c_ de s’adoucir, de se briser sur la -voyelle suivante, et le maintenait dur. - -Car le _c_ tout seul faisait devant chacune des cinq voyelles le rôle -du _ch_ moderne (qu’il conserve dans l’italien devant _e_ et _i_). On -lit dans les plus vieux textes, _ceval_, _bouce_, _ceminée_, _fresce_; -cela faisait, comme aujourd’hui, cheval, bouche, cheminée, fraîche. -Au contraire, la notation moderne eût représenté _keval_, _bouke_, -_keminée_, _fraîke_.... ce qui est la prononciation picarde. Et -pourquoi les Picards prononcent-ils ainsi? pourquoi semblent-ils avoir -pris le contre-pied des autres en prononçant un _kien_, un _kat_, une -_mouke_, un _kemin_, un _pékeur_; et au contraire par _ch_, _chela_, -_chel homme_, _chelle femme_, _merchi_, _chest boin_, etc. Est-ce -purement et simplement par esprit de contradiction? - -Nullement. C’est par fidélité à la langue latine, dont le Belgium de -César paraît avoir été plus fortement imprimé que les autres provinces -de la conquête romaine. - -En effet, les Picards maintiennent le son du _k_ partout où les Latins -sonnaient le _c_ dur: _vacca_, _vaque_; _bucca_, _bouque_; _caballus_, _keval_; _caro_, _karn_ et _carogne_; _catus_, _carrus_, _piscator_, -_kat_, _kar_ et _karrette_, _péqueur_; _canis_, _kien_; _cacare_, _kier_, _etc._ Vous -voyez qu’ils se reportent toujours à l’étymologie pour maintenir le _c_ -dur, sans égard à la nature de la voyelle qui suit en français. Que -cette voyelle soit devenue un _i_, comme dans _chien_, ou un _e_, comme -dans _cheval_, n’importe; ils ne s’arrêtent point à la métamorphose; -leur oreille se souvient de plus haut: c’était un _a_ en latin, et le -_c_ y était dur; ils le garderont dur. - -Mais dans _ce_, _ci_, _merci_, et autres pareils, qui ne viennent pas -du latin, ou n’y avaient pas le _c_ dur, ils lui laissent la valeur du -_ch_ moderne; ils disent _merchi_, comme les Italiens disent _mercè_. - -Les autres provinces se sont réglées depuis sur la nature des voyelles -françaises pour modifier la valeur du _c_; mais, dans l’origine, elles -semblent lui avoir attribué partout, et sans distinction, l’effet du -_ch_ moderne. Comment expliquer autrement que de _carrus_, on ait dit -_chat_, _char_? - -En italien, le _ch_ conserve sa valeur primitive: _chiamare_, _chiave_, -_chiuso_. - -Aujourd’hui l’on se contente du simple _c_ devant _o_ et _a_: -_comminciare_, _decamerone_; mais autrefois on y écrivait aussi le -_ch_, comme cela se voit par un manuscrit du XVe siècle, dont voici le -titre exact: - - --«In_ch_omincia il libro _ch_iamato de_ch_ameron, - _ch_ognominato principe _Gh_aleotto[41], nel quale si - _ch_ontengono cento novelle..... etc.» - - (_Cité dans_ P. PARIS, _mss._ III. 327.) - -Ce qui semble indiquer que, dans l’origine, les Italiens aussi -prêtaient au _c_ une action uniforme sur les cinq voyelles. Et en -effet, il est plus naturel, quand on pose une règle, de la poser -générale; les exceptions viennent ensuite, amenées par le temps, et -avec elles les inconséquences. Le _cahot_ de la voiture et le _chaos_ -de Démogorgon sonnent à l’oreille comme la dernière moitié de _cacao_. -Concluez donc la prononciation d’après l’orthographe! - - [41] La règle relative au _c_ s’appliquait au _g_, qui n’est - qu’un adoucissement du _c_. Apparemment, sans l’aspiration - interposée, le _g_ de _Galeatto_ se fût prononcé comme celui de - _girare_, _gelare_, au lieu d’être tenu dur comme dans _ghiaccia_. - - -CAS, GRAND CAS, chose considérable: - - Ce que de plus que vous on en pourroit avoir (_d’âge_) - N’est pas _un si grand cas_ pour s’en tant prévaloir. - - (_Mis._ III. 5.) - - «Quoi payer?--La dîme aux bons pères. - «--Quelle dîme?--Savez-vous pas? - «--Moi, je le sais?--_C’est un grand cas_, - «Que toujours femme aux moines donne.» - - (LA FONT. _Les Cordeliers de Catalogne._) - - -CAUSER, parler au hasard: - - Le monde, chère Agnès, est une étrange chose! - Voyez la médisance, et comme chacun _cause_! - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - -Le sens primitif de _causer_ est, en effet, _blâmer_, _gronder_, -_médire_. C’était un verbe actif, _causer quelqu’un_: - - «Sa femme l’ot, moult fort le _cose_.» - - (_Vie de J. C._ dans DUC.) - -Sa femme l’entend, et le gronde fort. - - «Moult de sa gent parler n’en osent, - «Mais par derrière moult l’en _chosent_.» - - (BARBAZ. _Fabliaux._ I. p. 160.) - -Voyez Du Cange, au mot _Causare_. - - -CAUTION BOURGEOISE, garantie suffisante: - - Je m’en vais gagner au pied, ou je veux _caution bourgeoise_ - qu’ils ne me feront pas de mal. (Les yeux de Cathos et ceux de - Madelon.) - - (_Préc. rid._ 10.) - -Allusion à l’ancienne coutume de livrer en otage au vainqueur un -certain nombre des principaux bourgeois. Eustache de Saint-Pierre -faisait partie de la caution bourgeoise fournie par la ville de Calais. - - LE MARQUIS. Je la garantis détestable! - - DORANTE. _La caution_ n’est pas _bourgeoise_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - -«On appelle _caution bourgeoise_, dit Furetière, une caution valable et -facile à discuter, comme serait celle d’un bourgeois bien connu dans sa -ville.» - -Au mot _caution_, Furetière met cet exemple: «On ne veut point prêter -aux grands seigneurs sans _caution bourgeoise_.» - - -CE interrogatif, lié au verbe _pouvoir_: - - Qui _peut-ce_ être? - - (_L’Av._ IV. 7.) - ---CE, suivi du verbe au pluriel: - - Il faut que, dans l’obscurité, je tâche à découvrir quelles - gens _ce peuvent être_. - - (_Sicilien._ 5.) - - Tous les discours sont des sottises, - Partant d’un homme sans éclat; - _Ce seroient_ paroles exquises, - Si c’étoit un grand qui parlât. - - (_Amph._ II. 1.) - - _Ce que_ je vous dis là _ne sont pas_ des chansons. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - -(Voyez CE QUE et CE SONT.) - - -CÉANS: - - Qu’est-ce qu’on fait _céans_? comme est-ce qu’on s’y porte? - - (_Tart._ I. 5.) - - Dénichons de _céans_, et sans cérémonie. - - (_Ibid._ IV. 7.) - -Ce vieux mot est employé dans _Tartufe_ avec une sorte de prédilection. -Madame Pernelle, comme aussi madame Jourdain, affectionnent _céans_. - - Et je parle d’un vieux Sosie - Qui fut jadis de mes parents, - Qu’avec très-grande barbarie - A l’heure du dîner l’on chassa de _céans_. - - (_Amph._ III. 7.) - -_Céans_, racines _ci ens_, ici dedans; comme _léans_ est pour _là ens_, -là dedans. - -Fayel, surprenant le châtelain de Coucy chez sa femme, le chasse avec -la suivante Isabelle: - - «Or, chastelains, vous en irez, - «Isabelle o vous enmenrez; - «Car _ci ens_ jamais ne girra.» - - (_R. de Coucy_, V. 4744.) - -Car elle ne couchera jamais plus _céans_. - - «Un frère Jean, novice de _léans_.» - - (LA FONTAINE, _Féronde_.) - -Novice de là-dedans. - -_En_ prenait autrefois l’_s_ finale euphonique. Cette _s_ s’est -conservée aussi dans cette autre forme _dedans_, où le second _d_ est -une euphonique intercalaire. (_Des Var. du lang. fr._, 93 et 339.) - - -CEPENDANT QUE...: - - _Cependant que_ chacun, après cette tempête, - Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête... - - (_L’Ét._ V. 14.) - -Pendant cela (savoir), que chacune, etc., _hoc pendente_ (seu -_durante_) _quod_.... _Cependant que_, fréquent dans la prose de -Froissart, est un archaïsme cher à la Fontaine. - - -CE QUE LE CIEL NOUS A FAIT NAÎTRE, notre origine: - - Il y a de la lâcheté à déguiser _ce que le ciel nous a fait - naître_. - - (_B. gent._ III. 12.) - ---CE QUE C’EST QUE DE.... pour _ce que c’est que le_...: - - Moi! voyez _ce que c’est que du_ monde aujourd’hui! - - (_L’Ét._ I. 9.) - -Quid sit _de_ mundo hodie. (Voyez DE, représentant _que le_.) - - -CE QUE... SONT: - - _Ce que_ je vous dis là _ne sont pas_ des chansons. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - - On m’a montré la pièce, et comme _tout ce qu’il y a_ d’agréable - _sont_ effectivement les idées qui ont été prises de Molière, - etc. - - (_Impr._ 3.) - - «Son droit? _tout ce qu’_il dit _sont_ autant d’impostures.» - - (RACINE. _Les Plaideurs._ II. 9.) - -L’idée réveillée ici par le singulier _ce que_, représente des détails, -et non pas un ensemble. Le verbe au singulier y serait déplacé; qu’on -l’essaye: Monsieur, tout ce qu’il dit _est_ autant d’impostures. Tout -ce qu’il y a d’agréable _est_ effectivement les idées, etc. - -Cela n’est pas acceptable. Avant de s’accorder entre eux, les mots sont -tenus de s’accorder avec la pensée; et quand il y a conflit, c’est la -pensée qui doit l’emporter. Aussi, quand une suite de substantifs, même -au pluriel, ne réveillent qu’une idée simple, l’idée d’un ensemble, le -verbe se met au singulier. - - Quatre ou cinq mille écus _est_ un denier considérable! - - (_Pour._ III. 9.) - -Voyez la contre-partie de cet article à C’EST. - - -CE QUI.... CE SONT: - - _Ce sont_ charmes pour moi que _ce qui_ part de vous. - - (_Fem. sav._ III. 1.) - -Il est permis de supposer que, sans la nécessité de la mesure, Molière -n’eût pas donné à l’usage la satisfaction de cette étrange alliance -d’un singulier avec un verbe au pluriel. Ce _qui part... ce sont_ -charmes. - -Je dois observer cependant que Montaigne a écrit: - - «_Cela, ce sont_ des effects particuliers.» - - (_II. ch._ 12) - -(Voyez des exemples du contraire à l’article C’EST.) - - -CERVELLE, figurément, la cause pour l’effet; impétuosité, extravagance: -ESSUYER LA CERVELLE DE QUELQU’UN: - - On n’a point à louer les vers de messieurs tels, - A donner de l’encens à madame une telle, - Et de nos francs marquis _essuyer la cervelle_. - - (_Mis._ III. 7.) - - -CE SONT, SONT-CE: - -C’est comme parle le plus souvent Molière, quand il suit un pluriel; et -non pas _c’est_, _est-ce_, à la manière de Bossuet: - - Comment, ces noms étranges _ne sont-ce pas_ vos noms de baptême? - - (_Précieuses ridic._ 5.) - - _Ce sont_ vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter. - - (_Mis._ V. 1.) - -Il est probable qu’en prose Molière eût dit _c’est vingt mille francs_, -comme dans la phrase de _Pourceaugnac_ citée plus haut; car l’idée ne -se porte pas à considérer les francs isolément, mais sur une somme de -20,000 francs. - - _Ce ne sont_ plus rien que des fantômes ou des façons de chevaux. - - (_L’Avare._ III. 5.) - - -C’EST ou EST, en rapport avec un substantif au pluriel: - - Et _deux ans_, dans son sexe, _est_ une grande avance. - - (_Mélicerte._ I. 4.) - -Il est clair qu’il n’y a point là de faute, parce que la pensée porte -non pas sur le nombre des années, mais sur l’unité de temps représentée -par deux ans. Deux ans, c’est une grande avance. - - Quatre ou cinq mille écus _est_ un denier considérable! - - (_Pourc._ III. 9.) - - Tous les hommes sont semblables par les paroles, et _ce n’est_ - que _les actions_ qui les découvrent différents. - - (_L’Av._ I. 1.) - -Il est certain que cette façon de parler paraît la plus conforme à la -logique habituelle de la langue française, qui gouverne toujours la -phrase, non sur les mots à venir, mais sur les mots déjà passés, en -sorte qu’une inversion change la règle: J’ai _vu_ maints chapitres; -j’ai maints chapitres _vus_. - -_Ce_ est au singulier, représentant _cela_. Pourquoi mettre le verbe au -pluriel? On ne dirait plus aujourd’hui, comme du temps de Montaigne, -_cela sont_. - -Mais _ce_ peut être un mot collectif enfermant une idée de pluriel; et -quand ce pluriel touche immédiatement au verbe qui le suit, il n’y a -point d’inconvénient à mettre _ce sont_, au lieu de _ce est_. Nos pères -paraissent en avoir jugé ainsi, car la forme _ce sont_ se retrouve -dans le berceau de la langue. Elle prédomine dans le livre des _Rois_: - - «_Ço sunt les deus_ ki flaelerent e tuerent ces d’Égypte el - désert.» - - (_Rois._ p. 15.) - -Le tort des grammairiens est d’avoir rendu cette forme obligatoire; -elle n’est que facultative, et il est toujours loisible d’employer -_c’est_ devant un nom pluriel. Les grammairiens, qui nous imposent -rigoureusement _ce sont eux_, prescrivent aussi _c’est nous_, _c’est -vous_, locutions absurdes! Puisqu’on gardait la tradition du moyen -âge, il fallait du moins la garder tout entière, et dire, _ce sommes -nous_, _c’êtes vous_. Mais on n’a obéi qu’à une routine aveugle et -inconséquente. - -Dans _Pathelin_, Guillemette recommande à M. Jousseaume de parler bas, -par égard pour le pauvre malade; et elle-même s’oublie jusqu’à élever -fort la voix. Le drapier ne manque pas d’en faire la remarque: - - «Vous me disiez que je parlasse - «Si bas, saincte benoiste dame: - «Vous criez! - - GUILLEMETTE. - - _C’estes vous_, par mame!» - -_C’est vous_, par mon âme! - -A la fin, le drapier reconnaît son voleur dans l’avocat: - - «Je puisse Dieu desadvouer - «Se _ce n’estes vous_, vous, sans faulte...» - -Je renie Dieu si ce n’est vous! - -Et dans la scène où Pathelin subtilise le drap: L’honnête homme que feu -votre père! - - «Vrayment, _c’estes vous_ tout craché!» - -_C’est vous_ tout craché. - - «On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagèrent - entre eux le gouvernement du royaume. _C’est eux_ qui ont bâti - les douze palais qui composoient le labyrinthe.» - - (BOSSUET. _Disc. sur l’hist. un._ 3e p.) - - «_Ce n’est_ pas seulement _des hommes_ à combattre, _c’est des - montagnes_ inaccessibles, _c’est des ravines et des précipices_ - d’un côté; _c’est_ partout _des_ forts élevés....» - - (_Or. fun. du pr. de Condé._) - -On voit que Bossuet veut présenter une idée d’ensemble: les rois qui ont -bâti le labyrinthe, et ce qu’il y a à combattre; et non pas attirer la -pensée, la divertir sur les détails, sur les éléments qui forment cette -unité. Il ne veut pas nous faire compter les rois égyptiens ni les -sommets des montagnes, mais nous frapper par un tableau; il emploie le -singulier. - -Cependant, après avoir rapporté ce passage, l’auteur des _Remarques sur -la langue française et le style_ déclare avec dureté: «Il faut partout -_ce sont_.» «Il est certain, ajoute-t-il par forme d’atténuation, que -les Latins disaient poétiquement _animalia currit_.» Les Latins n’ont -jamais parlé de la sorte, ni en vers ni en prose; l’auteur confond la -grammaire latine avec la grecque. Au surplus, la locution ζῶα τρέχει -n’a pas le moindre rapport à ce dont il s’agit. On aimerait mieux -trouver dans ce livre moins d’érudition, et un peu plus d’égards pour -les grandes gloires littéraires de la France. C’est à l’instant même -où il vient d’inventer cet _animalia currit_, que l’auteur reproche à -Bossuet des _solécismes_: «Bossuet a commis cette faute à outrance.... -_Le solécisme_ est commis avec une telle insistance, qu’il est permis -de croire que Bossuet n’était pas bien fixé sur cette règle d’usage, -_qu’il rencontre néanmoins quelquefois_.» (I. p. 445.) Non, Bossuet n’a -pas fait ici de solécisme, et il parlait français autrement que par -rencontre et par hasard. - - «_Ce n’est plus ces promptes saillies_ qu’il savoit si vite et - si agréablement réparer.» - - (_Or. f. du pr. de Condé._) - -Substituez _ce ne sont_, vous déchirez l’oreille: _ce ne sont plus -ces_.... - -Voltaire dit pareillement: - - «Les saints ont eu des foiblesses; _ce n’est pas leurs - foiblesses_ qu’on révère.» - - (_Canonis. de s. Cucufin._) - -L’idée porte sur _ce qu’on révère_, et non sur les faiblesses des -saints. - -Et Racine: - - «Ce _n’est_ pas _les Troyens_, c’est Hector qu’on poursuit.» - - (_Androm._) - -L’idée porte de même ici non pas sur _les Troyens_, mais sur _ce qu’on -poursuit_. - -Et comme après un nom collectif au singulier on peut mettre le verbe au -pluriel, par rapport à la pensée que ce singulier réveille, de même on -peut mettre le verbe au singulier à côté d’un substantif au pluriel, -quand il y a unité dans l’idée. - -Ainsi, dans Pourceaugnac, Molière a pu dire, et devait dire en effet: - - _Quatre ou cinq mille écus_ EST un denier considérable. - - (III. 9.) - -_Sont_ un denier eût été impropre. - -Par la même raison, M. de Chateaubriand a dû écrire: - - «Qui racontera ces détails, si je ne les révèle? _Ce n’est pas - les journaux._» - - (_De la censure._) - -Concluons qu’il y a un art, une délicatesse de style à choisir l’une ou -l’autre forme, selon le besoin de la pensée ou de l’harmonie; et c’est -à l’usage qu’il fait de cette liberté qu’on reconnaît le bon écrivain. - - -C’EST A.... A (un infinitif), et non pas _de_: - - C’est _aux_ gens mal tournés, aux mérites vulgaires, - _A_ brûler constamment pour des beautés sévères. - - (_Mis._ III. 1.) - - -C’EST POUR (un infinitif), cela mérite que....: - - Certes _c’est pour en rire_, et tu peux me le rendre. - - (_Mélic._ I. 2.) - ---C’EST POUR (un infinitif) QUE....: - - Et _c’est pour essuyer_ de très-fâcheux moments, - _Que_ les soudains retours de son âme inégale. - - (_Psyché._ I. 2.) - -Cela est fait pour.... Cela, savoir que.... - - -C’EST (un infinitif) DE (un infinitif); et non _que de_: - - _C’est m’honorer_ beaucoup _de vouloir_ que je sois témoin - d’une entrevue si agréable. - - (_Mal. im._ II. 5.) - - -C’EST QUE, par syllepse, sans relation grammaticale avec ce qui précède: - - Et afin, madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit - tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute - la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre - mari, _c’est que_ nous nous servirons du même notaire pour nous - marier, madame et moi. - - (_B. gent._ V. 7.) - -Je vais vous dire une chose, c’est que nous nous servirons, etc. - - -C’EST TOUT DIT, adverbe; c’est tout dire, tout est dit quand on a dit -cela: - - Il est fort enfoncé dans la cour, _c’est tout dit_: - La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit. - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - - -CE QUI EST DE BON, pour _ce qu’il y a de bon_: - - Le mari ne se doute point de la manigance, voilà _ce qui est de - bon_. - - (_G. D._ I. 2.) - - -CE VOUS EST, CE NOUS EST: - - En un mot, _ce vous est_ une attente assez belle - Que la sévérité du tuteur d’Isabelle. - - (_Éc. des mar._ I. 6.) - - _Ce nous est_ une douce rente que ce M. Jourdain. - - (_Bourg. gent._ I. 1.) - -C’est ici le datif de profit: c’est _à vous_, _à nous_.... - - -CHAGRIN DÉLICAT, délicatesse chagrine: - - S’il faut que cela soit, ce sera seulement pour venger le - public du _chagrin délicat_ de certaines gens. - - (_Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem._) - - -CHAISE pour _chaire_: - - Les savants ne sont bons que pour prêcher en _chaise_. - - (_Fem. sav._ V. 3.) - -«_Chaise_ n’est point une erreur de Martine. Autrefois, on appelait -ainsi ce que nous nommons aujourd’hui _chaire_; on disait: _une chaise -de prédicateur, de régent_. Vaugelas préférait en ce sens le mot -_chaise_, mais il n’excluait pas le mot _chaire_. Ce dernier ne se dit -plus que des siéges ordinaires.» (M. AUGER.) - -La note de M. Auger est fort juste; mais il y faut ajouter quelques -développements, car ce point touche à l’une des circonstances les -plus singulières de l’ancienne langue; c’est l’habitude de grasseyer -et de zézayer. Jacques Dubois (Sylvius) et Charles Bouille en font le -caractère du parler parisien au XVIe siècle; mais je suis persuadé que -la chose est beaucoup plus ancienne et plus générale, au moins en ce -qui touche le grasseyement. En effet, les preuves de l’_r_ supprimée, -ou transformée en _l_, se rencontrent partout dans les manuscrits du -moyen âge. L’_amure_ pour l’_armure_, dans la chanson de Roland; -_quatier_, _mabre_, _paller_, _bone_, pour _quartier_, _marbre_, -_parler_, _borne_, dans le Roman de la Rose; _asi_ pour _arsi_ (brûlé), -dans _les Rois_; _coupe_ pour _coulpe_, dans le Roman du châtelain de -Coucy; _mellan_, _huller_, _supellatif_, etc., etc., dans des auteurs -de toutes provinces et des plus anciennes époques. - - «Item, un estuy à corporaulx, tout ouvré de _pelles_.» - - (_Invent. de la Ste.-Chapelle_, de 1363.) - - «Les entrechamps de grosses _pelles_ fines.» - - (_Texte de_ 1336.) - -(Voyez Du Cange, au mot _Chaste_.) - -Bouille et Dubois se trompent donc en prenant un abus contemporain pour -un abus moderne. C’est une erreur, du reste, assez commune. - -Cette précaution prise, voici leur témoignage: - -«Je ne veux point oublier ici un autre vice de la prononciation -parisienne: c’est la confusion des lettres _R_ et _S_. Les exemples -en sont innombrables, tant en latin qu’en vulgaire. Ils disent _Jeru -Masia_, pour _Jesu Maria_; _misesese_, pour _miserere_; _cosona_, pour -_corona_. _Ma mèse_, _mon frèse_, pour _mère_, _frère_; et au rebours, -_courin_, pour _cousin_; _de l’oreille_, pour de _l’oseille_. Et ils ne -se contentent pas de pécher de la sorte en parlant, mais c’est qu’ils -écrivent comme ils prononcent; et les doctes même ont toutes les peines -du monde à se préserver de cette mauvaise habitude, dont les enseignes -des rues de Paris rendent témoignage à tous les passants, car on y -lit: Au gril _cousonné_; à l’estelle (l’étoile) _cousonnée_, au bœuf -_cousonné_.» (_De vitiis vulg. ling._, p. 36.) - -J. Dubois est aussi explicite; il ajoute seulement cette remarque, -que les Latins pratiquaient la même confusion, disant indifféremment: -_Fusius_, _Valesius_, ou _Furius_, _Valerius_; _arbos_, _labos_, ou -_arbor, _labor_; comme les Grecs, θαῤῥέιν et θαρσέιν. (_Isagoge in -ling. gall._, p. 52.) - -De _cathedram_, la première forme française a été _chayère_ ou -_kayère_, d’où par resserrement _chaire_. Les Picards d’aujourd’hui -disent encore une _kayelle_. - -Et _chaire_, par le zézayement, est devenu _chaise_, comme _hure_ était -devenu _huse_. - - «En la mesme feuille ont mis aussi la figure de la divine - infante, couronnée en royne de France, comme vous, vous - regardants _huze à huze_ l’un l’autre[42].» - - (_Sat. Ménippée_, p. 104, éd. Charp.) - - [42] Sur les anciennes monnaies d’Espagne, Ferdinand et Isabelle - sont représentés face à face. - -Nous avons repris la forme _hure_, mais nous avons gardé la forme -_chaise_, créée par un abus, tout en retenant aussi la forme primitive -et légitime _chaire_; mais comme il est convenu qu’il ne peut y avoir -dans une langue deux mots synonymes, on s’est empressé d’attacher à -chacune de ces formes une nuance de valeur différente. - -Combien de mots subsistent honorablement au cœur de notre langue, qui -ne sont, comme le mot _chaise_, que des parvenus sans titres? Par -exemple, _fauxbourg_, _chambellan_, qui devraient être _forsbourg_, -_chamberlan_; et bien d’autres! - -(Voyez SUS.) - - -CHALEUR DE, empressement à: - - Et que, par _la chaleur de montrer ses ouvrages_, - On s’expose à jouer de mauvais personnages. - - (_Mis._ I. 2.) - ---CHALEUR POUR QUELQUE CHOSE: - - _La chaleur_ qu’ils ont _pour les intérêts du ciel_. - - (_Préf. de Tartufe._) - - -CHAMAILLER et SE CHAMAILLER: - - Nous irons bien armés; et si quelqu’un nous gronde, - _Nous nous chamaillerons_... - Moi, _chamailler_! bon Dieu, suis-je un Roland, mon maître? - - (_Dép. am._ V. 1.) - -Sur les verbes réfléchis qui prennent ou laissent le pronom, Voyez -ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI. - - -CHAMP, par métaphore pour _occasion_: - - Et l’aigreur de la dame, à ces sortes d’outrages - Dont la plaint doucement le complaisant témoin, - Est un _champ_ à pousser les choses assez loin. - - (_Éc. des mar._ I. 6.) - -Le ressentiment fournit l’occasion de pousser les choses assez loin; -l’idée est claire, mais la métaphore est incohérente: une aigreur ne -peut être un champ. - ---ALLER AUX CHAMPS, aller à la campagne: - - Votre maître de musique est _allé aux champs_, et voilà une - personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer. - - (_Mal. im._ II. 4.) - - -CHAMPIONNES, féminin de _champion_: - - Tous viennent sur mes pas, hors les deux _championnes_. - - (_L’Ét._ V. 15.) - - -CHANGE; DONNER POUR CHANGE A, c’est-à-dire, _en échange de_: - - C’est ce qu’on peut _donner pour change - Au songe_ dont vous me parlez. - - (_Amph._ II. 2.) - - -CHANGÉ DE: - - Vous me voyez _bien changé de ce que j’étois ce matin_. - - (_D. Juan._ IV. 9.) - -Quantum mutatus _ab illo_. - ---CHANGER DE NOTE: - - Je te ferai _changer de note_, chien de philosophe enragé! - - (_Mar. for._ 8.) - -Changer de langage, changer de ton. La Fontaine a dit _changer de note_ -pour _changer de tactique_: - - «Leur ennemi _changea de note_, - «Sur la robe du dieu fit tomber une crotte: - «Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas.» - - (_L’Aigle et l’Escarbot._) - ---CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE: - - Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir, - Je _n’y changerois pas_ le bien de vous avoir. - - (_Mélicerte._ II. 3.) - - «Cependant l’humble toit devient temple, et ses murs - «_Changent_ leur frêle enduit _aux marbres_ les plus durs.» - - (LA FONT. _Philémon et Baucis._) - - «Peut-être avant la nuit l’heureuse Bérénice - «_Change_ le nom de reine _au nom_ d’impératrice.» - - (RACINE. _Bér._ I. 3.) - - -CHANSONS, REPAÎTRE QUELQU’UN DE CHANSONS: - - Il faut être, je le confesse, - D’un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux, - Pour souffrir qu’un valet _de chansons me repaisse_. - - (_Amph._ II. 1.) - - -CHANTER DES PROPOS: - - Au nom de Jupiter, laissez-nous en repos, - Et ne nous _chantez_ plus _d’impertinents propos_. - - (_L’Ét._ I. 8.) - ---CHANTER MERVEILLE, promettre monts et merveilles: - - Nous en tenons, madame; et puis prêtons l’oreille - Aux bons chiens de pendards qui nous _chantent merveille_! - - (_Dép. am._ II. 4.) - - -CHARGER; CHARGER UN COURROUX, y donner de nouveaux motifs: - - Mon courroux n’a déjà que trop de violence, - Sans _le charger_ encor d’une nouvelle offense. - - (_Sgan._ 6.) - ---CHARGER, métaphoriquement, en bonne part: - - L’honneur de cet acte héroïque - Dont mon nom est _chargé_ par la rumeur publique. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - -La figure en ce sens ne paraît pas heureuse. On dit cependant _le poids -d’un grand nom_; et Regnard a dit aussi, ironiquement, il est vrai: - - «C’est un pesant fardeau qu’avoir un gros mérite.» - - (_Le Joueur._ II. 8.) - ---CHARGER LE DOS à quelqu’un, le battre: - - Vous n’avez pas _chargé son dos_ avec outrance? - - (_L’Ét._ III. 4.) - ---CHARGER QUELQU’UN, courir sur lui pour le battre: - - ALAIN. - - ... Si quelque affamé venoit pour en manger, - Tu serois en colère et voudrois _le charger_. - - (_Éc. des fem._ II. 3.) - - Je veux..... - ......................................................... - Que tous deux à l’envi vous me _chargiez ce traître_. - - (_Ibid._ IV. 9.) - ---CHARGER SUR QUELQU’UN: - - D’abord il a si bien _chargé sur les recors_... - - (_L’Ét._ V. 1.) - -Molière s’en est servi pareillement au sens figuré: - - _Sur mon inquiétude_ ils viennent tous _charger_. - - (_Amph._ III. 1.) - - -CHARITÉS, par antiphrase, imputations médisantes ou calomnieuses; -PRÊTER DES CHARITÉS A QUELQU’UN: - - Une de ces personnes qui _prêtent doucement des charités_ à - tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup - de langue en passant. - - (_Impromptu._ I.) - ---CHARITÉ SOPHISTIQUÉE: - - Ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent attraper les - hommes avec un zèle contrefait et une _charité sophistiquée_. - - (1er _Placet au roi_.) - - -CHAT, ACHETER CHAT EN POCHE: - - Vous êtes-vous mis en tête que Léonard de Pourceaugnac soit - homme à _acheter chat en poche_....? - - (_Pourc._ II. 7.) - -Acheter un chat dans la poche du marchand, acquérir un objet sans -l’examiner. - - «Elles (les filles qui se marient) _acheptent chat en sac_.» - - (MONT. III. 5.) - - -CHATOUILLANT (adj. verbal), au sens figuré: - - ... Par de _chatouillantes approbations_ vous régaler de votre - travail. - - (_B. gent._ I. 1.) - ---CHATOUILLER UNE AME: - - J’aime à te voir presser cet aveu de ma flamme: - Combattant mes raisons, _tu chatouilles mon âme_. - - (_Pr. d’Él._ I. 1.) - -Racine a dit dans le style noble _chatouiller un cœur_: - - «Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce - «_Chatouilloient de mon cœur_ l’orgueilleuse foiblesse.» - - (_Iphigénie._ I. 1.) - -La Fontaine emploie _chatouiller_ sans complément: - - «Sa sœur se croyant déjà entre les bras de l’amour, - _chatouillée_ de ce témoignage de son mérite....» - - (_Psyché_, livre II.) - - -CHAUDE, L’AVOIR CHAUDE, avec l’ellipse du mot _alerte_ ou _alarme_: - - Mon front _l’a_, sur mon âme, _eu bien chaude_ pourtant. - - (_Sgan._ 22.) - - -CHAUSSÉ D’UNE OPINION (ÊTRE): - - Chose étrange de voir comme avec passion - Un chacun est _chaussé de son opinion_. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - -CHER, précieux: - - Et la plus glorieuse (estime) a des régals _peu chers_. - - (_Mis._ I. 1.) - - Otez-moi votre amour, et portez à quelque autre - Les hommages d’un cœur aussi _cher_ que le vôtre. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - -Ce n’est pas à dire un cœur _si chéri_, mais _de si haut prix_. - -Comme on chérit ce qui est précieux, il est clair que, dans bien des -cas, les deux nuances se confondent; mais il en est d’autres aussi où -elles sont bien distinctes. Par exemple: _des régals peu chers_, un -cœur _aussi cher que le vôtre_. _Cher_ ici ne signifie que _précieux_; -car Henriette ne _chérit_ pas le cœur de Trissotin, non plus que Phèdre -ne chérit la tête de Thésée. - -_Tenir cher_, dans la vieille langue, apprécier, estimer à haut prix. -Les gens de Nevers, quand leur duc Gérard les a quittés, _ne tiendront -plus rien cher_, ni le son de la musique, ni le ramage des oiseaux: - - «Son de note, ne cri d’oisiel, - «N’ierent mais chaiens _chier tenu_.» - - (_La Violette._ p. 71.) - -L’italien emploie de même _caro_: _questo m’è caro!_ _quanto m’è caro!_ - - -CHERCHER DE (un infinitif), chercher à: - - Vous ne trouverez pas étrange que nous _cherchions d’en prendre - vengeance_. - - (_D. Juan._ III. 4.) - -Molière, conformément au génie de la vieille langue, évite l’hiatus -avec un soin extrême; c’est pourquoi il remplace souvent _à_ par _de_: -_commencer de_ pour _commencer à_; _chercher de_, _obliger de_, etc.... -_A en prendre_ révolterait l’oreille. - -(Voyez DE, remplaçant _à_ entre deux verbes.) - - -CHÈRE, FAIRE BONNE CHÈRE, dans le sens d’un traiteur qui fait une bonne -cuisine, chez qui l’on fait bonne chère: - - Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui _fait si bonne - chère_? - - (_Pourc._ I. 6.) - -_Chère_ est l’italien _ciera_, _visage_. Il s’est pris par extension -pour une nourriture abondante et recherchée, parce qu’une telle -nourriture procure un bon visage. C’est dans ce sens que le traiteur de -Limoges _faisait une bonne chère_ à ses habitués; mais il est important -de retenir l’étymologie du mot _chère_, pour comprendre l’ancienne -acception figurée qui se trouve dans la Fontaine: _faire bonne chère -à quelqu’un_, lui faire bon accueil, bonne mine. _Chère_ d’homme fait -vertu, dit un vieux proverbe; c’est _face_ d’homme. - - -CHEVILLES: - - Je ne vous parle point, _pour devoir en distraire_, - Du don de tout son bien, qu’il venoit de vous faire. - - (_Tart._ V. 7.) - -_Pour devoir en distraire_, signifie probablement pour avoir dû vous -détourner d’une telle action. Il serait difficile d’être plus obscur. -Ce passage, et bien d’autres, font voir que Molière suivait en -versifiant la méthode de Boileau, de commencer par le second vers, -et d’y renfermer toute l’énergie de la pensée dans les termes les -plus propres. Le premier se faisait ensuite du mieux qu’on pouvait, -ajusté sur le second. Molière a dû, comme Virgile, laisser souvent des -hémistiches vides, qu’il remplissait à la hâte au dernier moment. - - Quoi! vous ne pouvez pas, _voyant comme on vous nomme_, - Vous résoudre une fois à vouloir être un homme? - - (_Fem. sav._ II. 8.) - -Le second vers, ferme, compacte, énergique, était certainement fait -avant le premier. _Voyant comme on vous nomme_ n’est que la paraphrase -affaiblie et peu claire du mot _être un homme_. - - Pour moi, je ne tiens pas........... - Que la science soit pour gâter quelque chose. - - (_Ibid._ IV. 3.) - -Voilà la pensée complète, comme elle s’est présentée à Molière. Mais il -a fallu remplir l’hémistiche: - - Pour moi, je ne tiens pas, _quelque effet qu’on suppose_, etc. - -Plus loin: - - Et c’est mon sentiment que.......... - La science est sujette à faire de grands sots! - -Quelle petite phrase incidente remplira le premier hémistiche _en faits -comme en propos_? - - Et c’est mon sentiment qu’_en faits comme en propos_, - La science est sujette à faire de grands sots. - - (_Ibid._ IV. 3.) - - -CHEVIR DE....: - - M. DIMANCHE.--Nous ne saurions _en chevir_. - - (_D. Juan._ IV. 3.) - -La racine de ce vieux mot est _chef_, que l’on prononçait _ché_, comme -_clef_ se prononce encore _clé_[43]; ainsi _chevir de..._, c’est être -chef ou maître de.... - - [43] _Des variations du lang. fr._, p. 46, 47. - -La même racine est celle du vieux mot _chevestre_, licou, _capistrum_; -d’où il nous reste _enchevêtré_, qui a le chef pris. - - -CHÈVRE; PRENDRE LA CHÈVRE, pour _s’alarmer_; _se fâcher_: - - D’un mari sur ce point j’approuve le souci; - Mais c’est _prendre la chèvre_ un peu bien vite aussi. - - (_Sgan._ 12.) - - NICOLE. Notre accueil de ce matin l’a fait _prendre la chèvre_. - - (_B. gent._ III. 10.) - -On dit, par une figure analogue, _prendre la mouche_. - -(Voyez MOUCHE.) - - -CHOISIR DE... (un infinitif): - - _Choisis d’épouser_, dans quatre jours, ou monsieur ou un couvent. - - (_Mal. im._ II. 8.) - - -CHOIX (LE) DE..., le choix entre: - - _Le choix d’elle et de nous_ est assez inégal. - - (_Mélicerte._ I. 5.) - -Le choix entre elle et nous. - - -CHOQUER, v. act., avec un nom de chose, contrarier, contredire: - - Vous prétendez _choquer_ ce que j’ai résolu? - - (_Sgan._ I.) - - Ce dessein, don Juan, _ne choque point_ ce que _je dis_. - - (_Don Juan._ V. 3.) - - -CHOSE ÉTRANGE DE (un infinitif): - - _Chose étrange de voir_ comme avec passion - Un chacun est chaussé de son opinion! - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - -_De_ est pour _que de_: Chose étrange que de voir..... - - _Chose étrange d’aimer!..._ - - (_Ibid._ V. 4.) - - -CHRÉTIEN, PARLER CHRÉTIEN: - - Il faut _parler chrétien_, si vous voulez que je vous entende. - - (_Préc. rid._ 7.) - -_Parler chrétien_, c’est _parler le chrétien_, comme _parler turc_, -_parler français_, c’est _parler le français_, _le turc_. Parler -chrétiennement, c’est tout autre chose: on peut parler chrétien, -c’est-à-dire la langue des chrétiens; sans parler chrétiennement, en -chrétien, avec des sentiments chrétiens. - - -CHROMATIQUE, substantif féminin: - - Il y a _de la chromatique_ là-dedans. - - (_Préc. rid._ 10.) - -Il paraît très-raisonnable de dire _la_ chromatique, comme on dit _la -rhétorique_ au féminin. On disait autrefois _la mathématique_, et les -Italiens le disent encore: _la matematica_. Ce sont autant d’adjectifs -devant lesquels on sous-entend, comme en grec, d’où ils sont tirés, le -mot _science_, τέχνη. - - -CLARTÉ, flambeau: - - Monsieur le commissaire, - Votre présence en robe est ici nécessaire: - Suivez-moi, s’il vous plaît, avec votre _clarté_. - - (_Éc. des mar._ III. 5.) - ---RECEVOIR LA CLARTÉ, naître: - - Mais où vous a-t-il dit qu’il _reçut la clarté_? - - (_L’Ét._ IV. 3.) - ---CLARTÉS, renseignements, éclaircissements: - - Et j’ai vécu depuis, sans que de ma maison - J’eusse d’autres _clartés_ que d’en savoir le nom. - - (_Ibid._ V. 14.) - - Et je prétends me faire à tous si bien connoître, - Qu’aux pressantes _clartés_ de ce que je puis être - Lui-même soit d’accord du sang qui m’a fait naître. - - (_Amph._ III. 5.) - - Le voici, - Pour donner devant tous _les clartés_ qu’on désire. - - (_Ibid._ III. 9.) - - Don Louis du secret a toutes les _clartés_. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - - Mais ces douces _clartés_ d’un secret favorable - Vers l’objet adoré me découvrent coupable. - - (_Ibid._ V. 6.) - ---CLARTÉS, lumières, au sens moral: - - Aspirez aux _clartés_ qui sont dans la famille. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - Je consens qu’une femme ait _des clartés_ de tout. - - (_Ibid._ I. 3.) - - On en attend beaucoup de vos vives _clartés_, - Et pour vous la nature a peu d’obscurités. - - (_Ibid._ III. 2.) - - -CŒUR BON, AVOIR LE CŒUR BON. Voy. BON. - - -COIFFER (SE) LE CERVEAU, s’enivrer: - - Quel est le cabaret honnête - Où _tu t’es coiffé le cerveau_? - - (_Amph._ III. 2.) - ---COIFFER (SE) DE, au sens figuré, s’entêter de: - - Faut-il de ses appas _m’être si fort coiffé_! - - (_Éc. des fem._ III. 5.) - - -COIN, TENIR SON COIN PARMI....: - - Il peut _tenir son coin parmi_ les beaux esprits. - - (_Fem. sav._ III. 5.) - - -COLLET-MONTÉ, antique, suranné comme la mode des collets montés: - - Il est vrai que le mot est bien _collet-monté_. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - -Molière souligne cette façon de parler, pour en faire sentir -l’affectation ridicule. - - -COLORÉ, EXCUSES COLORÉES: - - Vous nous payez ici d’_excuses colorées_. - - (_Tart._ IV. 1.) - -(Voyez COULEUR, métaphoriquement.) - - -COMBLÉ; UN CARROSSE COMBLÉ DE LAQUAIS: - - Quand un carrosse, fait de superbe manière, - _Et comblé de laquais_ et devant et derrière... - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - -COMÉDIE, dans le sens général de représentation dramatique: - - Et j’ai maudit cent fois cette innocente envie - Qui m’a pris, à dîner, de voir la _comédie_. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - -Le père Bouhours fait une _remarque_ pour établir le sens général de -ce mot, et qu’on doit dire _aller à la comédie_, _les comédies de M. -Corneille_, _les comédies de M. Racine_; après quoi il introduit cette -exception assez singulière: «Il n’y a qu’une occasion où l’on doit se -servir du mot _tragédie_, c’est quand on parle des pièces de théâtre -qui se représentent dans les colléges. Ce seroit mal dit: _J’ai esté à -la comédie du collége de Clermont_; il faut dire _à la tragédie_.» - - (_Remarques nouvelles_, p. 93.) - -Le collége de Clermont était dirigé par les jésuites; c’est -probablement l’unique motif de l’exception du père Bouhours, jésuite. - - -COMME, lié à un adjectif, en qualité de; COMME CURIEUX: - - ... Ce gentilhomme françois qui, _comme curieux_ d’obliger les - honnêtes gens, a bien voulu, etc... - - (_Sicilien._ II.) - -Latinisme: _Utpote curiosus_. - ---COMME SAGE: - - _Comme sage_, - J’ai pesé mûrement toutes choses. - - (_Tart._ II. 2.) - -Comme un homme sage, en homme sage que je suis. - ---COMME, pour _comment_: - -Les auteurs de _traités des synonymes_, s’engageant à découvrir partout -des différences ou des nuances de valeur, n’ont pas manqué d’en -signaler entre _comme_ et _comment_: «L’un est objectif ou relatif -à l’effet; l’autre est subjectif ou relatif à l’action.... Dans les -_Provinciales_, Pascal, ayant rapporté en propres termes certaines -opinions de Jansénius, ajoute: «Voilà _comme_ il parle sur tous ces -chefs,» c’est-à-dire, voilà de quelle sorte sont ses paroles. Et, -quelques lignes plus loin, il écrit: «Voilà _comment_ agissent ceux qui -n’en veulent qu’aux erreurs.» _Comment_ et non pas _comme_, parce qu’il -s’agit ici d’un fait, et non d’une chose[44].» Je ne comprends rien, -je l’avoue, à cette distinction subtile. Ce qui paraît beaucoup plus -clair, c’est que ni Molière, ni Pascal, ne mettaient aucune différence -entre _comme_ et _comment_[45]. Sans davantage m’arrêter à discuter -la théorie de M. Lafaye, je vais rapporter les exemples de Molière, -laissant à d’autres le soin d’y reconnaître le subjectif ou l’objectif: - - Qui sait _comme_ en ses mains ce portrait est venu? - - (_Sgan._ 6.) - - Non, mais vous a-t-on dit _comme_ on le nomme?--Enrique. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - - _Comme_ est-ce que chez moi s’est introduit cet homme? - - (_Ibid._ II. 2.) - - Je ne comprends point _comme_, après tant d’amour et tant - d’impatience témoignée, il auroit le cœur de pouvoir manquer à - sa parole. - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez - _comme_ il faut vivre? - - (_Ibid._ IV. 7.) - - DUBOIS. - - ... Attendez!... _comme_ est-ce qu’il s’appelle? - - (_Mis._ IV. 4.) - - J’ai peine à concevoir, tant ma surprise est forte, - _Comme_ un tel fils est né d’un père de la sorte. - - (_Mélicerte._ I. 2.) - - Qu’est-ce qu’on fait céans? _comme_ est-ce qu’on s’y porte? - - (_Tart._ I. 5.) - - Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père; il ne faut point - qu’elle regarde _comme_ un mari est fait. - - (_L’Av._ I. 9.) - - Je suis bien aise d’apprendre _comme_ on parle de moi. - - (_L’Av._ III. 5.) - - Voilà, mon gendre, _comme_ il faut pousser les choses. - - (_G. D._ I. 8.) - - J’ai en main de quoi vous faire voir _comme_ elle m’accommode. - - (_Ibid._ II. 9.) - - Voilà un de mes étonnements, _comme_ il est possible qu’il y - ait des fourbes comme cela dans le monde. - - (_Pourc._ II. 4.) - - Qu’importe _comme ils parlent_, pourvu qu’ils me disent ce que - je veux savoir? - - (_Ibid._ II. 12.) - - Là, voyons un peu _comme_ vous ferez. - - (_Ibid._ III. 2.) - - Jamais il n’a été en ma puissance de concevoir _comme_ on - trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites particularités - de la fortune du moindre des hommes. - - (_Am. mag._ III. 1.) - - [44] _Synonymes français_, par M. B. Lafaye, p. 600. - - [45] La forme _comme_ (_cume_) se rencontre seule dans les - _Rois_. _Comment_ est postérieur, et aura été formé pour - l’euphonie. - ---ÊTRE EN PEINE COMME IL FAUT FAIRE, en peine de savoir comment il faut -faire: - - On _n’est pas en peine_ sans doute _comme il faut faire_ pour - vous louer. - - (_Ép. dédic. de l’École des fem._) - -(Voyez COMMENT.) - ---COMME, combien: - - Vous ne sauriez croire _comme_ elle est affolée de ce Léandre! - - (_Méd. m. lui._ III. 7.) - ---COMME.... ET QUE...: - - _Comme_ vous êtes un fort galant homme, _et que_ vous savez - comme il faut vivre..... - - (_Mar. for._ 4.) - - Prince, _comme_ jusqu’ici nous avons fait paroître une - conformité de sentiments, _et que_ le ciel a semblé mettre en - nous, etc. - - (_Pr. d’Él._ IV. 1.) - - «_Comme_ elle possédoit son affection.... _et que_ son heureuse - fécondité redoubloit tous les jours les sacrés liens...» - - (BOSSUET. _Or. fun. d’Henr. d’A._) - - «_Comme_ c’est la vocation qui nous inspire la foi, _et que_ - c’est la persévérance qui nous transmet à la gloire....» - - (Id. _Or. fun. de la duch. d’Orl._) - - «_Comme_ il fut sorti de Delphes, _et que_ il eut pris le - chemin de la Phocide.....» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - ---COMME pour _que_; S’ÉTONNER COMME...: - - _Je m’étonne comme_ le ciel les a pu souffrir si longtemps. - - (_D. Juan._ V. 1.) - -(Voyez ADMIRER COMME.) - ---TOUT COMME, adverbialement: - - C’est justement _tout comme_: - La femme est en effet le potage de l’homme. - - (_Éc. des fem._ II. 3.) - - -COMMENCER DE: - - Et déjà mon rival _commence de_ paroître. - - (_D. Garcie._ V. 3.) - - ............................................. - Et veuille que ce frère, où l’on va m’exposer, - _Commence d’être roi_ par me tyranniser. - - (_Ibid._ V. 5.) - - L’amour a _commencé d’en déchirer_ le voile. - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - -_Commencer à_ paraît avoir été la forme primitive; c’est celle -qu’emploie le plus ancien monument connu de notre langue: - - «Saul estoit fis d’un an, quand il _comencad a_ regner.» - - (_Rois._ p. 41.) - -Mais plus tard, quand le _d_ euphonique fut tombé, par l’influence de -la langue écrite sur la langue parlée, le soin de l’euphonie suggéra -d’éviter l’hiatus, en construisant aussi avec _de_ tous ces verbes qui -se construisaient déjà avec _à_. - -(Voyez DE remplaçant _à_ entre deux verbes.) - - -COMMENT, comme, à quel point: - - Vous ne sauriez croire _comment_ l’erreur s’est répandue, et de - quelle façon chacun s’est endiablé à me croire médecin! - - (_Méd. m. lui._ III. 1.) - -_Comment_, c’est-à-dire, _à quel point_ l’erreur s’est répandue. (Voyez -COMME.) - - -COMMERCE, AVOIR COMMERCE CHEZ QUELQU’UN: - - .... Cette marquise agréable _chez qui j’avois commerce_. - - (_B. Gent._ III. 6.) - - -COMMETTRE A QUELQU’UN, lui confier: - - Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite - D’avoir depuis Bologne accompagné ce fils, - Qu’à sa discrétion vos soins avoient _commis_. - - (_L’Ét._ IV. 3.) - - Allons, sans crainte aucune, - _A la foi_ d’un amant _commettre_ ma fortune. - - (_Éc. des mar._ III. 1.) - - «Un voleur se hasarde - «D’enlever le dépôt _commis aux soins_ du garde.» - - (LA FONT. _La Matrone d’Éphèse._) - ---COMMETTRE QUELQU’UN A UN SOIN: - - _Je vous commets au soin_ de nettoyer partout. - - (_L’Av._ III. 1.) - - Allons _commettre un autre au soin que l’on me donne_. - - (_Fem. sav._ I. 5.) - -Le substantif _commis_ n’est autre chose que le participe passé de ce -verbe, et se construit de même avec le datif: un commis aux aides, -commis à la douane. - ---COMMETTRE (SE) DE.... se confier relativement à: - -Agnès, dit Horace, - - N’a plus voulu songer à retourner chez soi, - Et _de tout son destin s’est commise_ à ma foi. - - (_Éc. des fem._ V. 2.) - -_De_ est ici le _de_ latin. - - -COMPAGNONS, pour _confrères_: - - LE NOTAIRE. - - Moi! si j’allois, madame, accorder vos demandes, - Je me ferois siffler de tous mes _compagnons_. - - (_Fem. sav._ V. 3.) - - -COMPAS; RÉGLÉ PAR COMPAS: - - Si le chef n’est pas bien d’accord avec la tête, - Que tout ne soit pas bien _réglé par ses compas_. - - (_Dép. am._ IV. 2.) - - -COMPASSER, verbe actif, mesurer au compas, c’est-à-dire, examiner à la -rigueur: - - Et quant à moi je trouve, ayant tout _compassé_, - Qu’il vaut mieux être encor cocu que trépassé. - - (_Sgan._ 11.) - - -COMPATIR AVEC, être compatible avec: - - L’engagement ne _compatit point avec mon humeur_. - - (_D. Juan._ III. 6.) - - -COMPÉTITER: - - GROS-RENÉ. - - On voit une tempête, en forme de bourrasque, - Qui veut _compétiter_ par de certains... propos... - - (_Dép. am._ IV. 2.) - -Furetière et Trévoux ne donnent que _compétiteur_. Il y a grande -apparence que _compétiter_ est forgé par Gros-René d’après ce -substantif. On dit, en termes de droit, _compéter_, mais dans une autre -acception que _compétiter_. - - -COMPLAISANT A....: - - .... Vos désirs _lui_ seront complaisants - Jusques à lui laisser et mouches et rubans? - - (_Éc. des mar._ I. 2.) - - Mais, au moins, sois _complaisante aux civilités_ qu’on te rend. - - (_Pr. d’Él._ II. 4.) - - -COMPLEXION; ÊTRE DE COMPLEXION AMOUREUSE...: - - Ah, ah! _vous êtes donc de complexion amoureuse_? - - (_Pourc._ II. 4.) - - -COMPLIMENT; ÊTRE SANS COMPLIMENT, sans façon: - - Non, m’a-t-il répondu, _je suis sans compliment_, - Et j’y vais pour causer avec toi seulement. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - ---Devoir à quelqu’un un compliment de quelque chose, c’est-à-dire, la -politesse de lui en donner avis: - - On _vous en devoit_ bien au moins _un compliment_. - - (_Fem. sav._ IV. 1.) - - -COMPOSER (SE) PAR ÉTUDE: - - Là, tâchez de _vous composer par étude_; un peu de hardiesse, - et songez à répondre résolument sur tout ce qu’il pourra vous - dire. - - (_Scapin._ I. 4.) - - -CONCERT DE MUSIQUE: - - Il faut qu’une personne comme vous... ait un _concert de - musique_ chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis. - - (_B. gent._ II. 1.) - -M. Auger blâme cette expression, comme redondante. Il est vrai -qu’aujourd’hui l’on a restreint le mot _concert_ à signifier _concert -de musique_, mais ce n’est pas l’acception essentielle du mot; la -preuve en est qu’on dit également bien un concert de louanges, un -concert d’intrigues. _Concerter_ ne s’applique pas exclusivement à la -musique, et _déconcerter_ ne s’y applique pas du tout. - -Tout le XVIIe siècle a dit _concert de musique_. - - -CONCERTÉ, en parlant d’un seul, par exemple, du ciel: - - Une aventure, par _le ciel concertée_, me fit voir la charmante - Élise. - - (_L’Av._ V. 5.) - -_Concertée_ veut dire simplement ici _préparée_. - - -CONCLURE DE, suivi d’un infinitif: - - Et nous _conclûmes_ tous _d’attacher_ nos efforts - Sur un cerf que chacun nous disoit cerf dix cors. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - -(Voyez DE remplaçant _à_ entre deux verbes.) - - -CONCURRENCE; BONHEUR QUI EST EN CONCURRENCE: - - Grâce à Dieu, _mon bonheur n’est plus en concurrence_. - - (_Éc. des fem._ V. 38.) - -En effet, l’amour d’Horace n’a plus à craindre de concurrent, puisque -Agnès s’est enfuie du logis d’Arnolphe, pour se mettre sous sa -protection. - - -CONDAMNER D’UN CRIME, c’est-à-dire, pour un crime, à cause d’un crime; -latinisme, _damnare de..._: - - Ne me _condamnez point d’_un deuil hors de saison. - - (_Sgan._ 10.) - - Je veux que vous puissiez un peu l’examiner, - Et voir si _de mon choix_ l’on peut me _condamner_. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - L’erreur trop longtemps dure, - Et c’est trop _condamner ma bouche d’imposture_. - - (_Tart._ II. 3) - - C’est trop me pousser là-dessus, - Et d’_infidélité_ me voir trop _condamnée_. - - (_Amph._ II. 2.) - - Loin de te _condamner d’un si perfide trait_, - Tu m’en fais éclater la joie en ton visage. - - (_Ibid._ II. 3.) - -Pascal a dit de même _blâmer de_: - - «_Ne blâmez donc pas de fausseté_ ceux qui ont pris un choix, - car vous n’en savez rien.» - - (_Pensées._ p. 262.) - -(Voyez DE dans tous les sens du latin _de_.) - - -CONDITIONNELS: deux conditionnels, le second commandé par le premier: - - Pour moi, _j’aurois_ toutes les hontes du monde, s’il falloit - qu’on vînt à me demander _si j’aurois_ vu quelque chose de - nouveau que je n’aurois pas vu. - - (_Préc. rid._ 10.) - -Nous dirions aujourd’hui, _si j’ai vu_; mais on suivait alors pour les -conditionnels une certaine loi de symétrie qui s’appliquait aussi aux -futurs. (Voyez FUTURS.) - - S’il falloit qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je - _dirois_ hautement que _tu en aurois menti_. - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Je leur disois que si quelqu’un leur venoit dire du mal - de vous, elles se gardassent bien de le croire, et _ne - manquassent_ pas de lui dire qu’_il en auroit_ menti. - - (_Ibid._ II. 7.) - - _Je croirois_ que la conquête d’un tel cœur ne _seroit_ pas une - victoire à dédaigner. - - (_Pr. d’Él._ IV. 3.) - - Si je n’étois sûre que ma mère étoit honnête femme, _je dirois_ - que _ce seroit_ quelque petit frère qu’elle m’_auroit_ donné - depuis le trépas de mon père. - - (_Mal. im._ III. 8.) - -L’usage actuel mettrait: Je _dirais_ que _c’est_ quelque petit frère -qu’elle _m’a_ donné, etc. - -La Fortune dit à l’enfant qu’elle trouve endormi sur le rebord d’un -puits: - - «Sus, badin, levez-vous. Si vous tombiez dedans, - «De douleur, vos parents, comme vous imprudents, - «Croyant en leur esprit que de tout je dispose, - «_Diroient_, en me blâmant, que j’en _serois_ la cause.» - - (REGNIER. sat. XIV.) - -Cette symétrie, empruntée du latin, était, dans l’ancienne langue, une -règle inflexible. Guillemette dit à Patelin, son mari, dans la scène de -la folie feinte: - - «Par ceste pecheresse lasse, - «Si j’_eusse_ aide, je vous _liasse_[46].» - - [46] _Si_ gouvernait le subjonctif devant l’imparfait, comme en - latin. - -Si adjutorium _haberem_, te _ligarem_. - -Et Patelin, moqué par Aignelet: - - «Par saint Jaques, se je _trouvasse_ - «Un bon sergent, te _feisse_ prendre.» - - (_Pathelin._) - -Pascal ne manque jamais à cette loi: - - «Si vous ne m’aviez dit que c’est le père le Moine qui est - l’auteur de cette peinture, _j’aurois dit_ que _c’eût été_ - quelque impie qui l’_auroit_ faite, à dessein de tourner les - saints en ridicule.» - - (9e _Provinciale_.) - - «S’il s’en trouvoit qui _crussent_ que j’_aurois_ blessé la - charité que je vous dois en décriant votre morale...» - - (11e _Prov._) - ---CONDITIONNEL construit avec un indicatif: - - Si _je me dispense_ ici de m’étendre sur les belles et - glorieuses vérités qu’on pourroit dire d’elle, c’est par la - juste appréhension que ces grandes idées _ne fissent éclater_ - encore davantage la bassesse de mon offrande. - - (_Ép. dédic. de l’École des maris._) - -Racine a dit de même, dans _Andromaque_: - - «On _craint_ qu’il _n’essuyât_ les larmes de sa mère.» - -Sur quoi d’Olivet élève une chicane grammaticale aussi pédante qu’elle -est injuste. Rien n’est plus logique, ni plus irréprochable que cette -alliance de temps, puisqu’il existe entre les deux l’ellipse bien -claire d’une condition:--on craint (_si l’on me laissait mon fils_) -qu’il _n’essuyât_ un jour, _etc._.....--Je me dispense de cet éloge, de -peur que (_si je l’essayais_) le contraste des idées _ne fît_ ressortir -la bassesse de mon offrande. - - De peur qu’elle _revînt_, fermons à clef la porte. - - (_Éc. des mar._ III. 2.) - -De peur que (_si je laissais la porte ouverte_) elle ne _revînt_. - -(Voyez SUBJONCTIF.) - - -CONDUITE, direction: - - Et nous verrons ensuite - Si je dois de vos feux reprendre la _conduite_. - - (_L’Ét._ III. 5.) - ---CONDUITE, celui qui conduit, comme _sentinelle_, _garde_, celui qui -fait sentinelle, celui qui garde: - - A vous mettre en lieu sûr je m’offre pour _conduite_. - - (_Tart._ V. 6.) - - -CONFIRMER QUELQU’UN A (un infinitif), le fortifier dans la résolution -de...: - - L’air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre - ............................................... - _Me confirme_ encor mieux _à ne pas différer_ - Les noces, où j’ai dit qu’il vous faut préparer. - - (_Éc. des fem._ III. 1.) - - -CONFORME, absolument, et en sous-entendant le complément: - - Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère, - Et ce choix plus _conforme_ étoit mieux votre affaire. - - (_Mis._ I. 1.) - -Philinte veut dire que le caractère d’Éliante se rapproche du -caractère d’Alceste, et qu’ainsi Alceste, choisissant Éliante au lieu -de Célimène, eût fait un choix plus conforme à ses goûts et à ses -principes. - -Cette absence du complément paraît rendre l’expression trop vague, et -laisser la pensée incertaine. - - -CONGÉ, permission: - - Et si dans quelque chose ils vous ont outragé, - Je puis vous assurer que c’est sans mon _congé_. - - (_L’Ét._ I. 3.) - - Nous n’oserons plus trouver rien de bon sans _le congé_ de - messieurs les experts. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - - Et je pense, seigneur, entendre ce langage. - Mais sans votre _congé_, de peur de trop risquer, - Je n’ose m’enhardir jusques à l’expliquer. - - (_Princ. d’Él._ I. 1.) - - Je lui donne à présent _congé_ d’être Sosie. - - (_Amph._ III. 10.) - - -CONGRATULANT, adjectif verbal, comme _chatouillant_: - - Ne vous embarquez nullement - Dans ces _douceurs congratulantes_. - - (_Amph._ III. 11.) - - -CONSCIENCE; C’EST UNE CONSCIENCE, c’est-à-dire, un cas de conscience: - - _C’est une conscience_ - Que de vous laisser faire une telle alliance. - - (_Tart._ II. 2.) - - _C’est une conscience_ de voir une pauvre jeune femme mariée de - la façon. - - (_G. D._ III. 12.) - - -CONSEILLER; (SE) CONSEILLER A QUELQU’UN, prendre le conseil de -quelqu’un: - - _Je me suis_ même encore aujourd’hui _conseillé au ciel_ pour - cela. - - (_D. Juan._ V. 3.) - - Mais si _je me conseillois à vous_ pour ce choix?--Si _vous - vous conseilliez à moi_, je serois fort embarrassé. - - (_Am. magn._ II. 4.) - - «Il est droit que _je me conseille_!» - - (RUTEBEUF. _Le Testam. de l’asne._) - - «Comment Panurge _se conseille à_ Her Trippa.--Comment Panurge - _se conseille à_ Pantagruel.» - - (RABELAIS.) - -Sur le fréquent emploi des verbes réfléchis au commencement de la -langue, voyez au mot ARRÊTER. - - -CONSENTIR, verb. act., CONSENTIR QUELQUE CHOSE: - - Mais je mourrai plutôt que de _consentir rien_. - - (_D. Garcie._ I. 5.) - ---CONSENTIR QUE, accorder que: - - Mais je veux _consentir qu’_elle soit pour une autre. - - (_Mis._ IV. 3.) - -_Consentir à ce que_ rendrait une pensée différente. Alceste ne consent -pas _à ce que_ la lettre de Célimène soit pour un autre; il consent, -c’est-à-dire, il accorde par hypothèse qu’elle soit pour un autre que -lui. - -Si _consentir que_ eût été une expression fautive ou seulement -insolite, il était facile à Molière de mettre: - - Mais je veux _accorder_ qu’elle soit pour un autre. - -Pascal, Montaigne et Molière lui-même disent, _consentir que_ pour _à -ce que_: - - «Elle (la société de Jésus) _consent qu’_ils gardent leur - opinion, pourvu que la sienne soit libre.» - - (PASCAL. 1re _Prov._) - - «Homere a esté contrainct de _consentir que_ Venus feust blecée - au combat de Troie.» - - (MONTAIGNE. III. 7.) - - _Je consens qu’_une femme ait des clartés de tout. - - (_Fem. sav._ I. 3.) - - -CONSÉQUENCE; CHOSE DE CONSÉQUENCE: - - Je sais bien qu’un bienfait de cette _conséquence_ - Ne sauroit demander trop de reconnoissance. - - (_Don Garcie._ V. 5.) - - Que ne me dites-vous que des affaires _de la dernière - conséquence_ vous ont obligé à partir sans m’en donner avis? - - (_D. Juan._ I. 3.) - - En vérité, monsieur, ce procès _m’est d’une conséquence_ tout à - fait grande. - - (_L’Av._ II. 7.) - - «Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paroître la - vivacité de son esprit.........; elles _sont de trop peu de - conséquence_ pour en informer la postérité.» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - - «J’ai pensé que le sujet des disputes de Sorbonne étoit........ - _d’une extrême conséquence_ pour la religion.» - - (PASCAL. 1re _Prov._) - ---CONSÉQUENCE (FAIRE OU NE FAIRE POINT DE): - - Un homme mort n’est qu’un homme mort, et _ne fait point de - conséquence_. - - (_Am. méd._ II. 3.) - -Ne produit pas de suites. - ---HOMME DE CONSÉQUENCE: - - Prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec _un - homme de ma conséquence_. - - (_Méd. m. lui._ III. 11.) - - -CONSIDÉRABLE, digne d’être considéré, en parlant des personnes et des -choses: - - Comme je sais que vous êtes une personne _considérable_, je - voudrois vous prier..... - - (_Sicilien._ 8.) - - Je vous tiens préférable - A tout ce que j’y vois de plus _considérable_. - - (_Mis._ I. 2.) - - Ah! mon père, le bien n’est pas _considérable_ lorsqu’il est - question d’épouser une honnête personne. - - (_L’Av._ I. 5.) - -Le bien n’est pas à considérer. - - La noblesse, de soi, est bonne; c’est une chose _considérable_ - assurément. - - (_Georges D._ I. 1.) - ---CONSIDÉRABLE A QUELQU’UN: - - Mais si jamais mon bien _te fut considérable_, - Répare mon malheur, et me sois secourable. - - (_L’Ét._ II. 7.) - - Monsieur, votre vertu _m’est_ tout à fait _considérable_. - - (_Méd. m. l._ III. 11.) - - «Ces raisons ont..... rendu leur condition (des hommes) si - _considérable à l’Eglise_, qu’elle a toujours puni l’homicide - qui les détruit....» - - (PASCAL. 1re _Prov._) - - -CONSIDÉRATION; A LA CONSIDÉRATION DE, c’est-à-dire, en considération de: - - Je vous donne ma parole, don Pèdre, qu’_à votre considération_, - je vais la traiter du mieux qu’il me sera possible. - - (_Sicilien._ 19.) - - -CONSOLATIF: - - Je suis homme _consolatif_, homme à m’intéresser aux affaires - des jeunes gens. - - (_Scapin._ I. 2.) - -Pascal a dit _consolatif à....._ et _consolatif pour...._: - - «Discours bien _consolatif à_ ceux qui ont assez de liberté - d’esprit..., etc.»--«Un beau mot de saint Augustin est bien - _consolatif pour_ de certaines personnes.» - - (_Pensées._ p. 51, 310 et 359.) - -CONSOLATIF paraît formé de _consoler_, aussi légitimement que -_récréatif_ de _récréer_, _portatif_ de _porter_, etc. - - -CONSOMMER, consumer: - - Et, quoi que l’on reproche au feu qui vous _consomme_. - - (_Dép. am._ III. 9.) - ---SE CONSOMMER DANS QUELQUE CHOSE: - - La vertu fait ses soins, et son cœur _s’y consomme_ - Jusques à s’offenser des seuls regards d’un homme. - - (_Éc. des m._ II. 4.) - -On dit encore, au participe, _il est consommé dans son art_; on disait -autrefois _se consommer dans_ un art, dans une science, dans la -pratique de la vertu, etc., etc. - - Puisqu’_en raisonnements_ votre esprit _se consomme_. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - _Dans l’amour du prochain_ sa vertu _se consomme_. - - (_Tart._ V. 5.) - -C’est-à-dire _éclate au plus haut degré_. - - Qui se donne à la cour se dérobe à son art; - Un esprit partagé rarement _s’y consomme_, - Et les emplois de feu demandent tout un homme. - - (_La Gloire du Val de Grâce._) - -La confusion entre _consommer_ et _consumer_ a été signalée par -Vaugelas comme une faute, à la vérité commune chez de bons écrivains, -mais enfin comme une faute. - -Ménage, sans en donner une bonne raison, n’a pas voulu se rendre à -la décision de Vaugelas; mais l’Académie l’a adoptée, et le sens des -racines commanderait en effet la distinction, si _consommer_ venait de -_summa_, et _consumer_ de _sumere_. Je n’en crois rien: _consumere_ est -la seule racine des deux formes. L’usage de prononcer le _um_ latin par -_on_ (voyez MATRIMONION) a conduit tout d’abord à traduire _consumere_ -par _consommer_. - - «Ceste qualité estouffe et _consomme_ les aultres qualités - vrayes et essentielles.» - - (MONTAIGNE. III. 7.) - -Alors la forme _consumer_ n’existait pas; _consommer_ était seul; -car il faut toujours se rappeler que notre langue a été soumise à -deux systèmes de formation très-différents. _Consommer_ est le mot de -première époque, et _consumer_ le mot de seconde époque. L’archaïsme -luttait encore du temps de Molière. - - -CONSTAMMENT, avec constance: - - Instruire ainsi les gens - A porter _constamment_ de pareils accidents. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - - -CONSTITUER A, c’est-à-dire, préposer à....: - - Je vous _constitue_ pendant le souper _au gouvernement des - bouteilles_. - - (_L’Av._ III. 1.) - - -_CONSTRUCTIONS IRRÉGULIÈRES:_ - - Du meilleur de mon cœur _je donnerois_ sur l’heure - Les vingt plus beaux louis de ce qui me demeure, - _Et pouvoir_ à plaisir sur ce mufle asséner - Le plus grand coup de poing qui se puisse donner! - - (_Tart._ V. 4.) - -La passion légitime qui trouble Orgon excuse le dérangement grammatical -de sa phrase. On le comprend d’ailleurs très-bien. C’est comme s’il -disait: _Je voudrois donner... et pouvoir_, etc... - - C’est bien la moindre chose que _je vous doive_, après _m’avoir - sauvé la vie_. - - (_D. Juan._ III. 4.) - -Après que vous m’avez sauvé la vie;--mais l’autre façon est -incomparablement plus rapide. - - .... _Qui_ pourra montrer une marque certaine - D’avoir meilleure part au cœur de Célimène, - _L’autre ici fera place_ au vainqueur prétendu, - Et le délivrera d’un rival assidu. - - (_Mis._ III. 1.) - -C’est-à-dire: Si l’un de nous peut montrer..., l’autre lui fera place. - - Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte, - Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte; - _Et, rejetant mes vœux_ dès le premier abord, - Mon cœur n’auroit eu droit de s’en plaindre qu’au sort. - - (_Mis._ IV. 3.) - -J’oserais blâmer cette construction, à cause de l’ambiguïté. _Rejetant -mes vœux_ se rapporte à _votre bouche_; la construction grammaticale -semble le rapporter à _mon cœur_, qui est le sujet de ce second membre -de phrase. - - C’est prendre peu de part à mes cuisants soucis, - Que de _rire, et me voir_ en l’état où je suis. - - (_Dép. am._ IV. 1.) - -Dans l’ordre naturel, l’action de voir a précédé celle de rire. Virgile -a dit pareillement: - - _Moriamur, in arma ruamus._ - -Si l’on commençait par mourir, il ne serait plus temps ensuite de se -jeter au milieu des ennemis. Les grammairiens, habiles à couvrir de -beaux noms les fautes échappées aux grands poëtes, ont trouvé pour -celle-là le terme imposant d’hystérologie, c’est-à-dire renversement -de l’ordre, qui met devant ce qui devait être derrière. La faute de -Virgile, en bonne foi, n’est pas justifiable; celle de Molière le -serait peut-être davantage, en ce qu’on peut dire que l’action de rire -et celle de voir sont simultanées. - -(Voyez PARTICIPE PRÉSENT.) - - -CONSULTER, absolument et sans régime, comme _délibérer_: - - Le jour s’en va paroître, et je vais _consulter_ - Comment dans ce malheur je dois me comporter. - - (_Éc. des fem._ V. 1.) - - Ah! faut-il _consulter_ dans un affront si rude! - - (_Amph._ III. 3.) - - Laissez-moi _consulter_ un peu si je le puis faire en conscience. - - (_Pourc._ II. 4.) - ---CONSULTER, verb. act.: _consulter quelque chose_: une maladie, un -procès, c’est-à-dire, délibérer là-dessus: - - Si Lélie a pour lui l’amour et sa puissance, - Andrès pour son partage a la reconnoissance, - Qui ne souffrira point que mes pensers secrets - _Consultent_ jamais _rien_ contre ses intérêts. - - (_L’Ét._ V. 12.) - - Il me semble - Que l’on doit commencer par _consulter_ ensemble - _Les choses_ qu’on peut faire en cet événement. - - (_Tart._ V. 1.) - - J’ai ici un ancien de mes amis, avec qui je serai bien aise de - _consulter sa maladie_. - - (_Pourc._ I. 9.) - - Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais - _consulter la manière_ dont nous vous traiterons. - - (_Ibid._ I. 11.) - - Je vous prie de me mener chez quelque avocat, pour _consulter - mon affaire_. - - (_Ibid._ II. sc. 12.) - - -CONTE; DONNER D’UN CONTE PAR LE NEZ. Voy. NEZ. - - -CONTENTÉ DE (ÊTRE), être payé, récompensé de: - - Vous serez pleinement _contentés de vos soins_. - - (_Éc. des mar._ III. 5.) - - -CONTENTEMENT, construit avec le verbe _être_: - - Elle dit que _ce n’est pas contentement_ pour elle que d’avoir - cinquante-six ans. - - (_L’Av._ II. 7.) - - «Mais vivre sans plaider, _est-ce contentement_?» - - (_Les Plaid._ I. 7.) - - _Ce n’est pas contentement_ pour l’injure que j’ai reçue. - - (_Méd. m. l._ I. 4.) - -Ce n’est pas satisfaction pour l’injure que j’ai reçue. - - -CONTESTE: - - La maison à présent, comme savez de reste, - Au bon monsieur Tartufe appartient sans _conteste_. - - (_Tart._ V. 4.) - -_Conteste_ est le substantif de _contester_, dont la forme -primitive est _contrester_ (_contra stare_). Les Italiens disent -_contrastar_, et nous avons formé, à une époque relativement récente, -_contraste_, qui est au fond le même mot que _conteste_. On a -oublié la loi qui changeait l’_a_ des Latins en _e_ français: - - «Li marescaus de nostre ost esgarda devant un casal, et - pierchut la gent Barile qui venoient huant et glatissant, et - menant li grand tempieste, que bien cuidoient _contrester_ à - nos fourriers.» - - (VILLEHARDHOIN, p. 178, éd. de Mr Paris.) - -Nicot écrit _contr’ester_, et cite pour exemple cette phrase:--«Onc -n’avoit trouvé homme qui luy peust _contr’ester_ en champ de bataille -Guy de Warwich.» - -M. B. Lafaye fait cette distinction chimérique:--«Le _conteste_ est une -simple difficulté; la _contestation_ en est la manifestation.» (Synon., -p. 391). L’un est le mot ancien, et l’autre le moderne: le sens est -identique. - - -CONTRADICTOIRE A: - - Ho, ho! qui des deux croire? - Ce discours _au premier_ est fort _contradictoire_. - - (_L’Ét._ I. 4) - - -CONTRAIRE PARTI: - - ... Il se venge hautement en prenant le _contraire parti_. - - (_Crit. de L’Éc. des fem._ 6.) - -Corneille avait dit, dans _Cinna_: - - «Et l’inclination n’a jamais démenti - Le sang qui t’avoit fait du _contraire parti_.» - - (V. 1.) - -La prose de Molière nous montre que la locution était ainsi faite, et -non _parti contraire_. - - «Et chacun s’est rangé du _contraire parti_.» - - (REGNIER. sat. 17.) - - -CONTRARIÉTÉS, taquineries par représailles: - - Laissons ces _contrariétés_, - Et demeurons ce que nous sommes. - - (_Amph._ Prol.) - -Il faut noter dans ce mot un exemple de la substitution des liquides -_l_ et _r_. Les racines sont _contra_ et _alium_; la forme primitive du -verbe était _contralier_.--Dans Partonopeus: - - «Ce sont clergastes qui en mesdient (des femmes), - «Qui lor meschines _contralient_. - «Ils sont vilains, et eles foles. - - (V. 5489.) - - «Grant pechie fait qui _contralie_ - «Dame qui est d’amors marrie. - - (V. 6660.) - - «Ahi mon! com ies desdaignouse! - «Ahi! com ies _contraliouse_! - - (V. 5423.) - -Nous disons _armoire_ (d’_armarium_, racine, _arma_), et nous avons -raison; nos aïeux écrivaient _almarie_, _almoire_, qu’ils prononçaient -par _au_, _aumarie_, _aumoire_. (Voyez les _Rois_, _passim_.) C’était -l’inverse de la faute que nous commettons en disant _contrarier_, pour -_contralier_. - - -CONTREFAISEUR DE GENS: - - Point de quartier à ce _contrefaiseur de gens_. - - (_Impromptu._ 3.) - - -CONTREFAIT, simulé; UN ZÈLE CONTREFAIT: - - .... Attraper les hommes avec _un zèle contrefait_ et une - charité sophistiquée. - - (1er _Placet au Roi_.) - - -CONVULSIONS DE CIVILITÉS: - - Et, tandis que tous deux étoient précipités - Dans les _convulsions de leurs civilités_.... - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - -COQUIN ASSURÉ, effronté coquin: - - Que me vient donc conter cet _assuré coquin_? - - (_Dép. am._ III. 8.) - -Marot, dans son _Épistre au Roi_, _pour avoir esté desrobé_: - - «J’avois un jour ung valet de Gascogne, - «Gourmand, yvrogne, et _assuré menteur_.» - - -CORDE: SI LA CORDE NE ROMPT, formule empruntée au métier du danseur de -corde: - - Nous allons voir beau jeu, _si la corde ne rompt_. - - (_L’Ét._ III. 10.) - - -CORRESPONDANCE; DE LA CORRESPONDANCE, du retour: - - Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et y - promettre en même temps _de la correspondance_! - - (_G. D._ I. 3.) - -On dit bien, dans ce sens, _correspondre à l’amour de quelqu’un_; -pourquoi pas _correspondance à l’amour_? - - -COTE DE SAINT LOUIS; ÊTRE DE LA CÔTE DE SAINT LOUIS, d’une antique -noblesse: - - Est-ce que nous sommes, nous autres, _de la côte de saint - Louis_? - - (_B. gent._ III. 12.) - -Comme Ève était de la côte d’Adam. - - -COUCHER DE, mettre au jeu; figurément: - - Tu _couches d’imposture_, et tu m’en as donné. - - (_L’Ét._ I. 10.) - -_Coucher de_ signifie être au jeu pour une somme de: «parce qu’en effet -on _couche_, on étend l’argent sur une table, sur une carte..... On le -dit figurément des paroles: Ce garçon ne demande pas moins qu’une fille -de 100,000 écus; il _couche_ trop gros.--Il ne _couche_ pas moins que -de faire employer pour lui toutes les puissances.......» - - (TRÉVOUX.) - - «Vous _couchez d’imposture_, et vous osez jurer!» - - (CORN. _Le Ment._) - - «J’aurai mille beaux mots chaque jour à te dire; - «Je _coucherai de feux, de sanglots, de martyre_.» - - (Id. _La suite du Menteur._) - -Sur quoi Voltaire remarque qu’on disait, en termes de jeu, _couché de -20 pistoles_, _de 30 pistoles_; _couché belle_. - -Les éditions modernes ont _tu payes_. Ce n’était pas la peine de -changer, pour prêter à Molière une faute de versification. - - -COULEUR, métaphoriquement, faux prétexte, mensonge: - - _Sous couleur_ de changer de l’or que l’on doutoit. - - (_Étourdi._ II. 7.) - -(Voyez DOUTER.) - - Ils ont l’art de _donner de belles couleurs à toutes leurs - intentions_. - - (2me _Placet au Roi_.) - -Molière a dit, par la même métaphore, _excuses colorées_. - - Vous nous payez ici d’_excuses colorées_. - - (_Tart._ IV. 1.) - - «Des peuples surprins _soubs couleur_ d’amitié et de bonne foy.» - - (MONTAIGNE. III. 6.) - -Cette métaphore est restée en usage parmi le peuple: C’est _une -couleur_; on lui a donné _une couleur_. - - «Au reste, leurs injustices (des Romains) étoient d’autant plus - dangereuses, qu’ils savoient mieux les couvrir du prétexte - spécieux de l’équité, et qu’ils mettoient sous le joug - insensiblement les rois et les nations, _sous couleur_ de les - protéger et de les défendre.» - - (BOSSUET. _Hist. univ._, IIIe p.) - ---COULEUR DE FEU, subst. masc.; UN COULEUR DE FEU: - - Je vous trouve les lèvres _d’un couleur de feu surprenant_. - - (_Impromptu._ 3.) - -_Couleur de feu_ est ici un terme composé, dans lequel le mot -_couleur_, pas plus que le mot _feu_, ne fait prédominer son genre. -L’ensemble est au neutre, dont, en français, la forme ne se distingue -pas de celle du masculin. - - -COUPER A, couper court à: - - Tout cela va le mieux du monde; - Mais enfin _coupons aux discours_. - - (_Amph._ III. 11.) - ---COUPER CHEMIN A: - - _A tous nos démêlés coupons chemin_, de grâce. - - (_Mis._ II. 1.) - - -COURIR A, recourir: - - Et je suis en suspens si, pour me l’acquérir, - _Aux extrêmes moyens_ je ne dois point _courir_. - - (_L’Ét._ III. 2.) - - -COURAGE, non pas dans le sens restreint de _valeur_, mais dans le sens -large du latin _animus_, disposition morale qu’une épithète détermine -en bien ou en mal: - - O la lâche personne!--ô _le foible courage_! - - (_Dép. am._ IV. 4.) - - -COURRE; COURRE UN LIÈVRE: - - Quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de - _courre un lièvre_. - - (_G. D._ I. 8.) - -C’est la forme primitive dérivée de _currere_, comme _ponre_ (_pondre_) -de _ponere_. Il est demeuré comme terme de chasse. Des vocabulaires -techniques seraient de précieux répertoires de notre vieille langue. - - -COURT, pris adverbialement: - - Et moi, pour _trancher court_ toute cette dispute.... - - (_Fem. sav._ V. 3.) - ---DEMEURER COURT A QUELQUE CHOSE: - - N’as-tu point de honte, toi, de _demeurer court à si peu de - chose_? - - (_Scapin._ I. 2.) - ---COURT, adjectif; COURT DE, pour à court de....: - - Et que tu t’es acquise (la gloire) en tant d’occasions, - A ne t’être jamais vu _court d’inventions_. - - (_L’Ét._ III. 1.) - -Sur l’emploi de _à_ dans ce passage, voyez: A, par le moyen de. - ---COURT JOINTÉ (court est ici adverbe), terme de manége; cheval court -jointé, comme celui du chasseur dans les _Fâcheux_: - - Point d’épaules non plus qu’un lièvre; _court jointé_. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - -«_Court jointé_, c’est le nom qu’on donne au cheval qui a le paturon -court, qui a les jambes droites depuis le genou, jusqu’à la couronne.» -(TRÉVOUX.) - - -COUSU DE PISTOLES: - - On viendra me couper la gorge, dans la pensée que je suis _tout - cousu de pistoles_! - - (_L’Av._ I. 5.) - -La Fontaine: - - «Son voisin, au contraire, étoit _tout cousu d’or_.» - - (_Le Savetier et le Financier._) - - -COUVRIR, au figuré, excuser, autoriser, dissimuler: - - Ciel, faut-il que le rang dont on veut tout _couvrir_, - De cent sots tous les jours nous oblige à souffrir! - - (_Fâcheux_, I. 6.) - - Je veux changer de batterie, _couvrir le zèle que j’ai pour - vous_, et feindre d’entrer, etc. - - (_Mal. im._ I. 10.) - - «Nostre religion est faite pour extirper les vices: elle les - _couvre_, les nourrit, les incite.» - - (MONTAIGNE.) - - -CRACHÉ, TOUT CRACHÉ, c’est-à-dire _ressemblant_: - - LUCAS. Le v’là _tout craché_ comme on nous l’a défiguré. - - (_Méd. m. l._ I. 6.) - -Cette métaphore, aujourd’hui reléguée parmi le bas peuple, était, -au XVIe siècle, du langage ordinaire. Pathelin, qui, comme avocat, -s’exprime toujours bien, l’emploie sans difficulté. Il loue le drapier, -monsieur Jousseaume, de ressembler à défunt son père: - - «Vrayment c’estes vous tout poché. - Car quoy? qui vous auroit _craché_ - Tous deux encontre la paroy - D’une maniere et d’un arroy, - Si seriez vous sans difference.» - -Plus loin, faisant à sa femme le récit de cette scène: - - «Et puis, fais-je, saincte Marie! - Comment prestoit il doucement - Ses denrées si humblement? - _C’estes_, fais-je, _vous tout craché_.» - - (_Pathelin._) - -Observez que nos pères disaient _c’êtes vous_, et non _c’est vous_. -Ils gardaient au moins l’accord des personnes, en quoi ils se montrent -meilleurs logiciens que leur postérité. - - -CRAINTE, adverbialement; CRAINTE DE....: - - _Crainte_ pourtant _de sinistre aventure_, - Allons chez nous achever l’entretien. - - (_Amph._ I. 2.) - -Pascal emploie de la même façon _manque_: - - «_Manque de loisir_; _manque_ d’avoir contemplé ces infinis.» - - (PASC. _Pensées_, p. 367, 120, 124.) - -Et l’usage commun a consacré _faute de...._, c’est-à-dire _de_ ou _par -crainte_, _manque_, _faute_. - -Le peuple dit _peur de...._ Le caprice de l’usage n’a point admis cette -expression. - - -CRAYON, un dessin, une esquisse: - - Ce n’est ici qu’un simple _crayon_, un petit impromptu, dont le - roi a voulu faire un divertissement. - - (_Préf. de l’Amour médecin._) - - -CRÉDIT, PRENDRE CRÉDIT SUR: - - Et voir si ce n’est point une vaine chimère - Qui _sur ses sens troublés_ ait su _prendre crédit_. - - (_Amph._ III. 1.) - - -CRIER QUELQU’UN, LE GRONDER: - - Tu ne me diras plus, toi qui toujours _me cries_, - Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies. - - (_L’Ét._ II. 14) - - Pourquoi _me criez-vous_?--J’ai grand tort, en effet! - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - -Cet archaïsme rappelle le petit pays où Agnès a été élevée _loin de -toute pratique_, comme dit Arnolphe. - ---CRIER APRÈS QUELQU’UN: - - ... de zèles indiscrets qui... _crieront_ en public _après - eux_, qui les accableront d’injures. - - (_D. Juan._ V. 2.) - - Ses plus célèbres philosophes (de l’antiquité) ont donné des - louanges à la comédie, eux qui.... _crioient_ sans cesse _après - les vices de leur siècle_. - - (_Préf. de Tartufe._) - ---CRIER VENGEANCE AU CIEL: - - Voilà qui _crie_ vengeance _au ciel_. - - (_L’Av._ I. 5.) - - -CRINS-CRINS, de méchants violons, par onomatopée: - - Monsieur, ce sont des masques, - Qui portent des _crins-crins_ et des tambours de basques. - - (_Fâcheux_, III. 5.) - - -CROIRE, actif; CROIRE QUELQUE CHOSE, croire à quelque chose: - - Un Turc, un hérétique, qui _ne croit ni ciel, ni saint, ni - Dieu, ni loup-garou_...... - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Mais encore faut-il _croire quelque chose_ dans le monde. - _Qu’est-ce donc que vous croyez?_ - - (_Ibid._ II. 1.) - -Molière emploie _croire quelque chose_ et _croire à quelque chose_: - - Un homme qui _croit à ses règles_ plus qu’_à_ toutes les - démonstrations des mathématiques. - - (_Mal. im._ III. 3.) - ---CROIRE A QUELQU’UN: - - Allez, _ne croyez point à monsieur votre père_. - - (_Tart._ II. 2.) - - _A qui croire_ des deux? - - (_Am. méd._ II. 5.) - -Et, au contraire, dans l’_Étourdi_: - - Oh! oh! _qui_ des deux _croire_? - Ce discours au premier est fort contradictoire. - - (_L’Ét._ I. 4.) - ---CROIRE DU CRIME A QUELQUE CHOSE: - - Un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les - démonstrations des mathématiques, et qui _croiroit du crime à - les vouloir examiner_. - - (_Mal. im._ III. 3.) - -Qui croiroit qu’il y a du crime. La forme elliptique de Molière est -cent fois préférable. - - -CUL-DE-COUVENT, comme _cul-de-basse-fosse_, _cul-de-sac_, c’est-à-dire -sac, fosse, et couvent sans issue par l’extrémité opposée à l’entrée: - - Vous rebutez mes vœux et me poussez à bout; - Mais un _cul-de-couvent_ me vengera de tout! - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - -Voltaire a beaucoup raillé cette expression, _cul-de-sac_: la métaphore -peut manquer de noblesse (quoique, après tout, l’habitude efface le -relief de ces locutions), mais elle ne manque pas de justesse, puisque -le sac se tient assis sur son fond, et qu’une personne obstinée à -traverser une impasse n’en viendrait non plus à bout qu’une obstinée à -sortir d’un sac par le fond. - -_Cul-de-couvent_ est par analogie. Ce terme énergique est arraché à -Arnolphe par la fureur. On voit qu’il est, comme au reste il le dit -lui-même, poussé à bout. - - -CURIOSITÉS au pluriel, dans la même acception qu’au singulier: - - Pour les nouveautés - On peut avoir parfois _des curiosités_. - - (_Éc. des mar._ I. 5.) - - La faiblesse humaine est d’avoir - _Des curiosités_ d’apprendre - Ce qu’on ne voudroit pas savoir. - - (_Amph._ II. 3.) - -Molière, en ce passage, s’est rencontré avec un poëte du XIIIe siècle, -Gibert de Montreuil, qui introduit Gérard de Nevers chantant, dans un -couplet: - - «Si s’en doit on bien garder - D’enquerre par jalousie - Chou qu’on ne vouroit trouver.» - - (_La Violette_, p. 68.) - - -_D_ EUPHONIQUE: - - Il porte une jaquette à grands basques plissées, - Avec _du dor dessus_. - - (_Mis._ II. 6.) - - Il a _du dor_ à son habit tout depis le haut jusqu’en bas. - - (_D. Juan._ II. 1.) - -Dans l’origine du langage, tous les mots étaient armés d’une consonne -finale, pour préserver la voyelle précédente du choc et de l’élision -contre une voyelle initiale du mot suivant. Quelquefois cette voyelle -est demeurée attachée au commencement du mot auquel elle n’appartenait -pas. Ainsi le substantif _or_ avait fait le verbe _orer_, comme -_argent_, _argenter_; mais, par suite de quelque locution, comme _c’est -oré_, on aura écrit _c’est doré_, et le mot _dorer_ est resté. - -_Ma(t) ante_ (_mea amita_) est, par la même façon, devenu _ma tante_. -(Voyez au mot D’AUCUNS). - -Le _d_ euphonique jouait un grand rôle dans l’ancienne prononciation; -on le trouve écrit à chaque page du _Livre des Rois_, de la _Chanson de -Roland_, des _Sermons de saint Bernard_, etc. - - «Cument Semeï ki maldist nostre seignur le rei _escaperad il_ - de mort?» - - (_Rois_, p. 193.) - -Nous écrivons aujourd’hui entre deux tirets _échappera-t-il_; il -est certain cependant que ce _t_ final appartient au verbe, dont il -caractérise la troisième personne. - - «Il y en a _d’aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se - tirer de la contrainte de leurs parents.» - - (_Mal. imag._ II. 7.) - -Le _d_ appartient au verbe: _il y en ad_, comme dans ce vers du Roland: - - «En l’oret punt i _ad_ asez reliques.» - -«Dans la poignée dorée de Durandal il y a beaucoup de reliques.» - -Il serait donc mieux d’imprimer _avec dud or_..... _Il y en ad aucunes._ - -Mais comme le sens des traditions se perd souvent, on a cru que ce _d_ -était l’initiale du second mot, et on l’a si bien cru, que l’usage s’en -est établi, et que l’Académie le ratifie en permettant de commencer une -phrase par _d’aucuns_: _d’aucuns_ ont dit, _d’aucuns_ ont pensé..... -_d’aucuns_ croiront que j’en suis amoureux..... On voit ici l’origine -de cette méprise. C’est justement comme si l’on disait un jour: Mes -souliers sont _pétroits_, sous prétexte qu’on fait sonner le _p_ dans -_trop étroits_. - -(Voyez sur le D euphonique: _Des Variations du langage français_, p. 92 -et 339). - - -D’ABORD QUE: - - Je n’en ai point douté _d’abord que_ je l’ai vue. - - (_Éc. des fem._ V. 9.) - - -DADAIS. Voy. MALITORNE. - - -DAME! exclamation: - - _Oh! dame_, interrompez-moi donc!... - - (_D. Juan._ III. 1.) - -_Dame_ est la traduction primitive de _dominum_, par syncope _domnum_, -et, par une prononciation altérée, _damne_, _dame_, _damp_. Ce mot -s’appliquait au masculin: - - «_Il_ est _sire et dame_ du nostre.» - - (BARBAZAN, _Fabliaux_. III, p. 44.) - -_Dame Dieu_, _damp abbé_. - - «Respond Roland: ne place _dame Deu_...» - - (_Ch. de Roland_, _passim_.) - -_Dam-Martin_, _damp-Pierre_, et autres noms propres, déposent encore du -sens et de l’étymologie de _dame_. - -Ainsi, cette exclamation signifie simplement _Seigneur!_ - - -DANS pour _à_: - - N’allez point pousser les choses _dans_ les dernières violences - du pouvoir paternel. - - (_L’Av._ V. 4.) - - Ne l’examinons point _dans_ la grande rigueur. - - (_Mis._ I. 1.) - ---DESCENDRE DANS DES HUMILITÉS: - - Non, ne _descendez point dans ces humilités_. - - (_Mélicerte._ I. 5.) - ---S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE: - - Et _dans l’événement_ mon âme _s’intéresse_. - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - ---DANS L’ABORD, au commencement, dès l’abord: - - Elle m’a _dans l’abord_ servi de bonne sorte. - - (_Ibid._ III. 4.) - ---DANS LA DOUCEUR, en douceur: - - Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses - aillent _dans la douceur_. - - (_D. Juan._ V. 3.) - ---DANS UNE HUMEUR (ÊTRE): - - Vous êtes aujourd’hui _dans une humeur_ désobligeante. - - (_Sicilien._ 7.) - ---ASSASSINER QUELQU’UN DANS SON BIEN, SON HONNEUR: - - On _m’assassine dans le bien_, on _m’assassine dans l’honneur_. - - (_L’Av._ V. 5.) - ---COMPRENDRE QUELQU’UN DANS SES CHAGRINS: - - _Dans vos_ brusques _chagrins_ je ne puis _vous comprendre_. - - (_Mis._ I. 1.) - - -_DATIF, de perte ou de profit_: - - A qui la bourse?--Ah, dieux, elle _m’_étoit tombée! - - (_L’Av._ I. 7.) - -_Exciderat mihi._ - - Rien ne _me_ peut _chasser_ cette image cruelle. - - (_Psyché._ I. 1.) - - Je veux jusqu’au trépas incessamment pleurer - Ce que tout l’univers ne peut _me réparer_. - - (_Ibid._ II. 1.) - -_Me chasser_, _me réparer_, pour _chasser_, _réparer à moi_, _à mon -bénéfice_, ne sont pas conformes à l’usage et ne paraissent pas -désirables, à cause de l’équivoque qui peut en résulter. - - Vous ne voulez pas, vous, _me_ la faire sortir? - - (_Fem. sav._ II. 6.) - ---DEUX PRONOMS AU DATIF placés consécutivement: - - Allons, monsieur, faites le dû de votre charge, et - _dressez-lui-moi_ son procès comme larron et comme suborneur. - - (_L’Av._ V. 4.) - ---DATIF marquant la cause, l’occasion: - - Un scrupule me gêne - _Aux tendres sentiments_ que vous me faites voir. - - (_Amph._ I. 3.) - -Dans les tendres sentiments, à l’occasion des tendres sentiments. - -L’emploi du datif ou de l’ablatif, car c’est tout un, pour exprimer ce -qu’on rend aujourd’hui avec la préposition _dans_, est un latinisme qui -remonte à l’origine de la langue. Je me contenterai de deux exemples -pris chez Montaigne: - - «De toutes les absurdités, la plus absurde _aux epicuriens_ est - desadvouer la force et l’effet des sens.» - - (_Essais._ II. ch. 12.) - - «C’est à l’adventure quelque sens particulier qui.... advertit - les poulets de la qualité hostile qui est _au chat_ contre eux.» - - (_Ibid._ II. ch. 1.) - -_Absurdum est epicureis;--inest feli._ Cette tournure, qui va se -perdant chaque jour, était encore en pleine vigueur du temps de -Molière. (Voyez AU, AUX, pour _dans_). - ---DATIF REDOUBLÉ, ou non redoublé: - -Non redoublé: - - Il vient avec mon père achever ma ruine, - Et _c’est sa fille unique à qui_ l’on me destine. - - (_Éc. des fem._ V. 6.) - -Redoublé: - - Que de son cuisinier il s’est fait un mérite, - Et que _c’est à sa table à qui_ l’on rend visite. - - (_Mis._ III.) - -(Voyez A, _datif redoublé surabondamment_.) - - -DAUBER QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE, au figuré: - - Je _les dauberai_ tant en toutes rencontres, qu’à la fin ils se - rendront sages. - - (_Crit. de L’Éc. des fem._ 6.) - - On m’a dit qu’on va le _dauber, lui et toutes ses comédies_, de - la belle manière. - - (_Impromptu._ 3.) - - «_Daube_ au coucher du roi - Son camarade absent.» - - (LA FONT. _Les Obsèques de la lionne._) - ---DAUBER SUR QUELQU’UN: - - Comme _sur les maris_ accusés de souffrance - Votre langue en tout temps a _daubé_ d’importance. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - -D’AUCUNS, D’AUCUNES: - - _Il y en a d’aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se - tirer de la contrainte de leurs parents. - - (_Mal. im._ II. 7.) - -Cette façon de parler n’est explicable que comme un reste de l’ancien -langage français, et par le _d_ euphonique. L’écriture a mal figuré -l’expression en attachant le _d_ à aucuns; c’est au verbe qu’il -appartient: il y en a_d_ aucunes. - -Ensuite de cette méprise, dont l’œil seulement, et non l’oreille, -pouvait s’apercevoir, s’est établi l’usage de commencer une phrase par -_d’aucuns_: _d’aucuns ont pensé..._ - -(Voyez D _euphonique_, et DE devant _certains_.) - - -DAVANTAGE QUE: - - Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage - Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage. - - (_L’Ét._ I. 9.) - - JACQUELINE. Pour un quarquié de vaigne qu’il avoit _davantage - que_ le jeune Robin. - - (_Méd. m. lui._ II. 2.) - - Il n’y a rien assurément qui chatouille _davantage que_ les - approbations que vous dites. - - (_B. gent._ I. 1.) - -Tous les grammairiens condamnent hautement cette façon de parler; et -tous nos plus habiles écrivains l’ont employée: Amyot, la Bruyère, -Sarrasin, Molière, Bouhours, Bossuet, J. J. Rousseau. (_Des variations -du langage français_, p. 425.) - -Le substantif _avantage_ se construit avec _sur_. _Davantage_ (_de_ ou -_par avantage_) marque une comparaison, et se construit comme _plus_, -avec la marque du comparatif _que_. L’idée de l’adjectif au comparatif -prévaut sur la forme du substantif. - -Dire, comme font les grammairiens, que _davantage_ est adverbe, par -conséquent incapable d’un régime, c’est ne rien dire; c’est mettre en -fait le point en question. Au reste, deux autorités sont en présence, -on n’a qu’à choisir. - - «La foiblesse de l’homme paroît bien _davantage_ en ceux qui ne - la connoissent pas _qu’_en ceux qui la connoissent.» - - (PASCAL. _Pensées._) - - «Il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que - rien n’y porte _davantage qu’_une disproportion surprenante - entre ce qu’on attend et ce qu’on voit.» - - (_Id._ 11e _Prov._) - - «Je puis dire devant Dieu qu’il n’y a rien que je déteste - _davantage que_ de blesser la vérité.» - - (PASCAL, _Ibidem_.) - - «L’une en prisant _davantage_ le temporel _que_ le spirituel.» - - (_Id._ 12e _Prov._) - - «Voulez-vous être rare? Rendez service à ceux qui dépendent de - vous. Vous le serez _davantage_ par cette conduite _que_ par ne - pas vous laisser voir.» - - (LA BRUYÈRE. _Des biens de la fortune._) - - «Quel astre brille _davantage_ dans le firmament _que_ le - prince de Condé n’a fait en Europe?» - - (BOSSUET.) - - «Une tuile qui tombe d’un toit peut nous blesser _davantage_, - mais ne nous navre pas tant _que_ une pierre lancée à dessein - par une main malveillante.» - - (_J. J. Rousseau._ 8e _Promenade_.) - -Mais voici l’oracle qui abat toutes autorités: - - «_Davantage_ NE PEUT PAS être suivi d’un complément, comme - dans: J’aime _davantage_ la campagne _que_ la ville. Il faut, - dans ce cas, employer l’adverbe _plus_.» - - (M. BONIFACE.) - -_Il faut_, paraît bien dur en présence de telles autorités! - - -DE, dans tous les sens du latin _de_, touchant, par, à cause de, pour: - - Ne me condamnez point _d’un_ deuil hors de saison. - - (_Sgan._ 16.) - -Noli damnare me _de_ luctu. - - Il me faudroit des journées entières pour me bien expliquer à - vous _de_ tout ce que je sens. - - (_G. D._ III. 5.) - - Mais je hais vos messieurs _de_ leurs honteux délais. - - (_Amph._ III. 8.) - - Ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et - _dont_ je sens fort bien que je ne pourrai me taire quelque - jour. - - (_Ép. dédic. de l’Éc. des fem._) - - «Romains, j’aime la gloire, et ne veux point _m’en taire_.» - - (VOLTAIRE. _Rome sauvée._) - -_Silere de aliqua re._ - -Molière dit de même;--_se découvrir de_ quelque chose;--_désavouer -de_ quelque chose;--_éluder de_... (Voyez ces mots.) - - Hélas! si l’on n’aimoit pas, - _Que seroit-ce de la vie_? - - (_Pourc._ III. 10.) - -_Quid esset de vita?_ - - «J’ai veu un gentilhomme de bonne maison aveugle nay, au moins - aveugle de tel aage qu’il ne sçait _que c’est de veue_.» - - (MONTAIGNE. II. ch. 12.) - - Mille gens le sont bien[47], sans vous faire bravade, - Qui _de_ mine, _de_ cœur, _de_ biens et _de_ maison, - Ne feroient avec vous nulle comparaison. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - [47] Cocus. - -_De_ n’est pas ici marque du génitif: _comparaison de mine_, _de -cœur_, _etc._; c’est le latin _de_, comme dans ces formules _de moi_, -_de soi_, pour _quant à moi_, _quant à soi_; et dans celles-ci, -_de l’Allemagne_;--_de la prière_;--_de la grâce_;--_de l’amitié_. -Comparaison _quant_ à la mine, au cœur, etc. - -Le même emploi de _de_ paraît dans cet autre passage: Agnès, dit Horace, - - N’a plus voulu songer à retourner chez soi, - Et _de_ tout son destin s’est _commise_ à ma foi. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - -C’est un pur latinisme:--Confidere alicui _de_ aliqua re.--Et ce -latinisme remonte à l’origine de la langue: - - «E tut li poples oïd cume li Reis fist sun cumandement _de_ - Absalon.» - - (_Rois_, p. 186.) - -_De_ remplit encore l’office du _de_ latin dans cette locution _de -rien_; cela ne sert _de rien_: - - .... se dépouiller de l’un et de l’autre (sa fille et sa - fortune) entre les mains d’un homme qui ne nous touche _de - rien_. - - (_Amour méd._ I. 5.) - -C’est-à-dire en rien; _de (nulla) re_; _de nihilo_, _nullatenus_. - ---DE exprimant la cause, la manière, et répondant à _par_, _avec_, -_pour_: - - Mais suis-je pas bien fou, de vouloir raisonner - Où, _de droit absolu_, j’ai pouvoir d’ordonner? - - (_Sgan._ I.) - - Après quelques paroles _dont_ je tâchai d’adoucir la douleur de - cette charmante affligée. - - (_Scapin._ I. 2.) - - C’est une dame - Qui _de_ quelque espérance avoit flatté mon âme. - - (_Mis._ I. 2.) - - Nous faisons maintenant la médecine _d’une_ façon toute nouvelle. - - (_Méd. m. lui._ II. 6.) - - Et tâchons d’ébranler, _de force_ ou _d’industrie_, - Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. - - (_Tart._ IV. 2.) - -On dit tous les jours, par la même tournure, _de gré ou de force_; -c’est-à-dire, par gré ou par force. - - Vous les voulez _traiter d’un semblable langage_? - - (_Tart._ I. 6.) - - Et, _traitant de mépris_ les sens et la matière, - A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - Et _traitent du même air_ l’honnête homme et le fat. - - (_Mis._ I. 1.) - -Avec mépris, avec le même air, le même langage. - -Je ne vois pas d’autre explication possible à cette locution, _traiter -du haut en bas_, qu’en traduisant _du_ par _avec_: _avec le haut -en bas_, en mettant en bas ce qui est en haut; c’est-à-dire, en -renversant, bouleversant cette personne, en lui mettant la tête aux -pieds. - - Quel sort ont nos yeux en partage, - Et qu’est-ce qu’ils ont fait aux dieux, - _De_ ne jouir d’aucun hommage.... - - (_Psyché._ I. 1.) - -_Pour_ s’emploie plus communément à cet usage: Qu’ont-ils fait _pour_ -ne jouir d’aucun hommage? - ---DE, entre deux verbes, le second à l’infinitif: - - _Je croyois_ tout perdu _de crier_ de la sorte. - - (_Sgan._ 3.) - - Et je _le donnerois_ à bien d’autres qu’à moi, - _De se voir_ sans chagrin au point où je me voi. - - (_Ibid._ 16.) - - Ah! voilà qui _me plaît de parler_ de la sorte! - - (_Ibid._ 18.) - - _Ai-je fait_ quelque mal _de_ coucher avec vous? - - (_Amph._ II. 2.) - - Il n’est aucune horreur que mon forfait _ne passe - D’avoir_ offensé vos beaux yeux. - - (_Ibid._ II. 6.) - -Dans ce dernier passage, on pourrait peut-être construire _de_ avec -_forfait_: le forfait d’avoir offensé vos beaux yeux. - - Ils _se mêlent_ de trop d’affaires, - _De prétendre_ tenir nos chastes feux gênés. - - (_Amph._ II. 3) - - Est-ce pour rire, ou si tous deux _vous extravaguez, de - vouloir_ que je sois médecin? - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - ---DE, _entre deux substantifs_, où il ne marque pas le génitif du -second, mais en fait la qualification du premier: - - Réglez-vous, regardez _l’honnête homme de père_ - Que vous avez du ciel. - - (_L’Ét._ I. 9.) - -D’Olivet essaye d’expliquer le tour par un latinisme, parce que Plaute -a dit: _Scelus viri, monstrum mulieris._ - -Vaugelas trouve ce _de_ «bien étrange, mais bien françois.» - - «Et puis, à l’aide d’une échelle - «Qu’un _maraud de valet_ lui tint.» - - (VERGIER. _Le Rossignol._) - - «_Un saint homme de chat_, bien fourré, gros et gras.» - - (LA FONT. _Fables._ VII. 16.) - ---DE, représentant _que le_: - - C’est un étrange fait _du_ soin que vous prenez - A me venir toujours jeter mon âge au nez. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - - Chose étrange _d’_aimer! - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - -Chose étrange _que le_ soin... _que_ l’aimer! l’infinitif pris -substantivement. - - _Chose étrange de voir_ comme avec passion - Un chacun est coiffé de son opinion! - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - -La construction grammaticale est: la chose d’aimer,... la chose de -voir,... le fait du soin... est étrange. Les infinitifs _voir_, -_aimer_, sont ici de véritables substantifs; et cette façon d’employer -_de_ rentre dans l’article précédent, où l’on voit _de_ entre deux -substantifs, servant à qualifier le premier par le second. - -(Voyez DU.) - ---DE, remplaçant _à_ entre deux verbes: - - La crainte fait en moi l’office du zèle..., et me _réduit - d’applaudir_ bien souvent à ce que mon âme déteste. - - (_D. J._ I. 1.) - - Ah! _je vous apprendrai de me traiter_ ainsi! - - (_Amph._ III. 4.) - -Molière prend cette tournure pour fuir l’hiatus: me réduit _à -app_laudir.--Je vous _apprendrai à_... Il dit de même _commencer -de_... _obliger de_... _chercher de_. (Voyez ces mots.) - - Une galère turque où on les avoit _invités d’entrer_. - - (_Scapin._ III. 3.) - - Cet amas d’actions indignes dont on a peine _d’adoucir_ le - mauvais visage. - - (_D. J._ IV. 6.) - -_Peine à adoucir_ serait insupportable. - - «Il exhorta le poëte _de_ ne plus faire de vers la nuit.» - - (SCARRON. _Rom. com._, 1re part., ch. 12.) - -Le XVIIe siècle employait sans difficulté _de_ pour _à_, comme aussi -_devant_ pour _avant_. - -Voyez CHERCHER DE,--COMMENCER DE,--CONCLURE DE,--FEINDRE DE et -FEINDRE A. - ---DE, et non _des_, devant un adjectif que l’on traite aujourd’hui -comme incorporé au substantif: - - Et dans tous ses propos - On voit qu’il se travaille à dire _de bons mots_. - - (_Mis._ II. 5.) - -On dirait aujourd’hui, sans scrupule, _des bons mots_.--_Bon mot_ -n’étant considéré que pour un substantif, comme _jeune homme_. - ---DE, entre deux substantifs, marquant le sens actif du premier sur le -second: - -Chez les Latins, _amor patris_ signifiait aussi bien la tendresse du -père au fils que celle du fils au père; c’était au reste de la phrase -à déterminer l’acception active ou passive. Molière a dit de même, -_la contrainte des parents_, pour exprimer, non la contrainte qu’ils -subissent, mais celle qu’ils imposent: - - Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se - tirer de _la contrainte de leurs parents_. - - (_Mal. im._ II. 7.) - -(Voyez aux mots CHOIX, CHOSE, HYMEN.) - ---DE; _supprimé_ après _aimer mieux...._ suivi d’un infinitif: - - Et j’ai bien _mieux aimé_ me voir aux mains d’un autre, - _Que ne pas mériter_ un cœur comme le vôtre. - - (_Éc. des mar._ III. 10.) - - _J’aimerois mieux_ mourir _que la voir_ abusée. - - (_Éc. des fem._ V. 2) - ---Après _à moins que_, suivi d’un infinitif: - - Et l’on ne doit jamais souffrir, sans dire un mot, - De semblables affronts, _à moins qu’être_ un vrai sot. - - (_Sgan._ 17.) - ---Après _avant que_, suivi d’un infinitif: - - Laisse-m’en rire encore _avant que te le dire_. - - (_L’Ét._ II. 13.) - - Mais _avant que passer_, Frosine, à ce discours.... - - (_Dép. am._ II. 1.) - - J’ai voulu qu’il sortît _avant que vous parler_. - - (_Fâcheux._ III. 3.) - - _Avant que nous lier_, il faut nous mieux connoître. - - (_Mis._ I. 2.) - - Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte, - _Avant que se coucher_, les clefs de votre porte. - - (_Tart._ V. 4.) - ---Après _plutôt que_, suivi d’un infinitif: - - ................................................... - Que son cœur tout à moi d’un tel projet s’offense, - Qu’elle mourroit _plutôt qu’en souffrir l’insolence_. - - (_Éc. des mar._ II. 13.) - -Cela paraît une concession à la mesure, car ailleurs Molière exprime le -_de_: - - Sinon faites état de m’arracher le jour, - _Plutôt que de m’ôter_ l’objet de mon amour. - - (_Éc. des mar._ III. 8.) - ---Après _valoir mieux que_, suivi d’un infinitif: - - _Il vaut mieux_, quand on craint ces malheurs éclatants, - En mourir tout d’un coup _que traîner_ si longtemps. - - (_Mélicerte._ II. 5.) - ---Après _quelque chose_: - - Je crains fort pour mon fait _quelque chose approchant_. - - (_Amph._ II. 1.) - ---Dans cette locution, _rien de tel_: - - Il n’est _rien tel_ en ce monde que de se contenter. - - (_D. J._ I. 2.) - - «Il n’est _rien tel_ que les jésuites.» - - (PASCAL. 3e _Prov._) - ---Après _vous plaît-il_, suivi d’un infinitif: - - _Vous plaît-il_, don Juan, _nous éclaircir_ ces beaux mystères. - - (_D. J._ I. 3.) - ---DE, _surabondant_, après _valoir mieux_: - - Il leur _vaudroit bien mieux_, les pauvres animaux, _de_ - travailler beaucoup et _de_ manger de même. - - (_L’Av._ III. 5.) - - _Il vaut bien mieux_ pour vous _de_ prendre un vieux mari qui - vous donne beaucoup de bien. - - (_Ibid._ III. 8.) - - _Il me vaudroit bien mieux d’être_ au diable que d’être à lui. - - (_D. J._ I. 1.) - -Après _prétendre_: - - C’est en vain que tu _prétendrois de_ me le déguiser. - - (_Ibid._ V. 3.) - ---Surabondant avec _dont_ et _en_: - - Ce n’est pas _de_ ces sortes de respects _dont_ je vous parle. - - (_G. D._ II. 3.) - - Ce n’est pas _de vous_, madame, _dont_ il est amoureux. - - (_Am. magn._ II. 3.) - - Mais _de vous_, cher compère, il _en_ est autrement! - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - -(Voyez A _répété surabondamment_.) - ---Devant _besoin_; IL EST DE BESOIN: - - MARTINE. - - Laissez-moi: j’aurai soin - De vous encourager, s’_il en est de besoin_. - - (_Fem. sav._ V. 2.) - ---Devant _certains_: - - Il y a _de certains_ impertinents au monde qui viennent prendre - les gens pour ce qu’ils ne sont pas. - - (_Méd. m. lui_ II. 9.) - ---Devant _aucuns_: - - Il y en a d’_aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se - tirer de la contrainte de leurs parents. - - (_Mal. im._ II. 7.) - -(Voyez D euphonique.) - ---Devant _coutume_ dans cette locution, _avoir de coutume_: - - ... Pour vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les - nuits, comme vous _aviez de coutume_. - - (_Scapin._ II. 5.) - ---Après _à quoi bon_, suivi d’un infinitif: - - Ah j’enrage!--_A quoi bon de te cacher_ de moi? - - (_Fâch._ III. 4.) - - _A quoi bon de dissimuler?_ - - (_Le Sicilien._ 7.) - ---DÉ, particule inséparable en composition: - - Et l’on me _désosie_ enfin, - Comme on vous _désamphitryonne_. - - (_Amph._ III. 8.) - -_De_ avait en latin la même valeur, et Lucile, par le même procédé que -Molière, avait forgé _deargenture_, _depeculare_ et _depoculare_, voler -de l’argent, des coupes: - - «Depeculassere[48] aliqua, sperans me ac deargentassere.» - - (LUCIL. ap NON. 2. 218.) - - [48] Ou _depoculassere_. - - «Me impune irrisum depeculatumque eis.» - - (PLAUT. _Epidic._ IV. 1. 18.) - -(Voyez DÉSATTRISTER, DÉSENAMOURER, DÉSUISSER.) - - -DÉ, TENIR LE DÉ, par métaphore empruntée au jeu, où le dé passe de main -en main: - - _A vous le dé_, monsieur. - - (_Mis._ V. 4.) - ---TENIR LE DÉ A (un infinitif): - - Car madame _à jaser tient le dé tout le jour_. - - (_Tart._ I. 1.) - - -DÉBATTU, pour _contesté_: - - Ce titre par aucun ne leur est _débattu_. - - (_Tartufe._ I. 6.) - - -DE BOUT EN BOUT, d’un bout à l’autre, complétement: - - Vous saurez tout cela tantôt _de bout en bout_. - - (_Mélicerte._ II. 7.) - - -DÉBUTER A QUELQU’UN, avec quelqu’un: - - Par où _lui débuter_? - - (_Dép. am._ III. 4.) - -_Par où lui débuter_, signifie _que lui dire d’abord_. _Lui_ est donc -aussi recevable dans une locution que dans l’autre; il n’y a que la -différence de l’usage. - - -DE CE QUE, dans le sens de _parce que_: - - Ce n’est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que _de - ce qu’il_ est fâcheux à un gentilhomme d’être pendu. - - (_Pourc._ III. 2.) - - -DÉCHANTER; FAIRE DÉCHANTER; métaphoriquement troubler, déranger dans -ses entreprises: - - Tu vois qu’à chaque instant _il te fait déchanter_. - - (_L’Ét._ III. 1.) - -Il te fait sortir du ton et perdre la mesure. - - -DÉCHARPIR, séparer des combattants acharnés l’un contre l’autre: - - Andrès et Trufaldin, à l’éclat du murmure, - Ainsi que force monde accourus d’aventure, - Ont à les _décharpir_ eu de la peine assez; - Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés. - - (_L’Ét._ V. 14.) - -Nicot, et Trévoux après lui, donnent le verbe _charpir_; _charpir de -la laine_, _carpere lanam_; et par composition, _décharpir_, _charpir_ -entièrement, comme _définir_, de _finir_. - -Il nous reste encore le substantif _charpie_. - -_Décharpir_ les combattants, est regrettable comme terme expressif; -_séparer_ est loin d’atteindre à la même énergie. - - -DÉCORUM (GARDER LE) DE: - - Non, mais il faut sans cesse - _Garder le décorum de la divinité_. - - (_Amph._ prol.) - - -DÉCOUCHER (SE), se lever: - - MORON. - - Car en chasseur fameux j’étois enharnaché, - Et dès le point du jour _je m’étois découché_. - - (_Pr. d’Él._ I. 2.) - -C’est un archaïsme: - - «Quand ce vint à l’endemain, toutes les mesnies de l’ostel - s’assemblerent, et vinrent au seigneur à l’heure qu’il fut - _descouché_.» - - (FROISSART, _Chron._ III. 22.) - -Dans le récit de l’assassinat du connétable de Clisson par Pierre de -Craon: - - «Duquel coup il (Clisson) versa jus de son cheval, droit à - l’encontre de l’huis d’un fournier, qui jà estoit _descouché_ - pour ordonner ses besognes et faire son pain et cuire.» - - (Id. IV. ch. 28.) - - -DÉCOUVRIR (SE) DE...: - - Souffrez pour vous parler, madame, qu’un amant - Prenne l’occasion de cet heureux instant, - Et _se découvre à vous de la sincère flamme_.... - - (_Fem. sav._ I. 4.) - -(Voyez DE dans tous les sens du latin _de_.) - ---DÉCOUVRIR QUELQU’UN (un adjectif), démontrer qu’il est ce que marque -l’adjectif: - - Tous les hommes sont semblables par les paroles; ce n’est que - _les actions qui les découvrent différents_. - - (_L’Avare_, I. 1.) - - -DE FORCE OU D’INDUSTRIE, par force ou par adresse: - - Et tâchons d’ébranler, _de force ou d’industrie_, - Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. - - (_Tart._ IV. 2.) - -(Voyez DE exprimant la cause, la manière.) - - -DE LA FAÇON, ainsi, de cette sorte: - - Est-ce _de la façon_ que l’on doit me parler? - - (_Mélicerte._ II. 5.) - - On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, - Si l’on vous entendoit parler _de la façon_. - - (_Mis._ I. 1.) - - -DÉCRIS au pluriel: - - Oh! que je sais au roi bon gré de ces _décris_! - - (_Éc. des mar._ II. 9.) - -Le _décri_ est une défense faite à _cri_ public. _Cri_ et _crier_ -ont fait _décri_ et _décrier_: c’est revenir sur la permission ou -l’ordonnance proclamée par le _cri_. - -De là l’expression figurée, _tomber dans le décri_. - - -DEDANS, préposition: - - Et je crois que le ciel, _dedans un rang si bas_, - Cache son origine, et ne l’en tire pas. - - (_L’Ét._ I. 2.) - - Il est vrai: c’est tomber d’un mal _dedans un pire_. - - (_Ibidem._) - - Mon argent bien-aimé, rentrez _dedans ma poche_. - - (_L’Ét._ II. 6.) - - La vieille Égyptienne à l’heure même...--Hé bien? - --Passoit _dedans la place_, et ne songeoit à rien. - - (_L’Ét._ V. 14.) - - Je lis _dedans son âme_, et vois ce qui le presse. - - (_Dép. am._ III. 5.) - - Las! il vit comme un saint, et _dedans la maison_ - Du matin jusqu’au soir il est en oraison. - - (_Ibid._ III. 6.) - - Et je tremble à présent _dedans la Canicule_. - - (_Sganarelle._ 2.) - - Puis-je obtenir de vous de savoir l’aventure - Qui fait _dedans vos mains_ trouver cette peinture? - - (_Ibid._ 9.) - -_Dedans_, _dessus_, _dessous_, _devers_, suivis d’un complément, sont -aussi vieux que la langue française. Je ne vois pas sur quelle autorité -l’on a prétendu, depuis un demi-siècle, les restreindre au rôle -d’adverbes. C’est apparemment pour leur inventer une valeur différente -de celle de la forme simple _dans_, _sur_, _sous_, _vers_, dont ils ne -sont qu’une variante. Mais après avoir proclamé, d’une manière absolue, -qu’il n’y avait dans aucune langue deux mots parfaitement synonymes, -il fallait nécessairement reviser la nôtre, constituer à chacun de ses -mots un apanage, et le circonscrire, sans égard pour les anciennes -limites; autrement cette profonde maxime eût été bien vite renversée. - -C’est ce qui fait que Molière, Pascal et Bossuet sont remplis de -solécismes posthumes. - - «Le sultan dormoit lors, et _dedans son domaine_ - «Chacun dormoit aussi.» - - (LA FONT. _Fables._ XI. 1.) - - «Ceux qui ont la foi vive _dedans le cœur_ voient...» - - (PASCAL. _Pensées_, p. 173.) - -Le dictionnaire de Nicot (1606) donne encore pour exemples: - - «Il est _dedans la maison_;--_dedans vingt jours_;--_dedans - l’an et jour_ de la spoliation et du trouble.» - -(Voyez DESSUS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.) - - -DÉDITES, pour _dédisez_: - - Puisque je l’ai promis, ne m’en _dédisez_ pas. - - (_Tart._ III. 4.) - -C’est la leçon donnée par l’édition de P. Didot, 1821. L’édition de -1710 et toutes les modernes ont _ne m’en dédites pas_. - -J’ai vérifié sur l’édition originale, imprimée sous les yeux et -aux frais de Molière, par Jean Ribou, le 23 juin 1669, il y a bien -_dédites_. «Ne m’en _desdites_ pas.» - -Trévoux: - - «_Nous desdisons, vous desdisez_, et, selon quelques-uns, _vous - desdites_.» - -Et il cite, en exemple de cette seconde forme, le vers de Molière. - -Je n’hésite pas à penser que Molière a ici péché contre la langue, -et même contre le bon usage de son temps. L’Académie a raison, qui -prescrit _vous dédisez_ et _dédisez-vous_, comme _vous élisez_, -_cuisez_, _lisez_, _vous disez_ et _vous contredisez_. - -Vous _dictes_, contraction de _dic(i)tis_, est une forme isolée, -bizarre, dont il serait très-curieux de signaler les premiers exemples, -car la forme primitive doit avoir été _vous disez_; la preuve en -demeure dans tous les composés de _dire_, _médire_, _prédire_, -_maudire_, _contredire_, _interdire_. Mais cette forme _vous dites_ -remonte à une bien haute antiquité: Palsgrave, en 1530, la donne, et ne -fait de l’autre aucune mention. - -A ce qu’il paraît, Molière s’est laissé entraîner à former le composé -comme le simple, et P. Didot à rectifier la faute de Molière. L’un et -l’autre a eu tort. - - -DÉFAIRE (SE), perdre contenance, se démonter: - - MORON. Courage, seigneur...., _ne vous défaites pas_. - - (_Pr. d’Él._ IV. 1.) - -Le participe passé est encore en usage: l’air défait, le visage défait. - - -DÉFENDRE, verbe actif, interdire: - - Ah! monsieur, qu’est ceci? _je défends la surprise_! - - (_Dép. am._ III. 7.) - - -DÉFÉRER A..., consulter, s’en rapporter à....: - - Ce n’est pas _à mon cœur_ qu’il faut que _je défère_, - Pour entrer sous de tels liens. - - (_Psyché._ I. 3.) - - -DÉFIGURÉ, porteur d’une laide figure: - - Alors qu’une autre vieille assez _défigurée_ - L’ayant de près, au nez, longtemps considérée... - - (_L’Ét._ V. 14.) - - -DÉFIGURER (patois), peindre la figure: - - LUCAS. Le v’là tout craché, comme on nous l’a _défiguré_. - - (_Méd. m. l._ I. 6.) - -_Défiguré_ est une faute de langage comme la peut faire Lucas; il -devait dire simplement _figuré_; c’est comme parle Célimène: - - Voici monsieur Dubois plaisamment _figuré_. - - (_Mis._ IV. 3.) - - -DÉGOISER, babiller: - - Peste! madame la nourrice, comme _vous dégoisez_! - - (_Méd. m. lui._ II. 2.) - -Racines _dé_ et _gosier_, comme qui dirait _dégosier_. _S’égosiller_ -est composé d’une manière analogue avec _é_, répondant au latin _ex_. - -On disait autrefois _dégoiser_, neutre, et _se dégoiser_, réfléchi, -comme _s’égosiller_: «Les oiseaux _se dégoisent_; oiseaux qui _se -dégoisent_. Les oiseaux _dégoisent leurs chansonnettes_ et ramages.» - -Nicot, après ces exemples, donne le substantif _dégoisement_, que nous -n’avons plus. - - -DE LA FAÇON QUE, de la façon dont: - - Hélas! _de la façon qu’il parle_, serait-il bien possible qu’il - ne dît pas vrai? - - (_Mal. im._ I. 4.) - -_Que_ représente en français les neutres _quid_, _quod_, et les cas obliques de -_qui_:--eo modo _quo_ loquitur. - -(Voyez QUE répondant à l’ablatif du _qui_ relatif des Latins.) - - «_De la manière_ enfin _qu’_avec toi j’ai vécu, - «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.» - - (CORNEILLE, _Cinna_. V. 1.) - - -DÉLIBÉRÉS, substantif; UN DÉLIBÉRÉ, un homme délibéré: - - Je sais des officiers de justice altérés, - Qui sont pour de tels coups _de vrais délibérés_. - - (_L’Ét._ IV. 9.) - - -DÉLICATESSE D’HONNEUR, susceptibilité de vertu ou de pruderie: - - Je ne vois rien de si ridicule que cette _délicatesse - d’honneur_ qui prend tout en mauvaise part. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.) - -Molière a dit aussi, par une expression analogue, _un chagrin délicat._ - - -DÉLIÉ, pour _mince_, _transparent_: - - Cette coiffe est un peu trop _déliée_; j’en vais quérir une - plus épaisse. - - (_Pourc._ III. 2.) - -Pascal l’a employé au figuré: - - «Cette _erreur_ est si _déliée_, que, pour peu qu’on s’en - éloigne, on se trouve dans la vérité.» - - (3e _Prov._) - - -DEMAIN JOUR, comme _demain matin_: - - Et tu m’avois prié même que mon retour - T’y souffrît en repos jusques à _demain jour_. - - (_Éc. des mar._ III. 2.) - - -DE MA PART, pour ma part, quant à moi: - - Je saurai, _de ma part_, expliquer ce silence. - - (_Mis._ V. 2.) - - -DÉMÊLÉ, substantif; AVOIR DÉMÊLÉ AVEC QUELQU’UN: - - Il en a bien usé, et j’ai regret _d’avoir démêlé avec lui_. - - (_D. Juan._ III. 6.) - - -DE MÊME, adverbe employé pour _pareil_, _égal_: - - C’est un transport si grand qu’il n’en est point _de même_. - - (_Éc. des mar._ III. 2.) - - Jamais il ne s’est vu de surprise _de même_. - - (_Tart._ IV. 5.) - - -DÉMENTIR, désavouer, DÉMENTIR UN BILLET: - - Ce _billet démenti_ pour n’avoir point de seing.... - --Pourquoi le _démentir_, puisqu’il est de ma main? - - (_Don Garcie._ II. 5.) - -Mais Molière jugea lui-même cette expression inexacte; et cinq ans plus -tard, lorsqu’il transporta dans le _Misanthrope_ une partie de cette -scène de _Don Garcie_, il corrigea ces vers de la manière suivante: - - Le _désavouerez-vous_ pour n’avoir point de seing? - --Pourquoi _désavouer_ un billet de ma main? - - (_Mis._ IV. 3.) - ---DÉMENTIR QUELQU’UN DE: - - A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi, - _Me_ venir _démentir de tout ce que je di_? - - (_L’Ét._ I. 5.) - -(Voyez MENTIR DE QUELQUE CHOSE.) - ---SE DÉMENTIR DE: - - _Tu te démens_ bientôt _de tes bons sentiments_. - - (_Sgan._ 23.) - - -DEMI; SANS (un substantif) NI DEMI: - - Cette infâme, - Dont le coupable feu, trop bien vérifié, - _Sans respect ni demi_ nous a cocufié. - - (_Sgan._ 16.) - -Sans respect ni demi-respect, sans le moindre respect. - - -DÉMORDRE DES RÈGLES: - - C’est un homme qui.... _ne démordroit pas_ d’un _iota_ des - règles des anciens. - - (_Pourc._ I. 7.) - - -DENIER, pour exprimer l’ensemble d’une somme d’argent: - - Quatre ou cinq mille écus _est un denier_ considérable, et qui - vaut bien la peine qu’un homme manque à sa parole. - - (_Pourc._ III. 9.) - -_Est_ un denier, et non pas _sont_ un denier. - -(Voyez cet exemple, discuté au mot CE SONT.) - - -DENT, AVOIR UNE DENT DE LAIT CONTRE QUELQU’UN: - - C’est que vous avez, mon frère, _une dent de lait contre lui_. - - (_Mal. im._ III. 3.) - -Une rancune qui date d’aussi loin que possible, du temps où l’on était -en nourrice. - ---EN DÉPIT DE NOS DENTS: - - N’avons-nous pas assez des autres accidents - Qui nous viennent frapper, _en dépit de nos dents_? - - (_Sgan._ 17.) - -(Voyez DÉPIT.) - ---MALGRÉ MES DENTS: - - Ils m’ont fait médecin _malgré mes dents_. - - (_Méd. m. lui._ III. 1.) - -Quoi que je fisse pour m’en défendre. - - Et, pour la mieux braver, voilà, _malgré ses dents_, - Martine que j’amène et rétablis céans. - - (_Fem. sav._ V. 2.) - ---AVOIR LES DENTS LONGUES, _avoir faim_; on suppose que la faim aiguise -les dents: - - On a le temps _d’avoir les dents longues_, lorsqu’on attend - pour vivre le trépas de quelqu’un. - - (_Méd. m. lui._ II. 2.) - ---ÊTRE SUR LES DENTS: - - La pauvre Françoise _est presque sur les dents_, à frotter les - planchers que.... etc. - - (_B. Gent._ III. 3.) - - -DÉPARTIR; SE DÉPARTIR DE (un infinitif): - - Tu ne _t’es pas départi d’y prétendre_? - - (_L’Av._ IV. 5.) - -La préposition, ici, figure deux fois: à l’état libre et à l’état -composé, comme en latin _de_cedere _de_; _de_ducere _de_; _de_trahere -_de_; _de_cidere _de_, _etc._, _etc._ - -(Voyez AMUSER (S’) A.) - - -DÉPIT, EN DÉPIT QUE J’EN AIE: - - Il faut que je lui sois fidèle, _en dépit que j’en aie_. - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Je me sens pour vous de la tendresse, _en dépit que j’en aie_. - - (_L’Av._ III. 5.) - - Je prétends le guérir, _en dépit qu’il en ait_. - - (_Pourc._ II. 1.) - - Il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, - D’épouser une fille _en dépit qu’elle en ait_. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - -Cette locution, _en dépit que j’en aie_, est l’analogue de cette autre, -_malgré que j’en aie_, qui s’analyse très-facilement. - -Il faut partir, mal gré, c’est-à-dire, tel mauvais gré que j’en aie. -C’est une sorte d’accusatif absolu. - -(Voyez MALGRÉ QUE J’EN AIE.) - -Mais dans l’autre expression on rencontre, de plus, la préposition -_en_, dont rien ne justifie la présence. On ne dirait pas: _en mal -gré que j’en aie_. Il semble que l’on aurait dû dire, avec une exacte -parité: _dépit que j’en aye_, sans _en_. C’est que cet _en_ n’est pas -une préposition, mais une partie mal à propos séparée de l’ancien -mot _endépit_: _endépit_, comme _encharge_, _encommencement_, et les -verbes _engarder_, _enrouiller_, _enseller_ un cheval, s’_engeler_, -s’_endemener_, _etc._, qui sont les anciennes formes. La vraie -orthographe serait donc _endépit qu’on en ait_, et la locution -redevient parfaitement claire et logique. Ici, comme en une foule de -cas, l’oreille entend juste, mais l’œil voit faux, parce que la main -s’est trompée. - - -DÉPOUILLER (SE) ENTRE LES MAINS DE QUELQU’UN: - - Amasser du bien avec de grands travaux, élever une fille avec - beaucoup de soin et de tendresse, pour _se dépouiller_ de l’un - et de l’autre _entre les mains_ d’un homme qui ne nous touche - de rien. - - (_Am. méd._ I. 5.) - - -DEPUIS, suivi d’un infinitif, comme _après_: - - _Depuis avoir connu_ feu monsieur votre père... j’ai voyagé par - tout le monde. - - (_B. Gent._ IV. 5.) - - -DE QUI, pour _dont_ ou _duquel_: - - Au mérite souvent _de qui_ l’éclat vous blesse - Vos chagrins font ouvrir les yeux d’une maîtresse. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites, - Nous sommes à piquer deux chiennes de mazettes, - _De qui_ le train maudit nous a tant secoués, - Que je me sens, pour moi, tous les membres roués. - - (_Sgan._ 7.) - - Quoi! me soupçonnez-vous d’avoir une pensée - _De qui_ son âme ait lieu de se croire offensée? - - (_Ibid._ III. 4.) - - Il court parmi le monde un livre abominable, - Et _de qui_ la lecture est même condamnable. - - (_Mis._ V. 1.) - -Il était bien facile à Molière de mettre _duquel_; mais il paraît avoir -eu, ainsi que tous ses contemporains, une répugnance décidée à se -servir de ce mot, si prodigué de nos jours. - -De même: - - Tous deux m’ont rencontrée, et se sont plaints à moi - D’un trait _à qui_ mon cœur ne sauroit prêter foi. - - (_Mis._ V. 4.) - -Il était bien aisé de mettre _auquel_, si _à qui_ eût été une faute. - -(Voyez LEQUEL _évité_.) - - -DE QUOI, d’où? comment? - - _De quoi_ donc connaissez-vous monsieur? - - (_Am. méd._ II. 2.) - ---VOILA BIEN DE QUOI!.... - - Hé bien? qu’est-ce que cela, soixante ans? _voilà bien de - quoi!_... - - (_L’Av._ II. 6.) - -Il y a ici réticence d’un verbe, comme _s’étonner_, _se récrier_. - - -DÉRACINER LES CARREAUX: - - NICOLE.--Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec - ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous - _déraciner tous les carriaux_ de notre salle. - - (_B. Gent._ III. 3.) - - -DERNIER, extrême, _summus_: - - Je vous vois accabler un homme de caresses, - Et témoigner pour lui _les dernières tendresses_. - - (_Mis._ I. 1.) - - On dit qu’avec Bélise il est _du dernier bien_. - - (_Ibid._ II. 5.) - - Les _dernières violences_ du pouvoir paternel. - - (_L’Av._ V. 4.) - - .... C’est pour une affaire _de la dernière conséquence_. - - (_G. D._ III. 4.) - -C’est la locution favorite des précieuses: _du dernier beau_, _du -dernier galant_; _je vous aurois la dernière obligation_; etc. - -Mais Molière n’en prétend blâmer que l’abus, car lui-même en fait un -usage fréquent, ainsi que Pascal: - - «C’est là où vous verrez _la dernière bénignité_ de la conduite - de nos pères.» - - (PASCAL, 9e _prov._) - - -DÉROBER, verbe actif, comme _voler_; DÉROBER QUELQU’UN: - - Pour aller ainsi vêtu, il faut bien que _vous me dérobiez_. - - (_L’Av._ I. 5.) - ---DÉROBER (SE) D’AUPRÈS DE....: - - Il vous dira... que... _je me suis dérobée d’auprès de lui_. - - (_G. D._ III. 12.) - - -DÉSATTRISTER: - - Donnez-lui le loisir de se _désattrister_. - - (_L’Ét._ II. 4.) - -(Voyez DÉ, particule inséparable en composition.) - - -DÉSAVOUER QUELQU’UN DE: - - Et vous avez eu peur de _le désavouer - Du trait_ qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer. - - (_Tart._ IV. 3.) - - -DÈS DEVANT, dès avant: - - --Moi je vins hier?--Sans doute; et _dès devant_ l’aurore - Vous vous en êtes retourné. - - (_Amph._ II. 2.) - - -DÉSENAMOURÉ: - - Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie - Soit _désenamourée_, ou si c’est raillerie? - - (_Dép. am._ I. 4.) - -L’absence de ce mot ou d’un équivalent est une lacune sensible dans la -langue. Nous sommes réduits à une circonlocution, comme: soit revenu -de son amour. _Enamouré_ est aussi une perte, mal dissimulée par -_amoureux_. - -On remarquera dans ce mot la présence de l’_s_ euphonique, qui sert -à lier sans hiatus les racines: _dé (s) enamourer_, comme _dé (s) -enfler_, _dé (s) habiller_, _dé (s) honorer_, _etc._ Cette particule -inséparable en composition n’est autre que le _de_ latin, qui n’a -droit par lui-même à aucune consonne finale. Aussi n’en voit-on -pas dans _détromper_, _dédire_, _défaire_, _démentir_, _etc._, où -elle n’était point nécessaire. On écrivait à la vérité _desdire_, -_desfaire_; mais c’était pour donner à l’_e_ suivi d’une double -consonne le son aigu, que nous obtenons aujourd’hui par l’accent. - - -DÉSESPÉRER, verbe neutre, se désespérer: - - GEORGES DANDIN.--_Je désespère!_ - - (_G. D._ III. 12.) - -Les Anglais ont gardé cet emploi du même verbe: - - «_Despair_ and Die!» - - (SHAKSPEARE. _Rich. III._) - -Palsgrave (1530), dans sa table des verbes, le donne comme verbe neutre -et verbe réfléchi. Voici son article: - - «_I Despayre, I am in wan hope._--_Je despère_ (_sic_) primæ - conjugat.--Dispayre nat man: God is there he was wonte to be: - _ne te despère pas_; Dieu est là où il souloyt estre.» - -Par où l’on voit que _désespérer_ est une forme moderne et allongée. On -fit d’abord de _desperare_, _despérer_; puis, par l’insertion de l’_s_ -euphonique (voy. DÉSENAMOURER), _dé(s)espérer_. - -La première forme est calquée sur le mot latin; - -La seconde est ajustée sur le latin, d’après les habitudes françaises. - ---DÉSESPÉRÉ CONTRE QUELQU’UN: - - J’étois aigri, fâché, _désespéré contre elle_! - - (_Éc. des fem._ IV. 1.) - - -DES MIEUX, comme ceux qui (ici le verbe) le mieux: - - ..... Enfermez-vous _des mieux_. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - -Soyez des mieux enfermés. - - Voilà qui va _des mieux_. - Mais parlons du sujet qui m’amène en ces lieux. - - (_Fem. sav._ II. 1.) - - -DE SOI, en soi, par soi-même: - - Cet accident, _de soi_, doit être indifférent. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - Le choix du fils d’Oronte est glorieux, _de soi_. - - (_Ibid._ V. 7.) - - La noblesse, _de soi_, est bonne. - - (_G. D._ I. 1.) - -_De_, dans cette locution, se rapporte au sens du latin _de_, -c’est-à-dire, par rapport à soi, en ce qui la touche. - -Il faut observer que ce mot _moi_ est entré dans la langue pour -traduire _meus_, et qu’à l’origine on ne le rencontre pas comme pronom -de la première personne; c’est l’adjectif _moi_, _moie_; _meus_, _mea_. -Par conséquent, _de moi_ correspond exactement à la locution latine -_de meo_, employée par Plaute, Térence et Cicéron, dans un sens à la -vérité un peu différent; puisqu’il signifie _à mes frais_; mais mon -observation porte surtout sur la forme matérielle. - -Les Latins disaient aussi, _de me_, _de te_, pour _de meo_, _de tuo_: -_De te largitor_ (TER.): donne _de toi_. Sois généreux à tes propres -dépens. - - -DÉSOSIER et DÉSAMPHITRYONNER. Voyez DÉ, particule inséparable en -composition. - - -DESSALÉE; UNE DESSALÉE, une matoise, une rusée: - - Vous faites la sournoise; mais je vous connois il y a - longtemps, et vous êtes _une dessalée_. - - (_G. D._ I. 6.) - - -DESSOUS, substantivement; AVOIR DU DESSOUS: - - Est-il possible que toujours _j’aurai du dessous avec elle_? - - (_G. D._ II. 13.) - - «Nous _avons_ toujours _du dessus_ et _du dessous_, de plus - habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus - misérables, pour abaisser notre orgueil et relever notre - abjection.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 229.) - -Il est fâcheux qu’on ait laissé perdre cette expression utile, car on -peut _avoir du dessous_ sans avoir complétement _le dessous_. C’est -pour avoir eu trop souvent _du dessous_ dans ses querelles de ménage, -que George Dandin finit par _avoir le dessous_. - ---DESSOUS, préposition avec un complément: - - Je sais qu’il est rangé _dessous les lois_ d’une autre. - - (_Dép. am._ II. 3.) - -Voyez DEDANS, DESSUS, DEVANT, DEVERS. - - -DESSUISSER (SE), quitter le rôle de Suisse: - - Si vous êtes d’accord, par un bonheur extrême, - Je me _dessuisse_ donc; et redeviens moi-même, - - (_L’Ét._ V. 7.) - - -DESSUS, préposition: - - Le bonhomme tout vieux chérit fort la lumière, - Et ne veut point de jeu _dessus cette matière_. - - (_L’Ét._ III. 5.) - - Vous étendiez la patte - Plus brusquement qu’un chat _dessus une souris_. - - (_Ibid._ IV. 5.) - - Attaché _dessus vous_ comme un joueur de boule - Après le mouvement de la sienne qui roule. - - (_L’Ét._ IV. 5.) - - Je veux, quoi qu’il en soit, le servir malgré lui, - Et _dessus_ son lutin obtenir la victoire. - - (_Ibid._ V. 11.) - - Faites parler les droits qu’on a _dessus mon cœur_. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Il pourroit bien, mettant _affront dessus affront_, - Charger de bois mon dos comme il a fait mon front. - - (_Sgan._ 17.) - - _Dessus ses grands chevaux_ est monté mon courage. - - (_Ibid._ 21.) - - _Dessus quel fondement_ venez-vous donc, mon frère.... - - (_Éc. des mar._ III. 9.) - - Si j’avois _dessus moi_ ces paroles nouvelles, - Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles. - - (_Fâch._ I. 5.) - - Pour moi, venant _dessus le lieu_, - J’ai trouvé l’action tellement hors d’usage.... - - (_Ibid._ II. 7.) - -_Dessus_ et _dessous_ étaient originairement prépositions, comme leurs -formes plus simples, _sur_ et _sous_. - - «_Dessus mes piez_ charrunt.» - - (_Rois._ p. 209.) - - «Abaissez as _dessuz mei_ ces ki esturent (_steterunt_) - encuntre mei.» - - (_Ibid._) - -C’est la subtilité des grammairiens modernes qui a inventé de partager -la puissance entre _sur_, _sous_, et _dessus_, _dessous_, et de réduire -les seconds au rôle exclusif d’adverbes. - -Malherbe et Racan disaient sans scrupule: _dessus mes -volontés_;--_dedans la misère_;--_ce sera dessous cette égide_, et -Port-Royal s’y accorde; mais l’oracle Vaugelas n’avait pas encore -parlé! Il parle, et Ménage déclare, d’après lui, que ces mots, comme -prépositions, «_ne sont plus du bel usage_.» Toutefois Vaugelas veut -bien, par grâce, excepter de sa règle trois façons de parler: - -1° «Quand on met de suite les deux contraires. Exemple: Il n’y a pas -assez d’or ni _dessus_ ni _dessous la terre_. - -2° «Quand il y a deux prépositions de suite, quoique non -contraires:--Elle n’est ni _dedans ni dessus le coffre_. - -3° «Lorsqu’il y a une autre préposition devant:--_Par-dessus la tête_, -_par-dessous le bras_, _par dehors la ville_,» _etc._ - -L’usage, en rejetant les deux premiers articles de cette loi, a -confirmé le dernier, qui n’est pas plus justifié que les deux autres. -Que de caprice et d’arbitraire dans tout cela! En vérité, quand on -examine les actes de ces tyrans de notre langue, on est honteux d’être -soumis à leur autorité. - -J’oubliais de dire que Vaugelas reçoit comme légitime dans les vers ce -qu’il condamne comme solécisme dans la prose. - -(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.) - - -DÉTACHER (SE) CONTRE QUELQU’UN, se déchaîner: - - Et son jaloux dépit, qu’avec peine elle cache, - En tous endroits sous main _contre moi se détache_. - - (_Mis._ III. 3.) - - -DÉTERMINER A, dans le sens _d’ordonner de_: - - Et cet homme est monsieur, que _je vous détermine - A_ voir comme l’époux que mon choix vous destine. - - (_Fem. sav._ III. 6.) - - -DÉTOUR, angle formé par une rue ou quelque saillie de maison; COIN D’UN -DÉTOUR: - - Un de mes gens la garde _au coin de ce détour_. - - (_Éc. des fem._ V. 2.) - - -DÉTOURNEMENT DE TÊTE: - - Leurs _détournements de tête_ et leurs cachements de visage - firent dire cent sottises de leur conduite. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.) - - -DÉTRUIRE QUELQU’UN, ruiner son crédit: - - Quel mal vous ai-je fait, madame, et quelle offense, - Pour armer contre moi toute votre éloquence, - Pour _me_ vouloir _détruire_, et prendre tant de soin - De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin? - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - - -DEVANT, préposition, pour _avant_: - - Je crie toujours, Voilà qui est beau! _devant_ que les - chandelles soient allumées. - - (_Préc. rid._ 10.) - - Et, _devant qu’il_ vous pût ôter à mon ardeur, - Mon bras de mille coups lui perceroit le cœur. - - (_Éc. des mar._ III. 3.) - - «Celle-ci prévoyoit jusqu’aux moindres orages, - Et _devant_ qu’ils fussent éclos - Les annonçoit aux matelots.» - - (LA FONT. _Fables._ I. 8.) - -Pascal fixe l’âge viril à vingt ans: - - «_Devant ce temps_ l’on est enfant.» - - (_Sur l’amour_, p. 396.) - - «Mais si les Égyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les - autres arts que nous voyons _devant le déluge_...» - - (BOSSUET. _Hist. univ._ 3e part.) - - «A vous parler franchement, l’intérêt du directeur va presque - toujours _devant le salut_ de celui qui est sous la direction.» - - (ST.-ÉVREMONT. _Conv. du P. Canaye._) - - «Il lui demanda, _devant_ que de l’acheter, à quoi il lui - seroit propre.» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - -Les grammairiens n’ont pas manqué d’exercer sur _avant_ et _devant_ la -sagacité de leur esprit subtil. Ils signalent entre _avant_ et _devant_ -une différence essentielle, et dont il importe de se bien pénétrer: -c’est que «_avant_ est plus abstrait, et _devant_ plus concret[49].» -C’est la raison qui fait que, suivant le même auteur, «on n’emploie -plus _devant_ par rapport au temps.» L’argument ne paraît pas concluant. - - [49] _Des Synonymes français_, par M. B. Lafaye. - -Un autre assure que «le génie de notre langue établit une différence -entre les _déterminatifs avant_ et _devant_[50].» Ce que je puis à mon -tour assurer, c’est que _devant_ se trouve comme synonyme d’_avant_, -dans le berceau de notre langue. La traduction des _Rois_, faite au XIe -siècle, s’en sert sans scrupule:--«E pis que nuls qui _devant lui_ out -ested envers N. S. uverad (p. 309),» Asa ouvra envers N. S. pis que nul -qui eût été _devant lui_. - - [50] _Résumé de toutes les grammaires_, par N. Landais. - -M. Nap. Landais peut-il se flatter de connaître le génie de la langue -française mieux que ceux qui l’ont créée; mieux que Bossuet, Pascal, -Corneille, Molière, et la Fontaine? - -_Avant_, _devant_, sont deux formes du même mot inventées pour les -besoins de l’euphonie et de la versification, comme _dans_ et _dedans_, -_sur_ et _dessus_, _sous_ et _dessous_. La perte de ces doubles formes -a été préjudiciable surtout à la poésie, et la suppression de ces -petites ressources a contribué, plus qu’on ne pense, à la décadence de -l’art. - -Comme en certains cas donnés l’on employait indifféremment _à_ et _de_ -(voyez DE remplaçant _à_ devant un verbe), de même on substituait l’un -à l’autre _avant_ et _devant_. - -_Dedans_, _dessus_, _dessous_, _devers_, sont dans le même cas. (Voyez -ces mots.) - - -DEVERS, préposition comme _vers_: - - LUCAS.--Tourne un peu ton visage _devers moi_. - - (_G. D._ II. 1.) - -C’est un paysan qui parle, à qui Molière prête des locutions surannées. - -_Devers_ et _envers_ ont été jadis employés pour _vers_, comme on en -voit un exemple dans une vieille chanson introduite par Beaumarchais -dans le _Mariage de Figaro_: - - «Tournez-vous donc _envers ici_, - «Jean de Lyra, mon bel ami.» - - «Enfin la Rancune l’ayant tourné dans sa chaise _devers le feu_ - dont l’on avoit chauffé les draps, il ouvrit les yeux.» - - (SCARRON. _Rom. com._ Ire p., ch. XI.) - -Mais Molière a mis aussi _devers_ dans la bouche des personnages qui -s’expriment avec le plus d’élégance et de correction: - - ÉRASTE. - - Il a poussé sa chance, - Et s’est _devers_ la fin levé longtemps d’avance. - - (_Fâch._ I. 1.) - - «C’est ainsi _devers Caen_ que tout Normand raisonne.» - - (BOILEAU.) - - «J’ai des cavales en Égypte, qui conçoivent au hennissement des - chevaux qui sont _devers Babylone_.» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - -_Devers_ et _envers_ sont des formes variées de _vers_. _Vers_ a été la -première forme usitée: - - «Si hom peche _vers_ altre, a Deu se purrad acorder; e s’il - peche _vers_ Deu, ki purrad pur lui preier?» - - (_Rois._ p. 8.) - - «Pur ço que la guerre _vers_ les ennemis Deu mantenist.» - - (_Ibid._ p. 71.) - -Beaumanoir n’emploie que _vers_: - - «Li baillis qui est debonaires _vers_ les malfesans... qui - _vers_ toz est fel et cruels...» - - (T. Ier. p. 18, 19.) - -Cependant la version des _Rois_, qui paraît de la fin du XIe siècle, -connaît déjà _envers_ et _devers_. - - «Ore t’aparceif que felenie n’ad en mei ne crimne _envers tei_.» - - (P. 95.) - - «E pis que nuls ki devant lui out ested _devers_ Nostre Seignur - uverad.» - - (P. 309.) - -(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT.) - - -DEVOIR; NE DEVOIR QU’A, avec l’ellipse de _rien_: - - Hors d’ici _je ne dois plus qu’à_ mon honneur. - - (_D. Juan._ III. 5.) - - -DÉVORER DU CŒUR, figur., recevoir avidement: - - Et vous devez _du cœur dévorer ces leçons_. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - - -DÉVOTS DE PLACE: - - Que ces francs charlatans, que ces _dévots de place_. - - (_Tart._ I. 6.) - -Comme les _valets de place_, qui se tiennent en vue sur les places -publiques. - - -DE VRAI: véritablement, _de vero_: - - Je ne sais pas, _de vrai_, quel homme il peut être. - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Nous verrons, _de vrai_, nous verrons! - - (_Ibid._ V. 3.) - - Ma foi, c’est promptement, _de vrai_, que j’achèverai. - - (_Am. magn._ V. 1.) - -Cette locution était jadis très-usitée; les exemples en sont fréquents. -On disait aussi _au vrai_: - - «Je ne sais pas _au vrai_ si vous les lui devez; - «Mais, il me les a, lui, mille fois demandés.» - - (REGNARD. _Le Légataire._ V. 7.) - - -DEXTÉRITÉS, au pluriel, adresse: - - Oui, _vos dextérités_ veulent me détourner - D’un éclaircissement qui vous doit condamner. - - (_D. Garcie._ IV. 8.) - - Je sais les tours rusés et les subtiles trames - Dont pour nous en planter savent user les femmes; - Et comme on est dupé par leurs _dextérités_, - Contre cet accident j’ai pris mes sûretés. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - -D’HOMME D’HONNEUR; ellipse: foi d’homme d’honneur: - - _D’homme d’honneur_, il est ainsi que je le dis. - - (_Dép. am._ III. 8.) - - -DIABLE; DIABLE EMPORTE SI...: - - _Diable emporte si_ je le suis! (médecin.) - - (_Méd. mal. lui._ I. 6.) - - _Diable emporte si_ j’entends rien en médecine! - - (_Ibid._ III. 1.) - -C’est une sorte d’atténuation du blasphème complet: Que le diable -m’emporte si... On en retranche le pronom personnel, pour moins -d’horreur. - ---EN DIABLE; COMME TOUS LES DIABLES: - - La justice, en ce pays-ci, est rigoureuse _en diable_ contre - cette sorte de crime. - - (_Pourc._ II. 12.) - - Elle est sévère _comme tous les diables_, particulièrement sur - ces sortes de crimes. - - (_Pourc._ III. 2.) - -(Voyez QUE DIABLE!) - - -DIANTRE, modification de _diable_; DIANTRE SOIT: - - _Diantre soit_ la coquine! - - (_B. gent._ III. 3.) - ---DIANTRE, adjectif; comme _diable_, _diablesse_: - - Qu’on est aisément amadoué par ces _diantres_ d’animaux-là! - - (_Ibid._ III. 10.) - ---DIANTRE SOIT DE...: - - _Diantre soit de la folle_, avec ses visions! - - (_Fem. sav._ I. 5.) - ---DIANTRE SOIT FAIT DE...: - - Encore! _diantre soit fait de vous!_ Si... je le veux. - - (_Tart._ II. 4.) - - -DIE, dise: - - Veux-tu que je te _die_? une atteinte secrète - Ne laisse point mon âme en une bonne assiette. - - (_Dép. am._ I. 1.) - - Ah! souffrez que je _die_, - Valère, que le cœur qui vous est engagé..... - - (_Ibid._ V. 9.) - -_Die_ n’est pas une forme suggérée par le besoin de la rime; elle est -aussi fréquente que _dise_ chez les vieux prosateurs. Malherbe, dans -ses lettres, n’en emploie pas d’autre. - - Voulez-vous que je vous _die_? - - (_Impromptu de Versailles._ 3.) - -Ainsi cette forme était encore usuelle dans la conversation en 1663. - -Cependant, neuf ans après, en 1672, dans les _Femmes savantes_, Molière -tourne en ridicule le _quoi qu’on die_ de Trissotin: - - Faites-la sortir, _quoi qu’on die_, - De votre riche appartement. - -Cette forme alors était donc déjà surannée. - -«Il faut toujours, en prose, écrire et prononcer _dise_ et jamais -_die_, ni avec _quoi que_, ni dans aucune autre phrase.» C’est la -décision de _Trévoux_, d’après Th. Corneille. - - -DIFFAMER: - - MORON. - - Je vous croyois la bête - Dont à me _diffamer_ j’ai vu la gueule prête. - - (_Pr. d’Él._ I. 2.) - -L’emploi de _diffamer_ pour _dévorer_, _déchirer_, en parlant d’un -sanglier, pourrait sembler une bouffonnerie de ce fou de cour; mais -Furetière nous apprend que «_diffamer_ signifie aussi _salir_, _gâter_, -_défigurer_. Il a renversé cette sauce sur mon habit: il l’a tout -_diffamé_. Il lui a donné du taillant de son épée, et lui a tout -_diffamé_ le visage. En ce sens il est bas.» - -Ainsi Moron parle sérieusement et correctement. _Diffamer_, -aujourd’hui, ne se prend plus qu’au sens moral. - -On observera que _diffamer_, au sens moral, n’emporte pas -nécessairement l’idée de calomnie, ni même aucune idée de blâme, -puisque Boileau a dit, en parlant des précieuses: - - «Reste de ces esprits jadis si renommés, - Que d’un coup de son art Molière a _diffamés_.» - -C’est-à-dire, tout simplement: a perdus de réputation. _Fame_ (_fama_) -a été français dans l’origine: - - «E vint la _fame_ a tuz ces de Israel, que desconfiz furent li - Philistien.» - - (_Rois._ p. 42) - -Héli dit à ses fils: - - «Votre _fame_ n’est mie saine.» - - (_Ibid._ p. 8.) - -Vous n’avez pas bonne réputation. - - -DIGNE, en mauvaise part: - - Et toutes les hauteurs de sa folle fierté - Sont _dignes_ tout au moins _de ma sincérité_. - - (_Fem. sav._ I. 3.) - - «Mais il (Vasquez) _n’est pas digne de ce reproche_.» - - (PASCAL. 11e _Prov._) - - -DINER: AVOIR DINÉ, métaphoriquement: - - Mme JOURDAIN.--Il me semble que _j’ai dîné_ quand _je le vois_! - - (_B. gent._ III. 3.) - -On dirait, par la même métaphore: Je suis _rassasiée_ de le voir. - - -DIRE, actif avec un complément direct, désirer; TROUVER QUELQU’UN A -DIRE: - - Mettez-vous donc bien en tête..... que _je vous trouve à - dire_ plus que je ne voudrois dans toutes les parties où l’on - m’entraîne.» - - (_Mis._ V. 4.) - -Ce verbe _dire_ vient, par une suite de syncopes, non pas de _dicere_, -mais de _desiderare_, dont on ne retient que les syllabes extrêmes, -_desiderare_, _desirare_ (d’où l’on a fait à la seconde époque -_désirer_), et _dere_, dont le premier _e_ se change en _i_, par la -règle accoutumée. (V. _Des Var. du langage fr._, p. 208). - -Ce verbe _dire_ était très-usité au XVIe siècle: Montaigne, la reine de -Navarre, et les autres, en font constamment usage: - - «Que sait-on, si...... plusieurs effects des animaux qui - excedent nostre capacité sont produits par la faculté de - quelque sens que nous ayons à _dire_?» - - (MONTAIGNE. II. 12.) - -A désirer, à regretter; qui nous manque. - - «Si nous avions à _dire_ l’intelligence des sons de l’harmonie - et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à - tout le reste de nostre science.» - - (Id. _Ibid._) - - «Ce desfault (une taille trop petite) n’a pas seulement de la - laideur, mais encores de l’incommodité, à ceulx mesmement qui - ont des commandements et des charges; car l’auctorité que donne - une belle presence et majesté corporelle en est à _dire_.» - - (Id. II. 17.) - -L’autorité, par suite de ce défaut, se fait désirer, ne s’obtient pas. - -La reine de Navarre écrit à chaque instant dans ses lettres: Le roi et -madame vous trouvent bien à _dire_; nous vous trouvons bien à _dire_. -C’est dans ce sens que l’employait encore Célimène en 1666. - -Ce mot a disparu, peut-être banni pour laisser régner, sans équivoque -possible, _dire_, venu de _dicere_. - ---DIRE de quelque chose TOUS LES MAUX DU MONDE: - - Tous les autres comédiens..... en ont dit _tous les maux du - monde_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - -(Voyez ON DIRAIT DE.) - ---DIRE pour _redire_: - - Ayant eu la bonté de déclarer qu’elle (Votre Majesté) ne - trouvoit rien à _dire_ dans cette comédie, qu’elle me défendoit - de produire en public. - - (1er _Placet au roi_.) - ---DIRE construit avec _en_ et _à_; EN DIRE A, pour _être favorable à_: - - Si le sort _nous en dit_, tout sera bien réglé. - - (_L’Ét._ V. 2.) - -Si le sort nous est propice, nous seconde. - -Cette bizarre expression est évidemment calquée sur cette façon de -parler usuelle: Le cœur m’en dit; le cœur vous en dit-il? Molière n’a -pu s’en servir que dans un ouvrage de sa jeunesse. - ---DIRE VÉRITÉ, dire _la_ vérité: - - Et s’il avoit mon cœur, _à dire vérité_.... - - (_Mis._ IV. 1.) - - -DISPENSER (SE) A...., se disposer à: - - Et c’est aussi pourquoi ma bouche _se dispense_ - A vous ouvrir mon cœur avec plus d’assurance. - - (_Dép. am._ II. 1.) - -Autrefois, _dispenser_ se disait en pharmacie, pour _disposer_, -_préparer_. - -«Plusieurs auteurs ont écrit en détail la préparation des remèdes -que les apothicaires doivent _dispenser_. _Dispenser_ la thériaque, -c’est-à-dire, la préparer. Les statuts des espiciers portent que les -aspirants à la maistrise _dispenseront_ leur chef-d’œuvre en présence -de tous les maistres.» (FURETIÈRE.) - -Cette ancienne valeur du mot _dispenser_ est encore attestée par le mot -anglais _dispensary_, pharmacie, dont nous avons refait, à notre tour, -_dispensaire_. - - -DISPUTER A FAIRE QUELQUE CHOSE: - - Je suis un pauvre pâtre; et ce m’est trop de gloire - Que deux nymphes d’un rang le plus haut du pays - _Disputent à se faire un époux_ de mon fils. - - (_Mélicerte._ I. 4.) - - -DIVERTIR, du latin _divertere_, détourner, distraire, tourner d’un -autre côté: - - Après de si beaux coups qu’il a su _divertir_. - - (_L’Ét._ III. 1.) - - Votre feinte douceur forge un amusement, - Pour _divertir_ l’effet de mon ressentiment. - - (_D. Garcie._ IV. 8.) - - Bonjour.--Hé quoi, toujours ma flamme _divertie_! - - (_Fâcheux._ II. 2.) - - Viendra-t-il point quelqu’un encor me _divertir_? - - (_Ibid._ III. 3.) - - Et, cherchant à _divertir cette tristesse_, nous sommes allés - nous promener sur le port. - - (_Scapin._ II. 11.) - - «C’est un artifice du diable, de _divertir ailleurs_ les armes - dont ces gens-là combattoient les hérésies.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 237.) - - «Si l’homme étoit heureux, il le seroit d’autant plus qu’il - seroit moins _diverti_, comme les saints et Dieu.» - - (Id. _Ibid._ p. 219.) - - -DONCQUES, archaïsme: - - _Doncques_ si le pouvoir de parler m’est ôté, - Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité. - - (_Dép. am._ II. 7.) - -On écrivit originairement avec une _s_ finale, _doncques_, _avecques_, -_ores_, _illecques_, _mesmes_. - - -DONNER; DONNER A PLEINE TÊTE DANS....: - - Il ne faut point douter qu’elle ne _donne à pleine tête dans - cette tromperie_. - - (_Am. magn._ IV. 4.) - ---DONNER AU TRAVERS DE: - - Un homme...... _qui donne au travers des purgations et des - saignées_. - - (_Mal. im._ III. 3.) - -_Donner_, dans cette locution, et dans celles qui vont suivre jusqu’à -_se donner de garde_, est pris au sens de _tomber_ ou _se lancer avec -impétuosité_, et il est verbe neutre, ou plutôt réfléchi, mais dépourvu -de son pronom. Les Latins disaient de même _dare se_:--_dare se in -viam_ (CIC.); _dare se præcipitem_: _dabit me præcipitem in pistrinum_ -(PLAUT.); _dare se fugæ_ (CIC.) - -Molière aussi construit _donner_ avec le datif et avec l’accusatif, -c’est-à-dire, avec _à_ et _dans_. - ---DONNER CHEZ QUELQU’UN: - - _Nous donnions chez les dames romaines_, - Et tout le monde là parloit de nos fredaines. - - (_Fem. sav._ II. 4.) - ---DONNER DANS: - - _Vous donnez_ furieusement _dans le marquis_! - - (_L’Av._ I. 5.) - - ..... les riches bijoux, les meubles somptueux _où donnent_ ses - pareilles avec tant de chaleur. - - (_Ibid._ II. 6.) - ---DONNER DANS LA VUE, éblouir: - - Ce monsieur le comte qui va chez elle _lui donne peut-être dans - la vue_? - - (_B. gent._ III. 9.) - ---DONNER A UN BRUIT, c’est-à-dire, croire à ce bruit: - - Enfin il est constant que l’on n’a point _donné - Au bruit_ que contre vous sa malice a tourné. - - (_Mis._ V. 1.) - -On n’a point donné créance au bruit, _etc._ Mais, sans recourir à cette -ellipse violente, _donner au bruit_ est dit comme _donner au piége_, -c’est-à-dire, _dans le piége_. - ---DONNER DE GARDE (SE), prendre ses précautions: - - Je venois l’avertir de _se donner de garde_. - - (_L’Ét._ IV. 1.) - -Il y a deux manières d’expliquer cette locution: en y considérant _de_ -comme surabondant, ce qui ne me plaît guère; ou bien en expliquant _se -donner_, par _se faire_, _se mettre_. _Se donner de garde_, _se faire -de garde_, se tenir à l’erte, au guet. - -On disait aussi, avec un complément indirect, _se donner de garde de -quelque chose_: - - MORON.--_Donnez-vous-en bien de garde_, seigneur, si vous - voulez m’en croire. - - (_Pr. d’Él._ III. 2.) - -_Se donner de garde_ est une ancienne façon de dire _s’apercevoir de -quelque chose_, _s’en mettre en garde_: - - «Et fut tout ce fait si soubdainement, que les gens de la ville - _ne s’en donnerent de garde_.» - - (FROISSART.) - ---DONNER DES REVERS, renverser d’un soufflet, métaphoriquement: - - Toutefois n’allez pas, sur cette sûreté, - _Donner de vos revers_ au projet que je tente. - - (_L’Ét._ II. 1.) - ---EN DONNER A QUELQU’UN, lui en donner à garder, le tromper: - - Tu couches d’imposture, et _tu m’en as donné_. - - (_L’Ét._ I. 10.) - -(Voyez COUCHER DE.) - - Ah, ah! l’homme de bien, _vous m’en vouliez donner_! - - (_Tart._ IV. 7.) - -Cet _en_ ne se rapporte grammaticalement à rien, comme dans plusieurs -expressions analogues: _en tenir_, _en faire_, etc. - ---EN DONNER DU LONG ET DU LARGE: - - _Donnons-en_ à ce fourbe _et du long et du large_. - - (_L’Ét._ IV. 7.) - -Donnons-lui-en dans tous les sens, accommodons-le de toutes les façons -possibles, de toutes pièces. - ---DONNER LA BAIE....: - - Le sort a bien _donné la baie_ à mon espoir. - - (_L’Ét._ II. 13.) - -(Voyez BAIE.) - ---DONNER LA MAIN ou LES MAINS A..., métaphoriquement, soutenir: - - _Donne la main à mon dépit_, et soutiens ma résolution..... - - (_B. gent._ III. 9.) - - Pourvu que votre cœur veuille _donner les mains_ - Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains. - - (_Mis._ V. sc. dernière.) - -Un cœur qui donne les mains est une image fausse, et une expression -forcée. - -La Fontaine a dit absolument _donner les mains_, dans le sens où le -vulgaire dit aujourd’hui _mettre les pouces_: - - «De façon que le philosophe fut obligé de _donner les mains_.» - - (_Vie d’Ésope._) - ---DONNER UN CRIME, UNE RÉPUTATION: - - J’ignore le détail du _crime qu’on vous donne_. - - (_Tart._ V. 6.) - -C’est le latin _dare crimen alicui_. - - Je me souviens toujours du soir qu’elle eut envie de voir - Damon, sur _la réputation qu’on lui donne_, et les choses que - le public a vues de lui. - - (_Critique de l’École des fem._ sc. 2.) - -On disait de même, au XVIe siècle, _donner un bruit à quelqu’un_: -c’était lui attribuer une réputation. Bonnivet était - - «Des dames mieux voulu que ne feut oncques François, tant pour - sa beauté, bonne grace et parole, que pour _le bruit que chacun - luy donnoit_ d’estre l’un des plus adroits et hardis aux armes - qui feust de son temps.» - - (La R. DE NAV. _Heptaméron_, nouvelle 14.) - - «Elle connoissoit le contraire du faux _bruit que l’on donnoit - aux François_.» - - (_Ibid._) - -(Voyez BRUIT.) - - -DONT, au sens de _par qui_, _de qui_: - - C’est moi, vous dis-je, moi, _dont_ le patron le sait. - - (_Dép. am._ III. 7.) - -Cette expression pèche par l’équivoque: il semble que Mascarille -veuille dire: _ego_, CUJUS _dominus id rescivit_,--et il veut dire: A -QUO OU _per quem dominus id rescivit_. - -L’ancienne orthographe eût évité cette confusion (aux yeux du moins), -en écrivant: _dond_ le patron le sait.--_Unde id rescivit._ - ---DONT, pour _de qui_, avec un nom de personne: - - Messieurs les maréchaux, _dont_ j’ai commandement. - - (_Mis._ II. 7.) - - Mon fils, _dont_ votre fille acceptoit l’hyménée..... - - (_Sgan._ 7.) - - Et principalement ma mère étant morte, _dont_ on ne peut m’ôter - le bien. - - (_L’Av._ II. 1.) - - Comme ami de son maître de musique, _dont_ j’ai obtenu le - pouvoir de dire qu’il m’envoie à sa place. - - (_Mal. im._ II. 1.) - ---DONT, par laquelle: - - La beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède - facilement à cette douce violence _dont_ elle nous entraîne. - - (_D. Juan._ I. 2.) - - La bassesse de ma fortune, _dont_ il plaît au ciel de rabattre - l’ambition de mon amour..... - - (_Am. magn._ I. 1.) - ---DONT A LA MAISON, pour _à la maison de qui_: - - L’objet de votre amour, lui, _dont à la maison_ - Votre imposture enlève un brillant héritage. - - (_Dép. am._ II. 1.) - -Molière ne s’est permis qu’une seule fois cette tournure entortillée, -et c’est dans son premier ouvrage; car, malgré la chronologie reçue, je -tiens le _Dépit amoureux_ aîné de l’_Étourdi_. - -Bossuet fournit un exemple d’une construction aussi bizarre: - - «On a peine à placer Osymanduas, _dont_ nous voyons de si - magnifiques monuments dans Diodore, et de si belles marques _de - ses combats_. - - (_Hist. un._ IIIe p. § 3.) - -_Dont nous voyons de si belles marques de ses combats!_ pour _des -combats de qui nous voyons de si belles marques_. Il n’y a point de -doute que ce ne soit là une construction très-vicieuse. Les saints ont -eu leurs faiblesses, dit Voltaire; ce n’est point leurs faiblesses -qu’il faut imiter. - ---DONT, au neutre, pour _de quoi_: - - Ah! poltron, _dont_ j’enrage! - Lâche! vrai cœur de poule! - - (_Sgan._ 21.) - -Ah! poltron que je suis, de quoi j’enrage; c’est-à-dire, d’être -poltron. _Unde venit mihi rabies._ - ---DONT relatif, séparé de son sujet: - - Comme _le mal_ fut prompt, _dont_ on la vit mourir. - - (_Dép. am._ II. 1.) - -(Voyez QUI RELATIF, séparé de son sujet.) - - -D’ORES-EN-AVANT: - - THOMAS DIAFOIRUS. Aussi mon cœur, _d’ores-en-avant_ - tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos - yeux adorables. - - (_Mal. im._ II. 6.) - -Archaïsme, comme _ne plus_, _ne moins_. On voit que Thomas Diafoirus -est issu de vieille bourgeoisie. On a dit, en ôtant l’_s d’ore_, -_dorenavant_, et l’on met aujourd’hui un accent sur l’_é_, -_dorénavant_; en sorte que les racines de ce mot sembleraient être -_doré_ et _navant_. C’est _d’ora in avanti_, _d’ore en avant_. - -Il est fâcheux que l’Académie consacre l’orthographe et la -prononciation vicieuses. - - -DORMIR SA RÉFECTION, ce qu’il faut pour se refaire. - - Le sommeil est nécessaire à l’homme; et lorsqu’on ne _dort pas - sa réfection_, il arrive que..... - - (_Prol. de la Pr. d’Él._, 2.) - - -DOS; TOMBER SUR LE DOS A QUELQU’UN, en parlant d’un événement fâcheux: - - Il faut que tout le mal _tombe sur notre dos_. - - (_Sgan._ 17.) - - -DOT, substantif masculin, archaïsme: - - L’ordre est que le futur doit doter la future - Du tiers _du dot_ qu’il a. - - (_Éc. des fem._ IV. 2.) - -Les éditeurs modernes ont substitué «du tiers _de_ dot.»--Il faudrait -au moins du tiers _de la_ dot. - - C’est une raillerie que de vouloir me constituer _son dot_ de - toutes les dépenses qu’elle ne fera point. - - (_L’Av._ II. 6.) - -Montaigne fait toujours _dot_ masculin. Ménage: «Il faut dire _la dot_ -et non pas _le dot_, comme dit M. de Vaugelas dans sa traduction de -Quinte-Curce, et M. d’Ablancourt dans tous ses livres. Nicot dit _le -dost_, qui est encore plus mauvais que _le dot_.» (_Obs. sur la lang. -fr._ p. 126.) - -L’_Avare_ est de 1668, et Ménage écrivait ses observations en 1672, un -an avant la mort de Molière. C’est donc vers cette seconde date que le -genre du mot _dot_ a été fixé au féminin. - -M. Auger cite ce vers du _Riche vilain_: - - «_Un grand dot_ est suivi d’une grande arrogance.» - -Le moyen âge disait _dos_ fém., et _dotum_, neutre. - -(Voyez DU CANGE, au mot _dotum_.) - - -DOUBLE, substantif, pièce de monnaie: - - Vous ne les auriez pas, s’il s’en falloit _un double_. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - - Il n’y a point de monsieur maître Jacques _pour un double_! - - (_L’Av._ III. 6.) - -C’est-à-dire qu’il se tient plus cher, à plus haut prix. Le double était -une petite monnaie de billon. _Il n’y en a point pour un double_, -espèce d’adage pour exprimer un refus formel, une dénégation. - - -DOUBLE FILS DE PUTAIN: - - _Double fils de putain_, de trop d’orgueil enflé. - - (_Amph._ III. 7.) - -_Put_, _pute_, du latin _putidus_, par apocope, ancien adjectif qui -signifiait à peu près _vilain_, _vilaine_. Il est encore d’usage dans -les Vosges et la Franche-Comté. Un vieux noël en patois lorrain, sur -l’Épiphanie, dit, en parlant du roi d’Éthiopie: - - «Qui ot ce _put_ chabrouillé?» - -Qui est ce vilain barbouillé? - -La terminaison _ain_ s’ajoutait volontiers, dans les premiers temps de -la langue, aux noms de femme ou de femelle. Ève, Èvain; Berte, Bertain. -Dans le roman de Renard, la poule s’appelle _Pinte_ et _Pintain_. M. -Ampère pense que c’est un vestige d’anciennes déclinaisons, et la -marque du cas oblique; je suis plus porté à y voir simplement une forme -de diminutif. - - -DOUCEUR DE CŒUR, tendresse, amour: - - Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit, - Et pourroit bien avoir _douceur de cœur_ pour elle. - - (_Tart._ III. 1.) - - -DOUTER, verbe actif, DOUTER QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, le redouter, -le tenir suspect: - - Sous couleur de changer de l’or _que l’on doutoit_. - - (_L’Ét._ II. 7.) - -De l’or que l’on craignait qui ne fût faux. - -_Douter_, se disait jadis en la forme simple; _redouter_ marquait -la répétition, l’augmentation de la crainte. Nicot dit: «DOUBTER, -_hesitare_, _dubitare_, _vereri_, _timere_.» - - «Il n’y a homme tant hardi qui ne _doubte_ trop d’en aller - cueillir.» - - (_Amadis._ livre II.) - - CLOVIS _à saint Remi_. - - «Sire arcevesque, nous lavez - «Corps et ame dedans ces fons, - «Pour nous garder d’aller à fons - «D’enfer, qui tant fait à _doubter_.» - - (_Mystère de Ste Clotilde._) - -Froissart ne connaît que le verbe _douter_ ou _se douter_, pour -signifier _redouter_: - - «Le clerc _se doubta_ du chevalier, car Il estoit crueux.... - il vint en presence du sire de Corasse, et luy dit:.... Je ne - suis pas si fort en ce pays comme vous estes; mais sachez que, - au plustost que je pourrai, je vous envoierai tel champion - que vous _doubterez_ plus que vous ne faictes moi. Le sire de - Corasse..... luy dict: Va à Dieu, va; fais ce que tu peux: _je - te doubte_ autant mort que vif.». - - (FROISSART. _Chron._ III. ch. 22.) - -_Se douter_ avait le même sens. Pathelin confie à sa femme son plan -pour duper le drapier: Bon, dit Guillemette: - - «Mais se vous renchéez arrière, - «Que justice vous en repreigne, - «_Je me doute_ qu’il ne vous preigne - «Pis la moitié qu’à l’autre fois.» - - (_Pathelin._) - -«Mais si vous ne réussissez pas, et que la justice s’en mêle, j’ai peur -qu’il ne vous en arrive la moitié pis que la dernière fois.» - - -DOUZE, dans une espèce de rébus ou de calembour trivial: - - JACQUELINE. Je vous _dis et vous douze_ (10 et 12) que tous ces - médecins n’y feront rian que de l’iau claire. - - (_Méd. m. lui._ II. 2.) - - -DRAPS BLANCS; METTRE QUELQU’UN DANS DE BEAUX DRAPS BLANCS, par ironie: - - Ah! coquines, vous nous mettez _dans de beaux draps blancs_! - - (_Préc. rid._ 18.) - - -DRESSER; DRESSER UN ARTIFICE: - - Et s’il faut par hasard qu’un ami vous trahisse, - Que pour avoir vos biens on _dresse un artifice_? - - (_Mis._ I. 1.) - - Mais pour lequel des deux princes au moins _dressez-vous tout - cet artifice_? - - (_Am. magn._ IV. 4.) - ---DRESSER SA PROMENADE VERS...., la diriger: - - _Dressons notre promenade_, ma fille, _vers_ cette belle grotte - où j’ai promis d’aller. - - (_Ibid._ III. 1.) - - «Elle _dressa_ donc _ses pas_ vers le lieu où elle avoit vu - cette fumée.» - - (LA FONT. _Psyché._ II.) - - -DU, pour _que le_: - - C’est un étrange fait _du_ soin que vous prenez - A me venir toujours jeter mon âge au nez. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - - «C’est dommage _du_ gentilhomme, quand il est ainsi mort.» - - (FROISSART. _Chron._ II. ch. 30.) - - «Voyez que c’est _du_ monde et _des_ choses humaines!» - - (REGNIER, _le mauvais Giste_.) - -(Voyez DE remplaçant _que le_.) - - -DULCIFIÉ, au sens métaphorique: - - GROS-RENÉ. - - .... Voilà tout mon courroux - Déjà _dulcifié_; qu’en dis-tu, romprons-nous? - - (_Dép. am._ IV. 4.) - ---DULCIFIANT, adjectif: - - SGANARELLE. Quelque petit clystère _dulcifiant_. - - (_Méd. m. lui._ II. 7.) - - -DU MATIN, dès le matin: - - Mais demain, _du matin_, il vous faut être habile - A vider de céans jusqu’au moindre ustensile. - - (_Tart._ V. 4.) - ---DU GRAND MATIN, dès le grand matin: - - Aujourd’hui il est trop tard; mais demain, _du grand matin_, je - l’enverrai querir. - - (_Mal. im._ I. 10.) - - -DU MIEUX QUE: - - Allez; si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer _du - mieux que_ vous pourrez. - - (_Méd. m. lui._ III. 2.) - -(Voyez DE exprimant la cause, la manière.) - - -DU MOINS, pour _au moins_: - - Je vais gager qu’en perruques et rubans il y a _du moins_ vingt - pistoles. - - (_L’Av._ I. 5.) - -C’est pour éviter l’hiatus _a_ au. - - -DUPE A (un infinitif): - - Et moi, la bonne _dupe à trop croire_ un vaurien.... - - (_L’Ét._ II. 5.) - -Et moi, qui en croyant un tel vaurien suis une trop bonne dupe. - -(Voyez A (un infinitif), capable de, de nature à.) - - -DURANT QUE: - - Je vous dirai..... que, _durant qu’il dormoit_, je me suis - dérobée d’auprès de lui.... - - (_G. D._ III. 12.) - -C’est le participe ablatif absolu des Latins: _durante quod_, comme -_pendant que_, _pendente quod_. - - -DURER CONTRE QUELQU’UN, DURER A QUELQUE CHOSE: - - CLAUDINE. Il a tant bu, que je ne pense pas qu’on puisse _durer - contre lui_. - - (_G. D._ III. 12.) - -Il faut observer que ce _durer_ est devenu du style de servante, mais -que cette servante parle comme Tite-Live: «Nec poterat _durari_ extra -tecta.» On ne pouvait _durer_ hors des maisons; et comme Plaute: -«Nequeo _durare_ in ædibus.» Je ne puis _durer_ chez nous. - - «....... _durate_, atque exspectate cicadas.» - - (JUVEN. IX. 69.) - -Au surplus, Molière a relevé cette expression, en la mettant dans la -bouche de l’aimable et spirituelle Élise: - - Pensez-vous que je puisse _durer à ses turlupinades_ - perpétuelles? - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.) - - -DU TOUT: - - ..... Mon fils, je ne puis _du tout_ croire - Qu’il ait voulu commettre une action si noire. - - (_Tart._ V. 3.) - -Je relève ces vers, uniquement pour avoir occasion d’observer que _du -tout_ ne s’emploie plus aujourd’hui qu’en des formules négatives, mais -qu’il entrait aussi originairement dans des phrases affirmatives. Par -exemple: - - «Nostre Seignur Deu _del tut_ siwez et de tut vostre quer - servez.» - - (_Rois._ p. 41.) - -Suivez _du tout_, c’est-à-dire, absolument, sans restriction, Notre -Seigneur Dieu.--Nous sommes appauvris de la moitié de cette locution. - - «Pensez, amis, que je faz moult - «Quant je me mets en vous _du tout_ - «Et de ma mort et de ma vie.» - - (_Partonopeus._ v. 7730.) - -Quand je me confie entièrement en vous, quand je vous livre ma mort et -ma vie. - - -_E muet_ étouffé pour la mesure: - - Les flots contre les flots font un _remue-ménage_. - - (_Dép. am._ IV. 2.) - -L’édition de P. Didot écrit _remû-ménage_; l’édition faite sous les -yeux de Molière, _remue-ménage_. - - Je pousse, et je me trouve en un fort à l’écart, - A la _queue_ de nos chiens, moi seul avec Drécart. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - -La locution étant ainsi faite, il n’y avait pas moyen de l’employer -autrement en vers. - -Au reste, il est bon d’observer que dans l’ancienne versification l’_e_ -muet ne comptait pas plus à l’hémistiche qu’il ne fait aujourd’hui à la -fin d’un vers. Et tout atteste que nos pères avaient l’oreille aussi -délicate que nous, pour le moins. Il se passe quelque chose d’analogue -en musique. C’est l’altération de la septième dans la gamme mineure; -on n’en avait pas l’idée jadis, et nous ne saurions nous en passer. Ce -sont des effets de l’éducation, qu’on prend pour des lois naturelles: - - Tant de nos premiers ans l’habitude a de force! - ---_E muet_ de la seconde ou de la troisième personne, comptant pour une -syllabe: - - Anselme, mon mignon, _crie_-t-elle à toute heure. - - (_L’Ét._ I. 6.) - - Ah! _n’aie_ pas pour moi si grande indifférence! - - (_Ibid._ II. 7.) - - Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux, - Dont ils n’_aient_ pris soin de réparer la perte. - - (_Psyché._ II. 1.) - -Mais _Psyché_ est écrite avec une précipitation extrême. Molière, -depuis ses premiers ouvrages, ne se permettait plus cette négligence. - - -ÉBAUBI: - - Je suis tout _ébaubie_, et je tombe des nues! - - (_Tart._ V. 5.) - -Trévoux dit que c’est une forme populaire et corrompue du mot -_ébahi_. Il se trompe. La forme première est _abaubi_, et nos pères -distinguaient bien _esbahi_ et _abaubi_: - - «Lors le voit morne et _abaubit_.» - - (_Rom. de Coucy._ v. 185.) - - «Li chastelains fut _esbahis_.» - - (_Ibid._ v. 223.) - -La châtelaine de Fayel, voyant dans sa chambre son époux et son amant, -demeure stupéfaite: - - «Quant ele andeus leans les vist, - «Le cuer a tristre et _abaubit_. - «Dont dist come _esbahie_ fame: - «Sire diex! quel gent sont cecy?» - - (_Ibid._ v. 4546.) - -_Esbahi_ est celui qui reste la bouche béante, comme s’il bâillait. La -racine est _hiare_. - -_Abaubi_ a pour racine _balbus_, dont on fit _baube_. Louis le Bègue -était _Loys li Baube_: - - «Looys, le fil Challe le Chauf, qui _Loys li Baubes_ fut - apelez.» - - (_Chron. de St.-Denys_, ad ann. 877.) - -Et Philippe de Mouskes: - - «Loeys ki _Baubes_ ot nom.» - -Louis, surnommé le Bègue. - -En composant cet adjectif avec _a_, qui marquait une action en progrès, -on fit _abaubir_, comme _alentir_, _apetisser_, _agrandir_, et, par la -corruption de l’âge, _ébaubi_. - -Un homme _ébahi_ est muet de surprise; l’_ébaubi_ est celui que la -surprise fait bégayer, balbutier. - -Trévoux dérive _esbahir_ de l’hébreu _schebasch_, et _ébaubi_, -d’_ébahir_. - -Le verbe était _bauboier_ ou _baubier_, qui s’écrivait _balbier_. Il -y a dans Partonopeus un exemple naïf d’une femme ébaubie, ou abaubie: -c’est quand la fée Mélior, en s’éveillant, ne trouve plus Partonopeus à -ses côtés; elle veut l’appeler par son nom: - - «Nel puet nomer, et neporquant - «_Balbié_ l’a en souglotant: - «_Parto, Parto_, a dit souvent, - «Puis dit _nopeu_, moult feblement; - «Et quant a _Partonopeu_ dit - «Pasmee ciet desor son lit.» - - (_Partonopeus._ v. 7245.) - -(Voyez Du Cange aux mots _Balbire_ et _Balbuzare_.) - -_Balbier_ (_baubier_), est la forme primitive, tirée de _balbus_. - -_Balbutier_ est de seconde formation, calqué sur _balbutire_. - - -ÉBULLITIONS DE CERVEAU: - - Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les - _ébullitions de cerveau_ de nos marquis de Mascarille. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - - -ÉCHAPPER (L’) BELLE: - - Je viens de l’_échapper bien belle_, je vous jure! - - (_Éc. des fem._ IV. 6.) - -Le substantif de l’ellipse paraît être _occasion_, comme dans _vous -nous la donnez belle_! On comprend que, dans ces formules, l’absence -du mot précis a permis à l’usage d’étendre un peu le sens et les -applications. - - Nous l’avons en dormant, madame, _échappé belle_! - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - -L’usage a consacré cette forme avec cette orthographe, parce qu’elle -date d’une époque où l’on n’était pas bien rigoureux sur l’accord des -participes, et que d’ailleurs l’ellipse du substantif féminin dissimule -un peu la faute. Il est certain que, à la rigueur, il faudrait -_échappée belle_. Cependant, en prose même, personne n’a jamais écrit -le participe au féminin: - - «Ma foi, mon ami, _je l’ai échappé belle_ depuis que je ne t’ai - vu!» - - (LESAGE, _Gil Blas_.) - -L’italien possède beaucoup de locutions faites, où l’adjectif est -ainsi au féminin par rapport à un substantif sous-entendu:--_come la -passate?_--_questa non l’intendo_;--_ei me l’ha fatta_;--_questa non -mi calza_, etc., etc., où l’on peut supposer dans l’ellipse les mots -_vita_, _cosa_, _burla_, _scarpa_. - - -ÉCHELLE; TIRER L’ÉCHELLE APRÈS QUELQU’UN: - - LUCAS. Oh, morguenne! il faut _tirer l’échelle après ceti-là_. - - (_Méd. m. lui._ II. 1.) - -Cette figure s’entend assez: quand on tire l’échelle, c’est qu’on n’a -plus à laisser monter personne, étant satisfait de ce qui est monté. - - -ÉCHINE; AJUSTER L’ÉCHINE, bâtonner: - - Ah! vous y retournez! - Je _vous ajusterai l’échine_. - - (_Amph._ III. 7.) - - -ÉCLAIRÉ EN HONNÊTES GENS: - - L’âge le rendra plus _éclairé en honnêtes gens_. - - (_Crit. de l’Éc. des f._ 5.) - -C’est-à-dire, lui apprendra à les mieux reconnaître. - - -ÉCLAIRER QUELQU’UN, l’espionner, éclairer ses démarches: - - Au diable le fâcheux qui toujours _nous éclaire_! - - (_L’Ét._ I. 4.) - - Dites-lui qu’il s’avance, - ............................................... - Et qu’il ne se verra d’aucuns yeux _éclairé_. - - (_D. Garcie._ IV. 3.) - - J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire, - Et suis bien aise ici qu’aucun ne nous _éclaire_. - - (_Tart._ III. 3.) - -Il nous reste en ce sens le substantif _éclaireur_; _aller en éclaireur_. - -On disait _éclairer à quelqu’un_, pour signifier lui éclairer son -chemin. Nicot fait soigneusement la distinction entre _éclairer -quelqu’un_ et _à quelqu’un_; il explique le second: «_Prælucere alicui; -lucem facere alicui; lustrare lampade._» Ainsi quand on lit dans _Don -Juan_, act. IV, scène 3,--Allons, monsieur Dimanche, je vais _vous -éclairer_,--il faut entendre ce _vous_ au datif, pour _à vous_, et non -pas à l’accusatif, comme aujourd’hui nous disons, _Éclairez monsieur_. -C’est une politesse très-impolie: monsieur n’a pas besoin qu’on -_l’éclaire_, mais qu’on _lui éclaire_ sa route. - -Ce vice du langage moderne paraît né de l’équivoque des formes _vous_, -_moi_, _me_, qui servent aussi pour _à vous_, _à moi_. - - -ÉCLATS DE RISÉE, éclats de rire: - - A tous les _éclats de risée_, il haussoit les épaules, et - regardoit le parterre en pitié. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - - «Ces paroles à quoi Gélaste ne s’attendoit point, et qui firent - faire un petit _éclat de risée_, l’interdirent un peu.» - - (LA FONTAINE. _Psyché._ I.) - - -ÉCOT; PARLER A SON ÉCOT: - - Mais quoi...?--Taisez-vous, vous; _parlez à votre écot_. - Je vous défends tout net d’oser dire un seul mot. - - (_Tart._ IV. 3.) - -C’est-à-dire parlez à votre tour, en proportion de votre droit et de -votre dû, comme chacun mange à son écot. - - -ÉCOUTER UN CHOIX, y entendre, l’examiner: - - _Le choix_ est glorieux, et vaut bien qu’on l’_écoute_. - - (_Tart._ II. 4.) - - -ÉCU; LE RESTE DE NOTRE ÉCU: - - Mme JOURDAIN (_apercevant Dorimène et Dorante_). Ah, ah! voici - justement _le reste de notre écu_! Je ne vois que chagrins de - tous côtés. - - (_B. gent._ V. 1.) - -Expression figurée, prise du change des monnaies. Voici le reste de -notre écu! c’est-à-dire, voici qui complète notre infortune. - - -EFFICACE, substantif féminin: - - On n’ignore pas qu’une louange, en grec, est d’_une - merveilleuse efficace_ à la tête d’un livre. - - (_Préf. des Précieuses ridicules._) - - Il est trop heureux d’être fou, pour éprouver l’_efficace_ et - la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement ordonnés. - - (_Pourc._ I. 11.) - -_L’efficace_, pour _l’efficacité_, commençait déjà, en 1669, à devenir -un terme suranné; mais il a d’autant meilleure grâce dans la bouche -d’un personnage grave et doctoral. - -Il faut observer qu’il y a dix ans entre les _Précieuses ridicules_ et -_Monsieur de Pourceaugnac_ (1659-1669.) - - -EFFRÉNÉ: PROPOS EFFRÉNÉS: - - Comment! il vient d’avoir l’audace - De me fermer la porte au nez, - Et de joindre encor la menace - A mille _propos effrénés_! - - (_Amph._ III. 4.) - -Puisqu’on dit bien _une langue sans frein_, pourquoi ne dirait-on -pas aussi _des propos effrénés_? La métaphore est la même. Mais on -ne saurait approuver _des traits effrontés_ (_Tartufe_, II. 2); des -épigrammes, des coups de langue, peuvent s’appeler des _traits_, parce -que l’effet de l’un comme de l’autre est de blesser, de piquer; mais -des _traits_ n’ont pas de _front_. Il y a incohérence, incompatibilité -d’images. C’est Dorine qui est _effrontée_. - - -EFFROI, au sens actif. Voyez PLEIN D’EFFROI. - - -ÉGARER (SE) DE QUELQU’UN: - - Je m’étois par hasard _égaré d’un frère et de_ tous ceux de - notre suite. - - (_D. Juan._ III. 4.) - -Les Italiens disent de même _smarrito della via_. - -J’observe que l’on disait aussi _égarer quelqu’un_, au même sens que -_s’égarer de quelqu’un_: - - «Considerant les mouvements du chien........ à la queste de son - maistre _qu’il a esgaré_.» - - (MONTAIGNE, II. 13.) - -C’est-à-dire dont il s’est égaré. - -Nicot ne donne que la forme _s’égarer d’avec_: «L’enfant _s’est esgaré -d’avec son père_.» - -Ménage dérive _égarer_ de je ne sais quel _varare_, qu’il traduit par -_traverser_. _Égarer_, _garer_, _garder_, _garir_ (auj. _guérir_), -_guérite_, _garantir_, tous ces mots descendent de l’allemand, -_bewahren_ (en anglais _beware_), en passant par la basse latinité, -d’où le _w_ se changeait, pour le français, en _gu_ ou _g_ dur. -_Werdung_, _guerdon_;--_Wantus_, _guant_ (gant);--_Wardia_, -_garde_;--_Wadium_, _gage_;--Wallia, Gaule;--_Warenna_ (_ubi animalia -custodiuntur_), _garenne_; etc., etc. - -_Guérite_ ou _garite_ signifiait une route à l’écart, un sentier -détourné, par où l’on cherchait un refuge devant l’ennemi, _sich -bewahren_, à _se garer_ ou à _se garir_. De là cette vieille -expression, _enfiler la guérite_, c’est-à-dire, fuir, chercher un asile -dans la fuite. De même _s’égarer_, c’est se jeter dans ce petit chemin -perdu, hors de la vue et de la poursuite. - -On voit d’un même coup d’œil comment se rattachent à cette famille -l’exclamation _gare!_ qui n’est que l’impératif du verbe _se garer_: se -garer des chevaux, des voitures; et le substantif féminin _gare_; une -_gare_ pour les bateaux, la _gare_ d’un chemin de fer. L’enchaînement -des idées est donc celui-ci: protection, fuite, écart, égarement. - - -ÉGAYER SA DEXTÉRITÉ, la faire jouer, en faire parade: - - Mais la princesse a voulu _égayer sa dextérité_, et de son - dard, qu’elle lui a lancé un peu mal à propos.... etc. - - (_Am. magn._ V. 1.) - - -ÉLEVER SES PAROLES, élever la voix: - - Plus haut que les acteurs _élevant ses paroles_. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - -_ÉLISION._ - -OUI, ne faisant pas élision: - - Et son cœur est épris des grâces d’Henriette. - --Quoi! de ma _fille? - --Oui_, Clitandre en est charmé. - - (_Fem. sav._ II. 3.) - -L’hiatus n’est pas en cet endroit plus choquant que dans cet autre, où -la règle du moins n’a pas à se plaindre: - - Ces gens vous _aiment?--Oui_, de toute leur puissance. - - (_Ibid._ II. 3.) - -Le repos fortement marqué fait disparaître l’hiatus. Quand ce repos est -moindre, Molière ne manque pas d’élider: - - Notre sœur est folle, oui!--Cela croît tous les jours. - - (_Fem. sav._ II. 4.) - -Sans élision: - - Moi, ma _mère?--Oui_, vous. Faites la sotte un peu! - - (_Ibid._ III. 6.) - - OUAIS: - - Hé non! mon _père.--Ouais!_ qu’est-ce donc que ceci? - - (_Ibid._ V. 2.) - -L’hiatus dans ces passages est moins sensible à l’oreille que dans une -foule d’autres, où il est plus réel, quoique dissimulé à l’œil par -l’orthographe. Ainsi: - - Aucun, hors moi, dans la maison - N’a droit de _commander.--Oui_, vous avez raison. - - (_Ibid._ V. 2.) - -Cela est très-légitime; mais on interdirait: _il m’a commandé, -oui....._, qui est pour l’oreille absolument la même chose. Un des -pires inconvénients de la versification moderne, c’est que les règles -en ont été faites pour le plaisir des yeux, sans égard de celui de -l’oreille. C’était précisément le contraire dans l’ancienne poésie -française. Aussi les vers modernes, avec leur apparence de politesse -et de rigidité, sont-ils remplis d’hiatus et de fautes contre la -mesure. C’est ce que j’ai essayé de développer dans mon essai _sur les -variations du langage français_, p. 177. - - -ELLÉBORE, raison, bon sens: - - Vous le voyez, sans moi vous y seriez encore; - Et vous aviez besoin de mon peu d’_ellébore_. - - (_Sgan._ 22.) - -Sur cette expression _mon peu d’ellébore_, voyez PEU pour _un peu_. - - -_ELLIPSE:_ - ---D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, et qui, répété, serait aux mêmes temps, -nombre et personne que devant: - - Hé bien! vous le pouvez, _et prendre_ votre temps. - - (_Fâcheux._ III. 2.) - -Et vous pouvez prendre votre temps. - - Oui, _toute mon amie_, elle est, et je la nomme, - Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme. - - (_Mis._ III. 7.) - -Toute mon amie _qu’elle est_, elle est, etc.... - - Puisse-t-il te confondre, _et celui qui_ t’envoie! - - (_Tart._ V. 4.) - -Et confondre celui, etc. Confondre toi et celui... - ---D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, qui, répété, serait à une autre personne, à -un autre nombre ou à un autre temps: - - Vous vous moquez de moi, Léandre, _ou lui de vous_. - - (_L’Ét._ III. 4.) - -Ou lui _se moque_ de vous. - - Ah! vous ne pouvez pas trop tôt me l’accorder (le pardon), - Ni moi sur cette peur trop tôt le demander. - - (_Dép. am._ IV. 3.) - -Ni moi _je ne peux....._ - - Il parle d’Isabelle, et vous de Léonor. - - (_Éc. des mar._ III. 10.) - -Et _vous parlez_ de Léonor. - - Je ne veux point ici faire le capitan, - Mais on m’a vu soldat _avant que courtisan_. - - (_Fâcheux._ I. 10.) - -Avant que _de me voir_ courtisan. - - Vous _attendez_ un frère, et _Léon son vrai maître_. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - -Vous attendez un frère, et le royaume de Léon _attend_ son vrai maître. - - _Je suis_ le misérable, _et toi_ le fortuné. - - (_Mis._ III. 1.) - -_Tu es_ le fortuné. - - Puisque vous n’êtes pas en des liens si doux - Pour _trouver_ tout en moi, comme _moi_ tout en vous... - - (_Ibid._ V. 7.) - -Comme _je trouve_ tout en vous. - - Et comme ses lumières _sont_ fort petites, _et son sens_ le - plus borné du monde..... - - (_Pourc._ III. 1.) - -Et _que_ son sens _est_ le plus borné du monde. - -Ces sortes d’ellipses sont très-favorables à la rapidité du langage, -mais la grammaire les repousse. Bossuet en use fréquemment: - - «Au point du jour, lorsque l’esprit _est_ le plus net _et les - pensées le plus pures_, ils lisoient, etc.» - - (_Hist. un._ IIIe p. § III.) - -Et _que_ les pensées _sont_ le plus pures. - - «Le roi de Babylone _fut_ tué, et _les Assyriens mis en - déroute_.» - - (_Ibid._ § iv.) - -Et les Assyriens _furent_ mis en déroute. - - «M. Arnauld _mériteroit_ l’approbation de la Sorbonne, _et - moi_, la censure de l’Académie.» - - (PASCAL, 3e _Prov._) - -Et moi je mériterais. - ---D’UN VERBE NON EXPRIMÉ, mais que la pensée supplée facilement: - - ....... Ton maître t’a chargé - De me saluer?--Oui.--Je lui suis obligé: - _Va, que_ je lui souhaite une joie infinie. - - (_Dép. am._ III. 2.) - -Va, _dis-lui_ que, etc. - - Non, mon père m’en parle, _et qu’il est revenu_, - Comme s’il devoit m’être entièrement connu. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - -_Et me dit_ qu’il est revenu. - - «Ils ont demandé avec instance que s’il y avoit quelque docteur - qui les y eût vues (les cinq propositions), il voulût les - montrer: _que_ c’étoit une chose si facile, qu’elle ne pouvoit - être refusée.» - - (PASCAL, 1re _Prov._) - ---D’UN SUBSTANTIF OU D’UN ADJECTIF: - - Et sur lui, quoiqu’aux yeux il montrât beau semblant, - _Petit Jean de Gaveau_ ne montoit qu’en tremblant. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - -Gaveau était le nom du marchand de chevaux, petit Jean était son fils -ou son valet: le petit Jean de chez Gaveau, comme dans la Comtesse -d’Escarbagnas:--Voilà _Jeannot de monsieur le conseiller_ qui vous -demande, madame. (Sc. 12.) - - Comme _à de mes amis_, il faut que je le chante - Certain air que j’ai fait de petite courante. - - (_Fâcheux._ I. 5.) - -Comme à _l’un_ de mes amis. - - Ressouvenez-vous que, hors d’ici, _je ne dois plus qu’à mon - honneur_. - - (_Don Juan._ III. 5.) - -Je ne dois plus _rien_ qu’à mon honneur. - ---D’UN PRONOM PERSONNEL: - - C’est donc ainsi qu’_absent_ vous m’avez obéi? - - (_Éc. des fem._ II. 2.) - -Moi absent, tandis que j’étais absent, _me absente_. - -La tournure en elle-même n’a rien de blâmable; au contraire, elle -s’accorde bien avec la passion qui transporte Arnolphe; seulement -il est fâcheux que le mot _absent_ soit placé, de manière à faire -équivoque: d’après les règles et les usages de la grammaire, le sens -serait, _vous absent_, _tandis que vous étiez absent_; et c’est _moi -absent_, _en mon absence_. Il faut que l’intelligence de l’auditeur -supplée à l’inexactitude de l’expression. - - -ÉLUDER QUELQU’UN DE...., c’est-à-dire, à l’aide, au moyen de: - - _J’éludois un chacun d’un deuil_ si vraisemblable, - Que les plus clairvoyants l’auroient cru véritable. - - (_L’Ét._ II. 7.) - -Cet exemple se rapporte à DE, employé pour marquer la cause ou la -manière. - - -EMBÉGUINÉ, coiffé, métaphoriquement: - - Ce beau monsieur le comte, dont vous êtes _embéguiné_! - - (_B. gent._ III. 3.) - - Est-il possible que vous serez toujours _embéguiné de vos - apothicaires et de vos médecins_? - - (_Mal. im._ III. 3.) - - -EMBUCHE; METTRE EN EMBUCHE, en embuscade: - - Va-t’en faire venir ceux que je viens de dire, - Pour _les mettre en embûche_ au lieu que je désire. - - (_Fâcheux._ III. 5.) - -Je ferai remarquer qu’on prononce aujourd’hui _embûche_ et _embusquer_; -Nicot ne donne que _embuscher_. La racine est _bois_, «car, dit Nicot, -les embusches et telles surprinses se font communement dedans le bois.» - -Regnard s’est servi de _rembûcher_, pour dire faire rentrer dans sa -cachette: - - MERLIN. - - «........ Qu’il vous souvienne - «Qu’un jour, étant chez vous, par malheur la garenne - «S’ouvrit, et qu’aussitôt on vit tous vos garçons - «S’armer habilement de broches, de bâtons; - «Et qu’ils eurent grand’peine, avec cet air si brave, - «A faire _rembûcher_ au fond de votre cave - «Et dans votre grenier tous les lapins fuyards, - «Qu’on voyoit dans la rue abondamment épars.» - - (_Le Bal._ 2.) - - -EMMAIGRIR: - - Moi, jaloux! Dieu m’en garde, et d’être assez badin - Pour m’aller _emmaigrir_ avec un tel chagrin! - - (_Dép. am._ I. 2.) - -_Emmaigrir_ et non _amaigrir_, comme portent les éditions modernes. -_Emmegrir_ est dans l’édition faite sous les yeux de Molière. - -Et c’est la forme primitive du mot: - - «E dist al bacheler: Qu’espelt (_quid spectat_) que tu es si - deshaitez e si _emmegriz_?» - - (_Rois._ p. 162.) - -«Et dit au jeune homme: D’où vient que tu es si défait et si amaigri?» - -Nos pères ont composé avec _en_ quantité de verbes, entre autres ceux -qui marquent le passage progressif d’un état dans un autre: _embellir_, -_enlaidir_, _emmaladir_[51], _engraisser_, _emmaigrir_, etc., -c’est-à-dire, devenir de plus en plus beau, laid, gras, maigre; tomber -malade. - - [51] «Le enfançunet que David out engendred de la femme Urie, - _enmaladid_ e fut desesperez. (_Rois_, 160.) Si l’amad tant - forment qu’il _enmaladid_ (_Rois_, 162.) Mes sires me guerpi, pur - co que ier e avant ier _enmaladi_. (_Rois_ 115.)» - -Mais comme la notation _en_ sonnait _an_, d’où vient qu’on a écrit -et prononcé _anemi_, _fame_, _solanel_, les mots figurés, _ennemi_, -_femme_, _solennel_, on a de même prononcé, et par suite écrit, -_amaigrir_, _agrandir_, pour _emmaigrir_, _engrandir_; certains mots -ont conservé leur syllabe initiale _en_; d’autres ont totalement péri, -par exemple, _emmaladir_, au lieu de quoi il nous faut dire _tomber -malade_; d’autres enfin ont conservé la double forme, comme _ennoblir_ -et _anoblir_, à chacune desquelles les grammairiens sont parvenus -à fixer une nuance particulière, d’abord toute de fantaisie, puis -adoptée, et maintenant consacrée par l’usage. - -Les grammairiens obtiendront peut-être un jour ce résultat pour -_maigrir_ et _amaigrir_. Déjà, dans un _Traité des synonymes_, je lis -sur ces deux verbes: «Nul doute que la particule initiale du second -ne vienne du latin _ad_......... _Maigrir_ est toujours neutre et -intransitif; au contraire, _amaigrir_ se prend d’ordinaire dans le sens -actif; au lieu _d’énoncer simplement le fait, il le fait comprendre -davantage, il le montre s’accomplissant dans un objet_, etc.»[52]. - - [52] _Traité des Synonymes_, par M. B. Lafaye. Mon dessein - n’est nullement de faire de la peine à l’auteur de ce travail - consciencieux. Je désire montrer seulement combien il est utile - de connaître l’ancienne langue pour étudier la langue moderne. - S’il eût consulté la vieille langue, M. B. L. n’eût point dit que - _amaigrir_ renfermait la préposition _ad_, et l’erreur du point - de départ ne se fût pas répandue sur toute la route. - -J’avoue que je ne saisis pas la distinction que l’auteur s’évertue -à établir. Le résumé le plus clair de ce long paragraphe, c’est que -_maigrir_ est _intransitif_, et _amaigrir_, _représentatif_. _Sunt -verba et voces._ Les faiseurs de synonymes sont les premiers hommes du -monde pour trouver un mot à des énigmes qui n’en ont pas. - -Je reviens à la distinction d’_anoblir_ et _ennoblir_, dont on veut -que le premier soit pour le sens propre, et le second pour le sens -métaphorique. C’est là, dis-je, une distinction toute chimérique. -Montaigne se sert d’_anoblir_ au figuré: - - «Les lois prennent leur auctorité de la possession et de - l’usage: il est dangereux de les ramener à leur naissance[53]; - elles grossissent et s’_anoblissent_ en roulant, comme nos - rivières.» - - (MONTAIGNE. II. 12.) - - [53] Les lois civiles et politiques, s’entend; car quant aux lois - de la grammaire et du langage, on ne saurait trop en examiner et - maintenir l’origine. - -Nicot ne connaît pas _anoblir_, mais seulement _ennoblir_. Il n’y avait -qu’une prononciation; on l’a notée par deux orthographes; puis les gens -qui font gloire et métier de raffiner sur les mots, ont voulu assigner -à chaque orthographe sa valeur à part. - -Le plus simple bon sens indique que toujours l’acception figurée est -venue à la suite de l’acception propre: pourquoi donc où l’origine est -commune voulez-vous prescrire des formes différentes? - -L’étymologie d’_ennoblir_ est _in_ et _nobilitare_, sans conteste. Et -_anoblir_, d’où viendra-t-il? De _ad_ et _nobilitare_, sans doute, -parce que _ad_ est plus métaphorique que _in_? Belles finesses! - -Dufresny, au contraire, se sert d’_ennoblir_ dans le sens propre: - - «Mais ici j’ai de plus un grade que j’ai pris - «Avec feu mon mari, doyen de ce bailliage. - «C’est ainsi que je vins m’_ennoblir_ au village; - «Bonne noblesse au fond, etc.» - - (_La Coquette de village._ I. 1.) - -La distinction d’_anoblir_ et _ennoblir_ est toute récente. Le -Dictionnaire de l’Académie, de 1718, ne donnait encore qu’_ennoblir_, -avec cette définition: «Rendre plus considérable, plus noble, plus -illustre.» Trévoux (1740) met les deux formes, mais seulement comme -différence d’orthographe, et en attribuant à chacune les deux -valeurs:--«ANOBLIR se dit figurément en parlant du langage: _Anoblir -son style_. (_D’Ablancourt._)» - -Et au mot ENNOBLIR:--«On distingue ordinairement trois degrés de -noblesse: l’_ennobli_, qui acquiert le premier la noblesse; le noble, -qui naît de l’_ennobli_; l’écuyer ou le gentilhomme, qui est au -troisième degré. (_Le P. Menestrier._)» - - -ÉMOUVOIR UN DÉBAT: - - Souffrez qu’on vous appelle - Pour être entre nous deux juge d’une querelle, - D’un _débat qu’ont ému_ nos divers sentiments - Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants. - - (_Fâcheux._ II. 4.) - - -EMPAUMER L’ESPRIT: - - Je vois qu’il a, le traître, _empaumé son esprit_. - - (_Éc. des fem._ III. 5.) - -Métaphore prise du jeu de paume. Empaumer la balle, c’est la saisir -bien juste au milieu de la paume de la main, ou de la raquette qui -remplace la main; ce qui donne moyen de la renvoyer avec le plus de -puissance et d’avantage possible. - -La racine est _palma_, syncope du grec παλάμη, paume de la main. -Nos pères, ne voulant jamais articuler deux consonnes consécutives, -changeaient _al_ en _au_. Cette règle primitive de formation ou de -transformation fut oubliée dès le XVIe siècle; aussi avons-nous -aujourd’hui les mots _palme_, _palmé_, _palmipède_. - -Nos pères avaient fait le verbe _paumoier_, que nous avons laissé -perdre, et que _manier_ remplace bien faiblement. - - -EMPÊCHER absolument, dans le sens d’arrêter, embarrasser: - - Oui, j’ai juré sa mort; rien ne peut _m’empêcher_. - - (_Sgan._ 21.) - - Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées, - Et vous seriez, ma foi, toutes bien _empêchées_ - Si le diable les prenait tous. - - (_Amph._ II. 5.) - - Dis-lui que je suis _empêché_, et qu’il revienne une autre fois. - - (_L’Av._ III. 13) - - «Je suis bien _empêché_: la vérité me presse, - «Le crime est avéré; lui-même le confesse.» - - (RACINE. _Les Plaideurs._ III. 3.) - -Les Latins employaient de même _impeditus_ au figuré. - ---EMPÊCHER QUE sans _ne_. (voyez à NE _supprimé_.) - - -EMPLOIS; FAIRE SES EMPLOIS DE QUELQUE CHOSE, en faire son occupation -favorite: - - Et que _je fasse_ enfin _mes plus fréquents emplois - De parcourir_ nos monts, nos plaines et nos bois. - - (_Pr. d’Él._ I. 3.) - - -EMPLOYÉ; C’EST BIEN EMPLOYÉ, espèce d’adage: - - Poussez, c’est moi qui vous le dis; _ce sera bien employé_! - - (_G. D._ I. 7.) - -Ce sera un effort bien employé, ce sera bien fait. - - -EMPORTER, au sens figuré: - - Monsieur, cette dernière (abomination) _m’emporte_, et je ne - puis m’empêcher de parler. - - (_D. Juan._ V. 2.) - -Métaphore tirée de la balance, quand un plateau emporte l’autre. - - -EN, archaïsme de prononciation pour _on_: - - MARTINE. - - Hélas! l’_en_ dit bien vrai: - Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. - - .... Ce que j’ai? - --Oui.--J’ai que l’_en_ me donne aujourd’hui mon congé. - - (_Fem. sav._ II. 5.) - -Cette confusion de formes, occasionnée par l’analogie des sons, était -originairement permanente dans le meilleur langage. - - «Et tenoit l’_en_ que le dit arcevesque avoit ung dyable privé - qu’il appeloit _Toret_, par lequel il disoit toutes choses que - l’_en_ lui demandoit...... Maugier cheit en la mer, et si se - noya que l’_en_ ne le peut sauver.» - - (_Chr. de Norm._, dans le _Recueil des - historiens des Gaules_. XI. 338.) - -Les exemples en sont trop communs pour s’arrêter à les recueillir; -mais il est intéressant d’observer que cette forme, aujourd’hui -reléguée chez le peuple, était encore, au XVIe siècle, en usage à la -cour et chez les mieux parlants. Dans l’aînée de toutes les grammaires -françaises, celle que Palsgrave écrivit en anglais pour la sœur de -Henri VIII (1530), on voit constamment _l’en_ figurer à côté de _l’on_: - -«Au singulier, dit Palsgrave, le pronom personnel a huit formes: _je_, -_tu_, _il_, _elle_, _l’en_, _l’on_ ou _on_, et _se_. Exemple: _l’en_, -_l’on_ ou _on parlera_, etc.» (Fol. 34 _verso_.) «Annotations pour -savoir quand on doit employer _l’en_, _l’on_ ou _on_..... _L’en_, -_l’on_ ou _on_, peult estre bien joyeux.» (Fol. 102 _verso_.) - -J’ai eu ailleurs l’occasion de montrer que François Ier disait et -écrivait: _j’avons_, _j’allons_. D’où l’on voit que ces formes, -considérées comme des vices de la rusticité, sont nées au Louvre, et -sont descendues de la bouche des rois dans celle des paysans. - ---EN, préposition, représentant par syllepse le pluriel d’un substantif -qui n’a figuré dans la phrase qu’au singulier: - - Comme l’amour ici ne m’offre _aucun plaisir_, - Je m’_en_ veux faire au moins _qui soient_ d’autre nature; - Et je vais égayer mon sérieux loisir..... - - (_Amph._ III. 2.) - -Je veux me faire _des plaisirs_ qui soient..... - ---EN sans rapport grammatical: - - Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, - Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau. - _J’en veux rompre le cours._ - - (_Éc. des fem._ III. 1.) - -Rompre le cours de quoi? Des yeux du damoiseau? Des yeux n’ont point de -cours. Cet _en_ figure par syllepse avec l’idée d’_intrigue_, qu’ont -fait naître les premiers vers. - ---EN pour _avec_, _de_: ASSAISONNER EN: - - Il n’y a rien qu’on ne fasse avaler, lorsqu’on l’assaisonne - _en_ louanges. - - (_L’Av._ I. 1.) - ---EN pour _à_; S’ALLIER EN: - - J’aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de _m’allier - en bonne et franche paysannerie_. - - (_G. D._ I. 1.) - ---EN, comme, en qualité de: - - Autrement qu’_en tuteur_ sa personne me touche. - - (_Éc. des mar._ II. 3.) - - Et je puis sans rougir faire un aveu si doux - A celui que déjà je regarde _en époux_. - - (_Ibid._ 14.) - - Je la regarde _en femme_, aux termes qu’elle en est. - - (_Éc. des fem._ III. 1.) - -Je la regarde comme ma femme. - - Touchez à monsieur dans la main, - Et le considérez désormais, dans votre âme, - _En homme_ dont je veux que vous soyez la femme. - - (_Fem. sav._ III. 3.) - -Cette locution n’a de remarquable que la façon dont Molière l’a placée. -Clitandre agit _en homme qui_ vous aime; c’est la manière de parler -toute naturelle: _en homme_ se rapporte au sujet _Clitandre_. Le sens -et la grammaire sont d’accord. - -Mais: _ma fille_, considérez monsieur _en homme dont....._, _en homme_ -ne se rapporte plus du tout au sujet, et semble prêter à une équivoque, -comme si l’on disait: _Madame_, considérez ce malheur _en homme_ -courageux, c’est-à-dire, comme si vous étiez un homme courageux. - -Cette équivoque est ici impossible, et le sens saute aux yeux; mais -enfin j’ai cru qu’il y avait matière à une observation, par rapport à -la rigueur de l’exactitude grammaticale. - ---EN, à la manière de: EN DIABLE, voyez DIABLE. - ---EN surabondant; EN ÊTRE DE MÊME: - - Il est très-naturel, et j’_en suis bien de même_. - - (_Dép. am._ I. 3.) - - Hé oui, la qualité! la raison _en_ est belle! - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Ah! ah! tu t’_en_ avises, - Traître, _de_ l’approcher de nous! - - (_Amph._ II. 2.) - - Mais _de vous_, cher compère, il _en_ est autrement. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - -_De vous_, dans ce dernier exemple, est pour _quant à vous_, _de te_: -quant à vous, il en est autrement. On ne peut donc pas dire que _en_ y -fasse un double emploi réel. - - Quels inconvénients auroient pu _s’en ensuivre_! - - (_Amph._ II. 3.) - -Molière suivait ici la règle et l’usage de son temps. - -Le grammairien la Touche, dans son _Art de bien parler français_, dit, -à l’article du verbe _s’ensuivre_: «Dans les temps composés, on met -toujours la particule _en_ devant l’auxiliaire _être_:--Ce qui _s’en_ -est _ensuivi_; les procédures qui s’_en_ étaient _ensuivies_.» (T. II, -p. 204.) - -Nos pères composaient avec _en_ tous les verbes qui expriment une idée -de mouvement, soit progrès, dérangement, métamorphose:--_S’ensauver_, -_s’enpartir_, _s’endormir_, _s’entourner_, _s’enaller_, _s’enrepentir_, -etc., etc. On disait de même activement, _enoindre_, _enamer_, -_enappeler_, _ensuivre_, etc., dont les simples sont aujourd’hui seuls -usités: - -«Je n’ignore pas les lois de la nostre (politesse); j’aime à les -_ensuivre_.» - - (MONTAIGNE.) - -Ces verbes se construisaient encore avec la préposition _en_, même -au commencement du 18e siècle. Fontenelle, dans l’_Histoire des -oracles_: «Voyons ce qui s’_en_ est _ensuivi_;» et l’abbé d’Olivet, -dans sa _Prosodie_: «_De là_ il _s’ensuit_...;» ce que M. Landais, -avec sa confiance intrépide et accoutumée, ne manque pas d’appeler un -solécisme, à cause, dit-il, de la répétition vicieuse des deux _en_. - -Il n’y a pas là de répétition vicieuse, ni de solécisme, non plus -que lorsque nous disons d’un homme épris d’une femme: il _en_ est -_enflammé_; il _en_ est _ensorcelé_;--vous avez ouvert la cage de ces -oiseaux; il s’_en_ est _envolé_ deux. - -_Ensuivre_, traduction d’_insequi_, comme poursuivre de _persequi_, est -dans Nicot et dans Trévoux. Le dimanche _ensuivant_, pour _le dimanche -suivant_, est du style de procédure. - - «Le lendemain, ne fut tenu, pour cause, - «Aucun chapitre; et _le jour ensuivant_, - «Tout aussi peu.» - - (LA FONTAINE. _Le Psautier._) - -(Voyez EMMAIGRIR.) - ---EN _supprimé_: - - Tu _n’es pas_ où tu crois. En vain tu files doux. - - (_Amph._ II. 3.) - - Je vous montrerai bien.... - Qu’on _n’est pas_ où l’on croit, en me faisant injure. - - (_Tart._ IV. 7.) - -Sosie croit être dans le palais d’Amphitryon, Orgon croit être chez -soi; et ni l’un ni l’autre ne s’abuse par cette croyance. Mais il -s’agit ici d’un point moral, et non du lieu physique: c’est pourquoi -je pense qu’il n’est pas permis de supprimer cet _en_, qui marque la -différence des deux locutions _être quelque part_ et _en être à....._ - ---EN, relatif à un nom de personne: - - C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête - Les moyens les plus prompts d’_en_ faire ma conquête. - - (_L’Ét._ I. 2.) - -De faire que Célie soit ma conquête. - - Le plus parfait objet dont je serois charmé - N’auroit pas mon amour, n’_en_ étant point aimé. - - (_Dép. am._ I. 3.) - -C’est-à-dire, si je n’en étais pas aimé. - -(Voyez PARTICIPE PRÉSENT, pour _si_ suivi d’un conditionnel.) - -Arnolphe dit d’Agnès: - - Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance, - Et j’_en_ aurai chéri la plus tendre espérance. - - (_Éc. des fem._ IV. 1.) - -L’espérance d’Agnès, c’est-à-dire que donnait Agnès. - - Ce n’est là qu’une ébauche du personnage; et, pour _en_ achever - le portrait, il faudroit bien d’autres coups de pinceau.... - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler, j’_en_ - rejetois la voix qui vous rendoit criminel. - - (_Ibid._ I. 3.) - - Allons, cédons au sort dans mon affliction; - Suivons-_en_ aujourd’hui l’aveugle fantaisie. - - (_Amph._ III. 7.) - -Le sort est personnifié dans cet exemple, comme les soupçons dans le -précédent. - - Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines - Amphitryon son époux - Commande aux troupes thébaines, - Il _en_ a pris la forme. - - (_Ibid._ prol.) - -Jupiter a pris la forme d’Amphitryon. - ---EN, construit avec un verbe, avec ALLER: - - Il faut que ce soit elle, avec une parole - Qui trouve le moyen de les faire _en aller_. - - (_D. Garcie._ IV. 6.) - - Vous ne voulez pas _faire en aller_ cet homme-là? - - (_Impromptu._ 2.) - -L’usage est fort ancien de supprimer le pronom réfléchi: - -(Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.) - -Ne devrait-on pas écrire tout d’un mot _enaller_, comme _enflammer_, -_s’envoler_, _s’enfuir_, et tous les composés avec _en_? - -Pourquoi la tmèse est-elle prescrite au participe passé de ce verbe, -tandis qu’elle est défendue dans les analogues? Pourquoi faut-il -absolument dire _il s’en est allé_, et ne peut-on dire _il s’en est -volé_, _il s’en est flammé_? - -Le peuple dit toujours: _il s’est enallé_. - -Le livre des _Rois_ tantôt fait la tmèse, et tantôt non. - -Ce qui a placé ce verbe dans une catégorie particulière, c’est -peut-être l’irrégularité de ses formes à certains temps. - -On trouve, dès l’origine de la langue, _en aller_ avec ou sans le -pronom réfléchi: - - «A tant Samuel s’enturnad, e en Gabaa Benjamin _s’enalad_, e li - altre _enalerent_ od Saul.» - - (_Rois._ p. 44.) - -On rencontre, à l’impératif, _en va_, sans le pronom, et _va-t-en_, -avec le pronom: - - «Pur co, _enva_ e oci e destrui Amalech.» - - (_Ibid._ p. 53.) - - «Truvad Cisnee, ki cusins fu Moysi, e bonement li dist: _Vat en_ - d’ici.» - - (_Ibidem._) - ---EN (S’) ALLER, pour _aller_ simplement. Molière affectionne la -première forme: - - Oui, notaire royal.--De plus, homme d’honneur. - --Cela _s’en va sans dire_. - - (_Éc. des mar._ III. 5.) - - Le commissaire viendra bientôt, et l’on _s’en va_ vous mettre - en lieu où l’on me répondra de vous. - - (_Méd. m. lui._ III. 10.) - - Mais son valet m’a dit qu’il _s’en alloit_ descendre. - - (_Tart._ III. 1.) - ---Avec _devoir_; EN DEVOIR A QUELQU’UN: - - Il ne vous _en doit rien_, madame, en dureté de cœur. - - (_Princ. d’Él._ III. 5.) - ---Avec _donner_ et _jouer_; EN DONNER D’UNE, et EN JOUER D’UNE AUTRE: - - Bon, bon! tu voudrois bien ici _m’en donner d’une_. - - (_Dép. am._ III. 7.) - - Pour toi premièrement, puis pour ce bon apôtre, - Qui veut _m’en donner d’une, et m’en jouer d’une autre_. - - (_L’Ét._ IV. 7.) - -Le mot de l’ellipse paraît être le substantif _bourde_ ou plutôt -_bourle_. - -(Voyez BOURLE.) - ---Avec _être_; EN ÊTRE JUSQU’A (un infinitif): - - Pour moi, _j’en suis_ souvent _jusqu’à verser des larmes_. - - (_Psyché_, I. 1.) - ---Avec _payer_: - - Non, en conscience, vous _en payerez_ cela. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - ---Avec _planter_; EN PLANTER A QUELQU’UN: - - Je sais les tours rusés et les subtiles trames - Dont, pour _nous en planter_, savent user les femmes. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - -_En_ figure ici le mot _cornes_, qu’on laisse de côté par bienséance et -discrétion. - ---Avec _pouvoir_; N’EN POUVOIR MAIS: - - .... Ayant de la manière - Sur ce qui _n’en peut mais_ déchargé sa colère..... - - (_Éc. des fem._ IV. 6.) - - Est-ce que _j’en puis mais_? Lui seul en est la cause. - - (_Ibid._ V. 4.) - -_Mais_ est le latin _magis_, qu’on prononçait, dans l’origine, en deux -syllabes: _ma-his_, l’aspiration remplaçant le _g_ du latin. _Mais_ -signifie donc _plus_, _davantage_; et _je n’en puis mais_, _non possum -magis_, c’est-à-dire, je n’en puis rien, pas plus que vous ne voyez. - ---EN POUVOIR QUE DIRE, locution elliptique: - - Beaucoup d’honnêtes gens _en pourroient bien que dire_. - - (_Éc. des fem._ III. 3.) - -Pourraient bien avoir ou savoir que dire de cela. - -_Que_ représente ici _quod_, comme dans cette locution: _faire que -sage_; c’est faire ce que fait le sage. - ---EN, construit avec un substantif ou un adverbe; EN ALGER: - - Il va vous emmener votre fils _en Alger_.--On t’emmène esclave - _en Alger_! - - (_Scapin._ II. 11.) - -Cette façon de parler est née de l’horreur de nos pères pour l’hiatus, -même en prose. _A Alger_, leur paraissait intolérable. En pareil cas, -ils appelaient à leur secours les consonnes euphoniques, dont l’_n_ -était une des principales, et disaient: Aller A(_n_) Alger. L’identité -de prononciation a fait écrire par _e_, _en Alger_. - - «Je serai marié, si l’on veut, _en Alger_.» - - (CORNEILLE. _Le Ment._) - -Aujourd’hui, que l’euphonie de notre langue a été détruite par -l’intrusion des habitudes étrangères, tous les journaux écrivent, et -l’on prononce, _à Alger_. Cela s’appelle un perfectionnement logique. - ---EN-BAS, EN-HAUT, considérés comme substantifs, et recevant encore -devant eux la préposition _en_: - - Qu’est ceci? vous avez mis les fleurs _en en-bas_?--Vous ne - m’aviez pas dit que vous les vouliez _en en-haut_. - - (_B. gent._ II. 8.) - -Nicot écrit d’un seul mot _embas_, _enhault_. Perrault, parlant de la -feuille d’arbre: - - «Lorsque l’hiver répand sa neige et ses frimas, - «Elle quitte sa tige, et descend _en en-bas_.» - -«Ce mot, en de certaines occasions, doit être regardé comme substantif, -car on lui donne une préposition.» - - (TRÉVOUX.) - ---EN DÉPIT QUE..... Voyez DÉPIT. - ---EN LA PLACE DE: - - Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau, - Ne voudrait être _en_ votre place! - - (_Mélicerte._ I. 5.) - - -ENCANAILLER (S’), néologisme en 1663: - - CLIMÈNE (_précieuse_).--..... Le siècle _s’encanaille_ - furieusement! - - ÉLISE.--Celui-là est joli encore, _s’encanaille_! Est-ce vous - qui l’avez inventé, madame? - - CLIMÈNE.--Hé! - - ÉLISE.--Je m’en suis bien doutée. - - (_Crit. de l’Éc. des f._ 7.) - -Il paraît que ce mot fit un établissement rapide, car il est dans -Furetière (1684), et sans observation. - -_S’enducailler_, que Chamfort avait fait par représailles, n’a pas eu -le même bonheur, sans doute parce qu’il était moins nécessaire. - - -ENCENS, au pluriel; DES ENCENS, des hommages, des louanges: - - Cet empire, que tient la raison sur les sens, - Ne fait pas renoncer aux douceurs _des encens_. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - _Aux encens_ qu’elle donne à son héros d’esprit. - - (_Ibid._ I. 3.) - - Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, - Qu’un auteur qui partout va gueuser _des encens_. - - (_Ibid._ III. 5.) - - -ENCHÈRE; PORTER LA FOLLE ENCHÈRE DE QUELQU’UN: - - Vous pourriez bien _porter la folle enchère de tous les - autres_, et vous n’avez point de père gentilhomme. - - (_G. D._ I. 6.) - -_Porter la folle enchère_, c’est couvrir à soi seul les mises de tous -les autres enchérisseurs, demeurer seul responsable et payer pour tout -le monde, et un peu encore au delà. - - -ENCLOUURE: - - De l’argent, dites-vous: ah! voilà _l’enclouure_! - - (_L’Ét._ II. 5.) - - On a deviné l’_enclouure_. - - (_B. gent._ III. 10.) - -L’_enclouure_ est, au propre, la plaie secrète d’un cheval que le -maréchal a piqué jusqu’au vif en le ferrant, et qui fait boîter la -bête. Comme il est très-difficile de reconnaître au dehors lequel -des clous perce trop avant, on est quelquefois obligé de dessoler -entièrement le cheval. - -De là, le sens figuré de cette expression: _deviner l’enclouure_. - -Nicot ne donne que _enclouer_, d’où il paraîtrait que le substantif est -plus moderne; mais on le rencontre dès le XIIIe siècle: - - «Li rois qui payens asseure - «Panse bien cette _encloeure_ (enclouvéure).» - - (_Complainte de Constantinoble_, p. 29.) - - -ENCORE QUE, quoique: - - _Encor que_ son retour - En un grand embarras jette ici mon amour.... - - (_Éc. des f._ III. 4.) - -Les Italiens disent de même _ancora che_. - - «_Encore qu’_ils soient fort opposés à ceux qui commettent des - crimes...» - - (PASCAL. 8e _Prov._) - -La Fontaine affectionne cette expression; elle revient très-souvent -aussi dans les _Provinciales_. - -_Encore que_, pour la construction, est autre que _quoique_. _Quoi_ -n’est pas un adverbe, c’est un pronom neutre à l’accusatif; on ne -devrait donc, à la rigueur, l’employer que devant un verbe dont il pût -recevoir l’action: _quoi que_ vous disiez; _quoi qu’il_ fasse. Ainsi -l’on ne devrait pas dire: _quoi qu’ils_ soient opposés, parce que rien -ici ne gouverne _quoi_. En latin: _quod cumque agas_, et _quamvis -sint oppositi_. Il faut, en français, prendre l’autre expression, -_encore que_. C’est par abus et par oubli de la valeur des mots qu’on -a laissé _quoique_ passer pour adverbe, et en cette qualité usurper -indistinctement toutes les positions, au point d’étouffer comme inutile -l’autre forme. - - -ENDIABLER (S’) A (un infinitif): - - Chacun _s’est endiablé à me croire_ médecin. - - (_Méd. m. lui._ III. 1.) - - -ENFLÉ D’UNE NOUVELLE: - - Et quand je puis venir, _enflé d’une nouvelle_, - Donner à son repos une atteinte mortelle, - C’est lors que plus il m’aime. - - (_D. Garcie._ II. 1.) - - -ENFONCÉ, par métaphore comme _plongé_: ENFONCÉ DANS LA COUR: - - Il est _fort enfoncé dans la cour_; c’est tout dit. - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - - -ENGAGÉ DE PAROLE AVEC QUELQU’UN: - - J’étois, par les doux nœuds d’une amour mutuelle, - _Engagé de parole avecque cette belle_. - - (_Éc. des fem._ V. 9.) - - -ENGAGEMENT, condition d’être engagé: - - _L’engagement_ ne compatit point avec mon humeur. - - (_D. Juan._ III. 6.) - - -ENGENDRER la MÉLANCOLIE: - - Allons, morbleu! il ne faut point _engendrer de mélancolie_. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - ---ENGENDRER (S’), se donner un gendre: - - Ma foi, je _m’engendrois_ d’une belle manière! - - (_L’Ét._ II. 6.) - - Que vous serez bien _engendré_! - - (_Mal. im._ II. 5.) - -Remarquez que dans _gendre_, _engendrer_, le _d_ est euphonique, attiré -entre l’_n_ et l’_r_, qui se trouvent rapprochés après la syncope du -mot latin: _gen(era)re, gen(e)rum_. C’est ainsi que _Vendres_ -représente _Veneris_, dans le nom de _Port-Vendres_, _portus -Ven(e)ris_. Les Grecs disaient de même ἀνδρός pour ἀνρός, syncope -d’ἀνερός. - -_Nr_ attirait le _d_ intermédiaire; _ml_ attirait le _b_. De _humilem_, -on fit d’abord _humele_, qui se lit dans les plus anciens textes; puis, -par syncope, _humle_; et enfin _humble_. - -Les lois de l’euphonie sont les mêmes en tout temps comme en tous -lieux; seulement elles sont mieux obéies par les peuples naissants que -par les peuples vieillis. Il semble que, chez les derniers, la langue -soit devenue plus souple à proportion que l’oreille devenait plus dure. - - -ENGER. Voyez ANGER. - - -ENGLOUTIR LE CŒUR: - - Pouas! vous _m’engloutissez le cœur_! - - (_G. D._ III. 11.) - - -ENGROSSER: - - N’a-t-il pas fallu que votre père ait _engrossé_ votre mère - pour vous faire? - - (_D. Juan._ III. 1.) - -Ce mot ne serait plus souffert sur la scène, à cause du progrès des -mœurs. - - -ENNUYER (S’); JE M’ENNUIE, IL M’ENNUIE, absolument, sans complément; et -IL M’ENNUIE DE: - - Lorsque j’étois aux champs, n’a-t-il point fait de pluie? - --Non.--_Vous ennuyoit-il?_--Jamais _je ne m’ennuie_. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - - _Il vous ennuyoit_ d’être maître chez vous. - - (_G. D._ I. 3.) - -Molière, pour ce verbe, a mis en présence l’ancienne locution et la -nouvelle; l’ancienne, qui est la seule logique: _il m’ennuie_, comme -_tædet_, _pœnitet_; et la moderne, aujourd’hui seule usitée: _je -m’ennuie_, comme _je me repens_, quoique la forme réfléchie n’ait -ici aucun sens, puisque l’on n’ennuie ni ne repent soi-même. Mais -l’usage!... - -Il faut, au surplus, observer que _se repentir_ était usité dès le XIIe -siècle: - - «Deu _se repenti_ que ont fait rei Saul.» - - (_Rois._ p. 54.) - -Et la glose marginale: - - «Deu ne _se_ puet pas _repentir_ de chose qu’il face.» - - «Il n’est pas huem ki _se repente_.» - - (_Ibid._ p. 57.) - -On trouve à côté de cette forme réfléchie la forme impersonnelle. - - «Ore, dit Dieu, ore _m’enrepent_ que fait ai Saul rei sur - Israel.» - - (_Ibid._ p. 54.) - -Il m’enrepent, _me pœnitet_. - - -ENQUÊTER (S’) DE, _s’enquérir_: - - Ils ne _s’enquêtent_ point _de cela_. - - (_Pourc._ III. 2.) - -_Quester_, par syncope de _quæs(i)tare_. _Quærere_ a donné _querir_. - - -ENRAGER QUE, à cause que: - - _J’enrage que_ mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait - étudier dans toutes les sciences, quand j’étois jeune. - - (_Bourg. gent._ II. 6.) - - -ENROUILLÉ. Voyez SAVOIR ENROUILLÉ. - - -ENSEVELIR (S’) DANS UNE PASSION: - - La belle chose que de..... _s’ensevelir_ pour toujours _dans - une passion_! - - (_D. Juan._ I. 2.) - -Molière a dit de même _s’enterrer dans un mari_. - -(Voyez ENTERRER.) - - -ENSUITE DE... - - Il voudroit vous prier _ensuite de l’instance_ - D’excuser de tantôt son trop de violence. - - (_L’Ét._ II. 3.) - -On devrait écrire séparément _en suite de_, par suite de. - - --«_En suite des_ premiers compliments.--_En suite de_ tant de - veilles.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 370 et 377.) - - ..... «Une réponse exacte, _en suite de laquelle_ je crois que - vous n’aurez pas envie de continuer cette sorte d’accusation. - - (Id. 11e _Prov._) - - «Filiutius n’avoit garde de laisser les confesseurs dans cette - peine: c’est pourquoi, _en suite de ces paroles_, il leur donne - cette méthode facile pour en sortir.» - - (Id. 10e _Prov._) - -Cette locution est très-fréquente dans Pascal. - - -ENTENDRE (L’), mis absolument, comme on dirait _s’y entendre_: - - Je pensois faire bien.--Oui! c’étoit fort _l’entendre_. - - (_L’Ét._ I. 5.) - -Le français, surtout celui du XVIIe siècle, a une foule de locutions où -l’article s’emploie ainsi sans relation grammaticale, et par rapport -à un substantif sous-entendu, dont l’idée, bien que vague, est assez -claire. - - -ENTERRER, figurément; S’ENTERRER DANS UN MARI: - - Mon dessein n’est pas..... de _m’enterrer toute vive dans un - mari_. - - (_G. D._ II. 4.) - -_S’enterrer dans un mari_, comme _s’ensevelir dans une passion_. (Voyez -ENSEVELIR.) - - -ENTÊTEMENT, en bonne part, passion obstinée: - - J’aime la poésie _avec entêtement_. - - (_Fem. sav._ III. 2.) - - -ENTHOUSIASME, à peu près dans le sens de _frénésie_: - - Mais voyez quel diable d’_enthousiasme_ il leur prend de me - venir chanter aux oreilles comme cela! - - (_Prol. de la Pr. d’Él._ 2.) - - -ENTICHÉ: - - Vous en êtes un peu dans votre âme _entiché_. - - (_Tart._ I. 6.) - -Ce mot remonte à l’origine de la langue. - - «Sathanas se elevad encuntre Israel, e _enticha_ David que il - feist anumbrer ces de Israel e ces de Juda.» - - (_Rois._ p. 215.) - -_Taxa_, _taxare aliquem._ D’où _teche_, _techer_, ou _tache_, _tacher_. -_Entacher_, _enticher_, _tacher_, _tasser_ et _taxer_, ont la même -origine: _taxare_. Mais la date relative de leur naissance se révèle -par leur forme matérielle. - - -ENTRECOUPER (S’) DE QUESTIONS: - - Ensuite, s’il vous plaît?--_Nous nous entrecoupâmes - De mille questions_ qui nous pouvoient toucher. - - (_Amph._ II. 2.) - - -ENTREMETTRE (S’) DE....: - - Ah, ah! c’est toi, Frosine? Que viens-tu faire ici?--Ce que je - fais partout ailleurs: _m’entremettre d’affaires_, me rendre - serviable aux gens. - - (_L’Av._ II. 5.) - -Locution qui remonte à l’origine de la langue: - - «Saül aveit osted de la terre ces ki _s’entremeteient - d’enchantement e de sorcerie_.» - - (_Rois._ p. 108.) - - -ENTRER, construit avec divers substantifs. ENTRER DEDANS L’ÉTONNEMENT: - - _N’entrez pas_ tout à fait _dedans l’étonnement_. - - (_Dép. am._ II. 1.) - ---ENTRER DANS LES MOUVEMENTS D’UN CŒUR, s’y associer: - - C’est que _tu n’entres point dans tous les mouvements D’un - cœur_, hélas! rempli de tendres sentiments. - - (_Mélicerte._ II. 1.) - ---ENTRER EN DÉSESPOIR: - - Et l’accord que son père a conclu pour ce soir - La fait à tous moments _entrer en désespoir_. - - (_Tart._ IV. 2.) - ---EN UNE HUMEUR: - - _J’entre en une humeur noire_, en un chagrin profond, - Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font. - - (_Mis._ I. 1.) - - «_J’entre en une vénération_ qui me transit de respect envers - ceux qu’il (Dieu) me semble avoir choisis pour ses élus.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 344.) - - «Colette _entra dans des peurs_ nonpareilles.» - - (LA FONTAINE. _Le Berceau._) - - «Car, mes pères, puisque vous m’obligez d’_entrer dans ce - discours_...» - - (PASCAL, 11e _Prov._) - ---ENTRER SOUS DES LIENS, se marier: - - Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère - Pour _entrer sous de tels liens_. - - (_Psyché._ I. 3.) - - -ENTRIGUET. Voyez INTRIGUET. - - -ENTRIPAILLÉ: - - Un roi, morbleu, qui soit _entripaillé_ comme il faut. - - (_Impromptu._ 1.) - - -ENVERS, préposition, construite avec un verbe: - - Je vois qu’_envers_ mon frère on tâche à me _noircir_. - - (_Tart._ III. 7.) - -(Voyez VERS.) - - -ENVERS DU BON SENS, substantivement: - - _Un envers du bon sens_, un jugement à gauche. - - (_L’Ét._ II. 14.) - - -ENVIES, au pluriel: - - J’en avois pour moi _toutes les envies du monde_. - - (_D. Juan._ V. 3.) - - -ENVOYER A QUELQU’UN, l’envoyer chercher: - - Armande, prenez soin _d’envoyer au notaire_. - - (_Fem. sav._ IV. 5.) - - Pour dresser le contrat _elle envoie au notaire_. - - (_Ib._ IV. 7.) - - -ÉPARGNE DE BOUCHE, pour _sobriété_: - - Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande - _épargne de bouche_. - - (_L’Av._ II. 6.) - - -ÉPAULER DE SES LOUANGES: - - C’est bien la moindre chose que nous devions faire que - d’_épauler de nos louanges_ le vengeur de nos intérêts. - - (_Impromptu._ 3.) - - -ÉPÉE DE CHEVET, métaphoriquement: - - Toujours parler d’argent! voilà leur _épée de chevet_, de - l’argent! - - (_L’Av._ III. 5.) - -L’épée accrochée au chevet du lit est l’arme sur laquelle on saute tout -d’abord, pour se défendre d’une surprise nocturne. - - -ÉPIDERME, féminin: - - La beauté du visage est un frêle ornement, - Une fleur passagère, un éclat d’un moment, - Et qui n’est attaché qu’_à la simple épiderme_. - - (_Fem. sav._ III. 6.) - -L’Académie fait ce mot masculin. Il est vrai que δέρμα est neutre en -grec, et que nos médecins ont fait _derme_ masculin. Mais _derme_ est -un terme scientifique récent; _épiderme_ est ancien, et du commun -usage; et comme il réveille l’idée de _la peau_, il paraissait plus -naturel qu’il fût aussi féminin. - - -ÉPINES; AVOIR L’ESPRIT SUR DES ÉPINES: - - _N’ayez point_ pour ce fait _l’esprit sur des épines_. - - (_L’Ét._ I. 10.) - -On ne comprend pas que des épines matérielles puissent piquer l’esprit, -qui est immatériel. - - -ÉPOUSE: - - DON JUAN. - - Comment se porte madame Dimanche, _votre épouse_?.... C’est une - brave _femme_. - - (_D. Juan._ IV. 3.) - -Il est vraisemblable que don Juan emploie ici ce mot _épouse_ par -moquerie des gens d’état, comme M. Dimanche, qui trouvent _ma femme_ -une expression trop basse, et croient _mon épouse_ un terme bien plus -digne et relevé. - -Et, comme pour mieux faire ressortir cette emphase ironique, don Juan, -en homme sûr de son aristocratie, ajoute tout de suite cette expression -familière: _C’est une brave femme_. - -Madame Jacob, revendeuse à la toilette et sœur de M. Turcaret, parlant -à une baronne, n’a garde non plus de dire _mon mari_: - - «Il fait bien pis, le dénaturé qu’il est! il m’a défendu - l’entrée de sa maison, et il n’a pas le cœur d’employer _mon - époux_!» - - (_Turcaret._ IV. 12.) - - -ÉPOUSER LES INQUIÉTUDES DE QUELQU’UN: - - Le mien (mon maître) me fait ici _épouser ses inquiétudes_. - - (_Sicilien._ 1.) - -Molière dit, dans le même sens, _prendre la vengeance, le courroux de -quelqu’un_. (Voyez PRENDRE.) - - -ÉPOUSTER: - - Oui-dà, très-volontiers, je _l’épousterai bien_. - - (_L’Ét._ IV. 7.) - -Molière a contracté par licence le futur d’_épousseter_, consultant la -prononciation plutôt que la grammaire. - - -ÉPURÉ DU COMMERCE DES SENS: - - Il n’a laissé dans mon cœur, pour vous, qu’_une flamme épurée - de tout le commerce des sens_. - - (_D. Juan._ IV. 9.) - - -ESCAMPATIVOS, mot espagnol ou de forme espagnole, _des échappées_: - - Ah! je vous y prends donc, madame ma femme! et vous faites des - _escampativos_ pendant que je dors! - - (_G. D._ III. 8.) - - -ESCOFFION, bonnet de femme, cornette: - - D’abord leurs _escoffions_ ont volé par la place. - - (_L’Ét._ V. 14.) - -La racine est l’italien _scuffia_, devant lequel on ajoute l’_é_, comme -dans _éponge_, _esprit_, et tous les mots qui commencent par ces deux -consonnes _st_, _sp_, _sq_, pour éviter d’articuler la première. - -Au XVIe siècle, la reine de Navarre écrit, ou plutôt ses éditeurs lui -font écrire, _scofion_: - - «Un lit de toile fort desliée... et la dame seule dedans, avec - son _scofion_ et chemise, etc.» - - (_Heptaméron_, _nouv._ 14.) - - -ESPÉRANCE (L’) DE QUELQU’UN, l’espérance ou les espérances qu’il donne: - - Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance, - Et j’_en_ aurai chéri _la plus tendre espérance_... - - (_Éc. des fem._ IV. 1.) - -Je me serai complu dans les espérances que donnait Agnès. Cette -expression est embarrassée et peu claire. - - -ESPÉRER A, espérer dans: - - Mais _j’espère aux bontés_ qu’une autre aura pour moi. - - (_Tart._ II. 4.) - -«J’espère dans les bontés.» (Voyez AU, AUX.) - - -ESPRIT CHAUSSÉ A REBOURS: - - Tout ce que vous avez été durant vos jours, - C’est-à-dire un _esprit chaussé tout à rebours_. - - (_L’Ét._ II. 14.) - ---FAIRE ÉCLATER UN ESPRIT: - - Je ne suis point d’humeur à vouloir contre vous - _Faire éclater_, madame, _un esprit_ fort jaloux. - - (_Sgan._ 22.) - - -ESSAYER A, suivi d’un infinitif: - - Est-ce donc que par là vous voulez _essayer - A réparer_ l’accueil dont je vous ai fait plainte? - - (_Amph._ II. 2.) - - Et j’ose maintenant vous conjurer, madame, - De ne point _essayer à rappeler_ un cœur - Résolu de mourir dans cette douce ardeur. - - (_Fem. sav._ I. 2.) - - -ESSUYER, subir; ESSUYER LA BARBARIE: - - C’est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, - que _d’essuyer_ sur des compositions _la barbarie_ d’un stupide. - - (_B. gent._ I. 1.) - ---LA CERVELLE: - - On n’a point à louer les vers de messieurs tels, - A donner de l’encens à madame une telle, - Et de nos francs marquis _essuyer la cervelle_. - - (_Mis._ III. 7.) - -(Voyez CERVELLE.) - ---UN COMBAT: - - Je ne m’étonne pas; au _combat_ que _j’essuie_, - De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie. - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - ---UNE CONVERSATION: - - Ces conversations ne font que m’ennuyer, - Et c’est trop que vouloir me les faire _essuyer_. - - (_Mis._ II. 4.) - - -EST _après un pluriel_. Voyez C’EST _après un pluriel_. - - -EST-CE.... OU SI....: - - Mais _est-ce_ un coup bien sûr que votre seigneurie - Soit désenamourée? _ou si_ c’est raillerie? - - (_Dép. am._ I. 4.) - - De grâce, _est-ce_ pour rire, _ou si_ tous deux vous - extravaguez, de vouloir que je sois médecin? - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - - -EST-CE PAS, pour _n’est-ce pas_: - - LUBIN. Il aura un pied de nez avec sa jalousie, _est-ce pas_? - - (_Georg. Dand._ I. 2.) - -(Voyez NE _supprimé dans une forme interrogative_.) - - -EST-IL DE (un substantif), est-il quelque: - - _Est-il_ pour nous, ma sœur, _de_ plus rude disgrâce? - - (_Psyché._ I. 1.) - -Marmontel a dit pareillement dans _le Sylvain_: - - «_Est-il de puissance_ - «Qui rompe ces nœuds?» - - -ESTIME, comme les mots _ressentiment_, _heur_, _succès_, recevant une -épithète qui en détermine l’acception favorable ou défavorable: - - C’est de mon jugement avoir _mauvaise estime_, - Que douter si j’approuve un choix si légitime. - - (_Éc. des fem._ V. 7.) - ---ESTIME DE, comme _réputation de_; ÊTRE EN ESTIME D’HOMME D’HONNEUR: - - En quelle _estime_ est-il, mon frère, auprès de vous? - --_D’homme d’honneur, d’esprit, de cœur et de conduite._ - - (_Fem. sav._ II. 1.) - ---ESTIME au sens passif, pour l’estime qu’on inspire. Voyez MON ESTIME. - - -ESTOC; PARLER D’ESTOC ET DE TAILLE, au hasard: - - N’importe, _parlons-en et d’estoc et de taille_, - Comme oculaire témoin. - - (_Amph._ I. 1.) - -Par allusion à cette expression, _frapper d’estoc et de taille_, -désespérément, comme l’on peut. - -L’_estoc_ est la pointe de l’épée, ou l’épée elle-même, longue et -pointue. La racine est _stocum_, avec l’_e_ initial, comme dans tous -les mots commençant en latin par _st_, _sp_. - -Voyez Du Cange, aux mots _Stocum_, _Stochus_ et _Estoquum_. - -L’expression _d’estoc et de taille_ remonte très-haut, car on la trouve -dans les chartes du moyen âge: - - «Diversis vulneribus _tam de taillo quam de stoquo_ vulnerare - dicuntur.» - - (Ap. Cang. in _stoquum litt. rem._ ann. 1364.) - -D’_estoc_ vient le verbe _estoquer_ (_étoquer_), encore usité en -Picardie. _Toquer_, dont se sert le peuple, paraît plutôt abrégé -_d’étoquer_, que formé sur l’onomatopée de _toc_. - -Le radical de cette famille de mots est l’allemand _stock_, canne, -bâton; anglais, _stick_; latin, _stocum_; italien, _stocco_; espagnol, -_estoque_, _estoquear_; français, _estoc_, _estoquer_. - - -ÉTAGE DE VERTU: - - C’est _un haut étage de vertu_ que cette pleine insensibilité - où ils veulent faire monter notre âme. - - (_Préf. de Tartufe._) - - -ÉTAT, façon de se vêtir, comme l’on dit aujourd’hui _la mise_; PORTER -UN ÉTAT: - - Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir _l’état_ que - vous _portez_? - - (_L’Av._ I. 5.) - ---FAIRE ÉTAT DE QUELQUE CHOSE: - - Dis à ta maîtresse - Qu’avecque ses écrits elle me laisse en paix, - Et que voilà _l’état_, infâme, _que j’en fais_. - - (_Dép. am._ I. 6.) - - Elle m’a répondu, tenant son quant-à-soi: - Va, va, _je fais état de lui comme de toi_. - - (_Ibid._ IV. 2.) - - Il connoîtra _l’état que l’on fait de ses feux_. - - (_Éc. des mar._ II. 7.) - - Afin de lui faire connoître - _Quel grand état je fais de ses nobles avis_. - - (_Fem. sav._ IV. 4.) - ---FAIRE ÉTAT DE (un infinitif), compter sur, être certain de....: - - Sinon, _faites état de m’arracher_ le jour, - Plutôt que de m’ôter l’objet de mon amour. - - (_Éc. des mar._ III. 8.) - -Pascal a dit, _faire état que_, comme _compter que_: - - «_Faites état que_ jamais les Pères, les papes, les - conciles....... n’ont parlé de cette sorte.» - - (PASCAL. 3e _Prov._) - - -ET LE RESTE; c’était la traduction consacrée d’_et cætera_, qu’on met -aujourd’hui sans scrupule en latin: - - Je ne manque point de livres qui m’auroient fourni tout ce - qu’on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, - l’étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, _et - le reste_. - - (_Préf. des Préc. rid._) - - «Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, - «Bon souper, bon gîte, _et le reste_?» - - (LA FONT. _Les deux Pig._) - -C’est-à-dire: bon souper, bon gîte, _et cætera_. Les commentateurs, qui -entendent finesse à tout et sont toujours prêts à enrichir leur auteur, -ont supposé que la Fontaine avait créé cette expression pour faire, en -termes chastes, allusion aux mœurs amoureuses de ses héros: sur quoi -ils lui ont donné de grandes louanges. L’intention peut y être, mais ce -ne serait qu’une application d’une façon de parler usuelle. - - -ÉTONNÉ QUE: - - _Je fus étonné que_, deux jours après, il me montra toute - l’affaire exécutée... - - (_Préf. de la Crit. de l’Éc. des Fem._) - - -ÊTRE pour _aller_: - - Et _nous fûmes_ coucher sur le pays exprès, - C’est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - - A peine _ai-je été_ les voir trois ou quatre fois, depuis que - nous sommes à Paris. - - (_Impromptu._ 1.) - - Et en Hollande, où _vous fûtes_ ensuite? - - (_Mar. for._ 2.) - - LUCAS. Il se relevit sur ses pieds, et _s’en fut_ jouer à la - fossette. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - - Toutes mes études _n’ont été_ que jusqu’en sixième. - - (_Ibid._ III. 1.) - - On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes, - Et, le soupé fini, _nous fûmes_ nous coucher. - - (_Amph._ II. 2.) - - Je lui ai défendu de bouger, à moins que _j’y fusse_ moi-même. - - (_Pourc._ I. 6.) - -Pascal fait le même usage du verbe _être_: - - «Je le quittai après cette instruction; et, bien glorieux de - savoir le nœud de l’affaire, _je fus trouver_ M. N***...» - - (1re _Prov._) - - «Et, de peur de l’oublier, _je fus_ promptement retrouver mon - janséniste.» - - (_Ibid._) - ---ÊTRE A MÊME DE QUELQUE CHOSE: - - Afin de m’appuyer de bons secours..... et d’_être à même des - consultations et des ordonnances_. - - (_Mal. im._ I. 5.) - -C’est être dans la chose même, au centre de la chose dont il s’agit; -par conséquent aussi bien placé que possible pour en contenter son -désir. - -On dit _être à même_, ou _à même de_, avec ou sans complément: - - «On demanda, à un philosophe que l’on surprist _à mesmes_, ce - qu’il faisoit.» - - (MONTAIGNE. II. 12.) - -Que l’on surprit au milieu de l’action. - -La version des Rois dit _en meime_, suivi du substantif auquel -s’accorde _même_: - - «E cumandad à ses fils que il à sa mort fust enseveliz _en - meime le sepulchre_ u li bons huem fud enseveliz.» - - (P. 290.) - -Il commanda qu’on l’ensevelît _à même le sépulcre_, c’est-à-dire dans -le même sépulcre où, etc. - -_A même_ est donc une sorte d’adverbe composé, du moins on l’emploie -comme tel; mais il est hors de doute que c’est au fond l’adjectif -_même_, avec l’ellipse du substantif. - ---ÊTRE APRÈS QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, être occupé à cette chose: - - On est venu lui dire, et par mon artifice, - Que les ouvriers qui _sont après son édifice_.... - - (_L’Ét._ II. 1.) - ---ÊTRE CONTENT DE QUELQUE CHOSE, y consentir volontiers: - - ASCAGNE. - - Ayez-le donc[54], et lors, nous expliquant nos vœux, - Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux. - - VALÈRE. - - Adieu, _j’en suis content_. - - (_Dép. am._ II. 2.) - -C’est-à-dire, cette condition me plaît, je l’accepte. - - [54] Le consentement d’un autre. - ---ÊTRE DE, être à la place de: - - Mais enfin, _si j’étois de mon fils_ son époux, - Je vous prierois bien fort de n’entrer point chez nous. - - (_Tart._ I. 1.) - -(Voyez ÊTRE QUE DE...) - ---Faire partie de, être compris dans...: - - Mais, monsieur, cela _seroit-il de la permission_ que vous - m’avez donnée, si je vous disois... etc. - - (_D. Juan._ I. 2.) - ---ÊTRE DE CONCERT: - - _Soyons de concert_ auprès des malades. - - (_Am. méd._ III. 1.) - ---ÊTRE EN MAIN POUR FAIRE QUELQUE CHOSE; être en situation avantageuse: - - MORON. - - Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause: - _Je serai mieux en main_ pour vous conter la chose. - - (_Pr. d’Él._ I. 2.) - ---ÊTRE POUR (un infinitif); être fait pour, de nature à...: - - _Ce seroit pour monter_ à des sommes très-hautes. - - (_Fâcheux._ III. 3.) - - _Nous ne sommes que pour leur plaire_ (aux grands). - - (_Impr._ 1.) - - Puisque vous y donnez dans ces vices du temps, - Morbleu! _vous n’êtes pas pour être_ de mes gens. - -_Être_, ou n’_être pas pour être_, est une expression manifestement -trop négligée; mais Molière ne la créait pas, et il était directeur de -troupe, souvent pressé par le temps et par l’ordre du roi: - - Je crois qu’un ami chaud, et de ma qualité, - _N’est pas_ assurément _pour être_ rejeté. - - (_Mis._ I. 2.) - - Le sentiment d’autrui _n’est_ jamais _pour lui plaire_. - - (_Ibid._ II. 5.) - - Les choses _ne sont plus pour traîner_ en longueur. - - (_Ibid._ V. 2.) - - Puisque _vous n’êtes point_ en des liens si doux - _Pour trouver_ tout en moi, comme moi tout en vous. - - (_Ibid._ V. 7.) - - _Je ne suis pas pour_ être en ces lieux importun. - - (_Tart._ V. 4.) - - Pareil déguisement _seroit pour ne rien faire_. - - (_Amph._ prol.) - - Ah, juste ciel! cela se peut-il demander? - Et _n’est-ce pas pour mettre à bout_ une âme? - - (_Ibid._ II. 6.) - - Lui auroit-on appris qui je suis? et _serois-tu pour me trahir_? - - (_L’Av._ II. 1.) - - Elle sera charmée de votre haut-de-chausse attaché avec des - aiguillettes: _c’est pour la rendre_ folle de vous. - - (_Ibid._ II. 7.) - - Ses contrôles perpétuels..... _ne sont rien que pour vous - gratter_ et vous faire sa cour. - - (_Ibid._ III. 5.) - - Il y a quelques dégoûts avec un tel époux, mais cela _n’est pas - pour durer_. - - (_Ibid._ III. 8.) - - _Je suis homme pour serrer le bouton_ à qui que ce puisse être. - - (_G. D._ I. 4.) - - Si le galant est chez moi, _ce seroit pour avoir raison_ aux - yeux du père et de la mère. - - (_Ibid._ II. 8.) - - S’il vous demeure quelque chose sur le cœur, _je suis pour vous - répondre_. - - (_Ibid._ II. 11.) - - _Je ne suis pas pour recevoir_ avec sévérité les ouvertures que - vous pourriez me faire de votre cœur. - - (_Am. magn._ IV. 1.) - - Si Anaxarque a pu vous offenser, _j’étois pour vous en faire - justice_ moi-même. - - (_Ibid._ V. 4.) - - De tels attachements, ô ciel! _sont pour vous plaire!_ - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - _Suis-je pour_ la chasser sans cause légitime? - - (_Ibid._ II. 6.) - -Cette locution, qui paraît abrégée de _être fait pour_, était usuelle -au XVIe siècle et auparavant. Montaigne dit que Socrate, dans une -déroute d’armée, se retirait avec fierté: - - «Regardant tantost les uns, tantost les aultres, amis et - ennemis, d’une façon qui encourageoit les uns, et signifioit - aux aultres qu’_il estoit pour vendre_ bien cher son sang et sa - vie à qui essayeroit de la luy oster.» - - (MONTAIGNE. III. 6.) - - «S’il me vient quelque bon hasard - «De par vous, songez que _je suis_ - «_Pour le reconnoistre_.» - - (_Le Nouveau Pathelin._) - ---ÊTRE QUE DE: - - Moi? Voyez _ce que c’est que du monde_ aujourd’hui! - - (_L’Ét._ I. 6.) - -Rien n’était si facile que de mettre: ce que c’est que _le_ monde; mais -tout le piquant de l’expression s’en va avec le vieux gallicisme. - -Molière paraît s’être ici rappelé ce début de la satire de Regnier: - - «Voyez _que c’est du monde_ et des choses humaines! - «Toujours à nouveaux maux naissent nouvelles peines.» - - (_Le Mauvais Giste._) - - _Si j’étois que de vous_, je lui achèterois dès aujourd’hui une - belle garniture de diamants. - - (_Am. méd._ I. 1.) - -(Voyez DU représentant _que le_.) - - Vous ferez ce qu’il vous plaira; mais _si j’étois que de vous_, - je fuirois les procès. - - (_Scapin._ II. 8.) - - Je ne souffrirois point, _si j’étois que de vous_, - Que jamais d’Henriette il pût être l’époux. - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - -_Que_ est en français la traduction de _quod_. _Si essem quod de te_ -(sous-entendu _est_), si j’étais ce qui est de vous. - -Le _que_, dans cette locution, est donc nécessaire, et ne peut en être -supprimé que par ellipse. - - _Si j’étois que de vous_, mon fils, je ne la forcerois point à - se marier. - - (_Mal. im._ II. 7.) - - _Si j’étois que des médecins_, je me vengerois de son - impertinence. - - (_Mal. im._ III. 14.) - - Voilà un bras que je me ferois couper tout à l’heure _si - j’étois que de vous_. - - (_Ibid._ III. 3.) - -(Voyez p. 166, ÊTRE DE.) - ---ÊTRE SUR QUELQU’UN, être sur son propos, s’occuper de lui: - - Ma foi, - Demande: _nous étions_ tout à l’heure _sur toi_. - - (_Dép. am._ I. 2.) - ---ÊTRE ou EN ÊTRE SUR UNE MATIÈRE: - - _Sur quoi en étiez-vous_, mesdames, lorsque je vous ai - interrompues? - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 5.) - - _Vous êtes là sur une matière_ qui depuis quatre jours fait - presque l’entretien de toutes les maisons de Paris. - - (_Ibid._ 6.) - - _Nous sommes ici sur une matière_ que je serai bien aise que - nous poussions. - - (_Ibid._ 7.) - ---ÊTRE UN HOMME A (un infinitif): - - Albert _n’est pas un homme à vous refuser_ rien. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - -ÉTROIT, au sens figuré; ÉTROITES FAVEURS: - - Et je serois un fou, de prétendre plus rien - Aux _étroites faveurs_ qu’il a de cette belle. - - (_Dép. am._ I. 4.) - - -ET SI, et cependant: - - Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre, - _Et si_ plus je l’écoute, et moins je puis l’entendre. - - (_Sgan._ 22.) - - Vous me semblez toute mélancolique: qu’avez-vous, madame - Jourdain?--J’ai la tête plus grosse que le poing, _et si_ elle - n’est pas enflée. - - (_B. gent._ III. 5.) - -_Et si_ paraît être tout simplement l’_etsi_ latin, _quoique_, écrit en -deux mots par erreur, et à cause d’une trompeuse analogie. - - -ET-TANT-MOINS; _l’_ET-TANT-MOINS, substantif composé, comme _le -quant-à-soi_: - - LUBIN.--Claudine, je t’en prie, sur l’_et-tant-moins_. - - (_G. D._ II. 1.) - -C’est-à-dire que ce soit une avance à rabattre plus tard. - - -ÉTUDIER DANS UN ART, UNE SCIENCE: - - J’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait - _étudier dans toutes les sciences_ quand j’étois jeune! - - (_B. gent._ II. 6.) - - -EUX AUTRES: - - Il s’est fait un grand vol; par qui? L’on n’en sait rien: - _Eux autres_ rarement passent pour gens de bien. - - (_L’Ét._ IV. 9.) - - -EXACT; UN ESPION D’EXACTE VUE: - - Je veux, pour _espion_ qui soit _d’exacte vue_, - Prendre le savetier du coin de notre rue. - - (_Éc. des fem._ IV. 4.) - -Pascal a dit de même, _une réponse exacte_. - - «J’espère que vous y verrez, mes pères, _une réponse exacte_, - et dans peu de temps.» - - (11e _Prov._) - -_Exacte_ est ici au sens de _rigoureuse_, _qui n’omet rien_. - -Aujourd’hui, une réponse exacte signifierait celle qui arrive à -l’heure précise, qui serait ponctuelle. C’est dans ce sens que l’on -dit _répondre exactement_:--Je lui écris toutes les semaines, et il me -répond _exactement_. - - -EXCELLENT; LE PLUS EXCELLENT: - - J’aurois voulu faire voir........ que _les plus excellentes - choses_ sont sujettes à être copiées par de mauvais singes... - - (_Préf. des Précieuses ridicules._) - - -EXCITER UNE DOULEUR A QUELQU’UN: - - Et, dans cette _douleur_ que l’amitié _m’excite_. - - (_D. Garcie._ V. 4.) - -(Voyez DATIF DE PERTE OU DE PROFIT.) - - -EXCUSER A QUELQU’UN....., auprès de quelqu’un: - - Ne viens point _m’excuser_ l’action de cette infidèle. - - (_B. gent._ III. 9.) - ---EXCUSER QUELQU’UN SUR: - - ... _Vous m’excuserez sur_ l’humaine foiblesse. - - (_Tart._ III. 3.) - - _Je vous excusai_ fort _sur_ votre intention. - - (_Mis._ III. 5.) - - -EXCUSES; FAIRE LES EXCUSES DE QUELQUE CHOSE: - - Ne m’oblige point à _faire les excuses de ta froideur_. - - (_Pr. d’Él._ II. 4.) - - -EXPRESSION; DES EXPRESSIONS, en parlant du mérite d’une peinture: - - Dis-nous quel feu divin, dans tes fécondes veilles, - De tes _expressions_ enfante les merveilles. - - (_La Gloire du Val-de-Grâce._) - - De ses _expressions_ les touchantes beautés. - - (_Ibid._) - - -EXPULSER LE SUPERFLU DE LA BOISSON. Voyez SUPERFLU. - - -FACHER; SE FACHER dans le sens de _s’affliger_: - - _Ne vous fâchez point tant_, ma très-chère madame. - - (_Sgan._ 16.) - - -FACHERIE, dans le même sens: - - En tout cas, ce qui peut m’ôter ma _fâcherie_, - C’est que je ne suis pas seul de ma confrérie. - - (_Sgan._ 17.) - - Et je m’en sens le cœur tout gros de _fâcherie_. - - (_Éc. des mar._ II. 5.) - - Le beau sujet de _fâcherie_! - - (_Amph._ I. 4.) - - -FACILE A (un infinitif): - - ... De véritables gens de bien... _faciles à recevoir les - impressions_ qu’on veut leur donner. - - (_Préf. de Tartufe._) - - -FAÇON; DE LA FAÇON, ainsi, de la sorte: - - On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, - Si l’on vous entendoit parler _de la façon_. - - (_Mis._ I. 1.) - -_De la façon que_, avec un verbe, se trouve dans Pascal: - - «Il semble, _de la façon que vous parlez_, que la vérité - dépende de notre volonté!» - - (_Prov._ 8e _lettre_.) - -Et dans Corneille, _de la manière que_: - - «_De la manière_ enfin _qu’_avec toi j’ai vécu, - «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.» - - (_Cinna._ V. 1.) - - -FAÇONNIER, FAÇONNIÈRE, adjectif pris substantivement: - - ... La plus grande _façonnière_ du monde. - - (_Crit. de l’Éc. des f._ 2.) - - De tous vos _façonniers_ on n’est point les esclaves. - - (_Tart._ I. 6.) - -_Façon_ est le diminutif de _face_. La finale _on_, qui est -augmentative en italien, est diminutive en français: _Beste_, -_bestion_; _lutin_, _luiton_; _pied_, _peton_; _gars_, _garson_; -_poupe_ (du latin _pupa_), _poupon_; _Jeanne_, _Jeanneton_, _Pierron_, -_Suzon_, etc. - -Les _façons_, par conséquent, sont de petites mines. - -(Voyez GRIMACIERS.) - - -FAIBLE, substantif, LE FAIBLE DE QUELQU’UN: - - Et que votre langage _à mon foible_ s’ajuste. - - (_Dép. am._ II. 7.) - -C’est le point faible, et non la faiblesse. - -Le _faible_ continue à être en usage dans cette locution: Prendre -quelqu’un par son faible. - - -FAILLIR A QUELQUE CHOSE: - - Ne me l’a-t-il pas dit?--Oui, oui, il ne manquera pas _d’y - faillir_. - - (_B. gent._ III. 3.) - -Aujourd’hui qu’on a retranché, ou à peu près, le verbe _faillir_, comme -suranné, il faudrait dire: Il ne manquera pas d’y manquer. Voilà -l’avantage de supprimer les synonymes. - -(Voyez FAUT.) - - -FAIM, désir; AVOIR FAIM, GRAND’FAIM de....: - - _Je n’ai pas grande faim de mort_ ni de blessure. - - (_Dép. am._ V. 1.) - -Cette locution est demeurée de fréquent usage en Picardie; elle est -dans Montaigne: - - «Il n’est rien qui nous jecte tant aux perils qu’une _faim_ - inconsidérée de nous en mettre hors.» - - (MONTAIGNE. III. 6.) - - «Il _a grand faim de se combattre_ contre Annibal.--Quand il - luy viendra _faim de vomir_.--Il _avait faim de l’avoir_.» - - (NICOT.) - - -FAIRE, pour _dire_: - - AGNÈS. - - Moi, j’ai blessé quelqu’un? _fis-je_ tout étonnée... - Hé! mon Dieu, ma surprise est, _fis-je_, sans seconde... - Oui, _fit-elle_, vos yeux pour donner le trépas... - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - -Cet archaïsme remonte à l’origine de la langue. - -Le livre des _Rois_, traduit au XIe siècle, en fait constamment usage, -non-seulement pour _inquit_, mais aussi pour _dixit_: - - «Vien t’en, _fist_ Jonathas.... _fist_ Jonathas: à els irrum...» - - (p. 46.) - - «_Fist_ li poples à Saul: Comment! si murrad Jonathas?» - - (p. 51.) - - «_Fist_ li prestres: Pernez de Deu conseil.» - - (p. 50.) - -Voltaire l’a souvent employé pour donner à son style une teinte de -naïveté ironique. - -Mais comment le verbe _faire_ s’est-il, dès l’origine de la langue, -substitué au verbe _dire_? Cette substitution n’est pas réelle: elle -n’est qu’apparente. - -Par suite des habitudes de syncope et des lois de la transmutation -des voyelles, il est arrivé que des formes rapprochées en latin ont -produit, en français, des formes identiques. - -_Dicere_ a donné _dire_, _di(ce)re_. - -_Desi(de)rare_, _de(si)rare_, _dire_ aussi. - -(Voyez DIRE, TROUVER QUELQU’UN A DIRE.) - -Pareillement, de _făcere_, _fere_, et de _fāri_, _faire_. - -L’oreille les confondait, la plume ne tarda pas à les confondre; et les -deux formes sont encore mêlées dans l’orthographe moderne: _Je fAis_, -_je fErai_, _fEsant_ ou _fAisant_. - ---FAIRE, remplaçant dans ses temps, nombres et personnes, un verbe -précédemment exprimé, et qu’il faudrait répéter: - - Ah! que j’ai de dépit, que la loi n’autorise - A changer de mari comme _on fait_ de chemise! - - (_Sgan._ 5.) - - Je risque plus du mien que tu ne _fais_ du tien. - - (_Ibid._ 22.) - - Puisque me voilà éveillé, il faut que j’éveille les autres, et - que je les tourmente comme on m’a _fait_. - - (_Prol. de la Pr. d’Él._ sc. 2.) - -Comme on m’a tourmenté. - - On vous aime autant en un quart d’heure qu’on _feroit_ une - autre en six mois. - - (_D. Juan._ II. 2.) - - Il l’appelle son frère, et l’aime, dans son âme, - Cent fois plus qu’il ne _fait_ mère, fils, fille et femme. - - (_Tart._ I. 2.) - - Le nom du grand Condé est un nom trop glorieux pour le traiter - comme on _fait_ tous les autres noms. - - (_Ép. dédic. d’Amphitryon._) - - Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le - miel _fait_ les mouches. - - (_G. D._ II. 4) - -Les Anglais emploient absolument au même usage leur verbe _do_, faire, -qui n’est autre que le saxon _thun_. Par exemple, dans cette phrase: -«He _loves_ not plays as thou _dost_, Antony.» (SHAKSP. _Jul. Cæs._) -«Il n’_aime_ pas la comédie comme _tu fais_, Antoine.» _Dost_ remplace -_lovest_, par une tournure toute française. J’ai montré ailleurs[55] -que _how do you do_, est aussi une formule française traduite avec des -mots saxons. - - [55] _Des Variat. du lang. fr._, p. 375. - ---FAIRE, représentant l’idée exprimée par une phrase ou une demi-phrase: - - VALÈRE. Je vous proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, - pourvu que vous me laissiez celui que j’ai. - - HARPAGON. _Non ferai_, de par tous les diables! - - (_L’Av._ V. 3.) - -C’est-à-dire: je ne te laisserai pas celui que tu as, à la charge par -toi de ne prétendre rien aux autres. - -On disait, _si ferai_, aussi bien que _non ferai_. - ---FAIRE (un substantif), être la cause, l’objet, le but de....: - - Non, non, vous pouvez bien, - Puisque _vous le faisiez_, rompre notre entretien. - - (_Dép. am._ II. 2.) - - Oui, je veux bien qu’on sache, et j’en dois être crue, - Que le sort offre ici deux objets à ma vue - Qui, m’inspirant pour eux différents sentiments, - De mon cœur agité _font tous les mouvements_. - - (_Éc. des mar._ II. 14.) - - Elle _fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie_. - - (_B. gent._ III. 9.) - ---FAIRE, suivi d’un adverbe, produire un effet: - - Ces deux adverbes joints _font admirablement_. - - (_Fem. sav._ III. 2.) - ---FAIRE, représenter, dépeindre: - - Mais, las! il _le fait_, lui, si rempli de plaisirs[56], - Que de se marier il donne des désirs. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - [56] Le mariage. - ---FAIRE, simuler, feindre: - - _Je ferai_ le vengeur des intérêts du ciel. - - (_D. Juan._ V. 2.) - - Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave - Qu’il a gagné votre âme en _faisant votre esclave_? - - (_Mis._ II. 1.) - - M’engager à _faire l’amant_ de la maîtresse du logis, c’est.... - etc. - - (_Comtesse d’Esc._ 1.) - -C’est ainsi qu’on l’emploie en parlant des rôles de théâtre: Molière -_faisait_ Sganarelle; il _faisait_ aussi les rois et les personnages -nobles; il _faisait_ don Garcie, et il y fut sifflé à double titre, -comme auteur et comme acteur. - ---FAIRE A QUELQUE CHOSE, y contribuer: - - Même, si cela _fait à votre allégement_, - J’avouerai qu’à lui seul en est toute la faute. - - (_Dép. am._ III. 4.) - ---FAIRE BESOIN, être nécessaire: - - Quand nous _faisons besoin_, nous autres misérables, - Nous sommes les chéris et les incomparables. - - (_L’Ét._ I. 2.) - - S’il vous _faisoit besoin_, mon bras est tout à vous. - - (_Dép. am._ V. 3.) - ---FAIRE CONTRE QUELQU’UN, agir contre ses intérêts: - - Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, - Et _nous faisons contre eux_ à leur être indulgents. - - (_Éc. des fem._ V. 7.) - -(Voyez FAIRE POUR QUELQU’UN.) - ---FAIRE DE (un substantif), traiter, en agir avec: - - Et tout homme bien sage - Doit _faire des habits_ ainsi que _du langage_. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - - Je voudrois bien qu’_on fît de la coquetterie_ - Comme _de la guipure et de la broderie_. - - (_Ibid._ II. 9.) - ---FAIRE DU...., prendre le rôle de...., FAIRE DE SON DRÔLE: - - J’ai bravé ses armes assez longtemps (de l’amour), et _fait de - mon drôle_ comme un autre. - - (_Pr. d’Él._ II. 2.) - - J’ai ouï dire, moi, que vous aviez été autrefois un bon - compagnon parmi les femmes; que vous _faisiez de votre drôle_ - avec les plus galantes de ce temps-là.... - - (_Scapin._ I. 6.) - - «_Faire du roy, faire du capitaine, pro rege se gerere, - imperatorias partes sumere. Faire du liperquam_, se montrer le - grand gouverneur.» - - (NICOT.) - -_Faire_, dans ces locutions, se rapporte au sens de _feindre_, -_simuler_. (Voyez p. 174.) Le _de_, marque du génitif, suppose une -ellipse: faire (le rôle) du roi; faire (le rôle) du liperquam. - -Ce mot _liperquam_, qui est une corruption de _luy per quem_ -(sous-entendu _omnia geruntur_), ou plutôt qui est la notation fidèle -de la manière dont on prononçait ces mots latins au moyen âge, paraît -renfermer l’origine du mot _péquin_. Un _péquin_, ou un _per quem_, -est un fat qui tranche de l’important, qui _se monstre le grand -gouverneur_, qui fait du _liperquan_. - -(Voyez _des Variations du langage français_, p. 414.) - ---FAIRE DES DISCOURS, UN DESSEIN, DES CRIS; FAIRE PLAINTE, FAIRE ÉCLAT: - - Tous ces signes sont vains: _quels discours as-tu faits_? - - (_L’Ét._ III. 4.) - - Je quitterois le _dessein que j’ai fait_! - - (_Mar. forc._ 2.) - - Tu vois, Toinette, _les desseins_ violents que l’on _fait_ sur - lui (sur son cœur)! - - (_Mal. im._ I. 10.) - - Comment, bourreau, tu _fais des cris_? - - (_Amph._ I. 2.) - - J’ai peine à comprendre sur quoi - Vous fondez _les discours_ que je vous entends _faire_. - - (_Ibid._ II. 2.) - - Est-ce donc que par là vous voulez essayer - A réparer l’accueil dont je vous ai _fait plainte_? - - (_Ibid._ II. 2.) - - La plus rare vertu - Qui puisse _faire éclat_ sous un sort abattu. - - (_L’Ét._ III. 4.) - ---FAIRE EN..., agir en: - - Il sait faire obéir les plus grands de l’État, - Et je trouve qu’_il fait en digne potentat_. - - (_Fâcheux._ I. 10.) - - J’avois mangé de l’ail, et _fis en homme sage_ - De détourner un peu mon haleine de toi. - - (_Amph._ II. 3.) - ---EN FAIRE A QUELQU’UN POUR....: - - J’en suis pour mon honneur; mais à toi, qui me l’ôtes, - _Je t’en ferai_ du moins _pour_ un bras ou deux côtes. - - (_Sgan._ 6.) - -Je t’en donnerai pour un bras ou deux côtes.--C’est-à-dire, il t’en -coûtera un bras ou deux côtes. - -Cette expression est empruntée au langage technique du commerce, où -l’on dit: _Faites_-moi de cette marchandise pour telle somme.--On n’en -_fait_ pas pour ce prix. - - «Le marchand _fit_ son chantre mille écus, et son grammairien - trois mille.» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - ---FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire relativement à quelque -chose, _de aliqua re_: - - Mais, _je ne t’en fais pas le fin_, - Nous avions bu de je ne sais quel vin - Qui m’a fait oublier tout ce que j’ai pu faire. - - (_Amph._ II. 3.) - ---IL FAIT, impersonnel, construit avec l’adjectif _sûr_, comme avec -l’adjectif _bon_, _beau_, _clair_, etc.: - - _Il ne fait pas bien sûr_, à vous le trancher net, - D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - ---FAIRE FAUX BOND A L’HONNEUR: - - Mais il faut qu’_à l’honneur_ elle _fasse faux bond_... - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - ---FAIRE FORCE A (un substantif), forcer, contraindre: - - Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois, - _Faire force à l’amour_ qui m’impose des lois. - - (_L’Ét._ IV. 5.) - ---FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif). Voyez GALANTERIE. - ---FAIRE LA COMÉDIE: - - Ne voulez-vous point, un de ces jours, venir voir avec elle _le - ballet et la comédie_ que l’on _fait_ chez le roi? - - (_B. gent._ III. 5.) - ---FAIRE LES HONNEURS DE QUELQUE CHOSE: - - _Faisons bien les honneurs_ au moins _de notre esprit_. - - (_Fem. sav._ III. 4.) - ---FAIRE MÉTIER ET MARCHANDISE DE: - - Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, - _Font de dévotion métier et marchandise_. - - (_Tart._ I. 6.) - ---SE FAIRE LES DOUCEURS D’UNE INNOCENTE VIE: - - Et, de cette union de tendresse suivie, - _Se faire les douceurs d’une innocente vie_. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - ---FAIRE PARAITRE (SE), se montrer: - - La douceur de sa voix a voulu _se faire paroître_ dans un air - tout charmant qu’elle a daigné chanter. - - (_Pr. d’Él._ III. 2.) - ---FAIRE POUR QUELQU’UN, agir pour lui, le protéger: - - Dieu _fera pour les siens_. - - (_Dép. am._ III. 7.) - - _C’est ce qui fait pour vous_; et sur ces conséquences - Votre amour doit fonder de grandes espérances. - - (_Éc. des mar._ I. 6.) - -(Voyez FAIRE CONTRE QUELQU’UN.) - ---FAIRE SCRUPULE, causer du scrupule: - - Ce nom (de gentilhomme) _ne fait aucun scrupule_ à prendre. - - (_B. gent._ III. 12.) - ---FAIRE SEMBLANT QUE....: - - Profitons de la leçon si nous pouvons, sans _faire semblant - qu’on_ parle à nous. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - ---FAIRE SON POUVOIR, faire son possible: - - _Faites votre pouvoir_, et nous ferons le nôtre. - - (_Dép. am._ I. 2.) - -C’était l’expression du temps: - - «J’ai fait mon pouvoir, sire, et n’ai rien obtenu.» - - (CORNEILLE, _Le Cid_. I. 6.) - ---FAIRE UNE BOURLE (_bourle_, de l’italien _burla_, moquerie): - - .... Une certaine mascarade que je prétends faire entrer dans - une _bourle_ que je veux _faire_ à notre ridicule. - - (_B. gent._ III. 14.) - -(Voyez BOURLE.) - ---FAIRE UNE VENGEANCE DE QUELQU’UN; en tirer vengeance: - - Et je prétends _faire de lui une vengeance exemplaire_. - - (_Scapin._ III. 7.) - - -FAIT A (un infinitif), habitué à....: - - Car les femmes y sont _faites à coqueter_. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - - -FAIT, substantif; C’EST UN ÉTRANGE FAIT QUE....: - - _C’est un étrange fait que_, avec tant de lumières, - Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières. - - (_Ibid._ IV. 8.) - ---LE FAIT DE QUELQU’UN; tout ce qui le concerne, sa conduite, sa -fortune, etc....: - - Tout son _fait_, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie. - - (_Tart._ I. 1.) - - Je crains fort pour mon _fait_ quelque chose approchant. - - (_Amph._ II. 3.) - - Bienheureux qui a _tout son fait_ bien placé! - - (_L’Av._ I. 4.) - -Dans La Fontaine: - - «Le malheureux, n’osant presque répondre, - «Court au magot, et dit: C’est _tout mon fait_.» - - (_Le Paysan qui a offensé son seigneur._) - ---DIRE SON FAIT A QUELQU’UN: - - Il me donna un soufflet, mais _je lui dis bien son fait_! - - (_Pourc._ I. 6.) - - -FALLANT, participe présent de _falloir_: - - Mais _lui fallant_ un pic, je sortis hors d’effroi. - - (_Fâcheux._ II. 2.) - -Comme il lui fallait un pique. Le participe abrège singulièrement, et -mériterait pour cela seul d’être en usage. - - -FALLOT, plaisant, grotesque; TRAIT FALLOT: - - Sans ce trait _fallot_, - Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot. - - (_L’Ét._ II. 14.) - - «........ Hé quoi, plaisant _fallot_, - «Vous parlerez toujours, et je ne dirai mot?» - - (TH. CORNEILLE, _Jodelet prince_.) - - «Là, par quelque chanson _fallote_, - «Nous célébrerons la vertu - «Qu’on tire de ce bois tortu.» - - (ST.-AMAND.) - - «_Falot_ se prend aussi pour un muguet, compagnon de - village:--_Un gentil falot_.» - - (NICOT.) - -Au sens propre, le substantif _falot_ est très-ancien dans notre -langue, où il est venu de la basse latinité. Dans les actes de Minutius -Félix (_ap. Baron. ad ann. 303_), on trouve déjà _cereofalum_, un falot -de cire; et dans une charte de l’évêché d’Amiens, en 1240, _falæ_ -signifie les torches employées aux enterrements. - -_Falæ_ était traduit _failles_ en français: - - «Et des murs toutes les entrailles - «Portent brandons et mettent _failles_.» - - (_R. d’Athis et Prophil._) - - «_Failles_ emportent et brandons; - «Tot en resplent (_resplendit_) la regions.» - - (_R. de la Guerre de Troie._) - -De _faille_ ou _fale_, le diminutif _falot_. - -_Falot_ se trouve dans Albert Mussato, de Padoue, qui écrivait, au -commencement du XIVe siècle, la chronique des gestes d’Henri VI: -«Soudain ils voient briller, au sommet de la Gorgone, une sorte -de signal par le feu, qu’ils appellent _falot_: _quod ipsi falo -nuncupabant_.»--Sur quoi Nicolas Villani fait une note pour expliquer -ce que c’est qu’un _falot_, et il dérive ce mot du grec φαλὸς, dérivé -lui-même du verbe φάλω, _briller_. - -Il est à remarquer que ceux dont il est question, et que désigne le mot -_ipsi_, ce sont les Padouans. _Falot_, ou plutôt _falo_, était donc, -vers 1300, un terme italien. On le retrouve en effet dans la chronique -de Modène: «Et ex hoc facti fuerunt magni _falo_ mutinæ.» - - (Ap. MURATORI, t. 15.) - -_Fallodia_, _fallogia_, dans les chroniques italiennes du moyen âge, -sont des illuminations. - -J’ai insisté sur l’origine de ce mot, parce qu’il a causé beaucoup de -tortures aux érudits; on peut voir dans Trévoux les peines qu’ils se -sont données pour tirer falot du saxon _bal_, ou du chaldéen _lappid_, -changé en _peled_, qui se serait à son tour transformé en _falot_. - -Le passage du sens propre au sens métaphorique ne peut arrêter -personne. Il est tout naturel de comparer un homme gai, facétieux, -folâtre, à une flamme qui joue sous le vent. Les Latins disaient, par -une figure pareille, _igniculi ingenii_ (_Quintilien_). - -(Voyez Du Cange aux mots _Falo_, _Phalæ_, _Fallodia_.) - - -FAMEUX, au sens de _considérable_, _important_: - - Et me donner le temps qui sera nécessaire - Pour tâcher de finir cette _fameuse affaire_. - - (_L’Ét._ IV. 9.) - - Oui, je suis don Alphonse; et mon sort conservé - Est un _fameux effet_ de l’amitié sincère - Qui fut entre son prince et le roi notre père. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - - Et ce _fameux secret_ vient d’être dévoilé. - - (_Ibid._ V. 6.) - -Cet emploi de _fameux_, qui paraît avoir été du style noble du temps de -Molière, est aujourd’hui une des formes triviales du langage du peuple. - - Quoi! faut-il que pour moi vous renonciez, seigneur, - A cette royale constance - Dont vous avez fait voir, dans les coups du malheur, - Une _fameuse expérience_? - - (_Psyché._ II. 1.) - -_Royale constance_, _fameuse expérience_, laissent trop voir la -précipitation de l’écrivain. - - -FANFAN, terme de tendresse et de mignardise: - - Oui, ma pauvre _fanfan_, pouponne de mon âme. - - (_Éc. des mar._ II. 14.) - -C’est la dernière syllabe du mot _enfant_, redoublée, à l’imitation des -enfants eux-mêmes. - - -FANFARONNERIE: - - C’est pure _fanfaronnerie_ - De vouloir profiter de la poltronnerie - De ceux qu’attaque notre bras. - - (_Amph._ I. 2.) - -La _fanfaronnade_ est l’expression de la _fanfaronnerie_. - - -FATRAS au pluriel: - - Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin - De _tous les vieux fatras_ qui traînent dans les livres. - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - - -FAUT, de _faillir_: - - .......... Le cœur me _faut_. - - (_Éc. des fem._ II. 2.) - -De même de _défaillir_, _défaut_: - - «Que si la frayeur nous saisit de sorte que le sang se glace si - fort que tout le corps tombe en défaillance, l’âme _défaut_ en - même temps.» - - (BOSSUET. _Connaissance de Dieu._ p. 115.) - -Dans l’édition in-12, imprimée en 1846 chez MM. Didot, l’éditeur a -mis: «l’âme _semble s’affaiblir_.» De pareilles corrections sont de -véritables sacriléges. Comment n’a-t-on pas vu l’intention de ce -rapprochement entre les mots _défaillance_ et _défaillir_? comment, à -cette expression énergique _l’âme défaut_, a-t-on osé substituer cette -misérable et lâche expression, _semble s’affaiblir_? comment enfin se -trouve-t-il des mains qui osent toucher à Bossuet, et mutiler sa pensée? - - -FAUTE, absence, manque; IL VIENT FAUTE DE: - - _S’il vient faute de vous_, mon fils, je ne veux plus rester au - monde. - - (_Mal. im._ I. 9.) - - -FAUX, dans le sens de _méchant_, _félon_, _déloyal_: - - Mais le _faux animal_, sans en prendre d’alarmes, - Est venu droit à moi, qui ne lui disois rien. - - (_Pr. d’Él._ I. 2.) - - -FAUX BOND. Voyez FAIRE FAUX BOND. - - -FAUX MONNOYEURS EN DÉVOTION: - - ..... Toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à - outrance, toutes les friponneries couvertes de ces _faux - monnoyeurs en dévotion_.... - - (1er _Placet au Roi_.) - - -FAVEUR, ressource, protection: - - Afin que pour nier, en cas de quelque enquête, - J’eusse d’un faux-fuyant _la faveur_ toute prête. - - (_Tart._ V. 1.) - -On dit encore tous les jours _à la faveur de_: il a nié, _à la faveur_ -d’un faux-fuyant. - - -FAVEURS ÉTROITES. Voyez ÉTROIT. - - -FEINDRE A (un infinitif), hésiter à.....: - - _Tu feignois à sortir_ de ton déguisement. - - (_L’Ét._ V. 8.) - - Vous ne devez point _feindre à me le faire voir_. - - (_Mis._ V. 2.) - - _Nous feignions à vous aborder_, de peur de vous interrompre. - - (_L’Av._ I. 5.) - ---FEINDRE DE (un infinitif), même sens: - - Ainsi, monsieur, _je ne feindrai point de vous dire_ que - l’offense que nous cherchons à venger..... etc. - - (_D. Juan._ III. 4.) - -Je ne feindrai pas de dire, de faire, c’est-à-dire, je dirai, je ferai -réellement, sincèrement. - - _Nous ne feignons point de mettre_ tout en usage. - - (_Pourc._ I. 3.) - - _Je ne feindrai point de vous dire_ que le hasard nous a fait - connoître il y a six jours. - - (_Mal. im._ I. 5.) - ---FEINDRE, suivi d’un infinitif sans préposition, hésiter, comme -_feindre à_, et _feindre de_: - - _Feindre s’ouvrir à moi_, dont vous avez connu Dans tous vos - intérêts l’esprit si retenu! - - (_Dép. am._ II. 1.) - -La reine de Navarre construit pareillement _feindre_ avec un infinitif, -sans préposition intermédiaire: - - «Le seigneur de Bonnivet, pour luy arracher son secret, - _feignit luy dire_ le sien.» - - (_Heptam._, nouvelle 14.) - -La vieille langue employait _se faindre_, pour exprimer s’épargner à -quelque chose, ne faire que le semblant de..... - - «Ne _se_ doit pas _faindre_ de luy aider.....» - «De luy aider ne _se_ va pas _faignant_.» - - (_Ogier._ V. 9632 et 9638.) - -Nicot dit: «SE FAINDRE, _parcere labori_, _remittere_, _summittere_. -Sans se faindre, sedulo.—SE FAINDRE, _prævaricari_. Tu te fains à -jouer; _non bona fide ludis_.» - -Montaigne emploie _se feindre_ absolument, pour _feindre_, comme _se -jouer_, pour _jouer_; _se mourir_, pour _mourir_: - - «Pour revenir à sa clemence (de César), nous en avons plusieurs - naïfs exemples au temps de sa domination, lorsque, toutes - choses estant reduictes en sa main, il n’avoit plus à _se - feindre_.» - - (MONT. II. 33.) - - -FEMME DE BIEN, recevant comme un adjectif la marque du comparatif: - - Croyez-moi, celles qui font tant de façons n’en sont pas - estimées _plus femmes de bien_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.) - - -FERME, adverbialement: - - Vous me parlez bien _ferme!_ et cette suffisance... - - (_Mis._ I. 2.) - - Allons, _ferme!_ poussez, mes bons amis de cour! - - (_Ibid._ II. 5.) - -(Voyez PREMIER QUE, FRANC, NET.) - - -FERMER, métaphoriquement; FERMER LES MOYENS DE: - - C’est que vous voyez bien que _tous les moyens_ vous en sont - _fermés_. - - (_G. D._ III. 8.) - -Vous en sont interdits. (Voyez OUVRIR.) - - -FÉRU, blessé, de _férir_, archaïsme, dans le sens restreint de _rendre -amoureux_: - - Peut-être en avez-vous déjà _féru_ quelqu’une? - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - - -FESTINER QUELQU’UN, lui offrir un festin: - - C’est ainsi que vous _festinez les dames_ en mon absence! - - (_B. gent._ IV. 2.) - - -FEU, invariable: - - Je tiens de _feu ma femme_, et je me sens comme elle - Pour les désirs d’autrui beaucoup d’humanité. - - (_Mélicerte._ I. 4.) - - Et l’on dit qu’autrefois _feu Bélise_, sa mère... - - (_Ibid._ II. 7.) - -Furetière qualifie ce terme _substantif_, et il lui donne, comme à un -adjectif, un féminin: le _feu_ roi, la _feue_ reine. Il nous apprend -même que les notaires de province usent du pluriel _furent_, en -parlant de deux personnes conjointes et décédées, ce qui, ajoute-t-il, -marque que ce mot vient de _fuit_ et de _fuerunt_. C’est une raison -pour maintenir _feu_ invariable. Dans le temps que la notation _eu_ -sonnait _u_, l’on prononçait _fu_ mon père, _fu_ ma mère (_fut_ mon -père, _fut_ ma mère); l’ignorance des origines a laissé s’introduire, à -la suite d’une mauvaise orthographe, une mauvaise prononciation qui a -prévalu; en sorte qu’aujourd’hui cette espèce de prétérit-adverbe est -transformé en un véritable adjectif. - -Nicot dérive _feu_ de _defunctus_, et le qualifie adjectif; puis -il ajoute: «Aussi le pourrait-on extraire de cette tierce personne -_fuit_..... comme _feut_ signifiant en ce sens _a esté_ ou _fut_, -c’est-à-dire, a vescu et n’est plus.» - -C’est la bonne étymologie. - - -FEU QUI SE RÉSOUT EN ARDEUR DE COURROUX: - - Tout son _feu se résout en ardeur de courroux_. - - (_Dép. am._ V. 8.) - - -FIEFFÉ, FOU FIEFFÉ: - - Peste du fou _fieffé_! - - (_Méd. m. lui._ I. 1.) - -_Fieffé_ est celui à qui l’on a donné un fief, ce qui suppose un homme -en son genre excellant par-dessus ses confrères. Cette locution se -rapporte aux mœurs du moyen âge. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de fiefs, -mais des brevets d’invention, on dirait, par une expression tout à fait -correspondante: un fou breveté. - - -FIER, adjectif; ÊTRE FIER A QUELQU’UN: - - Oh! qu’elles _nous_ sont bien _fières_ par notre faute! - - (_Dép. am._ IV. 2.) - - -FIÈVRE QUARTAINE (VOTRE)......., sorte de serment elliptique: - - ... Si vous y manquez, _votre fièvre quartaine_!.... - - (_L’Ét._ IV. 8.) - -Si vous y manquez, vous consentez à être pris de la fièvre quartaine; -jurez sur votre fièvre quartaine. - -C’est aussi une espèce d’exclamation imprécatoire: Que la fièvre -quartaine te serre! ta fièvre quartaine! - -Dans l’explication entre le prêtre et le pelletier, joués par Pathelin: - - LE PREBSTRE. - - «Je ne le congnois nullement. - «Il m’a dit que presentement - «Vous confesse, et que payerez - «Tres-bien, et si me baillerez - «Argent, pour dire une douzaine - «De messes. - - LE PELLETIER. - - _Sa fiebvre quartaine!_» - - (_Le nouv. Pathelin._) - - LE PREBSTRE. - - «Vuyde dehors, fol insensé, - «Car il est temps que tu t’en partes. - - LE PELLETIER: - - «Et je feray, _tes fiebvres quartes_!» - - (_Ibid._) - - -FIGURE, dans le sens restreint de _forme_. Molière a dit, en ce sens, -_la figure du visage_: - - Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure - _Des visages humains_ offusque _la figure_. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - -Offusque la forme des visages humains. - ---TENIR LA FIGURE DE: - - Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, - J’ai _d’un vrai trépassé_ su _tenir la figure_. - - (_Éc. des fem._ V. 2.) - -Cette acception de _figure_ se rapporte à celle de FIGURER. (Voyez ce -mot.) - - -FIGURER, se rapportant à tout l’extérieur, à la _configuration_, en -quelque sorte: - - Voici monsieur Dubois plaisamment _figuré_. - - (_Mis._ IV. 2.) - - .... Une vieille tante qui.... _nous figure_ tous les hommes - comme des diables qu’il faut fuir. - - (_B. gent._ III. 10.) - - -FILER DOUX: - - Tu n’es pas où tu crois; en vain tu _files doux_. - - (_Amph._ II. 3.) - -_Doux_ est adverbial, comme _franc_, _ferme_, _net_, _clair_, -_soudain_, etc., dans des locutions analogues. - - -FILET, diminutif de _fil_: - - Il semble, à vous entendre, que monsieur Purgon tienne dans ses - mains _le filet de vos jours_, et que, d’autorité suprême, il - vous l’allonge ou le raccourcisse comme il lui plaît. - - (_Mal. im._ III. 7.) - -Trévoux indique encore _filet_ comme diminutif de _fil_, _tenue filum_; -et Regnier décrivant le costume de son pédant: - - «Les Alpes en jurant lui grimpoient au collet, - «Et la Savoy, plus bas, ne pend qu’à un _filet_.» - - (_Sat._ X.) - - -FILLE A SECRET, capable de garder un secret: - - Ascagne, je suis _fille à secret_, Dieu merci. - - (_Dép. am._ II. 1.) - - -FILLOLE, filleule, archaïsme: - - Il n’a pas aperçu Jeannette ma _fillole_, - Laquelle m’a tout dit, parole pour parole. - - (_L’Ét._ IV. 7.) - -Nicot dit: «filleul ou fillol.» - -Vaugelas déclare que _fillol_ pour _filleul_, c’est très-mal parler. -Pourquoi, puisque la racine est _filiolus_? L’usage, dira-t-on? A la -bonne heure, si l’on pose en principe que l’usage ne saurait avoir -tort. - - -FIN. Voyez FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE (p. 176). - ---FIN FOND: - - Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, - C’est-à-dire, mon cher, en _fin fond_ de forêts. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - -_Fin_, dans l’ancienne langue, se joignait comme affixe à un substantif -ou à un adjectif, pour lui donner la forme superlative. - - «De lermes sont lor vis moilliez, - «Sourdant de _fin cueur_ amoureus.» - - (_R. de Coucy._ v. 6176.) - - «La dame estoit si _fine bele_, - «Que n’avoit dame ne pucele - «Ens el païs qui l’ataindist.» - - (_Ibid._ v. 150.) - -On dit, en certains pays vignobles, que du vin est _fin clair_. Il nous -reste encore, dans l’usage commun, _fin fond_, et _fine fleur_. - - «Près de Rouen, pays de sapience, - «Gens pesant l’air, _fine fleur_ de Normands.» - - (LA FONT. _Le Remède._) - - «Nous mourons de _fine famine_,» - -dit Guillemette à Pathelin. Et plus loin: - - «Vous en estes _un fin droict maistre_.» (de tromperie.) - - -FLAIREUR DE CUISINE: - - Impudent _flaireur de cuisine_! - - (_Amph._ III. 7.) - - -FLÉCHIR AU TEMPS: - - Il faut _fléchir au temps_ sans obstination. - - (_Mis._ I. 1.) - -Molière eût mis aussi bien _céder au temps_; mais _fléchir au temps_ -fait une image bien plus vive et poétique. - - -FOIN! exclamation: - -Ce mot n’a que la forme de commun avec _foin_, _fœnum_. - -On rencontre fréquemment, dans Plaute et dans Térence, l’exclamation -_phu!_ (en grec φεῦ), exprimant tantôt le dégoût, tantôt l’admiration: -_peste_, _oh oh_, _diantre!_ Ce _phu_ est devenu en français _foin_, -par le changement de l’_u_ en _oi_, comme _pungere_, _ungere_, -_poindre_, _oindre_. Il s’emploie sans complément ou avec un complément: - - _Foin!_ que n’ai-je avec moi pris mon porte respect! - - (_L’Ét._ III. 9.) - - «_Foin du loup et de sa race!_» - - (LA FONTAINE. _Le Chevreau, la Chèvre et le Loup._) - -Foin ou fi sur le loup--_phu de lupo_. - - «Adieu donc. _Fi du plaisir_ - «Que la crainte peut corrompre!» - - (LA FONT. _Fables._ I. 9.) - - -FOND D’AME, substantif; UN FOND D’AME: - - Et n’est-ce pas sans doute un crime punissable, - De gâter méchamment ce _fond d’âme_ admirable? - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - - -FONDANTE EN LARMES: - - Une jeune fille toute _fondante en larmes_, la plus belle et la - plus touchante qu’on puisse jamais voir. - - (_Scapin._ I. 2.) - -M. Auger veut qu’ici _fondant_ soit un participe présent, et non -un adjectif verbal, attendu le complément indirect _en larmes_. La -raison ne paraît pas convaincante. On dit bien: cette jeune fille est -_charmante de grâces_. Le complément ne fait donc rien à l’affaire; -mais le féminin _toute_, qui précède _fondante_, y fait beaucoup, et -détermine au second mot le caractère d’adjectif. Cette femme est _toute -riante de santé_, ou bien _toute fondante en larmes_; il est clair -qu’il s’agit d’un état, d’une manière d’être, et non pas d’une action. - -(Voyez PARTICIPE PRÉSENT _variable_.) - - -FONDER SUR QUELQUE CHOSE, absolument: - - Tant de méchants placets, monsieur, sont présentés, - Qu’ils étouffent les bons; et l’espoir où _je fonde_ - Est qu’on donne le mien quand le prince est sans monde. - - (_Fâcheux._ III. 2.) - -L’espoir où je _me_ fonde. (Voyez ARRÊTER.) - - -FORCE, adverbe; FORCE GENS: - - Voir cajoler sa femme, et n’en témoigner rien, - Se pratique aujourd’hui par _force gens_ de bien. - - (_Sgan._ 17.) - -Nicot: «Force, _id est copia_: il luy est allé _force gens_ au -devant.--Lieux où il y a _force arbres_.» - -Cette locution est trop commune pour qu’il en faille rapporter des -exemples. Je me contenterai d’observer que le mot _force_ doit être -porté sur la liste des substantifs que l’usage a transformés en -adverbes dans certains cas donnés, comme _pas_, _point_, _trop_ (qui -est une ancienne forme de _troupe_), _rien_, _mot_ ou _motus_. - - -FORCER, vaincre en luttant; FORCER UN MALHEUR: - - Il m’échappe! ô _malheur qui ne se peut forcer_! - - (_L’Ét._ II. 14.) - -L’emploi de _forcer_ est ici le même que dans cette locution: _forcer -un lièvre_. - - -FORFANTERIE D’UN ART, vanité d’un art qui se vante: - - Sans découvrir encore au peuple,...... _la forfanterie de notre - art_. - - (_Am. méd._ III. 2.) - -Les Italiens disent _un furfante_; mais, au rebours de ce qu’affirme -Nicot, ce n’est pas d’eux que nous avons emprunté _forfant_ ni -_forfanterie_, car les racines de ces mots sont exclusivement -françaises. _Forfanterie_ est pour _forvanterie_. _For_, en -composition, signifie tantôt _hors_, comme dans _forligner_, -_forclore_, _forbannir_, _forban_, etc., tantôt _mal_, parce que le -mal résulte de l’excès qui franchit les limites. Ainsi _forfaire_, -_forsenné_, _forconseiller_, _forjuger_, _formarier_ et _formariage_ -(mariage contre la loi et la coutume), _formener_ (malmener), etc. _Se -forfanter_, c’est se vanter au delà de la vérité, se vanter à faux; et -c’est de nous que les Italiens l’ont emprunté. - - -FORGER UN AMUSEMENT: - - Votre feinte douceur _forge un amusement_, - Pour divertir l’effet de mon ressentiment. - - (_D. Garcie._ IV. 8.) - -(Voyez DIVERTIR et AMUSER.) - - -FORLIGNER DE: - - Jour de Dieu! je l’étranglerois de mes propres mains, s’il - falloit qu’elle _forlignât de l’honnêteté de sa mère_! - - (_G. D._ II. 14.) - -_Fors-ligner_, c’est sortir hors de la ligne droite, _se dévier_, comme -on parlait jadis. - -(Voyez FORFANTERIE.) - - -FORMER DES SENTIMENTS, comme _former des vœux_: - - Et _je ne forme point_ d’assez beaux _sentiments_ - Pour..... - - (_Dép. am._ I. 3.) - - -FORT EN GUEULE: - - MADAME PERNELLE: - - ..... Vous êtes, m’amie, une fille suivante - Un peu trop _forte en gueule_, et très-impertinente. - - (_Tart._ I. 1.) - ---FORTE PASSION, passion dominante: - - Ta _forte passion_ est d’être brave et leste. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - -FORTUNE, au sens du latin _fortuna_, la destinée, dans ce vers d’Horace: - - _Fortunam_ Priami cantabo, et nobile bellum. - - ..... Elle est de vous (cette lettre), suffit: même _fortune_. - - (_Dépit. am._ II. 3.) - - Le capitaine de ce vaisseau, touché de _ma fortune_, prit - amitié pour moi. - - (_L’Av._ V. 5.) - - Voyons quelle _fortune_ en ce jour peut m’attendre. - - (_Amph._ III. 4.) - - Comme on trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites - particularités de la _fortune_ du moindre des hommes. - - (_Am. magn._ III. 1.) - -La _fortune_ d’un homme, pour signifier sa richesse, l’ensemble de son -avoir, est une acception toute moderne, qui ne se rencontre point dans -Molière. - -Un homme _fortuné_ n’est point un homme riche, mais un homme favorisé -du sort. On peut être le plus _fortuné_ des mortels, et très-pauvre en -même temps. - -_Avoir de la fortune_, ne signifie donc réellement autre chose que -avoir la chance heureuse, _fortune_ se prenant pour _bonne fortune_, -comme _heur_ pour _bon heur_; _succès_ pour _heureux succès_, etc. - -Arnolphe demande à Horace: - - Vous est-il point encore arrivé de _fortune_? - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - -C’est-à-dire, d’aventure galante. - -«Tu portes César et sa fortune.» Il serait ridicule d’entendre: Tu -portes César et ses trésors. - ---PAR FORTUNE, par hasard: - - Je l’avois sous mes pieds rencontré _par fortune_. - - (_Sgan._ 22.) - -La Fontaine dit _de fortune_: - - «Comme elle disoit ces mots, - «Le loup, _de fortune_, passe.» - - (_La Chèvre, le Chevreau et le Loup._) - - -FORTUNES, au pluriel, même sens: - - ..... Nous parlions des _fortunes d’_Horace. - - (_L’Ét._ IV. 6.) - - «Quant au surplus des _fortunes_ humaines, - Les biens, les maux, les plaisirs et les peines...» - - (LA FONTAINE. _Belphégor._) - -Les Anglais ont retenu ce sens: _the fortunes of Nigel_, sont _les -aventures_ de Nigel. - -Horace dit aussi, au pluriel: - - «Si dicentis erunt _fortunis_ absona dicta....» - -Si le langage ne convient pas à la position du personnage, à sa -fortune, ou à ses fortunes. - - -FOUDRE PUNISSEUR. Voyez PUNISSEUR. - - -FOURBER QUELQU’UN: - - --Vous vous êtes accordés, Scapin, vous et mon fils, pour _me - fourber_. - - --Ma foi, monsieur, si Scapin _vous fourbe_, je m’en lave les - mains. - - (_Scapin._ III. 6.) - - -FOURBISSIME: - - Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_. - - (_L’Ét._ II. 5.) - -La forme en _issime_ fut naturellement la forme primitive de notre -superlatif. La traduction des _Rois_, la chanson de Roland, saint -Bernard, l’emploient constamment; d’ordinaire elle est contractée en -_isme_: _saintisme_, _grandisme_, _altisme_, _cherisme_, etc., y sont -pour _saintissime_, _grandissime_, etc. On disait même _bonisme_, et -non _optime_, formé de _bon_, par analogie. - -C’est donc à tort que le P. Bouhours (_Entretiens d’Ariste et Eugène_) -prétend ces superlatifs contraires au génie de notre langue. - -En 1607, Malherbe, dans ses lettres, se sert fréquemment de -_grandissime_; et Perrot d’Ablancourt, dans sa traduction de César: «Il -y avait un _grandissime_ nombre de villes.» Mais on les en a repris -l’un et l’autre. Par conséquent, c’est du commencement du XVIIe siècle -qu’il faut dater dans notre langue la déchéance de l’ancienne forme -latine, et l’emploi exclusif de _très_ pour marquer le superlatif. - -Les Latins, outre la forme en _issimus_, formaient aussi le superlatif -par le mot _ter_, soit séparé, soit en composition. Ils avaient -emprunté cela des Grecs, qui disaient τρισόλβιος, τρισευδαίμων, -τρισκατάρατος, etc. - -Plaute dit de même, _trifur_, _triveneficus_, _tricerberus_. - -Et Virgile: «O _ter_ quaterque _beati_!» - -_Très-docte_, en français, est donc comme _tridoctus_, et nous avons -eu, à l’instar des Latins, deux manières de former les superlatifs; -seulement la forme grecque, chez les Latins la moins usitée, a fini par -l’emporter chez nous, et par étouffer complétement la forme latine. - - -FOURNIR A, suffire à: - - Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir _fournir - Aux différents emplois_ où Jupiter m’engage...... - - (_Amph._ Prol.) - - -FRAIS; PRENDRE LE FRAIS, c’est-à-dire, choisir l’heure du frais, le -soir ou le matin: - - Pour arriver ici, mon père _a pris le frais_. - - (_Éc. des fem._ V. 6.) - - -FRANC, adverbialement: - - Je vous parle _un peu franc_; mais c’est là mon humeur. - - (_Tart._ I. 1.) - - Je vous dirai _tout franc_ que c’est avec justice. - - (_Ibid._ I. 6.) - - C’est de presser _tout franc_, et sans nulle chicane, - L’union de Valère avecque Marianne. - - (_Ibid._ III. 3.) - - Je vous dirai _tout franc_ que cette maladie, - Partout où vous allez, donne la comédie. - - (_Mis._ I. 1.) - -_Tout franchement_, comme _tout net_ est pour _tout nettement_. - -(Voyez PREMIER QUE, FERME, NET.) - - -FRÉQUENTER CHEZ QUELQU’UN: - - Sans doute; et je le vois qui _fréquente chez nous_. - - (_Fem. sav._ II. 1.) - -Les Latins employaient _frequentare_ sans _apud_, comme aujourd’hui -nous faisons. Dans Cicéron: _Qui domum meam frequentant_, ceux qui -fréquentent ma maison; et dans Phèdre: _Aras frequentas_, tu fréquentes -les autels. - - -FRICASSER, métaphoriquement: - - MARINETTE. - - Moi, je te chercherois! Ma foi, _l’on t’en fricasse_, - Des filles comme nous!..... - - (_Dép. am._ IV. 4.) - -Observez que c’est Marinette qui parle. - - -FRIPERIE; NOTRE FRIPERIE, notre personne: - - Gare une irruption sur _notre friperie_! - - (_Dép. am._ III. 1.) - -C’est un valet qui parle. - - -FROTTER SON NEZ AUPRÈS DE LA COLÈRE DE QUELQU’UN: - - GROS-RENÉ. - - Viens, viens _frotter ton nez auprès de ma colère_! - - (_Dép. am._ IV. 4.) - - -FUIR DE (un infinitif), comme éviter de....: - - Si votre âme les suit, et _fuit d’être coquette_.... - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - - Il ne _fuit_ rien tant tous les jours que _d’exercer_ les - merveilleux talents qu’il a eus du ciel pour la médecine. - - (_Méd. m. lui._ I. 5.) - -C’est le _fuge quærere_ d’Horace. - -_De_, dans l’expression française, est la marque de l’ablatif employé -dans ce vers de Virgile: - - Quanquam animus meminisse horret, _luctuque refugit_. - - (_Æneid._ II.) - -«Mon esprit recule d’horreur à ces images de deuil, et _fuit de s’en -souvenir_.» - - --«J’ay monstré, en la conduite de ma vie et de mes - entreprinses, que j’ay plustost _fuy_ qu’aultrement - _d’enjamber_ par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea - ma naissance.» - - (MONT. III. 7.) - - -FULIGINES, terme technique: - - Beaucoup de _fuligines_ épaisses et crasses, etc. - - (_Pourc._ I. 11.) - - -FURIEUX, dans le sens d’_extrême_: - - Voilà _une furieuse imprudence_, que de nous envoyer querir. - - (_G. D._ III. 12.) - - -FUSEAUX; FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX. Voyez BRUIRE. - - -FUTURS (DEUX), _commandés l’un par l’autre_: - - Ce ne _sera_ pas là qu’il _viendra_ la chercher. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - -Cette symétrie des temps, empruntée du latin, est aussi négligée au -XIXe siècle qu’elle était soigneusement observée au XVIIe. On dirait -aujourd’hui sans scrupule: Ce n’_est_ pas là qu’il _viendra_. - - _Je reviendrai_ voir sur le soir en quel état elle _sera_. - - (_Méd. m. l._ II. 6.) - -Et non: en quel état elle _est_. - - Lorsqu’on me _trouvera_ morte, il n’y aura personne qui mette - en doute que ce ne soit vous qui _m’aurez_ tuée. - - (_G. D._ III. 8.) - -Et non: _qui m’avez_. - - J’ai des raisons à faire approuver ma conduite, - Et _je connoîtrai_ bien si vous _l’aurez_ instruite. - - (_Fem. sav._ II. 8.) - -Cette symétrie des temps s’observait aussi pour le conditionnel. - -(Voyez CONDITIONNELS.) (DEUX.) - ---Futur suivi d’un présent de l’indicatif: - - _Ce ne sera point_ vous que je leur _sacrifie_. - - (_Ibid._ V. 5.) - -L’exigence du mètre, et la nécessité de rimer à _philosophie_, ont -apparemment ici forcé la main à Molière, dont l’usage constant est -de mettre les deux futurs, même en des cas où ils sont bien moins -nécessaires. - - -GAGE QUE...., adverbialement, ou par une sorte d’ellipse pour _je gage -que_: - - _Gage qu’_il se dédit.--Et moi, _gage que_ non. - - (_L’Ét._ III. 3.) - - -GAGER QUELQU’UN POUR (un substantif), c’est-à-dire, _en qualité de_: - - Je suis auprès de lui _gagé pour serviteur_: - Vous me voudriez encor payer _pour précepteur_. - - (_L’Ét._ I. 9.) - -(Voyez POUR, en qualité de.) - - -GAGNER; GAGNER AU PIED, s’enfuir: - - Ah! par ma foi, je m’en défie, et je m’en vais _gagner au pied_. - - (_Préc. rid._ 10.) - -La Fontaine a dit, dans le même sens, _gagner au haut_: - - «....... Le galant aussitôt - «Tire ses grègues, _gagne au haut_. - - (_Le Renard et le Coq._) - -Nicot et Trévoux ne donnent que _gagner le haut_. - -(Voyez HAUT.) - ---GAGNER DE (un infinitif), obtenir: - - Et qu’il n’est repentir ni suprême puissance - Qui _gagnât_ sur mon cœur _d’oublier_ cette offense. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - ---GAGNER LE TAILLIS, fuir, s’évader: - - Tant pis! - J’en serai moins léger à _gagner le taillis_. - - (_Dép. am._ V. 1.) - ---GAGNER LES RÉSOLUTIONS _de quelqu’un_, les surmonter: - - Pied à pied _vous gagnez mes résolutions_. - - (_B. gent._ III. 18.) - - -GALANT, substantif, un nœud de rubans: - - Voilà - Ton beau _galant_ de neige, avec ta nonpareille: - Il n’aura plus l’honneur d’être sur mon oreille. - - (_Dép. am._ IV. 4.) - - -GALANT, adjectif, au sens d’_élégant_, _distingué_: - - Il me montra toute l’affaire, exécutée d’une manière, à la - vérité, beaucoup plus _galante_ et plus spirituelle que je ne - puis faire. - - (_Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem._) - - -GALANTERIE, FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif): - - N’a-t-il pas (Molière), ceux...... qui, le dos tourné, _font - galanterie de se déchirer_ l’un l’autre? - - (_Impromptu._ 3.) - -Rien n’a remplacé cette excellente expression; il faut, pour en rendre -le sens, recourir à une longue périphrase. - - -GALIMATIAS au pluriel: - - Mon Dieu, prince, je ne donne point dans _tous ces galimatias_ - où donnent la plupart des femmes. - - (_Am. magn._ I. 1.) - - -GARANT; ÊTRE GARANT DE QUELQUE CHOSE, en fournir la garantie, la preuve: - - Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles, - S’il _n’étoit pas garant_ de tout ce qu’il m’a dit. - - (_L’Ét._ III. 3.) - - -GARD’, en style familier, pour garde: - - Dieu te _gard’_, Cléanthis! - - (_Amph._ II. 3.) - - -GARDE; SE DONNER DE GARDE DE.... Voyez à DONNER. - - -GARDER DE (un infinitif), se garder de, prendre garde de: - - Mon Dieu, Éraste, _gardons_ d’être surpris. - - (_Pourc._ I. 3.) - - Rentrez donc, et surtout _gardez de babiller_. - - (_Éc. des fem._ IV. 9.) - - Rentrez dans la maison, et _gardez de rien dire_. - - (_Ibid._ V. 1.) - - _Gardez de vous tromper!_ - - (_Georg. D._ II. 9.) - -Molière emploie indifféremment, et selon le besoin de la circonstance, -_garder_ ou _se garder de_: - - Et surtout _gardez-vous de la quitter_ des yeux. - - (_Éc. des fem._ V. 5.) - ---GARDER QUE (sans _ne_): - - _Gardons bien que_, par nulle autre voie, _elle en apprenne_ - jamais rien. - - (_Am. magn._ I. 1.) - -(Voyez DONNER DE GARDE (SE).) - - -GARDIEN, en trois syllabes: - - Suis-je donc _gardien_, pour employer ce style, - De la virginité des filles de la ville? - - (_Dép. am._ V. 3.) - -Il est probable que plus tard Molière eût écrit: Suis-je donc _le_ -gardien..... - - -GATER QUELQU’UN DE, c’est-à-dire, à l’aide, par le moyen de....: - - Je veux être pendu, si nous ne les verrions - Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, - Sans tous ces vils devoirs _dont_ la plupart des hommes - _Les gâtent_ tous les jours, dans le siècle où nous sommes. - - (_Dép. am._ IV. 2.) - -Cette tournure se rapporte à DE, exprimant la cause, la manière. - ---GATER (SE) SUR L’EXEMPLE D’AUTRUI; par l’exemple, d’après l’exemple -d’autrui: - - Mais _ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui_. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - - -GAUCHIR, aller à gauche; GAUCHIR DE QUELQUE CHOSE, s’en écarter: - - Notre sort ne dépend que de sa seule tête; - _De ce qu’elle s’y met_, rien ne la fait _gauchir_. - - (_Éc. des fem._ III. 3.) - - -GAULIS, terme technique, branche d’arbre: - - Je pousse mon cheval et par haut et par bas, - Qui plioit des _gaulis_ aussi gros que le bras. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - -«Les gaulis, dit Trévoux, sont, en terme de vénerie, des branches -d’arbre qu’il faut que les veneurs plient ou détournent pour percer -dans un bois.» - -_Gault_, en vieux français, est une forêt: - - «Onc charpentier en bos ne sot si charpenter, - «Ne mena telle noise en parfont _gault_ ramé.» - - (_Renaut de Montauban._) - - «Que florissent cil prez, e cil _gault_ sont foilli.» - - (_Rom. d’Aïe d’Avig._) - - «Cerchant prés et jardins et _gaults_.» - - (_Rom. de la Rose._) - -«_Gault_ paraît venir du bas latin _caula_, d’où s’est formé _gaule_, -par l’adoucissement du _c_ en _g_. Dans un compte de 1202: «pro -perticis et _caulis_.... pro L _caulis_.» Pour des perches et des -gaules..... pour 50 gaules.» (DU CANGE, au mot CAULA.) - -J’avoue que j’aimerais mieux dériver _gault_ de _saltus_, et _gaule_ -de _caula_. Le _nom_ propre _Gault de Saint-Germain_ signifie _Bois de -Saint-Germain_. - - -GAYETÉ, en trois syllabes: - - Mais je vous avouerai que cette _gayeté_ - Surprend au dépourvu toute ma fermeté. - - (_D. Garcie._ V. 6.) - - Mais que de _gayeté_ de cœur - On passe aux mouvements d’une fureur extrême.... - - (_Amph._ II. 6.) - - -GENDARMÉ CONTRE...: - - Cet homme _gendarmé_ d’abord _contre mon feu_. - - (_Éc. des f._ III. 4.) - - -GÊNER (gehenner) QUELQU’UN, le torturer, lui faire violence: - - Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux, - Mon roi sans _me gêner_ peut me donner à vous. - - (_D. Garcie._ V. 6.) - -Racine a dit de même: - - «Et le puis-je, madame? Ah, que vous me _gênez_!» - - (_Androm._ I. 4.) - -Ah, que vous torturez mon cœur! - -Ce mot a perdu aujourd’hui toute l’énergie de son acception primitive; -c’était même déjà un archaïsme dans Racine et dans Molière. On voit -par cet exemple combien les mœurs influent sur le langage: à mesure -que l’usage de la torture ou de la _gene_ s’éloignait, la valeur -du mot s’affaiblissait comme le souvenir de la chose. _Il est gêné -dans ses habits_ eût été, au XIIe siècle, une hyperbole violente; -aujourd’hui, cela signifie simplement, _il n’y est pas à son aise_; -c’est l’expression la plus douce qu’on puisse employer. - - -GÊNES, au pluriel, dans le sens du latin _gehenna_, _torture_: - - Je sens de son courroux des _gênes_ trop cruelles. - - (_Dép. am._ V. 2.) - - -GENS masculin: - - Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir - Celle de _tous les gens_ du plus exquis savoir. - - (_L’Ét._ II. 14.) - - La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des - _gens triés_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ I.) - - Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps, - Il se met au-dessus de _tous_ les autres _gens_. - - (_Mis._ II. 5.) - - Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien - Vous confondiez les cœurs de _tous les gens de bien_. - - (_Tart._ V. 1.) - - Pour _tous les gens de bien_ j’ai de grandes tendresses. - - (_Ibid._ V. 4.) - - Cependant noire âme insensée - S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux, - Et s’y veut contenter de la fausse pensée - Qu’ont _tous les autres gens_ que nous sommes heureux. - - (_Amph._ I. 1.) - - Combien de _gens_ font-_ils_ des récits de bataille, - Dont _ils_ se sont tenus loin! - - (_Ibid._) - ---GENS avec un nom de nombre déterminé: - - Et je connois des _gens_ à Paris, plus de _quatre_, - Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre. - - (_Fâcheux._ II. 4.) - - Moi, je serois cocu?--Vous voilà bien malade! - _Mille gens_ le sont bien qui de rang et de nom - Ne feroient avec vous nulle comparaison. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - _Un de mes gens_ la garde au coin de ce détour. - - (_Ibid._ V. 2.) - - Il y a là _vingt gens_ qui sont fort assurés de n’entrer point. - - (_Impr._ 3.) - - Et jamais il ne parut si sot que parmi _une demi-douzaine de - gens_ à qui elle avoit fait fête de lui. - - (_Critique de l’Éc. des fem._ sc. 2.) - -A l’origine de la langue il a été souvent employé ainsi: - - «Pour ces _trois gens_ qui ont pel de beste afublée.» - - (_Le dit du Buef._) - ---GENS DE BIEN A OUTRANCE: - - Toutes les grimaces étudiées de ces _gens de bien à outrance_. - - (1er _Placet au Roi_.) - ---GENS DE DIFFICULTÉS: - - Ce sont (les avocats) _gens de difficultés_. - - (_Mal. im._ I. 9.) - - ---GENS DE NOM: - - Toute mon ambition est de rendre service aux _gens de nom_ et - de mérite. - - (_Sicilien._ 11.) - - -GENTILLESSE, dans le sens de l’italien _gentilezza_, _noblesse_: - - Ce sont des brutaux, ennemis de _la gentillesse_ et du mérite - des autres villes. - - (_Pourc._ III. 2.) - - -GLOIRE, considération personnelle, mérite: - - Pourquoi voulez-vous croire - Que de ce cas fortuit dépende notre _gloire_? - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - C’est où je mets aussi _ma gloire_ la plus haute. - - (_Tart._ II. 1.) - -Je mets ma gloire, je fais consister mon mérite principal à vous -satisfaire. - - -GOBER LE MORCEAU, se laisser prendre, duper tranquillement: - - Mais je ne suis pas homme à _gober le morceau_. - - (_Éc. des f._ II. 1.) - -Métaphore prise de la pêche à la ligne. - - -GOGUENARDERIE: - - Oui, mais je l’enverrois promener avec ses _goguenarderies_. - - (_Méd. m. lui._ II. 3.) - - -GRACE; DONNER GRACE, pardonner: - - Et l’on _donne grâce_ aisément - A ce dont on n’est pas le maître. - - (_Amph._ II. 6.) - - -GRAIS, Grec: - - MARTINE. - - Et, ne voulant savoir _le grais_ ni le latin.... - - (_Fem. sav._ V. 3.) - -C’est l’ancienne et légitime prononciation, comme dans _échecs_, -_legs_. Ce passage nous montre que, du temps de Molière, le peuple la -retenait encore. - - -GRAND invariable en genre: - - Le bal et _la grand bande_, assavoir deux musettes. - - (_Tart._ II. 3.) - - Vous n’aurez pas _grand peine_ à le suivre, je crois. - - (_Ibid._ II. 4.) - - Il porte une jaquette à _grands basques plissées_. - - (_Mis._ II. 6.) - -Dans l’origine de la langue, tout adjectif dérivé d’un adjectif latin -en _is_, _grandis_, _qualis_, _regalis_, _viridis_, etc., ne changeait -pas non plus en français pour le féminin. - -Il nous reste encore de cet usage, _grand messe_, _grand mère_, _grand -route_, etc., et, dans le langage du palais, _lettres royaux_. - -C’est donc une véritable faute de mettre une apostrophe après _grand_, -comme si l’_e_ s’élidait. - -(Voyez _des Variations du langage français_, p. 226.) - ---GRAND LATIN, grand latiniste, comme on dit _grand grec_ pour grand -helléniste: - - Je vous crois _grand latin_ et grand docteur juré. - - (_Dép. am._ II. 7.) - ---GRAND SEIGNEUR (LE), pour l’_aristocratie_, _la noblesse_: - - O l’ennuyeux conteur! - Jamais on ne le voit sortir _du grand seigneur_. - - (_Mis._ II. 5.) - -De même _le marquis_, pour _la classe des marquis_. - -(Voyez MARQUIS.) - - -GRIMACIERS, hypocrites: - - Ils donnent bonnement (les hommes sincèrement vertueux) dans le - panneau des _grimaciers_, et appuient aveuglément les singes de - leurs actions. - - (_D. Juan._ V. 2.) - -(Voyez FAÇONNIER.) - - -GROUILLER: - - Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois, - Qu’elle _grouille_ aussi peu qu’une pièce de bois. - - (_Mis._ II. 5.) - -Comme _grouiller_ est devenu, l’on ne sait pourquoi, un terme bas, -les éditeurs de 1682 ont jugé qu’il était mal séant dans la bouche de -Célimène, et ils ont fait à Molière l’aumône d’une correction que les -comédiens se sont empressés d’adopter: - - Qu’elle _s’émeut autant_ qu’une pièce de bois. - -M. Auger observe qu’il fallait au moins mettre _se meut_ ou _remue_, car -c’est de cela qu’il s’agit, et non de _s’émouvoir_. - -Ces corrections, faites au texte d’un écrivain comme Molière, sont -autant d’impertinences. - - Est-ce que madame Jourdain est décrépite? et la tête lui - _grouille-t-elle_ déjà? - - (_B. gent._ III. 5.) - -_Grouiller_ est une forme de _crouller_. La prononciation les -confondait. _Crouller_, verbe actif ou verbe neutre, _trembler_, -_agiter_, _ébranler_; en italien, _crollare_: _crollare il capo_, -_secouer la tête_: «Les fundemens des munz sunt emeuz et _crollez_, kar -nostre sire est curuciez.» (_Rois_, p. 205.) Les fondements des monts -sont émus et ébranlés, _concussa et conquassata_. - - «Baucent l’oï, si a froncie le nez; - «_La teste croule_ si a des piez houez.» - - (_La bataille d’Arlescamp._) - -Baucent _grouille la tête_, secoue la tête. - -Il peut être intéressant, pour l’histoire de la langue, d’observer -que nos pères avaient à la fois _crouler_ et _trembler_, et qu’ils -distinguaient fort bien l’un de l’autre. En voici un exemple, tiré du -roman d’Alexandre; il s’agit des prodiges qui signalèrent la naissance -de ce héros: - - «Dieu demonstra par signe qu’il (Alexandre) se feroyt - cremir[57], car l’on vit l’aer muer, le firmament croissir[58], - et la _terre crouler_; la mer par lieus rougir, et _les bestes - trembler_, et les hommes fremir.» - - (_Préf. de la Ch. des Saxons._ p. 22.) - - [57] _Cremir_, craindre, de _tremere_, pour _tremir_. _Cremir_ - est devenu _craindre_, le _c_ continuant à remplacer le _t_; car - il semble qu’on dût dire _traindre_. - - [58] Craquer. - -Ces finesses de nuances n’indiquent pas une langue barbare. - - «Quand le souldich l’eut entendu, si _crolla la teste_ et le - regarda fellement, et dist: Tu has murdry!» - - (FROISSART. _Chron._ II. ch. 30.) - - -GUÉRIR, au sens figuré: - - NICOLE. - - De quoi est-ce que tout cela _guérit_? - - (_B. gent._ III. 3.) - -A quoi tout cela sert-il? - - -GUEUSER DES ENCENS: - - Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, - Qu’un auteur qui partout va _gueuser des encens_. - - (_Fem. sav._ III. 5.) - - -GUEUX COMME DES RATS: - - Tous ces blondins sont agréables.... mais la plupart sont - _gueux comme des rats_. - - (_L’Av._ III. 8.) - -L’expression complète eût été: Comme des rats d’église, qui n’y -trouvent rien à manger. Mais, du temps de Molière, on n’osait pas -prononcer sur le théâtre le mot _église_; quand on y était réduit, on -disait _le temple_. (Voyez TEMPLE.) - ---GUEUX D’AVIS: - - Non de ces _gueux d’avis_, dont les prétentions - Ne parlent que de vingt ou trente millions. - - (_Fâcheux._ III. 3.) - - -GUIDE, subst. féminin, comme _sentinelle_; archaïsme: - - _La Guide_ des pécheurs est encore un bon livre. - - (_Sgan._ I.) - - «Elle lit saint Bernard, _la Guide_ des pécheurs[59].» - - (RÉGNIER. _Macette._) - - [59] Ouvrage ascétique, composé en espagnol par le père Louis de - Grenade. - -_Guide_, terme technique, est resté féminin: CONDUIRE A GRANDES GUIDES. - - -GUIGNER, lorgner du coin de l’œil: - - J’ai _guigné_ ceci tout le jour. - - (_L’Av._ IV. 6.) - -_De guingois_, espèce d’adverbe, pour signifier _de côté_, _de -travers_, paraît dérivé de _guigner_: _de guingois_, comme _de -guïgois_. Mme de Sévigné affectionne ce terme familier: _un esprit de -guingois_. - - -HABILLER; S’HABILLER D’UN NOM: - - Le monde aujourd’hui n’est plein..... que de ces imposteurs - qui.... _s’habillent insolemment du premier nom illustre_ - qu’ils s’avisent de prendre. - - (_L’Av._ V. 5.) - - -HABITUDE DU CORPS, tenue, maintien, _habitus_: - - Cette _habitude du corps_ menue, grêle, noire et velue. - - (_Pourc._ I. 11.) - - -HAINE POUR QUELQU’UN, au lieu de _haine contre_: - - Ils ont en cette ville _une haine effroyable pour_ les gens de - votre pays. - - (_Pourc._ III. 2.) - - -HANTER QUELQUE PART: - - Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, - Ne sauroit-il souffrir qu’aucun _hante céans_? - - (_Tart._ I. 1.) - - -HANTISES, FRÉQUENTATION: - - Isabelle pourroit perdre dans ces _hantises_ - Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises. - - (_Éc. des mar._ I. 4.) - -La forme primitive était _hant_, racine du verbe _hanter_: - - «Sunt se nettement guardé tes vadlets, e meimement de _hant_ de - femme?» - - (_Rois._ p. 83.) - - -HARDI, employé comme exclamation: - - Là, _hardi!_ tâche à faire un effort généreux. - - (_Sgan._ 21.) - - -HATÉ, pressé, urgent: - - Nous sortions.--Il s’agit d’un fait assez _hâté_. - - (_Éc. des mar._ III. 5.) - - -HAUT, substantif; _un haut_, pour _une hauteur_: - - Sur _un haut_, vers cet endroit, - Étoit leur infanterie. - - (_Amph._ I. 1.) - -(Voyez GAGNER LE HAUT.) - ---HAUT DE L’ESPRIT (DU): - - Et, les deux bras croisés, _du haut de son esprit_ - Il regarde en pitié tout ce que chacun dit. - - (_Mis._ II. 5.) - ---HAUT LA MAIN, sans l’ombre de résistance ou de difficulté: - - Vous l’auriez guéri _haut la main_. - - (_Pourc._ II. 1.) - -Molière a dit aussi _la main haute_: - - La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois, - Et les fait, _la main haute_, obéir à ses lois! - - (_Fem. sav._ II. 6.) - -Cette expression se rapporte à cette autre, _avoir la haute main -sur..._; et cette dernière se trouve fréquemment dans les plus vieux -monuments de notre langue: - - «E la malvaise gent e les fils Belial.... _ourent la plus halte - main envers Roboam_.» - - (_Rois._ p. 298.) - -On trouve aussi, _avant la main_, pour _haut la main_: - - LE PELLETIER. - - «Mais pensez-y, de par le diable, - «Et me payez _avant la main_.» - - (_Le nouv. Pathelin._) - ---LE PORTER HAUT, être fier, orgueilleux: - - Détrompez-vous de grâce, et _portez-le moins haut_. - - (_Mis._ V. 6.) - -Le subst. de l’ellipse paraît être _chef_: portez le chef moins haut. - ---HAUT DU JOUR (le); midi: - - Le roi vint honorer Tempé de sa présence; - Il entra dans Larisse hier, _sur le haut du jour_. - - (_Mélicerte._ I. 3.) - ---FAIRE UNE HAUTE PROFESSION DE (un infinitif): - - Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute - autre matière, _font une haute profession de ne se point - laisser surprendre_. - - (2e _Placet au Roi_.) - - -HAUTEUR; DE HAUTEUR, hautement, avec hauteur: - - ... Pour récompense, on s’en vient _de hauteur_ - Me traiter de faquin, de lâche, d’imposteur. - - (_L’Ét._ I. 10.) - ---HAUTEUR D’ESTIME: - - Cette _hauteur d’estime_ où vous êtes de vous. - - (_Mis._ III. 5.) - - -HÉROS D’ESPRIT: - - Aux encens qu’elle donne à son _héros d’esprit_. - - (_Fem. sav._ I. 3.) - - -HEUR, bonheur; d’où vient _heureux_: - - Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance - Que votre _heur_ est certain, s’il est en ma puissance. - - (_Dép. am._ II. 2.) - - Je vous épouse, Agnès; et cent fois la journée - Vous devez bénir _l’heur_ de votre destinée. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - - Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort - Votre Clitandre a _l’heur_ de vous plaire si fort. - - (_Mis._ II. 1.) - - Lorsque dans un haut rang on a _l’heur_ de paroître, - Tout ce qu’on fait est toujours bel et bon. - - (_Amph._ prol.) - ---HEURE; A L’HEURE, maintenant, à cette heure, comme dans l’italien -_allora_: - - Parbleu! si grande joie _à l’heure_ me transporte, - Que mes jambes sur l’heure en caprioleroient, - Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient. - - (_Sgan._ 18.) - - -_HIATUS._ - -Nos vers sont pleins d’hiatus très-réels pour l’oreille, que l’on se -contente de masquer aux yeux: - - C’est un miracle encor qu’il ne m’ait aujourd’hui - Enfermée à la _clef, ou_ menée avec lui. - - (_Éc. des mar._ I. 2.) - - Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise, - Font de dévotion _métier et_ marchandise. - - (_Tart._ I. 6.) - -On en citerait de pareils par centaines dans Boileau, la Fontaine, -Racine et Molière. Cette remarque a surtout pour but de montrer quelle -est dans les arts la puissance de l’habitude et de la convention. - -Molière ne s’arrête pas à l’hiatus qui résulte de l’interjection: - - Un homme à grands canons est entré brusquement, - En criant: _Holà, Ho!_ un siége promptement. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - _Là! là! hem, hem!_... écoute avec soin, je te prie. - - (_Ibid._ I. 5.) - - _Eh! a_-t-on jamais vu de plus farouche esprit? - - (_Pr. d’Él._ I. 4) - - -HOC; ÊTRE HOC: - - MARTINE. - - .... Mon congé cent fois me fût-il _hoc_, - La poule ne doit point chanter avant le coq. - - (_Fem. sav._ V. 3.) - -Le _hoc_ est un jeu de cartes: «Et parce qu’en jouant ces sortes de -cartes on a coutume de dire _hoc_, de là vient que, dans le discours -familier, pour dire qu’une chose est assurée à quelqu’un, on dit: _Cela -lui est hoc_.» (_Dictionn. de l’Acad._) - - «Bonne chasse, dit-il, qui l’auroit à son croc! - «Eh! que n’es-tu mouton, car _tu me serois hoc_.» - - (LA FONTAINE.) - -Un commentateur reproduit sur ce vers l’explication ci-dessus; mais -cette explication, tirée du jeu de cartes, n’est point satisfaisante; -car les cartes furent inventées au XVe siècle seulement, et dès le XIe -le mot _hoc_ entrait dans une locution analogue à _être hoc_: - - «Respundi David: Ci est la lance le rei. Vienge un vadlet, _pur - hoc_ si l’emport.» - - (_Rois._ p. 105.) - -Tous ceux qui ont tenté d’expliquer cette locution sont partis de ce -point que _hoc_ était un mot latin, le neutre du pronom _hic_. - -Mais c’est une erreur: _hoc_ est un mot français, un mot de la vieille -langue, où il signifie _un croc_: - - «Un _hoc_ à tanneur, de quoy l’on trait les cuirs hors de - l’eaue.» - - (_Lettres de rémiss._ de 1369.) - -(Voyez Du Cange au mot _Hoccus_.) - -Du substantif _hoc_ viennent les verbes _hocher_ et _ahocher_ (_hoker_, -_ahoker_); ce dernier est le même qu’_accrocher_: - - «Mes son soupelis _ahocha_ - «A un pel, si qu’il remest la.» - - (BARBAZ. _Estula._) - -«Mais le surplis du prêtre s’accrocha à un pieu, en sorte qu’il y -resta.» - - «Aussi com un singe _ahoquié_ - «A un bloquel et ataquié.» - - (Cité dans DU CANGE à _Hoccus_.) - -«Ainsi comme un singe accroché et lié à un bloc.» - -Saint-Évremond ne se doutait pas qu’il faisait rimer le mot avec -lui-même, quand il écrivait: - - «Le paradis vous est _hoc_: - «Pendez le rosaire au _croc_.» - -_Cela m’est hoc_ est donc une locution faite, dont le sens revient à: -cela ne peut me manquer, cela m’est acquis aussi infailliblement que -si je le tirais de la rivière avec un croc; j’ai _accroché_ cela. Mon -congé cent fois me fût-il _hoc_, c’est-à-dire, eussé-je _accroché_ cent -fois mon congé.--_Hoc_ ou _croc_, le nom de l’instrument mis pour celui -du butin qu’il procure. - -Voilà l’explication que j’offre de cette façon de parler, n’empêchant -point qu’on n’en adopte une meilleure, si on la trouve telle; par -exemple, celle de Trévoux: - -«Ce mot vient du latin _hoc_, qui en gascon veut dire _oui_, ou _ita -est_; de sorte qu’en disant _cela est hoc_, c’est-à-dire, _oui_ j’y -consens. Le Languedoc est nommé ainsi comme _langue_ de _hoc_, parce -qu’on y dit _hoc_ pour _oui_.» - - -HOMMAGES; FAIRE DES HOMMAGES: - - _Je lui ai fait des hommages_ soumis de tous mes vœux. - - (_Am. magn._ I. 2.) - - -HOMME; ÊTRE HOMME QUI.... être un homme qui...: - - _Vous êtes homme qui_ savez les maximes du point d’honneur. - - (_G. D._ I. 8.) - - Je suis _homme qui_ aime à m’acquitter le plus tôt que je puis. - - (_Bourg. g._ III. 4.) - ---HOMME DE (un substantif): - - Vous êtes _homme d’accommodement_. - - (_Pourc._ III. 6.) - - _Homme de suffisance, homme de capacité._ - - (_Mar. forc._ 6.) - - -HONNÊTES DIABLESSES: - - Ces dragons de vertu, ces _honnêtes diablesses_, - Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses.... - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - -HONNEUR, susceptibilité: - - Quoi que sur ce sujet votre _honneur_ vous inspire... - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - -Votre délicatesse ombrageuse, le soin de votre honneur. - -Molière emploie aussi _honneur_ dans le sens général et indéterminé de -considération personnelle. Alors il y joint une épithète pour fixer la -nature de cet _honneur_. Il fait dire énergiquement à Alceste, parlant -du _franc scélérat_ contre lequel il plaide: - - Son _misérable honneur_ ne voit pour lui personne. - - (_Mis._ I. 1.) - -Il est tout naturel qu’on dise, en parlant de soi: _Mon honneur_, le -soin de _mon honneur_; mais appliquer ce mot à un tiers, et y joindre -une épithète de mépris, c’est ce qui rend l’expression neuve et -originale; et toutefois elle est si claire et si juste, qu’on n’y prend -pas garde. - - -HONTE; AVOIR HONTE A (un infinitif): - - Monsieur, vous vous moquez; _j’aurois honte à la prendre_. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - -HORS DE GARDE (ÊTRE), métaphore prise de l’art de l’escrime: - - Léandre pour nous nuire _est hors de garde_ enfin. - - (_L’Ét._ III. 5.) - - «Tu vas _sortir de garde_, et perdre tes mesures.» - - (CORNEILLE, _Le Menteur_.) - ---HORS DE PAGE, au figuré, affranchi: - - Il faut se relever de ce honteux partage, - Et mettre hautement notre esprit _hors de page_. - - (_Fem. sav._ III. 2) - -Il faut observer que cette locution affectée, parce qu’on l’applique -à l’esprit, est mise dans la bouche de Bélise; ce qui équivaut à une -censure. - ---HORS DE SENS; IL EST HORS DE SENS QUE..., _il est invraisemblable, -absurde de croire que..._: - - Mais _il est hors de sens que_ sous ces apparences - Un homme pour époux se puisse supposer. - - (_Amph._ III. 1.) - -Cela excède les limites du bon sens. - - -HOURETS, mauvais chiens de chasse: - - De ces gens qui, suivis de dix _hourets_ galeux, - Disent _ma meute_, et font les chasseurs merveilleux. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - - -HUCHET, cor de chasse; Voyez PORTEUR DE HUCHET. - - -HUMANISER (S’) DE....: - - Que _d’un peu de pitié_ ton âme _s’humanise_. - - (_Amph._ III. 7.) - -(Voyez DE exprimant la manière, la cause.) - ---HUMANISER SON DISCOURS; le mettre à la portée des humains: - - Ne paroissez point si savant, de grâce! _humanisez votre - discours_, et parlez pour être entendu. - - (_Critique de l’Éc. des fem._ 7.) - - -HUMANITÉ (L’), le caractère d’homme, la forme humaine: - - Doncques, si de parler le pouvoir m’est ôté, - Pour moi, j’aime autant perdre aussi _l’humanité_. - - (_Dép. am._ II. 7.) - ---L’HUMANITÉ, au sens philosophique: - - Va, va, je te le donne pour l’amour de _l’humanité_. - - (_D. Juan._ III. 2.) - -Molière a devancé le XVIIIe siècle dans cette acception du mot -_humanité_, que la philosophie moderne a rendue depuis si commune. -Au XVIIe siècle, on entendait par _l’humanité_ une vertu analogue -à la charité, mais non l’ensemble du genre humain, considéré -philosophiquement comme une seule famille. - - -HUMEUR SOUFFRANTE, endurante: - - Des hommes en amour d’une _humeur si souffrante_, - Qu’ils vous verroient sans peine entre les bras de trente. - - (_Fâcheux._ II. 4.) - -Sur ce mot _humeur_, j’observerai qu’il avait encore du temps de -Corneille un sens qu’on a laissé perdre depuis, et qui persiste dans -l’anglais _humour_; si bien que beaucoup de gens, désespérant de faire -sentir toute la force et la grâce du mot anglais, le transportent dans -notre langue comme ils font du mot _fashion_, qui n’est que notre -_façon_, et de bien d’autres. - - CLITON. - - «Par exemple, voyez: aux traits de ce visage, - «Mille dames m’ont pris pour homme de courage; - «Et sitôt que je parle, on devine à demi - «Que le sexe jamais ne fut mon ennemi. - - CLÉANDRE. - - «Cet homme a de l’_humeur_. - - DORANTE. - - C’est un vieux domestique - «Qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique.» - - (_La Suite du Menteur._ III. 1.) - -Cette remarque a échappé à Voltaire, qui en a fait de moins importantes. - - -HYMEN (L’) DE, c’est-à-dire, avec: - - Comme il a volonté - De me déterminer à _l’hymen d’Hippolyte_. - - (_L’Ét._ II. 9.) - - Chercher dans _l’hymen d’une_ douce et sage personne la - consolation de quelque nouvelle famille. - - (_L’Av._ V. 5.) - - La promesse accomplie - Qui me donna l’espoir de _l’hymen de Célie_. - - (_Sgan._ 23.) - - Mon fils, _dont_ votre fille acceptoit _l’hyménée_. - - (_Ibid._ 24.) - - Et _l’hymen d’Henriette_ est le bien où j’aspire. - - (_Fem. sav._ I. 4.) - - -ICI AUTOUR: - - Depuis quelque temps il y a des voleurs _ici autour_. - - (_D. Juan._ III. 2.) - ---ICI DEDANS: - - Vite, venez nous tendre _ici dedans_ le conseiller des grâces. - - (_Préc. rid._ 7.) - -Pour _ici dedans_, on disait, au moyen âge, _ci ens_, et plus tard -_céans_. Aujourd’hui on ne dit plus rien du tout, car les tyrans de la -grammaire ont proscrit _ici dedans_. - ---ICI DESSOUS: - - J’ai crainte _ici dessous_ de quelque manigance. - - (_L’Ét._ I. 4.) - -_Ici dessous_ comme _ici dedans_, bonnes et utiles expressions qui ont -disparu, et qu’on n’a point remplacées. - -Ces anciennes façons de parler _ici dedans_, _ici dessus_, _ici -dessous_, persistent en Picardie. - - -IDOLE, ironiquement, UNE IDOLE D’ÉPOUX: - - Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants - _Qu’une idole d’époux_ et des marmots d’enfants! - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - -IGNORANT DE QUELQUE CHOSE: - - Ce sont gens de difficultés (les avocats), et qui sont - _ignorants des détours de la conscience_. - - (_Mal. im._ I. 9.) - -C’est un latinisme: _inscius rei_. - -Nous construisons de même avec le génitif le verbe _ignorer_, ce que ne -faisaient pas les Latins: - - «Monsieur l’abbé, _vous n’ignorez de rien_, - «Et ne vis onc mémoire si féconde.» - - (J.-B. ROUSSEAU. _Épigr._) - - -IL COUTE, impersonnel, pour _il en coûte_: - - Et je sais ce qu’_il coûte_ à de certaines gens, - Pour avoir pris les leurs (leurs femmes) avec trop de talents. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - -IL N’EST PAS QUE...: - - Mais peut-être _il n’est pas que_ vous n’ayez bien vu - Ce jeune astre d’amour, de tant d’attraits pourvu. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - -Il n’est pas (possible) que..... - -Cette manière d’employer _que_ est toute latine. _Hoc est quod ad vos -venio_ (PLAUTE), c’est cela _que_ je viens à vous. - - -IL Y VA DU MIEN, DU VÔTRE: - - A déboucher la porte _il iroit trop du vôtre_. - - (_Remercîment au Roi._ 1663.) - -Molière a supprimé l’_y_ pour le soin de l’euphonie, ou plutôt cet _y_ -s’absorbe dans celui de _irait_. C’était originairement la coutume, -non-seulement pour l’_i_, mais pour toute voyelle: - - «Seignurs baruns, _ki i_ purruns enveier?» - - (_Roland._ st. 18.) - - «Le duc Og_er e_ l’arcevesque Turpin.» - - (_Ibid._ st. 12.) - - «La fame s’en prist _à a_percoivre.» - - (_La Bourse pleine de sens._ v. 18.) - -On ne compte dans la mesure qu’un seul _i_, un seul _a_, un seul _e_. - -(Voyez _des Variations du langage français_, p. 192, 193.) - -_Le mien_, _le vôtre_, dans cette locution sont au neutre, signifiant -_mon intérêt_, _votre intérêt_, ou _mon bien_ et _le vôtre_, comme en -latin _meum_, _tuum_: «Nil addo _de meo_,» (CICER.) Je n’y ajoute rien -_du mien_. «Tetigin’ _tui_?» (TER.) Ai-je rien pris _du tien_? - - -IL _supprimé_ après _voilà_: - - Eh bien! _ne voilà pas_ mon enragé de maître? - - (_L’Ét._ V. 7.) - - _Ne voilà pas_ de mes mouchards qui prennent garde à ce qu’on - fait? - - (_L’Av._ I. 3.) - - Ne _voilà pas_ ce que je vous ai dit? - - (_G. D._ III. 12.) - ---IL; deux _il_ se rapportant à des sujets divers: - -L’éloge de Louis XIV, dans le ve acte de _Tartufe_, présente un -singulier exemple de mauvais style, où l’incorrection des deux _il_ se -montre plusieurs fois. Cette tirade, si souvent reprochée à Molière, -vaut la peine d’être examinée. Molière commence par dire de Louis XIV: - - Il donne aux gens de bien une gloire immortelle, - _Mais_ sans aveuglement il fait briller ce zèle; - Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur - A tout ce que les faux doivent donner d’horreur..... - -Ce _mais_ et cette remarque ne semblent-ils pas dire que d’ordinaire -l’amour de la vertu exclut la haine du vice? - - D’abord _il_ (le roi) a percé par ses vives clartés - Des replis de _son cœur_ toutes ces lâchetés. - -_Son cœur_ est le cœur de Tartufe. - - _Venant_ vous accuser, _il_ s’est trahi lui-même; - -Le sujet change: _il_ n’est plus le roi, c’est Tartufe. - - Et, par un juste trait de l’équité suprême, - S’est découvert au prince un fourbe renommé, - Dont sous un autre nom _il_ étoit informé. - -_Il_ revient au monarque; _sous un autre nom_ s’applique à Tartufe, et -non pas à Louis XIV; c’est Tartufe qui était connu sous un autre nom. - - Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté - _Sa_ lâche ingratitude et _sa_ déloyauté. - -On ne s’exprimerait pas autrement si c’était Louis XIV qui se repentît -d’avoir été ingrat et déloyal envers Orgon. - - A _ses_ autres horreurs _il_ a joint cette suite, - -Le roi a joint cette suite, ou ce supplément, aux autres horreurs de -Tartufe. - - Et ne m’a jusqu’ici soumis _à sa conduite - Que_ pour voir l’impudence aller jusques au bout. - -_Sa conduite_, pour dire que Tartufe commandait à l’exempt. - - Oui, de tous vos papiers, dont _il_ (Tartufe) se dit le maître, - _Il_ (le roi) veut qu’entre vos mains je dépouille le traître. - -Tant d’impropriété de termes, d’incorrection et de négligence, feraient -à bon droit soupçonner que ce morceau de placage n’est pas de Molière. -Molière en aura donné l’idée et confié l’exécution à quelqu’un des -versificateurs de sa troupe. C’est ce qui expliquerait l’étrange -disparate de cette tirade dans une pièce qui, parmi toutes celles de -Molière, peut réclamer le prix du style. - -Enfin, si Molière a versifié lui-même ce passage, il fallait qu’il -n’attachât guère d’importance à la matière. - - L’amant n’a point de part à ce transport brutal. - Il a pour vous, ce cœur, pour jamais y penser, - Trop de respect, trop de tendresse: - Et si de faire rien à vous pouvoir blesser - _Il_ avoit eu la coupable foiblesse, - De cent coups à vos yeux _il_ voudroit le percer. - - (_Amph._ II. 6.) - -Le premier _il_ se rapporte au cœur; le second, à l’amant, qui est -nommé dans la phrase précédente. - -Peut-être faudrait-il lire _se percer_; mais aucune édition ne le donne. - -Enfin le _Malade imaginaire_ offre de fréquents exemples de cette -incorrection: - - Tout le spectacle se passe sans qu’_il_ (le berger) y donne la - moindre attention. Mais _il_ se plaint qu’_il_ est trop court, - parce qu’_en finissant il_ se sépare de son adorable bergère. - - (_Mal. im._ II. 6.) - -Le premier _il_ représente le berger; le second, le spectacle; et le -troisième, encore le berger. _En finissant_, qui grammaticalement ne -peut se rapporter qu’au berger, se rapporte au spectacle. - -On lit dans la même scène: - - Des manières de vers libres _tels que_ la passion et la - nécessité _peuvent faire trouver_. - - (_Ibid._) - -Il paraît qu’il faut _en_ ou _les faire trouver_. - - On l’avertit que le père de la belle a conclu _son_ mariage - avec un autre. - - (_Ibid._) - -_Son_ ne désigne pas le mariage du père, comme la phrase le ferait -entendre, mais celui de la belle. - -Cette pièce est de toutes celles de Molière la plus négligemment -écrite. On y sent en quelque sorte la rapidité de l’auteur fuyant -devant la mort, qui l’atteignit à la quatrième représentation. Au -reste, cette faute d’employer dans la même phrase deux _il_ relatifs à -des sujets différents, se rencontre dans les meilleurs écrivains. En -voici un exemple de Pascal: - - «Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre jugés - de la disposition de leurs pénitents, puisqu’_ils_ (les - confesseurs) sont obligés de les croire sur leur parole, lors - même qu’_ils_ (les pénitents) ne donnent aucun signe suffisant - de douleur.» - - (10e _Prov._) - -Et l’on sait pourtant avec quel soin les Provinciales étaient -travaillées! Mais nul n’est exempt de faillir, ni Pascal, ni Molière, -ni Bossuet. - ---IL surabondant: - - Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut, - Ma tante; et bel esprit, _il_ ne l’est pas qui veut! - - (_Fem. sav._ III. 2.) - -Cette tournure a une naïveté qui donne du piquant à l’adage. On se -tromperait fort de prendre cet _il_ pour une cheville commandée par la -mesure. - - Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi - S’est-_il_ donné le temps d’en recevoir la loi. - - (_Ibid._ IV. 1.) - - «La source de tout le mal est que _ceux qui_ n’ont pas craint - de tenter au siècle passé la réformation par le schisme, ne - trouvant point de plus fort rempart contre leurs nouveautés que - la sainte autorité de l’Église, _ils_ ont été obligés de la - renverser.» - - (BOSSUET. _Or. fun. de la r. d’A._) - ---IL, construit avec _qui_, dans le sens de _celui qui_: - - _Il_ est bien heureux _qui_ peut avoir dix mille écus chez soi! - - (_L’Av._ I. 5.) - -Corneille a dit de même: - - «_Il_ passe pour tyran _quiconque_ s’y fait maître.» - - (_Cinna._ II. 1.) - -Sur quoi voici la remarque de Voltaire: «Cet _il_ était autrefois un -tour très-heureux; la tyrannie de l’usage l’a aboli.» - - «_Qui_ se contraint au monde, _il_ ne vit qu’en torture.» - - (REGNIER, sat. XV.) - - «Et _qui_ jeune n’a pas grande dévotion, - «Il faut que pour le monde à le feindre _il_ s’exerce.» - - (_Id._ sat. XIII.) - - «Ha, ha! _il_ n’a pas paire de chausses _qui_ veult!» - - (_Gargantua._ I. 9.) - -Pathelin fait au drapier compliment sur son activité: - - LE DRAPIER. - - «Que voulez-vous? _il_ faut songer - «_Qui_ veult vivre, et soustenir peine.» - - (_Pathelin._) - ---IL N’EST QUE DE (un infinitif), il n’est rien tel que de...: - - Ma foi, _il n’est que de jouer d’adresse_ en ce monde. - - (1er _Interm. du Malade im._ sc. 6.) - ---IL M’ENNUIE. (Voyez ENNUYER) (s’): - ---IL Y A, CE QU’IL Y A (s.-ent. _à faire_): - - Or sus, mon fils, savez-vous _ce qu’il y a_? C’est qu’il faut - songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour. - - (_L’Av._ IV. 3.) - - -ILLUSTRE; UN ILLUSTRE substantivement: - - Madame, voilà _un illustre_! - - (_Pourc._ I. 3.) - - -IMBÉCILE, au sens du latin _imbecillis_: - - Est-il rien de plus foible et de plus _imbécile_! - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - -_Imbécile_ ne fait qu’exprimer plus fortement, et avec une légère -nuance de mépris, l’idée de faiblesse. - - «Taisez-vous, nature _imbécile_!» - - (PASCAL. _Pensées._) - - -IMPÉTUOSITÉ DE PRÉVENTION. (Voyez BRUTALITÉ.) - - -IMPOSER, pour _en imposer_, mentir. - -Tous les grammairiens font une loi d’exprimer _en_ dans ce sens; -Molière ne le met jamais: - - Jamais l’air d’un visage, - Si ce qu’il dit est vrai, _n’imposa davantage_. - - (_L’Ét._ III. 2.) - - C’est bien assez pour moi qu’il m’ait désabusé - De voir par quels motifs _tu m’avois imposé_. - - (_Ibid._ III. 4.) - - Faites-moi pis encor: tuez-moi si _j’impose_. - - (_Dép. am._ I. 4.) - - Vous verrez si _j’impose_, et si leur foi donnée - N’avoit pas joint leurs cœurs depuis plus d’une année. - - (_Éc. des mar._ III. 6.) - - Je ne sais pas s’il _impose_; - Mais il parle sur la chose - Comme s’il avoit raison. - - (_Amph._ III. 5.) - - Hélas! à vos paroles je puis répondre ici, moi, que vous - _n’imposez point_. - - (_L’Av._ V. 5.) - - «On demande s’il ne lui seroit pas plus aisé _d’imposer_ à - celle dont il est aimé, qu’à celle qui ne l’aime point.» - - (LA BRUYÈRE, ch. III.) - -Tout le XVIIe siècle a parlé ainsi. - -«Quelques écrivains, dit Bouhours, ont voulu établir _imposturer_. Le -public s’est contenté du verbe _imposer_, qui signifie la même chose: -_vous imposez_; _il impose à tout l’univers_.» (_Rem. nouv._) - -La Touche, qui écrivait en 1730, dit pareillement: «_Imposer_ tout seul -veut dire _mentir_.» (_Art de bien parler françois._ II. p. 23.) - -La distinction entre _imposer_ et _en imposer_, dont le premier se -prendrait en bonne part, _imposer du respect_, et l’autre en mauvaise -pour _tromper_, est donc une subtilité chimérique, invention des -grammairiens de notre âge. M. N. Landais, par exemple, après avoir cité -la phrase de la Bruyère, ajoute: «C’est une faute: il fallait d’_en -imposer_.» M. Boniface s’y accorde. Mais d’où vient à M. Landais et à -M. Boniface l’autorité sur Molière et sur la Bruyère? - -Les Latins disaient _imponere_ tout seul pour signifier mentir. -_Imposuit Catoni._ (CICER.) _Imposuit mihi caupo._ (MARTIAL.) -_Præfectis Antigoni imposuit._ (CORN. NEPOS.)--Il a trompé Caton;--le -cabaretier m’a dupé;--il donna le change aux lieutenants d’Antigonus. - -Quand la pythonisse d’Endor reconnut l’ombre de Samuel, elle s’écria -vers Saül: _Quare imposuisti mihi?_ Pourquoi _m’avez-vous imposé_ par -votre déguisement?» (_Rois_, I, cap. 28.) - ---IMPOSER, verbe actif, comme IMPUTER; IMPOSER UNE TACHE A QUELQU’UN: - - On ne peut _imposer de tache_ à cette fille. - - (_L’Ét._ III. 4.) - ---IMPOSER A QUELQU’UN, dans le même sens: - - «Quand Diana rapporte avec éloge les sentiments de - Vasquez....... il n’est ni calomniateur ni faussaire, et vous - ne vous plaignez point _qu’il lui impose_; au lieu que quand - je représente ces mêmes sentiments de Vasquez, mais sans le - traiter de phénix, je suis un imposteur, un faussaire, et un - corrupteur de ses maximes.» - - (PASCAL. 11e _Prov._) - -Dans l’affaire de Carrouge et Legris, la jeune dame de Carrouge -accusait Legris de lui avoir fait violence: - - «Jacques Legris s’excusoit trop fort, et disoit que rien n’en - estoit, et que la dame _lui imposoit_ induement.» - - (FROISSART. _Chron._ III. ch. 49.) - - -IMPRESSIONS: - - La jalousie a des _impressions_ - Dont bien souvent la force nous entraîne. - - (_Amph._ II. 6.) - - -IMPRIMER; ÊTRE IMPRIMÉ DE QUELQUE CHOSE, en garder une impression -profonde, en style néologique, en être _impressionné_: - - Et pourtant Trufaldin - Est si bien _imprimé de ce conte badin_... - - (_L’Ét._ III. 2.) - -La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie, dit: «La -mémoire des choses _dont_ nous nous sommes vus le plus fortement -_imprimés_.» - -(Voyez plus bas S’IMPRIMER QUELQUE CHOSE.) - -On ne voit pas pourquoi M. Auger blâme cette expression dans la Bruyère -et dans Molière. Il prétend que «_Imprimé_ se dit de ce qui a fait -l’impression, et non de ce qui l’a reçue.» Qu’est-ce qui autorise cette -loi? Qui est-ce qui l’a portée? Où? Ce sont les questions qu’on a -toujours à faire aux grammairiens. - -_Imprimer_ a fait _impression_; _impression_ a produit, de notre -temps, _impressionner_, qui ne manquera pas d’engendrer, au premier -jour, _impressionnement_. Pourquoi d’_impressionnement_ ne ferait-on -pas _impressionnementer_, comme d’_ornement_ nous avons vu sortir -_ornementer_? C’est ainsi qu’on _enrichit_ la langue! - ---IMPRIMER DE L’AMOUR: - - Sachez donc que vos vœux sont trahis - Par _l’amour_ qu’une esclave _imprime_ à votre fils. - - (_L’Ét._ I. 9.) - -Nous disons encore bien imprimer de la crainte, de la terreur, du -respect: pourquoi pas de l’amour? Ce dernier sentiment peut être aussi -vif, aussi soudain et aussi profond que les autres. On ne voit pas d’où -naîtrait la distinction. - ---IMPRIMER (S’) QUELQUE CHOSE: - - Là, regardez-moi là durant cet entretien, - Et jusqu’au moindre mot _imprimez-le-vous_ bien. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - -Si l’on peut dire _s’imprimer quelque chose_, la conséquence rigoureuse -sera qu’on puisse dire _être imprimé de quelque chose_, contrairement à -la remarque de M. Auger, qui blâme cette façon de parler. - - -INCLINER QUELQU’UN A ou VERS UNE PERSONNE: - - Et je sais encor moins comment votre cousine - Peut être la personne _où_ son penchant _l’incline_. - - (_Mis._ IV. 1.) - - -INCOMMODÉ; peu accommodé des biens de la fortune: - - Vous êtes la grande protectrice du mérite _incommodé_; et tout - ce qu’il y a de vertueux indigents au monde va débarquer chez - vous. - - (_Am. mag._ I. 6.) - - «Revenons donc aux personnes _incommodées_, pour le soulagement - desquelles nos pères....... assurent qu’il est permis de - dérober.» - - (PASCAL. 8e _Provinciale_.) - -(Voyez ACCOMMODÉ.) - - -INCONGRUITÉ DE BONNE CHÈRE: - - Vous y trouverez des _incongruités de bonne chère_ et des - barbarismes de bon goût. - - (_B. gent._ IV. 1.) - - -INDÉFENDABLE: - - CLIMÈNE (_précieuse ridicule_). - - Cette pièce (_l’École des Femmes_), à le bien prendre, est tout - à fait _indéfendable_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - -Ce mot paraît un barbarisme forgé par la précieuse; Furetière ne le -donne pas, non plus que Trévoux. Montaigne a dit: «La faiblesse d’une -cause _indéfensible_.» - - -_INDICATIF PRÉSENT_ après _que_, où nous mettrions le subjonctif: - - Vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que _vous - avez_ raison. - - (_D. Juan._ I. 2.) - - Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait! _Il semble_ qu’il - est en vie, et qu’il s’en va parler. - - (_Ibid._ V. 5.) - - -INDIENNE, substantivement; UNE INDIENNE, robe de chambre de toile des -Indes: - - Je me suis fait faire cette _indienne-ci_. - - (_B. gent._ I. 1.) - - -_INFINITIF_, gouverné par un autre sujet que celui de la phrase: - - _Il_ ne vous a pas faite une belle personne, - Afin de mal _user_ des choses qu’il vous donne. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - -_Il_, le ciel, ne vous a pas faite, _etc._.... afin _d’user_..... non -pas afin qu’_il_ use, mais afin que _vous usiez_. La familiarité du -dialogue semble autoriser cette légère irrégularité, surtout quand -l’équivoque n’est pas possible. - - _Elle_ (la demande) me touche assez pour _m’en charger_ - moi-même. - - (_B. gent._ III. 12.) - -Pour que _je_ m’en charge moi-même. - ---DEUX INFINITIFS _de suite_: - - J’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas _me souffrir_ - longtemps _pousser_ des soupirs. - - (_D. Juan._ II. 2.) - ---INFINITIF ACTIF avec le sens passif: - - Nous avons en main divers stratagèmes tout prêts _à produire_ - dans l’occasion. - - (_Pourc._ I. 3.) - -C’est-à-dire, _à être produits_. - - -INFLEXIBLE; ÊTRE INFLEXIBLE A QUELQU’UN: - - Si tu _m’es inflexible_, - Je m’en vais me tuer! - - (_L’Ét._ II. 7.) - - -INGÉRER (S’) DE QUELQUE CHOSE, dans quelque chose: - - Et vous êtes un impertinent, de _vous ingérer des affaires - d’autrui_. - - (_Méd. m. lui._ I. 2.) - - -INSTANCE, pour renchérir sur le mot _soin_; _instance à faire quelque -chose_: - - Et notre plus grand soin, notre _première instance_ - Doit être _à le nourrir_ du suc de la science. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - - -INSTRUIT DANS, instruit de...: - - Et ce que le soldat _dans son devoir instruit_ - Montre d’obéissance au chef qui le conduit... - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - - -INTERDIRE (S’), verbe réfléchi: - - Achevez de lire; - Votre âme, pour ce mot, ne doit point _s’interdire_. - - (_D. Garc._ II. 6.) - - -INTÉRESSER A, ayant pour sujet un nom autre qu’un nom de personne: - - _Mon devoir m’intéresse_, - Mon père, _à_ dégager bientôt votre promesse. - - (_Sgan._ 23.) - -_Intéresser à_ est ici comme _obliger à_, _engager à_. - ---S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE: - - De vos premiers progrès j’admire la vitesse, - Et _dans l’événement_ mon âme _s’intéresse_. - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - - -INTERPRÉTER A, c’est-à-dire, au sens de: - - Aux faux soupçons la nature est sujette, - Et c’est souvent _à mal_ que le bien s’_interprète_. - - (_Tart._ V. 3.) - - Je dois _interpréter à charitable soin_ - Le désir d’embrasser ma femme?... - - (_Ibid._) - - -INTIME (UN), substantivement: - - Non, non; c’est _mon intime_, et sa gloire est la mienne. - - (_Éc. des fem._ V. 7.) - - -INTRÉPIDITÉ DE BONNE OPINION: - - La constante hauteur de sa présomption, - Cette _intrépidité de bonne opinion_.... - - (_Fem. sav._ I. 3.) - - -INTRIGUET; GENS DE L’INTRIGUET: - - Et que toute notre famille - Si proprement s’habille, - Pour être placée au sommet - De la salle où l’on met - _Les gens de l’intriguet_. - - (_Ballet des Nations_, à la suite du _B. gent._) - -Les gens de la basse intrigue, les chevaliers d’industrie. Les -anciennes éditions ont _entriguet_. Les mots latins _in_ et _inter_ -faisant en français _en_ et _entre_, la véritable forme du mot serait -effectivement _entrigue_, de _intricare_; et il paraît qu’on l’a -d’abord dit ainsi. - -Notre langue est de double formation. Dans les mots formés à une bonne -époque, _in_, _inter_ sont toujours traduits _en_, _entre_; dans les -mots de création moderne, on a tout simplement transcrit le radical -latin. - -De la première formation sont: _engager_, _enhardir_, _engendrer_, -_entreprendre_, _entretenir_, _etc._, _etc._ - -De la seconde: _inventer_, _introduire_, _inspirer_, _imprimer_ (jadis -_empreindre_), _s’ingénier_ (primitivement _engigner_), _intermède_ -(primitivement _entremets_), _intention_, substantif nouveau du vieux -verbe _entendre_, _etc._, _etc._ - - -_INVERSION._ - - Ah! Octave, _est-il vrai ce que_ Silvestre vient de dire à - Nérine, que votre père est de retour, et qu’il veut vous marier? - - (_Scapin._ I. 3.) - -Pour juger l’excellence et la rapidité de ce tour, il n’y a qu’à -rétablir la construction et l’ordre grammatical ordinaires: «_Ce que_ -Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour et qu’il -veut vous marier, _est-il vrai_?» - -Il y a longtemps que l’esprit a saisi cette question; aussi quand -elle arrive est-elle superflue. L’art de celui qui parle est de ne -point se laisser devancer par la pensée de celui qui écoute. De là les -constructions renversées, pour être naturelles. - ---INVERSION DU PRONOM après un subjonctif, en supprimant _que_: - - Ah! tout cela n’est que trop véritable; - Et plût au ciel le _fût-il moins_! - - (_Amph._ I. 2.) - -L’harmonie est bien plus douce par ce tour que par la construction -ordinaire: - - Et plût au ciel qu’il le fût moins! - - -INVITÉ DE.... - - Ils avoient vu une galère turque, où on les avoit _invités - d’entrer_. - - (_Scapin._ III. 3.) - - -J’AI PEUR, en phrase incidente, pour _j’en ai peur_, _je le crains_: - - La défense, _j’ai peur_, sera trop tard venue. - - (_Mélicerte._ I. 5.) - - -JALOUSIE DE QUELQU’UN au sujet de quelqu’un: - - Toute _la jalousie_ que vous pourriez avoir conçue _de_ - monsieur votre mari. - - (_B. gent._ V. 7.) - -Molière a construit le substantif comme son adjectif: _jaloux de_, -_jalousie de_.... Ce _de_ est le latin _de_, touchant, relativement à. - - -JAMBE; RENDRE LA JAMBE MIEUX FAITE, ironiquement, pour exprimer qu’une -chose est sans application utile: - - NICOLE. Oui, ma foi, _cela vous rendroit la jambe bien mieux - faite_! - - (_Bourg. gent._ III. 3.) - - -JE, pronom singulier joint à un verbe au pluriel: _je sommes_, -_j’avons_, _je parlons_, etc: - - MARTINE. - - Ce n’est point à la femme à parler, et _je sommes_ - Pour céder le dessus en toute chose aux hommes. - - (_Fem. sav._ V. 3.) - - Mon Dieu, _je n’avons_ point étuguié comme vous! - Et _je parlons_ tout droit comme on parle cheux nous. - - (_Ibid._ II. 6.) - -Pierrot, Charlotte et Mathurine, dans _Don Juan_, usent également de -cette façon de parler, qui attire à la pauvre Martine cette réprimande -de Bélise: - - Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel! - _Je_ n’est qu’un singulier, _avons_ est un pluriel. - Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire? - -Mais il est bon de savoir qu’avant de se trouver dans la bouche des -servantes et des paysans, cette façon de parler avait été dans celle -des savants et des princes. Henri Estienne en rend témoignage dans -ses _Dialogues du langage françois italianisé_:--«Ce sont les mieux -parlants qui prononcent ainsi, «_j’allons_, _je venons_, _je disnons_, -_je soupons_.» - -Cette faute, dont il accuse les courtisans de Henri III, remonte -beaucoup plus haut, puisqu’on lit, dans une lettre autographe de -François Ier à M. de Montmorency: - - «_J’avons_ espérance qu’y fera beau tems, veu ce que disent les - estoiles que _j’avons_ eu le loysir de veoir.» - - (_Lett. de la Reine de Navarre._ I. 467.) - -Il y a plus, cette locution est consignée dans la grammaire de -Palsgrave: - - «_I finde in comon speche suche maners of speking_, je trouve - dans le commun langage ces façons de parler...... Cependant - que j’_irons_ au marché, pour _nous irons_;--j’_avons_ bien - bu, pour _nous avons_;--_allons m’en_, de par le diable! pour - _allons-nous-en_;--_j’allons_ bien, pour _nous allons bien_.» - - (_Of the verbe, folio 125 au verso._) - -(Voyez OUS et _des Variations du lang. fr._, p. 290-293). - - -JE SOIS, par exclamation; que je sois: - - _Je sois exterminé_ si je ne tiens parole! - - (_Dép. am._ IV. 3.) - - -JETER DES MENACES, DES LARMES: - - Cette doña Elvire,....... dont l’âme irritée ne _jetoit que - menaces_ et ne respiroit que vengeance... - - (_D. Juan._ IV. 9.) - - _Je jette des larmes de joie._ - - (_Ibid._ V. 1.) - ---JETER UN OBSTACLE _à quelque chose_: - - Et je ne voudrois point, par des efforts trop vains, - _Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins_. - - (_D. Garcie._ V. 3.) - - -JEU; A JEU SUR: - - Battre un homme _à jeu sûr_ n’est pas d’une belle âme. - - (_Amph._ I. 2.) - - -_JEU DE MOTS AFFECTÉ:_ - - Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foible, hélas! - Se _rendit_ à des soins qu’on ne lui _rendoit_ pas. - - (_Dép. am._ II. 1.) - -Le _Dépit amoureux_ est le second[60] ouvrage de Molière, qui était -encore, en ce temps-là, l’écolier des Italiens et des Espagnols. - - [60] Suivant l’opinion reçue et l’ordre adopté. Je crois, - après un mûr examen, que ce fut le premier. L’_Étourdi_ et le - _Dépit_ ayant été composés en province, on n’a pu en savoir la - chronologie très-authentique. Il est certain que l’_Étourdi_, par - rapport à la conception comme par rapport au style, montra un - progrès immense sur le _Dépit_. - - -JOCRISSE; FAIRE LE JOCRISSE: - - MARTINE. - - Je ne l’aimerois point s’_il faisoit le jocrisse_. - - (_Fem. sav._ V. 3.) - - Et demeure les bras croisés comme _un jocrisse_. - - (_Sgan._ 16.) - -Le Dictionnaire de Trévoux donne le nom de _Jocrisse_ et le dicton -populaire où il s’encadre, mais il ne révèle rien sur l’origine de ce -personnage, qui paraît nous être venu d’Italie. - - -JOINDRE pour _rejoindre_: - - Allons vite _joindre_ notre provincial. - - (_Pourc._ I. 3.) - - -JOINT, adverbialement: - - La mémoire du père à bon droit respectée, - _Joint_ au grand intérêt que je prends à la sœur, - Veut que du moins l’on tâche à lui rendre l’honneur. - - (_Éc. des Mar._ III. 4.) - -Ce n’est pas la mémoire unie à l’intérêt; c’est la mémoire du père à -bon droit respectée, _cela joint_ à l’intérêt que..... _etc._ _Joint_ -embrasse d’une manière complexe l’idée du vers précédent. - -On disait autrefois, _joint que_, invariable: cela signifie, dit -Furetière, _ajoutez-y que_: - - «_Joint encore qu’_il falloit avoir fini bientôt, et passer - rapidement dans un pays!» - - (BOSSUET. _Hist. univ._ I. 11e part. § 5.) - -Le participe _joint_ a remplacé dans ces locutions le vieil adverbe -_jouxte_, _juxta_. - - -JOUER, actif, suivi d’un nom de chose, éluder: - - Jusqu’ici vous avez _joué mes accusations_. - - (_G. D._ III. 8.) - -Les Latins aussi ne disaient _ludere_ en ce sens qu’avec un nom de la -personne: - - «Sat me lusistis; ludite nunc alios.» - -Cependant on trouve aussi, dans Pétrone, _ludere vestigia_, manquer -sous le pied. - ---JOUER AU PLUS SUR: - - Pour _jouer au plus sûr_, - Il faut me l’amener dans un lieu plus obscur. - - (_Éc. des fem._ V. 2.) - ---JOUER (SE), mis absolument comme _jouer_: - - Que veut dire ceci? _Nous, nous jouons_, je croi. - - (_Mélicerte._ I. 2.) - - -JOUR, au figuré, notion, connaissance: - - Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu, - Du trait qu’elle a joué _quelque jour soit venu_. - - (_Éc. des f._ IV. 6.) - ---JOUR A, facilité à: - - Je veux vous faire _un peu de jour à la pouvoir entretenir_ - - (_Sicilien._ 10.) - ---DONNER UN JOUR, _donner une couleur_, _considérer sous un aspect_: - - Du semblables erreurs, _quelque jour qu’on leur donne_,... - - (_Amph._ III. 8.) - - -JUDAS, adjectivement, pour _traître_: - - COVIELLE. Que cela est _Judas_! - - (_B. gent._ III. 10.) - - -JUDICIAIRE, jugement; AVOIR QUELQUE MORCEAU DE JUDICIAIRE: - - Vous êtes-vous mis dans la tête que Léonard de - Pourceaugnac...... n’ait pas là-dedans quelque _morceau de - judiciaire_ pour se conduire? - - (_Pourc._ II. 7.) - -J’observe qu’on devrait écrire _morseau_, car ce mot est un diminutif -de _mors_, _un mors de pain_, formé du verbe _mordre_, qui faisait -au participe passé _mors_, d’où _morceler_ (qui serait mieux écrit -_morseller_), et non _mordu_; comme _tordre_, _tors_, et non _tordu_: - - «Adonc repartit l’espousée: - «Je ne vous ai pas _mors_ aussy!» - - (MAROT.) - - -JUGEMENT A GAUCHE: - - Un envers du bon sens, un _jugement à gauche_. - - (_L’Ét._ II. 14.) - - -JURER; JURER DE QUELQUE CHOSE; latinisme, _jurare de aliqua re_: - - Vous avez beau faire la garde: j’_en ai juré_, elle sera à nous. - - (_Sicilien._ 9.) - - -JUSTIFIER; JUSTIFIER QUELQUE CHOSE ET SE JUSTIFIER A QUELQU’UN SUR, -pour _auprès de quelqu’un_: - - C’est _aux vrais dévots_ que je veux partout _me justifier sur_ - la conduite de ma comédie. - - (_Préf. de Tartufe._) - - Et pour _justifier à tout le monde_ l’innocence de mon ouvrage. - - (1er _Placet au roi_.) - - ... C’est consoler un philosophe que de _lui justifier ses - larmes_. - - (_Lettre à Lamothe-Levayer_)[61]. - - [61] En lui envoyant un sonnet sur la mort du jeune Lamothe-Levayer. - - Votre père ne prend que trop le soin de vous _justifier à tout - le monde_. - - (_L’Av._ I. 1.) - - «C’est ainsi que notre bergère _se justifiait à Cérès_.» - - (LA FONTAINE. _Psyché._ II.) - - -LA, rapporté à un mot caché dans une ellipse: - - Fût-ce mon propre frère, il me _la_ payeroit. - - (_L’Ét._ III. 4.) - -_La_ ne se rapporte grammaticalement à rien; le substantif sous-entendu -peut être _dette_. L’usage est de dire aujourd’hui, au masculin ou au -neutre: «Il me _le_ payerait; tu me _le_ payeras.» - -(Voyez des exemples analogues au mot ÉCHAPPER BELLE (L’).) - ---LA, construit avec le verbe _être_, et représentant un substantif: - - Je veux être mère parce que je _la suis_, et ce seroit en vain - que je ne _la_ voudrois pas être. - - (_Am. mag._ I. 2.) - -_La_ tient la place du mot _mère_. Madame de Sévigné prétendait -mal à propos étendre ce privilége de l’article, et mettre _la_ en -remplacement d’un participe: Êtes-vous _enrhumée?_--Je _la_ suis. -L’article, dans ce dernier cas, représente _être enrhumé_, qui n’a -point de genre; par conséquent: je _le_ suis. - - -LA CONTRE, contre cela: - - On ne peut pas aller _là contre_. - - (_D. Juan._ I. 2.) - - Eh bien! oui; vous dit-on quelque chose _là contre_? - - (_Fem. sav._ II. 6.) - - Mon frère, pouvez-vous tenir _là contre_? - - (_Mal. im._ III. 21.) - - -LA DONNER SÈCHE A QUELQU’UN: - - Et, sortis de ce lieu, _me la donnant plus sèche_: - Marquis, allons au cours faire voir ma calèche. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - -(Voyez ÉCHAPPER (L’) BELLE.) - - -LAIDIR, devenir laid: - - Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, - Et tout votre visage affreusement _laidir_. - - (_L’Ét._ II. 5.) - -Nous n’avons plus que le composé _enlaidir_. - -J’observe que cette terminaison _ir_, aux verbes neutres, marquait -une action en progrès, comme en latin _escere_: _grandir_; _laidir_, -_emmaladir_; _assagir_, rendre sage; _affolir_, rendre fou (_affoler_ -est autre chose; c’est _fouler_, _blesser_, etc.). En termes de marine, -_calmir_ c’est être en train de se calmer: _la mer calmit_, _commence à -calmir_. - - -LAISSER A (le verbe à l’infinitif sans préposition): - - Et _laisse à mon devoir s’acquitter_ de ses soins. - - (_Amph._ I. 2.) - ---NE PAS LAISSER DE (un infinitif): - - Ce n’est rien, _ne laissons pas d’achever_. - - (_Préc. rid._ 15.) - - Je lui dis que vous n’y êtes pas, madame, et il ne veut pas - _laisser d’entrer_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 4.) - - Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n’entrer point, - et qui _ne laissent pas de_ se presser. - - (_Impromptu._ 3.) - - Cela choque le sens commun, - Mais cela _ne laisse pas d’être_. - - (_Amph._ II. 1.) - - _Ne laissons pas d’attendre_ le vieillard. - - (_Scapin._ I. 5.) - - _Ils ne laisseroient pas de l’apprendre_, s’ils vouloient - écouter les personnes. - - (_Comtesse d’Escarb._ 11.) - -Parmi nos bons écrivains, je n’en trouve pas qui aient employé cette -autre forme de la même locution, _ne pas laisser que de_. - - «Son orgueil (de Nabuchodonosor) _ne laissa pas_ de revivre - dans ses successeurs.» - - (BOSSUET. _Hist. Univ._ IIIe part. § 4.) - - «_L’eau ne laissa pas d’agir_, et de mettre en évidence les - figues toutes crues encore et toutes vermeilles.» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - - «Cela n’importe, dit le père; _on ne laisse pas d’obliger_ - toujours les confesseurs à les croire (les pénitents).» - - (PASCAL. 10e _Provinc._) - - «_Je ne laissai pas de compter_ avec plaisir l’argent que - j’avois dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes - assassinats.» - - (LE SAGE. _Gil Blas._ II. 6.) - -Dans cette façon de parler, _laisser_ représente _omettre_. On dit -_omettre de_, et non pas _omettre que de_. Les Italiens disent -pareillement: «_Egli non lascia di dire il suo parer_,» et non pas _non -lascia che di dire_. - -Si cette locution nous vient d’eux, il est clair que nous l’avons -altérée; s’ils l’ont au contraire prise de nous, c’est la preuve que -dans l’origine le _que_ n’y figurait pas. - -Thomas Corneille, dans ses notes sur Vaugelas, blâme l’introduction du -_que_ parasite dans cette façon de parler; un dictionnaire moderne ne -laisse pas de l’autoriser, c’est celui de M. Napoléon Landais. - - -LANGUE; AVOIR DE LA LANGUE, être bavard: - - C’est _avoir bien de la langue_ que de ne pouvoir se taire de - ses propres affaires! - - (_Scap._ III. 4.) - ---LANGUE qui FAIT UN PAS DE CLERC: - - Ce mariage est vrai?--_Ma langue_ en cet endroit - _A fait un pas de clerc_, dont elle s’aperçoit. - - (_Dépit am._ I. 4.) - -Il faut observer que cette métaphore bouffonne est placée dans la -bouche de Mascarille. - - -LA PESTE SOIT, telle ou telle chose. (Voyez PESTE.) - - -LAS! hélas: - - Où voulez-vous courir?--_Las!_ que sais-je? - - (_Tart._ V. 1.) - -Il faut observer que cet adjectif, depuis longtemps passé à l’état -d’interjection, n’était pas primitivement immobile. Une femme -s’écriait, _hé, lasse!_ comme en latin _me lassam!_ Dans _hélas_, -l’interjection est _hé_, comme dans _hémi_: «_Hémi_, où arai-je -recours? (_R. de Coucy._)» _Hei mihi,--hei lassum._ - - -LATIN pour _latiniste_: - - Vous êtes grand _latin_ et grand docteur juré. - - (_Dépit am._ II. 7.) - -On dit de même familièrement un grand _grec_, pour _helléniste_. - - -LÉGER; DE LÉGER, légèrement: - - Mon Dieu! l’on ne doit rien croire trop _de léger_. - - (_Tart._ IV. 6.) - -Au XIIe siècle on disait _de legerie_, c’est-à-dire, avec légèreté. -Roland dit à Charlemagne que ses conseillers l’ont conseillé un peu _de -léger_ sur le fait des ambassadeurs de Marsile: - - «Loerent vous alques _de legerie_.» - - (_Chanson de Roland_, st. 14.) - -_De léger_ comme _de vrai_. Les Italiens disent de même _di leggiero_. - ---LÉGER D’ÉTUDE: - - Et, de nos courtisans _les plus légers d’étude_, - Elle (la fresque) a pour quelque temps fixé l’inquiétude. - - (_La Gloire du Val de Grâce._) - - -LEQUEL: - -Molière paraît avoir eu pour ce mot une antipathie si prononcée, il -l’emploie si rarement, que j’ai pensé intéressant de recueillir les -passages où il se trouve, et ceux ou il est visiblement évité. - -Les premiers sont au nombre de huit; les autres sont à peu près -innombrables: aussi je me contenterai des principaux de ces derniers. - - Ma bague est la marque choisie - Sur _laquelle_ au premier il doit livrer Célie. - - (_L’Ét._ II. 9.) - - Il n’a pas aperçu Jeannette, ma fillole, - _Laquelle_ a tout ouï, parole pour parole. - - (_Ibid._ IV. 7.) - - Car goûtez bien, de grâce, - Ce raisonnement-ci, _lequel_ est des plus forts. - - (_Dépit am._ IV. 2.) - - Le malheureux tison de ta flamme secrète, - Le drôle avec _lequel_...--Avec _lequel_? poursui. - - (_Sgan._ 6.) - - J’ai appris cette nouvelle d’un paysan qu’ils ont interrogé, et - _auquel_ ils vous ont dépeint. - - (_D. Juan._ II. 8.) - - En vertu d’un contrat _duquel_ je suis porteur. - - (_Tart._ V. 4.) - - Est-ce que..... - Et que du doux accueil _duquel_ je m’acquittai - Votre cœur prétend à ma flamme - Ravir toute l’honnêteté? - - (_Amph._ II. 2.) - - Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d’une - chose _à laquelle_ il faut que vous preniez garde. - - (_Mal. im._ II. 10.) - -(Voyez LEQUEL _évité_, et OU.) - - -_NOTA._ On lit dans l’_École des maris_: - - SGANARELLE (sortant de l’accablement _dans lequel_ il étoit - plongé.) - - (_Éc. des Mar._ III. 10.) - -Cette indication scénique n’est pas de Molière. On ne la trouve -point dans les éditions de 1692 ni de 1710; mais elle se montre dans -l’édition de 1774, chez la veuve David. P. Didot (1821) l’a reproduite. -C’est style du XVIIIe siècle. - ---LEQUEL _évité_: - - En bonne foi, ce point _sur quoi_ vous me pressez.... - - (_Dépit am._ II. 1.) - - Le foudre punisseur - Sous _qui_ doit succomber un lâche ravisseur. - - (_D. Garcie._ I. 2.) - -Il eût été facile de mettre, - - _Sous lequel_ doit tomber un lâche ravisseur, - -si Molière n’avait pris à tâche d’éviter _lequel_. - - Outre que je pourrois désavouer sans blâme - Ces libres vérités _sur quoi_ s’ouvre mon âme. - - (_Ibid._ II. 1.) - - Cet hymen redoutable - Pour _qui_ j’aurois souffert une mort véritable. - - (_Ibid._ IV. 4.) - - Et ce sont particulièrement ces dernières (qualités) _pour qui_ - je suis. - - (_Ép. dédic. de l’Éc. des fem._) - - C’est un supplice, à tous coups, - Sous _qui_ cet amant expire. - - (_Sicilien._ 9.) - - Vous avez des traits _à qui_ fort peu d’autres ressemblent. - - (_Ibid._ 12.) - - ..... De ces galanteries ingénieuses _à qui_ le vulgaire - ignorant donne le nom de fourberies. - - (_Scapin._ I. 2.) - - L’éducation des enfants est une chose _à quoi_ il faut - s’attacher fortement. - - (_Ibid._ II. 1.) - - C’est la puissance paternelle, auprès _de qui_ tout le mérite - ne sert de rien. - - (_Scapin._ III. 1.) - -Voyez aux mots QUI, DE QUI,--QUOI,--OÙ,--d’autres exemples, en -grand nombre, qui ne permettent pas de douter que Molière n’évitât de -propos délibéré l’emploi de _lequel_. Apparemment il réservait ce mot -pour marquer le sens du latin _uter_, c’est-à-dire, l’alternative. - -Au surplus, la même remarque s’applique, plus ou moins absolue, à tous -les écrivains du XVIIe siècle en général. C’est du siècle suivant que -date le fréquent usage de ces formes, _duquel_, _auquel_, _par lequel_, -_dans lequel_, _à la faveur duquel_, etc., etc., dont le grand siècle -exprimait ordinairement la valeur par ce simple monosyllabe _où_. - -Les écrivains de la renaissance avaient fait abus de _lequel_, mais -d’une autre façon, en l’employant à relier les deux parties d’une -phrase. - - -LES UNS DES AUTRES: - - Nous devons parler des ouvrages _les uns des autres_ avec - beaucoup de circonspection. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - -Ici l’on voit la première partie de l’expression invariable; c’est la -seconde qui subit l’influence de la construction: parler des ouvrages -_les_ uns _des_ autres. - -Bossuet maintient l’expression entière invariable, comme un seul mot -qui ne se modifierait point au milieu: - - «Auparavant l’on mettoit la force et la sûreté de l’empire - uniquement dans les troupes, que l’on disposoit de manière - qu’elles se prêtassent la main _les unes les autres_.» - - (BOSSUET. _Hist. un._ IIIe p. § 6.) - -Et non: les unes _aux_ autres. - - -LESTE, au figuré; BRAVE ET LESTE: - - Ta forte passion est d’être _brave et leste_. - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - Vous souffrez que la vôtre aille _leste_ et pimpante! - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - - -LEVER UN HABIT, c’est-à-dire, de quoi faire un habit: - - C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu _lever - un habit_ pour moi.--Oui, mais il ne falloit pas _le lever_ - avec le mien. - - (_B. Gent._ II. 8.) - - -LIBERTÉS au pluriel: - - Ma sœur, je vous demande un généreux pardon, - Si de _mes libertés_ j’ai taché votre nom. - - (_Éc. des mar._ III. 10.) - - -LIBERTIN: - - C’est être _libertin_ que d’avoir de bons yeux. - - (_Tart._ I. 6.) - - Je le soupçonne encor d’être un peu _libertin_: - Je ne remarque pas qu’il hante les églises. - - (_Ibid._ II. 2.) - - Laissez aux _libertins_ ces sottes conséquences. - - (_Ibid._ V. 1.) - -_Libertin_, aujourd’hui restreint à la débauche des femmes, signifiait -dans l’origine un esprit fort, un libre penseur, et n’emportait pas -nécessairement une idée désavantageuse. - -«Ce mot, dit Bouhours, signifie quelquefois une personne qui hait la -contrainte, qui suit son inclination, qui vit à sa mode, sans s’écarter -néanmoins des règles de l’honnêteté et de la vertu. Ainsi l’on dira -d’un homme de bien qui ne sauroit se gêner, et qui est ennemi de tout -ce qui s’appelle servitude: _Il est libertin_. Il n’y a pas au monde -un homme plus _libertin_ que lui. Une honnête femme dira même d’elle, -jusqu’à s’en faire honneur: Je suis née _libertine_. _Libertin_ et -_libertine_, en ces endroits, ont un bon sens et une signification -délicate.» (_Remarques nouvelles sur la langue françoise_, p. 395, édition -de 1675.) - - -LIBERTINAGE, indépendance d’esprit poussée jusqu’à la témérité: - - Mon frère, ce discours sent _le libertinage_. - - (_Tart._ I. 6.) - - «Il y en a bien qui croient, mais par superstition; il y en a - bien qui ne croient pas, mais par _libertinage_.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 227.) - -Ainsi le libertinage était l’excès opposé à la superstition; ce que le -néologisme dévot de la Harpe, de Mme de Genlis et autres tels apôtres, -appelait, au XIXe siècle, _le philosophisme_. - -(Voyez LIBERTIN.) - - -LICENCIER (SE) A (un infinitif), se donner licence jusqu’à...: - - Quoi! ta bouche _se licencie_ - _A_ te donner encore un nom que je défends? - - (_Amph._ III. 7.) - - -LIEU comme _endroit_: - - Vous le trouverez maintenant vers _ce petit lieu_ que voilà, - qui s’amuse à couper du bois. - - (_Méd. m. lui._ I. 5.) - - -LOGIS DU ROI, c’est-à-dire, donné par le roi, la prison: - - J’ai peur, si _le logis du roi_ fait ma demeure, - De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure, - Que j’aye peine aussi d’en sortir par après. - - (_L’Ét._ III. 5.) - - -LONGUEUR, pour _durée de temps_, _lenteur_, _délais_: - - Vous pourriez éprouver, _sans beaucoup de longueur_, - Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur. - - (_Sgan._ 1.) - - Et la grande _longueur_ de son éloignement - Me le fait soupçonner de quelque changement. - - (_Ibid._ 2.) - - Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre - _longueur_? - - (_Impromptu._ 1.) - - -LOUP-GAROU, employé comme une sorte d’adjectif invariable: - - Il a le repart brusque et _l’accueil loup-garou_. - - (_Éc. des mar._ I. 6.) - - -LUI, que nous employons au datif pour le masculin et le féminin, est -souvent, dans Molière, remplacé par _à lui_, _à elle_, qui permettent -de distinguer les genres: - - Venez avec moi, je vous ferai parler _à elle_. - - (_G. D._ II. 6.) - ---LUI, où Molière met ordinairement _soi_: - - Mais il (l’amour) traîne après _lui_ des troubles effroyables. - - (_Mélicerte._ II. 2.) - - Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces - rochers, cette terre et ce ciel que voilà là-haut; et si tout - cela s’est bâti _de lui-même_. - - (_D. Juan._ III. 1.) - -Je pense qu’il faut dans ces deux passages _après soi_ et _de -soi-même_, comme on lit dans les passages suivants: - - Oui, madame, on s’en charge; et la chose, _de soi_... - - (_Tart._ IV. 5.) - - Le choix du fils d’Oronte est glorieux, _de soi_. - - (_Éc. des fem._ V. 7.) - - La noblesse, _de soi_, est bonne. - - (_G. D._ I. 1.) - -_De lui_, _d’elle_ feraient ici le même solécisme qu’en latin _per -illum_ au lieu de _per se_. (Voyez SOI.) - - -LUMIÈRE; PARLER AVEC LUMIÈRE; c’est la même métaphore que parler -clairement: - - Et j’en veux, dans les fers où je suis prisonnière, - Hasarder un (_avis_) qui _parle avec plus de lumière_. - - (_Éc. des mar._ II. 5.) - ---DONNER DE LA LUMIÈRE DE; manifester: - - Un cœur _de son penchant donne assez de lumière_, - Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière. - - (_Mis._ V. 2.) - ---OUVRIR DES LUMIÈRES: - - _Ouvre_-nous des _lumières_. - - (_L’Av._ IV. 1.) - -_Lumières_ n’est pas ici dans le sens du latin _faces_, mais dans celui -de _fenêtres_, ou toute ouverture par où la lumière s’introduit et la -vue peut saisir une perspective. _Ouvrir des lumières_ signifie donc, -en style moderne, _ouvrir des jours_. - -La _lumière_ d’un canon est une ouverture au canon. - -La vieille langue disait, par une de ces apocopes si fréquentes chez -elle, _un lu_, pour _une lumière_, c’est-à-dire, une fenêtre. Le paysan -picard dit encore: _freme ch’ lu_, ferme cette lumière. De _lu_ s’est -formé _lucarne_, qui est un _lu_ carré. - -(Voyez au mot CARNE.) - -Chez les Latins, _lumina_, en termes d’architecture, signifie également -des fenêtres, des jours. - ---PETITES LUMIÈRES, au figuré, capacité étroite: - - Et comme ses _lumières sont fort petites_.... - - (_Pourc._ III. 1.) - - -LUMINAIRE (LE) les yeux: - - Oui! je devois au dos avoir mon _luminaire_! - - (_L’Ét._ I. 8.) - - -L’UN, en parlant de plus de deux: - - Je m’offre à vous mener _l’un de ces jours_ à la comédie. - - (_Préc. rid._ 10.) - - Ce n’est ici qu’un bal à la hâte; mais _l’un de ces jours_ nous - vous en donnerons un dans les formes. - - (_Ibid._) - - Mais par ce cavalier, _l’un de ses plus fidèles_, - Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles. - - (_Don Garcie._ V. 5.) - -C’est mal à propos que les grammairiens ont voulu défendre d’employer -l’_un_ en parlant de plus de deux. Cet usage du mot l’_un_ date de -l’origine de la langue: - - «E partid son pople en _treis_, e livrad _l’une_ partie à Joab, - e l’altre à Abisaï, e la tierce à Ethaï.» - - (_Rois._ p. 185.) - - «Sa femme commença à devenir _l’une_ des plus belles femmes qui - feust en France.» - - (MARGUERITE, _Heptam._ nouv. 15.) - - «Voilà _l’un_ des péchés où mon âme est encline.» - - (REGNIER. Sat. 12.) - - «_L’un_ des plaisirs où plus il dépensa - «Fut la louange: Apollon l’encensa.» - - (LA FONT. _Belphégor._) - - «J’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai - écrites _à un de mes amis_ sur le sujet de votre morale, où - _l’un des principaux points_ de votre défense est que.....» - - (PASCAL. 11e _Prov._) - ---L’UNE par ellipse, pour _l’une de vous_, _l’une ou l’autre_: - - Non, je veux qu’il se donne à _l’une_ pour époux. - - (_Mélicerte._ I. 5.) - ---L’UN NI L’AUTRE, pour _ni l’un ni l’autre_: - - Vous n’aurez _l’un ni l’autre_ aucun lieu de vous plaindre. - - (_Mélicerte._ II. 6.) - - «Mais, aussitôt que l’ouvrage eut paru, - «Plus n’ont voulu l’avoir fait _l’un ni l’autre_.» - - (RACINE. _Épigr. sur l’Iphigénie de Leclerc._) - - -MACHER CE QUE L’ON A SUR LE CŒUR: - - Mme PERNELLE. - - Et _je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur_. - - (_Tart._ I. 1.) - -Cette métaphore est empruntée des animaux ruminants: je ne rumine point -les griefs dont j’ai à me plaindre. - - -MA COMMÈRE DOLENTE, expression proverbiale: - - Et maintenant je suis _ma commère dolente_. - - (_Sgan._ 2.) - - -MAIN; LA MAIN HAUTE. (Voyez HAUT LA MAIN.) - ---A TOUTES MAINS, toujours prêt à tous les partis: - - C’est un épouseur _à toutes mains_. - - (_D. Juan._ I. 1.) - -(Voyez DONNER LES MAINS.) - - -MAINTENIR QUELQU’UN, absolument, le maintenir en joie et prospérité: - - Le bon Dieu _vous maintienne_! - - (_Dép. am._ III. 4.) - - -MAL, adverbe joint à un adjectif. (Voyez MAL PROPRE.) - - -MAL DE MORT, VOULOIR MAL DE MORT A QUELQU’UN: - - _Je me veux mal de mort_ d’être de votre race! - - (_Fem. sav._ II. 7.) - ---MAL D’OPINION, qui gît dans l’opinion: - - Un _mal d’opinion_ ne touche que les sots. - - (_Amph._ I. 4.) - - -MALEPESTE DE....: - - _Malepeste du_ sot que je suis aujourd’hui! - - (_L’Ét._ II. 5.) - -(Que la) male peste (soit) du sot... - -(Voyez PESTE.) - - -MALFAIT, substantif; UN MALFAIT: - - Peux-tu me conseiller un semblable forfait, - D’abandonner Lélie et prendre _ce malfait_? - - (_Sgan._ 2.) - - -MALGRÉ QUE J’EN AIE ou QU’ON EN AIT: - - --Me voulez-vous toujours appeler de ce nom? - --Ah! _malgré que j’en aie_, il me vient à la bouche. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - Madame tourne les choses d’une manière si agréable, qu’il faut - être de son sentiment _malgré qu’on en ait_. - - (_Crit. de L’Éc. des fem._ 3.) - -Cet exemple n’autorise point l’emploi de _malgré que_. _Malgré que vous -disiez..._ pour _quoi que vous disiez_, sera toujours un solécisme. -Voici la différence: dans _malgré qu’on en ait_, _mal gré_ ou _mauvais -gré_ est le complément naturel et direct d’_avoir_. C’est une espèce -d’accusatif absolu: mauvais gré, tel mauvais gré que vous en ayez. - -Mais cette explication n’est plus possible dans _malgré que vous -disiez, fassiez..._, parce que _gré_ ne saurait être ici le complément -des verbes _faire_, _dire_: on ne dit pas, on ne fait pas un gré. Au -contraire, _quoi_ (_quid_) s’allie très-bien aux verbes _faire_ et -_dire_: _quoi que vous fassiez_, mot à mot _quid quod agas_. - -La faute est venue de ce qu’on a fait de _malgré_ une sorte d’adverbe, -en perdant de vue ses racines. Cela ne fût pas arrivé si l’on avait -retenu l’usage d’écrire en deux mots _mal gré_. Personne ne s’est -jamais avisé de dire: _En dépit que vous fassiez_; parce que _dépit_ -est resté visiblement substantif. - -(Voyez DÉPIT.) - - -MALHEURE (A LA): - - Et bien _à la malheure_ est-il venu d’Espagne, - Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne! - - (_L’Ét._ II. 13.) - -A la male ou mauvaise heure: _in malora_; _andate in malora_. - - «Va-t-en _à la malheure_, excrément de la terre!» - - (LA FONTAINE. _Le Lion et le Moucheron._) - - -MALITORNE: - - Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le - plus grand _malitorne_ et le plus sot dadais que j’aie jamais - vu. - - (_B. gent._ III. 12.) - -_Malitorne_ vient sans doute de _male tornatus_: - - «Et male tornatos incudi reddere versus.» - - (HOR. _de Art. poet._) - - -MAL PROPRE A...: - - Monsieur, je suis _mal propre à_ décider la chose. - - (_Mis._ I. 2.) - -Les comédiens, par la crainte d’une équivoque ignoble, substituent _je -suis peu propre_. Le sens n’est pas le même. On employait autrefois -_mal_ et _peu_ à cet office avec des nuances différentes. _Mal -gracieux_, _mal habile_, étaient des expressions moins fortes que _peu -gracieux_, _peu habile_. Il est regrettable que l’on ait laissé perdre -cet emploi de _mal_. La prononciation a soudé inséparablement l’adverbe -à l’adjectif dans _maussade_ (_mal sade_), c’est-à-dire qui est mal -sérieux, d’un sérieux désagréable, déplaisant, et non _peu sérieux_[62]. - - [62] _Sade_ marquait un sérieux doux, une contenance réservée - avec grâce. Plusieurs écrivains du XVe siècle ont pris _sade_ - et son diminutif _sadinet_ pour _gentil_, _agréable_. Les - Anglais, entraînant l’exagération du mot dans le sens opposé, - ont gardé _sad_ pour signifier _triste_. Le sens primitif était - intermédiaire. «_Sadde_, dit Palsgrave (en 1530), discrete; - _sadde_, full of gravity.» (_Fol. 94 verso._) - - _Sade_ paraît venir de _sedatus_, et en exprime parfaitement - le sens. Borel dérive _maussade_ de _male satus_; c’est une - étymologie à la façon de Ménage, qui se contente de quelques - lettres communes ou analogues pour conclure la filiation. Si - _maussade_ vient de _satus_? Borel n’y a pas réfléchi. - - Je me sens _mal propre_ à bien exécuter ce que vous souhaitez - de moi. - - (_Am. magn._ I. 2.) - - «........ Le galant aussitôt - «Tire ses grègues, gagne au haut, - «_Mal content_ de son stratagème.» - - (LA FONT. _Le Renard et le Coq._) - - -MALVERSATIONS, dans le sens étendu de désordres de conduite: - - GEORGE DANDIN (_à sa femme_.) - - Vous avez ébloui vos parents et plâtré vos _malversations_. - - (_G. D._ III. 8.) - -L’Académie n’attribue à ce mot qu’une application restreinte:--«Faute -grave commise _par cupidité_ dans l’exercice d’une charge, d’un emploi, -dans l’exécution d’un mandat.» - -L’explication de Trévoux s’accorde avec celle de l’Académie; ainsi -Molière s’est servi d’un mot impropre, ou plutôt n’y aurait-il pas -une intention comique dans cette impropriété même? Le paysan enrichi -se sert du terme le plus considérable qu’il connaisse pour accuser sa -femme, et c’est un terme de finances. - - -MANIÈRE; D’UNE MANIÈRE QUE, avec l’ellipse de TELLE: - - Vous tournez les choses _d’une manière qu’il_ semble que vous - avez raison. - - (_Don Juan._ I. 2.) - ---DES MANIÈRES (des espèces) DE...: - - Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou _des - manières de vers libres_. - - (_Mal. im._ II. 6.) - - -MANQUEMENT DE FOI, DE MÉMOIRE, pour _manque_: - - Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi - De l’affront que nous fait son _manquement de foi_? - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - Et n’ai-je à craindre que _le manquement de mémoire_? - - (_Impromptu._ 1.) - - -MARCHÉ; COURIR SUR LE MARCHÉ DES AUTRES: - - MATHURINE.--Ça n’est pas biau de _courir su le marché des - autres_! - - (_D. Juan._ II. 5.) - -De mettre l’enchère à ce qu’ils marchandent. - - -MARCHER SUR QUELQUE CHOSE, métaphoriquement, traiter un sujet avec -circonspection: - - Mon Dieu, madame, _marchons là-dessus_, s’il vous plaît, avec - beaucoup de retenue. - - (_C{tesse} d’Esc._ 1.) - - -MARQUIS; LE MARQUIS dans un sens général, et pour désigner toute une -classe; DONNER DANS LE MARQUIS: - - _Vous donnez_ furieusement dans _le marquis_! - - (_L’Av._ I. 5.) - -Vous vous jetez dans les allures des marquis. - -Molière a dit de même: - - Jamais on ne le voit sortir _du grand seigneur_. - - (_Mis._ II. 5.) - - -MASQUE, adjectivement, dans le sens d’_hypocrite_, dissimulée: - - _La masque_, encore après, lui fait civilité! - - (_Sgan._ 14.) - - Ah, ah, petite _masque_, vous ne me dites pas que vous avez vu - un homme dans la chambre de votre sœur! - - (_Mal. im._ II. 11.) - ---MASQUE DE FAVEUR; faveur simulée qui n’a que l’apparence: - - D’un _masque de faveur_ vous couvrir mes dédains! - - (_D. Garc._ II. 6.) - - -MATIÈRE; DES MATIÈRES DE LARMES: - - Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes - Qui nous ont préparé _des matières de larmes_. - - (_Mélicerte._ II. 6.) - ---D’ILLUSTRES MATIÈRES A....: - - Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville.... pour - chercher d’_illustres matières à ma capacité_. - - (_Mal. im._ III. 14.) - - -MATRIMONION, mot latin, _mariage_: - - Quelque autre, sous l’espoir du _matrimonion_, - Aurait ouvert l’oreille à la tentation. - - (_Dépit am._ II. 4.) - -Dans l’origine, ces notations _om_, _um_, soit en latin, soit en -français, soit au commencement ou à la fin des mots, se prononçaient -_on_, et non pas, comme on fait aujourd’hui, _ome_. _Eum_ se prononçait -_eon_, comme on le voit par l’histoire de ce fanatique du moyen âge -qui, entendant chanter à la messe _per eum qui venturus est_, s’alla -persuader qu’il s’agissait de lui, parce qu’il s’appelait _Eon_[63]. On -disait, au XVIIe siècle, de l’_opion_: - - «Lit-on du mal, c’est jubilation; - «Lit-on du bien, des mains tombe le livre, - «Qui vous endort comme bel _opion_.» - - (SENECÉ.) - - [63] Il se donna pour le fils de Dieu, et gagna des partisans, - à l’aide desquels il envahissait les monastères et en chassait - les moines. Pour arrêter cette espèce d’hérésie ridicule, il ne - fallut rien de moins qu’un concile tenu à Reims, et présidé par - le pape en personne. Cela se passait en 1148. (_Cf. d’Argentré_.) - -Voltaire a dit encore, au XVIIIe: - - «L’opium peut servir un sage: - «Mais, suivant mon opinion, - «Il lui faut, au lieu _d’opion_, - «Un pistolet et du courage.» - -_Galbanon_, _aliboron_, _rogaton_, _dicton_, _toton_, sont les mots -latins _aliorum_ (barbarement _aliborum_), _galbanum_, _rogatum_, -_dictum_, _totum_ (parce que si le toton s’abat de manière à -présenter la face où est inscrite la lettre T, le joueur prend la -totalité des enjeux.) - -On dit indifféremment _factotum_ et _factoton_, mais _factotum_ est la -prononciation moderne: - - «..... Je pense qu’en effet, - «Reprit Nuto, cela peut être cause - «Que le pater avec le _factoton_ - «N’auront de toi ni crainte ni soupçon.» - - (LA FONT. _Mazet._) - - -MAUX; DIRE TOUS LES MAUX DU MONDE: - - Qu’ils disent _tous les maux du monde_ de mes pièces, j’en suis - d’accord. - - (_Impromptu._ 3.) - - -ME, avec un verbe neutre, comme _tomber_: - - A qui la bourse?--Ah dieux, elle _m’_étoit _tombée_! - - (_L’Ét._ I. 7.) - -_Me_ est ici au datif: _à moi_. C’est le datif que les Latins -employaient pour exprimer soit le profit, soit la perte: _Exciderat -mihi marsupium_. - -(Voyez DATIF.) - - -MÉCHANT, mauvais; en parlant du goût, d’un art: - - Mais peut-être, madame, que leur danse sera _méchante_? - --_Méchante_ ou non, il la faut voir. - - (_Am. magn._ I. 6.) - - ..... Je n’ai pas si _méchant goût_ que vous avez pensé. - - (_Ibid._ II. 1.) - -Il ne faut point perdre de vue le sens primitif de _meschant_, qui -n’est point celui de _malus_, _nequam_, auquel seul il est aujourd’hui -réduit, mais celui de _infortuné_, _qui a contre soi la chance_. Ce -radical _mes_ agit de même dans _mes-prix_, _mes-dire_, _mes-offrir_, -_mes-aventure_, _mes-estime_, etc. (en anglais _mis_: _mistake_, -_misfortune_, etc.). - -_Meschant_ est le participe de _meschoir_, pour _meschéant_. Alain -Chartier oppose _méchant_ à _heureux_: - - «Adonc y seras-tu plus _meschant_ de ce que tu cuideras y estre - plus _heureux_.» - - (ALAIN CHARTIER. _Curial._ p. 394.) - -Greban dit qu’à la mort de Charles VII les bergers désolés se -rassemblaient: - - «Car par troupeaux s’assemblèrent ez champs, - «Criants: Ha Dieu, que ferons-nous, _meschants_?» - - (_Épitaphe de Charles VII._) - -Charles Bouille, de Saint-Quentin (1533): «_Meschant_: qua voce -abutentes Galli, virum interdum inopem, interdum iniquum, dolosum et -_infelicem_ effantur.» (_De vitiis vulgarium Ling._, p. 15.) Mais il -n’est pas si exact quand il dérive _méchant_ du grec μηχανή, parce que -les artisans voués aux arts _mécaniques_ sont d’ordinaire pauvres, et -de pauvres deviennent _méchants_. C’est de l’étymologie à la façon de -Ménage. - -_Meschance_ a été la forme primitive de _méchanceté_. - - «Tu es le vray Dieu, qui _meschance_ - «N’aymes point, ni malignité.» - - (MAROT, _Psaume_ 5.) - -Ainsi un _méchant goût_, une _méchante danse_, c’est un goût, une danse -qui ne réussissent point, qui ont la chance contraire. - - «Voilà, dit Xanthus, la pâtisserie _la plus méchante_ que j’aie - jamais mangée. Il faut brûler l’ouvrière, car elle ne fera de - sa vie rien qui vaille.» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - - -MÉDIRE SUR QUELQU’UN: - - Ceux de qui la conduite offre le plus à rire - Sont toujours _sur autrui_ les premiers à _médire_. - - (_Tart._ I. 1.) - -«On médit _de_ quelqu’un, et non _sur_ quelqu’un. C’est une légère -faute, que Molière eût évitée en mettant: - - «Des autres sont toujours les premiers à médire.» - - (M. AUGER.) - -Le vers de Molière est le plus naturel du monde: celui qu’on propose -pour le remplacer offre une inversion tout à fait forcée, et qui -trahirait la gêne du poëte. Pourquoi ne dirait-on pas _médire sur_ -comme _médire de_, puisque, dans cette dernière forme, _de_ est le -latin _de_, qui signifie _sur_? On dit bien _malédiction sur lui_! - -Molière, en construisant le verbe comme substantif, n’a point ici -commis de faute, même légère; et c’en est toujours une d’être guindé, -soit en vers, soit en prose. - - -MÊLER pour _se mêler_: - - Faut-il le demander, et me voit-on _mêler_ de rien dont je ne - vienne à bout? - - (_L’Av._ II. 6.) - -Molière, par égard pour l’euphonie, a fait servir un seul _me_ pour les -deux verbes _voir_ et _mêler_. - -(Sur la suppression du pronom des verbes réfléchis, voyez au mot -ARRÊTER.) - - -MÊME, pour _le même_: - - Si sa bouche dit vrai, nous avons _même sort_. - - (_Amph._ II. 2.) - - Tout autre n’eût pas fait _même chose_ à ma place? - - (_Dép. am._ IV. 2.) - ---MÊME, précédant son substantif comme en espagnol: - - Avoir ainsi traité - Et _la même innocence_ et _la même bonté_! - - (_Sgan._ 16.) - - Seigneur, de vos soupçons l’injuste violence - A _la même vertu_ vient de faire une offense. - - (_D. Garcie._ IV. 10.) - - «Sais-tu que ce vieillard fut _la même_ vertu...?» - - (CORN. _Le Cid._) - -L’italien a la même construction: _l’istessa innocenza e l’istessa -bonta_. - ---LE MÊME DE, le même que: - - Je ne suis plus _le même d’hier au soir_. - - (_D. Juan._ V. 1.) - -Je ne suis plus le don Juan d’hier au soir. - - «Le curé donc qui s’estoit logé dans _la mesme_ hostellerie - _de_ nos comédiens...» - - (SCARRON. _Rom. com._ 1re p. ch. 14.) - -_De_ pour _que_, dans cette locution, est un hispanisme. - -(DE MÊME pour PAREIL, voyez de même.) - - -MÉNAGE; VIVRE DE MÉNAGE: - - Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis!--C’est _vivre - de ménage_. - - (_Méd. m. lui._ I. 1.) - -La plaisanterie repose sur la double acception du mot _de_: vivre -_avec_ ménage, épargne; et vivre _aux dépens_, _au moyen de_ son -ménage, de son mobilier. - - -MENER, pour _amener_: - - Je sais ce qui vous _mène_. - - (_Éc. des fem._ V. 7.) - - -MENTIR DE QUELQUE CHOSE: - - Mais, à _n’en point mentir_, il seroit des moments - Où je pourrois entrer en d’autres sentiments. - - (_D. Garcie._ I. 5.) - - Et, pour _n’en point mentir_, n’êtes-vous pas méchante - De vous plaire à me dire une chose affligeante? - - (_Tart._ II. 4.) - -Selon M. Auger, on ne dit point _mentir d’une chose_. Pourquoi pas? on -dit bien _se taire de quelque chose_. - -(Voyez DE dans tous les sens du latin _de_.) - - -MÉPRIS avec un nom de nombre, comme d’une chose qui se compte: - - J’ai souffert sous leur joug _cent mépris_ différents. - - (_Fem. sav._ I. 2.) - -Sur le radical _mes_, voyez à MÉCHANT. - - -MERCI DE MA VIE: - - Hé! _merci de ma vie_, il en iroit bien mieux - Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux. - - (_Tart._ I. 1.) - -Trévoux dit que c’est une espèce de jurement employé par les femmes du -peuple. - -_Merci_ signifie _grâce_, _miséricorde_. _Merci de ma vie_ est -l’opposé de _mort de ma vie_. C’est l’imprécation heureuse substituée -à l’imprécation funeste, comme _Dieu me sauve!_ au lieu de _Dieu me -damne!_ - -L’espagnol et l’italien ont la même formule. - - -ME SEMBLE, ce me semble: - - Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble, - Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, _me semble_. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - - -MESSIEURS VOS PARENTS, appliqué aux père et mère: - - Je vous respecte trop, vous et _messieurs vos parents_, pour - être amoureux de vous. - - (_G. D._ I. 6.) - -La bizarrerie de cette expression disparaît, si l’on réfléchit que -_messieurs_ signifie exactement _mes seigneurs_. Vos parents, votre -père et votre mère, qui sont mes seigneurs. - - -_MÉTAPHORES vicieuses, incohérentes, hasardées:_ - -Les exemples n’en sont pas rares dans Molière, à cause de la rapidité -avec laquelle il était souvent obligé d’écrire. - ---BOUCHE: - - _Dans ma bouche_, une nuit, cet amant trop aimable - Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable. - - (_Dép. am._ II. 1.) - -Ascagne veut dire qu’à la faveur de la nuit, elle se fit passer, -auprès de Valère, pour Lucile. Tout le respect dû à Molière ne saurait -empêcher qu’on ne rie de cet amant qui croit rencontrer Lucile, la -nuit, dans la bouche d’Ascagne. Molière sans doute serait le premier à -s’en moquer. - ---RESSORTS: - - Fais-moi dans tes desseins entrer pour quelque chose: - Mais que _de leurs ressorts la porte me soit close_, - C’est ce qui fait toujours que je suis pris sans verd. - - (_L’Ét._ III. 5.) - -On concevrait _les ressorts de la porte_, mais _la porte des ressorts_ -est une image absolument impossible: les ressorts n’ont point de porte. - - Ne vous y fiez pas! il aura des _ressorts_ - _Pour donner_ contre vous _raison_ à ses efforts. - - (_Tart._ V. 3.) - -On ne donne pas raison avec des ressorts. Molière veut dire: il aura -des artifices, des ressources. - ---POIDS: - - Le _poids de sa grimace_, où brille _l’artifice_, - Renverse le bon droit et tourne la justice. - - (_Mis._ V. 1.) - - Et sur moins que cela _le poids d’une cabale_ - Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale. - - (_Tart._ V. 3.) - -Le poids d’une cabale paraît une figure plus acceptable que le poids -d’une grimace. (Voyez POIDS.) - ---NŒUDS: - - Je voudrois de bon cœur qu’on pût entre vous deux - De quelque _ombre de paix_ raccommoder _les nœuds_. - - (_Tart._ V. 3.) - -Une ombre n’a point de nœuds; ainsi on ne raccommode pas les nœuds -d’une ombre. - - L’hymen ne peut nous joindre, et j’abhorre _des nœuds_ - Qui deviendroient sans doute _un enfer_ pour tous deux. - - (_D. Garcie._ I. 1.) - -Comment des nœuds peuvent-ils devenir un enfer? - ---AUDIENCE: - - Et je vois sa raison - _D’une audience avide avaler ce poison_. - - (_D. Garcie._ II. 1.) - -On ne peut se figurer quelqu’un avalant par l’oreille. Les Latins, -plus hardis que nous dans leurs métaphores, disaient bien: _densum -humeris bibit aure vulgus_ (HORACE.) Cette image en français paraîtrait -ridicule, pour être trop violente. Il faut tenir compte de l’usage. - ---FACE: - - Et je me vis contrainte à demeurer d’accord - Que l’_air_ dont vous viviez vous faisoit un peu tort; - Qu’il prenoit dans le monde une méchante _face_. - - (_Mis._ III. 5.) - -La face d’un air? - ---PRÊTER LES MAINS: - - A vous _prêter les mains ma tendresse_ consent. - - (_Mis._ IV. 3.) - -On ne conçoit pas bien ce que c’est que les mains d’une tendresse, -ni une tendresse qui prête les mains. Mais ici l’excuse de Molière -peut être que _prêter les mains_ est une locution reçue pour dire -_seconder_, et qu’ainsi le sens particulier de chaque mot se perd dans -le sens général de l’expression. - -La même observation se reproduit sur ce vers: - - Pourvu que votre _cœur_ veuille _donner les mains_ - Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains. - - (_Mis._ V. 7.) - -Les mains d’un cœur sont encore plus choquantes que les mains d’une -tendresse. - ---BRAS: - - _Un souris_ chargé de douceurs - _Qui tend les bras_ à tout le monde. - - (_Psyché._ I. 1.) - ---DENTS: - - Tout cet embarras _met mon esprit sur les dents_. - - (_Amph._ I. 2.) - -Il est superflu de remarquer que les dents d’un esprit, les bras d’un -souris, sont des images aussi forcées que les mains d’une tendresse ou -d’un cœur. - -Les vers suivants présentent une suite d’images tout à fait -incohérentes. Il s’agit des ornements gothiques: - - Ces _monstres odieux_ des siècles ignorants, - Que de la barbarie ont produits les _torrents_, - Quand _leur cours, inondant_ presque toute la terre, - Fit à la politesse une mortelle guerre. - - (_La Gloire du Val de Grâce._) - -Comment les torrents de la barbarie peuvent-ils produire des monstres -odieux dont le cours inonde la terre? Il faut avouer que La Bruyère -n’avait pas tort d’appliquer à ce style le nom de galimathias; mais il -avait tort d’appliquer ce jugement au style de Molière en général. - -Peut-être faut-il lire, au troisième vers, _quand son cours_; ce -serait alors le cours de la barbarie, et non le cours des monstres. -Le passage, après cette correction, n’en serait guère moins mauvais. -Il est bien étonnant que Molière, au moment où il venait de donner -_Tartufe_ et le _Misanthrope_, pût écrire des vers comme ceux-là et -comme les suivants: - - Louis, le grand Louis, dont l’esprit souverain - Ne dit rien au hasard et voit tout d’un œil sain, - A _versé de sa bouche_, à ses grâces brillantes, - _De deux précieux mots les douceurs chatouillantes_; - Et l’on sait qu’en deux mots ce roi judicieux - Fait des plus beaux travaux l’éloge glorieux. - -Les précieuses et l’abbé Cotin ont dû se croire vengés. - -(Voyez d’autres exemples de métaphores vicieuses aux mots AIGREUR, -CHAMP, LANGUE, PEINDRE EN ENNEMIS, RESSORTS, ROIDIR, TRACER, -TRAITS, VERSER, VISAGE, etc., etc.) - - -METTRE, absolument, mettre son chapeau, se couvrir: - - _Mettons_ donc sans façon. - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - - Allons, _mettez_.--Mon Dieu, _mettez_.--_Mettez_, vous dis-je, - monsieur Jourdain; vous êtes mon ami. - - (_Bourg. gent._ III. 4.) - ---METTRE DESSUS, même sens: - - _Mettez donc dessus_, s’il vous plaît. - - (_Mar. for._ 2.) - -Mettez dessus la tête. - ---SE METTRE, se vêtir: - - Quant à _se mettre bien_, je crois, sans me flatter, - Qu’on serait mal venu de me le disputer. - - (_Mis._ III. 1.) - - Voilà ce que c’est que de _se mettre_ en personne de qualité! - - (_B. gent._ II. 9.) - ---METTRE A...., appliquer à: - - C’est une fille de ma mère nourrice que j’ai _mise à la - chambre_, et elle est toute neuve encore. - - (_Comtesse d’Esc._ 4.) - ---METTRE A BAS, métaphoriquement, renverser, terrasser: - - C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi _mettre à - bas_ votre orgueil. - - (_George D._ III. 8.) - ---METTRE A BOUT UNE AME: - - Et n’est-ce pas pour _mettre à bout une âme_? - - (_Amph._ II. 6.) - ---METTRE A TOUTE OCCASION; mettre une chose à toute occasion, en faire -abus, la profaner: - - Mais l’amitié demande un peu plus de mystère, - Et c’est assurément en profaner le nom - Que de vouloir _le mettre à toute occasion_. - - (_Mis._ I. 2.) - ---METTRE AU CABINET: - - Franchement, il est bon à _mettre au cabinet_. - - (_Ibid._ I. 2.) - -On a beaucoup disputé sur le sens de cette expression. Les uns veulent -que ce soit: bon à serrer, loin du jour, dans les tiroirs d’un cabinet -(sorte de meuble alors à la mode); les autres prennent le mot dans un -sens moins délicat, et qui s’est attaché à ce vers, devenu proverbe. Je -crois que Molière a cherché l’équivoque. Et qu’on ne dise pas que la -grossièreté du second sens est indigne d’Alceste; Alceste est poussé -à bout, et lui, qui ne s’est pas refusé tout à l’heure une mauvaise -pointe sur la _chute_ du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa -colère un mot à la fois dur et comique, bien que d’un comique trivial. -C’est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec -le rang et les manières habituelles d’Alceste. - ---METTRE AUX YEUX, devant les yeux: - - _Je lui mettois aux yeux_ comme dans notre temps - Cette soif a gâté de fort honnêtes gens. - - (_Mis._ I. 2.) - - Me _mettre aux yeux_ que le sort implacable - Auprès d’elles me rend trop peu considérable. - - (_Mélicerte._ II. 1.) - - Vous devriez _leur mettre un bon exemple aux yeux_. - - (_Tart._ I. 1.) - ---METTRE BAS, quitter, déposer: - - Qui, moi, monsieur?--Oui, vous. _Mettons bas_ toute feinte. - - (_Éc. des mar._ II. 3.) - - Allons donc, messieurs, _mettez bas_ toute rancune. - - (_Am. méd._ III. 1.) - ---METTRE DANS UN DISCOURS, DANS UN PROPOS: - - Si, pour les sots _discours où l’on peut être mis_, - Il falloit renoncer à ses meilleurs amis. - - (_Tart._ I. 1.) - - Et pour ne vous point _mettre_ aussi _dans le propos_. - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - ---METTRE EN ARRIÈRE, déposer, quitter: - - De grâce, parle, et _mets_ ces mines _en arrière_. - - (_Mélicerte._ I. 3.) - ---METTRE EN COMPROMIS, compromettre: - - C’est un brave homme: il sait que les cœurs généreux - _Ne mettent point les gens en compromis_ pour eux. - - (_Dép. am._ V. 7.) - ---METTRE EN MAIN, confier: - - Et l’on m’a _mis en main_ une bague à la mode - Qu’après vous payerez, si cela l’accommode. - - (_L’Ét._ I. 6.) - ---METTRE EN MAIN QUELQU’UN A UN AUTRE: - - Pour moi, je ne ferai que _vous la mettre en main_. - - (_Éc. des fem. V._ 2.) - -Je ne ferai que remettre Agnès entre vos mains. - ---METTRE PAR ÉCRIT: - - Une autre fois _je mettrai mes raisonnements par écrit_, pour - disputer avec vous. - - (_D. Juan._ I. 2.) - -Brossette rapporte que Boileau, dans l’épître à son jardinier, avait -mis d’abord: - - «Mais non; tu te souviens qu’au village on t’a dit - «Que ton maître est gagé pour _mettre par écrit_ - «Les faits d’un roi, etc.» - -Il changea le second vers de cette façon: - - «Que ton maître est _nommé_ pour _coucher par écrit_.» - -Apparemment _gagé_ lui parut manquer de dignité, et _coucher par -écrit_ lui sembla une expression rustique d’un effet plus piquant que -l’expression ordinaire, _mettre par écrit_. - - -MEUBLE, comme nous disons _mobilier_: - - Vos livres éternels ne me contentent pas; - Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, - Vous devriez brûler tout ce _meuble_ inutile. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - - -MEUBLÉ de science: - - Mais nous voulons montrer. . . . . - Que _de science_ aussi les femmes _sont meublées_. - - (_Fem. sav._ III. 2.) - - -MIEUX, le mieux: - - Nous verrons qui tiendra _mieux_ parole des deux. - - (_Dép. am._ II. 2.) - - C’est par là que son feu se peut _mieux_ expliquer. - - (_D. Garcie._ I. 1.) - -(Voyez PLUS pour _le plus_.) - ---DU MIEUX QUE pour _le mieux que_: - - Voilà une personne..... qui aura soin pour moi de vous traiter - _du mieux qu’_il lui sera possible. - - (_Pourc._ I. 10.) - -(Voyez DE exprimant la manière, la cause.) - - -MIGNON DE COUCHETTE: - - Le voilà le beau fils, le mignon de couchette! - - (_Sgan._ 6.) - - -MIJAURÉE. (Voyez PIMPESOUÉE.) - - -MILLE GENS: - - Moi! je serois cocu?--Vous voilà bien malade! - _Mille gens_ le sont bien.... - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - -(Voyez GENS _avec un nom de nombre déterminé_.) - - -MINE; AVOIR DE LA MINE: - - _J’ai de la mine_ encore assez pour plaire aux yeux. - - (_L’Ét._ I. 6.) - ---AVOIR LA MINE DE (un infinitif): - - _J’ai bien la mine_, pour moi, _de payer_ plus cher vos folies. - - (_Scapin._ I. 1.) - ---FAIRE LES MINES DE SONGER A QUELQUE CHOSE: - - Pour peu que d’y songer vous nous _fassiez les mines_. - - (_Mis._ III. 7.) - -_Faire mine de_, c’est _faire semblant de_. Faire mine de désirer, -faire mine de songer à quelque chose. - -_Faire la mine_, c’est bouder. - -_Faire des mines_, c’est _minauder_. - -On dirait donc aujourd’hui, et mieux, je crois: pour peu que vous nous -fassiez mine d’y songer. - -Il est vraisemblable même que Molière, en altérant l’expression -consacrée, a cédé à la contrainte du vers. - - -MINUTER, projeter tacitement, sournoisement: - - Je le remerciois doucement de la tête, - _Minutant_ à tous coups quelque retraite honnête. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - -«_Minuter_ secrètement quelque entreprise.» (VAUGELAS.) - -Secrètement, dans cet exemple, fait pléonasme: - -«Ce marchand _minute_ sa fuite, s’apprête à faire banqueroute. Ce -mécontent _minute_ quelque conspiration.» (TRÉVOUX.) - - -MIRACLE; JEUNE MIRACLE, une jeune beauté: - - Qui, dans nos soins communs pour ce _jeune miracle_, - Aux feux de son rival portera plus d’obstacle. - - (_L’Ét._ I. 1.) - - -MITONNER QUELQU’UN: - - Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants, - Et cru _la mitonner_ pour moi durant treize ans.... - - (_Éc. des fem._ IV. 1.) - -Métaphore du style le plus familier. Une soupe _mitonnée_ est une -soupe que l’on a longtemps et avec patience fait bouillir à petit feu. -(Racine, _mitis_?) - - -MODÉRATIONS, au pluriel: - - Et vous nous faites voir - _Des modérations_ qu’on ne peut concevoir. - - (_Fem. sav._ I. 2.) - - -MODESTE; ÊTRE MODESTE A QUELQUE CHOSE, relativement à quelque chose: - - Jamais on ne m’a vu triompher de ces bruits; - J’_y_ suis assez _modeste_. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - -MOI, substantif: - - _Un moi_ de vos ordres jaloux, - Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, - Et qui de vos secrets a connoissance pleine - Comme _le moi_ qui parle à vous. - - (_Amph._ II. 1.) - ---MOI-MÊME, où nous dirions _lui-même_: - - Oui, je suis don Juan _moi-même_. - - (_D. Juan._ III. 5.) - -Cette façon de dire paraît plus raisonnable que l’autre, puisque tout -y est à la première personne, au lieu d’accoupler la première à la -troisième. En effet, je suis don Juan _lui-même_, reviendrait à: c’est -_moi_ qui _est_ don Juan _lui-même_. - -Au surplus, Molière s’est aussi exprimé de cette dernière façon: - - N’est-ce pas _vous_ qui _se nomme_ Sganarelle? - - --En ce cas, _c’est moi_ qui _se nomme_ Sganarelle. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - - -MOMON; JOUER UN MOMON: - - Masques, où courez-vous? Le pourroit-on apprendre? - Trufaldin, ouvrez-leur pour _jouer un momon_. - - (_L’Ét._ III. 11.) - -Trévoux, et d’après lui le supplément du Dictionnaire de l’Académie, -définissent le _momon_: «Défi d’un coup de dez qu’on fait quand on est -en masque.» Cette définition ne s’applique pas au passage précédent ni -au suivant: - - Est-ce un _momon_ que vous allez _porter_? - - (_B. gent._ V. 1.) - -Le momon pouvait donc être joué et porté. L’explication de Borel paraît -lever toute difficulté. Le momon, selon lui, était une sorte de pelote -énorme que l’on portait dans les mascarades notables, comme si c’eût -été une grosse bourse enflée contenant des enjeux. - -Périzonius dérive _momon_ du grec μομμω; Ménage, de _Momus_, le bouffon -des dieux; Nicot, de _mon mon_, espèce de gromellement que font -entendre les masques, dit-il; d’autres, du sicilien _momar_, un fou. -Personne n’a songé à l’allemand _mumme_, un masque; _mummerey_, -mascarade; d’où en français _momerie_. - - -MON ESTIME, au sens passif: - - Et qu’il eût mieux valu pour moi, pour _mon estime_, - Suivre les mouvements d’une peur légitime. - - (_Dép. am._ III. 3.) - -C’est-à-dire, pour l’estime qu’on fera de moi, dans l’intérêt de ma -réputation. _Mon estime_ est ici comme _mon honneur_. - - -MONSTRE PLEIN D’EFFROI. (Voyez PLEIN D’EFFROI.) - - -MONTRE, substantif féminin au sens d’_exposition_: - - Conserve à nos neveux une _montre_ fidèle - Des exquises beautés que tu tiens de son zèle. - - (_La Gloire du Val-de-Grâce._) - -_Montre_ s’employait autrefois au sens de _revue_: _la montre des -soldats_; _passer à la montre_, c’est _passer à la revue_: - - «Ainsi Richard jouit de ses amours, - «Vécut content, et fit force bons tours, - «Dont celui-ci peut _passer à la montre_.» - - (LA FONT. _Richard Minutolo._) - - -MONTRER A QUELQU’UN, absolument, pour _donner des leçons_: - - Outre le maître d’armes qui _me montre_, j’ai arrêté encore un - maître de philosophie. - - (_B. gent._ I. 2.) - - Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une - personne qu’il envoie à sa place pour _vous montrer_. - - (_Mal. im._ II. 4.) - - «Son maître tous les jours vient pourtant _lui montrer_.» - - (REGNARD. _Le Distrait._) - -Bossuet emploie de la même façon _enseigner_, comme verbe actif; -_enseigner quelqu’un_: - - «J’ai déjà dit que ce grand Dieu _les enseigne_, et en leur - donnant et en leur ôtant le pouvoir.» - - (_Or. fun. d’Henr. d’A._) - ---MONTRER DE (un infinitif): - - Vous buviez sur son reste, et _montriez d’affecter_ - Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter. - - (_L’Ét._ IV. 5.) - - -MOQUER; SE MOQUER DE (un infinitif), dans le sens de ne pas vouloir, se -mettre peu en peine de, _non curare de_: - - _Je me moquerois_ fort _de prendre_ un tel époux! - - (_Tart._ II. 2.) - - Je veux lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et - la coquine me dit au nez qu’_elle se moque de le prendre_. - - (_L’Av._ I. 7.) - -C’est-à-dire, non pas qu’elle est indifférente à le prendre ou non, -mais qu’elle se moque de la volonté de son père de le lui faire prendre. - - On sait leur rendre justice (à certains maris), et l’on _se - moque fort de les considérer_ au delà de ce qu’ils méritent. - - (_G. D._ III. 5.) - - Quand l’amour à vos yeux offre un choix agréable, - Jeunes beautés, laissez-vous enflammer: - _Moquez-vous d’affecter_ cet orgueil indomptable - Dont on vous dit qu’il est beau de s’armer. - - (_Prol. de la pr. d’Élide._ I.) - - C’est que les filles bien sages et bien honnêtes comme vous _se - moquent d’être obéissantes_ et soumises aux volontés de leur - père. - - (_Mal. im._ II. 7.) - - -MORCEAU DE JUDICIAIRE. (Voyez JUDICIAIRE.) - - -MORGUER QUELQU’UN, le braver insolemment: - - Et de son large dos _morguant les spectateurs_. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - «...... tous ces vaillants, de leur valeur guerrière, - «_Morguent la destinée_ et gourmandent la mort.» - - (REGNIER. _Sat._ VI.) - - -MOUCHE; LA MOUCHE MONTE A LA TÊTE: - - Ah! que vous êtes prompte! - _La mouche_ tout à coup _à la tête vous monte_. - - (_L’Ét._ I. 10.) - -C’est une autre forme de la locution proverbiale, _prendre la mouche_. -On dit en italien, _la mosca vi salta al naso_. - - -MOUCHER DU PIED (SE): - - DORINE. - - Certes, monsieur Tartufe, à bien prendre la chose, - N’est pas un homme, non, qui _se mouche du pied_! - - (_Tart._ II. 3.) - -Se moucher avec le pied était un tour d’agilité des saltimbanques. De là -cette expression ironiquement familière en parlant d’un homme grave et -considérable: Il ne se mouche pas du pied! ou, comme dit Mascarille: Il -tient son quant-à-moi! - - -MOUSTACHE; SUR LA MOUSTACHE, à la barbe: - - Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache - Me la vienne enlever jusque _sur la moustache_. - - (_Éc. des fem._ IV. 1.) - - -MOUVEMENT; DE SON MOUVEMENT, _proprio motu_: - - S’il s’attache à me voir, et me veut quelque bien, - C’est _de son mouvement_; je ne l’y force en rien. - - (_Mélicerte._ II. 4.) - - -MYSTÈRE; FAIRE GRAND MYSTÈRE, c’est-à-dire, grand embarras de quelque -chose: - - Du nom de philosophe _elle fait grand mystère_, - Mais elle n’en est pas pour cela moins colère. - - (_Fem. sav._ II. 8.) - - -NE, _supprimé_; dans une formule interrogative: - - De quoi te peux-tu plaindre? _ai-je_ pas réussi? - - (_L’Ét._ IV. 5.) - - Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner.... - - (_Sgan._ 1.) - - Les querelles, procès, faim, soif et maladie, - _Troublent-ils_ pas assez le repos de la vie? - - (_Ibid._ 17.) - - Et tu trembles de peur _qu’on t’ôte_ ton galant. - - (_Ibid._ 22.) - - _Dis-tu_ pas qu’on t’a dit qu’il s’appelle Valère? - - (_Éc. des mar._ II. 1.) - - ...... Valère _est-il_ pas votre nom? - - (_Ibid._ II. 3.) - - L’amour _sait-il pas l’art_ d’aiguiser les esprits? - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - - _Trouvez-vous pas_ plaisant de voir quel personnage - A joué mon jaloux dans tout ce badinage? - - (_Ibid._) - - Pour dresser un contrat _m’a-t-on_ pas fait venir? - - (_Ibid._ IV. 2.) - - _M’êtes-vous pas_ venu querir pour votre maître? - - (_Ibid._ IV. 3.) - - _T’ai-je pas_ là-dessus ouvert cent fois mon cœur? - Et _sais-tu pas_ pour lui jusqu’où va mon ardeur? - - (_Tart._ II. 3.) - - _Pouvez-vous pas_ y suppléer de votre esprit? - - (_Impromptu._ 1.) - - Il aura un pied de nez avec sa jalousie, _est-ce pas_? - - (_G. D._ I. 2.) - - _Pourrois-je_ point m’éclaircir doucement s’il y est encore? - - (_Ibid._ II. 8.) - - _Est-ce pas_ vous, Clitandre? - - (_Ibid._ III. 2.) - ---Après _à moins que_: - - La maîtresse ne peut abuser votre foi, - _A moins que_ la maîtresse _en_ fasse autant de moi. - - (_Dép. am._ I. 1.) - - _A moins que_ Valère _se pende_, - Bagatelle; son cœur ne s’assurera point. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - _A moins que_ le ciel _fasse_ un grand miracle en vous. - - (_Ibid._ II. 2.) - - Et moi, je ne puis vivre _à moins que_ vos bontés - _Accordent_ un pardon à mes témérités. - - (_D. Garcie._ II. 6.) - -On ne saurait dire que, dans ce dernier exemple, Molière ait cédé -aux besoins de la mesure, car il ne lui en coûtait rien de Mettre: -_N’accordent_ un pardon. - - Et moi, je ne puis vivre _à moins que vous quittiez_ - Cette colère qui m’accable. - - (_Amph._ II. 6.) - - Et l’on en est réduite à n’espérer plus rien, - _A moins que l’on se jette_ à la tête des hommes. - - (_Psyché._ I. 1.) - -Si cette suppression avait eu quelque importance dans la coutume du -langage du temps, il eût été facile à Molière de mettre: - - A moins qu’on _ne_ se jette à la tête des hommes. - - Je lui ai défendu de bouger, à moins que _j’y fusse_ moi-même, - de peur de quelque fourberie. - - (_Pourc._ I. 6.) - ---Après AVANT QUE: - - _Avant que vous parliez_, je demande instamment - Que vous daigniez, seigneur, m’écouter un moment. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - - Allons, courons _avant que_ d’avec eux _il sorte_. - - (_Amph._ III. 5.) - - «_Avant qu’on l’ouvrît_ (la cédule), les amis du prince - soutinrent que, etc.» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - - «Toutes vos fables pouvoient vous servir _avant qu’on sût_ vos - principes.» - - (PASCAL. 15e _Prov._) - ---Après AVOIR PEUR QUE: - - _J’ai bien peur que_ ses yeux _resserrent_ votre chaîne. - - (_Dép. am._ IV. 2.) - ---D’abord exprimé, puis supprimé après AVOIR PEUR QUE: - - _J’ai peur qu’elle ne_ soit mal payée de son amour, que son - voyage en cette ville _produise_ peu de fruit, et que _vous - eussiez_ autant gagné à ne bouger de là. - - (_D. Juan._ I. 1.) - ---Après CRAINDRE QUE: - - Mais, hélas! _je crains bien que j’y perde_ mes soins. - - (_D. Garcie._ II. 6.) - - _Je craindrois que_ peut-être - A quelques yeux suspects _tu me fisses_ connoître. - - (_Fâcheux._ III. 1.) - - ..... Oui, mais qui rit d’autrui - Doit _craindre qu’_à son tour _on rie_ aussi de lui. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - Peut-on _craindre que_ des choses si généralement détestées - _fassent_ quelque impression dans les esprits? - - (_Préf. de Tartufe._) - ---Après EMPÊCHER QUE: - - Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste, - _J’empêcherai_ du moins _qu’on s’empare_ du reste. - - (_Éc. des fem._ IV. 7.) - -Molière l’a exprimé ailleurs: - - Cela _n’empêchera pas que_ je _ne_ conserve pour vous ces - sentiments d’estime..... - - (_Pourc._ III. 9.) - -Mais il l’a encore supprimé dans ce passage: - - Le choix qui m’est offert s’oppose à votre attente, - Et peut seul _empêcher que_ mon cœur _vous_ contente. - - (_Mélicerte._ I. 5.) - -Je crois qu’ici Molière a cédé à la contrainte de la mesure. Pascal -exprime _ne_: - - «M. le premier président a apporté un ordre pour _empêcher - que_ certains greffiers _ne_ prissent de l’argent pour cette - préférence.» - - (18e _Prov._) - -Au surplus, il est vraisemblable que Molière n’attachait aucune -importance à exprimer ou retrancher le _ne_; son habitude paraît avoir -été pour la suppression. Pascal, au contraire, est pour l’expression. - ---Après DE PEUR QUE: - - _De peur que_ ma présence encor _soit_ criminelle. - - (_L’Ét._ I. 5.) - - De peur _qu’elle revînt_, fermons à clef la porte. - - (_Éc. des mar._ III. 2.) - -Ailleurs Molière l’a exprimé: - - Ah! Myrtil, levez-vous, _de peur qu’on ne_ vous voie. - - (_Mélicerte._ II. 3.) - ---Après DEVANT ou AVANT QUE: - - _Devant que_ les chandelles _soient_ allumées. - - (_Préc. rid._ 10.) - ---Après GARDER QUE: - - _Gardons bien que_ par nulle autre voie elle _en_ apprenne - jamais rien. - - (_Am. magn._ I. 1.) - ---Après MIEUX QUE, précédé d’une négation: - - Je _ne_ crois pas qu’on puisse _mieux_ danser _qu’ils dansent_. - - (_Am. magn._ II. 1.) - - Chacun demeura d’accord qu’on ne pouvoit pas _mieux_ jouer - _qu’il fit_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - ---NE, _exprimé_; après NE DOUTER POINT QUE: - - Oui, _je ne doute point que_ l’hymen _ne_ vous plaise. - - (_Éc. des fem._ II. 7.) - - _Je ne doute point_ que vos paroles _ne_ soient sincères. - - (_Scapin._ I. 3.) - -BOSSUET a dit: - - «Je _ne_ crois pas qu’on puisse _douter que_ Ninus _ne_ se soit - attaché à l’Orient.» - - (_Hist. Un._ IIIe p. § 4.) - -Ici pourtant l’expression est différente de celle de Molière, en ce que -le premier _ne_ s’attache, non pas au verbe _douter_, mais au verbe -_croire_. Il paraît que le XVIIe siècle tenait pour règle invariable -d’exprimer _ne_ après _douter que_, quel que fût d’ailleurs le sens de -la phrase, affirmatif ou négatif. Ninus s’était attaché à l’Orient, je -ne crois pas qu’on en puisse douter; c’est ce que veut dire Bossuet, et -il met deux négations. Il me semble que dans cet exemple la seconde est -de trop, mais on observait encore certaines lois de symétrie, tradition -de la vieille langue, qu’aujourd’hui nous qualifions pléonasmes. - -(Voyez plus bas NE _répété par pléonasme_.) - ---Après IL ME TARDE QUE: - - _Il me tarde que_ je _ne_ goûte le plaisir de la voir. - - (_Sicilien._ 10.) - ---Après PRENDRE GARDE QUE....: - - On m’a chargé de _prendre garde que_ personne _ne_ me vît. - - (_G. D._ I. 2.) - ---Après NE TENIR QU’A: - - Il _ne tiendra qu’_à elle que nous _ne_ soyons mariés ensemble. - - (_G. D._ I. 2.) - ---Après METTRE EN DOUTE QUE: - - Il n’y aura personne qui _mette en doute que_ ce _ne_ soit vous - qui m’aurez tuée. - - (_G. D._ III. 8.) - ---NE, _répété par pléonasme_: - - Je _ne_ puis pas nier qu’il _n’_y ait eu des Pères de l’Église - qui ont condamné la comédie; mais on _ne_ peut pas me nier - aussi qu’il _n’_y en ait eu quelques-uns qui l’ont traitée un - peu plus doucement. - - (_Préf. de Tartufe._) - - Je _ne_ doute point, sire, que les gens que je peins dans ma - comédie _ne_ remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, - et _ne_ jettent dans leur parti.... - - (2me _Placet au Roi_.) - -On pourrait supprimer chaque fois le second _ne_; la phrase n’en serait -pas moins claire, ni l’expression moins complète; mais je crois que -le génie de la langue française préfère cette répétition, qui a une -foule d’analogues: c’est _à_ vous _à_ parler,--c’est _à_ vous _à_ qui -je m’adresse;--c’est _de_ vous _dont_ je m’occupe.--C’est _là où_ vous -verrez la bénignité de nos pères. - ---NE, ni: - - Un mari qui n’ait pas d’autre livre que moi, - Qui ne sache _A ne B_, n’en déplaise à madame. - - (_Fem. sav._ V. 3.) - -C’est un archaïsme. Thomas Diafoirus s’en sert également: «_Ne_ plus -_ne_ moins que la fleur que les anciens nommoient héliotrope...» (_Mal. -im._ II. 6.) Cette forme, jadis seule en usage, était commode pour -l’élision: - - «Onc n’avoit vu, _ne_ lu, _n’ouï_ conter....» - - (LA FONT. _Le Diable de Papefig._) - -On disait de même _se_ pour _si_: _se non_, _sinon_. Malgré des -réclamations réitérées, certains éditeurs de textes du moyen âge -impriment encore avec un accent aigu _né_, _sé_, _qué_, _cé_, pour -_ne_, _se_, _que_, _ce_; l’élision même de cet _e_ n’a pu leur -persuader qu’il n’y faut point mettre d’accent. C’est une obstination -bien étrange! - - -NÉCESSITANT, nécessiteux: - - Aussi est-ce à vous seule qu’on voit avoir recours toutes les - muses _nécessitantes_. - - (_Am. magn._ I. 6.) - - -_NÉGATION_; DEUX NÉGATIONS REDOUBLÉES. (Voy. à la fin de l’article -PAS.) - - -NEIGE; DE NEIGE, expression de mépris: - - Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà - Ton beau galant _de neige_ avec ta nonpareille. - - (_Dép. am._ IV. 4.) - -Cette expression rappelle le _floccifacere_ et _floccipendere_ des -Latins. - - «Ah le beau médecin _de neige_ avec ses remèdes!» - - (DESTOUCHES. _Le Tambour nocturne._) - - -NE M’EN PARLEZ POINT, incidemment, dans un sens affirmatif et laudatif: - - Il y a plaisir, _ne m’en parlez point_, à travailler pour des - personnes qui soient capables de sentir les délicatesses de - l’art. - - (_B. gent._ I. 1.) - - -N’EN EST-CE PAS FAIT? - - Nous rompons?--Oui, vraiment! Quoi? _n’en est-ce pas fait_? - - (_Dép. am._ IV. 3.) - -_En_, figure ici au même titre que dans _c’en est fait_; _c’est fait de -moi_, _de cela_. - - -NE PERDRE QUE L’ATTENTE DE QUELQUE CHOSE: - - Tu _n’en perds que l’attente_, et je te le promets. - - (_Dép. am._ III. 10.) - -On dit dans le même sens, et avec des termes contraires: Tu n’y perdras -rien pour attendre. - - -NE QUE, faisant pléonasme avec _seulement_. (Voy. SEUL.) - - -NET, adverbialement: - - Madame, voulez-vous que je vous parle _net_? - De vos façons d’agir je suis mal satisfait. - - (_Mis._ II. 1.) - -(Voyez PREMIER QUE, FERME, FRANC.) - ---NET, adjectif, au sens moral: loyal, sans détour; AME FRANCHE ET -NETTE: - - Et j’avouerai tout haut, _d’une âme franche et nette_..... - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - -NEZ; DONNER PAR LE NEZ, au figuré: - - Ils nous _donnent_ encore, avec leurs lois sévères, - _De cent sots contes par le nez_. - - (_Amph._ II. 3.) - -_Par_ est ici abrégé de _parmi_; parmi le nez, au milieu du visage. - ---C’EST POUR TON NEZ, ironiquement: - - _C’est pour ton nez_, vraiment! cela ce fait ainsi. - - (_Amph._ II. 7.) - - «Mais _c’est pour leur beau nez_! le puits n’est pas commun; - Et si j’en avois cent, ils n’en auroient pas un.» - - (REGNIER. _Macette._) - - -NI, exprimé seulement au dernier terme de l’énumération: - - Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l’ennui, - Il ne faut écritoire, encre, papier, _ni plumes_. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - ---Exprimé devant chaque terme: - - Elle n’a _ni_ parents, _ni_ support, _ni_ richesse. - - (_Ibid._ III. 5.) - ---NI, répété après la négation: - - Cela _n’est pas_ capable, _ni_ de convaincre mon esprit, _ni_ - d’ébranler mon âme. - - (_D. Juan._ V. 2.) - ---NI, _supprimé_. (Voyez L’UN NI L’AUTRE.) - - -NIER, dénier, refuser: - - Et je n’ai pu _nier_ au destin qui le tue - Quelques moments secrets d’une si chère vue. - - (_D. Garcie._ III. 2.) - - Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, - D’obtenir ce qu’on _nie_ à leur peu de mérite. - - (_Mis._ III. 1.) - - Imitant en vigueur les gestes des muets, - Qui veulent réparer la voix que la nature - Leur a voulu _nier_, ainsi qu’à la peinture. - - (_La Gloire du Val-de-Grâce._) - -Nous n’employons plus que le composé _dénier_, et encore il devient -rare: - - «Pour obtenir les vents que le ciel vous _dénie_, - «Sacrifiez Iphigénie.» - - (RACINE. _Iphig._ I. 1.) - - -NOIRCIR QUELQU’UN ENVERS UN AUTRE. (Voyez ENVERS.) - - -NOMBRE; QUELQUE NOMBRE DE, pour _quelques_: - - Je veux jouir, s’il vous plaît, de _quelque nombre de beaux - jours_ que m’offre la jeunesse. - - (_G. D._ II. 4.) - - -NOMPAREIL: - - J’ai souhaité un fils avec des ardeurs _nompareilles_. - - (_D. Juan._ IV. 6.) - - «Colette entra dans des peurs _nompareilles_.» - - (LA FONT. _Le Berceau._) - -Boileau s’est moqué de cette expression, déjà surannée de son temps, -aujourd’hui tout à fait hors d’usage: - - «Si je voulois vanter _un objet nompareil_, - «Je mettrais à l’instant: Plus beau que le soleil.» - - (_Sat._ II.) - - -NON CONTENT, employé comme adverbe: - - Et, _non content_ encor du tort que l’on me fait, - Il court parmi le monde un livre abominable. - - (_Mis._ V. 1.) - -_Non content_ ne se rapporte à personne, comme s’il y avait, par -exemple, _nonobstant_... - - Et, _nonobstant_ encor le tort que l’on me fait, - Il court..... - - -NOUS, indéterminé, construit avec _on_: - - Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux - Quand _on_ sait qu’on n’a point d’avantage sur _nous_. - - (_Dép. am._ II. 4.) - - Et qu’_on_ s’aille former un monstre plein d’effroi - De l’affront que _nous_ fait son manquement de foi? - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - -(Voyez VOUS.) - - -NOUVEAUTÉS, nouvelles: - - Je demeure immobile à tant de _nouveautés_. - - (_L’Ét._ V. 15.) - - Seigneur, ces _nouveautés_ ont droit de me confondre. - - (_D. Garcie._) - - -NOUVEAUX YEUX: JETER DE NOUVEAUX YEUX SUR..., de nouveaux regards: - - Et mon esprit, _jetant de nouveaux yeux sur elle_... - - (_Pr. d’Él._ I. 1.) - -Un esprit qui jette de nouveaux yeux, est apparemment une de ces -expressions qui semblaient du jargon à la Bruyère. - - -NUAGE DE COUPS DE BATONS: - - Je vois se former de loin _un nuage de coups de bâton_ qui - crèvera sur mes épaules. - - (_Scapin_, I. 1.) - - -OBJET par excellence, objet aimé: - - LA MONTAGNE. - - Si ce parfait amour que vous prouvez si bien - Se fait vers _votre objet_ un grand crime de rien. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - -_Mon objet_, _son objet_, _votre objet_, est une expression à l’usage -du peuple, comme _mon époux_, _mon épouse_, pour _mon mari_, _ma -femme_. Le ridicule s’y est attaché à cause de l’emphase. Aussi -est-ce un valet à qui Molière prête cette façon de parler, Éliante ne -s’exprime point comme _la Montagne_: elle dit, _l’objet aimé_: - - Et dans l’_objet aimé_ tout lui paroît aimable. - - (_Mis._ II. 5.) - -Le génie observateur de Molière recueille jusqu’aux nuances de vérité -les plus fines et les plus fugitives. On ne le surprend jamais en -défaut. - - -OBLIGER, absolument, dans le sens du latin _obligare_, lier: - - Mes plus ardents respects n’ont pu vous _obliger_; - Vous avez voulu rompre: il n’y faut plus songer. - - (_Dép. am._ IV. 3.) - ---OBLIGER A, forcer à: - - Je me retire pour ne me voir point _obligée à_ recevoir ses - compliments. - - (_G. D._ II. 11.) - - «Quoique personne n’ignore les grandes qualités d’une reine - dont l’histoire a rempli l’univers, je me sens _obligé_ d’abord - _à_ les rappeler à votre mémoire.» - - (BOSSUET. _Or. fun. d’Henr. d’Angl._) - - «Mais je suis _obligé à_ me contraindre.» - - (PASCAL. 8e _Prov._) - - «C’est pourquoi on n’est pas _obligé à_ s’en confesser.» - - (Id. 10e _Prov._) - -Pascal, bien qu’il paraisse préférer _obliger à_, emploie aussi -_obliger de_: - - «Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre juges de - la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils sont _obligés de_ - les en croire sur leur parole.» - - (10e _Prov._) - -Au XVIIe siècle, _obliger de_ paraît avoir été réservé pour signifier -_rendre le service de_: - - «_Obligez-moi de_ n’en rien dire.» - - (LA FONT. _Fables_, III. 6.) - -C’est-à-dire, rendez-moi le service de n’en rien dire; faites que je -vous aie cette obligation. - - «Il y a des âmes basses qui se tiennent _obligées de tout_, et - il y a des âmes vaines qui ne se tiennent _obligées de rien_.» - - (SAINT-ÉVREMOND.) - - «L’abbesse lui fit réponse qu’elle et ses filles se sentoient - infiniment _obligées de ses bontés_.» - - (PATRU.) - -Obligées par ses bontés. - ---S’OBLIGER DE, s’obliger à..., prendre l’engagement de...: - - Un fort honnête médecin..... veut _s’obliger de_ me faire vivre - encore trente années. - - (3e _Placet au Roi._) - - Je ne lui demandois pas tant, et je serois satisfait de lui, - pourvu qu’il _s’obligeât de_ ne me point tuer. - - (_Ibid._) - ---S’OBLIGER QUE, pour _à ce que_: - - Il _s’obligera_, si vous voulez, _que_ son père mourra avant - qu’il soit huit mois. - - (_L’Av._ II. 2. ) - -Remarquez que cette locution admet le second verbe au futur de -l’indicatif, tandis qu’avec la tournure ordinaire il le faudrait au -présent du subjonctif: «Il s’obligera _à ce que_ son père _meure_.» -C’est par où l’autre façon, employée par Molière, peut être utile. - -L’analyse d’ailleurs la démontre excellente. Elle revient à ceci: Son -père mourra avant huit mois, et à cet égard il s’obligera, il prendra -un engagement positif. Cette forme exprime bien mieux la certitude du -fils de la mort de son père, que si l’on y employait le conditionnel. - - -OBSCÉNITÉ, néologisme en 1663: - - ÉLISE. - - Comment dites-vous ce mot-là, madame? - - CLIMÈNE. - - _Obscénité_, madame. - - ÉLISE. - - Ah! mon Dieu, _obscénité_! Je ne sais ce que ce mot veut dire, - mais je le trouve le plus joli du monde! - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.) - - -OCCISEUR, meurtrier: - - MASCARILLE. - - Faisons l’olibrius, l’_occiseur_ d’innocents. - - (_L’Ét._ III. 5.) - -_Occiseur_ n’a été recueilli ni dans Trévoux ni dans le supplément -au Dictionnaire de l’Académie. Aussi paraît-il forgé par Mascarille, -d’après le latin. - - -ŒIL; CONDUIRE DE L’ŒIL: - - _Je conduis de l’œil_ toutes choses. - - (_Pourc._ II. 11.) - ---ŒIL CONSTANT (D’UN), sans se troubler, avec fermeté: - - J’attendrai _d’un œil constant_ ce qu’il plaira au ciel de - résoudre de moi. - - (_Scapin._ I. 3.) - - -OI rimant avec È: - - Ho, ho! les grands talents que votre esprit _possède_! - Diroit-on qu’elle y touche avec sa mine _froide_? - - (_Dép. am._ I. 1.) - -_Oi_ sonnait dans l’origine _oué_[64]. On prononçait donc _frouéde_, -d’où, par allégement, _fréde_, comme on prononce encore _roide_, que -l’on commence à écrire _raide_. C’est une inconséquence de prononcer, -comme nous faisons, _froide_ et _rède_. - - [64] J’ai développé ce point dans les _Variations du lang. fr._, - p. 177, 301 et suivantes. - - VALÈRE. - - Que vient de te donner cette farouche _bête_? - - ERGASTE. - - Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette _boîte_ - On prétend qu’ait reçue Isabelle de vous. - - (_Éc. des mar._ II. 8.) - -On prononçait _bouéte_. Quelques textes imprimés du XVIe siècle -l’écrivent même de la sorte, ainsi que les mots _vouele_, _mirouer_, -etc., pour _voile_, _miroir_. - - Une tête de barbe, avec l’étoile _nette_; - L’encolure d’un cygne, effilée et bien _droite_. - - (_Fâcheux._ II. 7.) - - D’abord j’appréhendai que cette ardeur _secrète_ - Ne fût du noir esprit une surprise _adroite_. - - (_Tart._ III. 3.) - - Qui va là?--Hé! ma peur à chaque pas _s’accroist_! - Messieurs, ami de tout le monde. - Ah! quelle audace sans seconde - De marcher à l’heure qu’il _est_! - - (_Amph._ I. 1.) - -Toutes ces rimes eussent été exactes au moyen âge, et même encore au -XVIe siècle, lorsque Marguerite d’Angoulême, Saint-Gelais et les autres -faisaient rimer _étoiles_ et _demoiselles_, _paroisse_ et _pécheresse_. -Alors on rimait encore pour l’oreille seule; c’est seulement au XVIIe -siècle que s’introduisit la coutume vraiment barbare de rimer pour les -yeux. La prononciation de la syllabe _oi_ avait changé; mais les poëtes -ne voulurent pas renoncer aux anciens priviléges, et ils sacrifièrent -la rime véritable pour garder la facilité de rimer en apparence. - - -OMBRAGE; UN OMBRAGE, un soupçon, ou plutôt la disposition à soupçonner: - - Quand d’_un injuste ombrage_ - Votre raison saura me réparer l’outrage. - - (_D. Garcie._ I. 3.) - ---OMBRAGES, au pluriel, dans le même sens: - - Et que de votre esprit _les ombrages_ puissants - Forcent mon innocence à convaincre vos sens... - - (_D. Garc._ IV. 8.) - - Qu’injustement de lui vous prenez de l’_ombrage_. - - (_Mis._ II. 1.) - - -OMBRE; A L’OMBRE DE, figurément, sous la protection de...: - - Je souhaiterois que notre mariage se pût faire _à l’ombre du - leur_. - - (_B. gent._ III. 7.) - ---OMBRES, apparences: - - Mais aux _ombres du crime_ on prête aisément foi. - - (_Mis._ III. 5.) - - Vos mines et vos cris aux _ombres d’indécence_ - Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence. - - (_Ibid._) - - -ON; deux ON se rapportant à deux sujets différents: - -Cette faute est très-fréquente dans Molière: - - Au moins en pareil cas est-ce un bonheur bien doux - Quand _on_ sait qu’_on_ n’a pas d’avantage sur nous. - - (_Dép. am._ II. 4.) - - Moins _on_ mérite un bien qu’_on_ nous fait espérer, - Plus notre âme a de peine à pouvoir s’assurer. - - (_D. Garcie._ II. 6.) - - Je ne sais point par où l’_on_ a pu soupçonner - Cette assignation qu’_on_ m’avoit su donner. - - (_Éc. des fem._ V. 2.) - - Et l’ennui qu’_on_ auroit que ce nœud qu’_on_ résout - Vînt partager du moins un cœur que l’_on_ veut tout. - - (_Tart._ IV. 5.) - -Le premier et le dernier _on_ désignent Elmire elle-même; -l’intermédiaire se rapporte à Orgon, et au mariage qu’il a résolu de -Marianne avec Tartufe. - - Mais puisque l’_on_ (Orgon) s’obstine à m’y vouloir réduire, - Puisqu’_on_ ne veut point croire à tout ce qu’_on_ (Elmire) - peut dire, - Et qu’_on_ (Orgon) veut des témoins qui soient plus - convaincants, - Il faut bien s’y résoudre et contenter les gens. - - (_Ibid._ IV. 5.) - -L’embarras d’Elmire, obligée de parler à double sens, peut servir -peut-être d’excuse à cet endroit, et donner du moins à cette ambiguïté -un air très-naturel. - - Que chez vous _on_ vit d’étrange sorte, - Et qu’_on_ ne sait que trop la haine qu’_on_ lui porte. - - (_Ibid._ V. 3.) - -_On_ vit chez vous d’étrange sorte, et _je_ ne sais que trop la haine -que _vous_ lui portez. - - _On_ n’attend pas même qu’_on_ en demande (du tabac). - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Veut-_on_ qu’_on_ rabatte, - Par des moyens doux, - Les vapeurs de rate - Qui nous minent tous? - Qu’_on_ laisse Hippocrate, - Et qu’on vienne à nous. - - (_Am. méd._ III. 8.) - -Le premier _on_ désigne le malade, le second, le médecin qui rabat les -vapeurs. Ou bien les deux _on_ se rapportent tous deux au malade, et -la phrase revient à celle-ci: _veut-on rabattre?_ Dans ce dernier cas, -la tournure est entortillée, inusitée. Molière ne donnait pas beaucoup -d’attention au style de ces divertissements. - - Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers, - Dès qu’_on_ voit qu’_on_ nous mêle avec tout l’univers. - - (_Mis._ I. 1.) - -Celui qui se voit mêlé n’est pas celui qui mêle. - - Et qu’eût-_on_ d’autre part cent belles qualités, - _On_ regarde les gens par leurs méchants côtés. - - (_Ibid._ I. 2.) - -La personne qui a cent belles qualités n’est pas celle qui regarde les -gens par leurs méchants côtés. Molière a parlé plus correctement dans -cet autre passage: - - Et l’_on_ a tort ici de nourrir dans votre âme - Ce grand attachement aux défauts qu’_on_ y blâme. - - (_Ibid._ II. 5.) - -Parce qu’il est possible que Célimène soit blâmée par ceux même qui en -sa présence ont le tort de nourrir son penchant à la raillerie. - -Les exemples suivants sont irréprochables: - - En vain de tous côtés _on_ l’a voulu tourner; - Hors de son sentiment _on_ n’a pu l’entraîner. - - (_Ibid._ IV. 1.) - - Et lorsque d’en mieux faire (des vers) _on_ n’a pas le bonheur, - _On_ ne doit de rimer avoir aucune envie, - Qu’_on_ n’y soit condamné sur peine de la vie. - - (_Ibid._) - -La faute reparaît dans: - - Mais croyez-vous qu’_on_ l’aime, aux choses qu’_on_ peut voir? - - (_Ibid._) - - _On_ lève les cachets, qu’_on_ ne l’aperçoit pas. - - (_Amph._ III. 1.) - - Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les - receleurs des choses qu’_on_ dérobe, et je voudrois qu’_on_ en - eût fait pendre quelqu’un. - - (_L’Av._ I. 3.) - -_On_ ne peut servir à désigner tout à la fois le voleur et le juge qui -le fait pendre. - -Molière, parlant en prose, et pour son propre compte, commet cette -faute; ce qui achève de montrer combien elle lui était familière, ou -que ce n’était point alors une faute reconnue: - - _On_ n’ignore pas que souvent _on_ l’a détournée de son - emploi (la philosophie) ............... Mais _on_ ne laisse - pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de - faire: _on_ n’enveloppe point dans une fausse conséquence - la bonté des choses que l’_on_ corrompt, avec la malice des - corrupteurs................... Et puisque l’_on_ ne garde point - cette rigueur à tant de choses dont _on_ abuse tous les jours, - _on_ doit bien faire la même grâce à la comédie. - - (_Préf. de Tartufe._) - - Est-_on_ d’une figure à faire qu’_on_ se raille? - - (_Psyché._ I. 1.) - -Aglaure veut dire: Suis-je d’une figure à faire qu’on se raille? - - Et, pour donner toute son âme, - Regarde-t-_on_ quel droit _on_ a de nous charmer? - - (_Ibid._ I. 2.) - -Cette négligence est très-commune dans les premiers écrivains du XVIIe -siècle; c’est un des progrès incontestables de l’époque suivante de -l’avoir proscrite. - - «_On_ amorce le monde avec de tels portraits; - «Pour les faire surprendre on les apporte exprès: - «On s’en fâche, on fait bruit, on vous les redemande; - «Mais on tremble toujours de crainte qu’_on_ les rende.» - - (CORN. _La Suite du Menteur._ II. 7.) - - «Si ces personnes étoient en danger d’être assassinées, - s’offenseroient-elles de ce que _on_ les avertiroit de - l’embûche qu’_on_ leur dresse?... S’amuseroient-elles à se - plaindre du peu de charité qu’_on_ auroit eu de découvrir le - dessein criminel de ces assassins?» - - (PASCAL. 11e _Prov._) - - «En vérité, mes pères, voilà le moyen de vous faire croire - jusqu’à ce qu’_on_ vous réponde; mais c’est aussi le moyen de - faire qu’_on_ ne vous croie jamais plus après qu’_on_ vous aura - répondu.» - - (15e _Prov._) - -Celui qui répond aux jésuites, et celui qui leur ajoutait foi jusqu’au -moment de cette réponse, sont évidemment deux personnes différentes. - - -ON DIRAIT DE..., cela ressemble à: - - Et _l’on diroit d’_un tas de mouches reluisantes - Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel. - - (_Mélicerte._ I. 3.) - -Ce n’est pas que le verbe _dire_ s’emploie jamais pour _ressembler_. -Cette formule _on dirait de_, correspondant au présent _cela ressemble -à_, suppose une ellipse: On dirait (la même chose) de... donc, cela -ressemble à... - - -OPÉRA, en langage de gastronome: - - ... Et pour son _opéra_, d’une soupe à bouillon perlé, etc. - - (_B. gent._ IV. 1.) - -_Son opéra_ signifie ici _son chef-d’œuvre_. «Opéra, dit Bouhours, -se prend encore pour une chose excellente et pour un chef-d’œuvre.» -Scarron écrit: «Toutes vos lettres sont admirables! ce sont ce qu’on -appelle _des opéra_.» - -_Capi d’opera_, des _chefs-d’œuvre_. - - -OPÉRER, amener un résultat: - - Vous avez _bien opéré_ avec ce beau monsieur le comte, dont - vous êtes embéguiné! - - (_Bourg. gent._ III. 3.) - ---OPÉRER DANS QUELQUE CHOSE: - - AGNÈS. - - Vous avez _là-dedans bien opéré_, vraiment! - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - -OPINIATRETÉ CIVILE: - - Vous avez une _civile opiniâtreté_ qui, etc. - - (_B. gent._ III. 18.) - - -ORDRE; PAR ORDRE, comme en latin _ex ordine_: - - Eh bien! qu’est-ce? M’as-tu tout parcouru _par ordre_? - - (_Amph._ III. 2.) - -Des pieds à la tête, en détail. - - -ORDURES, au figuré: - - Chaque instant de ma vie est chargé de souillures; - Elle n’est qu’un amas de crimes et _d’ordures_. - - (_Tart._ III. 6.) - -Pascal a employé _ordure_ au singulier, dans le même sens: - - «Que le cœur de l’homme est creux et plein _d’ordure_!» - - (_Pensées._ p. 175.) - -_Ordure_ est formé de l’ancien adjectif _ord_, qui vient lui-même de -_sordidus_, en lui ôtant la première lettre et les deux dernières -syllabes. Nicot donne les verbes _ordir_ et _ordoyer_, qui signifient -_salir_, _souiller_. _Ordir_ est le latin _sordere_, devenu de verbe -neutre verbe actif: - - «Trop grande privauté et accointance d’hommes derechef engendre - diffame, et _ordoye_ la renommée des femmes très-honnestes.» - - (_Anc. trad. de_ BOCCACE, _Des Nobles malheureux_. liv. 9.) - - -OU, _ubi_: - -Molière paraît avoir eu une aversion décidée pour _lequel_, comme -relatif. (Voyez LEQUEL.) On ne rencontre presque jamais chez lui ces -façons de parler, _auquel_, _par lequel_, _dans lequel_, _vers lequel_, -_à l’aide duquel_, _au sujet desquels_, etc.; au lieu de ces détours et -de ces syllabes vides, Molière emploie brusquement _où_. - -_Où_ se place chez lui toutes les fois qu’il s’agit d’exprimer la -relation du datif ou de l’ablatif. - -A, Y, où, sont pour Molière trois termes corrélatifs. Toute phrase qui -admettrait l’un, admettra les deux autres. - -Comme cet emploi de _où_ est très-commode, très-vif, et tout à fait -condamné ou perdu de nos jours, j’ai cru devoir en rassembler tous les -exemples fournis par Molière, pour bien faire apprécier ce parti pris -du grand écrivain, et les avantages qu’il en tire. La série sera un peu -longue: je la divise en exemples dans les vers, et exemples dans la -prose. - -Exemples dans les vers: - - Nous avons eu querelle - Sur l’hymen d’Hippolyte, _où_ je le vois rebelle. - - (_L’Ét._ I. 9.) - - Je sais un sûr moyen - Pour rompre cet achat, _où_ tu pousses si bien. - - (_Ibid._ 10.) - - Mais cessez, croyez-moi, de craindre pour un bien - _Où_ je serois fâché de vous disputer rien. - - (_Ibid._ III. 3.) - - Vous avez vu ce fils _où_ mon espoir se fonde? - - (_Ibid._ IV. 3.) - - Mon âme embarrassée - Ne voit que Mascarille _où_ jeter sa pensée. - - (_Dép. am._ III. 6.) - - Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner - _Où_, de droit absolu, j’ai pouvoir d’ordonner? - - (_Sgan._ 1.) - - ... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose - A mériter l’affront _où_ ton mépris l’expose. - - (_Ibid._ 16.) - - Rien ne me reprochoit - Le tendre mouvement _où_ mon âme penchoit. - - (_D. Garcie._ I. 1.) - - Puisque chez notre sexe, _où_ l’honneur est puissant... - - (_Ibid._) - - Ah! souffrez, dans les maux _où_ mon destin m’expose. - - (_Ibid._ III. 2.) - - Oui, le trépas cent fois me semble moins à craindre - Que cet hymen fatal _où_ l’on me veut contraindre. - - (_D. Garc._ III. 1.) - - Entretenir ce soir cet amant sous mon nom, - Par la petite rue _où_ ma chambre répond. - - (_Ibid._ III. 2.) - - Et pour justifier cette intrigue de nuit - _Où_ me faisoit du sang relâcher la tendresse..... - - (_Ibid._) - - Elle pourroit se plaindre - Du peu de retenue _où_ j’ai su me contraindre. - - (_Ibid._) - - Les noces _où_ j’ai dit qu’il vous faut préparer. - - (_Éc. des fem._ III. 1.) - - Considérez un peu, par ce trait d’innocence, - _Où_ l’expose d’un fou la haute impertinence. - - (_Ibid._ V. 2.) - - Elle a de certains mots _où_ mon dépit redouble. - - (_Ibid._ V. 4.) - - Et qu’un premier coup d’œil allume en nous les flammes - _Où_ le ciel en naissant a destiné nos âmes. - - (_Pr. d’Él._ I. 1.) - - L’estime _où_ je vous tiens ne doit pas vous surprendre. - - (_Mis._ I. 2.) - - J’estime plus cela que la pompe fleurie - De tous ces faux brillants _où_ chacun se récrie. - - (_Ibid._) - - Des vices _où_ l’on voit les humains se répandre. - - (_Ibid._ II. 5.) - - Enfin, toute la grâce et l’accommodement - _Où_ s’est avec effort plié son sentiment, - C’est de dire, etc. - - (_Ibid._ IV. 1.) - - Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m’étonne - De cette passion _où_ son cœur s’abandonne. - - (_Ibid._) - - Et je sais encor moins comment votre cousine - Peut être la personne _où_ son penchant l’incline. - - (_Ibid._) - - Je vous promets ici d’éviter sa présence, - De faire place au choix _où_ vous vous résoudrez. - - (_Mélicerte._ II. 4.) - - Vous devez n’avoir soin que de me contenter. - --C’est _où_ je mets aussi ma gloire la plus haute. - - (_Tart._ II. 1.) - - Fort bien! c’est un recours _où_ je ne songeois pas. - - (_Ibid._ II. 3.) - - Au plus beau des portraits _où_ lui-même il s’est peint. - - (_Ibid._ III. 3.) - - De vos regards divins l’ineffable douceur - Força la résistance _où_ s’obstinoit mon cœur. - - (_Ibid._) - - Il suffit qu’il se rende plus sage, - Et tâche à mériter la grâce _où_ je m’engage. - - (_Ibid._ III. 4.) - - Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire, - _Où_ sa vie et ses biens se trouvent attachés. - - (_Ibid._ V. 1.) - - Aux différents emplois _où_ Jupiter m’engage. - - (_Amph._ Prol.) - - Si votre cœur, charmante Alcmène, - Me refuse la grâce _où_ j’ose recourir... - - (_Amph._ II. 6.) - - Non, il faut qu’il ait le salaire - Des mots _où_ tout à l’heure il s’est émancipé. - - (_Ibid._ III. 4.) - - Ayez, je vous prie, agréable - De venir honorer la table - _Où_ vous a Sosie invités. - - (_Ibid._ III. 5.) - - J’aurois mauvaise grâce - De maltraiter l’asile et blesser les bontés - _Où_ je me suis sauvé de toutes vos fiertés. - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - - Et les soins _où_ je vois tant de femmes sensibles - Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles. - - (_Ibid._ I. 1.) - - Mais vous qui m’en parlez, _où_ la pratiquez-vous? - - (_Ibid._ I. 2.) - - Et l’hymen d’Henriette est le bien _où_ j’aspire. - - (_Ibid._. I. 4.) - - Et la pensée enfin _où_ mes vœux ont souscrit.... - - (_Ibid._ III. 6.) - - Cette pureté - _Où_ du parfait amour consiste la beauté. - - (_Ibid._ IV. 2.) - - Et madame doit être instruite par sa sœur - De l’hymen _où_ l’on veut qu’elle apprête son cœur. - - (_Ibid._ IV. 7.) - - Il est une retraite _où_ notre âme se donne. - - (_Ibid._ IV. 8.) - - C’est sur le mariage _où_ ma mère s’apprête - Que j’ai voulu, monsieur, vous parler tête à tête. - - (_Ibid._ V. 1.) - - Le don de votre main _où_ l’on me fait prétendre. - - (_Ibid._) - - Deux époux! - C’est trop pour la coutume.--_Où_ vous arrêtez-vous? - - (_Ibid._ V. 3.) - - Suivez, suivez, monsieur, le choix _où_ je m’arrête. - - (_Ibid._) - -Molière a même employé _où_, rapporté à un nom de personne, pour _à -qui_: - - Et ne permettez pas....... - Que votre amour, qui sait quel intérêt m’anime, - S’obstine à triompher d’un refus légitime, - Et veuille que ce frère _où_ l’on va m’exposer - Commence d’être roi pour me tyranniser. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - - Et je n’en veux l’éclat que pour avoir la joie - D’en couronner l’objet _où_ le ciel me renvoie. - - (_Ibid._) - - Le véritable Amphitryon - Est l’Amphitryon _où_ l’on dîne. - - (_Amph._ III. 5.) - -_Où_, dans ce dernier exemple, est adverbe de lieu: _dans la maison de -qui_. - -Les Latins de même ont quelquefois employé _ubi_ en relation avec un -nom de personne: «Neque nobis præter te quisquam fuit _ubi_.....» -(CICÉRON), pour _apud quem_. - -Exemples dans la prose: - - C’est elle (la contrainte) qui me fait passer sur des - formalités _où_ la bienséance du sexe oblige. - - (_Éc. des mar._ II. 8.) - - Est-il rien de si bas que quelques mots _où_ tout le monde rit? - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - - Eh! sans sortir de la cour, n’a-t-il pas (Molière) vingt - caractères de gens _où_ il n’a point touché? - - (_Impromptu._ 3.) - - Vous ne sauriez m’ordonner rien _où_ je ne réponde aussitôt par - une obéissance aveugle. - - (_Pr. d’Él._ II. 4.) - - Et rends à chacune les tributs _où_ la nature nous oblige. - - (_D. Juan._ I. 2.) - - Laissons là la médecine, _où_ vous ne croyez point. - - (_Ibid._ III. 1.) - - Une grimace nécessaire _où_ je veux me contraindre. - - (_Ibid._ V. 2.) - - Tous les dérèglements criminels _où_ m’a porté le feu d’une - aveugle jeunesse. - - (_Ibid._ V. 3.) - - Serait-ce quelque chose _où_ je vous puisse aider? - - (_Méd. m. lui._ I. 5.) - - Je viens tout à l’heure de recevoir des lettres _par où_ - j’apprends que mon oncle est mort. - - (_Ibid._ III. 11.) - - Je te pardonne ces coups de bâton, en faveur de la dignité _où_ - tu m’as élevé. - - (_Ibid._ III. 11.) - - Vous repentez-vous de cet engagement _où_ mes feux ont su vous - contraindre? - - (_L’Av._ I. 1.) - - C’en est assez à mes yeux pour me justifier l’engagement _où_ - j’ai pu consentir. - - (_Ibid._) - - C’est une chose _où_ vous ne me réduirez point. - - (_Ibid._ I. 6.) - - C’est un parti _où_ il n’y a point à redire. - - (_Ibid._) - - C’est une chose _où_ l’on doit avoir de l’égard. - - (_Ibid._ I. 7.) - - Elle n’aime ni les superbes habits, ni les riches bijoux, ni - les meubles somptueux, _où_ donnent ses pareilles avec tant de - chaleur. - - (_Ibid._ II. 6.) - - Les alarmes d’une personne toute prête à voir le supplice _où_ - l’on veut l’attacher. - - (_Ibid._ III. 8.) - - C’est ici une aventure _où_ sans doute je ne m’attendais pas. - - (_Ibid._ III. 11.) - - C’est un mariage _où_ vous imaginez bien que je dois avoir de - la répugnance. - - (_Ibid._) - - Quand je pourrois passer sur la quantité d’égards _où_ notre - sexe est obligé... - - (_Ibid._ IV. 1.) - - Ce sont des suites fâcheuses _où_ je n’ai garde de me - commettre. - - (_L’Av._ IV. 31) - - Ce ne sont point ici des choses _où_ les enfants soient obligés - de déférer aux pères. - - (_Ibid._) - - C’est une chose _où_ tu m’obliges par la soumission et le - respect _où_ tu te ranges. - - (_Ibid._ IV. 5.) - - Je ne vois pas.... le supplice _où_ vous croyez que je puisse - être condamné pour notre engagement. - - (_Ibid._ V. 5.) - - Une journée de travail _où_ je ne gagne que dix sols. - - (_G. D._ I. 2.) - - Si j’avois étudié, j’aurois été songer à des choses _où_ on n’a - jamais songé. - - (_Ibid._ III. 1.) - - Voilà un coup sans doute _où_ vous ne vous attendiez pas! - - (_Ibid._ III. 8.) - - C’est une chose _où_ je ne puis consentir. - - (_Ibid._ III. 12.) - - Voilà une connoissance _où_ je ne m’attendois point. - - (_Pourc._ I. 7.) - - C’est une chose _où_ il y va de l’intérêt du prochain. - - (_Ibid._ II. 4.) - - Les sentiments d’estime et de vénération _où_ votre personne - m’oblige. - - (_Ibid._ III. 9.) - - Je renonce à la gloire _où_ elles veulent m’élever. - - (_Am. magn._ III. 1.) - - Le ciel ne sauroit rien faire _où_ je ne souscrive sans - répugnance. - - (_Ibid._) - - Un mariage _où_ je ne me sens pas encore bien résolue. - - (_Ibid._ IV. 1.) - - Une aventure merveilleuse _où_ personne ne s’attendoit. - - (_Ibid._ V. 1.) - - Que vous arrive-t-il à tous deux _où_ vous ne soyez préparés? - - (_Ibid._ V. 4.) - - Je ne veux pas me donner un nom _où_ d’autres en ma place - croiroient prétendre. - - (_B. gent._ III. 12.) - - C’est une chose _où_ je ne consentirai point. - - (_Ibid._) - - Cette feinte _où_ je me force n’étant que pour vous plaire..... - - (_Comtesse d’Esc._ 1.) - - Or çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle _où_ peut-être - ne vous attendez-vous pas. - - (_Mal. im._ I. 5.) - - Elle m’a expliqué vos intentions, et le dessein _où_ vous êtes - pour elle. - - (_Ibid._ I. 9.) - -Ces divers emplois de _où_, y compris la relation à un nom de personne, -sont autorisés par l’usage constant des plus anciens monuments de notre -langue: - -«_Où_ aurai-je fiance?» (_R. de Coucy_), pour à qui me fierai-je? - ---«Karlon, le roi _où_ France apent.» (_Les quatre fils Aymon_); à qui -appartient la France. - - «Les fils Garin, _où_ tant a de fierté.» - - (_Gérars de Viane._) - - «Trestous li Deu _où_ croient les François.» - - (_Ogier le Danois._) - - «_Où_ pensez-vous, frère Symon? - «Je pens, fait-il, à un sermon - «Le meilleur _où_ je pensasse oncques.» - - (RUTEBEUF.) - - «Et _les gens_ au monde pour la santé _où_ plus il avoit de - fiance (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.» - - (FROISSART. _Chron._ II. ch. 70.) - -On en citerait des exemples innombrables de Montaigne, de Regnier, de -Rabelais, etc.; il n’y a qu’à ouvrir le volume. - -En voici de Bossuet et de Pascal: - - «Les Égyptiens sont les premiers _où_ l’on ait su les règles du - gouvernement.» - - (BOSSUET. _Hist Un._) - - «Ils (les rois) assistoient à une prière pleine d’instruction, - _où_ le pontife prioit les dieux, etc.....» - - (_Ibid._) - - «Ils ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les - peuples _où_ la barbarie les avoit fait oublier... etc.» - - (_Ibid._) - - «Le premier de tous les peuples _où_ l’on voie des - bibliothèques est celui d’Égypte.» - - (_Ibid._) - - «Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et - s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct....... - il parleroit aussi bien pour dire des choses _où_ il a plus - d’affection, comme pour dire: Rongez cette corde qui me blesse, - et _où_ je ne puis atteindre.» - - (PASCAL. _Pensées._) - - «Mais pensez un peu _où_ vous vous engagez.» - - (PASCAL. 12e _Prov._) - - «Mais parce qu’il faut que le nom de simonie demeure, et qu’il - y ait un sujet _où_ il soit attaché...» - - (_Ibid._) - - «Voilà la doctrine de Vasquez, _où_ vous renvoyez vos lecteurs - pour leur édification.» - - (_Ibid._) - - «Je ne vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins - de faussetés scandaleuses _par où_ vous finissez chaque - imposture.» - - (_Ibid._) - - «Les méchants desseins des molinistes, que je ne veux pas - croire sur sa parole, et _où_ je n’ai point d’intérêt.» - - (1re _Prov._) - - «Une action si grande, _où_ ils tiennent la place de Dieu.» - - (14e _Prov._) - -Enfin tout le XVIIe siècle a ainsi parlé, et une partie du XVIIIe. -C’est de nos jours seulement qu’on a prétendu restreindre _où_ à -marquer l’alternative ou le lieu, et qu’on a imposé ces affreuses -locutions traînantes _par laquelle_, _dans lesquels_, _à l’aide -desquels_, _chez lesquels_, _par rapport auxquelles_, etc., etc. - -Sur ces deux vers de Corneille, - - «Et c’est je ne sais quoi d’abaissement secret - «_Où_ quiconque a du cœur ne descend qu’à regret,» - - (_Ép. à Ariste._) - -Voltaire a eu le tort d’écrire lestement: «Cela n’est pas français.» -Racine n’a donc pas non plus parlé français lorsqu’il a dit: - - «Et voilà donc l’hymen _où_ j’étois destinée?» - - (_Iphigénie._ III. 5.) - -et Voltaire lui-même: - - «Pardonne à cet hymen _où_ j’ai pu consentir.» - - (_Alzire._ III. 1.) - - «La honte _où_ je descends de me justifier.» - - (_Zaïre._ IV. 6.) - - «Sais-tu l’excès d’horreur _où_ je me vois livrée?» - - (_Mérope._ IV. 4.) - -Alléguer les priviléges de la poésie est une défaite ridicule, qui -n’a pu naître que dans un temps où l’on avait perdu le sentiment vrai -des choses, et où le raisonnement bannissait la raison. Est-ce qu’un -solécisme en prose peut devenir légitime au moyen d’une rime? Il serait -absurde de le penser. On me permettra de répéter ici ce que j’ai déjà -dit ailleurs: «Ouvrez la _Grammaire des grammaires_; vous allez être -bien édifié! elle distingue _où_ adverbe, _où_ pronom absolu, et _où_ -pronom relatif (le pronom relatif _ubi_!). Elle permet ce dernier _où_, -_avec un verbe qui marque une sorte de localité physique ou morale_. -Mais elle avoue que la poésie s’en sert quelquefois en des cas où il -n’y a pas _localité physique ou morale_. - -«C’est à ces faiseurs de galimatias double qu’est abandonnée la -police de notre langue! Ce sont là nos instructeurs, et les juges en -dernier ressort de Molière, de Pascal, de Bossuet, de tous nos grands -écrivains! Il fallait effectivement moins de génie pour composer -_Tartufe_ ou les _Provinciales_, que pour surprendre _le pronom_ où -_dans une localité morale_.» - -Reprenons donc, il en est temps, une façon de parler vive, commode, -excellente, que nous sommes en train de remplacer par la plus lourde et -la plus insipide. - ---où, pour _jusqu’où_: - - Je ne sais qui me tient, infâme, - Que je ne t’arrache les yeux, - Et ne t’apprenne _où_ va le courroux d’une femme. - - (_Amph._ II. 3.) - ---où, faisant pléonasme où nous mettrions _que_: - - Et c’est _dans_ cette allée _où_ devroit être Orphise. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - «C’est _ici où_ je veux vous faire sentir la nécessité de nos - casuistes.» - - (PASCAL. 7e _Prov._) - - «C’est _là où_ vous verrez la dernière bénignité de la conduite - de nos pères.» - - (Id. 9e _Prov._) - ---OU (ou bien), pour _ni_: - - Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon - D’être sans vous connoître _ou_ savoir votre nom. - - (_Tart._ V. 4.) - ---OU NON, transporté devant le verbe sur lequel porte l’alternative: - - Je ne vais point chercher, pour m’estimer heureux, - Si Mascarille _ou non s’arrache_ les cheveux. - - (_Dép. am._ I. 1.) - -Ce n’est point _Mascarille ou non_, c’est _s’arrache ou non_. En prose, -_ou bien_ n’étant pas contraint par le besoin de la mesure, Molière eût -suivi la construction ordinaire. - ---OU SI, complément d’une interrogation par _il_, après une troisième -personne: - - Mon cœur _court-il_ au change? _ou si_ vous l’y poussez? - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - - -OUS, pour _vous_, dans le langage des paysans: - - PIERROT. Je vous dis qu’_ous_ vous teigniois, et qu’_ous_ ne - caressiez point nos accordées.... Testiguenne, parce qu’_ous_ - êtes monsieur!.... - - (_D. Juan._ II. 3.) - -Cette suppression du _v_, suggérée en certains cas par l’instinct de -l’euphonie, était régulière et du bon langage dans le vieux français. - -Dans la Bourse pleine de sens, de Jean le Gallois d’Aubepierre (XIIIe -siècle): - - «_N’avous honte?_--Dame, de quoi?» - -Dans la farce de Pathelin, qui est du XVe siècle: - - LE DRAPIER. - - «Et qu’est cecy? _n’avous_ pas honte? - «Par mon serment c’est trop desvé.» - - LE JUGE. - - «Comment, vous avez la main haute! - «_A’vous_ mal aux dens, maistre Pierre?» - - MAISTRE JEHAN (à Pathelin malade): - - Or, dictes _Benedicite_. - - PATHELIN. - - _Benedicite_, monseigneur. - - MAISTRE JEHAN. - - Et voicy une grant hydeur! _Sça’vous_ réspondre _Dominus_? - - (_Le testament de Pathelin._) - -Et encore, au XVIe siècle, cette syncope était maintenue à la cour de -François Ier. La reine de Navarre l’emploie dans ses poésies, écrites -dans le style le plus élevé du temps: - - «Pourquoi _a’vous_ espousé l’estrangière?.... - «Mais qu’_a’vous_ faict, voyant ma repentance?...» - - (_Le Miroir de l’Ame pescheresse._) - -Théodore de Bèze consacre cette apocope par une règle formelle. (_De -linguæ fran. recta pronuntiatione_, p. 84.) - -(Voyez JE.) - - -OUTRÉS DE; CONTES OUTRÉS D’EXTRAVAGANCE: - - Quoi! tu me veux donner pour des vérités, traître, - Des _contes_ que je vois _d’extravagance outrés_? - - (_Amph._ II. 2.) - - -OUVERTURE; FAIRE UNE OUVERTURE: - - S’il faut _faire_ à la cour pour vous _quelque ouverture_. - - (_Mis._ I. 2.) - -Bossuet dit: _donner ouverture à..._ - - «Le roi n’avoit point _donné d’ouverture_ ni de prétexte aux - excès sacriléges.....» - - (_Or. fun. de la R. d’A._) - -(Voyez OUVRIR.) - - -OUVRIER DE, comme _ouvrier en_: - - On n’a guère vu d’homme qui fût plus habile _ouvrier de - ressorts et d’intrigues_. - - (_Scapin._ I. 2.) - -On dit de même, un artisan de troubles. - ---OUVRIERS en deux syllabes: - - On est venu lui dire, et par mon artifice, - Que les _ouvriers_ qui sont après son édifice.... - - (_L’Ét._ II. 1.) - -Primitivement l’_i_, dans toutes ces finales en _ier_, ne sonnait -pas; il ne servait qu’à marquer l’accent fermé de l’_é_. Ainsi l’on -prononçait _un sangler_, _un boucler_, _un rocher_, _un verger_, -_se coucher_. Peu à peu l’on en est venu à faire entendre l’_i_ -dans quelques-uns de ces mots, sans pour cela modifier la règle de -versification qui les concernait, et l’on s’est récrié sur la barbarie -d’oreille de nos pères, quand il n’y avait lieu que d’admirer le -peu de mémoire de leurs enfants. En effet, pourquoi dites-vous _un -sanglier_, et ne dites-vous pas _un rochier_? Pourquoi avez-vous altéré -l’orthographe de l’un, et point celle de l’autre? Pourquoi avez-vous -introduit la disparité d’écriture et de prononciation entre des mots -qui s’écrivaient et se prononçaient jadis de même? - - -OUVRIR; OUVRIR DES IDÉES: - - Je le dois, sire (le succès), à l’ordre qu’elle (Votre Majesté) - me donna d’y ajouter un caractère de fâcheux, dont elle eut la - bonté de _m’ouvrir les idées elle-même_... - - (_Ép. dédic. des Fâcheux._) - - «La vérité qui _ouvre ce mystère_.» - - (PASCAL. _Pensées._) - ---OUVRIR DU SECOURS: - - Et contre cet hymen _ouvre-moi du secours_. - - (_Tart._ II. 3.) - ---OUVRIR LES PREMIÈRES PAROLES, comme _ouvrir un avis_: - - Au moins appuyez-moi, - Pour en avoir _ouvert les premières paroles_. - - (_Fâcheux._ III. 3.) - ---OUVRIR L’OCCASION DE: - - D’autant mieux qu’ayant entrepris de vous peindre, _ils vous - ouvroient l’occasion_ de la peindre aussi. - - (_Impromptu._ 1.) - ---OUVRIR SES SENTIMENTS, SON INTENTION, comme _ouvrir son cœur_: - - Non, non, ma fille; vous pouvez sans scrupule _m’ouvrir vos - sentiments_. - - (_Am. magn._ IV. 1.) - - C’est à quoi j’ai songé, - Et je vous veux _ouvrir l’intention que j’ai_. - - (_Fem. sav._ II. 8.) - ---OUVRIR UN MOYEN: - - Ne me pourriez-vous point _ouvrir quelque moyen_? - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - -(Voyez OUVERTURE.) - - -PAIN BÉNIT; C’EST PAIN BÉNIT: - - C’est conscience à ceux qui s’assurent en nous, - Mais _c’est pain bénit_, certe, à des gens comme vous. - - (_Éc. des mar._ I. 3.) - -C’est-à-dire: aux gens de votre sorte, cela vient aussi naturellement -que le pain bénit à la messe. - ---PAIN DE RIVE, terme technique de gastronomie: - - Il ne manqueroit pas de vous parler d’un _pain de rive_ à - biseau doré.... - - (_B. gent._ IV. 1.) - -Pain qui, ayant été placé sur la rive, c’est-à-dire, sur le bord du -four, n’a point touché les autres pains, et se trouve cuit et doré tout -alentour. - - -PAMER, verbe neutre, pour _se pâmer_: - - Madame, - D’où vous pourroit venir... Ah bons dieux! elle pâme! - - (_Sgan._ 2.) - - Dans ses simplicités à tous coups je l’admire, - Et parfois elle en dit dont _je pâme_ de rire. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - On n’en peut plus.--_On pâme._--On se meurt de plaisir. - - (_Fem. sav._ III. 2.) - - «Sire, on _pâme_ de joie ainsi que de tristesse.» - - (CORN. _Le Cid._) - -(Voyez ARRÊTER.) - - -PAQUET, métaphoriquement au figuré, accident, surprise: - - Ah! le fâcheux _paquet_ que nous venons d’avoir! - - (_L’Ét._ II. 13.) - - -PAR; CONDAMNER PAR, à cause de: - - J’ai ouï condamner cette comédie à de certaines gens, _par les - mêmes choses_ que j’ai vu d’autres estimer le plus. - - (_Crit. de l’École des fem._ 6.) - ---PAR, par rapport à, du côté de: - - Les hommages ne sont jamais considérés _par_ les choses qu’ils - portent. - - (_Ép. dédic. de l’École des maris._) - -C’est-à-dire qu’en un présent l’intention est plus considérable que la -valeur de l’objet offert. - -L’expression de Molière paraît obscure en cet endroit; elle est -très-claire dans ce vers: - - On regarde les gens _par_ leurs méchants côtés. - - (_Mis._ I. 2.) - ---PAR, parmi: - - D’abord leurs escoffions ont volé _par_ la place. - - (_L’Ét._ V. 14.) - -Parmi la place, dans le milieu de la place. - - Suivez-moi, que j’aille un peu montrer mon habit _par_ la ville. - - (_B. gent._ III. 1.) - -(Voyez PARMI.) - ---PAR UN MALHEUR, par malheur; - - Et moi, _par un malheur_, je m’aperçois, madame, - Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme. - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - ---DE PAR: - - Eh! _de par Belzébut_, qui vous puisse emporter! - - (_Sgan._ 6.) - -L’exactitude voudrait qu’on écrivît _de part_ avec un _t_: _ex parte -Beelzebut_, de la part de Belzébut. Le rapport du génitif, aujourd’hui -marqué par _de_, l’était primitivement par la simple juxtaposition. Les -plus anciens textes écrivent _de part_:--«_De part_ nostre Seigneur» -(_Rois_, 144, 289, 292.)--«Samuel li prophetes vint à Saül _de part_ -Deu.» (_Rois_, 53.) - -_De part Dieu_, aujourd’hui _pardieu_, opposé à _de part le diable_ ou -_de part Béelzebut_. - -(Voyez PAR SOI, et _des Variations du langage français_, p. 410.) - - -PARAGUANTE, de l’espagnol _para guantes_, _pour (acheter) des gants_; -ce qu’on appelle en allemand _Trinkgeld_, en français _pour boire_: - - Dessus l’avide espoir de quelque _paraguante_, - Il n’est rien que leur art aveuglément ne tente. - - (_L’Ét._ IV. 9.) - - -PARAITRE AUX YEUX pour _paraître simplement_: - - La géante _paroît_ une déesse _aux yeux_. - - (_Mis._ II. 5.) - - Et les soins où je vois tant de femmes sensibles - Me _paroissent aux yeux_ des pauvretés horribles. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - ---FAIRE PARAÎTRE, montrer, manifester: - - Nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu’il _nous - fait paroître_. - - (_Impromptu._ 10.) - - Quels sentiments aurai-je à lui _faire paroître_? - - (_Tart._ V. 4.) - - Mais ma discrétion _se veut faire paroître_. - - (_Tart._ III. 3.) - - Mais si son amitié pour vous _se fait paroître_... - - (_Mis._ I. 1.) - -«Une amitié paraît, et ne se fait point paraître. On fait paraître ses -sentiments, et les sentiments se font connaître.» - - (VOLTAIRE. _Mél._ t. XXXIX, p. 226.) - -Cette critique de Voltaire ne constate que l’usage du XVIIIe siècle; -mais est-ce à dire que tout ce qui s’écarte de l’usage du XVIIIe siècle -soit mauvais par cela seul? Le XVIIIe siècle, malheureusement, fut trop -persuadé de la vérité de ce principe. - - Pour en juger ainsi vous avez vos raisons; - Mais vous trouverez bon qu’on en puisse avoir d’autres, - Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres. - -Voltaire croyait sans doute que cette expression, _se faire paraître_, -était créée par Molière pour le besoin de sa rime; il se trompait: - - «Il y a si peu de personnes à qui Dieu _se fasse paroître_ - par ces coups extraordinaires, qu’on doit profiter de ces - occasions.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 338.) - - -PAR APRÈS, pour _après_ simplement: - - Que j’aye peine aussi d’en sortir _par après_. - - (_L’Ét._ III. 5.) - -_Par après_ est la contre-partie de _par avant_, qui ne s’emploie plus -que sous cette forme, _auparavant_. - -_Par ainsi_ est complétement hors d’usage. - ---PAR DEVANT, pour _devant_: - - En passant _par devant la chambre_ d’Angélique, j’ai vu un - jeune homme..... - - (_Mal. im._ II. 10.) - - -PARER QUELQUE CHOSE, s’en garantir: - - Et quand par les plus grandes précautions du monde vous aurez - _paré tout cela_... vous serez ébahi, etc... - - (_Scapin._ II. 8.) - ---PARER (SE) D’UN COUP, d’un malheur: - - Pour _se parer du coup_, en vain on se fatigue. - - (_Éc. des fem._ III. 3.) - - ... Toutes les mesures qu’il prend pour _se parer du malheur - qu’il craint_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - - Quoi! de votre poursuite on ne peut _se parer_? - - (_Tart._ IV. 5.) - -On dit encore _se remparer_. - - -PARLER, verbe actif; PARLER QUELQUE CHOSE: - - Je vous demande, _ce que je parle_ avec vous, qu’est-ce que - c’est? - - (_B. gent._ III. 3.) - - «Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et - s’il parloit par esprit _ce qu’il parle_ par instinct...» - - (PASCAL. _Pensées._) - ---PARLER CERCLE ET RUELLE: - - Moi, j’irois me charger d’une spirituelle - Qui _ne parleroit rien que cercle et que ruelle_!... - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - «Et, sans _parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne_...» - - (REGNIER. Sat. XV.) - - «Ore ils _parloient soldat_, et ore _citoyen_.» - - (Id. Sat. II.) - -C’est une expression tout à fait analogue à celle du vers célèbre de -Juvénal: - - Qui Curios simulant et _bacchanalia vivunt_. - -(Voyez ci-dessous PARLER VAUGELAS.) - ---PARLER suivi de _que_, comme _dire_: - - Vous avez ouï _parler que_ ce monsieur Oronte a une fille? - - (_Pourc._ II. 4.) - ---PARLER SUR-LE-CHAMP, improviser: - - Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée ou des - manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité - peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses - d’eux-mêmes, et _parlent sur-le-champ_. - - (_Mal. im._ II. 6.) - ---PARLER TERRE A TERRE: - -Expression ridiculisée par Molière: - - Il prétend que _nous parlions toujours terre à terre_, - - (_Impromptu._ 3.) - -dit Mlle du Parc, qui représente une précieuse. - ---PARLER VAUGELAS: - - Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas, - A cause qu’elle manque à _parler Vaugelas_. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - -C’est-à-dire, à la mode de Vaugelas, le français de Vaugelas. Le mot -_Vaugelas_ fait ici le rôle d’un adjectif pris adverbialement, comme -_grec_, _latin_, dans _parler grec_, _parler latin_: c’est _loqui -græce, latine_. - -(Voyez PARLER CERCLE.) - - -PARMI, au milieu, par le milieu de: - - On est venu lui dire, et par mon artifice, - Que les ouvriers qui sont après son édifice, - _Parmi les fondements_ qu’ils en jettent encor, - Avoient fait par hasard rencontre d’un trésor. - - (_L’Ét._ II. 1.) - - Un trésor supposé, - Dont _parmi les chemins_ on m’a désabusé. - - (_Ibid._ II. 5.) - - Ce m’est quelque plaisir, _parmi tant de tristesse_, - Que l’on me donne avis du piége qu’on me dresse. - - (_Éc. des fem._ IV. 7.) - - Et jamais il ne parut si sot que _parmi une demi-douzaine de - gens_ à qui elle avoit fait fête de lui. - - (_Crit. de L’Éc. des fem._ 2.) - - Vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air - pédant qui se conserve _parmi le commerce du beau monde_. - - (_Impr._ I.) - - MORON. - - Et sa gueule faisoit une laide grimace, - Qui _parmi de l’écume_, à qui l’osoit presser, - Montroit de certains crocs. - - (_Pr. d’Él._ I. 2.) - - Quelle est ton occupation _parmi_ ces arbres? - - (_D. Juan._ III. 2.) - - Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous - font _parmi le monde_? - - (_Amour méd._ III. 1.) - - Il faut _parmi le monde_ une vertu traitable. - - (_Mis._ I. 1.) - - Il court _parmi le monde_ un livre abominable. - - (_Ibid._ V. 1.) - - Et _parmi leurs contentions_ - Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies. - - (_Amph._ III. 7.) - - On ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver _parmi - des arbres_. - - (_Am. magn._ I. 1.) - - Et, _parmi cette grande gloire_ et ces longues prospérités que - le ciel promet à votre union..... - - (_Ibid._ IV. 7.) - - _Parmi l’éclat du sang_ vos yeux n’ont-ils vu qu’elle? - - (_Psyché._ I. 2.) - - Mais c’est, _parmi tant de mérite_, - Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu’un cœur pour vous. - - (_Ibid._ I. 3.) - -_Parmi_ a pour racines _par_ et _mi_, apocope de _milieu_. _Mi_, au -moyen âge, s’employait comme substantif, pour moitié: - - «Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier.» - - (_R. d’Ogier le Danois._) - -«Il faisait couper le porc par la moitié.» - -Ainsi, sans s’arrêter aux distinctions chimériques ni aux subtilités -des grammairiens, _parmi_ s’emploie légitimement où il s’agit -d’exprimer, _au milieu de_. - -(Voyez PAR.) - - -PAROLE, ÊTRE EN PAROLE QUE...: être en pour-parler (pour convenir) -que...: - - Il _est_ avec Anselme _en parole_ pour vous - _Que_ de son Hippolyte on vous fera l’époux! - - (_L’Ét._ I. 2.) - ---ÊTRE EN PAROLE, absolument, converser ensemble: - - Juste ciel, qu’ils sont prompts! je les vois _en parole_. - - (_L’Ét._ II. 2.) - ---AVOIR DE LA PAROLE POUR TOUT LE MONDE, être affable: - - Qu’on dise que je suis une bonne princesse, que _j’ai de la - parole pour tout le monde_, de la chaleur pour mes amis..... - - (_Am. magn._ I. 2.) - - -PAR OU, pour _comment_ ou _de quoi_: - - Voit-on, dans les horreurs d’une telle pensée, - _Par où_ jamais se consoler - Du coup dont on est menacée? - - (_Amph._ I. 3.) - - -PAR SOI, tout seul, _per se_: - - E par soi, _é_. - - (_Am. magn._ I. 1.) - -C’est-à-dire _e_ tout seul, pris à par soi (et non à _part_ soi), _é_. - -Cette valeur de _par_ est un débris de notre langue primitive. Les -Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi -seul_: - - «Quamvis, Scæva, satis _per te_ tibi consulis, et scis...» - - (HOR. Ep. 17, lib. 1) - -Et nos pères disaient, à l’imitation des Latins, _tout par moi_, _par -lui_, _par eux_, _par elles_: - - «Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura.» - - (_Des Trois Chanoines._) - -Demeura tout seul. - - «Les cloches de l’eglise, de ce soyez certains, - «Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains.» - - (_Le Dit du Buef._) - -On écrit mal à propos, avec un _t_, _à part_, _à part soi_. _Par_, ici, -vient de _per_, et non de _pars_, _partis_. - -Au contraire, il faut mettre un _t_ dans cette autre formule où l’usage -moderne l’a supprimé: _De part le roi_; _de part Dieu_. - -(Voyez DE PAR, à l’article PAR, et _des Variations du langage -français_, p. 407 à 411.) - - -PARTAGER UN SORT A QUELQU’UN, le lui donner en partage: - - Ne faites point languir deux amants davantage, - Et nous dites _quel sort_ votre cœur _nous partage_. - - (_Mélicerte._ II. 6.) - -_Partager_ est construit ici comme le latin _impertire_, _dispertire_ -et _dispertiri_. - - -PARTI; FAIRE PARTI, monter un coup: - - Léandre _fait parti_ - Pour enlever Célie. - - (_L’Ét._ III. 6.) - - -_PARTICIPE PRÉSENT_ mis au lieu de _si_, suivi d’un conditionnel: - - Et _trouvant_ son argent, qu’ils lui font trop attendre, - Je sais bien qu’il seroit très-ravi de la vendre. - - (_L’Ét._ I. 2.) - -Si Trufaldin trouvait son argent. - - Le plus parfait objet dont je serois charmé - N’auroit pas mes tributs, _n’en étant point aimé_. - - (_Dép. am._ I. 3.) - -Si je n’en étais pas aimé. - -Pascal se sert aussi de cette espèce de participe absolu: - - «Quand on auroit décidé qu’il faut prononcer les syllabes _pro - chain_, qui ne voit que, _n’ayant point été expliquées_, chacun - de vous voudra jouir de la victoire?» - - (PASCAL. 1re _Prov._) - -Ces syllabes n’ayant point été expliquées; si elles n’ont pas été -expliquées. - ---PARTICIPE PRÉSENT _qui s’accorde_: - - De ces petits pourpoints sous les bras se _perdants_, - Et de ces grands collets jusqu’au nombril _pendants_. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - -On veut que _pendant_ s’accorde, parce qu’il est, dit-on, _adjectif -verbal_: une manche _pendante_; mais on commande de laisser _se -perdant_ invariable, parce qu’il est participe. Cette distinction -toute moderne a bien l’air d’une chimère et d’un raffinement -sophistique; le XVIIe siècle n’en avait nulle idée, et moins encore les -siècles précédents: - - Si quatre mille écus de rente bien _venants_, - Une grande tendresse et des soins complaisants... - - (_Éc. des mar._ I. 2.) - - De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite - De leurs femmes en tout contrôlent la conduite, - Et, du nom de maris fièrement _se parants_, - Leur rompent en visière aux yeux des soupirants. - - (_Ibid._ I. 6.) - - 1er MÉDECIN. Cette maladie _procédante_ du vice des hypocondres. - - (_Pourc._ I. 11.) - - Pour remédier à cette pléthore _obturante_, et à cette - cacochymie _luxuriante_ par tout le corps... - - (_Ibid._) - - Une jeune fille toute _fondante_ en larmes. - - (_Scapin._ I. 2.) - -Boileau, tout sévère grammairien qu’il était, a dit: - - «Et plus loin des laquais, l’un l’autre _s’agaçants_, - «Font aboyer les chiens et jurer les passants.» - - (_Sat._ VI.) - - «Entendra les discours sur l’amour seul _roulants_, - «Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands.» - - (_Sat._ X.) - - «Cent mille faux zélés, le fer en main _courants_, - «Allèrent attaquer leurs amis, leurs parents.» - - (_Sat._ XII.) - - «Infâmes scélérats à sa gloire _aspirants_, - «Et voleurs revêtus du nom de conquérants.» - - (_Ibid._) - -Et Racine: - - «Les ennemis, offensés de la gloire, - «Vaincus cent fois et cent fois suppliants, - «En leur fureur de nouveau _s’oubliants_[65].» - - (_Idylle sur la Paix._) - - [65] Cette pièce est de 1685, Phèdre est de 1677; ainsi Racine - avait composé tous ses ouvrages, hormis _Esther_ et _Athalie_. - -Et Voltaire: - - «De deux alexandrins côte à côte _marchants_, - «Que l’un est pour la rime et l’autre pour le sens.» - - (_Ép. au roi de la Chine._) - -Ce sont vestiges de l’ancienne langue. Dans l’origine, le participe -présent, placé après son substantif, s’y accordait, comme fait encore -le participe passé: - - «Les femmes et les meschines vindrent encuntre le rei Saul... - _charolantes_, e _juantes_, e _chantantes_ que Saul out ocis - mille David dis mille.» - - (_Rois._ p. 70.) - - «Et ele descirad sa gunelle... si s’en alad _criante_ e - _plurante_.» - - (_Ibid._ p. 164.) - - «Li fiz le rei entrerent, et vindrent devant le rei _crianz_ e - _pluranz_.» - - (_Ibid._ p. 167.) - -Je trouve, à la vérité, un exemple du participe présent invariable dans -le Merlin de Robert de Bouron, écrit au XVe siècle: - - «Il voit issir fors bien cent damoiselles et plus, qui viennent - _carolant_ et _dansant_ et _chantant_.» - - (DU CANGE, _in Charolare_.) - -Peut-être est-ce à cause de l’intermédiaire _qui viennent_; et puis sur -quel manuscrit Du Cange ou ses continuateurs ont-ils pris ce texte? - -Ce qui est certain, c’est que Montaigne fait accorder le participe -présent, même des auxiliaires _être_ et _avoir_: - - «Aulcuns _choisissants_ plustost de se laisser desfaillir - par faim et par jeusne, _estants_ prins... Combien il eust - esté aysé de faire son proufit d’ames si neufves, si affamées - d’apprentissage, _ayants_ pour la pluspart de si beaux - commencements naturels!» - - (_Essais._ III. 6.) - -Mais, comme dans le passage de Robert de Bouron, il tient le participe -invariable construit avec un autre verbe: - - «Ceulx qui, pour le miracle de la lueur d’ung mirouer ou d’un - coulteau, _alloient eschangeant_ une grande richesse en or et - en perles.» - - (_Ibid._) - -Cette méthode de l’accord n’était pas sans avantages; par exemple, -Montaigne dit des Espagnols qui torturèrent Guatimozin: - - «Ils le pendirent depuis, _ayant_ courageusement entreprins de - se deslivrer par armes d’une si longue captivité et subjection.» - - (_Essais_, III. 6.) - -_Ayant_, au singulier, fait voir que la phrase se rapporte au cacique, -et non à ses bourreaux, qui sont le sujet de la phrase. Si c’étaient -les Espagnols qui eussent entrepris, Montaigne eût écrit _ayants_, avec -une _s_. C’est au reste l’usage latin; voilà pourquoi il a passé dans -notre langue: _Occiderunt eum luctantem et conantem plurima frustra_. - -La grammaire de Sylvius, ou Jacques Dubois, rédigée en latin en 1531, -ne pose point de règles particulières pour le participe présent; mais, -en conjuguant le verbe _avoir_, elle dit, p. 132:--«habens, habentis; -haiant, _haiante_;» et dans la conjugaison du verbe _aimer_: «amans, -aimant, _aimante_.» - -Jehan Masset, dont l’_Acheminement à la langue françoyse_ est imprimé -à la suite du dictionnaire de Nicot (1606), ne dit rien non plus du -participe; mais, dans les modèles de conjugaison, il le met aussi -variable. Page 15: «_habens_; masculin _ayant_, féminin _ayante_.» - -Le langage du palais, qui est un témoin si fidèle, fait le participe -présent variable. Regnard, dans _le Joueur_, a reproduit la formule -exacte: - - «. . . . . . A Margot de la Plante, - «Majeure, et de ses droits _usante_ et _jouissante_.» - -En somme, on trouve que l’invariabilité absolue du participe présent -ne s’est guère établie que dans le courant du XVIIIe siècle, et que -la distinction entre ce participe et l’adjectif verbal est du XIXe. -Jusque-là, on ne savait ce que c’était que l’adjectif verbal. - -Ce sont les grammairiens très-modernes qui ont enrichi notre langue -de ces distinctions souvent insaisissables, et de ces difficultés de -participes parfois insolubles. - ---_PARTICIPE PRÉSENT_ rapporté par syllepse à un sujet autre que le sujet -de la phrase: - - Je prétends, s’il vous plaît, - Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, - Qu’avec lui désormais vous rompiez tout commerce; - Que, _venant_ au logis, pour votre compliment, - Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - -_Venant au logis_, lorsqu’_il_ viendra au logis, _vous_ lui fermiez, -etc... - - Et lui _jetant_, s’il heurte, un grès par la fenêtre, - L’obligiez tout de bon à ne plus y paroître. - - (_Ibid._ II. 6.) - -_Et lui jetant_: ce second participe se rapporte régulièrement à Agnès, -et rend plus sensible l’incorrection du premier. - - _N’ayant_ ni beauté ni naissance - A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, - _Ils_ nous favorisent au moins - De l’honneur de la confidence. - - (_Psyché._ I. 3.) - -Aglaure veut dire à sa sœur: Comme nous n’avons ni beauté ni naissance, -_ils_, les princes, nous favorisent... - -On peut hardiment proscrire cette tournure, parce qu’elle prête à -l’équivoque; il semble ici que ce soient les deux princes qui, sans -avoir ni beauté ni naissance, favorisent Aglaure et Cydippe... - - -_PARTICIPE ABSOLU_, comme en latin: - - Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin! - Mais j’avois, _lui vivant_, le teint d’un chérubin. - - (_Sgan._ 2.) - -La plupart des exemples de l’article précédent, où l’on voit le -participe présent employé d’une manière sujette à l’équivoque, peuvent -se rapporter au participe absolu, que les Latins mettaient à l’ablatif. - - On connoîtra sans doute que, _n’étant autre chose qu’un poëme - ingénieux_,... on ne sauroit la censurer sans injustice. - - (_Préf. de Tartufe._) - -_N’étant autre chose_, se rapporte à la comédie dont le nom ne se -trouve pas dans cette phrase, mais seulement dans la précédente. - - Mais je l’ai vue ailleurs, où _m’ayant fait_ connoître - Les grands talents qu’elle a pour savoir l’avenir, - Je voulois sur un point un peu l’entretenir. - - (_L’Ét._ I. 4.) - -_Je l’ai vue..._, _je voulois_, se rapportent à Mascarille, et _m’ayant -fait connaître_, à _elle_, à Célie, qui n’est désignée qu’après. En -sorte que le nominatif est changé, avant que l’auditeur ou le lecteur -en puisse être prévenu. - - Mais savez-vous aussi, _lui trouvant des appas_, - Qu’autrement qu’en tuteur sa personne me touche... - - (_Éc. des mar._ II. 3.) - -Savez-vous, Valère, que moi, Sganarelle, lui trouvant des appas, sa -personne me touche autrement qu’en tuteur? - -Ces tournures sont fréquentes dans Molière. - - J’ai voulu l’acheter, l’édit, expressément, - Afin que d’Isabelle il soit lu hautement; - Et ce sera tantôt, _n’étant plus occupée_, - Le divertissement de notre après-soupée. - - (_Ibid._ II. 9.) - -Isabelle n’étant plus occupée, quand Isabelle ne sera plus occupée. - - -_PARTICIPE PASSÉ_ invariable en genre: - - HIPPOLYTE. - - Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres, - Un seul m’eût _consolé_ de la perte des autres. - - (_L’Ét._ V. 13.) - - ARNOLPHE (_à Agnès_): - - L’air dont je vous ai _vu_ lui jeter cette pierre... - - (_Éc. des fem._ III. 1.) - - ELMIRE. - - Aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a _vu_ faire? - - (_Tart._ IV. 5.) - -Il ne faut pas douter que ce ne soient là des fautes de français. Si -Corneille a fait rimer, dans le _Menteur_, ceux que le ciel a _joint_ -avec _point_, Corneille a eu tort; et tort qui voudrait s’autoriser -là-dessus des exemples de Corneille et de Molière. - - -PARTICULIER (LE), substantif: - - _Dans le particulier_ elle oblige sans peine. - - (_L’Ét._ III. 2.) - - -PAR TROP; _par_ donne à _trop_ la force du superlatif: - - Tu m’obliges _par trop_ avec cette nouvelle. - - (_L’Étourdi._ III. 8.) - -On trouve dans Térence et dans Priscien, _pernimium_. - -_Par_, dans la vieille langue, se composait avec les noms, les verbes, -les adjectifs et les adverbes, pour leur communiquer la valeur -superlative. _Pardon_ (summum donum); _paramer_ (peramare);--_parhardi_ -(peraudax);--_partrop_ (pernimium.) - -_Trop_ est le substantif _trope_ (_troupe_), pris adverbialement -(_turba_, _truba_, _trupa_); comme _mie_, _pas_, _point_, _peu_, _prou_. - -(Voyez _des Variations du langage français_, p. 235.) - - -PAS, surabondant, pour nier, avec _aucun_, _ni_, _ne_: - - Autrefois j’ai connu cet honnête garçon, - Et vous _n’_avez _pas_ lieu d’en prendre _aucun_ soupçon. - - (_L’Étourdi._ I. 4.) - - Les bruits que j’ai faits - Des visites qu’ici reçoivent vos attraits, - Ne sont _pas_ envers vous l’effet d’_aucune_ haine. - - (_Tart._ III. 3.) - -Molière a traité _aucun_ absolument comme _quelque_: - - _Ne_ sont pas envers vous l’effet _de quelque_ haine. - -Et véritablement c’est la valeur de _aucun_, dérivé de _aliquis_: -_alque_, _auque_, _auque un_ (_aliquis unus_.) Ainsi le mot _aucun_ est -par lui-même affirmatif. - - Est-il possible que ce même Sostrate, _qui n’a pas craint ni - Brennus, ni_ tous les Gaulois.... - - (_Am. magn._ I. 1.) - - Ah! vous avez plus faim que vous _ne_ pensez _pas_! - - (_L’Ét._ IV. 3.) - -_Ne_ est l’unique négation que possède la langue française. - -Pour l’aider en quelque sorte dans son office, on a déterminé un -certain nombre de substantifs monosyllabes, exprimant des objets -minimes, des quantités réduites, qui servent de terme de comparaison, -et, construits avec _ne_, semblent prendre à son contact la qualité -d’adverbes et de négations; mais il ne faut pas s’y tromper. Ces mots -sont: _pas_, _point_, _rien_, _mie_; ce sont de vrais substantifs -à l’accusatif, complément d’un verbe qui se place entre _ne_ et -son adjoint. Je _ne_ dis _rien_; il _ne_ vient _pas_; _ne_ mentez -_point_[66]. - - [66] Si _mentir_ n’est plus en français un verbe actif, il - l’était en latin, et cela revient au même. _Mentior at si - quid...._ (HOR. _sat._) - -Maintenant il faut savoir que l’on ne donne à _ne_ qu’un seul de ces -adjoints, de ces adverbes artificiels: _ne pas_;--_ne point_;--_ne -mie_;--_ne... rien_. La faute de Martine, dans les _Femmes savantes_, -est de joindre à la négation deux de ces suppléments: - -«Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_.» Le _vice -d’oraison_ ne consiste donc pas à joindre _pas_ avec _rien_, comme le -prétend Philaminte, mais à joindre _pas_ et _rien_ avec _ne_. - -Cela est si vrai, que Molière a très-souvent fait cette réunion de -_ne... pas... rien_. Mais alors il y a toujours deux verbes, l’un qui -supporte l’action négative de _ne pas_; l’autre qui commande _rien_. - -Les exemples suivants, qui semblent au premier coup d’œil choquer la -règle posée par Molière lui-même, analysés d’après ce principe, n’ont -plus rien que de très-régulier. On y trouvera partout deux verbes pour -les trois mots _ne_, _pas_, _rien_, que la bonne Martine accumulait -tous trois sur l’unique verbe _servir_. - - . . . . . Il la gardera bien, - Et _je ne vois pas_ lieu d’y _prétendre_ plus _rien_. - - (_L’Ét._ III. 2.) - - Et tu _n’as pas_ sujet de _rien appréhender_. - - (_Ibid._ V. 7.) - - Albert _n’est pas_ un homme à vous _refuser rien_. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Et mon dessein _n’est pas_ de leur _rien opposer_. - - (_D. Garcie._ V. 6.) - - Ce _n’est pas_ ma coutume que de _rien blâmer_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - - Nous _n’avons pas_ envie aussi de _rien savoir_. - - (_Mélicerte._ I. 3.) - - Auprès de cet objet mon sort est assez doux, - Pour _ne pas consentir_ à _rien prendre_ de vous. - - (_Ibid._ II. 6.) - - _Ce n’est pas_ mon dessein de me faire épouser par force, et de - _rien prétendre_ à un cœur qui se seroit donné. - - (_L’Av._ V. 5.) - - Je ne suis _point_ un homme à _rien_ craindre. - - (_Ibid._) - - _Il ne faut pas_ qu’il _sache rien_ de tout ceci. - - (_G. D._ I. 2.) - - Mon intention _n’est pas_ de vous _rien déguiser_. - - (_Ibid._ III. 8.) - - Je _ne veux point_ qu’il me _dise rien_. - - (_Ibid._) - - _Ne faites point_ semblant _de rien_. - - (_G. D._ I. 2. et _B. gent._ V. 7.) - -Dans ce dernier exemple, _rien_ est visiblement un substantif au -génitif, gouverné par un substantif qui le précède, _semblant_. Ne -faites pas semblant de quelque chose, ou qu’il y ait quelque chose. - ---PAS, _supprimé_: - - Non, _je ne veux du tout_ vous voir ni vous entendre. - - (_Amph._ II. 6.) - -A l’occasion de ce vers, j’observe que _du tout_, au sens de -_absolument_, _complétement_, ne sert plus que dans les formules -négatives; mais que, dans l’origine, on l’employait également pour -affirmer: - - --_Servite Domino in omni corde vestro._ «Nostre Seigneur Deu - _del tut_ (du tout) siwez, e de tut vostre quer servez.» - - (_Rois._ p. 41.) - - -PAS, substantif; PAS A PAS, posément: - - Vous achèverez seule; et, _pas à pas_, tantôt - Je vous expliquerai ces choses comme il faut. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - ---PAS DEVANT (LE), substantif composé, PRENDRE LE PAS DEVANT: - - Du _pas devant_ sur moi _tu prendras l’avantage_. - - (_Amph._ III. 7.) - - L’esprit doit sur le corps prendre _le pas devant_. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - -_Devant_ n’est pas ici une préposition qui ferait double emploi avec -_sur_; _pas-devant_ est un mot composé, comme qui dirait le _pas -antérieur_. N’a-t-on pas eu tort de laisser perdre cette expression -qui n’a aucun équivalent, et dont l’absence oblige à une périphrase? - -(Voyez PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN.) - ---PASSE; ÊTRE EN PASSE DE: - - Nous ne sommes pas encore connues, mais _nous sommes en passe - de l’être_. - - (_Préc. rid._ 10.) - - J’ai servi quatorze ans, et je crois _être en passe - De pouvoir_ d’un tel pas me tirer avec grâce. - - (_Fâcheux._ I. 10.) - - Et je crois, par le rang que me donne ma race, - Qu’il est fort peu d’emplois _dont je ne sois en passe_. - - (_Mis._ III. 1.) - -_Passe_ s’appelait autrefois, au jeu de mail et de billard, une -porte ou arc de fer, par où la boule ou la bille devait passer. Le -joueur assez adroit pour s’être placé le plus près de cet arc était -_en passe_, c’est-à-dire, sur le point de passer. De là l’expression -figurée en parlant d’un homme en mesure de réussir. C’est l’explication -de _Trévoux_, qui cite à l’appui les vers du _Misanthrope_. - - -PASSER; FAIRE PASSER A QUELQU’UN LA PLUME PAR LE BEC, l’attraper, le -duper, sans qu’il puisse se plaindre: - - Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette - affaire. Je ne prétends pas qu’on me fasse _passer la plume par - le bec_. - - (_Scapin._ III. 6.) - -«Pour empêcher les oisons de traverser les haies et d’entrer dans les -jardins qu’elles entourent, on passe une plume par les deux ouvertures -qui sont à la partie supérieure de leur bec. De là le proverbe _passer -la plume par le bec_; de là vient aussi l’expression proverbiale -d’_oison bridé_.» (Note de M. AUGER.) - -Ainsi, passer à quelqu’un la plume par le bec, signifie le traiter -comme un oison. - ---PASSER, se passer: - - Vous savez que dans celle[67] où _passa_ mon bas âge... - - (_Dép. am._ II. 1.) - - [67] Dans la maison. - ---PASSER DE, pour _sortir de_: - - Il y a cent choses comme cela qui _passent de la tête_. - - (_Pourc._ I. 6.) - ---PASSER (SE) DE, se contenter de, et non _se priver_: - - Ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme _qui s’est passé_ - durant sa vie _d’une assez simple demeure_ en veuille avoir une - si magnifique pour quand il n’en a plus que faire. - - (_D. Juan._ III. 6.) - - -PATINEURS: - - CLAUDINE.--Ah! doucement. Je n’aime pas _les patineurs_. - - (_G. D._ II. 1.) - -La racine de ce mot est _patte_, pour _main_. - - «Les _patineurs_ sont gens insupportables, - «Même aux beautés qui sont très-patinables.» - - (SCARRON.) - - «_Patiner_, manier malproprement.» - - (TRÉVOUX.) - - -PATROCINER, du latin _patrocinari_, faire l’avocat: - - Prêchez, _patrocinez_ jusqu’à la Pentecôte. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - -PAYER; PAYER UN PRIX DE QUELQUE CHOSE: - - Non, en conscience, _vous en payerez cela_. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - ---PAYER DE, alléguer pour excuse: - - Tantôt _vous payerez de_ quelque maladie - Qui viendra tout à coup, et voudra des délais; - Tantôt _vous payerez de_ présages mauvais. - - (_Tart._ II. 4.) - - Vous nous _payez ici d’excuses_ colorées. - - (_Ibid._ IV. 1.) - - «Je le croiray volontiers, pourveu qu’il ne me _donne pas en - payement_ une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique - que n’est la chose mesme.» - - (MONTAIGNE. II. 37.) - ---PAYER POUR (un substantif), payer en qualité de. (Voyez GAGER POUR.) - ---PAYEROIT, PAYEREZ, de trois syllabes: - - Fût-ce mon propre frère, il me la _payeroit_. - - (_L’Ét._ III. 4.) - - Tantôt vous _payerez_ de quelque maladie. - - (_Tart._ II. 4.) - - Et l’on m’a mis en main une bague à la mode, - Qu’après vous _payerez_, si cela l’accommode. - - (_L’Ét._ I. 6.) - -Molière, s’il eût été d’usage alors de syncoper les mots, eût mis -facilement _que vous paîrez après_. - - -PAYSANNE, de trois syllabes: - - Et la bonne _paysanne_, apprenant mon désir.... - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - ---de quatre syllabes: - - Et cette _paysanne_ a dit, avec franchise, - Qu’en vos mains à quatre ans elle l’avoit remise. - - (_Éc. des f._ V. 9.) - ---PAYSAN, de trois syllabes: - - Je sais un _paysan_ qu’on appeloit Gros-Pierre.... - - (_Ibid._ I. 1.) - ---de deux: - - «Que le _paysan_ recueille, emplissant à milliers - «Greniers, granges, chartis, et caves, et celiers.» - - (REGNIER. Sat. XV.) - - -PAYSANNERIE comme _bourgeoisie_: - - J’aurois bien mieux fait...... de m’allier en bonne et franche - _paysannerie_. - - (_G. D._ I. 1.) - -L’Académie dit qu’il est peu usité. - - -PECQUES: - - A-t-on jamais vu, dis-moi, deux _pecques_ provinciales faire - plus les renchéries que celles-là? - - (_Préc. rid._ 1.) - -Molière avait rapporté cette expression du Midi, où l’on dit d’un -fâcheux dont on ne peut se débarrasser, que c’est un morceau de poix: -_es una pegue_. - -A moins que _pecque_ ne soit une abréviation de _pécore_, ce qui -conviendrait mieux au sens de ce passage. - -Trévoux dit que _pecq_, en vieux français, signifiait un mauvais -cheval. Il aurait bien dû en citer des exemples, s’il en connaissait: -pour moi, je ne l’ai jamais vu. - - -PEINDRE EN ENNEMIS, c’est-à-dire, sous les traits d’ennemis: - - Et me jeter au rang de ces princes soumis, - Que le titre d’amants lui _peint en ennemis_. - - (_Pr. d’Él._ I. 1.) - -Un titre qui peint ne paraît pas une métaphore heureuse. - - -PEINE; ÊTRE EN PEINE OÙ...: - - _Ne soyez point en peine où_ je vous mènerai. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - -De savoir où je vous mènerai. - ---AVOIR PEINE A, pour _avoir de la peine à..._: - - Comment! il semble que _vous ayez peine à_ me reconnoître! - - (_Pourc._ I. 6.) - - «_J’ai peine à contempler_ son grand cœur dans ces dernières - épreuves.» - - (BOSSUET. _Or. fun. de la R. d’A._) - -Pascal dit pareillement _faire peine_, pour _faire de la peine_: - - «La seule comparaison que nous faisons de nous au fini _fait - peine_.» - - (_Pensées._ p. 122, 298.) - - -PEINTURE, au lieu de _portrait_: - - Je n’ai pas reconnu les traits de _sa peinture_. - - (_Sgan._ 22.) - -_Sa peinture_ ne peut signifier que la peinture dont il est l’auteur, -et non la peinture où il a servi de modèle. - -(Voyez PORTRAIT, pour _peinture_, _tableau_.) - - -PÈLERIN, CONNAÎTRE LE PÈLERIN: - - Si tu _connoissois le pèlerin_, tu trouverois la chose assez - facile pour lui. - - (_Don Juan._ I. 1.) - - -PENSER, substantif masculin: - - Le seul _penser_ de cette ingratitude - Fait souffrir à mon âme un supplice si rude.... - - (_Tart._ III. 7.) - - Ah! fasse le ciel équitable - Que ce _penser_ soit véritable! - - (_Amph._ III. 1.) - -Dans l’origine, tous les infinitifs pouvaient jouer le rôle de -substantifs, moyennant l’addition de l’article, comme tout adjectif -pouvait faire l’office d’adverbe: - - «Tous les _marchers_, _toussers_, _mouchers_, _éternuers_, sont - différents.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 213.) - -Il est évidemment impossible de substituer ici _démarche_, _toux_, -_éternument_; et nous n’avons aucun substantif, même approximatif, pour -dire _le moucher_. - ---PENSER (verbe) suivi d’un infinitif, pour _être près de_: - - Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a _pensé mourir_ de - la petite vérole. - - (_Pourc._ I. 6.) - - -PENTE, penchant; AVOIR PENTE A...: - - _La pente qu’a le prince à_ de jaloux soupçons. - - (_Don Garcie._ II. 1.) - - Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, - Et nous laisse _aux soupçons une pente_ facile. - - (_Ibid._ II. 6.) - - -PERDRE FORTUNE: - - Et les premières flammes - S’établissent des droits si sacrés sur les âmes, - Qu’il faut _perdre fortune_, et renoncer au jour, - Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour. - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - -Perdre toute fortune. _Fortune_ est ici pris au sens le plus large du -latin _fortuna_; il ne s’agit pas seulement des biens de la fortune, -mais de tout ce qui constitue ici-bas la félicité. C’est en quoi -l’expression _perdre fortune_ diffère de _perdre sa fortune_. - ---PERDRE L’ATTENTE de quelque chose. (Voyez NE PERDRE QUE L’ATTENTE.) - ---PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN, perdre sa trace: - - Il m’est, lorsque j’y pense, avantageux sans doute - D’avoir _perdu ses pas_ et pu manquer sa route. - - (_Éc. des f._ II. 1.) - ---PERDRE TEMPS: - - Monsieur, _j’ai perdu temps_, votre homme se dédit. - - (_L’Ét._ III. 2.) - - «Je vais, sans _perdre temps_, y disposer Oronte.» - - (CORNEILLE. _La Galerie du Palais._) - -M. Auger blâme cette locution comme équivoque: est-ce perdre _du_ -temps, ou perdre _son_ temps? La critique est bien vétilleuse, et -l’équivoque du sens, argument spécieux auquel on recourt beaucoup trop -souvent, n’est presque jamais à craindre. - - -PÉRICLITER, absolument, courir un danger, risquer: - - Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à - _péricliter_? - - (_L’Av._ II. 1.) - -Rien à risquer en faisant cette affaire? croyez-vous que je n’expose -rien? - - -PERSONNE, suivi d’un adjectif, d’un pronom ou d’un participe au -masculin: - - _Personne_ ne t’est _venu_ rendre visite? - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.) - - La complaisance est trop grande, de souffrir indifféremment - toutes _sortes_ de _personnes_.--Je goûte _ceux_ qui sont - raisonnables, et me divertis des _extravagants_. - - (_Ibidem._) - - Jamais je n’ai vu _deux personnes_ être si _contents_ l’un de - l’autre. - - (_Don Juan._ I. 2.) - -Il s’agit d’un amant et de sa fiancée. - - Des vers tels que la passion et la nécessité peuvent faire - trouver à _deux personnes_ qui disent les choses _d’eux-mêmes_ - et parlent sur-le-champ. - - (_Mal. im._ II. 6.) - ---PERSONNE DU MONDE, personne absolument: - - Quoi, cousine, personne ne t’est venu rendre visite?--_Personne - du monde._ - - (_Crit. de l’Éc. des femmes._ 1.) - -On observera que le mot _personne_ est affirmatif de soi; il sert ici -à nier, parce que la pensée le rattache à la négation renfermée dans -l’ellipse: personne _n_’est venu me rendre visite. - - -_PERSONNE._ Verbe à une autre personne que son sujet: - - VALÈRE. Je vous demande si ce n’est pas _vous_ qui _se nomme_ - Sganarelle. - - SGAN. En ce cas, c’est _moi_ qui se _nomme_ Sganarelle. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - -Plus loin, Molière a mis, en observant le rapport des personnes: - - Ouais! seroit-ce bien _moi_ qui me _tromperois_? - - (_Ibid._) - - Et que me diriez-vous, monsieur, si c’était _moi_ - Qui vous _eût_ procuré cette bonne fortune? - - (_Dépit am._ III. 7.) - - Ce ne seroit pas _moi_ qui _se feroit_ prier. - - (_Sgan._ 2.) - -Racine a dit pareillement: - - «Il ne voit dans son sort que _moi_ qui _s’intéresse_.» - - (_Britannicus._) - -Les grammairiens, depuis Vaugelas, ont décidé qu’il faut toujours le -verbe à la première personne, parce que le pronom y est. La raison -paraît douteuse, car il y a aussi un autre verbe qui est placé le -premier, et qui est à la troisième personne. Pourquoi l’accord ne se -ferait-il pas aussi bien avec ce premier verbe qu’avec le pronom qui le -suit? - -Celui qui se nomme Sganarelle, c’est moi;--celui qui vous a procuré -cette bonne fortune, c’est moi;--celle qui se ferait prier, ce ne -serait pas moi:--voilà comme on serait obligé de parler pour satisfaire -la logique. Et parce que l’ordre des mots est renversé, le rapport -des termes de l’idée change-t-il aussi? Non sans doute. La facilité -que laissait l’usage du XVIIe siècle me semble donc, en principe, -plus raisonnable que la loi étroite du XIXe. Il est certain d’ailleurs -que cette rigueur ne produirait pas toujours un bon effet dans -l’application. Par exemple, il n’en coûtait pas davantage, à Racine de -mettre: - - Il ne voit dans ses pleurs que moi qui _m’intéresse_. - -Mais la pensée ne se présente plus du tout de même. Junie ne veut pas -dire: Moi seule je m’intéresse dans ses pleurs; mais: Qui est-ce qui -s’intéresse dans ses pleurs?--Moi seule. Dans la première tournure, -l’idée qui frappe d’abord, c’est la personne de Junie; dans la seconde, -c’est l’isolement et l’abandon de Britannicus. L’une est propre à -irriter Néron, l’autre à le désarmer. - -Ces délicatesses font le caractère des grands écrivains; et les -despotes de la grammaire, avec leur précision géométrique, tendent à -les rendre impossibles: ils matérialisent la langue. - - -PESTE; LA PESTE SOIT, LA PESTE SOIT FAIT; exclamation, suivie du -nominatif; LA PESTE DE: - - _La peste le coquin! La peste le benêt!_ - - (_Don Juan._ III. 6. et V. 2.) - - _Peste soit le coquin_, de battre ainsi sa femme! - - (_Méd. m. l._ I. 2.) - -C’est une inversion: que le coquin soit la peste, c’est-à-dire, soit -empesté, devienne la peste elle-même. - - _La peste soit fait l’homme_ et sa chienne de face! - - (_Éc. des f._ IV. 2.) - - _La peste de ta chute_, empoisonneur au diable! - - (_Mis._ I. 2.) - - Peste _du_ fou fieffé!--Peste _de_ la carogne! - - (_Méd. m. lui._ I. 1.) - - -PÉTAUD; LA COUR DU ROI PÉTAUD: - - Et c’est tout justement _la cour du roi Pétaud_. - - (_Tart._ I. 1.) - -Les commentateurs, avec assez d’apparence, veulent que ce soit la cour -du roi _Peto_, du roi des mendiants, où règnent le désordre et la -confusion. Le mot _pétaudière_ confirme l’autre orthographe. - - -PETITE OIE, terme de toilette: - - MASCARILLE. Que vous semble de ma _petite oie_? la trouvez-vous - congruante à l’habit? - - (_Préc. rid._ 10.) - -«_Petite oye_ est ce qu’on retranche d’une oye quand on l’habille pour -la faire rostir, comme les pieds, les bouts d’aile, le cou, le foye, le -gesier.» (TRÉVOUX.) C’est ce qu’on appelle aujourd’hui _un abatis_. - -Par une métaphore facile à comprendre, _petite oie_ a désigné les -accessoires de la toilette, plumes, rubans, dentelles, dont à cette -époque le costume masculin était fort chargé: - - «Ne vous vendrai-je rien, monsieur? des bas de soie, - «Des gants en broderie, ou quelque _petite oie_?» - - (CORNEILLE. _La Galerie du Palais._) - -_La petite oie_ signifiait aussi, par une métaphore analogue, les plus -légères faveurs de l’amour. - - -PETONS, diminutif de _pieds_: - - Ah! que j’en sais, belle nourrice,.... qui se tiendroient - heureux de baiser seulement les petits bouts de vos _petons_! - - (_Méd. m. l._ III. 3.) - -(Voyez BOUCHON.) - - -PEU pour _un peu_: - - Vous le voyez: sans moi vous y seriez encore, - Et vous aviez besoin de _mon peu d’ellébore_. - - (_Sgan._ 22.) - -La suivante veut dire: Vous aviez besoin de ce peu de jugement que -m’a départi le ciel. Mais, à prendre sa phrase dans le sens ordinaire -de cette tournure, elle dirait: Vous aviez besoin que j’eusse peu de -jugement. - -Votre peu de foi vous a perdu.--Vous êtes perdu pour avoir eu trop peu -de foi. C’est le sens régulier. - -Votre peu de foi vous a sauvé. C’est-à-dire, il vous a suffi d’un -peu de foi pour être sauvé. C’est le sens exceptionnel que donne ici -Molière à cette façon de parler. L’équivoque, sans compter l’usage, ne -permet pas de l’admettre. - -Voltaire parle plus correctement que Molière, quand il fait dire à Omar: - - «Je voulus le punir, quand _mon peu de lumière_ - «Méconnut ce grand homme entré dans la carrière.» - - (_Mahomet._ I. 4.) - ---QUELQUE PEU: - - J’en avois fait à sa mère _quelque peu_ d’ouverture. - - (_L’Av._ II. 3.) - - -PEUR DE, adverbialement, de peur de: - - ALAIN. - - J’empêche, _peur du chat_, que mon moineau ne sorte. - - (_Éc. des fem._ I. 2.) - -On dit de même, mais légitimement, _faute de_, _crainte de_.--_Manque -de_, souvent employé par Pascal, est aujourd’hui hors d’usage. Toutes -ces locutions sont autant d’accusatifs ou d’ablatifs absolus. Si -l’on admet les unes, il paraît inconséquent de rejeter les autres, -d’approuver _faute de_, et de blâmer _peur de_. On allègue l’usage; -mais, en bonne grammaire, l’usage nouveau ne devrait point établir de -prescription définitive, surtout contre la logique appuyant l’ancien -usage. - - -PEUT-ÊTRE... ET QUE: - - _Peut-être_ a-t-il dans l’âme autant que moi de crainte, - _Et que_ le drôle parle ainsi, - Pour me cacher sa peur sous une audace feinte. - - (_Amph._ I. 2.) - - -PHILOSOPHE, adjectif comme _philosophique_: - - Ce chagrin _philosophe_ est un peu trop sauvage. - - (_Mis._ I. 1.) - - Et je crois qu’à la cour, aussi bien qu’à la ville, - Mon flegme est _philosophe_ autant que votre bile. - - (_Ibid._) - - Qu’il a bien découvert ici son caractère, - Et que peu _philosophe_ est ce qu’il vient de faire. - - (_Fem. sav._ V. 5.) - - «C’étoit la partie la moins _philosophe_ et la moins sérieuse - de leur vie.» - - (PASCAL. _Pensées._) - - «_Le plus philosophe_ étoit de vivre simplement.» - - (Id. _Ibid._) - ---PHILOSOPHE, substantif féminin: - - C’est _une philosophe_ enfin; je n’en dis rien. - - (_Fem. sav._ II. 8.) - - -PHLÉBOTOMISER, archaïsme, pour _saigner_: - - 1er MÉDECIN. Je suis d’avis qu’il soit _phlébotomisé_ - libéralement. - - (_Pourc._ I. 11.) - - -PIC ou PIQUE, aux cartes: - -Molière écrit les deux: - - O la fine pratique! - Un mari confident!--Taisez-vous, _as de pique_! - - (_Dép. am._ V. 9.) - - Dame et roi de carreau, dix et dame de _pique_. - - (_Fâcheux._ II. 2.) - - Mais lui fallant un _pic_, je sortis hors d’effroi. - - (_Ibid._) - - Il ne m’en faut que deux, l’autre a besoin d’un _pic_. - - (_Ibid._) - -Molière altère ici l’orthographe pour le besoin de la rime. _Pic_, ainsi -figuré, signifie autre chose que _pique_: c’est un terme du jeu de -piquet: _pic, repic et capot_: - - Vous allez faire _pic, repic et capot_ tout ce qu’il y a de - galant dans Paris. - - (_Préc. rid._ 10.) - - «Philis, contre la mort vainement on réclame: - «Tôt ou tard qui s’y joue est fait _pic et capot_.» - - (BENSERADE.) - - -PIÈCE; BONNE PIÈCE, ironiquement: - - Taisez-vous, _bonne pièce_! - - (_G. D._ I. 6.) - -(Voyez BON.) - ---FAIRE UNE PIÈCE, jouer un tour: - - Cet homme-là est un fourbe qui m’a mis dans une maison pour se - moquer de moi, et _me faire une pièce_. - - (_Pourc._ II. 4.) - - C’est une _pièce que l’on m’a faite_, et je n’ai aucun mal. - - (_Ibid._ I. 7.) - - Ce sont des _pièces_ qu’on lui fait. - - (_Ibid._ III. 9.) - - «Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours - _faisoit de nouvelles pièces à son maître_.» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - - -PIED; METTRE SOUS LES PIEDS, pour _mépriser_, _négliger_: - - Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes, - Et _mettons sous nos pieds_ les soupirs et les larmes. - - (_Sgan._ 18.) - ---PIED A PIED, pas à pas, petit à petit: - - _Pied à pied_ vous gagnez mes résolutions. - - (_B. Gent._ III. 18.) - - -PILULE; DORER LA PILULE: - - Le seigneur Jupiter sait _dorer la pilule_. - - (_Amph._ III. 11.) - - -PIMPESOUÉE: - - Voilà une belle mijaurée, une _pimpesouée_ bien bâtie, pour - vous donner tant d’amour! - - (_B. gent._ III. 9.) - -«_Pimpesouée_, femme qui montre des prétentions, avec de petites -manières affectées et ridicules. _Pimpesouée_ vient probablement du -vieux verbe _pimper_, qui signifie _parer_, _attifer_, dont il nous -reste _pimpant_, et du vieil adjectif _souef_, _souefve_, qui voulait -dire _doux_, _agréable_. (M. AUGER.) - -Cette étymologie ne manque pas de vraisemblance; il ne reste plus qu’à -trouver quelque part le vieux verbe _pimper_. J’avoue que, pour moi, je -ne l’ai jamais rencontré; mais c’est un mot vraisemblable. - -Ménage veut que _pimpant_ soit dit pour _pompant_. Il est certain -qu’on disait, dans le latin du moyen âge, _pompare_, pour _superbire_, -_gloriari_: - - «Grandisonis _pompare_ modis tragicoque boatu.» - - (SEDULIUS.) - -(Voyez Du Cange au mot POMPARE.) - -Sur l’étymologie de _mijaurée_, je ne trouve rien de satisfaisant. - - -PIQUÉ, au figuré; AVOIR L’AME PIQUÉE DE QUELQUE CHOSE: - - Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne - _Dont j’ai l’âme piquée_, et qu’il faut que j’obtienne. - - (_L’Ét._ V. 6.) - - -PIS, au neutre, quelque chose de pis: - - La prose est _pis_ que les vers. - - (_Impromptu de Versailles._ 1.) - -Il s’agit de savoir, de la prose ou des vers, quel est le plus -difficile à retenir par cœur; Molière décide que la prose est, à cet -égard, _pis_ que les vers. - -_Pire_ que les vers, marquerait la prééminence relative de la prose, ce -dont il n’est pas question. _Pire_ s’accorderait avec _prose_; _pis_, -au neutre, se rapporte, à l’idée de _retenir par cœur_. - -C’est l’observation encore plus instinctive que raisonnée de ces -nuances délicates qui fait l’habile écrivain. - - -PLAIDERIE: - - Je verrai dans cette _plaiderie_ - Si les hommes auront assez d’effronterie... - - (_Mis._ I. 1.) - -La racine est _plaid_: - - «Tous les jours le premier aux _plaids_, et le dernier!» - - (RACINE. _Les Plaideurs._) - -On ne dit plus que _plaidoirie_. - - -PLAINTE; MURMURER A PLAINTE COMMUNE, murmurer ensemble, pour le même -sujet: - - Nous nous voyons sœurs d’infortune; - Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, - Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, - Et dans notre juste transport - _Murmurer à plainte commune_. - - (_Psyché._ I. 1.) - -_A plainte commune_ est dit comme _à frais communs_. - - -PLAISANT, qui plaît, agréable. Archaïsme: - - AGNÈS. - - C’est une chose, hélas! si _plaisante_ et si douce! - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - - «Le _plaisant_ dialogue du _legislateur_ de Platon, avecques - ses concitoyens, fera honneur à ce passage.» - - (MONTAIGNE. II. 7.) - - «Entre les livres simplement _plaisants_, je treuve des modernes - le Decameron de Boccace, etc...» - - (Id. _Ibid._ 10.) - -_Livres plaisants_, c’est-à-dire qui n’apportent que du plaisir, de -l’agrément, qu’on lit uniquement pour s’amuser. - - «...... Une perception soudaine et vive qui se fait d’abord en - nous, à la présence des objets _plaisants_ et fâcheux.» - - (BOSSUET. _Connaissance de Dieu._) - -On s’est permis, dans l’édition in-12 de 1846, de substituer «objets -_agréables ou déplaisants_.» On ne saurait trop vivement blâmer ces -témérités, qui n’iraient pas à moins qu’à transformer tous les dix ans -les textes les plus précieux et vénérables. - - -PLANTUREUX, archaïsme, abondant: - - Que les saignées soient fréquentes et _plantureuses_. - - (_Pourc._ I. 11.) - -On devrait écrire _plentureuses_ par un _e_, la racine de ce mot étant, -non pas _plante_, mais _plenté_, syncopé de _plenitatem_: - - «Vous aurez du foin assez, - «Et de l’avoine _à plenté_.» - - (_Prose de l’Asne._) - -Et non _à planter_, comme je l’ai vu imprimé. Les ânes mangent de -l’avoine, mais ils n’en plantent point; au rebours des hommes. - - -PLATRER, métaphoriquement, dans le sens où nous disons aujourd’hui -_replâtrer_, _dissimuler_: - - Jusqu’ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parents, - et _plâtré vos malversations_. - - (_G. D._ III. 8.) - - Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux - Que _le dehors plâtré_ d’un zèle spécieux. - - (_Tart._ I. 6.) - -Boileau se sert pareillement du substantif _plâtre_, au figuré: - - «Ses bons mots ont besoin de farine et de _plâtre_.» - - -PLEIN, complet: - - Il est bien des endroits où la _pleine franchise_ - Deviendroit ridicule, et seroit peu permise. - - (_Mis._ I. 1.) - - Cette _pleine droiture_ où vous vous renfermez. - - (_Ibid._) - - C’est un haut étage de vertu que cette _pleine insensibilité_ - où ils veulent faire monter notre âme. - - (_Préf. de Tartufe._) - - «Que l’homme contemple donc la nature dans sa haute et _pleine - majesté_!» - - (PASCAL. _Pensées._) - - «La promesse que J. C. nous a faite de rendre sa _joie pleine_ - en nous.» - - (Id. _Ibid._) - -(Voyez A PLEIN.) - ---PLEIN D’EFFROI, au sens actif, c’est-à-dire qui remplit d’effroi: - - Et qu’on s’aille former _un monstre plein d’effroi_ - De l’affront que nous fait son manquement de foi? - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - -PLUS pour _le plus_, au superlatif: - - Mais je vais employer mes efforts _plus puissants_, - Remuer terre et ciel, m’y prendre de tous sens... - - (_L’Ét._ V. 12.) - - Si vous leur dérobez leurs conquêtes _plus belles_, - Et de tous leurs amants faites des infidèles. - - (_Ibid._ V. 13.) - - Le remède _plus prompt_ où j’ai su recourir. - - (_Dép. am._ III. 1.) - - Mais ce qui _plus me plaît_ d’une attente si chère... - - (_D. Garcie._ I. 3.) - - C’est lors que _plus il m’aime_. - - (_Ibid._ II. 1.) - - Qui est _plus criminel_ à votre avis, ou celui qui achète un - argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont - il n’a que faire? - - (_L’Avare._ II. 3.) - - «Quatre cent mille soldats qu’elle entretenoit étoient ceux de - ses citoyens qu’elle (l’Égypte) exerçoit avec _plus_ de soin.» - - (BOSSUET, _Hist. un._ IIIe partie.) - - «Chargeant de mon débris les reliques _plus chères_.» - - (RACINE. _Bajazet._) - -Cette façon de parler commençait dès lors à vieillir, et l’on ne tarda -pas à la proscrire; mais au XVIe siècle, et surtout au moyen âge, on ne -s’en faisait aucun scrupule: - - «L’honneur, qui sous faux titre habite avecque nous, - Qui nous ôte la vie et les plaisirs _plus doux_.» - - (REGNIER. Sat. VI.) - - «Estant là, je furète aux recoins _plus cachés_.» - - (_Ibid._) - - «Les gens du monde pour la santé où il avoit _plus_ de fiance - (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.» - - (FROISSART. _Chron._ II. 70.) - - «Gentis rois, dit la dame, par Deu qui maint la sus, - Je vos commant la rien el monde que j’aim _plus_.» - - (_Chans. des Saxons._ I. 85.) - -Je vous recommande la chose que j’aime le plus au monde. - - «Donez l’or et l’argent, et le vair et le gris; - Car doner est la rien qui _plus_ monte à haut pris.» - - (_Ibid._ I. 85.) - - «Vous estes, fais-je, du lignage - «D’icy entour _plus_ à louer.» - - (_Pathelin._) - -Du lignage des environs le plus à louer. - - -PLUT A DIEU, suivi de l’infinitif: - - _Plût à Dieu l’avoir_ tout à l’heure, devant tout le monde (le - fouet), et savoir ce qu’on apprend au collége! - - (_B. gent._ III. 3.) - - -POIDS; LE POIDS D’UNE GRIMACE: - - _Le poids de sa grimace_, où brille l’artifice, - Renverse le bon droit et tourne la justice. - - (_Mis._ V. 1.) - -(Voyez TOURNER LA JUSTICE, et MÉTAPHORES VICIEUSES.) - ---LE POIDS D’UNE CABALE: - - Et, pour moins que cela, _le poids d’une cabale_ - Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale. - - (_Tart._ V. 3.) - -Pascal a dit, _le poids de la vérité_: - - «Il est sans doute que _le poids de la vérité_ les déterminera - incontinent à ne plus croire à vos impostures.» - - (15e _Prov._) - -La métaphore d’un poids qui détermine la balance à pencher à droite ou à -gauche, est juste; celle d’un poids qui embarrasse dans un dédale, ne -l’est pas. - ---METTRE DU POIDS A QUELQUE CHOSE, y attacher de l’importance: - - Mon père est d’une humeur à consentir à tout; - Mais _il met peu de poids_ aux choses qu’il résout. - - (_Fem. sav._ I. 3.) - - -POINT, surabondant avec _aucun_: - - On ne doit _point_ songer à garder _aucunes_ mesures. - - (_D. Juan._ III. 5.) - -_Aucun_ étant exactement synonyme de _quelque_, il n’y a pas ici de -faute contre le génie de la langue; mais j’avoue qu’il y en a une -contre l’usage, qui est vicieux, de considérer _aucun_ comme renfermant -une négation. - -(Voyez PAS.) - ---POINT D’AFFAIRES, exclamation elliptique dont le sens est sans doute -celui-ci: Point d’affaires entre nous! je ne vous écoute pas: - - _Point d’affaires!_ je suis inexorable. - - (_G. D._ III. 8.) - - De la louange, de l’estime, de la bienveillance en paroles, et - de l’amitié, tant qu’il vous plaira; mais de l’argent, _point - d’affaires_. - - (_L’Av._ II. 5.) - - -POMMADER, faire de la pommade: - - Que font-elles?--De la pommade pour leurs lèvres.--C’est trop - _pommadé_. Dites-leur qu’elles descendent. - - (_Préc. rid._ 3.) - -Cet emploi du participe passé, avec _trop_ et _assez_, est remarquable, -encore que très-usuel: c’est assez bu; c’est assez causé; c’est trop -pommadé. - - -PORTE; ENTRER DANS UNE PORTE: - - _Entrez dans cette porte_, et laissez-vous conduire. - - (_Éc. des fem._ V. 3.) - -Il est incommode et fâcheux que nous soyons réduits à un seul mot -pour exprimer l’ouverture pratiquée dans la muraille et la pièce de -menuiserie destinée à la fermer. Les Latins avaient _janua_, auxquels -correspondaient, dans notre vieille langue, _porte_ et _huis_[68]. -Mais depuis qu’on a banni le second, il faut bien que l’autre fasse un -double service, et désigne à la fois les deux choses contraires. - - [68] On les confondait souvent dans l’usage; mais enfin _huis_, - d’après sa racine _uscire_, _sortir_, marquait _l’ouverture_ - qu’on fermait avec la _porte_. - ---LA PORTE DES RESSORTS. (Voyez RESSORTS à l’article MÉTAPHORES -VICIEUSES.) - - -PORTE-RESPECT: - - Foin! que n’ai-je avec moi pris mon _porte-respect_! - - (_L’Ét._ III. 9.) - -Je ne sais trop ce qu’entend Lélie par ce terme, si ce n’est un bâton; -mais comment la défense d’un bâton est-elle regrettable à qui porte -deux pistolets et une épée? - - Mais vienne qui voudra contre notre personne: - J’ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne. - - (_Ibid._) - - -PORTER, pour _porter en soi, avec soi_: - - Un dieu _qui porte les excuses_ de tout ce qu’il fait: l’Amour. - - (_L’Av._ V. 3.) - ---PORTER DU CRIME DANS..., en mettre où il n’y en a pas: - - Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent _porter - du crime_. - - (_Préf. de Tartufe._) - ---PORTER DU SCANDALE, causer, entraîner du scandale: - - Après son action, qui n’eut jamais d’égale, - Le commerce entre nous _porteroit du scandale_. - - (_Tart._ IV. 1.) - ---PORTER UN AIR: - - Et partout _porte un air_ qui saute aux yeux d’abord. - - (_Mis._ I. 1.) - - Ce monsieur Loyal _porte un air_ bien déloyal! - - (_Tart._ V. 4.) - - -PORTEUR DE HUCHET: - - Dieu préserve, en chassant, toute sage personne - D’un _porteur de huchet_ qui mal à propos sonne! - - (_Fâcheux._ II. 7.) - -Le huchet est un petit cor de chasseur ou de postillon, qui sert à -_hucher_ (appeler) les chiens. - - -PORTRAIT, pour _peinture_, _tableau_, LE PORTRAIT D’UN COMBAT: - - Je dois aux yeux d’Alcmène _un portrait_ militaire - _Du grand combat_ qui met nos ennemis à bas. - - (_Amph._ I. 1.) - -(Voyez PEINTURE pour _portrait_.) - ---PORTRAIT D’UN CŒUR: - - Nous allons en tous lieux - Montrer _de votre cœur le portrait glorieux_. - - (_Mis._ V. 4.) - - -POSSIBLE, adverbe, peut-être: - - Son heure doit venir, et c’est à vous, _possible_, - Qu’est réservé l’honneur de la rendre sensible. - - (_Pr. d’Él._ I. 4.) - -Primitivement tous les adjectifs s’employaient aussi comme adverbes; -notre langue en a conservé de nombreux exemples: _voir clair_; _frapper -fort_; _tenir ferme_; _partir soudain_, etc. Il n’y a aucune raison -pour que _possible_ soit exclu de ce privilége. La Fontaine l’y -maintenait: - - «Ils ne cédoient à pas une nonnain - «Dans le désir de faire que madame - «Ne fût honteuse, ou bien n’eût dans son âme - «Tel récipé, _possible_, à contre-cœur.» - - (_L’Abbesse malade._) - - «Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se - promenoient à cinq cents pas d’elle, et s’entretenoient - _possible_ de leur amour.» - - (LA FONT. _Amours de Psyché._ liv. II.) - - «_Possible_ personne qu’elle n’étoit descendue sous cette voûte - depuis qu’on l’avoit bâtie.» - - (Id. _Ibid._) - ---POSSIBLE QUE, peut-être que...: - - _Possible que_, malgré la cure qu’elle essaie, - Mon âme saignera longtemps de cette plaie. - - (_Dép. am._ IV. 3.) - - -POSTE: - -«Poste aussi, avec une diction possessive (un pronom possessif), -signifie _façon_, _manière_, _volonté_, _guise_, comme: Il est fait _à -ma poste_; il luy a aposté ou baillé des tesmoins faits _à sa poste_. - -«Et quand il n’est joinct à telles particules possessives, il signifie -_pourpensé_, _attiltré_, comme: cela est faict _à poste_.» - - (NICOT.) - - TOINETTE. J’avois songé en moi-même que ç’auroit été une bonne - affaire de pouvoir introduire ici un médecin _à notre poste_, - pour le dégoûter de son monsieur Purgon. - - (_Mal. im._ III. 2.) - - «Que Martial retrousse Venus _à sa poste_, il n’arrive pas à la - faire paroistre si entiere.» - - (MONTAIGNE. III. 5.) - - «Un valet qui les escrivit soubs moy pensa faire un grand butin - de m’en desrober plusieurs pieces choisies _à sa poste_.» - - (Id. II. 37.) - - «Dieu fasse paix au gentil Arioste, - «Et daigne aussi mettre en lieu de repos - «Jean la Fontaine, auteur fait _à la poste_ - «Du Ferrarois, adoptant ses bons mots.» - - (SENECÉ. _Camille._) - -A la guise, sur le modèle, dans le goût de l’Arioste. - -Les Italiens disent aussi _a mia posta_, et, sans pronom possessif, -_alla posta_, _apposta_: - - «Ha la bocca fatta _apposta_ - «Pel servizio della posta.» - - (_Duo de Guglielmi._) - -Il a la bouche faite _à poste_ pour le service de la poste. - -On pourrait croire que nous leur avons emprunté cette expression; mais -elle existait dans notre langue depuis un temps bien reculé, avec des -acceptions diverses. _Posta_, dans les actes du moyen âge, signifie une -station, un lieu désigné, _un poste_, et _volonté_, _gré_, _convenance_. - -Dans les ordonnances du roi Jean (1355), on trouve _faire fausse -poste_, pour _aposter_, qui alors n’était pas encore créé. Il s’agit -des revues de troupes, où l’on faisait figurer de faux soldats, des -hommes _apostés_, des soldats _postiches_: - -«Nous avons ordené et ordenons que nul _ne face fausse poste_, sur -peine de perdre chevaux et hernois..... avons ordené et ordenons, pour -eschiver les _fausses postes_.....» - - (_Ap._ CANG. in _Posta_.) - -_Postiquer_, _postiqueur_, c’était, au sens propre, courir la poste, -postillon; au figuré, fourber, intriguer; un intrigant. - -_Le poste_ d’un couvent, d’un collége, était le coureur, le messager de -la maison. - -De cette famille il nous reste _la poste_; _poster_, _aposter_; et -_postiche_. - - -POSTURE (position), soit en bonne, soit en mauvaise part: - - C’est un placet, monsieur, que je voudrois vous lire, - Et que, dans la _posture_ où vous met votre emploi, - J’ose vous conjurer de présenter au roi. - - (_Fâcheux._ II. 2.) - - Un duel met les gens en mauvaise _posture_. - - (_Ibid._ II. 10.) - - Mes affaires y sont en fort bonne _posture_. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - - -POT; TOURNER AUTOUR DU POT: - - A quoi bon tant barguigner, et tant _tourner autour du pot_? - - (_Pourc._ I. 7.) - -Cette métaphore est du style de Pourceaugnac et de Petit-Jean: - - «... Eh! faut-il tant _tourner autour du pot_?» - - (_Les Plaideurs._ III. 3.) - ---POTS CASSÉS; PAYER LES POTS CASSÉS DE QUELQUE CHOSE: - - Un cordonnier, en faisant les souliers, ne sauroit gâter un - morceau de cuir qu’il n’en _paye les pots cassés_. - - (_Méd. m. lui._ II. 1.) - -Cette expression proverbiale fait allusion à un jeu usité au moyen -âge parmi les enfants. Ce jeu consistait à faire circuler rapidement, -de proche en proche, un pot qu’il fallait élever en l’air avant de -le transmettre à son voisin. Il se trouvait quelque maladroit qui le -laissait tomber, et celui-là payait les pots cassés. - -Menot parle de ce jeu: - - «Le diable et le monde font comme les enfants qui jouent à la - balle ou au _pot cassé_: ils se le passent de main en main; un - des joueurs le lève bien haut et le laisse tomber, et le pot - vole en éclats[69].» - - [69] «Diabolus et mundus faciunt sicut faciunt pueri ludentes ad - pilam vel ad potum fractum: dant illum de manu in manum; elevabit - quis potum alte, et cadere dimittet, et sic frangetur.» - - (_Sermones_, fol. 15.) - - -POTAGE; POUR TOUT POTAGE, au sens figuré, uniquement: - - Vous n’êtes, _pour tout potage_, qu’un faquin de cuisinier. - - (_L’Av._ III. 6.) - -La Fontaine s’est servi, dans cette locution, du mot _besogne_ au lieu -de _potage_. Le renard invite à dîner _madame la cigogne_: - - «Le galant, _pour toute besogne_, - Avoit un brouet clair; il vivoit chichement.» - - (_Le Renard et la Cigogne._) - -Ailleurs il dit, _pour tout mets_: - - «Le renard dit au loup: Notre cher, _pour tout mets_ - J’ai souvent un vieux coq ou de maigres poulets.» - - (_Le Loup et le Renard._) - - -POULE LAITÉE: - - Avec leur ton de _poule laitée_, et leurs trois petits brins de - barbe relevés en barbe de chat! - - (_L’Av._ II. 7.) - -«On dit, pour se moquer d’un lâche, d’un sot qui se mêle du ménage -des femmes; que c’est une _poule mouillée_, une _poule laitée_, un -_tâte-poules_.» (TRÉVOUX.) - - -POUR, faisant l’office de _seulement_: - - On nous fait voir que Jupiter n’a pas aimé _pour_ une fois. - - (_Pr. d’Él._ II. 1.) - - On est faite d’un air, je pense, à pouvoir dire - Qu’on n’a pas _pour_ un cœur soumis à son empire. - - (_Fem. sav._ II. 3.) - -Pourquoi ces façons de parler sont-elles tout à fait hors d’usage, et -cependant maintient-on encore _pour_ dans cette locution: Cela peut -passer _pour une fois_, c’est-à-dire, une fois seulement? Ce sont là -des inconséquences que les écrivains devraient tâcher d’empêcher, ou de -corriger. - ---POUR, au point de, jusqu’à: - - Ma foi, me trouvant las _pour_ ne pouvoir fournir - Aux différents emplois où Jupiter m’engage.... - - (_Amph._ prol.) - ---POUR, en qualité de: - - Je suis auprès de lui gagé _pour serviteur_; - Me voudriez-vous encor gager _pour précepteur_? - - (_L’Ét._ I. 9.) - - Et vous l’avez connu _pour gentilhomme_. - - (_B. gent._ IV. 5.) - -Cet emploi de _pour_ est encore usuel dans cette phrase, par exemple: -Prendre _pour_ domestique. Connaître _pour_ gentilhomme, gager _pour_ -précepteur, ne sont guère que des applications du même principe. Ce -qui appauvrit les langues, c’est justement de restreindre la valeur -générale d’un mot à quelques formules particulières. Molière, non plus -que Bossuet, ne se laisse jamais garrotter dans ces entraves, et c’est -là peut-être le caractère essentiel de leur langue, et ce qui lui donne -tant d’ampleur. - -Les Espagnols emploient de même _por_ devant un adjectif. Tirso de -Molina intitule une de ses pièces: «El condemnado _por desconfiado_.» -_Le damné pour déconfès_, pour être mort sans confession, en qualité de -déconfès. - ---POUR (un infinitif) marquant, non le but, mais la cause, comme _parce -que_: - - Moi... - Trahir mes sentiments, et, _pour être en vos mains_, - D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains! - - (_D. Garcie._ II. 6.) - -_Parce que je suis en vos mains_, et non _afin d’être en vos mains_. - - Je hais ces cœurs pusillanimes, qui, _pour trop prévoir_ les - suites des choses, n’osent rien entreprendre. - - (_Scapin._ III. 1.) - -Parce qu’ils prévoient trop. - - Tous les désordres, toutes les guerres n’arrivent que _pour - n’apprendre pas_ la musique. - - (_B. gent._) - -_Parce qu’on_ n’apprend pas, et non, _afin de ne_ pas apprendre. - - C’est _pour nous attacher_ à trop de bienséance - Qu’aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir. - - (_Psyché._ I. 1.) - -_Parce que nous nous attachons_, et non, _afin de nous attacher_. - - Et je ne fuis sa main que _pour le trop chérir_. - - (_Fem. sav._ V. 5.) - - On ne s’avise point de défendre la médecine _pour avoir été - bannie de Rome_, ni la philosophie _pour avoir été condamnée - publiquement dans Athènes_. - - (_Préf. de Tartufe._) - -_Parce qu’elle_ a été bannie, _parce qu’elle_ a été condamnée. - -Pascal dit de même: - - «La durée de notre vie n’est-elle pas également et infiniment - éloignée de l’éternité _pour_ durer dix ans davantage?» - - (_Pensées._ p. 298.) - -C’est-à-dire: Notre vie, parce qu’elle aura duré dix ans de plus ou de -moins, ne sera-t-elle pas toujours aussi éloignée de l’éternité? Ce -tour, dans Pascal, me paraît un peu obscur, peut-être à cause de la -désuétude. - - «Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments - entendent de si loin nos chevaux hennir, et conçoivent _pour - les entendre_?» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - ---POUR, uni à l’auxiliaire _être_. (Voyez ÊTRE POUR.) - ---POUR L’AMOUR DE, en mauvaise part: - - Que tous ces jeunes fous me paroissent fâcheux! - Je me suis dérobée au bal _pour l’amour d’eux_. - - (_Éc. des mar._ III. 9.) - ---POUR CERTAIN: - - Tous les bruits de Léon annoncent _pour certain_ - Qu’à la comtesse Ignès il va donner la main. - - (_D. Garcie._ I. 2.) - ---POUR CE QUI EST DE CELA, sans relation à rien, et en forme -d’exclamation, comme _en vérité_: - - _Pour ce qui est de cela_, la jalousie est une étrange chose! - - (_G. D._ I. 6.) - - -POURQUOI..., ET QUE...: - - GEORGETTE. - - Oui; mais _pourquoi_ chacun n’en fait-il pas de même, - _Et que_ nous en voyons qui paroissent joyeux - Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsieux? - - (_Éc. des fem._ II. 3.) - -Le second vers répond à cette tournure: _et comment se fait-il que..._ -Rien n’est plus naturel que ce changement subit de construction au -milieu d’une phrase, comme rien n’est plus fréquent dans le discours -familier. - -Néanmoins, ce qui peut passer dans la bouche de Georgette n’est-il pas -trop abandonné sous la plume de Voltaire commentant Corneille? - - --«Pourquoi dit-on _prêter l’oreille_, ET QUE _prêter les yeux_ - n’est pas français?» - - (Sur le vers 27, sc. V, act. 3, de _Rodogune_.) - - -POURSUIVRE A, continuer à: - - Il ne faut que _poursuivre à garder le silence_. - - (_Mis._ V. 3.) - - -POUR UN PEU, pour un moment: - - Souffrez que j’interrompe _pour un peu_ la répétition. - - (_Impromptu._ 3.) - - -POUR VOIR, adverbialement: - - Ayez recours, _pour voir_, à tous les détours des amants. - - (_G. D._ I. 6.) - - -POUSSER, absolument, insister: - - _Pousse_, mon cher marquis, _pousse_. - - (_Critique de l’École des fem._ 7.) - - _Poussez_, c’est moi qui vous le dis. - - (_G. D._ I. 7.) - ---POUSSER LES CHOSES: - - N’allez point _pousser les choses_ dans les dernières violences - du pouvoir paternel. - - (_L’Av._ V. 4.) - - Voilà, mon gendre, comme il faut _pousser les choses_. - - (_G. D._ I. 8.) - - «Mais, mon père, qui voudroit _pousser cela_ vous - embarrasseroit.» - - (PASCAL. 9e _Prov._) - ---POUSSER QUELQU’UN, au sens moral; le pousser à bout: - - Vraiment _vous me poussez_; et, contre mon envie, - Votre présomption veut que je l’humilie. - - (_Dép. am._ I. 3.) - - «_Vous me poussez!_--Bonhomme, allez garder vos foins.» - - (_Les Plaideurs._ I. 7.) - ---POUSSER DES CONCERTS: - - _Poussons_ à sa mémoire - _Des concerts_ si touchants, - Que du haut de sa gloire - Il[70] écoute nos chants. - - (_Am. magn._ 6e _intermède_.) - - [70] Le soleil, c’est-à-dire Louis XIV. - -Corneille a dit _pousser des harmonies_: - - «Des flûtes au troisième[71], au dernier des hautbois, - «Qui tour à tour en l’air _poussoient des harmonies_ - «Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.» - - (_Le Ment._ I. 5.) - - [71] Bateau. - -Et Pascal, _pousser des imprécations_: - - «D’où vient, disent-ils, qu’on _pousse tant d’imprécations_...» - - (3e _Prov._) - ---POUSSER LA SATIRE: - - Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire; - Et vous pouvez _pousser contre moi la satire_. - - (_Mis._ II. 5.) - ---POUSSER les tendres sentiments,--l’amusement: - - Il nous feroit beau voir, attachés face à face, - _Pousser les tendres sentiments_! - - (_Amph._ I. 4.) - - Amphitryon, c’est trop _pousser l’amusement_. - - (_Ibid._ II. 2.) - ---POUSSER SA CHANCE, SA FORTUNE, SON BIDET: - - J’avois beau m’en défendre, il a _poussé sa chance_. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - Elle se rend à sa poursuite: il _pousse sa fortune_; le voilà - surpris avec elle par ses parents. - - (_Scapin._ I. 6.) - - Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père; - _Poussez votre bidet_, vous dis-je, et laissez faire. - - (_L’Ét._ I. 2.) - ---POUSSER UNE MATIÈRE, creuser un sujet: - - Nous sommes ici _sur une matière_ que je serai bien aise que - nous _poussions_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - - -POUSSEUSES DE TENDRESSE: - - Héroïnes du temps, mesdames les savantes, - _Pousseuses de tendresse_ et de beaux sentiments... - - (_Éc. des fem._ I. 5.) - -(Voyez POUSSER.) - - -POUVOIR, verbe; IL NE SE PEUT QUE NE...: - - _Il ne se peut donc pas que tu ne sois_ bien à ton aise? - - (_D. Juan._ III. 2.) - -Pacuvius et Lucrèce ont dit _potestur_, au passif. _Non potestur quin_ -traduirait exactement _il ne se peut que ne_. - -(Voyez QUE dans cette formule IL N’EST PAS QUE, p. 333.) - ---POUVOIR MAIS, sans exprimer _en_: - - Sur la tentation ai-je quelque crédit, - Et _puis-je mais_, chétif, si le cœur leur en dit? - - (_Dép. am._ V. 3.) - -_Mais_ conserve dans cette locution le sens du latin _magis_. _Je n’en -puis mais_, je ne puis davantage de cela, c’est-à-dire, touchant cela, -_de hoc_. - ---POUVOIR; substantif. (Voyez FAIRE SON POUVOIR.) - - -PRATIQUE, manière de se conduire, intrigue, sourdes menées: - - O la fine _pratique_! - Un mari confident!--Taisez-vous, as de pique. - - (_Dép. am._ V. 9.) - - Rentrez, pour n’ouïr point cette _pratique_ infâme. - - (_Éc. des mar._ I. 2.) - - Dans un petit couvent, loin de toute _pratique_, - Je la fis élever selon ma politique. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - Ses _pratiques_, je crois, ne vous sont pas nouvelles. - - (_Amph._ prol.) - - -PRATIQUER DES AMES, les travailler par des intrigues: - - Il a tenté Léon, et ses fidèles trames - Des grands comme du peuple ont _pratiqué les âmes_. - - (_Don Garcie._ I. 2.) - - -PRÉALABLE; AU PRÉALABLE: - - Je ne prétends point qu’il se marie, qu’_au préalable_ il n’ait - satisfait à la médecine. - - (_Pourc._ II. 2.) - - -PRÉCIEUSE, substantif. Molière prend toujours ce mot en mauvaise part: - - Voyez comme raisonne et répond la vilaine! - Peste! _une précieuse_ en diroit-elle plus? - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - -On voit que Molière avait déterminé de ruiner ce titre; mais il n’y va -point brusquement; il garde quelque ménagement pour l’opinion publique, -au moyen d’une distinction que tantôt il rappelle, tantôt il a soin -d’oublier: - - Est-ce qu’il y a une personne qui soit plus véritablement - ce qu’on appelle _précieuse, à prendre le mot dans sa plus - mauvaise signification_? - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 2.) - - Le bel assemblage que ce seroit d’une _précieuse_ et d’un - turlupin! - - (_Ibid._) - -Et cette dernière précieuse se trouve être «la plus grande façonnière -du monde,» une femme d’un ridicule accompli dans ses manières comme -dans son langage. - -Molière avait porté le premier coup aux précieuses en 1659; il revient -à la charge quatre ans après: la _Critique de l’École des femmes_ est -de 1663. - - -PRÉCIPITÉ D’UN ESPOIR: - - Ah! madame, faut-il me voir _précipité - De l’espoir glorieux_ dont je m’étois flatté? - - (_D. Garcie._ III. 2.) - - -PREMIER; QUI PREMIER, qui le premier: - - Maudit soit _qui premier_ trouva l’invention - De s’affliger l’esprit de cette vision! - - (_Sgan._ 17.) - -Latinisme: qui primus. - - «Nous verrons, volage bergere, - «_Qui premier_ s’en repentira!» - - (DESPORTES.) - -_Premier_ s’employait aussi adverbialement: - - «Tout ce en Bretagne apparut - Quand _premier_ la guerre y esmeut, - L’an 300 quarante et un mil, - Le derrain jour du mois d’apvril.» - - (_Chron. de Guill. de Saint-André._ v. 104.) - -Quand premièrement, pour la première fois. - - «Dieu _tout premier_, puis père et mère, honore.» - - (PYBRAC.) - -(Voyez plus bas PREMIER QUE.) - ---LE PREMIER, le premier venu: - - Ma bague est la marque choisie - Sur laquelle _au premier_ il doit livrer Célie. - - (_L’Ét._ II. 9.) - -Il semblerait qu’il s’agit de deux personnages, le premier et le -second. La gêne de l’expression est trop visible. - ---PREMIER QUE, avant, ou avant que: - - Et là, _premier que lui_ si nous faisons la prise, - Il aura fait pour nous les frais de l’entreprise. - - (_L’Ét._ III. 7.) - - «_Premier que_ d’avoir mal, ils trouvent le remède.» - - (MALHERBE.) - -Trévoux cite ce dernier exemple et les suivants: «Il étoit au monde -_premier que_ vous fussiez né.--Un moine n’oseroit sortir _que premier_ -il n’en ait demandé la permission.--En ce sens il vieillit.» (1740.) - -Dans l’origine, tous les adjectifs s’employaient adverbialement sans -changer de forme: partir soudain; voir clair; tenir ferme; courir vite; -parler net, haut, fort. Dans toutes ces locutions et les semblables, -l’adjectif joue le rôle de l’adverbe. Ce privilége de l’adjectif -subsiste encore en allemand et en anglais. - -_Premier_ pour _premièrement_ était donc une locution très-régulière -et très-correcte. Quant à l’adjonction du _que_, _premier que_, pour -_premièrement que_, elle est justifiée par cette réflexion fort simple, -que _premier_ marque une comparaison, est un véritable comparatif; il -est donc naturel qu’il en ait la construction et l’attribut. - -(Voyez aux mots FERME, FRANC, NET, POSSIBLE.) - - -PRENDRE, choisir, préférer: - - Ai-je l’éclat ou le secret à _prendre_? - - (_Amph._ III. 3.) - ---LE PRENDRE A (un substantif), s’en rapporter à...: - - _Si vous le voulez prendre aux usages_ du mot, - L’alliance est plus grande entre pédant et sot. - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - ---SE PRENDRE A (un infinitif), s’y prendre pour: - - Voyons d’un esprit adouci - Comment _vous vous prendrez à soutenir_ ceci. - - (_Mis._ V. 4.) - ---PRENDRE A TÉMOIN SI...: - - Je _prends à témoin_ le prince votre père _si_ ce n’est pas - vous que j’ai demandée. - - (_Pr. d’Él._ V. 3.) - -(Afin qu’il dise) si ce n’est pas vous... etc. - ---PRENDRE CRÉANCE EN QUELQU’UN: - - Et tâchez, comme _il prend en vous grande créance_, - De le dissuader de cette autre alliance. - - (_Éc. des fem._ V. 6.) - ---PRENDRE DROIT: - - Et je serois encore à nommer le vainqueur, - Si le mérite seul _prenoit droit_ sur un cœur. - - (_D. Garcie._ I. 1.) - - Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer - Contre ce qui _prend droit_ de vous trop alarmer. - - (_Ibid._ I. 5.) - - Et c’est ce qui chez vous _prend droit_ de m’amener. - - (_Éc. des mar._ II. 3.) - - Ah! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer, - Aussitôt qu’on le voit, _prend droit_ de nous charmer! - - (_Pr. d’Él._ I. 1.) - - Il est très-assuré, sire, qu’il ne faut plus que je songe à - faire des comédies, si les tartufes ont l’avantage; qu’ils - _prendront droit_ par là de me persécuter plus que jamais..... - - (2e _Placet au Roi_.) - ---PRENDRE EN MAIN: - - Tous les magistrats sont intéressés à _prendre cette affaire en - main_. - - (_L’Av._ V. 1.) - ---PRENDRE FOI SUR...: - - Mais je n’ai point _pris foi sur ces méchantes langues_. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - ---PRENDRE GARDE A (un infinitif): - -C’est donner toute son attention à faire l’action marquée par cet -infinitif: - - _Prenez bien garde_, vous, _à vous déhancher_ comme il faut, et - _à faire bien des façons_. - - (_Impromptu._ 3.) - -_Prenez garde de_ marquerait le contraire, et le soin d’éviter. - -Les Latins avaient de même _vereor ut_ et _vereor ne_. - -Pascal dit _prendre garde que_, comme _observer_, _remarquer que_: - - «Les valets peuvent faire en conscience de certains messages - fâcheux; n’avez-vous pas _pris garde que_ c’étoit seulement en - détournant leur intention du mal, etc.....» - - (7e _Prov._) - ---PRENDRE INTÉRÊT EN QUELQU’UN: - - Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, - Que l’_intérêt qu’en vous l’on s’avise de prendre_? - - (_Tart._ IV. 5.) - - Un ami qui m’est joint d’une amitié fort tendre, - Et qui sait l’_intérêt_ qu’_en_ vous j’ai lieu de _prendre_. - - (_Ibid._ V. 6.) - ---PRENDRE LA VENGEANCE DE: - - Pour m’ouvrir une voie _à prendre la vengeance_ - _De_ son hypocrisie et de son insolence. - - (_Ibid._ III. 4.) - ---absolument pour _épouser la querelle_: - - Loin d’être les premiers à _prendre ma vengeance_, - Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment. - - (_Amph._ III. 5.) - - Et vous devez, en raisonnable époux, - Être pour moi contre elle, et _prendre mon courroux_. - - (_Fem. sav._ II. 6.) - ---PRENDRE LE FRAIS, choisir l’heure du frais: - - Pour arriver ici, mon père _a pris le frais_. - - (_Éc. des fem._ V. 6.) - ---PRENDRE LE PIED DE (un infinitif): - - De peur que, sur votre foiblesse, il ne _prenne le pied de vous - mener_ comme un enfant. - - (_Scapin._ I. 3.) - ---PRENDRE LOI DE QUELQU’UN: - - Il seroit beau vraiment qu’on le vît aujourd’hui - _Prendre loi_ de qui doit la recevoir de lui! - - (_Éc. des fem._ V. 7.) - ---PRENDRE PAR LES ENTRAILLES, au figuré, parlant de l’effet des ouvrages -de l’esprit: - - Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui _nous prennent - par les entrailles_, et ne cherchons point des raisonnements - pour nous empêcher d’avoir du plaisir. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - ---PRENDRE PEINE A (un infinitif): - - Tant pis encore de _prendre peine à dire des sottises_. - - (_Ibid._ 1.) - ---PRENDRE PLAISIR DE (un infinitif): - - Car le ciel _a trop pris plaisir de m’affliger_. - - (_Dép. am._ II. 4.) - - Je _prends plaisir d’être seule_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.) - - Je pense qu’_il ne prend pas plaisir de_ nous voir. - - (_D. Juan._ III. 6.) - ---PRENDRE SOIN A (un infinitif): - - C’est un étrange fait du _soin que vous prenez_, - _A me venir_ toujours _jeter_ mon âge au nez. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - ---PRENDRE VISÉE QUELQUE PART, diriger là son attention et ses efforts: - - Elle est sage, elle m’aime, et votre amour l’outrage. - _Prenez visée_ ailleurs, et troussez-moi bagage. - - (_Ibid._ II. 9.) - ---SE PRENDRE A QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, _s’y prendre pour la faire_: - - Elle _se prend_ d’un air le plus charmant du monde _aux choses_ - qu’elle fait. - - (_L’Av._ I. 2.) - ---SE PRENDRE A QUELQU’UN DE, s’en prendre à lui, l’en accuser: - - C’est ainsi qu’_aux flatteurs_ on doit partout _se prendre_ - Des vices où l’on voit les humains se répandre. - - (_Mis._ II. 5.) - - -_PRÉPOSITION supprimée_, où l’usage moderne est de la répéter, soit -devant un nom, soit devant un infinitif: - - . . . . . . On sait bien que Célie - A causé des désirs _à_ Léandre _et Lélie_. - - (_L’Ét._ V. 13.) - -Nous dirions: à Léandre et à Lélie. - -Il n’y a dans Molière qu’un second exemple pareil à celui-ci, -c’est-à-dire, où la préposition soit supprimée devant un substantif: - - La peste soit _de_ l’homme _et sa chienne de face_! - - (_Éc. des fem._ IV. 2.) - -Et de sa chienne de face. - - Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût - _A_ juger sans étude et raisonner de tout; - _A_ faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, - Figure de savant sur les bancs d’un théâtre; - _Y décider_ en chef, et faire du fracas - A tous les beaux endroits qui méritent des _ah_! - - (_Mis._ III. 1.) - -_A y décider._ - - C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, - _A_ brûler constamment pour des beautés sévères; - _A_ languir à leurs pieds _et souffrir_ leurs rigueurs; - _A_ chercher le secours des soupirs et des pleurs, - _Et tâcher_, par des soins d’une très-longue suite, - D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite. - - (_Ibid._) - -Et _à_ souffrir, et _à_ tâcher. - - On n’a point _à_ louer les vers de messieurs tels, - _A donner_ de l’encens à madame une telle, - Et de nos francs marquis _essuyer_ la cervelle. - - (_Ibid._ III. 7.) - -_A essuyer_ la cervelle de nos marquis. - - Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, - Et sans aucun respect _faire_ cocus les gens! - - (_Sgan._ 8.) - -_A faire_ cocus les gens. - - Comme si j’étois femme _à violer_ la foi que j’ai donnée à un - mari, _et m’éloigner_ jamais de la vertu que mes parents m’ont - enseignée! - - (_G. D._ II. 10.) - - Le remède plus prompt où j’ai su recourir, - C’est _de_ pousser ma pointe _et dire_ en diligence - A notre vieux patron toute la manigance. - - (_Dép. am._ III. 1.) - - Trouves-tu beau, dis-moi, _de_ diffamer ma fille, - _Et faire_ un tel scandale à toute une famille? - - (_Ibid._ III. 8.) - - Loin _d’_assurer une âme, _et lui fournir_ des armes.... - - (_Ibid._ IV. 2.) - - Peux-tu me conseiller un semblable forfait, - _D’_abandonner Lélie _et prendre_ ce malfait? - - (_Sgan._ 2.) - - Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, - C’est _de_ flatter toujours le foible de leur cœur, - _D’_applaudir en aveugle à ce qu’ils veulent faire, - _Et n’appuyer_ jamais ce qui peut leur déplaire. - - (_D. Garcie._ II. 1.) - - Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites, - M’obliger _à_ l’aimer, _et souffrir_ ses visites? - - (_Éc. des mar._ II. 14.) - - En quelle impatience - Suis-je _de_ voir mon frère _et lui conter_ sa chance! - - (_Ibid._ III. 2.) - - Mais je ne suis pas homme _à_ gober le morceau, - _Et laisser_ le champ libre aux yeux d’un damoiseau. - - (_Éc. des fem._ II. 1.) - - Il ne veut obtenir - Que le bien _de_ vous voir _et vous entretenir_. - - (_Ibid._ II. 6.) - - Employons ce temps _à répéter_ notre affaire, _et voir_ la - manière dont il faut jouer les choses. - - (_Impromptu._ 1.) - - C’est _de_ ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende; - _De_ le sacrifier, madame, à mon amour; - Et de chez vous enfin _le bannir_ sans retour. - - (_Mis._ V. 2.) - - Je vous promets ici d’éviter sa présence, - _De_ faire place au choix où vous vous résoudrez, - _Et ne souffrir_ ses vœux que quand vous le voudrez. - - (_Mélicerte._ II. 4.) - - Mais mon secours pourra lui donner les moyens - _De_ sortir d’embarras _et rentrer_ dans ses biens. - - (_Tart._ II. 2.) - - Pour m’ouvrir une voie _à_ prendre la vengeance - De son hypocrisie et de son insolence, - _A_ détromper un père, _et lui mettre_ en plein jour - L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour. - - (_Ibid._ III. 4.) - - Ce seroit mériter qu’il me la vînt ravir (l’occasion), - Que _de_ l’avoir en main, _et ne m’en pas servir_. - - (_Ibid._) - - Un ordre _de_ vider d’ici, vous et les vôtres, - _Mettre_ vos meubles hors, _et faire_ place à d’autres. - - (_Ibid._ V. 4.) - - On sait qu’une épître dédicatoire dit tout ce qu’il lui plaît, - et qu’un auteur est en pouvoir d’aller saisir les personnes les - plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers - feuillets de son livre; qu’il a la liberté _de_ s’y donner - autant qu’il veut l’honneur de leur estime, _et se faire_ des - protecteurs qui n’ont jamais songé à l’être. - - (_Ép. déd. d’Amphitryon._) - -Cette tournure est ici d’autant plus remarquable, que l’épître est -écrite avec un soin particulier, comme adressée au prince de Condé, -aussi fin connaisseur dans les choses d’esprit que grand capitaine. - - Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence - Que _de_ chanter _et m’étourdir_ ainsi? - - (_Amph._ I. 2.) - - Il me prend des tentations _d’_accommoder son visage à la - compote, _et le_ mettre en état de ne plaire de sa vie aux - diseurs de fleurettes. - - (_G. D._ II. 4.) - - J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes - Elle accommode mal les noms avec les verbes, - Et redise cent fois un bas ou méchant mot, - Que _de_ brûler ma viande, _ou saler_ trop mon pot. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - - Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, - De cette indigne classe où nous rangent les hommes, - _De_ borner nos talents à des futilités, - _Et nous fermer la porte_ aux sublimes clartés. - - (_Ibid._ III. 2.) - - Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire, - Que _de_ leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire, - _Et vouloir_ les réduire à cette pureté..... - - (_Ibid._ IV. 2.) - -La multiplicité de ces exemples, tant en vers qu’en prose, fait assez -voir que Molière, en supprimant en poésie la préposition une fois -exprimée, ne cédait pas à la contrainte de la mesure; il suit la -coutume de tous les écrivains du XVIIe siècle. Je n’en apporterai qu’un -exemple; il est de la Fontaine, et curieux à cause de la longueur de -la période, et du nombre de verbes devant lesquels il faut suppléer le -_de_ mis au commencement. - - «Ésope, pour toute punition, lui recommanda _d’_honorer les - dieux et son prince; _se rendre_ terrible à ses ennemis, facile - et commode aux autres; _bien traiter_ sa femme, sans pourtant - lui confier son secret; _parler peu, et chasser_ de chez soi - les babillards; _ne se point laisser abattre_ au malheur; - _avoir soin_ du lendemain....... surtout _n’être point envieux_ - du bonheur ni de la vertu d’autrui.......» - - (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._) - - -PRESCRIT, fixé, déterminé d’avance, et non pas _ordonné_: - - Pensez-vous qu’à choisir de deux choses _prescrites_, - Je n’aimasse pas mieux être ce que vous dites..... - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - -C’est le sens du latin _præscriptus_, écrit d’avance. - - -_PRÉSENT DU SUBJONCTIF_, en relation avec l’imparfait: - - _Seroit-ce_ quelque chose où je vous _puisse_ aider? - - (_Méd. m. l._ I. 5.) - -Ici l’imparfait _serait-ce_ est une forme convenue pour représenter -le présent _est-ce_: _Est-ce_ quelque chose où je vous puisse aider? -Ainsi, la correspondance des temps n’est réellement pas troublée. - - -PRESSER QUELQU’UN D’UNE COURTOISIE: - - Toute _la courtoisie_ enfin _dont je vous presse_. - - (_Éc. des fem._ IV. 4.) - - -PRÊT A, près de, sur le point de: - - Je vous vois _prêt_, monsieur, _à_ tomber en foiblesse. - - (_Sgan._ 11.) - - Si c’est vous offenser, - Mon offense envers vous n’est pas _prête à_ cesser. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - ---PRÊT DE, disposé à, sur le point de: - - Ajoute que ma mort - Est _prête d’expier_ l’erreur de ce transport. - - (_Dép. am._ I. 2.) - -Molière, en ce sens, a dit deux fois _prêt à_: - - Le voilà _prêt à faire_ en tout vos volontés. - - (_Ibid._ III. 8.) - - Et que me sert d’aimer comme je fais, hélas! - Si vous êtes si _prête à ne le croire pas_? - - (_Mélicerte._ II. 3.) - -Mais son habitude est _prêt de_: - - Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense, - je suis _tout prêt de mourir_ pour vous en venger. - - (_Pr. d’Él._ V. 2.) - - Vous n’avez qu’à parler, je suis _prêt d’obéir_. - - (_Mélicerte._ II. 5.) - - Et il n’y a pas quatre mois encore, qu’étant _toute prête - d’être mariée_, elle rompit tout net le mariage.... - - (_L’Av._ II. 7.) - - Je suis _prêt de_ soutenir cette vérité contre qui que ce soit. - - (_Ibid._ V. 5.) - - Est-il l’heure de revenir chez soi quand le jour est _prêt de_ - paroître? - - (_G. D._ III. 11.) - -Quelques éditions modernes ont imprimé ici _près de_; cette correction, -ou plutôt cette infidélité, est impossible dans les exemples qui -précèdent. - -Tous les grands écrivains du XVIIe siècle ont employé _prêt de_ pour -_disposé à_: - - «Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre; - «Qu’il vienne me parler, je suis _prêt de l’entendre_.» - - (RACINE. _Phèdre._ V. 5.) - -Le bon usage donnait même la préférence à _prêt de_: «Lorsque _prêt_ -signifie _sur le point_, _prêt de_ est beaucoup meilleur.» (BOUHOURS, -_Rem. nouv._) - - «Elle estoit _preste d’accoucher_.» - - (SCARRON. _Rom. com._ I. 13.) - - «Je le vis tout _prest d’abandonner_ son bucéphale, pour - marcher à pied à la teste des fantassins.» - - (ST.-ÉVREMOND. _Conv. du P. Canaye._ éd. de Barbin, 1697.) - - LA SERRE. - - «Es-tu si _prêt d’écrire_? - - CASSAIGNE. - - Es-tu las d’imprimer?» - - (BOILEAU.) - - «Dites un mot, seigneur, soldats et matelots - «Seront _prêts_ avec vous _de traverser_ les flots.» - - (CRÉBILLON. _Electre._) - - «Ce peuple, qui tant de fois a répandu son sang pour la patrie, - est encore _prêt de suivre_ les consuls.» - - (VERTOY.) - - «Ils coururent chez un de ses oncles où il s’étoit retiré, et - d’où il étoit _prêt de sortir_ pour aller se battre.» - - (FLÉCHIER. _Les Grands Jours_, p. 194.) - - «Elle (Psyché) étoit honteuse de son peu d’amour, toute _prête - de réparer_ cette faute si son mari le souhaitoit, et quand - même il ne le souhaiteroit pas.» - - (LA FONT. _Psyché._ l. 1.) - -C’est _paratus de_ au lieu de _paratus ad_. La première forme était -celle qu’avait choisie le moyen âge: - - «S’il y est, il sera tout _prest - «De vous payer_ à la raison.» - - (_Le Nouv. Pathelin._) - - «Ouy, mon amy, je suis _prest_ - «_De vous despescher_ vistement.» - - (_Ibid._) - - «Je suis _tout prest de recevoir_.» - - (_Ibid._) - -Les grammairiens modernes reconnaissent l’emploi de _prêt de_ dans tous -les écrivains du XVIIe siècle, et, en le tolérant comme un archaïsme, -ils s’avisent d’une distinction subtile autant qu’elle est chimérique: -_Prêt de_, disent-ils, s’employait pour _disposé à_, mais non jamais -pour signifier _sur le point de_, car il fallait toujours alors mettre -l’adverbe _près de_. - -On voit par les exemples de Molière la vanité de cette règle. _Ma -mort est prête d’expier ce transport_;--_étant toute prête d’être -mariée...._;--_le jour est prêt de paroître_; ne sont pas des phrases -où l’on puisse substituer _disposé à_. - -La distinction rigoureuse et constante entre l’adverbe _près_ -(_presso_) et l’adjectif prêt (_paratus_) paraît être venue tard: -c’est un des résultats heureux, je crois, de l’analyse moderne. -Auparavant on ne distinguait pas entre deux mots que l’oreille -identifie; et quant aux compléments _à_ ou _de_, comme ils -s’employaient sans cesse et correctement l’un pour l’autre, ils ne -pouvaient qu’entretenir la confusion, loin de l’empêcher. - - -PRÊTE-JEAN: - -C’est ainsi que Molière écrit, et non _prêtre Jean_, personnage qui est -appelé, dans les chroniques latines, _presbyter Joannes_, et _pretiosus -Joannes_. J. Scaliger était pour le dernier. - - Ce qui s’agite dans les conseils du _prête-Jean_ ou du Grand - Mogol. - - (_Comtesse d’Escarb._ 1.) - -«On appela d’abord _prêtre Jean_ un prince tartare qui combattit -Gengis. Des religieux envoyés auprès de lui prétendirent qu’ils -l’avaient converti, l’avaient nommé _Jean_ au baptême, et même lui -avaient conféré le sacerdoce: de là cette qualification de _prêtre -Jean_, qui est devenue depuis, _on ne sait pourquoi_, celle d’un prince -nègre, moitié chrétien schismatique et moitié juif. C’est de ce dernier -qu’il est question ici.» (M. AUGER.) - -Voici à présent l’explication de Trévoux: - -«_Prestre Jean._ On appelle ainsi l’empereur des Abyssins, parce que -autrefois les princes de ce pays étoient réellement prestres, et que le -mot _Jean_, en leur langue, veut dire _Roi_. - -«..... Le nom de _prestre Jean_ est tout à fait inconnu en Éthiopie; et -cette erreur vient de ce que ceux d’une province où ce prince réside -souvent, quand ils lui veulent demander quelque chose, crient _Jean -coi_, c’est-à-dire, _mon roi_.» - -C’est le cas de s’écrier aussi, avec le bonhomme Trufaldin: - - Oh! oh! qui des deux croire? - Ce discours au premier est fort contradictoire. - -Ceux qui voudront en lire davantage sur le _prêtre_ ou _prête Jean_, -peuvent consulter Du Cange au mot _Presbyter Joannes_. - - -PRÉTENDRE QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE: - - C’est inutilement qu’_il prétend done Elvire_. - - (_D. Garcie._ I. 1.) - - Donnez-en à mon cœur _les preuves qu’il prétend_. - - (_Ibid._ I. 5.) - - Quoi! si vous l’épousez, elle pourra _prétendre - Les mêmes libertés_ que fille on lui voit prendre? - - (_Éc. des mar._ I. 2.) - - Et par de prompts transports donne un signe éclatant - De l’estime qu’il fait de _celle qu’il prétend_. - - (_Fâcheux._ II. 4.) - - Et la preuve après tout que je vous en demande, - C’est de ne plus souffrir qu’Alceste _vous prétende_. - - (_Mis._ V. 2.) - - Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois _te prétendent_. - - (_Mélicerte._ I. 5.) - - Toutes vos poursuites auprès d’une personne _que je prétends_ - pour moi. - - (_L’Av._ IV. 3.) - -Molière a dit aussi PRÉTENDRE A QUELQU’UN: - - Il ne _prétend à vous_ qu’en tout bien et en tout honneur. - - (_Scapin._ III. 1.) - -Et PRÉTENDRE SUR QUELQUE CHOSE: - - Moi, madame? Et _sur quoi_ pourrois-je en rien _prétendre_? - - (_Mis._ III. 7.) - ---A CE QUE JE PRÉTENDS, j’espère: - - Et vous n’y montez pas[72], _à ce que je prétends_, - Pour être libertine et prendre du bon temps. - - (_Éc. des fem._ III. 2.) - - [72] Au rang de femme. - - -PRÊTER LA MAIN A...: - - Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de _prêter - la main_, comme vous faites, aux sottises de mon mari. - - (_B. gent._ IV. 2.) - -(Voyez au mot DONNER, DONNER LA MAIN ou LES MAINS.) - ---PRÊTER LE COLLET, soutenir une lutte: - - _Je vous prêterai le collet_ en tout genre d’érudition. - - (_Am. méd._ II. 4.) - - -PRÉTEXTE A (un infinitif): - - Henriette, entre nous, est un amusement, - Un voile ingénieux, _un prétexte_, mon frère, - _A couvrir_ d’autres feux dont je sais le mystère. - - (_Fem. sav._ II. 3.) - - -PRIER D’UNE FÊTE, y inviter: - - Pressez vite le jour de la cérémonie; - J’y prends part, et déjà moi-même _je m’en prie_. - - (_Éc. des f._ V. 8.) - - -PRINCIPAUTÉ; SA PRINCIPAUTÉ, comme _sa majesté_, _son altesse_, ou bien -sa qualité de prince: - - MORON. Je l’ai trouvé un peu impertinent, n’en déplaise à _sa - principauté_. - - (_Princ. d’Él._ III. 3.) - - -PRISES; EN ÊTRE AUX PRISES, être près d’en venir aux prises: - - Souvent _nous en étions aux prises_; - Et vous ne croiriez point de combien de sottises.... - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - - -PRODUIRE A QUELQU’UN, lui montrer, lui présenter: - - Quoi! deux Amphitryons ici _nous sont produits_! - - (_Amph._ III. 5.) - - Voici l’homme qui meurt du désir de vous voir. - En _vous le produisant_, je ne crains point le blâme - D’avoir admis chez vous un profane, madame. - - (_Fem. sav._ III. 5.) - ---SE PRODUIRE, se montrer: - - Ah, ah! cette impudente ose encor _se produire_? - - (_Ibid._ V. 3.) - - -PROMENER, verbe neutre, sans le pronom réfléchi: - - Qu’on me laisse ici _promener_ toute seule. - - (_Am. magn._ I. 6.) - -Sur la suppression du pronom, voyez ARRÊTER. - ---PROMENER QUELQU’UN SUR.... au figuré: - - Ma jalousie à tout propos - _Me promène sur ma disgrâce_. - - (_Amph._ III. 1.) - -Ramène ma pensée sur ma disgrâce. - - -PROMETTRE, assurer: - - Je vous _promets_ que je ne saurois les donner à moins. - - (_Méd. m. l._ I. 6.) - - -_PRONOM DE LA PREMIÈRE PERSONNE_, construit avec un verbe à la -troisième: - - Et que me diriez-vous, monsieur, si c’étoit _moi_ - Qui vous _eût_ procuré cette bonne fortune? - - (_Dép. am._ III. 7.) - -Cette tournure ne choque pas, parce que _eût_ figure avec _c’était_, -et non pas avec _moi_. Au reste, Molière a donné cela au besoin de la -mesure, car, deux vers plus loin, il rentre dans la forme ordinaire: - - C’est _moi_, vous dis-je, _moi_, dont le patron le sait, - Et qui vous _ai_ produit ce favorable effet. - - (_Ibid._ III. 7.) - -Molière a employé encore ailleurs cette discordance de personnes: - - Ce ne seroit pas _moi_ qui _se feroit_ prier. - - (_Sgan._ 2.) - - En ce cas, c’est _moi_ qui _se nomme_ Sganarelle. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - - _Nous_ chercherons partout à trouver à redire, - Et _ne verrons_ que nous qui _sachent_ bien écrire. - - (_Fem. sav._ III. 2.) - -Molière mettait ici le verbe en accord avec le pronom relatif, -qui désigne en effet la 3e personne. L’usage prescrit absolument -aujourd’hui le verbe à la 1re personne, _qui sachions_. Au surplus, -comme la mesure eût été la même, on est induit à penser que du temps de -Molière la règle n’était pas encore fixée sur ce point. - - -_PRONOM RÉFLÉCHI_, supprimé: - - Les mauvais traitements qu’il me faut endurer - Pour jamais de la cour me feroient _retirer_. - - (_Fâcheux._ III. 2.) - - Je ne feindrai point de vous dire que le hasard _nous a fait - connoître_ il y a six jours. - - (_Mal. im._ I. 5.) - -Molière a voulu fuir le mauvais effet de la répétition _nous a fait -nous connoître; me feroient me retirer_. Il pouvait dire, _nous a -fait connoître l’un à l’autre_; mais il a pensé que la rapidité de -l’expression ne faisait ici rien perdre à la clarté, et pour un -dialogue était assez correcte. - -J’observe que les bons écrivains du XVIIe siècle n’expriment jamais -qu’une fois le pronom personnel, quand la tournure de la phrase et -l’emploi d’un verbe réfléchi sembleraient, comme ici, exiger qu’il fût -exprimé deux fois. - - -_PRONOM RELATIF_, séparé de son substantif: - - Et j’ai des _gens_ en main _que_ j’emploierai pour vous. - - (_Mis._ III. 5.) - - Tandis que _Célimène_ en ses liens s’amuse, - _De qui_ l’humeur coquette et l’esprit médisant - Semblent donner si fort dans les mœurs d’à présent. - - (_Ibid._ I. 1.) - -Ce tour est si fréquent dans Molière et dans tous les écrivains du -XVIIe siècle, qu’il a paru superflu d’en rassembler ici d’autres -exemples. - - -PROPOS; METTRE DANS LE PROPOS: - - Et, pour ne vous point _mettre_ aussi _dans le propos_... - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - - -PROPRE, au sens d’_élégant_, _paré_: - - DORANTE. Comment, monsieur Jourdain, vous voilà le plus - _propre_ du monde! - - (_B. gent._ III. 4.) - - -PROU, adverbe, beaucoup; archaïsme: - - J’ai _prou_ de ma frayeur en cette conjecture. - - (_L’Ét._ II. 5.) - -_Prou_, par apocope de _proufit_ (_profit_). En italien, _pro_ n’est que -substantif: _Buon pro vi faccia._--Bon prou vous fasse. - -La _Civilité puérile et honnête_ apprenait aux enfants à dire à leurs -père et mère, après les grâces, _prouface_, c’est-à-dire, _bon prou -vous fasse_; que ce repas vous profite. - -En français, _prou_ fait aussi l’office d’adverbe, comme ces autres -substantifs monosyllabes, _pas_, _point_, _mie_, _trop_, _rien_. - -(Voyez PAS; RIEN.) - - «L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou, - «Qu’ils ne se goberoient leurs petits _peu ni prou_.» - - (LA FONT. _L’Aigle et le Hibou._) - - -PRUNES; POUR DES PRUNES, pour rien: - - CLIMÈNE. Ce _le_, où elle s’arrête, n’est pas mis _pour des - prunes_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.) - -Molière prête à Climène cette trivialité, pour faire un contraste -plaisant avec le superbe néologisme de cette précieuse, et l’importance -qu’elle attache à ce _le_. - -La même intention paraît dans Sganarelle, qui, interrogé au plus fort -de son chagrin, répond: - - Si je suis affligé, ce n’est pas _pour des prunes_. - - (_Sgan._ 16.) - - ARNOLPHE. - - Diantre, _ce ne sont pas des prunes_ que cela! - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - - -PUBLIER POUR (un adjectif), faire passer publiquement pour...: - - Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui _la publie - partout pour épouvantable_? (la comédie de _l’École des - femmes_). - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - - -PUER SON ANCIENNETÉ: - - ... Ah! _sollicitude_ à mon oreille est rude; - Il _put_ étrangement son ancienneté. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - -Ce présent se dérive de la forme _puir_, qui est la primitive; _puer_ -est moderne. «C’est _puir_ que sentir bon.» (MONTAIGNE.) - -«PUER ou PUÏR, verbe neutre. L’Académie ne parle que de _puer_, -et point du tout de _puir_. Danet en parle comme l’Académie; mais -Richelet, aussi bien que Furetière, les admet tous deux, en disant -que ce sont deux verbes défectueux; que _puïr_ ne se dit point à -l’infinitif, mais seulement _puer_, et qu’ils empruntent l’un de -l’autre quelques temps. Quoi qu’il en soit, on ne conjugue point _je -pue_, ni _je puïs_, comme il semble qu’on devroit conjuguer; mais _je -pus_, _tu pus_, _il put_.» (TRÉVOUX.) - -L’exemple tiré de Montaigne, auquel on en pourrait ajouter mille -autres, prouve l’erreur de Richelet et de Furetière quant à l’infinitif -_puïr_: ils ont pris pour défectueux deux verbes très-complets chacun -de sa part, mais différents d’âge. Les dernières lignes de Trévoux -prouvent qu’en 1740 la forme moderne n’avait pas encore supplanté -l’ancienne complétement, et que _puïr_ subsistait toujours dans le -présent de l’indicatif. A plus forte raison, en 1672 Molière ne -pouvait-il écrire, comme le mettent certaines éditions: «Il _pue_ -étrangement.....» (Voyez SENTIR.) - - -PUNISSEUR; FOUDRE PUNISSEUR: - - Il ne veut le montrer qu’en tête d’une armée, - Et tout prêt à lancer _le foudre punisseur_. - - (_D. Garcie._ I. 2.) - - -PUNITION; FAIRE LA PUNITION DE... SUR...: - - Ils _en feront sur votre personne toute la punition_ que leur - pourront offrir et les poursuites de la justice, et la chaleur - de leur ressentiment. - - (_G. D._ III. 8.) - -Molière dit de même, _faire la justice_ d’un crime. - - -PURGER (SE) DE SA MAGNIFICENCE, l’expliquer, la justifier: - - L’autre, _pour se purger de sa magnificence_, - Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - ---SE PURGER D’UNE IMPOSTURE, en démontrer la fausseté: - - Votre Majesté juge bien elle-même...... quel intérêt j’ai enfin - à _me purger de leur imposture_. - - (1er _Placet au roi_.) - - -QUAND... ET QUE...: - - Enfin, _quand_ il (le ciel) exposeroit à mes yeux un miracle - d’esprit, d’adresse et de beauté, _et que_ cette personne - m’aimeroit avec toutes les tendresses imaginables; je vous - l’avoue franchement, je ne l’aimerois pas. - - (_Pr. d’Él._ III. 4.) - - Oui, _quand_ Alexandre seroit ici, _et que_ ce seroit votre - amant...... - - (_Sicilien._ 12.) - - «_Quand_ un homme nous auroit ruinés, estropiés, brûlé nos - maisons, tué notre père, _et qu’_il se disposeroit encore à - nous assassiner...» - - (PASCAL. 14e _Prov._) - -Cette tournure paraît lâche et incorrecte. On observera dans la phrase -de Pascal une autre négligence, c’est le même _nous_ servant à la fois -comme accusatif et comme datif: _nous_ aurait ruinés, _nous_ aurait tué -notre père. - - -QUANT-A-MOI, substantif. (Voyez TENIR SON QUANT-A-MOI). - - -QUASI, presque: - - Figurez-vous donc que Télèbe, - Madame, est de ce côté. - C’est une ville, en vérité, - Aussi grande _quasi_ que Thèbe. - - (_Amph._ I. 1.) - -Ce mot a joui d’une grande faveur jusqu’à la fin du XVIIe siècle: - - «Nous sommes _quasi_ en tout iniques juges de leurs actions - (des femmes).» - - (MONTAIGNE. III. 5.) - - «....... Notre grande méthode (de diriger l’intention), dont - l’importance est telle, que j’oserois _quasi_ la comparer à la - doctrine de la probabilité.» - - (PASCAL, 7e _Prov._) - - «Je ne me laisse pas emporter aux haines publiques, que je sais - estre _quasi_ toujours injustes.» - - (VOITURE.) - - «L’amour n’a _quasi_ jamais bien establi son pouvoir qu’après - avoir ruiné celui de nostre raison.» - - (ST.-ÉVREMOND.) - - «Le mot _quasi_ n’est pas mauvais, et il ne faut faire nul - scrupule de s’en servir, surtout dans les discours de longue - haleine.» - - (PATRU.) - -Là commencent les retours: Vaugelas, Ménage, Bouhours, Thomas -Corneille, ont condamné _quasi_, les uns plus sévèrement, les autres -moins; les plus indulgents ne l’ont toléré que par pitié. - -Le temps a donné gain de cause à Vaugelas, qui le proscrivait net, et -le chassait du _beau langage_. - - -QUE. - -Ce mot est entré dans la langue française pour y représenter 1° -l’adverbe latin _quòd_; - -2° Les accusatifs du pronom relatif _qui_, _quæ_, _quod_, et le neutre -_quid_; - -3° L’adverbe _quàm_ dans les formules de comparaison: plus pieux que -vous, magis pius _quàm_ tu. - -Enfin, il figure dans quelques autres locutions qui ne sont point -prises du latin, et sont des idiotismes de notre langue. - -Molière nous fournit des exemples de ces divers emplois de QUE; nous -allons les rapporter dans l’ordre où ils viennent d’être mentionnés. - ---QUE (_quòd_), entre deux verbes, tous deux à l’indicatif: - - Ah! madame, _il suffit_, pour me rendre croyable, - _Que_ ce qu’on vous promet _doit_ être inviolable. - - (_D. Garcie._ I. 3.) - - _Est-il_ possible _que_ toujours _j’aurai_ du dessous avec elle? - - (_G. D._ II. 13.) - - _Est-il_ possible _que vous serez_ toujours embéguiné de vos - apothicaires et de vos médecins? - - (_Mal. im._ III. 3.) - -L’idée du second verbe énonce un fait certain, c’est pourquoi on -met l’indicatif. Le doute, ou plutôt l’exclamation, s’exprime dans -l’autre partie de la phrase. Vous serez toujours embéguiné des -médecins;--j’aurai toujours du dessous avec elle;--cela est-il possible? - - «_Croyez-vous qu’_il _suffit_ d’être sorti de moi?» - - (CORN. _Le Menteur._) - -Il suffit d’être sorti de moi.--Le croyez-vous? La première proposition -paraît incontestable à Dorante. - -Montaigne, parlant du nouveau monde, se sert de la même tournure: - - «Bien _crains-je que_ nous luy _aurons_ très fort hasté sa - ruine par nostre contagion, et _que nous luy aurons_ bien cher - vendu nos opinions et nos arts!» - - (MONTAIGNE. III. 6.) - -Observez que dans tous ces exemples le premier verbe est au présent de -l’indicatif, et le second au futur. - ---QUE pour _de ce que_, répondant au latin _quòd_, adverbe; S’OFFENSER -QUE (suivi d’un autre verbe): - - Et cet arrêt suprême - Doit m’être assez touchant pour ne pas _s’offenser - Que_ mon cœur par deux fois _le fasse répéter_. - - (_Éc. des mar._ II. 14.) - - Vous aurez la consolation _qu’elle_ sera morte dans les formes. - - (_Am. méd._ II. 5.) - -Hoc erit tibi solamen _quòd_..... Cette consolation (savoir) que elle -sera morte... etc. - - Voilà qui m’étonne, _qu’en_ ce pays-ci les formes de la justice - ne soient point observées. - - (_Pourc._ III. 2.) - -La Fontaine a dit, par la même tournure, _prier que_ et _menacer que_. - - «Quelques voyageurs _le prièrent_, au nom de Jupiter - hospitalier, _qu’il leur enseignât_ le chemin qui conduisoit à - la ville....... Ésope _le menaça que_ ses mauvais traitements - _seroient sus_.» - - (_Vie d’Ésope._) - -Cette construction est très-commode, et abrége un long détour; mais -elle ne paraît pas admissible hors du dialogue ou du style familier. - ---QUE dans cette formule, IL N’EST PAS QUE; c’est-à-dire, _pas possible -que_: - - _Il n’est pas que_ vous ne sachiez quelques nouvelles de cette - affaire. - - (_L’Av._ V. 2.) - -Le comte de Foix, dit Froissart, fit mourir dans des supplices -horribles quinze de ses serviteurs: - - «Et la raison que il y mist et mettoit estoit telle: que _il ne - pouvoit estre que_ ils ne sceussent de ses secrets.» - - (FROISSART, liv. III.) - -Les Latins ont de même employé _quòd_ et _quin_. «Hoc est _quòd_ ad -vos venio.» (PLAUTE.) C’est cela _que_ je viens à vous.--«Non possum -_quin_ exclamem.» (CICÉRON.) Je ne peux _que_ je ne m’écrie. - -(Voy. POUVOIR.) - ---QUE, ouvrant une formule de souhait (en latin QUOD UTINAM, -Salluste.) - - _Que_ puissiez vous avoir toutes choses prospères! - - (_Dép. am._ III. 4.) - - _Que_ maudit soit l’amour, et les filles maudites - Qui veulent en tâter, puis font les chatemites! - - (_Dép. am._ V. 4) - - Le pauvre homme! Allons vite en dresser un écrit, - Et _que puisse_ l’envie en crever de dépit! - - (_Tart._ III. 7.) - -Cette locution s’explique par l’ellipse: _Je souhaite_, _je prie Dieu -que_.... etc. - ---QU’AINSI NE SOIT, espèce de formule oratoire au commencement d’une -phrase, comme le _verum enimvero_ de Cicéron (déjà surannée du temps de -Molière): - - 1er MÉDECIN. - - _Qu’ainsi ne soit_: pour diagnostique incontestable de ce que - je dis..... - - (_Pourc._ I. 11.) - ---QUE pour _à ce que_, dans ces formules, QUE JE CROIS, QUE JE PENSE: - - Vous n’avez pas été sans doute la première, - Et vous ne serez pas, _que je crois_, la dernière. - - (_Dép. am._ III. 9.) - - Vous devez, _que je croi_, - En savoir un peu plus de nouvelles que moi. - - (_Ibid._) - - On aura, _que je pense_, - Grande joie à me voir après dix jours d’absence. - - (_Éc. des fem._ I. 2.) - - Parbleu! vous êtes fou, mon frère, _que je croi_. - - (_Tart._ I. 6.) - - Vous n’aurez, _que je crois_, rien à me repartir. - - (_Ibid._ IV. 4.) - - Vous n’êtes pas d’ici, _que je crois_? - - (_G. D._ I. 2.) - - Je n’ai pas besoin, _que je pense_, de lui recommander de la - faire agréable. - - (_Ibid._ II. 5.) - - Je m’y suis pris, _que je crois_, de toutes les tendres - manières dont un amant se peut servir. - - (_Am. magn._ I. 2.) - -L’usage a prévalu de supprimer dans ces formules le _que_ comme -surabondant. - ---QUE JE SACHE: - - Il n’est point de destin plus cruel, _que je sache_. - - (_Amph._ III. 1.) - -Traduction rigoureuse de la formule latine _quod sciam_. - ---QUE répondant au neutre _quod_, dans N’AVOIR QUE FAIRE: - - Et vous êtes un sot de venir vous fourrer _où vous n’avez que_ - faire. - - (_Méd. m. lui._ I. 2.) - - Je n’ai _que_ faire de votre aide. - - (_Méd. m. lui._ I. 2.) - - Je n’ai _que_ faire de vos dons. - - (_L’Av._ IV. 5.) - ---QUE répondant à l’ablatif du _qui_ relatif latin, où, auquel, dans -lequel, par où: - - L’argent dans notre bourse entre agréablement; - Mais _le terme_ venu _que_ nous devons le rendre, - C’est lors que les douleurs commencent à nous prendre. - - (_L’Ét._ I. 6.) - - Las! _en l’état qu’_il est, comment vous contenter? - - (_Ibid._ II. 4.) - - _A l’heure que_ je parle, un jeune Égyptien, - Qui n’est pas noir pourtant....... - - (_Ibid._ IV. 9.) - - D’abord il a si bien chargé sur les recors, - Qui sont gens d’ordinaire à craindre pour leur corps, - Qu’_à l’heure que je parle_ ils sont encore en fuite. - - (_Ibid._ V. 1.) - - Je la regarde en femme, _aux termes qu’_elle en est. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - Je regarde les choses _du côté qu’_on me les montre. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.) - - _De la façon qu’_elle a parlé, tout ce qu’elle en a fait a été - sans dessein. - - (_Sicilien._ 16.) - - On se défend d’abord; mais, _de l’air qu’on s’y prend_, - On fait entendre assez que notre cœur se rend. - - (_Tart._ IV. 5.) - - Est-il possible, notre gendre, qu’il n’y ait pas moyen de vous - instruire _de la manière qu’_il faut vivre parmi les personnes - de qualité? - - (_G. D._ I. 4.) - -_Quo modo_ vivendum sit. - - Nous voilà au temps, m’a-t-il dit, _que_ je dois partir pour - l’armée. - - (_Scapin._ II. 8.) - - Et l’on vous a su prendre _par l’endroit seul que_ vous êtes - prenable. - - (1er _Placet au roi_.) - -M. Auger fait ici la remarque suivante: - -«_Prendre_ et _prenable_, appartenant à deux propositions distinctes, -devraient avoir chacun leur complément indirect, et ils n’en ont qu’un -à eux deux. C’est là qu’est la faute. Il faudrait: On a su vous prendre -_par l’endroit seul par lequel_....» - -Je sais bien que M. Auger est avec l’usage, au moins l’usage moderne, -et Molière hors de cet usage; mais je ne crains pas de dire: Tant pis -pour l’usage moderne! Qui ne voit l’immense avantage de ce rapide -monosyllabe _que_ sur cette lourde et pesante tournure, _par l’endroit -par lequel_? - -La raison alléguée par M. Auger en faveur de l’usage ne vaut rien. -Qu’importe en effet que _prendre_ et _prenable_ n’aient pour eux deux -qu’un seul complément, s’ils le gouvernent tous deux de même? _Prendre -par_ un endroit; _prenable par_ un endroit. Et où prend-il lui-même -cette loi, qu’il faut deux compléments lorsqu’il y a deux propositions -distinctes? Enfin, peut-on dire qu’il y ait ici deux propositions -distinctes? Ce sont là toutes arguties de grammairien. Pour faire voir -la légitimité de la construction de Molière au point de vue de la -logique, il n’y a qu’à traduire sa phrase en latin:--_Captus es quo -loco capi poteras_.--Le _que_ n’est aussi exprimé qu’une fois. - -Voici un tableau qui fera comprendre, mieux que tous les raisonnements -subtils, le jeu de ces relatifs QUI, QUE, QUOI. J’en puise les éléments -dans la grammaire de Jehan Masset, imprimée à la suite du dictionnaire -de Nicot (1606.) - -QUI, nominatif de tout genre et de tout nombre: - - { Le père } - Exemples: { La mère } QUI vous aiment. - { Les pères } - { Les mères } - -QUE, accusatif de tout genre et de tout nombre: - - Exemples: { Le père, la mère } QUE vous aimez. - { Les pères, les mères } - -QUE sert aussi pour les neutres _quid_ et _quod_. _Que_ dites-vous? -(_quid_ dicis?) Ce _que_ je sais (_quod_ scio). - -QUOI, accusatif neutre.--_Quoi_ voyant, ou _ce que_ voyant..... _quod_ -cum videret.--_Quoi que_ vous disiez, littéralement en latin du moyen -âge, _quid quod dicas_. - - «_De la façon enfin qu’_avec toi j’ai vécu, - «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.» - - (CORN. _Cinna._) - - «_Au temps que_ les bêtes parloient.....» - - (LA FONTAINE.) - - «_Le jour suivant, que_ les vapeurs de Bacchus furent - dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus trouver - son anneau.» - - (Id. _Vie d’Ésope._) - - «Un jour viendra _que_ votre méchanceté ne trouvera point de - retraite sûre, non pas même dans les temples.» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - -Un jour viendra _dans lequel_. - ---QUE, suivi de _ne_, répondant au latin _quin_ ou _quin_ ou -_quominus_: - - Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison, - N’en sera point tiré _que_ dans cette sortie - Il _n’_entraîne du mien la meilleure partie. - - (_Dép. am._ III. 3.) - - Entrez dans cette porte, - Et sans bruit ayez l’œil _que_ personne _n’_en sorte. - - (_Éc. des mar._ III. 5.) - -Afin que personne, pour empêcher que personne n’en sorte. - - Il n’avouera jamais qu’il est médecin,..... _que_ vous _ne_ - preniez chacun un bâton..... - - (_Méd. m. lui._ I. 5.) - -_Quin_ baculum sumas: A moins que vous ne preniez un bâton. - - Je ne sais qui me tient, infâme, - _Que_ je _ne_ t’arrache les yeux. - - (_Amph._ II. 3.) - -_Quin_ oculos tibi eripiam. - - Passe, mon pauvre ami, crois-moi, - _Que_ quelqu’un ici _ne_ t’écoute. - - (_Ibid._ III. 2.) - - Sors vite, _que_ je _ne_ t’assomme. - - (_L’Av._ I. 3.) - - Allez vite, _qu’_il _ne_ nous voie ensemble. - - (_Pourc._ III. 1.) ---NE POUVOIR QUE... NE: - - Dans le fond, je suis de votre sentiment, et _vous ne pouvez - pas que_ vous _n’_ayez raison. - - (_L’Av._ I. 7.) - -«Non possum quin exclamem.» (CICER.) Je ne puis que je ne m’écrie; je -ne puis m’empêcher de m’écrier. - ---QUE, répondant au latin _quàm_, _præterquàm_, _nisi_, excepté, sinon: - - Mais quoi! que feras-tu _que_ de l’eau toute claire? - - (_L’Ét._ III. 1.) - - Ont-elles répondu _que_ oui et non à tout ce que nous avons pu - leur dire? - - (_Préc. rid._ 1.) - - Où trouver, sire, une protection _qu’_au lieu où je la viens - chercher? et qui puis-je solliciter..... _que_ la source de la - puissance et de l’autorité? - - (2e _Placet au roi_.) - - Je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi _que_ - ce qui peut être permis par l’honneur et la bienséance. - - (_L’Av._ IV. 1.) - - Descendons-nous tous deux _que_ de bonne bourgeoisie? - - (_B. gent._ III. 12.) - - «Je l’ai suivi (Planude), sans retrancher de ce qu’il a dit - d’Ésope _que_ ce qui m’a semblé trop puéril.» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - ---QUE répondant au latin _cum_, lorsque, tandis que: - - Il aime quelquefois sans qu’il le sache bien, - Et croit aimer aussi, parfois _qu’_il n’en est rien. - - (_Mis._ IV. 1.) - -Tandis qu’il n’en est rien. - - Comment voudriez-vous qu’ils traînassent un carrosse, _qu’_ils - ne peuvent pas se traîner eux-mêmes? - - (_L’Av._ III. 5.) - -Lorsqu’ils ne peuvent pas. - - Où me réduisez-vous, _que_ de me renvoyer à ce que voudront - permettre, etc.... - - (_Ibid._ IV. 1.) - -Lorsque vous me renvoyez. - - Et la raison bien souvent les pardonne, - _Que_ l’honneur et l’amour ne les pardonnent pas. - - (_Amph._ III. 8.) - ---QUE _elliptique_; tel que, ou, adverbialement, tellement que, de -telle sorte que: - - Je suis dans une colère, _que_ je ne me sens pas! - - (_Mar. for._ 6.) - -Telle, que je ne me sens pas. - - J’ai une tendresse pour mes chevaux, _qu’_il me semble que - c’est moi-même. - - (_L’Av._ III. 5.) - -Telle, qu’il me semble.... - - Suis-je faite d’un air, à votre jugement, - _Que_ mon mérite au sien doive céder la place? - - (_Psyché._ I. 1.) - -D’un tel air que mon mérite, etc. - - Et vous me le parez[73] tous deux _d’une manière, - Qu’_on ne peut rien offrir qui soit plus précieux. - - (_Ibid._ I. 3.) - - [73] Le choix qu’ils font d’elle. - - «Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l’homme et la femme, - que la crainte tenoit saisis _à un point qu’_ils n’avoient pas - la force de nous remercier.» - - (_Gil Blas._ liv. V. ch. 2.) - - On lève des cachets, _qu’_on ne l’aperçoit pas. - - (_Amph._ III. 1.) - -De telle sorte que l’on ne l’aperçoit pas. - - Souvent on se marie, - _Qu’_on s’en repent après tout le temps de sa vie. - - (_Fem. sav._ V. 5.) - -Tellement, de telle façon que l’on s’en repent. - ---QUE, relatif après _ce que_: - - Bon! voilà _ce qu’_il nous faut _qu’_un compliment de créancier. - - (_Don Juan._ IV. 2.) - ---ET QUE... en relation avec _en_: - - J’_en_ suis persuadé, - _Et que_ de votre appui je serai secondé. - - (_Fem. sav._ IV. 6.) - ---QUE DIABLE: - - _Que diable_ est-ce là? Les gens de ce pays-ci sont-ils - insensés? - - (_Pourc._ I. 12.) - -Il faut écrire _quel diable_, qu’on prononçait _queu diable_, et qu’on -a fini par écrire _que diable_. - -(Voyez DIABLE.) - - Si vous n’êtes pas malade, _que diable_ ne le dites-vous donc! - - (_Méd. m. lui._ II. 9.) - -Dans cette construction, _que_ répond au latin _cur_. Pourquoi -(diable!) ne le dites-vous donc? La véritable ponctuation serait -d’isoler le mot _diable_: Que, diable! ne le dites-vous? _Quin_, -ædepol, illud, aperis? (Voyez, p. 337, QUE suivi de _ne_.) - -On pourrait encore expliquer _que diable_ ne le dites-vous, _quel -diable_ ne le dites-vous? c’est-à-dire, quel diable vous empêche de le -dire? Ce serait une de ces constructions interrompues dont il y a des -exemples dans toutes les langues, et surtout dans la nôtre. - ---QUE NE, après _tarder_: - - Adieu; _il me tarde_ déjà _que je n’_aie des habits - raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. - - (_Mar. for._ 4.) - ---QUE NON PAS, après _aimer mieux_: - - Et tout ce que vous m’avez dit, je l’aime bien mieux une feinte - _que non pas_ une vérité. - - (_Pr. d’Él._ V. 2.) - ---QUE... QUI: - - C’est vous, si quelque erreur n’abuse ici mes yeux, - _Qu’_on m’a dit _qui_ vivez inconnu dans ces lieux. - - (_L’Ét._ V. 14.) - - Mais, pour guérir le mal _qu’_il dit _qui_ le possède, - N’a-t-il pas exigé de vous d’autre remède? - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - - Nous verrons si c’est moi _que_ vous voudrez _qui_ sorte. - - (_Mis._ II. 5.) - - Et c’est toi _que_ l’on veut _qui_ choisisses des deux. - - (_Mélicerte._ I. 5.) - - Je la recevrai comme un essai de l’amitié _que_ je veux _qui_ - soit entre nous. - - (_Sicilien._ 16.) - - Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce récit _qu’_on m’a dit - _qui_ est si plaisant..... - - (_Scapin._ III. 1.) - -Ce gallicisme n’est pas élégant, mais il peut souvent être commode; -c’est pourquoi il a été employé par de bons écrivains dans le style -familier: - - «Et que pourra faire un époux - «_Que_ vous voulez _qui_ soit nuit et jour avec vous?» - - (LA FONT. _Le Mal marié._) - -Ce tour, proscrit par la délicatesse raffinée des modernes, était -encore d’usage au XVIIIe siècle; Voltaire lui-même ne fait point -difficulté de s’en servir: - - «Voici cette épître de Corneille, _qu’_on prétend _qui_ lui - attira tant d’ennemis.» - - (_Comment. sur l’Ép. à Ariste._) - -Si l’on essaye d’exprimer la même idée en termes différents, on verra -ce que la tournure de Molière et de Voltaire offre d’avantageux. - ---QUE construit avec un adjectif, dans le sens où les Espagnols disent -_por_; _por grandes que sean los reyes..._ c’est-à-dire, encore que les -rois soient grands, ou quels grands que soient les rois: - - Ma crainte toutefois n’est pas trop dissipée; - Et, _doux que soit le mal_, je crains d’être trompée. - - (_Sgan._ 22.) - -Cette locution est elliptique; c’est comme s’il y avait, _et, quel doux -que soit le mal_[74]. Pour l’euphonie et la rapidité, on avait fini par -omettre _quel_; mais dans l’origine il était exprimé. - -(Voyez QUEL pour _tel.... que_, p. 341.) - - [74] Sur cette tmèse de _quel... que_, seule forme usitée au - moyen âge, et corrompue par l’ignorance de l’âge suivant, voyez - _des Var. du lang. fr._, p. 419, 420, 421. - -On doit regretter que ce tour élégant et concis n’ait pas été conservé, -au lieu de ce pénible et raboteux _quelque... que_. - ---QUE pour _ce que_, archaïsme: - - Voilà, voilà _que c’est_ de ne pas voir Jeannette, - Et d’avoir en tout temps une langue indiscrète. - - (_L’Ét._ IV. 8.) - -(Voyez ÊTRE QUE DE, SI (un adjectif) QUE DE, SI PEU... QUE DE... -etc., et ENRAGER QUE,--ÉTONNÉ QUE,--FAIRE SEMBLANT QUE,--GARDER -QUE, etc.) - - -QUEL, pour _tel... que_: - - Allez, allez, vous pourrez avoir avec eux (les médecins) _quel_ - mal il vous plaira. - - (_L’Av._ I. 8.) - -Les grammairiens sont unanimes à déclarer que c’est là _une faute -grave_. Ils veulent: _tel_ mal _qu’_il vous plaira. - -Chez les Latins, _talis_ et _qualis_ étaient corrélatifs, ou se -substituaient l’un à l’autre. Par exemple: _talis_ pater, _qualis_ -filius; ou bien: _qualis_ pater, _talis_ filius. - -Le peuple s’obstine à dire: Prenez _lequel que_ vous voudrez; venez à -_quelle_ heure _qu’_il vous plaira. C’est la tradition de l’ancienne -langue: - - «Parole a David, si lui dis que il elise de treis choses _quele - que_ il volt mielz que je li face. - - «E li prophetes vint al rei, si li dist issi de part nostre - seignur, e ruvad (rogavit) que il eleist (qu’il choisît, - élisît) _quel_ membre _que_ il volsist.» - - (_Rois._ p. 217.) - -Supprimez par euphonie le _que_ relatif, vous avez la locution de -Molière: Le prophète pria David de choisir _quel_ membre il voudrait -que Dieu frappât. - -Mais au lieu de supprimer ce _que_ relatif, qui déjà n’était pas -indispensable, l’usage moderne le redouble, et dit, avec une harmonie -réellement barbare, _quelque... que_. - -(Voyez l’article suivant.) - ---QUEL (un adj. ou un subst.) QUE, pour _quelque... que_: - - En _quel_ lieu _que_ ce soit, je veux suivre tes pas. - - (_Fâcheux._ III. 4.) - -C’est la véritable locution française, la seule qui ait du sens, et -qu’autorisent les origines de la langue. - - «E Deu guardad David, _quel_ part _qu’_il alast.» - - (_Rois._ p. 148.) - - «E _quel_ part _qu’_il (Saül) se turnout, ses adversaires - surmontout.» - - (_Ibid._ p. 52.) - - «De _quel_ forfait _que_ home out fait en cel tens.....» - - (_Loix de Guillaume le Conquer._) - -_Quelque_ forfait _que_ l’on ait commis en ce temps, l’église y est un -asile. - - «_Quel_ deul _que_ j’en doie soufrir.» - - (_R. de Coucy._ v. 6151.) - - «Je m’en vois, dame! a Dieu le creatour, - Comant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie.» - - (_Chanson du sire de Coucy_, dans le roman, vers 7413.) - -Les Anglais égorgent par surprise les Danois établis à Londres; des -jeunes gens nobles, montés sur une nacelle, échappent à cette boucherie: - - «Emmi se colent par Tamise, - «Ne lor nut tant nord est ne bise, - «Qu’en Danemarche n’arrivassent, - «_Queu_ mer orrible _qu’_il trovassent.» - - (_Benoist de S.-More._ _Chronique_, v. 27550.) - -Le vent ne leur nuisit pas tellement qu’ils n’arrivassent en Danemark, -_quelle_ horrible mer _qu’_ils trouvassent. - - «En _quel_ oncques liu _que_ je soie.» - - (_La Violette_, p. 44.) - - «Avis li fu qu .I. angle de par Dieu li disoit - «Qu’aler lessast Flourence _quel_ part _que_ ele voudroit.» - - (_Le dit de Flourence de Rome._) - -Froissart parlant de la cour du comte de Foix: - - «Nouvelles de _quel_ royaume ni (et) de _quel_ pays _que_ ce - feust là dedans on y apprenoit.» - - (_Chron._ liv. III.) - -_Quelque... que_ est une locution dont il est impossible de rendre -compte; elle échappe à toute analyse par son absurdité. Pourquoi ces -deux _que_ l’un sur l’autre, et _quel_ invariable? Il appartenait à -Molière de maintenir au milieu du XVIIe siècle la forme primitive. - -Il serait bien à souhaiter qu’on reprît l’ancien usage, et qu’on -purgeât notre langue de cet affreux _quelque... que_. - -Nous avons vu Froissart, à la fin du XVe siècle, employer encore la -vraie locution. A la même époque, je trouve déjà la mauvaise forme -installée dans un chef-d’œuvre, dans la farce de Pathelin: - - A moy mesme pour _quelque_ chose - _Que_ je te die ne propose........ - Dictes hardiment que j’affole - Se je dis huy aultre parole - A vous n’a quelque aultre personne, - Pour _quelque_ mot _que_ l’en me sonne, - Fors Bée que vous m’avez aprins. - - (_Pathelin._) - -Ainsi, dès la fin du XVe siècle, les deux locutions étaient en -présence, et luttaient. Selon la marche des choses d’ici-bas, la pire -devait l’emporter, et son triomphe ne se fit pas attendre. Le XVIe -siècle, tant ses ardeurs de grec, de latin, d’italien et d’espagnol lui -brouillaient la cervelle, n’entendait plus rien du tout à la première -langue française; je ne suis donc pas surpris de voir la forme _quelque -que_ mentionnée seule, et consacrée comme une règle dans la grammaire -de Palsgrave (1530); c’est au folio 114 (_recto_), où l’auteur expose -que l’on emploie indifféremment _quelque_ et _quelconque_. Voici ses -exemples: - - «_Quelconque_ ou _quelque_ excusation _que_ vous alleguez, elle - ne vous servira de rien.» - - «_Quelques_ dieux, ou _quelconques_ dieux _que_ ils soient.» - - «O deesse specieuse, _quelque_ tu soies, si m’engarderay à - faire à aultruy _mencion quel conques_.» - -Ces exemples sont pris dans quelque traduction du latin, faite par un -célèbre écrivain de l’époque. - -Vous observerez que Palsgrave recommande bien surtout de ne -jamais faire accorder _quel_ dans _quelque_ ni _quelconque_. Si -l’on trouve parfois dans les livres _quelle que_, _quelsconques_ -ou _quellesconques_, c’est, dit-il, par une grosse méprise des -imprimeurs: «that was done by the errour of the printers.» Il fait de -cette invariabilité une règle formelle, que l’âge suivant, avec son -inconséquence ordinaire, a gardée pour _quelconque_, et violée pour -_quelque_. Nous écrivons: une femme _quelconque_, sans faire accorder -_quel_, et en le faisant accorder: _quelle que_ soit cette femme. Notre -grammaire moderne ressemble à un écheveau mêlé. - ---QUELQUE SOT, locution elliptique: - - LÉLIE. - - Tu te vas emporter d’un courroux sans égal. - - MASCARILLE. - - Moi, monsieur? _quelque sot!_ la colère fait mal. - - (_L’Ét._ II. 7.) - -C’est-à-dire, quelque sot s’emporterait; mais moi, non! - - Certes je t’y guettois!--_Quelque sotte_, ma foi! - - (_Tart._ II. 2.) - -Quelque sotte y serait prise; mais non pas moi! - - Hé, _quelque sot!_ je vous vois venir. - - (_G. D._ II. 7.) - - -QUÊTE, recherche; LA QUÊTE DE QUELQU’UN: - - Si bien qu’à _votre quête_ ayant perdu mes peines... - - (_L’Ét._ V. 14.) - -A votre recherche. - -C’est le sens primitif du mot: _la quête du S. Graal_. - - -QUI, se rapportant à un nom de chose, au lieu de _lequel_, que Molière -et ses contemporains paraissent avoir évité autant que possible: - - J’ai conçu, digéré, produit un stratagème - Devant _qui_ tous les tiens, dont tu fais tant de cas, - Doivent sans contredit mettre pavillon bas. - - (_L’Ét._ II. 14.) - - Et pourvu que tes soins, _en qui_ je me repose... - - (_Ibid._ III. 5.) - - Et contre cet assaut je sais un coup fourré, - Par _qui_ je veux qu’il soit de lui-même enferré. - - (_Ibid._ III. 6.) - - Et de ces blonds cheveux, _de qui_ la vaste enflure - Des visages humains offusque la figure. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - - Je veux une coiffure, en dépit de la mode, - Sous _qui_ toute ma tête ait un abri commode. - - (_Ibid._) - - O trois ou quatre fois béni soit cet édit - Par _qui_ des vêtements le luxe est interdit! - - (_Ibid._ 9.) - -Ce n’est pas que Molière ait sacrifié au besoin de la mesure: - - Oui, oui, votre mérite, _à qui_ chacun se rend.... - - (_Ibid._) - -Il ne lui en eût pas coûté davantage de mettre _auquel_, si ce terme -eût été alors plus juste et plus conforme à l’usage. - - Vous donner une main contre _qui_ l’on enrage. - - (_Fâcheux._ I. 5.) - - Cette liberté pour _qui_ j’avois des tendresses si grandes... - - (_Princ. d’Él._ IV. 1.) - - Une de ces injures pour _qui_ un honnête homme doit périr. - - (_D. Juan._ III. 4.) - - C’est un art (l’hypocrisie) _de qui_ l’imposture est toujours - respectée. - - (_Ibid._ V. 2.) - - L’honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs - Par _qui_ vous débauchez ainsi les jeunes cœurs? - - (_Mélicerte._ II. 4.) - - Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret, - Avec _qui_ pour toujours on est sûr du secret. - - (_Tart._ III. 3.) - -_Qui_ se rapporte à _feu_, et non pas à _gens_: avec lequel feu. - - N’oublie rien..... de ces caresses touchantes _à qui_ je suis - persuadé qu’on ne sauroit rien refuser. - - (_L’Av._ IV. 1.) - - De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté, - Des bassesses _à qui_ vous devez la clarté. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - ---QUI _relatif_, séparé de son sujet: - - Sans ce trait falot, - _Un homme_ l’emmenoit, _qui_ s’est trouvé fort sot. - - (_L’Ét._ II. 14.) - - Ah! sans doute, _un amour_ a peu de violence, - _Qu’_est capable d’éteindre une si foible offense. - - (_Dép. am._ IV. 2.) - - La tête d’une femme est comme une _girouette_ - Au haut d’une maison, _qui_ tourne au premier vent. - - (_Ib._ IV. 2.) - - N’allez point présenter _un espoir_ à mon cœur, - _Qu’_il recevroit peut-être avec trop de douceur. - - (_Mélicerte._ II. 3.) - - Nous perdons des _moments_ en bagatelles pures, - _Qu’_il faudroit employer à prendre des mesures. - - (_Tart._ V. 3.) - - Il me faut aussi _un cheval_ pour monter mon valet, _qui_ me - coûtera bien trente pistoles. - - (_Scapin._ II. 8.) - -C’est le cheval qui coûtera trente pistoles, et non le valet. - - Vous avez _notre mère_ en exemple à vos yeux, - _Que_ du nom de savante on honore en tous lieux. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - _Nos pères_ sur ce point étoient gens bien sensés, - _Qui_ disoient qu’une femme en sait toujours assez... - - (_Ibid._ II. 7.) - -Cette construction était une des plus usitées: - - «On ne parloit qu’avec transport de _la bonté_ de cette - princesse, _qui_, malgré les divisions trop ordinaires dans les - cours, lui gagna d’abord tous les esprits.» - - (BOSSUET. _Or. fun. de la duch. d’Orl._) - -_Qui_ ne se rapporte pas à la princesse, mais à sa bonté, qui lui -gagnait tous les esprits. - - «Il a eu raison d’interdire _un prêtre_ pour toute sa vie, - _qui_, pour se défendre, avoit tué un voleur d’un coup de - pierre.» - - (PASCAL, 14e _Prov._) - - «Votre père Alby fit _un livre sanglant_ contre lui (le curé de - St.-Nizier de Lyon), _que_ vous vendites vous-même, dans votre - propre église, le jour de l’Assomption.» - - (_Id._ 15e _Prov._) - ---QUI, répété disjonctivement pour _celui-ci_, _celui-là_: - - Ils n’ont pas manqué de dire que cela procédoit _qui_ du - cerveau, _qui_ des entrailles, _qui_ de la rate, _qui_ du foie. - - (_Méd. m. lui._ II. 9.) - - «_Qui_ lance un pain, un plat, une assiette, un couteau; - «_Qui_ pour une rondache empoigne un escabeau.» - - (REGNIER. _Le Festin._) - - -QUITTER SA PART A (un infinitif): - - La mienne (ma main), quoiqu’aux yeux elle semble moins forte, - _N’en quitte pas sa part à le bien étriller_. - - (_Éc. des fem._ IV. 9.) - ---JE LE QUITTE: - - Ho! poussez. _Je le quitte_, et ne raisonne plus. - - (_Dép. am._ II. 1.) - - Oh! _je le quitte_. - - (_B. gent._ IV. 5.) - - Ah! _je le quitte_ maintenant, et je n’y vois plus de remède. - - (_G. D._ III. 13.) - -C’est-à-dire, je donne quittance du surplus; j’en ai assez, j’y -renonce. _Le_ est ici au neutre, sans relation grammaticale. - - «La police feminine a un train mystérieux; il fault _le leur - quitter_.» - - (MONTAIGNE. III. 5.) - -Le leur abandonner, ne s’en point mêler. - - «Mon père, lui dis-je, _je le quitte_, si cela est.» - - (PASCAL. 7e _Prov._) - ---QUITTER A QUELQU’UN LA PLACE, LA PARTIE, la lui abandonner: - - Ma présence le chasse, - Et je ferai bien mieux de _lui quitter la place_. - - (_Tart._ II. 4.) - - Mettez dans vos discours un peu de modestie, - Ou je vais sur-le-champ _vous quitter la partie_. - - (_Ibid._ III. 2.) - - --«Adrian l’empereur, débattant avecques le philosophe - Favorinus de l’interpretation de quelque mot, Favorinus _luy en - quitta bientost la victoire_.» - - (MONT. III. 7.) - -On disait aussi _quitter quelqu’un de quelque chose_. - -Le baron de la Crasse, de Raymond Poisson, se vante de son talent à -jouer la comédie; et pour en donner sur-le-champ un échantillon: - - «Autrefois j’ai joué dans les fureurs d’Oreste: - «Tiens, tiens, voilà le coup...--_Nous vous quittons du reste._» - -Et le pelletier vantant ses fourrures à Patelin: - - «N’en payez ne denier ne maille, - «Se vous en trouvez qui les vaille; - «_Je vous en quitte_.» - - (_Le Nouv. Pathelin._) - - -QUOI, adjectif neutre, pour _lequel_: - - Le grand secret pour _quoi_ je vous ai tant cherché. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Ce n’est pas le bonheur après _quoi_ je soupire. - - (_Tart._ III. 3.) - - Ces disputes d’âges, _sur quoi_ nous voyons tant de folles. - - (_Am. magn._ I. 2.) - - Voici de petits vers pour de jeunes amants, - _Sur quoi_ je voudrois bien avoir vos sentiments. - - (_Fem. sav._ III. 5.) - - .... La dissection d’une femme, _sur quoi_ je dois raisonner. - - (_Mal. im._ II. 6.) - -Il est remarquable avec quel soin Molière fuit ce mot _lequel_. - -(Voyez LEQUEL évité.) - -«Selon Vaugelas, _quoi_, pronom relatif, est d’un usage fort élégant et -fort commode pour suppléer au pronom _lequel_ en tout genre et en tout -nombre. Et de ces deux locutions: le plus grand vice _à quoi_ il est -sujet, ou bien _auquel_ il est sujet, il préférait la première.» -(M. AUGER.) - -Vaugelas ne faisait ici que réduire en maxime l’usage de son temps. -Pascal aime beaucoup à se servir de _quoi_: - - «C’est donc la pensée qui fait l’être de l’homme, et sans - _quoi_ on ne le peut concevoir.» - - (_Pensées._ p. 43.) - - «Elles tiennent de la tige sauvage sur _quoi_ elles sont - entées.» - - (_Ibid._ p. 153.) - - «Une base constante _sur quoi_ nous puissions édifier.» - - (_Ibid._ p. 296.) - - «Je manque à faire plusieurs choses _à quoi_ je suis obligé.» - - (_Ibid._ p. 355.) - - -RACCROCHER (SE), absolument: - - Cet homme me rompt tout!--Oui, mais cela n’est rien; - Et de _vous raccrocher_ vous trouverez moyen. - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - - -RAGE; FAIRE RAGE, faire l’impossible: - - Notre maître Simon.... dit qu’_il a fait rage_ pour vous. - - (_L’Av._ II. 1.) - -Ou au pluriel: - - C’est un drôle qui _fait des rages_! - - (_Amph._ II. 1.) - - -RAGOUT, figurément: - - Je voudrois bien savoir _quel ragoût il y a_ à eux? - - (_L’Av._ II. 7.) - - Un amant aiguilleté _sera pour elle un ragoût_ merveilleux. - - (_Ibid._) - -Cette métaphore est mise dans la bouche de Frosine. - - -RAISON; LA RAISON, pour _la justice_, _ce qui est raisonnable_: - - Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix comme elles; - Que, pour se faire honneur d’un cœur comme le mien, - Ce n’est pas _la raison_ qu’il ne leur coûte rien. - - (_Mis._ III. 1.) - - Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de _la - raison_. - - (_G. D._ II. 1.) - ---RAISON EN DÉBAUCHE, c’est-à-dire, égarée comme on l’est par la -débauche: - - _Une raison_ malade, et toujours _en débauche_. - - (_L’Ét._ II. 14.) - ---FAIRE RAISON, venger équitablement: - - Une bonne potence _me fera raison_ de ton audace. - - (_L’Av._ V. 4.) - -_Faire raison_, dans le langage bachique, tenir tête à un buveur qui -vous provoque: - - «Tous trois burent d’autant: l’ânier et le grison - _Firent_ à l’éponge _raison_. - - (LA FONT. _L’Ane chargé d’éponges._) - - -RAISONNANT, adjectif, raisonneur: - - Je vous trouve aujourd’hui bien _raisonnante_! - - (_Mal. im._ II. 7.) - - -RAJUSTER (SE), se raccommoder: - - Ils goûtent le plaisir de _s’être rajustés_. - - (_Amph._ III. 2.) - - -RAMASSER (SE) EN SOI-MÊME, au sens moral: - - Lorsque, _me ramassant tout entier en moi-même_, - J’ai conçu, digéré, produit un stratagème... - - (_L’Ét._ II. 14.) - - «Je prie Dieu, lorsque je sens que je m’engage dans ces - prévoyances, de me renfermer dans mes limites; _je me ramasse - dans moi-même_, et je trouve que je manque à faire plusieurs - choses..... etc.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 67.) - - -RAMENTEVOIR, archaïsme, remettre en l’esprit, rappeler: - - Ne _ramentevons rien_, et réparons l’offense. - - (_Dép. am._ III. 4.) - -Le présent de l’indicatif est _je ramentois_, _tu ramentois_, etc. - - «Ceste opinion me _ramentoit_ l’experience que nous avons.» - - (MONTAIGNE. II. 12.) - -Les racines sont _ad mentem habere_, précédées du _re_ itératif. - -«Ménage le tire de _ramentaire_.» (TRÉVOUX.) Mais d’où tire-t-on -_ramentaire_, et où le trouve-t-on? - - -RANGER QUELQU’UN, avec ou sans complément indirect: - - Il faut avec vigueur _ranger les jeunes gens_. - - (_Éc. des fem._ V. 7.) - - Et que je ne sache pas trouver le moyen de _te ranger à ton - devoir_? - - (_Méd. m. lui._ I. 1.) - - Ne vous mettez pas en peine: _je la rangerai bien_. - - (_Mal. im._ II. 8.) - ---RANGER AU DESTIN, réduire au destin: - - Et _ne me rangez pas à l’indigne destin_ - De me voir le rival de monsieur Trissotin. - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - - -RAPATRIAGE et RAPATRIER: - - Veux-tu qu’à leur exemple ici - Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, - Quelque petit _rapatriage_? - - (_Amph._ II. 7.) - - Pour couper tout chemin à nous _rapatrier_, - Il faut rompre la paille. - - (_Dép. am._ IV. 4.) - - -RAPPORTER; SE RAPPORTER, pour _s’en rapporter_: - - Je veux bien aussi _me rapporter_ à toi, maître Jacques, de - notre différend. - - (_L’Av._ IV. 4.) - - -RATE; DÉCHARGER SA RATE: - - Il faut qu’enfin j’éclate, - Que je lève le masque et _décharge ma rate_. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - - -REBOURS; CHAUSSÉ A REBOURS, métaphoriquement: - - Tout ce que vous avez été durant vos jours, - C’est-à-dire, un esprit _chaussé tout à rebours_. - - (_L’Ét._ II. 14.) - -_Rebours_ est un substantif comme _revers_; aussi dit-on, _au rebours -de..._ _A rebours_ est une sorte d’adverbe composé, et, en cette -qualité, ne reçoit point de complément. - -_Rebours_ était aussi un adjectif, faisant au féminin _rebourse_: - - «Madame, je vous remercie - «De m’avoir esté si _rebourse_.» - - (MAROT.) - -De m’avoir été si farouche, si intraitable. - -Enfin il y avait le verbe _rebourser_, qui existe encore sous la forme -_rebrousser_; et je ne doute même pas qu’on ne l’ait toujours prononcé -de la sorte, comme on a toujours dit _du fromage_ et des _brebis_, -lorsqu’on écrivait _du formage_ et des _berbis_, à cause de _forma_ -et _verveces_. On a fini par transposer sur le papier l’_r_ qu’on -transposait dans la prononciation, pour éviter la double consonne. Ce -point est développé dans les _Variations du langage français_, p. 30. - -Mais _rebourser_ ou _rebrousser_, d’où vient-il? - -Je conjecture que l’_r_ y est parasite, comme on en a des exemples dans -plusieurs mots[75]; et que _rebrousser_ est le même que _reboucher_, -qui signifie, dans la vieille langue, _émousser_, au propre et au -figuré: - - «Puisse être à ta grandeur le destin si propice, - «Que ton cœur de leurs traits _rebouche_ la malice!» - - (REGNIER.) - -Que ton cœur émousse leurs traits; que leurs traits _rebroussent_ sur -ton cœur. - - [75] Chartre, registre, esclandre, chaufferette (chauffrette), de - _charta_, _regestum_, _scandalum_, _chaufeta_, qui est dans Du - Cange. - - «Rechignée estoit, et froncé - «Avoit le nez et _rebourcé_.» - - (_Roman de la Rose._) - -Elle avait le nez rebroussé et comme émoussé. - -Il peut être curieux d’observer que cette métaphore de la bouche, -appliquée au tranchant de l’acier ou à la pointe d’une flèche, nous -vient des Grecs: - -Στόμα, bouche et tranchant du fer; στομόω, ouvrir la bouche et tremper -le fer; στόμωμα et στόμωσις, ouverture de bouche, trempe de fer, le fil -d’une lame tranchante. - -Le sens propre et le figuré se trouvent réunis dans ces vers d’Œdipe à -Créon: - - Τὸ σὸν δ’ ἀφῖκται δεῦρ’ ὑπόβλητον στόμα, - πολλὴν ἔχον στόμωσιν. - - (Οἰδ. ἐπὶ Κολ. v. 828.) - -«Et tu viens ici avec ta _langue_ bien _affilée_.....» - -Les outils qui n’avaient plus de taillant étaient autrefois des outils -sans bouche, des outils _rebouchés_: - - «Kar _rebuchie_ furent lur hustils de fer.» - - (_Rois._ p. 44.) - -Un outil _rebouché_ rebrousse, et en rebroussant il va _à rebours_. - - -RECEVOIR, pour _souffrir_: - - Cela ne _reçoit_ point _de contradiction_. - - (_L’Av._ I. 7.) - - Ne voulant point céder, ni _recevoir l’ennui_ - Qu’il me pût estimer moins civile que lui. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - - Quoi donc! _recevrai-je la confusion_.... - - (_Impromptu._ 9.) - - -RECONNU DE (ÊTRE)..... pour _récompensé_: - - Voilà qui est étrange, et _tu es bien mal reconnu de tes soins_. - - (_D. Juan._ III. 2.) - - -RECULER A QUELQUE CHOSE: - - Dès demain?--Par pudeur tu feins d’_y reculer_. - - (_Éc. des mar._ II. 15.) - - Hé bien, oui, puisqu’il veut te choisir pour juge, _je n’y - recule point_. - - (_L’Av._ IV. 4.) - - -RÉDUIT; AME RÉDUITE, soumise, résignée à son sort, comme on dit -_réduire un cheval_: - - Il faut jouer d’adresse, et, d’une _âme réduite_, - Corriger le hasard par la bonne conduite. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - ---RÉDUIT EN UN SORT: - - Que vous fussiez _réduite en un sort_ misérable. - - (_Mis._ IV. 3.) - - -RÉGAL, au sens propre, fête, plaisir: - - D’où vient qu’il n’est pas venu à la promenade?--Il a quelque - chose dans la tête qui l’empêche de prendre plaisir _à tous ces - beaux régals_. - - (_Am. magn._ II. 3.) - ---DONNER UN RÉGAL: - - Il m’a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique - _régal que l’on vous a donné_. - - (_Am. magn._ II. 3.) - ---RÉGALS, au sens figuré: - - Et la plus glorieuse (estime) a _des régals peu chers_, - Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers. - - (_Mis._ I. 1.) - -(Voyez CHER.) - -Il faut avouer que cette expression, _a des régals peu chers_, manque -de naturel, et laisse trop voir le besoin de préparer une rime à -_univers_; nouvelle preuve que Molière commençait par faire son second -vers. (Voyez CHEVILLES.) - -«Une estime glorieuse est chère, mais elle n’a point des régals chers. -Il fallait dire _des plaisirs peu chers_, ou plutôt tourner autrement -la phrase. On dit, dans le style bas: _cela est un régal pour moi_; -mais non pas _il a des régals pour moi_.» (VOLTAIRE.) - - -RÉGALE, substantif féminin: - - Mais quoi! partir ainsi d’une façon brutale, - Sans me dire un seul mot de douceur pour _régale_! - - (_Amph._ I. 4.) - -La racine est _gale_, en italien _gala_. (Voyez p. 352, RÉGALER D’UNE -PEINE.) - - -RÉGALER QUELQU’UN D’UN BON VISAGE: - - Je vous recommande surtout de _régaler d’un bon visage_ cette - personne-là..... - - (_L’Av._ III. 4.) - ---RÉGALER D’UNE PEINE, indemniser de cette peine: - - Mais, pour vous régaler - Du souci qui pour elle ici vous inquiète, - Elle vous fait présent de cette cassolette. - - (_L’Ét._ III. 13.) - -_Régaler_ est la forme itérative de _galer_, qui signifiait se réjouir, -prendre du bon temps; ce qu’on dit en italien _far gala_. Nous avions -aussi en français le substantif _gale_, racine de _régal_. _Mener -gale_, ou _galer_: - - «Lesquieulx respondirent qu’ils danceroient et meneroient - _grant gale_.» - - (_Lettres de rémission de 1380._) - - «Icelle femme dit à son mary: Vous ne faites que aler par pays, - et _galer_ par les tavernes..... Le suppliant s’en ala jouer - et esbattre à la taverne, où il demoura buvant, mengeant et - _menant gale_ avec les aultres.» - - (_Lettres de rém._ de 1409.) - -(Voyez Du Cange, au mot _Galare_.) - -_Galer_ était aussi un verbe actif; _galer quelqu’un_, _le faire -danser_, _le réjouir_. - - «Çà, là, _galons-le_ en enfant de bon lieu.» - - (LA FONTAINE. _Le Diable de Papefig._) - - -REGARDER; NE REGARDER RIEN, ne regarder à rien: - - Pour moi, _je ne regarde rien_ quand il faut servir un ami. - - (_B. gent._ III. 6.) - - -REGARDS CHARGÉS DE LANGUEUR: - - Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur, - Et ces fixes _regards, si chargés de langueur_, - Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge. - - (_Pr. d’Él._ I. 1.) - - -RÉGLER A... régler sur, d’après: - - Que sur cette conduite à son aise l’on glose; - Chacun _règle la sienne au but_ qu’il se propose. - - (_D. Garcie._ II. 1.) - - Le douaire _se règle au bien_ qu’on nous apporte. - - (_Éc. des fem._ IV. 2.) - - Vous savez mieux que moi qu’_aux volontés des cieux_, - Seigneur, il faut _régler_ les nôtres. - - (_Psyché._ II. 1.) - - -REGRETS; FAIRE DES REGRETS, comme _faire des cris_: - - Nous voyons une vieille femme mourante, assistée d’une servante - qui _faisoit des regrets_.... - - (_Scapin._ I. 2.) - - -RÉGULARITÉS, comme _règles_: - - Je traiterai, monsieur, méthodiquement, et dans toutes les - _régularités_ de notre art. - - (_Pourc._ I. 10.) - - -_RELATION au sens particulier d’un mot employé dans une locution faite:_ - - _Ayons un cœur dont_ nous soyons les maîtres. - - (_D. Juan._ III. 5.) - - Qu’avez-vous fait pour _être gentilhomme_? Croyez-vous qu’il - suffise d’_en_ porter le nom et les armes? - - (_Ibid._ IV. 6.) - -Corneille, à qui Molière a emprunté la pensée et presque l’expression -de ce passage, a mis le verbe à l’indicatif après _que_: - - «Croyez-vous qu’_il suffit_ d’être sorti de moi?» - - (_Le Ment._ V. 3.) - - -RELEVÉ; de fortune relevée: - - Elle n’a pas toujours été si _relevée_ que la voilà! - - (_B. gent._ III. 12.) - - -REMENER: - - _Remenez_-moi chez nous. - - (_Dép. am._ IV. 3.) - -Et non pas _ramenez-moi_, comme on parle aujourd’hui. Le simple est -_menez-moi_, et non _amenez-moi_. - -_Raconter_, _rapporter_, et plusieurs autres, sont dans le même cas que -_ramener_; c’était autrefois _reconter_, _reporter_, etc. - - «Si i alad, e _remenad_ ses serfs.» - - (_Rois._ p. 232.) - - «Et li poples _recontad_ que li reis ço e ço durreit a celi ki - l’ociereit.» - - (_Ibid._ p. 64.) - - -REMERCIER L’AVANTAGE, rendre grâce à l’avantage: - - Certes, il peut _remercier l’avantage_ qu’il a de vous - appartenir. - - (_G. D._ I. 5.) - - -REMETTRE (SE), verbe actif, pour _reconnaître_, _se rappeler_: - - _Vous ne vous remettez point mon visage?_ - - (_Pourc._ I. 6.) - - _Vous ne vous remettez pas tout cela?_--Excusez-moi, _je me le - remets_. - - (_Ibid._) - - -REMONTRER A QUELQU’UN, lui en remontrer: - - Que les jeunes enfants _remontrent aux vieillards_. - - (_Dép. am._ II. 7.) - - -REMPLACER DE QUELQUE CHOSE, avec quelque chose, par quelque chose: - - Elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le - retour de l’âge, veulent _remplacer de quelque chose_ ce - qu’elles voient qu’elles perdent. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - - -RENCHÉRI, adjectif, prude, austère: - - Vous avez dans le monde un bruit - De n’être pas si _renchérie_. - - (_Amph._ prol.) - - -RENDRE (SE) construit avec un adjectif, se montrer, devenir: - - Bon! voyons si son feu _se rend opiniâtre_. - - (_L’Ét._ III. 1.) - - Je les dauberai tant en toutes rencontres, qu’à la fin ils _se - rendront sages_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - - Il _se rend complaisant_ à tout ce qu’elle dit. - - (_Tart._ III. 1.) - - Non, Damis, il suffit qu’il _se rende plus sage_. - - (_Ibid._ III. 4.) - - Elle _se rendra sage_; allons, laissons-la faire. - - (_Fem. sav._ III. 6.) - ---RENDRE DES CIVILITÉS: - - Mais du moins sois complaisante aux _civilités qu’on te rend_. - - (_Pr. d’Él._ II. 4.) - ---RENDRE DES DEHORS, observer les bienséances: - - Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on _rende - Quelques dehors civils_ que l’usage demande. - - (_Mis._ I. 1.) - ---RENDRE GRACE SUR QUELQUE CHOSE: - - Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, - _Sur_ les gains qu’elle fait _rend des grâces_ à Dieu. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - ---RENDRE INSTRUIT, instruire: - - Vous me direz: Pourquoi cette narration? - C’est pour vous _rendre instruit_ de ma précaution. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - -L’emploi de ce tour est fréquent dans Bossuet: «Plusieurs, dans la -crainte d’être trop faciles, _se rendent inflexibles_ à la raison.» -(_Oraison fun. de la duchesse d’Orléans._) - ---RENDRE OBÉISSANCE A QUELQU’UN, lui obéir: - - Nous vous avons _rendu_, monsieur, _obéissance_. - - (_Ibid._ V. 1.) - - -RENFORT DE POTAGE: - - NICOLE. J’ai encore ouï dire, madame, qu’il a pris aujourd’hui, - _pour renfort de potage_, un maître de philosophie. - - (_B. gent._ III. 3.) - -«Le peuple dit d’un écornifleur, que c’est un _renfort-potage_.» -(TRÉVOUX.) - -Cette figure est naturellement de la rhétorique de Nicole, qui est -cuisinière. - - -RENGAINER UN COMPLIMENT: - - Hé! monsieur, _rengaînez ce compliment_. - - (_Mar. for._ 16.) - -Cette expression existait avant Molière: - - «Le compliment fut court, le maire _le rengaîne_.» - - (SENECÉ.) - -Pascal a dit RENGAîNER absolument, pour cesser d’attaquer, abandonner -une manœuvre, une intrigue commencée: - - «On _rengaîna_, et promptement.» - - (_Pensées._)[76] - - [76] M. Cousin a omis d’indiquer la page où se trouve cette - phrase, citée dans son vocabulaire de Pascal, au mot _Rengaîner_. - ---RENGAÎNER UNE NOUVELLE: - - CLITIDAS (_bouffon_.) - - Puisque cela vous incommode, _je rengaîne ma nouvelle_, et m’en - retourne droit comme je suis venu. - - (_Am. magn._ V. 1.) - - -RENGRÉGEMENT, archaïsme: - - _Rengrégement de mal_, surcroît de désespoir! - - (_L’Av._ V. 3.) - -La racine de ce mot est l’ancien comparatif de _grand_, _greignour_. Il -y avait aussi le verbe _rengréger_ (_re-en-greger_.) - - «Chacun rendit par là sa douleur _rengrégée_.» - - (LA FONT. _La Matrone d’Éphèse._) - -_Rengrégement_, _rengréger_, n’ont point d’équivalents dans la -langue moderne. _Accroître_, _empirer_, remplacent mal le verbe; -_accroissement_ est plus faible et moins harmonieux que _rengrégement_; -_empirement_, bien qu’il se trouve dans Montaigne, n’est pas français, -et _agrandissement_ blesserait l’usage dans cette acception, _un -agrandissement de chagrin_. - - -RENTRER AU DEVOIR, dans le devoir: - - Pour _rentrer au devoir_ je change de langage. - - (_Mélicerte._ II. 5.) - ---RENTRER DANS SON AME: - - Rappelle tous tes sens, _rentre bien dans ton âme_. - - (_Amph._ II. 1.) - - -REPAITRE, verbe neutre, manger: - - --Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être - Ce monsieur l’étranger a besoin de _repaître_? - - (_L’Ét._ IV. 3.) - ---REPAÎTRE, verbe actif, pris au sens figuré: - - Pour souffrir qu’un valet _de chansons me repaisse_. - - (_Amph._ II. 1.) - - -RÉPANDRE, distribuer: - - Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le _répandre_. - - (_Tart._ I. 6.) - ---RÉPANDRE (SE) DANS LES VICES: - - C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre - Des _vices où_ l’on voit les humains _se répandre_. - - (_Mis._ II. 5.) - - -RÉPARER, restituer, rendre, et construit de même avec le datif: - - Je veux jusqu’au trépas incessamment pleurer - Ce que tout l’univers ne peut _me réparer_. - - (_Psyché._ II. 1.) - - -REPART, substantif masculin, repartie: - - Il a le _repart_ brusque et l’accueil loup-garou. - - (_Éc. des mar._ I. 6.) - - -RÉPONSE DE... réponse à...: - - J’attends avec un peu d’espérance respectueuse la réponse _de - mon placet_. - - (3e _Placet au roi_.) - - -REPROCHE, tache, sujet de reproche: - - Si je ne suis pas né noble, au moins suis-je d’une race où il - n’y a point de _reproche_. - - (_G. D._ II. 3.) - - -RÉPRÉHENSION, dans le sens de _réprimande_, mais d’une nuance moins -forte: - - On souffre aisément des _répréhensions_, mais on ne souffre pas - la raillerie. - - (_Préf. de Tartufe._) - -On dit _reprendre_ et _répréhensible_; pourquoi ne dirait-on pas -_répréhension_, comme l’on dit _comprendre_, _compréhensible_, -_compréhension_? - - -RÉPUGNANCE AVEC (AVOIR), se mal accorder avec, répugner à: - - Une passion...... dont tous les désordres _ont tant de - répugnance avec la gloire de votre sexe_. - - (_Pr. d’Él._ II. 1.) - - -RÉPUGNER; LE TEMPS RÉPUGNE A...: - - M. CARITIDÈS. - - Monsieur, _le temps répugne à l’honneur de vous voir_. - - (_Fâcheux._ III. 2.) - -Bien que M. Caritidès s’exprime en général correctement, il est -probable que Molière a l’intention de lui prêter ici une expression -ridicule par le pédantisme. - - -REQUÉRIR, querir de nouveau: - - Va, va vite _requérir_ mon fils. - - (_Scapin._ II. 11.) - - -RÉSOUDRE; SE RÉSOUDRE DE (un infinitif), se résoudre à: - - Sus, sans plus de discours, _résous-toi de me suivre_. - - (_Dép. am._ V. 4.) - - Il faut attendre - Quel parti de lui-même _il résoudra de prendre_. - - (_Ibid._) - - La haine que pour vous _il se résout d’avoir_. - - (_D. Garcie._ II. 6.) - - Je serois fâché d’être ingrat, mais _je me résoudrois_ plutôt - _de l’être que d’aimer_. - - (_Pr. d’Él._ III. 4.) - - -RESPIRER LE JOUR, latinisme, vivre: - - Je n’entreprendrai point de dire à votre amour - Si done Ignès est morte, ou _respire le jour_. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - - -RESSENTIMENT, en bonne part, sentiment profond, reconnaissance: - - Mais apprenez...... - - Que je garde aux ardeurs, aux soins qu’il me fait voir, - Tout le _ressentiment_ qu’une âme puisse avoir. - - (_D. Garcie._ III. 3.) - - Madame, je viens... vous témoigner avec transport le - _ressentiment_ où je suis des bontés surprenantes dont vous - daignez favoriser le plus soumis de vos captifs. - - (_Pr. d’Él._ IV. 4.) - - Je n’ai point connu qu’elle ait dans l’âme aucun _ressentiment_ - de mon ardeur. - - (_Am. magn._ I. 2.) - - ARISTIONE. En vérité, ma fille, vous êtes bien obligée à ces - princes, et vous ne sauriez assez reconnoître tous les soins - qu’ils prennent pour vous. - - ÉRIPHILE. J’en ai, madame, tout le _ressentiment_ qu’il est - possible. - - (_Ibid._ III. 1.) - - Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que - je vous embrasse pour vous témoigner mon _ressentiment_. - - (_Mal. im._ III. 21.) - -Ce mot, dont l’usage a déterminé l’acception en mauvaise part, -ne signifiait jadis que _sentiment_ avec plus de force, comme le -_ressouvenir_ exprime un souvenir qui date de plus loin. - - -RESSENTIR (SE) D’UNE OFFENSE, la sentir vivement: - - Une offense _dont_ nous devons toutes _nous ressentir_. - - (_Pr. d’Él._ III. 4.) - - -RESSORT qu’on ne _comprend_ pas, et qui _sème_ un embarras: - - Oui, c’est elle, en un mot, dont l’adresse subtile, - La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile, - Et qui, par ce _ressort qu’on ne comprenoit pas, - A semé_ parmi vous _un si grand embarras_. - - (_Dép. am._ V. 9.) - -Il faut avouer que ce passage, et quelques autres pareils, -justifieraient l’accusation de jargon et de galimatias portée par -la Bruyère contre Molière, s’il était loyal ou seulement permis de -caractériser le style d’un écrivain d’après quelques taches perdues au -milieu de beautés excellentes. - -(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.) - - -RESSOUVENIR; SE RESSOUVENIR, _pour se souvenir_: - - De cet exemple-ci _ressouvenez-vous_ bien; - Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien. - - (_Sgan._ 24.) - - _Ressouvenez-vous_ que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon - honneur. - - (_D. Juan._ III. 5.) - - Ah! je suis médecin sans contredit. Je l’avois oublié, mais _je - m’en ressouviens_. - - (_Méd. m. lui._ I. 6.) - - Attendez qu’on vous en demande plus d’une fois, et _vous - ressouvenez_ de porter toujours beaucoup d’eau. - - (_L’Av._ III. 2.) - - Laissez-moi faire: je viens de me _ressouvenir_ d’une de mes - amies qui sera notre fait. - - (_Ibid._ IV. 1.) - - _Vous ne vous ressouvenez pas que_ j’ai eu le bonheur de boire - avec vous, je ne sais combien de fois? - - (_Pourc._ I. 6.) - -Molière emploie partout _se ressouvenir_, au lieu de _se souvenir_. -C’est la même prédilection que pour _s’en aller_ au lieu _d’aller_; par -exemple: il _s’en va_ faire jour. - -(Voyez EN construit avec ALLER.) - - -RESTE; DONNER SON RESTE A QUELQU’UN: - - Monsieur est frais émoulu du collége: il _vous donnera toujours - votre reste_. - - (_Mal. im._ II. 7.) - -Métaphore empruntée au jeu, où le plus fort, sûr de triompher, est -toujours en mesure d’offrir à l’autre de jouer son reste. - - -RETATER QUELQU’UN SUR.... figurément comme _sonder_: - - Je veux _la retâter sur ce fâcheux mystère_. - - (_Amph._ III. 1.) - - -RETENIR EN BALANCE, comme _tenir en balance_: - - Oui, rien _n’a retenu_ son esprit _en balance_. - - (_Fem. sav._ IV. 1.) - - -RÉTIF A (un substantif): - - Vous êtes _rétive aux remèdes_, mais nous saurons vous - soumettre à la raison. - - (_Méd. m. lui._ II. 7.) - - -RETIRER, se retirer: - - Les mauvais traitements qu’il me faut endurer - Pour jamais de la cour me feroient _retirer_. - - (_Fâcheux._ III. 2.) - - Retirez-vous d’ici, ou je vous en ferai _retirer_ d’une autre - manière. - - (_Pr. d’Él._ IV. 6.) - -Molière a supprimé la seconde fois le pronom réfléchi, pour n’avoir pas -à mettre deux _me_ ou deux _vous_, dont le rapprochement eût alourdi -sa phrase: _me_ feraient _me_ retirer; je _vous_ ferai _vous_ retirer. -(Voyez PRONOM RÉFLÉCHI _supprimé_.) - - -RETRANCHER (un substantif) A, pour _borner_, _réduire à_: - - _Je retranche mon chagrin aux appréhensions_ du blâme qu’on - pourra me donner. - - (_L’Av._ I. 1.) - - -RÉUSSIR, sans impliquer l’idée de bon ou de mauvais succès: - - Et comme ton ami, quoi qu’il en _réussisse_, - Je te viens contre tous faire offre de service. - - (_Fâcheux._ III. 4.) - - Voyons ce qui pourra de ceci _réussir_. - - (_Tart._ II. 4.) - -M. Auger blâme cet emploi de _réussir_ pour _résulter_, en se fondant -sur l’usage. Il paraît se tromper. On dit: une réussite bonne ou -mauvaise; pourquoi le verbe n’aurait-il pas la même ampleur de sens -que son substantif? _Il a bien réussi_, _il a mal réussi_, personne ne -songeait à blâmer cette manière de s’exprimer; preuve que _réussir_ -n’emporte pas nécessairement l’idée d’heureux succès. Il reçoit souvent -et très-bien cette dernière valeur, mais c’est par extension de sens. -Il en est de même des mots _heur_, _succès_, _fortune_, _ressentiment_, -qui sont indifférents par eux-mêmes et indéterminés. - - -REVENIR AU CŒUR, au sens figuré: - - Ces coups de bâton _me reviennent au cœur_; je ne les saurois - digérer. - - (_Méd. m. lui._ I. 5.) - - -RÉVÉRENCE; PARLANT PAR RÉVÉRENCE pris adverbialement: - - Ce damoiseau, _parlant par révérence_, - Me fait cocu, madame, avec toute licence. - - (_Sgan._ 16.) - ---RÉVÉRENCE PARLER, comme _parlant par révérence_: - - .... Que j’ai mon haut-de-chausses tout troué par derrière, et - qu’on me voit, _révérence parler_.... - - (_L’Av._ III. 2.) - - -REVERS DE SATIRE, un revirement, un retour de satire: - - Pourtant je n’ai jamais affecté de le dire; - Car enfin il faut craindre un _revers de satire_. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - -REVOULOIR: - - Mais si mon cœur encor _revouloit_ sa prison? - - (_Dép. am._ IV. 3.) - - -RHABILLER, figurément rajuster, couvrir, déguiser: - - Combien crois-tu que j’en connoisse qui, par ce stratagème - (l’hypocrisie), ont _rhabillé_ adroitement les désordres de - leur jeunesse.....? - - (_D. Juan._ V. 2.) - - -RIDICULE, substantif; UN RIDICULE: - - Et l’on m’en a parlé comme d’_un ridicule_. - - (_Éc. des fem._ I. 6.) - - Ne voyez-vous pas bien que c’est _un ridicule_ qu’il fait - parler? - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - - La constance n’est bonne que pour _des ridicules_. - - (_D. Juan._ I. 2.) - - Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, - Madame, a bien paru _ridicule_ achevé. - - (_Mis._ II. 5.) - - Dans une bourde que je veux faire à _notre ridicule_. - - (_B. gent._ III. 14.) - - -RIEN, mot positif; quelque chose: - - ..... Contre la coutume de France, qui ne veut pas qu’un - gentilhomme sache _rien_ faire. - - (_Sicilien._ 10.) - -C’est-à-dire, qui ne veut pas qu’un gentilhomme sache faire quelque -chose. - - Il ne sera pas dit que je ne serve _de rien_ dans cette - affaire-là. - - (_Ibid._) - -Que je n’y serve de quelque chose. - - Pourquoi consentiez-vous à _rien_ prendre de lui? - - (_Tart._ V. 7.) - -A prendre quelque chose. - - Allons, vous dis-je, _il n’y a rien à balancer_. - - (_G. D._ I. 8.) - -Il n’y a chose à balancer, il n’y a pas à balancer. - -C’est le sens conforme à l’étymologie _rem_. (Voy. _des Var. du lang. -fr._, p. 500.) - ---RIEN, négatif: - - Et sa morale, faite à mépriser le bien, - Sur l’aigreur de sa bile _opère comme rien_. - - (_Fem. sav._ II. 8.) - -C’est que la négation est ici renfermée dans l’ellipse: sa morale opère -comme rien (_n’_opère), comme chose qui n’opère pas. - ---RIEN, surabondant, NE FAIRE RIEN QUE: - - Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre, - Bien loin d’y prendre part, _n’en ont rien fait que rire_. - - (_Sgan._ 16.) - -N’en ont fait chose ou autre chose que rire. - ---RIEN MOINS: - - Ma comédie n’est _rien moins_ que ce qu’on veut qu’elle soit. - - (1er _Placet au roi_.) - -Elle est tout, plutôt que ce qu’on veut qu’elle soit. Et les ennemis -de Molière soutenaient qu’elle n’était _rien de moins_ que ce qu’ils -disaient. - - Un pédant qu’à tout coup votre femme apostrophe - Du nom de bel esprit et de grand philosophe, - D’homme qu’en vers galants jamais on n’égala, - Et qui n’est, comme on sait, _rien moins que tout cela_? - - (_Fem. sav._ II. 9.) - -Il n’est _rien moins_ qu’homme d’esprit, c’est-à-dire qu’il ne l’est -pas du tout.--Homme d’esprit? il n’est rien moins que cela; il est -tout, plus que cela. S’il l’était, il faudrait dire: Il n’est _rien de -moins_ qu’homme d’esprit. - ---RIEN QU’A; N’AVOIR RIEN QU’A DIRE: - - Monsieur, _vous n’avez rien qu’à dire_: - Je mentirai, si vous voulez. - - (_Amph._ II. 1.) - -Expression elliptique: vous n’avez rien (à faire) qu’à dire, qu’à -parler; il suffira d’un mot de vous. - - -RIRE A QUELQU’UN: - - On l’accueille, on _lui rit_, partout il s’insinue. - - (_Mis._ I. 1.) - ---RIRE A SON MÉRITE: - - Cet indolent état de confiance extrême, - Qui le rend en tout temps si content de soi-même, - Qui fait qu’_à son mérite_ incessamment _il rit_. - - (_Fem. sav._ I. 3.) - - -RISÉE, rire. (Voyez ÉCLAT DE RISÉE.) - - -ROBINS, gens en robe, terme de mépris: - - O les plaisants _robins_, qui pensent me surprendre! - - (_L’Ét._ III. 11.) - -Trufaldin s’adresse à une troupe de masques en dominos. - - -ROIDEUR DE CONFIANCE. (Voyez BRUTALITÉ.) - - -ROIDIR; SE ROIDIR CONTRE UN CHEMIN: - - Des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours - _se roidissent contre le droit chemin de la raison_. - - (_L’Av._ I. 8.) - -Cette métaphore représente le chemin de la raison comme escarpé et -difficile à gravir. - - -ROMPRE, interrompre, empêcher; ROMPRE UN ACHAT, DES ATTENTES: - - Je sais un sûr moyen - Pour _rompre cet achat_ où tu pousses si bien. - - (_L’Ét._ I. 10.) - - Je ne m’étonne pas si _je romps tes attentes_. - - (_Ibid._ III. 5.) - ---ROMPRE L’ORDRE COMMUN: - - Il _rompt l’ordre commun_, et devance le temps. - - (_Mélicerte._ I. 4.) - ---ROMPRE TOUT A QUELQU’UN, traverser toutes ses entreprises: - - Cet homme _me rompt tout_! - - (_Éc. des f._ III. 4.) - ---ROMPRE UN DÉPART, UN DESSEIN, UNE PENSÉE: - - Elle vint me prier de souffrir que sa flamme - Puisse _rompre un départ_ qui lui perceroit l’âme. - - (_Éc. des mar._ III. 2.) - - Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts - Pour _rompre son dessein_ et calmer ses transports. - - (_Tart._ IV. 5.) - - J’en suis fâché, car cela _rompt une pensée_ qui m’étoit venue - dans l’esprit. - - (_L’Av._ IV. 3.) - ---ROMPRE LA PAILLE: - - Pour couper tout chemin à nous rapatrier, - Il faut _rompre la paille_. Une paille rompue - Rend entre gens d’honneur une affaire conclue. - - (_Dép. am._ IV. 4.) - -Sur l’emploi d’un fétu de paille comme symbole, voyez Du Cange, aux -mots _festuca_, _infestucare_, _exfestucare_. - - -ROUGE; UN ROUGE, substantif, une rougeur: - - Au visage sur l’heure _un rouge_ m’est monté. - - (_Fâch._ I. 1.) - - -RUDANIER: - - LUBIN. Adieu, beauté _rudanière_. - - (_G. D._ II. 1.) - -La première édition écrit en deux mots _rude asnière_. - -«Terme populaire qui se dit des gens grossiers, qui rabrouent fortement -les autres. Il est composé de _rude_ et _ânier_, comme qui dirait un -ânier qui est trop rude à ses ânes.» (TRÉVOUX.) - - -RUER, verbe actif, prenant un régime: - - Ah! je devois du moins lui jeter son chapeau, - _Lui ruer quelque pierre_, ou crotter son manteau. - - (_Sgan._ 16.) - -On dirait ces vers composés tout exprès pour nous faire comprendre la -différence entre _jeter_ et _ruer_, et notre misère d’être aujourd’hui -réduits exclusivement au premier. On _jetait_ à quelqu’un son chapeau à -bas, mais on lui _ruait_ une pierre. - -Cette nuance existait dès l’origine de la langue. Absalon percé par -Joab, les soldats du parti de David décrochent son cadavre de l’arbre: - - «Pois _ruerent_ Absalon en une grant fosse de cele lande, e - _jeterent_ pierres sur lui.» - - (_Rois._ p. 187.) - -Ils _ruèrent_ le cadavre du fils rebelle avec passion, et _jetèrent_ -avec indifférence des pierres dessus pour le couvrir. - -Plus loin, Joab assiége Abelmacha. Une _sage dame_ vient parlementer -aux créneaux, et, voyant qu’il ne s’agit que de livrer le révolté Siba, -dit au capitaine: - - «Nus vus frum _ruer son chief_ aval del mur.» - - (_Rois._ p. 200.) - -Nous dirions sans énergie: jeter sa tête du haut des murailles. - - -SABOULER: - - Comme vous me _saboulez_ la tête avec vos mains pesantes! - - (_Comtesse d’Esc._ 3.) - - -SAGES PROUESSES, prouesses de vertu: - - Ces honnêtes diablesses - Se retranchant toujours sur leurs _sages prouesses_. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - -SAISIR LES GENS PAR LEURS PAROLES, les prendre au mot: - - Je suis homme à _saisir les gens par leurs paroles_. - - (_Éc. des f._ I. 6.) - - -SAISON; temps, moment: - - En une autre _saison_, cette naïveté - Dont vous accompagnez votre crédulité, - Anselme, me seroit un charmant badinage. - - (_L’Ét._ II. 5.) - - ... Ce n’est pas _la saison_ - De m’expliquer, vous dis-je. - - (_Dép. am._ II. 2.) - - La lettre que je dis a donc été remise; - Mais sais-tu bien comment? En _saison_ si bien prise, - Que le porteur m’a dit que, sans ce trait falot, - Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot. - - (_L’Ét._ II. 14.) - - Remettons ce discours pour une autre _saison_; - Monsieur n’y trouveroit ni rime ni raison. - - (_Fem. sav._ IV. 3.) - -_Saison_ pour temps était fort usité au XVIIe siècle. - - «Soit; mais il est _saison_ que nous allions au temple.» - - (CORN. _Le Menteur._) - - «Un homme entre les deux âges, - «Et tirant sur le grison, - «Jugea qu’il étoit _saison_ - «De songer au mariage.» - - (LA FONTAINE. _L’Homme entre deux âges._) - -L’usage a maintenu _hors de saison_ pour _déplacé_, _mal à propos_. - - -SALIR L’IMAGINATION, expression nouvelle en 1663, et raillée par -Molière: - - CLIMÈNE (_précieuse ridicule_). Peut-on, ayant de la vertu, - trouver de l’agrément dans une pièce qui tient sans cesse la - pudeur en alarme, et _salit_ à tout moment l’_imagination_? - - ÉLISE. Les jolies façons de parler que voilà! - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.) - - -SANGLIER, dissyllabe: - -Partout, dans la _Princesse d’Élide_: - - Où pourrai-je éviter ce _sanglier_ redoutable? - - (I. 2.) - - J’ai donc vu ce _sanglier_, qui par nos gens chassé..... - - (_Ibid._) - - Fuir devant un _sanglier_, ayant de quoi l’abattre! - - (_Ibid._) - -(Voyez la remarque sur le mot OUVRIER, p. 276.) - - -SANS QUE (l’indicatif), archaïsme, pour _si_ (un substantif) _ne_, -suivi du conditionnel: - - _Sans que_ mon bon génie au-devant _m’a poussé_, - Déjà tout mon bonheur eût été renversé. - - (_L’Ét._ I. 11.) - -_Si_ mon bon génie _ne m’eût_ poussé au-devant... - - «_Sans que je crains_ de commettre Géronte, - «Je poserois tantôt un si bon guet, - «Qu’il seroit pris ainsi qu’au trébuchet.» - - (LA FONTAINE. _La Confidente sans le savoir._) - -Sans cette circonstance, savoir, que je crains, etc. Sans cette -circonstance, que mon bon génie m’a poussé au-devant.... On doit -regretter la perte de cette ellipse, pleine de naturel et de vivacité. -Aujourd’hui l’on serait obligé de dire: _Si je ne craignois de -commettre Géronte_, _si mon bon génie ne m’eût poussé au-devant_. Quand -il n’existe qu’une seule tournure pour exprimer les choses, la prose -encore s’en accommode, étant tout à fait libre de ses allures; mais, -par la suppression des doubles formes et de certains idiotismes, c’est -la poésie qu’on ruine, ou, si l’on veut, l’art de la versification. - - -SATISFAIRE A: - - Je ne prétends point qu’il se marie, qu’au préalable il n’ait - _satisfait à la médecine_. - - (_Pourc._ II. 2.) - - «Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père, _vous y - satisfera_ sur l’heure.» - - (PASCAL, 7e _Prov._) - - -SAVANTAS: - - Et des gens comme vous devroient fuir l’entretien - De tous ces _savantas_ qui ne sont bons à rien. - - (_Fâcheux._ III. 3.) - -«Injure gasconne. Le baron de Fæneste se moquoit de tous les -_savantas_.» (FURETIÈRE.) - - -SAVOIR ENROUILLÉ: - - On s’y fait (à la cour) une manière d’esprit qui, sans - comparaison, juge plus finement des choses que tout le _savoir - enrouillé_ des pédants. - - (_Crit. de l’Éc. des f._ 7.) - ---NOUS SAVONS CE QUE NOUS SAVONS: - - SGANARELLE. Il suffit que _nous savons ce que nous savons_, et - que tu fus bien heureuse de me trouver. - - (_Méd. m. lui._ I. 1.) - -Formule de réticence du style familier; espèce de dicton populaire. -(Voyez SUFFIT QUE.) - ---SAVOIR QUELQU’UN, connaître quelqu’un: - - _Je sais un paysan_ qu’on appeloit Gros-Pierre. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - ---SAVOIR SA COUR: - - Laissez-moi faire: je suis homme qui _sais ma cour_. - - (_Am. magn._ II. 2.) - - -SCANDALE, au sens d’affront, esclandre; FAIRE UN SCANDALE A QUELQU’UN, -lui faire un esclandre: - - Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, - Et _faire un tel scandale à toute une famille_? - - (_Dép. am._ II. 8.) - -_Scandale_, outre le sens qu’il porte aujourd’hui, avait encore celui -d’_outrage_. Nicot cite, au mot _Scandaliser_, cette explication de -Budée: «Le peuple exprime quelquefois, par _scandaliser quelqu’un_, -ce que les gens bien élevés rendent par _reprocher à quelqu’un une -faute_.» Le Dictionnaire de l’Académie de 1694 consacre les deux -acceptions de _scandale_ et _scandaliser_; Trévoux les maintient encore -en 1740. - -_Scandale_ est de formation moderne, c’est-à-dire, du XVIe siècle, -lorsque l’oreille ne craignait plus les doubles consonnes. Le moyen -âge avait tiré de _scandalum_, _esclande_, qu’on prononçait _éclande_, -et qui persiste sous cette forme _esclandre_. L’usage s’est chargé -d’attribuer à chacun de ces deux mots une nuance de signification qui -rend l’un et l’autre utile; mais c’est une occasion de remarquer: -1° qu’en augmentant le nombre des mots, il a fallu restreindre leur -signification, et faire aux nouveaux un apanage aux dépens des anciens; -2° que, selon les époques où ils ont passé dans notre langue, les -mots latins ont subi l’empire d’une loi différente. De _spatium_, -_spongium_, _spiritus_, le moyen âge avait fait les substantifs -_espace_, _esponge_, _esprit_ (l’_s_ ne sonnant point); plus tard, -après la perte de la tradition primitive, et sous l’influence du -pédantisme de la renaissance, on créa les adjectifs _spacieux_, -_spongieux_, _spirituel_, qui serrent de plus près la forme latine. Au -lieu de _spirituel_, le moyen âge disait _espiritable_. - -On peut à ce signe reconnaître tout d’abord si tel mot français est -antérieur ou postérieur à la renaissance, car le moyen âge n’en avait -pas un seul qui commençât par deux consonnes consécutives[77]. - - [77] Les liquides ne comptent que pour demi-consonnes, comme, - _plein_, _prendre_, etc. - - -SE JOUER, sans complément, pour _jouer_: - - On n’est point capable de _se jouer_ longtemps, lorsqu’on a - dans l’esprit une passion aussi sérieuse..... - - (_Comtesse d’Esc._ 1.) - -On disait, avec ou sans la forme réfléchie, _jouer_, ou _se jouer_, -comme _combattre_, ou _se combattre_; _fuir_, _dormir_, _dîner_, -_mourir_, ou _se fuir_, _se dormir_, _se dîner_, _se mourir_. - -(Voyez ARRÊTER.) - - -SE METTRE SUR L’HOMME D’IMPORTANCE, sur le ton ou sur le pied d’homme -d’importance: - - Je veux _me mettre un peu sur l’homme d’importance_, - Et jouir quelque temps de votre impatience. - - (_Mélicerte._ I. 3.) - - -SE... NOUS, corrélatifs: - - _Se_ dépouiller entre les mains d’un homme qui ne _nous_ touche - de rien. - - (_Am. méd._ I. 5.) - - -SECOURS, au singulier, les auxiliaires: - - Ah, tête! ah, ventre! que ne le trouvé-je tout à l’heure _avec - tout son secours_! que ne paroît-il à mes yeux au milieu de - trente personnes! - - (_Scapin._ II. 9.) - - -SEMBLANT DE RIEN (FAIRE, NE PAS FAIRE). Voyez à la fin de l’article -PAS. - - -SEMBLER DE (un infinitif): - - Quand il m’a dit ces mots, il m’a _semblé d’entendre_: - Va-t’_en_ vite chercher un licou pour te pendre. - - (_Dép. am._ V. 1.) - -Pourquoi cette préposition? _Commencer de_ est, par euphonie, pour -_commencer à_, afin d’éviter quelque hiatus; mais _sembler_ se -construit avec un second verbe, sans préposition intermédiaire. - -Cependant c’est encore la raison d’euphonie qui lui a donné celle-ci; -ou, pour mieux dire, il n’y a pas réellement de préposition: il n’y a -qu’un _d_ euphonique, vestige de la prononciation primitive. Ce _d_ ou -_t_ final armait autrefois toutes les terminaisons en _é_, soit des -substantifs, soit du participe, comme on peut s’en convaincre en jetant -les yeux sur les plus anciens monuments de notre langue. «J’ai peche_d_ -à lui seul,» qu’on lit dans saint Bernard, est comme «il m’a semble_d_ -entendre.» - -Que l’oreille ait ensuite causé l’erreur de la main, et qu’on ait -écrit: il me semble _de_ voir, _d’_entendre, c’est ce qui est arrivé -mainte autre fois. Par exemple, lorsqu’on a mis: Il y en a _d’aucuns_, -pour il y en a_d_ aucuns;--Ma _tante_ pour ma_t_ ante; _Ante_, -d’_amita_, conservé dans l’anglais_aunt_. - -(Voyez D euphonique.) - - -SEMENCES, figurément, principes; SEMENCES D’HONNEUR: - - Isabelle pourroit perdre dans ces hantises - Les _semences d’honneur_ qu’avec nous elle a prises. - - (_Éc. des mar._ I. 4.) - - -SEMONDRE, exhorter par un sermon, un avis: - - De peur que cet objet qui le rend hypocondre - A faire un vilain coup ne me l’allât _semondre_. - - (_L’Ét._ II. 3.) - -M. Auger dérive _semondre_ de _submonere_, à tort, selon moi. Il a pris -cette étymologie dans Nicot, où il aurait fallu la laisser cachée. - -La racine de _semondre_ me paraît être _sermo_; _semondre_ serait -alors une forme primitive de _sermonner_. L’_r_ s’éteignait dans la -prononciation, pour éviter deux consonnes consécutives: _sermonner_, -_semoner_, _semonre_, enfin _semondre_, avec un _d_ euphonique, -comme dans _pondre_ tiré de _ponere_, dans _moudre_, de _molere_ -(_moul(d)re_). Si l’on veut que _semondre_ vienne de _monere_, il -faudra expliquer d’où vient la syllabe initiale _se_. On ne peut -admettre qu’elle représente le latin _sub_; il n’y en aurait pas -d’autre exemple. - -On trouve dans Nicot SEMONNEUR, _vocator_, _monitor_; n’est-ce pas le -même mot que SERMONNEUR? Celui qui fait des _sermons_ et celui qui -donne des _semonces_, n’est-ce pas tout un? - -Nous doutons, et nous soumettons nos doutes aux doctes capables de les -dissiper. - - -S’EN RETOURNER, avec la tmèse de _en_: - - Et, dès devant l’aurore, - Vous _vous en_ êtes _retourné_. - - (_Amph._ II. 2.) - -(Voyez EN construit avec un verbe, p. 150.) - - -SENS, au pluriel; le sens, la signification: - - Et les _sens imparfaits_ de cet écrit funeste - Pour s’expliquer à moi n’ont pas besoin du reste. - - (_D. Garcie._ II. 4.) - -Les sens imparfaits d’un écrit funeste qui n’ont pas besoin du reste -pour s’expliquer, c’est là sans doute ce que la Bruyère appelait -du jargon, et il n’y a pas moyen d’y contredire. Hormis quelques -fragments, comme la scène de jalousie du IVe acte, cette malheureuse -pièce de Don Garcie est entièrement de ce style. Molière, pour cette -fois, était sorti de son domaine habituel, la vérité, et il ne pouvait -pas mettre un style vrai sur un sujet faux et romanesque. - - -SENSIBLE, clair, intelligible, qui tombe sous le sens: - - Mon malheur m’est visible, - Et mon amour en vain voudroit me l’obscurcir; - Mais le détail encor ne m’en est pas _sensible_. - - (_Amph._ II. 2.) - - -SENTIMENTS OUVERTS; PARLER A SENTIMENTS OUVERTS: - - Et je crois, _à parler à sentiments ouverts_, - Que nous ne nous en devons guères. - - (_Amph. prol._) - - -SENTIR, construit avec un pronom possessif, suivi d’un substantif; -SENTIR SON BIEN: - - A l’heure que je parle, un jeune Égyptien, - Qui n’est pas noir pourtant et _sent assez son bien_, - Arrive, accompagné d’une vieille fort hâve. - - (_L’Ét._ IV. 9.) - -_Bien_, dans cette locution, signifie _bonne_ extraction; sentir son -bien né, son homme bien né: - ---SENTIR SON VIEILLARD, SON HOMME QUI...: - - Cela _sent son vieillard_ qui, pour en faire accroire, - Cache ses cheveux blancs d’une perruque noire. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - - Votre conseil _sent son homme_ qui a envie de se défaire de sa - marchandise. - - (_Am. méd._ I. 1.) - - «Mon languaige françois est altéré, et en la prononciation et - ailleurs, par la barbarie de mon creu. Je ne veis jamais homme - des contrées de deçà qui ne _sentist_ bien evidemment _son - ramage_, et qui ne bleceast les aureilles pures françoises.» - - (MONTAIGNE. II. 17.) - - «Il y a trop de somptuosité à votre habit: cela _ne sent pas sa - criminelle_ assez repentante.» - - (LA FONTAINE. _Psyché._ II.) - - «Cybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur; Cérès _sent sa - divinité de province_, et n’a nullement l’air de cour.» - - (Id. _Ibid._) - ---SENTIR LE BATON, impersonnel: - - C’est _qu’il sent le bâton_ du côté que voilà. - - (_Dép. am._ V. 4.) - ---SENTIR (SE), avoir la conscience de son être: - - Petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein, - Et qui dès qu’il _se sent_, par une humeur ingrate, - Cherche à faire du mal à celui qui le flatte! - - (_Éc. des fem._ V. 4.) - - -SERRER, verbe actif, en parlant d’une maladie, peste, fièvre, etc: - - Que la fièvre quartaine puisse _serrer bien fort_ le bourreau - de tailleur! - - (_B. gent._ II. 7.) - -(Voyez FIÈVRE.) - - -SERVIR SUR TABLE: - - GALOPIN. Madame, on a _servi sur table_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 8.) - -C’était l’expression consacrée: - - «Ainsi dit Gilotin, et ce ministre sage - «_Sur table_ au même instant fait _servir_ le potage.» - - (BOILEAU. _Le Lutrin._) - ---SERVIR DE QUELQUE CHOSE: - - Et voilà _de quoi sert_ un sage directeur. - - (_Éc. des fem._ III. 1.) - - L’un fait beaucoup de bruit qui _ne lui sert de guères_. - - (_Ibid._ I. 1.) - ---Dans cette façon de parler, NE SERVIR DE RIEN, on usait d’une -inversion au participe passé: - - Tout cela _n’a de rien servi_. - - (_Préf. de Tartufe_ et 2e _Placet au roi_.) - - -SES, pluriel, précédant deux substantifs au singulier: - - Chacun, à _ses péril et fortune_, peut croire tout ce qu’il lui - plaît. - - (_Mal. im._ III. 3.) - -Cette façon de parler est tout à fait conforme à l’ancienne langue. -Aussi je ne crois pas que la vraie locution soit: _à ses risques et -périls_, mais _à ses risque et péril_, au singulier. - - -SEUL, faisant pléonasme avec _ne que_: - - Notre sort _ne dépend que_ de sa _seule_ tête. - - (_Éc. des fem._ III. 1.) - - Mais j’entends que la mienne - Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne; - Que d’une serge honnête elle ait son vêtement, - Et _ne_ porte le noir _qu’_aux bons jours _seulement_. - - (_Éc. des mar._ I. 2.) - - Ce _n’est qu’_après moi _seul_ que son âme respire. - - (_Ibid._ II. 14.) - - Et je _n’ai seulement qu’_à vous dire deux mots. - - (_Tart._ III. 2.) - - _Ce n’est que la seule_ considération que j’ai pour monsieur - votre père. - - (_Pourc._ III. 9.) - - _Ce n’est qu’à l’esprit seul_ que vont tous les transports. - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - -Ce tour, qu’on appellerait aujourd’hui un pléonasme, est très-familier -aux écrivains du XVIIe siècle: - - «Le roi son mari lui a donné jusqu’à la mort ce bel éloge, - qu’il _n’_y avoit _que le seul_ point de la religion où leurs - cœurs fussent désunis.» - - (BOSSUET. _Or. f. de la r. d’A._) - - -SI, pris substantivement; UN SI, une condition: - - Ces protestations ne coûtent pas grand’chose, - Alors qu’à leur effet _un pareil si_ s’oppose. - - (_Dép. am._ II. 2.) - - «Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable; - Mais _par tel si_, qu’au lieu qu’on obéit au diable - Quand il a fait ce plaisir-là, - A tes commandements le diable obéira.» - - (LA FONTAINE. _La Chose impossible._) - -Cette locution est très-fréquente dans les poëtes du XIIIe siècle: Le -comte de Forest, le fanfaron Lisiard, se vante de faire en moins de -huit jours la conquête de la belle Euriant, à condition qu’elle ne sera -de rien prévenue: - - «Et _par si_ qu’on ne li voist dire.» - - (GIBERT DE MONTREUIL. _La Violette._ p. 17.) - -Par tel _si_ qu’on n’aille le lui dire, la mettre sur ses gardes. - -Il est très-important d’observer que nos pères avaient _se_ et _si_; -_se_ exprimait seul un sens dubitatif, et venait du latin _si_; au -contraire, _si_ n’était jamais dubitatif, aussi venait-il de _sic_. -Cette distinction est essentielle pour l’intelligence de certains -archaïsmes. - -Plus loin, Lisiard propose à Gérard un défi; Gérard l’accepte, mais -en dicte les conditions, et les soumet à la demoiselle affligée qu’il -s’agit de venger: - - «Et _par si_ soit fait li recors, - S’il me puet ocire et conquerre, - Que vous et toute vostre terre - Serez à son comandement; - Et se je le conquiers, ensement.» - - (_La Violette._ p. 84.) - -«Et soit fait notre accord par tel _si_, que s’il me peut tuer et -conquérir, vous lui appartiendrez avec toute votre terre; et de même, -si c’est moi qui le conquiers.» - ---SI (_sic_), toutefois; ET SI, et pourtant, et encore: - - J’ai la tête plus grosse que le poing, _et si_ elle n’est pas - enflée. - - (_B. gent._ III. 5.) - ---SI FAUT-IL, encore faut-il: - - MORON. _Si faut-il_ tenter toute chose, et éprouver si son âme - est entièrement insensible. - - (_Pr. d’Él._ III. 5.) - - _Si faut-il bien_ pourtant trouver quelque moyen.... pour - attraper notre brutal. - - (_Sicilien._ 5.) - - «On m’a pourvu d’un cœur peu content de soi-même, - «Inquiet, et fécond en nouvelles amours: - «Il aime à s’engager, mais non pas pour toujours; - «_Si faut-il_ une fois brûler d’un feu durable.» - - (LA FONT. _Elég._ III.) - ---SI... COMME (_sic ut_): - - Je vous félicite, vous, d’avoir une femme _si_ belle, _si_ - sage, _si_ bien faite, _comme_ elle est. - - (_Méd. m. lui._ II. 4.) - -_Sic pulchra ut est._ - -_Comme_, dans l’origine, était le complément naturel de _si_, _aussi_, -_tant_. - - «Li reis jurad: _Si_ veirement _cume_ Deus vit, David ne - murrad.» - - (_Rois._ p. 74.) - - «Ki, entre tute ta gent, est _si_ fidel _cume_ David vostre - gendre est?» - - (_Ibid._ p. 87.) - -Ou sans séparation, _sicume_ (italien, _siccome_): - - «E fud a curt _sicume_ il out ested devant.» - - (_Rois._ p. 74.) - -_Comme_ se construisait de même avec _tel_: - - «Deus te face _tel_ merci _cume_ tu m’as mustred ici.» - - (_Ibid._ p. 95.) - - «Vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les - remèdes? Apprenez-les de ceux qui ont été _tels comme vous_.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 272.) - -_Comme_ suppléait _que_, au grand avantage de l’euphonie: - - «Peut-être que tu mens _aussi bien comme_ lui.» - - (CORNEILLE. _Le Menteur._ IV. 7.) - - «Qu’il fasse _autant_ pour soi _comme_ je fais pour lui.» - - (Id. _Polyeucte._ III. 3.) - -Sur quoi Voltaire dit: «Ce vers est un solécisme; on dit _autant que_, -et non pas _autant comme_.» Mais pourquoi pas? L’usage? Il était du -temps de Corneille en faveur d’_autant comme_. La logique? C’est un pur -latinisme. Les Latins faisaient donc aussi un solécisme, de dire: - - Haud _ita_ vitam agerent _ut_ nunc plerumque _videmus_? - - (LUCRÈCE. III.) - -Il est fâcheux que Voltaire ait appuyé une réforme sans motif, qui -appauvrit la langue, surtout celle des poëtes, et envieillit les -écrivains faits pour rester modèles. J’ai dit que l’emploi de _comme_ -relatif avait jadis pour soi l’autorité de l’usage; voici en preuve -quelques exemples: - -Marot demandant une haquenée à François Ier: - - «Savez comment Marot l’acceptera? - «_D’aussi_ bon cueur _comme_ la sienne il donne - «Au fin premier qui la demandera.» - - «Ma foi seule, _aussi_ pure et belle - «_Comme_ le sujet en est beau.....» - - «Il n’est rien de _si_ beau _comme_ Calixte est belle.» - - (MALHERBE.) - - «Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment - «_Aussi_ bon citoyen _comme_ parfait amant.» - - (CORNEILLE. _Horace._) - -Mais tout à coup cette façon de parler a déplu aux grammairiens-jurés -de la fin du XVIIe siècle: ils l’ont réprouvée d’un commun accord. -Ménage donne pour raison qu’«elle n’est pas naturelle.» (_Obs._ p. -348.) La nature est ici invoquée bien à propos! Mais est-il prouvé que -ce mot _que_ soit plus rapproché de la nature que le mot _comme_? -Est-il sûr que l’usage consacré par une longue suite de siècles, -appuyé sur la logique, sur l’étymologie, et fortifié par l’exemple des -meilleurs écrivains, doive céder au caprice de trois ou quatre pédants -sans autorité que celle qu’ils s’arrogent avec insolence? Cela n’est -pas naturel non plus, et pourtant, hélas! cela se voit tous les jours. - -_Comme_, à la place de _que_, est un archaïsme qui a de la grâce et de -la naïveté: - - «Catin veut espouser Martin; - «C’est une très-fine femelle! - «Martin ne veut pas de Catin: - «Je le trouve _aussi_ fin _comme_ elle.» - - (MAROT.) - ---SI dubitatif (_si_),... ET QUE...: - - _S’il_ ne vous suffit pas de toute l’assurance - Que vous peuvent donner mon cœur et ma puissance, - _Et que_ de votre esprit les ombrages puissants - Forcent mon innocence à convaincre vos sens... - - (_D. Garcie._ IV. 8.) - - Ce seroit une chose plaisante _si_ les malades guérissoient, - _et qu’_on m’en vînt remercier! - - (_D. Juan._ III. 1.) - - «_Si_ Babylone eût pu croire qu’elle eût été périssable comme - toutes les choses humaines, _et que_ une confiance insensée ne - l’eût pas jetée dans l’aveuglement.....» - - (BOSSUET. _Hist. un._ IIIe p.) - ---SI, répondant au latin _an_, _utrum_: - - Et je suis _en suspens si_, pour me l’acquérir, - Aux extrêmes moyens je ne dois point courir. - - (_L’Ét._ III. 2.) - - Je suis _dans l’incertitude si_ je dois me battre avec mon - homme, ou bien le faire assassiner. - - (_Sicilien._ 13.) - ---SI C’ÉTAIT QUE: - - Et _si c’étoit qu’_à moi la chose pût tenir... - - (_Mis._ IV. 1.) - ---SI (un adjectif) QUE DE (_adeò... ut..._); tant ou tellement... que -de...: - - Et j’ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut _si - considéré_ en son temps _que d’_avoir permission de vendre tout - son bien pour le voyage d’outre-mer. - - (_G. D._ I. 5.) - - S’il étoit _si hardi que de_ me déclarer son amour, il perdroit - pour jamais ma présence et mon estime. - - (_Am. magn._ II. 3.) - - Ouais! je ne croyois pas que ma fille fût _si habile que de_ - chanter ainsi à livre ouvert. - - (_Mal. im._ II. 6.) - - «Celui-ci le paya d’ingratitude, et fut _si méchant que d’oser_ - souiller le lit de son bienfaiteur.» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - - -SIÈCLE D’AUJOURD’HUI (AU): - - C’est une chose rare _au siècle d’aujourd’hui_. - - (_Mis._ IV. 1.) - - -SINGULIER; SINGULIER A, particulier à: - - Cette fermeté d’âme, _à vous si singulière_. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - -«On dit d’une chose qu’elle est _particulière à quelqu’un_, mais non -pas qu’elle _lui est singulière_.» (M. AUGER.) - -Et pourquoi ne le dirait-on pas? On dit bien _singulier_, sans -complément, pour _particulier_. M. Auger n’a rien repris à ces vers: - - Et je ne veux aussi, pour grâce _singulière_, - Que montrer à vos yeux mon âme tout entière. - - (_Tart._ III. 3.) - -_Grâce singulière_ est pourtant bien là pour _grâce particulière_. -Si on laisse au mot _singulier_ le sens de _singularis_ dans un cas, -pourquoi ne pas le lui laisser dans l’autre? Pourquoi le permettre sans -complément et le défendre, avec un complément? - -En général, on critique beaucoup trop par cette formule: _cela ne se -dit pas_. Ce qu’il faut montrer, c’est que cela ne doit pas, ne peut -pas se dire, surtout quand cela a été dit par des gens comme Molière, -Pascal ou Bossuet. - - -_SINGULIER_ (verbe au) après un nombre pluriel: - - Quatre ou cinq mille écus _est_ un denier considérable. - - (_Pourc._ III. 9.) - - Et deux ans, dans le sexe, _est_ une grande avance. - - (_Mélicerte._ I. 4.) - -(Voyez C’EST ou EST en accord avec un pluriel, et CE SONT.) - - -SI PEU QUE DE (un infinitif): - - Vous êtes-vous mis dans la tête qu’un homme de soixante-trois - ans.... considère _si peu_ sa fille _que de la marier_ avec un - homme qui a ce que vous savez? - - (_Pourc._ II. 7.) - -(Voyez SI (un adjectif) QUE DE, p. 375.) - - -SIQUENILLES (_sic_ dans l’édition originale; Ribou, 1669), souquenilles: - - Quitterons-nous nos _siquenilles_, monsieur? - - (_L’Av._ III. 2.) - - -SITUÉ; AME BIEN SITUÉE: - - Non, non, il n’est point d’âme un peu _bien située_ - Qui veuille d’une estime ainsi prostituée. - - (_Mis._ I. 1.) - -L’expression est insolite; cependant nous disons chaque jour, avec -l’autorité de l’usage: Avoir le cœur _bien placé_. C’est la même figure. - - -SŒURS D’INFORTUNE, comme _frères d’armes_: - - Nous nous voyons _sœurs d’infortune_. - - (_Psyché._ I. 1.) - - -SOI, où l’usage moderne emploie _lui_, _elle_, _eux_: - - Bien que de vous mon cœur ne prenne point de loi, - Et ne doive en ces lieux aucun compte qu’à _soi_... - - (_D. Garcie._ II. 5.) - - C’est une fille à nous, que, sous un don de foi, - Un Valère a séduite et fait entrer chez _soi_. - - (_Éc. des mar._ III. 5.) - -_Apud se_, et non _apud illum_. - -Agnès, dit Horace, - - N’a plus voulu songer à retourner chez _soi_, - Et de tout son destin s’est commise à ma foi. - - (_Éc. des fem._ V. 2.) - - Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage - Qu’en recueillant chez _soi_ ce dévot personnage. - - (_Tart._ I. 1.) - - Toi, Sosie?--Oui, Sosie; et si quelqu’un s’y joue, - Il peut bien prendre garde à _soi_. - - (_Amph._ I. 2.) - - Ne voyez-vous pas qu’il tire à _soi_ toute la nourriture, et - qu’il empêche ce côté-là de profiter? - - (_Mal. im._ III. 14.) - - Cet indolent état de confiance extrême, - Qui le rend en tout temps si content de _soi-même_. - - (_Fem. sav._ I. 3.) - - Ce sont choses, _de soi_, qui sont belles et bonnes. - - (_Ibid._ IV. 3.) - - Le savoir garde _en soi_ son mérite éminent. - - (_Ibid._) - - Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste; - Et, perdant toute chose, à _soi-même_ il se reste. - - (_Ibid._ V. 4.) - -Tout le XVIIe siècle a ainsi parlé. Les grammairiens se sont perdus en -distinctions et en subtilités pour régler quand il fallait _soi_, et -quand _lui_. Tout cela est chimérique. Les grands écrivains du temps de -Louis XIV se sont guidés bien plus sûrement sur un seul point: partout -où le latin mettrait _se_, ils ont mis _soi_, - - «Qu’il fasse autant pour _soi_ comme je fais pour lui.» - - (CORNEILLE. _Polyeucte._ III. 8.) - -_Pro se ipso_, et non _pro illo_. - - «Mais il se craint, dit-il, _soi-même_ plus que tous.» - - (RACINE. _Androm._ V. 2.) - -_Timet se ipsum._ - - «Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après _soi_.» - - (Id. _Phèdre._) - -_Post se_, et non _post illum_. - - «Mais souvent un auteur, qui se flatte et qui s’aime, - «Méconnoît ses défauts et s’ignore _soi-même_.» - - (BOILEAU.) - - «Il n’ouvre la bouche que pour répondre...... Il crache presque - sur _soi_.» - - (LA BRUYÈRE.) - - «Idoménée, revenant à _soi_, remercia ses amis.» - - (FÉNELON.) - - «Tant de profanations que les armes traînent après _soi_!» - - (MASSILLON.) - - «Dieux immortels, dit-elle en _soi-même_, est-ce donc ainsi que - sont faits les monstres?» - - (LA FONTAINE. _Psyché._ I.) - -On voit qu’il n’est pas besoin de tant raffiner, à la suite de -Vaugelas, d’Olivet et les modernes. - - -SOIENT, monosyllabe: - - Et votre front, je crois, veut que du mariage - Les cornes _soient_ chez vous l’infaillible apanage. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - «Qu’ils _soient_ comme la poudre et la paille légère - «Que le vent chasse devant lui.» - - (RACINE. _Esther._ I. 5.) - - -SOIS-JE, dans une formule de souhait: - - _Sois-je_ du ciel écrasé si je mens! - - (_Mis._ I. 2.) - -Forme excellente, au lieu de _puissé-je être_. - - -SOLÉCISMES EN CONDUITE: - - Le moindre _solécisme_, en parlant, vous irrite; - Mais vous en faites, vous, d’étranges _en conduite_. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - - -SOLLICITER DE QUELQUE CHOSE: - - J’ai cru faire assez de fuir l’engagement _dont j’étois - sollicitée_. - - (_Am. magn._ IV. 7.) - - Ne me refusez point la grâce _dont je vous sollicite_. - - (_L’Av._ II. 7.) - - -SON, SA, SES, se rapportant à un autre mot que le sujet de la phrase: - - Je ne puis vous celer que ma fille Célie - Dès longtemps par moi-même est promise à Lélie, - Et que, riche en vertus, _son retour_ aujourd’hui - M’empêche d’agréer un autre époux que lui. - - (_Sgan._ 24.) - -_Son retour_, c’est le retour de Lélie; _riche en vertus_ se rapporte -aussi à Lélie, quoique la construction de la phrase semble appliquer -ces mots au retour. Il n’y a pas moyen d’excuser cette faute, source -d’équivoques. - - Jusqu’ici don Louis, qui vit à _sa prudence_ - -(La prudence de don Louis.) - - Par le feu roi mourant commettre _son enfance_, - -(L’enfance de don Alphonse.) - - A caché _ses destins_ aux yeux de tout l’État... - -(Les destins d’Alphonse.) - - Et bien que le tyran, depuis _sa lâche audace_, - -(L’audace du tyran.) - - L’ait souvent demandé pour lui rendre _sa place_, - -(La place d’Alphonse.) - - Jamais _son zèle ardent_ n’a pris de sûreté - -(Le zèle d’Alphonse.) - - A l’appât dangereux de _sa fausse équité_. - - (_D. Garcie._ I. 2.) - -(La fausse équité du tyran.) - -Il est difficile d’écrire avec plus de négligence. - -On dit bien _la surveillance de l’État_, mais non _les yeux de l’État_. -L’État est une abstraction, une idée complexe, qui ne saurait être -personnifiée jusqu’à prendre des yeux ni des oreilles. - ---SON, SA, rapportés à un nom de chose: - - LYSIDAS (_parlant de sa pièce_). Tous ceux qui étoient là - doivent venir à _sa_ première représentation. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - ---SON avec _sentir_. (Voyez SENTIR, p. 370.) - - -SONGER, actif, pour _imaginer_, _méditer_: - - C’est une foible ruse; - J’en _songeois une_...--Et quelle?--Elle n’iroit pas bien. - - (_L’Ét._ I. 2.) - - J’avois _songé une comédie_ où il y auroit eu un poëte, etc... - - (_Impromptu._ 1.) - ---SONGER DE (un infinitif); songer à: - - Et qu’ils s’étoient promis une foi mutuelle, - Avant qu’il eût _songé de poursuivre_ Isabelle. - - (_Éc. des mar._ III. 6.) - -(Voyez p. 99, DE remplaçant A.) - - -SONT pour font, en style d’arithmétique: - - Je crois que deux et deux _sont_ quatre. - - (_D. Juan._ III. 1.) - -L’édition d’Amsterdam a corrigé, selon sa coutume, et mis _font_. - ---SONT-CE: - - _Sont-ce_ encore des bergers?--C’est ce qu’il vous plaira. - - (_B. gent._ I. 2.) - - _Sont-ce_ des vers que vous lui voulez écrire? - - (_Ibid._ II. 6.) - - _Sont-ce_ des visions que je me mets en tête? - - (_Psyché._ I. 1.) - -(Voyez CE SONT.) - - -SORTILÉGE; DONNER UN SORTILÉGE A QUELQU’UN, lui jeter un sort: - - C’est _un sortilége qu’il lui a donné_. - - (_Pourc._ III. 9.) - - -SORTIR HORS: - - Tenez, voyez ce mot, et _sortez hors_ de doute. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Mais lui fallant un pic, je _sortis hors_ d’effroi. - - (_Fâcheux._ II. 2.) - - -SOT, terme adouci pour exprimer ce qu’ailleurs Molière appelle crûment -un cocu: - - Elles font la sottise, et nous sommes les _sots_. - - (_Sgan._ 17.) - - Elle? Elle n’en fera qu’un _sot_, je vous l’assure. - - (_Tart._ II. 2.) - - Épouser une sotte est pour n’être point _sot_. - - (_Éc. des mar._ I. 1.) - - «Il veut à toute force être au nombre des _sots_.» - - (LA FONT. _La Coupe enchantée._) - ---SOT, passionné au point d’en perdre le sens: - - Si bien donc?--Si bien donc qu’elle est _sotte_ de vous. - - (_L’Ét._ I. 6.) - ---ÊTRE SOT APRÈS QUELQU’UN, en être assotté: - - MARINETTE. - - Que Marinette _est sotte après son Gros-René_! - - (_Dép. am._ IV. 4.) - - -SOUCIER, verbe actif, comme _affliger_, _chagriner_: - - Hé! je crois que cela foiblement _vous soucie_. - - (_Dép. am._ IV. 3.) - - «Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi - «Me fasse peur, ni _me soucie_?» - - (LA FONTAINE. _Le Lion et le Moucheron._) - - -SOUFFRIR, absolument; SOUFFRIR DE QUELQU’UN: - - Ciel! faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir, - _De cent sortes de sots_ nous oblige à _souffrir_! - - (_Fâcheux._ I. 6.) - ---SOUFFRIR QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN: - - De grâce, _souffrez-moi_, par un peu de bonté, - _Des bassesses_ à qui vous devez la clarté. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - «Mais le père Lemoine a apporté une modération à cette - permission générale; car _il ne le veut point du tout souffrir - aux vieilles_.» - - (PASCAL. 9e _Prov._) - - -SOUFFRIR A QUELQU’UN DE (un infinitif), lui permettre: - - . . . . . . . _Souffrez à mon amour - De_ vous revoir, madame, avant la fin du jour. - - (_Mis._ IV. 4.) - - Si votre cœur me considère - Assez pour _me souffrir de disposer de vous_.... - - (_Psyché._ I. 3.) - -_Me_ est ici au datif, et non à l’accusatif. - - -SOUPÇON; HORS DE SOUPÇON: - - On ne reçoit plus rien qui soit _hors de soupçon_. - - (_L’Ét._ II. 6.) - -Qui soit à l’abri du soupçon, qui ne soit suspect. - ---SOUPÇONS DE QUELQU’UN: - - Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons - _de_ mon mari. - - (_B. gent._ III. 7.) - -Molière dit _soupçons de quelqu’un_, comme _l’hymen_, _la vengeance_, -_la jalousie de quelqu’un_, c’est-à-dire, relativement à quelqu’un. - ---SOUPÇON ENTRE DEUX PERSONNES, qui porte sur deux personnes: - - Cela ne vous offense point: _il ne tombe entre lui et vous - aucun soupçon_ de ressemblance. - - (_Scapin._ II. 7.) - - -SOUPÇONNER, suspecter: - - On _soupçonne_ aisément un sort tout plein de gloire; - Et l’on veut en jouir avant que de le croire. - - (_Tart._ IV. 5.) - - -SOUS, au lieu de _par_ ou _avec_: - - Enfin je l’ai fait fuir, et, _sous ce traitement_, - De beaucoup d’actions il a reçu la peine. - - (_Amph._ I. 2.) - - Ne prétendez pas vous sauver _sous_ cette imposture. - - (_L’Av._ V. 5.) - ---SOUS COULEUR, sous prétexte: - - Anselme, instruit de l’artifice, - M’a repris maintenant tout ce qu’il nous prêtoit, - _Sous couleur_ de changer de l’or que l’on doutoit. - - (_L’Ét._ II. 7.) - -(Voyez COULEUR et COLORÉ.) - ---SOUS DES LIENS: - - La fille qu’autrefois de l’aimable Angélique, - _Sous des liens_ secrets, eut le seigneur Enrique. - - (_Éc. des fem._ V. 9.) - - Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère, - Pour entrer _sous de tels liens_. - - (_Psyché._ I. 3.) - ---SOUS DES SOINS: - - Je ris des noirs accès où je vous envisage, - Et crois voir en nous deux, _sous mêmes soins nourris_, - Ces deux frères que peint l’École des maris. - - (_Mis._ I. 1.) - -L’idée de protection, enfermée dans le verbe _nourrir_, sauve cette -métaphore: - - «Parva _sub_ ingenti matris se subjicit _umbra_.» - - (VIRG.) - ---SOUS L’APPAT DE..., sous le prétexte de: - - Ce marchand déguisé, - Introduit _sous l’appât_ d’un conte supposé: - - (_L’Ét._ IV. 7.) - ---SOUS SA MOUSTACHE: - - On n’est point bien aise de voir, _sous sa moustache_, cajoler - hardiment sa femme ou sa maîtresse. - - (_Sicilien._ 14.) - ---SOUS TANT DE VRAISEMBLANCE: - - Quoi! le premier transport d’un amour qu’on abuse - _Sous tant de vraisemblance_ est indigne d’excuse! - - (_Dép. am._ IV. 2.) - ---SOUS UN DON DE FOI: - - C’est une fille à nous, que, _sous un don de foi_, - Un Valère a séduite et fait entrer chez soi. - - (_Éc. des mar._ III. 5.) - -Dans toutes ces locutions, _sur_ serait aussi bien venu que _sous_. -Molière, pour l’emploi de l’un et de l’autre, paraît n’avoir suivi que -le hasard, et l’usage l’y autorisait. (Voyez au mot SUR, où l’origine -de cette confusion est exposée.) - - -SOUTENIR LE COURROUX, y persévérer: - - Pour vouloir _soutenir le courroux_ qu’on me donne, - Mon cœur a trop su me trahir. - - (_Amph._ II. 6.) - - -SPIRITUELLE, substantif; UNE SPIRITUELLE: - - Moi, j’irois me charger d’_une spirituelle_ - Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle? - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - -(Voyez RIDICULE, substantif.) - - -_SUBJONCTIF_ qui en commande un autre, dans une place où nous mettrions -aujourd’hui l’_indicatif_: - - _J’aurois_ assez d’adresse pour faire accroire à votre père - que ce _seroit_ une personne riche, outre ses maisons, de cent - mille écus en argent comptant; qu’elle _seroit_ éperdument - amoureuse de lui, et _souhaiteroit_ de se voir sa femme. - - (_L’Av._ IV. 11) - -Il est clair qu’en effet la forme conditionnelle est la meilleure dans -tout ce passage, qui n’expose qu’une hypothèse. - ---Construit avec un présent de l’indicatif: - - Que vient de te donner cette farouche bête? - --Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette boète - _On prétend_ qu’_ait_ reçue Isabelle de vous. - - (_Éc. des mar._ II. 8.) - -On dirait en style moderne: on prétend qu’_a_ reçue. Il est manifeste -que le conditionnel est plus juste, puisqu’il s’agit encore ici d’une -hypothèse. - -(Voyez CONDITIONNELS, FUTURS.) - - -SUCCÉDER, arriver, réussir, _contingere_: - - Quelque chose de bon nous pourra _succéder_. - - (_Dép. am._ III. 1.) - - Ces maximes, un temps, leur peuvent _succéder_. - - (_D. Garcie._ II. 1.) - - -SUCCÈS, issue d’une affaire, dans le sens du latin _exitus_, sans -impliquer l’idée de bien ni de mal: - - Ce qu’on _voit_ de _succès_ peut bien persuader - Qu’ils ne sont pas encor fort près de s’accorder. - - (_L’Ét._ V. 12.) - - J’en viens d’entendre ici le _succès merveilleux_. - - (_Ibid._ V. 15.) - - Adieu; nous en saurons le _succès_ dans ce jour. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Daignez, je vous conjure, - Attendre le _succès_ qu’aura cette aventure. - - (_Ibid._ III. 7.) - - Hé bien! ce beau _succès_ que tu devois produire? - - (_Ibid._ III. 9.) - - Vous vous tromperez.--Soit. J’en veux voir le _succès_. - --Mais...--J’aurai le plaisir de perdre mon procès. - - (_Mis._ I. 1.) - - -SUCRÉE (FAIRE LA), faire la prude, la renchérie: - - Elle _fait la sucrée_, et veut passer pour prude. - - (_L’Ét._ III. 2.) - - --Qui, moi?--Oui; vous _ne faites point tant la sucrée_. - - (_G. D._ I. 6.) - - -SUFFISANCE, en bonne part; HOMME DE SUFFISANCE: - - _Homme de suffisance_, homme de capacité. - - (_Mar. for._ 6.) - -Dans le XVIIe siècle, _suffisant_ et _suffisance_ se prenaient en bonne -part, au sens de _qui suffit à quelque chose_. Voici les exemples -que donne Furetière: «Le roi a des ministres qui sont d’une grande -_suffisance_, d’une grande capacité, d’une grande pénétration.» Et au -mot SUFFISANT: «Se dit d’un grand mérite et de la sotte présomption. Le -roi cherche des gens qui soient _suffisants_, et capables de remplir -les prélatures et les grandes charges.» - ---SUFFISANT DE (un infinitif), qui suffit; qui suffit à, capable de: - - Bon Dieu! que de discours! - Rien n’est-il _suffisant d’en arrêter_ le cours? - - (_Dép. am._ II. 7.) - - «Je me déchargerai d’un faix que je dédaigne, - «_Suffisant de crever_ un mulet de Sardaigne.» - - (REGNIER. _Sat._ VI.) - - -SUFFIT QUE, suivi d’un verbe à l’indicatif: - - _Il suffit que nous savons_ ce que nous savons, et que tu fus - bien heureuse de me trouver. - - (_Méd. m. lui._ I. 1.) - -Nous savons ce que nous savons, cela suffit, c’est en dire assez. _Il -suffit que nous sachions_ présenterait un sens tout autre. - - -SUITE; EN SUITE DE. (Voyez ENSUITE DE.) - ---SUITE, développement: - -Don Alphonse dit à dona Elvire, qui vient de réciter trente-cinq vers -sans interruption: - - J’ai de votre discours assez souffert _la suite_. - - (_D. Garcie._ V. 5.) - ---D’UNE LONGUE SUITE, très-suivi: - - Et tâcher, par des soins _d’une très-longue suite_, - D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite. - - (_Mis._ III. 1.) - ---SUITE, conséquence: - - Un avis _dont la suite_ - Vous réduit au parti d’une soudaine fuite. - - (_Tart._ V. 6.) - - Les _suites_ de ce mot, quand je les envisage, - Me font voir un mari, des enfants, un ménage. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - -SUIVRE LE COURROUX DE QUELQU’UN, s’y associer: - - Assembler des amis qui _suivent mon courroux_. - - (_Amph._ III. 5.) - ---SUIVRE QUELQU’UN AU DESSEIN DE (un infinitif): - - Bon.--Et moi, pour _vous suivre au dessein de tout rendre_.... - - (_Dép. am._ IV. 3.) - -Pour vous imiter dans ce dessein. - ---SUIVRE SA POINTE: - - Quel diable d’étourdi, qui _suit toujours sa pointe_! - - (_Scapin._ III. 11.) - - -_SUJET_ à la première personne, et le verbe à la troisième. (Voyez -PRONOM.) - - -_SUJET SOUS-ENTENDU_ autre que le sujet exprimé: - - Elle vous diroit bien qu’elle vous trouve bon, - Et qu’_elle_ n’est point d’âge à _lui donner_ ce nom. - - (_Tart._ I. 2.) - -_Elle_ n’est point d’âge à ce qu’_on_ puisse lui donner. - -Le besoin de brièveté, joint à la clarté de l’expression, paraît plus -que suffisant à excuser cette légère inexactitude. - - -SUPERFLU DE LA BOISSON (LE), périphrase qui s’entend de reste: - - Je m’étois amusé dans votre cour à expulser _le superflu de la - boisson_. - - (_Méd. m. lui._ III. 5.) - - -SUPPORT, dans le sens moral; appui: - - Elle n’a ni parent, ni _support_, ni richesse. - - (_Éc. des fem._ III. 5.) - - L’éclat d’une fortune en mille biens féconde - Fera connoître à tous que je suis ton _support_. - - (_Amph._ III. 11.) - - -SUPPORTER QUELQU’UN DANS, comme nous disons _soutenir dans_: - - Nous ne sommes point gens à _la supporter dans_ de mauvaises - actions. - - (_G. D._ I. 4.) - - -SUPPRESSION; A MA SUPPRESSION, en me supprimant, m’excluant: - - _A ma suppression_ il s’est ancré chez elle. - - (_Éc. des fem._ III. 5.) - -Comme on dit _à mon profit_, _à mon dam_. - -Bossuet a dit: «_Au grand malheur_ des hommes ingrats.» (_Or. fun. de -la R. d’A._) - - -SUR LE FIER; SE TENIR SUR LE FIER: - - Mais puisque _sur le fier vous vous tenez_ si bien..... - - (_Mélicerte._ I. 3.) - - -SUR PEINE DE, sous peine de: - - On ne doit de rimer avoir aucune envie, - Qu’on n’y soit condamné _sur peine_ de la vie. - - (_Mis._ IV. 1.) - - Mais à condition......... que vous n’en ouvrirez la bouche à - personne du monde, _sur peine de la vie_. - - (_Am. magn._ II. 3.) - - «Madame, qui de tous poins veoit le seigneur de Saintré à - combattre meu et desliberé, feloneusement luy dist: Sire - de Saintré, nous voulons et vous commandons, _sur peine_ - d’encourir nostre indignacion, que incontinent tous deux vous - desarmez.» - - (_Le Petit Jehan de Saintré._) - - «Les seigneurs du Carthage, voyants que leur pays se - despeuploit peu à peu, feirent desfense expresse, _sur peine de - mort_, que nul n’eust plus à aller par là.» - - (MONTAIGNE. I. 30.) - - «Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu’ils étudient au - collége de Clermont, _sur peine_ d’être déshérités.» - - (ST.-ÉVREMOND. _Convers. du P. Canaye._) - - «Est-ce un article de foi qu’il faille croire, _sur peine_ de - damnation?» - - (PASCAL. 18e _Prov._) - -On écrivait originairement _sor_ et _soz_; quand la consonne -finale était muette, comme l’_o_ sonnait le plus souvent _ou_, la -prononciation confondait pour l’oreille _sour_ et _souz_; de là -l’emploi indifférent de l’un ou de l’autre dans certaines locutions -consacrées, comme _sur peine_ et _sous peine_. - -(Voyez _des Var. du lang. fr._, p. 430.) - ---SUR LE PIED DE (un infinitif): - - Et veulent, _sur le pied de nous être fidèles_, - Que nous soyons tenus à tout endurer d’elles. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - -Sous prétexte qu’elles nous sont fidèles; s’appuyant sur ce qu’elles -nous sont fidèles. - ---SUR UN SEMBLANT: - - Quoi! _sur un beau semblant_ de ferveur si touchante... - - (_Tart._ V. 1.) - -Mauvaise leçon. L’édition originale de 1669 porte: sous _un beau -semblant_. (voy. la Préface.) - - -SURPRENDRE AU DÉPOURVU: - - Mais je vous avouerai que cette gayeté - _Surprend au dépourvu_ toute ma fermeté. - - (_D. Garcie._ V. 6.) - - -SURSÉANCE; FAIRE SURSÉANCE A... surseoir: - - Et jusques à demain _je ferai surséance - A l’exécution_, monsieur, de l’ordonnance. - - (_Tart._ V. 4.) - - -SUS; SUS DONC: - - Oui? _Sus donc_, préparez vos jambes à bien faire. - - (_L’Ét._ II. 14.) - -_Sus_ n’est autre chose que _sur_. La consonne finale étant inarticulée -dans l’origine, il arrivait souvent que l’écriture notât une consonne -pour une autre. _Courir sus à quelqu’un_, c’est courir sur quelqu’un; -mais _sur_, dans la première de ces locutions, est aujourd’hui employé -comme adverbe; il est préposition dans la seconde. _Sus, sus_, -c’est-à-dire, Allons, debout! - -Mais pourquoi n’a-t-on pas dit _courir sus à quelqu’un_? l’euphonie y -trouvait aussi bien son compte. Voyez, à l’article CHAISE, ce qui est -dit du zézayement parisien. - -NICOT: «SUS ou SUR, _super_.» - -Le langage de la jurisprudence a conservé _susanner_, qui est une -autre prononciation de _suranner_, réduit lui-même aujourd’hui à son -participe passé. - - «Une prise de corps ne se _susanne_ jamais.» - - (DE LAURIÈRE.) - -C’est-à-dire, ne perd pas sa vertu, faute d’avoir été exécutée dans -l’année; ne se _suranne_ pas, _non antiquatur_. - -Vous observerez que les Latins employaient déjà _sus_ pour _super_ -en composition. _Suspendere_ est pour _superpendere_. - - -SUSPENS SI (ÊTRE EN)...: (Voyez SI répondant au latin _an_, _utrùm_.) - - -_SYLLEPSE_ qui suppose un nominatif non exprimé: - - Cet arrêt suprême, - Qui décide du sort de mon amour extrême, - Doit m’être assez touchant _pour ne pas s’offenser_ - Que mon cœur par deux fois le fasse répéter. - - (_Éc. des mar._ II. 14.) - -_Pour ne pas s’offenser_, c’est-à-dire _pour qu’_ON _ne s’offense -pas_. Le sujet de la phrase est _l’arrêt_; ce n’est point l’arrêt qui -s’offensera, c’est Sganarelle. - -Il semble que, quand le sens est aussi évident, on peut dans un -dialogue familier, et pour l’amour de la concision, tolérer ces -inexactitudes, et laisser dormir la rigueur de certaines lois -grammaticales. - - D. PÈDRE. Et, cette nuit encore, on est venu chanter sous nos - fenêtres. - - ISIDORE. Il est vrai. La musique _en_ étoit admirable! - - (_Sicilien._ 7.) - -_En_ se rapporte à l’idée de _concert_, _sérénade_, éveillée par la -phrase précédente, où pourtant ce mot ne se trouve pas, ni aucun -semblable. - - Ah! _les menuets_ sont ma danse, et je veux que vous me _le_ - voyiez danser. - - (_B. gent._ II. 1.) - -Que vous me voyiez danser _le menuet_. - -Racine a dit, par un tour semblable: - - «Entre _le pauvre_ et vous vous prendrez Dieu pour juge; - «Vous souvenant, mon fils, que, caché sons ce lin, - «Comme _eux_ vous fûtes pauvre, et comme _eux_ orphelin.» - - (_Athalie._ IV. 4.) - -(Voyez, p. 147, EN par syllepse.) - - -_SYMÉTRIE DES TEMPS._ (Voyez aux mots CONDITIONNELS, SUBJONCTIF, et -FUTURS.) - - -_T_ EUPHONIQUE: - - Voilà-_t_-il pas monsieur qui ricane déjà? - - (_Tart._ I. 1.) - -Nos anciens eussent écrit _voilat il pas_, ou bien _voila il pas_, -laissant à l’usage le soin d’indiquer la consonne euphonique. - -La seconde manière était celle du XVIe siècle; mais Théodore de Bèze -nous avertit de prononcer un _t_ intercalaire:--«Cette lettre offre une -particularité curieuse, c’est qu’on la prononce là où elle n’est pas -écrite. Vous voyez écrit _parle il_, et vous prononcez, en intercalant -le _t_, _parle til_. On écrira _va il_, _ira il_, _parlera il_, et l’on -prononcera _va til_, _ira til_, _parlera til_.» (_De fr. ling. rect. -pron._ p. 36.) - - Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre, - Que vous importe-_t_-il qu’on y puisse prétendre? - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - Va, va-_t’_en faire amende honorable au Parnasse. - - (_Ibid._ III. 5.) - - -TABLER, tenir table: - - Et, pleins de joie, allez _tabler_ jusqu’à demain. - - (_Amph._ III. 6.) - - -TACHER A (un infinitif), tâcher de: - - La mémoire du père, à bon droit respectée, - Joint au grand intérêt que je prends à la sœur, - Veut que du moins l’on _tâche à lui rendre_ l’honneur. - - (_Éc. des mar._ III. 4.) - - _Tâchons à modérer_ notre ressentiment. - - (_Éc. des fem._ II. 2.) - - Que votre esprit un peu _tâche à se rappeler_. - - (_Mis._ IV. 2.) - - Il suffit qu’il se rende plus sage, - Et _tâche à mériter_ la grâce où je m’engage. - - (_Tart._ III. 4.) - - Je vois qu’envers mon frère on _tâche à me noircir_. - - (_Ibid._ III. 7.) - - -TAIRE (SE) DE QUELQUE CHOSE: - - C’est bien la moindre chose que je vous doive..., que de _me - taire_ devant vous _d’une personne_ que vous connoissez. - - (_D. Juan._ III. 4.) - - C’est avoir bien de la langue, que de ne pouvoir _se taire de - ses propres affaires_. - - (_Scapin._ III. 4.) - - «Je _m’en tais_, et ne veux leur causer nul ennui.» - - (LA FONT. _Le Geai paré des plumes du Paon._) - - «Dame, si vous faictes nulle mention de celle avenue, vous - serez deshonorée. _Taisez-vous-en_, et je _m’en tairai_ aussi - pour vostre honneur.» - - (FROISSART. _Chron._ III. ch. 49.) - -(Voyez DE répondant au latin _de_, touchant; et MENTIR.) - - -TANT devant un adjectif, pour _si_, _tellement_: - - Voilà une malade qui n’est pas _tant dégoûtante_. - - (_Méd. m. lui._ II. 6.) - - Elle n’est point _tant sotte_, ma foi, et je la trouve assez - passable. - - (_Scapin._ I. 3.) - - ---TANT DE (un substantif), QUE DE (un infinitif): - - Qui donc est le coquin qui prend _tant de licence - Que de chanter_ et m’étourdir ainsi? - - (_Amph._ I. 2.) - - -TARARE! - - GEORGE DANDIN. Je te donnerai.... - - LUBIN. _Tarare!..._ - - (_G. D._ II. 7.) - -L’emploi de ce mot paraît remonter très-haut dans les origines de notre -langue. _Tarare_ serait une tradition de _taratara_, parole dépourvue -de sens, espèce d’onomatopée pour exprimer le son émis d’une bouche qui -ne peut articuler. «La peste lui avait ôté la parole; au lieu de parler -il sifflait, et, voulant crier, ne faisait entendre que _taratara_» (ou -_tarare_). (_Vie de St. Augustin._ DU CANGE, in _Taratara_.) - - -TARTUFIER: - - Non, vous serez, ma foi, _tartufiée_. - - (_Tart._ II. 3.) - -Ce verbe, de la création de Molière, n’a point passé dans la langue -commune, comme _tartufe_ et _tartuferie_. - -Molière a composé de même _désosier_ et _désamphitryonner_. - - -TATÉ, tâtonné, cherché; DES TRAITS NON TATÉS: - - Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide, - Et dont, comme un éclair, la justesse rapide - Répande dans ses fonds, à grands _traits non tâtés_, - De ses expressions les touchantes beautés. - - (_La Gloire du Val-de-Grâce._) - ---EN TATER, mis absolument, avec un sens elliptique, mais sans relation -grammaticale: - - Voilà ce que c’est d’avoir causé. _Vous n’en tâterez plus_, et - je vous laisse sur la bonne bouche. - - (_G. D._ II. 7.) - - -TAXER DE (un infinitif), comme _accuser de_: - - Je m’offre à vous y servir, puisqu’_il m’en a déjà taxée_. - - (_G. D._ I. 7.) - - -TEMPÉRAMENT, dans le sens du latin _temperare_, modérer, ménager, -régler: - - Vous ne gardez en rien les doux _tempéraments_. - - (_Tart._ V. 1.) - -Dans la vieille langue, on disait _tremper une harpe_; c’était, -avec l’_r_ transposée, _temprer_, _tempérer_ cette harpe, -l’accorder, _temperare_. Dans Ovide: «_Temperare citharam nervis.» -On accorde les pianos par _tempérament_, c’est-à-dire, en tempérant -les quintes, qui, dans les instruments à clavier, ne peuvent -s’accorder avec une rigueur mathématique, puisque le bémol s’y -confond avec le dièze. - -_Tempérament_, dans le vers de Molière, exprime la même idée. - - -TEMPLE. - -On n’osait pas, au XVIIe siècle, faire prononcer sur le théâtre le mot -_église_: c’eût été regardé comme une profanation. On se servait du mot -païen: - - Et vous promets ma foi ...--Quoi?--Que vous n’êtes pas - Au _temple_, au cours, chez vous, ni dans la grande place. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - «Soit; mais il est saison que nous allions _au temple_.» - - (CORNEILLE. _Le Menteur._) - - -TEMPS; LE BON TEMPS; ironiquement, l’âge d’or: - - Pour une jeune déesse, - Vous êtes bien _du bon temps_! - - (_Amph._ prol.) - -Dit Mercure à la Nuit. - ---UN TEMPS, adverbe; quelque temps: - - Je souffrirai _un temps_, mais j’en viendrai à bout. - - (_B. gent._ III. 10.) - - -TENDRE, verbe neutre; TENDRE A, _tendere ad_, se diriger vers...: - - _Où tend_ Mascarille à cette heure? - - (_Dép. am._ I. 4.) - -Molière emploie ici au sens propre une expression qui se dit tous les -jours au sens figuré: Où tend cette conduite? où tend ce discours? Si -on le dit bien au figuré, à plus forte raison est-il permis de le dire -au propre, puisque l’image suppose toujours la réalité, et le sens -étendu le sens restreint. - ---TENDRE, adjectif; substantivement, LE TENDRE DE L’AME: - - C’est me faire une plaie _au plus tendre de l’âme_. - - (_L’Ét._ III. 4.) - ---TENDRE A (un substantif): - - Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette - Friande de l’intrigue, et _tendre à la fleurette_. - - (_Éc. des mar._ II. 9.) - - Vous êtes donc bien _tendre à la tentation_? - - (_Tart._ III. 2.) - - -TENIR; EN TENIR, être pris, être attrapé: - - Quoi, peste? le baiser! - Ah! _j’en tiens_! - - (_Sgan._ 6.) - - Il _en tient_, le bonhomme, avec tout son phébus, - Et je n’en voudrois pas _tenir_ cent bons écus. - - (_Éc. des mar._ III. 2.) - -_Il en tient_ signifie _il est attrapé_. Je ne voudrais pas _en tenir_ -cent écus, c’est-à-dire, je ne voudrais pas, au lieu de cette aventure, -tenir cent écus; je ne la donnerais pas pour cent écus. _En_ joue ici -le même rôle que dans cette locution: Combien _en_ voulez-vous?--Je -n’_en_ voudrais pas tenir ou recevoir cent écus. Dans l’une et l’autre -formule, _en_ marque l’échange. - -Sganarelle, plus loin, exprime la même idée en d’autres termes: - - Allez, mon frère aîné, cela vous sied fort bien! - Et je ne voudrois pas, pour vingt bonnes pistoles, - Que vous n’eussiez ce fruit de vos maximes folles. - - (_Éc. des mar._ III. 6.) - - SGANARELLE. Je ne voudrois pas _en tenir dix pistoles_! Hé - bien, monsieur? - - (_D. Juan._ III. 6.) - -Hé bien, monsieur, votre incrédulité est-elle assez confondue? Je ne -voudrais pas, pour dix pistoles, que la statue n’eût baissé la tête. - ---TENIR, retenir: - - Je ne sais qui me _tient_, infâme, - Que je ne t’arrache les yeux! - - (_Amph._ II. 3.) - ---TENIR, verbe actif, estimer, juger: - - On _la tenoit morte_ il y avoit déjà six heures. - - (_Méd. m. lui._ I. 5.) - -On la tenait pour morte. - - Fort bien.--Et _je vous tiens mon véritable père_. - - (_Éc. des fem._ V. 6.) - - Je _le tiendrois_ fort misérable, - S’il ne quittoit jamais sa mine redoutable. - - (_Amph._ prol.) - - Je n’ignore pas qu’à cause de votre noblesse _vous me tenez_ - fort au-dessous de vous. - - (_G. D._ II. 3.) - - «Je _tiens_ impossible de connoître les parties sans connoître - le tout.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 300.) - - «On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands - hommes (Homère et Ésope), mais la plupart des savants _les - tiennent toutes deux fabuleuses_.» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - ---TENIR A (un substantif), même sens: - - Il n’y a personne sans doute qui ne _tint à beaucoup de gloire_ - de toucher à un tel ouvrage. - - (_Sicilien._ 12.) - - «Le magistrat, _tenant à mépris et irrévérence_ cette réponse, - le fit mener en prison.» - - (LA FONT. _Vie d’Ésope._) - -Molière a dit, par la même tournure, _être à mépris_: - - Et toi, pour te montrer que _tu m’es à mépris_, - Voilà ton demi-cent d’épingles de Paris. - - (_Dép. am._ IV. 4.) - ---TENIR (SE) A QUELQUE CHOSE, pour _s’en tenir_: - - Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes, - Tant que _vous vous tiendrez aux muets interprètes_. - - (_Fem. sav._ I. 4.) - ---TENIR AU CUL ET AUX CHAUSSES, c’est empoigner solidement; métaphore -triviale que Molière met dans la bouche de maître Jacques: - - On n’est pas plus ravi que de _vous tenir au cul et aux - chausses_, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. - - (_L’Av._ III. 5.) - ---TENIR DES CHARGES, les occuper: - - Je suis né de parents sans doute qui _ont tenu des charges_ - honorables. - - (_B. gent._ III. 12.) - ---TENIR DES PAROLES, comme _tenir un discours_, _un propos_: - - Je vous trouve fort bon de _tenir ces paroles_! - - (_Fâcheux._ I. 8.) - - Qui ose _tenir ces paroles_? Je crois connoître cette voix. - - (_D. Juan._ V. 5.) - ---TENIR LA CAMPAGNE: - - Nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à _tenir la - campagne_ pour une de ces fâcheuses affaires qui..., etc. - - (_D. Juan._ III. 4.) - - «Lui (Napoléon), bravant tous les dangers, - «Semblait _tenir seul la campagne_.» - - (BÉRANGER.) - ---TENIR SA FOI, comme on dit _tenir sa parole_: - - Valère a votre foi: _la tiendrez-vous_, ou non? - - (_Tart._ I. 6.) - ---TENIR SON QUANT-A-MOI: - - Elle m’a répondu, _tenant son quant-à-moi_: - Va, va, je fais état de lui comme de toi. - - (_Dép. am._ IV. 2.) - - «Quand nous avons quelque différend, ma sœur et moi, si je fais - la froide et l’indifférente, elle me recherche; si elle _se - tient sur son quant-à-moi_, je vas au-devant.» - - (LA FONTAINE. _Psyché._ II.) - -«Dans les phrases à la troisième personne, comme celle-ci, on dit -aussi, et avec plus de raison peut-être, _quant-à-soi_: il a tenu son -_quant-à-soi_.» M. AUGER. - -Du moment que ce groupe de mots ne forme plus qu’un substantif composé, -les éléments doivent en être fixes et invariables. Il semble qu’on doit -adopter _quant-à-moi_, comme ont fait Molière et la Fontaine; car on -ne pourrait pas dire: _je garde mon quant-à-soi_, tandis qu’on dira -bien: _il garde son quant-à-moi_. - -A propos de cette locution _quant à moi_, signifiant quant à ce qui -me regarde, Ménage déclare qu’elle n’est plus _du bel usage_. «M. de -Vaugelas, dit-il, permet _quant à nous_, _quant à vous_, et condamne -seulement _quant à moi_. Je suis plus sévère: toutes ces façons de -parler ont vieilli, et ne sont plus du bel usage.» - -Rien n’est plus propre que cette observation de Ménage à faire voir -combien, dans les études grammaticales de ce temps-là, le caprice -tenait lieu de raison. En effet, quelle raison pouvait avoir Vaugelas -de permettre _quant à nous_ et d’interdire _quant à moi_? Où prenait-il -le prétexte de cette distinction? Il fallait qu’il fût bien sûr de -l’autorité de son nom pour oser rendre de semblables arrêts! Au -reste, la docilité du public se chargeait de justifier la tyrannie de -Vaugelas. Ménage du moins était plus conséquent, qui supprimait tout. - ---TENIR UN EMPIRE, le posséder, en être investi: - - _Cet empire_ que _tient_ la raison sur nos sens - Ne ferme point notre âme aux douceurs des encens. - - (_Fem. sav._ III. 5.) - - -TERMES; EN ÊTRE AUX TERMES DE: - - La chose _en est aux termes de_ n’en plus faire de secret. - - (_D. Juan._ III. 4.) - - -TIRÉ, forcé: - - Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop _tirées_. - - (_Tart._ IV. 1.) - -Par abréviation, pour _tiré par les cheveux_. - - «Il y a (dans l’Ancien Testament) des figures qui ont pu - tromper les Juifs, et qui semblent un peu _tirées par les - cheveux_.» - - (PASCAL. _Pensées._ p. 177.) - -Port-Royal, par révérence du beau langage, a substitué: _peu -naturelles_. - - -TIRER, attirer: - - Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces - Qui pour _tirer_ les cœurs ont d’incroyables forces. - - (_L’Ét._ III. 2.) - ---TIRER, prendre son chemin; métaphore prise du cheval, qui tire à -droite ou à gauche: - - _Tirez_ de cette part; et vous, _tirez_ de l’autre. - - (_Tart._ II. 4.) - ---TIRER SA POUDRE AUX MOINEAUX, perdre sa peine: - - Croyez-moi, c’est _tirer votre poudre aux moineaux_. - - (_Éc. des mar._ II. 9.) - ---TIRER SES CHAUSSES, s’enfuir: - - Donnez-moi vitement quelques coups de bâton, - Et me laissez _tirer mes chausses_ sans murmure. - - (_Dép. am._ I. 4.) - - MORON. - - Il m’a fallu _tirer mes chausses_ au plus vite. - - (_Pr. d’Él._ V. 1.) - -La Fontaine dit, d’une manière moins triviale, _tirer ses grègues_: - - «Le galant aussitôt - «_Tire ses grègues_, gagne au haut, - «Mal content de son stratagème.» - - (_Le Coq et le Renard._) - -Les _grègues_ étaient une espèce particulière de chausses à la -mode grecque. Le moyen âge écrivait et prononçait _segretaire_; -nous prononçons _segond_ tout en écrivant _second_, par égard pour -l’étymologie _secundus_; nous écrivons et prononçons _cigogne_, qui -vient de _ciconia_; et nous articulons aussi durement que possible le -féminin de _grec_, _grecque_. Ce sont les effets du temps et du progrès. - ---TIRER UNE AFFAIRE DE LA BOUCHE DE QUELQU’UN: - - Je pense qu’il vaut mieux que _de sa propre bouche - Je tire_ avec douceur _l’affaire_ qui me touche. - - (_Éc. des fem._ II. 2.) - -Je tire le détail de l’affaire. La pensée va toujours à l’économie des -paroles, surtout la pensée d’un homme agité par la passion, comme est -Arnolphe. - - -TOMBER DANS L’EXEMPLE, en venir aux exemples: - - Et, pour _tomber dans l’exemple_, il y avoit l’autre jour des - femmes.... - - (_Critique de l’Éc. des fem._ 3.) - ---TOMBER DANS UNE MALADIE: - - Monsieur, j’ai une fille qui est _tombée dans une étrange - maladie_. - - (_Méd. m. lui._ II. 3.) - - -TON, métaphoriquement, joint à _frapper_, pris au propre: - - _Il frappe un ton plus fort!_ - - (_Amph._ I. 2.) - -Comme on dirait: il chante un ton plus haut. - - -TORRENT EFFRÉNÉ: - - C’est battre l’eau, de prétendre arrêter - Ce _torrent effréné_, qui de tes artifices - Renverse en un moment les plus beaux édifices. - - (_L’Ét._ III. 1.) - -Peut-on dire un _torrent effréné_? Le frein se met à la bouche; un -torrent peut-il recevoir un frein? Racine a bien dit: - - «Celui qui met un _frein_ à la fureur des flots...;» - -mais il y a le mot _fureur_ qui sauve l’excès de la métaphore en la -préparant, puisque la fureur est le propre des êtres animés. - - -TOUCHANT A..., important pour...: - - Et cet arrêt suprême, - Qui décide du sort de mon amour extrême, - Doit _m’être assez touchant_ pour ne pas s’offenser - Que mon cœur par deux fois le fasse répéter. - - (_Éc. des mar._ II. 14.) - - -TOUCHER, métaphoriquement, parlant des ouvrages d’esprit: - - La tragédie sans doute est quelque chose de beau quand elle est - bien _touchée_. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.) - ---TOUCHER DE RIEN (NE): - - Se dépouiller..... entre les mains d’un homme qui ne nous - _touche de rien_. - - (_Am. méd._ I. 5.) - - -TOUR DE BABYLONE. (Voyez BABYLONE.) - - -TOURNER, pour _se tourner_: - - Aussi mon cœur d’ores en avant _tournera-t-il_ toujours vers - les astres resplendissants de vos yeux adorables. - - (_Mal. im._ II. 6.) - ---TOURNER LA JUSTICE: - - Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, - Renverse le bon droit et _tourne la justice_. - - (_Mis._ V. 1.) - -«L’expression _tourne la justice_ n’est pas juste. On tourne la roue de -fortune, on tourne une chose, un esprit même, à un sens; mais _tourner -la justice_ ne peut signifier _séduire_, _corrompre la justice_.» -(VOLTAIRE.) - -Cette remarque paraît sévère. Pourquoi ne dirait-on pas _tourner_ -pour _retourner_, _détourner_? _Tourner le visage_, _tourner la tête_, -_tourner le dos_, c’est _retourner_ ou _détourner_ le dos, la tête, le -visage. De même _tourner la justice_, c’est la détourner de son cours -naturel. - ---TOURNER UNE AME: - - Ainsi que je voudrai, _je tournerai cette âme_. - - (_Éc. des fem._ III. 3.) - - -TOUT, invariable devant un adjectif: - - Mais enfin je connus, ô beauté _tout aimable_, - Que cette passion peut n’être point coupable. - - (_Tart._ III. 3.) - - Et, traitant de mépris les sens et la matière, - A l’esprit, comme nous, donnez-vous _tout_ entière. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - «Je crains que cette censure... ne donne, à ceux qui en sauront - l’histoire, une impression _tout opposée_ à la conclusion.» - - (PASCAL. 1re _Prov._) - -_Tout_ signifie ici _tout à fait_. Il est donc adverbe. Molière -cependant l’a fait quelquefois adjectif, s’ajustant en cela aux -inconséquences de l’usage. - -On remarquera que, dans tous ces exemples, l’adjectif uni à _tout_ -commence par une voyelle, en sorte que si l’on écrivait _toute_, il -y aurait élision. Il a dépendu de l’imprimeur de supprimer l’_e_ de -_toute_, et ces textes ne sont pas des preuves irrécusables pour -l’invariabilité; au lieu que pour le cas contraire ils ne peuvent avoir -été falsifiés. - -(Voyez TOUT, variable.) - ---TOUT, _variable_ devant un adjectif: - - La fourbe a de l’esprit, la sotte est _toute bonne_. - - (_Mis._ III. 5.) - - Oui, _toute_ mon amie, elle est, et je la nomme, - Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme. - - (_Ibid._ III. 7.) - - «Ils y en ont trouvé de _toutes contraires_.» - - (PASCAL. 1re _Prov._) - -Des propositions tout à fait contraires aux cinq attribuées à Jansénius. - - «La Grèce, _toute polie_ et _toute sage_ qu’elle étoit...» - - (BOSSUET. _Hist. univ._) - -Il est manifeste que dans ces exemples _tout_ représente _tout à fait_; -il devrait donc être invariable comme l’adverbe dont il tient la -place. Cependant il ne l’est pas, soit à cause de l’euphonie à qui tout -cède, soit par un autre motif, ou peut-être par une pure inconséquence. -Quoi qu’il en soit, les grammairiens, bien empêchés par l’usage, ont -posé à cet égard une plaisante règle: _Tout_, disent-ils, mis pour -_tout à fait_, est adverbe devant les adjectifs féminins _commençant -par une voyelle_, et, au contraire, il devient adjectif devant les -adjectifs _commençant par une consonne_. - -C’est-à-dire, pour parler vrai, que dans le premier cas on profite de -l’élision pour escamoter sur le papier l’_e_ final de _toute_, par -exemple, _tout aimable_, _tout entière_, _tout opposée_. Cela passe, -parce que l’oreille n’a rien à y réclamer; mais réellement il y a -toujours accord. - ---TOUT, invariable devant un nom de ville: - - C’est moi qui suit Sosie, et _tout Thèbes_ l’avoue. - - (_Amph._ I. 2.) - - Vous parlez devant un homme à qui _tout Naples_ est connu. - - (_L’Av._ V. 5.) - - «_Tout Smyrne_ ne parloit que d’elle.» - - (LA BRUYÈRE.) - -Les Italiens observent la même règle: _tutto Napoli_, _tutto Siviglia_: - - «_Tutto Siviglia_ - «Conosce Bartolo.» - - (_Le Nozze di Figaro._) - ---TOUT, TOUTE, adjectif, avec le sens de l’adverbe latin _totidem_: - - Ce sont _toutes_ façons dont je n’ai pas besoin. - - (_Tart._ I. 1.) - - Ces visites, ces bals, ces conversations, - Sont du malin esprit _toutes inventions_. - - (_Ibid._) - ---TOUTE-BONTÉ, comme _toute-puissance_: - - Que le ciel à jamais, par sa _toute-bonté_, - Et de l’âme et du corps vous donne la santé! - - (_Tart._ III. 3.) - ---TOUT CE QUE... SONT: - - On m’a montré la pièce; et comme _tout ce qu’il y a d’agréable - sont_ effectivement des idées qui ont été prises de Molière..... - - (_Impromptu._ 3.) - -(Voyez CE QUE... SONT.) - ---TOUT DE BON, pour tout de bon, sérieusement: - - Mais j’aime _tout de bon_ l’adorable Henriette. - - (_Fem. sav._ V. 1.) - - «Je ne le disois pas _tout de bon_, repartit le père; mais - parlons plus sérieusement.» - - (PASCAL. 8e _Prov._) - - «_Tout de bon_, mes pères, il seroit aisé de vous tourner - là-dessus en ridicule.» - - (Id. 12e _Prov._) - ---TOUT DOUX, adverbe, comme _tout doucement_: - - Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, - Et je m’en veux _tout doux_ éclaircir avec elle. - - (_Amph._ II. 3.) - ---TOUT D’UN TEMPS, en même temps: - - Bonsoir; car _tout d’un temps_ je vais me renfermer. - - (_Éc. des mar._ III. 2.) - ---TOUT MAINTENANT, subitement, à l’instant même: - - Il m’est dans la pensée - Venu _tout maintenant_ une affaire pressée. - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - ---TOUT VIEUX, sans ajouter _qu’il est_: - - Le bonhomme, _tout vieux_, chérit fort la lumière. - - (_L’Ét._ III. 5.) - -De même, dans le _Misanthrope_: - - Oui, _toute mon amie_, elle est, et je la nomme, - Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme. - - (_Mis._ III. 7.) - -Sur ce passage, voici la remarque de Voltaire: - -«Il faut dire _toute mon amie qu’elle est_, et non pas _toute mon amie -elle est_.» - -«_Et je la nomme_; cet _et_ est de trop. _Je la nomme_ est vicieux; le -terme propre est _je la déclare_; on ne peut nommer qu’un nom: je _le -nomme_ grand, vertueux, barbare; je _le déclare_ indigne de mon amitié.» -(_Mélanges._ T. III. p. 228.) - -Il est manifeste que Voltaire n’a pas saisi le sens de ce passage. -Il a supposé une inversion très-dure, et compris: Elle est toute, -c’est-à-dire, tout à fait, mon amie, et je la nomme indigne d’asservir, -etc.; tandis que le sens véritable est celui-ci: Toute mon amie qu’elle -est, elle est (et je ne crains pas de la nommer, et je le dis tout -haut), elle est indigne, etc. - -Il est probable que Voltaire avait sous les yeux un texte mal ponctué: - - Oui, toute mon amie elle est; et je la nomme - Indigne d’asservir, etc....[78]. - - [78] C’est effectivement ainsi que le vers est ponctué dans la - citation. - -C’est ce qui a causé son erreur, qu’un peu de réflexion eût promptement -dissipée. Il est bien fâcheux que Voltaire eût si peu de patience, -et qu’il ait mis tant de précipitation à condamner des hommes comme -Corneille et Molière. On l’accuse de perfidie calculée envers le -premier; je suis persuadé qu’il n’est coupable que de légèreté et -d’impétuosité dans sa critique: mais c’est déjà beaucoup trop quand on -est Voltaire, et qu’on juge Corneille devant l’Europe attentive. - - -TRACER L’IMAGE DES CHANSONS, danser aux chansons: - - Et _tracez_ sur les herbettes - _L’image de vos chansons_. - - (_Am. magn._ 3e _intermède_.) - -Métaphore outrée. On sait comment la parodie de Benserade en faisait -ressortir le ridicule: - - «Et tracez sur les herbettes - L’image de vos _chaussons_.» - -(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.) - - -TRADUIRE EN RIDICULE (SE): - - J’enrage de voir de ces gens qui _se traduisent en ridicule_ - malgré leur qualité. - - (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.) - - -TRAHIR SON AME: - -Non pas dans le sens où l’on dit _trahir sa pensée_, c’est-à-dire -la révéler involontairement; mais, au contraire, dans le sens de la -contraindre, la contenir, lorsqu’elle voudrait s’échapper; véritable -trahison contre la nature et la vérité: - - Morbleu! c’est une chose indigne, lâche, infâme, - De s’abaisser ainsi jusqu’à _trahir son âme_! - Et si, par un malheur, j’en avais fait autant, - Je m’irois de regret pendre tout à l’instant. - - (_Mis._ I. 1.) - - -TRAINER, entraîner: - - Don Juan, l’endurcissement au péché _traîne_ une mort funeste! - - (_D. Juan._ V. 6.) - - -TRAIT, atteinte; DONNER LE PREMIER TRAIT, figurément: - - Je m’en vais là-dedans _donner le premier trait_. - - (_L’Ét._ IV. 1.) - -C’est-à-dire, entamer l’affaire. - ---TRAIT, épigramme, parole mordante. Orgon dit à Dorine: - - Te tairas-tu, serpent, dont les _traits effrontés_... - - (_Tart._ II. 2.) - -Premièrement, un serpent ne lance point de traits; ensuite des traits -n’ont point de front, par conséquent ne peuvent être effrontés. -C’est Dorine qui est un serpent et une effrontée, et dont les mots -sont autant de traits. Ces trois expressions, qui sont justes prises -séparément, fondues en une seule métaphore sont fausses, à cause de -l’incohérence des images, qui devraient former un ensemble. - ---JOUER UN TRAIT: - - Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu - _Du trait qu’elle a joué_ quelque jour soit venu. - - (_Éc. des fem._ IV. 6.) - - Et vous avez eu peur de le désavouer - Du _trait_ qu’à ce pauvre homme il a voulu _jouer_. - - (_Tart._ IV. 3.) - ---TRAIT D’AVENTURE: - - Ah! fortune, ce _trait d’aventure_ propice - Répare tous les maux que m’a faits ton caprice. - - (_Éc. des fem._ V. 2.) - -«Molière dit souvent _jouer un trait_ et _faire un tour_. L’usage -actuel est inverse; on dit communément _faire un trait_ et _jouer un -tour_.» (M. AUGER.) - ---TRAITS, traits de plume, l’écriture: - - Jetez ici les yeux et connoissez vos _traits_: - Ce billet découvert suffit pour vous confondre. - - (_Mis._ IV. 3.) - -Et reconnaissez votre écriture. - - -TRAITER, mis absolument comme _agir_, _se conduire_: - - On détruiroit par là, _traitant de bonne foi_, - Ce grand aveuglement où chacun est de soi. - - (_Mis._ III. 5.) - -Bossuet dit fréquemment _traiter avec quelqu’un_, pour avoir des -relations avec quelqu’un: - - «Sous un visage riant........... elle cachoit un sérieux dont - ceux qui _traitoient avec elle_ étoient surpris.» - - (_Or. f. de la duch. d’Orl._) - - «Quand quelqu’un _traitoit avec elle_, il sembloit qu’elle eût - oublié son rang.....» - - (_Ibid._) - ---TRAITER DE MÉPRIS, D’ÉGALITÉ, avec mépris, avec égalité: - - Et, _traitant de mépris_ les sens et la matière, - A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière. - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - Ils sont insupportables avec _les impertinentes égalités dont - ils traitent_ les gens. - - (_Comtesse d’Esc._ 11.) - -Cette façon de parler me paraît de celles qu’il n’est pas bon de -prendre à Molière. - -(Voyez DE exprimant la cause, la manière.) - ---TRAITER DU HAUT EN BAS: - - Ces honnêtes diablesses, - Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, - Qui, pour un petit tort qu’elles ne nous font pas, - Prennent droit de _traiter les gens du haut en bas_. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - -(Voyez DE exprimant la manière, la cause.) - ---TRAITER LES CHOSES DANS LA DOUCEUR: - - Mais nous sommes personnes à _traiter les choses dans la - douceur_. - - (_Mar. forc._ 16.) - - -TRANCHER AVEC QUELQU’UN, en finir tout net avec lui: - - Car, _tranchant avec moi_ par ces termes exprès..... - - (_Éc. des fem._ III. 4.) - ---TRANCHER SON DISCOURS D’UN APOPHTHEGME: - - PANCRACE. _Tranchez-moi votre discours d’un apophthegme_ à la - laconienne. - - (_Mar. for._ 6.) - -Soyez bref, supprimez les longs discours au moyen d’un apophthegme -laconique. - - -TRAVAILLÉ DE: - - _De quel démon_ est donc leur âme _travaillée_? - - (_Dép. am._ I. 6.) - - «Êtes-vous _travaillé de la lycanthropie_?» - - (REGNIER.) - - -TRAVAUX D’UN VOYAGE, pour _les fatigues_: - - Ce sensible outrage, - Se mêlant aux _travaux d’un assez long voyage_... - - (_Sgan._ 10.) - - -TREDAME! par apocope, Notre-Dame! - - _Tredame_, monsieur, est-ce que madame Jourdain est - décrépite?... - - (_B. gent._ III. 5.) - - -TREUVE, archaïsme, pour _trouve_: - - Mais, encore une fois, la joie où je vous _treuve_ - M’expose à la rigueur d’une trop rude épreuve. - - (_D. Garcie._ V. 6.) - - Non, l’ardeur que je sens pour cette jeune veuve - Ne ferme point mon âme aux défauts qu’on lui _treuve_. - - (_Mis._ I. 1.) - -Il était de règle, dans l’origine de la langue, que tout verbe -ayant à l’infinitif la diphthongue _ou_, la changeait en _eu_ à -l’indicatif.--_Mouvoir_, _mourir_, _pouvoir_, _couvrir_, _secourir_, -_se douloir_, etc., faisaient à l’indicatif _je meus_, _je meurs_, _je -peux_, _je cueuvre_, _je sequeurs_, _je me deuls_, etc. - -Je n’ai jamais vu, dans les monuments primitifs de notre langue, -d’exemple de l’infinitif _treuver_; c’est toujours _trover_, _trouver_. -(Voy. _des Var. du lang. fr._, p. 179.) - -Au XVIe siècle, que déjà les traditions originelles commençaient à -se perdre, on rencontre quelquefois _treuver_. Olivier de Serres, -par exemple, n’emploie pas d’autre forme; mais elle est évidemment -déduite, par erreur, de celle du présent. C’est ainsi que, de la -forme contractée _ci-gît_, certains lexicographes modernes ont conclu -l’infinitif GIR, au lieu de GÉSIR. - -(Voyez le Dict. de M. N. Landais.) - - -TRIBOUILLER, patois, agiter, secouer violemment: - - LUBIN.--Je me sens tout _tribouiller_ le cœur quand je te - regarde. - - (_G. D._ II. 1.) - -Racines, _brouiller_ et _tri_, pour _tres_, communiquant la force du -superlatif au verbe ou au nom avec lequel il se compose. - -_Tribouiller_, _tribouilleur_, ont été jadis des mots d’un français -très-correct: - - «Tapez, trompez, tourmentez, trondelez, - «Brisez, riflez, tempestez, _triboulez_.» - - (Cités dans BOREL.) - - -TRIBUTS, tribut d’hommages: - - Le plus parfait objet dont je serois charmé - N’auroit pas _mes tributs_, n’en étant point aimé. - - (_Dép. am._ I. 3.) - - -TRIOMPHER DE QUELQUE CHOSE, à l’occasion de quelque chose: - - Jamais on ne m’a vu _triompher de ces bruits_. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - «Et, d’autre part aussi, sa charmante moitié - «_Triomphoit d’être inconsolable_.» - - (LA FONTAINE. _Joconde._) - -(Voyez DE exprimant la manière, la cause.) - - Vous _ne triompherez pas_, comme vous le pensez, _de_ votre - infidélité. - - (_B. gent._ III. 10.) - -C’est-à-dire, votre indifférence ne vous procurera pas le triomphe que -vous espérez. Mais cette phrase, dans les usages de la langue moderne, -signifierait: vous ne surmonterez pas votre infidélité, vous ne pourrez -la vaincre, en triompher. - -Probablement l’équivoque de cette locution est ce qui a déterminé à -l’abandonner. - -On disait aussi _triompher sur_, c’est-à-dire _au sujet de_: - - «Ils _triomphoient_ encor _sur cette maladie_.» - - (LA FONT. _Les Médecins._) - - «Mais, poursuivit-il, notre père Antoine Sirmond, qui _triomphe - sur cette matière_...» - - (PASCAL. 10e _Prov._) - - -TRIQUETRAC, onomatopée; UN TRIQUETRAC DE PIEDS: - - Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table - Un bruit, un _triquetrac de pieds_ insupportable. - - (_L’Ét._ IV. 5.) - -Le nom du jeu de _trictrac_ n’a pas d’autre origine. - - -TROP DE (LE), substantivement: - - Il s’en est peu fallu que durant mon absence - On ne m’ait attrapé par _son trop d’innocence_. - - (_Éc. des fem._ III. 3.) - - «Dorante, arrêtons-nous; _le trop de promenade_ - «Me mettroit hors d’haleine et me feroit malade.» - - (CORN. _Le Menteur._ II. 5.) - -Ce n’est que restituer à _trop_ sa qualité originelle: _turba_, -_truba_, ou _trupa_; _troupe_ ou _trop_; puis on l’a employé -adverbialement comme _mie_, _pas_, _point_, _goutte_, etc. - - -TROUBLÉ D’ESPRIT, expression moins forte que _aliéné_: - - C’est moi, monsieur, qui vous ai envoyé parler les jours passés - pour un parent un peu _troublé d’esprit_... - - (_Pourc._ I. 9.) - - -TROUSSER BAGAGE: - - Prenez visée ailleurs, et _troussez-moi bagage_. - - (_Éc. des mar._ II. 9.) - -_Trousser_, dans sa primitive acception, signifie _charger_. - - «D’or e d’argent quatre cens muls _trussez_.» - - (_Roland._ st. 9.) - -Quatre cents mulets _troussés_ d’or et d’argent. - - «De sul le fer fust un mulet _trusset_.» - - (_Ibid._ st. 227.) - -Du seul fer de cette lance on eût _troussé_ un mulet. - -_Trousser en malle_, c’est charger à la façon d’une malle, en guise de -malle. - -_Trousser bagage_, c’est charger son bagage pour déménager, décamper. - -_Bagage_ est la réunion, l’ensemble des _bagues_. _Bagues_ sont les -meubles, vêtements, ustensiles, etc. - -BAGA, dans le latin du moyen âge, un coffre, un sac. Les Anglais -appellent encore _bag-pipe_ (tuyau à sac), une musette, à cause de son -sac plein de vent. On disait _baguer_ et _débaguer_, pour _garnir_ et -_dévaliser_. (Voyez DU CANGE, au mot _Baga_.) - - -TROUVER QUELQU’UN A DIRE. (Voyez DIRE.) - - -TURQUERIE: - - Il est turc là-dessus, mais d’une _turquerie_ à désespérer tout - le monde. - - (_L’Av._ II. 5.) - - -UN CHACUN, archaïsme, chacun: - - _Un chacun_ est chaussé de son opinion. - - (_Éc. des fem._ I. 1.) - - D. LOUIS. Leur gloire est un flambeau qui éclaire, aux yeux - d’_un chacun_, la honte de vos actions. - - (_D. Juan._ IV. 6.) - - Voilà par sa mort _un chacun_ satisfait. - - (_Ibid._ V. 7.) - - Hautement d’_un chacun_ elles blâment la vie. - - (_Tart._ I. 1.) - - -UN PETIT, pour _un peu_, archaïsme: - - Qu’avez-vous? Vous grondez, ce me semble, _un petit_? - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - - J’ai, devant notre porte, - En moi-même voulu répéter _un petit_, - Sur quel ton et de quelle sorte - Je ferois du combat un glorieux récit. - - (_Amph._ II. 1.) - -_Peu_, qu’on dérive habituellement de _parum_, me semble n’être que -la première syllabe de _petit_, comme _mi_ de _milieu_, _prou_ de -_profit_, etc., etc. _Un petit_ ne serait alors que l’expression -complète, au lieu de l’expression abrégée. - - -UN PEU construit avec BEAUCOUP, BIEN, DOUCEMENT: - - Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez _un peu - beaucoup_ de mon père? - - (_Mal. im._ III. 22.) - - Je trouve _un peu bien prompt_ le dessein où vous êtes. - - (_Mis._ V. 1.) - - La déclaration est tout à fait galante; - Mais elle est, à vrai dire, _un peu bien surprenante_. - - (_Tart._ III. 3.) - - Voilà une petite menotte qui est _un peu bien rude_. - - (_G. D._ III. 3.) - - Cela m’est sorti _un peu bien vite_ de la bouche. - - (_D. Juan._ I. 1.) - - Hé! là, là, madame la Nuit, - _Un peu doucement_, je vous prie. - - (_Amph._ prol.) - - «Depuis qu’elles (les femmes) sont du tout rendues à la mercy - de nostre foy et constance, elles sont _un peu bien hazardées_.» - - (MONTAIGNE. III. 5.) - ---UN PEU PLUS FORT QUE JEU: - - Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires, - _Un peu plus fort que jeu_ n’ait poussé les affaires. - - (_Éc. des fem._ II. 6.) - -Un peu plus fort que les règles du jeu ne le permettaient. - - -UN TEMPS. (Voyez TEMPS.) - - -UN, UNE, _supprimé_: - - O ciel! _c’est miniature_; - Et voilà d’un bel homme une vive peinture! - - (_Sgan._ 6.) - - Tu vois si _c’est mensonge_, et j’en suis fort ravie. - - (_Ibid._ 22.) - ---UN, répété surabondamment: - - _Une_ action d’_un_ homme à fort petit cerveau. - - (_Dép. am._ V. 1.) - - Et l’on sait ce que c’est qu’_un_ courroux d’_un_ amant. - - (_Mis._ IV. 2.) - - Ceux qui me connoîtront n’auront pas la pensée - Que ce soit _un_ effet d’_une_ âme intéressée. - - (_Tart._ IV. 1.) - - Plus, _une_ peau d’_un_ lézard de trois pieds et demi, remplie - de foin. - - (_L’Av._ II. 1.) - -On dirait aujourd’hui une action d’homme;--un courroux -d’amant;--l’effet d’une âme:--une peau de lézard. - ---UN, surabondant devant _le plus_: - - Que deux nymphes, d’_un_ rang _le plus haut_ du pays, - Disputent à se faire un époux de mon fils. - - (_Mélicerte._ I. 4.) - - Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec de - l’argent! C’est _une_ chose _la_ plus aisée du monde! - - (_L’Av._ III. 5.) - - Je suis dans _une confusion la plus grande_ du monde, de voir - une personne de votre qualité..., etc. - - (_B. gent._ III. 6.) - - «Une si illustre princesse ne paroîtra dans ce discours que - comme _un exemple le plus grand_ qu’on se puisse proposer.» - - (BOSSUET. _Or. fun. de la duch. d’Or._) - - -VACHE; LA VACHE EST A NOUS, sorte d’adage: - - S’il ne tient qu’à battre, _la vache est à nous_. - - (_Méd. m. lui._ I. 5.) - ---VACHE A LAIT, figurément: - - Cet homme-là fait de vous une _vache à lait_. - - (_B. gent._ III. 4.) - - -VAILLANTISES: - - Que je vais m’en donner, et me mettre en bon train - De raconter nos _vaillantises_! - - (_Amph._ III. 6.) - - -VALOIR QUE, suivi d’un verbe au subjonctif: - - Et vous _ne valez pas que l’on vous considère_. - - (_Mis._ IV. 3.) - - Le choix est glorieux, et _vaut bien qu’on l’écoute_. - - (_Tart._ II. 4.) - - _Je veux bien que_ de moi _l’on fasse_ plus de cas. - - (_Fem. sav._ V. 4.) - - -VASTE DISGRACE: - - Par où pourrois-je, hélas! dans ma _vaste disgrâce_, - Vers vous de quelque plainte autoriser l’audace? - - (_D. Garcie._ V. 3.) - - -VENEZ-Y-VOIR, substantivement; UN VENEZ-Y-VOIR: - - D’un panache de cerf sur le front me pourvoir, - Hélas, voilà vraiment _un beau venez-y-voir_! - - (_Sgan._ 6.) - - -VENIR, impersonnel; IL VIENT FAUTE DE: - - _S’il vient faute de vous_, mon fils, je ne veux plus rester au - monde. - - (_Mal. im._ I. 9.) - - -VENTRE; AVOIR DANS LE VENTRE..., en parlant du temps qui reste à vivre: - - C’est un homme qui mourra avant qu’il soit peu, et qui _n’a - tout au plus que six mois dans le ventre_. - - (_Mar. for._ 12.) - - -VENUE, substantif; UNE VENUE DE COUPS DE BATON: - - Tu vas courir risque de t’attirer _une venue de coups de bâton_. - - (_Scapin._ III. 1.) - -«On dit proverbialement qu’un homme _en a eu d’une venue_, pour dire -qu’il a fait quelque perte, qu’il a été obligé de faire quelque -dépense.» (TRÉVOUX.) - -_Venue_, dans la phrase de Molière, est au sens de _récolte_, _bonne -récolte_, parce que le grain de l’année est bien venu. Nicot, au mot -_venir_, donne pour exemples: «Grande _venue_ de brebis et abondante, -_bonus proventus_.» - -_Venue_ pour _bonne venue_, _ample venue_, comme _heur_, _succès_, -_fortune_, pour _bon heur_, _bon succès_, _bonne fortune_. - -Une _volée_ de coups de bâton; métaphore prise des oiseaux qui voyagent -par troupe: une _volée_ de perdreaux, une _volée_ de pigeons, etc. -Trévoux cite cet exemple: «Il vint une _volée_ de cailles dans le -désert, qui réjouit fort les Israélites, dégoûtés de la manne.» - - -VÊPRE; LE BON VÊPRE, archaïsme, le bon soir: - - M. BOBINET.--Je donne _le bon vêpre_ à toute l’honorable - compagnie. - - (_Comtesse d’Esc._ 17.) - -_Vespre_, contracté de _vesp(e)ra_, le soir. On disait aussi _la -vesprée_. - - «Venir _sur le vespre_;--préparez pour _le vespre_.» - - (NICOT.) - - -_VERBE RÉFLÉCHI_ perd son pronom étant précédé d’un autre verbe: - - Faites-la _ressouvenir_ qu’il faut se rendre de bonne heure - dans le bois de Diane. - - (_Am. magn._ I. 2.) - - Qu’on me laisse ici _promener_ toute seule. - - (_Ibid._ I. 6.) - -(Voyez ARRÊTER, et PRONOM RÉFLÉCHI.) - - -VÉRITABLE; véridique, sincère: - - Nous en tenons tous deux, si l’autre est _véritable_. - - (_Dépit. am._ I. 5.) - - J’ai monté pour vous dire, et d’_un cœur véritable_, - Que j’ai conçu pour vous une estime incroyable. - - (_Mis._ I. 2.) - -C’est l’ancienne valeur du mot. - - «Longarine n’a point accoutumé de celer la vérité, soit contre - homme ou contre femme.--Puisque vous m’estimez si _véritable_, - dit Longarine.....» - - (La R. DE NAV. _Heptaméron_, nouvelle 14.) - - «Mais, mon père, si le diable ne répond pas la vérité, car il - n’est guère plus _véritable_ que l’astrologie, il faudra donc - que le devin restitue, par la même raison?» - - (PASCAL. 8e _Prov._) - - «Si elles (les précieuses) sont coquettes, je n’en dirai rien; - car je fais profession d’être un auteur _fort véritable_, et - point médisant.» - - (Mlle DE MONTPENSIER, _Portrait des Précieuses_.) - - -VÉRITÉ; DIRE VÉRITÉ: - - Si je vous faisois voir qu’on vous _dit vérité_? - - (_Tart._ IV. 3.) - - -VERS, pour _envers_: - - J’ai tardé trop longtemps - A m’acquitter _vers toi_ d’une telle promesse. - - (_Dép. am._ I. 2.) - - Ah! madame, excusez un amant misérable, - Qu’un sort prodigieux a fait _vers vous_ coupable. - - (_D. Garcie._ II. 6.) - - Par où pourrois-je, hélas! dans ma vaste disgrâce, - _Vers vous_ de quelque plainte autoriser l’audace? - - (_Ibid._ V. 3.) - - . . . . . Ah! gardez de me faire un outrage, - Et de vous hasarder à dire que _vers moi_ - Un cœur dont j’ai fait cas ait pu manquer de foi. - - (_Ibid._ V. 5.) - - Votre flamme _vers moi_ ne vous rend pas coupable. - - (_Ibid._) - - Si ce parfait amour que vous prouvez si bien - Se fait _vers_ votre objet un grand crime de rien. - - (_Fâcheux._ I. 1.) - - Et pouvez-vous le voir sans demeurer confuse - Du crime dont _vers_ moi son style vous accuse? - - (_Mis._ IV. 3.) - - Ce monarque, en un mot, a _vers_ vous détesté - Sa lâche ingratitude et sa déloyauté. - - (_Tart._ V. 7.) - - Oui, c’est lui qui sans doute est criminel _vers vous_. - - (_Amph._ II. 6.) - - Je trouve une espèce d’injustice bien grande à me montrer - ingrate _vers_ l’un ou _vers_ l’autre. - - (_Am. magn._ III. 1.) - -On pourrait supposer, à ne considérer que quelques exemples, que -Molière a fait céder l’exactitude de l’expression à la mesure. Il -n’en est rien, puisqu’il emploie _vers_ dans la prose, où rien ne le -contraignait, et dans des vers, où l’élision lui permettait l’une ou -l’autre forme à son choix. - -_Vers_ est la plus ancienne. _Envers_ et _devers_ sont venus ensuite. -Le livre des _Rois_ emploie constamment _vers_: - - «Si hom peche _vers_ altre, a Deu se purrad acorder, e s’il - peche _vers_ Deu, ki purrad pur lui preier?» - - (_Rois._ p. 8.) - - «Pur co que la guerre _vers_ les enemis Deu maintenist[79].» - - (_Ibid._ p. 71.) - - [79] _Envers_ et _devers_ se rencontrent déjà dans le livre des - Rois: - - «Ore l’aparceif ke felenie n’ad en mei, ne crime _envers_ - tei.» - - (_Rois._ p. 95.) - - (Jéroboam) «pis que nuls ki devant lui out ested _devers_ - N. S. uverad.» - - (_Ibid._ p. 309.) - -Beaumanoir ne connaît que la forme _vers_: - - «Li baillis qui est deboneres _vers_ les malfesans.» - - (_Cout. de Beauv._ I. p. 18.) - - «Li baillis qui _vers_ tos est fel et cruels.» - - (_Ibid._ I. 19.) - -Racine a dit encore: - - «Et m’acquitter _vers_ vous de mes respects profonds.» - - (_Bajazet._ III. 2.) - - «La libéralité _vers_ le pays natal.» - - (CORNEILLE. _Cinna._ II. 1.) - - -VERS A LA LOUANGE DE QUELQU’UN, ironiquement, et par antiphrase: - - Nous avons entendu votre galant entretien, et _les beaux vers à - ma louange_ que vous avez dits l’un et l’autre! - - (_G. D._ III. 8.) - - -_VERS BLANCS:_ - -Tous les commentateurs ont remarqué, l’un après l’autre, que le début -du _Sicilien_ est en vers blancs d’inégale mesure: - - Il fait noir comme dans un four; - Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, - Et je ne vois pas une étoile - Qui montre le bout de son nez. - Triste condition que celle d’un esclave... _etc._ - -Ils auraient pu ajouter que la remarque s’applique à toute la pièce, -et à beaucoup d’autres de Molière. En effet, la prose de Molière est -souvent remplie de vers non rimés, au point qu’il est difficile de ne -pas reconnaître là un parti pris, ou une nature pourvue d’un instinct -du rhythme vraiment extraordinaire. - -Et ce qui semble confirmer le premier soupçon, c’est la différence qui -se montre d’une pièce à une autre. Par exemple, le _Festin de Pierre_, -qui est de la plus belle prose de Molière, et qui par l’élévation des -pensées, en plusieurs parties, semblait appeler la versification, le -_Festin de Pierre_ n’en présente que des traces fort rares, qui ne -valent pas qu’on en tienne compte. - -Il en est de même de la _Critique de l’École des femmes_: on sent que -Molière s’y est surveillé. Au contraire, L’_Avare_ est presque tout -en vers libres, comme _Amphitryon_. L’auteur n’a pas eu le temps d’y -attacher les rimes, mais la mesure y est déjà[80]. - - [80] «Si Molière ne versifia pas L’_Avare_, c’est qu’il n’en eut - pas le temps.» (LA HARPE). - - La Harpe ici, comme souvent ailleurs, n’est que l’écho - de l’opinion de Voltaire, exprimée dans les _Questions - encyclopédiques_ à l’article _Art dramatique; comédie_. - -Il n’y a qu’à ouvrir au hasard: - - VALÈRE. - - Vous voyez comme je m’y prends, - Et les adroites complaisances - Qu’il m’a fallu mettre en usage - Pour m’introduire à son service; - Sous quel masque de sympathie - Et de rapports de sentiments - Je me déguise pour lui plaire, - Et quel personnage je joue - Tous les jours avec lui, - Afin d’acquérir sa tendresse. - J’y fais des progrès admirables! etc. - - (I. 1.) - -Transportons-nous ailleurs: - - CLÉANTE. - - Il est vrai que mon père, madame, - Ne peut pas faire un plus beau choix, - Et que ce m’est une sensible joie - Que l’honneur de vous voir; - Mais, avec tout cela, - Je ne vous assurerai point - Que je me réjouis - Du dessein où vous pourriez être - De devenir ma belle-mère; - Le compliment, je vous l’avoue, - Est trop difficile pour moi; - Et c’est un titre, s’il vous plaît, - Que je ne vous souhaite point. - Ce discours paroîtra brutal - Aux yeux de quelques-uns; - Mais je suis assuré - Que vous serez personne - A le prendre comme il faudra; - Que c’est un mariage, - (Madame), - Où vous vous imaginez bien - Que je dois avoir - De la répugnance; - Que vous n’ignorez pas, sachant ce que je suis, - Comme il choque mes intérêts, - Et que vous voulez bien enfin que je vous dise.... etc. - - (III. 11.) - -C’est à peine si, de loin en loin, un mot vient déranger le rhythme. - - MARIANNE. - - Mais que voulez-vous que je fasse? - Quand je pourrois passer sur quantité d’égards - Où notre sexe est obligé, - J’ai de la considération - Pour ma mère. - Elle m’a toujours élevée - Avec une tendresse extrême, - Et je ne saurois me résoudre - A lui donner du déplaisir. - Faites, agissez auprès d’elle; - Employez tous vos soins à gagner son esprit; - Vous pouvez faire et dire - Tout ce que vous voudrez. - Faites, agissez auprès d’elle; - Je veux bien consentir - A lui faire un aveu moi-même - De tout ce que je sens pour vous. - - (IV. 1.) - -Est-il possible, est-il vraisemblable que le hasard produise de pareils -résultats? Qui pourra le croire, s’il manque de goût, ne manquera pas -de foi. - -Je me borne à ces trois échantillons. La lecture de la pièce entière, à -ce point de vue, convaincra, je pense, les plus incrédules. - -Les farces de Molière, comme _Pourceaugnac_, les _Fourberies de -Scapin_, la _Comtesse d’Escarbagnas_, même le _Bourgeois gentilhomme_, -semblent écrites dans un autre système, et, comme destinées à rester -en prose, ne renferment presque point de vers. Mais il s’en rencontre -beaucoup dans _George Dandin_; ce qui porterait à croire que, dans la -pensée de Molière, la forme sous laquelle cette pièce est parvenue -n’était point sa forme définitive. - - GEORGE DANDIN. - - Ah! qu’une femme demoiselle - Est une étrange affaire! - Et que mon mariage - Est une leçon bien parlante - A tous les paysans qui veulent s’élever - Au-dessus de leur condition, - Et s’allier, comme j’ai fait, - A la maison d’un gentilhomme! - . . . . . . . . . . . . . . . - Et j’aurois bien mieux fait, - Tout riche que je suis, - De m’allier en bonne et franche paysannerie[81], - Que de prendre une femme - Qui se tient au-dessus de moi, - S’offense de porter mon nom, - Et pense qu’avec tout mon bien - Je n’ai pas assez acheté - La qualité de son mari. - George Dandin, George Dandin, - Vous avez fait une sottise..., etc. - - (I. 1.) - - [81] _Paysannerie_ de quatre syllabes, comme _paysan_, de deux. - C’est encore ainsi que l’on prononce partout en Bretagne. - -La leçon donnée dans George Dandin valait la peine d’être présentée -en vers, autant que celle qui résulte de l’_École des femmes_ et de -l’_École des maris_. Celle-ci eût été l’_École des bourgeois_. - - Si c’étoit une paysanne, - Vous auriez maintenant toutes vos coudées franches - A vous en faire la justice - A bons coups de bâton. - Mais vous avez voulu tâter de la noblesse, - Et il vous ennuyoit d’être maître chez vous. - Ah! j’enrage de tout mon cœur! - Et je me donnerois volontiers des soufflets! - - (_G. D._ I. 3.) - -Dirigé dans ce sens, un examen attentif et délicat du style de Molière -conduirait peut-être à des inductions intéressantes sur la manière de -travailler de ce grand génie, et sur les intentions que la mort ne lui -a point permis de réaliser. - -Vaugelas le premier s’est avisé de signaler, comme un grand défaut, les -vers que le hasard seul, et non l’intention de l’écrivain, a répandus -dans la prose. La pratique de presque tous nos grands auteurs condamne -l’opinion de Vaugelas. Les orateurs grecs et les Latins rencontraient -souvent des ïambes tout faits sans les chercher. Il y a des alexandrins -dans la prose de Cicéron, dans Tacite et dans Tite-Live. Il s’est -glissé des vers dans la traduction des Psaumes de David et jusque dans -les formules du droit romain[82]. Et Ménage remarque assez plaisamment -que Vaugelas s’est pris lui-même dans sa propre sentence, en écrivant, -du mot _sériosité_: - - Ne nous hâtons pas de le dire, - Et moins encore de l’écrire: - Laissons faire les plus hardis, - Qui nous frayeront le chemin. - - [82] Les _Annales_ de Tacite débutent par un hexamètre: «Urbem - Romam a principio reges habuere.» Le _Miserere_ finit par un - pentamètre: - - Imponent super altare tuum vitulos. - - Semper in obscuris quod minimum est sequimur. - - (_De regulis juris._) - -Il est certain que l’affectation d’écrire en vers blancs, telle qu’on -la voit dans les _Incas_, par exemple, serait une chose insupportable. -En cela, comme en tout, c’est le goût qui décide et marque la limite. - - -VERSER LA RÉCOMPENSE D’UNE ACTION: - - Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense, - _D’une bonne action verser la récompense_. - - (_Tart._ V. 7.) - -Un cœur qui verse la récompense d’une bonne action ne paraît pas d’un -style digne de Molière. - -(Voyez l’examen de tout ce passage à l’article IL, p. 210.) - ---VERSER L’HONNEUR D’UN EMPLOI: - - Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous - pourriez mieux _verser l’honneur d’un tel emploi_. - - (_Am. magn._ I. 2.) - -L’usage qui permet de _déverser l’outrage_, _l’ignominie_ sur -quelqu’un; de _verser_ sur lui _des faveurs_, ne permet pas de _verser -un honneur_ ni _des honneurs_. - - -VERTU, efficacité: - - Le théâtre a une grande _vertu_ pour la correction. - - (_Préf. de Tartufe._) - ---VERTU, dans le sens plus large du _virtù_ italien: le mérite, la -bravoure: - - Plus l’obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire; - Et les difficultés dont on est combattu - Sont les dames d’atour qui parent _la vertu_. - - (_L’Ét._ V. 11.) - - -VÊTIR UNE FIGURE: - - Adieu; je vais là-bas dans ma commission - Dépouiller promptement la forme de Mercure, - Pour y _vêtir la figure_ - Du valet d’Amphitryon. - - (_Amph._ prol.) - - -VIDER, verbe neutre, dans le sens de _sortir_; VIDER D’UN LIEU: - - M. LOYAL. - - Monsieur, sans passion, - Ce n’est rien seulement qu’une sommation, - Un ordre de _vider d’ici_ vous et les vôtres. - - (_Tart._ V. 4.) - - «_Vuyde dehors_, fol insensé; - Car il est temps que tu t’en partes.» - - (_Le Nouveau Pathelin._) - -Montaigne l’emploie activement, dans la réponse des sauvages américains -aux Espagnols: - - «Ainsi, qu’ils se despeschassent promptement de _vuider leur - terre_.» - - (_Essais._ III. 6.) - ---VIDER, v. actif, figurément, au sens de _purgare_: - - Adieu; _videz_ sans moi tout ce que vous aurez. - - (_Fâcheux._ III. 4.) - -Videz tous vos différends. - -On disait _vider un procès_, _vider une cause_, _vider toutes les -difficultés_, _vider ses intérêts_. - - Laissez-moi, madame, je vous prie, - _Vider mes intérêts_ moi-même là-dessus. - - (_Mis._ V. 6.) - - -VIN A FAIRE FÊTE, digne d’être bu dans une fête: - - Était-ce _un vin à faire fête_? - - (_Amph._ III. 2.) - - -VISAGE, au figuré, en parlant des actions: - - Cet amas d’actions indignes, dont on a peine, devant le monde, - d’adoucir le mauvais _visage_. - - (_D. Juan._ IV. 6.) - -Le visage d’une action est une métaphore qui ne saurait être admise -aujourd’hui, mais qui paraît l’avoir été autrefois; car Montaigne a dit -_le visage d’une entreprise_. C’est en parlant du dessein qu’il a formé -d’écrire ses Essais: - - «Si l’estrangeté ne me saulve et la nouvelleté, qui ont - accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à - mon honneur de cette sotte entreprinse; mais elle est si - fantastique, et a _un visage_ si esloingné de l’usage commun, - que cela luy pourra donner passage.» - - (_Essais._ II. 8.) - -Cela montre qu’il faut être très-circonspect à condamner Molière, lors -même qu’il paraît le plus clairement avoir tort. Ce tort, tout réel, -peut n’être pas le sien, mais celui de ses contemporains, ou de ses -prédécesseurs les plus dignes de servir de modèles. - - -VISÉE; METTRE SA VISÉE A...: - - Votre _visée_ au moins n’est pas _mise à Clitandre_? - - (_Fem. sav._ I. 1.) - - J’ai grand regret, monsieur, de voir qu’à vos _visées_ - Les choses ne soient pas tout à fait disposées. - - (_Ibid._ IV. 6.) - -(Voyez PRENDRE VISÉE.) - - -VISIÈRE; ROMPRE EN VISIÈRE: - - Je n’y puis plus tenir, j’enrage; et mon dessein - Est de _rompre en visière_ à tout le genre humain. - - (_Mis._ I. 1.) - - Qu’un cœur de son penchant donne assez de lumière, - Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à _rompre en visière_. - - (_Ibid._ V. 2.) - - -VISIONS, idées folles, rêves: - - Et dans vos _visions_ savez-vous, s’il vous plaît, - Que j’ai pour Henriette un autre époux tout prêt? - - (_Fem. sav._ IV. 2.) - ---VISIONS CORNUES: - - Peut-être sans raison - Me suis-je en tête mis ces _visions cornues_. - - (_Sgan._ 13.) - - «Égaré dans les nues, - «Me lasser à chercher des _visions cornues_.» - - (BOILEAU.) - -Des visions effrayantes ou simplement chimériques; mais, dans la bouche -du pauvre Sganarelle, l’expression de _visions cornues_ a une double -portée. - ---VISIONS DE NOBLESSE: - - Ce nous est une douce rente que ce monsieur Jourdain, avec les - _visions de noblesse et de galanterie_ qu’il est allé se mette - en tête. - - (_B. gent._ I. 1.) - - -VOICI VENIR: - - Mais _les voici venir_. - - (_L’Ét._ V. 14.) - - _Voici venir_ Ascagne. - - (_Dép. am._ V. 8.) - -_Voici_ est pour _vois ici_: vois ici venir Ascagne. On disait au -pluriel _veez-ci_, voyez ici. L’union intime des deux racines a depuis -fait perdre de vue le sens de la première; _voici_ n’est plus qu’un -adverbe invariable. Messieurs, _voici_ le roi, si l’on se reporte au -sens exact de ces mots, est absurde: il faudrait dire, Messieurs, -_vez-ci_ le roi: (voyez-le ici.) - -_Vécy_ est resté, chez les paysans et dans quelques provinces, comme -une forme corrompue de _voici_, et aussi invariable. - - -VOILA QUE C’EST, pour _ce que c’est_: - - Voilà, _voilà que c’est_ de ne pas voir Jeannette. - - (_L’Ét._ IV. 8.) - ---VOILA, NE VOILA PAS, pour _ne voilà-t-il pas_: - - Eh bien! _ne voilà pas_ de vos emportements! - - (_Tart._ V. 1.) - - _Voilà pas_ le coup de langue! - - (_B. gent._ III. 12.) - -(Voyez IL supprimé après VOILA.) - - -VOIR A (un infinitif): - - Parlons à votre femme, et _voyons à la rendre_ - Favorable.... - - (_Fem. sav._ II. 4.) - ---VOIR DE (un infinitif), elliptiquement, voir, chercher le moyen de...: - - Parlons à cœur ouvert, et _voyons d’arrêter_... - - (_Mis._ II. 1.) - ---VOIR PARLER: - - Vous à qui j’ai tant _vu parler_ de son mérite. - - (_Ibid._ V. 2.) - - -VOUDRIEZ, _dissyllabe_: - - Monsieur votre père - Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, - Comme vous _voudriez_ bien, manier ses ducats. - - (_L’Ét._ I. 2.) - - Vous me _voudriez_ encor payer pour précepteur. - - (_Ibid._ I. 9.) - - Vous êtes généreux, vous ne le _voudriez_ pas. - - (_Ibid._ V. 9.) - -(Voyez SANGLIER.) - ---VOUDRIEZ, en trois syllabes: - - Hé quoi! vous _voudriez_, Valère, injustement.... - - (_Dép. am._ II. 2.) - - -VOULOIR (SE) MAL, ou MAL DE MORT DE QUELQUE CHOSE: - - Laissez, _je me veux mal de mon trop de foiblesse_. - - (_Amph._ II. 6.) - - _Je me veux mal de mort d’être_ de votre race. - - (_Fem. sav._ II. 7.) - - -VOUS, indéfini et général comme _soi_, en relation avec ON: - - Ah! que pour ses enfants un père a de foiblesse! - Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse? - Et ne se sent-on pas certains mouvements doux, - Quand _on_ vient à songer que cela sort de _vous_? - - (_Mélicerte._ II. 5.) - -(Voyez NOUS.) - - -VOYENT, dissyllabe: - - Et _voyent_ mettre à fin la contrainte où vous êtes. - - (_Dép. am._ III. 7.) - -(Voyez PAYENT, PAYSAN, SANGLIER, VOUDRIEZ, etc.) - - -VRAI; DE VRAI, _véritablement_, comme _de léger_, _légèrement_: - - Le ciel défend, _de vrai_, certains contentements. - - (_Tart._ IV. 5.) - - -VUE DE PAYS (A): - - Non pas; mais, _à vue de pays_, je connois à peu près le train - des choses. - - (_D. Juan._ I. 1.) - -Au premier coup d’œil jeté sur l’ensemble des choses. - ---VUES DE LA LUMIÈRE, l’aspect, le jour, en parlant d’une peinture: - - Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux _les - vues favorables de la lumière_ que nous cherchons. - - (_Sicilien._ 12.) - - -Y. - -L’emploi de _y_, dans Molière, est fort étendu. C’est le terme -corrélatif de _à_, _lui_, _leur_, qu’il s’agisse de choses ou de -personnes. - -Y représente également _dans_ et _avec_. - -Y se construit encore avec un verbe, et souvent représente -elliptiquement l’idée exprimée par une phrase. - -(Voyez OÙ.) - -Y en relation avec un nom de personne ou de chose, pour _à_, _lui_, -_leur_: - - Quoi! Lucile n’est pas sous des liens secrets - A mon maître?--Non, traître, et n’_y_ sera jamais. - - (_Dép. am._ III. 8.) - -A Lucile. - - Ils comptent les défauts pour des perfections, - Et savent _y_ donner de favorables noms. - - (_Mis._ II. 5.) - -Aux défauts. - - Ils ne manquent jamais de saisir promptement - L’apparente lueur du moindre attachement, - D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, - Et d’_y_ donner le tour qu’ils veulent qu’on _y_ croie. - - (_Tart._ I. 1.) - -Aux lueurs d’attachement. - - Je ne distingue rien en celui qui m’offense; - Tout _y_ devient l’objet de mon courroux. - - (_Amph._ II. 6.) - -Tout en lui devient, etc: - - Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et _y_ - promettre de la correspondance! - - (_G. D._ I. 3.) - -A l’amour du damoiseau. Nous dirions aujourd’hui: et lui promettre. - - C’est la belle Julie, la véritable cause de mon retardement; et - si je voulois _y_ donner une excuse galante..... - - (_Comtesse d’Esc._ 1.) - - Oui, oui, je te renvoie à l’auteur des Satires. - --Je t’_y_ renvoie aussi. - - (_Fem. sav._ III. 5.) - ---Y représentant _avec_: - - Je romps avecque vous, et j’_y_ romps pour jamais. - - (_Dép. am._ IV. 3.) - - Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire - Avec le digne époux qui vous comble de gloire. - --Oui, traître, j’_y_ veux vivre. - - (_Sgan._ 20.) - ---Y répondant à _en_, _dans_, _à_: - - Et, pour se bien conduire en ces difficultés, - Il _y_ faut, comme en tout, fuir les extrémités. - - (_Éc. des fem._ IV. 8.) - - Je veux vous _y_ servir, et vous épargner des soins inutiles. - - (_D. Juan._ III. 4.) - - Il faut toujours garder de grandes formalités, quoi qu’il - puisse arriver.--Pour moi, j’_y_ suis sévère en diable. - - (_Am. méd._ II. 3.) - -A garder de grandes formalités. - - Comment, mon gendre, vous en êtes encore là-dessus?--Oui, j’_y_ - suis, et jamais je n’eus tant sujet d’_y_ être. - - (_G. D._ II. 9.) - ---Y corrélatif d’un verbe: - - Je me vois, ma cousine, ici persécutée - Par des gens dont l’humeur _y_ paroît concertée. - - (_Mis._ V. 3.) - -Concertée à me persécuter. - ---Y, à cela, sur ce point: - - CLITANDRE. Promettez-moi donc que je pourrai vous parler cette - nuit. - - ANGÉLIQUE. J’_y_ ferai mes efforts. - - (_G. D._ II. 10.) - -Je ferai mes efforts à ce que vous puissiez me parler cette nuit. - - Vous me haïssez donc?--J’_y_ fais tout mon effort. - - (_Amph._ II. 6.) - -A vous haïr. - - Vous devez éclaircir toute cette aventure. - --Allons, vous _y_ pourrez seconder mon effort. - - (_Ibid._ III. 4.) - -A éclaircir cette aventure. - ---Y rapporté au sens de toute une phrase: - - HENRIETTE. - - Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête; - Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos, - Que de me tourmenter à dire de beaux mots. - - PHILAMINTE. - - Oui; mais j’_y_ suis blessée, et ce n’est pas mon compte. - - (_Fem. sav._ III. 6.) - -Je suis blessée à ce que vous soyez dans cette opinion. - ---Y redondant avec _où_: - - C’est une chose _où_ il _y_ va de l’intérêt du prochain. - - (_Pourc._ II. 4.) - -Molière n’a pas cru qu’on pût altérer cette forme, _il y va_, et mettre -_il va_. - ---Avec _en_: - - Nous vous _y_ surprenons, _en_ faute contre nous! - - (_Sgan._ 6.) - ---Y avec _contredire_: - - Accablez-moi de noms encor plus détestés, - _Je n’y contredis point_; je les ai mérités. - - (_Tart._ III. 6.) - ---Avec _marchander_: - - Si j’étois en sa place, je n’_y_ marchanderois point. - - (_G. D._ I. 7.) - ---Avec _s’en aller_: - - Laissez-moi faire, je m’_y_ en vais moi-même. - - (_D. Juan._ IV. 11.) - -(Voyez où, dont toutes les constructions correspondent dans Molière à -celle de Y.) - ---Y A, pour _il y a_: - - Et quels avantages, madame, puisque madame _y a_? - - (_G. D._ I. 4.) - ---QU’IL Y A, surabondant: - - Et pensez-vous qu’on soit capable d’aimer de certains maris - _qu’il y a_? - - (_G. D._ III. 5.) - -De certains maris comme il en existe au monde. - -Cette locution était jadis du commun usage: - - «Ainsy beaucoup de femmes _qu’il y a_ se desbattent avec leurs - maris quand ils leur veulent oster l’affeterie, la braveté, et - la despense.» - - (LA BOÉTIE, _Trad. de Plutarque_, p. 281.) - - -YEUX; METTRE AUX YEUX, mettre devant les yeux, représenter, remontrer: - - Mais votre conscience et le soin de votre âme - Vous devroient _mettre aux yeux_ que ma femme est ma femme. - - (_Sgan._ 21.) - -(Voyez METTRE AUX YEUX, p. 246.) - ---DE NOUVEAUX YEUX, de nouveaux regards: - - Et mon esprit, jetant _de nouveaux yeux_ sur elle.... - - (_Pr. d’Él._ I. 1.) - ---YEUX DE L’AME, figurément: - - Il m’est venu des scrupules, madame; et j’ai ouvert _les yeux - de l’âme_ sur ce que je faisois. - - (_D. Juan._ I. 3.) - - - - - LETTRE - A - MONSIEUR A. FIRMIN DIDOT, - SUR QUELQUES POINTS - DE PHILOLOGIE FRANÇAISE. - - -MONSIEUR ET CHER ÉDITEUR, - -Le livre _Des variations du langage français_, que j’ai publié chez -vous il y a quelques mois, a été vivement attaqué dans la _Bibliothèque -de l’École des chartes_, également sortie de vos presses. - -Si ces attaques n’atteignaient que mon amour-propre, je ne répondrais -pas une syllabe; mais l’intérêt de la science s’y trouve et mêlé -et compromis; il s’agit surtout d’un point de grammaire curieux et -fondamental: dès lors je suis tenu de défendre ce que je crois la -vérité. Cette considération vous fera, j’espère, excuser l’étendue de -cette lettre, qui eût pris bien d’autres développements encore, si -j’eusse voulu suivre la critique pas à pas, et la combattre à toute -occasion. Il suffira de toucher quelques détails saillants; on jugera -du reste par analogie. - - -J’ai refusé de reconnaître, par rapport à l’étude de la vieille -langue dans ses monuments, l’importance exagérée qu’on a faite aux -patois sous le nom pompeux de _dialectes_. J’ai dit: Il y avait un -centre du royaume, une langue française constituée; les écrivains de -la province visaient tous à écrire la langue du centre. S’il en est -autrement, qu’on me montre dans ces écrivains les expressions en dehors -de la langue commune, caractéristiques de tel ou tel dialecte. Bien -entendu, je n’accepte pas comme autant de mots à part les différences -d’orthographe qui se rencontrent souvent dans la même page d’un -manuscrit. - -Mais comme un élève de l’École des chartes, feu M. Fallot, d’estimable -et regrettable mémoire, a laissé un gros volume sur ces dialectes, -dont il a plus que personne préconisé l’importance, il fallait bien -_a priori_ que mon opinion fût erronée, absurde, monstrueuse et -révoltante. Après toutes les vaines déclamations possibles, M. Guessard -en vient enfin à m’opposer le témoignage d’un texte. - -Je laisse parler mon adversaire: - -«Que le trouvère fît _parfois_ effort pour écrire en français de -France, et qu’il y réussît tant bien que mal, c’est possible; mais -qu’il le voulût toujours, ou que toujours il y parvînt, _ce n’est pas -vrai_[83]. - - [83] _Parfois_ est bon, comme _c’est possible_. Lisez, au lieu - de _parfois_, _toujours_, et au lieu de _c’est possible_, _c’est - certain_, en attendant que M. Guessard fournisse _une_ preuve du - contraire. Un démenti n’en est pas une, si grossier qu’il soit. - -«Voyez plutôt ce qui arriva au trouvère Quenes de Béthune[84], ce -grand seigneur poëte et guerrier, qui mieux que tout autre pouvait -s’instruire du beau langage. Il était Artésien, comme l’indique son -nom, et il composait en artésien ou en picard; ce qui était tout un. -Vers l’an 1180, il vint à la cour de France, où la régente Alix de -Champagne, et le jeune prince son fils, qui depuis régna sous le nom -de Philippe-Auguste, lui exprimèrent le désir d’entendre quelqu’une de -ses chansons. Quenes de Béthune récita donc des vers très-intelligibles -pour ses auditeurs, _mais fortement empreints d’un cachet picard_; -aussi fut-il raillé par les seigneurs de France, repris par la reine et -par son fils: - - Mon _langage_ ont blasmé li François - Et mes chançons, oyant les Champenois, - Et la comtesse encoir (dont plus me poise). - La roïne ne fit pas que cortoise - Qui me reprist, elle et ses fiex li rois: - Encor ne soit ma _parole_ françoise, - Si la puet on bien entendre en françois; - Ne cil ne sont bien appris ne cortois - Qui m’ont repris se j’ai dit _mot d’Artois_, - Car je ne fus pas norriz a Pontoise[85].» - -Voilà le passage fondamental, unique, dont on argumente pour prouver -l’emploi des dialectes dans la littérature. - - [84] M. Guessard écrit toujours _Quènes de Béthune_, avec un - accent grave sur l’_e_, ce qui force à prononcer _caine_ de - Béthune. La vraie prononciation est _cane_ de Béthune (comme - _femme_, _fame_); et lorsqu’on rencontre ce mot écrit en une - syllabe _quens_, _cuens_, il faut prononcer _can_. Les Italiens - disent de même: _can-grande_, _can-francesco_; _facino-cane_; - _can della scala_. C’est un titre de dignité répondant à celui - de bailli. Ce radical _can_ appartient à la langue tartare, où - il signifie _roi_, _prince_, _chef_: le grand _khan_ de Tartarie - commandait aux _khans_ inférieurs; _Gengis-khan_. Les Huns et les - Avares ont laissé chez nous ce curieux vestige de leur passage - en Europe, au Ve siècle: les chroniqueurs latins du moyen âge - ont traduit _khan_ par _canis_, _caganus_, _canesius_: «Rex - Tartarorum, qui et _magnus canis_ dicitur.» (Chron. Nangii, ann. - 1299.)--«Rex Avarorum, quem sua lingua _cacanum_ appellant.» - (PAUL WARNEFRIED, _de Gest. Langob._ IV, 39); «constituerunt - _canesios_, id est baillivos, qui justitiam facerent.» (Magister - ROGERIUS, ap. CANG. in _Caganus_.) De là est venu le français - _quens_, l’italien _king_. - - On voit, par cet exemple, de quelle importance est la recherche - et le maintien de la prononciation véritable. Ce travail offre - déjà bien assez de difficultés, sans y en ajouter encore comme - à plaisir. Je me suis élevé souvent contre cette barbare manie - d’introduire des accents dans les vieux textes: l’unique résultat - possible est d’égarer le lecteur philologue, et d’effacer les - dernières traces d’étymologie. Il serait si simple et raisonnable - d’imprimer les manuscrits comme ils sont! Mais précisément par ce - motif il est à craindre qu’on ne l’obtienne jamais des savants - éditeurs. On vient encore de publier _la Mort de Garin_, où les - mots _que_, _ce_, _ne_, sont figurés _qué_, _cé_, _né_, même - lorsque l’e s’élide. Il faut bien être possédé de la fureur des - accents! - - [85]: _Bibliot. de l’Éc. des chartes_, t. II (1846), p. 192. - -Il est facile de répondre à M. Guessard. - -Observez d’abord qu’il s’agit ici d’une pièce _récitée_, et non de vers -_écrits_. La distinction est essentielle. - -Que le premier venu, en lisant ce couplet, comprenne qu’il est -question des _mots_, c’est une erreur excusable: il est étranger à ces -études, et habitué à la précision de notre langue moderne. Mais que -M. Guessard s’y trompe, c’est ce que je ne saurais expliquer, s’il -n’était bien connu que la passion fait arme et ressource de tout. -Lorsque Quenes de Béthune dit qu’on a raillé _sa parole, son langage_, -il entend sa prononciation, son accent picard. Au douzième siècle, -ces mots _accent_, _prononciation_, n’étaient point encore dans la -langue; il fallait, pour en rendre la pensée, se servir d’équivalents -approximatifs. _J’ai dit mot d’Artois_ signifie: j’ai parlé à la mode -du pays d’Artois; cette dernière expression représente exactement -l’équivoque de l’autre: _j’ai parlé_, s’agit-il des mots que vous avez -employés, ou de votre manière de les prononcer? - -Ces deux vers, où les mots soulignés par M. Guessard semblent renfermer -ma condamnation, - - Encor ne soit ma parole _françoise_, - Si la puet on bien entendre en _françois_, - -signifient, selon M. Guessard: Encore que je parle picard, les Français -peuvent bien me comprendre. - -Et, selon moi: Encore que je récite avec un accent de province, on -peut me comprendre parfaitement dans l’Ile de France; ou, en d’autres -termes: Comme je parle d’ailleurs bon français, mon mauvais accent -n’empêche pas qu’on ne me comprenne très-bien à Paris. - -Ainsi ce passage établit précisément la pureté du style de Quenes de -Béthune. M. Guessard, croyant me perdre sans retour, a fait comparaître -un témoin dont la déposition m’absout et le condamne. - -M. Guessard peut m’en croire: je sais assez le picard pour lui -attester 1° que ni les poésies de Quenes de Béthune, ni celles -d’Eustache d’Amiens, ni celles de tous les trouvères de la Picardie -et de l’Artois, ne sont écrites dans ce dialecte, puisque dialecte -il y a; 2° que des poésies picardes, surtout récitées, défieraient -l’intelligence de tous les Français, sans en excepter M. Guessard -lui-même. La Picardie a fourni, au moyen âge, un nombre de trouvères -très-considérable: tous ont écrit en _français_, Quenes de Béthune -comme les autres. Au surplus, ses poésies sont là: que M. Guessard ait -la bonté de m’y montrer du picard, ou de m’expliquer en quoi consiste -le _cachet picard_ des vers de Quenes de Béthune, si ce n’est pas dans -l’_accent parlé_. - -La Picardie n’est pas si loin de l’Ile de France, pour qu’un grand -seigneur, qui faisait des lettres sa principale occupation, ne -parvînt pas, malgré ses efforts, à posséder à fond le français -littéraire. Aujourd’hui même que notre langue est bien autrement fixée -et vétilleuse qu’au moyen âge, la critique pourrait signaler des -provincialismes dans des vers composés à Bordeaux ou à Strasbourg; -mais on n’en rirait pas. Ce qui ferait rire inévitablement, ce serait -l’accent gascon ou alsacien du déclamateur; et si les vers étaient -d’ailleurs purement écrits, le poëte aurait le droit de s’écrier, -comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni justes ni polis: ce n’est pas -ma faute si je n’ai pas été nourri près de Pontoise. On peut exiger -d’un écrivain qu’il sache le français, mais non qu’il soit exempt -de l’accent de sa province. Ce qui est indélébile, ce n’est pas -l’ignorance, c’est l’accent natal. - -Je maintiens que voilà le sens du passage de Quenes de Béthune; pour -l’entendre différemment, il faut y apporter toute la bonne volonté de -M. Guessard. - -Une dernière observation: M. Guessard place l’anecdote de Quenes -de Béthune vers 1180. C’est le plus tard possible, puisque -Philippe-Auguste parvint à la couronne en 1180, et qu’à l’époque de la -visite du trouvère il était encore sous la tutelle de la régente. Il -n’avait donc pas quinze ans. Je crois qu’à cet âge les petits princes -du douzième siècle n’étaient pas si grands puristes, et n’auraient pas -remarqué, dans une pièce de vers français, un ou deux termes sentant la -province. Mais un accent provincial frappe d’abord les enfants comme -les grandes personnes; et le petit Philippe dut s’en amuser aussi bien -que sa mère Alix, peu renommée, du reste, entre les savantes et les -beaux esprits de son temps. - -Je crois, sauf erreur, que M. Guessard aurait bien fait d’y regarder à -deux fois avant de me crier, de sa grosse voix, CE N’EST PAS VRAI! car -je lui répondrai, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni juste ni poli. - -La question des _dialectes_ demeure donc, jusqu’à nouvel ordre, un -système, sans autre appui que des théories arbitraires. L’étai emprunté -à Quenes de Béthune ne vaut rien; on fera bien d’en chercher un plus -solide. - -Passons à un autre point, dont M. Guessard fait le point capital. - - -J’avais posé ce principe pour la prononciation du moyen âge: «Dans -aucun cas l’on ne faisait sentir deux consonnes consécutives, soit au -commencement, soit au milieu d’un mot, soit l’une à la fin d’un mot, et -l’autre au commencement du mot suivant.» - -J’avais été conduit à cette règle par la comparaison des vieux textes. -Il me sembla rencontrer un dernier vestige de cette loi primitive dans -un écrit de Théodore de Bèze sur la prononciation du français, traité -en latin publié en 1584, c’est-à-dire fort avant dans la renaissance, -et par conséquent fort loin de l’époque où ma règle aurait été en -vigueur. Voici ce passage: _Curandum etiam ne qua (littera) putide et -duriter sonet, imo ut omnes molliter et quasi negligenter efferantur, -omnem pronuntiationis asperitatem usque adeo refugiente francica -lingua, ut, exceptis_ cc, _ut_ accès (_accessus_), mm _ut_ somme, -nn _ut annus_, rr _ut_ terre, _NULLAM GEMINATAM CONSONANTEM -PRONUNTIET. - -On prétendit que j’avais fait sur le texte de Th. de Bèze _un -incroyable contre-sens_; que _geminatam consonantem_ signifiait, non -pas deux consonnes consécutives quelconques, comme je l’avais entendu, -mais seulement deux consonnes consécutives jumelles, la même consonne -redoublée. - -On en concluait que la règle de M. Génin était fausse, imaginaire; -qu’elle n’avait jamais existé. On alla même plus loin: on soutint que -le principe était _d’une absurdité manifeste_:--«Le contre-sens de M. -Génin, disait-on, est vraiment incroyable! Plein de confiance dans une -traduction signée par un professeur de faculté, je me suis mis l’esprit -à la torture pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une -pareille règle, etc., etc.» Je répondis sommairement, par une lettre -insérée dans la _Revue indépendante_, du 10 avril 1846. Un second -article de la _Bibliothèque de l’École des chartes_ rend nécessaire -une seconde réponse. Je la ferai plus explicite; et, pour mettre le -lecteur mieux à même d’en suivre l’argumentation, je reproduis ici les -principaux passages de ma première lettre: - -«Je consens, disais-je, à examiner un des points attaqués par la -_Bibliothèque de l’École des Chartes_. Je choisis le plus important, -de l’aveu du critique lui-même. C’est la règle de ne prononcer jamais -deux consonnes consécutives (sauf les liquides), que j’ai donnée comme -la clef de voûte de tout le système d’orthographe et de prononciation -de nos ancêtres.--«Elle est, dit mon adversaire, elle est en réalité la -clef de voûte, non de la prononciation de nos ancêtres, mais du système -de M. Génin; et, par conséquent, si je la fais fléchir, tout le système -tombera, sans que j’aie besoin de le prendre pièce à pièce.» - -«J’accepte de bon cœur le défi, à condition, bien entendu, que, -réciproquement, si l’on ne fait pas fléchir la clef de voûte, mon -système entier subsistera, sans que j’aie besoin non plus de le -défendre pièce à pièce. - -«Ainsi la discussion de ce point capital me dispensera de toute autre, -et je veux bien qu’on juge par cet échantillon de la valeur de tout le -reste, tant pour l’attaque que pour la défense. - -«S’il était vrai que j’eusse commis sur le texte de Th. de Bèze _un -incroyable contre-sens_, il ne s’ensuivrait pas encore que j’eusse -posé une règle fausse et imaginaire; car cette règle, je ne l’ai point -empruntée à Théod. de Bèze. Tout au plus aurais-je invoqué à l’appui -de mon principe une autorité illusoire; mais il resterait toujours -à établir que ce principe, étranger à Th. de Bèze, est lui-même une -illusion. Mon critique l’affirme de sa propre autorité. Il croit, en -m’ôtant Th. de Bèze, m’avoir enlevé toute ressource, m’avoir ruiné, mis -à sec. Erreur! - -«Depuis la publication de mon livre, il m’est venu entre les mains -plusieurs ouvrages rares, que je n’avais pu consulter plus tôt. De -ce nombre est la grammaire de Jean Palsgrave, l’aînée de toutes les -grammaires françaises. Ce Jean Palsgrave était Anglais de naissance, -mais il avait longtemps vécu à Paris, où il avait même pris ses degrés. -Chargé, comme le plus habile de son temps, d’enseigner le français à la -sœur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolck, il -composa sa grammaire sur le plan de la grammaire du célèbre Théodore -de Gaza. Ce livre, qui n’a pas moins de 900 pages in-folio, est rédigé -en anglais, avec un titre en français et une dédicace à Henri VIII -(Londres, 1530); il est doublement précieux par le savoir exact et -minutieux de l’auteur, et par l’abondance des exemples, toujours puisés -dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Chartier, l’évêque -d’Angoulême, etc., etc. Palsgrave débute par un Traité fort détaillé de -la prononciation: or voici ce que j’y ai lu, je le confesse, avec la -vive satisfaction d’un homme qui, ayant deviné une énigme difficile, -s’assure, par le numéro suivant de son journal, qu’il avait rencontré -juste. - -«Les Français, dans leur prononciation, s’appliquent à trois choses -qu’ils recherchent principalement: 1° l’harmonie du langage; 2° la -brièveté et la rapidité en articulant leurs mots; 3° enfin, de donner à -chaque mot sur lequel ils appuient son articulation la plus distincte. - -(_Ici un long développement du premier point._) - - -«Maintenant, sur le second point, qui est la brièveté et la rapidité -du discours, quel que soit le nombre des consonnes écrites pour garder -la véritable orthographe, ils tiennent tant à faire ouïr toutes leurs -voyelles et leurs diphthongues, que, _entre deux voyelles_ (soit -réunies dans un même mot, soit partagées entre deux mots qui se -suivent), _ils n’articulent jamais qu’une consonne à la fois; en sorte -que si deux consonnes différentes, c’est-à-dire_, N’ÉTANT PAS TOUTES -DEUX DE MÊME NATURE, _se rencontrent entre deux voyelles, ils laissent -toujours la première inarticulée_[86].» - - [86] The Frenche men in theyr pronunciation do chefly regard and - cover thre thynges: to be armonious in theyr spekyng; to be brefe - and sodayne in sounding of theyr wordes, avoyding all maner of - harshnesse in theyr pronunciation; and thirdly, to gyve every - worde that they abyde and reste upon theyr most audible sounde.... - - And now touching the second point whiche is to be brefe, - _etc._... what consonantes soever they write in any worde for the - kepyng of trewe orthographie, yet so moche covyt they in reding - or spekyng to have all theyr vowelles and diphthongues clerly - herde, that betweene two vowelles (whether they chaunce in one - worde alone, or as one worde fortuneth to folowe after an other), - they never sounde but one consonant at ones, in so moche that if - two different consonantes, that is to say, _nat beyng both of one - sorte_ come together betweene two vowelles, _they leve first of - them unsounded_. - - PALSGRAVE. _Introd._ (non paginée). - -«Y a-t-il rien de plus positif? Comprenez-vous bien qu’il est question -là des consonnes consécutives en général, et non des jumelles en -particulier? _Nat beyng both of one sorte?_ Comprenez-vous enfin ce que -c’est que la _geminata consonans_ de Th. de Bèze[87]? Comprenez-vous -que cette règle a existé, que je ne l’ai pas tirée de mon imagination? -Cette règle impossible, monstrueuse, absurde, sur laquelle vous -demandez qu’on juge tout mon livre; cette règle que j’avais posée pour -le douzième siècle, la voilà encore dans un grammairien du commencement -du seizième, antérieur de soixante-quatre ans à Th. de Bèze! En vérité, -quand j’aurais chargé ce bonhomme Jean Palsgrave de plaider ma cause, -il n’eût pu s’en acquitter mieux. Il a deviné, trois siècles d’avance, -la chicane que me fait aujourd’hui l’École des chartes, et s’est donné -la peine d’y répondre de manière à ne laisser aucune ressource à la -mauvaise foi la plus subtile. Je mets son vénérable texte au bas de la -page, afin que monsieur le chartrier, grand éplucheur de textes, puisse -s’assurer si je n’y ai pas fait quelque incroyable contre-sens, et si -je n’ai pas, encore cette fois, pris le contre-pied de la pensée, comme -il déclare que c’est ma coutume habituelle. - - [87] Pour peu que mon critique eût été de bonne foi, aurait-il - pu s’y tromper en lisant ce que Bèze écrit dix lignes plus loin - de la prononciation des Français, qu’elle est NULLO CONSONANTIUM - CONCURSU CONFRAGOSA? D’où vient que ce texte que j’avais traduit, - il a pris soin dans sa citation de l’écarter? - -«Qu’il vienne à présent m’alléguer qu’à la fin du seizième siècle -on articulait, dans certains mots, les consonnes consécutives: que -me fait cela? ce n’est point mon affaire; ou plutôt, si vraiment ce -l’est, puisque j’ai dit que le seizième siècle avait perdu la tradition -de l’ancien langage. Il va chercher dans Pierre Fabri ou Lefebvre -une phrase dont il prétend m’accabler, en prouvant que, dès 1534, on -prononçait des consonnes consécutives.--«Il est, dit Fabri, un barbare -de rude langage à ouïr, qui s’appelle _Cacephaton_ ou _Clipsis_[88], -comme _gros_, _gris_, _gras_, _grant_ et _croc_, _cric_, _crac_; et -_évangélistes_, _stalle_, _stille_...» Premièrement, il s’agit là d’un -assemblage cherché de consonnances étranges; et ensuite Fabri lui-même -déclare ce langage _barbare_; donc ce n’est pas le langage ordinaire. -Les vieux grammairiens rangent ce _Cacephaton_ parmi les figures de -mots: quel rapport d’un trope ridicule avec la prononciation? C’est -bien de l’érudition perdue. - - [88] Apparemment il faut lire _Eclipsis_. Je cite d’après mon - adversaire. - ---«Après avoir cité une règle qui n’a jamais existé, l’auteur en cite -une autre qui n’a aucun rapport à la question. En effet, il s’agit de -prouver qu’on n’a jamais prononcé deux consonnes de suite; et M. Génin -s’évertue à établir qu’au seizième siècle on n’en prononçait pas trois, -ce qui serait encore contestable.» - -«Il s’agit de prouver qu’on ne prononçait pas les _consonnes -consécutives_; et après avoir montré qu’on n’en prononçait pas deux, je -montre qu’on n’en prononçait pas trois. Si nous avions des groupes de -quatre et de cinq consonnes, j’aurais eu à les examiner à leur tour. -C’est être, assurément, dans la question; et il faut tout le parti pris -de mon critique pour déclarer que cela n’y a nul rapport. - -«Çà, maître Jehan Palsgrave, avancez de nouveau; car c’est vous, -aussi bien que moi, qui êtes en cause, vous qui, après avoir parlé des -doubles consonnes consécutives, avez aussi battu la campagne en parlant -tout de suite des triples consonnes. Cette coïncidence est vraiment -merveilleuse! mais la découverte si à propos de ce volume ne l’est pas -moins. O bon Palsgrave, sans vous j’étais perdu! l’École des chartes -me foudroyait!... Je reprends la citation au dernier mot où je l’ai -laissée:--«Et si trois consonnes sont rassemblées, ils (les Français) -en laissent toujours les deux premières inarticulées, ne faisant, je -le répète, aucune différence si ces consonnes sont ainsi groupées -toutes dans un seul mot, ou réparties entre des mots qui se suivent; -car souvent leurs mots se terminent par deux consonnes, à cause du -retranchement de la dernière voyelle du mot latin: par exemple, -_corps_, _temps_, etc.[89]» - - [89] And if the thre consonantes come together, they ever leve - two of the first unsounded, putting here, as I have said, no - difference whether the consonantes thus come together in one - worde alone, or the wordes do folowe one another; for many tymes - theyr wordes ende in two consonantes, bycause they take awaye the - last vowell of the latine tong, as _corps_, _temps_. - - Id., _ibid._ - -«Palsgrave ajoute que cette distinction entre les consonnes purement -étymologiques qu’on éteint et celles qu’on doit faire sonner, est la -grande difficulté pour les Anglais: _hath semed unto us of our nation a -thyng of so great difficulty_. - -«Monsieur mon contradicteur trouve-t-il encore contestable cette -proposition, qu’on ne prononçait pas trois consonnes consécutives? - -«Quant à n’en prononcer qu’une sur deux, admettra-t-il enfin cette -monstruosité, qui lui a mis l’esprit à la torture? «Je me suis mis -l’esprit _à la torture_ pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu -écrire une pareille règle, et en quel sens il fallait l’entendre; car, -de la prendre à la lettre, _je n’en voyais pas le moyen!_» J’espère -qu’il en voit le moyen à cette heure? En général, il répète souvent: -_Je ne puis m’imaginer, je ne puis comprendre_; il prend cela pour un -argument irrésistible! - -«Voilà comment ce fort Samson fait fléchir les clefs de voûte. Je -le prie de recevoir mes remercîments: un principe fondamental, qui -pour moi n’était pas douteux, mais qui peut-être pouvait le sembler à -d’autres, croyant le renverser, il m’a fourni l’occasion d’y revenir, -et de le mettre, j’espère, au-dessus de toute contestation. - -«De toutes les prétentions, la plus folle serait celle de plaire à -tout le monde. Je ne vise pas si haut: je me contente de l’assentiment -des meilleurs juges, _principibus placuisse viris_. S’agit-il de -l’érudition? Quels noms plus imposants que ceux de MM. Victor le Clerc, -Naudet, Littré, Augustin Thierry? Parlez-vous de cet heureux instinct, -de ce génie de la langue qui éclate si vivement dans la Fontaine et -dans Molière? Où le trouver plus complet et plus profond que dans -notre Béranger? Quels plus illustres suffrages serait-il possible -d’ambitionner? Et quand on les a réunis, est-on bien à plaindre d’avoir -manqué celui de M. Guessard? - - Et qu’importe à mes vers que Perrault les admire?» - - -Telle fut en abrégé ma réponse au premier article de M. Guessard; voici -maintenant ma réponse au second: - -Le procès continue sur la _geminata consonans_ de Th. de Bèze. Je -suis obligé de défendre jusqu’au bout ma traduction, puisque M. -Guessard fait dépendre de ce mot l’estime de tout mon ouvrage, et que -j’ai accepté son défi. Au surplus, je vous dirai, en passant, que M. -Guessard n’a pas son pareil pour trouver de ces alternatives. Son -esprit net et concis aime à réduire toutes les questions à deux termes. -Vous en verrez plus d’un exemple dans cette réponse. J’avais, dans la -première, cru tirer autorité de quelques suffrages imposants, tels -que ceux de MM. Augustin Thierry, Victor le Clerc, Naudet, Littré, -Béranger; mais me voilà bien loin de compte! M. Guessard exige, pour se -rendre, «un arrêt en bonne forme,» signé de ces messieurs; il dresse, -le plus sérieusement du monde, un formulaire en trois articles, dont -le dernier doit attester «qu’_une seule_ des assertions de mon livre -_est restée debout_, après l’examen que M. Guessard en a fait.» J’irai -présenter ce formulaire à la signature des illustres juges par moi -invoqués; et si je ne le rapporte à M. Guessard, revêtu de toutes les -formalités authentiques, je suis déclaré vaincu aux yeux du monde -savant (page 362). - -M. Guessard a bonne opinion des effets de sa dialectique; mais on ne -voit pas où il prend le droit d’exiger des certificats de ses erreurs. -S’il n’y veut pas croire à moins, d’autres ne seront pas si difficiles. -Ne nous dérangeons pas, et ne dérangeons personne, pour si peu. - -_Geminata consonans_, voilà donc la grande énigme. Est-ce, au sens -le plus large, deux consonnes consécutives? ou bien, dans un sens -beaucoup plus restreint, la même consonne redoublée? Je défends la -première interprétation, qui contient la seconde, puisque les consonnes -redoublées sont consécutives; M. Guessard soutient la seconde, qui -exclut la première. L’un de nous fait un contre-sens, mais lequel des -deux? - -Avant tout, je dois reconnaître à M. Guessard un merveilleux talent -pour embrouiller les questions les plus nettes, dissimuler les parties -d’un texte qui lui nuisent, et mettre en relief, au contraire, celles -qui paraissent le servir. Au nom de la logique, il assemble d’épais -nuages; et puis, quand tout est noir partout, quand on n’y voit plus -goutte, il s’écrie, du ton le plus naturel et le plus persuadé: _Est-ce -clair?_... _Est-ce encore clair?_... Le pauvre lecteur serait bien -tenté de lui répondre: Ma foi, non! Mais tant d’assurance intimide; on -se dit: Apparemment que c’est bien clair pour les gens au fait de la -matière. Allons, accordons-lui ce point, et suivons. On avance, et il -vous conduit de l’analogie dans l’amphibologie, de l’amphibologie dans -la battologie, de la battologie dans la tautologie et la macrologie: -de la macrologie à la périssologie il n’y a qu’un pas; la périssologie -mène infailliblement à l’acyrologie, qui produit la cacologie, d’où -vous tombez dans la céphalalgie, et de la céphalalgie dans un profond -sommeil, pendant lequel M. Guessard chante victoire tout à son aise! - -Voyons toutefois qui sera le plus habile, lui à condenser le -brouillard, ou moi à le dissiper. - -J’ai aussi la prétention de m’appuyer sur la logique pour déterminer le -sens de l’expression _geminata consonans_. Le passage où elle se trouve -est complété, éclairci jusqu’à l’évidence par un autre passage voisin -du premier. Il paraît que M. Guessard n’avait pas aperçu ce second -passage. Je le lui ai mis sous les yeux dans ma réponse, et pour cette -fois j’ose affirmer qu’il l’a très-bien vu et en a compris la portée; -car sa réplique n’en souffle mot. Il bat la campagne à côté. Puisque -cette partie de mon argumentation l’embarrasse, je vais la reprendre. - -C’est à la page 9 que Th. de Bèze explique l’euphonie du parler -français, par l’attention de ne prononcer _nullam geminatam -consonantem_. - -A la page 10, il revient sur ce caractère général de notre langue[90]. - - [90] Francorum enim ut ingenia valde mobilia sunt, ita quoque - pronuntiatio celerrima est, _nullo consonantium concursu - confragosa_, paucissimis longis syllabis retardata.... - consonantibus (si dictionem aliquam terminarint) sic cohærentibus - cum proximis vocibus a vocali incipientibus, _ut integra interdum - sententia haud secus quant si unicum esset vocabulum efferatur_. - (_De recta Linguæ francicæ pronunt._) - -«La prononciation des Français, mobile et rapide comme leur génie, ne -se heurte jamais au concours des consonnes, ni ne s’attarde guère sur -des voyelles longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la -voyelle initiale du mot suivant, si bien qu’une phrase entière glisse -comme un mot unique.» - -Ces deux passages évidemment se rapportent à la même idée, et -renferment le vrai sens de _geminata consonans_. Il s’agit de les -expliquer en les conciliant. - -J’ai fait observer que les consonnes jumelles sont très-coulantes, -et sont toujours placées au cœur des mots. J’ai demandé comment -l’extinction de ces jumelles pouvait favoriser la liaison d’un mot à un -autre. - -Au contraire, que les consonnes consécutives, autres que jumelles, sont -très-dures, munissent ordinairement les extrémités des mots, et, si on -les veut articuler toutes, hérissent la phrase d’aspérités, et font un -obstacle considérable à la liaison de ses éléments. - -M. Guessard veut qu’il ne soit question que des consonnes jumelles. Je -l’ai prié d’accorder son interprétation avec le texte _complet_, de -m’aplanir ces difficultés. Il garde le silence. - -Examinons, ai-je dit ensuite, la logique des idées de Bèze, et leur -enchaînement, en prenant le sens de mon adversaire: le français est -si antipathique à toute rudesse de prononciation, qu’il n’articule -jamais les consonnes jumelles (_qui sont très-douces_); mais il a grand -soin d’articuler les autres consécutives, comme _st_, _sp_ (_qui sont -très-rudes_); d’où il résulte que la prononciation des Français est -pleine de mollesse, et que dans leur bouche une phrase entière glisse -comme un seul mot. - -Profond silence de M. Guessard. - -Il se contente de dire, en termes vagues: «M. Génin sue sang et eau à -défendre un contre-sens.» (Page 357.) Non, je ne sue ni sang ni eau; je -cite en entier un texte que vous aviez tronqué. Je vous dis d’un grand -sang-froid que votre sens mène à l’absurde. Que me répondez-vous? - -Au lieu de me répondre, il cherche à opérer une diversion, et à me -faire paraître dans la position fâcheuse où lui-même se sent arrêté. -Voici comme il s’y prend: il va chercher un passage où Bèze avertit -que _ct_, à l’intérieur des mots, se prononce entièrement. Ce sont là, -dit M. Guessard, des consonnes consécutives, ou jamais; donc elles -n’étaient pas muettes.--«Voilà cet illustre savant, qui pose une règle, -qui en excepte quatre cas, ni plus ni moins, et qui, vingt pages plus -loin, dans un petit livre de quarante-deux feuillets seulement, oublie -sa règle et ses quatre exceptions, pour se contredire lui-même, en -m’apprenant que _ct_ se prononce entièrement!.... Mais alors votre -illustre savant n’est plus qu’un illustre radoteur, ou bien c’est vous -qui ne l’avez pas compris, et qui me le rendez tel. Il n’y a pas de -milieu entre ces deux propositions, et le choix n’est pas douteux. -Sortez de là: JE VOUS EN DÉFIE RÉSOLUMENT!....»(Page 358.) - -M. Guessard prend toujours des tons incroyables pour les choses les -plus simples du monde: _Je vous en défie résolûment!_ On dirait un -paladin de Charlemagne! _Résolûment_ est superbe! Comment n’être pas -convaincu par _résolûment_? - -Oui, Bèze remarque que b se prononce dans _absent_, _obsèques_, -_objet_; que _ct_ sonne pleinement dans _acte_, _actif_, _affection_, -_détracteur_; que _st_, _sp_ se prononcent quelquefois en double, -et plus souvent en simple. Et puis, vous prétendez que c’est là un -argument en votre faveur? Vous n’y songez pas. Quelle est la règle -générale, selon vous? Que les consécutives ne s’éteignaient jamais. -Alors pourquoi Bèze relève-t-il des mots où elles ne s’éteignent pas? -Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Nous sommes dans la règle. Ah! si -la règle était ce que j’ai dit, de ne prononcer pas les consonnes -consécutives, la remarque de Bèze serait toute naturelle; mais ici, ce -qu’il aurait fallu signaler, au contraire, ce seraient des mots où ces -consécutives non jumelles se seraient éteintes, car c’est seulement -alors que votre règle eût été violée. - -Voilà votre thèse, et voici la mienne, dans laquelle je résume et -concilie tout ce qu’a dit Th. de Bèze. - -Il est de règle, pour obtenir une prononciation molle et coulante, de -ne point faire sentir deux consonnes consécutives. - -Nous en exceptons quatre cas de consonnes jumelles; _ct_, _à -l’intérieur des mots_, et quelques autres, comme le _b_ dans _absent_, -_objet_, _obsèques_. - -Toute l’argumentation diffuse de M. Guessard repose sur ce que Bèze n’a -point réuni sous sa règle tous les cas d’exception, et n’a mentionné -d’abord que les jumelles. Bèze ne peut avoir signalé plus loin d’autres -exceptions, ou bien il se serait rendu coupable d’oubli de ses propres -paroles, de contradiction, de radotage. Mais les gros mots ne prouvent -rien, et nous avons déjà vu que le fort de M. Guessard est de poser des -alternatives qui n’en sont pas, des dilemmes ouverts de toutes parts. -C’est alors que, dans la joie de son cœur, il s’écrie: _Sortez de là, -je vous en défie résolûment!_... - -Je l’ai dit et redit à satiété: au XVIe siècle, la tradition du langage -primitif est considérablement altérée: on n’y peut plus recueillir que -des vestiges et des débris. On avait oublié les anciennes règles du -XIIe siècle. Les vieux mots restaient sous l’empire du vieil usage; -mais les mots nouveaux, qui s’introduisaient en foule, entraient avec -la marque de l’usage nouveau. Les grammairiens se transmettaient encore -l’ancienne règle; mais ils étaient obligés d’y signaler des exceptions -à chaque pas. Leur procédé, à cet égard, est empirique. Tel mot se dit -ainsi.--Pourquoi?--Il se dit ainsi; n’en demandez pas davantage.--Mais -cela semble contredire une règle que vous venez de poser.--Que -voulez-vous que je vous dise? Je suis le greffier de l’usage. - -En voici un pourtant qui a mis un pied hors de ce cercle étroit; c’est -Jacques Dubois (d’Amiens), qui, sous le nom de Sylvius, imprimait sa -Grammaire chez Robert Estienne en 1531. Il avertit que «_s_ devant -_t_ et quelques autres consonnes se prononce rarement en plein dans -le corps des mots; on l’obscurcit ou la supprime, pour la rapidité -du langage.» Et, tout de suite, il cite des mots exceptionnels où -_st_ sonne en plein: _domestique_, _fantastique_, _organiste_, -_évangéliste_, etc...; «probablement, ajoute-t-il, parce que ces mots -ont été depuis peu puisés par les doctes aux sources grecques et -latines[91].» - - [91] «_S_ ante _t_ et alias quasdam consonantes in media dictione - raro ad plenum sed tantum tenuiter sonamus, et pronuntiando - vel elidimus vel obscuramus, ad sermonis brevitatem.... Quem - (sibilum) in quibusdam perfecte cum Græcis et Latinis servamus, - ut _domestique_, _phantastique_, _scholastique_.... etc., forte - quod hæc haud ita pridem a doctis in usum Gallorum ex fonte vel - græco vel latino invecta sunt.» (Sylvius, p. 7.) - - Pendant que je tiens Sylvius, je ne le laisserai point aller - sans en tirer un autre témoignage. J’ai mis en principe que la - consonne finale d’un mot était muette, et se réservait à sonner - sur la voyelle initiale du mot suivant. (Des Var., p. 41.) - C’était la conséquence rigoureuse de la règle des consonnes - consécutives. M. Guessard, qui a nié la première règle, nie - également la seconde. Je lui ai montré la première écrite dans - Palsgrave; voici la seconde dans Sylvius: - - «In fine quoque dictionis nec illam (_s_) nec cæteras consonantes - eadem de causa (ad sermonis brevitatem) ad plenum sonamus; - _scribimus tantum_, nisi aut vocalis sequetur, aut finis clausulæ - sit, etc.» (P. 7.) - -Voilà la raison bien simple de ces exceptions. Si Th. de Bèze ne la -donne pas, Sylvius supplée à Th. de Bèze. On prononçait avec les deux -consonnes _objet_, _absent_, _obsèques_, _détracteur_, _action_, parce -que c’étaient des mots nouveaux. - -Observez un point essentiel dans le passage de Bèze invoqué par M. -Guessard: _ct_, y est-il dit, sonne pleinement _dans le corps des -mots_; c’est assez dire qu’aux extrémités il ne sonnait pas. Ainsi le -_c_ s’entendait dans _affection_, _détracteur_, mais non à la fin de -_subject_, _object_. Cette _geminata consonans_ eût empêché la liaison -des mots. On ne disait pas _un objecte divin_, mais on disait, comme -aujourd’hui, _objet divin_, sans faire soupçonner ni le _c_ ni le _t_. -Sur trois consonnes consécutives, on effaçait les deux premières. Leur -rôle se bornait à ouvrir le son de l’_e_ précédent, comme s’il y eût eu -_objait_. - -On voit combien il importe, dans les exemples que l’on crée pour -rendre une théorie sensible par l’application, de n’admettre que des -mots contemporains de la règle. C’est un soin que M. Guessard, soit -hasard ou calcul, néglige toujours: il puise sans scrupule dans la -langue du XIXe siècle des exemples qu’il soumet aux lois du XIIe, et ne -manque pas de trouver l’effet ridicule. Il ne peut se persuader qu’on -ait jamais prononcé, sous Henri III, _teme_ et _pete_ pour _terme_ -et _perte_; _tenir_ pour _ternir_, _la chateté_ pour _la chasteté_, -un _âtrologue_, etc. Mais ces mots _terme_, _perte_, _ternir_, -_chasteté_, _astrologue_, les avez-vous jamais rencontrés dans un texte -du XIIIe siècle? S’ils sont entrés dans la langue après la désuétude -de l’ancienne règle et sous l’empire de la règle nouvelle, qui était -l’opposé de l’autre, quel argument pouvez-vous en tirer par rapport à -un principe qui concerne le moyen âge exclusivement? C’est là pourtant -l’artifice le plus habituel de M. Guessard. - -Qu’on y regarde, et l’on verra que les trois quarts de ses objections -seraient réduites à néant par cette distinction bien simple de l’âge -des mots. Si cette tactique fait briller l’esprit de M. Guessard, c’est -aux dépens de sa loyauté. - -Au XVe siècle, deux systèmes étaient en présence, l’ancien et le -moderne. C’est ce que les grammairiens constatent par leurs règles -et leurs exceptions. J’ai invoqué subsidiairement les règles pour -constater le règne de l’ancien système avant le XVIe siècle; M. -Guessard s’appuie des exceptions du XVIe siècle pour soutenir que le -système moderne a toujours régné seul. - -Dans l’intervalle écoulé depuis mon ouvrage et la critique de M. -Guessard, j’ai découvert, chez un grammairien du commencement du XVIe -siècle, ma règle des consonnes consécutives, mais formelle, précise, -ne laissant pas la moindre prise aux distinctions, aux mille arguties -de mon adversaire. J’ai cité Palsgrave: à Palsgrave M. Guessard oppose -Fabri. Qu’est-ce que c’est que Fabri? C’est l’auteur d’un _grant et -vray art de plaine rhetorique_, «qu’il écrivait» (notez ces mots) «à la -fin du XVe ou au commencement du XVIe siècle.» C’est le même Fabri qui -avait fourni à M. Guessard ce triste argument du _Cacephaton_, dont il -est (je l’en loue) si confus qu’il n’ose pas y revenir. Eh bien! voyons -votre Fabri; que dit-il? - ---«Le lecteur a pu le voir dans mon précédent article: _st_ se profère -après _a_, comme _astuce_, _astrologue_, _astrolabe_; après _i_, comme -_histoire_, etc.... On ne disait donc pas _âtrologue_, _châteté_, etc.; -par conséquent Palsgrave et Fabri se contredisent, juste à la même -époque, sur la même question!» (P. 260.) - -M. Guessard ajoute que, dans le doute, il aime mieux s’en rapporter au -témoin français qu’à l’anglais. - -L’autorité comparative de ces deux écrivains diffère autant que leurs -matières. L’un écrivait _ex professo_ sur la grammaire; l’autre ne -traite que la rhétorique. C’est seulement à propos de la rime que Fabri -écrit, sur la prononciation de l’_s_ devant le _t_, quatre lignes -sans profondeur comme sans portée. Il remarque que tantôt l’_s_ est -articulée et tantôt ne l’est pas. Il cite une vingtaine d’exemples -pour et contre, et recommande, pour bien rimer, de consulter l’usage. -Voilà ce que M. Guessard présente comme un témoignage grave sur la -question des consonnes consécutives. Je récuse Fabri, non pas comme -curé, ni même comme Normand, mais comme faux témoin[92]. - - [92] Il était natif de Rouen, et curé de Meray. M. Guessard - tire même de cette circonstance une allusion bien fine et bien - malicieuse: «Mais, va dire M. Génin, que m’importe Fabri, un - homme inconnu, un clerc, _un curé_? (car Fabri fut curé!)» - (P. 203.) Cette épigramme dénonciatrice sent furieusement les - bureaux de l’_Univers_, où M. Guessard compte des partisans et - des admirateurs si chauds. Il est zélé pour eux, ils sont zélés - pour lui; rien de plus juste. - - (Voyez le _post-scriptum_ de cette lettre). - -Après avoir nié la justesse de ce rapprochement, je dirai à M. Guessard -qu’il n’y a entre Fabri, Palsgrave et Sylvius, aucune contradiction. -Palsgrave a posé la règle générale; Sylvius en a donné le motif; Fabri -n’a rien donné, que quelques faits bruts, avec cette note, que, «dans -les mots orthographiés par art, les doubles consonnans tantost se -proferent, tantost s’escripvent et ne se proferent point.» Palsgrave -a-t-il méconnu les exceptions à sa règle générale? Il les a si peu -méconnues qu’il a pris la peine d’en dresser un catalogue complet, -spécialement pour le groupe _st_[93]. Cette prétendue contradiction -n’est donc aussi qu’un fantôme évoqué par M. Guessard, qui abuse un peu -de son talent de magicien. - - [93] Voici ce catalogue de Palsgrave: c’est un document - inestimable dans la question qui nous occupe. - - CHAPITRE XIV du 1er livre. - - «Mots qui articulent distinctement leur _s_ dans les syllabes - médiantes, contrairement aux règles générales ci-dessus - énoncées[A]: - - [A] Cap. XIII. The wordes whiche sounde their _s_ distinctely, - comyng in the meane syllables, contrarie to the generall rules - above rehersed. (The fyrst Boke, Fol. XIV.) - - apostat | constellation | disposer | - astrologie | consterner | disputer | - aspirer | constituer | distincter (_sic_) | - agreste | construire | distance | - assister | circumspection | distinguer | - aspic | custode | distraire | - administrer | -- | distribuer | - asteure | désister | domestique | - astruser | désespérer | -- | - astuce | destinée | escabeau | - -- | destruction | esclave | - bastille | (mais non pas | escorpion | - bastillon | _destruire_) | espécial | - bastiller | détestable | espèce | - bestialité | digestion | espagne | - bistocquer | digeste | espérer | - -- | discorder | espirit | - cabestan | discret | estimer | - chaste | discuter | estomaquer | - consistoire | dispenser | estradiot | - constant | disparser } (_sic_) | existence | - conspirer | disparer } | -- | - - fastidieux | majesté | postérieur | - (festival) | miste | prosterner | - festivité | mistère | postille | - (mais non _feste_) | mission | prédestiner | - frisque | molester | prospérer | - frustrer | monastère | pronostiquer | - -- | -- | -- | - histoire | «Je n’en trouve | questionner | - -- | point dans les mots | questueux | - illustrer | qui commencent | question | - indistret (_sic_) | par _n_» | -- | - industrie | -- | recrastiner | - instruire | obstant | resister | - instance | obstination | restituer | - instant | obscurcir | robuste | - instituer | offusquer | rustre | - instrument | ostenter | -- | - investiguer | ostruce | sinistre | - investiture | obstacle | substance | - (mais ni le verbe | -- | substencacle (_sic_)| - _vestir_ ni | peste | -- | - _vestement_) | pestilence | testament | - -- | perspicacité | triste. | - - Voilà donc une liste de cent neuf mots qui étaient de formation - récente en 1530, ou qui en très-petit nombre, comme _festival_, - _espirit_, venus du fond de la langue, subissaient la loi de la - mode et des lettres modernes. On en remarquera dans le nombre qui - n’ont pas vécu, par exemple, _astruser_, _estradiot_, _frisque_, - _miste_, _ostenter_, _questueux_, _recrastiner_;--d’autres qui se - sont modifiés, comme _especial_, _escorpion_, à qui l’on a ôté - l’_e_ initial, cachet de leur antique origine;--d’autres, enfin, - qui suivent une loi différente de celle qui régit leur racine, - par exemple, _destruction_ avec l’_s_, quoiqu’on prononçât - _détruire_ sans _s_; _fête_ et _festivité_; _vêtir_, _vêtement_ - et _investiture_. Les uns étaient les types anciens, résistant - à la mode; les autres, les dérivés frappés au coin de l’époque. - C’est pourquoi j’ai tant insisté dans mon livre sur la nécessité - d’avoir l’acte de naissance de chaque mot. - - Palsgrave a fait le même travail sur chaque consonne de - l’alphabet, mais aucune n’approche de l’_s_ pour le nombre des - exceptions. Les autres en présentent environ trois ou quatre - exemples chacune. - - Après cela on ne peut accuser Palsgrave d’ignorance ni de - contradiction. S’il a posé et maintenu sa règle générale, _On ne - prononce jamais deux consonnes consécutives_,» c’est qu’il avait - pour le faire de bonnes raisons; c’est qu’en présence de deux - usages contraires, il savait bien, lui, versé dans le commerce - des savants de son âge, Alain Chartier, Jean Lemaire, l’évêque - d’Angoulême, distinguer la tradition ancienne de l’innovation, le - principe originel du principe de la renaissance. - -Venons à la dernière fin de non-recevoir de M. Guessard contre -Palsgrave. C’est que Palsgrave était Anglais.--Fort bien! -Vous le récusez.--«J’aurais moi-même produit le passage de -Palsgrave.....»--Vous l’admettez donc?..... Vous comprenez, lecteur: -il l’admettra s’il trouve jour à le tourner contre moi. Alors -Palsgrave sera un savant nourri en France, gradué en l’université de -Paris, le plus habile maître de français que le roi Henri VIII ait pu -rencontrer pour sa sœur enfin, une autorité irrécusable. Autrement, -ce ne sera qu’un Anglais, et on l’immolera au bonhomme Fabri sur -l’autel du _Cacephaton_. M. Guessard tient d’une main le couteau, -et de l’autre l’encensoir: _in utrumque paratus_. Mais laissons-le -poursuivre son propos:--«J’aurais moi-même produit ce passage de -Palsgrave, et _d’autres qui en donnent le vrai sens et la portée_, si -j’avais eu l’exemplaire.»--Cela sent un peu son Gascon: vous ne savez -pas ce qu’il y a dans Palsgrave, et vous vous vantez de le mettre en -contradiction avec lui-même!--«J’opposerai Palsgrave à Palsgrave. -Dès aujourd’hui cela me serait possible, rien qu’à l’aide des textes -cités par M. Génin.»--Voyons donc! Faites.--«Mais je ne veux pas être -incomplet.»--Cela vaudrait toujours mieux que de rester muet.--«Il -suffit d’ailleurs, pour ma thèse, de lui avoir opposé Fabri et le bon -sens.»--Vous ne m’avez pas opposé Fabri, car cette opposition n’est -qu’illusoire; vous ne m’avez pas opposé le bon sens, car lorsque je -vous montre que votre manière d’interpréter le passage mène droit à -l’absurde, vous ne répondez rien. - -Une preuve réellement curieuse de l’aveuglement obstiné de mon -adversaire, c’est qu’il m’apporte, comme argument décisif en sa faveur, -un texte que j’ignorais, et que je ne dois pas négliger de recueillir. -Le lecteur jugera de quel côté ce texte fait pencher la balance. - -«Si un mot finit par une consonne, et que le mot suivant commence -aussi par une consonne (sans aucun intermédiaire, s’entend), la -consonne finale du premier mot _est toujours effacée dans le langage_, -ce qui donne beaucoup de grâce et de légèreté. Mais on est tenu -d’écrire ces consonnes..... Devant _t_, _l_, _m_[94], l’_s_, encore -qu’elle soit écrite, _ne sonne presque jamais_. Par exemple: _mon -host_, prononcez _mon ôte_.--Ung enfant _masle_, prononcez _enfant -malle_; dans ce dernier cas, on double l’_l_ pour remplacer l’_s_, qui -se mange. On écrit _abysme_ avec une _s_, et l’on prononce sans _s_, -_abîme_. Toutes ces règles sont sujettes à beaucoup d’exceptions et de -commentaires; il y faut beaucoup d’étude.» (_Docum. inéd. sur l’hist. -de France. Relations des ambassadeurs vénitiens_, t. II, p. 586.) - - [94] L’imprimé porte «devant _li_, _lo_, _o_, _m_,» ce qui - n’offre point de sens. J’ai rétabli le texte à l’aide des - exemples. - -Cette pièce est de 1577. Rapprochez ce que dit ici Jérôme Lippomano, -ou son secrétaire, de la règle donnée en 1530 par Jean Palsgrave; -joignez-y le témoignage de Sylvius, et dites si le sens de Th. de Bèze -peut être un moment douteux. - -Mais M. Guessard est inébranlable:--«Vous soutenez avec Palsgrave qu’en -1530 on n’articulait jamais qu’une consonne sur deux; moi je soutiens -le contraire contre vous, et au besoin contre Palsgrave (il n’est plus -aussi sûr que tout à l’heure de mettre Palsgrave de son côté). Je le -soutiens avec Fabri.» (P. 359). - -Dites donc que vous le soutenez tout seul et contre tout le monde, et -contre l’évidence. - -Au surplus, il y a dans cette dernière phrase de M. Guessard une -finesse que je ne veux pas laisser aller inaperçue. «Vous soutenez -que, _en 1530_, on n’articulait _jamais_ deux consonnes de suite.» Un -moment, s’il vous plaît! Je n’ai dit cela nulle part. Vous falsifiez -ma proposition en y glissant la date de 1530. J’ai posé le principe -pour le moyen âge, pour le XIIe siècle, si vous voulez une date. J’ai -eu bien soin au contraire de mettre à part le XVIe siècle, comme -époque d’altération, d’ignorance même des lois primitives. Si j’ai -cité les paroles de Bèze, c’est comme vestige de l’ancienne tradition. -Je vous ai toujours reproché de vouloir attirer le débat sur le XVIe -siècle, et l’y fixer. Je vous ai dit qu’il n’y avait aucune bonne foi -à me représenter comme empruntant ma règle à Th. de Bèze (p. 11 de ma -réponse). J’ai signalé la perfidie de votre manœuvre, lorsqu’il s’agit -du moyen âge, de faire tout dépendre du témoignage d’un écrivain qui -touche au XVIIe siècle. Vous n’avez pas laissé de continuer:--«M. -Génin, _à l’entendre_, a voulu prouver ce principe pour le XIIe siècle, -et non pour le XVIe.» A m’entendre ou à ne m’entendre pas, c’est ainsi; -et pour peu que j’eusse du style matamore, je pourrais à mon tour -vous _défier résolûment_ d’élever là-dessus l’ombre d’un doute.--«Ce -qui ne l’empêche pas d’invoquer encore un grammairien qui écrivait en -1530[95].»--Et s’il n’y en a pas de plus ancien, qui voulez-vous donc -que j’invoque en fait d’autorité dogmatique, puisque vous en demandez? -Je vous cite le XVIe siècle, par surabondance de droit; et il se trouve -à présent que, battu par la logique, vous l’êtes encore par toutes les -autorités, même du XVIe siècle. Vous le sentez, et vous vous préparez -un petit faux-fuyant par cette phrase: «Vous soutenez _qu’en 1530_ on -ne prononçait _jamais_ deux consonnes de suite.» Vraiment, vous auriez -trop beau jeu à me prouver qu’on les prononçait quelquefois _en 1530_. -Mais ce n’est point là la question, et je ne vous laisserai pas nous -donner le change en feignant de le prendre. A d’autres, Monsieur, à -d’autres! J’ai fait la guerre contre les Jésuites. - - [95] P. 259. - -Ce que vous avez à établir par preuves bonnes et loyales, ce n’est pas -qu’au XVIe siècle il y avait diversité, c’est que ma règle «_n’a jamais -existé_,» et qu’elle est «_d’une absurdité manifeste_.» C’est là votre -thèse: ne reculez pas. - -Réflexion faite, l’autorité de Palsgrave a paru inquiétante à M. -Guessard; et, ne comptant pas trop sur ces passages contradictoires -dont il se vante par anticipation, il a jugé plus prudent de -l’atténuer pour le moyen âge, tout en l’admettant pour le XVIe siècle: -«L’observation de Palsgrave, _généralement vraie pour le temps où elle -a été écrite_, le devient beaucoup moins si on la reporte à trois ou -quatre siècles en arrière.»--C’est bientôt dit; mais où est la preuve? -Le critique espère se sauver ici à la faveur du vague de l’expression. -Ce qu’il veut dire, le voici nettement: Eh bien! soit: il se peut, -après tout, qu’au seizième siècle on ne prononçât pas deux consonnes -consécutives; mais plus on s’enfoncera dans le passé, moins cette règle -sera juste. En d’autres termes, M. Guessard affirme que plus notre -langue vieillit, plus elle tend à s’amollir, et à se dépouiller de -consonnes. Cela ne mérite pas qu’on y réponde. - -Dire, au contraire, que par les influences extérieures notre langage -va chaque jour se durcissant et se chargeant de consonnes, c’est -émettre une vérité si vulgaire qu’elle en est triviale. On ne manque -jamais aujourd’hui à prononcer les consonnes consécutives[96]. En -sorte que, pour appliquer le raisonnement par induction, on dira: La -règle actuelle est d’articuler les consonnes consécutives; au seizième -siècle, on ne les articulait que la moitié ou le quart du temps, et -seulement dans les mots nouveaux; donc, _plus on recule_ vers l’origine -de la langue, _moins_ ces consonnes devaient être prononcées. Mais M. -Guessard, qui a une logique à lui tout seul, conclut au contraire: -_plus_ elles étaient prononcées. - - [96] La preuve en est qu’on a pris le parti de les chasser de - l’écriture dans tous les mots où la tradition trop continue ne - permettait pas au langage de les recevoir. - -Prenez le chemin que vous voudrez, le raisonnement, les faits, -l’autorité des grammairiens, vous arrivez toujours au même résultat, -savoir: que ma règle est juste, et que j’ai donné le vrai sens -de Théodore de Bèze. Et quand je dis que M. Guessard a fait un -contre-sens, il a beau me crier sa démonstration favorite: CE N’EST PAS -VRAI! (p. 358); s’il ne veut pas avouer son erreur, parce qu’il est -désagréable de s’être trompé si arrogamment, cela ne l’empêchera pas -d’en être convaincu aux yeux de tout lecteur impartial. - -Ce second article de M. Guessard se compose surtout d’observations -détachées en forme de glossaire. Il est beaucoup plus long que le -premier; et pour peu qu’il fallût établir sur chaque article une -controverse pareille à celle qu’a soulevée le mot _geminata_, vous -sentez où cela nous mènerait! Deux ou trois échantillons suffisent -à faire voir avec quelle légèreté (non pas de style!), avec quelle -témérité passionnée M. Guessard se lance dans la contradiction[97]. A -tout prendre, j’en suis humilié; car enfin, je croyais valoir la peine -qu’on y fît un peu plus de façon. - - [97] On ne doit rien avancer que sur de bonnes raisons, mais - il en faut deux fois plus pour contredire. Celui qui affirme - n’est tenu que d’avoir de quoi fonder sa conviction; celui - qui contredit doit avoir en outre de quoi renverser celle de - l’autre. Un pareil nombre de raisons opposées ne produirait que - l’équilibre. - - Il y a souvent des raisons philosophiques de contredire; mais il - ne paraît pas y en avoir jamais de contredire de parti pris. - -J’ai fait venir _âge_ de la forme ancienne _aé_, qui touche à _ætas_. -Il faut voir là-dessus l’érudition et les dédains de mon critique! Je -passe sa dissertation, d’après Robert Estienne, pour venir au vrai -point:--«Quant à la forme _eage_ qu’on écrivait aussi _aage_, elle -suppose un mot de basse latinité, comme _aagium_. Je ne trouve ni l’un -ni l’autre dans Du Cange, mais j’y rencontre _aagiatus_, qui implique -_aagium_.» (P. 291.) - -Voilà donc sur quoi l’on me condamne en termes si durs: _âge_ ne vient -pas d’_aé_, mais d’_aagium_, qu’à la vérité l’on ne rencontre nulle -part, mais _qui a dû exister_, puisqu’on trouve _aagiatus_. La raison -est admirable! - -_Aagiatus_, que Du Cange cite dans un acte du temps de Charles V, -c’est-à-dire de la fin du quatorzième siècle, est la traduction du -français _aagié_, et Du Cange lui-même en avertit. Comme les actes -publics, jusqu’à l’ordonnance de Villers-Cotterets (1539), se faisaient -en latin, on y rencontre à chaque instant des mots de la langue -vulgaire, qui n’ont que la terminaison latine. On trouve aussi dans le -Glossaire de Du Cange, _grossus_, _blancus_, _blancheria_, _borgnus_, -_avantagium_, et une infinité d’autres semblables. Prétendre en -conclure que ces mots ont existé les premiers, et ont donné naissance -aux mots français correspondants, serait se moquer du monde, et c’est -ce que fait M. Guessard: c’est avec un aplomb imperturbable qu’il donne -la copie pour le modèle, le mot calqué pour le prototype. Pour croire -à son _aagium_, j’attendrai qu’il nous donne de meilleures preuves -qu’_aagiatus_, et, en attendant, je garderai mon étymologie du mot -_âgé_ par _aé_. - -«_Port_ signifie _défilé_, et non _porte d’un défilé_, comme l’a -traduit M. Génin.... _Port_ a ici le même sens que _puerto_ en -espagnol, et l’un et l’autre ont pour racine commune, non pas _porta_, -mais _portus_, _un port_, qui est en effet une sorte de défilé.» (P. -342.) - -Si M. Guessard eût pris la peine d’ouvrir Du Cange, il se fût convaincu -à peu de frais de la fausseté de sa critique. Il y eût vu _pors_ -traduit en latin par _portæ_; _portæ_, _angustiæ itinerum_; et en grec -par _pylaï_; il se fût assuré que Jornandès et Othon de Frisingue -emploient constamment ces expressions, _portas caspias_, _armenicas_, -_cilicas_; _porta mœsia_; que les _pors d’Espagne_ sont, dans Roger de -Hoveden, _portæ hispaniæ_; qu’ainsi l’expression se tire de l’analogie -d’un défilé avec une _porte_, et non avec un _port_. Le dictionnaire -espagnol-italien de Franciosini explique nettement que _puerto_ est un -passage étroit entre deux montagnes, _una strettezza o passo chiuso tra -un monte e l’altro_. - -Au reste, que _port_ vienne de _porta_ ou de _portus_, cela n’importait -guère; mais M. Guessard ne voulait rien perdre de ce qui pouvait -ressembler à une critique. Il ramasse jusqu’aux miettes, et puis à la -fin il se donne des airs de me faire grâce: «Voilà _une faible partie -des observations_ auxquelles ce livre a paru donner lieu.»--Cela me -rappelle ce bon M. Gail, qui, au frontispice de ses livres, imprimait -avec une exactitude rigoureuse la liste de ses titres et dignités: cela -ne faisait guère moins de vingt lignes; et puis quand il avait tout -passé en revue, quand il avait épuisé la nomenclature des académies -françaises et étrangères, des sociétés savantes, des cordons, croix et -distinctions de toute espèce, il mettait, _etc., etc., etc..._ J’avais -trouvé le premier article de M. Guessard un peu long, et je l’avais dit -ingénument. Le second dépasse le premier, et on lit à l’avant-dernière -page: «M. Génin me reproche d’être trop long; M. Génin est un _ingrat_: -il me devrait _des remercîments_ pour n’avoir fait que la moitié de la -besogne qu’il a taillée à la critique.» Comment trouvez-vous ce trait -final d’une diatribe de cent trente-sept pages? C’est la meilleure -plaisanterie du recueil. - -J’avais demandé d’où vient que l’Académie, contrairement à l’usage -primitif et à la logique, a consacré le mot _fort_ invariable dans -cette locution: _se faire fort_ (_des Var. du lang. fr._, p. 369). - -«Cet article a tout lieu de surprendre dans la bouche de M. Génin. Il -raisonne là comme un de ces grammairiens de profession qu’il aime tant -à railler, et l’occasion était belle de donner à l’Académie une leçon -d’ancien français. M. Génin aurait pu dire: L’Académie veut que _fort_ -soit invariable, mais elle ne sait pas pourquoi. Moi, je vais vous -l’expliquer. C’est encore un archaïsme: jadis tous les adjectifs, comme -_grand_, _fort_, _vert_, n’avaient qu’une seule et même forme pour le -masculin et le féminin, comme en latin _grandis_, _fortis_, _viridis_.» - -Il est vrai que je n’ai point pris le ton de cette prosopopée -avantageuse ordonnée par l’impérieux M. Guessard: MOI, _je vais vous -expliquer_...! J’ai des habitudes moins altières. Mais, sans ouvrir -une si grande bouche, j’ai dans mon ouvrage exposé cette théorie des -adjectifs sur les mots _grand_, _fort_, _vert_, et plus complétement -que ne fait ici M. Guessard[98]. J’y montre comment l’adjectif, -invariable en genre, ne l’était qu’à la condition de précéder -immédiatement son substantif. Qu’ainsi l’on disait: «Moult y ot _grant -noise_ et _grant presse_;» et: «Or fut au lit _grande_ la _noise_,» à -cause de l’article interposé; qu’on disait une _grant cave_, et: «Saül -trouva une cave _grande_.» - - [98] Voy. _des Var. du lang. fr._, p. 226 et suiv. - -Or, quand on dit _cette femme se fait fort pour son mari_, l’adjectif -_fort_ suit son substantif _femme_; donc il doit varier. Guillemette, -après avoir récité à son mari, _l’Avocat Patelin_, la fable du renard -happant le fromage du corbeau, ajoute: - - Ainsi est-il, _je m’en fais forte_, - De ce drap vous l’avez happé - Par blasonner, et attrapé. - - (_Pathelin_.) - - «Nous nous faisons _fortes_ pour luy.» - - (_Petit Jehan de Saintré._) - -Les exemples cités par M. Guessard lui-même confirment la règle que -j’ai posée, et qui reste debout, quoique M. Guessard ait affirmé, au -début de sa diatribe, que _pas une_ de ces règles ne pourrait lui -résister.--«D’une _fort fievre_ dont il avoit esté menacé.» (_Recueil -des histor. de France_, III, 284.)--«Deux _citez_ des plus _forz_ de -soz le ciel.» (VILLEHARDOUIN)[99]. - - [99] On se tromperait de croire que, dans ce second exemple, - l’adjectif suit son substantif; il faut tenir compte de - l’ellipse: deux citez des plus _forz citez_ de France. - -M. Guessard propose donc ici une fausse application du principe, et -réclame comme à faire ce que j’ai fait et au delà. Je ne puis supposer -qu’il n’ait pas lu mon livre; par conséquent il n’ignorait pas la -distinction que j’ai établie; puisqu’il ne la combat pas, il l’admet: -alors que signifient et l’étonnement qu’il affecte, et sa manière de -résoudre la difficulté par une erreur? - -Ce passage n’est pas le seul qui réduisît M. Guessard à l’alternative -fâcheuse de s’avouer étourdi ou de mauvaise foi. Si j’avais seulement -la moitié de sa témérité, je n’hésiterais pas à lui soutenir qu’il n’a -pas lu ce qu’il critique; et les preuves à l’appui de cette assertion -ne me manqueraient pas, car il me pose souvent comme invincibles des -objections que j’avais prévues et résolues d’avance. - -Par exemple, sur le mot _rien_. J’ai mis en principe que cet adverbe, -affirmatif en soi, n’avait de valeur négative qu’en vertu d’une -négation adjointe. Que fait M. Guessard? Il m’allègue des exemples où -_rien_ nie évidemment, sans être accompagné d’aucune négation exprimée; -cela semble péremptoire: - - Et sa morale, faite à mépriser le bien, - Sur l’aigreur de sa bile opère comme _rien_. - - (MOLIÈRE.) - -Mais ici, et dans une foule de cas semblables, la négation est enfermée -dans l’ellipse, sans laquelle il est impossible d’analyser la phrase, -ni même d’entendre la pensée: Sa morale opère comme _rien n’opère_. - -Est-il venu quelqu’un?--_Personne_. Voyez-vous beaucoup de monde?--_Ame -qui vive_. Il serait trop plaisant qu’on vînt soutenir que _personne_, -_âme_, sont des mots négatifs par eux-mêmes, sous prétexte qu’ils -servent à nier sans l’addition de _ne_. _Ne_ est dans l’ellipse: il -_n_’est venu _personne_; je _ne_ vois _âme_ qui vive. La vivacité du -dialogue fait que l’on court aux derniers mots; mais grammaticalement -les premiers sont toujours supposés. - -Autre exemple:--Ce critique a-t-il de la bonne foi?--_Guère_. Tout le -monde comprend cela: il _n_’en a _guère_; c’est évident! Bien que la -négation soit encore dans l’ellipse, personne ne s’y trompera, et n’ira -comprendre que le critique a beaucoup de bonne foi. - -Tout cela est bien expliqué aux pages 504 à 505 de mon livre; mais M. -Guessard, cette fois encore, n’a point voulu voir. Seulement il montre -un moment cette explication comme de lui, et comme une conjecture -possible de son antagoniste; et il se hâte de déclarer «qu’il serait -_prodigieux_ de sous-entendre dans une phrase négative ce qui lui donne -précisément sa force négative, à savoir la négation.» (Page 345.) Dans -une phrase complète, soit; dans une elliptique, non; et voilà toute la -finesse: elle n’est pas grande! Si cela est _prodigieux_, il faut que -M. Guessard se résigne à ce prodige, ou à soutenir que _personne_ et -_âme_ sont des négations. - -Par une autre malice aussi ingénieuse, il affecte de confondre dans -ses exemples _rien_, adverbe, avec _un rien_, substantif, afin de les -soumettre à une loi commune. Sa discussion est un mélange d’éléments -hétérogènes, qui déroutent le lecteur peu habitué, et l’entraînent -d’un principe faux à une conséquence fausse. Une autre encore de ses -adresses, est de réfuter en termes généraux ce qu’il ne pourrait -attaquer d’une manière directe et de front, en citant le texte. Quoi -de plus simple que ce que je viens de dire sur la négation tantôt -exprimée, tantôt elliptique? Un enfant le saisirait. Aussi M. Guessard -s’est-il bien gardé de le reproduire! il n’aurait pas ensuite pu -brouiller quatre pages sur _rien_. Voici donc comment il s’exprime: - -«C’est une chose curieuse que de considérer _les artifices d’analyse_ -auxquels M. Génin se livre, _les subterfuges_, _les faux-fuyants_ où il -s’engage pour échapper à l’évidence qui le poursuit, et surtout pour se -donner le plaisir de fustiger l’Académie.» (Page 344.) - -Me voilà réfuté sans avoir été cité. Tous ces artifices d’analyse, ces -subterfuges, ces faux-fuyants, vous avez vu à quoi cela se réduit. Et -comme M. Guessard ne peut supposer dans autrui moins que le mensonge, -et le mensonge dans des vues odieuses, il prend sur lui d’affirmer que -je m’efforce d’_échapper à l’évidence qui me poursuit_; et pourquoi? -Pour _me donner le plaisir de fustiger l’Académie_! M. Guessard estime -bien haut le plaisir de fustiger! - -C’est qu’il faut savoir que M. Guessard a résolu de se faire -accepter pour le vengeur de l’Académie, et de réduire en poudre les -censures que j’ai osé porter contre la dernière édition du célèbre -Dictionnaire[100]. A voir le zèle singulier qu’il apporte dans -cette tâche, on croirait volontiers que toute sa polémique n’a été -entreprise que pour en venir là. Si ce zèle est sincère, s’il est pur -de toute vue intéressée, je n’ai, sauf les conclusions grammaticales, -rien à y reprendre. Mais jusqu’ici, je l’avoue, je n’ai pas cru que -l’excès de générosité fût le défaut de M. Guessard. Comment donc M. -Guessard, habituellement si farouche, si ardent à mordre, devient-il -tout à coup si doux, si indulgent, si tendre, quand il s’agit de -l’Académie? Comment tout son fiel s’est-il changé en miel? Quelle -ardeur à défendre les choses les moins défendables, par exemple: -_rien_, donné pour adverbe de négation! S’il eût trouvé cette erreur -dans mon livre, eût-il amoncelé cinq pages d’arguments pour la -défendre? J’en doute fort. «M. Génin rit de l’Académie! L’académie -aurait beau jeu pour _renvoyer la balle_ à son aristarque!..... -L’Académie pourrait rendre à M. Génin _la monnaie de sa pièce_!» (P. -332 et 335.) Comme on reconnaît dans ces nobles métaphores le langage -exalté de la passion! C’est que M. Guessard peut bien plaisanter quand -il ne s’agit que de la science; mais blesser l’Académie, c’est le -blesser lui-même à l’endroit le plus sensible; alors il s’irrite, il -s’indigne, il s’échauffe jusqu’à la prosopopée, sa figure favorite. -Voici comme il fait parler l’Académie, se justifiant d’avoir reçu _mie_ -substantif tronqué, pour _amie_[101]: - ---«Jugez un peu de son embarras! L’infortuné jeune homme eût été -capable de le confondre avec _mie de pain_; et si par ma faute il -était tombé dans une telle erreur, il n’aurait pas eu assez de tout -son esprit pour me railler; dans son dépit, Monsieur, il eût encore -emprunté le vôtre; et alors c’eût été fait de moi! on eût bientôt lu, -sur le monument élevé à ma mémoire: Ci-gît l’Académie française, morte -des traits d’esprit que lui décochèrent un jour M. Génin et un jeune -Prussien. Priez pour elle!» (P. 333.) - - [100] Un des moyens de M. Guessard pour innocenter l’Académie - consiste à dire que son dictionnaire _est un almanach_. «Il - fallait négliger les vieilles expressions (celles de Molière) - dans un almanach de la langue. Le Dictionnaire de l’Académie, tel - qu’il a été conçu et exécuté, est cet almanach.» (P. 314.) C’est - le cas de lui citer deux vers des _Ménechmes_: - - Monsieur, une autre fois, ou bien ne parlez pas, - Ou prenez, s’il vous plaît, de meilleurs almanachs. - - [101] Je ne lui reprochais pas l’admission de ce mot, mais de - n’y avoir pas joint un avertissement. J’avais supposé un jeune - étranger cherchant inutilement dans le Dictionnaire de l’Académie - certains mots de Molière. - -Je ne pense pas que l’Académie se reconnaisse à ce langage. Elle sera -touchée, comme elle doit l’être, de la protection que lui accorde M. -Guessard; mais je suis bien trompé, si jamais elle lui donne chez elle -la charge d’orateur. Si elle couronne quelque chose de M. Guessard, ce -ne sera pas ce discours-là[102]. - - [102] M. Guessard et moi concourions alors pour le prix sur - la langue de Molière. L’Académie l’a partagé entre nous deux; - mais les amis et admirateurs de M. Guessard écrivent, dans - l’_Univers_, qu’une fausse couleur de voltairianisme répandue - dans mes écrits «a trompé le goût émoussé de quelques vieillards, - et qu’ainsi s’expliquent les récents succès de M. Génin à - l’Académie française.» (L’_Univers_ du 24 octobre 1846.) - - C’est de la part des amis de M. Guessard un vote de confiance - contre moi, car je ne suppose pas que l’Académie ait communiqué - mon manuscrit aux abbés de l’_Univers_. Mais je le publie, et - ils pourront désormais me déchirer sans trahir l’excès de leur - passion par l’excès de leur maladresse. Si mon travail resserré - en un volume est incomplet, il sera complété par la publication - de celui de M. Guessard, bien autrement important, puisque, au - su de tout le monde, le manuscrit ne formait pas moins de _dix - volumes in-folio_. (Note écrite au mois d’octobre.) - -Mon adversaire a manqué d’art, sinon d’artifice, dans son procédé. Sa -manœuvre est trop à découvert; les tons de son tableau sont trop crus -et trop heurtés; il a trop négligé les ombres et les voiles, _partes -velare tegendas_. Le contraste perpétuel qu’il a soin d’établir sous -les yeux de l’Académie entre sa conduite et la mienne, entre mes -censures et ses apologies, pourra choquer la délicatesse de ceux-là -même qui se sont montrés offensés de mes critiques. M. Guessard -s’alarme avec trop de faste d’un danger qui n’a point d’apparence; il -s’empresse trop de jeter des cris de détresse et de voler au secours. -Il voudrait faire croire que l’Académie a peur de moi, et _par -conséquent_ besoin de lui. C’est se faire de fête où l’on n’est point -nécessaire, et l’Académie est assez forte toute seule. Apparemment M. -Guessard trouve dans son rôle de grands sujets d’espérance: je ne vois -dans le mien aucun sujet d’inquiétude. Ainsi nous avons tous deux bonne -confiance en l’Académie, mais par des motifs diamétralement opposés. En -cet endroit, si l’on me trouve obscur, c’est que j’aime mieux manquer -de clarté que de pudeur. Avant peu, l’on connaîtra le secret de cette -polémique, et l’on pourra dignement apprécier le bon goût, l’élévation -d’âme qui a combiné cette défense de l’Académie auprès de ces attaques -contre mon ouvrage. Je ne sais quel en sera le dernier succès; je -sais seulement qu’en certaines circonstances données, les flatteries -me sembleraient plus injurieuses que les censures. Les raisons de M. -Guessard en faveur de l’Académie se présentent avec une négligence qui -provoque l’attaque par l’appât d’une victoire aisée. Le piége est bien -grossier! Je l’ai vu, je le méprise, et je passe. - -La lecture de cette immense diatribe m’a pourtant appris quelque chose -dont, je l’avoue, je ne me doutais pas: c’est que je n’ai pas fait mon -livre; je l’ai pillé de tous côtés. Si j’en crois la formidable mémoire -de mon critique, il n’est personne parmi les vivants ou les morts qui -n’ait à revendiquer son bien dans ce que je croyais mon ouvrage. M. -Raynouard, M. Ampère, M. Paulin Paris, M. Francis Wey, M. Francisque -Michel, M. Guessard lui-même (_proh pudor!_), Robert Estienne, Fabry, -Roquefort, Du Cange, l’_inappréciable Du Cange_ (Du Cange n’attendait -plus que cette épithète de M. Guessard), tous ces noms ne forment pas -la moitié de la litanie des savants dépouillés par mes larcins: larcin -est le mot, car M. Guessard ne suppose jamais qu’on ne sache point -par cœur ses écrits et ceux de ses amis; il n’admet pas de rencontre -fortuite, ce sont toujours des vols prémédités: or, il ne reçoit -dans un livre de philologie que des idées toutes neuves, absolument -inédites; ou bien, chaque fois qu’on passe devant une idée précédemment -effleurée ou entrevue par un autre, il faut tirer son chapeau et rendre -hommage. C’est ainsi qu’on en use dans les coteries du jour:--Je suis -redevable de ce mot au savant M. un tel, dont l’inépuisable érudition -égale l’obligeance infatigable. Je le prie de recevoir ici mes -remercîments.--Le lendemain, M. un tel fait imprimer à son tour, et -n’oublie pas de mettre en note dans le bel endroit:--Je saisis cette -occasion d’offrir le tribut de ma reconnaissance publique à mon savant -ami M. tel autre, dont les vastes lumières sont d’un si grand secours à -tous ceux qui s’occupent de ces questions.--La France s’honore de ses -travaux!--l’étranger nous l’envie! etc., etc. C’est ainsi qu’à propos -de tout et de rien, d’un manuscrit indiqué, d’une syllabe restituée, -d’une virgule rectifiée, on sonne des fanfares mutuelles, on se fait -connaître réciproquement, on se tient, on se pousse, on arrive à -quelque chose, ne fût-ce qu’à la croix d’honneur; on obtient le grand -résultat, le résultat unique qui se poursuive aujourd’hui, et n’importe -par quel chemin: paraître, faire du bruit, être quelqu’un, _esse -aliquis!_ - -Nous avons continuellement sous les yeux la scène de Trissotin et -Vadius: ils n’en ont retranché que la fin; ils ne déposent plus -l’encensoir pour se gourmer et se prendre aux cheveux; l’art de donner -le coup de poing et le croc-en-jambe ne s’exerce plus qu’envers les -membres d’une coterie adverse; et, naturellement, qui n’appartient à -aucune les a toutes contre soi. - -De même que dans les salles d’escrime chaque maître bretteur a sa -botte secrète et favorite, de même ici j’observe que cette accusation -de plagiat paraît être la botte secrète, le moyen victorieux de M. -Guessard. Voici la formule fondamentale mise à nu: Ce qui est de vous -est détestable; ce qui est bon n’est pas de vous. Lorsque M. Ampère -publia son _Histoire de la formation de la langue française_, le même -M. Guessard précipita sur ce livre son avalanche de petites critiques -pointues, nébuleuses, douteuses, entortillées, auxquelles le lecteur -a plus tôt fait de se rendre sans conviction que de les examiner à la -loupe, avec la certitude de plusieurs migraines. Ce n’est point faire -un grand compliment à M. Ampère que de répéter ici que sa science est -hors de doute. Écoutez cependant M. Guessard: - -«L’ouvrage de M. Ampère _n’est pas original, il s’en faut!_ Il ne l’est -ni dans la théorie générale, ni dans les détails. M. Ampère _a emprunté -son système sur la formation des langues néo-latines à Scipion Maffei_, -l’a habillé d’un surtout indo-européen, et l’a présenté au lecteur -ainsi déguisé. A côté de ce système s’élevait celui de _M. Raynouard_; -M. Ampère l’a attaqué et renversé _avec les armes de M. Fauriel_...» - -Le reste de ce long passage constitue M. Ampère débiteur de M. Dietz, -de M. Schlegel, de M. Orell, de M. Lewis; et quand il est à bout de -noms propres, M. Guessard fait arriver les complaisants _et cætera_ de -M. Gail, qui du moins ne les employait, lui, qu’à se louer, et non pas -à diffamer les autres. - -Un petit détail entre mille, pour faire apprécier la méthode et la -sincérité de M. Guessard. M. Ampère n’a pas cru devoir reconnaître -aux dialectes l’importance que leur attribuait le livre de Fallot, en -quoi je suis parfaitement de son avis; de sorte que M. Ampère, ni moi, -ne nous en sommes point occupés. M. Guessard trouva que c’était une -impardonnable lacune dans M. Ampère.--«Une grande question et neuve, -celle des dialectes, offrait à l’historien de la langue française -l’occasion de déployer toute sa sagacité philologique; mais il -n’existait sur ce sujet qu’un livre, un seul, imparfait, inexact même. -L’analyser était imprudent; (pourquoi?) pour le refaire il fallait du -temps, _et le reste_. M. Ampère a nié l’importance du problème, et par -là il s’est évité de le résoudre.» (_Bibliot. de l’Éc. des chartes_, -octobre 1831, p. 100.) - -Maintenant il s’agit de blâmer le même tort chez moi, et surtout de -l’aggraver le plus possible: - -«Tout autre que M. Génin, qui aurait pris pour sujet l’histoire de la -formation de la langue française, _aurait pu, sans trop d’inconvénient, -négliger les dialectes_; cette négligence n’était pas permise dans un -livre sur la prononciation.» (_Biblioth. de l’Éc. des chartes_, janvier -1846, p. 198.) - -Ainsi, en 1841, M. Guessard déclare le péché de M. Ampère irrémissible: -Négliger les dialectes dans une _histoire de la formation de la -langue_! ô ciel!..... - -En 1846, je comparais à mon tour au tribunal de la pénitence. Aussitôt -M. Ampère se trouve innocent, et l’anathème passe de sa tête sur la -mienne: On pourrait sans inconvénient négliger les dialectes dans une -_histoire de la formation de la langue_; mais dans les _Variations du -langage français_, c’est impardonnable. - -Cela ressemble un peu à la casuistique des révérends pères Jésuites, -qui prisent si haut dans leur journal l’esprit charmant et la vaste -érudition de M. Guessard. Comme eux, M. Guessard a ses principes de -rechange, selon les temps et les gens; ce système n’est pas moins -commode en critique qu’en morale, et je ne suis pas surpris que cette -théologie prête la main à cette philologie: ce sont des sœurs qui -s’embrassent: _geminata consonans_. - -On vient de voir comment M. Guessard juge une moitié du livre de -M. Ampère, la moitié d’emprunt; quant à l’autre partie, celle qui -appartient en propre à l’auteur, écoutez le ton dogmatique de M. -Guessard, présidant du haut de son tribunal infaillible: - ---«Je vois un mauvais système mal appliqué, au fond; dans la forme, nul -enchaînement, nulle suite, nul ordre rigoureux. Beaucoup de lecture et -d’acquit, mais peu ou point d’intelligence directe du sujet. Du métier, -de la science, _si l’on veut_, mais point d’études mûres et profondes -sur les faits (_des études mûres et profondes!_); _des généralisations -indiscrètes_[103]; trop de détails puérils ou faux.» (_Bibl. de l’Éc. -des ch., octobre_ 1841, p. 101.) - - [103] C’est aussi le principal grief de M. Guessard contre mon - ouvrage. M. Guessard paraît nourrir des prétentions extrêmes au - titre de personnage discret; c’est pour y arriver qu’il écrit des - articles de 137 pages, ayant soin d’avertir, il est vrai, que ce - n’est là qu’une faible partie de ce qu’il a sur le cœur. - -En d’autres termes: Ce qui est de vous est détestable; ce qui est bon -n’est pas de vous. - -M. Guessard a-t-il, comme il y visait, détruit le livre de M. Ampère? -Pas le moins du monde. - -Dans les citations précédentes, substituez mon nom à celui de M. -Ampère, vous aurez la critique que M. Guessard a faite de mon livre, -la seule apparemment qu’il sache faire. Quand M. Guessard publiera des -travaux philologiques, ces travaux seront tous _di prima intenzione_; -il ne s’appuiera sur rien ni sur personne; il tirera tout de son -imagination et de son génie. Mais quand en publiera-t-il? quand luira -ce grand jour? Gare qu’on ne puisse appliquer trop justement à M. -Guessard l’épigramme de J. B. Rousseau: - - Petits auteurs d’un fort mauvais journal, - Pour Dieu, tâchez d’écrire un peu moins mal, - Ou taisez-vous sur les écrits des autres. - Vous vous tuez à chercher dans les nôtres - De quoi blâmer, et l’y trouvez très-bien; - Nous, au rebours, nous cherchons dans les vôtres - De quoi louer, et nous n’y trouvons rien. - - -J’avais déclaré ne travailler que pour la recherche de la vérité; M. -Guessard m’exhorte à ne travailler désormais que pour l’argent, parce -que la vérité, dit-il, me fuira toujours. Je ne crois pas plus à cet -oracle qu’aux autres sortis de la même bouche, et je renvoie le conseil -à son auteur, qui seul de nous deux est digne de le suivre, ayant été -capable de le donner. - -Veuillez recevoir, Monsieur et cher Éditeur, l’assurance de mes -sentiments les plus distingués et affectueux. - - Paris, le 30 octobre 1846. - - F. GÉNIN, - Professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg. - - -_P. S._ On vient de me montrer, dans un journal _religieux_[104], deux -articles où je suis diffamé, travesti, calomnié, insulté, _etc._, -pour la plus grande gloire de M. Guessard et de saint Ignace de -Loyola. Depuis la publication de mes _Jésuites_, l’_Univers_ s’efforce -charitablement d’appeler sur moi les rigueurs du pouvoir; depuis -notre concours sur la langue de Molière, M. Guessard sollicitait -_discrètement_ contre mes travaux le ressentiment de l’Académie; -tous deux travaillent à me perdre dans l’opinion publique. Aimable -concert! pieuse collaboration! association honnête et morale! M. -Guessard connaît sans doute l’écrivain anonyme qui le porte aux -nues, et reproduit si affectueusement ses doctrines et ses objections -contre mon livre (sans dire un mot de mes réponses). Pour moi, je ne -le connais ni ne veux le connaître. Je vois seulement que M. Guessard -a pour soi l’_Univers_; mais comme c’est l’_Univers_ qui loge rue -du Vieux-Colombier, n° 29, je ne m’en inquiète guère: j’ai depuis -longtemps renoncé à l’espoir d’être canonisé par les jésuites; au -contraire, je suis ravi de voir les opinions de M. Guessard soutenues -par la Société de Jésus: d’une et d’autre part l’orthodoxie me semble -égale, et j’espère que les deux causes, unies dans la défense, ne -seront point séparées dans le succès définitif. - - [104] L’_Univers_ du 24 et du 25 octobre 1846. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page XL: «dix-hutième» remplacé par «dix-huitième» (comédies du - dix-huitième siècle). - Page 10: «apetiser» remplacé par «apetisser» (comme dans - _alentir_, _apetisser_, _agrandir_). - Page 29: «courrons» remplacé par «courons» (Allons, courons - _avant que_ d’avec eux). - Page 35: «_bragain_» remplacé par _bargain_» (racine _bargain_). - Page 51: «_n_» remplacé par «_a_» (du simple _c_ devant _o_ et - _a_). - Page 55: «chapitre» remplacé par «chapitres» (j’ai maints - chapitres _vus_). - Page 61: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe» (_Préf. de Tartufe._). - Page 83: «constrastar» remplacé par «contrastar» (Les Italiens - disent _contrastar_). - Page 106: «duisez» remplacé par «disez» (_vous disez_ et _vous - contredisez_). - Page 114: «Georges» remplacé par «George» (George Dandin finit - par _avoir le dessous_). - Page 137: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe»: <i>des traits - effrontés</i> (<i>Préf. de Tartufe.</i>). - Page 150: «boétiques» remplacé par «béotiques» (Et tandis qu’au - milieu des béotiques plaines). - Page 196: «_gautl_» remplacé par «_gault_» (e cil _gault_ sont - foilli). - Page 220: «suprimant» remplacé par «supprimant» (après un - subjonctif, en supprimant _que_). - Page 259: «COUP» remplacé par «COUPS» (NUAGE DE COUPS DE BATONS). - Page 286: «d’adjectif» remplacé par «l’adjectif» (ce que c’était - que l’adjectif verbal). - Page 310: «cette cette» remplacé par «cette» (dans cette locution). - Page 332: «adverve» remplacé par «adverbe» (3º L’adverbe _quàm_). - Page 431: «auto-torité» remplacé par «autorité» (une autorité - illusoire). - Page 449: «seu-ment» remplacé par «seulement» (et seulement dans - les mots nouveaux). - - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lexique comparé de la langue d - Molière et des écrivains du , by François Génin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEXIQUE COMPARÉ DE LA LANGUE *** - -***** This file should be named 53331-0.txt or 53331-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/3/3/53331/ - -Produced by Anna Tuinman, Hugo Voisard, Hans Pieterse and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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