summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/53331-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/53331-0.txt')
-rw-r--r--old/53331-0.txt34876
1 files changed, 0 insertions, 34876 deletions
diff --git a/old/53331-0.txt b/old/53331-0.txt
deleted file mode 100644
index fa155ca..0000000
--- a/old/53331-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,34876 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Lexique comparé de la langue de Molière
-et des écrivains du XVIIe siècle, by François Génin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
-
-Author: François Génin
-
-Release Date: October 21, 2016 [EBook #53331]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEXIQUE COMPARÉ DE LA LANGUE ***
-
-
-
-
-Produced by Anna Tuinman, Hugo Voisard, Hans Pieterse and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Au lecteur.
-
- Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
- et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules quelques
- erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées. La liste de ces corrections se trouve à la fin du
- texte.
-
- Également les corrections de l'Errata on été effectuées, la
- ponctuation a été corrigée par endroits, et les accents manquants
- sur les E majuscules ont été rétablis.
-
- Les notes ont été renumérotées de 1 à 104 et placées après le
- paragraphe auquel elles se rapportent.
-
-
-
-
- LEXIQUE COMPARÉ
-
- DE LA
-
- LANGUE DE MOLIÈRE.
-
-
-
-
- PARIS.--TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,
- RUE JACOB, 56.
-
-
-
-
- LEXIQUE COMPARÉ
- DE LA
- LANGUE DE MOLIÈRE
- ET DES
- ÉCRIVAINS DU XVIIe SIÈCLE,
-
- SUIVI D’UNE LETTRE
- A M. A. F. DIDOT,
- SUR QUELQUES POINTS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE,
-
- PAR F. GÉNIN,
- PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE STRASBOURG.
-
-
- PARIS,
- LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,
- IMPRIMEURS DE L’INSTITUT,
- RUE JACOB, 56.
-
- 1846.
-
-
-
-
- A
-
- J.P. DE BÉRANGER.
-
-
-Voici un livre sur la langue du plus admirable écrivain qui jamais ait
-fait parler la raison et l’esprit en français. On vit chez lui, de
-niveau, le caractère de l’homme et le génie du poëte. La dédicace de
-cet ouvrage revenait de droit au dernier et plus proche parent de celui
-qui en a fourni la matière. Recevez-la donc, mon cher Béranger, comme
-l’hommage d’une sincère admiration et de l’affection la plus dévouée.
-
- F. GÉNIN.
-
- Du Bignon, 1er Octobre 1846.
-
-
-
-
- PRÉFACE.
-
-
-Notre langue française présente une particularité curieuse, que je
-doute qui se rencontre dans aucune autre langue moderne: c’est qu’elle
-a été formée deux fois sur le même type, en suivant chaque fois un
-procédé différent. Depuis sa naissance, vers le Xe siècle, jusqu’à
-la fin du XVe, le français se transforma lentement du latin, par des
-règles constantes que j’ai essayé d’entrevoir ailleurs, et qui sans
-doute finiront par être saisies et mises complétement à découvert.
-Au XVIe siècle, la ferveur de la renaissance méconnut, rejeta
-dédaigneusement tout ce qui s’était produit jusqu’alors; et l’esprit
-d’érudition, pour ne rien dire de pis, recommença la langue, mais sans
-garder aucune des règles et des lois qui avaient présidé jadis à sa
-naissance. Les savants renversèrent brusquement toutes les digues, pour
-laisser le latin et le grec faire irruption chez nous. Le déluge, à
-leur gré, ne pouvait jamais être assez prompt ni assez considérable. Ce
-flot turbulent jeta le désordre dans notre langue jusque-là si calme
-et si reposée; et elle éprouva de cette secousse un dérangement si
-profond, que jamais elle ne put reprendre son cours dans la direction
-précise où elle l’avait commencé.
-
-Mais le peuple, qui n’a point l’impétuosité des savants; le peuple,
-qui s’était fabriqué, à force de sens et d’expérience, un langage
-excellent, plein d’unité, de logique, approprié surtout aux
-délicatesses de l’oreille et rompu à celles de la pensée, le peuple
-demeura fidèle à ses habitudes: il continua de parler comme par
-le passé, et laissa les savants écrire à leur guise; de là deux
-espèces de langue française. Celle du peuple était la meilleure et
-la mieux faite, je n’en doute pas; mais celle des savants était la
-plus complète: et comme après tout c’est la classe lettrée qui fait
-marcher les idées, il fallut bien, en recevant l’idée, recevoir aussi
-l’expression. Mais la résistance aux nouveautés ne cède chez le
-peuple qu’à la dernière extrémité, et tout ce qu’il a pu soustraire à
-l’influence moderne, il le retient, et refuse encore à cette heure de
-s’en dessaisir. Les lettrés eux-mêmes ont été, sur bien des points,
-obligés de plier à l’obstination du peuple, et de laisser debout, au
-milieu de leur langue reconstruite, une foule de vestiges de l’ancien
-usage. Ces débris isolés, ruinés, noircis par l’âge, n’offrent plus de
-sens aux générations modernes, qui passent et repassent sans y faire
-attention, ou n’y prennent garde que pour en rire et les mépriser: la
-sagesse des pères est devenue folie aux yeux de leurs enfants. Cette
-espèce d’impiété filiale traîne avec soi son châtiment: l’ignorance
-orgueilleuse de notre propre idiome. Et le mal n’est pas près de
-cesser: la tradition, qui perpétue les expressions de la première
-langue française, créée uniquement par ceux qui parlaient, tend chaque
-jour à s’affaiblir par l’influence de ceux qui écrivent. C’est un vrai
-malheur, car le génie natif du français est avec le peuple, et non avec
-les lettrés. Le XVIIe siècle, comme plus voisin que nous de la vieille
-et saine tradition, la laisse aussi paraître davantage dans ses œuvres,
-indépendamment du talent individuel des auteurs. Cela est si vrai,
-que, même les écrivains de second et de troisième ordre, portent dans
-leur style je ne sais quelle saveur particulière qui en révèle tout
-de suite la date. C’est ce que prétendait Courier lorsqu’il soutenait,
-avec une hyperbole évidente, que la cuisinière de madame de Sévigné
-écrivait mieux que pas un académicien de nos jours.
-
-Mais on ne saurait le nier: ce que, par une heureuse expression, M.
-Nisard appelle l’excès de l’esprit académique, appauvrit notre langue
-sous prétexte d’élégance, l’enchaîne sous prétexte de correction, et
-l’enroidit sous prétexte de dignité. Les grammairiens se mêlant de
-l’affaire, ont achevé de tout gâter avec leurs décisions arbitraires,
-leurs distinctions, leurs finesses, et, s’il faut tout dire, en
-appelant sans cesse leur triste imagination au secours de leur
-ignorance, pour expliquer, définir, motiver ce qu’ils ne soupçonnent
-pas.
-
-Il est donc urgent de retremper notre langue à ses sources antiques et
-populaires, si nous voulons sauver son génie agonisant. Pour nous y
-préparer, le premier soin à prendre, c’est de substituer à l’autorité
-usurpée des puristes qui ne sont pas autre chose, l’autorité des
-grands écrivains qui n’étaient pas puristes. Avec le même zèle que le
-XVIIe siècle mettait à réclamer les libertés gallicanes, réclamons
-les libertés de style du XVIIe siècle: les unes comme les autres sont
-fondées sur le droit et la raison.
-
-C’est la pensée qui a inspiré ce Lexique: l’auteur s’y est proposé de
-recueillir toutes les expressions et les tournures qui constituent
-la langue de Molière; de les relever, non pas une seule fois, mais
-autant de fois qu’elles se rencontrent. Cette méthode a paru nécessaire
-pour constater l’habitude ou l’intention du grand écrivain, et pour
-déterminer la portée réelle de son exemple.
-
-L’autorité étant l’esprit de ce travail, j’ai cru devoir fortifier
-à l’occasion celle de Molière par celle de ses plus illustres
-contemporains, la Fontaine, Pascal, Racine, Bossuet, la Bruyère; et je
-n’ai pas craint de les appuyer tous sur Montaigne, Rabelais, et les
-poëtes du moyen âge.
-
-_Obsequium vestrum sit rationabile._ C’est pour me conformer à ce
-précepte de saint Paul, que je n’ai point négligé la discussion
-de l’autorité; car l’autorité ne mérite la confiance, mère de la
-soumission, qu’autant qu’elle représente la raison et la justice.
-
-C’est pourquoi, aussi souvent que je l’ai pu, j’ai tâché de lui
-procurer ces deux bases solides dans les origines de notre langue et
-jusqu’au sein de la langue latine. J’ai poursuivi dans cet ouvrage le
-développement et la preuve des idées émises dans mon essai sur _les
-Variations du langage français_. J’aurais pu borner mon travail à une
-simple nomenclature; mais la discussion critique de divers points de
-philologie obscurs ou mal connus m’a semblé indispensable pour donner à
-ce livre toute son utilité. La question n’est pas seulement de savoir
-comment a parlé Molière, mais pourquoi il a parlé de la sorte, et quel
-droit il en avait. Le résultat doit montrer qu’il nous faut reprendre
-certaines tournures, certaines expressions; en bannir certaines autres
-ou les corriger, conformément à l’usage primitif. Le but de cet ouvrage
-est de seconder ceux qui déplorent de voir se resserrer chaque jour
-le domaine de notre langue et voudraient lui restituer ses anciennes
-limites. En un mot, de Molière comme d’un point central et culminant,
-j’essaye de porter le regard sur toute l’étendue de la langue
-française. Cette contemplation attentive ne saurait, je m’assure,
-produire que d’heureux effets.
-
-Ce travail, fruit d’une admiration bien vive pour l’auteur de _Tartufe_
-et du _Misanthrope_, pourrait cependant devenir une arme offensive
-aux mains d’un ennemi de Molière; j’entends un ennemi de mauvaise foi
-(Molière en peut-il avoir d’autres?). En effet, je n’éclaire que la
-partie de son style ou défectueuse ou douteuse: ce sont des archaïsmes,
-des négligences, des expressions risquées, de mauvaises métaphores,
-des fautes à lui particulières, ou communes à toute son époque, etc.,
-etc. Mais tant de sublimes beautés dont il foisonne n’obtiennent ici
-aucune mention; la raison en est bien simple: le premier mérite de ces
-beautés, c’est d’être parfaitement correctes; dès lors elles ne sont
-plus de mon domaine: la rhétorique peut les faire admirer, la grammaire
-n’a rien à y voir.
-
-Ce qu’il y a de beau dans Molière frappe d’abord tous les regards; au
-contraire, il faut un commentateur pour vous arrêter, sur les endroits
-qui prêtent à l’épilogue. Mais il serait injuste d’en rien conclure ni
-contre Molière ni contre ce commentateur, de ne supposer dans l’un que
-des fautes, et dans l’autre que le sentiment de ces fautes.
-
-
-Je me suis servi, pour mon travail, de plusieurs éditions, en ayant
-soin de les conférer avec les éditions originales des pièces séparées
-qui existent soit à la bibliothèque du Roi, soit dans celle de M.
-Ambroise-Firmin Didot, à qui j’en offre ici mes remercîments. Aussi ne
-devra-t-on pas s’étonner que certaines leçons données comme variantes
-n’aient pas été consignées dans ce recueil. Ce n’est point omission, ou
-qu’on ait méconnu l’importance de ces variantes: c’est qu’elles ne sont
-pas authentiques. Deux exemples suffiront.
-
-Dans la fameuse scène du second acte des _Fourberies de Scapin_, M.
-Auger a reçu partout dans son texte cette leçon: «Que diable allait-il
-faire A _cette galère_?» et il met au bas de la page: «Variante: DANS
-_cette galère_,» sans indiquer d’où est prise la nouvelle leçon qu’il
-adopte. Mais on doit la supposer certaine, puisque, dans sa préface,
-M. Auger assure qu’il a donné partout le texte vrai, _le texte des
-éditions originales_[1].
-
- [1] «Un point sur lequel je m’exprimerai avec une entière
- assurance, parce qu’il est un pur objet de patience et
- d’exactitude, c’est la correction du texte.......... J’ai suivi
- ces éditions originales avec une exactitude scrupuleuse.»
- (_Avertissement_, p. XVIII et XXII.)
-
-_Les Fourberies de Scapin_ furent représentées pour la première fois en
-1671, le 24 mai. L’édition originale donnée par l’auteur est de la même
-année, chez Pierre Lemonnier. On lit à la suite du privilége: «Achevé
-d’imprimer le 18 aoust 1671.» On ne peut douter que ce ne soit bien
-là la première édition. Eh bien! dans la scène dont il s’agit, il y a
-partout, DANS _cette galère_[2].
-
- [2] Cette pièce est fort rare; la bibliothèque du Roi ne la
- possède pas. Je dois à l’obligeance de M. A. F. Didot d’avoir
- pu faire cette vérification, et beaucoup d’autres non moins
- importantes.
-
-
-Dans _Tartufe_, acte V, scène 1re:
-
- ORGON.
-
- Quoi! _sur_ un beau semblant de ferveur si touchante,
- Cacher un cœur si double, une âme si méchante!
-
-«Toutes les éditions, dit M. Auger, toutes les éditions _sans
-exception_ portent _sur un beau semblant_. Cependant, _cacher un cœur
-double_ SUR _un beau semblant_ est une figure si peu exacte dans les
-termes, et il était si naturel d’écrire SOUS _un beau semblant_, qu’il
-est impossible de ne pas supposer une faute d’impression.»
-
-La première édition de _l’Imposteur_ est de 1669, et le titre porte
-cette note: _Imprimé aux despens de l’autheur_[3]. Ainsi, pour le
-remarquer en passant, ce chef-d’œuvre du génie humain, qui devait faire
-la gloire éternelle de la France et la fortune de tant de libraires,
-_Tartufe_, à son apparition, ne put trouver un éditeur! l’auteur
-fut obligé de l’imprimer à ses dépens. Le trait m’a semblé digne
-d’être recueilli, ne fût-ce que pour la consolation de tant d’auteurs
-contemporains, qui, ayant déjà ce point de commun avec Molière,
-pourront rêver le reste, et se promettre dans la postérité l’achèvement
-de la ressemblance.
-
- [3] De la bibliothèque de M. A. F. Didot.
-
-Je n’ai point examiné toutes les autres éditions de _Tartufe_; sur le
-témoignage de M. Auger, je crois volontiers qu’elles portent _sur un
-beau semblant_; mais je puis affirmer que l’édition de 1669, l’édition
-originale, donne sous _un beau semblant_.
-
-Si j’ai relevé ces deux erreurs, ce n’est pas pour accuser mon
-prochain, mais plutôt pour me faire un droit à l’indulgence, en
-montrant combien, dans le travail même le plus soigné et le plus
-consciencieux, il est difficile de se garantir de toute inexactitude.
-
-
-Les exemples ont été disposés dans l’ordre chronologique des pièces,
-afin qu’on puisse remarquer les progrès du style de Molière. J’ai pris
-soin d’indiquer le nom du personnage qui parle, toutes les fois que
-son caractère ou sa condition pouvait suggérer quelque doute sur la
-pureté de son langage, par exemple, si c’est un valet, un pédant, une
-précieuse, etc.
-
-Pour faciliter les vérifications, je dois prévenir que lorsque je cite
-les œuvres de Voltaire, tel volume, telle page, il s’agit de l’édition
-de M. Beuchot;
-
-Les _Pensées_ de Pascal, c’est le texte donné par M. Cousin, et suivi
-d’un petit lexique qui m’a servi d’un utile auxiliaire;
-
-Les fabliaux de Barbazan, c’est l’édition originale, en trois volumes
-in-12, et non celle de M. Meon, en quatre volumes in-8°;
-
-Montaigne, c’est l’édition _Variorum_ du Panthéon littéraire.
-
-J’ai rencontré souvent l’occasion de toucher à des théories exposées
-dans mes _Variations du langage français_, soit pour m’en appuyer, soit
-pour les fortifier. Ces théories ne se trouvant point ailleurs, on me
-pardonnera, j’espère, comme une nécessité de position, d’y renvoyer
-quelquefois. Ce n’est pas pour la satisfaction puérile de me citer
-moi-même; c’est pour épargner le temps du lecteur.
-
-
-
-
- VIE DE MOLIÈRE.
-
-
-
-
- CHAPITRE PREMIER.
-
- Naissance de Molière.--Ses études.--Il se fait comédien
- ambulant.--Il débute à Paris par _les Précieuses ridicules_.
-
-
-L’histoire des grands écrivains est l’histoire de leurs ouvrages. C’est
-là que viennent se refléter, comme en un miroir, leur cœur et leur
-esprit, tout ce qu’il importe de connaître d’un homme.
-
-Jean-Baptiste Poquelin, qui prit plus tard le nom de Molière, fut
-baptisé à Paris, dans l’église de Saint-Eustache, le 15 janvier
-1622[4]. Le public, qui attache un grand prix aux circonstances
-matérielles de la vie des hommes illustres, a longtemps répété que
-Molière naquit sous les piliers des Halles. Des découvertes récentes
-constatent qu’en 1622 le père de Molière, tapissier, habitait, au coin
-de la rue des Vieilles-Étuves et de la rue Saint-Honoré, une maison
-appelée la maison ou le pavillon des Singes, à cause d’un poteau
-sculpté placé à l’encoignure, et représentant des singes grimpés sur
-un pommier. Les amateurs de rapprochements et de présages ne perdront
-rien à transporter le berceau de notre poëte comique de la maison des
-Halles à la maison des Singes. Au reste, cette maison est aujourd’hui
-démolie, et une partie de l’emplacement a servi à élargir la voie
-publique. Cela n’empêche pas qu’une inscription officielle ne désigne
-comme maison natale de Molière une maison de la rue de la Tonnellerie.
-De même, dans le cimetière de l’Est, vous verrez un sarcophage décoré
-du nom de Molière, et un autre du nom de la Fontaine, bien que depuis
-longtemps les cendres de Molière et celles de la Fontaine aient été
-égarées ou dispersées. Ces monuments trompeurs sont destinés à amuser
-la curiosité publique; c’est, si l’on veut, une sorte d’hommage à
-d’illustres mémoires: mais, si l’on prend les choses au sérieux, il ne
-faut chercher à Paris ni le berceau ni la tombe de Molière.
-
- [4] On n’a point la date positive de la naissance de Molière,
- mais on a l’acte de mariage de ses père et mère, du 27 avril
- 1621. Tous les anciens biographes de Molière le font naître, par
- une erreur manifeste, en 1620 ou 1621. Il est probable qu’il fut
- baptisé le jour même de sa naissance; s’il en était autrement,
- l’acte de baptême l’indiquerait, selon l’usage constant du
- dix-septième siècle.
-
-Les Poquelin étaient tapissiers de père en fils, et même, depuis Louis
-XIII, tapissiers valets de chambre du roi. Jean-Baptiste, comme l’aîné
-de dix enfants, était réservé à ce glorieux héritage; il s’en créa par
-son génie un plus glorieux encore. Cependant, comme on ne peut, quelque
-chemin qu’on prenne, éviter complétement sa destinée, Molière porta
-plus tard le titre de valet de chambre du roi; seulement il n’en fut
-pas tapissier.
-
-A cette époque, l’instruction était l’apanage exclusif de la noblesse
-et du clergé; les bourgeois, voués au commerce, n’étudiaient point.
-Le génie de Molière ne s’accommoda pas de l’ignorance traditionnelle;
-le besoin impérieux d’apprendre ne tarda pas à se révéler en lui, et
-M. Poquelin le père vit avec horreur, comme la famille Boileau, dans
-la poussière de sa boutique, _un poëte naissant_. Il fallut céder
-toutefois, et Jean Poquelin consentit à ce que son fils Jean-Baptiste
-fréquentât comme externe le collége de Clermont. Autre sujet de
-rapprochement: l’auteur futur de _Tartufe_ étudiant chez les jésuites!
-
-Molière à dix ans était orphelin de mère, et n’avait pour le _gâter_
-que son aïeul Nicolas Poquelin. De fortune, il se trouva que ce
-grand-père aimait le théâtre, et conduisait volontiers son petit-fils à
-la comédie. On la jouait à l’hôtel de Bourgogne, et les grands acteurs
-comiques de ce temps-là étaient Gautier-Garguille, Gros-Guillaume, et
-Turlupin. Les poëtes en renom s’appelaient Monchrétien, Hardy, Baro,
-Scudéry, Desmarets; et à leur suite, fort éloigné de pouvoir lutter
-contre de tels maîtres, un jeune homme, natif de Rouen, nommé Pierre
-Corneille: mais celui-ci ne comptait pas. Ce fut l’école où Molière
-allait étudier l’art dramatique, et qui, sans doute, éveilla dans son
-sein les premières ardeurs du génie.
-
-Il terminait en même temps de solides études. Son cours de philosophie,
-qu’il fit sous Gassendi avec Bernier, Hénault, Chapelle et Cyrano de
-Bergerac, eut cet avantage, observe Voltaire, que les élèves du bon
-prêtre de Digne échappèrent du moins à la barbarie scolastique. Molière
-étudia ensuite le droit et même la théologie, si l’on en croit le
-témoignage de Tallemant des Réaux. Tallemant veut que Molière, destiné
-par sa famille à l’état ecclésiastique, ait déserté la Sorbonne, et se
-soit fait comédien de campagne pour suivre la Béjart, dont il était
-amoureux. Mais c’est là une _historiette_ au moins suspecte, comme bon
-nombre d’autres recueillies par le même auteur.
-
-Le cardinal de Richelieu, passionné pour le théâtre, en avait
-généralement répandu le goût: la comédie bourgeoise était à la mode.
-Au commencement de la régence, nous retrouvons Molière à la tête
-d’un théâtre de société qui avait pris le nom pompeux de l’_Illustre
-Théâtre_. Bientôt les troubles politiques obligèrent les acteurs de cet
-_illustre théâtre_ à quitter Paris, et à courir la province. Molière
-mena quelques années cette vie nomade et aventureuse, si plaisamment
-dépeinte par Scarron. A Bordeaux, il fait jouer une tragédie de sa
-façon, _la Thébaïde_, dont plus tard il donnera le sujet au petit
-Racine; à Nantes, il lutte avec désavantage contre les marionnettes
-d’un Vénitien; Vienne le console par des applaudissements fructueux;
-puis il revient à Paris, et va faire la révérence au prince de Conti,
-son ancien camarade du collége de Clermont, désormais son fidèle
-protecteur; puis il repart pour Lyon, auteur, acteur, directeur, et,
-par-dessus le marché, amant tantôt heureux, tantôt rebuté, de Madeleine
-Béjart, de mademoiselle du Parc, et de mademoiselle de Brie. Il visite
-Avignon, Béziers, Pézénas, Narbonne, Montpellier, où il a l’honneur
-de divertir les états de Languedoc, tenus par le prince de Conti.
-Il échappe au poste éminent de secrétaire de son altesse, il garde
-son indépendance, qu’il promène d’Avignon à Rouen avec des fortunes
-diverses, sifflé dans un endroit, accueilli dans un autre, souvent
-malaisé, et toujours honnête homme.
-
-Contre les écueils dont une pareille vie est semée, combien eussent
-fait naufrage! Molière en sortit sain et sauf, parce que le ciel lui
-avait départi une droiture et une probité aussi extraordinaires que son
-génie. Grâce à cette libéralité peu commune de la nature, Molière se
-donna impunément la meilleure éducation que puisse recevoir un poëte
-comique: il eut de bonne heure l’expérience de la vie, et à peu près
-gratis, puisqu’il n’en coûta rien à son caractère, ni à ses mœurs.
-
-Dans cette pratique de la philosophie qu’il avait apprise chez
-Gassendi, il atteignait la quarantaine. C’est alors qu’il rentra
-à Paris pour s’y fixer, pour utiliser son abondante récolte
-d’observations, et commencer cette éclatante carrière qui aurait pu se
-prolonger un demi-siècle, et qui se ferma au bout de treize ans!
-
-Molière, arrivé à trente-huit ans, n’avait encore produit que quelques
-canevas informes, _le Docteur amoureux_, _la Jalousie de Barbouillé_,
-_le Grand benêt de fils_, et deux comédies régulières, _l’Étourdi_
-et _le Dépit amoureux_, toutes deux calquées sur les _imbroglios_
-italiens, mais où se font déjà remarquer des traits précieux de vérité
-qui décèlent Molière. La comédie moderne n’existait pas, ou n’existait
-que comme une imitation de la comédie antique, soit que cette imitation
-fût directe, soit qu’elle passât par l’intermédiaire de l’Espagne ou de
-l’Italie. Les poëtes, depuis la renaissance, avaient toujours tenu les
-yeux attachés sur les Romains et les Grecs; personne ne s’était encore
-avisé de regarder ses contemporains. Le poëte doué de l’originalité la
-plus puissante, Molière, à son début, suivit la route commune: il imita.
-
-_Les Précieuses ridicules_ (1659) ouvrirent une ère nouvelle. A partir
-de ce moment, Molière sentit qu’il avait trouvé sa voie. «Je n’ai plus
-que faire, dit-il, d’étudier Aristophane, Térence, ni Plaute.» Il
-n’avait, sans porter si loin ses regards, qu’à copier les ridicules
-qui vivaient et se mouvaient autour de lui. Désormais les anciens lui
-fourniront encore quelques détails accessoires, quelques procédés
-dramatiques, mais ils ne seront plus ses modèles. Ses modèles seront
-pris dans la société contemporaine.
-
-Il est certain, quoi qu’en aient dit Voltaire et M. Rœderer après
-lui, que _les Précieuses_ furent composées à Paris, et représentées
-pour la première fois à Paris. Il ne s’agit point là d’un ridicule de
-province, mais du ridicule de l’hôtel de Rambouillet. M. Rœderer, dans
-son _Histoire de la société polie_, a beaucoup insisté sur l’injustice
-prétendue de Molière, et sur les éminents services rendus au langage
-par la coterie de madame de Rambouillet. Cette thèse a fait fortune,
-par un air piquant et paradoxal. Que l’hôtel de Rambouillet ait exercé
-une grande influence sur la langue française, je ne prétends pas le
-nier; mais que cette influence ait été salutaire, c’est ce qui est
-très-contestable. Pour moi, je suis d’un avis opposé. Ce n’est pas ici
-le lieu de discuter ce point: je me contenterai de dire en bref que
-les précieuses ont réformé ce que, les trois quarts du temps, elles
-ne comprenaient pas; et qu’à la franche allure, à l’ampleur native de
-notre langue, elles ont substitué un esprit de circonspection étroite,
-des habitudes guindées, maniérées, en un mot, une _préciosité_ qui est
-devenue son caractère essentiel, et dont il est à craindre qu’elle
-ne puisse jamais se débarrasser. C’est payer bien cher une douzaine
-de mots dont les précieuses ont enrichi le dictionnaire. Molière en
-écrivant s’est constamment affranchi de leur joug; autant en a fait la
-Fontaine: mais qui oserait aujourd’hui écrire la langue de la Fontaine
-et de Molière? Celle de Rabelais ou de Montaigne, il n’en faut point
-parler: ce sont trésors à jamais fermés; nous sommes condamnés à les
-admirer de loin sans en pouvoir approcher, condamnés à écrire et à
-parler _précieux_.
-
-Molière, dans son instinct de vieux Gaulois, avait parfaitement senti
-la portée de cette _société polie_ et de son œuvre. Il l’attaqua dès
-son premier pas dans la lice; et lorsque la mort vint le surprendre,
-elle le trouva encore occupé à combattre les précieuses ou les femmes
-savantes[5].
-
- [5] _Les Précieuses ridicules_ sont de 1659; _les Femmes
- savantes_, de 1672. Molière mourut au commencement de 1673.
-
-
-
-
- CHAPITRE II.
-
- Mariage de Molière.--Molière se brouille avec Racine.--Il est
- accusé d’inceste.--Louis XIV le protége.
-
-
-Le 20 février 1662, qui était le jour du lundi gras de cette
-année, à la paroisse de Saint-Germain l’Auxerrois, Molière épousa
-Armande-Gresinde-Claire-Élisabeth Béjart, sœur et non pas fille de
-Madeleine Béjart, avec qui il avait entretenu une longue et intime
-liaison. Molière avait quarante ans, et sa femme dix-sept! Elle était
-charmante, remplie de grâces et de talents, chantant à merveille
-le français et l’italien; excellente actrice, et sachant animer la
-scène lors même qu’elle ne faisait qu’écouter; mais d’une coquetterie
-indomptable, qui fit le désespoir et le malheur de Molière, car il en
-fut, jusqu’à la fin de sa vie, éperdument amoureux. Madame ou plutôt
-mademoiselle Molière, comme l’on disait alors, n’était pas cependant
-une beauté accomplie: mademoiselle Poisson nous la représente petite,
-avec une très-grande bouche et de très-petits yeux[6]. Il est vrai
-que mademoiselle Poisson était la camarade de mademoiselle Molière;
-mais Molière a tracé de sa femme le même portrait, dans une scène du
-_Bourgeois gentilhomme_:
-
- «COVIELLE. Vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes
- de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.--CLÉONTE. Cela
- est vrai, elle a les yeux petits; mais elle les a pleins
- de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, et
- les plus touchants qu’on puisse voir.--Elle a la bouche
- grande.--Oui; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point
- aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire
- des désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du
- monde.--Pour sa taille, elle n’est pas grande.--Non, mais elle
- est aisée et bien prise[7], etc., etc.»
-
- C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême
- Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.
-
- [6] _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière_, dans le
- _Mercure_ de mai 1740.
-
- [7] Acte III, scène 9.
-
-Molière, comme l’on voit, avait pour l’objet de son amour d’aussi
-bons yeux qu’Alceste en a pour Célimène. Son malheur était de voir sa
-faiblesse, d’en rougir, et de ne pouvoir la surmonter. Toutes les fois
-qu’il peint des scènes de tendresse, de jalousie, de brouille et de
-raccommodement, c’est sa femme qu’il regarde, c’est sa propre histoire
-qu’il retrace. Il ne faut donc pas s’étonner de la vérité du tableau,
-mais plaindre le malheureux artiste.
-
-Les torts d’Armande Béjart furent si répétés et ses infidélités si
-publiques, qu’après trois ans de mariage et la naissance de leur
-second enfant, il fallut en venir à une séparation. Seulement, par
-égard pour les bienséances, Molière exigea que sa femme n’allât point
-demeurer dans un autre logis que le sien; mais ils ne se voyaient
-plus qu’au théâtre. Molière avait une petite maison à Auteuil, où il
-se réfugiait, au milieu de ses amis, contre le bruit de la ville et
-les chagrins domestiques. C’est dans une de ces réunions qu’eut lieu
-l’anecdote si connue du souper, attestée par Racine fils, qui la tenait
-de son père. Nous voyons qu’à cette époque déjà la santé de Molière
-était altérée, puisqu’il était au régime du lait pour sa poitrine,
-et dut à cette circonstance d’échapper à l’ivresse générale de ses
-convives.
-
-
-_L’École des maris_, _les Fâcheux_, _l’École des femmes_, qui se
-succédèrent rapidement, avaient placé Molière très-haut dans l’estime
-du public, et commencé de lui donner part dans l’amitié du roi, cette
-amitié qui lui fut si utile, et lui servit de bouclier contre la rage
-envenimée de ses ennemis. Molière, bien venu à la cour, bien venu
-du surintendant Fouquet, lié avec Racine, Boileau, Chapelle et la
-Fontaine; Molière, admiré, fêté, il n’en fallait pas la moitié tant
-pour déchaîner l’envie. Molière jouait au Palais-Royal: Montfleury,
-l’homme important de la troupe rivale, qui jouait à l’hôtel de
-Bourgogne, osa présenter au roi une requête dans laquelle il accusait
-Molière d’avoir _épousé sa propre fille_! Molière n’eut pas de peine
-à repousser cette infâme calomnie, à laquelle personne n’ajouta foi
-un seul instant. Racine, pour qui Molière avait été un bienfaiteur,
-Racine, brouillé avec Molière pour un intérêt d’amour-propre, une
-misérable querelle de coulisses, Racine, écrivant cette indignité à son
-fils, ajoute froidement: _Mais Montfleury n’est pas écouté à la cour_.
-Il est triste d’être obligé de le dire, Racine n’avait pas une de ces
-âmes énergiquement trempées à la façon de Corneille ou de Molière; il
-n’était pas susceptible d’éprouver
-
- ..... ces haines vigoureuses
- Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
-
-On sait comment il se retourna contre ses maîtres de Port-Royal.
-Racine était dévot et courtisan: dévot sincère, je le veux croire; et
-courtisan malhabile, cela est évident. En cette occasion, il ne devina
-pas la pensée du roi. Louis XIV ferma la bouche aux calomniateurs, en
-tenant sur les fonts de baptême le premier enfant de Molière; madame
-Henriette fut la marraine[8].
-
- [8] Le roi fut représenté par le duc de Créquy, premier
- gentilhomme de la chambre, ambassadeur à Rome; madame de
- Choiseul, maréchale du Plessis, représenta madame Henriette.
- L’acte est du 28 février 1664; il est rapporté dans l’_Histoire
- de la vie et des ouvrages de Molière_, par M. J. Taschereau, 3e
- édit., p. 237.
-
-Louis XIV ne manqua jamais l’occasion de témoigner l’estime qu’il
-faisait de Molière. Il l’honorait d’une familiarité publique; il lui
-avait accordé les petites entrées; un jour il le fit manger dans sa
-chambre, et dit aux courtisans survenus: «Vous me voyez occupé de faire
-manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie
-pour eux.» On sait que le roi avait dansé un rôle d’Égyptien dans le
-ballet du _Mariage forcé_. Une autre fois il tança vertement le duc de
-la Feuillade, son impertinent favori, qui s’était permis envers Molière
-un outrage brutal. Enfin, Louis XIV aimait Molière, cela soit dit à
-l’éternel honneur de l’un et de l’autre; il l’aimait non par égoïsme,
-comme on l’a voulu dire, et pour le plaisir d’en être flatté. Si la
-vanité du monarque eût seule inspiré son affection, on l’eût vu en
-montrer une pareille à Lulli, à Racine, à tant d’autres, plus empressés
-courtisans que Molière; et il est certain que de tous les grands
-hommes de ce règne aucun ne posséda au même degré que Molière l’amitié
-de Louis XIV. Ne cherchons pas à rabaisser par une interprétation
-malveillante le prix d’un noble sentiment: Louis XIV aimait Molière en
-vertu de cette sympathie qui rapproche invinciblement les grandes âmes.
-Le roi s’est honoré en protégeant le poëte; aujourd’hui qu’ils sont
-entrés l’un et l’autre dans la postérité, les rôles sont intervertis,
-et c’est la mémoire du grand poëte qui protége à son tour la mémoire du
-grand roi.
-
-Le moment est arrivé où Molière va le plus avoir besoin de l’appui
-de Louis XIV. Tourner en ridicule les petits marquis, c’était déjà
-passablement audacieux; mais attaquer les hypocrites!... Nous allons
-voir Molière préluder au coup terrible qu’il leur porta dans _Tartufe_.
-
-
-
-
- CHAPITRE III.
-
- Le _Don Juan_ de Tirso de Molina et celui de Molière.--Fureur
- des hypocrites en voyant les _Provinciales_ transportées sur le
- théâtre.
-
-
-On jouait alors sur tous les théâtres de Paris, sans en excepter
-celui des Marionnettes, _le Festin de Pierre_, traduit ou imité de
-l’espagnol, de Tirso de Molina. Le héros de cette pièce, don Juan
-Tenorio, a véritablement existé. Les chroniques de Séville en font
-mention; il siégeait parmi ces magistrats ou administrateurs publics
-qu’on appelait les vingt-quatre; il enleva réellement doña Anna,
-et lui tua son père, sans qu’il fût possible à la famille outragée
-d’obtenir justice. Les franciscains résolurent de délivrer Séville d’un
-homme qui était l’effroi général. Ils trouvèrent moyen, par l’appât
-d’un rendez-vous, d’attirer don Juan, le soir, dans leur église, où
-était enterré le commandeur. Don Juan ne reparut jamais. Les moines
-répandirent sur son compte cette terrible et merveilleuse légende, qui
-est devenue la source de tant de poésie.
-
-Un religieux de la Merci, Fray-Gabriel Tellez, qui, sous le nom
-de Tirso de Molina, a enrichi la scène espagnole de plusieurs
-chefs-d’œuvre, envisagea le sujet de don Juan avec l’œil du génie.
-Son drame est profondément empreint d’une horreur religieuse. Les
-scènes de la statue avec le débauché, le souper dans le sépulcre du
-commandeur, sont de nature à faire frissonner un auditoire populaire,
-surtout un auditoire espagnol. Çà et là étincellent de grands traits,
-des mots sublimes; je n’en citerai qu’un. Dans la première scène entre
-don Juan et la statue du commandeur, le meurtrier demande à sa victime
-en quel état la mort l’a surpris, quel est son sort dans l’autre vie,
-en un mot s’il est sauvé ou damné. Le spectre ne répond pas à cette
-question; mais à la fin de cette terrible scène, lorsque don Juan
-prend une bougie pour reconduire le commandeur, celui-ci l’arrête,
-et dit solennellement: «Ne m’éclaire pas; JE SUIS EN ÉTAT DE GRACE!»
-Quel mot! et comme, après cette longue anxiété, l’auditoire catholique
-devait respirer! Dans Molière la statue dit aussi: «On n’a pas besoin
-de lumière quand on est conduit par le ciel.» Mais ici la révélation
-est indifférente et la phrase sans portée, parce qu’elle ne répond à
-rien. C’est une froide équivoque sur le mot _lumière_, une maxime aussi
-convenable dans la bouche d’un philosophe que dans celle d’un revenant.
-Le don Juan espagnol n’a donc que les semblants de l’incrédulité; c’est
-un fanfaron d’athéisme, et il n’en est que plus dramatique. Molière,
-pressé par sa troupe, qui voulait avoir aussi son _Festin de Pierre_,
-ne pouvait accepter complétement la donnée de Tirso. L’imagination
-n’était pas le caractère du XVIIe siècle, encore moins l’imagination
-fantastique: c’est la raison, tantôt austère, tantôt embellie, par
-les charmes du langage, mais toujours la raison. Molière refit donc le
-caractère de don Juan; c’est Molière qui a créé le don Juan adopté par
-les arts, sceptique universel, railleur de toutes choses, incrédule
-en amour comme en religion et en médecine; type du vice élégant et
-spirituel, qui cependant intéresse et s’élève à force d’orgueil et
-d’énergie, comme le Satan de Milton.
-
-Il répandit ainsi une couleur philosophique sur sa pièce, et y
-intercala deux scènes excellentes: celle du pauvre et celle de M.
-Dimanche. La première fut jugée trop hardie, et supprimée à la seconde
-représentation; l’autre est d’un comique si parfait et si vrai, qu’on
-n’a pas le courage d’observer qu’elle est tout à fait hors des mœurs
-espagnoles, hors surtout du caractère altier de don Juan. Don Juan
-se transforme tout à coup ici en un marquis de la cour de Louis XIV,
-contraint de ruser et de s’assouplir devant un créancier importun. Mais
-M. Dimanche et son petit chien Brusquet sont demeurés proverbes.
-
-Malheureusement cette philosophie et ces peintures de la société ne
-font que mettre mieux en relief l’absurdité de la fantasmagorie finale.
-Au moins dans le monde de Tirso tout est poétique, tout est impossible
-depuis le commencement jusqu’à la fin, actions et personnages: il
-y a unité. Le poëte ne demande à son spectateur que la foi, la foi
-aveugle. Molière demande au sien la foi et la raison tout ensemble.
-Il passe brusquement du monde réel et prosaïque, dans le domaine de
-l’imagination et de la poésie. C’est là le vice radical de sa pièce:
-aussi son malaise est-il sensible, et s’empresse-t-il de tourner court,
-lorsqu’après quatre actes d’une portée toute morale et philosophique,
-il lui faut se servir d’un dénoûment qui ne va qu’aux idées
-religieuses de Tirso. On a hasardé ces remarques pour montrer que les
-plus admirables natures ne sauraient s’affranchir de certaines règles
-dictées par le bon sens vulgaire et l’expérience. Cela n’empêche pas
-que le _don Juan_ ne soit une des plus fortes conceptions de Molière,
-et de celles qui font le plus d’honneur à son génie.
-
-Ce don Juan a tous les vices. Remarquez la progression: il est
-débauché, esprit fort, impie, enfin hypocrite. Lisez, dans la seconde
-scène du cinquième acte, cette longue tirade de don Juan en faveur de
-l’hypocrisie: «Il n’y a plus de honte maintenant à cela: l’hypocrisie
-est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus.
-La profession d’hypocrite a de merveilleux avantages, etc....» Quelle
-vigueur de coloris! quelle verve! quelle éloquence! Cléante n’en a pas
-davantage. «O ciel! s’écrie le bonhomme Sganarelle, qu’entends-je ici?
-Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite pour vous achever de
-tout point; et voilà le comble des abominations!» Maintenant, si vous
-voulez savoir à qui tout cela s’adresse, tournez le feuillet: voyez
-dans la scène suivante don Juan, pressé par don Carlos, lui alléguer,
-pour toute réponse et toute explication, le ciel, l’intérêt du ciel!
-puis, lorsque don Carlos poussé à bout fait entendre quelques paroles
-de menaces, voyez de quel style don Juan le provoque en duel:--«Vous
-ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque pas de cœur,
-et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m’en vais
-passer tout à l’heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand
-couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n’est point moi qui
-me veux battre: le ciel m’en défend la pensée! et si vous m’attaquez,
-nous verrons ce qui en arrivera.»--N’y êtes-vous pas encore? Eh bien!
-voyez donc dans la septième _Provinciale_ en quels termes, et par
-quels artifices de direction d’intention, le grand Hurtado de Mendoza
-autorise l’acceptation du duel, «en se promenant armé dans un champ
-en attendant un homme, sauf à se défendre si l’on est attaqué... Et
-ainsi l’on ne pèche en aucune manière, puisque ce n’est point du tout
-accepter un duel, ayant l’intention dirigée à d’autres circonstances.
-Car l’acceptation du duel consiste en l’intention expresse de se
-battre, laquelle celui-ci n’a pas.»
-
-Il est évident que Molière, en écrivant la scène de don Juan avec don
-Carlos, avait présent à la mémoire ce passage de Pascal. L’allusion ne
-pouvait échapper à personne. On ne sera donc pas étonné, connaissant
-ceux dont il s’agit, que des clameurs furibondes aient accueilli _le
-Festin de Pierre_. Un libelliste du parti osa implorer hautement
-l’autorité du roi contre _un farceur qui fait plaisanterie de la
-religion, et tient école de libertinage, contre ce monstre de Molière,
-qui est l’original de don Juan_.
-
-Leur rage s’augmentait encore de la rumeur occasionnée par _le
-Tartufe_. Molière n’en avait encore composé que trois actes, qui
-avaient été joués au Raincy, chez le duc d’Orléans. Louis XIV, assailli
-de toutes parts, s’était vu forcé d’interdire ces représentations
-jusqu’à plus ample informé; mais il s’empressa de dédommager Molière en
-accordant à sa troupe le titre de comédiens du roi, avec une pension de
-sept mille livres. Molière avait d’ailleurs la permission de lire tant
-qu’il voulait _Tartufe_ dans les sociétés, et, dit Boileau dans une
-note de ses Satires, tout le monde le voulait avoir.
-
-La guerre était déclarée entre Molière et les hypocrites. Les
-hostilités furent suspendues (de son côté, non du leur) par les
-représentations du _Misanthrope_, joué le 4 juin 1666. Molière avait
-alors quarante-quatre ans; son génie était dans toute sa vigueur, les
-chefs-d’œuvre se succédaient à de courts intervalles: on vit paraître
-en 1665 _Don Juan_; en 1666, _le Misanthrope_; en 1667, _Tartufe_; en
-1668, _l’Avare_; sans compter les petites pièces d’un ordre inférieur,
-_l’Amour médecin_, _le Médecin malgré lui_, _la Princesse d’Élide_, _le
-Sicilien_, _Mélicerte_, et _la Pastorale comique_.
-
-
-
-
- CHAPITRE IV.
-
- _Le Misanthrope_;--critiqué par J. J. Rousseau.--Le _Timon_ de
- Shakspeare.
-
-
-La chute du _Misanthrope_ à la première représentation est une anecdote
-reproduite par tous les commentateurs. Ce n’en est pas moins une
-erreur. Il paraît avéré que le public fut en effet la dupe du sonnet
-d’Oronte; mais que son dépit soit allé jusqu’à faire tomber la pièce,
-c’est une de ces fables dont les anciens biographes de Molière se sont
-plu à embellir leur récit. Les registres de la Comédie constatent
-que _le Misanthrope_, seul, sans petite pièce qui l’accompagnât, fut
-représenté vingt et une fois de suite, succès extraordinaire pour le
-temps, et procura d’excellentes recettes.
-
-J. J. Rousseau, dans sa _Lettre à d’Alembert_, veut établir que le
-théâtre corrompt les mœurs. Prenons, dit-il, la meilleure de toutes les
-comédies, la plus morale; je vous prouverai qu’elle attaque la vertu,
-et il s’ensuivra _à fortiori_ que toutes les autres sont également ou
-plus dangereuses, corruptrices et perverses. Il choisit pour cette
-expérience _le Misanthrope_. Pourquoi pas _Tartufe_? C’est qu’il eût
-fallu prendre le parti des hypocrites contre la piété sincère; et,
-avec tout son talent pour le paradoxe, le citoyen de Genève aurait pu
-s’y trouver embarrassé. Au contraire, _le Misanthrope_ lui fournit
-l’occasion d’entretenir le public de lui-même. Il s’identifie avec
-Alceste, et peu s’en faut qu’il ne regarde la pièce de Molière comme
-une personnalité contre Jean-Jacques. Sa longue argumentation n’est
-qu’un tissu de sophismes, de contradictions et de puérilités. Molière a
-composé _le Misanthrope_ «pour faire rire aux dépens de la vertu,--pour
-avilir la vertu;» et cette intention, Molière ne l’a pas eue seulement
-dans _le Misanthrope_, mais _le Misanthrope_ «nous découvre la
-véritable vue dans laquelle Molière a composé _tout son théâtre_.»--«On
-ne peut nier, dit-il, que le théâtre de Molière ne soit _une école de
-vices et de mauvaises mœurs_, plus dangereuse que les livres mêmes où
-l’on fait profession de les enseigner.» Peut-être, en écrivant ces
-dernières paroles, la pensée de Rousseau se reportait à _la Nouvelle
-Héloïse_. Qu’il y pensât ou non, la flétrissure est plus applicable à
-ce roman qu’au _Misanthrope_ et à tout le théâtre de Molière.
-
-Deux pages plus loin, vous lisez:--«Dans toutes les autres pièces de
-Molière,..... _on sent pour lui au fond du cœur un respect_..., etc.»
-Du respect pour un professeur de vices et de mauvaises mœurs! pour
-celui qui tâche constamment d’_avilir la vertu_! Jean-Jacques n’y
-pensait pas!
-
-Si Molière a voulu, dans le personnage d’Alceste, avilir la vertu, il a
-bien mal réussi; car il n’est pas d’honnête homme qui, comme, le duc de
-Montausier, ne fût charmé de ressembler au Misanthrope.
-
-Le portrait que Rousseau se complaît à tracer du véritable Misanthrope
-est évidemment, dans son intention, le portrait de Jean-Jacques,
-c’est-à-dire, de l’homme parfait. «Le tort de Molière est d’avoir donné
-au Misanthrope des fureurs puériles sur des sujets qui ne devraient
-pas même l’émouvoir.» Eh! Jean-Jacques, rappelez-vous un peu la scène
-ridicule que vous-même vous jouâtes dans le salon du baron d’Holbach,
-lorsque le curé de Montchauvet y vint lire sa tragédie de _Balthazar_!
-Vous n’auriez pas dû vous émouvoir non plus des éloges perfides donnés
-à cet autre Oronte: cependant vous vous mîtes en fureur comme Alceste,
-et plus que lui; car, à partir de ce jour, vous rompîtes avec vos
-anciens amis, et ne voulûtes jamais les revoir. Avouez qu’Alceste est
-moins extrême et plus raisonnable. Mais c’est justement en quoi il vous
-déplaît. Vous vous plaignez de ses ménagements envers Oronte; vous
-voudriez qu’il lui parlât comme vous fîtes à l’auteur de _Balthazar_:
-«Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance; tous
-ces messieurs se moquent de vous. Sortez d’ici, et retournez vicarier
-dans votre village[9].» En un mot, il aurait fallu que Molière devinât
-Rousseau, et fît son apologie anticipée en cinq actes; qu’au lieu
-d’Alceste et de Célimène, il peignît Jean-Jacques et Thérèse. C’est
-peut-être exiger beaucoup.
-
- [9] _Mémoires_ de l’abbé Morellet, II, 271.
-
-Shakspeare a fait, dans _Timon d’Athènes_, un misanthrope selon le cœur
-et le goût de Rousseau. Il nous montre d’abord Timon dans son palais,
-environné de luxe et d’un peuple de faux amis. Timon, ayant fini par
-les apprécier, les invite à un grand festin. On sert sur la table
-quantité de plats, tous remplis d’eau et de fumée. Tout à coup Timon se
-lève, les convives croient que c’est pour découper; point du tout! il
-leur jette les plats à la tête, en criant: «Fatale maison, que le feu
-te consume! Péris, Athènes, péris; et que désormais l’homme et tout ce
-qui a la figure humaine soit haï de Timon!» Ce disant, il se sauve au
-fond des bois, et plante là ses convives, fort mal édifiés.
-
-Dans la forêt, Timon rencontre un philosophe de son espèce. Ils ont
-ensemble une longue scène. Timon dit à Apémantus: «Tu es trop sale
-pour qu’on te crache au visage; que la peste t’étouffe!--APÉMANTUS.
-Tu es trop vil pour qu’on te maudisse.--TIMON. Hors d’ici; enfant
-d’un chien galeux. La colère me transporte de te voir vivant. Ta vue
-me soulève le cœur.--APÉMANTUS. Je voudrais te voir crever.--TIMON.
-Hors d’ici, ennuyeux importun. Je ne veux pas perdre une pierre
-après toi.--APÉMANTUS. Bête sauvage!--TIMON. Esclave!--APÉMANTUS.
-Crapaud!--TIMON. Coquin! coquin! coquin[10]!...» M. W. A. Schlegel
-appelle cela _une scène incomparable_[11]; mais il trouve _le
-Misanthrope_ de Molière, sinon tout à fait mauvais, au moins bien
-médiocre!
-
- [10] Acte IV, scène 3.
-
- [11] _Cours de littérature dramatique_, tome III, page 90.
-
-Il est clair que le Timon de Shakspeare a le cerveau dérangé; dès lors
-ce qu’il dit comme ce qu’il fait est sans portée morale. Alceste, au
-contraire, est assez sage pour se juger lui-même intérieurement: la
-preuve, c’est qu’avec Oronte, comme dans la scène des portraits, il
-fait des efforts inouïs pour se contenir, et ne s’échappe que poussé à
-bout. Tout l’effet comique et l’effet moral du rôle consistent dans ce
-tempérament de caractère.
-
-Mais le coup de maître est d’avoir fait Alceste amoureux, d’avoir
-courbé cette âme indomptée sous le joug de la passion, et montré par
-là surtout que le plus sage ne peut être complétement sage,
-
- Et que dans tous les cœurs il est toujours de l’homme.
-
-Ce vers renferme toute la pièce.
-
-Avant Molière, on n’avait présenté l’amour sur la scène qu’à
-l’espagnole, c’est-à-dire, comme une vertu héroïque qui grandit les
-personnages. C’est ainsi que Corneille l’a employé dans _le Cid_, dans
-_Cinna_, partout. Molière le premier, d’après sa triste expérience, a
-peint l’amour comme une faiblesse d’un grand cœur. De là des luttes qui
-peuvent s’élever jusqu’au tragique; et Molière y touche dans la scène
-du billet: _Ah! ne plaisantez pas; il n’est pas temps de rire_, etc.
-
-Racine tira de cette admirable scène une importante leçon. Il n’avait
-encore donné que _la Thébaïde_ et _Alexandre_, et, dans ces deux
-pièces, il avait traité l’amour suivant le procédé de Corneille; mais,
-après avoir vu _le Misanthrope_, il rompit sans retour avec l’amour
-romanesque, et abandonna la convention pour la nature, que Molière
-lui avait fait sentir. Un an juste après _le Misanthrope_ parut
-_Andromaque_, qui commence l’ère véritable du génie de Racine. Il y a
-plus: la position de Pyrrhus et d’Hermione n’est pas sans analogie avec
-celle d’Alceste et de Célimène. Quand Voltaire dit, «C’est peut-être à
-Molière que nous devons Racine,» il ne songeait qu’aux encouragements
-pécuniaires[12] et aux conseils dont le premier aida le second; mais ce
-mot peut encore être vrai dans un sens plus étendu.
-
- [12] Racine, arrivant d’Uzès, vint soumettre à Molière son
- premier essai de tragédie, _Théagène et Chariclée_; Molière lui
- donna cent louis, et le sujet de _la Thébaïde_.
-
-
-
-
- CHAPITRE V.
-
- _Tartufe._
-
-
-Beaucoup de critiques d’une autorité imposante ont proclamé _le
-Misanthrope_ le chef-d’œuvre de la scène française: on prend ici la
-liberté de n’être pas de leur avis. Quelque prodigieuse que soit cette
-œuvre, où Molière s’était fait comme à plaisir un sujet stérile et
-dénué d’action pour triompher ensuite des obstacles, _Tartufe_, soit
-que l’on considère le mérite de la difficulté vaincue, la perfection
-du style, ou la hauteur du but et l’importance du résultat, me paraît
-l’emporter sur _le Misanthrope_. Prenez-le philosophiquement, prenez-le
-au point de vue dramatique ou au point de vue purement littéraire,
-_Tartufe_ est le dernier effort du génie.
-
-Quelle admirable combinaison de caractères! Deux morales sont mises en
-présence: la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans
-Tartufe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour
-séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de
-bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême
-et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du
-drame repose sur ces trois personnages. A côté d’eux paraissent les
-aimables figures de Marianne et de Valère; la piquante et malicieuse
-Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame
-Pernelle en représente l’entêtement; Damis, l’ardeur juvénile qui,
-s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se
-brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur; Elmire enfin,
-toute charmante de décence, quoiqu’elle aille _vêtue ainsi qu’une
-princesse_. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère
-d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard! Si Molière l’eût
-faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou
-invraisemblable: la résistance d’Elmire perdait de son mérite; Elmire
-était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon.
-Point:
-
- Une femme se rit de sottises pareilles,
- Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.
-
-Elle n’éprouve pour Tartufe pas plus de haine que de sympathie; elle
-le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver
-à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages
-d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé
-des hommes, de Tartufe. _Amour, Amour, quand tu nous tiens!....._
-s’écrie le fabuliste.
-
-Il n’est pas jusqu’à M. Loyal qui ne soit utile au tableau. M. Loyal,
-tout confit en patelinage, en bénignité doucereuse et dévote, est
-un reflet de ce bon M. Tartufe. Gageons que M. Tartufe a été son
-directeur? Derrière M. Loyal, j’aperçois Laurent: _Laurent, serrez ma
-haire avec ma discipline_. C’est une perspective d’hypocrisie à perte
-de vue. Molière fait entrevoir à quelle profondeur s’étendent les
-ramifications de la _société_, comme dit Pascal, de la _cabale_, comme
-l’appelle Cléante.
-
-_Tartufe_ parut dans un moment de crise. Aux guerres de la Fronde
-avaient succédé les querelles religieuses. Deux sectes célèbres
-étaient en lutte: Jansénius, accusé de schisme et d’hérésie; Molina,
-de relâchement et d’ambition. La morale de Port-Royal était austère
-avec sincérité, peut-être même avec excès; la morale des jésuites,
-au fond relâchée et sophistiquée, n’avait de la sévérité que les
-apparences. De quel côté pencherait un jeune roi, emporté par le goût
-des voluptés? L’éducation qu’il avait reçue de Mazarin n’était pas
-rassurante. Par les soins d’une politique corrompue, Louis XIV avait
-été élevé dans un oubli complet de ses devoirs, mais dans l’habitude de
-toutes les pratiques extérieures de la religion. Livré à l’ignorance
-et à ses passions, un moyen naturel s’offrait à lui de tout concilier,
-de satisfaire à la fois la vieille cour et la nouvelle: l’hypocrisie
-lui tendait les bras, il n’avait qu’à s’y jeter. En ce péril, Molière
-se dévoua pour sauver le roi et la nation. Le comédien entreprit
-de démasquer publiquement l’hypocrisie, à la veille peut-être de
-monter sur le trône; il résolut d’éclairer cette hideuse figure d’une
-telle lumière, qu’elle fît naître en même temps l’effroi, le dégoût,
-et l’envie de rire. Quel problème d’art! Car il n’est peut-être
-pas, l’ingrat excepté, un seul caractère plus opposé que celui de
-l’hypocrite aux mœurs de la comédie; et l’ingrat et l’hypocrite sont
-réunis dans le Tartufe.
-
-L’audace vertueuse de Molière n’eut peur de rien, ne déguisa rien.
-Lorsque Cléante presse Tartufe de remettre en grâce Damis avec son
-père, et lui rappelle que la religion prescrit le pardon des injures,
-Tartufe échappe à l’argument par la direction d’intention: _Hélas!
-je le voudrais, quant à moi, de bon cœur_, etc. La même théorie lui
-fournit un prétexte pour enlever à un fils son héritage: c’est de peur
-_que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains_. Vous retrouvez
-la maxime favorite de Loyola: La fin justifie les moyens. Quand
-Elmire oppose le ciel aux vœux de Tartufe: _Si ce n’est que le ciel!_
-répond-il. Et tout de suite il lui développe cette précieuse doctrine
-de la direction d’intention:
-
- Selon divers besoins, il est une science
- D’étendre les liens de notre conscience,
- Et de rectifier le mal de l’action
- Avec la pureté de notre intention.
-
-Il semble qu’on lise la neuvième Provinciale, fortifiée du charme
-d’une versification nerveuse et facile. Et pourquoi Orgon a-t-il confié
-aux mains de Tartufe la cassette compromettante d’Argas? Il vous le
-dit: c’est par suite de la doctrine des restrictions mentales,
-
- Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
- J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
- Par où ma conscience eût pleine sûreté
- A faire des serments contre la vérité.
-
-Orgon n’a point à se plaindre: il est puni par où il a péché. La
-société humaine ne subsiste que par la bonne foi: donc l’hypocrisie
-attaque la société dans sa base. C’est la moralité évidente de la pièce.
-
-Ensuite Molière fait appel à tous les nobles instincts de la grande
-âme de Louis XIV; il sollicite son amour de la gloire et de la
-louange. Au dénoûment, cet éloge du roi, que Voltaire a blâmé comme
-un hors-d’œuvre[13], est tout ce qu’il y a de plus adroit et de plus
-équitable. Adroit, en ce que le conseil se glisse sous la forme de
-la louange, et que le poëte, par de fines allusions, lie, pour ainsi
-dire, le monarque, et lui fait contracter l’obligation de réprimer
-l’hypocrisie et de châtier les hypocrites. Équitable; sans Louis XIV
-est-ce que _Tartufe_ eût jamais été représenté? Et qui sauva Molière
-en butte aux saintes fureurs de ceux qu’il dévoilait? Contre ce
-torrent d’injures, d’anathèmes, d’intrigues, de libelles, quel autre
-bras s’opposa que le bras de Louis XIV? quel autre s’y fût opposé
-efficacement? Une reconnaissance légitime, une affection réciproque
-excuserait encore Molière, s’il se fût avancé trop loin; mais Molière
-n’a pas besoin d’excuse: il n’a jamais loué dans Louis XIV que ce qui
-était louable.
-
- [13] Voyez dans _le Lexique_ l’article IL.
-
-Aujourd’hui que le retour des mêmes intérêts nous fait assister aux
-mêmes violences, il est encore impossible de se figurer jusqu’où
-fut porté le déchaînement contre l’auteur du _Tartufe_. Un curé de
-Paris publia un libelle où il appelle Molière «un démon vêtu de
-chair, habillé en homme; un libertin, un impie _digne d’être brûlé
-publiquement_.» Il serait dommage que la postérité ne sût pas le nom
-de ce bon prêtre; elle en aura l’obligation à M. J. Taschereau, qui a
-découvert qu’il se nommait Pierre Roullès, curé de Saint-Barthélemy;
-digne, comme on voit, de desservir l’autel placé sous cette invocation
-sinistre.
-
-L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, prêtre indigne, dont
-les mœurs dissolues déshonoraient publiquement le sacerdoce, donna un
-mandement dans lequel il _excommunie_ quiconque lirait ou verrait jouer
-_Tartufe_; en quoi il faut avouer qu’il agit moins par ressentiment
-personnel que par esprit de corps, car il ne se donnait même pas la
-peine d’être hypocrite. C’est de lui que Fénelon écrivait à Louis XIV:
-«Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux,
-malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les
-gens de bien. Vous vous en accommodez, parce qu’il ne songe qu’à vous
-plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu’en prostituant
-son honneur, il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens
-de bien, et lui laissez tyranniser l’Église[14].» Voilà le saint
-personnage qui lance l’anathème contre Molière, parce que sa comédie,
-«sous prétexte de condamner la fausse dévotion et l’hypocrisie, donne
-lieu d’en accuser ceux qui font profession de la plus solide piété, et
-les expose aux railleries des libertins.» Le père Bourdaloue ne rougit
-pas de prêcher en chaire contre Molière, ce qui revient à prendre en
-main la cause de Tartufe et de ses pareils. L’argument du jésuite est
-celui de l’archevêque: «Comme la véritable et la fausse dévotion ont un
-grand nombre d’actions qui leur sont communes, et comme les dehors de
-l’une et de l’autre sont presque tout semblables, les traits dont on
-peint celle-ci _défigurent celle-là_[15].»
-
- [14] Lettre de Fénelon à Louis XIV, p. 32, éd. de M. Renouard.
-
- [15] _Sermon_ pour le septième dimanche après Pâques.
-
-Nullement. Molière, qui avait prévu et ce danger et ce reproche, s’est
-appliqué à les éviter, en traçant avec un soin religieux la ligne de
-démarcation entre le vrai et le faux zèle. C’est là, je le répète, le
-but principal de ce rôle éloquent de Cléante. Mais on veut l’ignorer,
-pour se ménager un prétexte de déclamations, et se livrer à son aise à
-des alarmes affectées.
-
-Ainsi voilà, par le raisonnement de Bourdaloue, la plus cruelle ennemie
-de la piété, l’hypocrisie, rendue inviolable au nom de la religion! Il
-faudra, suivant Bourdaloue, ne toucher à aucun abus, de peur de nuire à
-l’usage, et respecter le mensonge par égard pour la vérité! Désormais
-le sanctuaire abritera au même titre les saints confondus avec les
-impies, ou plutôt les impies seront ceux qui tâchent de discerner les
-boucs des brebis, le crime de la vertu, l’hypocrisie de la piété! Parce
-qu’il y a des hommes qui aiment Dieu et veulent faire prospérer son
-culte, il faut assurer, non-seulement l’impunité, mais les honneurs de
-la vertu à ceux dont la conduite ferait détester la religion, et tend
-à la ruine du culte! C’est pourtant là l’argument unique que, depuis
-un siècle et demi, l’on veut faire prévaloir contre la comédie de
-Molière et les adversaires de la _tartuferie_! Combien plus sensé et
-plus judicieux est celui qui écrit:--«L’hypocrite est le plus dangereux
-des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus
-se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des
-peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et
-leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang
-de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie après avoir
-violé tous leurs serments.»--Je reconnais le langage d’un honnête homme
-et d’un chrétien: c’est celui de Fénelon[16].
-
- [16] _Télémaque_, livre XVIII.
-
-Aussi Fénelon prit-il ouvertement le parti de Molière et de sa
-comédie. Il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue:
-«Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartufe; mais ses ennemis diront
-qu’il est jésuite[17].» Le mot est dur pour les jésuites.
-
- [17] D’ALEMBERT, _Eloge de Fénelon_.
-
-On vit alors ce qui s’est renouvelé depuis, la violence avec les dévots
-agresseurs, et la modération avec les laïques offensés. Molière ne
-répondit que par ses _Placets_ au roi, et peut-être par la _Lettre sur
-l’Imposteur_, où brille une si profonde entente de la scène, qu’il
-est permis de la lui attribuer, malgré les incorrections probablement
-préméditées d’un style qui se déguise.
-
-_Tartufe_ obtint un succès immense. Il est humiliant pour l’esprit
-humain que _la Femme juge et partie_ l’ait contre-balancé par un succès
-égal, et que Montfleury ait brillé un instant au niveau de Molière.
-Ces égarements de l’opinion publique ne durent pas. L’unique suffrage
-littéraire qui ait manqué au _Tartufe_, est celui de la Bruyère;
-mais, tandis que Tartufe soulève encore d’implacables ressentiments,
-l’Onuphre de la Bruyère n’a jamais offensé personne.
-
-Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense
-qu’il venait de recevoir de représenter _Tartufe_? _M. le premier
-président ne veut pas qu’on le joue._ Le fait est aussi faux qu’il est
-accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée,
-un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un
-magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté
-impuni: Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France
-le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler
-des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de
-Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière, a été ramassé
-dans les _Anas_ espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon,
-au sujet d’une comédie de _l’Alcade_: _L’alcade ne veut pas qu’on le
-joue_. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à
-Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes
-est remplie de ces impertinences: c’est le devoir de la critique de les
-signaler, et d’en obtenir justice.
-
-
-
-
- CHAPITRE VI.
-
- _Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare_.--Les farces de
- Molière.--Ses derniers ouvrages.
-
-
-_Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare_, parurent l’année suivante.
-De ces trois comédies, les deux premières ont encouru le reproche
-d’immoralité, et, toujours emporté par son amour du paradoxe,
-Jean-Jacques ne l’a pas épargné même à la troisième, à cause d’un
-mot: «_Je n’ai que faire de vos dons_.» Cette ironie de Cléante est
-criminelle, d’accord; Molière l’entend bien ainsi: il veut montrer
-comment un père avare amène son fils à lui manquer de respect. Personne
-ne peut s’y méprendre. S’il était dit sérieusement, c’est alors que le
-mot serait immoral. C’est ce que M. Saint-Marc Girardin fait toucher
-avec autant de bon sens que de finesse, en traduisant _je n’ai que
-faire de vos dons_ en style du drame moderne: «HARPAGON. Je te maudis!
-CLÉANTE (_gravement_). Vous n’en avez plus le droit. Maudire, cela
-est d’un père; vous êtes mon rival. Maudire, cela est d’un prêtre;
-mais où sont en vous les signes du prêtre, la colère vaincue et les
-passions domptées? Vous n’êtes ni père ni prêtre: (_avec solennité et
-intention_) JE N’ACCEPTE PAS VOTRE MALÉDICTION!»
-
- «Quel est, demande ensuite M. Saint-Marc Girardin, quel est
- de ces deux mots le plus corrupteur? Lequel met le plus en
- discussion le mystère de l’autorité paternelle?»
-
- (_Cours de littérature dramatique_, page 325.)
-
-Dans _Amphitryon_, l’éloignement des temps, des lieux, la différence
-des mœurs grecques avec les nôtres, l’intervention des personnages
-mythologiques, la banalité d’une légende connue même des enfants, mille
-circonstances, écartent le danger. _Amphitryon_ est une étude d’après
-l’antique, et n’est pas plus immoral que la Diane chasseresse ou
-l’Apollon du Belvédère ne sont indécents.
-
-_George Dandin_, c’est autre chose: «La coquetterie de la femme,
-dit Voltaire, n’est que la punition de la sottise que fait George
-Dandin d’épouser la fille d’un gentilhomme ridicule.» Soit; mais, en
-attendant, le vice d’Angélique joue le rôle avantageux, il triomphe, et
-les conséquences de ce vice sont plus funestes à la société que celles
-de la sottise de George Dandin. Toutefois, ce n’est pas à Rousseau à
-se plaindre et à déclamer si haut; car la récrimination serait facile
-contre lui. L’adultère de madame de Wolmar est d’un pire exemple que
-celui d’Angélique. Le vice d’Angélique n’est que spirituel; dans Julie,
-il est intéressant, ennobli par la passion; il emprunte les dehors de
-la vertu, tout au plus est-il présenté comme une faiblesse rachetable.
-On ne peut s’empêcher de mépriser Angélique; mais Rousseau prétend
-faire estimer Julie, Julie qui n’a pas, comme Angélique, l’excuse d’un
-mari sot, d’un George Dandin. Enfin, quand on a ri à la comédie de
-Molière, toutes les conséquences, ou à peu près, en sont épuisées, il
-n’en reste guère de trace; au contraire, _la Nouvelle Héloïse_ a fondé
-cette école de l’adultère sentimental, qui, de nos jours, a envahi le
-roman, le théâtre, et jusqu’à certaines théories philosophiques.
-
-Mais _George Dandin_ offre aussi son côté moral. Les bourgeois, en
-1668, sont pris d’une manie qui va devenir épidémique: ils veulent
-sortir de leur sphère, monter, contracter de grandes alliances et de
-grandes amitiés; ils se hissent sur leur coffre-fort pour atteindre
-jusqu’à l’aristocratie et s’y mêler. De son côté, l’aristocratie est
-fort disposée à se baisser, à descendre, à se mêler familièrement
-aux bourgeois pour puiser dans leur caisse, tout en raillant et
-en méprisant ceux qu’elle pressure. La roture opulente passant un
-marché avec la noblesse besoigneuse, cette donnée qui a défrayé tout
-le théâtre de Dancourt et quelques-unes des meilleures comédies du
-dix-huitième siècle, c’est Molière qui le premier l’a trouvée. Molière,
-avant le Sage et d’Allainval, a châtié la sotte vanité des uns et
-la cupidité avilissante des autres. George Dandin et M. Jourdain
-sont les types du ridicule des bourgeois, et le marquis Dorante
-personnifie la bassesse de certains gentilshommes d’alors. Seulement
-M. Jourdain possède un travers de plus que le rustique Dandin: à
-l’ambition de la noblesse, il joint celle des belles manières et
-du savoir. Molière semble l’avoir créé tout exprès pour servir de
-preuve et de commentaire à la pensée de Montaigne: «La sotte chose
-qu’un vieillard abecedaire! on peut continuer en tout temps l’estude,
-mais non pas l’escholage.» Les trois premiers actes du _Bourgeois
-gentilhomme_ égalent ce que Molière a produit de meilleur: quel dommage
-que l’impatience et les ordres de Louis XIV aient précipité les deux
-derniers dans la farce! Au reste, cette farce joyeuse n’est pas si loin
-de la vérité qu’elle le paraît. L’abbé de Saint-Martin, célèbre dans
-ce temps-là, justifie la réception du Mamamouchi: on lui fit accroire
-que le roi de Siam l’avait créé mandarin et marquis de Miskou, et il
-apposa sa signature à ces deux diplômes[18]. Molière n’est jamais sorti
-de la nature; ce n’est pas sa faute si le vrai n’est pas toujours
-vraisemblable.
-
- [18] On publia en trois volumes le récit de cette plaisanterie,
- sous le titre d’_Histoire comique du mandarinat de l’abbé de
- Saint-Martin_.
-
-Ceux qui cultivent les lettres ou les arts ont souvent à lutter
-contre des préjugés et des obstacles dont la postérité ne peut se
-faire d’idée. Croirait-on, par exemple, que l’emploi de la prose,
-dans une comédie de caractère en cinq actes, compromit gravement le
-succès de _l’Avare_? Le témoignage des contemporains, en particulier
-de Grimarest, confirmé par Voltaire, ne permet pas d’en douter. Quant
-aux inculpations plus graves de Rousseau, Marmontel y a répondu; et un
-sens droit, à défaut de Marmontel, en eût fait justice. J’aime mieux
-invoquer en faveur de la comédie de Molière le mot connu d’un confrère
-d’Harpagon: «Il y a beaucoup à profiter dans cette pièce: on y peut
-prendre d’_excellentes leçons d’économie_[19].»
-
- [19] Grandménil, qui jouait Harpagon au naturel, trouvait
- aussi la pièce fort bonne: il y avait pourtant remarqué une
- faute.--Laquelle? C’est au sujet du diamant qu’au nom de son père
- Éraste fait accepter à Élise. Plus tard, au dénoûment, le mariage
- d’Harpagon est rompu, c’est Éraste qui épouse Élise, et il n’est
- plus question de ce diamant! Harpagon devrait le réclamer.--L’art
- a beau être habile, la nature garde toujours sa supériorité.
-
-Diderot, avec son exagération habituelle, dit quelque part: «Si
-l’on croit qu’il y ait beaucoup plus d’hommes capables de faire
-_Pourceaugnac_ que de faire _Tartufe_ ou _le Misanthrope_, on
-se trompe.» Sans aller si loin, on peut dire que _Monsieur de
-Pourceaugnac_, _les Fourberies de Scapin_ et _le Malade imaginaire_
-sont des farces où abondent des scènes de haute comédie, des farces
-remplies de verve, de sel, d’une intarissable gaieté, telles enfin
-qu’un génie supérieur pouvait seul les composer. Il faut se rappeler
-que Molière était directeur de spectacle, obligé, comme il le disait,
-de donner du pain à tant de pauvres gens, et que les connaisseurs au
-goût pur et austère ne forment, dans tous les temps, qu’une très-petite
-minorité.
-
-Molière termina sa carrière comme il l’avait commencée, en immolant les
-précieuses, les pédants et les pédantes. _Les Femmes savantes_ furent
-son dernier chef-d’œuvre, comparable au _Misanthrope_ et au _Tartufe_,
-sinon par l’élévation du but, au moins par le style, par les détails,
-et l’art de féconder, d’étendre un sujet ingrat, stérile et borné.
-On a reproché à Molière d’avoir joué l’abbé Cotin en plein théâtre;
-Cotin, dit-on, en mourut de chagrin. On a prétendu de même que les
-satires de Boileau avaient rendu fou l’abbé Cassagne. Ces rumeurs ont
-été accueillies par Voltaire mal à propos. Il est prouvé que Cassagne
-mourut en pleine jouissance de son bon sens, tel que Dieu le lui avait
-départi, et que l’abbé Cotin survécut dix ans aux _Femmes savantes_.
-Il n’est pas moins prouvé que ces deux hommes avaient fait tout leur
-possible pour nuire à Despréaux et à Molière, et s’étaient attiré le
-rude châtiment auquel ils doivent d’être immortels.
-
-
-
-
- CHAPITRE VII.
-
- Caractère privé de Molière.--Sa mort.--Son talent comme auteur.
-
-
-Qui jugerait du caractère des auteurs par celui de leurs ouvrages
-s’exposerait à des erreurs étranges. Les plus folles comédies de
-Molière furent composées à la fin de sa vie, lorsqu’il était tourmenté
-de souffrances morales. Molière réunissait deux dispositions d’esprit
-en apparence contradictoires, et que néanmoins on trouve souvent
-associées, l’enjouement des paroles et la mélancolie de l’âme: l’un
-résulte de la vivacité de l’esprit, l’autre de la tendresse du cœur.
-Personne ne fut meilleur que Molière, personne peut-être ne fut
-plus malheureux intérieurement. Il était très-porté à l’amour: sa
-passion pour Armande Béjart, passion qui sembla s’accroître par le
-mariage, empoisonna son existence. Les galanteries de mademoiselle
-Molière étaient publiques, tantôt avec Lauzun, tantôt avec le duc
-de Guiche, tantôt, avec un autre grand seigneur; car du moins elle
-n’_encanaillait_ pas ses amours. Sa coquetterie ne se contint pas
-même devant le fils adoptif de Molière, le jeune Baron, que Molière
-chérissait paternellement, et se plaisait à former. Les bienfaits
-de cet infortuné grand homme tournaient contre lui: c’est ainsi
-qu’il s’était vu trahi par Racine, mais d’une façon pourtant moins
-sensible et cruelle. _La Fameuse comédienne_, biographie satirique de
-mademoiselle Molière, rapporte une longue conversation entre Molière et
-Chapelle, dans laquelle le premier expose à son ami la vivacité et la
-tyrannie de ce funeste amour. Les traits en sont désespérés, et cette
-peinture est à la fois si naïve et si véhémente, qu’il n’est guère
-possible qu’elle ne soit vraie.--«Mes bontés, dit le pauvre Molière,
-ne l’ont point changée. Je me suis donc déterminé à vivre avec elle
-comme si elle n’était point ma femme; mais si vous saviez ce que je
-souffre, vous auriez pitié de moi! Ma passion est venue à un tel point,
-qu’elle va jusqu’à entrer avec compassion dans ses intérêts; et quand
-je considère combien il m’est impossible de vaincre ce que je sens pour
-elle, je me dis en même temps qu’elle a peut-être la même difficulté à
-détruire le penchant qu’elle a d’être coquette, et je me trouve plus
-de disposition à la plaindre qu’à la blâmer. Vous me direz sans doute
-qu’il faut être poëte pour aimer de cette manière; mais, pour moi, je
-crois qu’il n’y a qu’une sorte d’amour, et que les gens qui n’ont point
-senti de semblables délicatesses n’ont jamais aimé véritablement...
-Quand je la vois, une émotion qu’on peut sentir, mais qu’on ne saurait
-exprimer, m’ôte l’usage de la réflexion. Je n’ai plus d’yeux pour ses
-défauts: il m’en reste seulement pour ce qu’elle a d’aimable.» C’est
-exactement l’amour d’Alceste pour Célimène. Molière, devant ce même
-public qu’il avait tant réjoui aux dépens des maris trompés, voulut une
-fois épancher noblement la douleur qui navrait son âme. De là vient que
-_le Misanthrope_, sans action, est si intéressant: c’est le cœur du
-poëte qui s’ouvre, c’est dans le cœur de Molière que vous lisez, sans
-vous en douter; tout cet esprit si fin, cette délicatesse élevée, cette
-jalousie vigilante et confuse d’elle-même, cette fière vertu rebelle à
-la passion qui la dompte, c’est Molière, c’est lui qui se plaint, qui
-se débat, qui s’indigne; c’est lui que vous aimez, que vous admirez, de
-qui vous riez d’un rire si plein de bienveillance et de respect. Quel
-homme que celui qui, pour créer un tel chef-d’œuvre, n’a eu besoin
-que de se peindre au naturel! Et quel spectacle quand Molière jouait
-Alceste, et mademoiselle Molière Célimène! Ce n’était plus l’illusion,
-c’était la réalité. Lorsque vous verrez _le Misanthrope_, songez à
-Molière, à son infortune profonde; persuadez-vous bien que, sous le
-nom d’Alceste, c’est lui-même que vous avez devant les yeux, et vous
-sentirez quelle douleur amère se cache au fond de ce charmant plaisir.
-
-Le cœur se serre de tristesse quand on entend Molière dire à son ami
-Rohault, le célèbre physicien: «Oui, mon cher monsieur Rohault, je suis
-le plus malheureux des hommes, et je n’ai que ce que je mérite[20].»
-
- [20] Grimarest, _Vie de Molière_.
-
-On lit toujours avec plaisir deux traits qui peignent la générosité du
-cœur de Molière.
-
-Un pauvre comédien de campagne appelé Mondorge, qui avait jadis fait
-partie de la troupe de Molière, n’osant, à cause de son extrême misère,
-se présenter devant lui, fit solliciter par Baron quelques secours,
-afin de pouvoir rejoindre sa troupe. Molière, qui ne perdait pas une
-occasion d’exercer son élève, lui demande combien il fallait donner.
-Baron répond au hasard: «Quatre pistoles.--Donnez-lui, dit Molière,
-ces quatre pistoles pour moi; mais en voilà vingt qu’il faut que vous
-lui donniez pour vous, car je veux qu’il vous ait l’obligation de ce
-service.» Ce qui fut exécuté. Molière ne s’en tint pas là: il voulut
-voir son ancien camarade; il le consola et l’embrassa, dit Laserre[21],
-et mit le comble à ce bon accueil par le cadeau d’un magnifique habit
-de théâtre.
-
- [21] _Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière._
-
-Une autre fois, un mendiant lui demanda l’aumône. Molière, qui était
-fort charitable, lui jette une pièce de monnaie; le mendiant court
-après la voiture où Molière s’entretenait avec Charpentier, qui composa
-la musique du _Malade imaginaire_: «Monsieur, dit le pauvre, vous
-n’aviez probablement pas dessein de me donner un louis d’or; je viens
-vous le rendre.--Tiens, mon ami, dit Molière, en voilà un autre.» Et
-comme son génie était continuellement en sentinelle, il s’écria: «Où la
-vertu va-t-elle se nicher!»
-
-Molière était taciturne, comme Corneille; Boileau l’avait surnommé
-_le contemplateur_. Avec cette humeur sérieuse, il était obligé de
-représenter les personnages comiques ou ridicules, où il était, dit-on,
-incomparable. Ses rôles habituels étaient Mascarille, George Dandin,
-Scapin, Sganarelle, Pourceaugnac: il se dédommageait par des rôles
-d’un comique plus relevé, dans Arnolphe, Orgon, Harpagon, surtout dans
-Alceste et le bonhomme Chrysale; mais peignez-vous le grave Molière
-jouant Sosie dans _Amphitryon_, Zéphire dans _Psyché_, ou Moron de
-_la Princesse d’Élide_! Encore s’il n’eût joué que ses ouvrages! mais
-il était obligé de faire valoir en conscience toutes les platitudes,
-soit en vers, soit en prose, dont les auteurs ses rivaux voulaient
-bien gratifier son théâtre. Il est plus que probable que lorsqu’on
-représentait _Don Japhet_, _l’Héritier ridicule_ et les _Jodelet_
-de Scarron, Molière remplissait le principal rôle de ces ignobles
-comédies, qui avaient encore l’honneur d’être jouées à la cour devant
-le roi. Apparemment aussi ces rôles donnèrent lieu à une foule de
-particularités concernant Molière, qui nous sembleraient bien piquantes
-si nous pouvions les savoir. Une seule anecdote, conservée par
-Grimarest, servira d’échantillon. Molière jouait Sancho dans le _Don
-Quichotte_ de Guérin du Bouscal, et se tenait dans la coulisse, monté
-sur son âne, guettant le moment d’entrer. «Mais l’âne, qui ne savait
-pas son rôle par cœur, n’observa point ce moment, et dès qu’il fut dans
-la coulisse il voulut entrer en scène, quelques efforts que Molière
-employât pour qu’il n’en fît rien. Molière tirait le licou de toute sa
-force; l’âne n’obéissait point, et voulait paraître. Molière appelait:
-_Baron! Laforêt! à moi!... ce maudit âne veut entrer!_ Cette femme
-était dans la coulisse opposée, d’où elle ne pouvait passer par-dessus
-le théâtre pour arrêter l’âne; et elle riait de tout son cœur de voir
-son maître renversé sur le derrière de cet animal, tant il mettait de
-force à tirer le licou pour le retenir. Enfin, destitué de tout secours
-et désespérant de vaincre l’opiniâtreté de son âne, il prit le parti
-de se retenir aux ailes du théâtre, et de laisser glisser l’animal
-entre ses jambes, pour aller faire telle scène qu’il jugerait à propos.
-Quand on fait réflexion au caractère d’esprit de Molière, à la gravité
-de sa conversation, il est risible que ce philosophe fût exposé à de
-pareilles aventures, et prît sur lui les personnages les plus comiques.»
-
-Ce genre de vie, qui avait été la vocation de sa jeunesse, était devenu
-l’affliction de son âge mûr. Grimarest rapporte qu’un jour, s’en
-expliquant à un de ses amis: «Ne me plaignez-vous pas, lui dit-il,
-d’être d’une profession si opposée à l’humeur et aux sentiments que
-j’ai maintenant? J’aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par
-une infinité de détails communs et turbulents sur lesquels je n’avais
-pas compté, et auxquels il faut que je me livre tout entier.» Et comme
-cet ami cherchait à lui faire envisager certains côtés moins tristes
-de sa condition, Molière ajouta: «Vous croyez peut-être qu’elle a ses
-agréments? vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence
-recherchés des grands seigneurs; mais ils nous assujettissent à leurs
-plaisirs, et c’est la plus triste de toutes les situations que d’être
-l’esclave de leurs fantaisies. Le reste du monde nous regarde comme des
-gens perdus, et nous méprise!»
-
-Mais puisque Molière était si désenchanté de la comédie, que ne la
-quittait-il? Il l’aurait pu: sa fortune, sans être considérable, le
-lui aurait permis; sa santé délabrée se joignait à son goût pour
-l’engager au repos. L’Académie offrait même un fauteuil à l’auteur du
-_Misanthrope_, s’il voulait renoncer au métier de comédien. Boileau
-insistant sur cette nécessité, Molière lui objecta le point d’honneur:
-«Plaisant point d’honneur! s’écria le satirique, qui consiste à se
-barbouiller d’une moustache de Sganarelle, et à recevoir des coups de
-bâton!» Molière avait un motif plus sérieux, qu’il ne dit pas cette
-fois-là; mais, le jour de la quatrième représentation du _Malade
-imaginaire_, Molière, qui faisait Argan, se trouvait si véritablement
-malade, que Baron et quelques autres personnes le pressaient de ne
-point jouer. «Et comment voulez-vous que je fasse? répondit Molière. Il
-y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre:
-que feront-ils, si on ne joue pas? Je me reprocherais d’avoir négligé
-de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.»
-
-Voilà ce qui le retenait au théâtre: l’humanité.
-
-Il joua donc, non sans de grandes douleurs et de grands efforts pour
-achever son rôle. Dans la cérémonie, en prononçant le _Juro_, il
-éprouva une convulsion qu’il parvint à déguiser. Rentré chez lui, sa
-toux le prit si violemment qu’il se vit en danger, et réclama les
-secours de la religion. Deux prêtres de Saint-Eustache refusèrent de
-venir; un troisième ecclésiastique, mieux instruit de ses devoirs,
-arriva lorsque Molière avait perdu l’usage de la parole. Il s’était
-rompu un vaisseau dans la poitrine, et il expira suffoqué par le sang,
-à dix heures du soir, le 17 février 1673, anniversaire de la mort
-de Madeleine Béjart, sa belle-sœur et son premier amour; il avait
-cinquante et un ans.
-
-Le pieux Harlay de Champvallon ne manqua pas de s’opposer à ce que
-Molière fût inhumé en terre sainte. Un comédien! La veuve du comédien
-présenta humblement requête au prélat _ennemi de toute vertu_, à qui
-Louis XIV _livrait les gens de bien, et laissait tyranniser l’Église_.
-Il ne fallut rien de moins qu’un ordre du roi; Louis XIV donna cet
-ordre, et l’archevêque voulut bien y consentir, à condition que la
-cérémonie aurait lieu de nuit, et que le convoi ne serait pas escorté
-de plus de deux prêtres. Il s’y joignit une centaine de personnes, amis
-ou connaissances du défunt, chacune portant une torche. Molière fut
-enterré au coin de la rue Montmartre et de la rue Saint-Joseph, où est
-à présent le marché; c’était alors un cimetière. Quant à l’archevêque,
-lorsque son tour vint, «il fut enterré pompeusement au son de toutes
-les cloches, avec toutes les belles cérémonies qui conduisent
-infailliblement l’âme d’un archevêque dans l’Empyrée[22].». Il est vrai
-qu’il avait béni le mariage clandestin de Louis XIV avec madame de
-Maintenon; cela valait mieux que d’avoir fait _le Misanthrope_ et _les
-Femmes savantes_.
-
- [22] Voltaire, lettre à Chamfort, du 27 septembre 1769. Harlay
- de Champvallon mourut à Conflans en août 1695, _assisté_ de Mme
- de Lesdiguières, comme plus tard le régent, de la duchesse de
- Phalaris.
-
-L’histoire et les arts ont consacré le souvenir des deux sœurs
-de charité qui assistèrent Molière au moment suprême. Ces bonnes
-religieuses venaient tous les ans quêter à Paris à la même époque, et
-l’hospitalité leur était assurée chez l’auteur de _Tartufe_; mais,
-dans cette scène touchante et solennelle, il n’est pas question de
-sa femme. Bussy-Rabutin nous apprend que cette indigne épouse reparut
-sur le théâtre _treize jours après la mort de son mari_! Molière avait
-eu d’elle trois enfants: deux garçons et une fille[23]. Les garçons
-moururent en bas âge; la fille, après la mort de son père, épousa M. de
-Montalant, par qui elle avait été enlevée. Ils ne laissèrent point de
-postérité.
-
- [23] Louis, filleul du roi, né en 1664, l’année de la première
- apparition de _Tartufe_;--Esprit-Madeleine, née le 4 août 1665,
- qui fut madame de Montalant;--et Jean-Baptiste-Armand, né en
- septembre 1672, l’année des _Femmes savantes_, cinq mois avant la
- mort de son père. Cet enfant, fruit d’un raccommodement tardif,
- ne vécut qu’un mois.
-
-A la mort de Molière, son théâtre ferma pendant _six jours_: on rouvrit
-par _le Misanthrope_; Baron remplaça Molière dans le rôle d’Alceste.
-
-On sera bien aise de connaître le portrait de Molière tracé dans
-le _Mercure de France_ par une actrice de sa troupe, mademoiselle
-Poisson:--«Il n’était ni trop gras, ni trop maigre; il avait la taille
-plus grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait
-gravement, avait l’air très-sérieux, le nez gros; la bouche grande,
-les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et
-les divers mouvements qu’il leur donnait lui rendaient la physionomie
-extrêmement comique.»
-
-_Le Mercure galant_, appréciant le jeu de Molière, le met au-dessus de
-Roscius:--«Il méritait le premier rang: il était tout comédien depuis
-les pieds jusqu’à la tête. Il semblait qu’il eût plusieurs voix: tout
-parlait en lui, et d’un pas, d’un sourire, d’un clin d’œil et d’un
-remuement de tête, il faisait plus concevoir de choses que le plus
-grand parleur n’aurait pu en dire une heure.»
-
-Ce témoignage, rendu sur la tombe récente de Molière, ne doit
-s’entendre sans doute que de l’acteur comique. Mais Molière jouait
-aussi la tragédie, pour laquelle il eut toute sa vie une singulière
-affection: cependant il n’y réussit jamais. Il jouait lui-même son _Don
-Garcie_, et y fut sifflé; il faisait Nicomède; César, dans _la Mort de
-Pompée_. Montfleury le fils l’a peint en caricature dans ce rôle: il le
-compare à ces héros qu’on voit dans les tapisseries:
-
- Il est fait tout de même! il vient, le nez au vent,
- Les pieds en parenthèse et l’épaule en avant;
- Sa perruque qui suit le côté qu’il avance,
- Plus pleine de lauriers qu’un jambon de Mayence;
- Les mains sur les côtés, d’un air peu négligé;
- La tête sur le dos, comme un mulet chargé;
- Les yeux fort égarés; puis, débitant ses rôles,
- D’un hoquet éternel sépare ses paroles.
-
- (_L’Impromptu de l’hôtel Condé._)
-
-On sent la main d’un ennemi; cependant il peut y avoir du vrai dans
-ces détails. Le hoquet, par exemple, est mentionné par tous les
-historiens du théâtre. Molière, dit Grimarest, avait contracté ce tic
-en s’efforçant de maîtriser une excessive volubilité de prononciation;
-mais, dans la comédie, il dissimulait ce défaut à force d’art[24].
-Molière, en récitant des vers, n’employait pas cette espèce de mélopée
-si fort en honneur dans le XVIIIe siècle; son débit était simple, sans
-affectation, et devait offrir beaucoup d’analogie avec la manière de
-Talma, autant du moins qu’on en peut juger par celle de Baron, élève
-de Molière. «Baron, dit Collé, ne déclamait jamais, même dans le plus
-grand tragique; et il rompait la mesure de telle sorte que l’on ne
-sentait pas l’insupportable monotonie du vers alexandrin.» Sans doute
-Baron tenait ce système de Molière, et c’est peut-être ce passage de
-Collé qui l’a transmis à Talma.
-
- [24] Voyez M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et des ouvrages
- de Molière_, page 55, 3e édition.
-
-Molière, dans sa jeunesse, avait traduit en vers le poëme de Lucrèce,
-_De la nature des choses_. Il est certain que cette traduction existait
-encore, en 1664; elle est aujourd’hui perdue. Les papiers de Molière,
-parmi lesquels devaient se trouver des esquisses et des fragments de
-comédies inachevées, ont été vendus et dispersés avec la bibliothèque
-du comédien Lagrange, héritier des manuscrits de son illustre camarade.
-On assure pourtant qu’en 1799, la Comédie française possédait encore
-quelques-uns de ces cahiers, mais qu’ils ont péri dans l’incendie de
-l’Odéon; en sorte que l’on ne connaît aujourd’hui de la main de Molière
-que sa signature au bas d’un acte.
-
-
-
-
- CHAPITRE VIII.
-
- Du génie dramatique de Molière.--Du style de Molière.
-
-
-Les comédies de Molière sont à présent, et, tout en réservant les
-chances de l’avenir, on peut croire qu’elles resteront le plus grand
-monument de la littérature française, l’éternel honneur du siècle et
-du pays qui les a vues naître. Personne n’est descendu plus avant que
-Molière dans le cœur humain. Il n’y a point de vices, de travers, de
-ridicules, auxquels il n’ait au moins touché, sur lesquels il n’ait
-laissé l’empreinte de sa main puissante; en sorte qu’il semble avoir
-confisqué par anticipation l’originalité de tous ses successeurs.
-
-On a tenté d’amoindrir la sienne en recherchant les sources où il avait
-puisé, en faisant voir qu’il avait emprunté une idée tantôt à Térence,
-tantôt à Aristophane; un caractère ou un bon mot à Plaute; à Cyrano
-le fond de deux scènes; _le Médecin malgré lui_ à un fabliau du XIIIe
-siècle; _la Princesse d’Élide_ à Augustin Moreto (il eût mieux fait de
-la lui laisser); un trait de _Tartufe_ à Scarron. Et qu’importe? tout
-cela était enfoui, inconnu, méprisé, sans valeur. Reprocheriez-vous à
-un alchimiste d’avoir ramassé dans la rue un morceau de plomb, pour le
-changer en or? Ce que Molière a pris à tout le monde, personne ne le
-reprendra sur lui, et l’on ne lui arrachera pas davantage ce qu’il n’a
-pris à personne.
-
-Il était toujours à la piste de la vérité, et, dans l’ardente recherche
-qu’il en faisait, il ne dédaignait pas d’aller s’asseoir au théâtre
-de Polichinelle, ni de s’arrêter devant les tréteaux de Tabarin; il
-en rapporta un jour la fameuse scène du sac, que Boileau lui a tant
-reprochée. Il furetait également les livres italiens et espagnols,
-romans, recueils de bons mots, facéties, etc. «Il n’est, dit l’auteur
-de _la Guerre comique_, _point de bouquin qui se sauve de ses mains_;
-mais le bon usage qu’il fait de ces choses le rend encore plus
-louable.» Et de Visé, dans sa rapsodie de _Zélinde_, dirigée cependant
-contre Molière: «Pour réussir, il faut prendre la manière de Molière:
-lire tous les livres satiriques, prendre dans l’espagnol, prendre dans
-l’italien, et _lire tous les vieux bouquins_. Il faut avouer que c’est
-un galant homme, et qu’il est louable de se servir de tout ce qu’il lit
-de bon[25].»
-
- [25] _Zélinde_, ou _la véritable critique de l’École des femmes_,
- acte Ier, scène 7.--_La Guerre comique_ ou _la Défense de l’École
- des femmes_, par le sieur de Lacroix (1664), se compose d’un
- dialogue entre Apollon et Momus, suivi de quatre _Disputes_. Dans
- la dernière dispute on voit figurer le personnage de la Rancune,
- du _Roman comique_.
-
-Le génie de Molière était si éminemment dramatique, qu’il a employé
-toutes les formes du drame, y compris celles que l’on croirait plus
-modernes; tous les tons et toutes les nuances de la comédie, cela
-va sans dire; la tragédie et le drame héroïque dans _Don Garcie de
-Navarre_, dont les meilleures scènes ont enrichi _le Misanthrope_; la
-tragédie lyrique dans _Psyché_; l’opéra-ballet dans _Mélicerte_, dans
-_la Princesse d’Élide_, et dans les nombreux intermèdes de ses autres
-pièces; et jusqu’à l’opéra-comique dans _le Sicilien_, qui peut à bon
-droit passer pour le premier essai du genre.
-
-Voltaire a reproché à Molière des dénoûments postiches et peu naturels,
-et cette opinion a trouvé de nombreux échos. Cette question, examinée
-de près, atteste, je crois, l’étude profonde que Molière avait faite
-de la nature et de l’art. En effet, il n’y a point de dénoûments dans
-la nature: j’entends de ces péripéties qui tout d’un coup placent un
-nombre donné de personnages, tous en même temps, dans une situation
-arrêtée, définitive, et qui ne laisse plus à s’enquérir de rien sur
-leur compte. Par rapport à l’art, une pièce de théâtre n’est point
-faite pour le dénoûment; au contraire, le dénoûment n’est qu’un
-prétexte pour faire la pièce. Quand vous sortez pour vous promener,
-est-ce le terme de la promenade qui en est l’objet véritable?
-Nullement: le vrai but, c’est de parcourir lentement, curieusement,
-le chemin. L’art consiste à vous faire avancer par des sentiers dont
-les sinuosités et les retours ont été savamment calculés, embellis à
-droite et à gauche de toutes sortes de fleurs et d’agréments qui vous
-attirent: c’est là votre plaisir, et l’artifice du jardinier ou du
-poëte. Mais ce que vous trouverez à la fin, vous le savez d’avance, et
-c’est votre moindre souci. La preuve que la curiosité n’est ici pour
-rien, c’est que l’on reverra cent fois la même pièce. Il n’y a au
-théâtre que deux dénoûments: la mort dans la tragédie, dans la comédie
-le mariage. Le talent du poëte est d’accumuler au-devant des obstacles
-en apparence invincibles; et quand il les a fait disparaître un à un,
-ce qu’il a de mieux à faire, c’est de tourner court, et de disparaître
-lui-même. Il vous a donné ce que vous lui demandiez: le plaisir de
-la promenade. Quelles sont donc les conditions rigoureuses d’un bon
-dénoûment? C’est de satisfaire la raison, le jugement, les sympathies
-ou les antipathies excitées dans le cours de l’ouvrage; l’imagination
-n’a rien à y réclamer, elle a eu sa part. Considérés de ce point de
-vue, les dénoûments de Molière n’offrent plus rien à reprendre.
-
-L’arrêt porté par Boileau est d’une sévérité qui va jusqu’à l’injustice:
-
- C’est par là que Molière, illustrant ses écrits,
- Peut-être de son art eût remporté le prix,
- Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures
- Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
- Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin,
- Et sans honte à Térence allié Tabarin.
- Dans ce sac ridicule où Scapin l’enveloppe,
- Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.
-
-Que vous le reconnaissiez ou non, il n’en est pas moins cet auteur.
-Quand il s’agit d’apprécier et de classer définitivement un écrivain,
-on doit considérer non le point où il est descendu, mais le point où il
-s’est élevé. La raison en est simple: les bons ouvrages avancent l’art;
-les mauvais ne le font pas reculer. La postérité ne voit de Corneille
-que _le Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_; quant à _Théodore_,
-_Agésilas_, _Attila_, _Suréna_, elle les ignore ou les oublie.
-
-Boileau était le maître de choisir son public; il ne s’embarrassa
-de plaire qu’à Louis XIV, à un duc de Beauvilliers, à un duc de
-Montausier, à Guilleragues, à Seignelay, aux esprits d’élite. C’est
-pour eux qu’il écrit, pour eux seuls. Molière subissait des conditions
-tout à fait différentes: il a travaillé tantôt pour la cour, tantôt
-pour le peuple, et il est arrivé que ses ouvrages ont été goûtés
-universellement. Est-il juste de lui en faire un crime? Mais, au
-contraire, cette austérité inflexible, ce puritanisme de goût qui
-bannit une certaine variété, sera toujours, aux yeux de beaucoup de
-gens, un titre d’exclusion contre Boileau.
-
-Enfin, si Molière n’emporte pas le prix dans son art, qui l’emportera?
-à qui réserve-t-on ce prix?
-
-A Shakspeare, à Caldéron, répond Schlegel. Nous n’opposerons à
-l’adoption de cette sentence qu’une petite difficulté: Schlegel, qui
-condamne Racine et méprise Molière, ne les entend pas assez; et il
-entend trop Caldéron et Shakspeare.
-
-Saint-Évremond, cet esprit si fin, si juste, et en même temps si sobre
-dans l’expression, me paraît avoir, en deux lignes, jugé Molière mieux
-et plus complétement que personne: «Molière a pris les anciens pour
-modèles, inimitable à ceux qu’il a imités, s’ils vivaient encore.»
-
-Le style de Molière a été déprécié par deux juges d’une autorité
-imposante: la Bruyère et Fénelon. Voici d’abord l’opinion de l’auteur
-du _Télémaque_, qui, fidèle à son caractère de mansuétude, s’exprime
-avec moins de dureté que l’auteur des _Caractères_.
-
- «En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases
- les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en
- quatre mots, avec la plus grande simplicité, ce que celui-ci
- ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du
- galimatias. J’aime bien mieux sa prose que ses vers. _L’Avare_,
- par exemple, est moins mal écrit que les pièces qui sont en
- vers. Il est vrai que la versification française l’a gêné...
- Mais, en général, il me paraît jusque dans sa prose ne point
- parler assez simplement pour exprimer toutes les passions.»
-
- (_Lettre sur l’Éloquence._)
-
-La Bruyère ne fait que résumer ce jugement, en exagérant les termes
-presque jusqu’à l’injure:
-
- «Il n’a manqué à Molière que d’éviter _le jargon et le
- barbarisme_, et d’écrire purement.»
-
- (_Des ouvrages de l’esprit._)
-
-Incorrection, jargon, et barbarisme, voilà, suivant la Bruyère, les
-caractères du style de notre grand comique. Il ne laisse, lui, aucun
-refuge à Molière; il ne distingue pas entre la prose et les vers, et
-ne s’avise pas de demander aux difficultés de la versification une
-circonstance atténuante; il est impitoyable et brutal: _La mort, sans
-phrases_!
-
-Sur cette distinction entre la prose et les vers de Molière, laissons
-parler d’abord un troisième juge, dont la compétence en matière de goût
-et de style est irrécusable:
-
- «On s’est piqué à l’envi, dans quelques dictionnaires nouveaux,
- de décrier les vers de Molière en faveur de sa prose, sur la
- parole de l’archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en effet
- donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui
- avait ses raisons pour n’aimer que la prose poétique: mais
- Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir que, à quelques
- négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière
- est plein de vers admirables, qui s’impriment facilement
- dans la mémoire. _Le Misanthrope_, _les Femmes savantes_,
- _le Tartufe_, sont écrits comme les satires de Boileau;
- _l’Amphitryon_ est un recueil d’épigrammes et de madrigaux
- faits avec un art qu’on n’a point imité depuis. La poésie est à
- la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble,
- ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs
- sont à des dessins au crayon.»
-
- (VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.)
-
-A cette réponse sans réplique, on pourrait ajouter une autre
-observation, à quoi Fénelon ni Voltaire n’ont pris garde: c’est que
-_l’Avare_, comme plusieurs autres comédies en prose de Molière, est
-presque tout entier en vers blancs[26]. Le rhythme et la mesure y sont
-déjà; il n’y manque plus que la rime. Une telle prose assurément ne
-peut se dire affranchie des contraintes de la versification, auxquelles
-Fénelon attribue le méchant style des vers de Molière. Ainsi l’exemple
-de _l’Avare_ est très-malheureusement choisi; ce qu’il aurait fallu
-citer comme modèle de belle et franche prose, c’était le _Don Juan_,
-_la Critique de l’École des femmes_, ou _le Malade imaginaire_.
-
- [26] Voyez l’article _VERS BLANCS_, du Lexique.
-
-J’espère montrer, contre l’opinion de Fénelon et même de Voltaire,
-que beaucoup d’expressions des vers de Molière, qu’on regarde comme
-suggérées par le besoin de la rime ou de la mesure, parce qu’elles sont
-aujourd’hui hors d’usage, étaient alors du langage commun; et l’on n’en
-doutera point, lorsqu’on les retrouvera dans la prose de Pascal et dans
-celle de Bossuet.
-
-Il ne s’agit point de comparer Molière à Térence, et de décider si
-le français de l’un est moins élégant et moins pur que le latin de
-l’autre. Térence, quand Fénelon lui donnait le prix, avait l’avantage
-d’être mort depuis longtemps, et aussi sa langue. Il est à craindre que
-l’heureux imitateur d’Homère n’ait trop cédé à ses préoccupations en
-faveur des anciens. Nous devons croire à l’élégance et à la pureté de
-Térence, dont il y a tant de bons témoins; mais y croire d’une manière
-absolue, et sans nous mêler de faire concourir le poëte latin avec les
-écrivains d’un autre idiome. Nous avons un mémorable exemple du danger
-où nous nous exposerions, puisque le sentiment excessif des mérites de
-Térence a pu faire paraître _le Misanthrope_, _Tartufe_, et _les Femmes
-savantes_, des pièces _mal écrites_: «_L’Avare est moins mal écrit_
-que les pièces qui sont en vers.» Il faut ranger cette proposition de
-l’archevêque de Cambrai parmi les _Maximes des saints_, qui ne sont
-point orthodoxes.
-
-Je ne sais si la simplicité des termes, et l’absence ou l’humilité des
-figures, est le caractère essentiel du langage des passions. J’en doute
-fort quand je lis Eschyle, Sophocle, et Homère lui-même. Je demanderai
-quelles passions Molière a mal exprimées, pour leur avoir prêté un
-langage trop chargé de figures: est-ce l’avarice, l’amour, la jalousie?
-
-Sortons un peu des accusations vagues et des termes généraux. Molière,
-dit Fénelon, pense bien, mais il parle mal. C’est quelque chose déjà
-que de bien penser; et j’ajoute qu’il est rare, quand la pensée est
-juste, que l’expression soit fausse. Mais enfin, depuis Fénelon et
-la Bruyère, on a souvent fait à Molière ce reproche de ne pas écrire
-purement. Il ne faut qu’une délicatesse de goût médiocre et une
-attention superficielle pour sentir, dans le style de Molière, une
-différence avec les autres grands écrivains du XVIIe siècle, Racine,
-Boileau, Fénelon, la Bruyère, etc. Mais cette différence est-elle de
-l’incorrection?
-
-Nous sommes accoutumés, nous qui regardons déjà de loin cette époque, à
-confondre un peu les plans du tableau, et à mêler les personnages: sous
-prétexte qu’ils ont vécu ensemble, nous faisons Molière absolument
-contemporain de Boileau, de Racine, de Bossuet et de Fénelon; et ce que
-nous donnent les uns, nous pensons avoir le droit de l’exiger aussi de
-l’autre. C’est mal à propos. Molière enseigna tout ce monde, et les
-seuls vraiment grands écrivains dont l’exemple put lui servir furent
-Corneille et Pascal. Songez que Molière écrivit de 1653 à 1672, de
-l’âge de vingt et un ans à celui de cinquante. Durant cette période
-de vingt-neuf années, que se produisit-il? Corneille était fini:
-_l’Étourdi_ naquit la même année que _Pertharite_; _Œdipe_ en tombant
-vit le succès des _Précieuses_. Molière s’avança dans la carrière tout
-seul, ou à peu près, jusqu’en 1667, que Racine fit son véritable début
-dans _Andromaque_. La Fontaine venait de publier le premier recueil
-de ses contes; on avait de Boileau son _Discours au roi_, plusieurs
-satires, et de la Rochefoucauld, le livre des _Maximes_. Voilà tout.
-Et Molière, où en était-il, lui? Il avait déjà donné à la littérature
-française _Don Juan_, _le Misanthrope_, et _Tartufe_! De ce point
-jusqu’au moment où la tombe l’engloutit dans toute la force de son
-génie, Racine donna _les Plaideurs_, _Britannicus_, _Bérénice_, et
-_Bajazet_; la Fontaine, un second volume de contes et les premiers
-livres de ses fables; Boileau, trois épîtres; Bossuet, deux oraisons
-funèbres: celle de la reine d’Angleterre, et celle de la duchesse
-d’Orléans.
-
-La Bruyère, Fénelon, madame de Sévigné, Fontenelle, n’avaient point
-encore paru.
-
-C’est seulement après la mort de Molière que nous voyons éclore tous
-ces illustres chefs-d’œuvre du XVIIe siècle: _Mithridate_, _Iphigénie_,
-_Phèdre_, _Esther_, et _Athalie_; les six derniers livres des fables
-de la Fontaine; les épîtres de Boileau, ses deux meilleures satires
-(X et XI), _l’Art poétique_, et _le Lutrin_; dans un autre genre,
-l’oraison funèbre du prince de Condé, l’_Histoire des Variations_, et
-le _Discours sur l’histoire universelle_. Entre la mort de Molière et
-_Télémaque_, il y a neuf ans; et, pour aller jusqu’aux _Caractères_
-de la Bruyère, il y en a quatorze. Durant cet intervalle, la langue
-française changea beaucoup.
-
-Je ne vois, dans le XVIIe siècle, que quatre hommes qui aient parlé la
-même langue: Pascal, la Fontaine, Molière, et Bossuet.
-
-Le caractère essentiel de cette langue, c’est une indépendance
-complète, un esprit d’initiative très-hardi, sous la surveillance
-d’une logique rigoureuse. Le premier devoir de cette langue, c’est de
-traduire la pensée; le second, de satisfaire la grammaire: aujourd’hui
-la grammaire passe devant, et souvent contraint la pensée à plier. Du
-temps de Molière, l’esprit géométrique ne s’était pas encore rendu
-maître de la langue: elle ne souffrait d’être gouvernée que par son
-génie natif, reconnaissant les engagements pris à l’origine, mais aussi
-leur laissant leur plein effet. On écrivait le français alors avec la
-liberté de Rabelais et de Montaigne. Mais bientôt cette liberté reçut
-des entraves, qui chaque jour allèrent se resserrant; on accepta des
-lois tyranniques et des distinctions arbitraires: l’emploi de telle
-construction fut admis avec tel mot et proscrit avec tel autre, sans
-qu’on sût pourquoi: la langue tendait à se mettre en formules. On
-n’examina point si une locution était juste et utile; on dit: Elle est
-vieille, nous la rejetons! Quantité de détails, dont on ne comprenait
-plus l’usage, eurent le même sort. Il fallut aux femmes et aux beaux
-esprits des modes nouvelles, où le caprice remplaçait la raison. Je
-ne dis pas qu’à ces épurations le style n’ait absolument rien gagné,
-mais je suis persuadé qu’en somme la langue y a perdu. Eh! que peut-on
-gagner qui vaille l’indépendance? quels galons, fussent-ils d’or,
-compensent la perte de la liberté?
-
-Cependant la Bruyère félicite la langue de ses progrès. Le passage vaut
-d’être cité: «On écrit régulièrement _depuis vingt années_; on est
-esclave de la construction; on a enrichi la langue de nouveaux mots,
-secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement
-française. On a _presque_ retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac
-avaient les premiers rencontré, et que tant d’auteurs depuis eux ont
-laissé perdre; on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la
-netteté dont il est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de
-l’esprit.»
-
-On sent au fond de cette apologie la satisfaction d’une bonne
-conscience; mais la sincérité n’exclut pas l’erreur. Il paraît un peu
-dur de prétendre qu’on n’écrivait pas régulièrement avant 1667, et de
-reléguer ainsi, parmi les ouvrages d’un style irrégulier, les _Lettres
-provinciales_, _l’École des maris_, _l’École des femmes_, _Don Juan_,
-et même _Tartufe_, dont les trois premiers actes furent joués en 1664.
-La langue française étant une transformation de la latine, ne peut
-abjurer le génie de sa mère sans anéantir le sien. Ces mots, _réduire
-le style à la phrase purement française_[27], n’offrent donc point de
-sens; et cela est si vrai, que Bossuet, Fénelon et Racine sont remplis
-de latinismes. _On est esclave de la construction_, cela signifie qu’on
-emploie des constructions beaucoup moins variées; que l’inversion, par
-exemple, a été supprimée, dont nos vieux écrivains savaient tirer
-de si grands avantages. C’est ce que la Bruyère appelle l’ordre et
-la netteté du discours, qui conduisent insensiblement à y mettre _de
-l’esprit_. Ce dernier trait est vraiment admirable! Avant 1667, il
-n’y avait dans le discours ni ordre, ni netteté, ni par conséquent
-d’esprit; les écrivains n’ont commencé d’avoir de l’esprit que depuis
-1667.
-
- [27] Cette expression semble bizarre, surtout au moment où la
- Bruyère se glorifie de la _netteté_ de son discours. Comment
- peut-on réduire le _style_, qui est un terme général, à
- _la phrase_, qui est un terme particulier? Le contraire se
- comprendrait mieux: on ramena la phrase au style français. C’est
- ce qu’a voulu dire la Bruyère.
-
-Relisez maintenant cet éloge, et vous verrez qu’il ne s’applique
-exactement qu’au style d’un seul écrivain: c’est la Bruyère. Il n’en
-est pas un trait qui convienne aux quatre grands modèles, Pascal,
-Molière, la Fontaine et Bossuet. Il semble plutôt que ce soit une
-attaque voilée contre leur manière. Tout en paraissant louer son
-époque, la Bruyère ne loue en effet que les allures sèches et uniformes
-du style de la Bruyère. On donne trop d’autorité aux décisions de cet
-écrivain. Si le livre était lu davantage, l’auteur n’eût pas joui sans
-trouble, jusqu’à présent, d’une réputation consacrée par l’habitude,
-et protégée par l’indifférence. Pourquoi a-t-on crié tant et si fort
-contre Boileau? C’est que Boileau est dans toutes les mémoires. Je
-suis contraint de reconnaître avec ses ennemis, qu’il n’a point mis de
-sensibilité dans ses satires; et c’est une grande lacune sans doute.
-Mais je ne pense pas que le cœur se montre davantage dans la Bruyère,
-que personne pourtant n’a jamais inquiété pour ce fait.
-
-Fénelon reproche à Molière des métaphores voisines du galimatias; la
-Bruyère, enchérissant sur Fénelon, l’accuse de jargon et de barbarisme.
-Il serait bien étrange que celui qui a passé sa vie à poursuivre le
-galimatias des pédants et le jargon des précieuses, eût été, à l’insu
-de tout le monde, atteint de la même maladie! Comment tant d’ennemis de
-Molière n’ont-ils pas su relever, dans ses œuvres, un ridicule qu’il
-relevait si bien dans les leurs? C’est que rien n’est plus opposé que
-le jargon et le galimatias au génie franc et naïf de Molière. Je ne
-prétends pas nier qu’on ne rencontre çà et là chez lui de mauvaises
-métaphores, quelque expression obscure ou peu naturelle. Moi-même j’ai
-pris soin de les signaler[28], car, malgré son divin génie, Molière
-après tout n’était qu’un homme: il a pu quelquefois se tromper au choix
-de ses sujets; et quand, par exemple, il se mit à _Don Garcie_, il
-n’eut pas le don d’habiller d’expressions vraies des sentiments faux
-et des aventures romanesques[29]. Quand un ordre du roi l’attachait à
-des arguments tels que _Psyché_ ou _Mélicerte_, ou bien lui faisait
-brusquer les deux derniers actes du _Bourgeois gentilhomme_, le désir
-de plaire à Louis XIV ne parvint pas toujours à suppléer au manque de
-temps, ni à l’ingratitude de la donnée. Mais il est souverainement
-injuste d’aller rechercher quelques détails perdus, pour en faire
-un caractère général de l’ensemble. La Bruyère n’a pas été plus
-heureux à juger le style de Molière qu’à refaire _Tartufe_ sous le
-nom d’_Onuphre_. Un peintre de mœurs qui estime Tartufe un caractère
-manqué, où Molière a pris justement le contre-pied de la vérité, et
-qui entreprend de le rétablir au naturel, je ne veux pas affirmer que
-ce peintre-là soit aveuglé par la jalousie; mais que ce soit par la
-jalousie ou autrement, il m’est désormais impossible de croire à la
-justesse de sa vue, ni à l’infaillibilité de ses oracles.
-
- [28] Voyez les articles MÉTAPHORES VICIEUSES; IL; ON.
-
- [29] Mais aussi voyez, au milieu de ses erreurs, quand il
- rencontre un filon de vérité, comment il en tire parti! La scène
- de jalousie de _Don Garcie_ a passé dans _le Misanthrope_, où
- elle brille.
-
-Qu’entend-il, lorsqu’il regrette que Molière n’ait pas évité le
-barbarisme? Est-ce à dire qu’il y a des barbarismes dans Molière,
-ou que Molière écrit d’un style barbare? Ni l’un ni l’autre n’est
-soutenable. La Bruyère se sauve ici par le laconisme. Quand le
-chartreux dom Bonaventure d’Argonne l’accusa lui-même de néologisme
-et de solécismes, à l’appui de ses assertions il cita des exemples
-qui permirent de vérifier sa critique, et d’en reconnaître, sinon la
-justesse constante, au moins la bonne foi. C’est tout ce qu’on peut
-exiger.
-
-J’espère que je sens comme un autre le mérite des _Caractères_, et
-que l’injustice de la Bruyère envers Molière ne me rend point à mon
-tour injuste envers la Bruyère. Je rends pleine justice à la finesse
-des vues, et à la parfaite convenance du style avec les pensées. Tout
-cela ne m’empêchera point de dire que ce style est plus remarquable
-par l’absence des défauts que par la présence de grandes qualités;
-tandis que c’est précisément l’inverse dans Molière. En pareil cas, le
-choix n’est pas douteux: le style de la Bruyère est le beau idéal de
-la réforme accomplie par les précieuses de l’hôtel de Rambouillet[30];
-réforme étroite et mesquine, ayant pour point de départ le mépris,
-c’est-à-dire, l’ignorance de la vieille langue, et qui résume et
-absorbe toutes les qualités en une misérable et vétilleuse correction.
-C’est dans cette école qu’on supprime une bonne pensée, quand on
-ne lui trouve pas une brillante vêture; mais, au contraire, on
-n’hésite pas à lancer une pensée fausse, quand elle s’enveloppe d’une
-phrase coquette et bien tirée; en sorte que ce qu’on peut souhaiter
-de mieux, c’est que la phrase soit vide. De l’abondance autre que
-celle des mots, de l’élévation, du mouvement, de l’originalité,
-n’en demandez pas à cette école: ce sont choses qui troublent et
-risqueraient de déranger l’équilibre et la symétrie; voyez plutôt
-Bossuet! quel écrivain incorrect! Molière n’est pas pire, ni Pascal, ni
-Montaigne, ni Rabelais. Or, figurez-vous par plaisir ces esprits vifs,
-soudains, énergiques, obligés de se révéler dans cette belle langue
-perfectionnée, qui est esclave de la correction, qui a secoué le joug
-du latinisme, et qui réduit le style à la phrase purement française;
-figurez-vous Rabelais, Montaigne, Pascal et Molière, n’ayant à leur
-service d’autre instrument que cette langue effacée, délavée, cette
-langue de bégueule et de pédante: croyez-vous, avec la Bruyère, qu’elle
-les eût conduits _insensiblement_ à mettre plus d’esprit dans leurs
-ouvrages?
-
- [30] Aussi l’historien de la société, c’est-à-dire, le
- panégyriste des _Précieuses_, met-il sans hésiter la Bruyère
- fort au-dessus de Molière: «Supérieur à Molière par l’étendue,
- la profondeur, la diversité, la sagacité, la moralité de ses
- observations, il est son émule dans l’art d’écrire et de décrire;
- et son talent de peindre est si parfait, qu’il n’a pas besoin
- de comédien pour vous imprimer dans l’esprit la figure et le
- mouvement de ses personnages.» (_Hist. de la soc. pol._ p. 414,
- 415.)
-
- On ne discute pas de tels jugements, encore moins les combat-on;
- il suffit de les exposer. Pour avoir osé écrire celui-là, il faut
- que M. R. ait trouvé de grands rapports entre son propre talent
- et celui de la Bruyère.
-
-Nous avions autrefois une langue riche et souple, diverse et ondoyante,
-docile à recevoir l’empreinte de chaque génie, et fidèle à la
-conserver. Mais depuis que les grammairiens, progéniture de l’hôtel de
-Rambouillet, nous ont mis cette langue en équations, tous les styles
-se ressemblent. On croit assister à cet ancien bal de l’Opéra, célèbre
-pour sa monotonie, où tous les masques étaient affublés du même domino
-noir; moyennant quoi Thersite ne se distinguait pas de l’Apollon du
-Belvédère.
-
-La langue des précieuses est meilleure pour l’étiquette; celle de
-Molière est meilleure pour les passions. La première a été une réaction
-contre la seconde: n’est-il pas temps que la seconde rentre dans ses
-droits, pour n’en plus être dépossédée? n’est-il pas temps que ce qu’on
-appelle _la langue française_, ce soit la langue des grands écrivains
-de la France?
-
-Je demande pardon de la témérité de cette idée.
-
-
-
-
- CHAPITRE IX.
-
- De la moralité des comédies de Molière.--Attaques de
- Bossuet.--Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens.
-
-
-La portée morale des comédies de Molière a été diversement estimée.
-J. J. Rousseau écrit en termes formels: «Les comédies de Molière
-sont l’école des «mauvaises mœurs;» mais comme, un peu avant ou un
-peu après, il affirme qu’on ne peut les lire sans se sentir «pénétré
-de respect pour l’auteur,» ces deux propositions se neutralisent
-réciproquement, et ce n’est pas la peine de s’y arrêter.
-
-Mais il est une opinion trop importante pour qu’il soit permis de la
-passer sous silence: c’est celle de Bossuet.
-
-En 1686, treize ans après la mort de Molière, le père Caffaro, théatin,
-publia une dissertation en faveur de la comédie. Il déclarait ce
-plaisir innocent, d’autant que jamais, par la confession, il n’y avait
-reconnu aucun danger. Le scandale fut grand parmi les théologiens.
-On retira les pouvoirs au père Caffaro; Bossuet saisit sa redoutable
-plume, et s’en servit contre le théatin avec plus d’éloquence que de
-charité. Le pauvre père Caffaro se hâta de donner une rétractation
-empreinte de terreur. «J’assure Votre Grandeur, devant Dieu, dit-il
-à Bossuet, que je n’ai jamais lu aucune comédie ni de Racine, ni de
-Molière, ni de Corneille; _ou au moins je n’en ai jamais lu une tout
-entière_. J’en ai lu quelques-unes de Boursault, de celles qui sont
-plaisantes, etc.» Peut-être le bon théatin croyait-il ingénument la
-lecture de Boursault une expiation suffisante de la lecture de Molière.
-
-L’évêque de Meaux étendit la substance de sa lettre, et en fit ses
-_Maximes et réflexions sur la comédie_. Rarement Bossuet a porté plus
-loin l’éloquence et la vigueur; mais être fort ne dispense pas d’être
-juste, et souvent rien n’est plus éloquent que la passion aveuglée
-par son propre excès. Ce traité, qu’on lira toujours pour admirer la
-puissance et l’énergie de l’auteur, offre partout une virulence de
-langage, une intolérance extraordinaire chez un homme de soixante et un
-ans, chez un prélat. S’il parle de la profession de comédien, il dit
-_leur infâme métier_; il déclare Corneille et Racine _dangereux à la
-pudeur_; leurs ouvrages sont «_des infamies_, qui, selon saint Paul, ne
-doivent pas même être nommées parmi les chrétiens.» Si saint Paul avait
-pu lire _Athalie_, _Esther_, _Polyeucte_, et même _Iphigénie_, il est
-permis de douter qu’il leur eût appliqué de telles expressions. Bossuet
-se révolte et s’indigne contre l’emploi de l’amour dans les ouvrages
-dramatiques. Dites-moi, s’écrie le fougueux prélat, que veut UN
-_Corneille_ dans son _Cid_? etc.; il ne tolère pas même «l’inclination
-pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal;» et voici son motif,
-sur lequel il insiste, et qu’il reproduit sous vingt formes: «La
-passion ne saisit que son objet, et la sensualité est seule excitée.»
-Le mariage final n’atténue pas le danger, parce que «le mariage
-présuppose la concupiscence, etc., etc.»
-
-Après ces rigoureuses maximes, rien n’est plus fait pour surprendre que
-la correspondance de Bossuet avec la sœur Cornuau de Saint-Bénigne,
-où elles sont continuellement mises de côté. Ces lettres sont pleines
-d’un mysticisme aussi exalté que celui de Fénelon et de madame Guyon;
-il y est question sans cesse de l’époux, de s’abandonner aux désirs
-de l’époux, de baisers, d’embrassements, de caresses de l’époux, de
-pâmoisons amoureuses, etc. Bossuet conseille à sa pénitente de lire
-_le Cantique des cantiques_, et il lui écrit: «Ma chère sœur, laissez
-vaguer votre imagination.» La recommandation était superflue; sœur
-Cornuau la suivit si bien, qu’elle commença à avoir des extases, des
-visions. Elle rédigea par écrit celle de l’_Amour divin_[31], et
-l’adressa à Bossuet: ce n’est pas autre chose qu’une série d’images
-excessivement passionnées et voluptueuses, car rien ne ressemble
-à l’amour impur comme cet amour pur, rien n’est sensuel comme ce
-mysticisme. Cependant nous voyons Bossuet approuver l’écrit de la
-sœur Cornuau, et, peu de temps après, fulminer l’anathème contre
-le théâtre et les auteurs de comédies. Veut-on dire que ces écarts
-d’imagination soient excusés par le nom de Jésus-Christ? Le père
-Caffaro essayait aussi de justifier l’emploi de l’_amour épuré_ dans
-la comédie; mais Bossuet lui répondait: «Croyez-vous que la subtile
-contagion d’un mal dangereux demande toujours un objet grossier?...
-Vous vous trompez..., la représentation des passions agréables porte
-naturellement au péché, puisqu’elle nourrit la concupiscence, qui en
-est le principe.» Ces réflexions ne peuvent frapper Corneille, Racine
-et Molière, sans frapper en même temps Bossuet et la sœur Cornuau; et
-plus fortement, j’ose le dire, car on voit tout de suite combien le
-danger est plus grand d’une passion traitée dans une correspondance
-secrète, mystérieuse, que d’un amour banal, exposé en théâtre public
-aux regards de plusieurs milliers de spectateurs.
-
- [31] Voyez ce curieux morceau dans le tome XI des _Œuvres de
- Bossuet_, in-quarto.
-
-Bossuet ne peut donc échapper au reproche d’inconséquence.
-
-Il invoque contre la comédie l’autorité de Platon, qui bannit de sa
-république tous les poëtes, sans en excepter le divin Homère. Je ne
-sais si Platon y aurait souffert des mystiques comme la sœur Cornuau;
-en tout cas, l’autorité de Platon ne conclut rien, parce qu’on fait
-dire à Platon, comme à Aristote, tout ce qu’on veut. Platon fournira
-cent arguments en faveur de la comédie, quand on voudra les lui
-demander; par exemple, ce passage des _Lois_.--«On ne peut connaître
-les choses honnêtes et sérieuses, si l’on ne connaît les choses
-malhonnêtes et risibles; et, pour acquérir la prudence et la sagesse,
-il faut connaître les contraires, etc.»
-
-Il est malheureusement trop clair que la rigueur de Bossuet contre le
-théâtre prend sa source dans les comédies de Molière. Sans Molière,
-Corneille et Racine seraient moins coupables; on ne pouvait séparer
-leurs causes: _Tartufe_ a fait condamner le _Cid_. C’est surtout contre
-Molière que se déploie l’animosité de l’évêque de Meaux; c’est surtout
-à Molière qu’il en revient.--«Il faudra donc que nous passions pour
-honnêtes _les infamies et les impiétés_ dont sont pleines les comédies
-de Molière!» Était-ce à Bossuet à tomber dans ces exagérations, qui, si
-elles n’étaient de la passion, seraient de la mauvaise foi? était-ce
-à lui à voir dans _Tartufe_, dans la censure de l’hypocrisie, une
-impiété?--«Il faudra bannir du milieu des chrétiens les _prostitutions_
-qu’on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière; on
-réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce
-grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses,
-étale cependant au plus grand jour les avantages d’une infâme tolérance
-dans les maris, et sollicite les femmes à de honteuses vengeances
-contre leurs jaloux.» Cela passe les bornes du zèle légitime. On doit
-supposer que Bossuet, avant de condamner Molière si impitoyablement,
-avait pris la peine de le lire: où a-t-il vu Molière exposer les
-avantages d’une infâme tolérance de la part des maris, et provoquer les
-femmes à se venger de leurs jaloux? Ce n’est pas dans _George Dandin_,
-car George Dandin est si loin de se prêter à son déshonneur, que c’est,
-au contraire, son désespoir et ses combats qui font le sujet de la
-pièce; ce n’est pas dans _l’École des maris_, ni dans _l’École des
-femmes_, puisque Isabelle non plus qu’Agnès n’est mariée à son jaloux.
-Ce n’est ni là, ni ailleurs. J’ai regret de le dire, mais les dignités
-ecclésiastiques ne doivent pas offusquer la vérité: Bossuet a calomnié
-Molière.
-
-Les canons des marquis, les mines des précieuses, dignes objets
-de l’aigreur et de l’ironie du dernier Père de l’Église! Mais,
-la haine se prend à tout ce qu’elle rencontre. Celle de Bossuet,
-longtemps mal contenue, éclate enfin dans ces paroles odieuses et
-antichrétiennes:--«La postérité saura peut-être la fin de ce poëte
-comédien, qui, en jouant son _Malade imaginaire_ ou son _Médecin par
-force_[32], reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu
-d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles
-il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit:
-_Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez!_» Oui, Monseigneur, la
-postérité saura la fin déplorable de Molière, de ce poëte comédien,
-comme l’appelle Votre Grandeur; et elle saura aussi que l’évêque de
-Meaux, ce grand Bossuet, pouvait haïr jusqu’à souhaiter l’enfer au
-malheureux objet de sa haine, ou du moins triompher, du haut de la
-chaire évangélique, à l’idée de le voir éternellement damné.
-
- [32] L’incertitude de Bossuet était-elle sincère? Était-il si
- mal instruit de ce qui concernait la personne et les œuvres de
- Molière? Molière n’a point fait de _Médecin par force_; Bossuet
- ignorait-il le titre du _Médecin malgré lui_?
-
-Au langage fanatique de l’évêque de Meaux opposons celui d’un homme qui
-fut aussi un prélat célèbre, et l’égal de Bossuet en vertu, sinon en
-génie.
-
- «Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la
- comédie, et s’emportent contre un divertissement qui peut être
- indifférent lorsqu’il est dans la bienséance. Je n’ai pas la
- même ardeur que les Pères de l’Église ont témoignée contre les
- comédies anciennes, qui, selon saint Augustin, faisaient une
- partie de la religion des païens, et qui étaient accompagnées
- de certains spectacles qui offensaient la pureté chrétienne.
- Aussi je ne crois pas qu’il faille mesurer les comédiens comme
- nos ancêtres et les Romains, qui les méprisèrent, en les
- privant de toute sorte d’honneurs, et en les séparant même du
- rang des tribus.... Je leur pardonne même de n’être pas trop
- bons acteurs, pourvu qu’ils ne jouent pas indifféremment tout
- ce qui leur tombe entre les mains, et qu’ils n’offensent ni la
- société, ni l’honnêteté civile[33].»
-
- [33] FLÉCHIER, _Mémoires sur les Grands Jours_ de 1665.
-
- Voilà mes gens! voilà comme il faut en user!
-
-Il n’est personne qui ne voie combien l’opinion de Fléchier est
-non-seulement plus humaine et plus sensée, mais même plus chrétienne
-que celle de Bossuet. Une seule façon d’agir eût été plus chrétienne
-encore: c’était de prier Dieu pour celui qu’on supposait en avoir tant
-besoin. C’est ce que fit sans doute Fénelon, sans orgueil et sans bruit.
-
-Saint-Évremond, après une longue vie passée tout entière dans le plus
-dur scepticisme, Saint-Évremond mourant écrit à un de ses amis:--«Je
-ne sais comment on a pu empêcher si longtemps la représentation de
-_Tartufe_. _Si je me sauve, je lui devrai mon salut._ La dévotion est
-si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à
-toute ma philosophie; et les faux dévots sont si bien dépeints, que
-la honte de leur peinture les fera renoncer à toute leur hypocrisie.
-Sainte piété, que de bien vous allez apporter au monde[34]!»
-
- [34] Voyez _le Conservateur_, avril 1758.
-
-Ne semble-t-il pas que ce langage soit celui du prélat, et que les
-violences de Bossuet sortent de la bouche du vieil incrédule?
-
-Molière a répondu d’avance à Bossuet dans cette admirable préface de
-_Tartufe_, où la question morale du théâtre est traitée solidement,
-complétement, et qui suffirait seule pour mettre Molière au premier
-rang de nos écrivains. La réfutation est si exacte, qu’on dirait que
-l’auteur avait sous les yeux le plan de son adversaire. Entendons-le à
-son tour:
-
- «Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut
- souffrir aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont
- les plus dangereuses, que les passions qu’on y dépeint sont
- d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que
- les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je
- ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la
- vue d’une passion honnête. C’est un haut étage de vertu que
- cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre
- âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces
- de la nature humaine, et je ne sais s’il n’est pas mieux de
- travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes, que
- de vouloir les retrancher entièrement.»
-
-Voilà, en dix lignes, toute la question. Le génie impétueux de Bossuet
-poursuit, en foulant aux pieds tous les obstacles, un résultat
-chimérique: la perfection absolue de l’homme par la religion. Molière
-ne demande aux hommes qu’une perfection relative, et tâche à tirer
-d’eux le meilleur parti possible par les leçons du théâtre.
-
-
-
-
- CHAPITRE X.
-
- D’une opinion très-particulière de l’historien de la société
- polie.
-
-
-Qui croirait que, parmi nos contemporains, Molière a rencontré en
-France un censeur plus sévère, un adversaire à lui seul plus rigoureux
-que Bossuet, Bourdaloue et Jean-Jacques réunis? Dans un livre où les
-faits et les personnages du XVIIe siècle sont violentés, torturés de
-la manière la plus étrange, sous prétexte de faire l’histoire de la
-société polie, M. Rœderer n’a pas entrepris moins que la réhabilitation
-complète des _précieuses_ et de l’hôtel de Rambouillet. Il fausse
-librement toutes les vues, toutes les données de l’histoire, pour les
-faire cadrer à son bizarre système. En voici un aperçu:
-
-Selon M. Rœderer, la société polie ce sont les précieuses; la
-préciosité, la morale et la vertu, c’est tout un. Or M. Rœderer imagine
-un complot de quatre poëtes, ou plutôt quatre scélérats, ligués contre
-la morale publique et la vertu: ce sont Molière, Boileau, Racine, et
-la Fontaine. Dans quel intérêt, direz-vous? Dans l’intérêt, répond M.
-Rœderer, de plaire à Louis XIV en flattant ses penchants vicieux. Ces
-quatre poëtes travaillant sous la protection du roi, c’est ce que M.
-Rœderer appelle «_le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis
-XIV_.» Je ne m’étonne plus de la sympathie de M. Rœderer pour les
-précieuses. M. Rœderer nous peint les membres du _quatrumvirat_ réunis,
-et de concert «pour favoriser les mœurs de la cour, célébrer les
-maîtresses, exalter sous le nom de munificence royale des profusions
-ruineuses, au grand préjudice des mœurs générales. On faisait tomber
-des ridicules, mais on les immolait au vice; et l’honnêteté des femmes
-était traitée d’hypocrisie, comme si le désordre eût été une règle sans
-exception.» (_Société polie_, p. 206.)
-
-Je ne voudrais pas jurer que M. Rœderer n’ait retrouvé le contrat
-d’association, tant il paraît sûr de son fait. Vainement lui ferait-on
-observer que Molière et Racine sont restés brouillés depuis la
-représentation d’_Andromaque_; c’est-à-dire, depuis le véritable début
-de Racine; que Louis XIV, loin de protéger la Fontaine, témoigna
-toujours contre le fabuliste et contre ses ouvrages une invincible
-antipathie; M. Rœderer ne s’arrête pas à si peu:
-
- «Le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis XIV obtint
- une victoire facile sur le ridicule; mais il succomba devant
- l’honnêteté, parce qu’elle était appuyée sur la haute société,
- qui joignait le bon goût à la délicatesse des mœurs. Cette
- société faisait cause commune avec la cour contre le mauvais
- langage et les mauvaises manières, et eut peut-être la plus
- grande part à _leur réprobation_; mais elle faisait cause
- commune avec les bonnes mœurs de la préciosité contre la
- licence de la cour et contre celle des écrivains nouveaux, et
- elle eut la plus grande part à leur défaite.» (P. 24.)
-
-Certes, avant M. Rœderer personne n’avait soupçonné ni cette
-association de Molière, Boileau, la Fontaine et Racine contre les
-bonnes mœurs et l’honnêteté, ni surtout la défaite du _quatrumvirat_.
-Molière et Boileau défaits par les précieuses! Ceux qui aiment le
-nouveau, quoi qu’il coûte, auront ici lieu d’être satisfaits.
-
-Et quel but pensez-vous que se proposât Molière dans _le Misanthrope_?
-Peindre la vertu, et la faire estimer et chérir jusque dans les excès
-comiques où elle peut s’emporter? Point du tout! La véritable intention
-de Molière était de servir les maîtresses de Louis XIV; et en cela il
-était soufflé par Louis XIV lui-même. Préparer le triomphe du vice, tel
-est le sens mystérieux du caractère d’Alceste:
-
- «En considérant la position de Molière et le plaisir que le roi
- prenait à diriger son talent, on se persuaderait sans peine
- qu’en approchant l’oreille des rideaux du roi, on surprendrait
- quelques paroles dites à demi-voix pour désigner à Molière ce
- caractère qui, bien que respecté au fond du cœur, avait quelque
- chose d’importun pour les maîtresses, et pour les femmes qui
- aspiraient à le devenir.» (P. 219.)
-
-Vous en seriez-vous douté? Non. C’est que vous n’avez pas, comme M.
-Rœderer, approché l’oreille des rideaux de Louis XIV.
-
-Et _Amphitryon_? Vous croyez bonnement que c’est une imitation de
-Plaute; que les personnages de cette comédie sont Jupiter, Alcmène
-et Amphitryon? Pauvres gens! vues bornées! détrompez-vous: apprenez
-de M. Rœderer qu’il faut entendre sous ces noms Louis XIV, madame de
-Montespan, et M. de Montespan; dès lors vous comprenez la malice de ces
-vers:
-
- Un partage avec Jupiter
- N’a rien du tout qui déshonore.
-
-C’est ingénieux, n’est-ce pas? M. Rœderer fait des découvertes
-admirables dans les pièces de Molière! Mais ce n’est pas tout, et voyez
-jusqu’où va son talent: cet Amphitryon si gai, si comique, M. Rœderer
-trouve le moyen de le tourner à la tragédie; il mêle là-dedans la
-mort de madame de Montausier, et veut en rendre Molière responsable.
-Comment? madame de Montausier serait-elle morte de rire à _Amphitryon_?
-Nullement; elle mourut des suites d’une frayeur causée par une
-vision, une apparition en plein jour. Saint-Simon et mademoiselle de
-Montpensier s’accordent sur cette histoire: «Madame de Montausier
-étant dans un passage, derrière la chambre de la reine, où l’on met
-ordinairement un flambeau en plein jour, elle vit une grande femme qui
-venait droit à elle, et qui, lorsqu’elle en fut proche, disparut à ses
-yeux; ce qui lui fit une si grande impression dans la tête et une si
-grande crainte, qu’elle en tomba malade.» (_Mémoires de Mademoiselle._)
-
-Saint-Simon ajoute que la grande femme était mal mise, qu’elle parla
-à l’oreille de madame de Montausier; et que celle-ci étant sujette à
-certains dérangements de cerveau, l’on ne sut jamais ce qu’il y avait
-de réel ou de fantastique dans cette scène.
-
-Vous n’apercevez, je gage, aucun rapport entre cette aventure lugubre
-et _Amphitryon_? C’est que vous n’avez pas les yeux de lynx de M.
-Rœderer.
-
-M. Rœderer, avec une sagacité nonpareille, devine et affirme sans
-hésiter que le fantôme inconnu n’était autre que M. de Montespan,
-déguisé en grande femme mal mise, pour, à l’aide de ce costume,
-pénétrer plus facilement dans les appartements de la reine, et faire à
-madame de Montausier de sanglants reproches sur sa complaisance pour
-les amours adultères du roi et de la marquise. Or, comme madame de
-Montausier mourut de cette affaire, c’est-à-dire de l’effroi d’avoir vu
-M. de Montespan en grande femme mal mise; et d’autre part Molière ayant
-composé _Amphitryon_ dans une vue favorable à l’adultère du roi, tout
-cela donne à M. Rœderer le droit de s’écrier:
-
- «Combien cette mort fait perdre de son esprit et de sa gaieté à
- l’_Amphitryon_ de Molière! et quelle condamnation la pure vertu
- dont la société de Rambouillet avait été l’école prononça par
- cette mort sur la conduite de Louis XIV!» (P. 135.)
-
-La beauté de l’expression répond à la justesse des pensées.
-
-Mais voici le chef-d’œuvre de l’immoralité de Molière, l’ouvrage où
-se montre en plein son intention perverse de protéger le vice et de
-faire triompher les mauvaises mœurs, toujours sous les créneaux de
-Louis XIV, bien entendu. Vous vous hasardez à nommer _Tartufe_: point!
-vous n’y êtes pas. C’est _les Femmes savantes_; _Tartufe_ n’attaque
-pas les précieuses. Il n’y avait point de précieuses ridicules, point
-de pédantes; il n’y en a jamais eu; Philaminte et Bélise n’ont jamais
-existé. Mais il y avait des femmes d’une éclatante vertu, dont la
-conduite immaculée protestait contre la conduite scandaleuse de madame
-de Montespan. «C’étaient là les femmes dont les mœurs inquiétaient
-Molière et offensaient la cour; c’étaient ces femmes-là que le poëte
-voulait attaquer sous le nom de femmes savantes.» (P. 306-307.)
-
-Pour en venir à bout, Molière profita perfidement d’une circonstance
-favorable à son dessein. C’est que ces femmes vertueuses
-«s’appliquaient à l’étude du grec et du latin, à la métaphysique de
-Descartes, aux sciences physiques et mathématiques; quelques-unes
-particulièrement à l’astronomie.» (P. 306.) Molière eut la méchanceté
-noire d’employer ce hasard pour faire illusion au public et masquer son
-but affreux; mais il n’a pu tromper l’œil vigilant de M. Rœderer.
-
- «Cependant Molière, qui voyait le train de la cour continuer,
- l’amour du roi et de madame de Montespan braver le scandale,
- _imagina d’infliger un surcroît de ridicule aux femmes dont les
- mœurs chastes et l’esprit délicat étaient la censure muette,
- mais profonde et continue, de la dissolution de la cour_. Il
- ne doutait pas que ce ne fût un moyen de plaire au roi et à
- madame de Montespan..... La pièce des _Femmes savantes_ est
- une dernière malice de Molière à double fin: d’abord pour se
- défendre de la réprobation de quelques mots de son langage
- et de quelques erreurs de sa morale; ensuite _pour servir
- les amours du roi et de madame de Montespan_, qui blessaient
- tous les gens de bien, et dont la mort récente de madame de
- Montausier était une éclatante condamnation.» (P. 305-306.)
-
-Que de révélations inattendues coup sur coup! Molière défendant son
-propre langage et les erreurs de sa morale, Molière sapant les bonnes
-mœurs dans _les Femmes savantes_!
-
- Le voilà donc connu ce secret plein d’horreur!
-
- «Il est _évident_ par le travail de cette comédie qu’elle n’a
- été inspirée ni par le spectacle de la société, ni avouée
- par l’art: c’est une œuvre de combinaison politique, _invita
- Minerva_.» (P. 309.)
-
-Quoi! _les Femmes savantes_ ont été faites _malgré Minerve_? Ah! M.
-Rœderer, je n’y tiens plus; et, comme dit Sganarelle à don Juan: «Cette
-dernière m’emporte!» Il faut que la défense des précieuses soit une
-entreprise bien difficile, puisqu’elle réduit à de telles extrémités!
-
-Le zèle de M. Rœderer pour les précieuses et les précieux ne recule
-devant aucune tâche, ne s’effraye d’aucun obstacle: il va jusqu’à
-embrasser l’apologie de l’abbé Cotin! On sait que l’abbé Cotin avait
-insulté Molière et Boileau dans un libelle rimé, où, parmi cent
-platitudes atroces, il leur reprochait de ne reconnaître ni Dieu, ni
-foi, ni loi; d’être des bateleurs, des turlupins, mendiant un dîner
-qu’ils payaient en grimaces, après s’y être enivrés jusqu’à tomber sous
-la table[35]. La scène de Vadius et de Trissotin s’était passée chez
-Mademoiselle, entre Cotin et Ménage, justement à l’occasion du fameux
-sonnet à la princesse Uranie; et, pour preuve, Saint-Évremond avant
-Molière avait reproduit cette scène dans sa comédie des _Académistes_.
-Ce sonnet à Uranie, et le madrigal sur un carrosse de couleur amarante,
-sont imprimés dans le recueil de Cotin; Trissotin s’appela _Tricotin_,
-c’est-à-dire, triple Cotin, jusqu’à la douzième représentation. Ménage
-même ajoute que Molière, pour rendre son intention encore plus
-sensible, avait songé d’affubler l’acteur d’un vieil habit de Cotin. Ce
-sont là des raisons de quelque poids sans doute, mais non pas pour M.
-Rœderer. M. Rœderer s’indigne de l’idée qu’on ait pu voir Cotin dans
-Trissotin. Cette fois, le crime lui paraît si énorme qu’il refuse d’en
-charger même Molière! Il s’en prend aux commentateurs:
-
-«De nos jours, des commentateurs ont osé (quelle audace!) ce dont les
-écrits du temps de Molière se sont abstenus, ce à quoi _la volonté
-de Molière a été de ne donner ni occasion, ni prétexte_..... Ils
-veulent que le Trissotin des _Femmes savantes_ soit précisément l’abbé
-Cotin!..... Mais Trissotin est un homme à marier qui veut attraper
-une honnête famille, et Cotin était ecclésiastique; Trissotin est un
-malhonnête homme, et l’abbé Cotin avait une réputation intacte. Un
-coquin ne prêche pas _dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame_!» Voilà
-ce qui s’appelle un argument! L’abbé Cotin a prêché dix-sept carêmes
-de suite à Notre-Dame, donc il ne pouvait être un poëte ridicule, et
-Molière n’a pu le jouer en cette qualité. J’ose dire que le livre de
-M. Rœderer est raisonné d’un bout à l’autre avec la même puissance de
-logique.
-
- [35] Despréaux sans argent, crotté jusqu’à l’échine,
- S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine;
- Son Turlupin l’assiste, et, jouant de son nez,
- Chez le sot campagnard gagne de bons dîners, etc.....
-
- Ce même Cotin fit contre son ancien ami Ménage une satire
- intitulée _la Ménagerie_. On voit qu’il ne se contentait pas
- d’être un méchant poëte; il était encore un méchant homme.
-
-A l’occasion de Trissotin, M. Rœderer s’élève contre l’impertinence des
-faiseurs de _clefs_. Je suis de son avis; mais pourquoi nous a-t-il
-donné tout à l’heure une _clef_ de l’_Amphitryon_? pourquoi prend-il
-sur lui d’affirmer que, sous le nom de _Madelon_, Molière a voulu jouer
-mademoiselle de Scudéry, qui s’appelait _Madeleine_? Il s’appuie d’un
-passage du discours de réception de la Bruyère à l’Académie; il aurait
-dû s’en souvenir plus tôt. La clef du _Gargantua_ et du _Pantagruel_,
-celle des _Caractères_, sont beaucoup plus innocentes que celle qu’il
-forge pour _Amphitryon_; c’est l’histoire de la poutre et du fétu de
-l’Évangile.
-
-Enfin Molière mourut! Dès ce moment le _quatrumvirat_ dont il était
-l’âme fut considérablement affaibli. A la vérité, Racine, tout
-faible qu’il était, fit encore _Iphigénie_, _Phèdre_, _Esther_, et
-_Athalie_; la Fontaine publia ses meilleures fables, et ses derniers
-contes; Boileau, ses _Épîtres_, _le Lutrin_, et _l’Art poétique_;
-mais il n’importe: _le parti honorable_, _la société d’élite_, comme
-l’appelle M. Rœderer (p. 215), commença dès lors à respirer. Le parti
-honorable, ce sont les précieuses, par opposition au parti déshonorant
-ou déshonoré, représenté par Molière, Boileau, Racine et la Fontaine,
-Louis XIV en tête. Peu s’en faut que M. Rœderer ne se réjouisse de la
-mort de Molière; et, à tout prendre, on ne saurait lui en vouloir,
-puisque la morale est plus nécessaire que l’esprit, et que «la mort de
-Molière marqua un terme à la protection que les lettres donnaient à la
-société licencieuse contre la société d’élite.» (P. 329.) Cette mort
-fit un bien infini, car avec Molière disparurent _les mots grossiers
-qu’il protégeait_, et tout rentra dans l’ordre: les rois n’eurent plus
-de maîtresses; il n’y eut plus de profusions ruineuses, sous le nom de
-munificence royale; les mœurs publiques se purifièrent, et devinrent
-aussi irréprochables que celles même de l’hôtel de Rambouillet; en un
-mot, le temps de la régence fut l’âge d’or de la morale et de la vertu.
-Évidemment tout le mal tenait à Molière et aux mots grossiers.
-
-
-S’arrêter une seule minute à combattre les assertions de M. Rœderer,
-ce serait insulter à la fois la mémoire de Molière et le bon sens
-du lecteur. Il a suffi d’exposer ces rêveries; encore ne l’eût-on
-pas fait si longuement, si le livre qui les contient eût été publié
-comme les autres livres; mais l’auteur a pris la précaution de ne le
-pas laisser vendre: il s’est contenté d’en prodiguer de tous côtés
-les exemplaires en pur don. Par cet ingénieux moyen, il a échappé à
-l’examen de la critique, ou bien, si quelqu’un en a parlé quelque part,
-ç’a été pour acquitter en éloges la dette de la reconnaissance ou de
-l’amitié; en sorte que, depuis tantôt dix ans, les accusations les
-plus graves, et, disons le mot, les plus calomnieuses, circulent en
-France, au sein de la _société polie_, sur le compte des plus nobles
-caractères et du plus beau génie dont notre nation s’honore. Celui qui
-a répandu la gloire de notre littérature dans tous les coins du monde
-civilisé, et l’y maintiendra encore après que la langue française aura
-cessé d’être une langue vivante, c’est celui-là que M. Rœderer a choisi
-pour en faire le chef de je ne sais quelle officine ténébreuse, où,
-sous l’espoir d’un salaire, les quatre premiers poëtes du dix-septième
-siècle deviendraient les courtisans des courtisanes, les adversaires
-de l’honnêteté, et les destructeurs de la morale! Tant de frais pour
-réhabiliter les précieuses ridicules et l’abbé Cotin[36]!
-
- [36] M. Rœderer met toujours _Cottin_ par deux _t_. Il défigure
- le nom de son héros, comme ceux de _la Fare_ et de _Roberval_,
- qu’il écrit _Lafarre_, et _Robervalle_. Ce sont de petits
- détails, mais non pas sans importance dans un livre qui prétend
- surtout tirer sa valeur de l’exactitude parfaite des petits
- détails.
-
- En voici de plus essentiels:
-
- M. Rœderer (p. 195) fait la Fontaine plus jeune que Molière, dont
- il place la naissance en 1620. L’acte de naissance authentique de
- Molière, publié en 1821, prouve que Molière est né en 1622, et
- donne raison à Bret, qui avait indiqué cette date. Ainsi Molière
- était d’un an plus jeune que la Fontaine.
-
- (P. 28.) Il ne devrait plus être permis de répéter le conte du
- génie de la Fontaine, éveillé en sursaut à vingt-six ans par la
- lecture d’une ode de Malherbe. L’ouvrage de M. Walckenaer, fort
- antérieur à celui de M. Rœderer, a démontré la fausseté de cette
- historiette.
-
- M. Rœderer donne comme un fait notoire et au-dessus de tout
- examen la représentation des _Précieuses ridicules_ en province
- en 1654, c’est-à-dire, cinq ans avant la représentation à Paris.
- Il affirme, sans aucune preuve, que cette comédie fut jouée à
- Béziers, durant les états de Provence. C’est là, dit-il, un
- fait _indubitable_ que personne n’a jamais contredit. Il a été
- contredit par Somaise, par de Visé, par les frères Parfaict,
- et après eux par Bret et par M. Taschereau. Il est surtout
- démenti de la manière la plus formelle par le registre de la
- Comédie, écrit de la main de la Grange, où il est dit, page 3,
- que _l’Étourdi_ et _le Dépit_ avaient été joués en province, et,
- page 12, que _les Précieuses_ étaient _une pièce nouvelle_; et
- la Grange, qui y créa le rôle de Jodelet, a répété ce témoignage
- dans son édition des œuvres de Molière: «En 1659, M. de Molière
- FIT _les Précieuses ridicules_.»
-
- Ces preuves avaient été rassemblées dans l’estimable travail de
- M. Taschereau, que M. Rœderer qualifie d’_absurde_ et d’_odieux_,
- parce qu’il contrarie son système sur _les Précieuses_. Il eût
- mieux fait de le lire que de l’injurier.
-
- Enfin, M. Rœderer (p. 10) combat l’opinion de ceux qui attribuent
- à Molière, à Racine, à Boileau, et aux écrivains de leur temps,
- le perfectionnement de la langue française; et, parmi les auteurs
- à qui il attribue réellement ce mérite, et qui écrivaient,
- dit-il, longtemps avant le siècle de Louis XIV, il cite madame de
- Sévigné entre Regnier, Corneille et Malherbe.
-
- D’abord, ni la langue de Malherbe et de Regnier, ni même la
- langue de Corneille, n’est celle de Racine et de Boileau.
-
- Ensuite le recueil des lettres de madame de Sévigné ne
- commence qu’en 1671. Il est vrai que nous n’avons pas toute
- sa correspondance; mais il faut être aussi prévenu et aussi
- intrépide que M. Rœderer pour se faire un argument de ces
- lettres perdues, dont on ignore et le nombre et la date: «_Une
- multitude d’autres_ sont perdues. On pourrait assurer, _sans les
- connaître_, que ce sont les plus curieuses, les plus variées,
- les plus charmantes.» Tout est possible à M. Rœderer, hormis de
- dissimuler sa passion. A chaque page de son livre on reconnaît
- l’homme qui discute avec un parti pris, et ne se fait aucun
- scrupule d’altérer, de mutiler l’histoire, pour la plier à ses
- idées.
-
- Quant à dire que Cathos et Madelon sont «des bourgeoises _presque
- canailles_;» que Tallemant parle de madame de Sablé «comme
- d’une intrigante fieffée et d’une _insigne catin_ (p. 240); ces
- expressions et beaucoup d’autres pareilles, semblent indiquer que
- l’auteur n’était pas né pour être l’historien de la société polie.
-
- Au reste, cette prétendue histoire de la société polie se résume
- en trois points: éloge de l’hôtel de Rambouillet; invectives
- contre Molière; amours de Louis XIV avec Mlle de la Vallière,
- Mme de Montespan, Mme de Maintenon, Mme de Ludre, Mme de Gramont
- et Mlle de Fontanges. Sur trente-sept chapitres, les intrigues
- galantes de Louis XIV en remplissent treize, qui font plus de la
- moitié du volume. L’auteur prétend que «le triomphe de Mme de
- Maintenon est celui de la société polie.»--«On sait, dit-il, que
- le mariage de Mme de Maintenon fut une longue partie d’échecs, où
- la veuve Scarron fit son adversaire mat en avançant opiniâtrement
- la religion.» M. Rœderer disserte là-dessus en docteur qui aurait
- pris ses degrés dans les cours d’amour, et son style cette fois
- est tout à fait digne de l’hôtel de Rambouillet: «La main du roi
- fut sollicitée par la religion en faveur de l’amour; l’amour
- l’aurait peut-être donnée sans elle, et elle ne l’aurait pas
- donnée sans lui.» (P. 464.) L’abbé Cotin ou l’abbé de Pure n’eût
- pas rencontré mieux.
-
-Aujourd’hui ces orages sont passés, ces flots de haine, ces torrents
-d’injures sont écoulés, et Molière est debout. Vivant, il fut
-vilipendé par les fanatiques et les hypocrites; on se fût scandalisé de
-l’idée seule de l’admettre à l’Académie française: un comédien! A sa
-mort le peuple fut ameuté devant sa maison, et sa veuve se vit obligée
-de jeter de l’argent par les fenêtres, pour qu’on le laissât prendre
-possession de ce petit coin de terre _obtenu par prière_. Cent ans
-après, l’Académie française mettait l’éloge de Molière au concours; il
-fallut cent autres années pour qu’on osât saisir l’occasion d’élever
-la première statue de Molière, sur une fontaine, contre un pignon,
-à l’angle de deux rues fangeuses. Encore un siècle de patience, et
-Molière obtiendra peut-être sur une place publique de Paris un monument
-sans partage, digne de lui et de nous. La justice de la postérité est
-lente, mais elle est sûre, et d’autant plus complète qu’elle s’est fait
-davantage attendre. Sachons gré à Louis XIV de l’avoir devancée. Elle
-a commencé enfin pour Molière, celui de tous les génies français qui
-représente le mieux la France. Ce que Cicéron promettait à Auguste,
-on peut le promettre bien plus sûrement à Molière: _Nulla unquam ætas
-de laudibus suis conticescet_, Aucune époque ne tarira jamais sur tes
-louanges[37].
-
- [37] La vie de Molière a été souvent écrite. Parmi ses
- historiens, les plus célèbres sont Grimarest et Voltaire; c’est
- la source où sont allés puiser tous les autres. Le livre de
- Grimarest a l’avantage d’être le plus rapproché des faits qu’il
- expose; mais il manque de critique et de style. L’écrit de
- Voltaire fourmille d’inexactitudes et de négligences; il n’est
- digne ni de Voltaire ni de Molière. L’auteur, travaillant pour
- obliger un libraire, attachait à son œuvre une importance fort
- médiocre: il comptait en rejeter la responsabilité, et s’évader
- par l’anonyme. Mais Voltaire aurait dû se rendre plus de justice,
- et sentir que tout lui serait possible en littérature, hormis de
- se cacher. Dans ces derniers temps, des découvertes importantes,
- dues en partie à M. de Beffara, ont révélé des faits jusqu’ici
- inconnus, et mis à même de rectifier des erreurs graves. En sorte
- que, pour l’abondance des renseignements comme pour la sûreté de
- la critique, rien n’approche du travail de M. Jules Taschereau,
- _Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_, souvent cité
- dans cette notice. C’est un monument durable, élevé par une main
- habile et pieuse à la gloire du père de la comédie française.
-
-
-
-
- TABLE.
-
-
- Pages.
-
- Préface. III
-
- CHAPITRE Ier. Naissance de Molière.--Ses études.--Il se fait
- comédien ambulant.--Il débute à Paris par
- _les Précieuses ridicules_. XI
-
- ---- II. Mariage de Molière.--Molière se brouille avec
- Racine.--Il est accusé d’inceste.--Louis XIV
- le protége. XVII
-
- ---- III. Le _Don Juan_ de Tirso de Molina et celui de
- Molière.--Fureur des hypocrites en voyant
- _les Provinciales_ sur le théâtre. XXI
-
- ---- IV. _Le Misanthrope_;--critiqué par J. J. Rousseau.
- Le _Timon_ de Shakspeare. XXVI
-
- ---- V. _Tartufe_;--attaqué par Bourdaloue, défendu par
- Fénelon. XXXI
-
- ---- VI. _Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare._--Les
- farces de Molière.--Ses derniers ouvrages. XXXVIII
-
- ---- VII. Caractère privé de Molière.--Sa mort.--Son
- talent comme auteur. XLIII
-
- ---- VIII. Du génie dramatique de Molière.--Du style de
- Molière. LII
-
- ---- IX. De la moralité des comédies de Molière.
- Attaques de Bossuet.--Sentiment de Fléchier
- sur la comédie et les comédiens. LXVII
-
- ---- X. D’une opinion très-particulière de l’historien
- de la société polie. LXXIV
-
- Errata. LXXXIX
-
- Lexique de la langue de Molière. 1
-
- Lettre à M. A. F. Didot, sur quelques points de philologie
- française. 425
-
-
-
-
- ERRATA.
-
-
- Page 51, lig. 14: on se contente du simple _c_ devant _o_ et _n_;
- lisez: devant _o_ et _a_.
-
- Page 134, lig. 21:
-
- Nel puet nommer et _ne porquant_
- Balbié l’a en souglotant.
-
- lisez en seul mot _neporquant_, ou en trois mots _ne por quant_
- (neque per quantum, non pas même pour autant, nonobstant cela).
- Il n’y a point de motif de séparer une des trois racines.
-
- Pag. 166, lig. 9: le sepulchre u li _bom_ huem fud enseveliz;
- lisez: u li _bons_ huem.
-
-
-
-
- LEXIQUE
-
- DE LA
-
- LANGUE DE MOLIÈRE.
-
-
-A, devant un infinitif, propre à, capable de, de force ou de nature
-à....
-
- Cherchons une maison _à vous mettre_ en repos.
-
- (_L’Ét._ V. 3.)
-
- Je me sens un cœur _à aimer_ toute la terre.
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
- Je n’ai point un courroux _à s’exhaler_ en paroles vaines.
-
- (_Ibid._ I. 3.)
-
- Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût
- _A juger_ sans étude et raisonner de tout,
- _A faire_ aux nouveautés, dont je suis idolâtre,
- Figure de savant sur les bancs d’un théâtre.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
- Et la cour et la ville
- Ne m’offrent rien qu’objets _à m’échauffer_ la bile.
-
- (_Ibid._ I. 1.)
-
- Monsieur n’est point une personne _à faire rire_.
-
- (_Pourc._ I. 5.)
-
- Des ennuis _à ne finir_ que par la mort.
-
- (_Am. Magn._ I. 1.)
-
---A, devant un infinitif, pour _en_ suivi d’un participe présent:
-
- On ne devient guère si riche _à être_ honnêtes gens.
-
- (_B. Gent._ III. 12.)
-
-En étant honnêtes gens.
-
- L’allégresse du cœur s’augmente _à la répandre_.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 6.)
-
-En la répandant, lorsqu’on la répand.
-
-Cette tournure correspond au gérondif en _do_, ou au supin en _u_ des
-Latins, qui n’est lui-même qu’un datif ou un ablatif, l’un et l’autre
-marqués en français par _à_: _vires acquirit eundo_; _diffunditur
-auditu_.
-
- Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens,
- Et nous faisons contre eux _à leur être indulgents_.
-
- (_Éc. des f._ V. 7.)
-
-En leur étant indulgents.
-
- Votre choix est tel,
- Qu’_à_ vous rien _reprocher_ je serois criminel.
-
- (_Sgan._ 20.)
-
-En vous reprochant rien, si je vous reprochais rien.
-
---A, devant un infinitif, marque le but:
-
- ... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose
- _A mériter_ l’affront où ton mépris l’expose.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
-Pour mériter, tendant à mériter.
-
- Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos
- coudées franches _à vous en faire la justice_ à bons coups de
- bâton.
-
- (_G. D. I._ 3.)
-
- Lorsque si généreusement on vous vit prêter votre témoignage _à
- faire pendre_ ces deux personnes qui ne l’avoient pas mérité.
-
- (_Pourc._ I. 3.)
-
- Ah! c’est ici le coup le plus cruel de tous,
- Et dont _à s’assurer_ trembloit mon feu jaloux.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- La chose quelquefois est fâcheuse à connoître,
- Et _je tremble à la demander_.
-
- (_Ibid._ II. 2.)
-
---A, devant un infinitif, au point de, jusqu’à:
-
- La curiosité qui vous presse est bien forte,
- M’amie, _à nous venir écouter_ de la sorte!
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
---A, devant un infinitif, par le moyen de:
-
- Et que deviendra lors cette publique estime
- Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
- Et que tu t’es acquise en tant d’occasions,
- _A ne t’être_ jamais vu court d’inventions!
-
- (_L’Ét._ III. 1.)
-
---A _supprimé_.
-
-Voyez PRÉPOSITION supprimée.
-
---A datif, redoublé surabondamment:
-
- Et je le donnerois _à_ bien d’autres qu’_à_ moi,
- De se voir sans chagrin au point où je me voi.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
- Que de son cuisinier il s’est fait un mérite,
- Et que c’est _à_ sa table _à qui_ l’on rend visite.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-L’on prescrit aujourd’hui de dire _à bien d’autres que moi.... C’est
-à sa table que l’on rend visite_, sous prétexte que les deux datifs
-font double emploi; mais cette façon de parler est originelle dans
-notre langue, et nous vient du latin, où cette symétrie des cas est
-rigoureusement observée entre le substantif et son pronom relatif.
-
-Boileau a dit de même:
-
- «C’est _à vous_, mon esprit, _à qui_ je veux parler.»
-
- (_Sat._ IX.)
-
-Vers qu’il lui eût été facile de changer, et qu’il voulut maintenir,
-avec raison; car ce pléonasme est dans le génie et la tradition de la
-langue:
-
- LE DRAPIER.
-
- «Par la croix où Dieu s’estendy,
- «C’est _à vous à qui_ je vendy
- «Six aulnes de drap, maistre Pierre.»
-
- (_Pathelin._)
-
-Voyez DE redoublé surabondamment.
-
---A VOUS, où nous ne mettons plus que _vous_.
-
- Voilà un homme qui veut _parler à vous_.
-
- (_Mal. im._ II. 2.)
-
---A datif, marquant la perte ou le profit.
-
-ÊTRE AMI A QUELQU’UN:
-
- Mais, quelque ami que vous _lui_ soyez...
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
-Cette tournure vient des Latins, qui l’avaient empruntée aux Grecs.
-
---A (un substantif) devant, en présence de...
-
- _A l’orgueil_ de ce traître,
- De mes ressentiments je n’ai pas été maître.
-
- (_Tart._ V. 3.)
-
- _A cette audace_ étrange,
- J’ai peine à me tenir, et la main me démange.
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
---A pour _de_; _essayer à_, _manquer à_, _tâcher à_...
-
- _Essayez_, un peu, par plaisir, _à_ m’envoyer des ambassades,
- _à_ m’écrire secrètement de petits billets doux, _à_ épier les
- moments que mon mari n’y sera pas....
-
- (_G. D._ I. 6.)
-
- Manquez un peu, _manquez à_ le bien recevoir.
-
- (_Sgan._ 1.)
-
- Depuis assez longtemps _je tâche à_ le comprendre.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
---A pour _en_, _dans_: SE METTRE QUELQUE CHOSE A LA TÊTE:
-
- Pensez-vous.....
- Et, quand _nous nous mettons quelque chose à la tête_,
- Que l’homme le plus fin ne soit pas une bête?
-
- (_Éc. des Mar._ I, 2.)
-
---A pour _contre_; CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE:
-
- Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir,
- Je n’y _changerois pas_ le bonheur de vous voir.
-
- (_Mélicerte._ II. 2.)
-
- «Ce jour même, ce jour, l’heureuse Bérénice
- «_Change le nom de reine au nom_ d’impératrice.»
-
- (RACINE, _Bérén._)
-
---A pour _sur_, _d’après_; A MON SERMENT:
-
- Je n’en serai point cru _à mon serment_, et l’on dira que je rêve.
-
- (_G. D._ II. 8.)
-
- _A mon serment_ l’on peut m’en croire.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
---A dans le sens de _par_, SE LAISSER SÉDUIRE A....:
-
- Et ne vous laissez point _séduire à vos bontés_.
-
- (_Fem. sav._ V. 2.)
-
- .... Et que j’aurois cette faiblesse d’âme
- De me laisser mener par le nez _à_ ma femme?
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
-Il est clair que Molière a voulu éviter la répétition de _par_. _A_ se
-construit avec _laisser_; _par_ se construirait avec _mener_.
-
-Voyez A CAUSE QUE,--A CE COUP,--A CETTE FOIS,--A CRÉDIT,--A LA
-CONSIDÉRATION,--A L’ENTOUR DE,--A L’HEURE,--A MA SUPPRESSION,--A
-PLEIN,--A SAVOIR,--AU ET AUX.
-
-
-ABANDONNER. ABANDONNER SON CŒUR A..., suivi d’un infinitif:
-
- Aussi n’aurois-je pas
- _Abandonné mon cœur à suivre_ ses appas....
-
- (_Éc. des Mar._ II. 9.)
-
-
-ABOYER, métaphoriquement; ABOYER APRÈS QUELQU’UN, en parlant des
-créanciers:
-
- Nous avons de tous côtés des gens qui _aboient après nous_.
-
- (_Scap._ I. 7.)
-
-
-ABSENT. ABSENT DE QUELQU’UN:
-
- Et qu’un rival, _absent de vos divins appas_.....
-
- (_D. Garcie._ I. 3.)
-
- «Nul heur, nul bien ne me contente,
- «Absent de ma divinité.»
-
- (FRANÇOIS Ier.)
-
-C’est un latinisme: _abesse ab_.
-
-
-A CAUSE QUE.
-
- Vous ne lui voulez mal, et ne le rebutez
- Qu’_à cause qu_’il vous dit à tous vos vérités.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
- Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas,
- _A cause qu_’elle manque à parler Vaugelas.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
- «Ceux qu’on nomme chercheurs, _à cause que_, dix-sept cents
- ans après J. C., ils cherchent encore la religion.»
-
- (BOSSUET. _Or. fun. de la R. d’A._)
-
-
-ACCESSOIRE. EN UN TEL ACCESSOIRE, en pareille circonstance:
-
- Et tout ce qu’elle a pu, _dans un tel accessoire_,
- C’est de me renfermer dans une grande armoire.
-
- (_Éc. des f._ IV. 6.)
-
-_Accessoire_ paraît un mot impropre, suggéré par le besoin de rimer.
-On voit, à la plénitude du sens et à la fermeté habituelle de
-l’expression, que Molière avait, comme Boileau, l’usage de s’assurer
-d’abord de son second vers. De là vient que souvent le second
-hémistiche du premier tient de la cheville, comme en cette occasion.
-(Voyez CHEVILLES.)
-
-
-ACCOISER, calmer:
-
- Ier MÉDECIN. Adoucissons, lénifions et _accoisons_ l’aigreur de
- ses esprits.
-
- (_Pourc._ I. 2.)
-
-L’orthographe primitive est _quoi_, _quoie_, de _quietus_: on devrait
-donc écrire aussi _aquoiser_; mais l’écriture s’applique à saisir les
-sons plutôt qu’à garder les étymologies. C’est une des causes qui
-transforment les mots.
-
-_Accoiser_ était du langage usuel; Bossuet s’en est servi dans sa
-_Connaissance de Dieu_; les éditeurs modernes ont changé mal à propos
-cette expression. Voici le passage tel qu’on le lit dans l’édition
-originale donnée par l’auteur:
-
- «Si les couleurs semblent vaguer au milieu de l’air, si elles
- s’affoiblissent peu à peu, si enfin elles se dissipent,
- c’est que le coup que donnoit l’objet présent ayant cessé,
- le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe, qu’il se
- ralentit, et enfin s’_accoise_ tout à fait.»
-
-On a substitué _qu’il cesse tout à fait_. (P. 93, éd. de 1846.)
-
-
-ACCOMMODÉ pour _à l’aise_, _opulent_:
-
- J’ai découvert sous main qu’elles ne sont pas fort _accommodées_.
-
- (_L’Av._ I. 2.)
-
- Le seigneur Anselme est....... un gentilhomme qui est noble,
- doux, posé, sage, et _fort accommodé_.
-
- (_Ibid._ I. 7.)
-
- «Mon pere estoit des premiers et des plus _accommodez_ de son
- village.»
-
- (SCARRON, _Rom. com._, 1e p., ch. XIII.)
-
-Trévoux dit:
-
- «Un homme riche et _accommodé_, _dives_.» «Un homme assez
- _accommodé des biens de la fortune_.»
-
- (MASCARON.)
-
-Cette locution _accommodé des biens de la fortune_ paraissant trop
-longue, on a fini par dire simplement _accommodé_. Mais ce qui est
-plus singulier, c’est de trouver _incommodé_ aussi absolument et sans
-régime, pour signifier _pauvre, dans la gêne ou la misère_.
-
- «Revenons donc aux personnes _incommodées_, pour le soulagement
- desquelles nos pères... assurent qu’il est permis de dérober,
- non-seulement dans une extrême nécessité....»
-
- (PASCAL, 8e _Prov._)
-
-(Voyez INCOMMODÉ.)
-
---ACCOMMODÉ DE TOUTES PIÈCES:
-
- Est-ce qu’on n’en voit pas de toutes les espèces,
- Qui sont _accommodés_ chez eux _de toutes pièces_?
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- On ne sauroit aller nulle part, où l’on ne vous entende
- _accommoder de toutes pièces_.
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
- L’on vous _accommode de toutes pièces_, sans que vous puissiez
- vous venger.
-
- (_G. D._ I. 3.)
-
-Cette métaphore, _de toutes pièces_, nous reporte au temps de la
-chevalerie. Un chevalier, accommodé de toutes les pièces de son armure,
-était accommodé aussi complétement que possible; il n’y manquait rien.
-
- J’ai en main de quoi vous faire voir comme elle _m’accommode_.
-
- (_G. D._ II. 9.)
-
---ACCOMMODER A LA COMPOTE:
-
- Il me prend des tentations d’_accommoder tout son visage à la
- compote_...
-
- (_G. D._ II. 4.)
-
-
-ACCORD. ÊTRE D’ACCORD DE, convenir, reconnaître:
-
- Autant qu’_il est d’accord de vous avoir aimé_.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
- Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être,
- Lui-même _soit d’accord du sang_ qui m’a fait naître.
-
- (_Ib._ III. 5.)
-
---ALLER AUX ACCORDS, être conciliant; accommoder les choses:
-
- Argatiphontidas _ne va point aux accords_.
-
- (_Amph._ III. 8.)
-
-
-ACCOUTUMÉ; AVOIR ACCOUTUMÉ, avoir coutume:
-
- Allez, monsieur, on voit bien que _vous n’avez pas accoutumé_
- de parler à des visages.
-
- (_Mal. im._ III. 6.)
-
-
-ACCROCHÉ, ACCROCHÉ A QUELQU’UN:
-
- Mais aux hommes par trop _vous êtes accrochées_.
-
- (_Amph._ II. 5.)
-
-Sur cette locution _par trop_, je ferai observer que c’est un des plus
-anciens débris de la langue française primitive. _Par_ s’y construit,
-non avec _trop_, mais avec l’adjectif ou le participe qui le suit,
-et qui se trouve ainsi élevé à la puissance du superlatif. C’est
-une imitation de l’emploi de _per_ chez les Latins: _pergrandis_,
-_pergratus_. Cette formule se pratiquait en français avec la tmèse
-de _par_; c’était comme si l’on eût dit sans tmèse: Vous êtes _trop
-paraccrochées_ aux hommes.
-
-_Par_ se construisait de même avec les verbes: _parfaire_,
-_parachever_, _parcourir_, _parbouillir_, _pargagner_:
-
- Pourtant, et s’il eust barguigné
- Plus fort, il eust _par_ bien _gaigné_
- Un escu d’or.
-
- (_Le nouveau Pathelin._)
-
-S’il eût marchandé, il eût bien pargagné un écu d’or.
-
-(Voyez _Des Variations du langage français_, p. 236.)
-
-
-A CE COUP:
-
- Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
- De détruire, _à ce coup_, un si solide espoir.
-
- (_L’Ét._ V. 16.)
-
-(Voyez A CETTE FOIS.)
-
-
-A CETTE FOIS:
-
- Mais _à cette fois_, Dieu merci! les choses vont être éclaircies.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
-Racine a dit pareillement:
-
- «La frayeur les emporte, et, sourds _à cette fois_,
- «Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.»
-
- (_Phèdre._ V. 6.)
-
-_A cette fois_ était la seule façon de parler admise originairement:
-
- «Je ne say plus que vous mander
- «_A cette fois_, ne mes que tant
- «Que je di: a Dieu vous commant.»
-
- (_Rom. de Coucy._ v. 3184.)
-
-A se mettait pour marquer le temps, où nous mettons aujourd’hui sans
-prépositions un véritable ablatif absolu; cependant nous disons encore
-_à toujours_, _à jamais_, comme dans le Roman du _Châtelain de Coucy_:
-
- «Vostre serois _à tousjours mais_...»
-
- (_Coucy._ v. 5357.)
-
- «_A une aultre fois_, ils (les Espagnols) meirent brusler pour
- un coup, en mesme feu, quatre cents soixante hommes touts vifs.»
-
- (MONT. III. 6.)
-
-Nous dirions: _une autre fois_.
-
- «En quoy (à bien employer les richesses de l’État) le pape
- Gregoire treizieme laissa sa memoire recommandable _à long
- temps_; et en quoy nostre royne Catherine tesmoigneroit _à
- longues années_ sa liberalité naturelle et munificence, si les
- moyens suffisoient à son affection.»
-
- (MONT. _Ibid._)
-
-Bossuet dit toujours _à cette fois_:
-
- «Mais, _à cette dernière fois_, la valeur et le grand nom de
- Cyrus fit que..... etc.»
-
- (_Hist. Un._ IIIe p. § 4.)
-
-
-ACHEMINER QUELQU’UN A UNE JOIE:
-
- Ah! Frosine, la joie _où vous m’acheminez_.....
-
- (_Dép. am._ V. 5.)
-
-
-ACOQUINER QUELQU’UN A QUELQUE CHOSE:
-
- Et je crois, tout de bon, que nous les verrions (les femmes)
- nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions _où les
- hommes les acoquinent_.
-
- (_Pr. d’Él._ III. 3.)
-
- Mon Dieu, qu’_à tes appas je suis acoquiné_!
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
- «.... tant les hommes sont _accoquinez à leur estre miserable_!»
-
- (MONTAIGNE. II. 37.)
-
-COQUIN, au moyen âge, signifiait un mendiant paresseux; d’où l’on est
-passé à l’idée de malfaiteur ou de voleur dissimulé.
-
- «Lesquels jeunes hommes, venant de la ville de Roches en la
- ville de Rueil, ou chemin trouvèrent un homme en habit de
- _quoquin_.....»
-
- (_Lettres de rémission_ de 1375.)
-
- «Un homme querant et demandant l’aumosne, qui estoit vestu
- d’un manteau tout plain de paletaux, comme un _coquin_ ou
- caimant[38].»
-
- (_Lettres_ de 1392.)
-
- «Pierre Perreau, homme plain d’oisiveté... alant _mendiant et
- coquinant_ par le pays.»
-
- (_Lettres_ de 1460.)
-
- [38] De _caimant_ il nous reste _quémander_.
-
-Dans les Actes de la vie de saint Jean, il est question d’un jeune
-homme qui insultait le saint:
-
- «Vocando ipsum _coquinum_ et truantem.»
-
- (DUCANGE, _in Coquinus_.)
-
-_S’acoquiner_ est donc s’attacher comme fait un mendiant importun à
-celui qu’il sollicite.
-
-L’étymologie la plus probable dérive _coquin_ de _coquina_, cuisine,
-lieu que les coquins hantent volontiers. On voit déjà dans Plaute que
-_cuisinier_ était synonyme de voleur:
-
- Mihi omnis angulos
- Furum implevisti in ædibus misero mihi,
- Qui intromisisti in ædes quingentos _coquos_.
-
- (_Aulul._)
-
- Forum coquinum qui vocant stulte vocant;
- Nam non _coquinum_, verum _furinum_ est forum.
-
- (_Pseudol._)
-
-Voyez Du Cange, aux mots _coquinus_ et _cociones_.
-
-Nicot, au mot _accoquiner_, dit sans autorité que _coquin_ signifiait
-_privé_, _familier_.
-
-
-A CRÉDIT, gratuitement: MISÉRABLE A CRÉDIT:
-
- C’est jouer en amour un mauvais personnage,
- Et se rendre, après tout, _misérable à crédit_.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
-
-ADIEU VOUS DIS, sorte d’adverbe composé:
-
- Adieu vous dis mes soins pour l’espoir qui vous flatte.
-
- (_L’Ét._ II. 1.)
-
-Il faut considérer _adieu vous dis_, ancienne formule, comme _adieu_
-tout simplement, sans tenir compte du _vous_ ni du verbe _dire_: _Adieu
-mes soins_ pour l’espoir qui vous flatte.
-
-L’édition de P. Didot ponctue, d’après celle de 1770:
-
- Adieu, vous dis, mes soins pour l’espoir qui vous flatte.
-
-Où l’on voit que l’éditeur prend _vous dis_ pour _vous dis-je_:--Adieu
-mes soins, _vous dis-je_... Ce n’est pas le sens. _Vous dis_ ne
-s’adresse point à l’interlocuteur de Mascarille, pas plus que ce n’est
-une apostrophe: _adieu vous dis_, ô mes soins! C’est tout simplement:
-_Adieu mes soins_.
-
-
-A DIRE VÉRITÉ, _pour dire la vérité_:
-
- Mais il vaut beaucoup mieux, _à dire vérité_,
- Que la femme qu’on a pèche de ce côté.
-
- (_Éc. des fem._ III. 3.)
-
-
-ADMETTRE CHEZ QUELQU’UN, introduire:
-
- En vous le produisant, je ne crains point le blâme
- D’avoir _admis chez vous_ un profane, madame.
-
- (_Fem. sav._ III. 5.)
-
-
-ADMIRER DE (un infinitif):
-
- _J’admire de le voir_ au point où le voilà.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
- Et _j’admire de voir_ cette lettre ajustée
- Avec le sens des mots et la pierre jetée.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
---ADMIRER COMME....:
-
- J’_admire comme_ le ciel a pu former deux âmes aussi semblables
- en tout que les nôtres.....
-
- (_Pr. d’Él._ IV. 1.)
-
-Pascal a dit _j’admire que_:
-
- «Car qui n’_admirera que_ notre corps.... soit à présent un
- colosse, un monde, etc.»
-
- (_Pensées_, p. 282.)
-
- «Vous _admirerez que_ la dévotion qui étonnoit tout le monde
- ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence,
- que....., etc.»
-
- (9e. _Prov._)
-
- «Il faudroit _admirer qu’elle_ (cette doctrine) ne produisît
- pas cette licence.»
-
- (14e _Prov._)
-
-
-ADRESSES, au pluriel:
-
- Enfin, j’ai vu le monde et j’en sais les finesses:
- Il faudra que mon homme ait de _grandes adresses_,
- Si message ou poulet de sa part peut entrer.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 5.)
-
-
-ADRESSER, diriger, faire arriver:
-
- Mon esprit, il est vrai, trouve une étrange voie
- Pour _adresser mes vœux_ au comble de leur joie.
-
- (_L’Ét._ IV. 2.)
-
-
-AFFECTER, affectionner; rechercher avec affection.
-
---MONTRER D’AFFECTER, étaler de l’affection ou la laisser paraître:
-
- Vous buviez sur son reste, et _montriez d’affecter_
- Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
-
- (_L’Ét._ IV. 5.)
-
---AFFECTER L’EXEMPLE DE QUELQU’UN:
-
- Diane même, _dont vous affectez tant l’exemple_, n’a pas rougi
- de pousser des soupirs d’amour.
-
- (_Pr. d’Él._ II. 1.)
-
-
-AFFOLER, v. a. ÊTRE AFFOLÉ DE QUELQU’UN, figurément en être épris:
-
- Vous ne sauriez croire comme elle est _affolée de ce Léandre_.
-
- (_Méd. malgré lui._ III. 7.)
-
-_Affoler_ ne signifie pas rendre fou, comme l’explique le Suppl.
-au. Dict. de l’Acad., mais _blesser_, au propre et au figuré. C’est
-le verbe _fouler_ composé avec a, marquant le progrès d’une action,
-comme dans _alentir_, _apetisser_, _agrandir_, _amaladir_. _Elle en est
-affolée_, elle en est férue.
-
- «Ha! le brigand! il m’a tout _affolée_.»
-
- (LA FONT. _Le diable de Pap._)
-
-Rendre fou se disait _affolir_ (racines, _fol_, _folle_, et _a_).
-Montaigne a bien gardé la différence de ces deux mots:
-
- «Et leur sembloit que c’estoit affoler les mystères de Venus,
- que de les oster du retiré sacraire de son temple.» (II, 12.)
- _Lædere mysteria Veneris._
-
- «Il y a non-seulement du plaisir, mais de la gloire encores,
- d’affolir ceste molle doulceur et ceste pudeur enfantine.»
-
- (MONT. II. 15.)
-
-On avait composé aussi de _foler_ (_fouler_) _gourfoler_ ou
-_gourfouler_. (Voyez DU CANGE, au mot _affolare_.)
-
-Ce qui aura conduit à confondre les deux formes de l’infinitif, c’est
-qu’en effet le présent de l’indicatif est le même: le berger Aignelet,
-à qui son avocat recommande de ne répondre à toutes les questions autre
-chose sinon _bée_, s’y engage:
-
- «Dites hardiment que j’_affole_,
- «Si je dis huy autre parole.»
-
- (_Pathelin._)
-
-On remarque de plus, dans cet exemple, _affolir_ employé au sens
-neutre, pour _devenir fou_.
-
-De même, un peu plus loin, quand le drapier brouille son drap et ses
-moutons, Pathelin s’écrie vers le juge:
-
- «Je regny sainct Pierre de Rome,
- «S’il n’est fin fol, ou il _affole_.»
-
-Il est fou, ou il le devient.
-
-
-AFFRONTER QUELQU’UN, le tromper effrontément, jusqu’à l’outrager et
-s’exposer à sa vengeance:
-
- Ah! vous me faites tort! S’il faut qu’on vous _affronte_,
- Croyez qu’il m’a trompé le premier à ce conte.
-
- (_L’Ét._ IV. 7.)
-
- Courons-le donc chercher, ce pendant qui m’_affronte_.
-
- (_Sgan._ 17.)
-
- Si j’y retombe plus, je veux bien qu’on m’_affronte_.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
- «A votre avis, le Mogol est-il homme
- Que l’on osât de la sorte _affronter_?»
-
- (LA FONT., _la Mandr._)
-
---AFFRONTER UN CŒUR:
-
- _Un cœur_ ne pèse rien, alors que l’on l’_affronte_.
-
- (_Dép. am._ II. 4.)
-
-
-AGRÉER QUE...:
-
- _Agréez_, monsieur, _que je vous félicite_ de votre mariage.
-
- (_Mar. for. 12._)
-
-
-AGROUPÉ:
-
- Les contrastes savants des membres _agroupés_,
- Grands, nobles, étendus, et bien développés.
-
- (_La Gloire du Val de Grâce._)
-
-Trévoux le donne comme un terme technique en peinture, et cite cette
-phrase de Félibien: «Il faut que les membres soient _agroupés_ aussi
-bien que les corps.»
-
-Sur l’_a_ initial des verbes composés, voyez ASSAVOIR.
-
-
-AHEURTÉ A QUELQUE CHOSE:
-
- De tout temps elle a été _aheurtée à cela_.
-
- (_Mal. im._ I. 5.)
-
-Nicot donne pour exemple:
-
- «Un aheurté plaideur, un homme confit en procès, un plaidereau.»
-
-Selon Trévoux, il se dit aussi absolument: c’est un homme qui
-s’_aheurte_, un homme _aheurté_.
-
-
-AIENT en deux syllabes:
-
- Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux,
- Dont ils n’_aient_ pris soin de réparer la perte.
-
- (_Psyché._ II. 1.)
-
-
-AIGREUR, ressentiment:
-
- El l’_aigreur_ de la dame, à ces sortes d’outrages
- Dont la plaint doucement le complaisant témoin,
- Est un champ à pousser les choses assez loin.
-
- (_Éc. des m._ I. 6.)
-
-On a peine à concevoir une _aigreur_ qui est un _champ_.
-
-
-AIMER (S’) QUELQUE PART, s’y plaire:
-
- Pourquoi me chasses-tu?--Pourquoi fuis-tu mes pas?
- --Tu me plais loin de moi.--_Je m’aime où tu n’es pas._
-
- (_Mélicerte._ I. 1.)
-
-
-AIR, façon, manière, AGIR D’UN AIR..... TRAITER D’UN AIR....:
-
- Au contraire, j’_agis d’un air tout différent_.
-
- (_L’Ét._ V. 13.)
-
- Et _traitent du même air_ l’honnête homme et le fat.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- Et je me vis contrainte à demeurer d’accord
- Que l’_air_ dont vous viviez vous faisoit un peu tort.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
- Parlez, don Juan, et voyons _de quel air_ vous saurez vous
- justifier.
-
- (_D. Juan._ I. 3.)
-
---AVOIR DE L’AIR DE.... ressembler à....:
-
- Et ses effets soudains[39] _ont de l’air des miracles_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
- [39] Les effets de l’amour.
-
-
-AJUSTER (S’) A:
-
- Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour _nous
- ajuster aux visions_ de votre mari......?
-
- (_B. gent._ V. 7.)
-
---AU TEMPS:
-
- Suivons, suivons l’exemple, _ajustons-nous au temps_.
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-On remarquera dans ce verbe, _s’ajuster à_..., le pléonasme du datif
-qui s’y montre à l’état libre et dans la composition, preuve que le
-datif redoublé n’est pas plus contraire au génie de la langue française
-que ne l’est en latin, le redoublement analogue de la préposition
-_adspirar ad_, _addere ad_.
-
-On trouve dans la version des _Rois_, _se juster à_ et _s’ajuster à_.
-
-La même observation s’applique à l’expression _s’amuser à_, qui
-renferme deux fois le même datif. Le verbe simple est _muser_; _muser à
-quelque chose_, _s’amuser_.
-
-
-AJUSTER L’ÉCHINE; voyez ÉCHINE.
-
-
-A LA CONSIDÉRATION DE... voyez CONSIDÉRATION.
-
-
-ALAMBIQUER (S’), être ingénieux à se tourmenter:
-
- Pour moi, j’ai déjà vu cent contes de la sorte.
- Sans _nous alambiquer_, servons-nous-en: qu’importe?
-
- (_L’Ét._ IV. 1.)
-
-
-ALENTIR, ralentir:
-
- Et notre passion, _alentissant_ son cours,
- Après ces bonnes nuits donne de mauvais jours.
-
- (_L’Ét._ IV. 4.)
-
- Je veux de son rival _alentir_ les transports.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
-(Voyez ASSAVOIR.)
-
-
-A L’ENTOUR DE:
-
- MORON.
-
- Les voilà tous _à l’entour de lui_; courage! ferme!
-
- (_La Pr. d’Él. Intermède 1er_; sc. 4.)
-
-On ne voit pas pourquoi cette locution a été proscrite, ni sur quelle
-autorité suffisante. _Entour_ est un substantif, puisqu’il a un
-pluriel: les _entours_ de quelqu’un. _A l’entour_, soit qu’on l’écrive
-en deux mots ou en un, n’est pas plus un adverbe que _à la hauteur_, _à
-la veille_, etc.
-
- «Le malheureux lion se déchire lui-même,
- «Fait résonner sa queue _à l’entour de ses flancs_.»
-
- (LA FONTAINE.)
-
-Mais M. Boniface interdit ce complément. (_Gramm. fr._, n° 674.)
-
-
-A L’HEURE, pour _tout à l’heure_:
-
- _A l’heure_ même encor, nous avons eu querelle
- Sur l’hymen d’Hippolyte, où je le vois rebelle.
-
- (_L’Ét._ I. 9.)
-
---A L’HEURE QUE:
-
- _A l’heure que je parle_, un jeune Égyptien....
-
- (_L’Ét._ IV. 9.)
-
---A L’HEURE, sur l’heure, à l’instant même:
-
- Et je souhaite fort, pour ne rien reculer,
- Qu’_à l’heure_, de ma part, tu l’ailles appeler.
-
- (_Fâcheux._ I. 10.)
-
-
-ALLÉGEANCE:
-
- Et quand ses déplaisirs auront quelque _allégeance_,
- J’aurai soin de tirer de lui votre assurance.
-
- (_L’Ét._ II. 4.)
-
-
-ALLER, construit avec un participe:
-
- Il _va vêtu_ d’une façon extravagante.
-
- (_Méd. malgré lui._ I. 5.)
-
-Ici _il va_ signifie _il sort_, _il se montre_. _Aller_, construit avec
-le participe présent, marque d’ordinaire une action en progrès, comme
-dans cette phrase de Pascal: «Les opinions probables _vont toujours en
-mûrissant_.» (_12e Prov._)
-
---ALLER, lié à un autre verbe à l’infinitif:
-
-Molière en fait toujours un verbe réfléchi construit avec _en_:
-
- Je m’_en vais la traiter_ du mieux qu’il me sera possible.
-
- (_Sicilien._ 19.)
-
- La voici qui _s’en va venir_.
-
- (_Ibid._ 18.)
-
- Le jour s’_en va paraître_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 1.)
-
---ALLER A, au sens moral, aspirer à, tendre vers...:
-
- Il ne faut mettre ici nulle force en usage,
- Messieurs; et si vos vœux _ne vont qu’au mariage_,
- Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser.
-
- (_Éc. des mar._ III. 6.)
-
- Tous mes vœux les plus doux
- _Vont à m’en rendre maître_ en dépit du jaloux.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
- Et, comme je vous dis, toute l’habileté Ne _va qu’à_ le savoir
- tourner du bon côté[40].
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
- [40] Le cocuage.
-
- Je gagerois presque que l’affaire _va là_.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Notre honneur _ne va point à_ vouloir cacher notre honte.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
- Il _ne va pas à moins_ qu’à vous déshonorer.
-
- (_Tart._ III. 5.)
-
- Et toute mon inquiétude
- Ne doit _aller qu’à_ me venger.
-
- (_Amph._ III. 3.)
-
- Argatiphontidas _ne va point_ aux accords.
-
- (_Ibid._ III. 8.)
-
- Ce n’est qu’_à l’esprit_ seul que _vont_ tous les transports.
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
- «De quelque manière qu’il pallie ses maximes, celles que j’ai
- à vous dire _ne vont_ en effet _qu’à_ favoriser les juges
- corrompus, les usuriers, les banqueroutiers, les larrons, les
- femmes perdues, etc.»
-
- (PASCAL. _8e Prov._)
-
---ALLER DANS LA DOUCEUR, voy. DANS LA DOUCEUR.
-
-
-ALTÉRÉ, troublé, ému:
-
- Un tel discours n’a rien dont je sois _altéré_.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
-
-AMBIGU, substantif, UN AMBIGU:
-
- C’est _un ambigu_ de précieuse et de coquette que leur personne.
-
- (_Préc. rid._ I.)
-
-
-AME QUI FLOTTE SUR DES SOUPÇONS:
-
- Et je veux qu’un amant, pour me prouver sa flamme,
- _Sur d’éternels soupçons laisse flotter son âme_.
-
- (_Fâcheux_, II. 4.)
-
-
-AMI, ÊTRE AMI A QUELQU’UN:
-
- Mais, quelque _ami que vous lui soyez_.
-
- (_Don Juan._ III. 4)
-
---AMIS D’ÉPÉE:
-
- Vous êtes de l’humeur de ces _amis d’épée_,
- Que l’on trouve toujours plus prompts à dégaîner
- Qu’à tirer un teston s’il le falloit donner.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
-
-AMITIÉ TUANTE:
-
- Leur _tuante amitié_ de tous côtés m’arrête.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-
-A MOINS QUE, suivi d’un infinitif, sans _de_:
-
- Le moyen d’en rien croire, _à moins qu’être insensé_?
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
-
-A MOINS QUE DE:
-
- _A moins que de cela_, l’eussé-je soupçonné?
-
- (_L’Ét._ I. 10.)
-
-
-AMOUR, féminin:
-
- Il disait qu’il m’aimoit d’une amour sans _seconde_.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
- Vous ne pouvez aimer que _d’une amour grossière_.
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
-Pourquoi _amour_ est-il aujourd’hui du masculin au singulier, et du
-féminin au pluriel? Cette inconséquence est toute moderne, et l’on n’en
-voit pas le prétexte. _Un amour_ est un petit Cupidon; _une amour_ est
-une affection de l’âme; on aurait dû y maintenir la même différence
-qu’entre _un satyre_ et _une satire_. _Amour_ est demeuré féminin
-depuis l’origine de la langue jusqu’à la fin du XVIIe siècle.
-
- «Qu’une _première amour est belle_!
- «Qu’on a peine à s’en dégager!
- «Et qu’on doit plaindre un cœur fidèle
- «Quand il est réduit à changer!»
-
- (QUINAULT. _Atys._)
-
-C’est comme le mot _orgue_, qui est aussi masculin au singulier et
-féminin au pluriel. Qu’y a-t-on gagné? d’être obligé de dire: C’est
-_un_ des plus _belles_ orgues du monde.
-
-
-AMOUREUSEMENT, en parlant de la tendresse filiale:
-
- Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant
- _amoureusement_ sur le corps de cette mourante, qu’elle
- appeloit sa chère mère.
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
-Pascal, parlant d’un enfant que veulent ravir des voleurs, et que sa
-mère s’efforce de retenir:
-
- «Il ne doit pas accuser de la violence qu’il souffre la mère
- qui le retient _amoureusement_, mais ses injustes ravisseurs.»
-
- (8e _Prov._)
-
-
-_AMPHIBOLOGIE:_
-
- Et de même qu’à vous je ne lui suis pas chère.
-
- (_Mélicerte._ II. 3.)
-
-Il semble que Mélicerte veuille dire: Je ne suis chère ni à lui, ni à
-vous; et sa pensée est au contraire: Je ne suis pas chère à votre père
-comme _je le suis_ à vous. L’ellipse combinée avec l’inversion produit
-cette équivoque, car sans l’inversion la phrase serait encore assez
-claire: Je ne lui suis pas chère comme à vous, ou de même qu’à vous.
-
-
-AMPLEMENT AJUSTÉ, paré fastueusement:
-
- Quand un carrosse fait de superbe manière,
- Et comblé de laquais et devant et derrière,
- S’est avec grand fracas devant nous arrêté,
- D’où sortant un jeune homme _amplement ajusté_......
-
- (_Les Fâcheux_, I. 1.)
-
-
-AMUSEMENT, dans le sens où l’on dit _amuser quelqu’un_, _s’amuser à_:
-
- Tu prends d’un feint courroux le vain _amusement_.
-
- (_Sgan._ 6.)
-
---Perte de temps, retard:
-
- Moi, je l’attends ici, pour moins d’_amusement_.
-
- (_Tart._ I. 3.)
-
-Pour m’arrêter moins longtemps.
-
- Le moindre _amusement_ vous peut être fatal.
-
- (_Ibid._ V. 6.)
-
- N’est-il point là quelqu’un?--Ah que d’_amusement_!
- Veux-tu parler?
-
- (_Mis._ IV. 4.)
-
- Mais plus d’_amusement_ et plus d’incertitude.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
- Amphitryon, c’est trop pousser l’_amusement_!
- Finissons cette raillerie.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- Henriette, entre, nous est un _amusement_,
- Un voilé ingénieux, un prétexte, mon frère,
- A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère.
-
- (_Fem. sav._ II. 3.)
-
-La Fontaine a dit _amusette_ dans le sens de _joujou_:
-
- «Le fermier vient, le prend, l’encage bien et beau,
- «Le donne à ses enfants pour servir d’_amusette_.»
-
- (_Le Corbeau voulant imiter l’Aigle._)
-
-
-ANCRER (S’) CHEZ QUELQU’UN, se mettre avant dans sa faveur:
-
- A ma suppression _il s’est ancré chez elle_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 5.)
-
-
-ANES BIEN FAITS, bien véritables, ânes de tout point:
-
- Ma foi, de tels savants sont _des ânes bien faits_!
-
- (_Fâcheux._ III. 2.)
-
-
-ANGER, verbe actif:
-
- Votre père se moque-t-il de vouloir vous _anger_ de son avocat
- de Limoges?
-
- (_M. de Pourc._ I. 1.)
-
-Ce mot vient du latin _augere_, par la confusion, autrefois
-très-fréquente de l’_n_ et de l’_u_. De l’italien _montone_ est venu
-_mouton_; de _monasterium_, par syncope _monstier_ et _moustier_, de
-_conventus_, _convent_ et _couvent_, etc.
-
- «Il les _angea_ de petits Mazillons,
- «Desquels on fit de petits moinillons.»
-
- (LA FONTAINE, _Mazet_.)
-
-_Auxit eas._ De l’idée d’augmentation à l’idée d’embarras il n’y a
-presque pas de distance. Mais M. Auger se trompe trois fois quand il
-dit que _anger_ n’est pas dans Nicot, qu’il vient du latin _angere_, et
-qu’il signifie _incommoder_.
-
-_Anger_ est dans Nicot, mais écrit par un _e_: _enger_. Cette
-orthographe vicieuse a prévalu, et persiste encore dans _engeance_,
-dont le sens prouve bien l’étymologie _augere_. C’est _angoisse_ qui
-vient d’_angere_.
-
-Trévoux se trompe encore plus gravement quand il fait venir _enger_ du
-latin _ingignere_.
-
-_Anger_ était à la fois verbe actif et verbe neutre, absolument comme
-_augere_ en latin. Voici les exemples cités par Nicot:
-
- «L’ambassadeur Nicot _a engé la France_ de l’herbe nicotiane,»
-
-où l’on voit que _enger_ n’implique pas une idée de blâme.
-
- «La peste _enge_ fort;...... ceste dartre _enge_ grandement,
- c’est-à-dire, croist, se dilate, se multiplie.» _Auget._
-
-
-ANGUILLE SOUS ROCHE:
-
- NICOLE. Je crois qu’il y a quelque _anguille sous roche_.
-
- (_B. gent._ III. 7.)
-
-Quelque mystère caché.
-
-
-ANIMALES, au féminin:
-
- Quelques provinciales,
- Aux personnes de cour fâcheuses _animales_.
-
- (_Fâcheux._ II. 3.)
-
-
-A PLEIN, VOIR A PLEIN, pleinement:
-
- Au travers de son masque on _voit à plein_ le traître.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- «Qui voudra connoître _à plein_ la vanité de l’homme.»
-
- (PASCAL. _Pensées_, p. 195.)
-
---A PLEINS TRANSPORTS:
-
- Goûter _à pleins transports_ ce bonheur éclatant.
-
- (_D. Garc._ III. 4.)
-
-
-APPAS, D’INDIGNES APPAS, au figuré:
-
- Mais l’argent, dont on voit tant de gens faire cas,
- Pour un vrai philosophe a _d’indignes appas_.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
---APPAS, au singulier, appât:
-
- Qui dort en sûreté sur un _pareil appas_,
- Et le plaint, ce galant, des soins qu’il ne perd pas.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-Bossuet écrit de même:
-
- «Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude
- par l’_appas_ de sa liberté...»
-
- (_Or. fun. de la R. d’Angl._)
-
-
-APPAT, SOUS L’APPAT DE...:
-
- Ce marchand déguisé,
- Introduit _sous l’appât d’un conte supposé_.
-
- (_L’Ét._ IV. 7.)
-
-
-APPLICATION, FAIRE UNE APPLICATION, appliquer un soufflet ou un coup de
-poing:
-
- Chien d’homme! oh! que je suis tenté d’étrange sorte
- De _faire_ sur ce mufle _une application_!
-
- (_Dép. am._ II. 7.)
-
-
-APPRÊTER A RIRE:
-
- _N’apprêtons point à rire_ aux hommes,
- En nous disant nos vérités.
-
- (_Amph._ prol.)
-
-
-APPROCHE, proximité, rapprochement:
-
- Et quelle force il faut aux objets mis en place,
- Que l’_approche_ distingue, et le lointain efface.
-
- (_La Gloire du Val de Grâce._)
-
---APPROCHE D’UN AIR:
-
- L’_approche de l’air de la cour_ a donné à son ridicule de
- nouveaux agréments.
-
- (_Comtesse d’Esc._)
-
-
-APRÈS, préposition, recevant un complément direct:
-
- Attaché dessus vous comme un joueur de boule
- _Après le mouvement_ de la sienne qui roule.
-
- (_L’Ét._ IV. 5.)
-
- Si bien donc que done Elvire..... s’est mise en campagne _après
- nous_?
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Plusieurs médecins ont déjà épuisé leur science _après elle_.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 5.)
-
- La pendarde s’est retirée, voyant qu’elle ne gagnoit rien
- _après moi_, ni par prières, ni par menaces.
-
- (_G. D._ III. 10.)
-
- Ils _étoient_ une douzaine de possédés _après mes chausses_.
-
- (_Pourc._ II. 4.)
-
- J’ai mis vingt garçons _après votre habit_.
-
- (_B. g._ II. 8.)
-
- Il veut envoyer la justice en mer _après la galère du Turc_.
-
- (_Scapin._ III. 3.)
-
-
-APRÈS-DINÉE, féminin:
-
- _L’après-dînée_ m’a semblé fort _longue_.--Et moi je l’ai
- trouvée fort _courte_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ I.)
-
-La Fontaine emploie _la dînée_ sans _après_: «Mais dès la _dînée_ le
-panier fut entamé.» (_Vie d’Ésope._)
-
-Ce mot, _la dînée_, se rapporte au lieu et à l’heure où l’on mange _le
-dîner_, plutôt qu’au dîner lui-même.
-
---APRÈS-SOUPÉE, par deux _e_, comme _après-dînée_:
-
- Si je ne vous croyois l’âme trop occupée,
- J’irois parfois chez vous passer l’_après-soupée_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 5.)
-
- Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée,
- Le divertissement de notre _après-soupée_.
-
- (_Ibid._ II. 9.)
-
-
-ARDEURS, vif désir:
-
- J’avois _toutes les ardeurs du monde_ d’entrer dans votre
- alliance.
-
- (_Pourc._ III. 9.)
-
-
-ARDEZ, par apocope, regardez:
-
- MARINETTE.
-
- _Ardez_ le beau museau,
- Pour nous donner envie encore de sa peau!
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-
-ARRÊTER, neutre, pour _s’arrêter_:
-
- Mais, moi, mon jugement, sans qu’aux marques j’_arrête_,
- Fut qu’il n’étoit que cerf à sa seconde tête.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
- Autant qu’il vous plaira vous pouvez _arrêter_,
- Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
-Nos aïeux paraissent avoir exprimé ou supprimé arbitrairement le pronom
-des verbes réfléchis. Dans la version des _Rois_, on lit presque
-toujours _en aller_ pour s’en aller:
-
- «Goliath ki _en vint_ de l’ost as Philistiens.» (P. 64.)
- --«Samuel od Saul _en alad_.» (P. 57.)
-
-_Plaindre_ pour _se plaindre_:
-
- «Cume deus dameiseles vinrent _plaindre_ ad rei Salomum.»
-
- (P. 235.)
-
- «Pur ço _en va_ e destruis Amalech.»
-
- (P. 53.)
-
-_Arrêter_ était dans les mêmes conditions; et même aujourd’hui l’on ne
-dit pas _arrête-toi_, _arrêtez-vous_, mais _arrête! arrêtez!_
-
-Cette faculté de prendre ou de laisser le pronom a été cause que
-beaucoup de verbes sont devenus exclusivement neutres ou actifs, qui
-dans l’origine étaient réfléchis. Car cette forme réfléchie plaisait à
-nos pères, pour les verbes exprimant une action dont l’auteur pouvait
-être aussi l’objet. Ainsi ils disaient _se dormir_, _se disner_, _se
-combattre à quelqu’un_, _se fuir_ (d’où reste _s’enfuir_), _se mourir_,
-_se jouer_, etc.; quelques verbes sont restés dans l’indécision, comme
-_arrêter_ ou _s’arrêter_.
-
- «Car pour moi j’ai certaine affaire
- «Qui ne me permet pas d’_arrêter_ en chemin.»
-
- (LA FONTAINE. _Le Renard et le Bouc._)
-
---ARRÊTER AVEC SOI:
-
- Si tu veux me servir, je t’_arrête avec moi_.
-
- (_L’Ét._ II. 9.)
-
-Nous dirions aujourd’hui simplement: _Je t’arrête_.
-
-
-ARTICLE mis où nous avons coutume de l’omettre, FAIRE LA JUSTICE:
-
- Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos
- coudées franches à vous en faire _la_ justice à bons coups de
- bâton.
-
- (_G. D._ I. 3.)
-
- Nous serons les premiers, sa mère et moi, à vous en faire _la_
- justice.
-
- (_Ibid._ I. 4.)
-
---Mis en correspondance de _un_, _une_:
-
- George Dandin, George Dandin, vous avez fait _une_ sottise _la_
- plus grande du monde.
-
- (_Ibid._ I. 1.)
-
- Elle se prend d’_un_ air _le_ plus charmant du monde aux choses
- qu’elle fait.
-
- (_L’Av._ I. 2.)
-
---Article supprimé où nous le répétons:
-
- Dis si _les_ plus cruels _et plus durs_ sentiments
- Ont rien d’impénétrable à des traits si charmants.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
- Il nous faut _le_ mener en quelque hôtellerie,
- _Et faire_ sur les pots décharger sa furie.
-
- (_Ibid._ I. 11.)
-
-Le mener.... le faire décharger sa furie.
-
- Les querelles, _procès, faim, soif et maladie_,
- Troublent-ils pas assez le repos de la vie?
-
- (_Sgan._ 17.)
-
-Les quatre derniers substantifs sont embrassés dans l’article pluriel,
-placé une fois pour toutes devant le premier.
-
-Cet emploi de l’article était une tradition du XVIe siècle. Au
-XVIe siècle, on n’exprimait qu’une fois l’article devant plusieurs
-substantifs, même de genres différents, pourvu qu’ils fussent au même
-nombre, c’est-à-dire, tous au pluriel ou tous au singulier:
-
- «Quant à _la hardiesse et courage_, quant à _la fermeté,
- constance et resolution_ contre les douleurs, etc.»
-
- (MONTAIGNE. III. 6.)
-
- «Qui ne participe _au hasard et difficulté_ ne peult pretendre
- interest _à l’honneur et plaisir_ qui suit les actions
- hasardeuses.»
-
- (_Id._ III. 7.)
-
-La même règle s’appliquait au pronom possessif:
-
- «Nostre royne Catherine tesmoigneroist _sa liberalité et
- munificence_.»
-
- (_Id._ III. 6.)
-
- «Madame Katerine, ma sœur......, est partie avecques _ma
- litiere et cheval_.......»
-
- (LA REINE DE NAVARRE. _Lettres._ I. p. 290.)
-
-Notre vieille langue avait si fort le goût de l’ellipse, qu’elle
-s’empressait de l’admettre dès qu’il n’en résultait pas le danger
-d’être obscur ou équivoque. _Le plus_, marque du superlatif, ne se
-répétait pas aussi devant plusieurs adjectifs. La première fois servait
-pour toute la suite:
-
- «...... Tant de villes rasées, tant de nations exterminées,
- tant de millions de peuples passés au fil de l’espée, et _la
- plus riche et belle_ partie du monde bouleversée pour la
- negociation des perles et du poivre.»
-
- (MONTAIGNE. III. 6.)
-
-Que gagnons-nous à répéter toujours l’article? ce n’est ni de la
-clarté, ni de la rapidité.
-
-
-A SAVOIR, voy. ASSAVOIR.
-
-
-AS DE PIQUE, langue piquante, mauvaise langue:
-
- O la fine pratique,
- Un mari confident!
-
- MARINETTE.
-
- Taisez-vous, _as de pique_!
-
- (_Dép. am._ V. 9.)
-
-Jeu de mots sur le sens figuré du verbe _piquer_.
-
-
-ASSASSINANT, adjectif; RIGUEUR ASSASSINANTE:
-
- Et dans le procédé des dieux,
- Dont tu veux que je me contente,
- Une _rigueur assassinante_
- Ne paroît-elle pas aux yeux?
-
- (_Psyché._ II. 1.)
-
-(Voyez AMITIÉ TUANTE.)
-
-
-ASSAVOIR:
-
- Le bal et la grand’bande, _assavoir_ deux musettes.
-
- (_Tart._ II. 3.)
-
-Toutes les éditions portent mal à propos _à savoir_ en deux mots. Il ne
-faut point d’_à_; c’est l’ancien infinitif _assavoir_. L’usage permet
-aussi bien de dire: _savoir_, _deux musettes_, non qu’alors on supprime
-l’_à_, mais on substitue à l’ancienne forme la nouvelle. _Faire à
-savoir_ n’a point de sens.
-
-Dans l’origine, l’_a_ était employé comme affixe au-devant de certains
-verbes: _asavoir_, _alogier_, _apetisser_, _asasier_, _alentir_, etc.;
-on ne sait pourquoi les trois derniers ont pris l’_r_: _rapetisser_,
-_rassasier_, _ralentir_:
-
- «Dame, je vos fais _asavoir_
- «Que j’ai esté et main et soir
- «Vos homs, vo serfs, vo chevaliers.»
-
- (_Roman de Coucy._)
-
- «Israel se fud _alogied_ sur une fontaine.»
-
- (_Rois_, p. 112.)
-
-Se logea sur une fontaine.
-
- «Li sages est cil qui met en bones gens ce qu’il pot soufrir,
- sans _apetisser_ et sans acquerre malvaisement.»
-
- (_Beaumanoir._ I. 22.)
-
- «Li cueur avariscieus ne pot estre _assasiez_ d’avoir.»
-
- (_Ibid._ p. 21.)
-
-Pascal, dans la première _Provinciale_:
-
- «Si j’avois du crédit en France, je ferois publier à son de
- trompe: _On fait à savoir_ (_sic_) que quand les jacobins
- disent que la grâce suffisante est donnée à tous, ils entendent
- que tous n’ont pas la grâce qui suffit effectivement.»
-
-Cette formule de publication s’est transmise, par la tradition orale,
-du fond du moyen âge; je l’ai encore entendue dans quelques villes de
-province. Mais quand on l’écrit, il faut mettre _assavoir_.
-
-
-ASSEZ BONNE HEURE, de bonne heure:
-
- Ah! pour cela toujours il est _assez bonne heure_.
-
- (_Dép. am._ IV. 1.)
-
-Si Molière eût jugé cette expression incorrecte, il lui était aisé de
-mettre: _Il est d’assez bonne heure_.
-
-
-ASSIGNER SUR:
-
- Les dettes que vous avez _assignées sur_ le mariage de ma fille.
-
- (_Pourc._ II. 7.)
-
-On dirait aujourd’hui: _hypothéquées_ sur le mariage de ma fille.
-
-
-ASSOUVIR (S’), absolument comme _se satisfaire_:
-
- Laissez-moi _m’assouvir_ dans mon couroux extrême.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
-
-ASSURANCE SUR (PRENDRE):
-
- Ne m’abusez-vous point d’un faux espoir, et puis-je _prendre
- quelque assurance sur_ la nouveauté surprenante d’une telle
- conversion?
-
- (_D. Juan._ V. 1.)
-
-
-ASSURÉ, absolument, hardi, intrépide:
-
- Est-il possible qu’un homme si _assuré_ dans la guerre soit si
- timide en amour?
-
- (_Am. Magn._ I. 1.)
-
---ASSURER QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN:
-
- Pour moi, contre chacun je pris votre défense,
- Et _leur assurai_ fort que c’étoit médisance.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
---ASSURER QUELQU’UN DE SES SERVICES:
-
- Dites-lui un peu que monsieur et madame sont des personnes de
- grande qualité qui lui viennent faire la révérence comme mes
- amis, et l’_assurer de leurs services_.
-
- (_B. gent._ V. 5.)
-
---ASSURER (S’), absolument, prendre sécurité, confiance; se rassurer:
-
- A moins que Valère se pende,
- Bagatelle! son cœur _ne s’assurera point_.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Moins on mérite un bien qu’on nous fait espérer,
- Plus notre âme a de peine à pouvoir _s’assurer_.
-
- (_D. Garcie._ II. 6.)
-
- Quelque chien enragé l’a mordu, _je m’assure_.
-
- (_Éc. des fem._ II. 2.)
-
- Ce n’est pas assez pour _m’assurer_, entièrement, que ce qu’il
- vient de faire.
-
- (_Scapin._ III. 1.)
-
- «On ne peut _s’assurer_, et l’on est toujours dans la défiance.»
-
- (PASCAL. _Pensées_, p. 406.)
-
- «Voyant trop pour nier et trop peu pour _m’assurer_.»
-
- (_Ibid._ p. 210.)
-
- «_Je m’assure_, mes pères, que ces exemples sacrés suffisent
- pour vous faire entendre... etc.»
-
- (PASCAL. 11e _Prov._)
-
- «On lui a envoyé les dix premières lettres (à Escobar): vous
- pouviez aussi lui envoyer votre objection, et _je m’assure_
- qu’il y eût bien répondu.»
-
- (_Id._ 12e _Prov._)
-
---ASSURER (S’) A...:
-
- Faut-il que _je m’assure au rapport_ de mes yeux?
-
- (_D. Garcie._ IV. 7.)
-
- Et n’est-il pas coupable en ne _s’assurant pas
- A_ ce qu’on ne dit point qu’après de grands combats?
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
---ASSURER (S’) DE.... prendre sécurité, compter certitude sur....:
-
- Pour mon cœur, vous pouvez _vous assurer de lui_.
-
- (_Fem. sav._ IV. 7.)
-
---ASSURER (S’) EN QUELQU’UN, EN QUELQUE CHOSE:
-
- Du sort dont vous parlez je le garantis, moi,
- S’il faut que par l’hymen il reçoive ma foi:
- Il _s’en peut assurer_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 3.)
-
- C’est conscience à ceux qui _s’assurent en nous_.
-
- (_Ibid._)
-
---ASSURER (S’) SUR:
-
- C’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme
- malheureuse, de ne pouvoir point _s’assurer sur_ toute la
- prudence et toute l’honnêteté de sa conduite.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
- Nos vœux _sur des discours_ ont peine à _s’assurer_.
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
-
-ATTACHE, subst. fém., attachement, ATTACHE A...:
-
- Et sa puissante _attache aux choses éternelles_.
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
- «Pour moi, je n’ai pu y prendre d’_attache_.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 115.)
-
-
-ATTAQUER QUELQU’UN D’AMITIÉ, D’AMOUR:
-
- ZERBINETTE.
-
- Je ne suis point personne à reculer lorsqu’on _m’attaque
- d’amitié_.
-
- SCAPIN.
-
- Et lorsque c’est _d’amour_ qu’on _vous attaque_?
-
- (_Scapin._ III. 1.)
-
-Zerbinette veut dire: Lorsqu’on me prévient en m’offrant son amitié,
-comme vient de le faire Hyacinthe.
-
-
-AU, AUX, dans le, dans les, relativement à:
-
- Je ne me trompe guère _aux_ choses que je pense.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Je ne sais si quelqu’un blâmera ma conduite
- _Au_ secret que j’ai fait d’une telle visite;
- Mais je sais qu’_aux_ projets qui veulent la clarté,
- Prince, je n’ai jamais cherché l’obscurité.
-
- (_D. Garcie._ III. 3.)
-
- L’endurcissement _au péché_ traîne une mort funeste.
-
- (_D. Juan._ V. 6.)
-
- Comment?--Je vois ma faute _aux_ choses qu’il me dit.
-
- (_Tart._ IV. 8.)
-
- Et qu’_au dû de ma charge_ on ne me trouble en rien.
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
- Je trouve dans votre personne de quoi avoir raison _aux choses_
- que je fais pour vous.
-
- (_L’Av._ I. 1.)
-
- Elle se prend d’un air le plus charmant du monde _aux_ choses
- qu’elle fait.
-
- (_L’Av._ I. 2.)
-
- Et laver mon affront _au_ sang d’un scélérat.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
- On souffre _aux entretiens_ ces sortes de combats.
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
- Je ne m’étonne pas, _au combat_ que j’essuie,
- De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie.
-
- (_Ibid._)
-
-Molière emploie volontiers _aux_ dans la première partie de la phrase,
-et _dans les_ dans la seconde.
-
- Nous saurons toutes deux imiter notre mère
- ..........................................
- ..........................................
- Vous, _aux productions_ d’esprit et de lumière,
- Moi, _dans celles_, ma sœur, qui sont de la matière.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- _Aux ballades_ surtout vous êtes admirable.
- --Et _dans les bouts-rimés_ je vous trouve adorable.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
-Cet emploi du datif, qui communique au discours tant de rapidité, était
-régulier dans le XVIe et le XVIIe siècle.
-
- «De toutes les absurdités la plus absurde _aux epicuriens_ est
- desadvouer la force et l’effect des sens.»
-
- (MONTAIGNE. II. ch. 12.)
-
- «C’est à l’adventure quelque sens particulier qui..... advertit
- les poulets de la qualité hostile qui est _au chat_ contre eux.»
-
- (_Id._ I. 1.)
-
- «Il n’est rien qui nous jecte tant _aux dangiers_ qu’une faim
- inconsiderée de nous en mettre hors.»
-
- (_Id._ III. 6.)
-
- «Je ne craindray point d’opposer les exemples que je trouveray
- parmi eulx (les sauvages américains), aux plus fameux exemples
- anciens que nous ayons _aux mémoires_ de nostre monde par deçà.»
-
- (_Id. ibid._)
-
-L’origine et la justification de cet emploi du datif se voient toutes
-seules: c’est un latinisme. Le datif représente ici l’ablatif avec ou
-sans préposition.
-
-Pascal a dit, par un latinisme analogue:
-
- «Il étoit naturel à Adam et _juste à son innocence_...»
-
- (_Pensées._ p. 323.)
-
-Mais ici le datif dépend plutôt de l’adjectif. Cette expression revient
-très-souvent dans les _Provinciales_: _au sens de_, c’est-à-dire, _dans
-le sens de_:
-
- «.... Je lui dis au hasard: Je l’entends _au sens des
- molinistes_.»
-
- (1re _Prov._)
-
---AUX, sur les; FAIRE UNE ÉPREUVE A QUELQU’UN:
-
- J’approuve la pensée, et nous avons matière
- D’en _faire l’épreuve_ première
- _Aux deux princes_ qui sont les derniers arrivés.
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-(Voyez DATIF.)
-
-
-AUCUN, quelque, le moindre:
-
- Sans me nommer pourtant en _aucune_ manière,
- Ni faire _aucun_ semblant que je serai derrière.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 9.)
-
-
-AUDIENCE AVIDE:
-
- Et je vois sa raison
- D’une _audience avide_ avaler ce poison.
-
- (_D. Garcie._ II. 1.)
-
-_Avaler d’une audience_ est une expression inadmissible, et qui touche
-au galimatias. Les Latins, plus hardis que nous, disaient bien _densum
-humeris bibit aure vulgus_; mais le français ne souffre pas l’image
-d’un homme qui avale par l’oreille.
-
-
-AUNE, TOUT DU LONG DE L’AUNE:
-
- Mme PERNELLE.
-
- C’est véritablement la tour de Babylone,
- Car chacun y babille, et _tout du long de l’aune_.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-Jusqu’au bout, sans omettre un seul point.
-
-Il est superflu sans doute d’avertir que cette locution est triviale;
-on est assez prévenu par le caractère de celle qui l’emploie.
-
-
-AUPARAVANT QUE DE, archaïsme:
-
- JEANNOT.
-
- C’est M. le conseiller, madame, qui vous souhaite le bonjour,
- et, _auparavant que de_ venir, vous envoie des poires de son
- jardin.
-
- (_C{sse} d’Esc._ 13.)
-
-_Par avant_ est une expression composée, que l’on traitait comme un
-substantif: _le par-avant_, _du par-avant_, _au par-avant_; c’est le
-datif, ou plutôt l’ablatif absolu des Latins, et l’on construisait
-comme _avant_. (Voyez AVANT QUE DE.)
-
-
-AUPRÈS, adverbe:
-
- Monsieur, si vous n’êtes _auprès_,
- Nous aurons de la peine à retenir Agnès.
-
- (_Éc. des fem._ V. 8.)
-
-
-AUQUEL pour _où_:
-
- Et c’est assez, je crois, pour remettre ton cœur
- Dans l’état _auquel_ il doit être.
-
- (_Amph._ III. 11.)
-
-
-AU PRIX DE, en comparaison de:
-
- Tout ce qu’il a touché jusqu’ici n’est que bagatelle, _au prix
- de_ ce qui reste.
-
- (_Impromptu._ 3. 1663.)
-
-Comparé à la valeur de ce qui reste.
-
- «Elles filoient si bien, que les sœurs filandières
- «Ne faisoient que brouiller _au prix de celles-ci_.»
-
- (LA FONT. _La Vieille et ses Servantes._)
-
- «..... Il n’étoit _au prix d’elle_
- «Qu’un franc dissipateur, un parfait débauché.»
-
- (BOILEAU. _Sat._ X.)
-
-
-AU RETOUR DE, en retour de...:
-
- Et j’en ai refusé cent pistoles, crois-moi,
- _Au retour d’un cheval_ amené pour le roi.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-
-AUSSI, pour _non plus_, dans une phrase négative:
-
- Ma foi, je n’irai pas.
- --Je n’irai pas _aussi_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- Si je n’approuve pas ces amis des galants,
- Je ne suis pas _aussi_ pour ces gens turbulents....
-
- (_Ibid._ IV. 8.)
-
- L’action que vous avez faite n’est pas d’un gentilhomme, et ce
- n’est pas en gentilhomme _aussi_ que je veux vous traiter.
-
- (_G. D._ II. 10.)
-
-La tournure moderne pour employer _aussi_, serait: _aussi_ n’est-ce pas
-en gentilhomme, etc....
-
-Mais le XVIIe siècle conservait _aussi_ même après la négation
-exprimée, qui aujourd’hui commande _non plus_.
-
- --«Ragotin fit entendre à la Rancune qu’une des comédiennes
- luy plaisoit infiniment. Et laquelle? dit la Rancune. Le petit
- homme estoit si troublé d’en avoir tant dit, qu’il respondit:
- Je ne sçay.--_Ny moy aussy_, dit la Rancune.»
-
- (SCARRON. _Rom. com._ 1re p. ch. XI.)
-
- «Ces paroles ne peuvent donc servir qu’à vous convaincre
- vous-même d’imposture, et elles _ne_ servent pas _aussi_
- davantage pour justifier Vasquez.»
-
- (PASCAL. 12e _provinc._)
-
-L’étymologie d’_aussi_ est _etiam_. On disait dans l’origine _essi_,
-d’où l’on fit aisément _ossi_, et l’on écrivit par corruption _aussi_.
-Sylvius, dans sa grammaire imprimée chez Robert Estienne, en 1531, dit:
-«_Etiam_, _eci_ vel _oci_; corrupte _aussi_.» (P. 145.)
-
-
-AUTANT; IL N’EN FAUT PLUS QU’AUTANT, pour dire _il ne s’en faut guère_:
-
- On la croyoit morte, et ce n’étoit rien.
- _Il n’en faut plus qu’autant_, elle se porte bien.
-
- (_Sgan._ 6.)
-
-
-AVALER L’USAGE DE QUELQUE CHOSE, s’y soumettre bon gré malgré:
-
- De ces femmes aux beaux et louables talents,
- Qui savent accabler leurs maris de tendresses,
- Pour leur faire _avaler l’usage des galants_!
-
- (_Amph._ I. 4.)
-
-
-AVANCÉ: PAROLE AVANCÉE, donnée:
-
- Me tiendrez-vous au moins la _parole avancée_?
-
- (_Mélicerte._ II. 5.)
-
-
-AVANT, adverbe, pour _auparavant_:
-
- Mais _avant_, pour pouvoir mieux feindre ce trépas,
- J’ai fait que vers sa grange il a porté ses pas.
-
- (_L’Ét._ II. 1.)
-
---AVANT JOUR, préposition, avant le jour:
-
- Je veux savoir de toi, traître,
- Ce que tu fais, d’où tu viens _avant jour_.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
---AVANT QUE (un infinitif), sans _de_:
-
- Ne me demandez rien _avant que regarder_
- Ce qu’à mes sentiments vous devez demander.
-
- (_D. Garcie._ III. 2.)
-
- Il faut, _avant que voir_ ma femme,
- Que je débrouille ici cette confusion.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
-Molière emploie indifféremment ces trois formes: _avant de_, _avant
-que_, _avant que de_, suivis d’un verbe à l’infinitif.
-
---AVANT QUE, sans _ne_:
-
- Allons, courons _avant que_ d’avec eux _il sorte_.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
- «_Avant qu’on l’ouvrît_ (la cédule), les amis du prince
- soutinrent que, _etc._...»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
- «Toutes vos fables pouvoient vous servir _avant qu’on sût_ vos
- principes.»
-
- (PASCAL. 15e _Prov._)
-
-La question de _ne_, exprimé ou supprimé après _avant que_, a été fort
-controversée. M. François de Neufchâteau, dans une lettre au _Mercure
-de France_ du 26 août 1809, admet la négation _quelquefois_. On lui
-répondit par une lettre signée VALANT, où quantité d’exemples sont
-accumulés, ensuite d’une longue discussion théorique, pour démontrer
-qu’il ne faut _jamais_ de négation entre _avant que_ et le verbe
-subséquent; et c’est aussi l’opinion de l’Académie, fondée sur l’usage
-invariable du XVIIe siècle. Pascal, la Bruyère, la Fontaine, Boileau,
-Racine, Molière, Regnard, etc., etc., n’emploient pas la négation.
-
-Marmontel l’a employée, mais c’est Marmontel.
-
---AVANT QUE DE....:
-
- Si l’auteur lui eût montré sa comédie _avant que de_ la faire
- voir au public, il l’eût trouvée la plus belle du monde.
-
- (_Crit. de l’Éc. des f._ 6.)
-
- _Avant que de_ passer plus avant, je voudrois bien agiter à
- fond cette matière.
-
- (_Mar. for._ 5.)
-
- Je les conjure de tout mon cœur de ne point condamner les
- choses _avant que de les voir_.
-
- (_Préf. de Tartufe_.)
-
- «_Avant que de les mener_ sur la place, il fit habiller les
- deux premiers le plus proprement qu’il put.»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
-(Voyez DE _supprimé_ après _avant que_.)
-
- «_Avant que de répondre_ aux reproches que vous me faites, je
- commencerai par l’éclaircissement de votre doctrine à ce sujet.»
-
- (PASCAL. 12e _Prov._)
-
-
-AVECQUE, archaïsme:
-
- Vous êtes romanesque _avecque_ vos chimères.
-
- (_Ibid._ I. 2.)
-
- Les dettes aujourd’hui, quelque soin qu’on emploie,
- Sont comme les enfants, que l’on conçoit en joie,
- Et dont _avecque_ peine on fait l’accouchement.
-
- (_Ibid._ I. 6.)
-
- Si je pouvois parler _avecque_ hardiesse.
-
- (_Ibid._ 9.)
-
- Et m’en vais tout mon soûl pleurer _avecque_ lui.
-
- (_Ibid._ II. 4.)
-
- L’union de Valère _avecque_ Marianne.
-
- (_Tart._ III. 1.)
-
- Et qu’_avecque_ le cœur d’un perfide vaurien
- Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
-Cette forme est si fréquente dans Molière, qu’il a paru inutile d’en
-rapporter plus d’exemples.
-
-
-AVENANT QUE, participe absolu, c’est-à-dire, dans le cas où....:
-
- Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines,
- Dont, _avenant que Dieu de ce monde m’ôtât_,
- J’entendois tout de bon que lui seul héritât.
-
- (_L’Ét._ IV. 2.)
-
-
-AVIOMMES; patois; pour _avions_:
-
- PIERROT.
-
- Tout gros monsieur qu’il est, il seroit par ma fiqué nayé, si
- je _n’aviomme_ été là.
-
- (_D. Juan._ II. 1.)
-
-Cette forme est primitive. L’_m_ à la terminaison caractérise en latin
-les premières personnes du pluriel, _habemus_, _amamus_; _vidissemus_,
-_audivimus_, etc. Aussi les plus anciens textes, par exemple le
-livre des Rois, ne manquent jamais d’écrire _nous attendrum_, _nous
-manderum_, _nous renderum_.
-
-Quand le mot suivant avait pour initiale une voyelle, l’_m_ finale s’y
-détachait:
-
- «.... Salvez seiez de Deu
- «Li glorius que _devum aurer_.»
-
- (_Roland._ st. 32.)
-
- «Que devome aourer» (_adorer_).
-
-Mais s’il suivait une consonne, il fallait bien, pour n’en pas
-articuler deux consécutives (ce qui ne se faisait jamais), éteindre
-l’_m_ et la changer en _n_. Par exemple:
-
- «Le matin à vos _vendrum_, e en vostre merci nus _mettrum_.»
-
- (_Rois._ p. 37.)
-
-On prononçait _vendrome_ et _mettrons_.
-
-La dernière forme a supplanté l’autre, et s’est établie exclusivement
-pour tous les cas.
-
-Mais auparavant l’autre avait régné, et avait été sur le point de
-triompher aussi; car, pour la fixer, on écrivit longtemps les premières
-personnes en _omes_. Marsile parlant de Roland:
-
- «Seit ki l’ocie, tute pais puis _auriomes_.»
-
- (_Roland._ st. 28.)
-
- «Qu’en avez fait, ce dit fromons li viez?
- «--Sire, en ce bois _l’avoumes_ nous laissie.»
-
- (_Garin._ t. II. p. 243.)
-
- --«Se nous _demenomes_ ensi li uns les aultres, et _alomes_
- rancunant, bien voi que nous _reperdrons_ toute la tiere, et
- nous meismes _seromes_ perdu.»
-
- (VILLEHARDHOIN. p. 199. éd. P. Paris.)
-
-On remarquera dans ce passage la forme moderne _nous reperdrons_
-au milieu des formes primitives en _omes_, qui sont celles que
-Villehardhoin affectionne.
-
-Qui pourra dire ce qui a déterminé le triomphe définitif de l’une
-plutôt que de l’autre? Le langage est plein de ces mystères
-insondables, pareils à ceux de la conception et de la génération
-humaine: on les suit jusqu’à une certaine limite, où soudain la nature
-se cache, et disparaît derrière un voile que tous les efforts de la
-philosophie, aidée de la science, ne parviendront pas à soulever.
-
-Sur l’union du pronom singulier au verbe pluriel, _je n’aviomme_, voyez
-à JE.
-
-
-AVIS FAISABLE, exécutable:
-
- Enfin c’est un _avis_ d’un gain inconcevable,
- Et que du premier mot on trouvera _faisable_.
-
- (_Fâcheux._ III. 3.)
-
-
-AVISER, actif; AVISER QUELQU’UN DE, le faire songer à...:
-
- _De ta femme_ il fallut moi-même _t’aviser_.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
---Neutre, pour _s’aviser_:
-
- Sans aller de surcroît _aviser_ sottement
- De se faire un chagrin qui n’a nul fondement.
-
- (_Coc. im._ 17.)
-
- Selon la coutume de certains impertinents de laquais qui
- viennent provoquer les gens, _et les faire aviser_ de boire
- lorsqu’ils n’y songent pas.
-
- (_L’Av._ III. 2.)
-
- Je vais vite consulter un avocat, _et aviser_ des biais que
- j’ai à prendre.
-
- (_Scapin._ II. 1.)
-
-Réfléchir ou prendre avis touchant les biais que, etc.
-
-
-AVOIR, auxiliaire, pour _être_:
-
- Et _j’ai_ pour vous trouver _rentré_ par l’autre porte.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
- _J’ai monté_ pour vous dire, et d’un cœur véritable...
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- Au reste, vous saurez
- Que _je n’ai demeuré_ qu’un quart d’heure à le faire.
-
- (_Ibid._)
-
-Pareillement dans la Fontaine:
-
- «Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence
- «Autant de jugement que de barbe au menton,
- «Tu _n’aurois_ pas à la légère
- «_Descendu_ dans ce puits.»
-
- (_Le Renard et le Bouc._)
-
---AVOIR, N’AVOIR PAS POUR UN.... voyez POUR.
-
---AVOIR DE COUTUME:
-
- Oui, monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ôter
- l’envie de nous faire courir toutes les nuits, comme vous
- _aviez de coutume_.
-
- (_Scapin._ II. 5.)
-
---AVOIR DES CONJECTURES DE QUELQUE CHOSE:
-
- La cabale s’est réveillée aux simples _conjectures_ qu’ils ont
- pu _avoir de la chose_.
-
- (2e _Placet au R._)
-
---AVOIR EN MAIN:
-
- _J’avois_ pour de tels coups certaine vieille _en main_.
-
- (_Éc. des f._ III. 4.)
-
---AVOIR FAMILIARITÉ AVEC QUELQU’UN:
-
- _Tu as donc familiarité_, Moron, _avec le prince_ d’Ithaque?
-
- (_Pr. d’Él._ III. 3.)
-
---AVOIR PEINE DE (un infinitif), avoir peine à....:
-
- J’ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
- De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure,
- Que _j’aie peine_ aussi _d’en sortir_ par après.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
- Cet amas d’actions indignes dont _on a peine.... d’adoucir_ le
- mauvais visage.
-
- (_D. Juan._ IV. 6.)
-
-On ne dirait plus aujourd’hui le visage d’une action; mais le
-Dictionnaire de l’Académie (1694) cite comme exemple: _Cette affaire a
-deux visages_; et l’on dira bien encore: _envisager une affaire_ sous
-tel ou tel aspect.
-
---AVOIR POUR AGRÉABLE:
-
- Et je vous supplierai d’_avoir pour agréable_
- Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-Cette façon de parler est très-fréquente dans _Gil Blas_.
-
---AVOIR QUELQU’UN QUI... QUE...:
-
- Et quand _on a quelqu’un qu’_on hait ou _qui_ déplaît,
- Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-Cette façon de parler paraît embarrassée et pénible; cependant elle
-n’a pas été suggérée à Molière par la difficulté de la mesure, car il
-l’emploie en prose:
-
- _Vous avez_, monsieur, _un certain monsieur de Pourceaugnac
- qui_ doit épouser votre fille.
-
- (_Pourc._ II. 2.)
-
-
-AVOUER LA DETTE, figurément, ne pas dissimuler:
-
- Ma foi, madame, _avouons la dette_: vous voudriez qu’il fût à
- vous.
-
- (_ Pr. d’Él._ IV. 6.)
-
-Regnard, dans le _Distrait_:
-
- «Parlons à cœur ouvert, et _confessons la dette_:
- «Je suis un peu coquet, tu n’es pas mal coquette.»
-
- (IV. 3.)
-
-
-AYE, ou AY, monosyllabe:
-
- Dans cette joie...--_Aye, ay!_ doucement, je vous prie.
-
- (_L’Ét._ V. 15.)
-
-AÏE, par l’introduction du _d_, _aïde_ ou _aide_, selon la
-prononciation moderne, syncope d’_adjutorium_. _Aye, aye!_
-c’est-à-dire, à l’aide, à l’aide!
-
- «Certes, nous ne vous faudrons mie:
- «Tous jours serons en vostre _aïe_.»
-
- (_R. de Coucy._ v. 766.)
-
- «... Quant ele vit Arabis si cunfundre,
- «A halte voix s’escrie: _Aïez_ nous, mahum!»
-
- (_Roland._ st. 266.)
-
-
-BABYLONE; LA TOUR DE BABYLONE, comme qui dirait la tour du babil:
-
- C’est véritablement _la tour de Babylone_,
- Car chacun y babille, et tout du long de l’aune.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
- «Le Père Caussin, jésuite, dit, dans sa _Cour sainte_, que _les
- hommes ont fondé la tour de Babel, et les femmes la tour de
- babil_. Ce quolibet du jésuite n’aurait-il pas donné l’idée de
- celui que Molière met dans la bouche de madame Pernelle? et le
- père Caussin ne serait-il pas le docteur dont parle la vieille
- dévote?»
-
- (M. AUGER.)
-
-
-BAIE:
-
- C’est une _baie_
- Qui sert sans doute aux feux dont l’ingrate _le paie_.
-
- (_Dép. am._ I. 5.)
-
-Cette expression, _payer d’une baie_, nous reporte à la farce de
-Pathelin, dont la première édition est de 1490. Le prodigieux succès
-de ce _Pathelin_ fit passer en proverbe plusieurs mots de cette pièce;
-nous disons encore: _revenir à ses moutons_. _Payer d’une baie_ est
-une allusion à cette autre scène excellente, où le berger, acquitté du
-meurtre des moutons, paye son avocat en lui disant _Bée_, comme il a
-fait au juge; et la fourberie retombe sur son auteur.
-
- _Messire_ JEHAN.
-
- «Et comme quoi?
-
- PATHELIN.
-
- «Pour ce qu’_en bée_
- «_Il me paya_ subtilement.»
-
- (_Le Testament de Pathelin._)
-
---BAIE (DONNER LA):
-
- Le sort a bien _donné la baie_ à mon espoir.
-
- (_L’Ét._ II. 13.)
-
-
-BAILLER, archaïsme, donner:
-
- Un sergent _baillera_ de faux exploits, sur quoi vous serez
- condamné sans que vous le sachiez.
-
- (_Scapin._ II. 8.)
-
-_Bailler un exploit_ était le terme consacré en style d’huissier;
-Molière n’avait garde de changer le mot technique.
-
-
-BAISSEMENT DE TÊTE:
-
- Quelque _baissement de tête_, un soupir mortifié, deux
- roulements d’yeux, rajustent dans le monde tout ce qu’ils (les
- scélérats) peuvent faire.
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
-
-BALANCER QUELQUE CHOSE:
-
- Un homme qui..... et _ne balance aucune chose_.
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
-Qui ne pèse rien.
-
-
-BALLE, RIMEUR DE BALLE:
-
- Allez, _rimeur de balle_, opprobre du métier.
-
- (_Fem. sav._ III. 5.)
-
- «_Balle_, en termes d’agriculture, est une petite paille,
- capsule ou gousse, qui sert d’enveloppe au grain dans l’épi.»
-
- (TRÉVOUX.)
-
-Si _balle_ est ici dans ce sens, _rimeur de balle_ serait une métaphore
-prise d’un objet qui, devant être rembourré de plume ou de crin, ne
-l’est que de _balle_, et ainsi d’une valeur réelle très-inférieure à
-l’apparence; mais cela paraît forcé.
-
-Trévoux explique _rimeur de balle_, par allusion à la _balle_ des
-marchands forains: «On appelle _rimeur de balle_ un poëte dont les vers
-sont si mauvais, qu’ils ne servent qu’à envelopper des marchandises.»
-C’est ainsi qu’on dit _poëte des halles_.
-
-
-BARBARISMES DE BON GOUT, en matière de bon goût:
-
- Des incongruités de bonne chère et des _barbarismes de bon
- goût_.
-
- (_B. gent._ IV. 1.)
-
-(Voyez SOLÉCISMES EN CONDUITE.)
-
-
-BARGUIGNER:
-
- A quoi bon tant _barguigner_ et tant tourner autour du pot?
-
- (_Pourc._ I. 7.)
-
-_Barguigner_ signifie _marchander_ en vieux français; racine _bargain_,
-que les Anglais nous ont pris et conservent encore.
-
- «Estagiers de Paris puent _barguignier_ et achater bled, ou
- marchié de Paris.»
-
- (_Livre des mestiers._ p. 17.)
-
-Le sire de Coucy, déguisé en mercier ambulant, ouvre sa balle; toute la
-maison y accourt, et la châtelaine de Fayel elle-même:
-
- «Iluec trouverent le mercier,
- «E lor dame qui remuoit
- «Les joiaus, et les _bargignoit_.
- «Aulcuns aussy de la mesnie
- «Ont mainte chose _bargignie_....
- «Et quant rien plus ne _bargigna_,
- «Sa marchandise appareilla,
- «Et prist son fardel à trousser.....
-
- (_Roman de Coucy._)
-
- «La dame dist à son valet:
- «Faites demourer sans long plait
- «Ce povre home, marchand estragne.
- «Cilz respont, sans faire _bargagne_:
- «Gentilz dame, Dieus le vous mire.»
-
- (_Ibid._)
-
-Elle _marchandait_ les joyaux;--et quand on ne _marchanda_ plus
-rien...;--il répond _sans marchander_. _Barguigner_ n’a plus
-aujourd’hui que le sens figuré de _marchander_.
-
-
-BASTE, de l’italien _basta_, suffit:
-
- _Baste!_ songez à vous dans ce nouveau dessein.
-
- (_L’Ét._ IV. 1.)
-
- _Baste!_ laissons là ce chapitre.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 1.)
-
-
-BATIR SUR DES ATTRAITS....:
-
- Mon cœur aura _bâti sur ses attraits naissants_.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 1.)
-
-C’est l’abrégé d’une expression métaphorique: bâtir, fonder un espoir
-sur.....
-
-
-BATTEUR:
-
- Oui, je te ferai voir, _batteur_ que Dieu confonde,
- Que ce n’est pas pour rien qu’il faut rouer le monde.
-
- (_L’Ét._ II. 9.)
-
-
-BEAU, au sens métaphorique de _pur_:
-
- SGANARELLE.
-
- Vous vous taisez exprès, et me laissez parler _par belle
- malice_!
-
- (_D. Juan._ III. 1.)
-
-
-BEAUCOUP devant un adjectif ou un partic. passé:
-
- Je vous suis _beaucoup obligé_.
-
- (_Pourc._ III. 9.)
-
- Leur savoir à la France est _beaucoup nécessaire_!
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
-
-BÉCARRE; DU BÉCARRE, terme technique, aujourd’hui inusité:
-
- Ah! monsieur, _c’est du beau bécarre_!
-
- (_Le Sicilien._ 2.)
-
- Et là-dessus vient un berger, berger joyeux, avec _un bécarre
- admirable_, qui se moque de leur foiblesse.
-
- (_Ibid._)
-
-Cela veut dire que la musique passe du mode mineur au majeur.
-
-
-BÉCASSE BRIDÉE:
-
- Ma foi, monsieur, _la bécasse est bridée_; et vous avez cru
- faire un jeu qui demeure une vérité.
-
- (_Am. méd._ III. 9.)
-
- «Cela se dit figurément, à cause d’une chasse que les paysans
- font aux bécasses avec des lacets et collets qu’ils tendent, où
- elles se brident elles-mêmes.»
-
- (TRÉVOUX.)
-
-
-BEC CORNU, ou mieux BECQUE CORNU:
-
- Et sans doute il faut bien qu’à ce _becque cornu_
- Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 6.)
-
- Que maudit soit le _bec cornu_ de notaire qui m’a fait signer
- ma ruine!
-
- (_Méd. m. lui._ I. 2.)
-
-_Becque_ est formé de l’italien _becco_, _un bouc_, mot qui reçoit deux
-sens métaphoriques, injurieux l’un et l’autre. _Becco_ est un lourdaud,
-ou un homme que déshonore l’inconduite de sa femme ou de sa sœur
-(_Trésor des trois langues_). L’épithète _cornu_ s’explique d’elle-même.
-
-
-BÉJAUNE, erreur grossière:
-
- C’est fort bien fait d’apprendre à vivre aux gens, et de leur
- montrer leur _béjaune_.
-
- (_Am. méd._ II. 3.)
-
- Monsieur, souffrez que je lui montre son _béjaune_, et le tire
- d’erreur.
-
- (_Mal. im._ III. 16.)
-
-Les jeunes oiseaux ont le bec garni d’une sorte de frange jaune. Ainsi,
-par métaphore, avoir le bec jaune, c’est manquer d’expérience, être
-dupe. Molière a écrit aussi _bec jaune_; conformément à l’étymologie:
-
- Oui, Mathurine, je veux que monsieur vous montre votre _bec
- jaune_.
-
- (_D. Juan._ II. 5.)
-
- «Ce sont six aulnes.... ne sont mie?
- «Et non sont; que je suis _bec jaulne_!»
-
- (_Pathelin._)
-
-Dans l’origine, les consonnes finales étant muettes lorsque suivait une
-consonne; on prononçait pour _bec_, _mer_, _fer_, _bé_, _mé_, _fé_.
-
- (_Des variations du langage français_, p. 44.)
-
-
-BESOIN, FAIRE BESOIN, être nécessaire:
-
- Aussi bien _nous fera-t-il ici besoin_ pour apprêter le souper.
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
-
-BIAIS, dissyllabe:
-
- Nous n’aurions pas besoin maintenant de rêver
- A chercher les _biais_ que nous devons trouver.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
- Des _biais_ qu’on doit prendre à terminer vos feux.
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
- Il faut voir maintenant quel _biais_ je prendrai.
-
- (_Ibid._ IV. 8.)
-
- Pour tâcher de trouver un _biais_ salutaire.
-
- (_Ibid._ V. 12.)
-
- Et du _biais_ qu’il faut vous prenez cette affaire.
-
- (_Sgan._ 21.)
-
- Le pousser est encor grande imprudence à vous,
- Et vous deviez chercher quelque _biais_ plus doux.
-
- (_Tart._ V. I.)
-
---Monosyllabe:
-
- J’ai donc cherché longtemps _un biais_ de vous donner
- La beauté que les ans ne peuvent moissonner.
-
- (_Fem. sav._ III. 6.)
-
---SAVOIR LE BIAIS DE FAIRE QUELQUE CHOSE:
-
- Mais, encore une fois, madame, _je ne sais point le biais de
- faire entrer_ ici des vérités si éclatantes.
-
- (_Ép. dédic. de la Critique de l’Éc. des fem._)
-
-
-BICÊTRE, voyez BISSÊTRE.
-
-
-BIEN; AVOIR LE BIEN DE... le plaisir, l’avantage de...:
-
- ... _J’ai le bien d’être_ de vos voisins.
-
- (_Éc. des mar._ I. 5.)
-
- Il s’est dit grand chasseur, et nous a prié tous
- Qu’il pût _avoir le bien de courir_ avec nous.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-
-BIEN ET BEAU:
-
- Cependant arrivé, vous sortez _bien et beau_,
- Sans prendre de repos ni manger un morceau.
-
- (_Sgan._ 7.)
-
-Remarquez _beau_, employé comme adverbe. C’était originairement le
-privilége de tous les adjectifs. Il nous en reste encore de nombreux
-exemples: voir _clair_, frapper _ferme_, parler _haut_, partir
-_soudain_, parler _net_, etc., etc., pour _clairement_, _fermement_,
-_hautement_, _soudainement_, _nettement_.
-
- «Le fermier vient, le prend, l’encage _bien et beau_,
- «Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.»
-
- (LA FONTAINE. _Le Corbeau voulant imiter l’Aigle._)
-
-
-BIENSÉANCE; ÊTRE EN LA BIENSÉANCE DE QUELQU’UN, c’est-à-dire, à sa
-disposition:
-
- Cette maison meublée _est en ma bienséance_;
- Je puis en disposer avec grande licence.
-
- (_L’Ét._ V. 2.)
-
-
-BISSÊTRE; malheur résultant d’une fatalité. FAIRE UN BISSÊTRE:
-
- Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître?
- Il nous va _faire_ encor _quelque nouveau bissêtre_.
-
- (_L’Ét._ V. 7.)
-
-L’orthographe est _bissêtre_, et non _bicêtre_; le mot primitif est
-_bissexte_. Du Cange, au mot _Bissextus_, l’explique _infortunium_,
-_malum superveniens_. La mauvaise influence de l’an et du jour
-bissextile était proverbiale au moyen âge:
-
- «Cette année-là étoit bissextile, et le _bissexte_ tomba de
- fait sur les traistres.»
-
- (_Orderic Vital._ lib. XIII. p. 882.)
-
- «Cette tumultueuse année fut bissextile.... et le _bissexte_
- tomba sur le roi et sur son peuple, tant en Angleterre qu’en
- Normandie.»
-
- (_Id._ lib. XIII. p. 905.)
-
-C’était une locution populaire: le _bissexte_ est tombé sur telle
-affaire, pour dire qu’elle avait mal tourné. Nous voyons déjà paraître
-la forme corrompue _bissextre_ dans Molinet:
-
- «Pour ce que bissextre eschiet,
- «L’an en sera tout desbauchiet.»
-
- (_Le Calendrier._)
-
-L’_x_ s’éteignait dans la prononciation, et laissait prévaloir le _t_,
-par la règle des consonnes consécutives. On prononçait donc _bissête_,
-et, par l’intercalation euphonique de l’_r_, _bissêtre_.
-
-La superstition du jour bissextile remontait aux Romains. Voyez
-là-dessus le témoignage de Macrobe, au livre Ier, chapitre 13, des
-_Saturnales_.
-
-Molière rappelle donc ici, par l’emploi du mot _bicêtre_, une
-expression et une superstition du moyen âge.
-
-Le vice d’orthographe tendrait à confondre le _bissêtre_ avec le
-château de _Bicestre_ ou de _Bicêtre_. Celui-ci a une tout autre
-origine: la grange aux Gueux, qui appartenait, en 1290, à l’évêque de
-Paris, passa plus tard à Jean, évêque de _Wincestre_, dont le nom,
-transformé en _Bicestre_, est resté attaché à cette demeure.
-
-Le peuple dit d’un enfant méchant et tapageur: C’est un _bicêtre_;
-ah! le petit _bicêtre_! Trévoux veut que ce soit par allusion à la
-prison de _Bicêtre_; mais ne serait-ce pas plutôt un vestige de la
-superstition du _bissêtre_? Ah! le maudit enfant! le petit malheureux!
-né le jour du _bissêtre_, sur qui est tombé le _bissêtre_!
-
-On lit dans le _Roman bourgeois_, de Furetière:
-
- «Si j’ai _fait_ ici _quelque bissêtre_;»
-
-Et dans la _Noce de village_, de Brécourt:
-
- «Avant, je veux _faire bissêtre_.»
-
-
-BLANCHIR, NE FAIRE QUE BLANCHIR; au sens métaphorique:
-
- Les douceurs _ne feront que blanchir_ contre moi.
-
- (_Dép. am._ V. 9.)
-
- Et nos enseignements _ne font là que blanchir_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 3.)
-
- LE MARQUIS.--Voilà des raisons qui ne valent rien.
-
- CLIMÈNE.--Tout cela _ne fait que blanchir_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
-Bien que cette expression se trouve dans la bouche de Climène, il ne
-s’ensuit pas que Molière ait prétendu la blâmer.
-
-Voici comment Furetière expose l’origine de cette métaphore:
-
-«BLANCHIR se dit aussi des coups de canon qui ne font qu’effleurer une
-muraille, et y laissent une marque blanche. En ce sens, on dit, au
-figuré, de ceux qui entreprennent d’attaquer ou de persuader quelqu’un,
-et dont tous les efforts sont inutiles, que tout ce qu’ils ont fait,
-tout ce qu’ils ont dit, n’a fait que _blanchir_ devant cet homme ferme
-et opiniâtre.»
-
-
-BOIRE LA CHOSE; métaphoriquement, se résigner:
-
- Mon frère, doucement il faut _boire la chose_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 10.)
-
-Molière a dit, par la même figure: _Avaler l’usage des galants_.
-
---BOIRE SUR LE RESTE DE QUELQU’UN:
-
- Vous _buviez sur son reste_, et montriez d’affecter
- Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
-
- (_L’Ét._ IV. 5.)
-
-
-BON, BONNE, ironiquement:
-
- Hé, _la bonne effrontée_!
-
- (_Sgan._ 6.)
-
- Parbleu! _le voilà bon_, avec son habit d’empereur romain!
-
- (_D. Juan._ III. 6.)
-
- D’où viens-tu, _bon pendard_?
-
- (_G. D._ III. 11.)
-
- Taisez-vous, _bonne pièce_!
-
- (_Ibid._ I. 6.)
-
- Oses-tu bien paroître devant mes yeux, après tes _bons
- déportements_?
-
- (_Scapin._ I. 4.)
-
---BON A FAIRE A....:
-
- Refuser ce qu’on donne est _bon à faire aux fous_.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
---BON ARGENT (PRENDRE POUR DE), prendre au sérieux:
-
- Quoi! _tu prends pour de bon argent_ ce que je viens de dire?
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
-Métaphore tirée de la fausse monnaie.
-
---AVOIR LE CŒUR BON, c’est-à-dire, en style moderne, _bien placé_:
-
- Sachez que j’ai _le cœur trop bon_ pour me parer de quelque
- chose qui ne soit point à moi.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
---LE BON DU CŒUR, substantivement:
-
- Et _du bon de mon cœur_ à cela je m’engage.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
-Du meilleur de mon cœur.
-
---BONS JOURS, jours de fête, jours solennels:
-
- Que d’une serge honnête elle ait son vêtement,
- Et ne porte le noir qu’aux _bons jours_ seulement.
-
- (_Éc. des mar._ I. 2.)
-
-
-BOUCHE. BOUCHE COUSUE, adverbialement, pour recommander la discrétion:
-
- Adieu. _Bouche cousue_, au moins! Gardez bien le secret, que le
- mari ne le sache pas!
-
- (_G. D._ I. 2.)
-
---LAISSER SUR LA BONNE BOUCHE:
-
- Vous n’en tâterez plus, et _je vous laisse sur la bonne bouche_.
-
- (_Ib._ II. 7.)
-
---DANS MA BOUCHE, DANS LEURS BOUCHES, c’est-à-dire d’après mes paroles,
-à les entendre:
-
- _Dans ma bouche_, une nuit, cet amant trop aimable
- Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
-Il n’y a pas moyen d’approuver cette façon de parler.
-
-Ascagne veut dire qu’elle se fit passer pour Lucile, parla comme
-si elle eût été Lucile. Cette expression étrange paraît tenir à
-l’inexpérience de Molière, quand il fit le _Dépit_; mais on est surpris
-de la retrouver, mieux construite, il est vrai, dans la préface du
-_Tartufe_. Il s’agit des hypocrites:
-
- Le _Tartufe_, _dans leur bouche_, est une pièce qui offense la
- piété.
-
-Molière s’exprimerait-il autrement s’il voulait dire que les
-hypocrites, par leur manière de réciter _Tartufe_, d’en accentuer les
-vers, dénaturent la pensée de l’auteur, et font d’un ouvrage innocent
-un ouvrage impie?
-
-(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)
-
-
-BOUCHON ET BOUCHONNER:
-
- Hai, hai, mon petit nez, pauvre petit _bouchon_!
-
- (_Éc. des m._ II. 14.)
-
- Je te _bouchonnerai_, baiserai, mangerai.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-_Bouchon_ est ici le diminutif de _bouche_. Il ne faut pas s’arrêter
-à ce que cette terminaison _on_, _one_, est en italien la marque d’un
-augmentatif; il est certain qu’en français elle a reçu un emploi
-opposé, comme de _Pierre_, _Pierron_ ou _Pierrot_; de _Charles_,
-_Charlon_ ou _Charlot_, de _Gothe_, _Gothon_; de _Marie_, _Marion_,
-etc. Et dans les noms communs, _bestion_ (de beste), _valeton_ (valet),
-_luiton_ (lutin), _tetton_ (tette), _peton_ (pied), _chaton_ (chat),
-_poupon_ (poupe, poupée, etc.)
-
-Voici l’article de Furetière: «BOUCHON est aussi un nom de cajollerie
-qu’on donne aux petits enfants, aux jeunes filles de basse condition:
-Mon petit cœur, mon petit _bouchon_.»
-
-
-BOUGER (SE), verbe réfléchi, pour _bouger_, neutre:
-
- Et personne, monsieur, qui _se_ veuille _bouger_
- Pour retenir des gens qui se vont égorger!
-
- (_Dép. am._ V. 7.)
-
-
-BOURLE, de l’italien _burla_, _moquerie_, FAIRE UNE BOURLE:
-
- Une certaine mascarade..... que je prétends faire entrer dans
- une _bourle_ que je veux faire à notre ridicule.
-
- (_Bourg. gent._ III. 14.)
-
-C’est la leçon de l’édition de 1670, qui est la première. Les éditions
-modernes mettent _bourde_, qui est la forme corrompue, aujourd’hui
-adoptée. _Bourle_ n’est dans aucun dictionnaire; ils donnent tous
-_bourde_.
-
-
-BRANLER LE MENTON, manger:
-
- MASCARILLE.
-
- Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron.
- --Soit, pourvu que toujours _je branle le menton_.
-
- (_Dép. am._ V. 1.)
-
-
-BRAS, SE METTRE...... SUR LES BRAS:
-
- Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et
- que j’allasse, en vous retenant, _me mettre le ciel sur les
- bras_?
-
- (_D. Juan._ I. 5.)
-
- Qui en touche un (hypocrite), _se les attire tous sur les bras_.
-
- (_Ib._ V. 2.)
-
---SE JETER.... SUR LES BRAS, même sens;
-
- Et je _me jetterois_ cent choses _sur les bras_.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
-
-BRAVADE, FAIRE BRAVADE A QUELQU’UN:
-
- Moi, je serois cocu?--Vous voilà bien malade!
- Mille gens le sont bien, _sans vous faire bravade_,
- Qui, de mine, de cœur, de biens et de maison,
- Ne feroient avec vous nulle comparaison.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-Sans vous insulter.
-
---BRAVADE D’UN DISCOURS:
-
- Je ne sais qui me tient qu’avec une gourmade
- Ma main _de ce discours_ ne venge la _bravade_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-
-BRAVE en ajustements:
-
- Ta forte passion est d’être _brave_ et leste.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
- Est-ce que tu es jalouse de quelqu’une de tes compagnes que tu
- voies plus _brave_ que toi?
-
- (_Am. méd._ I. 2.)
-
-
-BRAVERIE, parure:
-
- LA GRANGE.--Vite, qu’on les dépouille sur-le-champ.
-
- JODELET.--Adieu, notre _braverie_!
-
- (_Préc. rid._ 16.)
-
- Pour moi, je tiens que _la braverie_, que l’ajustement est la
- chose qui réjouit le plus les filles.
-
- (_Am. méd._ I. 1.)
-
-
-BRIDER D’UN ZÈLE:
-
- _D’un zèle simulé j’ai bridé_ le bon sire.
-
- (_L’Ét._ IV. 1.)
-
-
-BRILLANTS; qualités brillantes:
-
- Comme par son esprit et ses autres _brillants_
- Il rompt l’ordre commun et devance le temps....
-
- (_Mélicerte._ I. 4.)
-
---LES BRILLANTS DES YEUX:
-
- Mais, voyant _de ses yeux tous les brillants baisser_.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
- Et si je rends hommage _aux brillants de leurs yeux_,
- De leur esprit aussi j’honore les lumières.
-
- (_Fem sav._ III. 2.)
-
---LES BRILLANTS D’UNE VICTOIRE:
-
- Ne vous enflez donc point d’une si grande gloire,
- Pour les petits _brillants_ d’une faible victoire.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
-
-BROUILLER:
-
- Que nous _brouilles-tu_ ici de ma fille?
-
- (_L’Av._ V. 3.)
-
---DESTIN BROUILLÉ, embrouillé:
-
- Fut-il jamais destin plus _brouillé_ que le nôtre?
-
- (_L’Ét._ IV. 9.)
-
-
-BRUIRE. FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX, métaphoriquement, faire tapage:
-
- Le vin émétique _fait bruire ses fuseaux_.
-
- (_D. Juan._ III. 1.)
-
-
-BRUIT. Bruit répandu, ouï-dire:
-
- J’ai rencontré un orfévre qui, sur le _bruit_ que vous
- cherchiez quelque beau diamant en bague....
-
- (_Mar. for._ 5.)
-
---AVOIR UN BRUIT DE, avoir la réputation de:
-
- Hé! là, là, madame la Nuit,
- Un peu doucement, je vous prie;
- _Vous avez_ dans le monde _un bruit_
- De n’être pas si renchérie.
-
- (_Amph._ prol.)
-
- «Elle _eut le bruit_, à la cour, de n’avoir pas sa pareille.»
-
- (LA REINE DE NAV. _Hept._ nouv. 15.)
-
-On disait de même, _donner un bruit à quelqu’un_.
-
-Bonnivet, au témoignage de la reine de Navarre,
-
- «Estoit des dames mieulx voulu que ne feut oncques François,
- tant par sa beauté, bonne grace et parole, que pour _le bruit
- que chacun luy donnoit_ d’estre l’un des plus adroits et hardis
- aux armes qui feust de son tems.»
-
- (_Heptaméron._ nouvelle 14e.)
-
- «Elle connoissoit le contraire du _faux bruit que l’on donnoit
- aux François_, car ils estoient plus sages, etc.»
-
- (_Ibidem._)
-
-(Voyez la note au mot DONNER UN CRIME.)
-
---A PETIT BRUIT:
-
- Je me divertirai _à petit bruit_.
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
-BRULER SES LIVRES A QUELQUE CHOSE:
-
- J’_y brûlerai mes livres_, ou je romprai ce mariage.
-
- (_Pourc._ I. 3.)
-
-Chicaneau dit pareillement:
-
- CHICANEAU.
-
- «Vous plaidez?
-
- LA COMTESSE.
-
- Plût à Dieu!
-
- CHICANEAU.
-
- _J’y brûlerai mes livres!_»
-
- (_Les Plaideurs._ I. 7.)
-
-
-BRUTALITÉ DE SENS COMMUN ET DE RAISON:
-
- Un homme qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur
- de confiance, une _brutalité de sens commun et de raison_,
- donne au travers des purgations et des saignées.
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
-
-BUTER A QUELQUE CHOSE, prendre cette chose pour but:
-
- Toutes mes volontés _ne butent qu’à vous plaire_.
-
- (_L’Ét._ V. 3.)
-
-
-BUTIN, au lieu de _proie_, dans le sens métaphorique:
-
- D. ELVIRE.
-
- On ne me verra point _le butin_ de vos feux.
-
- (_D. Garcie._ III. 3.)
-
-Je ne crois pas qu’on trouve en français un second exemple de cette
-façon de parler bizarre. Dans une métaphore consacrée, on n’a pas le
-droit de substituer un synonyme au mot qui fait la figure; autrement
-cet Anglais aurait bien parlé, qui écrivait à Fénelon: «Monseigneur,
-vous avez pour moi _des boyaux de père_,» car _entrailles_ et _boyaux_
-sont synonymes, comme _proie_ et _butin_.
-
-
-CABALE, pour signifier le parti des faux dévots:
-
- Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer,
- prendre mes intérêts à toute _la cabale_.
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
-Pascal, dans les _Provinciales_, emploie ce mot dans le même sens.
-
-
-CACHE, cachette:
-
- On n’est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison
- une _cache_ fidèle.
-
- (_L’Av._ I. 4.)
-
- «Et qui vous a cette _cache_ montrée?»
-
- (LA FONTAINE.)
-
-
-CACHEMENT DE VISAGE:
-
- Leurs détournements de tête et leurs _cachements de visage_
- firent dire cent sottises de leur conduite.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
-
-
-CADEAU, dîner en partie de campagne, dont on régale quelqu’un. Molière
-l’explique lui-même dans ce passage:
-
- Des promenades du temps,
- Ou dîners qu’on donne aux champs,
- Il ne faut point qu’elle essaye:
- Selon les prudents cerveaux,
- Le mari, dans ces _cadeaux_,
- Est toujours celui qui paye.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
-Des maris benins qui:
-
- De leurs femmes toujours vont citant les galants,
- ................................................
- Témoignent avec eux d’étroites sympathies,
- Sont de tous leurs _cadeaux_, de toutes leurs parties.
-
- (_Ib._ IV. 8.)
-
- J’aime le jeu, les visites, les assemblées, _les cadeaux_, et
- les promenades....
-
- (_Mar. forc._ 4.)
-
- Le diamant qu’elle a reçu de votre part, et le _cadeau_ que
- vous lui préparez....
-
- (_Bourg. g._ III. 6.)
-
- Les déclarations ont entraîné les sérénades et les _cadeaux_,
- que les présents ont suivis.
-
- (_Ibid._ III. 18.)
-
-«_Cadeau_ se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, et
-particulièrement à la campagne. Les femmes coquettes ruinent leurs
-galants à force de leur faire faire des _cadeaux_. En ce sens il
-vieillit.»
-
- (FURETIÈRE.)
-
---DONNER UN CADEAU:
-
- Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et _leur
- donnerions un cadeau_.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
- Je l’ai fait consentir enfin au _cadeau_ que vous lui voulez
- _donner_.
-
- (_B. gent._ III. 6.)
-
---CADEAU DE MUSIQUE, DE DANSE:
-
- Elles y ont reçu _des cadeaux_ merveilleux _de musique et de
- danse_.
-
- (_Am. magn._ I. 1.)
-
-
-CAJOLER, verbe neutre:
-
- Tudieu! comme avec lui votre langue _cajole_!
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-
-CALOMNIER A QUELQU’UN, c’est-à-dire, DANS QUELQU’UN, sa vertu:
-
- Vous osez sur Célie attacher vos morsures,
- Et _lui calomnier_ la plus rare vertu
- Qui puisse faire éclat sous un sort abattu?
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
-Et calomnier en elle. Cet exemple se rapporte au datif de perte ou de
-profit. (Voyez DATIF.)
-
-
-ÇAMON:
-
- _Çamon_ vraiment! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles.
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
- _Çamon_, ma foi! j’en suis d’avis, après ce que je me suis fait.
-
- (_Mal. im._ I. 2.)
-
-On ne trouve indiqués nulle part le sens précis ni l’origine de cette
-expression, qui est évidemment une sorte d’exclamation affirmative.
-
-Elle est formée de trois racines, _ce a mon_, que l’on trouve ainsi
-divisées dans les plus anciens textes. La reine de Navarre parlant d’un
-prêcheur:
-
- «Si l’on disoit, en oyant un sermon,
- «Il a bien dit; je répondrois: _Ce a mon_.»
-
- (_Le Miroir de l’âme péch._)
-
-Il _a ce_, c’est-à-dire, bien dit. On sous-entend dans la réponse le
-verbe exprimé dans la demande.
-
-Quand ce verbe dans la demande est accompagné d’une négation, la
-négation se glisse dans la formule de la réponse, ce qui achève d’en
-découvrir le sens.
-
- «Or, n’i a fors que del huchier
- «Nos voisins.--Certes, _ce n’a mon_.»
-
- (_De sire Hains et dame Anieuse._ BARBAZ. III. 45.)
-
-Il n’y a que d’appeler nos voisins.--Certes, _il n’y a que ce_ (à
-faire). _Ce_, c’est-à-dire, appeler nos voisins.
-
-Reste à expliquer le mot _mon_.
-
-Il se présente souvent séparé de la formule que j’analyse, et joint
-au verbe _savoir_, mis pour _chose_ à _savoir_. Par exemple, dans
-Montaigne:
-
- «Sçavoir _mon_ si Ptolémée s’y est aussy trompé aultre foys.»
-
- (MONTAIGNE. _Essais._ II. 12.)
-
-_Mon_ paraît une transformation de _num_. Du grec μῶν, _est-ce que_,
-les Latins avaient fait _num_: pourquoi, par une disposition d’organe
-réciproque, du latin _num_ les Français, à leur tour, n’auraient-ils
-pas refait _mon_? _Cum_, _numerus_, changent de même leur _u_ en _o_: _comme_,
-_nombre_.
-
-_Mon_ garde la valeur de _num_ et de μῶν, et répond à _n’est-ce
-pas_, _pas vrai_, qui s’emploient familièrement dans un sens moitié
-interrogatif, moitié affirmatif: savoir, _n’est-ce pas_, si Ptolémée
-jadis ne s’y est pas trompé?--Je répondrais: Il a bien prêché, _pas
-vrai_?
-
-Par suite de l’usage, les trois racines se sont fondues en un seul mot,
-qui a pris pour acception la valeur affirmative de la dernière racine:
-Il y a tant à gagner avec votre noblesse, _n’est-ce pas_!--J’en suis
-d’avis, _n’est-ce pas_, ou _en vérité_, après ce que je me suis fait!
-
-A l’appui de l’étymologie que je propose, je ne dois pas omettre de
-faire observer que _um_, en latin, au moyen âge, se prononçait _on_.
-Voyez ce point développé au mot MATRIMONION.
-
-
-CAMUS (RENDRE), métaphoriquement, _casser le nez_, rendre confus:
-
- MATHURINE.
-
- Oui, Charlotte; je veux que monsieur _vous rende un peu camuse_.
-
- (_D. Juan._ II. 5.)
-
-Vous remarquerez que l’on emploie à rendre la même pensée deux images
-contraires: _être camus_ et _avoir un pied de nez_.
-
-
-CAPRIOLER, cabrioler:
-
- Parbleu! si grande joie à l’heure me transporte,
- Que mes jambes sur l’heure en _caprioleroient_,
- Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient.
-
- (_Sgan._ 18.)
-
-
-CARACTÈRE, talisman:
-
- Oui, c’est un enchanteur qui porte un _caractère_
- Pour ressembler aux maîtres des maisons.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
- On dit qu’il a _un caractère_ pour se faire aimer de toutes les
- femmes.
-
- (_Pourc._ III. 8.)
-
-Le Crispin des _Folies amoureuses_ se dit grand chimiste, qui passait
-même pour un peu sorcier:
-
- «On m’a même accusé d’avoir _un caractère_.»
-
- (_Fol. am._ I. 5.)
-
-«_Caractère_ se dit aussi de certains billets que donnent des
-charlatans ou sorciers, et qui sont marqués de figures talismaniques ou
-de simples cachets.» (TRÉVOUX.)
-
-
-CARÊME-PRENANT, mardi gras, qui touche au mercredi des cendres, jour où
-prend le carême:
-
- On diroit qu’il est céans _carême-prenant_ tous les jours.
-
- (_B. gent._ III. 2.)
-
-_Un carême-prenant_ est un masque du mardi gras:
-
- On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à _un
- carême-prenant_?
-
- (_Ibid._ V. 7.)
-
-
-CARESSE, UN PEU DE CARESSE, au singulier:
-
- Cela se passera avec _un peu de caresse_ que vous lui ferez.
-
- (_G. D._ II. 12.)
-
-
-CARNE, angle d’une table, d’un volet, etc.:
-
- Je me suis donné un grand coup à la tête contre _la carne d’un
- volet_.
-
- (_Mal. im._ I. 2.)
-
-_Carne_ est le mot simple, dont on rencontre souvent au moyen âge
-le diminutif _carenon_ (on écrivait _carreignon_ ou _quarreignon_);
-la racine est _carré_, _quarré_, _quarre_, qui existe encore dans
-_bécarre_, c’est-à-dire _B carré_.
-
-Dans les Vosges on dit: _à la carre du bois_; c’est _à l’angle_.
-_L’équerre_, instrument qui fait _la carre_.
-
-Le _quarreignon_ était une mesure d’une _quarte_; c’était aussi un
-coin, un cachet de lettre.
-
- «Blanchandrin fist un brief escrire,
- Puis mist le _carregnon_ en cire.»
-
- (DU CANGE, _in Ceraculum_.)
-
-
-CAROGNE, c’est-à-dire _charogne_; la grossièreté du mot étant un peu
-dissimulée par la différence de prononciation:
-
- Voilà nos _carognes_ de femmes!
-
- (_G. D._ III. 5.)
-
-Ce mot est fréquent dans Molière comme imprécation: _ah, carogne!_
-
-Primitivement le _ch_ sonnait dur, comme le _k_. De _carnem_ on fit
-_carn_, _karn_ ou _charn_, et dans la forme moderne _chair_. _Carogne_
-témoigne de l’ancienne prononciation.
-
-J’observe que le CH est entré dans l’orthographe pour un service
-diamétralement opposé à celui qu’il y fait aujourd’hui. L’_h_, signe
-d’aspiration, empêchait le _c_ de s’adoucir, de se briser sur la
-voyelle suivante, et le maintenait dur.
-
-Car le _c_ tout seul faisait devant chacune des cinq voyelles le rôle
-du _ch_ moderne (qu’il conserve dans l’italien devant _e_ et _i_). On
-lit dans les plus vieux textes, _ceval_, _bouce_, _ceminée_, _fresce_;
-cela faisait, comme aujourd’hui, cheval, bouche, cheminée, fraîche.
-Au contraire, la notation moderne eût représenté _keval_, _bouke_,
-_keminée_, _fraîke_.... ce qui est la prononciation picarde. Et
-pourquoi les Picards prononcent-ils ainsi? pourquoi semblent-ils avoir
-pris le contre-pied des autres en prononçant un _kien_, un _kat_, une
-_mouke_, un _kemin_, un _pékeur_; et au contraire par _ch_, _chela_,
-_chel homme_, _chelle femme_, _merchi_, _chest boin_, etc. Est-ce
-purement et simplement par esprit de contradiction?
-
-Nullement. C’est par fidélité à la langue latine, dont le Belgium de
-César paraît avoir été plus fortement imprimé que les autres provinces
-de la conquête romaine.
-
-En effet, les Picards maintiennent le son du _k_ partout où les Latins
-sonnaient le _c_ dur: _vacca_, _vaque_; _bucca_, _bouque_; _caballus_, _keval_; _caro_, _karn_ et _carogne_; _catus_, _carrus_, _piscator_,
-_kat_, _kar_ et _karrette_, _péqueur_; _canis_, _kien_; _cacare_, _kier_, _etc._ Vous
-voyez qu’ils se reportent toujours à l’étymologie pour maintenir le _c_
-dur, sans égard à la nature de la voyelle qui suit en français. Que
-cette voyelle soit devenue un _i_, comme dans _chien_, ou un _e_, comme
-dans _cheval_, n’importe; ils ne s’arrêtent point à la métamorphose;
-leur oreille se souvient de plus haut: c’était un _a_ en latin, et le
-_c_ y était dur; ils le garderont dur.
-
-Mais dans _ce_, _ci_, _merci_, et autres pareils, qui ne viennent pas
-du latin, ou n’y avaient pas le _c_ dur, ils lui laissent la valeur du
-_ch_ moderne; ils disent _merchi_, comme les Italiens disent _mercè_.
-
-Les autres provinces se sont réglées depuis sur la nature des voyelles
-françaises pour modifier la valeur du _c_; mais, dans l’origine, elles
-semblent lui avoir attribué partout, et sans distinction, l’effet du
-_ch_ moderne. Comment expliquer autrement que de _carrus_, on ait dit
-_chat_, _char_?
-
-En italien, le _ch_ conserve sa valeur primitive: _chiamare_, _chiave_,
-_chiuso_.
-
-Aujourd’hui l’on se contente du simple _c_ devant _o_ et _a_:
-_comminciare_, _decamerone_; mais autrefois on y écrivait aussi le
-_ch_, comme cela se voit par un manuscrit du XVe siècle, dont voici le
-titre exact:
-
- --«In_ch_omincia il libro _ch_iamato de_ch_ameron,
- _ch_ognominato principe _Gh_aleotto[41], nel quale si
- _ch_ontengono cento novelle..... etc.»
-
- (_Cité dans_ P. PARIS, _mss._ III. 327.)
-
-Ce qui semble indiquer que, dans l’origine, les Italiens aussi
-prêtaient au _c_ une action uniforme sur les cinq voyelles. Et en
-effet, il est plus naturel, quand on pose une règle, de la poser
-générale; les exceptions viennent ensuite, amenées par le temps, et
-avec elles les inconséquences. Le _cahot_ de la voiture et le _chaos_
-de Démogorgon sonnent à l’oreille comme la dernière moitié de _cacao_.
-Concluez donc la prononciation d’après l’orthographe!
-
- [41] La règle relative au _c_ s’appliquait au _g_, qui n’est
- qu’un adoucissement du _c_. Apparemment, sans l’aspiration
- interposée, le _g_ de _Galeatto_ se fût prononcé comme celui de
- _girare_, _gelare_, au lieu d’être tenu dur comme dans _ghiaccia_.
-
-
-CAS, GRAND CAS, chose considérable:
-
- Ce que de plus que vous on en pourroit avoir (_d’âge_)
- N’est pas _un si grand cas_ pour s’en tant prévaloir.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
- «Quoi payer?--La dîme aux bons pères.
- «--Quelle dîme?--Savez-vous pas?
- «--Moi, je le sais?--_C’est un grand cas_,
- «Que toujours femme aux moines donne.»
-
- (LA FONT. _Les Cordeliers de Catalogne._)
-
-
-CAUSER, parler au hasard:
-
- Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!
- Voyez la médisance, et comme chacun _cause_!
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
-Le sens primitif de _causer_ est, en effet, _blâmer_, _gronder_,
-_médire_. C’était un verbe actif, _causer quelqu’un_:
-
- «Sa femme l’ot, moult fort le _cose_.»
-
- (_Vie de J. C._ dans DUC.)
-
-Sa femme l’entend, et le gronde fort.
-
- «Moult de sa gent parler n’en osent,
- «Mais par derrière moult l’en _chosent_.»
-
- (BARBAZ. _Fabliaux._ I. p. 160.)
-
-Voyez Du Cange, au mot _Causare_.
-
-
-CAUTION BOURGEOISE, garantie suffisante:
-
- Je m’en vais gagner au pied, ou je veux _caution bourgeoise_
- qu’ils ne me feront pas de mal. (Les yeux de Cathos et ceux de
- Madelon.)
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
-Allusion à l’ancienne coutume de livrer en otage au vainqueur un
-certain nombre des principaux bourgeois. Eustache de Saint-Pierre
-faisait partie de la caution bourgeoise fournie par la ville de Calais.
-
- LE MARQUIS. Je la garantis détestable!
-
- DORANTE. _La caution_ n’est pas _bourgeoise_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
-«On appelle _caution bourgeoise_, dit Furetière, une caution valable et
-facile à discuter, comme serait celle d’un bourgeois bien connu dans sa
-ville.»
-
-Au mot _caution_, Furetière met cet exemple: «On ne veut point prêter
-aux grands seigneurs sans _caution bourgeoise_.»
-
-
-CE interrogatif, lié au verbe _pouvoir_:
-
- Qui _peut-ce_ être?
-
- (_L’Av._ IV. 7.)
-
---CE, suivi du verbe au pluriel:
-
- Il faut que, dans l’obscurité, je tâche à découvrir quelles
- gens _ce peuvent être_.
-
- (_Sicilien._ 5.)
-
- Tous les discours sont des sottises,
- Partant d’un homme sans éclat;
- _Ce seroient_ paroles exquises,
- Si c’étoit un grand qui parlât.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
- _Ce que_ je vous dis là _ne sont pas_ des chansons.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
-(Voyez CE QUE et CE SONT.)
-
-
-CÉANS:
-
- Qu’est-ce qu’on fait _céans_? comme est-ce qu’on s’y porte?
-
- (_Tart._ I. 5.)
-
- Dénichons de _céans_, et sans cérémonie.
-
- (_Ibid._ IV. 7.)
-
-Ce vieux mot est employé dans _Tartufe_ avec une sorte de prédilection.
-Madame Pernelle, comme aussi madame Jourdain, affectionnent _céans_.
-
- Et je parle d’un vieux Sosie
- Qui fut jadis de mes parents,
- Qu’avec très-grande barbarie
- A l’heure du dîner l’on chassa de _céans_.
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
-_Céans_, racines _ci ens_, ici dedans; comme _léans_ est pour _là ens_,
-là dedans.
-
-Fayel, surprenant le châtelain de Coucy chez sa femme, le chasse avec
-la suivante Isabelle:
-
- «Or, chastelains, vous en irez,
- «Isabelle o vous enmenrez;
- «Car _ci ens_ jamais ne girra.»
-
- (_R. de Coucy_, V. 4744.)
-
-Car elle ne couchera jamais plus _céans_.
-
- «Un frère Jean, novice de _léans_.»
-
- (LA FONTAINE, _Féronde_.)
-
-Novice de là-dedans.
-
-_En_ prenait autrefois l’_s_ finale euphonique. Cette _s_ s’est
-conservée aussi dans cette autre forme _dedans_, où le second _d_ est
-une euphonique intercalaire. (_Des Var. du lang. fr._, 93 et 339.)
-
-
-CEPENDANT QUE...:
-
- _Cependant que_ chacun, après cette tempête,
- Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête...
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
-Pendant cela (savoir), que chacune, etc., _hoc pendente_ (seu
-_durante_) _quod_.... _Cependant que_, fréquent dans la prose de
-Froissart, est un archaïsme cher à la Fontaine.
-
-
-CE QUE LE CIEL NOUS A FAIT NAÎTRE, notre origine:
-
- Il y a de la lâcheté à déguiser _ce que le ciel nous a fait
- naître_.
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
---CE QUE C’EST QUE DE.... pour _ce que c’est que le_...:
-
- Moi! voyez _ce que c’est que du_ monde aujourd’hui!
-
- (_L’Ét._ I. 9.)
-
-Quid sit _de_ mundo hodie. (Voyez DE, représentant _que le_.)
-
-
-CE QUE... SONT:
-
- _Ce que_ je vous dis là _ne sont pas_ des chansons.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
- On m’a montré la pièce, et comme _tout ce qu’il y a_ d’agréable
- _sont_ effectivement les idées qui ont été prises de Molière,
- etc.
-
- (_Impr._ 3.)
-
- «Son droit? _tout ce qu’_il dit _sont_ autant d’impostures.»
-
- (RACINE. _Les Plaideurs._ II. 9.)
-
-L’idée réveillée ici par le singulier _ce que_, représente des détails,
-et non pas un ensemble. Le verbe au singulier y serait déplacé; qu’on
-l’essaye: Monsieur, tout ce qu’il dit _est_ autant d’impostures. Tout
-ce qu’il y a d’agréable _est_ effectivement les idées, etc.
-
-Cela n’est pas acceptable. Avant de s’accorder entre eux, les mots sont
-tenus de s’accorder avec la pensée; et quand il y a conflit, c’est la
-pensée qui doit l’emporter. Aussi, quand une suite de substantifs, même
-au pluriel, ne réveillent qu’une idée simple, l’idée d’un ensemble, le
-verbe se met au singulier.
-
- Quatre ou cinq mille écus _est_ un denier considérable!
-
- (_Pour._ III. 9.)
-
-Voyez la contre-partie de cet article à C’EST.
-
-
-CE QUI.... CE SONT:
-
- _Ce sont_ charmes pour moi que _ce qui_ part de vous.
-
- (_Fem. sav._ III. 1.)
-
-Il est permis de supposer que, sans la nécessité de la mesure, Molière
-n’eût pas donné à l’usage la satisfaction de cette étrange alliance
-d’un singulier avec un verbe au pluriel. Ce _qui part... ce sont_
-charmes.
-
-Je dois observer cependant que Montaigne a écrit:
-
- «_Cela, ce sont_ des effects particuliers.»
-
- (_II. ch._ 12)
-
-(Voyez des exemples du contraire à l’article C’EST.)
-
-
-CERVELLE, figurément, la cause pour l’effet; impétuosité, extravagance:
-ESSUYER LA CERVELLE DE QUELQU’UN:
-
- On n’a point à louer les vers de messieurs tels,
- A donner de l’encens à madame une telle,
- Et de nos francs marquis _essuyer la cervelle_.
-
- (_Mis._ III. 7.)
-
-
-CE SONT, SONT-CE:
-
-C’est comme parle le plus souvent Molière, quand il suit un pluriel; et
-non pas _c’est_, _est-ce_, à la manière de Bossuet:
-
- Comment, ces noms étranges _ne sont-ce pas_ vos noms de baptême?
-
- (_Précieuses ridic._ 5.)
-
- _Ce sont_ vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
-Il est probable qu’en prose Molière eût dit _c’est vingt mille francs_,
-comme dans la phrase de _Pourceaugnac_ citée plus haut; car l’idée ne
-se porte pas à considérer les francs isolément, mais sur une somme de
-20,000 francs.
-
- _Ce ne sont_ plus rien que des fantômes ou des façons de chevaux.
-
- (_L’Avare._ III. 5.)
-
-
-C’EST ou EST, en rapport avec un substantif au pluriel:
-
- Et _deux ans_, dans son sexe, _est_ une grande avance.
-
- (_Mélicerte._ I. 4.)
-
-Il est clair qu’il n’y a point là de faute, parce que la pensée porte
-non pas sur le nombre des années, mais sur l’unité de temps représentée
-par deux ans. Deux ans, c’est une grande avance.
-
- Quatre ou cinq mille écus _est_ un denier considérable!
-
- (_Pourc._ III. 9.)
-
- Tous les hommes sont semblables par les paroles, et _ce n’est_
- que _les actions_ qui les découvrent différents.
-
- (_L’Av._ I. 1.)
-
-Il est certain que cette façon de parler paraît la plus conforme à la
-logique habituelle de la langue française, qui gouverne toujours la
-phrase, non sur les mots à venir, mais sur les mots déjà passés, en
-sorte qu’une inversion change la règle: J’ai _vu_ maints chapitres;
-j’ai maints chapitres _vus_.
-
-_Ce_ est au singulier, représentant _cela_. Pourquoi mettre le verbe au
-pluriel? On ne dirait plus aujourd’hui, comme du temps de Montaigne,
-_cela sont_.
-
-Mais _ce_ peut être un mot collectif enfermant une idée de pluriel; et
-quand ce pluriel touche immédiatement au verbe qui le suit, il n’y a
-point d’inconvénient à mettre _ce sont_, au lieu de _ce est_. Nos pères
-paraissent en avoir jugé ainsi, car la forme _ce sont_ se retrouve
-dans le berceau de la langue. Elle prédomine dans le livre des _Rois_:
-
- «_Ço sunt les deus_ ki flaelerent e tuerent ces d’Égypte el
- désert.»
-
- (_Rois._ p. 15.)
-
-Le tort des grammairiens est d’avoir rendu cette forme obligatoire;
-elle n’est que facultative, et il est toujours loisible d’employer
-_c’est_ devant un nom pluriel. Les grammairiens, qui nous imposent
-rigoureusement _ce sont eux_, prescrivent aussi _c’est nous_, _c’est
-vous_, locutions absurdes! Puisqu’on gardait la tradition du moyen
-âge, il fallait du moins la garder tout entière, et dire, _ce sommes
-nous_, _c’êtes vous_. Mais on n’a obéi qu’à une routine aveugle et
-inconséquente.
-
-Dans _Pathelin_, Guillemette recommande à M. Jousseaume de parler bas,
-par égard pour le pauvre malade; et elle-même s’oublie jusqu’à élever
-fort la voix. Le drapier ne manque pas d’en faire la remarque:
-
- «Vous me disiez que je parlasse
- «Si bas, saincte benoiste dame:
- «Vous criez!
-
- GUILLEMETTE.
-
- _C’estes vous_, par mame!»
-
-_C’est vous_, par mon âme!
-
-A la fin, le drapier reconnaît son voleur dans l’avocat:
-
- «Je puisse Dieu desadvouer
- «Se _ce n’estes vous_, vous, sans faulte...»
-
-Je renie Dieu si ce n’est vous!
-
-Et dans la scène où Pathelin subtilise le drap: L’honnête homme que feu
-votre père!
-
- «Vrayment, _c’estes vous_ tout craché!»
-
-_C’est vous_ tout craché.
-
- «On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagèrent
- entre eux le gouvernement du royaume. _C’est eux_ qui ont bâti
- les douze palais qui composoient le labyrinthe.»
-
- (BOSSUET. _Disc. sur l’hist. un._ 3e p.)
-
- «_Ce n’est_ pas seulement _des hommes_ à combattre, _c’est des
- montagnes_ inaccessibles, _c’est des ravines et des précipices_
- d’un côté; _c’est_ partout _des_ forts élevés....»
-
- (_Or. fun. du pr. de Condé._)
-
-On voit que Bossuet veut présenter une idée d’ensemble: les rois qui ont
-bâti le labyrinthe, et ce qu’il y a à combattre; et non pas attirer la
-pensée, la divertir sur les détails, sur les éléments qui forment cette
-unité. Il ne veut pas nous faire compter les rois égyptiens ni les
-sommets des montagnes, mais nous frapper par un tableau; il emploie le
-singulier.
-
-Cependant, après avoir rapporté ce passage, l’auteur des _Remarques sur
-la langue française et le style_ déclare avec dureté: «Il faut partout
-_ce sont_.» «Il est certain, ajoute-t-il par forme d’atténuation, que
-les Latins disaient poétiquement _animalia currit_.» Les Latins n’ont
-jamais parlé de la sorte, ni en vers ni en prose; l’auteur confond la
-grammaire latine avec la grecque. Au surplus, la locution ζῶα τρέχει
-n’a pas le moindre rapport à ce dont il s’agit. On aimerait mieux
-trouver dans ce livre moins d’érudition, et un peu plus d’égards pour
-les grandes gloires littéraires de la France. C’est à l’instant même
-où il vient d’inventer cet _animalia currit_, que l’auteur reproche à
-Bossuet des _solécismes_: «Bossuet a commis cette faute à outrance....
-_Le solécisme_ est commis avec une telle insistance, qu’il est permis
-de croire que Bossuet n’était pas bien fixé sur cette règle d’usage,
-_qu’il rencontre néanmoins quelquefois_.» (I. p. 445.) Non, Bossuet n’a
-pas fait ici de solécisme, et il parlait français autrement que par
-rencontre et par hasard.
-
- «_Ce n’est plus ces promptes saillies_ qu’il savoit si vite et
- si agréablement réparer.»
-
- (_Or. f. du pr. de Condé._)
-
-Substituez _ce ne sont_, vous déchirez l’oreille: _ce ne sont plus
-ces_....
-
-Voltaire dit pareillement:
-
- «Les saints ont eu des foiblesses; _ce n’est pas leurs
- foiblesses_ qu’on révère.»
-
- (_Canonis. de s. Cucufin._)
-
-L’idée porte sur _ce qu’on révère_, et non sur les faiblesses des
-saints.
-
-Et Racine:
-
- «Ce _n’est_ pas _les Troyens_, c’est Hector qu’on poursuit.»
-
- (_Androm._)
-
-L’idée porte de même ici non pas sur _les Troyens_, mais sur _ce qu’on
-poursuit_.
-
-Et comme après un nom collectif au singulier on peut mettre le verbe au
-pluriel, par rapport à la pensée que ce singulier réveille, de même on
-peut mettre le verbe au singulier à côté d’un substantif au pluriel,
-quand il y a unité dans l’idée.
-
-Ainsi, dans Pourceaugnac, Molière a pu dire, et devait dire en effet:
-
- _Quatre ou cinq mille écus_ EST un denier considérable.
-
- (III. 9.)
-
-_Sont_ un denier eût été impropre.
-
-Par la même raison, M. de Chateaubriand a dû écrire:
-
- «Qui racontera ces détails, si je ne les révèle? _Ce n’est pas
- les journaux._»
-
- (_De la censure._)
-
-Concluons qu’il y a un art, une délicatesse de style à choisir l’une ou
-l’autre forme, selon le besoin de la pensée ou de l’harmonie; et c’est
-à l’usage qu’il fait de cette liberté qu’on reconnaît le bon écrivain.
-
-
-C’EST A.... A (un infinitif), et non pas _de_:
-
- C’est _aux_ gens mal tournés, aux mérites vulgaires,
- _A_ brûler constamment pour des beautés sévères.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
-
-C’EST POUR (un infinitif), cela mérite que....:
-
- Certes _c’est pour en rire_, et tu peux me le rendre.
-
- (_Mélic._ I. 2.)
-
---C’EST POUR (un infinitif) QUE....:
-
- Et _c’est pour essuyer_ de très-fâcheux moments,
- _Que_ les soudains retours de son âme inégale.
-
- (_Psyché._ I. 2.)
-
-Cela est fait pour.... Cela, savoir que....
-
-
-C’EST (un infinitif) DE (un infinitif); et non _que de_:
-
- _C’est m’honorer_ beaucoup _de vouloir_ que je sois témoin
- d’une entrevue si agréable.
-
- (_Mal. im._ II. 5.)
-
-
-C’EST QUE, par syllepse, sans relation grammaticale avec ce qui précède:
-
- Et afin, madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit
- tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute
- la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre
- mari, _c’est que_ nous nous servirons du même notaire pour nous
- marier, madame et moi.
-
- (_B. gent._ V. 7.)
-
-Je vais vous dire une chose, c’est que nous nous servirons, etc.
-
-
-C’EST TOUT DIT, adverbe; c’est tout dire, tout est dit quand on a dit
-cela:
-
- Il est fort enfoncé dans la cour, _c’est tout dit_:
- La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit.
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
-
-CE QUI EST DE BON, pour _ce qu’il y a de bon_:
-
- Le mari ne se doute point de la manigance, voilà _ce qui est de
- bon_.
-
- (_G. D._ I. 2.)
-
-
-CE VOUS EST, CE NOUS EST:
-
- En un mot, _ce vous est_ une attente assez belle
- Que la sévérité du tuteur d’Isabelle.
-
- (_Éc. des mar._ I. 6.)
-
- _Ce nous est_ une douce rente que ce M. Jourdain.
-
- (_Bourg. gent._ I. 1.)
-
-C’est ici le datif de profit: c’est _à vous_, _à nous_....
-
-
-CHAGRIN DÉLICAT, délicatesse chagrine:
-
- S’il faut que cela soit, ce sera seulement pour venger le
- public du _chagrin délicat_ de certaines gens.
-
- (_Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem._)
-
-
-CHAISE pour _chaire_:
-
- Les savants ne sont bons que pour prêcher en _chaise_.
-
- (_Fem. sav._ V. 3.)
-
-«_Chaise_ n’est point une erreur de Martine. Autrefois, on appelait
-ainsi ce que nous nommons aujourd’hui _chaire_; on disait: _une chaise
-de prédicateur, de régent_. Vaugelas préférait en ce sens le mot
-_chaise_, mais il n’excluait pas le mot _chaire_. Ce dernier ne se dit
-plus que des siéges ordinaires.» (M. AUGER.)
-
-La note de M. Auger est fort juste; mais il y faut ajouter quelques
-développements, car ce point touche à l’une des circonstances les
-plus singulières de l’ancienne langue; c’est l’habitude de grasseyer
-et de zézayer. Jacques Dubois (Sylvius) et Charles Bouille en font le
-caractère du parler parisien au XVIe siècle; mais je suis persuadé que
-la chose est beaucoup plus ancienne et plus générale, au moins en ce
-qui touche le grasseyement. En effet, les preuves de l’_r_ supprimée,
-ou transformée en _l_, se rencontrent partout dans les manuscrits du
-moyen âge. L’_amure_ pour l’_armure_, dans la chanson de Roland;
-_quatier_, _mabre_, _paller_, _bone_, pour _quartier_, _marbre_,
-_parler_, _borne_, dans le Roman de la Rose; _asi_ pour _arsi_ (brûlé),
-dans _les Rois_; _coupe_ pour _coulpe_, dans le Roman du châtelain de
-Coucy; _mellan_, _huller_, _supellatif_, etc., etc., dans des auteurs
-de toutes provinces et des plus anciennes époques.
-
- «Item, un estuy à corporaulx, tout ouvré de _pelles_.»
-
- (_Invent. de la Ste.-Chapelle_, de 1363.)
-
- «Les entrechamps de grosses _pelles_ fines.»
-
- (_Texte de_ 1336.)
-
-(Voyez Du Cange, au mot _Chaste_.)
-
-Bouille et Dubois se trompent donc en prenant un abus contemporain pour
-un abus moderne. C’est une erreur, du reste, assez commune.
-
-Cette précaution prise, voici leur témoignage:
-
-«Je ne veux point oublier ici un autre vice de la prononciation
-parisienne: c’est la confusion des lettres _R_ et _S_. Les exemples
-en sont innombrables, tant en latin qu’en vulgaire. Ils disent _Jeru
-Masia_, pour _Jesu Maria_; _misesese_, pour _miserere_; _cosona_, pour
-_corona_. _Ma mèse_, _mon frèse_, pour _mère_, _frère_; et au rebours,
-_courin_, pour _cousin_; _de l’oreille_, pour de _l’oseille_. Et ils ne
-se contentent pas de pécher de la sorte en parlant, mais c’est qu’ils
-écrivent comme ils prononcent; et les doctes même ont toutes les peines
-du monde à se préserver de cette mauvaise habitude, dont les enseignes
-des rues de Paris rendent témoignage à tous les passants, car on y
-lit: Au gril _cousonné_; à l’estelle (l’étoile) _cousonnée_, au bœuf
-_cousonné_.» (_De vitiis vulg. ling._, p. 36.)
-
-J. Dubois est aussi explicite; il ajoute seulement cette remarque,
-que les Latins pratiquaient la même confusion, disant indifféremment:
-_Fusius_, _Valesius_, ou _Furius_, _Valerius_; _arbos_, _labos_, ou
-_arbor, _labor_; comme les Grecs, θαῤῥέιν et θαρσέιν. (_Isagoge in
-ling. gall._, p. 52.)
-
-De _cathedram_, la première forme française a été _chayère_ ou
-_kayère_, d’où par resserrement _chaire_. Les Picards d’aujourd’hui
-disent encore une _kayelle_.
-
-Et _chaire_, par le zézayement, est devenu _chaise_, comme _hure_ était
-devenu _huse_.
-
- «En la mesme feuille ont mis aussi la figure de la divine
- infante, couronnée en royne de France, comme vous, vous
- regardants _huze à huze_ l’un l’autre[42].»
-
- (_Sat. Ménippée_, p. 104, éd. Charp.)
-
- [42] Sur les anciennes monnaies d’Espagne, Ferdinand et Isabelle
- sont représentés face à face.
-
-Nous avons repris la forme _hure_, mais nous avons gardé la forme
-_chaise_, créée par un abus, tout en retenant aussi la forme primitive
-et légitime _chaire_; mais comme il est convenu qu’il ne peut y avoir
-dans une langue deux mots synonymes, on s’est empressé d’attacher à
-chacune de ces formes une nuance de valeur différente.
-
-Combien de mots subsistent honorablement au cœur de notre langue, qui
-ne sont, comme le mot _chaise_, que des parvenus sans titres? Par
-exemple, _fauxbourg_, _chambellan_, qui devraient être _forsbourg_,
-_chamberlan_; et bien d’autres!
-
-(Voyez SUS.)
-
-
-CHALEUR DE, empressement à:
-
- Et que, par _la chaleur de montrer ses ouvrages_,
- On s’expose à jouer de mauvais personnages.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
---CHALEUR POUR QUELQUE CHOSE:
-
- _La chaleur_ qu’ils ont _pour les intérêts du ciel_.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
-
-CHAMAILLER et SE CHAMAILLER:
-
- Nous irons bien armés; et si quelqu’un nous gronde,
- _Nous nous chamaillerons_...
- Moi, _chamailler_! bon Dieu, suis-je un Roland, mon maître?
-
- (_Dép. am._ V. 1.)
-
-Sur les verbes réfléchis qui prennent ou laissent le pronom, Voyez
-ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.
-
-
-CHAMP, par métaphore pour _occasion_:
-
- Et l’aigreur de la dame, à ces sortes d’outrages
- Dont la plaint doucement le complaisant témoin,
- Est un _champ_ à pousser les choses assez loin.
-
- (_Éc. des mar._ I. 6.)
-
-Le ressentiment fournit l’occasion de pousser les choses assez loin;
-l’idée est claire, mais la métaphore est incohérente: une aigreur ne
-peut être un champ.
-
---ALLER AUX CHAMPS, aller à la campagne:
-
- Votre maître de musique est _allé aux champs_, et voilà une
- personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.
-
- (_Mal. im._ II. 4.)
-
-
-CHAMPIONNES, féminin de _champion_:
-
- Tous viennent sur mes pas, hors les deux _championnes_.
-
- (_L’Ét._ V. 15.)
-
-
-CHANGE; DONNER POUR CHANGE A, c’est-à-dire, _en échange de_:
-
- C’est ce qu’on peut _donner pour change
- Au songe_ dont vous me parlez.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
-
-CHANGÉ DE:
-
- Vous me voyez _bien changé de ce que j’étois ce matin_.
-
- (_D. Juan._ IV. 9.)
-
-Quantum mutatus _ab illo_.
-
---CHANGER DE NOTE:
-
- Je te ferai _changer de note_, chien de philosophe enragé!
-
- (_Mar. for._ 8.)
-
-Changer de langage, changer de ton. La Fontaine a dit _changer de note_
-pour _changer de tactique_:
-
- «Leur ennemi _changea de note_,
- «Sur la robe du dieu fit tomber une crotte:
- «Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas.»
-
- (_L’Aigle et l’Escarbot._)
-
---CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE:
-
- Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir,
- Je _n’y changerois pas_ le bien de vous avoir.
-
- (_Mélicerte._ II. 3.)
-
- «Cependant l’humble toit devient temple, et ses murs
- «_Changent_ leur frêle enduit _aux marbres_ les plus durs.»
-
- (LA FONT. _Philémon et Baucis._)
-
- «Peut-être avant la nuit l’heureuse Bérénice
- «_Change_ le nom de reine _au nom_ d’impératrice.»
-
- (RACINE. _Bér._ I. 3.)
-
-
-CHANSONS, REPAÎTRE QUELQU’UN DE CHANSONS:
-
- Il faut être, je le confesse,
- D’un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux,
- Pour souffrir qu’un valet _de chansons me repaisse_.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
-
-CHANTER DES PROPOS:
-
- Au nom de Jupiter, laissez-nous en repos,
- Et ne nous _chantez_ plus _d’impertinents propos_.
-
- (_L’Ét._ I. 8.)
-
---CHANTER MERVEILLE, promettre monts et merveilles:
-
- Nous en tenons, madame; et puis prêtons l’oreille
- Aux bons chiens de pendards qui nous _chantent merveille_!
-
- (_Dép. am._ II. 4.)
-
-
-CHARGER; CHARGER UN COURROUX, y donner de nouveaux motifs:
-
- Mon courroux n’a déjà que trop de violence,
- Sans _le charger_ encor d’une nouvelle offense.
-
- (_Sgan._ 6.)
-
---CHARGER, métaphoriquement, en bonne part:
-
- L’honneur de cet acte héroïque
- Dont mon nom est _chargé_ par la rumeur publique.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
-La figure en ce sens ne paraît pas heureuse. On dit cependant _le poids
-d’un grand nom_; et Regnard a dit aussi, ironiquement, il est vrai:
-
- «C’est un pesant fardeau qu’avoir un gros mérite.»
-
- (_Le Joueur._ II. 8.)
-
---CHARGER LE DOS à quelqu’un, le battre:
-
- Vous n’avez pas _chargé son dos_ avec outrance?
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
---CHARGER QUELQU’UN, courir sur lui pour le battre:
-
- ALAIN.
-
- ... Si quelque affamé venoit pour en manger,
- Tu serois en colère et voudrois _le charger_.
-
- (_Éc. des fem._ II. 3.)
-
- Je veux.....
- .........................................................
- Que tous deux à l’envi vous me _chargiez ce traître_.
-
- (_Ibid._ IV. 9.)
-
---CHARGER SUR QUELQU’UN:
-
- D’abord il a si bien _chargé sur les recors_...
-
- (_L’Ét._ V. 1.)
-
-Molière s’en est servi pareillement au sens figuré:
-
- _Sur mon inquiétude_ ils viennent tous _charger_.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-
-CHARITÉS, par antiphrase, imputations médisantes ou calomnieuses;
-PRÊTER DES CHARITÉS A QUELQU’UN:
-
- Une de ces personnes qui _prêtent doucement des charités_ à
- tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup
- de langue en passant.
-
- (_Impromptu._ I.)
-
---CHARITÉ SOPHISTIQUÉE:
-
- Ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent attraper les
- hommes avec un zèle contrefait et une _charité sophistiquée_.
-
- (1er _Placet au roi_.)
-
-
-CHAT, ACHETER CHAT EN POCHE:
-
- Vous êtes-vous mis en tête que Léonard de Pourceaugnac soit
- homme à _acheter chat en poche_....?
-
- (_Pourc._ II. 7.)
-
-Acheter un chat dans la poche du marchand, acquérir un objet sans
-l’examiner.
-
- «Elles (les filles qui se marient) _acheptent chat en sac_.»
-
- (MONT. III. 5.)
-
-
-CHATOUILLANT (adj. verbal), au sens figuré:
-
- ... Par de _chatouillantes approbations_ vous régaler de votre
- travail.
-
- (_B. gent._ I. 1.)
-
---CHATOUILLER UNE AME:
-
- J’aime à te voir presser cet aveu de ma flamme:
- Combattant mes raisons, _tu chatouilles mon âme_.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 1.)
-
-Racine a dit dans le style noble _chatouiller un cœur_:
-
- «Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce
- «_Chatouilloient de mon cœur_ l’orgueilleuse foiblesse.»
-
- (_Iphigénie._ I. 1.)
-
-La Fontaine emploie _chatouiller_ sans complément:
-
- «Sa sœur se croyant déjà entre les bras de l’amour,
- _chatouillée_ de ce témoignage de son mérite....»
-
- (_Psyché_, livre II.)
-
-
-CHAUDE, L’AVOIR CHAUDE, avec l’ellipse du mot _alerte_ ou _alarme_:
-
- Mon front _l’a_, sur mon âme, _eu bien chaude_ pourtant.
-
- (_Sgan._ 22.)
-
-
-CHAUSSÉ D’UNE OPINION (ÊTRE):
-
- Chose étrange de voir comme avec passion
- Un chacun est _chaussé de son opinion_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-
-CHER, précieux:
-
- Et la plus glorieuse (estime) a des régals _peu chers_.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- Otez-moi votre amour, et portez à quelque autre
- Les hommages d’un cœur aussi _cher_ que le vôtre.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
-Ce n’est pas à dire un cœur _si chéri_, mais _de si haut prix_.
-
-Comme on chérit ce qui est précieux, il est clair que, dans bien des
-cas, les deux nuances se confondent; mais il en est d’autres aussi où
-elles sont bien distinctes. Par exemple: _des régals peu chers_, un
-cœur _aussi cher que le vôtre_. _Cher_ ici ne signifie que _précieux_;
-car Henriette ne _chérit_ pas le cœur de Trissotin, non plus que Phèdre
-ne chérit la tête de Thésée.
-
-_Tenir cher_, dans la vieille langue, apprécier, estimer à haut prix.
-Les gens de Nevers, quand leur duc Gérard les a quittés, _ne tiendront
-plus rien cher_, ni le son de la musique, ni le ramage des oiseaux:
-
- «Son de note, ne cri d’oisiel,
- «N’ierent mais chaiens _chier tenu_.»
-
- (_La Violette._ p. 71.)
-
-L’italien emploie de même _caro_: _questo m’è caro!_ _quanto m’è caro!_
-
-
-CHERCHER DE (un infinitif), chercher à:
-
- Vous ne trouverez pas étrange que nous _cherchions d’en prendre
- vengeance_.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
-Molière, conformément au génie de la vieille langue, évite l’hiatus
-avec un soin extrême; c’est pourquoi il remplace souvent _à_ par _de_:
-_commencer de_ pour _commencer à_; _chercher de_, _obliger de_, etc....
-_A en prendre_ révolterait l’oreille.
-
-(Voyez DE, remplaçant _à_ entre deux verbes.)
-
-
-CHÈRE, FAIRE BONNE CHÈRE, dans le sens d’un traiteur qui fait une bonne
-cuisine, chez qui l’on fait bonne chère:
-
- Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui _fait si bonne
- chère_?
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
-_Chère_ est l’italien _ciera_, _visage_. Il s’est pris par extension
-pour une nourriture abondante et recherchée, parce qu’une telle
-nourriture procure un bon visage. C’est dans ce sens que le traiteur de
-Limoges _faisait une bonne chère_ à ses habitués; mais il est important
-de retenir l’étymologie du mot _chère_, pour comprendre l’ancienne
-acception figurée qui se trouve dans la Fontaine: _faire bonne chère
-à quelqu’un_, lui faire bon accueil, bonne mine. _Chère_ d’homme fait
-vertu, dit un vieux proverbe; c’est _face_ d’homme.
-
-
-CHEVILLES:
-
- Je ne vous parle point, _pour devoir en distraire_,
- Du don de tout son bien, qu’il venoit de vous faire.
-
- (_Tart._ V. 7.)
-
-_Pour devoir en distraire_, signifie probablement pour avoir dû vous
-détourner d’une telle action. Il serait difficile d’être plus obscur.
-Ce passage, et bien d’autres, font voir que Molière suivait en
-versifiant la méthode de Boileau, de commencer par le second vers,
-et d’y renfermer toute l’énergie de la pensée dans les termes les
-plus propres. Le premier se faisait ensuite du mieux qu’on pouvait,
-ajusté sur le second. Molière a dû, comme Virgile, laisser souvent des
-hémistiches vides, qu’il remplissait à la hâte au dernier moment.
-
- Quoi! vous ne pouvez pas, _voyant comme on vous nomme_,
- Vous résoudre une fois à vouloir être un homme?
-
- (_Fem. sav._ II. 8.)
-
-Le second vers, ferme, compacte, énergique, était certainement fait
-avant le premier. _Voyant comme on vous nomme_ n’est que la paraphrase
-affaiblie et peu claire du mot _être un homme_.
-
- Pour moi, je ne tiens pas...........
- Que la science soit pour gâter quelque chose.
-
- (_Ibid._ IV. 3.)
-
-Voilà la pensée complète, comme elle s’est présentée à Molière. Mais il
-a fallu remplir l’hémistiche:
-
- Pour moi, je ne tiens pas, _quelque effet qu’on suppose_, etc.
-
-Plus loin:
-
- Et c’est mon sentiment que..........
- La science est sujette à faire de grands sots!
-
-Quelle petite phrase incidente remplira le premier hémistiche _en faits
-comme en propos_?
-
- Et c’est mon sentiment qu’_en faits comme en propos_,
- La science est sujette à faire de grands sots.
-
- (_Ibid._ IV. 3.)
-
-
-CHEVIR DE....:
-
- M. DIMANCHE.--Nous ne saurions _en chevir_.
-
- (_D. Juan._ IV. 3.)
-
-La racine de ce vieux mot est _chef_, que l’on prononçait _ché_, comme
-_clef_ se prononce encore _clé_[43]; ainsi _chevir de..._, c’est être
-chef ou maître de....
-
- [43] _Des variations du lang. fr._, p. 46, 47.
-
-La même racine est celle du vieux mot _chevestre_, licou, _capistrum_;
-d’où il nous reste _enchevêtré_, qui a le chef pris.
-
-
-CHÈVRE; PRENDRE LA CHÈVRE, pour _s’alarmer_; _se fâcher_:
-
- D’un mari sur ce point j’approuve le souci;
- Mais c’est _prendre la chèvre_ un peu bien vite aussi.
-
- (_Sgan._ 12.)
-
- NICOLE. Notre accueil de ce matin l’a fait _prendre la chèvre_.
-
- (_B. gent._ III. 10.)
-
-On dit, par une figure analogue, _prendre la mouche_.
-
-(Voyez MOUCHE.)
-
-
-CHOISIR DE... (un infinitif):
-
- _Choisis d’épouser_, dans quatre jours, ou monsieur ou un couvent.
-
- (_Mal. im._ II. 8.)
-
-
-CHOIX (LE) DE..., le choix entre:
-
- _Le choix d’elle et de nous_ est assez inégal.
-
- (_Mélicerte._ I. 5.)
-
-Le choix entre elle et nous.
-
-
-CHOQUER, v. act., avec un nom de chose, contrarier, contredire:
-
- Vous prétendez _choquer_ ce que j’ai résolu?
-
- (_Sgan._ I.)
-
- Ce dessein, don Juan, _ne choque point_ ce que _je dis_.
-
- (_Don Juan._ V. 3.)
-
-
-CHOSE ÉTRANGE DE (un infinitif):
-
- _Chose étrange de voir_ comme avec passion
- Un chacun est chaussé de son opinion!
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-_De_ est pour _que de_: Chose étrange que de voir.....
-
- _Chose étrange d’aimer!..._
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
-
-CHRÉTIEN, PARLER CHRÉTIEN:
-
- Il faut _parler chrétien_, si vous voulez que je vous entende.
-
- (_Préc. rid._ 7.)
-
-_Parler chrétien_, c’est _parler le chrétien_, comme _parler turc_,
-_parler français_, c’est _parler le français_, _le turc_. Parler
-chrétiennement, c’est tout autre chose: on peut parler chrétien,
-c’est-à-dire la langue des chrétiens; sans parler chrétiennement, en
-chrétien, avec des sentiments chrétiens.
-
-
-CHROMATIQUE, substantif féminin:
-
- Il y a _de la chromatique_ là-dedans.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
-Il paraît très-raisonnable de dire _la_ chromatique, comme on dit _la
-rhétorique_ au féminin. On disait autrefois _la mathématique_, et les
-Italiens le disent encore: _la matematica_. Ce sont autant d’adjectifs
-devant lesquels on sous-entend, comme en grec, d’où ils sont tirés, le
-mot _science_, τέχνη.
-
-
-CLARTÉ, flambeau:
-
- Monsieur le commissaire,
- Votre présence en robe est ici nécessaire:
- Suivez-moi, s’il vous plaît, avec votre _clarté_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 5.)
-
---RECEVOIR LA CLARTÉ, naître:
-
- Mais où vous a-t-il dit qu’il _reçut la clarté_?
-
- (_L’Ét._ IV. 3.)
-
---CLARTÉS, renseignements, éclaircissements:
-
- Et j’ai vécu depuis, sans que de ma maison
- J’eusse d’autres _clartés_ que d’en savoir le nom.
-
- (_Ibid._ V. 14.)
-
- Et je prétends me faire à tous si bien connoître,
- Qu’aux pressantes _clartés_ de ce que je puis être
- Lui-même soit d’accord du sang qui m’a fait naître.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
- Le voici,
- Pour donner devant tous _les clartés_ qu’on désire.
-
- (_Ibid._ III. 9.)
-
- Don Louis du secret a toutes les _clartés_.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
- Mais ces douces _clartés_ d’un secret favorable
- Vers l’objet adoré me découvrent coupable.
-
- (_Ibid._ V. 6.)
-
---CLARTÉS, lumières, au sens moral:
-
- Aspirez aux _clartés_ qui sont dans la famille.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- Je consens qu’une femme ait _des clartés_ de tout.
-
- (_Ibid._ I. 3.)
-
- On en attend beaucoup de vos vives _clartés_,
- Et pour vous la nature a peu d’obscurités.
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
-
-CŒUR BON, AVOIR LE CŒUR BON. Voy. BON.
-
-
-COIFFER (SE) LE CERVEAU, s’enivrer:
-
- Quel est le cabaret honnête
- Où _tu t’es coiffé le cerveau_?
-
- (_Amph._ III. 2.)
-
---COIFFER (SE) DE, au sens figuré, s’entêter de:
-
- Faut-il de ses appas _m’être si fort coiffé_!
-
- (_Éc. des fem._ III. 5.)
-
-
-COIN, TENIR SON COIN PARMI....:
-
- Il peut _tenir son coin parmi_ les beaux esprits.
-
- (_Fem. sav._ III. 5.)
-
-
-COLLET-MONTÉ, antique, suranné comme la mode des collets montés:
-
- Il est vrai que le mot est bien _collet-monté_.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-Molière souligne cette façon de parler, pour en faire sentir
-l’affectation ridicule.
-
-
-COLORÉ, EXCUSES COLORÉES:
-
- Vous nous payez ici d’_excuses colorées_.
-
- (_Tart._ IV. 1.)
-
-(Voyez COULEUR, métaphoriquement.)
-
-
-COMBLÉ; UN CARROSSE COMBLÉ DE LAQUAIS:
-
- Quand un carrosse, fait de superbe manière,
- _Et comblé de laquais_ et devant et derrière...
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
-
-COMÉDIE, dans le sens général de représentation dramatique:
-
- Et j’ai maudit cent fois cette innocente envie
- Qui m’a pris, à dîner, de voir la _comédie_.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
-Le père Bouhours fait une _remarque_ pour établir le sens général de
-ce mot, et qu’on doit dire _aller à la comédie_, _les comédies de M.
-Corneille_, _les comédies de M. Racine_; après quoi il introduit cette
-exception assez singulière: «Il n’y a qu’une occasion où l’on doit se
-servir du mot _tragédie_, c’est quand on parle des pièces de théâtre
-qui se représentent dans les colléges. Ce seroit mal dit: _J’ai esté à
-la comédie du collége de Clermont_; il faut dire _à la tragédie_.»
-
- (_Remarques nouvelles_, p. 93.)
-
-Le collége de Clermont était dirigé par les jésuites; c’est
-probablement l’unique motif de l’exception du père Bouhours, jésuite.
-
-
-COMME, lié à un adjectif, en qualité de; COMME CURIEUX:
-
- ... Ce gentilhomme françois qui, _comme curieux_ d’obliger les
- honnêtes gens, a bien voulu, etc...
-
- (_Sicilien._ II.)
-
-Latinisme: _Utpote curiosus_.
-
---COMME SAGE:
-
- _Comme sage_,
- J’ai pesé mûrement toutes choses.
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
-Comme un homme sage, en homme sage que je suis.
-
---COMME, pour _comment_:
-
-Les auteurs de _traités des synonymes_, s’engageant à découvrir partout
-des différences ou des nuances de valeur, n’ont pas manqué d’en
-signaler entre _comme_ et _comment_: «L’un est objectif ou relatif
-à l’effet; l’autre est subjectif ou relatif à l’action.... Dans les
-_Provinciales_, Pascal, ayant rapporté en propres termes certaines
-opinions de Jansénius, ajoute: «Voilà _comme_ il parle sur tous ces
-chefs,» c’est-à-dire, voilà de quelle sorte sont ses paroles. Et,
-quelques lignes plus loin, il écrit: «Voilà _comment_ agissent ceux qui
-n’en veulent qu’aux erreurs.» _Comment_ et non pas _comme_, parce qu’il
-s’agit ici d’un fait, et non d’une chose[44].» Je ne comprends rien,
-je l’avoue, à cette distinction subtile. Ce qui paraît beaucoup plus
-clair, c’est que ni Molière, ni Pascal, ne mettaient aucune différence
-entre _comme_ et _comment_[45]. Sans davantage m’arrêter à discuter
-la théorie de M. Lafaye, je vais rapporter les exemples de Molière,
-laissant à d’autres le soin d’y reconnaître le subjectif ou l’objectif:
-
- Qui sait _comme_ en ses mains ce portrait est venu?
-
- (_Sgan._ 6.)
-
- Non, mais vous a-t-on dit _comme_ on le nomme?--Enrique.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
- _Comme_ est-ce que chez moi s’est introduit cet homme?
-
- (_Ibid._ II. 2.)
-
- Je ne comprends point _comme_, après tant d’amour et tant
- d’impatience témoignée, il auroit le cœur de pouvoir manquer à
- sa parole.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez
- _comme_ il faut vivre?
-
- (_Ibid._ IV. 7.)
-
- DUBOIS.
-
- ... Attendez!... _comme_ est-ce qu’il s’appelle?
-
- (_Mis._ IV. 4.)
-
- J’ai peine à concevoir, tant ma surprise est forte,
- _Comme_ un tel fils est né d’un père de la sorte.
-
- (_Mélicerte._ I. 2.)
-
- Qu’est-ce qu’on fait céans? _comme_ est-ce qu’on s’y porte?
-
- (_Tart._ I. 5.)
-
- Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père; il ne faut point
- qu’elle regarde _comme_ un mari est fait.
-
- (_L’Av._ I. 9.)
-
- Je suis bien aise d’apprendre _comme_ on parle de moi.
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
- Voilà, mon gendre, _comme_ il faut pousser les choses.
-
- (_G. D._ I. 8.)
-
- J’ai en main de quoi vous faire voir _comme_ elle m’accommode.
-
- (_Ibid._ II. 9.)
-
- Voilà un de mes étonnements, _comme_ il est possible qu’il y
- ait des fourbes comme cela dans le monde.
-
- (_Pourc._ II. 4.)
-
- Qu’importe _comme ils parlent_, pourvu qu’ils me disent ce que
- je veux savoir?
-
- (_Ibid._ II. 12.)
-
- Là, voyons un peu _comme_ vous ferez.
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
- Jamais il n’a été en ma puissance de concevoir _comme_ on
- trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites particularités
- de la fortune du moindre des hommes.
-
- (_Am. mag._ III. 1.)
-
- [44] _Synonymes français_, par M. B. Lafaye, p. 600.
-
- [45] La forme _comme_ (_cume_) se rencontre seule dans les
- _Rois_. _Comment_ est postérieur, et aura été formé pour
- l’euphonie.
-
---ÊTRE EN PEINE COMME IL FAUT FAIRE, en peine de savoir comment il faut
-faire:
-
- On _n’est pas en peine_ sans doute _comme il faut faire_ pour
- vous louer.
-
- (_Ép. dédic. de l’École des fem._)
-
-(Voyez COMMENT.)
-
---COMME, combien:
-
- Vous ne sauriez croire _comme_ elle est affolée de ce Léandre!
-
- (_Méd. m. lui._ III. 7.)
-
---COMME.... ET QUE...:
-
- _Comme_ vous êtes un fort galant homme, _et que_ vous savez
- comme il faut vivre.....
-
- (_Mar. for._ 4.)
-
- Prince, _comme_ jusqu’ici nous avons fait paroître une
- conformité de sentiments, _et que_ le ciel a semblé mettre en
- nous, etc.
-
- (_Pr. d’Él._ IV. 1.)
-
- «_Comme_ elle possédoit son affection.... _et que_ son heureuse
- fécondité redoubloit tous les jours les sacrés liens...»
-
- (BOSSUET. _Or. fun. d’Henr. d’A._)
-
- «_Comme_ c’est la vocation qui nous inspire la foi, _et que_
- c’est la persévérance qui nous transmet à la gloire....»
-
- (Id. _Or. fun. de la duch. d’Orl._)
-
- «_Comme_ il fut sorti de Delphes, _et que_ il eut pris le
- chemin de la Phocide.....»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
---COMME pour _que_; S’ÉTONNER COMME...:
-
- _Je m’étonne comme_ le ciel les a pu souffrir si longtemps.
-
- (_D. Juan._ V. 1.)
-
-(Voyez ADMIRER COMME.)
-
---TOUT COMME, adverbialement:
-
- C’est justement _tout comme_:
- La femme est en effet le potage de l’homme.
-
- (_Éc. des fem._ II. 3.)
-
-
-COMMENCER DE:
-
- Et déjà mon rival _commence de_ paroître.
-
- (_D. Garcie._ V. 3.)
-
- .............................................
- Et veuille que ce frère, où l’on va m’exposer,
- _Commence d’être roi_ par me tyranniser.
-
- (_Ibid._ V. 5.)
-
- L’amour a _commencé d’en déchirer_ le voile.
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
-_Commencer à_ paraît avoir été la forme primitive; c’est celle
-qu’emploie le plus ancien monument connu de notre langue:
-
- «Saul estoit fis d’un an, quand il _comencad a_ regner.»
-
- (_Rois._ p. 41.)
-
-Mais plus tard, quand le _d_ euphonique fut tombé, par l’influence de
-la langue écrite sur la langue parlée, le soin de l’euphonie suggéra
-d’éviter l’hiatus, en construisant aussi avec _de_ tous ces verbes qui
-se construisaient déjà avec _à_.
-
-(Voyez DE remplaçant _à_ entre deux verbes.)
-
-
-COMMENT, comme, à quel point:
-
- Vous ne sauriez croire _comment_ l’erreur s’est répandue, et de
- quelle façon chacun s’est endiablé à me croire médecin!
-
- (_Méd. m. lui._ III. 1.)
-
-_Comment_, c’est-à-dire, _à quel point_ l’erreur s’est répandue. (Voyez
-COMME.)
-
-
-COMMERCE, AVOIR COMMERCE CHEZ QUELQU’UN:
-
- .... Cette marquise agréable _chez qui j’avois commerce_.
-
- (_B. Gent._ III. 6.)
-
-
-COMMETTRE A QUELQU’UN, lui confier:
-
- Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite
- D’avoir depuis Bologne accompagné ce fils,
- Qu’à sa discrétion vos soins avoient _commis_.
-
- (_L’Ét._ IV. 3.)
-
- Allons, sans crainte aucune,
- _A la foi_ d’un amant _commettre_ ma fortune.
-
- (_Éc. des mar._ III. 1.)
-
- «Un voleur se hasarde
- «D’enlever le dépôt _commis aux soins_ du garde.»
-
- (LA FONT. _La Matrone d’Éphèse._)
-
---COMMETTRE QUELQU’UN A UN SOIN:
-
- _Je vous commets au soin_ de nettoyer partout.
-
- (_L’Av._ III. 1.)
-
- Allons _commettre un autre au soin que l’on me donne_.
-
- (_Fem. sav._ I. 5.)
-
-Le substantif _commis_ n’est autre chose que le participe passé de ce
-verbe, et se construit de même avec le datif: un commis aux aides,
-commis à la douane.
-
---COMMETTRE (SE) DE.... se confier relativement à:
-
-Agnès, dit Horace,
-
- N’a plus voulu songer à retourner chez soi,
- Et _de tout son destin s’est commise_ à ma foi.
-
- (_Éc. des fem._ V. 2.)
-
-_De_ est ici le _de_ latin.
-
-
-COMPAGNONS, pour _confrères_:
-
- LE NOTAIRE.
-
- Moi! si j’allois, madame, accorder vos demandes,
- Je me ferois siffler de tous mes _compagnons_.
-
- (_Fem. sav._ V. 3.)
-
-
-COMPAS; RÉGLÉ PAR COMPAS:
-
- Si le chef n’est pas bien d’accord avec la tête,
- Que tout ne soit pas bien _réglé par ses compas_.
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
-
-COMPASSER, verbe actif, mesurer au compas, c’est-à-dire, examiner à la
-rigueur:
-
- Et quant à moi je trouve, ayant tout _compassé_,
- Qu’il vaut mieux être encor cocu que trépassé.
-
- (_Sgan._ 11.)
-
-
-COMPATIR AVEC, être compatible avec:
-
- L’engagement ne _compatit point avec mon humeur_.
-
- (_D. Juan._ III. 6.)
-
-
-COMPÉTITER:
-
- GROS-RENÉ.
-
- On voit une tempête, en forme de bourrasque,
- Qui veut _compétiter_ par de certains... propos...
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
-Furetière et Trévoux ne donnent que _compétiteur_. Il y a grande
-apparence que _compétiter_ est forgé par Gros-René d’après ce
-substantif. On dit, en termes de droit, _compéter_, mais dans une autre
-acception que _compétiter_.
-
-
-COMPLAISANT A....:
-
- .... Vos désirs _lui_ seront complaisants
- Jusques à lui laisser et mouches et rubans?
-
- (_Éc. des mar._ I. 2.)
-
- Mais, au moins, sois _complaisante aux civilités_ qu’on te rend.
-
- (_Pr. d’Él._ II. 4.)
-
-
-COMPLEXION; ÊTRE DE COMPLEXION AMOUREUSE...:
-
- Ah, ah! _vous êtes donc de complexion amoureuse_?
-
- (_Pourc._ II. 4.)
-
-
-COMPLIMENT; ÊTRE SANS COMPLIMENT, sans façon:
-
- Non, m’a-t-il répondu, _je suis sans compliment_,
- Et j’y vais pour causer avec toi seulement.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
---Devoir à quelqu’un un compliment de quelque chose, c’est-à-dire, la
-politesse de lui en donner avis:
-
- On _vous en devoit_ bien au moins _un compliment_.
-
- (_Fem. sav._ IV. 1.)
-
-
-COMPOSER (SE) PAR ÉTUDE:
-
- Là, tâchez de _vous composer par étude_; un peu de hardiesse,
- et songez à répondre résolument sur tout ce qu’il pourra vous
- dire.
-
- (_Scapin._ I. 4.)
-
-
-CONCERT DE MUSIQUE:
-
- Il faut qu’une personne comme vous... ait un _concert de
- musique_ chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis.
-
- (_B. gent._ II. 1.)
-
-M. Auger blâme cette expression, comme redondante. Il est vrai
-qu’aujourd’hui l’on a restreint le mot _concert_ à signifier _concert
-de musique_, mais ce n’est pas l’acception essentielle du mot; la
-preuve en est qu’on dit également bien un concert de louanges, un
-concert d’intrigues. _Concerter_ ne s’applique pas exclusivement à la
-musique, et _déconcerter_ ne s’y applique pas du tout.
-
-Tout le XVIIe siècle a dit _concert de musique_.
-
-
-CONCERTÉ, en parlant d’un seul, par exemple, du ciel:
-
- Une aventure, par _le ciel concertée_, me fit voir la charmante
- Élise.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
-_Concertée_ veut dire simplement ici _préparée_.
-
-
-CONCLURE DE, suivi d’un infinitif:
-
- Et nous _conclûmes_ tous _d’attacher_ nos efforts
- Sur un cerf que chacun nous disoit cerf dix cors.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-(Voyez DE remplaçant _à_ entre deux verbes.)
-
-
-CONCURRENCE; BONHEUR QUI EST EN CONCURRENCE:
-
- Grâce à Dieu, _mon bonheur n’est plus en concurrence_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 38.)
-
-En effet, l’amour d’Horace n’a plus à craindre de concurrent, puisque
-Agnès s’est enfuie du logis d’Arnolphe, pour se mettre sous sa
-protection.
-
-
-CONDAMNER D’UN CRIME, c’est-à-dire, pour un crime, à cause d’un crime;
-latinisme, _damnare de..._:
-
- Ne me _condamnez point d’_un deuil hors de saison.
-
- (_Sgan._ 10.)
-
- Je veux que vous puissiez un peu l’examiner,
- Et voir si _de mon choix_ l’on peut me _condamner_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- L’erreur trop longtemps dure,
- Et c’est trop _condamner ma bouche d’imposture_.
-
- (_Tart._ II. 3)
-
- C’est trop me pousser là-dessus,
- Et d’_infidélité_ me voir trop _condamnée_.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- Loin de te _condamner d’un si perfide trait_,
- Tu m’en fais éclater la joie en ton visage.
-
- (_Ibid._ II. 3.)
-
-Pascal a dit de même _blâmer de_:
-
- «_Ne blâmez donc pas de fausseté_ ceux qui ont pris un choix,
- car vous n’en savez rien.»
-
- (_Pensées._ p. 262.)
-
-(Voyez DE dans tous les sens du latin _de_.)
-
-
-CONDITIONNELS: deux conditionnels, le second commandé par le premier:
-
- Pour moi, _j’aurois_ toutes les hontes du monde, s’il falloit
- qu’on vînt à me demander _si j’aurois_ vu quelque chose de
- nouveau que je n’aurois pas vu.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
-Nous dirions aujourd’hui, _si j’ai vu_; mais on suivait alors pour les
-conditionnels une certaine loi de symétrie qui s’appliquait aussi aux
-futurs. (Voyez FUTURS.)
-
- S’il falloit qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je
- _dirois_ hautement que _tu en aurois menti_.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Je leur disois que si quelqu’un leur venoit dire du mal
- de vous, elles se gardassent bien de le croire, et _ne
- manquassent_ pas de lui dire qu’_il en auroit_ menti.
-
- (_Ibid._ II. 7.)
-
- _Je croirois_ que la conquête d’un tel cœur ne _seroit_ pas une
- victoire à dédaigner.
-
- (_Pr. d’Él._ IV. 3.)
-
- Si je n’étois sûre que ma mère étoit honnête femme, _je dirois_
- que _ce seroit_ quelque petit frère qu’elle m’_auroit_ donné
- depuis le trépas de mon père.
-
- (_Mal. im._ III. 8.)
-
-L’usage actuel mettrait: Je _dirais_ que _c’est_ quelque petit frère
-qu’elle _m’a_ donné, etc.
-
-La Fortune dit à l’enfant qu’elle trouve endormi sur le rebord d’un
-puits:
-
- «Sus, badin, levez-vous. Si vous tombiez dedans,
- «De douleur, vos parents, comme vous imprudents,
- «Croyant en leur esprit que de tout je dispose,
- «_Diroient_, en me blâmant, que j’en _serois_ la cause.»
-
- (REGNIER. sat. XIV.)
-
-Cette symétrie, empruntée du latin, était, dans l’ancienne langue, une
-règle inflexible. Guillemette dit à Patelin, son mari, dans la scène de
-la folie feinte:
-
- «Par ceste pecheresse lasse,
- «Si j’_eusse_ aide, je vous _liasse_[46].»
-
- [46] _Si_ gouvernait le subjonctif devant l’imparfait, comme en
- latin.
-
-Si adjutorium _haberem_, te _ligarem_.
-
-Et Patelin, moqué par Aignelet:
-
- «Par saint Jaques, se je _trouvasse_
- «Un bon sergent, te _feisse_ prendre.»
-
- (_Pathelin._)
-
-Pascal ne manque jamais à cette loi:
-
- «Si vous ne m’aviez dit que c’est le père le Moine qui est
- l’auteur de cette peinture, _j’aurois dit_ que _c’eût été_
- quelque impie qui l’_auroit_ faite, à dessein de tourner les
- saints en ridicule.»
-
- (9e _Provinciale_.)
-
- «S’il s’en trouvoit qui _crussent_ que j’_aurois_ blessé la
- charité que je vous dois en décriant votre morale...»
-
- (11e _Prov._)
-
---CONDITIONNEL construit avec un indicatif:
-
- Si _je me dispense_ ici de m’étendre sur les belles et
- glorieuses vérités qu’on pourroit dire d’elle, c’est par la
- juste appréhension que ces grandes idées _ne fissent éclater_
- encore davantage la bassesse de mon offrande.
-
- (_Ép. dédic. de l’École des maris._)
-
-Racine a dit de même, dans _Andromaque_:
-
- «On _craint_ qu’il _n’essuyât_ les larmes de sa mère.»
-
-Sur quoi d’Olivet élève une chicane grammaticale aussi pédante qu’elle
-est injuste. Rien n’est plus logique, ni plus irréprochable que cette
-alliance de temps, puisqu’il existe entre les deux l’ellipse bien
-claire d’une condition:--on craint (_si l’on me laissait mon fils_)
-qu’il _n’essuyât_ un jour, _etc._.....--Je me dispense de cet éloge, de
-peur que (_si je l’essayais_) le contraste des idées _ne fît_ ressortir
-la bassesse de mon offrande.
-
- De peur qu’elle _revînt_, fermons à clef la porte.
-
- (_Éc. des mar._ III. 2.)
-
-De peur que (_si je laissais la porte ouverte_) elle ne _revînt_.
-
-(Voyez SUBJONCTIF.)
-
-
-CONDUITE, direction:
-
- Et nous verrons ensuite
- Si je dois de vos feux reprendre la _conduite_.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
---CONDUITE, celui qui conduit, comme _sentinelle_, _garde_, celui qui
-fait sentinelle, celui qui garde:
-
- A vous mettre en lieu sûr je m’offre pour _conduite_.
-
- (_Tart._ V. 6.)
-
-
-CONFIRMER QUELQU’UN A (un infinitif), le fortifier dans la résolution
-de...:
-
- L’air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre
- ...............................................
- _Me confirme_ encor mieux _à ne pas différer_
- Les noces, où j’ai dit qu’il vous faut préparer.
-
- (_Éc. des fem._ III. 1.)
-
-
-CONFORME, absolument, et en sous-entendant le complément:
-
- Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère,
- Et ce choix plus _conforme_ étoit mieux votre affaire.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-Philinte veut dire que le caractère d’Éliante se rapproche du
-caractère d’Alceste, et qu’ainsi Alceste, choisissant Éliante au lieu
-de Célimène, eût fait un choix plus conforme à ses goûts et à ses
-principes.
-
-Cette absence du complément paraît rendre l’expression trop vague, et
-laisser la pensée incertaine.
-
-
-CONGÉ, permission:
-
- Et si dans quelque chose ils vous ont outragé,
- Je puis vous assurer que c’est sans mon _congé_.
-
- (_L’Ét._ I. 3.)
-
- Nous n’oserons plus trouver rien de bon sans _le congé_ de
- messieurs les experts.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
- Et je pense, seigneur, entendre ce langage.
- Mais sans votre _congé_, de peur de trop risquer,
- Je n’ose m’enhardir jusques à l’expliquer.
-
- (_Princ. d’Él._ I. 1.)
-
- Je lui donne à présent _congé_ d’être Sosie.
-
- (_Amph._ III. 10.)
-
-
-CONGRATULANT, adjectif verbal, comme _chatouillant_:
-
- Ne vous embarquez nullement
- Dans ces _douceurs congratulantes_.
-
- (_Amph._ III. 11.)
-
-
-CONSCIENCE; C’EST UNE CONSCIENCE, c’est-à-dire, un cas de conscience:
-
- _C’est une conscience_
- Que de vous laisser faire une telle alliance.
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
- _C’est une conscience_ de voir une pauvre jeune femme mariée de
- la façon.
-
- (_G. D._ III. 12.)
-
-
-CONSEILLER; (SE) CONSEILLER A QUELQU’UN, prendre le conseil de
-quelqu’un:
-
- _Je me suis_ même encore aujourd’hui _conseillé au ciel_ pour
- cela.
-
- (_D. Juan._ V. 3.)
-
- Mais si _je me conseillois à vous_ pour ce choix?--Si _vous
- vous conseilliez à moi_, je serois fort embarrassé.
-
- (_Am. magn._ II. 4.)
-
- «Il est droit que _je me conseille_!»
-
- (RUTEBEUF. _Le Testam. de l’asne._)
-
- «Comment Panurge _se conseille à_ Her Trippa.--Comment Panurge
- _se conseille à_ Pantagruel.»
-
- (RABELAIS.)
-
-Sur le fréquent emploi des verbes réfléchis au commencement de la
-langue, voyez au mot ARRÊTER.
-
-
-CONSENTIR, verb. act., CONSENTIR QUELQUE CHOSE:
-
- Mais je mourrai plutôt que de _consentir rien_.
-
- (_D. Garcie._ I. 5.)
-
---CONSENTIR QUE, accorder que:
-
- Mais je veux _consentir qu’_elle soit pour une autre.
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
-_Consentir à ce que_ rendrait une pensée différente. Alceste ne consent
-pas _à ce que_ la lettre de Célimène soit pour un autre; il consent,
-c’est-à-dire, il accorde par hypothèse qu’elle soit pour un autre que
-lui.
-
-Si _consentir que_ eût été une expression fautive ou seulement
-insolite, il était facile à Molière de mettre:
-
- Mais je veux _accorder_ qu’elle soit pour un autre.
-
-Pascal, Montaigne et Molière lui-même disent, _consentir que_ pour _à
-ce que_:
-
- «Elle (la société de Jésus) _consent qu’_ils gardent leur
- opinion, pourvu que la sienne soit libre.»
-
- (PASCAL. 1re _Prov._)
-
- «Homere a esté contrainct de _consentir que_ Venus feust blecée
- au combat de Troie.»
-
- (MONTAIGNE. III. 7.)
-
- _Je consens qu’_une femme ait des clartés de tout.
-
- (_Fem. sav._ I. 3.)
-
-
-CONSÉQUENCE; CHOSE DE CONSÉQUENCE:
-
- Je sais bien qu’un bienfait de cette _conséquence_
- Ne sauroit demander trop de reconnoissance.
-
- (_Don Garcie._ V. 5.)
-
- Que ne me dites-vous que des affaires _de la dernière
- conséquence_ vous ont obligé à partir sans m’en donner avis?
-
- (_D. Juan._ I. 3.)
-
- En vérité, monsieur, ce procès _m’est d’une conséquence_ tout à
- fait grande.
-
- (_L’Av._ II. 7.)
-
- «Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paroître la
- vivacité de son esprit.........; elles _sont de trop peu de
- conséquence_ pour en informer la postérité.»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
- «J’ai pensé que le sujet des disputes de Sorbonne étoit........
- _d’une extrême conséquence_ pour la religion.»
-
- (PASCAL. 1re _Prov._)
-
---CONSÉQUENCE (FAIRE OU NE FAIRE POINT DE):
-
- Un homme mort n’est qu’un homme mort, et _ne fait point de
- conséquence_.
-
- (_Am. méd._ II. 3.)
-
-Ne produit pas de suites.
-
---HOMME DE CONSÉQUENCE:
-
- Prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec _un
- homme de ma conséquence_.
-
- (_Méd. m. lui._ III. 11.)
-
-
-CONSIDÉRABLE, digne d’être considéré, en parlant des personnes et des
-choses:
-
- Comme je sais que vous êtes une personne _considérable_, je
- voudrois vous prier.....
-
- (_Sicilien._ 8.)
-
- Je vous tiens préférable
- A tout ce que j’y vois de plus _considérable_.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- Ah! mon père, le bien n’est pas _considérable_ lorsqu’il est
- question d’épouser une honnête personne.
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
-Le bien n’est pas à considérer.
-
- La noblesse, de soi, est bonne; c’est une chose _considérable_
- assurément.
-
- (_Georges D._ I. 1.)
-
---CONSIDÉRABLE A QUELQU’UN:
-
- Mais si jamais mon bien _te fut considérable_,
- Répare mon malheur, et me sois secourable.
-
- (_L’Ét._ II. 7.)
-
- Monsieur, votre vertu _m’est_ tout à fait _considérable_.
-
- (_Méd. m. l._ III. 11.)
-
- «Ces raisons ont..... rendu leur condition (des hommes) si
- _considérable à l’Eglise_, qu’elle a toujours puni l’homicide
- qui les détruit....»
-
- (PASCAL. 1re _Prov._)
-
-
-CONSIDÉRATION; A LA CONSIDÉRATION DE, c’est-à-dire, en considération de:
-
- Je vous donne ma parole, don Pèdre, qu’_à votre considération_,
- je vais la traiter du mieux qu’il me sera possible.
-
- (_Sicilien._ 19.)
-
-
-CONSOLATIF:
-
- Je suis homme _consolatif_, homme à m’intéresser aux affaires
- des jeunes gens.
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
-Pascal a dit _consolatif à....._ et _consolatif pour...._:
-
- «Discours bien _consolatif à_ ceux qui ont assez de liberté
- d’esprit..., etc.»--«Un beau mot de saint Augustin est bien
- _consolatif pour_ de certaines personnes.»
-
- (_Pensées._ p. 51, 310 et 359.)
-
-CONSOLATIF paraît formé de _consoler_, aussi légitimement que
-_récréatif_ de _récréer_, _portatif_ de _porter_, etc.
-
-
-CONSOMMER, consumer:
-
- Et, quoi que l’on reproche au feu qui vous _consomme_.
-
- (_Dép. am._ III. 9.)
-
---SE CONSOMMER DANS QUELQUE CHOSE:
-
- La vertu fait ses soins, et son cœur _s’y consomme_
- Jusques à s’offenser des seuls regards d’un homme.
-
- (_Éc. des m._ II. 4.)
-
-On dit encore, au participe, _il est consommé dans son art_; on disait
-autrefois _se consommer dans_ un art, dans une science, dans la
-pratique de la vertu, etc., etc.
-
- Puisqu’_en raisonnements_ votre esprit _se consomme_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
- _Dans l’amour du prochain_ sa vertu _se consomme_.
-
- (_Tart._ V. 5.)
-
-C’est-à-dire _éclate au plus haut degré_.
-
- Qui se donne à la cour se dérobe à son art;
- Un esprit partagé rarement _s’y consomme_,
- Et les emplois de feu demandent tout un homme.
-
- (_La Gloire du Val de Grâce._)
-
-La confusion entre _consommer_ et _consumer_ a été signalée par
-Vaugelas comme une faute, à la vérité commune chez de bons écrivains,
-mais enfin comme une faute.
-
-Ménage, sans en donner une bonne raison, n’a pas voulu se rendre à
-la décision de Vaugelas; mais l’Académie l’a adoptée, et le sens des
-racines commanderait en effet la distinction, si _consommer_ venait de
-_summa_, et _consumer_ de _sumere_. Je n’en crois rien: _consumere_ est
-la seule racine des deux formes. L’usage de prononcer le _um_ latin par
-_on_ (voyez MATRIMONION) a conduit tout d’abord à traduire _consumere_
-par _consommer_.
-
- «Ceste qualité estouffe et _consomme_ les aultres qualités
- vrayes et essentielles.»
-
- (MONTAIGNE. III. 7.)
-
-Alors la forme _consumer_ n’existait pas; _consommer_ était seul;
-car il faut toujours se rappeler que notre langue a été soumise à
-deux systèmes de formation très-différents. _Consommer_ est le mot de
-première époque, et _consumer_ le mot de seconde époque. L’archaïsme
-luttait encore du temps de Molière.
-
-
-CONSTAMMENT, avec constance:
-
- Instruire ainsi les gens
- A porter _constamment_ de pareils accidents.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
-
-CONSTITUER A, c’est-à-dire, préposer à....:
-
- Je vous _constitue_ pendant le souper _au gouvernement des
- bouteilles_.
-
- (_L’Av._ III. 1.)
-
-
-_CONSTRUCTIONS IRRÉGULIÈRES:_
-
- Du meilleur de mon cœur _je donnerois_ sur l’heure
- Les vingt plus beaux louis de ce qui me demeure,
- _Et pouvoir_ à plaisir sur ce mufle asséner
- Le plus grand coup de poing qui se puisse donner!
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
-La passion légitime qui trouble Orgon excuse le dérangement grammatical
-de sa phrase. On le comprend d’ailleurs très-bien. C’est comme s’il
-disait: _Je voudrois donner... et pouvoir_, etc...
-
- C’est bien la moindre chose que _je vous doive_, après _m’avoir
- sauvé la vie_.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
-Après que vous m’avez sauvé la vie;--mais l’autre façon est
-incomparablement plus rapide.
-
- .... _Qui_ pourra montrer une marque certaine
- D’avoir meilleure part au cœur de Célimène,
- _L’autre ici fera place_ au vainqueur prétendu,
- Et le délivrera d’un rival assidu.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
-C’est-à-dire: Si l’un de nous peut montrer..., l’autre lui fera place.
-
- Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,
- Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte;
- _Et, rejetant mes vœux_ dès le premier abord,
- Mon cœur n’auroit eu droit de s’en plaindre qu’au sort.
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
-J’oserais blâmer cette construction, à cause de l’ambiguïté. _Rejetant
-mes vœux_ se rapporte à _votre bouche_; la construction grammaticale
-semble le rapporter à _mon cœur_, qui est le sujet de ce second membre
-de phrase.
-
- C’est prendre peu de part à mes cuisants soucis,
- Que de _rire, et me voir_ en l’état où je suis.
-
- (_Dép. am._ IV. 1.)
-
-Dans l’ordre naturel, l’action de voir a précédé celle de rire. Virgile
-a dit pareillement:
-
- _Moriamur, in arma ruamus._
-
-Si l’on commençait par mourir, il ne serait plus temps ensuite de se
-jeter au milieu des ennemis. Les grammairiens, habiles à couvrir de
-beaux noms les fautes échappées aux grands poëtes, ont trouvé pour
-celle-là le terme imposant d’hystérologie, c’est-à-dire renversement
-de l’ordre, qui met devant ce qui devait être derrière. La faute de
-Virgile, en bonne foi, n’est pas justifiable; celle de Molière le
-serait peut-être davantage, en ce qu’on peut dire que l’action de rire
-et celle de voir sont simultanées.
-
-(Voyez PARTICIPE PRÉSENT.)
-
-
-CONSULTER, absolument et sans régime, comme _délibérer_:
-
- Le jour s’en va paroître, et je vais _consulter_
- Comment dans ce malheur je dois me comporter.
-
- (_Éc. des fem._ V. 1.)
-
- Ah! faut-il _consulter_ dans un affront si rude!
-
- (_Amph._ III. 3.)
-
- Laissez-moi _consulter_ un peu si je le puis faire en conscience.
-
- (_Pourc._ II. 4.)
-
---CONSULTER, verb. act.: _consulter quelque chose_: une maladie, un
-procès, c’est-à-dire, délibérer là-dessus:
-
- Si Lélie a pour lui l’amour et sa puissance,
- Andrès pour son partage a la reconnoissance,
- Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
- _Consultent_ jamais _rien_ contre ses intérêts.
-
- (_L’Ét._ V. 12.)
-
- Il me semble
- Que l’on doit commencer par _consulter_ ensemble
- _Les choses_ qu’on peut faire en cet événement.
-
- (_Tart._ V. 1.)
-
- J’ai ici un ancien de mes amis, avec qui je serai bien aise de
- _consulter sa maladie_.
-
- (_Pourc._ I. 9.)
-
- Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais
- _consulter la manière_ dont nous vous traiterons.
-
- (_Ibid._ I. 11.)
-
- Je vous prie de me mener chez quelque avocat, pour _consulter
- mon affaire_.
-
- (_Ibid._ II. sc. 12.)
-
-
-CONTE; DONNER D’UN CONTE PAR LE NEZ. Voy. NEZ.
-
-
-CONTENTÉ DE (ÊTRE), être payé, récompensé de:
-
- Vous serez pleinement _contentés de vos soins_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 5.)
-
-
-CONTENTEMENT, construit avec le verbe _être_:
-
- Elle dit que _ce n’est pas contentement_ pour elle que d’avoir
- cinquante-six ans.
-
- (_L’Av._ II. 7.)
-
- «Mais vivre sans plaider, _est-ce contentement_?»
-
- (_Les Plaid._ I. 7.)
-
- _Ce n’est pas contentement_ pour l’injure que j’ai reçue.
-
- (_Méd. m. l._ I. 4.)
-
-Ce n’est pas satisfaction pour l’injure que j’ai reçue.
-
-
-CONTESTE:
-
- La maison à présent, comme savez de reste,
- Au bon monsieur Tartufe appartient sans _conteste_.
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
-_Conteste_ est le substantif de _contester_, dont la forme
-primitive est _contrester_ (_contra stare_). Les Italiens disent
-_contrastar_, et nous avons formé, à une époque relativement récente,
-_contraste_, qui est au fond le même mot que _conteste_. On a
-oublié la loi qui changeait l’_a_ des Latins en _e_ français:
-
- «Li marescaus de nostre ost esgarda devant un casal, et
- pierchut la gent Barile qui venoient huant et glatissant, et
- menant li grand tempieste, que bien cuidoient _contrester_ à
- nos fourriers.»
-
- (VILLEHARDHOIN, p. 178, éd. de Mr Paris.)
-
-Nicot écrit _contr’ester_, et cite pour exemple cette phrase:--«Onc
-n’avoit trouvé homme qui luy peust _contr’ester_ en champ de bataille
-Guy de Warwich.»
-
-M. B. Lafaye fait cette distinction chimérique:--«Le _conteste_ est une
-simple difficulté; la _contestation_ en est la manifestation.» (Synon.,
-p. 391). L’un est le mot ancien, et l’autre le moderne: le sens est
-identique.
-
-
-CONTRADICTOIRE A:
-
- Ho, ho! qui des deux croire?
- Ce discours _au premier_ est fort _contradictoire_.
-
- (_L’Ét._ I. 4)
-
-
-CONTRAIRE PARTI:
-
- ... Il se venge hautement en prenant le _contraire parti_.
-
- (_Crit. de L’Éc. des fem._ 6.)
-
-Corneille avait dit, dans _Cinna_:
-
- «Et l’inclination n’a jamais démenti
- Le sang qui t’avoit fait du _contraire parti_.»
-
- (V. 1.)
-
-La prose de Molière nous montre que la locution était ainsi faite, et
-non _parti contraire_.
-
- «Et chacun s’est rangé du _contraire parti_.»
-
- (REGNIER. sat. 17.)
-
-
-CONTRARIÉTÉS, taquineries par représailles:
-
- Laissons ces _contrariétés_,
- Et demeurons ce que nous sommes.
-
- (_Amph._ Prol.)
-
-Il faut noter dans ce mot un exemple de la substitution des liquides
-_l_ et _r_. Les racines sont _contra_ et _alium_; la forme primitive du
-verbe était _contralier_.--Dans Partonopeus:
-
- «Ce sont clergastes qui en mesdient (des femmes),
- «Qui lor meschines _contralient_.
- «Ils sont vilains, et eles foles.
-
- (V. 5489.)
-
- «Grant pechie fait qui _contralie_
- «Dame qui est d’amors marrie.
-
- (V. 6660.)
-
- «Ahi mon! com ies desdaignouse!
- «Ahi! com ies _contraliouse_!
-
- (V. 5423.)
-
-Nous disons _armoire_ (d’_armarium_, racine, _arma_), et nous avons
-raison; nos aïeux écrivaient _almarie_, _almoire_, qu’ils prononçaient
-par _au_, _aumarie_, _aumoire_. (Voyez les _Rois_, _passim_.) C’était
-l’inverse de la faute que nous commettons en disant _contrarier_, pour
-_contralier_.
-
-
-CONTREFAISEUR DE GENS:
-
- Point de quartier à ce _contrefaiseur de gens_.
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-
-CONTREFAIT, simulé; UN ZÈLE CONTREFAIT:
-
- .... Attraper les hommes avec _un zèle contrefait_ et une
- charité sophistiquée.
-
- (1er _Placet au Roi_.)
-
-
-CONVULSIONS DE CIVILITÉS:
-
- Et, tandis que tous deux étoient précipités
- Dans les _convulsions de leurs civilités_....
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
-
-COQUIN ASSURÉ, effronté coquin:
-
- Que me vient donc conter cet _assuré coquin_?
-
- (_Dép. am._ III. 8.)
-
-Marot, dans son _Épistre au Roi_, _pour avoir esté desrobé_:
-
- «J’avois un jour ung valet de Gascogne,
- «Gourmand, yvrogne, et _assuré menteur_.»
-
-
-CORDE: SI LA CORDE NE ROMPT, formule empruntée au métier du danseur de
-corde:
-
- Nous allons voir beau jeu, _si la corde ne rompt_.
-
- (_L’Ét._ III. 10.)
-
-
-CORRESPONDANCE; DE LA CORRESPONDANCE, du retour:
-
- Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et y
- promettre en même temps _de la correspondance_!
-
- (_G. D._ I. 3.)
-
-On dit bien, dans ce sens, _correspondre à l’amour de quelqu’un_;
-pourquoi pas _correspondance à l’amour_?
-
-
-COTE DE SAINT LOUIS; ÊTRE DE LA CÔTE DE SAINT LOUIS, d’une antique
-noblesse:
-
- Est-ce que nous sommes, nous autres, _de la côte de saint
- Louis_?
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
-Comme Ève était de la côte d’Adam.
-
-
-COUCHER DE, mettre au jeu; figurément:
-
- Tu _couches d’imposture_, et tu m’en as donné.
-
- (_L’Ét._ I. 10.)
-
-_Coucher de_ signifie être au jeu pour une somme de: «parce qu’en effet
-on _couche_, on étend l’argent sur une table, sur une carte..... On le
-dit figurément des paroles: Ce garçon ne demande pas moins qu’une fille
-de 100,000 écus; il _couche_ trop gros.--Il ne _couche_ pas moins que
-de faire employer pour lui toutes les puissances.......»
-
- (TRÉVOUX.)
-
- «Vous _couchez d’imposture_, et vous osez jurer!»
-
- (CORN. _Le Ment._)
-
- «J’aurai mille beaux mots chaque jour à te dire;
- «Je _coucherai de feux, de sanglots, de martyre_.»
-
- (Id. _La suite du Menteur._)
-
-Sur quoi Voltaire remarque qu’on disait, en termes de jeu, _couché de
-20 pistoles_, _de 30 pistoles_; _couché belle_.
-
-Les éditions modernes ont _tu payes_. Ce n’était pas la peine de
-changer, pour prêter à Molière une faute de versification.
-
-
-COULEUR, métaphoriquement, faux prétexte, mensonge:
-
- _Sous couleur_ de changer de l’or que l’on doutoit.
-
- (_Étourdi._ II. 7.)
-
-(Voyez DOUTER.)
-
- Ils ont l’art de _donner de belles couleurs à toutes leurs
- intentions_.
-
- (2me _Placet au Roi_.)
-
-Molière a dit, par la même métaphore, _excuses colorées_.
-
- Vous nous payez ici d’_excuses colorées_.
-
- (_Tart._ IV. 1.)
-
- «Des peuples surprins _soubs couleur_ d’amitié et de bonne foy.»
-
- (MONTAIGNE. III. 6.)
-
-Cette métaphore est restée en usage parmi le peuple: C’est _une
-couleur_; on lui a donné _une couleur_.
-
- «Au reste, leurs injustices (des Romains) étoient d’autant plus
- dangereuses, qu’ils savoient mieux les couvrir du prétexte
- spécieux de l’équité, et qu’ils mettoient sous le joug
- insensiblement les rois et les nations, _sous couleur_ de les
- protéger et de les défendre.»
-
- (BOSSUET. _Hist. univ._, IIIe p.)
-
---COULEUR DE FEU, subst. masc.; UN COULEUR DE FEU:
-
- Je vous trouve les lèvres _d’un couleur de feu surprenant_.
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-_Couleur de feu_ est ici un terme composé, dans lequel le mot
-_couleur_, pas plus que le mot _feu_, ne fait prédominer son genre.
-L’ensemble est au neutre, dont, en français, la forme ne se distingue
-pas de celle du masculin.
-
-
-COUPER A, couper court à:
-
- Tout cela va le mieux du monde;
- Mais enfin _coupons aux discours_.
-
- (_Amph._ III. 11.)
-
---COUPER CHEMIN A:
-
- _A tous nos démêlés coupons chemin_, de grâce.
-
- (_Mis._ II. 1.)
-
-
-COURIR A, recourir:
-
- Et je suis en suspens si, pour me l’acquérir,
- _Aux extrêmes moyens_ je ne dois point _courir_.
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
-
-COURAGE, non pas dans le sens restreint de _valeur_, mais dans le sens
-large du latin _animus_, disposition morale qu’une épithète détermine
-en bien ou en mal:
-
- O la lâche personne!--ô _le foible courage_!
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-
-COURRE; COURRE UN LIÈVRE:
-
- Quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de
- _courre un lièvre_.
-
- (_G. D._ I. 8.)
-
-C’est la forme primitive dérivée de _currere_, comme _ponre_ (_pondre_)
-de _ponere_. Il est demeuré comme terme de chasse. Des vocabulaires
-techniques seraient de précieux répertoires de notre vieille langue.
-
-
-COURT, pris adverbialement:
-
- Et moi, pour _trancher court_ toute cette dispute....
-
- (_Fem. sav._ V. 3.)
-
---DEMEURER COURT A QUELQUE CHOSE:
-
- N’as-tu point de honte, toi, de _demeurer court à si peu de
- chose_?
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
---COURT, adjectif; COURT DE, pour à court de....:
-
- Et que tu t’es acquise (la gloire) en tant d’occasions,
- A ne t’être jamais vu _court d’inventions_.
-
- (_L’Ét._ III. 1.)
-
-Sur l’emploi de _à_ dans ce passage, voyez: A, par le moyen de.
-
---COURT JOINTÉ (court est ici adverbe), terme de manége; cheval court
-jointé, comme celui du chasseur dans les _Fâcheux_:
-
- Point d’épaules non plus qu’un lièvre; _court jointé_.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-«_Court jointé_, c’est le nom qu’on donne au cheval qui a le paturon
-court, qui a les jambes droites depuis le genou, jusqu’à la couronne.»
-(TRÉVOUX.)
-
-
-COUSU DE PISTOLES:
-
- On viendra me couper la gorge, dans la pensée que je suis _tout
- cousu de pistoles_!
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
-La Fontaine:
-
- «Son voisin, au contraire, étoit _tout cousu d’or_.»
-
- (_Le Savetier et le Financier._)
-
-
-COUVRIR, au figuré, excuser, autoriser, dissimuler:
-
- Ciel, faut-il que le rang dont on veut tout _couvrir_,
- De cent sots tous les jours nous oblige à souffrir!
-
- (_Fâcheux_, I. 6.)
-
- Je veux changer de batterie, _couvrir le zèle que j’ai pour
- vous_, et feindre d’entrer, etc.
-
- (_Mal. im._ I. 10.)
-
- «Nostre religion est faite pour extirper les vices: elle les
- _couvre_, les nourrit, les incite.»
-
- (MONTAIGNE.)
-
-
-CRACHÉ, TOUT CRACHÉ, c’est-à-dire _ressemblant_:
-
- LUCAS. Le v’là _tout craché_ comme on nous l’a défiguré.
-
- (_Méd. m. l._ I. 6.)
-
-Cette métaphore, aujourd’hui reléguée parmi le bas peuple, était,
-au XVIe siècle, du langage ordinaire. Pathelin, qui, comme avocat,
-s’exprime toujours bien, l’emploie sans difficulté. Il loue le drapier,
-monsieur Jousseaume, de ressembler à défunt son père:
-
- «Vrayment c’estes vous tout poché.
- Car quoy? qui vous auroit _craché_
- Tous deux encontre la paroy
- D’une maniere et d’un arroy,
- Si seriez vous sans difference.»
-
-Plus loin, faisant à sa femme le récit de cette scène:
-
- «Et puis, fais-je, saincte Marie!
- Comment prestoit il doucement
- Ses denrées si humblement?
- _C’estes_, fais-je, _vous tout craché_.»
-
- (_Pathelin._)
-
-Observez que nos pères disaient _c’êtes vous_, et non _c’est vous_.
-Ils gardaient au moins l’accord des personnes, en quoi ils se montrent
-meilleurs logiciens que leur postérité.
-
-
-CRAINTE, adverbialement; CRAINTE DE....:
-
- _Crainte_ pourtant _de sinistre aventure_,
- Allons chez nous achever l’entretien.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
-Pascal emploie de la même façon _manque_:
-
- «_Manque de loisir_; _manque_ d’avoir contemplé ces infinis.»
-
- (PASC. _Pensées_, p. 367, 120, 124.)
-
-Et l’usage commun a consacré _faute de...._, c’est-à-dire _de_ ou _par
-crainte_, _manque_, _faute_.
-
-Le peuple dit _peur de...._ Le caprice de l’usage n’a point admis cette
-expression.
-
-
-CRAYON, un dessin, une esquisse:
-
- Ce n’est ici qu’un simple _crayon_, un petit impromptu, dont le
- roi a voulu faire un divertissement.
-
- (_Préf. de l’Amour médecin._)
-
-
-CRÉDIT, PRENDRE CRÉDIT SUR:
-
- Et voir si ce n’est point une vaine chimère
- Qui _sur ses sens troublés_ ait su _prendre crédit_.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-
-CRIER QUELQU’UN, LE GRONDER:
-
- Tu ne me diras plus, toi qui toujours _me cries_,
- Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies.
-
- (_L’Ét._ II. 14)
-
- Pourquoi _me criez-vous_?--J’ai grand tort, en effet!
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-Cet archaïsme rappelle le petit pays où Agnès a été élevée _loin de
-toute pratique_, comme dit Arnolphe.
-
---CRIER APRÈS QUELQU’UN:
-
- ... de zèles indiscrets qui... _crieront_ en public _après
- eux_, qui les accableront d’injures.
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
- Ses plus célèbres philosophes (de l’antiquité) ont donné des
- louanges à la comédie, eux qui.... _crioient_ sans cesse _après
- les vices de leur siècle_.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
---CRIER VENGEANCE AU CIEL:
-
- Voilà qui _crie_ vengeance _au ciel_.
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
-
-CRINS-CRINS, de méchants violons, par onomatopée:
-
- Monsieur, ce sont des masques,
- Qui portent des _crins-crins_ et des tambours de basques.
-
- (_Fâcheux_, III. 5.)
-
-
-CROIRE, actif; CROIRE QUELQUE CHOSE, croire à quelque chose:
-
- Un Turc, un hérétique, qui _ne croit ni ciel, ni saint, ni
- Dieu, ni loup-garou_......
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Mais encore faut-il _croire quelque chose_ dans le monde.
- _Qu’est-ce donc que vous croyez?_
-
- (_Ibid._ II. 1.)
-
-Molière emploie _croire quelque chose_ et _croire à quelque chose_:
-
- Un homme qui _croit à ses règles_ plus qu’_à_ toutes les
- démonstrations des mathématiques.
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
---CROIRE A QUELQU’UN:
-
- Allez, _ne croyez point à monsieur votre père_.
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
- _A qui croire_ des deux?
-
- (_Am. méd._ II. 5.)
-
-Et, au contraire, dans l’_Étourdi_:
-
- Oh! oh! _qui_ des deux _croire_?
- Ce discours au premier est fort contradictoire.
-
- (_L’Ét._ I. 4.)
-
---CROIRE DU CRIME A QUELQUE CHOSE:
-
- Un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les
- démonstrations des mathématiques, et qui _croiroit du crime à
- les vouloir examiner_.
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
-Qui croiroit qu’il y a du crime. La forme elliptique de Molière est
-cent fois préférable.
-
-
-CUL-DE-COUVENT, comme _cul-de-basse-fosse_, _cul-de-sac_, c’est-à-dire
-sac, fosse, et couvent sans issue par l’extrémité opposée à l’entrée:
-
- Vous rebutez mes vœux et me poussez à bout;
- Mais un _cul-de-couvent_ me vengera de tout!
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-Voltaire a beaucoup raillé cette expression, _cul-de-sac_: la métaphore
-peut manquer de noblesse (quoique, après tout, l’habitude efface le
-relief de ces locutions), mais elle ne manque pas de justesse, puisque
-le sac se tient assis sur son fond, et qu’une personne obstinée à
-traverser une impasse n’en viendrait non plus à bout qu’une obstinée à
-sortir d’un sac par le fond.
-
-_Cul-de-couvent_ est par analogie. Ce terme énergique est arraché à
-Arnolphe par la fureur. On voit qu’il est, comme au reste il le dit
-lui-même, poussé à bout.
-
-
-CURIOSITÉS au pluriel, dans la même acception qu’au singulier:
-
- Pour les nouveautés
- On peut avoir parfois _des curiosités_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 5.)
-
- La faiblesse humaine est d’avoir
- _Des curiosités_ d’apprendre
- Ce qu’on ne voudroit pas savoir.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
-Molière, en ce passage, s’est rencontré avec un poëte du XIIIe siècle,
-Gibert de Montreuil, qui introduit Gérard de Nevers chantant, dans un
-couplet:
-
- «Si s’en doit on bien garder
- D’enquerre par jalousie
- Chou qu’on ne vouroit trouver.»
-
- (_La Violette_, p. 68.)
-
-
-_D_ EUPHONIQUE:
-
- Il porte une jaquette à grands basques plissées,
- Avec _du dor dessus_.
-
- (_Mis._ II. 6.)
-
- Il a _du dor_ à son habit tout depis le haut jusqu’en bas.
-
- (_D. Juan._ II. 1.)
-
-Dans l’origine du langage, tous les mots étaient armés d’une consonne
-finale, pour préserver la voyelle précédente du choc et de l’élision
-contre une voyelle initiale du mot suivant. Quelquefois cette voyelle
-est demeurée attachée au commencement du mot auquel elle n’appartenait
-pas. Ainsi le substantif _or_ avait fait le verbe _orer_, comme
-_argent_, _argenter_; mais, par suite de quelque locution, comme _c’est
-oré_, on aura écrit _c’est doré_, et le mot _dorer_ est resté.
-
-_Ma(t) ante_ (_mea amita_) est, par la même façon, devenu _ma tante_.
-(Voyez au mot D’AUCUNS).
-
-Le _d_ euphonique jouait un grand rôle dans l’ancienne prononciation;
-on le trouve écrit à chaque page du _Livre des Rois_, de la _Chanson de
-Roland_, des _Sermons de saint Bernard_, etc.
-
- «Cument Semeï ki maldist nostre seignur le rei _escaperad il_
- de mort?»
-
- (_Rois_, p. 193.)
-
-Nous écrivons aujourd’hui entre deux tirets _échappera-t-il_; il
-est certain cependant que ce _t_ final appartient au verbe, dont il
-caractérise la troisième personne.
-
- «Il y en a _d’aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se
- tirer de la contrainte de leurs parents.»
-
- (_Mal. imag._ II. 7.)
-
-Le _d_ appartient au verbe: _il y en ad_, comme dans ce vers du Roland:
-
- «En l’oret punt i _ad_ asez reliques.»
-
-«Dans la poignée dorée de Durandal il y a beaucoup de reliques.»
-
-Il serait donc mieux d’imprimer _avec dud or_..... _Il y en ad aucunes._
-
-Mais comme le sens des traditions se perd souvent, on a cru que ce _d_
-était l’initiale du second mot, et on l’a si bien cru, que l’usage s’en
-est établi, et que l’Académie le ratifie en permettant de commencer une
-phrase par _d’aucuns_: _d’aucuns_ ont dit, _d’aucuns_ ont pensé.....
-_d’aucuns_ croiront que j’en suis amoureux..... On voit ici l’origine
-de cette méprise. C’est justement comme si l’on disait un jour: Mes
-souliers sont _pétroits_, sous prétexte qu’on fait sonner le _p_ dans
-_trop étroits_.
-
-(Voyez sur le D euphonique: _Des Variations du langage français_, p. 92
-et 339).
-
-
-D’ABORD QUE:
-
- Je n’en ai point douté _d’abord que_ je l’ai vue.
-
- (_Éc. des fem._ V. 9.)
-
-
-DADAIS. Voy. MALITORNE.
-
-
-DAME! exclamation:
-
- _Oh! dame_, interrompez-moi donc!...
-
- (_D. Juan._ III. 1.)
-
-_Dame_ est la traduction primitive de _dominum_, par syncope _domnum_,
-et, par une prononciation altérée, _damne_, _dame_, _damp_. Ce mot
-s’appliquait au masculin:
-
- «_Il_ est _sire et dame_ du nostre.»
-
- (BARBAZAN, _Fabliaux_. III, p. 44.)
-
-_Dame Dieu_, _damp abbé_.
-
- «Respond Roland: ne place _dame Deu_...»
-
- (_Ch. de Roland_, _passim_.)
-
-_Dam-Martin_, _damp-Pierre_, et autres noms propres, déposent encore du
-sens et de l’étymologie de _dame_.
-
-Ainsi, cette exclamation signifie simplement _Seigneur!_
-
-
-DANS pour _à_:
-
- N’allez point pousser les choses _dans_ les dernières violences
- du pouvoir paternel.
-
- (_L’Av._ V. 4.)
-
- Ne l’examinons point _dans_ la grande rigueur.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
---DESCENDRE DANS DES HUMILITÉS:
-
- Non, ne _descendez point dans ces humilités_.
-
- (_Mélicerte._ I. 5.)
-
---S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE:
-
- Et _dans l’événement_ mon âme _s’intéresse_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
---DANS L’ABORD, au commencement, dès l’abord:
-
- Elle m’a _dans l’abord_ servi de bonne sorte.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
---DANS LA DOUCEUR, en douceur:
-
- Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses
- aillent _dans la douceur_.
-
- (_D. Juan._ V. 3.)
-
---DANS UNE HUMEUR (ÊTRE):
-
- Vous êtes aujourd’hui _dans une humeur_ désobligeante.
-
- (_Sicilien._ 7.)
-
---ASSASSINER QUELQU’UN DANS SON BIEN, SON HONNEUR:
-
- On _m’assassine dans le bien_, on _m’assassine dans l’honneur_.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
---COMPRENDRE QUELQU’UN DANS SES CHAGRINS:
-
- _Dans vos_ brusques _chagrins_ je ne puis _vous comprendre_.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-
-_DATIF, de perte ou de profit_:
-
- A qui la bourse?--Ah, dieux, elle _m’_étoit tombée!
-
- (_L’Av._ I. 7.)
-
-_Exciderat mihi._
-
- Rien ne _me_ peut _chasser_ cette image cruelle.
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
- Je veux jusqu’au trépas incessamment pleurer
- Ce que tout l’univers ne peut _me réparer_.
-
- (_Ibid._ II. 1.)
-
-_Me chasser_, _me réparer_, pour _chasser_, _réparer à moi_, _à mon
-bénéfice_, ne sont pas conformes à l’usage et ne paraissent pas
-désirables, à cause de l’équivoque qui peut en résulter.
-
- Vous ne voulez pas, vous, _me_ la faire sortir?
-
- (_Fem. sav._ II. 6.)
-
---DEUX PRONOMS AU DATIF placés consécutivement:
-
- Allons, monsieur, faites le dû de votre charge, et
- _dressez-lui-moi_ son procès comme larron et comme suborneur.
-
- (_L’Av._ V. 4.)
-
---DATIF marquant la cause, l’occasion:
-
- Un scrupule me gêne
- _Aux tendres sentiments_ que vous me faites voir.
-
- (_Amph._ I. 3.)
-
-Dans les tendres sentiments, à l’occasion des tendres sentiments.
-
-L’emploi du datif ou de l’ablatif, car c’est tout un, pour exprimer ce
-qu’on rend aujourd’hui avec la préposition _dans_, est un latinisme qui
-remonte à l’origine de la langue. Je me contenterai de deux exemples
-pris chez Montaigne:
-
- «De toutes les absurdités, la plus absurde _aux epicuriens_ est
- desadvouer la force et l’effet des sens.»
-
- (_Essais._ II. ch. 12.)
-
- «C’est à l’adventure quelque sens particulier qui.... advertit
- les poulets de la qualité hostile qui est _au chat_ contre eux.»
-
- (_Ibid._ II. ch. 1.)
-
-_Absurdum est epicureis;--inest feli._ Cette tournure, qui va se
-perdant chaque jour, était encore en pleine vigueur du temps de
-Molière. (Voyez AU, AUX, pour _dans_).
-
---DATIF REDOUBLÉ, ou non redoublé:
-
-Non redoublé:
-
- Il vient avec mon père achever ma ruine,
- Et _c’est sa fille unique à qui_ l’on me destine.
-
- (_Éc. des fem._ V. 6.)
-
-Redoublé:
-
- Que de son cuisinier il s’est fait un mérite,
- Et que _c’est à sa table à qui_ l’on rend visite.
-
- (_Mis._ III.)
-
-(Voyez A, _datif redoublé surabondamment_.)
-
-
-DAUBER QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE, au figuré:
-
- Je _les dauberai_ tant en toutes rencontres, qu’à la fin ils se
- rendront sages.
-
- (_Crit. de L’Éc. des fem._ 6.)
-
- On m’a dit qu’on va le _dauber, lui et toutes ses comédies_, de
- la belle manière.
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
- «_Daube_ au coucher du roi
- Son camarade absent.»
-
- (LA FONT. _Les Obsèques de la lionne._)
-
---DAUBER SUR QUELQU’UN:
-
- Comme _sur les maris_ accusés de souffrance
- Votre langue en tout temps a _daubé_ d’importance.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-
-D’AUCUNS, D’AUCUNES:
-
- _Il y en a d’aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se
- tirer de la contrainte de leurs parents.
-
- (_Mal. im._ II. 7.)
-
-Cette façon de parler n’est explicable que comme un reste de l’ancien
-langage français, et par le _d_ euphonique. L’écriture a mal figuré
-l’expression en attachant le _d_ à aucuns; c’est au verbe qu’il
-appartient: il y en a_d_ aucunes.
-
-Ensuite de cette méprise, dont l’œil seulement, et non l’oreille,
-pouvait s’apercevoir, s’est établi l’usage de commencer une phrase par
-_d’aucuns_: _d’aucuns ont pensé..._
-
-(Voyez D _euphonique_, et DE devant _certains_.)
-
-
-DAVANTAGE QUE:
-
- Oui, vous ne pourriez pas lui dire _davantage
- Que_ ce que je lui dis pour le faire être sage.
-
- (_L’Ét._ I. 9.)
-
- JACQUELINE. Pour un quarquié de vaigne qu’il avoit _davantage
- que_ le jeune Robin.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 2.)
-
- Il n’y a rien assurément qui chatouille _davantage que_ les
- approbations que vous dites.
-
- (_B. gent._ I. 1.)
-
-Tous les grammairiens condamnent hautement cette façon de parler; et
-tous nos plus habiles écrivains l’ont employée: Amyot, la Bruyère,
-Sarrasin, Molière, Bouhours, Bossuet, J. J. Rousseau. (_Des variations
-du langage français_, p. 425.)
-
-Le substantif _avantage_ se construit avec _sur_. _Davantage_ (_de_ ou
-_par avantage_) marque une comparaison, et se construit comme _plus_,
-avec la marque du comparatif _que_. L’idée de l’adjectif au comparatif
-prévaut sur la forme du substantif.
-
-Dire, comme font les grammairiens, que _davantage_ est adverbe, par
-conséquent incapable d’un régime, c’est ne rien dire; c’est mettre en
-fait le point en question. Au reste, deux autorités sont en présence,
-on n’a qu’à choisir.
-
- «La foiblesse de l’homme paroît bien _davantage_ en ceux qui ne
- la connoissent pas _qu’_en ceux qui la connoissent.»
-
- (PASCAL. _Pensées._)
-
- «Il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que
- rien n’y porte _davantage qu’_une disproportion surprenante
- entre ce qu’on attend et ce qu’on voit.»
-
- (_Id._ 11e _Prov._)
-
- «Je puis dire devant Dieu qu’il n’y a rien que je déteste
- _davantage que_ de blesser la vérité.»
-
- (PASCAL, _Ibidem_.)
-
- «L’une en prisant _davantage_ le temporel _que_ le spirituel.»
-
- (_Id._ 12e _Prov._)
-
- «Voulez-vous être rare? Rendez service à ceux qui dépendent de
- vous. Vous le serez _davantage_ par cette conduite _que_ par ne
- pas vous laisser voir.»
-
- (LA BRUYÈRE. _Des biens de la fortune._)
-
- «Quel astre brille _davantage_ dans le firmament _que_ le
- prince de Condé n’a fait en Europe?»
-
- (BOSSUET.)
-
- «Une tuile qui tombe d’un toit peut nous blesser _davantage_,
- mais ne nous navre pas tant _que_ une pierre lancée à dessein
- par une main malveillante.»
-
- (_J. J. Rousseau._ 8e _Promenade_.)
-
-Mais voici l’oracle qui abat toutes autorités:
-
- «_Davantage_ NE PEUT PAS être suivi d’un complément, comme
- dans: J’aime _davantage_ la campagne _que_ la ville. Il faut,
- dans ce cas, employer l’adverbe _plus_.»
-
- (M. BONIFACE.)
-
-_Il faut_, paraît bien dur en présence de telles autorités!
-
-
-DE, dans tous les sens du latin _de_, touchant, par, à cause de, pour:
-
- Ne me condamnez point _d’un_ deuil hors de saison.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
-Noli damnare me _de_ luctu.
-
- Il me faudroit des journées entières pour me bien expliquer à
- vous _de_ tout ce que je sens.
-
- (_G. D._ III. 5.)
-
- Mais je hais vos messieurs _de_ leurs honteux délais.
-
- (_Amph._ III. 8.)
-
- Ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et
- _dont_ je sens fort bien que je ne pourrai me taire quelque
- jour.
-
- (_Ép. dédic. de l’Éc. des fem._)
-
- «Romains, j’aime la gloire, et ne veux point _m’en taire_.»
-
- (VOLTAIRE. _Rome sauvée._)
-
-_Silere de aliqua re._
-
-Molière dit de même;--_se découvrir de_ quelque chose;--_désavouer
-de_ quelque chose;--_éluder de_... (Voyez ces mots.)
-
- Hélas! si l’on n’aimoit pas,
- _Que seroit-ce de la vie_?
-
- (_Pourc._ III. 10.)
-
-_Quid esset de vita?_
-
- «J’ai veu un gentilhomme de bonne maison aveugle nay, au moins
- aveugle de tel aage qu’il ne sçait _que c’est de veue_.»
-
- (MONTAIGNE. II. ch. 12.)
-
- Mille gens le sont bien[47], sans vous faire bravade,
- Qui _de_ mine, _de_ cœur, _de_ biens et _de_ maison,
- Ne feroient avec vous nulle comparaison.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
- [47] Cocus.
-
-_De_ n’est pas ici marque du génitif: _comparaison de mine_, _de
-cœur_, _etc._; c’est le latin _de_, comme dans ces formules _de moi_,
-_de soi_, pour _quant à moi_, _quant à soi_; et dans celles-ci,
-_de l’Allemagne_;--_de la prière_;--_de la grâce_;--_de l’amitié_.
-Comparaison _quant_ à la mine, au cœur, etc.
-
-Le même emploi de _de_ paraît dans cet autre passage: Agnès, dit Horace,
-
- N’a plus voulu songer à retourner chez soi,
- Et _de_ tout son destin s’est _commise_ à ma foi.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-C’est un pur latinisme:--Confidere alicui _de_ aliqua re.--Et ce
-latinisme remonte à l’origine de la langue:
-
- «E tut li poples oïd cume li Reis fist sun cumandement _de_
- Absalon.»
-
- (_Rois_, p. 186.)
-
-_De_ remplit encore l’office du _de_ latin dans cette locution _de
-rien_; cela ne sert _de rien_:
-
- .... se dépouiller de l’un et de l’autre (sa fille et sa
- fortune) entre les mains d’un homme qui ne nous touche _de
- rien_.
-
- (_Amour méd._ I. 5.)
-
-C’est-à-dire en rien; _de (nulla) re_; _de nihilo_, _nullatenus_.
-
---DE exprimant la cause, la manière, et répondant à _par_, _avec_,
-_pour_:
-
- Mais suis-je pas bien fou, de vouloir raisonner
- Où, _de droit absolu_, j’ai pouvoir d’ordonner?
-
- (_Sgan._ I.)
-
- Après quelques paroles _dont_ je tâchai d’adoucir la douleur de
- cette charmante affligée.
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
- C’est une dame
- Qui _de_ quelque espérance avoit flatté mon âme.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- Nous faisons maintenant la médecine _d’une_ façon toute nouvelle.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 6.)
-
- Et tâchons d’ébranler, _de force_ ou _d’industrie_,
- Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
-
- (_Tart._ IV. 2.)
-
-On dit tous les jours, par la même tournure, _de gré ou de force_;
-c’est-à-dire, par gré ou par force.
-
- Vous les voulez _traiter d’un semblable langage_?
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
- Et, _traitant de mépris_ les sens et la matière,
- A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- Et _traitent du même air_ l’honnête homme et le fat.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-Avec mépris, avec le même air, le même langage.
-
-Je ne vois pas d’autre explication possible à cette locution, _traiter
-du haut en bas_, qu’en traduisant _du_ par _avec_: _avec le haut
-en bas_, en mettant en bas ce qui est en haut; c’est-à-dire, en
-renversant, bouleversant cette personne, en lui mettant la tête aux
-pieds.
-
- Quel sort ont nos yeux en partage,
- Et qu’est-ce qu’ils ont fait aux dieux,
- _De_ ne jouir d’aucun hommage....
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-_Pour_ s’emploie plus communément à cet usage: Qu’ont-ils fait _pour_
-ne jouir d’aucun hommage?
-
---DE, entre deux verbes, le second à l’infinitif:
-
- _Je croyois_ tout perdu _de crier_ de la sorte.
-
- (_Sgan._ 3.)
-
- Et je _le donnerois_ à bien d’autres qu’à moi,
- _De se voir_ sans chagrin au point où je me voi.
-
- (_Ibid._ 16.)
-
- Ah! voilà qui _me plaît de parler_ de la sorte!
-
- (_Ibid._ 18.)
-
- _Ai-je fait_ quelque mal _de_ coucher avec vous?
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- Il n’est aucune horreur que mon forfait _ne passe
- D’avoir_ offensé vos beaux yeux.
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
-Dans ce dernier passage, on pourrait peut-être construire _de_ avec
-_forfait_: le forfait d’avoir offensé vos beaux yeux.
-
- Ils _se mêlent_ de trop d’affaires,
- _De prétendre_ tenir nos chastes feux gênés.
-
- (_Amph._ II. 3)
-
- Est-ce pour rire, ou si tous deux _vous extravaguez, de
- vouloir_ que je sois médecin?
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
---DE, _entre deux substantifs_, où il ne marque pas le génitif du
-second, mais en fait la qualification du premier:
-
- Réglez-vous, regardez _l’honnête homme de père_
- Que vous avez du ciel.
-
- (_L’Ét._ I. 9.)
-
-D’Olivet essaye d’expliquer le tour par un latinisme, parce que Plaute
-a dit: _Scelus viri, monstrum mulieris._
-
-Vaugelas trouve ce _de_ «bien étrange, mais bien françois.»
-
- «Et puis, à l’aide d’une échelle
- «Qu’un _maraud de valet_ lui tint.»
-
- (VERGIER. _Le Rossignol._)
-
- «_Un saint homme de chat_, bien fourré, gros et gras.»
-
- (LA FONT. _Fables._ VII. 16.)
-
---DE, représentant _que le_:
-
- C’est un étrange fait _du_ soin que vous prenez
- A me venir toujours jeter mon âge au nez.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
- Chose étrange _d’_aimer!
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-Chose étrange _que le_ soin... _que_ l’aimer! l’infinitif pris
-substantivement.
-
- _Chose étrange de voir_ comme avec passion
- Un chacun est coiffé de son opinion!
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-La construction grammaticale est: la chose d’aimer,... la chose de
-voir,... le fait du soin... est étrange. Les infinitifs _voir_,
-_aimer_, sont ici de véritables substantifs; et cette façon d’employer
-_de_ rentre dans l’article précédent, où l’on voit _de_ entre deux
-substantifs, servant à qualifier le premier par le second.
-
-(Voyez DU.)
-
---DE, remplaçant _à_ entre deux verbes:
-
- La crainte fait en moi l’office du zèle..., et me _réduit
- d’applaudir_ bien souvent à ce que mon âme déteste.
-
- (_D. J._ I. 1.)
-
- Ah! _je vous apprendrai de me traiter_ ainsi!
-
- (_Amph._ III. 4.)
-
-Molière prend cette tournure pour fuir l’hiatus: me réduit _à
-app_laudir.--Je vous _apprendrai à_... Il dit de même _commencer
-de_... _obliger de_... _chercher de_. (Voyez ces mots.)
-
- Une galère turque où on les avoit _invités d’entrer_.
-
- (_Scapin._ III. 3.)
-
- Cet amas d’actions indignes dont on a peine _d’adoucir_ le
- mauvais visage.
-
- (_D. J._ IV. 6.)
-
-_Peine à adoucir_ serait insupportable.
-
- «Il exhorta le poëte _de_ ne plus faire de vers la nuit.»
-
- (SCARRON. _Rom. com._, 1re part., ch. 12.)
-
-Le XVIIe siècle employait sans difficulté _de_ pour _à_, comme aussi
-_devant_ pour _avant_.
-
-Voyez CHERCHER DE,--COMMENCER DE,--CONCLURE DE,--FEINDRE DE et
-FEINDRE A.
-
---DE, et non _des_, devant un adjectif que l’on traite aujourd’hui
-comme incorporé au substantif:
-
- Et dans tous ses propos
- On voit qu’il se travaille à dire _de bons mots_.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-On dirait aujourd’hui, sans scrupule, _des bons mots_.--_Bon mot_
-n’étant considéré que pour un substantif, comme _jeune homme_.
-
---DE, entre deux substantifs, marquant le sens actif du premier sur le
-second:
-
-Chez les Latins, _amor patris_ signifiait aussi bien la tendresse du
-père au fils que celle du fils au père; c’était au reste de la phrase
-à déterminer l’acception active ou passive. Molière a dit de même,
-_la contrainte des parents_, pour exprimer, non la contrainte qu’ils
-subissent, mais celle qu’ils imposent:
-
- Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se
- tirer de _la contrainte de leurs parents_.
-
- (_Mal. im._ II. 7.)
-
-(Voyez aux mots CHOIX, CHOSE, HYMEN.)
-
---DE; _supprimé_ après _aimer mieux...._ suivi d’un infinitif:
-
- Et j’ai bien _mieux aimé_ me voir aux mains d’un autre,
- _Que ne pas mériter_ un cœur comme le vôtre.
-
- (_Éc. des mar._ III. 10.)
-
- _J’aimerois mieux_ mourir _que la voir_ abusée.
-
- (_Éc. des fem._ V. 2)
-
---Après _à moins que_, suivi d’un infinitif:
-
- Et l’on ne doit jamais souffrir, sans dire un mot,
- De semblables affronts, _à moins qu’être_ un vrai sot.
-
- (_Sgan._ 17.)
-
---Après _avant que_, suivi d’un infinitif:
-
- Laisse-m’en rire encore _avant que te le dire_.
-
- (_L’Ét._ II. 13.)
-
- Mais _avant que passer_, Frosine, à ce discours....
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
- J’ai voulu qu’il sortît _avant que vous parler_.
-
- (_Fâcheux._ III. 3.)
-
- _Avant que nous lier_, il faut nous mieux connoître.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte,
- _Avant que se coucher_, les clefs de votre porte.
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
---Après _plutôt que_, suivi d’un infinitif:
-
- ...................................................
- Que son cœur tout à moi d’un tel projet s’offense,
- Qu’elle mourroit _plutôt qu’en souffrir l’insolence_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 13.)
-
-Cela paraît une concession à la mesure, car ailleurs Molière exprime le
-_de_:
-
- Sinon faites état de m’arracher le jour,
- _Plutôt que de m’ôter_ l’objet de mon amour.
-
- (_Éc. des mar._ III. 8.)
-
---Après _valoir mieux que_, suivi d’un infinitif:
-
- _Il vaut mieux_, quand on craint ces malheurs éclatants,
- En mourir tout d’un coup _que traîner_ si longtemps.
-
- (_Mélicerte._ II. 5.)
-
---Après _quelque chose_:
-
- Je crains fort pour mon fait _quelque chose approchant_.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
---Dans cette locution, _rien de tel_:
-
- Il n’est _rien tel_ en ce monde que de se contenter.
-
- (_D. J._ I. 2.)
-
- «Il n’est _rien tel_ que les jésuites.»
-
- (PASCAL. 3e _Prov._)
-
---Après _vous plaît-il_, suivi d’un infinitif:
-
- _Vous plaît-il_, don Juan, _nous éclaircir_ ces beaux mystères.
-
- (_D. J._ I. 3.)
-
---DE, _surabondant_, après _valoir mieux_:
-
- Il leur _vaudroit bien mieux_, les pauvres animaux, _de_
- travailler beaucoup et _de_ manger de même.
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
- _Il vaut bien mieux_ pour vous _de_ prendre un vieux mari qui
- vous donne beaucoup de bien.
-
- (_Ibid._ III. 8.)
-
- _Il me vaudroit bien mieux d’être_ au diable que d’être à lui.
-
- (_D. J._ I. 1.)
-
-Après _prétendre_:
-
- C’est en vain que tu _prétendrois de_ me le déguiser.
-
- (_Ibid._ V. 3.)
-
---Surabondant avec _dont_ et _en_:
-
- Ce n’est pas _de_ ces sortes de respects _dont_ je vous parle.
-
- (_G. D._ II. 3.)
-
- Ce n’est pas _de vous_, madame, _dont_ il est amoureux.
-
- (_Am. magn._ II. 3.)
-
- Mais _de vous_, cher compère, il _en_ est autrement!
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-(Voyez A _répété surabondamment_.)
-
---Devant _besoin_; IL EST DE BESOIN:
-
- MARTINE.
-
- Laissez-moi: j’aurai soin
- De vous encourager, s’_il en est de besoin_.
-
- (_Fem. sav._ V. 2.)
-
---Devant _certains_:
-
- Il y a _de certains_ impertinents au monde qui viennent prendre
- les gens pour ce qu’ils ne sont pas.
-
- (_Méd. m. lui_ II. 9.)
-
---Devant _aucuns_:
-
- Il y en a d’_aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se
- tirer de la contrainte de leurs parents.
-
- (_Mal. im._ II. 7.)
-
-(Voyez D euphonique.)
-
---Devant _coutume_ dans cette locution, _avoir de coutume_:
-
- ... Pour vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les
- nuits, comme vous _aviez de coutume_.
-
- (_Scapin._ II. 5.)
-
---Après _à quoi bon_, suivi d’un infinitif:
-
- Ah j’enrage!--_A quoi bon de te cacher_ de moi?
-
- (_Fâch._ III. 4.)
-
- _A quoi bon de dissimuler?_
-
- (_Le Sicilien._ 7.)
-
---DÉ, particule inséparable en composition:
-
- Et l’on me _désosie_ enfin,
- Comme on vous _désamphitryonne_.
-
- (_Amph._ III. 8.)
-
-_De_ avait en latin la même valeur, et Lucile, par le même procédé que
-Molière, avait forgé _deargenture_, _depeculare_ et _depoculare_, voler
-de l’argent, des coupes:
-
- «Depeculassere[48] aliqua, sperans me ac deargentassere.»
-
- (LUCIL. ap NON. 2. 218.)
-
- [48] Ou _depoculassere_.
-
- «Me impune irrisum depeculatumque eis.»
-
- (PLAUT. _Epidic._ IV. 1. 18.)
-
-(Voyez DÉSATTRISTER, DÉSENAMOURER, DÉSUISSER.)
-
-
-DÉ, TENIR LE DÉ, par métaphore empruntée au jeu, où le dé passe de main
-en main:
-
- _A vous le dé_, monsieur.
-
- (_Mis._ V. 4.)
-
---TENIR LE DÉ A (un infinitif):
-
- Car madame _à jaser tient le dé tout le jour_.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-
-DÉBATTU, pour _contesté_:
-
- Ce titre par aucun ne leur est _débattu_.
-
- (_Tartufe._ I. 6.)
-
-
-DE BOUT EN BOUT, d’un bout à l’autre, complétement:
-
- Vous saurez tout cela tantôt _de bout en bout_.
-
- (_Mélicerte._ II. 7.)
-
-
-DÉBUTER A QUELQU’UN, avec quelqu’un:
-
- Par où _lui débuter_?
-
- (_Dép. am._ III. 4.)
-
-_Par où lui débuter_, signifie _que lui dire d’abord_. _Lui_ est donc
-aussi recevable dans une locution que dans l’autre; il n’y a que la
-différence de l’usage.
-
-
-DE CE QUE, dans le sens de _parce que_:
-
- Ce n’est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que _de
- ce qu’il_ est fâcheux à un gentilhomme d’être pendu.
-
- (_Pourc._ III. 2.)
-
-
-DÉCHANTER; FAIRE DÉCHANTER; métaphoriquement troubler, déranger dans
-ses entreprises:
-
- Tu vois qu’à chaque instant _il te fait déchanter_.
-
- (_L’Ét._ III. 1.)
-
-Il te fait sortir du ton et perdre la mesure.
-
-
-DÉCHARPIR, séparer des combattants acharnés l’un contre l’autre:
-
- Andrès et Trufaldin, à l’éclat du murmure,
- Ainsi que force monde accourus d’aventure,
- Ont à les _décharpir_ eu de la peine assez;
- Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés.
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
-Nicot, et Trévoux après lui, donnent le verbe _charpir_; _charpir de
-la laine_, _carpere lanam_; et par composition, _décharpir_, _charpir_
-entièrement, comme _définir_, de _finir_.
-
-Il nous reste encore le substantif _charpie_.
-
-_Décharpir_ les combattants, est regrettable comme terme expressif;
-_séparer_ est loin d’atteindre à la même énergie.
-
-
-DÉCORUM (GARDER LE) DE:
-
- Non, mais il faut sans cesse
- _Garder le décorum de la divinité_.
-
- (_Amph._ prol.)
-
-
-DÉCOUCHER (SE), se lever:
-
- MORON.
-
- Car en chasseur fameux j’étois enharnaché,
- Et dès le point du jour _je m’étois découché_.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 2.)
-
-C’est un archaïsme:
-
- «Quand ce vint à l’endemain, toutes les mesnies de l’ostel
- s’assemblerent, et vinrent au seigneur à l’heure qu’il fut
- _descouché_.»
-
- (FROISSART, _Chron._ III. 22.)
-
-Dans le récit de l’assassinat du connétable de Clisson par Pierre de
-Craon:
-
- «Duquel coup il (Clisson) versa jus de son cheval, droit à
- l’encontre de l’huis d’un fournier, qui jà estoit _descouché_
- pour ordonner ses besognes et faire son pain et cuire.»
-
- (Id. IV. ch. 28.)
-
-
-DÉCOUVRIR (SE) DE...:
-
- Souffrez pour vous parler, madame, qu’un amant
- Prenne l’occasion de cet heureux instant,
- Et _se découvre à vous de la sincère flamme_....
-
- (_Fem. sav._ I. 4.)
-
-(Voyez DE dans tous les sens du latin _de_.)
-
---DÉCOUVRIR QUELQU’UN (un adjectif), démontrer qu’il est ce que marque
-l’adjectif:
-
- Tous les hommes sont semblables par les paroles; ce n’est que
- _les actions qui les découvrent différents_.
-
- (_L’Avare_, I. 1.)
-
-
-DE FORCE OU D’INDUSTRIE, par force ou par adresse:
-
- Et tâchons d’ébranler, _de force ou d’industrie_,
- Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
-
- (_Tart._ IV. 2.)
-
-(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)
-
-
-DE LA FAÇON, ainsi, de cette sorte:
-
- Est-ce _de la façon_ que l’on doit me parler?
-
- (_Mélicerte._ II. 5.)
-
- On se riroit de vous, Alceste, tout de bon,
- Si l’on vous entendoit parler _de la façon_.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-
-DÉCRIS au pluriel:
-
- Oh! que je sais au roi bon gré de ces _décris_!
-
- (_Éc. des mar._ II. 9.)
-
-Le _décri_ est une défense faite à _cri_ public. _Cri_ et _crier_
-ont fait _décri_ et _décrier_: c’est revenir sur la permission ou
-l’ordonnance proclamée par le _cri_.
-
-De là l’expression figurée, _tomber dans le décri_.
-
-
-DEDANS, préposition:
-
- Et je crois que le ciel, _dedans un rang si bas_,
- Cache son origine, et ne l’en tire pas.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
- Il est vrai: c’est tomber d’un mal _dedans un pire_.
-
- (_Ibidem._)
-
- Mon argent bien-aimé, rentrez _dedans ma poche_.
-
- (_L’Ét._ II. 6.)
-
- La vieille Égyptienne à l’heure même...--Hé bien?
- --Passoit _dedans la place_, et ne songeoit à rien.
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
- Je lis _dedans son âme_, et vois ce qui le presse.
-
- (_Dép. am._ III. 5.)
-
- Las! il vit comme un saint, et _dedans la maison_
- Du matin jusqu’au soir il est en oraison.
-
- (_Ibid._ III. 6.)
-
- Et je tremble à présent _dedans la Canicule_.
-
- (_Sganarelle._ 2.)
-
- Puis-je obtenir de vous de savoir l’aventure
- Qui fait _dedans vos mains_ trouver cette peinture?
-
- (_Ibid._ 9.)
-
-_Dedans_, _dessus_, _dessous_, _devers_, suivis d’un complément, sont
-aussi vieux que la langue française. Je ne vois pas sur quelle autorité
-l’on a prétendu, depuis un demi-siècle, les restreindre au rôle
-d’adverbes. C’est apparemment pour leur inventer une valeur différente
-de celle de la forme simple _dans_, _sur_, _sous_, _vers_, dont ils ne
-sont qu’une variante. Mais après avoir proclamé, d’une manière absolue,
-qu’il n’y avait dans aucune langue deux mots parfaitement synonymes,
-il fallait nécessairement reviser la nôtre, constituer à chacun de ses
-mots un apanage, et le circonscrire, sans égard pour les anciennes
-limites; autrement cette profonde maxime eût été bien vite renversée.
-
-C’est ce qui fait que Molière, Pascal et Bossuet sont remplis de
-solécismes posthumes.
-
- «Le sultan dormoit lors, et _dedans son domaine_
- «Chacun dormoit aussi.»
-
- (LA FONT. _Fables._ XI. 1.)
-
- «Ceux qui ont la foi vive _dedans le cœur_ voient...»
-
- (PASCAL. _Pensées_, p. 173.)
-
-Le dictionnaire de Nicot (1606) donne encore pour exemples:
-
- «Il est _dedans la maison_;--_dedans vingt jours_;--_dedans
- l’an et jour_ de la spoliation et du trouble.»
-
-(Voyez DESSUS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.)
-
-
-DÉDITES, pour _dédisez_:
-
- Puisque je l’ai promis, ne m’en _dédisez_ pas.
-
- (_Tart._ III. 4.)
-
-C’est la leçon donnée par l’édition de P. Didot, 1821. L’édition de
-1710 et toutes les modernes ont _ne m’en dédites pas_.
-
-J’ai vérifié sur l’édition originale, imprimée sous les yeux et
-aux frais de Molière, par Jean Ribou, le 23 juin 1669, il y a bien
-_dédites_. «Ne m’en _desdites_ pas.»
-
-Trévoux:
-
- «_Nous desdisons, vous desdisez_, et, selon quelques-uns, _vous
- desdites_.»
-
-Et il cite, en exemple de cette seconde forme, le vers de Molière.
-
-Je n’hésite pas à penser que Molière a ici péché contre la langue,
-et même contre le bon usage de son temps. L’Académie a raison, qui
-prescrit _vous dédisez_ et _dédisez-vous_, comme _vous élisez_,
-_cuisez_, _lisez_, _vous disez_ et _vous contredisez_.
-
-Vous _dictes_, contraction de _dic(i)tis_, est une forme isolée,
-bizarre, dont il serait très-curieux de signaler les premiers exemples,
-car la forme primitive doit avoir été _vous disez_; la preuve en
-demeure dans tous les composés de _dire_, _médire_, _prédire_,
-_maudire_, _contredire_, _interdire_. Mais cette forme _vous dites_
-remonte à une bien haute antiquité: Palsgrave, en 1530, la donne, et ne
-fait de l’autre aucune mention.
-
-A ce qu’il paraît, Molière s’est laissé entraîner à former le composé
-comme le simple, et P. Didot à rectifier la faute de Molière. L’un et
-l’autre a eu tort.
-
-
-DÉFAIRE (SE), perdre contenance, se démonter:
-
- MORON. Courage, seigneur...., _ne vous défaites pas_.
-
- (_Pr. d’Él._ IV. 1.)
-
-Le participe passé est encore en usage: l’air défait, le visage défait.
-
-
-DÉFENDRE, verbe actif, interdire:
-
- Ah! monsieur, qu’est ceci? _je défends la surprise_!
-
- (_Dép. am._ III. 7.)
-
-
-DÉFÉRER A..., consulter, s’en rapporter à....:
-
- Ce n’est pas _à mon cœur_ qu’il faut que _je défère_,
- Pour entrer sous de tels liens.
-
- (_Psyché._ I. 3.)
-
-
-DÉFIGURÉ, porteur d’une laide figure:
-
- Alors qu’une autre vieille assez _défigurée_
- L’ayant de près, au nez, longtemps considérée...
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
-
-DÉFIGURER (patois), peindre la figure:
-
- LUCAS. Le v’là tout craché, comme on nous l’a _défiguré_.
-
- (_Méd. m. l._ I. 6.)
-
-_Défiguré_ est une faute de langage comme la peut faire Lucas; il
-devait dire simplement _figuré_; c’est comme parle Célimène:
-
- Voici monsieur Dubois plaisamment _figuré_.
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
-
-DÉGOISER, babiller:
-
- Peste! madame la nourrice, comme _vous dégoisez_!
-
- (_Méd. m. lui._ II. 2.)
-
-Racines _dé_ et _gosier_, comme qui dirait _dégosier_. _S’égosiller_
-est composé d’une manière analogue avec _é_, répondant au latin _ex_.
-
-On disait autrefois _dégoiser_, neutre, et _se dégoiser_, réfléchi,
-comme _s’égosiller_: «Les oiseaux _se dégoisent_; oiseaux qui _se
-dégoisent_. Les oiseaux _dégoisent leurs chansonnettes_ et ramages.»
-
-Nicot, après ces exemples, donne le substantif _dégoisement_, que nous
-n’avons plus.
-
-
-DE LA FAÇON QUE, de la façon dont:
-
- Hélas! _de la façon qu’il parle_, serait-il bien possible qu’il
- ne dît pas vrai?
-
- (_Mal. im._ I. 4.)
-
-_Que_ représente en français les neutres _quid_, _quod_, et les cas obliques de
-_qui_:--eo modo _quo_ loquitur.
-
-(Voyez QUE répondant à l’ablatif du _qui_ relatif des Latins.)
-
- «_De la manière_ enfin _qu’_avec toi j’ai vécu,
- «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
-
- (CORNEILLE, _Cinna_. V. 1.)
-
-
-DÉLIBÉRÉS, substantif; UN DÉLIBÉRÉ, un homme délibéré:
-
- Je sais des officiers de justice altérés,
- Qui sont pour de tels coups _de vrais délibérés_.
-
- (_L’Ét._ IV. 9.)
-
-
-DÉLICATESSE D’HONNEUR, susceptibilité de vertu ou de pruderie:
-
- Je ne vois rien de si ridicule que cette _délicatesse
- d’honneur_ qui prend tout en mauvaise part.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
-
-Molière a dit aussi, par une expression analogue, _un chagrin délicat._
-
-
-DÉLIÉ, pour _mince_, _transparent_:
-
- Cette coiffe est un peu trop _déliée_; j’en vais quérir une
- plus épaisse.
-
- (_Pourc._ III. 2.)
-
-Pascal l’a employé au figuré:
-
- «Cette _erreur_ est si _déliée_, que, pour peu qu’on s’en
- éloigne, on se trouve dans la vérité.»
-
- (3e _Prov._)
-
-
-DEMAIN JOUR, comme _demain matin_:
-
- Et tu m’avois prié même que mon retour
- T’y souffrît en repos jusques à _demain jour_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 2.)
-
-
-DE MA PART, pour ma part, quant à moi:
-
- Je saurai, _de ma part_, expliquer ce silence.
-
- (_Mis._ V. 2.)
-
-
-DÉMÊLÉ, substantif; AVOIR DÉMÊLÉ AVEC QUELQU’UN:
-
- Il en a bien usé, et j’ai regret _d’avoir démêlé avec lui_.
-
- (_D. Juan._ III. 6.)
-
-
-DE MÊME, adverbe employé pour _pareil_, _égal_:
-
- C’est un transport si grand qu’il n’en est point _de même_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 2.)
-
- Jamais il ne s’est vu de surprise _de même_.
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
-
-DÉMENTIR, désavouer, DÉMENTIR UN BILLET:
-
- Ce _billet démenti_ pour n’avoir point de seing....
- --Pourquoi le _démentir_, puisqu’il est de ma main?
-
- (_Don Garcie._ II. 5.)
-
-Mais Molière jugea lui-même cette expression inexacte; et cinq ans plus
-tard, lorsqu’il transporta dans le _Misanthrope_ une partie de cette
-scène de _Don Garcie_, il corrigea ces vers de la manière suivante:
-
- Le _désavouerez-vous_ pour n’avoir point de seing?
- --Pourquoi _désavouer_ un billet de ma main?
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
---DÉMENTIR QUELQU’UN DE:
-
- A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi,
- _Me_ venir _démentir de tout ce que je di_?
-
- (_L’Ét._ I. 5.)
-
-(Voyez MENTIR DE QUELQUE CHOSE.)
-
---SE DÉMENTIR DE:
-
- _Tu te démens_ bientôt _de tes bons sentiments_.
-
- (_Sgan._ 23.)
-
-
-DEMI; SANS (un substantif) NI DEMI:
-
- Cette infâme,
- Dont le coupable feu, trop bien vérifié,
- _Sans respect ni demi_ nous a cocufié.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
-Sans respect ni demi-respect, sans le moindre respect.
-
-
-DÉMORDRE DES RÈGLES:
-
- C’est un homme qui.... _ne démordroit pas_ d’un _iota_ des
- règles des anciens.
-
- (_Pourc._ I. 7.)
-
-
-DENIER, pour exprimer l’ensemble d’une somme d’argent:
-
- Quatre ou cinq mille écus _est un denier_ considérable, et qui
- vaut bien la peine qu’un homme manque à sa parole.
-
- (_Pourc._ III. 9.)
-
-_Est_ un denier, et non pas _sont_ un denier.
-
-(Voyez cet exemple, discuté au mot CE SONT.)
-
-
-DENT, AVOIR UNE DENT DE LAIT CONTRE QUELQU’UN:
-
- C’est que vous avez, mon frère, _une dent de lait contre lui_.
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
-Une rancune qui date d’aussi loin que possible, du temps où l’on était
-en nourrice.
-
---EN DÉPIT DE NOS DENTS:
-
- N’avons-nous pas assez des autres accidents
- Qui nous viennent frapper, _en dépit de nos dents_?
-
- (_Sgan._ 17.)
-
-(Voyez DÉPIT.)
-
---MALGRÉ MES DENTS:
-
- Ils m’ont fait médecin _malgré mes dents_.
-
- (_Méd. m. lui._ III. 1.)
-
-Quoi que je fisse pour m’en défendre.
-
- Et, pour la mieux braver, voilà, _malgré ses dents_,
- Martine que j’amène et rétablis céans.
-
- (_Fem. sav._ V. 2.)
-
---AVOIR LES DENTS LONGUES, _avoir faim_; on suppose que la faim aiguise
-les dents:
-
- On a le temps _d’avoir les dents longues_, lorsqu’on attend
- pour vivre le trépas de quelqu’un.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 2.)
-
---ÊTRE SUR LES DENTS:
-
- La pauvre Françoise _est presque sur les dents_, à frotter les
- planchers que.... etc.
-
- (_B. Gent._ III. 3.)
-
-
-DÉPARTIR; SE DÉPARTIR DE (un infinitif):
-
- Tu ne _t’es pas départi d’y prétendre_?
-
- (_L’Av._ IV. 5.)
-
-La préposition, ici, figure deux fois: à l’état libre et à l’état
-composé, comme en latin _de_cedere _de_; _de_ducere _de_; _de_trahere
-_de_; _de_cidere _de_, _etc._, _etc._
-
-(Voyez AMUSER (S’) A.)
-
-
-DÉPIT, EN DÉPIT QUE J’EN AIE:
-
- Il faut que je lui sois fidèle, _en dépit que j’en aie_.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Je me sens pour vous de la tendresse, _en dépit que j’en aie_.
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
- Je prétends le guérir, _en dépit qu’il en ait_.
-
- (_Pourc._ II. 1.)
-
- Il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,
- D’épouser une fille _en dépit qu’elle en ait_.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
-Cette locution, _en dépit que j’en aie_, est l’analogue de cette autre,
-_malgré que j’en aie_, qui s’analyse très-facilement.
-
-Il faut partir, mal gré, c’est-à-dire, tel mauvais gré que j’en aie.
-C’est une sorte d’accusatif absolu.
-
-(Voyez MALGRÉ QUE J’EN AIE.)
-
-Mais dans l’autre expression on rencontre, de plus, la préposition
-_en_, dont rien ne justifie la présence. On ne dirait pas: _en mal
-gré que j’en aie_. Il semble que l’on aurait dû dire, avec une exacte
-parité: _dépit que j’en aye_, sans _en_. C’est que cet _en_ n’est pas
-une préposition, mais une partie mal à propos séparée de l’ancien
-mot _endépit_: _endépit_, comme _encharge_, _encommencement_, et les
-verbes _engarder_, _enrouiller_, _enseller_ un cheval, s’_engeler_,
-s’_endemener_, _etc._, qui sont les anciennes formes. La vraie
-orthographe serait donc _endépit qu’on en ait_, et la locution
-redevient parfaitement claire et logique. Ici, comme en une foule de
-cas, l’oreille entend juste, mais l’œil voit faux, parce que la main
-s’est trompée.
-
-
-DÉPOUILLER (SE) ENTRE LES MAINS DE QUELQU’UN:
-
- Amasser du bien avec de grands travaux, élever une fille avec
- beaucoup de soin et de tendresse, pour _se dépouiller_ de l’un
- et de l’autre _entre les mains_ d’un homme qui ne nous touche
- de rien.
-
- (_Am. méd._ I. 5.)
-
-
-DEPUIS, suivi d’un infinitif, comme _après_:
-
- _Depuis avoir connu_ feu monsieur votre père... j’ai voyagé par
- tout le monde.
-
- (_B. Gent._ IV. 5.)
-
-
-DE QUI, pour _dont_ ou _duquel_:
-
- Au mérite souvent _de qui_ l’éclat vous blesse
- Vos chagrins font ouvrir les yeux d’une maîtresse.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
- Nous sommes à piquer deux chiennes de mazettes,
- _De qui_ le train maudit nous a tant secoués,
- Que je me sens, pour moi, tous les membres roués.
-
- (_Sgan._ 7.)
-
- Quoi! me soupçonnez-vous d’avoir une pensée
- _De qui_ son âme ait lieu de se croire offensée?
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
- Il court parmi le monde un livre abominable,
- Et _de qui_ la lecture est même condamnable.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
-Il était bien facile à Molière de mettre _duquel_; mais il paraît avoir
-eu, ainsi que tous ses contemporains, une répugnance décidée à se
-servir de ce mot, si prodigué de nos jours.
-
-De même:
-
- Tous deux m’ont rencontrée, et se sont plaints à moi
- D’un trait _à qui_ mon cœur ne sauroit prêter foi.
-
- (_Mis._ V. 4.)
-
-Il était bien aisé de mettre _auquel_, si _à qui_ eût été une faute.
-
-(Voyez LEQUEL _évité_.)
-
-
-DE QUOI, d’où? comment?
-
- _De quoi_ donc connaissez-vous monsieur?
-
- (_Am. méd._ II. 2.)
-
---VOILA BIEN DE QUOI!....
-
- Hé bien? qu’est-ce que cela, soixante ans? _voilà bien de
- quoi!_...
-
- (_L’Av._ II. 6.)
-
-Il y a ici réticence d’un verbe, comme _s’étonner_, _se récrier_.
-
-
-DÉRACINER LES CARREAUX:
-
- NICOLE.--Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec
- ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous
- _déraciner tous les carriaux_ de notre salle.
-
- (_B. Gent._ III. 3.)
-
-
-DERNIER, extrême, _summus_:
-
- Je vous vois accabler un homme de caresses,
- Et témoigner pour lui _les dernières tendresses_.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- On dit qu’avec Bélise il est _du dernier bien_.
-
- (_Ibid._ II. 5.)
-
- Les _dernières violences_ du pouvoir paternel.
-
- (_L’Av._ V. 4.)
-
- .... C’est pour une affaire _de la dernière conséquence_.
-
- (_G. D._ III. 4.)
-
-C’est la locution favorite des précieuses: _du dernier beau_, _du
-dernier galant_; _je vous aurois la dernière obligation_; etc.
-
-Mais Molière n’en prétend blâmer que l’abus, car lui-même en fait un
-usage fréquent, ainsi que Pascal:
-
- «C’est là où vous verrez _la dernière bénignité_ de la conduite
- de nos pères.»
-
- (PASCAL, 9e _prov._)
-
-
-DÉROBER, verbe actif, comme _voler_; DÉROBER QUELQU’UN:
-
- Pour aller ainsi vêtu, il faut bien que _vous me dérobiez_.
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
---DÉROBER (SE) D’AUPRÈS DE....:
-
- Il vous dira... que... _je me suis dérobée d’auprès de lui_.
-
- (_G. D._ III. 12.)
-
-
-DÉSATTRISTER:
-
- Donnez-lui le loisir de se _désattrister_.
-
- (_L’Ét._ II. 4.)
-
-(Voyez DÉ, particule inséparable en composition.)
-
-
-DÉSAVOUER QUELQU’UN DE:
-
- Et vous avez eu peur de _le désavouer
- Du trait_ qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
-
- (_Tart._ IV. 3.)
-
-
-DÈS DEVANT, dès avant:
-
- --Moi je vins hier?--Sans doute; et _dès devant_ l’aurore
- Vous vous en êtes retourné.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
-
-DÉSENAMOURÉ:
-
- Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie
- Soit _désenamourée_, ou si c’est raillerie?
-
- (_Dép. am._ I. 4.)
-
-L’absence de ce mot ou d’un équivalent est une lacune sensible dans la
-langue. Nous sommes réduits à une circonlocution, comme: soit revenu
-de son amour. _Enamouré_ est aussi une perte, mal dissimulée par
-_amoureux_.
-
-On remarquera dans ce mot la présence de l’_s_ euphonique, qui sert
-à lier sans hiatus les racines: _dé (s) enamourer_, comme _dé (s)
-enfler_, _dé (s) habiller_, _dé (s) honorer_, _etc._ Cette particule
-inséparable en composition n’est autre que le _de_ latin, qui n’a
-droit par lui-même à aucune consonne finale. Aussi n’en voit-on
-pas dans _détromper_, _dédire_, _défaire_, _démentir_, _etc._, où
-elle n’était point nécessaire. On écrivait à la vérité _desdire_,
-_desfaire_; mais c’était pour donner à l’_e_ suivi d’une double
-consonne le son aigu, que nous obtenons aujourd’hui par l’accent.
-
-
-DÉSESPÉRER, verbe neutre, se désespérer:
-
- GEORGES DANDIN.--_Je désespère!_
-
- (_G. D._ III. 12.)
-
-Les Anglais ont gardé cet emploi du même verbe:
-
- «_Despair_ and Die!»
-
- (SHAKSPEARE. _Rich. III._)
-
-Palsgrave (1530), dans sa table des verbes, le donne comme verbe neutre
-et verbe réfléchi. Voici son article:
-
- «_I Despayre, I am in wan hope._--_Je despère_ (_sic_) primæ
- conjugat.--Dispayre nat man: God is there he was wonte to be:
- _ne te despère pas_; Dieu est là où il souloyt estre.»
-
-Par où l’on voit que _désespérer_ est une forme moderne et allongée. On
-fit d’abord de _desperare_, _despérer_; puis, par l’insertion de l’_s_
-euphonique (voy. DÉSENAMOURER), _dé(s)espérer_.
-
-La première forme est calquée sur le mot latin;
-
-La seconde est ajustée sur le latin, d’après les habitudes françaises.
-
---DÉSESPÉRÉ CONTRE QUELQU’UN:
-
- J’étois aigri, fâché, _désespéré contre elle_!
-
- (_Éc. des fem._ IV. 1.)
-
-
-DES MIEUX, comme ceux qui (ici le verbe) le mieux:
-
- ..... Enfermez-vous _des mieux_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-Soyez des mieux enfermés.
-
- Voilà qui va _des mieux_.
- Mais parlons du sujet qui m’amène en ces lieux.
-
- (_Fem. sav._ II. 1.)
-
-
-DE SOI, en soi, par soi-même:
-
- Cet accident, _de soi_, doit être indifférent.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
- Le choix du fils d’Oronte est glorieux, _de soi_.
-
- (_Ibid._ V. 7.)
-
- La noblesse, _de soi_, est bonne.
-
- (_G. D._ I. 1.)
-
-_De_, dans cette locution, se rapporte au sens du latin _de_,
-c’est-à-dire, par rapport à soi, en ce qui la touche.
-
-Il faut observer que ce mot _moi_ est entré dans la langue pour
-traduire _meus_, et qu’à l’origine on ne le rencontre pas comme pronom
-de la première personne; c’est l’adjectif _moi_, _moie_; _meus_, _mea_.
-Par conséquent, _de moi_ correspond exactement à la locution latine
-_de meo_, employée par Plaute, Térence et Cicéron, dans un sens à la
-vérité un peu différent; puisqu’il signifie _à mes frais_; mais mon
-observation porte surtout sur la forme matérielle.
-
-Les Latins disaient aussi, _de me_, _de te_, pour _de meo_, _de tuo_:
-_De te largitor_ (TER.): donne _de toi_. Sois généreux à tes propres
-dépens.
-
-
-DÉSOSIER et DÉSAMPHITRYONNER. Voyez DÉ, particule inséparable en
-composition.
-
-
-DESSALÉE; UNE DESSALÉE, une matoise, une rusée:
-
- Vous faites la sournoise; mais je vous connois il y a
- longtemps, et vous êtes _une dessalée_.
-
- (_G. D._ I. 6.)
-
-
-DESSOUS, substantivement; AVOIR DU DESSOUS:
-
- Est-il possible que toujours _j’aurai du dessous avec elle_?
-
- (_G. D._ II. 13.)
-
- «Nous _avons_ toujours _du dessus_ et _du dessous_, de plus
- habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus
- misérables, pour abaisser notre orgueil et relever notre
- abjection.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 229.)
-
-Il est fâcheux qu’on ait laissé perdre cette expression utile, car on
-peut _avoir du dessous_ sans avoir complétement _le dessous_. C’est
-pour avoir eu trop souvent _du dessous_ dans ses querelles de ménage,
-que George Dandin finit par _avoir le dessous_.
-
---DESSOUS, préposition avec un complément:
-
- Je sais qu’il est rangé _dessous les lois_ d’une autre.
-
- (_Dép. am._ II. 3.)
-
-Voyez DEDANS, DESSUS, DEVANT, DEVERS.
-
-
-DESSUISSER (SE), quitter le rôle de Suisse:
-
- Si vous êtes d’accord, par un bonheur extrême,
- Je me _dessuisse_ donc; et redeviens moi-même,
-
- (_L’Ét._ V. 7.)
-
-
-DESSUS, préposition:
-
- Le bonhomme tout vieux chérit fort la lumière,
- Et ne veut point de jeu _dessus cette matière_.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
- Vous étendiez la patte
- Plus brusquement qu’un chat _dessus une souris_.
-
- (_Ibid._ IV. 5.)
-
- Attaché _dessus vous_ comme un joueur de boule
- Après le mouvement de la sienne qui roule.
-
- (_L’Ét._ IV. 5.)
-
- Je veux, quoi qu’il en soit, le servir malgré lui,
- Et _dessus_ son lutin obtenir la victoire.
-
- (_Ibid._ V. 11.)
-
- Faites parler les droits qu’on a _dessus mon cœur_.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Il pourroit bien, mettant _affront dessus affront_,
- Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
-
- (_Sgan._ 17.)
-
- _Dessus ses grands chevaux_ est monté mon courage.
-
- (_Ibid._ 21.)
-
- _Dessus quel fondement_ venez-vous donc, mon frère....
-
- (_Éc. des mar._ III. 9.)
-
- Si j’avois _dessus moi_ ces paroles nouvelles,
- Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.
-
- (_Fâch._ I. 5.)
-
- Pour moi, venant _dessus le lieu_,
- J’ai trouvé l’action tellement hors d’usage....
-
- (_Ibid._ II. 7.)
-
-_Dessus_ et _dessous_ étaient originairement prépositions, comme leurs
-formes plus simples, _sur_ et _sous_.
-
- «_Dessus mes piez_ charrunt.»
-
- (_Rois._ p. 209.)
-
- «Abaissez as _dessuz mei_ ces ki esturent (_steterunt_)
- encuntre mei.»
-
- (_Ibid._)
-
-C’est la subtilité des grammairiens modernes qui a inventé de partager
-la puissance entre _sur_, _sous_, et _dessus_, _dessous_, et de réduire
-les seconds au rôle exclusif d’adverbes.
-
-Malherbe et Racan disaient sans scrupule: _dessus mes
-volontés_;--_dedans la misère_;--_ce sera dessous cette égide_, et
-Port-Royal s’y accorde; mais l’oracle Vaugelas n’avait pas encore
-parlé! Il parle, et Ménage déclare, d’après lui, que ces mots, comme
-prépositions, «_ne sont plus du bel usage_.» Toutefois Vaugelas veut
-bien, par grâce, excepter de sa règle trois façons de parler:
-
-1° «Quand on met de suite les deux contraires. Exemple: Il n’y a pas
-assez d’or ni _dessus_ ni _dessous la terre_.
-
-2° «Quand il y a deux prépositions de suite, quoique non
-contraires:--Elle n’est ni _dedans ni dessus le coffre_.
-
-3° «Lorsqu’il y a une autre préposition devant:--_Par-dessus la tête_,
-_par-dessous le bras_, _par dehors la ville_,» _etc._
-
-L’usage, en rejetant les deux premiers articles de cette loi, a
-confirmé le dernier, qui n’est pas plus justifié que les deux autres.
-Que de caprice et d’arbitraire dans tout cela! En vérité, quand on
-examine les actes de ces tyrans de notre langue, on est honteux d’être
-soumis à leur autorité.
-
-J’oubliais de dire que Vaugelas reçoit comme légitime dans les vers ce
-qu’il condamne comme solécisme dans la prose.
-
-(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.)
-
-
-DÉTACHER (SE) CONTRE QUELQU’UN, se déchaîner:
-
- Et son jaloux dépit, qu’avec peine elle cache,
- En tous endroits sous main _contre moi se détache_.
-
- (_Mis._ III. 3.)
-
-
-DÉTERMINER A, dans le sens _d’ordonner de_:
-
- Et cet homme est monsieur, que _je vous détermine
- A_ voir comme l’époux que mon choix vous destine.
-
- (_Fem. sav._ III. 6.)
-
-
-DÉTOUR, angle formé par une rue ou quelque saillie de maison; COIN D’UN
-DÉTOUR:
-
- Un de mes gens la garde _au coin de ce détour_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 2.)
-
-
-DÉTOURNEMENT DE TÊTE:
-
- Leurs _détournements de tête_ et leurs cachements de visage
- firent dire cent sottises de leur conduite.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
-
-
-DÉTRUIRE QUELQU’UN, ruiner son crédit:
-
- Quel mal vous ai-je fait, madame, et quelle offense,
- Pour armer contre moi toute votre éloquence,
- Pour _me_ vouloir _détruire_, et prendre tant de soin
- De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin?
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
-
-DEVANT, préposition, pour _avant_:
-
- Je crie toujours, Voilà qui est beau! _devant_ que les
- chandelles soient allumées.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
- Et, _devant qu’il_ vous pût ôter à mon ardeur,
- Mon bras de mille coups lui perceroit le cœur.
-
- (_Éc. des mar._ III. 3.)
-
- «Celle-ci prévoyoit jusqu’aux moindres orages,
- Et _devant_ qu’ils fussent éclos
- Les annonçoit aux matelots.»
-
- (LA FONT. _Fables._ I. 8.)
-
-Pascal fixe l’âge viril à vingt ans:
-
- «_Devant ce temps_ l’on est enfant.»
-
- (_Sur l’amour_, p. 396.)
-
- «Mais si les Égyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les
- autres arts que nous voyons _devant le déluge_...»
-
- (BOSSUET. _Hist. univ._ 3e part.)
-
- «A vous parler franchement, l’intérêt du directeur va presque
- toujours _devant le salut_ de celui qui est sous la direction.»
-
- (ST.-ÉVREMONT. _Conv. du P. Canaye._)
-
- «Il lui demanda, _devant_ que de l’acheter, à quoi il lui
- seroit propre.»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
-Les grammairiens n’ont pas manqué d’exercer sur _avant_ et _devant_ la
-sagacité de leur esprit subtil. Ils signalent entre _avant_ et _devant_
-une différence essentielle, et dont il importe de se bien pénétrer:
-c’est que «_avant_ est plus abstrait, et _devant_ plus concret[49].»
-C’est la raison qui fait que, suivant le même auteur, «on n’emploie
-plus _devant_ par rapport au temps.» L’argument ne paraît pas concluant.
-
- [49] _Des Synonymes français_, par M. B. Lafaye.
-
-Un autre assure que «le génie de notre langue établit une différence
-entre les _déterminatifs avant_ et _devant_[50].» Ce que je puis à mon
-tour assurer, c’est que _devant_ se trouve comme synonyme d’_avant_,
-dans le berceau de notre langue. La traduction des _Rois_, faite au XIe
-siècle, s’en sert sans scrupule:--«E pis que nuls qui _devant lui_ out
-ested envers N. S. uverad (p. 309),» Asa ouvra envers N. S. pis que nul
-qui eût été _devant lui_.
-
- [50] _Résumé de toutes les grammaires_, par N. Landais.
-
-M. Nap. Landais peut-il se flatter de connaître le génie de la langue
-française mieux que ceux qui l’ont créée; mieux que Bossuet, Pascal,
-Corneille, Molière, et la Fontaine?
-
-_Avant_, _devant_, sont deux formes du même mot inventées pour les
-besoins de l’euphonie et de la versification, comme _dans_ et _dedans_,
-_sur_ et _dessus_, _sous_ et _dessous_. La perte de ces doubles formes
-a été préjudiciable surtout à la poésie, et la suppression de ces
-petites ressources a contribué, plus qu’on ne pense, à la décadence de
-l’art.
-
-Comme en certains cas donnés l’on employait indifféremment _à_ et _de_
-(voyez DE remplaçant _à_ devant un verbe), de même on substituait l’un
-à l’autre _avant_ et _devant_.
-
-_Dedans_, _dessus_, _dessous_, _devers_, sont dans le même cas. (Voyez
-ces mots.)
-
-
-DEVERS, préposition comme _vers_:
-
- LUCAS.--Tourne un peu ton visage _devers moi_.
-
- (_G. D._ II. 1.)
-
-C’est un paysan qui parle, à qui Molière prête des locutions surannées.
-
-_Devers_ et _envers_ ont été jadis employés pour _vers_, comme on en
-voit un exemple dans une vieille chanson introduite par Beaumarchais
-dans le _Mariage de Figaro_:
-
- «Tournez-vous donc _envers ici_,
- «Jean de Lyra, mon bel ami.»
-
- «Enfin la Rancune l’ayant tourné dans sa chaise _devers le feu_
- dont l’on avoit chauffé les draps, il ouvrit les yeux.»
-
- (SCARRON. _Rom. com._ Ire p., ch. XI.)
-
-Mais Molière a mis aussi _devers_ dans la bouche des personnages qui
-s’expriment avec le plus d’élégance et de correction:
-
- ÉRASTE.
-
- Il a poussé sa chance,
- Et s’est _devers_ la fin levé longtemps d’avance.
-
- (_Fâch._ I. 1.)
-
- «C’est ainsi _devers Caen_ que tout Normand raisonne.»
-
- (BOILEAU.)
-
- «J’ai des cavales en Égypte, qui conçoivent au hennissement des
- chevaux qui sont _devers Babylone_.»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
-_Devers_ et _envers_ sont des formes variées de _vers_. _Vers_ a été la
-première forme usitée:
-
- «Si hom peche _vers_ altre, a Deu se purrad acorder; e s’il
- peche _vers_ Deu, ki purrad pur lui preier?»
-
- (_Rois._ p. 8.)
-
- «Pur ço que la guerre _vers_ les ennemis Deu mantenist.»
-
- (_Ibid._ p. 71.)
-
-Beaumanoir n’emploie que _vers_:
-
- «Li baillis qui est debonaires _vers_ les malfesans... qui
- _vers_ toz est fel et cruels...»
-
- (T. Ier. p. 18, 19.)
-
-Cependant la version des _Rois_, qui paraît de la fin du XIe siècle,
-connaît déjà _envers_ et _devers_.
-
- «Ore t’aparceif que felenie n’ad en mei ne crimne _envers tei_.»
-
- (P. 95.)
-
- «E pis que nuls ki devant lui out ested _devers_ Nostre Seignur
- uverad.»
-
- (P. 309.)
-
-(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT.)
-
-
-DEVOIR; NE DEVOIR QU’A, avec l’ellipse de _rien_:
-
- Hors d’ici _je ne dois plus qu’à_ mon honneur.
-
- (_D. Juan._ III. 5.)
-
-
-DÉVORER DU CŒUR, figur., recevoir avidement:
-
- Et vous devez _du cœur dévorer ces leçons_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
-
-DÉVOTS DE PLACE:
-
- Que ces francs charlatans, que ces _dévots de place_.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
-Comme les _valets de place_, qui se tiennent en vue sur les places
-publiques.
-
-
-DE VRAI: véritablement, _de vero_:
-
- Je ne sais pas, _de vrai_, quel homme il peut être.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Nous verrons, _de vrai_, nous verrons!
-
- (_Ibid._ V. 3.)
-
- Ma foi, c’est promptement, _de vrai_, que j’achèverai.
-
- (_Am. magn._ V. 1.)
-
-Cette locution était jadis très-usitée; les exemples en sont fréquents.
-On disait aussi _au vrai_:
-
- «Je ne sais pas _au vrai_ si vous les lui devez;
- «Mais, il me les a, lui, mille fois demandés.»
-
- (REGNARD. _Le Légataire._ V. 7.)
-
-
-DEXTÉRITÉS, au pluriel, adresse:
-
- Oui, _vos dextérités_ veulent me détourner
- D’un éclaircissement qui vous doit condamner.
-
- (_D. Garcie._ IV. 8.)
-
- Je sais les tours rusés et les subtiles trames
- Dont pour nous en planter savent user les femmes;
- Et comme on est dupé par leurs _dextérités_,
- Contre cet accident j’ai pris mes sûretés.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-
-D’HOMME D’HONNEUR; ellipse: foi d’homme d’honneur:
-
- _D’homme d’honneur_, il est ainsi que je le dis.
-
- (_Dép. am._ III. 8.)
-
-
-DIABLE; DIABLE EMPORTE SI...:
-
- _Diable emporte si_ je le suis! (médecin.)
-
- (_Méd. mal. lui._ I. 6.)
-
- _Diable emporte si_ j’entends rien en médecine!
-
- (_Ibid._ III. 1.)
-
-C’est une sorte d’atténuation du blasphème complet: Que le diable
-m’emporte si... On en retranche le pronom personnel, pour moins
-d’horreur.
-
---EN DIABLE; COMME TOUS LES DIABLES:
-
- La justice, en ce pays-ci, est rigoureuse _en diable_ contre
- cette sorte de crime.
-
- (_Pourc._ II. 12.)
-
- Elle est sévère _comme tous les diables_, particulièrement sur
- ces sortes de crimes.
-
- (_Pourc._ III. 2.)
-
-(Voyez QUE DIABLE!)
-
-
-DIANTRE, modification de _diable_; DIANTRE SOIT:
-
- _Diantre soit_ la coquine!
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
---DIANTRE, adjectif; comme _diable_, _diablesse_:
-
- Qu’on est aisément amadoué par ces _diantres_ d’animaux-là!
-
- (_Ibid._ III. 10.)
-
---DIANTRE SOIT DE...:
-
- _Diantre soit de la folle_, avec ses visions!
-
- (_Fem. sav._ I. 5.)
-
---DIANTRE SOIT FAIT DE...:
-
- Encore! _diantre soit fait de vous!_ Si... je le veux.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
-
-DIE, dise:
-
- Veux-tu que je te _die_? une atteinte secrète
- Ne laisse point mon âme en une bonne assiette.
-
- (_Dép. am._ I. 1.)
-
- Ah! souffrez que je _die_,
- Valère, que le cœur qui vous est engagé.....
-
- (_Ibid._ V. 9.)
-
-_Die_ n’est pas une forme suggérée par le besoin de la rime; elle est
-aussi fréquente que _dise_ chez les vieux prosateurs. Malherbe, dans
-ses lettres, n’en emploie pas d’autre.
-
- Voulez-vous que je vous _die_?
-
- (_Impromptu de Versailles._ 3.)
-
-Ainsi cette forme était encore usuelle dans la conversation en 1663.
-
-Cependant, neuf ans après, en 1672, dans les _Femmes savantes_, Molière
-tourne en ridicule le _quoi qu’on die_ de Trissotin:
-
- Faites-la sortir, _quoi qu’on die_,
- De votre riche appartement.
-
-Cette forme alors était donc déjà surannée.
-
-«Il faut toujours, en prose, écrire et prononcer _dise_ et jamais
-_die_, ni avec _quoi que_, ni dans aucune autre phrase.» C’est la
-décision de _Trévoux_, d’après Th. Corneille.
-
-
-DIFFAMER:
-
- MORON.
-
- Je vous croyois la bête
- Dont à me _diffamer_ j’ai vu la gueule prête.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 2.)
-
-L’emploi de _diffamer_ pour _dévorer_, _déchirer_, en parlant d’un
-sanglier, pourrait sembler une bouffonnerie de ce fou de cour; mais
-Furetière nous apprend que «_diffamer_ signifie aussi _salir_, _gâter_,
-_défigurer_. Il a renversé cette sauce sur mon habit: il l’a tout
-_diffamé_. Il lui a donné du taillant de son épée, et lui a tout
-_diffamé_ le visage. En ce sens il est bas.»
-
-Ainsi Moron parle sérieusement et correctement. _Diffamer_,
-aujourd’hui, ne se prend plus qu’au sens moral.
-
-On observera que _diffamer_, au sens moral, n’emporte pas
-nécessairement l’idée de calomnie, ni même aucune idée de blâme,
-puisque Boileau a dit, en parlant des précieuses:
-
- «Reste de ces esprits jadis si renommés,
- Que d’un coup de son art Molière a _diffamés_.»
-
-C’est-à-dire, tout simplement: a perdus de réputation. _Fame_ (_fama_)
-a été français dans l’origine:
-
- «E vint la _fame_ a tuz ces de Israel, que desconfiz furent li
- Philistien.»
-
- (_Rois._ p. 42)
-
-Héli dit à ses fils:
-
- «Votre _fame_ n’est mie saine.»
-
- (_Ibid._ p. 8.)
-
-Vous n’avez pas bonne réputation.
-
-
-DIGNE, en mauvaise part:
-
- Et toutes les hauteurs de sa folle fierté
- Sont _dignes_ tout au moins _de ma sincérité_.
-
- (_Fem. sav._ I. 3.)
-
- «Mais il (Vasquez) _n’est pas digne de ce reproche_.»
-
- (PASCAL. 11e _Prov._)
-
-
-DINER: AVOIR DINÉ, métaphoriquement:
-
- Mme JOURDAIN.--Il me semble que _j’ai dîné_ quand _je le vois_!
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
-On dirait, par la même métaphore: Je suis _rassasiée_ de le voir.
-
-
-DIRE, actif avec un complément direct, désirer; TROUVER QUELQU’UN A
-DIRE:
-
- Mettez-vous donc bien en tête..... que _je vous trouve à
- dire_ plus que je ne voudrois dans toutes les parties où l’on
- m’entraîne.»
-
- (_Mis._ V. 4.)
-
-Ce verbe _dire_ vient, par une suite de syncopes, non pas de _dicere_,
-mais de _desiderare_, dont on ne retient que les syllabes extrêmes,
-_desiderare_, _desirare_ (d’où l’on a fait à la seconde époque
-_désirer_), et _dere_, dont le premier _e_ se change en _i_, par la
-règle accoutumée. (V. _Des Var. du langage fr._, p. 208).
-
-Ce verbe _dire_ était très-usité au XVIe siècle: Montaigne, la reine de
-Navarre, et les autres, en font constamment usage:
-
- «Que sait-on, si...... plusieurs effects des animaux qui
- excedent nostre capacité sont produits par la faculté de
- quelque sens que nous ayons à _dire_?»
-
- (MONTAIGNE. II. 12.)
-
-A désirer, à regretter; qui nous manque.
-
- «Si nous avions à _dire_ l’intelligence des sons de l’harmonie
- et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à
- tout le reste de nostre science.»
-
- (Id. _Ibid._)
-
- «Ce desfault (une taille trop petite) n’a pas seulement de la
- laideur, mais encores de l’incommodité, à ceulx mesmement qui
- ont des commandements et des charges; car l’auctorité que donne
- une belle presence et majesté corporelle en est à _dire_.»
-
- (Id. II. 17.)
-
-L’autorité, par suite de ce défaut, se fait désirer, ne s’obtient pas.
-
-La reine de Navarre écrit à chaque instant dans ses lettres: Le roi et
-madame vous trouvent bien à _dire_; nous vous trouvons bien à _dire_.
-C’est dans ce sens que l’employait encore Célimène en 1666.
-
-Ce mot a disparu, peut-être banni pour laisser régner, sans équivoque
-possible, _dire_, venu de _dicere_.
-
---DIRE de quelque chose TOUS LES MAUX DU MONDE:
-
- Tous les autres comédiens..... en ont dit _tous les maux du
- monde_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
-(Voyez ON DIRAIT DE.)
-
---DIRE pour _redire_:
-
- Ayant eu la bonté de déclarer qu’elle (Votre Majesté) ne
- trouvoit rien à _dire_ dans cette comédie, qu’elle me défendoit
- de produire en public.
-
- (1er _Placet au roi_.)
-
---DIRE construit avec _en_ et _à_; EN DIRE A, pour _être favorable à_:
-
- Si le sort _nous en dit_, tout sera bien réglé.
-
- (_L’Ét._ V. 2.)
-
-Si le sort nous est propice, nous seconde.
-
-Cette bizarre expression est évidemment calquée sur cette façon de
-parler usuelle: Le cœur m’en dit; le cœur vous en dit-il? Molière n’a
-pu s’en servir que dans un ouvrage de sa jeunesse.
-
---DIRE VÉRITÉ, dire _la_ vérité:
-
- Et s’il avoit mon cœur, _à dire vérité_....
-
- (_Mis._ IV. 1.)
-
-
-DISPENSER (SE) A...., se disposer à:
-
- Et c’est aussi pourquoi ma bouche _se dispense_
- A vous ouvrir mon cœur avec plus d’assurance.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
-Autrefois, _dispenser_ se disait en pharmacie, pour _disposer_,
-_préparer_.
-
-«Plusieurs auteurs ont écrit en détail la préparation des remèdes
-que les apothicaires doivent _dispenser_. _Dispenser_ la thériaque,
-c’est-à-dire, la préparer. Les statuts des espiciers portent que les
-aspirants à la maistrise _dispenseront_ leur chef-d’œuvre en présence
-de tous les maistres.» (FURETIÈRE.)
-
-Cette ancienne valeur du mot _dispenser_ est encore attestée par le mot
-anglais _dispensary_, pharmacie, dont nous avons refait, à notre tour,
-_dispensaire_.
-
-
-DISPUTER A FAIRE QUELQUE CHOSE:
-
- Je suis un pauvre pâtre; et ce m’est trop de gloire
- Que deux nymphes d’un rang le plus haut du pays
- _Disputent à se faire un époux_ de mon fils.
-
- (_Mélicerte._ I. 4.)
-
-
-DIVERTIR, du latin _divertere_, détourner, distraire, tourner d’un
-autre côté:
-
- Après de si beaux coups qu’il a su _divertir_.
-
- (_L’Ét._ III. 1.)
-
- Votre feinte douceur forge un amusement,
- Pour _divertir_ l’effet de mon ressentiment.
-
- (_D. Garcie._ IV. 8.)
-
- Bonjour.--Hé quoi, toujours ma flamme _divertie_!
-
- (_Fâcheux._ II. 2.)
-
- Viendra-t-il point quelqu’un encor me _divertir_?
-
- (_Ibid._ III. 3.)
-
- Et, cherchant à _divertir cette tristesse_, nous sommes allés
- nous promener sur le port.
-
- (_Scapin._ II. 11.)
-
- «C’est un artifice du diable, de _divertir ailleurs_ les armes
- dont ces gens-là combattoient les hérésies.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 237.)
-
- «Si l’homme étoit heureux, il le seroit d’autant plus qu’il
- seroit moins _diverti_, comme les saints et Dieu.»
-
- (Id. _Ibid._ p. 219.)
-
-
-DONCQUES, archaïsme:
-
- _Doncques_ si le pouvoir de parler m’est ôté,
- Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité.
-
- (_Dép. am._ II. 7.)
-
-On écrivit originairement avec une _s_ finale, _doncques_, _avecques_,
-_ores_, _illecques_, _mesmes_.
-
-
-DONNER; DONNER A PLEINE TÊTE DANS....:
-
- Il ne faut point douter qu’elle ne _donne à pleine tête dans
- cette tromperie_.
-
- (_Am. magn._ IV. 4.)
-
---DONNER AU TRAVERS DE:
-
- Un homme...... _qui donne au travers des purgations et des
- saignées_.
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
-_Donner_, dans cette locution, et dans celles qui vont suivre jusqu’à
-_se donner de garde_, est pris au sens de _tomber_ ou _se lancer avec
-impétuosité_, et il est verbe neutre, ou plutôt réfléchi, mais dépourvu
-de son pronom. Les Latins disaient de même _dare se_:--_dare se in
-viam_ (CIC.); _dare se præcipitem_: _dabit me præcipitem in pistrinum_
-(PLAUT.); _dare se fugæ_ (CIC.)
-
-Molière aussi construit _donner_ avec le datif et avec l’accusatif,
-c’est-à-dire, avec _à_ et _dans_.
-
---DONNER CHEZ QUELQU’UN:
-
- _Nous donnions chez les dames romaines_,
- Et tout le monde là parloit de nos fredaines.
-
- (_Fem. sav._ II. 4.)
-
---DONNER DANS:
-
- _Vous donnez_ furieusement _dans le marquis_!
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
- ..... les riches bijoux, les meubles somptueux _où donnent_ ses
- pareilles avec tant de chaleur.
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
---DONNER DANS LA VUE, éblouir:
-
- Ce monsieur le comte qui va chez elle _lui donne peut-être dans
- la vue_?
-
- (_B. gent._ III. 9.)
-
---DONNER A UN BRUIT, c’est-à-dire, croire à ce bruit:
-
- Enfin il est constant que l’on n’a point _donné
- Au bruit_ que contre vous sa malice a tourné.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
-On n’a point donné créance au bruit, _etc._ Mais, sans recourir à cette
-ellipse violente, _donner au bruit_ est dit comme _donner au piége_,
-c’est-à-dire, _dans le piége_.
-
---DONNER DE GARDE (SE), prendre ses précautions:
-
- Je venois l’avertir de _se donner de garde_.
-
- (_L’Ét._ IV. 1.)
-
-Il y a deux manières d’expliquer cette locution: en y considérant _de_
-comme surabondant, ce qui ne me plaît guère; ou bien en expliquant _se
-donner_, par _se faire_, _se mettre_. _Se donner de garde_, _se faire
-de garde_, se tenir à l’erte, au guet.
-
-On disait aussi, avec un complément indirect, _se donner de garde de
-quelque chose_:
-
- MORON.--_Donnez-vous-en bien de garde_, seigneur, si vous
- voulez m’en croire.
-
- (_Pr. d’Él._ III. 2.)
-
-_Se donner de garde_ est une ancienne façon de dire _s’apercevoir de
-quelque chose_, _s’en mettre en garde_:
-
- «Et fut tout ce fait si soubdainement, que les gens de la ville
- _ne s’en donnerent de garde_.»
-
- (FROISSART.)
-
---DONNER DES REVERS, renverser d’un soufflet, métaphoriquement:
-
- Toutefois n’allez pas, sur cette sûreté,
- _Donner de vos revers_ au projet que je tente.
-
- (_L’Ét._ II. 1.)
-
---EN DONNER A QUELQU’UN, lui en donner à garder, le tromper:
-
- Tu couches d’imposture, et _tu m’en as donné_.
-
- (_L’Ét._ I. 10.)
-
-(Voyez COUCHER DE.)
-
- Ah, ah! l’homme de bien, _vous m’en vouliez donner_!
-
- (_Tart._ IV. 7.)
-
-Cet _en_ ne se rapporte grammaticalement à rien, comme dans plusieurs
-expressions analogues: _en tenir_, _en faire_, etc.
-
---EN DONNER DU LONG ET DU LARGE:
-
- _Donnons-en_ à ce fourbe _et du long et du large_.
-
- (_L’Ét._ IV. 7.)
-
-Donnons-lui-en dans tous les sens, accommodons-le de toutes les façons
-possibles, de toutes pièces.
-
---DONNER LA BAIE....:
-
- Le sort a bien _donné la baie_ à mon espoir.
-
- (_L’Ét._ II. 13.)
-
-(Voyez BAIE.)
-
---DONNER LA MAIN ou LES MAINS A..., métaphoriquement, soutenir:
-
- _Donne la main à mon dépit_, et soutiens ma résolution.....
-
- (_B. gent._ III. 9.)
-
- Pourvu que votre cœur veuille _donner les mains_
- Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
-
- (_Mis._ V. sc. dernière.)
-
-Un cœur qui donne les mains est une image fausse, et une expression
-forcée.
-
-La Fontaine a dit absolument _donner les mains_, dans le sens où le
-vulgaire dit aujourd’hui _mettre les pouces_:
-
- «De façon que le philosophe fut obligé de _donner les mains_.»
-
- (_Vie d’Ésope._)
-
---DONNER UN CRIME, UNE RÉPUTATION:
-
- J’ignore le détail du _crime qu’on vous donne_.
-
- (_Tart._ V. 6.)
-
-C’est le latin _dare crimen alicui_.
-
- Je me souviens toujours du soir qu’elle eut envie de voir
- Damon, sur _la réputation qu’on lui donne_, et les choses que
- le public a vues de lui.
-
- (_Critique de l’École des fem._ sc. 2.)
-
-On disait de même, au XVIe siècle, _donner un bruit à quelqu’un_:
-c’était lui attribuer une réputation. Bonnivet était
-
- «Des dames mieux voulu que ne feut oncques François, tant pour
- sa beauté, bonne grace et parole, que pour _le bruit que chacun
- luy donnoit_ d’estre l’un des plus adroits et hardis aux armes
- qui feust de son temps.»
-
- (La R. DE NAV. _Heptaméron_, nouvelle 14.)
-
- «Elle connoissoit le contraire du faux _bruit que l’on donnoit
- aux François_.»
-
- (_Ibid._)
-
-(Voyez BRUIT.)
-
-
-DONT, au sens de _par qui_, _de qui_:
-
- C’est moi, vous dis-je, moi, _dont_ le patron le sait.
-
- (_Dép. am._ III. 7.)
-
-Cette expression pèche par l’équivoque: il semble que Mascarille
-veuille dire: _ego_, CUJUS _dominus id rescivit_,--et il veut dire: A
-QUO OU _per quem dominus id rescivit_.
-
-L’ancienne orthographe eût évité cette confusion (aux yeux du moins),
-en écrivant: _dond_ le patron le sait.--_Unde id rescivit._
-
---DONT, pour _de qui_, avec un nom de personne:
-
- Messieurs les maréchaux, _dont_ j’ai commandement.
-
- (_Mis._ II. 7.)
-
- Mon fils, _dont_ votre fille acceptoit l’hyménée.....
-
- (_Sgan._ 7.)
-
- Et principalement ma mère étant morte, _dont_ on ne peut m’ôter
- le bien.
-
- (_L’Av._ II. 1.)
-
- Comme ami de son maître de musique, _dont_ j’ai obtenu le
- pouvoir de dire qu’il m’envoie à sa place.
-
- (_Mal. im._ II. 1.)
-
---DONT, par laquelle:
-
- La beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède
- facilement à cette douce violence _dont_ elle nous entraîne.
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
- La bassesse de ma fortune, _dont_ il plaît au ciel de rabattre
- l’ambition de mon amour.....
-
- (_Am. magn._ I. 1.)
-
---DONT A LA MAISON, pour _à la maison de qui_:
-
- L’objet de votre amour, lui, _dont à la maison_
- Votre imposture enlève un brillant héritage.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
-Molière ne s’est permis qu’une seule fois cette tournure entortillée,
-et c’est dans son premier ouvrage; car, malgré la chronologie reçue, je
-tiens le _Dépit amoureux_ aîné de l’_Étourdi_.
-
-Bossuet fournit un exemple d’une construction aussi bizarre:
-
- «On a peine à placer Osymanduas, _dont_ nous voyons de si
- magnifiques monuments dans Diodore, et de si belles marques _de
- ses combats_.
-
- (_Hist. un._ IIIe p. § 3.)
-
-_Dont nous voyons de si belles marques de ses combats!_ pour _des
-combats de qui nous voyons de si belles marques_. Il n’y a point de
-doute que ce ne soit là une construction très-vicieuse. Les saints ont
-eu leurs faiblesses, dit Voltaire; ce n’est point leurs faiblesses
-qu’il faut imiter.
-
---DONT, au neutre, pour _de quoi_:
-
- Ah! poltron, _dont_ j’enrage!
- Lâche! vrai cœur de poule!
-
- (_Sgan._ 21.)
-
-Ah! poltron que je suis, de quoi j’enrage; c’est-à-dire, d’être
-poltron. _Unde venit mihi rabies._
-
---DONT relatif, séparé de son sujet:
-
- Comme _le mal_ fut prompt, _dont_ on la vit mourir.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
-(Voyez QUI RELATIF, séparé de son sujet.)
-
-
-D’ORES-EN-AVANT:
-
- THOMAS DIAFOIRUS. Aussi mon cœur, _d’ores-en-avant_
- tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos
- yeux adorables.
-
- (_Mal. im._ II. 6.)
-
-Archaïsme, comme _ne plus_, _ne moins_. On voit que Thomas Diafoirus
-est issu de vieille bourgeoisie. On a dit, en ôtant l’_s d’ore_,
-_dorenavant_, et l’on met aujourd’hui un accent sur l’_é_,
-_dorénavant_; en sorte que les racines de ce mot sembleraient être
-_doré_ et _navant_. C’est _d’ora in avanti_, _d’ore en avant_.
-
-Il est fâcheux que l’Académie consacre l’orthographe et la
-prononciation vicieuses.
-
-
-DORMIR SA RÉFECTION, ce qu’il faut pour se refaire.
-
- Le sommeil est nécessaire à l’homme; et lorsqu’on ne _dort pas
- sa réfection_, il arrive que.....
-
- (_Prol. de la Pr. d’Él._, 2.)
-
-
-DOS; TOMBER SUR LE DOS A QUELQU’UN, en parlant d’un événement fâcheux:
-
- Il faut que tout le mal _tombe sur notre dos_.
-
- (_Sgan._ 17.)
-
-
-DOT, substantif masculin, archaïsme:
-
- L’ordre est que le futur doit doter la future
- Du tiers _du dot_ qu’il a.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 2.)
-
-Les éditeurs modernes ont substitué «du tiers _de_ dot.»--Il faudrait
-au moins du tiers _de la_ dot.
-
- C’est une raillerie que de vouloir me constituer _son dot_ de
- toutes les dépenses qu’elle ne fera point.
-
- (_L’Av._ II. 6.)
-
-Montaigne fait toujours _dot_ masculin. Ménage: «Il faut dire _la dot_
-et non pas _le dot_, comme dit M. de Vaugelas dans sa traduction de
-Quinte-Curce, et M. d’Ablancourt dans tous ses livres. Nicot dit _le
-dost_, qui est encore plus mauvais que _le dot_.» (_Obs. sur la lang.
-fr._ p. 126.)
-
-L’_Avare_ est de 1668, et Ménage écrivait ses observations en 1672, un
-an avant la mort de Molière. C’est donc vers cette seconde date que le
-genre du mot _dot_ a été fixé au féminin.
-
-M. Auger cite ce vers du _Riche vilain_:
-
- «_Un grand dot_ est suivi d’une grande arrogance.»
-
-Le moyen âge disait _dos_ fém., et _dotum_, neutre.
-
-(Voyez DU CANGE, au mot _dotum_.)
-
-
-DOUBLE, substantif, pièce de monnaie:
-
- Vous ne les auriez pas, s’il s’en falloit _un double_.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
- Il n’y a point de monsieur maître Jacques _pour un double_!
-
- (_L’Av._ III. 6.)
-
-C’est-à-dire qu’il se tient plus cher, à plus haut prix. Le double était
-une petite monnaie de billon. _Il n’y en a point pour un double_,
-espèce d’adage pour exprimer un refus formel, une dénégation.
-
-
-DOUBLE FILS DE PUTAIN:
-
- _Double fils de putain_, de trop d’orgueil enflé.
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
-_Put_, _pute_, du latin _putidus_, par apocope, ancien adjectif qui
-signifiait à peu près _vilain_, _vilaine_. Il est encore d’usage dans
-les Vosges et la Franche-Comté. Un vieux noël en patois lorrain, sur
-l’Épiphanie, dit, en parlant du roi d’Éthiopie:
-
- «Qui ot ce _put_ chabrouillé?»
-
-Qui est ce vilain barbouillé?
-
-La terminaison _ain_ s’ajoutait volontiers, dans les premiers temps de
-la langue, aux noms de femme ou de femelle. Ève, Èvain; Berte, Bertain.
-Dans le roman de Renard, la poule s’appelle _Pinte_ et _Pintain_. M.
-Ampère pense que c’est un vestige d’anciennes déclinaisons, et la
-marque du cas oblique; je suis plus porté à y voir simplement une forme
-de diminutif.
-
-
-DOUCEUR DE CŒUR, tendresse, amour:
-
- Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit,
- Et pourroit bien avoir _douceur de cœur_ pour elle.
-
- (_Tart._ III. 1.)
-
-
-DOUTER, verbe actif, DOUTER QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, le redouter,
-le tenir suspect:
-
- Sous couleur de changer de l’or _que l’on doutoit_.
-
- (_L’Ét._ II. 7.)
-
-De l’or que l’on craignait qui ne fût faux.
-
-_Douter_, se disait jadis en la forme simple; _redouter_ marquait
-la répétition, l’augmentation de la crainte. Nicot dit: «DOUBTER,
-_hesitare_, _dubitare_, _vereri_, _timere_.»
-
- «Il n’y a homme tant hardi qui ne _doubte_ trop d’en aller
- cueillir.»
-
- (_Amadis._ livre II.)
-
- CLOVIS _à saint Remi_.
-
- «Sire arcevesque, nous lavez
- «Corps et ame dedans ces fons,
- «Pour nous garder d’aller à fons
- «D’enfer, qui tant fait à _doubter_.»
-
- (_Mystère de Ste Clotilde._)
-
-Froissart ne connaît que le verbe _douter_ ou _se douter_, pour
-signifier _redouter_:
-
- «Le clerc _se doubta_ du chevalier, car Il estoit crueux....
- il vint en presence du sire de Corasse, et luy dit:.... Je ne
- suis pas si fort en ce pays comme vous estes; mais sachez que,
- au plustost que je pourrai, je vous envoierai tel champion
- que vous _doubterez_ plus que vous ne faictes moi. Le sire de
- Corasse..... luy dict: Va à Dieu, va; fais ce que tu peux: _je
- te doubte_ autant mort que vif.».
-
- (FROISSART. _Chron._ III. ch. 22.)
-
-_Se douter_ avait le même sens. Pathelin confie à sa femme son plan
-pour duper le drapier: Bon, dit Guillemette:
-
- «Mais se vous renchéez arrière,
- «Que justice vous en repreigne,
- «_Je me doute_ qu’il ne vous preigne
- «Pis la moitié qu’à l’autre fois.»
-
- (_Pathelin._)
-
-«Mais si vous ne réussissez pas, et que la justice s’en mêle, j’ai peur
-qu’il ne vous en arrive la moitié pis que la dernière fois.»
-
-
-DOUZE, dans une espèce de rébus ou de calembour trivial:
-
- JACQUELINE. Je vous _dis et vous douze_ (10 et 12) que tous ces
- médecins n’y feront rian que de l’iau claire.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 2.)
-
-
-DRAPS BLANCS; METTRE QUELQU’UN DANS DE BEAUX DRAPS BLANCS, par ironie:
-
- Ah! coquines, vous nous mettez _dans de beaux draps blancs_!
-
- (_Préc. rid._ 18.)
-
-
-DRESSER; DRESSER UN ARTIFICE:
-
- Et s’il faut par hasard qu’un ami vous trahisse,
- Que pour avoir vos biens on _dresse un artifice_?
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- Mais pour lequel des deux princes au moins _dressez-vous tout
- cet artifice_?
-
- (_Am. magn._ IV. 4.)
-
---DRESSER SA PROMENADE VERS...., la diriger:
-
- _Dressons notre promenade_, ma fille, _vers_ cette belle grotte
- où j’ai promis d’aller.
-
- (_Ibid._ III. 1.)
-
- «Elle _dressa_ donc _ses pas_ vers le lieu où elle avoit vu
- cette fumée.»
-
- (LA FONT. _Psyché._ II.)
-
-
-DU, pour _que le_:
-
- C’est un étrange fait _du_ soin que vous prenez
- A me venir toujours jeter mon âge au nez.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
- «C’est dommage _du_ gentilhomme, quand il est ainsi mort.»
-
- (FROISSART. _Chron._ II. ch. 30.)
-
- «Voyez que c’est _du_ monde et _des_ choses humaines!»
-
- (REGNIER, _le mauvais Giste_.)
-
-(Voyez DE remplaçant _que le_.)
-
-
-DULCIFIÉ, au sens métaphorique:
-
- GROS-RENÉ.
-
- .... Voilà tout mon courroux
- Déjà _dulcifié_; qu’en dis-tu, romprons-nous?
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
---DULCIFIANT, adjectif:
-
- SGANARELLE. Quelque petit clystère _dulcifiant_.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 7.)
-
-
-DU MATIN, dès le matin:
-
- Mais demain, _du matin_, il vous faut être habile
- A vider de céans jusqu’au moindre ustensile.
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
---DU GRAND MATIN, dès le grand matin:
-
- Aujourd’hui il est trop tard; mais demain, _du grand matin_, je
- l’enverrai querir.
-
- (_Mal. im._ I. 10.)
-
-
-DU MIEUX QUE:
-
- Allez; si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer _du
- mieux que_ vous pourrez.
-
- (_Méd. m. lui._ III. 2.)
-
-(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)
-
-
-DU MOINS, pour _au moins_:
-
- Je vais gager qu’en perruques et rubans il y a _du moins_ vingt
- pistoles.
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
-C’est pour éviter l’hiatus _a_ au.
-
-
-DUPE A (un infinitif):
-
- Et moi, la bonne _dupe à trop croire_ un vaurien....
-
- (_L’Ét._ II. 5.)
-
-Et moi, qui en croyant un tel vaurien suis une trop bonne dupe.
-
-(Voyez A (un infinitif), capable de, de nature à.)
-
-
-DURANT QUE:
-
- Je vous dirai..... que, _durant qu’il dormoit_, je me suis
- dérobée d’auprès de lui....
-
- (_G. D._ III. 12.)
-
-C’est le participe ablatif absolu des Latins: _durante quod_, comme
-_pendant que_, _pendente quod_.
-
-
-DURER CONTRE QUELQU’UN, DURER A QUELQUE CHOSE:
-
- CLAUDINE. Il a tant bu, que je ne pense pas qu’on puisse _durer
- contre lui_.
-
- (_G. D._ III. 12.)
-
-Il faut observer que ce _durer_ est devenu du style de servante, mais
-que cette servante parle comme Tite-Live: «Nec poterat _durari_ extra
-tecta.» On ne pouvait _durer_ hors des maisons; et comme Plaute:
-«Nequeo _durare_ in ædibus.» Je ne puis _durer_ chez nous.
-
- «....... _durate_, atque exspectate cicadas.»
-
- (JUVEN. IX. 69.)
-
-Au surplus, Molière a relevé cette expression, en la mettant dans la
-bouche de l’aimable et spirituelle Élise:
-
- Pensez-vous que je puisse _durer à ses turlupinades_
- perpétuelles?
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.)
-
-
-DU TOUT:
-
- ..... Mon fils, je ne puis _du tout_ croire
- Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
-
- (_Tart._ V. 3.)
-
-Je relève ces vers, uniquement pour avoir occasion d’observer que _du
-tout_ ne s’emploie plus aujourd’hui qu’en des formules négatives, mais
-qu’il entrait aussi originairement dans des phrases affirmatives. Par
-exemple:
-
- «Nostre Seignur Deu _del tut_ siwez et de tut vostre quer
- servez.»
-
- (_Rois._ p. 41.)
-
-Suivez _du tout_, c’est-à-dire, absolument, sans restriction, Notre
-Seigneur Dieu.--Nous sommes appauvris de la moitié de cette locution.
-
- «Pensez, amis, que je faz moult
- «Quant je me mets en vous _du tout_
- «Et de ma mort et de ma vie.»
-
- (_Partonopeus._ v. 7730.)
-
-Quand je me confie entièrement en vous, quand je vous livre ma mort et
-ma vie.
-
-
-_E muet_ étouffé pour la mesure:
-
- Les flots contre les flots font un _remue-ménage_.
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
-L’édition de P. Didot écrit _remû-ménage_; l’édition faite sous les
-yeux de Molière, _remue-ménage_.
-
- Je pousse, et je me trouve en un fort à l’écart,
- A la _queue_ de nos chiens, moi seul avec Drécart.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-La locution étant ainsi faite, il n’y avait pas moyen de l’employer
-autrement en vers.
-
-Au reste, il est bon d’observer que dans l’ancienne versification l’_e_
-muet ne comptait pas plus à l’hémistiche qu’il ne fait aujourd’hui à la
-fin d’un vers. Et tout atteste que nos pères avaient l’oreille aussi
-délicate que nous, pour le moins. Il se passe quelque chose d’analogue
-en musique. C’est l’altération de la septième dans la gamme mineure;
-on n’en avait pas l’idée jadis, et nous ne saurions nous en passer. Ce
-sont des effets de l’éducation, qu’on prend pour des lois naturelles:
-
- Tant de nos premiers ans l’habitude a de force!
-
---_E muet_ de la seconde ou de la troisième personne, comptant pour une
-syllabe:
-
- Anselme, mon mignon, _crie_-t-elle à toute heure.
-
- (_L’Ét._ I. 6.)
-
- Ah! _n’aie_ pas pour moi si grande indifférence!
-
- (_Ibid._ II. 7.)
-
- Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux,
- Dont ils n’_aient_ pris soin de réparer la perte.
-
- (_Psyché._ II. 1.)
-
-Mais _Psyché_ est écrite avec une précipitation extrême. Molière,
-depuis ses premiers ouvrages, ne se permettait plus cette négligence.
-
-
-ÉBAUBI:
-
- Je suis tout _ébaubie_, et je tombe des nues!
-
- (_Tart._ V. 5.)
-
-Trévoux dit que c’est une forme populaire et corrompue du mot
-_ébahi_. Il se trompe. La forme première est _abaubi_, et nos pères
-distinguaient bien _esbahi_ et _abaubi_:
-
- «Lors le voit morne et _abaubit_.»
-
- (_Rom. de Coucy._ v. 185.)
-
- «Li chastelains fut _esbahis_.»
-
- (_Ibid._ v. 223.)
-
-La châtelaine de Fayel, voyant dans sa chambre son époux et son amant,
-demeure stupéfaite:
-
- «Quant ele andeus leans les vist,
- «Le cuer a tristre et _abaubit_.
- «Dont dist come _esbahie_ fame:
- «Sire diex! quel gent sont cecy?»
-
- (_Ibid._ v. 4546.)
-
-_Esbahi_ est celui qui reste la bouche béante, comme s’il bâillait. La
-racine est _hiare_.
-
-_Abaubi_ a pour racine _balbus_, dont on fit _baube_. Louis le Bègue
-était _Loys li Baube_:
-
- «Looys, le fil Challe le Chauf, qui _Loys li Baubes_ fut
- apelez.»
-
- (_Chron. de St.-Denys_, ad ann. 877.)
-
-Et Philippe de Mouskes:
-
- «Loeys ki _Baubes_ ot nom.»
-
-Louis, surnommé le Bègue.
-
-En composant cet adjectif avec _a_, qui marquait une action en progrès,
-on fit _abaubir_, comme _alentir_, _apetisser_, _agrandir_, et, par la
-corruption de l’âge, _ébaubi_.
-
-Un homme _ébahi_ est muet de surprise; l’_ébaubi_ est celui que la
-surprise fait bégayer, balbutier.
-
-Trévoux dérive _esbahir_ de l’hébreu _schebasch_, et _ébaubi_,
-d’_ébahir_.
-
-Le verbe était _bauboier_ ou _baubier_, qui s’écrivait _balbier_. Il
-y a dans Partonopeus un exemple naïf d’une femme ébaubie, ou abaubie:
-c’est quand la fée Mélior, en s’éveillant, ne trouve plus Partonopeus à
-ses côtés; elle veut l’appeler par son nom:
-
- «Nel puet nomer, et neporquant
- «_Balbié_ l’a en souglotant:
- «_Parto, Parto_, a dit souvent,
- «Puis dit _nopeu_, moult feblement;
- «Et quant a _Partonopeu_ dit
- «Pasmee ciet desor son lit.»
-
- (_Partonopeus._ v. 7245.)
-
-(Voyez Du Cange aux mots _Balbire_ et _Balbuzare_.)
-
-_Balbier_ (_baubier_), est la forme primitive, tirée de _balbus_.
-
-_Balbutier_ est de seconde formation, calqué sur _balbutire_.
-
-
-ÉBULLITIONS DE CERVEAU:
-
- Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les
- _ébullitions de cerveau_ de nos marquis de Mascarille.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
-
-ÉCHAPPER (L’) BELLE:
-
- Je viens de l’_échapper bien belle_, je vous jure!
-
- (_Éc. des fem._ IV. 6.)
-
-Le substantif de l’ellipse paraît être _occasion_, comme dans _vous
-nous la donnez belle_! On comprend que, dans ces formules, l’absence
-du mot précis a permis à l’usage d’étendre un peu le sens et les
-applications.
-
- Nous l’avons en dormant, madame, _échappé belle_!
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
-L’usage a consacré cette forme avec cette orthographe, parce qu’elle
-date d’une époque où l’on n’était pas bien rigoureux sur l’accord des
-participes, et que d’ailleurs l’ellipse du substantif féminin dissimule
-un peu la faute. Il est certain que, à la rigueur, il faudrait
-_échappée belle_. Cependant, en prose même, personne n’a jamais écrit
-le participe au féminin:
-
- «Ma foi, mon ami, _je l’ai échappé belle_ depuis que je ne t’ai
- vu!»
-
- (LESAGE, _Gil Blas_.)
-
-L’italien possède beaucoup de locutions faites, où l’adjectif est
-ainsi au féminin par rapport à un substantif sous-entendu:--_come la
-passate?_--_questa non l’intendo_;--_ei me l’ha fatta_;--_questa non
-mi calza_, etc., etc., où l’on peut supposer dans l’ellipse les mots
-_vita_, _cosa_, _burla_, _scarpa_.
-
-
-ÉCHELLE; TIRER L’ÉCHELLE APRÈS QUELQU’UN:
-
- LUCAS. Oh, morguenne! il faut _tirer l’échelle après ceti-là_.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 1.)
-
-Cette figure s’entend assez: quand on tire l’échelle, c’est qu’on n’a
-plus à laisser monter personne, étant satisfait de ce qui est monté.
-
-
-ÉCHINE; AJUSTER L’ÉCHINE, bâtonner:
-
- Ah! vous y retournez!
- Je _vous ajusterai l’échine_.
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
-
-ÉCLAIRÉ EN HONNÊTES GENS:
-
- L’âge le rendra plus _éclairé en honnêtes gens_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des f._ 5.)
-
-C’est-à-dire, lui apprendra à les mieux reconnaître.
-
-
-ÉCLAIRER QUELQU’UN, l’espionner, éclairer ses démarches:
-
- Au diable le fâcheux qui toujours _nous éclaire_!
-
- (_L’Ét._ I. 4.)
-
- Dites-lui qu’il s’avance,
- ...............................................
- Et qu’il ne se verra d’aucuns yeux _éclairé_.
-
- (_D. Garcie._ IV. 3.)
-
- J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
- Et suis bien aise ici qu’aucun ne nous _éclaire_.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
-Il nous reste en ce sens le substantif _éclaireur_; _aller en éclaireur_.
-
-On disait _éclairer à quelqu’un_, pour signifier lui éclairer son
-chemin. Nicot fait soigneusement la distinction entre _éclairer
-quelqu’un_ et _à quelqu’un_; il explique le second: «_Prælucere alicui;
-lucem facere alicui; lustrare lampade._» Ainsi quand on lit dans _Don
-Juan_, act. IV, scène 3,--Allons, monsieur Dimanche, je vais _vous
-éclairer_,--il faut entendre ce _vous_ au datif, pour _à vous_, et non
-pas à l’accusatif, comme aujourd’hui nous disons, _Éclairez monsieur_.
-C’est une politesse très-impolie: monsieur n’a pas besoin qu’on
-_l’éclaire_, mais qu’on _lui éclaire_ sa route.
-
-Ce vice du langage moderne paraît né de l’équivoque des formes _vous_,
-_moi_, _me_, qui servent aussi pour _à vous_, _à moi_.
-
-
-ÉCLATS DE RISÉE, éclats de rire:
-
- A tous les _éclats de risée_, il haussoit les épaules, et
- regardoit le parterre en pitié.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
- «Ces paroles à quoi Gélaste ne s’attendoit point, et qui firent
- faire un petit _éclat de risée_, l’interdirent un peu.»
-
- (LA FONTAINE. _Psyché._ I.)
-
-
-ÉCOT; PARLER A SON ÉCOT:
-
- Mais quoi...?--Taisez-vous, vous; _parlez à votre écot_.
- Je vous défends tout net d’oser dire un seul mot.
-
- (_Tart._ IV. 3.)
-
-C’est-à-dire parlez à votre tour, en proportion de votre droit et de
-votre dû, comme chacun mange à son écot.
-
-
-ÉCOUTER UN CHOIX, y entendre, l’examiner:
-
- _Le choix_ est glorieux, et vaut bien qu’on l’_écoute_.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
-
-ÉCU; LE RESTE DE NOTRE ÉCU:
-
- Mme JOURDAIN (_apercevant Dorimène et Dorante_). Ah, ah! voici
- justement _le reste de notre écu_! Je ne vois que chagrins de
- tous côtés.
-
- (_B. gent._ V. 1.)
-
-Expression figurée, prise du change des monnaies. Voici le reste de
-notre écu! c’est-à-dire, voici qui complète notre infortune.
-
-
-EFFICACE, substantif féminin:
-
- On n’ignore pas qu’une louange, en grec, est d’_une
- merveilleuse efficace_ à la tête d’un livre.
-
- (_Préf. des Précieuses ridicules._)
-
- Il est trop heureux d’être fou, pour éprouver l’_efficace_ et
- la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement ordonnés.
-
- (_Pourc._ I. 11.)
-
-_L’efficace_, pour _l’efficacité_, commençait déjà, en 1669, à devenir
-un terme suranné; mais il a d’autant meilleure grâce dans la bouche
-d’un personnage grave et doctoral.
-
-Il faut observer qu’il y a dix ans entre les _Précieuses ridicules_ et
-_Monsieur de Pourceaugnac_ (1659-1669.)
-
-
-EFFRÉNÉ: PROPOS EFFRÉNÉS:
-
- Comment! il vient d’avoir l’audace
- De me fermer la porte au nez,
- Et de joindre encor la menace
- A mille _propos effrénés_!
-
- (_Amph._ III. 4.)
-
-Puisqu’on dit bien _une langue sans frein_, pourquoi ne dirait-on
-pas aussi _des propos effrénés_? La métaphore est la même. Mais on
-ne saurait approuver _des traits effrontés_ (_Tartufe_, II. 2); des
-épigrammes, des coups de langue, peuvent s’appeler des _traits_, parce
-que l’effet de l’un comme de l’autre est de blesser, de piquer; mais
-des _traits_ n’ont pas de _front_. Il y a incohérence, incompatibilité
-d’images. C’est Dorine qui est _effrontée_.
-
-
-EFFROI, au sens actif. Voyez PLEIN D’EFFROI.
-
-
-ÉGARER (SE) DE QUELQU’UN:
-
- Je m’étois par hasard _égaré d’un frère et de_ tous ceux de
- notre suite.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
-Les Italiens disent de même _smarrito della via_.
-
-J’observe que l’on disait aussi _égarer quelqu’un_, au même sens que
-_s’égarer de quelqu’un_:
-
- «Considerant les mouvements du chien........ à la queste de son
- maistre _qu’il a esgaré_.»
-
- (MONTAIGNE, II. 13.)
-
-C’est-à-dire dont il s’est égaré.
-
-Nicot ne donne que la forme _s’égarer d’avec_: «L’enfant _s’est esgaré
-d’avec son père_.»
-
-Ménage dérive _égarer_ de je ne sais quel _varare_, qu’il traduit par
-_traverser_. _Égarer_, _garer_, _garder_, _garir_ (auj. _guérir_),
-_guérite_, _garantir_, tous ces mots descendent de l’allemand,
-_bewahren_ (en anglais _beware_), en passant par la basse latinité,
-d’où le _w_ se changeait, pour le français, en _gu_ ou _g_ dur.
-_Werdung_, _guerdon_;--_Wantus_, _guant_ (gant);--_Wardia_,
-_garde_;--_Wadium_, _gage_;--Wallia, Gaule;--_Warenna_ (_ubi animalia
-custodiuntur_), _garenne_; etc., etc.
-
-_Guérite_ ou _garite_ signifiait une route à l’écart, un sentier
-détourné, par où l’on cherchait un refuge devant l’ennemi, _sich
-bewahren_, à _se garer_ ou à _se garir_. De là cette vieille
-expression, _enfiler la guérite_, c’est-à-dire, fuir, chercher un asile
-dans la fuite. De même _s’égarer_, c’est se jeter dans ce petit chemin
-perdu, hors de la vue et de la poursuite.
-
-On voit d’un même coup d’œil comment se rattachent à cette famille
-l’exclamation _gare!_ qui n’est que l’impératif du verbe _se garer_: se
-garer des chevaux, des voitures; et le substantif féminin _gare_; une
-_gare_ pour les bateaux, la _gare_ d’un chemin de fer. L’enchaînement
-des idées est donc celui-ci: protection, fuite, écart, égarement.
-
-
-ÉGAYER SA DEXTÉRITÉ, la faire jouer, en faire parade:
-
- Mais la princesse a voulu _égayer sa dextérité_, et de son
- dard, qu’elle lui a lancé un peu mal à propos.... etc.
-
- (_Am. magn._ V. 1.)
-
-
-ÉLEVER SES PAROLES, élever la voix:
-
- Plus haut que les acteurs _élevant ses paroles_.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
-
-_ÉLISION._
-
-OUI, ne faisant pas élision:
-
- Et son cœur est épris des grâces d’Henriette.
- --Quoi! de ma _fille?
- --Oui_, Clitandre en est charmé.
-
- (_Fem. sav._ II. 3.)
-
-L’hiatus n’est pas en cet endroit plus choquant que dans cet autre, où
-la règle du moins n’a pas à se plaindre:
-
- Ces gens vous _aiment?--Oui_, de toute leur puissance.
-
- (_Ibid._ II. 3.)
-
-Le repos fortement marqué fait disparaître l’hiatus. Quand ce repos est
-moindre, Molière ne manque pas d’élider:
-
- Notre sœur est folle, oui!--Cela croît tous les jours.
-
- (_Fem. sav._ II. 4.)
-
-Sans élision:
-
- Moi, ma _mère?--Oui_, vous. Faites la sotte un peu!
-
- (_Ibid._ III. 6.)
-
- OUAIS:
-
- Hé non! mon _père.--Ouais!_ qu’est-ce donc que ceci?
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
-L’hiatus dans ces passages est moins sensible à l’oreille que dans une
-foule d’autres, où il est plus réel, quoique dissimulé à l’œil par
-l’orthographe. Ainsi:
-
- Aucun, hors moi, dans la maison
- N’a droit de _commander.--Oui_, vous avez raison.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
-Cela est très-légitime; mais on interdirait: _il m’a commandé,
-oui....._, qui est pour l’oreille absolument la même chose. Un des
-pires inconvénients de la versification moderne, c’est que les règles
-en ont été faites pour le plaisir des yeux, sans égard de celui de
-l’oreille. C’était précisément le contraire dans l’ancienne poésie
-française. Aussi les vers modernes, avec leur apparence de politesse
-et de rigidité, sont-ils remplis d’hiatus et de fautes contre la
-mesure. C’est ce que j’ai essayé de développer dans mon essai _sur les
-variations du langage français_, p. 177.
-
-
-ELLÉBORE, raison, bon sens:
-
- Vous le voyez, sans moi vous y seriez encore;
- Et vous aviez besoin de mon peu d’_ellébore_.
-
- (_Sgan._ 22.)
-
-Sur cette expression _mon peu d’ellébore_, voyez PEU pour _un peu_.
-
-
-_ELLIPSE:_
-
---D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, et qui, répété, serait aux mêmes temps,
-nombre et personne que devant:
-
- Hé bien! vous le pouvez, _et prendre_ votre temps.
-
- (_Fâcheux._ III. 2.)
-
-Et vous pouvez prendre votre temps.
-
- Oui, _toute mon amie_, elle est, et je la nomme,
- Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
-
- (_Mis._ III. 7.)
-
-Toute mon amie _qu’elle est_, elle est, etc....
-
- Puisse-t-il te confondre, _et celui qui_ t’envoie!
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
-Et confondre celui, etc. Confondre toi et celui...
-
---D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, qui, répété, serait à une autre personne, à
-un autre nombre ou à un autre temps:
-
- Vous vous moquez de moi, Léandre, _ou lui de vous_.
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
-Ou lui _se moque_ de vous.
-
- Ah! vous ne pouvez pas trop tôt me l’accorder (le pardon),
- Ni moi sur cette peur trop tôt le demander.
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
-Ni moi _je ne peux....._
-
- Il parle d’Isabelle, et vous de Léonor.
-
- (_Éc. des mar._ III. 10.)
-
-Et _vous parlez_ de Léonor.
-
- Je ne veux point ici faire le capitan,
- Mais on m’a vu soldat _avant que courtisan_.
-
- (_Fâcheux._ I. 10.)
-
-Avant que _de me voir_ courtisan.
-
- Vous _attendez_ un frère, et _Léon son vrai maître_.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
-Vous attendez un frère, et le royaume de Léon _attend_ son vrai maître.
-
- _Je suis_ le misérable, _et toi_ le fortuné.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
-_Tu es_ le fortuné.
-
- Puisque vous n’êtes pas en des liens si doux
- Pour _trouver_ tout en moi, comme _moi_ tout en vous...
-
- (_Ibid._ V. 7.)
-
-Comme _je trouve_ tout en vous.
-
- Et comme ses lumières _sont_ fort petites, _et son sens_ le
- plus borné du monde.....
-
- (_Pourc._ III. 1.)
-
-Et _que_ son sens _est_ le plus borné du monde.
-
-Ces sortes d’ellipses sont très-favorables à la rapidité du langage,
-mais la grammaire les repousse. Bossuet en use fréquemment:
-
- «Au point du jour, lorsque l’esprit _est_ le plus net _et les
- pensées le plus pures_, ils lisoient, etc.»
-
- (_Hist. un._ IIIe p. § III.)
-
-Et _que_ les pensées _sont_ le plus pures.
-
- «Le roi de Babylone _fut_ tué, et _les Assyriens mis en
- déroute_.»
-
- (_Ibid._ § iv.)
-
-Et les Assyriens _furent_ mis en déroute.
-
- «M. Arnauld _mériteroit_ l’approbation de la Sorbonne, _et
- moi_, la censure de l’Académie.»
-
- (PASCAL, 3e _Prov._)
-
-Et moi je mériterais.
-
---D’UN VERBE NON EXPRIMÉ, mais que la pensée supplée facilement:
-
- ....... Ton maître t’a chargé
- De me saluer?--Oui.--Je lui suis obligé:
- _Va, que_ je lui souhaite une joie infinie.
-
- (_Dép. am._ III. 2.)
-
-Va, _dis-lui_ que, etc.
-
- Non, mon père m’en parle, _et qu’il est revenu_,
- Comme s’il devoit m’être entièrement connu.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
-_Et me dit_ qu’il est revenu.
-
- «Ils ont demandé avec instance que s’il y avoit quelque docteur
- qui les y eût vues (les cinq propositions), il voulût les
- montrer: _que_ c’étoit une chose si facile, qu’elle ne pouvoit
- être refusée.»
-
- (PASCAL, 1re _Prov._)
-
---D’UN SUBSTANTIF OU D’UN ADJECTIF:
-
- Et sur lui, quoiqu’aux yeux il montrât beau semblant,
- _Petit Jean de Gaveau_ ne montoit qu’en tremblant.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-Gaveau était le nom du marchand de chevaux, petit Jean était son fils
-ou son valet: le petit Jean de chez Gaveau, comme dans la Comtesse
-d’Escarbagnas:--Voilà _Jeannot de monsieur le conseiller_ qui vous
-demande, madame. (Sc. 12.)
-
- Comme _à de mes amis_, il faut que je le chante
- Certain air que j’ai fait de petite courante.
-
- (_Fâcheux._ I. 5.)
-
-Comme à _l’un_ de mes amis.
-
- Ressouvenez-vous que, hors d’ici, _je ne dois plus qu’à mon
- honneur_.
-
- (_Don Juan._ III. 5.)
-
-Je ne dois plus _rien_ qu’à mon honneur.
-
---D’UN PRONOM PERSONNEL:
-
- C’est donc ainsi qu’_absent_ vous m’avez obéi?
-
- (_Éc. des fem._ II. 2.)
-
-Moi absent, tandis que j’étais absent, _me absente_.
-
-La tournure en elle-même n’a rien de blâmable; au contraire, elle
-s’accorde bien avec la passion qui transporte Arnolphe; seulement
-il est fâcheux que le mot _absent_ soit placé, de manière à faire
-équivoque: d’après les règles et les usages de la grammaire, le sens
-serait, _vous absent_, _tandis que vous étiez absent_; et c’est _moi
-absent_, _en mon absence_. Il faut que l’intelligence de l’auditeur
-supplée à l’inexactitude de l’expression.
-
-
-ÉLUDER QUELQU’UN DE...., c’est-à-dire, à l’aide, au moyen de:
-
- _J’éludois un chacun d’un deuil_ si vraisemblable,
- Que les plus clairvoyants l’auroient cru véritable.
-
- (_L’Ét._ II. 7.)
-
-Cet exemple se rapporte à DE, employé pour marquer la cause ou la
-manière.
-
-
-EMBÉGUINÉ, coiffé, métaphoriquement:
-
- Ce beau monsieur le comte, dont vous êtes _embéguiné_!
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
- Est-il possible que vous serez toujours _embéguiné de vos
- apothicaires et de vos médecins_?
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
-
-EMBUCHE; METTRE EN EMBUCHE, en embuscade:
-
- Va-t’en faire venir ceux que je viens de dire,
- Pour _les mettre en embûche_ au lieu que je désire.
-
- (_Fâcheux._ III. 5.)
-
-Je ferai remarquer qu’on prononce aujourd’hui _embûche_ et _embusquer_;
-Nicot ne donne que _embuscher_. La racine est _bois_, «car, dit Nicot,
-les embusches et telles surprinses se font communement dedans le bois.»
-
-Regnard s’est servi de _rembûcher_, pour dire faire rentrer dans sa
-cachette:
-
- MERLIN.
-
- «........ Qu’il vous souvienne
- «Qu’un jour, étant chez vous, par malheur la garenne
- «S’ouvrit, et qu’aussitôt on vit tous vos garçons
- «S’armer habilement de broches, de bâtons;
- «Et qu’ils eurent grand’peine, avec cet air si brave,
- «A faire _rembûcher_ au fond de votre cave
- «Et dans votre grenier tous les lapins fuyards,
- «Qu’on voyoit dans la rue abondamment épars.»
-
- (_Le Bal._ 2.)
-
-
-EMMAIGRIR:
-
- Moi, jaloux! Dieu m’en garde, et d’être assez badin
- Pour m’aller _emmaigrir_ avec un tel chagrin!
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
-_Emmaigrir_ et non _amaigrir_, comme portent les éditions modernes.
-_Emmegrir_ est dans l’édition faite sous les yeux de Molière.
-
-Et c’est la forme primitive du mot:
-
- «E dist al bacheler: Qu’espelt (_quid spectat_) que tu es si
- deshaitez e si _emmegriz_?»
-
- (_Rois._ p. 162.)
-
-«Et dit au jeune homme: D’où vient que tu es si défait et si amaigri?»
-
-Nos pères ont composé avec _en_ quantité de verbes, entre autres ceux
-qui marquent le passage progressif d’un état dans un autre: _embellir_,
-_enlaidir_, _emmaladir_[51], _engraisser_, _emmaigrir_, etc.,
-c’est-à-dire, devenir de plus en plus beau, laid, gras, maigre; tomber
-malade.
-
- [51] «Le enfançunet que David out engendred de la femme Urie,
- _enmaladid_ e fut desesperez. (_Rois_, 160.) Si l’amad tant
- forment qu’il _enmaladid_ (_Rois_, 162.) Mes sires me guerpi, pur
- co que ier e avant ier _enmaladi_. (_Rois_ 115.)»
-
-Mais comme la notation _en_ sonnait _an_, d’où vient qu’on a écrit
-et prononcé _anemi_, _fame_, _solanel_, les mots figurés, _ennemi_,
-_femme_, _solennel_, on a de même prononcé, et par suite écrit,
-_amaigrir_, _agrandir_, pour _emmaigrir_, _engrandir_; certains mots
-ont conservé leur syllabe initiale _en_; d’autres ont totalement péri,
-par exemple, _emmaladir_, au lieu de quoi il nous faut dire _tomber
-malade_; d’autres enfin ont conservé la double forme, comme _ennoblir_
-et _anoblir_, à chacune desquelles les grammairiens sont parvenus
-à fixer une nuance particulière, d’abord toute de fantaisie, puis
-adoptée, et maintenant consacrée par l’usage.
-
-Les grammairiens obtiendront peut-être un jour ce résultat pour
-_maigrir_ et _amaigrir_. Déjà, dans un _Traité des synonymes_, je lis
-sur ces deux verbes: «Nul doute que la particule initiale du second
-ne vienne du latin _ad_......... _Maigrir_ est toujours neutre et
-intransitif; au contraire, _amaigrir_ se prend d’ordinaire dans le sens
-actif; au lieu _d’énoncer simplement le fait, il le fait comprendre
-davantage, il le montre s’accomplissant dans un objet_, etc.»[52].
-
- [52] _Traité des Synonymes_, par M. B. Lafaye. Mon dessein
- n’est nullement de faire de la peine à l’auteur de ce travail
- consciencieux. Je désire montrer seulement combien il est utile
- de connaître l’ancienne langue pour étudier la langue moderne.
- S’il eût consulté la vieille langue, M. B. L. n’eût point dit que
- _amaigrir_ renfermait la préposition _ad_, et l’erreur du point
- de départ ne se fût pas répandue sur toute la route.
-
-J’avoue que je ne saisis pas la distinction que l’auteur s’évertue
-à établir. Le résumé le plus clair de ce long paragraphe, c’est que
-_maigrir_ est _intransitif_, et _amaigrir_, _représentatif_. _Sunt
-verba et voces._ Les faiseurs de synonymes sont les premiers hommes du
-monde pour trouver un mot à des énigmes qui n’en ont pas.
-
-Je reviens à la distinction d’_anoblir_ et _ennoblir_, dont on veut
-que le premier soit pour le sens propre, et le second pour le sens
-métaphorique. C’est là, dis-je, une distinction toute chimérique.
-Montaigne se sert d’_anoblir_ au figuré:
-
- «Les lois prennent leur auctorité de la possession et de
- l’usage: il est dangereux de les ramener à leur naissance[53];
- elles grossissent et s’_anoblissent_ en roulant, comme nos
- rivières.»
-
- (MONTAIGNE. II. 12.)
-
- [53] Les lois civiles et politiques, s’entend; car quant aux lois
- de la grammaire et du langage, on ne saurait trop en examiner et
- maintenir l’origine.
-
-Nicot ne connaît pas _anoblir_, mais seulement _ennoblir_. Il n’y avait
-qu’une prononciation; on l’a notée par deux orthographes; puis les gens
-qui font gloire et métier de raffiner sur les mots, ont voulu assigner
-à chaque orthographe sa valeur à part.
-
-Le plus simple bon sens indique que toujours l’acception figurée est
-venue à la suite de l’acception propre: pourquoi donc où l’origine est
-commune voulez-vous prescrire des formes différentes?
-
-L’étymologie d’_ennoblir_ est _in_ et _nobilitare_, sans conteste. Et
-_anoblir_, d’où viendra-t-il? De _ad_ et _nobilitare_, sans doute,
-parce que _ad_ est plus métaphorique que _in_? Belles finesses!
-
-Dufresny, au contraire, se sert d’_ennoblir_ dans le sens propre:
-
- «Mais ici j’ai de plus un grade que j’ai pris
- «Avec feu mon mari, doyen de ce bailliage.
- «C’est ainsi que je vins m’_ennoblir_ au village;
- «Bonne noblesse au fond, etc.»
-
- (_La Coquette de village._ I. 1.)
-
-La distinction d’_anoblir_ et _ennoblir_ est toute récente. Le
-Dictionnaire de l’Académie, de 1718, ne donnait encore qu’_ennoblir_,
-avec cette définition: «Rendre plus considérable, plus noble, plus
-illustre.» Trévoux (1740) met les deux formes, mais seulement comme
-différence d’orthographe, et en attribuant à chacune les deux
-valeurs:--«ANOBLIR se dit figurément en parlant du langage: _Anoblir
-son style_. (_D’Ablancourt._)»
-
-Et au mot ENNOBLIR:--«On distingue ordinairement trois degrés de
-noblesse: l’_ennobli_, qui acquiert le premier la noblesse; le noble,
-qui naît de l’_ennobli_; l’écuyer ou le gentilhomme, qui est au
-troisième degré. (_Le P. Menestrier._)»
-
-
-ÉMOUVOIR UN DÉBAT:
-
- Souffrez qu’on vous appelle
- Pour être entre nous deux juge d’une querelle,
- D’un _débat qu’ont ému_ nos divers sentiments
- Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants.
-
- (_Fâcheux._ II. 4.)
-
-
-EMPAUMER L’ESPRIT:
-
- Je vois qu’il a, le traître, _empaumé son esprit_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 5.)
-
-Métaphore prise du jeu de paume. Empaumer la balle, c’est la saisir
-bien juste au milieu de la paume de la main, ou de la raquette qui
-remplace la main; ce qui donne moyen de la renvoyer avec le plus de
-puissance et d’avantage possible.
-
-La racine est _palma_, syncope du grec παλάμη, paume de la main.
-Nos pères, ne voulant jamais articuler deux consonnes consécutives,
-changeaient _al_ en _au_. Cette règle primitive de formation ou de
-transformation fut oubliée dès le XVIe siècle; aussi avons-nous
-aujourd’hui les mots _palme_, _palmé_, _palmipède_.
-
-Nos pères avaient fait le verbe _paumoier_, que nous avons laissé
-perdre, et que _manier_ remplace bien faiblement.
-
-
-EMPÊCHER absolument, dans le sens d’arrêter, embarrasser:
-
- Oui, j’ai juré sa mort; rien ne peut _m’empêcher_.
-
- (_Sgan._ 21.)
-
- Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées,
- Et vous seriez, ma foi, toutes bien _empêchées_
- Si le diable les prenait tous.
-
- (_Amph._ II. 5.)
-
- Dis-lui que je suis _empêché_, et qu’il revienne une autre fois.
-
- (_L’Av._ III. 13)
-
- «Je suis bien _empêché_: la vérité me presse,
- «Le crime est avéré; lui-même le confesse.»
-
- (RACINE. _Les Plaideurs._ III. 3.)
-
-Les Latins employaient de même _impeditus_ au figuré.
-
---EMPÊCHER QUE sans _ne_. (voyez à NE _supprimé_.)
-
-
-EMPLOIS; FAIRE SES EMPLOIS DE QUELQUE CHOSE, en faire son occupation
-favorite:
-
- Et que _je fasse_ enfin _mes plus fréquents emplois
- De parcourir_ nos monts, nos plaines et nos bois.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 3.)
-
-
-EMPLOYÉ; C’EST BIEN EMPLOYÉ, espèce d’adage:
-
- Poussez, c’est moi qui vous le dis; _ce sera bien employé_!
-
- (_G. D._ I. 7.)
-
-Ce sera un effort bien employé, ce sera bien fait.
-
-
-EMPORTER, au sens figuré:
-
- Monsieur, cette dernière (abomination) _m’emporte_, et je ne
- puis m’empêcher de parler.
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
-Métaphore tirée de la balance, quand un plateau emporte l’autre.
-
-
-EN, archaïsme de prononciation pour _on_:
-
- MARTINE.
-
- Hélas! l’_en_ dit bien vrai:
- Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.
-
- .... Ce que j’ai?
- --Oui.--J’ai que l’_en_ me donne aujourd’hui mon congé.
-
- (_Fem. sav._ II. 5.)
-
-Cette confusion de formes, occasionnée par l’analogie des sons, était
-originairement permanente dans le meilleur langage.
-
- «Et tenoit l’_en_ que le dit arcevesque avoit ung dyable privé
- qu’il appeloit _Toret_, par lequel il disoit toutes choses que
- l’_en_ lui demandoit...... Maugier cheit en la mer, et si se
- noya que l’_en_ ne le peut sauver.»
-
- (_Chr. de Norm._, dans le _Recueil des
- historiens des Gaules_. XI. 338.)
-
-Les exemples en sont trop communs pour s’arrêter à les recueillir;
-mais il est intéressant d’observer que cette forme, aujourd’hui
-reléguée chez le peuple, était encore, au XVIe siècle, en usage à la
-cour et chez les mieux parlants. Dans l’aînée de toutes les grammaires
-françaises, celle que Palsgrave écrivit en anglais pour la sœur de
-Henri VIII (1530), on voit constamment _l’en_ figurer à côté de _l’on_:
-
-«Au singulier, dit Palsgrave, le pronom personnel a huit formes: _je_,
-_tu_, _il_, _elle_, _l’en_, _l’on_ ou _on_, et _se_. Exemple: _l’en_,
-_l’on_ ou _on parlera_, etc.» (Fol. 34 _verso_.) «Annotations pour
-savoir quand on doit employer _l’en_, _l’on_ ou _on_..... _L’en_,
-_l’on_ ou _on_, peult estre bien joyeux.» (Fol. 102 _verso_.)
-
-J’ai eu ailleurs l’occasion de montrer que François Ier disait et
-écrivait: _j’avons_, _j’allons_. D’où l’on voit que ces formes,
-considérées comme des vices de la rusticité, sont nées au Louvre, et
-sont descendues de la bouche des rois dans celle des paysans.
-
---EN, préposition, représentant par syllepse le pluriel d’un substantif
-qui n’a figuré dans la phrase qu’au singulier:
-
- Comme l’amour ici ne m’offre _aucun plaisir_,
- Je m’_en_ veux faire au moins _qui soient_ d’autre nature;
- Et je vais égayer mon sérieux loisir.....
-
- (_Amph._ III. 2.)
-
-Je veux me faire _des plaisirs_ qui soient.....
-
---EN sans rapport grammatical:
-
- Mais je ne suis pas homme à gober le morceau,
- Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau.
- _J’en veux rompre le cours._
-
- (_Éc. des fem._ III. 1.)
-
-Rompre le cours de quoi? Des yeux du damoiseau? Des yeux n’ont point de
-cours. Cet _en_ figure par syllepse avec l’idée d’_intrigue_, qu’ont
-fait naître les premiers vers.
-
---EN pour _avec_, _de_: ASSAISONNER EN:
-
- Il n’y a rien qu’on ne fasse avaler, lorsqu’on l’assaisonne
- _en_ louanges.
-
- (_L’Av._ I. 1.)
-
---EN pour _à_; S’ALLIER EN:
-
- J’aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de _m’allier
- en bonne et franche paysannerie_.
-
- (_G. D._ I. 1.)
-
---EN, comme, en qualité de:
-
- Autrement qu’_en tuteur_ sa personne me touche.
-
- (_Éc. des mar._ II. 3.)
-
- Et je puis sans rougir faire un aveu si doux
- A celui que déjà je regarde _en époux_.
-
- (_Ibid._ 14.)
-
- Je la regarde _en femme_, aux termes qu’elle en est.
-
- (_Éc. des fem._ III. 1.)
-
-Je la regarde comme ma femme.
-
- Touchez à monsieur dans la main,
- Et le considérez désormais, dans votre âme,
- _En homme_ dont je veux que vous soyez la femme.
-
- (_Fem. sav._ III. 3.)
-
-Cette locution n’a de remarquable que la façon dont Molière l’a placée.
-Clitandre agit _en homme qui_ vous aime; c’est la manière de parler
-toute naturelle: _en homme_ se rapporte au sujet _Clitandre_. Le sens
-et la grammaire sont d’accord.
-
-Mais: _ma fille_, considérez monsieur _en homme dont....._, _en homme_
-ne se rapporte plus du tout au sujet, et semble prêter à une équivoque,
-comme si l’on disait: _Madame_, considérez ce malheur _en homme_
-courageux, c’est-à-dire, comme si vous étiez un homme courageux.
-
-Cette équivoque est ici impossible, et le sens saute aux yeux; mais
-enfin j’ai cru qu’il y avait matière à une observation, par rapport à
-la rigueur de l’exactitude grammaticale.
-
---EN, à la manière de: EN DIABLE, voyez DIABLE.
-
---EN surabondant; EN ÊTRE DE MÊME:
-
- Il est très-naturel, et j’_en suis bien de même_.
-
- (_Dép. am._ I. 3.)
-
- Hé oui, la qualité! la raison _en_ est belle!
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Ah! ah! tu t’_en_ avises,
- Traître, _de_ l’approcher de nous!
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- Mais _de vous_, cher compère, il _en_ est autrement.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-_De vous_, dans ce dernier exemple, est pour _quant à vous_, _de te_:
-quant à vous, il en est autrement. On ne peut donc pas dire que _en_ y
-fasse un double emploi réel.
-
- Quels inconvénients auroient pu _s’en ensuivre_!
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
-Molière suivait ici la règle et l’usage de son temps.
-
-Le grammairien la Touche, dans son _Art de bien parler français_, dit,
-à l’article du verbe _s’ensuivre_: «Dans les temps composés, on met
-toujours la particule _en_ devant l’auxiliaire _être_:--Ce qui _s’en_
-est _ensuivi_; les procédures qui s’_en_ étaient _ensuivies_.» (T. II,
-p. 204.)
-
-Nos pères composaient avec _en_ tous les verbes qui expriment une idée
-de mouvement, soit progrès, dérangement, métamorphose:--_S’ensauver_,
-_s’enpartir_, _s’endormir_, _s’entourner_, _s’enaller_, _s’enrepentir_,
-etc., etc. On disait de même activement, _enoindre_, _enamer_,
-_enappeler_, _ensuivre_, etc., dont les simples sont aujourd’hui seuls
-usités:
-
-«Je n’ignore pas les lois de la nostre (politesse); j’aime à les
-_ensuivre_.»
-
- (MONTAIGNE.)
-
-Ces verbes se construisaient encore avec la préposition _en_, même
-au commencement du 18e siècle. Fontenelle, dans l’_Histoire des
-oracles_: «Voyons ce qui s’_en_ est _ensuivi_;» et l’abbé d’Olivet,
-dans sa _Prosodie_: «_De là_ il _s’ensuit_...;» ce que M. Landais,
-avec sa confiance intrépide et accoutumée, ne manque pas d’appeler un
-solécisme, à cause, dit-il, de la répétition vicieuse des deux _en_.
-
-Il n’y a pas là de répétition vicieuse, ni de solécisme, non plus
-que lorsque nous disons d’un homme épris d’une femme: il _en_ est
-_enflammé_; il _en_ est _ensorcelé_;--vous avez ouvert la cage de ces
-oiseaux; il s’_en_ est _envolé_ deux.
-
-_Ensuivre_, traduction d’_insequi_, comme poursuivre de _persequi_, est
-dans Nicot et dans Trévoux. Le dimanche _ensuivant_, pour _le dimanche
-suivant_, est du style de procédure.
-
- «Le lendemain, ne fut tenu, pour cause,
- «Aucun chapitre; et _le jour ensuivant_,
- «Tout aussi peu.»
-
- (LA FONTAINE. _Le Psautier._)
-
-(Voyez EMMAIGRIR.)
-
---EN _supprimé_:
-
- Tu _n’es pas_ où tu crois. En vain tu files doux.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
- Je vous montrerai bien....
- Qu’on _n’est pas_ où l’on croit, en me faisant injure.
-
- (_Tart._ IV. 7.)
-
-Sosie croit être dans le palais d’Amphitryon, Orgon croit être chez
-soi; et ni l’un ni l’autre ne s’abuse par cette croyance. Mais il
-s’agit ici d’un point moral, et non du lieu physique: c’est pourquoi
-je pense qu’il n’est pas permis de supprimer cet _en_, qui marque la
-différence des deux locutions _être quelque part_ et _en être à....._
-
---EN, relatif à un nom de personne:
-
- C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
- Les moyens les plus prompts d’_en_ faire ma conquête.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
-De faire que Célie soit ma conquête.
-
- Le plus parfait objet dont je serois charmé
- N’auroit pas mon amour, n’_en_ étant point aimé.
-
- (_Dép. am._ I. 3.)
-
-C’est-à-dire, si je n’en étais pas aimé.
-
-(Voyez PARTICIPE PRÉSENT, pour _si_ suivi d’un conditionnel.)
-
-Arnolphe dit d’Agnès:
-
- Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance,
- Et j’_en_ aurai chéri la plus tendre espérance.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 1.)
-
-L’espérance d’Agnès, c’est-à-dire que donnait Agnès.
-
- Ce n’est là qu’une ébauche du personnage; et, pour _en_ achever
- le portrait, il faudroit bien d’autres coups de pinceau....
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler, j’_en_
- rejetois la voix qui vous rendoit criminel.
-
- (_Ibid._ I. 3.)
-
- Allons, cédons au sort dans mon affliction;
- Suivons-_en_ aujourd’hui l’aveugle fantaisie.
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
-Le sort est personnifié dans cet exemple, comme les soupçons dans le
-précédent.
-
- Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines
- Amphitryon son époux
- Commande aux troupes thébaines,
- Il _en_ a pris la forme.
-
- (_Ibid._ prol.)
-
-Jupiter a pris la forme d’Amphitryon.
-
---EN, construit avec un verbe, avec ALLER:
-
- Il faut que ce soit elle, avec une parole
- Qui trouve le moyen de les faire _en aller_.
-
- (_D. Garcie._ IV. 6.)
-
- Vous ne voulez pas _faire en aller_ cet homme-là?
-
- (_Impromptu._ 2.)
-
-L’usage est fort ancien de supprimer le pronom réfléchi:
-
-(Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.)
-
-Ne devrait-on pas écrire tout d’un mot _enaller_, comme _enflammer_,
-_s’envoler_, _s’enfuir_, et tous les composés avec _en_?
-
-Pourquoi la tmèse est-elle prescrite au participe passé de ce verbe,
-tandis qu’elle est défendue dans les analogues? Pourquoi faut-il
-absolument dire _il s’en est allé_, et ne peut-on dire _il s’en est
-volé_, _il s’en est flammé_?
-
-Le peuple dit toujours: _il s’est enallé_.
-
-Le livre des _Rois_ tantôt fait la tmèse, et tantôt non.
-
-Ce qui a placé ce verbe dans une catégorie particulière, c’est
-peut-être l’irrégularité de ses formes à certains temps.
-
-On trouve, dès l’origine de la langue, _en aller_ avec ou sans le
-pronom réfléchi:
-
- «A tant Samuel s’enturnad, e en Gabaa Benjamin _s’enalad_, e li
- altre _enalerent_ od Saul.»
-
- (_Rois._ p. 44.)
-
-On rencontre, à l’impératif, _en va_, sans le pronom, et _va-t-en_,
-avec le pronom:
-
- «Pur co, _enva_ e oci e destrui Amalech.»
-
- (_Ibid._ p. 53.)
-
- «Truvad Cisnee, ki cusins fu Moysi, e bonement li dist: _Vat en_
- d’ici.»
-
- (_Ibidem._)
-
---EN (S’) ALLER, pour _aller_ simplement. Molière affectionne la
-première forme:
-
- Oui, notaire royal.--De plus, homme d’honneur.
- --Cela _s’en va sans dire_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 5.)
-
- Le commissaire viendra bientôt, et l’on _s’en va_ vous mettre
- en lieu où l’on me répondra de vous.
-
- (_Méd. m. lui._ III. 10.)
-
- Mais son valet m’a dit qu’il _s’en alloit_ descendre.
-
- (_Tart._ III. 1.)
-
---Avec _devoir_; EN DEVOIR A QUELQU’UN:
-
- Il ne vous _en doit rien_, madame, en dureté de cœur.
-
- (_Princ. d’Él._ III. 5.)
-
---Avec _donner_ et _jouer_; EN DONNER D’UNE, et EN JOUER D’UNE AUTRE:
-
- Bon, bon! tu voudrois bien ici _m’en donner d’une_.
-
- (_Dép. am._ III. 7.)
-
- Pour toi premièrement, puis pour ce bon apôtre,
- Qui veut _m’en donner d’une, et m’en jouer d’une autre_.
-
- (_L’Ét._ IV. 7.)
-
-Le mot de l’ellipse paraît être le substantif _bourde_ ou plutôt
-_bourle_.
-
-(Voyez BOURLE.)
-
---Avec _être_; EN ÊTRE JUSQU’A (un infinitif):
-
- Pour moi, _j’en suis_ souvent _jusqu’à verser des larmes_.
-
- (_Psyché_, I. 1.)
-
---Avec _payer_:
-
- Non, en conscience, vous _en payerez_ cela.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
---Avec _planter_; EN PLANTER A QUELQU’UN:
-
- Je sais les tours rusés et les subtiles trames
- Dont, pour _nous en planter_, savent user les femmes.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-_En_ figure ici le mot _cornes_, qu’on laisse de côté par bienséance et
-discrétion.
-
---Avec _pouvoir_; N’EN POUVOIR MAIS:
-
- .... Ayant de la manière
- Sur ce qui _n’en peut mais_ déchargé sa colère.....
-
- (_Éc. des fem._ IV. 6.)
-
- Est-ce que _j’en puis mais_? Lui seul en est la cause.
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
-_Mais_ est le latin _magis_, qu’on prononçait, dans l’origine, en deux
-syllabes: _ma-his_, l’aspiration remplaçant le _g_ du latin. _Mais_
-signifie donc _plus_, _davantage_; et _je n’en puis mais_, _non possum
-magis_, c’est-à-dire, je n’en puis rien, pas plus que vous ne voyez.
-
---EN POUVOIR QUE DIRE, locution elliptique:
-
- Beaucoup d’honnêtes gens _en pourroient bien que dire_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 3.)
-
-Pourraient bien avoir ou savoir que dire de cela.
-
-_Que_ représente ici _quod_, comme dans cette locution: _faire que
-sage_; c’est faire ce que fait le sage.
-
---EN, construit avec un substantif ou un adverbe; EN ALGER:
-
- Il va vous emmener votre fils _en Alger_.--On t’emmène esclave
- _en Alger_!
-
- (_Scapin._ II. 11.)
-
-Cette façon de parler est née de l’horreur de nos pères pour l’hiatus,
-même en prose. _A Alger_, leur paraissait intolérable. En pareil cas,
-ils appelaient à leur secours les consonnes euphoniques, dont l’_n_
-était une des principales, et disaient: Aller A(_n_) Alger. L’identité
-de prononciation a fait écrire par _e_, _en Alger_.
-
- «Je serai marié, si l’on veut, _en Alger_.»
-
- (CORNEILLE. _Le Ment._)
-
-Aujourd’hui, que l’euphonie de notre langue a été détruite par
-l’intrusion des habitudes étrangères, tous les journaux écrivent, et
-l’on prononce, _à Alger_. Cela s’appelle un perfectionnement logique.
-
---EN-BAS, EN-HAUT, considérés comme substantifs, et recevant encore
-devant eux la préposition _en_:
-
- Qu’est ceci? vous avez mis les fleurs _en en-bas_?--Vous ne
- m’aviez pas dit que vous les vouliez _en en-haut_.
-
- (_B. gent._ II. 8.)
-
-Nicot écrit d’un seul mot _embas_, _enhault_. Perrault, parlant de la
-feuille d’arbre:
-
- «Lorsque l’hiver répand sa neige et ses frimas,
- «Elle quitte sa tige, et descend _en en-bas_.»
-
-«Ce mot, en de certaines occasions, doit être regardé comme substantif,
-car on lui donne une préposition.»
-
- (TRÉVOUX.)
-
---EN DÉPIT QUE..... Voyez DÉPIT.
-
---EN LA PLACE DE:
-
- Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau,
- Ne voudrait être _en_ votre place!
-
- (_Mélicerte._ I. 5.)
-
-
-ENCANAILLER (S’), néologisme en 1663:
-
- CLIMÈNE (_précieuse_).--..... Le siècle _s’encanaille_
- furieusement!
-
- ÉLISE.--Celui-là est joli encore, _s’encanaille_! Est-ce vous
- qui l’avez inventé, madame?
-
- CLIMÈNE.--Hé!
-
- ÉLISE.--Je m’en suis bien doutée.
-
- (_Crit. de l’Éc. des f._ 7.)
-
-Il paraît que ce mot fit un établissement rapide, car il est dans
-Furetière (1684), et sans observation.
-
-_S’enducailler_, que Chamfort avait fait par représailles, n’a pas eu
-le même bonheur, sans doute parce qu’il était moins nécessaire.
-
-
-ENCENS, au pluriel; DES ENCENS, des hommages, des louanges:
-
- Cet empire, que tient la raison sur les sens,
- Ne fait pas renoncer aux douceurs _des encens_.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- _Aux encens_ qu’elle donne à son héros d’esprit.
-
- (_Ibid._ I. 3.)
-
- Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens,
- Qu’un auteur qui partout va gueuser _des encens_.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
-
-ENCHÈRE; PORTER LA FOLLE ENCHÈRE DE QUELQU’UN:
-
- Vous pourriez bien _porter la folle enchère de tous les
- autres_, et vous n’avez point de père gentilhomme.
-
- (_G. D._ I. 6.)
-
-_Porter la folle enchère_, c’est couvrir à soi seul les mises de tous
-les autres enchérisseurs, demeurer seul responsable et payer pour tout
-le monde, et un peu encore au delà.
-
-
-ENCLOUURE:
-
- De l’argent, dites-vous: ah! voilà _l’enclouure_!
-
- (_L’Ét._ II. 5.)
-
- On a deviné l’_enclouure_.
-
- (_B. gent._ III. 10.)
-
-L’_enclouure_ est, au propre, la plaie secrète d’un cheval que le
-maréchal a piqué jusqu’au vif en le ferrant, et qui fait boîter la
-bête. Comme il est très-difficile de reconnaître au dehors lequel
-des clous perce trop avant, on est quelquefois obligé de dessoler
-entièrement le cheval.
-
-De là, le sens figuré de cette expression: _deviner l’enclouure_.
-
-Nicot ne donne que _enclouer_, d’où il paraîtrait que le substantif est
-plus moderne; mais on le rencontre dès le XIIIe siècle:
-
- «Li rois qui payens asseure
- «Panse bien cette _encloeure_ (enclouvéure).»
-
- (_Complainte de Constantinoble_, p. 29.)
-
-
-ENCORE QUE, quoique:
-
- _Encor que_ son retour
- En un grand embarras jette ici mon amour....
-
- (_Éc. des f._ III. 4.)
-
-Les Italiens disent de même _ancora che_.
-
- «_Encore qu’_ils soient fort opposés à ceux qui commettent des
- crimes...»
-
- (PASCAL. 8e _Prov._)
-
-La Fontaine affectionne cette expression; elle revient très-souvent
-aussi dans les _Provinciales_.
-
-_Encore que_, pour la construction, est autre que _quoique_. _Quoi_
-n’est pas un adverbe, c’est un pronom neutre à l’accusatif; on ne
-devrait donc, à la rigueur, l’employer que devant un verbe dont il pût
-recevoir l’action: _quoi que_ vous disiez; _quoi qu’il_ fasse. Ainsi
-l’on ne devrait pas dire: _quoi qu’ils_ soient opposés, parce que rien
-ici ne gouverne _quoi_. En latin: _quod cumque agas_, et _quamvis
-sint oppositi_. Il faut, en français, prendre l’autre expression,
-_encore que_. C’est par abus et par oubli de la valeur des mots qu’on
-a laissé _quoique_ passer pour adverbe, et en cette qualité usurper
-indistinctement toutes les positions, au point d’étouffer comme inutile
-l’autre forme.
-
-
-ENDIABLER (S’) A (un infinitif):
-
- Chacun _s’est endiablé à me croire_ médecin.
-
- (_Méd. m. lui._ III. 1.)
-
-
-ENFLÉ D’UNE NOUVELLE:
-
- Et quand je puis venir, _enflé d’une nouvelle_,
- Donner à son repos une atteinte mortelle,
- C’est lors que plus il m’aime.
-
- (_D. Garcie._ II. 1.)
-
-
-ENFONCÉ, par métaphore comme _plongé_: ENFONCÉ DANS LA COUR:
-
- Il est _fort enfoncé dans la cour_; c’est tout dit.
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
-
-ENGAGÉ DE PAROLE AVEC QUELQU’UN:
-
- J’étois, par les doux nœuds d’une amour mutuelle,
- _Engagé de parole avecque cette belle_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 9.)
-
-
-ENGAGEMENT, condition d’être engagé:
-
- _L’engagement_ ne compatit point avec mon humeur.
-
- (_D. Juan._ III. 6.)
-
-
-ENGENDRER la MÉLANCOLIE:
-
- Allons, morbleu! il ne faut point _engendrer de mélancolie_.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
---ENGENDRER (S’), se donner un gendre:
-
- Ma foi, je _m’engendrois_ d’une belle manière!
-
- (_L’Ét._ II. 6.)
-
- Que vous serez bien _engendré_!
-
- (_Mal. im._ II. 5.)
-
-Remarquez que dans _gendre_, _engendrer_, le _d_ est euphonique, attiré
-entre l’_n_ et l’_r_, qui se trouvent rapprochés après la syncope du
-mot latin: _gen(era)re, gen(e)rum_. C’est ainsi que _Vendres_
-représente _Veneris_, dans le nom de _Port-Vendres_, _portus
-Ven(e)ris_. Les Grecs disaient de même ἀνδρός pour ἀνρός, syncope
-d’ἀνερός.
-
-_Nr_ attirait le _d_ intermédiaire; _ml_ attirait le _b_. De _humilem_,
-on fit d’abord _humele_, qui se lit dans les plus anciens textes; puis,
-par syncope, _humle_; et enfin _humble_.
-
-Les lois de l’euphonie sont les mêmes en tout temps comme en tous
-lieux; seulement elles sont mieux obéies par les peuples naissants que
-par les peuples vieillis. Il semble que, chez les derniers, la langue
-soit devenue plus souple à proportion que l’oreille devenait plus dure.
-
-
-ENGER. Voyez ANGER.
-
-
-ENGLOUTIR LE CŒUR:
-
- Pouas! vous _m’engloutissez le cœur_!
-
- (_G. D._ III. 11.)
-
-
-ENGROSSER:
-
- N’a-t-il pas fallu que votre père ait _engrossé_ votre mère
- pour vous faire?
-
- (_D. Juan._ III. 1.)
-
-Ce mot ne serait plus souffert sur la scène, à cause du progrès des
-mœurs.
-
-
-ENNUYER (S’); JE M’ENNUIE, IL M’ENNUIE, absolument, sans complément; et
-IL M’ENNUIE DE:
-
- Lorsque j’étois aux champs, n’a-t-il point fait de pluie?
- --Non.--_Vous ennuyoit-il?_--Jamais _je ne m’ennuie_.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
- _Il vous ennuyoit_ d’être maître chez vous.
-
- (_G. D._ I. 3.)
-
-Molière, pour ce verbe, a mis en présence l’ancienne locution et la
-nouvelle; l’ancienne, qui est la seule logique: _il m’ennuie_, comme
-_tædet_, _pœnitet_; et la moderne, aujourd’hui seule usitée: _je
-m’ennuie_, comme _je me repens_, quoique la forme réfléchie n’ait
-ici aucun sens, puisque l’on n’ennuie ni ne repent soi-même. Mais
-l’usage!...
-
-Il faut, au surplus, observer que _se repentir_ était usité dès le XIIe
-siècle:
-
- «Deu _se repenti_ que ont fait rei Saul.»
-
- (_Rois._ p. 54.)
-
-Et la glose marginale:
-
- «Deu ne _se_ puet pas _repentir_ de chose qu’il face.»
-
- «Il n’est pas huem ki _se repente_.»
-
- (_Ibid._ p. 57.)
-
-On trouve à côté de cette forme réfléchie la forme impersonnelle.
-
- «Ore, dit Dieu, ore _m’enrepent_ que fait ai Saul rei sur
- Israel.»
-
- (_Ibid._ p. 54.)
-
-Il m’enrepent, _me pœnitet_.
-
-
-ENQUÊTER (S’) DE, _s’enquérir_:
-
- Ils ne _s’enquêtent_ point _de cela_.
-
- (_Pourc._ III. 2.)
-
-_Quester_, par syncope de _quæs(i)tare_. _Quærere_ a donné _querir_.
-
-
-ENRAGER QUE, à cause que:
-
- _J’enrage que_ mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait
- étudier dans toutes les sciences, quand j’étois jeune.
-
- (_Bourg. gent._ II. 6.)
-
-
-ENROUILLÉ. Voyez SAVOIR ENROUILLÉ.
-
-
-ENSEVELIR (S’) DANS UNE PASSION:
-
- La belle chose que de..... _s’ensevelir_ pour toujours _dans
- une passion_!
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
-Molière a dit de même _s’enterrer dans un mari_.
-
-(Voyez ENTERRER.)
-
-
-ENSUITE DE...
-
- Il voudroit vous prier _ensuite de l’instance_
- D’excuser de tantôt son trop de violence.
-
- (_L’Ét._ II. 3.)
-
-On devrait écrire séparément _en suite de_, par suite de.
-
- --«_En suite des_ premiers compliments.--_En suite de_ tant de
- veilles.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 370 et 377.)
-
- ..... «Une réponse exacte, _en suite de laquelle_ je crois que
- vous n’aurez pas envie de continuer cette sorte d’accusation.
-
- (Id. 11e _Prov._)
-
- «Filiutius n’avoit garde de laisser les confesseurs dans cette
- peine: c’est pourquoi, _en suite de ces paroles_, il leur donne
- cette méthode facile pour en sortir.»
-
- (Id. 10e _Prov._)
-
-Cette locution est très-fréquente dans Pascal.
-
-
-ENTENDRE (L’), mis absolument, comme on dirait _s’y entendre_:
-
- Je pensois faire bien.--Oui! c’étoit fort _l’entendre_.
-
- (_L’Ét._ I. 5.)
-
-Le français, surtout celui du XVIIe siècle, a une foule de locutions où
-l’article s’emploie ainsi sans relation grammaticale, et par rapport
-à un substantif sous-entendu, dont l’idée, bien que vague, est assez
-claire.
-
-
-ENTERRER, figurément; S’ENTERRER DANS UN MARI:
-
- Mon dessein n’est pas..... de _m’enterrer toute vive dans un
- mari_.
-
- (_G. D._ II. 4.)
-
-_S’enterrer dans un mari_, comme _s’ensevelir dans une passion_. (Voyez
-ENSEVELIR.)
-
-
-ENTÊTEMENT, en bonne part, passion obstinée:
-
- J’aime la poésie _avec entêtement_.
-
- (_Fem. sav._ III. 2.)
-
-
-ENTHOUSIASME, à peu près dans le sens de _frénésie_:
-
- Mais voyez quel diable d’_enthousiasme_ il leur prend de me
- venir chanter aux oreilles comme cela!
-
- (_Prol. de la Pr. d’Él._ 2.)
-
-
-ENTICHÉ:
-
- Vous en êtes un peu dans votre âme _entiché_.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
-Ce mot remonte à l’origine de la langue.
-
- «Sathanas se elevad encuntre Israel, e _enticha_ David que il
- feist anumbrer ces de Israel e ces de Juda.»
-
- (_Rois._ p. 215.)
-
-_Taxa_, _taxare aliquem._ D’où _teche_, _techer_, ou _tache_, _tacher_.
-_Entacher_, _enticher_, _tacher_, _tasser_ et _taxer_, ont la même
-origine: _taxare_. Mais la date relative de leur naissance se révèle
-par leur forme matérielle.
-
-
-ENTRECOUPER (S’) DE QUESTIONS:
-
- Ensuite, s’il vous plaît?--_Nous nous entrecoupâmes
- De mille questions_ qui nous pouvoient toucher.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
-
-ENTREMETTRE (S’) DE....:
-
- Ah, ah! c’est toi, Frosine? Que viens-tu faire ici?--Ce que je
- fais partout ailleurs: _m’entremettre d’affaires_, me rendre
- serviable aux gens.
-
- (_L’Av._ II. 5.)
-
-Locution qui remonte à l’origine de la langue:
-
- «Saül aveit osted de la terre ces ki _s’entremeteient
- d’enchantement e de sorcerie_.»
-
- (_Rois._ p. 108.)
-
-
-ENTRER, construit avec divers substantifs. ENTRER DEDANS L’ÉTONNEMENT:
-
- _N’entrez pas_ tout à fait _dedans l’étonnement_.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
---ENTRER DANS LES MOUVEMENTS D’UN CŒUR, s’y associer:
-
- C’est que _tu n’entres point dans tous les mouvements D’un
- cœur_, hélas! rempli de tendres sentiments.
-
- (_Mélicerte._ II. 1.)
-
---ENTRER EN DÉSESPOIR:
-
- Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
- La fait à tous moments _entrer en désespoir_.
-
- (_Tart._ IV. 2.)
-
---EN UNE HUMEUR:
-
- _J’entre en une humeur noire_, en un chagrin profond,
- Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- «_J’entre en une vénération_ qui me transit de respect envers
- ceux qu’il (Dieu) me semble avoir choisis pour ses élus.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 344.)
-
- «Colette _entra dans des peurs_ nonpareilles.»
-
- (LA FONTAINE. _Le Berceau._)
-
- «Car, mes pères, puisque vous m’obligez d’_entrer dans ce
- discours_...»
-
- (PASCAL, 11e _Prov._)
-
---ENTRER SOUS DES LIENS, se marier:
-
- Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère
- Pour _entrer sous de tels liens_.
-
- (_Psyché._ I. 3.)
-
-
-ENTRIGUET. Voyez INTRIGUET.
-
-
-ENTRIPAILLÉ:
-
- Un roi, morbleu, qui soit _entripaillé_ comme il faut.
-
- (_Impromptu._ 1.)
-
-
-ENVERS, préposition, construite avec un verbe:
-
- Je vois qu’_envers_ mon frère on tâche à me _noircir_.
-
- (_Tart._ III. 7.)
-
-(Voyez VERS.)
-
-
-ENVERS DU BON SENS, substantivement:
-
- _Un envers du bon sens_, un jugement à gauche.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
-
-ENVIES, au pluriel:
-
- J’en avois pour moi _toutes les envies du monde_.
-
- (_D. Juan._ V. 3.)
-
-
-ENVOYER A QUELQU’UN, l’envoyer chercher:
-
- Armande, prenez soin _d’envoyer au notaire_.
-
- (_Fem. sav._ IV. 5.)
-
- Pour dresser le contrat _elle envoie au notaire_.
-
- (_Ib._ IV. 7.)
-
-
-ÉPARGNE DE BOUCHE, pour _sobriété_:
-
- Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande
- _épargne de bouche_.
-
- (_L’Av._ II. 6.)
-
-
-ÉPAULER DE SES LOUANGES:
-
- C’est bien la moindre chose que nous devions faire que
- d’_épauler de nos louanges_ le vengeur de nos intérêts.
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-
-ÉPÉE DE CHEVET, métaphoriquement:
-
- Toujours parler d’argent! voilà leur _épée de chevet_, de
- l’argent!
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
-L’épée accrochée au chevet du lit est l’arme sur laquelle on saute tout
-d’abord, pour se défendre d’une surprise nocturne.
-
-
-ÉPIDERME, féminin:
-
- La beauté du visage est un frêle ornement,
- Une fleur passagère, un éclat d’un moment,
- Et qui n’est attaché qu’_à la simple épiderme_.
-
- (_Fem. sav._ III. 6.)
-
-L’Académie fait ce mot masculin. Il est vrai que δέρμα est neutre en
-grec, et que nos médecins ont fait _derme_ masculin. Mais _derme_ est
-un terme scientifique récent; _épiderme_ est ancien, et du commun
-usage; et comme il réveille l’idée de _la peau_, il paraissait plus
-naturel qu’il fût aussi féminin.
-
-
-ÉPINES; AVOIR L’ESPRIT SUR DES ÉPINES:
-
- _N’ayez point_ pour ce fait _l’esprit sur des épines_.
-
- (_L’Ét._ I. 10.)
-
-On ne comprend pas que des épines matérielles puissent piquer l’esprit,
-qui est immatériel.
-
-
-ÉPOUSE:
-
- DON JUAN.
-
- Comment se porte madame Dimanche, _votre épouse_?.... C’est une
- brave _femme_.
-
- (_D. Juan._ IV. 3.)
-
-Il est vraisemblable que don Juan emploie ici ce mot _épouse_ par
-moquerie des gens d’état, comme M. Dimanche, qui trouvent _ma femme_
-une expression trop basse, et croient _mon épouse_ un terme bien plus
-digne et relevé.
-
-Et, comme pour mieux faire ressortir cette emphase ironique, don Juan,
-en homme sûr de son aristocratie, ajoute tout de suite cette expression
-familière: _C’est une brave femme_.
-
-Madame Jacob, revendeuse à la toilette et sœur de M. Turcaret, parlant
-à une baronne, n’a garde non plus de dire _mon mari_:
-
- «Il fait bien pis, le dénaturé qu’il est! il m’a défendu
- l’entrée de sa maison, et il n’a pas le cœur d’employer _mon
- époux_!»
-
- (_Turcaret._ IV. 12.)
-
-
-ÉPOUSER LES INQUIÉTUDES DE QUELQU’UN:
-
- Le mien (mon maître) me fait ici _épouser ses inquiétudes_.
-
- (_Sicilien._ 1.)
-
-Molière dit, dans le même sens, _prendre la vengeance, le courroux de
-quelqu’un_. (Voyez PRENDRE.)
-
-
-ÉPOUSTER:
-
- Oui-dà, très-volontiers, je _l’épousterai bien_.
-
- (_L’Ét._ IV. 7.)
-
-Molière a contracté par licence le futur d’_épousseter_, consultant la
-prononciation plutôt que la grammaire.
-
-
-ÉPURÉ DU COMMERCE DES SENS:
-
- Il n’a laissé dans mon cœur, pour vous, qu’_une flamme épurée
- de tout le commerce des sens_.
-
- (_D. Juan._ IV. 9.)
-
-
-ESCAMPATIVOS, mot espagnol ou de forme espagnole, _des échappées_:
-
- Ah! je vous y prends donc, madame ma femme! et vous faites des
- _escampativos_ pendant que je dors!
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
-
-ESCOFFION, bonnet de femme, cornette:
-
- D’abord leurs _escoffions_ ont volé par la place.
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
-La racine est l’italien _scuffia_, devant lequel on ajoute l’_é_, comme
-dans _éponge_, _esprit_, et tous les mots qui commencent par ces deux
-consonnes _st_, _sp_, _sq_, pour éviter d’articuler la première.
-
-Au XVIe siècle, la reine de Navarre écrit, ou plutôt ses éditeurs lui
-font écrire, _scofion_:
-
- «Un lit de toile fort desliée... et la dame seule dedans, avec
- son _scofion_ et chemise, etc.»
-
- (_Heptaméron_, _nouv._ 14.)
-
-
-ESPÉRANCE (L’) DE QUELQU’UN, l’espérance ou les espérances qu’il donne:
-
- Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance,
- Et j’_en_ aurai chéri _la plus tendre espérance_...
-
- (_Éc. des fem._ IV. 1.)
-
-Je me serai complu dans les espérances que donnait Agnès. Cette
-expression est embarrassée et peu claire.
-
-
-ESPÉRER A, espérer dans:
-
- Mais _j’espère aux bontés_ qu’une autre aura pour moi.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
-«J’espère dans les bontés.» (Voyez AU, AUX.)
-
-
-ESPRIT CHAUSSÉ A REBOURS:
-
- Tout ce que vous avez été durant vos jours,
- C’est-à-dire un _esprit chaussé tout à rebours_.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
---FAIRE ÉCLATER UN ESPRIT:
-
- Je ne suis point d’humeur à vouloir contre vous
- _Faire éclater_, madame, _un esprit_ fort jaloux.
-
- (_Sgan._ 22.)
-
-
-ESSAYER A, suivi d’un infinitif:
-
- Est-ce donc que par là vous voulez _essayer
- A réparer_ l’accueil dont je vous ai fait plainte?
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- Et j’ose maintenant vous conjurer, madame,
- De ne point _essayer à rappeler_ un cœur
- Résolu de mourir dans cette douce ardeur.
-
- (_Fem. sav._ I. 2.)
-
-
-ESSUYER, subir; ESSUYER LA BARBARIE:
-
- C’est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots,
- que _d’essuyer_ sur des compositions _la barbarie_ d’un stupide.
-
- (_B. gent._ I. 1.)
-
---LA CERVELLE:
-
- On n’a point à louer les vers de messieurs tels,
- A donner de l’encens à madame une telle,
- Et de nos francs marquis _essuyer la cervelle_.
-
- (_Mis._ III. 7.)
-
-(Voyez CERVELLE.)
-
---UN COMBAT:
-
- Je ne m’étonne pas; au _combat_ que _j’essuie_,
- De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie.
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
---UNE CONVERSATION:
-
- Ces conversations ne font que m’ennuyer,
- Et c’est trop que vouloir me les faire _essuyer_.
-
- (_Mis._ II. 4.)
-
-
-EST _après un pluriel_. Voyez C’EST _après un pluriel_.
-
-
-EST-CE.... OU SI....:
-
- Mais _est-ce_ un coup bien sûr que votre seigneurie
- Soit désenamourée? _ou si_ c’est raillerie?
-
- (_Dép. am._ I. 4.)
-
- De grâce, _est-ce_ pour rire, _ou si_ tous deux vous
- extravaguez, de vouloir que je sois médecin?
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
-
-EST-CE PAS, pour _n’est-ce pas_:
-
- LUBIN. Il aura un pied de nez avec sa jalousie, _est-ce pas_?
-
- (_Georg. Dand._ I. 2.)
-
-(Voyez NE _supprimé dans une forme interrogative_.)
-
-
-EST-IL DE (un substantif), est-il quelque:
-
- _Est-il_ pour nous, ma sœur, _de_ plus rude disgrâce?
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-Marmontel a dit pareillement dans _le Sylvain_:
-
- «_Est-il de puissance_
- «Qui rompe ces nœuds?»
-
-
-ESTIME, comme les mots _ressentiment_, _heur_, _succès_, recevant une
-épithète qui en détermine l’acception favorable ou défavorable:
-
- C’est de mon jugement avoir _mauvaise estime_,
- Que douter si j’approuve un choix si légitime.
-
- (_Éc. des fem._ V. 7.)
-
---ESTIME DE, comme _réputation de_; ÊTRE EN ESTIME D’HOMME D’HONNEUR:
-
- En quelle _estime_ est-il, mon frère, auprès de vous?
- --_D’homme d’honneur, d’esprit, de cœur et de conduite._
-
- (_Fem. sav._ II. 1.)
-
---ESTIME au sens passif, pour l’estime qu’on inspire. Voyez MON ESTIME.
-
-
-ESTOC; PARLER D’ESTOC ET DE TAILLE, au hasard:
-
- N’importe, _parlons-en et d’estoc et de taille_,
- Comme oculaire témoin.
-
- (_Amph._ I. 1.)
-
-Par allusion à cette expression, _frapper d’estoc et de taille_,
-désespérément, comme l’on peut.
-
-L’_estoc_ est la pointe de l’épée, ou l’épée elle-même, longue et
-pointue. La racine est _stocum_, avec l’_e_ initial, comme dans tous
-les mots commençant en latin par _st_, _sp_.
-
-Voyez Du Cange, aux mots _Stocum_, _Stochus_ et _Estoquum_.
-
-L’expression _d’estoc et de taille_ remonte très-haut, car on la trouve
-dans les chartes du moyen âge:
-
- «Diversis vulneribus _tam de taillo quam de stoquo_ vulnerare
- dicuntur.»
-
- (Ap. Cang. in _stoquum litt. rem._ ann. 1364.)
-
-D’_estoc_ vient le verbe _estoquer_ (_étoquer_), encore usité en
-Picardie. _Toquer_, dont se sert le peuple, paraît plutôt abrégé
-_d’étoquer_, que formé sur l’onomatopée de _toc_.
-
-Le radical de cette famille de mots est l’allemand _stock_, canne,
-bâton; anglais, _stick_; latin, _stocum_; italien, _stocco_; espagnol,
-_estoque_, _estoquear_; français, _estoc_, _estoquer_.
-
-
-ÉTAGE DE VERTU:
-
- C’est _un haut étage de vertu_ que cette pleine insensibilité
- où ils veulent faire monter notre âme.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
-
-ÉTAT, façon de se vêtir, comme l’on dit aujourd’hui _la mise_; PORTER
-UN ÉTAT:
-
- Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir _l’état_ que
- vous _portez_?
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
---FAIRE ÉTAT DE QUELQUE CHOSE:
-
- Dis à ta maîtresse
- Qu’avecque ses écrits elle me laisse en paix,
- Et que voilà _l’état_, infâme, _que j’en fais_.
-
- (_Dép. am._ I. 6.)
-
- Elle m’a répondu, tenant son quant-à-soi:
- Va, va, _je fais état de lui comme de toi_.
-
- (_Ibid._ IV. 2.)
-
- Il connoîtra _l’état que l’on fait de ses feux_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 7.)
-
- Afin de lui faire connoître
- _Quel grand état je fais de ses nobles avis_.
-
- (_Fem. sav._ IV. 4.)
-
---FAIRE ÉTAT DE (un infinitif), compter sur, être certain de....:
-
- Sinon, _faites état de m’arracher_ le jour,
- Plutôt que de m’ôter l’objet de mon amour.
-
- (_Éc. des mar._ III. 8.)
-
-Pascal a dit, _faire état que_, comme _compter que_:
-
- «_Faites état que_ jamais les Pères, les papes, les
- conciles....... n’ont parlé de cette sorte.»
-
- (PASCAL. 3e _Prov._)
-
-
-ET LE RESTE; c’était la traduction consacrée d’_et cætera_, qu’on met
-aujourd’hui sans scrupule en latin:
-
- Je ne manque point de livres qui m’auroient fourni tout ce
- qu’on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie,
- l’étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, _et
- le reste_.
-
- (_Préf. des Préc. rid._)
-
- «Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
- «Bon souper, bon gîte, _et le reste_?»
-
- (LA FONT. _Les deux Pig._)
-
-C’est-à-dire: bon souper, bon gîte, _et cætera_. Les commentateurs, qui
-entendent finesse à tout et sont toujours prêts à enrichir leur auteur,
-ont supposé que la Fontaine avait créé cette expression pour faire, en
-termes chastes, allusion aux mœurs amoureuses de ses héros: sur quoi
-ils lui ont donné de grandes louanges. L’intention peut y être, mais ce
-ne serait qu’une application d’une façon de parler usuelle.
-
-
-ÉTONNÉ QUE:
-
- _Je fus étonné que_, deux jours après, il me montra toute
- l’affaire exécutée...
-
- (_Préf. de la Crit. de l’Éc. des Fem._)
-
-
-ÊTRE pour _aller_:
-
- Et _nous fûmes_ coucher sur le pays exprès,
- C’est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
- A peine _ai-je été_ les voir trois ou quatre fois, depuis que
- nous sommes à Paris.
-
- (_Impromptu._ 1.)
-
- Et en Hollande, où _vous fûtes_ ensuite?
-
- (_Mar. for._ 2.)
-
- LUCAS. Il se relevit sur ses pieds, et _s’en fut_ jouer à la
- fossette.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
- Toutes mes études _n’ont été_ que jusqu’en sixième.
-
- (_Ibid._ III. 1.)
-
- On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes,
- Et, le soupé fini, _nous fûmes_ nous coucher.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- Je lui ai défendu de bouger, à moins que _j’y fusse_ moi-même.
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
-Pascal fait le même usage du verbe _être_:
-
- «Je le quittai après cette instruction; et, bien glorieux de
- savoir le nœud de l’affaire, _je fus trouver_ M. N***...»
-
- (1re _Prov._)
-
- «Et, de peur de l’oublier, _je fus_ promptement retrouver mon
- janséniste.»
-
- (_Ibid._)
-
---ÊTRE A MÊME DE QUELQUE CHOSE:
-
- Afin de m’appuyer de bons secours..... et d’_être à même des
- consultations et des ordonnances_.
-
- (_Mal. im._ I. 5.)
-
-C’est être dans la chose même, au centre de la chose dont il s’agit;
-par conséquent aussi bien placé que possible pour en contenter son
-désir.
-
-On dit _être à même_, ou _à même de_, avec ou sans complément:
-
- «On demanda, à un philosophe que l’on surprist _à mesmes_, ce
- qu’il faisoit.»
-
- (MONTAIGNE. II. 12.)
-
-Que l’on surprit au milieu de l’action.
-
-La version des Rois dit _en meime_, suivi du substantif auquel
-s’accorde _même_:
-
- «E cumandad à ses fils que il à sa mort fust enseveliz _en
- meime le sepulchre_ u li bons huem fud enseveliz.»
-
- (P. 290.)
-
-Il commanda qu’on l’ensevelît _à même le sépulcre_, c’est-à-dire dans
-le même sépulcre où, etc.
-
-_A même_ est donc une sorte d’adverbe composé, du moins on l’emploie
-comme tel; mais il est hors de doute que c’est au fond l’adjectif
-_même_, avec l’ellipse du substantif.
-
---ÊTRE APRÈS QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, être occupé à cette chose:
-
- On est venu lui dire, et par mon artifice,
- Que les ouvriers qui _sont après son édifice_....
-
- (_L’Ét._ II. 1.)
-
---ÊTRE CONTENT DE QUELQUE CHOSE, y consentir volontiers:
-
- ASCAGNE.
-
- Ayez-le donc[54], et lors, nous expliquant nos vœux,
- Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
-
- VALÈRE.
-
- Adieu, _j’en suis content_.
-
- (_Dép. am._ II. 2.)
-
-C’est-à-dire, cette condition me plaît, je l’accepte.
-
- [54] Le consentement d’un autre.
-
---ÊTRE DE, être à la place de:
-
- Mais enfin, _si j’étois de mon fils_ son époux,
- Je vous prierois bien fort de n’entrer point chez nous.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-(Voyez ÊTRE QUE DE...)
-
---Faire partie de, être compris dans...:
-
- Mais, monsieur, cela _seroit-il de la permission_ que vous
- m’avez donnée, si je vous disois... etc.
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
---ÊTRE DE CONCERT:
-
- _Soyons de concert_ auprès des malades.
-
- (_Am. méd._ III. 1.)
-
---ÊTRE EN MAIN POUR FAIRE QUELQUE CHOSE; être en situation avantageuse:
-
- MORON.
-
- Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause:
- _Je serai mieux en main_ pour vous conter la chose.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 2.)
-
---ÊTRE POUR (un infinitif); être fait pour, de nature à...:
-
- _Ce seroit pour monter_ à des sommes très-hautes.
-
- (_Fâcheux._ III. 3.)
-
- _Nous ne sommes que pour leur plaire_ (aux grands).
-
- (_Impr._ 1.)
-
- Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,
- Morbleu! _vous n’êtes pas pour être_ de mes gens.
-
-_Être_, ou n’_être pas pour être_, est une expression manifestement
-trop négligée; mais Molière ne la créait pas, et il était directeur de
-troupe, souvent pressé par le temps et par l’ordre du roi:
-
- Je crois qu’un ami chaud, et de ma qualité,
- _N’est pas_ assurément _pour être_ rejeté.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- Le sentiment d’autrui _n’est_ jamais _pour lui plaire_.
-
- (_Ibid._ II. 5.)
-
- Les choses _ne sont plus pour traîner_ en longueur.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
- Puisque _vous n’êtes point_ en des liens si doux
- _Pour trouver_ tout en moi, comme moi tout en vous.
-
- (_Ibid._ V. 7.)
-
- _Je ne suis pas pour_ être en ces lieux importun.
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
- Pareil déguisement _seroit pour ne rien faire_.
-
- (_Amph._ prol.)
-
- Ah, juste ciel! cela se peut-il demander?
- Et _n’est-ce pas pour mettre à bout_ une âme?
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
- Lui auroit-on appris qui je suis? et _serois-tu pour me trahir_?
-
- (_L’Av._ II. 1.)
-
- Elle sera charmée de votre haut-de-chausse attaché avec des
- aiguillettes: _c’est pour la rendre_ folle de vous.
-
- (_Ibid._ II. 7.)
-
- Ses contrôles perpétuels..... _ne sont rien que pour vous
- gratter_ et vous faire sa cour.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
- Il y a quelques dégoûts avec un tel époux, mais cela _n’est pas
- pour durer_.
-
- (_Ibid._ III. 8.)
-
- _Je suis homme pour serrer le bouton_ à qui que ce puisse être.
-
- (_G. D._ I. 4.)
-
- Si le galant est chez moi, _ce seroit pour avoir raison_ aux
- yeux du père et de la mère.
-
- (_Ibid._ II. 8.)
-
- S’il vous demeure quelque chose sur le cœur, _je suis pour vous
- répondre_.
-
- (_Ibid._ II. 11.)
-
- _Je ne suis pas pour recevoir_ avec sévérité les ouvertures que
- vous pourriez me faire de votre cœur.
-
- (_Am. magn._ IV. 1.)
-
- Si Anaxarque a pu vous offenser, _j’étois pour vous en faire
- justice_ moi-même.
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
- De tels attachements, ô ciel! _sont pour vous plaire!_
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- _Suis-je pour_ la chasser sans cause légitime?
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
-Cette locution, qui paraît abrégée de _être fait pour_, était usuelle
-au XVIe siècle et auparavant. Montaigne dit que Socrate, dans une
-déroute d’armée, se retirait avec fierté:
-
- «Regardant tantost les uns, tantost les aultres, amis et
- ennemis, d’une façon qui encourageoit les uns, et signifioit
- aux aultres qu’_il estoit pour vendre_ bien cher son sang et sa
- vie à qui essayeroit de la luy oster.»
-
- (MONTAIGNE. III. 6.)
-
- «S’il me vient quelque bon hasard
- «De par vous, songez que _je suis_
- «_Pour le reconnoistre_.»
-
- (_Le Nouveau Pathelin._)
-
---ÊTRE QUE DE:
-
- Moi? Voyez _ce que c’est que du monde_ aujourd’hui!
-
- (_L’Ét._ I. 6.)
-
-Rien n’était si facile que de mettre: ce que c’est que _le_ monde; mais
-tout le piquant de l’expression s’en va avec le vieux gallicisme.
-
-Molière paraît s’être ici rappelé ce début de la satire de Regnier:
-
- «Voyez _que c’est du monde_ et des choses humaines!
- «Toujours à nouveaux maux naissent nouvelles peines.»
-
- (_Le Mauvais Giste._)
-
- _Si j’étois que de vous_, je lui achèterois dès aujourd’hui une
- belle garniture de diamants.
-
- (_Am. méd._ I. 1.)
-
-(Voyez DU représentant _que le_.)
-
- Vous ferez ce qu’il vous plaira; mais _si j’étois que de vous_,
- je fuirois les procès.
-
- (_Scapin._ II. 8.)
-
- Je ne souffrirois point, _si j’étois que de vous_,
- Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
-_Que_ est en français la traduction de _quod_. _Si essem quod de te_
-(sous-entendu _est_), si j’étais ce qui est de vous.
-
-Le _que_, dans cette locution, est donc nécessaire, et ne peut en être
-supprimé que par ellipse.
-
- _Si j’étois que de vous_, mon fils, je ne la forcerois point à
- se marier.
-
- (_Mal. im._ II. 7.)
-
- _Si j’étois que des médecins_, je me vengerois de son
- impertinence.
-
- (_Mal. im._ III. 14.)
-
- Voilà un bras que je me ferois couper tout à l’heure _si
- j’étois que de vous_.
-
- (_Ibid._ III. 3.)
-
-(Voyez p. 166, ÊTRE DE.)
-
---ÊTRE SUR QUELQU’UN, être sur son propos, s’occuper de lui:
-
- Ma foi,
- Demande: _nous étions_ tout à l’heure _sur toi_.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
---ÊTRE ou EN ÊTRE SUR UNE MATIÈRE:
-
- _Sur quoi en étiez-vous_, mesdames, lorsque je vous ai
- interrompues?
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 5.)
-
- _Vous êtes là sur une matière_ qui depuis quatre jours fait
- presque l’entretien de toutes les maisons de Paris.
-
- (_Ibid._ 6.)
-
- _Nous sommes ici sur une matière_ que je serai bien aise que
- nous poussions.
-
- (_Ibid._ 7.)
-
---ÊTRE UN HOMME A (un infinitif):
-
- Albert _n’est pas un homme à vous refuser_ rien.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
-
-ÉTROIT, au sens figuré; ÉTROITES FAVEURS:
-
- Et je serois un fou, de prétendre plus rien
- Aux _étroites faveurs_ qu’il a de cette belle.
-
- (_Dép. am._ I. 4.)
-
-
-ET SI, et cependant:
-
- Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre,
- _Et si_ plus je l’écoute, et moins je puis l’entendre.
-
- (_Sgan._ 22.)
-
- Vous me semblez toute mélancolique: qu’avez-vous, madame
- Jourdain?--J’ai la tête plus grosse que le poing, _et si_ elle
- n’est pas enflée.
-
- (_B. gent._ III. 5.)
-
-_Et si_ paraît être tout simplement l’_etsi_ latin, _quoique_, écrit en
-deux mots par erreur, et à cause d’une trompeuse analogie.
-
-
-ET-TANT-MOINS; _l’_ET-TANT-MOINS, substantif composé, comme _le
-quant-à-soi_:
-
- LUBIN.--Claudine, je t’en prie, sur l’_et-tant-moins_.
-
- (_G. D._ II. 1.)
-
-C’est-à-dire que ce soit une avance à rabattre plus tard.
-
-
-ÉTUDIER DANS UN ART, UNE SCIENCE:
-
- J’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait
- _étudier dans toutes les sciences_ quand j’étois jeune!
-
- (_B. gent._ II. 6.)
-
-
-EUX AUTRES:
-
- Il s’est fait un grand vol; par qui? L’on n’en sait rien:
- _Eux autres_ rarement passent pour gens de bien.
-
- (_L’Ét._ IV. 9.)
-
-
-EXACT; UN ESPION D’EXACTE VUE:
-
- Je veux, pour _espion_ qui soit _d’exacte vue_,
- Prendre le savetier du coin de notre rue.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 4.)
-
-Pascal a dit de même, _une réponse exacte_.
-
- «J’espère que vous y verrez, mes pères, _une réponse exacte_,
- et dans peu de temps.»
-
- (11e _Prov._)
-
-_Exacte_ est ici au sens de _rigoureuse_, _qui n’omet rien_.
-
-Aujourd’hui, une réponse exacte signifierait celle qui arrive à
-l’heure précise, qui serait ponctuelle. C’est dans ce sens que l’on
-dit _répondre exactement_:--Je lui écris toutes les semaines, et il me
-répond _exactement_.
-
-
-EXCELLENT; LE PLUS EXCELLENT:
-
- J’aurois voulu faire voir........ que _les plus excellentes
- choses_ sont sujettes à être copiées par de mauvais singes...
-
- (_Préf. des Précieuses ridicules._)
-
-
-EXCITER UNE DOULEUR A QUELQU’UN:
-
- Et, dans cette _douleur_ que l’amitié _m’excite_.
-
- (_D. Garcie._ V. 4.)
-
-(Voyez DATIF DE PERTE OU DE PROFIT.)
-
-
-EXCUSER A QUELQU’UN....., auprès de quelqu’un:
-
- Ne viens point _m’excuser_ l’action de cette infidèle.
-
- (_B. gent._ III. 9.)
-
---EXCUSER QUELQU’UN SUR:
-
- ... _Vous m’excuserez sur_ l’humaine foiblesse.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
- _Je vous excusai_ fort _sur_ votre intention.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
-
-EXCUSES; FAIRE LES EXCUSES DE QUELQUE CHOSE:
-
- Ne m’oblige point à _faire les excuses de ta froideur_.
-
- (_Pr. d’Él._ II. 4.)
-
-
-EXPRESSION; DES EXPRESSIONS, en parlant du mérite d’une peinture:
-
- Dis-nous quel feu divin, dans tes fécondes veilles,
- De tes _expressions_ enfante les merveilles.
-
- (_La Gloire du Val-de-Grâce._)
-
- De ses _expressions_ les touchantes beautés.
-
- (_Ibid._)
-
-
-EXPULSER LE SUPERFLU DE LA BOISSON. Voyez SUPERFLU.
-
-
-FACHER; SE FACHER dans le sens de _s’affliger_:
-
- _Ne vous fâchez point tant_, ma très-chère madame.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
-
-FACHERIE, dans le même sens:
-
- En tout cas, ce qui peut m’ôter ma _fâcherie_,
- C’est que je ne suis pas seul de ma confrérie.
-
- (_Sgan._ 17.)
-
- Et je m’en sens le cœur tout gros de _fâcherie_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 5.)
-
- Le beau sujet de _fâcherie_!
-
- (_Amph._ I. 4.)
-
-
-FACILE A (un infinitif):
-
- ... De véritables gens de bien... _faciles à recevoir les
- impressions_ qu’on veut leur donner.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
-
-FAÇON; DE LA FAÇON, ainsi, de la sorte:
-
- On se riroit de vous, Alceste, tout de bon,
- Si l’on vous entendoit parler _de la façon_.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-_De la façon que_, avec un verbe, se trouve dans Pascal:
-
- «Il semble, _de la façon que vous parlez_, que la vérité
- dépende de notre volonté!»
-
- (_Prov._ 8e _lettre_.)
-
-Et dans Corneille, _de la manière que_:
-
- «_De la manière_ enfin _qu’_avec toi j’ai vécu,
- «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
-
- (_Cinna._ V. 1.)
-
-
-FAÇONNIER, FAÇONNIÈRE, adjectif pris substantivement:
-
- ... La plus grande _façonnière_ du monde.
-
- (_Crit. de l’Éc. des f._ 2.)
-
- De tous vos _façonniers_ on n’est point les esclaves.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
-_Façon_ est le diminutif de _face_. La finale _on_, qui est
-augmentative en italien, est diminutive en français: _Beste_,
-_bestion_; _lutin_, _luiton_; _pied_, _peton_; _gars_, _garson_;
-_poupe_ (du latin _pupa_), _poupon_; _Jeanne_, _Jeanneton_, _Pierron_,
-_Suzon_, etc.
-
-Les _façons_, par conséquent, sont de petites mines.
-
-(Voyez GRIMACIERS.)
-
-
-FAIBLE, substantif, LE FAIBLE DE QUELQU’UN:
-
- Et que votre langage _à mon foible_ s’ajuste.
-
- (_Dép. am._ II. 7.)
-
-C’est le point faible, et non la faiblesse.
-
-Le _faible_ continue à être en usage dans cette locution: Prendre
-quelqu’un par son faible.
-
-
-FAILLIR A QUELQUE CHOSE:
-
- Ne me l’a-t-il pas dit?--Oui, oui, il ne manquera pas _d’y
- faillir_.
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
-Aujourd’hui qu’on a retranché, ou à peu près, le verbe _faillir_, comme
-suranné, il faudrait dire: Il ne manquera pas d’y manquer. Voilà
-l’avantage de supprimer les synonymes.
-
-(Voyez FAUT.)
-
-
-FAIM, désir; AVOIR FAIM, GRAND’FAIM de....:
-
- _Je n’ai pas grande faim de mort_ ni de blessure.
-
- (_Dép. am._ V. 1.)
-
-Cette locution est demeurée de fréquent usage en Picardie; elle est
-dans Montaigne:
-
- «Il n’est rien qui nous jecte tant aux perils qu’une _faim_
- inconsidérée de nous en mettre hors.»
-
- (MONTAIGNE. III. 6.)
-
- «Il _a grand faim de se combattre_ contre Annibal.--Quand il
- luy viendra _faim de vomir_.--Il _avait faim de l’avoir_.»
-
- (NICOT.)
-
-
-FAIRE, pour _dire_:
-
- AGNÈS.
-
- Moi, j’ai blessé quelqu’un? _fis-je_ tout étonnée...
- Hé! mon Dieu, ma surprise est, _fis-je_, sans seconde...
- Oui, _fit-elle_, vos yeux pour donner le trépas...
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
-Cet archaïsme remonte à l’origine de la langue.
-
-Le livre des _Rois_, traduit au XIe siècle, en fait constamment usage,
-non-seulement pour _inquit_, mais aussi pour _dixit_:
-
- «Vien t’en, _fist_ Jonathas.... _fist_ Jonathas: à els irrum...»
-
- (p. 46.)
-
- «_Fist_ li poples à Saul: Comment! si murrad Jonathas?»
-
- (p. 51.)
-
- «_Fist_ li prestres: Pernez de Deu conseil.»
-
- (p. 50.)
-
-Voltaire l’a souvent employé pour donner à son style une teinte de
-naïveté ironique.
-
-Mais comment le verbe _faire_ s’est-il, dès l’origine de la langue,
-substitué au verbe _dire_? Cette substitution n’est pas réelle: elle
-n’est qu’apparente.
-
-Par suite des habitudes de syncope et des lois de la transmutation
-des voyelles, il est arrivé que des formes rapprochées en latin ont
-produit, en français, des formes identiques.
-
-_Dicere_ a donné _dire_, _di(ce)re_.
-
-_Desi(de)rare_, _de(si)rare_, _dire_ aussi.
-
-(Voyez DIRE, TROUVER QUELQU’UN A DIRE.)
-
-Pareillement, de _făcere_, _fere_, et de _fāri_, _faire_.
-
-L’oreille les confondait, la plume ne tarda pas à les confondre; et les
-deux formes sont encore mêlées dans l’orthographe moderne: _Je fAis_,
-_je fErai_, _fEsant_ ou _fAisant_.
-
---FAIRE, remplaçant dans ses temps, nombres et personnes, un verbe
-précédemment exprimé, et qu’il faudrait répéter:
-
- Ah! que j’ai de dépit, que la loi n’autorise
- A changer de mari comme _on fait_ de chemise!
-
- (_Sgan._ 5.)
-
- Je risque plus du mien que tu ne _fais_ du tien.
-
- (_Ibid._ 22.)
-
- Puisque me voilà éveillé, il faut que j’éveille les autres, et
- que je les tourmente comme on m’a _fait_.
-
- (_Prol. de la Pr. d’Él._ sc. 2.)
-
-Comme on m’a tourmenté.
-
- On vous aime autant en un quart d’heure qu’on _feroit_ une
- autre en six mois.
-
- (_D. Juan._ II. 2.)
-
- Il l’appelle son frère, et l’aime, dans son âme,
- Cent fois plus qu’il ne _fait_ mère, fils, fille et femme.
-
- (_Tart._ I. 2.)
-
- Le nom du grand Condé est un nom trop glorieux pour le traiter
- comme on _fait_ tous les autres noms.
-
- (_Ép. dédic. d’Amphitryon._)
-
- Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le
- miel _fait_ les mouches.
-
- (_G. D._ II. 4)
-
-Les Anglais emploient absolument au même usage leur verbe _do_, faire,
-qui n’est autre que le saxon _thun_. Par exemple, dans cette phrase:
-«He _loves_ not plays as thou _dost_, Antony.» (SHAKSP. _Jul. Cæs._)
-«Il n’_aime_ pas la comédie comme _tu fais_, Antoine.» _Dost_ remplace
-_lovest_, par une tournure toute française. J’ai montré ailleurs[55]
-que _how do you do_, est aussi une formule française traduite avec des
-mots saxons.
-
- [55] _Des Variat. du lang. fr._, p. 375.
-
---FAIRE, représentant l’idée exprimée par une phrase ou une demi-phrase:
-
- VALÈRE. Je vous proteste de ne prétendre rien à tous vos biens,
- pourvu que vous me laissiez celui que j’ai.
-
- HARPAGON. _Non ferai_, de par tous les diables!
-
- (_L’Av._ V. 3.)
-
-C’est-à-dire: je ne te laisserai pas celui que tu as, à la charge par
-toi de ne prétendre rien aux autres.
-
-On disait, _si ferai_, aussi bien que _non ferai_.
-
---FAIRE (un substantif), être la cause, l’objet, le but de....:
-
- Non, non, vous pouvez bien,
- Puisque _vous le faisiez_, rompre notre entretien.
-
- (_Dép. am._ II. 2.)
-
- Oui, je veux bien qu’on sache, et j’en dois être crue,
- Que le sort offre ici deux objets à ma vue
- Qui, m’inspirant pour eux différents sentiments,
- De mon cœur agité _font tous les mouvements_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 14.)
-
- Elle _fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie_.
-
- (_B. gent._ III. 9.)
-
---FAIRE, suivi d’un adverbe, produire un effet:
-
- Ces deux adverbes joints _font admirablement_.
-
- (_Fem. sav._ III. 2.)
-
---FAIRE, représenter, dépeindre:
-
- Mais, las! il _le fait_, lui, si rempli de plaisirs[56],
- Que de se marier il donne des désirs.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
- [56] Le mariage.
-
---FAIRE, simuler, feindre:
-
- _Je ferai_ le vengeur des intérêts du ciel.
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
- Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave
- Qu’il a gagné votre âme en _faisant votre esclave_?
-
- (_Mis._ II. 1.)
-
- M’engager à _faire l’amant_ de la maîtresse du logis, c’est....
- etc.
-
- (_Comtesse d’Esc._ 1.)
-
-C’est ainsi qu’on l’emploie en parlant des rôles de théâtre: Molière
-_faisait_ Sganarelle; il _faisait_ aussi les rois et les personnages
-nobles; il _faisait_ don Garcie, et il y fut sifflé à double titre,
-comme auteur et comme acteur.
-
---FAIRE A QUELQUE CHOSE, y contribuer:
-
- Même, si cela _fait à votre allégement_,
- J’avouerai qu’à lui seul en est toute la faute.
-
- (_Dép. am._ III. 4.)
-
---FAIRE BESOIN, être nécessaire:
-
- Quand nous _faisons besoin_, nous autres misérables,
- Nous sommes les chéris et les incomparables.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
- S’il vous _faisoit besoin_, mon bras est tout à vous.
-
- (_Dép. am._ V. 3.)
-
---FAIRE CONTRE QUELQU’UN, agir contre ses intérêts:
-
- Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens,
- Et _nous faisons contre eux_ à leur être indulgents.
-
- (_Éc. des fem._ V. 7.)
-
-(Voyez FAIRE POUR QUELQU’UN.)
-
---FAIRE DE (un substantif), traiter, en agir avec:
-
- Et tout homme bien sage
- Doit _faire des habits_ ainsi que _du langage_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
- Je voudrois bien qu’_on fît de la coquetterie_
- Comme _de la guipure et de la broderie_.
-
- (_Ibid._ II. 9.)
-
---FAIRE DU...., prendre le rôle de...., FAIRE DE SON DRÔLE:
-
- J’ai bravé ses armes assez longtemps (de l’amour), et _fait de
- mon drôle_ comme un autre.
-
- (_Pr. d’Él._ II. 2.)
-
- J’ai ouï dire, moi, que vous aviez été autrefois un bon
- compagnon parmi les femmes; que vous _faisiez de votre drôle_
- avec les plus galantes de ce temps-là....
-
- (_Scapin._ I. 6.)
-
- «_Faire du roy, faire du capitaine, pro rege se gerere,
- imperatorias partes sumere. Faire du liperquam_, se montrer le
- grand gouverneur.»
-
- (NICOT.)
-
-_Faire_, dans ces locutions, se rapporte au sens de _feindre_,
-_simuler_. (Voyez p. 174.) Le _de_, marque du génitif, suppose une
-ellipse: faire (le rôle) du roi; faire (le rôle) du liperquam.
-
-Ce mot _liperquam_, qui est une corruption de _luy per quem_
-(sous-entendu _omnia geruntur_), ou plutôt qui est la notation fidèle
-de la manière dont on prononçait ces mots latins au moyen âge, paraît
-renfermer l’origine du mot _péquin_. Un _péquin_, ou un _per quem_,
-est un fat qui tranche de l’important, qui _se monstre le grand
-gouverneur_, qui fait du _liperquan_.
-
-(Voyez _des Variations du langage français_, p. 414.)
-
---FAIRE DES DISCOURS, UN DESSEIN, DES CRIS; FAIRE PLAINTE, FAIRE ÉCLAT:
-
- Tous ces signes sont vains: _quels discours as-tu faits_?
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
- Je quitterois le _dessein que j’ai fait_!
-
- (_Mar. forc._ 2.)
-
- Tu vois, Toinette, _les desseins_ violents que l’on _fait_ sur
- lui (sur son cœur)!
-
- (_Mal. im._ I. 10.)
-
- Comment, bourreau, tu _fais des cris_?
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
- J’ai peine à comprendre sur quoi
- Vous fondez _les discours_ que je vous entends _faire_.
-
- (_Ibid._ II. 2.)
-
- Est-ce donc que par là vous voulez essayer
- A réparer l’accueil dont je vous ai _fait plainte_?
-
- (_Ibid._ II. 2.)
-
- La plus rare vertu
- Qui puisse _faire éclat_ sous un sort abattu.
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
---FAIRE EN..., agir en:
-
- Il sait faire obéir les plus grands de l’État,
- Et je trouve qu’_il fait en digne potentat_.
-
- (_Fâcheux._ I. 10.)
-
- J’avois mangé de l’ail, et _fis en homme sage_
- De détourner un peu mon haleine de toi.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
---EN FAIRE A QUELQU’UN POUR....:
-
- J’en suis pour mon honneur; mais à toi, qui me l’ôtes,
- _Je t’en ferai_ du moins _pour_ un bras ou deux côtes.
-
- (_Sgan._ 6.)
-
-Je t’en donnerai pour un bras ou deux côtes.--C’est-à-dire, il t’en
-coûtera un bras ou deux côtes.
-
-Cette expression est empruntée au langage technique du commerce, où
-l’on dit: _Faites_-moi de cette marchandise pour telle somme.--On n’en
-_fait_ pas pour ce prix.
-
- «Le marchand _fit_ son chantre mille écus, et son grammairien
- trois mille.»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
---FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire relativement à quelque
-chose, _de aliqua re_:
-
- Mais, _je ne t’en fais pas le fin_,
- Nous avions bu de je ne sais quel vin
- Qui m’a fait oublier tout ce que j’ai pu faire.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
---IL FAIT, impersonnel, construit avec l’adjectif _sûr_, comme avec
-l’adjectif _bon_, _beau_, _clair_, etc.:
-
- _Il ne fait pas bien sûr_, à vous le trancher net,
- D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
---FAIRE FAUX BOND A L’HONNEUR:
-
- Mais il faut qu’_à l’honneur_ elle _fasse faux bond_...
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
---FAIRE FORCE A (un substantif), forcer, contraindre:
-
- Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois,
- _Faire force à l’amour_ qui m’impose des lois.
-
- (_L’Ét._ IV. 5.)
-
---FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif). Voyez GALANTERIE.
-
---FAIRE LA COMÉDIE:
-
- Ne voulez-vous point, un de ces jours, venir voir avec elle _le
- ballet et la comédie_ que l’on _fait_ chez le roi?
-
- (_B. gent._ III. 5.)
-
---FAIRE LES HONNEURS DE QUELQUE CHOSE:
-
- _Faisons bien les honneurs_ au moins _de notre esprit_.
-
- (_Fem. sav._ III. 4.)
-
---FAIRE MÉTIER ET MARCHANDISE DE:
-
- Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
- _Font de dévotion métier et marchandise_.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
---SE FAIRE LES DOUCEURS D’UNE INNOCENTE VIE:
-
- Et, de cette union de tendresse suivie,
- _Se faire les douceurs d’une innocente vie_.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
---FAIRE PARAITRE (SE), se montrer:
-
- La douceur de sa voix a voulu _se faire paroître_ dans un air
- tout charmant qu’elle a daigné chanter.
-
- (_Pr. d’Él._ III. 2.)
-
---FAIRE POUR QUELQU’UN, agir pour lui, le protéger:
-
- Dieu _fera pour les siens_.
-
- (_Dép. am._ III. 7.)
-
- _C’est ce qui fait pour vous_; et sur ces conséquences
- Votre amour doit fonder de grandes espérances.
-
- (_Éc. des mar._ I. 6.)
-
-(Voyez FAIRE CONTRE QUELQU’UN.)
-
---FAIRE SCRUPULE, causer du scrupule:
-
- Ce nom (de gentilhomme) _ne fait aucun scrupule_ à prendre.
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
---FAIRE SEMBLANT QUE....:
-
- Profitons de la leçon si nous pouvons, sans _faire semblant
- qu’on_ parle à nous.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
---FAIRE SON POUVOIR, faire son possible:
-
- _Faites votre pouvoir_, et nous ferons le nôtre.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
-C’était l’expression du temps:
-
- «J’ai fait mon pouvoir, sire, et n’ai rien obtenu.»
-
- (CORNEILLE, _Le Cid_. I. 6.)
-
---FAIRE UNE BOURLE (_bourle_, de l’italien _burla_, moquerie):
-
- .... Une certaine mascarade que je prétends faire entrer dans
- une _bourle_ que je veux _faire_ à notre ridicule.
-
- (_B. gent._ III. 14.)
-
-(Voyez BOURLE.)
-
---FAIRE UNE VENGEANCE DE QUELQU’UN; en tirer vengeance:
-
- Et je prétends _faire de lui une vengeance exemplaire_.
-
- (_Scapin._ III. 7.)
-
-
-FAIT A (un infinitif), habitué à....:
-
- Car les femmes y sont _faites à coqueter_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
-
-FAIT, substantif; C’EST UN ÉTRANGE FAIT QUE....:
-
- _C’est un étrange fait que_, avec tant de lumières,
- Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières.
-
- (_Ibid._ IV. 8.)
-
---LE FAIT DE QUELQU’UN; tout ce qui le concerne, sa conduite, sa
-fortune, etc....:
-
- Tout son _fait_, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
- Je crains fort pour mon _fait_ quelque chose approchant.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
- Bienheureux qui a _tout son fait_ bien placé!
-
- (_L’Av._ I. 4.)
-
-Dans La Fontaine:
-
- «Le malheureux, n’osant presque répondre,
- «Court au magot, et dit: C’est _tout mon fait_.»
-
- (_Le Paysan qui a offensé son seigneur._)
-
---DIRE SON FAIT A QUELQU’UN:
-
- Il me donna un soufflet, mais _je lui dis bien son fait_!
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
-
-FALLANT, participe présent de _falloir_:
-
- Mais _lui fallant_ un pic, je sortis hors d’effroi.
-
- (_Fâcheux._ II. 2.)
-
-Comme il lui fallait un pique. Le participe abrège singulièrement, et
-mériterait pour cela seul d’être en usage.
-
-
-FALLOT, plaisant, grotesque; TRAIT FALLOT:
-
- Sans ce trait _fallot_,
- Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
- «........ Hé quoi, plaisant _fallot_,
- «Vous parlerez toujours, et je ne dirai mot?»
-
- (TH. CORNEILLE, _Jodelet prince_.)
-
- «Là, par quelque chanson _fallote_,
- «Nous célébrerons la vertu
- «Qu’on tire de ce bois tortu.»
-
- (ST.-AMAND.)
-
- «_Falot_ se prend aussi pour un muguet, compagnon de
- village:--_Un gentil falot_.»
-
- (NICOT.)
-
-Au sens propre, le substantif _falot_ est très-ancien dans notre
-langue, où il est venu de la basse latinité. Dans les actes de Minutius
-Félix (_ap. Baron. ad ann. 303_), on trouve déjà _cereofalum_, un falot
-de cire; et dans une charte de l’évêché d’Amiens, en 1240, _falæ_
-signifie les torches employées aux enterrements.
-
-_Falæ_ était traduit _failles_ en français:
-
- «Et des murs toutes les entrailles
- «Portent brandons et mettent _failles_.»
-
- (_R. d’Athis et Prophil._)
-
- «_Failles_ emportent et brandons;
- «Tot en resplent (_resplendit_) la regions.»
-
- (_R. de la Guerre de Troie._)
-
-De _faille_ ou _fale_, le diminutif _falot_.
-
-_Falot_ se trouve dans Albert Mussato, de Padoue, qui écrivait, au
-commencement du XIVe siècle, la chronique des gestes d’Henri VI:
-«Soudain ils voient briller, au sommet de la Gorgone, une sorte
-de signal par le feu, qu’ils appellent _falot_: _quod ipsi falo
-nuncupabant_.»--Sur quoi Nicolas Villani fait une note pour expliquer
-ce que c’est qu’un _falot_, et il dérive ce mot du grec φαλὸς, dérivé
-lui-même du verbe φάλω, _briller_.
-
-Il est à remarquer que ceux dont il est question, et que désigne le mot
-_ipsi_, ce sont les Padouans. _Falot_, ou plutôt _falo_, était donc,
-vers 1300, un terme italien. On le retrouve en effet dans la chronique
-de Modène: «Et ex hoc facti fuerunt magni _falo_ mutinæ.»
-
- (Ap. MURATORI, t. 15.)
-
-_Fallodia_, _fallogia_, dans les chroniques italiennes du moyen âge,
-sont des illuminations.
-
-J’ai insisté sur l’origine de ce mot, parce qu’il a causé beaucoup de
-tortures aux érudits; on peut voir dans Trévoux les peines qu’ils se
-sont données pour tirer falot du saxon _bal_, ou du chaldéen _lappid_,
-changé en _peled_, qui se serait à son tour transformé en _falot_.
-
-Le passage du sens propre au sens métaphorique ne peut arrêter
-personne. Il est tout naturel de comparer un homme gai, facétieux,
-folâtre, à une flamme qui joue sous le vent. Les Latins disaient, par
-une figure pareille, _igniculi ingenii_ (_Quintilien_).
-
-(Voyez Du Cange aux mots _Falo_, _Phalæ_, _Fallodia_.)
-
-
-FAMEUX, au sens de _considérable_, _important_:
-
- Et me donner le temps qui sera nécessaire
- Pour tâcher de finir cette _fameuse affaire_.
-
- (_L’Ét._ IV. 9.)
-
- Oui, je suis don Alphonse; et mon sort conservé
- Est un _fameux effet_ de l’amitié sincère
- Qui fut entre son prince et le roi notre père.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
- Et ce _fameux secret_ vient d’être dévoilé.
-
- (_Ibid._ V. 6.)
-
-Cet emploi de _fameux_, qui paraît avoir été du style noble du temps de
-Molière, est aujourd’hui une des formes triviales du langage du peuple.
-
- Quoi! faut-il que pour moi vous renonciez, seigneur,
- A cette royale constance
- Dont vous avez fait voir, dans les coups du malheur,
- Une _fameuse expérience_?
-
- (_Psyché._ II. 1.)
-
-_Royale constance_, _fameuse expérience_, laissent trop voir la
-précipitation de l’écrivain.
-
-
-FANFAN, terme de tendresse et de mignardise:
-
- Oui, ma pauvre _fanfan_, pouponne de mon âme.
-
- (_Éc. des mar._ II. 14.)
-
-C’est la dernière syllabe du mot _enfant_, redoublée, à l’imitation des
-enfants eux-mêmes.
-
-
-FANFARONNERIE:
-
- C’est pure _fanfaronnerie_
- De vouloir profiter de la poltronnerie
- De ceux qu’attaque notre bras.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
-La _fanfaronnade_ est l’expression de la _fanfaronnerie_.
-
-
-FATRAS au pluriel:
-
- Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin
- De _tous les vieux fatras_ qui traînent dans les livres.
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
-
-FAUT, de _faillir_:
-
- .......... Le cœur me _faut_.
-
- (_Éc. des fem._ II. 2.)
-
-De même de _défaillir_, _défaut_:
-
- «Que si la frayeur nous saisit de sorte que le sang se glace si
- fort que tout le corps tombe en défaillance, l’âme _défaut_ en
- même temps.»
-
- (BOSSUET. _Connaissance de Dieu._ p. 115.)
-
-Dans l’édition in-12, imprimée en 1846 chez MM. Didot, l’éditeur a
-mis: «l’âme _semble s’affaiblir_.» De pareilles corrections sont de
-véritables sacriléges. Comment n’a-t-on pas vu l’intention de ce
-rapprochement entre les mots _défaillance_ et _défaillir_? comment, à
-cette expression énergique _l’âme défaut_, a-t-on osé substituer cette
-misérable et lâche expression, _semble s’affaiblir_? comment enfin se
-trouve-t-il des mains qui osent toucher à Bossuet, et mutiler sa pensée?
-
-
-FAUTE, absence, manque; IL VIENT FAUTE DE:
-
- _S’il vient faute de vous_, mon fils, je ne veux plus rester au
- monde.
-
- (_Mal. im._ I. 9.)
-
-
-FAUX, dans le sens de _méchant_, _félon_, _déloyal_:
-
- Mais le _faux animal_, sans en prendre d’alarmes,
- Est venu droit à moi, qui ne lui disois rien.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 2.)
-
-
-FAUX BOND. Voyez FAIRE FAUX BOND.
-
-
-FAUX MONNOYEURS EN DÉVOTION:
-
- ..... Toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à
- outrance, toutes les friponneries couvertes de ces _faux
- monnoyeurs en dévotion_....
-
- (1er _Placet au Roi_.)
-
-
-FAVEUR, ressource, protection:
-
- Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
- J’eusse d’un faux-fuyant _la faveur_ toute prête.
-
- (_Tart._ V. 1.)
-
-On dit encore tous les jours _à la faveur de_: il a nié, _à la faveur_
-d’un faux-fuyant.
-
-
-FAVEURS ÉTROITES. Voyez ÉTROIT.
-
-
-FEINDRE A (un infinitif), hésiter à.....:
-
- _Tu feignois à sortir_ de ton déguisement.
-
- (_L’Ét._ V. 8.)
-
- Vous ne devez point _feindre à me le faire voir_.
-
- (_Mis._ V. 2.)
-
- _Nous feignions à vous aborder_, de peur de vous interrompre.
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
---FEINDRE DE (un infinitif), même sens:
-
- Ainsi, monsieur, _je ne feindrai point de vous dire_ que
- l’offense que nous cherchons à venger..... etc.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
-Je ne feindrai pas de dire, de faire, c’est-à-dire, je dirai, je ferai
-réellement, sincèrement.
-
- _Nous ne feignons point de mettre_ tout en usage.
-
- (_Pourc._ I. 3.)
-
- _Je ne feindrai point de vous dire_ que le hasard nous a fait
- connoître il y a six jours.
-
- (_Mal. im._ I. 5.)
-
---FEINDRE, suivi d’un infinitif sans préposition, hésiter, comme
-_feindre à_, et _feindre de_:
-
- _Feindre s’ouvrir à moi_, dont vous avez connu Dans tous vos
- intérêts l’esprit si retenu!
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
-La reine de Navarre construit pareillement _feindre_ avec un infinitif,
-sans préposition intermédiaire:
-
- «Le seigneur de Bonnivet, pour luy arracher son secret,
- _feignit luy dire_ le sien.»
-
- (_Heptam._, nouvelle 14.)
-
-La vieille langue employait _se faindre_, pour exprimer s’épargner à
-quelque chose, ne faire que le semblant de.....
-
- «Ne _se_ doit pas _faindre_ de luy aider.....»
- «De luy aider ne _se_ va pas _faignant_.»
-
- (_Ogier._ V. 9632 et 9638.)
-
-Nicot dit: «SE FAINDRE, _parcere labori_, _remittere_, _summittere_.
-Sans se faindre, sedulo.—SE FAINDRE, _prævaricari_. Tu te fains à
-jouer; _non bona fide ludis_.»
-
-Montaigne emploie _se feindre_ absolument, pour _feindre_, comme _se
-jouer_, pour _jouer_; _se mourir_, pour _mourir_:
-
- «Pour revenir à sa clemence (de César), nous en avons plusieurs
- naïfs exemples au temps de sa domination, lorsque, toutes
- choses estant reduictes en sa main, il n’avoit plus à _se
- feindre_.»
-
- (MONT. II. 33.)
-
-
-FEMME DE BIEN, recevant comme un adjectif la marque du comparatif:
-
- Croyez-moi, celles qui font tant de façons n’en sont pas
- estimées _plus femmes de bien_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
-
-
-FERME, adverbialement:
-
- Vous me parlez bien _ferme!_ et cette suffisance...
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- Allons, _ferme!_ poussez, mes bons amis de cour!
-
- (_Ibid._ II. 5.)
-
-(Voyez PREMIER QUE, FRANC, NET.)
-
-
-FERMER, métaphoriquement; FERMER LES MOYENS DE:
-
- C’est que vous voyez bien que _tous les moyens_ vous en sont
- _fermés_.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
-Vous en sont interdits. (Voyez OUVRIR.)
-
-
-FÉRU, blessé, de _férir_, archaïsme, dans le sens restreint de _rendre
-amoureux_:
-
- Peut-être en avez-vous déjà _féru_ quelqu’une?
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
-
-FESTINER QUELQU’UN, lui offrir un festin:
-
- C’est ainsi que vous _festinez les dames_ en mon absence!
-
- (_B. gent._ IV. 2.)
-
-
-FEU, invariable:
-
- Je tiens de _feu ma femme_, et je me sens comme elle
- Pour les désirs d’autrui beaucoup d’humanité.
-
- (_Mélicerte._ I. 4.)
-
- Et l’on dit qu’autrefois _feu Bélise_, sa mère...
-
- (_Ibid._ II. 7.)
-
-Furetière qualifie ce terme _substantif_, et il lui donne, comme à un
-adjectif, un féminin: le _feu_ roi, la _feue_ reine. Il nous apprend
-même que les notaires de province usent du pluriel _furent_, en
-parlant de deux personnes conjointes et décédées, ce qui, ajoute-t-il,
-marque que ce mot vient de _fuit_ et de _fuerunt_. C’est une raison
-pour maintenir _feu_ invariable. Dans le temps que la notation _eu_
-sonnait _u_, l’on prononçait _fu_ mon père, _fu_ ma mère (_fut_ mon
-père, _fut_ ma mère); l’ignorance des origines a laissé s’introduire, à
-la suite d’une mauvaise orthographe, une mauvaise prononciation qui a
-prévalu; en sorte qu’aujourd’hui cette espèce de prétérit-adverbe est
-transformé en un véritable adjectif.
-
-Nicot dérive _feu_ de _defunctus_, et le qualifie adjectif; puis
-il ajoute: «Aussi le pourrait-on extraire de cette tierce personne
-_fuit_..... comme _feut_ signifiant en ce sens _a esté_ ou _fut_,
-c’est-à-dire, a vescu et n’est plus.»
-
-C’est la bonne étymologie.
-
-
-FEU QUI SE RÉSOUT EN ARDEUR DE COURROUX:
-
- Tout son _feu se résout en ardeur de courroux_.
-
- (_Dép. am._ V. 8.)
-
-
-FIEFFÉ, FOU FIEFFÉ:
-
- Peste du fou _fieffé_!
-
- (_Méd. m. lui._ I. 1.)
-
-_Fieffé_ est celui à qui l’on a donné un fief, ce qui suppose un homme
-en son genre excellant par-dessus ses confrères. Cette locution se
-rapporte aux mœurs du moyen âge. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de fiefs,
-mais des brevets d’invention, on dirait, par une expression tout à fait
-correspondante: un fou breveté.
-
-
-FIER, adjectif; ÊTRE FIER A QUELQU’UN:
-
- Oh! qu’elles _nous_ sont bien _fières_ par notre faute!
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
-
-FIÈVRE QUARTAINE (VOTRE)......., sorte de serment elliptique:
-
- ... Si vous y manquez, _votre fièvre quartaine_!....
-
- (_L’Ét._ IV. 8.)
-
-Si vous y manquez, vous consentez à être pris de la fièvre quartaine;
-jurez sur votre fièvre quartaine.
-
-C’est aussi une espèce d’exclamation imprécatoire: Que la fièvre
-quartaine te serre! ta fièvre quartaine!
-
-Dans l’explication entre le prêtre et le pelletier, joués par Pathelin:
-
- LE PREBSTRE.
-
- «Je ne le congnois nullement.
- «Il m’a dit que presentement
- «Vous confesse, et que payerez
- «Tres-bien, et si me baillerez
- «Argent, pour dire une douzaine
- «De messes.
-
- LE PELLETIER.
-
- _Sa fiebvre quartaine!_»
-
- (_Le nouv. Pathelin._)
-
- LE PREBSTRE.
-
- «Vuyde dehors, fol insensé,
- «Car il est temps que tu t’en partes.
-
- LE PELLETIER:
-
- «Et je feray, _tes fiebvres quartes_!»
-
- (_Ibid._)
-
-
-FIGURE, dans le sens restreint de _forme_. Molière a dit, en ce sens,
-_la figure du visage_:
-
- Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure
- _Des visages humains_ offusque _la figure_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
-Offusque la forme des visages humains.
-
---TENIR LA FIGURE DE:
-
- Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure,
- J’ai _d’un vrai trépassé_ su _tenir la figure_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 2.)
-
-Cette acception de _figure_ se rapporte à celle de FIGURER. (Voyez ce
-mot.)
-
-
-FIGURER, se rapportant à tout l’extérieur, à la _configuration_, en
-quelque sorte:
-
- Voici monsieur Dubois plaisamment _figuré_.
-
- (_Mis._ IV. 2.)
-
- .... Une vieille tante qui.... _nous figure_ tous les hommes
- comme des diables qu’il faut fuir.
-
- (_B. gent._ III. 10.)
-
-
-FILER DOUX:
-
- Tu n’es pas où tu crois; en vain tu _files doux_.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
-_Doux_ est adverbial, comme _franc_, _ferme_, _net_, _clair_,
-_soudain_, etc., dans des locutions analogues.
-
-
-FILET, diminutif de _fil_:
-
- Il semble, à vous entendre, que monsieur Purgon tienne dans ses
- mains _le filet de vos jours_, et que, d’autorité suprême, il
- vous l’allonge ou le raccourcisse comme il lui plaît.
-
- (_Mal. im._ III. 7.)
-
-Trévoux indique encore _filet_ comme diminutif de _fil_, _tenue filum_;
-et Regnier décrivant le costume de son pédant:
-
- «Les Alpes en jurant lui grimpoient au collet,
- «Et la Savoy, plus bas, ne pend qu’à un _filet_.»
-
- (_Sat._ X.)
-
-
-FILLE A SECRET, capable de garder un secret:
-
- Ascagne, je suis _fille à secret_, Dieu merci.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
-
-FILLOLE, filleule, archaïsme:
-
- Il n’a pas aperçu Jeannette ma _fillole_,
- Laquelle m’a tout dit, parole pour parole.
-
- (_L’Ét._ IV. 7.)
-
-Nicot dit: «filleul ou fillol.»
-
-Vaugelas déclare que _fillol_ pour _filleul_, c’est très-mal parler.
-Pourquoi, puisque la racine est _filiolus_? L’usage, dira-t-on? A la
-bonne heure, si l’on pose en principe que l’usage ne saurait avoir
-tort.
-
-
-FIN. Voyez FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE (p. 176).
-
---FIN FOND:
-
- Et nous fûmes coucher sur le pays exprès,
- C’est-à-dire, mon cher, en _fin fond_ de forêts.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-_Fin_, dans l’ancienne langue, se joignait comme affixe à un substantif
-ou à un adjectif, pour lui donner la forme superlative.
-
- «De lermes sont lor vis moilliez,
- «Sourdant de _fin cueur_ amoureus.»
-
- (_R. de Coucy._ v. 6176.)
-
- «La dame estoit si _fine bele_,
- «Que n’avoit dame ne pucele
- «Ens el païs qui l’ataindist.»
-
- (_Ibid._ v. 150.)
-
-On dit, en certains pays vignobles, que du vin est _fin clair_. Il nous
-reste encore, dans l’usage commun, _fin fond_, et _fine fleur_.
-
- «Près de Rouen, pays de sapience,
- «Gens pesant l’air, _fine fleur_ de Normands.»
-
- (LA FONT. _Le Remède._)
-
- «Nous mourons de _fine famine_,»
-
-dit Guillemette à Pathelin. Et plus loin:
-
- «Vous en estes _un fin droict maistre_.» (de tromperie.)
-
-
-FLAIREUR DE CUISINE:
-
- Impudent _flaireur de cuisine_!
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
-
-FLÉCHIR AU TEMPS:
-
- Il faut _fléchir au temps_ sans obstination.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-Molière eût mis aussi bien _céder au temps_; mais _fléchir au temps_
-fait une image bien plus vive et poétique.
-
-
-FOIN! exclamation:
-
-Ce mot n’a que la forme de commun avec _foin_, _fœnum_.
-
-On rencontre fréquemment, dans Plaute et dans Térence, l’exclamation
-_phu!_ (en grec φεῦ), exprimant tantôt le dégoût, tantôt l’admiration:
-_peste_, _oh oh_, _diantre!_ Ce _phu_ est devenu en français _foin_,
-par le changement de l’_u_ en _oi_, comme _pungere_, _ungere_,
-_poindre_, _oindre_. Il s’emploie sans complément ou avec un complément:
-
- _Foin!_ que n’ai-je avec moi pris mon porte respect!
-
- (_L’Ét._ III. 9.)
-
- «_Foin du loup et de sa race!_»
-
- (LA FONTAINE. _Le Chevreau, la Chèvre et le Loup._)
-
-Foin ou fi sur le loup--_phu de lupo_.
-
- «Adieu donc. _Fi du plaisir_
- «Que la crainte peut corrompre!»
-
- (LA FONT. _Fables._ I. 9.)
-
-
-FOND D’AME, substantif; UN FOND D’AME:
-
- Et n’est-ce pas sans doute un crime punissable,
- De gâter méchamment ce _fond d’âme_ admirable?
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
-
-FONDANTE EN LARMES:
-
- Une jeune fille toute _fondante en larmes_, la plus belle et la
- plus touchante qu’on puisse jamais voir.
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
-M. Auger veut qu’ici _fondant_ soit un participe présent, et non
-un adjectif verbal, attendu le complément indirect _en larmes_. La
-raison ne paraît pas convaincante. On dit bien: cette jeune fille est
-_charmante de grâces_. Le complément ne fait donc rien à l’affaire;
-mais le féminin _toute_, qui précède _fondante_, y fait beaucoup, et
-détermine au second mot le caractère d’adjectif. Cette femme est _toute
-riante de santé_, ou bien _toute fondante en larmes_; il est clair
-qu’il s’agit d’un état, d’une manière d’être, et non pas d’une action.
-
-(Voyez PARTICIPE PRÉSENT _variable_.)
-
-
-FONDER SUR QUELQUE CHOSE, absolument:
-
- Tant de méchants placets, monsieur, sont présentés,
- Qu’ils étouffent les bons; et l’espoir où _je fonde_
- Est qu’on donne le mien quand le prince est sans monde.
-
- (_Fâcheux._ III. 2.)
-
-L’espoir où je _me_ fonde. (Voyez ARRÊTER.)
-
-
-FORCE, adverbe; FORCE GENS:
-
- Voir cajoler sa femme, et n’en témoigner rien,
- Se pratique aujourd’hui par _force gens_ de bien.
-
- (_Sgan._ 17.)
-
-Nicot: «Force, _id est copia_: il luy est allé _force gens_ au
-devant.--Lieux où il y a _force arbres_.»
-
-Cette locution est trop commune pour qu’il en faille rapporter des
-exemples. Je me contenterai d’observer que le mot _force_ doit être
-porté sur la liste des substantifs que l’usage a transformés en
-adverbes dans certains cas donnés, comme _pas_, _point_, _trop_ (qui
-est une ancienne forme de _troupe_), _rien_, _mot_ ou _motus_.
-
-
-FORCER, vaincre en luttant; FORCER UN MALHEUR:
-
- Il m’échappe! ô _malheur qui ne se peut forcer_!
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
-L’emploi de _forcer_ est ici le même que dans cette locution: _forcer
-un lièvre_.
-
-
-FORFANTERIE D’UN ART, vanité d’un art qui se vante:
-
- Sans découvrir encore au peuple,...... _la forfanterie de notre
- art_.
-
- (_Am. méd._ III. 2.)
-
-Les Italiens disent _un furfante_; mais, au rebours de ce qu’affirme
-Nicot, ce n’est pas d’eux que nous avons emprunté _forfant_ ni
-_forfanterie_, car les racines de ces mots sont exclusivement
-françaises. _Forfanterie_ est pour _forvanterie_. _For_, en
-composition, signifie tantôt _hors_, comme dans _forligner_,
-_forclore_, _forbannir_, _forban_, etc., tantôt _mal_, parce que le
-mal résulte de l’excès qui franchit les limites. Ainsi _forfaire_,
-_forsenné_, _forconseiller_, _forjuger_, _formarier_ et _formariage_
-(mariage contre la loi et la coutume), _formener_ (malmener), etc. _Se
-forfanter_, c’est se vanter au delà de la vérité, se vanter à faux; et
-c’est de nous que les Italiens l’ont emprunté.
-
-
-FORGER UN AMUSEMENT:
-
- Votre feinte douceur _forge un amusement_,
- Pour divertir l’effet de mon ressentiment.
-
- (_D. Garcie._ IV. 8.)
-
-(Voyez DIVERTIR et AMUSER.)
-
-
-FORLIGNER DE:
-
- Jour de Dieu! je l’étranglerois de mes propres mains, s’il
- falloit qu’elle _forlignât de l’honnêteté de sa mère_!
-
- (_G. D._ II. 14.)
-
-_Fors-ligner_, c’est sortir hors de la ligne droite, _se dévier_, comme
-on parlait jadis.
-
-(Voyez FORFANTERIE.)
-
-
-FORMER DES SENTIMENTS, comme _former des vœux_:
-
- Et _je ne forme point_ d’assez beaux _sentiments_
- Pour.....
-
- (_Dép. am._ I. 3.)
-
-
-FORT EN GUEULE:
-
- MADAME PERNELLE:
-
- ..... Vous êtes, m’amie, une fille suivante
- Un peu trop _forte en gueule_, et très-impertinente.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
---FORTE PASSION, passion dominante:
-
- Ta _forte passion_ est d’être brave et leste.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-
-FORTUNE, au sens du latin _fortuna_, la destinée, dans ce vers d’Horace:
-
- _Fortunam_ Priami cantabo, et nobile bellum.
-
- ..... Elle est de vous (cette lettre), suffit: même _fortune_.
-
- (_Dépit. am._ II. 3.)
-
- Le capitaine de ce vaisseau, touché de _ma fortune_, prit
- amitié pour moi.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
- Voyons quelle _fortune_ en ce jour peut m’attendre.
-
- (_Amph._ III. 4.)
-
- Comme on trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites
- particularités de la _fortune_ du moindre des hommes.
-
- (_Am. magn._ III. 1.)
-
-La _fortune_ d’un homme, pour signifier sa richesse, l’ensemble de son
-avoir, est une acception toute moderne, qui ne se rencontre point dans
-Molière.
-
-Un homme _fortuné_ n’est point un homme riche, mais un homme favorisé
-du sort. On peut être le plus _fortuné_ des mortels, et très-pauvre en
-même temps.
-
-_Avoir de la fortune_, ne signifie donc réellement autre chose que
-avoir la chance heureuse, _fortune_ se prenant pour _bonne fortune_,
-comme _heur_ pour _bon heur_; _succès_ pour _heureux succès_, etc.
-
-Arnolphe demande à Horace:
-
- Vous est-il point encore arrivé de _fortune_?
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
-C’est-à-dire, d’aventure galante.
-
-«Tu portes César et sa fortune.» Il serait ridicule d’entendre: Tu
-portes César et ses trésors.
-
---PAR FORTUNE, par hasard:
-
- Je l’avois sous mes pieds rencontré _par fortune_.
-
- (_Sgan._ 22.)
-
-La Fontaine dit _de fortune_:
-
- «Comme elle disoit ces mots,
- «Le loup, _de fortune_, passe.»
-
- (_La Chèvre, le Chevreau et le Loup._)
-
-
-FORTUNES, au pluriel, même sens:
-
- ..... Nous parlions des _fortunes d’_Horace.
-
- (_L’Ét._ IV. 6.)
-
- «Quant au surplus des _fortunes_ humaines,
- Les biens, les maux, les plaisirs et les peines...»
-
- (LA FONTAINE. _Belphégor._)
-
-Les Anglais ont retenu ce sens: _the fortunes of Nigel_, sont _les
-aventures_ de Nigel.
-
-Horace dit aussi, au pluriel:
-
- «Si dicentis erunt _fortunis_ absona dicta....»
-
-Si le langage ne convient pas à la position du personnage, à sa
-fortune, ou à ses fortunes.
-
-
-FOUDRE PUNISSEUR. Voyez PUNISSEUR.
-
-
-FOURBER QUELQU’UN:
-
- --Vous vous êtes accordés, Scapin, vous et mon fils, pour _me
- fourber_.
-
- --Ma foi, monsieur, si Scapin _vous fourbe_, je m’en lave les
- mains.
-
- (_Scapin._ III. 6.)
-
-
-FOURBISSIME:
-
- Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_.
-
- (_L’Ét._ II. 5.)
-
-La forme en _issime_ fut naturellement la forme primitive de notre
-superlatif. La traduction des _Rois_, la chanson de Roland, saint
-Bernard, l’emploient constamment; d’ordinaire elle est contractée en
-_isme_: _saintisme_, _grandisme_, _altisme_, _cherisme_, etc., y sont
-pour _saintissime_, _grandissime_, etc. On disait même _bonisme_, et
-non _optime_, formé de _bon_, par analogie.
-
-C’est donc à tort que le P. Bouhours (_Entretiens d’Ariste et Eugène_)
-prétend ces superlatifs contraires au génie de notre langue.
-
-En 1607, Malherbe, dans ses lettres, se sert fréquemment de
-_grandissime_; et Perrot d’Ablancourt, dans sa traduction de César: «Il
-y avait un _grandissime_ nombre de villes.» Mais on les en a repris
-l’un et l’autre. Par conséquent, c’est du commencement du XVIIe siècle
-qu’il faut dater dans notre langue la déchéance de l’ancienne forme
-latine, et l’emploi exclusif de _très_ pour marquer le superlatif.
-
-Les Latins, outre la forme en _issimus_, formaient aussi le superlatif
-par le mot _ter_, soit séparé, soit en composition. Ils avaient
-emprunté cela des Grecs, qui disaient τρισόλβιος, τρισευδαίμων,
-τρισκατάρατος, etc.
-
-Plaute dit de même, _trifur_, _triveneficus_, _tricerberus_.
-
-Et Virgile: «O _ter_ quaterque _beati_!»
-
-_Très-docte_, en français, est donc comme _tridoctus_, et nous avons
-eu, à l’instar des Latins, deux manières de former les superlatifs;
-seulement la forme grecque, chez les Latins la moins usitée, a fini par
-l’emporter chez nous, et par étouffer complétement la forme latine.
-
-
-FOURNIR A, suffire à:
-
- Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir _fournir
- Aux différents emplois_ où Jupiter m’engage......
-
- (_Amph._ Prol.)
-
-
-FRAIS; PRENDRE LE FRAIS, c’est-à-dire, choisir l’heure du frais, le
-soir ou le matin:
-
- Pour arriver ici, mon père _a pris le frais_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 6.)
-
-
-FRANC, adverbialement:
-
- Je vous parle _un peu franc_; mais c’est là mon humeur.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
- Je vous dirai _tout franc_ que c’est avec justice.
-
- (_Ibid._ I. 6.)
-
- C’est de presser _tout franc_, et sans nulle chicane,
- L’union de Valère avecque Marianne.
-
- (_Ibid._ III. 3.)
-
- Je vous dirai _tout franc_ que cette maladie,
- Partout où vous allez, donne la comédie.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-_Tout franchement_, comme _tout net_ est pour _tout nettement_.
-
-(Voyez PREMIER QUE, FERME, NET.)
-
-
-FRÉQUENTER CHEZ QUELQU’UN:
-
- Sans doute; et je le vois qui _fréquente chez nous_.
-
- (_Fem. sav._ II. 1.)
-
-Les Latins employaient _frequentare_ sans _apud_, comme aujourd’hui
-nous faisons. Dans Cicéron: _Qui domum meam frequentant_, ceux qui
-fréquentent ma maison; et dans Phèdre: _Aras frequentas_, tu fréquentes
-les autels.
-
-
-FRICASSER, métaphoriquement:
-
- MARINETTE.
-
- Moi, je te chercherois! Ma foi, _l’on t’en fricasse_,
- Des filles comme nous!.....
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-Observez que c’est Marinette qui parle.
-
-
-FRIPERIE; NOTRE FRIPERIE, notre personne:
-
- Gare une irruption sur _notre friperie_!
-
- (_Dép. am._ III. 1.)
-
-C’est un valet qui parle.
-
-
-FROTTER SON NEZ AUPRÈS DE LA COLÈRE DE QUELQU’UN:
-
- GROS-RENÉ.
-
- Viens, viens _frotter ton nez auprès de ma colère_!
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-
-FUIR DE (un infinitif), comme éviter de....:
-
- Si votre âme les suit, et _fuit d’être coquette_....
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
- Il ne _fuit_ rien tant tous les jours que _d’exercer_ les
- merveilleux talents qu’il a eus du ciel pour la médecine.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 5.)
-
-C’est le _fuge quærere_ d’Horace.
-
-_De_, dans l’expression française, est la marque de l’ablatif employé
-dans ce vers de Virgile:
-
- Quanquam animus meminisse horret, _luctuque refugit_.
-
- (_Æneid._ II.)
-
-«Mon esprit recule d’horreur à ces images de deuil, et _fuit de s’en
-souvenir_.»
-
- --«J’ay monstré, en la conduite de ma vie et de mes
- entreprinses, que j’ay plustost _fuy_ qu’aultrement
- _d’enjamber_ par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea
- ma naissance.»
-
- (MONT. III. 7.)
-
-
-FULIGINES, terme technique:
-
- Beaucoup de _fuligines_ épaisses et crasses, etc.
-
- (_Pourc._ I. 11.)
-
-
-FURIEUX, dans le sens d’_extrême_:
-
- Voilà _une furieuse imprudence_, que de nous envoyer querir.
-
- (_G. D._ III. 12.)
-
-
-FUSEAUX; FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX. Voyez BRUIRE.
-
-
-FUTURS (DEUX), _commandés l’un par l’autre_:
-
- Ce ne _sera_ pas là qu’il _viendra_ la chercher.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-Cette symétrie des temps, empruntée du latin, est aussi négligée au
-XIXe siècle qu’elle était soigneusement observée au XVIIe. On dirait
-aujourd’hui sans scrupule: Ce n’_est_ pas là qu’il _viendra_.
-
- _Je reviendrai_ voir sur le soir en quel état elle _sera_.
-
- (_Méd. m. l._ II. 6.)
-
-Et non: en quel état elle _est_.
-
- Lorsqu’on me _trouvera_ morte, il n’y aura personne qui mette
- en doute que ce ne soit vous qui _m’aurez_ tuée.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
-Et non: _qui m’avez_.
-
- J’ai des raisons à faire approuver ma conduite,
- Et _je connoîtrai_ bien si vous _l’aurez_ instruite.
-
- (_Fem. sav._ II. 8.)
-
-Cette symétrie des temps s’observait aussi pour le conditionnel.
-
-(Voyez CONDITIONNELS.) (DEUX.)
-
---Futur suivi d’un présent de l’indicatif:
-
- _Ce ne sera point_ vous que je leur _sacrifie_.
-
- (_Ibid._ V. 5.)
-
-L’exigence du mètre, et la nécessité de rimer à _philosophie_, ont
-apparemment ici forcé la main à Molière, dont l’usage constant est
-de mettre les deux futurs, même en des cas où ils sont bien moins
-nécessaires.
-
-
-GAGE QUE...., adverbialement, ou par une sorte d’ellipse pour _je gage
-que_:
-
- _Gage qu’_il se dédit.--Et moi, _gage que_ non.
-
- (_L’Ét._ III. 3.)
-
-
-GAGER QUELQU’UN POUR (un substantif), c’est-à-dire, _en qualité de_:
-
- Je suis auprès de lui _gagé pour serviteur_:
- Vous me voudriez encor payer _pour précepteur_.
-
- (_L’Ét._ I. 9.)
-
-(Voyez POUR, en qualité de.)
-
-
-GAGNER; GAGNER AU PIED, s’enfuir:
-
- Ah! par ma foi, je m’en défie, et je m’en vais _gagner au pied_.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
-La Fontaine a dit, dans le même sens, _gagner au haut_:
-
- «....... Le galant aussitôt
- «Tire ses grègues, _gagne au haut_.
-
- (_Le Renard et le Coq._)
-
-Nicot et Trévoux ne donnent que _gagner le haut_.
-
-(Voyez HAUT.)
-
---GAGNER DE (un infinitif), obtenir:
-
- Et qu’il n’est repentir ni suprême puissance
- Qui _gagnât_ sur mon cœur _d’oublier_ cette offense.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
---GAGNER LE TAILLIS, fuir, s’évader:
-
- Tant pis!
- J’en serai moins léger à _gagner le taillis_.
-
- (_Dép. am._ V. 1.)
-
---GAGNER LES RÉSOLUTIONS _de quelqu’un_, les surmonter:
-
- Pied à pied _vous gagnez mes résolutions_.
-
- (_B. gent._ III. 18.)
-
-
-GALANT, substantif, un nœud de rubans:
-
- Voilà
- Ton beau _galant_ de neige, avec ta nonpareille:
- Il n’aura plus l’honneur d’être sur mon oreille.
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-
-GALANT, adjectif, au sens d’_élégant_, _distingué_:
-
- Il me montra toute l’affaire, exécutée d’une manière, à la
- vérité, beaucoup plus _galante_ et plus spirituelle que je ne
- puis faire.
-
- (_Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem._)
-
-
-GALANTERIE, FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif):
-
- N’a-t-il pas (Molière), ceux...... qui, le dos tourné, _font
- galanterie de se déchirer_ l’un l’autre?
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-Rien n’a remplacé cette excellente expression; il faut, pour en rendre
-le sens, recourir à une longue périphrase.
-
-
-GALIMATIAS au pluriel:
-
- Mon Dieu, prince, je ne donne point dans _tous ces galimatias_
- où donnent la plupart des femmes.
-
- (_Am. magn._ I. 1.)
-
-
-GARANT; ÊTRE GARANT DE QUELQUE CHOSE, en fournir la garantie, la preuve:
-
- Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles,
- S’il _n’étoit pas garant_ de tout ce qu’il m’a dit.
-
- (_L’Ét._ III. 3.)
-
-
-GARD’, en style familier, pour garde:
-
- Dieu te _gard’_, Cléanthis!
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
-
-GARDE; SE DONNER DE GARDE DE.... Voyez à DONNER.
-
-
-GARDER DE (un infinitif), se garder de, prendre garde de:
-
- Mon Dieu, Éraste, _gardons_ d’être surpris.
-
- (_Pourc._ I. 3.)
-
- Rentrez donc, et surtout _gardez de babiller_.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 9.)
-
- Rentrez dans la maison, et _gardez de rien dire_.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
- _Gardez de vous tromper!_
-
- (_Georg. D._ II. 9.)
-
-Molière emploie indifféremment, et selon le besoin de la circonstance,
-_garder_ ou _se garder de_:
-
- Et surtout _gardez-vous de la quitter_ des yeux.
-
- (_Éc. des fem._ V. 5.)
-
---GARDER QUE (sans _ne_):
-
- _Gardons bien que_, par nulle autre voie, _elle en apprenne_
- jamais rien.
-
- (_Am. magn._ I. 1.)
-
-(Voyez DONNER DE GARDE (SE).)
-
-
-GARDIEN, en trois syllabes:
-
- Suis-je donc _gardien_, pour employer ce style,
- De la virginité des filles de la ville?
-
- (_Dép. am._ V. 3.)
-
-Il est probable que plus tard Molière eût écrit: Suis-je donc _le_
-gardien.....
-
-
-GATER QUELQU’UN DE, c’est-à-dire, à l’aide, par le moyen de....:
-
- Je veux être pendu, si nous ne les verrions
- Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions,
- Sans tous ces vils devoirs _dont_ la plupart des hommes
- _Les gâtent_ tous les jours, dans le siècle où nous sommes.
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
-Cette tournure se rapporte à DE, exprimant la cause, la manière.
-
---GATER (SE) SUR L’EXEMPLE D’AUTRUI; par l’exemple, d’après l’exemple
-d’autrui:
-
- Mais _ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
-
-GAUCHIR, aller à gauche; GAUCHIR DE QUELQUE CHOSE, s’en écarter:
-
- Notre sort ne dépend que de sa seule tête;
- _De ce qu’elle s’y met_, rien ne la fait _gauchir_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 3.)
-
-
-GAULIS, terme technique, branche d’arbre:
-
- Je pousse mon cheval et par haut et par bas,
- Qui plioit des _gaulis_ aussi gros que le bras.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-«Les gaulis, dit Trévoux, sont, en terme de vénerie, des branches
-d’arbre qu’il faut que les veneurs plient ou détournent pour percer
-dans un bois.»
-
-_Gault_, en vieux français, est une forêt:
-
- «Onc charpentier en bos ne sot si charpenter,
- «Ne mena telle noise en parfont _gault_ ramé.»
-
- (_Renaut de Montauban._)
-
- «Que florissent cil prez, e cil _gault_ sont foilli.»
-
- (_Rom. d’Aïe d’Avig._)
-
- «Cerchant prés et jardins et _gaults_.»
-
- (_Rom. de la Rose._)
-
-«_Gault_ paraît venir du bas latin _caula_, d’où s’est formé _gaule_,
-par l’adoucissement du _c_ en _g_. Dans un compte de 1202: «pro
-perticis et _caulis_.... pro L _caulis_.» Pour des perches et des
-gaules..... pour 50 gaules.» (DU CANGE, au mot CAULA.)
-
-J’avoue que j’aimerais mieux dériver _gault_ de _saltus_, et _gaule_
-de _caula_. Le _nom_ propre _Gault de Saint-Germain_ signifie _Bois de
-Saint-Germain_.
-
-
-GAYETÉ, en trois syllabes:
-
- Mais je vous avouerai que cette _gayeté_
- Surprend au dépourvu toute ma fermeté.
-
- (_D. Garcie._ V. 6.)
-
- Mais que de _gayeté_ de cœur
- On passe aux mouvements d’une fureur extrême....
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
-
-GENDARMÉ CONTRE...:
-
- Cet homme _gendarmé_ d’abord _contre mon feu_.
-
- (_Éc. des f._ III. 4.)
-
-
-GÊNER (gehenner) QUELQU’UN, le torturer, lui faire violence:
-
- Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux,
- Mon roi sans _me gêner_ peut me donner à vous.
-
- (_D. Garcie._ V. 6.)
-
-Racine a dit de même:
-
- «Et le puis-je, madame? Ah, que vous me _gênez_!»
-
- (_Androm._ I. 4.)
-
-Ah, que vous torturez mon cœur!
-
-Ce mot a perdu aujourd’hui toute l’énergie de son acception primitive;
-c’était même déjà un archaïsme dans Racine et dans Molière. On voit
-par cet exemple combien les mœurs influent sur le langage: à mesure
-que l’usage de la torture ou de la _gene_ s’éloignait, la valeur
-du mot s’affaiblissait comme le souvenir de la chose. _Il est gêné
-dans ses habits_ eût été, au XIIe siècle, une hyperbole violente;
-aujourd’hui, cela signifie simplement, _il n’y est pas à son aise_;
-c’est l’expression la plus douce qu’on puisse employer.
-
-
-GÊNES, au pluriel, dans le sens du latin _gehenna_, _torture_:
-
- Je sens de son courroux des _gênes_ trop cruelles.
-
- (_Dép. am._ V. 2.)
-
-
-GENS masculin:
-
- Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir
- Celle de _tous les gens_ du plus exquis savoir.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
- La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des
- _gens triés_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ I.)
-
- Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps,
- Il se met au-dessus de _tous_ les autres _gens_.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
- Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
- Vous confondiez les cœurs de _tous les gens de bien_.
-
- (_Tart._ V. 1.)
-
- Pour _tous les gens de bien_ j’ai de grandes tendresses.
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
- Cependant noire âme insensée
- S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux,
- Et s’y veut contenter de la fausse pensée
- Qu’ont _tous les autres gens_ que nous sommes heureux.
-
- (_Amph._ I. 1.)
-
- Combien de _gens_ font-_ils_ des récits de bataille,
- Dont _ils_ se sont tenus loin!
-
- (_Ibid._)
-
---GENS avec un nom de nombre déterminé:
-
- Et je connois des _gens_ à Paris, plus de _quatre_,
- Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre.
-
- (_Fâcheux._ II. 4.)
-
- Moi, je serois cocu?--Vous voilà bien malade!
- _Mille gens_ le sont bien qui de rang et de nom
- Ne feroient avec vous nulle comparaison.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
- _Un de mes gens_ la garde au coin de ce détour.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
- Il y a là _vingt gens_ qui sont fort assurés de n’entrer point.
-
- (_Impr._ 3.)
-
- Et jamais il ne parut si sot que parmi _une demi-douzaine de
- gens_ à qui elle avoit fait fête de lui.
-
- (_Critique de l’Éc. des fem._ sc. 2.)
-
-A l’origine de la langue il a été souvent employé ainsi:
-
- «Pour ces _trois gens_ qui ont pel de beste afublée.»
-
- (_Le dit du Buef._)
-
---GENS DE BIEN A OUTRANCE:
-
- Toutes les grimaces étudiées de ces _gens de bien à outrance_.
-
- (1er _Placet au Roi_.)
-
---GENS DE DIFFICULTÉS:
-
- Ce sont (les avocats) _gens de difficultés_.
-
- (_Mal. im._ I. 9.)
-
-
---GENS DE NOM:
-
- Toute mon ambition est de rendre service aux _gens de nom_ et
- de mérite.
-
- (_Sicilien._ 11.)
-
-
-GENTILLESSE, dans le sens de l’italien _gentilezza_, _noblesse_:
-
- Ce sont des brutaux, ennemis de _la gentillesse_ et du mérite
- des autres villes.
-
- (_Pourc._ III. 2.)
-
-
-GLOIRE, considération personnelle, mérite:
-
- Pourquoi voulez-vous croire
- Que de ce cas fortuit dépende notre _gloire_?
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
- C’est où je mets aussi _ma gloire_ la plus haute.
-
- (_Tart._ II. 1.)
-
-Je mets ma gloire, je fais consister mon mérite principal à vous
-satisfaire.
-
-
-GOBER LE MORCEAU, se laisser prendre, duper tranquillement:
-
- Mais je ne suis pas homme à _gober le morceau_.
-
- (_Éc. des f._ II. 1.)
-
-Métaphore prise de la pêche à la ligne.
-
-
-GOGUENARDERIE:
-
- Oui, mais je l’enverrois promener avec ses _goguenarderies_.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 3.)
-
-
-GRACE; DONNER GRACE, pardonner:
-
- Et l’on _donne grâce_ aisément
- A ce dont on n’est pas le maître.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
-
-GRAIS, Grec:
-
- MARTINE.
-
- Et, ne voulant savoir _le grais_ ni le latin....
-
- (_Fem. sav._ V. 3.)
-
-C’est l’ancienne et légitime prononciation, comme dans _échecs_,
-_legs_. Ce passage nous montre que, du temps de Molière, le peuple la
-retenait encore.
-
-
-GRAND invariable en genre:
-
- Le bal et _la grand bande_, assavoir deux musettes.
-
- (_Tart._ II. 3.)
-
- Vous n’aurez pas _grand peine_ à le suivre, je crois.
-
- (_Ibid._ II. 4.)
-
- Il porte une jaquette à _grands basques plissées_.
-
- (_Mis._ II. 6.)
-
-Dans l’origine de la langue, tout adjectif dérivé d’un adjectif latin
-en _is_, _grandis_, _qualis_, _regalis_, _viridis_, etc., ne changeait
-pas non plus en français pour le féminin.
-
-Il nous reste encore de cet usage, _grand messe_, _grand mère_, _grand
-route_, etc., et, dans le langage du palais, _lettres royaux_.
-
-C’est donc une véritable faute de mettre une apostrophe après _grand_,
-comme si l’_e_ s’élidait.
-
-(Voyez _des Variations du langage français_, p. 226.)
-
---GRAND LATIN, grand latiniste, comme on dit _grand grec_ pour grand
-helléniste:
-
- Je vous crois _grand latin_ et grand docteur juré.
-
- (_Dép. am._ II. 7.)
-
---GRAND SEIGNEUR (LE), pour l’_aristocratie_, _la noblesse_:
-
- O l’ennuyeux conteur!
- Jamais on ne le voit sortir _du grand seigneur_.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-De même _le marquis_, pour _la classe des marquis_.
-
-(Voyez MARQUIS.)
-
-
-GRIMACIERS, hypocrites:
-
- Ils donnent bonnement (les hommes sincèrement vertueux) dans le
- panneau des _grimaciers_, et appuient aveuglément les singes de
- leurs actions.
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
-(Voyez FAÇONNIER.)
-
-
-GROUILLER:
-
- Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois,
- Qu’elle _grouille_ aussi peu qu’une pièce de bois.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-Comme _grouiller_ est devenu, l’on ne sait pourquoi, un terme bas,
-les éditeurs de 1682 ont jugé qu’il était mal séant dans la bouche de
-Célimène, et ils ont fait à Molière l’aumône d’une correction que les
-comédiens se sont empressés d’adopter:
-
- Qu’elle _s’émeut autant_ qu’une pièce de bois.
-
-M. Auger observe qu’il fallait au moins mettre _se meut_ ou _remue_, car
-c’est de cela qu’il s’agit, et non de _s’émouvoir_.
-
-Ces corrections, faites au texte d’un écrivain comme Molière, sont
-autant d’impertinences.
-
- Est-ce que madame Jourdain est décrépite? et la tête lui
- _grouille-t-elle_ déjà?
-
- (_B. gent._ III. 5.)
-
-_Grouiller_ est une forme de _crouller_. La prononciation les
-confondait. _Crouller_, verbe actif ou verbe neutre, _trembler_,
-_agiter_, _ébranler_; en italien, _crollare_: _crollare il capo_,
-_secouer la tête_: «Les fundemens des munz sunt emeuz et _crollez_, kar
-nostre sire est curuciez.» (_Rois_, p. 205.) Les fondements des monts
-sont émus et ébranlés, _concussa et conquassata_.
-
- «Baucent l’oï, si a froncie le nez;
- «_La teste croule_ si a des piez houez.»
-
- (_La bataille d’Arlescamp._)
-
-Baucent _grouille la tête_, secoue la tête.
-
-Il peut être intéressant, pour l’histoire de la langue, d’observer
-que nos pères avaient à la fois _crouler_ et _trembler_, et qu’ils
-distinguaient fort bien l’un de l’autre. En voici un exemple, tiré du
-roman d’Alexandre; il s’agit des prodiges qui signalèrent la naissance
-de ce héros:
-
- «Dieu demonstra par signe qu’il (Alexandre) se feroyt
- cremir[57], car l’on vit l’aer muer, le firmament croissir[58],
- et la _terre crouler_; la mer par lieus rougir, et _les bestes
- trembler_, et les hommes fremir.»
-
- (_Préf. de la Ch. des Saxons._ p. 22.)
-
- [57] _Cremir_, craindre, de _tremere_, pour _tremir_. _Cremir_
- est devenu _craindre_, le _c_ continuant à remplacer le _t_; car
- il semble qu’on dût dire _traindre_.
-
- [58] Craquer.
-
-Ces finesses de nuances n’indiquent pas une langue barbare.
-
- «Quand le souldich l’eut entendu, si _crolla la teste_ et le
- regarda fellement, et dist: Tu has murdry!»
-
- (FROISSART. _Chron._ II. ch. 30.)
-
-
-GUÉRIR, au sens figuré:
-
- NICOLE.
-
- De quoi est-ce que tout cela _guérit_?
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
-A quoi tout cela sert-il?
-
-
-GUEUSER DES ENCENS:
-
- Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens,
- Qu’un auteur qui partout va _gueuser des encens_.
-
- (_Fem. sav._ III. 5.)
-
-
-GUEUX COMME DES RATS:
-
- Tous ces blondins sont agréables.... mais la plupart sont
- _gueux comme des rats_.
-
- (_L’Av._ III. 8.)
-
-L’expression complète eût été: Comme des rats d’église, qui n’y
-trouvent rien à manger. Mais, du temps de Molière, on n’osait pas
-prononcer sur le théâtre le mot _église_; quand on y était réduit, on
-disait _le temple_. (Voyez TEMPLE.)
-
---GUEUX D’AVIS:
-
- Non de ces _gueux d’avis_, dont les prétentions
- Ne parlent que de vingt ou trente millions.
-
- (_Fâcheux._ III. 3.)
-
-
-GUIDE, subst. féminin, comme _sentinelle_; archaïsme:
-
- _La Guide_ des pécheurs est encore un bon livre.
-
- (_Sgan._ I.)
-
- «Elle lit saint Bernard, _la Guide_ des pécheurs[59].»
-
- (RÉGNIER. _Macette._)
-
- [59] Ouvrage ascétique, composé en espagnol par le père Louis de
- Grenade.
-
-_Guide_, terme technique, est resté féminin: CONDUIRE A GRANDES GUIDES.
-
-
-GUIGNER, lorgner du coin de l’œil:
-
- J’ai _guigné_ ceci tout le jour.
-
- (_L’Av._ IV. 6.)
-
-_De guingois_, espèce d’adverbe, pour signifier _de côté_, _de
-travers_, paraît dérivé de _guigner_: _de guingois_, comme _de
-guïgois_. Mme de Sévigné affectionne ce terme familier: _un esprit de
-guingois_.
-
-
-HABILLER; S’HABILLER D’UN NOM:
-
- Le monde aujourd’hui n’est plein..... que de ces imposteurs
- qui.... _s’habillent insolemment du premier nom illustre_
- qu’ils s’avisent de prendre.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
-
-HABITUDE DU CORPS, tenue, maintien, _habitus_:
-
- Cette _habitude du corps_ menue, grêle, noire et velue.
-
- (_Pourc._ I. 11.)
-
-
-HAINE POUR QUELQU’UN, au lieu de _haine contre_:
-
- Ils ont en cette ville _une haine effroyable pour_ les gens de
- votre pays.
-
- (_Pourc._ III. 2.)
-
-
-HANTER QUELQUE PART:
-
- Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
- Ne sauroit-il souffrir qu’aucun _hante céans_?
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-
-HANTISES, FRÉQUENTATION:
-
- Isabelle pourroit perdre dans ces _hantises_
- Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises.
-
- (_Éc. des mar._ I. 4.)
-
-La forme primitive était _hant_, racine du verbe _hanter_:
-
- «Sunt se nettement guardé tes vadlets, e meimement de _hant_ de
- femme?»
-
- (_Rois._ p. 83.)
-
-
-HARDI, employé comme exclamation:
-
- Là, _hardi!_ tâche à faire un effort généreux.
-
- (_Sgan._ 21.)
-
-
-HATÉ, pressé, urgent:
-
- Nous sortions.--Il s’agit d’un fait assez _hâté_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 5.)
-
-
-HAUT, substantif; _un haut_, pour _une hauteur_:
-
- Sur _un haut_, vers cet endroit,
- Étoit leur infanterie.
-
- (_Amph._ I. 1.)
-
-(Voyez GAGNER LE HAUT.)
-
---HAUT DE L’ESPRIT (DU):
-
- Et, les deux bras croisés, _du haut de son esprit_
- Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
---HAUT LA MAIN, sans l’ombre de résistance ou de difficulté:
-
- Vous l’auriez guéri _haut la main_.
-
- (_Pourc._ II. 1.)
-
-Molière a dit aussi _la main haute_:
-
- La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois,
- Et les fait, _la main haute_, obéir à ses lois!
-
- (_Fem. sav._ II. 6.)
-
-Cette expression se rapporte à cette autre, _avoir la haute main
-sur..._; et cette dernière se trouve fréquemment dans les plus vieux
-monuments de notre langue:
-
- «E la malvaise gent e les fils Belial.... _ourent la plus halte
- main envers Roboam_.»
-
- (_Rois._ p. 298.)
-
-On trouve aussi, _avant la main_, pour _haut la main_:
-
- LE PELLETIER.
-
- «Mais pensez-y, de par le diable,
- «Et me payez _avant la main_.»
-
- (_Le nouv. Pathelin._)
-
---LE PORTER HAUT, être fier, orgueilleux:
-
- Détrompez-vous de grâce, et _portez-le moins haut_.
-
- (_Mis._ V. 6.)
-
-Le subst. de l’ellipse paraît être _chef_: portez le chef moins haut.
-
---HAUT DU JOUR (le); midi:
-
- Le roi vint honorer Tempé de sa présence;
- Il entra dans Larisse hier, _sur le haut du jour_.
-
- (_Mélicerte._ I. 3.)
-
---FAIRE UNE HAUTE PROFESSION DE (un infinitif):
-
- Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute
- autre matière, _font une haute profession de ne se point
- laisser surprendre_.
-
- (2e _Placet au Roi_.)
-
-
-HAUTEUR; DE HAUTEUR, hautement, avec hauteur:
-
- ... Pour récompense, on s’en vient _de hauteur_
- Me traiter de faquin, de lâche, d’imposteur.
-
- (_L’Ét._ I. 10.)
-
---HAUTEUR D’ESTIME:
-
- Cette _hauteur d’estime_ où vous êtes de vous.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
-
-HÉROS D’ESPRIT:
-
- Aux encens qu’elle donne à son _héros d’esprit_.
-
- (_Fem. sav._ I. 3.)
-
-
-HEUR, bonheur; d’où vient _heureux_:
-
- Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance
- Que votre _heur_ est certain, s’il est en ma puissance.
-
- (_Dép. am._ II. 2.)
-
- Je vous épouse, Agnès; et cent fois la journée
- Vous devez bénir _l’heur_ de votre destinée.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
- Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort
- Votre Clitandre a _l’heur_ de vous plaire si fort.
-
- (_Mis._ II. 1.)
-
- Lorsque dans un haut rang on a _l’heur_ de paroître,
- Tout ce qu’on fait est toujours bel et bon.
-
- (_Amph._ prol.)
-
---HEURE; A L’HEURE, maintenant, à cette heure, comme dans l’italien
-_allora_:
-
- Parbleu! si grande joie _à l’heure_ me transporte,
- Que mes jambes sur l’heure en caprioleroient,
- Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient.
-
- (_Sgan._ 18.)
-
-
-_HIATUS._
-
-Nos vers sont pleins d’hiatus très-réels pour l’oreille, que l’on se
-contente de masquer aux yeux:
-
- C’est un miracle encor qu’il ne m’ait aujourd’hui
- Enfermée à la _clef, ou_ menée avec lui.
-
- (_Éc. des mar._ I. 2.)
-
- Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
- Font de dévotion _métier et_ marchandise.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
-On en citerait de pareils par centaines dans Boileau, la Fontaine,
-Racine et Molière. Cette remarque a surtout pour but de montrer quelle
-est dans les arts la puissance de l’habitude et de la convention.
-
-Molière ne s’arrête pas à l’hiatus qui résulte de l’interjection:
-
- Un homme à grands canons est entré brusquement,
- En criant: _Holà, Ho!_ un siége promptement.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
- _Là! là! hem, hem!_... écoute avec soin, je te prie.
-
- (_Ibid._ I. 5.)
-
- _Eh! a_-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
-
- (_Pr. d’Él._ I. 4)
-
-
-HOC; ÊTRE HOC:
-
- MARTINE.
-
- .... Mon congé cent fois me fût-il _hoc_,
- La poule ne doit point chanter avant le coq.
-
- (_Fem. sav._ V. 3.)
-
-Le _hoc_ est un jeu de cartes: «Et parce qu’en jouant ces sortes de
-cartes on a coutume de dire _hoc_, de là vient que, dans le discours
-familier, pour dire qu’une chose est assurée à quelqu’un, on dit: _Cela
-lui est hoc_.» (_Dictionn. de l’Acad._)
-
- «Bonne chasse, dit-il, qui l’auroit à son croc!
- «Eh! que n’es-tu mouton, car _tu me serois hoc_.»
-
- (LA FONTAINE.)
-
-Un commentateur reproduit sur ce vers l’explication ci-dessus; mais
-cette explication, tirée du jeu de cartes, n’est point satisfaisante;
-car les cartes furent inventées au XVe siècle seulement, et dès le XIe
-le mot _hoc_ entrait dans une locution analogue à _être hoc_:
-
- «Respundi David: Ci est la lance le rei. Vienge un vadlet, _pur
- hoc_ si l’emport.»
-
- (_Rois._ p. 105.)
-
-Tous ceux qui ont tenté d’expliquer cette locution sont partis de ce
-point que _hoc_ était un mot latin, le neutre du pronom _hic_.
-
-Mais c’est une erreur: _hoc_ est un mot français, un mot de la vieille
-langue, où il signifie _un croc_:
-
- «Un _hoc_ à tanneur, de quoy l’on trait les cuirs hors de
- l’eaue.»
-
- (_Lettres de rémiss._ de 1369.)
-
-(Voyez Du Cange au mot _Hoccus_.)
-
-Du substantif _hoc_ viennent les verbes _hocher_ et _ahocher_ (_hoker_,
-_ahoker_); ce dernier est le même qu’_accrocher_:
-
- «Mes son soupelis _ahocha_
- «A un pel, si qu’il remest la.»
-
- (BARBAZ. _Estula._)
-
-«Mais le surplis du prêtre s’accrocha à un pieu, en sorte qu’il y
-resta.»
-
- «Aussi com un singe _ahoquié_
- «A un bloquel et ataquié.»
-
- (Cité dans DU CANGE à _Hoccus_.)
-
-«Ainsi comme un singe accroché et lié à un bloc.»
-
-Saint-Évremond ne se doutait pas qu’il faisait rimer le mot avec
-lui-même, quand il écrivait:
-
- «Le paradis vous est _hoc_:
- «Pendez le rosaire au _croc_.»
-
-_Cela m’est hoc_ est donc une locution faite, dont le sens revient à:
-cela ne peut me manquer, cela m’est acquis aussi infailliblement que
-si je le tirais de la rivière avec un croc; j’ai _accroché_ cela. Mon
-congé cent fois me fût-il _hoc_, c’est-à-dire, eussé-je _accroché_ cent
-fois mon congé.--_Hoc_ ou _croc_, le nom de l’instrument mis pour celui
-du butin qu’il procure.
-
-Voilà l’explication que j’offre de cette façon de parler, n’empêchant
-point qu’on n’en adopte une meilleure, si on la trouve telle; par
-exemple, celle de Trévoux:
-
-«Ce mot vient du latin _hoc_, qui en gascon veut dire _oui_, ou _ita
-est_; de sorte qu’en disant _cela est hoc_, c’est-à-dire, _oui_ j’y
-consens. Le Languedoc est nommé ainsi comme _langue_ de _hoc_, parce
-qu’on y dit _hoc_ pour _oui_.»
-
-
-HOMMAGES; FAIRE DES HOMMAGES:
-
- _Je lui ai fait des hommages_ soumis de tous mes vœux.
-
- (_Am. magn._ I. 2.)
-
-
-HOMME; ÊTRE HOMME QUI.... être un homme qui...:
-
- _Vous êtes homme qui_ savez les maximes du point d’honneur.
-
- (_G. D._ I. 8.)
-
- Je suis _homme qui_ aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.
-
- (_Bourg. g._ III. 4.)
-
---HOMME DE (un substantif):
-
- Vous êtes _homme d’accommodement_.
-
- (_Pourc._ III. 6.)
-
- _Homme de suffisance, homme de capacité._
-
- (_Mar. forc._ 6.)
-
-
-HONNÊTES DIABLESSES:
-
- Ces dragons de vertu, ces _honnêtes diablesses_,
- Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses....
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-
-HONNEUR, susceptibilité:
-
- Quoi que sur ce sujet votre _honneur_ vous inspire...
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-Votre délicatesse ombrageuse, le soin de votre honneur.
-
-Molière emploie aussi _honneur_ dans le sens général et indéterminé de
-considération personnelle. Alors il y joint une épithète pour fixer la
-nature de cet _honneur_. Il fait dire énergiquement à Alceste, parlant
-du _franc scélérat_ contre lequel il plaide:
-
- Son _misérable honneur_ ne voit pour lui personne.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-Il est tout naturel qu’on dise, en parlant de soi: _Mon honneur_, le
-soin de _mon honneur_; mais appliquer ce mot à un tiers, et y joindre
-une épithète de mépris, c’est ce qui rend l’expression neuve et
-originale; et toutefois elle est si claire et si juste, qu’on n’y prend
-pas garde.
-
-
-HONTE; AVOIR HONTE A (un infinitif):
-
- Monsieur, vous vous moquez; _j’aurois honte à la prendre_.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
-
-HORS DE GARDE (ÊTRE), métaphore prise de l’art de l’escrime:
-
- Léandre pour nous nuire _est hors de garde_ enfin.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
- «Tu vas _sortir de garde_, et perdre tes mesures.»
-
- (CORNEILLE, _Le Menteur_.)
-
---HORS DE PAGE, au figuré, affranchi:
-
- Il faut se relever de ce honteux partage,
- Et mettre hautement notre esprit _hors de page_.
-
- (_Fem. sav._ III. 2)
-
-Il faut observer que cette locution affectée, parce qu’on l’applique
-à l’esprit, est mise dans la bouche de Bélise; ce qui équivaut à une
-censure.
-
---HORS DE SENS; IL EST HORS DE SENS QUE..., _il est invraisemblable,
-absurde de croire que..._:
-
- Mais _il est hors de sens que_ sous ces apparences
- Un homme pour époux se puisse supposer.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-Cela excède les limites du bon sens.
-
-
-HOURETS, mauvais chiens de chasse:
-
- De ces gens qui, suivis de dix _hourets_ galeux,
- Disent _ma meute_, et font les chasseurs merveilleux.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-
-HUCHET, cor de chasse; Voyez PORTEUR DE HUCHET.
-
-
-HUMANISER (S’) DE....:
-
- Que _d’un peu de pitié_ ton âme _s’humanise_.
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
-(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
-
---HUMANISER SON DISCOURS; le mettre à la portée des humains:
-
- Ne paroissez point si savant, de grâce! _humanisez votre
- discours_, et parlez pour être entendu.
-
- (_Critique de l’Éc. des fem._ 7.)
-
-
-HUMANITÉ (L’), le caractère d’homme, la forme humaine:
-
- Doncques, si de parler le pouvoir m’est ôté,
- Pour moi, j’aime autant perdre aussi _l’humanité_.
-
- (_Dép. am._ II. 7.)
-
---L’HUMANITÉ, au sens philosophique:
-
- Va, va, je te le donne pour l’amour de _l’humanité_.
-
- (_D. Juan._ III. 2.)
-
-Molière a devancé le XVIIIe siècle dans cette acception du mot
-_humanité_, que la philosophie moderne a rendue depuis si commune.
-Au XVIIe siècle, on entendait par _l’humanité_ une vertu analogue
-à la charité, mais non l’ensemble du genre humain, considéré
-philosophiquement comme une seule famille.
-
-
-HUMEUR SOUFFRANTE, endurante:
-
- Des hommes en amour d’une _humeur si souffrante_,
- Qu’ils vous verroient sans peine entre les bras de trente.
-
- (_Fâcheux._ II. 4.)
-
-Sur ce mot _humeur_, j’observerai qu’il avait encore du temps de
-Corneille un sens qu’on a laissé perdre depuis, et qui persiste dans
-l’anglais _humour_; si bien que beaucoup de gens, désespérant de faire
-sentir toute la force et la grâce du mot anglais, le transportent dans
-notre langue comme ils font du mot _fashion_, qui n’est que notre
-_façon_, et de bien d’autres.
-
- CLITON.
-
- «Par exemple, voyez: aux traits de ce visage,
- «Mille dames m’ont pris pour homme de courage;
- «Et sitôt que je parle, on devine à demi
- «Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.
-
- CLÉANDRE.
-
- «Cet homme a de l’_humeur_.
-
- DORANTE.
-
- C’est un vieux domestique
- «Qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique.»
-
- (_La Suite du Menteur._ III. 1.)
-
-Cette remarque a échappé à Voltaire, qui en a fait de moins importantes.
-
-
-HYMEN (L’) DE, c’est-à-dire, avec:
-
- Comme il a volonté
- De me déterminer à _l’hymen d’Hippolyte_.
-
- (_L’Ét._ II. 9.)
-
- Chercher dans _l’hymen d’une_ douce et sage personne la
- consolation de quelque nouvelle famille.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
- La promesse accomplie
- Qui me donna l’espoir de _l’hymen de Célie_.
-
- (_Sgan._ 23.)
-
- Mon fils, _dont_ votre fille acceptoit _l’hyménée_.
-
- (_Ibid._ 24.)
-
- Et _l’hymen d’Henriette_ est le bien où j’aspire.
-
- (_Fem. sav._ I. 4.)
-
-
-ICI AUTOUR:
-
- Depuis quelque temps il y a des voleurs _ici autour_.
-
- (_D. Juan._ III. 2.)
-
---ICI DEDANS:
-
- Vite, venez nous tendre _ici dedans_ le conseiller des grâces.
-
- (_Préc. rid._ 7.)
-
-Pour _ici dedans_, on disait, au moyen âge, _ci ens_, et plus tard
-_céans_. Aujourd’hui on ne dit plus rien du tout, car les tyrans de la
-grammaire ont proscrit _ici dedans_.
-
---ICI DESSOUS:
-
- J’ai crainte _ici dessous_ de quelque manigance.
-
- (_L’Ét._ I. 4.)
-
-_Ici dessous_ comme _ici dedans_, bonnes et utiles expressions qui ont
-disparu, et qu’on n’a point remplacées.
-
-Ces anciennes façons de parler _ici dedans_, _ici dessus_, _ici
-dessous_, persistent en Picardie.
-
-
-IDOLE, ironiquement, UNE IDOLE D’ÉPOUX:
-
- Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants
- _Qu’une idole d’époux_ et des marmots d’enfants!
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
-
-IGNORANT DE QUELQUE CHOSE:
-
- Ce sont gens de difficultés (les avocats), et qui sont
- _ignorants des détours de la conscience_.
-
- (_Mal. im._ I. 9.)
-
-C’est un latinisme: _inscius rei_.
-
-Nous construisons de même avec le génitif le verbe _ignorer_, ce que ne
-faisaient pas les Latins:
-
- «Monsieur l’abbé, _vous n’ignorez de rien_,
- «Et ne vis onc mémoire si féconde.»
-
- (J.-B. ROUSSEAU. _Épigr._)
-
-
-IL COUTE, impersonnel, pour _il en coûte_:
-
- Et je sais ce qu’_il coûte_ à de certaines gens,
- Pour avoir pris les leurs (leurs femmes) avec trop de talents.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-
-IL N’EST PAS QUE...:
-
- Mais peut-être _il n’est pas que_ vous n’ayez bien vu
- Ce jeune astre d’amour, de tant d’attraits pourvu.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
-Il n’est pas (possible) que.....
-
-Cette manière d’employer _que_ est toute latine. _Hoc est quod ad vos
-venio_ (PLAUTE), c’est cela _que_ je viens à vous.
-
-
-IL Y VA DU MIEN, DU VÔTRE:
-
- A déboucher la porte _il iroit trop du vôtre_.
-
- (_Remercîment au Roi._ 1663.)
-
-Molière a supprimé l’_y_ pour le soin de l’euphonie, ou plutôt cet _y_
-s’absorbe dans celui de _irait_. C’était originairement la coutume,
-non-seulement pour l’_i_, mais pour toute voyelle:
-
- «Seignurs baruns, _ki i_ purruns enveier?»
-
- (_Roland._ st. 18.)
-
- «Le duc Og_er e_ l’arcevesque Turpin.»
-
- (_Ibid._ st. 12.)
-
- «La fame s’en prist _à a_percoivre.»
-
- (_La Bourse pleine de sens._ v. 18.)
-
-On ne compte dans la mesure qu’un seul _i_, un seul _a_, un seul _e_.
-
-(Voyez _des Variations du langage français_, p. 192, 193.)
-
-_Le mien_, _le vôtre_, dans cette locution sont au neutre, signifiant
-_mon intérêt_, _votre intérêt_, ou _mon bien_ et _le vôtre_, comme en
-latin _meum_, _tuum_: «Nil addo _de meo_,» (CICER.) Je n’y ajoute rien
-_du mien_. «Tetigin’ _tui_?» (TER.) Ai-je rien pris _du tien_?
-
-
-IL _supprimé_ après _voilà_:
-
- Eh bien! _ne voilà pas_ mon enragé de maître?
-
- (_L’Ét._ V. 7.)
-
- _Ne voilà pas_ de mes mouchards qui prennent garde à ce qu’on
- fait?
-
- (_L’Av._ I. 3.)
-
- Ne _voilà pas_ ce que je vous ai dit?
-
- (_G. D._ III. 12.)
-
---IL; deux _il_ se rapportant à des sujets divers:
-
-L’éloge de Louis XIV, dans le ve acte de _Tartufe_, présente un
-singulier exemple de mauvais style, où l’incorrection des deux _il_ se
-montre plusieurs fois. Cette tirade, si souvent reprochée à Molière,
-vaut la peine d’être examinée. Molière commence par dire de Louis XIV:
-
- Il donne aux gens de bien une gloire immortelle,
- _Mais_ sans aveuglement il fait briller ce zèle;
- Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur
- A tout ce que les faux doivent donner d’horreur.....
-
-Ce _mais_ et cette remarque ne semblent-ils pas dire que d’ordinaire
-l’amour de la vertu exclut la haine du vice?
-
- D’abord _il_ (le roi) a percé par ses vives clartés
- Des replis de _son cœur_ toutes ces lâchetés.
-
-_Son cœur_ est le cœur de Tartufe.
-
- _Venant_ vous accuser, _il_ s’est trahi lui-même;
-
-Le sujet change: _il_ n’est plus le roi, c’est Tartufe.
-
- Et, par un juste trait de l’équité suprême,
- S’est découvert au prince un fourbe renommé,
- Dont sous un autre nom _il_ étoit informé.
-
-_Il_ revient au monarque; _sous un autre nom_ s’applique à Tartufe, et
-non pas à Louis XIV; c’est Tartufe qui était connu sous un autre nom.
-
- Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
- _Sa_ lâche ingratitude et _sa_ déloyauté.
-
-On ne s’exprimerait pas autrement si c’était Louis XIV qui se repentît
-d’avoir été ingrat et déloyal envers Orgon.
-
- A _ses_ autres horreurs _il_ a joint cette suite,
-
-Le roi a joint cette suite, ou ce supplément, aux autres horreurs de
-Tartufe.
-
- Et ne m’a jusqu’ici soumis _à sa conduite
- Que_ pour voir l’impudence aller jusques au bout.
-
-_Sa conduite_, pour dire que Tartufe commandait à l’exempt.
-
- Oui, de tous vos papiers, dont _il_ (Tartufe) se dit le maître,
- _Il_ (le roi) veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
-
-Tant d’impropriété de termes, d’incorrection et de négligence, feraient
-à bon droit soupçonner que ce morceau de placage n’est pas de Molière.
-Molière en aura donné l’idée et confié l’exécution à quelqu’un des
-versificateurs de sa troupe. C’est ce qui expliquerait l’étrange
-disparate de cette tirade dans une pièce qui, parmi toutes celles de
-Molière, peut réclamer le prix du style.
-
-Enfin, si Molière a versifié lui-même ce passage, il fallait qu’il
-n’attachât guère d’importance à la matière.
-
- L’amant n’a point de part à ce transport brutal.
- Il a pour vous, ce cœur, pour jamais y penser,
- Trop de respect, trop de tendresse:
- Et si de faire rien à vous pouvoir blesser
- _Il_ avoit eu la coupable foiblesse,
- De cent coups à vos yeux _il_ voudroit le percer.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
-Le premier _il_ se rapporte au cœur; le second, à l’amant, qui est
-nommé dans la phrase précédente.
-
-Peut-être faudrait-il lire _se percer_; mais aucune édition ne le donne.
-
-Enfin le _Malade imaginaire_ offre de fréquents exemples de cette
-incorrection:
-
- Tout le spectacle se passe sans qu’_il_ (le berger) y donne la
- moindre attention. Mais _il_ se plaint qu’_il_ est trop court,
- parce qu’_en finissant il_ se sépare de son adorable bergère.
-
- (_Mal. im._ II. 6.)
-
-Le premier _il_ représente le berger; le second, le spectacle; et le
-troisième, encore le berger. _En finissant_, qui grammaticalement ne
-peut se rapporter qu’au berger, se rapporte au spectacle.
-
-On lit dans la même scène:
-
- Des manières de vers libres _tels que_ la passion et la
- nécessité _peuvent faire trouver_.
-
- (_Ibid._)
-
-Il paraît qu’il faut _en_ ou _les faire trouver_.
-
- On l’avertit que le père de la belle a conclu _son_ mariage
- avec un autre.
-
- (_Ibid._)
-
-_Son_ ne désigne pas le mariage du père, comme la phrase le ferait
-entendre, mais celui de la belle.
-
-Cette pièce est de toutes celles de Molière la plus négligemment
-écrite. On y sent en quelque sorte la rapidité de l’auteur fuyant
-devant la mort, qui l’atteignit à la quatrième représentation. Au
-reste, cette faute d’employer dans la même phrase deux _il_ relatifs à
-des sujets différents, se rencontre dans les meilleurs écrivains. En
-voici un exemple de Pascal:
-
- «Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre jugés
- de la disposition de leurs pénitents, puisqu’_ils_ (les
- confesseurs) sont obligés de les croire sur leur parole, lors
- même qu’_ils_ (les pénitents) ne donnent aucun signe suffisant
- de douleur.»
-
- (10e _Prov._)
-
-Et l’on sait pourtant avec quel soin les Provinciales étaient
-travaillées! Mais nul n’est exempt de faillir, ni Pascal, ni Molière,
-ni Bossuet.
-
---IL surabondant:
-
- Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut,
- Ma tante; et bel esprit, _il_ ne l’est pas qui veut!
-
- (_Fem. sav._ III. 2.)
-
-Cette tournure a une naïveté qui donne du piquant à l’adage. On se
-tromperait fort de prendre cet _il_ pour une cheville commandée par la
-mesure.
-
- Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi
- S’est-_il_ donné le temps d’en recevoir la loi.
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
- «La source de tout le mal est que _ceux qui_ n’ont pas craint
- de tenter au siècle passé la réformation par le schisme, ne
- trouvant point de plus fort rempart contre leurs nouveautés que
- la sainte autorité de l’Église, _ils_ ont été obligés de la
- renverser.»
-
- (BOSSUET. _Or. fun. de la r. d’A._)
-
---IL, construit avec _qui_, dans le sens de _celui qui_:
-
- _Il_ est bien heureux _qui_ peut avoir dix mille écus chez soi!
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
-Corneille a dit de même:
-
- «_Il_ passe pour tyran _quiconque_ s’y fait maître.»
-
- (_Cinna._ II. 1.)
-
-Sur quoi voici la remarque de Voltaire: «Cet _il_ était autrefois un
-tour très-heureux; la tyrannie de l’usage l’a aboli.»
-
- «_Qui_ se contraint au monde, _il_ ne vit qu’en torture.»
-
- (REGNIER, sat. XV.)
-
- «Et _qui_ jeune n’a pas grande dévotion,
- «Il faut que pour le monde à le feindre _il_ s’exerce.»
-
- (_Id._ sat. XIII.)
-
- «Ha, ha! _il_ n’a pas paire de chausses _qui_ veult!»
-
- (_Gargantua._ I. 9.)
-
-Pathelin fait au drapier compliment sur son activité:
-
- LE DRAPIER.
-
- «Que voulez-vous? _il_ faut songer
- «_Qui_ veult vivre, et soustenir peine.»
-
- (_Pathelin._)
-
---IL N’EST QUE DE (un infinitif), il n’est rien tel que de...:
-
- Ma foi, _il n’est que de jouer d’adresse_ en ce monde.
-
- (1er _Interm. du Malade im._ sc. 6.)
-
---IL M’ENNUIE. (Voyez ENNUYER) (s’):
-
---IL Y A, CE QU’IL Y A (s.-ent. _à faire_):
-
- Or sus, mon fils, savez-vous _ce qu’il y a_? C’est qu’il faut
- songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour.
-
- (_L’Av._ IV. 3.)
-
-
-ILLUSTRE; UN ILLUSTRE substantivement:
-
- Madame, voilà _un illustre_!
-
- (_Pourc._ I. 3.)
-
-
-IMBÉCILE, au sens du latin _imbecillis_:
-
- Est-il rien de plus foible et de plus _imbécile_!
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-_Imbécile_ ne fait qu’exprimer plus fortement, et avec une légère
-nuance de mépris, l’idée de faiblesse.
-
- «Taisez-vous, nature _imbécile_!»
-
- (PASCAL. _Pensées._)
-
-
-IMPÉTUOSITÉ DE PRÉVENTION. (Voyez BRUTALITÉ.)
-
-
-IMPOSER, pour _en imposer_, mentir.
-
-Tous les grammairiens font une loi d’exprimer _en_ dans ce sens;
-Molière ne le met jamais:
-
- Jamais l’air d’un visage,
- Si ce qu’il dit est vrai, _n’imposa davantage_.
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
- C’est bien assez pour moi qu’il m’ait désabusé
- De voir par quels motifs _tu m’avois imposé_.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
- Faites-moi pis encor: tuez-moi si _j’impose_.
-
- (_Dép. am._ I. 4.)
-
- Vous verrez si _j’impose_, et si leur foi donnée
- N’avoit pas joint leurs cœurs depuis plus d’une année.
-
- (_Éc. des mar._ III. 6.)
-
- Je ne sais pas s’il _impose_;
- Mais il parle sur la chose
- Comme s’il avoit raison.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
- Hélas! à vos paroles je puis répondre ici, moi, que vous
- _n’imposez point_.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
- «On demande s’il ne lui seroit pas plus aisé _d’imposer_ à
- celle dont il est aimé, qu’à celle qui ne l’aime point.»
-
- (LA BRUYÈRE, ch. III.)
-
-Tout le XVIIe siècle a parlé ainsi.
-
-«Quelques écrivains, dit Bouhours, ont voulu établir _imposturer_. Le
-public s’est contenté du verbe _imposer_, qui signifie la même chose:
-_vous imposez_; _il impose à tout l’univers_.» (_Rem. nouv._)
-
-La Touche, qui écrivait en 1730, dit pareillement: «_Imposer_ tout seul
-veut dire _mentir_.» (_Art de bien parler françois._ II. p. 23.)
-
-La distinction entre _imposer_ et _en imposer_, dont le premier se
-prendrait en bonne part, _imposer du respect_, et l’autre en mauvaise
-pour _tromper_, est donc une subtilité chimérique, invention des
-grammairiens de notre âge. M. N. Landais, par exemple, après avoir cité
-la phrase de la Bruyère, ajoute: «C’est une faute: il fallait d’_en
-imposer_.» M. Boniface s’y accorde. Mais d’où vient à M. Landais et à
-M. Boniface l’autorité sur Molière et sur la Bruyère?
-
-Les Latins disaient _imponere_ tout seul pour signifier mentir.
-_Imposuit Catoni._ (CICER.) _Imposuit mihi caupo._ (MARTIAL.)
-_Præfectis Antigoni imposuit._ (CORN. NEPOS.)--Il a trompé Caton;--le
-cabaretier m’a dupé;--il donna le change aux lieutenants d’Antigonus.
-
-Quand la pythonisse d’Endor reconnut l’ombre de Samuel, elle s’écria
-vers Saül: _Quare imposuisti mihi?_ Pourquoi _m’avez-vous imposé_ par
-votre déguisement?» (_Rois_, I, cap. 28.)
-
---IMPOSER, verbe actif, comme IMPUTER; IMPOSER UNE TACHE A QUELQU’UN:
-
- On ne peut _imposer de tache_ à cette fille.
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
---IMPOSER A QUELQU’UN, dans le même sens:
-
- «Quand Diana rapporte avec éloge les sentiments de
- Vasquez....... il n’est ni calomniateur ni faussaire, et vous
- ne vous plaignez point _qu’il lui impose_; au lieu que quand
- je représente ces mêmes sentiments de Vasquez, mais sans le
- traiter de phénix, je suis un imposteur, un faussaire, et un
- corrupteur de ses maximes.»
-
- (PASCAL. 11e _Prov._)
-
-Dans l’affaire de Carrouge et Legris, la jeune dame de Carrouge
-accusait Legris de lui avoir fait violence:
-
- «Jacques Legris s’excusoit trop fort, et disoit que rien n’en
- estoit, et que la dame _lui imposoit_ induement.»
-
- (FROISSART. _Chron._ III. ch. 49.)
-
-
-IMPRESSIONS:
-
- La jalousie a des _impressions_
- Dont bien souvent la force nous entraîne.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
-
-IMPRIMER; ÊTRE IMPRIMÉ DE QUELQUE CHOSE, en garder une impression
-profonde, en style néologique, en être _impressionné_:
-
- Et pourtant Trufaldin
- Est si bien _imprimé de ce conte badin_...
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
-La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie, dit: «La
-mémoire des choses _dont_ nous nous sommes vus le plus fortement
-_imprimés_.»
-
-(Voyez plus bas S’IMPRIMER QUELQUE CHOSE.)
-
-On ne voit pas pourquoi M. Auger blâme cette expression dans la Bruyère
-et dans Molière. Il prétend que «_Imprimé_ se dit de ce qui a fait
-l’impression, et non de ce qui l’a reçue.» Qu’est-ce qui autorise cette
-loi? Qui est-ce qui l’a portée? Où? Ce sont les questions qu’on a
-toujours à faire aux grammairiens.
-
-_Imprimer_ a fait _impression_; _impression_ a produit, de notre
-temps, _impressionner_, qui ne manquera pas d’engendrer, au premier
-jour, _impressionnement_. Pourquoi d’_impressionnement_ ne ferait-on
-pas _impressionnementer_, comme d’_ornement_ nous avons vu sortir
-_ornementer_? C’est ainsi qu’on _enrichit_ la langue!
-
---IMPRIMER DE L’AMOUR:
-
- Sachez donc que vos vœux sont trahis
- Par _l’amour_ qu’une esclave _imprime_ à votre fils.
-
- (_L’Ét._ I. 9.)
-
-Nous disons encore bien imprimer de la crainte, de la terreur, du
-respect: pourquoi pas de l’amour? Ce dernier sentiment peut être aussi
-vif, aussi soudain et aussi profond que les autres. On ne voit pas d’où
-naîtrait la distinction.
-
---IMPRIMER (S’) QUELQUE CHOSE:
-
- Là, regardez-moi là durant cet entretien,
- Et jusqu’au moindre mot _imprimez-le-vous_ bien.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
-Si l’on peut dire _s’imprimer quelque chose_, la conséquence rigoureuse
-sera qu’on puisse dire _être imprimé de quelque chose_, contrairement à
-la remarque de M. Auger, qui blâme cette façon de parler.
-
-
-INCLINER QUELQU’UN A ou VERS UNE PERSONNE:
-
- Et je sais encor moins comment votre cousine
- Peut être la personne _où_ son penchant _l’incline_.
-
- (_Mis._ IV. 1.)
-
-
-INCOMMODÉ; peu accommodé des biens de la fortune:
-
- Vous êtes la grande protectrice du mérite _incommodé_; et tout
- ce qu’il y a de vertueux indigents au monde va débarquer chez
- vous.
-
- (_Am. mag._ I. 6.)
-
- «Revenons donc aux personnes _incommodées_, pour le soulagement
- desquelles nos pères....... assurent qu’il est permis de
- dérober.»
-
- (PASCAL. 8e _Provinciale_.)
-
-(Voyez ACCOMMODÉ.)
-
-
-INCONGRUITÉ DE BONNE CHÈRE:
-
- Vous y trouverez des _incongruités de bonne chère_ et des
- barbarismes de bon goût.
-
- (_B. gent._ IV. 1.)
-
-
-INDÉFENDABLE:
-
- CLIMÈNE (_précieuse ridicule_).
-
- Cette pièce (_l’École des Femmes_), à le bien prendre, est tout
- à fait _indéfendable_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
-Ce mot paraît un barbarisme forgé par la précieuse; Furetière ne le
-donne pas, non plus que Trévoux. Montaigne a dit: «La faiblesse d’une
-cause _indéfensible_.»
-
-
-_INDICATIF PRÉSENT_ après _que_, où nous mettrions le subjonctif:
-
- Vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que _vous
- avez_ raison.
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
- Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait! _Il semble_ qu’il
- est en vie, et qu’il s’en va parler.
-
- (_Ibid._ V. 5.)
-
-
-INDIENNE, substantivement; UNE INDIENNE, robe de chambre de toile des
-Indes:
-
- Je me suis fait faire cette _indienne-ci_.
-
- (_B. gent._ I. 1.)
-
-
-_INFINITIF_, gouverné par un autre sujet que celui de la phrase:
-
- _Il_ ne vous a pas faite une belle personne,
- Afin de mal _user_ des choses qu’il vous donne.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
-_Il_, le ciel, ne vous a pas faite, _etc._.... afin _d’user_..... non
-pas afin qu’_il_ use, mais afin que _vous usiez_. La familiarité du
-dialogue semble autoriser cette légère irrégularité, surtout quand
-l’équivoque n’est pas possible.
-
- _Elle_ (la demande) me touche assez pour _m’en charger_
- moi-même.
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
-Pour que _je_ m’en charge moi-même.
-
---DEUX INFINITIFS _de suite_:
-
- J’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas _me souffrir_
- longtemps _pousser_ des soupirs.
-
- (_D. Juan._ II. 2.)
-
---INFINITIF ACTIF avec le sens passif:
-
- Nous avons en main divers stratagèmes tout prêts _à produire_
- dans l’occasion.
-
- (_Pourc._ I. 3.)
-
-C’est-à-dire, _à être produits_.
-
-
-INFLEXIBLE; ÊTRE INFLEXIBLE A QUELQU’UN:
-
- Si tu _m’es inflexible_,
- Je m’en vais me tuer!
-
- (_L’Ét._ II. 7.)
-
-
-INGÉRER (S’) DE QUELQUE CHOSE, dans quelque chose:
-
- Et vous êtes un impertinent, de _vous ingérer des affaires
- d’autrui_.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 2.)
-
-
-INSTANCE, pour renchérir sur le mot _soin_; _instance à faire quelque
-chose_:
-
- Et notre plus grand soin, notre _première instance_
- Doit être _à le nourrir_ du suc de la science.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-
-INSTRUIT DANS, instruit de...:
-
- Et ce que le soldat _dans son devoir instruit_
- Montre d’obéissance au chef qui le conduit...
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
-
-INTERDIRE (S’), verbe réfléchi:
-
- Achevez de lire;
- Votre âme, pour ce mot, ne doit point _s’interdire_.
-
- (_D. Garc._ II. 6.)
-
-
-INTÉRESSER A, ayant pour sujet un nom autre qu’un nom de personne:
-
- _Mon devoir m’intéresse_,
- Mon père, _à_ dégager bientôt votre promesse.
-
- (_Sgan._ 23.)
-
-_Intéresser à_ est ici comme _obliger à_, _engager à_.
-
---S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE:
-
- De vos premiers progrès j’admire la vitesse,
- Et _dans l’événement_ mon âme _s’intéresse_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
-
-INTERPRÉTER A, c’est-à-dire, au sens de:
-
- Aux faux soupçons la nature est sujette,
- Et c’est souvent _à mal_ que le bien s’_interprète_.
-
- (_Tart._ V. 3.)
-
- Je dois _interpréter à charitable soin_
- Le désir d’embrasser ma femme?...
-
- (_Ibid._)
-
-
-INTIME (UN), substantivement:
-
- Non, non; c’est _mon intime_, et sa gloire est la mienne.
-
- (_Éc. des fem._ V. 7.)
-
-
-INTRÉPIDITÉ DE BONNE OPINION:
-
- La constante hauteur de sa présomption,
- Cette _intrépidité de bonne opinion_....
-
- (_Fem. sav._ I. 3.)
-
-
-INTRIGUET; GENS DE L’INTRIGUET:
-
- Et que toute notre famille
- Si proprement s’habille,
- Pour être placée au sommet
- De la salle où l’on met
- _Les gens de l’intriguet_.
-
- (_Ballet des Nations_, à la suite du _B. gent._)
-
-Les gens de la basse intrigue, les chevaliers d’industrie. Les
-anciennes éditions ont _entriguet_. Les mots latins _in_ et _inter_
-faisant en français _en_ et _entre_, la véritable forme du mot serait
-effectivement _entrigue_, de _intricare_; et il paraît qu’on l’a
-d’abord dit ainsi.
-
-Notre langue est de double formation. Dans les mots formés à une bonne
-époque, _in_, _inter_ sont toujours traduits _en_, _entre_; dans les
-mots de création moderne, on a tout simplement transcrit le radical
-latin.
-
-De la première formation sont: _engager_, _enhardir_, _engendrer_,
-_entreprendre_, _entretenir_, _etc._, _etc._
-
-De la seconde: _inventer_, _introduire_, _inspirer_, _imprimer_ (jadis
-_empreindre_), _s’ingénier_ (primitivement _engigner_), _intermède_
-(primitivement _entremets_), _intention_, substantif nouveau du vieux
-verbe _entendre_, _etc._, _etc._
-
-
-_INVERSION._
-
- Ah! Octave, _est-il vrai ce que_ Silvestre vient de dire à
- Nérine, que votre père est de retour, et qu’il veut vous marier?
-
- (_Scapin._ I. 3.)
-
-Pour juger l’excellence et la rapidité de ce tour, il n’y a qu’à
-rétablir la construction et l’ordre grammatical ordinaires: «_Ce que_
-Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour et qu’il
-veut vous marier, _est-il vrai_?»
-
-Il y a longtemps que l’esprit a saisi cette question; aussi quand
-elle arrive est-elle superflue. L’art de celui qui parle est de ne
-point se laisser devancer par la pensée de celui qui écoute. De là les
-constructions renversées, pour être naturelles.
-
---INVERSION DU PRONOM après un subjonctif, en supprimant _que_:
-
- Ah! tout cela n’est que trop véritable;
- Et plût au ciel le _fût-il moins_!
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
-L’harmonie est bien plus douce par ce tour que par la construction
-ordinaire:
-
- Et plût au ciel qu’il le fût moins!
-
-
-INVITÉ DE....
-
- Ils avoient vu une galère turque, où on les avoit _invités
- d’entrer_.
-
- (_Scapin._ III. 3.)
-
-
-J’AI PEUR, en phrase incidente, pour _j’en ai peur_, _je le crains_:
-
- La défense, _j’ai peur_, sera trop tard venue.
-
- (_Mélicerte._ I. 5.)
-
-
-JALOUSIE DE QUELQU’UN au sujet de quelqu’un:
-
- Toute _la jalousie_ que vous pourriez avoir conçue _de_
- monsieur votre mari.
-
- (_B. gent._ V. 7.)
-
-Molière a construit le substantif comme son adjectif: _jaloux de_,
-_jalousie de_.... Ce _de_ est le latin _de_, touchant, relativement à.
-
-
-JAMBE; RENDRE LA JAMBE MIEUX FAITE, ironiquement, pour exprimer qu’une
-chose est sans application utile:
-
- NICOLE. Oui, ma foi, _cela vous rendroit la jambe bien mieux
- faite_!
-
- (_Bourg. gent._ III. 3.)
-
-
-JE, pronom singulier joint à un verbe au pluriel: _je sommes_,
-_j’avons_, _je parlons_, etc:
-
- MARTINE.
-
- Ce n’est point à la femme à parler, et _je sommes_
- Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.
-
- (_Fem. sav._ V. 3.)
-
- Mon Dieu, _je n’avons_ point étuguié comme vous!
- Et _je parlons_ tout droit comme on parle cheux nous.
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
-Pierrot, Charlotte et Mathurine, dans _Don Juan_, usent également de
-cette façon de parler, qui attire à la pauvre Martine cette réprimande
-de Bélise:
-
- Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel!
- _Je_ n’est qu’un singulier, _avons_ est un pluriel.
- Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?
-
-Mais il est bon de savoir qu’avant de se trouver dans la bouche des
-servantes et des paysans, cette façon de parler avait été dans celle
-des savants et des princes. Henri Estienne en rend témoignage dans
-ses _Dialogues du langage françois italianisé_:--«Ce sont les mieux
-parlants qui prononcent ainsi, «_j’allons_, _je venons_, _je disnons_,
-_je soupons_.»
-
-Cette faute, dont il accuse les courtisans de Henri III, remonte
-beaucoup plus haut, puisqu’on lit, dans une lettre autographe de
-François Ier à M. de Montmorency:
-
- «_J’avons_ espérance qu’y fera beau tems, veu ce que disent les
- estoiles que _j’avons_ eu le loysir de veoir.»
-
- (_Lett. de la Reine de Navarre._ I. 467.)
-
-Il y a plus, cette locution est consignée dans la grammaire de
-Palsgrave:
-
- «_I finde in comon speche suche maners of speking_, je trouve
- dans le commun langage ces façons de parler...... Cependant
- que j’_irons_ au marché, pour _nous irons_;--j’_avons_ bien
- bu, pour _nous avons_;--_allons m’en_, de par le diable! pour
- _allons-nous-en_;--_j’allons_ bien, pour _nous allons bien_.»
-
- (_Of the verbe, folio 125 au verso._)
-
-(Voyez OUS et _des Variations du lang. fr._, p. 290-293).
-
-
-JE SOIS, par exclamation; que je sois:
-
- _Je sois exterminé_ si je ne tiens parole!
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
-
-JETER DES MENACES, DES LARMES:
-
- Cette doña Elvire,....... dont l’âme irritée ne _jetoit que
- menaces_ et ne respiroit que vengeance...
-
- (_D. Juan._ IV. 9.)
-
- _Je jette des larmes de joie._
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
---JETER UN OBSTACLE _à quelque chose_:
-
- Et je ne voudrois point, par des efforts trop vains,
- _Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins_.
-
- (_D. Garcie._ V. 3.)
-
-
-JEU; A JEU SUR:
-
- Battre un homme _à jeu sûr_ n’est pas d’une belle âme.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
-
-_JEU DE MOTS AFFECTÉ:_
-
- Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foible, hélas!
- Se _rendit_ à des soins qu’on ne lui _rendoit_ pas.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
-Le _Dépit amoureux_ est le second[60] ouvrage de Molière, qui était
-encore, en ce temps-là, l’écolier des Italiens et des Espagnols.
-
- [60] Suivant l’opinion reçue et l’ordre adopté. Je crois,
- après un mûr examen, que ce fut le premier. L’_Étourdi_ et le
- _Dépit_ ayant été composés en province, on n’a pu en savoir la
- chronologie très-authentique. Il est certain que l’_Étourdi_, par
- rapport à la conception comme par rapport au style, montra un
- progrès immense sur le _Dépit_.
-
-
-JOCRISSE; FAIRE LE JOCRISSE:
-
- MARTINE.
-
- Je ne l’aimerois point s’_il faisoit le jocrisse_.
-
- (_Fem. sav._ V. 3.)
-
- Et demeure les bras croisés comme _un jocrisse_.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
-Le Dictionnaire de Trévoux donne le nom de _Jocrisse_ et le dicton
-populaire où il s’encadre, mais il ne révèle rien sur l’origine de ce
-personnage, qui paraît nous être venu d’Italie.
-
-
-JOINDRE pour _rejoindre_:
-
- Allons vite _joindre_ notre provincial.
-
- (_Pourc._ I. 3.)
-
-
-JOINT, adverbialement:
-
- La mémoire du père à bon droit respectée,
- _Joint_ au grand intérêt que je prends à la sœur,
- Veut que du moins l’on tâche à lui rendre l’honneur.
-
- (_Éc. des Mar._ III. 4.)
-
-Ce n’est pas la mémoire unie à l’intérêt; c’est la mémoire du père à
-bon droit respectée, _cela joint_ à l’intérêt que..... _etc._ _Joint_
-embrasse d’une manière complexe l’idée du vers précédent.
-
-On disait autrefois, _joint que_, invariable: cela signifie, dit
-Furetière, _ajoutez-y que_:
-
- «_Joint encore qu’_il falloit avoir fini bientôt, et passer
- rapidement dans un pays!»
-
- (BOSSUET. _Hist. univ._ I. 11e part. § 5.)
-
-Le participe _joint_ a remplacé dans ces locutions le vieil adverbe
-_jouxte_, _juxta_.
-
-
-JOUER, actif, suivi d’un nom de chose, éluder:
-
- Jusqu’ici vous avez _joué mes accusations_.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
-Les Latins aussi ne disaient _ludere_ en ce sens qu’avec un nom de la
-personne:
-
- «Sat me lusistis; ludite nunc alios.»
-
-Cependant on trouve aussi, dans Pétrone, _ludere vestigia_, manquer
-sous le pied.
-
---JOUER AU PLUS SUR:
-
- Pour _jouer au plus sûr_,
- Il faut me l’amener dans un lieu plus obscur.
-
- (_Éc. des fem._ V. 2.)
-
---JOUER (SE), mis absolument comme _jouer_:
-
- Que veut dire ceci? _Nous, nous jouons_, je croi.
-
- (_Mélicerte._ I. 2.)
-
-
-JOUR, au figuré, notion, connaissance:
-
- Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu,
- Du trait qu’elle a joué _quelque jour soit venu_.
-
- (_Éc. des f._ IV. 6.)
-
---JOUR A, facilité à:
-
- Je veux vous faire _un peu de jour à la pouvoir entretenir_
-
- (_Sicilien._ 10.)
-
---DONNER UN JOUR, _donner une couleur_, _considérer sous un aspect_:
-
- Du semblables erreurs, _quelque jour qu’on leur donne_,...
-
- (_Amph._ III. 8.)
-
-
-JUDAS, adjectivement, pour _traître_:
-
- COVIELLE. Que cela est _Judas_!
-
- (_B. gent._ III. 10.)
-
-
-JUDICIAIRE, jugement; AVOIR QUELQUE MORCEAU DE JUDICIAIRE:
-
- Vous êtes-vous mis dans la tête que Léonard de
- Pourceaugnac...... n’ait pas là-dedans quelque _morceau de
- judiciaire_ pour se conduire?
-
- (_Pourc._ II. 7.)
-
-J’observe qu’on devrait écrire _morseau_, car ce mot est un diminutif
-de _mors_, _un mors de pain_, formé du verbe _mordre_, qui faisait
-au participe passé _mors_, d’où _morceler_ (qui serait mieux écrit
-_morseller_), et non _mordu_; comme _tordre_, _tors_, et non _tordu_:
-
- «Adonc repartit l’espousée:
- «Je ne vous ai pas _mors_ aussy!»
-
- (MAROT.)
-
-
-JUGEMENT A GAUCHE:
-
- Un envers du bon sens, un _jugement à gauche_.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
-
-JURER; JURER DE QUELQUE CHOSE; latinisme, _jurare de aliqua re_:
-
- Vous avez beau faire la garde: j’_en ai juré_, elle sera à nous.
-
- (_Sicilien._ 9.)
-
-
-JUSTIFIER; JUSTIFIER QUELQUE CHOSE ET SE JUSTIFIER A QUELQU’UN SUR,
-pour _auprès de quelqu’un_:
-
- C’est _aux vrais dévots_ que je veux partout _me justifier sur_
- la conduite de ma comédie.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
- Et pour _justifier à tout le monde_ l’innocence de mon ouvrage.
-
- (1er _Placet au roi_.)
-
- ... C’est consoler un philosophe que de _lui justifier ses
- larmes_.
-
- (_Lettre à Lamothe-Levayer_)[61].
-
- [61] En lui envoyant un sonnet sur la mort du jeune Lamothe-Levayer.
-
- Votre père ne prend que trop le soin de vous _justifier à tout
- le monde_.
-
- (_L’Av._ I. 1.)
-
- «C’est ainsi que notre bergère _se justifiait à Cérès_.»
-
- (LA FONTAINE. _Psyché._ II.)
-
-
-LA, rapporté à un mot caché dans une ellipse:
-
- Fût-ce mon propre frère, il me _la_ payeroit.
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
-_La_ ne se rapporte grammaticalement à rien; le substantif sous-entendu
-peut être _dette_. L’usage est de dire aujourd’hui, au masculin ou au
-neutre: «Il me _le_ payerait; tu me _le_ payeras.»
-
-(Voyez des exemples analogues au mot ÉCHAPPER BELLE (L’).)
-
---LA, construit avec le verbe _être_, et représentant un substantif:
-
- Je veux être mère parce que je _la suis_, et ce seroit en vain
- que je ne _la_ voudrois pas être.
-
- (_Am. mag._ I. 2.)
-
-_La_ tient la place du mot _mère_. Madame de Sévigné prétendait
-mal à propos étendre ce privilége de l’article, et mettre _la_ en
-remplacement d’un participe: Êtes-vous _enrhumée?_--Je _la_ suis.
-L’article, dans ce dernier cas, représente _être enrhumé_, qui n’a
-point de genre; par conséquent: je _le_ suis.
-
-
-LA CONTRE, contre cela:
-
- On ne peut pas aller _là contre_.
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
- Eh bien! oui; vous dit-on quelque chose _là contre_?
-
- (_Fem. sav._ II. 6.)
-
- Mon frère, pouvez-vous tenir _là contre_?
-
- (_Mal. im._ III. 21.)
-
-
-LA DONNER SÈCHE A QUELQU’UN:
-
- Et, sortis de ce lieu, _me la donnant plus sèche_:
- Marquis, allons au cours faire voir ma calèche.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
-(Voyez ÉCHAPPER (L’) BELLE.)
-
-
-LAIDIR, devenir laid:
-
- Je crains fort de vous voir comme un géant grandir,
- Et tout votre visage affreusement _laidir_.
-
- (_L’Ét._ II. 5.)
-
-Nous n’avons plus que le composé _enlaidir_.
-
-J’observe que cette terminaison _ir_, aux verbes neutres, marquait
-une action en progrès, comme en latin _escere_: _grandir_; _laidir_,
-_emmaladir_; _assagir_, rendre sage; _affolir_, rendre fou (_affoler_
-est autre chose; c’est _fouler_, _blesser_, etc.). En termes de marine,
-_calmir_ c’est être en train de se calmer: _la mer calmit_, _commence à
-calmir_.
-
-
-LAISSER A (le verbe à l’infinitif sans préposition):
-
- Et _laisse à mon devoir s’acquitter_ de ses soins.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
---NE PAS LAISSER DE (un infinitif):
-
- Ce n’est rien, _ne laissons pas d’achever_.
-
- (_Préc. rid._ 15.)
-
- Je lui dis que vous n’y êtes pas, madame, et il ne veut pas
- _laisser d’entrer_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 4.)
-
- Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n’entrer point,
- et qui _ne laissent pas de_ se presser.
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
- Cela choque le sens commun,
- Mais cela _ne laisse pas d’être_.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
- _Ne laissons pas d’attendre_ le vieillard.
-
- (_Scapin._ I. 5.)
-
- _Ils ne laisseroient pas de l’apprendre_, s’ils vouloient
- écouter les personnes.
-
- (_Comtesse d’Escarb._ 11.)
-
-Parmi nos bons écrivains, je n’en trouve pas qui aient employé cette
-autre forme de la même locution, _ne pas laisser que de_.
-
- «Son orgueil (de Nabuchodonosor) _ne laissa pas_ de revivre
- dans ses successeurs.»
-
- (BOSSUET. _Hist. Univ._ IIIe part. § 4.)
-
- «_L’eau ne laissa pas d’agir_, et de mettre en évidence les
- figues toutes crues encore et toutes vermeilles.»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
- «Cela n’importe, dit le père; _on ne laisse pas d’obliger_
- toujours les confesseurs à les croire (les pénitents).»
-
- (PASCAL. 10e _Provinc._)
-
- «_Je ne laissai pas de compter_ avec plaisir l’argent que
- j’avois dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes
- assassinats.»
-
- (LE SAGE. _Gil Blas._ II. 6.)
-
-Dans cette façon de parler, _laisser_ représente _omettre_. On dit
-_omettre de_, et non pas _omettre que de_. Les Italiens disent
-pareillement: «_Egli non lascia di dire il suo parer_,» et non pas _non
-lascia che di dire_.
-
-Si cette locution nous vient d’eux, il est clair que nous l’avons
-altérée; s’ils l’ont au contraire prise de nous, c’est la preuve que
-dans l’origine le _que_ n’y figurait pas.
-
-Thomas Corneille, dans ses notes sur Vaugelas, blâme l’introduction du
-_que_ parasite dans cette façon de parler; un dictionnaire moderne ne
-laisse pas de l’autoriser, c’est celui de M. Napoléon Landais.
-
-
-LANGUE; AVOIR DE LA LANGUE, être bavard:
-
- C’est _avoir bien de la langue_ que de ne pouvoir se taire de
- ses propres affaires!
-
- (_Scap._ III. 4.)
-
---LANGUE qui FAIT UN PAS DE CLERC:
-
- Ce mariage est vrai?--_Ma langue_ en cet endroit
- _A fait un pas de clerc_, dont elle s’aperçoit.
-
- (_Dépit am._ I. 4.)
-
-Il faut observer que cette métaphore bouffonne est placée dans la
-bouche de Mascarille.
-
-
-LA PESTE SOIT, telle ou telle chose. (Voyez PESTE.)
-
-
-LAS! hélas:
-
- Où voulez-vous courir?--_Las!_ que sais-je?
-
- (_Tart._ V. 1.)
-
-Il faut observer que cet adjectif, depuis longtemps passé à l’état
-d’interjection, n’était pas primitivement immobile. Une femme
-s’écriait, _hé, lasse!_ comme en latin _me lassam!_ Dans _hélas_,
-l’interjection est _hé_, comme dans _hémi_: «_Hémi_, où arai-je
-recours? (_R. de Coucy._)» _Hei mihi,--hei lassum._
-
-
-LATIN pour _latiniste_:
-
- Vous êtes grand _latin_ et grand docteur juré.
-
- (_Dépit am._ II. 7.)
-
-On dit de même familièrement un grand _grec_, pour _helléniste_.
-
-
-LÉGER; DE LÉGER, légèrement:
-
- Mon Dieu! l’on ne doit rien croire trop _de léger_.
-
- (_Tart._ IV. 6.)
-
-Au XIIe siècle on disait _de legerie_, c’est-à-dire, avec légèreté.
-Roland dit à Charlemagne que ses conseillers l’ont conseillé un peu _de
-léger_ sur le fait des ambassadeurs de Marsile:
-
- «Loerent vous alques _de legerie_.»
-
- (_Chanson de Roland_, st. 14.)
-
-_De léger_ comme _de vrai_. Les Italiens disent de même _di leggiero_.
-
---LÉGER D’ÉTUDE:
-
- Et, de nos courtisans _les plus légers d’étude_,
- Elle (la fresque) a pour quelque temps fixé l’inquiétude.
-
- (_La Gloire du Val de Grâce._)
-
-
-LEQUEL:
-
-Molière paraît avoir eu pour ce mot une antipathie si prononcée, il
-l’emploie si rarement, que j’ai pensé intéressant de recueillir les
-passages où il se trouve, et ceux ou il est visiblement évité.
-
-Les premiers sont au nombre de huit; les autres sont à peu près
-innombrables: aussi je me contenterai des principaux de ces derniers.
-
- Ma bague est la marque choisie
- Sur _laquelle_ au premier il doit livrer Célie.
-
- (_L’Ét._ II. 9.)
-
- Il n’a pas aperçu Jeannette, ma fillole,
- _Laquelle_ a tout ouï, parole pour parole.
-
- (_Ibid._ IV. 7.)
-
- Car goûtez bien, de grâce,
- Ce raisonnement-ci, _lequel_ est des plus forts.
-
- (_Dépit am._ IV. 2.)
-
- Le malheureux tison de ta flamme secrète,
- Le drôle avec _lequel_...--Avec _lequel_? poursui.
-
- (_Sgan._ 6.)
-
- J’ai appris cette nouvelle d’un paysan qu’ils ont interrogé, et
- _auquel_ ils vous ont dépeint.
-
- (_D. Juan._ II. 8.)
-
- En vertu d’un contrat _duquel_ je suis porteur.
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
- Est-ce que.....
- Et que du doux accueil _duquel_ je m’acquittai
- Votre cœur prétend à ma flamme
- Ravir toute l’honnêteté?
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d’une
- chose _à laquelle_ il faut que vous preniez garde.
-
- (_Mal. im._ II. 10.)
-
-(Voyez LEQUEL _évité_, et OU.)
-
-
-_NOTA._ On lit dans l’_École des maris_:
-
- SGANARELLE (sortant de l’accablement _dans lequel_ il étoit
- plongé.)
-
- (_Éc. des Mar._ III. 10.)
-
-Cette indication scénique n’est pas de Molière. On ne la trouve
-point dans les éditions de 1692 ni de 1710; mais elle se montre dans
-l’édition de 1774, chez la veuve David. P. Didot (1821) l’a reproduite.
-C’est style du XVIIIe siècle.
-
---LEQUEL _évité_:
-
- En bonne foi, ce point _sur quoi_ vous me pressez....
-
- (_Dépit am._ II. 1.)
-
- Le foudre punisseur
- Sous _qui_ doit succomber un lâche ravisseur.
-
- (_D. Garcie._ I. 2.)
-
-Il eût été facile de mettre,
-
- _Sous lequel_ doit tomber un lâche ravisseur,
-
-si Molière n’avait pris à tâche d’éviter _lequel_.
-
- Outre que je pourrois désavouer sans blâme
- Ces libres vérités _sur quoi_ s’ouvre mon âme.
-
- (_Ibid._ II. 1.)
-
- Cet hymen redoutable
- Pour _qui_ j’aurois souffert une mort véritable.
-
- (_Ibid._ IV. 4.)
-
- Et ce sont particulièrement ces dernières (qualités) _pour qui_
- je suis.
-
- (_Ép. dédic. de l’Éc. des fem._)
-
- C’est un supplice, à tous coups,
- Sous _qui_ cet amant expire.
-
- (_Sicilien._ 9.)
-
- Vous avez des traits _à qui_ fort peu d’autres ressemblent.
-
- (_Ibid._ 12.)
-
- ..... De ces galanteries ingénieuses _à qui_ le vulgaire
- ignorant donne le nom de fourberies.
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
- L’éducation des enfants est une chose _à quoi_ il faut
- s’attacher fortement.
-
- (_Ibid._ II. 1.)
-
- C’est la puissance paternelle, auprès _de qui_ tout le mérite
- ne sert de rien.
-
- (_Scapin._ III. 1.)
-
-Voyez aux mots QUI, DE QUI,--QUOI,--OÙ,--d’autres exemples, en
-grand nombre, qui ne permettent pas de douter que Molière n’évitât de
-propos délibéré l’emploi de _lequel_. Apparemment il réservait ce mot
-pour marquer le sens du latin _uter_, c’est-à-dire, l’alternative.
-
-Au surplus, la même remarque s’applique, plus ou moins absolue, à tous
-les écrivains du XVIIe siècle en général. C’est du siècle suivant que
-date le fréquent usage de ces formes, _duquel_, _auquel_, _par lequel_,
-_dans lequel_, _à la faveur duquel_, etc., etc., dont le grand siècle
-exprimait ordinairement la valeur par ce simple monosyllabe _où_.
-
-Les écrivains de la renaissance avaient fait abus de _lequel_, mais
-d’une autre façon, en l’employant à relier les deux parties d’une
-phrase.
-
-
-LES UNS DES AUTRES:
-
- Nous devons parler des ouvrages _les uns des autres_ avec
- beaucoup de circonspection.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
-Ici l’on voit la première partie de l’expression invariable; c’est la
-seconde qui subit l’influence de la construction: parler des ouvrages
-_les_ uns _des_ autres.
-
-Bossuet maintient l’expression entière invariable, comme un seul mot
-qui ne se modifierait point au milieu:
-
- «Auparavant l’on mettoit la force et la sûreté de l’empire
- uniquement dans les troupes, que l’on disposoit de manière
- qu’elles se prêtassent la main _les unes les autres_.»
-
- (BOSSUET. _Hist. un._ IIIe p. § 6.)
-
-Et non: les unes _aux_ autres.
-
-
-LESTE, au figuré; BRAVE ET LESTE:
-
- Ta forte passion est d’être _brave et leste_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
- Vous souffrez que la vôtre aille _leste_ et pimpante!
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
-
-LEVER UN HABIT, c’est-à-dire, de quoi faire un habit:
-
- C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu _lever
- un habit_ pour moi.--Oui, mais il ne falloit pas _le lever_
- avec le mien.
-
- (_B. Gent._ II. 8.)
-
-
-LIBERTÉS au pluriel:
-
- Ma sœur, je vous demande un généreux pardon,
- Si de _mes libertés_ j’ai taché votre nom.
-
- (_Éc. des mar._ III. 10.)
-
-
-LIBERTIN:
-
- C’est être _libertin_ que d’avoir de bons yeux.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
- Je le soupçonne encor d’être un peu _libertin_:
- Je ne remarque pas qu’il hante les églises.
-
- (_Ibid._ II. 2.)
-
- Laissez aux _libertins_ ces sottes conséquences.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
-_Libertin_, aujourd’hui restreint à la débauche des femmes, signifiait
-dans l’origine un esprit fort, un libre penseur, et n’emportait pas
-nécessairement une idée désavantageuse.
-
-«Ce mot, dit Bouhours, signifie quelquefois une personne qui hait la
-contrainte, qui suit son inclination, qui vit à sa mode, sans s’écarter
-néanmoins des règles de l’honnêteté et de la vertu. Ainsi l’on dira
-d’un homme de bien qui ne sauroit se gêner, et qui est ennemi de tout
-ce qui s’appelle servitude: _Il est libertin_. Il n’y a pas au monde
-un homme plus _libertin_ que lui. Une honnête femme dira même d’elle,
-jusqu’à s’en faire honneur: Je suis née _libertine_. _Libertin_ et
-_libertine_, en ces endroits, ont un bon sens et une signification
-délicate.» (_Remarques nouvelles sur la langue françoise_, p. 395, édition
-de 1675.)
-
-
-LIBERTINAGE, indépendance d’esprit poussée jusqu’à la témérité:
-
- Mon frère, ce discours sent _le libertinage_.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
- «Il y en a bien qui croient, mais par superstition; il y en a
- bien qui ne croient pas, mais par _libertinage_.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 227.)
-
-Ainsi le libertinage était l’excès opposé à la superstition; ce que le
-néologisme dévot de la Harpe, de Mme de Genlis et autres tels apôtres,
-appelait, au XIXe siècle, _le philosophisme_.
-
-(Voyez LIBERTIN.)
-
-
-LICENCIER (SE) A (un infinitif), se donner licence jusqu’à...:
-
- Quoi! ta bouche _se licencie_
- _A_ te donner encore un nom que je défends?
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
-
-LIEU comme _endroit_:
-
- Vous le trouverez maintenant vers _ce petit lieu_ que voilà,
- qui s’amuse à couper du bois.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 5.)
-
-
-LOGIS DU ROI, c’est-à-dire, donné par le roi, la prison:
-
- J’ai peur, si _le logis du roi_ fait ma demeure,
- De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure,
- Que j’aye peine aussi d’en sortir par après.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
-
-LONGUEUR, pour _durée de temps_, _lenteur_, _délais_:
-
- Vous pourriez éprouver, _sans beaucoup de longueur_,
- Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
-
- (_Sgan._ 1.)
-
- Et la grande _longueur_ de son éloignement
- Me le fait soupçonner de quelque changement.
-
- (_Ibid._ 2.)
-
- Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre
- _longueur_?
-
- (_Impromptu._ 1.)
-
-
-LOUP-GAROU, employé comme une sorte d’adjectif invariable:
-
- Il a le repart brusque et _l’accueil loup-garou_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 6.)
-
-
-LUI, que nous employons au datif pour le masculin et le féminin, est
-souvent, dans Molière, remplacé par _à lui_, _à elle_, qui permettent
-de distinguer les genres:
-
- Venez avec moi, je vous ferai parler _à elle_.
-
- (_G. D._ II. 6.)
-
---LUI, où Molière met ordinairement _soi_:
-
- Mais il (l’amour) traîne après _lui_ des troubles effroyables.
-
- (_Mélicerte._ II. 2.)
-
- Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces
- rochers, cette terre et ce ciel que voilà là-haut; et si tout
- cela s’est bâti _de lui-même_.
-
- (_D. Juan._ III. 1.)
-
-Je pense qu’il faut dans ces deux passages _après soi_ et _de
-soi-même_, comme on lit dans les passages suivants:
-
- Oui, madame, on s’en charge; et la chose, _de soi_...
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
- Le choix du fils d’Oronte est glorieux, _de soi_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 7.)
-
- La noblesse, _de soi_, est bonne.
-
- (_G. D._ I. 1.)
-
-_De lui_, _d’elle_ feraient ici le même solécisme qu’en latin _per
-illum_ au lieu de _per se_. (Voyez SOI.)
-
-
-LUMIÈRE; PARLER AVEC LUMIÈRE; c’est la même métaphore que parler
-clairement:
-
- Et j’en veux, dans les fers où je suis prisonnière,
- Hasarder un (_avis_) qui _parle avec plus de lumière_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 5.)
-
---DONNER DE LA LUMIÈRE DE; manifester:
-
- Un cœur _de son penchant donne assez de lumière_,
- Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.
-
- (_Mis._ V. 2.)
-
---OUVRIR DES LUMIÈRES:
-
- _Ouvre_-nous des _lumières_.
-
- (_L’Av._ IV. 1.)
-
-_Lumières_ n’est pas ici dans le sens du latin _faces_, mais dans celui
-de _fenêtres_, ou toute ouverture par où la lumière s’introduit et la
-vue peut saisir une perspective. _Ouvrir des lumières_ signifie donc,
-en style moderne, _ouvrir des jours_.
-
-La _lumière_ d’un canon est une ouverture au canon.
-
-La vieille langue disait, par une de ces apocopes si fréquentes chez
-elle, _un lu_, pour _une lumière_, c’est-à-dire, une fenêtre. Le paysan
-picard dit encore: _freme ch’ lu_, ferme cette lumière. De _lu_ s’est
-formé _lucarne_, qui est un _lu_ carré.
-
-(Voyez au mot CARNE.)
-
-Chez les Latins, _lumina_, en termes d’architecture, signifie également
-des fenêtres, des jours.
-
---PETITES LUMIÈRES, au figuré, capacité étroite:
-
- Et comme ses _lumières sont fort petites_....
-
- (_Pourc._ III. 1.)
-
-
-LUMINAIRE (LE) les yeux:
-
- Oui! je devois au dos avoir mon _luminaire_!
-
- (_L’Ét._ I. 8.)
-
-
-L’UN, en parlant de plus de deux:
-
- Je m’offre à vous mener _l’un de ces jours_ à la comédie.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
- Ce n’est ici qu’un bal à la hâte; mais _l’un de ces jours_ nous
- vous en donnerons un dans les formes.
-
- (_Ibid._)
-
- Mais par ce cavalier, _l’un de ses plus fidèles_,
- Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles.
-
- (_Don Garcie._ V. 5.)
-
-C’est mal à propos que les grammairiens ont voulu défendre d’employer
-l’_un_ en parlant de plus de deux. Cet usage du mot l’_un_ date de
-l’origine de la langue:
-
- «E partid son pople en _treis_, e livrad _l’une_ partie à Joab,
- e l’altre à Abisaï, e la tierce à Ethaï.»
-
- (_Rois._ p. 185.)
-
- «Sa femme commença à devenir _l’une_ des plus belles femmes qui
- feust en France.»
-
- (MARGUERITE, _Heptam._ nouv. 15.)
-
- «Voilà _l’un_ des péchés où mon âme est encline.»
-
- (REGNIER. Sat. 12.)
-
- «_L’un_ des plaisirs où plus il dépensa
- «Fut la louange: Apollon l’encensa.»
-
- (LA FONT. _Belphégor._)
-
- «J’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai
- écrites _à un de mes amis_ sur le sujet de votre morale, où
- _l’un des principaux points_ de votre défense est que.....»
-
- (PASCAL. 11e _Prov._)
-
---L’UNE par ellipse, pour _l’une de vous_, _l’une ou l’autre_:
-
- Non, je veux qu’il se donne à _l’une_ pour époux.
-
- (_Mélicerte._ I. 5.)
-
---L’UN NI L’AUTRE, pour _ni l’un ni l’autre_:
-
- Vous n’aurez _l’un ni l’autre_ aucun lieu de vous plaindre.
-
- (_Mélicerte._ II. 6.)
-
- «Mais, aussitôt que l’ouvrage eut paru,
- «Plus n’ont voulu l’avoir fait _l’un ni l’autre_.»
-
- (RACINE. _Épigr. sur l’Iphigénie de Leclerc._)
-
-
-MACHER CE QUE L’ON A SUR LE CŒUR:
-
- Mme PERNELLE.
-
- Et _je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur_.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-Cette métaphore est empruntée des animaux ruminants: je ne rumine point
-les griefs dont j’ai à me plaindre.
-
-
-MA COMMÈRE DOLENTE, expression proverbiale:
-
- Et maintenant je suis _ma commère dolente_.
-
- (_Sgan._ 2.)
-
-
-MAIN; LA MAIN HAUTE. (Voyez HAUT LA MAIN.)
-
---A TOUTES MAINS, toujours prêt à tous les partis:
-
- C’est un épouseur _à toutes mains_.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
-(Voyez DONNER LES MAINS.)
-
-
-MAINTENIR QUELQU’UN, absolument, le maintenir en joie et prospérité:
-
- Le bon Dieu _vous maintienne_!
-
- (_Dép. am._ III. 4.)
-
-
-MAL, adverbe joint à un adjectif. (Voyez MAL PROPRE.)
-
-
-MAL DE MORT, VOULOIR MAL DE MORT A QUELQU’UN:
-
- _Je me veux mal de mort_ d’être de votre race!
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
---MAL D’OPINION, qui gît dans l’opinion:
-
- Un _mal d’opinion_ ne touche que les sots.
-
- (_Amph._ I. 4.)
-
-
-MALEPESTE DE....:
-
- _Malepeste du_ sot que je suis aujourd’hui!
-
- (_L’Ét._ II. 5.)
-
-(Que la) male peste (soit) du sot...
-
-(Voyez PESTE.)
-
-
-MALFAIT, substantif; UN MALFAIT:
-
- Peux-tu me conseiller un semblable forfait,
- D’abandonner Lélie et prendre _ce malfait_?
-
- (_Sgan._ 2.)
-
-
-MALGRÉ QUE J’EN AIE ou QU’ON EN AIT:
-
- --Me voulez-vous toujours appeler de ce nom?
- --Ah! _malgré que j’en aie_, il me vient à la bouche.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- Madame tourne les choses d’une manière si agréable, qu’il faut
- être de son sentiment _malgré qu’on en ait_.
-
- (_Crit. de L’Éc. des fem._ 3.)
-
-Cet exemple n’autorise point l’emploi de _malgré que_. _Malgré que vous
-disiez..._ pour _quoi que vous disiez_, sera toujours un solécisme.
-Voici la différence: dans _malgré qu’on en ait_, _mal gré_ ou _mauvais
-gré_ est le complément naturel et direct d’_avoir_. C’est une espèce
-d’accusatif absolu: mauvais gré, tel mauvais gré que vous en ayez.
-
-Mais cette explication n’est plus possible dans _malgré que vous
-disiez, fassiez..._, parce que _gré_ ne saurait être ici le complément
-des verbes _faire_, _dire_: on ne dit pas, on ne fait pas un gré. Au
-contraire, _quoi_ (_quid_) s’allie très-bien aux verbes _faire_ et
-_dire_: _quoi que vous fassiez_, mot à mot _quid quod agas_.
-
-La faute est venue de ce qu’on a fait de _malgré_ une sorte d’adverbe,
-en perdant de vue ses racines. Cela ne fût pas arrivé si l’on avait
-retenu l’usage d’écrire en deux mots _mal gré_. Personne ne s’est
-jamais avisé de dire: _En dépit que vous fassiez_; parce que _dépit_
-est resté visiblement substantif.
-
-(Voyez DÉPIT.)
-
-
-MALHEURE (A LA):
-
- Et bien _à la malheure_ est-il venu d’Espagne,
- Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne!
-
- (_L’Ét._ II. 13.)
-
-A la male ou mauvaise heure: _in malora_; _andate in malora_.
-
- «Va-t-en _à la malheure_, excrément de la terre!»
-
- (LA FONTAINE. _Le Lion et le Moucheron._)
-
-
-MALITORNE:
-
- Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le
- plus grand _malitorne_ et le plus sot dadais que j’aie jamais
- vu.
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
-_Malitorne_ vient sans doute de _male tornatus_:
-
- «Et male tornatos incudi reddere versus.»
-
- (HOR. _de Art. poet._)
-
-
-MAL PROPRE A...:
-
- Monsieur, je suis _mal propre à_ décider la chose.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
-Les comédiens, par la crainte d’une équivoque ignoble, substituent _je
-suis peu propre_. Le sens n’est pas le même. On employait autrefois
-_mal_ et _peu_ à cet office avec des nuances différentes. _Mal
-gracieux_, _mal habile_, étaient des expressions moins fortes que _peu
-gracieux_, _peu habile_. Il est regrettable que l’on ait laissé perdre
-cet emploi de _mal_. La prononciation a soudé inséparablement l’adverbe
-à l’adjectif dans _maussade_ (_mal sade_), c’est-à-dire qui est mal
-sérieux, d’un sérieux désagréable, déplaisant, et non _peu sérieux_[62].
-
- [62] _Sade_ marquait un sérieux doux, une contenance réservée
- avec grâce. Plusieurs écrivains du XVe siècle ont pris _sade_
- et son diminutif _sadinet_ pour _gentil_, _agréable_. Les
- Anglais, entraînant l’exagération du mot dans le sens opposé,
- ont gardé _sad_ pour signifier _triste_. Le sens primitif était
- intermédiaire. «_Sadde_, dit Palsgrave (en 1530), discrete;
- _sadde_, full of gravity.» (_Fol. 94 verso._)
-
- _Sade_ paraît venir de _sedatus_, et en exprime parfaitement
- le sens. Borel dérive _maussade_ de _male satus_; c’est une
- étymologie à la façon de Ménage, qui se contente de quelques
- lettres communes ou analogues pour conclure la filiation. Si
- _maussade_ vient de _satus_? Borel n’y a pas réfléchi.
-
- Je me sens _mal propre_ à bien exécuter ce que vous souhaitez
- de moi.
-
- (_Am. magn._ I. 2.)
-
- «........ Le galant aussitôt
- «Tire ses grègues, gagne au haut,
- «_Mal content_ de son stratagème.»
-
- (LA FONT. _Le Renard et le Coq._)
-
-
-MALVERSATIONS, dans le sens étendu de désordres de conduite:
-
- GEORGE DANDIN (_à sa femme_.)
-
- Vous avez ébloui vos parents et plâtré vos _malversations_.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
-L’Académie n’attribue à ce mot qu’une application restreinte:--«Faute
-grave commise _par cupidité_ dans l’exercice d’une charge, d’un emploi,
-dans l’exécution d’un mandat.»
-
-L’explication de Trévoux s’accorde avec celle de l’Académie; ainsi
-Molière s’est servi d’un mot impropre, ou plutôt n’y aurait-il pas
-une intention comique dans cette impropriété même? Le paysan enrichi
-se sert du terme le plus considérable qu’il connaisse pour accuser sa
-femme, et c’est un terme de finances.
-
-
-MANIÈRE; D’UNE MANIÈRE QUE, avec l’ellipse de TELLE:
-
- Vous tournez les choses _d’une manière qu’il_ semble que vous
- avez raison.
-
- (_Don Juan._ I. 2.)
-
---DES MANIÈRES (des espèces) DE...:
-
- Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou _des
- manières de vers libres_.
-
- (_Mal. im._ II. 6.)
-
-
-MANQUEMENT DE FOI, DE MÉMOIRE, pour _manque_:
-
- Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi
- De l’affront que nous fait son _manquement de foi_?
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
- Et n’ai-je à craindre que _le manquement de mémoire_?
-
- (_Impromptu._ 1.)
-
-
-MARCHÉ; COURIR SUR LE MARCHÉ DES AUTRES:
-
- MATHURINE.--Ça n’est pas biau de _courir su le marché des
- autres_!
-
- (_D. Juan._ II. 5.)
-
-De mettre l’enchère à ce qu’ils marchandent.
-
-
-MARCHER SUR QUELQUE CHOSE, métaphoriquement, traiter un sujet avec
-circonspection:
-
- Mon Dieu, madame, _marchons là-dessus_, s’il vous plaît, avec
- beaucoup de retenue.
-
- (_C{tesse} d’Esc._ 1.)
-
-
-MARQUIS; LE MARQUIS dans un sens général, et pour désigner toute une
-classe; DONNER DANS LE MARQUIS:
-
- _Vous donnez_ furieusement dans _le marquis_!
-
- (_L’Av._ I. 5.)
-
-Vous vous jetez dans les allures des marquis.
-
-Molière a dit de même:
-
- Jamais on ne le voit sortir _du grand seigneur_.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-
-MASQUE, adjectivement, dans le sens d’_hypocrite_, dissimulée:
-
- _La masque_, encore après, lui fait civilité!
-
- (_Sgan._ 14.)
-
- Ah, ah, petite _masque_, vous ne me dites pas que vous avez vu
- un homme dans la chambre de votre sœur!
-
- (_Mal. im._ II. 11.)
-
---MASQUE DE FAVEUR; faveur simulée qui n’a que l’apparence:
-
- D’un _masque de faveur_ vous couvrir mes dédains!
-
- (_D. Garc._ II. 6.)
-
-
-MATIÈRE; DES MATIÈRES DE LARMES:
-
- Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes
- Qui nous ont préparé _des matières de larmes_.
-
- (_Mélicerte._ II. 6.)
-
---D’ILLUSTRES MATIÈRES A....:
-
- Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville.... pour
- chercher d’_illustres matières à ma capacité_.
-
- (_Mal. im._ III. 14.)
-
-
-MATRIMONION, mot latin, _mariage_:
-
- Quelque autre, sous l’espoir du _matrimonion_,
- Aurait ouvert l’oreille à la tentation.
-
- (_Dépit am._ II. 4.)
-
-Dans l’origine, ces notations _om_, _um_, soit en latin, soit en
-français, soit au commencement ou à la fin des mots, se prononçaient
-_on_, et non pas, comme on fait aujourd’hui, _ome_. _Eum_ se prononçait
-_eon_, comme on le voit par l’histoire de ce fanatique du moyen âge
-qui, entendant chanter à la messe _per eum qui venturus est_, s’alla
-persuader qu’il s’agissait de lui, parce qu’il s’appelait _Eon_[63]. On
-disait, au XVIIe siècle, de l’_opion_:
-
- «Lit-on du mal, c’est jubilation;
- «Lit-on du bien, des mains tombe le livre,
- «Qui vous endort comme bel _opion_.»
-
- (SENECÉ.)
-
- [63] Il se donna pour le fils de Dieu, et gagna des partisans,
- à l’aide desquels il envahissait les monastères et en chassait
- les moines. Pour arrêter cette espèce d’hérésie ridicule, il ne
- fallut rien de moins qu’un concile tenu à Reims, et présidé par
- le pape en personne. Cela se passait en 1148. (_Cf. d’Argentré_.)
-
-Voltaire a dit encore, au XVIIIe:
-
- «L’opium peut servir un sage:
- «Mais, suivant mon opinion,
- «Il lui faut, au lieu _d’opion_,
- «Un pistolet et du courage.»
-
-_Galbanon_, _aliboron_, _rogaton_, _dicton_, _toton_, sont les mots
-latins _aliorum_ (barbarement _aliborum_), _galbanum_, _rogatum_,
-_dictum_, _totum_ (parce que si le toton s’abat de manière à
-présenter la face où est inscrite la lettre T, le joueur prend la
-totalité des enjeux.)
-
-On dit indifféremment _factotum_ et _factoton_, mais _factotum_ est la
-prononciation moderne:
-
- «..... Je pense qu’en effet,
- «Reprit Nuto, cela peut être cause
- «Que le pater avec le _factoton_
- «N’auront de toi ni crainte ni soupçon.»
-
- (LA FONT. _Mazet._)
-
-
-MAUX; DIRE TOUS LES MAUX DU MONDE:
-
- Qu’ils disent _tous les maux du monde_ de mes pièces, j’en suis
- d’accord.
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-
-ME, avec un verbe neutre, comme _tomber_:
-
- A qui la bourse?--Ah dieux, elle _m’_étoit _tombée_!
-
- (_L’Ét._ I. 7.)
-
-_Me_ est ici au datif: _à moi_. C’est le datif que les Latins
-employaient pour exprimer soit le profit, soit la perte: _Exciderat
-mihi marsupium_.
-
-(Voyez DATIF.)
-
-
-MÉCHANT, mauvais; en parlant du goût, d’un art:
-
- Mais peut-être, madame, que leur danse sera _méchante_?
- --_Méchante_ ou non, il la faut voir.
-
- (_Am. magn._ I. 6.)
-
- ..... Je n’ai pas si _méchant goût_ que vous avez pensé.
-
- (_Ibid._ II. 1.)
-
-Il ne faut point perdre de vue le sens primitif de _meschant_, qui
-n’est point celui de _malus_, _nequam_, auquel seul il est aujourd’hui
-réduit, mais celui de _infortuné_, _qui a contre soi la chance_. Ce
-radical _mes_ agit de même dans _mes-prix_, _mes-dire_, _mes-offrir_,
-_mes-aventure_, _mes-estime_, etc. (en anglais _mis_: _mistake_,
-_misfortune_, etc.).
-
-_Meschant_ est le participe de _meschoir_, pour _meschéant_. Alain
-Chartier oppose _méchant_ à _heureux_:
-
- «Adonc y seras-tu plus _meschant_ de ce que tu cuideras y estre
- plus _heureux_.»
-
- (ALAIN CHARTIER. _Curial._ p. 394.)
-
-Greban dit qu’à la mort de Charles VII les bergers désolés se
-rassemblaient:
-
- «Car par troupeaux s’assemblèrent ez champs,
- «Criants: Ha Dieu, que ferons-nous, _meschants_?»
-
- (_Épitaphe de Charles VII._)
-
-Charles Bouille, de Saint-Quentin (1533): «_Meschant_: qua voce
-abutentes Galli, virum interdum inopem, interdum iniquum, dolosum et
-_infelicem_ effantur.» (_De vitiis vulgarium Ling._, p. 15.) Mais il
-n’est pas si exact quand il dérive _méchant_ du grec μηχανή, parce que
-les artisans voués aux arts _mécaniques_ sont d’ordinaire pauvres, et
-de pauvres deviennent _méchants_. C’est de l’étymologie à la façon de
-Ménage.
-
-_Meschance_ a été la forme primitive de _méchanceté_.
-
- «Tu es le vray Dieu, qui _meschance_
- «N’aymes point, ni malignité.»
-
- (MAROT, _Psaume_ 5.)
-
-Ainsi un _méchant goût_, une _méchante danse_, c’est un goût, une danse
-qui ne réussissent point, qui ont la chance contraire.
-
- «Voilà, dit Xanthus, la pâtisserie _la plus méchante_ que j’aie
- jamais mangée. Il faut brûler l’ouvrière, car elle ne fera de
- sa vie rien qui vaille.»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
-
-MÉDIRE SUR QUELQU’UN:
-
- Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
- Sont toujours _sur autrui_ les premiers à _médire_.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-«On médit _de_ quelqu’un, et non _sur_ quelqu’un. C’est une légère
-faute, que Molière eût évitée en mettant:
-
- «Des autres sont toujours les premiers à médire.»
-
- (M. AUGER.)
-
-Le vers de Molière est le plus naturel du monde: celui qu’on propose
-pour le remplacer offre une inversion tout à fait forcée, et qui
-trahirait la gêne du poëte. Pourquoi ne dirait-on pas _médire sur_
-comme _médire de_, puisque, dans cette dernière forme, _de_ est le
-latin _de_, qui signifie _sur_? On dit bien _malédiction sur lui_!
-
-Molière, en construisant le verbe comme substantif, n’a point ici
-commis de faute, même légère; et c’en est toujours une d’être guindé,
-soit en vers, soit en prose.
-
-
-MÊLER pour _se mêler_:
-
- Faut-il le demander, et me voit-on _mêler_ de rien dont je ne
- vienne à bout?
-
- (_L’Av._ II. 6.)
-
-Molière, par égard pour l’euphonie, a fait servir un seul _me_ pour les
-deux verbes _voir_ et _mêler_.
-
-(Sur la suppression du pronom des verbes réfléchis, voyez au mot
-ARRÊTER.)
-
-
-MÊME, pour _le même_:
-
- Si sa bouche dit vrai, nous avons _même sort_.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
- Tout autre n’eût pas fait _même chose_ à ma place?
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
---MÊME, précédant son substantif comme en espagnol:
-
- Avoir ainsi traité
- Et _la même innocence_ et _la même bonté_!
-
- (_Sgan._ 16.)
-
- Seigneur, de vos soupçons l’injuste violence
- A _la même vertu_ vient de faire une offense.
-
- (_D. Garcie._ IV. 10.)
-
- «Sais-tu que ce vieillard fut _la même_ vertu...?»
-
- (CORN. _Le Cid._)
-
-L’italien a la même construction: _l’istessa innocenza e l’istessa
-bonta_.
-
---LE MÊME DE, le même que:
-
- Je ne suis plus _le même d’hier au soir_.
-
- (_D. Juan._ V. 1.)
-
-Je ne suis plus le don Juan d’hier au soir.
-
- «Le curé donc qui s’estoit logé dans _la mesme_ hostellerie
- _de_ nos comédiens...»
-
- (SCARRON. _Rom. com._ 1re p. ch. 14.)
-
-_De_ pour _que_, dans cette locution, est un hispanisme.
-
-(DE MÊME pour PAREIL, voyez de même.)
-
-
-MÉNAGE; VIVRE DE MÉNAGE:
-
- Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis!--C’est _vivre
- de ménage_.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 1.)
-
-La plaisanterie repose sur la double acception du mot _de_: vivre
-_avec_ ménage, épargne; et vivre _aux dépens_, _au moyen de_ son
-ménage, de son mobilier.
-
-
-MENER, pour _amener_:
-
- Je sais ce qui vous _mène_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 7.)
-
-
-MENTIR DE QUELQUE CHOSE:
-
- Mais, à _n’en point mentir_, il seroit des moments
- Où je pourrois entrer en d’autres sentiments.
-
- (_D. Garcie._ I. 5.)
-
- Et, pour _n’en point mentir_, n’êtes-vous pas méchante
- De vous plaire à me dire une chose affligeante?
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
-Selon M. Auger, on ne dit point _mentir d’une chose_. Pourquoi pas? on
-dit bien _se taire de quelque chose_.
-
-(Voyez DE dans tous les sens du latin _de_.)
-
-
-MÉPRIS avec un nom de nombre, comme d’une chose qui se compte:
-
- J’ai souffert sous leur joug _cent mépris_ différents.
-
- (_Fem. sav._ I. 2.)
-
-Sur le radical _mes_, voyez à MÉCHANT.
-
-
-MERCI DE MA VIE:
-
- Hé! _merci de ma vie_, il en iroit bien mieux
- Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-Trévoux dit que c’est une espèce de jurement employé par les femmes du
-peuple.
-
-_Merci_ signifie _grâce_, _miséricorde_. _Merci de ma vie_ est
-l’opposé de _mort de ma vie_. C’est l’imprécation heureuse substituée
-à l’imprécation funeste, comme _Dieu me sauve!_ au lieu de _Dieu me
-damne!_
-
-L’espagnol et l’italien ont la même formule.
-
-
-ME SEMBLE, ce me semble:
-
- Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble,
- Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, _me semble_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
-
-MESSIEURS VOS PARENTS, appliqué aux père et mère:
-
- Je vous respecte trop, vous et _messieurs vos parents_, pour
- être amoureux de vous.
-
- (_G. D._ I. 6.)
-
-La bizarrerie de cette expression disparaît, si l’on réfléchit que
-_messieurs_ signifie exactement _mes seigneurs_. Vos parents, votre
-père et votre mère, qui sont mes seigneurs.
-
-
-_MÉTAPHORES vicieuses, incohérentes, hasardées:_
-
-Les exemples n’en sont pas rares dans Molière, à cause de la rapidité
-avec laquelle il était souvent obligé d’écrire.
-
---BOUCHE:
-
- _Dans ma bouche_, une nuit, cet amant trop aimable
- Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
-Ascagne veut dire qu’à la faveur de la nuit, elle se fit passer,
-auprès de Valère, pour Lucile. Tout le respect dû à Molière ne saurait
-empêcher qu’on ne rie de cet amant qui croit rencontrer Lucile, la
-nuit, dans la bouche d’Ascagne. Molière sans doute serait le premier à
-s’en moquer.
-
---RESSORTS:
-
- Fais-moi dans tes desseins entrer pour quelque chose:
- Mais que _de leurs ressorts la porte me soit close_,
- C’est ce qui fait toujours que je suis pris sans verd.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
-On concevrait _les ressorts de la porte_, mais _la porte des ressorts_
-est une image absolument impossible: les ressorts n’ont point de porte.
-
- Ne vous y fiez pas! il aura des _ressorts_
- _Pour donner_ contre vous _raison_ à ses efforts.
-
- (_Tart._ V. 3.)
-
-On ne donne pas raison avec des ressorts. Molière veut dire: il aura
-des artifices, des ressources.
-
---POIDS:
-
- Le _poids de sa grimace_, où brille _l’artifice_,
- Renverse le bon droit et tourne la justice.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
- Et sur moins que cela _le poids d’une cabale_
- Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
-
- (_Tart._ V. 3.)
-
-Le poids d’une cabale paraît une figure plus acceptable que le poids
-d’une grimace. (Voyez POIDS.)
-
---NŒUDS:
-
- Je voudrois de bon cœur qu’on pût entre vous deux
- De quelque _ombre de paix_ raccommoder _les nœuds_.
-
- (_Tart._ V. 3.)
-
-Une ombre n’a point de nœuds; ainsi on ne raccommode pas les nœuds
-d’une ombre.
-
- L’hymen ne peut nous joindre, et j’abhorre _des nœuds_
- Qui deviendroient sans doute _un enfer_ pour tous deux.
-
- (_D. Garcie._ I. 1.)
-
-Comment des nœuds peuvent-ils devenir un enfer?
-
---AUDIENCE:
-
- Et je vois sa raison
- _D’une audience avide avaler ce poison_.
-
- (_D. Garcie._ II. 1.)
-
-On ne peut se figurer quelqu’un avalant par l’oreille. Les Latins,
-plus hardis que nous dans leurs métaphores, disaient bien: _densum
-humeris bibit aure vulgus_ (HORACE.) Cette image en français paraîtrait
-ridicule, pour être trop violente. Il faut tenir compte de l’usage.
-
---FACE:
-
- Et je me vis contrainte à demeurer d’accord
- Que l’_air_ dont vous viviez vous faisoit un peu tort;
- Qu’il prenoit dans le monde une méchante _face_.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
-La face d’un air?
-
---PRÊTER LES MAINS:
-
- A vous _prêter les mains ma tendresse_ consent.
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
-On ne conçoit pas bien ce que c’est que les mains d’une tendresse,
-ni une tendresse qui prête les mains. Mais ici l’excuse de Molière
-peut être que _prêter les mains_ est une locution reçue pour dire
-_seconder_, et qu’ainsi le sens particulier de chaque mot se perd dans
-le sens général de l’expression.
-
-La même observation se reproduit sur ce vers:
-
- Pourvu que votre _cœur_ veuille _donner les mains_
- Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
-
- (_Mis._ V. 7.)
-
-Les mains d’un cœur sont encore plus choquantes que les mains d’une
-tendresse.
-
---BRAS:
-
- _Un souris_ chargé de douceurs
- _Qui tend les bras_ à tout le monde.
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
---DENTS:
-
- Tout cet embarras _met mon esprit sur les dents_.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
-Il est superflu de remarquer que les dents d’un esprit, les bras d’un
-souris, sont des images aussi forcées que les mains d’une tendresse ou
-d’un cœur.
-
-Les vers suivants présentent une suite d’images tout à fait
-incohérentes. Il s’agit des ornements gothiques:
-
- Ces _monstres odieux_ des siècles ignorants,
- Que de la barbarie ont produits les _torrents_,
- Quand _leur cours, inondant_ presque toute la terre,
- Fit à la politesse une mortelle guerre.
-
- (_La Gloire du Val de Grâce._)
-
-Comment les torrents de la barbarie peuvent-ils produire des monstres
-odieux dont le cours inonde la terre? Il faut avouer que La Bruyère
-n’avait pas tort d’appliquer à ce style le nom de galimathias; mais il
-avait tort d’appliquer ce jugement au style de Molière en général.
-
-Peut-être faut-il lire, au troisième vers, _quand son cours_; ce
-serait alors le cours de la barbarie, et non le cours des monstres.
-Le passage, après cette correction, n’en serait guère moins mauvais.
-Il est bien étonnant que Molière, au moment où il venait de donner
-_Tartufe_ et le _Misanthrope_, pût écrire des vers comme ceux-là et
-comme les suivants:
-
- Louis, le grand Louis, dont l’esprit souverain
- Ne dit rien au hasard et voit tout d’un œil sain,
- A _versé de sa bouche_, à ses grâces brillantes,
- _De deux précieux mots les douceurs chatouillantes_;
- Et l’on sait qu’en deux mots ce roi judicieux
- Fait des plus beaux travaux l’éloge glorieux.
-
-Les précieuses et l’abbé Cotin ont dû se croire vengés.
-
-(Voyez d’autres exemples de métaphores vicieuses aux mots AIGREUR,
-CHAMP, LANGUE, PEINDRE EN ENNEMIS, RESSORTS, ROIDIR, TRACER,
-TRAITS, VERSER, VISAGE, etc., etc.)
-
-
-METTRE, absolument, mettre son chapeau, se couvrir:
-
- _Mettons_ donc sans façon.
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
- Allons, _mettez_.--Mon Dieu, _mettez_.--_Mettez_, vous dis-je,
- monsieur Jourdain; vous êtes mon ami.
-
- (_Bourg. gent._ III. 4.)
-
---METTRE DESSUS, même sens:
-
- _Mettez donc dessus_, s’il vous plaît.
-
- (_Mar. for._ 2.)
-
-Mettez dessus la tête.
-
---SE METTRE, se vêtir:
-
- Quant à _se mettre bien_, je crois, sans me flatter,
- Qu’on serait mal venu de me le disputer.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
- Voilà ce que c’est que de _se mettre_ en personne de qualité!
-
- (_B. gent._ II. 9.)
-
---METTRE A...., appliquer à:
-
- C’est une fille de ma mère nourrice que j’ai _mise à la
- chambre_, et elle est toute neuve encore.
-
- (_Comtesse d’Esc._ 4.)
-
---METTRE A BAS, métaphoriquement, renverser, terrasser:
-
- C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi _mettre à
- bas_ votre orgueil.
-
- (_George D._ III. 8.)
-
---METTRE A BOUT UNE AME:
-
- Et n’est-ce pas pour _mettre à bout une âme_?
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
---METTRE A TOUTE OCCASION; mettre une chose à toute occasion, en faire
-abus, la profaner:
-
- Mais l’amitié demande un peu plus de mystère,
- Et c’est assurément en profaner le nom
- Que de vouloir _le mettre à toute occasion_.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
---METTRE AU CABINET:
-
- Franchement, il est bon à _mettre au cabinet_.
-
- (_Ibid._ I. 2.)
-
-On a beaucoup disputé sur le sens de cette expression. Les uns veulent
-que ce soit: bon à serrer, loin du jour, dans les tiroirs d’un cabinet
-(sorte de meuble alors à la mode); les autres prennent le mot dans un
-sens moins délicat, et qui s’est attaché à ce vers, devenu proverbe. Je
-crois que Molière a cherché l’équivoque. Et qu’on ne dise pas que la
-grossièreté du second sens est indigne d’Alceste; Alceste est poussé
-à bout, et lui, qui ne s’est pas refusé tout à l’heure une mauvaise
-pointe sur la _chute_ du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa
-colère un mot à la fois dur et comique, bien que d’un comique trivial.
-C’est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec
-le rang et les manières habituelles d’Alceste.
-
---METTRE AUX YEUX, devant les yeux:
-
- _Je lui mettois aux yeux_ comme dans notre temps
- Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- Me _mettre aux yeux_ que le sort implacable
- Auprès d’elles me rend trop peu considérable.
-
- (_Mélicerte._ II. 1.)
-
- Vous devriez _leur mettre un bon exemple aux yeux_.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
---METTRE BAS, quitter, déposer:
-
- Qui, moi, monsieur?--Oui, vous. _Mettons bas_ toute feinte.
-
- (_Éc. des mar._ II. 3.)
-
- Allons donc, messieurs, _mettez bas_ toute rancune.
-
- (_Am. méd._ III. 1.)
-
---METTRE DANS UN DISCOURS, DANS UN PROPOS:
-
- Si, pour les sots _discours où l’on peut être mis_,
- Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
- Et pour ne vous point _mettre_ aussi _dans le propos_.
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
---METTRE EN ARRIÈRE, déposer, quitter:
-
- De grâce, parle, et _mets_ ces mines _en arrière_.
-
- (_Mélicerte._ I. 3.)
-
---METTRE EN COMPROMIS, compromettre:
-
- C’est un brave homme: il sait que les cœurs généreux
- _Ne mettent point les gens en compromis_ pour eux.
-
- (_Dép. am._ V. 7.)
-
---METTRE EN MAIN, confier:
-
- Et l’on m’a _mis en main_ une bague à la mode
- Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
-
- (_L’Ét._ I. 6.)
-
---METTRE EN MAIN QUELQU’UN A UN AUTRE:
-
- Pour moi, je ne ferai que _vous la mettre en main_.
-
- (_Éc. des fem. V._ 2.)
-
-Je ne ferai que remettre Agnès entre vos mains.
-
---METTRE PAR ÉCRIT:
-
- Une autre fois _je mettrai mes raisonnements par écrit_, pour
- disputer avec vous.
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
-Brossette rapporte que Boileau, dans l’épître à son jardinier, avait
-mis d’abord:
-
- «Mais non; tu te souviens qu’au village on t’a dit
- «Que ton maître est gagé pour _mettre par écrit_
- «Les faits d’un roi, etc.»
-
-Il changea le second vers de cette façon:
-
- «Que ton maître est _nommé_ pour _coucher par écrit_.»
-
-Apparemment _gagé_ lui parut manquer de dignité, et _coucher par
-écrit_ lui sembla une expression rustique d’un effet plus piquant que
-l’expression ordinaire, _mettre par écrit_.
-
-
-MEUBLE, comme nous disons _mobilier_:
-
- Vos livres éternels ne me contentent pas;
- Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
- Vous devriez brûler tout ce _meuble_ inutile.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-
-MEUBLÉ de science:
-
- Mais nous voulons montrer. . . . .
- Que _de science_ aussi les femmes _sont meublées_.
-
- (_Fem. sav._ III. 2.)
-
-
-MIEUX, le mieux:
-
- Nous verrons qui tiendra _mieux_ parole des deux.
-
- (_Dép. am._ II. 2.)
-
- C’est par là que son feu se peut _mieux_ expliquer.
-
- (_D. Garcie._ I. 1.)
-
-(Voyez PLUS pour _le plus_.)
-
---DU MIEUX QUE pour _le mieux que_:
-
- Voilà une personne..... qui aura soin pour moi de vous traiter
- _du mieux qu’_il lui sera possible.
-
- (_Pourc._ I. 10.)
-
-(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
-
-
-MIGNON DE COUCHETTE:
-
- Le voilà le beau fils, le mignon de couchette!
-
- (_Sgan._ 6.)
-
-
-MIJAURÉE. (Voyez PIMPESOUÉE.)
-
-
-MILLE GENS:
-
- Moi! je serois cocu?--Vous voilà bien malade!
- _Mille gens_ le sont bien....
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-(Voyez GENS _avec un nom de nombre déterminé_.)
-
-
-MINE; AVOIR DE LA MINE:
-
- _J’ai de la mine_ encore assez pour plaire aux yeux.
-
- (_L’Ét._ I. 6.)
-
---AVOIR LA MINE DE (un infinitif):
-
- _J’ai bien la mine_, pour moi, _de payer_ plus cher vos folies.
-
- (_Scapin._ I. 1.)
-
---FAIRE LES MINES DE SONGER A QUELQUE CHOSE:
-
- Pour peu que d’y songer vous nous _fassiez les mines_.
-
- (_Mis._ III. 7.)
-
-_Faire mine de_, c’est _faire semblant de_. Faire mine de désirer,
-faire mine de songer à quelque chose.
-
-_Faire la mine_, c’est bouder.
-
-_Faire des mines_, c’est _minauder_.
-
-On dirait donc aujourd’hui, et mieux, je crois: pour peu que vous nous
-fassiez mine d’y songer.
-
-Il est vraisemblable même que Molière, en altérant l’expression
-consacrée, a cédé à la contrainte du vers.
-
-
-MINUTER, projeter tacitement, sournoisement:
-
- Je le remerciois doucement de la tête,
- _Minutant_ à tous coups quelque retraite honnête.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
-«_Minuter_ secrètement quelque entreprise.» (VAUGELAS.)
-
-Secrètement, dans cet exemple, fait pléonasme:
-
-«Ce marchand _minute_ sa fuite, s’apprête à faire banqueroute. Ce
-mécontent _minute_ quelque conspiration.» (TRÉVOUX.)
-
-
-MIRACLE; JEUNE MIRACLE, une jeune beauté:
-
- Qui, dans nos soins communs pour ce _jeune miracle_,
- Aux feux de son rival portera plus d’obstacle.
-
- (_L’Ét._ I. 1.)
-
-
-MITONNER QUELQU’UN:
-
- Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants,
- Et cru _la mitonner_ pour moi durant treize ans....
-
- (_Éc. des fem._ IV. 1.)
-
-Métaphore du style le plus familier. Une soupe _mitonnée_ est une
-soupe que l’on a longtemps et avec patience fait bouillir à petit feu.
-(Racine, _mitis_?)
-
-
-MODÉRATIONS, au pluriel:
-
- Et vous nous faites voir
- _Des modérations_ qu’on ne peut concevoir.
-
- (_Fem. sav._ I. 2.)
-
-
-MODESTE; ÊTRE MODESTE A QUELQUE CHOSE, relativement à quelque chose:
-
- Jamais on ne m’a vu triompher de ces bruits;
- J’_y_ suis assez _modeste_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-
-MOI, substantif:
-
- _Un moi_ de vos ordres jaloux,
- Que vous avez du port envoyé vers Alcmène,
- Et qui de vos secrets a connoissance pleine
- Comme _le moi_ qui parle à vous.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
---MOI-MÊME, où nous dirions _lui-même_:
-
- Oui, je suis don Juan _moi-même_.
-
- (_D. Juan._ III. 5.)
-
-Cette façon de dire paraît plus raisonnable que l’autre, puisque tout
-y est à la première personne, au lieu d’accoupler la première à la
-troisième. En effet, je suis don Juan _lui-même_, reviendrait à: c’est
-_moi_ qui _est_ don Juan _lui-même_.
-
-Au surplus, Molière s’est aussi exprimé de cette dernière façon:
-
- N’est-ce pas _vous_ qui _se nomme_ Sganarelle?
-
- --En ce cas, _c’est moi_ qui _se nomme_ Sganarelle.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
-
-MOMON; JOUER UN MOMON:
-
- Masques, où courez-vous? Le pourroit-on apprendre?
- Trufaldin, ouvrez-leur pour _jouer un momon_.
-
- (_L’Ét._ III. 11.)
-
-Trévoux, et d’après lui le supplément du Dictionnaire de l’Académie,
-définissent le _momon_: «Défi d’un coup de dez qu’on fait quand on est
-en masque.» Cette définition ne s’applique pas au passage précédent ni
-au suivant:
-
- Est-ce un _momon_ que vous allez _porter_?
-
- (_B. gent._ V. 1.)
-
-Le momon pouvait donc être joué et porté. L’explication de Borel paraît
-lever toute difficulté. Le momon, selon lui, était une sorte de pelote
-énorme que l’on portait dans les mascarades notables, comme si c’eût
-été une grosse bourse enflée contenant des enjeux.
-
-Périzonius dérive _momon_ du grec μομμω; Ménage, de _Momus_, le bouffon
-des dieux; Nicot, de _mon mon_, espèce de gromellement que font
-entendre les masques, dit-il; d’autres, du sicilien _momar_, un fou.
-Personne n’a songé à l’allemand _mumme_, un masque; _mummerey_,
-mascarade; d’où en français _momerie_.
-
-
-MON ESTIME, au sens passif:
-
- Et qu’il eût mieux valu pour moi, pour _mon estime_,
- Suivre les mouvements d’une peur légitime.
-
- (_Dép. am._ III. 3.)
-
-C’est-à-dire, pour l’estime qu’on fera de moi, dans l’intérêt de ma
-réputation. _Mon estime_ est ici comme _mon honneur_.
-
-
-MONSTRE PLEIN D’EFFROI. (Voyez PLEIN D’EFFROI.)
-
-
-MONTRE, substantif féminin au sens d’_exposition_:
-
- Conserve à nos neveux une _montre_ fidèle
- Des exquises beautés que tu tiens de son zèle.
-
- (_La Gloire du Val-de-Grâce._)
-
-_Montre_ s’employait autrefois au sens de _revue_: _la montre des
-soldats_; _passer à la montre_, c’est _passer à la revue_:
-
- «Ainsi Richard jouit de ses amours,
- «Vécut content, et fit force bons tours,
- «Dont celui-ci peut _passer à la montre_.»
-
- (LA FONT. _Richard Minutolo._)
-
-
-MONTRER A QUELQU’UN, absolument, pour _donner des leçons_:
-
- Outre le maître d’armes qui _me montre_, j’ai arrêté encore un
- maître de philosophie.
-
- (_B. gent._ I. 2.)
-
- Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une
- personne qu’il envoie à sa place pour _vous montrer_.
-
- (_Mal. im._ II. 4.)
-
- «Son maître tous les jours vient pourtant _lui montrer_.»
-
- (REGNARD. _Le Distrait._)
-
-Bossuet emploie de la même façon _enseigner_, comme verbe actif;
-_enseigner quelqu’un_:
-
- «J’ai déjà dit que ce grand Dieu _les enseigne_, et en leur
- donnant et en leur ôtant le pouvoir.»
-
- (_Or. fun. d’Henr. d’A._)
-
---MONTRER DE (un infinitif):
-
- Vous buviez sur son reste, et _montriez d’affecter_
- Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
-
- (_L’Ét._ IV. 5.)
-
-
-MOQUER; SE MOQUER DE (un infinitif), dans le sens de ne pas vouloir, se
-mettre peu en peine de, _non curare de_:
-
- _Je me moquerois_ fort _de prendre_ un tel époux!
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
- Je veux lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et
- la coquine me dit au nez qu’_elle se moque de le prendre_.
-
- (_L’Av._ I. 7.)
-
-C’est-à-dire, non pas qu’elle est indifférente à le prendre ou non,
-mais qu’elle se moque de la volonté de son père de le lui faire prendre.
-
- On sait leur rendre justice (à certains maris), et l’on _se
- moque fort de les considérer_ au delà de ce qu’ils méritent.
-
- (_G. D._ III. 5.)
-
- Quand l’amour à vos yeux offre un choix agréable,
- Jeunes beautés, laissez-vous enflammer:
- _Moquez-vous d’affecter_ cet orgueil indomptable
- Dont on vous dit qu’il est beau de s’armer.
-
- (_Prol. de la pr. d’Élide._ I.)
-
- C’est que les filles bien sages et bien honnêtes comme vous _se
- moquent d’être obéissantes_ et soumises aux volontés de leur
- père.
-
- (_Mal. im._ II. 7.)
-
-
-MORCEAU DE JUDICIAIRE. (Voyez JUDICIAIRE.)
-
-
-MORGUER QUELQU’UN, le braver insolemment:
-
- Et de son large dos _morguant les spectateurs_.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
- «...... tous ces vaillants, de leur valeur guerrière,
- «_Morguent la destinée_ et gourmandent la mort.»
-
- (REGNIER. _Sat._ VI.)
-
-
-MOUCHE; LA MOUCHE MONTE A LA TÊTE:
-
- Ah! que vous êtes prompte!
- _La mouche_ tout à coup _à la tête vous monte_.
-
- (_L’Ét._ I. 10.)
-
-C’est une autre forme de la locution proverbiale, _prendre la mouche_.
-On dit en italien, _la mosca vi salta al naso_.
-
-
-MOUCHER DU PIED (SE):
-
- DORINE.
-
- Certes, monsieur Tartufe, à bien prendre la chose,
- N’est pas un homme, non, qui _se mouche du pied_!
-
- (_Tart._ II. 3.)
-
-Se moucher avec le pied était un tour d’agilité des saltimbanques. De là
-cette expression ironiquement familière en parlant d’un homme grave et
-considérable: Il ne se mouche pas du pied! ou, comme dit Mascarille: Il
-tient son quant-à-moi!
-
-
-MOUSTACHE; SUR LA MOUSTACHE, à la barbe:
-
- Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache
- Me la vienne enlever jusque _sur la moustache_.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 1.)
-
-
-MOUVEMENT; DE SON MOUVEMENT, _proprio motu_:
-
- S’il s’attache à me voir, et me veut quelque bien,
- C’est _de son mouvement_; je ne l’y force en rien.
-
- (_Mélicerte._ II. 4.)
-
-
-MYSTÈRE; FAIRE GRAND MYSTÈRE, c’est-à-dire, grand embarras de quelque
-chose:
-
- Du nom de philosophe _elle fait grand mystère_,
- Mais elle n’en est pas pour cela moins colère.
-
- (_Fem. sav._ II. 8.)
-
-
-NE, _supprimé_; dans une formule interrogative:
-
- De quoi te peux-tu plaindre? _ai-je_ pas réussi?
-
- (_L’Ét._ IV. 5.)
-
- Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner....
-
- (_Sgan._ 1.)
-
- Les querelles, procès, faim, soif et maladie,
- _Troublent-ils_ pas assez le repos de la vie?
-
- (_Ibid._ 17.)
-
- Et tu trembles de peur _qu’on t’ôte_ ton galant.
-
- (_Ibid._ 22.)
-
- _Dis-tu_ pas qu’on t’a dit qu’il s’appelle Valère?
-
- (_Éc. des mar._ II. 1.)
-
- ...... Valère _est-il_ pas votre nom?
-
- (_Ibid._ II. 3.)
-
- L’amour _sait-il pas l’art_ d’aiguiser les esprits?
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
- _Trouvez-vous pas_ plaisant de voir quel personnage
- A joué mon jaloux dans tout ce badinage?
-
- (_Ibid._)
-
- Pour dresser un contrat _m’a-t-on_ pas fait venir?
-
- (_Ibid._ IV. 2.)
-
- _M’êtes-vous pas_ venu querir pour votre maître?
-
- (_Ibid._ IV. 3.)
-
- _T’ai-je pas_ là-dessus ouvert cent fois mon cœur?
- Et _sais-tu pas_ pour lui jusqu’où va mon ardeur?
-
- (_Tart._ II. 3.)
-
- _Pouvez-vous pas_ y suppléer de votre esprit?
-
- (_Impromptu._ 1.)
-
- Il aura un pied de nez avec sa jalousie, _est-ce pas_?
-
- (_G. D._ I. 2.)
-
- _Pourrois-je_ point m’éclaircir doucement s’il y est encore?
-
- (_Ibid._ II. 8.)
-
- _Est-ce pas_ vous, Clitandre?
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
---Après _à moins que_:
-
- La maîtresse ne peut abuser votre foi,
- _A moins que_ la maîtresse _en_ fasse autant de moi.
-
- (_Dép. am._ I. 1.)
-
- _A moins que_ Valère _se pende_,
- Bagatelle; son cœur ne s’assurera point.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- _A moins que_ le ciel _fasse_ un grand miracle en vous.
-
- (_Ibid._ II. 2.)
-
- Et moi, je ne puis vivre _à moins que_ vos bontés
- _Accordent_ un pardon à mes témérités.
-
- (_D. Garcie._ II. 6.)
-
-On ne saurait dire que, dans ce dernier exemple, Molière ait cédé
-aux besoins de la mesure, car il ne lui en coûtait rien de Mettre:
-_N’accordent_ un pardon.
-
- Et moi, je ne puis vivre _à moins que vous quittiez_
- Cette colère qui m’accable.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
- Et l’on en est réduite à n’espérer plus rien,
- _A moins que l’on se jette_ à la tête des hommes.
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-Si cette suppression avait eu quelque importance dans la coutume du
-langage du temps, il eût été facile à Molière de mettre:
-
- A moins qu’on _ne_ se jette à la tête des hommes.
-
- Je lui ai défendu de bouger, à moins que _j’y fusse_ moi-même,
- de peur de quelque fourberie.
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
---Après AVANT QUE:
-
- _Avant que vous parliez_, je demande instamment
- Que vous daigniez, seigneur, m’écouter un moment.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
- Allons, courons _avant que_ d’avec eux _il sorte_.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
- «_Avant qu’on l’ouvrît_ (la cédule), les amis du prince
- soutinrent que, etc.»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
- «Toutes vos fables pouvoient vous servir _avant qu’on sût_ vos
- principes.»
-
- (PASCAL. 15e _Prov._)
-
---Après AVOIR PEUR QUE:
-
- _J’ai bien peur que_ ses yeux _resserrent_ votre chaîne.
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
---D’abord exprimé, puis supprimé après AVOIR PEUR QUE:
-
- _J’ai peur qu’elle ne_ soit mal payée de son amour, que son
- voyage en cette ville _produise_ peu de fruit, et que _vous
- eussiez_ autant gagné à ne bouger de là.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
---Après CRAINDRE QUE:
-
- Mais, hélas! _je crains bien que j’y perde_ mes soins.
-
- (_D. Garcie._ II. 6.)
-
- _Je craindrois que_ peut-être
- A quelques yeux suspects _tu me fisses_ connoître.
-
- (_Fâcheux._ III. 1.)
-
- ..... Oui, mais qui rit d’autrui
- Doit _craindre qu’_à son tour _on rie_ aussi de lui.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- Peut-on _craindre que_ des choses si généralement détestées
- _fassent_ quelque impression dans les esprits?
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
---Après EMPÊCHER QUE:
-
- Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste,
- _J’empêcherai_ du moins _qu’on s’empare_ du reste.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 7.)
-
-Molière l’a exprimé ailleurs:
-
- Cela _n’empêchera pas que_ je _ne_ conserve pour vous ces
- sentiments d’estime.....
-
- (_Pourc._ III. 9.)
-
-Mais il l’a encore supprimé dans ce passage:
-
- Le choix qui m’est offert s’oppose à votre attente,
- Et peut seul _empêcher que_ mon cœur _vous_ contente.
-
- (_Mélicerte._ I. 5.)
-
-Je crois qu’ici Molière a cédé à la contrainte de la mesure. Pascal
-exprime _ne_:
-
- «M. le premier président a apporté un ordre pour _empêcher
- que_ certains greffiers _ne_ prissent de l’argent pour cette
- préférence.»
-
- (18e _Prov._)
-
-Au surplus, il est vraisemblable que Molière n’attachait aucune
-importance à exprimer ou retrancher le _ne_; son habitude paraît avoir
-été pour la suppression. Pascal, au contraire, est pour l’expression.
-
---Après DE PEUR QUE:
-
- _De peur que_ ma présence encor _soit_ criminelle.
-
- (_L’Ét._ I. 5.)
-
- De peur _qu’elle revînt_, fermons à clef la porte.
-
- (_Éc. des mar._ III. 2.)
-
-Ailleurs Molière l’a exprimé:
-
- Ah! Myrtil, levez-vous, _de peur qu’on ne_ vous voie.
-
- (_Mélicerte._ II. 3.)
-
---Après DEVANT ou AVANT QUE:
-
- _Devant que_ les chandelles _soient_ allumées.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
---Après GARDER QUE:
-
- _Gardons bien que_ par nulle autre voie elle _en_ apprenne
- jamais rien.
-
- (_Am. magn._ I. 1.)
-
---Après MIEUX QUE, précédé d’une négation:
-
- Je _ne_ crois pas qu’on puisse _mieux_ danser _qu’ils dansent_.
-
- (_Am. magn._ II. 1.)
-
- Chacun demeura d’accord qu’on ne pouvoit pas _mieux_ jouer
- _qu’il fit_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
---NE, _exprimé_; après NE DOUTER POINT QUE:
-
- Oui, _je ne doute point que_ l’hymen _ne_ vous plaise.
-
- (_Éc. des fem._ II. 7.)
-
- _Je ne doute point_ que vos paroles _ne_ soient sincères.
-
- (_Scapin._ I. 3.)
-
-BOSSUET a dit:
-
- «Je _ne_ crois pas qu’on puisse _douter que_ Ninus _ne_ se soit
- attaché à l’Orient.»
-
- (_Hist. Un._ IIIe p. § 4.)
-
-Ici pourtant l’expression est différente de celle de Molière, en ce que
-le premier _ne_ s’attache, non pas au verbe _douter_, mais au verbe
-_croire_. Il paraît que le XVIIe siècle tenait pour règle invariable
-d’exprimer _ne_ après _douter que_, quel que fût d’ailleurs le sens de
-la phrase, affirmatif ou négatif. Ninus s’était attaché à l’Orient, je
-ne crois pas qu’on en puisse douter; c’est ce que veut dire Bossuet, et
-il met deux négations. Il me semble que dans cet exemple la seconde est
-de trop, mais on observait encore certaines lois de symétrie, tradition
-de la vieille langue, qu’aujourd’hui nous qualifions pléonasmes.
-
-(Voyez plus bas NE _répété par pléonasme_.)
-
---Après IL ME TARDE QUE:
-
- _Il me tarde que_ je _ne_ goûte le plaisir de la voir.
-
- (_Sicilien._ 10.)
-
---Après PRENDRE GARDE QUE....:
-
- On m’a chargé de _prendre garde que_ personne _ne_ me vît.
-
- (_G. D._ I. 2.)
-
---Après NE TENIR QU’A:
-
- Il _ne tiendra qu’_à elle que nous _ne_ soyons mariés ensemble.
-
- (_G. D._ I. 2.)
-
---Après METTRE EN DOUTE QUE:
-
- Il n’y aura personne qui _mette en doute que_ ce _ne_ soit vous
- qui m’aurez tuée.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
---NE, _répété par pléonasme_:
-
- Je _ne_ puis pas nier qu’il _n’_y ait eu des Pères de l’Église
- qui ont condamné la comédie; mais on _ne_ peut pas me nier
- aussi qu’il _n’_y en ait eu quelques-uns qui l’ont traitée un
- peu plus doucement.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
- Je _ne_ doute point, sire, que les gens que je peins dans ma
- comédie _ne_ remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté,
- et _ne_ jettent dans leur parti....
-
- (2me _Placet au Roi_.)
-
-On pourrait supprimer chaque fois le second _ne_; la phrase n’en serait
-pas moins claire, ni l’expression moins complète; mais je crois que
-le génie de la langue française préfère cette répétition, qui a une
-foule d’analogues: c’est _à_ vous _à_ parler,--c’est _à_ vous _à_ qui
-je m’adresse;--c’est _de_ vous _dont_ je m’occupe.--C’est _là où_ vous
-verrez la bénignité de nos pères.
-
---NE, ni:
-
- Un mari qui n’ait pas d’autre livre que moi,
- Qui ne sache _A ne B_, n’en déplaise à madame.
-
- (_Fem. sav._ V. 3.)
-
-C’est un archaïsme. Thomas Diafoirus s’en sert également: «_Ne_ plus
-_ne_ moins que la fleur que les anciens nommoient héliotrope...» (_Mal.
-im._ II. 6.) Cette forme, jadis seule en usage, était commode pour
-l’élision:
-
- «Onc n’avoit vu, _ne_ lu, _n’ouï_ conter....»
-
- (LA FONT. _Le Diable de Papefig._)
-
-On disait de même _se_ pour _si_: _se non_, _sinon_. Malgré des
-réclamations réitérées, certains éditeurs de textes du moyen âge
-impriment encore avec un accent aigu _né_, _sé_, _qué_, _cé_, pour
-_ne_, _se_, _que_, _ce_; l’élision même de cet _e_ n’a pu leur
-persuader qu’il n’y faut point mettre d’accent. C’est une obstination
-bien étrange!
-
-
-NÉCESSITANT, nécessiteux:
-
- Aussi est-ce à vous seule qu’on voit avoir recours toutes les
- muses _nécessitantes_.
-
- (_Am. magn._ I. 6.)
-
-
-_NÉGATION_; DEUX NÉGATIONS REDOUBLÉES. (Voy. à la fin de l’article
-PAS.)
-
-
-NEIGE; DE NEIGE, expression de mépris:
-
- Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà
- Ton beau galant _de neige_ avec ta nonpareille.
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-Cette expression rappelle le _floccifacere_ et _floccipendere_ des
-Latins.
-
- «Ah le beau médecin _de neige_ avec ses remèdes!»
-
- (DESTOUCHES. _Le Tambour nocturne._)
-
-
-NE M’EN PARLEZ POINT, incidemment, dans un sens affirmatif et laudatif:
-
- Il y a plaisir, _ne m’en parlez point_, à travailler pour des
- personnes qui soient capables de sentir les délicatesses de
- l’art.
-
- (_B. gent._ I. 1.)
-
-
-N’EN EST-CE PAS FAIT?
-
- Nous rompons?--Oui, vraiment! Quoi? _n’en est-ce pas fait_?
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
-_En_, figure ici au même titre que dans _c’en est fait_; _c’est fait de
-moi_, _de cela_.
-
-
-NE PERDRE QUE L’ATTENTE DE QUELQUE CHOSE:
-
- Tu _n’en perds que l’attente_, et je te le promets.
-
- (_Dép. am._ III. 10.)
-
-On dit dans le même sens, et avec des termes contraires: Tu n’y perdras
-rien pour attendre.
-
-
-NE QUE, faisant pléonasme avec _seulement_. (Voy. SEUL.)
-
-
-NET, adverbialement:
-
- Madame, voulez-vous que je vous parle _net_?
- De vos façons d’agir je suis mal satisfait.
-
- (_Mis._ II. 1.)
-
-(Voyez PREMIER QUE, FERME, FRANC.)
-
---NET, adjectif, au sens moral: loyal, sans détour; AME FRANCHE ET
-NETTE:
-
- Et j’avouerai tout haut, _d’une âme franche et nette_.....
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
-
-NEZ; DONNER PAR LE NEZ, au figuré:
-
- Ils nous _donnent_ encore, avec leurs lois sévères,
- _De cent sots contes par le nez_.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
-_Par_ est ici abrégé de _parmi_; parmi le nez, au milieu du visage.
-
---C’EST POUR TON NEZ, ironiquement:
-
- _C’est pour ton nez_, vraiment! cela ce fait ainsi.
-
- (_Amph._ II. 7.)
-
- «Mais _c’est pour leur beau nez_! le puits n’est pas commun;
- Et si j’en avois cent, ils n’en auroient pas un.»
-
- (REGNIER. _Macette._)
-
-
-NI, exprimé seulement au dernier terme de l’énumération:
-
- Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l’ennui,
- Il ne faut écritoire, encre, papier, _ni plumes_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
---Exprimé devant chaque terme:
-
- Elle n’a _ni_ parents, _ni_ support, _ni_ richesse.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
---NI, répété après la négation:
-
- Cela _n’est pas_ capable, _ni_ de convaincre mon esprit, _ni_
- d’ébranler mon âme.
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
---NI, _supprimé_. (Voyez L’UN NI L’AUTRE.)
-
-
-NIER, dénier, refuser:
-
- Et je n’ai pu _nier_ au destin qui le tue
- Quelques moments secrets d’une si chère vue.
-
- (_D. Garcie._ III. 2.)
-
- Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite,
- D’obtenir ce qu’on _nie_ à leur peu de mérite.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
- Imitant en vigueur les gestes des muets,
- Qui veulent réparer la voix que la nature
- Leur a voulu _nier_, ainsi qu’à la peinture.
-
- (_La Gloire du Val-de-Grâce._)
-
-Nous n’employons plus que le composé _dénier_, et encore il devient
-rare:
-
- «Pour obtenir les vents que le ciel vous _dénie_,
- «Sacrifiez Iphigénie.»
-
- (RACINE. _Iphig._ I. 1.)
-
-
-NOIRCIR QUELQU’UN ENVERS UN AUTRE. (Voyez ENVERS.)
-
-
-NOMBRE; QUELQUE NOMBRE DE, pour _quelques_:
-
- Je veux jouir, s’il vous plaît, de _quelque nombre de beaux
- jours_ que m’offre la jeunesse.
-
- (_G. D._ II. 4.)
-
-
-NOMPAREIL:
-
- J’ai souhaité un fils avec des ardeurs _nompareilles_.
-
- (_D. Juan._ IV. 6.)
-
- «Colette entra dans des peurs _nompareilles_.»
-
- (LA FONT. _Le Berceau._)
-
-Boileau s’est moqué de cette expression, déjà surannée de son temps,
-aujourd’hui tout à fait hors d’usage:
-
- «Si je voulois vanter _un objet nompareil_,
- «Je mettrais à l’instant: Plus beau que le soleil.»
-
- (_Sat._ II.)
-
-
-NON CONTENT, employé comme adverbe:
-
- Et, _non content_ encor du tort que l’on me fait,
- Il court parmi le monde un livre abominable.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
-_Non content_ ne se rapporte à personne, comme s’il y avait, par
-exemple, _nonobstant_...
-
- Et, _nonobstant_ encor le tort que l’on me fait,
- Il court.....
-
-
-NOUS, indéterminé, construit avec _on_:
-
- Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux
- Quand _on_ sait qu’on n’a point d’avantage sur _nous_.
-
- (_Dép. am._ II. 4.)
-
- Et qu’_on_ s’aille former un monstre plein d’effroi
- De l’affront que _nous_ fait son manquement de foi?
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-(Voyez VOUS.)
-
-
-NOUVEAUTÉS, nouvelles:
-
- Je demeure immobile à tant de _nouveautés_.
-
- (_L’Ét._ V. 15.)
-
- Seigneur, ces _nouveautés_ ont droit de me confondre.
-
- (_D. Garcie._)
-
-
-NOUVEAUX YEUX: JETER DE NOUVEAUX YEUX SUR..., de nouveaux regards:
-
- Et mon esprit, _jetant de nouveaux yeux sur elle_...
-
- (_Pr. d’Él._ I. 1.)
-
-Un esprit qui jette de nouveaux yeux, est apparemment une de ces
-expressions qui semblaient du jargon à la Bruyère.
-
-
-NUAGE DE COUPS DE BATONS:
-
- Je vois se former de loin _un nuage de coups de bâton_ qui
- crèvera sur mes épaules.
-
- (_Scapin_, I. 1.)
-
-
-OBJET par excellence, objet aimé:
-
- LA MONTAGNE.
-
- Si ce parfait amour que vous prouvez si bien
- Se fait vers _votre objet_ un grand crime de rien.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
-_Mon objet_, _son objet_, _votre objet_, est une expression à l’usage
-du peuple, comme _mon époux_, _mon épouse_, pour _mon mari_, _ma
-femme_. Le ridicule s’y est attaché à cause de l’emphase. Aussi
-est-ce un valet à qui Molière prête cette façon de parler, Éliante ne
-s’exprime point comme _la Montagne_: elle dit, _l’objet aimé_:
-
- Et dans l’_objet aimé_ tout lui paroît aimable.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-Le génie observateur de Molière recueille jusqu’aux nuances de vérité
-les plus fines et les plus fugitives. On ne le surprend jamais en
-défaut.
-
-
-OBLIGER, absolument, dans le sens du latin _obligare_, lier:
-
- Mes plus ardents respects n’ont pu vous _obliger_;
- Vous avez voulu rompre: il n’y faut plus songer.
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
---OBLIGER A, forcer à:
-
- Je me retire pour ne me voir point _obligée à_ recevoir ses
- compliments.
-
- (_G. D._ II. 11.)
-
- «Quoique personne n’ignore les grandes qualités d’une reine
- dont l’histoire a rempli l’univers, je me sens _obligé_ d’abord
- _à_ les rappeler à votre mémoire.»
-
- (BOSSUET. _Or. fun. d’Henr. d’Angl._)
-
- «Mais je suis _obligé à_ me contraindre.»
-
- (PASCAL. 8e _Prov._)
-
- «C’est pourquoi on n’est pas _obligé à_ s’en confesser.»
-
- (Id. 10e _Prov._)
-
-Pascal, bien qu’il paraisse préférer _obliger à_, emploie aussi
-_obliger de_:
-
- «Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre juges de
- la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils sont _obligés de_
- les en croire sur leur parole.»
-
- (10e _Prov._)
-
-Au XVIIe siècle, _obliger de_ paraît avoir été réservé pour signifier
-_rendre le service de_:
-
- «_Obligez-moi de_ n’en rien dire.»
-
- (LA FONT. _Fables_, III. 6.)
-
-C’est-à-dire, rendez-moi le service de n’en rien dire; faites que je
-vous aie cette obligation.
-
- «Il y a des âmes basses qui se tiennent _obligées de tout_, et
- il y a des âmes vaines qui ne se tiennent _obligées de rien_.»
-
- (SAINT-ÉVREMOND.)
-
- «L’abbesse lui fit réponse qu’elle et ses filles se sentoient
- infiniment _obligées de ses bontés_.»
-
- (PATRU.)
-
-Obligées par ses bontés.
-
---S’OBLIGER DE, s’obliger à..., prendre l’engagement de...:
-
- Un fort honnête médecin..... veut _s’obliger de_ me faire vivre
- encore trente années.
-
- (3e _Placet au Roi._)
-
- Je ne lui demandois pas tant, et je serois satisfait de lui,
- pourvu qu’il _s’obligeât de_ ne me point tuer.
-
- (_Ibid._)
-
---S’OBLIGER QUE, pour _à ce que_:
-
- Il _s’obligera_, si vous voulez, _que_ son père mourra avant
- qu’il soit huit mois.
-
- (_L’Av._ II. 2. )
-
-Remarquez que cette locution admet le second verbe au futur de
-l’indicatif, tandis qu’avec la tournure ordinaire il le faudrait au
-présent du subjonctif: «Il s’obligera _à ce que_ son père _meure_.»
-C’est par où l’autre façon, employée par Molière, peut être utile.
-
-L’analyse d’ailleurs la démontre excellente. Elle revient à ceci: Son
-père mourra avant huit mois, et à cet égard il s’obligera, il prendra
-un engagement positif. Cette forme exprime bien mieux la certitude du
-fils de la mort de son père, que si l’on y employait le conditionnel.
-
-
-OBSCÉNITÉ, néologisme en 1663:
-
- ÉLISE.
-
- Comment dites-vous ce mot-là, madame?
-
- CLIMÈNE.
-
- _Obscénité_, madame.
-
- ÉLISE.
-
- Ah! mon Dieu, _obscénité_! Je ne sais ce que ce mot veut dire,
- mais je le trouve le plus joli du monde!
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
-
-
-OCCISEUR, meurtrier:
-
- MASCARILLE.
-
- Faisons l’olibrius, l’_occiseur_ d’innocents.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
-_Occiseur_ n’a été recueilli ni dans Trévoux ni dans le supplément
-au Dictionnaire de l’Académie. Aussi paraît-il forgé par Mascarille,
-d’après le latin.
-
-
-ŒIL; CONDUIRE DE L’ŒIL:
-
- _Je conduis de l’œil_ toutes choses.
-
- (_Pourc._ II. 11.)
-
---ŒIL CONSTANT (D’UN), sans se troubler, avec fermeté:
-
- J’attendrai _d’un œil constant_ ce qu’il plaira au ciel de
- résoudre de moi.
-
- (_Scapin._ I. 3.)
-
-
-OI rimant avec È:
-
- Ho, ho! les grands talents que votre esprit _possède_!
- Diroit-on qu’elle y touche avec sa mine _froide_?
-
- (_Dép. am._ I. 1.)
-
-_Oi_ sonnait dans l’origine _oué_[64]. On prononçait donc _frouéde_,
-d’où, par allégement, _fréde_, comme on prononce encore _roide_, que
-l’on commence à écrire _raide_. C’est une inconséquence de prononcer,
-comme nous faisons, _froide_ et _rède_.
-
- [64] J’ai développé ce point dans les _Variations du lang. fr._,
- p. 177, 301 et suivantes.
-
- VALÈRE.
-
- Que vient de te donner cette farouche _bête_?
-
- ERGASTE.
-
- Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette _boîte_
- On prétend qu’ait reçue Isabelle de vous.
-
- (_Éc. des mar._ II. 8.)
-
-On prononçait _bouéte_. Quelques textes imprimés du XVIe siècle
-l’écrivent même de la sorte, ainsi que les mots _vouele_, _mirouer_,
-etc., pour _voile_, _miroir_.
-
- Une tête de barbe, avec l’étoile _nette_;
- L’encolure d’un cygne, effilée et bien _droite_.
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
- D’abord j’appréhendai que cette ardeur _secrète_
- Ne fût du noir esprit une surprise _adroite_.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
- Qui va là?--Hé! ma peur à chaque pas _s’accroist_!
- Messieurs, ami de tout le monde.
- Ah! quelle audace sans seconde
- De marcher à l’heure qu’il _est_!
-
- (_Amph._ I. 1.)
-
-Toutes ces rimes eussent été exactes au moyen âge, et même encore au
-XVIe siècle, lorsque Marguerite d’Angoulême, Saint-Gelais et les autres
-faisaient rimer _étoiles_ et _demoiselles_, _paroisse_ et _pécheresse_.
-Alors on rimait encore pour l’oreille seule; c’est seulement au XVIIe
-siècle que s’introduisit la coutume vraiment barbare de rimer pour les
-yeux. La prononciation de la syllabe _oi_ avait changé; mais les poëtes
-ne voulurent pas renoncer aux anciens priviléges, et ils sacrifièrent
-la rime véritable pour garder la facilité de rimer en apparence.
-
-
-OMBRAGE; UN OMBRAGE, un soupçon, ou plutôt la disposition à soupçonner:
-
- Quand d’_un injuste ombrage_
- Votre raison saura me réparer l’outrage.
-
- (_D. Garcie._ I. 3.)
-
---OMBRAGES, au pluriel, dans le même sens:
-
- Et que de votre esprit _les ombrages_ puissants
- Forcent mon innocence à convaincre vos sens...
-
- (_D. Garc._ IV. 8.)
-
- Qu’injustement de lui vous prenez de l’_ombrage_.
-
- (_Mis._ II. 1.)
-
-
-OMBRE; A L’OMBRE DE, figurément, sous la protection de...:
-
- Je souhaiterois que notre mariage se pût faire _à l’ombre du
- leur_.
-
- (_B. gent._ III. 7.)
-
---OMBRES, apparences:
-
- Mais aux _ombres du crime_ on prête aisément foi.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
- Vos mines et vos cris aux _ombres d’indécence_
- Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence.
-
- (_Ibid._)
-
-
-ON; deux ON se rapportant à deux sujets différents:
-
-Cette faute est très-fréquente dans Molière:
-
- Au moins en pareil cas est-ce un bonheur bien doux
- Quand _on_ sait qu’_on_ n’a pas d’avantage sur nous.
-
- (_Dép. am._ II. 4.)
-
- Moins _on_ mérite un bien qu’_on_ nous fait espérer,
- Plus notre âme a de peine à pouvoir s’assurer.
-
- (_D. Garcie._ II. 6.)
-
- Je ne sais point par où l’_on_ a pu soupçonner
- Cette assignation qu’_on_ m’avoit su donner.
-
- (_Éc. des fem._ V. 2.)
-
- Et l’ennui qu’_on_ auroit que ce nœud qu’_on_ résout
- Vînt partager du moins un cœur que l’_on_ veut tout.
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
-Le premier et le dernier _on_ désignent Elmire elle-même;
-l’intermédiaire se rapporte à Orgon, et au mariage qu’il a résolu de
-Marianne avec Tartufe.
-
- Mais puisque l’_on_ (Orgon) s’obstine à m’y vouloir réduire,
- Puisqu’_on_ ne veut point croire à tout ce qu’_on_ (Elmire)
- peut dire,
- Et qu’_on_ (Orgon) veut des témoins qui soient plus
- convaincants,
- Il faut bien s’y résoudre et contenter les gens.
-
- (_Ibid._ IV. 5.)
-
-L’embarras d’Elmire, obligée de parler à double sens, peut servir
-peut-être d’excuse à cet endroit, et donner du moins à cette ambiguïté
-un air très-naturel.
-
- Que chez vous _on_ vit d’étrange sorte,
- Et qu’_on_ ne sait que trop la haine qu’_on_ lui porte.
-
- (_Ibid._ V. 3.)
-
-_On_ vit chez vous d’étrange sorte, et _je_ ne sais que trop la haine
-que _vous_ lui portez.
-
- _On_ n’attend pas même qu’_on_ en demande (du tabac).
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Veut-_on_ qu’_on_ rabatte,
- Par des moyens doux,
- Les vapeurs de rate
- Qui nous minent tous?
- Qu’_on_ laisse Hippocrate,
- Et qu’on vienne à nous.
-
- (_Am. méd._ III. 8.)
-
-Le premier _on_ désigne le malade, le second, le médecin qui rabat les
-vapeurs. Ou bien les deux _on_ se rapportent tous deux au malade, et
-la phrase revient à celle-ci: _veut-on rabattre?_ Dans ce dernier cas,
-la tournure est entortillée, inusitée. Molière ne donnait pas beaucoup
-d’attention au style de ces divertissements.
-
- Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers,
- Dès qu’_on_ voit qu’_on_ nous mêle avec tout l’univers.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-Celui qui se voit mêlé n’est pas celui qui mêle.
-
- Et qu’eût-_on_ d’autre part cent belles qualités,
- _On_ regarde les gens par leurs méchants côtés.
-
- (_Ibid._ I. 2.)
-
-La personne qui a cent belles qualités n’est pas celle qui regarde les
-gens par leurs méchants côtés. Molière a parlé plus correctement dans
-cet autre passage:
-
- Et l’_on_ a tort ici de nourrir dans votre âme
- Ce grand attachement aux défauts qu’_on_ y blâme.
-
- (_Ibid._ II. 5.)
-
-Parce qu’il est possible que Célimène soit blâmée par ceux même qui en
-sa présence ont le tort de nourrir son penchant à la raillerie.
-
-Les exemples suivants sont irréprochables:
-
- En vain de tous côtés _on_ l’a voulu tourner;
- Hors de son sentiment _on_ n’a pu l’entraîner.
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
- Et lorsque d’en mieux faire (des vers) _on_ n’a pas le bonheur,
- _On_ ne doit de rimer avoir aucune envie,
- Qu’_on_ n’y soit condamné sur peine de la vie.
-
- (_Ibid._)
-
-La faute reparaît dans:
-
- Mais croyez-vous qu’_on_ l’aime, aux choses qu’_on_ peut voir?
-
- (_Ibid._)
-
- _On_ lève les cachets, qu’_on_ ne l’aperçoit pas.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
- Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les
- receleurs des choses qu’_on_ dérobe, et je voudrois qu’_on_ en
- eût fait pendre quelqu’un.
-
- (_L’Av._ I. 3.)
-
-_On_ ne peut servir à désigner tout à la fois le voleur et le juge qui
-le fait pendre.
-
-Molière, parlant en prose, et pour son propre compte, commet cette
-faute; ce qui achève de montrer combien elle lui était familière, ou
-que ce n’était point alors une faute reconnue:
-
- _On_ n’ignore pas que souvent _on_ l’a détournée de son
- emploi (la philosophie) ............... Mais _on_ ne laisse
- pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de
- faire: _on_ n’enveloppe point dans une fausse conséquence
- la bonté des choses que l’_on_ corrompt, avec la malice des
- corrupteurs................... Et puisque l’_on_ ne garde point
- cette rigueur à tant de choses dont _on_ abuse tous les jours,
- _on_ doit bien faire la même grâce à la comédie.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
- Est-_on_ d’une figure à faire qu’_on_ se raille?
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-Aglaure veut dire: Suis-je d’une figure à faire qu’on se raille?
-
- Et, pour donner toute son âme,
- Regarde-t-_on_ quel droit _on_ a de nous charmer?
-
- (_Ibid._ I. 2.)
-
-Cette négligence est très-commune dans les premiers écrivains du XVIIe
-siècle; c’est un des progrès incontestables de l’époque suivante de
-l’avoir proscrite.
-
- «_On_ amorce le monde avec de tels portraits;
- «Pour les faire surprendre on les apporte exprès:
- «On s’en fâche, on fait bruit, on vous les redemande;
- «Mais on tremble toujours de crainte qu’_on_ les rende.»
-
- (CORN. _La Suite du Menteur._ II. 7.)
-
- «Si ces personnes étoient en danger d’être assassinées,
- s’offenseroient-elles de ce que _on_ les avertiroit de
- l’embûche qu’_on_ leur dresse?... S’amuseroient-elles à se
- plaindre du peu de charité qu’_on_ auroit eu de découvrir le
- dessein criminel de ces assassins?»
-
- (PASCAL. 11e _Prov._)
-
- «En vérité, mes pères, voilà le moyen de vous faire croire
- jusqu’à ce qu’_on_ vous réponde; mais c’est aussi le moyen de
- faire qu’_on_ ne vous croie jamais plus après qu’_on_ vous aura
- répondu.»
-
- (15e _Prov._)
-
-Celui qui répond aux jésuites, et celui qui leur ajoutait foi jusqu’au
-moment de cette réponse, sont évidemment deux personnes différentes.
-
-
-ON DIRAIT DE..., cela ressemble à:
-
- Et _l’on diroit d’_un tas de mouches reluisantes
- Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
-
- (_Mélicerte._ I. 3.)
-
-Ce n’est pas que le verbe _dire_ s’emploie jamais pour _ressembler_.
-Cette formule _on dirait de_, correspondant au présent _cela ressemble
-à_, suppose une ellipse: On dirait (la même chose) de... donc, cela
-ressemble à...
-
-
-OPÉRA, en langage de gastronome:
-
- ... Et pour son _opéra_, d’une soupe à bouillon perlé, etc.
-
- (_B. gent._ IV. 1.)
-
-_Son opéra_ signifie ici _son chef-d’œuvre_. «Opéra, dit Bouhours,
-se prend encore pour une chose excellente et pour un chef-d’œuvre.»
-Scarron écrit: «Toutes vos lettres sont admirables! ce sont ce qu’on
-appelle _des opéra_.»
-
-_Capi d’opera_, des _chefs-d’œuvre_.
-
-
-OPÉRER, amener un résultat:
-
- Vous avez _bien opéré_ avec ce beau monsieur le comte, dont
- vous êtes embéguiné!
-
- (_Bourg. gent._ III. 3.)
-
---OPÉRER DANS QUELQUE CHOSE:
-
- AGNÈS.
-
- Vous avez _là-dedans bien opéré_, vraiment!
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-
-OPINIATRETÉ CIVILE:
-
- Vous avez une _civile opiniâtreté_ qui, etc.
-
- (_B. gent._ III. 18.)
-
-
-ORDRE; PAR ORDRE, comme en latin _ex ordine_:
-
- Eh bien! qu’est-ce? M’as-tu tout parcouru _par ordre_?
-
- (_Amph._ III. 2.)
-
-Des pieds à la tête, en détail.
-
-
-ORDURES, au figuré:
-
- Chaque instant de ma vie est chargé de souillures;
- Elle n’est qu’un amas de crimes et _d’ordures_.
-
- (_Tart._ III. 6.)
-
-Pascal a employé _ordure_ au singulier, dans le même sens:
-
- «Que le cœur de l’homme est creux et plein _d’ordure_!»
-
- (_Pensées._ p. 175.)
-
-_Ordure_ est formé de l’ancien adjectif _ord_, qui vient lui-même de
-_sordidus_, en lui ôtant la première lettre et les deux dernières
-syllabes. Nicot donne les verbes _ordir_ et _ordoyer_, qui signifient
-_salir_, _souiller_. _Ordir_ est le latin _sordere_, devenu de verbe
-neutre verbe actif:
-
- «Trop grande privauté et accointance d’hommes derechef engendre
- diffame, et _ordoye_ la renommée des femmes très-honnestes.»
-
- (_Anc. trad. de_ BOCCACE, _Des Nobles malheureux_. liv. 9.)
-
-
-OU, _ubi_:
-
-Molière paraît avoir eu une aversion décidée pour _lequel_, comme
-relatif. (Voyez LEQUEL.) On ne rencontre presque jamais chez lui ces
-façons de parler, _auquel_, _par lequel_, _dans lequel_, _vers lequel_,
-_à l’aide duquel_, _au sujet desquels_, etc.; au lieu de ces détours et
-de ces syllabes vides, Molière emploie brusquement _où_.
-
-_Où_ se place chez lui toutes les fois qu’il s’agit d’exprimer la
-relation du datif ou de l’ablatif.
-
-A, Y, où, sont pour Molière trois termes corrélatifs. Toute phrase qui
-admettrait l’un, admettra les deux autres.
-
-Comme cet emploi de _où_ est très-commode, très-vif, et tout à fait
-condamné ou perdu de nos jours, j’ai cru devoir en rassembler tous les
-exemples fournis par Molière, pour bien faire apprécier ce parti pris
-du grand écrivain, et les avantages qu’il en tire. La série sera un peu
-longue: je la divise en exemples dans les vers, et exemples dans la
-prose.
-
-Exemples dans les vers:
-
- Nous avons eu querelle
- Sur l’hymen d’Hippolyte, _où_ je le vois rebelle.
-
- (_L’Ét._ I. 9.)
-
- Je sais un sûr moyen
- Pour rompre cet achat, _où_ tu pousses si bien.
-
- (_Ibid._ 10.)
-
- Mais cessez, croyez-moi, de craindre pour un bien
- _Où_ je serois fâché de vous disputer rien.
-
- (_Ibid._ III. 3.)
-
- Vous avez vu ce fils _où_ mon espoir se fonde?
-
- (_Ibid._ IV. 3.)
-
- Mon âme embarrassée
- Ne voit que Mascarille _où_ jeter sa pensée.
-
- (_Dép. am._ III. 6.)
-
- Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner
- _Où_, de droit absolu, j’ai pouvoir d’ordonner?
-
- (_Sgan._ 1.)
-
- ... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose
- A mériter l’affront _où_ ton mépris l’expose.
-
- (_Ibid._ 16.)
-
- Rien ne me reprochoit
- Le tendre mouvement _où_ mon âme penchoit.
-
- (_D. Garcie._ I. 1.)
-
- Puisque chez notre sexe, _où_ l’honneur est puissant...
-
- (_Ibid._)
-
- Ah! souffrez, dans les maux _où_ mon destin m’expose.
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
- Oui, le trépas cent fois me semble moins à craindre
- Que cet hymen fatal _où_ l’on me veut contraindre.
-
- (_D. Garc._ III. 1.)
-
- Entretenir ce soir cet amant sous mon nom,
- Par la petite rue _où_ ma chambre répond.
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
- Et pour justifier cette intrigue de nuit
- _Où_ me faisoit du sang relâcher la tendresse.....
-
- (_Ibid._)
-
- Elle pourroit se plaindre
- Du peu de retenue _où_ j’ai su me contraindre.
-
- (_Ibid._)
-
- Les noces _où_ j’ai dit qu’il vous faut préparer.
-
- (_Éc. des fem._ III. 1.)
-
- Considérez un peu, par ce trait d’innocence,
- _Où_ l’expose d’un fou la haute impertinence.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
- Elle a de certains mots _où_ mon dépit redouble.
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
- Et qu’un premier coup d’œil allume en nous les flammes
- _Où_ le ciel en naissant a destiné nos âmes.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 1.)
-
- L’estime _où_ je vous tiens ne doit pas vous surprendre.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- J’estime plus cela que la pompe fleurie
- De tous ces faux brillants _où_ chacun se récrie.
-
- (_Ibid._)
-
- Des vices _où_ l’on voit les humains se répandre.
-
- (_Ibid._ II. 5.)
-
- Enfin, toute la grâce et l’accommodement
- _Où_ s’est avec effort plié son sentiment,
- C’est de dire, etc.
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
- Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m’étonne
- De cette passion _où_ son cœur s’abandonne.
-
- (_Ibid._)
-
- Et je sais encor moins comment votre cousine
- Peut être la personne _où_ son penchant l’incline.
-
- (_Ibid._)
-
- Je vous promets ici d’éviter sa présence,
- De faire place au choix _où_ vous vous résoudrez.
-
- (_Mélicerte._ II. 4.)
-
- Vous devez n’avoir soin que de me contenter.
- --C’est _où_ je mets aussi ma gloire la plus haute.
-
- (_Tart._ II. 1.)
-
- Fort bien! c’est un recours _où_ je ne songeois pas.
-
- (_Ibid._ II. 3.)
-
- Au plus beau des portraits _où_ lui-même il s’est peint.
-
- (_Ibid._ III. 3.)
-
- De vos regards divins l’ineffable douceur
- Força la résistance _où_ s’obstinoit mon cœur.
-
- (_Ibid._)
-
- Il suffit qu’il se rende plus sage,
- Et tâche à mériter la grâce _où_ je m’engage.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
- Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,
- _Où_ sa vie et ses biens se trouvent attachés.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
- Aux différents emplois _où_ Jupiter m’engage.
-
- (_Amph._ Prol.)
-
- Si votre cœur, charmante Alcmène,
- Me refuse la grâce _où_ j’ose recourir...
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
- Non, il faut qu’il ait le salaire
- Des mots _où_ tout à l’heure il s’est émancipé.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
- Ayez, je vous prie, agréable
- De venir honorer la table
- _Où_ vous a Sosie invités.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
- J’aurois mauvaise grâce
- De maltraiter l’asile et blesser les bontés
- _Où_ je me suis sauvé de toutes vos fiertés.
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
- Et les soins _où_ je vois tant de femmes sensibles
- Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.
-
- (_Ibid._ I. 1.)
-
- Mais vous qui m’en parlez, _où_ la pratiquez-vous?
-
- (_Ibid._ I. 2.)
-
- Et l’hymen d’Henriette est le bien _où_ j’aspire.
-
- (_Ibid._. I. 4.)
-
- Et la pensée enfin _où_ mes vœux ont souscrit....
-
- (_Ibid._ III. 6.)
-
- Cette pureté
- _Où_ du parfait amour consiste la beauté.
-
- (_Ibid._ IV. 2.)
-
- Et madame doit être instruite par sa sœur
- De l’hymen _où_ l’on veut qu’elle apprête son cœur.
-
- (_Ibid._ IV. 7.)
-
- Il est une retraite _où_ notre âme se donne.
-
- (_Ibid._ IV. 8.)
-
- C’est sur le mariage _où_ ma mère s’apprête
- Que j’ai voulu, monsieur, vous parler tête à tête.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
- Le don de votre main _où_ l’on me fait prétendre.
-
- (_Ibid._)
-
- Deux époux!
- C’est trop pour la coutume.--_Où_ vous arrêtez-vous?
-
- (_Ibid._ V. 3.)
-
- Suivez, suivez, monsieur, le choix _où_ je m’arrête.
-
- (_Ibid._)
-
-Molière a même employé _où_, rapporté à un nom de personne, pour _à
-qui_:
-
- Et ne permettez pas.......
- Que votre amour, qui sait quel intérêt m’anime,
- S’obstine à triompher d’un refus légitime,
- Et veuille que ce frère _où_ l’on va m’exposer
- Commence d’être roi pour me tyranniser.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
- Et je n’en veux l’éclat que pour avoir la joie
- D’en couronner l’objet _où_ le ciel me renvoie.
-
- (_Ibid._)
-
- Le véritable Amphitryon
- Est l’Amphitryon _où_ l’on dîne.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
-_Où_, dans ce dernier exemple, est adverbe de lieu: _dans la maison de
-qui_.
-
-Les Latins de même ont quelquefois employé _ubi_ en relation avec un
-nom de personne: «Neque nobis præter te quisquam fuit _ubi_.....»
-(CICÉRON), pour _apud quem_.
-
-Exemples dans la prose:
-
- C’est elle (la contrainte) qui me fait passer sur des
- formalités _où_ la bienséance du sexe oblige.
-
- (_Éc. des mar._ II. 8.)
-
- Est-il rien de si bas que quelques mots _où_ tout le monde rit?
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
- Eh! sans sortir de la cour, n’a-t-il pas (Molière) vingt
- caractères de gens _où_ il n’a point touché?
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
- Vous ne sauriez m’ordonner rien _où_ je ne réponde aussitôt par
- une obéissance aveugle.
-
- (_Pr. d’Él._ II. 4.)
-
- Et rends à chacune les tributs _où_ la nature nous oblige.
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
- Laissons là la médecine, _où_ vous ne croyez point.
-
- (_Ibid._ III. 1.)
-
- Une grimace nécessaire _où_ je veux me contraindre.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
- Tous les dérèglements criminels _où_ m’a porté le feu d’une
- aveugle jeunesse.
-
- (_Ibid._ V. 3.)
-
- Serait-ce quelque chose _où_ je vous puisse aider?
-
- (_Méd. m. lui._ I. 5.)
-
- Je viens tout à l’heure de recevoir des lettres _par où_
- j’apprends que mon oncle est mort.
-
- (_Ibid._ III. 11.)
-
- Je te pardonne ces coups de bâton, en faveur de la dignité _où_
- tu m’as élevé.
-
- (_Ibid._ III. 11.)
-
- Vous repentez-vous de cet engagement _où_ mes feux ont su vous
- contraindre?
-
- (_L’Av._ I. 1.)
-
- C’en est assez à mes yeux pour me justifier l’engagement _où_
- j’ai pu consentir.
-
- (_Ibid._)
-
- C’est une chose _où_ vous ne me réduirez point.
-
- (_Ibid._ I. 6.)
-
- C’est un parti _où_ il n’y a point à redire.
-
- (_Ibid._)
-
- C’est une chose _où_ l’on doit avoir de l’égard.
-
- (_Ibid._ I. 7.)
-
- Elle n’aime ni les superbes habits, ni les riches bijoux, ni
- les meubles somptueux, _où_ donnent ses pareilles avec tant de
- chaleur.
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
- Les alarmes d’une personne toute prête à voir le supplice _où_
- l’on veut l’attacher.
-
- (_Ibid._ III. 8.)
-
- C’est ici une aventure _où_ sans doute je ne m’attendais pas.
-
- (_Ibid._ III. 11.)
-
- C’est un mariage _où_ vous imaginez bien que je dois avoir de
- la répugnance.
-
- (_Ibid._)
-
- Quand je pourrois passer sur la quantité d’égards _où_ notre
- sexe est obligé...
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
- Ce sont des suites fâcheuses _où_ je n’ai garde de me
- commettre.
-
- (_L’Av._ IV. 31)
-
- Ce ne sont point ici des choses _où_ les enfants soient obligés
- de déférer aux pères.
-
- (_Ibid._)
-
- C’est une chose _où_ tu m’obliges par la soumission et le
- respect _où_ tu te ranges.
-
- (_Ibid._ IV. 5.)
-
- Je ne vois pas.... le supplice _où_ vous croyez que je puisse
- être condamné pour notre engagement.
-
- (_Ibid._ V. 5.)
-
- Une journée de travail _où_ je ne gagne que dix sols.
-
- (_G. D._ I. 2.)
-
- Si j’avois étudié, j’aurois été songer à des choses _où_ on n’a
- jamais songé.
-
- (_Ibid._ III. 1.)
-
- Voilà un coup sans doute _où_ vous ne vous attendiez pas!
-
- (_Ibid._ III. 8.)
-
- C’est une chose _où_ je ne puis consentir.
-
- (_Ibid._ III. 12.)
-
- Voilà une connoissance _où_ je ne m’attendois point.
-
- (_Pourc._ I. 7.)
-
- C’est une chose _où_ il y va de l’intérêt du prochain.
-
- (_Ibid._ II. 4.)
-
- Les sentiments d’estime et de vénération _où_ votre personne
- m’oblige.
-
- (_Ibid._ III. 9.)
-
- Je renonce à la gloire _où_ elles veulent m’élever.
-
- (_Am. magn._ III. 1.)
-
- Le ciel ne sauroit rien faire _où_ je ne souscrive sans
- répugnance.
-
- (_Ibid._)
-
- Un mariage _où_ je ne me sens pas encore bien résolue.
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
- Une aventure merveilleuse _où_ personne ne s’attendoit.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
- Que vous arrive-t-il à tous deux _où_ vous ne soyez préparés?
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
- Je ne veux pas me donner un nom _où_ d’autres en ma place
- croiroient prétendre.
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
- C’est une chose _où_ je ne consentirai point.
-
- (_Ibid._)
-
- Cette feinte _où_ je me force n’étant que pour vous plaire.....
-
- (_Comtesse d’Esc._ 1.)
-
- Or çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle _où_ peut-être
- ne vous attendez-vous pas.
-
- (_Mal. im._ I. 5.)
-
- Elle m’a expliqué vos intentions, et le dessein _où_ vous êtes
- pour elle.
-
- (_Ibid._ I. 9.)
-
-Ces divers emplois de _où_, y compris la relation à un nom de personne,
-sont autorisés par l’usage constant des plus anciens monuments de notre
-langue:
-
-«_Où_ aurai-je fiance?» (_R. de Coucy_), pour à qui me fierai-je?
-
---«Karlon, le roi _où_ France apent.» (_Les quatre fils Aymon_); à qui
-appartient la France.
-
- «Les fils Garin, _où_ tant a de fierté.»
-
- (_Gérars de Viane._)
-
- «Trestous li Deu _où_ croient les François.»
-
- (_Ogier le Danois._)
-
- «_Où_ pensez-vous, frère Symon?
- «Je pens, fait-il, à un sermon
- «Le meilleur _où_ je pensasse oncques.»
-
- (RUTEBEUF.)
-
- «Et _les gens_ au monde pour la santé _où_ plus il avoit de
- fiance (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.»
-
- (FROISSART. _Chron._ II. ch. 70.)
-
-On en citerait des exemples innombrables de Montaigne, de Regnier, de
-Rabelais, etc.; il n’y a qu’à ouvrir le volume.
-
-En voici de Bossuet et de Pascal:
-
- «Les Égyptiens sont les premiers _où_ l’on ait su les règles du
- gouvernement.»
-
- (BOSSUET. _Hist Un._)
-
- «Ils (les rois) assistoient à une prière pleine d’instruction,
- _où_ le pontife prioit les dieux, etc.....»
-
- (_Ibid._)
-
- «Ils ont pris un si grand soin de les rétablir parmi les
- peuples _où_ la barbarie les avoit fait oublier... etc.»
-
- (_Ibid._)
-
- «Le premier de tous les peuples _où_ l’on voie des
- bibliothèques est celui d’Égypte.»
-
- (_Ibid._)
-
- «Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et
- s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct.......
- il parleroit aussi bien pour dire des choses _où_ il a plus
- d’affection, comme pour dire: Rongez cette corde qui me blesse,
- et _où_ je ne puis atteindre.»
-
- (PASCAL. _Pensées._)
-
- «Mais pensez un peu _où_ vous vous engagez.»
-
- (PASCAL. 12e _Prov._)
-
- «Mais parce qu’il faut que le nom de simonie demeure, et qu’il
- y ait un sujet _où_ il soit attaché...»
-
- (_Ibid._)
-
- «Voilà la doctrine de Vasquez, _où_ vous renvoyez vos lecteurs
- pour leur édification.»
-
- (_Ibid._)
-
- «Je ne vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins
- de faussetés scandaleuses _par où_ vous finissez chaque
- imposture.»
-
- (_Ibid._)
-
- «Les méchants desseins des molinistes, que je ne veux pas
- croire sur sa parole, et _où_ je n’ai point d’intérêt.»
-
- (1re _Prov._)
-
- «Une action si grande, _où_ ils tiennent la place de Dieu.»
-
- (14e _Prov._)
-
-Enfin tout le XVIIe siècle a ainsi parlé, et une partie du XVIIIe.
-C’est de nos jours seulement qu’on a prétendu restreindre _où_ à
-marquer l’alternative ou le lieu, et qu’on a imposé ces affreuses
-locutions traînantes _par laquelle_, _dans lesquels_, _à l’aide
-desquels_, _chez lesquels_, _par rapport auxquelles_, etc., etc.
-
-Sur ces deux vers de Corneille,
-
- «Et c’est je ne sais quoi d’abaissement secret
- «_Où_ quiconque a du cœur ne descend qu’à regret,»
-
- (_Ép. à Ariste._)
-
-Voltaire a eu le tort d’écrire lestement: «Cela n’est pas français.»
-Racine n’a donc pas non plus parlé français lorsqu’il a dit:
-
- «Et voilà donc l’hymen _où_ j’étois destinée?»
-
- (_Iphigénie._ III. 5.)
-
-et Voltaire lui-même:
-
- «Pardonne à cet hymen _où_ j’ai pu consentir.»
-
- (_Alzire._ III. 1.)
-
- «La honte _où_ je descends de me justifier.»
-
- (_Zaïre._ IV. 6.)
-
- «Sais-tu l’excès d’horreur _où_ je me vois livrée?»
-
- (_Mérope._ IV. 4.)
-
-Alléguer les priviléges de la poésie est une défaite ridicule, qui
-n’a pu naître que dans un temps où l’on avait perdu le sentiment vrai
-des choses, et où le raisonnement bannissait la raison. Est-ce qu’un
-solécisme en prose peut devenir légitime au moyen d’une rime? Il serait
-absurde de le penser. On me permettra de répéter ici ce que j’ai déjà
-dit ailleurs: «Ouvrez la _Grammaire des grammaires_; vous allez être
-bien édifié! elle distingue _où_ adverbe, _où_ pronom absolu, et _où_
-pronom relatif (le pronom relatif _ubi_!). Elle permet ce dernier _où_,
-_avec un verbe qui marque une sorte de localité physique ou morale_.
-Mais elle avoue que la poésie s’en sert quelquefois en des cas où il
-n’y a pas _localité physique ou morale_.
-
-«C’est à ces faiseurs de galimatias double qu’est abandonnée la
-police de notre langue! Ce sont là nos instructeurs, et les juges en
-dernier ressort de Molière, de Pascal, de Bossuet, de tous nos grands
-écrivains! Il fallait effectivement moins de génie pour composer
-_Tartufe_ ou les _Provinciales_, que pour surprendre _le pronom_ où
-_dans une localité morale_.»
-
-Reprenons donc, il en est temps, une façon de parler vive, commode,
-excellente, que nous sommes en train de remplacer par la plus lourde et
-la plus insipide.
-
---où, pour _jusqu’où_:
-
- Je ne sais qui me tient, infâme,
- Que je ne t’arrache les yeux,
- Et ne t’apprenne _où_ va le courroux d’une femme.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
---où, faisant pléonasme où nous mettrions _que_:
-
- Et c’est _dans_ cette allée _où_ devroit être Orphise.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
- «C’est _ici où_ je veux vous faire sentir la nécessité de nos
- casuistes.»
-
- (PASCAL. 7e _Prov._)
-
- «C’est _là où_ vous verrez la dernière bénignité de la conduite
- de nos pères.»
-
- (Id. 9e _Prov._)
-
---OU (ou bien), pour _ni_:
-
- Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon
- D’être sans vous connoître _ou_ savoir votre nom.
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
---OU NON, transporté devant le verbe sur lequel porte l’alternative:
-
- Je ne vais point chercher, pour m’estimer heureux,
- Si Mascarille _ou non s’arrache_ les cheveux.
-
- (_Dép. am._ I. 1.)
-
-Ce n’est point _Mascarille ou non_, c’est _s’arrache ou non_. En prose,
-_ou bien_ n’étant pas contraint par le besoin de la mesure, Molière eût
-suivi la construction ordinaire.
-
---OU SI, complément d’une interrogation par _il_, après une troisième
-personne:
-
- Mon cœur _court-il_ au change? _ou si_ vous l’y poussez?
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
-
-OUS, pour _vous_, dans le langage des paysans:
-
- PIERROT. Je vous dis qu’_ous_ vous teigniois, et qu’_ous_ ne
- caressiez point nos accordées.... Testiguenne, parce qu’_ous_
- êtes monsieur!....
-
- (_D. Juan._ II. 3.)
-
-Cette suppression du _v_, suggérée en certains cas par l’instinct de
-l’euphonie, était régulière et du bon langage dans le vieux français.
-
-Dans la Bourse pleine de sens, de Jean le Gallois d’Aubepierre (XIIIe
-siècle):
-
- «_N’avous honte?_--Dame, de quoi?»
-
-Dans la farce de Pathelin, qui est du XVe siècle:
-
- LE DRAPIER.
-
- «Et qu’est cecy? _n’avous_ pas honte?
- «Par mon serment c’est trop desvé.»
-
- LE JUGE.
-
- «Comment, vous avez la main haute!
- «_A’vous_ mal aux dens, maistre Pierre?»
-
- MAISTRE JEHAN (à Pathelin malade):
-
- Or, dictes _Benedicite_.
-
- PATHELIN.
-
- _Benedicite_, monseigneur.
-
- MAISTRE JEHAN.
-
- Et voicy une grant hydeur! _Sça’vous_ réspondre _Dominus_?
-
- (_Le testament de Pathelin._)
-
-Et encore, au XVIe siècle, cette syncope était maintenue à la cour de
-François Ier. La reine de Navarre l’emploie dans ses poésies, écrites
-dans le style le plus élevé du temps:
-
- «Pourquoi _a’vous_ espousé l’estrangière?....
- «Mais qu’_a’vous_ faict, voyant ma repentance?...»
-
- (_Le Miroir de l’Ame pescheresse._)
-
-Théodore de Bèze consacre cette apocope par une règle formelle. (_De
-linguæ fran. recta pronuntiatione_, p. 84.)
-
-(Voyez JE.)
-
-
-OUTRÉS DE; CONTES OUTRÉS D’EXTRAVAGANCE:
-
- Quoi! tu me veux donner pour des vérités, traître,
- Des _contes_ que je vois _d’extravagance outrés_?
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
-
-OUVERTURE; FAIRE UNE OUVERTURE:
-
- S’il faut _faire_ à la cour pour vous _quelque ouverture_.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
-Bossuet dit: _donner ouverture à..._
-
- «Le roi n’avoit point _donné d’ouverture_ ni de prétexte aux
- excès sacriléges.....»
-
- (_Or. fun. de la R. d’A._)
-
-(Voyez OUVRIR.)
-
-
-OUVRIER DE, comme _ouvrier en_:
-
- On n’a guère vu d’homme qui fût plus habile _ouvrier de
- ressorts et d’intrigues_.
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
-On dit de même, un artisan de troubles.
-
---OUVRIERS en deux syllabes:
-
- On est venu lui dire, et par mon artifice,
- Que les _ouvriers_ qui sont après son édifice....
-
- (_L’Ét._ II. 1.)
-
-Primitivement l’_i_, dans toutes ces finales en _ier_, ne sonnait
-pas; il ne servait qu’à marquer l’accent fermé de l’_é_. Ainsi l’on
-prononçait _un sangler_, _un boucler_, _un rocher_, _un verger_,
-_se coucher_. Peu à peu l’on en est venu à faire entendre l’_i_
-dans quelques-uns de ces mots, sans pour cela modifier la règle de
-versification qui les concernait, et l’on s’est récrié sur la barbarie
-d’oreille de nos pères, quand il n’y avait lieu que d’admirer le
-peu de mémoire de leurs enfants. En effet, pourquoi dites-vous _un
-sanglier_, et ne dites-vous pas _un rochier_? Pourquoi avez-vous altéré
-l’orthographe de l’un, et point celle de l’autre? Pourquoi avez-vous
-introduit la disparité d’écriture et de prononciation entre des mots
-qui s’écrivaient et se prononçaient jadis de même?
-
-
-OUVRIR; OUVRIR DES IDÉES:
-
- Je le dois, sire (le succès), à l’ordre qu’elle (Votre Majesté)
- me donna d’y ajouter un caractère de fâcheux, dont elle eut la
- bonté de _m’ouvrir les idées elle-même_...
-
- (_Ép. dédic. des Fâcheux._)
-
- «La vérité qui _ouvre ce mystère_.»
-
- (PASCAL. _Pensées._)
-
---OUVRIR DU SECOURS:
-
- Et contre cet hymen _ouvre-moi du secours_.
-
- (_Tart._ II. 3.)
-
---OUVRIR LES PREMIÈRES PAROLES, comme _ouvrir un avis_:
-
- Au moins appuyez-moi,
- Pour en avoir _ouvert les premières paroles_.
-
- (_Fâcheux._ III. 3.)
-
---OUVRIR L’OCCASION DE:
-
- D’autant mieux qu’ayant entrepris de vous peindre, _ils vous
- ouvroient l’occasion_ de la peindre aussi.
-
- (_Impromptu._ 1.)
-
---OUVRIR SES SENTIMENTS, SON INTENTION, comme _ouvrir son cœur_:
-
- Non, non, ma fille; vous pouvez sans scrupule _m’ouvrir vos
- sentiments_.
-
- (_Am. magn._ IV. 1.)
-
- C’est à quoi j’ai songé,
- Et je vous veux _ouvrir l’intention que j’ai_.
-
- (_Fem. sav._ II. 8.)
-
---OUVRIR UN MOYEN:
-
- Ne me pourriez-vous point _ouvrir quelque moyen_?
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
-(Voyez OUVERTURE.)
-
-
-PAIN BÉNIT; C’EST PAIN BÉNIT:
-
- C’est conscience à ceux qui s’assurent en nous,
- Mais _c’est pain bénit_, certe, à des gens comme vous.
-
- (_Éc. des mar._ I. 3.)
-
-C’est-à-dire: aux gens de votre sorte, cela vient aussi naturellement
-que le pain bénit à la messe.
-
---PAIN DE RIVE, terme technique de gastronomie:
-
- Il ne manqueroit pas de vous parler d’un _pain de rive_ à
- biseau doré....
-
- (_B. gent._ IV. 1.)
-
-Pain qui, ayant été placé sur la rive, c’est-à-dire, sur le bord du
-four, n’a point touché les autres pains, et se trouve cuit et doré tout
-alentour.
-
-
-PAMER, verbe neutre, pour _se pâmer_:
-
- Madame,
- D’où vous pourroit venir... Ah bons dieux! elle pâme!
-
- (_Sgan._ 2.)
-
- Dans ses simplicités à tous coups je l’admire,
- Et parfois elle en dit dont _je pâme_ de rire.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- On n’en peut plus.--_On pâme._--On se meurt de plaisir.
-
- (_Fem. sav._ III. 2.)
-
- «Sire, on _pâme_ de joie ainsi que de tristesse.»
-
- (CORN. _Le Cid._)
-
-(Voyez ARRÊTER.)
-
-
-PAQUET, métaphoriquement au figuré, accident, surprise:
-
- Ah! le fâcheux _paquet_ que nous venons d’avoir!
-
- (_L’Ét._ II. 13.)
-
-
-PAR; CONDAMNER PAR, à cause de:
-
- J’ai ouï condamner cette comédie à de certaines gens, _par les
- mêmes choses_ que j’ai vu d’autres estimer le plus.
-
- (_Crit. de l’École des fem._ 6.)
-
---PAR, par rapport à, du côté de:
-
- Les hommages ne sont jamais considérés _par_ les choses qu’ils
- portent.
-
- (_Ép. dédic. de l’École des maris._)
-
-C’est-à-dire qu’en un présent l’intention est plus considérable que la
-valeur de l’objet offert.
-
-L’expression de Molière paraît obscure en cet endroit; elle est
-très-claire dans ce vers:
-
- On regarde les gens _par_ leurs méchants côtés.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
---PAR, parmi:
-
- D’abord leurs escoffions ont volé _par_ la place.
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
-Parmi la place, dans le milieu de la place.
-
- Suivez-moi, que j’aille un peu montrer mon habit _par_ la ville.
-
- (_B. gent._ III. 1.)
-
-(Voyez PARMI.)
-
---PAR UN MALHEUR, par malheur;
-
- Et moi, _par un malheur_, je m’aperçois, madame,
- Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme.
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
---DE PAR:
-
- Eh! _de par Belzébut_, qui vous puisse emporter!
-
- (_Sgan._ 6.)
-
-L’exactitude voudrait qu’on écrivît _de part_ avec un _t_: _ex parte
-Beelzebut_, de la part de Belzébut. Le rapport du génitif, aujourd’hui
-marqué par _de_, l’était primitivement par la simple juxtaposition. Les
-plus anciens textes écrivent _de part_:--«_De part_ nostre Seigneur»
-(_Rois_, 144, 289, 292.)--«Samuel li prophetes vint à Saül _de part_
-Deu.» (_Rois_, 53.)
-
-_De part Dieu_, aujourd’hui _pardieu_, opposé à _de part le diable_ ou
-_de part Béelzebut_.
-
-(Voyez PAR SOI, et _des Variations du langage français_, p. 410.)
-
-
-PARAGUANTE, de l’espagnol _para guantes_, _pour (acheter) des gants_;
-ce qu’on appelle en allemand _Trinkgeld_, en français _pour boire_:
-
- Dessus l’avide espoir de quelque _paraguante_,
- Il n’est rien que leur art aveuglément ne tente.
-
- (_L’Ét._ IV. 9.)
-
-
-PARAITRE AUX YEUX pour _paraître simplement_:
-
- La géante _paroît_ une déesse _aux yeux_.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
- Et les soins où je vois tant de femmes sensibles
- Me _paroissent aux yeux_ des pauvretés horribles.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
---FAIRE PARAÎTRE, montrer, manifester:
-
- Nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu’il _nous
- fait paroître_.
-
- (_Impromptu._ 10.)
-
- Quels sentiments aurai-je à lui _faire paroître_?
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
- Mais ma discrétion _se veut faire paroître_.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
- Mais si son amitié pour vous _se fait paroître_...
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-«Une amitié paraît, et ne se fait point paraître. On fait paraître ses
-sentiments, et les sentiments se font connaître.»
-
- (VOLTAIRE. _Mél._ t. XXXIX, p. 226.)
-
-Cette critique de Voltaire ne constate que l’usage du XVIIIe siècle;
-mais est-ce à dire que tout ce qui s’écarte de l’usage du XVIIIe siècle
-soit mauvais par cela seul? Le XVIIIe siècle, malheureusement, fut trop
-persuadé de la vérité de ce principe.
-
- Pour en juger ainsi vous avez vos raisons;
- Mais vous trouverez bon qu’on en puisse avoir d’autres,
- Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
-
-Voltaire croyait sans doute que cette expression, _se faire paraître_,
-était créée par Molière pour le besoin de sa rime; il se trompait:
-
- «Il y a si peu de personnes à qui Dieu _se fasse paroître_
- par ces coups extraordinaires, qu’on doit profiter de ces
- occasions.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 338.)
-
-
-PAR APRÈS, pour _après_ simplement:
-
- Que j’aye peine aussi d’en sortir _par après_.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
-_Par après_ est la contre-partie de _par avant_, qui ne s’emploie plus
-que sous cette forme, _auparavant_.
-
-_Par ainsi_ est complétement hors d’usage.
-
---PAR DEVANT, pour _devant_:
-
- En passant _par devant la chambre_ d’Angélique, j’ai vu un
- jeune homme.....
-
- (_Mal. im._ II. 10.)
-
-
-PARER QUELQUE CHOSE, s’en garantir:
-
- Et quand par les plus grandes précautions du monde vous aurez
- _paré tout cela_... vous serez ébahi, etc...
-
- (_Scapin._ II. 8.)
-
---PARER (SE) D’UN COUP, d’un malheur:
-
- Pour _se parer du coup_, en vain on se fatigue.
-
- (_Éc. des fem._ III. 3.)
-
- ... Toutes les mesures qu’il prend pour _se parer du malheur
- qu’il craint_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
- Quoi! de votre poursuite on ne peut _se parer_?
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
-On dit encore _se remparer_.
-
-
-PARLER, verbe actif; PARLER QUELQUE CHOSE:
-
- Je vous demande, _ce que je parle_ avec vous, qu’est-ce que
- c’est?
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
- «Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et
- s’il parloit par esprit _ce qu’il parle_ par instinct...»
-
- (PASCAL. _Pensées._)
-
---PARLER CERCLE ET RUELLE:
-
- Moi, j’irois me charger d’une spirituelle
- Qui _ne parleroit rien que cercle et que ruelle_!...
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- «Et, sans _parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne_...»
-
- (REGNIER. Sat. XV.)
-
- «Ore ils _parloient soldat_, et ore _citoyen_.»
-
- (Id. Sat. II.)
-
-C’est une expression tout à fait analogue à celle du vers célèbre de
-Juvénal:
-
- Qui Curios simulant et _bacchanalia vivunt_.
-
-(Voyez ci-dessous PARLER VAUGELAS.)
-
---PARLER suivi de _que_, comme _dire_:
-
- Vous avez ouï _parler que_ ce monsieur Oronte a une fille?
-
- (_Pourc._ II. 4.)
-
---PARLER SUR-LE-CHAMP, improviser:
-
- Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée ou des
- manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité
- peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses
- d’eux-mêmes, et _parlent sur-le-champ_.
-
- (_Mal. im._ II. 6.)
-
---PARLER TERRE A TERRE:
-
-Expression ridiculisée par Molière:
-
- Il prétend que _nous parlions toujours terre à terre_,
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-dit Mlle du Parc, qui représente une précieuse.
-
---PARLER VAUGELAS:
-
- Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas,
- A cause qu’elle manque à _parler Vaugelas_.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-C’est-à-dire, à la mode de Vaugelas, le français de Vaugelas. Le mot
-_Vaugelas_ fait ici le rôle d’un adjectif pris adverbialement, comme
-_grec_, _latin_, dans _parler grec_, _parler latin_: c’est _loqui
-græce, latine_.
-
-(Voyez PARLER CERCLE.)
-
-
-PARMI, au milieu, par le milieu de:
-
- On est venu lui dire, et par mon artifice,
- Que les ouvriers qui sont après son édifice,
- _Parmi les fondements_ qu’ils en jettent encor,
- Avoient fait par hasard rencontre d’un trésor.
-
- (_L’Ét._ II. 1.)
-
- Un trésor supposé,
- Dont _parmi les chemins_ on m’a désabusé.
-
- (_Ibid._ II. 5.)
-
- Ce m’est quelque plaisir, _parmi tant de tristesse_,
- Que l’on me donne avis du piége qu’on me dresse.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 7.)
-
- Et jamais il ne parut si sot que _parmi une demi-douzaine de
- gens_ à qui elle avoit fait fête de lui.
-
- (_Crit. de L’Éc. des fem._ 2.)
-
- Vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air
- pédant qui se conserve _parmi le commerce du beau monde_.
-
- (_Impr._ I.)
-
- MORON.
-
- Et sa gueule faisoit une laide grimace,
- Qui _parmi de l’écume_, à qui l’osoit presser,
- Montroit de certains crocs.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 2.)
-
- Quelle est ton occupation _parmi_ ces arbres?
-
- (_D. Juan._ III. 2.)
-
- Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous
- font _parmi le monde_?
-
- (_Amour méd._ III. 1.)
-
- Il faut _parmi le monde_ une vertu traitable.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- Il court _parmi le monde_ un livre abominable.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
- Et _parmi leurs contentions_
- Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
- On ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver _parmi
- des arbres_.
-
- (_Am. magn._ I. 1.)
-
- Et, _parmi cette grande gloire_ et ces longues prospérités que
- le ciel promet à votre union.....
-
- (_Ibid._ IV. 7.)
-
- _Parmi l’éclat du sang_ vos yeux n’ont-ils vu qu’elle?
-
- (_Psyché._ I. 2.)
-
- Mais c’est, _parmi tant de mérite_,
- Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu’un cœur pour vous.
-
- (_Ibid._ I. 3.)
-
-_Parmi_ a pour racines _par_ et _mi_, apocope de _milieu_. _Mi_, au
-moyen âge, s’employait comme substantif, pour moitié:
-
- «Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier.»
-
- (_R. d’Ogier le Danois._)
-
-«Il faisait couper le porc par la moitié.»
-
-Ainsi, sans s’arrêter aux distinctions chimériques ni aux subtilités
-des grammairiens, _parmi_ s’emploie légitimement où il s’agit
-d’exprimer, _au milieu de_.
-
-(Voyez PAR.)
-
-
-PAROLE, ÊTRE EN PAROLE QUE...: être en pour-parler (pour convenir)
-que...:
-
- Il _est_ avec Anselme _en parole_ pour vous
- _Que_ de son Hippolyte on vous fera l’époux!
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
---ÊTRE EN PAROLE, absolument, converser ensemble:
-
- Juste ciel, qu’ils sont prompts! je les vois _en parole_.
-
- (_L’Ét._ II. 2.)
-
---AVOIR DE LA PAROLE POUR TOUT LE MONDE, être affable:
-
- Qu’on dise que je suis une bonne princesse, que _j’ai de la
- parole pour tout le monde_, de la chaleur pour mes amis.....
-
- (_Am. magn._ I. 2.)
-
-
-PAR OU, pour _comment_ ou _de quoi_:
-
- Voit-on, dans les horreurs d’une telle pensée,
- _Par où_ jamais se consoler
- Du coup dont on est menacée?
-
- (_Amph._ I. 3.)
-
-
-PAR SOI, tout seul, _per se_:
-
- E par soi, _é_.
-
- (_Am. magn._ I. 1.)
-
-C’est-à-dire _e_ tout seul, pris à par soi (et non à _part_ soi), _é_.
-
-Cette valeur de _par_ est un débris de notre langue primitive. Les
-Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi
-seul_:
-
- «Quamvis, Scæva, satis _per te_ tibi consulis, et scis...»
-
- (HOR. Ep. 17, lib. 1)
-
-Et nos pères disaient, à l’imitation des Latins, _tout par moi_, _par
-lui_, _par eux_, _par elles_:
-
- «Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura.»
-
- (_Des Trois Chanoines._)
-
-Demeura tout seul.
-
- «Les cloches de l’eglise, de ce soyez certains,
- «Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains.»
-
- (_Le Dit du Buef._)
-
-On écrit mal à propos, avec un _t_, _à part_, _à part soi_. _Par_, ici,
-vient de _per_, et non de _pars_, _partis_.
-
-Au contraire, il faut mettre un _t_ dans cette autre formule où l’usage
-moderne l’a supprimé: _De part le roi_; _de part Dieu_.
-
-(Voyez DE PAR, à l’article PAR, et _des Variations du langage
-français_, p. 407 à 411.)
-
-
-PARTAGER UN SORT A QUELQU’UN, le lui donner en partage:
-
- Ne faites point languir deux amants davantage,
- Et nous dites _quel sort_ votre cœur _nous partage_.
-
- (_Mélicerte._ II. 6.)
-
-_Partager_ est construit ici comme le latin _impertire_, _dispertire_
-et _dispertiri_.
-
-
-PARTI; FAIRE PARTI, monter un coup:
-
- Léandre _fait parti_
- Pour enlever Célie.
-
- (_L’Ét._ III. 6.)
-
-
-_PARTICIPE PRÉSENT_ mis au lieu de _si_, suivi d’un conditionnel:
-
- Et _trouvant_ son argent, qu’ils lui font trop attendre,
- Je sais bien qu’il seroit très-ravi de la vendre.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
-Si Trufaldin trouvait son argent.
-
- Le plus parfait objet dont je serois charmé
- N’auroit pas mes tributs, _n’en étant point aimé_.
-
- (_Dép. am._ I. 3.)
-
-Si je n’en étais pas aimé.
-
-Pascal se sert aussi de cette espèce de participe absolu:
-
- «Quand on auroit décidé qu’il faut prononcer les syllabes _pro
- chain_, qui ne voit que, _n’ayant point été expliquées_, chacun
- de vous voudra jouir de la victoire?»
-
- (PASCAL. 1re _Prov._)
-
-Ces syllabes n’ayant point été expliquées; si elles n’ont pas été
-expliquées.
-
---PARTICIPE PRÉSENT _qui s’accorde_:
-
- De ces petits pourpoints sous les bras se _perdants_,
- Et de ces grands collets jusqu’au nombril _pendants_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
-On veut que _pendant_ s’accorde, parce qu’il est, dit-on, _adjectif
-verbal_: une manche _pendante_; mais on commande de laisser _se
-perdant_ invariable, parce qu’il est participe. Cette distinction
-toute moderne a bien l’air d’une chimère et d’un raffinement
-sophistique; le XVIIe siècle n’en avait nulle idée, et moins encore les
-siècles précédents:
-
- Si quatre mille écus de rente bien _venants_,
- Une grande tendresse et des soins complaisants...
-
- (_Éc. des mar._ I. 2.)
-
- De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite
- De leurs femmes en tout contrôlent la conduite,
- Et, du nom de maris fièrement _se parants_,
- Leur rompent en visière aux yeux des soupirants.
-
- (_Ibid._ I. 6.)
-
- 1er MÉDECIN. Cette maladie _procédante_ du vice des hypocondres.
-
- (_Pourc._ I. 11.)
-
- Pour remédier à cette pléthore _obturante_, et à cette
- cacochymie _luxuriante_ par tout le corps...
-
- (_Ibid._)
-
- Une jeune fille toute _fondante_ en larmes.
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
-Boileau, tout sévère grammairien qu’il était, a dit:
-
- «Et plus loin des laquais, l’un l’autre _s’agaçants_,
- «Font aboyer les chiens et jurer les passants.»
-
- (_Sat._ VI.)
-
- «Entendra les discours sur l’amour seul _roulants_,
- «Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands.»
-
- (_Sat._ X.)
-
- «Cent mille faux zélés, le fer en main _courants_,
- «Allèrent attaquer leurs amis, leurs parents.»
-
- (_Sat._ XII.)
-
- «Infâmes scélérats à sa gloire _aspirants_,
- «Et voleurs revêtus du nom de conquérants.»
-
- (_Ibid._)
-
-Et Racine:
-
- «Les ennemis, offensés de la gloire,
- «Vaincus cent fois et cent fois suppliants,
- «En leur fureur de nouveau _s’oubliants_[65].»
-
- (_Idylle sur la Paix._)
-
- [65] Cette pièce est de 1685, Phèdre est de 1677; ainsi Racine
- avait composé tous ses ouvrages, hormis _Esther_ et _Athalie_.
-
-Et Voltaire:
-
- «De deux alexandrins côte à côte _marchants_,
- «Que l’un est pour la rime et l’autre pour le sens.»
-
- (_Ép. au roi de la Chine._)
-
-Ce sont vestiges de l’ancienne langue. Dans l’origine, le participe
-présent, placé après son substantif, s’y accordait, comme fait encore
-le participe passé:
-
- «Les femmes et les meschines vindrent encuntre le rei Saul...
- _charolantes_, e _juantes_, e _chantantes_ que Saul out ocis
- mille David dis mille.»
-
- (_Rois._ p. 70.)
-
- «Et ele descirad sa gunelle... si s’en alad _criante_ e
- _plurante_.»
-
- (_Ibid._ p. 164.)
-
- «Li fiz le rei entrerent, et vindrent devant le rei _crianz_ e
- _pluranz_.»
-
- (_Ibid._ p. 167.)
-
-Je trouve, à la vérité, un exemple du participe présent invariable dans
-le Merlin de Robert de Bouron, écrit au XVe siècle:
-
- «Il voit issir fors bien cent damoiselles et plus, qui viennent
- _carolant_ et _dansant_ et _chantant_.»
-
- (DU CANGE, _in Charolare_.)
-
-Peut-être est-ce à cause de l’intermédiaire _qui viennent_; et puis sur
-quel manuscrit Du Cange ou ses continuateurs ont-ils pris ce texte?
-
-Ce qui est certain, c’est que Montaigne fait accorder le participe
-présent, même des auxiliaires _être_ et _avoir_:
-
- «Aulcuns _choisissants_ plustost de se laisser desfaillir
- par faim et par jeusne, _estants_ prins... Combien il eust
- esté aysé de faire son proufit d’ames si neufves, si affamées
- d’apprentissage, _ayants_ pour la pluspart de si beaux
- commencements naturels!»
-
- (_Essais._ III. 6.)
-
-Mais, comme dans le passage de Robert de Bouron, il tient le participe
-invariable construit avec un autre verbe:
-
- «Ceulx qui, pour le miracle de la lueur d’ung mirouer ou d’un
- coulteau, _alloient eschangeant_ une grande richesse en or et
- en perles.»
-
- (_Ibid._)
-
-Cette méthode de l’accord n’était pas sans avantages; par exemple,
-Montaigne dit des Espagnols qui torturèrent Guatimozin:
-
- «Ils le pendirent depuis, _ayant_ courageusement entreprins de
- se deslivrer par armes d’une si longue captivité et subjection.»
-
- (_Essais_, III. 6.)
-
-_Ayant_, au singulier, fait voir que la phrase se rapporte au cacique,
-et non à ses bourreaux, qui sont le sujet de la phrase. Si c’étaient
-les Espagnols qui eussent entrepris, Montaigne eût écrit _ayants_, avec
-une _s_. C’est au reste l’usage latin; voilà pourquoi il a passé dans
-notre langue: _Occiderunt eum luctantem et conantem plurima frustra_.
-
-La grammaire de Sylvius, ou Jacques Dubois, rédigée en latin en 1531,
-ne pose point de règles particulières pour le participe présent; mais,
-en conjuguant le verbe _avoir_, elle dit, p. 132:--«habens, habentis;
-haiant, _haiante_;» et dans la conjugaison du verbe _aimer_: «amans,
-aimant, _aimante_.»
-
-Jehan Masset, dont l’_Acheminement à la langue françoyse_ est imprimé
-à la suite du dictionnaire de Nicot (1606), ne dit rien non plus du
-participe; mais, dans les modèles de conjugaison, il le met aussi
-variable. Page 15: «_habens_; masculin _ayant_, féminin _ayante_.»
-
-Le langage du palais, qui est un témoin si fidèle, fait le participe
-présent variable. Regnard, dans _le Joueur_, a reproduit la formule
-exacte:
-
- «. . . . . . A Margot de la Plante,
- «Majeure, et de ses droits _usante_ et _jouissante_.»
-
-En somme, on trouve que l’invariabilité absolue du participe présent
-ne s’est guère établie que dans le courant du XVIIIe siècle, et que
-la distinction entre ce participe et l’adjectif verbal est du XIXe.
-Jusque-là, on ne savait ce que c’était que l’adjectif verbal.
-
-Ce sont les grammairiens très-modernes qui ont enrichi notre langue
-de ces distinctions souvent insaisissables, et de ces difficultés de
-participes parfois insolubles.
-
---_PARTICIPE PRÉSENT_ rapporté par syllepse à un sujet autre que le sujet
-de la phrase:
-
- Je prétends, s’il vous plaît,
- Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce,
- Qu’avec lui désormais vous rompiez tout commerce;
- Que, _venant_ au logis, pour votre compliment,
- Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
-_Venant au logis_, lorsqu’_il_ viendra au logis, _vous_ lui fermiez,
-etc...
-
- Et lui _jetant_, s’il heurte, un grès par la fenêtre,
- L’obligiez tout de bon à ne plus y paroître.
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
-_Et lui jetant_: ce second participe se rapporte régulièrement à Agnès,
-et rend plus sensible l’incorrection du premier.
-
- _N’ayant_ ni beauté ni naissance
- A pouvoir mériter leur amour et leurs soins,
- _Ils_ nous favorisent au moins
- De l’honneur de la confidence.
-
- (_Psyché._ I. 3.)
-
-Aglaure veut dire à sa sœur: Comme nous n’avons ni beauté ni naissance,
-_ils_, les princes, nous favorisent...
-
-On peut hardiment proscrire cette tournure, parce qu’elle prête à
-l’équivoque; il semble ici que ce soient les deux princes qui, sans
-avoir ni beauté ni naissance, favorisent Aglaure et Cydippe...
-
-
-_PARTICIPE ABSOLU_, comme en latin:
-
- Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin!
- Mais j’avois, _lui vivant_, le teint d’un chérubin.
-
- (_Sgan._ 2.)
-
-La plupart des exemples de l’article précédent, où l’on voit le
-participe présent employé d’une manière sujette à l’équivoque, peuvent
-se rapporter au participe absolu, que les Latins mettaient à l’ablatif.
-
- On connoîtra sans doute que, _n’étant autre chose qu’un poëme
- ingénieux_,... on ne sauroit la censurer sans injustice.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
-_N’étant autre chose_, se rapporte à la comédie dont le nom ne se
-trouve pas dans cette phrase, mais seulement dans la précédente.
-
- Mais je l’ai vue ailleurs, où _m’ayant fait_ connoître
- Les grands talents qu’elle a pour savoir l’avenir,
- Je voulois sur un point un peu l’entretenir.
-
- (_L’Ét._ I. 4.)
-
-_Je l’ai vue..._, _je voulois_, se rapportent à Mascarille, et _m’ayant
-fait connaître_, à _elle_, à Célie, qui n’est désignée qu’après. En
-sorte que le nominatif est changé, avant que l’auditeur ou le lecteur
-en puisse être prévenu.
-
- Mais savez-vous aussi, _lui trouvant des appas_,
- Qu’autrement qu’en tuteur sa personne me touche...
-
- (_Éc. des mar._ II. 3.)
-
-Savez-vous, Valère, que moi, Sganarelle, lui trouvant des appas, sa
-personne me touche autrement qu’en tuteur?
-
-Ces tournures sont fréquentes dans Molière.
-
- J’ai voulu l’acheter, l’édit, expressément,
- Afin que d’Isabelle il soit lu hautement;
- Et ce sera tantôt, _n’étant plus occupée_,
- Le divertissement de notre après-soupée.
-
- (_Ibid._ II. 9.)
-
-Isabelle n’étant plus occupée, quand Isabelle ne sera plus occupée.
-
-
-_PARTICIPE PASSÉ_ invariable en genre:
-
- HIPPOLYTE.
-
- Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres,
- Un seul m’eût _consolé_ de la perte des autres.
-
- (_L’Ét._ V. 13.)
-
- ARNOLPHE (_à Agnès_):
-
- L’air dont je vous ai _vu_ lui jeter cette pierre...
-
- (_Éc. des fem._ III. 1.)
-
- ELMIRE.
-
- Aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a _vu_ faire?
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
-Il ne faut pas douter que ce ne soient là des fautes de français. Si
-Corneille a fait rimer, dans le _Menteur_, ceux que le ciel a _joint_
-avec _point_, Corneille a eu tort; et tort qui voudrait s’autoriser
-là-dessus des exemples de Corneille et de Molière.
-
-
-PARTICULIER (LE), substantif:
-
- _Dans le particulier_ elle oblige sans peine.
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
-
-PAR TROP; _par_ donne à _trop_ la force du superlatif:
-
- Tu m’obliges _par trop_ avec cette nouvelle.
-
- (_L’Étourdi._ III. 8.)
-
-On trouve dans Térence et dans Priscien, _pernimium_.
-
-_Par_, dans la vieille langue, se composait avec les noms, les verbes,
-les adjectifs et les adverbes, pour leur communiquer la valeur
-superlative. _Pardon_ (summum donum); _paramer_ (peramare);--_parhardi_
-(peraudax);--_partrop_ (pernimium.)
-
-_Trop_ est le substantif _trope_ (_troupe_), pris adverbialement
-(_turba_, _truba_, _trupa_); comme _mie_, _pas_, _point_, _peu_, _prou_.
-
-(Voyez _des Variations du langage français_, p. 235.)
-
-
-PAS, surabondant, pour nier, avec _aucun_, _ni_, _ne_:
-
- Autrefois j’ai connu cet honnête garçon,
- Et vous _n’_avez _pas_ lieu d’en prendre _aucun_ soupçon.
-
- (_L’Étourdi._ I. 4.)
-
- Les bruits que j’ai faits
- Des visites qu’ici reçoivent vos attraits,
- Ne sont _pas_ envers vous l’effet d’_aucune_ haine.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
-Molière a traité _aucun_ absolument comme _quelque_:
-
- _Ne_ sont pas envers vous l’effet _de quelque_ haine.
-
-Et véritablement c’est la valeur de _aucun_, dérivé de _aliquis_:
-_alque_, _auque_, _auque un_ (_aliquis unus_.) Ainsi le mot _aucun_ est
-par lui-même affirmatif.
-
- Est-il possible que ce même Sostrate, _qui n’a pas craint ni
- Brennus, ni_ tous les Gaulois....
-
- (_Am. magn._ I. 1.)
-
- Ah! vous avez plus faim que vous _ne_ pensez _pas_!
-
- (_L’Ét._ IV. 3.)
-
-_Ne_ est l’unique négation que possède la langue française.
-
-Pour l’aider en quelque sorte dans son office, on a déterminé un
-certain nombre de substantifs monosyllabes, exprimant des objets
-minimes, des quantités réduites, qui servent de terme de comparaison,
-et, construits avec _ne_, semblent prendre à son contact la qualité
-d’adverbes et de négations; mais il ne faut pas s’y tromper. Ces mots
-sont: _pas_, _point_, _rien_, _mie_; ce sont de vrais substantifs
-à l’accusatif, complément d’un verbe qui se place entre _ne_ et
-son adjoint. Je _ne_ dis _rien_; il _ne_ vient _pas_; _ne_ mentez
-_point_[66].
-
- [66] Si _mentir_ n’est plus en français un verbe actif, il
- l’était en latin, et cela revient au même. _Mentior at si
- quid...._ (HOR. _sat._)
-
-Maintenant il faut savoir que l’on ne donne à _ne_ qu’un seul de ces
-adjoints, de ces adverbes artificiels: _ne pas_;--_ne point_;--_ne
-mie_;--_ne... rien_. La faute de Martine, dans les _Femmes savantes_,
-est de joindre à la négation deux de ces suppléments:
-
-«Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_.» Le _vice
-d’oraison_ ne consiste donc pas à joindre _pas_ avec _rien_, comme le
-prétend Philaminte, mais à joindre _pas_ et _rien_ avec _ne_.
-
-Cela est si vrai, que Molière a très-souvent fait cette réunion de
-_ne... pas... rien_. Mais alors il y a toujours deux verbes, l’un qui
-supporte l’action négative de _ne pas_; l’autre qui commande _rien_.
-
-Les exemples suivants, qui semblent au premier coup d’œil choquer la
-règle posée par Molière lui-même, analysés d’après ce principe, n’ont
-plus rien que de très-régulier. On y trouvera partout deux verbes pour
-les trois mots _ne_, _pas_, _rien_, que la bonne Martine accumulait
-tous trois sur l’unique verbe _servir_.
-
- . . . . . Il la gardera bien,
- Et _je ne vois pas_ lieu d’y _prétendre_ plus _rien_.
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
- Et tu _n’as pas_ sujet de _rien appréhender_.
-
- (_Ibid._ V. 7.)
-
- Albert _n’est pas_ un homme à vous _refuser rien_.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Et mon dessein _n’est pas_ de leur _rien opposer_.
-
- (_D. Garcie._ V. 6.)
-
- Ce _n’est pas_ ma coutume que de _rien blâmer_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
- Nous _n’avons pas_ envie aussi de _rien savoir_.
-
- (_Mélicerte._ I. 3.)
-
- Auprès de cet objet mon sort est assez doux,
- Pour _ne pas consentir_ à _rien prendre_ de vous.
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
- _Ce n’est pas_ mon dessein de me faire épouser par force, et de
- _rien prétendre_ à un cœur qui se seroit donné.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
- Je ne suis _point_ un homme à _rien_ craindre.
-
- (_Ibid._)
-
- _Il ne faut pas_ qu’il _sache rien_ de tout ceci.
-
- (_G. D._ I. 2.)
-
- Mon intention _n’est pas_ de vous _rien déguiser_.
-
- (_Ibid._ III. 8.)
-
- Je _ne veux point_ qu’il me _dise rien_.
-
- (_Ibid._)
-
- _Ne faites point_ semblant _de rien_.
-
- (_G. D._ I. 2. et _B. gent._ V. 7.)
-
-Dans ce dernier exemple, _rien_ est visiblement un substantif au
-génitif, gouverné par un substantif qui le précède, _semblant_. Ne
-faites pas semblant de quelque chose, ou qu’il y ait quelque chose.
-
---PAS, _supprimé_:
-
- Non, _je ne veux du tout_ vous voir ni vous entendre.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
-A l’occasion de ce vers, j’observe que _du tout_, au sens de
-_absolument_, _complétement_, ne sert plus que dans les formules
-négatives; mais que, dans l’origine, on l’employait également pour
-affirmer:
-
- --_Servite Domino in omni corde vestro._ «Nostre Seigneur Deu
- _del tut_ (du tout) siwez, e de tut vostre quer servez.»
-
- (_Rois._ p. 41.)
-
-
-PAS, substantif; PAS A PAS, posément:
-
- Vous achèverez seule; et, _pas à pas_, tantôt
- Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
---PAS DEVANT (LE), substantif composé, PRENDRE LE PAS DEVANT:
-
- Du _pas devant_ sur moi _tu prendras l’avantage_.
-
- (_Amph._ III. 7.)
-
- L’esprit doit sur le corps prendre _le pas devant_.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-_Devant_ n’est pas ici une préposition qui ferait double emploi avec
-_sur_; _pas-devant_ est un mot composé, comme qui dirait le _pas
-antérieur_. N’a-t-on pas eu tort de laisser perdre cette expression
-qui n’a aucun équivalent, et dont l’absence oblige à une périphrase?
-
-(Voyez PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN.)
-
---PASSE; ÊTRE EN PASSE DE:
-
- Nous ne sommes pas encore connues, mais _nous sommes en passe
- de l’être_.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
- J’ai servi quatorze ans, et je crois _être en passe
- De pouvoir_ d’un tel pas me tirer avec grâce.
-
- (_Fâcheux._ I. 10.)
-
- Et je crois, par le rang que me donne ma race,
- Qu’il est fort peu d’emplois _dont je ne sois en passe_.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
-_Passe_ s’appelait autrefois, au jeu de mail et de billard, une
-porte ou arc de fer, par où la boule ou la bille devait passer. Le
-joueur assez adroit pour s’être placé le plus près de cet arc était
-_en passe_, c’est-à-dire, sur le point de passer. De là l’expression
-figurée en parlant d’un homme en mesure de réussir. C’est l’explication
-de _Trévoux_, qui cite à l’appui les vers du _Misanthrope_.
-
-
-PASSER; FAIRE PASSER A QUELQU’UN LA PLUME PAR LE BEC, l’attraper, le
-duper, sans qu’il puisse se plaindre:
-
- Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette
- affaire. Je ne prétends pas qu’on me fasse _passer la plume par
- le bec_.
-
- (_Scapin._ III. 6.)
-
-«Pour empêcher les oisons de traverser les haies et d’entrer dans les
-jardins qu’elles entourent, on passe une plume par les deux ouvertures
-qui sont à la partie supérieure de leur bec. De là le proverbe _passer
-la plume par le bec_; de là vient aussi l’expression proverbiale
-d’_oison bridé_.» (Note de M. AUGER.)
-
-Ainsi, passer à quelqu’un la plume par le bec, signifie le traiter
-comme un oison.
-
---PASSER, se passer:
-
- Vous savez que dans celle[67] où _passa_ mon bas âge...
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
- [67] Dans la maison.
-
---PASSER DE, pour _sortir de_:
-
- Il y a cent choses comme cela qui _passent de la tête_.
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
---PASSER (SE) DE, se contenter de, et non _se priver_:
-
- Ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme _qui s’est passé_
- durant sa vie _d’une assez simple demeure_ en veuille avoir une
- si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.
-
- (_D. Juan._ III. 6.)
-
-
-PATINEURS:
-
- CLAUDINE.--Ah! doucement. Je n’aime pas _les patineurs_.
-
- (_G. D._ II. 1.)
-
-La racine de ce mot est _patte_, pour _main_.
-
- «Les _patineurs_ sont gens insupportables,
- «Même aux beautés qui sont très-patinables.»
-
- (SCARRON.)
-
- «_Patiner_, manier malproprement.»
-
- (TRÉVOUX.)
-
-
-PATROCINER, du latin _patrocinari_, faire l’avocat:
-
- Prêchez, _patrocinez_ jusqu’à la Pentecôte.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-
-PAYER; PAYER UN PRIX DE QUELQUE CHOSE:
-
- Non, en conscience, _vous en payerez cela_.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
---PAYER DE, alléguer pour excuse:
-
- Tantôt _vous payerez de_ quelque maladie
- Qui viendra tout à coup, et voudra des délais;
- Tantôt _vous payerez de_ présages mauvais.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
- Vous nous _payez ici d’excuses_ colorées.
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
- «Je le croiray volontiers, pourveu qu’il ne me _donne pas en
- payement_ une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique
- que n’est la chose mesme.»
-
- (MONTAIGNE. II. 37.)
-
---PAYER POUR (un substantif), payer en qualité de. (Voyez GAGER POUR.)
-
---PAYEROIT, PAYEREZ, de trois syllabes:
-
- Fût-ce mon propre frère, il me la _payeroit_.
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
- Tantôt vous _payerez_ de quelque maladie.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
- Et l’on m’a mis en main une bague à la mode,
- Qu’après vous _payerez_, si cela l’accommode.
-
- (_L’Ét._ I. 6.)
-
-Molière, s’il eût été d’usage alors de syncoper les mots, eût mis
-facilement _que vous paîrez après_.
-
-
-PAYSANNE, de trois syllabes:
-
- Et la bonne _paysanne_, apprenant mon désir....
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
---de quatre syllabes:
-
- Et cette _paysanne_ a dit, avec franchise,
- Qu’en vos mains à quatre ans elle l’avoit remise.
-
- (_Éc. des f._ V. 9.)
-
---PAYSAN, de trois syllabes:
-
- Je sais un _paysan_ qu’on appeloit Gros-Pierre....
-
- (_Ibid._ I. 1.)
-
---de deux:
-
- «Que le _paysan_ recueille, emplissant à milliers
- «Greniers, granges, chartis, et caves, et celiers.»
-
- (REGNIER. Sat. XV.)
-
-
-PAYSANNERIE comme _bourgeoisie_:
-
- J’aurois bien mieux fait...... de m’allier en bonne et franche
- _paysannerie_.
-
- (_G. D._ I. 1.)
-
-L’Académie dit qu’il est peu usité.
-
-
-PECQUES:
-
- A-t-on jamais vu, dis-moi, deux _pecques_ provinciales faire
- plus les renchéries que celles-là?
-
- (_Préc. rid._ 1.)
-
-Molière avait rapporté cette expression du Midi, où l’on dit d’un
-fâcheux dont on ne peut se débarrasser, que c’est un morceau de poix:
-_es una pegue_.
-
-A moins que _pecque_ ne soit une abréviation de _pécore_, ce qui
-conviendrait mieux au sens de ce passage.
-
-Trévoux dit que _pecq_, en vieux français, signifiait un mauvais
-cheval. Il aurait bien dû en citer des exemples, s’il en connaissait:
-pour moi, je ne l’ai jamais vu.
-
-
-PEINDRE EN ENNEMIS, c’est-à-dire, sous les traits d’ennemis:
-
- Et me jeter au rang de ces princes soumis,
- Que le titre d’amants lui _peint en ennemis_.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 1.)
-
-Un titre qui peint ne paraît pas une métaphore heureuse.
-
-
-PEINE; ÊTRE EN PEINE OÙ...:
-
- _Ne soyez point en peine où_ je vous mènerai.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
-De savoir où je vous mènerai.
-
---AVOIR PEINE A, pour _avoir de la peine à..._:
-
- Comment! il semble que _vous ayez peine à_ me reconnoître!
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
- «_J’ai peine à contempler_ son grand cœur dans ces dernières
- épreuves.»
-
- (BOSSUET. _Or. fun. de la R. d’A._)
-
-Pascal dit pareillement _faire peine_, pour _faire de la peine_:
-
- «La seule comparaison que nous faisons de nous au fini _fait
- peine_.»
-
- (_Pensées._ p. 122, 298.)
-
-
-PEINTURE, au lieu de _portrait_:
-
- Je n’ai pas reconnu les traits de _sa peinture_.
-
- (_Sgan._ 22.)
-
-_Sa peinture_ ne peut signifier que la peinture dont il est l’auteur,
-et non la peinture où il a servi de modèle.
-
-(Voyez PORTRAIT, pour _peinture_, _tableau_.)
-
-
-PÈLERIN, CONNAÎTRE LE PÈLERIN:
-
- Si tu _connoissois le pèlerin_, tu trouverois la chose assez
- facile pour lui.
-
- (_Don Juan._ I. 1.)
-
-
-PENSER, substantif masculin:
-
- Le seul _penser_ de cette ingratitude
- Fait souffrir à mon âme un supplice si rude....
-
- (_Tart._ III. 7.)
-
- Ah! fasse le ciel équitable
- Que ce _penser_ soit véritable!
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-Dans l’origine, tous les infinitifs pouvaient jouer le rôle de
-substantifs, moyennant l’addition de l’article, comme tout adjectif
-pouvait faire l’office d’adverbe:
-
- «Tous les _marchers_, _toussers_, _mouchers_, _éternuers_, sont
- différents.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 213.)
-
-Il est évidemment impossible de substituer ici _démarche_, _toux_,
-_éternument_; et nous n’avons aucun substantif, même approximatif, pour
-dire _le moucher_.
-
---PENSER (verbe) suivi d’un infinitif, pour _être près de_:
-
- Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a _pensé mourir_ de
- la petite vérole.
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
-
-PENTE, penchant; AVOIR PENTE A...:
-
- _La pente qu’a le prince à_ de jaloux soupçons.
-
- (_Don Garcie._ II. 1.)
-
- Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile,
- Et nous laisse _aux soupçons une pente_ facile.
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
-
-PERDRE FORTUNE:
-
- Et les premières flammes
- S’établissent des droits si sacrés sur les âmes,
- Qu’il faut _perdre fortune_, et renoncer au jour,
- Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour.
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
-Perdre toute fortune. _Fortune_ est ici pris au sens le plus large du
-latin _fortuna_; il ne s’agit pas seulement des biens de la fortune,
-mais de tout ce qui constitue ici-bas la félicité. C’est en quoi
-l’expression _perdre fortune_ diffère de _perdre sa fortune_.
-
---PERDRE L’ATTENTE de quelque chose. (Voyez NE PERDRE QUE L’ATTENTE.)
-
---PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN, perdre sa trace:
-
- Il m’est, lorsque j’y pense, avantageux sans doute
- D’avoir _perdu ses pas_ et pu manquer sa route.
-
- (_Éc. des f._ II. 1.)
-
---PERDRE TEMPS:
-
- Monsieur, _j’ai perdu temps_, votre homme se dédit.
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
- «Je vais, sans _perdre temps_, y disposer Oronte.»
-
- (CORNEILLE. _La Galerie du Palais._)
-
-M. Auger blâme cette locution comme équivoque: est-ce perdre _du_
-temps, ou perdre _son_ temps? La critique est bien vétilleuse, et
-l’équivoque du sens, argument spécieux auquel on recourt beaucoup trop
-souvent, n’est presque jamais à craindre.
-
-
-PÉRICLITER, absolument, courir un danger, risquer:
-
- Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à
- _péricliter_?
-
- (_L’Av._ II. 1.)
-
-Rien à risquer en faisant cette affaire? croyez-vous que je n’expose
-rien?
-
-
-PERSONNE, suivi d’un adjectif, d’un pronom ou d’un participe au
-masculin:
-
- _Personne_ ne t’est _venu_ rendre visite?
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.)
-
- La complaisance est trop grande, de souffrir indifféremment
- toutes _sortes_ de _personnes_.--Je goûte _ceux_ qui sont
- raisonnables, et me divertis des _extravagants_.
-
- (_Ibidem._)
-
- Jamais je n’ai vu _deux personnes_ être si _contents_ l’un de
- l’autre.
-
- (_Don Juan._ I. 2.)
-
-Il s’agit d’un amant et de sa fiancée.
-
- Des vers tels que la passion et la nécessité peuvent faire
- trouver à _deux personnes_ qui disent les choses _d’eux-mêmes_
- et parlent sur-le-champ.
-
- (_Mal. im._ II. 6.)
-
---PERSONNE DU MONDE, personne absolument:
-
- Quoi, cousine, personne ne t’est venu rendre visite?--_Personne
- du monde._
-
- (_Crit. de l’Éc. des femmes._ 1.)
-
-On observera que le mot _personne_ est affirmatif de soi; il sert ici
-à nier, parce que la pensée le rattache à la négation renfermée dans
-l’ellipse: personne _n_’est venu me rendre visite.
-
-
-_PERSONNE._ Verbe à une autre personne que son sujet:
-
- VALÈRE. Je vous demande si ce n’est pas _vous_ qui _se nomme_
- Sganarelle.
-
- SGAN. En ce cas, c’est _moi_ qui se _nomme_ Sganarelle.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
-Plus loin, Molière a mis, en observant le rapport des personnes:
-
- Ouais! seroit-ce bien _moi_ qui me _tromperois_?
-
- (_Ibid._)
-
- Et que me diriez-vous, monsieur, si c’était _moi_
- Qui vous _eût_ procuré cette bonne fortune?
-
- (_Dépit am._ III. 7.)
-
- Ce ne seroit pas _moi_ qui _se feroit_ prier.
-
- (_Sgan._ 2.)
-
-Racine a dit pareillement:
-
- «Il ne voit dans son sort que _moi_ qui _s’intéresse_.»
-
- (_Britannicus._)
-
-Les grammairiens, depuis Vaugelas, ont décidé qu’il faut toujours le
-verbe à la première personne, parce que le pronom y est. La raison
-paraît douteuse, car il y a aussi un autre verbe qui est placé le
-premier, et qui est à la troisième personne. Pourquoi l’accord ne se
-ferait-il pas aussi bien avec ce premier verbe qu’avec le pronom qui le
-suit?
-
-Celui qui se nomme Sganarelle, c’est moi;--celui qui vous a procuré
-cette bonne fortune, c’est moi;--celle qui se ferait prier, ce ne
-serait pas moi:--voilà comme on serait obligé de parler pour satisfaire
-la logique. Et parce que l’ordre des mots est renversé, le rapport
-des termes de l’idée change-t-il aussi? Non sans doute. La facilité
-que laissait l’usage du XVIIe siècle me semble donc, en principe,
-plus raisonnable que la loi étroite du XIXe. Il est certain d’ailleurs
-que cette rigueur ne produirait pas toujours un bon effet dans
-l’application. Par exemple, il n’en coûtait pas davantage, à Racine de
-mettre:
-
- Il ne voit dans ses pleurs que moi qui _m’intéresse_.
-
-Mais la pensée ne se présente plus du tout de même. Junie ne veut pas
-dire: Moi seule je m’intéresse dans ses pleurs; mais: Qui est-ce qui
-s’intéresse dans ses pleurs?--Moi seule. Dans la première tournure,
-l’idée qui frappe d’abord, c’est la personne de Junie; dans la seconde,
-c’est l’isolement et l’abandon de Britannicus. L’une est propre à
-irriter Néron, l’autre à le désarmer.
-
-Ces délicatesses font le caractère des grands écrivains; et les
-despotes de la grammaire, avec leur précision géométrique, tendent à
-les rendre impossibles: ils matérialisent la langue.
-
-
-PESTE; LA PESTE SOIT, LA PESTE SOIT FAIT; exclamation, suivie du
-nominatif; LA PESTE DE:
-
- _La peste le coquin! La peste le benêt!_
-
- (_Don Juan._ III. 6. et V. 2.)
-
- _Peste soit le coquin_, de battre ainsi sa femme!
-
- (_Méd. m. l._ I. 2.)
-
-C’est une inversion: que le coquin soit la peste, c’est-à-dire, soit
-empesté, devienne la peste elle-même.
-
- _La peste soit fait l’homme_ et sa chienne de face!
-
- (_Éc. des f._ IV. 2.)
-
- _La peste de ta chute_, empoisonneur au diable!
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
- Peste _du_ fou fieffé!--Peste _de_ la carogne!
-
- (_Méd. m. lui._ I. 1.)
-
-
-PÉTAUD; LA COUR DU ROI PÉTAUD:
-
- Et c’est tout justement _la cour du roi Pétaud_.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-Les commentateurs, avec assez d’apparence, veulent que ce soit la cour
-du roi _Peto_, du roi des mendiants, où règnent le désordre et la
-confusion. Le mot _pétaudière_ confirme l’autre orthographe.
-
-
-PETITE OIE, terme de toilette:
-
- MASCARILLE. Que vous semble de ma _petite oie_? la trouvez-vous
- congruante à l’habit?
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
-«_Petite oye_ est ce qu’on retranche d’une oye quand on l’habille pour
-la faire rostir, comme les pieds, les bouts d’aile, le cou, le foye, le
-gesier.» (TRÉVOUX.) C’est ce qu’on appelle aujourd’hui _un abatis_.
-
-Par une métaphore facile à comprendre, _petite oie_ a désigné les
-accessoires de la toilette, plumes, rubans, dentelles, dont à cette
-époque le costume masculin était fort chargé:
-
- «Ne vous vendrai-je rien, monsieur? des bas de soie,
- «Des gants en broderie, ou quelque _petite oie_?»
-
- (CORNEILLE. _La Galerie du Palais._)
-
-_La petite oie_ signifiait aussi, par une métaphore analogue, les plus
-légères faveurs de l’amour.
-
-
-PETONS, diminutif de _pieds_:
-
- Ah! que j’en sais, belle nourrice,.... qui se tiendroient
- heureux de baiser seulement les petits bouts de vos _petons_!
-
- (_Méd. m. l._ III. 3.)
-
-(Voyez BOUCHON.)
-
-
-PEU pour _un peu_:
-
- Vous le voyez: sans moi vous y seriez encore,
- Et vous aviez besoin de _mon peu d’ellébore_.
-
- (_Sgan._ 22.)
-
-La suivante veut dire: Vous aviez besoin de ce peu de jugement que
-m’a départi le ciel. Mais, à prendre sa phrase dans le sens ordinaire
-de cette tournure, elle dirait: Vous aviez besoin que j’eusse peu de
-jugement.
-
-Votre peu de foi vous a perdu.--Vous êtes perdu pour avoir eu trop peu
-de foi. C’est le sens régulier.
-
-Votre peu de foi vous a sauvé. C’est-à-dire, il vous a suffi d’un
-peu de foi pour être sauvé. C’est le sens exceptionnel que donne ici
-Molière à cette façon de parler. L’équivoque, sans compter l’usage, ne
-permet pas de l’admettre.
-
-Voltaire parle plus correctement que Molière, quand il fait dire à Omar:
-
- «Je voulus le punir, quand _mon peu de lumière_
- «Méconnut ce grand homme entré dans la carrière.»
-
- (_Mahomet._ I. 4.)
-
---QUELQUE PEU:
-
- J’en avois fait à sa mère _quelque peu_ d’ouverture.
-
- (_L’Av._ II. 3.)
-
-
-PEUR DE, adverbialement, de peur de:
-
- ALAIN.
-
- J’empêche, _peur du chat_, que mon moineau ne sorte.
-
- (_Éc. des fem._ I. 2.)
-
-On dit de même, mais légitimement, _faute de_, _crainte de_.--_Manque
-de_, souvent employé par Pascal, est aujourd’hui hors d’usage. Toutes
-ces locutions sont autant d’accusatifs ou d’ablatifs absolus. Si
-l’on admet les unes, il paraît inconséquent de rejeter les autres,
-d’approuver _faute de_, et de blâmer _peur de_. On allègue l’usage;
-mais, en bonne grammaire, l’usage nouveau ne devrait point établir de
-prescription définitive, surtout contre la logique appuyant l’ancien
-usage.
-
-
-PEUT-ÊTRE... ET QUE:
-
- _Peut-être_ a-t-il dans l’âme autant que moi de crainte,
- _Et que_ le drôle parle ainsi,
- Pour me cacher sa peur sous une audace feinte.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
-
-PHILOSOPHE, adjectif comme _philosophique_:
-
- Ce chagrin _philosophe_ est un peu trop sauvage.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- Et je crois qu’à la cour, aussi bien qu’à la ville,
- Mon flegme est _philosophe_ autant que votre bile.
-
- (_Ibid._)
-
- Qu’il a bien découvert ici son caractère,
- Et que peu _philosophe_ est ce qu’il vient de faire.
-
- (_Fem. sav._ V. 5.)
-
- «C’étoit la partie la moins _philosophe_ et la moins sérieuse
- de leur vie.»
-
- (PASCAL. _Pensées._)
-
- «_Le plus philosophe_ étoit de vivre simplement.»
-
- (Id. _Ibid._)
-
---PHILOSOPHE, substantif féminin:
-
- C’est _une philosophe_ enfin; je n’en dis rien.
-
- (_Fem. sav._ II. 8.)
-
-
-PHLÉBOTOMISER, archaïsme, pour _saigner_:
-
- 1er MÉDECIN. Je suis d’avis qu’il soit _phlébotomisé_
- libéralement.
-
- (_Pourc._ I. 11.)
-
-
-PIC ou PIQUE, aux cartes:
-
-Molière écrit les deux:
-
- O la fine pratique!
- Un mari confident!--Taisez-vous, _as de pique_!
-
- (_Dép. am._ V. 9.)
-
- Dame et roi de carreau, dix et dame de _pique_.
-
- (_Fâcheux._ II. 2.)
-
- Mais lui fallant un _pic_, je sortis hors d’effroi.
-
- (_Ibid._)
-
- Il ne m’en faut que deux, l’autre a besoin d’un _pic_.
-
- (_Ibid._)
-
-Molière altère ici l’orthographe pour le besoin de la rime. _Pic_, ainsi
-figuré, signifie autre chose que _pique_: c’est un terme du jeu de
-piquet: _pic, repic et capot_:
-
- Vous allez faire _pic, repic et capot_ tout ce qu’il y a de
- galant dans Paris.
-
- (_Préc. rid._ 10.)
-
- «Philis, contre la mort vainement on réclame:
- «Tôt ou tard qui s’y joue est fait _pic et capot_.»
-
- (BENSERADE.)
-
-
-PIÈCE; BONNE PIÈCE, ironiquement:
-
- Taisez-vous, _bonne pièce_!
-
- (_G. D._ I. 6.)
-
-(Voyez BON.)
-
---FAIRE UNE PIÈCE, jouer un tour:
-
- Cet homme-là est un fourbe qui m’a mis dans une maison pour se
- moquer de moi, et _me faire une pièce_.
-
- (_Pourc._ II. 4.)
-
- C’est une _pièce que l’on m’a faite_, et je n’ai aucun mal.
-
- (_Ibid._ I. 7.)
-
- Ce sont des _pièces_ qu’on lui fait.
-
- (_Ibid._ III. 9.)
-
- «Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours
- _faisoit de nouvelles pièces à son maître_.»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
-
-PIED; METTRE SOUS LES PIEDS, pour _mépriser_, _négliger_:
-
- Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes,
- Et _mettons sous nos pieds_ les soupirs et les larmes.
-
- (_Sgan._ 18.)
-
---PIED A PIED, pas à pas, petit à petit:
-
- _Pied à pied_ vous gagnez mes résolutions.
-
- (_B. Gent._ III. 18.)
-
-
-PILULE; DORER LA PILULE:
-
- Le seigneur Jupiter sait _dorer la pilule_.
-
- (_Amph._ III. 11.)
-
-
-PIMPESOUÉE:
-
- Voilà une belle mijaurée, une _pimpesouée_ bien bâtie, pour
- vous donner tant d’amour!
-
- (_B. gent._ III. 9.)
-
-«_Pimpesouée_, femme qui montre des prétentions, avec de petites
-manières affectées et ridicules. _Pimpesouée_ vient probablement du
-vieux verbe _pimper_, qui signifie _parer_, _attifer_, dont il nous
-reste _pimpant_, et du vieil adjectif _souef_, _souefve_, qui voulait
-dire _doux_, _agréable_. (M. AUGER.)
-
-Cette étymologie ne manque pas de vraisemblance; il ne reste plus qu’à
-trouver quelque part le vieux verbe _pimper_. J’avoue que, pour moi, je
-ne l’ai jamais rencontré; mais c’est un mot vraisemblable.
-
-Ménage veut que _pimpant_ soit dit pour _pompant_. Il est certain
-qu’on disait, dans le latin du moyen âge, _pompare_, pour _superbire_,
-_gloriari_:
-
- «Grandisonis _pompare_ modis tragicoque boatu.»
-
- (SEDULIUS.)
-
-(Voyez Du Cange au mot POMPARE.)
-
-Sur l’étymologie de _mijaurée_, je ne trouve rien de satisfaisant.
-
-
-PIQUÉ, au figuré; AVOIR L’AME PIQUÉE DE QUELQUE CHOSE:
-
- Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne
- _Dont j’ai l’âme piquée_, et qu’il faut que j’obtienne.
-
- (_L’Ét._ V. 6.)
-
-
-PIS, au neutre, quelque chose de pis:
-
- La prose est _pis_ que les vers.
-
- (_Impromptu de Versailles._ 1.)
-
-Il s’agit de savoir, de la prose ou des vers, quel est le plus
-difficile à retenir par cœur; Molière décide que la prose est, à cet
-égard, _pis_ que les vers.
-
-_Pire_ que les vers, marquerait la prééminence relative de la prose, ce
-dont il n’est pas question. _Pire_ s’accorderait avec _prose_; _pis_,
-au neutre, se rapporte, à l’idée de _retenir par cœur_.
-
-C’est l’observation encore plus instinctive que raisonnée de ces
-nuances délicates qui fait l’habile écrivain.
-
-
-PLAIDERIE:
-
- Je verrai dans cette _plaiderie_
- Si les hommes auront assez d’effronterie...
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-La racine est _plaid_:
-
- «Tous les jours le premier aux _plaids_, et le dernier!»
-
- (RACINE. _Les Plaideurs._)
-
-On ne dit plus que _plaidoirie_.
-
-
-PLAINTE; MURMURER A PLAINTE COMMUNE, murmurer ensemble, pour le même
-sujet:
-
- Nous nous voyons sœurs d’infortune;
- Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport,
- Que nous pouvons mêler toutes les deux en une,
- Et dans notre juste transport
- _Murmurer à plainte commune_.
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-_A plainte commune_ est dit comme _à frais communs_.
-
-
-PLAISANT, qui plaît, agréable. Archaïsme:
-
- AGNÈS.
-
- C’est une chose, hélas! si _plaisante_ et si douce!
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
- «Le _plaisant_ dialogue du _legislateur_ de Platon, avecques
- ses concitoyens, fera honneur à ce passage.»
-
- (MONTAIGNE. II. 7.)
-
- «Entre les livres simplement _plaisants_, je treuve des modernes
- le Decameron de Boccace, etc...»
-
- (Id. _Ibid._ 10.)
-
-_Livres plaisants_, c’est-à-dire qui n’apportent que du plaisir, de
-l’agrément, qu’on lit uniquement pour s’amuser.
-
- «...... Une perception soudaine et vive qui se fait d’abord en
- nous, à la présence des objets _plaisants_ et fâcheux.»
-
- (BOSSUET. _Connaissance de Dieu._)
-
-On s’est permis, dans l’édition in-12 de 1846, de substituer «objets
-_agréables ou déplaisants_.» On ne saurait trop vivement blâmer ces
-témérités, qui n’iraient pas à moins qu’à transformer tous les dix ans
-les textes les plus précieux et vénérables.
-
-
-PLANTUREUX, archaïsme, abondant:
-
- Que les saignées soient fréquentes et _plantureuses_.
-
- (_Pourc._ I. 11.)
-
-On devrait écrire _plentureuses_ par un _e_, la racine de ce mot étant,
-non pas _plante_, mais _plenté_, syncopé de _plenitatem_:
-
- «Vous aurez du foin assez,
- «Et de l’avoine _à plenté_.»
-
- (_Prose de l’Asne._)
-
-Et non _à planter_, comme je l’ai vu imprimé. Les ânes mangent de
-l’avoine, mais ils n’en plantent point; au rebours des hommes.
-
-
-PLATRER, métaphoriquement, dans le sens où nous disons aujourd’hui
-_replâtrer_, _dissimuler_:
-
- Jusqu’ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parents,
- et _plâtré vos malversations_.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
- Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
- Que _le dehors plâtré_ d’un zèle spécieux.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
-Boileau se sert pareillement du substantif _plâtre_, au figuré:
-
- «Ses bons mots ont besoin de farine et de _plâtre_.»
-
-
-PLEIN, complet:
-
- Il est bien des endroits où la _pleine franchise_
- Deviendroit ridicule, et seroit peu permise.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- Cette _pleine droiture_ où vous vous renfermez.
-
- (_Ibid._)
-
- C’est un haut étage de vertu que cette _pleine insensibilité_
- où ils veulent faire monter notre âme.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
- «Que l’homme contemple donc la nature dans sa haute et _pleine
- majesté_!»
-
- (PASCAL. _Pensées._)
-
- «La promesse que J. C. nous a faite de rendre sa _joie pleine_
- en nous.»
-
- (Id. _Ibid._)
-
-(Voyez A PLEIN.)
-
---PLEIN D’EFFROI, au sens actif, c’est-à-dire qui remplit d’effroi:
-
- Et qu’on s’aille former _un monstre plein d’effroi_
- De l’affront que nous fait son manquement de foi?
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-
-PLUS pour _le plus_, au superlatif:
-
- Mais je vais employer mes efforts _plus puissants_,
- Remuer terre et ciel, m’y prendre de tous sens...
-
- (_L’Ét._ V. 12.)
-
- Si vous leur dérobez leurs conquêtes _plus belles_,
- Et de tous leurs amants faites des infidèles.
-
- (_Ibid._ V. 13.)
-
- Le remède _plus prompt_ où j’ai su recourir.
-
- (_Dép. am._ III. 1.)
-
- Mais ce qui _plus me plaît_ d’une attente si chère...
-
- (_D. Garcie._ I. 3.)
-
- C’est lors que _plus il m’aime_.
-
- (_Ibid._ II. 1.)
-
- Qui est _plus criminel_ à votre avis, ou celui qui achète un
- argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont
- il n’a que faire?
-
- (_L’Avare._ II. 3.)
-
- «Quatre cent mille soldats qu’elle entretenoit étoient ceux de
- ses citoyens qu’elle (l’Égypte) exerçoit avec _plus_ de soin.»
-
- (BOSSUET, _Hist. un._ IIIe partie.)
-
- «Chargeant de mon débris les reliques _plus chères_.»
-
- (RACINE. _Bajazet._)
-
-Cette façon de parler commençait dès lors à vieillir, et l’on ne tarda
-pas à la proscrire; mais au XVIe siècle, et surtout au moyen âge, on ne
-s’en faisait aucun scrupule:
-
- «L’honneur, qui sous faux titre habite avecque nous,
- Qui nous ôte la vie et les plaisirs _plus doux_.»
-
- (REGNIER. Sat. VI.)
-
- «Estant là, je furète aux recoins _plus cachés_.»
-
- (_Ibid._)
-
- «Les gens du monde pour la santé où il avoit _plus_ de fiance
- (Charles V), c’estoit en bons maistres medecins.»
-
- (FROISSART. _Chron._ II. 70.)
-
- «Gentis rois, dit la dame, par Deu qui maint la sus,
- Je vos commant la rien el monde que j’aim _plus_.»
-
- (_Chans. des Saxons._ I. 85.)
-
-Je vous recommande la chose que j’aime le plus au monde.
-
- «Donez l’or et l’argent, et le vair et le gris;
- Car doner est la rien qui _plus_ monte à haut pris.»
-
- (_Ibid._ I. 85.)
-
- «Vous estes, fais-je, du lignage
- «D’icy entour _plus_ à louer.»
-
- (_Pathelin._)
-
-Du lignage des environs le plus à louer.
-
-
-PLUT A DIEU, suivi de l’infinitif:
-
- _Plût à Dieu l’avoir_ tout à l’heure, devant tout le monde (le
- fouet), et savoir ce qu’on apprend au collége!
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
-
-POIDS; LE POIDS D’UNE GRIMACE:
-
- _Le poids de sa grimace_, où brille l’artifice,
- Renverse le bon droit et tourne la justice.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
-(Voyez TOURNER LA JUSTICE, et MÉTAPHORES VICIEUSES.)
-
---LE POIDS D’UNE CABALE:
-
- Et, pour moins que cela, _le poids d’une cabale_
- Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
-
- (_Tart._ V. 3.)
-
-Pascal a dit, _le poids de la vérité_:
-
- «Il est sans doute que _le poids de la vérité_ les déterminera
- incontinent à ne plus croire à vos impostures.»
-
- (15e _Prov._)
-
-La métaphore d’un poids qui détermine la balance à pencher à droite ou à
-gauche, est juste; celle d’un poids qui embarrasse dans un dédale, ne
-l’est pas.
-
---METTRE DU POIDS A QUELQUE CHOSE, y attacher de l’importance:
-
- Mon père est d’une humeur à consentir à tout;
- Mais _il met peu de poids_ aux choses qu’il résout.
-
- (_Fem. sav._ I. 3.)
-
-
-POINT, surabondant avec _aucun_:
-
- On ne doit _point_ songer à garder _aucunes_ mesures.
-
- (_D. Juan._ III. 5.)
-
-_Aucun_ étant exactement synonyme de _quelque_, il n’y a pas ici de
-faute contre le génie de la langue; mais j’avoue qu’il y en a une
-contre l’usage, qui est vicieux, de considérer _aucun_ comme renfermant
-une négation.
-
-(Voyez PAS.)
-
---POINT D’AFFAIRES, exclamation elliptique dont le sens est sans doute
-celui-ci: Point d’affaires entre nous! je ne vous écoute pas:
-
- _Point d’affaires!_ je suis inexorable.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
- De la louange, de l’estime, de la bienveillance en paroles, et
- de l’amitié, tant qu’il vous plaira; mais de l’argent, _point
- d’affaires_.
-
- (_L’Av._ II. 5.)
-
-
-POMMADER, faire de la pommade:
-
- Que font-elles?--De la pommade pour leurs lèvres.--C’est trop
- _pommadé_. Dites-leur qu’elles descendent.
-
- (_Préc. rid._ 3.)
-
-Cet emploi du participe passé, avec _trop_ et _assez_, est remarquable,
-encore que très-usuel: c’est assez bu; c’est assez causé; c’est trop
-pommadé.
-
-
-PORTE; ENTRER DANS UNE PORTE:
-
- _Entrez dans cette porte_, et laissez-vous conduire.
-
- (_Éc. des fem._ V. 3.)
-
-Il est incommode et fâcheux que nous soyons réduits à un seul mot
-pour exprimer l’ouverture pratiquée dans la muraille et la pièce de
-menuiserie destinée à la fermer. Les Latins avaient _janua_, auxquels
-correspondaient, dans notre vieille langue, _porte_ et _huis_[68].
-Mais depuis qu’on a banni le second, il faut bien que l’autre fasse un
-double service, et désigne à la fois les deux choses contraires.
-
- [68] On les confondait souvent dans l’usage; mais enfin _huis_,
- d’après sa racine _uscire_, _sortir_, marquait _l’ouverture_
- qu’on fermait avec la _porte_.
-
---LA PORTE DES RESSORTS. (Voyez RESSORTS à l’article MÉTAPHORES
-VICIEUSES.)
-
-
-PORTE-RESPECT:
-
- Foin! que n’ai-je avec moi pris mon _porte-respect_!
-
- (_L’Ét._ III. 9.)
-
-Je ne sais trop ce qu’entend Lélie par ce terme, si ce n’est un bâton;
-mais comment la défense d’un bâton est-elle regrettable à qui porte
-deux pistolets et une épée?
-
- Mais vienne qui voudra contre notre personne:
- J’ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
-
- (_Ibid._)
-
-
-PORTER, pour _porter en soi, avec soi_:
-
- Un dieu _qui porte les excuses_ de tout ce qu’il fait: l’Amour.
-
- (_L’Av._ V. 3.)
-
---PORTER DU CRIME DANS..., en mettre où il n’y en a pas:
-
- Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent _porter
- du crime_.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
---PORTER DU SCANDALE, causer, entraîner du scandale:
-
- Après son action, qui n’eut jamais d’égale,
- Le commerce entre nous _porteroit du scandale_.
-
- (_Tart._ IV. 1.)
-
---PORTER UN AIR:
-
- Et partout _porte un air_ qui saute aux yeux d’abord.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- Ce monsieur Loyal _porte un air_ bien déloyal!
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
-
-PORTEUR DE HUCHET:
-
- Dieu préserve, en chassant, toute sage personne
- D’un _porteur de huchet_ qui mal à propos sonne!
-
- (_Fâcheux._ II. 7.)
-
-Le huchet est un petit cor de chasseur ou de postillon, qui sert à
-_hucher_ (appeler) les chiens.
-
-
-PORTRAIT, pour _peinture_, _tableau_, LE PORTRAIT D’UN COMBAT:
-
- Je dois aux yeux d’Alcmène _un portrait_ militaire
- _Du grand combat_ qui met nos ennemis à bas.
-
- (_Amph._ I. 1.)
-
-(Voyez PEINTURE pour _portrait_.)
-
---PORTRAIT D’UN CŒUR:
-
- Nous allons en tous lieux
- Montrer _de votre cœur le portrait glorieux_.
-
- (_Mis._ V. 4.)
-
-
-POSSIBLE, adverbe, peut-être:
-
- Son heure doit venir, et c’est à vous, _possible_,
- Qu’est réservé l’honneur de la rendre sensible.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 4.)
-
-Primitivement tous les adjectifs s’employaient aussi comme adverbes;
-notre langue en a conservé de nombreux exemples: _voir clair_; _frapper
-fort_; _tenir ferme_; _partir soudain_, etc. Il n’y a aucune raison
-pour que _possible_ soit exclu de ce privilége. La Fontaine l’y
-maintenait:
-
- «Ils ne cédoient à pas une nonnain
- «Dans le désir de faire que madame
- «Ne fût honteuse, ou bien n’eût dans son âme
- «Tel récipé, _possible_, à contre-cœur.»
-
- (_L’Abbesse malade._)
-
- «Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se
- promenoient à cinq cents pas d’elle, et s’entretenoient
- _possible_ de leur amour.»
-
- (LA FONT. _Amours de Psyché._ liv. II.)
-
- «_Possible_ personne qu’elle n’étoit descendue sous cette voûte
- depuis qu’on l’avoit bâtie.»
-
- (Id. _Ibid._)
-
---POSSIBLE QUE, peut-être que...:
-
- _Possible que_, malgré la cure qu’elle essaie,
- Mon âme saignera longtemps de cette plaie.
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
-
-POSTE:
-
-«Poste aussi, avec une diction possessive (un pronom possessif),
-signifie _façon_, _manière_, _volonté_, _guise_, comme: Il est fait _à
-ma poste_; il luy a aposté ou baillé des tesmoins faits _à sa poste_.
-
-«Et quand il n’est joinct à telles particules possessives, il signifie
-_pourpensé_, _attiltré_, comme: cela est faict _à poste_.»
-
- (NICOT.)
-
- TOINETTE. J’avois songé en moi-même que ç’auroit été une bonne
- affaire de pouvoir introduire ici un médecin _à notre poste_,
- pour le dégoûter de son monsieur Purgon.
-
- (_Mal. im._ III. 2.)
-
- «Que Martial retrousse Venus _à sa poste_, il n’arrive pas à la
- faire paroistre si entiere.»
-
- (MONTAIGNE. III. 5.)
-
- «Un valet qui les escrivit soubs moy pensa faire un grand butin
- de m’en desrober plusieurs pieces choisies _à sa poste_.»
-
- (Id. II. 37.)
-
- «Dieu fasse paix au gentil Arioste,
- «Et daigne aussi mettre en lieu de repos
- «Jean la Fontaine, auteur fait _à la poste_
- «Du Ferrarois, adoptant ses bons mots.»
-
- (SENECÉ. _Camille._)
-
-A la guise, sur le modèle, dans le goût de l’Arioste.
-
-Les Italiens disent aussi _a mia posta_, et, sans pronom possessif,
-_alla posta_, _apposta_:
-
- «Ha la bocca fatta _apposta_
- «Pel servizio della posta.»
-
- (_Duo de Guglielmi._)
-
-Il a la bouche faite _à poste_ pour le service de la poste.
-
-On pourrait croire que nous leur avons emprunté cette expression; mais
-elle existait dans notre langue depuis un temps bien reculé, avec des
-acceptions diverses. _Posta_, dans les actes du moyen âge, signifie une
-station, un lieu désigné, _un poste_, et _volonté_, _gré_, _convenance_.
-
-Dans les ordonnances du roi Jean (1355), on trouve _faire fausse
-poste_, pour _aposter_, qui alors n’était pas encore créé. Il s’agit
-des revues de troupes, où l’on faisait figurer de faux soldats, des
-hommes _apostés_, des soldats _postiches_:
-
-«Nous avons ordené et ordenons que nul _ne face fausse poste_, sur
-peine de perdre chevaux et hernois..... avons ordené et ordenons, pour
-eschiver les _fausses postes_.....»
-
- (_Ap._ CANG. in _Posta_.)
-
-_Postiquer_, _postiqueur_, c’était, au sens propre, courir la poste,
-postillon; au figuré, fourber, intriguer; un intrigant.
-
-_Le poste_ d’un couvent, d’un collége, était le coureur, le messager de
-la maison.
-
-De cette famille il nous reste _la poste_; _poster_, _aposter_; et
-_postiche_.
-
-
-POSTURE (position), soit en bonne, soit en mauvaise part:
-
- C’est un placet, monsieur, que je voudrois vous lire,
- Et que, dans la _posture_ où vous met votre emploi,
- J’ose vous conjurer de présenter au roi.
-
- (_Fâcheux._ II. 2.)
-
- Un duel met les gens en mauvaise _posture_.
-
- (_Ibid._ II. 10.)
-
- Mes affaires y sont en fort bonne _posture_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
-
-POT; TOURNER AUTOUR DU POT:
-
- A quoi bon tant barguigner, et tant _tourner autour du pot_?
-
- (_Pourc._ I. 7.)
-
-Cette métaphore est du style de Pourceaugnac et de Petit-Jean:
-
- «... Eh! faut-il tant _tourner autour du pot_?»
-
- (_Les Plaideurs._ III. 3.)
-
---POTS CASSÉS; PAYER LES POTS CASSÉS DE QUELQUE CHOSE:
-
- Un cordonnier, en faisant les souliers, ne sauroit gâter un
- morceau de cuir qu’il n’en _paye les pots cassés_.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 1.)
-
-Cette expression proverbiale fait allusion à un jeu usité au moyen
-âge parmi les enfants. Ce jeu consistait à faire circuler rapidement,
-de proche en proche, un pot qu’il fallait élever en l’air avant de
-le transmettre à son voisin. Il se trouvait quelque maladroit qui le
-laissait tomber, et celui-là payait les pots cassés.
-
-Menot parle de ce jeu:
-
- «Le diable et le monde font comme les enfants qui jouent à la
- balle ou au _pot cassé_: ils se le passent de main en main; un
- des joueurs le lève bien haut et le laisse tomber, et le pot
- vole en éclats[69].»
-
- [69] «Diabolus et mundus faciunt sicut faciunt pueri ludentes ad
- pilam vel ad potum fractum: dant illum de manu in manum; elevabit
- quis potum alte, et cadere dimittet, et sic frangetur.»
-
- (_Sermones_, fol. 15.)
-
-
-POTAGE; POUR TOUT POTAGE, au sens figuré, uniquement:
-
- Vous n’êtes, _pour tout potage_, qu’un faquin de cuisinier.
-
- (_L’Av._ III. 6.)
-
-La Fontaine s’est servi, dans cette locution, du mot _besogne_ au lieu
-de _potage_. Le renard invite à dîner _madame la cigogne_:
-
- «Le galant, _pour toute besogne_,
- Avoit un brouet clair; il vivoit chichement.»
-
- (_Le Renard et la Cigogne._)
-
-Ailleurs il dit, _pour tout mets_:
-
- «Le renard dit au loup: Notre cher, _pour tout mets_
- J’ai souvent un vieux coq ou de maigres poulets.»
-
- (_Le Loup et le Renard._)
-
-
-POULE LAITÉE:
-
- Avec leur ton de _poule laitée_, et leurs trois petits brins de
- barbe relevés en barbe de chat!
-
- (_L’Av._ II. 7.)
-
-«On dit, pour se moquer d’un lâche, d’un sot qui se mêle du ménage
-des femmes; que c’est une _poule mouillée_, une _poule laitée_, un
-_tâte-poules_.» (TRÉVOUX.)
-
-
-POUR, faisant l’office de _seulement_:
-
- On nous fait voir que Jupiter n’a pas aimé _pour_ une fois.
-
- (_Pr. d’Él._ II. 1.)
-
- On est faite d’un air, je pense, à pouvoir dire
- Qu’on n’a pas _pour_ un cœur soumis à son empire.
-
- (_Fem. sav._ II. 3.)
-
-Pourquoi ces façons de parler sont-elles tout à fait hors d’usage, et
-cependant maintient-on encore _pour_ dans cette locution: Cela peut
-passer _pour une fois_, c’est-à-dire, une fois seulement? Ce sont là
-des inconséquences que les écrivains devraient tâcher d’empêcher, ou de
-corriger.
-
---POUR, au point de, jusqu’à:
-
- Ma foi, me trouvant las _pour_ ne pouvoir fournir
- Aux différents emplois où Jupiter m’engage....
-
- (_Amph._ prol.)
-
---POUR, en qualité de:
-
- Je suis auprès de lui gagé _pour serviteur_;
- Me voudriez-vous encor gager _pour précepteur_?
-
- (_L’Ét._ I. 9.)
-
- Et vous l’avez connu _pour gentilhomme_.
-
- (_B. gent._ IV. 5.)
-
-Cet emploi de _pour_ est encore usuel dans cette phrase, par exemple:
-Prendre _pour_ domestique. Connaître _pour_ gentilhomme, gager _pour_
-précepteur, ne sont guère que des applications du même principe. Ce
-qui appauvrit les langues, c’est justement de restreindre la valeur
-générale d’un mot à quelques formules particulières. Molière, non plus
-que Bossuet, ne se laisse jamais garrotter dans ces entraves, et c’est
-là peut-être le caractère essentiel de leur langue, et ce qui lui donne
-tant d’ampleur.
-
-Les Espagnols emploient de même _por_ devant un adjectif. Tirso de
-Molina intitule une de ses pièces: «El condemnado _por desconfiado_.»
-_Le damné pour déconfès_, pour être mort sans confession, en qualité de
-déconfès.
-
---POUR (un infinitif) marquant, non le but, mais la cause, comme _parce
-que_:
-
- Moi...
- Trahir mes sentiments, et, _pour être en vos mains_,
- D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains!
-
- (_D. Garcie._ II. 6.)
-
-_Parce que je suis en vos mains_, et non _afin d’être en vos mains_.
-
- Je hais ces cœurs pusillanimes, qui, _pour trop prévoir_ les
- suites des choses, n’osent rien entreprendre.
-
- (_Scapin._ III. 1.)
-
-Parce qu’ils prévoient trop.
-
- Tous les désordres, toutes les guerres n’arrivent que _pour
- n’apprendre pas_ la musique.
-
- (_B. gent._)
-
-_Parce qu’on_ n’apprend pas, et non, _afin de ne_ pas apprendre.
-
- C’est _pour nous attacher_ à trop de bienséance
- Qu’aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir.
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-_Parce que nous nous attachons_, et non, _afin de nous attacher_.
-
- Et je ne fuis sa main que _pour le trop chérir_.
-
- (_Fem. sav._ V. 5.)
-
- On ne s’avise point de défendre la médecine _pour avoir été
- bannie de Rome_, ni la philosophie _pour avoir été condamnée
- publiquement dans Athènes_.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
-_Parce qu’elle_ a été bannie, _parce qu’elle_ a été condamnée.
-
-Pascal dit de même:
-
- «La durée de notre vie n’est-elle pas également et infiniment
- éloignée de l’éternité _pour_ durer dix ans davantage?»
-
- (_Pensées._ p. 298.)
-
-C’est-à-dire: Notre vie, parce qu’elle aura duré dix ans de plus ou de
-moins, ne sera-t-elle pas toujours aussi éloignée de l’éternité? Ce
-tour, dans Pascal, me paraît un peu obscur, peut-être à cause de la
-désuétude.
-
- «Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments
- entendent de si loin nos chevaux hennir, et conçoivent _pour
- les entendre_?»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
---POUR, uni à l’auxiliaire _être_. (Voyez ÊTRE POUR.)
-
---POUR L’AMOUR DE, en mauvaise part:
-
- Que tous ces jeunes fous me paroissent fâcheux!
- Je me suis dérobée au bal _pour l’amour d’eux_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 9.)
-
---POUR CERTAIN:
-
- Tous les bruits de Léon annoncent _pour certain_
- Qu’à la comtesse Ignès il va donner la main.
-
- (_D. Garcie._ I. 2.)
-
---POUR CE QUI EST DE CELA, sans relation à rien, et en forme
-d’exclamation, comme _en vérité_:
-
- _Pour ce qui est de cela_, la jalousie est une étrange chose!
-
- (_G. D._ I. 6.)
-
-
-POURQUOI..., ET QUE...:
-
- GEORGETTE.
-
- Oui; mais _pourquoi_ chacun n’en fait-il pas de même,
- _Et que_ nous en voyons qui paroissent joyeux
- Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsieux?
-
- (_Éc. des fem._ II. 3.)
-
-Le second vers répond à cette tournure: _et comment se fait-il que..._
-Rien n’est plus naturel que ce changement subit de construction au
-milieu d’une phrase, comme rien n’est plus fréquent dans le discours
-familier.
-
-Néanmoins, ce qui peut passer dans la bouche de Georgette n’est-il pas
-trop abandonné sous la plume de Voltaire commentant Corneille?
-
- --«Pourquoi dit-on _prêter l’oreille_, ET QUE _prêter les yeux_
- n’est pas français?»
-
- (Sur le vers 27, sc. V, act. 3, de _Rodogune_.)
-
-
-POURSUIVRE A, continuer à:
-
- Il ne faut que _poursuivre à garder le silence_.
-
- (_Mis._ V. 3.)
-
-
-POUR UN PEU, pour un moment:
-
- Souffrez que j’interrompe _pour un peu_ la répétition.
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-
-POUR VOIR, adverbialement:
-
- Ayez recours, _pour voir_, à tous les détours des amants.
-
- (_G. D._ I. 6.)
-
-
-POUSSER, absolument, insister:
-
- _Pousse_, mon cher marquis, _pousse_.
-
- (_Critique de l’École des fem._ 7.)
-
- _Poussez_, c’est moi qui vous le dis.
-
- (_G. D._ I. 7.)
-
---POUSSER LES CHOSES:
-
- N’allez point _pousser les choses_ dans les dernières violences
- du pouvoir paternel.
-
- (_L’Av._ V. 4.)
-
- Voilà, mon gendre, comme il faut _pousser les choses_.
-
- (_G. D._ I. 8.)
-
- «Mais, mon père, qui voudroit _pousser cela_ vous
- embarrasseroit.»
-
- (PASCAL. 9e _Prov._)
-
---POUSSER QUELQU’UN, au sens moral; le pousser à bout:
-
- Vraiment _vous me poussez_; et, contre mon envie,
- Votre présomption veut que je l’humilie.
-
- (_Dép. am._ I. 3.)
-
- «_Vous me poussez!_--Bonhomme, allez garder vos foins.»
-
- (_Les Plaideurs._ I. 7.)
-
---POUSSER DES CONCERTS:
-
- _Poussons_ à sa mémoire
- _Des concerts_ si touchants,
- Que du haut de sa gloire
- Il[70] écoute nos chants.
-
- (_Am. magn._ 6e _intermède_.)
-
- [70] Le soleil, c’est-à-dire Louis XIV.
-
-Corneille a dit _pousser des harmonies_:
-
- «Des flûtes au troisième[71], au dernier des hautbois,
- «Qui tour à tour en l’air _poussoient des harmonies_
- «Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.»
-
- (_Le Ment._ I. 5.)
-
- [71] Bateau.
-
-Et Pascal, _pousser des imprécations_:
-
- «D’où vient, disent-ils, qu’on _pousse tant d’imprécations_...»
-
- (3e _Prov._)
-
---POUSSER LA SATIRE:
-
- Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire;
- Et vous pouvez _pousser contre moi la satire_.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
---POUSSER les tendres sentiments,--l’amusement:
-
- Il nous feroit beau voir, attachés face à face,
- _Pousser les tendres sentiments_!
-
- (_Amph._ I. 4.)
-
- Amphitryon, c’est trop _pousser l’amusement_.
-
- (_Ibid._ II. 2.)
-
---POUSSER SA CHANCE, SA FORTUNE, SON BIDET:
-
- J’avois beau m’en défendre, il a _poussé sa chance_.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
- Elle se rend à sa poursuite: il _pousse sa fortune_; le voilà
- surpris avec elle par ses parents.
-
- (_Scapin._ I. 6.)
-
- Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père;
- _Poussez votre bidet_, vous dis-je, et laissez faire.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
---POUSSER UNE MATIÈRE, creuser un sujet:
-
- Nous sommes ici _sur une matière_ que je serai bien aise que
- nous _poussions_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
-
-POUSSEUSES DE TENDRESSE:
-
- Héroïnes du temps, mesdames les savantes,
- _Pousseuses de tendresse_ et de beaux sentiments...
-
- (_Éc. des fem._ I. 5.)
-
-(Voyez POUSSER.)
-
-
-POUVOIR, verbe; IL NE SE PEUT QUE NE...:
-
- _Il ne se peut donc pas que tu ne sois_ bien à ton aise?
-
- (_D. Juan._ III. 2.)
-
-Pacuvius et Lucrèce ont dit _potestur_, au passif. _Non potestur quin_
-traduirait exactement _il ne se peut que ne_.
-
-(Voyez QUE dans cette formule IL N’EST PAS QUE, p. 333.)
-
---POUVOIR MAIS, sans exprimer _en_:
-
- Sur la tentation ai-je quelque crédit,
- Et _puis-je mais_, chétif, si le cœur leur en dit?
-
- (_Dép. am._ V. 3.)
-
-_Mais_ conserve dans cette locution le sens du latin _magis_. _Je n’en
-puis mais_, je ne puis davantage de cela, c’est-à-dire, touchant cela,
-_de hoc_.
-
---POUVOIR; substantif. (Voyez FAIRE SON POUVOIR.)
-
-
-PRATIQUE, manière de se conduire, intrigue, sourdes menées:
-
- O la fine _pratique_!
- Un mari confident!--Taisez-vous, as de pique.
-
- (_Dép. am._ V. 9.)
-
- Rentrez, pour n’ouïr point cette _pratique_ infâme.
-
- (_Éc. des mar._ I. 2.)
-
- Dans un petit couvent, loin de toute _pratique_,
- Je la fis élever selon ma politique.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- Ses _pratiques_, je crois, ne vous sont pas nouvelles.
-
- (_Amph._ prol.)
-
-
-PRATIQUER DES AMES, les travailler par des intrigues:
-
- Il a tenté Léon, et ses fidèles trames
- Des grands comme du peuple ont _pratiqué les âmes_.
-
- (_Don Garcie._ I. 2.)
-
-
-PRÉALABLE; AU PRÉALABLE:
-
- Je ne prétends point qu’il se marie, qu’_au préalable_ il n’ait
- satisfait à la médecine.
-
- (_Pourc._ II. 2.)
-
-
-PRÉCIEUSE, substantif. Molière prend toujours ce mot en mauvaise part:
-
- Voyez comme raisonne et répond la vilaine!
- Peste! _une précieuse_ en diroit-elle plus?
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-On voit que Molière avait déterminé de ruiner ce titre; mais il n’y va
-point brusquement; il garde quelque ménagement pour l’opinion publique,
-au moyen d’une distinction que tantôt il rappelle, tantôt il a soin
-d’oublier:
-
- Est-ce qu’il y a une personne qui soit plus véritablement
- ce qu’on appelle _précieuse, à prendre le mot dans sa plus
- mauvaise signification_?
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 2.)
-
- Le bel assemblage que ce seroit d’une _précieuse_ et d’un
- turlupin!
-
- (_Ibid._)
-
-Et cette dernière précieuse se trouve être «la plus grande façonnière
-du monde,» une femme d’un ridicule accompli dans ses manières comme
-dans son langage.
-
-Molière avait porté le premier coup aux précieuses en 1659; il revient
-à la charge quatre ans après: la _Critique de l’École des femmes_ est
-de 1663.
-
-
-PRÉCIPITÉ D’UN ESPOIR:
-
- Ah! madame, faut-il me voir _précipité
- De l’espoir glorieux_ dont je m’étois flatté?
-
- (_D. Garcie._ III. 2.)
-
-
-PREMIER; QUI PREMIER, qui le premier:
-
- Maudit soit _qui premier_ trouva l’invention
- De s’affliger l’esprit de cette vision!
-
- (_Sgan._ 17.)
-
-Latinisme: qui primus.
-
- «Nous verrons, volage bergere,
- «_Qui premier_ s’en repentira!»
-
- (DESPORTES.)
-
-_Premier_ s’employait aussi adverbialement:
-
- «Tout ce en Bretagne apparut
- Quand _premier_ la guerre y esmeut,
- L’an 300 quarante et un mil,
- Le derrain jour du mois d’apvril.»
-
- (_Chron. de Guill. de Saint-André._ v. 104.)
-
-Quand premièrement, pour la première fois.
-
- «Dieu _tout premier_, puis père et mère, honore.»
-
- (PYBRAC.)
-
-(Voyez plus bas PREMIER QUE.)
-
---LE PREMIER, le premier venu:
-
- Ma bague est la marque choisie
- Sur laquelle _au premier_ il doit livrer Célie.
-
- (_L’Ét._ II. 9.)
-
-Il semblerait qu’il s’agit de deux personnages, le premier et le
-second. La gêne de l’expression est trop visible.
-
---PREMIER QUE, avant, ou avant que:
-
- Et là, _premier que lui_ si nous faisons la prise,
- Il aura fait pour nous les frais de l’entreprise.
-
- (_L’Ét._ III. 7.)
-
- «_Premier que_ d’avoir mal, ils trouvent le remède.»
-
- (MALHERBE.)
-
-Trévoux cite ce dernier exemple et les suivants: «Il étoit au monde
-_premier que_ vous fussiez né.--Un moine n’oseroit sortir _que premier_
-il n’en ait demandé la permission.--En ce sens il vieillit.» (1740.)
-
-Dans l’origine, tous les adjectifs s’employaient adverbialement sans
-changer de forme: partir soudain; voir clair; tenir ferme; courir vite;
-parler net, haut, fort. Dans toutes ces locutions et les semblables,
-l’adjectif joue le rôle de l’adverbe. Ce privilége de l’adjectif
-subsiste encore en allemand et en anglais.
-
-_Premier_ pour _premièrement_ était donc une locution très-régulière
-et très-correcte. Quant à l’adjonction du _que_, _premier que_, pour
-_premièrement que_, elle est justifiée par cette réflexion fort simple,
-que _premier_ marque une comparaison, est un véritable comparatif; il
-est donc naturel qu’il en ait la construction et l’attribut.
-
-(Voyez aux mots FERME, FRANC, NET, POSSIBLE.)
-
-
-PRENDRE, choisir, préférer:
-
- Ai-je l’éclat ou le secret à _prendre_?
-
- (_Amph._ III. 3.)
-
---LE PRENDRE A (un substantif), s’en rapporter à...:
-
- _Si vous le voulez prendre aux usages_ du mot,
- L’alliance est plus grande entre pédant et sot.
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
---SE PRENDRE A (un infinitif), s’y prendre pour:
-
- Voyons d’un esprit adouci
- Comment _vous vous prendrez à soutenir_ ceci.
-
- (_Mis._ V. 4.)
-
---PRENDRE A TÉMOIN SI...:
-
- Je _prends à témoin_ le prince votre père _si_ ce n’est pas
- vous que j’ai demandée.
-
- (_Pr. d’Él._ V. 3.)
-
-(Afin qu’il dise) si ce n’est pas vous... etc.
-
---PRENDRE CRÉANCE EN QUELQU’UN:
-
- Et tâchez, comme _il prend en vous grande créance_,
- De le dissuader de cette autre alliance.
-
- (_Éc. des fem._ V. 6.)
-
---PRENDRE DROIT:
-
- Et je serois encore à nommer le vainqueur,
- Si le mérite seul _prenoit droit_ sur un cœur.
-
- (_D. Garcie._ I. 1.)
-
- Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer
- Contre ce qui _prend droit_ de vous trop alarmer.
-
- (_Ibid._ I. 5.)
-
- Et c’est ce qui chez vous _prend droit_ de m’amener.
-
- (_Éc. des mar._ II. 3.)
-
- Ah! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer,
- Aussitôt qu’on le voit, _prend droit_ de nous charmer!
-
- (_Pr. d’Él._ I. 1.)
-
- Il est très-assuré, sire, qu’il ne faut plus que je songe à
- faire des comédies, si les tartufes ont l’avantage; qu’ils
- _prendront droit_ par là de me persécuter plus que jamais.....
-
- (2e _Placet au Roi_.)
-
---PRENDRE EN MAIN:
-
- Tous les magistrats sont intéressés à _prendre cette affaire en
- main_.
-
- (_L’Av._ V. 1.)
-
---PRENDRE FOI SUR...:
-
- Mais je n’ai point _pris foi sur ces méchantes langues_.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
---PRENDRE GARDE A (un infinitif):
-
-C’est donner toute son attention à faire l’action marquée par cet
-infinitif:
-
- _Prenez bien garde_, vous, _à vous déhancher_ comme il faut, et
- _à faire bien des façons_.
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-_Prenez garde de_ marquerait le contraire, et le soin d’éviter.
-
-Les Latins avaient de même _vereor ut_ et _vereor ne_.
-
-Pascal dit _prendre garde que_, comme _observer_, _remarquer que_:
-
- «Les valets peuvent faire en conscience de certains messages
- fâcheux; n’avez-vous pas _pris garde que_ c’étoit seulement en
- détournant leur intention du mal, etc.....»
-
- (7e _Prov._)
-
---PRENDRE INTÉRÊT EN QUELQU’UN:
-
- Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
- Que l’_intérêt qu’en vous l’on s’avise de prendre_?
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
- Un ami qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
- Et qui sait l’_intérêt_ qu’_en_ vous j’ai lieu de _prendre_.
-
- (_Ibid._ V. 6.)
-
---PRENDRE LA VENGEANCE DE:
-
- Pour m’ouvrir une voie _à prendre la vengeance_
- _De_ son hypocrisie et de son insolence.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
---absolument pour _épouser la querelle_:
-
- Loin d’être les premiers à _prendre ma vengeance_,
- Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
- Et vous devez, en raisonnable époux,
- Être pour moi contre elle, et _prendre mon courroux_.
-
- (_Fem. sav._ II. 6.)
-
---PRENDRE LE FRAIS, choisir l’heure du frais:
-
- Pour arriver ici, mon père _a pris le frais_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 6.)
-
---PRENDRE LE PIED DE (un infinitif):
-
- De peur que, sur votre foiblesse, il ne _prenne le pied de vous
- mener_ comme un enfant.
-
- (_Scapin._ I. 3.)
-
---PRENDRE LOI DE QUELQU’UN:
-
- Il seroit beau vraiment qu’on le vît aujourd’hui
- _Prendre loi_ de qui doit la recevoir de lui!
-
- (_Éc. des fem._ V. 7.)
-
---PRENDRE PAR LES ENTRAILLES, au figuré, parlant de l’effet des ouvrages
-de l’esprit:
-
- Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui _nous prennent
- par les entrailles_, et ne cherchons point des raisonnements
- pour nous empêcher d’avoir du plaisir.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
---PRENDRE PEINE A (un infinitif):
-
- Tant pis encore de _prendre peine à dire des sottises_.
-
- (_Ibid._ 1.)
-
---PRENDRE PLAISIR DE (un infinitif):
-
- Car le ciel _a trop pris plaisir de m’affliger_.
-
- (_Dép. am._ II. 4.)
-
- Je _prends plaisir d’être seule_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.)
-
- Je pense qu’_il ne prend pas plaisir de_ nous voir.
-
- (_D. Juan._ III. 6.)
-
---PRENDRE SOIN A (un infinitif):
-
- C’est un étrange fait du _soin que vous prenez_,
- _A me venir_ toujours _jeter_ mon âge au nez.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
---PRENDRE VISÉE QUELQUE PART, diriger là son attention et ses efforts:
-
- Elle est sage, elle m’aime, et votre amour l’outrage.
- _Prenez visée_ ailleurs, et troussez-moi bagage.
-
- (_Ibid._ II. 9.)
-
---SE PRENDRE A QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, _s’y prendre pour la faire_:
-
- Elle _se prend_ d’un air le plus charmant du monde _aux choses_
- qu’elle fait.
-
- (_L’Av._ I. 2.)
-
---SE PRENDRE A QUELQU’UN DE, s’en prendre à lui, l’en accuser:
-
- C’est ainsi qu’_aux flatteurs_ on doit partout _se prendre_
- Des vices où l’on voit les humains se répandre.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-
-_PRÉPOSITION supprimée_, où l’usage moderne est de la répéter, soit
-devant un nom, soit devant un infinitif:
-
- . . . . . . On sait bien que Célie
- A causé des désirs _à_ Léandre _et Lélie_.
-
- (_L’Ét._ V. 13.)
-
-Nous dirions: à Léandre et à Lélie.
-
-Il n’y a dans Molière qu’un second exemple pareil à celui-ci,
-c’est-à-dire, où la préposition soit supprimée devant un substantif:
-
- La peste soit _de_ l’homme _et sa chienne de face_!
-
- (_Éc. des fem._ IV. 2.)
-
-Et de sa chienne de face.
-
- Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût
- _A_ juger sans étude et raisonner de tout;
- _A_ faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,
- Figure de savant sur les bancs d’un théâtre;
- _Y décider_ en chef, et faire du fracas
- A tous les beaux endroits qui méritent des _ah_!
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
-_A y décider._
-
- C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires,
- _A_ brûler constamment pour des beautés sévères;
- _A_ languir à leurs pieds _et souffrir_ leurs rigueurs;
- _A_ chercher le secours des soupirs et des pleurs,
- _Et tâcher_, par des soins d’une très-longue suite,
- D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
-
- (_Ibid._)
-
-Et _à_ souffrir, et _à_ tâcher.
-
- On n’a point _à_ louer les vers de messieurs tels,
- _A donner_ de l’encens à madame une telle,
- Et de nos francs marquis _essuyer_ la cervelle.
-
- (_Ibid._ III. 7.)
-
-_A essuyer_ la cervelle de nos marquis.
-
- Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens,
- Et sans aucun respect _faire_ cocus les gens!
-
- (_Sgan._ 8.)
-
-_A faire_ cocus les gens.
-
- Comme si j’étois femme _à violer_ la foi que j’ai donnée à un
- mari, _et m’éloigner_ jamais de la vertu que mes parents m’ont
- enseignée!
-
- (_G. D._ II. 10.)
-
- Le remède plus prompt où j’ai su recourir,
- C’est _de_ pousser ma pointe _et dire_ en diligence
- A notre vieux patron toute la manigance.
-
- (_Dép. am._ III. 1.)
-
- Trouves-tu beau, dis-moi, _de_ diffamer ma fille,
- _Et faire_ un tel scandale à toute une famille?
-
- (_Ibid._ III. 8.)
-
- Loin _d’_assurer une âme, _et lui fournir_ des armes....
-
- (_Ibid._ IV. 2.)
-
- Peux-tu me conseiller un semblable forfait,
- _D’_abandonner Lélie _et prendre_ ce malfait?
-
- (_Sgan._ 2.)
-
- Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur,
- C’est _de_ flatter toujours le foible de leur cœur,
- _D’_applaudir en aveugle à ce qu’ils veulent faire,
- _Et n’appuyer_ jamais ce qui peut leur déplaire.
-
- (_D. Garcie._ II. 1.)
-
- Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites,
- M’obliger _à_ l’aimer, _et souffrir_ ses visites?
-
- (_Éc. des mar._ II. 14.)
-
- En quelle impatience
- Suis-je _de_ voir mon frère _et lui conter_ sa chance!
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
- Mais je ne suis pas homme _à_ gober le morceau,
- _Et laisser_ le champ libre aux yeux d’un damoiseau.
-
- (_Éc. des fem._ II. 1.)
-
- Il ne veut obtenir
- Que le bien _de_ vous voir _et vous entretenir_.
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
- Employons ce temps _à répéter_ notre affaire, _et voir_ la
- manière dont il faut jouer les choses.
-
- (_Impromptu._ 1.)
-
- C’est _de_ ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende;
- _De_ le sacrifier, madame, à mon amour;
- Et de chez vous enfin _le bannir_ sans retour.
-
- (_Mis._ V. 2.)
-
- Je vous promets ici d’éviter sa présence,
- _De_ faire place au choix où vous vous résoudrez,
- _Et ne souffrir_ ses vœux que quand vous le voudrez.
-
- (_Mélicerte._ II. 4.)
-
- Mais mon secours pourra lui donner les moyens
- _De_ sortir d’embarras _et rentrer_ dans ses biens.
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
- Pour m’ouvrir une voie _à_ prendre la vengeance
- De son hypocrisie et de son insolence,
- _A_ détromper un père, _et lui mettre_ en plein jour
- L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
- Ce seroit mériter qu’il me la vînt ravir (l’occasion),
- Que _de_ l’avoir en main, _et ne m’en pas servir_.
-
- (_Ibid._)
-
- Un ordre _de_ vider d’ici, vous et les vôtres,
- _Mettre_ vos meubles hors, _et faire_ place à d’autres.
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
- On sait qu’une épître dédicatoire dit tout ce qu’il lui plaît,
- et qu’un auteur est en pouvoir d’aller saisir les personnes les
- plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers
- feuillets de son livre; qu’il a la liberté _de_ s’y donner
- autant qu’il veut l’honneur de leur estime, _et se faire_ des
- protecteurs qui n’ont jamais songé à l’être.
-
- (_Ép. déd. d’Amphitryon._)
-
-Cette tournure est ici d’autant plus remarquable, que l’épître est
-écrite avec un soin particulier, comme adressée au prince de Condé,
-aussi fin connaisseur dans les choses d’esprit que grand capitaine.
-
- Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence
- Que _de_ chanter _et m’étourdir_ ainsi?
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
- Il me prend des tentations _d’_accommoder son visage à la
- compote, _et le_ mettre en état de ne plaire de sa vie aux
- diseurs de fleurettes.
-
- (_G. D._ II. 4.)
-
- J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes
- Elle accommode mal les noms avec les verbes,
- Et redise cent fois un bas ou méchant mot,
- Que _de_ brûler ma viande, _ou saler_ trop mon pot.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
- Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,
- De cette indigne classe où nous rangent les hommes,
- _De_ borner nos talents à des futilités,
- _Et nous fermer la porte_ aux sublimes clartés.
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
- Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire,
- Que _de_ leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire,
- _Et vouloir_ les réduire à cette pureté.....
-
- (_Ibid._ IV. 2.)
-
-La multiplicité de ces exemples, tant en vers qu’en prose, fait assez
-voir que Molière, en supprimant en poésie la préposition une fois
-exprimée, ne cédait pas à la contrainte de la mesure; il suit la
-coutume de tous les écrivains du XVIIe siècle. Je n’en apporterai qu’un
-exemple; il est de la Fontaine, et curieux à cause de la longueur de
-la période, et du nombre de verbes devant lesquels il faut suppléer le
-_de_ mis au commencement.
-
- «Ésope, pour toute punition, lui recommanda _d’_honorer les
- dieux et son prince; _se rendre_ terrible à ses ennemis, facile
- et commode aux autres; _bien traiter_ sa femme, sans pourtant
- lui confier son secret; _parler peu, et chasser_ de chez soi
- les babillards; _ne se point laisser abattre_ au malheur;
- _avoir soin_ du lendemain....... surtout _n’être point envieux_
- du bonheur ni de la vertu d’autrui.......»
-
- (LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)
-
-
-PRESCRIT, fixé, déterminé d’avance, et non pas _ordonné_:
-
- Pensez-vous qu’à choisir de deux choses _prescrites_,
- Je n’aimasse pas mieux être ce que vous dites.....
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-C’est le sens du latin _præscriptus_, écrit d’avance.
-
-
-_PRÉSENT DU SUBJONCTIF_, en relation avec l’imparfait:
-
- _Seroit-ce_ quelque chose où je vous _puisse_ aider?
-
- (_Méd. m. l._ I. 5.)
-
-Ici l’imparfait _serait-ce_ est une forme convenue pour représenter
-le présent _est-ce_: _Est-ce_ quelque chose où je vous puisse aider?
-Ainsi, la correspondance des temps n’est réellement pas troublée.
-
-
-PRESSER QUELQU’UN D’UNE COURTOISIE:
-
- Toute _la courtoisie_ enfin _dont je vous presse_.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 4.)
-
-
-PRÊT A, près de, sur le point de:
-
- Je vous vois _prêt_, monsieur, _à_ tomber en foiblesse.
-
- (_Sgan._ 11.)
-
- Si c’est vous offenser,
- Mon offense envers vous n’est pas _prête à_ cesser.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
---PRÊT DE, disposé à, sur le point de:
-
- Ajoute que ma mort
- Est _prête d’expier_ l’erreur de ce transport.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
-Molière, en ce sens, a dit deux fois _prêt à_:
-
- Le voilà _prêt à faire_ en tout vos volontés.
-
- (_Ibid._ III. 8.)
-
- Et que me sert d’aimer comme je fais, hélas!
- Si vous êtes si _prête à ne le croire pas_?
-
- (_Mélicerte._ II. 3.)
-
-Mais son habitude est _prêt de_:
-
- Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense,
- je suis _tout prêt de mourir_ pour vous en venger.
-
- (_Pr. d’Él._ V. 2.)
-
- Vous n’avez qu’à parler, je suis _prêt d’obéir_.
-
- (_Mélicerte._ II. 5.)
-
- Et il n’y a pas quatre mois encore, qu’étant _toute prête
- d’être mariée_, elle rompit tout net le mariage....
-
- (_L’Av._ II. 7.)
-
- Je suis _prêt de_ soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
-
- (_Ibid._ V. 5.)
-
- Est-il l’heure de revenir chez soi quand le jour est _prêt de_
- paroître?
-
- (_G. D._ III. 11.)
-
-Quelques éditions modernes ont imprimé ici _près de_; cette correction,
-ou plutôt cette infidélité, est impossible dans les exemples qui
-précèdent.
-
-Tous les grands écrivains du XVIIe siècle ont employé _prêt de_ pour
-_disposé à_:
-
- «Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre;
- «Qu’il vienne me parler, je suis _prêt de l’entendre_.»
-
- (RACINE. _Phèdre._ V. 5.)
-
-Le bon usage donnait même la préférence à _prêt de_: «Lorsque _prêt_
-signifie _sur le point_, _prêt de_ est beaucoup meilleur.» (BOUHOURS,
-_Rem. nouv._)
-
- «Elle estoit _preste d’accoucher_.»
-
- (SCARRON. _Rom. com._ I. 13.)
-
- «Je le vis tout _prest d’abandonner_ son bucéphale, pour
- marcher à pied à la teste des fantassins.»
-
- (ST.-ÉVREMOND. _Conv. du P. Canaye._ éd. de Barbin, 1697.)
-
- LA SERRE.
-
- «Es-tu si _prêt d’écrire_?
-
- CASSAIGNE.
-
- Es-tu las d’imprimer?»
-
- (BOILEAU.)
-
- «Dites un mot, seigneur, soldats et matelots
- «Seront _prêts_ avec vous _de traverser_ les flots.»
-
- (CRÉBILLON. _Electre._)
-
- «Ce peuple, qui tant de fois a répandu son sang pour la patrie,
- est encore _prêt de suivre_ les consuls.»
-
- (VERTOY.)
-
- «Ils coururent chez un de ses oncles où il s’étoit retiré, et
- d’où il étoit _prêt de sortir_ pour aller se battre.»
-
- (FLÉCHIER. _Les Grands Jours_, p. 194.)
-
- «Elle (Psyché) étoit honteuse de son peu d’amour, toute _prête
- de réparer_ cette faute si son mari le souhaitoit, et quand
- même il ne le souhaiteroit pas.»
-
- (LA FONT. _Psyché._ l. 1.)
-
-C’est _paratus de_ au lieu de _paratus ad_. La première forme était
-celle qu’avait choisie le moyen âge:
-
- «S’il y est, il sera tout _prest
- «De vous payer_ à la raison.»
-
- (_Le Nouv. Pathelin._)
-
- «Ouy, mon amy, je suis _prest_
- «_De vous despescher_ vistement.»
-
- (_Ibid._)
-
- «Je suis _tout prest de recevoir_.»
-
- (_Ibid._)
-
-Les grammairiens modernes reconnaissent l’emploi de _prêt de_ dans tous
-les écrivains du XVIIe siècle, et, en le tolérant comme un archaïsme,
-ils s’avisent d’une distinction subtile autant qu’elle est chimérique:
-_Prêt de_, disent-ils, s’employait pour _disposé à_, mais non jamais
-pour signifier _sur le point de_, car il fallait toujours alors mettre
-l’adverbe _près de_.
-
-On voit par les exemples de Molière la vanité de cette règle. _Ma
-mort est prête d’expier ce transport_;--_étant toute prête d’être
-mariée...._;--_le jour est prêt de paroître_; ne sont pas des phrases
-où l’on puisse substituer _disposé à_.
-
-La distinction rigoureuse et constante entre l’adverbe _près_
-(_presso_) et l’adjectif prêt (_paratus_) paraît être venue tard:
-c’est un des résultats heureux, je crois, de l’analyse moderne.
-Auparavant on ne distinguait pas entre deux mots que l’oreille
-identifie; et quant aux compléments _à_ ou _de_, comme ils
-s’employaient sans cesse et correctement l’un pour l’autre, ils ne
-pouvaient qu’entretenir la confusion, loin de l’empêcher.
-
-
-PRÊTE-JEAN:
-
-C’est ainsi que Molière écrit, et non _prêtre Jean_, personnage qui est
-appelé, dans les chroniques latines, _presbyter Joannes_, et _pretiosus
-Joannes_. J. Scaliger était pour le dernier.
-
- Ce qui s’agite dans les conseils du _prête-Jean_ ou du Grand
- Mogol.
-
- (_Comtesse d’Escarb._ 1.)
-
-«On appela d’abord _prêtre Jean_ un prince tartare qui combattit
-Gengis. Des religieux envoyés auprès de lui prétendirent qu’ils
-l’avaient converti, l’avaient nommé _Jean_ au baptême, et même lui
-avaient conféré le sacerdoce: de là cette qualification de _prêtre
-Jean_, qui est devenue depuis, _on ne sait pourquoi_, celle d’un prince
-nègre, moitié chrétien schismatique et moitié juif. C’est de ce dernier
-qu’il est question ici.» (M. AUGER.)
-
-Voici à présent l’explication de Trévoux:
-
-«_Prestre Jean._ On appelle ainsi l’empereur des Abyssins, parce que
-autrefois les princes de ce pays étoient réellement prestres, et que le
-mot _Jean_, en leur langue, veut dire _Roi_.
-
-«..... Le nom de _prestre Jean_ est tout à fait inconnu en Éthiopie; et
-cette erreur vient de ce que ceux d’une province où ce prince réside
-souvent, quand ils lui veulent demander quelque chose, crient _Jean
-coi_, c’est-à-dire, _mon roi_.»
-
-C’est le cas de s’écrier aussi, avec le bonhomme Trufaldin:
-
- Oh! oh! qui des deux croire?
- Ce discours au premier est fort contradictoire.
-
-Ceux qui voudront en lire davantage sur le _prêtre_ ou _prête Jean_,
-peuvent consulter Du Cange au mot _Presbyter Joannes_.
-
-
-PRÉTENDRE QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE:
-
- C’est inutilement qu’_il prétend done Elvire_.
-
- (_D. Garcie._ I. 1.)
-
- Donnez-en à mon cœur _les preuves qu’il prétend_.
-
- (_Ibid._ I. 5.)
-
- Quoi! si vous l’épousez, elle pourra _prétendre
- Les mêmes libertés_ que fille on lui voit prendre?
-
- (_Éc. des mar._ I. 2.)
-
- Et par de prompts transports donne un signe éclatant
- De l’estime qu’il fait de _celle qu’il prétend_.
-
- (_Fâcheux._ II. 4.)
-
- Et la preuve après tout que je vous en demande,
- C’est de ne plus souffrir qu’Alceste _vous prétende_.
-
- (_Mis._ V. 2.)
-
- Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois _te prétendent_.
-
- (_Mélicerte._ I. 5.)
-
- Toutes vos poursuites auprès d’une personne _que je prétends_
- pour moi.
-
- (_L’Av._ IV. 3.)
-
-Molière a dit aussi PRÉTENDRE A QUELQU’UN:
-
- Il ne _prétend à vous_ qu’en tout bien et en tout honneur.
-
- (_Scapin._ III. 1.)
-
-Et PRÉTENDRE SUR QUELQUE CHOSE:
-
- Moi, madame? Et _sur quoi_ pourrois-je en rien _prétendre_?
-
- (_Mis._ III. 7.)
-
---A CE QUE JE PRÉTENDS, j’espère:
-
- Et vous n’y montez pas[72], _à ce que je prétends_,
- Pour être libertine et prendre du bon temps.
-
- (_Éc. des fem._ III. 2.)
-
- [72] Au rang de femme.
-
-
-PRÊTER LA MAIN A...:
-
- Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de _prêter
- la main_, comme vous faites, aux sottises de mon mari.
-
- (_B. gent._ IV. 2.)
-
-(Voyez au mot DONNER, DONNER LA MAIN ou LES MAINS.)
-
---PRÊTER LE COLLET, soutenir une lutte:
-
- _Je vous prêterai le collet_ en tout genre d’érudition.
-
- (_Am. méd._ II. 4.)
-
-
-PRÉTEXTE A (un infinitif):
-
- Henriette, entre nous, est un amusement,
- Un voile ingénieux, _un prétexte_, mon frère,
- _A couvrir_ d’autres feux dont je sais le mystère.
-
- (_Fem. sav._ II. 3.)
-
-
-PRIER D’UNE FÊTE, y inviter:
-
- Pressez vite le jour de la cérémonie;
- J’y prends part, et déjà moi-même _je m’en prie_.
-
- (_Éc. des f._ V. 8.)
-
-
-PRINCIPAUTÉ; SA PRINCIPAUTÉ, comme _sa majesté_, _son altesse_, ou bien
-sa qualité de prince:
-
- MORON. Je l’ai trouvé un peu impertinent, n’en déplaise à _sa
- principauté_.
-
- (_Princ. d’Él._ III. 3.)
-
-
-PRISES; EN ÊTRE AUX PRISES, être près d’en venir aux prises:
-
- Souvent _nous en étions aux prises_;
- Et vous ne croiriez point de combien de sottises....
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
-
-PRODUIRE A QUELQU’UN, lui montrer, lui présenter:
-
- Quoi! deux Amphitryons ici _nous sont produits_!
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
- Voici l’homme qui meurt du désir de vous voir.
- En _vous le produisant_, je ne crains point le blâme
- D’avoir admis chez vous un profane, madame.
-
- (_Fem. sav._ III. 5.)
-
---SE PRODUIRE, se montrer:
-
- Ah, ah! cette impudente ose encor _se produire_?
-
- (_Ibid._ V. 3.)
-
-
-PROMENER, verbe neutre, sans le pronom réfléchi:
-
- Qu’on me laisse ici _promener_ toute seule.
-
- (_Am. magn._ I. 6.)
-
-Sur la suppression du pronom, voyez ARRÊTER.
-
---PROMENER QUELQU’UN SUR.... au figuré:
-
- Ma jalousie à tout propos
- _Me promène sur ma disgrâce_.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-Ramène ma pensée sur ma disgrâce.
-
-
-PROMETTRE, assurer:
-
- Je vous _promets_ que je ne saurois les donner à moins.
-
- (_Méd. m. l._ I. 6.)
-
-
-_PRONOM DE LA PREMIÈRE PERSONNE_, construit avec un verbe à la
-troisième:
-
- Et que me diriez-vous, monsieur, si c’étoit _moi_
- Qui vous _eût_ procuré cette bonne fortune?
-
- (_Dép. am._ III. 7.)
-
-Cette tournure ne choque pas, parce que _eût_ figure avec _c’était_,
-et non pas avec _moi_. Au reste, Molière a donné cela au besoin de la
-mesure, car, deux vers plus loin, il rentre dans la forme ordinaire:
-
- C’est _moi_, vous dis-je, _moi_, dont le patron le sait,
- Et qui vous _ai_ produit ce favorable effet.
-
- (_Ibid._ III. 7.)
-
-Molière a employé encore ailleurs cette discordance de personnes:
-
- Ce ne seroit pas _moi_ qui _se feroit_ prier.
-
- (_Sgan._ 2.)
-
- En ce cas, c’est _moi_ qui _se nomme_ Sganarelle.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
- _Nous_ chercherons partout à trouver à redire,
- Et _ne verrons_ que nous qui _sachent_ bien écrire.
-
- (_Fem. sav._ III. 2.)
-
-Molière mettait ici le verbe en accord avec le pronom relatif,
-qui désigne en effet la 3e personne. L’usage prescrit absolument
-aujourd’hui le verbe à la 1re personne, _qui sachions_. Au surplus,
-comme la mesure eût été la même, on est induit à penser que du temps de
-Molière la règle n’était pas encore fixée sur ce point.
-
-
-_PRONOM RÉFLÉCHI_, supprimé:
-
- Les mauvais traitements qu’il me faut endurer
- Pour jamais de la cour me feroient _retirer_.
-
- (_Fâcheux._ III. 2.)
-
- Je ne feindrai point de vous dire que le hasard _nous a fait
- connoître_ il y a six jours.
-
- (_Mal. im._ I. 5.)
-
-Molière a voulu fuir le mauvais effet de la répétition _nous a fait
-nous connoître; me feroient me retirer_. Il pouvait dire, _nous a
-fait connoître l’un à l’autre_; mais il a pensé que la rapidité de
-l’expression ne faisait ici rien perdre à la clarté, et pour un
-dialogue était assez correcte.
-
-J’observe que les bons écrivains du XVIIe siècle n’expriment jamais
-qu’une fois le pronom personnel, quand la tournure de la phrase et
-l’emploi d’un verbe réfléchi sembleraient, comme ici, exiger qu’il fût
-exprimé deux fois.
-
-
-_PRONOM RELATIF_, séparé de son substantif:
-
- Et j’ai des _gens_ en main _que_ j’emploierai pour vous.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
- Tandis que _Célimène_ en ses liens s’amuse,
- _De qui_ l’humeur coquette et l’esprit médisant
- Semblent donner si fort dans les mœurs d’à présent.
-
- (_Ibid._ I. 1.)
-
-Ce tour est si fréquent dans Molière et dans tous les écrivains du
-XVIIe siècle, qu’il a paru superflu d’en rassembler ici d’autres
-exemples.
-
-
-PROPOS; METTRE DANS LE PROPOS:
-
- Et, pour ne vous point _mettre_ aussi _dans le propos_...
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
-
-PROPRE, au sens d’_élégant_, _paré_:
-
- DORANTE. Comment, monsieur Jourdain, vous voilà le plus
- _propre_ du monde!
-
- (_B. gent._ III. 4.)
-
-
-PROU, adverbe, beaucoup; archaïsme:
-
- J’ai _prou_ de ma frayeur en cette conjecture.
-
- (_L’Ét._ II. 5.)
-
-_Prou_, par apocope de _proufit_ (_profit_). En italien, _pro_ n’est que
-substantif: _Buon pro vi faccia._--Bon prou vous fasse.
-
-La _Civilité puérile et honnête_ apprenait aux enfants à dire à leurs
-père et mère, après les grâces, _prouface_, c’est-à-dire, _bon prou
-vous fasse_; que ce repas vous profite.
-
-En français, _prou_ fait aussi l’office d’adverbe, comme ces autres
-substantifs monosyllabes, _pas_, _point_, _mie_, _trop_, _rien_.
-
-(Voyez PAS; RIEN.)
-
- «L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou,
- «Qu’ils ne se goberoient leurs petits _peu ni prou_.»
-
- (LA FONT. _L’Aigle et le Hibou._)
-
-
-PRUNES; POUR DES PRUNES, pour rien:
-
- CLIMÈNE. Ce _le_, où elle s’arrête, n’est pas mis _pour des
- prunes_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
-
-Molière prête à Climène cette trivialité, pour faire un contraste
-plaisant avec le superbe néologisme de cette précieuse, et l’importance
-qu’elle attache à ce _le_.
-
-La même intention paraît dans Sganarelle, qui, interrogé au plus fort
-de son chagrin, répond:
-
- Si je suis affligé, ce n’est pas _pour des prunes_.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
- ARNOLPHE.
-
- Diantre, _ce ne sont pas des prunes_ que cela!
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
-
-PUBLIER POUR (un adjectif), faire passer publiquement pour...:
-
- Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui _la publie
- partout pour épouvantable_? (la comédie de _l’École des
- femmes_).
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
-
-PUER SON ANCIENNETÉ:
-
- ... Ah! _sollicitude_ à mon oreille est rude;
- Il _put_ étrangement son ancienneté.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-Ce présent se dérive de la forme _puir_, qui est la primitive; _puer_
-est moderne. «C’est _puir_ que sentir bon.» (MONTAIGNE.)
-
-«PUER ou PUÏR, verbe neutre. L’Académie ne parle que de _puer_,
-et point du tout de _puir_. Danet en parle comme l’Académie; mais
-Richelet, aussi bien que Furetière, les admet tous deux, en disant
-que ce sont deux verbes défectueux; que _puïr_ ne se dit point à
-l’infinitif, mais seulement _puer_, et qu’ils empruntent l’un de
-l’autre quelques temps. Quoi qu’il en soit, on ne conjugue point _je
-pue_, ni _je puïs_, comme il semble qu’on devroit conjuguer; mais _je
-pus_, _tu pus_, _il put_.» (TRÉVOUX.)
-
-L’exemple tiré de Montaigne, auquel on en pourrait ajouter mille
-autres, prouve l’erreur de Richelet et de Furetière quant à l’infinitif
-_puïr_: ils ont pris pour défectueux deux verbes très-complets chacun
-de sa part, mais différents d’âge. Les dernières lignes de Trévoux
-prouvent qu’en 1740 la forme moderne n’avait pas encore supplanté
-l’ancienne complétement, et que _puïr_ subsistait toujours dans le
-présent de l’indicatif. A plus forte raison, en 1672 Molière ne
-pouvait-il écrire, comme le mettent certaines éditions: «Il _pue_
-étrangement.....» (Voyez SENTIR.)
-
-
-PUNISSEUR; FOUDRE PUNISSEUR:
-
- Il ne veut le montrer qu’en tête d’une armée,
- Et tout prêt à lancer _le foudre punisseur_.
-
- (_D. Garcie._ I. 2.)
-
-
-PUNITION; FAIRE LA PUNITION DE... SUR...:
-
- Ils _en feront sur votre personne toute la punition_ que leur
- pourront offrir et les poursuites de la justice, et la chaleur
- de leur ressentiment.
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
-Molière dit de même, _faire la justice_ d’un crime.
-
-
-PURGER (SE) DE SA MAGNIFICENCE, l’expliquer, la justifier:
-
- L’autre, _pour se purger de sa magnificence_,
- Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
---SE PURGER D’UNE IMPOSTURE, en démontrer la fausseté:
-
- Votre Majesté juge bien elle-même...... quel intérêt j’ai enfin
- à _me purger de leur imposture_.
-
- (1er _Placet au roi_.)
-
-
-QUAND... ET QUE...:
-
- Enfin, _quand_ il (le ciel) exposeroit à mes yeux un miracle
- d’esprit, d’adresse et de beauté, _et que_ cette personne
- m’aimeroit avec toutes les tendresses imaginables; je vous
- l’avoue franchement, je ne l’aimerois pas.
-
- (_Pr. d’Él._ III. 4.)
-
- Oui, _quand_ Alexandre seroit ici, _et que_ ce seroit votre
- amant......
-
- (_Sicilien._ 12.)
-
- «_Quand_ un homme nous auroit ruinés, estropiés, brûlé nos
- maisons, tué notre père, _et qu’_il se disposeroit encore à
- nous assassiner...»
-
- (PASCAL. 14e _Prov._)
-
-Cette tournure paraît lâche et incorrecte. On observera dans la phrase
-de Pascal une autre négligence, c’est le même _nous_ servant à la fois
-comme accusatif et comme datif: _nous_ aurait ruinés, _nous_ aurait tué
-notre père.
-
-
-QUANT-A-MOI, substantif. (Voyez TENIR SON QUANT-A-MOI).
-
-
-QUASI, presque:
-
- Figurez-vous donc que Télèbe,
- Madame, est de ce côté.
- C’est une ville, en vérité,
- Aussi grande _quasi_ que Thèbe.
-
- (_Amph._ I. 1.)
-
-Ce mot a joui d’une grande faveur jusqu’à la fin du XVIIe siècle:
-
- «Nous sommes _quasi_ en tout iniques juges de leurs actions
- (des femmes).»
-
- (MONTAIGNE. III. 5.)
-
- «....... Notre grande méthode (de diriger l’intention), dont
- l’importance est telle, que j’oserois _quasi_ la comparer à la
- doctrine de la probabilité.»
-
- (PASCAL, 7e _Prov._)
-
- «Je ne me laisse pas emporter aux haines publiques, que je sais
- estre _quasi_ toujours injustes.»
-
- (VOITURE.)
-
- «L’amour n’a _quasi_ jamais bien establi son pouvoir qu’après
- avoir ruiné celui de nostre raison.»
-
- (ST.-ÉVREMOND.)
-
- «Le mot _quasi_ n’est pas mauvais, et il ne faut faire nul
- scrupule de s’en servir, surtout dans les discours de longue
- haleine.»
-
- (PATRU.)
-
-Là commencent les retours: Vaugelas, Ménage, Bouhours, Thomas
-Corneille, ont condamné _quasi_, les uns plus sévèrement, les autres
-moins; les plus indulgents ne l’ont toléré que par pitié.
-
-Le temps a donné gain de cause à Vaugelas, qui le proscrivait net, et
-le chassait du _beau langage_.
-
-
-QUE.
-
-Ce mot est entré dans la langue française pour y représenter 1°
-l’adverbe latin _quòd_;
-
-2° Les accusatifs du pronom relatif _qui_, _quæ_, _quod_, et le neutre
-_quid_;
-
-3° L’adverbe _quàm_ dans les formules de comparaison: plus pieux que
-vous, magis pius _quàm_ tu.
-
-Enfin, il figure dans quelques autres locutions qui ne sont point
-prises du latin, et sont des idiotismes de notre langue.
-
-Molière nous fournit des exemples de ces divers emplois de QUE; nous
-allons les rapporter dans l’ordre où ils viennent d’être mentionnés.
-
---QUE (_quòd_), entre deux verbes, tous deux à l’indicatif:
-
- Ah! madame, _il suffit_, pour me rendre croyable,
- _Que_ ce qu’on vous promet _doit_ être inviolable.
-
- (_D. Garcie._ I. 3.)
-
- _Est-il_ possible _que_ toujours _j’aurai_ du dessous avec elle?
-
- (_G. D._ II. 13.)
-
- _Est-il_ possible _que vous serez_ toujours embéguiné de vos
- apothicaires et de vos médecins?
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
-L’idée du second verbe énonce un fait certain, c’est pourquoi on
-met l’indicatif. Le doute, ou plutôt l’exclamation, s’exprime dans
-l’autre partie de la phrase. Vous serez toujours embéguiné des
-médecins;--j’aurai toujours du dessous avec elle;--cela est-il possible?
-
- «_Croyez-vous qu’_il _suffit_ d’être sorti de moi?»
-
- (CORN. _Le Menteur._)
-
-Il suffit d’être sorti de moi.--Le croyez-vous? La première proposition
-paraît incontestable à Dorante.
-
-Montaigne, parlant du nouveau monde, se sert de la même tournure:
-
- «Bien _crains-je que_ nous luy _aurons_ très fort hasté sa
- ruine par nostre contagion, et _que nous luy aurons_ bien cher
- vendu nos opinions et nos arts!»
-
- (MONTAIGNE. III. 6.)
-
-Observez que dans tous ces exemples le premier verbe est au présent de
-l’indicatif, et le second au futur.
-
---QUE pour _de ce que_, répondant au latin _quòd_, adverbe; S’OFFENSER
-QUE (suivi d’un autre verbe):
-
- Et cet arrêt suprême
- Doit m’être assez touchant pour ne pas _s’offenser
- Que_ mon cœur par deux fois _le fasse répéter_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 14.)
-
- Vous aurez la consolation _qu’elle_ sera morte dans les formes.
-
- (_Am. méd._ II. 5.)
-
-Hoc erit tibi solamen _quòd_..... Cette consolation (savoir) que elle
-sera morte... etc.
-
- Voilà qui m’étonne, _qu’en_ ce pays-ci les formes de la justice
- ne soient point observées.
-
- (_Pourc._ III. 2.)
-
-La Fontaine a dit, par la même tournure, _prier que_ et _menacer que_.
-
- «Quelques voyageurs _le prièrent_, au nom de Jupiter
- hospitalier, _qu’il leur enseignât_ le chemin qui conduisoit à
- la ville....... Ésope _le menaça que_ ses mauvais traitements
- _seroient sus_.»
-
- (_Vie d’Ésope._)
-
-Cette construction est très-commode, et abrége un long détour; mais
-elle ne paraît pas admissible hors du dialogue ou du style familier.
-
---QUE dans cette formule, IL N’EST PAS QUE; c’est-à-dire, _pas possible
-que_:
-
- _Il n’est pas que_ vous ne sachiez quelques nouvelles de cette
- affaire.
-
- (_L’Av._ V. 2.)
-
-Le comte de Foix, dit Froissart, fit mourir dans des supplices
-horribles quinze de ses serviteurs:
-
- «Et la raison que il y mist et mettoit estoit telle: que _il ne
- pouvoit estre que_ ils ne sceussent de ses secrets.»
-
- (FROISSART, liv. III.)
-
-Les Latins ont de même employé _quòd_ et _quin_. «Hoc est _quòd_ ad
-vos venio.» (PLAUTE.) C’est cela _que_ je viens à vous.--«Non possum
-_quin_ exclamem.» (CICÉRON.) Je ne peux _que_ je ne m’écrie.
-
-(Voy. POUVOIR.)
-
---QUE, ouvrant une formule de souhait (en latin QUOD UTINAM,
-Salluste.)
-
- _Que_ puissiez vous avoir toutes choses prospères!
-
- (_Dép. am._ III. 4.)
-
- _Que_ maudit soit l’amour, et les filles maudites
- Qui veulent en tâter, puis font les chatemites!
-
- (_Dép. am._ V. 4)
-
- Le pauvre homme! Allons vite en dresser un écrit,
- Et _que puisse_ l’envie en crever de dépit!
-
- (_Tart._ III. 7.)
-
-Cette locution s’explique par l’ellipse: _Je souhaite_, _je prie Dieu
-que_.... etc.
-
---QU’AINSI NE SOIT, espèce de formule oratoire au commencement d’une
-phrase, comme le _verum enimvero_ de Cicéron (déjà surannée du temps de
-Molière):
-
- 1er MÉDECIN.
-
- _Qu’ainsi ne soit_: pour diagnostique incontestable de ce que
- je dis.....
-
- (_Pourc._ I. 11.)
-
---QUE pour _à ce que_, dans ces formules, QUE JE CROIS, QUE JE PENSE:
-
- Vous n’avez pas été sans doute la première,
- Et vous ne serez pas, _que je crois_, la dernière.
-
- (_Dép. am._ III. 9.)
-
- Vous devez, _que je croi_,
- En savoir un peu plus de nouvelles que moi.
-
- (_Ibid._)
-
- On aura, _que je pense_,
- Grande joie à me voir après dix jours d’absence.
-
- (_Éc. des fem._ I. 2.)
-
- Parbleu! vous êtes fou, mon frère, _que je croi_.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
- Vous n’aurez, _que je crois_, rien à me repartir.
-
- (_Ibid._ IV. 4.)
-
- Vous n’êtes pas d’ici, _que je crois_?
-
- (_G. D._ I. 2.)
-
- Je n’ai pas besoin, _que je pense_, de lui recommander de la
- faire agréable.
-
- (_Ibid._ II. 5.)
-
- Je m’y suis pris, _que je crois_, de toutes les tendres
- manières dont un amant se peut servir.
-
- (_Am. magn._ I. 2.)
-
-L’usage a prévalu de supprimer dans ces formules le _que_ comme
-surabondant.
-
---QUE JE SACHE:
-
- Il n’est point de destin plus cruel, _que je sache_.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-Traduction rigoureuse de la formule latine _quod sciam_.
-
---QUE répondant au neutre _quod_, dans N’AVOIR QUE FAIRE:
-
- Et vous êtes un sot de venir vous fourrer _où vous n’avez que_
- faire.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 2.)
-
- Je n’ai _que_ faire de votre aide.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 2.)
-
- Je n’ai _que_ faire de vos dons.
-
- (_L’Av._ IV. 5.)
-
---QUE répondant à l’ablatif du _qui_ relatif latin, où, auquel, dans
-lequel, par où:
-
- L’argent dans notre bourse entre agréablement;
- Mais _le terme_ venu _que_ nous devons le rendre,
- C’est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
-
- (_L’Ét._ I. 6.)
-
- Las! _en l’état qu’_il est, comment vous contenter?
-
- (_Ibid._ II. 4.)
-
- _A l’heure que_ je parle, un jeune Égyptien,
- Qui n’est pas noir pourtant.......
-
- (_Ibid._ IV. 9.)
-
- D’abord il a si bien chargé sur les recors,
- Qui sont gens d’ordinaire à craindre pour leur corps,
- Qu’_à l’heure que je parle_ ils sont encore en fuite.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
- Je la regarde en femme, _aux termes qu’_elle en est.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- Je regarde les choses _du côté qu’_on me les montre.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
-
- _De la façon qu’_elle a parlé, tout ce qu’elle en a fait a été
- sans dessein.
-
- (_Sicilien._ 16.)
-
- On se défend d’abord; mais, _de l’air qu’on s’y prend_,
- On fait entendre assez que notre cœur se rend.
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
- Est-il possible, notre gendre, qu’il n’y ait pas moyen de vous
- instruire _de la manière qu’_il faut vivre parmi les personnes
- de qualité?
-
- (_G. D._ I. 4.)
-
-_Quo modo_ vivendum sit.
-
- Nous voilà au temps, m’a-t-il dit, _que_ je dois partir pour
- l’armée.
-
- (_Scapin._ II. 8.)
-
- Et l’on vous a su prendre _par l’endroit seul que_ vous êtes
- prenable.
-
- (1er _Placet au roi_.)
-
-M. Auger fait ici la remarque suivante:
-
-«_Prendre_ et _prenable_, appartenant à deux propositions distinctes,
-devraient avoir chacun leur complément indirect, et ils n’en ont qu’un
-à eux deux. C’est là qu’est la faute. Il faudrait: On a su vous prendre
-_par l’endroit seul par lequel_....»
-
-Je sais bien que M. Auger est avec l’usage, au moins l’usage moderne,
-et Molière hors de cet usage; mais je ne crains pas de dire: Tant pis
-pour l’usage moderne! Qui ne voit l’immense avantage de ce rapide
-monosyllabe _que_ sur cette lourde et pesante tournure, _par l’endroit
-par lequel_?
-
-La raison alléguée par M. Auger en faveur de l’usage ne vaut rien.
-Qu’importe en effet que _prendre_ et _prenable_ n’aient pour eux deux
-qu’un seul complément, s’ils le gouvernent tous deux de même? _Prendre
-par_ un endroit; _prenable par_ un endroit. Et où prend-il lui-même
-cette loi, qu’il faut deux compléments lorsqu’il y a deux propositions
-distinctes? Enfin, peut-on dire qu’il y ait ici deux propositions
-distinctes? Ce sont là toutes arguties de grammairien. Pour faire voir
-la légitimité de la construction de Molière au point de vue de la
-logique, il n’y a qu’à traduire sa phrase en latin:--_Captus es quo
-loco capi poteras_.--Le _que_ n’est aussi exprimé qu’une fois.
-
-Voici un tableau qui fera comprendre, mieux que tous les raisonnements
-subtils, le jeu de ces relatifs QUI, QUE, QUOI. J’en puise les éléments
-dans la grammaire de Jehan Masset, imprimée à la suite du dictionnaire
-de Nicot (1606.)
-
-QUI, nominatif de tout genre et de tout nombre:
-
- { Le père }
- Exemples: { La mère } QUI vous aiment.
- { Les pères }
- { Les mères }
-
-QUE, accusatif de tout genre et de tout nombre:
-
- Exemples: { Le père, la mère } QUE vous aimez.
- { Les pères, les mères }
-
-QUE sert aussi pour les neutres _quid_ et _quod_. _Que_ dites-vous?
-(_quid_ dicis?) Ce _que_ je sais (_quod_ scio).
-
-QUOI, accusatif neutre.--_Quoi_ voyant, ou _ce que_ voyant..... _quod_
-cum videret.--_Quoi que_ vous disiez, littéralement en latin du moyen
-âge, _quid quod dicas_.
-
- «_De la façon enfin qu’_avec toi j’ai vécu,
- «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
-
- (CORN. _Cinna._)
-
- «_Au temps que_ les bêtes parloient.....»
-
- (LA FONTAINE.)
-
- «_Le jour suivant, que_ les vapeurs de Bacchus furent
- dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus trouver
- son anneau.»
-
- (Id. _Vie d’Ésope._)
-
- «Un jour viendra _que_ votre méchanceté ne trouvera point de
- retraite sûre, non pas même dans les temples.»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
-Un jour viendra _dans lequel_.
-
---QUE, suivi de _ne_, répondant au latin _quin_ ou _quin_ ou
-_quominus_:
-
- Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison,
- N’en sera point tiré _que_ dans cette sortie
- Il _n’_entraîne du mien la meilleure partie.
-
- (_Dép. am._ III. 3.)
-
- Entrez dans cette porte,
- Et sans bruit ayez l’œil _que_ personne _n’_en sorte.
-
- (_Éc. des mar._ III. 5.)
-
-Afin que personne, pour empêcher que personne n’en sorte.
-
- Il n’avouera jamais qu’il est médecin,..... _que_ vous _ne_
- preniez chacun un bâton.....
-
- (_Méd. m. lui._ I. 5.)
-
-_Quin_ baculum sumas: A moins que vous ne preniez un bâton.
-
- Je ne sais qui me tient, infâme,
- _Que_ je _ne_ t’arrache les yeux.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
-_Quin_ oculos tibi eripiam.
-
- Passe, mon pauvre ami, crois-moi,
- _Que_ quelqu’un ici _ne_ t’écoute.
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
- Sors vite, _que_ je _ne_ t’assomme.
-
- (_L’Av._ I. 3.)
-
- Allez vite, _qu’_il _ne_ nous voie ensemble.
-
- (_Pourc._ III. 1.)
---NE POUVOIR QUE... NE:
-
- Dans le fond, je suis de votre sentiment, et _vous ne pouvez
- pas que_ vous _n’_ayez raison.
-
- (_L’Av._ I. 7.)
-
-«Non possum quin exclamem.» (CICER.) Je ne puis que je ne m’écrie; je
-ne puis m’empêcher de m’écrier.
-
---QUE, répondant au latin _quàm_, _præterquàm_, _nisi_, excepté, sinon:
-
- Mais quoi! que feras-tu _que_ de l’eau toute claire?
-
- (_L’Ét._ III. 1.)
-
- Ont-elles répondu _que_ oui et non à tout ce que nous avons pu
- leur dire?
-
- (_Préc. rid._ 1.)
-
- Où trouver, sire, une protection _qu’_au lieu où je la viens
- chercher? et qui puis-je solliciter..... _que_ la source de la
- puissance et de l’autorité?
-
- (2e _Placet au roi_.)
-
- Je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi _que_
- ce qui peut être permis par l’honneur et la bienséance.
-
- (_L’Av._ IV. 1.)
-
- Descendons-nous tous deux _que_ de bonne bourgeoisie?
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
- «Je l’ai suivi (Planude), sans retrancher de ce qu’il a dit
- d’Ésope _que_ ce qui m’a semblé trop puéril.»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
---QUE répondant au latin _cum_, lorsque, tandis que:
-
- Il aime quelquefois sans qu’il le sache bien,
- Et croit aimer aussi, parfois _qu’_il n’en est rien.
-
- (_Mis._ IV. 1.)
-
-Tandis qu’il n’en est rien.
-
- Comment voudriez-vous qu’ils traînassent un carrosse, _qu’_ils
- ne peuvent pas se traîner eux-mêmes?
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
-Lorsqu’ils ne peuvent pas.
-
- Où me réduisez-vous, _que_ de me renvoyer à ce que voudront
- permettre, etc....
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
-Lorsque vous me renvoyez.
-
- Et la raison bien souvent les pardonne,
- _Que_ l’honneur et l’amour ne les pardonnent pas.
-
- (_Amph._ III. 8.)
-
---QUE _elliptique_; tel que, ou, adverbialement, tellement que, de
-telle sorte que:
-
- Je suis dans une colère, _que_ je ne me sens pas!
-
- (_Mar. for._ 6.)
-
-Telle, que je ne me sens pas.
-
- J’ai une tendresse pour mes chevaux, _qu’_il me semble que
- c’est moi-même.
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
-Telle, qu’il me semble....
-
- Suis-je faite d’un air, à votre jugement,
- _Que_ mon mérite au sien doive céder la place?
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-D’un tel air que mon mérite, etc.
-
- Et vous me le parez[73] tous deux _d’une manière,
- Qu’_on ne peut rien offrir qui soit plus précieux.
-
- (_Ibid._ I. 3.)
-
- [73] Le choix qu’ils font d’elle.
-
- «Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l’homme et la femme,
- que la crainte tenoit saisis _à un point qu’_ils n’avoient pas
- la force de nous remercier.»
-
- (_Gil Blas._ liv. V. ch. 2.)
-
- On lève des cachets, _qu’_on ne l’aperçoit pas.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-De telle sorte que l’on ne l’aperçoit pas.
-
- Souvent on se marie,
- _Qu’_on s’en repent après tout le temps de sa vie.
-
- (_Fem. sav._ V. 5.)
-
-Tellement, de telle façon que l’on s’en repent.
-
---QUE, relatif après _ce que_:
-
- Bon! voilà _ce qu’_il nous faut _qu’_un compliment de créancier.
-
- (_Don Juan._ IV. 2.)
-
---ET QUE... en relation avec _en_:
-
- J’_en_ suis persuadé,
- _Et que_ de votre appui je serai secondé.
-
- (_Fem. sav._ IV. 6.)
-
---QUE DIABLE:
-
- _Que diable_ est-ce là? Les gens de ce pays-ci sont-ils
- insensés?
-
- (_Pourc._ I. 12.)
-
-Il faut écrire _quel diable_, qu’on prononçait _queu diable_, et qu’on
-a fini par écrire _que diable_.
-
-(Voyez DIABLE.)
-
- Si vous n’êtes pas malade, _que diable_ ne le dites-vous donc!
-
- (_Méd. m. lui._ II. 9.)
-
-Dans cette construction, _que_ répond au latin _cur_. Pourquoi
-(diable!) ne le dites-vous donc? La véritable ponctuation serait
-d’isoler le mot _diable_: Que, diable! ne le dites-vous? _Quin_,
-ædepol, illud, aperis? (Voyez, p. 337, QUE suivi de _ne_.)
-
-On pourrait encore expliquer _que diable_ ne le dites-vous, _quel
-diable_ ne le dites-vous? c’est-à-dire, quel diable vous empêche de le
-dire? Ce serait une de ces constructions interrompues dont il y a des
-exemples dans toutes les langues, et surtout dans la nôtre.
-
---QUE NE, après _tarder_:
-
- Adieu; _il me tarde_ déjà _que je n’_aie des habits
- raisonnables, pour quitter vite ces guenilles.
-
- (_Mar. for._ 4.)
-
---QUE NON PAS, après _aimer mieux_:
-
- Et tout ce que vous m’avez dit, je l’aime bien mieux une feinte
- _que non pas_ une vérité.
-
- (_Pr. d’Él._ V. 2.)
-
---QUE... QUI:
-
- C’est vous, si quelque erreur n’abuse ici mes yeux,
- _Qu’_on m’a dit _qui_ vivez inconnu dans ces lieux.
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
- Mais, pour guérir le mal _qu’_il dit _qui_ le possède,
- N’a-t-il pas exigé de vous d’autre remède?
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
- Nous verrons si c’est moi _que_ vous voudrez _qui_ sorte.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
- Et c’est toi _que_ l’on veut _qui_ choisisses des deux.
-
- (_Mélicerte._ I. 5.)
-
- Je la recevrai comme un essai de l’amitié _que_ je veux _qui_
- soit entre nous.
-
- (_Sicilien._ 16.)
-
- Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce récit _qu’_on m’a dit
- _qui_ est si plaisant.....
-
- (_Scapin._ III. 1.)
-
-Ce gallicisme n’est pas élégant, mais il peut souvent être commode;
-c’est pourquoi il a été employé par de bons écrivains dans le style
-familier:
-
- «Et que pourra faire un époux
- «_Que_ vous voulez _qui_ soit nuit et jour avec vous?»
-
- (LA FONT. _Le Mal marié._)
-
-Ce tour, proscrit par la délicatesse raffinée des modernes, était
-encore d’usage au XVIIIe siècle; Voltaire lui-même ne fait point
-difficulté de s’en servir:
-
- «Voici cette épître de Corneille, _qu’_on prétend _qui_ lui
- attira tant d’ennemis.»
-
- (_Comment. sur l’Ép. à Ariste._)
-
-Si l’on essaye d’exprimer la même idée en termes différents, on verra
-ce que la tournure de Molière et de Voltaire offre d’avantageux.
-
---QUE construit avec un adjectif, dans le sens où les Espagnols disent
-_por_; _por grandes que sean los reyes..._ c’est-à-dire, encore que les
-rois soient grands, ou quels grands que soient les rois:
-
- Ma crainte toutefois n’est pas trop dissipée;
- Et, _doux que soit le mal_, je crains d’être trompée.
-
- (_Sgan._ 22.)
-
-Cette locution est elliptique; c’est comme s’il y avait, _et, quel doux
-que soit le mal_[74]. Pour l’euphonie et la rapidité, on avait fini par
-omettre _quel_; mais dans l’origine il était exprimé.
-
-(Voyez QUEL pour _tel.... que_, p. 341.)
-
- [74] Sur cette tmèse de _quel... que_, seule forme usitée au
- moyen âge, et corrompue par l’ignorance de l’âge suivant, voyez
- _des Var. du lang. fr._, p. 419, 420, 421.
-
-On doit regretter que ce tour élégant et concis n’ait pas été conservé,
-au lieu de ce pénible et raboteux _quelque... que_.
-
---QUE pour _ce que_, archaïsme:
-
- Voilà, voilà _que c’est_ de ne pas voir Jeannette,
- Et d’avoir en tout temps une langue indiscrète.
-
- (_L’Ét._ IV. 8.)
-
-(Voyez ÊTRE QUE DE, SI (un adjectif) QUE DE, SI PEU... QUE DE...
-etc., et ENRAGER QUE,--ÉTONNÉ QUE,--FAIRE SEMBLANT QUE,--GARDER
-QUE, etc.)
-
-
-QUEL, pour _tel... que_:
-
- Allez, allez, vous pourrez avoir avec eux (les médecins) _quel_
- mal il vous plaira.
-
- (_L’Av._ I. 8.)
-
-Les grammairiens sont unanimes à déclarer que c’est là _une faute
-grave_. Ils veulent: _tel_ mal _qu’_il vous plaira.
-
-Chez les Latins, _talis_ et _qualis_ étaient corrélatifs, ou se
-substituaient l’un à l’autre. Par exemple: _talis_ pater, _qualis_
-filius; ou bien: _qualis_ pater, _talis_ filius.
-
-Le peuple s’obstine à dire: Prenez _lequel que_ vous voudrez; venez à
-_quelle_ heure _qu’_il vous plaira. C’est la tradition de l’ancienne
-langue:
-
- «Parole a David, si lui dis que il elise de treis choses _quele
- que_ il volt mielz que je li face.
-
- «E li prophetes vint al rei, si li dist issi de part nostre
- seignur, e ruvad (rogavit) que il eleist (qu’il choisît,
- élisît) _quel_ membre _que_ il volsist.»
-
- (_Rois._ p. 217.)
-
-Supprimez par euphonie le _que_ relatif, vous avez la locution de
-Molière: Le prophète pria David de choisir _quel_ membre il voudrait
-que Dieu frappât.
-
-Mais au lieu de supprimer ce _que_ relatif, qui déjà n’était pas
-indispensable, l’usage moderne le redouble, et dit, avec une harmonie
-réellement barbare, _quelque... que_.
-
-(Voyez l’article suivant.)
-
---QUEL (un adj. ou un subst.) QUE, pour _quelque... que_:
-
- En _quel_ lieu _que_ ce soit, je veux suivre tes pas.
-
- (_Fâcheux._ III. 4.)
-
-C’est la véritable locution française, la seule qui ait du sens, et
-qu’autorisent les origines de la langue.
-
- «E Deu guardad David, _quel_ part _qu’_il alast.»
-
- (_Rois._ p. 148.)
-
- «E _quel_ part _qu’_il (Saül) se turnout, ses adversaires
- surmontout.»
-
- (_Ibid._ p. 52.)
-
- «De _quel_ forfait _que_ home out fait en cel tens.....»
-
- (_Loix de Guillaume le Conquer._)
-
-_Quelque_ forfait _que_ l’on ait commis en ce temps, l’église y est un
-asile.
-
- «_Quel_ deul _que_ j’en doie soufrir.»
-
- (_R. de Coucy._ v. 6151.)
-
- «Je m’en vois, dame! a Dieu le creatour,
- Comant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie.»
-
- (_Chanson du sire de Coucy_, dans le roman, vers 7413.)
-
-Les Anglais égorgent par surprise les Danois établis à Londres; des
-jeunes gens nobles, montés sur une nacelle, échappent à cette boucherie:
-
- «Emmi se colent par Tamise,
- «Ne lor nut tant nord est ne bise,
- «Qu’en Danemarche n’arrivassent,
- «_Queu_ mer orrible _qu’_il trovassent.»
-
- (_Benoist de S.-More._ _Chronique_, v. 27550.)
-
-Le vent ne leur nuisit pas tellement qu’ils n’arrivassent en Danemark,
-_quelle_ horrible mer _qu’_ils trouvassent.
-
- «En _quel_ oncques liu _que_ je soie.»
-
- (_La Violette_, p. 44.)
-
- «Avis li fu qu .I. angle de par Dieu li disoit
- «Qu’aler lessast Flourence _quel_ part _que_ ele voudroit.»
-
- (_Le dit de Flourence de Rome._)
-
-Froissart parlant de la cour du comte de Foix:
-
- «Nouvelles de _quel_ royaume ni (et) de _quel_ pays _que_ ce
- feust là dedans on y apprenoit.»
-
- (_Chron._ liv. III.)
-
-_Quelque... que_ est une locution dont il est impossible de rendre
-compte; elle échappe à toute analyse par son absurdité. Pourquoi ces
-deux _que_ l’un sur l’autre, et _quel_ invariable? Il appartenait à
-Molière de maintenir au milieu du XVIIe siècle la forme primitive.
-
-Il serait bien à souhaiter qu’on reprît l’ancien usage, et qu’on
-purgeât notre langue de cet affreux _quelque... que_.
-
-Nous avons vu Froissart, à la fin du XVe siècle, employer encore la
-vraie locution. A la même époque, je trouve déjà la mauvaise forme
-installée dans un chef-d’œuvre, dans la farce de Pathelin:
-
- A moy mesme pour _quelque_ chose
- _Que_ je te die ne propose........
- Dictes hardiment que j’affole
- Se je dis huy aultre parole
- A vous n’a quelque aultre personne,
- Pour _quelque_ mot _que_ l’en me sonne,
- Fors Bée que vous m’avez aprins.
-
- (_Pathelin._)
-
-Ainsi, dès la fin du XVe siècle, les deux locutions étaient en
-présence, et luttaient. Selon la marche des choses d’ici-bas, la pire
-devait l’emporter, et son triomphe ne se fit pas attendre. Le XVIe
-siècle, tant ses ardeurs de grec, de latin, d’italien et d’espagnol lui
-brouillaient la cervelle, n’entendait plus rien du tout à la première
-langue française; je ne suis donc pas surpris de voir la forme _quelque
-que_ mentionnée seule, et consacrée comme une règle dans la grammaire
-de Palsgrave (1530); c’est au folio 114 (_recto_), où l’auteur expose
-que l’on emploie indifféremment _quelque_ et _quelconque_. Voici ses
-exemples:
-
- «_Quelconque_ ou _quelque_ excusation _que_ vous alleguez, elle
- ne vous servira de rien.»
-
- «_Quelques_ dieux, ou _quelconques_ dieux _que_ ils soient.»
-
- «O deesse specieuse, _quelque_ tu soies, si m’engarderay à
- faire à aultruy _mencion quel conques_.»
-
-Ces exemples sont pris dans quelque traduction du latin, faite par un
-célèbre écrivain de l’époque.
-
-Vous observerez que Palsgrave recommande bien surtout de ne
-jamais faire accorder _quel_ dans _quelque_ ni _quelconque_. Si
-l’on trouve parfois dans les livres _quelle que_, _quelsconques_
-ou _quellesconques_, c’est, dit-il, par une grosse méprise des
-imprimeurs: «that was done by the errour of the printers.» Il fait de
-cette invariabilité une règle formelle, que l’âge suivant, avec son
-inconséquence ordinaire, a gardée pour _quelconque_, et violée pour
-_quelque_. Nous écrivons: une femme _quelconque_, sans faire accorder
-_quel_, et en le faisant accorder: _quelle que_ soit cette femme. Notre
-grammaire moderne ressemble à un écheveau mêlé.
-
---QUELQUE SOT, locution elliptique:
-
- LÉLIE.
-
- Tu te vas emporter d’un courroux sans égal.
-
- MASCARILLE.
-
- Moi, monsieur? _quelque sot!_ la colère fait mal.
-
- (_L’Ét._ II. 7.)
-
-C’est-à-dire, quelque sot s’emporterait; mais moi, non!
-
- Certes je t’y guettois!--_Quelque sotte_, ma foi!
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
-Quelque sotte y serait prise; mais non pas moi!
-
- Hé, _quelque sot!_ je vous vois venir.
-
- (_G. D._ II. 7.)
-
-
-QUÊTE, recherche; LA QUÊTE DE QUELQU’UN:
-
- Si bien qu’à _votre quête_ ayant perdu mes peines...
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
-A votre recherche.
-
-C’est le sens primitif du mot: _la quête du S. Graal_.
-
-
-QUI, se rapportant à un nom de chose, au lieu de _lequel_, que Molière
-et ses contemporains paraissent avoir évité autant que possible:
-
- J’ai conçu, digéré, produit un stratagème
- Devant _qui_ tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
- Doivent sans contredit mettre pavillon bas.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
- Et pourvu que tes soins, _en qui_ je me repose...
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
- Et contre cet assaut je sais un coup fourré,
- Par _qui_ je veux qu’il soit de lui-même enferré.
-
- (_Ibid._ III. 6.)
-
- Et de ces blonds cheveux, _de qui_ la vaste enflure
- Des visages humains offusque la figure.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
- Je veux une coiffure, en dépit de la mode,
- Sous _qui_ toute ma tête ait un abri commode.
-
- (_Ibid._)
-
- O trois ou quatre fois béni soit cet édit
- Par _qui_ des vêtements le luxe est interdit!
-
- (_Ibid._ 9.)
-
-Ce n’est pas que Molière ait sacrifié au besoin de la mesure:
-
- Oui, oui, votre mérite, _à qui_ chacun se rend....
-
- (_Ibid._)
-
-Il ne lui en eût pas coûté davantage de mettre _auquel_, si ce terme
-eût été alors plus juste et plus conforme à l’usage.
-
- Vous donner une main contre _qui_ l’on enrage.
-
- (_Fâcheux._ I. 5.)
-
- Cette liberté pour _qui_ j’avois des tendresses si grandes...
-
- (_Princ. d’Él._ IV. 1.)
-
- Une de ces injures pour _qui_ un honnête homme doit périr.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
- C’est un art (l’hypocrisie) _de qui_ l’imposture est toujours
- respectée.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
- L’honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs
- Par _qui_ vous débauchez ainsi les jeunes cœurs?
-
- (_Mélicerte._ II. 4.)
-
- Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret,
- Avec _qui_ pour toujours on est sûr du secret.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
-_Qui_ se rapporte à _feu_, et non pas à _gens_: avec lequel feu.
-
- N’oublie rien..... de ces caresses touchantes _à qui_ je suis
- persuadé qu’on ne sauroit rien refuser.
-
- (_L’Av._ IV. 1.)
-
- De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté,
- Des bassesses _à qui_ vous devez la clarté.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
---QUI _relatif_, séparé de son sujet:
-
- Sans ce trait falot,
- _Un homme_ l’emmenoit, _qui_ s’est trouvé fort sot.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
- Ah! sans doute, _un amour_ a peu de violence,
- _Qu’_est capable d’éteindre une si foible offense.
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
- La tête d’une femme est comme une _girouette_
- Au haut d’une maison, _qui_ tourne au premier vent.
-
- (_Ib._ IV. 2.)
-
- N’allez point présenter _un espoir_ à mon cœur,
- _Qu’_il recevroit peut-être avec trop de douceur.
-
- (_Mélicerte._ II. 3.)
-
- Nous perdons des _moments_ en bagatelles pures,
- _Qu’_il faudroit employer à prendre des mesures.
-
- (_Tart._ V. 3.)
-
- Il me faut aussi _un cheval_ pour monter mon valet, _qui_ me
- coûtera bien trente pistoles.
-
- (_Scapin._ II. 8.)
-
-C’est le cheval qui coûtera trente pistoles, et non le valet.
-
- Vous avez _notre mère_ en exemple à vos yeux,
- _Que_ du nom de savante on honore en tous lieux.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- _Nos pères_ sur ce point étoient gens bien sensés,
- _Qui_ disoient qu’une femme en sait toujours assez...
-
- (_Ibid._ II. 7.)
-
-Cette construction était une des plus usitées:
-
- «On ne parloit qu’avec transport de _la bonté_ de cette
- princesse, _qui_, malgré les divisions trop ordinaires dans les
- cours, lui gagna d’abord tous les esprits.»
-
- (BOSSUET. _Or. fun. de la duch. d’Orl._)
-
-_Qui_ ne se rapporte pas à la princesse, mais à sa bonté, qui lui
-gagnait tous les esprits.
-
- «Il a eu raison d’interdire _un prêtre_ pour toute sa vie,
- _qui_, pour se défendre, avoit tué un voleur d’un coup de
- pierre.»
-
- (PASCAL, 14e _Prov._)
-
- «Votre père Alby fit _un livre sanglant_ contre lui (le curé de
- St.-Nizier de Lyon), _que_ vous vendites vous-même, dans votre
- propre église, le jour de l’Assomption.»
-
- (_Id._ 15e _Prov._)
-
---QUI, répété disjonctivement pour _celui-ci_, _celui-là_:
-
- Ils n’ont pas manqué de dire que cela procédoit _qui_ du
- cerveau, _qui_ des entrailles, _qui_ de la rate, _qui_ du foie.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 9.)
-
- «_Qui_ lance un pain, un plat, une assiette, un couteau;
- «_Qui_ pour une rondache empoigne un escabeau.»
-
- (REGNIER. _Le Festin._)
-
-
-QUITTER SA PART A (un infinitif):
-
- La mienne (ma main), quoiqu’aux yeux elle semble moins forte,
- _N’en quitte pas sa part à le bien étriller_.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 9.)
-
---JE LE QUITTE:
-
- Ho! poussez. _Je le quitte_, et ne raisonne plus.
-
- (_Dép. am._ II. 1.)
-
- Oh! _je le quitte_.
-
- (_B. gent._ IV. 5.)
-
- Ah! _je le quitte_ maintenant, et je n’y vois plus de remède.
-
- (_G. D._ III. 13.)
-
-C’est-à-dire, je donne quittance du surplus; j’en ai assez, j’y
-renonce. _Le_ est ici au neutre, sans relation grammaticale.
-
- «La police feminine a un train mystérieux; il fault _le leur
- quitter_.»
-
- (MONTAIGNE. III. 5.)
-
-Le leur abandonner, ne s’en point mêler.
-
- «Mon père, lui dis-je, _je le quitte_, si cela est.»
-
- (PASCAL. 7e _Prov._)
-
---QUITTER A QUELQU’UN LA PLACE, LA PARTIE, la lui abandonner:
-
- Ma présence le chasse,
- Et je ferai bien mieux de _lui quitter la place_.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
- Mettez dans vos discours un peu de modestie,
- Ou je vais sur-le-champ _vous quitter la partie_.
-
- (_Ibid._ III. 2.)
-
- --«Adrian l’empereur, débattant avecques le philosophe
- Favorinus de l’interpretation de quelque mot, Favorinus _luy en
- quitta bientost la victoire_.»
-
- (MONT. III. 7.)
-
-On disait aussi _quitter quelqu’un de quelque chose_.
-
-Le baron de la Crasse, de Raymond Poisson, se vante de son talent à
-jouer la comédie; et pour en donner sur-le-champ un échantillon:
-
- «Autrefois j’ai joué dans les fureurs d’Oreste:
- «Tiens, tiens, voilà le coup...--_Nous vous quittons du reste._»
-
-Et le pelletier vantant ses fourrures à Patelin:
-
- «N’en payez ne denier ne maille,
- «Se vous en trouvez qui les vaille;
- «_Je vous en quitte_.»
-
- (_Le Nouv. Pathelin._)
-
-
-QUOI, adjectif neutre, pour _lequel_:
-
- Le grand secret pour _quoi_ je vous ai tant cherché.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Ce n’est pas le bonheur après _quoi_ je soupire.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
- Ces disputes d’âges, _sur quoi_ nous voyons tant de folles.
-
- (_Am. magn._ I. 2.)
-
- Voici de petits vers pour de jeunes amants,
- _Sur quoi_ je voudrois bien avoir vos sentiments.
-
- (_Fem. sav._ III. 5.)
-
- .... La dissection d’une femme, _sur quoi_ je dois raisonner.
-
- (_Mal. im._ II. 6.)
-
-Il est remarquable avec quel soin Molière fuit ce mot _lequel_.
-
-(Voyez LEQUEL évité.)
-
-«Selon Vaugelas, _quoi_, pronom relatif, est d’un usage fort élégant et
-fort commode pour suppléer au pronom _lequel_ en tout genre et en tout
-nombre. Et de ces deux locutions: le plus grand vice _à quoi_ il est
-sujet, ou bien _auquel_ il est sujet, il préférait la première.»
-(M. AUGER.)
-
-Vaugelas ne faisait ici que réduire en maxime l’usage de son temps.
-Pascal aime beaucoup à se servir de _quoi_:
-
- «C’est donc la pensée qui fait l’être de l’homme, et sans
- _quoi_ on ne le peut concevoir.»
-
- (_Pensées._ p. 43.)
-
- «Elles tiennent de la tige sauvage sur _quoi_ elles sont
- entées.»
-
- (_Ibid._ p. 153.)
-
- «Une base constante _sur quoi_ nous puissions édifier.»
-
- (_Ibid._ p. 296.)
-
- «Je manque à faire plusieurs choses _à quoi_ je suis obligé.»
-
- (_Ibid._ p. 355.)
-
-
-RACCROCHER (SE), absolument:
-
- Cet homme me rompt tout!--Oui, mais cela n’est rien;
- Et de _vous raccrocher_ vous trouverez moyen.
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
-
-RAGE; FAIRE RAGE, faire l’impossible:
-
- Notre maître Simon.... dit qu’_il a fait rage_ pour vous.
-
- (_L’Av._ II. 1.)
-
-Ou au pluriel:
-
- C’est un drôle qui _fait des rages_!
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
-
-RAGOUT, figurément:
-
- Je voudrois bien savoir _quel ragoût il y a_ à eux?
-
- (_L’Av._ II. 7.)
-
- Un amant aiguilleté _sera pour elle un ragoût_ merveilleux.
-
- (_Ibid._)
-
-Cette métaphore est mise dans la bouche de Frosine.
-
-
-RAISON; LA RAISON, pour _la justice_, _ce qui est raisonnable_:
-
- Je pense, Dieu merci, qu’on vaut son prix comme elles;
- Que, pour se faire honneur d’un cœur comme le mien,
- Ce n’est pas _la raison_ qu’il ne leur coûte rien.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
- Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de _la
- raison_.
-
- (_G. D._ II. 1.)
-
---RAISON EN DÉBAUCHE, c’est-à-dire, égarée comme on l’est par la
-débauche:
-
- _Une raison_ malade, et toujours _en débauche_.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
---FAIRE RAISON, venger équitablement:
-
- Une bonne potence _me fera raison_ de ton audace.
-
- (_L’Av._ V. 4.)
-
-_Faire raison_, dans le langage bachique, tenir tête à un buveur qui
-vous provoque:
-
- «Tous trois burent d’autant: l’ânier et le grison
- _Firent_ à l’éponge _raison_.
-
- (LA FONT. _L’Ane chargé d’éponges._)
-
-
-RAISONNANT, adjectif, raisonneur:
-
- Je vous trouve aujourd’hui bien _raisonnante_!
-
- (_Mal. im._ II. 7.)
-
-
-RAJUSTER (SE), se raccommoder:
-
- Ils goûtent le plaisir de _s’être rajustés_.
-
- (_Amph._ III. 2.)
-
-
-RAMASSER (SE) EN SOI-MÊME, au sens moral:
-
- Lorsque, _me ramassant tout entier en moi-même_,
- J’ai conçu, digéré, produit un stratagème...
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
- «Je prie Dieu, lorsque je sens que je m’engage dans ces
- prévoyances, de me renfermer dans mes limites; _je me ramasse
- dans moi-même_, et je trouve que je manque à faire plusieurs
- choses..... etc.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 67.)
-
-
-RAMENTEVOIR, archaïsme, remettre en l’esprit, rappeler:
-
- Ne _ramentevons rien_, et réparons l’offense.
-
- (_Dép. am._ III. 4.)
-
-Le présent de l’indicatif est _je ramentois_, _tu ramentois_, etc.
-
- «Ceste opinion me _ramentoit_ l’experience que nous avons.»
-
- (MONTAIGNE. II. 12.)
-
-Les racines sont _ad mentem habere_, précédées du _re_ itératif.
-
-«Ménage le tire de _ramentaire_.» (TRÉVOUX.) Mais d’où tire-t-on
-_ramentaire_, et où le trouve-t-on?
-
-
-RANGER QUELQU’UN, avec ou sans complément indirect:
-
- Il faut avec vigueur _ranger les jeunes gens_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 7.)
-
- Et que je ne sache pas trouver le moyen de _te ranger à ton
- devoir_?
-
- (_Méd. m. lui._ I. 1.)
-
- Ne vous mettez pas en peine: _je la rangerai bien_.
-
- (_Mal. im._ II. 8.)
-
---RANGER AU DESTIN, réduire au destin:
-
- Et _ne me rangez pas à l’indigne destin_
- De me voir le rival de monsieur Trissotin.
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
-
-RAPATRIAGE et RAPATRIER:
-
- Veux-tu qu’à leur exemple ici
- Nous fassions entre nous un peu de paix aussi,
- Quelque petit _rapatriage_?
-
- (_Amph._ II. 7.)
-
- Pour couper tout chemin à nous _rapatrier_,
- Il faut rompre la paille.
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-
-RAPPORTER; SE RAPPORTER, pour _s’en rapporter_:
-
- Je veux bien aussi _me rapporter_ à toi, maître Jacques, de
- notre différend.
-
- (_L’Av._ IV. 4.)
-
-
-RATE; DÉCHARGER SA RATE:
-
- Il faut qu’enfin j’éclate,
- Que je lève le masque et _décharge ma rate_.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-
-REBOURS; CHAUSSÉ A REBOURS, métaphoriquement:
-
- Tout ce que vous avez été durant vos jours,
- C’est-à-dire, un esprit _chaussé tout à rebours_.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
-_Rebours_ est un substantif comme _revers_; aussi dit-on, _au rebours
-de..._ _A rebours_ est une sorte d’adverbe composé, et, en cette
-qualité, ne reçoit point de complément.
-
-_Rebours_ était aussi un adjectif, faisant au féminin _rebourse_:
-
- «Madame, je vous remercie
- «De m’avoir esté si _rebourse_.»
-
- (MAROT.)
-
-De m’avoir été si farouche, si intraitable.
-
-Enfin il y avait le verbe _rebourser_, qui existe encore sous la forme
-_rebrousser_; et je ne doute même pas qu’on ne l’ait toujours prononcé
-de la sorte, comme on a toujours dit _du fromage_ et des _brebis_,
-lorsqu’on écrivait _du formage_ et des _berbis_, à cause de _forma_
-et _verveces_. On a fini par transposer sur le papier l’_r_ qu’on
-transposait dans la prononciation, pour éviter la double consonne. Ce
-point est développé dans les _Variations du langage français_, p. 30.
-
-Mais _rebourser_ ou _rebrousser_, d’où vient-il?
-
-Je conjecture que l’_r_ y est parasite, comme on en a des exemples dans
-plusieurs mots[75]; et que _rebrousser_ est le même que _reboucher_,
-qui signifie, dans la vieille langue, _émousser_, au propre et au
-figuré:
-
- «Puisse être à ta grandeur le destin si propice,
- «Que ton cœur de leurs traits _rebouche_ la malice!»
-
- (REGNIER.)
-
-Que ton cœur émousse leurs traits; que leurs traits _rebroussent_ sur
-ton cœur.
-
- [75] Chartre, registre, esclandre, chaufferette (chauffrette), de
- _charta_, _regestum_, _scandalum_, _chaufeta_, qui est dans Du
- Cange.
-
- «Rechignée estoit, et froncé
- «Avoit le nez et _rebourcé_.»
-
- (_Roman de la Rose._)
-
-Elle avait le nez rebroussé et comme émoussé.
-
-Il peut être curieux d’observer que cette métaphore de la bouche,
-appliquée au tranchant de l’acier ou à la pointe d’une flèche, nous
-vient des Grecs:
-
-Στόμα, bouche et tranchant du fer; στομόω, ouvrir la bouche et tremper
-le fer; στόμωμα et στόμωσις, ouverture de bouche, trempe de fer, le fil
-d’une lame tranchante.
-
-Le sens propre et le figuré se trouvent réunis dans ces vers d’Œdipe à
-Créon:
-
- Τὸ σὸν δ’ ἀφῖκται δεῦρ’ ὑπόβλητον στόμα,
- πολλὴν ἔχον στόμωσιν.
-
- (Οἰδ. ἐπὶ Κολ. v. 828.)
-
-«Et tu viens ici avec ta _langue_ bien _affilée_.....»
-
-Les outils qui n’avaient plus de taillant étaient autrefois des outils
-sans bouche, des outils _rebouchés_:
-
- «Kar _rebuchie_ furent lur hustils de fer.»
-
- (_Rois._ p. 44.)
-
-Un outil _rebouché_ rebrousse, et en rebroussant il va _à rebours_.
-
-
-RECEVOIR, pour _souffrir_:
-
- Cela ne _reçoit_ point _de contradiction_.
-
- (_L’Av._ I. 7.)
-
- Ne voulant point céder, ni _recevoir l’ennui_
- Qu’il me pût estimer moins civile que lui.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
- Quoi donc! _recevrai-je la confusion_....
-
- (_Impromptu._ 9.)
-
-
-RECONNU DE (ÊTRE)..... pour _récompensé_:
-
- Voilà qui est étrange, et _tu es bien mal reconnu de tes soins_.
-
- (_D. Juan._ III. 2.)
-
-
-RECULER A QUELQUE CHOSE:
-
- Dès demain?--Par pudeur tu feins d’_y reculer_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 15.)
-
- Hé bien, oui, puisqu’il veut te choisir pour juge, _je n’y
- recule point_.
-
- (_L’Av._ IV. 4.)
-
-
-RÉDUIT; AME RÉDUITE, soumise, résignée à son sort, comme on dit
-_réduire un cheval_:
-
- Il faut jouer d’adresse, et, d’une _âme réduite_,
- Corriger le hasard par la bonne conduite.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
---RÉDUIT EN UN SORT:
-
- Que vous fussiez _réduite en un sort_ misérable.
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
-
-RÉGAL, au sens propre, fête, plaisir:
-
- D’où vient qu’il n’est pas venu à la promenade?--Il a quelque
- chose dans la tête qui l’empêche de prendre plaisir _à tous ces
- beaux régals_.
-
- (_Am. magn._ II. 3.)
-
---DONNER UN RÉGAL:
-
- Il m’a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique
- _régal que l’on vous a donné_.
-
- (_Am. magn._ II. 3.)
-
---RÉGALS, au sens figuré:
-
- Et la plus glorieuse (estime) a _des régals peu chers_,
- Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-(Voyez CHER.)
-
-Il faut avouer que cette expression, _a des régals peu chers_, manque
-de naturel, et laisse trop voir le besoin de préparer une rime à
-_univers_; nouvelle preuve que Molière commençait par faire son second
-vers. (Voyez CHEVILLES.)
-
-«Une estime glorieuse est chère, mais elle n’a point des régals chers.
-Il fallait dire _des plaisirs peu chers_, ou plutôt tourner autrement
-la phrase. On dit, dans le style bas: _cela est un régal pour moi_;
-mais non pas _il a des régals pour moi_.» (VOLTAIRE.)
-
-
-RÉGALE, substantif féminin:
-
- Mais quoi! partir ainsi d’une façon brutale,
- Sans me dire un seul mot de douceur pour _régale_!
-
- (_Amph._ I. 4.)
-
-La racine est _gale_, en italien _gala_. (Voyez p. 352, RÉGALER D’UNE
-PEINE.)
-
-
-RÉGALER QUELQU’UN D’UN BON VISAGE:
-
- Je vous recommande surtout de _régaler d’un bon visage_ cette
- personne-là.....
-
- (_L’Av._ III. 4.)
-
---RÉGALER D’UNE PEINE, indemniser de cette peine:
-
- Mais, pour vous régaler
- Du souci qui pour elle ici vous inquiète,
- Elle vous fait présent de cette cassolette.
-
- (_L’Ét._ III. 13.)
-
-_Régaler_ est la forme itérative de _galer_, qui signifiait se réjouir,
-prendre du bon temps; ce qu’on dit en italien _far gala_. Nous avions
-aussi en français le substantif _gale_, racine de _régal_. _Mener
-gale_, ou _galer_:
-
- «Lesquieulx respondirent qu’ils danceroient et meneroient
- _grant gale_.»
-
- (_Lettres de rémission de 1380._)
-
- «Icelle femme dit à son mary: Vous ne faites que aler par pays,
- et _galer_ par les tavernes..... Le suppliant s’en ala jouer
- et esbattre à la taverne, où il demoura buvant, mengeant et
- _menant gale_ avec les aultres.»
-
- (_Lettres de rém._ de 1409.)
-
-(Voyez Du Cange, au mot _Galare_.)
-
-_Galer_ était aussi un verbe actif; _galer quelqu’un_, _le faire
-danser_, _le réjouir_.
-
- «Çà, là, _galons-le_ en enfant de bon lieu.»
-
- (LA FONTAINE. _Le Diable de Papefig._)
-
-
-REGARDER; NE REGARDER RIEN, ne regarder à rien:
-
- Pour moi, _je ne regarde rien_ quand il faut servir un ami.
-
- (_B. gent._ III. 6.)
-
-
-REGARDS CHARGÉS DE LANGUEUR:
-
- Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur,
- Et ces fixes _regards, si chargés de langueur_,
- Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge.
-
- (_Pr. d’Él._ I. 1.)
-
-
-RÉGLER A... régler sur, d’après:
-
- Que sur cette conduite à son aise l’on glose;
- Chacun _règle la sienne au but_ qu’il se propose.
-
- (_D. Garcie._ II. 1.)
-
- Le douaire _se règle au bien_ qu’on nous apporte.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 2.)
-
- Vous savez mieux que moi qu’_aux volontés des cieux_,
- Seigneur, il faut _régler_ les nôtres.
-
- (_Psyché._ II. 1.)
-
-
-REGRETS; FAIRE DES REGRETS, comme _faire des cris_:
-
- Nous voyons une vieille femme mourante, assistée d’une servante
- qui _faisoit des regrets_....
-
- (_Scapin._ I. 2.)
-
-
-RÉGULARITÉS, comme _règles_:
-
- Je traiterai, monsieur, méthodiquement, et dans toutes les
- _régularités_ de notre art.
-
- (_Pourc._ I. 10.)
-
-
-_RELATION au sens particulier d’un mot employé dans une locution faite:_
-
- _Ayons un cœur dont_ nous soyons les maîtres.
-
- (_D. Juan._ III. 5.)
-
- Qu’avez-vous fait pour _être gentilhomme_? Croyez-vous qu’il
- suffise d’_en_ porter le nom et les armes?
-
- (_Ibid._ IV. 6.)
-
-Corneille, à qui Molière a emprunté la pensée et presque l’expression
-de ce passage, a mis le verbe à l’indicatif après _que_:
-
- «Croyez-vous qu’_il suffit_ d’être sorti de moi?»
-
- (_Le Ment._ V. 3.)
-
-
-RELEVÉ; de fortune relevée:
-
- Elle n’a pas toujours été si _relevée_ que la voilà!
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
-
-REMENER:
-
- _Remenez_-moi chez nous.
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
-Et non pas _ramenez-moi_, comme on parle aujourd’hui. Le simple est
-_menez-moi_, et non _amenez-moi_.
-
-_Raconter_, _rapporter_, et plusieurs autres, sont dans le même cas que
-_ramener_; c’était autrefois _reconter_, _reporter_, etc.
-
- «Si i alad, e _remenad_ ses serfs.»
-
- (_Rois._ p. 232.)
-
- «Et li poples _recontad_ que li reis ço e ço durreit a celi ki
- l’ociereit.»
-
- (_Ibid._ p. 64.)
-
-
-REMERCIER L’AVANTAGE, rendre grâce à l’avantage:
-
- Certes, il peut _remercier l’avantage_ qu’il a de vous
- appartenir.
-
- (_G. D._ I. 5.)
-
-
-REMETTRE (SE), verbe actif, pour _reconnaître_, _se rappeler_:
-
- _Vous ne vous remettez point mon visage?_
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
- _Vous ne vous remettez pas tout cela?_--Excusez-moi, _je me le
- remets_.
-
- (_Ibid._)
-
-
-REMONTRER A QUELQU’UN, lui en remontrer:
-
- Que les jeunes enfants _remontrent aux vieillards_.
-
- (_Dép. am._ II. 7.)
-
-
-REMPLACER DE QUELQUE CHOSE, avec quelque chose, par quelque chose:
-
- Elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le
- retour de l’âge, veulent _remplacer de quelque chose_ ce
- qu’elles voient qu’elles perdent.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
-
-RENCHÉRI, adjectif, prude, austère:
-
- Vous avez dans le monde un bruit
- De n’être pas si _renchérie_.
-
- (_Amph._ prol.)
-
-
-RENDRE (SE) construit avec un adjectif, se montrer, devenir:
-
- Bon! voyons si son feu _se rend opiniâtre_.
-
- (_L’Ét._ III. 1.)
-
- Je les dauberai tant en toutes rencontres, qu’à la fin ils _se
- rendront sages_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
- Il _se rend complaisant_ à tout ce qu’elle dit.
-
- (_Tart._ III. 1.)
-
- Non, Damis, il suffit qu’il _se rende plus sage_.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
- Elle _se rendra sage_; allons, laissons-la faire.
-
- (_Fem. sav._ III. 6.)
-
---RENDRE DES CIVILITÉS:
-
- Mais du moins sois complaisante aux _civilités qu’on te rend_.
-
- (_Pr. d’Él._ II. 4.)
-
---RENDRE DES DEHORS, observer les bienséances:
-
- Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on _rende
- Quelques dehors civils_ que l’usage demande.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
---RENDRE GRACE SUR QUELQUE CHOSE:
-
- Et le mari benêt, sans songer à quel jeu,
- _Sur_ les gains qu’elle fait _rend des grâces_ à Dieu.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
---RENDRE INSTRUIT, instruire:
-
- Vous me direz: Pourquoi cette narration?
- C’est pour vous _rendre instruit_ de ma précaution.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-L’emploi de ce tour est fréquent dans Bossuet: «Plusieurs, dans la
-crainte d’être trop faciles, _se rendent inflexibles_ à la raison.»
-(_Oraison fun. de la duchesse d’Orléans._)
-
---RENDRE OBÉISSANCE A QUELQU’UN, lui obéir:
-
- Nous vous avons _rendu_, monsieur, _obéissance_.
-
- (_Ibid._ V. 1.)
-
-
-RENFORT DE POTAGE:
-
- NICOLE. J’ai encore ouï dire, madame, qu’il a pris aujourd’hui,
- _pour renfort de potage_, un maître de philosophie.
-
- (_B. gent._ III. 3.)
-
-«Le peuple dit d’un écornifleur, que c’est un _renfort-potage_.»
-(TRÉVOUX.)
-
-Cette figure est naturellement de la rhétorique de Nicole, qui est
-cuisinière.
-
-
-RENGAINER UN COMPLIMENT:
-
- Hé! monsieur, _rengaînez ce compliment_.
-
- (_Mar. for._ 16.)
-
-Cette expression existait avant Molière:
-
- «Le compliment fut court, le maire _le rengaîne_.»
-
- (SENECÉ.)
-
-Pascal a dit RENGAîNER absolument, pour cesser d’attaquer, abandonner
-une manœuvre, une intrigue commencée:
-
- «On _rengaîna_, et promptement.»
-
- (_Pensées._)[76]
-
- [76] M. Cousin a omis d’indiquer la page où se trouve cette
- phrase, citée dans son vocabulaire de Pascal, au mot _Rengaîner_.
-
---RENGAÎNER UNE NOUVELLE:
-
- CLITIDAS (_bouffon_.)
-
- Puisque cela vous incommode, _je rengaîne ma nouvelle_, et m’en
- retourne droit comme je suis venu.
-
- (_Am. magn._ V. 1.)
-
-
-RENGRÉGEMENT, archaïsme:
-
- _Rengrégement de mal_, surcroît de désespoir!
-
- (_L’Av._ V. 3.)
-
-La racine de ce mot est l’ancien comparatif de _grand_, _greignour_. Il
-y avait aussi le verbe _rengréger_ (_re-en-greger_.)
-
- «Chacun rendit par là sa douleur _rengrégée_.»
-
- (LA FONT. _La Matrone d’Éphèse._)
-
-_Rengrégement_, _rengréger_, n’ont point d’équivalents dans la
-langue moderne. _Accroître_, _empirer_, remplacent mal le verbe;
-_accroissement_ est plus faible et moins harmonieux que _rengrégement_;
-_empirement_, bien qu’il se trouve dans Montaigne, n’est pas français,
-et _agrandissement_ blesserait l’usage dans cette acception, _un
-agrandissement de chagrin_.
-
-
-RENTRER AU DEVOIR, dans le devoir:
-
- Pour _rentrer au devoir_ je change de langage.
-
- (_Mélicerte._ II. 5.)
-
---RENTRER DANS SON AME:
-
- Rappelle tous tes sens, _rentre bien dans ton âme_.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
-
-REPAITRE, verbe neutre, manger:
-
- --Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être
- Ce monsieur l’étranger a besoin de _repaître_?
-
- (_L’Ét._ IV. 3.)
-
---REPAÎTRE, verbe actif, pris au sens figuré:
-
- Pour souffrir qu’un valet _de chansons me repaisse_.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
-
-RÉPANDRE, distribuer:
-
- Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le _répandre_.
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
---RÉPANDRE (SE) DANS LES VICES:
-
- C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre
- Des _vices où_ l’on voit les humains _se répandre_.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-
-RÉPARER, restituer, rendre, et construit de même avec le datif:
-
- Je veux jusqu’au trépas incessamment pleurer
- Ce que tout l’univers ne peut _me réparer_.
-
- (_Psyché._ II. 1.)
-
-
-REPART, substantif masculin, repartie:
-
- Il a le _repart_ brusque et l’accueil loup-garou.
-
- (_Éc. des mar._ I. 6.)
-
-
-RÉPONSE DE... réponse à...:
-
- J’attends avec un peu d’espérance respectueuse la réponse _de
- mon placet_.
-
- (3e _Placet au roi_.)
-
-
-REPROCHE, tache, sujet de reproche:
-
- Si je ne suis pas né noble, au moins suis-je d’une race où il
- n’y a point de _reproche_.
-
- (_G. D._ II. 3.)
-
-
-RÉPRÉHENSION, dans le sens de _réprimande_, mais d’une nuance moins
-forte:
-
- On souffre aisément des _répréhensions_, mais on ne souffre pas
- la raillerie.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
-On dit _reprendre_ et _répréhensible_; pourquoi ne dirait-on pas
-_répréhension_, comme l’on dit _comprendre_, _compréhensible_,
-_compréhension_?
-
-
-RÉPUGNANCE AVEC (AVOIR), se mal accorder avec, répugner à:
-
- Une passion...... dont tous les désordres _ont tant de
- répugnance avec la gloire de votre sexe_.
-
- (_Pr. d’Él._ II. 1.)
-
-
-RÉPUGNER; LE TEMPS RÉPUGNE A...:
-
- M. CARITIDÈS.
-
- Monsieur, _le temps répugne à l’honneur de vous voir_.
-
- (_Fâcheux._ III. 2.)
-
-Bien que M. Caritidès s’exprime en général correctement, il est
-probable que Molière a l’intention de lui prêter ici une expression
-ridicule par le pédantisme.
-
-
-REQUÉRIR, querir de nouveau:
-
- Va, va vite _requérir_ mon fils.
-
- (_Scapin._ II. 11.)
-
-
-RÉSOUDRE; SE RÉSOUDRE DE (un infinitif), se résoudre à:
-
- Sus, sans plus de discours, _résous-toi de me suivre_.
-
- (_Dép. am._ V. 4.)
-
- Il faut attendre
- Quel parti de lui-même _il résoudra de prendre_.
-
- (_Ibid._)
-
- La haine que pour vous _il se résout d’avoir_.
-
- (_D. Garcie._ II. 6.)
-
- Je serois fâché d’être ingrat, mais _je me résoudrois_ plutôt
- _de l’être que d’aimer_.
-
- (_Pr. d’Él._ III. 4.)
-
-
-RESPIRER LE JOUR, latinisme, vivre:
-
- Je n’entreprendrai point de dire à votre amour
- Si done Ignès est morte, ou _respire le jour_.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
-
-RESSENTIMENT, en bonne part, sentiment profond, reconnaissance:
-
- Mais apprenez......
-
- Que je garde aux ardeurs, aux soins qu’il me fait voir,
- Tout le _ressentiment_ qu’une âme puisse avoir.
-
- (_D. Garcie._ III. 3.)
-
- Madame, je viens... vous témoigner avec transport le
- _ressentiment_ où je suis des bontés surprenantes dont vous
- daignez favoriser le plus soumis de vos captifs.
-
- (_Pr. d’Él._ IV. 4.)
-
- Je n’ai point connu qu’elle ait dans l’âme aucun _ressentiment_
- de mon ardeur.
-
- (_Am. magn._ I. 2.)
-
- ARISTIONE. En vérité, ma fille, vous êtes bien obligée à ces
- princes, et vous ne sauriez assez reconnoître tous les soins
- qu’ils prennent pour vous.
-
- ÉRIPHILE. J’en ai, madame, tout le _ressentiment_ qu’il est
- possible.
-
- (_Ibid._ III. 1.)
-
- Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que
- je vous embrasse pour vous témoigner mon _ressentiment_.
-
- (_Mal. im._ III. 21.)
-
-Ce mot, dont l’usage a déterminé l’acception en mauvaise part,
-ne signifiait jadis que _sentiment_ avec plus de force, comme le
-_ressouvenir_ exprime un souvenir qui date de plus loin.
-
-
-RESSENTIR (SE) D’UNE OFFENSE, la sentir vivement:
-
- Une offense _dont_ nous devons toutes _nous ressentir_.
-
- (_Pr. d’Él._ III. 4.)
-
-
-RESSORT qu’on ne _comprend_ pas, et qui _sème_ un embarras:
-
- Oui, c’est elle, en un mot, dont l’adresse subtile,
- La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile,
- Et qui, par ce _ressort qu’on ne comprenoit pas,
- A semé_ parmi vous _un si grand embarras_.
-
- (_Dép. am._ V. 9.)
-
-Il faut avouer que ce passage, et quelques autres pareils,
-justifieraient l’accusation de jargon et de galimatias portée par
-la Bruyère contre Molière, s’il était loyal ou seulement permis de
-caractériser le style d’un écrivain d’après quelques taches perdues au
-milieu de beautés excellentes.
-
-(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)
-
-
-RESSOUVENIR; SE RESSOUVENIR, _pour se souvenir_:
-
- De cet exemple-ci _ressouvenez-vous_ bien;
- Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.
-
- (_Sgan._ 24.)
-
- _Ressouvenez-vous_ que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon
- honneur.
-
- (_D. Juan._ III. 5.)
-
- Ah! je suis médecin sans contredit. Je l’avois oublié, mais _je
- m’en ressouviens_.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 6.)
-
- Attendez qu’on vous en demande plus d’une fois, et _vous
- ressouvenez_ de porter toujours beaucoup d’eau.
-
- (_L’Av._ III. 2.)
-
- Laissez-moi faire: je viens de me _ressouvenir_ d’une de mes
- amies qui sera notre fait.
-
- (_Ibid._ IV. 1.)
-
- _Vous ne vous ressouvenez pas que_ j’ai eu le bonheur de boire
- avec vous, je ne sais combien de fois?
-
- (_Pourc._ I. 6.)
-
-Molière emploie partout _se ressouvenir_, au lieu de _se souvenir_.
-C’est la même prédilection que pour _s’en aller_ au lieu _d’aller_; par
-exemple: il _s’en va_ faire jour.
-
-(Voyez EN construit avec ALLER.)
-
-
-RESTE; DONNER SON RESTE A QUELQU’UN:
-
- Monsieur est frais émoulu du collége: il _vous donnera toujours
- votre reste_.
-
- (_Mal. im._ II. 7.)
-
-Métaphore empruntée au jeu, où le plus fort, sûr de triompher, est
-toujours en mesure d’offrir à l’autre de jouer son reste.
-
-
-RETATER QUELQU’UN SUR.... figurément comme _sonder_:
-
- Je veux _la retâter sur ce fâcheux mystère_.
-
- (_Amph._ III. 1.)
-
-
-RETENIR EN BALANCE, comme _tenir en balance_:
-
- Oui, rien _n’a retenu_ son esprit _en balance_.
-
- (_Fem. sav._ IV. 1.)
-
-
-RÉTIF A (un substantif):
-
- Vous êtes _rétive aux remèdes_, mais nous saurons vous
- soumettre à la raison.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 7.)
-
-
-RETIRER, se retirer:
-
- Les mauvais traitements qu’il me faut endurer
- Pour jamais de la cour me feroient _retirer_.
-
- (_Fâcheux._ III. 2.)
-
- Retirez-vous d’ici, ou je vous en ferai _retirer_ d’une autre
- manière.
-
- (_Pr. d’Él._ IV. 6.)
-
-Molière a supprimé la seconde fois le pronom réfléchi, pour n’avoir pas
-à mettre deux _me_ ou deux _vous_, dont le rapprochement eût alourdi
-sa phrase: _me_ feraient _me_ retirer; je _vous_ ferai _vous_ retirer.
-(Voyez PRONOM RÉFLÉCHI _supprimé_.)
-
-
-RETRANCHER (un substantif) A, pour _borner_, _réduire à_:
-
- _Je retranche mon chagrin aux appréhensions_ du blâme qu’on
- pourra me donner.
-
- (_L’Av._ I. 1.)
-
-
-RÉUSSIR, sans impliquer l’idée de bon ou de mauvais succès:
-
- Et comme ton ami, quoi qu’il en _réussisse_,
- Je te viens contre tous faire offre de service.
-
- (_Fâcheux._ III. 4.)
-
- Voyons ce qui pourra de ceci _réussir_.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
-M. Auger blâme cet emploi de _réussir_ pour _résulter_, en se fondant
-sur l’usage. Il paraît se tromper. On dit: une réussite bonne ou
-mauvaise; pourquoi le verbe n’aurait-il pas la même ampleur de sens
-que son substantif? _Il a bien réussi_, _il a mal réussi_, personne ne
-songeait à blâmer cette manière de s’exprimer; preuve que _réussir_
-n’emporte pas nécessairement l’idée d’heureux succès. Il reçoit souvent
-et très-bien cette dernière valeur, mais c’est par extension de sens.
-Il en est de même des mots _heur_, _succès_, _fortune_, _ressentiment_,
-qui sont indifférents par eux-mêmes et indéterminés.
-
-
-REVENIR AU CŒUR, au sens figuré:
-
- Ces coups de bâton _me reviennent au cœur_; je ne les saurois
- digérer.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 5.)
-
-
-RÉVÉRENCE; PARLANT PAR RÉVÉRENCE pris adverbialement:
-
- Ce damoiseau, _parlant par révérence_,
- Me fait cocu, madame, avec toute licence.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
---RÉVÉRENCE PARLER, comme _parlant par révérence_:
-
- .... Que j’ai mon haut-de-chausses tout troué par derrière, et
- qu’on me voit, _révérence parler_....
-
- (_L’Av._ III. 2.)
-
-
-REVERS DE SATIRE, un revirement, un retour de satire:
-
- Pourtant je n’ai jamais affecté de le dire;
- Car enfin il faut craindre un _revers de satire_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-
-REVOULOIR:
-
- Mais si mon cœur encor _revouloit_ sa prison?
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
-
-RHABILLER, figurément rajuster, couvrir, déguiser:
-
- Combien crois-tu que j’en connoisse qui, par ce stratagème
- (l’hypocrisie), ont _rhabillé_ adroitement les désordres de
- leur jeunesse.....?
-
- (_D. Juan._ V. 2.)
-
-
-RIDICULE, substantif; UN RIDICULE:
-
- Et l’on m’en a parlé comme d’_un ridicule_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 6.)
-
- Ne voyez-vous pas bien que c’est _un ridicule_ qu’il fait
- parler?
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
- La constance n’est bonne que pour _des ridicules_.
-
- (_D. Juan._ I. 2.)
-
- Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au levé,
- Madame, a bien paru _ridicule_ achevé.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
- Dans une bourde que je veux faire à _notre ridicule_.
-
- (_B. gent._ III. 14.)
-
-
-RIEN, mot positif; quelque chose:
-
- ..... Contre la coutume de France, qui ne veut pas qu’un
- gentilhomme sache _rien_ faire.
-
- (_Sicilien._ 10.)
-
-C’est-à-dire, qui ne veut pas qu’un gentilhomme sache faire quelque
-chose.
-
- Il ne sera pas dit que je ne serve _de rien_ dans cette
- affaire-là.
-
- (_Ibid._)
-
-Que je n’y serve de quelque chose.
-
- Pourquoi consentiez-vous à _rien_ prendre de lui?
-
- (_Tart._ V. 7.)
-
-A prendre quelque chose.
-
- Allons, vous dis-je, _il n’y a rien à balancer_.
-
- (_G. D._ I. 8.)
-
-Il n’y a chose à balancer, il n’y a pas à balancer.
-
-C’est le sens conforme à l’étymologie _rem_. (Voy. _des Var. du lang.
-fr._, p. 500.)
-
---RIEN, négatif:
-
- Et sa morale, faite à mépriser le bien,
- Sur l’aigreur de sa bile _opère comme rien_.
-
- (_Fem. sav._ II. 8.)
-
-C’est que la négation est ici renfermée dans l’ellipse: sa morale opère
-comme rien (_n’_opère), comme chose qui n’opère pas.
-
---RIEN, surabondant, NE FAIRE RIEN QUE:
-
- Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre,
- Bien loin d’y prendre part, _n’en ont rien fait que rire_.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
-N’en ont fait chose ou autre chose que rire.
-
---RIEN MOINS:
-
- Ma comédie n’est _rien moins_ que ce qu’on veut qu’elle soit.
-
- (1er _Placet au roi_.)
-
-Elle est tout, plutôt que ce qu’on veut qu’elle soit. Et les ennemis
-de Molière soutenaient qu’elle n’était _rien de moins_ que ce qu’ils
-disaient.
-
- Un pédant qu’à tout coup votre femme apostrophe
- Du nom de bel esprit et de grand philosophe,
- D’homme qu’en vers galants jamais on n’égala,
- Et qui n’est, comme on sait, _rien moins que tout cela_?
-
- (_Fem. sav._ II. 9.)
-
-Il n’est _rien moins_ qu’homme d’esprit, c’est-à-dire qu’il ne l’est
-pas du tout.--Homme d’esprit? il n’est rien moins que cela; il est
-tout, plus que cela. S’il l’était, il faudrait dire: Il n’est _rien de
-moins_ qu’homme d’esprit.
-
---RIEN QU’A; N’AVOIR RIEN QU’A DIRE:
-
- Monsieur, _vous n’avez rien qu’à dire_:
- Je mentirai, si vous voulez.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
-Expression elliptique: vous n’avez rien (à faire) qu’à dire, qu’à
-parler; il suffira d’un mot de vous.
-
-
-RIRE A QUELQU’UN:
-
- On l’accueille, on _lui rit_, partout il s’insinue.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
---RIRE A SON MÉRITE:
-
- Cet indolent état de confiance extrême,
- Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
- Qui fait qu’_à son mérite_ incessamment _il rit_.
-
- (_Fem. sav._ I. 3.)
-
-
-RISÉE, rire. (Voyez ÉCLAT DE RISÉE.)
-
-
-ROBINS, gens en robe, terme de mépris:
-
- O les plaisants _robins_, qui pensent me surprendre!
-
- (_L’Ét._ III. 11.)
-
-Trufaldin s’adresse à une troupe de masques en dominos.
-
-
-ROIDEUR DE CONFIANCE. (Voyez BRUTALITÉ.)
-
-
-ROIDIR; SE ROIDIR CONTRE UN CHEMIN:
-
- Des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours
- _se roidissent contre le droit chemin de la raison_.
-
- (_L’Av._ I. 8.)
-
-Cette métaphore représente le chemin de la raison comme escarpé et
-difficile à gravir.
-
-
-ROMPRE, interrompre, empêcher; ROMPRE UN ACHAT, DES ATTENTES:
-
- Je sais un sûr moyen
- Pour _rompre cet achat_ où tu pousses si bien.
-
- (_L’Ét._ I. 10.)
-
- Je ne m’étonne pas si _je romps tes attentes_.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
---ROMPRE L’ORDRE COMMUN:
-
- Il _rompt l’ordre commun_, et devance le temps.
-
- (_Mélicerte._ I. 4.)
-
---ROMPRE TOUT A QUELQU’UN, traverser toutes ses entreprises:
-
- Cet homme _me rompt tout_!
-
- (_Éc. des f._ III. 4.)
-
---ROMPRE UN DÉPART, UN DESSEIN, UNE PENSÉE:
-
- Elle vint me prier de souffrir que sa flamme
- Puisse _rompre un départ_ qui lui perceroit l’âme.
-
- (_Éc. des mar._ III. 2.)
-
- Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts
- Pour _rompre son dessein_ et calmer ses transports.
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
- J’en suis fâché, car cela _rompt une pensée_ qui m’étoit venue
- dans l’esprit.
-
- (_L’Av._ IV. 3.)
-
---ROMPRE LA PAILLE:
-
- Pour couper tout chemin à nous rapatrier,
- Il faut _rompre la paille_. Une paille rompue
- Rend entre gens d’honneur une affaire conclue.
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-Sur l’emploi d’un fétu de paille comme symbole, voyez Du Cange, aux
-mots _festuca_, _infestucare_, _exfestucare_.
-
-
-ROUGE; UN ROUGE, substantif, une rougeur:
-
- Au visage sur l’heure _un rouge_ m’est monté.
-
- (_Fâch._ I. 1.)
-
-
-RUDANIER:
-
- LUBIN. Adieu, beauté _rudanière_.
-
- (_G. D._ II. 1.)
-
-La première édition écrit en deux mots _rude asnière_.
-
-«Terme populaire qui se dit des gens grossiers, qui rabrouent fortement
-les autres. Il est composé de _rude_ et _ânier_, comme qui dirait un
-ânier qui est trop rude à ses ânes.» (TRÉVOUX.)
-
-
-RUER, verbe actif, prenant un régime:
-
- Ah! je devois du moins lui jeter son chapeau,
- _Lui ruer quelque pierre_, ou crotter son manteau.
-
- (_Sgan._ 16.)
-
-On dirait ces vers composés tout exprès pour nous faire comprendre la
-différence entre _jeter_ et _ruer_, et notre misère d’être aujourd’hui
-réduits exclusivement au premier. On _jetait_ à quelqu’un son chapeau à
-bas, mais on lui _ruait_ une pierre.
-
-Cette nuance existait dès l’origine de la langue. Absalon percé par
-Joab, les soldats du parti de David décrochent son cadavre de l’arbre:
-
- «Pois _ruerent_ Absalon en une grant fosse de cele lande, e
- _jeterent_ pierres sur lui.»
-
- (_Rois._ p. 187.)
-
-Ils _ruèrent_ le cadavre du fils rebelle avec passion, et _jetèrent_
-avec indifférence des pierres dessus pour le couvrir.
-
-Plus loin, Joab assiége Abelmacha. Une _sage dame_ vient parlementer
-aux créneaux, et, voyant qu’il ne s’agit que de livrer le révolté Siba,
-dit au capitaine:
-
- «Nus vus frum _ruer son chief_ aval del mur.»
-
- (_Rois._ p. 200.)
-
-Nous dirions sans énergie: jeter sa tête du haut des murailles.
-
-
-SABOULER:
-
- Comme vous me _saboulez_ la tête avec vos mains pesantes!
-
- (_Comtesse d’Esc._ 3.)
-
-
-SAGES PROUESSES, prouesses de vertu:
-
- Ces honnêtes diablesses
- Se retranchant toujours sur leurs _sages prouesses_.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-
-SAISIR LES GENS PAR LEURS PAROLES, les prendre au mot:
-
- Je suis homme à _saisir les gens par leurs paroles_.
-
- (_Éc. des f._ I. 6.)
-
-
-SAISON; temps, moment:
-
- En une autre _saison_, cette naïveté
- Dont vous accompagnez votre crédulité,
- Anselme, me seroit un charmant badinage.
-
- (_L’Ét._ II. 5.)
-
- ... Ce n’est pas _la saison_
- De m’expliquer, vous dis-je.
-
- (_Dép. am._ II. 2.)
-
- La lettre que je dis a donc été remise;
- Mais sais-tu bien comment? En _saison_ si bien prise,
- Que le porteur m’a dit que, sans ce trait falot,
- Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
- Remettons ce discours pour une autre _saison_;
- Monsieur n’y trouveroit ni rime ni raison.
-
- (_Fem. sav._ IV. 3.)
-
-_Saison_ pour temps était fort usité au XVIIe siècle.
-
- «Soit; mais il est _saison_ que nous allions au temple.»
-
- (CORN. _Le Menteur._)
-
- «Un homme entre les deux âges,
- «Et tirant sur le grison,
- «Jugea qu’il étoit _saison_
- «De songer au mariage.»
-
- (LA FONTAINE. _L’Homme entre deux âges._)
-
-L’usage a maintenu _hors de saison_ pour _déplacé_, _mal à propos_.
-
-
-SALIR L’IMAGINATION, expression nouvelle en 1663, et raillée par
-Molière:
-
- CLIMÈNE (_précieuse ridicule_). Peut-on, ayant de la vertu,
- trouver de l’agrément dans une pièce qui tient sans cesse la
- pudeur en alarme, et _salit_ à tout moment l’_imagination_?
-
- ÉLISE. Les jolies façons de parler que voilà!
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
-
-
-SANGLIER, dissyllabe:
-
-Partout, dans la _Princesse d’Élide_:
-
- Où pourrai-je éviter ce _sanglier_ redoutable?
-
- (I. 2.)
-
- J’ai donc vu ce _sanglier_, qui par nos gens chassé.....
-
- (_Ibid._)
-
- Fuir devant un _sanglier_, ayant de quoi l’abattre!
-
- (_Ibid._)
-
-(Voyez la remarque sur le mot OUVRIER, p. 276.)
-
-
-SANS QUE (l’indicatif), archaïsme, pour _si_ (un substantif) _ne_,
-suivi du conditionnel:
-
- _Sans que_ mon bon génie au-devant _m’a poussé_,
- Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
-
- (_L’Ét._ I. 11.)
-
-_Si_ mon bon génie _ne m’eût_ poussé au-devant...
-
- «_Sans que je crains_ de commettre Géronte,
- «Je poserois tantôt un si bon guet,
- «Qu’il seroit pris ainsi qu’au trébuchet.»
-
- (LA FONTAINE. _La Confidente sans le savoir._)
-
-Sans cette circonstance, savoir, que je crains, etc. Sans cette
-circonstance, que mon bon génie m’a poussé au-devant.... On doit
-regretter la perte de cette ellipse, pleine de naturel et de vivacité.
-Aujourd’hui l’on serait obligé de dire: _Si je ne craignois de
-commettre Géronte_, _si mon bon génie ne m’eût poussé au-devant_. Quand
-il n’existe qu’une seule tournure pour exprimer les choses, la prose
-encore s’en accommode, étant tout à fait libre de ses allures; mais,
-par la suppression des doubles formes et de certains idiotismes, c’est
-la poésie qu’on ruine, ou, si l’on veut, l’art de la versification.
-
-
-SATISFAIRE A:
-
- Je ne prétends point qu’il se marie, qu’au préalable il n’ait
- _satisfait à la médecine_.
-
- (_Pourc._ II. 2.)
-
- «Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père, _vous y
- satisfera_ sur l’heure.»
-
- (PASCAL, 7e _Prov._)
-
-
-SAVANTAS:
-
- Et des gens comme vous devroient fuir l’entretien
- De tous ces _savantas_ qui ne sont bons à rien.
-
- (_Fâcheux._ III. 3.)
-
-«Injure gasconne. Le baron de Fæneste se moquoit de tous les
-_savantas_.» (FURETIÈRE.)
-
-
-SAVOIR ENROUILLÉ:
-
- On s’y fait (à la cour) une manière d’esprit qui, sans
- comparaison, juge plus finement des choses que tout le _savoir
- enrouillé_ des pédants.
-
- (_Crit. de l’Éc. des f._ 7.)
-
---NOUS SAVONS CE QUE NOUS SAVONS:
-
- SGANARELLE. Il suffit que _nous savons ce que nous savons_, et
- que tu fus bien heureuse de me trouver.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 1.)
-
-Formule de réticence du style familier; espèce de dicton populaire.
-(Voyez SUFFIT QUE.)
-
---SAVOIR QUELQU’UN, connaître quelqu’un:
-
- _Je sais un paysan_ qu’on appeloit Gros-Pierre.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
---SAVOIR SA COUR:
-
- Laissez-moi faire: je suis homme qui _sais ma cour_.
-
- (_Am. magn._ II. 2.)
-
-
-SCANDALE, au sens d’affront, esclandre; FAIRE UN SCANDALE A QUELQU’UN,
-lui faire un esclandre:
-
- Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille,
- Et _faire un tel scandale à toute une famille_?
-
- (_Dép. am._ II. 8.)
-
-_Scandale_, outre le sens qu’il porte aujourd’hui, avait encore celui
-d’_outrage_. Nicot cite, au mot _Scandaliser_, cette explication de
-Budée: «Le peuple exprime quelquefois, par _scandaliser quelqu’un_,
-ce que les gens bien élevés rendent par _reprocher à quelqu’un une
-faute_.» Le Dictionnaire de l’Académie de 1694 consacre les deux
-acceptions de _scandale_ et _scandaliser_; Trévoux les maintient encore
-en 1740.
-
-_Scandale_ est de formation moderne, c’est-à-dire, du XVIe siècle,
-lorsque l’oreille ne craignait plus les doubles consonnes. Le moyen
-âge avait tiré de _scandalum_, _esclande_, qu’on prononçait _éclande_,
-et qui persiste sous cette forme _esclandre_. L’usage s’est chargé
-d’attribuer à chacun de ces deux mots une nuance de signification qui
-rend l’un et l’autre utile; mais c’est une occasion de remarquer:
-1° qu’en augmentant le nombre des mots, il a fallu restreindre leur
-signification, et faire aux nouveaux un apanage aux dépens des anciens;
-2° que, selon les époques où ils ont passé dans notre langue, les
-mots latins ont subi l’empire d’une loi différente. De _spatium_,
-_spongium_, _spiritus_, le moyen âge avait fait les substantifs
-_espace_, _esponge_, _esprit_ (l’_s_ ne sonnant point); plus tard,
-après la perte de la tradition primitive, et sous l’influence du
-pédantisme de la renaissance, on créa les adjectifs _spacieux_,
-_spongieux_, _spirituel_, qui serrent de plus près la forme latine. Au
-lieu de _spirituel_, le moyen âge disait _espiritable_.
-
-On peut à ce signe reconnaître tout d’abord si tel mot français est
-antérieur ou postérieur à la renaissance, car le moyen âge n’en avait
-pas un seul qui commençât par deux consonnes consécutives[77].
-
- [77] Les liquides ne comptent que pour demi-consonnes, comme,
- _plein_, _prendre_, etc.
-
-
-SE JOUER, sans complément, pour _jouer_:
-
- On n’est point capable de _se jouer_ longtemps, lorsqu’on a
- dans l’esprit une passion aussi sérieuse.....
-
- (_Comtesse d’Esc._ 1.)
-
-On disait, avec ou sans la forme réfléchie, _jouer_, ou _se jouer_,
-comme _combattre_, ou _se combattre_; _fuir_, _dormir_, _dîner_,
-_mourir_, ou _se fuir_, _se dormir_, _se dîner_, _se mourir_.
-
-(Voyez ARRÊTER.)
-
-
-SE METTRE SUR L’HOMME D’IMPORTANCE, sur le ton ou sur le pied d’homme
-d’importance:
-
- Je veux _me mettre un peu sur l’homme d’importance_,
- Et jouir quelque temps de votre impatience.
-
- (_Mélicerte._ I. 3.)
-
-
-SE... NOUS, corrélatifs:
-
- _Se_ dépouiller entre les mains d’un homme qui ne _nous_ touche
- de rien.
-
- (_Am. méd._ I. 5.)
-
-
-SECOURS, au singulier, les auxiliaires:
-
- Ah, tête! ah, ventre! que ne le trouvé-je tout à l’heure _avec
- tout son secours_! que ne paroît-il à mes yeux au milieu de
- trente personnes!
-
- (_Scapin._ II. 9.)
-
-
-SEMBLANT DE RIEN (FAIRE, NE PAS FAIRE). Voyez à la fin de l’article
-PAS.
-
-
-SEMBLER DE (un infinitif):
-
- Quand il m’a dit ces mots, il m’a _semblé d’entendre_:
- Va-t’_en_ vite chercher un licou pour te pendre.
-
- (_Dép. am._ V. 1.)
-
-Pourquoi cette préposition? _Commencer de_ est, par euphonie, pour
-_commencer à_, afin d’éviter quelque hiatus; mais _sembler_ se
-construit avec un second verbe, sans préposition intermédiaire.
-
-Cependant c’est encore la raison d’euphonie qui lui a donné celle-ci;
-ou, pour mieux dire, il n’y a pas réellement de préposition: il n’y a
-qu’un _d_ euphonique, vestige de la prononciation primitive. Ce _d_ ou
-_t_ final armait autrefois toutes les terminaisons en _é_, soit des
-substantifs, soit du participe, comme on peut s’en convaincre en jetant
-les yeux sur les plus anciens monuments de notre langue. «J’ai peche_d_
-à lui seul,» qu’on lit dans saint Bernard, est comme «il m’a semble_d_
-entendre.»
-
-Que l’oreille ait ensuite causé l’erreur de la main, et qu’on ait
-écrit: il me semble _de_ voir, _d’_entendre, c’est ce qui est arrivé
-mainte autre fois. Par exemple, lorsqu’on a mis: Il y en a _d’aucuns_,
-pour il y en a_d_ aucuns;--Ma _tante_ pour ma_t_ ante; _Ante_,
-d’_amita_, conservé dans l’anglais_aunt_.
-
-(Voyez D euphonique.)
-
-
-SEMENCES, figurément, principes; SEMENCES D’HONNEUR:
-
- Isabelle pourroit perdre dans ces hantises
- Les _semences d’honneur_ qu’avec nous elle a prises.
-
- (_Éc. des mar._ I. 4.)
-
-
-SEMONDRE, exhorter par un sermon, un avis:
-
- De peur que cet objet qui le rend hypocondre
- A faire un vilain coup ne me l’allât _semondre_.
-
- (_L’Ét._ II. 3.)
-
-M. Auger dérive _semondre_ de _submonere_, à tort, selon moi. Il a pris
-cette étymologie dans Nicot, où il aurait fallu la laisser cachée.
-
-La racine de _semondre_ me paraît être _sermo_; _semondre_ serait
-alors une forme primitive de _sermonner_. L’_r_ s’éteignait dans la
-prononciation, pour éviter deux consonnes consécutives: _sermonner_,
-_semoner_, _semonre_, enfin _semondre_, avec un _d_ euphonique,
-comme dans _pondre_ tiré de _ponere_, dans _moudre_, de _molere_
-(_moul(d)re_). Si l’on veut que _semondre_ vienne de _monere_, il
-faudra expliquer d’où vient la syllabe initiale _se_. On ne peut
-admettre qu’elle représente le latin _sub_; il n’y en aurait pas
-d’autre exemple.
-
-On trouve dans Nicot SEMONNEUR, _vocator_, _monitor_; n’est-ce pas le
-même mot que SERMONNEUR? Celui qui fait des _sermons_ et celui qui
-donne des _semonces_, n’est-ce pas tout un?
-
-Nous doutons, et nous soumettons nos doutes aux doctes capables de les
-dissiper.
-
-
-S’EN RETOURNER, avec la tmèse de _en_:
-
- Et, dès devant l’aurore,
- Vous _vous en_ êtes _retourné_.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
-(Voyez EN construit avec un verbe, p. 150.)
-
-
-SENS, au pluriel; le sens, la signification:
-
- Et les _sens imparfaits_ de cet écrit funeste
- Pour s’expliquer à moi n’ont pas besoin du reste.
-
- (_D. Garcie._ II. 4.)
-
-Les sens imparfaits d’un écrit funeste qui n’ont pas besoin du reste
-pour s’expliquer, c’est là sans doute ce que la Bruyère appelait
-du jargon, et il n’y a pas moyen d’y contredire. Hormis quelques
-fragments, comme la scène de jalousie du IVe acte, cette malheureuse
-pièce de Don Garcie est entièrement de ce style. Molière, pour cette
-fois, était sorti de son domaine habituel, la vérité, et il ne pouvait
-pas mettre un style vrai sur un sujet faux et romanesque.
-
-
-SENSIBLE, clair, intelligible, qui tombe sous le sens:
-
- Mon malheur m’est visible,
- Et mon amour en vain voudroit me l’obscurcir;
- Mais le détail encor ne m’en est pas _sensible_.
-
- (_Amph._ II. 2.)
-
-
-SENTIMENTS OUVERTS; PARLER A SENTIMENTS OUVERTS:
-
- Et je crois, _à parler à sentiments ouverts_,
- Que nous ne nous en devons guères.
-
- (_Amph. prol._)
-
-
-SENTIR, construit avec un pronom possessif, suivi d’un substantif;
-SENTIR SON BIEN:
-
- A l’heure que je parle, un jeune Égyptien,
- Qui n’est pas noir pourtant et _sent assez son bien_,
- Arrive, accompagné d’une vieille fort hâve.
-
- (_L’Ét._ IV. 9.)
-
-_Bien_, dans cette locution, signifie _bonne_ extraction; sentir son
-bien né, son homme bien né:
-
---SENTIR SON VIEILLARD, SON HOMME QUI...:
-
- Cela _sent son vieillard_ qui, pour en faire accroire,
- Cache ses cheveux blancs d’une perruque noire.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
- Votre conseil _sent son homme_ qui a envie de se défaire de sa
- marchandise.
-
- (_Am. méd._ I. 1.)
-
- «Mon languaige françois est altéré, et en la prononciation et
- ailleurs, par la barbarie de mon creu. Je ne veis jamais homme
- des contrées de deçà qui ne _sentist_ bien evidemment _son
- ramage_, et qui ne bleceast les aureilles pures françoises.»
-
- (MONTAIGNE. II. 17.)
-
- «Il y a trop de somptuosité à votre habit: cela _ne sent pas sa
- criminelle_ assez repentante.»
-
- (LA FONTAINE. _Psyché._ II.)
-
- «Cybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur; Cérès _sent sa
- divinité de province_, et n’a nullement l’air de cour.»
-
- (Id. _Ibid._)
-
---SENTIR LE BATON, impersonnel:
-
- C’est _qu’il sent le bâton_ du côté que voilà.
-
- (_Dép. am._ V. 4.)
-
---SENTIR (SE), avoir la conscience de son être:
-
- Petit serpent que j’ai réchauffé dans mon sein,
- Et qui dès qu’il _se sent_, par une humeur ingrate,
- Cherche à faire du mal à celui qui le flatte!
-
- (_Éc. des fem._ V. 4.)
-
-
-SERRER, verbe actif, en parlant d’une maladie, peste, fièvre, etc:
-
- Que la fièvre quartaine puisse _serrer bien fort_ le bourreau
- de tailleur!
-
- (_B. gent._ II. 7.)
-
-(Voyez FIÈVRE.)
-
-
-SERVIR SUR TABLE:
-
- GALOPIN. Madame, on a _servi sur table_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 8.)
-
-C’était l’expression consacrée:
-
- «Ainsi dit Gilotin, et ce ministre sage
- «_Sur table_ au même instant fait _servir_ le potage.»
-
- (BOILEAU. _Le Lutrin._)
-
---SERVIR DE QUELQUE CHOSE:
-
- Et voilà _de quoi sert_ un sage directeur.
-
- (_Éc. des fem._ III. 1.)
-
- L’un fait beaucoup de bruit qui _ne lui sert de guères_.
-
- (_Ibid._ I. 1.)
-
---Dans cette façon de parler, NE SERVIR DE RIEN, on usait d’une
-inversion au participe passé:
-
- Tout cela _n’a de rien servi_.
-
- (_Préf. de Tartufe_ et 2e _Placet au roi_.)
-
-
-SES, pluriel, précédant deux substantifs au singulier:
-
- Chacun, à _ses péril et fortune_, peut croire tout ce qu’il lui
- plaît.
-
- (_Mal. im._ III. 3.)
-
-Cette façon de parler est tout à fait conforme à l’ancienne langue.
-Aussi je ne crois pas que la vraie locution soit: _à ses risques et
-périls_, mais _à ses risque et péril_, au singulier.
-
-
-SEUL, faisant pléonasme avec _ne que_:
-
- Notre sort _ne dépend que_ de sa _seule_ tête.
-
- (_Éc. des fem._ III. 1.)
-
- Mais j’entends que la mienne
- Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne;
- Que d’une serge honnête elle ait son vêtement,
- Et _ne_ porte le noir _qu’_aux bons jours _seulement_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 2.)
-
- Ce _n’est qu’_après moi _seul_ que son âme respire.
-
- (_Ibid._ II. 14.)
-
- Et je _n’ai seulement qu’_à vous dire deux mots.
-
- (_Tart._ III. 2.)
-
- _Ce n’est que la seule_ considération que j’ai pour monsieur
- votre père.
-
- (_Pourc._ III. 9.)
-
- _Ce n’est qu’à l’esprit seul_ que vont tous les transports.
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
-Ce tour, qu’on appellerait aujourd’hui un pléonasme, est très-familier
-aux écrivains du XVIIe siècle:
-
- «Le roi son mari lui a donné jusqu’à la mort ce bel éloge,
- qu’il _n’_y avoit _que le seul_ point de la religion où leurs
- cœurs fussent désunis.»
-
- (BOSSUET. _Or. f. de la r. d’A._)
-
-
-SI, pris substantivement; UN SI, une condition:
-
- Ces protestations ne coûtent pas grand’chose,
- Alors qu’à leur effet _un pareil si_ s’oppose.
-
- (_Dép. am._ II. 2.)
-
- «Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable;
- Mais _par tel si_, qu’au lieu qu’on obéit au diable
- Quand il a fait ce plaisir-là,
- A tes commandements le diable obéira.»
-
- (LA FONTAINE. _La Chose impossible._)
-
-Cette locution est très-fréquente dans les poëtes du XIIIe siècle: Le
-comte de Forest, le fanfaron Lisiard, se vante de faire en moins de
-huit jours la conquête de la belle Euriant, à condition qu’elle ne sera
-de rien prévenue:
-
- «Et _par si_ qu’on ne li voist dire.»
-
- (GIBERT DE MONTREUIL. _La Violette._ p. 17.)
-
-Par tel _si_ qu’on n’aille le lui dire, la mettre sur ses gardes.
-
-Il est très-important d’observer que nos pères avaient _se_ et _si_;
-_se_ exprimait seul un sens dubitatif, et venait du latin _si_; au
-contraire, _si_ n’était jamais dubitatif, aussi venait-il de _sic_.
-Cette distinction est essentielle pour l’intelligence de certains
-archaïsmes.
-
-Plus loin, Lisiard propose à Gérard un défi; Gérard l’accepte, mais
-en dicte les conditions, et les soumet à la demoiselle affligée qu’il
-s’agit de venger:
-
- «Et _par si_ soit fait li recors,
- S’il me puet ocire et conquerre,
- Que vous et toute vostre terre
- Serez à son comandement;
- Et se je le conquiers, ensement.»
-
- (_La Violette._ p. 84.)
-
-«Et soit fait notre accord par tel _si_, que s’il me peut tuer et
-conquérir, vous lui appartiendrez avec toute votre terre; et de même,
-si c’est moi qui le conquiers.»
-
---SI (_sic_), toutefois; ET SI, et pourtant, et encore:
-
- J’ai la tête plus grosse que le poing, _et si_ elle n’est pas
- enflée.
-
- (_B. gent._ III. 5.)
-
---SI FAUT-IL, encore faut-il:
-
- MORON. _Si faut-il_ tenter toute chose, et éprouver si son âme
- est entièrement insensible.
-
- (_Pr. d’Él._ III. 5.)
-
- _Si faut-il bien_ pourtant trouver quelque moyen.... pour
- attraper notre brutal.
-
- (_Sicilien._ 5.)
-
- «On m’a pourvu d’un cœur peu content de soi-même,
- «Inquiet, et fécond en nouvelles amours:
- «Il aime à s’engager, mais non pas pour toujours;
- «_Si faut-il_ une fois brûler d’un feu durable.»
-
- (LA FONT. _Elég._ III.)
-
---SI... COMME (_sic ut_):
-
- Je vous félicite, vous, d’avoir une femme _si_ belle, _si_
- sage, _si_ bien faite, _comme_ elle est.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 4.)
-
-_Sic pulchra ut est._
-
-_Comme_, dans l’origine, était le complément naturel de _si_, _aussi_,
-_tant_.
-
- «Li reis jurad: _Si_ veirement _cume_ Deus vit, David ne
- murrad.»
-
- (_Rois._ p. 74.)
-
- «Ki, entre tute ta gent, est _si_ fidel _cume_ David vostre
- gendre est?»
-
- (_Ibid._ p. 87.)
-
-Ou sans séparation, _sicume_ (italien, _siccome_):
-
- «E fud a curt _sicume_ il out ested devant.»
-
- (_Rois._ p. 74.)
-
-_Comme_ se construisait de même avec _tel_:
-
- «Deus te face _tel_ merci _cume_ tu m’as mustred ici.»
-
- (_Ibid._ p. 95.)
-
- «Vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les
- remèdes? Apprenez-les de ceux qui ont été _tels comme vous_.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 272.)
-
-_Comme_ suppléait _que_, au grand avantage de l’euphonie:
-
- «Peut-être que tu mens _aussi bien comme_ lui.»
-
- (CORNEILLE. _Le Menteur._ IV. 7.)
-
- «Qu’il fasse _autant_ pour soi _comme_ je fais pour lui.»
-
- (Id. _Polyeucte._ III. 3.)
-
-Sur quoi Voltaire dit: «Ce vers est un solécisme; on dit _autant que_,
-et non pas _autant comme_.» Mais pourquoi pas? L’usage? Il était du
-temps de Corneille en faveur d’_autant comme_. La logique? C’est un pur
-latinisme. Les Latins faisaient donc aussi un solécisme, de dire:
-
- Haud _ita_ vitam agerent _ut_ nunc plerumque _videmus_?
-
- (LUCRÈCE. III.)
-
-Il est fâcheux que Voltaire ait appuyé une réforme sans motif, qui
-appauvrit la langue, surtout celle des poëtes, et envieillit les
-écrivains faits pour rester modèles. J’ai dit que l’emploi de _comme_
-relatif avait jadis pour soi l’autorité de l’usage; voici en preuve
-quelques exemples:
-
-Marot demandant une haquenée à François Ier:
-
- «Savez comment Marot l’acceptera?
- «_D’aussi_ bon cueur _comme_ la sienne il donne
- «Au fin premier qui la demandera.»
-
- «Ma foi seule, _aussi_ pure et belle
- «_Comme_ le sujet en est beau.....»
-
- «Il n’est rien de _si_ beau _comme_ Calixte est belle.»
-
- (MALHERBE.)
-
- «Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment
- «_Aussi_ bon citoyen _comme_ parfait amant.»
-
- (CORNEILLE. _Horace._)
-
-Mais tout à coup cette façon de parler a déplu aux grammairiens-jurés
-de la fin du XVIIe siècle: ils l’ont réprouvée d’un commun accord.
-Ménage donne pour raison qu’«elle n’est pas naturelle.» (_Obs._ p.
-348.) La nature est ici invoquée bien à propos! Mais est-il prouvé que
-ce mot _que_ soit plus rapproché de la nature que le mot _comme_?
-Est-il sûr que l’usage consacré par une longue suite de siècles,
-appuyé sur la logique, sur l’étymologie, et fortifié par l’exemple des
-meilleurs écrivains, doive céder au caprice de trois ou quatre pédants
-sans autorité que celle qu’ils s’arrogent avec insolence? Cela n’est
-pas naturel non plus, et pourtant, hélas! cela se voit tous les jours.
-
-_Comme_, à la place de _que_, est un archaïsme qui a de la grâce et de
-la naïveté:
-
- «Catin veut espouser Martin;
- «C’est une très-fine femelle!
- «Martin ne veut pas de Catin:
- «Je le trouve _aussi_ fin _comme_ elle.»
-
- (MAROT.)
-
---SI dubitatif (_si_),... ET QUE...:
-
- _S’il_ ne vous suffit pas de toute l’assurance
- Que vous peuvent donner mon cœur et ma puissance,
- _Et que_ de votre esprit les ombrages puissants
- Forcent mon innocence à convaincre vos sens...
-
- (_D. Garcie._ IV. 8.)
-
- Ce seroit une chose plaisante _si_ les malades guérissoient,
- _et qu’_on m’en vînt remercier!
-
- (_D. Juan._ III. 1.)
-
- «_Si_ Babylone eût pu croire qu’elle eût été périssable comme
- toutes les choses humaines, _et que_ une confiance insensée ne
- l’eût pas jetée dans l’aveuglement.....»
-
- (BOSSUET. _Hist. un._ IIIe p.)
-
---SI, répondant au latin _an_, _utrum_:
-
- Et je suis _en suspens si_, pour me l’acquérir,
- Aux extrêmes moyens je ne dois point courir.
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
- Je suis _dans l’incertitude si_ je dois me battre avec mon
- homme, ou bien le faire assassiner.
-
- (_Sicilien._ 13.)
-
---SI C’ÉTAIT QUE:
-
- Et _si c’étoit qu’_à moi la chose pût tenir...
-
- (_Mis._ IV. 1.)
-
---SI (un adjectif) QUE DE (_adeò... ut..._); tant ou tellement... que
-de...:
-
- Et j’ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut _si
- considéré_ en son temps _que d’_avoir permission de vendre tout
- son bien pour le voyage d’outre-mer.
-
- (_G. D._ I. 5.)
-
- S’il étoit _si hardi que de_ me déclarer son amour, il perdroit
- pour jamais ma présence et mon estime.
-
- (_Am. magn._ II. 3.)
-
- Ouais! je ne croyois pas que ma fille fût _si habile que de_
- chanter ainsi à livre ouvert.
-
- (_Mal. im._ II. 6.)
-
- «Celui-ci le paya d’ingratitude, et fut _si méchant que d’oser_
- souiller le lit de son bienfaiteur.»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
-
-SIÈCLE D’AUJOURD’HUI (AU):
-
- C’est une chose rare _au siècle d’aujourd’hui_.
-
- (_Mis._ IV. 1.)
-
-
-SINGULIER; SINGULIER A, particulier à:
-
- Cette fermeté d’âme, _à vous si singulière_.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
-«On dit d’une chose qu’elle est _particulière à quelqu’un_, mais non
-pas qu’elle _lui est singulière_.» (M. AUGER.)
-
-Et pourquoi ne le dirait-on pas? On dit bien _singulier_, sans
-complément, pour _particulier_. M. Auger n’a rien repris à ces vers:
-
- Et je ne veux aussi, pour grâce _singulière_,
- Que montrer à vos yeux mon âme tout entière.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
-_Grâce singulière_ est pourtant bien là pour _grâce particulière_.
-Si on laisse au mot _singulier_ le sens de _singularis_ dans un cas,
-pourquoi ne pas le lui laisser dans l’autre? Pourquoi le permettre sans
-complément et le défendre, avec un complément?
-
-En général, on critique beaucoup trop par cette formule: _cela ne se
-dit pas_. Ce qu’il faut montrer, c’est que cela ne doit pas, ne peut
-pas se dire, surtout quand cela a été dit par des gens comme Molière,
-Pascal ou Bossuet.
-
-
-_SINGULIER_ (verbe au) après un nombre pluriel:
-
- Quatre ou cinq mille écus _est_ un denier considérable.
-
- (_Pourc._ III. 9.)
-
- Et deux ans, dans le sexe, _est_ une grande avance.
-
- (_Mélicerte._ I. 4.)
-
-(Voyez C’EST ou EST en accord avec un pluriel, et CE SONT.)
-
-
-SI PEU QUE DE (un infinitif):
-
- Vous êtes-vous mis dans la tête qu’un homme de soixante-trois
- ans.... considère _si peu_ sa fille _que de la marier_ avec un
- homme qui a ce que vous savez?
-
- (_Pourc._ II. 7.)
-
-(Voyez SI (un adjectif) QUE DE, p. 375.)
-
-
-SIQUENILLES (_sic_ dans l’édition originale; Ribou, 1669), souquenilles:
-
- Quitterons-nous nos _siquenilles_, monsieur?
-
- (_L’Av._ III. 2.)
-
-
-SITUÉ; AME BIEN SITUÉE:
-
- Non, non, il n’est point d’âme un peu _bien située_
- Qui veuille d’une estime ainsi prostituée.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-L’expression est insolite; cependant nous disons chaque jour, avec
-l’autorité de l’usage: Avoir le cœur _bien placé_. C’est la même figure.
-
-
-SŒURS D’INFORTUNE, comme _frères d’armes_:
-
- Nous nous voyons _sœurs d’infortune_.
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-
-SOI, où l’usage moderne emploie _lui_, _elle_, _eux_:
-
- Bien que de vous mon cœur ne prenne point de loi,
- Et ne doive en ces lieux aucun compte qu’à _soi_...
-
- (_D. Garcie._ II. 5.)
-
- C’est une fille à nous, que, sous un don de foi,
- Un Valère a séduite et fait entrer chez _soi_.
-
- (_Éc. des mar._ III. 5.)
-
-_Apud se_, et non _apud illum_.
-
-Agnès, dit Horace,
-
- N’a plus voulu songer à retourner chez _soi_,
- Et de tout son destin s’est commise à ma foi.
-
- (_Éc. des fem._ V. 2.)
-
- Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
- Qu’en recueillant chez _soi_ ce dévot personnage.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
- Toi, Sosie?--Oui, Sosie; et si quelqu’un s’y joue,
- Il peut bien prendre garde à _soi_.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
- Ne voyez-vous pas qu’il tire à _soi_ toute la nourriture, et
- qu’il empêche ce côté-là de profiter?
-
- (_Mal. im._ III. 14.)
-
- Cet indolent état de confiance extrême,
- Qui le rend en tout temps si content de _soi-même_.
-
- (_Fem. sav._ I. 3.)
-
- Ce sont choses, _de soi_, qui sont belles et bonnes.
-
- (_Ibid._ IV. 3.)
-
- Le savoir garde _en soi_ son mérite éminent.
-
- (_Ibid._)
-
- Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste;
- Et, perdant toute chose, à _soi-même_ il se reste.
-
- (_Ibid._ V. 4.)
-
-Tout le XVIIe siècle a ainsi parlé. Les grammairiens se sont perdus en
-distinctions et en subtilités pour régler quand il fallait _soi_, et
-quand _lui_. Tout cela est chimérique. Les grands écrivains du temps de
-Louis XIV se sont guidés bien plus sûrement sur un seul point: partout
-où le latin mettrait _se_, ils ont mis _soi_,
-
- «Qu’il fasse autant pour _soi_ comme je fais pour lui.»
-
- (CORNEILLE. _Polyeucte._ III. 8.)
-
-_Pro se ipso_, et non _pro illo_.
-
- «Mais il se craint, dit-il, _soi-même_ plus que tous.»
-
- (RACINE. _Androm._ V. 2.)
-
-_Timet se ipsum._
-
- «Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après _soi_.»
-
- (Id. _Phèdre._)
-
-_Post se_, et non _post illum_.
-
- «Mais souvent un auteur, qui se flatte et qui s’aime,
- «Méconnoît ses défauts et s’ignore _soi-même_.»
-
- (BOILEAU.)
-
- «Il n’ouvre la bouche que pour répondre...... Il crache presque
- sur _soi_.»
-
- (LA BRUYÈRE.)
-
- «Idoménée, revenant à _soi_, remercia ses amis.»
-
- (FÉNELON.)
-
- «Tant de profanations que les armes traînent après _soi_!»
-
- (MASSILLON.)
-
- «Dieux immortels, dit-elle en _soi-même_, est-ce donc ainsi que
- sont faits les monstres?»
-
- (LA FONTAINE. _Psyché._ I.)
-
-On voit qu’il n’est pas besoin de tant raffiner, à la suite de
-Vaugelas, d’Olivet et les modernes.
-
-
-SOIENT, monosyllabe:
-
- Et votre front, je crois, veut que du mariage
- Les cornes _soient_ chez vous l’infaillible apanage.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- «Qu’ils _soient_ comme la poudre et la paille légère
- «Que le vent chasse devant lui.»
-
- (RACINE. _Esther._ I. 5.)
-
-
-SOIS-JE, dans une formule de souhait:
-
- _Sois-je_ du ciel écrasé si je mens!
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
-Forme excellente, au lieu de _puissé-je être_.
-
-
-SOLÉCISMES EN CONDUITE:
-
- Le moindre _solécisme_, en parlant, vous irrite;
- Mais vous en faites, vous, d’étranges _en conduite_.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-
-SOLLICITER DE QUELQUE CHOSE:
-
- J’ai cru faire assez de fuir l’engagement _dont j’étois
- sollicitée_.
-
- (_Am. magn._ IV. 7.)
-
- Ne me refusez point la grâce _dont je vous sollicite_.
-
- (_L’Av._ II. 7.)
-
-
-SON, SA, SES, se rapportant à un autre mot que le sujet de la phrase:
-
- Je ne puis vous celer que ma fille Célie
- Dès longtemps par moi-même est promise à Lélie,
- Et que, riche en vertus, _son retour_ aujourd’hui
- M’empêche d’agréer un autre époux que lui.
-
- (_Sgan._ 24.)
-
-_Son retour_, c’est le retour de Lélie; _riche en vertus_ se rapporte
-aussi à Lélie, quoique la construction de la phrase semble appliquer
-ces mots au retour. Il n’y a pas moyen d’excuser cette faute, source
-d’équivoques.
-
- Jusqu’ici don Louis, qui vit à _sa prudence_
-
-(La prudence de don Louis.)
-
- Par le feu roi mourant commettre _son enfance_,
-
-(L’enfance de don Alphonse.)
-
- A caché _ses destins_ aux yeux de tout l’État...
-
-(Les destins d’Alphonse.)
-
- Et bien que le tyran, depuis _sa lâche audace_,
-
-(L’audace du tyran.)
-
- L’ait souvent demandé pour lui rendre _sa place_,
-
-(La place d’Alphonse.)
-
- Jamais _son zèle ardent_ n’a pris de sûreté
-
-(Le zèle d’Alphonse.)
-
- A l’appât dangereux de _sa fausse équité_.
-
- (_D. Garcie._ I. 2.)
-
-(La fausse équité du tyran.)
-
-Il est difficile d’écrire avec plus de négligence.
-
-On dit bien _la surveillance de l’État_, mais non _les yeux de l’État_.
-L’État est une abstraction, une idée complexe, qui ne saurait être
-personnifiée jusqu’à prendre des yeux ni des oreilles.
-
---SON, SA, rapportés à un nom de chose:
-
- LYSIDAS (_parlant de sa pièce_). Tous ceux qui étoient là
- doivent venir à _sa_ première représentation.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
---SON avec _sentir_. (Voyez SENTIR, p. 370.)
-
-
-SONGER, actif, pour _imaginer_, _méditer_:
-
- C’est une foible ruse;
- J’en _songeois une_...--Et quelle?--Elle n’iroit pas bien.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
- J’avois _songé une comédie_ où il y auroit eu un poëte, etc...
-
- (_Impromptu._ 1.)
-
---SONGER DE (un infinitif); songer à:
-
- Et qu’ils s’étoient promis une foi mutuelle,
- Avant qu’il eût _songé de poursuivre_ Isabelle.
-
- (_Éc. des mar._ III. 6.)
-
-(Voyez p. 99, DE remplaçant A.)
-
-
-SONT pour font, en style d’arithmétique:
-
- Je crois que deux et deux _sont_ quatre.
-
- (_D. Juan._ III. 1.)
-
-L’édition d’Amsterdam a corrigé, selon sa coutume, et mis _font_.
-
---SONT-CE:
-
- _Sont-ce_ encore des bergers?--C’est ce qu’il vous plaira.
-
- (_B. gent._ I. 2.)
-
- _Sont-ce_ des vers que vous lui voulez écrire?
-
- (_Ibid._ II. 6.)
-
- _Sont-ce_ des visions que je me mets en tête?
-
- (_Psyché._ I. 1.)
-
-(Voyez CE SONT.)
-
-
-SORTILÉGE; DONNER UN SORTILÉGE A QUELQU’UN, lui jeter un sort:
-
- C’est _un sortilége qu’il lui a donné_.
-
- (_Pourc._ III. 9.)
-
-
-SORTIR HORS:
-
- Tenez, voyez ce mot, et _sortez hors_ de doute.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Mais lui fallant un pic, je _sortis hors_ d’effroi.
-
- (_Fâcheux._ II. 2.)
-
-
-SOT, terme adouci pour exprimer ce qu’ailleurs Molière appelle crûment
-un cocu:
-
- Elles font la sottise, et nous sommes les _sots_.
-
- (_Sgan._ 17.)
-
- Elle? Elle n’en fera qu’un _sot_, je vous l’assure.
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
- Épouser une sotte est pour n’être point _sot_.
-
- (_Éc. des mar._ I. 1.)
-
- «Il veut à toute force être au nombre des _sots_.»
-
- (LA FONT. _La Coupe enchantée._)
-
---SOT, passionné au point d’en perdre le sens:
-
- Si bien donc?--Si bien donc qu’elle est _sotte_ de vous.
-
- (_L’Ét._ I. 6.)
-
---ÊTRE SOT APRÈS QUELQU’UN, en être assotté:
-
- MARINETTE.
-
- Que Marinette _est sotte après son Gros-René_!
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
-
-SOUCIER, verbe actif, comme _affliger_, _chagriner_:
-
- Hé! je crois que cela foiblement _vous soucie_.
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
- «Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
- «Me fasse peur, ni _me soucie_?»
-
- (LA FONTAINE. _Le Lion et le Moucheron._)
-
-
-SOUFFRIR, absolument; SOUFFRIR DE QUELQU’UN:
-
- Ciel! faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir,
- _De cent sortes de sots_ nous oblige à _souffrir_!
-
- (_Fâcheux._ I. 6.)
-
---SOUFFRIR QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN:
-
- De grâce, _souffrez-moi_, par un peu de bonté,
- _Des bassesses_ à qui vous devez la clarté.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- «Mais le père Lemoine a apporté une modération à cette
- permission générale; car _il ne le veut point du tout souffrir
- aux vieilles_.»
-
- (PASCAL. 9e _Prov._)
-
-
-SOUFFRIR A QUELQU’UN DE (un infinitif), lui permettre:
-
- . . . . . . . _Souffrez à mon amour
- De_ vous revoir, madame, avant la fin du jour.
-
- (_Mis._ IV. 4.)
-
- Si votre cœur me considère
- Assez pour _me souffrir de disposer de vous_....
-
- (_Psyché._ I. 3.)
-
-_Me_ est ici au datif, et non à l’accusatif.
-
-
-SOUPÇON; HORS DE SOUPÇON:
-
- On ne reçoit plus rien qui soit _hors de soupçon_.
-
- (_L’Ét._ II. 6.)
-
-Qui soit à l’abri du soupçon, qui ne soit suspect.
-
---SOUPÇONS DE QUELQU’UN:
-
- Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons
- _de_ mon mari.
-
- (_B. gent._ III. 7.)
-
-Molière dit _soupçons de quelqu’un_, comme _l’hymen_, _la vengeance_,
-_la jalousie de quelqu’un_, c’est-à-dire, relativement à quelqu’un.
-
---SOUPÇON ENTRE DEUX PERSONNES, qui porte sur deux personnes:
-
- Cela ne vous offense point: _il ne tombe entre lui et vous
- aucun soupçon_ de ressemblance.
-
- (_Scapin._ II. 7.)
-
-
-SOUPÇONNER, suspecter:
-
- On _soupçonne_ aisément un sort tout plein de gloire;
- Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
-
-SOUS, au lieu de _par_ ou _avec_:
-
- Enfin je l’ai fait fuir, et, _sous ce traitement_,
- De beaucoup d’actions il a reçu la peine.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
- Ne prétendez pas vous sauver _sous_ cette imposture.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
---SOUS COULEUR, sous prétexte:
-
- Anselme, instruit de l’artifice,
- M’a repris maintenant tout ce qu’il nous prêtoit,
- _Sous couleur_ de changer de l’or que l’on doutoit.
-
- (_L’Ét._ II. 7.)
-
-(Voyez COULEUR et COLORÉ.)
-
---SOUS DES LIENS:
-
- La fille qu’autrefois de l’aimable Angélique,
- _Sous des liens_ secrets, eut le seigneur Enrique.
-
- (_Éc. des fem._ V. 9.)
-
- Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère,
- Pour entrer _sous de tels liens_.
-
- (_Psyché._ I. 3.)
-
---SOUS DES SOINS:
-
- Je ris des noirs accès où je vous envisage,
- Et crois voir en nous deux, _sous mêmes soins nourris_,
- Ces deux frères que peint l’École des maris.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-L’idée de protection, enfermée dans le verbe _nourrir_, sauve cette
-métaphore:
-
- «Parva _sub_ ingenti matris se subjicit _umbra_.»
-
- (VIRG.)
-
---SOUS L’APPAT DE..., sous le prétexte de:
-
- Ce marchand déguisé,
- Introduit _sous l’appât_ d’un conte supposé:
-
- (_L’Ét._ IV. 7.)
-
---SOUS SA MOUSTACHE:
-
- On n’est point bien aise de voir, _sous sa moustache_, cajoler
- hardiment sa femme ou sa maîtresse.
-
- (_Sicilien._ 14.)
-
---SOUS TANT DE VRAISEMBLANCE:
-
- Quoi! le premier transport d’un amour qu’on abuse
- _Sous tant de vraisemblance_ est indigne d’excuse!
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
---SOUS UN DON DE FOI:
-
- C’est une fille à nous, que, _sous un don de foi_,
- Un Valère a séduite et fait entrer chez soi.
-
- (_Éc. des mar._ III. 5.)
-
-Dans toutes ces locutions, _sur_ serait aussi bien venu que _sous_.
-Molière, pour l’emploi de l’un et de l’autre, paraît n’avoir suivi que
-le hasard, et l’usage l’y autorisait. (Voyez au mot SUR, où l’origine
-de cette confusion est exposée.)
-
-
-SOUTENIR LE COURROUX, y persévérer:
-
- Pour vouloir _soutenir le courroux_ qu’on me donne,
- Mon cœur a trop su me trahir.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
-
-SPIRITUELLE, substantif; UNE SPIRITUELLE:
-
- Moi, j’irois me charger d’_une spirituelle_
- Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle?
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
-(Voyez RIDICULE, substantif.)
-
-
-_SUBJONCTIF_ qui en commande un autre, dans une place où nous mettrions
-aujourd’hui l’_indicatif_:
-
- _J’aurois_ assez d’adresse pour faire accroire à votre père
- que ce _seroit_ une personne riche, outre ses maisons, de cent
- mille écus en argent comptant; qu’elle _seroit_ éperdument
- amoureuse de lui, et _souhaiteroit_ de se voir sa femme.
-
- (_L’Av._ IV. 11)
-
-Il est clair qu’en effet la forme conditionnelle est la meilleure dans
-tout ce passage, qui n’expose qu’une hypothèse.
-
---Construit avec un présent de l’indicatif:
-
- Que vient de te donner cette farouche bête?
- --Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette boète
- _On prétend_ qu’_ait_ reçue Isabelle de vous.
-
- (_Éc. des mar._ II. 8.)
-
-On dirait en style moderne: on prétend qu’_a_ reçue. Il est manifeste
-que le conditionnel est plus juste, puisqu’il s’agit encore ici d’une
-hypothèse.
-
-(Voyez CONDITIONNELS, FUTURS.)
-
-
-SUCCÉDER, arriver, réussir, _contingere_:
-
- Quelque chose de bon nous pourra _succéder_.
-
- (_Dép. am._ III. 1.)
-
- Ces maximes, un temps, leur peuvent _succéder_.
-
- (_D. Garcie._ II. 1.)
-
-
-SUCCÈS, issue d’une affaire, dans le sens du latin _exitus_, sans
-impliquer l’idée de bien ni de mal:
-
- Ce qu’on _voit_ de _succès_ peut bien persuader
- Qu’ils ne sont pas encor fort près de s’accorder.
-
- (_L’Ét._ V. 12.)
-
- J’en viens d’entendre ici le _succès merveilleux_.
-
- (_Ibid._ V. 15.)
-
- Adieu; nous en saurons le _succès_ dans ce jour.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Daignez, je vous conjure,
- Attendre le _succès_ qu’aura cette aventure.
-
- (_Ibid._ III. 7.)
-
- Hé bien! ce beau _succès_ que tu devois produire?
-
- (_Ibid._ III. 9.)
-
- Vous vous tromperez.--Soit. J’en veux voir le _succès_.
- --Mais...--J’aurai le plaisir de perdre mon procès.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-
-SUCRÉE (FAIRE LA), faire la prude, la renchérie:
-
- Elle _fait la sucrée_, et veut passer pour prude.
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
- --Qui, moi?--Oui; vous _ne faites point tant la sucrée_.
-
- (_G. D._ I. 6.)
-
-
-SUFFISANCE, en bonne part; HOMME DE SUFFISANCE:
-
- _Homme de suffisance_, homme de capacité.
-
- (_Mar. for._ 6.)
-
-Dans le XVIIe siècle, _suffisant_ et _suffisance_ se prenaient en bonne
-part, au sens de _qui suffit à quelque chose_. Voici les exemples
-que donne Furetière: «Le roi a des ministres qui sont d’une grande
-_suffisance_, d’une grande capacité, d’une grande pénétration.» Et au
-mot SUFFISANT: «Se dit d’un grand mérite et de la sotte présomption. Le
-roi cherche des gens qui soient _suffisants_, et capables de remplir
-les prélatures et les grandes charges.»
-
---SUFFISANT DE (un infinitif), qui suffit; qui suffit à, capable de:
-
- Bon Dieu! que de discours!
- Rien n’est-il _suffisant d’en arrêter_ le cours?
-
- (_Dép. am._ II. 7.)
-
- «Je me déchargerai d’un faix que je dédaigne,
- «_Suffisant de crever_ un mulet de Sardaigne.»
-
- (REGNIER. _Sat._ VI.)
-
-
-SUFFIT QUE, suivi d’un verbe à l’indicatif:
-
- _Il suffit que nous savons_ ce que nous savons, et que tu fus
- bien heureuse de me trouver.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 1.)
-
-Nous savons ce que nous savons, cela suffit, c’est en dire assez. _Il
-suffit que nous sachions_ présenterait un sens tout autre.
-
-
-SUITE; EN SUITE DE. (Voyez ENSUITE DE.)
-
---SUITE, développement:
-
-Don Alphonse dit à dona Elvire, qui vient de réciter trente-cinq vers
-sans interruption:
-
- J’ai de votre discours assez souffert _la suite_.
-
- (_D. Garcie._ V. 5.)
-
---D’UNE LONGUE SUITE, très-suivi:
-
- Et tâcher, par des soins _d’une très-longue suite_,
- D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
-
- (_Mis._ III. 1.)
-
---SUITE, conséquence:
-
- Un avis _dont la suite_
- Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
-
- (_Tart._ V. 6.)
-
- Les _suites_ de ce mot, quand je les envisage,
- Me font voir un mari, des enfants, un ménage.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
-
-SUIVRE LE COURROUX DE QUELQU’UN, s’y associer:
-
- Assembler des amis qui _suivent mon courroux_.
-
- (_Amph._ III. 5.)
-
---SUIVRE QUELQU’UN AU DESSEIN DE (un infinitif):
-
- Bon.--Et moi, pour _vous suivre au dessein de tout rendre_....
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
-Pour vous imiter dans ce dessein.
-
---SUIVRE SA POINTE:
-
- Quel diable d’étourdi, qui _suit toujours sa pointe_!
-
- (_Scapin._ III. 11.)
-
-
-_SUJET_ à la première personne, et le verbe à la troisième. (Voyez
-PRONOM.)
-
-
-_SUJET SOUS-ENTENDU_ autre que le sujet exprimé:
-
- Elle vous diroit bien qu’elle vous trouve bon,
- Et qu’_elle_ n’est point d’âge à _lui donner_ ce nom.
-
- (_Tart._ I. 2.)
-
-_Elle_ n’est point d’âge à ce qu’_on_ puisse lui donner.
-
-Le besoin de brièveté, joint à la clarté de l’expression, paraît plus
-que suffisant à excuser cette légère inexactitude.
-
-
-SUPERFLU DE LA BOISSON (LE), périphrase qui s’entend de reste:
-
- Je m’étois amusé dans votre cour à expulser _le superflu de la
- boisson_.
-
- (_Méd. m. lui._ III. 5.)
-
-
-SUPPORT, dans le sens moral; appui:
-
- Elle n’a ni parent, ni _support_, ni richesse.
-
- (_Éc. des fem._ III. 5.)
-
- L’éclat d’une fortune en mille biens féconde
- Fera connoître à tous que je suis ton _support_.
-
- (_Amph._ III. 11.)
-
-
-SUPPORTER QUELQU’UN DANS, comme nous disons _soutenir dans_:
-
- Nous ne sommes point gens à _la supporter dans_ de mauvaises
- actions.
-
- (_G. D._ I. 4.)
-
-
-SUPPRESSION; A MA SUPPRESSION, en me supprimant, m’excluant:
-
- _A ma suppression_ il s’est ancré chez elle.
-
- (_Éc. des fem._ III. 5.)
-
-Comme on dit _à mon profit_, _à mon dam_.
-
-Bossuet a dit: «_Au grand malheur_ des hommes ingrats.» (_Or. fun. de
-la R. d’A._)
-
-
-SUR LE FIER; SE TENIR SUR LE FIER:
-
- Mais puisque _sur le fier vous vous tenez_ si bien.....
-
- (_Mélicerte._ I. 3.)
-
-
-SUR PEINE DE, sous peine de:
-
- On ne doit de rimer avoir aucune envie,
- Qu’on n’y soit condamné _sur peine_ de la vie.
-
- (_Mis._ IV. 1.)
-
- Mais à condition......... que vous n’en ouvrirez la bouche à
- personne du monde, _sur peine de la vie_.
-
- (_Am. magn._ II. 3.)
-
- «Madame, qui de tous poins veoit le seigneur de Saintré à
- combattre meu et desliberé, feloneusement luy dist: Sire
- de Saintré, nous voulons et vous commandons, _sur peine_
- d’encourir nostre indignacion, que incontinent tous deux vous
- desarmez.»
-
- (_Le Petit Jehan de Saintré._)
-
- «Les seigneurs du Carthage, voyants que leur pays se
- despeuploit peu à peu, feirent desfense expresse, _sur peine de
- mort_, que nul n’eust plus à aller par là.»
-
- (MONTAIGNE. I. 30.)
-
- «Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu’ils étudient au
- collége de Clermont, _sur peine_ d’être déshérités.»
-
- (ST.-ÉVREMOND. _Convers. du P. Canaye._)
-
- «Est-ce un article de foi qu’il faille croire, _sur peine_ de
- damnation?»
-
- (PASCAL. 18e _Prov._)
-
-On écrivait originairement _sor_ et _soz_; quand la consonne
-finale était muette, comme l’_o_ sonnait le plus souvent _ou_, la
-prononciation confondait pour l’oreille _sour_ et _souz_; de là
-l’emploi indifférent de l’un ou de l’autre dans certaines locutions
-consacrées, comme _sur peine_ et _sous peine_.
-
-(Voyez _des Var. du lang. fr._, p. 430.)
-
---SUR LE PIED DE (un infinitif):
-
- Et veulent, _sur le pied de nous être fidèles_,
- Que nous soyons tenus à tout endurer d’elles.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-Sous prétexte qu’elles nous sont fidèles; s’appuyant sur ce qu’elles
-nous sont fidèles.
-
---SUR UN SEMBLANT:
-
- Quoi! _sur un beau semblant_ de ferveur si touchante...
-
- (_Tart._ V. 1.)
-
-Mauvaise leçon. L’édition originale de 1669 porte: sous _un beau
-semblant_. (voy. la Préface.)
-
-
-SURPRENDRE AU DÉPOURVU:
-
- Mais je vous avouerai que cette gayeté
- _Surprend au dépourvu_ toute ma fermeté.
-
- (_D. Garcie._ V. 6.)
-
-
-SURSÉANCE; FAIRE SURSÉANCE A... surseoir:
-
- Et jusques à demain _je ferai surséance
- A l’exécution_, monsieur, de l’ordonnance.
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
-
-SUS; SUS DONC:
-
- Oui? _Sus donc_, préparez vos jambes à bien faire.
-
- (_L’Ét._ II. 14.)
-
-_Sus_ n’est autre chose que _sur_. La consonne finale étant inarticulée
-dans l’origine, il arrivait souvent que l’écriture notât une consonne
-pour une autre. _Courir sus à quelqu’un_, c’est courir sur quelqu’un;
-mais _sur_, dans la première de ces locutions, est aujourd’hui employé
-comme adverbe; il est préposition dans la seconde. _Sus, sus_,
-c’est-à-dire, Allons, debout!
-
-Mais pourquoi n’a-t-on pas dit _courir sus à quelqu’un_? l’euphonie y
-trouvait aussi bien son compte. Voyez, à l’article CHAISE, ce qui est
-dit du zézayement parisien.
-
-NICOT: «SUS ou SUR, _super_.»
-
-Le langage de la jurisprudence a conservé _susanner_, qui est une
-autre prononciation de _suranner_, réduit lui-même aujourd’hui à son
-participe passé.
-
- «Une prise de corps ne se _susanne_ jamais.»
-
- (DE LAURIÈRE.)
-
-C’est-à-dire, ne perd pas sa vertu, faute d’avoir été exécutée dans
-l’année; ne se _suranne_ pas, _non antiquatur_.
-
-Vous observerez que les Latins employaient déjà _sus_ pour _super_
-en composition. _Suspendere_ est pour _superpendere_.
-
-
-SUSPENS SI (ÊTRE EN)...: (Voyez SI répondant au latin _an_, _utrùm_.)
-
-
-_SYLLEPSE_ qui suppose un nominatif non exprimé:
-
- Cet arrêt suprême,
- Qui décide du sort de mon amour extrême,
- Doit m’être assez touchant _pour ne pas s’offenser_
- Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
-
- (_Éc. des mar._ II. 14.)
-
-_Pour ne pas s’offenser_, c’est-à-dire _pour qu’_ON _ne s’offense
-pas_. Le sujet de la phrase est _l’arrêt_; ce n’est point l’arrêt qui
-s’offensera, c’est Sganarelle.
-
-Il semble que, quand le sens est aussi évident, on peut dans un
-dialogue familier, et pour l’amour de la concision, tolérer ces
-inexactitudes, et laisser dormir la rigueur de certaines lois
-grammaticales.
-
- D. PÈDRE. Et, cette nuit encore, on est venu chanter sous nos
- fenêtres.
-
- ISIDORE. Il est vrai. La musique _en_ étoit admirable!
-
- (_Sicilien._ 7.)
-
-_En_ se rapporte à l’idée de _concert_, _sérénade_, éveillée par la
-phrase précédente, où pourtant ce mot ne se trouve pas, ni aucun
-semblable.
-
- Ah! _les menuets_ sont ma danse, et je veux que vous me _le_
- voyiez danser.
-
- (_B. gent._ II. 1.)
-
-Que vous me voyiez danser _le menuet_.
-
-Racine a dit, par un tour semblable:
-
- «Entre _le pauvre_ et vous vous prendrez Dieu pour juge;
- «Vous souvenant, mon fils, que, caché sons ce lin,
- «Comme _eux_ vous fûtes pauvre, et comme _eux_ orphelin.»
-
- (_Athalie._ IV. 4.)
-
-(Voyez, p. 147, EN par syllepse.)
-
-
-_SYMÉTRIE DES TEMPS._ (Voyez aux mots CONDITIONNELS, SUBJONCTIF, et
-FUTURS.)
-
-
-_T_ EUPHONIQUE:
-
- Voilà-_t_-il pas monsieur qui ricane déjà?
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-Nos anciens eussent écrit _voilat il pas_, ou bien _voila il pas_,
-laissant à l’usage le soin d’indiquer la consonne euphonique.
-
-La seconde manière était celle du XVIe siècle; mais Théodore de Bèze
-nous avertit de prononcer un _t_ intercalaire:--«Cette lettre offre une
-particularité curieuse, c’est qu’on la prononce là où elle n’est pas
-écrite. Vous voyez écrit _parle il_, et vous prononcez, en intercalant
-le _t_, _parle til_. On écrira _va il_, _ira il_, _parlera il_, et l’on
-prononcera _va til_, _ira til_, _parlera til_.» (_De fr. ling. rect.
-pron._ p. 36.)
-
- Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,
- Que vous importe-_t_-il qu’on y puisse prétendre?
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- Va, va-_t’_en faire amende honorable au Parnasse.
-
- (_Ibid._ III. 5.)
-
-
-TABLER, tenir table:
-
- Et, pleins de joie, allez _tabler_ jusqu’à demain.
-
- (_Amph._ III. 6.)
-
-
-TACHER A (un infinitif), tâcher de:
-
- La mémoire du père, à bon droit respectée,
- Joint au grand intérêt que je prends à la sœur,
- Veut que du moins l’on _tâche à lui rendre_ l’honneur.
-
- (_Éc. des mar._ III. 4.)
-
- _Tâchons à modérer_ notre ressentiment.
-
- (_Éc. des fem._ II. 2.)
-
- Que votre esprit un peu _tâche à se rappeler_.
-
- (_Mis._ IV. 2.)
-
- Il suffit qu’il se rende plus sage,
- Et _tâche à mériter_ la grâce où je m’engage.
-
- (_Tart._ III. 4.)
-
- Je vois qu’envers mon frère on _tâche à me noircir_.
-
- (_Ibid._ III. 7.)
-
-
-TAIRE (SE) DE QUELQUE CHOSE:
-
- C’est bien la moindre chose que je vous doive..., que de _me
- taire_ devant vous _d’une personne_ que vous connoissez.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
- C’est avoir bien de la langue, que de ne pouvoir _se taire de
- ses propres affaires_.
-
- (_Scapin._ III. 4.)
-
- «Je _m’en tais_, et ne veux leur causer nul ennui.»
-
- (LA FONT. _Le Geai paré des plumes du Paon._)
-
- «Dame, si vous faictes nulle mention de celle avenue, vous
- serez deshonorée. _Taisez-vous-en_, et je _m’en tairai_ aussi
- pour vostre honneur.»
-
- (FROISSART. _Chron._ III. ch. 49.)
-
-(Voyez DE répondant au latin _de_, touchant; et MENTIR.)
-
-
-TANT devant un adjectif, pour _si_, _tellement_:
-
- Voilà une malade qui n’est pas _tant dégoûtante_.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 6.)
-
- Elle n’est point _tant sotte_, ma foi, et je la trouve assez
- passable.
-
- (_Scapin._ I. 3.)
-
-
---TANT DE (un substantif), QUE DE (un infinitif):
-
- Qui donc est le coquin qui prend _tant de licence
- Que de chanter_ et m’étourdir ainsi?
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
-
-TARARE!
-
- GEORGE DANDIN. Je te donnerai....
-
- LUBIN. _Tarare!..._
-
- (_G. D._ II. 7.)
-
-L’emploi de ce mot paraît remonter très-haut dans les origines de notre
-langue. _Tarare_ serait une tradition de _taratara_, parole dépourvue
-de sens, espèce d’onomatopée pour exprimer le son émis d’une bouche qui
-ne peut articuler. «La peste lui avait ôté la parole; au lieu de parler
-il sifflait, et, voulant crier, ne faisait entendre que _taratara_» (ou
-_tarare_). (_Vie de St. Augustin._ DU CANGE, in _Taratara_.)
-
-
-TARTUFIER:
-
- Non, vous serez, ma foi, _tartufiée_.
-
- (_Tart._ II. 3.)
-
-Ce verbe, de la création de Molière, n’a point passé dans la langue
-commune, comme _tartufe_ et _tartuferie_.
-
-Molière a composé de même _désosier_ et _désamphitryonner_.
-
-
-TATÉ, tâtonné, cherché; DES TRAITS NON TATÉS:
-
- Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide,
- Et dont, comme un éclair, la justesse rapide
- Répande dans ses fonds, à grands _traits non tâtés_,
- De ses expressions les touchantes beautés.
-
- (_La Gloire du Val-de-Grâce._)
-
---EN TATER, mis absolument, avec un sens elliptique, mais sans relation
-grammaticale:
-
- Voilà ce que c’est d’avoir causé. _Vous n’en tâterez plus_, et
- je vous laisse sur la bonne bouche.
-
- (_G. D._ II. 7.)
-
-
-TAXER DE (un infinitif), comme _accuser de_:
-
- Je m’offre à vous y servir, puisqu’_il m’en a déjà taxée_.
-
- (_G. D._ I. 7.)
-
-
-TEMPÉRAMENT, dans le sens du latin _temperare_, modérer, ménager,
-régler:
-
- Vous ne gardez en rien les doux _tempéraments_.
-
- (_Tart._ V. 1.)
-
-Dans la vieille langue, on disait _tremper une harpe_; c’était,
-avec l’_r_ transposée, _temprer_, _tempérer_ cette harpe,
-l’accorder, _temperare_. Dans Ovide: «_Temperare citharam nervis.»
-On accorde les pianos par _tempérament_, c’est-à-dire, en tempérant
-les quintes, qui, dans les instruments à clavier, ne peuvent
-s’accorder avec une rigueur mathématique, puisque le bémol s’y
-confond avec le dièze.
-
-_Tempérament_, dans le vers de Molière, exprime la même idée.
-
-
-TEMPLE.
-
-On n’osait pas, au XVIIe siècle, faire prononcer sur le théâtre le mot
-_église_: c’eût été regardé comme une profanation. On se servait du mot
-païen:
-
- Et vous promets ma foi ...--Quoi?--Que vous n’êtes pas
- Au _temple_, au cours, chez vous, ni dans la grande place.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- «Soit; mais il est saison que nous allions _au temple_.»
-
- (CORNEILLE. _Le Menteur._)
-
-
-TEMPS; LE BON TEMPS; ironiquement, l’âge d’or:
-
- Pour une jeune déesse,
- Vous êtes bien _du bon temps_!
-
- (_Amph._ prol.)
-
-Dit Mercure à la Nuit.
-
---UN TEMPS, adverbe; quelque temps:
-
- Je souffrirai _un temps_, mais j’en viendrai à bout.
-
- (_B. gent._ III. 10.)
-
-
-TENDRE, verbe neutre; TENDRE A, _tendere ad_, se diriger vers...:
-
- _Où tend_ Mascarille à cette heure?
-
- (_Dép. am._ I. 4.)
-
-Molière emploie ici au sens propre une expression qui se dit tous les
-jours au sens figuré: Où tend cette conduite? où tend ce discours? Si
-on le dit bien au figuré, à plus forte raison est-il permis de le dire
-au propre, puisque l’image suppose toujours la réalité, et le sens
-étendu le sens restreint.
-
---TENDRE, adjectif; substantivement, LE TENDRE DE L’AME:
-
- C’est me faire une plaie _au plus tendre de l’âme_.
-
- (_L’Ét._ III. 4.)
-
---TENDRE A (un substantif):
-
- Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette
- Friande de l’intrigue, et _tendre à la fleurette_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 9.)
-
- Vous êtes donc bien _tendre à la tentation_?
-
- (_Tart._ III. 2.)
-
-
-TENIR; EN TENIR, être pris, être attrapé:
-
- Quoi, peste? le baiser!
- Ah! _j’en tiens_!
-
- (_Sgan._ 6.)
-
- Il _en tient_, le bonhomme, avec tout son phébus,
- Et je n’en voudrois pas _tenir_ cent bons écus.
-
- (_Éc. des mar._ III. 2.)
-
-_Il en tient_ signifie _il est attrapé_. Je ne voudrais pas _en tenir_
-cent écus, c’est-à-dire, je ne voudrais pas, au lieu de cette aventure,
-tenir cent écus; je ne la donnerais pas pour cent écus. _En_ joue ici
-le même rôle que dans cette locution: Combien _en_ voulez-vous?--Je
-n’_en_ voudrais pas tenir ou recevoir cent écus. Dans l’une et l’autre
-formule, _en_ marque l’échange.
-
-Sganarelle, plus loin, exprime la même idée en d’autres termes:
-
- Allez, mon frère aîné, cela vous sied fort bien!
- Et je ne voudrois pas, pour vingt bonnes pistoles,
- Que vous n’eussiez ce fruit de vos maximes folles.
-
- (_Éc. des mar._ III. 6.)
-
- SGANARELLE. Je ne voudrois pas _en tenir dix pistoles_! Hé
- bien, monsieur?
-
- (_D. Juan._ III. 6.)
-
-Hé bien, monsieur, votre incrédulité est-elle assez confondue? Je ne
-voudrais pas, pour dix pistoles, que la statue n’eût baissé la tête.
-
---TENIR, retenir:
-
- Je ne sais qui me _tient_, infâme,
- Que je ne t’arrache les yeux!
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
---TENIR, verbe actif, estimer, juger:
-
- On _la tenoit morte_ il y avoit déjà six heures.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 5.)
-
-On la tenait pour morte.
-
- Fort bien.--Et _je vous tiens mon véritable père_.
-
- (_Éc. des fem._ V. 6.)
-
- Je _le tiendrois_ fort misérable,
- S’il ne quittoit jamais sa mine redoutable.
-
- (_Amph._ prol.)
-
- Je n’ignore pas qu’à cause de votre noblesse _vous me tenez_
- fort au-dessous de vous.
-
- (_G. D._ II. 3.)
-
- «Je _tiens_ impossible de connoître les parties sans connoître
- le tout.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 300.)
-
- «On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands
- hommes (Homère et Ésope), mais la plupart des savants _les
- tiennent toutes deux fabuleuses_.»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
---TENIR A (un substantif), même sens:
-
- Il n’y a personne sans doute qui ne _tint à beaucoup de gloire_
- de toucher à un tel ouvrage.
-
- (_Sicilien._ 12.)
-
- «Le magistrat, _tenant à mépris et irrévérence_ cette réponse,
- le fit mener en prison.»
-
- (LA FONT. _Vie d’Ésope._)
-
-Molière a dit, par la même tournure, _être à mépris_:
-
- Et toi, pour te montrer que _tu m’es à mépris_,
- Voilà ton demi-cent d’épingles de Paris.
-
- (_Dép. am._ IV. 4.)
-
---TENIR (SE) A QUELQUE CHOSE, pour _s’en tenir_:
-
- Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes,
- Tant que _vous vous tiendrez aux muets interprètes_.
-
- (_Fem. sav._ I. 4.)
-
---TENIR AU CUL ET AUX CHAUSSES, c’est empoigner solidement; métaphore
-triviale que Molière met dans la bouche de maître Jacques:
-
- On n’est pas plus ravi que de _vous tenir au cul et aux
- chausses_, et de faire sans cesse des contes de votre lésine.
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
---TENIR DES CHARGES, les occuper:
-
- Je suis né de parents sans doute qui _ont tenu des charges_
- honorables.
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
---TENIR DES PAROLES, comme _tenir un discours_, _un propos_:
-
- Je vous trouve fort bon de _tenir ces paroles_!
-
- (_Fâcheux._ I. 8.)
-
- Qui ose _tenir ces paroles_? Je crois connoître cette voix.
-
- (_D. Juan._ V. 5.)
-
---TENIR LA CAMPAGNE:
-
- Nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à _tenir la
- campagne_ pour une de ces fâcheuses affaires qui..., etc.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
- «Lui (Napoléon), bravant tous les dangers,
- «Semblait _tenir seul la campagne_.»
-
- (BÉRANGER.)
-
---TENIR SA FOI, comme on dit _tenir sa parole_:
-
- Valère a votre foi: _la tiendrez-vous_, ou non?
-
- (_Tart._ I. 6.)
-
---TENIR SON QUANT-A-MOI:
-
- Elle m’a répondu, _tenant son quant-à-moi_:
- Va, va, je fais état de lui comme de toi.
-
- (_Dép. am._ IV. 2.)
-
- «Quand nous avons quelque différend, ma sœur et moi, si je fais
- la froide et l’indifférente, elle me recherche; si elle _se
- tient sur son quant-à-moi_, je vas au-devant.»
-
- (LA FONTAINE. _Psyché._ II.)
-
-«Dans les phrases à la troisième personne, comme celle-ci, on dit
-aussi, et avec plus de raison peut-être, _quant-à-soi_: il a tenu son
-_quant-à-soi_.» M. AUGER.
-
-Du moment que ce groupe de mots ne forme plus qu’un substantif composé,
-les éléments doivent en être fixes et invariables. Il semble qu’on doit
-adopter _quant-à-moi_, comme ont fait Molière et la Fontaine; car on
-ne pourrait pas dire: _je garde mon quant-à-soi_, tandis qu’on dira
-bien: _il garde son quant-à-moi_.
-
-A propos de cette locution _quant à moi_, signifiant quant à ce qui
-me regarde, Ménage déclare qu’elle n’est plus _du bel usage_. «M. de
-Vaugelas, dit-il, permet _quant à nous_, _quant à vous_, et condamne
-seulement _quant à moi_. Je suis plus sévère: toutes ces façons de
-parler ont vieilli, et ne sont plus du bel usage.»
-
-Rien n’est plus propre que cette observation de Ménage à faire voir
-combien, dans les études grammaticales de ce temps-là, le caprice
-tenait lieu de raison. En effet, quelle raison pouvait avoir Vaugelas
-de permettre _quant à nous_ et d’interdire _quant à moi_? Où prenait-il
-le prétexte de cette distinction? Il fallait qu’il fût bien sûr de
-l’autorité de son nom pour oser rendre de semblables arrêts! Au
-reste, la docilité du public se chargeait de justifier la tyrannie de
-Vaugelas. Ménage du moins était plus conséquent, qui supprimait tout.
-
---TENIR UN EMPIRE, le posséder, en être investi:
-
- _Cet empire_ que _tient_ la raison sur nos sens
- Ne ferme point notre âme aux douceurs des encens.
-
- (_Fem. sav._ III. 5.)
-
-
-TERMES; EN ÊTRE AUX TERMES DE:
-
- La chose _en est aux termes de_ n’en plus faire de secret.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
-
-TIRÉ, forcé:
-
- Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop _tirées_.
-
- (_Tart._ IV. 1.)
-
-Par abréviation, pour _tiré par les cheveux_.
-
- «Il y a (dans l’Ancien Testament) des figures qui ont pu
- tromper les Juifs, et qui semblent un peu _tirées par les
- cheveux_.»
-
- (PASCAL. _Pensées._ p. 177.)
-
-Port-Royal, par révérence du beau langage, a substitué: _peu
-naturelles_.
-
-
-TIRER, attirer:
-
- Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces
- Qui pour _tirer_ les cœurs ont d’incroyables forces.
-
- (_L’Ét._ III. 2.)
-
---TIRER, prendre son chemin; métaphore prise du cheval, qui tire à
-droite ou à gauche:
-
- _Tirez_ de cette part; et vous, _tirez_ de l’autre.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
---TIRER SA POUDRE AUX MOINEAUX, perdre sa peine:
-
- Croyez-moi, c’est _tirer votre poudre aux moineaux_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 9.)
-
---TIRER SES CHAUSSES, s’enfuir:
-
- Donnez-moi vitement quelques coups de bâton,
- Et me laissez _tirer mes chausses_ sans murmure.
-
- (_Dép. am._ I. 4.)
-
- MORON.
-
- Il m’a fallu _tirer mes chausses_ au plus vite.
-
- (_Pr. d’Él._ V. 1.)
-
-La Fontaine dit, d’une manière moins triviale, _tirer ses grègues_:
-
- «Le galant aussitôt
- «_Tire ses grègues_, gagne au haut,
- «Mal content de son stratagème.»
-
- (_Le Coq et le Renard._)
-
-Les _grègues_ étaient une espèce particulière de chausses à la
-mode grecque. Le moyen âge écrivait et prononçait _segretaire_;
-nous prononçons _segond_ tout en écrivant _second_, par égard pour
-l’étymologie _secundus_; nous écrivons et prononçons _cigogne_, qui
-vient de _ciconia_; et nous articulons aussi durement que possible le
-féminin de _grec_, _grecque_. Ce sont les effets du temps et du progrès.
-
---TIRER UNE AFFAIRE DE LA BOUCHE DE QUELQU’UN:
-
- Je pense qu’il vaut mieux que _de sa propre bouche
- Je tire_ avec douceur _l’affaire_ qui me touche.
-
- (_Éc. des fem._ II. 2.)
-
-Je tire le détail de l’affaire. La pensée va toujours à l’économie des
-paroles, surtout la pensée d’un homme agité par la passion, comme est
-Arnolphe.
-
-
-TOMBER DANS L’EXEMPLE, en venir aux exemples:
-
- Et, pour _tomber dans l’exemple_, il y avoit l’autre jour des
- femmes....
-
- (_Critique de l’Éc. des fem._ 3.)
-
---TOMBER DANS UNE MALADIE:
-
- Monsieur, j’ai une fille qui est _tombée dans une étrange
- maladie_.
-
- (_Méd. m. lui._ II. 3.)
-
-
-TON, métaphoriquement, joint à _frapper_, pris au propre:
-
- _Il frappe un ton plus fort!_
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
-Comme on dirait: il chante un ton plus haut.
-
-
-TORRENT EFFRÉNÉ:
-
- C’est battre l’eau, de prétendre arrêter
- Ce _torrent effréné_, qui de tes artifices
- Renverse en un moment les plus beaux édifices.
-
- (_L’Ét._ III. 1.)
-
-Peut-on dire un _torrent effréné_? Le frein se met à la bouche; un
-torrent peut-il recevoir un frein? Racine a bien dit:
-
- «Celui qui met un _frein_ à la fureur des flots...;»
-
-mais il y a le mot _fureur_ qui sauve l’excès de la métaphore en la
-préparant, puisque la fureur est le propre des êtres animés.
-
-
-TOUCHANT A..., important pour...:
-
- Et cet arrêt suprême,
- Qui décide du sort de mon amour extrême,
- Doit _m’être assez touchant_ pour ne pas s’offenser
- Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
-
- (_Éc. des mar._ II. 14.)
-
-
-TOUCHER, métaphoriquement, parlant des ouvrages d’esprit:
-
- La tragédie sans doute est quelque chose de beau quand elle est
- bien _touchée_.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
-
---TOUCHER DE RIEN (NE):
-
- Se dépouiller..... entre les mains d’un homme qui ne nous
- _touche de rien_.
-
- (_Am. méd._ I. 5.)
-
-
-TOUR DE BABYLONE. (Voyez BABYLONE.)
-
-
-TOURNER, pour _se tourner_:
-
- Aussi mon cœur d’ores en avant _tournera-t-il_ toujours vers
- les astres resplendissants de vos yeux adorables.
-
- (_Mal. im._ II. 6.)
-
---TOURNER LA JUSTICE:
-
- Le poids de sa grimace, où brille l’artifice,
- Renverse le bon droit et _tourne la justice_.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
-«L’expression _tourne la justice_ n’est pas juste. On tourne la roue de
-fortune, on tourne une chose, un esprit même, à un sens; mais _tourner
-la justice_ ne peut signifier _séduire_, _corrompre la justice_.»
-(VOLTAIRE.)
-
-Cette remarque paraît sévère. Pourquoi ne dirait-on pas _tourner_
-pour _retourner_, _détourner_? _Tourner le visage_, _tourner la tête_,
-_tourner le dos_, c’est _retourner_ ou _détourner_ le dos, la tête, le
-visage. De même _tourner la justice_, c’est la détourner de son cours
-naturel.
-
---TOURNER UNE AME:
-
- Ainsi que je voudrai, _je tournerai cette âme_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 3.)
-
-
-TOUT, invariable devant un adjectif:
-
- Mais enfin je connus, ô beauté _tout aimable_,
- Que cette passion peut n’être point coupable.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
- Et, traitant de mépris les sens et la matière,
- A l’esprit, comme nous, donnez-vous _tout_ entière.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- «Je crains que cette censure... ne donne, à ceux qui en sauront
- l’histoire, une impression _tout opposée_ à la conclusion.»
-
- (PASCAL. 1re _Prov._)
-
-_Tout_ signifie ici _tout à fait_. Il est donc adverbe. Molière
-cependant l’a fait quelquefois adjectif, s’ajustant en cela aux
-inconséquences de l’usage.
-
-On remarquera que, dans tous ces exemples, l’adjectif uni à _tout_
-commence par une voyelle, en sorte que si l’on écrivait _toute_, il
-y aurait élision. Il a dépendu de l’imprimeur de supprimer l’_e_ de
-_toute_, et ces textes ne sont pas des preuves irrécusables pour
-l’invariabilité; au lieu que pour le cas contraire ils ne peuvent avoir
-été falsifiés.
-
-(Voyez TOUT, variable.)
-
---TOUT, _variable_ devant un adjectif:
-
- La fourbe a de l’esprit, la sotte est _toute bonne_.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
- Oui, _toute_ mon amie, elle est, et je la nomme,
- Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
-
- (_Ibid._ III. 7.)
-
- «Ils y en ont trouvé de _toutes contraires_.»
-
- (PASCAL. 1re _Prov._)
-
-Des propositions tout à fait contraires aux cinq attribuées à Jansénius.
-
- «La Grèce, _toute polie_ et _toute sage_ qu’elle étoit...»
-
- (BOSSUET. _Hist. univ._)
-
-Il est manifeste que dans ces exemples _tout_ représente _tout à fait_;
-il devrait donc être invariable comme l’adverbe dont il tient la
-place. Cependant il ne l’est pas, soit à cause de l’euphonie à qui tout
-cède, soit par un autre motif, ou peut-être par une pure inconséquence.
-Quoi qu’il en soit, les grammairiens, bien empêchés par l’usage, ont
-posé à cet égard une plaisante règle: _Tout_, disent-ils, mis pour
-_tout à fait_, est adverbe devant les adjectifs féminins _commençant
-par une voyelle_, et, au contraire, il devient adjectif devant les
-adjectifs _commençant par une consonne_.
-
-C’est-à-dire, pour parler vrai, que dans le premier cas on profite de
-l’élision pour escamoter sur le papier l’_e_ final de _toute_, par
-exemple, _tout aimable_, _tout entière_, _tout opposée_. Cela passe,
-parce que l’oreille n’a rien à y réclamer; mais réellement il y a
-toujours accord.
-
---TOUT, invariable devant un nom de ville:
-
- C’est moi qui suit Sosie, et _tout Thèbes_ l’avoue.
-
- (_Amph._ I. 2.)
-
- Vous parlez devant un homme à qui _tout Naples_ est connu.
-
- (_L’Av._ V. 5.)
-
- «_Tout Smyrne_ ne parloit que d’elle.»
-
- (LA BRUYÈRE.)
-
-Les Italiens observent la même règle: _tutto Napoli_, _tutto Siviglia_:
-
- «_Tutto Siviglia_
- «Conosce Bartolo.»
-
- (_Le Nozze di Figaro._)
-
---TOUT, TOUTE, adjectif, avec le sens de l’adverbe latin _totidem_:
-
- Ce sont _toutes_ façons dont je n’ai pas besoin.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
- Ces visites, ces bals, ces conversations,
- Sont du malin esprit _toutes inventions_.
-
- (_Ibid._)
-
---TOUTE-BONTÉ, comme _toute-puissance_:
-
- Que le ciel à jamais, par sa _toute-bonté_,
- Et de l’âme et du corps vous donne la santé!
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
---TOUT CE QUE... SONT:
-
- On m’a montré la pièce; et comme _tout ce qu’il y a d’agréable
- sont_ effectivement des idées qui ont été prises de Molière.....
-
- (_Impromptu._ 3.)
-
-(Voyez CE QUE... SONT.)
-
---TOUT DE BON, pour tout de bon, sérieusement:
-
- Mais j’aime _tout de bon_ l’adorable Henriette.
-
- (_Fem. sav._ V. 1.)
-
- «Je ne le disois pas _tout de bon_, repartit le père; mais
- parlons plus sérieusement.»
-
- (PASCAL. 8e _Prov._)
-
- «_Tout de bon_, mes pères, il seroit aisé de vous tourner
- là-dessus en ridicule.»
-
- (Id. 12e _Prov._)
-
---TOUT DOUX, adverbe, comme _tout doucement_:
-
- Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant,
- Et je m’en veux _tout doux_ éclaircir avec elle.
-
- (_Amph._ II. 3.)
-
---TOUT D’UN TEMPS, en même temps:
-
- Bonsoir; car _tout d’un temps_ je vais me renfermer.
-
- (_Éc. des mar._ III. 2.)
-
---TOUT MAINTENANT, subitement, à l’instant même:
-
- Il m’est dans la pensée
- Venu _tout maintenant_ une affaire pressée.
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
---TOUT VIEUX, sans ajouter _qu’il est_:
-
- Le bonhomme, _tout vieux_, chérit fort la lumière.
-
- (_L’Ét._ III. 5.)
-
-De même, dans le _Misanthrope_:
-
- Oui, _toute mon amie_, elle est, et je la nomme,
- Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
-
- (_Mis._ III. 7.)
-
-Sur ce passage, voici la remarque de Voltaire:
-
-«Il faut dire _toute mon amie qu’elle est_, et non pas _toute mon amie
-elle est_.»
-
-«_Et je la nomme_; cet _et_ est de trop. _Je la nomme_ est vicieux; le
-terme propre est _je la déclare_; on ne peut nommer qu’un nom: je _le
-nomme_ grand, vertueux, barbare; je _le déclare_ indigne de mon amitié.»
-(_Mélanges._ T. III. p. 228.)
-
-Il est manifeste que Voltaire n’a pas saisi le sens de ce passage.
-Il a supposé une inversion très-dure, et compris: Elle est toute,
-c’est-à-dire, tout à fait, mon amie, et je la nomme indigne d’asservir,
-etc.; tandis que le sens véritable est celui-ci: Toute mon amie qu’elle
-est, elle est (et je ne crains pas de la nommer, et je le dis tout
-haut), elle est indigne, etc.
-
-Il est probable que Voltaire avait sous les yeux un texte mal ponctué:
-
- Oui, toute mon amie elle est; et je la nomme
- Indigne d’asservir, etc....[78].
-
- [78] C’est effectivement ainsi que le vers est ponctué dans la
- citation.
-
-C’est ce qui a causé son erreur, qu’un peu de réflexion eût promptement
-dissipée. Il est bien fâcheux que Voltaire eût si peu de patience,
-et qu’il ait mis tant de précipitation à condamner des hommes comme
-Corneille et Molière. On l’accuse de perfidie calculée envers le
-premier; je suis persuadé qu’il n’est coupable que de légèreté et
-d’impétuosité dans sa critique: mais c’est déjà beaucoup trop quand on
-est Voltaire, et qu’on juge Corneille devant l’Europe attentive.
-
-
-TRACER L’IMAGE DES CHANSONS, danser aux chansons:
-
- Et _tracez_ sur les herbettes
- _L’image de vos chansons_.
-
- (_Am. magn._ 3e _intermède_.)
-
-Métaphore outrée. On sait comment la parodie de Benserade en faisait
-ressortir le ridicule:
-
- «Et tracez sur les herbettes
- L’image de vos _chaussons_.»
-
-(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)
-
-
-TRADUIRE EN RIDICULE (SE):
-
- J’enrage de voir de ces gens qui _se traduisent en ridicule_
- malgré leur qualité.
-
- (_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
-
-
-TRAHIR SON AME:
-
-Non pas dans le sens où l’on dit _trahir sa pensée_, c’est-à-dire
-la révéler involontairement; mais, au contraire, dans le sens de la
-contraindre, la contenir, lorsqu’elle voudrait s’échapper; véritable
-trahison contre la nature et la vérité:
-
- Morbleu! c’est une chose indigne, lâche, infâme,
- De s’abaisser ainsi jusqu’à _trahir son âme_!
- Et si, par un malheur, j’en avais fait autant,
- Je m’irois de regret pendre tout à l’instant.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-
-TRAINER, entraîner:
-
- Don Juan, l’endurcissement au péché _traîne_ une mort funeste!
-
- (_D. Juan._ V. 6.)
-
-
-TRAIT, atteinte; DONNER LE PREMIER TRAIT, figurément:
-
- Je m’en vais là-dedans _donner le premier trait_.
-
- (_L’Ét._ IV. 1.)
-
-C’est-à-dire, entamer l’affaire.
-
---TRAIT, épigramme, parole mordante. Orgon dit à Dorine:
-
- Te tairas-tu, serpent, dont les _traits effrontés_...
-
- (_Tart._ II. 2.)
-
-Premièrement, un serpent ne lance point de traits; ensuite des traits
-n’ont point de front, par conséquent ne peuvent être effrontés.
-C’est Dorine qui est un serpent et une effrontée, et dont les mots
-sont autant de traits. Ces trois expressions, qui sont justes prises
-séparément, fondues en une seule métaphore sont fausses, à cause de
-l’incohérence des images, qui devraient former un ensemble.
-
---JOUER UN TRAIT:
-
- Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu
- _Du trait qu’elle a joué_ quelque jour soit venu.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 6.)
-
- Et vous avez eu peur de le désavouer
- Du _trait_ qu’à ce pauvre homme il a voulu _jouer_.
-
- (_Tart._ IV. 3.)
-
---TRAIT D’AVENTURE:
-
- Ah! fortune, ce _trait d’aventure_ propice
- Répare tous les maux que m’a faits ton caprice.
-
- (_Éc. des fem._ V. 2.)
-
-«Molière dit souvent _jouer un trait_ et _faire un tour_. L’usage
-actuel est inverse; on dit communément _faire un trait_ et _jouer un
-tour_.» (M. AUGER.)
-
---TRAITS, traits de plume, l’écriture:
-
- Jetez ici les yeux et connoissez vos _traits_:
- Ce billet découvert suffit pour vous confondre.
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
-Et reconnaissez votre écriture.
-
-
-TRAITER, mis absolument comme _agir_, _se conduire_:
-
- On détruiroit par là, _traitant de bonne foi_,
- Ce grand aveuglement où chacun est de soi.
-
- (_Mis._ III. 5.)
-
-Bossuet dit fréquemment _traiter avec quelqu’un_, pour avoir des
-relations avec quelqu’un:
-
- «Sous un visage riant........... elle cachoit un sérieux dont
- ceux qui _traitoient avec elle_ étoient surpris.»
-
- (_Or. f. de la duch. d’Orl._)
-
- «Quand quelqu’un _traitoit avec elle_, il sembloit qu’elle eût
- oublié son rang.....»
-
- (_Ibid._)
-
---TRAITER DE MÉPRIS, D’ÉGALITÉ, avec mépris, avec égalité:
-
- Et, _traitant de mépris_ les sens et la matière,
- A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- Ils sont insupportables avec _les impertinentes égalités dont
- ils traitent_ les gens.
-
- (_Comtesse d’Esc._ 11.)
-
-Cette façon de parler me paraît de celles qu’il n’est pas bon de
-prendre à Molière.
-
-(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)
-
---TRAITER DU HAUT EN BAS:
-
- Ces honnêtes diablesses,
- Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses,
- Qui, pour un petit tort qu’elles ne nous font pas,
- Prennent droit de _traiter les gens du haut en bas_.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
-(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
-
---TRAITER LES CHOSES DANS LA DOUCEUR:
-
- Mais nous sommes personnes à _traiter les choses dans la
- douceur_.
-
- (_Mar. forc._ 16.)
-
-
-TRANCHER AVEC QUELQU’UN, en finir tout net avec lui:
-
- Car, _tranchant avec moi_ par ces termes exprès.....
-
- (_Éc. des fem._ III. 4.)
-
---TRANCHER SON DISCOURS D’UN APOPHTHEGME:
-
- PANCRACE. _Tranchez-moi votre discours d’un apophthegme_ à la
- laconienne.
-
- (_Mar. for._ 6.)
-
-Soyez bref, supprimez les longs discours au moyen d’un apophthegme
-laconique.
-
-
-TRAVAILLÉ DE:
-
- _De quel démon_ est donc leur âme _travaillée_?
-
- (_Dép. am._ I. 6.)
-
- «Êtes-vous _travaillé de la lycanthropie_?»
-
- (REGNIER.)
-
-
-TRAVAUX D’UN VOYAGE, pour _les fatigues_:
-
- Ce sensible outrage,
- Se mêlant aux _travaux d’un assez long voyage_...
-
- (_Sgan._ 10.)
-
-
-TREDAME! par apocope, Notre-Dame!
-
- _Tredame_, monsieur, est-ce que madame Jourdain est
- décrépite?...
-
- (_B. gent._ III. 5.)
-
-
-TREUVE, archaïsme, pour _trouve_:
-
- Mais, encore une fois, la joie où je vous _treuve_
- M’expose à la rigueur d’une trop rude épreuve.
-
- (_D. Garcie._ V. 6.)
-
- Non, l’ardeur que je sens pour cette jeune veuve
- Ne ferme point mon âme aux défauts qu’on lui _treuve_.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
-Il était de règle, dans l’origine de la langue, que tout verbe
-ayant à l’infinitif la diphthongue _ou_, la changeait en _eu_ à
-l’indicatif.--_Mouvoir_, _mourir_, _pouvoir_, _couvrir_, _secourir_,
-_se douloir_, etc., faisaient à l’indicatif _je meus_, _je meurs_, _je
-peux_, _je cueuvre_, _je sequeurs_, _je me deuls_, etc.
-
-Je n’ai jamais vu, dans les monuments primitifs de notre langue,
-d’exemple de l’infinitif _treuver_; c’est toujours _trover_, _trouver_.
-(Voy. _des Var. du lang. fr._, p. 179.)
-
-Au XVIe siècle, que déjà les traditions originelles commençaient à
-se perdre, on rencontre quelquefois _treuver_. Olivier de Serres,
-par exemple, n’emploie pas d’autre forme; mais elle est évidemment
-déduite, par erreur, de celle du présent. C’est ainsi que, de la
-forme contractée _ci-gît_, certains lexicographes modernes ont conclu
-l’infinitif GIR, au lieu de GÉSIR.
-
-(Voyez le Dict. de M. N. Landais.)
-
-
-TRIBOUILLER, patois, agiter, secouer violemment:
-
- LUBIN.--Je me sens tout _tribouiller_ le cœur quand je te
- regarde.
-
- (_G. D._ II. 1.)
-
-Racines, _brouiller_ et _tri_, pour _tres_, communiquant la force du
-superlatif au verbe ou au nom avec lequel il se compose.
-
-_Tribouiller_, _tribouilleur_, ont été jadis des mots d’un français
-très-correct:
-
- «Tapez, trompez, tourmentez, trondelez,
- «Brisez, riflez, tempestez, _triboulez_.»
-
- (Cités dans BOREL.)
-
-
-TRIBUTS, tribut d’hommages:
-
- Le plus parfait objet dont je serois charmé
- N’auroit pas _mes tributs_, n’en étant point aimé.
-
- (_Dép. am._ I. 3.)
-
-
-TRIOMPHER DE QUELQUE CHOSE, à l’occasion de quelque chose:
-
- Jamais on ne m’a vu _triompher de ces bruits_.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- «Et, d’autre part aussi, sa charmante moitié
- «_Triomphoit d’être inconsolable_.»
-
- (LA FONTAINE. _Joconde._)
-
-(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)
-
- Vous _ne triompherez pas_, comme vous le pensez, _de_ votre
- infidélité.
-
- (_B. gent._ III. 10.)
-
-C’est-à-dire, votre indifférence ne vous procurera pas le triomphe que
-vous espérez. Mais cette phrase, dans les usages de la langue moderne,
-signifierait: vous ne surmonterez pas votre infidélité, vous ne pourrez
-la vaincre, en triompher.
-
-Probablement l’équivoque de cette locution est ce qui a déterminé à
-l’abandonner.
-
-On disait aussi _triompher sur_, c’est-à-dire _au sujet de_:
-
- «Ils _triomphoient_ encor _sur cette maladie_.»
-
- (LA FONT. _Les Médecins._)
-
- «Mais, poursuivit-il, notre père Antoine Sirmond, qui _triomphe
- sur cette matière_...»
-
- (PASCAL. 10e _Prov._)
-
-
-TRIQUETRAC, onomatopée; UN TRIQUETRAC DE PIEDS:
-
- Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
- Un bruit, un _triquetrac de pieds_ insupportable.
-
- (_L’Ét._ IV. 5.)
-
-Le nom du jeu de _trictrac_ n’a pas d’autre origine.
-
-
-TROP DE (LE), substantivement:
-
- Il s’en est peu fallu que durant mon absence
- On ne m’ait attrapé par _son trop d’innocence_.
-
- (_Éc. des fem._ III. 3.)
-
- «Dorante, arrêtons-nous; _le trop de promenade_
- «Me mettroit hors d’haleine et me feroit malade.»
-
- (CORN. _Le Menteur._ II. 5.)
-
-Ce n’est que restituer à _trop_ sa qualité originelle: _turba_,
-_truba_, ou _trupa_; _troupe_ ou _trop_; puis on l’a employé
-adverbialement comme _mie_, _pas_, _point_, _goutte_, etc.
-
-
-TROUBLÉ D’ESPRIT, expression moins forte que _aliéné_:
-
- C’est moi, monsieur, qui vous ai envoyé parler les jours passés
- pour un parent un peu _troublé d’esprit_...
-
- (_Pourc._ I. 9.)
-
-
-TROUSSER BAGAGE:
-
- Prenez visée ailleurs, et _troussez-moi bagage_.
-
- (_Éc. des mar._ II. 9.)
-
-_Trousser_, dans sa primitive acception, signifie _charger_.
-
- «D’or e d’argent quatre cens muls _trussez_.»
-
- (_Roland._ st. 9.)
-
-Quatre cents mulets _troussés_ d’or et d’argent.
-
- «De sul le fer fust un mulet _trusset_.»
-
- (_Ibid._ st. 227.)
-
-Du seul fer de cette lance on eût _troussé_ un mulet.
-
-_Trousser en malle_, c’est charger à la façon d’une malle, en guise de
-malle.
-
-_Trousser bagage_, c’est charger son bagage pour déménager, décamper.
-
-_Bagage_ est la réunion, l’ensemble des _bagues_. _Bagues_ sont les
-meubles, vêtements, ustensiles, etc.
-
-BAGA, dans le latin du moyen âge, un coffre, un sac. Les Anglais
-appellent encore _bag-pipe_ (tuyau à sac), une musette, à cause de son
-sac plein de vent. On disait _baguer_ et _débaguer_, pour _garnir_ et
-_dévaliser_. (Voyez DU CANGE, au mot _Baga_.)
-
-
-TROUVER QUELQU’UN A DIRE. (Voyez DIRE.)
-
-
-TURQUERIE:
-
- Il est turc là-dessus, mais d’une _turquerie_ à désespérer tout
- le monde.
-
- (_L’Av._ II. 5.)
-
-
-UN CHACUN, archaïsme, chacun:
-
- _Un chacun_ est chaussé de son opinion.
-
- (_Éc. des fem._ I. 1.)
-
- D. LOUIS. Leur gloire est un flambeau qui éclaire, aux yeux
- d’_un chacun_, la honte de vos actions.
-
- (_D. Juan._ IV. 6.)
-
- Voilà par sa mort _un chacun_ satisfait.
-
- (_Ibid._ V. 7.)
-
- Hautement d’_un chacun_ elles blâment la vie.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-
-UN PETIT, pour _un peu_, archaïsme:
-
- Qu’avez-vous? Vous grondez, ce me semble, _un petit_?
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
- J’ai, devant notre porte,
- En moi-même voulu répéter _un petit_,
- Sur quel ton et de quelle sorte
- Je ferois du combat un glorieux récit.
-
- (_Amph._ II. 1.)
-
-_Peu_, qu’on dérive habituellement de _parum_, me semble n’être que
-la première syllabe de _petit_, comme _mi_ de _milieu_, _prou_ de
-_profit_, etc., etc. _Un petit_ ne serait alors que l’expression
-complète, au lieu de l’expression abrégée.
-
-
-UN PEU construit avec BEAUCOUP, BIEN, DOUCEMENT:
-
- Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez _un peu
- beaucoup_ de mon père?
-
- (_Mal. im._ III. 22.)
-
- Je trouve _un peu bien prompt_ le dessein où vous êtes.
-
- (_Mis._ V. 1.)
-
- La déclaration est tout à fait galante;
- Mais elle est, à vrai dire, _un peu bien surprenante_.
-
- (_Tart._ III. 3.)
-
- Voilà une petite menotte qui est _un peu bien rude_.
-
- (_G. D._ III. 3.)
-
- Cela m’est sorti _un peu bien vite_ de la bouche.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
- Hé! là, là, madame la Nuit,
- _Un peu doucement_, je vous prie.
-
- (_Amph._ prol.)
-
- «Depuis qu’elles (les femmes) sont du tout rendues à la mercy
- de nostre foy et constance, elles sont _un peu bien hazardées_.»
-
- (MONTAIGNE. III. 5.)
-
---UN PEU PLUS FORT QUE JEU:
-
- Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires,
- _Un peu plus fort que jeu_ n’ait poussé les affaires.
-
- (_Éc. des fem._ II. 6.)
-
-Un peu plus fort que les règles du jeu ne le permettaient.
-
-
-UN TEMPS. (Voyez TEMPS.)
-
-
-UN, UNE, _supprimé_:
-
- O ciel! _c’est miniature_;
- Et voilà d’un bel homme une vive peinture!
-
- (_Sgan._ 6.)
-
- Tu vois si _c’est mensonge_, et j’en suis fort ravie.
-
- (_Ibid._ 22.)
-
---UN, répété surabondamment:
-
- _Une_ action d’_un_ homme à fort petit cerveau.
-
- (_Dép. am._ V. 1.)
-
- Et l’on sait ce que c’est qu’_un_ courroux d’_un_ amant.
-
- (_Mis._ IV. 2.)
-
- Ceux qui me connoîtront n’auront pas la pensée
- Que ce soit _un_ effet d’_une_ âme intéressée.
-
- (_Tart._ IV. 1.)
-
- Plus, _une_ peau d’_un_ lézard de trois pieds et demi, remplie
- de foin.
-
- (_L’Av._ II. 1.)
-
-On dirait aujourd’hui une action d’homme;--un courroux
-d’amant;--l’effet d’une âme:--une peau de lézard.
-
---UN, surabondant devant _le plus_:
-
- Que deux nymphes, d’_un_ rang _le plus haut_ du pays,
- Disputent à se faire un époux de mon fils.
-
- (_Mélicerte._ I. 4.)
-
- Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec de
- l’argent! C’est _une_ chose _la_ plus aisée du monde!
-
- (_L’Av._ III. 5.)
-
- Je suis dans _une confusion la plus grande_ du monde, de voir
- une personne de votre qualité..., etc.
-
- (_B. gent._ III. 6.)
-
- «Une si illustre princesse ne paroîtra dans ce discours que
- comme _un exemple le plus grand_ qu’on se puisse proposer.»
-
- (BOSSUET. _Or. fun. de la duch. d’Or._)
-
-
-VACHE; LA VACHE EST A NOUS, sorte d’adage:
-
- S’il ne tient qu’à battre, _la vache est à nous_.
-
- (_Méd. m. lui._ I. 5.)
-
---VACHE A LAIT, figurément:
-
- Cet homme-là fait de vous une _vache à lait_.
-
- (_B. gent._ III. 4.)
-
-
-VAILLANTISES:
-
- Que je vais m’en donner, et me mettre en bon train
- De raconter nos _vaillantises_!
-
- (_Amph._ III. 6.)
-
-
-VALOIR QUE, suivi d’un verbe au subjonctif:
-
- Et vous _ne valez pas que l’on vous considère_.
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
- Le choix est glorieux, et _vaut bien qu’on l’écoute_.
-
- (_Tart._ II. 4.)
-
- _Je veux bien que_ de moi _l’on fasse_ plus de cas.
-
- (_Fem. sav._ V. 4.)
-
-
-VASTE DISGRACE:
-
- Par où pourrois-je, hélas! dans ma _vaste disgrâce_,
- Vers vous de quelque plainte autoriser l’audace?
-
- (_D. Garcie._ V. 3.)
-
-
-VENEZ-Y-VOIR, substantivement; UN VENEZ-Y-VOIR:
-
- D’un panache de cerf sur le front me pourvoir,
- Hélas, voilà vraiment _un beau venez-y-voir_!
-
- (_Sgan._ 6.)
-
-
-VENIR, impersonnel; IL VIENT FAUTE DE:
-
- _S’il vient faute de vous_, mon fils, je ne veux plus rester au
- monde.
-
- (_Mal. im._ I. 9.)
-
-
-VENTRE; AVOIR DANS LE VENTRE..., en parlant du temps qui reste à vivre:
-
- C’est un homme qui mourra avant qu’il soit peu, et qui _n’a
- tout au plus que six mois dans le ventre_.
-
- (_Mar. for._ 12.)
-
-
-VENUE, substantif; UNE VENUE DE COUPS DE BATON:
-
- Tu vas courir risque de t’attirer _une venue de coups de bâton_.
-
- (_Scapin._ III. 1.)
-
-«On dit proverbialement qu’un homme _en a eu d’une venue_, pour dire
-qu’il a fait quelque perte, qu’il a été obligé de faire quelque
-dépense.» (TRÉVOUX.)
-
-_Venue_, dans la phrase de Molière, est au sens de _récolte_, _bonne
-récolte_, parce que le grain de l’année est bien venu. Nicot, au mot
-_venir_, donne pour exemples: «Grande _venue_ de brebis et abondante,
-_bonus proventus_.»
-
-_Venue_ pour _bonne venue_, _ample venue_, comme _heur_, _succès_,
-_fortune_, pour _bon heur_, _bon succès_, _bonne fortune_.
-
-Une _volée_ de coups de bâton; métaphore prise des oiseaux qui voyagent
-par troupe: une _volée_ de perdreaux, une _volée_ de pigeons, etc.
-Trévoux cite cet exemple: «Il vint une _volée_ de cailles dans le
-désert, qui réjouit fort les Israélites, dégoûtés de la manne.»
-
-
-VÊPRE; LE BON VÊPRE, archaïsme, le bon soir:
-
- M. BOBINET.--Je donne _le bon vêpre_ à toute l’honorable
- compagnie.
-
- (_Comtesse d’Esc._ 17.)
-
-_Vespre_, contracté de _vesp(e)ra_, le soir. On disait aussi _la
-vesprée_.
-
- «Venir _sur le vespre_;--préparez pour _le vespre_.»
-
- (NICOT.)
-
-
-_VERBE RÉFLÉCHI_ perd son pronom étant précédé d’un autre verbe:
-
- Faites-la _ressouvenir_ qu’il faut se rendre de bonne heure
- dans le bois de Diane.
-
- (_Am. magn._ I. 2.)
-
- Qu’on me laisse ici _promener_ toute seule.
-
- (_Ibid._ I. 6.)
-
-(Voyez ARRÊTER, et PRONOM RÉFLÉCHI.)
-
-
-VÉRITABLE; véridique, sincère:
-
- Nous en tenons tous deux, si l’autre est _véritable_.
-
- (_Dépit. am._ I. 5.)
-
- J’ai monté pour vous dire, et d’_un cœur véritable_,
- Que j’ai conçu pour vous une estime incroyable.
-
- (_Mis._ I. 2.)
-
-C’est l’ancienne valeur du mot.
-
- «Longarine n’a point accoutumé de celer la vérité, soit contre
- homme ou contre femme.--Puisque vous m’estimez si _véritable_,
- dit Longarine.....»
-
- (La R. DE NAV. _Heptaméron_, nouvelle 14.)
-
- «Mais, mon père, si le diable ne répond pas la vérité, car il
- n’est guère plus _véritable_ que l’astrologie, il faudra donc
- que le devin restitue, par la même raison?»
-
- (PASCAL. 8e _Prov._)
-
- «Si elles (les précieuses) sont coquettes, je n’en dirai rien;
- car je fais profession d’être un auteur _fort véritable_, et
- point médisant.»
-
- (Mlle DE MONTPENSIER, _Portrait des Précieuses_.)
-
-
-VÉRITÉ; DIRE VÉRITÉ:
-
- Si je vous faisois voir qu’on vous _dit vérité_?
-
- (_Tart._ IV. 3.)
-
-
-VERS, pour _envers_:
-
- J’ai tardé trop longtemps
- A m’acquitter _vers toi_ d’une telle promesse.
-
- (_Dép. am._ I. 2.)
-
- Ah! madame, excusez un amant misérable,
- Qu’un sort prodigieux a fait _vers vous_ coupable.
-
- (_D. Garcie._ II. 6.)
-
- Par où pourrois-je, hélas! dans ma vaste disgrâce,
- _Vers vous_ de quelque plainte autoriser l’audace?
-
- (_Ibid._ V. 3.)
-
- . . . . . Ah! gardez de me faire un outrage,
- Et de vous hasarder à dire que _vers moi_
- Un cœur dont j’ai fait cas ait pu manquer de foi.
-
- (_Ibid._ V. 5.)
-
- Votre flamme _vers moi_ ne vous rend pas coupable.
-
- (_Ibid._)
-
- Si ce parfait amour que vous prouvez si bien
- Se fait _vers_ votre objet un grand crime de rien.
-
- (_Fâcheux._ I. 1.)
-
- Et pouvez-vous le voir sans demeurer confuse
- Du crime dont _vers_ moi son style vous accuse?
-
- (_Mis._ IV. 3.)
-
- Ce monarque, en un mot, a _vers_ vous détesté
- Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.
-
- (_Tart._ V. 7.)
-
- Oui, c’est lui qui sans doute est criminel _vers vous_.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
- Je trouve une espèce d’injustice bien grande à me montrer
- ingrate _vers_ l’un ou _vers_ l’autre.
-
- (_Am. magn._ III. 1.)
-
-On pourrait supposer, à ne considérer que quelques exemples, que
-Molière a fait céder l’exactitude de l’expression à la mesure. Il
-n’en est rien, puisqu’il emploie _vers_ dans la prose, où rien ne le
-contraignait, et dans des vers, où l’élision lui permettait l’une ou
-l’autre forme à son choix.
-
-_Vers_ est la plus ancienne. _Envers_ et _devers_ sont venus ensuite.
-Le livre des _Rois_ emploie constamment _vers_:
-
- «Si hom peche _vers_ altre, a Deu se purrad acorder, e s’il
- peche _vers_ Deu, ki purrad pur lui preier?»
-
- (_Rois._ p. 8.)
-
- «Pur co que la guerre _vers_ les enemis Deu maintenist[79].»
-
- (_Ibid._ p. 71.)
-
- [79] _Envers_ et _devers_ se rencontrent déjà dans le livre des
- Rois:
-
- «Ore l’aparceif ke felenie n’ad en mei, ne crime _envers_
- tei.»
-
- (_Rois._ p. 95.)
-
- (Jéroboam) «pis que nuls ki devant lui out ested _devers_
- N. S. uverad.»
-
- (_Ibid._ p. 309.)
-
-Beaumanoir ne connaît que la forme _vers_:
-
- «Li baillis qui est deboneres _vers_ les malfesans.»
-
- (_Cout. de Beauv._ I. p. 18.)
-
- «Li baillis qui _vers_ tos est fel et cruels.»
-
- (_Ibid._ I. 19.)
-
-Racine a dit encore:
-
- «Et m’acquitter _vers_ vous de mes respects profonds.»
-
- (_Bajazet._ III. 2.)
-
- «La libéralité _vers_ le pays natal.»
-
- (CORNEILLE. _Cinna._ II. 1.)
-
-
-VERS A LA LOUANGE DE QUELQU’UN, ironiquement, et par antiphrase:
-
- Nous avons entendu votre galant entretien, et _les beaux vers à
- ma louange_ que vous avez dits l’un et l’autre!
-
- (_G. D._ III. 8.)
-
-
-_VERS BLANCS:_
-
-Tous les commentateurs ont remarqué, l’un après l’autre, que le début
-du _Sicilien_ est en vers blancs d’inégale mesure:
-
- Il fait noir comme dans un four;
- Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche,
- Et je ne vois pas une étoile
- Qui montre le bout de son nez.
- Triste condition que celle d’un esclave... _etc._
-
-Ils auraient pu ajouter que la remarque s’applique à toute la pièce,
-et à beaucoup d’autres de Molière. En effet, la prose de Molière est
-souvent remplie de vers non rimés, au point qu’il est difficile de ne
-pas reconnaître là un parti pris, ou une nature pourvue d’un instinct
-du rhythme vraiment extraordinaire.
-
-Et ce qui semble confirmer le premier soupçon, c’est la différence qui
-se montre d’une pièce à une autre. Par exemple, le _Festin de Pierre_,
-qui est de la plus belle prose de Molière, et qui par l’élévation des
-pensées, en plusieurs parties, semblait appeler la versification, le
-_Festin de Pierre_ n’en présente que des traces fort rares, qui ne
-valent pas qu’on en tienne compte.
-
-Il en est de même de la _Critique de l’École des femmes_: on sent que
-Molière s’y est surveillé. Au contraire, L’_Avare_ est presque tout
-en vers libres, comme _Amphitryon_. L’auteur n’a pas eu le temps d’y
-attacher les rimes, mais la mesure y est déjà[80].
-
- [80] «Si Molière ne versifia pas L’_Avare_, c’est qu’il n’en eut
- pas le temps.» (LA HARPE).
-
- La Harpe ici, comme souvent ailleurs, n’est que l’écho
- de l’opinion de Voltaire, exprimée dans les _Questions
- encyclopédiques_ à l’article _Art dramatique; comédie_.
-
-Il n’y a qu’à ouvrir au hasard:
-
- VALÈRE.
-
- Vous voyez comme je m’y prends,
- Et les adroites complaisances
- Qu’il m’a fallu mettre en usage
- Pour m’introduire à son service;
- Sous quel masque de sympathie
- Et de rapports de sentiments
- Je me déguise pour lui plaire,
- Et quel personnage je joue
- Tous les jours avec lui,
- Afin d’acquérir sa tendresse.
- J’y fais des progrès admirables! etc.
-
- (I. 1.)
-
-Transportons-nous ailleurs:
-
- CLÉANTE.
-
- Il est vrai que mon père, madame,
- Ne peut pas faire un plus beau choix,
- Et que ce m’est une sensible joie
- Que l’honneur de vous voir;
- Mais, avec tout cela,
- Je ne vous assurerai point
- Que je me réjouis
- Du dessein où vous pourriez être
- De devenir ma belle-mère;
- Le compliment, je vous l’avoue,
- Est trop difficile pour moi;
- Et c’est un titre, s’il vous plaît,
- Que je ne vous souhaite point.
- Ce discours paroîtra brutal
- Aux yeux de quelques-uns;
- Mais je suis assuré
- Que vous serez personne
- A le prendre comme il faudra;
- Que c’est un mariage,
- (Madame),
- Où vous vous imaginez bien
- Que je dois avoir
- De la répugnance;
- Que vous n’ignorez pas, sachant ce que je suis,
- Comme il choque mes intérêts,
- Et que vous voulez bien enfin que je vous dise.... etc.
-
- (III. 11.)
-
-C’est à peine si, de loin en loin, un mot vient déranger le rhythme.
-
- MARIANNE.
-
- Mais que voulez-vous que je fasse?
- Quand je pourrois passer sur quantité d’égards
- Où notre sexe est obligé,
- J’ai de la considération
- Pour ma mère.
- Elle m’a toujours élevée
- Avec une tendresse extrême,
- Et je ne saurois me résoudre
- A lui donner du déplaisir.
- Faites, agissez auprès d’elle;
- Employez tous vos soins à gagner son esprit;
- Vous pouvez faire et dire
- Tout ce que vous voudrez.
- Faites, agissez auprès d’elle;
- Je veux bien consentir
- A lui faire un aveu moi-même
- De tout ce que je sens pour vous.
-
- (IV. 1.)
-
-Est-il possible, est-il vraisemblable que le hasard produise de pareils
-résultats? Qui pourra le croire, s’il manque de goût, ne manquera pas
-de foi.
-
-Je me borne à ces trois échantillons. La lecture de la pièce entière, à
-ce point de vue, convaincra, je pense, les plus incrédules.
-
-Les farces de Molière, comme _Pourceaugnac_, les _Fourberies de
-Scapin_, la _Comtesse d’Escarbagnas_, même le _Bourgeois gentilhomme_,
-semblent écrites dans un autre système, et, comme destinées à rester
-en prose, ne renferment presque point de vers. Mais il s’en rencontre
-beaucoup dans _George Dandin_; ce qui porterait à croire que, dans la
-pensée de Molière, la forme sous laquelle cette pièce est parvenue
-n’était point sa forme définitive.
-
- GEORGE DANDIN.
-
- Ah! qu’une femme demoiselle
- Est une étrange affaire!
- Et que mon mariage
- Est une leçon bien parlante
- A tous les paysans qui veulent s’élever
- Au-dessus de leur condition,
- Et s’allier, comme j’ai fait,
- A la maison d’un gentilhomme!
- . . . . . . . . . . . . . . .
- Et j’aurois bien mieux fait,
- Tout riche que je suis,
- De m’allier en bonne et franche paysannerie[81],
- Que de prendre une femme
- Qui se tient au-dessus de moi,
- S’offense de porter mon nom,
- Et pense qu’avec tout mon bien
- Je n’ai pas assez acheté
- La qualité de son mari.
- George Dandin, George Dandin,
- Vous avez fait une sottise..., etc.
-
- (I. 1.)
-
- [81] _Paysannerie_ de quatre syllabes, comme _paysan_, de deux.
- C’est encore ainsi que l’on prononce partout en Bretagne.
-
-La leçon donnée dans George Dandin valait la peine d’être présentée
-en vers, autant que celle qui résulte de l’_École des femmes_ et de
-l’_École des maris_. Celle-ci eût été l’_École des bourgeois_.
-
- Si c’étoit une paysanne,
- Vous auriez maintenant toutes vos coudées franches
- A vous en faire la justice
- A bons coups de bâton.
- Mais vous avez voulu tâter de la noblesse,
- Et il vous ennuyoit d’être maître chez vous.
- Ah! j’enrage de tout mon cœur!
- Et je me donnerois volontiers des soufflets!
-
- (_G. D._ I. 3.)
-
-Dirigé dans ce sens, un examen attentif et délicat du style de Molière
-conduirait peut-être à des inductions intéressantes sur la manière de
-travailler de ce grand génie, et sur les intentions que la mort ne lui
-a point permis de réaliser.
-
-Vaugelas le premier s’est avisé de signaler, comme un grand défaut, les
-vers que le hasard seul, et non l’intention de l’écrivain, a répandus
-dans la prose. La pratique de presque tous nos grands auteurs condamne
-l’opinion de Vaugelas. Les orateurs grecs et les Latins rencontraient
-souvent des ïambes tout faits sans les chercher. Il y a des alexandrins
-dans la prose de Cicéron, dans Tacite et dans Tite-Live. Il s’est
-glissé des vers dans la traduction des Psaumes de David et jusque dans
-les formules du droit romain[82]. Et Ménage remarque assez plaisamment
-que Vaugelas s’est pris lui-même dans sa propre sentence, en écrivant,
-du mot _sériosité_:
-
- Ne nous hâtons pas de le dire,
- Et moins encore de l’écrire:
- Laissons faire les plus hardis,
- Qui nous frayeront le chemin.
-
- [82] Les _Annales_ de Tacite débutent par un hexamètre: «Urbem
- Romam a principio reges habuere.» Le _Miserere_ finit par un
- pentamètre:
-
- Imponent super altare tuum vitulos.
-
- Semper in obscuris quod minimum est sequimur.
-
- (_De regulis juris._)
-
-Il est certain que l’affectation d’écrire en vers blancs, telle qu’on
-la voit dans les _Incas_, par exemple, serait une chose insupportable.
-En cela, comme en tout, c’est le goût qui décide et marque la limite.
-
-
-VERSER LA RÉCOMPENSE D’UNE ACTION:
-
- Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
- _D’une bonne action verser la récompense_.
-
- (_Tart._ V. 7.)
-
-Un cœur qui verse la récompense d’une bonne action ne paraît pas d’un
-style digne de Molière.
-
-(Voyez l’examen de tout ce passage à l’article IL, p. 210.)
-
---VERSER L’HONNEUR D’UN EMPLOI:
-
- Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous
- pourriez mieux _verser l’honneur d’un tel emploi_.
-
- (_Am. magn._ I. 2.)
-
-L’usage qui permet de _déverser l’outrage_, _l’ignominie_ sur
-quelqu’un; de _verser_ sur lui _des faveurs_, ne permet pas de _verser
-un honneur_ ni _des honneurs_.
-
-
-VERTU, efficacité:
-
- Le théâtre a une grande _vertu_ pour la correction.
-
- (_Préf. de Tartufe._)
-
---VERTU, dans le sens plus large du _virtù_ italien: le mérite, la
-bravoure:
-
- Plus l’obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire;
- Et les difficultés dont on est combattu
- Sont les dames d’atour qui parent _la vertu_.
-
- (_L’Ét._ V. 11.)
-
-
-VÊTIR UNE FIGURE:
-
- Adieu; je vais là-bas dans ma commission
- Dépouiller promptement la forme de Mercure,
- Pour y _vêtir la figure_
- Du valet d’Amphitryon.
-
- (_Amph._ prol.)
-
-
-VIDER, verbe neutre, dans le sens de _sortir_; VIDER D’UN LIEU:
-
- M. LOYAL.
-
- Monsieur, sans passion,
- Ce n’est rien seulement qu’une sommation,
- Un ordre de _vider d’ici_ vous et les vôtres.
-
- (_Tart._ V. 4.)
-
- «_Vuyde dehors_, fol insensé;
- Car il est temps que tu t’en partes.»
-
- (_Le Nouveau Pathelin._)
-
-Montaigne l’emploie activement, dans la réponse des sauvages américains
-aux Espagnols:
-
- «Ainsi, qu’ils se despeschassent promptement de _vuider leur
- terre_.»
-
- (_Essais._ III. 6.)
-
---VIDER, v. actif, figurément, au sens de _purgare_:
-
- Adieu; _videz_ sans moi tout ce que vous aurez.
-
- (_Fâcheux._ III. 4.)
-
-Videz tous vos différends.
-
-On disait _vider un procès_, _vider une cause_, _vider toutes les
-difficultés_, _vider ses intérêts_.
-
- Laissez-moi, madame, je vous prie,
- _Vider mes intérêts_ moi-même là-dessus.
-
- (_Mis._ V. 6.)
-
-
-VIN A FAIRE FÊTE, digne d’être bu dans une fête:
-
- Était-ce _un vin à faire fête_?
-
- (_Amph._ III. 2.)
-
-
-VISAGE, au figuré, en parlant des actions:
-
- Cet amas d’actions indignes, dont on a peine, devant le monde,
- d’adoucir le mauvais _visage_.
-
- (_D. Juan._ IV. 6.)
-
-Le visage d’une action est une métaphore qui ne saurait être admise
-aujourd’hui, mais qui paraît l’avoir été autrefois; car Montaigne a dit
-_le visage d’une entreprise_. C’est en parlant du dessein qu’il a formé
-d’écrire ses Essais:
-
- «Si l’estrangeté ne me saulve et la nouvelleté, qui ont
- accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à
- mon honneur de cette sotte entreprinse; mais elle est si
- fantastique, et a _un visage_ si esloingné de l’usage commun,
- que cela luy pourra donner passage.»
-
- (_Essais._ II. 8.)
-
-Cela montre qu’il faut être très-circonspect à condamner Molière, lors
-même qu’il paraît le plus clairement avoir tort. Ce tort, tout réel,
-peut n’être pas le sien, mais celui de ses contemporains, ou de ses
-prédécesseurs les plus dignes de servir de modèles.
-
-
-VISÉE; METTRE SA VISÉE A...:
-
- Votre _visée_ au moins n’est pas _mise à Clitandre_?
-
- (_Fem. sav._ I. 1.)
-
- J’ai grand regret, monsieur, de voir qu’à vos _visées_
- Les choses ne soient pas tout à fait disposées.
-
- (_Ibid._ IV. 6.)
-
-(Voyez PRENDRE VISÉE.)
-
-
-VISIÈRE; ROMPRE EN VISIÈRE:
-
- Je n’y puis plus tenir, j’enrage; et mon dessein
- Est de _rompre en visière_ à tout le genre humain.
-
- (_Mis._ I. 1.)
-
- Qu’un cœur de son penchant donne assez de lumière,
- Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à _rompre en visière_.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
-
-VISIONS, idées folles, rêves:
-
- Et dans vos _visions_ savez-vous, s’il vous plaît,
- Que j’ai pour Henriette un autre époux tout prêt?
-
- (_Fem. sav._ IV. 2.)
-
---VISIONS CORNUES:
-
- Peut-être sans raison
- Me suis-je en tête mis ces _visions cornues_.
-
- (_Sgan._ 13.)
-
- «Égaré dans les nues,
- «Me lasser à chercher des _visions cornues_.»
-
- (BOILEAU.)
-
-Des visions effrayantes ou simplement chimériques; mais, dans la bouche
-du pauvre Sganarelle, l’expression de _visions cornues_ a une double
-portée.
-
---VISIONS DE NOBLESSE:
-
- Ce nous est une douce rente que ce monsieur Jourdain, avec les
- _visions de noblesse et de galanterie_ qu’il est allé se mette
- en tête.
-
- (_B. gent._ I. 1.)
-
-
-VOICI VENIR:
-
- Mais _les voici venir_.
-
- (_L’Ét._ V. 14.)
-
- _Voici venir_ Ascagne.
-
- (_Dép. am._ V. 8.)
-
-_Voici_ est pour _vois ici_: vois ici venir Ascagne. On disait au
-pluriel _veez-ci_, voyez ici. L’union intime des deux racines a depuis
-fait perdre de vue le sens de la première; _voici_ n’est plus qu’un
-adverbe invariable. Messieurs, _voici_ le roi, si l’on se reporte au
-sens exact de ces mots, est absurde: il faudrait dire, Messieurs,
-_vez-ci_ le roi: (voyez-le ici.)
-
-_Vécy_ est resté, chez les paysans et dans quelques provinces, comme
-une forme corrompue de _voici_, et aussi invariable.
-
-
-VOILA QUE C’EST, pour _ce que c’est_:
-
- Voilà, _voilà que c’est_ de ne pas voir Jeannette.
-
- (_L’Ét._ IV. 8.)
-
---VOILA, NE VOILA PAS, pour _ne voilà-t-il pas_:
-
- Eh bien! _ne voilà pas_ de vos emportements!
-
- (_Tart._ V. 1.)
-
- _Voilà pas_ le coup de langue!
-
- (_B. gent._ III. 12.)
-
-(Voyez IL supprimé après VOILA.)
-
-
-VOIR A (un infinitif):
-
- Parlons à votre femme, et _voyons à la rendre_
- Favorable....
-
- (_Fem. sav._ II. 4.)
-
---VOIR DE (un infinitif), elliptiquement, voir, chercher le moyen de...:
-
- Parlons à cœur ouvert, et _voyons d’arrêter_...
-
- (_Mis._ II. 1.)
-
---VOIR PARLER:
-
- Vous à qui j’ai tant _vu parler_ de son mérite.
-
- (_Ibid._ V. 2.)
-
-
-VOUDRIEZ, _dissyllabe_:
-
- Monsieur votre père
- Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
- Comme vous _voudriez_ bien, manier ses ducats.
-
- (_L’Ét._ I. 2.)
-
- Vous me _voudriez_ encor payer pour précepteur.
-
- (_Ibid._ I. 9.)
-
- Vous êtes généreux, vous ne le _voudriez_ pas.
-
- (_Ibid._ V. 9.)
-
-(Voyez SANGLIER.)
-
---VOUDRIEZ, en trois syllabes:
-
- Hé quoi! vous _voudriez_, Valère, injustement....
-
- (_Dép. am._ II. 2.)
-
-
-VOULOIR (SE) MAL, ou MAL DE MORT DE QUELQUE CHOSE:
-
- Laissez, _je me veux mal de mon trop de foiblesse_.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
- _Je me veux mal de mort d’être_ de votre race.
-
- (_Fem. sav._ II. 7.)
-
-
-VOUS, indéfini et général comme _soi_, en relation avec ON:
-
- Ah! que pour ses enfants un père a de foiblesse!
- Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse?
- Et ne se sent-on pas certains mouvements doux,
- Quand _on_ vient à songer que cela sort de _vous_?
-
- (_Mélicerte._ II. 5.)
-
-(Voyez NOUS.)
-
-
-VOYENT, dissyllabe:
-
- Et _voyent_ mettre à fin la contrainte où vous êtes.
-
- (_Dép. am._ III. 7.)
-
-(Voyez PAYENT, PAYSAN, SANGLIER, VOUDRIEZ, etc.)
-
-
-VRAI; DE VRAI, _véritablement_, comme _de léger_, _légèrement_:
-
- Le ciel défend, _de vrai_, certains contentements.
-
- (_Tart._ IV. 5.)
-
-
-VUE DE PAYS (A):
-
- Non pas; mais, _à vue de pays_, je connois à peu près le train
- des choses.
-
- (_D. Juan._ I. 1.)
-
-Au premier coup d’œil jeté sur l’ensemble des choses.
-
---VUES DE LA LUMIÈRE, l’aspect, le jour, en parlant d’une peinture:
-
- Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux _les
- vues favorables de la lumière_ que nous cherchons.
-
- (_Sicilien._ 12.)
-
-
-Y.
-
-L’emploi de _y_, dans Molière, est fort étendu. C’est le terme
-corrélatif de _à_, _lui_, _leur_, qu’il s’agisse de choses ou de
-personnes.
-
-Y représente également _dans_ et _avec_.
-
-Y se construit encore avec un verbe, et souvent représente
-elliptiquement l’idée exprimée par une phrase.
-
-(Voyez OÙ.)
-
-Y en relation avec un nom de personne ou de chose, pour _à_, _lui_,
-_leur_:
-
- Quoi! Lucile n’est pas sous des liens secrets
- A mon maître?--Non, traître, et n’_y_ sera jamais.
-
- (_Dép. am._ III. 8.)
-
-A Lucile.
-
- Ils comptent les défauts pour des perfections,
- Et savent _y_ donner de favorables noms.
-
- (_Mis._ II. 5.)
-
-Aux défauts.
-
- Ils ne manquent jamais de saisir promptement
- L’apparente lueur du moindre attachement,
- D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
- Et d’_y_ donner le tour qu’ils veulent qu’on _y_ croie.
-
- (_Tart._ I. 1.)
-
-Aux lueurs d’attachement.
-
- Je ne distingue rien en celui qui m’offense;
- Tout _y_ devient l’objet de mon courroux.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
-Tout en lui devient, etc:
-
- Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et _y_
- promettre de la correspondance!
-
- (_G. D._ I. 3.)
-
-A l’amour du damoiseau. Nous dirions aujourd’hui: et lui promettre.
-
- C’est la belle Julie, la véritable cause de mon retardement; et
- si je voulois _y_ donner une excuse galante.....
-
- (_Comtesse d’Esc._ 1.)
-
- Oui, oui, je te renvoie à l’auteur des Satires.
- --Je t’_y_ renvoie aussi.
-
- (_Fem. sav._ III. 5.)
-
---Y représentant _avec_:
-
- Je romps avecque vous, et j’_y_ romps pour jamais.
-
- (_Dép. am._ IV. 3.)
-
- Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire
- Avec le digne époux qui vous comble de gloire.
- --Oui, traître, j’_y_ veux vivre.
-
- (_Sgan._ 20.)
-
---Y répondant à _en_, _dans_, _à_:
-
- Et, pour se bien conduire en ces difficultés,
- Il _y_ faut, comme en tout, fuir les extrémités.
-
- (_Éc. des fem._ IV. 8.)
-
- Je veux vous _y_ servir, et vous épargner des soins inutiles.
-
- (_D. Juan._ III. 4.)
-
- Il faut toujours garder de grandes formalités, quoi qu’il
- puisse arriver.--Pour moi, j’_y_ suis sévère en diable.
-
- (_Am. méd._ II. 3.)
-
-A garder de grandes formalités.
-
- Comment, mon gendre, vous en êtes encore là-dessus?--Oui, j’_y_
- suis, et jamais je n’eus tant sujet d’_y_ être.
-
- (_G. D._ II. 9.)
-
---Y corrélatif d’un verbe:
-
- Je me vois, ma cousine, ici persécutée
- Par des gens dont l’humeur _y_ paroît concertée.
-
- (_Mis._ V. 3.)
-
-Concertée à me persécuter.
-
---Y, à cela, sur ce point:
-
- CLITANDRE. Promettez-moi donc que je pourrai vous parler cette
- nuit.
-
- ANGÉLIQUE. J’_y_ ferai mes efforts.
-
- (_G. D._ II. 10.)
-
-Je ferai mes efforts à ce que vous puissiez me parler cette nuit.
-
- Vous me haïssez donc?--J’_y_ fais tout mon effort.
-
- (_Amph._ II. 6.)
-
-A vous haïr.
-
- Vous devez éclaircir toute cette aventure.
- --Allons, vous _y_ pourrez seconder mon effort.
-
- (_Ibid._ III. 4.)
-
-A éclaircir cette aventure.
-
---Y rapporté au sens de toute une phrase:
-
- HENRIETTE.
-
- Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête;
- Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos,
- Que de me tourmenter à dire de beaux mots.
-
- PHILAMINTE.
-
- Oui; mais j’_y_ suis blessée, et ce n’est pas mon compte.
-
- (_Fem. sav._ III. 6.)
-
-Je suis blessée à ce que vous soyez dans cette opinion.
-
---Y redondant avec _où_:
-
- C’est une chose _où_ il _y_ va de l’intérêt du prochain.
-
- (_Pourc._ II. 4.)
-
-Molière n’a pas cru qu’on pût altérer cette forme, _il y va_, et mettre
-_il va_.
-
---Avec _en_:
-
- Nous vous _y_ surprenons, _en_ faute contre nous!
-
- (_Sgan._ 6.)
-
---Y avec _contredire_:
-
- Accablez-moi de noms encor plus détestés,
- _Je n’y contredis point_; je les ai mérités.
-
- (_Tart._ III. 6.)
-
---Avec _marchander_:
-
- Si j’étois en sa place, je n’_y_ marchanderois point.
-
- (_G. D._ I. 7.)
-
---Avec _s’en aller_:
-
- Laissez-moi faire, je m’_y_ en vais moi-même.
-
- (_D. Juan._ IV. 11.)
-
-(Voyez où, dont toutes les constructions correspondent dans Molière à
-celle de Y.)
-
---Y A, pour _il y a_:
-
- Et quels avantages, madame, puisque madame _y a_?
-
- (_G. D._ I. 4.)
-
---QU’IL Y A, surabondant:
-
- Et pensez-vous qu’on soit capable d’aimer de certains maris
- _qu’il y a_?
-
- (_G. D._ III. 5.)
-
-De certains maris comme il en existe au monde.
-
-Cette locution était jadis du commun usage:
-
- «Ainsy beaucoup de femmes _qu’il y a_ se desbattent avec leurs
- maris quand ils leur veulent oster l’affeterie, la braveté, et
- la despense.»
-
- (LA BOÉTIE, _Trad. de Plutarque_, p. 281.)
-
-
-YEUX; METTRE AUX YEUX, mettre devant les yeux, représenter, remontrer:
-
- Mais votre conscience et le soin de votre âme
- Vous devroient _mettre aux yeux_ que ma femme est ma femme.
-
- (_Sgan._ 21.)
-
-(Voyez METTRE AUX YEUX, p. 246.)
-
---DE NOUVEAUX YEUX, de nouveaux regards:
-
- Et mon esprit, jetant _de nouveaux yeux_ sur elle....
-
- (_Pr. d’Él._ I. 1.)
-
---YEUX DE L’AME, figurément:
-
- Il m’est venu des scrupules, madame; et j’ai ouvert _les yeux
- de l’âme_ sur ce que je faisois.
-
- (_D. Juan._ I. 3.)
-
-
-
-
- LETTRE
- A
- MONSIEUR A. FIRMIN DIDOT,
- SUR QUELQUES POINTS
- DE PHILOLOGIE FRANÇAISE.
-
-
-MONSIEUR ET CHER ÉDITEUR,
-
-Le livre _Des variations du langage français_, que j’ai publié chez
-vous il y a quelques mois, a été vivement attaqué dans la _Bibliothèque
-de l’École des chartes_, également sortie de vos presses.
-
-Si ces attaques n’atteignaient que mon amour-propre, je ne répondrais
-pas une syllabe; mais l’intérêt de la science s’y trouve et mêlé
-et compromis; il s’agit surtout d’un point de grammaire curieux et
-fondamental: dès lors je suis tenu de défendre ce que je crois la
-vérité. Cette considération vous fera, j’espère, excuser l’étendue de
-cette lettre, qui eût pris bien d’autres développements encore, si
-j’eusse voulu suivre la critique pas à pas, et la combattre à toute
-occasion. Il suffira de toucher quelques détails saillants; on jugera
-du reste par analogie.
-
-
-J’ai refusé de reconnaître, par rapport à l’étude de la vieille
-langue dans ses monuments, l’importance exagérée qu’on a faite aux
-patois sous le nom pompeux de _dialectes_. J’ai dit: Il y avait un
-centre du royaume, une langue française constituée; les écrivains de
-la province visaient tous à écrire la langue du centre. S’il en est
-autrement, qu’on me montre dans ces écrivains les expressions en dehors
-de la langue commune, caractéristiques de tel ou tel dialecte. Bien
-entendu, je n’accepte pas comme autant de mots à part les différences
-d’orthographe qui se rencontrent souvent dans la même page d’un
-manuscrit.
-
-Mais comme un élève de l’École des chartes, feu M. Fallot, d’estimable
-et regrettable mémoire, a laissé un gros volume sur ces dialectes,
-dont il a plus que personne préconisé l’importance, il fallait bien
-_a priori_ que mon opinion fût erronée, absurde, monstrueuse et
-révoltante. Après toutes les vaines déclamations possibles, M. Guessard
-en vient enfin à m’opposer le témoignage d’un texte.
-
-Je laisse parler mon adversaire:
-
-«Que le trouvère fît _parfois_ effort pour écrire en français de
-France, et qu’il y réussît tant bien que mal, c’est possible; mais
-qu’il le voulût toujours, ou que toujours il y parvînt, _ce n’est pas
-vrai_[83].
-
- [83] _Parfois_ est bon, comme _c’est possible_. Lisez, au lieu
- de _parfois_, _toujours_, et au lieu de _c’est possible_, _c’est
- certain_, en attendant que M. Guessard fournisse _une_ preuve du
- contraire. Un démenti n’en est pas une, si grossier qu’il soit.
-
-«Voyez plutôt ce qui arriva au trouvère Quenes de Béthune[84], ce
-grand seigneur poëte et guerrier, qui mieux que tout autre pouvait
-s’instruire du beau langage. Il était Artésien, comme l’indique son
-nom, et il composait en artésien ou en picard; ce qui était tout un.
-Vers l’an 1180, il vint à la cour de France, où la régente Alix de
-Champagne, et le jeune prince son fils, qui depuis régna sous le nom
-de Philippe-Auguste, lui exprimèrent le désir d’entendre quelqu’une de
-ses chansons. Quenes de Béthune récita donc des vers très-intelligibles
-pour ses auditeurs, _mais fortement empreints d’un cachet picard_;
-aussi fut-il raillé par les seigneurs de France, repris par la reine et
-par son fils:
-
- Mon _langage_ ont blasmé li François
- Et mes chançons, oyant les Champenois,
- Et la comtesse encoir (dont plus me poise).
- La roïne ne fit pas que cortoise
- Qui me reprist, elle et ses fiex li rois:
- Encor ne soit ma _parole_ françoise,
- Si la puet on bien entendre en françois;
- Ne cil ne sont bien appris ne cortois
- Qui m’ont repris se j’ai dit _mot d’Artois_,
- Car je ne fus pas norriz a Pontoise[85].»
-
-Voilà le passage fondamental, unique, dont on argumente pour prouver
-l’emploi des dialectes dans la littérature.
-
- [84] M. Guessard écrit toujours _Quènes de Béthune_, avec un
- accent grave sur l’_e_, ce qui force à prononcer _caine_ de
- Béthune. La vraie prononciation est _cane_ de Béthune (comme
- _femme_, _fame_); et lorsqu’on rencontre ce mot écrit en une
- syllabe _quens_, _cuens_, il faut prononcer _can_. Les Italiens
- disent de même: _can-grande_, _can-francesco_; _facino-cane_;
- _can della scala_. C’est un titre de dignité répondant à celui
- de bailli. Ce radical _can_ appartient à la langue tartare, où
- il signifie _roi_, _prince_, _chef_: le grand _khan_ de Tartarie
- commandait aux _khans_ inférieurs; _Gengis-khan_. Les Huns et les
- Avares ont laissé chez nous ce curieux vestige de leur passage
- en Europe, au Ve siècle: les chroniqueurs latins du moyen âge
- ont traduit _khan_ par _canis_, _caganus_, _canesius_: «Rex
- Tartarorum, qui et _magnus canis_ dicitur.» (Chron. Nangii, ann.
- 1299.)--«Rex Avarorum, quem sua lingua _cacanum_ appellant.»
- (PAUL WARNEFRIED, _de Gest. Langob._ IV, 39); «constituerunt
- _canesios_, id est baillivos, qui justitiam facerent.» (Magister
- ROGERIUS, ap. CANG. in _Caganus_.) De là est venu le français
- _quens_, l’italien _king_.
-
- On voit, par cet exemple, de quelle importance est la recherche
- et le maintien de la prononciation véritable. Ce travail offre
- déjà bien assez de difficultés, sans y en ajouter encore comme
- à plaisir. Je me suis élevé souvent contre cette barbare manie
- d’introduire des accents dans les vieux textes: l’unique résultat
- possible est d’égarer le lecteur philologue, et d’effacer les
- dernières traces d’étymologie. Il serait si simple et raisonnable
- d’imprimer les manuscrits comme ils sont! Mais précisément par ce
- motif il est à craindre qu’on ne l’obtienne jamais des savants
- éditeurs. On vient encore de publier _la Mort de Garin_, où les
- mots _que_, _ce_, _ne_, sont figurés _qué_, _cé_, _né_, même
- lorsque l’e s’élide. Il faut bien être possédé de la fureur des
- accents!
-
- [85]: _Bibliot. de l’Éc. des chartes_, t. II (1846), p. 192.
-
-Il est facile de répondre à M. Guessard.
-
-Observez d’abord qu’il s’agit ici d’une pièce _récitée_, et non de vers
-_écrits_. La distinction est essentielle.
-
-Que le premier venu, en lisant ce couplet, comprenne qu’il est
-question des _mots_, c’est une erreur excusable: il est étranger à ces
-études, et habitué à la précision de notre langue moderne. Mais que
-M. Guessard s’y trompe, c’est ce que je ne saurais expliquer, s’il
-n’était bien connu que la passion fait arme et ressource de tout.
-Lorsque Quenes de Béthune dit qu’on a raillé _sa parole, son langage_,
-il entend sa prononciation, son accent picard. Au douzième siècle,
-ces mots _accent_, _prononciation_, n’étaient point encore dans la
-langue; il fallait, pour en rendre la pensée, se servir d’équivalents
-approximatifs. _J’ai dit mot d’Artois_ signifie: j’ai parlé à la mode
-du pays d’Artois; cette dernière expression représente exactement
-l’équivoque de l’autre: _j’ai parlé_, s’agit-il des mots que vous avez
-employés, ou de votre manière de les prononcer?
-
-Ces deux vers, où les mots soulignés par M. Guessard semblent renfermer
-ma condamnation,
-
- Encor ne soit ma parole _françoise_,
- Si la puet on bien entendre en _françois_,
-
-signifient, selon M. Guessard: Encore que je parle picard, les Français
-peuvent bien me comprendre.
-
-Et, selon moi: Encore que je récite avec un accent de province, on
-peut me comprendre parfaitement dans l’Ile de France; ou, en d’autres
-termes: Comme je parle d’ailleurs bon français, mon mauvais accent
-n’empêche pas qu’on ne me comprenne très-bien à Paris.
-
-Ainsi ce passage établit précisément la pureté du style de Quenes de
-Béthune. M. Guessard, croyant me perdre sans retour, a fait comparaître
-un témoin dont la déposition m’absout et le condamne.
-
-M. Guessard peut m’en croire: je sais assez le picard pour lui
-attester 1° que ni les poésies de Quenes de Béthune, ni celles
-d’Eustache d’Amiens, ni celles de tous les trouvères de la Picardie
-et de l’Artois, ne sont écrites dans ce dialecte, puisque dialecte
-il y a; 2° que des poésies picardes, surtout récitées, défieraient
-l’intelligence de tous les Français, sans en excepter M. Guessard
-lui-même. La Picardie a fourni, au moyen âge, un nombre de trouvères
-très-considérable: tous ont écrit en _français_, Quenes de Béthune
-comme les autres. Au surplus, ses poésies sont là: que M. Guessard ait
-la bonté de m’y montrer du picard, ou de m’expliquer en quoi consiste
-le _cachet picard_ des vers de Quenes de Béthune, si ce n’est pas dans
-l’_accent parlé_.
-
-La Picardie n’est pas si loin de l’Ile de France, pour qu’un grand
-seigneur, qui faisait des lettres sa principale occupation, ne
-parvînt pas, malgré ses efforts, à posséder à fond le français
-littéraire. Aujourd’hui même que notre langue est bien autrement fixée
-et vétilleuse qu’au moyen âge, la critique pourrait signaler des
-provincialismes dans des vers composés à Bordeaux ou à Strasbourg;
-mais on n’en rirait pas. Ce qui ferait rire inévitablement, ce serait
-l’accent gascon ou alsacien du déclamateur; et si les vers étaient
-d’ailleurs purement écrits, le poëte aurait le droit de s’écrier,
-comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni justes ni polis: ce n’est pas
-ma faute si je n’ai pas été nourri près de Pontoise. On peut exiger
-d’un écrivain qu’il sache le français, mais non qu’il soit exempt
-de l’accent de sa province. Ce qui est indélébile, ce n’est pas
-l’ignorance, c’est l’accent natal.
-
-Je maintiens que voilà le sens du passage de Quenes de Béthune; pour
-l’entendre différemment, il faut y apporter toute la bonne volonté de
-M. Guessard.
-
-Une dernière observation: M. Guessard place l’anecdote de Quenes
-de Béthune vers 1180. C’est le plus tard possible, puisque
-Philippe-Auguste parvint à la couronne en 1180, et qu’à l’époque de la
-visite du trouvère il était encore sous la tutelle de la régente. Il
-n’avait donc pas quinze ans. Je crois qu’à cet âge les petits princes
-du douzième siècle n’étaient pas si grands puristes, et n’auraient pas
-remarqué, dans une pièce de vers français, un ou deux termes sentant la
-province. Mais un accent provincial frappe d’abord les enfants comme
-les grandes personnes; et le petit Philippe dut s’en amuser aussi bien
-que sa mère Alix, peu renommée, du reste, entre les savantes et les
-beaux esprits de son temps.
-
-Je crois, sauf erreur, que M. Guessard aurait bien fait d’y regarder à
-deux fois avant de me crier, de sa grosse voix, CE N’EST PAS VRAI! car
-je lui répondrai, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni juste ni poli.
-
-La question des _dialectes_ demeure donc, jusqu’à nouvel ordre, un
-système, sans autre appui que des théories arbitraires. L’étai emprunté
-à Quenes de Béthune ne vaut rien; on fera bien d’en chercher un plus
-solide.
-
-Passons à un autre point, dont M. Guessard fait le point capital.
-
-
-J’avais posé ce principe pour la prononciation du moyen âge: «Dans
-aucun cas l’on ne faisait sentir deux consonnes consécutives, soit au
-commencement, soit au milieu d’un mot, soit l’une à la fin d’un mot, et
-l’autre au commencement du mot suivant.»
-
-J’avais été conduit à cette règle par la comparaison des vieux textes.
-Il me sembla rencontrer un dernier vestige de cette loi primitive dans
-un écrit de Théodore de Bèze sur la prononciation du français, traité
-en latin publié en 1584, c’est-à-dire fort avant dans la renaissance,
-et par conséquent fort loin de l’époque où ma règle aurait été en
-vigueur. Voici ce passage: _Curandum etiam ne qua (littera) putide et
-duriter sonet, imo ut omnes molliter et quasi negligenter efferantur,
-omnem pronuntiationis asperitatem usque adeo refugiente francica
-lingua, ut, exceptis_ cc, _ut_ accès (_accessus_), mm _ut_ somme,
-nn _ut annus_, rr _ut_ terre, _NULLAM GEMINATAM CONSONANTEM
-PRONUNTIET.
-
-On prétendit que j’avais fait sur le texte de Th. de Bèze _un
-incroyable contre-sens_; que _geminatam consonantem_ signifiait, non
-pas deux consonnes consécutives quelconques, comme je l’avais entendu,
-mais seulement deux consonnes consécutives jumelles, la même consonne
-redoublée.
-
-On en concluait que la règle de M. Génin était fausse, imaginaire;
-qu’elle n’avait jamais existé. On alla même plus loin: on soutint que
-le principe était _d’une absurdité manifeste_:--«Le contre-sens de M.
-Génin, disait-on, est vraiment incroyable! Plein de confiance dans une
-traduction signée par un professeur de faculté, je me suis mis l’esprit
-à la torture pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une
-pareille règle, etc., etc.» Je répondis sommairement, par une lettre
-insérée dans la _Revue indépendante_, du 10 avril 1846. Un second
-article de la _Bibliothèque de l’École des chartes_ rend nécessaire
-une seconde réponse. Je la ferai plus explicite; et, pour mettre le
-lecteur mieux à même d’en suivre l’argumentation, je reproduis ici les
-principaux passages de ma première lettre:
-
-«Je consens, disais-je, à examiner un des points attaqués par la
-_Bibliothèque de l’École des Chartes_. Je choisis le plus important,
-de l’aveu du critique lui-même. C’est la règle de ne prononcer jamais
-deux consonnes consécutives (sauf les liquides), que j’ai donnée comme
-la clef de voûte de tout le système d’orthographe et de prononciation
-de nos ancêtres.--«Elle est, dit mon adversaire, elle est en réalité la
-clef de voûte, non de la prononciation de nos ancêtres, mais du système
-de M. Génin; et, par conséquent, si je la fais fléchir, tout le système
-tombera, sans que j’aie besoin de le prendre pièce à pièce.»
-
-«J’accepte de bon cœur le défi, à condition, bien entendu, que,
-réciproquement, si l’on ne fait pas fléchir la clef de voûte, mon
-système entier subsistera, sans que j’aie besoin non plus de le
-défendre pièce à pièce.
-
-«Ainsi la discussion de ce point capital me dispensera de toute autre,
-et je veux bien qu’on juge par cet échantillon de la valeur de tout le
-reste, tant pour l’attaque que pour la défense.
-
-«S’il était vrai que j’eusse commis sur le texte de Th. de Bèze _un
-incroyable contre-sens_, il ne s’ensuivrait pas encore que j’eusse
-posé une règle fausse et imaginaire; car cette règle, je ne l’ai point
-empruntée à Théod. de Bèze. Tout au plus aurais-je invoqué à l’appui
-de mon principe une autorité illusoire; mais il resterait toujours
-à établir que ce principe, étranger à Th. de Bèze, est lui-même une
-illusion. Mon critique l’affirme de sa propre autorité. Il croit, en
-m’ôtant Th. de Bèze, m’avoir enlevé toute ressource, m’avoir ruiné, mis
-à sec. Erreur!
-
-«Depuis la publication de mon livre, il m’est venu entre les mains
-plusieurs ouvrages rares, que je n’avais pu consulter plus tôt. De
-ce nombre est la grammaire de Jean Palsgrave, l’aînée de toutes les
-grammaires françaises. Ce Jean Palsgrave était Anglais de naissance,
-mais il avait longtemps vécu à Paris, où il avait même pris ses degrés.
-Chargé, comme le plus habile de son temps, d’enseigner le français à la
-sœur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolck, il
-composa sa grammaire sur le plan de la grammaire du célèbre Théodore
-de Gaza. Ce livre, qui n’a pas moins de 900 pages in-folio, est rédigé
-en anglais, avec un titre en français et une dédicace à Henri VIII
-(Londres, 1530); il est doublement précieux par le savoir exact et
-minutieux de l’auteur, et par l’abondance des exemples, toujours puisés
-dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Chartier, l’évêque
-d’Angoulême, etc., etc. Palsgrave débute par un Traité fort détaillé de
-la prononciation: or voici ce que j’y ai lu, je le confesse, avec la
-vive satisfaction d’un homme qui, ayant deviné une énigme difficile,
-s’assure, par le numéro suivant de son journal, qu’il avait rencontré
-juste.
-
-«Les Français, dans leur prononciation, s’appliquent à trois choses
-qu’ils recherchent principalement: 1° l’harmonie du langage; 2° la
-brièveté et la rapidité en articulant leurs mots; 3° enfin, de donner à
-chaque mot sur lequel ils appuient son articulation la plus distincte.
-
-(_Ici un long développement du premier point._)
-
-
-«Maintenant, sur le second point, qui est la brièveté et la rapidité
-du discours, quel que soit le nombre des consonnes écrites pour garder
-la véritable orthographe, ils tiennent tant à faire ouïr toutes leurs
-voyelles et leurs diphthongues, que, _entre deux voyelles_ (soit
-réunies dans un même mot, soit partagées entre deux mots qui se
-suivent), _ils n’articulent jamais qu’une consonne à la fois; en sorte
-que si deux consonnes différentes, c’est-à-dire_, N’ÉTANT PAS TOUTES
-DEUX DE MÊME NATURE, _se rencontrent entre deux voyelles, ils laissent
-toujours la première inarticulée_[86].»
-
- [86] The Frenche men in theyr pronunciation do chefly regard and
- cover thre thynges: to be armonious in theyr spekyng; to be brefe
- and sodayne in sounding of theyr wordes, avoyding all maner of
- harshnesse in theyr pronunciation; and thirdly, to gyve every
- worde that they abyde and reste upon theyr most audible sounde....
-
- And now touching the second point whiche is to be brefe,
- _etc._... what consonantes soever they write in any worde for the
- kepyng of trewe orthographie, yet so moche covyt they in reding
- or spekyng to have all theyr vowelles and diphthongues clerly
- herde, that betweene two vowelles (whether they chaunce in one
- worde alone, or as one worde fortuneth to folowe after an other),
- they never sounde but one consonant at ones, in so moche that if
- two different consonantes, that is to say, _nat beyng both of one
- sorte_ come together betweene two vowelles, _they leve first of
- them unsounded_.
-
- PALSGRAVE. _Introd._ (non paginée).
-
-«Y a-t-il rien de plus positif? Comprenez-vous bien qu’il est question
-là des consonnes consécutives en général, et non des jumelles en
-particulier? _Nat beyng both of one sorte?_ Comprenez-vous enfin ce que
-c’est que la _geminata consonans_ de Th. de Bèze[87]? Comprenez-vous
-que cette règle a existé, que je ne l’ai pas tirée de mon imagination?
-Cette règle impossible, monstrueuse, absurde, sur laquelle vous
-demandez qu’on juge tout mon livre; cette règle que j’avais posée pour
-le douzième siècle, la voilà encore dans un grammairien du commencement
-du seizième, antérieur de soixante-quatre ans à Th. de Bèze! En vérité,
-quand j’aurais chargé ce bonhomme Jean Palsgrave de plaider ma cause,
-il n’eût pu s’en acquitter mieux. Il a deviné, trois siècles d’avance,
-la chicane que me fait aujourd’hui l’École des chartes, et s’est donné
-la peine d’y répondre de manière à ne laisser aucune ressource à la
-mauvaise foi la plus subtile. Je mets son vénérable texte au bas de la
-page, afin que monsieur le chartrier, grand éplucheur de textes, puisse
-s’assurer si je n’y ai pas fait quelque incroyable contre-sens, et si
-je n’ai pas, encore cette fois, pris le contre-pied de la pensée, comme
-il déclare que c’est ma coutume habituelle.
-
- [87] Pour peu que mon critique eût été de bonne foi, aurait-il
- pu s’y tromper en lisant ce que Bèze écrit dix lignes plus loin
- de la prononciation des Français, qu’elle est NULLO CONSONANTIUM
- CONCURSU CONFRAGOSA? D’où vient que ce texte que j’avais traduit,
- il a pris soin dans sa citation de l’écarter?
-
-«Qu’il vienne à présent m’alléguer qu’à la fin du seizième siècle
-on articulait, dans certains mots, les consonnes consécutives: que
-me fait cela? ce n’est point mon affaire; ou plutôt, si vraiment ce
-l’est, puisque j’ai dit que le seizième siècle avait perdu la tradition
-de l’ancien langage. Il va chercher dans Pierre Fabri ou Lefebvre
-une phrase dont il prétend m’accabler, en prouvant que, dès 1534, on
-prononçait des consonnes consécutives.--«Il est, dit Fabri, un barbare
-de rude langage à ouïr, qui s’appelle _Cacephaton_ ou _Clipsis_[88],
-comme _gros_, _gris_, _gras_, _grant_ et _croc_, _cric_, _crac_; et
-_évangélistes_, _stalle_, _stille_...» Premièrement, il s’agit là d’un
-assemblage cherché de consonnances étranges; et ensuite Fabri lui-même
-déclare ce langage _barbare_; donc ce n’est pas le langage ordinaire.
-Les vieux grammairiens rangent ce _Cacephaton_ parmi les figures de
-mots: quel rapport d’un trope ridicule avec la prononciation? C’est
-bien de l’érudition perdue.
-
- [88] Apparemment il faut lire _Eclipsis_. Je cite d’après mon
- adversaire.
-
---«Après avoir cité une règle qui n’a jamais existé, l’auteur en cite
-une autre qui n’a aucun rapport à la question. En effet, il s’agit de
-prouver qu’on n’a jamais prononcé deux consonnes de suite; et M. Génin
-s’évertue à établir qu’au seizième siècle on n’en prononçait pas trois,
-ce qui serait encore contestable.»
-
-«Il s’agit de prouver qu’on ne prononçait pas les _consonnes
-consécutives_; et après avoir montré qu’on n’en prononçait pas deux, je
-montre qu’on n’en prononçait pas trois. Si nous avions des groupes de
-quatre et de cinq consonnes, j’aurais eu à les examiner à leur tour.
-C’est être, assurément, dans la question; et il faut tout le parti pris
-de mon critique pour déclarer que cela n’y a nul rapport.
-
-«Çà, maître Jehan Palsgrave, avancez de nouveau; car c’est vous,
-aussi bien que moi, qui êtes en cause, vous qui, après avoir parlé des
-doubles consonnes consécutives, avez aussi battu la campagne en parlant
-tout de suite des triples consonnes. Cette coïncidence est vraiment
-merveilleuse! mais la découverte si à propos de ce volume ne l’est pas
-moins. O bon Palsgrave, sans vous j’étais perdu! l’École des chartes
-me foudroyait!... Je reprends la citation au dernier mot où je l’ai
-laissée:--«Et si trois consonnes sont rassemblées, ils (les Français)
-en laissent toujours les deux premières inarticulées, ne faisant, je
-le répète, aucune différence si ces consonnes sont ainsi groupées
-toutes dans un seul mot, ou réparties entre des mots qui se suivent;
-car souvent leurs mots se terminent par deux consonnes, à cause du
-retranchement de la dernière voyelle du mot latin: par exemple,
-_corps_, _temps_, etc.[89]»
-
- [89] And if the thre consonantes come together, they ever leve
- two of the first unsounded, putting here, as I have said, no
- difference whether the consonantes thus come together in one
- worde alone, or the wordes do folowe one another; for many tymes
- theyr wordes ende in two consonantes, bycause they take awaye the
- last vowell of the latine tong, as _corps_, _temps_.
-
- Id., _ibid._
-
-«Palsgrave ajoute que cette distinction entre les consonnes purement
-étymologiques qu’on éteint et celles qu’on doit faire sonner, est la
-grande difficulté pour les Anglais: _hath semed unto us of our nation a
-thyng of so great difficulty_.
-
-«Monsieur mon contradicteur trouve-t-il encore contestable cette
-proposition, qu’on ne prononçait pas trois consonnes consécutives?
-
-«Quant à n’en prononcer qu’une sur deux, admettra-t-il enfin cette
-monstruosité, qui lui a mis l’esprit à la torture? «Je me suis mis
-l’esprit _à la torture_ pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu
-écrire une pareille règle, et en quel sens il fallait l’entendre; car,
-de la prendre à la lettre, _je n’en voyais pas le moyen!_» J’espère
-qu’il en voit le moyen à cette heure? En général, il répète souvent:
-_Je ne puis m’imaginer, je ne puis comprendre_; il prend cela pour un
-argument irrésistible!
-
-«Voilà comment ce fort Samson fait fléchir les clefs de voûte. Je
-le prie de recevoir mes remercîments: un principe fondamental, qui
-pour moi n’était pas douteux, mais qui peut-être pouvait le sembler à
-d’autres, croyant le renverser, il m’a fourni l’occasion d’y revenir,
-et de le mettre, j’espère, au-dessus de toute contestation.
-
-«De toutes les prétentions, la plus folle serait celle de plaire à
-tout le monde. Je ne vise pas si haut: je me contente de l’assentiment
-des meilleurs juges, _principibus placuisse viris_. S’agit-il de
-l’érudition? Quels noms plus imposants que ceux de MM. Victor le Clerc,
-Naudet, Littré, Augustin Thierry? Parlez-vous de cet heureux instinct,
-de ce génie de la langue qui éclate si vivement dans la Fontaine et
-dans Molière? Où le trouver plus complet et plus profond que dans
-notre Béranger? Quels plus illustres suffrages serait-il possible
-d’ambitionner? Et quand on les a réunis, est-on bien à plaindre d’avoir
-manqué celui de M. Guessard?
-
- Et qu’importe à mes vers que Perrault les admire?»
-
-
-Telle fut en abrégé ma réponse au premier article de M. Guessard; voici
-maintenant ma réponse au second:
-
-Le procès continue sur la _geminata consonans_ de Th. de Bèze. Je
-suis obligé de défendre jusqu’au bout ma traduction, puisque M.
-Guessard fait dépendre de ce mot l’estime de tout mon ouvrage, et que
-j’ai accepté son défi. Au surplus, je vous dirai, en passant, que M.
-Guessard n’a pas son pareil pour trouver de ces alternatives. Son
-esprit net et concis aime à réduire toutes les questions à deux termes.
-Vous en verrez plus d’un exemple dans cette réponse. J’avais, dans la
-première, cru tirer autorité de quelques suffrages imposants, tels
-que ceux de MM. Augustin Thierry, Victor le Clerc, Naudet, Littré,
-Béranger; mais me voilà bien loin de compte! M. Guessard exige, pour se
-rendre, «un arrêt en bonne forme,» signé de ces messieurs; il dresse,
-le plus sérieusement du monde, un formulaire en trois articles, dont
-le dernier doit attester «qu’_une seule_ des assertions de mon livre
-_est restée debout_, après l’examen que M. Guessard en a fait.» J’irai
-présenter ce formulaire à la signature des illustres juges par moi
-invoqués; et si je ne le rapporte à M. Guessard, revêtu de toutes les
-formalités authentiques, je suis déclaré vaincu aux yeux du monde
-savant (page 362).
-
-M. Guessard a bonne opinion des effets de sa dialectique; mais on ne
-voit pas où il prend le droit d’exiger des certificats de ses erreurs.
-S’il n’y veut pas croire à moins, d’autres ne seront pas si difficiles.
-Ne nous dérangeons pas, et ne dérangeons personne, pour si peu.
-
-_Geminata consonans_, voilà donc la grande énigme. Est-ce, au sens
-le plus large, deux consonnes consécutives? ou bien, dans un sens
-beaucoup plus restreint, la même consonne redoublée? Je défends la
-première interprétation, qui contient la seconde, puisque les consonnes
-redoublées sont consécutives; M. Guessard soutient la seconde, qui
-exclut la première. L’un de nous fait un contre-sens, mais lequel des
-deux?
-
-Avant tout, je dois reconnaître à M. Guessard un merveilleux talent
-pour embrouiller les questions les plus nettes, dissimuler les parties
-d’un texte qui lui nuisent, et mettre en relief, au contraire, celles
-qui paraissent le servir. Au nom de la logique, il assemble d’épais
-nuages; et puis, quand tout est noir partout, quand on n’y voit plus
-goutte, il s’écrie, du ton le plus naturel et le plus persuadé: _Est-ce
-clair?_... _Est-ce encore clair?_... Le pauvre lecteur serait bien
-tenté de lui répondre: Ma foi, non! Mais tant d’assurance intimide; on
-se dit: Apparemment que c’est bien clair pour les gens au fait de la
-matière. Allons, accordons-lui ce point, et suivons. On avance, et il
-vous conduit de l’analogie dans l’amphibologie, de l’amphibologie dans
-la battologie, de la battologie dans la tautologie et la macrologie:
-de la macrologie à la périssologie il n’y a qu’un pas; la périssologie
-mène infailliblement à l’acyrologie, qui produit la cacologie, d’où
-vous tombez dans la céphalalgie, et de la céphalalgie dans un profond
-sommeil, pendant lequel M. Guessard chante victoire tout à son aise!
-
-Voyons toutefois qui sera le plus habile, lui à condenser le
-brouillard, ou moi à le dissiper.
-
-J’ai aussi la prétention de m’appuyer sur la logique pour déterminer le
-sens de l’expression _geminata consonans_. Le passage où elle se trouve
-est complété, éclairci jusqu’à l’évidence par un autre passage voisin
-du premier. Il paraît que M. Guessard n’avait pas aperçu ce second
-passage. Je le lui ai mis sous les yeux dans ma réponse, et pour cette
-fois j’ose affirmer qu’il l’a très-bien vu et en a compris la portée;
-car sa réplique n’en souffle mot. Il bat la campagne à côté. Puisque
-cette partie de mon argumentation l’embarrasse, je vais la reprendre.
-
-C’est à la page 9 que Th. de Bèze explique l’euphonie du parler
-français, par l’attention de ne prononcer _nullam geminatam
-consonantem_.
-
-A la page 10, il revient sur ce caractère général de notre langue[90].
-
- [90] Francorum enim ut ingenia valde mobilia sunt, ita quoque
- pronuntiatio celerrima est, _nullo consonantium concursu
- confragosa_, paucissimis longis syllabis retardata....
- consonantibus (si dictionem aliquam terminarint) sic cohærentibus
- cum proximis vocibus a vocali incipientibus, _ut integra interdum
- sententia haud secus quant si unicum esset vocabulum efferatur_.
- (_De recta Linguæ francicæ pronunt._)
-
-«La prononciation des Français, mobile et rapide comme leur génie, ne
-se heurte jamais au concours des consonnes, ni ne s’attarde guère sur
-des voyelles longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la
-voyelle initiale du mot suivant, si bien qu’une phrase entière glisse
-comme un mot unique.»
-
-Ces deux passages évidemment se rapportent à la même idée, et
-renferment le vrai sens de _geminata consonans_. Il s’agit de les
-expliquer en les conciliant.
-
-J’ai fait observer que les consonnes jumelles sont très-coulantes,
-et sont toujours placées au cœur des mots. J’ai demandé comment
-l’extinction de ces jumelles pouvait favoriser la liaison d’un mot à un
-autre.
-
-Au contraire, que les consonnes consécutives, autres que jumelles, sont
-très-dures, munissent ordinairement les extrémités des mots, et, si on
-les veut articuler toutes, hérissent la phrase d’aspérités, et font un
-obstacle considérable à la liaison de ses éléments.
-
-M. Guessard veut qu’il ne soit question que des consonnes jumelles. Je
-l’ai prié d’accorder son interprétation avec le texte _complet_, de
-m’aplanir ces difficultés. Il garde le silence.
-
-Examinons, ai-je dit ensuite, la logique des idées de Bèze, et leur
-enchaînement, en prenant le sens de mon adversaire: le français est
-si antipathique à toute rudesse de prononciation, qu’il n’articule
-jamais les consonnes jumelles (_qui sont très-douces_); mais il a grand
-soin d’articuler les autres consécutives, comme _st_, _sp_ (_qui sont
-très-rudes_); d’où il résulte que la prononciation des Français est
-pleine de mollesse, et que dans leur bouche une phrase entière glisse
-comme un seul mot.
-
-Profond silence de M. Guessard.
-
-Il se contente de dire, en termes vagues: «M. Génin sue sang et eau à
-défendre un contre-sens.» (Page 357.) Non, je ne sue ni sang ni eau; je
-cite en entier un texte que vous aviez tronqué. Je vous dis d’un grand
-sang-froid que votre sens mène à l’absurde. Que me répondez-vous?
-
-Au lieu de me répondre, il cherche à opérer une diversion, et à me
-faire paraître dans la position fâcheuse où lui-même se sent arrêté.
-Voici comme il s’y prend: il va chercher un passage où Bèze avertit
-que _ct_, à l’intérieur des mots, se prononce entièrement. Ce sont là,
-dit M. Guessard, des consonnes consécutives, ou jamais; donc elles
-n’étaient pas muettes.--«Voilà cet illustre savant, qui pose une règle,
-qui en excepte quatre cas, ni plus ni moins, et qui, vingt pages plus
-loin, dans un petit livre de quarante-deux feuillets seulement, oublie
-sa règle et ses quatre exceptions, pour se contredire lui-même, en
-m’apprenant que _ct_ se prononce entièrement!.... Mais alors votre
-illustre savant n’est plus qu’un illustre radoteur, ou bien c’est vous
-qui ne l’avez pas compris, et qui me le rendez tel. Il n’y a pas de
-milieu entre ces deux propositions, et le choix n’est pas douteux.
-Sortez de là: JE VOUS EN DÉFIE RÉSOLUMENT!....»(Page 358.)
-
-M. Guessard prend toujours des tons incroyables pour les choses les
-plus simples du monde: _Je vous en défie résolûment!_ On dirait un
-paladin de Charlemagne! _Résolûment_ est superbe! Comment n’être pas
-convaincu par _résolûment_?
-
-Oui, Bèze remarque que b se prononce dans _absent_, _obsèques_,
-_objet_; que _ct_ sonne pleinement dans _acte_, _actif_, _affection_,
-_détracteur_; que _st_, _sp_ se prononcent quelquefois en double,
-et plus souvent en simple. Et puis, vous prétendez que c’est là un
-argument en votre faveur? Vous n’y songez pas. Quelle est la règle
-générale, selon vous? Que les consécutives ne s’éteignaient jamais.
-Alors pourquoi Bèze relève-t-il des mots où elles ne s’éteignent pas?
-Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Nous sommes dans la règle. Ah! si
-la règle était ce que j’ai dit, de ne prononcer pas les consonnes
-consécutives, la remarque de Bèze serait toute naturelle; mais ici, ce
-qu’il aurait fallu signaler, au contraire, ce seraient des mots où ces
-consécutives non jumelles se seraient éteintes, car c’est seulement
-alors que votre règle eût été violée.
-
-Voilà votre thèse, et voici la mienne, dans laquelle je résume et
-concilie tout ce qu’a dit Th. de Bèze.
-
-Il est de règle, pour obtenir une prononciation molle et coulante, de
-ne point faire sentir deux consonnes consécutives.
-
-Nous en exceptons quatre cas de consonnes jumelles; _ct_, _à
-l’intérieur des mots_, et quelques autres, comme le _b_ dans _absent_,
-_objet_, _obsèques_.
-
-Toute l’argumentation diffuse de M. Guessard repose sur ce que Bèze n’a
-point réuni sous sa règle tous les cas d’exception, et n’a mentionné
-d’abord que les jumelles. Bèze ne peut avoir signalé plus loin d’autres
-exceptions, ou bien il se serait rendu coupable d’oubli de ses propres
-paroles, de contradiction, de radotage. Mais les gros mots ne prouvent
-rien, et nous avons déjà vu que le fort de M. Guessard est de poser des
-alternatives qui n’en sont pas, des dilemmes ouverts de toutes parts.
-C’est alors que, dans la joie de son cœur, il s’écrie: _Sortez de là,
-je vous en défie résolûment!_...
-
-Je l’ai dit et redit à satiété: au XVIe siècle, la tradition du langage
-primitif est considérablement altérée: on n’y peut plus recueillir que
-des vestiges et des débris. On avait oublié les anciennes règles du
-XIIe siècle. Les vieux mots restaient sous l’empire du vieil usage;
-mais les mots nouveaux, qui s’introduisaient en foule, entraient avec
-la marque de l’usage nouveau. Les grammairiens se transmettaient encore
-l’ancienne règle; mais ils étaient obligés d’y signaler des exceptions
-à chaque pas. Leur procédé, à cet égard, est empirique. Tel mot se dit
-ainsi.--Pourquoi?--Il se dit ainsi; n’en demandez pas davantage.--Mais
-cela semble contredire une règle que vous venez de poser.--Que
-voulez-vous que je vous dise? Je suis le greffier de l’usage.
-
-En voici un pourtant qui a mis un pied hors de ce cercle étroit; c’est
-Jacques Dubois (d’Amiens), qui, sous le nom de Sylvius, imprimait sa
-Grammaire chez Robert Estienne en 1531. Il avertit que «_s_ devant
-_t_ et quelques autres consonnes se prononce rarement en plein dans
-le corps des mots; on l’obscurcit ou la supprime, pour la rapidité
-du langage.» Et, tout de suite, il cite des mots exceptionnels où
-_st_ sonne en plein: _domestique_, _fantastique_, _organiste_,
-_évangéliste_, etc...; «probablement, ajoute-t-il, parce que ces mots
-ont été depuis peu puisés par les doctes aux sources grecques et
-latines[91].»
-
- [91] «_S_ ante _t_ et alias quasdam consonantes in media dictione
- raro ad plenum sed tantum tenuiter sonamus, et pronuntiando
- vel elidimus vel obscuramus, ad sermonis brevitatem.... Quem
- (sibilum) in quibusdam perfecte cum Græcis et Latinis servamus,
- ut _domestique_, _phantastique_, _scholastique_.... etc., forte
- quod hæc haud ita pridem a doctis in usum Gallorum ex fonte vel
- græco vel latino invecta sunt.» (Sylvius, p. 7.)
-
- Pendant que je tiens Sylvius, je ne le laisserai point aller
- sans en tirer un autre témoignage. J’ai mis en principe que la
- consonne finale d’un mot était muette, et se réservait à sonner
- sur la voyelle initiale du mot suivant. (Des Var., p. 41.)
- C’était la conséquence rigoureuse de la règle des consonnes
- consécutives. M. Guessard, qui a nié la première règle, nie
- également la seconde. Je lui ai montré la première écrite dans
- Palsgrave; voici la seconde dans Sylvius:
-
- «In fine quoque dictionis nec illam (_s_) nec cæteras consonantes
- eadem de causa (ad sermonis brevitatem) ad plenum sonamus;
- _scribimus tantum_, nisi aut vocalis sequetur, aut finis clausulæ
- sit, etc.» (P. 7.)
-
-Voilà la raison bien simple de ces exceptions. Si Th. de Bèze ne la
-donne pas, Sylvius supplée à Th. de Bèze. On prononçait avec les deux
-consonnes _objet_, _absent_, _obsèques_, _détracteur_, _action_, parce
-que c’étaient des mots nouveaux.
-
-Observez un point essentiel dans le passage de Bèze invoqué par M.
-Guessard: _ct_, y est-il dit, sonne pleinement _dans le corps des
-mots_; c’est assez dire qu’aux extrémités il ne sonnait pas. Ainsi le
-_c_ s’entendait dans _affection_, _détracteur_, mais non à la fin de
-_subject_, _object_. Cette _geminata consonans_ eût empêché la liaison
-des mots. On ne disait pas _un objecte divin_, mais on disait, comme
-aujourd’hui, _objet divin_, sans faire soupçonner ni le _c_ ni le _t_.
-Sur trois consonnes consécutives, on effaçait les deux premières. Leur
-rôle se bornait à ouvrir le son de l’_e_ précédent, comme s’il y eût eu
-_objait_.
-
-On voit combien il importe, dans les exemples que l’on crée pour
-rendre une théorie sensible par l’application, de n’admettre que des
-mots contemporains de la règle. C’est un soin que M. Guessard, soit
-hasard ou calcul, néglige toujours: il puise sans scrupule dans la
-langue du XIXe siècle des exemples qu’il soumet aux lois du XIIe, et ne
-manque pas de trouver l’effet ridicule. Il ne peut se persuader qu’on
-ait jamais prononcé, sous Henri III, _teme_ et _pete_ pour _terme_
-et _perte_; _tenir_ pour _ternir_, _la chateté_ pour _la chasteté_,
-un _âtrologue_, etc. Mais ces mots _terme_, _perte_, _ternir_,
-_chasteté_, _astrologue_, les avez-vous jamais rencontrés dans un texte
-du XIIIe siècle? S’ils sont entrés dans la langue après la désuétude
-de l’ancienne règle et sous l’empire de la règle nouvelle, qui était
-l’opposé de l’autre, quel argument pouvez-vous en tirer par rapport à
-un principe qui concerne le moyen âge exclusivement? C’est là pourtant
-l’artifice le plus habituel de M. Guessard.
-
-Qu’on y regarde, et l’on verra que les trois quarts de ses objections
-seraient réduites à néant par cette distinction bien simple de l’âge
-des mots. Si cette tactique fait briller l’esprit de M. Guessard, c’est
-aux dépens de sa loyauté.
-
-Au XVe siècle, deux systèmes étaient en présence, l’ancien et le
-moderne. C’est ce que les grammairiens constatent par leurs règles
-et leurs exceptions. J’ai invoqué subsidiairement les règles pour
-constater le règne de l’ancien système avant le XVIe siècle; M.
-Guessard s’appuie des exceptions du XVIe siècle pour soutenir que le
-système moderne a toujours régné seul.
-
-Dans l’intervalle écoulé depuis mon ouvrage et la critique de M.
-Guessard, j’ai découvert, chez un grammairien du commencement du XVIe
-siècle, ma règle des consonnes consécutives, mais formelle, précise,
-ne laissant pas la moindre prise aux distinctions, aux mille arguties
-de mon adversaire. J’ai cité Palsgrave: à Palsgrave M. Guessard oppose
-Fabri. Qu’est-ce que c’est que Fabri? C’est l’auteur d’un _grant et
-vray art de plaine rhetorique_, «qu’il écrivait» (notez ces mots) «à la
-fin du XVe ou au commencement du XVIe siècle.» C’est le même Fabri qui
-avait fourni à M. Guessard ce triste argument du _Cacephaton_, dont il
-est (je l’en loue) si confus qu’il n’ose pas y revenir. Eh bien! voyons
-votre Fabri; que dit-il?
-
---«Le lecteur a pu le voir dans mon précédent article: _st_ se profère
-après _a_, comme _astuce_, _astrologue_, _astrolabe_; après _i_, comme
-_histoire_, etc.... On ne disait donc pas _âtrologue_, _châteté_, etc.;
-par conséquent Palsgrave et Fabri se contredisent, juste à la même
-époque, sur la même question!» (P. 260.)
-
-M. Guessard ajoute que, dans le doute, il aime mieux s’en rapporter au
-témoin français qu’à l’anglais.
-
-L’autorité comparative de ces deux écrivains diffère autant que leurs
-matières. L’un écrivait _ex professo_ sur la grammaire; l’autre ne
-traite que la rhétorique. C’est seulement à propos de la rime que Fabri
-écrit, sur la prononciation de l’_s_ devant le _t_, quatre lignes
-sans profondeur comme sans portée. Il remarque que tantôt l’_s_ est
-articulée et tantôt ne l’est pas. Il cite une vingtaine d’exemples
-pour et contre, et recommande, pour bien rimer, de consulter l’usage.
-Voilà ce que M. Guessard présente comme un témoignage grave sur la
-question des consonnes consécutives. Je récuse Fabri, non pas comme
-curé, ni même comme Normand, mais comme faux témoin[92].
-
- [92] Il était natif de Rouen, et curé de Meray. M. Guessard
- tire même de cette circonstance une allusion bien fine et bien
- malicieuse: «Mais, va dire M. Génin, que m’importe Fabri, un
- homme inconnu, un clerc, _un curé_? (car Fabri fut curé!)»
- (P. 203.) Cette épigramme dénonciatrice sent furieusement les
- bureaux de l’_Univers_, où M. Guessard compte des partisans et
- des admirateurs si chauds. Il est zélé pour eux, ils sont zélés
- pour lui; rien de plus juste.
-
- (Voyez le _post-scriptum_ de cette lettre).
-
-Après avoir nié la justesse de ce rapprochement, je dirai à M. Guessard
-qu’il n’y a entre Fabri, Palsgrave et Sylvius, aucune contradiction.
-Palsgrave a posé la règle générale; Sylvius en a donné le motif; Fabri
-n’a rien donné, que quelques faits bruts, avec cette note, que, «dans
-les mots orthographiés par art, les doubles consonnans tantost se
-proferent, tantost s’escripvent et ne se proferent point.» Palsgrave
-a-t-il méconnu les exceptions à sa règle générale? Il les a si peu
-méconnues qu’il a pris la peine d’en dresser un catalogue complet,
-spécialement pour le groupe _st_[93]. Cette prétendue contradiction
-n’est donc aussi qu’un fantôme évoqué par M. Guessard, qui abuse un peu
-de son talent de magicien.
-
- [93] Voici ce catalogue de Palsgrave: c’est un document
- inestimable dans la question qui nous occupe.
-
- CHAPITRE XIV du 1er livre.
-
- «Mots qui articulent distinctement leur _s_ dans les syllabes
- médiantes, contrairement aux règles générales ci-dessus
- énoncées[A]:
-
- [A] Cap. XIII. The wordes whiche sounde their _s_ distinctely,
- comyng in the meane syllables, contrarie to the generall rules
- above rehersed. (The fyrst Boke, Fol. XIV.)
-
- apostat | constellation | disposer |
- astrologie | consterner | disputer |
- aspirer | constituer | distincter (_sic_) |
- agreste | construire | distance |
- assister | circumspection | distinguer |
- aspic | custode | distraire |
- administrer | -- | distribuer |
- asteure | désister | domestique |
- astruser | désespérer | -- |
- astuce | destinée | escabeau |
- -- | destruction | esclave |
- bastille | (mais non pas | escorpion |
- bastillon | _destruire_) | espécial |
- bastiller | détestable | espèce |
- bestialité | digestion | espagne |
- bistocquer | digeste | espérer |
- -- | discorder | espirit |
- cabestan | discret | estimer |
- chaste | discuter | estomaquer |
- consistoire | dispenser | estradiot |
- constant | disparser } (_sic_) | existence |
- conspirer | disparer } | -- |
-
- fastidieux | majesté | postérieur |
- (festival) | miste | prosterner |
- festivité | mistère | postille |
- (mais non _feste_) | mission | prédestiner |
- frisque | molester | prospérer |
- frustrer | monastère | pronostiquer |
- -- | -- | -- |
- histoire | «Je n’en trouve | questionner |
- -- | point dans les mots | questueux |
- illustrer | qui commencent | question |
- indistret (_sic_) | par _n_» | -- |
- industrie | -- | recrastiner |
- instruire | obstant | resister |
- instance | obstination | restituer |
- instant | obscurcir | robuste |
- instituer | offusquer | rustre |
- instrument | ostenter | -- |
- investiguer | ostruce | sinistre |
- investiture | obstacle | substance |
- (mais ni le verbe | -- | substencacle (_sic_)|
- _vestir_ ni | peste | -- |
- _vestement_) | pestilence | testament |
- -- | perspicacité | triste. |
-
- Voilà donc une liste de cent neuf mots qui étaient de formation
- récente en 1530, ou qui en très-petit nombre, comme _festival_,
- _espirit_, venus du fond de la langue, subissaient la loi de la
- mode et des lettres modernes. On en remarquera dans le nombre qui
- n’ont pas vécu, par exemple, _astruser_, _estradiot_, _frisque_,
- _miste_, _ostenter_, _questueux_, _recrastiner_;--d’autres qui se
- sont modifiés, comme _especial_, _escorpion_, à qui l’on a ôté
- l’_e_ initial, cachet de leur antique origine;--d’autres, enfin,
- qui suivent une loi différente de celle qui régit leur racine,
- par exemple, _destruction_ avec l’_s_, quoiqu’on prononçât
- _détruire_ sans _s_; _fête_ et _festivité_; _vêtir_, _vêtement_
- et _investiture_. Les uns étaient les types anciens, résistant
- à la mode; les autres, les dérivés frappés au coin de l’époque.
- C’est pourquoi j’ai tant insisté dans mon livre sur la nécessité
- d’avoir l’acte de naissance de chaque mot.
-
- Palsgrave a fait le même travail sur chaque consonne de
- l’alphabet, mais aucune n’approche de l’_s_ pour le nombre des
- exceptions. Les autres en présentent environ trois ou quatre
- exemples chacune.
-
- Après cela on ne peut accuser Palsgrave d’ignorance ni de
- contradiction. S’il a posé et maintenu sa règle générale, _On ne
- prononce jamais deux consonnes consécutives_,» c’est qu’il avait
- pour le faire de bonnes raisons; c’est qu’en présence de deux
- usages contraires, il savait bien, lui, versé dans le commerce
- des savants de son âge, Alain Chartier, Jean Lemaire, l’évêque
- d’Angoulême, distinguer la tradition ancienne de l’innovation, le
- principe originel du principe de la renaissance.
-
-Venons à la dernière fin de non-recevoir de M. Guessard contre
-Palsgrave. C’est que Palsgrave était Anglais.--Fort bien!
-Vous le récusez.--«J’aurais moi-même produit le passage de
-Palsgrave.....»--Vous l’admettez donc?..... Vous comprenez, lecteur:
-il l’admettra s’il trouve jour à le tourner contre moi. Alors
-Palsgrave sera un savant nourri en France, gradué en l’université de
-Paris, le plus habile maître de français que le roi Henri VIII ait pu
-rencontrer pour sa sœur enfin, une autorité irrécusable. Autrement,
-ce ne sera qu’un Anglais, et on l’immolera au bonhomme Fabri sur
-l’autel du _Cacephaton_. M. Guessard tient d’une main le couteau,
-et de l’autre l’encensoir: _in utrumque paratus_. Mais laissons-le
-poursuivre son propos:--«J’aurais moi-même produit ce passage de
-Palsgrave, et _d’autres qui en donnent le vrai sens et la portée_, si
-j’avais eu l’exemplaire.»--Cela sent un peu son Gascon: vous ne savez
-pas ce qu’il y a dans Palsgrave, et vous vous vantez de le mettre en
-contradiction avec lui-même!--«J’opposerai Palsgrave à Palsgrave.
-Dès aujourd’hui cela me serait possible, rien qu’à l’aide des textes
-cités par M. Génin.»--Voyons donc! Faites.--«Mais je ne veux pas être
-incomplet.»--Cela vaudrait toujours mieux que de rester muet.--«Il
-suffit d’ailleurs, pour ma thèse, de lui avoir opposé Fabri et le bon
-sens.»--Vous ne m’avez pas opposé Fabri, car cette opposition n’est
-qu’illusoire; vous ne m’avez pas opposé le bon sens, car lorsque je
-vous montre que votre manière d’interpréter le passage mène droit à
-l’absurde, vous ne répondez rien.
-
-Une preuve réellement curieuse de l’aveuglement obstiné de mon
-adversaire, c’est qu’il m’apporte, comme argument décisif en sa faveur,
-un texte que j’ignorais, et que je ne dois pas négliger de recueillir.
-Le lecteur jugera de quel côté ce texte fait pencher la balance.
-
-«Si un mot finit par une consonne, et que le mot suivant commence
-aussi par une consonne (sans aucun intermédiaire, s’entend), la
-consonne finale du premier mot _est toujours effacée dans le langage_,
-ce qui donne beaucoup de grâce et de légèreté. Mais on est tenu
-d’écrire ces consonnes..... Devant _t_, _l_, _m_[94], l’_s_, encore
-qu’elle soit écrite, _ne sonne presque jamais_. Par exemple: _mon
-host_, prononcez _mon ôte_.--Ung enfant _masle_, prononcez _enfant
-malle_; dans ce dernier cas, on double l’_l_ pour remplacer l’_s_, qui
-se mange. On écrit _abysme_ avec une _s_, et l’on prononce sans _s_,
-_abîme_. Toutes ces règles sont sujettes à beaucoup d’exceptions et de
-commentaires; il y faut beaucoup d’étude.» (_Docum. inéd. sur l’hist.
-de France. Relations des ambassadeurs vénitiens_, t. II, p. 586.)
-
- [94] L’imprimé porte «devant _li_, _lo_, _o_, _m_,» ce qui
- n’offre point de sens. J’ai rétabli le texte à l’aide des
- exemples.
-
-Cette pièce est de 1577. Rapprochez ce que dit ici Jérôme Lippomano,
-ou son secrétaire, de la règle donnée en 1530 par Jean Palsgrave;
-joignez-y le témoignage de Sylvius, et dites si le sens de Th. de Bèze
-peut être un moment douteux.
-
-Mais M. Guessard est inébranlable:--«Vous soutenez avec Palsgrave qu’en
-1530 on n’articulait jamais qu’une consonne sur deux; moi je soutiens
-le contraire contre vous, et au besoin contre Palsgrave (il n’est plus
-aussi sûr que tout à l’heure de mettre Palsgrave de son côté). Je le
-soutiens avec Fabri.» (P. 359).
-
-Dites donc que vous le soutenez tout seul et contre tout le monde, et
-contre l’évidence.
-
-Au surplus, il y a dans cette dernière phrase de M. Guessard une
-finesse que je ne veux pas laisser aller inaperçue. «Vous soutenez
-que, _en 1530_, on n’articulait _jamais_ deux consonnes de suite.» Un
-moment, s’il vous plaît! Je n’ai dit cela nulle part. Vous falsifiez
-ma proposition en y glissant la date de 1530. J’ai posé le principe
-pour le moyen âge, pour le XIIe siècle, si vous voulez une date. J’ai
-eu bien soin au contraire de mettre à part le XVIe siècle, comme
-époque d’altération, d’ignorance même des lois primitives. Si j’ai
-cité les paroles de Bèze, c’est comme vestige de l’ancienne tradition.
-Je vous ai toujours reproché de vouloir attirer le débat sur le XVIe
-siècle, et l’y fixer. Je vous ai dit qu’il n’y avait aucune bonne foi
-à me représenter comme empruntant ma règle à Th. de Bèze (p. 11 de ma
-réponse). J’ai signalé la perfidie de votre manœuvre, lorsqu’il s’agit
-du moyen âge, de faire tout dépendre du témoignage d’un écrivain qui
-touche au XVIIe siècle. Vous n’avez pas laissé de continuer:--«M.
-Génin, _à l’entendre_, a voulu prouver ce principe pour le XIIe siècle,
-et non pour le XVIe.» A m’entendre ou à ne m’entendre pas, c’est ainsi;
-et pour peu que j’eusse du style matamore, je pourrais à mon tour
-vous _défier résolûment_ d’élever là-dessus l’ombre d’un doute.--«Ce
-qui ne l’empêche pas d’invoquer encore un grammairien qui écrivait en
-1530[95].»--Et s’il n’y en a pas de plus ancien, qui voulez-vous donc
-que j’invoque en fait d’autorité dogmatique, puisque vous en demandez?
-Je vous cite le XVIe siècle, par surabondance de droit; et il se trouve
-à présent que, battu par la logique, vous l’êtes encore par toutes les
-autorités, même du XVIe siècle. Vous le sentez, et vous vous préparez
-un petit faux-fuyant par cette phrase: «Vous soutenez _qu’en 1530_ on
-ne prononçait _jamais_ deux consonnes de suite.» Vraiment, vous auriez
-trop beau jeu à me prouver qu’on les prononçait quelquefois _en 1530_.
-Mais ce n’est point là la question, et je ne vous laisserai pas nous
-donner le change en feignant de le prendre. A d’autres, Monsieur, à
-d’autres! J’ai fait la guerre contre les Jésuites.
-
- [95] P. 259.
-
-Ce que vous avez à établir par preuves bonnes et loyales, ce n’est pas
-qu’au XVIe siècle il y avait diversité, c’est que ma règle «_n’a jamais
-existé_,» et qu’elle est «_d’une absurdité manifeste_.» C’est là votre
-thèse: ne reculez pas.
-
-Réflexion faite, l’autorité de Palsgrave a paru inquiétante à M.
-Guessard; et, ne comptant pas trop sur ces passages contradictoires
-dont il se vante par anticipation, il a jugé plus prudent de
-l’atténuer pour le moyen âge, tout en l’admettant pour le XVIe siècle:
-«L’observation de Palsgrave, _généralement vraie pour le temps où elle
-a été écrite_, le devient beaucoup moins si on la reporte à trois ou
-quatre siècles en arrière.»--C’est bientôt dit; mais où est la preuve?
-Le critique espère se sauver ici à la faveur du vague de l’expression.
-Ce qu’il veut dire, le voici nettement: Eh bien! soit: il se peut,
-après tout, qu’au seizième siècle on ne prononçât pas deux consonnes
-consécutives; mais plus on s’enfoncera dans le passé, moins cette règle
-sera juste. En d’autres termes, M. Guessard affirme que plus notre
-langue vieillit, plus elle tend à s’amollir, et à se dépouiller de
-consonnes. Cela ne mérite pas qu’on y réponde.
-
-Dire, au contraire, que par les influences extérieures notre langage
-va chaque jour se durcissant et se chargeant de consonnes, c’est
-émettre une vérité si vulgaire qu’elle en est triviale. On ne manque
-jamais aujourd’hui à prononcer les consonnes consécutives[96]. En
-sorte que, pour appliquer le raisonnement par induction, on dira: La
-règle actuelle est d’articuler les consonnes consécutives; au seizième
-siècle, on ne les articulait que la moitié ou le quart du temps, et
-seulement dans les mots nouveaux; donc, _plus on recule_ vers l’origine
-de la langue, _moins_ ces consonnes devaient être prononcées. Mais M.
-Guessard, qui a une logique à lui tout seul, conclut au contraire:
-_plus_ elles étaient prononcées.
-
- [96] La preuve en est qu’on a pris le parti de les chasser de
- l’écriture dans tous les mots où la tradition trop continue ne
- permettait pas au langage de les recevoir.
-
-Prenez le chemin que vous voudrez, le raisonnement, les faits,
-l’autorité des grammairiens, vous arrivez toujours au même résultat,
-savoir: que ma règle est juste, et que j’ai donné le vrai sens
-de Théodore de Bèze. Et quand je dis que M. Guessard a fait un
-contre-sens, il a beau me crier sa démonstration favorite: CE N’EST PAS
-VRAI! (p. 358); s’il ne veut pas avouer son erreur, parce qu’il est
-désagréable de s’être trompé si arrogamment, cela ne l’empêchera pas
-d’en être convaincu aux yeux de tout lecteur impartial.
-
-Ce second article de M. Guessard se compose surtout d’observations
-détachées en forme de glossaire. Il est beaucoup plus long que le
-premier; et pour peu qu’il fallût établir sur chaque article une
-controverse pareille à celle qu’a soulevée le mot _geminata_, vous
-sentez où cela nous mènerait! Deux ou trois échantillons suffisent
-à faire voir avec quelle légèreté (non pas de style!), avec quelle
-témérité passionnée M. Guessard se lance dans la contradiction[97]. A
-tout prendre, j’en suis humilié; car enfin, je croyais valoir la peine
-qu’on y fît un peu plus de façon.
-
- [97] On ne doit rien avancer que sur de bonnes raisons, mais
- il en faut deux fois plus pour contredire. Celui qui affirme
- n’est tenu que d’avoir de quoi fonder sa conviction; celui
- qui contredit doit avoir en outre de quoi renverser celle de
- l’autre. Un pareil nombre de raisons opposées ne produirait que
- l’équilibre.
-
- Il y a souvent des raisons philosophiques de contredire; mais il
- ne paraît pas y en avoir jamais de contredire de parti pris.
-
-J’ai fait venir _âge_ de la forme ancienne _aé_, qui touche à _ætas_.
-Il faut voir là-dessus l’érudition et les dédains de mon critique! Je
-passe sa dissertation, d’après Robert Estienne, pour venir au vrai
-point:--«Quant à la forme _eage_ qu’on écrivait aussi _aage_, elle
-suppose un mot de basse latinité, comme _aagium_. Je ne trouve ni l’un
-ni l’autre dans Du Cange, mais j’y rencontre _aagiatus_, qui implique
-_aagium_.» (P. 291.)
-
-Voilà donc sur quoi l’on me condamne en termes si durs: _âge_ ne vient
-pas d’_aé_, mais d’_aagium_, qu’à la vérité l’on ne rencontre nulle
-part, mais _qui a dû exister_, puisqu’on trouve _aagiatus_. La raison
-est admirable!
-
-_Aagiatus_, que Du Cange cite dans un acte du temps de Charles V,
-c’est-à-dire de la fin du quatorzième siècle, est la traduction du
-français _aagié_, et Du Cange lui-même en avertit. Comme les actes
-publics, jusqu’à l’ordonnance de Villers-Cotterets (1539), se faisaient
-en latin, on y rencontre à chaque instant des mots de la langue
-vulgaire, qui n’ont que la terminaison latine. On trouve aussi dans le
-Glossaire de Du Cange, _grossus_, _blancus_, _blancheria_, _borgnus_,
-_avantagium_, et une infinité d’autres semblables. Prétendre en
-conclure que ces mots ont existé les premiers, et ont donné naissance
-aux mots français correspondants, serait se moquer du monde, et c’est
-ce que fait M. Guessard: c’est avec un aplomb imperturbable qu’il donne
-la copie pour le modèle, le mot calqué pour le prototype. Pour croire
-à son _aagium_, j’attendrai qu’il nous donne de meilleures preuves
-qu’_aagiatus_, et, en attendant, je garderai mon étymologie du mot
-_âgé_ par _aé_.
-
-«_Port_ signifie _défilé_, et non _porte d’un défilé_, comme l’a
-traduit M. Génin.... _Port_ a ici le même sens que _puerto_ en
-espagnol, et l’un et l’autre ont pour racine commune, non pas _porta_,
-mais _portus_, _un port_, qui est en effet une sorte de défilé.» (P.
-342.)
-
-Si M. Guessard eût pris la peine d’ouvrir Du Cange, il se fût convaincu
-à peu de frais de la fausseté de sa critique. Il y eût vu _pors_
-traduit en latin par _portæ_; _portæ_, _angustiæ itinerum_; et en grec
-par _pylaï_; il se fût assuré que Jornandès et Othon de Frisingue
-emploient constamment ces expressions, _portas caspias_, _armenicas_,
-_cilicas_; _porta mœsia_; que les _pors d’Espagne_ sont, dans Roger de
-Hoveden, _portæ hispaniæ_; qu’ainsi l’expression se tire de l’analogie
-d’un défilé avec une _porte_, et non avec un _port_. Le dictionnaire
-espagnol-italien de Franciosini explique nettement que _puerto_ est un
-passage étroit entre deux montagnes, _una strettezza o passo chiuso tra
-un monte e l’altro_.
-
-Au reste, que _port_ vienne de _porta_ ou de _portus_, cela n’importait
-guère; mais M. Guessard ne voulait rien perdre de ce qui pouvait
-ressembler à une critique. Il ramasse jusqu’aux miettes, et puis à la
-fin il se donne des airs de me faire grâce: «Voilà _une faible partie
-des observations_ auxquelles ce livre a paru donner lieu.»--Cela me
-rappelle ce bon M. Gail, qui, au frontispice de ses livres, imprimait
-avec une exactitude rigoureuse la liste de ses titres et dignités: cela
-ne faisait guère moins de vingt lignes; et puis quand il avait tout
-passé en revue, quand il avait épuisé la nomenclature des académies
-françaises et étrangères, des sociétés savantes, des cordons, croix et
-distinctions de toute espèce, il mettait, _etc., etc., etc..._ J’avais
-trouvé le premier article de M. Guessard un peu long, et je l’avais dit
-ingénument. Le second dépasse le premier, et on lit à l’avant-dernière
-page: «M. Génin me reproche d’être trop long; M. Génin est un _ingrat_:
-il me devrait _des remercîments_ pour n’avoir fait que la moitié de la
-besogne qu’il a taillée à la critique.» Comment trouvez-vous ce trait
-final d’une diatribe de cent trente-sept pages? C’est la meilleure
-plaisanterie du recueil.
-
-J’avais demandé d’où vient que l’Académie, contrairement à l’usage
-primitif et à la logique, a consacré le mot _fort_ invariable dans
-cette locution: _se faire fort_ (_des Var. du lang. fr._, p. 369).
-
-«Cet article a tout lieu de surprendre dans la bouche de M. Génin. Il
-raisonne là comme un de ces grammairiens de profession qu’il aime tant
-à railler, et l’occasion était belle de donner à l’Académie une leçon
-d’ancien français. M. Génin aurait pu dire: L’Académie veut que _fort_
-soit invariable, mais elle ne sait pas pourquoi. Moi, je vais vous
-l’expliquer. C’est encore un archaïsme: jadis tous les adjectifs, comme
-_grand_, _fort_, _vert_, n’avaient qu’une seule et même forme pour le
-masculin et le féminin, comme en latin _grandis_, _fortis_, _viridis_.»
-
-Il est vrai que je n’ai point pris le ton de cette prosopopée
-avantageuse ordonnée par l’impérieux M. Guessard: MOI, _je vais vous
-expliquer_...! J’ai des habitudes moins altières. Mais, sans ouvrir
-une si grande bouche, j’ai dans mon ouvrage exposé cette théorie des
-adjectifs sur les mots _grand_, _fort_, _vert_, et plus complétement
-que ne fait ici M. Guessard[98]. J’y montre comment l’adjectif,
-invariable en genre, ne l’était qu’à la condition de précéder
-immédiatement son substantif. Qu’ainsi l’on disait: «Moult y ot _grant
-noise_ et _grant presse_;» et: «Or fut au lit _grande_ la _noise_,» à
-cause de l’article interposé; qu’on disait une _grant cave_, et: «Saül
-trouva une cave _grande_.»
-
- [98] Voy. _des Var. du lang. fr._, p. 226 et suiv.
-
-Or, quand on dit _cette femme se fait fort pour son mari_, l’adjectif
-_fort_ suit son substantif _femme_; donc il doit varier. Guillemette,
-après avoir récité à son mari, _l’Avocat Patelin_, la fable du renard
-happant le fromage du corbeau, ajoute:
-
- Ainsi est-il, _je m’en fais forte_,
- De ce drap vous l’avez happé
- Par blasonner, et attrapé.
-
- (_Pathelin_.)
-
- «Nous nous faisons _fortes_ pour luy.»
-
- (_Petit Jehan de Saintré._)
-
-Les exemples cités par M. Guessard lui-même confirment la règle que
-j’ai posée, et qui reste debout, quoique M. Guessard ait affirmé, au
-début de sa diatribe, que _pas une_ de ces règles ne pourrait lui
-résister.--«D’une _fort fievre_ dont il avoit esté menacé.» (_Recueil
-des histor. de France_, III, 284.)--«Deux _citez_ des plus _forz_ de
-soz le ciel.» (VILLEHARDOUIN)[99].
-
- [99] On se tromperait de croire que, dans ce second exemple,
- l’adjectif suit son substantif; il faut tenir compte de
- l’ellipse: deux citez des plus _forz citez_ de France.
-
-M. Guessard propose donc ici une fausse application du principe, et
-réclame comme à faire ce que j’ai fait et au delà. Je ne puis supposer
-qu’il n’ait pas lu mon livre; par conséquent il n’ignorait pas la
-distinction que j’ai établie; puisqu’il ne la combat pas, il l’admet:
-alors que signifient et l’étonnement qu’il affecte, et sa manière de
-résoudre la difficulté par une erreur?
-
-Ce passage n’est pas le seul qui réduisît M. Guessard à l’alternative
-fâcheuse de s’avouer étourdi ou de mauvaise foi. Si j’avais seulement
-la moitié de sa témérité, je n’hésiterais pas à lui soutenir qu’il n’a
-pas lu ce qu’il critique; et les preuves à l’appui de cette assertion
-ne me manqueraient pas, car il me pose souvent comme invincibles des
-objections que j’avais prévues et résolues d’avance.
-
-Par exemple, sur le mot _rien_. J’ai mis en principe que cet adverbe,
-affirmatif en soi, n’avait de valeur négative qu’en vertu d’une
-négation adjointe. Que fait M. Guessard? Il m’allègue des exemples où
-_rien_ nie évidemment, sans être accompagné d’aucune négation exprimée;
-cela semble péremptoire:
-
- Et sa morale, faite à mépriser le bien,
- Sur l’aigreur de sa bile opère comme _rien_.
-
- (MOLIÈRE.)
-
-Mais ici, et dans une foule de cas semblables, la négation est enfermée
-dans l’ellipse, sans laquelle il est impossible d’analyser la phrase,
-ni même d’entendre la pensée: Sa morale opère comme _rien n’opère_.
-
-Est-il venu quelqu’un?--_Personne_. Voyez-vous beaucoup de monde?--_Ame
-qui vive_. Il serait trop plaisant qu’on vînt soutenir que _personne_,
-_âme_, sont des mots négatifs par eux-mêmes, sous prétexte qu’ils
-servent à nier sans l’addition de _ne_. _Ne_ est dans l’ellipse: il
-_n_’est venu _personne_; je _ne_ vois _âme_ qui vive. La vivacité du
-dialogue fait que l’on court aux derniers mots; mais grammaticalement
-les premiers sont toujours supposés.
-
-Autre exemple:--Ce critique a-t-il de la bonne foi?--_Guère_. Tout le
-monde comprend cela: il _n_’en a _guère_; c’est évident! Bien que la
-négation soit encore dans l’ellipse, personne ne s’y trompera, et n’ira
-comprendre que le critique a beaucoup de bonne foi.
-
-Tout cela est bien expliqué aux pages 504 à 505 de mon livre; mais M.
-Guessard, cette fois encore, n’a point voulu voir. Seulement il montre
-un moment cette explication comme de lui, et comme une conjecture
-possible de son antagoniste; et il se hâte de déclarer «qu’il serait
-_prodigieux_ de sous-entendre dans une phrase négative ce qui lui donne
-précisément sa force négative, à savoir la négation.» (Page 345.) Dans
-une phrase complète, soit; dans une elliptique, non; et voilà toute la
-finesse: elle n’est pas grande! Si cela est _prodigieux_, il faut que
-M. Guessard se résigne à ce prodige, ou à soutenir que _personne_ et
-_âme_ sont des négations.
-
-Par une autre malice aussi ingénieuse, il affecte de confondre dans
-ses exemples _rien_, adverbe, avec _un rien_, substantif, afin de les
-soumettre à une loi commune. Sa discussion est un mélange d’éléments
-hétérogènes, qui déroutent le lecteur peu habitué, et l’entraînent
-d’un principe faux à une conséquence fausse. Une autre encore de ses
-adresses, est de réfuter en termes généraux ce qu’il ne pourrait
-attaquer d’une manière directe et de front, en citant le texte. Quoi
-de plus simple que ce que je viens de dire sur la négation tantôt
-exprimée, tantôt elliptique? Un enfant le saisirait. Aussi M. Guessard
-s’est-il bien gardé de le reproduire! il n’aurait pas ensuite pu
-brouiller quatre pages sur _rien_. Voici donc comment il s’exprime:
-
-«C’est une chose curieuse que de considérer _les artifices d’analyse_
-auxquels M. Génin se livre, _les subterfuges_, _les faux-fuyants_ où il
-s’engage pour échapper à l’évidence qui le poursuit, et surtout pour se
-donner le plaisir de fustiger l’Académie.» (Page 344.)
-
-Me voilà réfuté sans avoir été cité. Tous ces artifices d’analyse, ces
-subterfuges, ces faux-fuyants, vous avez vu à quoi cela se réduit. Et
-comme M. Guessard ne peut supposer dans autrui moins que le mensonge,
-et le mensonge dans des vues odieuses, il prend sur lui d’affirmer que
-je m’efforce d’_échapper à l’évidence qui me poursuit_; et pourquoi?
-Pour _me donner le plaisir de fustiger l’Académie_! M. Guessard estime
-bien haut le plaisir de fustiger!
-
-C’est qu’il faut savoir que M. Guessard a résolu de se faire
-accepter pour le vengeur de l’Académie, et de réduire en poudre les
-censures que j’ai osé porter contre la dernière édition du célèbre
-Dictionnaire[100]. A voir le zèle singulier qu’il apporte dans
-cette tâche, on croirait volontiers que toute sa polémique n’a été
-entreprise que pour en venir là. Si ce zèle est sincère, s’il est pur
-de toute vue intéressée, je n’ai, sauf les conclusions grammaticales,
-rien à y reprendre. Mais jusqu’ici, je l’avoue, je n’ai pas cru que
-l’excès de générosité fût le défaut de M. Guessard. Comment donc M.
-Guessard, habituellement si farouche, si ardent à mordre, devient-il
-tout à coup si doux, si indulgent, si tendre, quand il s’agit de
-l’Académie? Comment tout son fiel s’est-il changé en miel? Quelle
-ardeur à défendre les choses les moins défendables, par exemple:
-_rien_, donné pour adverbe de négation! S’il eût trouvé cette erreur
-dans mon livre, eût-il amoncelé cinq pages d’arguments pour la
-défendre? J’en doute fort. «M. Génin rit de l’Académie! L’académie
-aurait beau jeu pour _renvoyer la balle_ à son aristarque!.....
-L’Académie pourrait rendre à M. Génin _la monnaie de sa pièce_!» (P.
-332 et 335.) Comme on reconnaît dans ces nobles métaphores le langage
-exalté de la passion! C’est que M. Guessard peut bien plaisanter quand
-il ne s’agit que de la science; mais blesser l’Académie, c’est le
-blesser lui-même à l’endroit le plus sensible; alors il s’irrite, il
-s’indigne, il s’échauffe jusqu’à la prosopopée, sa figure favorite.
-Voici comme il fait parler l’Académie, se justifiant d’avoir reçu _mie_
-substantif tronqué, pour _amie_[101]:
-
---«Jugez un peu de son embarras! L’infortuné jeune homme eût été
-capable de le confondre avec _mie de pain_; et si par ma faute il
-était tombé dans une telle erreur, il n’aurait pas eu assez de tout
-son esprit pour me railler; dans son dépit, Monsieur, il eût encore
-emprunté le vôtre; et alors c’eût été fait de moi! on eût bientôt lu,
-sur le monument élevé à ma mémoire: Ci-gît l’Académie française, morte
-des traits d’esprit que lui décochèrent un jour M. Génin et un jeune
-Prussien. Priez pour elle!» (P. 333.)
-
- [100] Un des moyens de M. Guessard pour innocenter l’Académie
- consiste à dire que son dictionnaire _est un almanach_. «Il
- fallait négliger les vieilles expressions (celles de Molière)
- dans un almanach de la langue. Le Dictionnaire de l’Académie, tel
- qu’il a été conçu et exécuté, est cet almanach.» (P. 314.) C’est
- le cas de lui citer deux vers des _Ménechmes_:
-
- Monsieur, une autre fois, ou bien ne parlez pas,
- Ou prenez, s’il vous plaît, de meilleurs almanachs.
-
- [101] Je ne lui reprochais pas l’admission de ce mot, mais de
- n’y avoir pas joint un avertissement. J’avais supposé un jeune
- étranger cherchant inutilement dans le Dictionnaire de l’Académie
- certains mots de Molière.
-
-Je ne pense pas que l’Académie se reconnaisse à ce langage. Elle sera
-touchée, comme elle doit l’être, de la protection que lui accorde M.
-Guessard; mais je suis bien trompé, si jamais elle lui donne chez elle
-la charge d’orateur. Si elle couronne quelque chose de M. Guessard, ce
-ne sera pas ce discours-là[102].
-
- [102] M. Guessard et moi concourions alors pour le prix sur
- la langue de Molière. L’Académie l’a partagé entre nous deux;
- mais les amis et admirateurs de M. Guessard écrivent, dans
- l’_Univers_, qu’une fausse couleur de voltairianisme répandue
- dans mes écrits «a trompé le goût émoussé de quelques vieillards,
- et qu’ainsi s’expliquent les récents succès de M. Génin à
- l’Académie française.» (L’_Univers_ du 24 octobre 1846.)
-
- C’est de la part des amis de M. Guessard un vote de confiance
- contre moi, car je ne suppose pas que l’Académie ait communiqué
- mon manuscrit aux abbés de l’_Univers_. Mais je le publie, et
- ils pourront désormais me déchirer sans trahir l’excès de leur
- passion par l’excès de leur maladresse. Si mon travail resserré
- en un volume est incomplet, il sera complété par la publication
- de celui de M. Guessard, bien autrement important, puisque, au
- su de tout le monde, le manuscrit ne formait pas moins de _dix
- volumes in-folio_. (Note écrite au mois d’octobre.)
-
-Mon adversaire a manqué d’art, sinon d’artifice, dans son procédé. Sa
-manœuvre est trop à découvert; les tons de son tableau sont trop crus
-et trop heurtés; il a trop négligé les ombres et les voiles, _partes
-velare tegendas_. Le contraste perpétuel qu’il a soin d’établir sous
-les yeux de l’Académie entre sa conduite et la mienne, entre mes
-censures et ses apologies, pourra choquer la délicatesse de ceux-là
-même qui se sont montrés offensés de mes critiques. M. Guessard
-s’alarme avec trop de faste d’un danger qui n’a point d’apparence; il
-s’empresse trop de jeter des cris de détresse et de voler au secours.
-Il voudrait faire croire que l’Académie a peur de moi, et _par
-conséquent_ besoin de lui. C’est se faire de fête où l’on n’est point
-nécessaire, et l’Académie est assez forte toute seule. Apparemment M.
-Guessard trouve dans son rôle de grands sujets d’espérance: je ne vois
-dans le mien aucun sujet d’inquiétude. Ainsi nous avons tous deux bonne
-confiance en l’Académie, mais par des motifs diamétralement opposés. En
-cet endroit, si l’on me trouve obscur, c’est que j’aime mieux manquer
-de clarté que de pudeur. Avant peu, l’on connaîtra le secret de cette
-polémique, et l’on pourra dignement apprécier le bon goût, l’élévation
-d’âme qui a combiné cette défense de l’Académie auprès de ces attaques
-contre mon ouvrage. Je ne sais quel en sera le dernier succès; je
-sais seulement qu’en certaines circonstances données, les flatteries
-me sembleraient plus injurieuses que les censures. Les raisons de M.
-Guessard en faveur de l’Académie se présentent avec une négligence qui
-provoque l’attaque par l’appât d’une victoire aisée. Le piége est bien
-grossier! Je l’ai vu, je le méprise, et je passe.
-
-La lecture de cette immense diatribe m’a pourtant appris quelque chose
-dont, je l’avoue, je ne me doutais pas: c’est que je n’ai pas fait mon
-livre; je l’ai pillé de tous côtés. Si j’en crois la formidable mémoire
-de mon critique, il n’est personne parmi les vivants ou les morts qui
-n’ait à revendiquer son bien dans ce que je croyais mon ouvrage. M.
-Raynouard, M. Ampère, M. Paulin Paris, M. Francis Wey, M. Francisque
-Michel, M. Guessard lui-même (_proh pudor!_), Robert Estienne, Fabry,
-Roquefort, Du Cange, l’_inappréciable Du Cange_ (Du Cange n’attendait
-plus que cette épithète de M. Guessard), tous ces noms ne forment pas
-la moitié de la litanie des savants dépouillés par mes larcins: larcin
-est le mot, car M. Guessard ne suppose jamais qu’on ne sache point
-par cœur ses écrits et ceux de ses amis; il n’admet pas de rencontre
-fortuite, ce sont toujours des vols prémédités: or, il ne reçoit
-dans un livre de philologie que des idées toutes neuves, absolument
-inédites; ou bien, chaque fois qu’on passe devant une idée précédemment
-effleurée ou entrevue par un autre, il faut tirer son chapeau et rendre
-hommage. C’est ainsi qu’on en use dans les coteries du jour:--Je suis
-redevable de ce mot au savant M. un tel, dont l’inépuisable érudition
-égale l’obligeance infatigable. Je le prie de recevoir ici mes
-remercîments.--Le lendemain, M. un tel fait imprimer à son tour, et
-n’oublie pas de mettre en note dans le bel endroit:--Je saisis cette
-occasion d’offrir le tribut de ma reconnaissance publique à mon savant
-ami M. tel autre, dont les vastes lumières sont d’un si grand secours à
-tous ceux qui s’occupent de ces questions.--La France s’honore de ses
-travaux!--l’étranger nous l’envie! etc., etc. C’est ainsi qu’à propos
-de tout et de rien, d’un manuscrit indiqué, d’une syllabe restituée,
-d’une virgule rectifiée, on sonne des fanfares mutuelles, on se fait
-connaître réciproquement, on se tient, on se pousse, on arrive à
-quelque chose, ne fût-ce qu’à la croix d’honneur; on obtient le grand
-résultat, le résultat unique qui se poursuive aujourd’hui, et n’importe
-par quel chemin: paraître, faire du bruit, être quelqu’un, _esse
-aliquis!_
-
-Nous avons continuellement sous les yeux la scène de Trissotin et
-Vadius: ils n’en ont retranché que la fin; ils ne déposent plus
-l’encensoir pour se gourmer et se prendre aux cheveux; l’art de donner
-le coup de poing et le croc-en-jambe ne s’exerce plus qu’envers les
-membres d’une coterie adverse; et, naturellement, qui n’appartient à
-aucune les a toutes contre soi.
-
-De même que dans les salles d’escrime chaque maître bretteur a sa
-botte secrète et favorite, de même ici j’observe que cette accusation
-de plagiat paraît être la botte secrète, le moyen victorieux de M.
-Guessard. Voici la formule fondamentale mise à nu: Ce qui est de vous
-est détestable; ce qui est bon n’est pas de vous. Lorsque M. Ampère
-publia son _Histoire de la formation de la langue française_, le même
-M. Guessard précipita sur ce livre son avalanche de petites critiques
-pointues, nébuleuses, douteuses, entortillées, auxquelles le lecteur
-a plus tôt fait de se rendre sans conviction que de les examiner à la
-loupe, avec la certitude de plusieurs migraines. Ce n’est point faire
-un grand compliment à M. Ampère que de répéter ici que sa science est
-hors de doute. Écoutez cependant M. Guessard:
-
-«L’ouvrage de M. Ampère _n’est pas original, il s’en faut!_ Il ne l’est
-ni dans la théorie générale, ni dans les détails. M. Ampère _a emprunté
-son système sur la formation des langues néo-latines à Scipion Maffei_,
-l’a habillé d’un surtout indo-européen, et l’a présenté au lecteur
-ainsi déguisé. A côté de ce système s’élevait celui de _M. Raynouard_;
-M. Ampère l’a attaqué et renversé _avec les armes de M. Fauriel_...»
-
-Le reste de ce long passage constitue M. Ampère débiteur de M. Dietz,
-de M. Schlegel, de M. Orell, de M. Lewis; et quand il est à bout de
-noms propres, M. Guessard fait arriver les complaisants _et cætera_ de
-M. Gail, qui du moins ne les employait, lui, qu’à se louer, et non pas
-à diffamer les autres.
-
-Un petit détail entre mille, pour faire apprécier la méthode et la
-sincérité de M. Guessard. M. Ampère n’a pas cru devoir reconnaître
-aux dialectes l’importance que leur attribuait le livre de Fallot, en
-quoi je suis parfaitement de son avis; de sorte que M. Ampère, ni moi,
-ne nous en sommes point occupés. M. Guessard trouva que c’était une
-impardonnable lacune dans M. Ampère.--«Une grande question et neuve,
-celle des dialectes, offrait à l’historien de la langue française
-l’occasion de déployer toute sa sagacité philologique; mais il
-n’existait sur ce sujet qu’un livre, un seul, imparfait, inexact même.
-L’analyser était imprudent; (pourquoi?) pour le refaire il fallait du
-temps, _et le reste_. M. Ampère a nié l’importance du problème, et par
-là il s’est évité de le résoudre.» (_Bibliot. de l’Éc. des chartes_,
-octobre 1831, p. 100.)
-
-Maintenant il s’agit de blâmer le même tort chez moi, et surtout de
-l’aggraver le plus possible:
-
-«Tout autre que M. Génin, qui aurait pris pour sujet l’histoire de la
-formation de la langue française, _aurait pu, sans trop d’inconvénient,
-négliger les dialectes_; cette négligence n’était pas permise dans un
-livre sur la prononciation.» (_Biblioth. de l’Éc. des chartes_, janvier
-1846, p. 198.)
-
-Ainsi, en 1841, M. Guessard déclare le péché de M. Ampère irrémissible:
-Négliger les dialectes dans une _histoire de la formation de la
-langue_! ô ciel!.....
-
-En 1846, je comparais à mon tour au tribunal de la pénitence. Aussitôt
-M. Ampère se trouve innocent, et l’anathème passe de sa tête sur la
-mienne: On pourrait sans inconvénient négliger les dialectes dans une
-_histoire de la formation de la langue_; mais dans les _Variations du
-langage français_, c’est impardonnable.
-
-Cela ressemble un peu à la casuistique des révérends pères Jésuites,
-qui prisent si haut dans leur journal l’esprit charmant et la vaste
-érudition de M. Guessard. Comme eux, M. Guessard a ses principes de
-rechange, selon les temps et les gens; ce système n’est pas moins
-commode en critique qu’en morale, et je ne suis pas surpris que cette
-théologie prête la main à cette philologie: ce sont des sœurs qui
-s’embrassent: _geminata consonans_.
-
-On vient de voir comment M. Guessard juge une moitié du livre de
-M. Ampère, la moitié d’emprunt; quant à l’autre partie, celle qui
-appartient en propre à l’auteur, écoutez le ton dogmatique de M.
-Guessard, présidant du haut de son tribunal infaillible:
-
---«Je vois un mauvais système mal appliqué, au fond; dans la forme, nul
-enchaînement, nulle suite, nul ordre rigoureux. Beaucoup de lecture et
-d’acquit, mais peu ou point d’intelligence directe du sujet. Du métier,
-de la science, _si l’on veut_, mais point d’études mûres et profondes
-sur les faits (_des études mûres et profondes!_); _des généralisations
-indiscrètes_[103]; trop de détails puérils ou faux.» (_Bibl. de l’Éc.
-des ch., octobre_ 1841, p. 101.)
-
- [103] C’est aussi le principal grief de M. Guessard contre mon
- ouvrage. M. Guessard paraît nourrir des prétentions extrêmes au
- titre de personnage discret; c’est pour y arriver qu’il écrit des
- articles de 137 pages, ayant soin d’avertir, il est vrai, que ce
- n’est là qu’une faible partie de ce qu’il a sur le cœur.
-
-En d’autres termes: Ce qui est de vous est détestable; ce qui est bon
-n’est pas de vous.
-
-M. Guessard a-t-il, comme il y visait, détruit le livre de M. Ampère?
-Pas le moins du monde.
-
-Dans les citations précédentes, substituez mon nom à celui de M.
-Ampère, vous aurez la critique que M. Guessard a faite de mon livre,
-la seule apparemment qu’il sache faire. Quand M. Guessard publiera des
-travaux philologiques, ces travaux seront tous _di prima intenzione_;
-il ne s’appuiera sur rien ni sur personne; il tirera tout de son
-imagination et de son génie. Mais quand en publiera-t-il? quand luira
-ce grand jour? Gare qu’on ne puisse appliquer trop justement à M.
-Guessard l’épigramme de J. B. Rousseau:
-
- Petits auteurs d’un fort mauvais journal,
- Pour Dieu, tâchez d’écrire un peu moins mal,
- Ou taisez-vous sur les écrits des autres.
- Vous vous tuez à chercher dans les nôtres
- De quoi blâmer, et l’y trouvez très-bien;
- Nous, au rebours, nous cherchons dans les vôtres
- De quoi louer, et nous n’y trouvons rien.
-
-
-J’avais déclaré ne travailler que pour la recherche de la vérité; M.
-Guessard m’exhorte à ne travailler désormais que pour l’argent, parce
-que la vérité, dit-il, me fuira toujours. Je ne crois pas plus à cet
-oracle qu’aux autres sortis de la même bouche, et je renvoie le conseil
-à son auteur, qui seul de nous deux est digne de le suivre, ayant été
-capable de le donner.
-
-Veuillez recevoir, Monsieur et cher Éditeur, l’assurance de mes
-sentiments les plus distingués et affectueux.
-
- Paris, le 30 octobre 1846.
-
- F. GÉNIN,
- Professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg.
-
-
-_P. S._ On vient de me montrer, dans un journal _religieux_[104], deux
-articles où je suis diffamé, travesti, calomnié, insulté, _etc._,
-pour la plus grande gloire de M. Guessard et de saint Ignace de
-Loyola. Depuis la publication de mes _Jésuites_, l’_Univers_ s’efforce
-charitablement d’appeler sur moi les rigueurs du pouvoir; depuis
-notre concours sur la langue de Molière, M. Guessard sollicitait
-_discrètement_ contre mes travaux le ressentiment de l’Académie;
-tous deux travaillent à me perdre dans l’opinion publique. Aimable
-concert! pieuse collaboration! association honnête et morale! M.
-Guessard connaît sans doute l’écrivain anonyme qui le porte aux
-nues, et reproduit si affectueusement ses doctrines et ses objections
-contre mon livre (sans dire un mot de mes réponses). Pour moi, je ne
-le connais ni ne veux le connaître. Je vois seulement que M. Guessard
-a pour soi l’_Univers_; mais comme c’est l’_Univers_ qui loge rue
-du Vieux-Colombier, n° 29, je ne m’en inquiète guère: j’ai depuis
-longtemps renoncé à l’espoir d’être canonisé par les jésuites; au
-contraire, je suis ravi de voir les opinions de M. Guessard soutenues
-par la Société de Jésus: d’une et d’autre part l’orthodoxie me semble
-égale, et j’espère que les deux causes, unies dans la défense, ne
-seront point séparées dans le succès définitif.
-
- [104] L’_Univers_ du 24 et du 25 octobre 1846.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page XL: «dix-hutième» remplacé par «dix-huitième» (comédies du
- dix-huitième siècle).
- Page 10: «apetiser» remplacé par «apetisser» (comme dans
- _alentir_, _apetisser_, _agrandir_).
- Page 29: «courrons» remplacé par «courons» (Allons, courons
- _avant que_ d’avec eux).
- Page 35: «_bragain_» remplacé par _bargain_» (racine _bargain_).
- Page 51: «_n_» remplacé par «_a_» (du simple _c_ devant _o_ et
- _a_).
- Page 55: «chapitre» remplacé par «chapitres» (j’ai maints
- chapitres _vus_).
- Page 61: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe» (_Préf. de Tartufe._).
- Page 83: «constrastar» remplacé par «contrastar» (Les Italiens
- disent _contrastar_).
- Page 106: «duisez» remplacé par «disez» (_vous disez_ et _vous
- contredisez_).
- Page 114: «Georges» remplacé par «George» (George Dandin finit
- par _avoir le dessous_).
- Page 137: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe»: <i>des traits
- effrontés</i> (<i>Préf. de Tartufe.</i>).
- Page 150: «boétiques» remplacé par «béotiques» (Et tandis qu’au
- milieu des béotiques plaines).
- Page 196: «_gautl_» remplacé par «_gault_» (e cil _gault_ sont
- foilli).
- Page 220: «suprimant» remplacé par «supprimant» (après un
- subjonctif, en supprimant _que_).
- Page 259: «COUP» remplacé par «COUPS» (NUAGE DE COUPS DE BATONS).
- Page 286: «d’adjectif» remplacé par «l’adjectif» (ce que c’était
- que l’adjectif verbal).
- Page 310: «cette cette» remplacé par «cette» (dans cette locution).
- Page 332: «adverve» remplacé par «adverbe» (3º L’adverbe _quàm_).
- Page 431: «auto-torité» remplacé par «autorité» (une autorité
- illusoire).
- Page 449: «seu-ment» remplacé par «seulement» (et seulement dans
- les mots nouveaux).
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lexique comparé de la langue d
- Molière et des écrivains du , by François Génin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEXIQUE COMPARÉ DE LA LANGUE ***
-
-***** This file should be named 53331-0.txt or 53331-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/3/3/3/53331/
-
-Produced by Anna Tuinman, Hugo Voisard, Hans Pieterse and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-